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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: September 13, 2011 [EBook #37417]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843
+
+L'ILLUSTRATION.
+JOURNAL UNIVERSEL.
+
+ Nº 18. Vol. I.--SAMEDI 1er Juillet 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'étranger,--10--20--40
+
+SOMMAIRE.
+
+Mémoires de lady Sale. _Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de
+la prison à Caboul_.--L'Été Parisien. _Départs pour la campagne (2
+gravures); Vues des bains de mer (4 gravures)_.--Courrier de Paris. _Le
+crieur de Séraphin_.--La Chambre des Pairs. _L'histoire et la
+Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des
+Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des
+Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs_.--Les Deux
+Marquises, comédie (1er acte).--Voyages en Zigzag; _11
+gravures_.--Bulletin bibliographique,--Annonces.--Modes; _1
+gravure_.--Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris; _1
+gravure_.--Amusements des sciences.--Rébus.
+
+
+
+Mémoires de lady Sale.
+
+[Illustration: Lady Sale.]
+
+Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et
+d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait
+aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de
+Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le
+docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à
+Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul
+survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui
+séparent Caboul de Jellalabad.
+
+Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur
+Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule
+victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit
+nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient,
+huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à
+l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et
+plus précis sur ce grand désastre.
+
+Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général
+Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19
+octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à
+Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle
+ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent
+partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint
+soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de
+tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire
+d'intéressant. C'est à ce curieux _journal_ publié textuellement à
+Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui
+suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans
+lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme.
+
+[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady
+Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]
+
+[Illustration: Lady Sale dans la prison de Caboul.]
+
+Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du
+détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens
+révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout
+à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà
+connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel
+Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis
+Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre
+de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des
+troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par
+leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours,
+la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante,
+l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et
+enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite.
+
+Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le
+froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige
+couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre
+heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit
+nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la
+terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs
+centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant
+cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus
+affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale
+ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au
+hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message
+suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La
+neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous
+leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.»
+
+«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois,
+ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes
+ne se réalisent pas!»
+
+Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à
+mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans,
+qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus
+nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de
+distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On
+passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la
+première.
+
+Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes
+brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais,
+mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs
+armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi
+cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la
+route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le
+feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le
+lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que,
+s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines
+Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque
+l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses
+propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent au
+_Sirdar_ (général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans
+le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode
+important de cette désastreuse retraite.
+
+«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et
+M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait
+été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine
+avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge
+de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils
+nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs
+soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer;
+ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs
+couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue
+que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour
+débarrasser leur patrie des conquérants anglais.
+
+«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du
+major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous
+croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour
+chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant
+qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le
+bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de
+Khoord-Caboul sur un poney.
+
+«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou.
+Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres
+traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui
+nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite
+hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop
+sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions
+prudemment maintenus au petit pas.»
+
+La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le
+surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la
+nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient
+durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent
+se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue
+et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!
+
+Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre
+sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à
+les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions,
+et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve
+alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut
+encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et
+le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk
+et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.
+
+Le _Sirdar_ conduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis
+à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il
+ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les
+autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour
+Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité
+supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés
+dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady
+Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre
+européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son
+enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari,
+qui lui fit aussi parvenir ses lettres.
+
+Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt;
+elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou
+commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa
+prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore
+troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19
+février 1843:
+
+«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les
+vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable
+tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai
+sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous
+moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je
+descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait
+l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris
+m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress
+Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de
+décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis
+tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous
+sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je
+trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la
+cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le
+chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis
+Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.
+
+Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de
+Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea
+trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre
+mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille,
+elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress
+Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit
+lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses
+restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte
+qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le
+lapidèrent.
+
+Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs
+vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à
+Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari
+pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer
+la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un
+passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants
+de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se
+rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en
+force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on
+hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir
+d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de
+notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au
+contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises
+triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»
+
+Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en
+dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut,
+dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient
+d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition
+très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres
+épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort
+ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette,
+portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte
+par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe
+ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de
+monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de
+diverses manières.
+
+«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes
+pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain,
+et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont
+pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent
+retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une
+physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils
+tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en
+arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des
+sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de
+Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se
+peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la
+main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.
+
+«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur les
+_numdas_ (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau
+(riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à
+de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs
+doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous
+buvions de l'eau fraîche dans une théière.»
+
+Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux
+chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de
+délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort
+d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière
+Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie
+ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un
+autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait
+été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque
+jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis
+qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité
+suprême à Caboul.
+
+Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait
+toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres
+circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit
+obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de
+gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous
+admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous
+de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan;
+mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on
+nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions
+été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait:
+l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul.
+Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt
+tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui
+gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur
+maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le
+capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une
+conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la
+chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative,
+Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les
+capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre
+lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout
+fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent
+un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan
+20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000
+roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la
+parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que
+l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à
+fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait
+reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions
+partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer
+tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue
+du voyage.
+
+12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs
+du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange
+verte.
+
+13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à
+ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger
+les rats et les souris dont le fort est rempli.
+
+14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours
+qui battaient aux champs; ce qui, dans notre _yaghi_ (rebelle) position,
+était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de
+l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a
+envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont
+disparu.
+
+15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul.
+Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à
+Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est
+décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.
+
+16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle
+matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus
+heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons
+qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous
+rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de
+s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une
+chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de
+rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en
+persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer
+quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient
+été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à
+ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa,
+en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne
+pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet,
+et je me mettrai à la tête de notre troupe.»
+
+Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady
+Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle
+retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été
+rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est
+impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à
+l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne
+n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion
+douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des
+larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand
+les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils
+avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les
+remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre
+arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal
+avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée
+vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»
+
+Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous
+reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel
+l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre
+qu'elle eut à subir pendant sa captivité:
+
+«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais
+satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan.
+Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait
+juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après
+avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme
+qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles,
+il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses
+prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal
+logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux
+logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des
+chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous
+avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de
+l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous
+força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les
+Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes?
+D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements
+s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour
+nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous
+dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne
+crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées
+que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en
+rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais
+cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces
+notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème
+qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de
+l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par
+les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il
+traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses
+yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid,
+qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un
+opprobre éternel.»
+
+
+
+L'été du Parisien.
+
+La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu
+boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le
+nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de
+Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes
+de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés
+aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme
+blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les
+fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs
+d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à
+l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un
+bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la
+réalité.
+
+Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce
+vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard
+qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la
+misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.
+
+Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles
+des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a
+appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans
+ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée
+de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à
+toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le
+départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil,
+s'envole à tire-d'aile.
+
+Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers
+quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine
+merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de
+l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y
+trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que
+vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car,
+pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les
+frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de
+vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de
+vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!
+
+Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui,
+dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer
+les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands,
+amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand
+l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret
+la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en
+maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs
+infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester;
+sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les
+routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des
+ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!
+
+Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il
+ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa
+contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion
+singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui
+marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est
+bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue
+intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une
+exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances
+publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le
+Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant
+du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'est _trente
+centimes_ qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au
+théâtre de Bobino.
+
+Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou
+civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont
+il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des _Zingari_, et
+les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse
+femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale.
+_Avance et marche_ donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne
+mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton
+bâton de voyage et ton bonnet de nuit; _Avance et marche!_
+
+Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le
+Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand
+coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au
+cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre
+tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un
+petit rosier, de gigantesques _coboea_; et tous les matins, quand le
+soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve,
+avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et
+de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille!
+comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur
+redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes!
+et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous
+les jours.
+
+Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le
+distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le
+Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un
+jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le
+printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées
+de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de
+pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.
+
+Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels
+désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir,
+n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses
+affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.
+
+Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant
+d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs
+de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne
+manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons.
+De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces
+hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins
+heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils
+sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur
+leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont
+respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la
+Villette et Montfaucon.
+
+Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination,
+le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de
+cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici
+venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui
+sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel
+pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude,
+la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas
+on n'a pas étendu les poupons!
+
+D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et
+le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de
+beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la
+famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré
+dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible,
+il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre,
+et il leur écrit ceci:
+
+«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu
+ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend
+de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le
+rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses
+portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai
+découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes,
+bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique
+plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus de _fusillés à mort_. On dit
+que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je
+n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue
+impraticable. Je compte sur loi; les _Parisiennes_ t'amèneront jusqu'à
+ma porte.»
+
+Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent
+des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière
+ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité,
+pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.
+
+Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement.
+Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par
+toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre
+jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle
+couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se
+mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et
+pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de
+Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que
+nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les
+éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre
+amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles,
+sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer!
+Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le
+jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres
+nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez;
+_voiture à volonté_, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez _à
+volonté_ mais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la
+vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et
+tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec
+le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au
+nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié,
+passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et
+celui qui l'a faite si belle.
+
+La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus
+loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un
+tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous
+les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un,
+deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la
+maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le
+propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et
+qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se
+trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion
+pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château,
+de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de
+déménagement. Que l'été lui soit léger!
+
+Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage!
+voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien,
+Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver,
+qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons?
+Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est
+couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous
+la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver,
+ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et
+vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante,
+enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos
+noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous
+attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la
+musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au
+détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer
+de plaisirs, vous allez vous reposer.
+
+Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone,
+n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous
+entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et
+de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes
+et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits
+coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement
+le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule
+nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a
+guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections
+nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos
+ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau
+que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on
+va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et
+ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces
+ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter?
+Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les
+probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme
+et d'une gaieté inaltérable.
+
+Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et
+parfois aussi la troisième _(con sordino)_, nous pouvons bien aller à la
+mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez _l'Illustration_, et tout
+est là.
+
+
+
+BAINS DU HAVRE.
+
+Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer
+le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés
+fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite
+ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que
+vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose.
+Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le
+panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux
+qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont
+la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous
+prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la
+Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la
+mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles
+qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître
+pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à
+bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a
+peuplé Quilleboeuf de pilotes _lamaneurs_ qui veillent jour et nuit sur
+ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie,
+guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins.
+Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour
+avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la
+Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et
+Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu
+de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront
+acquis ainsi droit de cité.
+
+Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire.
+Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui
+n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa
+vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin
+pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son
+navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés
+d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend
+au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles
+tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est
+l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la
+réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur
+elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les
+jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de
+leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les
+flots viennent murmurer à leurs pieds!
+
+Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les
+forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour
+s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin
+du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de
+pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les
+fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de
+Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er
+l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui
+porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et
+d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis,
+sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer
+couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les
+terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient
+un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui
+dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée
+dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées
+contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre:
+il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui
+sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot
+en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.
+
+Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de
+spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître
+dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se
+donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes.
+Pauvres bailleurs, je vous plains peu!
+
+L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie
+qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des
+tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.
+
+
+
+BAINS DE DIEPPE.
+
+Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des
+bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il
+sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est
+un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants,
+renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont
+disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile
+sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on
+revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par
+lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se
+plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait
+ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il
+y a des femmes laides aux bains.
+
+[Illustration: Départ de la petite propriété pour la campagne.]
+
+[Illustration; Départ de la haute et moyenne classe.]
+
+Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un
+pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui
+serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les
+pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales
+attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme
+habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume:
+elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre
+humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main
+devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser
+pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère,
+d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage
+fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis,
+quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la surveillant.
+
+[Illustration: Les bains du Havre.]
+
+Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la mer, se
+jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir avec
+résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la reprend,
+la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les
+tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et
+blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa
+tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de
+femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre
+fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos
+cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à
+votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce
+soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne
+vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on
+ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les
+chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de
+Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit
+soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme
+de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors!
+Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les
+quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues
+déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous
+les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses,
+aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous,
+mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre
+caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous
+avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est
+le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que
+la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes,
+chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens
+s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées,
+avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim
+diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints!
+
+
+
+[Illustration: Les Bains de Boulogne-sur-Mer]
+
+BAINS DE BOULOGNE.
+
+Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de
+Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des
+querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut
+être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de
+Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers,
+bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit
+d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré
+mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout
+au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre
+tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour
+faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous
+êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave
+importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance,
+remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du
+chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on
+pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au
+veau d'or?
+
+Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des
+Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une
+charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse
+le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port,
+le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de
+l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et
+d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie
+rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin,
+que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de
+la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville
+basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute
+différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le
+silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu,
+et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas
+le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la
+vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si
+dissemblables, peuvent porter la devise: _Si vieillesse pouvait, si
+jeunesse savait_: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne
+sait que quand elle vieillit.
+
+[Illustration: Les Bains de Dieppe.]
+
+Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de
+mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de
+rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La
+partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et
+d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en
+forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une
+très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de
+pilastres ioniques.
+
+La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres
+ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode
+qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir
+plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de
+travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au
+milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est
+adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans
+que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.
+
+Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer,
+c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre
+fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie
+de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les
+environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la _Liane_, ou la
+route nommée la _Verte-Voie_, soit qu'on aille visiter les carrières et
+les usines de _Marquise_ et de _Perques_. Bien de plus pittoresque que
+les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte,
+rien de plus gracieux que les vallées du _Denaire_ et du
+_Souverain-Moulin_.
+
+Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la
+grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les
+bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la
+colonne, le château du _Pont de Briques_, ancien quartier-général de
+Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il
+qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable
+échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième
+siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste
+pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles
+pour soutenir son nom!...
+
+[Illustration: Baigneur faisant prendre la lame.]
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du
+lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les
+emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil
+plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui
+attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la
+blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!
+
+Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre:
+la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis
+tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui
+vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!»
+
+Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et
+tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont
+vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et
+sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses
+habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des
+jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui
+ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de
+naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain
+de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de
+tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de
+Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là,
+notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et
+tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une
+promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable
+qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une
+enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent
+sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent
+glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le
+fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous
+le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les
+trous et les taches de son manteau.
+
+Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous
+pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez
+jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené
+par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche
+vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir.
+Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à
+condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous
+aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur
+vivant des _Ombres Chinoises_, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin!
+
+Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant
+sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à
+gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en
+1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres
+chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties
+n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un
+instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois,
+empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur
+Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que
+d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en
+tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé
+invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques; _Ombres
+chinoises_. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du
+même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable:
+_les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux
+Tirelires_.
+
+Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple
+si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce
+grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de
+cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui
+n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre
+bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez,
+messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les
+marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la
+terre?
+
+La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô
+honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un
+être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire
+boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé
+devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On
+dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps des _Deux
+Tirelires_.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les
+bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement
+de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie.
+
+Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les
+passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas
+le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait
+point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet
+hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le
+Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant
+de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et
+je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: _Mémoires
+philosophiques de Séraphin_. Quelles curieuses confidences ne doit-on
+pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître,
+grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin
+se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant
+qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.
+
+--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies;
+comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je
+n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient
+d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et
+en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les
+allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un
+enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du
+produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette
+rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du
+pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros
+souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville
+immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin
+quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous
+demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des
+dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la
+rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa
+maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte
+lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les
+marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle
+rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras.
+«Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici
+chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa
+servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une
+autre, peu importe!»
+
+Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de
+s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de
+l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche
+et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante
+pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans
+qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait:
+«Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille,
+tu auras quelque chose!»
+
+Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et
+collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le
+testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre
+fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si
+rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a
+800,000 fr. en maisons et en rentes, _item_ bibliothèque magnifique et
+magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à
+sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!
+
+Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle
+Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau
+en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant:
+en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes.
+Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette
+immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle
+Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez
+que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas.
+Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas
+plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle
+mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le
+président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes
+appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M.
+le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis
+comme s'il n'était pas mort.»
+
+Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette
+fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté
+contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une
+femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de
+chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte
+d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de
+même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le
+tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et
+mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon
+plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les
+semaines se suivent et ...
+
+Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit
+jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il
+en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train
+du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie,
+on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le
+scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le
+vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été
+couleur de sang; le _fait Paris_ a donné dans le sombre et le féroce. A
+lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un
+monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un
+aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et
+sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de
+Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin,
+c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a
+suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde.
+Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les
+tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à
+votre image?
+
+--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix
+et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune
+homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis
+sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il
+en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus
+besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure
+l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à
+l'heure.
+
+--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de
+l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de
+haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé.
+Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des
+mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour
+boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses
+plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux
+excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien
+dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins
+merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs
+en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le
+larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au
+gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse
+d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de
+cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?
+
+--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une
+preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de
+Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire
+voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son
+éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd
+passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd
+est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre
+politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y
+fait grand cas de notre entrechat.
+
+--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir
+un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes
+institutions; il est intitulé _le Bacchus_. A le considérer sous le
+point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal
+d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur; _le
+Bacchus_ se pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de
+Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de
+tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il
+paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette
+représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé
+dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop
+bouchés.
+
+--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne
+beaucoup d'inquiétude au _Constitutionnel_. Cet étranger, venu d'Asie,
+est connu vulgairement sous le nom d'éléphant; _le Constitutionnel_, en
+publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal
+descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius
+montait à la bataille d'Ardelles: _le Constitutionnel_ déroge ici à ses
+habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en
+plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est
+mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs
+d'éléphants actuellement sans emploi!
+
+--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux
+_omnibus_. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres
+Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable!
+_l'omnibus_ se pare, l'_omnibus_ devient coquet et magnifique: il a des
+coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre
+de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en
+omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme
+en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais
+fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»
+
+--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en
+politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les
+nouvellistes de coulisses lui promettent l'_Oedipe à Colonne_ de
+Sachini, la _Péri_, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu
+Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres
+roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en
+demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de
+soleil, et je le tiens quitte!
+
+--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la
+nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous
+êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle
+Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième
+année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix
+heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»
+
+Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit
+la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un
+héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e
+régiment de ligne.
+
+Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné
+seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour
+aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin
+la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit:
+«Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné
+celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.
+
+
+
+Une Visite à la Chambre des Pairs.
+
+Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a
+pas fatigué sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la
+législature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant,
+comme d'honnêtes curieux que nous sommes, à la porte des pairs de
+France, nous allons les surprendre en flagrant délit de création des
+lois. Le palais de la Chambre des Députés, malgré la magnificence du
+mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais
+que nous avons sous les yeux. Les pierres fraîchement grattées de la
+demeure des représentants s'élèvent sans plaisir pour la vue et sans
+réveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique,
+le Luxembourg, en étalant devant nous la belle ordonnance de ses
+murailles déjà revêtues de la vénérable livrée du temps, nous rappelle
+encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou
+mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanité.
+
+Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615,
+sur les ordres de Marie de Médicis, et si cette imitation du palais
+Pitti vous paraît manquer de légèreté et de cette élégance poétique qui,
+dans les édifices mauresques, par exemple, résulte de la délicatesse et
+de la riche multiplicité des détails, reconnaissez que cette pesanteur
+relative n'est pas sans une certaine grâce, la grâce de la force et de
+la solidité. Dans l'aspect un peu triste peut-être de ces colonnes
+qu'étranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans
+la physionomie sévère et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de
+la porte d'entrée au corps de bâtiment principal, se répondent et se
+marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du génie des
+premiers Médicis dont la fille éleva cette demeure, génie à la fois
+positif comme celui de la commerçante et industrieuse république qu'ils
+administraient, et libéral cependant, noble, d'une grâce austère,
+élégant et solide, le génie du grand Cosme, en un mot, que ses héritiers
+ne raffinèrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnèrent plus
+d'éclat qu'en lui ôtant de sa probité et de sa puissante vigueur. Telle
+est l'architecture de ce palais: il en est de plus délicates, de plus
+ouvragées, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la
+juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de
+sobre qui satisfait le goût.
+
+J'ignore si Mario de Médicis put habiter le Luxembourg; mais son second
+fils, Gaston d'Orléans, l'habita, et avec lui entrèrent sous ces voûtes
+neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse poussée jusqu'à la
+lâcheté. Là, se tramèrent contre le cardinal bien des complots, où le
+prince ne joua guère que le rôle de pourvoyeur de têtes pour le compte
+de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile,
+implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement
+brusque l'anéantissait. Après Gaston, sa fille la grande Mademoiselle
+emplit le palais de ses haines altières et de ses amours passionnés.
+C'est de là qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte
+Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est là
+qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie
+lorsqu'un secret mariage l'eut unie à Laudun. N'entendez-vous pas en
+souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de
+cymbales, cette voiture attelée de huit chevaux qui entre avec fracas,
+et le galop des gardes et des musiciens qui la précèdent ou la suivent;
+qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du
+régent, digne fille d'un tel père qui rentre chez elle après avoir
+parcouru Paris dans ce fol équipage, au grand scandale des amis de
+l'étiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutôt pardonné
+ses débordements inouïs, que de se faire escorter par une garde sans que
+son rang lui en donnât le droit. La Révolution a passé et a pris
+possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son
+gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le
+signal de cette réaction de la volupté qui fit ressembler un moment la
+France à une assemblée de fous dansant dans un cimetière et heurtant,
+toute joyeuse, les débris de l'échafaud. Quelque temps après, le
+Directoire tombait dans ces mêmes murs où le général Moreau gardait à
+vue le directeur Collier, honnête homme, courageux citoyen, qui, si la
+fermeté du caractère et la droiture des principes avaient suffi pour
+vaincre le génie, aurait épargné à la France le despotisme de l'Empire
+et assuré le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un
+sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est là, pendant la
+nuit, que les pairs, constitués en tribunal, condamnèrent à mort un des
+plus vaillants généraux de la France; c'est à deux cents pas qu'il fut
+mystérieusement fusillé.
+
+Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus
+que du présent, la principale chose que nous venions chercher auprès de
+vus. Notre carte d'entrée, signée du Grand-référendaire, nous donne
+place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des
+corridors mal éclairés, qui attendent l'achèvement d'une restauration
+qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la
+nouvelle salle des séances de la Chambre des Pairs.
+
+Je dis nouvelle, parce que les pairs siégeaient autrefois dans une autre
+partie du Luxembourg, dont je vous épargne la description, et que cette
+salle sort toute fraîche des mains des artistes qui lui ont donné son
+dernier lustre et qui ont achevé son dernier ornement. Eh bien! que
+dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble, à fort peu de chose
+près, à celle de la Chambre des députés; seulement elle est plus petite,
+percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée
+de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus
+dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens qu'elle doit
+recevoir; mais c'est le même hémicycle se rattachant par les deux
+extrémités au fauteuil de la présidence. Encore une différence: au lieu
+des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules;
+enfin, ce qu'on ne voit point à la Chambre des Députés, le bureau du
+chancelier-président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des
+colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment
+sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a
+de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d'indécision
+et de lieu commun que prend l'architecture dans les siècles sans
+inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout à fait
+semblable à celles qu'on dessine généralement dans les églises et les
+chapelles pour y établir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la
+disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un
+développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le
+maître-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble
+point étrange; de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un
+fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra
+certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement
+organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi; dans les temps
+de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes
+gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphère
+philosophique toutes les idées s'effacent, ils ne cherchent à en
+reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer.
+
+[Illustration: Chambre des Pairs.--La Philosophie dévoilant la Vérité,
+peinture du plafond de la bibliothèque, par Riessner.]
+
+Les peintures, dont plusieurs d'un mérite d'exécution incontestable,
+sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un
+genre allégorique trop naïf, et quelquefois peu décent.
+
+[Illustration: Chambre des Pairs.--peinture du plafond de la
+Bibliothèque par Riessner.]
+
+Pourquoi le _Couronnement de Philippe le Long_, dont le règne est un des
+plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte à la
+Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le
+plan de la Chambre, les États-Généraux de je ne sais quelle époque sur
+l'autre porte, ont plus d'à-propos; mais, en fait, ils ne représentent
+rien du tout, car on ne voit point d'assemblée, et il est imposable de
+deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne
+semble réunir. Sur la voûte, la _Justice, la Sagesse, la Loi_, et, dans
+un coin, _la patrie_, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets
+allégoriques dont il est facile d'apprécier la convenance un peu banale.
+D'autres fresques, toujours allégoriques, entremêlent celles que je
+viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois
+reconnaître pour _la Vérité_ la principale figure est d'une ravissante
+expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus
+joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vérité si
+gracieuse, qu'elle a l'air de la _Fable_ pourquoi étend-elle ses beaux
+bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée? Une Vérité si charmante
+n'a rien à faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux
+sourire est trompeur et qu'en réalité elle ne soit que le _Mensonge_,
+leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs
+vérités s'ils en disaient, devraient être beaucoup plus mâles et plus
+austères.
+
+Au total, l'impression que laisse la salle des séances est celle d'un
+salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi;
+il n'y pénètre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient
+du dehors, et des tapis épais amortissent les bruits intérieurs; la voix
+elle-même, sans doute faute de sonorité dans la salle, n'y résonne qu'en
+sourdine et semble craindre d'éveiller des échos. Point de ce tumulte,
+de ce faux air d'écoliers en vacances, de ces conversations multipliées
+qui, de tous les côtés et sur tous les tons, bourdonnent, de cette
+agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre à la Chambre des
+Députés. Ici, au contraire, de la dignité, si on veut, mais surtout un
+inaltérable calme, et qui règne invariablement sur ces bancs d'ailleurs
+presque toujours à moitié déserts.
+
+[Illustration: John Singleton Bopley, baron Lyndhurst, grand-chancelier
+d'Angleterre.]
+
+Ce n'est pas là l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique
+salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dorée que celle des
+pairs de France, tendue de vieilles tapisseries décolorées, garnies de
+quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclésiastiques et de
+banquettes pour le reste des lords, il règne, au dire, des écrivains
+anglais, un profond sentiment de dignité et de convenance; il s'en
+exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie,
+plus d'animation, on y sent l'exercice d'une énergie plus réelle, et
+tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force à ses membres, ils
+le montrent généralement. En présence de ce sac de laine où siège le
+chancelier d'Angleterre, et qui rappelle à ces héritiers de la féodalité
+anglaise les conditions à la fois agricoles, manufacturières et
+commerciales de leur prépondérance et de celle de leur pays, ils sont
+vraiment encore, aujourd'hui même que le sol commence à trembler sous
+leurs pieds et que la décadence est peut-être bien proche, la seule
+aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'être en même
+temps qu'une incontestable action.
+
+Le chancelier de France, revêtu de la simarre, bien connue de la presse
+satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte
+négligemment un rabat de dentelle brodée, et tenant à la main sa toque
+de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les
+secrétaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place à côté
+de lui, et aux deux extrémités du bureau, deux fonctionnaires qui ne
+sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les
+pairs, en frac gros bleu brodé d'or au collet et aux parements des
+manches, arrivent lentement et en assez petit nombre à leurs sièges: la
+séance est ouverte.
