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La Révolte. + +_Jean Christophe à Paris_, 3 vol.: + +I. La Foire sur la Place.--II. Antoinette.--III. Dans la Maison. + +_La fin du Voyage_, 3 vol.: + +I. Les Amies.--II. Le Buisson ardent.--III. La nouvelle Journée. + + +_Au-dessus de la Mêlée_, 1 vol. + +_Le temps viendra_ (3 actes), 1 vol. + +_Colas Breugnon_, 1 vol. + +_Théâtre de la Révolution_ (Le 14 Juillet, Danton, Les Loups), 1 vol. + +_Les Tragédies de la Foi_ (Saint-Louis, Aërt, le Triomphe de la Raison), +1 vol. + +_Le Théâtre du Peuple_ (Essai d'esthétique d'un Théâtre nouveau), 1 vol. + +_Musiciens d'autrefois_, 1 vol. + +_Musiciens d'aujourd'hui_, 1 vol. + +_Vie des Hommes illustres_: + +Vie de Beethoven (1 vol.).--Vie de Michel-Ange (1 vol.).--Vie de Tolstoï +(1 vol.). + +_Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti_, 1 vol. +(Epuisé). + +_Hændel_, 1 vol. + +_Michel-Ange_, 1 vol. + +_Empédocle d'Agrigente et l'âge de la Haine_, 1 vol. + +_Liluli_, 1 vol. + + + + +ROMAIN ROLLAND + +Les Précurseurs + +PARIS + +ÉDITIONS DE "L'HUMANITÉ" + +142, Rue Montmartre, 142 + +1920 + +_Tous droits réservés_ + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE NUMÉROTÉS A +LA PRESSE + +_Nº_ + + +_Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. +Copyright by_ l'Humanité, 1919. + + + + + _A la Mémoire + des Martyrs de la Foi nouvelle: + de l'Internationale humaine._ + + _A Jean Jaurès, + Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, + Kurt Eisner, Gustav Landauer,_ + + _victimes de la féroce bêtise + et du mensonge meurtrier,_ + + _libérateurs des hommes, + qui les ont tués._ + + _Août 1919._ _R. R._ + + + + +INTRODUCTION + + +Le livre que voici fait suite au volume: _Au-dessus de la Mêlée_. Il est +entièrement composé d'articles écrits et publiés en Suisse, depuis la +fin de 1915 jusqu'au commencement de 1919. Je les ai réunis sous le +titre: _Les Précurseurs_; car ils sont presque tous consacrés aux hommes +de courage qui, dans tous les pays, ont su maintenir leur pensée libre +et leur foi internationale, parmi les fureurs de la guerre et de la +réaction universelle. L'avenir célébrera les noms de ces grands +Annonciateurs, bafoués, injuriés, menacés, emprisonnés, condamnés: +Bertrand Russell, E.-D. Morel, Gorki, G.-Fr. Nicolaï, A. Forel, Andreas +Latzko, Barbusse, Stefan Zweig, et les jeunes élites de France, +d'Amérique, de Suisse, luttant pour la liberté. + +J'ai fait précéder ces articles d'une ode: _Ara Pacis_, écrite aux +premiers jours de la guerre, et qui est un acte de foi en la Paix et +l'Harmonie.--C'est aussi un acte de foi qui termine le volume, mais +d'une foi agissante, qui proclame, à la face de la force brutale des +Etats et de l'opinion tyrannique, l'indépendance irréductible de +l'Esprit. + +J'aurais été tenté de faire entrer dans ce recueil une méditation sur +_Empédocle d'Agrigente et le règne de la Haine_[1]. Mais ses dimensions +eussent dépassé le cadre assigné à ce volume et risqué de compromettre +l'équilibre des diverses parties. + +Je ne me suis pas astreint à la succession chronologique des articles; +j'ai préféré les grouper, d'après l'ordre des sujets ou des raisons +artistiques. Je me suis contenté d'indiquer, à la fin de chacun, aussi +exactement qu'il m'a été possible, les dates de leur publication et +(quand j'ai pu les retrouver) de leur composition. + +Qu'on me permette encore quelques lignes d'explication, pour orienter le +lecteur: + +Ce volume et celui qui précède, _Au-dessus de la Mêlée_, ne constituent +qu'une partie de mes écrits sur la guerre, au cours des cinq années +dernières. Ce sont uniquement ceux qui ont pu être publiés en Suisse. +(Encore ne sont-ils pas complets, car je n'ai pu les réunir tous.) Mais +le plus important de beaucoup, en étendue et en valeur documentaire, est +un recueil, contenant, au jour le jour, la notation des lettres, +entretiens, confessions morales, que je n'ai cessé de recevoir des +esprits libres et persécutés de tous les pays. J'y ai aussi sobrement +que possible inscrit mes propres réflexions et ma part dans le combat. +_Unus ex multis._ C'est en quelque sorte le tableau des libres +consciences du monde luttant contre les forces déchaînées du fanatisme, +de la violence et du mensonge. Des scrupules de discrétion empêcheront +sans doute de publier ce recueil avant assez longtemps. Il suffit que +ces documents, conservés en plusieurs copies, restent pour l'avenir un +témoignage de nos efforts, de nos souffrances et de notre invincible +foi. + +ROMAIN ROLLAND.. + +Paris, juin 1919. + + + + +LES PRÉCURSEURS + + + + +I + +Ara Pacis + + +_De profundis clamans_, de l'abîme des haines,--j'élèverai vers toi, +Paix divine, mon chant. + +Les clameurs des armées ne l'étoufferont point.--En vain, je vois monter +la mer ensanglantée,--qui porte le beau corps d'Europe mutilée,--et +j'entends le vent fou qui soulève les âmes: + +Quand je resterais seul, je te serai fidèle.--Je ne prendrai point place +à la communion sacrilège du sang.--Je ne mangerai point ma part du Fils +de l'Homme. + +Je suis frère de tous, et je vous aime tous,--hommes, vivants d'une +heure, qui vous volez cette heure. + +Que de mon coeur surgisse sur la colline sainte,--au-dessus des +lauriers de la gloire et des chênes,--l'olivier au soleil, où chantent +les cigales! + + * * * * * + +Paix auguste qui tiens,--sous ton sceptre souverain,--les agitations du +monde,--et des flots qui se heurtent,--fais le rythme des mers; + +Cathédrale qui repose--sur le juste équilibre des forces +ennemies;--Rosace éblouissante,--où le sang du soleil--jaillit en +gerbes diaprées,--que l'oeil harmonieux de l'artiste a liées; + +Telle qu'un grand oiseau--qui plane au centre du ciel,--et couve sous +ses ailes--la plaine,--ton vol embrasse,--par delà ce qui est, ce qui +fut et sera. + +Tu es soeur de la joie et soeur de la douleur,--soeur cadette et +plus sage;--tu les tiens par la main.--Ainsi, de deux rivières que lie +un clair canal,--où le ciel se reflète, entre la double haie de ses +blancs peupliers. + +Tu es la divine messagère,--qui va et vient, comme l'aronde,--de l'une +rive à l'autre,--les unissant,--aux uns disant:--«Ne pleurez plus, la +joie revient».--aux autres:--«Ne soyez pas trop vains,--le bonheur s'en +va comme il vient.» + +Tes beaux bras maternels étreignent tendrement--tes enfants ennemis,--et +tu souris, les regardant--mordre ton sein gonflé de lait. + +Tu joins les mains, les coeurs,--qui se fuient en se cherchant,--et tu +mets sous le joug les taureaux indociles,--afin qu'au lieu d'user--en +combats la fureur qui fait fumer leurs flancs,--tu l'emploies à tracer +dans le ventre des champs--le long sillon profond où coule la semence. + +Tu es la compagne fidèle--qui accueille au retour les lutteurs +fatigués.--Vainqueurs, vaincus, ils sont égaux dans ton amour.--Car le +prix du combat--n'est pas un lambeau de terre,--qu'un jour la graisse du +vainqueur--nourrira, mélangée à celle de l'adversaire.--Il est de s'être +fait l'instrument du destin,--et de n'avoir pas fléchi sous sa main. + +O ma paix qui souris, tes doux yeux pleins de larmes,--arc-en-ciel de +l'été, soirée ensoleillée,--qui, de tes doigts dorés,--caresses les +champs mouillés,--panses les fruits tombés,--et guéris les +blessures--des arbres que le vent et la grêle ont meurtris; + +Répands sur nous ton baume et berce nos douleurs!--Elles passeront, et +nous.--Toi seule es éternelle. + +Frères, unissons-nous, et vous aussi, mes forces,--qui vous entrechoquez +dans mon coeur déchiré!--Entrelacez vos doigts, et marchez en dansant! + +Nous allons sans fièvre et sans hâte,--car nous ne sommes point à la +chasse du temps.--Le temps, nous l'avons pris.--Des brins d'osier des +siècles, ma Paix tisse son nid. + + * * * * * + +Ainsi que le grillon qui chante dans les champs.--L'orage vient, la +pluie tombe à torrents, elle noie--les sillons et le chant.--Mais à +peine a passé la tourmente,--le petit musicien entêté recommence. + +Ainsi, quand on entend, à l'Orient fumant,--sur la terre écrasée, à +peine s'éloigner--le galop furieux des Quatre Cavaliers,--je relève la +tête et je reprends mon chant--chétif et obstiné. + + (_Ecrit du 15 au 25 août 1914_).[2] + + _Journal de Genève et Neue Zürcher Zeitung_, 24-25 décembre 1915; + _Les Tablettes_, Genève, juillet 1917. + + + + +II + +La route en lacets qui monte + + +Si depuis une année je garde le silence, ce n'est pas que soit ébranlée +la foi que j'exprimai dans _Au-dessus de la mêlée_ (elle est beaucoup +plus ferme encore); mais je me suis convaincu de l'inutilité de parler à +qui ne veut pas entendre. Seuls, les faits parleront, avec une tragique +évidence; seuls, ils sauront percer le mur épais d'entêtement, d'orgueil +et de mensonge, dont les esprits s'entourent, pour ne pas voir la +lumière. + +Mais nous nous devons entre frères de toutes les nations, entre hommes +qui ont su défendre leur liberté morale, leur raison et leur foi en la +solidarité humaine, entre âmes qui continuent d'espérer, dans le +silence, l'oppression, la douleur,--nous nous devons d'échanger, au +terme de cette année, des paroles de tendresse et de consolation; nous +nous devons de nous montrer que dans la nuit sanglante la lumière brille +encore, qu'elle ne fut jamais éteinte, qu'elle ne le sera jamais. + +Dans l'abîme de misères où l'Europe s'enfonce, ceux qui tiennent une +plume devraient se faire scrupule de jamais apporter une souffrance de +plus à l'amas des souffrances, ou de nouvelles raisons de haïr au fleuve +brûlant de haine. Deux tâches restent possibles pour les rares esprits +libres qui cherchent à frayer aux autres une issue, une brèche, au +travers des amoncellements de crimes et de folies. Les uns, +intrépidement, prétendent ouvrir les yeux à leur propre peuple sur ses +erreurs. Ainsi font les courageux Anglais de l'_Independent Labour +Leader et de l'Union of Democratic Control_, ces hauts esprits +indépendants, Bertrand Russel, E.-D. Morel, Norman Angell, Bernard +Shaw,--de trop rares Allemands, persécutés,--les socialistes italiens, +les socialistes russes, le maître de la Misère et de la Pitié, +Gorki,--et quelques libres Français. + +Cette tâche n'est point celle que je me suis assignée. Ma tâche est de +rappeler aux frères ennemis d'Europe non ce qu'ils ont de pire, mais ce +qu'ils ont de meilleur,--les motifs d'espérer en une humanité plus sage +et plus aimante. + +Certes, le spectacle présent est bien fait pour qu'on doute de la raison +humaine. Pour le grand nombre de ceux qui s'étaient endormis béatement +sur la foi au progrès, sans retours en arrière, le réveil a été dur; et +sans transition, ils passent de l'absurde excès d'un optimisme paresseux +au vertige d'un pessimisme qui n'a plus de fond. Ils ne sont pas +habitués à regarder la vie sans parapets. Une muraille d'illusions +complaisantes les empêchait de voir le vide au-dessus duquel serpente, +accroché au rocher, l'étroit sentier de l'humanité. Le mur s'écroule par +places, et le sol est peu sûr. Il faut passer pourtant. On passera. Nos +pères en ont vu bien d'autres! Nous l'avons trop oublié. Les années où +nous avons vécu furent, à part quelques heurts, un âge capitonné. Mais +les âges de tourmente ont été plus fréquents que les âges de calme; et +ce qui se passe aujourd'hui n'est atrocement anormal que pour ceux qui +sommeillaient dans la tranquillité anormale d'une société sans +prévoyance et sans mémoire. Pensons à tout ce qu'ont vu les yeux du +passé, du Bouddhâ libérateur, des Orphiques adorant Dionysos-Zagreus, +dieu des innocents qui souffrent et qui seront vengés, de Xénophane +d'Elée qui assista à la ruine de sa patrie par Cyrus, de Zénon torturé, +de Socrate empoisonné, de Platon qui rêvait sous les Trente Tyrans, de +Marc Aurèle qui soutint l'Empire près de crouler, de ceux qui +assistèrent à la chute du vieux monde, de l'évêque d'Hippone mourant +dans sa ville aux abois qu'assiégeaient les Vandales, des moines +enlumineurs, bâtisseurs, musiciens, au milieu de l'Europe de loups; de +Dante, de Copernic et de Savonarole: exils, persécutions, bûchers; et le +frêle Spinoza, édifiant son _Ethique_ éternelle sur le sol inondé de sa +patrie envahie, à la lueur des villages incendiés; et notre Michel de +Montaigne, en son château ouvert, sur son mol oreiller, dormant d'un +sommeil léger, en écoutant sonner le beffroi des campagnes, et se +demandant en rêve si c'est pour cette nuit la visite des égorgeurs... +L'homme aime en vérité à ne plus se souvenir des spectacles importuns +qui troublent son repos. Mais dans l'histoire du monde, le repos a été +rare, et les plus grandes âmes ne sont pas sorties de lui. Regardons, +sans frémir, passer le flot furieux. Pour qui sait écouter le rythme de +l'histoire, tout concourt à la même oeuvre, le pire comme le meilleur. +Les âmes fiévreuses que le flot entraîne vont par des voies sanglantes, +vont, qu'elles le veuillent ou non, où nous guide la raison fraternelle. +Ce serait, s'il fallait compter sur le bon sens des hommes, sur leur +bonne volonté, sur leur courage moral, sur leur humanité, qu'il y aurait +des motifs de désespérer de l'avenir. Mais ceux qui ne veulent point ou +ne peuvent point marcher, les forces aveugles les poussent, en troupeaux +mugissants, vers le but: l'Unité. + + * * * * * + +Pendant des siècles s'est forgée l'unité de notre France par les combats +entre les provinces. Chaque province, chaque village fut, un jour, la +patrie. Plus de cent ans, Armagnacs, Bourguignons (mes grands-pères), se +sont cassé la tête pour découvrir enfin que le sang qui coulait de +leurs entailles était le même. A présent, la guerre qui mêle le sang de +France et d'Allemagne le leur fait boire dans le même verre, ainsi +qu'aux héros barbares de l'antique épopée, pour leur union future. +Qu'ils s'étreignent et se mordent, leur corps-à-corps les lie! Ils ont +beau faire: ces armées qui s'égorgent sont devenues moins lointaines de +coeur qu'elles ne l'étaient alors qu'elles ne s'affrontaient pas. +Elles peuvent se tuer, elles ne s'ignorent plus. Et l'ignorance est le +dernier cercle de la mort. De nombreux témoignages, des deux fronts +opposés, nous ont appris clairement ce désir mutuel, tout en se +combattant, de lire dans les yeux l'un de l'autre; ces hommes qui, de +leur tranchée à la tranchée d'en face, s'épient pour se viser, sont +peut-être ennemis, ils ne sont plus étrangers. Un jour prochain, l'union +des nations d'Occident formera la nouvelle patrie. Elle-même ne sera +qu'une étape sur la route qui mène à la patrie plus large: l'Europe. Ne +voit-on pas déjà les douze Etats d'Europe, ramassés en deux camps, +s'essayer sans le savoir à la fédération où les guerres de nations +seront aussi sacrilèges que le seraient maintenant les guerres entre +provinces, où le devoir d'aujourd'hui sera le crime de demain? Et la +nécessité de cette union future ne s'affirme-t-elle pas par les voix les +plus opposées: un Guillaume II, avec ses «Etats-Unis d'Europe»[3],--un +Hanotaux, avec sa «Confédération Européenne»[4],--ou les Ostwald et +Hæckel, de piteuse mémoire, avec leur «Société des Etats»,--chacun, bien +entendu, travaillant pour son saint, mais tous ces saints étant au +service du même Maître!... + +Bien plus, le chaos gigantesque où, comme au temps des convulsions du +globe en fusion, s'entre-choquent aujourd'hui tous les éléments humains +des trois vieux continents, est une chimie de races où s'élabore, par la +force et l'esprit, par la guerre et la paix, la fusion future des deux +moitiés du monde, des deux hémisphères de la pensée: l'Europe et l'Asie. +Ce n'est pas une utopie: depuis bien des années, ce rapprochement +s'annonce par mille symptômes divers: attraction des pensées et des +arts, politique, intérêts. Et la guerre n'a fait qu'accélérer le +mouvement. En plein combat, on y travaille. Dans tel Etat belligérant, +depuis deux ans, se sont fondés de vastes Instituts pour l'étude des +civilisations comparées de l'Europe et de l'Asie et pour leur +pénétration mutuelle. + + * * * * * + +_Le phénomène capital d'aujourd'hui,_ dit le programme de l'un d'entre +eux[5], _est la formation d'une culture universelle, sortie des +nombreuses cultures particulières du passé... Nulle époque passée n'a vu +un plus puissant élan du genre humain que les derniers siècles et le +présent. Rien de comparable à cet ensemble torrentueux de toutes les +forces réunies en une seule énergie commune, qui se réalise au_ XIXe +_et au_ XXe _siècles... Partout s'élabore dans l'Etat, la science et +l'art, la grande individualité de l'humanité universelle, et la nouvelle +vie de l'esprit humain universel... Les trois mondes de l'âme et de la +société, les trois humanités (Européo-Orientaux, Hindous, +Extrême-Orient) commencent à se rassembler en une humanité unique... +Jusqu'à ces deux dernières générations, l'homme était membre d'une +seule humanité, d'une seule grande forme de vie. Maintenant, il +participe au vaste flot vital de toute l'humanité; il doit se diriger +d'après ses lois et se retrouver en elle. Sinon, le meilleur de lui-même +est perdu.--Certes, le plus profond du passé, de ses religions, de son +art, de sa pensée, n'est pas en cause. Il demeure, et il demeurera. Mais +il sera élevé à de nouvelles clartés, creusé à de nouvelles profondeurs. +Un plus large cercle de vie s'ouvre autour de nous. Il n'est pas +surprenant que beaucoup aient le vertige et croient voir chanceler la +grandeur du passé. Mais on doit confier le gouvernail à ceux qui, +calmement, fermement, sont en état de préparer la nouvelle époque... Le +plus entier bonheur qui puisse échoir à l'homme d'à présent est dans +l'intelligence de l'humanité entière et de ses formes si diverses d'être +heureux... Compléter l'idéal européen par l'idéal asiatique, c'est pour +longtemps la plus haute joie qu'un homme puisse connaître sur terre._ + +De telles recherches, avec leur caractère d'universalité et +d'objectivité, _excluent formellement_, comme le déclare encore le même +programme, _tout ce qui provoque à la haine des peuples, des classes et +des races, tout ce qui mène au démembrement et aux combats inutiles... +Si elles ont le devoir de combattre quelque chose, c'est la haine, +l'ignorance et l'incompréhension... Leur belle et pressante tâche est +d'éveiller à la conscience la beauté qui est dans toute individualité +humaine, dans tout peuple, et de l'amener à la réalisation pratique... +de trouver les bases scientifiques d'accommodement entre les peuples, +les classes et les races. Car seule, la science peut, par un dur +travail, conquérir la paix..._ + +Ainsi, des fondations de paix spirituelle entre les peuples s'édifient +au milieu de la guerre des peuples, comme des phares qui montrent aux +vaisseaux dispersés le port lointain où ils mouilleront, côte à côte. +L'esprit humain est à l'entrée d'une route. L'entrée est trop étroite, +on s'écrase pour passer. Mais je vois s'élargir ensuite la grande route +des peuples, et il y a place pour tous. Spectacle consolant, dans +l'horreur du présent! Le coeur souffre, mais l'esprit a la lumière. + + * * * * * + +Courage, frères du monde! Il y a des raisons d'espérer, malgré tout. Les +hommes, qu'ils le veuillent ou non, marchent vers notre but,--même ceux +qui s'imaginent qu'ils lui tournent le dos. En 1887, en un temps où +semblaient triompher les idées de démocratie et de paix internationales, +causant avec Renan, j'entendais prédire à ce sage: _Vous verrez venir +encore une grande réaction. Tout paraîtra détruit de ce que nous +défendons. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Le chemin de l'humanité est +une route de montagne: elle monte en lacets, et il semble par moments +qu'on revienne en arrière. Mais on monte toujours._ + +Tout travaille à notre idéal, même ceux dont les coups s'efforcent à le +ruiner. Tout va vers l'unité,--le pire et le meilleur. Mais ne me faites +pas dire que le pire vaut le meilleur! Entre les malheureux qui prônent +(pauvres naïfs!) la guerre pour la paix (nommons-les _bellipacistes_) et +les pacifiques tout court, ceux de l'Evangile, il y a la même différence +qu'entre des affolés qui, pour descendre plus vite du grenier à la rue, +jetteraient par la fenêtre leurs meubles et leurs enfants,--et ceux qui +passent par l'escalier. Le progrès s'accomplit; mais la nature n'est pas +pressée, et elle manque d'économie: la moindre petite avance s'achète +par un gaspillage affreux de richesses et de vies[6]. Quand l'Europe +arrivera tardivement, rechignante, comme une rosse rétive, à se +convaincre de la nécessité d'unir ses forces, ce sera l'union hélas! de +l'aveugle et du paralytique. Elle parviendra au but, saignée et épuisée. + +Mais nous, il y a longtemps que nous vous y attendons, il y a longtemps +que nous avons accompli l'unité, âmes libres de tous les temps, de +toutes les classes, de toutes les races. Des lointains de l'antiquité +d'Asie, d'Egypte et d'Orient, jusqu'aux Socrates et aux Luciens +modernes, aux Morus, aux Erasme, aux Voltaire, jusqu'aux lointains de +l'avenir, qui retournera peut-être, bouclant la boucle du temps, à la +pensée d'Asie,--grands ou humbles esprits, mais tous libres, et tous +frères, nous formons un seul peuple. Les siècles de persécutions, d'un +bout de la terre à l'autre, ont lié nos coeurs et nos mains. Leur +chaîne indestructible est l'armature de fer qui tient la molle glaise +humaine, cette statue d'argile, la Civilisation, toujours prête à +crouler. + + (_Le Carmel_, Genève, décembre 1916). + + + + +III + +Aux peuples assassinés + + +Les horreurs accomplies dans ces trente derniers mois ont rudement +secoué les âmes d'Occident. Le martyre de la Belgique, de la Serbie, de +la Pologne, de tous les pauvres pays de l'Ouest et de l'Est foulés par +l'invasion, ne peut plus s'oublier. Mais ces iniquités qui nous +révoltent, parce que nous en sommes victimes, voici cinquante +ans,--cinquante ans seulement?--que la civilisation d'Europe les +accomplit ou les laisse accomplir autour d'elle. + +Qui dira de quel prix le Sultan rouge a payé à ses muets de la presse et +de la diplomatie européennes le sang des deux cent mille Arméniens +égorgés pendant les premiers massacres de 1894-1896? Qui criera les +souffrances des peuples livrés en proie aux rapines des expéditions +coloniales? Qui, lorsqu'un coin du voile a été soulevé sur telle ou +telle partie de ce champ de douleur,--Damaraland ou Congo--a pu en +supporter la vision sans horreur? Quel homme «civilisé» peut penser sans +rougir aux massacres de Mandchourie et à l'expédition de Chine, en +1900-1901, où l'empereur allemand donnait à ses soldats, pour exemple, +Attila; où les armées réunies de la «Civilisation» rivalisèrent entre +elles de vandalisme contre une civilisation plus ancienne et plus +haute[7]? Quel secours l'Occident a-t-il prêté aux races persécutées de +l'Est européen: Juifs, Polonais, Finlandais, etc[8]? Quelle aide à la +Turquie et à la Chine tentant de se régénérer? Il y a soixante ans, la +Chine, empoisonnée par l'opium des Indes, voulut se délivrer du vice qui +la tuait: elle se vit, après deux guerres et un traité humiliant, +imposer par l'Angleterre le poison qui rapporta en un siècle, dit-on, à +la Compagnie des Indes Orientales, onze milliards de bénéfice. Et même +après que la Chine d'aujourd'hui eût accompli son effort héroïque de se +guérir en dix ans de sa maladie meurtrière, il a fallu la pression de +l'opinion publique soulevée pour contraindre le plus civilisé des Etats +européens à renoncer aux profits que versait dans sa caisse +l'empoisonnement d'un peuple. Mais de quoi s'étonner, quand tel Etat +d'Occident n'a pas renoncé encore à vivre de l'empoisonnement de son +propre peuple? + +«Un jour, écrit M. Arnold Porret, en Afrique, à la Côte d'Or, un +missionnaire me disait comment les noirs expliquent que l'Européen soit +blanc. C'est que le Dieu du Monde lui demanda: «Qu'as-tu fait de ton +frère?» Et il en est devenu blême[9].» + +«La civilisation d'Europe est une machine à broyer, a dit en juin +dernier, à l'Université impériale de Tokio, le grand Hindou Rabindranath +Tagore[10]. Elle consume les peuples qu'elle envahit, elle extermine ou +anéantit les races qui gênent sa marche conquérante. C'est une +civilisation de cannibales; elle opprime les faibles et s'enrichit à +leurs dépens. Elle sème partout les jalousies et les haines, elle fait +le vide devant elle. C'est une civilisation scientifique et non humaine. +Sa puissance lui vient de ce qu'elle concentre toutes ses forces vers +l'unique but de s'enrichir... Sous le nom de patriotisme elle manque à +la parole donnée, elle tend sans honte ses filets, tissus de mensonges, +elle dresse de gigantesques et monstrueuses idoles dans les temples +élevés au Gain, le dieu qu'elle adore. Nous prophétisons sans aucune +hésitation que cela ne durera pas toujours...» + +«_Cela ne durera pas toujours..._» Entendez-vous, Européens? Vous vous +bouchez les oreilles? Ecoutez-donc en vous! Nous-mêmes, +interrogeons-nous. Ne faisons pas comme ceux qui jettent sur leur +voisin tous les péchés du monde et s'en croient déchargés. Dans le fléau +d'aujourd'hui, nous avons tous notre part: les uns par volonté, les +autres par faiblesse; et ce n'est pas la faiblesse qui est la moins +coupable. Apathie du plus grand nombre, timidité des honnêtes gens, +égoïsme sceptique des veules gouvernants, ignorance ou cynisme de la +presse, gueules avides des forbans, peureuse servilité des hommes de +pensée qui se font les bedeaux des préjugés meurtriers qu'ils avaient +pour mission de détruire; orgueil impitoyable de ces intellectuels qui +croient en leurs idées plus qu'en la vie du prochain et feraient périr +vingt millions d'hommes, afin d'avoir raison; prudence politique d'une +Eglise trop romaine, où saint Pierre le pêcheur s'est fait le batelier +de la diplomatie; pasteurs aux âmes sèches et tranchantes, comme un +couteau, sacrifiant leur troupeau afin de le purifier; fatalisme hébété +de ces pauvres moutons... Qui de nous n'est coupable? Qui de nous a le +droit de se laver les mains du sang de l'Europe assassinée? Que chacun +voie sa faute et tâche de la réparer!--Mais d'abord, au plus pressé! + +Voici le fait qui domine: _l'Europe n'est pas libre_. La voix des +peuples est étouffée. Dans l'histoire du monde, ces années resteront +celles de la grande Servitude. Une moitié de l'Europe combat l'autre, au +nom de la liberté. Et pour ce combat, les deux moitiés de l'Europe ont +renoncé à la liberté. C'est en vain qu'on invoque la volonté des +nations. _Les nations n'existent plus_, comme personnalités. Un +quarteron de politiciens, quelques boisseaux de journalistes parlent +insolemment, au nom de l'une ou de l'autre. Ils n'en ont aucun droit. +Ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. Ils ne représentent même pas +eux-mêmes. «_Ancilla ploutocratiæ..._» disait dès 1905 Maurras, +dénonçant l'Intelligence domestiquée et qui prétend à son tour diriger +l'opinion, représenter la nation... La nation! Mais qui donc peut se +dire le représentant d'une nation? Qui connaît, qui a seulement osé +jamais regarder en face l'âme d'une nation en guerre? Ce monstre fait de +myriades de vies amalgamées, diverses, contradictoires, grouillant dans +tous les sens, et pourtant soudées ensemble, comme une pieuvre... +Mélange de tous les instincts, et de toutes les raisons, et de toutes +les déraisons... Coups de vent venus de l'abîme; forces aveugles et +furieuses sorties du fond fumant de l'animalité; vertige de détruire et +de se détruire soi-même; voracité de l'espèce; religion déformée; +érections mystiques de l'âme ivre de l'infini et cherchant +l'assouvissement maladif de la joie par la souffrance, par la souffrance +de soi, par la souffrance des autres; despotisme vaniteux de la raison, +qui prétend imposer aux autres l'unité qu'elle n'a pas, mais qu'elle +voudrait avoir; romantiques flambées de l'imagination qu'allume le +souvenir des siècles; savantes fantasmagories de l'histoire brevetée, de +l'histoire patriotique, toujours prête à brandir, selon les besoins de +la cause, le _Væ victis_ du brenn, ou le _Gloria victis_... Et +pêle-mêle, avec la marée des passions, tous les démons secrets que la +société refoule, dans l'ordre et dans la paix... Chacun se trouve enlacé +dans les bras de la pieuvre. Et chacun trouve en soi la même confusion +de forces bonnes et mauvaises, liées, embrouillées ensemble. +Inextricable écheveau. Qui le dévidera?... D'où vient le sentiment de la +fatalité qui accable les hommes, en présence de telles crises. Et +cependant elle n'est que leur découragement devant l'effort multiple, +prolongé, non impossible, qu'il faut pour se délivrer. Si chacun faisait +ce qu'il peut (rien de plus!) la fatalité ne serait point. Elle est +faite de l'abdication de chacun. En s'y abandonnant, chacun accepte donc +son lot de responsabilité. + +Mais les lots ne sont pas égaux. A tout seigneur, tout honneur! Dans le +ragoût innommable que forme aujourd'hui la politique européenne, le gros +morceau, c'est l'Argent. Le poing qui tient la chaîne qui lie le corps +social est celui de Plutus. Plutus et sa bande. C'est lui qui est le +vrai maître, le vrai chef des Etats. C'est lui qui en fait de louches +maisons de commerce, des entreprises véreuses[11]. Non pas que nous +rendions seuls responsables des maux dont nous souffrons tel ou tel +groupe social, ou tel individu. Nous ne sommes pas si simpliste. Point +de boucs émissaires! Cela est trop commode! Nous ne dirons même pas--_Is +fecit cui prodest_--que ceux qu'on voit aujourd'hui sans pudeur profiter +de la guerre l'ont voulue. Ils ne veulent rien que gagner; ici ou là, +que leur importe! Ils s'accommodent aussi bien de la guerre que de la +paix, et de la paix que de la guerre: tout leur est bon. Quand on lit +(simple exemple entre mille) l'histoire récemment contée de ces grands +capitalistes allemands, acquéreurs des mines normandes, rendus maîtres +de la cinquième partie du sous-sol minier français, et développant en +France, de 1908 à 1913, pour leurs gros intérêts, l'industrie +métallurgique et la production du fer, d'où sont sortis les canons qui +balayent actuellement les armées allemandes, on se rend compte à quel +point les hommes d'argent deviennent indifférents à tout, sauf à +l'argent. Tel le Midas antique, qui, tout ce qu'il touchait, ses doigts +le faisaient métal... Ne leur attribuez pas de vastes plans ténébreux! +Ils ne voient pas si loin! Ils visent à amasser au plus vite et le plus +gros. Ce qui culmine en eux, c'est l'égoïsme antisocial, qui est la +plaie du temps. Ils sont simplement les hommes les plus représentatifs +d'une époque asservie à l'argent. Les intellectuels, la presse, les +politiciens,--oui, même les chefs d'Etat, ces fantoches de guignols +tragiques, sont, qu'ils le veuillent ou non, devenus leurs instruments, +leur servent de paravent[12]. Et la stupidité des peuples, leur +soumission fataliste, leur vieux fond ancestral de sauvagerie mystique, +les livrent sans défense au vent de mensonge et de folie qui les pousse +à s'entre-tuer... + +Un mot inique et cruel prétend que les peuples ont toujours les +gouvernements qu'ils méritent. S'il était vrai, ce serait à désespérer +de l'humanité: car quel est le gouvernement à qui un honnête homme +voudrait donner la main? Mais il est trop évident que les peuples, qui +travaillent, ne peuvent suffisamment contrôler les hommes qui les +gouvernent; c'est bien assez qu'ils aient toujours à en expier les +erreurs ou les crimes, sans les en rendre, par surcroît, responsables! +Les peuples, qui se sacrifient, meurent pour des idées. Mais ceux qui +les sacrifient vivent pour des intérêts. Et ce sont, par conséquent, les +intérêts qui survivent aux idées. Toute guerre qui se prolonge, même la +plus idéaliste à son point de départ, s'affirme de plus en plus une +guerre d'affaires, une «guerre pour de l'argent», comme écrivait +Flaubert.--Encore une fois, nous ne disons pas qu'on fasse la guerre +pour de l'argent. Mais quand la guerre est là, on s'y installe, et on +trait ses pis. Le sang coule, l'argent coule, et on n'est pas pressé de +faire tarir le flot. Quelques milliers de privilégiés, de toute caste, +de toute race, grands seigneurs, parvenus, Junkers, métallurgistes, +trusts de spéculateurs, fournisseurs des armées, autocrates de la +finance et des grandes industries, rois sans titre et sans +responsabilité, cachés dans la coulisse, entourés et sucés d'une nuée de +parasites, savent, pour leurs sordides profits, jouer de tous les bons +et de tous les mauvais instincts de l'humanité,--de son ambition et de +son orgueil, de ses rancunes et de ses haines, de ses idéologies +carnassières, comme de ses dévouements, de sa soif de sacrifice, de son +héroïsme avide de répandre son sang, de sa richesse intarissable de +foi!... + +Peuples infortunés! Peut-on imaginer un sort plus tragique que le +leur!... Jamais consultés, toujours sacrifiés, acculés à des guerres, +obligés à des crimes qu'ils n'ont jamais voulus... Le premier +aventurier, le premier hâbleur venu s'arroge avec impudence le droit de +couvrir de leur nom les insanités de sa rhétorique meurtrière, ou ses +vils intérêts. Peuples éternellement dupes, éternellement martyrs, +payant pour les fautes des autres... C'est par-dessus leur dos que +s'échangent les défis pour des causes qu'ils ignorent et des enjeux qui +ne les concernent point; c'est sur leur dos sanglant et piétiné que se +livre le combat des idées et des millions, auxquels ils n'ont point part +(aux unes pas plus qu'aux autres; et seuls, ils ne haïssent point, eux +qui sont sacrifiés; la haine n'est au coeur que de ceux qui les +sacrifient... Peuples empoisonnés par le mensonge, la presse, l'alcool +et les filles... Peuples laborieux, à qui l'on désapprend le travail... +Peuples généreux, à qui l'on désapprend la pitié fraternelle... Peuples +qu'on démoralise, qu'on pourrit vivants, qu'on tue... O chers peuples +d'Europe, depuis deux ans mourants sur votre terre mourante! Avez-vous +enfin touché le fond du malheur? Non, je le vois dans l'avenir. Après +tant de souffrances; je crains le jour fatal où, dans la déconvenue des +espoirs mensongers, dans le non-sens reconnu des sacrifices vains, les +peuples recrus de misère chercheront en aveugles sur quoi, sur qui se +venger. Alors, ils tomberont eux aussi dans l'injustice, et seront +dépouillés par l'excès de l'infortune jusque de l'auréole funèbre de +leur sacrifice. Et du haut en bas de la chaîne, dans la douleur et dans +l'erreur, tout s'égalisera... Pauvres crucifiés, qui se débattent sur la +croix, à côté de celle du Maître, et, plus livrés que lui, au lieu de +surnager, s'enfoncent comme un plomb dans la nuit de la souffrance! Ne +vous sauvera-t-on pas de vos deux ennemis: la servitude et la haine?... +Nous le voulons, nous le voulons! Mais il faut que vous le vouliez +aussi. Le voulez-vous? Votre raison, ployée sous des siècles +d'acceptation passive, est-elle capable encore de s'affranchir?... + +Arrêter la guerre qui est en cours, qui le peut aujourd'hui? Qui peut +faire rentrer dans sa ménagerie la férocité lâchée? Même pas ceux +peut-être qui l'ont déchaînée,--ces dompteurs qui savent bien qu'ils +seront dévorés!... Le sang est tiré, il faut le boire. Soûle-toi, +Civilisation!--Mais quand tu seras gorgée, et quand, la paix revenue, +sur dix millions de cadavres, tu cuveras ton ivresse abjecte, te +ressaisiras-tu? Oseras-tu voir en face ta misère dévêtue des mensonges +dont tu la drapes? Ce qui peut et doit vivre aura-t-il le courage de +s'arracher à l'étreinte mortelle d'institutions pourries?... Peuples, +unissez-vous! Peuples de toutes races, plus coupables, moins coupables, +tous saignants et souffrants, frères dans le malheur, soyez-le dans le +pardon et dans le relèvement! Oubliez vos rancunes, dont vous périssez +tous. Et mettez en commun vos deuils: ils frappent tous la grande +famille humaine! Il faut que dans la douleur, il faut que dans la mort +des millions de vos frères vous ayez pris conscience de votre unité +profonde; il faut que cette unité brise, après cette guerre, les +barrières que veut relever plus épaisses l'intérêt éhonté de quelques +égoïsmes. + +Si vous ne le faites point, si cette guerre n'a pas pour premier fruit +un renouvellement social dans toutes les nations,--adieu, Europe, reine +de la pensée, guide de l'humanité! Tu as perdu ton chemin, tu piétines +dans un cimetière. Ta place est _là_. Couche-toi!--Et que d'autres +conduisent le monde! + + 2 novembre, Jour des Morts, 1916. + + (Revue: _Demain_, Genève, nov.-déc. 1916.) + + + + +IV + +A l'Antigone éternelle + + +L'action la plus efficace qui soit en notre pouvoir à tous, hommes et +femmes, est l'action individuelle, d'homme à homme, d'âme à âme, +l'action par la parole, l'exemple, par tout l'être. Cette action, femmes +d'Europe, vous ne l'exercez pas assez. Vous cherchez aujourd'hui à +enrayer le fléau qui dévore le monde, à combattre la guerre. C'est bien, +mais c'est trop tard. Cette guerre, vous pouviez, vous deviez la +combattre dans le coeur de ces hommes, avant qu'elle n'eût éclaté. +Vous ne savez pas assez votre pouvoir sur nous. Mères, soeurs, +compagnes, amies, aimées, il dépend de vous, si vous le voulez, de +pétrir l'âme de l'homme. Vous l'avez dans vos mains, enfant; et, près de +la femme qu'il respecte et qu'il aime, l'homme est toujours enfant. Que +ne le guidez-vous!--Si j'ose me servir d'un exemple personnel, ce que +j'ai de meilleur ou de moins mauvais, je le dois à certaines d'entre +vous. Que, dans cette tourmente, j'aie pu garder mon inaltérable foi +dans la fraternité humaine, mon amour de l'amour et mon mépris de la +haine, c'est le mérite de quelques femmes: pour n'en nommer que +deux,--de ma mère, chrétienne, qui me donna dès l'enfance le goût de +l'éternel,--et de la grande Européenne Malwida von Meysenbug, la pure +idéaliste, dont la vieillesse sereine fut l'amie de mon adolescence. Si +une femme peut sauver une âme d'homme, que ne les sauvez-vous tous? Sans +doute parce que trop peu d'entre vous encore se sont sauvées +elles-mêmes. Commencez donc par là! Le plus pressé n'est pas la +conquête, des droits politiques (bien que je n'en méconnaisse pas +l'importance pratique). Le plus pressé est la conquête de vous-mêmes. +Cessez d'être l'ombre de l'homme et de ses passions d'orgueil et de +destruction. Ayez la claire vision du devoir fraternel de compassion, +d'entr'aide, d'union entre tous les êtres, qui est la loi suprême que +s'accordent à prescrire--aux chrétiens, la voix du Christ,--aux esprits +libres, la libre raison. Or, combien de vous en Europe sont prises +aujourd'hui par le même tourbillon qui entraîne les esprits des hommes +et, au lieu de les éclairer, ajoutent au délire universel leur fièvre! + +Faites la paix en vous d'abord! Arrachez de vous l'esprit de combat +aveugle. Ne vous mêlez pas aux luttes. Ce n'est pas en faisant la guerre +à la guerre que vous la supprimerez, c'est en préservant d'abord de la +guerre votre coeur, en sauvant de l'incendie l'_avenir, qui est en +vous_. A toute parole de haine entre les combattants, répondez par un +acte de charité et d'amour pour toutes les victimes. Soyez, par votre +seule présence, le calme désaveu infligé à l'égarement des passions, le +témoin dont le regard lucide et compatissant nous fait rougir de notre +déraison! Soyez la paix vivante au milieu de la guerre,--l'Antigone +éternelle, qui se refuse à la haine et qui, lorsqu'ils souffrent, ne +sait plus distinguer entre ses frères ennemis. + + (_Jus Suffragii_, Londres, mai 1915; _Demain_, + Genève, janvier 1916.) + + + + +V + +Une voix de femme dans la mêlée[13] + + +Une femme compatissante et qui ose le paraître,--_une femme qui ose +avouer son horreur pour la guerre, sa pitié pour les victimes,--pour +toutes les victimes_,--qui refuse de mêler sa voix au choeur des +passions meurtrières, une femme vraiment française, qui n'est pas +«Cornélienne»... Quel soulagement! + +Je ne voudrais rien dire qui pût blesser de pauvres âmes meurtries. Je +sais toute la douleur, la tendresse refoulées qui se cachent, chez des +milliers de femmes, sous l'armure d'une obstination exaltée. Elles se +raidissent, pour ne pas tomber. Elles marchent, elles parlent, elles +rient, avec le flanc ouvert et le sang de leur coeur qui coule. _Mais +il n'est pas besoin d'être grand prophète pour dire que l'époque est +proche où elles rejetteront cette contrainte inhumaine et où le monde, +gorgé d'héroïsme sanglant, en criera son dégoût et son exécration._ + +Nous sommes déformés depuis notre enfance par une éducation d'Etat, qui +nous sert en pâture un idéal oratoire artificieusement découpé dans des +lambeaux de la vaste pensée antique et réchauffé par le génie de +Corneille et la gloire de la Révolution. Idéal qui sacrifie avec +enivrement l'individu à l'Etat _et le bon sens aux idées forcenées_. +Pour les esprits soumis à une telle discipline, la vie devient un +syllogisme grandiose et inhumain, dont les prémisses sont obscures, mais +la marche implacable. Il n'est aucun de nous qui n'y ait été, quelque +temps, asservi. Il faut des luttes acharnées pour se délivrer soi-même +de cette seconde nature qui étouffe la première (je le sais mieux que +personne). Et l'histoire de ces luttes est celle de nos contradictions. +Dieu merci! cette guerre--plus qu'une guerre, cette convulsion de +l'humanité--aura tranché nos doutes, mis fin à nos incertitudes, imposé +notre choix. + +Mme Marcelle Capy a choisi. La force de son livre, c'est que, par +cette _Voix de Femme dans la Mêlée_, s'exprime, dégagé des sophismes de +l'idéologie et de la rhétorique, le simple bon sens populaire français. +Cette libre vision, vive, émue, jamais dupe, est sensible à toutes les +misères comme à tous les ridicules. Car, dans l'aveugle épopée qui broie +les peuples de l'Europe, tout abonde à la fois: les exploits et les +crimes, les dévouements sublimes, les intérêts sordides, les héros, les +grotesques. Et si le rire est permis, si le rire est français, au sein +des pires épreuves, combien il l'est plus encore, lorsqu'il devient une +arme du bon sens opprimé et vengeur contre l'hypocrisie!... +L'hypocrisie, jamais elle ne fut plus copieuse et plus terrible qu'en +ces jours où, dans tous les pays, elle est un masque de la force. Le +vice rend hommage, dit-on, à la vertu. Fort bien; mais il abuse! +L'admirable comédie, où instincts, intérêts et vengeances privées +s'abritent sous le manteau sacré de la patrie! Ces Tartuffes de +l'héroïsme, qui offrent en holocauste magnifiquement... les autres; et +ces pauvres Orgons, dupés, sacrifiés, qui voudraient perdre ceux qui +prennent leur défense et cherchent à les éclairer! Quel spectacle pour +un Molière, ou pour un Ben Jonson! Le livre de Mme Marcelle Capy +offre une riche collection de ces types éternels, dont notre époque +voit pulluler, comme sur un bois pourri les champignons vénéneux, des +espèces inédites. Mais des vieux troncs qu'ils rongent, on voit pousser +les surgeons verts; et l'on sent que le coeur de la forêt de France +reste sain: le poison n'y mord pas[14]. + +Confiance, amis, vous tous qui chérissez la France, dites-vous que le +plus sûr moyen de l'honorer, c'est de garder son bon sens, sa bonhomie +et son ironie! Que la voix de ce livre, affectueuse et vaillante, vous +soit un exemple et un guide! Jugez avec vos yeux, laissez parler votre +coeur. Ne vous payez pas de grands mots. _Défaites-vous, peuples +d'Europe, de cette mentalité de troupeaux, qui s'en remettent, pour +juger de l'herbe qu'ils doivent brouter, aux bergers et à leurs chiens._ +Confiance! Toutes les fureurs de l'univers n'empêcheront pas d'entendre +le cri de foi et d'espérance d'une seule conscience libre, le chant de +l'alouette gauloise qui monte vers le ciel! + + _21 mars 1916._ + + + + +VI + +Liberté! + + +Cette guerre nous a fait voir combien fragiles sont les trésors de notre +civilisation. De tous nos biens, celui dont nous étions le plus +orgueilleux s'est montré le moins résistant: la Liberté. Des siècles de +sacrifices, de patients efforts, de souffrance, d'héroïsme et de foi +obstinée, l'avaient peu à peu conquis; nous respirions son souffle d'or; +il nous semblait aussi naturel d'en jouir que du grand flot de l'air qui +passe sur la terre et baigne toutes les poitrines... Il a suffi de +quelques jours pour nous retirer ce joyau de la vie; il a suffi de +quelques heures pour que par toute la terre un filet étouffant s'étendît +sur le frémissement des ailes de la Liberté. Les peuples l'ont livrée. +Bien plus, ils ont applaudi à leur asservissement. Et nous avons rappris +l'antique vérité: «Rien n'est jamais conquis. Tout se conquiert, chaque +jour, à nouveau, ou se perd»... + +O Liberté trahie, replie dans nos coeurs fidèles, replie tes ailes +blessées! Un jour, elles reprendront leur éclatant essor. Alors, tu +seras de nouveau l'idole de la multitude. Alors, ceux qui t'oppriment se +glorifieront de toi. Mais jamais, à mes yeux, tu n'as été plus belle +qu'en ces jours de misère où je te vois pauvre, nue et meurtrie. Tes +mains sont vides; tu n'as plus à offrir à ceux qui t'aiment que le +danger, et le sourire de tes yeux fiers. Mais tous les biens du monde ne +valent pas ce don. Les valets de l'opinion, les courtisans du succès, +ne nous le disputeront point. Et nous te suivrons, Christ aux outrages, +le front haut: car nous savons que du tombeau tu ressusciteras. + + (_L'Avanti!