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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843 + +Author: Various + +Release Date: September 13, 2011 [EBook #37417] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843 + +L'ILLUSTRATION. +JOURNAL UNIVERSEL. + + Nº 18. Vol. I.--SAMEDI 1er Juillet 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. + pour l'étranger,--10--20--40 + +SOMMAIRE. + +Mémoires de lady Sale. _Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de +la prison à Caboul_.--L'Été Parisien. _Départs pour la campagne (2 +gravures); Vues des bains de mer (4 gravures)_.--Courrier de Paris. _Le +crieur de Séraphin_.--La Chambre des Pairs. _L'histoire et la +Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des +Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des +Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs_.--Les Deux +Marquises, comédie (1er acte).--Voyages en Zigzag; _11 +gravures_.--Bulletin bibliographique,--Annonces.--Modes; _1 +gravure_.--Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris; _1 +gravure_.--Amusements des sciences.--Rébus. + + + +Mémoires de lady Sale. + +[Illustration: Lady Sale.] + +Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et +d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait +aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de +Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le +docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à +Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul +survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui +séparent Caboul de Jellalabad. + +Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur +Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule +victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit +nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient, +huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à +l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et +plus précis sur ce grand désastre. + +Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général +Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19 +octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à +Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle +ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent +partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint +soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de +tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire +d'intéressant. C'est à ce curieux _journal_ publié textuellement à +Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui +suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans +lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme. + +[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady +Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr] + +[Illustration: Lady Sale dans la prison de Caboul.] + +Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du +détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens +révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout +à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà +connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel +Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis +Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre +de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des +troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par +leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours, +la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante, +l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et +enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite. + +Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le +froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige +couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre +heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit +nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la +terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs +centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant +cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus +affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale +ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au +hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message +suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La +neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous +leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.» + +«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois, +ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes +ne se réalisent pas!» + +Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à +mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans, +qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus +nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de +distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On +passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la +première. + +Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes +brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais, +mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs +armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi +cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la +route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le +feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le +lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que, +s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines +Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque +l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses +propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent au +_Sirdar_ (général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans +le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode +important de cette désastreuse retraite. + +«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et +M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait +été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine +avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge +de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils +nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs +soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer; +ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs +couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue +que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour +débarrasser leur patrie des conquérants anglais. + +«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du +major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous +croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour +chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant +qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le +bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de +Khoord-Caboul sur un poney. + +«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou. +Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres +traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui +nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite +hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop +sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions +prudemment maintenus au petit pas.» + +La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le +surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la +nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient +durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent +se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue +et de besoin, qui ne se réveillèrent pas! + +Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre +sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à +les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions, +et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve +alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut +encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et +le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk +et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper. + +Le _Sirdar_ conduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis +à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il +ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les +autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour +Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité +supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés +dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady +Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre +européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son +enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari, +qui lui fit aussi parvenir ses lettres. + +Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt; +elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou +commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa +prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore +troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19 +février 1843: + +«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les +vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable +tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai +sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous +moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je +descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait +l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris +m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress +Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de +décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis +tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous +sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je +trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la +cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le +chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis +Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf. + +Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de +Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea +trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre +mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille, +elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress +Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit +lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses +restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte +qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le +lapidèrent. + +Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs +vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à +Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari +pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer +la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un +passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants +de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se +rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en +force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on +hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir +d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de +notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au +contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises +triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...» + +Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en +dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut, +dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient +d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition +très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres +épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort +ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette, +portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte +par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe +ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de +monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de +diverses manières. + +«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes +pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain, +et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont +pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent +retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une +physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils +tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en +arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des +sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de +Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se +peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la +main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang. + +«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur les +_numdas_ (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau +(riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à +de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs +doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous +buvions de l'eau fraîche dans une théière.» + +Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux +chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de +délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort +d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière +Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie +ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un +autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait +été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque +jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis +qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité +suprême à Caboul. + +Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait +toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres +circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit +obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de +gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous +admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous +de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan; +mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on +nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions +été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait: +l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul. +Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt +tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui +gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur +maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le +capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une +conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la +chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative, +Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les +capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre +lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout +fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent +un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan +20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000 +roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la +parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que +l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à +fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait +reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions +partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer +tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue +du voyage. + +12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs +du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange +verte. + +13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à +ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger +les rats et les souris dont le fort est rempli. + +14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours +qui battaient aux champs; ce qui, dans notre _yaghi_ (rebelle) position, +était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de +l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a +envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont +disparu. + +15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul. +Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à +Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est +décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin. + +16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle +matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus +heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons +qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous +rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de +s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une +chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de +rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en +persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer +quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient +été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à +ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa, +en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne +pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet, +et je me mettrai à la tête de notre troupe.» + +Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady +Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle +retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été +rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est +impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à +l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne +n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion +douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des +larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand +les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils +avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les +remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre +arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal +avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée +vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.» + +Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous +reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel +l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre +qu'elle eut à subir pendant sa captivité: + +«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais +satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan. +Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait +juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après +avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme +qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles, +il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses +prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal +logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux +logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des +chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous +avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de +l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous +força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les +Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes? +D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements +s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour +nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous +dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne +crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées +que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en +rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais +cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces +notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème +qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de +l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par +les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il +traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses +yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid, +qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un +opprobre éternel.» + + + +L'été du Parisien. + +La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu +boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le +nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de +Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes +de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés +aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme +blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les +fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs +d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à +l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un +bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la +réalité. + +Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce +vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard +qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la +misère à la porte des fêtes splendides de la richesse. + +Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles +des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a +appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans +ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée +de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à +toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le +départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil, +s'envole à tire-d'aile. + +Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers +quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine +merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de +l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y +trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que +vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car, +pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les +frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de +vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de +vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes! + +Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui, +dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer +les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands, +amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand +l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret +la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en +maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs +infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester; +sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les +routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des +ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité! + +Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il +ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa +contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion +singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui +marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est +bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue +intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une +exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances +publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le +Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant +du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'est _trente +centimes_ qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au +théâtre de Bobino. + +Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou +civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont +il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des _Zingari_, et +les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse +femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale. +_Avance et marche_ donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne +mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton +bâton de voyage et ton bonnet de nuit; _Avance et marche!_ + +Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le +Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand +coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au +cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre +tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un +petit rosier, de gigantesques _coboea_; et tous les matins, quand le +soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve, +avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et +de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille! +comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur +redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes! +et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous +les jours. + +Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le +distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le +Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un +jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le +printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées +de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de +pois de senteur et de liserons aux mille couleurs. + +Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels +désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir, +n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses +affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté. + +Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant +d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs +de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne +manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons. +De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces +hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins +heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils +sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur +leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont +respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la +Villette et Montfaucon. + +Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination, +le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de +cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici +venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui +sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel +pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude, +la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas +on n'a pas étendu les poupons! + +D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et +le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de +beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la +famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré +dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible, +il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre, +et il leur écrit ceci: + +«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu +ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend +de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le +rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses +portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai +découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes, +bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique +plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus de _fusillés à mort_. On dit +que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je +n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue +impraticable. Je compte sur loi; les _Parisiennes_ t'amèneront jusqu'à +ma porte.» + +Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent +des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière +ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité, +pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant. + +Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement. +Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par +toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre +jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle +couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se +mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et +pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de +Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que +nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les +éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre +amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles, +sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer! +Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le +jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres +nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez; +_voiture à volonté_, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez _à +volonté_ mais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la +vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et +tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec +le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au +nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié, +passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et +celui qui l'a faite si belle. + +La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus +loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un +tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous +les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un, +deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la +maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le +propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et +qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se +trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion +pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château, +de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de +déménagement. Que l'été lui soit léger! + +Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage! +voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien, +Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver, +qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons? +Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est +couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous +la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver, +ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et +vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante, +enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos +noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous +attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la +musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au +détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer +de plaisirs, vous allez vous reposer. + +Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone, +n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous +entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et +de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes +et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits +coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement +le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule +nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a +guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections +nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos +ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau +que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on +va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et +ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces +ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter? +Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les +probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme +et d'une gaieté inaltérable. + +Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et +parfois aussi la troisième _(con sordino)_, nous pouvons bien aller à la +mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez _l'Illustration_, et tout +est là. + + + +BAINS DU HAVRE. + +Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer +le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés +fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite +ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que +vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose. +Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le +panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux +qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont +la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous +prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la +Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la +mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles +qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître +pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à +bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a +peuplé Quilleboeuf de pilotes _lamaneurs_ qui veillent jour et nuit sur +ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie, +guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins. +Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour +avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la +Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et +Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu +de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront +acquis ainsi droit de cité. + +Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire. +Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui +n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa +vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin +pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son +navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés +d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend +au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles +tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est +l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la +réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur +elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les +jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de +leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les +flots viennent murmurer à leurs pieds! + +Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les +forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour +s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin +du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de +pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les +fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de +Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er +l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui +porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et +d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis, +sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer +couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les +terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient +un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui +dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée +dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées +contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre: +il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui +sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot +en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux. + +Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de +spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître +dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se +donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes. +Pauvres bailleurs, je vous plains peu! + +L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie +qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des +tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses. + + + +BAINS DE DIEPPE. + +Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des +bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il +sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est +un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants, +renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont +disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile +sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on +revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par +lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se +plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait +ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il +y a des femmes laides aux bains. + +[Illustration: Départ de la petite propriété pour la campagne.] + +[Illustration; Départ de la haute et moyenne classe.] + +Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un +pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui +serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les +pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales +attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme +habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume: +elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre +humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main +devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser +pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère, +d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage +fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis, +quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la surveillant. + +[Illustration: Les bains du Havre.] + +Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la mer, se +jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir avec +résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la reprend, +la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les +tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et +blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa +tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de +femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre +fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos +cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à +votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce +soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne +vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on +ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les +chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de +Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit +soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme +de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors! +Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les +quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues +déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous +les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses, +aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous, +mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre +caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous +avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est +le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que +la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes, +chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens +s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées, +avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim +diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints! + + + +[Illustration: Les Bains de Boulogne-sur-Mer] + +BAINS DE BOULOGNE. + +Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de +Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des +querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut +être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de +Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers, +bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit +d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré +mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout +au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre +tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour +faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous +êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave +importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance, +remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du +chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on +pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au +veau d'or? + +Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des +Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une +charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse +le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port, +le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de +l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et +d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie +rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin, +que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de +la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville +basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute +différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le +silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu, +et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas +le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la +vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si +dissemblables, peuvent porter la devise: _Si vieillesse pouvait, si +jeunesse savait_: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne +sait que quand elle vieillit. + +[Illustration: Les Bains de Dieppe.] + +Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de +mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de +rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La +partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et +d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en +forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une +très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de +pilastres ioniques. + +La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres +ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode +qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir +plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de +travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au +milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est +adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans +que les femmes aient à craindre les regards indiscrets. + +Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer, +c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre +fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie +de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les +environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la _Liane_, ou la +route nommée la _Verte-Voie_, soit qu'on aille visiter les carrières et +les usines de _Marquise_ et de _Perques_. Bien de plus pittoresque que +les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte, +rien de plus gracieux que les vallées du _Denaire_ et du +_Souverain-Moulin_. + +Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la +grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les +bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la +colonne, le château du _Pont de Briques_, ancien quartier-général de +Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il +qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable +échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième +siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste +pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles +pour soutenir son nom!... + +[Illustration: Baigneur faisant prendre la lame.] + + + +Courrier de Paris. + +Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du +lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les +emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil +plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui +attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la +blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem! + +Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre: +la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis +tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui +vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!» + +Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et +tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont +vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et +sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses +habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des +jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui +ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de +naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain +de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de +tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de +Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là, +notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et +tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une +promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable +qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une +enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent +sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent +glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le +fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous +le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les +trous et les taches de son manteau. + +Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous +pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez +jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené +par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche +vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir. +Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à +condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous +aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur +vivant des _Ombres Chinoises_, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin! + +Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant +sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à +gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en +1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres +chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties +n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un +instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois, +empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur +Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que +d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en +tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé +invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques; _Ombres +chinoises_. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du +même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable: +_les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux +Tirelires_. + +Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple +si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce +grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de +cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui +n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre +bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez, +messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les +marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la +terre? + +La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô +honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un +être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire +boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé +devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On +dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps des _Deux +Tirelires_.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les +bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement +de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie. + +Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les +passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas +le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait +point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet +hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le +Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant +de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et +je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: _Mémoires +philosophiques de Séraphin_. Quelles curieuses confidences ne doit-on +pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître, +grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin +se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant +qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres. + +--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies; +comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je +n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient +d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et +en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les +allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un +enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du +produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette +rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du +pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros +souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville +immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin +quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous +demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des +dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la +rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa +maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte +lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les +marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle +rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras. +«Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici +chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa +servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une +autre, peu importe!» + +Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de +s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de +l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche +et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante +pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans +qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait: +«Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille, +tu auras quelque chose!» + +Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et +collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le +testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre +fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si +rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a +800,000 fr. en maisons et en rentes, _item_ bibliothèque magnifique et +magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à +sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là! + +Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle +Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau +en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant: +en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes. +Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette +immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle +Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez +que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas. +Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas +plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle +mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le +président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes +appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M. +le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis +comme s'il n'était pas mort.» + +Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette +fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté +contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une +femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de +chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte +d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de +même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le +tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et +mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon +plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les +semaines se suivent et ... + +Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit +jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il +en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train +du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie, +on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le +scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le +vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été +couleur de sang; le _fait Paris_ a donné dans le sombre et le féroce. A +lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un +monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un +aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et +sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de +Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin, +c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a +suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde. +Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les +tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à +votre image? + +--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix +et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune +homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis +sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il +en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus +besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure +l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à +l'heure. + +--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de +l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de +haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé. +Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des +mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour +boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses +plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux +excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien +dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins +merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs +en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le +larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au +gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse +d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de +cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher? + +--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une +preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de +Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire +voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son +éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd +passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd +est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre +politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y +fait grand cas de notre entrechat. + +--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir +un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes +institutions; il est intitulé _le Bacchus_. A le considérer sous le +point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal +d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur; _le +Bacchus_ se pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de +Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de +tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il +paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette +représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé +dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop +bouchés. + +--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne +beaucoup d'inquiétude au _Constitutionnel_. Cet étranger, venu d'Asie, +est connu vulgairement sous le nom d'éléphant; _le Constitutionnel_, en +publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal +descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius +montait à la bataille d'Ardelles: _le Constitutionnel_ déroge ici à ses +habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en +plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est +mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs +d'éléphants actuellement sans emploi! + +--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux +_omnibus_. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres +Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable! +_l'omnibus_ se pare, l'_omnibus_ devient coquet et magnifique: il a des +coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre +de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en +omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme +en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais +fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!» + +--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en +politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les +nouvellistes de coulisses lui promettent l'_Oedipe à Colonne_ de +Sachini, la _Péri_, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu +Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres +roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en +demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de +soleil, et je le tiens quitte! + +--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la +nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous +êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle +Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième +année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix +heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.» + +Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit +la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un +héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e +régiment de ligne. + +Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné +seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour +aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin +la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit: +«Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné +celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir. + + + +Une Visite à la Chambre des Pairs. + +Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a +pas fatigué sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la +législature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant, +comme d'honnêtes curieux que nous sommes, à la porte des pairs de +France, nous allons les surprendre en flagrant délit de création des +lois. Le palais de la Chambre des Députés, malgré la magnificence du +mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais +que nous avons sous les yeux. Les pierres fraîchement grattées de la +demeure des représentants s'élèvent sans plaisir pour la vue et sans +réveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique, +le Luxembourg, en étalant devant nous la belle ordonnance de ses +murailles déjà revêtues de la vénérable livrée du temps, nous rappelle +encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou +mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanité. + +Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615, +sur les ordres de Marie de Médicis, et si cette imitation du palais +Pitti vous paraît manquer de légèreté et de cette élégance poétique qui, +dans les édifices mauresques, par exemple, résulte de la délicatesse et +de la riche multiplicité des détails, reconnaissez que cette pesanteur +relative n'est pas sans une certaine grâce, la grâce de la force et de +la solidité. Dans l'aspect un peu triste peut-être de ces colonnes +qu'étranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans +la physionomie sévère et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de +la porte d'entrée au corps de bâtiment principal, se répondent et se +marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du génie des +premiers Médicis dont la fille éleva cette demeure, génie à la fois +positif comme celui de la commerçante et industrieuse république qu'ils +administraient, et libéral cependant, noble, d'une grâce austère, +élégant et solide, le génie du grand Cosme, en un mot, que ses héritiers +ne raffinèrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnèrent plus +d'éclat qu'en lui ôtant de sa probité et de sa puissante vigueur. Telle +est l'architecture de ce palais: il en est de plus délicates, de plus +ouvragées, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la +juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de +sobre qui satisfait le goût. + +J'ignore si Mario de Médicis put habiter le Luxembourg; mais son second +fils, Gaston d'Orléans, l'habita, et avec lui entrèrent sous ces voûtes +neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse poussée jusqu'à la +lâcheté. Là, se tramèrent contre le cardinal bien des complots, où le +prince ne joua guère que le rôle de pourvoyeur de têtes pour le compte +de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile, +implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement +brusque l'anéantissait. Après Gaston, sa fille la grande Mademoiselle +emplit le palais de ses haines altières et de ses amours passionnés. +C'est de là qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte +Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est là +qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie +lorsqu'un secret mariage l'eut unie à Laudun. N'entendez-vous pas en +souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de +cymbales, cette voiture attelée de huit chevaux qui entre avec fracas, +et le galop des gardes et des musiciens qui la précèdent ou la suivent; +qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du +régent, digne fille d'un tel père qui rentre chez elle après avoir +parcouru Paris dans ce fol équipage, au grand scandale des amis de +l'étiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutôt pardonné +ses débordements inouïs, que de se faire escorter par une garde sans que +son rang lui en donnât le droit. La Révolution a passé et a pris +possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son +gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le +signal de cette réaction de la volupté qui fit ressembler un moment la +France à une assemblée de fous dansant dans un cimetière et heurtant, +toute joyeuse, les débris de l'échafaud. Quelque temps après, le +Directoire tombait dans ces mêmes murs où le général Moreau gardait à +vue le directeur Collier, honnête homme, courageux citoyen, qui, si la +fermeté du caractère et la droiture des principes avaient suffi pour +vaincre le génie, aurait épargné à la France le despotisme de l'Empire +et assuré le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un +sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est là, pendant la +nuit, que les pairs, constitués en tribunal, condamnèrent à mort un des +plus vaillants généraux de la France; c'est à deux cents pas qu'il fut +mystérieusement fusillé. + +Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus +que du présent, la principale chose que nous venions chercher auprès de +vus. Notre carte d'entrée, signée du Grand-référendaire, nous donne +place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des +corridors mal éclairés, qui attendent l'achèvement d'une restauration +qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la +nouvelle salle des séances de la Chambre des Pairs. + +Je dis nouvelle, parce que les pairs siégeaient autrefois dans une autre +partie du Luxembourg, dont je vous épargne la description, et que cette +salle sort toute fraîche des mains des artistes qui lui ont donné son +dernier lustre et qui ont achevé son dernier ornement. Eh bien! que +dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble, à fort peu de chose +près, à celle de la Chambre des députés; seulement elle est plus petite, +percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée +de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus +dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens qu'elle doit +recevoir; mais c'est le même hémicycle se rattachant par les deux +extrémités au fauteuil de la présidence. Encore une différence: au lieu +des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules; +enfin, ce qu'on ne voit point à la Chambre des Députés, le bureau du +chancelier-président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des +colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment +sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a +de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d'indécision +et de lieu commun que prend l'architecture dans les siècles sans +inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout à fait +semblable à celles qu'on dessine généralement dans les églises et les +chapelles pour y établir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la +disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un +développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le +maître-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble +point étrange; de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un +fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra +certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement +organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi; dans les temps +de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes +gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphère +philosophique toutes les idées s'effacent, ils ne cherchent à en +reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer. + +[Illustration: Chambre des Pairs.--La Philosophie dévoilant la Vérité, +peinture du plafond de la bibliothèque, par Riessner.] + +Les peintures, dont plusieurs d'un mérite d'exécution incontestable, +sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un +genre allégorique trop naïf, et quelquefois peu décent. + +[Illustration: Chambre des Pairs.--peinture du plafond de la +Bibliothèque par Riessner.] + +Pourquoi le _Couronnement de Philippe le Long_, dont le règne est un des +plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte à la +Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le +plan de la Chambre, les États-Généraux de je ne sais quelle époque sur +l'autre porte, ont plus d'à-propos; mais, en fait, ils ne représentent +rien du tout, car on ne voit point d'assemblée, et il est imposable de +deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne +semble réunir. Sur la voûte, la _Justice, la Sagesse, la Loi_, et, dans +un coin, _la patrie_, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets +allégoriques dont il est facile d'apprécier la convenance un peu banale. +D'autres fresques, toujours allégoriques, entremêlent celles que je +viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois +reconnaître pour _la Vérité_ la principale figure est d'une ravissante +expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus +joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vérité si +gracieuse, qu'elle a l'air de la _Fable_ pourquoi étend-elle ses beaux +bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée? Une Vérité si charmante +n'a rien à faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux +sourire est trompeur et qu'en réalité elle ne soit que le _Mensonge_, +leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs +vérités s'ils en disaient, devraient être beaucoup plus mâles et plus +austères. + +Au total, l'impression que laisse la salle des séances est celle d'un +salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi; +il n'y pénètre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient +du dehors, et des tapis épais amortissent les bruits intérieurs; la voix +elle-même, sans doute faute de sonorité dans la salle, n'y résonne qu'en +sourdine et semble craindre d'éveiller des échos. Point de ce tumulte, +de ce faux air d'écoliers en vacances, de ces conversations multipliées +qui, de tous les côtés et sur tous les tons, bourdonnent, de cette +agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre à la Chambre des +Députés. Ici, au contraire, de la dignité, si on veut, mais surtout un +inaltérable calme, et qui règne invariablement sur ces bancs d'ailleurs +presque toujours à moitié déserts. + +[Illustration: John Singleton Bopley, baron Lyndhurst, grand-chancelier +d'Angleterre.] + +Ce n'est pas là l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique +salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dorée que celle des +pairs de France, tendue de vieilles tapisseries décolorées, garnies de +quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclésiastiques et de +banquettes pour le reste des lords, il règne, au dire, des écrivains +anglais, un profond sentiment de dignité et de convenance; il s'en +exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie, +plus d'animation, on y sent l'exercice d'une énergie plus réelle, et +tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force à ses membres, ils +le montrent généralement. En présence de ce sac de laine où siège le +chancelier d'Angleterre, et qui rappelle à ces héritiers de la féodalité +anglaise les conditions à la fois agricoles, manufacturières et +commerciales de leur prépondérance et de celle de leur pays, ils sont +vraiment encore, aujourd'hui même que le sol commence à trembler sous +leurs pieds et que la décadence est peut-être bien proche, la seule +aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'être en même +temps qu'une incontestable action. + +Le chancelier de France, revêtu de la simarre, bien connue de la presse +satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte +négligemment un rabat de dentelle brodée, et tenant à la main sa toque +de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les +secrétaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place à côté +de lui, et aux deux extrémités du bureau, deux fonctionnaires qui ne +sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les +pairs, en frac gros bleu brodé d'or au collet et aux parements des +manches, arrivent lentement et en assez petit nombre à leurs sièges: la +séance est ouverte. + +Que sera-t-elle pour nous, cette séance abstraite et typique qui doit +nous résumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail +de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits +décisifs, ni couleur éclatante, ni résultats bien féconds en grandeur ou +en utilité. Bien des causes tendent à paralyser l'action des pairs de +France; et sans discuter ici, ce qui nous mènerait trop loin, les germes +de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-même, qui ne +leur laisse d'indépendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de +leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mêmes, renchérissant sur les +tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A +tel point qu'ils semblent les Hermès de la politique: sans bras pour +agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumières à +la Chambre, des caractères honorables, des administrateurs consciencieux +et instruits, des savants et des écrivains de premier ordre; mais, outre +que parmi les célébrités qui s'y rencontrent, c'est moins l'éclat de +l'intelligence qu'un certain caractère politique qui les a conduits à la +pairie, on avancerait sans témérité que, dans ses conditions actuelles +d'existence l'assemblée fut-elle, par impossible, toute et +impartialement composée des esprits les plu» distingués dans les +diverses branches du travail intellectuel, sa vitalité politique n'en +serait ni plus grande ni plus assurée. En effet, sans méconnaître, ou +plutôt pour mieux apprécier les imprescriptibles droits de +l'intelligence au gouvernement de la Société, on peut avouer que ce +n'est pas parce qu'on se sera montré un grand chimiste, un grand +physicien, un grand philosophe, un grand poète, qu'on sera +nécessairement un bon législateur. Tous les talents spéciaux, lorsqu'ils +ne sont pas vivifiés par un grand et beau caractère, et par quelque +puissance synthétique de l'intelligence, viennent s'effacer et +s'éteindre, échouer irréparablement dans ce suprême oeuvre de la +conduite des hommes. Tout dépend donc à la fois du principe +d'organisation d'une assemblée et du système qu'elle s'impose. Si elle +est animée follement du bien public; si, par tous les angles, elle +pénètre très-avant dans les diverses classes de la société; si, sous +quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et +du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumières, et +tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemencé. +Mais si on prend, çà et là, des talents de divers ordres, qu'aucun lien, +aucune pensée commune, aucun intérêt commun ne réunit, pour leur +conférer, avec un titre honorifique, une part effective dans la +confection des lois; s'ils n'arrivait à cette position éminente que par +un choix arbitraire et au gré d'une faveur qui échappe à tout contrôle, +on crée ainsi un ensemble hétérogène, composé de parcelles brillantes, +je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de +front. Alors elles restent en place, et c'est à peu près ce que font les +membres de la Chambre des Pairs. + +Cette Chambre s'est persuadée qu'elle ne doit jouer d'autre rôle, dans +le gouvernement de l'État que celui de la chaîne d'ancrage qui sert à +obvier aux inconvénients de la rapidité des pentes. Cette persuasion est +si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi, +par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir exécutif, s'il +prend à celui-ci une velléité de progrès, si légère qu'il soit, les +pairs s'y opposent, et disent à l'audacieux: «Tu n'iras pas plus loin!» +Dernièrement les journaux ministériels eux-mêmes se dépitaient un peu +d'avoir des amis si opiniâtrement conservateurs, quand ils ont vu la +Chambre repousser quelques petites et innocentes améliorations que le +ministère voulait introduire dans nos Codes. + +[Illustration: M. Pasquier, chancelier de France, président de la +Chambre des Pairs.] + +[Plan de la Salle des séances des Pairs.] + + A. Entrée principale. + D. Couloir de droite. + G. Couloir de gauche. + T. Tribune des orateurs. + 1. Le président de la Chambre M. le baron + Pasquier, chancelier de France. + 2. Secrétaires: M. le marquis de Louvois. + M. le comte de Turgot. + 3. Secrétaires: M. le comte Durocher. + M. le vice-amiral Halgan. + 4. M. Cauchy, secrétaire-archiviste. + 5. M. La Chauvinière, secrétaire-archiviste. + + 6. Huissiers. + 7. Sténographes du _Moniteur_. + 8. " " " + B. Bancs de MM. les ministres. + E. Banquettes réservées pour MM. les Députés. + C. Tribune du corps diplomatique. + S. Tribune de MM. les journalistes. + N. Tribune de MM. les gardes nationaux. + +On ne peut détailler l'emploi des autres tribunes, parce que leur +destination varie d'un jour à l'autre. + +[Illustration: Chambre des Pairs.] + +L'éloquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent +nécessairement du funeste système qu'elle a embrassé, et malgré les +talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supériorité se +fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'éloquence vit de luttes et de +luttes sérieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat même pas +avec les armes courtoises; le fer émoussé y semble encore trop terrible. +Je ne me plaindrais pas qu'un respect même excessif des convenances y +effaçât un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau +couleur de muraille, se cachait l'éclat des pensées fortes et la vigueur +des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les +questions d'État; mais que peuvent être ces graves questions, lorsqu'on +est déterminé à l'avance à les juger toujours assez bien résolues, à +penser que nos ancêtres et nous-mêmes avons assez fait, et qu'il n'y a +plus rien à faire. Mirabeau lui-même s'atrophierait dans une pareille +atmosphère, et, sous ce récipient pneumatique, l'asphyxie éteindrait ses +larges poumons. Quoi! vous êtes, dans une mesure assez restreinte, et +vous prétendez être absolument l'élite de la société, l'élite du rang, +l'élite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette +suprême intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir +indien, vous croyez que la perfection consiste à s'accroupir au pied de +l'arbre, et à y demeurer des années sans bouger? Et à quoi donc +reconnaît-on, je ne dis pas l'intelligence, mais la vie, si ce n'est au +mouvement? Quels sont les bienfaiteurs de l'humanité? ceux qui l'ont +menée en avant. Quel est leur titre? d'avoir frayé, d'avoir éclairé la +route. Loin donc la sagesse, oisive et stérile. Qu'a-t-elle laissé +d'influence à la pairie, cette prétendue sagesse de l'immobilité? Si +vous voulez être les premiers et vraiment les sages, réglez le +mouvement, soit, mais menez-le. Conduisez-nous, pour conduire les +autres, il faut marcher devant eux. Et ne croyez pas surtout, quelles +que soient les barrières que vous éleviez qu'elles arrêtent vraiment le +génie de l'humanité. Le génie de l'humanité est le condor aux vastes +ailes: vous aurez beau lui tracer magistralement un cercle +infranchissable, vous ne pouvez pas emprisonner les airs. + + + +LES DEUX MARQUISES. + +COMÉDIE EN TROIS ACTES. + +PERSONNAGES. + +LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène; +trente-six ans. +LA MARQUISE, sa femme. +FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine. +LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca. +LE COMTE ODOARD, Capitaine des carabiniers. +RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers, cinquante ans. +MATTEO, domestique du colonel. + +La scène se passe à Modène. + +ACTE PREMIER. + +Le théâtre représente un salon; porte au fond; portes latérales, sur le +devant, une table chargée de papiers. + +Scène Ire. + +LE MARQUIS DE FAVOLI, _seul_. + +LE MARQUIS, _assis à la table et lisant_.