+
+Que sera-t-elle pour nous, cette séance abstraite et typique qui doit
+nous résumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail
+de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits
+décisifs, ni couleur éclatante, ni résultats bien féconds en grandeur ou
+en utilité. Bien des causes tendent à paralyser l'action des pairs de
+France; et sans discuter ici, ce qui nous mènerait trop loin, les germes
+de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-même, qui ne
+leur laisse d'indépendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de
+leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mêmes, renchérissant sur les
+tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A
+tel point qu'ils semblent les Hermès de la politique: sans bras pour
+agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumières à
+la Chambre, des caractères honorables, des administrateurs consciencieux
+et instruits, des savants et des écrivains de premier ordre; mais, outre
+que parmi les célébrités qui s'y rencontrent, c'est moins l'éclat de
+l'intelligence qu'un certain caractère politique qui les a conduits à la
+pairie, on avancerait sans témérité que, dans ses conditions actuelles
+d'existence l'assemblée fut-elle, par impossible, toute et
+impartialement composée des esprits les plu» distingués dans les
+diverses branches du travail intellectuel, sa vitalité politique n'en
+serait ni plus grande ni plus assurée. En effet, sans méconnaître, ou
+plutôt pour mieux apprécier les imprescriptibles droits de
+l'intelligence au gouvernement de la Société, on peut avouer que ce
+n'est pas parce qu'on se sera montré un grand chimiste, un grand
+physicien, un grand philosophe, un grand poète, qu'on sera
+nécessairement un bon législateur. Tous les talents spéciaux, lorsqu'ils
+ne sont pas vivifiés par un grand et beau caractère, et par quelque
+puissance synthétique de l'intelligence, viennent s'effacer et
+s'éteindre, échouer irréparablement dans ce suprême oeuvre de la
+conduite des hommes. Tout dépend donc à la fois du principe
+d'organisation d'une assemblée et du système qu'elle s'impose. Si elle
+est animée follement du bien public; si, par tous les angles, elle
+pénètre très-avant dans les diverses classes de la société; si, sous
+quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et
+du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumières, et
+tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemencé.
+Mais si on prend, çà et là, des talents de divers ordres, qu'aucun lien,
+aucune pensée commune, aucun intérêt commun ne réunit, pour leur
+conférer, avec un titre honorifique, une part effective dans la
+confection des lois; s'ils n'arrivait à cette position éminente que par
+un choix arbitraire et au gré d'une faveur qui échappe à tout contrôle,
+on crée ainsi un ensemble hétérogène, composé de parcelles brillantes,
+je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de
+front. Alors elles restent en place, et c'est à peu près ce que font les
+membres de la Chambre des Pairs.
+
+Cette Chambre s'est persuadée qu'elle ne doit jouer d'autre rôle, dans
+le gouvernement de l'État que celui de la chaîne d'ancrage qui sert à
+obvier aux inconvénients de la rapidité des pentes. Cette persuasion est
+si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi,
+par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir exécutif, s'il
+prend à celui-ci une velléité de progrès, si légère qu'il soit, les
+pairs s'y opposent, et disent à l'audacieux: «Tu n'iras pas plus loin!»
+Dernièrement les journaux ministériels eux-mêmes se dépitaient un peu
+d'avoir des amis si opiniâtrement conservateurs, quand ils ont vu la
+Chambre repousser quelques petites et innocentes améliorations que le
+ministère voulait introduire dans nos Codes.
+
+[Illustration: M. Pasquier, chancelier de France, président de la
+Chambre des Pairs.]
+
+[Plan de la Salle des séances des Pairs.]
+
+ A. Entrée principale.
+ D. Couloir de droite.
+ G. Couloir de gauche.
+ T. Tribune des orateurs.
+ 1. Le président de la Chambre M. le baron
+ Pasquier, chancelier de France.
+ 2. Secrétaires: M. le marquis de Louvois.
+ M. le comte de Turgot.
+ 3. Secrétaires: M. le comte Durocher.
+ M. le vice-amiral Halgan.
+ 4. M. Cauchy, secrétaire-archiviste.
+ 5. M. La Chauvinière, secrétaire-archiviste.
+
+ 6. Huissiers.
+ 7. Sténographes du _Moniteur_.
+ 8. " " "
+ B. Bancs de MM. les ministres.
+ E. Banquettes réservées pour MM. les Députés.
+ C. Tribune du corps diplomatique.
+ S. Tribune de MM. les journalistes.
+ N. Tribune de MM. les gardes nationaux.
+
+On ne peut détailler l'emploi des autres tribunes, parce que leur
+destination varie d'un jour à l'autre.
+
+[Illustration: Chambre des Pairs.]
+
+L'éloquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent
+nécessairement du funeste système qu'elle a embrassé, et malgré les
+talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supériorité se
+fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'éloquence vit de luttes et de
+luttes sérieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat même pas
+avec les armes courtoises; le fer émoussé y semble encore trop terrible.
+Je ne me plaindrais pas qu'un respect même excessif des convenances y
+effaçât un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau
+couleur de muraille, se cachait l'éclat des pensées fortes et la vigueur
+des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les
+questions d'État; mais que peuvent être ces graves questions, lorsqu'on
+est déterminé à l'avance à les juger toujours assez bien résolues, à
+penser que nos ancêtres et nous-mêmes avons assez fait, et qu'il n'y a
+plus rien à faire. Mirabeau lui-même s'atrophierait dans une pareille
+atmosphère, et, sous ce récipient pneumatique, l'asphyxie éteindrait ses
+larges poumons. Quoi! vous êtes, dans une mesure assez restreinte, et
+vous prétendez être absolument l'élite de la société, l'élite du rang,
+l'élite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette
+suprême intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir
+indien, vous croyez que la perfection consiste à s'accroupir au pied de
+l'arbre, et à y demeurer des années sans bouger? Et à quoi donc
+reconnaît-on, je ne dis pas l'intelligence, mais la vie, si ce n'est au
+mouvement? Quels sont les bienfaiteurs de l'humanité? ceux qui l'ont
+menée en avant. Quel est leur titre? d'avoir frayé, d'avoir éclairé la
+route. Loin donc la sagesse, oisive et stérile. Qu'a-t-elle laissé
+d'influence à la pairie, cette prétendue sagesse de l'immobilité? Si
+vous voulez être les premiers et vraiment les sages, réglez le
+mouvement, soit, mais menez-le. Conduisez-nous, pour conduire les
+autres, il faut marcher devant eux. Et ne croyez pas surtout, quelles
+que soient les barrières que vous éleviez qu'elles arrêtent vraiment le
+génie de l'humanité. Le génie de l'humanité est le condor aux vastes
+ailes: vous aurez beau lui tracer magistralement un cercle
+infranchissable, vous ne pouvez pas emprisonner les airs.
+
+
+
+LES DEUX MARQUISES.
+
+COMÉDIE EN TROIS ACTES.
+
+PERSONNAGES.
+
+LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène;
+trente-six ans.
+LA MARQUISE, sa femme.
+FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine.
+LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca.
+LE COMTE ODOARD, Capitaine des carabiniers.
+RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers, cinquante ans.
+MATTEO, domestique du colonel.
+
+La scène se passe à Modène.
+
+ACTE PREMIER.
+
+Le théâtre représente un salon; porte au fond; portes latérales, sur le
+devant, une table chargée de papiers.
+
+Scène Ire.
+
+LE MARQUIS DE FAVOLI, _seul_.
+
+LE MARQUIS, _assis à la table et lisant_.--«A monsieur le marquis de
+Favoli, commandant de Modène ... A monsieur le colonel Favoli ...» Ah!
+voici les renseignements précis sur cette conspiration des carbonari! Le
+prince sera enchanté. Depuis qu'il sait qu'il y a des réfugiés français
+dans le duché, il ne rêve plus de révolte; et quand il n'a pas signé,
+avant son déjeuner, un ordre d'exil ou une sentence d'emprisonnement, il
+n'est pas tranquille sur sa principauté.. (_Il sonne, Matteo entre. A
+Matteo._) Le commandant Rannuccio est-il revenu de la villa du prince?
+
+MATTEO.--Il attend les ordres de monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.--Qu'il entre. (_Matteo sort._) Quel trésor pour le prince
+que le commandant! Il est né pour arrêter, comme le prince pour avoir
+pour; ce n'est pas un homme, c'est un verrou!
+
+Scène II.
+
+LE MARQUIS, RANNUCCIO.
+
+LE MARQUIS.--Eh bien! que m'apportes-tu de la part du prince?
+
+RANNUCCIO.--Les nouvelles les plus graves, les ordres les plus sévères.
+
+LE MARQUIS.--Quelles nouvelles?
+
+RANNUCCIO.--Une révolte, a éclaté à Parme; le grand-duc a fait fusiller
+les deux chefs dans les vingt-quatre heures, et notre prince est résolu
+à l'imiter.
+
+LE MARQUIS, _à part._--Et il le ferait!(_Haut._) Après?
+
+RANNUCCIO.--Des Français sont cachés dans Modène.
+
+LE MARQUIS.--Je le savais.
+
+RANNUCCIO.--Ils ont envoyé un plan de république aux officiers de
+carabiniers.
+
+LE MARQUIS.--De notre régiment!
+
+RANNUCCIO.--Une réunion doit avoir lieu demain, pendant la nuit, dans
+les environs de la villa.
+
+LE MARQUIS.--En quel lieu?
+
+RANNUCCIO.--Je l'ignore; mais je le saurai avant ce soir.
+
+LE MARQUIS.--Quels sont les ordres du prince?
+
+RANNUCCIO, _tirant une lettre._--Les voici.
+
+LE MARQUIS. _lisant._--«Faire détruire le plan de république sur la
+place par les mains du bourreau.» Très-bien! voilà comme j'aime les
+auto-da-fé, quand on n'y brûle que du papier! (_lisant._) «Arrêter à
+tout prix les conspirateurs.» (_A Rannuccio._) Et le châtiment?
+
+RANNUCCIO.--Pour les suspecte, les galères; pour les coupables, la mort.
+Que le capitaine Odoard prenne bien garde à lui.
+
+LE MARQUIS.--Odoard, mon jeune aide-de-camp ... Il n'a jamais conspiré
+que contre l'ennui.
+
+RANNUCCIO.--Il est ardent, exalté.
+
+LE MARQUIS.--Oui, pour tout ce qui est beau et noble.
+
+RANNUCCIO.--Vous ne le connaissez, pas.
+
+LE MARQUIS.--Tu en as toujours été jaloux. Quel âge a donc ta femme?
+
+RANNUCCIO.--Vingt ans, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS, _riant._--Est-ce que ce serait là la cause? (_Rannuccio fait
+un mouvement._) Rassure-toi; je vais marier Odoard ... Mais achevons ces
+dépêches. (_Tout en lisant._) D'ici là, pour endormir toute défiance, le
+prince veut qu'on s'occupe de fêtes. Il y aura bal ce soir à la cour
+pour le mariage de la princesse Nicolini. Va commencer les recherches.
+(_Rannuccio sort._)
+
+LE MARQUIS,--_Sonnant_--Matteo!... (_Matteo paraît. A Matteo._) Ma
+cousine Francesca est-elle chez la marquise?
+
+MATTEO.--Elle vient de passer chez sa tante, madame la chanoinesse.
+
+LE MARQUIS.--Madame la chanoinesse est ici!
+
+MATTEO.--Elle est arrivée ce matin et a déjà demandé si M. le marquis
+était visible.
+
+LE MARQUIS.--Voilà mes projets renversés ... Cette respectable
+chanoinesse a un art incroyable pour dégoûter les autres du mariage!...
+Si elle était ridicule au moins ... mais non, elle a trouvé le moyen
+d'être vieille fille, religieuse et d'avoir de l'esprit ... Il faut
+combattre sa présence! Matteo.
+
+MATTEO.--Monsieur le marquis ...
+
+LE MARQUIS.--Allez chez le capitaine comte Odoard, et priez-le de passer
+chez moi.
+
+MATTEO.--Oui, monsieur. (_Au moment où il va pour sortir il aperçoit la
+chanoinesse, et annonce._) Madame la chanoinesse de Santa-Croce, (_Il
+sort._)
+
+Scène III.
+
+LA CHANOINESSE, LE MARQUIS.
+
+LA CHANOINESSE, _riant._--Hé, bonjour, mon cousin!... Vous voyez que je
+n'ai pas voulu retarder d'un instant le plaisir de vous voir.
+
+LE MARQUIS.--Quel air riant, chère comtesse! Votre joie me fait
+trembler. Est-ce que vous avez quelque mauvaise nouvelle à m'apprendrez.
+
+LA CHANOINESSE.--Je la trouve très-bonne.
+
+LE MARQUIS.--C'est ce une je voulais dire.
+
+LA CHANOINESSE.--J'ai décidé enfin Francesca à me suivre au couvent.
+
+LE MARQUIS.--Quel prosélytisme de célibat!... Est-ce l'histoire du chien
+du jardinier, qui n'y touche pas et ne veut pas qu'on y touche?
+
+LA CHANOINESSE.--Non, je vous le jure, il n'y a ni envie ni
+ressentiment.... c'est pure conviction ... je voudrais faire école.
+
+LE MARQUIS.--Vous aurez de la peine.
+
+LA CHANOINESSE.--Vous croyez donc, messieurs, qu'on ne peut pas se
+passer de vous?
+
+LE MARQUIS.--Jusqu'à présent, mesdames, vous avez été assez de cet
+avis-là.
+
+LA CHANOINESSE.--Eh bien, en vérités, je n'y puis rien comprendre; j'ai
+été jeune, pas plus mal qu'une autre ... peut-être mieux même, à ce que
+l'on disait ... et les prétendants ne manquaient pas autour de moi,
+d'autant plus que j'avais une grande fortune; et rien ne vous attire
+plus, messieurs, que les beaux yeux d'une cassette ... Eh bien, je n'ai
+jamais pu avoir la plus petite passion ... c'était peut-être de ma
+faute... mais je crois plutôt que c'était de la vôtre; d'abord,
+convenez-en, vous êtes tous fort laids, et si par hasard un de vous
+échappe à la règle ... c'est un fat.
+
+LE MARQUIS,--Dans quelle catégorie me rangez-vous, cousine?
+
+LA CHANOINESSE, _avec gaieté_--Vous?... vous tenez des deux.
+
+LE MARQUIS.--Grand merci!
+
+LA CHANOINESSE.--Mais revenons à ma nièce, marquis. Savez-vous que vous
+êtes un ingrat de ne pas vouloir que je fasse une sainte de votre nom?
+
+LE MARQUIS.--Pourquoi cela?
+
+LA CHANOINESSE.--Cela compterait peut-être à la marquise par
+substitution.
+
+LE MARQUIS.--Ah! toujours des épigrammes contre la femme que j'ai.
+
+LA CHANOINESSE.--Comme vous contre le mari que je n'ai pas ...
+
+LE MARQUIS.--Mais, à votre tour, pouvez-vous penser à faire une
+religieuse de Francesca?... un coeur si aimant, si tendre ...
+
+LA CHANOINESSE.--C'est pour cela ... Charmante enfant! quelle
+sensibilité vraie et naïve! quel trésor de dévouement, d'abnégation ...
+vous ne la connaissez pas ... un homme ne peut pas apprécier un tel
+coeur! Elle serait capable de se sacrifier pour celui qu'elle aimerait;
+et vraiment, Messieurs, vous n'en valez pas la peine.
+
+LE MARQUIS.--Comment, vous voulez que tant de grâces soient perdues?
+
+LA CHANOINESSE.--Je les aime mieux perdues que profanées; tout serait
+blessure pour elle au milieu de vos passions égoïste et hypocrites ...
+d'ailleurs n'est-elle pas marquise comme votre femme? n'a-t-elle pas été
+mariée?
+
+LE MARQUIS, _riant_-Mariée! mariée!... J'honore infiniment la mémoire de
+feu le marquis de Montenero, mon cousin; mais il avait soixante-quinze
+ans quand il a épousé Francesca, et ...
+
+LA CHANOINESSE.--Monsieur ...
+
+LE MARQUIS.--Ah! pardon ... pardon ... je vous parle toujours comme si
+vous ne compreniez pas.
+
+LA CHANOINESSE.--Encore ... mais à votre tour ... quel besoin avez-vous
+de remarier Francesca?
+
+LE MARQUIS.--Esprit de propagande, comme vous.
+
+LA CHANOINESSE.--Je ne vous croyais pas si bon chrétien. Vous, prônez le
+mariage!... C'est de l'oubli des injures.
+
+LE MARQUIS.--Toujours contre ma femme! Il est vrai que la marquise est
+un peu capricieuse, un peu volontaire, un peu coquette, un peu
+mordante... Mais avouez qu'en revanche, et pour rétablir l'équilibre, je
+suis avec elle d'une douceur...
+
+LA CHANOINESSE.--D'une douceur honteuse pour un homme.
+
+LE MARQUIS, _riant_.--Je respecte en elle l'image de mon souverain. Vous
+ignorez ce que c'est que d'épouser la fille d'un prince et la fille
+naturelle encore!
+
+LA CHANOINESSE.--Avouez donc que vous avez peur!
+
+LE MARQUIS.--Peur? Vous savez que je ne redoute guère personne.
+
+LA CHANOINESSE.--Toujours vain de vos duels.
+
+LE MARQUIS.--Que voulez-vous? je n'aï que cela de sérieux. Je suis
+moqueur, sceptique, il faut bien que je regagne la considération par
+quelque endroit; et puis cela m'est d'un grand avantage; on n'ôse pas
+s'attaquer à ma femme, on sait ce qu'il en coûterait.
+
+LA CHANOINESSE, _riant_.--Est-ce que vous seriez jaloux?
+
+LE MARQUIS.--Dieu m'en garde!... Mais je hais le ridicule, et si ma
+femme me trompait, fût-ce pour mon meilleur ami ... je le tuerais sans
+pitié. (_La chanoinesse fait un mouvement. Le marquis, riant._)
+Rassurez-vous; la réputation de mon épée me met à l'abri, et, sûr de ce
+côté, je permets à la marquise tous ses caprices, ses despotismes ...
+
+LA CHANOINESSE.--Sans compter que vous vous en accommodez assez bien,
+parce qu'à chaque éclat qu'elle vous fait, le prince son père vous
+envoie une dignité de plus.
+
+LE MARQUIS.--Et voilà pourquoi j'ai avancé si vite! Ah! comtesse, je
+vous ai volé celui-là.
+
+LA CHANOINESSE.--J'en trouverai d'autres; la matière est si riche! Mais,
+dites-moi donc, monsieur le marquis, est-ce que le fief de Montenero ne
+vous reviendrait pas, si Francesca se remariait?
+
+LE MARQUIS.--Sans doute.
+
+LA CHANOINESSE.--Eh bien! voyez un peu comme le monde est méchant! Ne
+prétendait-on pas hier, chez le prince, que si vous pressiez tant votre
+cousine de donner un successeur à votre cousin, c'était pour avoir ce
+titre et ce fief ... Je n'en ai pas cru un mot, comme vous le pensez
+bien.
+
+LE MARQUIS.--J'en suis convaincu, et j'avais été reconnaissant par
+prévision. N'ai-je pas entendu dire avant-hier que se vous insistiez
+vivement pour que Francesca entrât dans le couvent de Santa-Croce,
+c'était afin d'en être nommée supérieure. Vous devinez ce que j'ai
+répondu.
+
+LA CHANOINESSE.--Allons! c'est de bonne guerre; mais je vous jure que je
+n'ai aucun intérêt personnel ...
+
+LE MARQUIS.--Et quand vous en auriez, où serait le mal? Vous et moi,
+nous ne voulons que le bonheur de Francesca; eh bien! par hasard, notre
+fortune se trouve sur la même route que son bonheur, faut-il donc
+rebrousser chemin à cause de cela? Ce serait de l'égoïsme de
+délicatesse... Mais j'aperçois Francesca et ma femme, les deux
+marquises.
+
+Scène IV.
+
+Les mêmes, FRANCESCA, LA MARQUISE.
+
+LA MARQUISE, _à la chanoinesse_.--Madame la chanoinesse, nous vous
+cherchions.
+
+LA CHANOINESSE.--Pourquoi donc?
+
+LA MARQUISE.--Francesca ne veut pas faire ses commandes de toilette sans
+vous.
+
+LA CHANOINESSE.--Pour le bal de ce soir? pour le mariage de la princesse
+Nicolini?
+
+FRANCESCA.--Oui, chère tante; il faut que vous m'aidiez dans le choix de
+ma parures.
+
+LE MARQUIS, _à Francesca_.--Vous voulez donc être bien belle?
+
+FRANCESCA, _rêveuse_.--Oui ...
+
+LE MARQUIS.--Quel est donc le jeune cavalier?... (_L'observant et
+gaiement._) On dit que la princesse ouvre le bal avec le capitaine
+Odoard.
+
+FRANCESCA, _troublée._--Ah! vraiment.
+
+(_La chanoinesse observe la marquise._)
+
+LE MARQUIS.--En connaissez-vous un plus digne, beau, brave?...
+
+LA MARQUISE, _avec un accent d'ennui_.--Ah! voilà les éloges du
+capitaine Odoard qui recommencent! Je ne conçois pas ce que l'on trouve
+en lui de si accompli. Il est jeune?... qui est-ce qui n'est pas jeune?
+brave? c'est son métier; beau?... il le croit; spirituel?... il le dit.
+
+LE MARQUIS.--Vous êtes injuste; jamais un mot ...
+
+LA MARQUISE.--Il le laisse voir, c'est la même chose.
+
+LA CHANOINESSE, _à part_.--Elle dit bien du mal d'Odoard. Est-ce qu'elle
+penserait tout le contraire?
+
+LA MARQUISE.--Je ne comprendrai jamais ni les admirations ni les
+préférences qui l'entourent.
+
+LE MARQUIS, à Francesca.--Et vous, cousine?
+
+FRANCESCA, _troublée._--Moi, mon cousin ... mais ...
+
+(_Rannuccio entrant._)
+
+RANNUCCIO.--Une dépêche pour M. le colonel.
+
+LE MARQUIS.--Donne. (_Lisant._) Voilà comme on ne sait jamais ce que le
+temps vous amènera. Je comptais vous accompagner ce soir, mesdames, et
+il faut que je monte à cheval dans quelques heures et je passe la nuit
+hors de Modène.
+
+LA MARQUISE, _avec une indifférence affectée_.--Ah! vous partez ce soir?
+
+FRANCESCA.--Et pourquoi donc?
+
+LE MARQUIS.--Une affaire qui ne sera pas grave, j'espère, mais qui exige
+ma présence; une conspiration de carbonari. (_Se tournant vers
+Rannuccio._) Faites tous vos préparatifs, puis vous passerez chez le
+comte Odoard et vous lui direz que je l'attends.
+
+LA MARQUISE, _d'un air indifférent._--Est-ce que vous emmenez le comte?
+
+LE MARQUIS.--Moi? non, (_se penchant vers sa cousine._) je ne suis pas
+assez mauvais cousin pour cela.
+
+FRANCESCA, _troublée._--Mon cousin!...
+
+LA MARQUISE, _sortant._--Venez-vous, Francesca?...
+
+LE MARQUIS, _bas à Francesca._--Restez.
+
+LA CHANOINESSE, _qui a entendu ce mot, s'approchant du
+marquis._--Marquis, je vais vous prouver que je ne vous redoute pas ...
+je vous laisse avec Francesca. Allons, travaillez, persuadez; dites-lui
+bien que le comte Odoard est charmant. Mon pauvre marquis, vous avez de
+l'esprit, mais vous n'y voyez goutte. (_Elle sort._)
+
+Scène V.
+
+LE MARQUIS, FRANCESCA.
+
+LE MARQUIS, _regardant Francesca, qui a la tête baissée._--Charmant
+visage, coeur charmant! (_S'approchant d'elle._) Hé bien, à quoi
+pensez-vous, rêveuse?
+
+FRANCESCA.--Je pensais ... je pensais à ce bal.
+
+LE MARQUIS.--Ah! vous pensiez à ce bal? et pas à autre chose?
+
+FRANCESCA.--A quoi donc?
+
+LE MARQUIS.--Voyons, chère cousine, ne dissimulez pas; vous savez bien
+que, quoique vous ne m'ayez rien confié, je suis un peu votre confident.
+Dites-moi pourquoi, depuis quelque temps, vous êtes triste?
+
+FRANCESCA.--Que voulez-vous, mon cousin? on vit sur la foi d'une
+chimère, on est aveugle, on veut l'être; et puis vient un moment qui
+déchire le voile, et alors ... Oh! il y a des choses qui font bien du
+mal!...
+
+LE MARQUIS.--Chère cousine, s'il n'y avait de chimère que votre peine!
+(_Elle secoue tristement la tête._) Me permettez-vous de vous deviner
+pour vous consoler?
+
+FRANCESCA, malgré elle.--Oh! mon cousin, il ne m'aime pas!
+
+LE MARQUIS.--C'est impossible! vous êtes si bien faits l'un pour
+l'autre... Tous deux jeunes, beaux, généreux, dévoués; vous, Francesca,
+vous vous sacrifieriez pour celui que vous aimez; lui, en se faisant
+tuer pour un ami, il lui dirait; Merci ... Oh! deux âmes pareilles
+doivent se comprendre ... Il vous aime!
+
+FRANCESCA.--Je l'ai pensé d'abord comme vous. Il était si aimable, si
+empressé, je cédai à cet attrait ... alors je devins triste; mais lui,
+il resta gai, spirituel ... On n'est pas si aimable quand on aime.
+
+LE MARQUIS.--S'il a la tendresse gracieuse, ce n'est pas sa faute; ne
+vient-il pas sans cesse ici?
+
+FRANCESCA.--Mais y vient-il pour moi?
+
+LE MARQUIS.--Pour qui pourrait-il y venir?
+
+FRANCESCA.--C'est ce que je me dis. Mais pourquoi ne jamais me parler de
+ce qu'il éprouve?
+
+LE MARQUIS.--Ne tâchez-vous pas de lui cacher ce que vous éprouvez?
+
+FRANCESCA.--C'est vrai ..., mais pourquoi rechercher toutes les femmes
+plus que moi, même ma cousine?
+
+LE MARQUIS.--Il fait la cour à ma femme? Plus de doute! les prétendus
+commencent toujours par séduire la famille.
+
+FRANCESCA.--Mon cousin, m'aimera-t-il encore longtemps ainsi dans la
+personne de mes grands parents?
+
+LE MARQUIS.--Cela dépend de vous ... Voyons, faut-il tout vous dire? Eh
+bien! je sais pourquoi il n'ose pas se déclarer.
+
+FRANCESCA.--Parlez!
+
+LE MARQUIS.--C'est que vous avez, à ses yeux, un immense défaut ...
+
+FRANCESCA.--Un défaut! je m'en corrigerai.
+
+LE MARQUIS, _riant._--Attendez, attendez; je sais beaucoup de gens qui
+vous prendraient ce défaut-là, si vous vouliez vous en défaire ... Vous
+êtes très-riche, et Odoard n'a que son épée et son nom.
+
+FRANCESCA.--Je n'y avais jamais songé!