_ Milan, 1er mai 1916.) + + + + +VII + +A la Russie libre et libératrice + + +Frères de Russie, qui venez d'accomplir votre grande Révolution, nous +n'avons pas seulement à vous féliciter; nous avons à vous remercier. Ce +n'est pas pour vous seuls que vous avez travaillé, en conquérant votre +liberté, c'est pour nous tous, vos frères du vieil Occident. + +Le progrès humain s'accomplit par une évolution des siècles, qui +s'époumone vite, se lasse à tous moments, se ralentit, se butte à des +obstacles, ou s'endort sur la route comme une mule paresseuse. Il faut, +pour la réveiller, de distance en distance, les sursauts d'énergie, les +vigoureux élans des révolutions, qui fouettent la volonté, qui bandent +tous les muscles et font sauter l'obstacle. Notre Révolution de 1789 fut +un de ces réveils d'énergie héroïque, qui arrachent l'humanité à +l'ornière où elle est embourbée et la lancent en avant. Mais l'effort +accompli et le chariot remis en route, l'humanité a tôt fait de +s'enliser de nouveau. Il y a beau temps qu'en Europe la Révolution +française a porté tous ses fruits! Et il vient un moment où ce qui fut +jadis les idées fécondes, les forces de vie nouvelle, ne sont plus que +des idoles du passé, des forces qui vous tirent en arrière, des +obstacles nouveaux. On l'a vu dans cette guerre du monde, où les +jacobins de l'Occident se sont montrés souvent les pires ennemis de la +liberté. + +Aux temps nouveaux, des voies nouvelles et des espoirs nouveaux! Nos +frères de Russie, votre Révolution est venue réveiller notre Europe +assoupie dans l'orgueilleux souvenir de ses Révolutions d'autrefois. +Marchez de l'avant! Nous vous suivrons. Chaque peuple à son tour guide +l'humanité. Vous, dont les forces jeunes ont été ménagées pendant des +siècles d'inaction imposée, reprenez la cognée où nous l'avons laissé +tomber, et, dans la forêt vierge des injustices et des mensonges sociaux +où erre l'humanité, faites-nous des clairières et des chemins +ensoleillés! + +Notre Révolution fut l'oeuvre de grands bourgeois, dont la race est +éteinte. Ils avaient leurs rudes vices et leurs rudes vertus. La +civilisation actuelle n'a hérité que des vices: le fanatisme +intellectuel et la cupidité. Que votre Révolution soit celle d'un grand +peuple, sain, fraternel, humain, évitant les excès où nous sommes +tombés! + +Surtout, restez unis! Que notre exemple vous éclaire! Souvenez-vous de +la Convention française, comme Saturne, dévorant ses enfants! Soyez plus +tolérants que nous ne l'avons été. Toutes vos forces ne sont pas de trop +pour défendre la sainte cause dont vous êtes les représentants, contre +les ennemis acharnés et sournois, qui peut-être en ce moment vous font +le gros dos et le ronron comme des chats, mais qui dans la forêt +attendent le moment où vous trébucherez, si vous êtes isolés. + +Enfin, rappelez-vous, nos frères de Russie, que vous combattez et pour +vous et pour nous. Nos pères de 1792 ont voulu porter la liberté au +monde. Ils n'ont pas réussi; et peut-être ne s'y étaient-ils pas très +bien pris. Mais la volonté fut haute. Qu'elle soit aussi la vôtre! +Apportez à l'Europe la paix et la liberté! + + (Revue _Demain_, Genève, 1er mai 1917.) + + + + +VIII + +Tolstoy: L'esprit libre + + +Dans son _Journal intime_, dont Paul Birukoff vient de faire paraître la +première édition française[15], Tolstoy rêve que son moi était, dans une +vie précédente, un ensemble d'êtres aimés, et que chaque vie nouvelle +élargit le cercle d'amis et l'envergure de l'âme[16]. + +D'une façon générale, on peut dire qu'une grande personnalité renferme +en elle plus d'une âme, et que toutes ces âmes se groupent autour de +l'une d'entre elles, de même qu'une société d'amis, sur laquelle +s'établit l'ascendant du plus fort. + +Dans le génie de Tolstoy, il y a plus d'un homme: il y a le grand +artiste, il y a le grand chrétien, il y a l'être d'instincts et de +passions déchaînés. Mais à mesure que la vie s'allonge et que son +royaume s'étend, on voit plus nettement celui qui la gouverne: et c'est +la raison libre. C'est à la raison libre que je veux ici rendre hommage. +Car c'est d'elle, aujourd'hui, que nous avons tous besoin. + +De toutes les autres forces,--à quelque degré si rare qu'elles soient en +Tolstoy--notre époque ne manque pas. Elle regorge de passions et +d'héroïsme; elle n'est pas pauvre en art; la flamme religieuse même ne +lui est pas refusée. Au vaste incendie des peuples, Dieu--tous les +Dieux--ont apporté leur torche. Le Christ même. Il n'est pas de pays +belligérant ou neutre (y compris les deux Suisses, allemande et +romande), qui n'ait trouvé dans l'Evangile des armes pour maudire ou +pour tuer. + +Mais ce qui est aujourd'hui plus rare que l'héroïsme, plus rare que la +beauté, plus rare que la sainteté, c'est une conscience libre. Libre de +toute contrainte, libre de tout préjugé, libre de toute idole, de tout +dogme de classe, de caste, de nation, de toute religion. Une âme qui ait +le courage et la sincérité de regarder avec ses yeux, d'aimer avec son +coeur, de juger avec sa raison, de n'être pas une ombre,--d'être un +homme. + +Cet exemple, Tolstoy le donna, au suprême degré. Il fut libre. Toujours +il regarda les choses et les hommes, de ses yeux d'aigle, droit en face, +sans cligner. Ses affections mêmes ne portèrent pas atteinte à son libre +jugement. Et rien ne le montre mieux que son indépendance à l'égard de +celui qu'il estima le plus,--le Christ. Ce grand chrétien ne l'est pas +par obéissance au Christ; cet homme qui consacra une partie de sa vie à +étudier, expliquer, répandre l'Evangile, n'a jamais dit: «Cela est vrai, +parce que l'Evangile l'a dit.» Mais: «l'Evangile est vrai parce qu'il a +dit cela.» Et cela, c'est vous-même, c'est votre raison libre, qui êtes +juge de sa vérité. + +Dans un texte peu connu, et, je crois, encore inédit,--le _Récit fait +par le paysan Michel Novicov d'une nuit passée à Iasnaïa-Poliana, le 21 +octobre 1910_, (huit jours avant que Tolstoy ne s'enfuît de la maison +familiale)--Tolstoy cause, chez lui, avec quelques paysans. Parmi eux, +deux jeunes gens du village, qui venaient de recevoir l'ordre de se +présenter au bureau de recrutement. On discute sur le service militaire. +L'un des jeunes gens, qui était social-démocrate, dit qu'il servira, non +pas le trône et l'autel, mais l'Etat et la nation. (Déjà!... Tolstoy, +comme on voit, eut la bonne fortune de connaître, avant de mourir, les +«social-patriotes», ou «l'art de retourner sa veste»...) Les assistants +protestent. Tolstoy demande où commence, où finit l'Etat, et dit que la +terre entière est sa patrie. L'autre jeune homme cite des textes de la +Bible, qui défendent de tuer. Mais Tolstoy n'est pas plus satisfait: il +y a des textes pour tout! + +«_Ce n'est pas,_ dit-il, _parce que Moïse ou le Christ ont défendu de +faire du mal au prochain ou à soi-même que l'homme doit s'en abstenir. +C'est parce qu'il est contre la nature de l'homme de se faire ce mal, ou +de le faire au prochain,--je dis de l'homme, je ne dis pas de la bête, +prenez-y garde!... C'est en toi-même qu'il te faut trouver Dieu, afin +qu'il règle tes actions et qu'il te fasse voir ce qui est bien et ce qui +est mal, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais tant que nous +nous laisserons guider par une autorité extérieure, Moïse et le Christ +pour l'un, Mahomet ou le socialiste Marx pour un autre, nous ne +cesserons d'être les ennemis les uns des autres._» + +Je tenais à faire entendre ces puissantes paroles. Le pire mal dont +souffre le monde est, je l'ai dit maintes fois, non la force des +méchants, mais la faiblesse des meilleurs. Et cette faiblesse a en +grande partie sa source dans la paresse de volonté, dans la peur de +jugement personnel, dans la timidité morale. Les plus hardis sont trop +heureux, à peine dégagés de leurs chaînes, de se rejeter dans d'autres; +on ne les délivre d'une superstition sociale que pour les voir, +d'eux-mêmes, s'atteler au char d'une superstition nouvelle. N'avoir plus +à penser par soi-même, se laisser diriger... Cette abdication, c'est le +noyau de tout le mal. Le devoir de chacun est de ne point s'en remettre +à d'autres, fût-ce aux meilleurs, aux plus sûrs, aux plus aimés, du soin +de décider pour lui ce qui est bien ou mal, mais de le chercher +lui-même, de le chercher toute sa vie, s'il le faut, avec une patience +acharnée. Mieux vaut une demi-vérité, qu'on a conquise soi-même, qu'une +vérité entière, qu'on a apprise d'autres, par coeur, comme un +perroquet. Car une telle vérité que l'on adopte les yeux fermés, une +vérité par soumission, une vérité par complaisance, une vérité par +servilité,--une telle vérité n'est qu'un mensonge. + +Homme, redresse-toi! Ouvre les yeux, regarde! N'aie pas peur! Le peu de +vérité que tu gagnes par toi-même est ta plus sûre lumière. L'essentiel +n'est pas d'amasser une grosse science, mais, petite ou grosse, qu'elle +soit tienne, et nourrie de ton sang, et fille de ton libre effort. La +liberté de l'esprit, c'est le suprême trésor. + +Hommes libres, jamais notre nombre ne fut grand, au cours des siècles; +et peut-être diminuera-t-il encore, avec le flux qui monte de ces +mentalités de troupeaux. N'importe! Pour ces multitudes mêmes, qui +s'abandonnent à l'ivresse paresseuse des passions collectives, nous +devons conserver intacte la flamme de liberté. Cherchons la vérité +partout, et cueillons-la partout où nous en trouverons ou la fleur ou la +graine! Et semons-la aux vents! D'où qu'elle vienne, où qu'elle aille, +elle saura bien pousser. Le bon terroir des âmes ne manque pas, dans +l'univers. Mais il faut qu'elles soient libres. Il faut que nous +sachions ne pas être asservis même par ceux que nous admirons. Le +meilleur hommage que nous puissions rendre à des hommes comme Tolstoy, +c'est d'être libres, comme lui. + + (Les Tablettes, Genève, Ier mai 1917.) + + + + +IX + +A Maxime Gorki + + (_Cet hommage fut lu avant la conférence que fit, en janvier 1917, + à Genève, Anatole Lunatcharsky, sur la vie et l'oeuvre de Maxime + Gorki._) + + +Il y a une quinzaine d'années, à Paris, dans la petite boutique au +rez-de-chaussée de la rue de la Sorbonne, où nous nous réunissions, +Charles Péguy, moi, et quelques autres, qui venions de fonder les +_Cahiers de la Quinzaine_, une seule photographie ornait notre salle de +rédaction, pauvre, propre, rangée, remplie de casiers de livres. Elle +représentait Tolstoï et Gorki, debout l'un à côté de l'autre, dans le +jardin de Iasnaïa-Poliana. Comment Péguy se l'était-il procurée? Je ne +sais; mais il l'avait fait reproduire à plusieurs exemplaires; et chacun +de nous avait sur sa table de travail l'image des deux lointains +compagnons. Une partie de _Jean-Christophe_ a été écrite sous leurs +yeux. + +Maintenant, des deux hommes, l'un, le grand vieillard apostolique, a +disparu, à la veille de la catastrophe européenne qu'il avait +prophétisée, et où sa voix nous manque cruellement. Mais l'autre, Maxime +Gorki, reste droit à son poste, et ses libres accents nous consolent de +la parole qui s'est tue. + +Il n'est pas de ceux qui ont subi le vertige des événements. Dans le +spectacle affligeant de ces milliers d'écrivains, artistes et penseurs, +qui ont, en quelques jours, abdiqué leur rôle de guides et de défenseurs +des peuples, pour suivre les troupeaux délirants, les affoler encore +plus par leurs cris, et les précipiter à l'abîme, Maxime Gorki est un +des rares qui aient gardé intacts leur raison et leur amour de +l'humanité. Il a osé parler pour les persécutés, pour les peuples +baîllonnés, tenus en servitude. Le grand artiste qui a partagé longtemps +la vie des malheureux, des humbles, des victimes, des parias de la +société, ne les a jamais reniés. Arrivé à la gloire, il se retourne vers +eux et projette la lumière puissante de son art dans les replis de la +nuit où l'on cache les misères et les injustices sociales. Son âme +généreuse a fait l'expérience de la douleur; elle ne ferme pas les yeux +sur celle des autres... + + _Haud ignara mali, miseris succurrere disco..._ + +C'est pourquoi, en ces jours d'épreuves--(d'épreuves que nous saluons, +parce qu'elles nous ont appris à nous compter, à peser la valeur vraie +des coeurs et des pensées)--en ces jours où la liberté de l'esprit est +partout opprimée, nous devons dire bien haut notre reconnaissance à +Maxime Gorki. Et, par dessus les batailles, les tranchées, l'Europe +ensanglantée, nous lui tendons la main. Il faut, dès à présent, à la +face de la haine qui sévit entre les nations, affirmer l'union de la +Nouvelle-Europe. Aux «Saintes-Alliances» guerrières des gouvernements, +opposons la fraternité des libres esprits du monde entier! + + 30 janvier 1917. + + (Revue: _Demain_, Genève, juin 1917.) + + + + +X + +Deux lettres de Maxime Gorki + + + + _Pétrograd, fin décembre_ 1916. + + Mon cher et bien estimé camarade Romain Rolland, + + Je vous prie de bien vouloir écrire la _Biographie de Beethoven_, + adaptée pour les enfants. En même temps, je m'adresse à H.-G. + Wells, en l'invitant à écrire la _Vie d'Addison_; Fritjoff Nansen + fera la _Vie de Christophe Colomb_; moi, la _Vie de Garibaldi_; le + poète hébreu Bialique, celle de _Moïse_, etc. Avec le concours des + meilleurs hommes de lettres contemporains, je voudrais créer toute + une série de livres pour les enfants, contenant les biographies des + grands esprits de l'humanité. Tous ces livres seront édités par + moi-même... + + Vous savez que nul n'a tant besoin de notre attention en ces jours + que les enfants. Nous autres, gens adultes, nous qui quitterons + bientôt ce monde, nous laisserons à nos enfants un bien pauvre + héritage, nous leur léguerons une bien triste vie. Cette stupide + guerre est l'éclatante preuve de notre faiblesse morale, du + dépérissement de la culture. Rappelons donc aux enfants que les + hommes ne furent pas toujours aussi faibles et mauvais que nous le + sommes, hélas! Rappelons-leur que tous les peuples ont eu et + possèdent encore maintenant de grands hommes, de nobles coeurs! + Il est nécessaire de le faire justement en ces jours de férocité + et de bestialité victorieuses... Je vous prie ardemment, cher + Romain Rolland, d'écrire cette _Biographie de Beethoven_, car je + suis persuadé que nul ne la fera mieux que vous... + + J'ai abondamment lu tous vos articles parus pendant la guerre et je + veux vous exprimer la grande considération et amour qu'ils m'ont + inspirés pour vous. Vous êtes une des rares personnes dont l'âme + n'a pas été flétrie par la démence de cette guerre, et c'est une + grande joie de savoir que vous avez conservé dans votre noble + coeur les meilleurs principes de l'humanité... Permettez-moi de + vous étreindre de loin la main, cher camarade... + + Maxime GORKI. + + * * * * * + + (_Romain Rolland répondit, à la fin de janvier. Il acceptait la + proposition de récrire la vie de Beethoven pour les enfants et + demandait à Gorki de lui en indiquer l'étendue et la forme + (causerie ou récit objectif). Il lui suggérait aussi quelques + autres sujets de biographies: Socrate, François d'Assise. Sans + oublier quelques noms de la vieille Asie._) + +...Maintenant, ajoutait-il, voulez-vous me permettre une petite +observation amicale? Le choix de certains grands hommes, que vous +indiquez dans votre lettre, m'inquiète un peu, pour des âmes d'enfants. +Vous leur proposez de redoutables exemples, comme Moïse. Je vois bien +que vous les orientez vers l'énergie morale, qui est le foyer de toute +lumière. Mais il n'est pas indifférent que cette lumière soit dirigée +vers le passé, ou vers l'avenir. En réalité, l'énergie morale ne manque +pas aujourd'hui; elle abonde, au contraire; mais elle est mise au +service d'un idéal passé, qui est oppressif et qui tue. J'avoue que je +me suis un peu détourné des grands hommes du passé, comme exemples de +vie: pour la plupart, ils m'ont déçu; je les admire, esthétiquement, +mais je n'ai que faire de leur intolérance et de leur fanatisme, trop +fréquents; beaucoup des dieux qu'ils servaient sont devenus aujourd'hui +de dangereuses idoles. Si l'humanité n'est pas capable de dépasser leur +idéal et d'offrir aux générations qui viennent de plus larges horizons, +alors je crains qu'elle ne manque à ses plus hautes destinées. En un +mot, j'aime et j'admire le passé; mais je veux que l'avenir le surpasse. +Il le peut. Il le doit... + + * * * * * + +(_Maxime Gorki répondit à cette lettre_): + + + _Petrograd, le 18-21 mars 1917._ + + Je me hâte de vous répondre, cher Romain Rolland. Le livre de + Beethoven doit être destiné à la jeunesse (13-18 ans)... Il doit + être un récit objectif et intéressant de la vie d'un génie, de + l'évolution de son âme, des principaux événements de sa vie, des + souffrances qu'il a su vaincre et de la gloire dont il fut + couronné. Il serait désirable de connaître tout ce qui est possible + sur l'enfance de Beethoven. Notre but est d'inspirer à la jeunesse + l'amour et la confiance dans la vie; dans les hommes nous voulons + apprendre l'héroïsme. Il faut faire comprendre à l'homme que c'est + lui qui est le créateur et le maître du monde, que c'est sur lui + que retombe la responsabilité de tous les malheurs de la terre, que + c'est à lui aussi que revient la gloire de tout le bien de la vie. + Il faut aider l'homme à briser les chaînes de l'individualisme et + du nationalisme; la propagande de l'union universelle est vraiment + nécessaire. + + Votre idée d'écrire la vie de Socrate me réjouit beaucoup, et je + vous prie de la réaliser. Vous peindrez, n'est-ce pas, Socrate sur + le fond de la vie antique, sur le fond de la vie d'Athènes? + + Vos remarques si fines à propos du livre sur Moïse s'harmonisent + tout à fait avec mon point de vue sur le rôle du fanatisme + religieux dans la vie, qu'il désorganise. Mais je prends Moïse + seulement comme un réformateur social, et le livre doit le prendre + aussi de ce côté. J'avais pensé à Jeanne d'Arc. Mais je crains que + ce thème ne nous fasse parler de «_l'âme mystique du peuple_» et + d'autres choses encore, que je ne comprends pas et qui sont très + malsaines pour nous, Russes. + + Autre chose, la vie de François d'Assise... Si l'auteur de ce livre + avait comme but de montrer la différence profonde entre François + d'Assise et les saints d'Orient, les saints de Russie, cela serait + très bien et très utile. L'Orient est pessimiste, il est passif; + les saints russes n'aiment pas la vie, ils la nient et la + maudissent. François est un épicurien de religion, il est un + hellène, il aime Dieu comme sa propre création, comme le fruit de + son âme. Il est plein d'amour pour la vie, et il n'a point de + frayeur humiliante devant Dieu. Un Russe, c'est un homme qui ne + sait pas bien vivre, mais qui sait bien mourir... Je crains que la + Russie ne soit plus orientale que la Chine. Nous ne sommes que trop + riches en mysticisme... En général, il est nécessaire d'inspirer + aux hommes l'amour de l'action, de réveiller en eux l'estime de + l'esprit, de l'homme, de la vie. + + Merci sincèrement pour votre lettre amicale, merci! C'est un grand + soulagement que de savoir qu'il existe quelque part, bien loin, un + homme dont l'âme souffre de la même souffrance que la tienne, un + homme qui aime ce qui t'est cher. Il est bon de savoir cela dans + les jours de violence et de folie!... Je serre votre main, cher + ami. + + Maxime GORKI. + + P.-S.--Les événements qui ont eu lieu en Russie ont retardé cette + lettre. Félicitons-nous, Romain Rolland, félicitons-nous de tout + notre coeur, la Russie a cessé d'être la source de réaction pour + l'Europe; le peuple russe a épousé la liberté, et j'espère que + cette union donnera le jour à beaucoup de grandes âmes pour la + gloire de l'humanité. + + (Revue: _Demain_, Genève, juillet 1917.) + + + + +XI + +Aux écrivains d'Amérique + + (_Lettre à la revue_ The Seven Arts, _New-York, octobre 1916_) + + +Je me réjouis de la fondation d'une jeune revue où l'âme américaine +prenne conscience de sa personnalité. Je crois à ses hautes destinées; +et les événements actuels rendent urgent qu'elles se réalisent. Sur le +Vieux Continent, la civilisation est menacée. A l'Amérique de soutenir +le flambeau vacillant! + +Vous avez un grand avantage sur nos nations d'Europe: vous êtes libres +de traditions, libres de ces fardeaux de pensée, de sentiments, de +manies séculaires, d'idées fixes intellectuelles, artistiques, +politiques, qui écrasent le Vieux Monde. L'Europe actuelle sacrifie son +avenir à des querelles, des ambitions, des rancunes, dix fois, vingt +fois recuites; et chacun des efforts pour y mettre fin ne fait +qu'ajouter quelques mailles de plus au réseau de la fatalité meurtrière +qui l'enserre,--fatalité des Atrides, attendant vainement que, comme +dans _les Euménides_, la parole d'un Dieu vienne rompre sa loi +sanglante. En art, si nos écrivains doivent leur forme parfaite et la +netteté de leur pensée à la solidité de nos traditions classiques, ce +n'est pas sans de lourds sacrifices. Trop peu de nos artistes sont +ouverts à la vie multiple du monde. L'esprit se parque en un jardin +fermé,--peu curieux des grands espaces où coule à flots précipités la +rivière qui traversa naguère son enclos et qui, maintenant élargie, +arrose toute la terre. + +Vous êtes nés sur un sol que n'encombrent ni n'enferment les +constructions de l'esprit. Profitez-en. Soyez libres! Ne vous +asservissez pas aux modèles étrangers. Le modèle est en vous. Commencez +par vous connaître. + +C'est le premier devoir: que les individualités diverses qui composent +vos Etats osent s'affirmer en art, librement, sincèrement, totalement, +sans fausse recherche de l'originalité, mais sans souci de ce qu'ont +exprimé les autres avant vous, sans peur de l'opinion. Avant tout, oser +regarder en soi, jusqu'au fond. Longuement. En silence. Bien voir. Et ce +qu'on a vu, oser le dire tel qu'on l'a vu. Ce recueillement en soi, ce +n'est pas s'enfermer dans une personnalité égoïste. C'est plonger ses +racines dans l'essence de son peuple. Tâchez d'en éprouver les +souffrances et les aspirations. Soyez la lumière projetée dans la nuit +de ces puissantes masses sociales, qui sont appelées à renouveler le +monde. Ces classes populaires, dont l'indifférence artistique vous +oppresse parfois, ce sont des muets qui, ne pouvant s'exprimer, +s'ignorent. Soyez leur voix! En vous entendant parler, elles prendront +conscience d'elles-mêmes. Vous créerez l'âme de votre peuple, en +exprimant la vôtre. + +Votre seconde tâche, plus vaste et plus lointaine, sera d'établir entre +ces libres individualités un lien fraternel, de construire la rosace de +leurs multiples nuances, de tresser la symphonie de ces voix variées. +Les Etats-Unis sont faits des éléments de toutes les nations du monde. +Que cette riche formation vous aide à pénétrer l'essence de ces nations +et à réaliser l'harmonie de leurs forces intellectuelles!--Aujourd'hui, +sur le Vieux Continent, on assiste au lamentable et ridicule antagonisme +de personnalités nationales, voisines et proches parentes, ne différant +que par des nuances, comme la France et l'Allemagne, qui se nient +mutuellement et veulent s'entredétruire. Disputes de clochers, où +l'esprit humain s'acharne à se mutiler. Pour moi, je le dis hautement, +non seulement l'idéal intellectuel d'une nation unique m'est trop +étroit; mais celui de l'Occident réconcilié me le serait encore; mais +celui de l'Europe unie me le serait encore. L'heure est venue pour +l'homme,--l'homme sain, vraiment vivant,--de marcher délibérément vers +l'idéal d'une humanité universelle où les races européennes du Vieux et +du Nouveau Mondes mettent en commun le trésor de leur âme avec les +vieilles civilisations de l'Asie--de l'Inde et de la Chine--qui +ressuscitent. Toutes ces formes magnifiques de l'humanité sont +complémentaires les unes des autres. La pensée de l'avenir doit être la +synthèse de toutes les grandes pensées de l'Univers. Que cette union +féconde soit la mission de l'élite américaine, placée entre les deux +Océans qui baignent les deux continents humains,--au centre de la vie du +Monde! + +En résumé, nous attendons de vous, écrivains et penseurs américains, +deux choses:--d'abord, que vous défendiez la liberté, que vous gardiez +ses conquêtes et que vous les élargissiez: liberté politique et liberté +intellectuelle, renouvellement incessant de la vie par la liberté, ce +grand fleuve de l'esprit, toujours en marche. + +En second lieu, nous attendons de vous que vous réalisiez, pour le +monde, l'harmonie des libertés diverses, l'expression symphonique des +individualités associées, des races associées, des civilisations +associées, de l'humanité intégrale et libre. + +Vous avez de la chance: une jeune vie ruisselante, d'immenses terres +libres à découvrir. Vous êtes au début de votre journée. Point de +fatigues de la veille. Point de passé qui vous gêne. Derrière vous, +seulement, la voix océanique d'un grand précurseur, dont l'oeuvre est +comme le pressentiment homérique de la vôtre à venir,--votre maître: +Walt Whitman.--_Surge et Age._ + + (_Revue mensuelle_, Genève, février 1917.) + + + + +XII + +Voix libres d'Amérique + + +J'ai souvent regretté que la presse suisse n'ait pas joué dans cette +guerre le grand rôle qui lui appartenait. J'ai fait part de ce regret à +des amis que j'estime parmi elle. Je ne lui reproche pas de manquer +d'impartialité. Il est naturel, il est humain d'avoir des préférences et +de les manifester avec passion. Nous avons d'autant moins à nous en +plaindre que (du moins chez les Romands) ces préférences sont pour les +nôtres. Mais le principal grief que j'ai contre nos amis suisses, c'est +que, depuis le commencement de la guerre, ils nous renseignent +incomplètement sur ce qui se passe autour de nous. Nous ne demandons pas +à un ami de juger à notre place et, lorsque la passion nous entraîne, +d'être plus sage que nous. Mais s'il est en situation de voir et de +savoir des choses que nous ignorons, nous sommes en droit de lui +reprocher de nous les laisser ignorer. C'est un tort qu'il nous fait, +car il nous amène ainsi à des erreurs de jugement et d'action. + +Les pays neutres jouissent de l'inappréciable avantage de connaître bien +des faces du problème de la guerre, qu'il est matériellement impossible +aux nations belligérantes d'apercevoir; surtout, ils ont le bonheur, +qu'ils ne savourent pas assez, de pouvoir parler librement. La Suisse, +placée au coeur de la bataille, entre les camps aux prises, et +participant à trois des races en guerre, est spécialement favorisée. +J'ai pu me rendre compte par moi-même et largement profiter de cette +richesse d'informations. Il est peu de renseignements, documents, +publications, qui n'affluent vers elle de tous les pays d'Europe. + +De cette richesse, la presse suisse ne fait pas grand emploi. A peu +d'exceptions près, elle se contente trop facilement de reproduire les +communiqués officiels des armées et les communiqués officieux d'agences +plus ou moins suspectes, inspirées par les gouvernements ou par les +puissances occultes qui, plus que les chefs d'Etats, gouvernent +aujourd'hui les Etats. Rarement elle cherche à discuter ces +renseignements intéressés. Presque jamais elle ne fait place aux +oppositions; presque jamais elle ne laisse entendre les voix +indépendantes, des deux côtés des tranchées[17]. La vérité officielle, +dictée par le pouvoir, s'impose ainsi aux peuples avec la force d'un +dogme; et il s'est formé une catholicité de la pensée guerrière, qui +n'admet point d'hérétiques. Le fait est étrange en Suisse, et +particulièrement en cette république de Genève, dont les sources +historiques et les raisons de vivre furent l'opposition libre et la +féconde hérésie. + +Nous n'avons pas à rechercher les causes psychologiques de cette +élimination des pensées contraires au dogme officiel. Je veux croire que +le parti pris y joue un moindre rôle que, chez les uns, ignorance des +faits et manque de critique,--chez les autres vraiment instruits, +négligence de contrôle ou timidité à reviser des erreurs que souhaite +autour d'eux l'opinion surexcitée, et peut-être (à leur insu) leur +coeur. On trouve plus commode, et aussi plus prudent, de se satisfaire +des renseignements qu'apportent à domicile les grands fournisseurs, sans +faire l'effort d'aller les chercher sur place, pour les reviser ou pour +les compléter. + +Quelle que soit la raison de ces erreurs ou de ces manques, ils sont +graves; et le public commence à s'en apercevoir[18]. On comprend +parfaitement que les idées de tel ou tel parti social ou politique, chez +les nations belligérantes, soient en opposition avec celles de tel ou +tel journal de pays neutre. Nul ne s'étonnera que ces journaux les +désapprouvent ouvertement; on trouvera même naturel qu'ils les +soumettent à une critique vigilante. Mais on ne saurait admettre qu'ils +les passent sous silence ou qu'ils les dénaturent. + +Or, est-il excusable, par exemple, qu'on ne connaisse de la révolution +russe que les informations issues de sources gouvernementales (pour la +plupart, non russes) et de partis hostiles qui s'acharnent à diffamer +les partis avancés, sans que jamais les grands journaux suisses cèdent +la parole aux calomniés, même quand l'outrage s'adresse à des hommes +dont le génie et la probité intellectuelle sont l'honneur de la +littérature européenne, comme Maxime Gorki?--Est-il davantage +admissible que la minorité socialiste française soit systématiquement +écartée, regardée comme inexistante par la grande presse romande?--Et +n'est-il pas inouï que cette même presse ait, pendant trois ans, gardé +un silence absolu sur l'opposition anglaise, ou n'en ait parlé qu'avec +une négligence cavalière,--quand on songe que cette opposition compte +des plus grands noms de la pensée britannique: Bertrand Russell, Bernard +Shaw, Israël Zangwill, Norman Angell, E.-D. Morel, etc., qu'elle +s'exprime par de puissants journaux, par de nombreuses brochures, et par +des livres dont certains surpassent en valeur tout ce qui a été écrit en +Suisse et en France, dans le même temps! + +Cependant, à la longue, la ténacité de l'opposition anglaise a eu raison +des barrières; et sa pensée a réussi à s'infiltrer en France, où une +élite est au courant de ses travaux et de ses luttes. Je regrette de +constater que la presse suisse n'a été pour rien dans cette connaissance +mutuelle, et je crois que plus tard les deux peuples lui en sauront peu +de gré. + +Il en est de même pour les Etats-Unis d'Amérique. Les journaux suisses +nous ont abondamment transmis ce que les maîtres de l'heure daignent +leur communiquer, afin qu'ils le répètent; mais l'opposition est, selon +l'habitude, oubliée ou dénigrée. Quand par hasard quelque télégramme +officieux de New-York, soigneusement enregistré (quand il n'est pas +complaisamment paraphrasé avec un en-tête sensationnel) veut bien nous +la signaler, c'est pour la vouer à notre mépris. Il semblerait que qui +dit: pacifiste, de l'autre côté de l'Atlantique,--fût-ce pacifiste +chrétien--soit un traître, à la solde de l'ennemi.--Nous ne nous +étonnons plus. Depuis trois ans, nous avons perdu la faculté de +l'étonnement. Mais nous avons perdu aussi celle de la confiance. Et +puisque nous savons maintenant que, pour avoir la vérité, il ne faut +pas l'attendre sous l'orme, nous allons à sa recherche, nous-mêmes, +partout où elle gîte. Quand l'eau potable manque à la maison, il faut la +puiser à la fontaine. + +Aujourd'hui, nous laisserons parler l'opposition d'Amérique, par la voix +d'une de ses revues les plus intrépides: _The Masses_, de New-York[19]. + +Ici s'exprime la vérité non-officielle, qui n'est, elle aussi, qu'une +partie de la vérité. Mais nous avons le droit de connaître la vérité +totale, qu'elle plaise ou qu'elle déplaise. Nous en avons même le +devoir, si nous ne sommes pas des femmes qui ont peur de regarder en +face la réalité. Qu'on ne cherche pas dans _The Masses_ ce qu'il y a +aussi de grandeur gaspillée dans la guerre! Nous le connaissons de reste +par tous les récits officiels dont on nous inonde. Mais ce que l'on ne +connaît pas assez, ce que l'on ne veut pas connaître, c'est la misère +matérielle et morale, l'injustice, l'oppression, qui sont dans chaque +peuple le revers de toute guerre, même de la plus juste, comme dit +Bertrand Russell.--Et c'est ce que nous force à voir, pour l'Amérique, +l'intransigeante revue, que je résume ici. + + * * * * * + +L'_editor_, MAX EASTMAN, en est l'âme. Il la remplit de sa pensée et de +son énergie. Dans les deux derniers numéros que j'ai sous les yeux (juin +et juillet 1917), il n'a pas écrit moins de six articles; et tous mènent +une lutte implacable contre le militarisme et le nationalisme idolâtre. +Nullement dupe des déclamations officielles, il soutient que la guerre +actuelle n'est pas une guerre pour la démocratie et que «la vraie lutte +pour la liberté viendra après la guerre»[20]. Aux Etats-Unis, comme en +Europe, la guerre est, dit-il, l'oeuvre des capitalistes et d'un +groupe d'intellectuels (religieux et laïques)[21]. Max Eastman insiste +sur le rôle des intellectuels, et son collaborateur John Reed sur celui +des capitalistes.--Les mêmes phénomènes, économiques et moraux, se font +sentir dans l'Ancien et dans le Nouveau Monde. Une partie des +socialistes américains, comme leurs frères d'Europe, se sont ralliés à +la guerre; et nombre d'entre eux (notamment Upton Sinclair, dont je +connais et apprécie personnellement la sincérité morale et l'esprit +idéaliste) ont adopté un étrange militarisme: ils sont devenus les +champions les plus ardents de la conscription universelle, comptant, +après la «guerre des démocraties», se servir de l'armée disciplinée pour +l'action sociale[22]. + +Quant aux hommes d'Eglise, ils se sont jetés en masse dans la fournaise. +A une réunion des pasteurs méthodistes de New-York, l'un d'eux, le +pasteur de Bridgeport (Conn.) ayant eu la candeur de dire: «Si j'ai à +choisir entre mon pays et mon Dieu, je choisis mon Dieu», fut hué par +les 500 autres, menacé, appelé traître.--Le prédicateur Newel Dwight +Hillis, de l'église de Henry Ward Beecher, dit à son auditoire: «Tous +les enseignements de Dieu sur le pardon doivent être abrogés, à l'égard +de l'Allemagne. Je suis disposé à pardonner aux Allemands leurs +atrocités, aussitôt qu'ils seront tous fusillés. Mais si nous +consentions à pardonner à l'Allemagne, après la guerre, je croirais que +l'univers est devenu fou.» + +Une sorte de derviche hurleur, BILLY SUNDAY, sorti on ne sait d'où, +braille à des multitudes un Evangile guerrier en style de bouche +d'égout, interpelle le Vieux Dieu (il n'est pas qu'à Berlin!) lui tape +sur le ventre, et, bon gré, mal gré, l'enrôle. Un dessin de Boardman +Robinson le représente, en sergent recruteur, traînant le Christ par une +corde au cou, et criant, avec un rire canaille: «_J'en ai encore pris +un!_» Les gens du monde, les dames, se pâment à l'entendre, ravis de +s'encanailler, en compagnie de Dieu. Les pasteurs sont pour lui. Les +exceptions se comptent. La plus notable est le ministre de l'Eglise du +Messie, à New-York, JOHN HAYNES HOLMES, dont je m'honore d'avoir reçu +une noble lettre, aux derniers jours précurseurs de la guerre (février +1917). _The Masses_ publient de lui, dans le numéro de juillet, une +admirable déclaration à ses fidèles: «_Que ferai-je?_» Il refuse +d'exclure quelque peuple que ce soit de la communauté humaine. L'Eglise +du Messie ne répondra à aucun appel militaire. Sa conscience lui ordonne +de refuser la conscription. Il obéira à sa conscience, quoi qu'il lui en +puisse coûter. «Dieu m'aidant, je ne peux pas faire autrement.»--Les +hommes qui résistent à la folie guerrière forment une petite Eglise, où +se rencontrent tous les partis: chrétiens, athées, quakers, artistes, +socialistes, etc. Venus de tous les points de l'horizon et professant +les idées les plus diverses, ils ne sont unis que par cette seule foi: +la guerre à la guerre; c'est assez pour les rendre plus proches les uns +des autres qu'ils ne le sont de leurs amis d'hier, de leurs frères de +sang, de religion, ou de profession[23]. Ainsi, le Christ passait au +milieu des hommes de Judée, séparant ceux qui croyaient en lui de leurs +familles, de leur classe, de toute leur vie passée.--La jeunesse +d'Amérique, comme celle d'Europe, est bien moins que ses aînés, atteinte +par l'esprit de guerre. Un exemple frappant est celui de l'Université +Columbia, où, tandis que les professeurs décernaient au général Joffre +le titre de docteur ès-lettres, les étudiants réunis votèrent à +l'unanimité la résolution de ne pas s'inscrire sur les listes de +conscription militaire[24]. Ils encouraient ainsi la pénalité de +l'emprisonnement. Car l'on n'y va pas de main morte, dans le pays +classique de la Liberté. Beaucoup de citoyens américains ont été jetés +en prison; d'autres, enfermés, dit-on, dans des hospices d'aliénés, pour +avoir exprimé leur désapprobation de la guerre. Les sergents recruteurs +pénètrent partout, s'introduisent jusque dans les salles de réunions +ouvrières et malmènent ceux qui résistent[25]. Sous la rubrique: «La +semaine de guerre», _The Masses_ dressent le bilan des brutalités, +coups, blessures et meurtres, dont la guerre a été déjà l'occasion ou le +prétexte, en Amérique. On peut se demander à quelles violences se +porteront un jour les répressions antipacifistes. La prétendue liberté +de parole, que nous attribuons à l'Amérique, pourrait bien être un +leurre. «En fait, écrit Max Eastman, elle n'a jamais existé.» Il y a +certes des lois qui l'établissent. Mais, «dans la pratique, règne un +mépris de la loi, au profit des forts, au détriment des faibles.» Depuis +longtemps, nous le savions, par les révélations de la presse socialiste +italienne et russe, à propos de scandaleuses condamnations d'ouvriers. +Des pacifistes gênent-ils, on les arrête comme anarchistes. Un journal +refuse-t-il de se plier à l'opinion d'Etat, on le supprime sans +explication, ou--ce qui est plus raffiné--on lui fait un procès, pour +cause d'obscénité[26]. Ainsi, du reste. + +Le principal collaborateur de Max Eastman, JOHN REED, s'applique à +mettre en lumière le rôle prépondérant du capitalisme américain dans la +guerre. En un article qui reprend le titre de l'ouvrage de Norman +Angell, _La grande illusion_, il dit que la prétention de combattre les +rois est un prétexte ridicule, et que le vrai roi est l'Argent. Mettant +le doigt sur la plaie, il établit par des chiffres les gains monstrueux +des grandes compagnies américaines. Sous ce titre bizarre: _Le mythe de +la graisse américaine_ (_The myth of american fatness_)[27], il montre +que ce n'est pas, comme on le croit en Europe, la nation américaine qui +s'engraisse de la guerre, mais seulement les 2 p. 100 de sa population. +Tout le reste est peuple maigre, et, de jour en jour, plus maigre. De +1912 à 1916, les salaires ont été élevés de 9 p. 100, tandis que les +dépenses d'alimentation s'accroissaient de 74 p. 100, dans les deux +dernières années. De 1913 à 1917, la hausse générale des prix a été de +85,32 p. 100 (farine 69 p. 100, oeufs 61 p. 100, pommes de terre 224 +p. 100! De janvier 1915 à janvier 1917, le charbon est monté de 5 à 8 +dollars 75 la tonne). L'ensemble de la population a donc cruellement à +souffrir de la gêne, et de graves émeutes de famine ont éclaté à +New-York. Naturellement, la presse européenne n'en a point parlé, ou les +a mises sur le compte des Allemands. + +Pendant ce temps, les 24 grandes Compagnies (acier, fonte, cuir, sucre, +chemins de fer, électricité, produits chimiques, etc.) ont vu, de 1914 à +1916, leurs dividendes monter de 500 p. 100. «L'Acier de Bethléem» +(_Bethlehem Steel Corporation_) a passé de 5 millions 122.703 en 1914, +à 43 millions 593.968 en 1916. «L'Acier des Etats-Unis» (_U. S. Steel +Corporation_), de 81 millions 216.985 en 1914, à 281 millions 531.730 en +1916. De 1914 à 1915, le nombre des riches, aux Etats-Unis, s'est élevé: +de 60 à 120, pour ceux qui ont un revenu personnel supérieur à 1 million +de dollars; de 114 à 209, pour ceux qui ont un revenu de 500.000 à 1 +million: du double, pour ceux qui ont un revenu de 100.000 à +500.000[28]. Au-dessous de ce chiffre, l'augmentation est +négligeable.--Et John Reed ajoute: «La patience populaire a des bornes. +Gare aux soulèvements!» + +En tête du numéro de juillet, l'illustre philosophe et mathématicien +anglais, BERTRAND RUSSELL, adresse un «Message» aux citoyens des +Etats-Unis: _La guerre et la liberté individuelle_ (_War and individual +liberty_). Cet appel est daté du 21 février 1917: il est donc antérieur +à la déclaration de guerre de l'Amérique; mais il n'a pu être publié +plus tôt. Russell rappelle les généreux sacrifices des _Conscientious +Objectors_ en Angleterre et les persécutions dont ils sont l'objet. Il +célèbre leur foi (pour laquelle lui-même fut condamné). La cause de la +liberté individuelle est, dit-il, la plus haute de toutes. La force de +l'Etat n'a cessé de croître, depuis le Moyen-Age. Il est maintenant +admis que l'Etat a le droit de prescrire l'opinion de tous, hommes et +femmes. Les prisons, vidées des criminels qu'on envoie au front, comme +soldats, pour tuer, sont remplies des citoyens honnêtes qui refusent +d'être soldats et de tuer. Une société tyrannique, qui n'a pas de place +pour le rebelle, est une société condamnée d'avance: car elle reste +stationnaire, puis rétrograde. L'Eglise du Moyen-Age eut, du moins, pour +contrepoids, la résistance des franciscains et des réformateurs. L'Etat +moderne a brisé toutes les résistances; il a fait autour de lui le +vide, l'abîme où il s'écroulera. Son instrument d'oppression est le +militarisme, comme celui de l'Eglise était le dogme.--Et qu'est-ce donc +que cet Etat, devant lequel chacun s'incline? Quelle absurdité d'en +parler comme d'une autorité impersonnelle, quasi-sacrée! L'Etat, ce sont +quelques vieux messieurs, généralement inférieurs à la moyenne de la +communauté, car ils se sont retranchés de la vie nouvelle des peuples. +L'Amérique est restée jusqu'ici la plus libre des nations; elle est à +une heure critique, non seulement pour elle-même, mais pour le reste du +monde. Le monde entier l'observe avec anxiété. Qu'elle prenne garde! Une +guerre même juste peut être la source de toutes les iniquités. Il y a +dans notre nature un vieux relent de férocité: la bête humaine se lèche +les babines, aux combats des gladiateurs. On déguise ce goût cannibale +sous de grands mots de Droit et de Liberté. Le dernier espoir +d'aujourd'hui est dans la jeunesse. Qu'elle revendique pour l'avenir le +droit de l'individu à juger par lui-même le bien et le mal, et à être +l'arbitre de sa conduite! + +Auprès de ces graves paroles, une large place est faite, dans le combat +de la pensée, à l'humour, cette belle arme claire. CHARLES SCOTT WOOD +écrit d'amusants dialogues voltairiens:--on y voit Billy Sunday au ciel, +qu'il remplit de son vacarme; il fait un sermon poissard au bon Dieu, +vieux gentleman aux manières douces, distinguées, un peu lasses, parlant +bas;--ailleurs, saint Pierre est chargé d'appliquer une nouvelle +ordonnance de Dieu, qui, fatigué de l'insipide compagnie des simples +d'esprit, n'admet plus au paradis que les hommes intelligents. En raison +de quoi, aucun mort de la guerre n'est admis--à l'exception des Polonais +qui, eux du moins, ne se vantent pas de s'être sacrifiés, mais qu'on a +sacrifiés malgré eux. + +LOUIS UNTERMEYER publie des poèmes. Une bonne chronique des livres et +des théâtres signale les travaux traitant des questions actuelles; j'y +relève deux oeuvres originales: un livre d'une hardiesse paradoxale, +par le savant américain Thorstein Veblen: _La paix_ (_Peace? An inquiry +into the nature of peace_), et une pièce russe en quatre actes +d'Artzibaschef: _Guerre_ (_War_), qui dépeint le cycle de la guerre dans +une famille, et l'usure des âmes qui attendent. + +Enfin, de vigoureux dessinateurs, des satiristes du crayon: R. KEMPF, +BOARDMAN ROBINSON, GEORGE BELLOWS, animent cette revue de leurs visions +impertinentes et de leurs mots cinglants. Voici la Mort broyant dans ses +bras la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et criant: «_Arrive, +Amérique, le sang, c'est fameux!_» (R. Kempf).--Plus loin, la Liberté +pleure. L'oncle Sam a les fers aux pieds et aux mains--les menottes de +la censure, le boulet de la conscription. Légende: «_Tout prêt à +combattre pour la liberté!_» (B. Robinson).--Puis, c'est le Christ en +prison, enchaîné. Légende: «_Enfermé, comme tenant un langage tendant à +détourner les citoyens de s'engager dans les armées des Etats-Unis._» +(G. Bellows).--Enfin, sur un monceau de morts, deux seuls survivants se +tailladent férocement: la Turquie, le Japon. Légende: «_1920: toujours +combattant pour la Civilisation_.» (H. R. Chamberlain). + + * * * * * + +Ainsi luttent, au delà des mers, quelques esprits indépendants. Liberté, +lucidité, vaillance, humour, sont de rares vertus, qu'on trouve plus +rarement encore unies, en ces jours d'aberration et de servitude. Elles +font le prix de cette opposition américaine. + +Je ne la donne pas pour impartiale. La passion l'entraîne, elle aussi, à +méconnaître les forces morales qui sont chez l'adversaire. Car la misère +et la grandeur de ces temps tragiques est que les deux partis sont +menés au combat par deux hauts idéals ennemis qui s'entre-égorgent en +s'injuriant, comme les héros d'Homère. Nous, du moins, prétendons garder +le droit de rendre justice même à nos adversaires de pensée, aux +champions de la guerre que nous détestons. Nous savons tout l'idéalisme +et les vertus morales qui se dépensent au service de cette funeste +cause. Nous savons que les Etats-Unis n'en sont pas moins prodigues que +l'Angleterre et que la France. Mais nous voulons que l'on écoute--que +l'on écoute avec respect--les voix de l'autre parti, du parti de la +paix. Elles ont d'autant plus droit à l'estime du monde qu'elles sont +moins nombreuses et plus opprimées. Tout s'acharne contre ces hommes +courageux: la puissance formidable des Etats en armes, les aboiements de +la presse, la frénésie de l'opinion aveuglée et soûlée. + +Mais le monde a beau hurler et se boucher les oreilles, nous forcerons +le monde à entendre ces voix. Nous le forcerons à rendre hommage à cette +lutte héroïque, qui rappelle celle des premiers chrétiens contre +l'Empire romain. Nous le forcerons à saluer le geste fraternel d'un +Bertrand Russell, nouveau Saint-Paul apôtre, «ad Americanos»,--de ces +hommes restés libres qui, de la prison d'Europe à la prison d'Amérique, +se serrent la main, par dessus l'Océan et la folie humaine, plus immense +que lui. + + _Août 1917._ + + (Revue: _Demain_, septembre 1917.) + + + + +XIII + +Pour E.