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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: September 5, 2011 [EBook #37319]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0017, 24 JUIN 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843
+
+
+
+ L'ILLUSTRATION,
+ JOURNAL UNIVERSEL
+
+ Nº 17. Vol. I.--SAMEDI 24 JUIN 1843.
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an. 32 fr.
+ pour l'étranger -- 10 -- 20 -- 40
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+Courrier de Paris. _Portraits de doña Francisca, princesse de
+Joinville, de don Pedro II, empereur du Brésil, et de doña Juanaria, sa
+soeur_.--Académie des sciences. Premier trimestre 1843.--Troubles en
+Irlande (suite et fin). _Vue de la ville de Cork; Château de Dublin;
+Révolte au post-Office_.--_Le Major Anspech_, nouvelle, par M. Marc
+Fournier, avec _une gravure_.--Fêtes des environs de Paris. _Tombeau de
+Jacques de Bourgoin et de messire Aymon à Corbeil; Fête de Corbeil; Jeux
+du tourniquet et du Baquet à Saint-Germain; le jeu des Ciseaux, à
+Nanterre; Conduite de la Rosière à la Mairie de Nanterre; Couronnement
+de la Rosière_.--Promenade sur les fortifications de Paris (suite)
+_Treize gravures_.--Nécrologie. Thomire. _Portrait de Thomire et trois
+gravures._--Transport des diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.
+_Deux gravures_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Une
+gravure_.--Amusements des Sciences. _Quatre gravures_.--Rébus.
+
+
+
+Courrier de Paris.
+
+L'année 1843 aura été féconde en bénédictions nuptiales pour la branche
+cadette: tandis que la princesse Clémentine devenait duchesse de
+Saxe-Cobourg, le prince de Joinville, son frère, demandait la main de
+doña Francisca de Bragance, et Bragance et Orléans contractaient mariage
+à Rio-Janeiro. Je ne sais ce qu'en pense la branche aînée; mais voilà
+des hymens, comme disent les poètes, qui prouvent que la branche cadette
+a bonne envie de fructifier.
+
+[Illustration: Doña Francisca de Bragance, princesse de Joinville.]
+
+[Illustration: Don Pedro II, empereur du Brésil, frère de la princesse
+de Joinville.]
+
+Que les temps sont changés! Autrefois ces unions de princesses et de
+princes auraient fait pousser, autour de l'autel nuptial, des moissons
+d'odes, de dithyrambes et d'épithalames; aujourd'hui, elles n'ont pas
+même produit quelques rimes obscurément reléguées dans les limbes du
+_Moniteur_. Nous sommes à peu près guéris de la contagion de la poésie
+officielle; il nous reste encore assez d'autres maladies sans celle-là!
+Trois personnes gagnent à cette guérison: la nation, le prince et le
+poète.
+
+Le mariage du prince de Joinville sort cependant des habitudes
+froidement solennelles des mariages princiers; il a je ne sais quel air
+d'entreprise amoureuse qui le rend plus aimable; on dirait qu'un peu de
+poésie romantique a passé par là. Il est certain, en effet, qu'avant
+tout projet d'alliance, M. de Joinville aimait doña Francisca, et que
+doña Francisca éprouvait pour M. de Joinville un sentiment fort tendre.
+Cette double affection était née pendant le rapide séjour du prince à
+Rio-Janeiro, il y a deux ans, je crois.
+
+Armer un vaisseau, traverser les mers, aborder à une cour lointaine,
+pour y chercher une belle princesse dont on est épris, n'est-ce pas là
+une aventure que rompt agréablement la rigueur habituelle de l'étiquette
+diplomatique, et touche, par un certain côté galant, au beau Tristan de
+Léonais et à l'Amadis des Gaules?
+
+M. de Joinville et doña Francisca de Bragance ont fait une chose presque
+inconnue dans le monde des rois et des reines, un mariage d'inclination!
+
+En ce moment, la frégate _la Belle-Poule_ emporte les deux jeunes époux
+vers la France. Bientôt Paris saura si le Brésil, terrain fécond en
+fleurs magnifiques et charmantes, produit des princesses semblables à
+ses fleurs. Le jour où doña Francisca se montrera pour la première fois
+à l'Opéra sera le jour d'épreuve: l'armée des lorgnons et des binocles se
+tendra sous les armes; et le lendemain les yeux, la taille, le teint, la
+bouche, toute la personne de la princesse passera à l'ordre du jour des
+boudoirs et des salons.
+
+Si j'en crois un jeune Brésilien de mes amis, don José Alvarez Pedro
+Manoël, la princesse doña Francisca n'a rien à redouter de cette
+curiosité parisienne. Don José Alvarez Pedro Manoël me parlait encore
+hier de ses adorables cheveux d'un blond doré, de son regard de feu, de
+sa taille de liane, avec un ardeur toute brésilienne qui donne des
+garanties.
+
+[Illustration: Doña Juanaria, soeur de la princesse de Joinville.]
+
+Don José Alvarez Pedro Manoël n'est pas moins charmé des grâces de son
+esprit et de son caractère. Il vante son intelligence et son humeur
+enjouée. «Doña Francisca, me disait-il, joint à toute cette humeur vive
+et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilité;» et don Manoël
+m'en donnait la preuve que voici.
+
+Doña Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs; à force de
+soins et de recherches, elle était parvenue à peupler sa volière des
+hôtes les plus charmants et les plus rares, mélodieux captifs au plumage
+diapré. La jeune Francisca se plaisait à visiter ce bataillon ailé,
+peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des
+heures entières près de ses oiseaux chéris, mêlant ainsi à sa lecture la
+mélodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre
+au milieu de ces poétiques loisirs: c'était la nouvelle de la mort du
+son père, don Pedro Ier, arrivée de Lisbonne. Doña Francisca versa
+d'abondantes larmes; puis tout à coup, s'approchant de la volière, elle
+en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas à un
+jour de deuil. Les prisonniers s'échappant par volées, gagnèrent
+l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint
+silencieux et triste autour de doña Francisca, triste comme son coeur
+filial.
+
+Si don José Alvarez Pedro Manoël loue la grâce et l'amabilité de doña
+Francisca, il n'est pas moins charmé de doña Juanaria, sa soeur aînée,
+et de son frère don Pedro II empereur du Brésil. On voit que don José
+Alvarez Pedro Manoël adore toute la famille; mais son adoration
+s'explique par des causes différentes: dans doña Francisca il aime, nous
+l'avons vu, l'enjouement et la vivacité; doña Juanaria lui plaît, au
+contraire, par un certain air sérieux et prudent qui n'ôte rien à sa
+beauté; doña Francisca, en un mot, est plutôt faite pour devenir une
+charmante Parisienne, et doña Juanaria pour rester reine ou
+impératrice.»
+
+Quant à l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don José
+Pedro Alvarez Manoël le traite avec la même munificence; quoi qu'on en
+ait pu dire, il lui accorde la résolution et l'activité, le déclarant
+très-instruit, pour son âge du moins, grand amateur de lecture et ferré
+sur la géographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache
+l'histoire, et surtout qu'il en profite!
+
+Maintenant faut-il se fier à mon ami don José Pedro Alvarez Manoël?
+Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modèles, ou don
+José Pedro Alvarez Manoël fait-il des portraits ressemblants? Pour ce
+qui regarde doña Francisca, nous en jugerons bientôt par nos propres
+yeux. Quant à doña Juanaria et à l'empereur don Pedro II, nous ne sommes
+pas encore résolu, pour vérifier le fait, et entreprendre le voyage du
+Brésil[1].
+
+[Note 1: Les portraits que nous donnons en première page, sont les
+copies fidèles de trois lithographies publiées à Rio-Janeiro, et fort
+rares en France.]
+
+--L'Académie-Française vient d'arrêter la liste des vainqueurs au prix
+Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agénor Gasparin, mademoiselle Allais
+Martin, mademoiselle Félicie Aysac, ont remporté la palme dans le
+champ-clos de la littérature morale; 1,000 fr. à l'une, 1,500 fr. à
+l'autre, 2,000 à celle-ci et à celle-là, tel est le total de cette
+distribution académique. Ces couronnes seront décernées dans la séance
+solennelle du mois d'août, en même temps que les prix d'éloquence et de
+poésie. Alors, M. le secrétaire perpétuel nous expliquera sans doute
+comment madame Agénor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralité de plus que
+mademoiselle Anaïs Martin, et mademoiselle Félicie Aysac 500 fr,
+seulement. Dans une matière aussi délicate, je suis pour l'égalité des
+récompenses; rien ne me parait moins propre à honorer véritablement la
+vertu que ce système de tarif et cet établissement de poids et mesures.
+La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et
+deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre!
+Nous en achetons à tous prix; nous en vendons au mètre et au millimètre.
+Entrez, messieurs! entrez, mesdames!
+
+Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix
+réservés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de
+M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est
+enseignée par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des
+prosélytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire
+féminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve
+nouvelle de la conquête entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes
+les voies de la littérature, conquête que nous avons déjà plus d'une
+fois signalée. Madame Collet-Revoil, la première, a débusqué l'homme du
+prix de poésie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de
+lui enlever le prix de morale à la pointe de la plume. Ainsi, quand nous
+voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main à ces
+demoiselles et à ces dames académiques, et leur demander la charité.
+
+Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement
+universel et littéraire de la femme; il complote un projet qui doit
+l'étendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M.
+le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane?
+Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est
+très-riche, il n'est pas très-jeune, il a une très-jolie femme; M. de
+Castellane, en outre, a des goûts de Mécène qui lui ont fait une
+renommé. Son magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré s'est donné
+longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, école de chant et de
+déclamation. La tragédie, la comédie, l'opéra-comique, envoyaient au
+théâtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs
+années, l'art dramatique a profité de ces encouragements et de cette
+hospitalité de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre
+d'excellentes glaces.
+
+M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout à coup renoncé à
+ces soirées dramatico-punchées; c'est qu'il se préparait à une grande
+entreprise. Médité à loisir, mûri avec soin, le projet de M. de
+Castellane est près d'éclore. Il ne s'agit plus de donner le biberon à
+des Alcestes, à des Célimènes, à des Achilles, à des Clytemnestres en
+herbe, M. le comte a des visées hautes; la gloire de Richelieu l'empêche
+de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une
+académie, l'académie de Richelieu, au sexe près; je veux dire que M. le
+comte jette en ce moment les bases d'une académie de femmes. M. de
+Castellane a été frappé, comme nous, du prodigieux accroissement des
+génies en cotillon et des muses de tout âge et de toute espèce. Son
+académie est destinée à leur ouvrir un temple. On y entrera par
+l'élection, comme à l'Académie-Française, et le chiffre des élues ne
+dépassera pas quarante. Le règlement est encore un secret; nous le
+publierons dès qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est
+que l'article concernant le costume d'académicienne déclare que le
+bas-bleu est de rigueur.
+
+Un nouveau journal politique et littéraire vient de paraître sous le
+titre du _Parisien_. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que
+voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de
+journaux qui se surfont! _Le Parisien_ a imaginé une manière originale
+de se faire lire et de gagner une clientèle: il s'est mis en dépôt et se
+distribue chez tous les épiciers. Dès le matin la boutique du coin
+reçoit sa pacotille de littérature et de politique à dix centimes; _le
+Parisien_ commence sa journée par où la plupart de ses confrères la
+finissent: il va du premier coup à l'épicerie; cela s'appelle marcher
+droit à son but. Les portières y mordent, et prennent tous les jours
+pour un sou de fromage et pour deux sous de _Parisien_.
+
+--Regniard et La Bruyère ont tracé de main de maîtres le portrait du
+distrait; voici un trait digne de compléter la peinture: Saint-A.... est
+l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au
+delà de toute idée; Regniard n'a fait qu'une comédie et La Bruyère une
+esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de
+Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que
+dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fenêtre, croyant entrer par
+la porte.
+
+Avant-hier, passant, accompagné de Saint-A...., sur le pont
+d'Austerlitz, je m'aperçus que mon original ramassait un petit caillou
+qu'il se mit à rouler et à faire sauter dans sa main. Au même instant je
+lui demandai: «Quelle heure est-il?» Saint-A.... tira sa montre et me
+répondit: «Deux heures.» Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme
+s'arrêta tout à coup, et, rejetant son bras droit en arriére, lança dans
+l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine
+et s'engloutit dans l'eau bouillante. «Qu'est-ce cela? dis-je en
+m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifié le
+fleuve, me répondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est
+ta montre!» En effet, le distrait venait de faire à la Seine cadeau
+d'une superbe bréguet à répétition. Avis aux pécheurs à la ligne!
+
+--La chronique des vols de la semaine a raconté l'entreprise effrontée
+de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers
+la chute du jour. Exercer à la barbe du gouvernement, n'est-ce pas le
+_nec plus ultra_ de l'audace larronne? Mais enfin voilà nos fripons
+maîtres du champ de bataille; ils rôdent, ils cherchent, ils prennent;
+un bruit venu du dehors leur donne l'éveil et les met en fuite avant
+qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques
+chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de
+leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son
+procès-verbal aperçoit une culotte suspendue à un arbre du jardin par où
+la bande s'était enfuie; culotte volée dans cette expédition, mais
+dédaignée et laissée là par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le
+ministère mériterait le reproche que saint Éloi adresse au bon roi
+Dagobert?
+
+--Comme on fait voyager les renommées! Tout le monde croit, depuis un
+mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont
+affirmé, tous les journaux de province l'ont répété, tous les journaux
+de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprimé
+dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront échangé
+une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour
+Constantinople; mais il ne songe même pas à partir. Tandis qu'on le fait
+naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que déjà peut-être on
+publie le récit de sa visite au sérail et de son entrevue avec
+Abdul-Méjid, George Sand est tranquillement retiré dans son château de
+Nohant, recueilli en lui-même et sollicitant de son génie une oeuvre
+nouvelle, une de ces créations originales et puissantes qui intéressent
+si fortement l'esprit, émeuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas à
+George Sand les portes de l'académie de M. de Castellane.
+
+--Si l'illustre auteur d'_Indiana_ reste dans son château, d'autres
+portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de
+partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il
+n'est pas jusqu'à M. Victor Hugo qui ne se prépare à quitter les vieux
+piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air
+à son génie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en
+rapporte pas des _Burgraves_, au nom du ciel!
+
+--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrénées, aux Alpes, en Italie;
+c'est un excellent moment pour se munir de l'_Itinéraire de la Suisse_,
+par M. Adolphe Joanne. La réputation de ce livre précieux est faite
+depuis longtemps, et nous n'avons pas à y travailler ici: le seul défaut
+que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'être trop exact.
+Le mot est mérité. Cet itinéraire damné vous met en effet le pied tout
+juste à l'endroit où il faut le poser: les villes, les routes, les
+chemins, les sentiers, les excellents hôtels, les montagnes, les
+plaines, les vallées, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela
+exactement dans votre poche, grâce à M. Adolphe Joanne, ce dieu des
+itinéraires. M. Joanne ne vous laisse rien à deviner; impossible d'avoir
+avec lui le plaisir de s'égarer et de faire un mauvais pas. Se servir du
+livre de M. Adolphe Joanne, c'est déjà beaucoup; mais voyager avec M.
+Adolphe Joanne lui-même, voilà le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu;
+or, comme tout le monde ne saurait aspirer à une telle félicité,
+l'_Itinéraire_ à défaut de l'auteur lui-même, est une grande et utile
+compensation, que je conseille.
+
+--On nous écrit de Saint-Pétersbourg; «Rubini est ici depuis quelque
+temps; il assistait dernièrement à une représentation des comédiens
+français; l'Empereur était dans sa loge. S. M., informée de la présence
+du célèbre ténor, l'envoya mander. «Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il
+en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est
+Amphion ou Orphée au milieu des tigres et des ours, vont dire vos
+spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici,
+et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civilisés.» Rubini
+s'inclinait avec toute la grâce d'un ténor.--Alors l'empereur lui
+déclara qu'il avait résolu d'établir un théâtre italien à
+Saint-Pétersbourg, et que c'était à lui, Rubini, qu'il confiait
+l'entreprise.--«Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqué.--Vous
+chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un théâtre italien;
+l'Empereur vous en prie.»--Comment résister à cette prière de toutes les
+Russies? Rubini a cédé, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la
+fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Pétersbourg sera un
+furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!
+
+--Peut-être se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernièrement
+donnée de l'arrivée à Paris d'un cor, ou plutôt d'un _corniste_
+merveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et
+c'était pour lui le point principal,--nous avions hasardé quelques
+détails sur les commencements de ce jeune artiste: «M. Vivier était à
+Lyon simple commis marchand, lorsque le goût de la musique s'éveilla en
+lui.» Voilà ce que nous avions dit ou à peu près; il parait que cette
+qualité de commis marchand a déplu à M. Vivier ou à quelqu'un des siens;
+le _corniste_ nous prie de rectifier le fait, en annonçant qu'il n'a
+jamais appartenu au commerce, mais à l'administration des contributions
+indirectes. Puisque cela fait plaisir à M. Vivier, nous déclarons qu'il
+était commis de ceci, au lieu d'être commis de cela; mais nous ne voyons
+pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier à lire
+_le Philosophe sans le savoir_ il y trouvera une tirade sur le commerce,
+qui le fera peut-être revenir au commis marchand.
+
+--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, où s'y
+passe une aventure dont le héros infortuné est un de ces hommes à bonnes
+fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanité et
+de leur audace même. Voici le fait:
+
+Le jeune comte de B... poursuivait, depuis un mois, de ses impertinentes
+attaques, la jolie madame C... de N... Il faut vous dire que madame C...
+de N... tout récemment mariée, adore son mari, homme de coeur et
+d'esprit. D'abord la jeune femme s'amusa des prétentions de M. de B...;
+celui-ci, comme tous les fats, s'y trompa, et se crut aimé ou tout près
+de l'être. Un soir, avec une incroyable impudence, il escalada un mur du
+jardin et se glissa dans la chambre à coucher de madame C... de N...; un
+valet le vit, le reconnut, et vint avertir sa maîtresse; celle-ci,
+effrayée, envoya chercher son mari et lui confia l'insolent guet-apens
+du comte. «Mais de grâce, point de bruit et point de violence, dit-elle
+toute pâle et émue.--Sois tranquille, je traiterai le drôle comme il le
+mérite.» C... de N... descend l'escalier tranquillement, ouvre la porte
+de la chambre de sa femme; de B... surpris, arrive à sa rencontre. Le
+mari, sans s'émouvoir, s'approche de lui le plus près possible, et,
+levant le talon de sa botte, il lui marche rudement sur le pied. La
+douleur est si vive, que de B... pousse un cri. «Mille pardons, dit le
+mari du ton de la plus exquise politesse, mais je ne pensais pas qu'il
+dût y avoir ici un autre pied que le mien.»
+
+On ajoute que de B... s'est contenté de partir le lendemain pour Naples.
+
+
+
+Académie des Sciences.
+
+COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DU PREMIER TRIMESTREDE 1843.
+
+(Suite et fin.--Voir pages 217 et 234)
+
+
+SCIENCES MATHÉMATIQUES.
+
+_Haute analyses_--Le plus fécond des géomètres de nos jours, M. Gauchy, a
+lu à l'Académie, dans le premier trimestre de cette année, sept ou huit
+mémoires importants de haute analyse dont il ne nous est pas possible de
+donner ici une idée.
+
+M. Liouville a lu aussi, sur la mécanique rationnelle, deux mémoires
+riches en résultats curieux. Parmi les autres communications faites à
+l'Académie sur les hautes mathématiques il nous suffira de mentionner
+celles de MM. Binet, Gascheau, Brassine, Frizon, etc.
+
+_Histoire de l'arithmétique._--Mais nous devons une mention spéciale aux
+beaux travaux de M. Chasles sur l'histoire des mathématiques au
+Moyen-Age, et notamment sur l'introduction du système de numération que
+l'on a improprement attribué pendant si longtemps aux Arabes. M. Chasles
+interprétant un passage de la géométrie de Boèce avec plus de soin et de
+critique qu'on ne l'avait fait avant lui avait rendu très-plausible
+l'opinion déjà émise avant lui que ce passage indiquait réellement
+l'emploi d'un système de numération tout à fait analogue au nôtre,
+chaque chiffre placé à la gauche d'un autre marquant des collections
+d'unités dix fois plus fortes. La traduction qu'il vient de donner du
+traité de l'«Abacus» de Gerbert, et les savants commentaires dont il l'a
+accompagné, ne peuvent plus laisser de doutes aujourd'hui sur
+l'ancienneté du système actuel de numération dans l'Occident, où il
+s'est conservé par l'école pythagorienne jusqu'à l'époque où il est
+devenu vulgaire. Ainsi se trouvent réfutées victorieusement les
+prétentions d'un savant, assurément fort versé en cette matière, avait
+cru devoir élever en faveur de Léonard de Pise. L'_Abacus_ de ce
+géomètre n'a paru qu'en 1262; et notre Gerbert, né en Auvergne, comme on
+sait, fut élu pape sous le nom de Sylvestre II en 999. C'est donc un de
+nos compatriotes, trop oublié par les historiens modernes, mais dont la
+haute influence sur son siècle ne saurait être trop appréciée, qui il le
+plus contribué à répandre l'étude des sciences mathématiques à une
+époque de barbarie, et à préparer, par la vulgarisation d'un système
+convenable de numération, les progrès des siècles suivants.
+
+_Décès et nominations._--M. Puissant, auquel la nouvelle carte de France
+doit tout, est mort le 10 janvier dernier; il a été remplacé dans la
+section de géométrie par M. Lainé, auquel ses beaux travaux sur la
+théorie mathématique de la chaleur sur l'analyse indéterminée, sur la
+mécanique, lui méritaient depuis longtemps cet honneur.
+
+M. Hansen, de Gotta, a été nommé correspondant de la section de
+géométrie.
+
+V.--ASTRONOMIE.
+
+_Comètes_.-L'apparition de la grande comète a été l'événement
+astronomique le plus important du dernier trimestre. Nous avons déjà
+parlé de cet astre, et nous en avons donné la figure (p. 64). Il nous
+suffira donc d'ajouter que la détermination de l'orbite de cet astre a
+fait reconnaître diverses particularités très-curieuses qui le placent
+au nombre des plus remarquables que l'on ait jamais observés. Ainsi,
+d'abord, notre comète s'est plus approcher du soleil qu'aucune autre,
+même que celle de 1680. Lorsqu'elle était à son _périhélie_,
+c'est-à-dire à sa moindre distance au soleil, elle se mouvait avec une
+vitesse égale à huit cent trente-deux fois celle d'un boulet au sortir
+du canon. Elle est venue s'interposer, le 27 février, entre le soleil et
+la terre, et elle avait passé derrière le soleil le même jour. La
+longueur de sa queue était d'environ 236 millions de kilomètres, et si
+cette queue avait été seulement deux fois plus large, elle aurait
+infailliblement rencontré notre globe.--La comète a été visible en plein
+midi, dans quelques villes d'Italie, au commencement de mars.--On a
+quelque raison de croire qu'elle a déjà été vue antérieurement, mais il
+n'y a rien de certain à ce sujet.
+
+M. Laugier a communiqué les éphémérides de la comète qu'il a découverte
+à Paris le 28 octobre 1842. Cette comète qui, vers la fin du mois de
+novembre, a quitté la région du ciel visible à Paris, y est revenue dans
+la première semaine de février; mais les circonstances ont été trop
+défavorables pour qu'elle ait pu être aperçue.
+
+_Mouvement du soleil dans l'espace._--Une des questions les plus propres
+à captiver l'attention des savants et des gens du monde eux-mêmes, est
+celle de la position relative de notre système planétaire dans l'espace,
+et du mouvement propre dont il est doué. Ce mouvement, à raison du
+prodigieux éloignement des étoiles ne devient sensible qu'au bout d'un
+grand nombre d'années; mais il ne peut plus être mis en doute
+aujourd'hui. Mettant à profit les données que les observations ont
+accumulées. M. Bravais, professeur d'astronomie à la Faculté des
+Sciences de Lyon, a soumis un calcul la recherche de la direction et de
+la vitesse de ce mouvement dans l'espace. Ce calcul, un des plus
+intéressants qui puissent se présenter dans la mécanique céleste, l'a
+conduit à un résultat qui diffèrent très-peu de celui auquel M.
+Argelander, habile astronome allemand, était arrivé par une méthode
+entièrement différente. Et comme les hypothèses que l'un et l'autre
+avaient été obligés de faire pour suppléer à l'insuffisance de certaines
+données, pèchent en sens contraire, il est extrêmement probable que la
+vérité doit être comprise entre ces deux résultats.
+
+M. Bravais est déjà connu du monde savant par les résultats remarquables
+auxquels il est parvenu sur le mode d'insertion des feuilles autour des
+tiges; par la riche moisson d'observations astronomiques géologiques,
+météorologiques et magnétiques qu'il a recueillies comme membre de la
+commission du Nord; par ses recherches sur la géométrie pure et sur le
+calcul des probabilités,--Le nouveau travail dont nous venons de donner
+un aperçu justifie les paroles par lesquelles feu M. Savary
+caractérisait M. Bravais dès 1838, lorsqu'il le désignait à l'Académie
+«comme aussi capable de bien discuter ses observations mie de les bien
+faire,» qualités dont la réunion a toujours été fort rare.
+
+_L'Atlas des phénomènes célestes_ pour 1843, par M. Dien, mérite d'être
+signalé aux amateurs d'astronomie, qui y trouveront la marche des
+planètes au travers du ciel étoilé et tous les phénomènes célestes de
+quelque importance.
+
+VI.--GÉOLOGIE ET MINÉRALOGIE.
+
+_Minéraux curieux._--Le catalogue déjà si nombreux des espèces minérales
+a été enrichi d'une nouvelle espèce que M. Dufrenoy, qui l'a analysée,
+appelle _arsenio-sidérite_. C'est un arséniate de fer trouvé dans la
+mine de manganèse de la Romanèche, près Mareuil.
+
+Ou a mis sous les yeux de l'Académie des échantillons remarquables de
+diamant. Les uns consistent en petits cristaux encore adhérents à leur
+gangue, qui est un près quartzeux; ils proviennent du Brésil. Un autre
+est un minéral noir très-dur acheté à Bornéo. On voulait s'assurer, par
+certaines expériences de polarisation, que ce minéral est bien un
+diamant, et pour cela il fallait y déterminer une petite facette
+polie.--Mais après un travail continu de vingt-quatre heures, un des
+plus habiles lapidaires de Paris n'a pas réussi à émousser une seule des
+pointes dont la surface du minéral est recouverte, et sa roue même a
+beaucoup souffert de cet essai. M. Dumas, après avoir examiné
+l'échantillon, a pensé que ce minéral est un _diamant de nature,_ nom
+qu'on donne dans le commerce à des diamants qui ne sont susceptibles ni
+de se polir ni de se cliver, et qu'on réserve pour faire la poudre de
+diamants.
+
+Les minéraux précieux semblent s'être donné rendez-vous à l'Académie,
+car M. de Humboldt lui a communiqué une notice très-intéressante sur une
+pépite d'or vraiment monstrueuse, trouvée le 7 novembre dernier sur la
+pointe asiatique de la partie méridionale de l'Oural. Cette pépite pèse
+plus de trente-six kilogrammes; c'est aujourd'hui la plus grande qui
+soit connue. Celle qui fut découverte en 1721 aux États-Unis dans le
+comté d'Anson, monts Alléganys, Caroline du Nord, pèse vingt-un
+kilogrammes sept cents grammes..
+
+_Recherches sur le diluvium._--On sait quelle importance les travaux de
+M. Agassiz et de Charpentier ont donnée aux glaciers, depuis quelques
+années, pour l'explication de certains phénomènes géologiques. C'est à
+leur action que ces savants attribuent le poli et les stries que l'on
+observe sur certaines roches des Alpes et d'autres chaînes de montagnes,
+aussi bien que le transport des blues erratiques, souvent énormes, que
+l'on trouve parfois à une grande hauteur sur le versant du Jura qui
+regarde les Alpes. Les géologues sont encore très-divisés sur ces
+questions, et en France comme en Allemagne, la théorie des glaciers a
+rencontré d'ardents adversaires. Dans ce nombre il faut ranger MM. de
+Collegne et Fournet, qui ont adressé à l'Académie des mémoires, l'un sur
+les terrains diluviens des Pyrénées, l'autre sur le diluvium de la
+France. Nous ne prétendons en aucune façon nier les conclusions
+auxquelles ces messieurs sont parvenus, en refusant aux glaciers toute
+influence sur la production du phénomène diluvien dans les localités
+qu'ils ont décrites; nous ferons seulement observer qu'ils donneraient à
+leurs réfutations de l'hypothèse glaciale beaucoup plus de force, s'il
+les appliquaient aux Alpes elles-mêmes, et notamment aux nombreux
+exemples sur lesquels MM, Agassiz et de Charpentier ont basé leur
+théorie. Les savants suisses méritent bien qu'on leur fasse l'honneur
+d'aller les attaquer et les battre sur leur propre terrain. Jusqu'à ce
+que quelque habile géologue français se soit dévoué à une expédition de
+ce genre, les glaciers pourraient bien gagner encore bon nombre de
+prosélytes.
+
+Dans une note sur le phénomène erratique du nord de l'Europe, M.
+Daubrée, ingénieur des mines, comme M. Fournet, et comme lui professeur
+à une faculté des sciences s'est montré beaucoup plus réservé en ce qui
+concerne les causes.
+
+Il a constaté que, dans les Alpes Scandinaves, les traces de transport
+et de frottement divergent, à partir des régions culminantes, en se
+rapprochant des lignes des plus grandes pentes du massif. MM. Keilhau et
+Siljestroem avaient fait la même observation en d'autres points du
+massif, M. Daubrée a aussi été conduit à signaler plusieurs
+exhaussements et abaissements alternatifs du sol de la presqu'île
+Scandinave.
+
+_Paléontologie._--M. Brougniart a lu un rapport très-favorable sur un
+mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé; _Coquilles fossiles de
+Colombie, recueillies par M. Boussigneault._ M. d'Origny est arrivé à
+reconnaître l'existence du terrain crétacé dans cette partie de
+l'Amérique méridionale, conformément aux conclusions de M. de Buch.
+
+_Nouvelle carte géologique._--Nous avons vu avec lui vif intérêt la
+nouvelle carte géognostique du plateau tertiaire parisien que M. Paulin,
+secrétaire de la Société de Géologie, a présenté à l'Académie. La
+perfection du coloriage fait honneur à M Kaeppelin,
+imprimeur-lithographe, comme l'exactitude des détails et la beauté du
+dessin à l'auteur de cette carte.
+
+VII.--MÉCANIQUE APPLIQUÉE.
+
+_Machines à vapeur._--La théorie de la machine à vapeur n'avait jamais
+été présentée que d'une manière inexacte jusque vers 1837; aussi les
+résultats des calculs ne concordaient-ils jamais avec ceux de
+l'expérience, qu'à condition d'être multipliés par un certain
+coefficient numérique, variant de 0,5 à 0,6 suivant l'état d'entretien,
+et le système de construction de la machine. La théorie nouvelle,
+proposée il y a quelques années par M. de Paudour, n'est nullement
+sujette à cet inconvénient, et ses conséquences sont parfaitement
+d'accord avec celles de l'expérience. Il vient de la soumettre à une
+nouvelle épreuve décisive, en comparant les résultats auxquels elle
+conduit avec ceux que l'on observe directement sur l'effet et utile des
+machines de Cornouailles à simple effet: les différences constatées sont
+sans importance.
+
+La navigation à vapeur est destinée à prendre un si grand accroissement,
+qu'il est de la plus haute importance pour les constructeurs de machines
+à vapeur et de maires d'avoir un moyen simple et exact de mesurer le
+travail de ces machines, servant de moteurs aux bâtiments, et la
+résistante que ceux-ci éprouvent dans leur marche. Un moyen vient d'être
+fourni par M. Cailledon, dont le travail a été le sujet d'un rapport
+très-favorable de M. Coriolis.
+
+VIII.--TECHNOLOGIE.
+
+Aucune des communications faites à l'Académie n'a été accompagnée d'un
+extrait dans les comptes-rendus officiels, ni suivie d'un rapport, à
+l'exception d'une seule. L'Académie, sur la proposition de M. Thénard, a
+approuvé des tableaux imprimés et coloriés, sur une grande échelle, par
+M. Knabt comme utiles à l'enseignement de la mécanique, de la physique,
+de la chimie, etc.
+
+IX.--SCIENCES ÉCONOMIQUES.
+
+Caisses d'épargne.--M. Charles Dupin a communiqué ses recherches sur le
+développement de la Caisse d'épargne de Paris, et leur influence sur la
+population parisienne. Bien qu'au nombre des optimistes assez disposés à
+préconiser ce qui est l'honorable académicien a fait preuve
+d'impartialité en plaçant en regard du progrès qu'il signale des faits
+bien affligeants. Sa conclusion dernière, en ce qui concerne les
+déposants actuels, est qu'ils persistant encore à ne conserver leur
+dépôt que pendant cinq ans et demi, valeur moyenne; «de sorte que,
+dit-il, la Caisse d'épargne, au lieu d'être le trésor d'un peuple n' est
+en réalité, pour la masse, _que la lanterne magique de ses économies._
+
+_Statistique agricole_--Dans une note intéressante M. de Gaumont a
+signalé les avantages qu'offrait une carte agronomique de la France. La
+belle carte géologique de MM. Duhémy et Élie de Beaumont servirait de
+base à la statistique et a lu délimitation des régions des régions
+agricoles, puisque celles-ci ont, en général, une connexion intime avec
+les formations géologiques. M. de Gaumont a énoncé quelques résultats
+curieux tenu concernant l'influence de la nature des terrains sur la
+qualité des produits.
+
+_Agriculture._--M. Leclerc; l'homme avait présenté à l'Académie un
+Mémoire sur l'agriculture de l'ouest de la France.. M. de Gasparin a lu,
+sur ce Mémoire, un rapport très favorable, qu'il termine ainsi: «Nous
+osons affirmer que l'on n'a rien publié encore de plus complet et de
+plus satisfaisant en agriculture descriptive, et nous faisons de voeux
+pour que l'auteur hâte l'impression de son travail, qu'il destine à la
+publicité.»
+
+
+
+Troubles en Irlande. (Voir page 225.)
+
+Dans un précédent numéro, nous avons tracé à grands traits l'histoire du
+mouvement politique en Irlande; nous avons rappelé ses souffrances
+séculaires, ses révoltes, ses lents et tardifs succès. Après la victoire
+momentanée des volontaires, victoire qui rétablit l'indépendance absolue
+du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irritée d'un appel
+fait par les Irlandais aux armes françaises, détruire tout à fait, en
+1800, l'individualité politique de ce malheureux pays, et le réduire à
+l'état de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparaît;
+bientôt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle
+s'organise, et une ère nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprimés. Il
+nous reste aujourd'hui à bien définir le caractère du mouvement qui se
+manifeste en Irlande, à comprendre toute l'étendue du rôle que le
+libérateur y joue, et l'avenir qui semble réservé à cette sainte cause
+de la justice et de l'humanité.
+
+Un fait dont il faut bien se pénétrer avant tout, c'est que la révolte
+jusqu'ici pacifique des Irlandais, fondée sur les griefs les plus graves
+et en vue de réprimer les iniquités les plus criantes, est cependant
+beaucoup plus économique, si l'on peut parler de la sorte, que
+politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple, à notre grande
+révolution de 89, qui, armant en quelque façon la philosophie de tout un
+siècle et poussant tout un corps de doctrines bien arrêtées et au
+renversement d'une société vieillie, réclamait avant tout les droits de
+la liberté, de la dignité humaine et l'indépendance des nations. Dans la
+querelle des Irlandais, l'humanité, l'égalité sont sans doute
+intéressées: c'est le privilège de ces grandes choses d'être froissées
+par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au
+fond, l'horizon de la révolution irlandaise est beaucoup plus borné. Son
+principe, sa vie, son âme, c'est la haine que le tenancier a conçue
+contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du
+propriétaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixité légale de la
+_tenure_ ou du montant des baux. Le «législateur de minuit,» las de
+n'obtenir par les vengeances isolées «aucun remède aux extorsions qui
+l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le législateur de
+midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande,
+ce grief est compté, et combien on pèse les moyens de le redresser.
+Ajoutez à cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relève
+justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les
+torys, et qui se complaît dans l'idée d'un parlement autochtone la
+conviction religieuse trop longtemps dédaignée et comprimée, et qui veut
+enfin prendre son rang à côté des croyance qui l'ont jadis traitée en
+vaincue, et vous aurez tous les éléments de I agitation irlandaise. Mais
+le moteur principal est toujours dans les ressentiments légitimes de
+tenancier écrasé par le propriétaire, et si l'Angleterre, dégoûtée de
+son odieuse politique, consentait à satisfaire sur ce point, et en ce
+qui touche la question religieuse, au programme dressé par O'Connell,
+peut-être verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui éclate en
+faveur de la révocation de l'union. Évidemment le rappel n'est pour les
+Irlandais qu'un moyen, un moyen désespéré d'obtenir justice, et ce n'est
+que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher à
+leurs oppresseurs, qu'ils veulent être les instruments de leur propre
+réformation. Ce caractère de la révolution permanente d'Irlande, de
+consister très-faiblement dans les préoccupations politiques, est la
+cause la plus énergique de sa ténacité à la fois et de sa lenteur.