+
+LE MARQUIS.--La délicatesse arrête sur ses lèvres l'aveu d'un amour qui
+ressemblerait à un calcul ..., et vous êtes pour lui dans la position
+des reines que l'on n'ose pas aimer, à moins qu'elles ne disent: Je vous
+le permets.
+
+FRANCESCA.--Ah! quel trait de lumière, mon cousin. Parlez encore; oui,
+tout s'explique maintenant; quoi de plus naturel ... que son silence! de
+plus naturel ... et de plus noble! C'est bien à lui ... Et moi qui
+l'accusais! N'est-ce pas que c'est bien! Je suis folle! une seule pensée
+m'avait mise au désespoir ... et un seul mot de vous me comble de joie.
+Mon Dieu!... que la tête est faible, quand le coeur est rempli ... Mais
+maintenant, mon cousin ... je ne crois plus que vous, je m'abandonne à
+vous. Voyons, dites, que dois-je faire? car il faut le détromper ...
+tout de suite ... tout de suite ...
+
+LE MARQUIS.--C'est cela ... complotons ensemble ...
+
+FRANCESCA.--Oui, donnez-moi un bon conseil. Comment lui dire qu'il a
+tort de se taire?
+
+LE MARQUIS.--Certes, voilà la première fois qu'une femme demande avis à
+un homme pour en amener un autre à ses pieds.
+
+FRANCESCA.--Ah! répondez-moi.
+
+LE MARQUIS.--D'abord, ma jolie cousine ... il ne faut plus, quand il
+s'approche, garder cet air froid et digne.
+
+FRANCESCA.--J'ai l'air froid avec lui! Oh! mon cousin, je crois à mon
+tour que vous ne vous y connaissez, pas.
+
+LE MARQUIS.--Il faut l'enhardir.
+
+FRANCESCA.--Je l'enhardirai.
+
+LE MARQUIS.--Être un peu coquette.
+
+FRANCESCA.--J'ai peur de ne pas être très-habile là-dessus.
+
+LE MARQUIS.--Demandez des leçons à ma femme ... Montrer de la jalousie
+...
+
+FRANCESCA.--Je n'ai pas besoin de maître pour cela.
+
+LE MARQUIS.--Le prier de chanter avec vous.
+
+FRANCESCA.--Oui, mon cousin.
+
+LE MARQUIS.--Lui fitre des avances, enfin.
+
+FRANCESCA.--Oui, mon cousin; je ferai comme les reines, je
+permettrai!... Oh! quelle joie, quelle joie! Tout change d'aspect à mes
+yeux ... Quand je suis entrée, le salon me semblait triste, sombre....
+maintenant il est gai, riant ... Je voudrais qu'il vint!... il me semble
+que rien qu'en me regardant, il comprendrait que tout ce qui est dans
+son coeur est déjà depuis longtemps dans le mien ... qu'il ...
+
+MATTEO, _annonçant_--M. le comte Odoard.
+
+FRANCESCA.--Je m'enfuis!
+
+LE MARQUIS, _la retenant._--Eh bien ... eh bien! voilà donc ce grand
+courage!... Oh! je ne vous laisse point partir.
+
+Scène VI.
+
+Les mêmes, ODOARD.
+
+ODOARD.--Colonel, je me rends à vos ordres. (_Saluant Francesca._)
+Madame ...
+
+LE MARQUIS.--Hé! l'air riant et heureux, capitaine... Vous avez donc
+fait quelque grand rêve?
+
+ODOARD.--Colonel ...
+
+LE MARQUIS.--C'est que je crois aux rêves ... et si vous avez d'heureux
+pressentiments aujourd'hui, ne les chassez pas.
+
+FRANCESCA, _bas._--Mon cousin!
+
+ODOARD.--Comment cela?
+
+LE MARQUIS.--Je ne m'explique pas; attendez-moi ici, j'ai quelques
+dépêches à vous remettre.
+
+ODOARD.--Est-ce pour un point éloigné, colonel?
+
+LE MARQUIS.--Non, non, vous serez revenu pour le mariage de la princesse
+Nicolini; il doit vous inspirer un intérêt particulier.
+
+ODOARD.--Je ne m'en cache pas. LE MARQUIS.--Je reviens; attendez-moi
+ici. (_Bas, à Francesca._) Allons, vous voilà devant l'ennemi ...
+
+FRANCESCA.--Je tremble.
+
+Scène VII.
+
+FRANCESCA, ODOARD.
+
+FRANCESCA, à part.--Quand je songe qu'il faut que je commence!... Quel
+embarras!
+
+ODOARD.--Le colonel avait raison, madame, et je suis en veine de
+bonheur... Madame la marquise me permet de lui demander la première
+valse pour demain.
+
+FRANCESCA.--La marquise permet et accorde. (_A part._) Il m'aide.
+(_Haut._) Mais serez-vous revenu?
+
+ODOARD.--Oh! je le serai! Manquer au mariage de la comtesse Nicolini!...
+il me va trop au coeur! Cette femme d'un haut rang d'une prande fortune,
+qui aime un jeune homme obscur, et qui, à force de l'aimer, triomphe de
+tous les obstacle pour l'élever jusqu'à elle.
+
+FRANCESCA.--Cela vous étonne?
+
+ODOARD.--Non, non, car le désintéressement est dans le coeur de toutes
+les femmes; qu'elles soient riches, qu'elles soient princesses, reines
+même, que leur importe? Elles ne regardent ni à l'opulence ni au titre;
+elles aiment, et tout est dit.
+
+FRANCESCA.--Vous admirez la comtesse; et moi.... c'est le jeune homme
+qui me touche, de l'avoir aimée assez pour accepter.
+
+ODOARD.--Que je l'envie! Après le plaisir de tout donner à la femme
+qu'on aime, le plus grand bonheur est de lui tout devoir! Je n'ai jamais
+compris les fausses délicatesses qui s'alarment des bienfaits d'une main
+si chère. S'aimer, cela sanctifie tout ... On n'est plus deux ... on est
+seul; aucun ne reçoit et chacun donne.
+
+FRANCESCA, émue--Quelle chaleur!.... Vous parliez.... comme si vous
+étiez amoureux.
+
+ODOARD.--_riant._--Je le suis peut-être.
+
+FRANCESCA.--Vraiment ... Eh bien, cela me fait plaisir, (_S'approchant
+de lui et avec enjouement._) Monsieur le comte, les femmes sont bien
+curieuses.
+
+ODOARD.--Presque autant que les hommes sont indiscrets.
+
+FRANCESCA.--Je vous ai dit mon défaut; vonlez-vous me prouver le vôtre?
+
+ODOARD.--On dit que les femmes ne nous pardonnent jamais une
+indiscrétion, même quand elles l'ont provoquée.
+
+FRANCESCA.--Il y aurait peut-être moins d'indiscrétion de votre part que
+vous ne croyez. (_A part_) J'espère que je m'avance.
+
+ODOARD, _à part._--Est-ce quelle se douterait? Donnons-lui le change.
+
+FRANCESCA, _s'approchant._--Quel âge a-t-elle?
+
+ODOARD.--Vingt ans!
+
+FRANCESCA, _à part._--Mon âge! (_Haut._) Sera-t-elle au bal demain?
+
+ODOARD.--Vous m'en demandez beaucoup.
+
+ODOARD.--Vous ne niez pas? Elle y sera. Me la montrerez-vous?
+
+ODOARD.--Oh! je ne le peux pas.
+
+FRANCESCA, _à part._--Je le crois bien. (_Haut._) Est-elle jolie?
+
+ODOARD.--Mieux que jolie ... mieux que belle ... charmante!
+
+FRANCESCA.--L'amour voit tout en beau.
+
+ODOARD.--Oh! je ne m'abuse pas ... des yeux si doux ... des cheveux ...
+
+FRANCESCA.--Ses cheveux?
+
+ODOARD.--Des cheveux blonds.
+
+FRANCESCA, _à part._--Comme moi! comme moi!
+
+ODOARD, _s'animant._--Son visage plein de finesse et d'éclat, une
+physionomie qui promet une belle âme, une âme qui donne plus encore.
+
+FRANCESCA, à part.--Qu'il est doux de s'entendre parler ainsi par celui
+qu'on aime. (_Haut._) Vous l'aimez bien!
+
+ODOARD.--Si je l'aime!... Je suis bien jeune, et la vie s'ouvre devant
+moi belle et riante ... Eh bien; mon plus beau jour serait celui où je
+pourrais la lui sacrifier. Quand, assis à ses côtés, je la regarde, je
+n'éprouve aucun regret, c'est de penser que jamais elle ne connaîtra
+tout ce que mon coeur contient de tendresse ... car toutes les paroles
+sont glacées, tous les serments sont morts quand je les compare à ce que
+je sens ...Oh! ne viendra-t-il jamais un instant où une preuve, une
+preuve, un fait, parlera à la place de ma bouche impuissante, et lui
+dira tout ce que je ne puis pas lui dire ... Mais vous ne pouvez me
+comprendre, car vous ne savez pas ce qu'elle est et ce que je suis ...
+vous ne savez pas ...
+
+FRANCESCA, _qui l'a écouté avec une émotion croissante._--Eh bien! si!
+Je savais tout; si je savais votre amour, je savais son nom!
+
+ODOARD.--O ciel! Malheureux! je suis perdu!
+
+FRANCESCA.--Perdu! Vous ne regardes donc pas?
+
+ODOARD.--Madame, au nom du ciel, oubliez tout ce que je voue ai dit;
+oubliez un aveu que m'a arraché mon amour aveugle!... En parlant d'elle,
+ma tête s'est égarée ... Ne nous trahissez pas!
+
+FRANCESCA.--Que dites-vous, mon Dieu?
+
+ODOARD.--Vous êtes femme, vous êtes bonne. S'il ne s'agissait que de
+moi, je ne vous prierais pas! Mais elle! elle! Insensé que je suis, si
+son mari savait ...
+
+FRANCESCA.--Son mari! Je me meurs.
+
+MATTEO, entrant.--M. le marquis attend monsieur le comte pour lui donner
+ses dépêches.
+
+ODOARD.--Je vous suis. (_Bas à Francesca._) Au nom du ciel, n'ayez rien
+vu, rien entendu. (_Il sort._)
+
+Scène VIII.
+
+FRANCESCA, _seule._
+
+Son mari!... Ce n'était pas moi!... Il en aime une autre!... Et je me
+croyais malheureuse hier ... Dieu! avoir espéré, avoir vu l'amour sur
+mon visage, avoir cru que c'était pour moi qu'il tremblait, qu'il
+pâlissait, qu'il pleurait ainsi ... Et c'est une autre qu'il aime!...
+une autre!... Et je lui ai montré ma tendresse, et j'ai semblé
+solliciter la sienne!... Oh! j'en mourrai de honte!
+
+Scène IX
+
+FRANCESCA, LE MARQUIS, LA CHANOINESSE, _allant à Francesca._
+
+LE MARQUIS.--Eh bien! ma jolie cousine, avais-je raison? Mais que
+vois-je? vous avez pleuré?
+
+FRANCESCA.--Laissez-moi, mon cousin, quel mal vous m'avez fait! Que
+dites-vous?
+
+LA CHANOINESSE.--Que dites-vous?
+
+FRANCESCA _à la chanoinesse._--Ma tante, je suis au désespoir.
+
+LA CHANOINESSE.--Au couvent, ma nièce, on n'est jamais au désespoir.
+
+FRANCESCA, _à la chanoinesse._--Ma tante, emmenez-moi!
+
+LE MARQUIS.--Attendez ... Encore quelque illusion de modestie; vous avez
+autant de peine à croire qu'on vous aime, que les autres femmes à croire
+qu'on ne les aime pas. Voyons, contez-moi vos douleurs, enfant!
+
+FRANCESCA.--Mon cousin, ne me parlez pas ainsi; votre gaieté me fait
+mal.
+
+LE MARQUIS.--Si je suis gai ... c'est que je suis sûr que vous avez tort
+d'être triste ... Voyons, parlez.
+
+FRANCESCA, _avec douleur_.--Il aime une autre femme, une femme
+mariée!...
+
+LE MARQUIS.--Ce n'est que cela? Vous m'avez fait une peur!...
+
+LA CHANOINESSE.--Et que pourrait-il y avoir de plus?
+
+LE MARQUIS.--Comment! ce qu'il pourrait y avoir de plus? Mais, d'abord,
+nous sommes sûr qu'il ne l'épousera pas, puisqu'elle est mariée, et il
+me semble que c'est bien quelque chose.
+
+FRANCESCA--Qu'importe ... puisqu'il ne m'aime pas!
+
+LE MARQUIS.--Qui vous dit qu'il ne vous aime pas, voyez-vous, ma chère
+petite cousine, nous autres hommes, nous sommes de très-imparfaites
+créatures.
+
+LA CHANOINESSE.--Oh! que cela est vrai!
+
+LE MARQUIS.--Voilà la première fois que vous êtes de mon avis; on voit
+bien que je dis du mal de quelqu'un. (_A Francesca._) Ou peut très-bien
+à la fois adorer une jeune fille et aimer une femme. Comme ce n'est pas
+de la même manière, ces deux amours ne se nuisent pas.
+
+LA CHANOINESSE.--Quelle morale!
+
+FRANCESCA--Je ne comprends pas.
+
+LE MARQUIS.--Bien! voilà la demoiselle qui comprend et la dame qui ne
+comprend pas, (_A Francesca._) Ainsi ...
+
+FRANCESCA, _vivement._--Je ne veux pas en entendre davantage. Partons,
+ma tante.
+
+LE MARQUIS,--Mais si je vous donne ici, à l'instant, la preuve de son
+amour, la preuve écrite!
+
+FRANCESCA--C'est impossible.
+
+LE MARQUIS, _tirant un papier_.--Tenez, voici une lettre d'Odoard pour
+vous.
+
+FRANCESCA.--Pour moi? que peut-il m'écrire?
+
+LE MARQUIS.--Ce qu'il n'a pas osé vous dire, enfant. Je sortais de mon
+cabinet, quand je l'ai vu donner une lettre à Matteo, en lui disant:
+_Pour la marquise_. Je m'étais approché: A quelle marquise écrivez-vous,
+beau capitaine? lui ai-je dit en saisissant la lettre....--A la marquise
+... à la marquise Francesca. Il était tout troublé.--Eh bien! lui
+dis-je, je me charge de la remettre ... et la voici. Allons, ouvrez et
+lisez.
+
+FRANCESCA, _ouvrant._--Je ne puis comprendre. (Elle jette les yeux sur
+la lettre et la referme vivement en jetant un cri.)
+
+LE MARQUIS.--Eh bien! est-elle pour vous?
+
+FRANCESCA.--Oui... oui... elle est pour moi.
+
+LA CHANOINESSE.--Qu'avez-vous, mon enfant, vous pâlissez?
+
+FRANCESCA--.Ce n'est rien; le trouble, le saisissement ...
+
+LE MARQUIS, _à la chanoinesse._--Vous ne Connaissez pas cela, madame.
+
+LA CHANOINESSE.--_Qui regarde Francesca et à part._--Ou je me trompe
+fort, ou cette lettre n'est pas pour elle.
+
+Scène X.
+
+Les mêmes, RANNUCCIO, tenant des papiers; ODOARD.
+
+ODOARD.--Monsieur le marquis, me voici prêt à partir.
+
+FRANCESCA, _à part._--O ciel! ma cousine! c'est donc elle!...
+
+LE MARQUIS, _à Odoard._--Bien ... Mais causez un moment avec Francesca,
+pondant que je vais donner quelques instructions à Rannuccio; causez,
+(_bas à Odoard_.) J'ai remis votre lettre.
+
+LA CHANOINESSE, _les observant._--Mystère! mystère!
+
+(_Le marquis remonte la scène avec Rannuccio._)
+
+ODOARD, _s'approchant de Francesca._--Oh! madame! silence! par grâce!...
+
+FRANCESCA.--Ne craignez rien, monsieur.
+
+Scène XIe et dernière.
+
+Les mêmes, LA MARQUISE, MATTEO.
+
+LA MARQUISE.--Chère Francesca, je viens vous chercher pour faire nos
+emplettes.
+
+MATTEO.--Le cheval de monsieur le marquis est prêt.
+
+LE MARQUIS, _redescendant la scène._--C'est bien. (_A Odoard._) Voici
+ces dépêches; c'est à une lieue d'ici. Vous serez aussitôt revenu que
+parti. (_A Rannuccio._) Rannuccio!
+
+RANNUCCIO.--Colonel?
+
+LE MARQUIS, _l'emmène dans un coin du théâtre et lui dit tout bas:_--Tu
+me comprends bien?
+
+RANNUCCIO.--Oui, colonel.
+
+LE MARQUIS.--Tu sais où sont les ruines?
+
+RANNUCCIO.--Près de votre villa.
+
+LE MARQUIS.--On est forcé de les traverser pour aller à ma villa. Tu vas
+faire monter quarante carabiniers à cheval; tu les cacheras près des
+ruines, et tu le saisiras de tous les conspirateurs.
+
+RANNUCCIO.--Oui, colonel.
+
+ODOARD, _bas à la marquise._.--Il faut que je vous parle!... Cette nuit,
+à la villa!
+
+LA MARQUISE.--J'y serai.
+
+LA CHANOINESSE, _à Francesca._--Venez, mon enfant, il n'y a pour vous,
+ici, que des larmes.
+
+LE MARQUIS.--Allons, chacun à son poste ... Moi, je me rends auprès du
+prince; toi, Rannuccio, où tu sais ... Odoard, à cheval.., et vous,
+mesdames, à votre conspiration éternelle, permanente, infaillible, à
+votre toilette.
+
+(_Odoard et la marquise se saluent très-cérémonieusement; chacun se
+dispose à partir. La toile tombe._)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+Voyage en Zigzag.
+
+M. Topffer, l'auteur des _Voyages en Zigzag_, est déjà célèbre comme
+écrivain et comme dessinateur. Les _Nouvelles genevoises_ et les _Albums
+de MM. Vieux-Bois, Jabot, Crépin et consorts_ lui ont valu une
+réputation européenne. Essayer de faire un éloge convenable de son
+double talent ce serait s'imposer une tâche inutile. M. Topffer possède
+surtout une qualité qui nous semble d'autant plus précieuse qu'elle
+devient de plus en plus rare; il est aussi sensible que gai, et quand
+cela lui plaît, il nous fait rire et pleurer malgré nous.
+
+Qui n'a senti son coeur se serrer et ses yeux se remplir de larmes en
+lisant _le Presbytère_ ou _le Col d'Auterne_? Qui a pu garder son
+sérieux à la vue de cet infortuné Vieux-Bois changeant de linge après
+son quatrième suicide, ou des enfants de M. Crépin appliquant la méthode
+de leur instituteur? Y a-t-il beaucoup d'écrivains et de dessinateurs
+qui puissent se vanter d'avoir obtenu de pareils triomphes? qui soient
+sûrs d'émouvoir ou de dérider au gré de leur caprice leurs lecteurs les
+moins tendres et les plus sérieux?
+
+M. Topffer habite Genève, où il dirige un pensionnat renommé. Chaque
+année, depuis longtemps déjà, il part avec vingt ou trente de ses élèves
+et madame Topffer, et cette petite caravane emploie trois ou quatre
+semaines des vacances à parcourir à pied, le sac sur le dos, les plus
+belles contrées de la Suisse, de la Savoie, du Tyrol et de l'Italie
+septentrionale. Souvent elle va jusqu'à Milan; une fois même elle s'est
+aventurée jusqu'à Venise. Tous les jours, pendant les haltes, les repas,
+le matin avant le départ, le soir après le souper, M. Topffer avait pris
+l'habitude de rédiger le récit de ces _Voyages en Zigzag_, entremêlé
+d'observations fines et piquantes, de pensées profondes de bons mots
+malicieux, et orné de ravissants croquis.--Chaque aimée le précieux
+album, autographié à un petit nomme d'exemplaires, était distribué à
+tous les membres de la caravane. C'est la collection de ces albums,
+très-recherchés et très-rares, que MM Dubochet et Comp. publient
+aujourd'hui par livraisons hebdomadaires.
+
+Le seul moyen de faire connaître ce livre, c'est d'en citer quelques
+fragments pris au hasard; car, si nous étions obligé de choisir, nous
+nous trouverions fort embarrassé.
+
+La première heure des vacances a enfin sonné: la caravane se met en
+route, et, s'embarquant sur le lac de Genève, abandonne la classe et les
+livres aux rats, qui commencent aussitôt leurs voyages en zigzag.
+
+Le bateau a débarqué nos jeunes touristes à l'extrémité du lac. Chacun
+met son sac sur son dos, et le voyage à pied commence. Outre leur sac,
+tous emportent, selon les sages recommandations du général en chef,
+provision d'entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. «Il est
+très-bon, dit M. Topffer au départ, de compter pour l'amusement sur soi
+et ses camarades plus que sur les curiosités des villes ou sur les
+merveilles des contrées; il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez
+pour tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce
+point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur
+nature les moins délicats.
+
+Dès la première journée, ce dernier conseil a été si bien suivi par une
+partie de la troupe, qu'il faut s'arrêter pour prendre une voiture et y
+faire monter les éclopés et les démoralisés.
+
+Cette voiture, c'est le char-à-bancs national, qui tient par quatre
+clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes; mais ne craignez
+rien, on est plus en sûreté sur ce misérable chariot que dans nos plus
+brillants phaétons.
+
+Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs
+excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons à peine la
+place nécessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce
+journal, divers échantillons des croquis de leur aimable guide.
+
+Voyez ce jeune touristicule lançant des pierres aux nuages où il
+aperçoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un
+excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire:
+
+Les dents de la chaîne des Fiz qui branlent dans leurs mâchoires et qui,
+de temps en temps, s'écroulent avec un horrible fracas.
+
+Un lever dans un chalet où il a fallu passer la nuit sur le foin.
+
+«Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu
+transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous
+fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin
+est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages
+entièrement herbacés; en particulier le voyageur Aubier assemble à une
+prairie; blouse et pantalon, tout est verdâtre; il sera verdâtre jusqu'à
+Milan, lieu préfixé pour une lessive générale. Pour les pays où nous
+allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si
+c'était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il
+deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet
+est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l'a point
+verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches ... Les
+rates, ce sont les épouses des rats.
+
+Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'être
+question:
+
+[Illustration.]
+
+«Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon
+homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et
+pâteux: «Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas
+si net que ci-devant.» Il faut savoir que Cohendet est très-souvent de
+noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange
+trés-salé. Il s'ensuit que Cohendet _festonne_ un peu au retour, et que,
+regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend à son âge.»
+
+Quand on voyage dans les montagnes on couche souvent sur le foin, et ou
+déjeune en plein air, au bord d'un précipice.
+
+[Illustration.]
+
+Mais quel est ce brave homme qui descend les hauteurs?
+
+[Illustration.]
+
+«Ah! les belles gens! dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah çà,
+qui êtes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable
+venez-vous donc voir chez ces rues? et tant d'autres qui passent aussi,
+mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous
+mes millions!--
+
+Voilà, lui dit magnifiquement M. Topffer, vingt sous pour vous.--Eh!
+braves gens! bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un
+coup!!!» Et il s'en va aussi joyeux que si les millions étaient venus,
+sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.»
+
+M. Topffer ne se contente pas de croquer les portraits des originaux
+qu'il rencontre ni de représenter les principales scènes tragi-comiques
+dans lesquelles sa petite caravane joue un rôle intéressant; tous les
+beaux paysages qu'il admire sur sa route, tous les monuments curieux
+qu'il visite, il les dessine avec un talent remarquable, il nous les
+montre tels qu'il les a vus. Contemplez ce joli lac Combal, dont les
+lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures de place
+qui de tous côtés frappent la vue.
+
+[Illustration.]
+
+Mais admirez surtout la tour fameuse du _lépreux_ de la vallée d'Aoste.
+Pouvez-vous désirer un tableau plus vrai et en même temps plus
+artistement composé? Lisez en outre le passage remarquable que M.
+Topffer a écrit au pied de cette tour:
+
+«Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur
+l'autorité de M. de Maislae, que son lépreux a vécu là, et ils citent en
+preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait
+que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre.
+Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est
+vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans
+les oeuvres de génie la vérité peu se rencontrer indépendamment de la
+réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur
+que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations
+analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs
+semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne
+croirait pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de
+joies et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose
+l'histoire de ces deux enfants? L'écrivain et le peintre qui ne savent
+que copier la réalité qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans
+profondeur; celui à qui son coeur et son génie révèlent ce que la
+réalité ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la
+foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être
+recherché, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la
+justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes.
+
+[Illustration.]
+
+«Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels;
+la vérité y frappe si peu qu'on serait disposé à la leur contester. Il y
+a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui
+n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement que l'on veut qu'ils
+aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le
+peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à
+cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi
+d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de
+leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent
+convaincus de leur existence.»
+
+Malheureusement la place nous manque et nous sommes forcé de nous
+arrêter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages
+d'un genre différent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est
+varié:
+
+«Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetière; on y monte
+par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique
+asile. N'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et
+s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui
+bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias,
+presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il
+fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivante, la maison de
+Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.»
+
+«... Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes
+qui descendent. Le premier est de l'espèce _sous-pieds_. Le touriste à
+sous-pieds est gêné pour marcher comme certains aquatiques qui nagent
+mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à
+sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec
+les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces
+ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les
+deux.
+
+«Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses),
+nous trouvons une autre variété, C'est le touriste _imperméable_, qui
+est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce
+touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel,
+désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée
+immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître
+corbeau, perché aussi.
+
+«Plus loin le touriste _nono_: haut comme une grue, muet comme un
+poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les
+autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table
+d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni
+ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où _tute le monde paarlé à
+tute le monde_.
+
+«Plus loin le touriste en _litière_, un infirme ou une dame. Quatre forts
+gaillards se relèvent pour le porter. Le touriste en litière s'enveloppe
+de châles, s'achemine pâle, arrive éteint et va vite se coucher. On le
+refait avec du calme et des boissons chaudes.
+
+«Plus loin le touriste _parleur_: il est accommodant et trouve tout beau
+suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime
+qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se
+relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes
+celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, après quoi il dit: Partons.
+C'est qu'il veut changer de sujet.
+
+«Plus loin le touriste _furibond_: il est hagard, indigné, fait des pas
+de deux mètres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait
+place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé
+court après lui. Cette espèce est rare; nous l'avons trouvée au-dessus
+de la Handeck, après le pont.
+
+«Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette
+année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus
+rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce
+si commune du touriste constatant. Lu touriste _constatant_ est celui
+qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un
+itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout
+est conforme, il baille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient
+furieux et ou ne sait plus qu'en faire. La cicérone se cache,
+l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint et les petits chiens
+aboient.»
+
+Un pareil ouvrage ne s'analyse pas; pour l'apprécier à sa juste valeur,
+il faut le lire tout entier, il faut le suivre pas à pas dans ses
+capricieuses fantaisies, dans ses nombreux zigzags, depuis le départ
+jusqu'au retour, C'est la représentation la plus fidèle, la plus
+complète, la plus ingénieuse, la plus amusante et la plus instructive,
+la plus sérieuse et la plus bonhomme qu'on puisse imaginer de la vie du
+voyageur à pied dans les Alpes, vie de contrastes et d'aventures, de
+bons et de mauvais jours, de vives joies et de petites misères, de
+privations et de fatigues de toute espèce; mais vie de liberté, vie de
+bonheur, d'un bonheur vrai, sain, pur, dont ceux qui l'ont goûté ne
+perdent jamais le souvenir (1).