--«A monsieur le marquis de +Favoli, commandant de Modène ... A monsieur le colonel Favoli ...» Ah! +voici les renseignements précis sur cette conspiration des carbonari! Le +prince sera enchanté. Depuis qu'il sait qu'il y a des réfugiés français +dans le duché, il ne rêve plus de révolte; et quand il n'a pas signé, +avant son déjeuner, un ordre d'exil ou une sentence d'emprisonnement, il +n'est pas tranquille sur sa principauté.. (_Il sonne, Matteo entre. A +Matteo._) Le commandant Rannuccio est-il revenu de la villa du prince? + +MATTEO.--Il attend les ordres de monsieur le marquis. + +LE MARQUIS.--Qu'il entre. (_Matteo sort._) Quel trésor pour le prince +que le commandant! Il est né pour arrêter, comme le prince pour avoir +pour; ce n'est pas un homme, c'est un verrou! + +Scène II. + +LE MARQUIS, RANNUCCIO. + +LE MARQUIS.--Eh bien! que m'apportes-tu de la part du prince? + +RANNUCCIO.--Les nouvelles les plus graves, les ordres les plus sévères. + +LE MARQUIS.--Quelles nouvelles? + +RANNUCCIO.--Une révolte, a éclaté à Parme; le grand-duc a fait fusiller +les deux chefs dans les vingt-quatre heures, et notre prince est résolu +à l'imiter. + +LE MARQUIS, _à part._--Et il le ferait!(_Haut._) Après? + +RANNUCCIO.--Des Français sont cachés dans Modène. + +LE MARQUIS.--Je le savais. + +RANNUCCIO.--Ils ont envoyé un plan de république aux officiers de +carabiniers. + +LE MARQUIS.--De notre régiment! + +RANNUCCIO.--Une réunion doit avoir lieu demain, pendant la nuit, dans +les environs de la villa. + +LE MARQUIS.--En quel lieu? + +RANNUCCIO.--Je l'ignore; mais je le saurai avant ce soir. + +LE MARQUIS.--Quels sont les ordres du prince? + +RANNUCCIO, _tirant une lettre._--Les voici. + +LE MARQUIS. _lisant._--«Faire détruire le plan de république sur la +place par les mains du bourreau.» Très-bien! voilà comme j'aime les +auto-da-fé, quand on n'y brûle que du papier! (_lisant._) «Arrêter à +tout prix les conspirateurs.» (_A Rannuccio._) Et le châtiment? + +RANNUCCIO.--Pour les suspecte, les galères; pour les coupables, la mort. +Que le capitaine Odoard prenne bien garde à lui. + +LE MARQUIS.--Odoard, mon jeune aide-de-camp ... Il n'a jamais conspiré +que contre l'ennui. + +RANNUCCIO.--Il est ardent, exalté. + +LE MARQUIS.--Oui, pour tout ce qui est beau et noble. + +RANNUCCIO.--Vous ne le connaissez, pas. + +LE MARQUIS.--Tu en as toujours été jaloux. Quel âge a donc ta femme? + +RANNUCCIO.--Vingt ans, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS, _riant._--Est-ce que ce serait là la cause? (_Rannuccio fait +un mouvement._) Rassure-toi; je vais marier Odoard ... Mais achevons ces +dépêches. (_Tout en lisant._) D'ici là, pour endormir toute défiance, le +prince veut qu'on s'occupe de fêtes. Il y aura bal ce soir à la cour +pour le mariage de la princesse Nicolini. Va commencer les recherches. +(_Rannuccio sort._) + +LE MARQUIS,--_Sonnant_--Matteo!... (_Matteo paraît. A Matteo._) Ma +cousine Francesca est-elle chez la marquise? + +MATTEO.--Elle vient de passer chez sa tante, madame la chanoinesse. + +LE MARQUIS.--Madame la chanoinesse est ici! + +MATTEO.--Elle est arrivée ce matin et a déjà demandé si M. le marquis +était visible. + +LE MARQUIS.--Voilà mes projets renversés ... Cette respectable +chanoinesse a un art incroyable pour dégoûter les autres du mariage!... +Si elle était ridicule au moins ... mais non, elle a trouvé le moyen +d'être vieille fille, religieuse et d'avoir de l'esprit ... Il faut +combattre sa présence! Matteo. + +MATTEO.--Monsieur le marquis ... + +LE MARQUIS.--Allez chez le capitaine comte Odoard, et priez-le de passer +chez moi. + +MATTEO.--Oui, monsieur. (_Au moment où il va pour sortir il aperçoit la +chanoinesse, et annonce._) Madame la chanoinesse de Santa-Croce, (_Il +sort._) + +Scène III. + +LA CHANOINESSE, LE MARQUIS. + +LA CHANOINESSE, _riant._--Hé, bonjour, mon cousin!... Vous voyez que je +n'ai pas voulu retarder d'un instant le plaisir de vous voir. + +LE MARQUIS.--Quel air riant, chère comtesse! Votre joie me fait +trembler. Est-ce que vous avez quelque mauvaise nouvelle à m'apprendrez. + +LA CHANOINESSE.--Je la trouve très-bonne. + +LE MARQUIS.--C'est ce une je voulais dire. + +LA CHANOINESSE.--J'ai décidé enfin Francesca à me suivre au couvent. + +LE MARQUIS.--Quel prosélytisme de célibat!... Est-ce l'histoire du chien +du jardinier, qui n'y touche pas et ne veut pas qu'on y touche? + +LA CHANOINESSE.--Non, je vous le jure, il n'y a ni envie ni +ressentiment.... c'est pure conviction ... je voudrais faire école. + +LE MARQUIS.--Vous aurez de la peine. + +LA CHANOINESSE.--Vous croyez donc, messieurs, qu'on ne peut pas se +passer de vous? + +LE MARQUIS.--Jusqu'à présent, mesdames, vous avez été assez de cet +avis-là. + +LA CHANOINESSE.--Eh bien, en vérités, je n'y puis rien comprendre; j'ai +été jeune, pas plus mal qu'une autre ... peut-être mieux même, à ce que +l'on disait ... et les prétendants ne manquaient pas autour de moi, +d'autant plus que j'avais une grande fortune; et rien ne vous attire +plus, messieurs, que les beaux yeux d'une cassette ... Eh bien, je n'ai +jamais pu avoir la plus petite passion ... c'était peut-être de ma +faute... mais je crois plutôt que c'était de la vôtre; d'abord, +convenez-en, vous êtes tous fort laids, et si par hasard un de vous +échappe à la règle ... c'est un fat. + +LE MARQUIS,--Dans quelle catégorie me rangez-vous, cousine? + +LA CHANOINESSE, _avec gaieté_--Vous?... vous tenez des deux. + +LE MARQUIS.--Grand merci! + +LA CHANOINESSE.--Mais revenons à ma nièce, marquis. Savez-vous que vous +êtes un ingrat de ne pas vouloir que je fasse une sainte de votre nom? + +LE MARQUIS.--Pourquoi cela? + +LA CHANOINESSE.--Cela compterait peut-être à la marquise par +substitution. + +LE MARQUIS.--Ah! toujours des épigrammes contre la femme que j'ai. + +LA CHANOINESSE.--Comme vous contre le mari que je n'ai pas ... + +LE MARQUIS.--Mais, à votre tour, pouvez-vous penser à faire une +religieuse de Francesca?... un coeur si aimant, si tendre ... + +LA CHANOINESSE.--C'est pour cela ... Charmante enfant! quelle +sensibilité vraie et naïve! quel trésor de dévouement, d'abnégation ... +vous ne la connaissez pas ... un homme ne peut pas apprécier un tel +coeur! Elle serait capable de se sacrifier pour celui qu'elle aimerait; +et vraiment, Messieurs, vous n'en valez pas la peine. + +LE MARQUIS.--Comment, vous voulez que tant de grâces soient perdues? + +LA CHANOINESSE.--Je les aime mieux perdues que profanées; tout serait +blessure pour elle au milieu de vos passions égoïste et hypocrites ... +d'ailleurs n'est-elle pas marquise comme votre femme? n'a-t-elle pas été +mariée? + +LE MARQUIS, _riant_-Mariée! mariée!... J'honore infiniment la mémoire de +feu le marquis de Montenero, mon cousin; mais il avait soixante-quinze +ans quand il a épousé Francesca, et ... + +LA CHANOINESSE.--Monsieur ... + +LE MARQUIS.--Ah! pardon ... pardon ... je vous parle toujours comme si +vous ne compreniez pas. + +LA CHANOINESSE.--Encore ... mais à votre tour ... quel besoin avez-vous +de remarier Francesca? + +LE MARQUIS.--Esprit de propagande, comme vous. + +LA CHANOINESSE.--Je ne vous croyais pas si bon chrétien. Vous, prônez le +mariage!... C'est de l'oubli des injures. + +LE MARQUIS.--Toujours contre ma femme! Il est vrai que la marquise est +un peu capricieuse, un peu volontaire, un peu coquette, un peu +mordante... Mais avouez qu'en revanche, et pour rétablir l'équilibre, je +suis avec elle d'une douceur... + +LA CHANOINESSE.--D'une douceur honteuse pour un homme. + +LE MARQUIS, _riant_.--Je respecte en elle l'image de mon souverain. Vous +ignorez ce que c'est que d'épouser la fille d'un prince et la fille +naturelle encore! + +LA CHANOINESSE.--Avouez donc que vous avez peur! + +LE MARQUIS.--Peur? Vous savez que je ne redoute guère personne. + +LA CHANOINESSE.--Toujours vain de vos duels. + +LE MARQUIS.--Que voulez-vous? je n'aï que cela de sérieux. Je suis +moqueur, sceptique, il faut bien que je regagne la considération par +quelque endroit; et puis cela m'est d'un grand avantage; on n'ôse pas +s'attaquer à ma femme, on sait ce qu'il en coûterait. + +LA CHANOINESSE, _riant_.--Est-ce que vous seriez jaloux? + +LE MARQUIS.--Dieu m'en garde!... Mais je hais le ridicule, et si ma +femme me trompait, fût-ce pour mon meilleur ami ... je le tuerais sans +pitié. (_La chanoinesse fait un mouvement. Le marquis, riant._) +Rassurez-vous; la réputation de mon épée me met à l'abri, et, sûr de ce +côté, je permets à la marquise tous ses caprices, ses despotismes ... + +LA CHANOINESSE.--Sans compter que vous vous en accommodez assez bien, +parce qu'à chaque éclat qu'elle vous fait, le prince son père vous +envoie une dignité de plus. + +LE MARQUIS.--Et voilà pourquoi j'ai avancé si vite! Ah! comtesse, je +vous ai volé celui-là. + +LA CHANOINESSE.--J'en trouverai d'autres; la matière est si riche! Mais, +dites-moi donc, monsieur le marquis, est-ce que le fief de Montenero ne +vous reviendrait pas, si Francesca se remariait? + +LE MARQUIS.--Sans doute. + +LA CHANOINESSE.--Eh bien! voyez un peu comme le monde est méchant! Ne +prétendait-on pas hier, chez le prince, que si vous pressiez tant votre +cousine de donner un successeur à votre cousin, c'était pour avoir ce +titre et ce fief ... Je n'en ai pas cru un mot, comme vous le pensez +bien. + +LE MARQUIS.--J'en suis convaincu, et j'avais été reconnaissant par +prévision. N'ai-je pas entendu dire avant-hier que se vous insistiez +vivement pour que Francesca entrât dans le couvent de Santa-Croce, +c'était afin d'en être nommée supérieure. Vous devinez ce que j'ai +répondu. + +LA CHANOINESSE.--Allons! c'est de bonne guerre; mais je vous jure que je +n'ai aucun intérêt personnel ... + +LE MARQUIS.--Et quand vous en auriez, où serait le mal? Vous et moi, +nous ne voulons que le bonheur de Francesca; eh bien! par hasard, notre +fortune se trouve sur la même route que son bonheur, faut-il donc +rebrousser chemin à cause de cela? Ce serait de l'égoïsme de +délicatesse... Mais j'aperçois Francesca et ma femme, les deux +marquises. + +Scène IV. + +Les mêmes, FRANCESCA, LA MARQUISE. + +LA MARQUISE, _à la chanoinesse_.--Madame la chanoinesse, nous vous +cherchions. + +LA CHANOINESSE.--Pourquoi donc? + +LA MARQUISE.--Francesca ne veut pas faire ses commandes de toilette sans +vous. + +LA CHANOINESSE.--Pour le bal de ce soir? pour le mariage de la princesse +Nicolini? + +FRANCESCA.--Oui, chère tante; il faut que vous m'aidiez dans le choix de +ma parures. + +LE MARQUIS, _à Francesca_.--Vous voulez donc être bien belle? + +FRANCESCA, _rêveuse_.--Oui ... + +LE MARQUIS.--Quel est donc le jeune cavalier?... (_L'observant et +gaiement._) On dit que la princesse ouvre le bal avec le capitaine +Odoard. + +FRANCESCA, _troublée._--Ah! vraiment. + +(_La chanoinesse observe la marquise._) + +LE MARQUIS.--En connaissez-vous un plus digne, beau, brave?... + +LA MARQUISE, _avec un accent d'ennui_.--Ah! voilà les éloges du +capitaine Odoard qui recommencent! Je ne conçois pas ce que l'on trouve +en lui de si accompli. Il est jeune?... qui est-ce qui n'est pas jeune? +brave? c'est son métier; beau?... il le croit; spirituel?... il le dit. + +LE MARQUIS.--Vous êtes injuste; jamais un mot ... + +LA MARQUISE.--Il le laisse voir, c'est la même chose. + +LA CHANOINESSE, _à part_.--Elle dit bien du mal d'Odoard. Est-ce qu'elle +penserait tout le contraire? + +LA MARQUISE.--Je ne comprendrai jamais ni les admirations ni les +préférences qui l'entourent. + +LE MARQUIS, à Francesca.--Et vous, cousine? + +FRANCESCA, _troublée._--Moi, mon cousin ... mais ... + +(_Rannuccio entrant._) + +RANNUCCIO.--Une dépêche pour M. le colonel. + +LE MARQUIS.--Donne. (_Lisant._) Voilà comme on ne sait jamais ce que le +temps vous amènera. Je comptais vous accompagner ce soir, mesdames, et +il faut que je monte à cheval dans quelques heures et je passe la nuit +hors de Modène. + +LA MARQUISE, _avec une indifférence affectée_.--Ah! vous partez ce soir? + +FRANCESCA.--Et pourquoi donc? + +LE MARQUIS.--Une affaire qui ne sera pas grave, j'espère, mais qui exige +ma présence; une conspiration de carbonari. (_Se tournant vers +Rannuccio._) Faites tous vos préparatifs, puis vous passerez chez le +comte Odoard et vous lui direz que je l'attends. + +LA MARQUISE, _d'un air indifférent._--Est-ce que vous emmenez le comte? + +LE MARQUIS.--Moi? non, (_se penchant vers sa cousine._) je ne suis pas +assez mauvais cousin pour cela. + +FRANCESCA, _troublée._--Mon cousin!... + +LA MARQUISE, _sortant._--Venez-vous, Francesca?... + +LE MARQUIS, _bas à Francesca._--Restez. + +LA CHANOINESSE, _qui a entendu ce mot, s'approchant du +marquis._--Marquis, je vais vous prouver que je ne vous redoute pas ... +je vous laisse avec Francesca. Allons, travaillez, persuadez; dites-lui +bien que le comte Odoard est charmant. Mon pauvre marquis, vous avez de +l'esprit, mais vous n'y voyez goutte. (_Elle sort._) + +Scène V. + +LE MARQUIS, FRANCESCA. + +LE MARQUIS, _regardant Francesca, qui a la tête baissée._--Charmant +visage, coeur charmant! (_S'approchant d'elle._) Hé bien, à quoi +pensez-vous, rêveuse? + +FRANCESCA.--Je pensais ... je pensais à ce bal. + +LE MARQUIS.--Ah! vous pensiez à ce bal? et pas à autre chose? + +FRANCESCA.--A quoi donc? + +LE MARQUIS.--Voyons, chère cousine, ne dissimulez pas; vous savez bien +que, quoique vous ne m'ayez rien confié, je suis un peu votre confident. +Dites-moi pourquoi, depuis quelque temps, vous êtes triste? + +FRANCESCA.--Que voulez-vous, mon cousin? on vit sur la foi d'une +chimère, on est aveugle, on veut l'être; et puis vient un moment qui +déchire le voile, et alors ... Oh! il y a des choses qui font bien du +mal!... + +LE MARQUIS.--Chère cousine, s'il n'y avait de chimère que votre peine! +(_Elle secoue tristement la tête._) Me permettez-vous de vous deviner +pour vous consoler? + +FRANCESCA, malgré elle.--Oh! mon cousin, il ne m'aime pas! + +LE MARQUIS.--C'est impossible! vous êtes si bien faits l'un pour +l'autre... Tous deux jeunes, beaux, généreux, dévoués; vous, Francesca, +vous vous sacrifieriez pour celui que vous aimez; lui, en se faisant +tuer pour un ami, il lui dirait; Merci ... Oh! deux âmes pareilles +doivent se comprendre ... Il vous aime! + +FRANCESCA.--Je l'ai pensé d'abord comme vous. Il était si aimable, si +empressé, je cédai à cet attrait ... alors je devins triste; mais lui, +il resta gai, spirituel ... On n'est pas si aimable quand on aime. + +LE MARQUIS.--S'il a la tendresse gracieuse, ce n'est pas sa faute; ne +vient-il pas sans cesse ici? + +FRANCESCA.--Mais y vient-il pour moi? + +LE MARQUIS.--Pour qui pourrait-il y venir? + +FRANCESCA.--C'est ce que je me dis. Mais pourquoi ne jamais me parler de +ce qu'il éprouve? + +LE MARQUIS.--Ne tâchez-vous pas de lui cacher ce que vous éprouvez? + +FRANCESCA.--C'est vrai ..., mais pourquoi rechercher toutes les femmes +plus que moi, même ma cousine? + +LE MARQUIS.--Il fait la cour à ma femme? Plus de doute! les prétendus +commencent toujours par séduire la famille. + +FRANCESCA.--Mon cousin, m'aimera-t-il encore longtemps ainsi dans la +personne de mes grands parents? + +LE MARQUIS.--Cela dépend de vous ... Voyons, faut-il tout vous dire? Eh +bien! je sais pourquoi il n'ose pas se déclarer. + +FRANCESCA.--Parlez! + +LE MARQUIS.--C'est que vous avez, à ses yeux, un immense défaut ... + +FRANCESCA.--Un défaut! je m'en corrigerai. + +LE MARQUIS, _riant._--Attendez, attendez; je sais beaucoup de gens qui +vous prendraient ce défaut-là, si vous vouliez vous en défaire ... Vous +êtes très-riche, et Odoard n'a que son épée et son nom. + +FRANCESCA.--Je n'y avais jamais songé! + +LE MARQUIS.--La délicatesse arrête sur ses lèvres l'aveu d'un amour qui +ressemblerait à un calcul ..., et vous êtes pour lui dans la position +des reines que l'on n'ose pas aimer, à moins qu'elles ne disent: Je vous +le permets. + +FRANCESCA.--Ah! quel trait de lumière, mon cousin. Parlez encore; oui, +tout s'explique maintenant; quoi de plus naturel ... que son silence! de +plus naturel ... et de plus noble! C'est bien à lui ... Et moi qui +l'accusais! N'est-ce pas que c'est bien! Je suis folle! une seule pensée +m'avait mise au désespoir ... et un seul mot de vous me comble de joie. +Mon Dieu!... que la tête est faible, quand le coeur est rempli ... Mais +maintenant, mon cousin ... je ne crois plus que vous, je m'abandonne à +vous. Voyons, dites, que dois-je faire? car il faut le détromper ... +tout de suite ... tout de suite ... + +LE MARQUIS.--C'est cela ... complotons ensemble ... + +FRANCESCA.--Oui, donnez-moi un bon conseil. Comment lui dire qu'il a +tort de se taire? + +LE MARQUIS.--Certes, voilà la première fois qu'une femme demande avis à +un homme pour en amener un autre à ses pieds. + +FRANCESCA.--Ah! répondez-moi. + +LE MARQUIS.--D'abord, ma jolie cousine ... il ne faut plus, quand il +s'approche, garder cet air froid et digne. + +FRANCESCA.--J'ai l'air froid avec lui! Oh! mon cousin, je crois à mon +tour que vous ne vous y connaissez, pas. + +LE MARQUIS.--Il faut l'enhardir. + +FRANCESCA.--Je l'enhardirai. + +LE MARQUIS.--Être un peu coquette. + +FRANCESCA.--J'ai peur de ne pas être très-habile là-dessus. + +LE MARQUIS.--Demandez des leçons à ma femme ... Montrer de la jalousie +... + +FRANCESCA.--Je n'ai pas besoin de maître pour cela. + +LE MARQUIS.--Le prier de chanter avec vous. + +FRANCESCA.--Oui, mon cousin. + +LE MARQUIS.--Lui fitre des avances, enfin. + +FRANCESCA.--Oui, mon cousin; je ferai comme les reines, je +permettrai!... Oh! quelle joie, quelle joie! Tout change d'aspect à mes +yeux ... Quand je suis entrée, le salon me semblait triste, sombre.... +maintenant il est gai, riant ... Je voudrais qu'il vint!... il me semble +que rien qu'en me regardant, il comprendrait que tout ce qui est dans +son coeur est déjà depuis longtemps dans le mien ... qu'il ... + +MATTEO, _annonçant_--M. le comte Odoard. + +FRANCESCA.--Je m'enfuis! + +LE MARQUIS, _la retenant._--Eh bien ... eh bien! voilà donc ce grand +courage!... Oh! je ne vous laisse point partir. + +Scène VI. + +Les mêmes, ODOARD. + +ODOARD.--Colonel, je me rends à vos ordres. (_Saluant Francesca._) +Madame ... + +LE MARQUIS.--Hé! l'air riant et heureux, capitaine... Vous avez donc +fait quelque grand rêve? + +ODOARD.--Colonel ... + +LE MARQUIS.--C'est que je crois aux rêves ... et si vous avez d'heureux +pressentiments aujourd'hui, ne les chassez pas. + +FRANCESCA, _bas._--Mon cousin! + +ODOARD.--Comment cela? + +LE MARQUIS.--Je ne m'explique pas; attendez-moi ici, j'ai quelques +dépêches à vous remettre. + +ODOARD.--Est-ce pour un point éloigné, colonel? + +LE MARQUIS.--Non, non, vous serez revenu pour le mariage de la princesse +Nicolini; il doit vous inspirer un intérêt particulier. + +ODOARD.--Je ne m'en cache pas. LE MARQUIS.--Je reviens; attendez-moi +ici. (_Bas, à Francesca._) Allons, vous voilà devant l'ennemi ... + +FRANCESCA.--Je tremble. + +Scène VII. + +FRANCESCA, ODOARD. + +FRANCESCA, à part.--Quand je songe qu'il faut que je commence!... Quel +embarras! + +ODOARD.--Le colonel avait raison, madame, et je suis en veine de +bonheur... Madame la marquise me permet de lui demander la première +valse pour demain. + +FRANCESCA.--La marquise permet et accorde. (_A part._) Il m'aide. +(_Haut._) Mais serez-vous revenu? + +ODOARD.--Oh! je le serai! Manquer au mariage de la comtesse Nicolini!... +il me va trop au coeur! Cette femme d'un haut rang d'une prande fortune, +qui aime un jeune homme obscur, et qui, à force de l'aimer, triomphe de +tous les obstacle pour l'élever jusqu'à elle. + +FRANCESCA.--Cela vous étonne? + +ODOARD.--Non, non, car le désintéressement est dans le coeur de toutes +les femmes; qu'elles soient riches, qu'elles soient princesses, reines +même, que leur importe? Elles ne regardent ni à l'opulence ni au titre; +elles aiment, et tout est dit. + +FRANCESCA.--Vous admirez la comtesse; et moi.... c'est le jeune homme +qui me touche, de l'avoir aimée assez pour accepter. + +ODOARD.--Que je l'envie! Après le plaisir de tout donner à la femme +qu'on aime, le plus grand bonheur est de lui tout devoir! Je n'ai jamais +compris les fausses délicatesses qui s'alarment des bienfaits d'une main +si chère. S'aimer, cela sanctifie tout ... On n'est plus deux ... on est +seul; aucun ne reçoit et chacun donne. + +FRANCESCA, émue--Quelle chaleur!.... Vous parliez.... comme si vous +étiez amoureux. + +ODOARD.--_riant._--Je le suis peut-être. + +FRANCESCA.--Vraiment ... Eh bien, cela me fait plaisir, (_S'approchant +de lui et avec enjouement._) Monsieur le comte, les femmes sont bien +curieuses. + +ODOARD.--Presque autant que les hommes sont indiscrets. + +FRANCESCA.--Je vous ai dit mon défaut; vonlez-vous me prouver le vôtre? + +ODOARD.--On dit que les femmes ne nous pardonnent jamais une +indiscrétion, même quand elles l'ont provoquée. + +FRANCESCA.--Il y aurait peut-être moins d'indiscrétion de votre part que +vous ne croyez. (_A part_) J'espère que je m'avance. + +ODOARD, _à part._--Est-ce quelle se douterait? Donnons-lui le change. + +FRANCESCA, _s'approchant._--Quel âge a-t-elle? + +ODOARD.--Vingt ans! + +FRANCESCA, _à part._--Mon âge! (_Haut._) Sera-t-elle au bal demain? + +ODOARD.--Vous m'en demandez beaucoup. + +ODOARD.--Vous ne niez pas? Elle y sera. Me la montrerez-vous? + +ODOARD.--Oh! je ne le peux pas. + +FRANCESCA, _à part._--Je le crois bien. (_Haut._) Est-elle jolie? + +ODOARD.--Mieux que jolie ... mieux que belle ... charmante! + +FRANCESCA.--L'amour voit tout en beau. + +ODOARD.--Oh! je ne m'abuse pas ... des yeux si doux ... des cheveux ... + +FRANCESCA.--Ses cheveux? + +ODOARD.--Des cheveux blonds. + +FRANCESCA, _à part._--Comme moi! comme moi! + +ODOARD, _s'animant._--Son visage plein de finesse et d'éclat, une +physionomie qui promet une belle âme, une âme qui donne plus encore. + +FRANCESCA, à part.--Qu'il est doux de s'entendre parler ainsi par celui +qu'on aime. (_Haut._) Vous l'aimez bien! + +ODOARD.--Si je l'aime!... Je suis bien jeune, et la vie s'ouvre devant +moi belle et riante ... Eh bien; mon plus beau jour serait celui où je +pourrais la lui sacrifier. Quand, assis à ses côtés, je la regarde, je +n'éprouve aucun regret, c'est de penser que jamais elle ne connaîtra +tout ce que mon coeur contient de tendresse ... car toutes les paroles +sont glacées, tous les serments sont morts quand je les compare à ce que +je sens ...Oh! ne viendra-t-il jamais un instant où une preuve, une +preuve, un fait, parlera à la place de ma bouche impuissante, et lui +dira tout ce que je ne puis pas lui dire ... Mais vous ne pouvez me +comprendre, car vous ne savez pas ce qu'elle est et ce que je suis ... +vous ne savez pas ... + +FRANCESCA, _qui l'a écouté avec une émotion croissante._--Eh bien! si! +Je savais tout; si je savais votre amour, je savais son nom! + +ODOARD.--O ciel! Malheureux! je suis perdu! + +FRANCESCA.--Perdu! Vous ne regardes donc pas? + +ODOARD.--Madame, au nom du ciel, oubliez tout ce que je voue ai dit; +oubliez un aveu que m'a arraché mon amour aveugle!... En parlant d'elle, +ma tête s'est égarée ... Ne nous trahissez pas! + +FRANCESCA.--Que dites-vous, mon Dieu? + +ODOARD.--Vous êtes femme, vous êtes bonne. S'il ne s'agissait que de +moi, je ne vous prierais pas! Mais elle! elle! Insensé que je suis, si +son mari savait ... + +FRANCESCA.--Son mari! Je me meurs. + +MATTEO, entrant.--M. le marquis attend monsieur le comte pour lui donner +ses dépêches. + +ODOARD.--Je vous suis. (_Bas à Francesca._) Au nom du ciel, n'ayez rien +vu, rien entendu. (_Il sort._) + +Scène VIII. + +FRANCESCA, _seule._ + +Son mari!... Ce n'était pas moi!... Il en aime une autre!... Et je me +croyais malheureuse hier ... Dieu! avoir espéré, avoir vu l'amour sur +mon visage, avoir cru que c'était pour moi qu'il tremblait, qu'il +pâlissait, qu'il pleurait ainsi ... Et c'est une autre qu'il aime!... +une autre!... Et je lui ai montré ma tendresse, et j'ai semblé +solliciter la sienne!... Oh! j'en mourrai de honte! + +Scène IX + +FRANCESCA, LE MARQUIS, LA CHANOINESSE, _allant à Francesca._ + +LE MARQUIS.--Eh bien! ma jolie cousine, avais-je raison? Mais que +vois-je? vous avez pleuré? + +FRANCESCA.--Laissez-moi, mon cousin, quel mal vous m'avez fait! Que +dites-vous? + +LA CHANOINESSE.--Que dites-vous? + +FRANCESCA _à la chanoinesse._--Ma tante, je suis au désespoir. + +LA CHANOINESSE.--Au couvent, ma nièce, on n'est jamais au désespoir. + +FRANCESCA, _à la chanoinesse._--Ma tante, emmenez-moi! + +LE MARQUIS.--Attendez ... Encore quelque illusion de modestie; vous avez +autant de peine à croire qu'on vous aime, que les autres femmes à croire +qu'on ne les aime pas. Voyons, contez-moi vos douleurs, enfant! + +FRANCESCA.--Mon cousin, ne me parlez pas ainsi; votre gaieté me fait +mal. + +LE MARQUIS.--Si je suis gai ... c'est que je suis sûr que vous avez tort +d'être triste ... Voyons, parlez. + +FRANCESCA, _avec douleur_.--Il aime une autre femme, une femme +mariée!... + +LE MARQUIS.--Ce n'est que cela? Vous m'avez fait une peur!... + +LA CHANOINESSE.--Et que pourrait-il y avoir de plus? + +LE MARQUIS.--Comment! ce qu'il pourrait y avoir de plus? Mais, d'abord, +nous sommes sûr qu'il ne l'épousera pas, puisqu'elle est mariée, et il +me semble que c'est bien quelque chose. + +FRANCESCA--Qu'importe ... puisqu'il ne m'aime pas! + +LE MARQUIS.--Qui vous dit qu'il ne vous aime pas, voyez-vous, ma chère +petite cousine, nous autres hommes, nous sommes de très-imparfaites +créatures. + +LA CHANOINESSE.--Oh! que cela est vrai! + +LE MARQUIS.--Voilà la première fois que vous êtes de mon avis; on voit +bien que je dis du mal de quelqu'un. (_A Francesca._) Ou peut très-bien +à la fois adorer une jeune fille et aimer une femme. Comme ce n'est pas +de la même manière, ces deux amours ne se nuisent pas. + +LA CHANOINESSE.--Quelle morale! + +FRANCESCA--Je ne comprends pas. + +LE MARQUIS.--Bien! voilà la demoiselle qui comprend et la dame qui ne +comprend pas, (_A Francesca._) Ainsi ... + +FRANCESCA, _vivement._--Je ne veux pas en entendre davantage. Partons, +ma tante. + +LE MARQUIS,--Mais si je vous donne ici, à l'instant, la preuve de son +amour, la preuve écrite! + +FRANCESCA--C'est impossible. + +LE MARQUIS, _tirant un papier_.--Tenez, voici une lettre d'Odoard pour +vous. + +FRANCESCA.--Pour moi? que peut-il m'écrire? + +LE MARQUIS.--Ce qu'il n'a pas osé vous dire, enfant. Je sortais de mon +cabinet, quand je l'ai vu donner une lettre à Matteo, en lui disant: +_Pour la marquise_. Je m'étais approché: A quelle marquise écrivez-vous, +beau capitaine? lui ai-je dit en saisissant la lettre....--A la marquise +... à la marquise Francesca. Il était tout troublé.--Eh bien! lui +dis-je, je me charge de la remettre ... et la voici. Allons, ouvrez et +lisez. + +FRANCESCA, _ouvrant._--Je ne puis comprendre. (Elle jette les yeux sur +la lettre et la referme vivement en jetant un cri.) + +LE MARQUIS.--Eh bien! est-elle pour vous? + +FRANCESCA.--Oui... oui... elle est pour moi. + +LA CHANOINESSE.--Qu'avez-vous, mon enfant, vous pâlissez? + +FRANCESCA--.Ce n'est rien; le trouble, le saisissement ... + +LE MARQUIS, _à la chanoinesse._--Vous ne Connaissez pas cela, madame. + +LA CHANOINESSE.--_Qui regarde Francesca et à part._--Ou je me trompe +fort, ou cette lettre n'est pas pour elle. + +Scène X. + +Les mêmes, RANNUCCIO, tenant des papiers; ODOARD. + +ODOARD.--Monsieur le marquis, me voici prêt à partir. + +FRANCESCA, _à part._--O ciel! ma cousine! c'est donc elle!... + +LE MARQUIS, _à Odoard._--Bien ... Mais causez un moment avec Francesca, +pondant que je vais donner quelques instructions à Rannuccio; causez, +(_bas à Odoard_.) J'ai remis votre lettre. + +LA CHANOINESSE, _les observant._--Mystère! mystère! + +(_Le marquis remonte la scène avec Rannuccio._) + +ODOARD, _s'approchant de Francesca._--Oh! madame! silence! par grâce!... + +FRANCESCA.--Ne craignez rien, monsieur. + +Scène XIe et dernière. + +Les mêmes, LA MARQUISE, MATTEO. + +LA MARQUISE.--Chère Francesca, je viens vous chercher pour faire nos +emplettes. + +MATTEO.--Le cheval de monsieur le marquis est prêt. + +LE MARQUIS, _redescendant la scène._--C'est bien. (_A Odoard._) Voici +ces dépêches; c'est à une lieue d'ici. Vous serez aussitôt revenu que +parti. (_A Rannuccio._) Rannuccio! + +RANNUCCIO.--Colonel? + +LE MARQUIS, _l'emmène dans un coin du théâtre et lui dit tout bas:_--Tu +me comprends bien? + +RANNUCCIO.--Oui, colonel. + +LE MARQUIS.--Tu sais où sont les ruines? + +RANNUCCIO.--Près de votre villa. + +LE MARQUIS.--On est forcé de les traverser pour aller à ma villa. Tu vas +faire monter quarante carabiniers à cheval; tu les cacheras près des +ruines, et tu le saisiras de tous les conspirateurs. + +RANNUCCIO.--Oui, colonel. + +ODOARD, _bas à la marquise._.--Il faut que je vous parle!... Cette nuit, +à la villa! + +LA MARQUISE.--J'y serai. + +LA CHANOINESSE, _à Francesca._--Venez, mon enfant, il n'y a pour vous, +ici, que des larmes. + +LE MARQUIS.--Allons, chacun à son poste ... Moi, je me rends auprès du +prince; toi, Rannuccio, où tu sais ... Odoard, à cheval.., et vous, +mesdames, à votre conspiration éternelle, permanente, infaillible, à +votre toilette. + +(_Odoard et la marquise se saluent très-cérémonieusement; chacun se +dispose à partir. La toile tombe._) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + +Voyage en Zigzag. + +M. Topffer, l'auteur des _Voyages en Zigzag_, est déjà célèbre comme +écrivain et comme dessinateur. Les _Nouvelles genevoises_ et les _Albums +de MM. Vieux-Bois, Jabot, Crépin et consorts_ lui ont valu une +réputation européenne. Essayer de faire un éloge convenable de son +double talent ce serait s'imposer une tâche inutile. M. Topffer possède +surtout une qualité qui nous semble d'autant plus précieuse qu'elle +devient de plus en plus rare; il est aussi sensible que gai, et quand +cela lui plaît, il nous fait rire et pleurer malgré nous. + +Qui n'a senti son coeur se serrer et ses yeux se remplir de larmes en +lisant _le Presbytère_ ou _le Col d'Auterne_? Qui a pu garder son +sérieux à la vue de cet infortuné Vieux-Bois changeant de linge après +son quatrième suicide, ou des enfants de M. Crépin appliquant la méthode +de leur instituteur? Y a-t-il beaucoup d'écrivains et de dessinateurs +qui puissent se vanter d'avoir obtenu de pareils triomphes? qui soient +sûrs d'émouvoir ou de dérider au gré de leur caprice leurs lecteurs les +moins tendres et les plus sérieux? + +M. Topffer habite Genève, où il dirige un pensionnat renommé. Chaque +année, depuis longtemps déjà, il part avec vingt ou trente de ses élèves +et madame Topffer, et cette petite caravane emploie trois ou quatre +semaines des vacances à parcourir à pied, le sac sur le dos, les plus +belles contrées de la Suisse, de la Savoie, du Tyrol et de l'Italie +septentrionale. Souvent elle va jusqu'à Milan; une fois même elle s'est +aventurée jusqu'à Venise. Tous les jours, pendant les haltes, les repas, +le matin avant le départ, le soir après le souper, M. Topffer avait pris +l'habitude de rédiger le récit de ces _Voyages en Zigzag_, entremêlé +d'observations fines et piquantes, de pensées profondes de bons mots +malicieux, et orné de ravissants croquis.--Chaque aimée le précieux +album, autographié à un petit nomme d'exemplaires, était distribué à +tous les membres de la caravane. C'est la collection de ces albums, +très-recherchés et très-rares, que MM Dubochet et Comp. publient +aujourd'hui par livraisons hebdomadaires. + +Le seul moyen de faire connaître ce livre, c'est d'en citer quelques +fragments pris au hasard; car, si nous étions obligé de choisir, nous +nous trouverions fort embarrassé. + +La première heure des vacances a enfin sonné: la caravane se met en +route, et, s'embarquant sur le lac de Genève, abandonne la classe et les +livres aux rats, qui commencent aussitôt leurs voyages en zigzag. + +Le bateau a débarqué nos jeunes touristes à l'extrémité du lac. Chacun +met son sac sur son dos, et le voyage à pied commence. Outre leur sac, +tous emportent, selon les sages recommandations du général en chef, +provision d'entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. «Il est +très-bon, dit M. Topffer au départ, de compter pour l'amusement sur soi +et ses camarades plus que sur les curiosités des villes ou sur les +merveilles des contrées; il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez +pour tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce +point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur +nature les moins délicats. + +Dès la première journée, ce dernier conseil a été si bien suivi par une +partie de la troupe, qu'il faut s'arrêter pour prendre une voiture et y +faire monter les éclopés et les démoralisés. + +Cette voiture, c'est le char-à-bancs national, qui tient par quatre +clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes; mais ne craignez +rien, on est plus en sûreté sur ce misérable chariot que dans nos plus +brillants phaétons. + +Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs +excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons à peine la +place nécessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce +journal, divers échantillons des croquis de leur aimable guide. + +Voyez ce jeune touristicule lançant des pierres aux nuages où il +aperçoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un +excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire: + +Les dents de la chaîne des Fiz qui branlent dans leurs mâchoires et qui, +de temps en temps, s'écroulent avec un horrible fracas. + +Un lever dans un chalet où il a fallu passer la nuit sur le foin. + +«Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu +transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous +fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin +est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages +entièrement herbacés; en particulier le voyageur Aubier assemble à une +prairie; blouse et pantalon, tout est verdâtre; il sera verdâtre jusqu'à +Milan, lieu préfixé pour une lessive générale. Pour les pays où nous +allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si +c'était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il +deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet +est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l'a point +verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches ... Les +rates, ce sont les épouses des rats. + +Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'être +question: + +[Illustration.] + +«Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon +homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et +pâteux: «Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas +si net que ci-devant.» Il faut savoir que Cohendet est très-souvent de +noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange +trés-salé. Il s'ensuit que Cohendet _festonne_ un peu au retour, et que, +regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend à son âge.» + +Quand on voyage dans les montagnes on couche souvent sur le foin, et ou +déjeune en plein air, au bord d'un précipice. + +[Illustration.] + +Mais quel est ce brave homme qui descend les hauteurs? + +[Illustration.] + +«Ah! les belles gens! dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah çà, +qui êtes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable +venez-vous donc voir chez ces rues? et tant d'autres qui passent aussi, +mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous +mes millions!