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+The Project Gutenberg EBook of La filleule de Lagardère; II, by Paul Mahalin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La filleule de Lagardère; II
+ L'héritière
+
+Author: Paul Mahalin
+
+Release Date: August 23, 2011 [EBook #37184]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; II ***
+
+
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+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+PAUL MAHALIN
+
+[Illustration: LA FILLEULE DE LAGARDÈRE II L'HÉRITIÈRE]
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1886
+
+Droits de reproduction, de traduction et d'analyse réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+II
+
+L'HÉRITIÈRE
+
+
+L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
+de reproduction à l'étranger.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en septembre 1885.
+
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume, 3.50
+
+LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume, 3.50
+
+LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume, 3.50
+
+LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2^e édition, 7»
+
+LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume, 3.50
+
+CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume, 3.50
+
+LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume, 3.50
+
+AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres, artistes
+lyriques et dramatiques, etc., un fort volume, 3.50
+
+LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant la
+biographie de toutes les artistes de Paris. Chaque volume se vend
+séparément, 3.50
+
+LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en collaboration
+avec M. Raoul Joly, 1.50
+
+
+_SOUS PRESSE:_
+
+UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.
+
+TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+PAUL MAHALIN
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+II
+
+L'HÉRITIÈRE
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1885
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+(Suite.)
+
+
+
+
+XIV
+
+RENCONTRE EN FORÊT
+
+
+Dans la matinée du lendemain, un cavalier vêtu d'un élégant négligé de
+_sportsman_ pressait, à travers la forêt de Saint-Germain, le pas d'une
+jolie jument anglaise achetée, la veille, chez l'un des principaux
+maquignons du quartier des Champs-Elysées.
+
+Ce cavalier n'était autre que le Français Richard Vautier, lequel--vous
+l'avez deviné--s'était audacieusement revêtu du nom et de
+l'individualité de l'Américain Samuel Murphy, poignardé par lui sur la
+place de l'Europe et par lui précipité sur la voie du chemin de fer.
+
+L'air était frais; le ciel n'avait pas un nuage à sa coupole d'azur; le
+vent, qui soufflait dans les branches des arbres de haute venue,
+apportait des sons de cloche lointains.
+
+Nous savons que c'était le jour du Seigneur.
+
+Le premier coup de la grand'messe tintait dans les paroisses voisines.
+
+Par intervalles, on rencontrait des groupes de paysans endimanchés se
+dépêchant qui vers la ville, qui vers les Loges, qui vers Carrières, qui
+vers Poissy.
+
+Personne n'ignore que tout est séduisant dans ce paradis forestier qui
+est l'une des merveilles des environs de Paris, si fertiles en points de
+vue gracieux et en pittoresques campagnes: l'herbe paisible et les
+ombrages séculaires y abondent; aussi les larges avenues, orgueil du
+paysage, et les sentiers couverts, refuge de la pensée.
+
+Notre cavalier était plutôt un voyageur qu'un promeneur.
+
+Il prêtait une médiocre attention aux enchantements de la nature et,
+tout en se hâtant vers le but de son excursion, il songeait.
+
+Il songeait, et le pli que la rêverie creusait entre ses deux sourcils,
+au-dessus d'un regard inquiet, accusait l'importance des idées dont le
+flux et le reflux roulaient incessamment dans son cerveau.
+
+Tout entier à ses préoccupations, il ressemblait à l'Hippolyte de
+Racine:
+
+ Sa main sur _son coursier_ laissait flotter les rênes,
+
+et l'animal en avait profité pour tourner dans une allée étroite, qui
+déviait du droit chemin et le long de laquelle il happait, en trottant,
+de jeunes pousses de feuillage.
+
+Cette allée aboutissait à une patte d'oie d'où rayonnaient six routes de
+chasse; c'est ce qui s'appelle, croyons-nous, _le Carrefour de
+l'Etoile_; dénomination assez vague et d'un secours sûrement restreint
+pour les personnes égarées.
+
+Arrivée là, la bête s'arrêta, incertaine, et son maître leva la tête.
+
+Devant lui, il y avait bien un poteau indicateur; mais, selon la coutume
+des poteaux indicateurs, celui-ci n'indiquait absolument rien.
+
+Le cavalier en fit le tour, essayant en vain de déchiffrer les
+inscriptions effacées par la pluie et par le temps. Force lui fut de
+chercher à s'orienter tout seul.
+
+--Voyons, murmura-t-il, la Seine doit être ici, à ma droite; mais voici
+deux chemins qui suivent cette direction, et, vu l'angle qu'ils
+décrivent, chacun d'eux peut me conduire où je n'ai pas l'intention
+d'aller. Suis-je, d'ailleurs, au-dessous ou au-dessus de mon objectif?
+
+Il consulta sa montre et ajouta:
+
+--Il n'est pas dix heures. Je suis en avance. Attendons. Un passant me
+renseignera.
+
+Il y avait à parier que l'épreuve imposée à sa patience ne serait pas de
+longue durée, car il avait dépassé nombre de voitures et de piétons sur
+la route.
+
+Et, en effet, comme il était en train d'allumer un cigare, une jeune
+fille déboucha de l'une des voies qui s'embranchaient dans le carrefour.
+
+Elle avait un paroissien à la main et marchait lentement, le front
+penché vers le sol, enfoncée dans ses réflexions.
+
+Cette attitude empêchait notre _sportsman_ d'apercevoir ses traits.
+
+Pourtant il devinait qu'elle était charmante.
+
+La beauté d'une femme dégage une indéfinissable saveur: parfum latent,
+subtile harmonie qui fait vibrer l'âme,--même chez les plus obtus et les
+plus insensibles,--avant même que se soit produit le phénomène de la
+vision.
+
+On ne se trompe guère à cela.
+
+La jeune fille que le voyageur admirait prématurément, par intuition et
+par prescience, rappelait ces nobles héritières qu'à l'heure matinale
+des offices, on rencontre aux abords des églises dans le faubourg
+Saint-Germain.
+
+Elle avait la même distinction de tenue et la même convenance si digne
+de la mise.
+
+Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote de l'aristocratique
+quartier a sa duègne qui l'accompagne: celle-ci n'avait personne.
+
+Le cavalier poussa sa monture vers elle, jeta son cigare, souleva son
+chapeau et demanda avec un accent anglais prononcé:
+
+--La route de Carrières, _if you please_?
+
+A cette question, qui l'arrachait aux pensées dans lesquelles elle
+paraissait ensevelie, la jeune fille se redressa avec une légère
+exclamation de frayeur.
+
+Ce mouvement démasqua la figure adorable,--encore qu'elle resplendît
+sous un voile de tristesse,--de mademoiselle Fine-Lame.
+
+Et telle était l'espèce de fascination naturelle qu'exerçait cet être
+formé de perfections exquises,--pétries avec un charme souverain,--que,
+brusquement tiré, lui aussi, des préoccupations auxquelles il semblait
+appartenir, le questionneur demeura décontenancé et ébloui.
+
+Notre héroïne le considérait avec l'expression de l'étonnement et du
+dépit que l'on ressent alors qu'un inconnu, alors qu'un importun
+viennent interrompre une méditation qui vous est douce et amère à la
+fois.