+
+[Note 1: _Voyages en Zigzag,_ ou Excursions d'un pensionnat en vacances,
+dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes; par R.
+TOPFFER; illustrés d'après les dessins de l'auteur, et ornés de 12
+grands dessins, par CALANE.--1 beau vol, in-8 jésus de 400 pages. 30
+livraisons à 50 cent. (15 francs l'ouvrage complet.) 1843. _Dubochet et
+Comp_. (2 livraisons sont en vente.)]
+
+[Illustration.]
+
+
+
+Bulletin bibliographique.
+
+_Oeuvres de Spinoza_, traduites par Émile Saisset, professeur de
+philosophie au collège royal de Henri IV, avec une introduction du
+traducteur. 2 vol. in-18,--Paris, 1843. _Charpentier_. 4 fr. le volume.
+
+M. Émile Saisset vient enfin de donner aux amis de la philosophie une
+traduction française depuis longtemps promise des oeuvres de Spinoza.
+«Populaire en Allemagne, dit-il, Spinoza est encore en France à peu près
+inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son
+nom: on le célèbre avec enthousiasme, on le décrie avec emportement, ou
+l'atteste, on le cite à tout propos; mais l'admiration effrénée qu'il
+inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu'il allume chez
+les autres, n'ont réussi à lui procurer des lecteurs. J'ai pensé qu'une
+traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des
+adversaires sérieux à Spinoza, et j'ai même osé espérer qu'elle pourrait
+mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s'agite
+depuis quinze ans dans le vide: débats ridicules où aucune des parties
+ne connaît les pièces du procès.
+
+«Spinoza est un solitaire; il s'inquiète sérieusement de s'entendre avec
+lui-même, mais fort peu d'être entendu. Animé du plus violent mépris
+pour le vulgaire, il ne s'adresse qu'aux esprits d'élite, et fait de son
+style une algèbre à l'usage des géomètres et des penseurs; souvent même
+il invente des mois nouveaux. En France on a beaucoup de curiosité et
+peu de patience; l'erreur même fait moins peur que l'obscurité. Aussi
+Spinoza intéresse-t-il tout le monde sans se faire lire de personne.»
+
+Une traduction française, c'est-à-dire claire et précise, de ces
+ouvrages théologiques ou métaphysiques très-difficiles à comprendre en
+latin était déjà une sorte de commentaires. Toutefois M. E. Saisset
+avait voulu joindre à ce rude travail, dont il s'est acquitté avec
+autant de talent que de zèle, une introduction étendue, où il se
+proposait, après avoir éclairci le caraclère et l'enchaînement du
+système, de soumettre le système lui-même à une discussion régulière et
+approfondie; mais cette introduction a pris peu à peu de si grands
+accroissements, qu'elle est devenue un livre. M. Émile Saisset n'en
+donne aujourd'hui au public que la première partie, c'est-à-dire une
+sorte d'exposition critique de la philosophie de Spinoza. Il se réserve
+de publier dans quelques mois la seconde partie, c'est-à-dire l'histoire
+et la réfutation de ce grand système.
+
+Outre cette introduction, qui n'a pas moins de 200 pages, le premier
+volume contient une _bibliographie générale_ des oeuvres de Spinoza, la
+_Vie de Spinoza_ par Colerus, et le fameux _Traité théologico-politique
+(Tractatus theologico-politicus)_ le seul ouvrage de Spinoza qu'il se
+soit décidé à publier de son vivant et le seul qui ait été traduit en
+français jusqu'à ce jour.
+
+Dans le second volume, M. Émile Saisset a réuni _l'Éthique_, le _Traité
+de la réforme de l'entendement_ et les _lettres. L'Éthique_ renferme la
+doctrine de Spinoza; le _Traité de la réforme de l'entendement_, sa
+méthode; les _Lettres_ sont un commentaire toujours animé, souvent
+lumineux, de l'une et de l'autre.
+
+M. Émile Saisset ne se dissimule pas que beaucoup de personnes zélées,
+qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza, et qui, sans
+comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses
+écrits, frémissent d'horreur en entendant prononcer son nom, verront
+dans son travail une nouvelle tentative pour le réhabiliter. «Il y a
+bientôt deux siècles, dit-il, une de ces personnes (la race en est fort
+ancienne) argumentait contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave
+faisait partie. L'illustre médecin souriait en l'écoutant; il
+interrompit l'homme zélé par cette simule question: «Avez-vous lu
+Spinoza?» L'homme zélé sortit furieux et le bruit se répandit le
+lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste.»
+
+Singulière existence, en vérité, que celle de Spinoza! Aucun homme n'eut
+une vie plus calme, plus simple, plus honnête, plus dévouée; et après sa
+mort, aucun homme ne fut plus méconnu, plus défiguré, plus déshonoré par
+haine et par l'ignorance. Les prêtres surtout ont pris plaisir à le
+représenter comme un type de ce que l'enfer a jamais vomi de plus
+détestablement impie sur la terre. Sans doute, Spinoza a professé dans
+ses écrits certaines opinions qui ne sont pas admissibles; toutefois,
+s'il s'égara quelquefois en cherchant consciencieusement la vérité, il
+n'en demeure pas moins un des plus grands philosophes dont l'humanité a
+le droit d'être fier, grand, non-seulement par la qualité de son génie,
+mais par la candeur de sa vie. Dans son bel article de l'_Encyclopédie
+nouvelle_ M. Jean Reynaud le compare à ces navigateurs portugais, qui,
+vers le temps où l'Europe voulut changer l'ancienne route qui la faisait
+communiquer avec les pays où le soleil se lève, s'avancèrent hardiment
+au large, et sans réussir à toucher le terme du voyage, laissèrent à
+leurs successeurs l'exemple de leur audace et le bénéfice leurs
+premières découvertes. «Il a donné le branle à l'Allemagne, dit-il, et
+son initiative y est empreinte dans l'esprit actuel du protestantisme et
+de la philosophie.» Non, Spinoza ne mérite pas les ignobles injures
+qu'ont prodiguées à sa mémoire l'erreur de la mauvaise foi, et son
+traducteur a eu raison de défier quiconque dirait aujourd'hui que ce
+pieux et sévère métaphysicien est un athée, un matérialiste, un impie,
+de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit.
+
+En consacrant deux années de sa vie à l'oeuvre si difficile d'une
+traduction française des oeuvres de Spinoza, M. Émile Saisset a donc
+rendu un véritable service aux amis sincères des études philosophique.
+Ce travail consciencieux lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'a
+enrichi d'une remarquable introduction, dont la seconde partie sera
+impatiemment attendue et désirée par tous ceux qui auront lu la
+première.
+
+_O Taïti, Histoire et Enquête_, par HENRI LUTTEROTH. 1 vol.
+in-8.--Paris, 1843. _Paulin_. 3 fr. 50 c.
+
+M. Henri Lutteroth n'attarde qu'une médiocre importance politique,
+maritime et commerciale, à nos nouveaux établissements de l'Océan
+Pacifique. Dans son opinion, la France est mal informée. On a fait appel
+à ses sentiments généreux au profit d'une honteuse cause: celle de
+l'intolérance religieuse Le gouvernement français a, sans s'en douter
+peut-être, mis ses vaisseaux et ses soldais au service de la célèbre
+compagnie de Jésus, qui devient chaque jour plus nombreuse, plus forte,
+plus insolente et plus hardie.
+
+Convaincu de cette nouvelle escobarderie des dignes successeurs de
+Loyola, M. Henri Lutteroth a cru devoir la dénoncer à la France entière
+dans son nouvel ouvrage intitulé: _O Taïti_ histoire et enquête. Il cite
+des faits nombreux à l'appui de ses allégations. Le nom d'enquête que
+j'ai donné à mes investigations, dit-il, est bien celui qui leur
+convient. Loin de rien préjuger, je ne fais pas un pas sans interroger
+les témoins, et les témoins, ce sont presque toujours les hommes mêmes
+qui agissent; c'est de leurs récits que se forme le mien. Le principal
+résultat de ce travail sera de montrer la propagande jésuitique à
+l'oeuvre. «Tout cela, s'écriait Montrosier, en constatant que les
+jésuites remplissaient la France, tout cela nous est advenu comme une
+fantasmagorie; il a fallu plus de deux ans pour y croire.» On croit plus
+vite cette fois; mais, absorbé par les découvertes du dedans, on ne
+tourne pas assez les regards vers le dehors.»
+
+M. Henri Lutteroth est le rédacteur en chef du journal protestant qui a
+pour titre _le Semeur_ et qui occupe un rang honorable dans la presse
+parisienne. Mais il le déclare dès le début, --et nous ajoutons une foi
+entière à ses paroles,--autant que personne il est hostile à tout
+privilège pour les cultes; il se peut même qu'il diffère de plusieurs en
+ceci, qu'il le croit plus pour les cultes privilégiés que pour ceux qui
+ne le sont pas. La religion manquerait d'air dans le monopole; il a peur
+qu'elle n'y étouffe, et il n'a jamais dévié de ces principes dans
+l'appréciation d'aucun fait. Ce qu'il veut, ce qu'il réclame, c'est la
+liberté, c'est la tolérance; ce qu'il ne veut pas, c'est qu'une caste
+aussi tyrannique que la compagnie de Jésus, trompant une grande nation,
+parvienne à usurper, avec les armes de la France, une autorité absolue
+dont elle n'a pu s'emparer par la persuasion et par la douceur, et
+invoque le bras séculier contre quelques pauvres peuplades assez
+civilisées pour préférer les ministres protestants aux missionnaires de
+Picpus.
+
+_O Taïti (histoire et enquête)_ se divise en quatre époques. La première
+comprend les temps antérieurs au christianisme; la seconde, la
+conversion au christianisme,--c'est l'_histoire_ proprement dite;--la
+troisième et la quatrième époque renferment au contraire les pièces de
+l'_enquête_ car elles sont postérieures à l'introduction du
+christianisme et à l'arrivée des Français dans l'Océanie.--M. Henri
+Lutteroth a ajouté au récit des derniers événements le projet de loi
+concernant nos établissements de l'Océanie, voté récemment par la
+Chambre des Députés et l'exposé des motifs qui avait accompagné sa
+présentation.
+
+_Les Derniers Jours de l'Empire_, poème en quatre chants, suivi de notes
+historiques et de poésies diverses; par CHARLES DE MASSAS. 1 vol. in-8,
+orné d'un beau portrait de l'Empereur et de deux «gravures sur
+acier.--Paris, 1843. _Furne_.
+
+M. Chartes de Massas est un de ces poètes,--dont l'espèce devient plus
+rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un
+besoin impérieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en
+inquiètent pas; s'il le fallait même, ils seraient capables de renoncer
+à une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur
+famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir à leur joug
+une strophe rebelle.--A défaut d'argent, seront-ils au moins récompensés
+de leurs travaux par une brillante réputation? Sans doute ils ne
+méprisent pas la gloire; ils espèrent obtenir un grand et durable
+succès, car ils emploient une partie de leur fortune à éditer eux-mêmes
+leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour
+nous servir de leurs propres expressions, c'est rêver, chanter, tirer
+des accords de leur lyre! La plupart de ces infortunés, victimes d'une
+erreur fatale, passent leur vie à fondre et refondre, dans un moule usé
+et commun, de vieilles idées sans valeur aucune; d'autres au contraire,
+ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de
+Massas, à force de zèle, de persévérance et de sacrifices, à terminer et
+à faire imprimer quelque poème qui mérite au moins les respects des
+critiques les plus prosaïques.
+
+M. Charles de Massas est un modeste employé de l'administration des
+douanes. Épris dés son enfonce d'un vif amour de la poésie, à peine
+a-t-il su écrire, il a fait des vers. Il était à Grenoble, sa ville
+natale, quand Napoléon revint de l'Ile d'Elbe; au Havre, quand ses
+restes mortels furent rapportés de Sainte-Hélène. «A Grenoble, il se
+trouvait parmi la foule qui, après l'entrée de l'Empereur, vint déposer
+à ses pieds les débris des barrières que l'on avait inutilement fermées
+devant lui, et qui lui dit: Nous n'avons pu te donner les clefs, voilà
+les portes.» Au Havre, il fut l'un des spectateurs «de l'imposant
+tableau que présentèrent la plage, la mer et le ciel, alors que le
+navire chargé de la tombe impériale toucha les eaux du fleuve de Paris,
+alors que des milliers de regards se voilèrent d'irrésistibles larmes,
+et que des deux points opposés d'un horizon devenu subitement limpide,
+descendirent à la fois sur cette magique scène les premiers rayons du
+jour et les dernières clartés de la nuit.»
+
+Après avoir été témoin de ces deux grands spectacles, un poète français
+ne pouvait pas se dispenser de prendre sa lyre et de chanter. C'est ce
+qu'a fait M, Charles de Massas, et aujourd'hui il publie un poème en
+quatre chants: _l'Ile d'Elbe, le Retour, Waterloo, Sainte-Hélène_
+intitulé: _les Derniers Jours de l'Empire_. Cet ouvrage, enrichi de
+curieuses notes historiques et orné d'un portrait de l'Empereur et de
+deux belles gravures, se recommande par diverses qualités. Non-seulement
+M. Charles de Massas fait très-bien les vers, mais il est toujours animé
+de sentiments nobles, touchants et élevés, qu'il sait revêtir d'une
+forme heureuse. Les strophes suivantes,--et nous choisissons au
+hasard,--prouvent mieux que tous nos éloges quel est le véritable mérite
+de l'auteur des _Derniers Jours de l'Empire_.
+
+ A l'heure où, languissent sur la terre embrasée,
+ L'arbuste se ranime au souffle de la nuit.
+ Où la fleur tend sa feuille à la fraîche rosée.
+ Où l'infortune implore un sommeil qui la fuit,
+ Napoléon a vu des enfants, une mère,
+ De leurs tendres baisers couvrir le front d'un père
+ Et souffrant des plaisirs qui lui furent ravis,
+ Il a frappé les airs de ses plaintes funèbres,
+ Et seul, dans les ténèbres,
+ A longtemps appelé son épouse, son fils!
+
+ Ne les verra-t-il plus? Toi que sa voix appelle.
+ Toi, le seul voyageur qui passe en son séjour,
+ Dis, rapide aquilon, n'as-tu pas sous ton aile
+ De ces objets chéris un message d'amour?
+ Que devient-il, ce fils dont le premier sourire
+ D'un superbe espoir fit tressaillir l'Empire?
+ Privé de son appui quels seront ses destins?
+ Dis-lui si quelquefois, sur la terre étrangère,
+ Le doux portrait d'un père.
+ Loin d'hostiles regards, est permis à ses mains ...
+
+M. Charles de Massas n'a réellement qu'un défaut: il manque
+d'originalité. Si parfaits qu'ils soient, ses vers ressemblent à
+beaucoup d'autres; ses idées et ses sentiments,--irréprochables
+d'ailleurs,--n'ont pas le caractère distinctif qui les fasse aisément
+reconnaître. Que M. Charles de Massas tâche donc, s'il publie jamais un
+second poème de dominer d'une plus grande hauteur cette foule vulgaire
+de rimeurs au-dessus de laquelle il commence à s'élever.
+
+
+
+Modes.
+
+Les changements continuels de notre température, presque aussi
+capricieuse que la mode, font plus que jamais rechercher les cachemires.
+L'argent qu'une femme destinait à l'acquisition de mille fantaisies est
+employé à l'achat d'un châle de l'Inde. Aussi voyons-nous, avec une
+toilette d'une légèreté tout aérienne, des drôles carrés fond blanc ou
+orange abriter de leurs tissus fins et moelleux les épaules de nos
+élégantes.
+
+[Illustration.]
+
+Pour l'hiver, les cachemires longs à riches dessins sur fond noir seront
+le complément indispensable de toute élégance. Nous avons dit que les
+robes de soie ouvertes sur un jupon de mousseline étaient fort à la
+mode; aujourd'hui nous donnons le dessin d'une toilette de ce genre; la
+robe est en soie glacée gris et rose; le jupon de mousseline blanche,
+garni d'un haut volant, doit être sans apprêt, de manière à bien draper:
+des bouillons d'étoffe pareille sortent des manches; une garniture de
+dentelle tombe sur la mains. Le bonnet, fait avec un morceau de dentelle,
+élevé des côtés, à l'Italienne, est orné de roses.
+
+La soie est ce qui se porte le plus: on fait de charmantes robes avec
+des demi-pèlerines décolletées, qui laissent en haut dépasser la
+chemisette de mousseline.
+
+Les jours de chaleur on a, le matin, des peignoirs en mousseline blanche
+ou de couleurs entourés de petites garnitures à tuyaux fins et bordés de
+valenciennes. C'est un joli négligé.
+
+La lingerie possède de délicieuses coquetteries pour les soirées d'été:
+ce sont des robes de tarlatane de deux nuances, par exemple une jupe
+rose sur une bleue. Ce mélange vaporeux d'étoffes légères d'un effet
+charmant aux lumières.
+
+Chez Alexandrine, c'est le même mélange: les capotes de deux couleurs en
+crêpe lisse bouillonné, avec des fleurs cachées dans ces nuages légers,
+sont une de ses créations les plus heureuses. Ses chapeaux de paille
+ornés de rubans, ses pailles de riz avec plumets russes en marabouts
+noués, toutes ces modes ont un cachet qui rend le nom d'Alexandrine
+célèbre dans le monde élégant.
+
+Les voilettes de dentelles qui voltigent autour du visage vont très-bien
+sur les chapeaux, un peu secs, de crêpe à passes tendues. Ainsi la mode
+et la coquetterie sont d'accord. On porte toujours beaucoup de mantelets
+la vieille et d'écharpes en barège, puis des par-dessus en soie garnis
+de passementerie ou en mousseline, doublés de taffetas rose, paille,
+lilas et entourés de dentelle, qui commencent à prendre faveur. Ils se
+fixent à la taille par un ruban et ont de larges demi-manches. C'est une
+mode élégante et qui n'aura pas, comme telle, le succès populaire des
+mantelets.
+
+On a fait, dans ces derniers temps, de grandes provisions de laines à
+broder, car maintenant la tapisserie est devenue l'ouvrage
+indispensable à la ville comme à la campagne. Les vieux dessins sont
+copiés; puis on fait, pour économiser l'ouvrage, un mélange de bandes de
+velours et de bandes de tapisseries, qui est fort en vogue; cela fait
+surtout de belles portières. Le lambrequin est tout en tapisserie
+pareille aux bandes qui entourent le rideau ou qui forment rubans.
+
+Nous devons encore recommander les mouchoirs brodés au plumes points de
+chaînettes de couleur; les voilettes imitant l'Angleterre par de légères
+applications de mousseline; enfin tous les ouvrages qui aident à passer
+les longues heures de la campagne.
+
+
+
+Inauguration d'une nouvelle Église Luthérienne à Paris.
+
+La nouvelle église luthérienne, dont l'inauguration a eu lieu dimanche
+dernier, est située rue Chauchat, près la rue de Provence. Cette
+cérémonie avait attiré un grand concours de personnes qui remplissaient
+l'église bien avant l'heure indiquée pour le service.
+
+Peut-être est-il convenable de dire deux mots de la différence entre les
+protestants luthériens et les protestants réformés. Les premiers se
+rattachent à la confession d'Augsbourg: ce sont, en grande majorité, les
+protestants d'Allemagne, ceux de la Suède, de la Norwége, du Danemark,
+et ceux qui sont dispersés dans les pays slaves. Les protestants
+réformés sont ceux de France, de Suisse, de Hollande, d'Angleterre,
+d'Écosse. Les réformés de chaque nation ont une confession de foi
+particulière. Entre les luthériens et les réformés, il n'y a de
+différence que dans quelques points du dogme, aujourd'hui considérés
+connue très-secondaires, et dans les formes du culte, les luthériens
+n'excluent pas les images et les autres ornements que l'Église réformée
+a sévèrement proscrits.
+
+En France, il y a des luthériens dans cinq départements: dans les deux
+départements du Rhin, où ils forment un grand tiers de la population;
+dans les départements du Doubs et de la Haute-Saône, qui comprennent
+aujourd'hui l'ancienne principauté de Montbéliard toute luthérienne et
+enfin à Paris.
+
+Avant la Révolution et jusqu'à l'Empire, les luthériens de Paris
+suivaient leur culte dans les chapelles des ambassades de Suède et de
+Danemark. Ce fut l'Empereur qui, en 1809, leur fit donner l'église des
+Billettes et établit à Paris un Consistoire luthérien. Les luthériens de
+Paris étaient alors au nombre d'environ cinq mille.
+
+Ou en compte aujourd'hui plus de douze mille, et depuis longtemps
+réalise, des Billettes ne pouvait contenir les fidèles. Sous la
+Restauration déjà, des fonds furent volés par le Conseil municipal pour
+la fondation d'une nouvelle église, et plusieurs édifices furent
+successivement désignés pour cette destination.
+
+[Illustration.]
+
+Enfin, en 1841, la ville offrit au Consistoire de faire disposer pour le
+culte luthérien une partie de l'ancienne halle de déchargement, située
+rue Chauchat. Cette halle avait été construite il y a peu d'années à
+grands frais pour servir d'entrepôt central; mais le commerce de Paris
+n'ayant pas trouvé davantage dans cet établissement, et n'en ayant pas
+profité, la halle était restée sans usage. La partie de l'édifice qui
+n'a pas été consacrée au culte, va être détruite pour prolonger la rue
+Grange-Batelière. Les travaux du nouveau temple ont été dirigés par M.
+Cau, architecte de la ville, qui a tiré tout le parti possible du
+bâtiment qu'il devait modifier. Le temple est d'une simplicité grave et
+élégante. Il y a place pour environ douze cents personnes. Le fronton
+porte cette inscription: _Église évangélique de la Rédemption._
+
+Par une coïncidence intéressante, le jour de la consécration de la
+nouvelle église était aussi l'anniversaire de la présentation de la
+confession de foi devant l'empereur Charles-Quint et les princes réunis
+à la diète d'Augsbourg.
+
+
+
+Amusements des sciences.
+
+SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER
+NUMERO.
+
+I. Soit ABC la planche de bois donnée. Le charpentier divisera d'abord
+les côtés en deux parties égales, aux points D, E, F. Ces trois points
+seront les points de contact de l'ovale géométrique ou ellipse avec les
+côtés du triangle. On tirera aussi les trots droites AE, BD, CF, qui se
+coupent en G; ce sera le centre de l'ellipse. En prenant alors les
+distances GL, GM, GN, respectivement égales à GE, à GD et à GF, on aura
+six points E, M, F, L, O, N, qui suffiront pour tracer la courbe
+cherchée à vue, avec une approximation suffisante.
+
+[Illustration.]
+
+Ce tracé sera facilité, si l'on a soin de mener par les points L, M, N,
+des droites respectivement parallèles aux côtés BC, CA, AB, de manière à
+achever complètement le polygone RSTOVX, circonscrit à l'ovale.
+
+II. Il y a deux solutions représentées dans les deux petits tableaux
+ci-dessous:
+
+ Tonneaux Tonneaux Tonneaux
+ pleins, vides, demi-pleins
+ 1ere solution:
+ 1ere Personne. 2 2 3
+ 2e Personne. 2 2 3
+ 3e Personne. 3 3 1
+ 2e solution:
+ 1ere Personne. 3 3 1
+ 2e Personne. 3 3 1
+ 3e Personne. 1 1 5
+
+Il est manifeste que dans ces deux combinaisons, chaque personne aura
+sept tonneaux, dont trois et demi de vin.
+
+NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.
+
+I. On donne un carrelet à régler le papier, une petite aiguille bien
+également calibrée dans toute sa longueur, une feuille de papier et un
+crayon; ou demande de se servir de ces objets pour trouver, par
+expérience, le rapport de la circonférence du cercle à son diamètre.
+
+II. Partager entre trois personnes vingt-quatre tonneaux, dont huit
+pleins, huit vides et huit demi-pleins, en sorte que chacune ait la même
+quantité de vin et de tonneaux.
+
+Rébus.
+
+EXPLICATION DU DERNIER REBUS. Tout le monde court, cette année, danser
+au grand bal de Sceaux.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook
+of L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 ***
+
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+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/4/1/37417/
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+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
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+
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+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843
+
+Author: Various
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+Release Date: September 13, 2011 [EBook #37417]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 ***
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+Produced by Rénald Lévesque
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+<br><br>
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+<div class="cont">
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+L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet 1843
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<pre>
+ Nº 18. Vol. I.--SAMEDI 1er Juillet 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 3 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr.
+ pour l'étranger, -- 10 -- 20 -- 40
+</pre>
+
+<div class="somm">
+
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Mémoires de lady Sale</b>. <i>Portrait de lady Sale et Vue de l'intérieur de
+la prison à Caboul</i>.--<b>L'Été Parisien</b>. <i>Départs pour la campagne (2
+gravures); Vues des bains de mer (4 gravures)</i>.--<b>Courrier de Paris</b>. <i>Le
+crieur de Séraphin</i>.--<b>La Chambre des Pairs</b>. <i>L'histoire et ta
+Philosophie; Portraits de lord Lyndhurst, président de la Chambre des
+Lords et de M. le chancelier Pasquier, président de la Chambre des
+Pairs; plan et Vue intérieure de la Chambre des Pairs</i>.--<i>Les Deux
+Marquises</i>, comédie (1er acte). --<b>Voyages en Zigzag</b>; <i>11
+gravures</i>.--<b>Bulletin bibliographique, --Annonces. --Modes</b>; <i>1
+gravure</i>. --<b>Inauguration d'une nouvelle église Luthérienne à Paris</b>; <i>1
+gravure</i>.--<b>Amusements des sciences.--Rébus.</b></p>
+</div>
+
+<br>
+<h2>Mémoires de lady Sale.</h2>
+
+<p>Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et
+d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait
+aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de
+Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le
+docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à
+Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul
+survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui
+séparent Caboul de Jellalabad.</p><br>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"><br> <b>
+Lady Sale.</b></p>
+
+<p>Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur
+Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule
+victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit
+nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient,
+huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à
+l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et
+plus précis sur ce grand désastre.</p>
+
+<p>Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général
+Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19
+octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à
+Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle
+ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent
+partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint
+soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de
+tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire
+d'intéressant. C'est à ce curieux <i>journal</i> publié textuellement à
+Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui
+suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans
+lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme.</p>
+
+<p>[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady
+Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>Lady Sale dans la prison de Caboul.</b></p>
+
+<p>Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du
+détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens
+révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout
+à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà
+connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel
+Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis
+Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre
+de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des
+troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par
+leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours,
+la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante,
+l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et
+enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite.</p>
+
+<p>Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le
+froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige
+couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre
+heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit
+nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la
+terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs
+centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant
+cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus
+affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale
+ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au
+hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message
+suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La
+neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous
+leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.»</p>
+
+<p>«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois,
+ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes
+ne se réalisent pas!»</p>
+
+<p>Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à
+mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans,
+qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus
+nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de
+distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On
+passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la
+première.</p>
+
+<p>Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes
+brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais,
+mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs
+armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi
+cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la
+route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le
+feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le
+lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que,
+s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines
+Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque
+l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses
+propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent au
+<i>Sirdar</i> (général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans
+le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode
+important de cette désastreuse retraite.</p>
+
+<p>«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et
+M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait
+été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine
+avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge
+de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils
+nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs
+soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer;
+ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs
+couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue
+que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour
+débarrasser leur patrie des conquérants anglais.</p>
+
+<p>«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du
+major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous
+croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour
+chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant
+qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le
+bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de
+Khoord-Caboul sur un poney.</p>
+
+<p>«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou.
+Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres
+traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui
+nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite
+hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop
+sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions
+prudemment maintenus au petit pas.»</p>
+
+<p>La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le
+surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la
+nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient
+durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent
+se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue
+et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!</p>
+
+<p>Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre
+sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à
+les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions,
+et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve
+alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut
+encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et
+le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk
+et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.</p>
+
+<p>Le <i>Sirdar</i> conduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis
+à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il
+ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les
+autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour
+Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité
+supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés
+dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady
+Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre
+européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son
+enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari,
+qui lui fit aussi parvenir ses lettres.</p>
+
+<p>Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt;
+elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou
+commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa
+prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore
+troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19
+février 1843:</p>
+
+<p>«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les
+vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable
+tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai
+sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous
+moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je
+descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait
+l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris
+m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress
+Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de
+décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis
+tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous
+sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je
+trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la
+cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le
+chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis
+Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.</p>
+
+<p>Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de
+Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea
+trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre
+mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille,
+elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress
+Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit
+lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses
+restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte
+qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le
+lapidèrent.</p>
+
+<p>Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs
+vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à
+Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari
+pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer
+la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un
+passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants
+de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se
+rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en
+force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on
+hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir
+d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de
+notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au
+contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises
+triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»</p>
+
+<p>Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en
+dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut,
+dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient
+d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition
+très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres
+épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort
+ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette,
+portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte
+par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe
+ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de
+monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de
+diverses manières.</p>
+
+<p>«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes
+pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain,
+et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont
+pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent
+retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une
+physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils
+tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en
+arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des
+sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de
+Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se
+peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la
+main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.</p>
+
+<p>«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur les
+<i>numdas</i> (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau
+(riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à
+de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs
+doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous
+buvions de l'eau fraîche dans une théière.»</p>
+
+<p>Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux
+chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de
+délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort
+d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière
+Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie
+ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un
+autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait
+été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque
+jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis
+qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité
+suprême à Caboul.</p>
+
+<p>Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait
+toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres
+circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit
+obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de
+gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous
+admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous
+de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan;
+mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on
+nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions
+été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait:
+l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul.
+Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt
+tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui
+gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur
+maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le
+capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une
+conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la
+chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative,
+Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les
+capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre
+lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout
+fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent
+un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan
+20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000
+roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la
+parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que
+l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à
+fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait
+reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions
+partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer
+tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue
+du voyage.</p>
+
+<p>12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs
+du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange
+verte.</p>
+
+<p>13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à
+ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger
+les rats et les souris dont le fort est rempli.</p>
+
+<p>14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours
+qui battaient aux champs; ce qui, dans notre <i>yaghi</i> (rebelle) position,
+était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de
+l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a
+envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont
+disparu.</p>
+
+<p>15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul.
+Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à
+Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est
+décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.</p>
+
+<p>16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle
+matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus
+heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons
+qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous
+rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de
+s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une
+chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de
+rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en
+persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer
+quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient
+été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à
+ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa,
+en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne
+pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet,
+et je me mettrai à la tête de notre troupe.»</p>
+
+<p>Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady
+Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle
+retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été
+rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est
+impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à
+l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne
+n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion
+douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des
+larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand
+les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils
+avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les
+remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre
+arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal
+avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée
+vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»</p>
+
+<p>Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous
+reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel
+l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre
+qu'elle eut à subir pendant sa captivité:</p>
+
+<p>«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais
+satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan.
+Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait
+juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après
+avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme
+qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles,
+il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses
+prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal
+logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux
+logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des
+chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous
+avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de
+l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous
+força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les
+Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes?
+D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements
+s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour
+nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous
+dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne
+crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées
+que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en
+rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais
+cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces
+notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème
+qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de
+l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par
+les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il
+traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses
+yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid,
+qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un
+opprobre éternel.»</p>
+<br><br>
+
+<h2>L'été du Parisien.</h2>
+
+<p>La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu
+boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le
+nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de
+Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes
+de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés
+aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme
+blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les
+fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs
+d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à
+l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un
+bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la
+réalité.</p>
+
+<p>Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce
+vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard
+qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la
+misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.</p>
+
+<p>Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles
+des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a
+appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans
+ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée
+de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à
+toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le
+départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil,
+s'envole à tire-d'aile.</p>
+
+<p>Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers
+quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine
+merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de
+l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y
+trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que
+vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car,
+pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les
+frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de
+vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de
+vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!</p>
+
+<p>Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui,
+dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer
+les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands,
+amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand
+l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret
+la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en
+maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs
+infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester;
+sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les
+routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des
+ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!</p>
+
+<p>Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il
+ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa
+contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion
+singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui
+marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est
+bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue
+intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une
+exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances
+publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le
+Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant
+du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'est <i>trente
+centimes</i> qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au
+théâtre de Bobino.</p>
+
+<p>Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou
+civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont
+il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des <i>Zingari</i>, et
+les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse
+femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale.
+<i>Avance et marche</i> donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne
+mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton
+bâton de voyage et ton bonnet de nuit; <i>Avance et marche!</i></p>
+
+<p>Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le
+Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand
+coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au
+cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre
+tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un
+petit rosier, de gigantesques <i>coboea</i>; et tous les matins, quand le
+soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve,
+avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et
+de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille!
+comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur
+redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes!
+et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous
+les jours.</p>
+
+<p>Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le
+distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le
+Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un
+jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le
+printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées
+de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de
+pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.</p>
+
+<p>Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels
+désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir,
+n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses
+affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.</p>
+
+<p>Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant
+d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs
+de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne
+manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons.
+De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces
+hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins
+heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils
+sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur
+leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont
+respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la
+Villette et Montfaucon.</p>
+
+<p>Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination,
+le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de
+cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici
+venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui
+sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel
+pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude,
+la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas
+on n'a pas étendu les poupons!</p>
+
+<p>D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et
+le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de
+beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la
+famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré
+dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible,
+il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre,
+et il leur écrit ceci:</p>
+
+<p>«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu
+ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend
+de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le
+rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses
+portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai
+découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes,
+bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique
+plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus de <i>fusillés à mort</i>. On dit
+que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je
+n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue
+impraticable. Je compte sur loi; les <i>Parisiennes</i> t'amèneront jusqu'à
+ma porte.»</p>
+
+<p>Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent
+des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière
+ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité,
+pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.</p>
+
+<p>Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement.
+Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par
+toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre
+jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle
+couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se
+mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et
+pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de
+Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que
+nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les
+éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre
+amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles,
+sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer!
+Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le
+jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres
+nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez;
+<i>voiture à volonté</i>, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez <i>à
+volonté</i> mais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la
+vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et
+tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec
+le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au
+nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié,
+passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et
+celui qui l'a faite si belle.</p>
+
+<p>La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus
+loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un
+tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous
+les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un,
+deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la
+maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le
+propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et
+qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se
+trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion
+pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château,
+de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de
+déménagement. Que l'été lui soit léger!</p>
+
+<p>Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage!
+voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien,
+Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver,
+qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons?
+Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est
+couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous
+la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver,
+ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et
+vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante,
+enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos
+noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous
+attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la
+musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au
+détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer
+de plaisirs, vous allez vous reposer.</p>
+
+<p>Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone,
+n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous
+entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et
+de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes
+et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits
+coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement
+le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule
+nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a
+guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections
+nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos
+ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau
+que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on
+va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et
+ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces
+ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter?
+Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les
+probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme
+et d'une gaieté inaltérable.</p>
+
+<p>Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et
+parfois aussi la troisième <i>(con sordino)</i>, nous pouvons bien aller à la
+mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez <i>l'Illustration</i>, et tout
+est là.</p>
+
+<p class="mid">BAINS DU HAVRE.</p>
+
+<p>Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer
+le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés
+fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite
+ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que
+vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose.
+Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le
+panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux
+qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont
+la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous
+prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la
+Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la
+mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles
+qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître
+pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à
+bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a
+peuplé Quilleboeuf de pilotes <i>lamaneurs</i> qui veillent jour et nuit sur
+ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie,
+guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins.
+Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour
+avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la
+Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et
+Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu
+de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront
+acquis ainsi droit de cité.</p>
+
+<p>Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire.
+Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui
+n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa
+vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin
+pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son
+navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés
+d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend
+au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles
+tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est
+l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la
+réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur
+elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les
+jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de
+leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les
+flots viennent murmurer à leurs pieds!</p>
+
+<p>Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les
+forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour
+s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin
+du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de
+pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les
+fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de
+Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er
+l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui
+porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et
+d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis,
+sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer
+couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les
+terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient
+un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui
+dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée
+dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées
+contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre:
+il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui
+sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot
+en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.</p>
+
+<p>Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de
+spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître
+dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se
+donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes.
+Pauvres bailleurs, je vous plains peu!</p>
+
+<p>L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie
+qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des
+tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.</p>
+
+<p class="mid">BAINS DE DIEPPE.</p>
+
+<p>Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des
+bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il
+sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est
+un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants,
+renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont
+disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile
+sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on
+revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par
+lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se
+plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait
+ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il
+y a des femmes laides aux bains.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>Départ de la petite propriété pour la campagne.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>Départ de la haute et moyenne classe.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002c.png"><br> <b>Les bains du Havre.</b></p>
+
+<p>Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un
+pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui
+serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les
+pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales
+attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme
+habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume:
+elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre
+humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main
+devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser
+pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère,
+d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage
+fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis,
+quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la
+surveillant. Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la
+mer, se jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir
+avec résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la
+reprend, la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les
+tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et
+blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa
+tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de
+femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre
+fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos
+cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à
+votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce
+soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne
+vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on
+ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les
+chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de
+Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit
+soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme
+de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors!
+Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les
+quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues
+déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous
+les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses,
+aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous,
+mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre
+caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous
+avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est
+le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que
+la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes,
+chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens
+s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées,
+avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim
+diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Les Bains de Boulogne-sur-Mer</b></p>
+
+<p class="mid">BAINS DE BOULOGNE.</p>
+
+<p>Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de
+Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des
+querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut
+être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de
+Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers,
+bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit
+d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré
+mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout
+au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre
+tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour
+faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous
+êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave
+importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance,
+remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du
+chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on
+pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au
+veau d'or?</p>
+
+<p>Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des
+Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une
+charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse
+le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port,
+le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de
+l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et
+d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie
+rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin,
+que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de
+la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville
+basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute
+différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le
+silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu,
+et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas
+le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la
+vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si
+dissemblables, peuvent porter la devise: <i>Si vieillesse pouvait, si
+jeunesse savait</i>: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne
+sait que quand elle vieillit.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br> <b>Les Bains de Dieppe.</b></p>
+
+<p>Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de
+mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de
+rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La
+partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et
+d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en
+forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une
+très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de
+pilastres ioniques.</p>
+
+<p>La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres
+ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode
+qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir
+plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de
+travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au
+milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est
+adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans
+que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.</p>
+
+<p>Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer,
+c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre
+fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie
+de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les
+environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la <i>Liane</i>, ou la
+route nommée la <i>Verte-Voie</i>, soit qu'on aille visiter les carrières et
+les usines de <i>Marquise</i> et de <i>Perques</i>. Bien de plus pittoresque que
+les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte,
+rien de plus gracieux que les vallées du <i>Denaire</i> et du
+<i>Souverain-Moulin</i>.</p>
+
+<p>Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la
+grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les
+bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la
+colonne, le château du <i>Pont de Briques</i>, ancien quartier-général de
+Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il
+qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable
+échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième
+siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste
+pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles
+pour soutenir son nom!...</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003c.png"><br><b>Baigneur faisant prendre la lame.</b></p><br><br>
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du
+lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les
+emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil
+plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui
+attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la
+blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!</p>
+
+<p>Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre:
+la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis
+tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui
+vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!»</p>
+
+<p>Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et
+tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont
+vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et
+sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses
+habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des
+jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui
+ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de
+naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain
+de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de
+tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de
+Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là,
+notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et
+tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une
+promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable
+qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une
+enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent
+sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent
+glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le
+fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous
+le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les
+trous et les taches de son manteau.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/004.png"><br>
+
+<p>Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous
+pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez
+jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené
+par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche
+vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir.
+Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à
+condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous
+aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur
+vivant des <i>Ombres Chinoises</i>, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin!</p>
+
+<p>Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant
+sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à
+gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en
+1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres
+chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties
+n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un
+instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois,
+empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur
+Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que
+d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en
+tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé
+invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques; <i>Ombres
+chinoises</i>. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du
+même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable:
+<i>les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux
+Tirelires</i>.</p>
+
+<p>Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple
+si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce
+grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de
+cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui
+n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre
+bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez,
+messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les
+marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la
+terre?</p>
+
+<p>La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô
+honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un
+être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire
+boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé
+devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On
+dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps des <i>Deux
+Tirelires</i>.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les
+bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement
+de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie.</p>
+
+<p>Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les
+passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas
+le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait
+point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet
+hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le
+Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant
+de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et
+je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: <i>Mémoires
+philosophiques de Séraphin</i>. Quelles curieuses confidences ne doit-on
+pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître,
+grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin
+se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant
+qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.</p>
+
+<p>--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies;
+comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je
+n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient
+d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et
+en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les
+allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un
+enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du
+produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette
+rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du
+pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros
+souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville
+immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin
+quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous
+demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des
+dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la
+rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa
+maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte
+lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les
+marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle
+rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras.
+«Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici
+chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa
+servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une
+autre, peu importe!»</p>
+
+<p>Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de
+s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de
+l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche
+et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante
+pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans
+qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait:
+«Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille,
+tu auras quelque chose!»</p>
+
+<p>Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et
+collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le
+testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre
+fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si
+rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a
+800,000 fr. en maisons et en rentes, <i>item</i> bibliothèque magnifique et
+magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à
+sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!</p>
+
+<p>Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle
+Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau
+en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant:
+en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes.
+Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette
+immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle
+Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez
+que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas.
+Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas
+plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle
+mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le
+président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes
+appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M.
+le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis
+comme s'il n'était pas mort.»</p>
+
+<p>Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette
+fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté
+contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une
+femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de
+chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte
+d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de
+même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le
+tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et
+mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon
+plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les
+semaines se suivent et ...</p>
+
+<p>Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit
+jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il
+en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train
+du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie,
+on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le
+scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le
+vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été
+couleur de sang; le <i>fait Paris</i> a donné dans le sombre et le féroce. A
+lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un
+monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un
+aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et
+sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de
+Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin,
+c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a
+suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde.
+Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les
+tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à
+votre image?</p>
+
+<p>--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix
+et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune
+homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis
+sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il
+en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus
+besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure
+l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de
+l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de
+haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé.
+Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des
+mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour
+boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses
+plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux
+excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien
+dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins
+merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs
+en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le
+larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au
+gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse
+d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de
+cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?</p>
+
+<p>--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une
+preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de
+Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire
+voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son
+éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd
+passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd
+est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre
+politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y
+fait grand cas de notre entrechat.</p>
+
+<p>--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir
+un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes
+institutions; il est intitulé <i>le Bacchus</i>. A le considérer sous le
+point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal
+d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur; <i>le
+Bacchus</i> se pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de
+Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de
+tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il
+paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette
+représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé
+dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop
+bouchés.</p>
+
+<p>--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne
+beaucoup d'inquiétude au <i>Constitutionnel</i>. Cet étranger, venu d'Asie,
+est connu vulgairement sous le nom d'éléphant; <i>le Constitutionnel</i>, en
+publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal
+descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius
+montait à la bataille d'Ardelles: <i>le Constitutionnel</i> déroge ici à ses
+habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en
+plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est
+mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs
+d'éléphants actuellement sans emploi!</p>
+
+<p>--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux
+<i>omnibus</i>. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres
+Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable!
+<i>l'omnibus</i> se pare, l'<i>omnibus</i> devient coquet et magnifique: il a des
+coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre
+de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en
+omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme
+en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais
+fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»</p>
+
+<p>--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en
+politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les
+nouvellistes de coulisses lui promettent l'<i>Oedipe à Colonne</i> de
+Sachini, la <i>Péri</i>, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu
+Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres
+roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en
+demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de
+soleil, et je le tiens quitte!</p>
+
+<p>--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la
+nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous
+êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle
+Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième
+année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix
+heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»</p>
+
+<p>Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit
+la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un
+héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e
+régiment de ligne.</p>
+
+<p>Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné
+seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour
+aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin
+la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit:
+«Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné
+celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Une Visite à la Chambre des Pairs.</h2>
+
+<p>Si la visite que nous avons faite ensemble au Palais-Bourbon ne vous a
+pas fatigué sans retour de ces sortes d'excursions dans le domaine de la
+législature, nous poursuivrons aujourd'hui notre route, et frappant,
+comme d'honnêtes curieux que nous sommes, à la porte des pairs de
+France, nous allons les surprendre en flagrant délit de création des
+lois. Le palais de la Chambre des Députés, malgré la magnificence du
+mot, est moins un palais qu'une masure, cette fois c'est un vrai palais
+que nous avons sous les yeux. Les pierres fraîchement grattées de la
+demeure des représentants s'élèvent sans plaisir pour la vue et sans
+réveiller dans l'esprit l'attrait endormi d'aucun souvenir historique,
+le Luxembourg, en étalant devant nous la belle ordonnance de ses
+murailles déjà revêtues de la vénérable livrée du temps, nous rappelle
+encore bien des pages de notre histoire, ou sombres ou folles, ou
+mesquines ou grandioses comme tout ce qui raconte la vie de l'humanité.</p>
+
+<p>Admirez avec moi l'oeuvre que l'architecte de Brosse entreprit en 1615,
+sur les ordres de Marie de Médicis, et si cette imitation du palais
+Pitti vous paraît manquer de légèreté et de cette élégance poétique qui,
+dans les édifices mauresques, par exemple, résulte de la délicatesse et
+de la riche multiplicité des détails, reconnaissez que cette pesanteur
+relative n'est pas sans une certaine grâce, la grâce de la force et de
+la solidité. Dans l'aspect un peu triste peut-être de ces colonnes
+qu'étranglent dans toute leur longueur de lourds carcans de pierre, dans
+la physionomie sévère et massive de ces deux sortes de coupoles qui, de
+la porte d'entrée au corps de bâtiment principal, se répondent et se
+marient au regard avec noblesse, voyez comme un symbole du génie des
+premiers Médicis dont la fille éleva cette demeure, génie à la fois
+positif comme celui de la commerçante et industrieuse république qu'ils
+administraient, et libéral cependant, noble, d'une grâce austère,
+élégant et solide, le génie du grand Cosme, en un mot, que ses héritiers
+ne raffinèrent qu'en le diminuant, et auquel ils ne donnèrent plus
+d'éclat qu'en lui ôtant de sa probité et de sa puissante vigueur. Telle
+est l'architecture de ce palais: il en est de plus délicates, de plus
+ouvragées, de plus brillantes; il en est peu qui la surpassent par la
+juste proportion des membres, la robuste apparence et je ne sais quoi de
+sobre qui satisfait le goût.</p>
+
+<p>J'ignore si Mario de Médicis put habiter le Luxembourg; mais son second
+fils, Gaston d'Orléans, l'habita, et avec lui entrèrent sous ces voûtes
+neuves l'intrigue, l'incertitude et la faiblesse poussée jusqu'à la
+lâcheté. Là, se tramèrent contre le cardinal bien des complots, où le
+prince ne joua guère que le rôle de pourvoyeur de têtes pour le compte
+de ce redoutable Richelieu qui, au centre de sa toile, immobile,
+implacable laissait se jouer la mouche imprudente, et d'un mouvement
+brusque l'anéantissait. Après Gaston, sa fille la grande Mademoiselle
+emplit le palais de ses haines altières et de ses amours passionnés.
+C'est de là qu'elle partit pour aller sur les remparts de la porte
+Saint-Antoine faire tirer le canon contre les troupes du roi; c'est là
+qu'elle revint plus tard cacher souvent ses pleurs et sa jalousie
+lorsqu'un secret mariage l'eut unie à Laudun. N'entendez-vous pas en
+souvenir, dans cette cour aujourd'hui si morne, ce bruit de fanfares, de
+cymbales, cette voiture attelée de huit chevaux qui entre avec fracas,
+et le galop des gardes et des musiciens qui la précèdent ou la suivent;
+qu'est-ce que cela? c'est madame la duchesse de Berri, la fille du
+régent, digne fille d'un tel père qui rentre chez elle après avoir
+parcouru Paris dans ce fol équipage, au grand scandale des amis de
+l'étiquette et notamment de Saint-Simon, qui lui aurait plutôt pardonné
+ses débordements inouïs, que de se faire escorter par une garde sans que
+son rang lui en donnât le droit. La Révolution a passé et a pris
+possession de ce palais; elle y loge d'abord ses prisonniers, puis son
+gouvernement s'y installe. Le Luxembourg vit Barras donner aux moeurs le
+signal de cette réaction de la volupté qui fit ressembler un moment la
+France à une assemblée de fous dansant dans un cimetière et heurtant,
+toute joyeuse, les débris de l'échafaud. Quelque temps après, le
+Directoire tombait dans ces mêmes murs où le général Moreau gardait à
+vue le directeur Collier, honnête homme, courageux citoyen, qui, si la
+fermeté du caractère et la droiture des principes avaient suffi pour
+vaincre le génie, aurait épargné à la France le despotisme de l'Empire
+et assuré le maintien des lois. Plus proche de nous, c'est du sang, un
+sang glorieux qui rejaillit jusque sur ces pierres; c'est là, pendant la
+nuit, que les pairs, constitués en tribunal, condamnèrent à mort un des
+plus vaillants généraux de la France; c'est à deux cents pas qu'il fut
+mystérieusement fusillé.</p>
+
+<p>Mais silence, pierres bavardes, silence, ou du moins ne nous parlez plus
+que du présent, la principale chose que nous venions chercher auprès de
+vus. Notre carte d'entrée, signée du Grand-référendaire, nous donne
+place aux tribunes du midi. On y arrive par le grand perron et par des
+corridors mal éclairés, qui attendent l'achèvement d'une restauration
+qui nous semble bien lentement conduite; enfin s'ouvre devant nous la
+nouvelle salle des séances de la Chambre des Pairs.</p>
+
+<p>Je dis nouvelle, parce que les pairs siégeaient autrefois dans une autre
+partie du Luxembourg, dont je vous épargne la description, et que cette
+salle sort toute fraîche des mains des artistes qui lui ont donné son
+dernier lustre et qui ont achevé son dernier ornement. Eh bien! que
+dites-vous de cette salle! Je dis qu'elle ressemble, à fort peu de chose
+près, à celle de la Chambre des députés; seulement elle est plus petite,
+percée d'un seul rang de tribunes drapées avec plus de richesse, ornée
+de peintures qui ne se trouvent pas chez grande soeur, et beaucoup plus
+dorée, comme il convient au rang sénatorial des gens qu'elle doit
+recevoir; mais c'est le même hémicycle se rattachant par les deux
+extrémités au fauteuil de la présidence. Encore une différence: au lieu
+des stalles, des fauteuils vert et or, en forme de chaises curules;
+enfin, ce qu'on ne voit point à la Chambre des Députés, le bureau du
+chancelier-président est placé dans une demi-coupole, soutenue par des
+colonnes jumelles en marbre jaspé, qui se détachent assez élégamment
+sur une draperie vert et or, comme le reste des tentures. Ce qu'il y a
+de singulier à ce sujet, et ce qui montre bien le caractère d'indécision
+et de lieu commun que prend l'architecture dans les siècles sans
+inspiration et sans loi, c'est que cette demi-coupole est tout à fait
+semblable à celles qu'on dessine généralement dans les églises et les
+chapelles pour y établir l'autel. Celle de la Chambre des Pairs, par la
+disposition de ses colonnes jumelles, ressemble précisément, avec un
+développement moindre, à la galerie cintrée qui se déploie derrière le
+maître-autel de la Madeleine; en sorte que, de nos jours, il ne semble
+point étrange; de placer indifféremment dans le même lieu un autel ou un
+fauteuil, un Dieu mort pour les hommes ou un chancelier qui ne mourra
+certainement pour personne. Dans les âges et dans les pays véritablement
+organisés, tout a son type, son caractère propre, sa loi; dans les temps
+de confusion morale, quand les arts ont assemblé quelques lignes
+gracieuses, ils croient avoir tout fait, et tomme dans la sphère
+philosophique toutes les idées s'effacent, ils ne cherchent à en
+reproduire aucune, et ne peuvent par conséquent rien exprimer.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Chambre des Pairs.--La Philosophie dévoilant la Vérité,<br>
+peinture du plafond de la bibliothèque, par Riessner.</b></p>
+
+<p>Les peintures, dont plusieurs d'un mérite d'exécution incontestable,
+sont, les unes assez insignifiantes par leur sujet, les autres, d'un
+genre allégorique trop naïf, et quelquefois peu décent.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Chambre des Pairs,--peinture du plafond de la
+Bibliothèque par Riessner.</b></p>
+
+<p>Pourquoi le <i>Couronnement de Philippe le Long</i>, dont le règne est un des
+plus pâles de notre histoire, occupe-t-il un dessin de porte à la
+Chambre des Pairs? Les cinq ou six personnages qui représentent, dit le
+plan de la Chambre, les États-Généraux de je ne sais quelle époque sur
+l'autre porte, ont plus d'à-propos; mais, en fait, ils ne représentent
+rien du tout, car on ne voit point d'assemblée, et il est imposable de
+deviner ce que se veulent ces personnages que nul motif visible ne
+semble réunir. Sur la voûte, la <i>Justice, la Sagesse, la Loi</i>, et, dans
+un coin, <i>la patrie</i>, qui a l'air trop petite fille, forment des sujets
+allégoriques dont il est facile d'apprécier la convenance un peu banale.