-- + +Voilà, lui dit magnifiquement M. Topffer, vingt sous pour vous.--Eh! +braves gens! bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un +coup!!!» Et il s'en va aussi joyeux que si les millions étaient venus, +sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.» + +M. Topffer ne se contente pas de croquer les portraits des originaux +qu'il rencontre ni de représenter les principales scènes tragi-comiques +dans lesquelles sa petite caravane joue un rôle intéressant; tous les +beaux paysages qu'il admire sur sa route, tous les monuments curieux +qu'il visite, il les dessine avec un talent remarquable, il nous les +montre tels qu'il les a vus. Contemplez ce joli lac Combal, dont les +lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures de place +qui de tous côtés frappent la vue. + +[Illustration.] + +Mais admirez surtout la tour fameuse du _lépreux_ de la vallée d'Aoste. +Pouvez-vous désirer un tableau plus vrai et en même temps plus +artistement composé? Lisez en outre le passage remarquable que M. +Topffer a écrit au pied de cette tour: + +«Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur +l'autorité de M. de Maislae, que son lépreux a vécu là, et ils citent en +preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait +que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre. +Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est +vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans +les oeuvres de génie la vérité peu se rencontrer indépendamment de la +réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur +que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations +analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs +semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne +croirait pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de +joies et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose +l'histoire de ces deux enfants? L'écrivain et le peintre qui ne savent +que copier la réalité qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans +profondeur; celui à qui son coeur et son génie révèlent ce que la +réalité ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la +foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être +recherché, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la +justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes. + +[Illustration.] + +«Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels; +la vérité y frappe si peu qu'on serait disposé à la leur contester. Il y +a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui +n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement que l'on veut qu'ils +aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le +peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à +cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi +d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de +leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent +convaincus de leur existence.» + +Malheureusement la place nous manque et nous sommes forcé de nous +arrêter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages +d'un genre différent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est +varié: + +«Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetière; on y monte +par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique +asile. N'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et +s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui +bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias, +presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il +fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivante, la maison de +Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.» + +«... Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes +qui descendent. Le premier est de l'espèce _sous-pieds_. Le touriste à +sous-pieds est gêné pour marcher comme certains aquatiques qui nagent +mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à +sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec +les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces +ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les +deux. + +«Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses), +nous trouvons une autre variété, C'est le touriste _imperméable_, qui +est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce +touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel, +désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée +immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître +corbeau, perché aussi. + +«Plus loin le touriste _nono_: haut comme une grue, muet comme un +poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les +autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table +d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni +ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où _tute le monde paarlé à +tute le monde_. + +«Plus loin le touriste en _litière_, un infirme ou une dame. Quatre forts +gaillards se relèvent pour le porter. Le touriste en litière s'enveloppe +de châles, s'achemine pâle, arrive éteint et va vite se coucher. On le +refait avec du calme et des boissons chaudes. + +«Plus loin le touriste _parleur_: il est accommodant et trouve tout beau +suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime +qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se +relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes +celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, après quoi il dit: Partons. +C'est qu'il veut changer de sujet. + +«Plus loin le touriste _furibond_: il est hagard, indigné, fait des pas +de deux mètres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait +place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé +court après lui. Cette espèce est rare; nous l'avons trouvée au-dessus +de la Handeck, après le pont. + +«Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette +année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus +rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce +si commune du touriste constatant. Lu touriste _constatant_ est celui +qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un +itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout +est conforme, il baille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient +furieux et ou ne sait plus qu'en faire. La cicérone se cache, +l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint et les petits chiens +aboient.» + +Un pareil ouvrage ne s'analyse pas; pour l'apprécier à sa juste valeur, +il faut le lire tout entier, il faut le suivre pas à pas dans ses +capricieuses fantaisies, dans ses nombreux zigzags, depuis le départ +jusqu'au retour, C'est la représentation la plus fidèle, la plus +complète, la plus ingénieuse, la plus amusante et la plus instructive, +la plus sérieuse et la plus bonhomme qu'on puisse imaginer de la vie du +voyageur à pied dans les Alpes, vie de contrastes et d'aventures, de +bons et de mauvais jours, de vives joies et de petites misères, de +privations et de fatigues de toute espèce; mais vie de liberté, vie de +bonheur, d'un bonheur vrai, sain, pur, dont ceux qui l'ont goûté ne +perdent jamais le souvenir (1). + +[Note 1: _Voyages en Zigzag,_ ou Excursions d'un pensionnat en vacances, +dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes; par R. +TOPFFER; illustrés d'après les dessins de l'auteur, et ornés de 12 +grands dessins, par CALANE.--1 beau vol, in-8 jésus de 400 pages. 30 +livraisons à 50 cent. (15 francs l'ouvrage complet.) 1843. _Dubochet et +Comp_. (2 livraisons sont en vente.)] + +[Illustration.] + + + +Bulletin bibliographique. + +_Oeuvres de Spinoza_, traduites par Émile Saisset, professeur de +philosophie au collège royal de Henri IV, avec une introduction du +traducteur. 2 vol. in-18,--Paris, 1843. _Charpentier_. 4 fr. le volume. + +M. Émile Saisset vient enfin de donner aux amis de la philosophie une +traduction française depuis longtemps promise des oeuvres de Spinoza. +«Populaire en Allemagne, dit-il, Spinoza est encore en France à peu près +inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son +nom: on le célèbre avec enthousiasme, on le décrie avec emportement, ou +l'atteste, on le cite à tout propos; mais l'admiration effrénée qu'il +inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu'il allume chez +les autres, n'ont réussi à lui procurer des lecteurs. J'ai pensé qu'une +traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des +adversaires sérieux à Spinoza, et j'ai même osé espérer qu'elle pourrait +mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s'agite +depuis quinze ans dans le vide: débats ridicules où aucune des parties +ne connaît les pièces du procès. + +«Spinoza est un solitaire; il s'inquiète sérieusement de s'entendre avec +lui-même, mais fort peu d'être entendu. Animé du plus violent mépris +pour le vulgaire, il ne s'adresse qu'aux esprits d'élite, et fait de son +style une algèbre à l'usage des géomètres et des penseurs; souvent même +il invente des mois nouveaux. En France on a beaucoup de curiosité et +peu de patience; l'erreur même fait moins peur que l'obscurité. Aussi +Spinoza intéresse-t-il tout le monde sans se faire lire de personne.» + +Une traduction française, c'est-à-dire claire et précise, de ces +ouvrages théologiques ou métaphysiques très-difficiles à comprendre en +latin était déjà une sorte de commentaires. Toutefois M. E. Saisset +avait voulu joindre à ce rude travail, dont il s'est acquitté avec +autant de talent que de zèle, une introduction étendue, où il se +proposait, après avoir éclairci le caraclère et l'enchaînement du +système, de soumettre le système lui-même à une discussion régulière et +approfondie; mais cette introduction a pris peu à peu de si grands +accroissements, qu'elle est devenue un livre. M. Émile Saisset n'en +donne aujourd'hui au public que la première partie, c'est-à-dire une +sorte d'exposition critique de la philosophie de Spinoza. Il se réserve +de publier dans quelques mois la seconde partie, c'est-à-dire l'histoire +et la réfutation de ce grand système. + +Outre cette introduction, qui n'a pas moins de 200 pages, le premier +volume contient une _bibliographie générale_ des oeuvres de Spinoza, la +_Vie de Spinoza_ par Colerus, et le fameux _Traité théologico-politique +(Tractatus theologico-politicus)_ le seul ouvrage de Spinoza qu'il se +soit décidé à publier de son vivant et le seul qui ait été traduit en +français jusqu'à ce jour. + +Dans le second volume, M. Émile Saisset a réuni _l'Éthique_, le _Traité +de la réforme de l'entendement_ et les _lettres. L'Éthique_ renferme la +doctrine de Spinoza; le _Traité de la réforme de l'entendement_, sa +méthode; les _Lettres_ sont un commentaire toujours animé, souvent +lumineux, de l'une et de l'autre. + +M. Émile Saisset ne se dissimule pas que beaucoup de personnes zélées, +qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza, et qui, sans +comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses +écrits, frémissent d'horreur en entendant prononcer son nom, verront +dans son travail une nouvelle tentative pour le réhabiliter. «Il y a +bientôt deux siècles, dit-il, une de ces personnes (la race en est fort +ancienne) argumentait contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave +faisait partie. L'illustre médecin souriait en l'écoutant; il +interrompit l'homme zélé par cette simule question: «Avez-vous lu +Spinoza?» L'homme zélé sortit furieux et le bruit se répandit le +lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste.» + +Singulière existence, en vérité, que celle de Spinoza! Aucun homme n'eut +une vie plus calme, plus simple, plus honnête, plus dévouée; et après sa +mort, aucun homme ne fut plus méconnu, plus défiguré, plus déshonoré par +haine et par l'ignorance. Les prêtres surtout ont pris plaisir à le +représenter comme un type de ce que l'enfer a jamais vomi de plus +détestablement impie sur la terre. Sans doute, Spinoza a professé dans +ses écrits certaines opinions qui ne sont pas admissibles; toutefois, +s'il s'égara quelquefois en cherchant consciencieusement la vérité, il +n'en demeure pas moins un des plus grands philosophes dont l'humanité a +le droit d'être fier, grand, non-seulement par la qualité de son génie, +mais par la candeur de sa vie. Dans son bel article de l'_Encyclopédie +nouvelle_ M. Jean Reynaud le compare à ces navigateurs portugais, qui, +vers le temps où l'Europe voulut changer l'ancienne route qui la faisait +communiquer avec les pays où le soleil se lève, s'avancèrent hardiment +au large, et sans réussir à toucher le terme du voyage, laissèrent à +leurs successeurs l'exemple de leur audace et le bénéfice leurs +premières découvertes. «Il a donné le branle à l'Allemagne, dit-il, et +son initiative y est empreinte dans l'esprit actuel du protestantisme et +de la philosophie.» Non, Spinoza ne mérite pas les ignobles injures +qu'ont prodiguées à sa mémoire l'erreur de la mauvaise foi, et son +traducteur a eu raison de défier quiconque dirait aujourd'hui que ce +pieux et sévère métaphysicien est un athée, un matérialiste, un impie, +de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit. + +En consacrant deux années de sa vie à l'oeuvre si difficile d'une +traduction française des oeuvres de Spinoza, M. Émile Saisset a donc +rendu un véritable service aux amis sincères des études philosophique. +Ce travail consciencieux lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'a +enrichi d'une remarquable introduction, dont la seconde partie sera +impatiemment attendue et désirée par tous ceux qui auront lu la +première. + +_O Taïti, Histoire et Enquête_, par HENRI LUTTEROTH. 1 vol. +in-8.--Paris, 1843. _Paulin_. 3 fr. 50 c. + +M. Henri Lutteroth n'attarde qu'une médiocre importance politique, +maritime et commerciale, à nos nouveaux établissements de l'Océan +Pacifique. Dans son opinion, la France est mal informée. On a fait appel +à ses sentiments généreux au profit d'une honteuse cause: celle de +l'intolérance religieuse Le gouvernement français a, sans s'en douter +peut-être, mis ses vaisseaux et ses soldais au service de la célèbre +compagnie de Jésus, qui devient chaque jour plus nombreuse, plus forte, +plus insolente et plus hardie. + +Convaincu de cette nouvelle escobarderie des dignes successeurs de +Loyola, M. Henri Lutteroth a cru devoir la dénoncer à la France entière +dans son nouvel ouvrage intitulé: _O Taïti_ histoire et enquête. Il cite +des faits nombreux à l'appui de ses allégations. Le nom d'enquête que +j'ai donné à mes investigations, dit-il, est bien celui qui leur +convient. Loin de rien préjuger, je ne fais pas un pas sans interroger +les témoins, et les témoins, ce sont presque toujours les hommes mêmes +qui agissent; c'est de leurs récits que se forme le mien. Le principal +résultat de ce travail sera de montrer la propagande jésuitique à +l'oeuvre. «Tout cela, s'écriait Montrosier, en constatant que les +jésuites remplissaient la France, tout cela nous est advenu comme une +fantasmagorie; il a fallu plus de deux ans pour y croire.» On croit plus +vite cette fois; mais, absorbé par les découvertes du dedans, on ne +tourne pas assez les regards vers le dehors.» + +M. Henri Lutteroth est le rédacteur en chef du journal protestant qui a +pour titre _le Semeur_ et qui occupe un rang honorable dans la presse +parisienne. Mais il le déclare dès le début, --et nous ajoutons une foi +entière à ses paroles,--autant que personne il est hostile à tout +privilège pour les cultes; il se peut même qu'il diffère de plusieurs en +ceci, qu'il le croit plus pour les cultes privilégiés que pour ceux qui +ne le sont pas. La religion manquerait d'air dans le monopole; il a peur +qu'elle n'y étouffe, et il n'a jamais dévié de ces principes dans +l'appréciation d'aucun fait. Ce qu'il veut, ce qu'il réclame, c'est la +liberté, c'est la tolérance; ce qu'il ne veut pas, c'est qu'une caste +aussi tyrannique que la compagnie de Jésus, trompant une grande nation, +parvienne à usurper, avec les armes de la France, une autorité absolue +dont elle n'a pu s'emparer par la persuasion et par la douceur, et +invoque le bras séculier contre quelques pauvres peuplades assez +civilisées pour préférer les ministres protestants aux missionnaires de +Picpus. + +_O Taïti (histoire et enquête)_ se divise en quatre époques. La première +comprend les temps antérieurs au christianisme; la seconde, la +conversion au christianisme,--c'est l'_histoire_ proprement dite;--la +troisième et la quatrième époque renferment au contraire les pièces de +l'_enquête_ car elles sont postérieures à l'introduction du +christianisme et à l'arrivée des Français dans l'Océanie.--M. Henri +Lutteroth a ajouté au récit des derniers événements le projet de loi +concernant nos établissements de l'Océanie, voté récemment par la +Chambre des Députés et l'exposé des motifs qui avait accompagné sa +présentation. + +_Les Derniers Jours de l'Empire_, poème en quatre chants, suivi de notes +historiques et de poésies diverses; par CHARLES DE MASSAS. 1 vol. in-8, +orné d'un beau portrait de l'Empereur et de deux «gravures sur +acier.--Paris, 1843. _Furne_. + +M. Chartes de Massas est un de ces poètes,--dont l'espèce devient plus +rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un +besoin impérieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en +inquiètent pas; s'il le fallait même, ils seraient capables de renoncer +à une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur +famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir à leur joug +une strophe rebelle.--A défaut d'argent, seront-ils au moins récompensés +de leurs travaux par une brillante réputation? Sans doute ils ne +méprisent pas la gloire; ils espèrent obtenir un grand et durable +succès, car ils emploient une partie de leur fortune à éditer eux-mêmes +leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour +nous servir de leurs propres expressions, c'est rêver, chanter, tirer +des accords de leur lyre! La plupart de ces infortunés, victimes d'une +erreur fatale, passent leur vie à fondre et refondre, dans un moule usé +et commun, de vieilles idées sans valeur aucune; d'autres au contraire, +ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de +Massas, à force de zèle, de persévérance et de sacrifices, à terminer et +à faire imprimer quelque poème qui mérite au moins les respects des +critiques les plus prosaïques. + +M. Charles de Massas est un modeste employé de l'administration des +douanes. Épris dés son enfonce d'un vif amour de la poésie, à peine +a-t-il su écrire, il a fait des vers. Il était à Grenoble, sa ville +natale, quand Napoléon revint de l'Ile d'Elbe; au Havre, quand ses +restes mortels furent rapportés de Sainte-Hélène. «A Grenoble, il se +trouvait parmi la foule qui, après l'entrée de l'Empereur, vint déposer +à ses pieds les débris des barrières que l'on avait inutilement fermées +devant lui, et qui lui dit: Nous n'avons pu te donner les clefs, voilà +les portes.» Au Havre, il fut l'un des spectateurs «de l'imposant +tableau que présentèrent la plage, la mer et le ciel, alors que le +navire chargé de la tombe impériale toucha les eaux du fleuve de Paris, +alors que des milliers de regards se voilèrent d'irrésistibles larmes, +et que des deux points opposés d'un horizon devenu subitement limpide, +descendirent à la fois sur cette magique scène les premiers rayons du +jour et les dernières clartés de la nuit.» + +Après avoir été témoin de ces deux grands spectacles, un poète français +ne pouvait pas se dispenser de prendre sa lyre et de chanter. C'est ce +qu'a fait M, Charles de Massas, et aujourd'hui il publie un poème en +quatre chants: _l'Ile d'Elbe, le Retour, Waterloo, Sainte-Hélène_ +intitulé: _les Derniers Jours de l'Empire_. Cet ouvrage, enrichi de +curieuses notes historiques et orné d'un portrait de l'Empereur et de +deux belles gravures, se recommande par diverses qualités. Non-seulement +M. Charles de Massas fait très-bien les vers, mais il est toujours animé +de sentiments nobles, touchants et élevés, qu'il sait revêtir d'une +forme heureuse. Les strophes suivantes,--et nous choisissons au +hasard,--prouvent mieux que tous nos éloges quel est le véritable mérite +de l'auteur des _Derniers Jours de l'Empire_. + + A l'heure où, languissent sur la terre embrasée, + L'arbuste se ranime au souffle de la nuit. + Où la fleur tend sa feuille à la fraîche rosée. + Où l'infortune implore un sommeil qui la fuit, + Napoléon a vu des enfants, une mère, + De leurs tendres baisers couvrir le front d'un père + Et souffrant des plaisirs qui lui furent ravis, + Il a frappé les airs de ses plaintes funèbres, + Et seul, dans les ténèbres, + A longtemps appelé son épouse, son fils! + + Ne les verra-t-il plus? Toi que sa voix appelle. + Toi, le seul voyageur qui passe en son séjour, + Dis, rapide aquilon, n'as-tu pas sous ton aile + De ces objets chéris un message d'amour? + Que devient-il, ce fils dont le premier sourire + D'un superbe espoir fit tressaillir l'Empire? + Privé de son appui quels seront ses destins? + Dis-lui si quelquefois, sur la terre étrangère, + Le doux portrait d'un père. + Loin d'hostiles regards, est permis à ses mains ... + +M. Charles de Massas n'a réellement qu'un défaut: il manque +d'originalité. Si parfaits qu'ils soient, ses vers ressemblent à +beaucoup d'autres; ses idées et ses sentiments,--irréprochables +d'ailleurs,--n'ont pas le caractère distinctif qui les fasse aisément +reconnaître. Que M. Charles de Massas tâche donc, s'il publie jamais un +second poème de dominer d'une plus grande hauteur cette foule vulgaire +de rimeurs au-dessus de laquelle il commence à s'élever. + + + +Modes. + +Les changements continuels de notre température, presque aussi +capricieuse que la mode, font plus que jamais rechercher les cachemires. +L'argent qu'une femme destinait à l'acquisition de mille fantaisies est +employé à l'achat d'un châle de l'Inde. Aussi voyons-nous, avec une +toilette d'une légèreté tout aérienne, des drôles carrés fond blanc ou +orange abriter de leurs tissus fins et moelleux les épaules de nos +élégantes. + +[Illustration.] + +Pour l'hiver, les cachemires longs à riches dessins sur fond noir seront +le complément indispensable de toute élégance. Nous avons dit que les +robes de soie ouvertes sur un jupon de mousseline étaient fort à la +mode; aujourd'hui nous donnons le dessin d'une toilette de ce genre; la +robe est en soie glacée gris et rose; le jupon de mousseline blanche, +garni d'un haut volant, doit être sans apprêt, de manière à bien draper: +des bouillons d'étoffe pareille sortent des manches; une garniture de +dentelle tombe sur la mains. Le bonnet, fait avec un morceau de dentelle, +élevé des côtés, à l'Italienne, est orné de roses. + +La soie est ce qui se porte le plus: on fait de charmantes robes avec +des demi-pèlerines décolletées, qui laissent en haut dépasser la +chemisette de mousseline. + +Les jours de chaleur on a, le matin, des peignoirs en mousseline blanche +ou de couleurs entourés de petites garnitures à tuyaux fins et bordés de +valenciennes. C'est un joli négligé. + +La lingerie possède de délicieuses coquetteries pour les soirées d'été: +ce sont des robes de tarlatane de deux nuances, par exemple une jupe +rose sur une bleue. Ce mélange vaporeux d'étoffes légères d'un effet +charmant aux lumières. + +Chez Alexandrine, c'est le même mélange: les capotes de deux couleurs en +crêpe lisse bouillonné, avec des fleurs cachées dans ces nuages légers, +sont une de ses créations les plus heureuses. Ses chapeaux de paille +ornés de rubans, ses pailles de riz avec plumets russes en marabouts +noués, toutes ces modes ont un cachet qui rend le nom d'Alexandrine +célèbre dans le monde élégant. + +Les voilettes de dentelles qui voltigent autour du visage vont très-bien +sur les chapeaux, un peu secs, de crêpe à passes tendues. Ainsi la mode +et la coquetterie sont d'accord. On porte toujours beaucoup de mantelets +la vieille et d'écharpes en barège, puis des par-dessus en soie garnis +de passementerie ou en mousseline, doublés de taffetas rose, paille, +lilas et entourés de dentelle, qui commencent à prendre faveur. Ils se +fixent à la taille par un ruban et ont de larges demi-manches. C'est une +mode élégante et qui n'aura pas, comme telle, le succès populaire des +mantelets. + +On a fait, dans ces derniers temps, de grandes provisions de laines à +broder, car maintenant la tapisserie est devenue l'ouvrage +indispensable à la ville comme à la campagne. Les vieux dessins sont +copiés; puis on fait, pour économiser l'ouvrage, un mélange de bandes de +velours et de bandes de tapisseries, qui est fort en vogue; cela fait +surtout de belles portières. Le lambrequin est tout en tapisserie +pareille aux bandes qui entourent le rideau ou qui forment rubans. + +Nous devons encore recommander les mouchoirs brodés au plumes points de +chaînettes de couleur; les voilettes imitant l'Angleterre par de légères +applications de mousseline; enfin tous les ouvrages qui aident à passer +les longues heures de la campagne. + + + +Inauguration d'une nouvelle Église Luthérienne à Paris. + +La nouvelle église luthérienne, dont l'inauguration a eu lieu dimanche +dernier, est située rue Chauchat, près la rue de Provence. Cette +cérémonie avait attiré un grand concours de personnes qui remplissaient +l'église bien avant l'heure indiquée pour le service. + +Peut-être est-il convenable de dire deux mots de la différence entre les +protestants luthériens et les protestants réformés. Les premiers se +rattachent à la confession d'Augsbourg: ce sont, en grande majorité, les +protestants d'Allemagne, ceux de la Suède, de la Norwége, du Danemark, +et ceux qui sont dispersés dans les pays slaves. Les protestants +réformés sont ceux de France, de Suisse, de Hollande, d'Angleterre, +d'Écosse. Les réformés de chaque nation ont une confession de foi +particulière. Entre les luthériens et les réformés, il n'y a de +différence que dans quelques points du dogme, aujourd'hui considérés +connue très-secondaires, et dans les formes du culte, les luthériens +n'excluent pas les images et les autres ornements que l'Église réformée +a sévèrement proscrits. + +En France, il y a des luthériens dans cinq départements: dans les deux +départements du Rhin, où ils forment un grand tiers de la population; +dans les départements du Doubs et de la Haute-Saône, qui comprennent +aujourd'hui l'ancienne principauté de Montbéliard toute luthérienne et +enfin à Paris. + +Avant la Révolution et jusqu'à l'Empire, les luthériens de Paris +suivaient leur culte dans les chapelles des ambassades de Suède et de +Danemark. Ce fut l'Empereur qui, en 1809, leur fit donner l'église des +Billettes et établit à Paris un Consistoire luthérien. Les luthériens de +Paris étaient alors au nombre d'environ cinq mille. + +Ou en compte aujourd'hui plus de douze mille, et depuis longtemps +réalise, des Billettes ne pouvait contenir les fidèles. Sous la +Restauration déjà, des fonds furent volés par le Conseil municipal pour +la fondation d'une nouvelle église, et plusieurs édifices furent +successivement désignés pour cette destination. + +[Illustration.] + +Enfin, en 1841, la ville offrit au Consistoire de faire disposer pour le +culte luthérien une partie de l'ancienne halle de déchargement, située +rue Chauchat. Cette halle avait été construite il y a peu d'années à +grands frais pour servir d'entrepôt central; mais le commerce de Paris +n'ayant pas trouvé davantage dans cet établissement, et n'en ayant pas +profité, la halle était restée sans usage. La partie de l'édifice qui +n'a pas été consacrée au culte, va être détruite pour prolonger la rue +Grange-Batelière. Les travaux du nouveau temple ont été dirigés par M. +Cau, architecte de la ville, qui a tiré tout le parti possible du +bâtiment qu'il devait modifier. Le temple est d'une simplicité grave et +élégante. Il y a place pour environ douze cents personnes. Le fronton +porte cette inscription: _Église évangélique de la Rédemption._ + +Par une coïncidence intéressante, le jour de la consécration de la +nouvelle église était aussi l'anniversaire de la présentation de la +confession de foi devant l'empereur Charles-Quint et les princes réunis +à la diète d'Augsbourg. + + + +Amusements des sciences. + +SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER +NUMERO. + +I. Soit ABC la planche de bois donnée. Le charpentier divisera d'abord +les côtés en deux parties égales, aux points D, E, F. Ces trois points +seront les points de contact de l'ovale géométrique ou ellipse avec les +côtés du triangle. On tirera aussi les trots droites AE, BD, CF, qui se +coupent en G; ce sera le centre de l'ellipse. En prenant alors les +distances GL, GM, GN, respectivement égales à GE, à GD et à GF, on aura +six points E, M, F, L, O, N, qui suffiront pour tracer la courbe +cherchée à vue, avec une approximation suffisante. + +[Illustration.] + +Ce tracé sera facilité, si l'on a soin de mener par les points L, M, N, +des droites respectivement parallèles aux côtés BC, CA, AB, de manière à +achever complètement le polygone RSTOVX, circonscrit à l'ovale. + +II. Il y a deux solutions représentées dans les deux petits tableaux +ci-dessous: + + Tonneaux Tonneaux Tonneaux + pleins, vides, demi-pleins + 1ere solution: + 1ere Personne. 2 2 3 + 2e Personne. 2 2 3 + 3e Personne. 3 3 1 + 2e solution: + 1ere Personne. 3 3 1 + 2e Personne. 3 3 1 + 3e Personne. 1 1 5 + +Il est manifeste que dans ces deux combinaisons, chaque personne aura +sept tonneaux, dont trois et demi de vin. + +NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE. + +I. On donne un carrelet à régler le papier, une petite aiguille bien +également calibrée dans toute sa longueur, une feuille de papier et un +crayon; ou demande de se servir de ces objets pour trouver, par +expérience, le rapport de la circonférence du cercle à son diamètre. + +II. Partager entre trois personnes vingt-quatre tonneaux, dont huit +pleins, huit vides et huit demi-pleins, en sorte que chacune ait la même +quantité de vin et de tonneaux. + +Rébus. + +EXPLICATION DU DERNIER REBUS. Tout le monde court, cette année, danser +au grand bal de Sceaux. + +[Illustration.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook +of L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 *** + +***** This file should be named 37417-8.txt or 37417-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/4/1/37417/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843 + +Author: Various + +Release Date: September 13, 2011 [EBook #37417] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + +L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843 + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> + +<pre> + Nº 18. Vol. I.--SAMEDI 1er Juillet 1843. + Bureaux, rue de Seine, 33. + + Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. + Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75. + + Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. + pour l'étranger, -- 10 -- 20 -- 40 +</pre> + +<div class="somm"> + +<h3>SOMMAIRE.</h3> + +<p><b>Mémoires de lady Sale</b>. <i>Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de +la prison à Caboul</i>.--<b>L'Été Parisien</b>. <i>Départs pour la campagne (2 +gravures); Vues des bains de mer (4 gravures)</i>.--<b>Courrier de Paris</b>. <i>Le +crieur de Séraphin</i>.--<b>La Chambre des Pairs</b>. <i>L'histoire et ta +Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des +Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des +Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs</i>.--<i>Les Deux +Marquises</i>, comédie (1er acte). --<b>Voyages en Zigzag</b>; <i>11 +gravures</i>.--<b>Bulletin bibliographique, --Annonces. --Modes</b>; <i>1 +gravure</i>. --<b>Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris</b>; <i>1 +gravure</i>.--<b>Amusements des sciences.--Rébus.</b></p> +</div> + +<br> +<h2>Mémoires de lady Sale.</h2> + +<p>Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et +d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait +aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de +Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le +docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à +Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul +survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui +séparent Caboul de Jellalabad.</p><br> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"><br> <b> +Lady Sale.</b></p> + +<p>Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur +Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule +victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit +nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient, +huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à +l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et +plus précis sur ce grand désastre.</p> + +<p>Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général +Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19 +octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à +Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle +ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent +partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint +soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de +tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire +d'intéressant. C'est à ce curieux <i>journal</i> publié textuellement à +Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui +suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans +lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme.</p> + +<p>[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady +Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>Lady Sale dans la prison de Caboul.</b></p> + +<p>Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du +détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens +révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout +à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà +connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel +Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis +Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre +de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des +troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par +leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours, +la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante, +l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et +enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite.</p> + +<p>Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le +froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige +couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre +heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit +nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la +terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs +centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant +cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus +affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale +ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au +hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message +suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La +neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous +leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.»</p> + +<p>«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois, +ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes +ne se réalisent pas!»</p> + +<p>Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à +mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans, +qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus +nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de +distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On +passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la +première.