-D. Morel + + _E.-D. Morel, secrétaire de l'_Union of Democratie Control, _fut + arrêté à Londres en août 1917 et condamné à six mois de prison, au + dur régime de droit commun, sous l'inculpation dérisoire (et + d'ailleurs inexacte) d'avoir_ voulu _envoyer en Suisse, à Romain + Rolland, une de ses brochures politiques, autorisées en + Angleterre[29]. La_ Revue Mensuelle _de Genève, demanda à R. R. ce + qu'il pensait de cette affaire, alors très mal connue: car, seuls, + passaient sur le continent les articles de diffamation contre E.-D. + Morel, fabriqués en Angleterre et répandus dans toutes les langues. + R. R. répondit_:) + + +Vous me demandez ce que je pense de l'arrestation de E.-D. Morel? + +Personnellement, je ne connais pas E.-D. Morel. J'ignore s'il m'a +envoyé, comme on l'a dit, des ouvrages pendant la guerre. Je ne les ai +pas reçus. + +Mais par tout ce que je sais de lui, par son activité antérieure à la +guerre, par son apostolat contre les crimes de la civilisation en +Afrique, par ses articles de guerre, trop rarement reproduits dans les +revues suisses et françaises, je le regarde comme un homme de grand +courage et de forte foi. Toujours, il osa servir la vérité, la servir +uniquement, sans souci des dangers et des haines amassées contre lui (ce +qui ne serait rien encore; mais, ce qui est bien plus rare et bien plus +difficile), sans souci de ses propres sympathies, de ses amitiés, et de +sa patrie même, lorsque la vérité se trouvait en désaccord avec la +patrie. + +Par là, il est de la lignée de tous les grands croyants: chrétiens des +premiers temps, Réformateurs du siècle des combats, libres-penseurs des +époques héroïques, tous ceux qui ont mis au-dessus de tout leur foi dans +la vérité,--sous quelque forme qu'elle leur apparût, (ou divine, ou +laïque, toujours sacrée). + +J'ajoute qu'un E.-D. Morel est un grand citoyen, même quand il montre à +sa patrie les erreurs qu'elle commet,--surtout quand il les montre, et +parce qu'il les montre. Ce sont ceux qui jettent un voile sur ces +erreurs, qui sont des serviteurs incapables ou flagorneurs. Tout homme +de courage, tout homme de vérité honore la patrie. + +Après cela, l'Etat peut le frapper, s'il veut, comme il frappa Socrate, +comme il frappa tant d'autres, à qui il élève plus tard d'inutiles +statues. L'Etat n'est pas la patrie. Il n'en est que l'intendant,--bon +ou mauvais, selon les cas, toujours faillible. Il a la force: il en use. +Mais depuis que l'homme est homme, cette force a toujours échoué, au +seuil de l'Ame libre. + + 15 septembre 1917. + + R. R. + + (Publié dans la _Revue mensuelle_, Genève, + octobre 1917.) + + + + +XIV + +La Jeunesse Suisse + + +On connaîtrait fort mal l'esprit public en Suisse, si l'on en jugeait +par les revues et les journaux. Ils sont, pour la plupart (comme c'est +d'ailleurs la règle partout), de dix à vingt ans en retard sur le +mouvement intellectuel et moral de leur peuple. Peu nombreux +(relativement à la presse des nations voisines), généralement dans les +mains, chacun, d'un groupe assez restreint, ils expriment presque tous +les préjugés, les intérêts et la routine de générations qui ont +largement atteint ou dépassé la maturité. Même ceux qu'on nomme jeunes, +dans ce monde, ne le sont plus,--s'ils l'ont jamais été, +d'esprit,--qu'aux yeux de leurs aînés, qui ne consentent pas à +vieillir... + + «_Jeune homme, taisez-vous..._» + +comme dit Job à Magnus... + +Il faut rester assez longtemps en Suisse pour découvrir qu'il existe une +jeunesse suisse qui ne soit pas imbue du libéralisme conservateur (plus +conservateur que libéral), ou du radicalisme sectaire (surtout +sectaire), qui fleurissent dans les grands journaux, tous également +attachés aux formes politiques et sociales désuètes du règne bourgeois +qui, d'un bout à l'autre de l'Europe, s'achève. + +La lecture des derniers fascicules de la _Revue de la Société de +Zofingue_ m'a surpris et réjoui. Je veux en faire part à mes amis +français, afin d'établir entre eux et nos jeunes camarades suisses des +liens de sympathie. + +La Société de Zofingue est la principale et la plus ancienne société +d'étudiants suisses. Fondée en 1818, elle va fêter son centenaire. Elle +comprend neuf sections «académiques», Genève, Lausanne, Neuchâtel, +Berne, Bâle, Zurich; et trois sections «gymnasiales», Saint-Gall, +Lucerne et Bellinzona[30]. Le nombre des membres, qui est en +progression, de 575 en juillet 1916 est monté à 700. Elle a une revue +mensuelle (_Central-Blatt des Zofinger-Vereins_), rédigée en français, +en allemand et en italien, qui en est à sa 57e année, et publie les +conférences, les comptes rendus des discussions et les faits qui +intéressent l'association. + +Ce qui la distingue essentiellement des autres sociétés d'étudiants +suisses, c'est qu'«elle se place, d'après l'article premier de ses +statuts, au-dessus et en dehors de tout parti politique, mais en se +basant sur les principes démocratiques... Elle s'abstient de toute +politique de parti». Ainsi que l'écrit son président actuel, elle offre +à la jeunesse la possibilité constante de recréer à nouveau sa +conception du «véritable esprit national suisse... Chaque nouvelle +génération y peut librement imaginer de nouveaux idéals et préparer de +nouvelles formes de vie. Aussi, l'histoire du _Zofinger-Verein_ est-elle +plus que celle d'une association suisse: elle est une histoire en petit +de l'évolution morale et politique de la Suisse, depuis 1815».--Mais +toujours à l'avant-garde. + +Cette société de trois races et de neuf cantons présente, comme on peut +penser, la variété dans l'unité. Un rapport de Louis Micheli, pour +l'année 1915-1916 (numéro de novembre 1916), donne un tableau de +l'activité des diverses sections, en notant avec finesse les +caractéristiques de chacune d'elles. + +La section la plus importante, celle qui a pris la tête de la Zofingia, +c'est _Zurich_. Là se sont posés avec le plus d'âpreté les problèmes du +jour. Deux partis en présence, aux deux pôles opposés, sensiblement +égaux en nombre, et pareillement passionnés: d'une part, les +conservateurs, autoritaires et centralisateurs, attachés au +«_Studentum_» vieux style; de l'autre, les jeunes Zofingiens, à +tendances socialistes, idéalistes et révolutionnaires. Pendant un temps, +une lutte acharnée entre eux; chaque parti, dès son arrivée au pouvoir, +jetant à bas tout ce qu'avait fait le comité adverse, dans le semestre +précédent. Maintenant[31], un esprit plus conciliant s'est établi. Le +parti progressiste, renforcé de nombreuses jeunes recrues, est devenu le +maître. Il cherche à élargir ses cadres en attirant les autres éléments +par sa largeur de pensée et par sa tolérance[32]. Toutefois, il est à +noter (selon le rapporteur) que «les Zurichois, au fond, ne sont pas +très individualistes, et sacrifient facilement leur personnalité sur +l'autel du parti. D'où le danger de voir, à quelque moment, un +absolutisme renaître». + +Ce péril ne semble pas à redouter, à _Bâle_. Cette section, la plus +nombreuse, et fort intelligente, est peut-être la moins unie et la plus +disparate. Il s'y est déchaîné des orages provoqués, dans ces dernières +années, par la question «Patrie»; mais on ne s'y est pas, comme à +Zurich, groupé en deux armées. Beaucoup de petits clans, fermés et +méfiants. Traits caractéristiques: l'âpreté des discussions, où «l'on a +beaucoup de peine à ne pas mêler aux querelles d'idées les inimitiés +personnelles»; le peu de goût pour l'action pratique, et la prédilection +pour les discussions abstraites, pour le développement du caractère et +de la personnalité: «en ceci, Bâle est, avec Lausanne, la section qui +offre le plus grand nombre de types originaux et individuels». Mais, à +la différence de Lausanne, la section de Bâle fait peu de place aux +questions littéraires et artistiques. + +_Lausanne_ est un des groupes les plus riches en personnalités: on y +trouve des tempéraments de toutes tendances, et on s'y intéresse aux +questions les plus variées: politique, sociologie, littérature et arts. +Mais en revanche, Lausanne est la plus combative; elle s'entend mal +avec les autres sections. Elle-même divisée en clans, elle affiche des +tendances séparatistes, qui ont abouti à une crise aiguë au début de +1916. Elle affirme à outrance son caractère vaudois et s'enferme chez +soi. + +_Lausanne_, _Bâle_, _Zurich_ sont les trois grandes sections. + +Les deux plus faibles sont _Lucerne_, de peu d'importance, où règne une +«cordialité paresseuse», et _Berne_, peu nombreuse, endormie, ne se +renouvelant presque plus. «_Beamtenstadt_» (ville d'employés), comme +l'appelle un de ses membres, elle se préoccupe peu des problèmes +modernes; elle reste attachée au gros bon sens matériel et apathique, à +l'ordre établi. «Le Bernois, de nature, est défiant à l'égard des +novateurs et des idéalistes: il voit en eux des rêveurs ou des +révolutionnaires... L'état d'esprit de ces jeunes gens rappelle celui +des milieux officiels». + +Entre ces deux groupes de sections, _Saint-Gall_ est travailleur, +enthousiaste et indépendant: «chacun y ose affirmer franchement son +opinion»; mais la section n'a pas l'importance de Zurich ou de +Bâle.--_Neuchâtel_ manifeste une énergie intermittente, avec, «au fond, +une certaine flemme naturelle».--Enfin, _Genève_ est amorphe. «Le gros +de la masse flotte, indécis, endormi, ne manifeste point son opinion», +et peut-être, n'en a guère. Tout repose sur quelques-uns. «Aucune +section n'aurait autant besoin d'un président à poigne». Faute d'un +chef, elle est désorientée, somnole, et tout lui est indifférent. Elle +manque d'esprit de corps. «Les Genevois sont très individualistes; mais +malheureusement, ceux qui ont une vraie personnalité sont rares». +Ajoutez le trait caractéristique du vieux Genevois, la peur de se +livrer, de montrer ce qu'il sent, par crainte de la critique ou de +l'ironie: une susceptibilité d'écorché, qui se cuirasse de froideur; +une attitude perpétuellement méfiante, qui se tient sur la défensive, +comme si le duc de Savoie était toujours au pied de l'Escalade[33]. + +Je ne juge point. J'enregistre, en les résumant, les jugements des plus +autorisés de ces jeunes gens. Dans l'ensemble, ils concordent assez bien +avec mes observations. + + * * * * * + +Les derniers numéros du _Central-Blatt des Zofinger Vereins_ témoignent +d'un libre esprit. On trouve dans le numéro de mai 1917, un article de +Jules Humbert-Droz sur la _Défense nationale_, franchement +internationaliste. J'aimerais à attirer l'attention sur la généreuse +conférence d'Ernest Gloor, de Lausanne: _Le socialisme et la guerre_ +(conférence prononcée à la Fête de Printemps d'Yverdon, en février 1917, +et publiée dans les numéros d'avril et mai), et sur son discours, au +Grütli lausannois: «_Comment nous envisageons notre patrie_»; sur le +discours de Serge Bonhôte, au Grütli neuchâtelois: _Patrie_, qui annonce +les temps à venir (numéros de déc. 1916 et janv. 1917).--Je voudrais +aussi donner des extraits des articles sympathiques consacrés à la +_Révolution russe_, et surtout de l'ardent salut que lui adresse Max +Gerber (numéro d'avril). Mais l'espace m'est mesuré, et la meilleure +façon de faire connaître la pensée de ces jeunes gens sera de résumer +l'ample discussion qu'ils ont instituée récemment sur l'_Impérialisme +des grandes puissances et le rôle de la Suisse_. Le thème en avait été +proposé à toutes les sections par le président de la section centrale, +Julius Schmidhauser, de Zurich «_cand. jur._». Celui-ci en a rédigé le +compte rendu, dans un esprit de synthèse large et tolérant: travail +d'autant plus remarquable qu'il a été écrit pendant une période de +service militaire extrêmement astreignant, où le «_cand. jur._» +(étudiant en droit) remplissait les fonctions de lieutenant +d'infanterie. + +Je suivrai simplement son rapport, en laissant parler ces jeunes gens +(numéros de mars, avril et mai 1917). + +La discussion comprend un préambule et six parties: + + Préambule: Position du problème. + + I L'Essence de l'impérialisme; + + II L'impérialisme des grandes puissances d'aujourd'hui; + + III Peut-on justifier l'impérialisme? + + IV Opposition du point de vue vraiment suisse à + celui de l'impérialisme; + + V Mission de la Suisse; + + VI De l'éducation nouvelle qui s'impose au peuple + suisse. + + +PRÉAMBULE + +Comment poser la question? + +A. _Du point de vue réaliste?_ + +_a_) En expliquant l'impérialisme par l'histoire? Le procédé est trop +facile, paresseux et dangereux. «_L'homme doit-il être la création de +l'histoire? Non, mais son créateur_».--Condamnation du fatalisme +historique. + +_b_) Expliquera-t-on l'impérialisme par la «Realpolitik»? Elle n'est pas +moins énergiquement condamnée. + +«Je suis tenté de définir les Realpolitiker comme des gens qui vont, les +yeux fermés sur les réalités essentielles du monde et de l'homme... La +Realpolitik a souvent raison, pour l'instant; mais elle a toujours tort, +en fin de compte... La guerre d'aujourd'hui est issue de la fausseté +périlleuse de la Realpolitik. Le mot de la Realpolitik: «_Si vis pacem, +para bellum_» a été appliqué jusqu'à l'absurde, pour le désastre de +l'humanité. Il est décourageant de voir que nous ne sommes pas encore +guéris de ce fléau. La seule explication du pouvoir de la Realpolitik +sur l'esprit de tant de gens vient de leur incroyance foncière dans la +réalité du bien, du divin dans l'homme.» (Schmidhauser). + + +B. _Du point de vue utilitariste?_ + +Il y a des hommes qui combattent _un_ impérialisme, parce qu'il est ou +peut être nuisible à la Suisse, et qui favorisent les autres. La +Zofingia flétrit sévèrement ces tendances. Certes, il est urgent de +réagir davantage contre le premier impérialisme, mais il faut les +proscrire tous; car «ce que nous cherchons, c'est à nous placer d'un +point de vue généralement humain.» (H.-W. Lôw, de Bâle.) + + +C. _Du point de vue idéaliste?_ + +Cela ne vaut pas mieux. La Zofingia dénonce l'hypocrisie idéologique +d'aujourd'hui, qui recouvre de son manteau la brutale politique +d'intérêts. Elle met en garde contre d'autres dangers de l'idéalisme +abstrait, qui ne prend pas sa source dans l'observation véridique de la +réalité. Celui qui s'enferme dans ses idées, qui oppose la pensée vide à +la vie, qui prétend édicter des jugements absolus,--tout ou rien,--sans +égards aux circonstances et aux nuances multiples de la réalité, fait +preuve d'un dangereux orgueil et d'une légèreté coupable. + + +D. _Synthèse des points de vue précédents_ + +Un réalisme sans idéalisme n'a pas de sens. Un idéalisme sans réalisme +n'a pas de sang. Le vrai idéalisme veut la vie totale et sa réalisation +intégrale. Il est la connaissance la plus profonde de la réalité +vivante, dans la conscience humaine et dans les faits; et cette +connaissance est notre meilleure arme. + + +PREMIÈRE PARTIE + +L'essence de l'impérialisme + +Son trait essentiel est la volonté de puissance, d'expansion, de +domination. Il a pour base la croyance dans le droit de la force; et sa +tendance est de s'imposer par la force. Une de ses sources est l'esprit +nationaliste,--mysticisme de la nation ou de la race élue, égoïsme sacré +de la patrie.--Jamais l'impérialisme n'a été aussi violent et sans +scrupules qu'à l'heure actuelle, par suite des conditions économiques de +la société d'aujourd'hui. «_L'impérialisme est inséparable du +capitalisme._ Le capitalisme d'un pays doit avoir pour base et pour +appui un Etat très fort et très puissant qui puisse combattre avec +succès le capitalisme d'un autre pays. Nous nommons aujourd'hui +impérialisme la tendance d'expansion capitaliste et politique, qui +enjambe les frontières.» (Guggenheim.)--«_L'impérialisme d'aujourd'hui +est une conséquence de tout le système capitaliste, qui domine dans la +politique et la société d'aujourd'hui. Il est la cause de la guerre +mondiale._» (Grob.) + + +DEUXIÈME PARTIE + +L'impérialisme des grandes puissances d'aujourd'hui + +La section centrale de la Zofingia pose en fait que «la nature +impérialiste de toutes les grandes puissances qui sont aujourd'hui aux +prises paraît hors de doute». Et nul n'émet d'objection. Tous admettent +sans conteste que «_toutes les grandes puissances font une politique +impérialiste_». + +Schmidhauser, qui dirige la discussion, demande que l'on soit juste +envers tous les peuples; qui tous se trouvent impliqués dans l'écheveau +impérialiste de la politique européenne. Il combat les jugements +passionnés et superficiels qui ne veulent voir dans une nation que ce +qu'elle a de pire: dans l'Allemagne, l'esprit des Treitschke ou des +Bernhardi, et le crime de l'occupation de la Belgique; dans +l'Angleterre, la politique de Joe Chamberlain et de Cecil Rhodes, et la +guerre des Boërs. Le rôle de la Suisse devrait être de sentir le +tragique de l'humanité entière et de ne pas s'identifier avec un seul +des partis.--«_Nous ne devons pas accepter que, d'une façon simpliste et +grossière, une moitié de l'Europe soit clouée au pilori, tandis que +l'autre s'auréole de toutes les vertus et de tous les héroïsmes._» +(Patry.) + + +TROISIÈME PARTIE + +Peut-on justifier l'impérialisme? + + +A. _Les tenants de l'impérialisme_ + +L'impérialisme n'a de défenseurs que dans une seule section, celle de +Bâle. Il y trouve un apologiste, Walterlin, qui le magnifie, dans +l'esprit et le style nietzschéen: + +«L'impérialisme est l'artère du monde, la source de toute grandeur, le +créateur de tout progrès, etc.» + + +B. _Les adversaires de l'impérialisme_ + +Ils sont unanimes, dans toutes les autres sections. Mais la plupart se +sont contentés de montrer qu'il était un danger pour la Suisse; et +Schmidhauser ne se satisfait point de cette considération étroite et +personnelle. Il fait l'exposé des désastres matériels et moraux, +auxquels conduit nécessairement l'impérialisme et la guerre mondiale qui +en est le produit. L'impérialisme détruit la culture humaine, sape la +morale et le droit sur lesquels est bâtie la société humaine, s'oppose +aux trois idées fondamentales: l'idée de l'unité humaine, l'idée de la +personnalité, l'idée de la liberté que toute individualité doit avoir de +disposer de soi. + + +QUATRIÈME PARTIE + + +De l'opposition du point de vue suisse à celui de l'impérialisme + +Cette opposition est admise de tous, en principe, sans discussion. Où la +difficulté commence, c'est quand il faut déterminer la politique qui +doit être particulière à la Suisse. «Que devons-nous affirmer, demande +Patry, qui nous soit propre et original?» + +On commence par définir l'essence politique de la Suisse: 1º sa +neutralité fondamentale; 2º son caractère supernational: «Son idéal est +celui d'une nation constituée au-dessus et en dehors du principe des +nationalités» (Clottu); 3º le droit au libre développement de toute +personnalité individuelle ou sociale; 4º l'égalité démocratique devant +le pouvoir et la loi, de tous les citoyens, communautés, cantons, +nationalités, langues, etc. Par son essence même, la Suisse se trouve +donc en opposition absolue avec l'impérialisme des grandes puissances. +«La victoire du principe impérialiste serait la mort politique de la +Suisse.» (Guggenheim.) + +Que faire? Ces jeunes gens ont, très vif, le sentiment de la mission de +leur pays, et aussi de son insuffisance actuelle à la remplir. Avec une +belle modestie, ils se défendent «de vouloir jouer aux Pharisiens de +l'Europe». S'ils croient à l'excellence des principes qui sont à la base +de la Suisse, telle qu'ils la rêvent, mais non pas telle qu'elle est, +«il ne faut pas voir là, dit Patry, un nouveau cas de monopolisation du +Bien et du Beau par un pays, qui en deviendrait la seule patrie». Non, +il faut se contenter de la pensée que le terrain est bon pour bâtir et +qu'il y a beaucoup de travail à faire. + +«_C'est précisément à l'heure actuelle que se révèle la destinée de la +Suisse. Au moment où le principe des nationalités domine toute la scène +européenne comme une puissance satanique, au moment où les civilisations +opposées s'entre-déchirent, notre petit Etat_, écrit Clottu, _revendique +l'honneur d'un idéal national dominant les nationalités et les unissant +dans son sein. N'est-ce pas une folie? Oui, peut-être, pour le sceptique +prétendu sage à qui le spectacle du présent masque l'avenir, mais non +pas pour le vrai sage qui sait que les grandes causes du monde ont été +d'abord une fois clouées au pilori de la croix. Le principe des +nationalités a eu sa mission; mais s'il cesse d'être un facteur de +libération et de tolérance pour devenir la source de la haine et d'un +égoïsme d'Etat aveugle et sans bornes, il travaille à son propre +suicide. La Suisse est appelée à ouvrir la voie à une application plus +saine du principe des nationalités._» + +Et Patry: «_C'est le terrain où nous pouvons et devons être +conquérants. Par notre formation historique, par les trois races et les +trois langues qui se partagent la Suisse, nous pouvons prétendre à +réaliser en petit les Etats-Unis d'Europe, c'est-à-dire à pratiquer un +internationalisme._» + +La Suisse revendique le droit des peuples et la pensée démocratique +contre l'impérialisme, qui est, au fond, une réaction aristocratique. +L'impérialisme se sert de la démocratie; mais il l'asservit; il ruine +les piliers démocratiques des Etats modernes; il centralise toutes les +forces dans les mains d'un gouvernement: «_nous revivons l'âge des +dictateurs; et il y a une ironie tragique dans ce temps où tout le monde +parle de_ liberté _et où tout le monde est asservi_». Sus à +l'impérialisme, «qui fait dévier les peuples de leurs destinées»! + +«Peu importe la petitesse de notre pays, en face de son droit et de sa +vérité... Nous savons que tout ce qu'a fait jusqu'à présent la Suisse +nouvelle est très insuffisant... Mais un feu sacré se rallume en elle... +La Suisse est un chemin vers l'avenir... Nous ressentons ce sentiment +sublime, qui nous lie, d'être les porteurs d'une grande vérité.» +(Schmidhauser.) + + +CINQUIÈME PARTIE + + +La mission de la Suisse + +«_La Suisse_, dit Clottu, _ne peut être grande que par un principe. Les +seules conquêtes qui lui soient permises sont celles de l'idée._» + +Il ne s'agit pas seulement du devoir de l'élite intellectuelle. Il +s'agit de la communauté du peuple entier, au service duquel ces jeunes +gens prétendent travailler. Ce qu'il faut, c'est un nouvel esprit, une +foi agissante. La guerre a montré la faiblesse de caractère de la +Suisse. Et il y a quelque chose d'émouvant dans la honte que ressent +cette loyale jeunesse devant l'attitude de son pays, au début de la +guerre. Ils souffrent de ses capitulations de conscience. Ils +flétrissent avec violence et douleur l'abdication de l'âme suisse au +moment de la Belgique envahie, l'absence de toute protestation nationale +et publique. Mais aujourd'hui, l'esprit a changé. «Nous avons un +mouvement jeune et fort, à qui il ne suffit plus que la Suisse vive, +mais qui veut une Suisse qui soit digne de vivre, par sa grandeur morale +et le salut qu'elle doit apporter aux autres peuples» (Schmidhauser). +«La conscience de ce devoir est de nature à régénérer notre vie +nationale» (Thèses genevoises). + +Certes, les difficultés pratiques sont immenses, et l'on ne peut en +détourner les yeux. La Suisse est menacée d'un double écrasement: +militaire et économique. Le sort de la Belgique et de la Grèce est là +pour l'avertir. Elle ne peut renoncer à son armée, qui lui est une garde +nécessaire pour l'idéal qu'elle représente. Mais cette armée ne suffit +pas, ne peut pas suffire, quelle que soit sa valeur, contre l'oppression +économique, qui est le produit de tout le système social actuel. On en +arrive à cette constatation fatale: si l'impérialisme capitaliste +persiste, la Suisse est condamnée, car elle ne peut pas, elle ne doit +pas pactiser avec un des groupes de puissances: ce serait son arrêt de +mort. «_Son existence est liée à la victoire des pensées de solidarité +supranationale, de socialisme universel, d'individualisme universel, de +démocratisme universel_». Et Grob affirme hardiment: «_A l'immoralisme +impérialiste avec sa devise_: «Notre intérêt est notre droit», _nous +opposons_: «Le droit est notre intérêt». + +Quelles sont les tâches propres de la Suisse? + +Elle en a trois principales: le socialisme universel; l'individualisme +universel; le démocratisme universel. + +1º _Le socialisme universel._--On en trouve les germes dans l'union +supranationale qui est l'essence de la Suisse. Mais les jeunes +Zofingiens ne se font pas illusion; ils dénoncent fermement leurs +fautes: «Nous sommes loin d'être un peuple de frères... Notre peuple est +divisé et déchiré par des égoïsmes et des impérialismes... _Car +l'impérialisme peut être le fait de tout homme fort qui abuse de sa +richesse et de sa force_» (A. de Mestral). Il faut combattre résolument +ce fléau. Comment? «_En luttant directement contre le capitalisme_» dit +l'un (Alexandre Jaques, de Lausanne). «_En organisant la solidarité_», +dit l'autre (Ernest Gloor, de Lausanne). Mais la Suisse se voit liée, de +gré ou de force, au système social des autres Etats, «_au système +international d'impérialisme économique, le plus misérable de tous les +internationalismes_». Le devoir catégorique de la Suisse est donc un +internationalisme actif de la solidarité sociale. Elle doit s'entendre +avec les anti-impérialistes de tout l'univers. «_Il faut envisager la +formation d'un groupement international organisé pour la lutte contre +les principes impérialistes, absolutistes et matérialistes dans tous les +pays, simultanément_» (Châtenay). + +2º _L'individualisme universel._--Il faut un contrepoids à la +sociocratie. On doit prendre garde à toute organisation, fût-elle +internationaliste ou pacifiste, qui prétendrait asservir et atrophier +les forces vives de l'homme. L'idéal politique est un fédéralisme vrai, +qui respecte les individualismes. Comme dit le vieux proverbe: «_Alles +sei nach seiner Art!_» + +3º _Le démocratisme universel._--Ici, chez ces jeunes gens, l'unanimité +complète, une foi absolue en la démocratie. Mais, toujours avec leur +beau scrupule, leur peur du pharisaïsme, ils conviennent que la Suisse +est loin encore d'être une vraie démocratie. «La démocratie +d'aujourd'hui est purement formelle; et le principe de la véritable +démocratie est aujourd'hui, en quelque sorte, révolutionnaire». + +Ils énoncent quelques-uns de leurs voeux: _Contrôle démocratique de la +politique étrangère; pacifisme sur base démocratique_. En presque toute +l'Europe, la politique est livrée à une poignée d'hommes qui incarnent +l'égoïsme impérialiste. Il faut que le peuple y ait part. Chaque peuple +a le droit de diriger ses destinées, d'après ses idées et sa volonté. + +Mais là encore, pas d'illusions! Avec une clairvoyance bien rare en ce +moment, ces jeunes gens remarquent que «_l'impérialisme est devenu +démocratique_.» «Les démocraties d'Occident, à les voir de près, ne sont +que la souveraineté d'une caste capitaliste et agrarienne.» + +Voici pourtant que la Révolution russe vient susciter des espérances: +«_Le spectacle du combat entre les deux révolutions démocratiques en +Russie, l'une qui est capitaliste et impérialiste, l'autre qui est +anti-impérialiste et socialiste, éclaire le problème de la démocratie et +de l'impérialisme; il montre sa voie et sa mission à la démocratie +suisse._» Avant tout, que la Suisse rejette le nouvel Evangile, venu +d'Allemagne, d'une démocratie aplatie devant la volonté de puissance +politico-économique, une démocratie qui tend, à l'intérieur, à la +domination d'une classe, au dehors, à l'impérialisme! «_Il faut une +nouvelle orientation, qui délivre la pensée démocratique de toute +limitation nationale_, de toute tendance criminelle, comme c'est le cas +aujourd'hui, au règne de la force matérielle.» Il faut dresser la _vraie +démocratie supranationale contre_ «_l'impérialisme déguisé en +démocratie_» (_gegen demokratisch verkappten Imperialismus_). + + +SIXIÈME PARTIE + +De l'éducation nouvelle + +Enfin, cette longue discussion s'achève par des conclusions pratiques. +Il faut réorganiser l'éducation publique et lui imprimer une direction +nouvelle. L'éducation actuelle est triplement insuffisante: 1º du point +de vue humaniste, elle mure les esprits dans l'étude d'époques et de +civilisations passées, sans préparer en rien à l'accomplissement des +devoirs contemporains; 2º du point de vue spécialement suisse, elle est +orientée uniquement vers un patriotisme aveugle, que rien n'éclaire ni +ne guide; elle ressasse l'histoire des guerres, des victoires, de la +force brutale, au lieu d'enseigner la liberté, le haut idéal suisse; +elle n'a aucun sens pour les nécessités morales et matérielles du peuple +d'aujourd'hui; 3º du point de vue technique, elle est bassement +matérialiste et militaire, sans idées. On voit bien, en ce moment, se +propager un fort mouvement qu'on intitule: «Education nationale», +«Education civique d'Etat». Mais attention! Il y a là un nouveau danger: +une sorte d'idole d'Etat, despotique et sans âme, une superstition de +l'Etat, un égoïsme de l'Etat, auquel on voudrait asservir les esprits. +Qu'on ne s'y laisse pas prendre! L'effort à faire est immense; et le +_Zofinger-Verein_ en doit donner l'exemple. Il doit tâcher d'accomplir +la mission intellectuelle et morale de la Suisse. Mais non en s'isolant. +Jamais il ne doit perdre le sentiment de sa solidarité de pensée et +d'action avec tous les pays. Il adresse un hommage ému aux +«_Gesinnungsfreunde_», aux amis et compagnons des pays belligérants, aux +jeunes morts de France et d'Allemagne, et à ceux qui sont vivants. Il +faut s'associer à eux, travailler côte à côte avec la jeunesse libre du +monde entier. Et le président des Zofingiens, Julius Schmidhauser, qui +a conduit et résumé ces débats, les termine par un Appel aux frères, +pour qu'ils osent hardiment croire, agir, chercher de nouveaux chemins +pour une nouvelle Suisse,--pour une nouvelle humanité. + + * * * * * + +J'ai tenu à m'effacer entièrement derrière ces jeunes gens. Je ne veux +pas, en substituant ma pensée à la leur, tomber sous le reproche que +j'adresse à ma génération. Je les ai laissés parler seuls. Tout +commentaire affaiblirait la beauté du spectacle de cette jeunesse +enthousiaste et sérieuse, discutant longuement, ardemment, ses devoirs, +dans cette heure tragique de l'histoire, prenant conscience de sa foi, +et l'affirmant avec solennité, en une sorte de Serment du Jeu de Paume: +foi dans la liberté, dans la solidarité des peuples, dans leur mission +morale, dans la tâche qui s'impose d'écraser l'hydre de l'impérialisme, +extérieur et intérieur, militariste et capitaliste, de bâtir une société +plus juste et plus humaine. + +Je lui adresse mon fraternel salut. Sa voix n'est pas isolée dans +l'univers. Partout, j'entends l'écho lui répondre; partout, je vois se +lever des jeunesses qui lui ressemblent, et qui lui tendent leurs mains. + +L'épreuve de cette guerre qui, en voulant écraser les âmes libres, n'a +réussi qu'à leur faire sentir davantage le besoin de se chercher et de +s'unir, m'a mis en rapports étroits avec les jeunes gens de tous les +pays--d'Europe et d'Amérique--voire même d'Orient et d'Extrême-Orient. +Chez tous, j'ai retrouvé la même communion de souffrances et d'espoirs, +les mêmes aspirations, les mêmes révoltes, la même volonté de briser +avec un passé qui a fait ses preuves de malfaisance et d'imbécillité, la +même ambition sacrée de reconstruire la société humaine sur des assises +nouvelles, plus vastes et plus profondes que l'édifice branlant de ce +vieux monde de rapine et de fanatisme, de ces nationalités féroces, +incendiées par la guerre, pareilles à d'orgueilleux «gratte-ciel», à la +carcasse noircie. + +_Juin 1917._ + + (Revue: _Demain_, Genève, juillet 1917.) + + + + +XV + +Le Feu + +par Henri BARBUSSE[34] + + +Voici un miroir implacable de la guerre. Elle s'y est reflétée, seize +mois, au jour le jour. Miroir de deux yeux clairs, fins, précis, +intrépides, français. L'auteur, Henri Barbusse, a dédié son livre: «A la +mémoire des camarades tombés à côté de moi, à Crouy et sur la cote 119», +décembre 1915; et ce livre: _Le Feu_ (_Journal d'une escouade_) a reçu, +à Paris, la consécration du prix Goncourt. + +Par quel miracle une telle parole de vérité a-t-elle pu se faire +entendre intégralement, en une époque où tant de paroles libres, +infiniment moins libres, sont comprimées? Je n'essaie point de +l'expliquer, mais j'en profite: car la voix de ce témoin fait rentrer +dans l'ombre tous les mensonges intéressés qui, depuis trois ans, +prétendent idéaliser le charnier européen. + + * * * * * + +L'oeuvre est de premier ordre, et si riche de substance qu'il faudrait +plus d'un article pour l'embrasser tout entière. Je tâcherai seulement +ici d'en saisir les aspects principaux,--l'art et la pensée. + +L'impression qui domine est d'une extrême objectivité. Sauf au dernier +chapitre, où s'affirment ses idées sociales, on ne connaît point +l'auteur: il est là, mêlé à ses obscurs compagnons; il lutte, il souffre +avec eux, et d'une seconde à l'autre il risque de disparaître; mais il a +la force d'âme de s'abstraire du tableau et de voiler son moi: il +regarde, il entend, il sent, il tâte, il agrippe, de tous ses sens à +l'affût, le spectacle mouvant; et c'est merveille de voir la sûreté de +cet esprit français, dont aucune émotion ne fait trembler le dessin, ni +ne ternit la notation. Une multitude de touches juxtaposées, vives, +vibrantes, crues, aptes à rendre les chocs et les sursauts des pauvres +machines humaines passant d'une torpeur lasse à une hyperesthésie +hallucinée,--mais que place et combine une intelligence toujours +maîtresse de soi. Un style impressionniste, que tentent parfois, un peu +trop pour mon goût, les jeux de mots visuels à la Jules Renard, cette +«écriture artiste», qui est un article si éminemment parisien, et qui, +en temps ordinaire, «poudrederise» les émotions, mais qui, dans ces +convulsions de la guerre, prend je ne sais quelle élégance héroïque. +Dans le récit serré, sombre, étouffant, s'ouvrent des épisodes de repos, +qui en rompent l'unité, et où se détend quelques instants l'étreinte. La +plupart des lecteurs en goûteront le charme, l'émotion discrète (_la +Permission_);--mais les trois quarts de l'oeuvre ont pour cadre les +tranchées de Picardie, sous «le ciel vaseux», sous le feu et sous +l'eau,--visions tantôt d'Enfer, et tantôt de Déluge. + +«Les armées restent là, enterrées, des années, «au fond d'un éternel +champ de bataille», entassées, «enchaînées coude à coude», pelotonnées +«contre la pluie qui vient d'en haut, contre la boue qui vient d'en bas, +contre le froid, cette espèce d'infini qui est partout». Les hommes, +affublés de peaux de bêtes, de paquets de couvertures, de tricots, +surtricots, de carrés de toile cirée, de bonnets de fourrure, de +capuchons goudronnés, gommés, caoutchoutés... ont l'air d'hommes des +cavernes, de gorilles, de troglodytes. L'un d'eux, en creusant la terre, +a retrouvé la hache d'un homme quaternaire, une pierre pointue emmanchée +dans un os, et il s'en sert. D'autres, comme des sauvages, fabriquent +des bijoux élémentaires. Trois générations ensemble, toutes les races; +mais non pas toutes les classes: laboureurs et ouvriers pour la plupart, +métayer, valet de ferme, charretier, garçon livreur, contremaître dans +une manufacture, bistro, vendeur de journaux, quincaillier, +mineurs,--peu de professions libérales. Cette masse amalgamée a un +parler commun, «fait d'argots d'atelier et de caserne et de patois +assaisonné de quelques néologismes». Chacun a sa silhouette propre, +exactement saisie et découpée: on ne les confond plus, une fois qu'on +les a vus. Mais le procédé qui les dépeint est bien différent de celui +de Tolstoï. Tolstoï ne peut voir une âme sans descendre au fond. Ici +l'on voit et l'on passe. L'âme personnelle existe à peine, n'est qu'une +écorce; dessous, endolorie, écrasée de fatigue, abrutie par le bruit, +empoisonnée par la fumée, l'âme collective s'ennuie, somnole, attend, +attend sans fin,--(«machine à attendre»)--ne cherche plus à penser, «a +renoncé à comprendre, renoncé à être soi-même». Ce ne sont pas des +soldats--(ils ne veulent pas l'être)--ce sont des hommes, «de pauvres +bonshommes quelconques arrachés brusquement à la vie, ignorants, peu +emballés, à vue bornée, pleins d'un gros bon sens qui parfois déraille, +enclins à se laisser conduire et à faire ce qu'on leur dit de faire, +résistants à la peine, capables de souffrir longtemps, de simples hommes +qu'on a simplifiés encore et dont, par la force des choses, les seuls +instincts primordiaux s'accentuent: instinct de la conservation, +égoïsme, espoir tenace de survivre toujours, joie de manger, de boire +et de dormir...». Même dans le danger d'un bombardement, au bout de +quelques heures, ils s'ennuient, ils bâillent, ils jouent à la manille, +ils causent de niaiseries, «ils piquent un roupillon», ils s'ennuient... +«La grandeur et la largeur de ces déchaînements d'artillerie lassent +l'esprit». Ils traversent des enfers de souffrances, et ne s'en +souviennent même plus: «Nous en avons trop vu. Et chaque chose qu'on a +vue était trop. On n'est pas fabriqué pour contenir ça. Ça fout le camp +d'tous les côtés, on est trop p'tit. On est des machines à oublier. Les +hommes, c'est des choses qui pensent peu, et, qui surtout +oublient...»--Au temps de Napoléon, chaque soldat avait dans sa giberne +le bâton de maréchal, et dans le cerveau l'image ambitieuse du petit +officier corse. A présent, il n'y a plus d'individus, il y a une masse +humaine; et elle-même est noyée dans les forces élémentaires. «Dix mille +kilomètres de tranchées françaises, dix mille kilomètres de malheurs +pareils ou pires...; et le front français est le huitième du front +total...» D'instinct, le narrateur est forcé d'emprunter ses images à +une mythologie grossière de peuplade primitive, ou aux convulsions +cosmiques: «ruisseaux de blessés arrachés des entrailles de la terre, +qui saigne et qui pourrit, à l'infini»... «glaciers de cadavres»... +«sombres immensités de Styx»... «vallée de Josaphat»... spectacles +préhistoriques. Que devient l'homme là-dedans? Que devient sa +souffrance!... «Quand tu te désoleras!» dit un blessé à un autre... +«C'est ça, la guerre..., pas les batailles..., la fatigue épouvantable, +surnaturelle, l'eau jusqu'au ventre, la boue, l'ordure, la monotonie +infinie des misères, interrompue par des drames aigus»... «Par +intermittences, des cris d'humanité, des frissons profonds, sortent du +noir et du silence...» + +Çà et là, au cours de la longue mélopée, quelques cimes émergent de +l'uniformité grise et sanglante: l'assaut («_le feu_»);--«le poste de +secours»;--«l'aube».--Je voudrais pouvoir citer l'admirable tableau des +hommes qui attendent l'ordre d'attaque,--immobiles, un masque de calme +recouvrant quels songes, quelles peurs, quels adieux! Sans aucune +illusion, sans aucun emportement, sans aucune excitation, «malgré la +propagande dont on les travaille, sans aucune ivresse, ni matérielle, ni +morale», en pleine conscience, ils attendent le signal de se précipiter +«une fois de plus dans ce rôle de fou imposé à chacun par la folie du +genre humain»;--puis c'est la «course à l'abîme», où, sans voir, au +milieu des éclats qui font un cri de fer rouge dans l'eau, au milieu de +l'odeur de soufre, «on se jette sur l'horizon»;--et la tuerie dans la +tranchée, où «l'on ne sait pas d'abord que faire», et où ensuite la +frénésie s'empare de l'homme, où «l'on reconnaît mal ceux même que l'on +connaît, comme si tout le reste de la vie était devenu tout à coup très +lointain...» Et puis, l'exaltation passée, «il ne reste plus que +l'infinie fatigue et l'attente infinie...». + + * * * * * + +Mais il me faut abréger, arriver à la partie capitale de l'oeuvre: à +la pensée. + +Dans _Guerre et Paix_, le sens profond du Destin qui mène l'humanité est +ardemment cherché et saisi, de loin en loin, à la lueur d'un éclair de +souffrance ou de génie, par quelques personnalités plus affinées, de +race ou de coeur: le prince André, Pierre Besoukhow.--Sur les peuples +d'aujourd'hui, le rouleau aplanisseur a passé. Tout au plus si de +l'immense troupeau se détache, un moment, le bêlement isolé d'une bête, +qui va mourir. Telle, la pâle figure du caporal Bertrand «avec son +sourire réfléchi»--à peine dessinée,--«parlant peu d'ordinaire, ne +parlant jamais de lui», et qui ne livre qu'une fois le secret des +pensées qui l'angoissent,--dans le crépuscule qui suit la tuerie, +quelques heures avant que lui-même soit tué. Il songe à ceux qu'il a +tués, à la démence du corps à corps: + +--«Il le fallait, dit-il. Il le fallait, pour l'avenir». + +Il croisa les bras, hocha la tête: + +--«L'avenir! s'écria-t-il tout d'un coup. De quels yeux ceux qui vivront +après nous regarderont-ils ces tueries et ces exploits, dont nous ne +savons pas même, nous qui les commettons, s'il faut les comparer à ceux +des héros de Plutarque et de Corneille, ou à des exploits d'apaches!... +Et pourtant, continua-t-il, regarde! Il y a une figure qui s'est élevée +au-dessus de la guerre, et qui brillera pour la beauté et l'importance +de son courage...» + +«J'écoutais, appuyé sur un bâton, penché vers lui, recueillant cette +voix qui sortait, dans le silence du crépuscule, d'une bouche presque +toujours silencieuse. Il cria d'une voix claire: + +--«Liebknecht!» + +Dans la même soirée, l'humble territorial Marthereau, «à la face de +barbet, toute plantée de poils», écoute un camarade qui dit: «Guillaume +est une bête puante, mais Napoléon est un grand homme», et qui, après +avoir gémi sur la guerre, célèbre l'ardeur guerrière du seul petit gars +qui lui reste. Marthereau branle sa tête lassée, où luisent deux beaux +yeux de chien qui s'étonne et qui songe, et il soupire: «Ah! nous sommes +tous des pas mauvais types, et aussi des malheureux et des pauv'diables. +Mais nous sommes trop bêtes, nous sommes trop bêtes!» + +Mais le plus souvent, le cri d'humanité qui sort de ces humbles +compagnons est anonyme. On ne sait au juste celui qui vient de parler, +car tous, à des moments, n'ont qu'une pensée commune. Née des communes +épreuves, cette pensée les rapproche beaucoup plus des autres malheureux +dans les tranchées ennemies, que du reste du monde qui est là-bas, par +derrière. Contre ceux de l'arrière: «touristes des tranchées», +journalistes «exploiteurs du malheur public», intellectuels guerriers, +ils s'accordent en un mépris sans violence, mais sans bornes. Ils ont +«la révélation de la grande réalité: une différence qui se dessine entre +les êtres, une différence bien plus profonde et avec des fossés plus +infranchissables que celle des races: la division nette, tranchée, et +vraiment irrémissible, qu'il y a parmi la foule d'un pays, entre ceux +qui profitent et ceux qui peinent, ceux à qui on a demandé de tout +sacrifier, tout, qui apportent jusqu'au bout leur nombre, leur force et +leur martyre, et sur lesquels marchent, avancent, sourient et +réussissent les autres.» + +--«Ah! fait amèrement l'un d'eux, devant cette révélation, ça ne donne +pas envie de mourir!» + +Mais il n'en meurt pas moins bravement, humblement, comme les autres. + + * * * * * + +Le point culminant de l'oeuvre est le dernier chapitre: l'_Aube_. +C'est comme un épilogue, dont la pensée rejoint celle du prologue, _la +Vision_, et l'élargit, ainsi qu'en une symphonie le thème annoncé du +début prend sa forme complète dans la conclusion. + +La _Vision_ nous dépeint l'arrivée de la déclaration de guerre, dans un +sanatorium de Savoie, en face du Mont-Blanc. Et là, ces malades de +toutes nations, «détachés des choses et presque de la vie, aussi +éloignés du reste du genre humain que s'ils étaient déjà la postérité, +regardent au loin devant eux, vers le pays incompréhensible des vivants +et des fous». Ils voient le déluge d'en bas, les peuples naufragés qui +se cramponnent; «les trente millions d'esclaves, jetés les uns sur les +autres par le crime et l'erreur, dans la guerre et la boue, lèvent une +face humaine où germe enfin une volonté. L'avenir est dans les mains des +esclaves, et on voit bien que le vieux monde sera changé par l'alliance +que bâtiront un jour entre eux ceux dont le nombre et la misère sont +infinis». + +L'_Aube_ finale est le tableau du «déluge d'en bas», de la plaine noyée +sous la pluie, des tranchées éboulées. Spectacle de la Genèse. Allemands +et Français fuient ensemble le fléau, ou s'affaissent pêle-mêle dans la +fosse commune. Et alors, ces naufragés, échoués sur les récifs de boue +au milieu de l'inondation, commencent à s'éveiller de leur passivité; et +un dialogue redoutable s'engage entre les suppliciés, comme les +répliques d'un choeur de tragédie. L'excès de leur souffrance les +submerge. Et ce qui les accable encore davantage, «ainsi qu'un désastre +plus grand», c'est la pensée qu'un jour les survivants pourront oublier +de tels maux: + +--«Ah! si on se rappelait!