+D'autres fresques, toujours allégoriques, entremêlent celles que je
+viens de citer. Dans l'une d'elles, qu'au miroir symbolique je crois
+reconnaître pour <i>la Vérité</i> la principale figure est d'une ravissante
+expression; il est impossible de voir des yeux plus séduisants, un plus
+joli visage, des cheveux blonds plus soyeux; mais cette Vérité si
+gracieuse, qu'elle a l'air de la <i>Fable</i> pourquoi étend-elle ses beaux
+bras blancs et ronds sur la vénérable assemblée? Une Vérité si charmante
+n'a rien à faire au milieu des nobles pairs; car, si par hasard son doux
+sourire est trompeur et qu'en réalité elle ne soit que le <i>Mensonge</i>,
+leurs mensonges, s'ils en faisaient, ne seraient pas si jolis, et leurs
+vérités s'ils en disaient, devraient être beaucoup plus mâles et plus
+austères.</p>
+
+<p>Au total, l'impression que laisse la salle des séances est celle d'un
+salon assez grandiose: tout y est discret, silencieux, presque endormi;
+il n'y pénètre qu'un demi-jour favorable au repos. Aucun bruit n'y vient
+du dehors, et des tapis épais amortissent les bruits intérieurs; la voix
+elle-même, sans doute faute de sonorité dans la salle, n'y résonne qu'en
+sourdine et semble craindre d'éveiller des échos. Point de ce tumulte,
+de ce faux air d'écoliers en vacances, de ces conversations multipliées
+qui, de tous les côtés et sur tous les tons, bourdonnent, de cette
+agitation, en un mot, qui frappe lorsqu'on entre à la Chambre des
+Députés. Ici, au contraire, de la dignité, si on veut, mais surtout un
+inaltérable calme, et qui règne invariablement sur ces bancs d'ailleurs
+presque toujours à moitié déserts.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>John Singleton Bopley, baron Lyndhurst,<br>grand-chancelier
+d'Angleterre.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>M. Pasquier, chancelier de France, président de la
+Chambre des Pairs.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Ce n'est pas là l'aspect de la Chambre des Lords. Dans leur antique
+salle de Westminster, beaucoup moins reluisante et dorée que celle des
+pairs de France, tendue de vieilles tapisseries décolorées, garnies de
+quelques fauteuils seulement pour les pairs ecclésiastiques et de
+banquettes pour le reste des lords, il règne, au dire, des écrivains
+anglais, un profond sentiment de dignité et de convenance; il s'en
+exhale un parfum de bon ton et d'aristocratie; mais il y a plus de vie,
+plus d'animation, on y sent l'exercice d'une énergie plus réelle, et
+tout ce qu'un corps puissant peut imprimer de force à ses membres, ils
+le montrent généralement. En présence de ce sac de laine où siège le
+chancelier d'Angleterre, et qui rappelle à ces héritiers de la féodalité
+anglaise les conditions à la fois agricoles, manufacturières et
+commerciales de leur prépondérance et de celle de leur pays, ils sont
+vraiment encore, aujourd'hui même que le sol commence à trembler sous
+leurs pieds et que la décadence est peut-être bien proche, la seule
+aristocratie de l'Europe qui ait un sens, une raison d'être en même
+temps qu'une incontestable action.</p>
+
+<p>Le chancelier de France, revêtu de la simarre, bien connue de la presse
+satirique, portant en sautoir le grand-cordon rouge sur lequel flotte
+négligemment un rabat de dentelle brodée, et tenant à la main sa toque
+de velours noir garnie d'hermine, vient de s'asseoir au fauteuil. Les
+secrétaires qui composent le bureau de la Chambre prennent place à côté
+de lui, et aux deux extrémités du bureau, deux fonctionnaires qui ne
+sont point pairs de France, le garde des archives et son adjoint. Les
+pairs, en frac gros bleu brodé d'or au collet et aux parements des
+manches, arrivent lentement et en assez petit nombre à leurs sièges: la
+séance est ouverte.</p>
+
+<p>Que sera-t-elle pour nous, cette séance abstraite et typique qui doit
+nous résumer toutes les autres, et nous donner la substance du travail
+de la Chambre haute. Il faut bien le dire, elle n'aura ni traits
+décisifs, ni couleur éclatante, ni résultats bien féconds en grandeur ou
+en utilité. Bien des causes tendent à paralyser l'action des pairs de
+France; et sans discuter ici, ce qui nous mènerait trop loin, les germes
+de faiblesse contenus dans leur principe constituant lui-même, qui ne
+leur laisse d'indépendante ni dans leur origine ni dans l'exercice de
+leur part de pouvoir, on peut dire qu'eux-mêmes, renchérissant sur les
+tendances de leur principe, se lient encore volontairement les mains. A
+tel point qu'ils semblent les Hermès de la politique: sans bras pour
+agir, sans pieds pour marcher. Sans doute il y a beaucoup de lumières à
+la Chambre, des caractères honorables, des administrateurs consciencieux
+et instruits, des savants et des écrivains de premier ordre; mais, outre
+que parmi les célébrités qui s'y rencontrent, c'est moins l'éclat de
+l'intelligence qu'un certain caractère politique qui les a conduits à la
+pairie, on avancerait sans témérité que, dans ses conditions actuelles
+d'existence l'assemblée fut-elle, par impossible, toute et
+impartialement composée des esprits les plu» distingués dans les
+diverses branches du travail intellectuel, sa vitalité politique n'en
+serait ni plus grande ni plus assurée. En effet, sans méconnaître, ou
+plutôt pour mieux apprécier les imprescriptibles droits de
+l'intelligence au gouvernement de la Société, on peut avouer que ce
+n'est pas parce qu'on se sera montré un grand chimiste, un grand
+physicien, un grand philosophe, un grand poète, qu'on sera
+nécessairement un bon législateur. Tous les talents spéciaux, lorsqu'ils
+ne sont pas vivifiés par un grand et beau caractère, et par quelque
+puissance synthétique de l'intelligence, viennent s'effacer et
+s'éteindre, échouer irréparablement dans ce suprême oeuvre de la
+conduite des hommes. Tout dépend donc à la fois du principe
+d'organisation d'une assemblée et du système qu'elle s'impose. Si elle
+est animée follement du bien public; si, par tous les angles, elle
+pénètre très-avant dans les diverses classes de la société; si, sous
+quelque forme que ce soit, elle vit puissamment de la vie populaire et
+du sentiment national, elle trouvera toujours assez de lumières, et
+tracera dans l'histoire un sillon aussi large que richement ensemencé.
+Mais si on prend, çà et là, des talents de divers ordres, qu'aucun lien,
+aucune pensée commune, aucun intérêt commun ne réunit, pour leur
+conférer, avec un titre honorifique, une part effective dans la
+confection des lois; s'ils n'arrivait à cette position éminente que par
+un choix arbitraire et au gré d'une faveur qui échappe à tout contrôle,
+on crée ainsi un ensemble hétérogène, composé de parcelles brillantes,
+je le veux bien, mais qui jurent entre elles et ne peuvent marcher de
+front. Alors elles restent en place, et c'est à peu près ce que font les
+membres de la Chambre des Pairs.</p>
+
+<p>Cette Chambre s'est persuadée qu'elle ne doit jouer d'autre rôle, dans
+le gouvernement de l'État que celui de la chaîne d'ancrage qui sert à
+obvier aux inconvénients de la rapidité des pentes. Cette persuasion est
+si profonde, si absolue, que, bien qu'elle se soit fait une autre loi,
+par des causes analogues, d'appuyer toujours le pouvoir exécutif, s'il
+prend à celui-ci une velléité de progrès, si légère qu'il soit, les
+pairs s'y opposent, et disent à l'audacieux: «Tu n'iras pas plus loin!»
+Dernièrement les journaux ministériels eux-mêmes se dépitaient un peu
+d'avoir des amis si opiniâtrement conservateurs, quand ils ont vu la
+Chambre repousser quelques petites et innocentes améliorations que le
+ministère voulait introduire dans nos Codes.</p>
+
+<p>L'éloquence des orateurs de la Chambre des Pairs se ressent
+nécessairement du funeste système qu'elle a embrassé, et malgré les
+talents qu'elle renferme, il est rare qu'un rayon de leur supériorité se
+fasse jour dans leurs oeuvres oratoires. L'éloquence vit de luttes et de
+luttes sérieuses, et dans ce paisible champ clos, on ne combat même pas
+avec les armes courtoises; le fer émoussé y semble encore trop terrible.
+Je ne me plaindrais pas qu'un respect même excessif des convenances y
+effaçât un peu trop les formes vives du langage, si, sous ce manteau
+couleur de muraille, se cachait l'éclat des pensées fortes et la vigueur
+des raisonnements. En dehors des questions de style, il y a les
+questions d'État; mais que peuvent être ces graves questions, lorsqu'on
+est déterminé à l'avance à les juger toujours assez bien résolues, à
+penser que nos ancêtres et nous-mêmes avons assez fait, et qu'il n'y a
+plus rien à faire. Mirabeau lui-même s'atrophierait dans une pareille
+atmosphère, et, sous ce récipient pneumatique, l'asphyxie éteindrait ses
+larges poumons. Quoi! vous êtes, dans une mesure assez restreinte, et
+vous prétendez être absolument l'élite de la société, l'élite du rang,
+l'élite de l'intelligence, et vous pensez que le grand acte de cette
+suprême intelligence collective est de n'en faire aucun! Comme le fakir
+indien, vous</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>Plan de la Salle des séances des Pairs.</b></p>
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;">
+<pre>
+A. Entrée principale.
+D. Couloir de droite.
+G. Couloir de gauche.
+T. Tribune des orateurs.
+1. Le président de la Chambre M. le baron
+ Pasquier, chancelier de France.
+2. Secrétaires: M. le marquis de Louvois.
+ M. le comte de Turgot.
+3. Secrétaires: M. le comte Durocher.
+ M. le vice-amiral Halgan.
+4. M. Cauchy, secrétaire-archiviste.
+5. M. La Chauvinière,
+ secrétaire-archiviste.
+</pre>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: left;">
+<pre>
+6. Huissiers.
+7. Sténographes du <i>Moniteur</i>.
+8. " " "
+B. Bancs de MM. les ministres.
+E. Banquettes réservées pour MM.
+ les Députés.
+C. Tribune du corps diplomatique.
+S. Tribune de MM. les journalistes.
+N. Tribune de MM. les gardes nationaux.
+On ne peut détailler l'emploi des autres
+tribunes, parce que leur destination
+varie d'un jour à l'autre.
+</pre>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Chambre des Pairs.</b></p>
+
+<p>croyez que la perfection consiste à s'accroupir au pied de l'arbre, et à
+y demeurer des années sans bouger? Et à quoi donc reconnaît-on, je ne
+dis pas l'intelligence, mais la vie, si ce n'est au mouvement? Quels sont
+les bienfaiteurs de l'humanité? ceux qui l'ont menée en avant. Quel est
+leur titre? d'avoir frayé, d'avoir éclairé la route. Loin donc la
+sagesse, oisive et stérile. Qu'a-t-elle laissé d'influence à la pairie,
+cette prétendue sagesse de l'immobilité? Si vous voulez être les
+premiers et vraiment les sages, réglez le mouvement, soit, mais
+menez-le. Conduisez-nous, pour conduire les autres, il faut marcher
+devant eux. Et ne croyez pas surtout, quelles que soient les barrières
+que vous éleviez qu'elles arrêtent vraiment le génie de l'humanité. Le
+génie de l'humanité est le condor aux vastes ailes: vous aurez beau lui
+tracer magistralement un cercle infranchissable, vous ne pouvez pas
+emprisonner les airs.</p><br><br>
+
+<h3>LES DEUX MARQUISES.</h3>
+
+<h4>COMÉDIE EN TROIS ACTES.</h4>
+
+<p>PERSONNAGES.</p>
+
+<p>LE MARQUIS DE FAVOLI, colonel des carabiniers, commandant à Modène;
+trente-six ans.<br>
+LA MARQUISE, sa femme.<br>
+FRANCESCA, jeune veuve, marquise de Montenero, sa cousine.<br>
+LA CHANOINESSE SANTA-CROCE, tante de Francesca.<br>
+LE COMTE ODOARD, Capitaine des carabiniers.<br>
+RANNUCCIO, lieutenant des carabiniers, cinquante ans.<br>
+MATTEO, domestique du colonel.</p>
+
+<p class="mid">La scène se passe à Modène.</p>
+
+<h4>ACTE PREMIER.</h4>
+
+<p>Le théâtre représente un salon; porte au fond; portes latérales, sur le
+devant, une table chargée de papiers.</p>
+
+<p class="mid">Scène Ire.</p>
+
+<p>LE MARQUIS DE FAVOLI, <i>seul</i>.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>assis à la table et lisant</i>.--«A monsieur le marquis de
+Favoli, commandant de Modène ... A monsieur le colonel Favoli ...» Ah!
+voici les renseignements précis sur cette conspiration des carbonari! Le
+prince sera enchanté. Depuis qu'il sait qu'il y a des réfugiés français
+dans le duché, il ne rêve plus de révolte; et quand il n'a pas signé,
+avant son déjeuner, un ordre d'exil ou une sentence d'emprisonnement, il
+n'est pas tranquille sur sa principauté.. (<i>Il sonne, Matteo entre. A
+Matteo.</i>) Le commandant Rannuccio est-il revenu de la villa du prince?</p>
+
+<p>MATTEO.--Il attend les ordres de monsieur le marquis.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Qu'il entre. (<i>Matteo sort.</i>) Quel trésor pour le prince
+que le commandant! Il est né pour arrêter, comme le prince pour avoir
+pour; ce n'est pas un homme, c'est un verrou!</p>
+
+<p class="mid">Scène II.</p>
+
+<p class="mid">LE MARQUIS, RANNUCCIO.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Eh bien! que m'apportes-tu de la part du prince?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Les nouvelles les plus graves, les ordres les plus sévères.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Une révolte, a éclaté à Parme; le grand-duc a fait fusiller
+les deux chefs dans les vingt-quatre heures, et notre prince est résolu
+à l'imiter.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à part.</i>--Et il le ferait!(<i>Haut.</i>) Après?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Des Français sont cachés dans Modène.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Je le savais.</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Ils ont envoyé un plan de république aux officiers de
+carabiniers.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--De notre régiment!</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Une réunion doit avoir lieu demain, pendant la nuit, dans
+les environs de la villa.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--En quel lieu?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Je l'ignore; mais je le saurai avant ce soir.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Quels sont les ordres du prince?</p>
+
+<p>RANNUCCIO, <i>tirant une lettre.</i>--Les voici.</p>
+
+<p>LE MARQUIS. <i>lisant.</i>--«Faire détruire le plan de république sur la
+place par les mains du bourreau.» Très-bien! voilà comme j'aime les
+auto-da-fé, quand on n'y brûle que du papier! (<i>lisant.</i>) «Arrêter à
+tout prix les conspirateurs.» (<i>A Rannuccio.</i>) Et le châtiment?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Pour les suspecte, les galères; pour les coupables, la mort.
+Que le capitaine Odoard prenne bien garde à lui.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Odoard, mon jeune aide-de-camp ... Il n'a jamais conspiré
+que contre l'ennui.</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Il est ardent, exalté.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Oui, pour tout ce qui est beau et noble.</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Vous ne le connaissez, pas.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Tu en as toujours été jaloux. Quel âge a donc ta femme?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Vingt ans, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>riant.</i>--Est-ce que ce serait là la cause? (<i>Rannuccio fait
+un mouvement.</i>) Rassure-toi; je vais marier Odoard ... Mais achevons ces
+dépêches. (<i>Tout en lisant.</i>) D'ici là, pour endormir toute défiance, le
+prince veut qu'on s'occupe de fêtes. Il y aura bal ce soir à la cour
+pour le mariage de la princesse Nicolini. Va commencer les recherches.
+(<i>Rannuccio sort.</i>)</p>
+
+<p>LE MARQUIS,--<i>Sonnant</i>--Matteo!... (<i>Matteo paraît. A Matteo.</i>) Ma
+cousine Francesca est-elle chez la marquise?</p>
+
+<p>MATTEO.--Elle vient de passer chez sa tante, madame la chanoinesse.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Madame la chanoinesse est ici!</p>
+
+<p>MATTEO.--Elle est arrivée ce matin et a déjà demandé si M. le marquis
+était visible.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Voilà mes projets renversés ... Cette respectable
+chanoinesse a un art incroyable pour dégoûter les autres du mariage!...
+Si elle était ridicule au moins ... mais non, elle a trouvé le moyen
+d'être vieille fille, religieuse et d'avoir de l'esprit ... Il faut
+combattre sa présence! Matteo.</p>
+
+<p>MATTEO.--Monsieur le marquis ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Allez chez le capitaine comte Odoard, et priez-le de passer
+chez moi.</p>
+
+<p>MATTEO.--Oui, monsieur. (<i>Au moment où il va pour sortir il aperçoit la
+chanoinesse, et annonce.</i>) Madame la chanoinesse de Santa-Croce, (<i>Il
+sort.</i>)</p>
+
+<p class="mid">Scène III.</p>
+
+<p class="mid">LA CHANOINESSE, LE MARQUIS.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>riant.</i>--Hé, bonjour, mon cousin!... Vous voyez que je
+n'ai pas voulu retarder d'un instant le plaisir de vous voir.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Quel air riant, chère comtesse! Votre joie me fait
+trembler. Est-ce que vous avez quelque mauvaise nouvelle à m'apprendrez.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Je la trouve très-bonne.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est ce une je voulais dire.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--J'ai décidé enfin Francesca à me suivre au couvent.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Quel prosélytisme de célibat!... Est-ce l'histoire du chien
+du jardinier, qui n'y touche pas et ne veut pas qu'on y touche?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Non, je vous le jure, il n'y a ni envie ni
+ressentiment.... c'est pure conviction ... je voudrais faire école.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Vous aurez de la peine.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Vous croyez donc, messieurs, qu'on ne peut pas se
+passer de vous?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Jusqu'à présent, mesdames, vous avez été assez de cet
+avis-là.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Eh bien, en vérités, je n'y puis rien comprendre; j'ai
+été jeune, pas plus mal qu'une autre ... peut-être mieux même, à ce que
+l'on disait ... et les prétendants ne manquaient pas autour de moi,
+d'autant plus que j'avais une grande fortune; et rien ne vous attire
+plus, messieurs, que les beaux yeux d'une cassette ... Eh bien, je n'ai
+jamais pu avoir la plus petite passion ... c'était peut-être de ma
+faute... mais je crois plutôt que c'était de la vôtre; d'abord,
+convenez-en, vous êtes tous fort laids, et si par hasard un de vous
+échappe à la règle ... c'est un fat.</p>
+
+<p>LE MARQUIS,--Dans quelle catégorie me rangez-vous, cousine?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>avec gaieté</i>--Vous?... vous tenez des deux.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Grand merci!</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Mais revenons à ma nièce, marquis. Savez-vous que vous
+êtes un ingrat de ne pas vouloir que je fasse une sainte de votre nom?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Pourquoi cela?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Cela compterait peut-être à la marquise par
+substitution.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ah! toujours des épigrammes contre la femme que j'ai.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Comme vous contre le mari que je n'ai pas ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Mais, à votre tour, pouvez-vous penser à faire une
+religieuse de Francesca?... un coeur si aimant, si tendre ...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--C'est pour cela ... Charmante enfant! quelle
+sensibilité vraie et naïve! quel trésor de dévouement, d'abnégation ...
+vous ne la connaissez pas ... un homme ne peut pas apprécier un tel
+coeur! Elle serait capable de se sacrifier pour celui qu'elle aimerait;
+et vraiment, Messieurs, vous n'en valez pas la peine.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Comment, vous voulez que tant de grâces soient perdues?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Je les aime mieux perdues que profanées; tout serait
+blessure pour elle au milieu de vos passions égoïste et hypocrites ...
+d'ailleurs n'est-elle pas marquise comme votre femme? n'a-t-elle pas été
+mariée?</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>riant</i>-Mariée! mariée!... J'honore infiniment la mémoire de
+feu le marquis de Montenero, mon cousin; mais il avait soixante-quinze
+ans quand il a épousé Francesca, et ...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Monsieur ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ah! pardon ... pardon ... je vous parle toujours comme si
+vous ne compreniez pas.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Encore ... mais à votre tour ... quel besoin avez-vous
+de remarier Francesca?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Esprit de propagande, comme vous.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Je ne vous croyais pas si bon chrétien. Vous, prônez le
+mariage!... C'est de l'oubli des injures.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Toujours contre ma femme! Il est vrai que la marquise est
+un peu capricieuse, un peu volontaire, un peu coquette, un peu
+mordante... Mais avouez qu'en revanche, et pour rétablir l'équilibre, je
+suis avec elle d'une douceur...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--D'une douceur honteuse pour un homme.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>riant</i>.--Je respecte en elle l'image de mon souverain. Vous
+ignorez ce que c'est que d'épouser la fille d'un prince et la fille
+naturelle encore!</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Avouez donc que vous avez peur!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Peur? Vous savez que je ne redoute guère personne.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Toujours vain de vos duels.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Que voulez-vous? je n'aï que cela de sérieux. Je suis
+moqueur, sceptique, il faut bien que je regagne la considération par
+quelque endroit; et puis cela m'est d'un grand avantage; on n'ôse pas
+s'attaquer à ma femme, on sait ce qu'il en coûterait.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>riant</i>.--Est-ce que vous seriez jaloux?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Dieu m'en garde!... Mais je hais le ridicule, et si ma
+femme me trompait, fût-ce pour mon meilleur ami ... je le tuerais sans
+pitié. (<i>La chanoinesse fait un mouvement. Le marquis, riant.</i>)
+Rassurez-vous; la réputation de mon épée me met à l'abri, et, sûr de ce
+côté, je permets à la marquise tous ses caprices, ses despotismes ...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Sans compter que vous vous en accommodez assez bien,
+parce qu'à chaque éclat qu'elle vous fait, le prince son père vous
+envoie une dignité de plus.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Et voilà pourquoi j'ai avancé si vite! Ah! comtesse, je
+vous ai volé celui-là.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--J'en trouverai d'autres; la matière est si riche! Mais,
+dites-moi donc, monsieur le marquis, est-ce que le fief de Montenero ne
+vous reviendrait pas, si Francesca se remariait?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Sans doute.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Eh bien! voyez un peu comme le monde est méchant! Ne
+prétendait-on pas hier, chez le prince, que si vous pressiez tant votre
+cousine de donner un successeur à votre cousin, c'était pour avoir ce
+titre et ce fief ... Je n'en ai pas cru un mot, comme vous le pensez
+bien.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--J'en suis convaincu, et j'avais été reconnaissant par
+prévision. N'ai-je pas entendu dire avant-hier que se vous insistiez
+vivement pour que Francesca entrât dans le couvent de Santa-Croce,
+c'était afin d'en être nommée supérieure. Vous devinez ce que j'ai
+répondu.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Allons! c'est de bonne guerre; mais je vous jure que je
+n'ai aucun intérêt personnel ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Et quand vous en auriez, où serait le mal? Vous et moi,
+nous ne voulons que le bonheur de Francesca; eh bien! par hasard, notre
+fortune se trouve sur la même route que son bonheur, faut-il donc
+rebrousser chemin à cause de cela? Ce serait de l'égoïsme de
+délicatesse... Mais j'aperçois Francesca et ma femme, les deux
+marquises.</p>
+
+<p class="mid">Scène IV.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes, FRANCESCA, LA MARQUISE.</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>à la chanoinesse</i>.--Madame la chanoinesse, nous vous
+cherchions.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Pourquoi donc?</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Francesca ne veut pas faire ses commandes de toilette sans
+vous.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Pour le bal de ce soir? pour le mariage de la princesse
+Nicolini?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oui, chère tante; il faut que vous m'aidiez dans le choix de
+ma parures.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à Francesca</i>.--Vous voulez donc être bien belle?</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>rêveuse</i>.--Oui ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Quel est donc le jeune cavalier?... (<i>L'observant et
+gaiement.</i>) On dit que la princesse ouvre le bal avec le capitaine
+Odoard.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>troublée.</i>--Ah! vraiment.</p>
+
+<p class="mid">(<i>La chanoinesse observe la marquise.</i>)</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--En connaissez-vous un plus digne, beau, brave?...</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>avec un accent d'ennui</i>.--Ah! voilà les éloges du
+capitaine Odoard qui recommencent! Je ne conçois pas ce que l'on trouve
+en lui de si accompli. Il est jeune?... qui est-ce qui n'est pas jeune?
+brave? c'est son métier; beau?... il le croit; spirituel?... il le dit.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Vous êtes injuste; jamais un mot ...</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Il le laisse voir, c'est la même chose.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>à part</i>.--Elle dit bien du mal d'Odoard. Est-ce qu'elle
+penserait tout le contraire?</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Je ne comprendrai jamais ni les admirations ni les
+préférences qui l'entourent.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, à Francesca.--Et vous, cousine?</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>troublée.</i>--Moi, mon cousin ... mais ...</p>
+
+<p>(<i>Rannuccio entrant.</i>)</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Une dépêche pour M. le colonel.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Donne. (<i>Lisant.</i>) Voilà comme on ne sait jamais ce que le
+temps vous amènera. Je comptais vous accompagner ce soir, mesdames, et
+il faut que je monte à cheval dans quelques heures et je passe la nuit
+hors de Modène.</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>avec une indifférence affectée</i>.--Ah! vous partez ce soir?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Et pourquoi donc?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Une affaire qui ne sera pas grave, j'espère, mais qui exige
+ma présence; une conspiration de carbonari. (<i>Se tournant vers
+Rannuccio.</i>) Faites tous vos préparatifs, puis vous passerez chez le
+comte Odoard et vous lui direz que je l'attends.</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>d'un air indifférent.</i>--Est-ce que vous emmenez le comte?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Moi? non, (<i>se penchant vers sa cousine.</i>) je ne suis pas
+assez mauvais cousin pour cela.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>troublée.</i>--Mon cousin!...</p>
+
+<p>LA MARQUISE, <i>sortant.</i>--Venez-vous, Francesca?...</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>bas à Francesca.</i>--Restez.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>qui a entendu ce mot, s'approchant du
+marquis.</i>--Marquis, je vais vous prouver que je ne vous redoute pas ...
+je vous laisse avec Francesca. Allons, travaillez, persuadez; dites-lui
+bien que le comte Odoard est charmant. Mon pauvre marquis, vous avez de
+l'esprit, mais vous n'y voyez goutte. (<i>Elle sort.</i>)</p>
+
+<p class="mid">Scène V.</p>
+
+<p class="mid">LE MARQUIS, FRANCESCA.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>regardant Francesca, qui a la tête baissée.</i>--Charmant
+visage, coeur charmant! (<i>S'approchant d'elle.</i>) Hé bien, à quoi
+pensez-vous, rêveuse?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je pensais ... je pensais à ce bal.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ah! vous pensiez à ce bal? et pas à autre chose?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--A quoi donc?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Voyons, chère cousine, ne dissimulez pas; vous savez bien
+que, quoique vous ne m'ayez rien confié, je suis un peu votre confident.
+Dites-moi pourquoi, depuis quelque temps, vous êtes triste?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Que voulez-vous, mon cousin? on vit sur la foi d'une
+chimère, on est aveugle, on veut l'être; et puis vient un moment qui
+déchire le voile, et alors ... Oh! il y a des choses qui font bien du
+mal!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Chère cousine, s'il n'y avait de chimère que votre peine!