</p> + +<p>Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes +brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais, +mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs +armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi +cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la +route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le +feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le +lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que, +s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines +Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque +l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses +propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent au +<i>Sirdar</i> (général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans +le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode +important de cette désastreuse retraite.</p> + +<p>«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et +M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait +été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine +avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge +de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils +nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs +soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer; +ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs +couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue +que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour +débarrasser leur patrie des conquérants anglais.</p> + +<p>«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du +major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous +croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour +chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant +qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le +bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de +Khoord-Caboul sur un poney.</p> + +<p>«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou. +Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres +traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui +nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite +hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop +sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions +prudemment maintenus au petit pas.»</p> + +<p>La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le +surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la +nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient +durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent +se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue +et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!</p> + +<p>Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre +sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à +les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions, +et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve +alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut +encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et +le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk +et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.</p> + +<p>Le <i>Sirdar</i> conduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis +à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il +ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les +autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour +Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité +supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés +dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady +Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre +européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son +enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari, +qui lui fit aussi parvenir ses lettres.</p> + +<p>Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt; +elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou +commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa +prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore +troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19 +février 1843:</p> + +<p>«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les +vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable +tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai +sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous +moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je +descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait +l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris +m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress +Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de +décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis +tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous +sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je +trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la +cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le +chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis +Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.</p> + +<p>Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de +Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea +trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre +mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille, +elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress +Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit +lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses +restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte +qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le +lapidèrent.</p> + +<p>Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs +vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à +Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari +pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer +la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un +passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants +de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se +rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en +force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on +hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir +d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de +notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au +contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises +triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»</p> + +<p>Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en +dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut, +dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient +d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition +très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres +épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort +ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette, +portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte +par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe +ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de +monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de +diverses manières.</p> + +<p>«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes +pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain, +et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont +pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent +retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une +physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils +tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en +arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des +sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de +Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se +peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la +main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.</p> + +<p>«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur les +<i>numdas</i> (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau +(riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à +de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs +doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous +buvions de l'eau fraîche dans une théière.»</p> + +<p>Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux +chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de +délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort +d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière +Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie +ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un +autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait +été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque +jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis +qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité +suprême à Caboul.</p> + +<p>Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait +toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres +circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit +obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de +gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous +admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous +de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan; +mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on +nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions +été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait: +l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul. +Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt +tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui +gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur +maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le +capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une +conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la +chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative, +Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les +capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre +lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout +fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent +un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan +20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000 +roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la +parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que +l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à +fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait +reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions +partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer +tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue +du voyage.</p> + +<p>12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs +du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange +verte.</p> + +<p>13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à +ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger +les rats et les souris dont le fort est rempli.</p> + +<p>14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours +qui battaient aux champs; ce qui, dans notre <i>yaghi</i> (rebelle) position, +était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de +l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a +envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont +disparu.</p> + +<p>15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul. +Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à +Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est +décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.</p> + +<p>16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle +matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus +heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons +qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous +rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de +s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une +chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de +rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en +persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer +quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient +été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à +ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa, +en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne +pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet, +et je me mettrai à la tête de notre troupe.»</p> + +<p>Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady +Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle +retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été +rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est +impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à +l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne +n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion +douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des +larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand +les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils +avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les +remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre +arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal +avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée +vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»</p> + +<p>Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous +reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel +l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre +qu'elle eut à subir pendant sa captivité:</p> + +<p>«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais +satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan. +Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait +juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après +avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme +qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles, +il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses +prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal +logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux +logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des +chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous +avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de +l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous +força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les +Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes? +D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements +s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour +nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous +dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne +crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées +que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en +rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais +cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces +notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème +qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de +l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par +les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il +traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses +yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid, +qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un +opprobre éternel.»</p> +<br><br> + +<h2>L'été du Parisien.</h2> + +<p>La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu +boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le +nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de +Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes +de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés +aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme +blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les +fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs +d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à +l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un +bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la +réalité.</p> + +<p>Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce +vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard +qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la +misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.</p> + +<p>Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles +des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a +appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans +ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée +de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à +toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le +départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil, +s'envole à tire-d'aile.</p> + +<p>Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers +quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine +merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de +l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y +trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que +vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car, +pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les +frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de +vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de +vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!</p> + +<p>Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui, +dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer +les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands, +amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand +l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret +la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en +maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs +infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester; +sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les +routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des +ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!</p> + +<p>Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il +ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa +contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion +singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui +marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est +bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue +intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une +exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances +publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le +Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant +du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'est <i>trente +centimes</i> qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au +théâtre de Bobino.</p> + +<p>Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou +civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont +il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des <i>Zingari</i>, et +les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse +femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale. +<i>Avance et marche</i> donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne +mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton +bâton de voyage et ton bonnet de nuit; <i>Avance et marche!</i></p> + +<p>Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le +Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand +coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au +cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre +tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un +petit rosier, de gigantesques <i>coboea</i>; et tous les matins, quand le +soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve, +avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et +de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille! +comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur +redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes! +et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous +les jours.</p> + +<p>Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le +distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le +Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un +jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le +printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées +de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de +pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.</p> + +<p>Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels +désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir, +n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses +affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.</p> + +<p>Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant +d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs +de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne +manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons. +De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces +hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins +heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils +sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur +leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont +respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la +Villette et Montfaucon.</p> + +<p>Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination, +le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de +cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici +venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui +sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel +pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude, +la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas +on n'a pas étendu les poupons!</p> + +<p>D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et +le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de +beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la +famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré +dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible, +il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre, +et il leur écrit ceci:</p> + +<p>«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu +ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend +de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le +rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses +portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai +découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes, +bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique +plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus de <i>fusillés à mort</i>. On dit +que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je +n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue +impraticable. Je compte sur loi; les <i>Parisiennes</i> t'amèneront jusqu'à +ma porte.»</p> + +<p>Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent +des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière +ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité, +pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.</p> + +<p>Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement. +Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par +toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre +jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle +couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se +mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et +pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de +Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que +nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les +éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre +amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles, +sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer! +Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le +jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres +nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez; +<i>voiture à volonté</i>, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez <i>à +volonté</i> mais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la +vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et +tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec +le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au +nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié, +passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et +celui qui l'a faite si belle.</p> + +<p>La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus +loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un +tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous +les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un, +deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la +maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le +propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et +qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se +trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion +pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château, +de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de +déménagement. Que l'été lui soit léger!</p> + +<p>Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage! +voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien, +Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver, +qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons? +Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est +couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous +la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver, +ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et +vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante, +enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos +noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous +attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la +musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au +détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer +de plaisirs, vous allez vous reposer.</p> + +<p>Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone, +n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous +entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et +de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes +et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits +coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement +le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule +nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a +guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections +nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos +ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau +que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on +va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et +ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces +ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter? +Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les +probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme +et d'une gaieté inaltérable.</p> + +<p>Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et +parfois aussi la troisième <i>(con sordino)</i>, nous pouvons bien aller à la +mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez <i>l'Illustration</i>, et tout +est là.</p> + +<p class="mid">BAINS DU HAVRE.</p> + +<p>Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer +le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés +fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite +ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que +vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose. +Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le +panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux +qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont +la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous +prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la +Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la +mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles +qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître +pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à +bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a +peuplé Quilleboeuf de pilotes <i>lamaneurs</i> qui veillent jour et nuit sur +ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie, +guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins. +Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour +avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la +Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et +Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu +de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront +acquis ainsi droit de cité.</p> + +<p>Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire. +Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui +n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa +vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin +pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son +navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés +d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend +au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles +tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est +l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la +réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur +elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les +jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de +leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les +flots viennent murmurer à leurs pieds!</p> + +<p>Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les +forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour +s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin +du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de +pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les +fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de +Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er +l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui +porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et +d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis, +sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer +couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les +terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient +un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui +dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée +dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées +contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre: +il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui +sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot +en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.</p> + +<p>Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de +spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître +dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se +donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes. +Pauvres bailleurs, je vous plains peu!</p> + +<p>L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie +qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des +tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.</p> + +<p class="mid">BAINS DE DIEPPE.</p> + +<p>Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des +bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il +sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est +un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants, +renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont +disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile +sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on +revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par +lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se +plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait +ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il +y a des femmes laides aux bains.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>Départ de la petite propriété pour la campagne.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>Départ de la haute et moyenne classe.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002c.png"><br> <b>Les bains du Havre.</b></p> + +<p>Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un +pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui +serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les +pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales +attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme +habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume: +elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre +humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main +devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser +pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère, +d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage +fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis, +quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la +surveillant. Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la +mer, se jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir +avec résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la +reprend, la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les +tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et +blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa +tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de +femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre +fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos +cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à +votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce +soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne +vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on +ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les +chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de +Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit +soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme +de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors! +Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les +quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues +déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous +les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses, +aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous, +mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre +caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous +avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est +le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que +la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes, +chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens +s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées, +avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim +diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Les Bains de Boulogne-sur-Mer</b></p> + +<p class="mid">BAINS DE BOULOGNE.</p> + +<p>Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de +Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des +querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut +être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de +Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers, +bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit +d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré +mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout +au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre +tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour +faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous +êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave +importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance, +remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du +chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on +pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au +veau d'or?</p> + +<p>Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des +Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une +charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse +le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port, +le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de +l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et +d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie +rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin, +que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de +la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville +basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute +différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le +silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu, +et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas +le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la +vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si +dissemblables, peuvent porter la devise: <i>Si vieillesse pouvait, si +jeunesse savait</i>: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne +sait que quand elle vieillit.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br> <b>Les Bains de Dieppe.