--Si on s'rappelait, n'y aurait plus +d'guerre...» + +Et, soudain, de proche en proche, le cri éclate: «Il ne faut plus qu'il +y ait de guerre...» + +Et chacun, tour à tour, accuse, insulte la guerre: + +--«Deux armées qui se battent, c'est comme une grande armée qui se +suicide.» + +--«Faut être vainqueurs», dit l'un.--Mais les autres répondent: «Ça ne +suffit pas».--«Etre vainqueurs, c'est pas un résultat?»--«Non! Faut tuer +la guerre». + +...«--Alors, faudra continuer à s'battre, après la guerre?»--«P'têt', +oui, p'têt...»--Et pas contre des étrangers, p'têt', i faudra +s'battre»?--«P'têt' oui... Les peuples luttent aujourd'hui pour n'avoir +plus de maîtres...»--«Alors, on travaille pour les Prussiens +aussi?»--«Mais, dit un des malheureux de la plaine, il faut bien +l'espérer...»--«I' faut pas s'mêler des affaires des autres.»--«Si, il +le faut, parce que ce que tu appelles les autres, c'est les mêmes.» + +...--«Pourquoi faire la guerre?»--«Pourquoi, on n'en sait rien; mais +pour qui, on peut le dire... Pour le plaisir de quelques-uns qu'on +pourrait compter...» + +Et ils les comptent: «les guerriers, les puissants héréditaires; ceux +qui disent: «les races se haïssent», et ceux qui disent: «j'engraisse de +la guerre, et mon ventre en mûrit»; et ceux qui disent: «la guerre a +toujours été, donc elle sera toujours»; et ceux qui disent: «baissez la +tête, et croyez en Dieu»...; les brandisseurs de sabres, les profiteurs, +les monstrueux intéressés, «ceux qui s'enfoncent dans le passé, les +traditionnalistes, pour qui un abus a force de loi parce qu'il s'est +éternisé...», etc. + +--«Ce sont vos ennemis autant que le sont aujourd'hui ces soldats +allemands qui gisent ici entre vous, et qui ne sont que de pauvres dupes +odieusement trompées et abruties, des animaux domestiqués... Ce sont vos +ennemis, quel que soit l'endroit où ils sont nés et la façon dont se +prononce leur nom et la langue dans laquelle ils mentent. Regardez-les +dans le ciel et sur la terre! Regardez-les partout! Reconnaissez-les une +bonne fois, et souvenez-vous à jamais!» + +Ainsi clament ces armées. Et le livre se clôt sur l'espoir et le serment +muet de l'entente des peuples, tandis que le ciel noir s'ouvre et qu'un +rayon tranquille tombe sur la plaine inondée. + + * * * * * + +Un rayon de soleil ne fait pas le ciel clair; et la voix d'un soldat +n'est pas celle d'une armée. Les armées d'aujourd'hui sont des nations, +où sans doute s'entre-choquent et se mêlent, comme dans toute nation, +bien des courants divers. Le Journal de Barbusse est celui d'une +escouade, composée presque exclusivement d'ouvriers, de paysans. Mais +que dans cet humble peuple, qui, comme le Tiers en 89, n'est rien et +sera tout,--que dans ce prolétariat des armées se forme obscurément une +telle conscience de l'humanité universelle,--qu'une telle voix intrépide +s'élève de la France,--que ce peuple qui combat fasse l'héroïque effort +de se dégager de sa misère présente et de la mort obsédante, pour rêver +de l'union fraternelle des peuples ennemis,--je trouve là une grandeur +qui passe toutes les victoires et dont la douloureuse gloire survivra à +celle des batailles,--y mettra fin, j'espère. + +Février 1917. + + (_Journal de Genève_, 19 mars 1917.) + + + + +XVI + +Ave, Cæsar, morituri te salutant + +(Dédié aux spectateurs héroïques et à l'abri) + + +Dans une scène de son terrible et admirable livre, le _Feu_, où Henri +Barbusse a noté ses souvenirs des tranchées de Picardie, et qu'il a +dédié «à la mémoire de ses camarades tombés à côté de lui à Crouy et sur +la cote 119», il représente deux humbles poilus qui viennent en +permission à la ville voisine. Ils sortent de l'enfer de boue et de +sang, leur chair et leur âme ont subi pendant des mois des tortures sans +nom; ils se retrouvent en présence de bourgeois bien portants, à l'abri, +et, naturellement, débordant d'exaltation guerrière. Ces héros en +chambre accueillent les rescapés, comme s'ils revenaient de la noce. Ils +ne cherchent pas à savoir ce qui se passe là-bas. Ils le leur +apprennent: «Ça doit être superbe, une charge, hein? Toutes ces masses +d'hommes qui marchent comme à la fête, qu'on ne peut pas retenir, qui +meurent en riant!...» (p. 325). Les poilus n'ont qu'à se taire: «_Ils_ +sont (dit l'un d'eux, résigné), au courant mieux que toi des grands +machins et de la façon dont se goupille la guerre, et après, quand tu +reviendras, si tu reviens, c'est toi qui auras tort au milieu de toute +cette foule de blagueurs, avec ta petite vérité...» (p. 133). + +Je ne crois pas qu'une fois la guerre finie, quand les soldats +reviendront en masse dans leurs foyers, ils se laisseront si facilement +donner tort par les fanfarons de l'arrière. Dès à présent, leur parole +commence à s'élever, singulièrement âpre et vengeresse; le livre +puissant de Barbusse en est un formidable témoignage. + +Voici d'autres témoignages de soldats, moins connus, mais non moins +émouvants. Aucun n'est inédit. Je me suis fait une loi de n'user, +pendant la guerre, d'aucune confession orale, ou écrite, que j'aie +personnellement reçue. Ce que mes amis, connus ou inconnus, me confient, +est un dépôt sacré, dont je ne ferai emploi que s'ils me le permettent, +et quand les conditions le leur permettront. Les témoignages que je +reproduis ici ont été publiés à Paris, sous l'oeil d'une censure, +cependant rigoureuse pour les rares journaux qui sont restés +indépendants. C'est une preuve que ce sont là choses connues, qu'il est +inutile ou impossible de voiler. + +Je laisse parler ces voix. Toute appréciation est superflue. Elles +sonnent assez clair. + + * * * * * + +De PAUL HUSSON: _L'Holocauste_ (Paris, collection de «_Vers et Prose_», +F. Lacroix, 19, rue de Tournon;--achevé d'imprimer, 10 janvier +1917.)--C'est le carnet d'un soldat d'Ile-de-France, qui «part sans +enthousiasme, haïssant la guerre et si peu guerrier. Soldat, il fit ce +que chacun fit». + +_P. 19_: «Au nom de quel principe moral supérieur ces luttes nous +sont-elles imposées? Pour le triomphe d'une race? Que reste-t-il de la +gloire des soldats d'Alexandre ou de César? Pour lutter ainsi, il faut +croire. Croire que l'on combat pour la cause de Dieu, d'une grande +justice, ou aimer la guerre. Nous ne croyons pas; nous n'aimons ni ne +savons faire la guerre. Et pourtant, des hommes se battent et meurent +qui ne croient ni à la cause de Dieu, ni à la grande justice, qui +n'aiment pas la guerre et qui meurent face à l'ennemi... Beaucoup, +inconscients, vont à la mort sans penser, d'autres, avec, au coeur, +l'angoisse du sacrifice inutile et la connaissance de la folie des +hommes...» + +_P. 20_: Dans la tranchée: «...C'était des malédictions contre la +guerre, tous la haïssaient... _D'aucuns disaient: Français ou Allemands, +ce sont des gens comme nous, ils souffrent et ils peinent._ Ne +songent-ils pas à rentrer chez eux aussi?»--Et ils citaient ce fait: à +un homme réformé, parce qu'il avait deux doigts coupés, ils avaient dit, +traversant un village: «Vous heureux, vous heureux, pas aller à la +guerre...» + +_P. 21_: «...Je ne suis ni celui qui croit à l'avènement de la Beauté, +de la Bonté, de la Justice... Ni celui qui redore les idoles du passé, +symboles des forces obscures qu'il convient d'adorer en silence. Je ne +suis ni soumis, ni croyant.--_J'aime la Pitié, car nous sommes des +malheureux, et il fait bon être consolés, même bourreaux et bouchers, si +ce n'est du mal dont nous souffrons, c'est du mal que nous avons fait ou +que nous ferons_: nécessité de faire souffrir; tuer; être tué...». + +_P. 22_: «Aplati par terre, tandis que les obus sifflant au-dessus de +nous passent, je pense: _Mourir! Pourquoi mourir sur ce champ de +bataille?... Mourir pour la civilisation, la liberté des peuples? Des +mots, des mots, des mots. On meurt parce que les hommes sont des bêtes +sauvages qui s'entretuent. On meurt pour des ballots de marchandises et +des questions d'argent. L'art, la civilisation, la culture latine, +germaine ou slave, sont également belles. Il faut tout aimer!..._» + +_P. 59_: «...Nous haïssons, comme Baudelaire, les armes des guerriers... +_La grande époque, ce fut celle que nous vécûmes avant la guerre. Le +claquement des drapeaux, les longs défilés guerriers et les sons du +canon et les fanfares ne peuvent nous faire admirer l'assassinat +collectif et le servage infâme des peuples..._ Jeunes hommes aujourd'hui +couchés dans le tombeau, on effeuille des fleurs sur vos tombes, on vous +proclame immortels. Que vous importent les paroles vaines! Elles +passeront plus vite que vous êtes passés.--Quelques années encore, +cependant, et vous n'étiez plus aussi. Mais ces quelques années de vie, +ç'aurait été votre univers et votre puissance...» + + * * * * * + +De ANDRÉ DELEMER: _Attente_ (_1er article dit nº 4_, mars 1917, de la +revue: _Vivre_, dirigée par André Delemer et Marcel Millet, Paris, 68, +boulevard Rochechouart.) + +«S'il avait été donné au patriarche d'Iasnaïa Poliana de prolonger une +vie déjà si tourmentée,...il eût frémi devant _la tragédie des jeunes +générations_, le vieux Tolstoï; sa pitié infinie se fût crispée +douloureusement devant nos destinées; nous qui fûmes soudain précipités +au coeur de l'énorme guerre, nous qui exaltions notre amour en la vie, +nous qui portions comme un talisman infaillible notre espoir dans le +futur, qui poussions avec ferveur ce grand cri d'affirmation vitale: + +_«Vivre... notre jeunesse!»--Quelle ironie saignante ces deux mots +contiennent, et quels horizons ils évoquent soudain!... Tous les +bonheurs que nous n'avons pas eus, les joies dont nous avons été +frustrés, parce qu'un soir il fallut prendre un fusil! On écrira dans +vingt ans ce que nous avons souffert et à quoi correspond la Passion +actuelle, cependant que c'est tous les jours que nous mourons! Nous +avons un amer privilège: celui d'avoir vécu une convulsion; nous avons +été la rançon des erreurs du passé et un gage pour la quiétude du futur. +Mission splendide et cruelle à la fois, qui exalte et qui révolte, parce +que le spasme présent nous meurtrit et nous sacrifie!...--Aujourd'hui, +les pauvres déchets pantelants que rejette la fournaise sanglante savent +l'amertume des lauriers, et un peu de fierté les défend d'une gloire +illusoire et éphémère, ils connaissent à présent les déceptions des +attitudes, et ils ont sondé le vide de certains rêves. Le feu a dévoré +le décor, dépouillé tout clinquant;_ ils se retrouvent face à face avec +eux-mêmes, un peu plus conscients peut-être, sûrement plus sincères et +plus désabusés, car il y a des plaies cachées à panser et de grandes +douleurs à bercer dans l'ombre! Le temps qui passe leur laisse une +amertume dans la bouche... Comme elle sera douloureuse, la transition, +et comme elles seront nombreuses les épaves! _Déjà une angoisse nouvelle +étreint: c'est celle qui pèsera, au grand retour de ceux qui luttent +encore. O l'oppressante angoisse devant les ruines et les morts qui +encombrent les champs de bataille! Comme elle déprimera les jeunes +volontés et annihilera les beaux courages! Epoque trouble et confuse où +les hommes tâtonneront opiniâtrement pour chercher des routes plus sûres +et trouver des idoles moins cruelles!..._ + +...«Jeune homme de ma génération, c'est à toi que je pense à l'heure où +j'écris ces lignes, à toi que je ne connais pas, sinon que tu te bats +encore ou que tu es revenu abîmé de la tranchée ardente... Je t'ai +rencontré dans la rue, honteux presque, dissimulant avec peine une +infirmité, et j'ai lu dans tes yeux, mon ami, une telle détresse +intérieure! Je sais les minutes crispées que tu as vécues et je sais +qu'une telle épreuve endurée en commun finit par donner une même âme... +Je sais tes doutes: tes inquiétudes sont miennes. Je sais qu'obsédante +cette interrogation te possède: «Après?» Tu demandes, toi aussi, ce +qu'on voit des hauteurs et ce qui va s'annoncer. Je te comprends; oui, +après?... _Vivre! tu chantes au coeur de chacun. Vivre! tu es le cri +de notre époque cruelle. Je l'ai entendu, cet humble mot prodigieux, si +fervent, aux lèvres des blessés qui sentaient si pressante et si lourde +l'approche conquérante de la mort! Je l'ai retrouvé dans la tranchée, +bégayé à voix basse comme une prière!_--Jeune homme, notre heure est +pathétique: survivant de l'effroyable guerre, il faut que ta vitalité +s'affirme et que tu vives. _Dépouillé de tous les mensonges, délivré de +tout mirage, tu te retrouves seul et nu; devant toi, la route large et +blanche s'étend immense. En route! les horizons t'appellent. Laisse +derrière toi le vieux monde et ses idoles, et marche de l'avant sans te +retourner pour écouter les voix attardées du passé!_» + + * * * * * + +Au nom de ces jeunes gens et de leurs frères sacrifiés dans tous les +pays du monde qui s'entretuent, je jette ces cris de douleur à la face +des sacrificateurs. Qu'ils la soufflettent de leur sang! + + (_Revue Mensuelle_, Genève, Mai 1917.) + + + + +XVII + +Ave, Cæsar... ceux qui veulent vivre te saluent + + +Dans un article précédent, nous avons signalé les écrits de quelques +soldats français. Après _le Feu_ de Henri Barbusse, _l'Holocauste_ de +Paul Husson et les poignantes méditations de André Delemer, directeur de +la revue: _Vivre_, ont fait entendre leur accent douloureux et profond +d'humanité. Aux honteuses idéalisations de la guerre, fabriquées loin du +front,--cette grossière imagerie d'Epinal, criarde et menteuse,--ils +opposent le visage sévère de la réalité, le martyre d'une jeunesse +condamnée à s'entr'égorger pour satisfaire à la frénésie de ses +criminels aînés. + +Je veux aujourd'hui faire retentir une autre de ces voix,--plus âpre, +plus virile, plus vengeresse que la stoïque amertume de Husson et que la +tendresse désespérée de Delemer. C'est celle de notre ami Maurice +Wullens, directeur de la «Revue littéraire des Primaires»: _les +Humbles_. + +Il est un grand blessé et vient de recevoir la croix de guerre, avec la +citation: + +_Wullens (Maurice), soldat de 2e classe, à la 8e compagnie du +73e régiment d'infanterie, brave soldat n'ayant peur de rien, +grièvement blessé en défendant, contre un ennemi supérieur en nombre, +un poste qui lui avait été confié._ + +Dans la revue: _Demain_ (août 1917), on peut lire l'admirable récit du +combat où il fut blessé et fraternellement secouru par des soldats +allemands. L'homme gisant et pantelant, qui attend le coup mortel, voit +se pencher sur lui le sourire d'un adolescent, qui lui tend la main et +lui dit en allemand: «Camarade, comment ça va-t-il?» Et comme le blessé +ne peut croire à la sincérité de l'ennemi, celui-ci continue: «Oh! +camarade, je suis bon!... Nous serons de bons camarades! Oui, oui, de +bons camarades...»--Ce chapitre est dédié: + +«_A mon frère, l'anonyme soldat würtembourgeois qui, le 30 décembre +1914, au bois de la Grurie, suspendant généreusement son geste de mort, +me sauva la vie;_ + +_A l'ami (ennemi) qui, au lazaret de Darmstadt, me soigna comme un bon +père;_ + +_Et aux camarades E., K. et B. qui me parlèrent en hommes._» + + * * * * * + +Rentré en France, ce soldat sans peur et sans reproche, retrouva l'armée +fanfaronne des plumitifs de l'arrière. Leur haine et leur bêtise lui +soulevèrent le coeur. Mais, au lieu de se replier en un silence de +dégoût, comme tels de ses camarades, il fonça bravement, ainsi qu'il +avait toujours fait, sur «l'ennemi supérieur en nombre». Il prit, en mai +1916, la direction d'une petite revue, dont le titre est «humble», mais +dont l'accent est rude et ne se laisse pas étouffer. Il déclare +hautement: + +«_Sortis de l'âpre tourbillon guerrier, pris encore dans ses remous, +nous n'entendons pas nous résigner à la médiocrité ambiante, à la +platitude servilement officielle... Nous sommes las du bourrage de +crânes systématique et quotidien... Nous n'avons rien abdiqué de nos +droits, pas même de nos espoirs..._»[35]. + +Et chacun de ses cahiers fut une attestation de son indépendance. Parmi +les revues de jeunes qui, en ce moment, pointent de toutes parts et +surgissent des ruines, il s'affirme comme un chef, par la vigueur de son +caractère et sa franchise indomptable. + +Il a trouvé un grand ami en le sage Han Ryner, qui promène chez les +barbares d'Europe, au milieu du chaos, la sérénité d'un Socrate exilé. +Le graveur Gabriel Belot, un sage lui aussi, qui sans trouble et sans +haine vit dans l'île Saint-Louis, comme si les deux beaux bras de la +Seine le séparaient des tourments du monde, éclaire de la paix de ses +dessins lumineux les plus sombres articles.[36] D'autres compagnons, +plus jeunes, soldats au front comme Wullens,--tel le poète et critique +Marcel Lebarbier,--se rangent à ses côtés, dans le combat pour la +vérité. + +Le dernier cahier paru de la revue _les Humbles_, fait de salutaire +besogne. Wullens commence par y rendre justice aux rares écrivains +français qui se soient montrés, depuis trois ans, libres et humains: à +Henri Guilbeaux et à sa revue «_Demain_»;[37] à l'auteur de _Vous êtes +des hommes_ et du _Poème contre le grand crime_, P.-J. Jouve, dont l'âme +pathétique vibre et frémit, comme un arbre, au vent de toutes les +douleurs et de toutes les colères humaines;--à Marcel Martinet, un des +plus grands lyriques que la guerre (que l'horreur de la guerre) ait +produits, le poète des _Temps maudits_, qui resteront l'immortel +témoignage de la souffrance et de la révolte d'une âme libre;--au +touchant Delemer;--et à quelques jeunes revues. Après quoi, il déblaie +le terrain de ce qu'il appelle «la fausse avant-garde littéraire», et +dit durement leur fait aux écrivains chauvins. Ce rude poilu des lettres +les charge à coups de boutoir: + +«_...J'en viens, moi, de cette guerre que vous chantez, vous... Je +possède ma citation à l'ordre du jour, ma croix de guerre: je ne la +porte jamais. J'ai passé sept mois en captivité, avant d'être rapatrié +comme grand blessé. Je pourrais vous inonder de récits guerriers. Je ne +veux point le faire. Pourtant, j'écris un livre sur la guerre. Et j'y +condense tout ce que mon coeur a ressenti, tout ce qu'un homme a +souffert durant ces mois d'indicible horreur, toute la joie aussi qu'il +a éprouvée quand il s'est aperçu, à de rares éclaircies lumineuses, que +toute humanité n'est pas morte, que la Bonté existe encore, trans et +cis-rhénane, mondiale. Vous chantez, M. B._ «la guerre par laquelle il +est beau et doux de mourir pour la patrie!» _Tous ceux que la mort +menaça vous diront que si elle peut être nécessaire, elle ne fut jamais +ni belle ni douce.--Vous célébrez_ «cette loque sublime aux trois +couleurs: le bleu, la blouse de nos ouvriers; le blanc, la cornette de +nos admirables religieuses...» _Me permettrez-vous de ne point continuer +jusqu'au rouge, car je l'évoque bien tout seul: rouge sang de mes +blessures coulant et se figeant sur la boue glacée de l'Argonne, en +cette horrifique matinée de décembre 1914, boue rouge des charniers +pestilentiels; tempes fracassées des camarades morts, moignons +sanglants que cache de sa mousse, pourriture vivante, semble-t-il, l'eau +oxygénée, visions rouges entrevues partout durant ces jours de +terrifiante et morne vie, vous accourez tumultueuses et atroces. Et +comme le poète, je dirais volontiers:_ + +«_A peu s'en faut que le coeur ne me fende!..._» + +Et pour conclure sa philippique, il cède la parole à un autre soldat, +écrivain comme lui, G. Thuriot-Franchi,--qui, dans le même style de +combat, sans fard, sans réticence, renfonce leurs rodomontades dans le +bec des matamores de l'écritoire:[38] + +«_Trop jeunes ou trop vieux, des poètes en pyjama, jaloux sans doute des +stratèges en pantoufles, croient devoir prodiguer le chant patriotique. +Les cuivres de la rhétorique tempêtent; l'invective est devenue +l'argument préféré; mille bas-bleus, abusivement de la Croix-Rouge, se +découvrent à la promenade où l'on papote, des sentiments spartiates, des +élans d'amazones: d'où pléthore de sonnets, odes, stances, etc., où, +pour parler le charabia du critique mondain,_ «la plus rare sensibilité +se marie heureusement au sentiment patriotique le plus pur.»--_Mais +f...ez-nous la paix, bon Dieu! Vous ne voyez rien, taisez-vous!_» + +Tel est l'ordre de silence, qu'intime avec verdeur un soldat du front +aux faux guerriers de l'arrière. S'ils aiment le style «poilu», ils sont +servis à souhait. Ceux qui viennent de voir la mort en face ont bien +gagné le droit de dire la vérité en face aux «amateurs» de la mort... +des autres. + + (_Revue Mensuelle_, Genève, octobre 1917.) + + + + +XVIII + +L'HOMME DE DOULEUR + +Menschen im Krieg[39] + +par Andreas LATZKO + + +L'art est ensanglanté. Sang français, sang allemand, c'est toujours +l'Homme de douleur. Hier, nous entendions la grande et morne plainte qui +s'exhale du _Feu_ de Barbusse. Aujourd'hui, ce sont les accents plus +déchirants encore de _Menschen im Krieg_ (_Hommes dans la guerre_). Bien +qu'ils viennent de l'autre camp, je gage que la plupart de nos lecteurs +belliqueux de France et de Navarre détaleront devant eux, en se bouchant +les oreilles. Cela risquerait de troubler leur insensibilité. + +_Le Feu_ est plus supportable pour ces guerriers en chambre. Il y règne +un parti-pris d'impersonnalité apparente. Malgré le nombre et la +précision des figures, aucune ne domine; aucun héros de roman: on se +sent donc moins lié aux peines, partout diffuses; et celles-ci, comme +leurs causes, ont un caractère élémentaire. L'énormité du Destin qui +écrase diminue l'amertume de ceux qui sont écrasés. Cette fresque de la +guerre semble la vision d'un Déluge universel. La multitude humaine +maudit le fléau, mais l'accepte. Dans le livre de Barbusse gronde une +menace pour l'avenir: aucune pour le présent. Le règlement de comptes +est remis au lendemain de la paix. + +Dans _Menschen im Krieg_, les assises sont ouvertes, l'humanité est à la +barre et dépose contre les bourreaux. L'humanité? Non pas. Quelques +hommes, quelques victimes de choix, dont la souffrance nous parle plus +directement que celle d'une foule, car elle est individuelle; nous +suivons ses ravages dans le corps et le coeur déchirés, nous +l'épousons; elle est nôtre. Et le témoin qui parle ne s'efforce pas à +l'objectivité. C'est le plaignant passionné, qui, tout pantelant des +tortures auxquelles il vient d'échapper, nous crie: «Vengeance!» Celui +qui écrivit ce livre sort à peine de l'enfer; il halète; ses visions le +poursuivent, il porte incrustée en lui la griffe de la douleur. Andreas +Latzko[40] restera, dans l'avenir, au premier rang des témoins, qui ont +laissé le récit véridique de la Passion de l'Homme, en l'an de disgrâce +1914. + + * * * * * + +L'oeuvre se présente sous la forme de six nouvelles détachées, que +relie seulement un sentiment commun de souffrance et de révolte. Ces six +épisodes de guerre sont disposés selon un ordre de succession tout +extérieure. Le premier est un «_Départ_». Le dernier, un «_Retour_». +Dans l'intervalle se classent un «_Baptême du Feu_», une vision de +blessés, une «_Mort de Héros_». Au centre, culmine le maître de la fête, +l'auteur responsable et adulé, le généralissime vainqueur. Dans les +trois dernières nouvelles, la douleur physique étale son visage hideux +de Méduse mutilée. Les deux premières sont consacrées à la douleur +morale. L'homme qui est au milieu--_Le Vainqueur_--ne voit ni l'une ni +l'autre: sa gloire s'assied dessus; il trouve la vie bonne et la guerre +meilleure. Du commencement à la fin du livre, la révolte gronde. Elle +éclate, à la dernière page, par un meurtre: un soldat qui revient du +front tue un profiteur de la guerre. + +Je donne l'analyse des six nouvelles. + +_Le Départ_ (_Der Abmarsch_) a pour scène le jardin d'hôpital d'une +paisible petite ville de province autrichienne à 50 kilomètres du front. +Un soir de fin d'automne. La retraite vient de sonner. Tout est calme. +Au loin, grondent les canons, comme des dogues monstrueux enchaînés, au +fond de la terre. De jeunes officiers blessés jouissent de la quiétude +de la soirée. Trois d'entre eux causent gaiement avec deux dames. Le +quatrième, lieutenant du landsturm, dans le civil compositeur de +musique, est prostré, à l'écart. Il a un grave ébranlement nerveux, et +rien ne peut le tirer de son accablement, même pas l'arrivée de sa jeune +et jolie femme; quand elle lui parle, il se recroqueville; et il +s'écarte quand elle veut le toucher. La pauvre petite souffre et ne +comprend pas son hostilité. L'autre femme fait tous les frais de la +conversation. C'est une _Frau Major_, qui passe ses journées à l'hôpital +et qui y a contracté «un étrange sang-froid babillard». Elle est blasée +d'horreur; son éternelle curiosité a quelque chose d'un peu cruel et +parfois d'hystérique. Les hommes discutent entre eux: «qu'est-ce qui est +le plus beau, à la guerre?» Pour l'un, c'est de se retrouver, comme ce +soir, dans la compagnie des femmes. + +«--_...Rester cinq mois à ne voir que des hommes, et puis entendre une +chère voix de femme!... Voilà le plus beau! Ça vaut déjà la peine +d'aller en guerre..._» + +Un autre réplique que le plus beau, c'est de prendre un bain, d'avoir un +pansement frais, un lit blanc, et de savoir qu'on pourra se reposer +quelques semaines. Le troisième dit: + +«--_Le plus beau, c'est le silence. Quand on a été là-haut, dans les +montagnes, où chaque coup est répercuté cinq fois, et qu'ensuite tout se +tait, aucun hurlement, aucun tonnerre, rien qu'un splendide silence, +qu'on peut écouter comme un morceau de musique... Les premières nuits, +j'ai veillé, assis sur mon lit, les oreilles tendues pour happer ce +silence, comme pour une mélodie lointaine qu'on veut attraper. Je crois +que j'en aurais hurlé, si beau c'était d'entendre qu'on n'entend plus +rien!..._» + +Les trois jeunes gens plaisantent, et ils rient de bonheur. Chacun est +enivré de la paix de cette ville endormie et du jardin d'automne. Chacun +ne veut rien en perdre, sans penser à ce qui suivra, «les yeux fermés, +comme un enfant qui doit aller ensuite dans la chambre noire». + +Mais voici que la _Frau Major_ demande, (et son souffle devient plus +précipité): + +«--_Et maintenant, qu'est-ce qui est le plus affreux, à la guerre?_» + +Les jeunes gens font la grimace. «_Cette question ne rentrait pas dans +leur programme..._» A ce moment, une voix suraigüe crie dans l'ombre: + +«--_Affreux? Il n'y a d'affreux que le départ... On s'en va... Et qu'on +soit laissé, c'est affreux!_» + +Silence glacial. La _Frau Major_ décampe, par peur d'entendre la suite; +et, sous le prétexte qu'il faut rentrer en ville et que c'est l'heure du +dernier tramway, elle entraîne la pauvre petite femme angoissée, que le +mot de son mari pénètre comme un obscur reproche. Les officiers restent +seuls; l'un d'eux, pour changer le cours des idées du malade, lui fait +compliment de sa femme, en termes familiers. L'autre se dresse: + +«--_Une rude femme? oui, oui, une crâne femme! Elle n'a pas versé une +larme, quand elle m'a mis en wagon. Toutes étaient ainsi. Aussi la femme +du pauvre Dill. Très crâne! Elle lui a jeté des roses dans le train, et +elle était sa femme depuis deux mois... Des roses, hé hé! Et au +revoir!... Tant elles étaient patriotes, toutes!..._ + +Et il raconte ce qui est arrivé au pauvre Dill. Dill montrait à ses +camarades la nouvelle photographie qu'il avait reçue de sa femme, quand +une explosion lui envoya à la tête une botte avec la jambe coupée d'un +soldat du train. Il reçut l'énorme éperon dans le crâne; il fallut se +mettre à quatre pour l'arracher. Jusqu'à ce qu'un morceau du cerveau +vînt avec. «Comme un polype gris»... Un des officiers, que ce récit +horrifie, court chercher le médecin. Celui-ci veut faire rentrer le +malade: + +«--Allons, Herr Leutnant, il faut aller au lit, maintenant.» + +«--_Il faut aller, naturellement, répond l'autre, avec un profond +soupir. Il nous faut tous aller. Qui ne va pas est un lâche; et d'un +lâche elles ne veulent pas. Voilà la chose! Comprends-tu? Maintenant, +les héros sont à la mode. Madame Dill a voulu avoir un héros à son +nouveau chapeau, hé hé! C'est pourquoi le pauvre Dill a dû perdre son +cerveau. Moi aussi... Toi aussi! Tu dois aller mourir... Et les femmes +regardent, crânement, parce que c'est la mode..._» + +Il interroge des yeux ceux qui l'entourent: + +«--_N'est-ce pas triste?_» demande-t-il doucement. + +Puis soudain, il crie, avec fureur: + +«--_N'est-ce pas une fourberie? hé?... une fourberie? Etais-je un +assassin? Un égorgeur?... J'étais un musicien. Je lui plaisais ainsi. +Nous étions heureux, nous nous aimions... Et une fois, parce que la mode +a changé, elles veulent avoir des meurtriers! comprends-tu cela?_» + +Sa voix retombe, gémit: + +«--_La mienne aussi fut crâne. Pas de larmes! J'attendais, j'attendais +toujours, quand elle commencerait à crier, quand elle me supplierait +enfin de descendre, de ne pas partir, d'être lâche, pour elle!... Mais +elles n'ont pas eu le courage; aucune n'a eu le courage; elles veulent +seulement être crânes. Pense un peu! Pense un peu!... Elle a fait des +signes avec le mouchoir, comme les autres_». + +Il agite les bras, comme s'il prenait le ciel à témoin: + +«--_Le plus affreux, tu veux le savoir? Le plus affreux a été la +désillusion, le départ. Pas la guerre. La guerre est comme elle doit +être. Est-ce que cela t'a surpris qu'elle soit cruelle? Seul, le départ +a été une surprise. Que les femmes soient cruelles, voilà la surprise! +Qu'elles puissent sourire et jeter des roses; qu'elles livrent leurs +maris, leurs enfants, leurs petits, qu'elles ont mille fois mis au lit, +bordés, caressés, qu'elles ont fabriqués d'elles-mêmes... Voilà la +surprise! Qu'elles nous ont livrés, qu'elles nous ont envoyés, envoyés à +la mort! Parce que chacune aurait été gênée de n'avoir pas son héros. +Oh! ç'a été la grande désillusion, mon cher... Ou crois-tu que nous y +serions allés, si elles ne nous avaient pas envoyés? Le crois-tu?... +Aucun général n'aurait rien pu, si les femmes ne nous avaient pas fait +empiler dans le train, si elles nous avaient crié qu'elles ne nous +reverraient plus, si nous étions des meurtriers. Pas un n'y serait allé, +si elles avaient juré qu'aucune ne coucherait avec un homme qui aurait +défoncé le crâne à des hommes, fusillé des hommes, éventré des hommes! +Pas un, je vous le dis!... Je ne voulais pas le croire qu'elles +pourraient le supporter ainsi! Elles font semblant, pensais-je; elles +se retiennent encore; mais quand la locomotive sifflera, elles crieront, +elles nous arracheront du train, elles nous sauveront. C'était la seule +fois qu'elles auraient pu nous protéger... Et elles ont voulu seulement +être crânes!..._» + +Il se rassied, brisé, et se met à pleurer. Un cercle s'est formé autour +de lui. Le médecin dit avec bonhomie: + +«--Allons dormir, monsieur le lieutenant, les femmes sont ainsi, on ne +peut rien y faire». + +Le malade bondit, irrité: + +«--_Elles sont ainsi? Elles sont ainsi? Depuis quand, hé? N'as-tu jamais +entendu parler des suffragettes, qui giflent les ministres, qui mettent +le feu aux musées, qui se font ligoter aux poteaux de réverbères, pour +le droit de suffrage? Pour le droit de suffrage, entends-tu? Et pas pour +leurs maris?_» + +Il resta un instant, privé de souffle, terrassé par un sauvage +désespoir; puis, il cria, luttant contre les sanglots, comme une bête +aux abois: + +«--_As-tu entendu parler d'une seule qui se soit jetée devant le train +pour son mari? Une seule a-t-elle giflé pour nous des ministres, +s'est-elle ligottée aux rails? On n'a pas eu besoin d'en repousser une +seule. Pas une ne s'est émue, dans le monde entier. Elles nous ont +chassés dehors. Elles nous ont fermé la bouche. Elles nous ont donné de +l'éperon, comme au pauvre Dill. Elles nous ont envoyés tuer, elles nous +ont envoyés mourir, pour leur vanité. Ne les défends pas! Il faut les +arracher, comme de la mauvaise herbe, jusqu'à la racine! A quatre, il +faut les arracher, comme pour Dill. A quatre, et alors il faudra +qu'elles sortent. Tu es le docteur? Là! Prends ma tête! Je ne veux pas +de femme. Arrache! Arrache!..._» + +Il se frappe le crâne à coups de poing. On l'emporte, hurlant. Le +jardin se vide. Tout s'éteint peu à peu, lumières et bruits, sauf la +toux des canons lointains. La patrouille qui a aidé à rentrer le fou à +l'hôpital repasse, avec un vieux caporal, tête baissée. Au loin, +l'éclair d'une explosion et un long roulement. Le vieux s'arrête, +écoute, montre le poing, crache de dégoût et gronde: «Pfui Teufel!» + +J'ai cru bon de traduire de larges extraits de cette nouvelle, pour +donner une idée du style saccadé, frémissant, frénétique, qui tient du +drame plus que du roman, et où passe une sauvagerie de passion +shakespearienne. Je crois utile que cette page amère, injuste--et si +profonde!--soit largement répandue, afin que ces pauvres femmes qui se +guindent, par amour bien souvent, aux sentiments surhumains, puissent +entendre, à travers la confession d'un fou, les secrètes pensées +qu'aucun homme n'ose leur livrer, l'appel muet, presque honteux, à leur +toute faible, toute simple et maternelle humanité. + + * * * * * + +Je passerai plus rapidement sur les autres nouvelles. + +La seconde, _Feuertaufe_ (_Baptême du Feu_),--très longue, un peu trop +peut-être, mais riche de douleur et de pitié,--se passe presque tout +entière dans l'âme d'un capitaine quadragénaire, Marschner, qui conduit +sa compagnie sous le feu de l'ennemi, à la tranchée la plus exposée. Il +n'est pas un officier de métier. Il est ingénieur civil, après avoir été +officier et s'être mis, à trente ans, sur les bancs de l'école, pour +sortir du métier militaire: c'est la guerre qui l'y a réintégré. +Avant-hier encore, il était à Vienne. Ses hommes sont des pères de +famille, maçons, paysans, ouvriers, sans le moindre enthousiasme +patriotique. Il lit en eux et il a honte de mener à une mort certaine +ces pauvres gens qui se confient à lui. A ses côtés marche le jeune +lieutenant Weixler, l'être le plus froid, le plus implacable, le plus +inhumain,--comme on l'est souvent à vingt ans, «_quand on n'a pas eu le +temps d'apprendre le prix de la vie_». La dureté de cet homme (qui est +d'ailleurs un officier impeccable) fait souffrir Marschner jusqu'à +l'exaspération. Une hostilité furieuse s'amasse sourdement entre eux. A +la fin, au moment où elle va se faire jour, une mine éclate dans la +tranchée, où les deux hommes se regardent avec animosité. Elle les +ensevelit sous les décombres. Quand le capitaine revient à lui, il a le +crâne fracassé; mais il voit à quelques pas l'impitoyable lieutenant, +éventré, ses entrailles enroulées autour de lui. Ils échangent un +dernier regard. + +_Et Marschner vit un visage presque inconnu, blême, triste, des yeux +effrayés, une expression douce, molle, plaintive, autour des lèvres, +avec une inoubliable résignation, tendre et douloureuse..._ + +«_--Il souffre!...» pensa Marschner. Ce fut comme un transport de joie +en lui. Et il mourut..._ + +_Der Kamerad_ (_Le Camarade_) est le journal d'un soldat à +l'hôpital,--affolé par les spectacles de la guerre, surtout par une +horrible vision de blessé qui agonise, un misérable à la face emportée +par un coup de harpon. L'image est à jamais gravée dans son cerveau. +Elle ne le quitte ni jour ni nuit; elle s'assied, se lève, mange, dort +avec lui: elle est «le Camarade». La description est hallucinante; et la +nouvelle contient les pages les plus violentes du livre contre les +meneurs de la guerre et les imposteurs de la presse. + +_Heldentod_ (_Mort d'un héros_) représente l'agonie, à l'hôpital, du +premier lieutenant Otto Kadar. Il a le crâne brisé. Tandis que les +officiers du régiment, réunis, se faisaient jouer par un gramophone la +marche de Rakoczy, une bombe a fait explosion au milieu d'eux. Et le +mourant ne cesse de parler de la marche de Rakoczy. Il revoit le cadavre +d'un jeune officier, à la tête arrachée et portant, à la place, enfoncé +dans le cou, le disque du gramophone. Dans son délire, il imagine que +l'on a changé la tête à tous les soldats, à tous les officiers, à +lui-même, et qu'on l'a remplacée par des plaques de gramophones. C'est +pourquoi il est si facile de les mener à la boucherie! L'agonisant se +frappe furieusement, pour arracher la plaque et meurt. Sur quoi, le +vieux major dit avec emphase: «Il est mort en vrai Hongrois! avec la +marche de Rakoczy aux lèvres.» + +_Heimkehr_ (_Le Retour_) raconte le retour au pays d'un blessé de la +guerre. Johann Bogdan, qui était le coq du village, y revient défiguré. +A l'hôpital on lui a refait le visage, avec des lambeaux de chair coupés +et greffés. Quand il se voit dans le miroir, il s'épouvante. Au village, +on ne le reconnaît plus. Seul, un bossu, qu'il méprise, l'humilie de sa +familiarité. Le pays est transformé. On y a installé une fabrique de +munitions. La promise de Bogdan, Marcsa, y travaille, et elle est +devenue la maîtresse du patron. Bogdan voit rouge; il tue le patron d'un +coup de couteau. Il est assommé aussitôt après.--On sent, dans cette +nouvelle, monter la révolution: elle s'empare, malgré lui, du coeur de +Bogdan qui était, de nature, foncièrement, stupidement conservateur. +Vision menaçante du retour des poilus de toutes les armées, qui se +vengent de ceux qui les ont envoyés à la mort en restant à l'arrière, +pour jouir et spéculer. + +J'ai réservé pour la fin la troisième nouvelle, qui tranche sur les +autres par la sobriété de l'émotion: _Der Sieger_ (_Le Vainqueur_). +Ailleurs, le tragique se montre à nu, et saignant. Ici, il se recouvre +du voile de l'ironie. Il n'en est que plus redoutable. Sous le ton calme +du récit, la révolte frémit; l'âpre satire cloue les bourreaux au +pilori. + +«_Le Vainqueur_», c'est S. E. le Oberkommandant d'armée, le célèbre +généralissime X, connu dans toute la presse sous le nom de: «Le +vainqueur de ***». Il est là, dans toute sa gloire, sur la grand' place +de la ville qui est le siège de l'Oberkommando, et où il est le maître +absolu: il peut tout faire et tout défaire. C'est l'heure de la musique. +Une belle après-midi d'automne. S. E. est à sa table de café, en plein +air, au milieu de brillants officiers et de dames élégantes. A soixante +kilomètres du front. Par son ordre absolu, défense est faite aux +médecins de laisser sortir les mutilés ou convalescents dont l'aspect +déplaisant pourrait troubler la satisfaction des bien portants: on les +consigne à l'hôpital, comme déprimants pour l'enthousiasme public.--La +nouvelle décrit les heures charmantes que passe, ce jour-là, S. E. Il +trouve la guerre une chose excellente: a-t-on jamais été plus gais! Et +quelle mine magnifique ont ces jeunes gens qui reviennent du front! +«Croyez-moi, le monde n'a jamais été aussi sain qu'aujourd'hui». Toute +la société abonde en ce sens et célèbre les effets bienfaisants de la +guerre. S. E. digère son heureuse fortune, ses titres, ses décorations, +récolte d'une seule année de guerre, après avoir croupi trente-neuf ans +dans la paix et la médiocrité. Un vrai miracle. Il est devenu un héros +national: il a son auto, son château, son maître-cuisinier, une chère +exquise, un train de maison seigneurial--et le tout, sans qu'il lui en +coûte un sou. Un seul point sombre: la pensée que ce conte de fées +pourrait disparaître brusquement comme il est venu, et le laisser choir +dans l'ignoble médiocrité. Si l'ennemi réussissait à forcer la ligne de +tranchées?... Mais non. Il se rassure. Tout va bien. La grande offensive +ennemie, annoncée depuis trois mois, déclenchée depuis vingt-quatre +heures, se heurte à un mur de fer. + +«_Le réservoir humain_» est plein jusqu'à déborder. Deux cent mille +jeunes forts gaillards sont prêts à entrer dans la danse, jusqu'à ce +qu'ils y restent, dans une boue de sang et d'os... S. E. est interrompue +de son agréable rêverie par son aide-de-camp qui lui demande audience +pour le correspondant d'un important journal étranger. L'interview est +finement notée. Le général ne laisse pas parler le journaliste; il a ses +développements tout prêts: + +«_Il parla d'un ton tranchant et assuré, avec de courtes pauses. Avant +tout, il rappela en les glorifiant ses braves soldats, célébra leur +courage, leur mépris de la mort, leurs actes sublimes au delà de tout +éloge. Alors, il exprima son regret de l'impossibilité où il était de +rendre à chacun de ces héros ce qui lui était dû et réclama de la +patrie--sur un ton plus élevé--une reconnaissance impérissable pour tant +de fidélité et de renoncement à soi. Il déclara, en désignant du doigt +l'épaisse forêt de ses décorations, que toutes les distinctions dont il +avait été l'objet étaient un hommage rendu à ses soldats. Enfin, il +glissa quelques mots d'éloges mesurés pour la valeur combative des +soldats ennemis et l'habileté de leur commandement; et il termina par +l'expression de son inébranlable confiance en la victoire finale_». + +Quand le discours est clos, le général fait place à l'homme du monde: + +«--Vous allez maintenant au front, _Herr Doctor_?» demande-t-il, avec un +sourire obligeant. Et il répond au «Oui» ravi du journaliste par un +soupir profond et mélancolique: + +«_Heureux homme! Je vous envie. Voyez-vous, c'est le côté tragique dans +la vie du général d'aujourd'hui qu'il ne peut plus conduire lui-même ses +troupes au feu! Toute sa vie, il s'est préparé à la guerre, il est +soldat de corps et d'âme, et il ne connaît que par ouï-dire les +excitations du combat..._» + +Naturellement, le reporter est enchanté de pouvoir montrer le tout +puissant guerrier dans le rôle sublime du renoncement. + +Cette scène si confortable est dérangée par l'intrusion d'un capitaine +d'infanterie, au cerveau détraqué, qui s'est échappé de l'hôpital. S. +E., furieuse, se contraint à la bonhomie, et fait reconduire l'importun +en auto. Il tire de l'épisode quelques phrases touchantes sur +l'impossibilité d'agir où serait un général s'il voyait toute la misère +du combat. Et il esquive la dernière question du journaliste: «Pour +quand croyez-vous que nous puissions espérer la paix?» en le renvoyant +au Seigneur d'en face, celui qui est dans l'église,--le seul qui puisse +répondre.--Après quoi, S. E. fond sur l'hôpital comme un ouragan, lave +la tête au vieux médecin-chef et lui enjoint d'enfermer à clef tous ses +malades. Sa colère, un peu soulagée, se rallume au reçu d'un message du +front: un général de brigade lui décrit les effroyables pertes subies et +l'impossibilité de tenir sans envoi de renforts. Son Excellence, dans +les calculs de laquelle il entrait parfaitement que la brigade fût +exterminée, après avoir tenu le plus longtemps possible, s'indigne que +ses victimes aient des conseils à lui donner; et il intime à la brigade +la défense de se replier.--Enfin, la journée terminée, le grand homme +rentre en auto à son palais, remâchant encore avec fureur la sotte +question du journaliste: «Pour quand S. E. espère-t-elle la paix?» + +«_Espérer!... Quel manque de tact!... Espérer la paix! Qu'est-ce qu'un +général a de bon à attendre de la paix? Un pékin ne peut-il pas +comprendre qu'un général commandant d'armée n'est vraiment commandant et +vraiment général que dans la guerre, et que dans la paix il n'est plus +rien qu'un Herr Professor au collet galonné?..._» + +Le général grogne encore, quand l'auto s'arrêtant, pour fermer la capote +à cause de la pluie, S. E. entend au loin le crépitement des +mitrailleuses. Alors, ses yeux s'éclairent: + +«--_Dieu merci! Il y a encore la guerre!