+Lorsqu'une révolution porte dans ses flancs un grand système
+philosophique, si par malheur elle est refoulée par la force brutale, la
+marche de l'humanité en est retardée pour des siècles. Les idées
+anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des
+hommes, le doute les y mine peu à peu, et pour qu'elles triomphent, il
+faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une
+révolte n'est excitée que par une iniquité toujours poignante, et qui
+fait saigner journellement les coeurs, rien ne la déracine. On
+l'étouffe, elle renaît; on l'endort, elle se réveille; et toujours,
+comme celle d'Irlande, au moment où on la croit à jamais ensevelie, elle
+revient, comme un spectre, faire pâlir les oppresseurs.
+
+On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une révolution politique en Irlande
+ne serait pas, eu égard à la patience habituelle des nations, d'une
+nécessité bien urgente. Depuis l'émancipation des catholiques, obtenue
+en 1829 par les efforts et l'éloquence de Daniel O'Connell, la liberté
+civile et la liberté politique sont assises dans ce pays sur des bases
+assez larges.
+
+Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport,
+car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus
+démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière,
+le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont
+ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous
+l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins
+bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner
+les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de
+fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et
+qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la
+peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit
+sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion.
+Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation
+irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient
+échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et
+jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui
+compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et
+à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la
+défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans,
+toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur
+et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les
+plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se
+mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette
+lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après
+l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat
+impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne
+s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne
+répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à
+sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en
+plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour
+l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et
+la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que
+les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient
+comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes,
+resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette
+piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez
+elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il
+n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune
+des hommes et des nations.
+
+[Illustration: Une: vue de la ville de Cork, en Irlande.]
+
+Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact,
+de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus
+populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse
+aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus
+subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient
+merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation
+de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune
+de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le
+centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne
+l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va
+se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil
+fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions
+d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies
+ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le
+praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un
+essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du
+programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici
+les principaux extraits:
+
+«Au peuple d'Irlande,
+
+«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus
+vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse
+et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques
+ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de
+l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local,
+unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.
+
+«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions
+parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté
+et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus
+vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets
+qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que
+possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici
+douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de
+l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.
+
+«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de
+toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de
+l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes
+d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui
+n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement
+irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision
+définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais
+siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel
+par-devant les tribunaux d'Angleterre.
+
+«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement
+ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux
+institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra
+dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une
+modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre
+des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà
+publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être
+toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne
+prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant.
+Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même
+un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable,
+si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages,
+fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de
+notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes
+irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile
+et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons
+nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que
+possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des
+tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage
+trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»
+
+Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en
+pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à
+craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au
+grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de
+cette terre si belle et si infortunée:
+
+«La deuxième objection contre le _repeal_ tient à ce que la classe des
+propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de
+la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est
+un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême
+réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les
+propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes
+les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements
+possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si
+colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra
+les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des
+tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et
+cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus
+préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser
+la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme
+la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est
+impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en
+Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier
+continuent dans leur état actuel.
+
+«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées
+sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois
+paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits
+du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts
+légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans
+des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui
+supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais
+de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un
+revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la
+part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut
+rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et
+le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations
+précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des
+propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en
+respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du
+tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»
+
+[Illustration: Cour intérieure du château de Dublin.--Préparatifs
+militaires.]
+
+Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai
+caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête
+de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur
+de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait
+se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes
+théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est
+tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne
+fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut
+donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un
+enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse
+situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il
+accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente
+n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et
+si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question
+si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.
+
+[Illustration: Hôtel des Postes à Dublin]
+
+Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son
+intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de
+triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées,
+on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre,
+on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes,
+mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence
+pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une
+profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si
+imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats.
+Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et
+imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection
+pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se
+contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre
+les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont
+violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout
+pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours
+qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il
+s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet
+jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout
+à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire,
+annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription
+au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de
+Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute
+de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à
+les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est
+écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours
+qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a
+fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:
+
+«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère;
+le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes,
+vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles
+dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer
+entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où
+la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le
+premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le
+sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et
+dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion
+pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous,
+aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous
+avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne
+veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces
+menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une
+déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en
+courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront
+jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce
+sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»
+
+On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment
+de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage
+bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les
+esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse
+issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la
+patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré,
+le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas
+sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre,
+et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues
+s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux
+de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des
+Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de
+Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de
+l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton
+génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en
+Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation
+des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de
+bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu
+n'étais pas là!
+
+
+
+Le Major Anspech.
+
+NOUVELLE.
+
+I.
+
+Si le major Anspech était un vieillard aussi maigre qu'il était long, et
+même d'autant plus maigre qu'il était long. Quarante ans avant l'époque
+où se passa la petite histoire que nous allons, ô lecteur, prendre la
+liberté de vous raconter, ce digne major était l'un des plus beaux
+mousquetaires gris du régiment de Monsieur, et bataillard comme quatre.
+Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir à
+l'escrime et un coeur passablement affamé. Les femmes de la cour et de
+la ville, de celles qui ne savaient résister à un mousquetaire,
+résistaient encore bien moins à un mousquetaire gris, haut de cinq pieds
+six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts,
+qu'il s'était surnommé de son chef le Turenne des boudoirs.
+
+Mais quarante années changent légèrement un homme: M. Anspech, en 1827,
+n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne possédait autre chose, de
+toutes ses splendeurs évanouies, que 800 livres de rentes, une culotte
+en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore
+la mansarde lui coûtait-elle 10 écus par an.
+
+Malgré cette réduction notable dans les éléments de son bonheur, le
+major Anspech, qui était veuf, avait trouvé le moyen de vivre au sein
+d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'année. Or,
+combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'être satisfaits de
+leur sort un jour sur deux?
+
+Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas
+précisément à écorner son budget, et c'est en cela que, pour un
+ci-devant mousquetaire, le major nous paraît digne de beaucoup d'éloges.
+Il avait borné ses voluptés courantes à une promenade aux Tuileries,
+toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce
+fût par les étreintes brûlantes de la canicule ou par les froids baisers
+d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez
+nous d'une aménité sans nuage, notre vieil ami avait fait une étude
+approfondie de l'endroit du jardin le plus propre à goûter les douceurs
+de _Phébus_, et à ne rien perdre de ses rayons.
+
+Après maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le
+major parut fixer son choix.
+
+A l'extrémité de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme
+ombragée d'arbres et de bosquets qui domine tout à la fois et la place
+de la Concorde et l'entrée architecturale de ce coté-là du jardin. Une
+rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur,
+par un gracieux retour sur elle-même, dans la riche enceinte qui s'ouvre
+entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la
+rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec
+le revêtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont
+les cotés sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds à cet
+endroit, c'est de ce coin ainsi fortifié que nous allons parler.
+
+[Illustration: Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de
+Palissandre.]
+
+Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur
+lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer
+le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même
+l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de
+fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable
+aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu
+de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact
+des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les
+troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné
+que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles
+ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur
+qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix
+réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une
+exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il
+offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis,
+personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.
+
+O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point
+d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles
+de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de
+roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le
+milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si
+étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le
+plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne
+s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les
+méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents
+géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se
+comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et
+que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche
+de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux
+autres.
+
+Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les
+marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues,
+vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major
+devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les
+souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs,
+lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire
+prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui
+de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces
+fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet
+ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés
+enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le
+ci-devant mousquetaire.
+
+Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était
+gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il
+réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de
+Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards
+indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte
+de peluche?
+
+Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que
+très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer
+de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la
+fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.
+
+Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait
+Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de
+laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le
+major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc
+et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette
+remarquable histoire.
+
+II.
+
+Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de
+Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des
+fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la
+chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de
+se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il
+effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour
+lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!...
+Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde,
+mais le lendemain on alla se couper la gorge.
+
+Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de
+la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à
+la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs
+en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la
+famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut
+savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en
+tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était
+on ne peut plus mort.
+
+La chose succéda comme le major l'avait prévu; on ferrailla quelques
+secondes, et dès que le mousquetaire comprit que le chevalier
+s'échauffait, il dégagea en tierce avec une telle rapidité, que M. de
+Palissandre ne vit qu'un éclair et tomba frappé de la foudre. Il faisait
+jour à peine et M. Anspech fut si pressé de remonter dans son carrosse,
+qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit
+à fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il était trop tard pour
+qu il revint sur ses pas.
+
+Arrivé à Londres, il songea que son banquier à Paris pourrait lui faire
+savoir ce qu'étaient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le
+chevalier de Palissandre. Il lui écrivit donc et profita de cet
+ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses
+poches, avait à peine rassemblé quelques louis. La réponse se fit
+malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en
+se promenant à Saint-James, en proie à un ennui mortel, fit la
+connaissance d'une jeune créole des Indes espagnoles, dont il
+s'amouracha par désoeuvrement. La jeune créole étant sur le point de
+partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater
+au plum-pudding, notre étourdi fit un millier d'écus du peu de diamants
+qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis à un jeune gentilhomme de
+ses amis qui était de l'ambassade française et qu'il eut la bonne
+fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la
+jeune créole vers les Indes occidentales.
+
+Étant à la Havane, il écrivit de nouveau à son banquier, toujours pour
+avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et
+pour mander qu'on lui envoyât de l'argent. Mais le vaisseau qui portait
+ces dépêches se perdit apparemment, car six mois après, le major, qui
+avait mangé jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de
+son banquier; il était d'ailleurs horriblement fatigué de la créole.
+Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une réponse
+à ses lettres était de l'aller chercher lui-même, au risque d'avoir des
+démêlés avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois,
+il résolut d'y mettre de la prudence et de rentrer à Paris incognito. Il
+vendit sa garde-robe pour payer son passage, et débarqua le plus
+heureusement du monde à la porte de l'Opéra, sous le premier nom qui lui
+passa par la tête. Ses amis, qui le reconnurent, le pressèrent dans
+leurs bras et lui apprirent que son banquier était passé en Amérique,
+lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait
+fait vendre l'année auparavant. L'accident le contraria d'autant plus,
+que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient à
+très-peu de chose près toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource
+que dans le chevalier, mais le chevalier, lui répondit-on, n'avait été
+malade que quinze jours, et était parti pour Londres dès qu'il avait pu
+se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu
+lui rendre au plus vite son coup d'épée et ses 500,000 francs; il fut
+touché de ce procédé jusqu'aux larmes, et reprit dès le lendemain la
+route d'Angleterre, à la poursuite de son généreux ennemi.
+
+Le major arrive à Londres, court à l'ambassade, visite toutes les
+tavernes, explore Covent-Garden et l'Opéra, fouille toutes les maisons
+de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de
+chevalier! Enfin, il découvre, par les registres de la maison Ashbon et
+comp., armateurs de la Cité, que M. de Palissandre est parti depuis
+trois mois pour la Havane. «Au diable, s'écrie le major désappointé,
+cette drôlesse de Fortune y met de la désobligeance. Je ne retournerais
+pas dans les griffes de ma créole pour tous les coups d'épée
+imaginables, pas plus que pour les trésors de Visapour. Je m'en vais en
+Amérique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.»
+
+C'était au fond le meilleur parti qu'il eût à prendre; car le comte ne
+possédant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme
+aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir après cinq cent mille
+francs qu'après cent mille écus. Il alla donc s'embarquer en Hollande
+pour la Nouvelle-Orléans, où l'on disait que s'était réfugié son
+banquier, et il l'y trouva en effet, mais déjà ruiné de fond en comble
+par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas réussi.
+Le major se donna du moins l'agrément de le rosser selon ses mérites, et
+ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais,
+en compagnie de M. de Lafayette.
+
+Il se battit à merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante
+carrière, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui
+l'avait fait quasiment considérer comme déserteur, et lui laissait une
+sorte de compte ouvert avec la prévôté de Paris.
+
+La guerre d'Amérique terminée, le major Anspech se trouva passablement
+endetté auprès de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner
+une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse
+et les trois cent mille francs avec le coup d'épée dont le chevalier de
+Palissandre lui était demeuré redevable. Il eut l'idée d'écrire à la
+Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on répondit qu'il
+n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme,
+vraisemblablement, devait êre mort en route. C'était à se pendre. D'un
+autre côté, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six
+mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas précisément
+envie d'aller voir lui-même quelle en était la cause: il s'en doutait
+d'ailleurs à peu près.
+
+La situation du major Anspech était on ne peut plus triste. Tout le
+trahissait, tout l'accablait à la fois. «N est-ce pas quelque chose
+d'étourdissant, s'écria-t-il, assis un soir sur la jetée de New-York et
+entraîné par la vivacité de ses pensées; n'est-ce pas quelque chose de
+fabuleux que la destinée d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de
+donner la main à mademoiselle Guimard, juste à l'instant où cette
+coquine laissait tomber son mouchoir? Voilà une sotte histoire qui me
+coûte huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie
+avec la prévôté de Paris. O fatalité! qui peut se défendre de tes
+coups!»
+
+En ce moment, on lui frappa sur l'épaule.
+
+III.
+
+«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque
+chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?
+
+--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air
+hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.
+
+--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand
+calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au
+malheur.
+
+--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on
+salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.
+
+--Vous êtes Français, monsieur?
+
+--Français et gentilhomme.
+
+--Vous vous trompez.
+
+--Qu'est-ce à dire, sambleu!
+
+--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il
+n'y a plus de gentilshommes en France.
+
+--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va
+vous envoyer aux poissons.
+
+--Vous ne le ferez pas.
+
+--Est-ce un défi?
+
+--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg,
+et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais
+cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été
+confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant
+en France et que vous y êtes condamné à mort.
+
+--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là
+qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.
+
+--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez
+noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure.
+Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante
+affaire de plus.
+
+--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement
+original.
+
+--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous
+éclaire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter à l'eau
+parce que je vous offre mes services.
+
+--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui
+descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un
+étranger.
+
+--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un étranger?
+
+--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est
+jamais réduit à la misère tant qu'il lui reste son épée.
+
+--Et qu'en ferez-vous?
+
+--J'en châtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une
+importune pitié, et plutôt que m'exposer une seconde fois à cette
+insulte, je me la passerais au travers du corps.
+
+--Vous parlez à merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de
+mieux à faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui
+et de la vôtre. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous reste d'autre ressource
+que le suicide?
+
+--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.
+
+--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trésor.
+
+--Ce n'est pas la sagesse, à coup sûr.
+
+--Non; mais c'est ce qui la donne.
+
+--Et qu'est-ce donc?
+
+--C'est le travail.
+
+--Ah! ah! vous êtes encyclopédiste.
+
+--Je ne suis qu'une humble créature de Dieu, monsieur le baron, qui a
+puisé dans le sentiment même de sa faiblesse la science de l'utile
+jointe à la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit
+bonne pour l'âme, en même temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une
+chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-là sur terre, et
+celle-ci dans l'éternité.
+
+--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.
+
+--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis
+la création.
+
+--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est à peu près juste ce que vous
+dites la; car n'étant plus baron, je ne serai guère plus qu'un homme
+désormais. Mais où voulez-vous en venir? Vous me catéchisez depuis une
+heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de
+m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas même
+votre nom.
+
+--Vous ne dites pas vrai.
+
+--Diable! prenez-y garde; c'est votre second démenti.
+
+--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au
+troisième, en vous répétant que vous ne pouvez ignorer mon nom.
+
+--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intéresser en
+quelque chose, je ne vous empêche pas de me le dire.
+
+--C'est ce que j'allais faire quand tout à l'heure je vous ai tendu la
+main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.
+
+--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais...
+Que je me jette à vos genoux...»
+
+M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il
+n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand
+homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui,
+Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison
+sociale _Franklin and Son et comp._ en valait bien un autre, et qu'il
+était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il
+expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de
+Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en
+quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et
+de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M.
+Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner
+chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de
+nature à être accueillies.
+
+M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin,
+et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si
+inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le
+sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route
+pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents
+ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de
+plus de huit lieues carrées.
+
+M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes,
+travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage
+comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un
+ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il
+est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le
+major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier,
+momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers
+ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus
+riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui
+avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de
+l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une
+fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de
+France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le
+diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et
+de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines
+d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million
+de dollars, et s'embarqua sur _le Neptune_ en destination pour le Havre.
+La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un
+sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du
+voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit
+corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels
+se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi
+pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.
+
+Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli
+convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les
+mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi,
+dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première
+visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on
+appelait alors _un noble débris de l'exil_, il avait eu le tort d'être
+heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des
+républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit
+chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir
+compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident
+fortuit, et il fut assez froidement congédié.
+
+Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour
+s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux
+Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite
+ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec
+beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs,
+les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires,
+les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut
+acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de
+louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres
+de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se
+plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le
+milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence
+dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses
+ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et
+l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout
+entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il
+était riche et puissant au sein de ses solitudes.
+
+Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché
+entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce
+mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage
+parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son
+mouchoir!
+
+IV.
+
+Nous regretterions amèrement que l'expression de _sage_ dont nous nous
+sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur
+trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire
+est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus
+irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les
+plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a
+tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit
+l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des
+orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un
+petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans
+un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une
+tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut
+cette imprudente fourmi.
+
+Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais
+quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de
+l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine
+ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa
+culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son
+_retiro_ parfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme
+cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes
+filles, connaissaient si bien l'_homme du banc_, que personne ne se fût
+permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue
+possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible
+surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!
+
+Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement
+du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite
+de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes
+des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de
+s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers
+fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa
+naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un
+vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui
+paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la
+figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de
+luttes péniblement accomplies.
+
+M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion
+qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa
+outre.
+
+Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au
+bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.
+
+Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre,
+passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le
+vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de
+ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au
+soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes
+filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.
+
+Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent
+bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se
+leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de
+disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.
+
+M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le
+lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau
+aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison
+lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le
+faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le
+vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque
+chose.
+
+En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se
+dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est
+l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un
+mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait
+si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui
+mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le
+major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien
+monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir.
+L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même
+une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu
+méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de
+cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en
+serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des
+droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief
+ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil
+quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la
+dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?
+
+Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout
+en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à
+le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin,
+heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même
+les chaises _payantes_, tout à fait comme une carène démâtée que les
+vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose
+de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans
+but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille
+impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la
+douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées
+ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire
+en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le
+major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que
+les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas
+que d'en demeurer navrés.
+
+Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et
+de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!
+
+Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir.....
+C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés
+vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange
+implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme
+aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait
+l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne
+l'était M. le major dans sa résignation.
+
+Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par
+une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.
+
+On aurait tort de s'étonner qu'un homme comme le major, qui avait
+souffert de tant de fortunes diverses, et supporté tant de désastres
+sans se plaindre, se fut laissé vaincre par un de ces petits malheurs de
+la vie commune auxquels on se trouve chaque jour exposé. Il suffit d'une
+goutte pour faire déborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis
+toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux
+sources les plus sacrées de sa vie?
+
+M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines à se
+tirer, isolé qu'il était de toute assistance, et livré à des soins
+mercenaires qu'il n'avait pas, hélas! le moyen d'encourager. Enfin, il
+fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de
+velours orange, en face d'une petite fenêtre ouverte qui donnait sur les
+toits, le descendant des Guise réfléchissait que le petit banc des
+Tuileries devait être en ce moment un miracle de fraîcheur et de
+parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus délicieuse contre
+les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondément. Le cours de
+ses pensées, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir
+une blessure à peine cicatrisée. Il demeura plongé quelque temps dans
+une rêverie douloureuse, entrecoupée de tressaillements et de soupirs.
+
+Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de
+diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du
+Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante à
+son coeur. Mais cet effort demeura sans résultat, malgré son héroïsme;
+les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont
+égoïstes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le
+monde qu'il était habitué à voir, ni le palais de ses rois, qui de temps
+à autres il regardait encore à la dérobée, ni ce prestige des souvenirs
+que chaque objet lui révélait de l'autre côté de l'eau. Au bout de
+quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade
+s'il continuait plus longtemps à contrarier ses jambes; mais
+l'appréhension de s'aller heurter encore à cet inconnu, objet pour lui
+d'un mélange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une
+extravagance achevée. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une
+pareille idée ait pu se faire jour dans une tête grise comme celle du
+major, de réfléchir que l'engouement du vieillard, loin de se relâcher
+dans les étreintes de la maladie en passant par les excitations de la
+fièvre, avait dû prendre tous les caractères d'une incurable manie.
+
+Quoi qu'il en fût, il résolut de mettre le jour même son projet à
+exécution, si la nécessité l'y forçait.
+
+V.
+
+Palsambleu! se disait le vieux gentilhomme en traversant le Pont-Royal,
+j'ai pourtant quelque idée que les choses doivent être un peu changées à
+la _Petite-Provence_, et que ce _m'sieu_, ennuyé que je ne vinsse plus
+lui offrir mon dépit en spectacle, aura pris le parti de vider les
+lieux..... et à moins qu'un nouveau démon se soit mis en tête d'achever
+la besogne de l'autre, c'est-à-dire de me dégoûter de l'existence...
+Bah! fadaises que tout cela, je vais retrouver mon petit banc plus
+mignon que jamais... Si cependant le sort eût permis..... Alors, mille
+diables, je lui montrerai que je suis un Phalsbourg, morbleu! un cadet
+de Lorraine, corbleu! un mousquetaire gris, jour de Diey! et nous
+verrous de quel pied il se mouche, ce _m'sieu_... Eh! cela m'est
+absolument égal de mourir d'un coup d'épée ou d'un petit banc rentré...
+A propos, combien voilà-t-il que j'eus mon dernier duel? quarante-deux
+ans! Hum! c'est un peu long pour l'honneur de Phalsbourg... Mais aussi
+ce fut un duel gros d'aventures... et qui me coûta cher... cent mille
+écus! Je voudrais bien savoir si mon argent est au fond de la mer avec
+ce Palissandre, que le ciel confonde... Quand je songe que nous nous
+égorgeames pour cette petite Guimard, une pécore! une drôlesse! qui
+n'avait d'autre mérite, en conscience, que d'être la fille de sa mère...
+autre coquine qui retournait si bien toutes les poches de ce malheureux
+Soubise...
+
+ Guimard en tout n'est qu'artifice,
+ Et par dedans et par dehors;
+ Otez-lui le fard et le vice,
+ Elle n'a plus ni âme ni corps.
+
+Marc Fournier
+
+(_La suite à un autre numéro._)
+
+
+
+Fêtes des Environs de Paris.
+
+LA FÊTE DE SAINT-SPIRE A CORBEIL.--LA FÊTE DE SAINT-GERMAIN.--LE JEU DU
+TOURNIQUET.--LE JEU DU BAQUET.--LA FÊTE DE NANTERRE.--LE JEU DES
+CISEAUX.--LE COURONNEMENT DE LA ROSIÈRE.
+
+Que les temps sont changés! Jadis aux fêtes patronales, les bons
+villageois se contentaient de danser à l'ombre du grand chêne, non sur
+la fougère (M. Alphonse Karr a démontré péremptoirement que l'on ne
+dansais pas sur cet arbuste), mais sur la pelouse verte et unie, au son
+de l'antique vielle, ou de la cornemuse dont jouait un unique ménétrier,
+hissé sur un gigantesque tonneau,--le tout, quand M. le curé voulait
+bien le permettre. Cependant, _les anciens_, spectateurs sédentaires
+mais non point inactifs des bourrées et des rigodons, honoraient aussi à
+leur guise le saint de l'endroit et se consolaient de n'être plus jeunes
+en fêtant la dive bouteille. La chute du jour mettait habituellement fin
+à ces modestes réjouissances. L'art prestigieux des Ruggieri et les
+illuminations _a giorno_ n'avaient point encore pénétré dans les
+campagnes, et tout au plus y permettait-on le feu de joie, composé d'un
+cent de fagots, aux plus grandes solennités, qui seules comportaient et
+pouvaient justifier une pareille magnificence.
+
+[Illustration: Fêtes de Corbeil.--Tombeau de Jacques de Bourgoin, écuyer
+de Corbeil, fondateur du collège de cette ville enterré en 1681, en
+l'église de Saint-Spire.--Reliques de saint Leu et de saint Rembert
+premiers évêques de Bayeux, apportées en l'église de Saint-Spire, par le
+comte Amyon, en 1000.]
+
+[Illustration: Fête de Corbeil.--Tombeau de messire Aymon, comte de
+Corbeil, mort en 1030, enterré dans l'église de Saint-Spire, à Corbeil.]
+
+Telles sont encore les fêtes champêtres, à peu de différence près, dans
+une partie de nos provinces. Mais il n'en est pas de même dans tout le
+voisinage de la _grand'ville_. Pans, avec ses instincts
+sardanapalesques, a civilisé ses alentours de telle sorte qu'il faut
+aujourd'hui, au moindre village de la banlieue, pour fêter son saint
+patronal, les plaisirs les plus raffinés, les jouissances les plus
+orientales, tels que des jeux de bagnes et autres, des macarons et des
+fritures en plein vent, des quadrilles à grand orchestre sur des motifs
+de M. Aubert et de mademoiselle Loïsa Puget, des bateleurs, des
+phénomènes, des mâts de cocagne et... des gendarmes. Ce dernier point
+est de rigueur.
+
+En un mot, on ne se refuse rien _extra muros_ pas plus qu'_intra_, comme
+vous l'allez voir si vous voulez bien vous associer à notre promenade
+philosophique à travers les festivals champêtres, ou _festivaux_ comme
+n'eût pas manqué de le dire ici le judicieux Larissole.
+
+Prenons le chemin de fer d'Orléans et courons, ou plutôt glissons
+jusqu'à Corbeil, l'antique mense des moines de Saint-Germain d'Auxerre,
+qu'illustrèrent jadis les reliques de saint Exupère et de saint Loup et
+qu'embellissent aujourd'hui les moulins de M. Darblay. Il s'agit
+d'assister à la fête de saint Spire le patron de la collégiale du vieux
+et du nouveau Corbeil.
+
+Il ne tiendrait qu'à nous de déployer ici la plus vaste érudition, on
+vous racontant tout au long comment Corbeil ou Corbeliae dut sa
+fondation aux Normands dont les incursions le long de la Seine
+déterminèrent l'érection d'un château-fort sur l'emplacement occupé par
+la cité seine-et-oisaise. Nous vous retracerions ensuite, le livre de
+Dulaure en main, les hauts faits des comtes de Corbeil; mais nous savons
+trop ce que nous devons à nos lecteurs pour les convier à pareille fête.
+
+[Illustration: Fête de Corbeil]
+
+Nous ne saurions toutefois passer entièrement sous silence l'histoire de
+messire Aymon, le premier comte de la ville, qui, après avoir
+vaillamment défendu Corbeil contre les hommes du Nord, y fonda, près du
+château-fort, l'église de Saint-Exupère, laquelle a été depuis placée
+sous l'invocation de Saint Spire, nous ne saurions dire pourquoi. Il fit
+ensuite un pèlerinage à Rome, où il rendit son âme à Dieu, les uns
+disent en l'an mil ou environ, et les autres en 1050. Son corps,
+rapporté à Corbeil, y fut déposé sous le tombeau que l'on voit
+aujourd'hui à Saint-Spire et que surmonte sa statue. Ce féal guerrier,
+le modèle des comtes, fut le bienfaiteur de la contrée, et son souvenir,
+toujours vivant dans la mémoire populaire, est encore aujourd'hui honoré
+par une pieuse et touchante coutume.
+
+Le jour de Saint-Spire, les habitants de Corbeil et des environs
+viennent faire leurs dévotions autour de son tombeau, et en se retirant
+baisent affectueusement la joue de marbre du bon sire, au point qu'elle
+en est tout usée et amaigrie, comme le roc est creusé par la goutte
+d'eau patiente qui le frappe durant, les siècles. Nous l'avouons, et le
+lecteur partagera sans doute nos impressions, cette pratique nous plaît
+et nous charme: elle est comme un arrière-parfum de ce Moyen-Age si loin
+de nous, et prouve que la reconnaissance du peuple, pour qui l'aime et
+qui le protège, n'est point un sentiment se fugitif ni si trompeur que
+l'on a bien voulu le dire. Non! qui l'écrase n'a pas toutes ses
+sympathies, comme d'éloquents écrivains ont cherché à nous le persuader:
+il en reste toujours quelque peu pour ses bienfaiteurs, et celle-là
+n'est à coup sûr ni la moins sincère ni la moins durable, témoin
+l'hommage traditionnel et spontané rendu aux mânes du bon sire Aymon de
+Corbeil.
+
+En quittant son tombeau, la foule va contempler avec recueillement les
+reliques de saint Leu et de saint Rembert, premiers évêques de Bayeux,
+qu'apporta le comte Aymon en l'église de Saint-Spire, peu de temps avant
+ce voyage pour Rome dont il ne devait pas revenir.
+
+Les fidèles s'arrêtent ensuite devant le tombeau de Jacques de Bourgoin,
+écuyer de Corbeil et fondateur du collège de cette ville, qui fut
+enterré à Saint-Spire en l'an 1661.
+
+Ces devoirs religieux remplis, il ne reste plus qu'à prendre part aux
+délices de la fête qui s'étale dans les rues, sur le joli quai de
+Corbeil, mais principalement sur la place de Saint-Guenault, où s'élève
+le tribunal civil. Saint-Guenault était, comme Saint-Spire, une église
+collégiale dont la construction remonte au delà du douzième siècle, et
+qui contient aujourd'hui, par un assez étrange rapprochement, les
+prisons et la bibliothèque de la ville.
+
+[Illustration: Fête de Saint-Germain.--Jeu du Tourniquet.]
+
+[Illustration: Fête de Saint-Germain.--Jeu du Baquet.]
+
+C'est là qu'est le rendez-vous général des plaisirs bruyants de la
+journée; c'est là qu'affluent les saltimbanques, que travaillent les
+banquistes et les escamoteurs, que remisent les monstres, les géants,
+les nains, les alcides et _tutti quanti_ offerts à la curiosité d'un
+chacun moyennant une rétribution variable de dix à vingt centimes. La
+place Saint-Guenault est ce jour-là le carré Marigny de Corbeil. Cette
+cavalcade que vous voyez défiler pompeusement sur la place et qu'à ses
+dolmans enjolivés de brandebourgs vous prendriez pour un escadron de
+hussards, ce sont messieurs les écuyers et palefreniers d'un cirque on
+ne peut plus olympique, qui annoncent la représentation par cette
+promenade imposante.--«entrez, entrez, messieurs et dames! on n'attend
+une vous pour commencer! Prenez vos billets, suivez le monde!.....»
+
+Le suivrons-nous? Ma foi! avec votre permission, nous n'en ferons rien
+cette fois. Nous avons encore du 1er mai une indigestion de phénomènes,
+de trombones, de grosses caisses, de clowns, de bobèches, de parfums de
+saucisses et de pommes de terre frites, en un mot de tout ce qui
+constitue les fêtes dites populaires, et nous croyons avoir acquis, dans
+cette mémorable circonstance, le droit de nous priver, pour quelque
+temps du moins, de ces inénarrables jouissances. D'ailleurs nous avons
+eu le suave coup d'oeil de toutes les pancartes-affiches qui tapissent
+le pourtour de la place comme d'une ébouriffante et colossale fresque.
+Or, cet aspect suffit à quiconque possède un peu d'expérience sur la
+matière. Ici, en effet, la peinture rend une foule de points à la
+réalité; on peut dire que c'est le triomphe de l'art. Qui a vu le
+_tableau_ et surtout la parade préliminaire, a tout vu. Le reste se
+donne, c'est-à-dire se vend par-dessus le marché.
+
+Quant à moi, n'eussé-je rien vu, je m'en consolerais encore. A mes yeux,
+le simple baiser sur la joue du bon sire Aymon efface toutes ces
+merveilles, et ce souvenir est le seul que j'emporte avec quelque
+plaisir en disant adieu à Saint-Spire, à Saint-Guenault et à Corbeil.
+
+[Illustration: Fête de Nanterre.--Conduite de la Rosière à la Mairie.]
+
+_Fête de Saint-Germain._--Changeons maintenant de chemin de fer et
+transportons-nous à Saint-Germain qui célèbre sa fête patronale, en
+attendant la fin de l'été, qui doit ramener la fameuse et historique
+fête des Loges. Là encore nous trouvons, comme partout, l'inévitable mât
+de cocagne entouré des orchestres forains, des balançoires, des jeux de
+bagues, des débits ambulants de macarons, des mirlitons, de sucres
+d'orge et de bonshommes de pain d'épice. En vérité, on jurerait qu'il n'y
+a qu'une fête dans le monde, tout comme il n'y a qu'un vaudeville,
+chose bien connue depuis longtemps.
+
+Gardons-nous toutefois de calomnier la fête patronale de Saint-Germain;
+contentons-nous de la médisance. Nous avons remarqué à cette solennité
+deux jeux entièrement inédits et qui, à ce titre, nous ont séduit tout
+d'abord.
+
+L'un est _le jeu du tourniquet_, exercice des plus gymnastiques, qui a
+le don d'exciter au plus haut point l'hilarité des spectateurs et
+consiste dans le voyage acrobatique et aérien dont suit la définition.
+
+L'aspirant au prix offert par la propriété du tourniquet en question,
+lequel consiste littéralement en une pipe culottée, un madras, un rouleau
+à serpette, ou tout autre joyau du même prix, l'aspirant, dis-je, se
+hisse au haut de la machine composée de trois cordes, sur l'une
+desquelles il faut s'asseoir en appuyant ses pieds sur les deux autres
+tendues au-dessous et à quelque distance de la première. Il s'agit ainsi
+de parcourir à califourchon, sur cet incommode sentier, tout l'espace
+compris entre les deux poteaux auxquels est fixée la machine. Cette
+pérégrination, qu'au premier abord il semble facile d'accomplir sans le
+moindre balancier, n'exige rien moins cependant que des qualités de
+funambule, assez rares chez les personnes qui n'en font pas leur
+profession. Au moindre défaut d'équilibre, l'impitoyable tourniquet,
+dont les bras soutiennent les trois cordes, justifie son titre en
+décrivant un mouvement de rotation qui a pour effet immédiat de modifier
+du tout au tout la posture du maladroit et infortuné voyageur, Tandis
+que ses deux pieds vont menacer les cieux, sa tête incline vers le sol,
+et le tout exécute une pesante chute, aux applaudissements et aux rires
+ironiques de l'assemblée. Bien des cavaliers se succèdent et sont
+désarçonnés tour à tour, avant qu'un seul parvienne à dompter la perfide
+monture et à atteindre sans encombre le but du hasardeux pèlerinage.
+C'est en se couchant à plat ventre sur la plus haute corde des trois que
+les habiles parviennent à résoudre ce difficile problème et à mériter le
+prix olympique.
+
+[Illustration: Fête de Nanterre.--Jeu des Ciseaux.]
+
+Ce terrible jeu du tourniquet nous rappelle le fameux pont de Sirrath
+qui conduit au paradis de Mahomet et qui, suspendu sur un gouffre, a la
+ténuité imperceptible du cheveu de femme le plus délié. Les bons le
+franchissent toutefois sans accident, mais les méchants sont précipités
+dans l'abîme et tombent au fin fond de l'enfer. Tel est le tourniquet, à
+cette différence près que la chute est un peu moins funeste, et que ce
+ne sont pas toujours les bons qui gagnent l'autre bord--au contraire.
+
+Le second des divertissements populaires qui nous ont charmé à la fête
+de Saint-Germain est _le jeu du baquet_, qui mérite également une
+description spéciale, c'est la course en char des anciens, combinée avec
+le jeu de la quintaine ou de bagues, d'invention plus moderne. Le char
+est une charrette lancée à fond de train, c'est-à-dire au trot équivoque
+d'une poussive haridelle; l'hippodrome est une avenue dans laquelle on
+voit suspendu à deux arbres le vase non étrusque que nous avons nommé
+plus haut; derrière l'automédon est posé sur sa charrette un tonneau dans
+lequel s'encage jusqu'à mi-corps le combattant, armé d'une longue et
+mince perche. Au moment où le quadrige champêtre passe sous le baquet,
+il doit insinuer le bout de sa gaule dans le trou dont est percée l'anse
+de cet instrument domestique. A défaut de ce faire, et pour peu qu'il
+effleure de sa lance innocente l'ustensile cher aux lessiveuses, le
+vase, véritable baquet de Damoclès se retourne aussitôt sur lui-même et
+inonde d'une copieuse et réfrigérante aspersion le nouvel Amadis de la
+Gaule. Si, au contraire, le vaillant et adroit champion a le bonheur de
+frapper juste, non-seulement il ne reçoit point d'eau, mais un baril de
+Suresnes l'attend au terme de la noble carrière. Que l'on juge de
+l'humiliation et du désespoir du vaincu par le prix réservé au
+vainqueur. Tandis que le vaincu ne boit que l'eau sans vin, le dernier
+boit son vin sans eau, et chante, le verre en main, le baquet. Bacchus
+et l'amour.