+
+Sous ce regard, la prunelle froide du cavalier s'échauffa d'une lueur
+subite. L'impassibilité de son visage fut comme illuminée par un rayon
+de cette beauté. Sa joue rougit sous ses favoris pâles...
+
+Mais ce fut l'affaire d'un moment...
+
+Il se remit et reprit en saluant de nouveau:
+
+--Pardonnez-moi, _miss_ ou _milady_, d'avoir troublé votre promenade. Je
+suis étranger, et je désirais savoir la route qui conduit au village de
+Carrières-sous-Bois...
+
+Florette allongea le doigt:
+
+--C'est celle-ci, répondit-elle.
+
+Le _gentleman_ s'inclina avec la formule de remerciement britannique:
+
+--_Thank you!_
+
+Toutefois il ne se pressa pas de s'éloigner.
+
+Une sorte de magnétisme le clouait devant la fillette, tandis que sa
+jument, qu'il retenait, piaffait sur place, d'impatience.
+
+Cependant la main, le doigt de mademoiselle Fine-Lame restaient levés et
+étendus.
+
+Ce geste signifiait impérieusement:
+
+--Voilà votre chemin. Qu'attendez-vous? Partez.
+
+Le cavalier comprit.
+
+--_By God!_ maugréa-t-il, est-ce que je vais devenir comme les autres
+hommes?
+
+Et, pour échapper au pouvoir de la magie dont il se sentait soudainement
+enveloppé, il enfonça les éperons dans le ventre de sa monture...
+
+Celle-ci bondit et s'élança à fond de train dans la direction
+désignée...
+
+En galopant, son maître ruminait:
+
+--Il est constant que si mademoiselle ma nièce ressemblait à cette
+magnifique créature, elle n'aurait pas besoin de m'apporter en dot les
+cinq cents millions de mon prétendu frère pour que j'aie envie d'en
+faire ma femme...
+
+Mais à quoi diable est-ce que je m'amuse?...
+
+Celle-ci est la fille de quelque châtelain des alentours...
+
+Elle a l'élégance et la grâce qui procèdent de la naissance et de
+l'éducation...
+
+La simplicité même de sa toilette est un indice de race et de goût...
+
+L'autre, au contraire,--celle que l'on va me montrer,--est une sorte de
+Mignon foraine qui a renoncé à la danse des œufs pour tenir le ménage
+d'un ex-policier...
+
+Si j'en crois ce vieux drôle de Bouginier, c'est une luronne et une
+dragonne....
+
+Je ne professerai jamais beaucoup de sympathie à son endroit,--et, ma
+foi! puisque cet ex-avoué m'a proposé de m'en délivrer...
+
+Il donna un coup d'éperon à sa monture:
+
+--Hop! Ketty! hop, mon bijou!...
+
+Mais, s'il précipitait sa course, c'était pour fuir l'image qui avait
+surgi à ses yeux, l'instant d'avant, dans la forêt...
+
+Et bien que, dans l'élan furieux qu'il imprimait à cette fuite, il eût
+laissé notre héroïne loin derrière lui, cette image se dressait sans
+cesse en face de son regard halluciné...
+
+Elle se dressait avec toutes ses irrésistibles séductions...
+
+Et les idées du cavalier prenaient, devant cette vision, un tour
+indépendant de sa volonté:
+
+--Décidément, se disait-il, pourquoi ne me fixerais-je pas dans ce
+pays?...
+
+L'air y est sain; le sang y est beau; le paysage y est superbe...
+
+Il n'y doit pas manquer de propriétés à acquérir...
+
+Vivre hors de Paris et à deux pas de Paris,--sous un nom qui n'ait rien
+à démêler avec personne,--libre, tranquille et sans remords...
+
+Car le remords est une invention des imbéciles et des poltrons...
+
+Donc, vivre exempt d'inquiétudes, entre une fortune princière et une
+compagne pareille à la délicieuse enfant qui m'est apparue tout à
+l'heure, ce serait le bonheur suprême...
+
+Je veux que cette enfant m'appartienne; je veux que cette vie soit la
+mienne; je veux que ce bonheur soit le mien...
+
+Allons, c'est entendu: je liquide avec l'aide de M^e Bouginier ma
+situation vis-à-vis de l'héritière de James-Williams...
+
+Puis le Pactole m'arrive d'Amérique et je m'installe dans cet Eden où
+j'achète un château «sur mes économies» comme le sous-lieutenant de la
+_Dame blanche_...
+
+Mon inconnue est sans doute de la famille d'un hobereau du voisinage...
+
+Je la cherche, je la retrouve, je me fais présenter, je pose ma
+candidature...
+
+S'il surgit des obstacles à mes projets, je les écarte ou je les brise:
+l'or est le point d'appui du levier d'Archimède...
+
+On m'agrée: quel père refuserait sa fille à un prétendant qui dispose
+d'un milliard?...
+
+Car c'est un milliard, chiffre rond, que j'entends déposer aux pieds de
+ma charmante fiancée. La fortune entière des deux frères. Malheur à qui
+tenterait de m'en soustraire un dollar!...
+
+Donc, j'épouse, et comme, si j'en juge par le livre de messe qu'elle
+tenait à la main, ma femme a de la religion et de la vertu pour deux,
+quoi qu'il advienne, je suis certain de ne point rôtir en enfer. J'aurai
+beau être plus noir que le diable en personne, elle me conservera une
+place à ses côtés dans le paradis...
+
+
+
+
+XV
+
+FAUST ET MARGUERITE
+
+
+Pendant que notre _sportsman_ causait ainsi avec lui-même, M^e
+Bouginier,--en jaquette, gilet et pantalon de nankin, coiffé d'un large
+panama, portant au dos la boîte ronde en fer-blanc des entomologistes et
+sur l'épaule, comme une lance, la gaule de son filet à papillons,--M^e
+Bouginier, disons-nous, gravissait, non sans souffler, la côte assez
+raide qui relie Carrières à l'église commune entre ce village et celui
+du Mesnil dont il dépend, paroissialement parlant.
+
+En face la porte et le porche de l'édifice rustique, il y a un de ces
+établissements composites comme on en rencontre fréquemment dans nos
+campagnes suburbaines et qui participent à la fois du cabaret, du
+restaurant et du café.
+
+Une salle de billard en occupe le premier étage, auquel on accède par un
+escalier tournant, dont la rampe se drape d'un rideau d'algérienne aux
+couleurs éteintes par la poussière, flétries par les mouches et mangées
+par le soleil.
+
+L'ex-avoué entra dans l'établissement, monta l'escalier et pénétra dans
+la salle.
+
+Il demanda un verre de madère et s'installa près de la croisée.
+
+Celui qu'il attendait ne tarda pas à l'y rejoindre.
+
+--Arrivez, arrivez, mon cher monsieur Murphy! s'écria Bouginier en le
+voyant entrer. Vous êtes à la minute précise! Saperlotte! c'est plaisir
+de vous donner rendez-vous!...
+
+Puis, désignant la fenêtre:
+
+--Nous serons ici comme à une loge de balcon...
+
+Puis encore, indiquant le vide de la pièce:
+
+--Une loge d'avant-scène et grillée. Seuls comme chez nous. Pas de
+danger qu'on nous entende...
+
+Le survenant repartit sèchement:
+
+--Nous avons pris tous deux une peine inutile...
+
+--Comment?
+
+--J'ai réfléchi depuis hier...
+
+--Ah!...