_»...... + + * * * * * + +On a pu se rendre compte, par les extraits cités, de la puissance +d'émotion et d'ironie de l'oeuvre. Elle brûle. C'est une torche de +souffrance et de révolte. Ses défauts comme ses qualités tiennent à +cette frénésie. L'auteur est un écrivain très maître de son art, mais il +ne l'est pas toujours de son coeur. Ses souvenirs sont des plaies +encore ouvertes. Il est possédé par ses visions. Ses nerfs vibrent comme +des cordes de violon. Ses analyses de sentiments sont presque toujours +des monologues trépidants. L'âme ébranlée ne peut plus trouver le repos. + +On lui reprochera sans doute la place prépondérante que prend dans son +livre la douleur physique. Elle le remplit. Elle obsède l'esprit et les +yeux. C'est après avoir lu _Menschen im Krieg_ que l'on reconnaît +combien Barbusse a été sobre d'effets matériels. Si Latzko y recourt +avec insistance, ce n'est pas seulement qu'il est poursuivi par cette +hantise. Il _veut_ la communiquer aux autres. Il a trop souffert de leur +insensibilité. + +C'est en effet la plus triste des expériences que nous devons à cette +guerre. Nous savions l'humanité bien bête, bien médiocre, bien égoïste: +nous la savions capable de bien des cruautés. Mais si dénué d'illusions +que l'on fût, nous ne nous doutions pas de sa monstrueuse indifférence +aux cris des millions de suppliciés. Nous ne nous doutions pas du +sourire sur les lèvres de ces jeunes fanatiques et de ces vieux enragés +qui, du haut des arènes, assistent sans se lasser à l'égorgement des +peuples, pour le plaisir, l'orgueil, les idées et les intérêts des +spectateurs. Tout le reste, tous les crimes, nous pouvions les admettre; +mais cette sécheresse de coeur, c'est le pire de tout, et l'on sent +que Latzko en fut bouleversé. Comme un des personnages, qui passe pour +malade parce qu'il ne peut oublier le spectacle des souffrances, il crie +au public apathique: + +«_Malade!... Non. Malades, ce sont les autres. Malades sont ceux qui +rayonnent en lisant les nouvelles de victoires et de kilomètres conquis +sur des montagnes de cadavres,--ceux qui entre eux et l'humanité ont +tendu un paravent de drapeaux bariolés... Malade est celui qui peut +encore penser, parler, discuter, dormir, sachant que d'autres, avec +leurs entrailles dans les mains, rampent sur les mottes de terre, comme +des vers coupés en tronçons, pour crever à mi-chemin de l'ambulance, +tandis que là-bas au loin, une femme au corps brûlant rêve auprès d'un +lit vide. Malades sont tous ceux qui peuvent ne pas entendre gémir, +grincer, hurler, craquer, crever, se lamenter, maudire, agoniser, parce +qu'autour d'eux bruit la vie quotidienne... Malades sont les sourds et +aveugles, non moi. Malades sont les muets, dont l'âme ne chante pas la +pitié, ne crie pas la colère..._»[41] + +Et c'est à les atteindre dans leur engourdissement, c'est de leur +appliquer sur la peau le fer rouge de la douleur que vise sa volonté. Il +s'est peint dans le capitaine Marschner de la deuxième nouvelle, qui, au +milieu de son troupeau égorgé, ne souffre de rien tant que de +l'indifférence cruelle de son lieutenant, et qui, près de mourir, +s'illumine d'un sourire de soulagement, quand il voit sur le dur visage +se poser l'ombre de la douleur,--de la douleur fraternelle... + +«--Dieu soit loué! pense-t-il. Maintenant, ils savent ce que c'est que +souffrir!...» + +«_Durch Mitleid wissend..._», comme chante le choeur mystique de +_Parsifal_... + +Cette «_souffrance avec_» (_Mitleid_), cette «douleur qui unit», déborde +de l'oeuvre d'Andréas Latzko. + +15 novembre 1917. + + (_Les Tablettes_, Genève, décembre 1917.) + + + + +XIX + +Vox Clamantis... + +_Jeremias_, poème dramatique[42] de STEFAN ZWEIG + + +Après la stupeur glacée des premiers temps de la guerre, l'art mutilé +reverdit. Le chant irrésistible de l'âme jaillit de sa souffrance. +L'homme n'est pas seulement, comme il s'en vante, un animal qui raisonne +(ou plutôt, déraisonne); il est un animal qui chante; il ne peut pas +plus se passer de chant que de pain. L'épreuve actuelle le montre. Bien +que le manque général de liberté en Europe nous prive sans doute des +plus profondes musiques, des confessions les plus vraies, nous entendons +déjà par tous les pays de grandes voix. Les unes, venues des armées, +nous disent la lugubre épopée:--tels, _Le Feu_ de Henri Barbusse et les +déchirantes nouvelles de Andréas Latzko: _Menschen im Krieg_. D'autres +expriment la douleur et l'horreur de ceux qui, restés à l'arrière, +assistent à la tuerie sans y prendre part, et qui, n'agissant pas, sont +d'autant plus livrés aux tourments de la pensée:--ainsi, les poèmes +passionnés de Marcel Martinet (_Les Temps maudits_)[43] et de P. J. +Jouve: _Vous êtes des hommes_[44]; _Poème contre le grand crime_[45]; +surtout son admirable _Danse des Morts_[46]. Moins sensibles aux +souffrances et plus préoccupés de comprendre, les romanciers anglais, H. +G. Wells (_Mr. Britling sees it through_) et Douglas Goldring (_The +Fortune_)[47], analysent avec loyauté les erreurs angoissantes qui les +entourent et auxquelles ils n'échappent point. Enfin, d'autres esprits, +se réfugiant dans le spectacle du passé, y retrouvent le même cercle de +maux et d'espérances,--le «Retour éternel».--Ils transposent leur +douleur sur un mode d'autrefois, ils l'ennoblissent ainsi et la +dépouillent de son aiguillon empoisonné. Du haut abri des siècles, l'âme +délivrée par l'art contemple les peines comme dans un rêve; et elle ne +sait plus si elles sont présentes ou passées. Le _Jeremias_ de Stefan +Zweig est le plus bel exemple que je connaisse, en notre temps, de cette +auguste mélancolie, qui sait voir par delà le drame sanglant +d'aujourd'hui l'éternelle tragédie de l'Humanité. + +Ce n'est pas sans combats qu'on arrive à ces régions sereines. Ami de +Zweig avant la guerre et resté son ami, j'ai été le témoin des +souffrances subies par ce libre esprit européen, que la guerre +écartelait dans ce qu'il avait de plus cher, dans sa foi artistique et +humaine: elle le dépouillait de toute raison de vivre. Les lettres que +j'ai reçues pendant la première année de guerre, dévoilent avec une +beauté tragique ses déchirements désespérés. Peu à peu cependant, +l'immensité de la catastrophe, la communion avec la peine universelle, +ont fait rentrer en lui le calme qui se résigne au destin, parce qu'il +voit que le destin mène à Dieu, qui est l'union des âmes. Israélite de +race, il a puisé dans la Bible son inspiration. Il n'avait pas de +difficulté à y trouver des exemples pareils de démence des peuples, +d'écroulement des empires, et d'héroïque patience. Une figure l'attira +surtout: celle du grand Précurseur, le Prophète, outragé, de la paix +douloureuse qui fleurit sur les ruines--Jérémie. + +Il lui a consacré un poème dramatique, dont je vais donner l'analyse, +avec de larges extraits. Neuf tableaux en une prose mêlée de vers libres +ou réguliers, suivant que la passion s'exalte ou se maîtrise. La forme +est ample et oratoire; les développements de la pensée, majestueusement +balancés, gagneraient peut-être à des raccourcis, qui laissent à +l'expression plus d'imprévu. Le peuple tient une place capitale dans +l'action. Ses répliques s'entrecroisent, heurtées, contradictoires; à la +fin, elles s'unissent en des choeurs aux strophes ordonnées, que +gouverne la pensée du prophète, gardien d'Israël. Le poète a su éviter +également l'archaïsme et l'anachronisme. Nous retrouvons nos +préoccupations actuelles dans cette épopée de la ruine de Jérusalem, +mais à la manière dont les croyants des siècles derniers découvraient +quotidiennement dans leur Bible, la lumière qui éclairait leur route, +aux heures d'indécision: _Sub specie aeternitatis_. + +«Jérémie est notre prophète, me disait Stefan Zweig, il a parlé pour +nous, pour notre Europe. Les autres prophètes sont venus à leur temps: +Moïse a parlé et a agi. Christ est mort et a agi. Jérémie a parlé en +vain. Son peuple ne l'a pas compris. Son temps n'était pas mûr. Il n'a +pu qu'annoncer et pleurer les ruines. Il n'a rien empêché. Ainsi, de +nous». + +Mais il est des défaites plus fécondes que des victoires, et des +douleurs plus lumineuses que des joies. Le poème de Zweig le montre +avec grandeur. Au dénouement du drame, Israël écrasé, quittant sa ville +en ruines, pour les chemins de l'exil, va à travers les temps, plein +d'une joie intérieure qu'il n'avait jamais connue, et fort de ses +sacrifices, qui lui ont rendu conscience de sa mission. + + * * * * * + +La scène I montre «_L'éveil du prophète_».--Une nuit de premier +printemps. Tout est calme. Jérémie, réveillé en sursaut par une vision +de Jérusalem en flammes, monte sur la terrasse qui domine sa maison et +la ville. Il est «empoisonné» de rêves, possédé par la tourmente future, +tandis que la paix l'entoure. Il ne comprend pas la force sauvage qui +gronde en lui, il sait qu'elle vient de Dieu, et il attend son ordre, +anxieux, halluciné. La voix de sa mère qui l'appelle lui semble celle de +Dieu. Devant sa mère épouvantée, il prophétise la ruine de Jérusalem. +Elle le supplie de se taire, elle s'irrite de ses paroles comme d'un +sacrilège; et, pour lui fermer la bouche, elle le maudit d'avance s'il +répand au dehors ses sinistres songes. Mais Jérémie ne s'appartient +plus. Il suit le Maître invisible. + +La scène II s'intitule «_L'attente_». + +Sur la grande place de Jérusalem, devant le Temple et le palais du roi, +le peuple acclame les envoyés égyptiens, qui sont venus marier au roi +Zedekia une fille de Pharaon et contracter alliance contre les +Chaldéens. Abimelek le général, Pashur le grand prêtre, et Hananja, le +prophète officiel, qui met ses faux oracles au service des passions +populaires, surexcitent la foule. Un des plus violents à réclamer la +guerre est le jeune Baruch. Jérémie s'oppose au courant furieux. Il +condamne la guerre. Aussitôt on l'accuse d'être acheté par l'or de +Chaldée. Le faux prophète Hananja célèbre «la sainte guerre, la guerre +de Dieu». + +--«_Ne mêle pas le nom de Dieu à la guerre_, dit Jérémie. _Ce n'est pas +Dieu qui conduit la guerre, ce sont les hommes. Sainte n'est aucune +guerre, sainte n'est aucune mort, sainte est seulement la vie_». + +--«_Tu mens, tu mens!_ crie le jeune Baruch, _la vie nous est donnée +uniquement pour nous sacrifier à Dieu..._». + +Le peuple est exalté par l'espoir de la victoire facile. Une femme +crache sur le pacifiste Jérémie. Jérémie la maudit: + +--«_Malédiction sur l'homme qui court après le sang! Mais sept fois +malédiction sur les femmes avides de la guerre, elle mangera le fruit de +leur corps..._» + +Sa violence effraie. On le somme de se taire. Il refuse: car Jérusalem +est en lui. Et Jérusalem ne veut pas mourir. «_Les murailles de +Jérusalem se dressent en mon coeur, et elles ne veulent pas tomber... +Sauvez la paix!_». + +La foule incertaine subit malgré elle le frisson de ses paroles, quand +reparaît, brûlant de colère, le général Abimélek. Il sort du Conseil du +Roi, qui s'est prononcé à la majorité contre l'alliance avec l'Egypte. +Dans son indignation, il jette son épée. La jeunesse d'Israël, par la +voix de Baruch, le salue comme un héros national. Le grand prêtre le +bénit. Le prophète démagogue Hananja soulève le peuple et le lance +contre le palais, afin d'arracher au roi la déclaration de guerre. +Jérémie barre le passage à la foule hurlante. Il est renversé. Le jeune +Baruch le frappe de son épée. La foule passe. + +Mais Baruch atterré reste devant sa victime. Il essuie le sang qui coule +de la blessure, il demande pardon. Jérémie, relevé par lui, ne songe +qu'à rejoindre le peuple déchaîné, pour lui crier la parole de paix. +Cette force inébranlable stupéfie Baruch; il prenait pour un lâche celui +qui méprise l'action et qui prêche la paix. + +--«_Penses-tu_, dit Jérémie, _que la paix ne soit pas une action et +l'action de toutes les actions? Jour par jour, tu dois l'arracher de la +gueule des menteurs et du coeur de la foule. Tu dois rester seul +contre tous... Ceux qui veulent la paix sont dans un éternel combat_». + +Baruch est subjugué: + +--«_Je crois en toi: car j'ai vu ton sang versé pour ta parole_». + +En vain Jérémie l'écarte; il se fait scrupule de l'associer à ses rêves +et à ses épouvantements. Baruch s'attache à ses pas; et sa foi brûlante +s'ajoute à celle de Jérémie et la redouble. + +JÉRÉMIE: «_Tu crois en moi, quand moi-même je crois à peine en mes +rêves... Tu as fait jaillir mon sang, et versé ta volonté dans la +mienne..... Tu es le premier qui croie en moi, le premier-né de ma foi, +le fils de mon angoisse..._». + +Avec des cris de joie, le peuple revient sur la place, il est heureux: +il a la guerre! Dans un cortège de fête, le roi paraît, sombre, et +l'épée nue. Hananja danse devant, comme David. Jérémie crie au roi: +«Jette l'épée, sauve Jérusalem! La paix! La paix de Dieu!» Ses paroles +sont couvertes par les clameurs. Il est rejeté du chemin. Le roi +pourtant a entendu; il s'arrête, et cherche des yeux celui qui a crié; +puis il reprend sa marche et monte au temple, avec l'épée. + + +Scène III: «_Le Tumulte_» + +La guerre a commencé. La foule attend les nouvelles. Elle bavarde, elle +happe au vol les paroles qui lui plaisent, ou bien elle les transforme +au gré de ses désirs; et, voulant la victoire, elle l'imagine accomplie. +Avec un art très souple, Zweig montre comment une rumeur vague se +propage dans l'âme hallucinée de la multitude et devient instantanément +plus certaine que la vérité. On se communique, de bouche en bouche, tous +les détails, les chiffres de la fausse victoire. Le prophète +défaitiste, Jérémie, est bafoué. A l'oiseau de malheur, on apprend que +les Chaldéens sont écrasés et que leur roi Nabukadnézar est tué. +Jérémie, d'abord muet de saisissement, remercie Dieu de ce qu'il a +tourné en dérision ses lugubres prophéties. Puis, devant la stupide +arrogance du peuple, qui s'enivre grossièrement de la victoire, sans que +l'épreuve lui ait rien appris, il le flagelle de nouvelles menaces: + +--«_Votre rire durera peu... Dieu le déchirera comme un rideau... Déjà, +le messager court, le messager du malheur, il court, il court; ses pas +se précipitent vers Jérusalem. Déjà, déjà, le voici proche, le messager +de l'effroi, le messager de l'épouvante, déjà le messager est +proche..._» + +Et voici le messager hors d'haleine! Avant qu'il ait parlé, Jérémie +tremble d'effroi... «L'ennemi est victorieux. Les Egyptiens ont traité +avec lui. Nabukadnézar marche sur Jérusalem»... La foule crie +d'épouvante. Au nom du roi, un héraut appelle aux armes. Et Jérémie, le +visionnaire trop véridique, autour duquel le peuple effrayé fait le +vide, supplie Dieu vainement de le convaincre de mensonge. + + +Scène IV: «_La veille sur les remparts_» + +La nuit, au clair de lune. Sur les murs de Jérusalem. L'ennemi est au +pied. Au loin, Samarie brûle, Gilgal brûle. Deux sentinelles dialoguent; +l'une, soldat de métier, ne voit et ne veut pas voir plus loin que sa +consigne; l'autre, qui semble un de nos frères d'aujourd'hui, s'efforce +de comprendre, et son coeur est accablé: + +--«_Pourquoi Dieu jette-t-il les peuples les uns contre les autres? N'y +a-t-il pas assez d'espace sous le ciel? Qu'est-ce que les peuples?... +Qu'est-ce qui met la mort entre les peuples? Qu'est-ce qui sème la +haine, quand il y a tant de place pour la vie et tant de pâture pour +l'amour? Je ne comprends pas, je ne comprends pas... Dieu ne peut +vouloir ce crime. Il nous a donné la vie pour vivre... La guerre ne +vient pas de Dieu. D'où peut-elle venir?_» + +Il pense que s'il pouvait causer avec un Chaldéen, ils s'entendraient. +Pourquoi ne causeraient-ils pas? Il a envie d'en appeler un, de lui +tendre la main. L'autre soldat s'indigne: + +--«_Tu ne feras pas cela. Ils sont nos ennemis, nous devons les haïr._» + +--«_Pourquoi dois-je les haïr, si mon coeur ne sait pourquoi?_» + +--«_Ils ont commencé la guerre, ils ont été les aggresseurs._» + +--«_Oui, on dit cela à Jérusalem; mais peut-être dit-on de même à Babel. +Si on causait ensemble, on l'éclaircirait peut-être... Qui servons-nous, +avec leur mort?_» + +--«_Nous servons le roi et notre Dieu._» + +--«_Mais Dieu a dit, et il est écrit: Tu ne tueras point._» + +--«_Il est aussi écrit: OEil pour oeil, dent pour dent._» + +--«(Soupirant). _Il y a beaucoup de choses écrites. Qui peut tout +comprendre?_» + +Il continue à se lamenter tout haut. L'autre lui enjoint de se taire. + +--«_Comment ne pas questionner, comment être sans inquiétude, à cette +heure? Sais-je où je suis et combien de temps encore je veille?... +Comment ne pas questionner sur ma vie, tandis que je suis en vie?... +Peut-être la mort est déjà en moi, qui questionne, et ce n'est déjà plus +la vie..._» + +--«_Ça ne sert à rien, qu'à tourmenter_». + +--«_Dieu nous a donné un coeur, pour qu'il se tourmente_». + +Jérémie et Baruch paraissent sur les remparts. Jérémie se penche et +regarde. Tout ce qu'il voit maintenant, ces feux, ces tentes +innombrables, cette première nuit de siège, il l'a déjà rêvé. Pas une +étoile au ciel qu'il n'ait vue, à cette place. Il ne peut plus nier que +Dieu ne l'ait élu. Il faut donc qu'il parle au roi, car il connaît le +dénouement, et déjà il le voit, il le décrit en vers hallucinés. + +Le roi Zedekia, qui, plein d'appréhension, fait sa ronde avec Abimélek, +entend la voix de Jérémie, et il reconnaît celui qui voulut le retenir +au seuil de la déclaration de guerre. Il l'écouterait à présent, si +c'était à refaire. Jérémie lui dit qu'il n'est jamais trop tard pour +demander la paix. Zedekia ne veut pas faire les premières démarches. Si +on le repoussait? + +--«_Heureux ceux qu'on repousse pour la justice!_» + +Et si on se rit de lui? + +--«_Mieux vaut avoir derrière soi le rire des sots que les pleurs des +veuves._» + +Zedekia refuse. Plutôt mourir que s'humilier! Jérémie le maudit et +l'appelle assassin de son peuple. Les soldats veulent le jeter par +dessus les murs. Zedekia les en empêche. Son calme, sa mansuétude, +troublent Jérémie, qui le laisse partir sans un nouvel effort pour le +sauver. L'heure décisive est perdue. Jérémie s'accuse de faiblesse, il +sent son impuissance, et il s'en désespère: il ne sait que crier et +maudire; il ne sait pas faire le bien. Baruch le console et, à sa +suggestion, décide de descendre des murs dans le camp des Chaldéens, +pour parler à Nabukadnézar. + + +Scène V: «_L'épreuve du prophète_» + +La mère de Jérémie se meurt. La malade ne sait rien de ce qui se passe +au dehors. Depuis qu'elle a chassé son fils, elle souffre et l'attend. +Tous deux sont fiers, et aucun ne veut faire le premier pas. Le vieux +serviteur Achab a pris sur lui de faire chercher Jérémie. La malade +s'éveille, appelle son fils. Il paraît; il n'ose s'approcher, à cause de +la malédiction qui pèse sur lui. Sa mère lui tend les bras. Ils +s'embrassent. Un tendre dialogue en vers dit leur amour, leur douleur. +La mère se réjouit de retrouver son fils et le croit convaincu de son +erreur passée, du mensonge de ses visions. «Elle le savait bien, +dit-elle, jamais, jamais l'ennemi n'assiègera Jérusalem». Jérémie ne +peut cacher son trouble. Elle s'en aperçoit, s'inquiète, s'agite, +questionne, devine: «La guerre est dans Israël!» L'épouvante la saisit, +elle veut quitter son lit. Jérémie essaie de la calmer. Elle lui demande +de jurer qu'il n'y a aucun ennemi, aucun danger. Les serviteurs, +présents à la scène, soufflent à Jérémie: «Jure! Jure!» Jérémie ne peut +pas mentir. La mère meurt dans l'effroi. Et à peine a-t-elle expiré, que +Jérémie jure le mensonge. Mais il est trop tard. Et les témoins chassent +avec indignation le fils sans pitié qui a tué sa mère. Une foule hostile +veut le lapider. Le grand prêtre le fait jeter en prison, pour +bâillonner ses prophéties. Jérémie acquiesce à la condamnation. Il veut +vivre dans la nuit, il a hâte d'être délivré de ce monde, d'être le +frère des morts. + + +Scène VI: «_Voix de minuit_» + +Dans la chambre du roi.--Zedekia, à sa fenêtre, regarde la ville au +clair de lune. Il envie les autres rois qui peuvent s'entretenir avec +leurs dieux, ou qui, par des devins, connaissent leur volonté: «C'est +terrible d'être le serviteur d'un Dieu, qui se taît toujours, que +personne n'a vu». Il doit donner conseil; mais lui, qui le conseillera? + +Cependant, voici ses cinq conseillers intimes qu'il a fait appeler: +Pashur, le prêtre; Hananja, le prophète; Imri, l'ancien; Abimelech, le +général; Nachum, le publicain. Depuis onze mois, Jérusalem est +assiégée. Aucun secours ne vient. Que faire? Tous s'accordent pour +tenir. Seul, Nachum est sombre: il n'y a plus de provisions que pour +trois semaines. Zedekia demande ce qu'ils penseraient de l'ouverture de +négociations avec Nabukadnézar. Ils s'y opposent, sauf Imri et Nachum. +Le roi dit qu'un envoyé de Nabukadnézar est déjà venu. On le fait +appeler. C'est Baruch. Il énonce les propositions des Chaldéens: +Nabukadnézar, admirant la résistance des Juifs, consent à leur laisser +la vie, s'ils ouvrent leurs portes; il ne veut que l'humiliation de +Zedekia, qui fut roi par sa grâce et qui doit, par sa grâce, le +redevenir, après avoir expié. Que Zedekia se courbe devant lui, aille au +devant du vainqueur, le joug au cou et la couronne en main! Zedekia +s'indigne, et Abimélech le soutient. Les autres, qui se trouvent quittes +à bon compte, lui montrent la grandeur du sacrifice. Zedekia, accablé, +consent, en abandonnant la couronne à son fils.--Mais Nabukadnézar a +d'autres exigences: il veut voir Celui qui est le Maître d'Israël; il +veut entrer dans le Temple. Pashur et Hananja se révoltent contre cette +prétention sacrilège. On vote; et par suite de l'abstention d'Abimelech, +qui est fait, dit-il, pour agir et non pour délibérer, les voix se +partagent également, pour et contre. Celle du roi doit trancher. Il +demande qu'on le laisse seul, pour méditer. Il serait près de consentir +aux conditions des Chaldéens, quand Baruch lui avoue que c'est sous +l'inspiration de Jérémie qu'il est allé supplier Nabukadnézar, en faveur +de la paix. Zedekia sursaute de colère, à ce nom qu'il voulait étouffer. +Jérémie a beau être emprisonné, sa pensée continue d'agir et de crier: +«Paix!». L'orgueil exaspéré du roi se refuse à céder devant l'ascendant +du prophète. Il renvoie Baruch aux Chaldéens, avec une réponse +insultante. Mais à peine Baruch est-il parti, que Zedekia le regrette. +En vain essaie-t-il de dormir. La voix de Jérémie remplit sa pensée et +le silence de la nuit. Il le fait venir, il lui parle avec calme des +propositions de Nabukadnézar, comme si elles n'étaient pas encore +repoussées; il cherche à obtenir de lui son assentiment au parti qu'il a +choisi; il voudrait ainsi apaiser sa conscience. Mais le prophète lit +dans ses plus secrètes pensées. Il gémit sur Jérusalem. Bientôt la +frénésie s'empare de lui, en décrivant la destruction; il prédit à +Zedekia son châtiment: le roi aura les yeux crevés, après avoir vu tuer +ses trois fils. Zedekia, furieux, puis atterré, se jette sur son lit, en +pleurant et criant: «Pitié!» Jérémie ne s'interrompt pas, jusqu'à la +malédiction finale. Alors, il s'éveille de son extase farouche, brisé +comme sa victime. Zedekia, sans colère, sans révolte, reconnaît +maintenant la puissance du prophète: il croit en lui, il croit en ses +prédictions affreuses: + +«_Jérémie, je n'ai pas voulu la guerre. J'ai dû la déclarer, mais +j'aimais la paix. Et je t'aimais, parce que tu la célébrais. Ce n'est +pas d'un coeur léger que j'ai pris les armes.. J'ai beaucoup souffert, +sois en témoin, quand le temps sera venu. Et sois auprès de moi, si ta +parole s'accomplit_». + +JÉRÉMIE:--«_Je serai auprès de toi, mon frère Zedekia_». + +Il s'en va. Le roi le rappelle: + +--«La mort est sur moi, et je te vois pour la dernière fois. Tu m'as +maudit, Jérémie. Maintenant, bénis-moi, avant que nous nous séparions». + +JÉRÉMIE:--«_Le Seigneur te bénisse et te protège sur tous tes chemins! +Qu'Il fasse luire sur toi son visage et te donne la paix!_» + +ZEDEKIA: (comme en un rêve):--«_Et qu'Il nous donne la paix!_» + + +Scène VII: «_La détresse suprême_» + +C'est le matin suivant, sur la place du Temple. La foule affamée réclame +du pain, assiège le palais, menace Nachum l'accapareur. Abimelech, pour +le dégager, lance ses soldats contre le peuple. Au milieu de l'émeute, +une voix crie que les ennemis ont forcé une des portes. Le peuple pousse +des cris d'épouvante, maudit le roi, les prêtres, les prophètes. Il se +souvient de Jérémie, qui seul a prédit la vérité; il n'espère plus qu'en +lui; il le délivre de sa prison, il le porte en triomphe, en l'appelant: +«Saint! Maître! Samuel! Elie!... Sauve-nous!»--Jérémie, sombre, ne +comprend pas d'abord. Quand il entend accuser le roi d'avoir vendu son +peuple, il dit: «Ce n'est pas vrai!» + +--«_Ils nous ont sacrifiés_, dit la foule. _Nous voulions la paix._» + +--«_Trop tard!... Pourquoi rejetez-vous votre faute sur le roi? Vous +avez voulu la guerre._» + +--«_Non_, crie la foule. _Pas moi!... Non!... Pas moi!... C'est le +roi... Pas moi!... Aucun de nous!_» + +--«_Vous l'avez tous voulue, tous, tous! Vos coeurs sont changeants... +Ceux qui crient maintenant: la paix! je les ai entendus hurler pour la +guerre... Malheur à toi, peuple! Tu flottes à tous les vents. Vous avez +forniqué avec la guerre. Maintenant, portez son fruit! Vous avez joué +avec l'épée. Maintenant, goûtez-en le tranchant!_» + +La foule, épeurée, réclame du prophète un miracle. Jérémie refuse. Il +répète: «_Courbez-vous!... Que tombe Jérusalem, si Dieu le veut, que +tombe le Temple, que soit exterminé Israël et son nom éteint!... +Courbez-vous!_» + +Le peuple l'appelle traître. Jérémie est pris d'une extase nouvelle. +Dans des transports d'amour et de foi qui appellent la souffrance +infligée par la main aimée, il bénit l'épreuve, le feu, la mort, +l'opprobre, l'ennemi. Le peuple crie: «Lapidez-le! Crucifiez-le!»--Jérémie +étend les bras en croix; affamé de martyre, il prophétise le Crucifié; +il veut l'être. Il le serait, si des fuyards ne se ruaient sur la place, +criant: «Les murailles sont tombées, l'ennemi est dans la ville!»--La +foule se précipite au Temple. + + +Scène VIII: «_Le tournant_» (_Die Umkehr_) + +Dans l'ombre d'une vaste crypte, une foule est prostrée. Ça et là, des +groupes se pressent autour d'un vieillard qui lit l'Ecriture. A l'écart, +immobile et comme pétrifié, Jérémie.--C'est la nuit qui a suivi la prise +de Jérusalem. Tout est mort et détruit; les tombeaux sont violés, le +Temple profané; tous les nobles sont tués, sauf le roi qui a été +supplicié. Jérémie crie d'effroi, quand il apprend que ses prédictions +sont réalisées. On s'écarte de lui, comme d'un maudit qui porte la +malédiction. En vain se défend-t-il avec angoisse du mal qu'on lui +attribue: + +--«_Je ne l'ai pas voulu! Vous ne pouvez pas m'accuser, le mot est sorti +de moi, comme le feu de la pierre; ma parole n'est pas ma volonté; la +Force est au-dessus de moi, Lui, Lui, le Terrible, l'Impitoyable! Je ne +suis que son instrument, son souffle, le valet de sa méchanceté... Oh! +malheur sur les mains de Dieu! Celui qu'il saisit, le Terrible, Il ne le +lâche plus... Oh! qu'il m'affranchisse! Je ne veux plus porter ses +paroles, je ne veux plus, je ne veux plus..._». + +Des sonneries de trompes, au dehors, annoncent la volonté de +Nabukadnézar: la ville doit disparaître de terre; une nuit est donnée +aux survivants pour enterrer les morts, puis ils seront traînés en +captivité. Le peuple se désole, refuse de partir. Seul, un blessé qui +souffre veut vivre, vivre! Une jeune femme lui fait écho: elle ne veut +pas aller dans le froid, dans la mort. Tout supporter, tout souffrir, +mais vivre!--Des disputes s'élèvent dans la foule. Les uns disent qu'on +ne peut quitter la terre où est Dieu. Les autres, que Dieu est parti. +Jérémie, désespéré, crie: + +--«_Il n'est nulle part! Ni au ciel, ni sur la terre, ni dans les âmes +des hommes!_» + +Ses paroles sacrilèges soulèvent l'horreur. Il continue: + +--«_Qui a péché contre Lui, sinon Lui-même? Il a rompu son Alliance... +Il se renie Lui-même..._» + +Jérémie rappelle tous les sacrifices qu'il a faits pour Dieu: sa maison, +sa mère, ses amis, il a tout laissé, tout perdu; il a été entièrement +sien; il a servi, parce qu'il espérait qu'il détournerait le malheur; il +a maudit, parce qu'il espérait que la malédiction tournerait en +bénédiction; il a prophétisé, parce qu'il espérait qu'il mentait et que +Jérusalem serait sauvée. Mais il a prophétisé la vérité, et c'est Dieu +qui a menti. Il a servi fidèlement l'Infidèle. Maintenant, il se refuse +à servir davantage. Il se sépare de Dieu, qui hait, pour aller à ses +frères qui souffrent. «_Car je te hais, Dieu, et je n'aime qu'eux._» + +La foule le frappe, veut lui fermer la bouche, car elle le croit +dangereux. Il se jette à genoux, en demandant pardon de son orgueil, de +ses imprécations, il ne veut plus être que le plus humble serviteur de +son peuple. Mais il est repoussé de tous comme un blasphémateur. + +A ce moment, on frappe violemment à la porte. Trois envoyés de +Nabukadnézar se prosternent devant Jérémie. Nabukadnézar, qui l'admire, +veut faire de lui le chef de ses mages. Jérémie refuse, en termes +hautains. Et, s'échauffant peu à peu, il prophétise la chute de +Nabukadnézar: son heure est proche. Avec une jubilation sauvage, il le +couvre de malédictions. + +--«_Il est réveillé, le vengeur, il vient, il approche; terribles sont +ses poings... Nous sommes ses enfants, ses premiers-nés. Il nous a +châtiés, mais il aura pitié de nous. Il nous a renversés, mais Il nous +relèvera..._» + +Les envoyés Chaldéens s'enfuient, terrifiés. Le peuple entoure Jérémie +et l'acclame. Ils boivent ses paroles enivrées. Dieu parle par sa +bouche. Il déroule devant leurs yeux la vision de la Jérusalem nouvelle, +vers qui accourent les dispersés, de tous les points de la terre. La +paix resplendit sur elle. Paix du Seigneur, paix d'Israël. Avec des cris +de transport, le peuple qui se voit déjà aux jours du retour, embrasse +les pieds et les genoux de Jérémie. Le prophète s'éveille de son extase. +Il ne sait plus ce qu'il a dit. Il se sent pénétré de l'amour de ceux +qui l'entourent; il se défend contre leur enthousiasme, que surexcite +encore une guérison miraculeuse. Le vrai miracle, dit-il, c'est qu'il a +maudit Dieu et que Dieu l'a béni; Dieu lui a arraché son coeur dur et +a mis, à la place, un coeur compatissant, pour partager toute +souffrance et en comprendre le sens. Comme il a été long à le trouver, à +vous trouver, mes frères! Plus de malédictions! «_Sombre est notre +destin; mais ayons confiance, car merveilleuse est la vie, sainte est la +terre. Je veux embrasser dans mon amour ceux que j'ai attaqués dans ma +colère_». Il fait une prière d'actions de grâces, il bénit la mort et la +vie. Baruch le supplie de porter le bienfait de sa parole au peuple +assemblé sur la place. Jérémie s'y dispose. «_J'ai été le consolé de +Dieu; maintenant, je veux être le consolateur_». Il veut bâtir dans les +coeurs l'éternelle Jérusalem.--Le peuple le suit, en l'appelant le +«constructeur de Dieu». + + +Scène IX: «_La route éternelle_» + +C'est la grande place de Jérusalem, comme au second tableau, mais après +la destruction. Clair-obscur d'une nuit de lune à demi-voilée. Dans +l'ombre, on voit des chariots, des mulets, des groupes prêts à partir. +Des voix s'appellent et se comptent. Le peuple est confus et sans guide. +Le malheureux Zedekia, aveugle, maudit de tous, est laissé à l'écart. On +entend venir des chants. C'est le cortège de Jérémie. Le prophète parle +au peuple incrédule et hostile; il le console, il lui révèle sa mission +divine: son héritage est la douleur; il est le peuple de souffrance +(_Leidensvolk_), mais le peuple de Dieu (_Gottesvolk_). Heureux les +vaincus, heureux ceux qui ont tout perdu, pour trouver Dieu! Gloire à +l'épreuve!--Du sein du peuple exalté, s'élèvent des choeurs, célébrant +les épreuves anciennes: Mizraïm, Moïse... Ils se divisent en des groupes +de voix: graves, claires, jubilantes. Toute l'épopée d'Israël défile +dans ces chants, que Jérémie dirige comme un attelage. Le peuple, peu à +peu enivré, veut souffrir, partir pour l'exil, et demande à Jérémie de +le conduire. Jérémie se prosterne devant le misérable Zedekia, repoussé +par la foule. Zedekia croit qu'il le tourne en dérision. + +--«_Tu es devenu le roi de la souffrance, et jamais tu n'as été plus +royal_, dit Jérémie... _Oint de l'épreuve, conduis-nous! Toi qui ne vois +plus que Dieu, toi qui ne vois plus la terre, guide ton peuple!_» + +Et s'adressant au peuple, il lui montre le guide envoyé par Dieu, le +«_couronné de douleur_» (_Schmerzengekrônte_). Le peuple s'incline +devant le roi abattu. + +Le jour paraît. La trompette sonne. Jérémie, du haut des marches du +Temple, appelle Israël au départ... Qu'ils remplissent leurs yeux de la +patrie, pour la dernière fois! «Buvez les murs, buvez les tours, buvez +Jérusalem!»--Ils se prosternent et baisent la terre, dont ils prennent +une poignée. Puis, s'adressant au «_peuple errant_» (_Wandervolk_), +Jérémie lui dit de se relever, de laisser les morts qui ont la paix, et +de ne plus regarder derrière lui, mais devant, au loin, les chemins du +monde. Ils sont à lui. Un dialogue passionné s'entrecroise entre le +prophète et son peuple:--«Reverront-ils Jérusalem?»--«Qui croit, il voit +toujours Jérusalem.»--«Qui la rebâtira?»--«L'ardeur du désir, la nuit de +la prison, et la souffrance qui instruit.»--«Et sera-t-elle +durable?»--«Oui, les pierres tombent, mais ce que l'âme bâtit dans la +souffrance dure l'éternité». + +La trompette sonne, pour la seconde fois. Le peuple maintenant brûle de +partir. Le cortège immense s'organise, en silence. En tête, le roi, +porté dans une litière. Puis, les tribus. Elles chantent en marchant, +avec la joie sérieuse du sacrifice. Ni hâte ni lenteur. Un infini qui +marche. Les Chaldéens les regardent passer avec étonnement. L'étrange +peuple, que nul ne comprend, dans ses abattements ni dans ses espoirs! + +Choeur des Juifs: «_Nous cheminons à travers les peuples, nous +cheminons à travers les temps, par les routes infinies de la souffrance. +Eternellement. Nous sommes éternellement vaincus... Mais les villes +tombent, les peuples disparaissent, les oppresseurs s'écroulent dans la +honte. Nous cheminons, par les éternités, vers la patrie, vers +Dieu..._». + +Les Chaldéens: «_Leur Dieu? Ne l'avons-nous pas vaincu?..... On ne peut +pas vaincre l'invisible. On peut tuer les hommes, mais non le Dieu qui +vit en eux. On peut faire violence à un peuple, jamais à son esprit_». + +La trompette sonne, pour la troisième fois. Le soleil éclatant illumine +le défilé du peuple de Dieu, qui commence «sa marche à travers les +siècles». + + * * * * * + +C'est ainsi qu'un artiste au grand coeur donne l'exemple de la liberté +suprême de l'esprit. D'autres attaquent de front les folies et les +crimes d'aujourd'hui; aux prises avec la Force qui les meurtrit, leur +âpre parole de révolte s'ensanglante aux obstacles et cherche à les +briser. Ici, l'âme pacifiée voit passer devant elle le flot tragique du +présent; et elle ne s'en irrite, ni ne s'en tourmente plus, car elle +domine le cours entier du fleuve; elle s'assimile ses forces séculaires +et le calme destin qui l'achemine à l'éternel. + + 20 novembre 1917. + +(Ecrit pour la revue: _Coenobium_, de Lugano, dirigée par Enrico +Bignami). + + + + +XX + +Un Grand Européen: G.-F. Nicolaï[48] + + +I + +La guerre a fait plier les genoux à l'art et à la science. L'un s'est +fait son flagorneur, et l'autre sa servante. Bien peu d'esprits ont +résisté. Dans l'art, quelques oeuvres seulement, de sombres oeuvres +françaises, ont fleuri du sol sanglant. Dans la science, l'oeuvre la +plus haute qui ait émergé de ces trois criminelles années est celle d'un +vaste et libre esprit allemand, G.-F. Nicolaï. Je vais tâcher d'en +donner un aperçu. + +Elle est comme le symbole de l'invincible Liberté, que toutes les +tyrannies de cet âge de violence veulent en vain bâillonner: car elle a +été écrite dans une prison, mais les murailles n'ont pu être assez +épaisses pour empêcher de passer cette voix qui juge les oppresseurs, et +qui leur survivra. + +Le docteur Nicolaï, professeur de physiologie à l'Université de Berlin +et médecin de la maison impériale, se trouvait, quand la guerre éclata, +en plein foyer de la folie qui s'empara de l'élite de son peuple. Il n'y +céda point. Il osa plus: il y tint tête. Au manifeste des 93 +intellectuels, paru au commencement d'octobre 1914, il opposa, dès le +milieu d'octobre, un contre-manifeste, un _Appel aux Européens_, que +contresignèrent deux autres célèbres professeurs de l'Université de +Berlin, le génial physicien Albert Einstein et le président du Bureau +international des poids et mesures, Wilhelm Foerster (le père du prof. +Fr. W. Foerster). N'ayant pu faire paraître cet appel, faute de réunir +les adhésions espérées, Nicolaï le reprit, pour son compte personnel, en +une série de cours qu'il voulut faire sur la guerre, dans le semestre +d'été 1915. Il risquait ainsi, en claire conscience réfléchie, sa +position sociale, ses honneurs, ses dignités académiques, son bien-être, +ses amitiés, pour accomplir son devoir de penseur véridique. Il fut +arrêté, emprisonné à la forteresse de Graudenz; et c'est là qu'il +rédigea, sans aides, presque sans livres, _La Biologie de la Guerre_, +l'oeuvre admirable, dont le manuscrit réussit à passer en Suisse, où +l'éditeur Orell-Füssli, de Zurich, vient d'en publier la première +édition allemande. Les circonstances où cet ouvrage a pris naissance ont +un caractère mystérieux et héroïque, qui rappelle les temps où +l'Inquisition de l'Eglise romaine opprimait la pensée de Galilée. +L'Inquisition des Etats d'Europe et d'Amérique n'est pas moins +écrasante, dans le monde d'aujourd'hui; mais plus ferme que Galilée, +Nicolaï n'a rien rétracté. Le mois dernier[49], les journaux de Suisse +allemande annonçaient sa condamnation nouvelle par le tribunal militaire +de Dantzig à cinq mois de prison. Ridicule faiblesse de la force, dont +les arrêts injustes fondent le piédestal de la statue de l'homme qu'elle +veut frapper.! + + * * * * * + +Le premier caractère par où cette oeuvre et cet homme s'imposent, +c'est leur universalité. «L'auteur, nous dit la préface de l'éditeur, +est un savant renommé en médecine et particulièrement pour la +thérapeutique du coeur,--un penseur d'une ampleur de culture presque +fabuleuse, très au courant du néo-kantianisme, aussi bien à son aise +dans le domaine de la littérature que des problèmes sociaux,--un +voyageur que ses recherches ont conduit jusqu'en Chine, en Malaisie, en +Laponie». Rien d'humain ne lui est étranger. Les chapitres d'histoire +générale, d'histoire religieuse, de critique philosophique, se lient +étroitement, dans son livre, à ceux d'ethnologie et de biologie. Qu'il y +a loin de cette pensée encyclopédique, qui rappelle notre XVIIIe +siècle français, au type caricatural et trop souvent exact du savant +allemand, cantonné dans sa spécialité! + +Ce vaste savoir est vivifié par une personnalité brillante et +savoureuse, qui déborde de passion et d'humour. Il ne la cache point +sous le masque d'une fausse objectivité. Dès son Introduction, il +arrache ce masque dont se couvre la pensée de notre époque sans +franchise. Il traite avec dédain «l'éternel _Einerseits-Andererseits_», +comme il dit, («_D'une part, d'autre part_»), ce compromis perpétuel +qui, sous le prétexte hypocrite de «justice», marie les contradictoires, +la carpe et le lapin, «la guerre et l'humanité, la beauté et la mode, +l'universalisme (_Weltbürgertum_) et le nationalisme». Seules, les +méthodes doivent être objectives; mais les conclusions gardent toujours +quelque chose de subjectif; et il est bien qu'il en soit ainsi. «Aussi +longtemps que nous ne renoncerons pas au droit d'être une personnalité, +nous devons user de ce droit et juger les actions humaines, du point de +vue de notre personnalité. La guerre est une action humaine: comme +telle, elle réclame un jugement catégorique; tout compromis serait un +manque de clarté, presque un manque d'honnêteté. On doit éclairer la +guerre comme tout autre sujet, de tous les côtés, avant de la juger; +mais seuls, des cerveaux médiocres pourraient avoir l'idée de la juger +de tous les côtés à la fois, ou même de deux côtés opposés». + +Telle est la sorte d'objectivité qu'il faut attendre de ce livre: non +l'objectivité molle, flasque, indifférente, contradictoire, du savant +dilettante, du grand Eunuque,--mais l'objectivité fougueuse, qui +convient à cette époque de combats, celle qui s'efforce de tout voir et +de tout connaître, loyalement, mais qui organise ensuite les matériaux +de ses recherches d'après une hypothèse, une intuition passionnée. + +Un tel système vaut ce que vaut l'intuition,--c'est-à-dire l'homme. Car, +chez un grand savant, l'hypothèse, c'est l'homme: l'essence de son +énergie, de son observation, de sa pensée, de sa force d'imagination et +de ses passions même s'y concentrent. Elle est, chez Nicolaï, puissante +et hasardeuse. L'idée centrale de son livre pourrait se résumer ainsi. + +«_Il existe un_ genus humanum, _et il n'en existe qu'un. Cette espèce +humaine,--l'humanité entière,--est un seul organisme, et possède une +conscience commune_». + +Qui dit organisme vivant dit transformation et mouvement incessant. Ce +_perpetuum mobile_ donne sa couleur spéciale aux «_Betrachtungen_» +(méditations) de Nicolaï. Nous autres, partisans ou adversaires de la +guerre, nous la jugeons presque tous _in abstracto_. Nous jugeons +l'immobile et l'absolu. On dirait que dès qu'un penseur s'attache à un +sujet pour l'étudier, il commence par le tuer. Pour un grand biologiste, +tout est en mouvement, et le mouvement est la matière même de son étude. +La question sociale ou morale n'est plus de savoir si la guerre est +bonne ou mauvaise, dans l'éternel, mais si elle l'est pour nous, dans le +moment où nous sommes. Or, pour Nicolaï, elle est une étape de +l'évolution humaine, depuis longtemps dépassée. Et nous voyons, dans son +livre, couler cette évolution des instincts et des idées, comme un flot +irrésistible, qui ne revient jamais en arrière. + + * * * * * + +L'ouvrage est partagé en deux grandes divisions, d'inégale étendue. La +première, qui tient plus des trois quarts du livre, s'attaque aux +maîtres de l'heure, à la guerre, à la patrie, à la race, aux sophismes +régnants. Elle a pour titre: «_De l'évolution de la guerre_» (_Von der +Entwicklung des Krieges_). La seconde est, après la critique du présent, +la construction de l'avenir; elle se nomme: «_La guerre vaincue_» (ou +«_dépassée_»: _Von der Ueberwindung des Krieges_), et elle esquisse le +tableau de la société nouvelle, de sa morale et de sa foi. Dans +l'abondance des documents et des idées, il est difficile de choisir. En +dehors de l'extrême richesse de ses éléments, le livre peut être +envisagé de deux points de vue: du point de vue spécialement allemand, +et du point de vue universellement humain. Avec probité, Nicolaï +établit, dès le début, que bien que tous les peuples aient, d'après sa +conviction, leur part dans la faute actuelle, il n'entend s'occuper que +de celle de l'Allemagne; c'est aux penseurs des autres pays de faire, +comme lui, maison nette, chacun chez soi. «Il ne s'agit pas, dit-il, de +savoir si on a péché _extra muros_, mais d'empêcher qu'on ne pèche +_intra muros_». S'il prend surtout ses exemples en Allemagne, ce n'est +pas qu'ils manquent ailleurs, c'est qu'il écrit avant tout pour les +Allemands. Toute une partie de sa critique historique et philosophique a +pour objet l'Allemagne ancienne et moderne. Elle mériterait une analyse +spéciale; et nul n'aura le droit désormais de parler de l'esprit +allemand, sans avoir lu les chapitres pénétrants où Nicolaï, cherchant +à définir l'individualité des peuples, analyse les caractéristiques de +la _Kultur_ allemande, ses vertus et ses vices, sa faculté excessive +d'adaptation, la lutte que le vieil idéalisme germanique a eu à soutenir +contre le militarisme, et comment il a sombré dans le combat. Le rôle +fâcheux de Kant (pour qui Nicolaï professe pourtant une admiration +profonde) est souligné par lui dans cette crise de l'âme d'un peuple. Ou +plutôt, le dualisme des Raisons de Kant: Raison pure et Raison pratique, +que, malgré ses efforts à la fin de sa vie, il n'a jamais réussi à +relier d'une manière satisfaisante,--est un symbole génial du dualisme +contradictoire dont l'Allemagne moderne s'est trop bien accommodée, +gardant toute liberté dans le monde de sa pensée, et la foulant aux +pieds, ou, sans regrets, s'en passant, dans celui de l'action (chap. X, +p. 284 et s., p. 309 et s.). + +Ces analyses de l'âme germanique ont un haut intérêt pour le +psychologue, pour l'historien et pour l'homme politique. Mais forcé de +me restreindre, je fais choix dans le livre de ce qui s'adresse à tous, +de ce qui nous touche tous, de ce qui est vraiment universel,--le +problème général de la guerre et de la paix dans l'évolution humaine. Je +me résoudrai même à d'autres sacrifices: laissant de côté les chapitres +historiques et littéraires qui traitent de ce sujet[50], je me bornerai +aux études biologiques: c'est là que s'affirme, de la façon la plus +originale, la personnalité de l'auteur. + + * * * * * + +Aux prises avec l'hydre de la guerre, Nicolaï attaque le mal aux +racines. Il débute par une vigoureuse analyse de l'Instinct en général. +Car il se garde bien de nier le caractère inné de la guerre. + +La guerre, dit-il, est un instinct qui vient du plus profond de +l'humanité et qui parle même chez ceux qui le condamnent. C'est une +ivresse qui couve en temps de paix et qu'on entretient avec soin; quand +elle éclate, elle possède également tous les peuples. Mais de ce qu'elle +est un instinct, il ne s'en suit pas que cet instinct soit sacré. +Rousseau a popularisé l'idée fausse que l'instinct est toujours bon et +sûr. Il n'en est rien. L'instinct peut se tromper. Quand il se trompe, +la race meurt; et il est compréhensible que, par suite, chez les races +survivantes, l'instinct soit viable. Et pourtant un animal doté +d'instincts justes peut, sorti de son milieu primitif, être trompé par +eux. Telle la mouche qui va se brûler à la flamme de la lampe: +l'instinct était juste, au temps où le soleil était la seule lumière; +mais il n'a pas évolué, depuis l'invention des lampes. Admettons que +tout instinct ait été utile, à l'époque où il s'est formé: ainsi, de +l'instinct guerrier, peut-être; cela ne veut pas dire qu'il le soit +encore à présent. Les instincts sont extrêmement conservateurs et +survivent aux circonstances qui les ont motivés. Exemple: les loups qui +cachent leurs excréments pour dissimuler leurs traces; et les chiens +domestiques qui grattent stupidement l'asphalte des trottoirs. Ici, +l'instinct est devenu absurde et sans but. + +L'homme a conservé beaucoup de ses instincts rudimentaires et désuets. +Pourtant, il a les moyens de les modifier; mais la tâche est, pour lui, +plus complexe que pour les autres êtres; il se distingue des animaux en +ce qu'il a la faculté de transformer son milieu, à un degré infiniment +supérieur; et, par suite, il lui faut y adapter ses instincts. Ils sont +tenaces, et la lutte est dure: elle n'en est que plus nécessaire. Des +races animales ont été anéanties, parce qu'elles n'ont pu changer assez +vite leurs instincts, tandis que les milieux changeaient. «L'homme se +laissera-t-il anéantir, parce qu'il ne _veut_ pas changer les siens? Car +il le _peut_, ou il le pourrait. L'homme seul peut _choisir_ et par +suite _se tromper_; mais cette malédiction de l'erreur est la +conséquence nécessaire de la liberté et donne naissance au pouvoir béni +qui lui est accordé d'apprendre et de se modifier». Mais l'homme n'use +guère de ce pouvoir. Il est encore encombré d'instincts archaïques; il +s'y complaît; il surestime ce qui est ancien, justement parce qu'il y +reconnaît des instincts héréditaires et obscurs. Mauvaise +recommandation! + +Dans le royaume des borgnes, l'aveugle ne doit pas être roi. Le fait que +nous avons toujours des instincts guerriers ne signifie pas que nous +devions leur laisser la bride sur le cou; il serait temps de les +refréner, aujourd'hui que nous sentons les avantages de l'organisation +mondiale. Et Nicolaï, quand il voit ses contemporains se livrer à leur +enthousiasme pour la guerre, pense aux chiens ridicules qui persistent à +égratigner l'asphalte, après avoir pissé. + +Qu'est-ce au juste que les instincts belliqueux? Sont-ils des attributs +essentiels de l'espèce humaine? Nullement, d'après Nicolaï; ils en sont +bien plutôt une déviation: car l'homme est, à son origine, un animal +pacifique et social. Cela résulte de son anatomie. Il est un des êtres +les plus démunis d'armes: sans griffes, ni cornes, ni sabots, ni +cuirasse. Ses ancêtres, les singes, n'avaient d'autres ressources que de +chercher un refuge dans les branches d'arbres. Quand l'homme descendit à +terre et se mit à marcher, sa main devint libre. Cette main à cinq +doigts, qui chez les autres animaux est devenu le plus souvent une arme +(griffe ou sabot), est restée chez les seuls singes un organe préhensif. +Essentiellement pacifique, mal faite pour frapper ou pour déchirer, sa +fonction naturelle était de saisir et de prendre[51]. «Restée libre dans +sa marche, elle empoigna l'instrument, l'outil; ainsi elle devint le +moyen et le symbole de toute la grandeur future de l'humanité».