+
+[Illustration:--Couronnement de la Rosière.]
+
+_Fête de Nanterre_.--Mais c'est assez nous occuper de ces profanes
+divinités. Reprenons encore le chemin de fer. Entre Paris et
+Saint-Germain, il est une contrée protégée par Minerve, la sévère déesse
+aux yeux de boeuf, qui préconise la Sagesse. Cette terre aimée des cieux
+est l'heureuse Nanterre, la patrie des petits gâteaux qu'arrose le verre
+de coco dans les estomacs prolétaires. Nanterre honore la vertu,
+Nanterre couronne des rosières en l'an de peu de grâce et de beaucoup de
+vices 1843. Jusqu'à présent nous avions cru que les rosières
+n'existaient que dans les opéras-comiques et les contes de M. Bouilly;
+mais Nanterre s'est chargée de nous désabuser. Honneur; honneur, louange
+à Nanterre! Gloire à la moderne Salency!
+
+La rosière de cette année estime jeune fille qui parait en effet le
+modèle de toutes les vertus: c'est mademoiselle Giraud; elle n'a que
+dix-sept ans et soutient par son travail une partie de sa famille. Sa
+conduite, jusqu'à ce jour, a été exempte de tout reproche; jamais il ne
+s'est élevé contre elle le moindre caquet médisant... et cependant, vous
+le savez, on est si méchant au village!
+
+Qui le croirait? Il s'était élevé contre le couronnement de mademoiselle
+Giraud une' formidable opposition, celle de M. le curé de Nanterre, qui
+demandait avec instance le prix pour une autre _candidate_, dont le
+grand mérite était, à ses yeux, de fréquenter assidûment l'église et le
+confessionnal. M. le maire et le conseil municipal, qui tenaient pour
+mademoiselle Giraud, objectaient à la partie adverse que la meilleure
+prière, c'est le travail, surtout quand il a pour objet de secourir des
+parents infirmes. Ils admiraient la piété de la jeune fille placée sous
+la tutelle ecclésiastique; mais ils n'aimaient pas, disaient-ils, voir
+_les jeunesses_ s'approcher si souvent du confessionnal, surtout alors
+qu'elles aspirent à la couronne de rosière.
+
+Ces raisonnements voltairiens ne convainquirent nullement M. le curé, et
+il s'ensuivit une scission complète entre les deux pouvoirs spirituel et
+temporel. Le conseil municipal a décerné le prix à mademoiselle Giraud,
+et M. le curé a déclaré qu'il n'assisterait point au couronnement. On se
+passera donc de lui, et dans quelques instants le cortège triomphal qui
+conduit la rosière à la maison commune va défiler sous nos yeux.
+
+En attendant, donnons un regard au jeu dit _des ciseaux_, spécialement
+dédié aux jeunes filles. (Nanterre est, comme vous voyez, tout à la fois
+le plus vertueux et le plus galant des villages.) Il s'agit de couper
+avec lesdits ciseaux l'une des ficelles qui soutiennent les prix
+disputés, c'est-à-dire des bonnets, des fichus, des robes, etc., etc.,
+voire des poupées et des pantins pour les petites soeurs ou les petits
+frères de ces demoiselles. «Rien de plus facile, me direz-vous; on
+s'avance, on coupe la ficelle, et...» C'est ici que je vous arrête;
+sachez que pour remporter le prix il faut avoir les yeux bandés, ni plus
+ni moins qu'une somnambule qui s'apprête à lire de l'orteil.--Ah!
+diable, voici qui complique singulièrement la difficulté. Mais n'est-il
+point dans la galerie quelque personne bienveillante qui puisse guider
+les pas chancelants de l'intéressante jeune aveugle et lui crier: «A
+droite! à gauche! en avant! en arrière!» suivant le cas?--Oui-da! Et
+comptez-vous pour rien cet impitoyable sapeur-pompier qui bat de la
+caisse sans relâche, précisément pour imposer silence à cette même
+galerie et étouffer, nouveau Corybante, les conseils des parties
+intéressées.--Malepeste! on est rusé au village, et je vois que le jeu
+des ciseaux est le plus ingénieux du monde.--Quand je vous le disais!...
+
+Mais, silence! silence! voilà le cortège qui s'avance! Les tambours
+battent aux champs, les cloches sonnent ou plutôt devraient sonner à
+grandes volées; mais la retraite de M. le curé les a condamnées au
+repos. Une double haie de gardes nationaux occupe tout l'espace compris
+entre la maison de la rosière et l'hôtel-de-ville du village. Des
+drapeaux se balancent aux fenêtres. C'est un spectacle magnifique et
+fait pour ramener la vertu parmi les hommes, si tous pouvaient jouir de
+ce coup d'oeil. Je vote pour qu'un congrès du genre humain se réunisse
+tous les ans, à pareille époque, dans la commune de Nanterre.
+
+La garde départementale ouvre la marche; puis une nombreuse musique de
+garde nationale fait retentir les airs de joyeuses fanfares. Paraît
+ensuite la rosière, entre M. le maire et M. l'adjoint: celui-ci tient la
+place de M. le curé, qui, persistant à refuser son concours à la
+cérémonie, se tient à l'écart, comme Achille, à l'ombre de sa sacristie.
+
+Derrière la rosière, vêtue de blanc et parée de ses plus beaux atours,
+est rangé le conseil municipal, suivi par une garde d'honneur, composée
+des _messiers_, marchant de front et armés de longues piques qu'ornent
+les couleurs nationales. Les _messiers_ sont les principaux cultivateurs
+de la commune qui forment une ligue défensive et quelquefois même
+offensive, à l'effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde
+champêtre et de protéger les récoltes contre la maraude, cette plaie des
+maraîchers de la banlieue.
+
+Sur les pas de cette _landwehr_ agreste, on voit habituellement
+s'avancer la rosière de l'année précédente, portant sur sa tête la
+couronne qui, de son front, va bientôt passer sur celui de la nouvelle
+héroïne. Mais, cette année, l'ex-rosière a fait défaut; depuis son
+couronnement, elle a quitté les roses de la virginité pour les soucis du
+mariage. Elle ne saurait donc plus porter cette chaste parure que
+soutient de ses mains, sur un coussin de velours, l'une des jeunes
+filles du village.
+
+Viennent ensuite diverses confréries religieuses, précédées par celle de
+la Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en écharpe que porte
+chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les
+amis de la rosière en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus
+loin sur quatre, et bientôt déborde la foule compacte qui se presse
+derrière le cortège.
+
+Arrivés à la mairie, les principaux acteurs de la cérémonie prennent
+place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints
+et les conseillers municipaux; la rosière en face; adroite et à gauche,
+les demoiselles de la Vierge; derrière, les parents, les amis, les
+officiers de la garde nationale et autres gros bonnets de l'endroit.
+
+Dans le fond de la salle, et au milieu d'un trophée, de drapeaux
+tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance:
+_A la vertu!_
+
+Au milieu d'un profond recueillement et d'un silence religieux, M. le
+maire prend la parole et prononce un discours pathétique sur les
+avantages de la vertu; puis, en forme de péroraison, il passe au cou de
+la rosière un collier d'or; il lui remet des pendants d'oreilles, une
+magnifique épingle-broche, divers autres bijoux dont la forme et l'
+usage nous échappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il
+prend sur le coussin où elle est déposée la couronne de roses blanches
+et la pose sur la tête de la jeune fille en lui disant (nous
+sténographions): «Mademoiselle Giraud, veuillez recevoir, comme prix de
+vertu, la couronne _civique_ que vos concitoyens vous décernent.»
+
+A ces mots la musique, cachée dans le vestibule de la mairie, fait
+entendre un air de bravoure; des larmes inondent tous les gilets et tous
+les bavolets de l'auditoire, et le cortège se remet en marche dans le
+même ordre que ci-dessus. La rosière est reconduite chez elle, et, peu
+d'instants après, un splendide banquet, auquel elle prend part ainsi que
+sa famille, et qu'honorent de leur présence les autorités du village,
+termine cette belle et attendrissante journée, bien digne d'être
+consignée dans les annales de la vertu, et qu'en attendant nous honorons
+à notre manière, en lui érigeant une colonne... de _l'Illustration_.
+
+
+
+Promenade sur les Fortifications de Paris.
+
+Suite.--Voyez page 219
+
+II.
+
+LES FORTS.
+
+Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'idée de fortifier Paris, ce grand
+homme comptait que la fortification de la capitale devait être établie
+sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une
+enceinte sur laquelle eussent été accumulés tous les moyens de défense
+connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux
+enceintes qui nécessiteraient deux attaques successives. La première de
+ces enceintes était, pour la partie méridionale, l'ancien mur de
+Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V,
+augmenté par Louis XIII en 1631. La deuxième eût été portée
+considérablement en avant et serait passée juste par les points où se
+trouve actuellement celle qui s'élève sous nos yeux. Entre ces deux
+enceintes, on eût mis à couvert en temps de siège les nombreux troupeaux
+nécessaires à l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de
+viandes fraîches est un des obstacles les plus difficiles à résoudre;
+puis l'ennemi, tenu éloigné du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la
+première partie du siège, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes
+et ses projectiles incendiaires.
+
+C'est cette pensée de Vauban qui a été mise à exécution par la
+construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense
+développement de la ville ne pouvait permettre de songer à établir une
+seconde enceinte au delà de la première; une ceinture de forts
+habilement disposés, suivant les accidents du terrain, y supplée
+complètement.
+
+Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une armée ennemie,
+jamais elle n'osera s'aventurer à venir faire le siège de l'enceinte en
+passant entre les forts, sans s'en être préalablement emparée; mais,
+d'un autre côté, il n'est pas à présumer qu'elle cherchât à en prendre
+plus de trois ou quatre, ce qui lui serait nécessaire pour arriver au
+point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle fût
+assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se
+présenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait
+bien de hasarder un passage de rivière qui lui ferait diviser ses forces
+et l'exposerait à une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand
+espace libre et à l'abri de toute insulte entre les forts non enlevés et
+l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Maître
+d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'être de
+Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, à
+cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut
+seule présenter une ville d'une aussi immense étendue, et il faudrait au
+moins soixante jours de travaux pénibles pour faire une brèche
+praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons déjà dit que,
+dans la première partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la
+ville; mais, en règle générale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en
+raison des dégâts qu'elles occasionnent. On conçoit que, dans une petite
+place, tout soit facilement écrasé, incendié; mais ce danger diminue à
+mesure que la ville est plus étendue, et finit par devenir insignifiant.
+En effet, pour produire quelque effet, l'assiégeant est obligé de
+concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se
+retirer sur un point non menacé, et laisser l'ennemi épuiser en pure
+perte des munitions qui lui sont précieuses.
+
+Il est de la plus haute importance que ces vérités soient comprises de
+chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son
+exiguïté, sa facilité à être enveloppé de feux de toutes parts, peut
+être enlevé en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire
+seulement brèche à l'enceinte. Ne serait-il pas déplorable qu'une
+population brave et dévouée comme celle de Paris se laissât démoraliser
+par ignorance, parce que l'assiégeant aurait eu un premier succès
+facile, inévitable, et qui ne préjugerait en rien le résultat définitif
+de son entreprise.
+
+[Illustration.]
+
+Après ces considérations générales, examinons la position de chaque fort
+en particulier: nous avons déjà dit qu'ils sont au nombre de seize. Si
+nous commençons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent
+Saint-Denis à couvert, ce sont: 1° le fort Labriche, appuyé sur la
+rivière à l'occident de Saint-Denis; il sera traversé par le chemin de
+fer; 2º le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est
+facile de le voir (_voyez le plan au numéro précédent_), est ouvert à la
+gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destinés
+à couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapprochée pour
+voir leurs terre-pleins et empêcher qu'on puisse les tourner et s'en
+emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou
+double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La
+double couronne du Nord n'est pas défendue par l'enceinte, mais sa gorge
+est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui
+met en sûreté le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protège
+encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux
+seuls des forts de Paris qui soient ouverts à la gorge; c'est la lunette
+de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.
+
+[Illustration.]
+
+Au sud, une route stratégique en ligne droite conduit de cette lunette
+au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un
+quadrilatère, c'est-à-dire qu'il a quatre bastions; il contient de
+vastes casemates dans ses courtines et deux magasins à poudre dans ses
+bastions.
+
+[Illustration.]
+
+Entre la Villette et le fort de l'Est, près de la route d'Amsterdam, non
+loin du village d'Aubervilliers, s'élèvera le fort de ce nom. En
+continuant à descendre vers le sud, entre Pantin et les
+Prés-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit
+hexagone ayant par conséquent six bastions. Le front du nord est couvert
+par un ouvrage extérieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la
+construction date de 1833, époque à laquelle on fit quelques travaux de
+fortifications passagères, c'est-à-dire non revêtues de maçonnerie;
+cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage à cornes; elle est composée
+d'une courtine et de deux demi-bastions fermés par deux branches qui
+vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.
+
+[Illustration.]
+
+Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de
+quadrilatères comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front
+opposé à Paris, défendu par une couronne en terre de la même date que
+l'ouvrage à cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts
+sont desservis par une route stratégique qui part du premier et vient
+aboutir au fort de Nogent.
+
+Près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très-forte
+position s'élève le fort de Charenton commandant la route d'Italie:
+c'est un pentagone ou fort à cinq bastions.
+
+[Illustration:]
+
+Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry
+et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le
+premier est fort remarquable, construit sur des carrières; il a fallu
+élever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces
+excavations forment d'immenses magasins voûtés.
+
+Le fort de Montrouge, sur la route d'Orléans, et celui de Vanves, à la
+gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits
+quadrilatères.
+
+À la droite même du chemin de fer, et défendant le passage de la
+rivière, est le fort d'Issy, fort à cinq bastions.
+
+[Illustration.]
+
+Enfin, sur la rive, en arrière de l'autre chemin de fer de Versailles,
+sur une hauteur célèbre, s'élève le plus considérable de tous les forts
+de Paris: la forteresse du Mont-Valérien, placée en dehors de toutes les
+attaques probables, est destinée à protéger les arrivages de l'ouest et
+à servir de lieu de sûreté pour des approvisionnements d'armes et de
+minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les
+constructions subsistaient déjà, mais avec une autre destination,
+pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur
+laquelle il est assis; on l'a détourné, et l'on a construit une route
+stratégique, qui descend en zigzag jusqu'à la Seine et va aboutir à
+l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parlé
+de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait
+pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux
+considérables qu'on y a exécutés l'ont rendu susceptible d'une bonne
+défense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement
+recevoir son exécution et rattacherait Vincennes d'une manière bien plus
+directe à la défense de Paris. Une partie du bois disparaîtrait et
+ferait place à une ville militaire, qui contiendrait les casernes
+nécessaires pour deux régiments d'artillerie, deux compagnies
+d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une
+école de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.
+
+[Illustration.]
+
+Dans le tracé des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopté la
+forme bastionnée. Tout ce que nous avons donc déjà dit est applicable
+ici; il nous reste à parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se
+trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est défendu par un
+chemin couvert, c'est-à-dire qu'après le talus de contrescarpe il se
+trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis
+sert de parapet et met à couver! les soldais, qui, dans cette position,
+font au commencement du siège un feu rasant très-meurtrier. La prise du
+chemin couvert est pour l'assiégeant un des épisodes les plus sanglants
+du siège.
+
+Une autre disposition a été adoptée surtout pour les faces d'ouvrages
+qui ne peuvent être vus de l'ennemi; on a reculé le parapet, en sorte
+que l'on a deux lignes de feu. L'une supérieure, sur la banquette,
+l'autre derrière le mur percé de créneaux. On appelle créneaux une
+ouverture longue et étroite, évasée à l'intérieur pour donner à l'arme
+le plus de champ possible.
+
+[Illustration.]
+
+On remarquera aussi des masses de terre fort élevées se dressant
+au-dessus du parapet ordinaire» et portant elles-mêmes un parapet avec
+sa plongée, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers
+destinés à voir au loin dans la campagne et à retarder en même temps la
+prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent à revers
+le terre-plein.
+
+[Illustration.]
+
+On conçoit que si, dans une grande ville, où l'on peut facilement
+abandonner les endroits incendiés, les bombes ne sont pas à craindre, il
+n'est pas de même d'un petit fort, où la garnison, resserrée dans un
+espace limité, serait bientôt écrasée; il a donc fallu lui trouver des
+abris. On a donc construit des casemates, c'est-à-dire des réduits
+voûtés à l'épreuve de la bombe; autant que possible on les a placées
+contre les murs d'escarpe, et on les a crénelées pour les faire servir à
+la défende. Elles sont de deux sortes: les premières, qui sont les plus
+rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement
+sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent très-précieux sur un
+point mal flanqué. Les secondes sont disposées pour la mousqueterie et
+se voient fréquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les
+parties les moins exposées de la fortification.
+
+[Illustration: Coupe d'une casemate.]
+
+[Illustration: Escarpe crénelée.]
+
+[Illustration.]
+
+Dans les forts se rencontreront aussi des magasins à poudre. Ce sont de
+petits bâtiments voûtés en maçonnerie à l'épreuve de la bombe. Ils sont
+surmontés d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amènerait
+certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de
+grandes précautions sont-elles prises contre un pareil accident. On
+place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus
+possible.
+
+Il y a deux sortes d'entrés pour un fort; la porte et la poterne. La
+poterne est une petite porte débouchant au milieu de la courtine, à deux
+mètres environ du fond du fossé; elle ne s'ouvre que pour certains
+besoins de service. L'entrée régulière, c'est la porte, dont l'accès est
+défendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une
+courtine; on y arrive par un pont en maçonnerie; mais la dernière travée
+est remplacée par un tablier en bois. Au moyen d'un mécanisme
+particulier, ce tablier se relève et vient s'appliquer contre les
+montants de la porte; l'entrée du fort se trouve ainsi fermée, et
+l'obstacle du fossé rétabli.
+
+Plusieurs conditions sont essentielles à remplir pour un pont-levis. Il
+faut que sa manoeuvre s'exécute facilement avec un petit nombre
+d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin à l' ennemi, afin de
+permettre à la garnison de préparer ses sorties avec mystère. Ces
+conditions se trouvent réunies dans le pont dont nous allons décrire le
+mécanisme.
+
+[Illustration.]
+
+La chaîne du pont passe sur les deux poulies C et A, à son extrémité est
+un poids F qui fait équilibre au poids du pont. Ce poids F se compose
+d'anneaux mobiles dont les extrémités sont fixées en E E'. Si l'on fait
+effort sur la chaîne D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le
+même que celui de la poulie A, on conçoit que le poids F descendra, et
+la partie de ce poids qui fait équilibre au tablier du pont diminuera à
+chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter à ceux déjà
+supportés par les points fixes E E'; en sorte que à chaque instant de la
+course, les poids restant en F feront équilibre au poids du pont dans la
+position où il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer
+qu'à vaincre les frottements.
+
+[Illustration.]
+
+
+
+De la peinture sur Lave de Volvic.
+
+On a pu remarquer, dans la Cour du palais des Beaux-Arts, quatre
+médaillons représentant les portraits de Périclès, d'Auguste, de Léon X
+et de François 1er, peints, il y a quelques années, par MM. Orsel,
+Perrin et Etex. Ces essais de peinture sur lave de Volvic, dus au
+procédé d'un habile chimiste que la science et l'industrie regrettent,
+M. Mortelèque, sont les seuls qui aient été appliqués à la décoration
+d'un monument public. Cependant aucun genre de peinture n'était plus que
+celui-ci propre à remplir toutes les conditions de la peinture
+monumentale. En effet, il n'a rien à redouter ni de l'action du soleil,
+ni de l'humidité, ni des infiltrations de salpêtre, si pernicieuses à
+toute peinture murale, qu'elle ait été exécutée à l'huile ou à la cire,
+nous ne parlons pas de la fresque, qui, dans notre climat, est presque
+impraticable à l'intérieur des édifices et absolument impossible à
+l'extérieur. Et ce serait là un des grands avantages de la lave, de
+pouvoir résister à toutes les intempéries. Cette peinture, éprouvée à
+plusieurs feux et émaillée de façon à présenter une surface dure et
+vernissée comme les belles sculptures en terre cuite de _Luca della
+Robbia_ pourrait, comme ces dernières, servir à la décoration des
+monuments, orner à l'extérieur les frises et les cellas des églises; et
+l'étendue qu'on aurait à recouvrir de semblables peintures ne pourrait
+jamais être un obstacle à l'emploi de la pierre de Volvic, qui se
+chantourne et s'ajoute pièce à pièce comme les différentes parties d'une
+verrière, avec cet avantage que rien ne trahit les joints des morceaux
+juxtaposés. On peut en ce moment apprécier les résultats et les
+avantages de cette peinture, en voyant un nouvel essai de ce genre
+commandé à M. Perlet par la ville de Paris, et qui vient d'être placé
+dans la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, rue
+Saint-Martin. Cette peinture représente un Christ de proportion
+colossale vu à mi-corps, dans le style des mosaïques byzantines qui
+ornent encore plusieurs basiliques d'Italie. La figure, qui, comme
+celles qui ont servi de type à M. Perlet, se détache sur un fond d'or,
+est d'un beau caractère, d'un ton clair et simple, ainsi qu'il convient
+dans un endroit peu éclairé, et les draperies, traitées largement, font
+voir que cette peinture a toute la vigueur de l'huile et plus de
+ressource que toute autre pour l'éclat des tons brillants: Nous espérons
+donc, grâce au nouvel essai de M. Perlet, que l'art disputera à
+l'industrie la lave de Volvic et qu'après s'être élevée des
+trottoirs-Chabrol aux cadrans d'horloges de MM. Wagner et Lepaute, elle
+passera de l'ornementation des calorifères de café aux compositions de
+la peinture historique.
+
+
+
+Nécrologie.--Thomire.
+
+Né à Paris le 6 décembre 1751, Thomire (Pierre-Philippe) avait pour
+aïeul un militaire de mérite, et pour père un pauvre ciseleur de talent.
+Destiné par sa famille à la carrière des arts, vers laquelle,
+d'ailleurs, son propre goût l'entraînait dès l'enfance, Thomire, âgé de
+14 ans à peine, fut l'un des plus assidus et des plus brillants élèves
+de l'Académie de Saint-Luc. Pajou, alors professeur dans cette académie,
+le remarqua, le prit en amitié et cultiva ses heureuses dispositions. Le
+célèbre sculpteur Houdon ne se contenta pas de lui donner ses conseils
+d'homme de génie, il eut assez de confiance en lui pour le charger
+d'exécuter en bronze le _petit écorché_, ouvrage qu'il affectionnait. Le
+jeune Thomire s'acquitta de cette tâche difficile et honorable avec
+tant de succès, qu'Houdon lui commanda une copie en marbre du _Voltaire
+assis_, son chef-d'oeuvre, qu'il voulait offrir à l'impératrice de
+Russie; l'élève, dans l'exécution de cette belle statue, se montra digne
+du maître.
+
+[Illustration: Thomire, ciseleur et bronzier, décédé le 15 juin 1843.]
+
+Tout annonçait que Thomire deviendrait un sculpteur distingué; la
+fortune en décida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dépenses
+considérables de la statuaire, obligé même, pour gagner sa vie,
+d'utiliser son talent et sa réputation, le jeune artiste dut, bien à
+regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque
+exclusivement à la fabrication des bronzes. Le théâtre et le rôle ne
+changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et
+la renommée, à défaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette
+nouvelle carrière qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-être même le
+bon sens dont il suivit les conseils en se résignant à une position
+modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon,
+des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'eût
+probablement occupé que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire,
+pendant un demi-siècle, a gardé le premier parmi les ciseleurs; de plus,
+en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribué au
+développement de la gloire et de la prospérité nationale, et rendu pour
+une industrie importante les pays étrangers tributaires de la France.
+
+La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la
+manufacture de Sèvres; Thomire l'obtint et débuta par l'exécution des
+garnitures en bronze doré de deux grands vases, dont l'un est à Parme,
+et l'autre au château de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, exécuté en
+vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection très-habile et
+d'un fini précieux, gagna à notre artiste l'entière confiance de la
+Manufacture, qui le chargea de travaux considérables, dont il s'acquitta
+toujours avec un grand succès. Ne pouvant pas ici décrire en détail
+toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.
+
+Quand l'Amérique fut délivrée par le génie de Washington et la
+protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui
+perpétuât le souvenir de l'indépendance. Thomire fit à cette occasion un
+beau candélabre que les connaisseurs admirent encore dans les
+appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut à
+Thomire d'unanimes éloges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renommée
+et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l'ère de 89. Thomire fut
+oblige, en 93, de transformer à ses dépens sa fabrique de bronzes en une
+fabrique d'armes; la ruine était imminente. Quand le 9 thermidor arriva,
+Thomire aussitôt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la
+vie; il réussit.
+
+[Illustration: Berceau du roi de Rome.]
+
+Ses productions les plus récentes qui méritent d'être citées sont: _le
+berceau du roi de Rome, la psyché et la toilette_ dont la ville de Paris
+fit hommage à l'impératrice Marie-Louise, les _grands candélabres_
+destinés au palais du roi d'Angleterre Georges IV, les _surtouts de
+table_ pour les Tuileries et la ville de Paris, un _grand vase en
+malachite, une magnifique table_ un _temple_ de six mètres soixante-dix
+centimètres d'élévation, tout en bronze doré, enrichi de malachite et de
+lapis lazuli, commandé par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de
+ces ouvrages ont été exécutés en collaboration avec Odiot.
+
+Thomire cisela lui-même la statue de Louis XIV, et, d'après l'antique,
+celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des célèbres Roland,
+Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amitié.
+
+Mais son premier titre à une renommée durable consiste moins dans le
+nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a
+rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais goût pour y substituer
+le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la
+fabrication du bronze était avant lui tombée dans le métier, il la
+releva jusqu'à l'art.
+
+Au concours de 1808, la supériorité bien reconnue de Thomire lui valut
+la médaille d'or, première médaille accordée à l'industrie du bronze.
+Elle lui fut encore décernée aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et
+1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve
+ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements
+divers, durant tant d'années et au milieu de mille rivalités, c'est la
+preuve d'un mérite incontestable. Il est resté jeune de talent jusqu'aux
+dernières années de sa longue vie.
+
+Il était très-vieux quand le gouvernement, réparant un injuste oubli,
+nomma Thomire membre de la Légion-d'Honneur et récompensa en lui le
+patriarche des ciseleurs et des bronziers.
+
+[Illustration: Psyché donnée à l'impératrice Marie-Louise par la ville
+de Paris.]
+
+Le berceau du roi de Rome, dont nous reproduisons le dessin, est
+supporté par quatre cornes d'abondance, près desquelles se tiennent
+debout le génie de la Force, avec la massue d'Hercule et une couronne de
+chêne; et celui de la Justice, avec la balance et le bandeau sacré. Le
+berceau est formé de balustres de nacre parsemé d'abeilles d'or. Les
+ornements sont en nacre burgau et vermeil qui ressortent sur un fond de
+velours nacarat.
+
+Un bouclier portant le chiffre de l'Empereur, entouré d'un triple rang
+de palmes de lierre et de lauriers, en forme la tête. La Gloire, planant
+sur le monde, soutient la couronne triomphale et celle de l'immortalité,
+au milieu de laquelle brille astre de Napoléon. Un aiglon, placé au pied
+du berceau, fixe des yeux l'astre du héros; il entr'ouvre ses ailes et
+semble essayer de s'élever jusqu'à lui.
+
+Un rideau de dentelle, semé d'étoiles et terminé par une riche broderie
+d'or, retombe sur les bords du berceau, dont deux bas-reliefs ornent les
+côtés. Dans le premier, la Seine, couchée sur son urne, reçoit dans ses
+bras l'enfant que les dieux lui confient; les armes de Paris sont
+placées près de la nymphe. Le second bas-relief représente le Tibre;
+près de lui est un fragment sur lequel on distingue la louve. Le dieu du
+fleuve soulève sa tête couronnée de roseaux, et aperçoit se lever sur
+l'horizon l'astre nouveau qui doit rendre la splendeur à ses rives.
+
+[Illustration: Détails du miroir donné par la ville de Paris à
+Marie-Louise.]
+
+Nous aurions de nombreuses critiques à adresser au programme et au
+dessin mythologique du berceau; l'aspect en est maigre, les lignes
+pourraient être moins gracieuses, le globe du monde manque de
+proportion, le bouclier ne protège pas, les deux génies ne font rien qui
+motive leur présence, etc., etc.; mais il y a de l'élégance et de la
+légèreté dans la figure de la Gloire; le travail est précieusement fini.
+Les défauts sont de l'époque, les qualités appartiennent aux artistes,
+et nous ne comprenons pas comment ce berceau reste enfoui dans un
+grenier de Vienne.
+
+L'Écran, comme toutes les autres pièces de la toilette offerte à
+Marie-Louise le août 1810, est exécuté en vermeil et en lapis. Sur deux
+barques égyptiennes surmontées de figures d'Isis, emblème de la ville de
+Paris, sont posés les autels de l'Hymen; les flambeaux de ce dieu, ornés
+de guirlandes de fleurs, brillent aux quatre coins; les colombes en
+forment la base. Deux colonnes, commencées en faisceaux de laurier,
+terminées par une branche de lierre et un chapiteau en forme de
+corbeille de fruits, soutiennent un entablement corinthien sur lequel
+est placé un groupe représentant Mars et Minerve que l'Hymen réunit. Un
+amour conduit avec un lien de fleurs l'aigle d'Autriche, qui semble se
+rapprocher de l'aigle de France, que caresse un autre génie.
+
+La table de toilette, portée sur deux pieds contournés, est couverte
+d'arabesques élégantes; une couronne de roses renferme, au centre de la
+frise, le chiffre de S. M. Une guirlande de fleurs forme le cadre du
+miroir. Le Plaisir en réunit les deux extrémités. Les Génies du
+Commerce, de l'Industrie, du Goût et de l'Harmonie environnent une jeune
+Flore, lui présentant le tribut de leurs coeurs et le fruit de leurs
+travaux. Les Génies des Sciences et des Beaux-Arts s'élancent vers la
+déesse. Nous faisons grâce d'une danse d'enfants, d'une nichée d'amours,
+du groupe des Grâces, etc., etc.
+
+S'il reste encore des admirateurs de toutes ces vieilleries allégoriques
+et louangeuses, ils doivent admirer Psyché qui enchaîne l'Amour et le
+fixe à jamais près d'elle. Heureusement que la beauté de l'exécution
+fait oublier la recherche de l'idée et l'afféterie de la composition.
+Félicitons-nous de voir les beaux-arts délivrés de toutes ces
+conventions surannées, et plaignons les artistes d'avoir vécu dans un
+temps où le talent le plus fin et le plus délient suffisait à peine à
+racheter la pauvreté et la niaiserie des compositions, que sans doute
+quelque flatteur en verve leur faisait imposer d'office.
+
+Nous ne terminerons pas cette courte notice sur Thomire sans rappeler
+deux circonstances qui embellirent la fin de sa vie et honorèrent sa
+mort. Quand il reçut la croix qu'il n'avait pas ambitionnée, tant il
+était simple et modeste, ses nombreux élèves, une multitude d'ouvriers
+qu'il aimait comme ses enfants, accoururent en foule près de leur vieux
+maître, et en lui témoignant la part qu'ils prenaient à l'hommage qu'on
+lui rendait, ils le remplirent d'une joie pleine de douceur.
+
+Les mêmes élèves, les mêmes ouvriers, pressés autour de son cercueil,
+l'ont conduit en funèbre cortège à sa dernière demeure. Tristes, paves,
+reconnaissants, ils se rappelaient les uns aux autres mille traits
+d'amabilité touchante, les qualités rares et les vertus paisibles de ce
+vieillard qui fit le bien en cultivant le beau, et dont la France doit
+garder le souvenir, puisqu'il a fondé une de ces industries les plus
+utiles et les plus productives.
+
+Thomire est mort le 13 juin 1843, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.
+
+
+
+Transport des Diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.
+
+L'ouverture du chemin de fer d'Orléans apporte de notables changements
+dans le mode de circulation entre les deux villes qu'il relie, et
+l'influence de ces changements va se faire sentir sur une portion
+considérable du territoire. Placé comme il l'est aujourd'hui, ou du
+moins comme il ne tardera pas à l'être, lorsque les convois auront pris
+toute la vitesse à laquelle ils doivent arriver, à trois heures de
+distance de Paris, Orléans devient la tête naturelle des lignes de
+Nantes, de Bordeaux, de Toulouse, de Clermont, de Lyon; et la rapidité
+de la circulation commence à être assez appréciée chez nous, pour que
+l'on puisse être assuré de voir tous les voyageurs qui se dirigent de
+Paris vers ces diverses villes, ou réciproquement, prendre Orléans pour
+point commun d'arrivée, afin de profiter du chemin de fer. Il devenait
+donc nécessaire que les entreprises de messageries, qui sont en
+possession de desservir les lignes dont il vient d'être question,
+s'arrangeassent pour utiliser elles-mêmes cette voie de communication
+perfectionnée, ou qu'elles se décidassent à transporter une partie de
+leurs établissements à Orléans.
+
+Mais cette dernière détermination aurait eu pour les voyageurs
+l'inconvénient d'exiger un transbordement, inconvénient d'autant plus
+grave que la distance à parcourir étant plus longue, les bagages sont en
+quantité plus considérable. Qui n'a couru après une malle égarée, manqué
+une correspondance, perdu du temps à attendre, éprouvé enfin quelque
+désagrément en suivant une ligne mixte composée de tronçons de routes et
+de rivières navigables?
+
+Il était donc naturel de chercher à épargner ces ennuis aux voyageurs,
+en faisant circuler les diligences sur le chemin de fer lui-même. Mais
+on rencontrait, pour arriver à ce but, des difficultés matérielles assez
+considérables. Il n'était plus possible d'employer des plateaux de la
+forme de ceux qui opèrent le transport des voilures ordinaires, parce
+que la hauteur des diligences avec leurs roues aurait rendu dangereux le
+passage sous les ponts; la grande élévation du centre de gravité aurait
+été d'ailleurs une cause d'instabilité de nature à compromettre
+gravement la sûreté publique; et, enfin, la résistance de l'air aurait
+apporté un obstacle trop considérable au mouvement. Des ingénieurs
+habiles avaient cherché, sans succès, la solution du problème, et des
+essais infructueux avaient été faits sur le chemin de fer de
+Saint-Germain; enfin, M. Arnoux, administrateur des Messageries
+Générales, est parvenu, de la manière la plus simple, au résultat qu'il
+se proposait. Voici comment les choses se passent depuis le 10 du mois
+courant.
+
+Les diligences de Nantes, de Tours, d'Angers, de Bordeaux, etc., partant
+avec leur chargement de voyageurs et de bagages des deux grands
+établissements centraux de la rue Saint-Honoré et de la rue
+Notre-Dame-des-Victoires. Arrivées à l'embarcadère du chemin de fer,
+elles sont placées sous un grillage en charpente, porté par quatre
+montants verticaux solidement implantés dans le sol; on dételle les
+chevaux; on enlève huit petites clavettes qui maintiennent le corps de
+la voiture sur son train, et on attache quatre chaînes, qui pendent du
+haut du grillage, à autant de crochets fixés au coffre. Deux hommes,
+placés sur le grillage en charpente tournent une manivelle, et en
+quelques secondes la diligence se trouve suspendue, au-dessus de son
+train, aux quatre chaînes, qui s'enroulent en même temps autour d'un
+treuil porté sur ce grillage. Ces hommes poussent alors en avant le
+treuil, qui est mobile, sur des roulettes, tout au long du grillage, et
+la caisse de la voiture, toujours suspendue, arrive au-dessus du train
+qui doit circuler sur le chemin de fer On l'y laisse descendre comme on
+l'a fait monter; on adapte les clavettes qui la fixent à ce train ou
+_truck_, et, en passant sur les voies de service et plateaux tournants
+de la gare, le truck ainsi chargé vient prendre son rang derrière la
+locomotive.
+
+[Illustration: Mécanisme pour transporter les diligences sur les chemin
+de fer (la voiture soulevée)--Système de M. Arnoux, adopté.]
+
+Toute l'opération se fait en moins de temps qu'il n'en faut pour la
+décrire. Les voyageurs ne quittent pas leur voiture. Ils ne courent
+aucun danger, puisqu'ils sont suspendus seulement à quelques décimètres
+au-dessus du train; d'ailleurs, la force des chaînes de suspension ne
+laisse aucune chance de rupture.