+
+--Et le résultat de ces réflexions est que vous n'avez plus besoin de me
+montrer la personne dont il s'agit...
+
+L'ex-avoué eut un brusque haut-le-corps:
+
+--Est-il possible? s'exclama-t-il; vous repoussez mes propositions?...
+
+--Au contraire: j'en accepte une...
+
+--Et laquelle?...
+
+--La plus énergique.
+
+L'autre fit un geste significatif:
+
+--Celle qui consiste à...
+
+--A _biffer_ cette Flore-Eva ou cette Fine-Lame, oui certes. Je ne veux
+plus qu'il soit question d'elle en ce monde. Vous m'avez compris,
+n'est-ce pas? C'est vous-même, d'ailleurs, qui m'avez offert votre
+concours pour assurer ce résultat. Marché conclu. Allez de l'avant. Je
+prétends que l'opération ait lieu dans le plus bref délai...
+
+Le pseudo-Samuel défilait son chapelet d'un ton bref et coupant, sans
+regarder son interlocuteur et en se promenant à travers la salle d'un
+pas saccadé qui faisait sonner ses éperons.
+
+M^e Bouginier se récria:
+
+--Permettez! c'est aller un peu vite en besogne: il y a certaines
+considérations...
+
+L'autre s'arrêta devant lui, le toisa d'un œil dur et interrogea
+brusquement:
+
+--Quelles considérations?
+
+--Dame! les moyens à employer, d'abord, pour procéder à cette...
+exécution; ensuite, le prix à débattre...
+
+Le _gentleman_ fouettait sa botte du bout de son _stick_:
+
+--Ces moyens, reprit-il avec impatience, vous avez dû les préparer
+depuis longtemps en prévision de mon acquiescement. Quels sont-ils? Peu
+m'importe, pourvu qu'ils réussissent. Je vous laisse carte blanche et je
+paie: à vous de gagner votre argent!... Quant au prix, fixez-le
+vous-même, et, d'avance, il sera le mien...
+
+L'ancien homme de loi se grattait l'oreille, étonné, presque alarmé
+d'une telle facilité.
+
+--C'est justement, objecta-t-il, sur ces moyens et sur ce prix que je
+désire me recorder,--et il me semble qu'en vous priant de m'octroyer
+vingt-quatre heures de réflexion...
+
+--Vingt-quatre, soit: pas une de plus. Soyez demain à l'hôtel. Vous me
+communiquerez votre plan,--si vous y tenez absolument; vous me
+déclarerez sans ambages le chiffre de vos exigences,--et je vous
+donnerai satisfaction et sûretés à cet égard...
+
+L'ex-avoué se frotta les mains:
+
+--Voilà ce qui s'appelle traiter les affaires à l'américaine et m'est
+avis que sir Murphy n'aurait pas agi autrement...
+
+--Hein?
+
+--J'entends que, pour expédier les choses aussi rondement, il faut être
+ce que vous êtes: le roi des commerçants de New-York, le Rothschild des
+États-Unis, le...
+
+--C'est bien. Je vous rends grâces. A demain!
+
+Et, pivotant sur les talons, le prétendu Yankee se dirigea vers la
+porte.
+
+L'ancien officier ministériel pensait:
+
+--Il me promet des sûretés et il n'en réclame pas de moi... Oh! oh! ceci
+est singulier!... Il y a quelque anguille sous roche...
+
+Au dehors, le clocher de la petite église mettait en branle avec gaieté
+son maigre carillon.
+
+C'était le «dernier coup» de la messe.
+
+Les retardataires se pressaient sous le porche.
+
+M^e Bouginier éleva la voix:
+
+--Que diable! un instant donc, mon honoré client! Ne vous plairait-il
+pas, avant de nous séparer, de contempler l'intéressant sujet qui nous
+occupe?...
+
+Il ajouta en piquant ses mots:
+
+--Ne fût-ce que pour être certain que vous ne le reverrez plus jamais...
+
+Le cavalier, qui touchait déjà au seuil de la salle, fit volte-face et
+s'en revint,--machinalement--vers la fenêtre...
+
+L'ex-avoué allongea le doigt:
+
+--Tenez, cette jeune fille qui se hâte...
+
+--Où cela?
+
+--Ici, au bout de mon index: avec ce livre à la main...
+
+Le faux _captain_ se pencha...
+
+Puis avec un cri de surprise:
+
+--Cette jeune fille!... Avec ce livre!... Et cette toilette!...
+
+--Oh! ce n'est ni le goût, ni la coquetterie, ni les affiquets qui lui
+manquent. Jacques Périn en est toqué. C'est sa marotte et sa madone. Il
+lui décrocherait l'arc-en-ciel, si elle le lui demandait pour
+s'habiller!...
+
+--Allons donc!... Vous vous trompez!... C'est impossible!...
+
+--Me tromper?... Que nenni!... Je la connais assez peut-être!...
+
+--Ce serait?...
+
+--C'est elle, comme j'ai l'honneur de vous le répéter...
+
+--Elle!...
+
+--La fille d'Hélène Ferrand, l'héritière des Murphy, Flora-Eva, la
+_Filleule de Lagardère_, enfin!
+
+ * * * * *
+
+C'était elle, en effet.
+
+D'ordinaire, Jacques l'accompagnait dans cette excursion pieuse et
+écoutait l'office divin à ses côtés, sans grimaces dévotes, mais sans
+distractions.
+
+Il n'en était pas ainsi de Roger de Saint-Pons qui, d'ordinaire aussi,
+assistait à cette messe; et, parmi les fidèles, ceux qui étaient doués
+du sens d'observation auraient pu remarquer que le jeune homme jetait à
+la dérobée de fréquents regards de tendresse sur la jeune fille
+agenouillée et recueillie. Il convient d'ajouter, toutefois, que
+celle-ci ne paraissait s'apercevoir de la présence de son amant que
+lorsqu'à la sortie de l'église, ce dernier venait serrer la main de
+l'ancien _détective_.
+
+Tous trois reprenaient alors le chemin du château en devisant
+cordialement.
+
+L'arrivée de M. de Saint-Pons avait, ce dimanche-là, bouleversé ces
+habitudes paisibles.
+
+Le marquis était à Carrières depuis la veille au soir, et, dès le matin,
+il avait envoyé quérir son garde pour s'entretenir avec lui de
+l'organisation des chasses qu'il projetait.
+
+Roger, de son côté, n'était plus au château. Son père, qu'il était allé
+chercher à Paris, l'y avait laissé pour faire les honneurs de «la
+capitale» à quelques parents de province. Cette corvée le retiendrait
+une quinzaine de jours.
+
+Florette avait donc quitté--seule et triste--le pavillon de la
+Faisanderie.
+
+Elle avait pris par le plus long chemin, par la forêt, pour se rendre au
+Mesnil: l'état de son âme et de son esprit avait besoin de solitude.
+
+Elle marchait sous bois, au hasard, lorsque la voix du cavalier qui
+l'interrogeait l'avait troublée dans ses réflexions.
+
+Après qu'elle lui eut indiqué sa route, après qu'il eut disparu dans la
+vapeur de l'éloignement, la mignonne se hâta dans la direction de
+l'église.
+
+Quand elle en atteignit le porche, elle avait la sérénité grave et
+mélancolique de la Marguerite de Gœthe.