--Mais +elle n'eût pas suffi à défendre l'homme. Si l'homme avait été un animal +solitaire, il eût été anéanti par ses ennemis plus forts et mieux armés. +Sa force fut qu'il était un être social. L'état social a devancé de +beaucoup chez nous l'état familial: ce n'est pas l'homme qui s'est créé +volontairement une communauté--d'abord une famille, puis une race, un +Etat;--c'est la communauté primitive qui a rendu possible la formation +de l'homme individuel[52]. L'homme est, de nature, comme disait +Aristote, un animal sociable. Et le rapprochement entre hommes est plus +ancien et plus originel que le combat. + +Voyez d'ailleurs les animaux. La guerre est très rare entre bêtes d'une +même espèce. Les espèces où elle existe (comme les cerfs, les fourmis, +les abeilles, et quelques oiseaux), sont toutes arrivées à un degré de +développement où les bêtes attachent à quelque objet (une proie ou une +femelle) un droit de possession. La possession et la guerre vont +ensemble. La guerre n'est qu'une des innombrables conséquences qu'a +entraînées avec elle, à un certain stade de l'évolution, l'établissement +de la propriété. Quel que soit le but avoué de la guerre, il s'agit +toujours de dépouiller l'homme de son travail ou du fruit de son +travail. Toute guerre qui n'est pas totalement inutile a pour +conséquence nécessaire l'esclavage d'une partie de l'humanité. Seuls, +les noms changent, pudiquement. N'en soyons pas dupes! Une contribution +de guerre n'est autre chose qu'une part du travail de l'ennemi vaincu. +La guerre moderne prétend hypocritement protéger la propriété +individuelle; mais en atteignant l'ensemble du peuple vaincu, on porte +indirectement atteinte aux droits de chaque individu. Ainsi, du reste. +Il faut être franc et, quand on défend la guerre, oser reconnaître et +proclamer qu'on défend l'esclavage. + +Au reste, il n'est pas à nier que l'une et l'autre n'aient été non +seulement utiles, mais nécessaires, pour une période de l'évolution +humaine. L'homme primitif, comme la bête, est absorbé par le souci de la +nourriture. Quand les besoins spirituels se sont faits exigeants, il a +fallu que la grande masse travaillât au delà du nécessaire, afin qu'un +petit nombre pussent vivre dans l'oisiveté studieuse. L'admirable +civilisation antique eût été inexplicable sans l'esclavage. Mais à +présent, l'organisation du monde a rendu superflu l'esclavage. +L'ensemble d'une société nationale d'aujourd'hui renonce volontairement +(et devra renoncer de plus en plus) à une partie de ses revenus, pour +les employer à des oeuvres sociales. Les machines fournissent dix fois +autant de travail que la main d'homme; si on les utilisait +intelligemment, le problème social serait fort allégé. Mais un sophisme +de l'économie politique prétend que le bien-être national s'accroît avec +la force de consommation. Le principe est faux; il conduit à inoculer +aux peuples des besoins factices; mais il permet aux classes intéressées +de maintenir l'esclavage, sous la forme de rapine et de guerre. La +propriété a créé la guerre, et elle la maintient; elle n'est une source +de vertus que pour les faibles, qui ont besoin de ce stimulant pour les +exciter à l'effort. Dans tous les temps, le combat a eu pour objet la +possession. Nicolaï ne croit pas qu'on se soit jamais battu +matériellement pour une idée pure, dégagée de toute pensée de domination +matérielle. On peut bien lutter pour l'idée pure de patrie, quand on +cherche à exprimer le mieux possible le génie de son peuple; mais on ne +peut rendre aucun service à cette idée, avec les canons: de tels +arguments matériels n'ont de raison d'être que si l'idée pure +s'apparente avec des convoitises impures de puissance et de possession. +Ainsi, combat, propriété et esclavage sont intimement associés. Goethe +l'a dit: + + _Krieg, Handel und Piraterie + Dreieinig sind sie, nicht zu trennen._ + + (_Second Faust, V_). + +(_Guerre, trafic et piraterie sont trois en un, et on ne peut les +séparer_). + + * * * * * + +Nicolaï soumet ensuite à la critique les notions pseudo-scientifiques, +d'où les intellectuels modernes prétendent tirer les titres de +légitimité de la guerre. Il fait surtout justice du faux darwinisme et +du mésusage de l'idée de la Lutte pour la vie, qui, mal comprise et +spécieusement interprétée, paraît sanctionner la guerre comme une +sélection et, par suite, comme un droit naturel. Il y oppose la science +vraie, la _loi fondamentale de la croissance des êtres_[53], et _celle +des limites naturelles à la croissance_[54]. Ces limites obligent +évidemment au combat les êtres et les espèces, puisqu'il n'y a sur terre +d'énergie, c'est-à-dire de nourriture, que pour un nombre restreint +d'organismes. Mais Nicolaï montre que la forme la plus pauvre, la plus +stupide, on pourrait dire la plus ruineuse de ce combat, est la guerre +entre les êtres. La science moderne, qui permet d'évaluer la quantité +d'énergie solaire, dont le torrent baigne notre planète, nous apprend +que tous les êtres vivants n'utilisent encore aujourd'hui qu'un +vingt-millième de cette richesse disponible. Il est clair que, dans ces +conditions, la guerre, c'est-à-dire le meurtre accompagné de vol de la +portion d'énergie possédée par autrui, est un crime sans excuse. C'est, +dit Nicolaï, comme si mille pains étaient étalés devant nous, et que +nous allions tuer un pauvre mendiant, pour lui voler une croûte. +L'humanité a devant elle un champ presque illimité, et le vrai combat +qu'elle doit livrer est le combat avec la nature. Tout autre l'appauvrit +et la ruine, en la détournant de l'effort principal. La méthode féconde +repose sur la captation de sources toujours nouvelles d'énergie. Le +point de départ a été, dans la préhistoire, la découverte du feu, jailli +de la plante: cette découverte a marqué une nouvelle orientation pour +l'homme et l'avènement de sa suprématie sur la nature. Ce nouveau +principe a été exploité d'une façon si intensive, dans les cent +dernières années, que l'évolution humaine en est entièrement +transformée. Actuellement, tous les problèmes principaux sont à peu +près résolus et n'attendent que la réalisation pratique. La +thermoélectricité nous permet l'utilisation directe et rationnelle de +l'énergie solaire. Les recherches des chimistes modernes conduisent aux +possibilités de créer artificiellement les aliments... etc. Si +l'humanité appliquait toute sa volonté de lutte à l'exploitation de +toute l'énergie disponible dans la nature, non seulement elle pourrait +vivre à l'aise, mais il y aurait place sur terre pour des milliards +d'êtres humains de plus. Combien pauvre en présence de cet admirable +combat avec les éléments paraît la guerre actuelle! Qu'a-t-elle à voir +avec le vrai combat pour l'existence? C'est un produit de +dégénérescence. La guerre est juste; mais non la guerre entre les +hommes:--la guerre féconde pour la souveraineté des hommes sur les +forces de la terre, cette jeune guerre dont nous avons à peine combattu +la millionième partie; et notre temps est armé pour la mener d'une façon +inouïe. + +Nicolaï, opposant ce combat créateur au combat destructeur, les +symbolise en deux types de savants allemands: d'un côté, le professeur +Haber, qui a utilisé sa science à fabriquer les bombes asphyxiantes et +pour qui l'avenir ne sera pas indulgent;--et le génial chimiste Emil +Fischer, qui a réalisé la synthèse du sucre et qui réalisera peut-être +celle du blanc d'oeuf,--le fondateur ou l'avant-coureur de la nouvelle +période de l'humanité. Celui-ci sera vénéré dans l'avenir comme un des +grands vainqueurs dans le combat pour conquérir les sources de la vie. +Il aura exercé en vérité «l'art divin», dont parlait Archimède. + + * * * * * + +Mais aux raisonnements de Nicolaï, prouvant que la guerre va à +l'encontre du progrès humain, s'oppose un fait indiscutable, éclatant, +qu'il s'agit d'expliquer: la présence actuelle de la guerre et son +épanouissement monstrueux. Jamais elle n'a été plus forte, plus +brutale, plus générale. Et jamais elle n'a été plus exaltée. Un +intéressant chapitre montre que les apologistes de la guerre sont rares, +dans le passé[55]: même chez les poètes d'épopées guerrières, qui +chantent l'héroïsme, la guerre ne rencontre que des paroles de crainte +et de réprobation. Le plaisir de la guerre (_Krieglust_), de la guerre +en soi, est, en littérature, quelque chose de moderne. Il faut arriver +jusqu'aux de Moltke, aux Steinmetz, aux Lasson, aux Bernhardi, et aux +Roosevelt, pour entendre célébrer la guerre, avec des accents de +jubilation quasi-religieuse. Et il faut aussi arriver jusqu'à la mêlée +actuelle, pour voir les armées, qui dans l'antiquité grecque ne +dépassaient pas 20.000 hommes, 100 à 200.000 dans l'antiquité romaine, +150.000 au XVIIIe siècle, 750.000 sous Napoléon, 2 millions et demi +en 1870, atteindre dix millions dans chaque camp[56]. La crue est +prodigieuse et prodigieusement récente. Même en admettant un choc +prochain entre Européens et Mongols, cette progression ne peut +matériellement continuer, au delà de deux générations: le nombre de la +population du globe n'y suffirait pas. + +Mais Nicolaï ne s'émeut pas de l'énormité du monstre qu'il combat. Bien +plus! il y voit une raison de confiance en la victoire de sa propre +cause. Car la biologie lui a révélé la mystérieuse _loi de +giganthanasie_. Un des plus importants principes de la paléontologie +établit que tous les animaux (à l'exception des insectes, qui justement +pour cela sont, avec les brachiopodes, la race la plus ancienne de la +terre), toutes les espèces au cours des siècles, ne cessent de croître, +et qu'à l'instant où elles semblent les plus grandes et les plus fortes, +elles disparaissent d'un coup. Dans la nature, ne meurt jamais que ce +qui est grand. («_In der Natur stirbt immer nur das Grosse_»). Mais tout +ce qui est grand doit mourir et mourra, parce que, conformément à la loi +impérieuse de croissance, un jour vient où il dépasse les limites du +possible qui lui était assigné. Il en est ainsi de la guerre, écrit +Nicolaï: au-dessus des fronts illimités des armées gris ou bleu-horizon, +plane le frisson annonciateur de la _Götterdâmmerung_, qui est proche. +Tout ce qui était beau et caractéristique des anciennes guerres a +disparu: la vie de camp, les uniformes variés, les combats singuliers, +bref le spectacle. Le champ de bataille est presque devenu un +accessoire. Autrefois, le problème était de chercher et de bien choisir +le lieu de la bataille: c'était la guerre de position. Aujourd'hui, on +s'installe n'importe où et partout. Le travail essentiel est ailleurs: +finances, munitions, approvisionnements, voies ferrées, etc. Au général +unique s'est substituée la machinerie impersonnelle du _Generalstab_. La +vieille joyeuse guerre est morte.--Il est possible que la guerre croisse +encore. Dans celle-ci, il y a encore des neutres; et on peut admettre, +avec Freiligrath, qu'il se livrera une bataille du monde entier. Mais +alors, ce sera définitif. La dernière guerre sera la plus vaste et la +plus terrible, comme le dernier des grands Sauriens fut le plus +gigantesque. Notre technique a fait croître la guerre jusqu'aux ultimes +limites. Et puis elle croulera[57]. + + * * * * * + +Au fond, sous ses dehors terrifiants, le monstre de la guerre n'est pas +sûr de sa force; il se sent menacé. A aucune époque, il n'a fait appel, +comme aujourd'hui, à autant d'arguments +mystico-scientifico-politico-meurtriers, pour justifier son existence. +Il n'y songerait pas, s'il ne savait que ses jours sont comptés et que +le doute s'est glissé jusqu'en les plus fidèles de ses servants. Mais +Nicolaï le suit dans ses retranchements, et une partie de son livre est +l'impitoyable satire de tous les sophismes dont notre niaiserie étaye +pieusement l'instrument de supplice, au couperet suspendu sur nos +têtes:--sophisme de la prétendue sélection par la guerre[58];--sophisme +de la guerre défensive[59]; sophisme de l'humanisation de la +guerre[60];--sophisme de la soi-disant solidarité créée par la guerre, +de la fameuse «unité sacrée»[61];--sophisme de la patrie, restreinte à +la conception étroite et factice d'Etat politique[62];--sophisme de la +race...[63] etc. + +On aimerait à citer quelques extraits de ces critiques ironiques et +sévères,--particulièrement celle qui fustige le plus impertinent et le +plus florissant des sophismes du jour, le sophisme de la race, pour +lequel s'entretuent des milliers de pauvres nigauds de toutes les +nations. + +«Le problème des races est, dit Nicolaï, une des plus tristes pages de +la science, car en aucune autre on n'a, avec un tel manque de scrupules, +mis la science au service de prétentions politiques; on pourrait presque +dire que les différentes théories de races n'ont pas d'autre but que +d'élever ou de fonder ces prétentions, comme les livres de +l'Anglo-Allemand Houston-Stewart Chamberlain en sont peut-être le plus +abominable exemple. Cet auteur a essayé de réclamer pour la race +germanique tous les hommes importants de l'histoire du monde, y compris +le Christ et Dante. Cet essai démagogique n'a pas manqué d'être suivi, +depuis la guerre, et M. Paul Souday (_Le Temps_, 7 août 1915) a tâché de +montrer que tous les hommes marquants d'Allemagne étaient de race +celtique...» A ces extravagances, Nicolaï répond, par des exemples +précis: + +1º qu'il n'est pas prouvé qu'une race pure soit meilleure qu'une race +mêlée: (exemples tirés aussi bien des espèces animales que de l'histoire +humaine); + +2º qu'il est impossible de définir ce qu'est une race d'hommes, (car on +ne possède pour cela aucun critérium sûr), et que toutes les +classifications tentées, par l'histoire, par la linguistique, par +l'anthropologie, s'accordent très mal entre elles, et ont presque +totalement échoué; + +3º qu'il n'y a pas de races pures en Europe, et que, moins qu'aucune +autre nation, l'Allemagne aurait droit à prétendre à la pureté de +race[64]. Si l'on voulait aujourd'hui chercher de purs Germains on n'en +trouverait peut-être plus qu'en Suède, en Hollande et en Angleterre; + +4º que si l'on entend par race quelque chose de fixe et de défini, à la +façon zoologique, il n'y a même pas de race européenne. + +Un patriotisme basé sur la race est impossible, et le plus souvent +grotesque. Une communauté ethnologique n'existe dans aucune des nations +d'aujourd'hui; leur cohésion ne leur est pas donnée comme un héritage +qu'il leur est permis d'exploiter; il leur faut, chaque jour, acquérir à +nouveau et fortifier sans relâche leur communauté de pensées, de +sentiments, de volontés. Et cela est bon, ainsi; cela est juste. Comme +l'a dit Renan, «_l'existence d'une nation doit être un plébiscite de +tous les jours_».--En un mot, ce qui unit, ce n'est pas la force +historique, c'est le désir d'être ensemble et le besoin mutuel qu'on a +les uns des autres; ce ne sont pas les voeux que d'autres ont faits +pour nous, c'est notre volonté libre, que guident notre raison et notre +coeur. + +En est-il ainsi, maintenant? Quelle place tient la volonté libre dans +les patries d'aujourd'hui?--Le patriotisme a pris un caractère +extraordinairement oppressif; à aucune autre époque, il n'a été aussi +tyrannique et aussi exclusif; il dévore tout. La patrie l'emporte, à +cette heure, sur la religion, l'art, la science, la pensée, la +civilisation. Cette hypertrophie monstrueuse ne s'explique pas par les +sources naturelles d'où jaillit l'instinct de patrie:--amour du sol +natal, sens familial, besoin social de se grouper en grandes +communautés. Ses effets colossaux dérivent d'un phénomène pathologique, +la «_suggestion de masse_» (_Massensuggestion_). Nicolaï en fait une +analyse serrée. Il est remarquable, dit-il, que si plusieurs animaux ou +plusieurs hommes exécutent un acte en commun, le seul fait d'agir +ensemble modifie l'action individuelle. Nous savons, d'une façon +scientifiquement précise, que deux hommes peuvent porter beaucoup plus +du double d'un seul. Et de même, une masse d'êtres réagit tout autrement +que ces mêmes êtres isolés. Tout cavalier sait que son cheval accomplit, +en colonne de cavalerie, de plus longues courses et est plus résistant. +Forel observe qu'une fourmi qui se ferait tuer dix fois au milieu de ses +compagnes, a peur et fuit devant une fourmi beaucoup plus faible, si +elle est seule à vingt pas de sa fourmilière. Chez les hommes aussi, le +sentiment de foule intensifie prodigieusement les réactions de chacun. +L'écho des paroles d'un orateur peut décupler ou centupler sa propre +émotion. Il communique d'abord à chaque auditeur une faible partie de ce +qu'il ressent lui-même, soit 1 p. 100. Si l'assemblée se compose de 1000 +individus, l'ensemble de la foule ressentira le décuple de l'orateur. +Leurs impressions réagiront à leur tour sur l'orateur, qui sera entraîné +par ses auditeurs. Et ainsi de suite. + +Or, à notre époque, l'assemblée d'auditeurs a pris des proportions +énormes, que cette guerre mondiale a rendues gigantesques. Les vastes +Etats alliés sont devenus, grâce aux moyens puissants de communications +rapides, par le télégraphe et la presse, comme un seul public de +millions d'êtres. Qu'on imagine, dans cette masse vibrante et sonore, la +répercussion du moindre cri, du moindre frémissement! Ils prennent +l'aspect de convulsions cosmiques. La masse entière de l'humanité est +secouée comme un tremblement de terre. Dans ces conditions, que +deviendra un sentiment naturel et sain à l'origine, comme l'amour de la +patrie?--En temps normal, dit Nicolaï, un honnête homme aime sa patrie, +comme il doit aimer sa femme, tout en sachant qu'il y a peut-être +d'autres femmes plus belles, plus intelligentes, ou meilleures. Mais la +patrie d'à présent est une femme jalouse jusqu'à l'hystérie, qui déchire +quiconque reconnaît les qualités d'une autre. En temps normal, le vrai +patriote est (ou devrait être) l'homme qui aime dans sa patrie le bien +et qui combat le mal. Mais qui agit ainsi, de notre temps, est traité en +ennemi de la patrie. Le patriote, au sens où l'entendent nos +contemporains, aime dans sa patrie le bien et le mal; il est prêt à +faire le mal pour sa patrie; et dans le puissant courant de masse qui +l'emporte, il le fait avec enivrement. Plus l'individu est faible, plus +son patriotisme est exalté. Il est incapable de résister à la suggestion +collective, il en éprouve même l'attrait passionné: car tout homme +faible cherche un appui, il se croit plus fort s'il agit en communion +avec d'autres. Or, tous ces faibles n'ont entre eux nul lien de culture +intime, ils ont besoin, pour les unir, d'un lien extérieur: aucun n'est +plus à leur portée que le nationalisme! «C'est, dit Nicolaï, un +sentiment exaltant pour un imbécile, de pouvoir former une majorité avec +une douzaine de millions de son espèce. Moins un peuple possède de +caractères et d'individualités, plus violent est son patriotisme.» + +Cette attraction de la masse, qui opère comme un aimant, est le côté +positif du chauvinisme. Le côté négatif est la haine de l'étranger. Et +le milieu d'élection, le bouillon de culture, c'est la guerre. La guerre +jette sur le monde des montagnes de souffrances; elle l'écrase de +privations matérielles et spirituelles. Pour que les peuples puissent +les supporter, il faut surexalter le sentiment de masse, afin de +soutenir les faibles, en les resserrant plus étroitement dans le +troupeau. C'est ce que l'on produit artificiellement par la presse.--Le +résultat est effarant. Le patriotisme concentre toute la force de l'âme +humaine dans l'amour pour son peuple et la haine pour l'ennemi. La haine +religion. La haine sans raison, sans bon sens, sans fondement. Il ne +reste plus aucune place pour aucune autre faculté. L'intelligence, la +morale ont totalement abdiqué. Nicolaï en cite, dans l'Allemagne de +1914-15, des exemples délirants. Chacun des autres peuples en aurait +autant à lui offrir. Nulle résistance. Dans l'aberration collective, +toutes les différences de classes, d'éducation, de valeur intellectuelle +ou morale, s'aplanissent, s'égalisent. L'humanité entière, de la base à +la cime, est livrée aux Furies. S'il se manifeste encore une étincelle +de volonté libre, elle est foulée aux pieds, et l'indépendant isolé est +déchiré, comme Penthée par les Bacchantes. + +Mais cette frénésie n'intimide point le calme regard du penseur. +Nicolaï voit dans ce paroxysme même la dernière flambée de la torche +près de s'éteindre. De même que, dit-il, le sport hippique et nautique +s'est développé, de nos jours, lorsque les chevaux et la navigation à +voiles devenaient superflus, de même le patriotisme est devenu un +fanatisme, au moment où il cesse d'être un facteur de culture. C'est le +destin des Epigones. Aux temps lointains, il fut bon, il fut nécessaire +que l'égoïsme individuel fût brisé par le groupement des hommes en +tribus et en clans. Le patriotisme des villes fut justifié, quand il +rompit l'égoïsme des chevaliers pillards. Le patriotisme d'Etat fut +justifié, quand il embrassa en lui toutes les énergies d'une nation. Les +combats nationaux, au XIXe siècle, ont eu leur prix. Mais aujourd'hui +les Etats nationaux ont accompli leur tâche. De nouveaux travaux nous +appellent: le patriotisme n'est plus un but pour l'humanité; il veut +nous ramener en arrière. C'est là un effort vain: on n'arrête pas +l'évolution, on se suicide en se jetant sous les roues du chariot de +fer. Le sage ne s'émeut point de cette résistance frénétique des forces +du passé: car il la sait désespérée. Il laisse les morts enterrer les +morts, et, devançant le cours du temps, il vit déjà dans l'unité +palpitante de l'humanité à venir. Parmi les épreuves et les calamités du +présent, il réalise en lui la sereine harmonie de ce «grand corps» dont +tous les hommes sont les membres, selon le mot profond de Sénèque: +_Membra sumus corporis magni_. + +Dans un prochain article, nous verrons comment Nicolaï décrit ce _corpus +magnum_ et la _mens magna_ qui l'anime: le _Weltorganismus_--l'organisme +de l'univers humain, qui s'annonce. + + _1er octobre 1917._ + + (Revue: _Demain_, Genève, octobre 1917.) + + +II + +Dans un précédent article, nous avons vu avec quelle énergie G.-F. +Nicolaï condamnait le non-sens de la guerre et des sophismes qui lui +servent d'étais.--Cependant, la sinistre folie a triomphé. Ce fut, en +1914, la faillite de la raison. Et, d'une nation à l'autre, elle s'est +étendue, depuis, à tous les peuples de la terre. Il ne manquait pourtant +pas de morales et de religions constituées, qui auraient dû opposer leur +barrière à cette contagion de meurtre et d'imbécillité. Mais toutes les +morales, toutes les religions existantes se sont révélées tristement, +totalement insuffisantes. Nous l'avons constaté pour le christianisme, +et Nicolaï montre, après Tolstoï, que le bouddhisme n'a pas mieux +résisté. + +Pour le christianisme, son abdication ne date pas d'hier. Depuis la +grande compromission des temps de Constantin, au quatrième siècle, qui +fit de l'Eglise du Christ une Eglise d'Etat, la pensée essentielle du +Christ a été trahie par ses représentants officiels et livrée à César. +Ce n'est que chez les libres personnalités religieuses, dont la plupart +furent taxées d'hérésie, qu'elle se conserva (relativement) jusqu'à +nous. Mais ses derniers défenseurs viennent de la renier. Les sectes +chrétiennes qui toujours refusèrent le service militaire, comme les +Mennonites en Allemagne, les Doukhobors en Russie, les Pauliciens, les +Nazarénens, etc., participent à la guerre actuelle[65]. «Le fondateur +des Mennonites, Menno Simonis, au seizième siècle, avait interdit la +guerre et la vengeance. Encore en 1813, la force morale de la secte +était si grande que York, par rescrit du 18 février, la dispensa de la +landwehr. Mais en 1915, le prédicateur mennonite de Dantzig, H.-H. +Mannhardt, prononça un discours pour glorifier les actes de guerre.» + +Il fut un temps, écrit Nicolaï, où l'on croyait que l'Islam était +inférieur au christianisme. Alors, les armes turques pesaient sur +l'Europe. Aujourd'hui, le Turc est presque chassé d'Europe; mais +moralement il l'a conquise; invisible, l'étendard vert du Prophète +flotte sur toute maison, où l'on parle de la _guerre sainte_.» + +Des poésies religieuses allemandes représentent le combat dans les +tranchées «comme une épreuve de piété, instituée par Dieu». Personne ne +s'étonne plus de l'absurde contradiction, dans les termes, d'une «guerre +chrétienne». Très peu de théologiens ou ecclésiastiques ont osé réagir. +L'admirable livre de Gustave Dupin: _la Guerre infernale_[66], nous a +fait connaître, en les stigmatisant, d'affreux échantillons de +christianisme militarisé. Nicolaï nous en présente d'autres spécimens, +qu'il serait dommage de laisser dans l'ombre. En 1913, un théologien de +Kiel, le professeur Baumgarten, constate tranquillement l'opposition +entre la morale nationaliste-guerrière et le Sermon sur la Montagne; +mais cela ne le trouble point: il déclare qu'en notre temps les textes +du Vieux Testament doivent avoir plus d'autorité, et il met le +christianisme au panier. Un autre théologien, Arthur Brausewetter, fait +une découverte singulière: la guerre lui fait trouver le Saint-Esprit. +«Pour la première fois, écrit-il, l'année de guerre 1914 nous a appris +ce qu'était le Saint-Esprit...» + +Tandis que le christianisme était publiquement renié par ses prêtres et +ses pasteurs, les religions d'Asie n'étaient pas moins prestes à trahir +la pensée gênante de leurs fondateurs. Tolstoï avait déjà signalé le +fait. «Les Bouddhistes d'aujourd'hui ne tolèrent pas seulement le +meurtre, ils le justifient. Pendant la guerre du Japon avec la Russie, +Soyen Shaku, un des premiers dignitaires bouddhistes du Japon, écrivit +une apologie de la guerre[67]. Bouddha avait dit cette belle parole de +douloureux amour: «Toutes choses sont mes enfants, toutes sont l'image +de mon Moi, toutes découlent d'une seule source et sont des parties de +mon corps. C'est pourquoi je ne puis trouver de repos, aussi longtemps +que la plus petite partie de ce qui est n'a pas atteint sa destination.» +Dans ce soupir d'amour mystique, qui aspire à la fusion de tous les +êtres, le bouddhiste contemporain a savamment découvert l'appel à une +guerre d'extermination. Car, dit-il, le monde n'ayant pas atteint sa +destination, par le fait de la perversité de beaucoup d'hommes, il faut +leur livrer la guerre et les anéantir: ainsi, l'on «extirpera les +racines de tout malheur.»--Ce bouddhiste sanguinaire rappelle, à s'y +méprendre, l'idéalisme à couperet de nos Jacobins de 93, dont j'essayais +de résumer la foi monstrueuse, en cette réplique de Saint-Just qui +termine mon drame, _Danton_: + + «_Les peuples s'entretuent,[68] pour que Dieu vive._» + +Quand les religions se montrent si débiles, il n'est pas surprenant que +les simples morales s'effondrent. On verra chez Nicolaï le +travestissement que les disciples de Kant ont imposé à leur maître. Bon +gré mal gré, l'auteur de la _Critique de la raison pure_ a dû revêtir +l'uniforme _feldgrau_. Ses commentateurs allemands n'affirment-ils pas +que la plus parfaite réalisation de la pensée de Kant est..... l'armée +prussienne! Car, disent-ils, en elle le sentiment du devoir kantien est +devenu réalité vivante... + +Inutile de nous attarder à ces insanités, qui ne diffèrent que par des +nuances de celles qui servent, en tous pays, aux gardes nationaux de +l'intelligence, pour exalter leur cause, et la guerre. Il suffit de +constater, avec Nicolaï, que l'idéalisme européen s'est écroulé en 1914. +Et la conclusion de Nicolaï (que je me contente ici d'enregistrer +objectivement), c'est que «la preuve a été faite de l'absolue inutilité +de la morale idéaliste ordinaire (kantienne, chrétienne, etc.), +puisqu'elle n'a pu déterminer aucun de ses tenants à agir moralement.» +Devant cette impossibilité manifeste de fonder l'action morale sur une +base uniquement idéaliste, Nicolaï considère que le premier devoir est +de chercher une autre base. Il souhaite que l'Allemagne, instruite par +son profond abaissement, son «_Iéna moral_», travaille à cette tâche +urgente pour l'humanité,--et pour elle-même, plus que pour toute autre +nation: car elle en a plus besoin.--«Cherchons donc, dit-il, s'il n'est +pas possible de trouver dans la nature, scientifiquement observée, les +conditions d'une morale objective, qui soit indépendante de nos +sentiments personnels, bons ou mauvais, toujours chancelants.» + + * * * * * + +La guerre étant un phénomène de transition dans l'évolution humaine, +comme le montre la première partie du volume, quel est le principe +propre et éternel de l'humanité? Et d'abord, y en a-t-il un? Y a-t-il +un impératif supérieur, et valable pour tous les hommes? + +Oui, répond Nicolaï: c'est la loi même de vie qui régit _l'organisme +total de l'humanité_. En fait, le droit naturel a deux seuls fondements, +qui seuls restent inébranlables: _l'individu_, pris à part, et +_l'universalité humaine_. Tous les intermédiaires, comme la famille et +l'Etat, sont des groupements organisés[69], qui peuvent changer--qui +changent--suivant les moeurs: ils ne sont pas des organismes naturels. +Les deux sentiments puissants, qui vivifient notre monde moral, comme +une double électricité, positive et négative--l'égoïsme et +l'altruisme--sont la voix de ces deux forces essentielles. L'égoïsme a +sa source naturelle dans notre personnalité, qui est l'expression d'un +organisme individuel. L'altruisme doit son existence à l'obscure +conscience que nous avons de faire partie d'un organisme total: +_l'Humanité_. + +Cette conscience obscure, Nicolaï entreprend (dans la seconde partie de +son livre) de l'éclairer et de la fonder sur une base scientifique. Il +entend prouver que _l'Humanité n'est pas seulement un concept de la +raison: elle est une réalité vivante, un organisme scientifiquement +observable_. + +Ici, l'esprit d'intuition poétique des philosophes antiques s'unit +curieusement à l'esprit d'expérimentation et d'exacte analyse de la +science moderne. Les plus récentes théories de l'histoire naturelle et +de l'embryologie viennent commenter l'Hylozoïsme des Sept Sages et la +mystique des premiers chrétiens. Janicki et H. de Vries donnent la main +à Héraclite et à saint Paul. Il en résulte une étrange vision de +panthéisme matérialiste et dynamiste: l'Humanité, considérée comme un +corps et une âme en perpétuel mouvement. + +Nicolaï commence par rappeler que cette conception, si extraordinaire +qu'elle puisse paraître, a existé de tous temps. Et il en fait +brièvement l'histoire. C'est le Feu d'Héraclite, qui représentait aux +yeux du sage Ephésien la raison du monde. C'est le _pneuma_ des +stoïciens, le _pneuma agion_ des chrétiens primitifs, la Force sainte, +vivifiante, qui concentre en soi toutes les âmes. C'est le _universum +mundum velut animal quoddam immensum_ d'Origène. Ce sont les chimères +fécondes de Cardanus, de Giordano Bruno, de Paracelse, de Campanella. +C'est l'animisme qui se mêle encore à la science de Newton et qui +pénètre son hypothèse de l'attraction universelle: (ses disciples +directs n'appellent-ils pas cette force: «_amitié_»[70] ou «_Sehnsucht_ +des astres»!...)[71].--Bref, c'est à travers tous les développements de +la pensée humaine la croyance que ce monde terrestre est un seul +organisme qui possède une sorte de conscience commune. Nicolaï indique +l'intérêt qu'il y aurait à écrire l'histoire de cette idée, et il +l'esquisse en un chapitre savoureux.[72] + +Puis il passe à la démonstration scientifique.--Existe-t-il un lien +matériel, corporel, vivant et persistant, entre tous les hommes de tous +les pays et de tous les temps?[73] Il en trouve la preuve dans les +recherches de Weissmann et la théorie, à présent classique, du plasma +germinatif (_Keimplasma_).[74] Les cellules germinatives continuent, en +chaque être, la vie des parents, dont elles sont, au sens le plus réel, +des morceaux vivants. La mort ne les atteint pas. Elles passent, +immuables, dans nos enfants et dans les enfants de nos enfants. Ainsi, +persiste réellement à travers tout l'arbre héréditaire une partie de la +même substance vivante. Un morceau de cette unité organique vit en +chacun, et par lui nous sommes tous rattachés corporellement à la +communauté universelle. Nicolaï indique en passant des rapports +surprenants entre ces hypothèses scientifiques des trente dernières +années et certaines intuitions mystérieuses des Grecs et des premiers +Chrétiens,--le «_pneuma êôopoïoun_» de l'Ecriture, le «_pneuma_ qui +engendre» (Saint-Jean, VI, 63), l'Esprit générateur, qui se distingue +non seulement de la chair, comme dit Saint-Jean, mais de l'âme, comme il +ressort d'un passage de Saint-Paul (_Corinth._ 15, 43) sur le «_sôma +pneumatikon_», «le corps pneumatique» qu'il oppose au «_sôma +psuchikon_», ou «corps psychique» et intellectuel, et qui, plus +essentiel que celui-ci, pénètre réellement, matériellement, le corps de +tous les hommes. + +Ce n'est pas tout: les études des naturalistes contemporains, et +notamment de Janicki, sur la reproduction sexuelle[75], ont expliqué +comment elle sauvegarde l'homogénéité du plasma germinatif dans une +espèce animale, et comment elle renouvelle constamment les apports +mutuels à l'intérieur de l'organisme total d'une race. «Le monde, dit +Janicki, n'est pas brisé en une masse de fragments indépendants, isolés +pour toujours les uns des autres. Par la génération sexuelle, +périodiquement mais inépuisablement, l'image du macrocosme se reflète en +chaque partie, comme un microcosme; le macrocosme se résout en mille +microcosmes. Ainsi, les individus, tout en étant indépendants, forment +entre eux une continuité matérielle. Tels les plants de fraisiers, +reliés par des rejetons, chaque individu se développe pour ainsi dire +par un système invisible de rhizomes (racines souterraines) qui unissent +ensemble les substances germinatives d'innombrables +individualités».--Or, on calcule qu'à la vingt-et-unième génération, +soit en cinq cents ans (à trois enfants par couple), la postérité d'un +homme embrasse un nombre d'hommes égal à l'humanité entière. On peut +donc dire que chacun a un peu de substance vivante de tous les hommes +qui ont vécu il y a cinq cents ans. D'où l'absurdité de vouloir enfermer +un individu, quel qu'il soit, dans une catégorie de nation ou de race +séparée. + +Ajoutez que la pensée se propage, elle aussi, à travers les hommes, à la +façon du plasma germinatif. + +Toute pensée, une fois exprimée, mène dans la communauté des hommes une +vie indépendante de son créateur, se développe dans les autres et, comme +le plasma germinatif, a une vie éternelle. En sorte qu'il n'y a dans +l'humanité ni vraie naissance, ni vraie mort matérielle et spirituelle: +ce que la sagesse d'Empédocle a su voir et exprimer ainsi: + +«Mais je te veux révéler autre chose. Il n'y a pas de naissance chez les +êtres mortels, et il n'y a pas de fin par la mort qui corrompt. Seul, le +mélange existe, et seul, l'échange des choses qui sont mêlées. Naissance +n'est que le nom dont l'appellent les hommes.» + +L'humanité est donc, matériellement et spirituellement, un organisme +unique, étroitement lié, dont toutes les parties se développent en +commun. + +Sur ces idées viennent maintenant se greffer le concept de _mutation_ et +les observations de Hugo de Vries.--Si cette substance vivante qui est +commune à toute l'humanité a acquis, à quelque moment et sous quelque +influence, la propriété de se modifier[76], après un certain temps, soit +un millier d'années, tous ceux qui ont en eux une partie de cette +substance peuvent accomplir soudain un égal changement. On sait que Hugo +de Vries a observé ces variations subites chez les plantes[77]. Après +des siècles de stabilité de tous les caractères d'une espèce, +brusquement, une année, se produit une modification dans un grand nombre +d'individus de cette espèce (les feuilles sont ou plus longues, ou plus +courtes, etc.). Aussitôt, cette modification se propage d'une façon +constante; et, dès l'année suivante, l'espèce nouvelle est établie.--Il +en est de même chez les hommes, et spécialement dans les cerveaux +humains, par conséquent dans le domaine psychique. On voit des hommes +dotés de variations cérébrales, qui sont anormales: on les traite de +fous ou de génies; ils annoncent la variation future de l'espèce, ils en +sont les avant-coureurs: quand leur temps est venu, leurs particularités +apparaissent soudain dans toute l'espèce. Et l'expérience constate en +effet que des transformations ou des découvertes morales et sociales +surgissent, au même moment, dans les contrées les plus éloignées et les +plus différentes. Pour ma part, j'ai été souvent frappé de ce fait, en +étudiant l'histoire du passé, ou en observant mon temps. Des sociétés +contemporaines, mais séparées par la distance et n'ayant entre elles +aucun moyen de communication rapide, passent, à la même heure, par les +mêmes phénomènes moraux et sociaux. Et presque jamais une découverte ne +naît dans le cerveau d'un seul inventeur: au même instant, d'autres +inventeurs tombent en arrêt, devant, ou sont sur la piste. Le langage +populaire dit que «les idées sont dans l'air». Quand cela est, une +mutation est à la veille de se produire dans le cerveau de l'humanité. +Il en est ainsi aujourd'hui. Nous sommes, dit Nicolaï, à la veille de la +«_mutation de la guerre_» (_die nahende Mutation des Krieges_). Moltke +et Tolstoï représentent deux grandes variations opposées de la pensée +humaine. L'un célèbre la valeur morale de la guerre, l'autre la +condamne. Lequel des deux est la variation géniale? Lequel, la variation +folle qui s'égare? A voir les faits actuels, il semblerait que Moltke +l'emportât. Mais dans un organisme où va se produire une mutation, +préludent à l'avance de fréquentes et fortes variations. Et de ces +variations diverses, seules subsistent celles qui sont le plus +utilisables pour la vie. Il en résulte pour Nicolaï que les idées de +Moltke et de ses disciples sont un présage favorable de la mutation +proche. + + * * * * * + +Quoi qu'il en soit de cet espoir d'une mutation qui ferait, dans un +délai rapproché, surgir une humanité antiguerrière, il suffit d'observer +le développement biologique du monde actuel pour augurer l'imminence +d'une organisation nouvelle, plus vaste et plus pacifique. A mesure que +l'humanité évolue, les communications entre les hommes se multiplient. +Le siècle dernier a brusquement porté au plus haut degré les moyens +techniques d'échange entre les pensées. Pour n'en donner qu'un exemple, +naguère il ne circulait pas plus de 100.000 lettres par an dans le monde +entier; aujourd'hui, il y en a un milliard en Allemagne (c'est-à-dire 15 +par homme, alors qu'autrefois c'était une pour mille). Il y a quarante +ans, on faisait 3 milliards d'envois postaux par an. En 1906, leur +nombre était monté à 35 milliards. En 1914, à 50 milliards: (soit un par +homme tous les dix jours en Allemagne,--tous les trois jours en +Angleterre). Ajoutez la progression de vitesse. Pour le télégraphe, la +distance n'existe plus: «le monde civilisé tout entier n'est plus qu'une +chambre, où chacun peut s'entretenir avec tous». + +Il serait impossible que de tels événements n'eussent pas leur +contre-coup social. Autrefois, toute pensée d'union ou de fédération +entre les divers Etats d'Europe était condamnée à rester dans le domaine +de l'utopie, par le seul fait de la difficulté ou de la lenteur des +relations. Comme le dit Nicolaï, un Etat ne peut s'étendre à l'infini; +il doit pouvoir agir promptement sur les diverses parties de +l'organisme. Sa grandeur est donc, jusqu'à un certain point, une +fonction de la rapidité des communications. Or, un voyageur, aux temps +préhistoriques, ne pouvait franchir que 20 kilomètres par jour; les +voitures de poste en parcouraient 100; l'extra-poste, 200; le chemin de +fer, vers 1850, 600; un train moderne, 2.000; et un rapide pourrait +(techniquement) dévorer quatre ou cinq fois plus d'espace. Pour des +barbares, la patrie était contenue dans une vallée de montagnes. Aux +temps des voitures de poste convenaient les Etats de la fin du +Moyen-Age, qui n'ont pas sensiblement varié jusqu'à nos jours. Mais, de +nos jours, ces Etats miniatures sont beaucoup trop petits; l'homme +moderne n'y tient plus enfermé; à tout instant, il en franchit les +limites; il faudrait, à la mesure de sa taille, des Etats aussi vastes +que ceux d'Amérique, d'Australie, de Russie ou d'Afrique du Sud. Et l'on +voit venir le temps où ces seules raisons matérielles feront du monde +entier un seul Etat. Rien à faire contre une telle évolution; qu'on +l'aime, ou qu'on ne l'aime pas, elle s'accomplira. On comprend +maintenant que tous les essais tentés depuis le Moyen-Age jusqu'au +XIXe siècle, pour unir les nations d'Europe, se soient heurtés à une +impossibilité de fait: car, quelles que fussent les bonnes volontés, les +conditions d'une telle réalisation n'étaient pas encore données. Ces +conditions existent aujourd'hui, et l'on peut dire que l'organisation de +l'Europe actuelle ne correspond plus à son développement biologique. Bon +gré, mal gré, il faudra donc qu'elle s'y adapte. Les temps de l'unité +européenne sont venus. Et ceux de l'unité mondiale sont proches[78]. + +A ce corps nouveau de l'humanité,--le _corpus magnum_, dont parle +Sénèque,--il faut une âme, une foi nouvelle. Une foi qui, tout en +gardant le caractère absolu des anciennes religions, soit plus large et +plus souple, qui tienne compte non seulement des besoins actuels de +l'âme humaine, mais de son développement futur. Car toutes les autres +religions, ayant leurs racines dans la tradition et voulant lier l'homme +au passé, se sont figées dans le dogmatisme et sont devenues, avec le +temps, un obstacle à l'évolution naturelle. Où trouver une base de +croyance et de morale, qui soit à la fois absolue et susceptible de +changement, au-dessus de l'homme et pourtant humaine, idéale et pourtant +réelle?--C'est, répond Nicolaï, dans l'Humanité même. L'Humanité est +pour nous une réalité qui se développe au cours des siècles, mais qui à +tout instant représente pour nous un absolu. Elle évolue dans une +direction qui, fortuite ou non, ne peut être changée, une fois qu'elle +est donnée. Elle embrasse à la fois le passé, le présent et l'avenir. +C'est une unité reliée par le temps, un vaste ensemble dont nous ne +sommes qu'un fragment. Etre humain, signifie comprendre ce +développement, l'aimer, espérer en lui, et chercher à y participer +consciemment. Il y a là une morale incluse, que Nicolaï résume ainsi: + +1. La communauté des hommes est le divin sur terre, et le fondement de +la morale; + +2. Etre un homme, c'est sentir en soi la réalité de l'humanité totale. +C'est sentir, comme une loi vivante, qu'on est une partie de cet +organisme supérieur ou (selon l'intuition admirable de Saint-Paul), que +«nous sommes tous un seul corps et que nous sommes, chacun, les membres +les uns des autres». + +3. L'amour du prochain est un sentiment de bonne santé organique. +L'amour général de l'humanité est le sentiment de santé organique de +l'humanité entière, qui se reflète dans un de ses membres. Aimez donc et +honorez la communauté humaine et tout ce qui l'entretient et la +fortifie, le travail, la vérité, les instincts bons et sains. + +4. Combattez tout ce qui lui nuit, et notamment les traditions +mauvaises, les instincts devenus inutiles et malfaisants. + + * * * * * + +«_Scio et volo me esse hominem_», écrit Nicolaï, à la dernière page de +son livre. «Je sais que je suis homme, et je veux l'être». + +Homme,--il entend par là un être conscient des liens qui l'attachent à +la grande famille humaine et de l'évolution qui l'entraîne avec +elle,--un esprit qui comprend et qui aime ces liens et ces lois, et qui, +en s'y soumettant avec joie, se fait libre et créateur.