+
+C'est donc la décomposition de la diligence en deux parties, caisse et
+train, dans l'ensemble des moyens mécaniques employés pour l'opérer et
+pour recomposer le véhicule complet, enfin dans la forme particulière
+donnée au truck, que consiste la solution de M. Arnoux. Cette forme est
+telle, que la caisse, étant placée très-bas, n'offre plus que peu de
+prise à l'air, et est douée de la plus grande stabilité; ainsi, les
+voyageurs sont assis dans les diligences sur chemins de fer à 50
+centimètres plus bas que dans les voitures du chemin lui-même. Ils y
+sont aussi plus doucement portés, parce que les ressorts de la caisse y
+restant fixés celle-ci se trouve munie d'une double suspension
+très-propre à adoucir les secousses.
+
+[Illustration: Mécanisme destiné à placer les diligences sur les chemins
+de fer (l'opération terminée).--Système de M. Arnoux, adopté.]
+
+Arrivées à Orléans, les voitures sont soumises à une manoeuvre inverse.
+Les voyageurs ne les quittent pas plus qu'ils ne l'ont fait au départ de
+Paris; de sorte que, sans aucun transbordement appréciable pour eux, ils
+poursuivent rapidement leur course vers leur destination, avec la même
+voiture, sans se séparer de leurs bagages.
+
+La même opération est pratiquée sur les diligences qui, de différents
+points de la France, convergent sur Orléans pour arriver à Paris. C'est
+au centre même de Paris, et non plus seulement à l'embarcadère du
+chemin, que l'on est conduit avec ses malles et ses effets.
+
+Six voitures de chacune des deux grandes entreprises de messageries
+partent actuellement tous les jours des deux extrémités du chemin de
+fer; ce nombre sera bientôt porté à huit. Ce sont donc vingt-quatre
+diligences qui circulent aujourd'hui, et trente-deux qui vont bientôt
+circuler sur ce chemin. Elles ne font que des trajets directs, les seuls
+qui soient établis sur le chemin. Ces trajets s'accomplissent en trois
+heures vingt-cinq minutes; l'administration du chemin de fer s'est
+engagée à les réduire à trois heures dans un délai rapproché.
+
+Pour donner une idée de l'importance du service rendu par cette
+combinaison, il suffira de dire que le nombre des voyageurs qui
+profiteront de ce mode de transport entre Paris et Orléans est assez
+considérable pour procurer à la compagnie du chemin de fer un
+prélèvement annuel d'au moins 1,400,000 à 1,500,000 fr., d'après les
+évaluations les plus modérées.
+
+
+
+Bulletin Bibliographique
+
+_Notices et Mémoires historiques_: par M. Mignet, secrétaire perpétuel
+de l'Académie des Sciences morales et politiques et membre de l'Académie
+française. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _Paulin_, 15 fr.
+
+Né à Aix en Provence, en 1796, M. Mignet étudia le droit à la Faculté de
+sa ville natale. A vingt-deux ans, il se fit recevoir avocat; mais après
+avoir prêté le serment imposa aux membres du barreau, il renonça à la
+profession qu'il venait d'embrasser. Entraîné par une véritable passion
+vers l'étude de L'histoire, il concourut pour les prix académiques. Son
+_Éloge de Charles VII_ et son _Panégyrique de saint Louis_ furent
+couronnés le premier par l'Académie d'Aix et le second par l'Académie
+des Inscriptions et Belles-Lettres. Ce dernier succès détermina le jeune
+lauréat provençal à prendre un parti. Il quitta Aix pour Paris à la même
+époque où M. Thiers, son compatriote, son condisciple, son ami, et déjà
+son rival, se dirigeait, lui aussi, du côté de la grande métropole.
+
+«Unis entre eux du triple lien de l'amitié, de l'opinion et du talent,
+MM, Thiers et Mignet, a dit M. de Chateaubriand, se partagèrent sous la
+Restauration le récit des fastes révolutionnaires; seulement, M, Mignet
+resserra dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Thiers
+étendit dans de plus larges limites,--M. Mignet, ajoute-t-il plus loin,
+traça une esquisse vigoureuse, M. Thiers peignit le tableau.»
+
+Ces deux ouvrages remarquables à des titres divers fondèrent la
+réputation et la fortune de leurs auteurs. La Révolution de 1830 donna
+en même temps des fonctions publiques aux deux historiens qui avaient
+défendu la Révolution de 1789 sous la Restauration. M. Thiers devint
+ministre. M. Mignet fut nommé conseiller d'État et directeur des
+archives de la chancellerie au ministère des affaires étrangères, puis
+élu successivement membre de l'Académie des Sciences morales et
+politiques et de l'Académie française. Heureusement pour lui et pour la
+Science, ces dignités et ces fonctions, qu'il prit au sérieux et qu'il
+exerça consciencieusement, l'obligèrent à continuer ses études
+favorites. Une fois seulement il accepta, dans une circonstance
+difficile une mission diplomatique en Espagne; mais son absence fut de
+courte durée, et il ne tarda pas à venir reprendre les importants
+travaux qu'il avait un moment interrompus; son _Histoire de la
+Réformation_, commencée depuis 1825 et celle des _Négociations relatives
+à la Succession d'Espagne_.
+
+En sa qualité de secrétaire perpétuel, M. Mignet a dût lire chaque année
+à ses collègues, à dater du 28 décembre 1836, l'éloge d'un académicien
+récemment décédé. De plus, il leur a communiqué à diverses époques
+d'importants mémoires, historiques. La réimpression de ces notices et de
+ces mémoires, auxquels il a ajouté les discours qu'il a prononcés à
+l'Académie Française en y remplaçant M. Raynouard et en y recevant MM.
+Flourens et Pasquier, et une introduction à l'histoire de la succession
+d'Espagne, forme deux forts volumes in-8. Tous ces travaux sont déjà
+connus et ont été appréciés comme ils méritent de l'être; mais, en même
+temps qu'elle les place à la portée de toutes les bibliothèques, leur
+réunion permet à la critique d'en mieux saisir l'ensemble et d'en
+constater avec plus de certitude les résultats.
+
+Les _Notices_ proprement dites sont consacrées aux huit académiciens
+dont les noms suivent: Sieyès, Roederer, Livingston, Talleyrand,
+Broussais, Merlin, Tracy et Daunou. En retraçant la vie et en apprenant
+les travaux de ces hommes considérables dans la politique, la science,
+les lettres, M. Mignet a eu l'occasion de passer en revue la Révolution
+et ses crises, l'Empire et ses établissements, la Restauration et ses
+luttes, de rattacher les événements publics à des biographies
+particulières, et de montrer le mouvement général des idées dans les
+oeuvres de ceux qui ont tant contribué à leur développement. «En effet,
+dit M. Mignet, membre de nos mémorables assemblées, la plupart d'entre
+eux figurent parmi les fondateurs de notre système social. Ils ont
+concouru à la destruction de tout un ancien ordre de choses et à
+l'établissement d'un nouveau. Le changement des diverses classes de la
+vieille monarchie en une seule nation; la division des provinces en
+départements; l'abolition du régime féodal privé, lequel avait survécu
+au régime féodal politique; l'organisation de l'impôt sous la
+Constituante; la création des écoles publiques et de l'institut national
+sous la Convention; la forme donnée à l'administration moderne sous le
+Consulat; la fondation de la jurisprudence civile sous l'Empire: la
+marche des sciences sociales ou philosophiques, rappellent le souvenir
+des hommes que je me suis efforcé de faire connaître en peignant leur
+caractère et en signalant la part qu'ils ont prise aux grands actes de
+l'histoire contemporaine.»
+
+Les _Mémoires_ sont supérieurs, peut-être, sous tous les rapports, aux
+_Notices_. Chacun d'eux, en effet, est un ouvrage complet certain
+fabricant trop fameux de livres historiques n'eût pas manqué de faire au
+moins quatre volumes in-8.--Comme on voit que M. Mignet possède bien son
+sujet! avec quelle clarté, avec quel art il l'expose et le développe!
+Quelle confiance il inspire! quelle impression il produit! Ce n'est pas
+qu'il nous révèle des vérités complètement ignorées avant lui; mais il
+les éclaire d'une si éclatante lumière, qu'on croit les apercevoir pour
+la première fois; il les résume avec tant de bonheur, qu'on les comprend
+comme si on avait eu la peine de les découvrir soi-même.
+
+Les Mémoires historiques; qui composent le second volume sont au nombre
+de quatre. Voici leur titre et leur ordre: 1° La Germanie au huitième et
+au neuvième siècle, sa conversion au christianisme et son introduction
+dans la société civilisée de l'Europe occidentale; 2º Essai sur la
+formation territoriale et politique de la France depuis la fin du
+onzième siècle jusqu'à la fin du quinzième; 3º Établissement de la
+reforme religieuse et constitution du calvinisme à Genève; 4º
+Introduction à l'histoire de la succession d'Espagne, et tableau des
+négociations relative à cette succession sous Louis XIV, «Je me suis
+proposé, dit M. Mignet dans sa préface, de traiter des sujets qui ont un
+intérêt historique grave, mais que l'histoire, dans la rapidité de ses
+récits, n'a dû présenter ni sous cette forme ni avec cette étendue.»
+
+Bien que différents, ces Mémoires ont des rapports entre eux. M. Mignet
+indique dans une courte introduction le lien qui les rattache et leur
+donne une sorte d'unité. Ils forment une Histoire de France presque
+complète, depuis les invasions des Barbares dans la Gaule jusqu'à la
+révolution de 1789, car on y trouve tous les grands éléments qui ont
+servi à constituer la nation française avant l'avènement et le triomphe
+du peuple: les Barbares et le Christianisme, la Féodalité et la Royauté,
+la Réforme, la Monarchie absolue. Cette histoire, le premier volume la
+continue et la complète, puisqu'il contient les biographies de
+quelques-uns des principaux acteurs de la Révolution, de l'Empire et de
+la Restauration, ces trois premières parties du grand drame social dont
+le dénoûment fatal doit être tôt ou tard la victoire définitive de la
+démocratie.
+
+_La transformation sociale de l'ancienne Germanie_ est un événement du
+premier ordre; elle a exercé l'influence la plus décisive sur les
+destinées de l'Europe et dès lors du monde. La race belliqueuse qui a
+renversé l'empire romain, plié sur son ancien territoire même au joug de
+la civilisation offre le spectacle d'une conquête morale exécutée par des
+hommes à la fois pieux et héroïques» dont les aventures ont parfois
+l'intérêt du roman. Mais ce n'est pas seulement le tableau des
+changements opérés dans la croyance, dans les sentiments, dans les
+idées, dans la distribution territoriale de toute une vaste famille
+humaine que M. Mignet a l'intention de retracer: il a voulu surtout
+résoudre un problème de haute géographie sociale; il a cherché à
+déterminer quelles avaient été jusque-là les forces respectives de la
+barbarie et de la civilisation sur notre continent; comment les vastes
+espaces occupés par la première, étant beaucoup plus considérables que
+la zone étroite où s'était développé la seconde, les peuples nomades du
+Nord avaient successivement envahi et culbuté les établissements des
+peuples beaucoup plus avancés du Sud: enfin, quelles étaient les
+conditions qui, changeant cet état de choses, devaient amener le
+triomphe définitif de la civilisation, permettre ses progrès continus,
+et lui donner les moyens de repousser désormais ces débordements de
+Barbares dont l'histoire est remplie jusqu'au Moyen-Age, et l'aurait
+été, sans cela, jusqu'à nos jours.
+
+_La société politique_ a revêtu en France, après la longue période des
+invasions germaniques, deux formes d'organisation; la forme féodale et
+la forme monarchique.--La transition de l'une à l'autre a marqué, pour
+elle, le passage de la décomposition à l'unité. Cette révolution lente,
+qui a produit la réunion des provinces, le rapprochement des peuples, la
+communauté des lois et la centralisation de l'autorité, M Mignet en
+retrace la marche dans son second Mémoire; il en indique les phases, il
+en montre les résultats; il la conduit depuis Louis le Gros jusqu'à
+Louis XI, c'est-à-dire depuis le moment où elle a sérieusement commencé
+jusqu'à celui où la France a été assez compacte et assez forte pour
+déborder sur l'Europe, et où le pouvoir central et régulateur de la
+royauté, devenu tout à fait dominant, est parvenu à fonder
+territorialement et politiquement la France nouvelle.
+
+_La réforme religieuse_ a été l'une des crises les plus dangereuses que
+l'oeuvre de l'ancienne monarchie ait eues à surmonter. Tout en apprenant
+au monde moderne le grand bienfait de la liberté de conscience, tout en
+ménageant à l'esprit humain les ressources fécondes de l'indépendance et
+de la force philosophique, elle compromit un moment l'unité en France,
+en y amenant le désaccord des croyances, le morcellement du territoire,
+la désorganisation.
+
+Elle dut rencontrer des lors des adversaires prononcés dans les rois de
+France, qui, durant quarante années, s'efforcèrent d'abord de prévenir
+son apparition, puis d'empêcher ses progrès.
+
+M. Mignet n'a raconté qu'un épisode de cette grande lutte, dont il a
+fait sentir d'ailleurs l'importance et les résultats, celui où le
+protestantisme français, persécuté et condamné en France à une existence
+secrète, va chercher un asile en Suisse, et établir à Genève la
+principale de ses églises et le centre de ses opérations religieuses.
+
+Si la reforme religieuse arrêta pendant le seizième siècle le
+développement de la monarchie française, celle-ci reprit sa marche vers
+l'unité dans le dix-septième siècle, et parvint au comble de la
+grandeur. C'est ce que montrent avec éclat le ministère du cardinal de
+Richelieu et le règne de Louis XIV.--Dans son _Introduction à la
+succession d'Espagne_ M. Mignet a tracé le tableau de la politique de
+cette importante période. En comparant les destinées réciproques de la
+France et de l'Espagne, d'après la position géographique et le rôle des
+deux pays, le caractère et l'esprit des deux peuples, il s'est attaché à
+donner les causes générales et politiques qui expliquent les phases et
+l'issue d'une lutte poursuivie pendant deux siècles, et termine par
+l'avènement d'un petit-fils de Louis XIV au trône de Philippe II.
+
+_Essai d'histoire littéraire et Cours de Littérature_; par E. GÉRUSEZ,
+professeur suppléant d'éloquence française à la Faculté des Lettres de
+Paris. 2 vol. in-8.--_Hachette et Delalain_, deuxième et troisième
+édition.
+
+M. Gérusez, le spirituel suppléant de M. Villemain à la Faculté des
+Lettres, est un des écrivains les plus heureux de notre époque. Son
+_Cours de Littérature_ a été adopté par l'Université pour les collèges;
+ses _Essais d'histoire littéraire_ ont obtenu le prix Montyon à
+l'Académie française; un nombreux auditoire va écouter et applaudir le
+cours qu'il fait à la Sorbonne, dans cette chaire où jadis M. Villemain
+obtenait de si grands triomphes: à peine une nouvelle édition de ses
+ouvrages a-t-elle paru qu'elle est épuisée. Un pareil succès serait trop
+extraordinaire s'il n'était pas mérité. Ce bonheur en apparence
+surnaturel dont il jouit, M. Gérusez le doit à toutes ces qualités
+aimables, solides et brillantes, qui ont fait sa fortune actuelle et qui
+lui ouvriront un jour les portes de l'Académie française. Il est
+instruit, il a beaucoup d'esprit et de bon sens; Il écrit des livres
+honnêtes et utiles avec un style malheureusement trop rare aujourd'hui;
+doit-on donc s'étonner qu'il réussisse? et le public ne fait-il pas
+preuve de discernement et de bon goût en allant l'applaudir à son cours
+et en lisant ses ouvrages?
+
+Les _Essais d'histoire littéraire_, dont la deuxième édition a été tout
+récemment mise en vente, se composent de diverses études critiques,
+qu'on se rappelle avoir lues jadis dans les meilleures revues, mais
+qu'on relit encore avec autant de profit que de plaisir. Les écrivains
+célèbres auxquels ces études sont consacrées appartiennent pour la
+plupart aux siècles qui ont précédé le règne de Louis. XIV. Ce sont
+saint Bernard, Rabelais, Jodelle, d'Aubigné, Malherbe, Balzac, Sarrazin,
+Saint-Amant, Scudery, Scarron, Pascal, Corneille, Larochefoucauld,
+madame de Lafayette. Outre ces portraits, les _Essais d'histoire
+littéraire_ contiennent encore des articles intéressants sur la
+prédication de la première croisade, l'Hôtel de Rambouillet, l'élégie,
+la satire politique, la poésie et John Flaxman.
+
+«Je me suis déterminé à réunir ces divers fragments, dit M. Gérusez dans
+sa préface, parce qu'ils se rapportent tous à notre histoire littéraire,
+et qu'ils peuvent répandre sur quelques points de nouvelles lumières.
+Sans doute il eut mieux valu concentrer mes études sur une seule époque
+et présenter le tableau complet d'une période; en un mot, donner un
+livre au lieu d'un recueil; mais, dans le siècle où nous vivons, on n'a
+guère le libre emploi de son temps et de ses forces. Comment, en effet,
+se soustraire au vasselage de la presse?--. Il faut reconnaître cette
+puissance et s'en accommoder, puisqu'on ne gagne rien à lutter contre le
+cours des choses. Pour ma part, je regrette médiocrement d'avoir
+dispersé mes efforts et disséminé mes rares écrits et je me félicite que
+le rapport naturel des sujets que j'ai traités me permette de les
+réunir, et d'en former, sinon un ensemble, du moins une série dont les
+anneaux peuvent facilement se rattacher les uns aux autres.»
+
+Le _Cours de littérature_ n'a qu'une année d'existence, et il est déjà à
+sa troisième édition. Un pareil fait n'en dit-il pas plus que tous les
+éloges? Composé tout exprès pour remplir un programme de l'Université,
+ce nouvel ouvrage de M Gérusez ne sera pas moins utile aux gens du monde
+qu'à la jeunesse des écoles, car on y trouve non-seulement les théories
+générales de la poésie, de l'éloquence et de la rhétorique, mais une
+histoire complète, bien qu'abrégée, de ces trois branches principales de
+la littérature dans l'antiquité grecque et romaine, et en France, dans
+les temps modernes.
+
+_L'Allemagne agricole industrielle et politique_ voyages faits en 1840,
+1841 et 1843; par EMILE JACQUEMIN. 1 vol-in-8, de 430 pages.--Paris,
+1843. _Librairie étrangère_. 7 fr. 50.
+
+Ce nouvel ouvrage de l'auteur de _l'Agriculture de l'Allemagne_ se
+compose de onze chapitres consacrés à des sujets différents.--Dans le
+premier, M. Emile Jacquemin trace le tableau des progrès généraux qu'ont
+faits l'agriculture et l'industrie en Allemagne; le second traite des
+voies de communication, de la navigation à vapeur et des chemins de fer;
+le troisième passe en revue les richesses minérales; le quatrième
+s'occupe principalement des communes rurales, de l'instruction agricole,
+du morcellement des terres et des subhastations forcées. L'industrie
+minière et l'industrie vinicole forment les sujets des chapitres V et
+VI. Le chapitre VII a pour dire la question des bestiaux; le chapitre
+VIII renferme des détails intéressants sur le congrès annuel des
+économistes et des cultivateurs de l'Allemagne; le chapitre IX est
+consacré aux sucres; enfin, dans les deux derniers chapitres, M. Emile
+Jacquemin examine de nouveau les progrès agricoles de l'Allemagne, et il
+fait assister ses lecteurs aux séances du congrès des naturalistes et
+des médecins allemands, qui eut lieu à Fribourg en Brisgaw.
+
+Si Emile Jacquemin ne se contente pas de nous révéler une foule de faits
+curieux et utiles. Ces prémisses posées, il en tire lui-même la
+conclusion; à la fin de chaque chapitre, il montre quels résultats
+certains doivent avoir pour la France, dans son opinion, les divers
+progrès agricoles ou industriels de l'Allemagne. Son intention n'est pas
+de proposer à ses compatriotes l'agriculture et l'industrie germaniques
+comme des modèles accomplis, mais il croit «qu'ils y trouveraient
+beaucoup à prendre, et qu'elles présente une ample moisson
+d'améliorations dignes d'être connues.»
+
+_Les Rues de Paris_, Paris ancien et moderne, 358-1843. Origines,
+histoires, monuments, costumes, moeurs, chroniques et traditions.
+Ouvrage rédigé par l'élite de la littérature contemporaine, sous la
+direction de M. LOUIS LURINE; illustré de 300 dessins par les artistes
+les plus distingués, 60 livraisons à 50 centimes.--Paris, 1843.
+_Kugelmann_. (13 livraisons ont paru.)
+
+Heureuse idée! heureux titre! et si et si beau livre continue comme il a
+commencé, nous y ajouterons bientôt: grand et légitime succès. Nous ne
+pouvons pas encore juger l'ensemble d'un ouvrage qui doit former gros
+volume in-8 et dont treize livraisons seulement ont paru, mais les
+fragments que nous avons sous les yeux méritent l'approbation. Jules
+Janin, Eugène Guinot, le Bibliophile Jacob, Roger de Beauvoir, Taxile
+Delort, Etienne, Arago, Eugène Brillaut, Albéric Second, ont écrit
+l'histoire de la place Royale, de la rue Laffite, de la Cité, de la rue
+de ta Harpe, de la rue Pierre-Lescot, de l'allée et de l'avenue de
+l'Observatoire, de la place de l'Hôtel-de-Ville, de la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, et ces intéressantes et spirituelles monographies
+sont illustrées par Gavarni, Célestin Nanteuil, Daumier, Baron, Jules
+David, Français, etc.
+
+«Le livre des _Rues de Paris_, a dit M. Louis Lurine dans son
+introduction, intitulée _A travers les Rues_, s'adresse à l'historien,
+par le récit des événements oubliés; au penseur, par les enseignements
+de l'histoire; au philosophe, par le souvenir du travail, de la lutte et
+du progrès; à l'artiste, par l'étude et la reproduction exacte des
+monuments; à l'antiquaire, par l'esquisse rétrospective des ruines et
+des reliques nationales; aux femmes, par la curiosité du roman et de la
+mode; à l'homme du monde, par le charme d'une science facile; à l'homme
+du peuple, par les chroniques et les traditions populaires; à
+l'étranger, au voyageur, par les indications les plus complètes et les
+plus magnifiques sur la cité moderne qu'il viendra voir.»
+
+Ce sont là de bien belles et bien séduisantes promesses! Espérons, pour
+l'éditeur des _Rues de Paris_ et pour le public, qu'elles seront
+consciencieusement tenues.
+
+_Étrusques_; poésies par _Philippe Busoni_. 1 vol. in-18.--Paris, 1843.
+_Paul Masgana_. 3 fr. 50.
+
+Notre spirituel collaborateur, _le Courrier de Paris,_ a déjà annoncé la
+publication de ce charmant petit recueil de vers qui a pour titre
+_Étrusques_ et pour poète M. Philippe Busoni. _L'Illustration_ avait-il
+dit, y reviendra; c'était, en effet, son désir et son devoir; mais un
+modeste _bulletin_ bibliographique relégué à l'arrière-garde, en face de
+la page d'annonces, peut-il essayer de lutter d'esprit, de grâce et de
+gentillesse avec un puissant _Courrier_ qui, fier d'une réputation
+méritée, accapare chaque semaine la plus belle place du numéro?
+Oserait-il critiquer ce que seigneur et maître aurait pris la peine de
+louer? et qu'ajouterait-il aux éloges si mérités et si complets que
+contient la première colonne de la page 243 de ce volume? Il n'a qu'une
+chose à faire, c'est de citer un fragment des _Étrusques_--Il choisit
+donc une pièce intitulée _l'Amitié_, et dédiée à M. Hippolyte Rolie;
+
+ Elle va souriant et sans voile; avec grâce
+ Elle tend une main qu'une autre main embrasse;
+ La douce bienveillance éclate dans ses yeux;
+ Elle est active et bonne en tous temps, en tous lieux;
+ Elle nous a grondés comme gronde une mère
+ .......................................................
+ Heureux, trois fois heureux l'homme sensible et fier,
+ Se trouve son ami dans un âge de fer,
+ S'il sait le coeur fidèle où déposer sa peine,
+ Et qui, la partageant, ne l'éprouve pas vaine,
+ Qui loin de vous se sent comme vous alarmé,
+ Et dont le bonheur est d'aimer et d'être aimé!
+
+Les _Étrusques_ sont remplis de nobles et grandes pensées, exprimées
+avec un rare bonheur dans un langage élégant et pur: c'est une véritable
+oeuvre d'art digne d'un succès aussi brillant que durable.
+
+
+
+Modes
+
+[Illustration: Toilette du matin.]
+
+Le barège sera décidément la mode de l'été; aussi a-t-on varié à
+l'infini les dispositions de ce léger tissu: raies satinées, bouquets
+détachés ou formant guirlande; couleurs variées sur fond blanc ou sur
+nuance claire: enfin un choix si joli et de si bon goût qu'on ne sait
+vraiment à quoi s'arrêter.
+
+Avec la chaleur on revient à la simplicité, et l'on se prépare à la vie
+des champs. Les chapeaux de paille d'Italie, pailles cousues, ornés de
+rubans tuyautés, vert anglais, rose de Chine et blanc, sont destinés aux
+costumes de campagne.
+
+Un joli négligé pour sortir le matin, c'est une redingote de soie garnie
+d'un plissé à la vieille, telle que nous en donnons le modèle,--un petit
+col en batiste, des bouillons d'étoffe pareils au bas des manches, un
+chapeau de pou-de-soie bleu Louise, avec rubans ombrés.
+
+Le crêpe est ce qu'il y a de mieux pour les toilettes du soir: chapeaux
+à passes tendues, capotes à coulisses se' garnissant de panaches en
+marabout, de guirlandes de fleurs ou de petits saules en plumes nouées.
+Nous voyons encore des capotes en dentelle blanche; elles sont légères
+et siéent à ravir: voilà deux bonnes raisons en leur faveur.
+
+Les robes de barège se font presque toutes à un ou deux grands
+volants.--C'est toujours une vieille mode; mais, comme toutes, elle a
+subi un changement qui la rajeunit. On fronce si peu les volants, qu'ils
+ont plutôt l'air d'un biais;--festonnés en laine,--ils font très-bon
+effet. Aux femmes petites nous conseillons les larges plis, qui ne sont
+pas abandonnés, et qu'on peut rendre plus élégants en les bordant d'une
+dentelle.
+
+Les soieries changeantes, aux trois couleurs, sont préférées à tout,
+autant pour les robes que pour les mantelets.--Il n'y a de variété que
+dans les formes.
+
+Déjà les beaux jours enlèvent de Paris beaucoup de nos élégantes;
+bientôt les campagnes et les eaux seront peuplées par la fashion; alors
+notre tâche sera difficile, mais nous ferons en sorte de tout voir et de
+tout savoir. Aux habitants des châteaux nous dirons les élégances de la
+vie parisienne et celles de Bade, Vichy, Barèges, etc., aux heureuses
+qui passent le temps en plaisirs nous parlerons des costumes amples de
+la campagne; car, s'il est une vérité qu'on ne peut nier, c'est l'amour
+que nous avons tous pour les contrastes: au milieu du bruit des fêtes,
+la pensée aime à se reporter sur les loisirs d'une vie calme; de même
+que dans la solitude, les récits du luxe, des élégances, enfin toutes
+les futilités du monde sont accueillies avec ardeur.
+
+[Illustration: deco.]
+
+
+
+Amusements des sciences.
+
+SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LES DERNIERS NUMÉROS.
+
+Nous avons promis, pour la marche rentrante en elle-même du cavalier,
+d'autres solutions que celle d'Euler. En voici deux, dues à Vandermonde,
+géomètre français très-distingué, et représentées dans les deux figures
+ci-après. Les 64 points ronds de ces figures sont les centres des cases
+de l'échiquier; les traits qui unissent ces points indiquent la marche
+du cavalier. Comme la suite de ces traits est sans solution de
+continuité depuis un point quelconque pris pour départ jusqu'au retour
+au ce même point, ils indiquent très-clairement des marches rentrantes
+analogues à celle d'Euler. Les traits pointillés qui établissent la
+liaison entre les quatre parties dans lesquelles chaque figure est
+décomposée, donnent la trace de la manière dont Vandermonde est arrivé à
+la solution du problèmes.
+
+[Illustration: PREMIÈRE SOLUTION DE VANDERMONDE.]
+
+[Illustration: DEUXIÈME SOLUTION DE VANDERMONDE.]
+
+I.. Soit ABC le triangle dont le charpentier peut disposer Il divisera
+les deux cotés AB CB en deux parties égales aux points F et G; FG sera
+un des côtés du rectangle demandé FGIH, qu'il est facile d'achever. La
+superficie de ce rectangle est précisément égale à la moitié de celle du
+triangle.
+
+[Illustration.]
+
+On voit facilement, d'après la première figure, que lorsque les trois
+angles du triangle sont aigus, il y a trois solutions! Les trois
+rectangles FGIH, FKNP, KGML, sont équivalents en surface, quoique de
+dimensions inégales.
+
+La seconde figure montre que lorsqu'un des angles A du triangle est
+droit, il n'y a plus que deux solutions fournies par les rectangles
+FGIA, FINP.
+
+Enfin, si l'un des anges A devenait obtus, il n'y aurait plus qu'une
+seule solution, FINP.
+
+II. On sait que le carré d'un nombre n'est autre chose que le produit de
+ce nombre par lui-même: 1, 4, 9, 16, 25, etc., sont donc respectivement
+les carrés des nombres 1, 2, 3, 4, 5, etc.
+
+On voit donc que 3 et 4 sont les plus petits nombres qui satisfassent à
+la question; car leurs carrés sont 9 et 16, dont la somme 25 est
+précisément égale au carré de 5; 5 et 12 donnent aussi une solution du
+problème, car 25, carré de 5, ajouté à 144, carré de 12, donne 169,
+carré de 13.
+
+Mais comment trouver à volonté des nombres entiers qui satisfassent à la
+question? Voici le procédé employé dès l'antiquité dans l'école de
+Pythagore. On prendra dans la suite des nombres impairs:
+
+ 1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, etc.,
+
+successivement tous les termes 9, 25, 49, etc., qui sont des carrés
+parfaits; chacun de ces carrés, ajouté au carré du nombre des termes qui
+le précèdent, donnera un carré parfait précisément égal à celui du
+nombre qui exprime son rang.
+
+Ainsi, 49 est le vingt-cinquième terme, et en y ajoutant le carré de 24,
+ou 576, on a le carré de 25 ou 625.
+
+Platon, qui était aussi habile en géométrie que grand philosophe, a
+imaginé un autre procédé qui fournit aussi une infinité de couples de
+carrés dont la somme est un carré parfait. Il suffit de prendre un
+nombre pair quelconque, tel que 6, son carré est 36; le quart de 36
+diminué de 1, c'est-à-dire 8, élevé au carré, ce qui donne 64, ajouté à
+56, donnera 100, carré de 10.
+
+NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.
+
+I. Le charpentier qui peut disposer d'une pièce de bois triangulaire,
+voyant qu'il perdra la moitié de son bois s'il donne à sa table la forme
+d'un rectangle, voudrait tailler dans sa pièce une table ovale. On
+demande comment il doit s'y prendre pour y tracer le plus grand ovale
+possible.
+
+II. Distribuer entre trois personnes vingt-un tonneaux, dont sept
+pleins, sept vides et sept demi-pleins, en sorte que chacune ait la même
+quantité de vin et de tonneaux.
+
+
+
+Rébus
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. J'ai visité Herculanum.
+
+[Illustration: UNE RÉCLAME.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843, by Various
+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: September 5, 2011 [EBook #37319]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0017, 24 JUIN 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+<p> L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843 </p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<p class="mid"> Nº 17. Vol. I.--SAMEDI 24 JUIN 1843.<br>
+ Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.</p>
+<pre>
+ Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
+ Prix de chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle, 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dép.--3 mois. 9 fr.--6 mois. 17 fr.--Un an. 32 fr.
+ pour l'étranger -- 10 -- 20 -- 40
+</pre>
+
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Courrier de Paris</b>. <i>Portraits de doña Francisca, princesse de
+Joinville, de don Pedro II, empereur du Brésil, et de doña Juanaria, sa
+soeur</i>.--<b>Académie des sciences</b>. Premier trimestre 1843.--<b>Troubles en
+Irlande</b> (suite et fin). <i>Vue de la ville de Cork; Château de Dublin;
+Révolte au post-Office</i>.--<b>Le Major Anspech</b>, nouvelle, par M. Marc
+Fournier, avec <i>une gravure</i>.--<b>Fêtes des environs de Paris</b>. <i>Tombeau de
+Jacques de Bourgoin et de messire Aymon à Corbeil; Fête de Corbeil; Jeux
+du tourniquet et du Baquet à Saint-Germain; le jeu des Ciseaux, à
+Nanterre; Conduite de la Rosière à la Mairie de Nanterre; Couronnement
+de la Rosière</i>.--<b>Promenade sur les fortifications de Paris</b> (suite)
+<i>Treize gravures</i>.--<b>Nécrologie.</b> Thomire. <i>Portrait de Thomire et trois
+gravures.</i>--<b>Transport des diligences ordinaires sur les Chemins de Fer.</b>
+<i>Deux gravures</i>.--<b>Bulletin bibliographique. --Annonces.--Modes</b>. <i>Une
+gravure</i>.--<b>Amusements des Sciences</b>. <i>Quatre gravures</i>.--<b>Rébus.</b></p>
+
+</div>
+<br>
+<h3>Courrier de Paris.</h3>
+
+<p>L'année 1843 aura été féconde en bénédictions nuptiales pour la branche
+cadette: tandis que la princesse Clémentine devenait duchesse de
+Saxe-Cobourg, le prince de Joinville, son frère, demandait la main de
+doña Francisca de Bragance, et Bragance et Orléans contractaient mariage
+à Rio-Janeiro. Je ne sais ce qu'en pense la branche aînée; mais voilà
+des hymens, comme disent les poètes, qui prouvent que la branche cadette
+a bonne envie de fructifier.</p>
+
+<p>Que les temps sont changés! Autrefois ces unions de princesses et de
+princes auraient fait pousser, autour de l'autel nuptial, des moissons
+d'odes, de dithyrambes et d'épithalames; aujourd'hui, elles n'ont pas
+même produit quelques rimes obscurément reléguées dans les limbes du
+<i>Moniteur</i>. Nous sommes à peu près guéris de la contagion de la poésie
+officielle; il nous reste encore assez d'autres maladies sans celle-là!
+Trois personnes gagnent à cette guérison: la nation, le prince et le
+poète.</p>
+
+
+
+<p>Le mariage du prince de Joinville sort cependant des habitudes
+froidement solennelles des mariages princiers; il a je ne sais quel air
+d'entreprise amoureuse qui le rend plus aimable; on dirait qu'un peu de
+poésie romantique a passé par là. Il est certain, en effet, qu'avant
+tout projet d'alliance, M. de Joinville aimait doña Francisca, et que
+doña Francisca éprouvait pour M. de Joinville un sentiment fort tendre.
+Cette double affection était née pendant le rapide séjour du prince à
+Rio-Janeiro, il y a deux ans, je crois.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>
+Doña Francisca de Bragance,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;princesse de Joinville.</b></p>
+
+<p>Armer un vaisseau, traverser les mers, aborder à une cour lointaine,
+pour y chercher une belle princesse dont on est épris, n'est-ce pas là
+une aventure que rompt agréablement la rigueur habituelle de l'étiquette
+diplomatique, et touche, par un certain côté galant, au beau Tristan de
+Léonais et à l'Amadis des Gaules?</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>
+Don Pedro II, empereur du Brésil,<br>
+frère de la princesse de Joinville.</b></p>
+
+<p>M. de Joinville et doña Francisca de Bragance ont fait une chose presque
+inconnue dans le monde des rois et des reines, un mariage d'inclination!</p>
+
+<p>En ce moment, la frégate <i>la Belle-Poule</i> emporte les deux jeunes époux
+vers la France. Bientôt Paris saura si le Brésil, terrain fécond en
+fleurs magnifiques et charmantes, produit des princesses semblables à
+ses fleurs. Le jour où doña Francisca se montrera pour la première fois
+à l'Opéra sera le jour d'épreuve: l'armée des lorgnons et des binocles se
+tendra sous les armes; et le lendemain les yeux, la taille, le teint, la
+bouche, toute la personne de la princesse passera à l'ordre du jour des
+boudoirs et des salons.</p>
+
+<p>Si j'en crois un jeune Brésilien de mes amis, don José Alvarez Pedro
+Manoël, la princesse doña Francisca n'a rien à redouter de cette
+curiosité parisienne. Don José Alvarez Pedro Manoël me parlait encore
+hier de ses adorables cheveux d'un blond doré, de son regard de feu, de
+sa taille de liane, avec un ardeur toute brésilienne qui donne des
+garanties.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/001c.png"><br><b>
+Doña Juanaria, soeur de la<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;princesse de Joinville.</b></p>
+
+<p>Don José Alvarez Pedro Manoël n'est pas moins charmé des grâces de son
+esprit et de son caractère. Il vante son intelligence et son humeur
+enjouée. «Doña Francisca, me disait-il, joint à toute cette humeur vive
+et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilité;» et don Manoël
+m'en donnait la preuve que voici.</p>
+
+<p>Doña Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs; à force de
+soins et de recherches, elle était parvenue à peupler sa volière des
+hôtes les plus charmants et les plus rares, mélodieux captifs au plumage
+diapré. La jeune Francisca se plaisait à visiter ce bataillon ailé,
+peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des
+heures entières près de ses oiseaux chéris, mêlant ainsi à sa lecture la
+mélodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre
+au milieu de ces poétiques loisirs: c'était la nouvelle de la mort du
+son père, don Pedro Ier, arrivée de Lisbonne. Doña Francisca versa
+d'abondantes larmes; puis tout à coup, s'approchant de la volière, elle
+en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas à un
+jour de deuil. Les prisonniers s'échappant par volées, gagnèrent
+l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint
+silencieux et triste autour de doña Francisca, triste comme son coeur
+filial.</p>
+
+<p>Si don José Alvarez Pedro Manoël loue la grâce et l'amabilité de doña
+Francisca, il n'est pas moins charmé de doña Juanaria, sa soeur aînée,
+et de son frère don Pedro II empereur du Brésil. On voit que don José
+Alvarez Pedro Manoël adore toute la famille; mais son adoration
+s'explique par des causes différentes: dans doña Francisca il aime, nous
+l'avons vu, l'enjouement et la vivacité; doña Juanaria lui plaît, au
+contraire, par un certain air sérieux et prudent qui n'ôte rien à sa
+beauté; doña Francisca, en un mot, est plutôt faite pour devenir une
+charmante Parisienne, et doña Juanaria pour rester reine ou
+impératrice.»</p>
+
+<p>Quant à l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don José
+Pedro Alvarez Manoël le traite avec la même munificence; quoi qu'on en
+ait pu dire, il lui accorde la résolution et l'activité, le déclarant
+très-instruit, pour son âge du moins, grand amateur de lecture et ferré
+sur la géographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache
+l'histoire, et surtout qu'il en profite!</p>
+
+<p>Maintenant faut-il se fier à mon ami don José Pedro Alvarez Manoël?
+Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modèles, ou don
+José Pedro Alvarez Manoël fait-il des portraits ressemblants? Pour ce
+qui regarde doña Francisca, nous en jugerons bientôt par nos propres
+yeux. Quant à doña Juanaria et à l'empereur don Pedro II, nous ne sommes
+pas encore résolu, pour vérifier le fait, et entreprendre le voyage du
+Brésil[1].</p>
+
+<p>[Note 1: Les portraits que nous donnons en première page, sont les
+copies fidèles de trois lithographies publiées à Rio-Janeiro, et fort
+rares en France.]</p>
+
+<p>--L'Académie-Française vient d'arrêter la liste des vainqueurs au prix
+Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agénor Gasparin, mademoiselle Allais
+Martin, mademoiselle Félicie Aysac, ont remporté la palme dans le
+champ-clos de la littérature morale; 1,000 fr. à l'une, 1,500 fr. à
+l'autre, 2,000 à celle-ci et à celle-là, tel est le total de cette
+distribution académique. Ces couronnes seront décernées dans la séance
+solennelle du mois d'août, en même temps que les prix d'éloquence et de
+poésie. Alors, M. le secrétaire perpétuel nous expliquera sans doute
+comment madame Agénor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralité de plus que
+mademoiselle Anaïs Martin, et mademoiselle Félicie Aysac 500 fr,
+seulement. Dans une matière aussi délicate, je suis pour l'égalité des
+récompenses; rien ne me parait moins propre à honorer véritablement la
+vertu que ce système de tarif et cet établissement de poids et mesures.
+La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et
+deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre!
+Nous en achetons à tous prix; nous en vendons au mètre et au millimètre.
+Entrez, messieurs! entrez, mesdames!</p>
+
+<p>Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix
+réservés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de
+M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est
+enseignée par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des
+prosélytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire
+féminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve
+nouvelle de la conquête entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes
+les voies de la littérature, conquête que nous avons déjà plus d'une
+fois signalée. Madame Collet-Revoil, la première, a débusqué l'homme du
+prix de poésie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de
+lui enlever le prix de morale à la pointe de la plume. Ainsi, quand nous
+voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main à ces
+demoiselles et à ces dames académiques, et leur demander la charité.</p>
+
+<p>Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement
+universel et littéraire de la femme; il complote un projet qui doit
+l'étendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M.
+le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane?
+Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est
+très-riche, il n'est pas très-jeune, il a une très-jolie femme; M. de
+Castellane, en outre, a des goûts de Mécène qui lui ont fait une
+renommé. Son magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré s'est donné
+longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, école de chant et de
+déclamation. La tragédie, la comédie, l'opéra-comique, envoyaient au
+théâtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs
+années, l'art dramatique a profité de ces encouragements et de cette
+hospitalité de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre
+d'excellentes glaces.</p>
+
+<p>M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout à coup renoncé à
+ces soirées dramatico-punchées; c'est qu'il se préparait à une grande
+entreprise. Médité à loisir, mûri avec soin, le projet de M. de
+Castellane est près d'éclore. Il ne s'agit plus de donner le biberon à
+des Alcestes, à des Célimènes, à des Achilles, à des Clytemnestres en
+herbe, M. le comte a des visées hautes; la gloire de Richelieu l'empêche
+de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une
+académie, l'académie de Richelieu, au sexe près; je veux dire que M. le
+comte jette en ce moment les bases d'une académie de femmes. M. de
+Castellane a été frappé, comme nous, du prodigieux accroissement des
+génies en cotillon et des muses de tout âge et de toute espèce. Son
+académie est destinée à leur ouvrir un temple. On y entrera par
+l'élection, comme à l'Académie-Française, et le chiffre des élues ne
+dépassera pas quarante. Le règlement est encore un secret; nous le
+publierons dès qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est
+que l'article concernant le costume d'académicienne déclare que le
+bas-bleu est de rigueur.</p>
+
+<p>Un nouveau journal politique et littéraire vient de paraître sous le
+titre du <i>Parisien</i>. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que
+voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de
+journaux qui se surfont! <i>Le Parisien</i> a imaginé une manière originale
+de se faire lire et de gagner une clientèle: il s'est mis en dépôt et se
+distribue chez tous les épiciers. Dès le matin la boutique du coin
+reçoit sa pacotille de littérature et de politique à dix centimes; <i>le
+Parisien</i> commence sa journée par où la plupart de ses confrères la
+finissent: il va du premier coup à l'épicerie; cela s'appelle marcher
+droit à son but. Les portières y mordent, et prennent tous les jours
+pour un sou de fromage et pour deux sous de <i>Parisien</i>.</p>
+
+<p>--Regniard et La Bruyère ont tracé de main de maîtres le portrait du
+distrait; voici un trait digne de compléter la peinture: Saint-A.... est
+l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au
+delà de toute idée; Regniard n'a fait qu'une comédie et La Bruyère une
+esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de
+Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que
+dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fenêtre, croyant entrer par
+la porte.</p>
+
+<p>Avant-hier, passant, accompagné de Saint-A...., sur le pont
+d'Austerlitz, je m'aperçus que mon original ramassait un petit caillou
+qu'il se mit à rouler et à faire sauter dans sa main. Au même instant je
+lui demandai: «Quelle heure est-il?» Saint-A.... tira sa montre et me
+répondit: «Deux heures.» Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme
+s'arrêta tout à coup, et, rejetant son bras droit en arriére, lança dans
+l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine
+et s'engloutit dans l'eau bouillante. «Qu'est-ce cela? dis-je en
+m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifié le
+fleuve, me répondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est
+ta montre!» En effet, le distrait venait de faire à la Seine cadeau
+d'une superbe bréguet à répétition. Avis aux pécheurs à la ligne!</p>
+
+<p>--La chronique des vols de la semaine a raconté l'entreprise effrontée
+de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers
+la chute du jour. Exercer à la barbe du gouvernement, n'est-ce pas le
+<i>nec plus ultra</i> de l'audace larronne? Mais enfin voilà nos fripons
+maîtres du champ de bataille; ils rôdent, ils cherchent, ils prennent;
+un bruit venu du dehors leur donne l'éveil et les met en fuite avant
+qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques
+chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de
+leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son
+procès-verbal aperçoit une culotte suspendue à un arbre du jardin par où
+la bande s'était enfuie; culotte volée dans cette expédition, mais
+dédaignée et laissée là par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le
+ministère mériterait le reproche que saint Éloi adresse au bon roi
+Dagobert?</p>
+
+<p>--Comme on fait voyager les renommées! Tout le monde croit, depuis un
+mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont
+affirmé, tous les journaux de province l'ont répété, tous les journaux
+de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprimé
+dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront échangé
+une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour
+Constantinople; mais il ne songe même pas à partir. Tandis qu'on le fait
+naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que déjà peut-être on
+publie le récit de sa visite au sérail et de son entrevue avec
+Abdul-Méjid, George Sand est tranquillement retiré dans son château de
+Nohant, recueilli en lui-même et sollicitant de son génie une oeuvre
+nouvelle, une de ces créations originales et puissantes qui intéressent
+si fortement l'esprit, émeuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas à
+George Sand les portes de l'académie de M. de Castellane.</p>
+
+<p>--Si l'illustre auteur d'<i>Indiana</i> reste dans son château, d'autres
+portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de
+partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il
+n'est pas jusqu'à M. Victor Hugo qui ne se prépare à quitter les vieux
+piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air
+à son génie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en
+rapporte pas des <i>Burgraves</i>, au nom du ciel!</p>
+
+<p>--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrénées, aux Alpes, en Italie;
+c'est un excellent moment pour se munir de l'<i>Itinéraire de la Suisse</i>,
+par M. Adolphe Joanne. La réputation de ce livre précieux est faite
+depuis longtemps, et nous n'avons pas à y travailler ici: le seul défaut
+que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'être trop exact.
+Le mot est mérité. Cet itinéraire damné vous met en effet le pied tout
+juste à l'endroit où il faut le poser: les villes, les routes, les
+chemins, les sentiers, les excellents hôtels, les montagnes, les
+plaines, les vallées, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela
+exactement dans votre poche, grâce à M. Adolphe Joanne, ce dieu des
+itinéraires. M. Joanne ne vous laisse rien à deviner; impossible d'avoir
+avec lui le plaisir de s'égarer et de faire un mauvais pas. Se servir du
+livre de M. Adolphe Joanne, c'est déjà beaucoup; mais voyager avec M.
+Adolphe Joanne lui-même, voilà le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu;
+or, comme tout le monde ne saurait aspirer à une telle félicité,
+l'<i>Itinéraire</i> à défaut de l'auteur lui-même, est une grande et utile
+compensation, que je conseille.</p>
+
+<p>--On nous écrit de Saint-Pétersbourg; «Rubini est ici depuis quelque
+temps; il assistait dernièrement à une représentation des comédiens
+français; l'Empereur était dans sa loge. S. M., informée de la présence
+du célèbre ténor, l'envoya mander. «Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il
+en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est
+Amphion ou Orphée au milieu des tigres et des ours, vont dire vos
+spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici,
+et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civilisés.» Rubini
+s'inclinait avec toute la grâce d'un ténor.--Alors l'empereur lui
+déclara qu'il avait résolu d'établir un théâtre italien à
+Saint-Pétersbourg, et que c'était à lui, Rubini, qu'il confiait
+l'entreprise.--«Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqué.--Vous
+chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un théâtre italien;
+l'Empereur vous en prie.»--Comment résister à cette prière de toutes les
+Russies? Rubini a cédé, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la
+fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Pétersbourg sera un
+furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!</p>
+
+<p>--Peut-être se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernièrement
+donnée de l'arrivée à Paris d'un cor, ou plutôt d'un <i>corniste</i>
+merveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et
+c'était pour lui le point principal,--nous avions hasardé quelques
+détails sur les commencements de ce jeune artiste: «M. Vivier était à
+Lyon simple commis marchand, lorsque le goût de la musique s'éveilla en
+lui.» Voilà ce que nous avions dit ou à peu près; il parait que cette
+qualité de commis marchand a déplu à M. Vivier ou à quelqu'un des siens;
+le <i>corniste</i> nous prie de rectifier le fait, en annonçant qu'il n'a
+jamais appartenu au commerce, mais à l'administration des contributions
+indirectes. Puisque cela fait plaisir à M. Vivier, nous déclarons qu'il
+était commis de ceci, au lieu d'être commis de cela; mais nous ne voyons
+pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier à lire
+<i>le Philosophe sans le savoir</i> il y trouvera une tirade sur le commerce,
+qui le fera peut-être revenir au commis marchand.</p>
+
+<p>--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, où s'y
+passe une aventure dont le héros infortuné est un de ces hommes à bonnes
+fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanité et
+de leur audace même. Voici le fait:</p>
+
+<p>Le jeune comte de B... poursuivait, depuis un mois, de ses impertinentes
+attaques, la jolie madame C... de N... Il faut vous dire que madame C...
+de N... tout récemment mariée, adore son mari, homme de coeur et
+d'esprit. D'abord la jeune femme s'amusa des prétentions de M. de B...;
+celui-ci, comme tous les fats, s'y trompa, et se crut aimé ou tout près
+de l'être. Un soir, avec une incroyable impudence, il escalada un mur du
+jardin et se glissa dans la chambre à coucher de madame C... de N...; un
+valet le vit, le reconnut, et vint avertir sa maîtresse; celle-ci,
+effrayée, envoya chercher son mari et lui confia l'insolent guet-apens
+du comte. «Mais de grâce, point de bruit et point de violence, dit-elle
+toute pâle et émue.--Sois tranquille, je traiterai le drôle comme il le
+mérite.» C... de N... descend l'escalier tranquillement, ouvre la porte
+de la chambre de sa femme; de B... surpris, arrive à sa rencontre. Le
+mari, sans s'émouvoir, s'approche de lui le plus près possible, et,
+levant le talon de sa botte, il lui marche rudement sur le pied. La
+douleur est si vive, que de B... pousse un cri. «Mille pardons, dit le
+mari du ton de la plus exquise politesse, mais je ne pensais pas qu'il
+dût y avoir ici un autre pied que le mien.»</p>
+
+<p>On ajoute que de B... s'est contenté de partir le lendemain pour Naples.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Académie des Sciences.</h2>
+
+<h3>COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DU PREMIER TRIMESTRE
+
+DE 1843.</h3>
+
+<p class="mid">(Suite et fin.--Voir pages 217 et 234)</p>
+
+<h4>SCIENCES MATHÉMATIQUES.</h4>
+
+<p><i>Haute analyses</i>--Le plus fécond des géomètres de nos jours, M. Gauchy, a
+lu à l'Académie, dans le premier trimestre de cette année, sept ou huit
+mémoires importants de haute analyse dont il ne nous est pas possible de
+donner ici une idée.</p>
+
+<p>M. Liouville a lu aussi, sur la mécanique rationnelle, deux mémoires
+riches en résultats curieux. Parmi les autres communications faites à
+l'Académie sur les hautes mathématiques il nous suffira de mentionner
+celles de MM. Binet, Gascheau, Brassine, Frizon, etc.</p>
+
+<p><i>Histoire de l'arithmétique.</i>--Mais nous devons une mention spéciale aux
+beaux travaux de M. Chasles sur l'histoire des mathématiques au
+Moyen-Age, et notamment sur l'introduction du système de numération que
+l'on a improprement attribué pendant si longtemps aux Arabes. M. Chasles
+interprétant un passage de la géométrie de Boèce avec plus de soin et de
+critique qu'on ne l'avait fait avant lui avait rendu très-plausible
+l'opinion déjà émise avant lui que ce passage indiquait réellement
+l'emploi d'un système de numération tout à fait analogue au nôtre,
+chaque chiffre placé à la gauche d'un autre marquant des collections
+d'unités dix fois plus fortes. La traduction qu'il vient de donner du
+traité de l'«Abacus» de Gerbert, et les savants commentaires dont il l'a
+accompagné, ne peuvent plus laisser de doutes aujourd'hui sur
+l'ancienneté du système actuel de numération dans l'Occident, où il
+s'est conservé par l'école pythagorienne jusqu'à l'époque où il est
+devenu vulgaire. Ainsi se trouvent réfutées victorieusement les
+prétentions d'un savant, assurément fort versé en cette matière, avait
+cru devoir élever en faveur de Léonard de Pise. L'<i>Abacus</i> de ce
+géomètre n'a paru qu'en 1262; et notre Gerbert, né en Auvergne, comme on
+sait, fut élu pape sous le nom de Sylvestre II en 999. C'est donc un de
+nos compatriotes, trop oublié par les historiens modernes, mais dont la
+haute influence sur son siècle ne saurait être trop appréciée, qui il le
+plus contribué à répandre l'étude des sciences mathématiques à une
+époque de barbarie, et à préparer, par la vulgarisation d'un système
+convenable de numération, les progrès des siècles suivants.</p>
+
+<p><i>Décès et nominations.</i>--M. Puissant, auquel la nouvelle carte de France
+doit tout, est mort le 10 janvier dernier; il a été remplacé dans la
+section de géométrie par M. Lainé, auquel ses beaux travaux sur la
+théorie mathématique de la chaleur sur l'analyse indéterminée, sur la
+mécanique, lui méritaient depuis longtemps cet honneur.</p>
+
+<p>M. Hansen, de Gotta, a été nommé correspondant de la section de
+géométrie.</p>
+
+<h4>V.--ASTRONOMIE.</h4>
+
+<p><i>Comètes</i>.-L'apparition de la grande comète a été l'événement
+astronomique le plus important du dernier trimestre. Nous avons déjà
+parlé de cet astre, et nous en avons donné la figure (p. 64). Il nous
+suffira donc d'ajouter que la détermination de l'orbite de cet astre a
+fait reconnaître diverses particularités très-curieuses qui le placent
+au nombre des plus remarquables que l'on ait jamais observés. Ainsi,
+d'abord, notre comète s'est plus approcher du soleil qu'aucune autre,
+même que celle de 1680. Lorsqu'elle était à son <i>périhélie</i>,
+c'est-à-dire à sa moindre distance au soleil, elle se mouvait avec une
+vitesse égale à huit cent trente-deux fois celle d'un boulet au sortir
+du canon. Elle est venue s'interposer, le 27 février, entre le soleil et
+la terre, et elle avait passé derrière le soleil le même jour. La
+longueur de sa queue était d'environ 236 millions de kilomètres, et si
+cette queue avait été seulement deux fois plus large, elle aurait
+infailliblement rencontré notre globe.--La comète a été visible en plein
+midi, dans quelques villes d'Italie, au commencement de mars.--On a
+quelque raison de croire qu'elle a déjà été vue antérieurement, mais il
+n'y a rien de certain à ce sujet.</p>
+
+<p>M. Laugier a communiqué les éphémérides de la comète qu'il a découverte
+à Paris le 28 octobre 1842. Cette comète qui, vers la fin du mois de
+novembre, a quitté la région du ciel visible à Paris, y est revenue dans
+la première semaine de février; mais les circonstances ont été trop
+défavorables pour qu'elle ait pu être aperçue.</p>
+
+<p><i>Mouvement du soleil dans l'espace.</i>--Une des questions les plus propres
+à captiver l'attention des savants et des gens du monde eux-mêmes, est
+celle de la position relative de notre système planétaire dans l'espace,
+et du mouvement propre dont il est doué. Ce mouvement, à raison du
+prodigieux éloignement des étoiles ne devient sensible qu'au bout d'un
+grand nombre d'années; mais il ne peut plus être mis en doute
+aujourd'hui. Mettant à profit les données que les observations ont
+accumulées. M. Bravais, professeur d'astronomie à la Faculté des
+Sciences de Lyon, a soumis un calcul la recherche de la direction et de
+la vitesse de ce mouvement dans l'espace. Ce calcul, un des plus
+intéressants qui puissent se présenter dans la mécanique céleste, l'a
+conduit à un résultat qui diffèrent très-peu de celui auquel M.
+Argelander, habile astronome allemand, était arrivé par une méthode
+entièrement différente. Et comme les hypothèses que l'un et l'autre
+avaient été obligés de faire pour suppléer à l'insuffisance de certaines
+données, pèchent en sens contraire, il est extrêmement probable que la
+vérité doit être comprise entre ces deux résultats.</p>
+
+<p>M. Bravais est déjà connu du monde savant par les résultats remarquables
+auxquels il est parvenu sur le mode d'insertion des feuilles autour des
+tiges; par la riche moisson d'observations astronomiques géologiques,
+météorologiques et magnétiques qu'il a recueillies comme membre de la
+commission du Nord; par ses recherches sur la géométrie pure et sur le
+calcul des probabilités,--Le nouveau travail dont nous venons de donner
+un aperçu justifie les paroles par lesquelles feu M. Savary
+caractérisait M. Bravais dès 1838, lorsqu'il le désignait à l'Académie
+«comme aussi capable de bien discuter ses observations mie de les bien
+faire,» qualités dont la réunion a toujours été fort rare.</p>
+
+<p><i>L'Atlas des phénomènes célestes</i> pour 1843, par M. Dien, mérite d'être
+signalé aux amateurs d'astronomie, qui y trouveront la marche des
+planètes au travers du ciel étoilé et tous les phénomènes célestes de
+quelque importance.</p>
+
+<h4>VI.--GÉOLOGIE ET MINÉRALOGIE.</h4>
+
+<p><i>Minéraux curieux.</i>--Le catalogue déjà si nombreux des espèces minérales
+a été enrichi d'une nouvelle espèce que M. Dufrenoy, qui l'a analysée,
+appelle <i>arsenio-sidérite</i>. C'est un arséniate de fer trouvé dans la
+mine de manganèse de la Romanèche, près Mareuil.</p>
+
+<p>Ou a mis sous les yeux de l'Académie des échantillons remarquables de
+diamant. Les uns consistent en petits cristaux encore adhérents à leur
+gangue, qui est un près quartzeux; ils proviennent du Brésil. Un autre
+est un minéral noir très-dur acheté à Bornéo. On voulait s'assurer, par
+certaines expériences de polarisation, que ce minéral est bien un
+diamant, et pour cela il fallait y déterminer une petite facette
+polie.--Mais après un travail continu de vingt-quatre heures, un des
+plus habiles lapidaires de Paris n'a pas réussi à émousser une seule des
+pointes dont la surface du minéral est recouverte, et sa roue même a
+beaucoup souffert de cet essai. M. Dumas, après avoir examiné
+l'échantillon, a pensé que ce minéral est un <i>diamant de nature,</i> nom
+qu'on donne dans le commerce à des diamants qui ne sont susceptibles ni
+de se polir ni de se cliver, et qu'on réserve pour faire la poudre de
+diamants.</p>
+
+<p>Les minéraux précieux semblent s'être donné rendez-vous à l'Académie,
+car M. de Humboldt lui a communiqué une notice très-intéressante sur une
+pépite d'or vraiment monstrueuse, trouvée le 7 novembre dernier sur la
+pointe asiatique de la partie méridionale de l'Oural. Cette pépite pèse
+plus de trente-six kilogrammes; c'est aujourd'hui la plus grande qui
+soit connue. Celle qui fut découverte en 1721 aux États-Unis dans le
+comté d'Anson, monts Alléganys, Caroline du Nord, pèse vingt-un
+kilogrammes sept cents grammes..</p>
+
+<p><i>Recherches sur le diluvium.</i>--On sait quelle importance les travaux de
+M. Agassiz et de Charpentier ont donnée aux glaciers, depuis quelques
+années, pour l'explication de certains phénomènes géologiques. C'est à
+leur action que ces savants attribuent le poli et les stries que l'on
+observe sur certaines roches des Alpes et d'autres chaînes de montagnes,
+aussi bien que le transport des blues erratiques, souvent énormes, que
+l'on trouve parfois à une grande hauteur sur le versant du Jura qui
+regarde les Alpes. Les géologues sont encore très-divisés sur ces
+questions, et en France comme en Allemagne, la théorie des glaciers a
+rencontré d'ardents adversaires. Dans ce nombre il faut ranger MM. de
+Collegne et Fournet, qui ont adressé à l'Académie des mémoires, l'un sur
+les terrains diluviens des Pyrénées, l'autre sur le diluvium de la
+France. Nous ne prétendons en aucune façon nier les conclusions
+auxquelles ces messieurs sont parvenus, en refusant aux glaciers toute
+influence sur la production du phénomène diluvien dans les localités
+qu'ils ont décrites; nous ferons seulement observer qu'ils donneraient à
+leurs réfutations de l'hypothèse glaciale beaucoup plus de force, s'il
+les appliquaient aux Alpes elles-mêmes, et notamment aux nombreux
+exemples sur lesquels MM, Agassiz et de Charpentier ont basé leur
+théorie. Les savants suisses méritent bien qu'on leur fasse l'honneur
+d'aller les attaquer et les battre sur leur propre terrain. Jusqu'à ce
+que quelque habile géologue français se soit dévoué à une expédition de
+ce genre, les glaciers pourraient bien gagner encore bon nombre de
+prosélytes.</p>
+
+<p>Dans une note sur le phénomène erratique du nord de l'Europe, M.
+Daubrée, ingénieur des mines, comme M. Fournet, et comme lui professeur
+à une faculté des sciences s'est montré beaucoup plus réservé en ce qui
+concerne les causes.</p>
+
+<p>Il a constaté que, dans les Alpes Scandinaves, les traces de transport
+et de frottement divergent, à partir des régions culminantes, en se
+rapprochant des lignes des plus grandes pentes du massif. MM. Keilhau et
+Siljestroem avaient fait la même observation en d'autres points du
+massif, M. Daubrée a aussi été conduit à signaler plusieurs
+exhaussements et abaissements alternatifs du sol de la presqu'île
+Scandinave.</p>
+
+<p><i>Paléontologie.</i>--M. Brougniart a lu un rapport très-favorable sur un
+mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé; <i>Coquilles fossiles de
+Colombie, recueillies par M. Boussigneault.</i> M. d'Origny est arrivé à
+reconnaître l'existence du terrain crétacé dans cette partie de
+l'Amérique méridionale, conformément aux conclusions de M. de Buch.</p>
+
+<p><i>Nouvelle carte géologique.</i>--Nous avons vu avec lui vif intérêt la
+nouvelle carte géognostique du plateau tertiaire parisien que M. Paulin,
+secrétaire de la Société de Géologie, a présenté à l'Académie. La
+perfection du coloriage fait honneur à M Kaeppelin,
+imprimeur-lithographe, comme l'exactitude des détails et la beauté du
+dessin à l'auteur de cette carte.</p>
+
+<h4>VII.--MÉCANIQUE APPLIQUÉE.</h4>
+
+<p><i>Machines à vapeur.</i>--La théorie de la machine à vapeur n'avait jamais
+été présentée que d'une manière inexacte jusque vers 1837; aussi les
+résultats des calculs ne concordaient-ils jamais avec ceux de
+l'expérience, qu'à condition d'être multipliés par un certain
+coefficient numérique, variant de 0,5 à 0,6 suivant l'état d'entretien,
+et le système de construction de la machine. La théorie nouvelle,
+proposée il y a quelques années par M. de Paudour, n'est nullement
+sujette à cet inconvénient, et ses conséquences sont parfaitement
+d'accord avec celles de l'expérience. Il vient de la soumettre à une
+nouvelle épreuve décisive, en comparant les résultats auxquels elle
+conduit avec ceux que l'on observe directement sur l'effet et utile des
+machines de Cornouailles à simple effet: les différences constatées sont
+sans importance.</p>
+
+<p>La navigation à vapeur est destinée à prendre un si grand accroissement,
+qu'il est de la plus haute importance pour les constructeurs de machines
+à vapeur et de maires d'avoir un moyen simple et exact de mesurer le
+travail de ces machines, servant de moteurs aux bâtiments, et la
+résistante que ceux-ci éprouvent dans leur marche. Un moyen vient d'être
+fourni par M. Cailledon, dont le travail a été le sujet d'un rapport
+très-favorable de M. Coriolis.</p>
+
+<h4>VIII.--TECHNOLOGIE.</h4>
+
+<p>Aucune des communications faites à l'Académie n'a été accompagnée d'un
+extrait dans les comptes-rendus officiels, ni suivie d'un rapport, à
+l'exception d'une seule. L'Académie, sur la proposition de M. Thénard, a
+approuvé des tableaux imprimés et coloriés, sur une grande échelle, par
+M. Knabt comme utiles à l'enseignement de la mécanique, de la physique,
+de la chimie, etc.</p>
+
+<h4>IX.--SCIENCES ÉCONOMIQUES.</h4>
+
+<p>Caisses d'épargne.--M. Charles Dupin a communiqué ses recherches sur le
+développement de la Caisse d'épargne de Paris, et leur influence sur la
+population parisienne. Bien qu'au nombre des optimistes assez disposés à
+préconiser ce qui est l'honorable académicien a fait preuve
+d'impartialité en plaçant en regard du progrès qu'il signale des faits
+bien affligeants. Sa conclusion dernière, en ce qui concerne les
+déposants actuels, est qu'ils persistant encore à ne conserver leur
+dépôt que pendant cinq ans et demi, valeur moyenne; «de sorte que,
+dit-il, la Caisse d'épargne, au lieu d'être le trésor d'un peuple n' est
+en réalité, pour la masse, <i>que la lanterne magique de ses économies.</i></p>
+
+<p><i>Statistique agricole</i>--Dans une note intéressante M. de Gaumont a
+signalé les avantages qu'offrait une carte agronomique de la France. La
+belle carte géologique de MM. Duhémy et Élie de Beaumont servirait de
+base à la statistique et a lu délimitation des régions des régions
+agricoles, puisque celles-ci ont, en général, une connexion intime avec
+les formations géologiques. M. de Gaumont a énoncé quelques résultats
+curieux tenu concernant l'influence de la nature des terrains sur la
+qualité des produits.</p>
+
+<p><i>Agriculture.</i>--M. Leclerc; l'homme avait présenté à l'Académie un
+Mémoire sur l'agriculture de l'ouest de la France.. M. de Gasparin a lu,
+sur ce Mémoire, un rapport très favorable, qu'il termine ainsi: «Nous
+osons affirmer que l'on n'a rien publié encore de plus complet et de
+plus satisfaisant en agriculture descriptive, et nous faisons de voeux
+pour que l'auteur hâte l'impression de son travail, qu'il destine à la
+publicité.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Troubles en Irlande.</h2> <p class="mid">(Voir page 225.)</p>
+
+<p>Dans un précédent numéro, nous avons tracé à grands traits l'histoire du
+mouvement politique en Irlande; nous avons rappelé ses souffrances
+séculaires, ses révoltes, ses lents et tardifs succès. Après la victoire
+momentanée des volontaires, victoire qui rétablit l'indépendance absolue
+du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irritée d'un appel
+fait par les Irlandais aux armes françaises, détruire tout à fait, en
+1800, l'individualité politique de ce malheureux pays, et le réduire à
+l'état de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparaît;
+bientôt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle
+s'organise, et une ère nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprimés. Il
+nous reste aujourd'hui à bien définir le caractère du mouvement qui se
+manifeste en Irlande, à comprendre toute l'étendue du rôle que le
+libérateur y joue, et l'avenir qui semble réservé à cette sainte cause
+de la justice et de l'humanité.</p>
+
+<p>Un fait dont il faut bien se pénétrer avant tout, c'est que la révolte
+jusqu'ici pacifique des Irlandais, fondée sur les griefs les plus graves
+et en vue de réprimer les iniquités les plus criantes, est cependant
+beaucoup plus économique, si l'on peut parler de la sorte, que
+politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple, à notre grande
+révolution de 89, qui, armant en quelque façon la philosophie de tout un
+siècle et poussant tout un corps de doctrines bien arrêtées et au
+renversement d'une société vieillie, réclamait avant tout les droits de
+la liberté, de la dignité humaine et l'indépendance des nations. Dans la
+querelle des Irlandais, l'humanité, l'égalité sont sans doute
+intéressées: c'est le privilège de ces grandes choses d'être froissées
+par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au
+fond, l'horizon de la révolution irlandaise est beaucoup plus borné. Son
+principe, sa vie, son âme, c'est la haine que le tenancier a conçue
+contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du
+propriétaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixité légale de la
+<i>tenure</i> ou du montant des baux. Le «législateur de minuit,» las de
+n'obtenir par les vengeances isolées «aucun remède aux extorsions qui
+l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le législateur de
+midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande,
+ce grief est compté, et combien on pèse les moyens de le redresser.
+Ajoutez à cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relève
+justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les
+torys, et qui se complaît dans l'idée d'un parlement autochtone la
+conviction religieuse trop longtemps dédaignée et comprimée, et qui veut
+enfin prendre son rang à côté des croyance qui l'ont jadis traitée en
+vaincue, et vous aurez tous les éléments de I agitation irlandaise. Mais
+le moteur principal est toujours dans les ressentiments légitimes de
+tenancier écrasé par le propriétaire, et si l'Angleterre, dégoûtée de
+son odieuse politique, consentait à satisfaire sur ce point, et en ce
+qui touche la question religieuse, au programme dressé par O'Connell,
+peut-être verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui éclate en
+faveur de la révocation de l'union. Évidemment le rappel n'est pour les
+Irlandais qu'un moyen, un moyen désespéré d'obtenir justice, et ce n'est
+que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher à
+leurs oppresseurs, qu'ils veulent être les instruments de leur propre
+réformation. Ce caractère de la révolution permanente d'Irlande, de
+consister très-faiblement dans les préoccupations politiques, est la
+cause la plus énergique de sa ténacité à la fois et de sa lenteur.
+Lorsqu'une révolution porte dans ses flancs un grand système
+philosophique, si par malheur elle est refoulée par la force brutale, la
+marche de l'humanité en est retardée pour des siècles. Les idées
+anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des
+hommes, le doute les y mine peu à peu, et pour qu'elles triomphent, il
+faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une
+révolte n'est excitée que par une iniquité toujours poignante, et qui
+fait saigner journellement les coeurs, rien ne la déracine. On
+l'étouffe, elle renaît; on l'endort, elle se réveille; et toujours,
+comme celle d'Irlande, au moment où on la croit à jamais ensevelie, elle
+revient, comme un spectre, faire pâlir les oppresseurs.</p>
+
+<p>On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une révolution politique en Irlande
+ne serait pas, eu égard à la patience habituelle des nations, d'une
+nécessité bien urgente. Depuis l'émancipation des catholiques, obtenue
+en 1829 par les efforts et l'éloquence de Daniel O'Connell, la liberté
+civile et la liberté politique sont assises dans ce pays sur des bases
+assez larges.</p>
+
+<p>Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport,
+car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus
+démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière,
+le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont
+ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous
+l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins
+bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner
+les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de
+fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et
+qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la
+peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit
+sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion.
+Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation
+irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient
+échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et
+jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui
+compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et
+à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la
+défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans,
+toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur
+et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les
+plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se
+mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette
+lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après
+l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat
+impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne
+s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne
+répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à
+sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en
+plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour
+l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et
+la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que
+les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient
+comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes,
+resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette
+piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez
+elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il
+n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune
+des hommes et des nations.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>Une vue de la ville de Cork, en Irlande.</b></p>
+
+<p>Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact,
+de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus
+populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse
+aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus
+subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient
+merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation
+de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune
+de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le
+centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne
+l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va
+se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil
+fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions
+d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies
+ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le
+praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un
+essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du
+programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici
+les principaux extraits:</p>
+
+<p>«Au peuple d'Irlande</p>
+
+<p>«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus
+vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse
+et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques
+ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de
+l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local,
+unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.</p>
+
+<p>«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions
+parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté
+et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus
+vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets
+qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que
+possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici
+douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de
+l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.</p>
+
+<p>«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de
+toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de
+l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes
+d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui
+n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement
+irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision
+définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais
+siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel
+par-devant les tribunaux d'Angleterre.</p>
+
+<p>«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement
+ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux
+institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra
+dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une
+modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre
+des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà
+publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être
+toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne
+prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant.
+Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même
+un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable,
+si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages,
+fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de
+notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes
+irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile
+et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons
+nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que
+possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des
+tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage
+trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»</p>
+
+<p>Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en
+pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à
+craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au
+grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de
+cette terre si belle et si infortunée:</p>
+
+<p>«La deuxième objection contre le <i>repeal</i> tient à ce que la classe des
+propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de
+la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est
+un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême
+réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les
+propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes
+les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements
+possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si
+colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra
+les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des
+tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et
+cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus
+préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser
+la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme
+la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est
+impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en
+Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier
+continuent dans leur état actuel.</p>
+
+<p>«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées
+sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois
+paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits
+du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts
+légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans
+des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui
+supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais
+de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un
+revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la
+part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut
+rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et
+le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations
+précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des
+propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en
+respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du
+tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>Cour intérieure du château de Dublin.--Préparatifs
+militaires.</b></p>
+
+<p>Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai
+caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête
+de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur
+de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait
+se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes
+théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est
+tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne
+fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut
+donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un
+enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse
+situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il
+accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente
+n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et
+si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question
+si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Hôtel des Postes à Dublin</b></p>
+
+<p>Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son
+intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de
+triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées,
+on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre,
+on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes,
+mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence
+pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une
+profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si
+imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats.
+Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et
+imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection
+pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se
+contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre
+les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont
+violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout
+pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours
+qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il
+s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet
+jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout
+à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire,
+annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription
+au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de
+Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute
+de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à
+les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est
+écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours
+qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a
+fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:</p>
+
+<p>«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère;
+le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes,
+vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles
+dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer
+entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où
+la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le
+premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le
+sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et
+dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion
+pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous,
+aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous
+avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne
+veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces
+menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une
+déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en
+courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront
+jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce
+sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»</p>
+
+<p>On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment
+de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage
+bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les
+esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse
+issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la
+patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré,
+le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas
+sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre,
+et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues
+s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux
+de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des
+Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de
+Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de
+l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton
+génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en
+Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation
+des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de
+bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu
+n'étais pas là!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>Le Major Anspech.</h3>
+
+<h4>NOUVELLE.</h4>
+
+<h3>I.</h3>
+
+<p>Si le major Anspech était un vieillard aussi maigre qu'il était long, et
+même d'autant plus maigre qu'il était long. Quarante ans avant l'époque
+où se passa la petite histoire que nous allons, ô lecteur, prendre la
+liberté de vous raconter, ce digne major était l'un des plus beaux
+mousquetaires gris du régiment de Monsieur, et bataillard comme quatre.
+Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir à
+l'escrime et un coeur passablement affamé. Les femmes de la cour et de
+la ville, de celles qui ne savaient résister à un mousquetaire,
+résistaient encore bien moins à un mousquetaire gris, haut de cinq pieds
+six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts,
+qu'il s'était surnommé de son chef le Turenne des boudoirs.</p>
+
+<p>Mais quarante années changent légèrement un homme: M. Anspech, en 1827,
+n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne possédait autre chose, de
+toutes ses splendeurs évanouies, que 800 livres de rentes, une culotte
+en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore
+la mansarde lui coûtait-elle 10 écus par an.</p>
+
+<p>Malgré cette réduction notable dans les éléments de son bonheur, le
+major Anspech, qui était veuf, avait trouvé le moyen de vivre au sein
+d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'année. Or,
+combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'être satisfaits de
+leur sort un jour sur deux?</p>
+
+<p>Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas
+précisément à écorner son budget, et c'est en cela que, pour un
+ci-devant mousquetaire, le major nous paraît digne de beaucoup d'éloges.
+Il avait borné ses voluptés courantes à une promenade aux Tuileries,
+toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce
+fût par les étreintes brûlantes de la canicule ou par les froids baisers
+d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez
+nous d'une aménité sans nuage, notre vieil ami avait fait une étude
+approfondie de l'endroit du jardin le plus propre à goûter les douceurs
+de <i>Phébus</i>, et à ne rien perdre de ses rayons.</p>
+
+<p>Après maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le
+major parut fixer son choix.</p>
+
+<p>A l'extrémité de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme
+ombragée d'arbres et de bosquets qui domine tout à la fois et la place
+de la Concorde et l'entrée architecturale de ce coté-là du jardin. Une
+rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur,
+par un gracieux retour sur elle-même, dans la riche enceinte qui s'ouvre
+entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la
+rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec
+le revêtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont
+les cotés sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds à cet
+endroit, c'est de ce coin ainsi fortifié que nous allons parler.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de
+Palissandre.</b></p>
+
+<p>Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur
+lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer
+le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même
+l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de
+fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable
+aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu
+de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact
+des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les
+troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné
+que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles
+ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur
+qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix
+réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une
+exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il
+offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis,
+personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.</p>
+
+<p>O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point
+d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles
+de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de
+roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le
+milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si
+étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le
+plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne
+s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les
+méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents
+géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se
+comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et
+que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche
+de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux
+autres.</p>
+
+<p>Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les
+marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues,
+vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major
+devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les
+souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs,
+lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire
+prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui
+de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces
+fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet
+ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés
+enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le
+ci-devant mousquetaire.</p>
+
+<p>Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était
+gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il
+réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de
+Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards
+indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte
+de peluche?</p>
+
+<p>Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que
+très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer
+de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la
+fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.</p>
+
+<p>Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait
+Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de
+laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le
+major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc
+et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette
+remarquable histoire.</p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<p>Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de
+Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des
+fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la
+chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de
+se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il
+effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour
+lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!...
+Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde,
+mais le lendemain on alla se couper la gorge.</p>
+
+<p>Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de
+la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à
+la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs
+en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la
+famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut
+savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en
+tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était
+on ne peut plus mort.</p>
+
+<p>La chose succéda comme le major l'avait prévu; on ferrailla quelques
+secondes, et dès que le mousquetaire comprit que le chevalier
+s'échauffait, il dégagea en tierce avec une telle rapidité, que M. de
+Palissandre ne vit qu'un éclair et tomba frappé de la foudre. Il faisait
+jour à peine et M. Anspech fut si pressé de remonter dans son carrosse,
+qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit
+à fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il était trop tard pour
+qu il revint sur ses pas.</p>
+
+<p>Arrivé à Londres, il songea que son banquier à Paris pourrait lui faire
+savoir ce qu'étaient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le
+chevalier de Palissandre. Il lui écrivit donc et profita de cet
+ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses
+poches, avait à peine rassemblé quelques louis. La réponse se fit
+malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en
+se promenant à Saint-James, en proie à un ennui mortel, fit la
+connaissance d'une jeune créole des Indes espagnoles, dont il
+s'amouracha par désoeuvrement. La jeune créole étant sur le point de
+partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater
+au plum-pudding, notre étourdi fit un millier d'écus du peu de diamants
+qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis à un jeune gentilhomme de
+ses amis qui était de l'ambassade française et qu'il eut la bonne
+fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la
+jeune créole vers les Indes occidentales.</p>
+
+<p>Étant à la Havane, il écrivit de nouveau à son banquier, toujours pour
+avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et
+pour mander qu'on lui envoyât de l'argent. Mais le vaisseau qui portait
+ces dépêches se perdit apparemment, car six mois après, le major, qui
+avait mangé jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de
+son banquier; il était d'ailleurs horriblement fatigué de la créole.
+Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une réponse
+à ses lettres était de l'aller chercher lui-même, au risque d'avoir des
+démêlés avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois,
+il résolut d'y mettre de la prudence et de rentrer à Paris incognito. Il
+vendit sa garde-robe pour payer son passage, et débarqua le plus
+heureusement du monde à la porte de l'Opéra, sous le premier nom qui lui
+passa par la tête. Ses amis, qui le reconnurent, le pressèrent dans
+leurs bras et lui apprirent que son banquier était passé en Amérique,
+lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait
+fait vendre l'année auparavant. L'accident le contraria d'autant plus,
+que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient à
+très-peu de chose près toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource
+que dans le chevalier, mais le chevalier, lui répondit-on, n'avait été
+malade que quinze jours, et était parti pour Londres dès qu'il avait pu
+se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu
+lui rendre au plus vite son coup d'épée et ses 500,000 francs; il fut
+touché de ce procédé jusqu'aux larmes, et reprit dès le lendemain la
+route d'Angleterre, à la poursuite de son généreux ennemi.</p>
+
+<p>Le major arrive à Londres, court à l'ambassade, visite toutes les
+tavernes, explore Covent-Garden et l'Opéra, fouille toutes les maisons
+de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de
+chevalier! Enfin, il découvre, par les registres de la maison Ashbon et
+comp., armateurs de la Cité, que M. de Palissandre est parti depuis
+trois mois pour la Havane. «Au diable, s'écrie le major désappointé,
+cette drôlesse de Fortune y met de la désobligeance. Je ne retournerais
+pas dans les griffes de ma créole pour tous les coups d'épée
+imaginables, pas plus que pour les trésors de Visapour. Je m'en vais en
+Amérique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.»</p>
+
+<p>C'était au fond le meilleur parti qu'il eût à prendre; car le comte ne
+possédant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme
+aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir après cinq cent mille
+francs qu'après cent mille écus. Il alla donc s'embarquer en Hollande
+pour la Nouvelle-Orléans, où l'on disait que s'était réfugié son
+banquier, et il l'y trouva en effet, mais déjà ruiné de fond en comble
+par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas réussi.
+Le major se donna du moins l'agrément de le rosser selon ses mérites, et
+ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais,
+en compagnie de M. de Lafayette.</p>
+
+<p>Il se battit à merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante
+carrière, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui
+l'avait fait quasiment considérer comme déserteur, et lui laissait une
+sorte de compte ouvert avec la prévôté de Paris.</p>
+
+<p>La guerre d'Amérique terminée, le major Anspech se trouva passablement
+endetté auprès de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner
+une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse
+et les trois cent mille francs avec le coup d'épée dont le chevalier de
+Palissandre lui était demeuré redevable. Il eut l'idée d'écrire à la
+Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on répondit qu'il
+n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme,
+vraisemblablement, devait êre mort en route. C'était à se pendre. D'un
+autre côté, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six
+mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas précisément
+envie d'aller voir lui-même quelle en était la cause: il s'en doutait
+d'ailleurs à peu près.</p>
+
+<p>La situation du major Anspech était on ne peut plus triste. Tout le
+trahissait, tout l'accablait à la fois. «N est-ce pas quelque chose
+d'étourdissant, s'écria-t-il, assis un soir sur la jetée de New-York et
+entraîné par la vivacité de ses pensées; n'est-ce pas quelque chose de
+fabuleux que la destinée d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de
+donner la main à mademoiselle Guimard, juste à l'instant où cette
+coquine laissait tomber son mouchoir? Voilà une sotte histoire qui me
+coûte huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie
+avec la prévôté de Paris. O fatalité! qui peut se défendre de tes
+coups!»</p>
+
+<p>En ce moment, on lui frappa sur l'épaule.</p>
+
+<h3>III.</h3>
+
+<p>«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque
+chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?</p>
+
+<p>--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air
+hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand
+calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au
+malheur.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on
+salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.</p>
+
+<p>--Vous êtes Français, monsieur?</p>
+
+<p>--Français et gentilhomme.</p>
+
+<p>--Vous vous trompez.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce à dire, sambleu!</p>
+
+<p>--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il
+n'y a plus de gentilshommes en France.</p>
+
+<p>--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va
+vous envoyer aux poissons.</p>
+
+<p>--Vous ne le ferez pas.</p>
+
+<p>--Est-ce un défi?</p>
+
+<p>--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg,
+et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais
+cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été
+confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant
+en France et que vous y êtes condamné à mort.</p>
+
+<p>--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là
+qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.</p>
+
+<p>--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez
+noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure.
+Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante
+affaire de plus.</p>
+
+<p>--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement
+original.</p>
+
+<p>--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous
+éclaire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter à l'eau
+parce que je vous offre mes services.</p>
+
+<p>--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui
+descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un
+étranger.</p>
+
+<p>--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un étranger?</p>
+
+<p>--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est
+jamais réduit à la misère tant qu'il lui reste son épée.</p>
+
+<p>--Et qu'en ferez-vous?</p>
+
+<p>--J'en châtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une
+importune pitié, et plutôt que m'exposer une seconde fois à cette
+insulte, je me la passerais au travers du corps.</p>
+
+<p>--Vous parlez à merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de
+mieux à faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui
+et de la vôtre. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous reste d'autre ressource
+que le suicide?</p>
+
+<p>--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.</p>
+
+<p>--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trésor.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas la sagesse, à coup sûr.</p>
+
+<p>--Non; mais c'est ce qui la donne.</p>
+
+<p>--Et qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>--C'est le travail.</p>
+
+<p>--Ah! ah! vous êtes encyclopédiste.</p>
+
+<p>--Je ne suis qu'une humble créature de Dieu, monsieur le baron, qui a
+puisé dans le sentiment même de sa faiblesse la science de l'utile
+jointe à la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit
+bonne pour l'âme, en même temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une
+chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-là sur terre, et
+celle-ci dans l'éternité.</p>
+
+<p>--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis
+la création.</p>
+
+<p>--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est à peu près juste ce que vous
+dites la; car n'étant plus baron, je ne serai guère plus qu'un homme
+désormais. Mais où voulez-vous en venir? Vous me catéchisez depuis une
+heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de
+m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas même
+votre nom.</p>
+
+<p>--Vous ne dites pas vrai.</p>
+
+<p>--Diable! prenez-y garde; c'est votre second démenti.</p>
+
+<p>--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au
+troisième, en vous répétant que vous ne pouvez ignorer mon nom.</p>
+
+<p>--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intéresser en
+quelque chose, je ne vous empêche pas de me le dire.</p>
+
+<p>--C'est ce que j'allais faire quand tout à l'heure je vous ai tendu la
+main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.</p>
+
+<p>--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais...
+Que je me jette à vos genoux...»</p>
+
+<p>M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il
+n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand
+homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui,
+Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison
+sociale <i>Franklin and Son et comp.</i> en valait bien un autre, et qu'il
+était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il
+expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de
+Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en
+quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et
+de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M.
+Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner
+chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de
+nature à être accueillies.</p>
+
+<p>M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin,
+et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si
+inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le
+sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route
+pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents
+ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de
+plus de huit lieues carrées.</p>
+
+<p>M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes,
+travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage
+comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un
+ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il
+est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le
+major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier,
+momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers
+ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus
+riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui
+avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de
+l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une
+fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de
+France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le
+diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et
+de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines
+d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million
+de dollars, et s'embarqua sur <i>le Neptune</i> en destination pour le Havre.
+La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un
+sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du
+voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit
+corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels
+se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi
+pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.</p>
+
+<p>Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli
+convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les
+mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi,
+dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première
+visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on
+appelait alors <i>un noble débris de l'exil</i>, il avait eu le tort d'être
+heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des
+républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit
+chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir
+compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident
+fortuit, et il fut assez froidement congédié.</p>
+
+<p>Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour
+s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux
+Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite
+ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec
+beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs,
+les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires,
+les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut
+acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de
+louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres
+de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se
+plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le
+milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence
+dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses
+ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et
+l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout
+entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il
+était riche et puissant au sein de ses solitudes.</p>
+
+<p>Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché
+entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce
+mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage
+parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son
+mouchoir!</p>
+
+<h3>IV.</h3>
+
+<p>Nous regretterions amèrement que l'expression de <i>sage</i> dont nous nous
+sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur
+trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire
+est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus
+irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les
+plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a
+tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit
+l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des
+orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un
+petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans
+un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une
+tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut
+cette imprudente fourmi.</p>
+
+<p>Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais
+quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de
+l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine
+ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa
+culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son
+<i>retiro</i> parfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme
+cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes
+filles, connaissaient si bien l'<i>homme du banc</i>, que personne ne se fût
+permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue
+possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible
+surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!</p>
+
+<p>Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement
+du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite
+de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes
+des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de
+s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers
+fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa
+naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un
+vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui
+paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la
+figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de
+luttes péniblement accomplies.</p>
+
+<p>M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion
+qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa
+outre.</p>
+
+<p>Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au
+bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.</p>
+
+<p>Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre,
+passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le
+vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de
+ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au
+soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes
+filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.</p>
+
+<p>Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent
+bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se
+leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de
+disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.</p>
+
+<p>M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le
+lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau
+aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison
+lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le
+faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le
+vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque
+chose.</p>
+
+<p>En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se
+dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est
+l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un
+mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait
+si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui
+mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le
+major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien
+monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir.
+L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même
+une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu
+méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de
+cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en
+serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des
+droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief
+ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil
+quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la
+dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?</p>
+
+<p>Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout
+en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à
+le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin,
+heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même
+les chaises <i>payantes</i>, tout à fait comme une carène démâtée que les
+vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose
+de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans
+but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille
+impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la
+douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées
+ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire
+en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le
+major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que
+les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas
+que d'en demeurer navrés.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et
+de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!</p>
+
+<p>Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir.....
+C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés
+vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange
+implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme
+aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait
+l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne
+l'était M. le major dans sa résignation.</p>
+
+<p>Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par
+une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.</p>
+
+<p>On aurait tort de s'étonner qu'un homme comme le major, qui avait
+souffert de tant de fortunes diverses, et supporté tant de désastres
+sans se plaindre, se fut laissé vaincre par un de ces petits malheurs de
+la vie commune auxquels on se trouve chaque jour exposé. Il suffit d'une
+goutte pour faire déborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis
+toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux
+sources les plus sacrées de sa vie?</p>
+
+<p>M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines à se
+tirer, isolé qu'il était de toute assistance, et livré à des soins
+mercenaires qu'il n'avait pas, hélas! le moyen d'encourager. Enfin, il
+fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de
+velours orange, en face d'une petite fenêtre ouverte qui donnait sur les
+toits, le descendant des Guise réfléchissait que le petit banc des
+Tuileries devait être en ce moment un miracle de fraîcheur et de
+parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus délicieuse contre
+les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondément. Le cours de
+ses pensées, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir
+une blessure à peine cicatrisée. Il demeura plongé quelque temps dans
+une rêverie douloureuse, entrecoupée de tressaillements et de soupirs.</p>
+
+<p>Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de
+diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du
+Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante à
+son coeur. Mais cet effort demeura sans résultat, malgré son héroïsme;
+les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont
+égoïstes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le
+monde qu'il était habitué à voir, ni le palais de ses rois, qui de temps
+à autres il regardait encore à la dérobée, ni ce prestige des souvenirs
+que chaque objet lui révélait de l'autre côté de l'eau. Au bout de
+quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade
+s'il continuait plus longtemps à contrarier ses jambes; mais
+l'appréhension de s'aller heurter encore à cet inconnu, objet pour lui
+d'un mélange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une
+extravagance achevée. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une
+pareille idée ait pu se faire jour dans une tête grise comme celle du
+major, de réfléchir que l'engouement du vieillard, loin de se relâcher
+dans les étreintes de la maladie en passant par les excitations de la
+fièvre, avait dû prendre tous les caractères d'une incurable manie.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en fût, il résolut de mettre le jour même son projet à
+exécution, si la nécessité l'y forçait.</p>
+
+<h3>V.</h3>
+
+<p>Palsambleu! se disait le vieux gentilhomme en traversant le Pont-Royal,
+j'ai pourtant quelque idée que les choses doivent être un peu changées à
+la <i>Petite-Provence</i>, et que ce <i>m'sieu</i>, ennuyé que je ne vinsse plus
+lui offrir mon dépit en spectacle, aura pris le parti de vider les
+lieux..... et à moins qu'un nouveau démon se soit mis en tête d'achever
+la besogne de l'autre, c'est-à-dire de me dégoûter de l'existence...
+Bah! fadaises que tout cela, je vais retrouver mon petit banc plus
+mignon que jamais... Si cependant le sort eût permis..... Alors, mille
+diables, je lui montrerai que je suis un Phalsbourg, morbleu! un cadet
+de Lorraine, corbleu! un mousquetaire gris, jour de Diey! et nous
+verrous de quel pied il se mouche, ce <i>m'sieu</i>... Eh! cela m'est
+absolument égal de mourir d'un coup d'épée ou d'un petit banc rentré...
+A propos, combien voilà-t-il que j'eus mon dernier duel? quarante-deux
+ans! Hum! c'est un peu long pour l'honneur de Phalsbourg... Mais aussi
+ce fut un duel gros d'aventures... et qui me coûta cher... cent mille
+écus! Je voudrais bien savoir si mon argent est au fond de la mer avec
+ce Palissandre, que le ciel confonde... Quand je songe que nous nous
+égorgeames pour cette petite Guimard, une pécore! une drôlesse! qui
+n'avait d'autre mérite, en conscience, que d'être la fille de sa mère...
+autre coquine qui retournait si bien toutes les poches de ce malheureux
+Soubise...</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i14"> Guimard en tout n'est qu'artifice,</p>
+ <p class="i14"> Et par dedans et par dehors;</p>
+<p class="i14"> Otez-lui le fard et le vice,</p>
+<p class="i14"> Elle n'a plus ni âme ni corps.</p>
+</div></div>
+
+<p class="rig">Marc Fournier</p>
+
+<p class="mid">(<i>La suite à un autre numéro.</i>)</p>
+<br><br>
+
+<h2>Fêtes des Environs de Paris.</h2>
+
+<p class="mid">LA FÊTE DE SAINT-SPIRE A CORBEIL.--LA FÊTE DE SAINT-GERMAIN.--LE JEU DU
+TOURNIQUET.--LE JEU DU BAQUET.--LA FÊTE DE NANTERRE.--LE JEU DES
+CISEAUX.--LE COURONNEMENT DE LA ROSIÈRE.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/004.png"><br><b>
+Fêtes de Corbeil.--Tombeau de Jacques<br>
+de Bourgoin, écuyer de Corbeil, fondateur<br>
+du collège de cette ville enterré en<br>
+1681, en l'église de Saint-Spire.<br>
+--Reliques de saint Leu et de saint<br>
+Rembert premiers évêques de Bayeux,<br>
+apportées en l'église de Saint-Spire,<br>
+par le comte Amyon, en 1000.</b></p>
+
+<p>Que les temps sont changés! Jadis aux fêtes patronales, les bons
+villageois se contentaient de danser à l'ombre du grand chêne, non sur
+la fougère (M. Alphonse Karr a démontré péremptoirement que l'on ne
+dansais pas sur cet arbuste), mais sur la pelouse verte et unie, au son
+de l'antique vielle, ou de la cornemuse dont jouait un unique ménétrier,
+hissé sur un gigantesque tonneau,--le tout, quand M. le curé voulait
+bien le permettre. Cependant, <i>les anciens</i>, spectateurs sédentaires
+mais non point inactifs des bourrées et des rigodons, honoraient aussi à
+leur guise le saint de l'endroit et se consolaient de n'être plus jeunes
+en fêtant la dive bouteille. La chute du jour mettait habituellement fin
+à ces modestes réjouissances. L'art prestigieux des Ruggieri et les
+illuminations <i>a giorno</i> n'avaient point encore pénétré dans les
+campagnes, et tout au plus y permettait-on le feu de joie, composé d'un
+cent de fagots, aux plus grandes solennités, qui seules comportaient et
+pouvaient justifier une pareille magnificence.</p>
+
+
+
+
+
+<p>Telles sont encore les fêtes champêtres, à peu de différence près, dans
+une partie de nos provinces. Mais il n'en est pas de même dans tout le
+voisinage de la <i>grand'ville</i>. Pans, avec ses instincts
+sardanapalesques, a civilisé ses alentours de telle sorte qu'il faut
+aujourd'hui, au moindre village de la banlieue, pour fêter son saint
+patronal, les plaisirs les plus raffinés, les jouissances les plus
+orientales, tels que des jeux de bagnes et autres, des macarons et des
+fritures en plein vent, des quadrilles à grand orchestre sur des motifs
+de M. Aubert et de mademoiselle Loïsa Puget, des bateleurs, des
+phénomènes, des mâts de cocagne et... des gendarmes. Ce dernier point
+est de rigueur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005a.png"><br><b>Fête de Corbeil.--Tombeau de messire Aymon, comte de
+Corbeil, mort en 1030, enterré dans l'église de Saint-Spire, à Corbeil.</b></p>
+
+<p>En un mot, on ne se refuse rien <i>extra muros</i> pas plus qu'<i>intra</i>, comme
+vous l'allez voir si vous voulez bien vous associer à notre promenade
+philosophique à travers les festivals champêtres, ou <i>festivaux</i> comme
+n'eût pas manqué de le dire ici le judicieux Larissole.</p>
+
+<p>Prenons le chemin de fer d'Orléans et courons, ou plutôt glissons
+jusqu'à Corbeil, l'antique mense des moines de Saint-Germain d'Auxerre,
+qu'illustrèrent jadis les reliques de saint Exupère et de saint Loup et
+qu'embellissent aujourd'hui les moulins de M. Darblay. Il s'agit
+d'assister à la fête de saint Spire le patron de la collégiale du vieux
+et du nouveau Corbeil.</p>
+
+<p>Il ne tiendrait qu'à nous de déployer ici la plus vaste érudition, on
+vous racontant tout au long comment Corbeil ou Corbeliae dut sa
+fondation aux Normands dont les incursions le long de la Seine
+déterminèrent l'érection d'un château-fort sur l'emplacement occupé par
+la cité seine-et-oisaise. Nous vous retracerions ensuite, le livre de
+Dulaure en main, les hauts faits des comtes de Corbeil; mais nous savons
+trop ce que nous devons à nos lecteurs pour les convier à pareille fête.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>Fête de Corbeil.</b></p>
+
+<p>Nous ne saurions toutefois passer entièrement sous silence l'histoire de
+messire Aymon, le premier comte de la ville, qui, après avoir
+vaillamment défendu Corbeil contre les hommes du Nord, y fonda, près du
+château-fort, l'église de Saint-Exupère, laquelle a été depuis placée
+sous l'invocation de Saint Spire, nous ne saurions dire pourquoi. Il fit
+ensuite un pèlerinage à Rome, où il rendit son âme à Dieu, les uns
+disent en l'an mil ou environ, et les autres en 1050. Son corps,
+rapporté à Corbeil, y fut déposé sous le tombeau que l'on voit
+aujourd'hui à Saint-Spire et que surmonte sa statue. Ce féal guerrier,
+le modèle des comtes, fut le bienfaiteur de la contrée, et son souvenir,
+toujours vivant dans la mémoire populaire, est encore aujourd'hui honoré
+par une pieuse et touchante coutume.</p>
+
+<p>Le jour de Saint-Spire, les habitants de Corbeil et des environs
+viennent faire leurs dévotions autour de son tombeau, et en se retirant
+baisent affectueusement la joue de marbre du bon sire, au point qu'elle
+en est tout usée et amaigrie, comme le roc est creusé par la goutte
+d'eau patiente qui le frappe durant, les siècles. Nous l'avouons, et le
+lecteur partagera sans doute nos impressions, cette pratique nous plaît
+et nous charme: elle est comme un arrière-parfum de ce Moyen-Age si loin
+de nous, et prouve que la reconnaissance du peuple, pour qui l'aime et
+qui le protège, n'est point un sentiment se fugitif ni si trompeur que
+l'on a bien voulu le dire. Non! qui l'écrase n'a pas toutes ses
+sympathies, comme d'éloquents écrivains ont cherché à nous le persuader:
+il en reste toujours quelque peu pour ses bienfaiteurs, et celle-là
+n'est à coup sûr ni la moins sincère ni la moins durable, témoin
+l'hommage traditionnel et spontané rendu aux mânes du bon sire Aymon de
+Corbeil.</p>
+
+<p>En quittant son tombeau, la foule va contempler avec recueillement les
+reliques de saint Leu et de saint Rembert, premiers évêques de Bayeux,
+qu'apporta le comte Aymon en l'église de Saint-Spire, peu de temps avant
+ce voyage pour Rome dont il ne devait pas revenir.</p>
+
+<p>Les fidèles s'arrêtent ensuite devant le tombeau de Jacques de Bourgoin,
+écuyer de Corbeil et fondateur du collège de cette ville, qui fut
+enterré à Saint-Spire en l'an 1661.</p>
+
+<p>Ces devoirs religieux remplis, il ne reste plus qu'à prendre part aux
+délices de la fête qui s'étale dans les rues, sur le joli quai de
+Corbeil, mais principalement sur la place de Saint-Guenault, où s'élève
+le tribunal civil. Saint-Guenault était, comme Saint-Spire, une église
+collégiale dont la construction remonte au delà du douzième siècle, et
+qui contient aujourd'hui, par un assez étrange rapprochement, les
+prisons et la bibliothèque de la ville.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005c.png"><br><b>Fête de Saint-Germain.--Jeu du Tourniquet.</b></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="jeux">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Fête de Saint-Germain.--Jeu du Baquet.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Fête de Nanterre.--Jeu des Ciseaux.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>C'est là qu'est le rendez-vous général des plaisirs bruyants de la
+journée; c'est là qu'affluent les saltimbanques, que travaillent les
+banquistes et les escamoteurs, que remisent les monstres, les géants,
+les nains, les alcides et <i>tutti quanti</i> offerts à la curiosité d'un
+chacun moyennant une rétribution variable de dix à vingt centimes. La
+place Saint-Guenault est ce jour-là le carré Marigny de Corbeil. Cette
+cavalcade que vous voyez défiler pompeusement sur la place et qu'à ses
+dolmans enjolivés de brandebourgs vous prendriez pour un escadron de
+hussards, ce sont messieurs les écuyers et palefreniers d'un cirque on
+ne peut plus olympique, qui annoncent la représentation par cette
+promenade imposante.--«entrez, entrez, messieurs et dames! on n'attend
+une vous pour commencer! Prenez vos billets, suivez le monde!.....»</p>
+
+<p>Le suivrons-nous? Ma foi! avec votre permission, nous n'en ferons rien
+cette fois. Nous avons encore du 1er mai une indigestion de phénomènes,
+de trombones, de grosses caisses, de clowns, de bobèches, de parfums de
+saucisses et de pommes de terre frites, en un mot de tout ce qui
+constitue les fêtes dites populaires, et nous croyons avoir acquis, dans
+cette mémorable circonstance, le droit de nous priver, pour quelque
+temps du moins, de ces inénarrables jouissances. D'ailleurs nous avons
+eu le suave coup d'oeil de toutes les pancartes-affiches qui tapissent
+le pourtour de la place comme d'une ébouriffante et colossale fresque.
+Or, cet aspect suffit à quiconque possède un peu d'expérience sur la
+matière. Ici, en effet, la peinture rend une foule de points à la
+réalité; on peut dire que c'est le triomphe de l'art. Qui a vu le
+<i>tableau</i> et surtout la parade préliminaire, a tout vu. Le reste se
+donne, c'est-à-dire se vend par-dessus le marché.</p>
+
+<p>Quant à moi, n'eussé-je rien vu, je m'en consolerais encore. A mes yeux,
+le simple baiser sur la joue du bon sire Aymon efface toutes ces
+merveilles, et ce souvenir est le seul que j'emporte avec quelque
+plaisir en disant adieu à Saint-Spire, à Saint-Guenault et à Corbeil.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006c.png"><br><b>Fête de Nanterre.--Conduite de la Rosière à la Mairie.</b></p>
+
+<p><i>Fête de Saint-Germain.</i>--Changeons maintenant de chemin de fer et
+transportons-nous à Saint-Germain qui célèbre sa fête patronale, en
+attendant la fin de l'été, qui doit ramener la fameuse et historique
+fête des Loges. Là encore nous trouvons, comme partout, l'inévitable mât
+de cocagne entouré des orchestres forains, des balançoires, des jeux de
+bagues, des débits ambulants de macarons, des mirlitons, de sucres
+d'orge et de bonshommes de pain d'épice. En vérité, on jurerait qu'il n'y
+a qu'une fête dans le monde, tout comme il n'y a qu'un vaudeville,
+chose bien connue depuis longtemps.</p>
+
+<p>Gardons-nous toutefois de calomnier la fête patronale de Saint-Germain;
+contentons-nous de la médisance. Nous avons remarqué à cette solennité
+deux jeux entièrement inédits et qui, à ce titre, nous ont séduit tout
+d'abord.</p>
+
+<p>L'un est <i>le jeu du tourniquet</i>, exercice des plus gymnastiques, qui a
+le don d'exciter au plus haut point l'hilarité des spectateurs et
+consiste dans le voyage acrobatique et aérien dont suit la définition.</p>
+
+<p>L'aspirant au prix offert par la propriété du tourniquet en question,
+lequel consiste littéralement en une pipe culottée, un madras, un rouleau
+à serpette, ou tout autre joyau du même prix, l'aspirant, dis-je, se
+hisse au haut de la machine composée de trois cordes, sur l'une
+desquelles il faut s'asseoir en appuyant ses pieds sur les deux autres
+tendues au-dessous et à quelque distance de la première. Il s'agit ainsi
+de parcourir à califourchon, sur cet incommode sentier, tout l'espace
+compris entre les deux poteaux auxquels est fixée la machine. Cette
+pérégrination, qu'au premier abord il semble facile d'accomplir sans le
+moindre balancier, n'exige rien moins cependant que des qualités de
+funambule, assez rares chez les personnes qui n'en font pas leur
+profession. Au moindre défaut d'équilibre, l'impitoyable tourniquet,
+dont les bras soutiennent les trois cordes, justifie son titre en
+décrivant un mouvement de rotation qui a pour effet immédiat de modifier
+du tout au tout la posture du maladroit et infortuné voyageur, Tandis
+que ses deux pieds vont menacer les cieux, sa tête incline vers le sol,
+et le tout exécute une pesante chute, aux applaudissements et aux rires
+ironiques de l'assemblée. Bien des cavaliers se succèdent et sont
+désarçonnés tour à tour, avant qu'un seul parvienne à dompter la perfide
+monture et à atteindre sans encombre le but du hasardeux pèlerinage.
+C'est en se couchant à plat ventre sur la plus haute corde des trois que
+les habiles parviennent à résoudre ce difficile problème et à mériter le
+prix olympique.</p>
+
+
+
+<p>Ce terrible jeu du tourniquet nous rappelle le fameux pont de Sirrath
+qui conduit au paradis de Mahomet et qui, suspendu sur un gouffre, a la
+ténuité imperceptible du cheveu de femme le plus délié. Les bons le
+franchissent toutefois sans accident, mais les méchants sont précipités
+dans l'abîme et tombent au fin fond de l'enfer. Tel est le tourniquet, à
+cette différence près que la chute est un peu moins funeste, et que ce
+ne sont pas toujours les bons qui gagnent l'autre bord--au contraire.</p>
+
+<p>Le second des divertissements populaires qui nous ont charmé à la fête
+de Saint-Germain est <i>le jeu du baquet</i>, qui mérite également une
+description spéciale, c'est la course en char des anciens, combinée avec
+le jeu de la quintaine ou de bagues, d'invention plus moderne. Le char
+est une charrette lancée à fond de train, c'est-à-dire au trot équivoque
+d'une poussive haridelle; l'hippodrome est une avenue dans laquelle on
+voit suspendu à deux arbres le vase non étrusque que nous avons nommé
+plus haut; derrière l'automédon est posé sur sa charrette un tonneau dans
+lequel s'encage jusqu'à mi-corps le combattant, armé d'une longue et
+mince perche. Au moment où le quadrige champêtre passe sous le baquet,
+il doit insinuer le bout de sa gaule dans le trou dont est percée l'anse
+de cet instrument domestique. A défaut de ce faire, et pour peu qu'il
+effleure de sa lance innocente l'ustensile cher aux lessiveuses, le
+vase, véritable baquet de Damoclès se retourne aussitôt sur lui-même et
+inonde d'une copieuse et réfrigérante aspersion le nouvel Amadis de la
+Gaule. Si, au contraire, le vaillant et adroit champion a le bonheur de
+frapper juste, non-seulement il ne reçoit point d'eau, mais un baril de
+Suresnes l'attend au terme de la noble carrière. Que l'on juge de
+l'humiliation et du désespoir du vaincu par le prix réservé au
+vainqueur. Tandis que le vaincu ne boit que l'eau sans vin, le dernier
+boit son vin sans eau, et chante, le verre en main, le baquet. Bacchus
+et l'amour.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006d.png"><br><b>Couronnement de la Rosière.</b></p>
+
+<p><i>Fête de Nanterre</i>.--Mais c'est assez nous occuper de ces profanes
+divinités. Reprenons encore le chemin de fer. Entre Paris et
+Saint-Germain, il est une contrée protégée par Minerve, la sévère déesse
+aux yeux de boeuf, qui préconise la Sagesse. Cette terre aimée des cieux
+est l'heureuse Nanterre, la patrie des petits gâteaux qu'arrose le verre
+de coco dans les estomacs prolétaires. Nanterre honore la vertu,
+Nanterre couronne des rosières en l'an de peu de grâce et de beaucoup de
+vices 1843. Jusqu'à présent nous avions cru que les rosières
+n'existaient que dans les opéras-comiques et les contes de M. Bouilly;
+mais Nanterre s'est chargée de nous désabuser. Honneur; honneur, louange
+à Nanterre! Gloire à la moderne Salency!</p>
+
+<p>La rosière de cette année estime jeune fille qui parait en effet le
+modèle de toutes les vertus: c'est mademoiselle Giraud; elle n'a que
+dix-sept ans et soutient par son travail une partie de sa famille. Sa
+conduite, jusqu'à ce jour, a été exempte de tout reproche; jamais il ne
+s'est élevé contre elle le moindre caquet médisant... et cependant, vous
+le savez, on est si méchant au village!</p>
+
+<p>Qui le croirait? Il s'était élevé contre le couronnement de mademoiselle
+Giraud une' formidable opposition, celle de M. le curé de Nanterre, qui
+demandait avec instance le prix pour une autre <i>candidate</i>, dont le
+grand mérite était, à ses yeux, de fréquenter assidûment l'église et le
+confessionnal. M. le maire et le conseil municipal, qui tenaient pour
+mademoiselle Giraud, objectaient à la partie adverse que la meilleure
+prière, c'est le travail, surtout quand il a pour objet de secourir des
+parents infirmes. Ils admiraient la piété de la jeune fille placée sous
+la tutelle ecclésiastique; mais ils n'aimaient pas, disaient-ils, voir
+<i>les jeunesses</i> s'approcher si souvent du confessionnal, surtout alors
+qu'elles aspirent à la couronne de rosière.</p>
+
+<p>Ces raisonnements voltairiens ne convainquirent nullement M. le curé, et
+il s'ensuivit une scission complète entre les deux pouvoirs spirituel et
+temporel. Le conseil municipal a décerné le prix à mademoiselle Giraud,
+et M. le curé a déclaré qu'il n'assisterait point au couronnement. On se
+passera donc de lui, et dans quelques instants le cortège triomphal qui
+conduit la rosière à la maison commune va défiler sous nos yeux.</p>
+
+<p>En attendant, donnons un regard au jeu dit <i>des ciseaux</i>, spécialement
+dédié aux jeunes filles. (Nanterre est, comme vous voyez, tout à la fois
+le plus vertueux et le plus galant des villages.) Il s'agit de couper
+avec lesdits ciseaux l'une des ficelles qui soutiennent les prix
+disputés, c'est-à-dire des bonnets, des fichus, des robes, etc., etc.,
+voire des poupées et des pantins pour les petites soeurs ou les petits
+frères de ces demoiselles. «Rien de plus facile, me direz-vous; on
+s'avance, on coupe la ficelle, et...» C'est ici que je vous arrête;
+sachez que pour remporter le prix il faut avoir les yeux bandés, ni plus
+ni moins qu'une somnambule qui s'apprête à lire de l'orteil.--Ah!