+
+Celle-ci, seulement, sort du temple lorsque Faust l'aperçoit pour la
+première fois; Florette, elle, y entrait, lorsque le faux Yankee
+l'aperçut pour la seconde, et, comme le héros du poète allemand, ne put
+s'empêcher de murmurer:
+
+--Qu'elle est belle!
+
+Auprès de lui, Méphistophélès moderne, M^e Bouginier soupira
+pareillement en ébauchant le geste d'essuyer une larme de crocodile:
+
+--Nom d'un petit bonhomme! c'est dommage!
+
+La jeune fille s'était engouffrée sous l'arc ogival de la porte. On ne
+la voyait plus. Le compagnon de l'ex-avoué quitta la fenêtre et
+questionna:
+
+--De quel dommage parlez-vous?
+
+--Dame! de celui de... _biffer_, comme vous dites, une aussi gentille
+créature...
+
+L'ancien homme de loi ajouta avec un accent qui donnait froid dans le
+dos:
+
+--Mais, soyez tranquille. Elle serait encore--par impossible--plus
+adorable qu'elle ne l'est que cela ne ferait rien à la chose. Quand j'ai
+accepté une tâche, rien ne me coûte pour la remplir. Cette fille nous
+gêne, vous l'avez condamnée, elle mourra...
+
+Il tira sa tabatière, l'ouvrit, et y puisant une pincée de macoubac:
+
+--Dans le plus bref délai. C'est vous qui l'avez spécifié.
+Entendons-nous seulement, demain, dans nos conventions amicales...
+
+Il referma sa tabatière d'un coup sec qui en fit crier la charnière:
+
+--Et _couic_! avant trois jours la _Filleule de Lagardère_ aura cessé de
+nous embarrasser...
+
+--Mourir, elle! s'exclama l'autre. Ah ça! vous êtes fou, mon maître!...
+
+--Comment! quand vous me disiez, il n'y a pas cinq minutes...
+
+--Il n'y a pas cinq minutes, soit. Pour l'instant, j'ai changé d'avis.
+Malheur à quiconque toucherait à un cheveu de cette enfant!...
+
+L'ex-officier ministériel demeurait le bras levé, sa prise entre le
+pouce et l'index, et considérait son interlocuteur avec stupéfaction:
+
+--J'entends, grommela-t-il après un moment de réflexion, elle vous aura
+ensorcelé!
+
+Et il pensa, sans le formuler:
+
+--Comme ce jeune cadet de Saint-Pons et comme ce sacripant de Marignan.
+
+Puis, arborant un air sérieux:
+
+--Vous avez tort. Prenez garde. Feu M. de Talleyrand prétendait qu'il
+faut se défier du premier mouvement, parce que c'est ordinairement le
+bon. Or feu M. de Talleyrand n'était point une bête, et votre premier
+mouvement a été de vous défaire de cette minette... Nécessité pénible,
+je ne le dissimule pas, mais sage au suprême degré et conforme à la
+prudence la plus élémentaire... Permettez-moi, en effet, de vous le
+rappeler, avec la chanson de nos pères:
+
+ Quand on est mort, c'est pour longtemps...
+
+Le prétendu Samuel martelait le plancher du talon de sa botte.
+
+M^e Bouginier poursuivit:
+
+--Mon Dieu! je ne l'ignore point, c'est un superbe brin de tendron...
+Mais après?... Une de perdue, cent de retrouvées. Avec la somme que
+représente notre héritière, vous achèteriez un sérail...
+
+Il renifla avec bruit une pincée de tabac et fredonna, sur l'air du
+_Nouveau Seigneur_:
+
+--Ah! si j'étais à votre place...
+
+--Si vous étiez à ma place?...
+
+--Je n'éprouverais aucun scrupule à détruire ce chef-d'œuvre
+vivant... Un sacrilège, j'en conviens; mais un sacrilège lucratif...
+Moi, d'abord, j'ouvrirais le ventre à une Vénus de Milo en chair et en
+os, si je savais trouver cinq cents millions dedans...
+
+Il conclut:
+
+--Enfin, à votre fantaisie... Toujours se conformer au goût du payeur...
+Cependant, si ma faible voix était capable de vous ramener au sentiment
+exact de la situation...
+
+L'autre l'interrompit en lui posant la main sur l'épaule:
+
+--Plus un mot. J'ai l'habitude de ne tolérer aucune espèce
+d'observations et de ne suivre aucune espèce de conseils. La fortune de
+mon frère ne m'échappera pas,--et cette jeune fille vivra...
+
+--Qu'en voulez-vous donc faire?...
+
+--Ma femme.
+
+
+
+
+XVI
+
+SÉPARATION
+
+
+A quelques jours de là, quatre personnes se trouvaient réunies au
+château de Saint-Pons, dans le cabinet du marquis.
+
+C'était, d'abord, ce dernier,--un vieillard droit et vert, malgré la
+soixantaine de plusieurs années dépassée.
+
+C'était ensuite M^e Agénor Grandurand, l'avoué à la mode du _high-life_
+parisien,--l'avoué contemporain et «boulevardier» qui n'a plus rien du
+procureur du temps jadis ni du _chicanous_ de province, et qui, avec son
+habit noir coupé par Dusautoy, sa cravate blanche, nouée au goût d'un
+Brummel ou d'un d'Orsay, son gilet et sa bouche en cœur, son monocle
+incrusté sous l'arcade sourcilière, sa boutonnière fleurie d'un camélia
+ou d'un gardénia,--papillonnant, cotillonnant, calamistré,
+adonisé,--ressemble bien plutôt à l'un des princes du _pschutt_ et du
+_vlan_, courant à une première représentation de Théo aux Bouffes ou de
+Judic aux Variétés, qu'à un grave membre de la basoche «ayant l'oreille»
+de la cour.
+
+C'étaient enfin notre héroïne et Jacques Périn,--celui-ci violemment
+surpris et intrigué,--celle-là agitée d'angoisses mortelles.
+
+Un domestique était venu les inviter à se rendre sur-le-champ au
+château, où son maître les attendait en compagnie d'un «monsieur»
+arrivé, le matin, de Paris,--et tous deux s'étaient empressés d'obéir,
+en se demandant quels pouvaient être cet étranger et le but de cette
+convocation.
+
+Florette, surtout, était en proie à un trouble, à une émotion qu'elle
+réussissait à peine à cacher.
+
+Si le père de Roger avait appris ce qui existait entre elle et son fils?
+
+S'il la faisait appeler pour la foudroyer de ses reproches, pour
+l'accabler de sa colère? Et en présence de Jacques encore! A cette idée,
+sous cette menace, la pauvre enfant se sentait prête à défaillir...
+
+M^e Grandurand s'était installé devant le bureau du marquis.
+
+Il s'efforçait de revêtir, pour la circonstance, un air solennel en
+désaccord avec ses habitudes et ses dehors évaporés et compulsait divers
+papiers qu'il avait tirés, du bout des gants, d'un volumineux
+portefeuille apporté par l'un de ses clercs.
+
+Lorsque mademoiselle Fine-Lame était entrée, il s'était penché vers M.
+de Saint-Pons, assis à ses côtés, et lui avait murmuré à l'oreille avec
+un enthousiasme comique:
+
+--Charmante, délirante, _épatante!_... Avec des robes de chez Worth, des
+chapeaux de chez Laure, des diamants de chez Samper, des chevaux de chez
+Drake et un huit-ressorts de chez Binder, ce sera simplement la reine du
+Bois, des courses, de l'Opéra et des Italiens!... Et, ma foi! si j'étais
+encore célibataire...