[79] Homme, il +l'est aussi au sens du personnage de Térence, à qui rien d'humain n'est +étranger. C'est ce qui fait le prix de son livre, et par moments ses +défauts: car dans son avidité de tout embrasser, il ne peut tout +étreindre. Il parle quelque part avec un dédain bien injuste et surtout +bien inattendu chez lui, des «_Vielwisser_»,[80] de ceux qui savent trop +de choses. Mais lui-même est un «_Vielwisser_», et un des plus beaux +types de ce genre, trop rare à notre époque. Dans tous les domaines: +art, science, histoire, religion, politique, il jette un regard +pénétrant, mais rapide et tranchant; et partout ses vues sont vives, +souvent originales, souvent aussi discutables. La profusion de ses +aperçus _de omni re scibili_, la richesse de ses intuitions et de ses +développements, ont un caractère brillant et parfois aventureux. Les +chapitres historiques ne sont pas impeccables; et sans doute, le manque +de livres explique certaines insuffisances; mais je crois que l'esprit +de l'auteur en est aussi responsable. Il est singulièrement primesautier +et passionné: d'où son charme, mais son danger. Ce qu'il aime, il le +voit à merveille. Mais gare à ce qu'il n'aime pas! Témoin les pages +méprisantes et sommaires, où il juge en bloc les artistes contemporains +d'Allemagne.[81] + +Chose curieuse que ce biologiste allemand ne ressemble à rien tant qu'à +un de nos Encyclopédistes français du dix-huitième siècle! Je ne vois +personne aujourd'hui en France qui soit, à ce degré, de leur lignée. +Diderot et Dalembert eussent fait place avec joie parmi eux à ce savant +qui humanise la science,--qui brosse hardiment un tableau plein de vie, +une brillante synthèse de l'esprit humain, de son évolution, de sa +multiple activité et des résultats où elle est parvenue,--qui ouvre +toutes grandes les portes de son laboratoire aux gens du monde +intelligents--et qui, délibérément, veut faire de la science un +instrument de combat et d'émancipation, dans la lutte des peuples pour +la liberté. Comme Dalembert et Diderot, il est «dans la mêlée»; il +marche à l'avant-garde de la pensée moderne, mais il ne la devance que +de l'espace qui sépare un chef de sa troupe; jamais il n'est isolé, +comme ces grands précurseurs qui restent murés, toute leur vie, dans +leurs visions prophétiques, à des siècles de distance de la réalisation: +ses idéals ne dépassent que d'un jour ceux d'à présent. Républicain +allemand, il ne vise pas plus haut, pour l'instant, qu'à l'idéal +politique de la jeune Amérique--de l'Amérique de 1917--qui (selon +Nicolaï) «ne montre pas seulement le sens du nouveau patriotisme presque +cosmopolite, mais aussi ses bornes encore nécessaires aujourd'hui. Le +temps n'est pas encore venu pour l'universelle fraternité des hommes +(c'est Nicolaï qui parle), et il ne faudrait pas qu'il fût déjà venu. Il +existe encore des trop profonds fossés qui séparent les blancs des +jaunes et des noirs. C'est en Amérique que s'est éveillé le patriotisme +européen, qui sera sans doute le patriotisme du prochain avenir, et dont +nous voudrions être l'avant-coureur... La nouvelle Europe est née, mais +ce n'est pas en Europe...»[82]. + +On voit ici ses limites, qu'un _Weltbürger_ du dix-huitième siècle eût +dépassées. Nicolaï est, dans le domaine pratique, essentiellement, +uniquement, mais absolument, un _Européen_. Et c'est «_aux Européens_» +que s'adressent son _Appel_ d'octobre 1914 et son livre de 1915: + +«Le moment est venu, écrit-il, où l'Europe doit devenir une unité +organique, et où doivent s'unir tous ceux que Goethe a nommés «_bons +Européens_», (en comprenant sous le nom de _culture européenne_ tous +les efforts humains qui ont pris leur source en Europe.» + +Il y aurait beaucoup à dire, à propos de cette limitation; et, pour +notre part, nous ne croyons pas qu'il soit juste et utile pour +l'humanité de tracer une ligne de démarcation entre la culture issue +d'Europe et les hautes civilisations d'Asie: nous ne voyons la +réalisation harmonieuse de l'humanité que dans l'union de ces grandes +forces complémentaires; nous croyons même que, réduite à elle seule, +l'âme d'Europe, appauvrie et brûlée par des siècles d'une dépense +forcenée, risquerait de vaciller et de s'éteindre, si l'apport d'autres +races de pensée ne venait la régénérer.--Mais à chaque jour suffit sa +tâche. Et le penseur homme d'action qu'est Nicolaï va au plus pressé. En +appliquant toutes ses forces au but unique, il accélère le moment d'y +atteindre.--«De même que nos ancêtres, qui de leur temps étaient des +précurseurs, s'enthousiasmaient pour l'unité de l'Allemagne, écrit +Nicolaï, nous voulons combattre pour l'unité de l'Europe; et c'est dans +l'espérance de cette unité que notre livre est écrit».[83]--Il n'espère +pas seulement en la victoire de cette cause. Il en jouit déjà, par +avance. Enfermé à la forteresse de Graudenz, près de la chambre où le +patriote Fritz Reuter fut jadis incarcéré parce qu'il croyait en +l'Allemagne, il remarque que la prison de Reuter est devenue un +sanctuaire; et, faisant un retour sur lui-même, il proclame qu'«il en +sera ainsi plus tard pour ceux qui sont emprisonnés aujourd'hui, parce +qu'ils professent la conception de l'Européen selon Goethe.» + +Cette force de confiance rayonne à travers tout son livre. C'est par là +qu'il agit, plus encore que par ses idées. Il vaut comme stimulant et +comme tonique moral. Il éveille et il délivre. Les âmes se grouperont +autour de lui, parce qu'en ces ténèbres du monde où elles errent +incertaines et glacées, il est un foyer de joie et de chaud optimisme. +Ce prisonnier, ce condamné, sourit au spectacle de la force qui croit +l'avoir vaincu, de la réaction déchaînée, de la déraison qui foule aux +pieds ce qu'il sait juste et vrai. Précisément parce que sa foi est +insultée, il veut la proclamer. «Précisément parce que c'est la guerre, +il veut écrire un livre de paix.» Et, pensant à ses frères de croyance, +plus faibles et plus brisés, il leur dédie cette oeuvre, «afin de les +convaincre que cette guerre qui les épouvante n'est qu'un phénomène +passager sur terre et que cela ne mérite pas qu'on le prenne trop au +sérieux.» Il parle, afin de «communiquer aux hommes bons et justes sa +_triomphante sécurité_ (_um den guten und gerechten Menschen meine +triumphierende Sicherheit zu geben_).»[84] + +Qu'il nous soit un modèle! Que la petite troupe persécutée de ceux qui +refusent de s'associer à la haine, et que poursuit la haine, soit +toujours réchauffée par cette joie intérieure! Rien ne peut la leur +enlever. Rien ne peut les atteindre. Car ils sont, dans l'horreur et les +hontes du présent, les contemporains de l'avenir. + + 15 octobre 1917. + + (Revue: _Demain_, Genève, novembre 1917.) + + + + +XXI + +En lisant Auguste Forel + + +Le nom d'Auguste Forel est célèbre dans la science européenne; mais il +n'est pas aussi populaire en son pays qu'il y aurait droit. On connaît +surtout l'activité sociale de ce grand homme de bien, dont l'âge et la +maladie n'ont pu refroidir l'inlassable énergie et l'ardente conviction. +Mais la Suisse romande, qui admire justement les oeuvres du +naturaliste J.-H. Fabre, ne se doute pas qu'elle a le bonheur de +posséder un observateur de la nature, qui n'est pas moins pénétrant, et +d'une science peut-être plus complète et plus sûre. J'ai lu, +dernièrement, quelques-unes des études de Forel sur les fourmis, et j'ai +été émerveillé de la richesse de ses expériences, poursuivies pendant +toute une vie[85]. Tout en suivant patiemment, en décrivant fidèlement +la vie de ces insectes, jour par jour, heure par heure, et durant des +années, son regard va bien loin au fond de la nature et soulève par +moments un pan du voile de mystère qui couvre nos propres instincts. + +Chose curieuse: J.-H. Fabre croyait à la Providence et au bon Dieu; le +Dr A. Forel est moniste psychophysiologiste. Or, des observations de +Forel se dégage une impression de la nature beaucoup moins écrasante que +de celles de Fabre. Celui-ci, la conscience en repos pour l'âme humaine, +ne voyait en ses bestioles que de miraculeuses machines. Forel y +aperçoit, çà et là, l'étincelle de la conscience réfléchie, de la +volonté individuelle. Ce ne sont que des points lumineux, qui trouent, +de loin en loin, les ténèbres. Mais cette apparition n'en est que plus +pathétique. Je me suis plu à grouper, dans la masse de ces observations, +un ensemble de faits où l'on voit l'instinct millénaire, l'_Anagkê_ de +l'espèce, combattu, ébranlé, abattu. Et pourquoi un tel conflit +serait-il moins dramatique chez ces pauvres fourmis que chez les Atrides +de l'_Orestie_? Ce sont partout les mêmes ondes de forces aveugles ou +conscientes, le même entrechoquement d'ombres et de lumières. Et +l'analogie de certains phénomènes sociaux qu'on observe chez ces +myriades de petits êtres, avec ce qui se passe chez nous, peut nous +aider à nous comprendre et--peut-être--à nous dominer. + +Je me contenterai de relever, à titre de simple exemple, dans le vaste +répertoire d'expériences de A. Forel, celles qui concernent quelques +états collectifs, psycho-pathologiques, et le problème redoutable qui +nous étreint aujourd'hui: la guerre. + + * * * * * + +Les fourmis, dit A. Forel, sont aux autres insectes ce que l'homme est +aux autres mammifères. Leur cerveau surpasse celui de tous les insectes +par son volume proportionnel et la complication de sa structure. Si +elles n'atteignent pas à la grande intelligence individuelle des +mammifères supérieurs, elles priment _tous les animaux_ par l'instinct +social. Il n'est donc pas étonnant que leur vie sociale se rapproche sur +bien des points des sociétés humaines. Comme les plus avancées de +celles-ci, ce sont des démocraties--et des démocraties guerrières. +Voyons-les à l'oeuvre. + +L'Etat-Fourmi n'est point borné à la fourmilière: il a son territoire, +son domaine, ses colonies, et, tout comme les puissances coloniales, ses +escales et ses stations de ravitaillement. Le territoire: un pré, +plusieurs arbres, une haie. Le domaine d'exploitation: le sol et le +sous-sol, les arbres à pucerons, ce bétail qu'elles soignent et qu'elles +protègent. Les colonies: d'autres nids habités en même temps par les +mêmes fourmis, plus ou moins rapprochés de la métropole et plus ou moins +nombreux (parfois plus de deux cents), qui communiquent entre eux, par +des chemins à ciel ouvert ou par des canaux souterrains. Les entrepôts: +de petits nids ou des cases de terre, pour les fourmis qui vont au loin, +sont lasses, ou se laissent surprendre par le mauvais temps. + +Naturellement, ces Etats cherchent à s'agrandir. Ils entrent donc en +conflit les uns avec les autres. «Les disputes de territoire, à la +frontière de deux grandes fourmilières, sont la cause ordinaire des +guerres les plus acharnées. Les arbres à pucerons sont le plus disputés. +Pour certaines espèces, les domaines souterrains (les racines de +plantes) ne le sont pas moins.» D'autres espèces vivent exclusivement de +la guerre et du butin. Le _polyergus rufescens_ («l'Amazone» de Huber) +ne daigne pas travailler et n'en est plus capable; il pratique +l'esclavage et se fait servir, soigner, nourrir par ses troupeaux +d'esclaves, que des armées d'expéditions vont râfler (en nymphes et en +cocons) dans les fourmilières voisines. + +La guerre est donc endémique; et tous les citoyens de ces démocraties, +les fourmis ouvrières, sont appelés à y prendre part. Dans certaines +espèces (_Pheidole pallidula_), la classe militaire est distincte de la +classe ouvrière; le soldat ne se mêle nullement aux travaux domestiques, +vit une vie de garnison oisive, sans rien faire, sauf aux heures où il +doit défendre les portes avec sa tête[86]. Nulle part on ne voit de +chefs, (du moins, de chefs permanents): ni rois, ni généraux. Les armées +expéditionnaires du _Polyergus rufescens_, qui varient, dans leur +nombre, de cent à deux mille fourmis, obéissent à des courants, qui +paraissent venir de petits groupes, épars ici ou là, tantôt en tête, +tantôt en queue. On voit, au milieu d'une marche, le gros de la colonne +s'arrêter brusquement, indécise, immobile, comme paralysée; puis, +soudain, l'initiative jaillit d'un petit noyau de fourmis qui se jettent +au milieu des autres, les frappent du front, s'élancent dans une +direction et les entraînent. + +La _Formica sanguinea_ pratique habilement une tactique de combat, que +Forel a décrite après Huber. Ce n'est pas l'ordre compact, à la +Hindenburg, mais des pelotons espacés, que relient constamment des +courriers. Elles n'attaquent pas de front, mais cherchent à surprendre +de côté, épient les mouvements de l'ennemi, visent, comme Napoléon, à +être, par la rapidité de leur concentration, les plus fortes sur un +point et à une minute donnés, savent aussi, comme lui, agir sur le moral +de l'adversaire, saisissent l'instant psychologique où cède le courage +ou la foi de l'ennemi, et, à cette seconde même, se précipitent sur lui +avec une furie irrésistible, sans plus se soucier du nombre: car elles +savent qu'à présent une d'entre elles en vaut cent des autres que +balaye la panique. Au reste, en bons soldats, elles ne cherchent pas à +tuer, mais à vaincre et à récolter les fruits de la victoire. Quand le +combat est gagné, elles installent à chaque porte de la fourmilière +vaincue une douane, qui laisse fuir les ennemies, mais à condition que +celles-ci n'emportent rien; elles pillent le plus possible, et tuent le +moins possible. + +Entre espèces d'égale force, qui luttent pour leurs frontières, la +guerre ne dure pas toujours. Après des jours de batailles et de +glorieuses hécatombes, il semble que les deux Etats reconnaissent +l'impossibilité d'atteindre au but de leurs ambitions. Les armées se +replient alors, d'un commun accord, des deux côtés d'une +limite-frontière, acceptée des deux camps, avec ou sans traité, en tous +cas observée avec plus de rigueur que, chez nous, lorsqu'il s'agit de +simples «chiffons de papier». Car les fourmis des deux Etats s'y +arrêtent strictement et ne la dépassent point. + + * * * * * + +Mais ce qui peut nous intéresser davantage, c'est de voir comment chez +nos frères, les insectes, apparaît l'instinct de la guerre, comment il +se développe, et s'il est ou non irrévocable ou susceptible de changer. +Ici, les expériences de Forel conduisent à des observations tout à fait +remarquables. + +J.-H. Fabre, dans un passage célèbre de sa _Vie des insectes_, écrit que +«le brigandage fait loi dans la mêlée des vivants... Dans la nature, le +meurtre est partout, tout rencontre un crochet, un poignard, un dard, +une dent, des pinces, des tenailles, une scie, atroces machines qui +happent... etc.» Mais il exagère. Il voit merveilleusement les faits +d'entre-tuerie et d'entre-mangerie; il ne voit pas ceux d'entr'aide et +d'association. Un beau livre de Kropotkine a relevé ceux-ci, dans +l'ensemble de la nature. Et les observations très précises de Forel +montrent que, chez les fourmis, l'instinct de guerre et de rapine trouve +sur son chemin des instincts contraires, qui peuvent victorieusement +l'arrêter ou le modifier. + +En premier lieu, Forel établit que l'instinct de guerre n'est pas +fondamental; on ne le trouve pas à l'éveil de la vie des fourmis. En +mettant ensemble des fourmis fraîchement écloses de trois espèces +différentes, Forel obtient une fourmilière mixte, vivant en parfaite +intelligence. Le seul instinct primordial des nouvelles écloses est le +travail domestique et le soin des larves. «Ce n'est que plus tard que +les fourmis apprennent à distinguer un ami d'un ennemi, à savoir +qu'elles sont membres d'une fourmilière et à combattre pour elle[87].» + +La seconde remarque, encore plus surprenante, est que l'intensité de +l'instinct guerrier est en proportion directe du nombre de la +collectivité. Deux fourmis d'espèces ennemies qui se rencontrent +isolément sur un chemin, à grande distance de leur nid et de leur +peuple, s'évitent et filent, chacune d'un côté différent. Si même vous +les prenez en plein combat, dans la mêlée générale, et si vous les +mettez toutes deux seules dans une boîte très petite, elles ne se feront +aucun mal. Si, au lieu de deux fourmis ennemies, vous en enfermez un +nombre restreint dans un espace étroit, elles ébaucheront un +commencement de combat sans vigueur et sans suite, puis cesseront, et +très souvent finiront par s'allier. Et, ajoute Forel, l'alliance une +fois faite ne peut plus se défaire. Mais replacez les mêmes fourmis +dans l'ensemble de leur peuple, séparez bien les deux peuples, mettez +entre eux une distance raisonnable, qui leur permettrait de vivre en +paix, chacun à part du voisin: ils se rueront l'un sur l'autre, et les +individus qui s'évitaient tout à l'heure, avec répugnance ou peur, +s'entre-tuent furieusement[88]. L'instinct de guerre est donc une +contagion collective. + +Cette épidémie prend parfois[89] un caractère nettement pathologique. A +mesure qu'elle s'étend et que la mêlée se prolonge, la fureur combative +devient une frénésie. La même fourmi qui pouvait se montrer timide au +début tombe dans une crise de folie enragée. Elle ne reconnaît plus +rien. Elle se jette sur ses compagnes, elle tue ses esclaves qui tâchent +de la calmer, elle mord tout ce qu'elle touche, elle mord des morceaux +de bois, elle ne peut plus retrouver son chemin. Il faut que les autres, +généralement les esclaves, se mettent à deux ou trois autour d'elle, lui +prennent les pattes, la caressent avec leurs antennes jusqu'à ce qu'elle +ait retrouvé... dirai-je: «sa raison»? Pourquoi pas? Ne l'avait-elle pas +perdue? + +Jusqu'à présent, nous n'avons encore eu affaire qu'à des phénomènes +généraux, obéissant à des lois assez fixes. Mais voici maintenant +apparaître des phénomènes individuels, dont l'initiative va curieusement +se heurter à l'instinct de l'espèce, et--plus curieusement encore--le +faire dévier de sa route ou l'annuler. + +Forel met dans un bocal des fourmis d'espèces ennemies: _sanguinea_ et +_pratensis_. Après quelques jours de guerre, suivis d'un armistice +farouche et méfiant, il introduit parmi elles une petite nouvelle-née +_pratensis_, très affamée. Elle court demander à manger à celles de son +espèce. Les _pratenses_ la repoussent. Alors, l'innocente se tourne vers +les ennemies de sa race, les _sanguineae_ et, selon l'usage des fourmis, +elle lèche la bouche à deux d'entre elles. Les deux _sanguineae_ sont si +saisies de ce geste, qui bouleverse leur instinct, qu'elles dégorgent la +miellée à la petite ennemie. Dès lors, tout est dit, et pour toujours. +Une alliance offensive et défensive est conclue entre la petite +_pratensis_ et les _sanguineae_ contre celles de sa race. Et cette +alliance est irrévocable. + +Autre exemple: le danger commun. Forel met dans un sac une fourmilière +de _sanguineae_ et une fourmilière de _pratenses_; il les secoue +ensemble, puis les laisse enfermées dans le sac pendant une heure; après +quoi, il ouvre le sac, en le mettant en communication directe avec un +nid artificiel. Aux premiers instants, c'est un égarement général, une +terreur délirante: les fourmis ne se reconnaissent plus entre elles, se +montrent les mandibules, et se fuient en faisant des écarts affolés. +Puis, le calme se rétablit graduellement. Les premières, les +_sanguineae_ déménagent les cocons, _tous_ les cocons des deux espèces. +Quelques _pratenses_ les imitent. Quelques combats encore se livrent de +temps en temps, mais ils sont isolés et vont en s'affaiblissant. Dès le +lendemain, toutes travaillent d'accord. Quatre jours après, l'alliance +est complète; les _pratenses_ dégorgent la nourriture aux _sanguineae_. +Au bout de la semaine, Forel les porte près d'une fourmilière +abandonnée. Elles s'y établissent, s'entr'aident pour le déménagement, +se portent les unes les autres. Seuls, quelques individus isolés des +deux espèces, sans doute de vieux nationalistes irréductibles, gardent +leur haine sacrée, et finissent par se faire tuer. Une quinzaine après, +la fourmilière mixte est florissante, l'intelligence parfaite; le dôme, +qui à l'ordinaire est surtout couvert de _pratenses_, devient rouge de +martiales _sanguineae_, dès qu'un danger menace l'Etat commun. +Continuant l'expérience, Forel, le mois suivant, va chercher une +nouvelle poignée de _pratenses_ dans l'ancienne fourmilière, et la pose +devant la fourmilière mixte. Les nouvelles venues se jettent sur les +_sanguineae_. Mais celles-ci ripostent sans violence; elles se +contentent de rouler par terre les agresseurs et les relâchent ensuite. +Les _pratenses_ n'y comprennent rien. Quant aux autres _pratenses_ de la +fourmilière mixte, elles évitent leurs anciennes soeurs, ne les +combattent pas, mais transportent leurs cocons chez elles. Ce sont les +nouvelles venues qui sont violentes à leur égard. Le lendemain, une +partie d'entre elles ont été admises dans la fourmilière mixte; et la +paix ne tarde pas à s'établir pour toujours. En aucun cas, on ne voit +les _pratenses_ de la fourmilière mixte s'allier à leurs soeurs +nouvellement arrivées contre les _sanguineae_. L'alliance amicale est +plus forte que la fraternité de race; entre les deux espèces ennemies, +la haine est désormais vaincue[90]. + + * * * * * + +De tels exemples suffisent à montrer l'erreur funeste de ceux qui +croient à l'immuabilité quasi-sacrée des instincts, et qui, après y +avoir inscrit l'instinct de guerre, y voient une fatalité imposée, du +bas au haut de la chaîne des êtres. En premier lieu, l'instinct comporte +tous les degrés d'impératif, inflexible ou flexible, absolu ou relatif, +durable ou passager, non seulement d'un genre à l'autre, mais, dans un +même genre, d'une espèce à l'autre[91], et, dans la même espèce, de tel +groupe à tel autre. L'instinct n'est pas un point de départ, mais un +produit, déjà, de l'évolution; et avec celle-ci il est toujours en +marche. L'instinct le plus fixé est simplement le plus ancien. Il faut +donc admettre, d'après les exemples précédents, que l'instinct de la +guerre n'est pas aussi profondément enraciné, aussi primitif qu'on le +dit, puisqu'il peut être combattu, modifié, refréné, chez des espèces de +fourmis cependant guerrières. Et si ces pauvres insectes sont capables +de réagir contre lui, de transformer leur nature, de faire succéder aux +guerres de conquête la coopération pacifique, au stade des Etats ennemis +celui des Etats alliés, bien plus, d'Etats mixtes et unis, l'homme +s'avouera-t-il plus lié par ses pires instincts et moins libre de les +maîtriser? On a dit quelquefois que la guerre nous rabaisse au niveau de +la bête. La guerre nous rabaisse au-dessous, si nous nous montrons moins +capables de nous en dégager que certaines sociétés animales. Il serait +un peu humiliant d'admettre leur supériorité. _Chi lo sa?_... Pour ma +part, je ne suis pas très sûr que l'homme soit, comme on dit, le roi de +la nature: il en est, bien plutôt, le tyran dévastateur. Je crois qu'en +beaucoup de choses il aurait à apprendre de ces sociétés animales, plus +vieilles que la sienne et infiniment variées. + +Au reste, il ne s'agit pas ici de prophétiser si l'humanité réussira +jamais (pas plus que le monde des fourmis), à dominer ses aveugles +instincts. Mais ce qui me frappe, en lisant A. Forel, c'est qu'il n'y +aurait à cette victoire (chez les fourmis comme chez les hommes), aucune +impossibilité radicale. Et qu'un progrès ne soit pas impossible,--même +si on ne le réalise pas,--m'est une pensée moins étouffante que de +savoir que, quoi qu'on fasse, on se brise à un mur. C'est la fenêtre +fermée (et bien encrassée), derrière laquelle est l'air lumineux. Elle +ne s'ouvrira peut-être jamais. Mais ce n'est qu'une vitre à briser. Il +suffit d'un geste libre[92]. + + 1er juin 1918. + + (_Revue Mensuelle_, Genève, août 1918.) + + + + +XXII + +Pour l'Internationale de l'Esprit[93] + + +Le généreux appel de M. Gerhard Gran ne peut rester sans écho. Je l'ai +lu avec une vive sympathie. Il a une vertu bien rare, à notre époque: sa +modestie. En un temps où toutes les nations affichent orgueilleusement +une mission supérieure d'ordre ou de justice, d'organisation ou de +liberté, qui les autorise à imposer aux autres leur personnalité +sacrée--(chacune se croit le peuple élu!)--on soupire de soulagement, à +entendre l'une d'elles, par la voix de M. Gerhard Gran, parler non pas +de ses droits, mais de ses «dettes». Et avec quel noble accent de +franchise et de gratitude! + + «_... Nous sommes parmi toutes les nations peut-être celle qui a le + plus grand devoir, puisque c'est nous qui avons le plus de dettes + envers les autres. Ce que nous avons reçu de la science + internationale est incalculable... Nos dettes surgissent de toutes + parts... Notre bilan scientifique vis-à-vis du monde ne vaut pas + grand'chose; sous ce rapport, on peut surtout parler de notre + passif, et notre modestie nous interdit de rappeler notre + actif..._» + +Que cette modestie fait donc de bien! Qu'elle est rafraîchissante, en +cette crise mondiale de vanité délirante des nations!--Pourtant, le +peuple d'Ibsen a le droit de tenir la tête haute parmi ses frères +d'Europe; et plus qu'aucun autre écrivain, le grand solitaire norvégien +a marqué de son sceau le théâtre et la pensée moderne. Vers lui se +tournaient les regards de la jeunesse de France; et celui qui écrit ces +lignes lui demanda conseil. + +Nous sommes tous,--tous les peuples,--débiteurs les uns des autres. +Mettons donc en commun nos dettes et notre avoir. + +S'il est des hommes aujourd'hui à qui siérait la modestie, ce sont les +intellectuels. Leur rôle dans cette guerre a été affreux; on ne saurait +le pardonner. Non seulement ils n'ont rien fait pour diminuer +l'incompréhension mutuelle, pour limiter la haine; mais, à bien peu +d'exceptions près, ils ont tout fait pour l'étendre et pour l'envenimer. +Cette guerre a été, pour une part, leur guerre. Ils ont empoisonné de +leurs idéologies meurtrières des milliers de cerveaux. Sûrs de _leur_ +vérité, orgueilleux, implacables, ils ont sacrifié au triomphe des +fantômes de leur esprit des millions de jeunes vies. L'histoire ne +l'oubliera point. + +M. Gerhard Gran exprime la crainte qu'une coopération personnelle ne +soit impossible avant bien des années, entre intellectuels des pays +belligérants. S'il s'agit de la génération qui a passé la cinquantaine, +de celle qui est à l'arrière et fait la guerre, en paroles, dans les +Académies, les Universités et les salles de rédaction, je crois que M. +Gerhard Gran ne se trompe pas. Il y a peu de chances que ces +intellectuels se rapprochent jamais. Je dirais qu'il n'y en a aucune, si +je ne connaissais l'étonnante faculté d'oubli du cerveau humain, cette +faiblesse pitoyable et salutaire, dont l'esprit n'est pas dupe, et dont +il a besoin pour continuer sa vie. Mais dans le cas présent, l'oubli +sera difficile: les intellectuels ont brûlé leurs vaisseaux. Au début de +la guerre, on pouvait encore espérer qu'une partie de ceux qu'avaient +emportés les aveugles passions des premiers jours, au bout de quelques +mois reconnaîtraient loyalement leur erreur. Ils ne l'ont pas voulu. Ni +de l'un, ni de l'autre côté, aucun n'y a consenti. On peut même observer +qu'à mesure que se déroulent les conséquences désastreuses pour la +civilisation européenne, ceux qui avaient la garde de cette civilisation +et qui sentent peser sur eux une part de la responsabilité, plutôt que +de se reconnaître en faute, font tout pour s'enfoncer dans leur +aveuglement. Comment donc espérer, quand, la guerre finie, la preuve +sera faite des désastres auxquels il a conduit, que l'orgueil +intellectuel se résoudra à dire: «Je me suis trompé»?--Ce serait trop +demander. Cette génération est, je le crains, condamnée à traîner, +jusqu'à sa fin, sa maladie d'esprit et son obstination. De ce côté, peu +d'espoir: attendre qu'elle finisse. + +Ceux qui rêvent de renouer les relations entre les peuples doivent +tourner leur espérance vers l'autre génération, celle qui saigne dans +les armées. Puisse-t-elle être conservée! Elle a été terriblement +éclaircie par les coupes que la guerre y a faites. Elle risquerait +d'être anéantie, si la guerre se prolonge et s'étend, comme il est +possible:--tout est possible! L'humanité se trouve, tel Hercule, au +carrefour: _Ercole in bivio_; et l'une des routes au seuil de laquelle +il hésite, conduit (si l'Asie entre en jeu, et si s'accentue encore le +caractère de destruction atroce, dont l'Allemagne a donné l'exemple, +fatalement suivi par les autres) au hara-kiri européen.--Mais à l'heure +qu'il est, nous avons encore le droit d'espérer que la jeunesse d'Europe +qui est aux armées survivra en assez grand nombre pour accomplir sa +mission d'après-guerre: réconcilier les pensées des nations ennemies. +Je connais, dans les deux camps, nombre d'esprits indépendants, qui +veulent réaliser, après la paix conclue, cette communion intellectuelle. +Ils n'en exceptent d'avance que ceux qui, soit de leur camp, soit du +camp ennemi, ont prostitué la pensée à des oeuvres de haine. Quand je +songe à ces jeunes hommes, j'ai la ferme conviction (et en ceci je +diffère de M. Gerhard Gran) que les esprits de tous les pays se +pénétreront mutuellement après la guerre, bien plus qu'auparavant. Les +peuples qui s'ignoraient, ou qui ne se voyaient qu'au travers de +caricatures méprisantes, ont appris depuis quatre ans, dans la boue des +tranchées, sous la griffe de la mort, qu'ils ont la même chair qui +souffre. L'épreuve est égale pour tous; ils fraternisent en elle. Et ce +sentiment n'a pas fini d'évoluer. Car lorsqu'on cherche à prévoir +maintenant quels seront, après la guerre, les changements dans les +rapports entre nations, on ne pense pas assez qu'après la guerre +viendront d'autres bouleversements, qui pourraient bien modifier +l'essence même des nations. L'exemple de la Russie nouvelle, quel qu'en +soit le résultat immédiat, ne sera pas perdu pour les autres peuples. +Une unité profonde se crée dans l'âme des peuples: ce sont comme des +racines gigantesques qui s'étendent sous terre, sans souci des +frontières.--Quant aux intellectuels, qui, séparés du peuple, ne sont +pas directement touchés par ce courant social, ils le subissent +pourtant, par intuition d'intelligence et de sympathie. Malgré les +efforts qui ont été faits, depuis quatre ans, pour briser tout contact +entre les écrivains des deux camps, je sais que, dans les deux camps, +dès le lendemain de la paix, se fonderont des revues et des publications +internationales. J'ai eu connaissance de tels de ces projets, dont les +initiateurs (et les plus pénétrés de l'esprit européen), sont de jeunes +écrivains, soldats du front. De ma génération, nous sommes quelques-uns +qui donneront à leurs cadets leur concours absolu. Nous estimons servir +ainsi non seulement la cause de l'humanité, mais celle de notre propre +pays, plus efficacement que les mauvais conseillers qui prêchent +l'isolement armé. Tout pays qui s'enferme aujourd'hui est condamné à +mourir. Le temps est passé où les jeunes forces tumultueuses des peuples +européens avaient besoin, pour se clarifier, de s'entourer de +cloisons.--Qu'on me permette de rappeler quelques paroles de +Jean-Christophe vieillissant: + + _Je ne crains pas le nationalisme de l'heure présente. Il s'écoule + avec l'heure; il passe, il est passé. Il est un degré de l'échelle. + Monte au faîte!... Chaque peuple d'Europe sentait (avant la guerre) + l'impérieux besoin de rassembler ses forces et d'en dresser le + bilan. Car tous, depuis un siècle, ont été transformés par leur + pénétration mutuelle et par l'immense apport de toutes les + intelligences de l'univers, bâtissant la morale, la science, la foi + nouvelles. Il fallait que chacun fît son examen de conscience et + sût exactement qui il est et quel est son bien, avant d'entrer, + avec les autres, dans un nouveau siècle. Un nouvel âge vient. + L'humanité va signer un nouveau bail avec la vie. Sur de nouvelles + lois, la société va revivre. C'est dimanche, demain. Chacun fait + ses comptes de la semaine, chacun lave son logis et veut sa maison + nette, avant de s'unir aux autres devant le Dieu commun, et de + conclure avec lui le nouveau pacte d'alliance._ + +La guerre aura été (contre notre volonté même) l'enclume où se forge +sous le marteau l'unité de l'âme européenne. + +Je souhaite que cette communion intellectuelle ne reste pas limitée à la +péninsule européenne, mais s'étende à l'Asie, aux deux Amériques et aux +grands îlots de civilisation, disséminés sur le reste du globe. Il est +ridicule que les nations de l'Occident européen s'évertuent à trouver +entre elles des différences profondes, à l'heure même où elles n'ont +jamais été plus semblables les unes aux autres par leurs qualités et +leurs défauts,--où leur pensée et leur littérature offrent le moins de +caractères distinctifs,--où partout se fait sentir une égalisation +monotone des intelligences,--partout, des personnalités peu tranchées, +élimées, fatiguées. J'oserai dire que toutes, mises ensemble, ne +suffiraient pas encore à nous donner l'espoir du renouveau d'esprit, +auquel la terre a droit, après ce formidable ébranlement. Il faut aller +jusqu'en Russie--ces grandes portes ouvertes sur le monde de +l'Est,--pour recevoir sur sa face les souffles nouveaux qui +viennent,--(dans tous les ordres de la pensée). + +Elargissons l'humanisme, cher à nos pères, mais dont le sens a été +rétréci à celui de manuels gréco-latins. De tous temps, les Etats, les +Universités, les Académies, tous les pouvoirs conservateurs de l'esprit, +ont tâché d'en faire une digue contre les assauts de l'âme nouvelle, en +philosophie, en morale, en esthétique.--La digue est ébranlée. Les +cadres d'une civilisation privilégiée sont désormais brisés. Nous devons +prendre aujourd'hui l'humanisme dans sa pleine acception, qui embrasse +toutes les forces spirituelles du monde entier:--_Panhumanisme_. + + * * * * * + +Que cet idéal, qui s'annonce çà et là, dans quelques esprits +d'avant-garde, ou dans la fondation, en pleine guerre, de centres +d'études pour la culture mondiale, comme l'_Institut für +Kultur-Forschung_, de Vienne,[94] soit hardiment arboré comme drapeau +par l'Académie internationale, dont je souhaite, avec M. Gerhard Gran, +que la Norvège prenne l'initiative! + +Je note que M. Gerhard Gran semble, après M. le prof. Fredrik Stang, +restreindre ses ambitions à la fondation d'un institut de recherches +scientifiques: car la science lui paraît plus internationale, par +essence, que les lettres et les arts. + + _En art, en littérature,_ écrit-il, _on peut à la rigueur discuter + des avantages et des inconvénients créés par l'isolement d'une + nation ou par l'antagonisme de groupes humains. Dans la science, + une discussion pareille est un non-sens. Le royaume de la science + est le monde entier... L'atmosphère scientifique indispensable n'a + rien à voir avec les conjonctures nationales._ + +Je crois que cette distinction n'est pas aussi fondée qu'elle semble +généralement. Aucune province de l'esprit n'a été plus tristement mêlée +à la guerre que la science. Si les lettres et les arts se sont faits +trop souvent les excitateurs du crime, la science lui a fourni ses +armes, elle s'est ingéniée à les rendre plus affreuses, à reculer les +limites de la souffrance et de la cruauté. J'ajoute que, même en temps +de paix, j'ai toujours été frappé de l'acuité du sentiment national +entre savants, chaque nation accusant les autres de lui dérober ses +meilleures inventions et d'en oublier volontairement la source. En +fait, la science participe donc aux passions funestes qui rongent les +lettres et les arts. + +Et d'autre part, si la science a besoin de la collaboration de toutes +les nations, les arts et les lettres n'ont pas moins d'avantages à +sortir aujourd'hui du «splendide isolement». Sans parler des +modifications techniques qui ont amené, en peinture, en musique, au +cours du dernier siècle et de celui qui a si mal commencé, de brusques +et prodigieux enrichissements de la vision et de l'audition +esthétique,--l'influence d'un philosophe, d'un penseur, d'un écrivain, +peut avoir sa répercussion dans toute la littérature d'un temps, et +aiguiller l'esprit sur une voie nouvelle de recherches psychologiques, +morales, esthétiques et sociales. Qui veut s'isoler, qu'il s'isole! Mais +la république de l'esprit tend, de jour en jour, à s'élargir; et les +plus grands hommes sont ceux qui savent embrasser et fondre en une +puissante personnalité les richesses dispersées ou latentes de l'Ame +humaine. + +Donc, ne limitons pas l'idée d'internationalisme à la science, et +gardons au projet son ampleur,--sous la forme d'un Institut des Arts, +des Lettres et des Sciences humaines. + + * * * * * + +Je ne pense pas d'ailleurs que cette fondation puisse rester isolée. +L'internationalisme de la culture ne peut plus aujourd'hui demeurer un +luxe pour quelques privilégiés. La valeur pratique d'un Institut des +Nations serait faible, si les maîtres n'étaient pas reliés aux disciples +par le même courant, si le même esprit ne pénétrait pas à tous les +étages de l'enseignement. + +C'est pourquoi je salue, comme une initiative féconde et un heureux +symptôme, la fondation récente, à Zurich, d'une _Association +internationale des étudiants_ (_Internationaler Studentenbund_), par la +jeunesse universitaire.--«_Douloureusement atteinte par la grande +épreuve de la guerre, cette jeunesse a pris conscience des +responsabilités sociales toutes particulières que lui confère le +privilège des études, et désire remédier aux causes profondes du +mal_»--(je cite les nobles termes de son programme).--Elle cherche à +unir «_tous ceux de tous pays qui tiennent de près à la vie +universitaire, en une commune croyance aux bienfaits du libre +développement de l'esprit; elles les groupe pour lutter contre l'emprise +croissante de la mécanisation et des procédés militaires dans toutes les +manifestations de la vie_». Elle veut réaliser «_l'idéal d'Universités +qui restent des centres de culture supérieure, au service de la seule +vérité, de purs foyers de recherches scientifiques, absolument +indépendants d'opinion à l'égard de l'Etat, ignorant les buts +particuliers et les intérêts de classe_». + +Cette revendication de la liberté de recherche scientifique et de +l'indépendance de la pensée, cette organisation de la jeunesse +intellectuelle pour défendre ce droit essentiel et, jusqu'à nos jours, +constamment violé, me semblent d'une nécessité primordiale. Si vous +voulez que la coopération entre maîtres des différents pays ne reste pas +purement spéculative, il ne suffit pas que les maîtres associent leurs +efforts, il faut que leurs pensées puissent librement se répandre et +fructifier dans la jeunesse intellectuelle de toutes les nations. Plus +de barrières élevées par les Etats entre les deux classes, entre les +deux âges de ceux qui cherchent la vérité: maîtres et étudiants! + + * * * * * + +Je rêve encore davantage. Je voudrais que les semences de la culture +universelle fussent répandues, dès la première éducation, parmi +l'enfance des gymnases et des écoles. J'exprimerais notamment le voeu +qu'on établît, dans les écoles primaires de tous les pays d'Europe, +l'enseignement obligatoire d'une langue internationale. Il en est d'à +peu près parfaites (Espéranto, Ido), qu'avec un minimum d'efforts, tous +les enfants du monde civilisé pourraient, devraient savoir. Cette langue +ne leur serait pas seulement d'une aide pratique sans égale, pour la +vie; elle leur serait une introduction à la connaissance des langues +nationales, et de la leur propre: car elle leur ferait sentir, mieux que +tous les enseignements, les éléments communs des langues européennes et +l'unité de leur pensée. + +Je réclamerais de plus, dans l'enseignement primaire et secondaire, une +esquisse de l'histoire de la pensée, de la littérature, de l'art +universels. J'estime inadmissible que les programmes de l'enseignement +s'enferment dans les limites d'une nation,--elle-même restreinte à une +période de deux ou trois siècles. Malgré ce qu'on a fait pour le +moderniser, l'esprit de l'enseignement reste essentiellement archaïque. +Il prolonge parmi nous l'atmosphère morale d'époques qui ne sont +plus.--Je ne voudrais pas que ma critique fût mal interprétée. Toute mon +éducation a été classique. J'ai suivi tous les degrés de l'instruction +universitaire. J'étais encore du temps où fleurissaient le discours +latin et le vers latin. J'ai le culte de l'art et de la pensée antiques. +Bien loin d'y porter atteinte, je voudrais que ces trésors fussent, +comme notre Louvre, rendus accessibles à la grande masse des hommes. +Mais je dois observer qu'il faut rester libre vis-à-vis de ce qu'on +admire, et qu'on ne l'est pas resté vis-à-vis de la pensée +classique,--que la forme d'esprit gréco-latine, qui nous demeure collée +au corps, ne répond plus du tout aux problèmes modernes,--qu'elle impose +aux hommes qui l'ont subie, dès l'enfance, des préjugés accablants, dont +ils ne se dégagent, pour la plupart, jamais, et qui pèsent cruellement +sur la société d'aujourd'hui. J'ai l'impression qu'une des erreurs +morales dont souffre le plus l'Europe d'à présent, l'Europe qui +s'entre-déchire, c'est d'avoir conservé l'idole héroïque et oratoire de +la patrie gréco-latine, qui ne correspond pas plus au sentiment naturel +de la Patrie d'aujourd'hui, que ne correspondent aux vrais besoins +religieux de notre temps les divinités d'Homère. + +L'humanité vieillit, mais elle ne mûrit pas. Elle reste empêtrée dans +ses leçons d'enfance. Son plus grand mal est sa paresse à se renouveler. +Il le faut cependant. Se renouveler et s'étendre. L'humanité se +condamne, depuis des siècles, à ne faire usage que d'une faible portion +de ses ressources spirituelles. Elle est comme un colosse, à demi +paralysé. Elle laisse s'atrophier une partie de ses organes. N'est-on +point las de ces nations infirmes, de ces membres épars d'un grand +corps, qui pourrait dominer notre monde planétaire! + + «_Membra sumus corporis magni._» + +Que ces membres se rejoignent, et que l'Adam nouveau, l'Humanité se +lève! + +Villeneuve, 15 mars 1918. + +(_Revue politique Internationale_, Lausanne, mars-avril 1918.) + + + + +XXIII + +Un appel aux Européens + + +Dans l'effondrement de l'Allemagne impériale, surgissent quelques grands +noms de libres esprits allemands, qui ont depuis quatre ans fermement +défendu les droits de la conscience et de la raison contre les abus de +la force. Georg-Fr. Nicolaï est un des plus illustres. Nous avons, dans +une série d'articles,[95] tâché de faire connaître son admirable livre: +_La Biologie de la Guerre_, et rappelé dans quelles conditions il fut +écrit. Le savant professeur de physiologie à l'Université de Berlin, +médecin renommé, qui, au début de la guerre avait été mis à la tête d'un +service médical d'armée, fut cassé de son poste, pour avoir exprimé sa +réprobation des crimes de la politique et du haut commandement +allemands, et, de disgrâce en disgrâce, dégradé, ramené au rang de +simple soldat, condamné à cinq mois de prison par le conseil de guerre +de Dantzig, fut enfin contraint de s'enfuir d'Allemagne, pour échapper à +des sanctions plus rigoureuses. Il y a quelques mois, les journaux nous +ont appris son évasion aventureuse en aéroplane. A présent, il est +réfugié en Danemark, et il vient d'y publier le premier numéro d'une +revue, dont je veux signaler le haut intérêt historique et humain. + + * * * * * + +Elle s'intitule: _Das werdende Europa--Blätter für zukunftsfrohe +Menschen,--neutral gegenüber den kriegführenden Ländern, +leidenschaftlich Partei ergreifend für das Recht gegen die Macht_. +(«L'Europe qui sera,--revue pour les hommes joyeux de l'avenir,--neutre +à l'égard des pays belligérants,--mais prenant passionnément parti pour +le droit contre la force.»)[96] + +_Zukunftsfroh_...: C'est un des traits de Nicolaï qui frappent, dès le +premier regard, et que j'avais signalé à la fin de mon étude sur sa +_Biologie de la Guerre_. Que d'hommes, à sa place, eussent été déprimés +par tout ce qu'il a dû voir, entendre et endurer de la méchanceté +humaine, de la lâcheté qui est pire, et de la sottise, qui dépasse l'une +et l'autre,--la sottise, reine du monde! Mais Nicolaï est doué d'une +élasticité extraordinaire... «_Nicht weinen!_», comme lui dit sa petite +fille de deux ans et demi, quand il va se séparer d'elle et de tout ce +qu'il aime... «Pas pleurer!».. _Zukunftsfroh_...--Il a, pour le +soutenir, son admirable vitalité, la force inébranlable de ses +convictions, sa «triomphante sécurité» («_meine triumphierende +Sicherheit_»), et une flamme d'apôtre inattendue dans cette nature +d'observateur scientifique, qui se mue, par élans soudains, en un voyant +idéaliste et prophétique, aux accents religieux. Avec tout l'apport +nouveau de la science moderne, il est un phénomène singulier de +«revivance». La vieille Allemagne de Goethe, de Herder et de Kant, +nous parle par sa voix. Elle revendique ses droits, comme il l'écrit +lui-même, contre celle des Ludendorff et autres usurpateurs, à la +«politique de Tartares». + +«_Das werdende Europa_» a, dit-il, pour objet, «d'éveiller l'amour pour +notre nouvelle, notre plus grande patrie, l'Europe... Nous voulons que +tous les peuples européens deviennent les membres utiles et heureux de +cette nouvelle organisation.»