+(<i>Elle secoue tristement la tête.</i>) Me permettez-vous de vous deviner
+pour vous consoler?</p>
+
+<p>FRANCESCA, malgré elle.--Oh! mon cousin, il ne m'aime pas!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est impossible! vous êtes si bien faits l'un pour
+l'autre... Tous deux jeunes, beaux, généreux, dévoués; vous, Francesca,
+vous vous sacrifieriez pour celui que vous aimez; lui, en se faisant
+tuer pour un ami, il lui dirait; Merci ... Oh! deux âmes pareilles
+doivent se comprendre ... Il vous aime!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je l'ai pensé d'abord comme vous. Il était si aimable, si
+empressé, je cédai à cet attrait ... alors je devins triste; mais lui,
+il resta gai, spirituel ... On n'est pas si aimable quand on aime.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--S'il a la tendresse gracieuse, ce n'est pas sa faute; ne
+vient-il pas sans cesse ici?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mais y vient-il pour moi?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Pour qui pourrait-il y venir?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--C'est ce que je me dis. Mais pourquoi ne jamais me parler de
+ce qu'il éprouve?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ne tâchez-vous pas de lui cacher ce que vous éprouvez?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--C'est vrai ..., mais pourquoi rechercher toutes les femmes
+plus que moi, même ma cousine?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Il fait la cour à ma femme? Plus de doute! les prétendus
+commencent toujours par séduire la famille.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mon cousin, m'aimera-t-il encore longtemps ainsi dans la
+personne de mes grands parents?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Cela dépend de vous ... Voyons, faut-il tout vous dire? Eh
+bien! je sais pourquoi il n'ose pas se déclarer.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Parlez!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est que vous avez, à ses yeux, un immense défaut ...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Un défaut! je m'en corrigerai.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>riant.</i>--Attendez, attendez; je sais beaucoup de gens qui
+vous prendraient ce défaut-là, si vous vouliez vous en défaire ... Vous
+êtes très-riche, et Odoard n'a que son épée et son nom.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je n'y avais jamais songé!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--La délicatesse arrête sur ses lèvres l'aveu d'un amour qui
+ressemblerait à un calcul ..., et vous êtes pour lui dans la position
+des reines que l'on n'ose pas aimer, à moins qu'elles ne disent: Je vous
+le permets.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ah! quel trait de lumière, mon cousin. Parlez encore; oui,
+tout s'explique maintenant; quoi de plus naturel ... que son silence! de
+plus naturel ... et de plus noble! C'est bien à lui ... Et moi qui
+l'accusais! N'est-ce pas que c'est bien! Je suis folle! une seule pensée
+m'avait mise au désespoir ... et un seul mot de vous me comble de joie.
+Mon Dieu!... que la tête est faible, quand le coeur est rempli ... Mais
+maintenant, mon cousin ... je ne crois plus que vous, je m'abandonne à
+vous. Voyons, dites, que dois-je faire? car il faut le détromper ...
+tout de suite ... tout de suite ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est cela ... complotons ensemble ...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oui, donnez-moi un bon conseil. Comment lui dire qu'il a
+tort de se taire?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Certes, voilà la première fois qu'une femme demande avis à
+un homme pour en amener un autre à ses pieds.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ah! répondez-moi.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--D'abord, ma jolie cousine ... il ne faut plus, quand il
+s'approche, garder cet air froid et digne.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--J'ai l'air froid avec lui! Oh! mon cousin, je crois à mon
+tour que vous ne vous y connaissez, pas.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Il faut l'enhardir.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je l'enhardirai.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Être un peu coquette.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--J'ai peur de ne pas être très-habile là-dessus.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Demandez des leçons à ma femme ... Montrer de la jalousie...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je n'ai pas besoin de maître pour cela.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Le prier de chanter avec vous.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oui, mon cousin.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Lui fitre des avances, enfin.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oui, mon cousin; je ferai comme les reines, je
+permettrai!... Oh! quelle joie, quelle joie! Tout change d'aspect à mes
+yeux ... Quand je suis entrée, le salon me semblait triste, sombre....
+maintenant il est gai, riant ... Je voudrais qu'il vint!... il me semble
+que rien qu'en me regardant, il comprendrait que tout ce qui est dans
+son coeur est déjà depuis longtemps dans le mien ... qu'il ...</p>
+
+<p>MATTEO, <i>annonçant</i>--M. le comte Odoard.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je m'enfuis!</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>la retenant.</i>--Eh bien ... eh bien! voilà donc ce grand
+courage!... Oh! je ne vous laisse point partir.</p>
+
+<p class="mid">Scène VI.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes, ODOARD.</p>
+
+<p>ODOARD.--Colonel, je me rends à vos ordres. (<i>Saluant Francesca.</i>)
+Madame...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Hé! l'air riant et heureux, capitaine... Vous avez donc
+fait quelque grand rêve?</p>
+
+<p>ODOARD.--Colonel ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--C'est que je crois aux rêves ... et si vous avez d'heureux
+pressentiments aujourd'hui, ne les chassez pas.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>bas.</i>--Mon cousin!</p>
+
+<p>ODOARD.--Comment cela?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Je ne m'explique pas; attendez-moi ici, j'ai quelques
+dépêches à vous remettre.</p>
+
+<p>ODOARD.--Est-ce pour un point éloigné, colonel?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Non, non, vous serez revenu pour le mariage de la princesse
+Nicolini; il doit vous inspirer un intérêt particulier.</p>
+
+<p>ODOARD.--Je ne m'en cache pas. LE MARQUIS.--Je reviens; attendez-moi
+ici. (<i>Bas, à Francesca.</i>) Allons, vous voilà devant l'ennemi ...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je tremble.</p>
+
+<p class="mid">Scène VII.</p>
+
+<p class="mid">FRANCESCA, ODOARD.</p>
+
+<p>FRANCESCA, à part.--Quand je songe qu'il faut que je commence!... Quel
+embarras!</p>
+
+<p>ODOARD.--Le colonel avait raison, madame, et je suis en veine de
+bonheur... Madame la marquise me permet de lui demander la première
+valse pour demain.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--La marquise permet et accorde. (<i>A part.</i>) Il m'aide.
+(<i>Haut.</i>) Mais serez-vous revenu?</p>
+
+<p>ODOARD.--Oh! je le serai! Manquer au mariage de la comtesse Nicolini!...
+il me va trop au coeur! Cette femme d'un haut rang d'une prande fortune,
+qui aime un jeune homme obscur, et qui, à force de l'aimer, triomphe de
+tous les obstacle pour l'élever jusqu'à elle.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Cela vous étonne?</p>
+
+<p>ODOARD.--Non, non, car le désintéressement est dans le coeur de toutes
+les femmes; qu'elles soient riches, qu'elles soient princesses, reines
+même, que leur importe? Elles ne regardent ni à l'opulence ni au titre;
+elles aiment, et tout est dit.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Vous admirez la comtesse; et moi.... c'est le jeune homme
+qui me touche, de l'avoir aimée assez pour accepter.</p>
+
+<p>ODOARD.--Que je l'envie! Après le plaisir de tout donner à la femme
+qu'on aime, le plus grand bonheur est de lui tout devoir! Je n'ai jamais
+compris les fausses délicatesses qui s'alarment des bienfaits d'une main
+si chère. S'aimer, cela sanctifie tout ... On n'est plus deux ... on est
+seul; aucun ne reçoit et chacun donne.</p>
+
+<p>FRANCESCA, émue--Quelle chaleur!.... Vous parliez.... comme si vous
+étiez amoureux.</p>
+
+<p>ODOARD.--<i>riant.</i>--Je le suis peut-être.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Vraiment ... Eh bien, cela me fait plaisir, (<i>S'approchant
+de lui et avec enjouement.</i>) Monsieur le comte, les femmes sont bien
+curieuses.</p>
+
+<p>ODOARD.--Presque autant que les hommes sont indiscrets.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Je vous ai dit mon défaut; vonlez-vous me prouver le vôtre?</p>
+
+<p>ODOARD.--On dit que les femmes ne nous pardonnent jamais une
+indiscrétion, même quand elles l'ont provoquée.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Il y aurait peut-être moins d'indiscrétion de votre part que
+vous ne croyez. (<i>A part</i>) J'espère que je m'avance.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>à part.</i>--Est-ce quelle se douterait? Donnons-lui le change.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>s'approchant.</i>--Quel âge a-t-elle?</p>
+
+<p>ODOARD.--Vingt ans!</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--Mon âge! (<i>Haut.</i>) Sera-t-elle au bal demain?</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous m'en demandez beaucoup.</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous ne niez pas? Elle y sera. Me la montrerez-vous?</p>
+
+<p>ODOARD.--Oh! je ne le peux pas.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--Je le crois bien. (<i>Haut.</i>) Est-elle jolie?</p>
+
+<p>ODOARD.--Mieux que jolie ... mieux que belle ... charmante!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--L'amour voit tout en beau.</p>
+
+<p>ODOARD.--Oh! je ne m'abuse pas ... des yeux si doux ... des cheveux ...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ses cheveux?</p>
+
+<p>ODOARD.--Des cheveux blonds.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--Comme moi! comme moi!</p>
+
+<p>ODOARD, <i>s'animant.</i>--Son visage plein de finesse et d'éclat, une
+physionomie qui promet une belle âme, une âme qui donne plus encore.</p>
+
+<p>FRANCESCA, à part.--Qu'il est doux de s'entendre parler ainsi par celui
+qu'on aime. (<i>Haut.</i>) Vous l'aimez bien!</p>
+
+<p>ODOARD.--Si je l'aime!... Je suis bien jeune, et la vie s'ouvre devant
+moi belle et riante ... Eh bien; mon plus beau jour serait celui où je
+pourrais la lui sacrifier. Quand, assis à ses côtés, je la regarde, je
+n'éprouve aucun regret, c'est de penser que jamais elle ne connaîtra
+tout ce que mon coeur contient de tendresse ... car toutes les paroles
+sont glacées, tous les serments sont morts quand je les compare à ce que
+je sens ...Oh! ne viendra-t-il jamais un instant où une preuve, une
+preuve, un fait, parlera à la place de ma bouche impuissante, et lui
+dira tout ce que je ne puis pas lui dire ... Mais vous ne pouvez me
+comprendre, car vous ne savez pas ce qu'elle est et ce que je suis ...
+vous ne savez pas ...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>qui l'a écouté avec une émotion croissante.</i>--Eh bien! si!
+Je savais tout; si je savais votre amour, je savais son nom!</p>
+
+<p>ODOARD.--O ciel! Malheureux! je suis perdu!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Perdu! Vous ne regardes donc pas?</p>
+
+<p>ODOARD.--Madame, au nom du ciel, oubliez tout ce que je voue ai dit;
+oubliez un aveu que m'a arraché mon amour aveugle!... En parlant d'elle,
+ma tête s'est égarée ... Ne nous trahissez pas!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Que dites-vous, mon Dieu?</p>
+
+<p>ODOARD.--Vous êtes femme, vous êtes bonne. S'il ne s'agissait que de
+moi, je ne vous prierais pas! Mais elle! elle! Insensé que je suis, si
+son mari savait ...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Son mari! Je me meurs.</p>
+
+<p>MATTEO, entrant.--M. le marquis attend monsieur le comte pour lui donner
+ses dépêches.</p>
+
+<p>ODOARD.--Je vous suis. (<i>Bas à Francesca.</i>) Au nom du ciel, n'ayez rien
+vu, rien entendu. (<i>Il sort.</i>)</p>
+
+<p class="mid">Scène VIII.</p>
+
+<p class="mid">FRANCESCA, <i>seule.</i></p>
+
+<p>Son mari!... Ce n'était pas moi!... Il en aime une autre!... Et je me
+croyais malheureuse hier ... Dieu! avoir espéré, avoir vu l'amour sur
+mon visage, avoir cru que c'était pour moi qu'il tremblait, qu'il
+pâlissait, qu'il pleurait ainsi ... Et c'est une autre qu'il aime!...
+une autre!... Et je lui ai montré ma tendresse, et j'ai semblé
+solliciter la sienne!... Oh! j'en mourrai de honte!</p>
+
+<p class="mid">Scène IX</p>
+
+<p class="mid">FRANCESCA, LE MARQUIS, LA CHANOINESSE, <i>allant à Francesca.</i></p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Eh bien! ma jolie cousine, avais-je raison? Mais que
+vois-je? vous avez pleuré?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Laissez-moi, mon cousin, quel mal vous m'avez fait! Que
+dites-vous?</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Que dites-vous?</p>
+
+<p>FRANCESCA <i>à la chanoinesse.</i>--Ma tante, je suis au désespoir.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Au couvent, ma nièce, on n'est jamais au désespoir.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>à la chanoinesse.</i>--Ma tante, emmenez-moi!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Attendez ... Encore quelque illusion de modestie; vous avez
+autant de peine à croire qu'on vous aime, que les autres femmes à croire
+qu'on ne les aime pas. Voyons, contez-moi vos douleurs, enfant!</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Mon cousin, ne me parlez pas ainsi; votre gaieté me fait
+mal.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Si je suis gai ... c'est que je suis sûr que vous avez tort
+d'être triste ... Voyons, parlez.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>avec douleur</i>.--Il aime une autre femme, une femme
+mariée!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ce n'est que cela? Vous m'avez fait une peur!...</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Et que pourrait-il y avoir de plus?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Comment! ce qu'il pourrait y avoir de plus? Mais, d'abord,
+nous sommes sûr qu'il ne l'épousera pas, puisqu'elle est mariée, et il
+me semble que c'est bien quelque chose.</p>
+
+<p>FRANCESCA--Qu'importe ... puisqu'il ne m'aime pas!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Qui vous dit qu'il ne vous aime pas, voyez-vous, ma chère
+petite cousine, nous autres hommes, nous sommes de très-imparfaites
+créatures.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Oh! que cela est vrai!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Voilà la première fois que vous êtes de mon avis; on voit
+bien que je dis du mal de quelqu'un. (<i>A Francesca.</i>) Ou peut très-bien
+à la fois adorer une jeune fille et aimer une femme. Comme ce n'est pas
+de la même manière, ces deux amours ne se nuisent pas.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Quelle morale!</p>
+
+<p>FRANCESCA--Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Bien! voilà la demoiselle qui comprend et la dame qui ne
+comprend pas, (<i>A Francesca.</i>) Ainsi ...</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>vivement.</i>--Je ne veux pas en entendre davantage. Partons,
+ma tante.</p>
+
+<p>LE MARQUIS,--Mais si je vous donne ici, à l'instant, la preuve de son
+amour, la preuve écrite!</p>
+
+<p>FRANCESCA--C'est impossible.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>tirant un papier</i>.--Tenez, voici une lettre d'Odoard pour
+vous.</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Pour moi? que peut-il m'écrire?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Ce qu'il n'a pas osé vous dire, enfant. Je sortais de mon
+cabinet, quand je l'ai vu donner une lettre à Matteo, en lui disant:
+<i>Pour la marquise</i>. Je m'étais approché: A quelle marquise écrivez-vous,
+beau capitaine? lui ai-je dit en saisissant la lettre....--A la marquise
+... à la marquise Francesca. Il était tout troublé.--Eh bien! lui
+dis-je, je me charge de la remettre ... et la voici. Allons, ouvrez et
+lisez.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>ouvrant.</i>--Je ne puis comprendre. (Elle jette les yeux sur
+la lettre et la referme vivement en jetant un cri.)</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Eh bien! est-elle pour vous?</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Oui... oui... elle est pour moi.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--Qu'avez-vous, mon enfant, vous pâlissez?</p>
+
+<p>FRANCESCA--.Ce n'est rien; le trouble, le saisissement ...</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à la chanoinesse.</i>--Vous ne Connaissez pas cela, madame.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE.--<i>Qui regarde Francesca et à part.</i>--Ou je me trompe
+fort, ou cette lettre n'est pas pour elle.</p>
+
+<p class="mid">Scène X.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes, RANNUCCIO, tenant des papiers; ODOARD.</p>
+
+<p>ODOARD.--Monsieur le marquis, me voici prêt à partir.</p>
+
+<p>FRANCESCA, <i>à part.</i>--O ciel! ma cousine! c'est donc elle!...</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>à Odoard.</i>--Bien ... Mais causez un moment avec Francesca,
+pondant que je vais donner quelques instructions à Rannuccio; causez,
+(<i>bas à Odoard</i>.) J'ai remis votre lettre.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>les observant.</i>--Mystère! mystère!</p>
+
+<p>(<i>Le marquis remonte la scène avec Rannuccio.</i>)</p>
+
+<p>ODOARD, <i>s'approchant de Francesca.</i>--Oh! madame! silence! par grâce!...</p>
+
+<p>FRANCESCA.--Ne craignez rien, monsieur.</p>
+
+<p class="mid">Scène XIe et dernière.</p>
+
+<p class="mid">Les mêmes, LA MARQUISE, MATTEO.</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--Chère Francesca, je viens vous chercher pour faire nos
+emplettes.</p>
+
+<p>MATTEO.--Le cheval de monsieur le marquis est prêt.</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>redescendant la scène.</i>--C'est bien. (<i>A Odoard.</i>) Voici
+ces dépêches; c'est à une lieue d'ici. Vous serez aussitôt revenu que
+parti. (<i>A Rannuccio.</i>) Rannuccio!</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Colonel?</p>
+
+<p>LE MARQUIS, <i>l'emmène dans un coin du théâtre et lui dit tout bas:</i>--Tu
+me comprends bien?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Oui, colonel.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Tu sais où sont les ruines?</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Près de votre villa.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--On est forcé de les traverser pour aller à ma villa. Tu vas
+faire monter quarante carabiniers à cheval; tu les cacheras près des
+ruines, et tu le saisiras de tous les conspirateurs.</p>
+
+<p>RANNUCCIO.--Oui, colonel.</p>
+
+<p>ODOARD, <i>bas à la marquise.</i>.--Il faut que je vous parle!... Cette nuit,
+à la villa!</p>
+
+<p>LA MARQUISE.--J'y serai.</p>
+
+<p>LA CHANOINESSE, <i>à Francesca.</i>--Venez, mon enfant, il n'y a pour vous,
+ici, que des larmes.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.--Allons, chacun à son poste ... Moi, je me rends auprès du
+prince; toi, Rannuccio, où tu sais ... Odoard, à cheval.., et vous,
+mesdames, à votre conspiration éternelle, permanente, infaillible, à
+votre toilette.</p>
+
+<p class="mid">(<i>Odoard et la marquise se saluent très-cérémonieusement; chacun se
+dispose à partir.<br>La toile tombe.</i>)</p>
+
+<p class="mid">FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Voyage en Zigzag.</h2>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="8" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+
+<p>M. Topffer, l'auteur des <i>Voyages en Zigzag</i>, est déjà célèbre comme
+écrivain et comme dessinateur. Les <i>Nouvelles genevoises</i> et les <i>Albums
+de MM. Vieux-Bois, Jabot, Crépin et consorts</i> lui ont valu une
+réputation européenne. Essayer de faire un éloge convenable de son
+double talent ce serait s'imposer une tâche inutile. M. Topffer possède
+surtout une qualité qui nous semble d'autant plus précieuse qu'elle
+devient de plus en plus rare; il est aussi sensible que gai, et quand
+cela lui plaît, il nous fait rire et pleurer malgré nous.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"></p>
+<p>Topffer avait pris
+l'habitude de rédiger le récit de ces <i>Voyages en Zigzag</i>, entremêlé
+d'observations fines et piquantes, de pensées profondes de bons mots
+malicieux, et orné de ravissants croquis.--Chaque aimée le précieux
+album, autographié à un petit nomme d'exemplaires, était distribué à
+tous les membres de la caravane. C'est la collection de ces albums,
+très-recherchés et très-rares, que MM Dubochet et Comp. publient
+aujourd'hui par livraisons hebdomadaires.</p>
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p>Qui n'a senti son coeur se serrer et ses yeux se remplir de larmes en
+lisant <i>le Presbytère</i> ou <i>le Col d'Auterne</i>? Qui a pu garder son
+sérieux à la vue de cet infortuné Vieux-Bois changeant de linge après
+son quatrième suicide, ou des enfants de M. Crépin appliquant la méthode
+de leur instituteur? Y a-t-il beaucoup d'écrivains et de dessinateurs
+qui puissent se vanter d'avoir obtenu de pareils triomphes? qui soient
+sûrs d'émouvoir ou de dérider au gré de leur caprice leurs lecteurs les
+moins tendres et les plus sérieux?</p>
+
+<p>M. Topffer habite Genève, où il dirige un pensionnat renommé. Chaque
+année, depuis longtemps déjà, il part avec vingt ou trente de ses élèves
+et madame Topffer, et cette petite caravane emploie trois ou quatre
+semaines des vacances à parcourir à pied, le sac sur le dos, les plus
+belles contrées de la Suisse, de la Savoie, du Tyrol et de l'Italie
+septentrionale. Souvent elle va jusqu'à Milan; une fois même elle s'est
+aventurée jusqu'à Venise. Tous les jours, pendant les haltes, les repas,
+le matin avant le départ, le soir après le souper, M. </p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Le seul moyen de faire connaître ce livre, c'est d'en citer quelques
+fragments pris au hasard; car, si nous étions obligé de choisir, nous
+nous trouverions fort embarrassé.</p>
+
+<p>La première heure des vacances a enfin sonné: la caravane se met en
+route, et, s'embarquant sur le lac de Genève, abandonne la classe et les
+livres aux rats, qui commencent aussitôt leurs voyages en zigzag.</p>
+
+<p>Le bateau a débarqué nos jeunes touristes à l'extrémité du lac. Chacun
+met son sac sur son dos, et le voyage à pied commence. Outre leur sac,
+tous emportent, selon les sages recommandations du général en chef,
+provision d'entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. «Il est
+très-bon, dit M. Topffer au départ, de compter pour l'amusement sur soi
+et ses camarades plus que sur les curiosités des villes ou sur les
+merveilles des contrées; il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez
+pour tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce
+point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur
+nature les moins délicats.</p>
+
+<p>Dès la première journée, ce dernier conseil a été si bien suivi par une
+partie de la troupe, qu'il faut s'arrêter pour prendre une voiture et y
+faire monter les éclopés et les démoralisés.</p>
+
+<p>Cette voiture, c'est le char-à-bancs national, qui tient par quatre
+clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes; mais ne craignez
+rien, on est plus en sûreté sur ce misérable chariot que dans nos plus
+brillants phaétons.</p>
+
+<p>Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs
+excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons à peine la
+place nécessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce
+journal, divers échantillons des croquis de leur aimable guide.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/008c.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/008d.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Voyez ce jeune touristicule lançant des pierres aux nuages où il
+aperçoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un
+excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire:</p>
+
+<p>Les dents de la chaîne des Fiz qui branlent dans leurs mâchoires et qui,
+de temps en temps, s'écroulent avec un horrible fracas.</p>
+
+<p>Un lever dans un chalet où il a fallu passer la nuit sur le foin.</p>
+
+<p>«Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu
+transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous
+fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin
+est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages
+entièrement herbacés; en particulier le voyageur Aubier assemble à une
+prairie; blouse et pantalon, tout est verdâtre; il sera verdâtre jusqu'à
+Milan, lieu préfixé pour une lessive générale. Pour les pays où nous
+allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si
+c'était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il
+deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet
+est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l'a point
+verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches ... Les
+rates, ce sont les épouses des rats.</p>
+
+<p>Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'être
+question:</p>
+
+<p>«Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon
+homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et
+pâteux: «Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas
+si net que ci-devant.» Il faut savoir que Cohendet est très-souvent de
+noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange
+trés-salé. Il s'ensuit que Cohendet <i>festonne</i> un peu au retour, et que,
+regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend à son âge.»</p>
+
+<p>Quand on voyage dans les montagnes on couche souvent sur le foin, et ou
+déjeune en plein air, au bord d'un précipice.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/009a.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/009b.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Mais quel est ce brave homme qui descend les hauteurs?</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/009c.png"></p>
+
+<p>«Ah! les belles gens! dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah çà,
+qui êtes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable
+venez-vous donc voir chez ces rues? et tant d'autres qui passent aussi,
+mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous
+mes millions!--</p>
+
+<p>Voilà, lui dit magnifiquement M. Topffer, vingt sous pour vous.--Eh!
+braves gens! bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un
+coup!!!» Et il s'en va aussi joyeux que si les millions étaient venus,
+sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.»</p>
+
+<p>M. Topffer ne se contente pas de croquer les portraits des originaux
+qu'il rencontre ni de représenter les principales scènes tragi-comiques
+dans lesquelles sa petite caravane joue un rôle intéressant; tous les
+beaux paysages qu'il admire sur sa route, tous les monuments curieux
+qu'il visite, il les dessine avec un talent remarquable, il nous les
+montre tels qu'il les a vus. Contemplez ce joli lac Combal, dont les
+lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures de place
+qui de tous côtés frappent la vue.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/009d.png"></p>
+<br>
+<p>Mais admirez surtout la tour fameuse du <i>lépreux</i> de la vallée d'Aoste.
+Pouvez-vous désirer un tableau plus vrai et en même temps plus
+artistement composé? Lisez en outre le passage remarquable que M.
+Topffer a écrit au pied de cette tour:</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/009e.png"></p>
+<br><br><br>
+<p>«Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur
+l'autorité de M. de Maislae, que son lépreux a vécu là, et ils citent en
+preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait
+que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre.
+Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est
+vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans
+les oeuvres de génie la vérité peu se rencontrer indépendamment de la
+réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur
+que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations
+analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs
+semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne
+croirait pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de
+joies et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose
+l'histoire de ces deux enfants? L'écrivain et le peintre qui ne savent
+que copier la réalité qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans
+profondeur; celui à qui son coeur et son génie révèlent ce que la
+réalité ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la
+foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être
+recherché, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la
+justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes.</p>
+
+<p>«Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels;
+la vérité y frappe si peu qu'on serait disposé à la leur contester. Il y
+a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui
+n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement que l'on veut qu'ils
+aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le
+peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à
+cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi
+d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de
+leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent
+convaincus de leur existence.»</p>
+
+<p>Malheureusement la place nous manque et nous sommes forcé de nous
+arrêter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages
+d'un genre différent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est
+varié:</p>
+
+<p>«Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetière; on y monte
+par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique
+asile. N'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et
+s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui
+bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias,
+presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il
+fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivante, la maison de
+Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.»</p>
+
+<p>«... Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes
+qui descendent. Le premier est de l'espèce <i>sous-pieds</i>. Le touriste à
+sous-pieds est gêné pour marcher comme certains aquatiques qui nagent
+mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à
+sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec
+les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces
+ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les
+deux.</p>
+
+<p>«Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses),
+nous trouvons une autre variété, C'est le touriste <i>imperméable</i>, qui
+est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce
+touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel,
+désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée
+immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître
+corbeau, perché aussi.</p>
+
+<p>«Plus loin le touriste <i>nono</i>: haut comme une grue, muet comme un
+poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les
+autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table
+d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni
+ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où <i>tute le monde paarlé à
+tute le monde</i>.</p>
+
+<p>«Plus loin le touriste en <i>litière</i>, un infirme ou une dame. Quatre forts
+gaillards se relèvent pour le porter. Le touriste en litière s'enveloppe
+de châles, s'achemine pâle, arrive éteint et va vite se coucher. On le
+refait avec du calme et des boissons chaudes.</p>
+
+<p>«Plus loin le touriste <i>parleur</i>: il est accommodant et trouve tout beau
+suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime
+qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se
+relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes
+celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, après quoi il dit: Partons.