+
+Cependant le père de Roger, dont l'aspect n'avait rien d'irrité, avait
+engagé d'un geste notre héroïne et son compagnon à prendre un siège en
+face du bureau.
+
+Puis, s'adressant au garde-chasse:
+
+--Mon cher Périn, dit-il, vous m'avez trompé...
+
+--Moi, monsieur!...
+
+--Oh! je ne vous en tiens pas rancune et je ne saurais vous en blâmer,
+car ce mensonge émanait d'un cœur, d'un esprit généreux, et
+recouvrait une action digne de l'approbation, de la louange des honnêtes
+gens...
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Je m'explique: en recueillant chez vous, en arrachant cette jeune
+fille (il désignait Florette) à la vie errante qu'elle avait menée
+jusqu'alors,--vous voyez que je suis bien instruit,--au milieu
+détestable qui l'entourait et à un avenir dangereux, ou au moins
+équivoque, vous l'avez présentée à tout le monde, à moi, ainsi qu'une
+orpheline de votre parenté...
+
+L'ancien policier baissa la tête:
+
+M. de Saint-Pons poursuivit avec bonté:
+
+--Il ne faudrait point, mon ami, rougir de vous être dérobé à la
+reconnaissance, à l'admiration publiques, en mettant sur le compte d'un
+devoir de famille ce qui n'était, de votre part, qu'un acte de pure
+charité. Cette modestie et cette délicatesse vous honorent. Je vous en
+félicite hautement... Quoi qu'il en soit, il résulte de l'entretien que
+je viens d'avoir avec monsieur, M^e Grandurand, avoué à Paris...
+
+Le sémillant Agénor se leva et salua.
+
+Le marquis continua:
+
+--Il résulte des pièces qu'il m'a communiquées que votre protégée ne
+vous touche aucunement par les liens du sang, qu'elle possède des
+parents, un oncle, et que ceux-ci, après avoir, pendant un certain
+nombre d'années, négligé de s'occuper d'elle par des motifs qu'il ne
+m'appartient pas d'apprécier, que ceux-ci revendiquent leurs droits et
+la réclament aujourd'hui...
+
+L'ex-_détective_ et notre héroïne se regardèrent en balbutiant:
+
+--Des parents!...
+
+--Qui me réclament!...
+
+--Aujourd'hui!...
+
+--Est-ce possible?...
+
+M^e Grandurand prit la parole:
+
+--Miss Flore-Eva, dite Florette, est la fille de la demoiselle Hélène
+Ferrand et du sieur James-Williams Murphy...
+
+--Un père!... Une mère!... Ils existent!...
+
+Et la _Filleule de Lagardère_, qui suffoquait de ravissement, éleva vers
+le ciel des yeux qui rayonnaient de gratitude.
+
+--Hélas! reprit l'avoué, il m'en coûte de troubler une joie si légitime;
+mais Hélène Ferrand et James-Williams Murphy n'existent plus que pour
+mémoire:
+
+Ils ont cessé de vivre. La première est décédée à Paris fort peu de
+temps après vous avoir donné le jour; le second, à New-York, il y a une
+couple d'années.
+
+L'élan d'allégresse de la jeune fille s'éteignit dans un sanglot:
+
+--Morts!... Tous deux!... Oh! mon Dieu! mon Dieu!...
+
+--Consolez-vous: il vous reste un protecteur, un parent dévoué,
+l'honorable sir Samuel Murphy, le frère cadet de votre père. Ce galant
+homme est venu tout exprès d'Amérique pour se mettre à votre recherche
+et vous envoyer en possession de la fortune de son aîné, une fortune
+considérable, qui fera de vous l'une des héritières les plus courues de
+France, comme vous en êtes déjà l'une des plus _galbeuses_ et des plus
+accomplies.
+
+Ayant tourné ce madrigal, Agénor consulta sa montre:
+
+--Souffrez que nous abrégions. Mes minutes sont comptées. Demain,
+courses et régates à Dieppe, où madame m'attend...
+
+Ce soir, samedi, je prends le train pour la rejoindre,--le fameux _train
+des maris_,--et il faut qu'auparavant je passe dîner à mon cercle...
+Permettez-moi donc, mademoiselle, de vous poser quelques questions à
+toute vapeur...
+
+C'est bien vous, n'est-ce pas, dont la première enfance s'est écoulée à
+Bougival, chez une femme Françoise Mauclerc?...
+
+C'est vous qui avez porté le surnom de _Fine-Lame_ et le sobriquet de
+_Filleule de Lagardère_ dans certain spectacle forain dirigé par trois
+Anglais dont le nom est consigné ici, au dossier?...
+
+--Oui, monsieur.
+
+M^e Grandurand continua:
+
+--Les investigations auxquelles nous nous sommes livrés, les
+renseignements que nous avons recueillis ne nous laissent, d'ailleurs,
+aucun doute à cet égard. L'identité est plus que suffisamment établie.
+Il ne saurait y avoir _error in personâ_.
+
+Il raconta alors d'une façon sommaire la liaison d'Hélène et de Will, la
+manière dont ce dernier avait, à son lit de mort, entendu réparer sa
+faute, la promesse que le _captain_ lui avait faite, et comment
+celui-ci, arrivé à Paris pour remplir cet engagement, avait été lancé
+sur les traces de la nièce qu'il brûlait de retrouver par un homme
+d'affaires auquel des circonstances,--trop longues à énumérer pour
+l'instant,--avaient révélé la présence de la jeune fille chez le garde
+général de M. de Saint-Pons...
+
+L'Américain avait songé--un moment--à se présenter lui-même au château
+du marquis et au pavillon de la Faisanderie...
+
+Mais il avait craint d'apporter dans cette démarche son ignorance des
+usages de notre pays...
+
+Puis une légère indisposition le retenait au _Grand Hôtel_...
+
+Il avait donc «élu domicile» dans l'étude de notre avoué, à qui il avait
+donné tous les détails, remis tous les documents relatifs à sa
+revendication et qu'il avait chargé de faire toutes diligences pour que
+l'enfant de son frère fût rendue immédiatement à ses soins et à sa
+tendresse...
+
+M^e Grandurand (Agénor) conclut en s'adressant à notre héroïne:
+
+--Sir Samuel vous attend avec une impatience qui n'a d'égale que celle
+que vous devez éprouver d'embrasser ce digne _gentleman_. Je vais avoir
+l'honneur de vous conduire près de lui. Il sera si heureux de vous
+presser sur son cœur! Et puis, l'_express_ pour Dieppe part à huit
+heures; on se met à table à cinq au cercle, et nous ne sommes pas ici au
+boulevard des Capucines, ni à la gare Saint-Lazare...
+
+Ensuite, se tournant vers Jacques:
+
+--Si M. Périn veut bien déterminer le chiffre des dépenses auxquelles il
+s'est livré pendant le séjour chez lui de miss Flore-Eva, je suis
+autorisé à le couvrir de ses débours.
+
+L'ancien agent était immobile sur sa chaise.
+
+Tout ce qui se disait autour de lui allait au delà du possible. Il ne
+l'entendait pas.
+
+Il restait silencieux, béant et farouche.