--Or, l'avenir de l'Europe dépend +essentiellement de l'état de l'Allemagne, qui, par sa méconnaissance +brutale des principes européens, maintient la vieille politique de +l'isolement armé. Le premier but doit donc être la libération de +l'Allemagne. + +Le premier numéro de la revue comprend un article de présentation par le +prof. Kristoffer Nyrop, membre de la royale Académie danoise,--des pages +intéressantes du Dr Alfred H. Fried et du bourgmestre de Stockolm, +Carl Lindhagen. Mais le morceau de résistance est un long article de +Nicolaï, qui remplit les trois quarts du numéro: «_Warum ich aus +Deutschland ging. Offener Brief an denjenigen Unbekannten, der die Macht +hat in Deutschland._» («Pourquoi je suis sorti d'Allemagne,--lettre +ouverte à cet Inconnu, qui a le pouvoir en Allemagne.») Ce sont les +Confessions d'une grande conscience, que l'on veut asservir, et qui +brise ses chaînes. + +Nicolaï commence par expliquer comment il en est venu à cet acte qui lui +a tant coûté: l'abandon de sa patrie en danger. Il exprime en termes +touchants, son amour pour le _Mutterland_, (qu'il oppose au _Vaterland_, +l'Europe), pour la terre maternelle, et tout ce qu'il lui doit. Il ne +s'est arraché à elle que parce que c'était l'unique moyen de travailler +à son affranchissement. En Allemagne même, on ne peut rien: quatre ans +d'épreuves le lui ont prouvé. Le Droit est ligotté; l'Allemagne n'est +plus un _Rechtsstaat_; l'oppression y est universelle, et, le pire, +anonyme; le sabre irresponsable règne. Le Parlement n'existe plus, la +presse n'existe plus; même le chancelier, et jusqu'à l'Empereur, sont +soumis à ce mystérieux «Inconnu, _der die Macht hat in Deutschland_.» +Nicolaï a longtemps attendu que d'autres, plus qualifiés que lui, +protestassent. En vain. La peur, la corruption, le manque de caractère +étouffent toutes les révoltes. L'esprit de l'Allemagne se tait.--Et lui +aussi, peut-être, Nicolaï, se serait tu jusqu'à la fin, dit-il, par ce +sentiment de loyalisme chevaleresque, auquel on se croit obligé, en +temps de guerre, si «le pouvoir inconnu» ne l'avait poussé à bout, +acculé jusque dans ses derniers retranchements. Après lui avoir tout +pris, après l'avoir dépouillé de ses honneurs, de sa situation, de tout +l'agrément de la vie, et même du nécessaire, on a voulu lui arracher la +seule chose qui lui restât et qu'il ne pouvait pas donner: sa +conscience. C'en était trop. Il partit. «J'ai dû laisser l'empire +allemand, parce que je crois être un bon Allemand.» + +Pour que nous comprenions sa détermination, il nous met sous les yeux le +tableau des quatre ans de luttes journalières qu'il lui a fallu livrer +en Allemagne, avant d'en arriver là.--Quoi qu'il pensât de la guerre, +lorsqu'elle éclata, il se mit à la disposition de l'autorité militaire, +mais à titre de médecin civil (_vertraglich verpflichteter Zivilarzt_). +On le nomma médecin en chef, au nouvel hôpital de Tempelhof; ce poste +lui laissait la possibilité de continuer ses cours publics à +l'Université de Berlin. Mais, en octobre 1914, il se fit, avec le prof. +Fr. W. Foerster, le prof. A. Einstein et le Dr Buek, le promoteur +d'une protestation très vive contre le fameux manifeste des 93. La +sanction ne se fit pas attendre. Il fut aussitôt déplacé, nommé simple +médecin assistant à l'hôpital de contagieux de la petite forteresse de +Graudenz. Il prit son parti de cette mesure arbitraire et absurde, et +il occupa ses loisirs à rédiger son livre sur «_La Biologie de la +guerre_». Survint le torpillage du _Lusitania_. Nicolaï en fut +bouleversé; il en éprouva, dit-il, comme une douleur physique. A table, +parmi quelques camarades, il déclara que «la violation de la neutralité +belge, l'emploi de gaz vénéneux, le torpillage de vaisseaux de commerce, +étaient non seulement un forfait moral, mais une stupidité sans nom, qui +ruinerait tôt ou tard l'empire allemand.» L'un des convives, son +collègue, le Dr Knoll, n'eut rien de plus pressé que de le dénoncer. +De nouveau déplacé, Nicolaï fut envoyé en disgrâce dans un des coins les +plus perdus d'Allemagne. Il protesta, au nom du droit. Il en appela à +l'Empereur. L'Empereur, lui assura-t-on, écrivit en marge de son +dossier: «_Der Mann ist ein Idealist, man soll ihn gewâhren lassen!_» +(«L'homme est un idéaliste: qu'on le laisse tranquille!») + +On le renvoya à Berlin, dans l'hiver de 1915-1916, avec l'avis d'être +sage. Sans en tenir compte, il commença sur le champ, à l'Université, +son cours sur «_la guerre, comme facteur d'évolution dans l'histoire de +l'humanité_». On ferma le cours, à peine ouvert, et on expédia Nicolaï à +Dantzig. Interdiction formelle de parler et d'écrire sur les sujets +politiques. Nicolaï excipe de sa qualité de médecin civil. On prétend +l'obliger au serment de fidélité et d'obéissance. Il s'y refuse. On le +convoque devant un conseil de guerre, on l'avertit des conséquences de +son acte: il ne veut pas céder. On le dégrade, il devient simple soldat. +Pendant deux ans et demi, il est employé sanitaire, occupé à un ridicule +travail de bureau. Il n'en a pas moins terminé son livre, qui s'imprime +en Allemagne. Les 200 premières pages étaient tirées, quand l'ouvrage +est dénoncé par un fondé de pouvoir d'un grand chantier de construction +de sous-marins, qui s'indigne: «Nous gagnons péniblement notre argent +dans la guerre, dit-il, et cet homme écrit pour la paix!» Nicolaï est +arrêté, et son manuscrit confisqué. Après un long procès, il est +condamné à cinq mois de prison. Défense aux journaux de publier son nom. +La _Danziger Zeitung_ est suspendue, pour avoir relaté sa condamnation. +Au sortir de la prison, les vexations reprennent. Le commandant de place +d'Eilenburg veut astreindre Nicolaï au service armé. Nicolaï déclare +qu'il ne se soumettra pas. L'ordre est pour le lendemain. Nicolaï +délibère. Il pense à Socrate et à sa soumission aux lois, même +mauvaises, de sa patrie. Mais il pense aussi à Luther, qui s'est enfui à +la Wartburg, pour achever son oeuvre. Et il part, dans la nuit. Il ne +quitte pourtant pas encore l'Allemagne. Il veut tenter, avant, un +dernier appel à la justice de son pays. Il écrit au ministre, pour lui +exposer les violations du droit, et demande sa protection contre +l'arbitraire de la soldatesque. En attendant la réponse, il a trouvé un +refuge chez des amis à Munich, puis à Grünewald, près Berlin. Aucune +réponse ne vient. Il faut donc s'expatrier. On sait comment il réussit à +passer la frontière:[97] en aéroplane, «à trois mille mètres au-dessus +de la terre, parmi quelques nuages blancs de schrapnels». A l'aube de la +nuit de la St-Jean, il voyait luire au loin la mer libératrice. Il +arriva à Copenhague. Pour la dernière fois, il s'adressa au gouvernement +allemand: il offrit de revenir, si on lui garantissait le respect de ses +droits et si on le réhabilitait. Après huit semaines d'attente, Nicolaï +se vit désigné comme déserteur; on perquisitionna dans sa maison de +Berlin et dans celles de ses amis; on mit ses biens sous séquestre; +enfin, on essaya d'obtenir son extradition, sous l'inculpation de vol +d'aéroplane.--C'est alors que, reprenant sa liberté de parole, Nicolaï +écrit sa «Lettre ouverte» au despote «inconnu». + + * * * * * + +Ce qui me frappe dans ce récit, c'est d'abord l'invincible ténacité de +cet homme, appuyé sur son droit, comme sur une forteresse... «_Ein feste +Burg_»... Mais c'est aussi l'aide secrète qu'il a trouvée chez un très +grand nombre de ses compatriotes. + +On s'étonne à présent de l'écroulement subit du colosse germanique. On +en cherche cent raisons diverses: l'armée décimée par les épidémies, le +peuple travaillé par le bolchevisme..., etc. Elles ont leur part. Mais +on oublie une autre cause: c'est que l'édifice entier, si imposant qu'il +fût, était miné. Derrière sa façade d'obéissance passive se cachait un +immense désenchantement. Rien de plus étonnant dans le récit de Nicolaï, +(malgré toutes les précautions qu'il prend pour ne livrer aucun nom aux +vengeances du pouvoir) que la quantité de dévouements ou de complicités +tacites qui le soutiennent et l'encouragent. «Savants, travailleurs, +soldats, officiers, écrit-il, me priaient de dire ce qu'ils n'osaient +pas dire.» Alors qu'on l'arrête et qu'on saisit son livre, le manuscrit +est sauvé et emporté en Suisse, par qui? Par un courrier officiel +allemand!--Quand, ayant fui son poste, il veut sortir d'Allemagne et +qu'il pense d'abord le faire, tout simplement, à pied, il est arrêté, à +cent pas de la frontière, et conduit devant un bon vieux capitaine, qui, +en entendant son nom, a un haut-le-corps de surprise, le regarde +longuement, puis lui donne le conseil amical de ne pas poursuivre sa +route, la nuit: car la frontière est gardée par des patrouilles avec des +chiens. Et il le laisse aller.--Ne voyant plus d'autre issue que par les +airs, Nicolaï s'adresse... à qui? à un officier aviateur; il le prie de +lui prêter un aéroplane, pour passer en Hollande ou en Suisse. L'autre, +sans s'étonner, répond que la chose est faisable, et que si Nicolaï veut +se rendre plutôt en Danemark, ce qui serait bien plus facile, il se +ferait fort d'emmener avec lui toute une escadrille. Par le fait, nous +savons qu'à défaut de l'escadrille, deux aéroplanes et plusieurs +officiers prirent part à l'évasion aérienne, de Neuruppin à +Copenhague.--Bien d'autres traits analogues, qui, pour n'être pas tous +de cette force, n'en attestent pas moins le détachement des liens qui +retenaient les citoyens à l'Etat. La publication en Suisse du livre de +Nicolaï et la diffusion clandestine en Allemagne d'une centaine +d'exemplaires le mirent en relations avec des hommes de tous les partis +allemands et lui permirent de mesurer, dit-il, la puissance de haine qui +était dans les consciences. Il ajoute: «Je suis convaincu que +l'Allemagne et le monde seraient délivrés demain, si aujourd'hui tous +les Allemands disaient sans réserve ce qu'ils veulent et souhaitent, au +fond du coeur.» + +C'est là ce qui fait la force de sa protestation: en réalité, elle n'est +pas celle d'un individu, elle est celle de tout un peuple; Nicolaï n'en +est que le héraut. + +Aussi, après avoir fini son récit, se tourne-t-il vers ce peuple, qui +vient de l'inspirer. Par une transformation soudaine, «l'Inconnu» à qui +s'adresse cette «lettre ouverte»,--_derjenige Unbekannte, der die Macht +hat_--n'est plus le pouvoir militaire; la force souveraine lui semble +avoir passé déjà dans les mains du véritable maître: le peuple allemand. +Et il l'invite à l'union avec les autres peuples. Sur un ton +d'évangéliste illuminé, il lui rappelle sa vraie destinée, sa mission +spirituelle, mille fois plus importante que toutes les vaines conquêtes. +A tous les peuples d'Europe, il montre le devoir actuel et la tâche +pressante: l'unité de l'Europe et l'organisation du monde... + +«Et maintenant, mes compagnons, venez!... Je suis libre de tout, dans le +monde, libre de tout Etat (_staatenlos_), _ein deutscher Weltbürger_... +J'ai la paix! (_Ich habe Frieden!_)... Venez! Et proclamez ce que déjà +vous savez et sentez!... Nous ne voulons pas _faire la paix_, nous +voulons simplement reconnaître que _nous l'avons_...» + +Et, réitérant son cri d'octobre 1914, cet _Aufruf an die Europaer_,[98] +qu'avec lui ses amis A. Einstein, Wilhelm Foerster, et l'écrivain Otto +Buek, opposèrent aux paroles de démence des 93, il reprend cet acte de +foi en la conscience de l'Europe, une et fraternelle, et il lance son +appel à tous les esprits libres, à ceux que Goethe nommait déjà: +«_Ihr, gute Europaer..._» + + 20 Octobre 1918. + + (_Wissen und Leben_, Zurich, novembre 1918.) + + + + +XXIV + +Lettre ouverte au président Wilson + + + Monsieur le Président, + +Les peuples brisent leurs chaînes. L'heure sonne, par vous prévue et +voulue. Qu'elle ne sonne pas en vain! D'un bout à l'autre de l'Europe, +se lève, parmi les peuples, la volonté de ressaisir le contrôle de leurs +destinées et de s'unir pour former une Europe régénérée. Par dessus les +frontières, leurs mains se cherchent, pour se joindre. Mais entre eux +sont toujours les abîmes ouverts de méfiances et de malentendus. Il faut +jeter un pont sur ce gouffre. Il faut rompre les fers de l'antique +fatalité qui rive ces peuples aux guerres nationales et les fait, depuis +des siècles, se ruer aveuglément à leur mutuelle destruction. Seuls, ils +ne le peuvent point. Et ils appellent à l'aide. Mais vers qui se +tourner? + +Vous seul, Monsieur le Président, parmi tous ceux qui sont chargés à +présent du redoutable honneur de diriger la politique des nations, vous +jouissez d'une autorité morale universelle. Tous vous font confiance. +Répondez à l'appel de ces espoirs pathétiques! Prenez ces mains qui se +tendent, aidez-les à se rejoindre. Aidez ces peuples, qui tâtonnent, à +trouver leur route, à fonder la charte nouvelle d'affranchissement et +d'union, dont ils cherchent passionnément, confusément, les principes. + +Songez-y: l'Europe menace de retomber dans les cercles de l'Enfer, +qu'elle gravit depuis cinq années, en semant le chemin de son sang. Les +peuples, en tous pays, manquent de confiance dans les classes +gouvernantes. Vous êtes encore, à cette heure, le seul qui puisse parler +aux unes comme aux autres--aux peuples, aux bourgeoisies, de toutes les +nations--et être écouté d'elles, le seul qui puisse aujourd'hui (le +pourrez-vous encore demain?) être leur intermédiaire. Que cet +intermédiaire vienne à manquer, et les masses humaines, disjointes, sans +contrepoids, sont presque fatalement entraînées aux excès: les peuples à +l'anarchie sanglante, et les partis de l'ordre ancien à la sanglante +réaction. Guerres de classes, guerres de races, guerre entre les nations +d'hier, guerre entre les nations qui viennent de se former aujourd'hui, +convulsions sociales, aveugles, ne cherchant plus qu'à assouvir les +haines, les convoitises, les rêves forcenés d'une heure de vie sans +lendemain... + +Héritier de Washington et d'Abraham Lincoln, prenez en main la cause, +non d'un parti, d'un peuple, mais de tous! Convoquez au Congrès de +l'Humanité les représentants des peuples! Présidez-le de toute +l'autorité que vous assurent votre haute conscience morale et l'avenir +puissant de l'immense Amérique! Parlez, parlez à tous! Le monde a faim +d'une voix qui franchisse les frontières des nations et des classes. +Soyez l'arbitre des peuples libres! Et que l'avenir puisse vous saluer +du nom de _Réconciliateur_! + + ROMAIN ROLLAND. + + Villeneuve, 9 novembre 1918. + + _Le Populaire_, Paris, 18 novembre 1918. + + * * * * * + +_Quelques jours après_, Le Populaire _publiait (4 décembre 1918) une +lettre de Romain Rolland à Jean Longuet, où il exposait le fond de sa +pensée et les raisons de son attitude à l'égard de Wilson_. (_La lettre +a été reproduite par l'_Humanité, _dans son numéro du 14 décembre 1918, +consacré au président Wilson_). + +«Je ne suis pas Wilsonien. Je vois trop que le message du Président, non +moins habile que généreux, travaille (de bonne foi) à réaliser dans le +monde la conception de la République bourgeoise, du type +franco-américain. + +Et cet idéal conservateur ne me suffit plus. + +Mais, malgré nos préférences personnelles et nos réserves pour l'avenir, +je crois que le plus pressant et le plus efficace est de soutenir +l'action du président Wilson. Elle seule est capable d'imposer un frein +aux appétits, aux ambitions et aux instincts violents, qui s'assiéront +au banquet de la Paix. Elle est la seule chance d'arriver actuellement à +un modus _vivendi_, provisoirement et relativement équitable en Europe. +Car ce grand bourgeois incarne le plus pur, le plus désintéressé, le +plus humain de la conscience de sa classe[99]. Nul n'est plus digne +d'être l'Arbitre.» + + + + +XXV + +Contre le Bismarckisme vainqueur + + +Le Populaire _de Paris avait demandé à Romain Rolland un article, à +l'occasion de l'arrivée du Président Wilson. Romain Rolland, alors +malade, à Villeneuve, en Suisse, répondit_: + + Jeudi, 12 décembre 1918. + + «Mon cher Longuet, + +«Votre lettre du 6 ne m'arrive qu'aujourd'hui, naturellement ouverte par +la censure militaire, et elle me trouve alité depuis quinze jours, avec +une grippe tenace. Je ne puis donc vous écrire l'article que vous me +demandez. + +«Je vous dirai seulement que, durant ces quinze jours, la lecture des +nouvelles de France m'a été souvent plus pesante que la fièvre. Les +Alliés se croient victorieux. Je les regarde (s'ils ne se ressaisissent) +comme vaincus, conquis, infectés par le Bismarckisme. + +«Sans un puissant coup de barre, je vois à l'horizon un siècle de +haines, de nouvelles guerres de revanche et la destruction de la +civilisation européenne. J'ajoute que, pour celle-ci, je n'aurai pas un +regret, si les peuples vainqueurs se montrent aussi incapables de +diriger leurs destinées. + +«Puissent-ils, au milieu des triomphes enivrants, mais trompeurs, du +présent, reprendre conscience de leurs écrasantes responsabilités envers +l'avenir! Et qu'ils songent que chacune de leurs erreurs ou de leurs +abdications sera payée par leurs enfants et leurs petits-enfants! + +«Excusez ces lignes maladroites d'un convalescent et croyez-moi, mon +cher Longuet, votre dévoué + + ROMAIN ROLLAND. + + _Le Populaire_, Paris, 21 décembre 1918.) + + + + +XXVI + +Déclaration d'Indépendance de l'Esprit + + +Travailleurs de l'Esprit, compagnons dispersés à travers le monde, +séparés depuis cinq ans par les armées, la censure et la haine des +nations en guerre, nous vous adressons, à cette heure où les barrières +tombent et les frontières se rouvrent, un Appel pour reformer notre +union fraternelle, mais une union nouvelle, plus solide et plus sûre que +celle qui existait avant. + +La guerre a jeté le désarroi dans nos rangs. La plupart des +intellectuels ont mis leur science, leur art, leur raison, au service +des gouvernements. Nous ne voulons accuser personne, adresser aucun +reproche. Nous savons la faiblesse des âmes individuelles et la force +élémentaire des grands courants collectifs: ceux-ci ont balayé +celles-là, en un instant, car rien n'avait été prévu afin d'y résister. +Que l'expérience au moins nous serve, pour l'avenir! + +Et d'abord, constatons les désastres auxquels a conduit l'abdication +presque totale de l'intelligence du monde et son asservissement +volontaire aux forces déchaînées. Les penseurs, les artistes, ont ajouté +au fléau qui ronge l'Europe dans sa chair et dans son esprit une somme +incalculable de haine empoisonnée; ils ont cherché dans l'arsenal de +leur savoir, de leur mémoire, de leur imagination, des raisons anciennes +et nouvelles, des raisons historiques, scientifiques, logiques, +poétiques, de haïr; ils ont travaillé à détruire la compréhension et +l'amour entre les hommes. Et, ce faisant, ils ont enlaidi, avili, +abaissé, dégradé la Pensée, dont ils étaient les représentants. Ils en +ont fait l'instrument des passions (et sans le savoir peut-être), les +intérêts égoïstes d'un clan politique ou social, d'un Etat, d'une +patrie ou d'une classe. A présent, de cette mêlée sauvage, d'où toutes +les nations aux prises, victorieuses ou vaincues, sortent meurtries, +appauvries, et, dans le fond de leur coeur (bien qu'elles ne se +l'avouent pas), honteuses et humiliées de leur crise de folie, la +Pensée, compromise dans leurs combats, sort, avec elles, déchue. + +Debout! Dégageons l'Esprit de ces compromissions, de ces alliances +humiliantes, de ces servitudes cachées! L'Esprit n'est le serviteur de +rien. C'est nous qui sommes les serviteurs de l'Esprit. Nous n'avons pas +d'autre maître. Nous sommes faits pour porter, pour défendre sa lumière, +pour rallier autour d'elle tous les hommes égarés. Notre rôle, notre +devoir, est de maintenir un point fixe, de montrer l'étoile polaire, au +milieu du tourbillon des passions dans la nuit. Parmi ces passions +d'orgueil et de destruction mutuelle, nous ne faisons pas un choix; nous +les rejetons toutes. Nous honorons la seule Vérité, libre, sans +frontières, sans limites, sans préjugés de races ou de castes. Certes, +nous ne nous désintéressons pas de l'Humanité! Pour elle, nous +travaillons, mais pour elle _tout entière_. Nous ne connaissons pas les +peuples. Nous connaissons le Peuple,--unique, universel,--le Peuple qui +souffre, qui lutte, qui tombe et se relève, et qui avance toujours sur +le rude chemin trempé de sa sueur et de son sang,--le Peuple de tous les +hommes, tous également nos frères. Et c'est afin qu'ils prennent, comme +nous, conscience de cette fraternité que nous élevons au-dessus de leurs +luttes aveugles l'Arche d'Alliance,--l'Esprit libre, un et multiple, +éternel. + + R. R. + + Villeneuve, printemps 1919. + + [Ce manifeste a été publié dans _l'Humanité_ du 26 juin 1919.] + +A la date où paraît ce livre, cette Déclaration a reçu l'adhésion de: + +Jane ADDAMS (Etats-Unis); Alain [CHARTIER] (France); Raoul ALEXANDRE, de +l'_Humanité_ (France); G. VON ARCO (Allemagne); René ARCOS (France); + +Henri BARBUSSE (France); Charles BAUDOUIN, directeur du _Carmel_ +(France); Léon BAZALGÉTTE (France); Edouard BERNAERT (France); Lucien +BESNARD (France); Enrico BIGNAMI, directeur du _Coenobium_ (Italie); +Paul BIRUKOFF (Russie); Ernest BLOCH (Suisse); Jean-Richard BLOCH +(France); Louise BODIN (France); Roberto BRACCO (Italie); Dr L.-J. +BROUWER (Hollande); Samuel BUCHET (France); Dr E. BURNET, de +l'Institut Pasteur (France); + +Edward CARPENTER (Angleterre); A. DE CHATEAUBRIANT (France); Georges +CHENNEVIÈRE (France); Paul COLIN, directeur de l'_Art libre_ (Belgique); +Dr ANANDA COOMARASWAMY (Hindoustan); Bénédicto COSTA (Brésil); +François CRUCY, de l'_Humanité_ (France); Benedetto CROCE (Italie); + +Paul DESANGES, de la revue _La Forge_ (France); Lowes DICKINSON +(Angleterre); Georges DONVALIS (Grèce); Albert DOYEN (France); Georges +DUHAMEL (France); Edouard DUJARDIN, directeur des _Cahiers Idéalistes_ +(France), Amédée DUNOIS, de _l'Humanité_ (France); Gustave DUPIN +(France); + +Dr Robert EDER (Suisse); Dr Frederik VAN EEDEN (Hollande); Georges +EECKHOUD (Belgique); Prof. A. EINSTEIN (Allemagne); J.-F. ESLANDER +(Belgique); + +Dr Joseph FIÉVEZ (France); Prof. A. FOREL (Suisse); Prof. W. FORSTER +(Allemagne); Leonhard FRANK (Allemagne); Waldo FRANK (Etats-Unis); Dr +A.-H. FRIED (Autriche allemande); R. FRY (Angleterre); + +Waldemar GEORGE, de la revue _La Forge_; G. GEORGES-BAZILLE, directeur +des _Cahiers Britanniques et Américains_ (France); H. VON GERLACH +(Allemagne); Ivan GOLL (Allemagne); + +Augustin HAMON (France); Verner VON HEIDENSTAM (Suède); Wilhelm HERZOG +(Allemagne); Hermann HESSE (Allemagne); Prof. David HILBERT (Allemagne); +Charles HOFER (Suisse); + +P.-J. JOUVE (France); + +J.-C. KAPTEYN (Hollande); Ellen KEY (Suède); Georges KHNOPFF (Belgique); +Käte KOLLWITZ (Allemagne); + +Selma LAGERLOF (Suède); C.-A. LAISANT (France); Andreas LATZKO +(Hongrie); A.-M. LABOURÉ (France); Raymond LEFEBVRE (France); Prof. Max +LEHMANN (Allemagne); Carl LINDHAGEN (Suède); M. LOPEZ-PICO (Catalogne); +Arnaldo LUCCI (Italie); + +Heinrich MANN (Allemagne); Marcel MARTINET (France); Frans MASEREEL +(Belgique); Alfons MASERAS (Catalogne); Emile MASSON [BRENN] (France); +Mélot DU DY (Belgique); Alexandre MERCEREAU (France); Luc MÉRIGA, +directeur de la revue _La Forge_ (France); Jacques MESNIL (Belgique); +Sophus MICHAELIS (Danemark); A. MOISSI (Allemagne); Mathias MORHARDT +(France); Georges et Madeleine MATISSE (France); + +Paul NATORP (Allemagne); Scott NEARING (Etats-Unis); Prof. Georg-Fr. +NICOLAI (Allemagne); NITHACK-STAHN (Allemagne); + +Eugenio D'ORS (Catalogne); + +H. PAASCHE (Allemagne); Edmond PICARD (Belgique); A. PIERRE, de +l'_Humanité_ (France); Prof. A. PRENANT (France); + +Prof. RAGAZ (Suisse); Gabriel REUILLARD (France); Romain ROLLAND +(France); Jules ROMAINS (France); H. ROORDA VAN EYSINGA (Suisse); Dr +Nicolas ROUBAKINE (Russie); Nelly ROUSSEL (France); Dr M. DE RUSIECKA +(Pologne); Bertrand RUSSELL (Angleterre); Han RYNER (France); + +Dr SCHIRARDIN, Prof. Edouard SCHOEN, Prof. P. SCHULTZ, professeurs +à l'Ecole Réale supérieure de Metz (France); Edouard SCHNEIDER (France); +SÉVERINE (France); Paul SIGNAC (France); Upton SINCLAIR (Etats-Unis); +Dr Robert SOREL (France); Hélène STOCKER (Allemagne); Jean SUCHENNO +(France); + +RABINDRANATH TAGORE (Hindoustan); Gaston THIESSOU (France); Jules UHRY, +de l'_Humanité_ (France); Fritz VON UNRUH (Allemagne); + +Paul VAILLANT-COUTURIER (France); Henry VAN DE VELDE (Belgique); Charles +VILDRAC (France); + +Dr WACKER, professeur à l'Ecole Réale Supérieure de Metz (France); H. +WEHBERG (Allemagne); Franz WERFEL (Allemagne); Léon WERTH (France); L. +DE WISKOVATOFF (Russie); + +YANNIOS (Grèce); + +Israel ZANGWILL (Angleterre); Stefan ZWEIG (Autriche allemande). + +M. Emilio-H. DEL VILLAR, directeur de l'_Archivo Geografico de la +Peninsula Ibérica_, de Madrid, nous a fait parvenir un manifeste: _Por +la causa de la civilizacion_, publié dans les journaux de Madrid, en +juin dernier, et inspiré de sentiments analogues à ceux de notre +Déclaration. Ce manifeste est signé d'une centaine d'écrivains et +savants espagnols, professeurs aux Universités. M. Emilio H. del Villar +envoie son adhésion et celle des signataires du manifeste espagnol à la +_Déclaration d'Indépendance de l'Esprit_. + +Nous regrettons de ne pouvoir faire figurer sur cette liste[100] nos +amis de Russie, dont nous sépare encore le blocus des gouvernements; +mais nous leur gardons leur place parmi nous. La pensée russe est +l'avant-garde de la pensée du monde. + + R. R. + + Août 1919. + + + + +NOTE APPENDICE A L'ARTICLE XX + +Un Grand Européen + +G.-F. Nicolaï, p. 167 + + +Il y a lieu d'apporter une rectification aux reproches adressés par +G.-F. Nicolaï aux diverses sectes chrétiennes. Leur opposition à la +guerre a été, en plusieurs pays d'Europe, beaucoup plus vive qu'on ne +l'a dit généralement. Mais comme le pouvoir l'a étouffée violemment, en +faisant le silence autour, ce n'est que depuis la fin de la guerre que +se sont révélés ces révoltes de conscience et ces sacrifices. Sans +parler des milliers de _Conscientious Objectors_, aux Etats-Unis et +surtout en Angleterre, où M. Bertrand Russell s'est fait leur défenseur +et leur interprète, M. Paul Birukoff a attiré mon attention sur +l'attitude des Nazarénens de Hongrie et de Serbie, qui ont été fusillés +en masse, des Tolstoyens, Doukhobors, Adventistes, jeunes Baptistes, +etc., en Russie. Quant aux Mennonites, d'après les renseignements de M. +le Dr Pierre Kennel, ils ont, aux Etats-Unis, refusé en grande +majorité de souscrire aux emprunts de guerre, et ils n'ont pas été +astreints au service militaire; mais ils se sont engagés pour aider à la +reconstruction des régions dévastées du Nord de la France. En Russie +tsariste et en plusieurs Etats d'Allemagne, ils ont été autorisés à ne +servir dans l'armée que comme infirmiers, ou auxiliaires. En France, un +décret de la Convention, respecté par Napoléon, les classait aussi dans +les services auxiliaires. Mais la Troisième République n'en a pas tenu +compte. + + R. R. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +_A la mémoire des Martyrs de la Foi nouvelle_ 5 + +Introduction 7 + +I. _Ara Pacis_ 11 + +II. La Route en lacets qui monte 14 + +III. Aux peuples assassinés 22 + +IV. A l'Antigone éternelle 32 + +V. Une voix de femme dans la mêlée 34 + +VI. Liberté! 37 + +VII. A la Russie libre et libératrice 39 + +VIII. Tolstoy: l'esprit libre 41 + +IX. A Maxime Gorki 45 + +X. Deux lettres de Maxime Gorki 47 + +XI. Aux écrivains d'Amérique 52 + +XII. Voix libres d'Amérique 56 + +XIII. Pour E.-D. Morel 69 + +XIV. La jeunesse suisse 71 + +XV. _Le Feu_, par HENRI BARBUSSE 90 + +XVI. _Ave, Cæsar, morituri te salutant_ 100 + +XVII. _Ave, Cæsar_... ceux qui veulent vivre te saluent 106 + +XVIII. L'Homme de Douleur: _Menschen im Krieg_, +par ANDREAS LATZKO 111 + +XIX. _Vox Clamantis... Jeremias_, poème dramatique +de STEFAN ZWEIG 127 + +XX. Un grand Européen: G.-F. Nicolaï 146 + +XXI. En lisant Auguste Forel 185 + +XXII. Pour l'Internationale de l'Esprit 196 + +XXIII. Un Appel aux Européens 207 + +XXIV. Lettre ouverte au président Wilson 216 + +XXV. Contre le Bismarckisme vainqueur 219 + +XXVI. Déclaration de l'Indépendance de l'Esprit 221 + +Note Appendice à l'article XX 227 + + + + +IMPRIMERIE "L'UNION TYPOGRAPHIQUE" + +VILLENEUVE-SAINT-GEORGES + + +NOTES: + +[1] Publiée en brochure dans les éditions du _Carmel_, à Genève et à +Paris, en 1918. + +[2] Sauf la dernière strophe, qui est de l'automne de la même année. + +[3] Voir conversation avec L. Mabilleau, _Opinion_, 20 juin 1908. + +[4] Dans un récent numéro de la _Revue des Deux Mondes_. + +[5] _Institut für Kulturforschung_, fondé en février 1915, à Vienne, par +le Dr Erwin Hanslick. Son succès fut si rapide qu'en février 1916, il +fut dédoublé et donna naissance à un nouvel «Institut de recherches pour +l'Est et pour l'Orient». + +[6] «La nature, dit Voltaire, est comme ces grands princes qui comptent +pour rien la perte de 400.000 hommes, pourvu qu'ils viennent à bout de +leurs augustes desseins.» (_L'Homme aux quarante écus._) + +Les grands et les petits princes d'aujourd'hui ne se contentent pas à si +bon marché! + +[7] Voir dans _La Révolte de l'Asie_, par Victor BÉRARD, le bref récit +de la campagne de Mandchourie,--et dans _Les derniers Jours de Pékin_, +par Pierre LOTI, le tableau de la destruction de la +«Ville-de-la-Pureté-Céleste», Tong-Tchéou. + +[8] Toute une série des _Cahiers de la Quinzaine_ a été consacrée à +flétrir les crimes de la civilisation. Je signale: + + a) _Sur le Congo_, les cahiers de E.-D. MOREL, Pierre MILLE et + Félicien CHALLAYE. (Cahiers de la Quinzaine, VII, 6, 12, 16.) + + b) _Sur les Juifs en Russie et en Roumanie_, les cahiers de Bernard + LAZARE, Elie EBERLIN et Georges DELAHACHE. (III, 8; VI, 6.) + + c) _Sur la Pologne_, cahier de Edmond BERNUS. (VIII, 10, 12, 14.) + + d) _Sur l'Arménie_, cahier de Pierre QUILLARD. (III, 19.) + + e) _Sur la Finlande_, cahier de Jean DECK. (III, 21.) + + +[9] Arnold PORRET: _Les causes profondes de la Guerre_. Lausanne, 1916. + +[10] Le 18 juin 1916. Ce discours, qui marque un tournant dans +l'histoire du monde et dont aucun grand journal européen n'a parlé, fait +appel au Japon, «avant-garde de l'Asie». Il a été reproduit dans +l'_Outlook_ de New-York, 9 août 1916, sous le titre: «India's Message to +Japan», et le _Journal religieux de la Suisse romande_ en a donné +quelques fragments, le 23 septembre.--Depuis, Tagore l'a publié dans son +volume intitulé: _Nationalism_. + +[11] Lire la série d'articles pénétrants publiés par Francis DELAISI +dans ces dix dernières années, et, à titre d'exemple, celui du 1er +janvier 1907 dans _Pages libres_ sur les affaires extérieures en 1906 +(l'année d'Algésiras). On y verra de beaux exemples, comme il dit, de +«diplomatie industrialisée». Comme complément à cette lecture, les +articles financiers de la _Revue_ (nov.-déc. 1906) signés LYSIS, et le +commentaire qu'en fait P.-G. LA CHESNAIS, dans _Pages libres_ (19 +janvier 1907). Le pouvoir des oligarchies financières, «collectif, +mystérieux, indépendant de tout contrôle», y apparaît nettement dans le +gouvernement des Etats d'Europe--républiques et monarchies. + +[12] Citons ici quelques lignes de MAURRAS, si lucide quand il ne se +livre pas en proie à son idée fixe: + +«L'Etat-Argent administre, dore et décore l'Intelligence: mais il la +musèle et l'endort. Il peut s'il le veut, l'empêcher de connaître une +vérité politique, et, si elle la dit, d'être écoutée et entendue. +Comment un pays connaîtrait-il ses besoins, si ceux qui les connaissent +peuvent être contraints au silence, au mensonge ou à l'isolement?» +(_L'Avenir de l'Intelligence._) + +Tableau véridique, du présent! + +[13] Introduction au volume de Mme Marcelle CAPY: _Une voix de femme +dans la mêlée_, Ollendorff. + +Les passages en italique ont été supprimés par la censure du temps. + +[14] Voyez page 26 du volume de Mme Marcelle CAPY, quel écho émouvant +ces pages de robuste pitié ont éveillé dans le coeur généreux de nos +soldats. + +[15] Genève, J.-H. Jeheber, éditeur. + +[16] 7 décembre 1895. + +[17] Exception faite pour quelques voix allemandes, dont la plus haute +est celle du professeur Foerster. Mais il ne faudrait pas laisser +croire que ces honnêtes gens soient le monopole de l'Allemagne, et qu'il +n'en existe pas chez l'opposition d'en face, dans l'autre camp. + +[18] J'en vois un indice dans la fondation récente et le succès de +nouveaux journaux ou revues suisses qui réagissent contre ces procédés. +Au reste, les regrets que j'exprime l'ont été, maintes fois, par des +écrivains suisses indépendants, comme M. H. Hodler (dans _la Voix de +l'Humanité_), M. Ed. Platzhoff-Lejeune (dans _Coenobium_ et dans la +_Revue Mensuelle_), et tout récemment par M. Adolphe Ferrière, dans un +excellent article de _Coenobium_ (mars-avril 1917): _Le rôle de la +presse et de la censure dans la haine des peuples_. + +[19] _The Masses_, a free magazine, 24, Union Square, East +New-York.--Tous les renseignements qui suivent sont extraits de ses deux +numéros de juin et juillet 1917. + +[20] Article: _Pour la démocratie_, juin 1917. + +[21] Article: _Qui a voulu la guerre?_ juin 1917. + +[22] _Les socialistes et la guerre_, juin 1917. + +[23] _La religion du patriotisme_, juillet 1917. + +[24] _Sur le fait de ne pas aller à la guerre_, juillet 1917. + +[25] _Patriotisme dans le Middle West_, juin 1917. + +[26] Le fait serait arrivé, assure-t-on, pour le _Pearson's Magazine_ +(voir l'article: _Liberté de parole, Free Speech_, numéro de juillet +1917).--Sans parler de la _maestria_ avec laquelle on implique tous les +gêneurs indépendants dans de prétendus «complots». + +[27] Numéro de juillet 1917. + +[28] Le Sénat américain a, depuis, frappé d'un lourd impôt les +«extraprofits» de guerre. + +[29] Depuis, E.-D. Morel, libéré, a, dans des conférences publiques en +Angleterre, dévoilé, à l'indignation de ses auditeurs, les illégalités +du procès et les dessous de l'affaire, où l'on vit reparaître certains +louches personnages, dont il avait jadis lésé les criminels intérêts, +dans son intrépide campagne de presse pour le Congo.--Voir _The +Persecution of E.-D. Morel_ (Glasgow, Reformer's Series, 1919). + +[30] La section de Bellinzona, ou du Tessin, n'a été fondée qu'en +novembre 1916. Pour son inauguration, le président, Julius Schmidhauser, +a prononcé un discours d'un beau souffle européen. Il oppose à l'union +des trois races suisses le spectacle encore préhistorique de notre +Europe, où «le Français ne voit dans l'Allemand qu'un ennemi, et +l'Allemand ne voit qu'un ennemi dans le Français, et l'un ne peut +estimer l'autre comme créature humaine. Mais nous, c'est notre manière +suisse, de voir dans tous les hommes l'homme». + +(_Central-Blatt d. Z.-V._, déc. 1916.) + +[31] En 1917. Depuis que cet article a été écrit, de nouvelles luttes se +sont élevées, au sein de la _Zofingia_. La Révolution russe a accentué +les désaccords. + +[32] Le programme du nouveau Comité (_Der Centralausschuss an die +Sektionen_), publié dans le nº d'octobre 1916, a été reproduit +partiellement dans le _Journal de Genève_, du 19 octobre, sous le titre: +«_Le programme de la jeunesse_». Il affirme la foi «supernationaliste» +et l'anti-impérialisme, qu'on verra exposés dans la discussion dont je +donne plus loin le résumé: «Nous ne vivons pas du culte de notre +histoire guerrière... Au milieu d'un système de grandes puissances +impérialistes, visant à la domination par la violence, à la grandeur +matérielle et à la gloire, notre tâche est de combattre ouvertement, +hardiment, avec foi dans l'avenir, pour l'idée de l'humanité contre +l'impérialisme». + +Les préoccupations sociales, la solidarité avec le peuple «maigre», avec +les déshérités, sont, aussi, nettement indiquées. + +[33] Pourtant, au cours des discussions que je résume plus loin, j'ai +été frappé de l'idéalisme clair et hardi de quelques jeunes Romands. + +[34] _Le Feu_ (_Journal d'une escouade_), par Henri BARBUSSE.--Paris, E. +Flammarion, 1916. + +[35] _Paroles avant le départ_ (Nº de mai 1917). + +[36] Entre autres, mon article: _Aux Peuples Assassinés_, dont la +censure coupa _cent lignes_, et dont Wullens combla les vides avec des +bois gravés de Belot. (Nº de mai 1917.) + +[37] En dépit de la condamnation, qui, depuis, l'a frappé, nous +maintenons notre confiance en Guilbeaux. Nous ne partageons pas beaucoup +ses idées, mais nous admirons son courage; et pour tous ceux qui l'ont +connu de près, sa loyauté reste au-dessus de tout soupçon. + +R. R., août 1919. + +[38] G. THURIOT-FRANCHI: _Les Marches de France_. + +[39] _Menschen im Krieg_, 1917, édit. Rascher à Zurich (publié dans la +collection «Europäische Bücher»). + +Une traduction française, par H. Mayor, a depuis, été publiée en Suisse. + +[40] Andreas Latzko est officier hongrois. Il a été blessé dans les +combats de 1915-1916, au front italien. + +[41] «_Der Kamerad_». + +[42] Stefan ZWEIG: _Jeremias_, «eine dramatische Dichtung in 9 +Bildern»--Insel-Verlag, Leipzig, 1917. + +[43] Edit. de la revue _Demain_, Genève. + +[44] Edit. de la _Nouvelle Revue Française_, Paris. + +[45] Edit. de la revue _Demain_, Genève. + +[46] Edit. des _Tablettes_, Genève.--Réédité par _l'Action Sociale_, +La-Chaux-de-Fonds. + +[47] _The Fortune, a romance of friendship._--Ed. Maunsel, Dublin et +Londres, 1917. + +[48] Dr-med. G.-F. NICOLAI, prof. der Physiologie an der Universität +in Berlin: _Die Biologie des Krieges, Betrachtungen eines deutschen +Naturforschers_ (La biologie de la Guerre, considérations d'un +naturaliste allemand). Art. Institut Orell-Füssli, Zurich, 1917. + +[49] Septembre 1917. + +[50] Voir notamment chapitre VI: un intéressant exposé du développement +des armées, depuis les temps antiques jusqu'aux actuelles nations en +armes; et chapitre XIV: les reflets de la guerre et de la paix dans les +écrits des poètes et des philosophes anciens et modernes. + +N. B. Mes citations sont prises d'après la première édition allemande, +en un seul volume. + +[51] «_Erfassen_». Nicolaï fait remarquer le sens intellectuel du mot +«_erfassen_», comme de «_apprendre_», ou «_comprendre_», qui dérivent de +la «préhension» primitive de la main. + +[52] Je laisse de côté les abondantes preuves que Nicolaï puise dans +l'histoire des espèces animales et dans l'ethnologie. Il montre +notamment que les peuples les plus primitifs: Boshimans, Fuégiens, +Esquimaux, etc., vivent en hordes, même quand ils n'ont pas de +dispositions pour la vie familiale. Tous les sauvages sont extrêmement +sociables; la solitude les détruit physiquement et psychiquement. Les +civilisés eux-mêmes ont grand peine à la supporter. + +[53] «Tout être, et, avant tout, tout être vivant a tendance à +persévérer dans la croissance indéfinie.» + +[54] Limite par osmose, pour les cellules isolées; limite mécanique, +pour les individus polycellulaires; limite énergétique, pour les +groupements supérieurs des individus en des êtres collectifs, des +communautés sociales. + +[55] Chapitre XIV.--Il prête d'ailleurs à discussion. + +[56] Chapitres V et VI. + +[57] Pages 154-156. + +[58] Chapitre III. + +[59] Chapitre V, pages 156 et suivantes. + +[60] Pages 160 et suivantes. + +[61] Pages 180 et suivantes. + +[62] Chapitres VII et VIII. + +[63] Chapitre VIII, p. 234 et suivantes. + +[64] On trouvera, page 243, une carte, assez ironique, des races en +Allemagne. + +[65] Voir la note à la fin du volume. + +[66] Ed. Jeheber, Genève, 1915. + +[67] _Buddhist views of war_, the Open court, mai 1904. + +[68] Le texte exact est: «_Les peuples meurent, pour que Dieu vive_». + +[69] Nicolaï dit même: «des produits de hasard» (_sind nur zufällige +Produkte_). + +[70] Muschenbroek. + +[71] Lichtenberg. + +[72] On est surpris de rencontrer rarement dans le livre de Nicolaï le +nom d'Auguste Comte, dont le «Grand-Etre Humain» a quelque parenté avec +l'«Humanité» du biologiste allemand. + +[73] Il est bon de noter que Nicolaï s'excuse presque d'avoir recours à +ces démonstrations matérielles. Pour son compte, il lui suffirait, comme +à Aristote, d'observer l'action des forces existantes entre les hommes, +pour démontrer que l'humanité doit être considérée comme un organisme. +«Mais les modernes sont tous (bien qu'ils le nient souvent) infectés de +matérialisme... Bien qu'il ne soit pas absolument nécessaire de trouver +entre les hommes les ponts de substance réelle (_die Brücke realer +Substanz_), puisque les liens dynamiques suffisent, il faut pourtant +satisfaire un besoin matérialiste du temps, et montrer qu'il existe en +fait entre tous les hommes de tous les siècles et de tous les pays une +liaison effective, une, continue, éternelle.» (P. 367-8.) + +[74] D'après cette théorie, dont l'initiateur fut Jäger (1878), il y +aurait transmission éternelle d'un protoplasma _germinatif_ héréditaire, +emmagasiné à l'intérieur d'un autre plasma dit _somatique_, celui-ci +périssable. Cette hypothèse du plasma immortel a suscité de vives +discussions, qui ne sont pas terminées. + +[75] _Ueber Ursprung und Bedeutung der Amphimixis_, 1906. + +[76] A la vérité, ceci me semble le point délicat de la théorie. Comment +concilier la mutation et la variabilité du plasma germinatif avec son +immortalité et sa transmission éternelle? + +[77] _Arten und Varietäten, und ihre Entstehung durch Mutation_, 1906. + +[78] Fin du chapitre XIII. + +[79] Il faudrait ici faire place, dans cet exposé, à la solution que +Nicolaï donne du problème de la liberté. C'est un des chapitres capitaux +de son livre.--Comment un biologiste, aussi pénétré du sentiment de la +nécessité universelle, peut-il y faire rentrer, sans dommages pour elle, +la liberté humaine? La caractéristique même de ce grand esprit est +d'associer en lui ces deux forces rivales et complémentaires. Il a fait +une suggestive étude, à la fois philosophique et physiologique, de +l'anatomie du cerveau et des possibilités d'avenir presque infinies qui +sont contenues en lui, sans que nous en ayons conscience, des milliers +de chemins qui y sont inscrits, bien des siècles avant que l'humanité +songe à les utiliser.--Mais il faudrait entrer en des développements qui +dépassent le cadre de cette étude. Nous renvoyons au chapitre II, p. 58 +et suivantes. C'est un modèle d'intuition scientifique. + +[80] Chapitre X, page 290. + +[81] Chapitre XIV. + +[82] Chapitre XIV. + +[83] Introduction. + +[84] Introduction, p. 12. + +[85] Les plus importantes de ces études se trouvent réunies dans le +grand ouvrage: _Les Fourmis de la Suisse_. (_Nouveaux mémoires de la +Société helvétique des Sciences naturelles_, t. XXVI, 1874, Zurich), et +dans les admirables séries d'_Expériences et remarques pratiques sur les +sensations des insectes_, publiées, en cinq parties, dans la _Rivista di +Scienze biologiche_, Côme, 1900-1901. + +Mais elles ne forment encore qu'une partie des recherches de l'auteur +sur ce sujet. Le Dr A. Forel me disait récemment qu'il n'a pas écrit +moins de 226 articles sur les fourmis, depuis l'ouvrage, devenu +classique, de 1874. + +[86] On l'utilise aussi à l'office de boucher: il découpe les proies en +petits morceaux. + +[87] Auguste FOREL: _Les Fourmis de la Suisse_ (1874, Zurich; p. +261-263). + +[88] _Id._, p. 240. + +[89] Chez le _Polyergus rufescens_. + +[90] Voir A. FOREL: _Les Fourmis de la Suisse_, p. 266-273. + +[91] Une des grandes causes d'erreurs, quand on prétend juger des +insectes, est qu'on généralise l'observation d'une ou de quelques +espèces au genre tout entier. Or, ces espèces sont excessivement +nombreuses. Parmi les seules fourmis, on connaît actuellement, m'écrit +M. le dr A. Forel, plus de 7.500 espèces. Et elles offrent toutes les +nuances, tous les degrés de l'instinct. + +[92] Je n'ignore pas que cette dernière affirmation paraît en complet +désaccord avec la pensée de A. Forel, qui nie la liberté de notre +arbitre ou de notre volonté. Mais je ne prétends pas ici rouvrir +l'éternel débat du Libre Arbitre et du Déterminisme, qui me semble, pour +beaucoup, une question de mots. Nous y reviendrons ailleurs. + +[93] A propos d'un Institut des Nations, dont l'idée avait été émise +dans un article de la _Revue Politique Internationale_, de Lausanne, par +M. Gerhard Gran, professeur de l'Université de Christiania. Ma réponse a +paru d'abord sous le titre: «_Pour une culture universelle_». + +[94] Cet Institut vient de fonder une _Weltkulturgesellschaft_, qui a +pour organe le journal: _Erde_, «journal pour le travail spirituel de +l'humanité entière». Le premier numéro, qui m'en parvient, tandis que je +revois les épreuves de ces pages, est tout entier une ardente profession +de foi «panhumaniste». + +[95] «Un grand Européen, G.-F. Nicolaï» (_Demain_, Numéros d'octobre et +novembre 1917).--Voir plus haut, article XX. + +[96] Copenhague, Steen Hasselbach's Verlag, premier numéro, 1er +octobre 1918. + +[97] Nicolaï évite, dans ce récit, de donner des détails sur sa fuite. +Trop de personnes y ont été mêlées, qui auraient à souffrir; déjà, +dit-il, on a mis en prison une des plus innocentes, la fiancée d'un de +ses compagnons.--Il nous promet pour plus tard des Mémoires de sa vie de +soldat. + +[98] Cet _Aufruf an die Europäer_, est reproduit, dans le premier numéro +de _Das werdende Europa_, à la suite de l'article que j'analyse; et +Nicolaï fait appel à ses lecteurs, pour qu'ils y envoient leur adhésion +et leur signature. + +[99] La suite des événements a montré que ce n'était pas beaucoup dire. +L'abdication morale du président Wilson, abandonnant ses propres +principes, sans avoir la franchise de le reconnaître, a marqué la ruine +du grand idéalisme bourgeois qui assura, depuis un siècle et demi, +malgré toutes les erreurs, le prestige et la force de la classe +dirigeante. Les conséquences d'un tel acte sont incalculables. + +(R. R., juin 1919.) + + +[100] Elle est, d'ailleurs, très incomplète encore, par suite des +retards ou des obstacles de la correspondance. Nous devons la faire +paraître, avant d'avoir reçu la liste des signataires américains, qui +nous est annoncée par notre ami Waldo Frank. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Précurseurs, by Romain Rolland + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PRÉCURSEURS *** + +***** This file should be named 37306-8.txt or 37306-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/3/0/37306/ + +Produced by Chuck Greif, Library of the University of +Wisconsin and the Online Distributed Proofreading Team at +http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. 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