</b></p> + +<p>Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de +mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de +rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La +partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et +d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en +forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une +très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de +pilastres ioniques.</p> + +<p>La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres +ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode +qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir +plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de +travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au +milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est +adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans +que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.</p> + +<p>Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer, +c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre +fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie +de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les +environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la <i>Liane</i>, ou la +route nommée la <i>Verte-Voie</i>, soit qu'on aille visiter les carrières et +les usines de <i>Marquise</i> et de <i>Perques</i>. Bien de plus pittoresque que +les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte, +rien de plus gracieux que les vallées du <i>Denaire</i> et du +<i>Souverain-Moulin</i>.</p> + +<p>Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la +grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les +bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la +colonne, le château du <i>Pont de Briques</i>, ancien quartier-général de +Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il +qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable +échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième +siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste +pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles +pour soutenir son nom!...</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Baigneur faisant prendre la lame.</b></p><br><br> + +<h2>Courrier de Paris.</h2> + +<p>Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du +lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les +emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil +plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui +attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la +blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!</p> + +<p>Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre: +la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis +tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui +vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!»</p> + +<p>Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et +tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont +vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et +sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses +habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des +jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui +ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de +naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain +de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de +tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de +Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là, +notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et +tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une +promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable +qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une +enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent +sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent +glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le +fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous +le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les +trous et les taches de son manteau.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/004.png"><br> + +<p>Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous +pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez +jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené +par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche +vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir. +Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à +condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous +aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur +vivant des <i>Ombres Chinoises</i>, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin!</p> + +<p>Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant +sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à +gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en +1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres +chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties +n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un +instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois, +empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur +Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que +d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en +tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé +invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques; <i>Ombres +chinoises</i>. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du +même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable: +<i>les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux +Tirelires</i>.</p> + +<p>Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple +si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce +grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de +cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui +n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre +bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez, +messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les +marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la +terre?</p> + +<p>La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô +honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un +être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire +boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé +devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On +dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps des <i>Deux +Tirelires</i>.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les +bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement +de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie.</p> + +<p>Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les +passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas +le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait +point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet +hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le +Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant +de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et +je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: <i>Mémoires +philosophiques de Séraphin</i>. Quelles curieuses confidences ne doit-on +pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître, +grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin +se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant +qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.</p> + +<p>--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies; +comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je +n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient +d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et +en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les +allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un +enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du +produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette +rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du +pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros +souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville +immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin +quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous +demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des +dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la +rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa +maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte +lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les +marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle +rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras. +«Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici +chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa +servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une +autre, peu importe!»</p> + +<p>Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de +s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de +l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche +et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante +pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans +qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait: +«Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille, +tu auras quelque chose!»</p> + +<p>Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et +collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le +testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre +fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si +rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a +800,000 fr. en maisons et en rentes, <i>item</i> bibliothèque magnifique et +magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à +sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!</p> + +<p>Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle +Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau +en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant: +en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes. +Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette +immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle +Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez +que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas. +Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas +plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle +mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le +président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes +appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M. +le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis +comme s'il n'était pas mort.»</p> + +<p>Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette +fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté +contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une +femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de +chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte +d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de +même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le +tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et +mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon +plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les +semaines se suivent et ...</p> + +<p>Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit +jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il +en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train +du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie, +on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le +scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le +vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été +couleur de sang; le <i>fait Paris</i> a donné dans le sombre et le féroce. A +lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un +monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un +aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et +sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de +Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin, +c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a +suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde. +Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les +tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à +votre image?</p> + +<p>--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix +et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune +homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis +sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il +en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus +besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure +l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à +l'heure.</p> + +<p>--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de +l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de +haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé. +Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des +mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour +boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses +plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux +excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien +dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins +merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs +en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le +larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au +gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse +d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de +cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?</p> + +<p>--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une +preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de +Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire +voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son +éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd +passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd +est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre +politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y +fait grand cas de notre entrechat.</p> + +<p>--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir +un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes +institutions; il est intitulé <i>le Bacchus</i>. A le considérer sous le +point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal +d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur; <i>le +Bacchus</i> se pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de +Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de +tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il +paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette +représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé +dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop +bouchés.</p> + +<p>--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne +beaucoup d'inquiétude au <i>Constitutionnel</i>. Cet étranger, venu d'Asie, +est connu vulgairement sous le nom d'éléphant; <i>le Constitutionnel</i>, en +publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal +descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius +montait à la bataille d'Ardelles: <i>le Constitutionnel</i> déroge ici à ses +habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en +plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est +mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs +d'éléphants actuellement sans emploi!</p> + +<p>--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux +<i>omnibus</i>. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres +Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable! +<i>l'omnibus</i> se pare, l'<i>omnibus</i> devient coquet et magnifique: il a des +coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre +de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en +omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme +en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais +fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»</p> + +<p>--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en +politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les +nouvellistes de coulisses lui promettent l'<i>Oedipe à Colonne</i> de +Sachini, la <i>Péri</i>, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu +Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres +roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en +demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de +soleil, et je le tiens quitte!</p> + +<p>--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la +nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous +êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle +Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième +année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix +heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»</p> + +<p>Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit +la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un +héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e +régiment de ligne.</p> + +<p>Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné +seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour +aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin +la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit: +«Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné +celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.</p> +<br><br> + +<h2>Une Visite à la Chambre des Pairs.</h2> + +<p>Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a +pas fatigué sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la +législature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant, +comme d'honnêtes curieux que nous sommes, à la porte des pairs de +France, nous allons les surprendre en flagrant délit de création des +lois. Le palais de la Chambre des Députés, malgré la magnificence du +mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais +que nous avons sous les yeux. Les pierres fraîchement grattées de la +demeure des représentants s'élèvent sans plaisir pour la vue et sans +réveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique, +le Luxembourg, en étalant devant nous la belle ordonnance de ses +murailles déjà revêtues de la vénérable livrée du temps, nous rappelle +encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou +mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanité.</p> + +<p>Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615, +sur les ordres de Marie de Médicis, et si cette imitation du palais +Pitti vous paraît manquer de légèreté et de cette élégance poétique qui, +dans les édifices mauresques, par exemple, résulte de la délicatesse et +de la riche multiplicité des détails, reconnaissez que cette pesanteur +relative n'est pas sans une certaine grâce, la grâce de la force et de +la solidité. Dans l'aspect un peu triste peut-être de ces colonnes +qu'étranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans +la physionomie sévère et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de +la porte d'entrée au corps de bâtiment principal, se répondent et se +marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du génie des +premiers Médicis dont la fille éleva cette demeure, génie à la fois +positif comme celui de la commerçante et industrieuse république qu'ils +administraient, et libéral cependant, noble, d'une grâce austère, +élégant et solide, le génie du grand Cosme, en un mot, que ses héritiers +ne raffinèrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnèrent plus +d'éclat qu'en lui ôtant de sa probité et de sa puissante vigueur. Telle +est l'architecture de ce palais: il en est de plus délicates, de plus +ouvragées, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la +juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de +sobre qui satisfait le goût.</p> + +<p>J'ignore si Mario de Médicis put habiter le Luxembourg; mais son second +fils, Gaston d'Orléans, l'habita, et avec lui entrèrent sous ces voûtes +neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse poussée jusqu'à la +lâcheté. Là, se tramèrent contre le cardinal bien des complots, où le +prince ne joua guère que le rôle de pourvoyeur de têtes pour le compte +de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile, +implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement +brusque l'anéantissait. Après Gaston, sa fille la grande Mademoiselle +emplit le palais de ses haines altières et de ses amours passionnés. +C'est de là qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte +Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est là +qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie +lorsqu'un secret mariage l'eut unie à Laudun. N'entendez-vous pas en +souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de +cymbales, cette voiture attelée de huit chevaux qui entre avec fracas, +et le galop des gardes et des musiciens qui la précèdent ou la suivent; +qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du +régent, digne fille d'un tel père qui rentre chez elle après avoir +parcouru Paris dans ce fol équipage, au grand scandale des amis de +l'étiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutôt pardonné +ses débordements inouïs, que de se faire escorter par une garde sans que +son rang lui en donnât le droit. La Révolution a passé et a pris +possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son +gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le +signal de cette réaction de la volupté qui fit ressembler un moment la +France à une assemblée de fous dansant dans un cimetière et heurtant, +toute joyeuse, les débris de l'échafaud. Quelque temps après, le +Directoire tombait dans ces mêmes murs où le général Moreau gardait à +vue le directeur Collier, honnête homme, courageux citoyen, qui, si la +fermeté du caractère et la droiture des principes avaient suffi pour +vaincre le génie, aurait épargné à la France le despotisme de l'Empire +et assuré le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un +sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est là, pendant la +nuit, que les pairs, constitués en tribunal, condamnèrent à mort un des +plus vaillants généraux de la France; c'est à deux cents pas qu'il fut +mystérieusement fusillé.</p> + +<p>Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus +que du présent, la principale chose que nous venions chercher auprès de +vus. Notre carte d'entrée, signée du Grand-référendaire, nous donne +place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des +corridors mal éclairés, qui attendent l'achèvement d'une restauration +qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la +nouvelle salle des séances de la Chambre des Pairs.</p> + +<p>Je dis nouvelle, parce que les pairs siégeaient autrefois dans une autre +partie du Luxembourg, dont je vous épargne la description, et que cette +salle sort toute fraîche des mains des artistes qui lui ont donné son +dernier lustre et qui ont achevé son dernier ornement. Eh bien! que +dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble, à fort peu de chose +près, à celle de la Chambre des députés; seulement elle est plus petite, +percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée +de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus +dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens qu'elle doit +recevoir; mais c'est le même hémicycle se rattachant par les deux +extrémités au fauteuil de la présidence. Encore une différence: au lieu +des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules; +enfin, ce qu'on ne voit point à la Chambre des Députés, le bureau du +chancelier-président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des +colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment +sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a +de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d'indécision +et de lieu commun que prend l'architecture dans les siècles sans +inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout à fait +semblable à celles qu'on dessine généralement dans les églises et les +chapelles pour y établir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la +disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un +développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le +maître-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble +point étrange; de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un +fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra +certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement +organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi; dans les temps +de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes +gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphère +philosophique toutes les idées s'effacent, ils ne cherchent à en +reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Chambre des Pairs.--La Philosophie dévoilant la Vérité,<br> +peinture du plafond de la bibliothèque, par Riessner.</b></p> + +<p>Les peintures, dont plusieurs d'un mérite d'exécution incontestable, +sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un +genre allégorique trop naïf, et quelquefois peu décent.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Chambre des Pairs,--peinture du plafond de la +Bibliothèque par Riessner.</b></p> + +<p>Pourquoi le <i>Couronnement de Philippe le Long</i>, dont le règne est un des +plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte à la +Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le +plan de la Chambre, les États-Généraux de je ne sais quelle époque sur +l'autre porte, ont plus d'à-propos; mais, en fait, ils ne représentent +rien du tout, car on ne voit point d'assemblée, et il est imposable de +deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne +semble réunir. Sur la voûte, la <i>Justice, la Sagesse, la Loi</i>, et, dans +un coin, <i>la patrie</i>, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets +allégoriques dont il est facile d'apprécier la convenance un peu banale. +D'autres fresques, toujours allégoriques, entremêlent celles que je +viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois +reconnaître pour <i>la Vérité</i> la principale figure est d'une ravissante +expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus +joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vérité si +gracieuse, qu'elle a l'air de la <i>Fable</i> pourquoi étend-elle ses beaux +bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée? Une Vérité si charmante +n'a rien à faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux +sourire est trompeur et qu'en réalité elle ne soit que le <i>Mensonge</i>, +leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs +vérités s'ils en disaient, devraient être beaucoup plus mâles et plus +austères.</p> + +<p>Au total, l'impression que laisse la salle des séances est celle d'un +salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi; +il n'y pénètre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient +du dehors, et des tapis épais amortissent les bruits intérieurs; la voix +elle-même, sans doute faute de sonorité dans la salle, n'y résonne qu'en +sourdine et semble craindre d'éveiller des échos. Point de ce tumulte, +de ce faux air d'écoliers en vacances, de ces conversations multipliées +qui, de tous les côtés et sur tous les tons, bourdonnent, de cette +agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre à la Chambre des +Députés. Ici, au contraire, de la dignité, si on veut, mais surtout un +inaltérable calme, et qui règne invariablement sur ces bancs d'ailleurs +presque toujours à moitié déserts.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>John Singleton Bopley, baron Lyndhurst,<br>grand-chancelier +d'Angleterre.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>M. Pasquier, chancelier de France, président de la +Chambre des Pairs.</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + +<p>Ce n'est pas là l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique +salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dorée que celle des +pairs de France, tendue de vieilles tapisseries décolorées, garnies de +quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclésiastiques et de +banquettes pour le reste des lords, il règne, au dire, des écrivains +anglais, un profond sentiment de dignité et de convenance; il s'en +exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie, +plus d'animation, on y sent l'exercice d'une énergie plus réelle, et +tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force à ses membres, ils +le montrent généralement. En présence de ce sac de laine où siège le +chancelier d'Angleterre, et qui rappelle à ces héritiers de la féodalité +anglaise les conditions à la fois agricoles, manufacturières et +commerciales de leur prépondérance et de celle de leur pays, ils sont +vraiment encore, aujourd'hui même que le sol commence à trembler sous +leurs pieds et que la décadence est peut-être bien proche, la seule +aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'être en même +temps qu'une incontestable action.</p> + +<p>Le chancelier de France, revêtu de la simarre, bien connue de la presse +satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte +négligemment un rabat de dentelle brodée, et tenant à la main sa toque +de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les +secrétaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place à côté +de lui, et aux deux extrémités du bureau, deux fonctionnaires qui ne +sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les +pairs, en frac gros bleu brodé d'or au collet et aux parements des +manches, arrivent lentement et en assez petit nombre à leurs sièges: la +séance est ouverte.</p> + +<p>Que sera-t-elle pour nous, cette séance abstraite et typique qui doit +nous résumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail +de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits +décisifs, ni couleur éclatante, ni résultats bien féconds en grandeur ou +en utilité. Bien des causes tendent à paralyser l'action des pairs de +France; et sans discuter ici, ce qui nous mènerait trop loin, les germes +de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-même, qui ne +leur laisse d'indépendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de +leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mêmes, renchérissant sur les +tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A +tel point qu'ils semblent les Hermès de la politique: sans bras pour +agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumières à +la Chambre, des caractères honorables, des administrateurs consciencieux +et instruits, des savants et des écrivains de premier ordre; mais, outre +que parmi les célébrités qui s'y rencontrent, c'est moins l'éclat de +l'intelligence qu'un certain caractère politique qui les a conduits à la +pairie, on avancerait sans témérité que, dans ses conditions actuelles +d'existence l'assemblée fut-elle, par impossible, toute et +impartialement composée des esprits les plu» distingués dans les +diverses branches du travail intellectuel, sa vitalité politique n'en +serait ni plus grande ni plus assurée. En effet, sans méconnaître, ou +plutôt pour mieux apprécier les imprescriptibles droits de +l'intelligence au gouvernement de la Société, on peut avouer que ce +n'est pas parce qu'on se sera montré un grand chimiste, un grand +physicien, un grand philosophe, un grand poète, qu'on sera +nécessairement un bon législateur. Tous les talents spéciaux, lorsqu'ils +ne sont pas vivifiés par un grand et beau caractère, et par quelque +puissance synthétique de l'intelligence, viennent s'effacer et +s'éteindre, échouer irréparablement dans ce suprême oeuvre de la +conduite des hommes. Tout dépend donc à la fois du principe +d'organisation d'une assemblée et du système qu'elle s'impose. Si elle +est animée follement du bien public; si, par tous les angles, elle +pénètre très-avant dans les diverses classes de la société; si, sous +quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et +du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumières, et +tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemencé. +Mais si on prend, çà et là, des talents de divers ordres, qu'aucun lien, +aucune pensée commune, aucun intérêt commun ne réunit, pour leur +conférer, avec un titre honorifique, une part effective dans la +confection des lois; s'ils n'arrivait à cette position éminente que par +un choix arbitraire et au gré d'une faveur qui échappe à tout contrôle, +on crée ainsi un ensemble hétérogène, composé de parcelles brillantes, +je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de +front. Alors elles restent en place, et c'est à peu près ce que font les +membres de la Chambre des Pairs.</p> + +<p>Cette Chambre s'est persuadée qu'elle ne doit jouer d'autre rôle, dans +le gouvernement de l'État que celui de la chaîne d'ancrage qui sert à +obvier aux inconvénients de la rapidité des pentes. Cette persuasion est +si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi, +par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir exécutif, s'il +prend à celui-ci une velléité de progrès, si légère qu'il soit, les +pairs s'y opposent, et disent à l'audacieux: «Tu n'iras pas plus loin!» +Dernièrement les journaux ministériels eux-mêmes se dépitaient un peu +d'avoir des amis si opiniâtrement conservateurs, quand ils ont vu la +Chambre repousser quelques petites et innocentes améliorations que le +ministère voulait introduire dans nos Codes.</p> + +<p>L'éloquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent +nécessairement du funeste système qu'elle a embrassé, et malgré les +talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supériorité se +fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'éloquence vit de luttes et de +luttes sérieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat même pas +avec les armes courtoises; le fer émoussé y semble encore trop terrible. +Je ne me plaindrais pas qu'un respect même excessif des convenances y +effaçât un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau +couleur de muraille, se cachait l'éclat des pensées fortes et la vigueur +des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les +questions d'État; mais que peuvent être ces graves questions, lorsqu'on +est déterminé à l'avance à les juger toujours assez bien résolues, à +penser que nos ancêtres et nous-mêmes avons assez fait, et qu'il n'y a +plus rien à faire. Mirabeau lui-même s'atrophierait dans une pareille +atmosphère, et, sous ce récipient pneumatique, l'asphyxie éteindrait ses +larges poumons. Quoi! vous êtes, dans une mesure assez restreinte, et +vous prétendez être absolument l'élite de la société, l'élite du rang, +l'élite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette +suprême intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir +indien, vous</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>Plan de la Salle des séances des Pairs.</b></p> +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;"> +<pre> +A. Entrée principale. +D. Couloir de droite. +G. Couloir de gauche. +T. Tribune des orateurs. +1. Le président de la Chambre M. le baron + Pasquier, chancelier de France. +2. Secrétaires: M. le marquis de Louvois. + M. le comte de Turgot. +3. Secrétaires: M. le comte Durocher. + M. le vice-amiral Halgan. +4. M. Cauchy, secrétaire-archiviste. +5. M. La Chauvinière, + secrétaire-archiviste. +</pre> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;"> +<pre> +6. Huissiers. +7. Sténographes du <i>Moniteur</i>. +8. " " " +B. Bancs de MM. les ministres. +E. Banquettes réservées pour MM. + les Députés. +C. Tribune du corps diplomatique. +S. Tribune de MM. les journalistes. +N. Tribune de MM. les gardes nationaux. +On ne peut détailler l'emploi des autres +tribunes, parce que leur destination +varie d'un jour à l'autre. +</pre> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Chambre des Pairs.</b></p> + +<p>croyez que la perfection consiste à s'accroupir au pied de l'arbre, et à +y demeurer des années sans bouger? Et à quoi donc reconnaît-on, je ne +dis pas l'intelligence, mais la vie, si ce n'est au mouvement? Quels sont +les bienfaiteurs de l'humanité? ceux qui l'ont menée en avant. Quel est +leur titre? d'avoir frayé, d'avoir éclairé la route. Loin donc la +sagesse, oisive et stérile. Qu'a-t-elle laissé d'influence à la pairie, +cette prétendue sagesse de l'immobilité? Si vous voulez être les +premiers et vraiment les sages, réglez le mouvement, soit, mais +menez-le. Conduisez-nous, pour conduire les autres, il faut marcher +devant eux. Et ne croyez pas surtout, quelles que soient les barrières +que vous éleviez qu'elles arrêtent vraiment le génie de l'humanité. Le +génie de l'humanité est le condor aux vastes ailes: vous aurez beau lui +tracer magistralement un cercle infranchissable, vous ne pouvez pas +emprisonner les airs.</p><br><br> + +<h3>LES DEUX MARQUISES.</h3> + +<h4>COMÉDIE EN TROIS ACTES.</h4> + +<p>PERSONNAGES.</p> + +<p>LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène; +trente-six ans.<br> +LA MARQUISE, sa femme.<br> +FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine.<br> +LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca.<br> +LE COMTE ODOARD, Capitaine des carabiniers.<br> +RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers, cinquante ans.