+
+Il s'absorbait dans la contemplation du carré de lumière que le soleil,
+entrant par l'une des fenêtres du cabinet, dessinait à ses pieds sur le
+parquet.
+
+Les dernières paroles de l'avoué parurent, cependant, rétablir l'ordre
+dans ce qu'il ressentait de tumultueux et d'incohérent.
+
+Il se dressa tout d'une pièce, et, avec une explosion d'amertume:
+
+--C'est vrai. Qu'est-ce que je suis, après tout? Un hôtelier qui a
+hébergé une personne...
+
+Cette personne est devenue riche; elle paye; tout est bien. La voilà
+libre de s'en aller...
+
+Sa famille la réclame; une famille qui l'a abandonnée, depuis dix-huit
+ans, à la merci des événements! Son oncle, qui lui tombe des nues, brûle
+de la presser sur son cœur. Vous l'avez dit...
+
+Eh bien, et moi?...
+
+Vous pouvez supposer, je pense, que j'ai aussi quelque chose qui
+ressemble à un cœur...
+
+Je l'aime, cette enfant. Je la croyais seule sur la terre. Elle avait
+besoin de moi. Je lui ai ouvert mon âme en même temps que mon logis.
+C'était mon devoir. M. le marquis a eu tort tout à l'heure d'appeler
+cela une bonne action...
+
+Cependant, si c'est une bonne action, ayez au moins la pudeur de ne pas
+me proposer de me la régler en espèces!...
+
+--Jacques! mon cher Jacques! s'écria la _Filleule de Lagardère_ qui
+s'élança vers lui en pleurant.
+
+Il la repoussa d'un geste triste:
+
+--Aujourd'hui, vous n'êtes plus l'ange de mon foyer; vous êtes une
+héritière; on vous nomme miss Flore-Eva. Je ne puis plus rien, je ne
+suis plus rien pour vous. Vous avez changé de protecteur et vous avez
+gagné au change...
+
+Il se retourna vers l'avoué:
+
+--Les circonstances, poursuivit-il, m'avaient confié un dépôt. Comment
+ce dépôt était-il entre mes mains? Qu'importe! Ceux à qui il appartient
+le réclament; je le rends, c'est tout simple. On n'a rien de plus à
+m'offrir.
+
+Il se croisa les bras sur la poitrine et regarda ses auditeurs en face.
+
+M. de Saint-Pons intervint.
+
+--Mon cher maître, dit-il à Grandurand, il est de ces services que l'on
+ne reconnaît pas avec l'argent; il est, pareillement, de ces douleurs
+auxquelles il convient de pardonner le cri de révolte et la plainte...
+
+Puis, frappant sur l'épaule de l'ex-policier:
+
+--Allons, mon brave Périn, je vous dirais: _Du courage!_ si je ne
+parlais à un soldat d'Inkermann et de Traktir, de Magenta et de
+Solférino... Que cette brusque séparation vous cause un chagrin auquel
+je compatis tout le premier, ceci n'est un doute pour personne; mais,
+enfin, cet étranger retrouve sa nièce; il désire l'avoir près de lui.
+Quoi de plus légitime et de plus respectable? Songez qu'il a, de son
+côté, l'opinion, la justice, la loi,--la loi, pour laquelle vous avez si
+souvent et si énergiquement combattu...
+
+Jacques écoutait, pensif, le menton dans la poitrine, le sourcil froncé,
+le front chargé de ténèbres.
+
+Le marquis insista:
+
+--Voyons, c'est votre haute raison que j'invoque; ce sont les sentiments
+d'équité et de désintéressement dont vous avez fourni tant de preuves...
+
+Vous croyez-vous fondé, en bonne conscience, à blâmer cette enfant
+d'accepter la situation que sa naissance lui constitue?
+
+Il ne s'agit pas seulement du bien-être immédiat qui résulte pour elle
+de cette situation; il s'agit de l'état légal qu'elle lui crée dans la
+société; il s'agit des avantages qu'elle lui réserve pour l'avenir.
+
+Cet avenir, avez-vous le droit d'en disposer?
+
+Et ne craignez-vous pas que, plus tard, mademoiselle ne se repente
+d'avoir résisté à la voix du parent qui l'appelle? Ne craignez-vous pas
+qu'elle ne se reproche la détermination que votre attitude, que votre
+langage semblent lui dicter aujourd'hui? Ne craignez-vous pas qu'elle
+ne vous reproche, à vous, d'avoir été la pierre d'achoppement de son
+bonheur?...
+
+ * * * * *
+
+M. de Saint-Pons se tut.
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+Puis le garde releva la tête.
+
+Ses yeux étaient secs: une flamme tragique y brillait...
+
+--Merci, monsieur, prononça-t-il; vous m'avez sauvé de moi-même.
+
+Il fit un pas vers la jeune fille et reprit lentement, avec calme et
+douceur:
+
+--Il faut nous séparer, Florette. Nos deux chemins bifurquent. L'homme
+qui représente ta famille, ta fortune, ton avenir,--tu as entendu M. le
+marquis,--l'exige au nom des liens du sang. Je ne suis que ton ami: il
+est ton second père. Obéis à sa volonté; rejoins-le et aime-le: c'est ta
+fonction. La mienne est de ne reculer devant aucun sacrifice pour
+assurer ton bonheur. Ce bonheur est là-bas, dit-on. Pars donc; mais
+souviens-toi que tu laisses ici un malheureux qui eût donné sa vie pour
+te conserver!...
+
+Il ajouta entre ses dents, qu'il serrait pour étouffer ses sanglots au
+passage:
+
+--Et qui mourra peut-être pour t'avoir perdue!...
+
+Comme le soir où il lui donna asile au pavillon de la Faisanderie, notre
+héroïne se précipita sur les deux mains qu'il lui tendait; elle les
+éleva vers son visage et les pressa contre son cou, sous son menton, ce
+qui est un profond geste de tendresse:
+
+--Oh! mon ami, murmura-t-elle, Dieu m'est témoin que j'aurais voulu ne
+vous quitter jamais!...
+
+Puis elle inclina son beau front. Ses paupières se baissèrent. A quoi
+songeait-elle?
+
+A quoi songeait-elle tout à l'heure, pendant que M^e Grandurand parlait,
+pendant que M. de Saint-Pons parlait, pendant que Jacques Périn
+parlait?...
+
+Car elle était rêveuse: nous écririons distraite si le mot n'était
+cruel...
+
+Distraite, oui, en vérité.
+
+Une pensée était née au milieu même de son émoi...
+
+Pensée coupable? Non, certes! Pensée égoïste? Peut-être!...
+
+On prétend que les corps humains les plus parfaits de lignes et de
+contours contiennent chacun une quantité infinitésimale d'arsenic...
+
+De même, l'âme de la femme la plus accomplie enferme un ou plusieurs
+millièmes d'égoïsme...
+
+La jeune fille songeait que l'espoir, insensé à force d'extravagance,
+que la chimère caressée à tâtons dans la nuit du rêve, que le conte de
+fée auquel elle avait fait ironiquement allusion dans une de ses
+dernières entrevues avec Roger, venaient de se réaliser.
+
+Pourtant elle ne dormait point; elle était bien éveillée; et elle avait
+un nom, une famille, une fortune!