+diable, voici qui complique singulièrement la difficulté. Mais n'est-il
+point dans la galerie quelque personne bienveillante qui puisse guider
+les pas chancelants de l'intéressante jeune aveugle et lui crier: «A
+droite! à gauche! en avant! en arrière!» suivant le cas?--Oui-da! Et
+comptez-vous pour rien cet impitoyable sapeur-pompier qui bat de la
+caisse sans relâche, précisément pour imposer silence à cette même
+galerie et étouffer, nouveau Corybante, les conseils des parties
+intéressées.--Malepeste! on est rusé au village, et je vois que le jeu
+des ciseaux est le plus ingénieux du monde.--Quand je vous le disais!...</p>
+
+<p>Mais, silence! silence! voilà le cortège qui s'avance! Les tambours
+battent aux champs, les cloches sonnent ou plutôt devraient sonner à
+grandes volées; mais la retraite de M. le curé les a condamnées au
+repos. Une double haie de gardes nationaux occupe tout l'espace compris
+entre la maison de la rosière et l'hôtel-de-ville du village. Des
+drapeaux se balancent aux fenêtres. C'est un spectacle magnifique et
+fait pour ramener la vertu parmi les hommes, si tous pouvaient jouir de
+ce coup d'oeil. Je vote pour qu'un congrès du genre humain se réunisse
+tous les ans, à pareille époque, dans la commune de Nanterre.</p>
+
+<p>La garde départementale ouvre la marche; puis une nombreuse musique de
+garde nationale fait retentir les airs de joyeuses fanfares. Paraît
+ensuite la rosière, entre M. le maire et M. l'adjoint: celui-ci tient la
+place de M. le curé, qui, persistant à refuser son concours à la
+cérémonie, se tient à l'écart, comme Achille, à l'ombre de sa sacristie.</p>
+
+<p>Derrière la rosière, vêtue de blanc et parée de ses plus beaux atours,
+est rangé le conseil municipal, suivi par une garde d'honneur, composée
+des <i>messiers</i>, marchant de front et armés de longues piques qu'ornent
+les couleurs nationales. Les <i>messiers</i> sont les principaux cultivateurs
+de la commune qui forment une ligue défensive et quelquefois même
+offensive, à l'effet de renforcer la surveillance insuffisante du garde
+champêtre et de protéger les récoltes contre la maraude, cette plaie des
+maraîchers de la banlieue.</p>
+
+<p>Sur les pas de cette <i>landwehr</i> agreste, on voit habituellement
+s'avancer la rosière de l'année précédente, portant sur sa tête la
+couronne qui, de son front, va bientôt passer sur celui de la nouvelle
+héroïne. Mais, cette année, l'ex-rosière a fait défaut; depuis son
+couronnement, elle a quitté les roses de la virginité pour les soucis du
+mariage. Elle ne saurait donc plus porter cette chaste parure que
+soutient de ses mains, sur un coussin de velours, l'une des jeunes
+filles du village.</p>
+
+<p>Viennent ensuite diverses confréries religieuses, précédées par celle de
+la Vierge, reconnaissable au large ruban bleu en écharpe que porte
+chacun de ses membres. Puis un grand nombre de femmes, les parents, les
+amis de la rosière en grande toilette, marchant sur deux lignes, plus
+loin sur quatre, et bientôt déborde la foule compacte qui se presse
+derrière le cortège.</p>
+
+<p>Arrivés à la mairie, les principaux acteurs de la cérémonie prennent
+place dans la grande salle des mariages, M. le maire entre ses adjoints
+et les conseillers municipaux; la rosière en face; adroite et à gauche,
+les demoiselles de la Vierge; derrière, les parents, les amis, les
+officiers de la garde nationale et autres gros bonnets de l'endroit.</p>
+
+<p>Dans le fond de la salle, et au milieu d'un trophée, de drapeaux
+tricolores, on lit en grosses lettres cette inscription de circonstance:
+<i>A la vertu!</i></p>
+
+<p>Au milieu d'un profond recueillement et d'un silence religieux, M. le
+maire prend la parole et prononce un discours pathétique sur les
+avantages de la vertu; puis, en forme de péroraison, il passe au cou de
+la rosière un collier d'or; il lui remet des pendants d'oreilles, une
+magnifique épingle-broche, divers autres bijoux dont la forme et l'
+usage nous échappent, et une somme de trois cents francs; enfin, il
+prend sur le coussin où elle est déposée la couronne de roses blanches
+et la pose sur la tête de la jeune fille en lui disant (nous
+sténographions): «Mademoiselle Giraud, veuillez recevoir, comme prix de
+vertu, la couronne <i>civique</i> que vos concitoyens vous décernent.»</p>
+
+<p>A ces mots la musique, cachée dans le vestibule de la mairie, fait
+entendre un air de bravoure; des larmes inondent tous les gilets et tous
+les bavolets de l'auditoire, et le cortège se remet en marche dans le
+même ordre que ci-dessus. La rosière est reconduite chez elle, et, peu
+d'instants après, un splendide banquet, auquel elle prend part ainsi que
+sa famille, et qu'honorent de leur présence les autorités du village,
+termine cette belle et attendrissante journée, bien digne d'être
+consignée dans les annales de la vertu, et qu'en attendant nous honorons
+à notre manière, en lui érigeant une colonne... de <i>l'Illustration</i>.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Promenade sur les Fortifications de Paris.</h2>
+
+<p class="mid">Suite.--Voyez page 219</p>
+
+<h3>II.</h3>
+
+<h3>LES FORTS.</h3>
+
+<p>Lorsque Vauban, sous Louis XIV, eut l'idée de fortifier Paris, ce grand
+homme comptait que la fortification de la capitale devait être établie
+sur d'autres bases que celles des places ordinaires. Au lieu d'une
+enceinte sur laquelle eussent été accumulés tous les moyens de défense
+connus, il pensait qu'il valait mieux envelopper la ville dans deux
+enceintes qui nécessiteraient deux attaques successives. La première de
+ces enceintes était, pour la partie méridionale, l'ancien mur de
+Philippe-Auguste, et, pour la partie du nord, le vieux mur de Charles V,
+augmenté par Louis XIII en 1631. La deuxième eût été portée
+considérablement en avant et serait passée juste par les points où se
+trouve actuellement celle qui s'élève sous nos yeux. Entre ces deux
+enceintes, on eût mis à couvert en temps de siège les nombreux troupeaux
+nécessaires à l'approvisionnement de la ville; cet approvisionnement de
+viandes fraîches est un des obstacles les plus difficiles à résoudre;
+puis l'ennemi, tenu éloigné du coeur de la ville, n'aurait pu, durant la
+première partie du siège, agir sur l'esprit des habitants par ses bombes
+et ses projectiles incendiaires.</p>
+
+<p>C'est cette pensée de Vauban qui a été mise à exécution par la
+construction des seize forts qui environnent Pans. L'immense
+développement de la ville ne pouvait permettre de songer à établir une
+seconde enceinte au delà de la première; une ceinture de forts
+habilement disposés, suivant les accidents du terrain, y supplée
+complètement.</p>
+
+<p>Quelque forte, quelque audacieuse qu'on suppose une armée ennemie,
+jamais elle n'osera s'aventurer à venir faire le siège de l'enceinte en
+passant entre les forts, sans s'en être préalablement emparée; mais,
+d'un autre côté, il n'est pas à présumer qu'elle cherchât à en prendre
+plus de trois ou quatre, ce qui lui serait nécessaire pour arriver au
+point qu'elle aurait choisi pour son attaque. Admettant qu'elle fût
+assez puissante pour enlever tous ceux de la rive sur laquelle elle se
+présenterait, ce qui serait le maximum de ses efforts, elle se garderait
+bien de hasarder un passage de rivière qui lui ferait diviser ses forces
+et l'exposerait à une ruine infaillible. Il restera donc encore un grand
+espace libre et à l'abri de toute insulte entre les forts non enlevés et
+l'enceinte pour les parcs des troupeaux de l'approvisionnement. Maître
+d'une partie des forts, l'ennemi serait encore bien loin de l'être de
+Paris. L'enceinte n'est attaquable qu'en un point ou deux au plus, à
+cause de l'ouverture des angles de ses bastions, avantages que peut
+seule présenter une ville d'une aussi immense étendue, et il faudrait au
+moins soixante jours de travaux pénibles pour faire une brèche
+praticable au corps de place. Quant aux bombes, nous avons déjà dit que,
+dans la première partie de l'attaque, elles n'arriveraient pas dans la
+ville; mais, en règle générale, l'effroi qu'elles causent n'est pas en
+raison des dégâts qu'elles occasionnent. On conçoit que, dans une petite
+place, tout soit facilement écrasé, incendié; mais ce danger diminue à
+mesure que la ville est plus étendue, et finit par devenir insignifiant.
+En effet, pour produire quelque effet, l'assiégeant est obligé de
+concentrer ses feux; l'on peut toujours, dans une grande place, se
+retirer sur un point non menacé, et laisser l'ennemi épuiser en pure
+perte des munitions qui lui sont précieuses.</p>
+
+<p>Il est de la plus haute importance que ces vérités soient comprises de
+chacun. Un fort, par la petitesse des angles de ses bastions, son
+exiguïté, sa facilité à être enveloppé de feux de toutes parts, peut
+être enlevé en sept ou huit jours; il en faut soixante, pour faire
+seulement brèche à l'enceinte. Ne serait-il pas déplorable qu'une
+population brave et dévouée comme celle de Paris se laissât démoraliser
+par ignorance, parce que l'assiégeant aurait eu un premier succès
+facile, inévitable, et qui ne préjugerait en rien le résultat définitif
+de son entreprise.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="jeux">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/007a.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/007b.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Après ces considérations générales, examinons la position de chaque fort
+en particulier: nous avons déjà dit qu'ils sont au nombre de seize. Si
+nous commençons par le nord, nous en trouvons quatre qui mettent
+Saint-Denis à couvert, ce sont: 1° le fort Labriche, appuyé sur la
+rivière à l'occident de Saint-Denis; il sera traversé par le chemin de
+fer; 2º le fort du Nord ou la double couronne; cet ouvrage, comme il est
+facile de le voir (<i>voyez le plan au numéro précédent</i>), est ouvert à la
+gorge: c'est ainsi que sont construits ordinairement les forts destinés
+à couvrir une enceinte, quand cette enceinte est assez rapprochée pour
+voir leurs terre-pleins et empêcher qu'on puisse les tourner et s'en
+emparer par surprise. Ces sortes d'ouvrages s'appellent couronne ou
+double couronne, suivant le nombre de bastions qui les composent. La
+double couronne du Nord n'est pas défendue par l'enceinte, mais sa gorge
+est couverte par une inondation que l'on peut facilement tendre, et qui
+met en sûreté le Nord et l'est de Saint-Denis. Cette inondation protège
+encore un autre ouvrage qui, avec la couronne du nord, son les deux
+seuls des forts de Paris qui soient ouverts à la gorge; c'est la lunette
+de Stains, qui se trouve au nord-est de Saint-Denis.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="jeux">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/007c.png">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/007d.png">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p>Au sud, une route stratégique en ligne droite conduit de cette lunette
+au fort de l'Est, le dernier des forts de Saint-Denis. Ce fort est un
+quadrilatère, c'est-à-dire qu'il a quatre bastions; il contient de
+vastes casemates dans ses courtines et deux magasins à poudre dans ses
+bastions.</p>
+
+
+
+<p>Entre la Villette et le fort de l'Est, près de la route d'Amsterdam, non
+loin du village d'Aubervilliers, s'élèvera le fort de ce nom. En
+continuant à descendre vers le sud, entre Pantin et les
+Prés-Saint-Gervais, nous rencontrons le fort de Romainville, petit
+hexagone ayant par conséquent six bastions. Le front du nord est couvert
+par un ouvrage extérieur qui augmente sa force. Cette annexe, dont la
+construction date de 1833, époque à laquelle on fit quelques travaux de
+fortifications passagères, c'est-à-dire non revêtues de maçonnerie;
+cette annexe est ce qu'on appelle un ouvrage à cornes; elle est composée
+d'une courtine et de deux demi-bastions fermés par deux branches qui
+vont ficher sur les faces du front qu'il couvre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"></p>
+
+<p>Les trois forts qui suivent, ceux de Noisy, de Hosny, de Nogent, sont de
+quadrilatères comme le fort de l'est mais ils ont de plus le front
+opposé à Paris, défendu par une couronne en terre de la même date que
+l'ouvrage à cornes du fort de Romainville: ces quatre derniers forts
+sont desservis par une route stratégique qui part du premier et vient
+aboutir au fort de Nogent.</p>
+
+<p>Près du confluent de la Marne et de la Seine, dans une très-forte
+position s'élève le fort de Charenton commandant la route d'Italie:
+c'est un pentagone ou fort à cinq bastions.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"></p>
+
+<p>Sur la rive gauche de la Seine on ne trouve que cinq forts; d'abord Ivry
+et Arcueil, deux pentagones, commandent la route de Fontainebleau. Le
+premier est fort remarquable, construit sur des carrières; il a fallu
+élever des piliers pour soutenir la fortification, de plus ces
+excavations forment d'immenses magasins voûtés.</p>
+
+<p>Le fort de Montrouge, sur la route d'Orléans, et celui de Vanves, à la
+gauche du chemin de fer de Versailles (rive gauche), sont deux petits
+quadrilatères.</p>
+
+<p>À la droite même du chemin de fer, et défendant le passage de la
+rivière, est le fort d'Issy, fort à cinq bastions.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"></p>
+
+<p>Enfin, sur la rive, en arrière de l'autre chemin de fer de Versailles,
+sur une hauteur célèbre, s'élève le plus considérable de tous les forts
+de Paris: la forteresse du Mont-Valérien, placée en dehors de toutes les
+attaques probables, est destinée à protéger les arrivages de l'ouest et
+à servir de lieu de sûreté pour des approvisionnements d'armes et de
+minutions. De grandes et vastes casernes, dont en partie les
+constructions subsistaient déjà, mais avec une autre destination,
+pourront loger une nombreuse garnison. Un chemin traversait la place sur
+laquelle il est assis; on l'a détourné, et l'on a construit une route
+stratégique, qui descend en zigzag jusqu'à la Seine et va aboutir à
+l'abbaye de Longchamps. Dans cette nomenclature, nous n'avons pas parlé
+de Vincennes. Vincennes, en effet, avec ses donjons gothiques ne fait
+pas partie des nouvelles fortifications de Paris; cependant les travaux
+considérables qu'on y a exécutés l'ont rendu susceptible d'une bonne
+défense; de plus, il existe un vaste projet, qui va probablement
+recevoir son exécution et rattacherait Vincennes d'une manière bien plus
+directe à la défense de Paris. Une partie du bois disparaîtrait et
+ferait place à une ville militaire, qui contiendrait les casernes
+nécessaires pour deux régiments d'artillerie, deux compagnies
+d'ouvriers, d'immenses ateliers de construction, une fonderie et une
+école de pyrotechnie. Ce sera l'arsenal de Paris, place de guerre.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008d.png"><br>
+
+<p>Dans le tracé des forts, comme dans celui de l'enceinte, on a adopté la
+forme bastionnée. Tout ce que nous avons donc déjà dit est applicable
+ici; il nous reste à parler de quelques ouvrages particuliers qui ne se
+trouvent pas sur le corps de place. Chaque front est défendu par un
+chemin couvert, c'est-à-dire qu'après le talus de contrescarpe il se
+trouve un terre-plein, puis une banquette pour la fusillade. Le glacis
+sert de parapet et met à couver! les soldais, qui, dans cette position,
+font au commencement du siège un feu rasant très-meurtrier. La prise du
+chemin couvert est pour l'assiégeant un des épisodes les plus sanglants
+du siège.</p>
+
+<p>Une autre disposition a été adoptée surtout pour les faces d'ouvrages
+qui ne peuvent être vus de l'ennemi; on a reculé le parapet, en sorte
+que l'on a deux lignes de feu. L'une supérieure, sur la banquette,
+l'autre derrière le mur percé de créneaux. On appelle créneaux une
+ouverture longue et étroite, évasée à l'intérieur pour donner à l'arme
+le plus de champ possible.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008e.png"></p>
+
+<p>On remarquera aussi des masses de terre fort élevées se dressant
+au-dessus du parapet ordinaire» et portant elles-mêmes un parapet avec
+sa plongée, sa banquette et son terre-plein; ce sont des cavaliers
+destinés à voir au loin dans la campagne et à retarder en même temps la
+prise des ouvrages qui les contiennent et dont elles flanquent à revers
+le terre-plein.</p>
+
+
+<p>On conçoit que si, dans une grande ville, où l'on peut facilement
+abandonner les endroits incendiés, les bombes ne sont pas à craindre, il
+n'est pas de même d'un petit fort, où la garnison, resserrée dans un
+espace limité, serait bientôt écrasée; il a donc fallu lui trouver des
+abris. On a donc construit des casemates, c'est-à-dire des réduits
+voûtés à l'épreuve de la bombe; autant que possible on les a placées
+contre les murs d'escarpe, et on les a crénelées pour les faire servir à
+la défende. Elles sont de deux sortes: les premières, qui sont les plus
+rares, peuvent contenir de l'artillerie: elles se trouvent ordinairement
+sur les flancs, et doublent ainsi des feux souvent très-précieux sur un
+point mal flanqué. Les secondes sont disposées pour la mousqueterie et
+se voient fréquemment le long des courtines, qui sont, comme on sait les
+parties les moins exposées de la fortification.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="jeux">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008g.png"><br><b>Coupe d'une casemate.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008i.png"><br><b>Escarpe crénelée.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008k.png"><br></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+
+
+<p>Dans les forts se rencontreront aussi des magasins à poudre. Ce sont de
+petits bâtiments voûtés en maçonnerie à l'épreuve de la bombe. Ils sont
+surmontés d'un paratonnerre. L'explosion d'un pareil magasin amènerait
+certainement la ruine du fort dans lequel il se trouverait; aussi de
+grandes précautions sont-elles prises contre un pareil accident. On
+place ces constructions au centre du bastion pour les isoler le plus
+possible.</p>
+
+<p>Il y a deux sortes d'entrés pour un fort; la porte et la poterne. La
+poterne est une petite porte débouchant au milieu de la courtine, à deux
+mètres environ du fond du fossé; elle ne s'ouvre que pour certains
+besoins de service. L'entrée régulière, c'est la porte, dont l'accès est
+défendu par un pont-levis. Comme la poterne, elle s'ouvre sur une
+courtine; on y arrive par un pont en maçonnerie; mais la dernière travée
+est remplacée par un tablier en bois. Au moyen d'un mécanisme
+particulier, ce tablier se relève et vient s'appliquer contre les
+montants de la porte; l'entrée du fort se trouve ainsi fermée, et
+l'obstacle du fossé rétabli.</p>
+
+<p>Plusieurs conditions sont essentielles à remplir pour un pont-levis. Il
+faut que sa manoeuvre s'exécute facilement avec un petit nombre
+d'hommes; que rien ne puisse l'indiquer au loin à l' ennemi, afin de
+permettre à la garnison de préparer ses sorties avec mystère. Ces
+conditions se trouvent réunies dans le pont dont nous allons décrire le
+mécanisme.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008f.png"><br>
+
+<p>La chaîne du pont passe sur les deux poulies C et A, à son extrémité est
+un poids F qui fait équilibre au poids du pont. Ce poids F se compose
+d'anneaux mobiles dont les extrémités sont fixées en E E'. Si l'on fait
+effort sur la chaîne D qui fait mouvoir la poulie B, dont l'axe est le
+même que celui de la poulie A, on conçoit que le poids F descendra, et
+la partie de ce poids qui fait équilibre au tablier du pont diminuera à
+chaque instant du poids des anneaux qui viendront s'ajouter à ceux déjà
+supportés par les points fixes E E'; en sorte que à chaque instant de la
+course, les poids restant en F feront équilibre au poids du pont dans la
+position où il se trouvera; il ne restera donc pour le faire manoeuvrer
+qu'à vaincre les frottements.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008m.png"><br>
+
+<br><br>
+
+<h2>De la peinture sur Lave de Volvic.</h2>
+
+<p>On a pu remarquer, dans la Cour du palais des Beaux-Arts, quatre
+médaillons représentant les portraits de Périclès, d'Auguste, de Léon X
+et de François 1er, peints, il y a quelques années, par MM. Orsel,
+Perrin et Etex. Ces essais de peinture sur lave de Volvic, dus au
+procédé d'un habile chimiste que la science et l'industrie regrettent,
+M. Mortelèque, sont les seuls qui aient été appliqués à la décoration
+d'un monument public. Cependant aucun genre de peinture n'était plus que
+celui-ci propre à remplir toutes les conditions de la peinture
+monumentale. En effet, il n'a rien à redouter ni de l'action du soleil,
+ni de l'humidité, ni des infiltrations de salpêtre, si pernicieuses à
+toute peinture murale, qu'elle ait été exécutée à l'huile ou à la cire,
+nous ne parlons pas de la fresque, qui, dans notre climat, est presque
+impraticable à l'intérieur des édifices et absolument impossible à
+l'extérieur. Et ce serait là un des grands avantages de la lave, de
+pouvoir résister à toutes les intempéries. Cette peinture, éprouvée à
+plusieurs feux et émaillée de façon à présenter une surface dure et
+vernissée comme les belles sculptures en terre cuite de <i>Luca della
+Robbia</i> pourrait, comme ces dernières, servir à la décoration des
+monuments, orner à l'extérieur les frises et les cellas des églises; et
+l'étendue qu'on aurait à recouvrir de semblables peintures ne pourrait
+jamais être un obstacle à l'emploi de la pierre de Volvic, qui se
+chantourne et s'ajoute pièce à pièce comme les différentes parties d'une
+verrière, avec cet avantage que rien ne trahit les joints des morceaux
+juxtaposés. On peut en ce moment apprécier les résultats et les
+avantages de cette peinture, en voyant un nouvel essai de ce genre
+commandé à M. Perlet par la ville de Paris, et qui vient d'être placé
+dans la chapelle de la Vierge de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, rue
+Saint-Martin. Cette peinture représente un Christ de proportion
+colossale vu à mi-corps, dans le style des mosaïques byzantines qui
+ornent encore plusieurs basiliques d'Italie. La figure, qui, comme
+celles qui ont servi de type à M. Perlet, se détache sur un fond d'or,
+est d'un beau caractère, d'un ton clair et simple, ainsi qu'il convient
+dans un endroit peu éclairé, et les draperies, traitées largement, font
+voir que cette peinture a toute la vigueur de l'huile et plus de
+ressource que toute autre pour l'éclat des tons brillants: Nous espérons
+donc, grâce au nouvel essai de M. Perlet, que l'art disputera à
+l'industrie la lave de Volvic et qu'après s'être élevée des
+trottoirs-Chabrol aux cadrans d'horloges de MM. Wagner et Lepaute, elle
+passera de l'ornementation des calorifères de café aux compositions de
+la peinture historique.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Nécrologie.--Thomire.</h2>
+
+<p>Né à Paris le 6 décembre 1751, Thomire (Pierre-Philippe) avait pour
+aïeul un militaire de mérite, et pour père un pauvre ciseleur de talent.
+Destiné par sa famille à la carrière des arts, vers laquelle,
+d'ailleurs, son propre goût l'entraînait dès l'enfance, Thomire, âgé de
+14 ans à peine, fut l'un des plus assidus et des plus brillants élèves
+de l'Académie de Saint-Luc. Pajou, alors professeur dans cette académie,
+le remarqua, le prit en amitié et cultiva ses heureuses dispositions. Le
+célèbre sculpteur Houdon ne se contenta pas de lui donner ses conseils
+d'homme de génie, il eut assez de confiance en lui pour le charger
+d'exécuter en bronze le <i>petit écorché</i>, ouvrage qu'il affectionnait. Le
+jeune Thomire s'acquitta de cette tâche difficile et honorable avec
+tant de succès, qu'Houdon lui commanda une copie en marbre du <i>Voltaire
+assis</i>, son chef-d'oeuvre, qu'il voulait offrir à l'impératrice de
+Russie; l'élève, dans l'exécution de cette belle statue, se montra digne
+du maître.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>Thomire, ciseleur et bronzier,<br>décédé le 15 juin 1843.</b></p>
+
+<p>Tout annonçait que Thomire deviendrait un sculpteur distingué; la
+fortune en décida autrement. Trop peu riche pour subvenir aux dépenses
+considérables de la statuaire, obligé même, pour gagner sa vie,
+d'utiliser son talent et sa réputation, le jeune artiste dut, bien à
+regret, renoncer aux grands ouvrages de sculpture et se livrer presque
+exclusivement à la fabrication des bronzes. Le théâtre et le rôle ne
+changent pas l'acteur; Thomire, en devenant fabricant, resta artiste; et
+la renommée, à défaut de la gloire, le suivit avec la fortune dans cette
+nouvelle carrière qu'il illustra et qu'il agrandit. Peut-être même le
+bon sens dont il suivit les conseils en se résignant à une position
+modeste lui fut plus favorable que nuisible; contemporain des Houdon,
+des Chandel, des Lemot, qu'il aurait eus pour rivaux, il n'eût
+probablement occupé que le second rang parmi les sculpteurs; Thomire,
+pendant un demi-siècle, a gardé le premier parmi les ciseleurs; de plus,
+en reculant les bornes d'une fabrication utile, il a contribué au
+développement de la gloire et de la prospérité nationale, et rendu pour
+une industrie importante les pays étrangers tributaires de la France.</p>
+
+<p>La mort du sculpteur Duplessis laissa une place vacante dans la
+manufacture de Sèvres; Thomire l'obtint et débuta par l'exécution des
+garnitures en bronze doré de deux grands vases, dont l'un est à Parme,
+et l'autre au château de Saint-Cloud. Ce dernier ouvrage, exécuté en
+vingt-cinq jours et vingt-deux nuits, d'une confection très-habile et
+d'un fini précieux, gagna à notre artiste l'entière confiance de la
+Manufacture, qui le chargea de travaux considérables, dont il s'acquitta
+toujours avec un grand succès. Ne pouvant pas ici décrire en détail
+toutes les oeuvres de Thomire, nous signalerons les principales.</p>
+
+<p>Quand l'Amérique fut délivrée par le génie de Washington et la
+protection de la France, on voulut offrir au roi un monument qui
+perpétuât le souvenir de l'indépendance. Thomire fit à cette occasion un
+beau candélabre que les connaisseurs admirent encore dans les
+appartements de Saint-Cloud. La voiture du sacre de Louis XVI valut à
+Thomire d'unanimes éloges. Il augmentait ainsi chaque jour sa renommée
+et marchait vers la fortune quand s'ouvrit l'ère de 89. Thomire fut
+oblige, en 93, de transformer à ses dépens sa fabrique de bronzes en une
+fabrique d'armes; la ruine était imminente. Quand le 9 thermidor arriva,
+Thomire aussitôt s'occupa de ramener dans ses ateliers le travail et la
+vie; il réussit.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>Berceau du roi de Rome.</b></p>
+
+<p>Ses productions les plus récentes qui méritent d'être citées sont: <i>le
+berceau du roi de Rome, la psyché et la toilette</i> dont la ville de Paris
+fit hommage à l'impératrice Marie-Louise, les <i>grands candélabres</i>
+destinés au palais du roi d'Angleterre Georges IV, les <i>surtouts de
+table</i> pour les Tuileries et la ville de Paris, un <i>grand vase en
+malachite, une magnifique table</i> un <i>temple</i> de six mètres soixante-dix
+centimètres d'élévation, tout en bronze doré, enrichi de malachite et de
+lapis lazuli, commandé par M, le comte Anatole Demidoff. Plusieurs de
+ces ouvrages ont été exécutés en collaboration avec Odiot.</p>
+
+<p>Thomire cisela lui-même la statue de Louis XIV, et, d'après l'antique,
+celle de Germanicus. Il reproduisit les ouvrages des célèbres Roland,
+Chaudet, Prudhon, Boizot, Pigalle, qui l'honoraient de leur amitié.</p>
+
+<p>Mais son premier titre à une renommée durable consiste moins dans le
+nombre et la perfection de ses ouvrages, que dans le service qu'il a
+rendu au pays en purgeant les bronzes du mauvais goût pour y substituer
+le beau dessin et les harmonieuses proportions de l'antique; la
+fabrication du bronze était avant lui tombée dans le métier, il la
+releva jusqu'à l'art.</p>
+
+<p>Au concours de 1808, la supériorité bien reconnue de Thomire lui valut
+la médaille d'or, première médaille accordée à l'industrie du bronze.
+Elle lui fut encore décernée aux Expositions de 1819, 1823, 1827 et
+1834; il avait alors quatre-vingt-trois ans. Quand un homme conserve
+ainsi le premier rang dans une industrie sous trois gouvernements
+divers, durant tant d'années et au milieu de mille rivalités, c'est la
+preuve d'un mérite incontestable. Il est resté jeune de talent jusqu'aux
+dernières années de sa longue vie.</p>
+
+<p>Il était très-vieux quand le gouvernement, réparant un injuste oubli,
+nomma Thomire membre de la Légion-d'Honneur et récompensa en lui le
+patriarche des ciseleurs et des bronziers.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br><b>Psyché donnée à l'impératrice<br>Marie-Louise par la ville
+de Paris.</b></p>
+
+<p>Le berceau du roi de Rome, dont nous reproduisons le dessin, est
+supporté par quatre cornes d'abondance, près desquelles se tiennent
+debout le génie de la Force, avec la massue d'Hercule et une couronne de
+chêne; et celui de la Justice, avec la balance et le bandeau sacré. Le
+berceau est formé de balustres de nacre parsemé d'abeilles d'or. Les
+ornements sont en nacre burgau et vermeil qui ressortent sur un fond de
+velours nacarat.</p>
+
+<p>Un bouclier portant le chiffre de l'Empereur, entouré d'un triple rang
+de palmes de lierre et de lauriers, en forme la tête. La Gloire, planant
+sur le monde, soutient la couronne triomphale et celle de l'immortalité,
+au milieu de laquelle brille astre de Napoléon. Un aiglon, placé au pied
+du berceau, fixe des yeux l'astre du héros; il entr'ouvre ses ailes et
+semble essayer de s'élever jusqu'à lui.</p>
+
+<p>Un rideau de dentelle, semé d'étoiles et terminé par une riche broderie
+d'or, retombe sur les bords du berceau, dont deux bas-reliefs ornent les
+côtés. Dans le premier, la Seine, couchée sur son urne, reçoit dans ses
+bras l'enfant que les dieux lui confient; les armes de Paris sont
+placées près de la nymphe. Le second bas-relief représente le Tibre;
+près de lui est un fragment sur lequel on distingue la louve. Le dieu du
+fleuve soulève sa tête couronnée de roseaux, et aperçoit se lever sur
+l'horizon l'astre nouveau qui doit rendre la splendeur à ses rives.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009d.png"><br><b>Détails du miroir donné par la<br>ville de Paris à
+Marie-Louise.</b></p>
+
+<p>Nous aurions de nombreuses critiques à adresser au programme et au
+dessin mythologique du berceau; l'aspect en est maigre, les lignes
+pourraient être moins gracieuses, le globe du monde manque de
+proportion, le bouclier ne protège pas, les deux génies ne font rien qui
+motive leur présence, etc., etc.; mais il y a de l'élégance et de la
+légèreté dans la figure de la Gloire; le travail est précieusement fini.
+Les défauts sont de l'époque, les qualités appartiennent aux artistes,
+et nous ne comprenons pas comment ce berceau reste enfoui dans un
+grenier de Vienne.</p>
+
+<p>L'Écran, comme toutes les autres pièces de la toilette offerte à
+Marie-Louise le août 1810, est exécuté en vermeil et en lapis. Sur deux
+barques égyptiennes surmontées de figures d'Isis, emblème de la ville de
+Paris, sont posés les autels de l'Hymen; les flambeaux de ce dieu, ornés
+de guirlandes de fleurs, brillent aux quatre coins; les colombes en
+forment la base. Deux colonnes, commencées en faisceaux de laurier,
+terminées par une branche de lierre et un chapiteau en forme de
+corbeille de fruits, soutiennent un entablement corinthien sur lequel
+est placé un groupe représentant Mars et Minerve que l'Hymen réunit. Un
+amour conduit avec un lien de fleurs l'aigle d'Autriche, qui semble se
+rapprocher de l'aigle de France, que caresse un autre génie.</p>
+
+<p>La table de toilette, portée sur deux pieds contournés, est couverte
+d'arabesques élégantes; une couronne de roses renferme, au centre de la
+frise, le chiffre de S. M. Une guirlande de fleurs forme le cadre du
+miroir. Le Plaisir en réunit les deux extrémités. Les Génies du
+Commerce, de l'Industrie, du Goût et de l'Harmonie environnent une jeune
+Flore, lui présentant le tribut de leurs coeurs et le fruit de leurs
+travaux. Les Génies des Sciences et des Beaux-Arts s'élancent vers la
+déesse. Nous faisons grâce d'une danse d'enfants, d'une nichée d'amours,
+du groupe des Grâces, etc., etc.</p>
+
+<p>S'il reste encore des admirateurs de toutes ces vieilleries allégoriques
+et louangeuses, ils doivent admirer Psyché qui enchaîne l'Amour et le
+fixe à jamais près d'elle. Heureusement que la beauté de l'exécution
+fait oublier la recherche de l'idée et l'afféterie de la composition.