+C'est qu'il veut changer de sujet.</p>
+
+<p>«Plus loin le touriste <i>furibond</i>: il est hagard, indigné, fait des pas
+de deux mètres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait
+place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé
+court après lui. Cette espèce est rare; nous l'avons trouvée au-dessus
+de la Handeck, après le pont.</p>
+
+<p>«Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette
+année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus
+rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce
+si commune du touriste constatant. Lu touriste <i>constatant</i> est celui
+qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un
+itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout
+est conforme, il baille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient
+furieux et ou ne sait plus qu'en faire. La cicérone se cache,
+l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint et les petits chiens
+aboient.»</p>
+
+<p>Un pareil ouvrage ne s'analyse pas; pour l'apprécier à sa juste valeur,
+il faut le lire tout entier, il faut le suivre pas à pas dans ses
+capricieuses fantaisies, dans ses nombreux zigzags, depuis le départ
+jusqu'au retour, C'est la représentation la plus fidèle, la plus
+complète, la plus ingénieuse, la plus amusante et la plus instructive,
+la plus sérieuse et la plus bonhomme qu'on puisse imaginer de la vie du
+voyageur à pied dans les Alpes, vie de contrastes et d'aventures, de
+bons et de mauvais jours, de vives joies et de petites misères, de
+privations et de fatigues de toute espèce; mais vie de liberté, vie de
+bonheur, d'un bonheur vrai, sain, pur, dont ceux qui l'ont goûté ne
+perdent jamais le souvenir (2).</p>
+
+<p>[Note 2: <i>Voyages en Zigzag,</i> ou Excursions d'un pensionnat en vacances,
+dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes; par R.
+<span class="sc">Topffer</span>; illustrés d'après les dessins de l'auteur, et ornés de 12
+grands dessins, par <span class="sc">Calane.</span>--1 beau vol, in-8 jésus de 400 pages. 30
+livraisons à 50 cent. (15 francs l'ouvrage complet.) 1843. <i>Dubochet et
+Comp</i>. (2 livraisons sont en vente.)]</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>Oeuvres de Spinoza</i>, traduites par <span class="sc">Émile Saissait</span>, professeur de
+philosophie au collège royal de Henri IV, avec une introduction du
+traducteur. 2 vol. in-18,--Paris, 1843. <i>Charpentier</i>. 4 fr. le volume.</p>
+
+<p>M. Émile Saissait vient enfin de donner aux amis de la philosophie une
+traduction française depuis longtemps promise des oeuvres de Spinoza.
+«Populaire en Allemagne, dit-il, Spinoza est encore en France à peu près
+inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son
+nom: on le célèbre avec enthousiasme, on le décrie avec emportement, ou
+l'atteste, on le cite à tout propos; mais l'admiration effrénée qu'il
+inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu'il allume chez
+les autres, n'ont réussi à lui procurer des lecteurs. J'ai pensé qu'une
+traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des
+adversaires sérieux à Spinoza, et j'ai même osé espérer qu'elle pourrait
+mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s'agite
+depuis quinze ans dans le vide: débats ridicules où aucune des parties
+ne connaît les pièces du procès.</p>
+
+<p>«Spinoza est un solitaire; il s'inquiète sérieusement de s'entendre avec
+lui-même, mais fort peu d'être entendu. Animé du plus violent mépris
+pour le vulgaire, il ne s'adresse qu'aux esprits d'élite, et fait de son
+style une algèbre à l'usage des géomètres et des penseurs; souvent même
+il invente des mois nouveaux. En France on a beaucoup de curiosité et
+peu de patience; l'erreur même fait moins peur que l'obscurité. Aussi
+Spinoza intéresse-t-il tout le monde sans se faire lire de personne.»</p>
+
+<p>Une traduction française, c'est-à-dire claire et précise, de ces
+ouvrages théologiques ou métaphysiques très-difficiles à comprendre en
+latin était déjà une sorte de commentaires. Toutefois M. E. Saisset
+avait voulu joindre à ce rude travail, dont il s'est acquitté avec
+autant de talent que de zèle, une introduction étendue, où il se
+proposait, après avoir éclairci le caraclère et l'enchaînement du
+système, de soumettre le système lui-même à une discussion régulière et
+approfondie; mais cette introduction a pris peu à peu de si grands
+accroissements, qu'elle est devenue un livre. M. Émile Saisset n'en
+donne aujourd'hui au public que la première partie, c'est-à-dire une
+sorte d'exposition critique de la philosophie de Spinoza. Il se réserve
+de publier dans quelques mois la seconde partie, c'est-à-dire l'histoire
+et la réfutation de ce grand système.</p>
+
+<p>Outre cette introduction, qui n'a pas moins de 200 pages, le premier
+volume contient une <i>bibliographie générale</i> des oeuvres de Spinoza, la
+<i>Vie de Spinoza</i> par Colerus, et le fameux <i>Traité théologico-politique
+(Tractatus theologico-politicus)</i> le seul ouvrage de Spinoza qu'il se
+soit décidé à publier de son vivant et le seul qui ait été traduit en
+français jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>Dans le second volume, M. Émile Saisset a réuni <i>l'Éthique</i>, le <i>Traité
+de la réforme de l'entendement</i> et les <i>lettres. L'Éthique</i> renferme la
+doctrine de Spinoza; le <i>Traité de la réforme de l'entendement</i>, sa
+méthode; les <i>Lettres</i> sont un commentaire toujours animé, souvent
+lumineux, de l'une et de l'autre.</p>
+
+<p>M. Émile Saisset ne se dissimule pas que beaucoup de personnes zélées,
+qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza, et qui, sans
+comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses
+écrits, frémissent d'horreur en entendant prononcer son nom, verront
+dans son travail une nouvelle tentative pour le réhabiliter. «Il y a
+bientôt deux siècles, dit-il, une de ces personnes (la race en est fort
+ancienne) argumentait contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave
+faisait partie. L'illustre médecin souriait en l'écoutant; il
+interrompit l'homme zélé par cette simule question: «Avez-vous lu
+Spinoza?» L'homme zélé sortit furieux et le bruit se répandit le
+lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste.»</p>
+
+<p>Singulière existence, en vérité, que celle de Spinoza! Aucun homme n'eut
+une vie plus calme, plus simple, plus honnête, plus dévouée; et après sa
+mort, aucun homme ne fut plus méconnu, plus défiguré, plus déshonoré par
+haine et par l'ignorance. Les prêtres surtout ont pris plaisir à le
+représenter comme un type de ce que l'enfer a jamais vomi de plus
+détestablement impie sur la terre. Sans doute, Spinoza a professé dans
+ses écrits certaines opinions qui ne sont pas admissibles; toutefois,
+s'il s'égara quelquefois en cherchant consciencieusement la vérité, il
+n'en demeure pas moins un des plus grands philosophes dont l'humanité a
+le droit d'être fier, grand, non-seulement par la qualité de son génie,
+mais par la candeur de sa vie. Dans son bel article de l'<i>Encyclopédie
+nouvelle</i> M. Jean Reynaud le compare à ces navigateurs portugais, qui,
+vers le temps où l'Europe voulut changer l'ancienne route qui la faisait
+communiquer avec les pays où le soleil se lève, s'avancèrent hardiment
+au large, et sans réussir à toucher le terme du voyage, laissèrent à
+leurs successeurs l'exemple de leur audace et le bénéfice leurs
+premières découvertes. «Il a donné le branle à l'Allemagne, dit-il, et
+son initiative y est empreinte dans l'esprit actuel du protestantisme et
+de la philosophie.» Non, Spinoza ne mérite pas les ignobles injures
+qu'ont prodiguées à sa mémoire l'erreur de la mauvaise foi, et son
+traducteur a eu raison de défier quiconque dirait aujourd'hui que ce
+pieux et sévère métaphysicien est un athée, un matérialiste, un impie,
+de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit.</p>
+
+<p>En consacrant deux années de sa vie à l'oeuvre si difficile d'une
+traduction française des oeuvres de Spinoza, M. Émile Saissait a donc
+rendu un véritable service aux amis sincères des études philosophique.
+Ce travail consciencieux lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'a
+enrichi d'une remarquable introduction, dont la seconde partie sera
+impatiemment attendue et désirée par tous ceux qui auront lu la
+première.</p>
+
+<p><i>O Taïti, Histoire et Enquête</i>, par <span class="sc">Henri Lutteroth</span>. 1 vol.
+in-8.--Paris, 1843. <i>Paulin</i>. 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p>M. Henri Lutteroth n'attarde qu'une médiocre importance politique,
+maritime et commerciale, à nos nouveaux établissements de l'Océan
+Pacifique. Dans son opinion, la France est mal informée. On a fait appel
+à ses sentiments généreux au profit d'une honteuse cause: celle de
+l'intolérance religieuse Le gouvernement français a, sans s'en douter
+peut-être, mis ses vaisseaux et ses soldais au service de la célèbre
+compagnie de Jésus, qui devient chaque jour plus nombreuse, plus forte,
+plus insolente et plus hardie.</p>
+
+<p>Convaincu de cette nouvelle escobarderie des dignes successeurs de
+Loyola, M. Henri Lutteroth a cru devoir la dénoncer à la France entière
+dans son nouvel ouvrage intitulé: <i>O Taïti</i> histoire et enquête. Il cite
+des faits nombreux à l'appui de ses allégations. Le nom d'enquête que
+j'ai donné à mes investigations, dit-il, est bien celui qui leur
+convient. Loin de rien préjuger, je ne fais pas un pas sans interroger
+les témoins, et les témoins, ce sont presque toujours les hommes mêmes
+qui agissent; c'est de leurs récits que se forme le mien. Le principal
+résultat de ce travail sera de montrer la propagande jésuitique à
+l'oeuvre. «Tout cela, s'écriait Montrosier, en constatant que les
+jésuites remplissaient la France, tout cela nous est advenu comme une
+fantasmagorie; il a fallu plus de deux ans pour y croire.» On croit plus
+vite cette fois; mais, absorbé par les découvertes du dedans, on ne
+tourne pas assez les regards vers le dehors.»</p>
+
+<p>M. Henri Lutteroth est le rédacteur en chef du journal protestant qui a
+pour titre <i>le Semeur</i> et qui occupe un rang honorable dans la presse
+parisienne. Mais il le déclare dès le début, --et nous ajoutons une foi
+entière à ses paroles,--autant que personne il est hostile à tout
+privilège pour les cultes; il se peut même qu'il diffère de plusieurs en
+ceci, qu'il le croit plus pour les cultes privilégiés que pour ceux qui
+ne le sont pas. La religion manquerait d'air dans le monopole; il a peur
+qu'elle n'y étouffe, et il n'a jamais dévié de ces principes dans
+l'appréciation d'aucun fait. Ce qu'il veut, ce qu'il réclame, c'est la
+liberté, c'est la tolérance; ce qu'il ne veut pas, c'est qu'une caste
+aussi tyrannique que la compagnie de Jésus, trompant une grande nation,
+parvienne à usurper, avec les armes de la France, une autorité absolue
+dont elle n'a pu s'emparer par la persuasion et par la douceur, et
+invoque le bras séculier contre quelques pauvres peuplades assez
+civilisées pour préférer les ministres protestants aux missionnaires de
+Picpus.</p>
+
+<p><i>O Taïti (histoire et enquête)</i> se divise en quatre époques. La première
+comprend les temps antérieurs au christianisme; la seconde, la
+conversion au christianisme,--c'est l'<i>histoire</i> proprement dite;--la
+troisième et la quatrième époque renferment au contraire les pièces de
+l'<i>enquête</i> car elles sont postérieures à l'introduction du
+christianisme et à l'arrivée des Français dans l'Océanie.--M. Henri
+Lutteroth a ajouté au récit des derniers événements le projet de loi
+concernant nos établissements de l'Océanie, voté récemment par la
+Chambre des Députés et l'exposé des motifs qui avait accompagné sa
+présentation.</p>
+
+<p><i>Les Derniers Jours de l'Empire</i>, poème en quatre chants, suivi de notes
+historiques et de poésies diverses; par <span class="sc">Charles de Massas</span>. 1 vol. in-8,
+orné d'un beau portrait de l'Empereur et de deux «gravures sur
+acier.--Paris, 1843. <i>Furne</i>.</p>
+
+<p>M. Chartes de Massas est un de ces poètes,--dont l'espèce devient plus
+rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un
+besoin impérieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en
+inquiètent pas; s'il le fallait même, ils seraient capables de renoncer
+à une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur
+famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir à leur joug
+une strophe rebelle.--A défaut d'argent, seront-ils au moins récompensés
+de leurs travaux par une brillante réputation? Sans doute ils ne
+méprisent pas la gloire; ils espèrent obtenir un grand et durable
+succès, car ils emploient une partie de leur fortune à éditer eux-mêmes
+leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour
+nous servir de leurs propres expressions, c'est rêver, chanter, tirer
+des accords de leur lyre! La plupart de ces infortunés, victimes d'une
+erreur fatale, passent leur vie à fondre et refondre, dans un moule usé
+et commun, de vieilles idées sans valeur aucune; d'autres au contraire,
+ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de
+Massas, à force de zèle, de persévérance et de sacrifices, à terminer et
+à faire imprimer quelque poème qui mérite au moins les respects des
+critiques les plus prosaïques.</p>
+
+<p>M. Charles de Massas est un modeste employé de l'administration des
+douanes. Épris dés son enfonce d'un vif amour de la poésie, à peine
+a-t-il su écrire, il a fait des vers. Il était à Grenoble, sa ville
+natale, quand Napoléon revint de l'Ile d'Elbe; au Havre, quand ses
+restes mortels furent rapportés de Sainte-Hélène. «A Grenoble, il se
+trouvait parmi la foule qui, après l'entrée de l'Empereur, vint déposer
+à ses pieds les débris des barrières que l'on avait inutilement fermées
+devant lui, et qui lui dit: Nous n'avons pu te donner les clefs, voilà
+les portes.» Au Havre, il fut l'un des spectateurs «de l'imposant
+tableau que présentèrent la plage, la mer et le ciel, alors que le
+navire chargé de la tombe impériale toucha les eaux du fleuve de Paris,
+alors que des milliers de regards se voilèrent d'irrésistibles larmes,
+et que des deux points opposés d'un horizon devenu subitement limpide,
+descendirent à la fois sur cette magique scène les premiers rayons du
+jour et les dernières clartés de la nuit.»</p>
+
+<p>Après avoir été témoin de ces deux grands spectacles, un poète français
+ne pouvait pas se dispenser de prendre sa lyre et de chanter. C'est ce
+qu'a fait M, Charles de Massas, et aujourd'hui il publie un poème en
+quatre chants: <i>l'Ile d'Elbe, le Retour, Waterloo, Sainte-Hélène</i>
+intitulé: <i>les Derniers Jours de l'Empire</i>. Cet ouvrage, enrichi de
+curieuses notes historiques et orné d'un portrait de l'Empereur et de
+deux belles gravures, se recommande par diverses qualités. Non-seulement
+M. Charles de Massas fait très-bien les vers, mais il est toujours animé
+de sentiments nobles, touchants et élevés, qu'il sait revêtir d'une
+forme heureuse. Les strophes suivantes,--et nous choisissons au
+hasard,--prouvent mieux que tous nos éloges quel est le véritable mérite
+de l'auteur des <i>Derniers Jours de l'Empire</i>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> A l'heure où, languissent sur la terre embrasée,</p>
+<p class="i14"> L'arbuste se ranime au souffle de la nuit.</p>
+<p class="i14"> Où la fleur tend sa feuille à la fraîche rosée.</p>
+<p class="i14"> Où l'infortune implore un sommeil qui la fuit,</p>
+<p class="i14"> Napoléon a vu des enfants, une mère,</p>
+<p class="i14"> De leurs tendres baisers couvrir le front d'un père</p>
+<p class="i14"> Et souffrant des plaisirs qui lui furent ravis,</p>
+<p class="i14"> Il a frappé les airs de ses plaintes funèbres,</p>
+<p class="i20"> Et seul, dans les ténèbres,</p>
+<p class="i14"> A longtemps appelé son épouse, son fils!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Ne les verra-t-il plus? Toi que sa voix appelle.</p>
+<p class="i14"> Toi, le seul voyageur qui passe en son séjour,</p>
+<p class="i14"> Dis, rapide aquilon, n'as-tu pas sous ton aile</p>
+<p class="i14"> De ces objets chéris un message d'amour?</p>
+<p class="i14"> Que devient-il, ce fils dont le premier sourire</p>
+<p class="i14"> D'un superbe espoir fit tressaillir l'Empire?</p>
+<p class="i14"> Privé de son appui quels seront ses destins?</p>
+<p class="i14"> Dis-lui si quelquefois, sur la terre étrangère,</p>
+<p class="i20"> Le doux portrait d'un père.</p>
+<p class="i14"> Loin d'hostiles regards, est permis à ses mains...</p>
+</div></div>
+
+<p>M. Charles de Massas n'a réellement qu'un défaut: il manque
+d'originalité. Si parfaits qu'ils soient, ses vers ressemblent à
+beaucoup d'autres; ses idées et ses sentiments,--irréprochables
+d'ailleurs,--n'ont pas le caractère distinctif qui les fasse aisément
+reconnaître. Que M. Charles de Massas tâche donc, s'il publie jamais un
+second poème de dominer d'une plus grande hauteur cette foule vulgaire
+de rimeurs au-dessus de laquelle il commence à s'élever.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Modes.</h2>
+
+<p>Les changements continuels de notre température, presque aussi
+capricieuse que la mode, font plus que jamais rechercher les cachemires.
+L'argent qu'une femme destinait à l'acquisition de mille fantaisies est
+employé à l'achat d'un châle de l'Inde. Aussi voyons-nous, avec une
+toilette d'une légèreté tout aérienne, des drôles carrés fond blanc ou
+orange abriter de leurs tissus fins et moelleux les épaules de nos
+élégantes.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/011a.png"></p>
+
+<p>Pour l'hiver, les cachemires longs à riches dessins sur fond noir seront
+le complément indispensable de toute élégance. Nous avons dit que les
+robes de soie ouvertes sur un jupon de mousseline étaient fort à la
+mode; aujourd'hui nous donnons le dessin d'une toilette de ce genre; la
+robe est en soie glacée gris et rose; le jupon de mousseline blanche,
+garni d'un haut volant, doit être sans apprêt, de manière à bien draper:
+des bouillons d'étoffe pareille sortent des manches; une garniture de
+dentelle tombe sur la mains. Le bonnet, fait avec un morceau de dentelle,
+élevé des côtés, à l'Italienne, est orné de roses.</p>
+
+<p>La soie est ce qui se porte le plus: on fait de charmantes robes avec
+des demi-pèlerines décolletées, qui laissent en haut dépasser la
+chemisette de mousseline.</p>
+
+<p>Les jours de chaleur on a, le matin, des peignoirs en mousseline blanche
+ou de couleurs entourés de petites garnitures à tuyaux fins et bordés de
+valenciennes. C'est un joli négligé.</p>
+
+<p>La lingerie possède de délicieuses coquetteries pour les soirées d'été:
+ce sont des robes de tarlatane de deux nuances, par exemple une jupe
+rose sur une bleue. Ce mélange vaporeux d'étoffes légères d'un effet
+charmant aux lumières.</p>
+
+<p>Chez Alexandrine, c'est le même mélange: les capotes de deux couleurs en
+crêpe lisse bouillonné, avec des fleurs cachées dans ces nuages légers,
+sont une de ses créations les plus heureuses. Ses chapeaux de paille
+ornés de rubans, ses pailles de riz avec plumets russes en marabouts
+noués, toutes ces modes ont un cachet qui rend le nom d'Alexandrine
+célèbre dans le monde élégant.</p>
+
+<p>Les voilettes de dentelles qui voltigent autour du visage vont très-bien
+sur les chapeaux, un peu secs, de crêpe à passes tendues. Ainsi la mode
+et la coquetterie sont d'accord. On porte toujours beaucoup de mantelets
+la vieille et d'écharpes en barège, puis des par-dessus en soie garnis
+de passementerie ou en mousseline, doublés de taffetas rose, paille,
+lilas et entourés de dentelle, qui commencent à prendre faveur. Ils se
+fixent à la taille par un ruban et ont de larges demi-manches. C'est une
+mode élégante et qui n'aura pas, comme telle, le succès populaire des
+mantelets.</p>
+
+<p>On a fait, dans ces derniers temps, de grandes provisions de laines à
+broder, car maintenant la tapisserie est devenue l'ouvrage
+indispensable à la ville comme à la campagne. Les vieux dessins sont
+copiés; puis on fait, pour économiser l'ouvrage, un mélange de bandes de
+velours et de bandes de tapisseries, qui est fort en vogue; cela fait
+surtout de belles portières. Le lambrequin est tout en tapisserie
+pareille aux bandes qui entourent le rideau ou qui forment rubans.</p>
+
+<p>Nous devons encore recommander les mouchoirs brodés au plumes points de
+chaînettes de couleur; les voilettes imitant l'Angleterre par de légères
+applications de mousseline; enfin tous les ouvrages qui aident à passer
+les longues heures de la campagne.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Inauguration d'une nouvelle Église Luthérienne à Paris.</h2>
+
+<p>La nouvelle église luthérienne, dont l'inauguration a eu lieu dimanche
+dernier, est située rue Chauchat, près la rue de Provence. Cette
+cérémonie avait attiré un grand concours de personnes qui remplissaient
+l'église bien avant l'heure indiquée pour le service.</p>
+
+<p>Peut-être est-il convenable de dire deux mots de la différence entre les
+protestants luthériens et les protestants réformés. Les premiers se
+rattachent à la confession d'Augsbourg: ce sont, en grande majorité, les
+protestants d'Allemagne, ceux de la Suède, de la Norwége, du Danemark,
+et ceux qui sont dispersés dans les pays slaves. Les protestants
+réformés sont ceux de France, de Suisse, de Hollande, d'Angleterre,
+d'Écosse. Les réformés de chaque nation ont une confession de foi
+particulière. Entre les luthériens et les réformés, il n'y a de
+différence que dans quelques points du dogme, aujourd'hui considérés
+connue très-secondaires, et dans les formes du culte, les luthériens
+n'excluent pas les images et les autres ornements que l'Église réformée
+a sévèrement proscrits.</p>
+
+<p>En France, il y a des luthériens dans cinq départements: dans les deux
+départements du Rhin, où ils forment un grand tiers de la population;
+dans les départements du Doubs et de la Haute-Saône, qui comprennent
+aujourd'hui l'ancienne principauté de Montbéliard toute luthérienne et
+enfin à Paris.</p>
+
+<p>Avant la Révolution et jusqu'à l'Empire, les luthériens de Paris
+suivaient leur culte dans les chapelles des ambassades de Suède et de
+Danemark. Ce fut l'Empereur qui, en 1809, leur fit donner l'église des
+Billettes et établit à Paris un Consistoire luthérien. Les luthériens de
+Paris étaient alors au nombre d'environ cinq mille.</p>
+
+<p>Ou en compte aujourd'hui plus de douze mille, et depuis longtemps
+réalise, des Billettes ne pouvait contenir les fidèles. Sous la
+Restauration déjà, des fonds furent volés par le Conseil municipal pour
+la fondation d'une nouvelle église, et plusieurs édifices furent
+successivement désignés pour cette destination.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br>
+
+<p>Enfin, en 1841, la ville offrit au Consistoire de faire disposer pour le
+culte luthérien une partie de l'ancienne halle de déchargement, située
+rue Chauchat. Cette halle avait été construite il y a peu d'années à
+grands frais pour servir d'entrepôt central; mais le commerce de Paris
+n'ayant pas trouvé davantage dans cet établissement, et n'en ayant pas
+profité, la halle était restée sans usage. La partie de l'édifice qui
+n'a pas été consacrée au culte, va être détruite pour prolonger la rue
+Grange-Batelière. Les travaux du nouveau temple ont été dirigés par M.
+Cau, architecte de la ville, qui a tiré tout le parti possible du
+bâtiment qu'il devait modifier. Le temple est d'une simplicité grave et
+élégante. Il y a place pour environ douze cents personnes. Le fronton
+porte cette inscription: <i>Église évangélique de la Rédemption.</i></p>
+
+<p>Par une coïncidence intéressante, le jour de la consécration de la
+nouvelle église était aussi l'anniversaire de la présentation de la
+confession de foi devant l'empereur Charles-Quint et les princes réunis
+à la diète d'Augsbourg.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Amusements des sciences.</h2>
+
+
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/011c.png"></p>
+<br><br>
+<p class="mid">SOLUTIONS DES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER
+NUMERO.</p>
+
+<p>I. Soit ABC la planche de bois donnée. Le charpentier divisera d'abord
+les côtés en deux parties égales, aux points D, E, F. Ces trois points
+seront les points de contact de l'ovale géométrique ou ellipse avec les
+côtés du triangle. On tirera aussi les trots droites AE, BD, CF, qui se
+coupent en G; ce sera le centre de l'ellipse. En prenant alors les
+distances GL, GM, GN, respectivement égales à GE, à GD et à GF, on aura
+six points E, M, F, L, O, N, qui suffiront pour tracer la courbe
+cherchée à vue, avec une approximation suffisante.</p>
+
+<p>Ce tracé sera facilité, si l'on a soin de mener par les points L, M, N,
+des droites respectivement parallèles aux côtés BC, CA, AB, de manière à
+achever complètement le polygone RSTOVX, circonscrit à l'ovale.</p>
+<br>
+
+<p>II. Il y a deux solutions représentées dans les deux petits tableaux
+ci-dessous:</p>
+
+<pre>
+ Tonneaux Tonneaux Tonneaux
+ pleins, vides, demi-pleins.
+1ere solution:
+ 1ere Personne 2 2 3
+ 2e Personne. 2 2 3
+ 3e Personne 3 3 1
+2e solution:
+ 1ere Personne. 3 3 1
+ 2e Personne. 3 3 1
+ 3e Personne. 1 1 5
+</pre>
+
+<p>Il est manifeste que dans ces deux combinaisons, chaque personne aura
+sept tonneaux, dont trois et demi de vin.</p>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. On donne un carrelet à régler le papier, une petite aiguille bien
+également calibrée dans toute sa longueur, une feuille de papier et un
+crayon; on demande de se servir de ces objets pour trouver, par
+expérience, le rapport de la circonférence du cercle à son diamètre.</p>
+
+<p>II. Partager entre trois personnes vingt-quatre tonneaux, dont huit
+pleins, huit vides et huit demi-pleins, en sorte que chacune ait la même
+quantité de vin et de tonneaux.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER REBUS.<br>Tout le monde court, cette année, danser
+au grand bal de Sceaux.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011d.png"><br>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0018, 1 Juillet
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0018, 1 JUILLET 1843 ***
+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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