<br> +MATTEO, domestique du colonel.</p> + +<p class="mid">La scène se passe à Modène.</p> + +<h4>ACTE PREMIER.</h4> + +<p>Le théâtre représente un salon; porte au fond; portes latérales, sur le +devant, une table chargée de papiers.</p> + +<p class="mid">Scène Ire.</p> + +<p>LE MARQUIS DE FAVOLI, <i>seul</i>.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>assis à la table et lisant</i>.--«A monsieur le marquis de +Favoli, commandant de Modène ... A monsieur le colonel Favoli ...» Ah! +voici les renseignements précis sur cette conspiration des carbonari! Le +prince sera enchanté. Depuis qu'il sait qu'il y a des réfugiés français +dans le duché, il ne rêve plus de révolte; et quand il n'a pas signé, +avant son déjeuner, un ordre d'exil ou une sentence d'emprisonnement, il +n'est pas tranquille sur sa principauté.. (<i>Il sonne, Matteo entre. A +Matteo.</i>) Le commandant Rannuccio est-il revenu de la villa du prince?</p> + +<p>MATTEO.--Il attend les ordres de monsieur le marquis.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Qu'il entre. (<i>Matteo sort.</i>) Quel trésor pour le prince +que le commandant! Il est né pour arrêter, comme le prince pour avoir +pour; ce n'est pas un homme, c'est un verrou!</p> + +<p class="mid">Scène II.</p> + +<p class="mid">LE MARQUIS, RANNUCCIO.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Eh bien! que m'apportes-tu de la part du prince?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Les nouvelles les plus graves, les ordres les plus sévères.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Quelles nouvelles?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Une révolte, a éclaté à Parme; le grand-duc a fait fusiller +les deux chefs dans les vingt-quatre heures, et notre prince est résolu +à l'imiter.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>à part.</i>--Et il le ferait!(<i>Haut.</i>) Après?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Des Français sont cachés dans Modène.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Je le savais.</p> + +<p>RANNUCCIO.--Ils ont envoyé un plan de république aux officiers de +carabiniers.</p> + +<p>LE MARQUIS.--De notre régiment!</p> + +<p>RANNUCCIO.--Une réunion doit avoir lieu demain, pendant la nuit, dans +les environs de la villa.</p> + +<p>LE MARQUIS.--En quel lieu?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Je l'ignore; mais je le saurai avant ce soir.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Quels sont les ordres du prince?</p> + +<p>RANNUCCIO, <i>tirant une lettre.</i>--Les voici.</p> + +<p>LE MARQUIS. <i>lisant.</i>--«Faire détruire le plan de république sur la +place par les mains du bourreau.» Très-bien! voilà comme j'aime les +auto-da-fé, quand on n'y brûle que du papier! (<i>lisant.</i>) «Arrêter à +tout prix les conspirateurs.» (<i>A Rannuccio.</i>) Et le châtiment?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Pour les suspecte, les galères; pour les coupables, la mort. +Que le capitaine Odoard prenne bien garde à lui.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Odoard, mon jeune aide-de-camp ... Il n'a jamais conspiré +que contre l'ennui.</p> + +<p>RANNUCCIO.--Il est ardent, exalté.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Oui, pour tout ce qui est beau et noble.</p> + +<p>RANNUCCIO.--Vous ne le connaissez, pas.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Tu en as toujours été jaloux. Quel âge a donc ta femme?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Vingt ans, monsieur le marquis.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>riant.</i>--Est-ce que ce serait là la cause? (<i>Rannuccio fait +un mouvement.</i>) Rassure-toi; je vais marier Odoard ... Mais achevons ces +dépêches. (<i>Tout en lisant.</i>) D'ici là, pour endormir toute défiance, le +prince veut qu'on s'occupe de fêtes. Il y aura bal ce soir à la cour +pour le mariage de la princesse Nicolini. Va commencer les recherches. +(<i>Rannuccio sort.</i>)</p> + +<p>LE MARQUIS,--<i>Sonnant</i>--Matteo!... (<i>Matteo paraît. A Matteo.</i>) Ma +cousine Francesca est-elle chez la marquise?</p> + +<p>MATTEO.--Elle vient de passer chez sa tante, madame la chanoinesse.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Madame la chanoinesse est ici!</p> + +<p>MATTEO.--Elle est arrivée ce matin et a déjà demandé si M. le marquis +était visible.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Voilà mes projets renversés ... Cette respectable +chanoinesse a un art incroyable pour dégoûter les autres du mariage!... +Si elle était ridicule au moins ... mais non, elle a trouvé le moyen +d'être vieille fille, religieuse et d'avoir de l'esprit ... Il faut +combattre sa présence! Matteo.</p> + +<p>MATTEO.--Monsieur le marquis ...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Allez chez le capitaine comte Odoard, et priez-le de passer +chez moi.</p> + +<p>MATTEO.--Oui, monsieur. (<i>Au moment où il va pour sortir il aperçoit la +chanoinesse, et annonce.</i>) Madame la chanoinesse de Santa-Croce, (<i>Il +sort.</i>)</p> + +<p class="mid">Scène III.</p> + +<p class="mid">LA CHANOINESSE, LE MARQUIS.</p> + +<p>LA CHANOINESSE, <i>riant.</i>--Hé, bonjour, mon cousin!... Vous voyez que je +n'ai pas voulu retarder d'un instant le plaisir de vous voir.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Quel air riant, chère comtesse! Votre joie me fait +trembler. Est-ce que vous avez quelque mauvaise nouvelle à m'apprendrez.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Je la trouve très-bonne.</p> + +<p>LE MARQUIS.--C'est ce une je voulais dire.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--J'ai décidé enfin Francesca à me suivre au couvent.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Quel prosélytisme de célibat!... Est-ce l'histoire du chien +du jardinier, qui n'y touche pas et ne veut pas qu'on y touche?</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Non, je vous le jure, il n'y a ni envie ni +ressentiment.... c'est pure conviction ... je voudrais faire école.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Vous aurez de la peine.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Vous croyez donc, messieurs, qu'on ne peut pas se +passer de vous?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Jusqu'à présent, mesdames, vous avez été assez de cet +avis-là.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Eh bien, en vérités, je n'y puis rien comprendre; j'ai +été jeune, pas plus mal qu'une autre ... peut-être mieux même, à ce que +l'on disait ... et les prétendants ne manquaient pas autour de moi, +d'autant plus que j'avais une grande fortune; et rien ne vous attire +plus, messieurs, que les beaux yeux d'une cassette ... Eh bien, je n'ai +jamais pu avoir la plus petite passion ... c'était peut-être de ma +faute... mais je crois plutôt que c'était de la vôtre; d'abord, +convenez-en, vous êtes tous fort laids, et si par hasard un de vous +échappe à la règle ... c'est un fat.</p> + +<p>LE MARQUIS,--Dans quelle catégorie me rangez-vous, cousine?</p> + +<p>LA CHANOINESSE, <i>avec gaieté</i>--Vous?... vous tenez des deux.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Grand merci!</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Mais revenons à ma nièce, marquis. Savez-vous que vous +êtes un ingrat de ne pas vouloir que je fasse une sainte de votre nom?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Pourquoi cela?</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Cela compterait peut-être à la marquise par +substitution.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Ah! toujours des épigrammes contre la femme que j'ai.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Comme vous contre le mari que je n'ai pas ...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Mais, à votre tour, pouvez-vous penser à faire une +religieuse de Francesca?... un coeur si aimant, si tendre ...</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--C'est pour cela ... Charmante enfant! quelle +sensibilité vraie et naïve! quel trésor de dévouement, d'abnégation ... +vous ne la connaissez pas ... un homme ne peut pas apprécier un tel +coeur! Elle serait capable de se sacrifier pour celui qu'elle aimerait; +et vraiment, Messieurs, vous n'en valez pas la peine.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Comment, vous voulez que tant de grâces soient perdues?</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Je les aime mieux perdues que profanées; tout serait +blessure pour elle au milieu de vos passions égoïste et hypocrites ... +d'ailleurs n'est-elle pas marquise comme votre femme? n'a-t-elle pas été +mariée?</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>riant</i>-Mariée! mariée!... J'honore infiniment la mémoire de +feu le marquis de Montenero, mon cousin; mais il avait soixante-quinze +ans quand il a épousé Francesca, et ...</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Monsieur ...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Ah! pardon ... pardon ... je vous parle toujours comme si +vous ne compreniez pas.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Encore ... mais à votre tour ... quel besoin avez-vous +de remarier Francesca?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Esprit de propagande, comme vous.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Je ne vous croyais pas si bon chrétien. Vous, prônez le +mariage!... C'est de l'oubli des injures.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Toujours contre ma femme! Il est vrai que la marquise est +un peu capricieuse, un peu volontaire, un peu coquette, un peu +mordante... Mais avouez qu'en revanche, et pour rétablir l'équilibre, je +suis avec elle d'une douceur...</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--D'une douceur honteuse pour un homme.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>riant</i>.--Je respecte en elle l'image de mon souverain. Vous +ignorez ce que c'est que d'épouser la fille d'un prince et la fille +naturelle encore!</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Avouez donc que vous avez peur!</p> + +<p>LE MARQUIS.--Peur? Vous savez que je ne redoute guère personne.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Toujours vain de vos duels.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Que voulez-vous? je n'aï que cela de sérieux. Je suis +moqueur, sceptique, il faut bien que je regagne la considération par +quelque endroit; et puis cela m'est d'un grand avantage; on n'ôse pas +s'attaquer à ma femme, on sait ce qu'il en coûterait.</p> + +<p>LA CHANOINESSE, <i>riant</i>.--Est-ce que vous seriez jaloux?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Dieu m'en garde!... Mais je hais le ridicule, et si ma +femme me trompait, fût-ce pour mon meilleur ami ... je le tuerais sans +pitié. (<i>La chanoinesse fait un mouvement. Le marquis, riant.</i>) +Rassurez-vous; la réputation de mon épée me met à l'abri, et, sûr de ce +côté, je permets à la marquise tous ses caprices, ses despotismes ...</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Sans compter que vous vous en accommodez assez bien, +parce qu'à chaque éclat qu'elle vous fait, le prince son père vous +envoie une dignité de plus.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Et voilà pourquoi j'ai avancé si vite! Ah! comtesse, je +vous ai volé celui-là.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--J'en trouverai d'autres; la matière est si riche! Mais, +dites-moi donc, monsieur le marquis, est-ce que le fief de Montenero ne +vous reviendrait pas, si Francesca se remariait?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Sans doute.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Eh bien! voyez un peu comme le monde est méchant! Ne +prétendait-on pas hier, chez le prince, que si vous pressiez tant votre +cousine de donner un successeur à votre cousin, c'était pour avoir ce +titre et ce fief ... Je n'en ai pas cru un mot, comme vous le pensez +bien.</p> + +<p>LE MARQUIS.--J'en suis convaincu, et j'avais été reconnaissant par +prévision. N'ai-je pas entendu dire avant-hier que se vous insistiez +vivement pour que Francesca entrât dans le couvent de Santa-Croce, +c'était afin d'en être nommée supérieure. Vous devinez ce que j'ai +répondu.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Allons! c'est de bonne guerre; mais je vous jure que je +n'ai aucun intérêt personnel ...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Et quand vous en auriez, où serait le mal? Vous et moi, +nous ne voulons que le bonheur de Francesca; eh bien! par hasard, notre +fortune se trouve sur la même route que son bonheur, faut-il donc +rebrousser chemin à cause de cela? Ce serait de l'égoïsme de +délicatesse... Mais j'aperçois Francesca et ma femme, les deux +marquises.</p> + +<p class="mid">Scène IV.</p> + +<p class="mid">Les mêmes, FRANCESCA, LA MARQUISE.</p> + +<p>LA MARQUISE, <i>à la chanoinesse</i>.--Madame la chanoinesse, nous vous +cherchions.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Pourquoi donc?</p> + +<p>LA MARQUISE.--Francesca ne veut pas faire ses commandes de toilette sans +vous.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Pour le bal de ce soir? pour le mariage de la princesse +Nicolini?</p> + +<p>FRANCESCA.--Oui, chère tante; il faut que vous m'aidiez dans le choix de +ma parures.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>à Francesca</i>.--Vous voulez donc être bien belle?</p> + +<p>FRANCESCA, <i>rêveuse</i>.--Oui ...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Quel est donc le jeune cavalier?... (<i>L'observant et +gaiement.</i>) On dit que la princesse ouvre le bal avec le capitaine +Odoard.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>troublée.</i>--Ah! vraiment.</p> + +<p class="mid">(<i>La chanoinesse observe la marquise.</i>)</p> + +<p>LE MARQUIS.--En connaissez-vous un plus digne, beau, brave?...</p> + +<p>LA MARQUISE, <i>avec un accent d'ennui</i>.--Ah! voilà les éloges du +capitaine Odoard qui recommencent! Je ne conçois pas ce que l'on trouve +en lui de si accompli. Il est jeune?... qui est-ce qui n'est pas jeune? +brave? c'est son métier; beau?... il le croit; spirituel?... il le dit.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Vous êtes injuste; jamais un mot ...</p> + +<p>LA MARQUISE.--Il le laisse voir, c'est la même chose.</p> + +<p>LA CHANOINESSE, <i>à part</i>.--Elle dit bien du mal d'Odoard. Est-ce qu'elle +penserait tout le contraire?</p> + +<p>LA MARQUISE.--Je ne comprendrai jamais ni les admirations ni les +préférences qui l'entourent.</p> + +<p>LE MARQUIS, à Francesca.--Et vous, cousine?</p> + +<p>FRANCESCA, <i>troublée.</i>--Moi, mon cousin ... mais ...</p> + +<p>(<i>Rannuccio entrant.</i>)</p> + +<p>RANNUCCIO.--Une dépêche pour M. le colonel.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Donne. (<i>Lisant.</i>) Voilà comme on ne sait jamais ce que le +temps vous amènera. Je comptais vous accompagner ce soir, mesdames, et +il faut que je monte à cheval dans quelques heures et je passe la nuit +hors de Modène.</p> + +<p>LA MARQUISE, <i>avec une indifférence affectée</i>.--Ah! vous partez ce soir?</p> + +<p>FRANCESCA.--Et pourquoi donc?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Une affaire qui ne sera pas grave, j'espère, mais qui exige +ma présence; une conspiration de carbonari. (<i>Se tournant vers +Rannuccio.</i>) Faites tous vos préparatifs, puis vous passerez chez le +comte Odoard et vous lui direz que je l'attends.</p> + +<p>LA MARQUISE, <i>d'un air indifférent.</i>--Est-ce que vous emmenez le comte?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Moi? non, (<i>se penchant vers sa cousine.</i>) je ne suis pas +assez mauvais cousin pour cela.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>troublée.</i>--Mon cousin!...</p> + +<p>LA MARQUISE, <i>sortant.</i>--Venez-vous, Francesca?...</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>bas à Francesca.</i>--Restez.</p> + +<p>LA CHANOINESSE, <i>qui a entendu ce mot, s'approchant du +marquis.</i>--Marquis, je vais vous prouver que je ne vous redoute pas ... +je vous laisse avec Francesca. Allons, travaillez, persuadez; dites-lui +bien que le comte Odoard est charmant. Mon pauvre marquis, vous avez de +l'esprit, mais vous n'y voyez goutte. (<i>Elle sort.</i>)</p> + +<p class="mid">Scène V.</p> + +<p class="mid">LE MARQUIS, FRANCESCA.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>regardant Francesca, qui a la tête baissée.</i>--Charmant +visage, coeur charmant! (<i>S'approchant d'elle.</i>) Hé bien, à quoi +pensez-vous, rêveuse?</p> + +<p>FRANCESCA.--Je pensais ... je pensais à ce bal.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Ah! vous pensiez à ce bal? et pas à autre chose?</p> + +<p>FRANCESCA.--A quoi donc?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Voyons, chère cousine, ne dissimulez pas; vous savez bien +que, quoique vous ne m'ayez rien confié, je suis un peu votre confident. +Dites-moi pourquoi, depuis quelque temps, vous êtes triste?</p> + +<p>FRANCESCA.--Que voulez-vous, mon cousin? on vit sur la foi d'une +chimère, on est aveugle, on veut l'être; et puis vient un moment qui +déchire le voile, et alors ... Oh! il y a des choses qui font bien du +mal!...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Chère cousine, s'il n'y avait de chimère que votre peine! +(<i>Elle secoue tristement la tête.</i>) Me permettez-vous de vous deviner +pour vous consoler?</p> + +<p>FRANCESCA, malgré elle.--Oh! mon cousin, il ne m'aime pas!</p> + +<p>LE MARQUIS.--C'est impossible! vous êtes si bien faits l'un pour +l'autre... Tous deux jeunes, beaux, généreux, dévoués; vous, Francesca, +vous vous sacrifieriez pour celui que vous aimez; lui, en se faisant +tuer pour un ami, il lui dirait; Merci ... Oh! deux âmes pareilles +doivent se comprendre ... Il vous aime!</p> + +<p>FRANCESCA.--Je l'ai pensé d'abord comme vous. Il était si aimable, si +empressé, je cédai à cet attrait ... alors je devins triste; mais lui, +il resta gai, spirituel ... On n'est pas si aimable quand on aime.</p> + +<p>LE MARQUIS.--S'il a la tendresse gracieuse, ce n'est pas sa faute; ne +vient-il pas sans cesse ici?</p> + +<p>FRANCESCA.--Mais y vient-il pour moi?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Pour qui pourrait-il y venir?</p> + +<p>FRANCESCA.--C'est ce que je me dis. Mais pourquoi ne jamais me parler de +ce qu'il éprouve?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Ne tâchez-vous pas de lui cacher ce que vous éprouvez?</p> + +<p>FRANCESCA.--C'est vrai ..., mais pourquoi rechercher toutes les femmes +plus que moi, même ma cousine?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Il fait la cour à ma femme? Plus de doute! les prétendus +commencent toujours par séduire la famille.</p> + +<p>FRANCESCA.--Mon cousin, m'aimera-t-il encore longtemps ainsi dans la +personne de mes grands parents?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Cela dépend de vous ... Voyons, faut-il tout vous dire? Eh +bien! je sais pourquoi il n'ose pas se déclarer.</p> + +<p>FRANCESCA.--Parlez!</p> + +<p>LE MARQUIS.--C'est que vous avez, à ses yeux, un immense défaut ...</p> + +<p>FRANCESCA.--Un défaut! je m'en corrigerai.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>riant.</i>--Attendez, attendez; je sais beaucoup de gens qui +vous prendraient ce défaut-là, si vous vouliez vous en défaire ... Vous +êtes très-riche, et Odoard n'a que son épée et son nom.</p> + +<p>FRANCESCA.--Je n'y avais jamais songé!</p> + +<p>LE MARQUIS.--La délicatesse arrête sur ses lèvres l'aveu d'un amour qui +ressemblerait à un calcul ..., et vous êtes pour lui dans la position +des reines que l'on n'ose pas aimer, à moins qu'elles ne disent: Je vous +le permets.</p> + +<p>FRANCESCA.--Ah! quel trait de lumière, mon cousin. Parlez encore; oui, +tout s'explique maintenant; quoi de plus naturel ... que son silence! de +plus naturel ... et de plus noble! C'est bien à lui ... Et moi qui +l'accusais! N'est-ce pas que c'est bien! Je suis folle! une seule pensée +m'avait mise au désespoir ... et un seul mot de vous me comble de joie. +Mon Dieu!... que la tête est faible, quand le coeur est rempli ... Mais +maintenant, mon cousin ... je ne crois plus que vous, je m'abandonne à +vous. Voyons, dites, que dois-je faire? car il faut le détromper ... +tout de suite ... tout de suite ...</p> + +<p>LE MARQUIS.--C'est cela ... complotons ensemble ...</p> + +<p>FRANCESCA.--Oui, donnez-moi un bon conseil. Comment lui dire qu'il a +tort de se taire?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Certes, voilà la première fois qu'une femme demande avis à +un homme pour en amener un autre à ses pieds.</p> + +<p>FRANCESCA.--Ah! répondez-moi.</p> + +<p>LE MARQUIS.--D'abord, ma jolie cousine ... il ne faut plus, quand il +s'approche, garder cet air froid et digne.</p> + +<p>FRANCESCA.--J'ai l'air froid avec lui! Oh! mon cousin, je crois à mon +tour que vous ne vous y connaissez, pas.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Il faut l'enhardir.</p> + +<p>FRANCESCA.--Je l'enhardirai.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Être un peu coquette.</p> + +<p>FRANCESCA.--J'ai peur de ne pas être très-habile là-dessus.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Demandez des leçons à ma femme ... Montrer de la jalousie...</p> + +<p>FRANCESCA.--Je n'ai pas besoin de maître pour cela.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Le prier de chanter avec vous.</p> + +<p>FRANCESCA.--Oui, mon cousin.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Lui fitre des avances, enfin.</p> + +<p>FRANCESCA.--Oui, mon cousin; je ferai comme les reines, je +permettrai!... Oh! quelle joie, quelle joie! Tout change d'aspect à mes +yeux ... Quand je suis entrée, le salon me semblait triste, sombre.... +maintenant il est gai, riant ... Je voudrais qu'il vint!... il me semble +que rien qu'en me regardant, il comprendrait que tout ce qui est dans +son coeur est déjà depuis longtemps dans le mien ... qu'il ...</p> + +<p>MATTEO, <i>annonçant</i>--M. le comte Odoard.</p> + +<p>FRANCESCA.--Je m'enfuis!</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>la retenant.</i>--Eh bien ... eh bien! voilà donc ce grand +courage!... Oh! je ne vous laisse point partir.</p> + +<p class="mid">Scène VI.</p> + +<p class="mid">Les mêmes, ODOARD.</p> + +<p>ODOARD.--Colonel, je me rends à vos ordres. (<i>Saluant Francesca.</i>) +Madame...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Hé! l'air riant et heureux, capitaine... Vous avez donc +fait quelque grand rêve?</p> + +<p>ODOARD.--Colonel ...</p> + +<p>LE MARQUIS.--C'est que je crois aux rêves ... et si vous avez d'heureux +pressentiments aujourd'hui, ne les chassez pas.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>bas.</i>--Mon cousin!</p> + +<p>ODOARD.--Comment cela?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Je ne m'explique pas; attendez-moi ici, j'ai quelques +dépêches à vous remettre.</p> + +<p>ODOARD.--Est-ce pour un point éloigné, colonel?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Non, non, vous serez revenu pour le mariage de la princesse +Nicolini; il doit vous inspirer un intérêt particulier.</p> + +<p>ODOARD.--Je ne m'en cache pas. LE MARQUIS.--Je reviens; attendez-moi +ici. (<i>Bas, à Francesca.</i>) Allons, vous voilà devant l'ennemi ...</p> + +<p>FRANCESCA.--Je tremble.</p> + +<p class="mid">Scène VII.</p> + +<p class="mid">FRANCESCA, ODOARD.</p> + +<p>FRANCESCA, à part.--Quand je songe qu'il faut que je commence!... Quel +embarras!</p> + +<p>ODOARD.--Le colonel avait raison, madame, et je suis en veine de +bonheur... Madame la marquise me permet de lui demander la première +valse pour demain.</p> + +<p>FRANCESCA.--La marquise permet et accorde. (<i>A part.</i>) Il m'aide. +(<i>Haut.</i>) Mais serez-vous revenu?</p> + +<p>ODOARD.--Oh! je le serai! Manquer au mariage de la comtesse Nicolini!... +il me va trop au coeur! Cette femme d'un haut rang d'une prande fortune, +qui aime un jeune homme obscur, et qui, à force de l'aimer, triomphe de +tous les obstacle pour l'élever jusqu'à elle.</p> + +<p>FRANCESCA.--Cela vous étonne?</p> + +<p>ODOARD.--Non, non, car le désintéressement est dans le coeur de toutes +les femmes; qu'elles soient riches, qu'elles soient princesses, reines +même, que leur importe? Elles ne regardent ni à l'opulence ni au titre; +elles aiment, et tout est dit.</p> + +<p>FRANCESCA.--Vous admirez la comtesse; et moi.... c'est le jeune homme +qui me touche, de l'avoir aimée assez pour accepter.</p> + +<p>ODOARD.--Que je l'envie! Après le plaisir de tout donner à la femme +qu'on aime, le plus grand bonheur est de lui tout devoir! Je n'ai jamais +compris les fausses délicatesses qui s'alarment des bienfaits d'une main +si chère. S'aimer, cela sanctifie tout ... On n'est plus deux ... on est +seul; aucun ne reçoit et chacun donne.</p> + +<p>FRANCESCA, émue--Quelle chaleur!.... Vous parliez.... comme si vous +étiez amoureux.</p> + +<p>ODOARD.--<i>riant.</i>--Je le suis peut-être.</p> + +<p>FRANCESCA.--Vraiment ... Eh bien, cela me fait plaisir, (<i>S'approchant +de lui et avec enjouement.</i>) Monsieur le comte, les femmes sont bien +curieuses.</p> + +<p>ODOARD.--Presque autant que les hommes sont indiscrets.</p> + +<p>FRANCESCA.--Je vous ai dit mon défaut; vonlez-vous me prouver le vôtre?</p> + +<p>ODOARD.--On dit que les femmes ne nous pardonnent jamais une +indiscrétion, même quand elles l'ont provoquée.</p> + +<p>FRANCESCA.--Il y aurait peut-être moins d'indiscrétion de votre part que +vous ne croyez. (<i>A part</i>) J'espère que je m'avance.</p> + +<p>ODOARD, <i>à part.</i>--Est-ce quelle se douterait? Donnons-lui le change.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>s'approchant.</i>--Quel âge a-t-elle?</p> + +<p>ODOARD.--Vingt ans!</p> + +<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--Mon âge! (<i>Haut.</i>) Sera-t-elle au bal demain?</p> + +<p>ODOARD.--Vous m'en demandez beaucoup.</p> + +<p>ODOARD.--Vous ne niez pas? Elle y sera. Me la montrerez-vous?</p> + +<p>ODOARD.--Oh! je ne le peux pas.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--Je le crois bien. (<i>Haut.</i>) Est-elle jolie?</p> + +<p>ODOARD.--Mieux que jolie ... mieux que belle ... charmante!</p> + +<p>FRANCESCA.--L'amour voit tout en beau.</p> + +<p>ODOARD.--Oh! je ne m'abuse pas ... des yeux si doux ... des cheveux ...</p> + +<p>FRANCESCA.--Ses cheveux?</p> + +<p>ODOARD.--Des cheveux blonds.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--Comme moi! comme moi!</p> + +<p>ODOARD, <i>s'animant.</i>--Son visage plein de finesse et d'éclat, une +physionomie qui promet une belle âme, une âme qui donne plus encore.</p> + +<p>FRANCESCA, à part.--Qu'il est doux de s'entendre parler ainsi par celui +qu'on aime. (<i>Haut.</i>) Vous l'aimez bien!</p> + +<p>ODOARD.--Si je l'aime!... Je suis bien jeune, et la vie s'ouvre devant +moi belle et riante ... Eh bien; mon plus beau jour serait celui où je +pourrais la lui sacrifier. Quand, assis à ses côtés, je la regarde, je +n'éprouve aucun regret, c'est de penser que jamais elle ne connaîtra +tout ce que mon coeur contient de tendresse ... car toutes les paroles +sont glacées, tous les serments sont morts quand je les compare à ce que +je sens ...Oh! ne viendra-t-il jamais un instant où une preuve, une +preuve, un fait, parlera à la place de ma bouche impuissante, et lui +dira tout ce que je ne puis pas lui dire ... Mais vous ne pouvez me +comprendre, car vous ne savez pas ce qu'elle est et ce que je suis ... +vous ne savez pas ...</p> + +<p>FRANCESCA, <i>qui l'a écouté avec une émotion croissante.</i>--Eh bien! si! +Je savais tout; si je savais votre amour, je savais son nom!</p> + +<p>ODOARD.--O ciel! Malheureux! je suis perdu!</p> + +<p>FRANCESCA.--Perdu! Vous ne regardes donc pas?</p> + +<p>ODOARD.--Madame, au nom du ciel, oubliez tout ce que je voue ai dit; +oubliez un aveu que m'a arraché mon amour aveugle!... En parlant d'elle, +ma tête s'est égarée ... Ne nous trahissez pas!</p> + +<p>FRANCESCA.--Que dites-vous, mon Dieu?</p> + +<p>ODOARD.--Vous êtes femme, vous êtes bonne. S'il ne s'agissait que de +moi, je ne vous prierais pas! Mais elle! elle! Insensé que je suis, si +son mari savait ...</p> + +<p>FRANCESCA.--Son mari! Je me meurs.</p> + +<p>MATTEO, entrant.--M. le marquis attend monsieur le comte pour lui donner +ses dépêches.</p> + +<p>ODOARD.--Je vous suis. (<i>Bas à Francesca.</i>) Au nom du ciel, n'ayez rien +vu, rien entendu. (<i>Il sort.</i>)</p> + +<p class="mid">Scène VIII.</p> + +<p class="mid">FRANCESCA, <i>seule.</i></p> + +<p>Son mari!... Ce n'était pas moi!... Il en aime une autre!... Et je me +croyais malheureuse hier ... Dieu! avoir espéré, avoir vu l'amour sur +mon visage, avoir cru que c'était pour moi qu'il tremblait, qu'il +pâlissait, qu'il pleurait ainsi ... Et c'est une autre qu'il aime!... +une autre!... Et je lui ai montré ma tendresse, et j'ai semblé +solliciter la sienne!... Oh! j'en mourrai de honte!</p> + +<p class="mid">Scène IX</p> + +<p class="mid">FRANCESCA, LE MARQUIS, LA CHANOINESSE, <i>allant à Francesca.</i></p> + +<p>LE MARQUIS.--Eh bien! ma jolie cousine, avais-je raison? Mais que +vois-je? vous avez pleuré?</p> + +<p>FRANCESCA.--Laissez-moi, mon cousin, quel mal vous m'avez fait! Que +dites-vous?</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Que dites-vous?</p> + +<p>FRANCESCA <i>à la chanoinesse.</i>--Ma tante, je suis au désespoir.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Au couvent, ma nièce, on n'est jamais au désespoir.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>à la chanoinesse.</i>--Ma tante, emmenez-moi!</p> + +<p>LE MARQUIS.--Attendez ... Encore quelque illusion de modestie; vous avez +autant de peine à croire qu'on vous aime, que les autres femmes à croire +qu'on ne les aime pas. Voyons, contez-moi vos douleurs, enfant!</p> + +<p>FRANCESCA.--Mon cousin, ne me parlez pas ainsi; votre gaieté me fait +mal.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Si je suis gai ... c'est que je suis sûr que vous avez tort +d'être triste ... Voyons, parlez.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>avec douleur</i>.--Il aime une autre femme, une femme +mariée!...</p> + +<p>LE MARQUIS.--Ce n'est que cela? Vous m'avez fait une peur!...</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Et que pourrait-il y avoir de plus?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Comment! ce qu'il pourrait y avoir de plus? Mais, d'abord, +nous sommes sûr qu'il ne l'épousera pas, puisqu'elle est mariée, et il +me semble que c'est bien quelque chose.</p> + +<p>FRANCESCA--Qu'importe ... puisqu'il ne m'aime pas!</p> + +<p>LE MARQUIS.--Qui vous dit qu'il ne vous aime pas, voyez-vous, ma chère +petite cousine, nous autres hommes, nous sommes de très-imparfaites +créatures.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Oh! que cela est vrai!</p> + +<p>LE MARQUIS.--Voilà la première fois que vous êtes de mon avis; on voit +bien que je dis du mal de quelqu'un. (<i>A Francesca.</i>) Ou peut très-bien +à la fois adorer une jeune fille et aimer une femme. Comme ce n'est pas +de la même manière, ces deux amours ne se nuisent pas.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Quelle morale!</p> + +<p>FRANCESCA--Je ne comprends pas.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Bien! voilà la demoiselle qui comprend et la dame qui ne +comprend pas, (<i>A Francesca.</i>) Ainsi ...</p> + +<p>FRANCESCA, <i>vivement.</i>--Je ne veux pas en entendre davantage. Partons, +ma tante.</p> + +<p>LE MARQUIS,--Mais si je vous donne ici, à l'instant, la preuve de son +amour, la preuve écrite!</p> + +<p>FRANCESCA--C'est impossible.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>tirant un papier</i>.--Tenez, voici une lettre d'Odoard pour +vous.</p> + +<p>FRANCESCA.--Pour moi? que peut-il m'écrire?</p> + +<p>LE MARQUIS.--Ce qu'il n'a pas osé vous dire, enfant. Je sortais de mon +cabinet, quand je l'ai vu donner une lettre à Matteo, en lui disant: +<i>Pour la marquise</i>. Je m'étais approché: A quelle marquise écrivez-vous, +beau capitaine? lui ai-je dit en saisissant la lettre....--A la marquise +... à la marquise Francesca. Il était tout troublé.--Eh bien! lui +dis-je, je me charge de la remettre ... et la voici. Allons, ouvrez et +lisez.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>ouvrant.</i>--Je ne puis comprendre. (Elle jette les yeux sur +la lettre et la referme vivement en jetant un cri.)</p> + +<p>LE MARQUIS.--Eh bien! est-elle pour vous?</p> + +<p>FRANCESCA.--Oui... oui... elle est pour moi.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--Qu'avez-vous, mon enfant, vous pâlissez?</p> + +<p>FRANCESCA--.Ce n'est rien; le trouble, le saisissement ...</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>à la chanoinesse.</i>--Vous ne Connaissez pas cela, madame.</p> + +<p>LA CHANOINESSE.--<i>Qui regarde Francesca et à part.</i>--Ou je me trompe +fort, ou cette lettre n'est pas pour elle.</p> + +<p class="mid">Scène X.</p> + +<p class="mid">Les mêmes, RANNUCCIO, tenant des papiers; ODOARD.</p> + +<p>ODOARD.--Monsieur le marquis, me voici prêt à partir.</p> + +<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--O ciel! ma cousine! c'est donc elle!...</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>à Odoard.</i>--Bien ... Mais causez un moment avec Francesca, +pondant que je vais donner quelques instructions à Rannuccio; causez, +(<i>bas à Odoard</i>.) J'ai remis votre lettre.</p> + +<p>LA CHANOINESSE, <i>les observant.</i>--Mystère! mystère!</p> + +<p>(<i>Le marquis remonte la scène avec Rannuccio.</i>)</p> + +<p>ODOARD, <i>s'approchant de Francesca.</i>--Oh! madame! silence! par grâce!...</p> + +<p>FRANCESCA.--Ne craignez rien, monsieur.</p> + +<p class="mid">Scène XIe et dernière.</p> + +<p class="mid">Les mêmes, LA MARQUISE, MATTEO.</p> + +<p>LA MARQUISE.--Chère Francesca, je viens vous chercher pour faire nos +emplettes.</p> + +<p>MATTEO.--Le cheval de monsieur le marquis est prêt.</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>redescendant la scène.</i>--C'est bien. (<i>A Odoard.</i>) Voici +ces dépêches; c'est à une lieue d'ici. Vous serez aussitôt revenu que +parti. (<i>A Rannuccio.</i>) Rannuccio!</p> + +<p>RANNUCCIO.--Colonel?</p> + +<p>LE MARQUIS, <i>l'emmène dans un coin du théâtre et lui dit tout bas:</i>--Tu +me comprends bien?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Oui, colonel.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Tu sais où sont les ruines?</p> + +<p>RANNUCCIO.--Près de votre villa.</p> + +<p>LE MARQUIS.--On est forcé de les traverser pour aller à ma villa. Tu vas +faire monter quarante carabiniers à cheval; tu les cacheras près des +ruines, et tu le saisiras de tous les conspirateurs.</p> + +<p>RANNUCCIO.--Oui, colonel.</p> + +<p>ODOARD, <i>bas à la marquise.</i>.--Il faut que je vous parle!... Cette nuit, +à la villa!</p> + +<p>LA MARQUISE.--J'y serai.</p> + +<p>LA CHANOINESSE, <i>à Francesca.</i>--Venez, mon enfant, il n'y a pour vous, +ici, que des larmes.</p> + +<p>LE MARQUIS.--Allons, chacun à son poste ... Moi, je me rends auprès du +prince; toi, Rannuccio, où tu sais ... Odoard, à cheval.., et vous, +mesdames, à votre conspiration éternelle, permanente, infaillible, à +votre toilette.</p> + +<p class="mid">(<i>Odoard et la marquise se saluent très-cérémonieusement; chacun se +dispose à partir.<br>La toile tombe.</i>)</p> + +<p class="mid">FIN DU PREMIER ACTE.</p> + +<br><br> + +<h2>Voyage en Zigzag.</h2> + +<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + +<p>M. Topffer, l'auteur des <i>Voyages en Zigzag</i>, est déjà célèbre comme +écrivain et comme dessinateur. Les <i>Nouvelles genevoises</i> et les <i>Albums +de MM. Vieux-Bois, Jabot, Crépin et consorts</i> lui ont valu une +réputation européenne. Essayer de faire un éloge convenable de son +double talent ce serait s'imposer une tâche inutile. M. Topffer possède +surtout une qualité qui nous semble d'autant plus précieuse qu'elle +devient de plus en plus rare; il est aussi sensible que gai, et quand +cela lui plaît, il nous fait rire et pleurer malgré nous.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"></p> +<p>Topffer avait pris +l'habitude de rédiger le récit de ces <i>Voyages en Zigzag</i>, entremêlé +d'observations fines et piquantes, de pensées profondes de bons mots +malicieux, et orné de ravissants croquis.--Chaque aimée le précieux +album, autographié à un petit nomme d'exemplaires, était distribué à +tous les membres de la caravane. C'est la collection de ces albums, +très-recherchés et très-rares, que MM Dubochet et Comp. publient +aujourd'hui par livraisons hebdomadaires.</p> + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p>Qui n'a senti son coeur se serrer et ses yeux se remplir de larmes en +lisant <i>le Presbytère</i> ou <i>le Col d'Auterne</i>? Qui a pu garder son +sérieux à la vue de cet infortuné Vieux-Bois changeant de linge après +son quatrième suicide, ou des enfants de M. Crépin appliquant la méthode +de leur instituteur? Y a-t-il beaucoup d'écrivains et de dessinateurs +qui puissent se vanter d'avoir obtenu de pareils triomphes? qui soient +sûrs d'émouvoir ou de dérider au gré de leur caprice leurs lecteurs les +moins tendres et les plus sérieux?