+
+Elle n'était plus mademoiselle Fine-Lame, l'ancienne «pensionnaire» des
+Snail, l'aventurière foraine, l'orpheline sans feu ni lieu: elle
+s'appelait miss Flore-Eva; elle connaissait ses parents; dans un
+instant, elle connaîtrait le frère de son père,--ce riche étranger dont
+elle partagerait le luxe...
+
+Et cela se résumait en ceci: posséder celui qu'elle aimait.
+
+Elle allait pouvoir avouer un sentiment si longtemps contenu; Roger
+allait pouvoir la choisir entre toutes; tout obstacle entre eux avait
+disparu comme par enchantement.
+
+M. de Saint-Pons, qui eût refusé son fils à l'enfant du hasard
+recueillie par un de ses serviteurs, hésiterait-il à l'accorder à la
+nièce de l'honorable, de l'opulent Samuel Murphy?...
+
+La joie séchait les larmes dans les yeux de la mignonne, où, comme
+l'aurore dans la rosée, luisait l'espérance grandissante...
+
+Patte-de-Fer ne s'apercevait point de ce changement.
+
+C'était un esprit perspicace et prompt, cependant, mais naïf en face de
+certains plis et de certains recoins obscurs.
+
+D'ailleurs, il était tout entier au marquis, qui lui disait:
+
+--Cette séparation ne sera pas éternelle. Paris n'est pas si loin de
+Saint-Germain, ni le _Grand-Hôtel_ du pavillon de la Faisanderie. M.
+Murphy saura quel brave garçon vous êtes; il vous recevra avec plaisir;
+vous irez voir mademoiselle Flore, et elle viendra vous voir; que
+diable! on ne va pas l'emmener tout de suite en Amérique...
+
+L'avoué consulta sa montre de nouveau:
+
+--Chauffons le dénouement, fit-il.
+
+Puis s'avançant vers notre héroïne:
+
+--Mon coupé nous attend, miss, et, s'il vous plaît d'accepter mon bras?
+
+ * * * * *
+
+Jacques était resté seul dans le cabinet du châtelain, ce dernier étant
+allé reconduire jusqu'au véhicule M^e Grandurand et sa compagne.
+
+L'ex-_détective_ s'était affaissé sur un fauteuil et cachait son visage
+dans ses mains.
+
+On ne l'entendait pas; mais aux secousses de ses épaules, on devinait
+qu'il sanglotait.
+
+Un bruit sourd de voiture arriva du dehors.
+
+Le malheureux se raidit pour ne pas s'élancer. Une convulsion le saisit.
+Il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil et laissa pendre
+ses bras inertes. En même temps, il gémit si bas que c'était comme un
+souffle:
+
+--Adieu la moitié de ma vie!...
+
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER
+
+
+
+
+I
+
+CHANGEMENT DE DÉCOR
+
+
+Franchissons quelques semaines et enfilons l'avenue qui soude la grille
+du bois de Boulogne à l'arc triomphal de l'Etoile et à la ligne des
+Champs-Elysées, voie Appienne moderne par où l'Elégance monte faire son
+tour du lac, comme la Mode montait faire à Longchamps jadis cette
+promenade qui dictait des lois au monde entier.
+
+Dans le double ourlet de verdure qui borde ce ruban de poudre d'or, des
+bâtisses bien habitées étincellent en blancheur ainsi que des perles
+dans une frange.
+
+Il y en a de tous les styles.
+
+Ici, c'est un châtelet à pignons et à tourelles; là, un temple grec à
+colonnade et à fronton; plus loin, une villa italienne, un cottage
+anglais. A les examiner de près, on sourirait des prétentions
+monstrueuses ou naïves que révèlent ces architectures internationales.
+Mais on ne les aperçoit qu'en courant. Ce qui ne nous empêche pas de
+penser qu'on devrait établir pour les personnes trop riches une école de
+goût gratuite et obligatoire.
+
+L'un de ces _petits hôtels_, comme disent les affiches de vente, situé
+au coin de la rue de la Pompe, venait d'être acheté par l'opulentissime
+Yankee dont Paris s'était occupé un moment.
+
+Celui-ci s'y était installé avec sa nièce--une adorable jeune fille--et
+un assez nombreux domestique, exclusivement composé d'Américains et
+d'Anglais.
+
+Nous l'y retrouvons en train d'arpenter un salon du premier étage dont
+le balcon dominait l'avenue.
+
+Ce balcon semblait exercer sur le prétendu Samuel une singulière
+attraction.
+
+A chaque instant, il interrompait son va-et-vient pour s'en approcher
+comme malgré lui.
+
+Toutefois on aurait pu croire qu'il craignait de s'y montrer.
+
+En effet, il ne dépassait point le seuil de la large porte-fenêtre qui y
+donnait accès, et, se contentant d'en soulever le rideau avec des
+précautions extrêmes, il interrogeait le dehors d'un œil anxieux et
+irrité:
+
+--Je ne veux pas, murmurait-il, qu'elle se doute que je guette son
+retour... Elle se défierait, d'abord... Et puis, par ma foi! ce serait
+par trop ridicule!...
+
+ * * * * *
+
+Il n'était pas encore midi.
+
+ * * * * *
+
+A cette heure, l'avenue est médiocrement fréquentée.
+
+Dans la partie affectée aux véhicules et aux piétons on ne rencontre que
+des palefreniers, des maquignons, des cochers promenant leurs
+chevaux,--les uns en main, drapés de couvertures, les autres attelés à
+des _breaks_, à des _dog-carts_, à des voitures vides dont les glaces
+sont baissées,--et des cantonniers arrosant le sable des allées et le
+gazon des parterres.
+
+En revanche, le couloir réservé aux cavaliers est incessamment sillonné
+d'écuyers et d'amazones,--celles-ci seules, celles-là accompagnées d'un
+domestique ou d'un ou plusieurs _sportsmen_ jeunes ou vieux,--qui
+préludent au tour du lac du soir par le tour du lac du matin.
+
+C'était surtout sur ce couloir, sur ces cavaliers et sur ces amazones,
+que se portait à la dérobée l'attention du pseudo-_captain_.
+
+Constatons que ce n'était pas sans un violent combat avec lui-même qu'il
+paraissait céder à ce sentiment de curiosité.
+
+A un moment, s'arrachant de la fenêtre dont il laissa retomber le rideau
+avec colère, on l'entendit se demander:
+
+--Ah çà! est-ce que je serais jaloux?...
+
+Il se répondit par un éclat de rire nerveux...
+
+Puis, s'approchant de la glace immense qui surmontait la cheminée, il
+s'étudia dedans avec inquiétude, comme s'il redoutait que quelque chose
+de la passion qui bouillonnait dans sa poitrine et sous son crâne ne
+transpirât sur son visage...
+
+Puis encore, rassuré par l'apparente tranquillité de celui-ci, il haussa
+les épaules et se prépara à reprendre, à travers le salon, ses allées et
+venues de fauve en cage.
+
+Comme il quittait la cheminée, la pendule se mit à tinter.
+
+Le faux Yankee lui jeta un regard d'indicible courroux:
+
+--Midi! s'exclama-t-il. Allons donc! Impossible! Cette sonnerie se moque
+ou radote!
+
+Il baissa la tête et calcula:
+
+--Elle est sortie depuis huit heures... Quatre heures d'absence!... Que
+peut-elle faire?...