+Félicitons-nous de voir les beaux-arts délivrés de toutes ces
+conventions surannées, et plaignons les artistes d'avoir vécu dans un
+temps où le talent le plus fin et le plus délient suffisait à peine à
+racheter la pauvreté et la niaiserie des compositions, que sans doute
+quelque flatteur en verve leur faisait imposer d'office.</p>
+
+<p>Nous ne terminerons pas cette courte notice sur Thomire sans rappeler
+deux circonstances qui embellirent la fin de sa vie et honorèrent sa
+mort. Quand il reçut la croix qu'il n'avait pas ambitionnée, tant il
+était simple et modeste, ses nombreux élèves, une multitude d'ouvriers
+qu'il aimait comme ses enfants, accoururent en foule près de leur vieux
+maître, et en lui témoignant la part qu'ils prenaient à l'hommage qu'on
+lui rendait, ils le remplirent d'une joie pleine de douceur.</p>
+
+<p>Les mêmes élèves, les mêmes ouvriers, pressés autour de son cercueil,
+l'ont conduit en funèbre cortège à sa dernière demeure. Tristes, paves,
+reconnaissants, ils se rappelaient les uns aux autres mille traits
+d'amabilité touchante, les qualités rares et les vertus paisibles de ce
+vieillard qui fit le bien en cultivant le beau, et dont la France doit
+garder le souvenir, puisqu'il a fondé une de ces industries les plus
+utiles et les plus productives.</p>
+
+<p>Thomire est mort le 13 juin 1843, à l'âge de quatre-vingt-douze ans.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Transport des Diligences ordinaires<br>sur les Chemins de Fer.</h2>
+
+<p>L'ouverture du chemin de fer d'Orléans apporte de notables changements
+dans le mode de circulation entre les deux villes qu'il relie, et
+l'influence de ces changements va se faire sentir sur une portion
+considérable du territoire. Placé comme il l'est aujourd'hui, ou du
+moins comme il ne tardera pas à l'être, lorsque les convois auront pris
+toute la vitesse à laquelle ils doivent arriver, à trois heures de
+distance de Paris, Orléans devient la tête naturelle des lignes de
+Nantes, de Bordeaux, de Toulouse, de Clermont, de Lyon; et la rapidité
+de la circulation commence à être assez appréciée chez nous, pour que
+l'on puisse être assuré de voir tous les voyageurs qui se dirigent de
+Paris vers ces diverses villes, ou réciproquement, prendre Orléans pour
+point commun d'arrivée, afin de profiter du chemin de fer. Il devenait
+donc nécessaire que les entreprises de messageries, qui sont en
+possession de desservir les lignes dont il vient d'être question,
+s'arrangeassent pour utiliser elles-mêmes cette voie de communication
+perfectionnée, ou qu'elles se décidassent à transporter une partie de
+leurs établissements à Orléans.</p>
+
+<p>Mais cette dernière détermination aurait eu pour les voyageurs
+l'inconvénient d'exiger un transbordement, inconvénient d'autant plus
+grave que la distance à parcourir étant plus longue, les bagages sont en
+quantité plus considérable. Qui n'a couru après une malle égarée, manqué
+une correspondance, perdu du temps à attendre, éprouvé enfin quelque
+désagrément en suivant une ligne mixte composée de tronçons de routes et
+de rivières navigables?</p>
+
+<p>Il était donc naturel de chercher à épargner ces ennuis aux voyageurs,
+en faisant circuler les diligences sur le chemin de fer lui-même. Mais
+on rencontrait, pour arriver à ce but, des difficultés matérielles assez
+considérables. Il n'était plus possible d'employer des plateaux de la
+forme de ceux qui opèrent le transport des voilures ordinaires, parce
+que la hauteur des diligences avec leurs roues aurait rendu dangereux le
+passage sous les ponts; la grande élévation du centre de gravité aurait
+été d'ailleurs une cause d'instabilité de nature à compromettre
+gravement la sûreté publique; et, enfin, la résistance de l'air aurait
+apporté un obstacle trop considérable au mouvement. Des ingénieurs
+habiles avaient cherché, sans succès, la solution du problème, et des
+essais infructueux avaient été faits sur le chemin de fer de
+Saint-Germain; enfin, M. Arnoux, administrateur des Messageries
+Générales, est parvenu, de la manière la plus simple, au résultat qu'il
+se proposait. Voici comment les choses se passent depuis le 10 du mois
+courant.</p>
+
+<p>Les diligences de Nantes, de Tours, d'Angers, de Bordeaux, etc., partant
+avec leur chargement de voyageurs et de bagages des deux grands
+établissements centraux de la rue Saint-Honoré et de la rue
+Notre-Dame-des-Victoires. Arrivées à l'embarcadère du chemin de fer,
+elles sont placées sous un grillage en charpente, porté par quatre
+montants verticaux solidement implantés dans le sol; on dételle les
+chevaux; on enlève huit petites clavettes qui maintiennent le corps de
+la voiture sur son train, et on attache quatre chaînes, qui pendent du
+haut du grillage, à autant de crochets fixés au coffre. Deux hommes,
+placés sur le grillage en charpente tournent une manivelle, et en
+quelques secondes la diligence se trouve suspendue, au-dessus de son
+train, aux quatre chaînes, qui s'enroulent en même temps autour d'un
+treuil porté sur ce grillage. Ces hommes poussent alors en avant le
+treuil, qui est mobile, sur des roulettes, tout au long du grillage, et
+la caisse de la voiture, toujours suspendue, arrive au-dessus du train
+qui doit circuler sur le chemin de fer On l'y laisse descendre comme on
+l'a fait monter; on adapte les clavettes qui la fixent à ce train ou
+<i>truck</i>, et, en passant sur les voies de service et plateaux tournants
+de la gare, le truck ainsi chargé vient prendre son rang derrière la
+locomotive.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>Mécanisme pour transporter les diligences sur les chemin<br>
+de fer (la voiture soulevée)--Système de M. Arnoux, adopté.</b></p>
+
+<p>Toute l'opération se fait en moins de temps qu'il n'en faut pour la
+décrire. Les voyageurs ne quittent pas leur voiture. Ils ne courent
+aucun danger, puisqu'ils sont suspendus seulement à quelques décimètres
+au-dessus du train; d'ailleurs, la force des chaînes de suspension ne
+laisse aucune chance de rupture.</p>
+
+<p>C'est donc la décomposition de la diligence en deux parties, caisse et
+train, dans l'ensemble des moyens mécaniques employés pour l'opérer et
+pour recomposer le véhicule complet, enfin dans la forme particulière
+donnée au truck, que consiste la solution de M. Arnoux. Cette forme est
+telle, que la caisse, étant placée très-bas, n'offre plus que peu de
+prise à l'air, et est douée de la plus grande stabilité; ainsi, les
+voyageurs sont assis dans les diligences sur chemins de fer à 50
+centimètres plus bas que dans les voitures du chemin lui-même. Ils y
+sont aussi plus doucement portés, parce que les ressorts de la caisse y
+restant fixés celle-ci se trouve munie d'une double suspension
+très-propre à adoucir les secousses.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>Mécanisme destiné à placer les diligences sur les chemins<br>
+de fer (l'opération terminée).--Système de M. Arnoux, adopté.</b></p>
+
+<p>Arrivées à Orléans, les voitures sont soumises à une manoeuvre inverse.
+Les voyageurs ne les quittent pas plus qu'ils ne l'ont fait au départ de
+Paris; de sorte que, sans aucun transbordement appréciable pour eux, ils
+poursuivent rapidement leur course vers leur destination, avec la même
+voiture, sans se séparer de leurs bagages.</p>
+
+<p>La même opération est pratiquée sur les diligences qui, de différents
+points de la France, convergent sur Orléans pour arriver à Paris. C'est
+au centre même de Paris, et non plus seulement à l'embarcadère du
+chemin, que l'on est conduit avec ses malles et ses effets.</p>
+
+<p>Six voitures de chacune des deux grandes entreprises de messageries
+partent actuellement tous les jours des deux extrémités du chemin de
+fer; ce nombre sera bientôt porté à huit. Ce sont donc vingt-quatre
+diligences qui circulent aujourd'hui, et trente-deux qui vont bientôt
+circuler sur ce chemin. Elles ne font que des trajets directs, les seuls
+qui soient établis sur le chemin. Ces trajets s'accomplissent en trois
+heures vingt-cinq minutes; l'administration du chemin de fer s'est
+engagée à les réduire à trois heures dans un délai rapproché.</p>
+
+<p>Pour donner une idée de l'importance du service rendu par cette
+combinaison, il suffira de dire que le nombre des voyageurs qui
+profiteront de ce mode de transport entre Paris et Orléans est assez
+considérable pour procurer à la compagnie du chemin de fer un
+prélèvement annuel d'au moins 1,400,000 à 1,500,000 fr., d'après les
+évaluations les plus modérées.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Bulletin Bibliographique</h2>
+
+<p><i>Notices et Mémoires historiques</i>: par M. Mignet, secrétaire perpétuel
+de l'Académie des Sciences morales et politiques et membre de l'Académie
+française. 2 vol. in-8.--Paris, 1843. <i>Paulin</i>, 15 fr.</p>
+
+<p>Né à Aix en Provence, en 1796, M. Mignet étudia le droit à la Faculté de
+sa ville natale. A vingt-deux ans, il se fit recevoir avocat; mais après
+avoir prêté le serment imposa aux membres du barreau, il renonça à la
+profession qu'il venait d'embrasser. Entraîné par une véritable passion
+vers l'étude de L'histoire, il concourut pour les prix académiques. Son
+<i>Éloge de Charles VII</i> et son <i>Panégyrique de saint Louis</i> furent
+couronnés le premier par l'Académie d'Aix et le second par l'Académie
+des Inscriptions et Belles-Lettres. Ce dernier succès détermina le jeune
+lauréat provençal à prendre un parti. Il quitta Aix pour Paris à la même
+époque où M. Thiers, son compatriote, son condisciple, son ami, et déjà
+son rival, se dirigeait, lui aussi, du côté de la grande métropole.</p>
+
+<p>«Unis entre eux du triple lien de l'amitié, de l'opinion et du talent,
+MM, Thiers et Mignet, a dit M. de Chateaubriand, se partagèrent sous la
+Restauration le récit des fastes révolutionnaires; seulement, M, Mignet
+resserra dans un ouvrage court et substantiel le récit que M. Thiers
+étendit dans de plus larges limites, --M. Mignet, ajoute-t-il plus loin,
+traça une esquisse vigoureuse, M. Thiers peignit le tableau.»</p>
+
+<p>Ces deux ouvrages remarquables à des titres divers fondèrent la
+réputation et la fortune de leurs auteurs. La Révolution de 1830 donna
+en même temps des fonctions publiques aux deux historiens qui avaient
+défendu la Révolution de 1789 sous la Restauration. M. Thiers devint
+ministre. M. Mignet fut nommé conseiller d'État et directeur des
+archives de la chancellerie au ministère des affaires étrangères, puis
+élu successivement membre de l'Académie des Sciences morales et
+politiques et de l'Académie française. Heureusement pour lui et pour la
+Science, ces dignités et ces fonctions, qu'il prit au sérieux et qu'il
+exerça consciencieusement, l'obligèrent à continuer ses études
+favorites. Une fois seulement il accepta, dans une circonstance
+difficile une mission diplomatique en Espagne; mais son absence fut de
+courte durée, et il ne tarda pas à venir reprendre les importants
+travaux qu'il avait un moment interrompus; son <i>Histoire de la
+Réformation</i>, commencée depuis 1825 et celle des <i>Négociations relatives
+à la Succession d'Espagne</i>.</p>
+
+<p>En sa qualité de secrétaire perpétuel, M. Mignet a dût lire chaque année
+à ses collègues, à dater du 28 décembre 1836, l'éloge d'un académicien
+récemment décédé. De plus, il leur a communiqué à diverses époques
+d'importants mémoires, historiques. La réimpression de ces notices et de
+ces mémoires, auxquels il a ajouté les discours qu'il a prononcés à
+l'Académie Française en y remplaçant M. Raynouard et en y recevant MM.
+Flourens et Pasquier, et une introduction à l'histoire de la succession
+d'Espagne, forme deux forts volumes in-8. Tous ces travaux sont déjà
+connus et ont été appréciés comme ils méritent de l'être; mais, en même
+temps qu'elle les place à la portée de toutes les bibliothèques, leur
+réunion permet à la critique d'en mieux saisir l'ensemble et d'en
+constater avec plus de certitude les résultats.</p>
+
+<p>Les <i>Notices</i> proprement dites sont consacrées aux huit académiciens
+dont les noms suivent: Sieyès, Roederer, Livingston, Talleyrand,
+Broussais, Merlin, Tracy et Daunou. En retraçant la vie et en apprenant
+les travaux de ces hommes considérables dans la politique, la science,
+les lettres, M. Mignet a eu l'occasion de passer en revue la Révolution
+et ses crises, l'Empire et ses établissements, la Restauration et ses
+luttes, de rattacher les événements publics à des biographies
+particulières, et de montrer le mouvement général des idées dans les
+oeuvres de ceux qui ont tant contribué à leur développement. «En effet,
+dit M. Mignet, membre de nos mémorables assemblées, la plupart d'entre
+eux figurent parmi les fondateurs de notre système social. Ils ont
+concouru à la destruction de tout un ancien ordre de choses et à
+l'établissement d'un nouveau. Le changement des diverses classes de la
+vieille monarchie en une seule nation; la division des provinces en
+départements; l'abolition du régime féodal privé, lequel avait survécu
+au régime féodal politique; l'organisation de l'impôt sous la
+Constituante; la création des écoles publiques et de l'institut national
+sous la Convention; la forme donnée à l'administration moderne sous le
+Consulat; la fondation de la jurisprudence civile sous l'Empire: la
+marche des sciences sociales ou philosophiques, rappellent le souvenir
+des hommes que je me suis efforcé de faire connaître en peignant leur
+caractère et en signalant la part qu'ils ont prise aux grands actes de
+l'histoire contemporaine.»</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i> sont supérieurs, peut-être, sous tous les rapports, aux
+<i>Notices</i>. Chacun d'eux, en effet, est un ouvrage complet certain
+fabricant trop fameux de livres historiques n'eût pas manqué de faire au
+moins quatre volumes in-8.--Comme on voit que M. Mignet possède bien son
+sujet! avec quelle clarté, avec quel art il l'expose et le développe!
+Quelle confiance il inspire! quelle impression il produit! Ce n'est pas
+qu'il nous révèle des vérités complètement ignorées avant lui; mais il
+les éclaire d'une si éclatante lumière, qu'on croit les apercevoir pour
+la première fois; il les résume avec tant de bonheur, qu'on les comprend
+comme si on avait eu la peine de les découvrir soi-même.</p>
+
+<p>Les Mémoires historiques; qui composent le second volume sont au nombre
+de quatre. Voici leur titre et leur ordre: 1° La Germanie au huitième et
+au neuvième siècle, sa conversion au christianisme et son introduction
+dans la société civilisée de l'Europe occidentale; 2º Essai sur la
+formation territoriale et politique de la France depuis la fin du
+onzième siècle jusqu'à la fin du quinzième; 3º Établissement de la
+reforme religieuse et constitution du calvinisme à Genève; 4º
+Introduction à l'histoire de la succession d'Espagne, et tableau des
+négociations relative à cette succession sous Louis XIV, «Je me suis
+proposé, dit M. Mignet dans sa préface, de traiter des sujets qui ont un
+intérêt historique grave, mais que l'histoire, dans la rapidité de ses
+récits, n'a dû présenter ni sous cette forme ni avec cette étendue.»</p>
+
+<p>Bien que différents, ces Mémoires ont des rapports entre eux. M. Mignet
+indique dans une courte introduction le lien qui les rattache et leur
+donne une sorte d'unité. Ils forment une Histoire de France presque
+complète, depuis les invasions des Barbares dans la Gaule jusqu'à la
+révolution de 1789, car on y trouve tous les grands éléments qui ont
+servi à constituer la nation française avant l'avènement et le triomphe
+du peuple: les Barbares et le Christianisme, la Féodalité et la Royauté,
+la Réforme, la Monarchie absolue. Cette histoire, le premier volume la
+continue et la complète, puisqu'il contient les biographies de
+quelques-uns des principaux acteurs de la Révolution, de l'Empire et de
+la Restauration, ces trois premières parties du grand drame social dont
+le dénoûment fatal doit être tôt ou tard la victoire définitive de la
+démocratie.</p>
+
+<p><i>La transformation sociale de l'ancienne Germanie</i> est un événement du
+premier ordre; elle a exercé l'influence la plus décisive sur les
+destinées de l'Europe et dès lors du monde. La race belliqueuse qui a
+renversé l'empire romain, plié sur son ancien territoire même au joug de
+la civilisation offre le spectacle d'une conquête morale exécutée par des
+hommes à la fois pieux et héroïques» dont les aventures ont parfois
+l'intérêt du roman. Mais ce n'est pas seulement le tableau des
+changements opérés dans la croyance, dans les sentiments, dans les
+idées, dans la distribution territoriale de toute une vaste famille
+humaine que M. Mignet a l'intention de retracer: il a voulu surtout
+résoudre un problème de haute géographie sociale; il a cherché à
+déterminer quelles avaient été jusque-là les forces respectives de la
+barbarie et de la civilisation sur notre continent; comment les vastes
+espaces occupés par la première, étant beaucoup plus considérables que
+la zone étroite où s'était développé la seconde, les peuples nomades du
+Nord avaient successivement envahi et culbuté les établissements des
+peuples beaucoup plus avancés du Sud: enfin, quelles étaient les
+conditions qui, changeant cet état de choses, devaient amener le
+triomphe définitif de la civilisation, permettre ses progrès continus,
+et lui donner les moyens de repousser désormais ces débordements de
+Barbares dont l'histoire est remplie jusqu'au Moyen-Age, et l'aurait
+été, sans cela, jusqu'à nos jours.</p>
+
+<p><i>La société politique</i> a revêtu en France, après la longue période des
+invasions germaniques, deux formes d'organisation; la forme féodale et
+la forme monarchique.--La transition de l'une à l'autre a marqué, pour
+elle, le passage de la décomposition à l'unité. Cette révolution lente,
+qui a produit la réunion des provinces, le rapprochement des peuples, la
+communauté des lois et la centralisation de l'autorité, M Mignet en
+retrace la marche dans son second Mémoire; il en indique les phases, il
+en montre les résultats; il la conduit depuis Louis le Gros jusqu'à
+Louis XI, c'est-à-dire depuis le moment où elle a sérieusement commencé
+jusqu'à celui où la France a été assez compacte et assez forte pour
+déborder sur l'Europe, et où le pouvoir central et régulateur de la
+royauté, devenu tout à fait dominant, est parvenu à fonder
+territorialement et politiquement la France nouvelle.</p>
+
+<p><i>La réforme religieuse</i> a été l'une des crises les plus dangereuses que
+l'oeuvre de l'ancienne monarchie ait eues à surmonter. Tout en apprenant
+au monde moderne le grand bienfait de la liberté de conscience, tout en
+ménageant à l'esprit humain les ressources fécondes de l'indépendance et
+de la force philosophique, elle compromit un moment l'unité en France,
+en y amenant le désaccord des croyances, le morcellement du territoire,
+la désorganisation.</p>
+
+<p>Elle dut rencontrer des lors des adversaires prononcés dans les rois de
+France, qui, durant quarante années, s'efforcèrent d'abord de prévenir
+son apparition, puis d'empêcher ses progrès.</p>
+
+<p>M. Mignet n'a raconté qu'un épisode de cette grande lutte, dont il a
+fait sentir d'ailleurs l'importance et les résultats, celui où le
+protestantisme français, persécuté et condamné en France à une existence
+secrète, va chercher un asile en Suisse, et établir à Genève la
+principale de ses églises et le centre de ses opérations religieuses.</p>
+
+<p>Si la reforme religieuse arrêta pendant le seizième siècle le
+développement de la monarchie française, celle-ci reprit sa marche vers
+l'unité dans le dix-septième siècle, et parvint au comble de la
+grandeur. C'est ce que montrent avec éclat le ministère du cardinal de
+Richelieu et le règne de Louis XIV.--Dans son <i>Introduction à la
+succession d'Espagne</i> M. Mignet a tracé le tableau de la politique de
+cette importante période. En comparant les destinées réciproques de la
+France et de l'Espagne, d'après la position géographique et le rôle des
+deux pays, le caractère et l'esprit des deux peuples, il s'est attaché à
+donner les causes générales et politiques qui expliquent les phases et
+l'issue d'une lutte poursuivie pendant deux siècles, et termine par
+l'avènement d'un petit-fils de Louis XIV au trône de Philippe II.</p>
+
+<p><i>Essai d'histoire littéraire et Cours de Littérature</i>; par <span class="sc">E. Gérusez</span>,
+professeur suppléant d'éloquence française à la Faculté des Lettres de
+Paris. 2 vol. in-8.--<i>Hachette et Delalain</i>, deuxième et troisième
+édition.</p>
+
+<p>M. Gérusez, le spirituel suppléant de M. Villemain à la Faculté des
+Lettres, est un des écrivains les plus heureux de notre époque. Son
+<i>Cours de Littérature</i> a été adopté par l'Université pour les collèges;
+ses <i>Essais d'histoire littéraire</i> ont obtenu le prix Montyon à
+l'Académie française; un nombreux auditoire va écouter et applaudir le
+cours qu'il fait à la Sorbonne, dans cette chaire où jadis M. Villemain
+obtenait de si grands triomphes: à peine une nouvelle édition de ses
+ouvrages a-t-elle paru qu'elle est épuisée. Un pareil succès serait trop
+extraordinaire s'il n'était pas mérité. Ce bonheur en apparence
+surnaturel dont il jouit, M. Gérusez le doit à toutes ces qualités
+aimables, solides et brillantes, qui ont fait sa fortune actuelle et qui
+lui ouvriront un jour les portes de l'Académie française. Il est
+instruit, il a beaucoup d'esprit et de bon sens; Il écrit des livres
+honnêtes et utiles avec un style malheureusement trop rare aujourd'hui;
+doit-on donc s'étonner qu'il réussisse? et le public ne fait-il pas
+preuve de discernement et de bon goût en allant l'applaudir à son cours
+et en lisant ses ouvrages?</p>
+
+<p>Les <i>Essais d'histoire littéraire</i>, dont la deuxième édition a été tout
+récemment mise en vente, se composent de diverses études critiques,
+qu'on se rappelle avoir lues jadis dans les meilleures revues, mais
+qu'on relit encore avec autant de profit que de plaisir. Les écrivains
+célèbres auxquels ces études sont consacrées appartiennent pour la
+plupart aux siècles qui ont précédé le règne de Louis. XIV. Ce sont
+saint Bernard, Rabelais, Jodelle, d'Aubigné, Malherbe, Balzac, Sarrazin,
+Saint-Amant, Scudery, Scarron, Pascal, Corneille, Larochefoucauld,
+madame de Lafayette. Outre ces portraits, les <i>Essais d'histoire
+littéraire</i> contiennent encore des articles intéressants sur la
+prédication de la première croisade, l'Hôtel de Rambouillet, l'élégie,
+la satire politique, la poésie et John Flaxman.</p>
+
+<p>«Je me suis déterminé à réunir ces divers fragments, dit M. Gérusez dans
+sa préface, parce qu'ils se rapportent tous à notre histoire littéraire,
+et qu'ils peuvent répandre sur quelques points de nouvelles lumières.
+Sans doute il eut mieux valu concentrer mes études sur une seule époque
+et présenter le tableau complet d'une période; en un mot, donner un
+livre au lieu d'un recueil; mais, dans le siècle où nous vivons, on n'a
+guère le libre emploi de son temps et de ses forces. Comment, en effet,
+se soustraire au vasselage de la presse?--. Il faut reconnaître cette
+puissance et s'en accommoder, puisqu'on ne gagne rien à lutter contre le
+cours des choses. Pour ma part, je regrette médiocrement d'avoir
+dispersé mes efforts et disséminé mes rares écrits et je me félicite que
+le rapport naturel des sujets que j'ai traités me permette de les
+réunir, et d'en former, sinon un ensemble, du moins une série dont les
+anneaux peuvent facilement se rattacher les uns aux autres.»</p>
+
+<p>Le <i>Cours de littérature</i> n'a qu'une année d'existence, et il est déjà à
+sa troisième édition. Un pareil fait n'en dit-il pas plus que tous les
+éloges? Composé tout exprès pour remplir un programme de l'Université,
+ce nouvel ouvrage de M Gérusez ne sera pas moins utile aux gens du monde
+qu'à la jeunesse des écoles, car on y trouve non-seulement les théories
+générales de la poésie, de l'éloquence et de la rhétorique, mais une
+histoire complète, bien qu'abrégée, de ces trois branches principales de
+la littérature dans l'antiquité grecque et romaine, et en France, dans
+les temps modernes.</p>
+
+<p><i>L'Allemagne agricole industrielle et politique</i> voyages faits en 1840,
+1841 et 1843; par <span class="sc">Emile Jacquemin</span>. 1 vol-in-8, de 430 pages.--Paris,
+1843. <i>Librairie étrangère</i>. 7 fr. 50.</p>
+
+<p>Ce nouvel ouvrage de l'auteur de <i>l'Agriculture de l'Allemagne</i> se
+compose de onze chapitres consacrés à des sujets différents.--Dans le
+premier, M. Emile Jacquemin trace le tableau des progrès généraux qu'ont
+faits l'agriculture et l'industrie en Allemagne; le second traite des
+voies de communication, de la navigation à vapeur et des chemins de fer;
+le troisième passe en revue les richesses minérales; le quatrième
+s'occupe principalement des communes rurales, de l'instruction agricole,
+du morcellement des terres et des subhastations forcées. L'industrie
+minière et l'industrie vinicole forment les sujets des chapitres V et
+VI. Le chapitre VII a pour dire la question des bestiaux; le chapitre
+VIII renferme des détails intéressants sur le congrès annuel des
+économistes et des cultivateurs de l'Allemagne; le chapitre IX est
+consacré aux sucres; enfin, dans les deux derniers chapitres, M. Emile
+Jacquemin examine de nouveau les progrès agricoles de l'Allemagne, et il
+fait assister ses lecteurs aux séances du congrès des naturalistes et
+des médecins allemands, qui eut lieu à Fribourg en Brisgaw.</p>
+
+<p>Si Emile Jacquemin ne se contente pas de nous révéler une foule de faits
+curieux et utiles. Ces prémisses posées, il en tire lui-même la
+conclusion; à la fin de chaque chapitre, il montre quels résultats
+certains doivent avoir pour la France, dans son opinion, les divers
+progrès agricoles ou industriels de l'Allemagne. Son intention n'est pas
+de proposer à ses compatriotes l'agriculture et l'industrie germaniques
+comme des modèles accomplis, mais il croit «qu'ils y trouveraient
+beaucoup à prendre, et qu'elles présente une ample moisson
+d'améliorations dignes d'être connues.»</p>
+
+<p><i>Les Rues de Paris</i>, Paris ancien et moderne, 358-1843. Origines,
+histoires, monuments, costumes, moeurs, chroniques et traditions.
+Ouvrage rédigé par l'élite de la littérature contemporaine, sous la
+direction de <span class="sc">M. Louis Lurine</span>; illustré de 300 dessins par les artistes
+les plus distingués, 60 livraisons à 50 centimes.--Paris, 1843.
+<i>Kugelmann</i>. (13 livraisons ont paru.)</p>
+
+<p>Heureuse idée! heureux titre! et si et si beau livre continue comme il a
+commencé, nous y ajouterons bientôt: grand et légitime succès. Nous ne
+pouvons pas encore juger l'ensemble d'un ouvrage qui doit former gros
+volume in-8 et dont treize livraisons seulement ont paru, mais les
+fragments que nous avons sous les yeux méritent l'approbation. Jules
+Janin, Eugène Guinot, le Bibliophile Jacob, Roger de Beauvoir, Taxile
+Delort, Etienne, Arago, Eugène Brillaut, Albéric Second, ont écrit
+l'histoire de la place Royale, de la rue Laffite, de la Cité, de la rue
+de ta Harpe, de la rue Pierre-Lescot, de l'allée et de l'avenue de
+l'Observatoire, de la place de l'Hôtel-de-Ville, de la rue
+Notre-Dame-de-Lorette, et ces intéressantes et spirituelles monographies
+sont illustrées par Gavarni, Célestin Nanteuil, Daumier, Baron, Jules
+David, Français, etc.</p>
+
+<p>«Le livre des <i>Rues de Paris</i>, a dit M. Louis Lurine dans son
+introduction, intitulée <i>A travers les Rues</i>, s'adresse à l'historien,
+par le récit des événements oubliés; au penseur, par les enseignements
+de l'histoire; au philosophe, par le souvenir du travail, de la lutte et
+du progrès; à l'artiste, par l'étude et la reproduction exacte des
+monuments; à l'antiquaire, par l'esquisse rétrospective des ruines et
+des reliques nationales; aux femmes, par la curiosité du roman et de la
+mode; à l'homme du monde, par le charme d'une science facile; à l'homme
+du peuple, par les chroniques et les traditions populaires; à
+l'étranger, au voyageur, par les indications les plus complètes et les
+plus magnifiques sur la cité moderne qu'il viendra voir.»</p>
+
+<p>Ce sont là de bien belles et bien séduisantes promesses! Espérons, pour
+l'éditeur des <i>Rues de Paris</i> et pour le public, qu'elles seront
+consciencieusement tenues.</p>
+
+<p><i>Étrusques</i>; poésies par <i>Philippe Busoni</i>. 1 vol. in-18.--Paris, 1843.
+<i>Paul Masgana</i>. 3 fr. 50.</p>
+
+<p>Notre spirituel collaborateur, <i>le Courrier de Paris,</i> a déjà annoncé la
+publication de ce charmant petit recueil de vers qui a pour titre
+<i>Étrusques</i> et pour poète M. Philippe Busoni. <i>L'Illustration</i> avait-il
+dit, y reviendra; c'était, en effet, son désir et son devoir; mais un
+modeste <i>bulletin</i> bibliographique relégué à l'arrière-garde, en face de
+la page d'annonces, peut-il essayer de lutter d'esprit, de grâce et de
+gentillesse avec un puissant <i>Courrier</i> qui, fier d'une réputation
+méritée, accapare chaque semaine la plus belle place du numéro?
+Oserait-il critiquer ce que seigneur et maître aurait pris la peine de
+louer? et qu'ajouterait-il aux éloges si mérités et si complets que
+contient la première colonne de la page 243 de ce volume? Il n'a qu'une
+chose à faire, c'est de citer un fragment des <i>Étrusques</i> --Il choisit
+donc une pièce intitulée <i>l'Amitié</i>, et dédiée à M. Hippolyte Rolie;</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Elle va souriant et sans voile; avec grâce</p>
+<p class="i14"> Elle tend une main qu'une autre main embrasse;</p>
+<p class="i14"> La douce bienveillance éclate dans ses yeux;</p>
+<p class="i14"> Elle est active et bonne en tous temps, en tous lieux;</p>
+<p class="i14"> Elle nous a grondés comme gronde une mère</p>
+<p class="i14"> .......................................................</p>
+<p class="i14"> Heureux, trois fois heureux l'homme sensible et fier,</p>
+<p class="i14"> Se trouve son ami dans un âge de fer,</p>
+<p class="i14"> S'il sait le coeur fidèle où déposer sa peine,</p>
+<p class="i14"> Et qui, la partageant, ne l'éprouve pas vaine,</p>
+<p class="i14"> Qui loin de vous se sent comme vous alarmé,</p>
+<p class="i14"> Et dont le bonheur est d'aimer et d'être aimé!</p>
+</div></div>
+
+<p>Les <i>Étrusques</i> sont remplis de nobles et grandes pensées, exprimées
+avec un rare bonheur dans un langage élégant et pur: c'est une véritable
+oeuvre d'art digne d'un succès aussi brillant que durable.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Modes</h2>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Toilette du matin.</b></p>
+
+<p>Le barège sera décidément la mode de l'été; aussi a-t-on varié à
+l'infini les dispositions de ce léger tissu: raies satinées, bouquets
+détachés ou formant guirlande; couleurs variées sur fond blanc ou sur
+nuance claire: enfin un choix si joli et de si bon goût qu'on ne sait
+vraiment à quoi s'arrêter.</p>
+
+<p>Avec la chaleur on revient à la simplicité, et l'on se prépare à la vie
+des champs. Les chapeaux de paille d'Italie, pailles cousues, ornés de
+rubans tuyautés, vert anglais, rose de Chine et blanc, sont destinés aux
+costumes de campagne.</p>
+
+<p>Un joli négligé pour sortir le matin, c'est une redingote de soie garnie
+d'un plissé à la vieille, telle que nous en donnons le modèle,--un petit
+col en batiste, des bouillons d'étoffe pareils au bas des manches, un
+chapeau de pou-de-soie bleu Louise, avec rubans ombrés.</p>
+
+<p>Le crêpe est ce qu'il y a de mieux pour les toilettes du soir: chapeaux
+à passes tendues, capotes à coulisses se' garnissant de panaches en
+marabout, de guirlandes de fleurs ou de petits saules en plumes nouées.
+Nous voyons encore des capotes en dentelle blanche; elles sont légères
+et siéent à ravir: voilà deux bonnes raisons en leur faveur.</p>
+
+<p>Les robes de barège se font presque toutes à un ou deux grands
+volants.--C'est toujours une vieille mode; mais, comme toutes, elle a
+subi un changement qui la rajeunit. On fronce si peu les volants, qu'ils
+ont plutôt l'air d'un biais;--festonnés en laine,--ils font très-bon
+effet. Aux femmes petites nous conseillons les larges plis, qui ne sont
+pas abandonnés, et qu'on peut rendre plus élégants en les bordant d'une
+dentelle.</p>
+
+<p>Les soieries changeantes, aux trois couleurs, sont préférées à tout,
+autant pour les robes que pour les mantelets.--Il n'y a de variété que
+dans les formes.</p>
+
+<p>Déjà les beaux jours enlèvent de Paris beaucoup de nos élégantes;
+bientôt les campagnes et les eaux seront peuplées par la fashion; alors
+notre tâche sera difficile, mais nous ferons en sorte de tout voir et de
+tout savoir. Aux habitants des châteaux nous dirons les élégances de la
+vie parisienne et celles de Bade, Vichy, Barèges, etc., aux heureuses
+qui passent le temps en plaisirs nous parlerons des costumes amples de
+la campagne; car, s'il est une vérité qu'on ne peut nier, c'est l'amour
+que nous avons tous pour les contrastes: au milieu du bruit des fêtes,
+la pensée aime à se reporter sur les loisirs d'une vie calme; de même
+que dans la solitude, les récits du luxe, des élégances, enfin toutes
+les futilités du monde sont accueillies avec ardeur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"></p>
+<br><br>
+
+<h2>Amusements des sciences.</h2>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LES DERNIERS NUMÉROS.</h4>
+
+<p>Nous avons promis, pour la marche rentrante en elle-même du cavalier,
+d'autres solutions que celle d'Euler. En voici deux, dues à Vandermonde,
+géomètre français très-distingué, et représentées dans les deux figures
+ci-après. Les 64 points ronds de ces figures sont les centres des cases
+de l'échiquier; les traits qui unissent ces points indiquent la marche
+du cavalier. Comme la suite de ces traits est sans solution de
+continuité depuis un point quelconque pris pour départ jusqu'au retour
+au ce même point, ils indiquent très-clairement des marches rentrantes
+analogues à celle d'Euler. Les traits pointillés qui établissent la
+liaison entre les quatre parties dans lesquelles chaque figure est
+décomposée, donnent la trace de la manière dont Vandermonde est arrivé à
+la solution du problèmes.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"><br>PREMIÈRE SOLUTION DE VANDERMONDE.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011d.png"><br>DEUXIÈME SOLUTION DE VANDERMONDE.</p>
+
+<p>I. Soit ABC le triangle dont le charpentier peut disposer Il divisera
+les deux cotés AB CB en deux parties égales aux points F et G; FG sera
+un des côtés du rectangle demandé FGIH, qu'il est facile d'achever. La
+superficie de ce rectangle est précisément égale à la moitié de celle du
+triangle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011e.png"><br>
+
+<p>On voit facilement, d'après la première figure, que lorsque les trois
+angles du triangle sont aigus, il y a trois solutions! Les trois
+rectangles FGIH, FKNP, KGML, sont équivalents en surface, quoique de
+dimensions inégales.</p>
+
+<p>La seconde figure montre que lorsqu'un des angles A du triangle est
+droit, il n'y a plus que deux solutions fournies par les rectangles
+FGIA, FINP.</p>
+
+<p>Enfin, si l'un des anges A devenait obtus, il n'y aurait plus qu'une
+seule solution, FINP.</p>
+
+<p>II. On sait que le carré d'un nombre n'est autre chose que le produit de
+ce nombre par lui-même: 1, 4, 9, 16, 25, etc., sont donc respectivement
+les carrés des nombres 1, 2, 3, 4, 5, etc.</p>
+
+<p>On voit donc que 3 et 4 sont les plus petits nombres qui satisfassent à
+la question; car leurs carrés sont 9 et 16, dont la somme 25 est
+précisément égale au carré de 5; 5 et 12 donnent aussi une solution du
+problème, car 25, carré de 5, ajouté à 144, carré de 12, donne 169,
+carré de 13.</p>
+
+<p>Mais comment trouver à volonté des nombres entiers qui satisfassent à la
+question? Voici le procédé employé dès l'antiquité dans l'école de
+Pythagore. On prendra dans la suite des nombres impairs:</p>
+
+<p class="mid">1, 3, 5, 7, 9, 11, 13, etc.,</p>
+
+<p>successivement tous les termes 9, 25, 49, etc., qui sont des carrés
+parfaits; chacun de ces carrés, ajouté au carré du nombre des termes qui
+le précèdent, donnera un carré parfait précisément égal à celui du
+nombre qui exprime son rang.</p>
+
+<p>Ainsi, 49 est le vingt-cinquième terme, et en y ajoutant le carré de 24,
+ou 576, on a le carré de 25 ou 625.</p>
+
+<p>Platon, qui était aussi habile en géométrie que grand philosophe, a
+imaginé un autre procédé qui fournit aussi une infinité de couples de
+carrés dont la somme est un carré parfait. Il suffit de prendre un
+nombre pair quelconque, tel que 6, son carré est 36; le quart de 36
+diminué de 1, c'est-à-dire 8, élevé au carré, ce qui donne 64, ajouté à
+56, donnera 100, carré de 10.</p>
+<br>
+
+<h3>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h3>
+
+<p>I. Le charpentier qui peut disposer d'une pièce de bois triangulaire,
+voyant qu'il perdra la moitié de son bois s'il donne à sa table la forme
+d'un rectangle, voudrait tailler dans sa pièce une table ovale. On
+demande comment il doit s'y prendre pour y tracer le plus grand ovale
+possible.</p>
+
+<p>II. Distribuer entre trois personnes vingt-un tonneaux, dont sept
+pleins, sept vides et sept demi-pleins, en sorte que chacune ait la même
+quantité de vin et de tonneaux.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus</h2>
+
+<p class="mid">EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.<br>J'ai visité Herculanum.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011f.png"><br></p>
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
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+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0017, 24 JUIN 1843 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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