</p> + +<p>M. Topffer habite Genève, où il dirige un pensionnat renommé. Chaque +année, depuis longtemps déjà, il part avec vingt ou trente de ses élèves +et madame Topffer, et cette petite caravane emploie trois ou quatre +semaines des vacances à parcourir à pied, le sac sur le dos, les plus +belles contrées de la Suisse, de la Savoie, du Tyrol et de l'Italie +septentrionale. Souvent elle va jusqu'à Milan; une fois même elle s'est +aventurée jusqu'à Venise. Tous les jours, pendant les haltes, les repas, +le matin avant le départ, le soir après le souper, M. </p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Le seul moyen de faire connaître ce livre, c'est d'en citer quelques +fragments pris au hasard; car, si nous étions obligé de choisir, nous +nous trouverions fort embarrassé.</p> + +<p>La première heure des vacances a enfin sonné: la caravane se met en +route, et, s'embarquant sur le lac de Genève, abandonne la classe et les +livres aux rats, qui commencent aussitôt leurs voyages en zigzag.</p> + +<p>Le bateau a débarqué nos jeunes touristes à l'extrémité du lac. Chacun +met son sac sur son dos, et le voyage à pied commence. Outre leur sac, +tous emportent, selon les sages recommandations du général en chef, +provision d'entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. «Il est +très-bon, dit M. Topffer au départ, de compter pour l'amusement sur soi +et ses camarades plus que sur les curiosités des villes ou sur les +merveilles des contrées; il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez +pour tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce +point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur +nature les moins délicats.</p> + +<p>Dès la première journée, ce dernier conseil a été si bien suivi par une +partie de la troupe, qu'il faut s'arrêter pour prendre une voiture et y +faire monter les éclopés et les démoralisés.</p> + +<p>Cette voiture, c'est le char-à-bancs national, qui tient par quatre +clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes; mais ne craignez +rien, on est plus en sûreté sur ce misérable chariot que dans nos plus +brillants phaétons.</p> + +<p>Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs +excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons à peine la +place nécessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce +journal, divers échantillons des croquis de leur aimable guide.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/008c.png"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/008d.png"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Voyez ce jeune touristicule lançant des pierres aux nuages où il +aperçoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un +excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire:</p> + +<p>Les dents de la chaîne des Fiz qui branlent dans leurs mâchoires et qui, +de temps en temps, s'écroulent avec un horrible fracas.</p> + +<p>Un lever dans un chalet où il a fallu passer la nuit sur le foin.</p> + +<p>«Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu +transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous +fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin +est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages +entièrement herbacés; en particulier le voyageur Aubier assemble à une +prairie; blouse et pantalon, tout est verdâtre; il sera verdâtre jusqu'à +Milan, lieu préfixé pour une lessive générale. Pour les pays où nous +allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si +c'était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il +deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet +est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l'a point +verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches ... Les +rates, ce sont les épouses des rats.</p> + +<p>Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'être +question:</p> + +<p>«Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon +homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et +pâteux: «Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas +si net que ci-devant.» Il faut savoir que Cohendet est très-souvent de +noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange +trés-salé. Il s'ensuit que Cohendet <i>festonne</i> un peu au retour, et que, +regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend à son âge.»</p> + +<p>Quand on voyage dans les montagnes on couche souvent sur le foin, et ou +déjeune en plein air, au bord d'un précipice.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/009a.png"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<img alt="" src="images/009b.png"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p>Mais quel est ce brave homme qui descend les hauteurs?</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/009c.png"></p> + +<p>«Ah! les belles gens! dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah çà, +qui êtes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable +venez-vous donc voir chez ces rues? et tant d'autres qui passent aussi, +mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous +mes millions!--</p> + +<p>Voilà, lui dit magnifiquement M. Topffer, vingt sous pour vous.--Eh! +braves gens! bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un +coup!!!» Et il s'en va aussi joyeux que si les millions étaient venus, +sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.»</p> + +<p>M. Topffer ne se contente pas de croquer les portraits des originaux +qu'il rencontre ni de représenter les principales scènes tragi-comiques +dans lesquelles sa petite caravane joue un rôle intéressant; tous les +beaux paysages qu'il admire sur sa route, tous les monuments curieux +qu'il visite, il les dessine avec un talent remarquable, il nous les +montre tels qu'il les a vus. Contemplez ce joli lac Combal, dont les +lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures de place +qui de tous côtés frappent la vue.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/009d.png"></p> +<br> +<p>Mais admirez surtout la tour fameuse du <i>lépreux</i> de la vallée d'Aoste. +Pouvez-vous désirer un tableau plus vrai et en même temps plus +artistement composé? Lisez en outre le passage remarquable que M. +Topffer a écrit au pied de cette tour:</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/009e.png"></p> +<br><br><br> +<p>«Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur +l'autorité de M. de Maislae, que son lépreux a vécu là, et ils citent en +preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait +que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre. +Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est +vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans +les oeuvres de génie la vérité peu se rencontrer indépendamment de la +réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur +que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations +analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs +semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne +croirait pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de +joies et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose +l'histoire de ces deux enfants? L'écrivain et le peintre qui ne savent +que copier la réalité qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans +profondeur; celui à qui son coeur et son génie révèlent ce que la +réalité ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la +foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être +recherché, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la +justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes.</p> + +<p>«Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels; +la vérité y frappe si peu qu'on serait disposé à la leur contester. Il y +a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui +n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement que l'on veut qu'ils +aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le +peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à +cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi +d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de +leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent +convaincus de leur existence.»</p> + +<p>Malheureusement la place nous manque et nous sommes forcé de nous +arrêter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages +d'un genre différent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est +varié:</p> + +<p>«Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetière; on y monte +par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique +asile. N'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et +s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui +bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias, +presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il +fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivante, la maison de +Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.»</p> + +<p>«... Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes +qui descendent. Le premier est de l'espèce <i>sous-pieds</i>. Le touriste à +sous-pieds est gêné pour marcher comme certains aquatiques qui nagent +mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à +sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec +les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces +ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les +deux.</p> + +<p>«Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses), +nous trouvons une autre variété, C'est le touriste <i>imperméable</i>, qui +est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce +touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel, +désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée +immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître +corbeau, perché aussi.</p> + +<p>«Plus loin le touriste <i>nono</i>: haut comme une grue, muet comme un +poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les +autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table +d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni +ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où <i>tute le monde paarlé à +tute le monde</i>.</p> + +<p>«Plus loin le touriste en <i>litière</i>, un infirme ou une dame. Quatre forts +gaillards se relèvent pour le porter. Le touriste en litière s'enveloppe +de châles, s'achemine pâle, arrive éteint et va vite se coucher. On le +refait avec du calme et des boissons chaudes.</p> + +<p>«Plus loin le touriste <i>parleur</i>: il est accommodant et trouve tout beau +suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime +qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se +relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes +celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, après quoi il dit: Partons. +C'est qu'il veut changer de sujet.</p> + +<p>«Plus loin le touriste <i>furibond</i>: il est hagard, indigné, fait des pas +de deux mètres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait +place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé +court après lui. Cette espèce est rare; nous l'avons trouvée au-dessus +de la Handeck, après le pont.</p> + +<p>«Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette +année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus +rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce +si commune du touriste constatant. Lu touriste <i>constatant</i> est celui +qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un +itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout +est conforme, il baille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient +furieux et ou ne sait plus qu'en faire. La cicérone se cache, +l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint et les petits chiens +aboient.»</p> + +<p>Un pareil ouvrage ne s'analyse pas; pour l'apprécier à sa juste valeur, +il faut le lire tout entier, il faut le suivre pas à pas dans ses +capricieuses fantaisies, dans ses nombreux zigzags, depuis le départ +jusqu'au retour, C'est la représentation la plus fidèle, la plus +complète, la plus ingénieuse, la plus amusante et la plus instructive, +la plus sérieuse et la plus bonhomme qu'on puisse imaginer de la vie du +voyageur à pied dans les Alpes, vie de contrastes et d'aventures, de +bons et de mauvais jours, de vives joies et de petites misères, de +privations et de fatigues de toute espèce; mais vie de liberté, vie de +bonheur, d'un bonheur vrai, sain, pur, dont ceux qui l'ont goûté ne +perdent jamais le souvenir (2).</p> + +<p>[Note 2: <i>Voyages en Zigzag,</i> ou Excursions d'un pensionnat en vacances, +dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes; par R. +<span class="sc">Topffer</span>; illustrés d'après les dessins de l'auteur, et ornés de 12 +grands dessins, par <span class="sc">Calane.</span>--1 beau vol, in-8 jésus de 400 pages. 30 +livraisons à 50 cent. (15 francs l'ouvrage complet.) 1843. <i>Dubochet et +Comp</i>. (2 livraisons sont en vente.)]</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br> + +<br><br> + +<h2>Bulletin bibliographique.</h2> + +<p><i>Oeuvres de Spinoza</i>, traduites par <span class="sc">Émile Saissait</span>, professeur de +philosophie au collège royal de Henri IV, avec une introduction du +traducteur. 2 vol. in-18,--Paris, 1843. <i>Charpentier</i>. 4 fr. le volume.</p> + +<p>M. Émile Saissait vient enfin de donner aux amis de la philosophie une +traduction française depuis longtemps promise des oeuvres de Spinoza. +«Populaire en Allemagne, dit-il, Spinoza est encore en France à peu près +inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son +nom: on le célèbre avec enthousiasme, on le décrie avec emportement, ou +l'atteste, on le cite à tout propos; mais l'admiration effrénée qu'il +inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu'il allume chez +les autres, n'ont réussi à lui procurer des lecteurs. J'ai pensé qu'une +traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des +adversaires sérieux à Spinoza, et j'ai même osé espérer qu'elle pourrait +mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s'agite +depuis quinze ans dans le vide: débats ridicules où aucune des parties +ne connaît les pièces du procès.</p> + +<p>«Spinoza est un solitaire; il s'inquiète sérieusement de s'entendre avec +lui-même, mais fort peu d'être entendu. Animé du plus violent mépris +pour le vulgaire, il ne s'adresse qu'aux esprits d'élite, et fait de son +style une algèbre à l'usage des géomètres et des penseurs; souvent même +il invente des mois nouveaux. En France on a beaucoup de curiosité et +peu de patience; l'erreur même fait moins peur que l'obscurité. Aussi +Spinoza intéresse-t-il tout le monde sans se faire lire de personne.»</p> + +<p>Une traduction française, c'est-à-dire claire et précise, de ces +ouvrages théologiques ou métaphysiques très-difficiles à comprendre en +latin était déjà une sorte de commentaires. Toutefois M. E. Saisset +avait voulu joindre à ce rude travail, dont il s'est acquitté avec +autant de talent que de zèle, une introduction étendue, où il se +proposait, après avoir éclairci le caraclère et l'enchaînement du +système, de soumettre le système lui-même à une discussion régulière et +approfondie; mais cette introduction a pris peu à peu de si grands +accroissements, qu'elle est devenue un livre. M. Émile Saisset n'en +donne aujourd'hui au public que la première partie, c'est-à-dire une +sorte d'exposition critique de la philosophie de Spinoza. Il se réserve +de publier dans quelques mois la seconde partie, c'est-à-dire l'histoire +et la réfutation de ce grand système.</p> + +<p>Outre cette introduction, qui n'a pas moins de 200 pages, le premier +volume contient une <i>bibliographie générale</i> des oeuvres de Spinoza, la +<i>Vie de Spinoza</i> par Colerus, et le fameux <i>Traité théologico-politique +(Tractatus theologico-politicus)</i> le seul ouvrage de Spinoza qu'il se +soit décidé à publier de son vivant et le seul qui ait été traduit en +français jusqu'à ce jour.</p> + +<p>Dans le second volume, M. Émile Saisset a réuni <i>l'Éthique</i>, le <i>Traité +de la réforme de l'entendement</i> et les <i>lettres. L'Éthique</i> renferme la +doctrine de Spinoza; le <i>Traité de la réforme de l'entendement</i>, sa +méthode; les <i>Lettres</i> sont un commentaire toujours animé, souvent +lumineux, de l'une et de l'autre.</p> + +<p>M. Émile Saisset ne se dissimule pas que beaucoup de personnes zélées, +qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza, et qui, sans +comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses +écrits, frémissent d'horreur en entendant prononcer son nom, verront +dans son travail une nouvelle tentative pour le réhabiliter. «Il y a +bientôt deux siècles, dit-il, une de ces personnes (la race en est fort +ancienne) argumentait contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave +faisait partie. L'illustre médecin souriait en l'écoutant; il +interrompit l'homme zélé par cette simule question: «Avez-vous lu +Spinoza?» L'homme zélé sortit furieux et le bruit se répandit le +lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste.»</p> + +<p>Singulière existence, en vérité, que celle de Spinoza! Aucun homme n'eut +une vie plus calme, plus simple, plus honnête, plus dévouée; et après sa +mort, aucun homme ne fut plus méconnu, plus défiguré, plus déshonoré par +haine et par l'ignorance. Les prêtres surtout ont pris plaisir à le +représenter comme un type de ce que l'enfer a jamais vomi de plus +détestablement impie sur la terre. Sans doute, Spinoza a professé dans +ses écrits certaines opinions qui ne sont pas admissibles; toutefois, +s'il s'égara quelquefois en cherchant consciencieusement la vérité, il +n'en demeure pas moins un des plus grands philosophes dont l'humanité a +le droit d'être fier, grand, non-seulement par la qualité de son génie, +mais par la candeur de sa vie. Dans son bel article de l'<i>Encyclopédie +nouvelle</i> M. Jean Reynaud le compare à ces navigateurs portugais, qui, +vers le temps où l'Europe voulut changer l'ancienne route qui la faisait +communiquer avec les pays où le soleil se lève, s'avancèrent hardiment +au large, et sans réussir à toucher le terme du voyage, laissèrent à +leurs successeurs l'exemple de leur audace et le bénéfice leurs +premières découvertes. «Il a donné le branle à l'Allemagne, dit-il, et +son initiative y est empreinte dans l'esprit actuel du protestantisme et +de la philosophie.» Non, Spinoza ne mérite pas les ignobles injures +qu'ont prodiguées à sa mémoire l'erreur de la mauvaise foi, et son +traducteur a eu raison de défier quiconque dirait aujourd'hui que ce +pieux et sévère métaphysicien est un athée, un matérialiste, un impie, +de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit.</p> + +<p>En consacrant deux années de sa vie à l'oeuvre si difficile d'une +traduction française des oeuvres de Spinoza, M. Émile Saissait a donc +rendu un véritable service aux amis sincères des études philosophique. +Ce travail consciencieux lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'a +enrichi d'une remarquable introduction, dont la seconde partie sera +impatiemment attendue et désirée par tous ceux qui auront lu la +première.</p> + +<p><i>O Taïti, Histoire et Enquête</i>, par <span class="sc">Henri Lutteroth</span>. 1 vol. +in-8.--Paris, 1843. <i>Paulin</i>. 3 fr. 50 c.</p> + +<p>M. Henri Lutteroth n'attarde qu'une médiocre importance politique, +maritime et commerciale, à nos nouveaux établissements de l'Océan +Pacifique. Dans son opinion, la France est mal informée. On a fait appel +à ses sentiments généreux au profit d'une honteuse cause: celle de +l'intolérance religieuse Le gouvernement français a, sans s'en douter +peut-être, mis ses vaisseaux et ses soldais au service de la célèbre +compagnie de Jésus, qui devient chaque jour plus nombreuse, plus forte, +plus insolente et plus hardie.</p> + +<p>Convaincu de cette nouvelle escobarderie des dignes successeurs de +Loyola, M. Henri Lutteroth a cru devoir la dénoncer à la France entière +dans son nouvel ouvrage intitulé: <i>O Taïti</i> histoire et enquête. Il cite +des faits nombreux à l'appui de ses allégations. Le nom d'enquête que +j'ai donné à mes investigations, dit-il, est bien celui qui leur +convient. Loin de rien préjuger, je ne fais pas un pas sans interroger +les témoins, et les témoins, ce sont presque toujours les hommes mêmes +qui agissent; c'est de leurs récits que se forme le mien. Le principal +résultat de ce travail sera de montrer la propagande jésuitique à +l'oeuvre. «Tout cela, s'écriait Montrosier, en constatant que les +jésuites remplissaient la France, tout cela nous est advenu comme une +fantasmagorie; il a fallu plus de deux ans pour y croire.» On croit plus +vite cette fois; mais, absorbé par les découvertes du dedans, on ne +tourne pas assez les regards vers le dehors.»</p> + +<p>M. Henri Lutteroth est le rédacteur en chef du journal protestant qui a +pour titre <i>le Semeur</i> et qui occupe un rang honorable dans la presse +parisienne. Mais il le déclare dès le début, --et nous ajoutons une foi +entière à ses paroles,--autant que personne il est hostile à tout +privilège pour les cultes; il se peut même qu'il diffère de plusieurs en +ceci, qu'il le croit plus pour les cultes privilégiés que pour ceux qui +ne le sont pas. La religion manquerait d'air dans le monopole; il a peur +qu'elle n'y étouffe, et il n'a jamais dévié de ces principes dans +l'appréciation d'aucun fait. Ce qu'il veut, ce qu'il réclame, c'est la +liberté, c'est la tolérance; ce qu'il ne veut pas, c'est qu'une caste +aussi tyrannique que la compagnie de Jésus, trompant une grande nation, +parvienne à usurper, avec les armes de la France, une autorité absolue +dont elle n'a pu s'emparer par la persuasion et par la douceur, et +invoque le bras séculier contre quelques pauvres peuplades assez +civilisées pour préférer les ministres protestants aux missionnaires de +Picpus.</p> + +<p><i>O Taïti (histoire et enquête)</i> se divise en quatre époques. La première +comprend les temps antérieurs au christianisme; la seconde, la +conversion au christianisme,--c'est l'<i>histoire</i> proprement dite;--la +troisième et la quatrième époque renferment au contraire les pièces de +l'<i>enquête</i> car elles sont postérieures à l'introduction du +christianisme et à l'arrivée des Français dans l'Océanie.--M. Henri +Lutteroth a ajouté au récit des derniers événements le projet de loi +concernant nos établissements de l'Océanie, voté récemment par la +Chambre des Députés et l'exposé des motifs qui avait accompagné sa +présentation.</p> + +<p><i>Les Derniers Jours de l'Empire</i>, poème en quatre chants, suivi de notes +historiques et de poésies diverses; par <span class="sc">Charles de Massas</span>. 1 vol. in-8, +orné d'un beau portrait de l'Empereur et de deux «gravures sur +acier.--Paris, 1843. <i>Furne</i>.</p> + +<p>M. Chartes de Massas est un de ces poètes,--dont l'espèce devient plus +rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un +besoin impérieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en +inquiètent pas; s'il le fallait même, ils seraient capables de renoncer +à une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur +famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir à leur joug +une strophe rebelle.--A défaut d'argent, seront-ils au moins récompensés +de leurs travaux par une brillante réputation? Sans doute ils ne +méprisent pas la gloire; ils espèrent obtenir un grand et durable +succès, car ils emploient une partie de leur fortune à éditer eux-mêmes +leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour +nous servir de leurs propres expressions, c'est rêver, chanter, tirer +des accords de leur lyre! La plupart de ces infortunés, victimes d'une +erreur fatale, passent leur vie à fondre et refondre, dans un moule usé +et commun, de vieilles idées sans valeur aucune; d'autres au contraire, +ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de +Massas, à force de zèle, de persévérance et de sacrifices, à terminer et +à faire imprimer quelque poème qui mérite au moins les respects des +critiques les plus prosaïques.</p> + +<p>M. Charles de Massas est un modeste employé de l'administration des +douanes. Épris dés son enfonce d'un vif amour de la poésie, à peine +a-t-il su écrire, il a fait des vers. Il était à Grenoble, sa ville +natale, quand Napoléon revint de l'Ile d'Elbe; au Havre, quand ses +restes mortels furent rapportés de Sainte-Hélène. «A Grenoble, il se +trouvait parmi la foule qui, après l'entrée de l'Empereur, vint déposer +à ses pieds les débris des barrières que l'on avait inutilement fermées +devant lui, et qui lui dit: Nous n'avons pu te donner les clefs, voilà +les portes.» Au Havre, il fut l'un des spectateurs «de l'imposant +tableau que présentèrent la plage, la mer et le ciel, alors que le +navire chargé de la tombe impériale toucha les eaux du fleuve de Paris, +alors que des milliers de regards se voilèrent d'irrésistibles larmes, +et que des deux points opposés d'un horizon devenu subitement limpide, +descendirent à la fois sur cette magique scène les premiers rayons du +jour et les dernières clartés de la nuit.»</p> + +<p>Après avoir été témoin de ces deux grands spectacles, un poète français +ne pouvait pas se dispenser de prendre sa lyre et de chanter. C'est ce +qu'a fait M, Charles de Massas, et aujourd'hui il publie un poème en +quatre chants: <i>l'Ile d'Elbe, le Retour, Waterloo, Sainte-Hélène</i> +intitulé: <i>les Derniers Jours de l'Empire</i>. Cet ouvrage, enrichi de +curieuses notes historiques et orné d'un portrait de l'Empereur et de +deux belles gravures, se recommande par diverses qualités. Non-seulement +M. Charles de Massas fait très-bien les vers, mais il est toujours animé +de sentiments nobles, touchants et élevés, qu'il sait revêtir d'une +forme heureuse. Les strophes suivantes,--et nous choisissons au +hasard,--prouvent mieux que tous nos éloges quel est le véritable mérite +de l'auteur des <i>Derniers Jours de l'Empire</i>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> A l'heure où, languissent sur la terre embrasée,</p> +<p class="i14"> L'arbuste se ranime au souffle de la nuit.</p> +<p class="i14"> Où la fleur tend sa feuille à la fraîche rosée.</p> +<p class="i14"> Où l'infortune implore un sommeil qui la fuit,</p> +<p class="i14"> Napoléon a vu des enfants, une mère,</p> +<p class="i14"> De leurs tendres baisers couvrir le front d'un père</p> +<p class="i14"> Et souffrant des plaisirs qui lui furent ravis,</p> +<p class="i14"> Il a frappé les airs de ses plaintes funèbres,</p> +<p class="i20"> Et seul, dans les ténèbres,</p> +<p class="i14"> A longtemps appelé son épouse, son fils!</p> +<br> +<p class="i14"> Ne les verra-t-il plus? Toi que sa voix appelle.</p> +<p class="i14"> Toi, le seul voyageur qui passe en son séjour,</p> +<p class="i14"> Dis, rapide aquilon, n'as-tu pas sous ton aile</p> +<p class="i14"> De ces objets chéris un message d'amour?</p> +<p class="i14"> Que devient-il, ce fils dont le premier sourire</p> +<p class="i14"> D'un superbe espoir fit tressaillir l'Empire?</p> +<p class="i14"> Privé de son appui quels seront ses destins?</p> +<p class="i14"> Dis-lui si quelquefois, sur la terre étrangère,</p> +<p class="i20"> Le doux portrait d'un père.</p> +<p class="i14"> Loin d'hostiles regards, est permis à ses mains...</p> +</div></div> + +<p>M. Charles de Massas n'a réellement qu'un défaut: il manque +d'originalité. Si parfaits qu'ils soient, ses vers ressemblent à +beaucoup d'autres; ses idées et ses sentiments,--irréprochables +d'ailleurs,--n'ont pas le caractère distinctif qui les fasse aisément +reconnaître. Que M. Charles de Massas tâche donc, s'il publie jamais un +second poème de dominer d'une plus grande hauteur cette foule vulgaire +de rimeurs au-dessus de laquelle il commence à s'élever.</p> + +<br><br> + +<h2>Modes.</h2> + +<p>Les changements continuels de notre température, presque aussi +capricieuse que la mode, font plus que jamais rechercher les cachemires. +L'argent qu'une femme destinait à l'acquisition de mille fantaisies est +employé à l'achat d'un châle de l'Inde. Aussi voyons-nous, avec une +toilette d'une légèreté tout aérienne, des drôles carrés fond blanc ou +orange abriter de leurs tissus fins et moelleux les épaules de nos +élégantes.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/011a.png"></p> + +<p>Pour l'hiver, les cachemires longs à riches dessins sur fond noir seront +le complément indispensable de toute élégance. Nous avons dit que les +robes de soie ouvertes sur un jupon de mousseline étaient fort à la +mode; aujourd'hui nous donnons le dessin d'une toilette de ce genre; la +robe est en soie glacée gris et rose; le jupon de mousseline blanche, +garni d'un haut volant, doit être sans apprêt, de manière à bien draper: +des bouillons d'étoffe pareille sortent des manches; une garniture de +dentelle tombe sur la mains. Le bonnet, fait avec un morceau de dentelle, +élevé des côtés, à l'Italienne, est orné de roses.</p> + +<p>La soie est ce qui se porte le plus: on fait de charmantes robes avec +des demi-pèlerines décolletées, qui laissent en haut dépasser la +chemisette de mousseline.</p> + +<p>Les jours de chaleur on a, le matin, des peignoirs en mousseline blanche +ou de couleurs entourés de petites garnitures à tuyaux fins et bordés de +valenciennes. C'est un joli négligé.</p> + +<p>La lingerie possède de délicieuses coquetteries pour les soirées d'été: +ce sont des robes de tarlatane de deux nuances, par exemple une jupe +rose sur une bleue. Ce mélange vaporeux d'étoffes légères d'un effet +charmant aux lumières.</p> + +<p>Chez Alexandrine, c'est le même mélange: les capotes de deux couleurs en +crêpe lisse bouillonné, avec des fleurs cachées dans ces nuages légers, +sont une de ses créations les plus heureuses. Ses chapeaux de paille +ornés de rubans, ses pailles de riz avec plumets russes en marabouts +noués, toutes ces modes ont un cachet qui rend le nom d'Alexandrine +célèbre dans le monde élégant.</p> + +<p>Les voilettes de dentelles qui voltigent autour du visage vont très-bien +sur les chapeaux, un peu secs, de crêpe à passes tendues. Ainsi la mode +et la coquetterie sont d'accord. On porte toujours beaucoup de mantelets +la vieille et d'écharpes en barège, puis des par-dessus en soie garnis +de passementerie ou en mousseline, doublés de taffetas rose, paille, +lilas et entourés de dentelle, qui commencent à prendre faveur. Ils se +fixent à la taille par un ruban et ont de larges demi-manches. C'est une +mode élégante et qui n'aura pas, comme telle, le succès populaire des +mantelets.</p> + +<p>On a fait, dans ces derniers temps, de grandes provisions de laines à +broder, car maintenant la tapisserie est devenue l'ouvrage +indispensable à la ville comme à la campagne. Les vieux dessins sont +copiés; puis on fait, pour économiser l'ouvrage, un mélange de bandes de +velours et de bandes de tapisseries, qui est fort en vogue; cela fait +surtout de belles portières. Le lambrequin est tout en tapisserie +pareille aux bandes qui entourent le rideau ou qui forment rubans.</p> + +<p>Nous devons encore recommander les mouchoirs brodés au plumes points de +chaînettes de couleur; les voilettes imitant l'Angleterre par de légères +applications de mousseline; enfin tous les ouvrages qui aident à passer +les longues heures de la campagne.</p> +<br><br> + +<h2>Inauguration d'une nouvelle Église Luthérienne à Paris.</h2> + +<p>La nouvelle église luthérienne, dont l'inauguration a eu lieu dimanche +dernier, est située rue Chauchat, près la rue de Provence. Cette +cérémonie avait attiré un grand concours de personnes qui remplissaient +l'église bien avant l'heure indiquée pour le service.</p> + +<p>Peut-être est-il convenable de dire deux mots de la différence entre les +protestants luthériens et les protestants réformés. Les premiers se +rattachent à la confession d'Augsbourg: ce sont, en grande majorité, les +protestants d'Allemagne, ceux de la Suède, de la Norwége, du Danemark, +et ceux qui sont dispersés dans les pays slaves. Les protestants +réformés sont ceux de France, de Suisse, de Hollande, d'Angleterre, +d'Écosse. Les réformés de chaque nation ont une confession de foi +particulière. Entre les luthériens et les réformés, il n'y a de +différence que dans quelques points du dogme, aujourd'hui considérés +connue très-secondaires, et dans les formes du culte, les luthériens +n'excluent pas les images et les autres ornements que l'Église réformée +a sévèrement proscrits.</p> + +<p>En France, il y a des luthériens dans cinq départements: dans les deux +départements du Rhin, où ils forment un grand tiers de la population; +dans les départements du Doubs et de la Haute-Saône, qui comprennent +aujourd'hui l'ancienne principauté de Montbéliard toute luthérienne et +enfin à Paris.</p> + +<p>Avant la Révolution et jusqu'à l'Empire, les luthériens de Paris +suivaient leur culte dans les chapelles des ambassades de Suède et de +Danemark. Ce fut l'Empereur qui, en 1809, leur fit donner l'église des +Billettes et établit à Paris un Consistoire luthérien. Les luthériens de +Paris étaient alors au nombre d'environ cinq mille.</p> + +<p>Ou en compte aujourd'hui plus de douze mille, et depuis longtemps +réalise, des Billettes ne pouvait contenir les fidèles. Sous la +Restauration déjà, des fonds furent volés par le Conseil municipal pour +la fondation d'une nouvelle église, et plusieurs édifices furent +successivement désignés pour cette destination.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br> + +<p>Enfin, en 1841, la ville offrit au Consistoire de faire disposer pour le +culte luthérien une partie de l'ancienne halle de déchargement, située +rue Chauchat. Cette halle avait été construite il y a peu d'années à +grands frais pour servir d'entrepôt central; mais le commerce de Paris +n'ayant pas trouvé davantage dans cet établissement, et n'en ayant pas +profité, la halle était restée sans usage. La partie de l'édifice qui +n'a pas été consacrée au culte, va être détruite pour prolonger la rue +Grange-Batelière. Les travaux du nouveau temple ont été dirigés par M. +Cau, architecte de la ville, qui a tiré tout le parti possible du +bâtiment qu'il devait modifier. Le temple est d'une simplicité grave et +élégante. Il y a place pour environ douze cents personnes. Le fronton +porte cette inscription: <i>Église évangélique de la Rédemption.</i></p> + +<p>Par une coïncidence intéressante, le jour de la consécration de la +nouvelle église était aussi l'anniversaire de la présentation de la +confession de foi devant l'empereur Charles-Quint et les princes réunis +à la diète d'Augsbourg.</p> + +<br><br> + +<h2>Amusements des sciences.</h2> + + + +<p class="rig"><img alt="" src="images/011c.png"></p> +<br><br> +<p class="mid">SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER +NUMERO.</p> + +<p>I. Soit ABC la planche de bois donnée. Le charpentier divisera d'abord +les côtés en deux parties égales, aux points D, E, F. Ces trois points +seront les points de contact de l'ovale géométrique ou ellipse avec les +côtés du triangle. On tirera aussi les trots droites AE, BD, CF, qui se +coupent en G; ce sera le centre de l'ellipse. En prenant alors les +distances GL, GM, GN, respectivement égales à GE, à GD et à GF, on aura +six points E, M, F, L, O, N, qui suffiront pour tracer la courbe +cherchée à vue, avec une approximation suffisante.</p> + +<p>Ce tracé sera facilité, si l'on a soin de mener par les points L, M, N, +des droites respectivement parallèles aux côtés BC, CA, AB, de manière à +achever complètement le polygone RSTOVX, circonscrit à l'ovale.</p> +<br> + +<p>II. Il y a deux solutions représentées dans les deux petits tableaux +ci-dessous:</p> + +<pre> + Tonneaux Tonneaux Tonneaux + pleins, vides, demi-pleins. +1ere solution: + 1ere Personne 2 2 3 + 2e Personne. 2 2 3 + 3e Personne 3 3 1 +2e solution: + 1ere Personne. 3 3 1 + 2e Personne. 3 3 1 + 3e Personne. 1 1 5 +</pre> + +<p>Il est manifeste que dans ces deux combinaisons, chaque personne aura +sept tonneaux, dont trois et demi de vin.</p> + +<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4> + +<p>I. On donne un carrelet à régler le papier, une petite aiguille bien +également calibrée dans toute sa longueur, une feuille de papier et un +crayon; on demande de se servir de ces objets pour trouver, par +expérience, le rapport de la circonférence du cercle à son diamètre.</p> + +<p>II. Partager entre trois personnes vingt-quatre tonneaux, dont huit +pleins, huit vides et huit demi-pleins, en sorte que chacune ait la même +quantité de vin et de tonneaux.</p> + +<br><br> + +<h2>Rébus.</h2> + +<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER REBUS.<br>Tout le monde court, cette année, danser +au grand bal de Sceaux.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011d.png"><br> + + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet +1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 *** + +***** This file should be named 37417-h.htm or 37417-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/4/1/37417/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + diff --git a/37417-h/images/001.png b/37417-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b4493f0 --- /dev/null +++ b/37417-h/images/001.png diff --git a/37417-h/images/001a.png b/37417-h/images/001a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f3fabf5 --- /dev/null +++ b/37417-h/images/001a.png diff --git a/37417-h/images/001b.png b/37417-h/images/001b.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6f8306c --- /dev/null +++ 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