+
+En cet instant, on gratta légèrement à une porte perdue sous des
+tentures dans un coin de la pièce.
+
+Le _gentleman_ bondit:
+
+--C'est Jim!... Elle serait rentrée?... Que signifie?...
+
+Il courut à la porte et l'ouvrit.
+
+Sur le seuil attendait un groom «microscopique», en redingote de drap
+vert serrée à la taille par une ceinture de cuir, en chapeau à cocarde,
+avec la cravate blanche, les éperons et la cravache de rigueur: un gamin
+de quatorze à quinze ans, coiffé de cheveux jonquille, pointu de museau,
+l'œil fureteur, l'air intelligent et effronté, portant dans ses rides
+précoces l'indice de tous les vices de l'homme joints à tous les défauts
+de l'enfant.
+
+La surprise de son maître étant une question:
+
+--Nous revenons par la rue de la Pompe, s'empressa-t-il de répondre. Je
+n'ai pas pris le temps de desseller Ralph et Betty. Miss Eva remonte
+chez elle par le grand escalier...
+
+--C'est bien. Entre et parle vite. Quelles nouvelles?
+
+Le groom tira un carnet de sa poche:
+
+--S'il vous plaît, voici mon rapport rédigé minute par minute.
+Seulement, comme je l'ai griffonné à cheval, en me cachant de ma
+maîtresse, Votre Grâce aurait de la peine à déchiffrer ces pattes de
+mouche... Si elle veut bien permettre que je lui en donne lecture?...
+
+L'autre se jeta dans un fauteuil:
+
+--Soit, hâte-toi; j'écoute...
+
+Jim commença:
+
+«Partis à huit heures. Mademoiselle d'une gaieté folle. Moi la suivant à
+dix pas suivant l'usage. Mademoiselle montant Ralph; votre serviteur,
+Ketty. La grille du bois dépassée, tourné à droite sur la route de
+Neuilly. A la hauteur du château de Madrid, galop d'un cheval derrière
+nous. Je me retourne...
+
+»C'est un cavalier qui arrive à fond de train...
+
+»Miss Eva s'est retournée aussi: elle a rougi...»
+
+--Ce cavalier, interrogea vivement l'auditeur, ce cavalier, comment
+était-il?
+
+Le lecteur consulta son carnet:
+
+«Un jeune homme. Bien en selle. Petites moustaches. Cheval bai-brun...»
+
+--C'est cela: c'est celui qui l'a saluée l'autre jour.
+
+Le groom reprit:
+
+«Comme ce cavalier nous rejoint, ma maîtresse laisse tomber sa cravache.
+Le jeune homme se précipite à bas de sa monture; il ramasse l'objet, il
+le rend. Double exclamation de surprise:
+
+»--Monsieur Roger!
+
+»--Mademoiselle Florette!»
+
+--Surprise simulée. Ils se connaissent et devaient s'être donné
+rendez-vous. Après?...
+
+Le _boy_ continua:
+
+«Tous deux se mettent à cheminer côte à côte, au pas, en causant à voix
+basse. Impossible de rien entendre. Nous passons devant la Laiterie.
+Miss Eva s'arrête et dit quelques mots au cavalier. Celui-ci paraît
+étonné. Mademoiselle ajoute en riant:
+
+«--Nous ne faisons aucun mal; et puis, j'ai si grand'faim!...
+
+»Et, se tournant vers moi:
+
+»--Jim, attendez-nous et gardez les chevaux!
+
+»Ils entrent à la Laiterie. Je les vois s'installer sous une tonnelle,
+où on leur sert de la crème et des gâteaux. Faction de deux heures à la
+porte. A la fin, ils se décident à sortir. Mademoiselle tend la main à
+son compagnon:
+
+»--Au revoir, mon ami. Dès aujourd'hui, je parlerai...
+
+»--Et dès demain, mon père sera instruit de tout...
+
+»Ils se séparent, et tandis que nous filons au trot sur la Muette, le
+cavalier pique dans la direction de Saint-James.»
+
+Le faux Samuel se leva brusquement:
+
+--Et tu ne l'as pas suivi!... Tu ne t'es pas informé!... Tu n'as pas
+cherché à savoir...
+
+Le groom le considéra avec ébahissement:
+
+--Y songez-vous!... Pouvais-je quitter ma maîtresse?... Qu'aurait pensé
+celle-ci et quel prétexte prendre pour...
+
+L'autre l'interrompit:
+
+--Assez. Tu as raison. C'est à moi d'agir.
+
+Il s'enfonça dans ses réflexions:
+
+--Elle parlera dès aujourd'hui... Son père sera instruit dès demain...
+Quel est le mot de cette charade?...
+
+--Nonobstant, questionna le gamin, Sa Seigneurie est-elle satisfaite de
+la minutie de mon rapport?...
+
+Sa Seigneurie lui jeta un louis et le congédia du geste.
+
+Le drôle attrapa la pièce au vol, l'empocha avec une grimace de plaisir
+et s'esquiva prestement.
+
+Comme la petite porte se refermait sur lui, la grande s'entrebâilla sous
+la pression discrète d'un valet de pied qui annonça:
+
+--M^e Bouginier est en bas qui demande si sir Murphy est disposé à le
+recevoir?
+
+Le prétendu sir Murphy eut un mouvement d'impatience:
+
+--Introduisez-le dans mon cabinet; j'irai l'y retrouver après déjeuner.
+
+Puis, comme le domestique se retirait:
+
+--Ah! Thompson, prévenez que l'on serve, et si ma nièce est de retour de
+sa promenade, priez-la de descendre à la salle à manger.
+
+Une voix jeune, fraîche et joyeuse s'éleva:
+
+--Inutile de déranger personne, mon cher oncle; me voici!
+
+Et miss Eva, Florette ou la _Filleule de Lagardère_ fit son entrée dans
+le salon.
+
+
+
+
+II
+
+ROSINE ET BARTHOLO
+
+
+Notre héroïne n'avait pas dépouillé son costume de cavalcade.
+
+Comme son gilet d'armes, autrefois, alors qu'elle appartenait, à titre
+de _première épée_, au théâtre des _Dislocations-Amusantes_, son amazone
+de drap noir moulait son buste, si finement assis sur les hanches et si
+riche, au corsage, en provocantes rondeurs.
+
+Ses joues, sous le treillage de son voile, montraient des teintes rosées
+produites par l'animation de la course ou par une joie intérieure.
+
+Ses cheveux magnifiques ondoyaient sous son chapeau, dont la plume se
+relevait avec des crâneries mousquetaires.
+
+Somme toute, le bonheur aidant, elle était plus belle que jamais.
+
+ * * * * *
+
+L'Angleterre est un pays où les femmes font des miracles à cheval.
+
+Pendant son séjour sur cette terre des plus hardies et des plus
+gracieuses _sportwomen_, au temps de ses succès et de la splendeur des
+frères Snail, la fillette avait pris les leçons d'équitation dont il ne
+lui fallut que quelques heures de manège pour se ressouvenir.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au Bois, sur Ralph ou Ketty lancés au
+galop de charge, on l'admirait,--comme partout.
+
+ * * * * *
+
+Regardez par nos rues et sur nos boulevards.
+
+Combien de Gothons décrassées par le flot d'or du Pactole ont l'air
+d'avoir passé aux Oiseaux ou au Sacré-Cœur une jeunesse qui s'est
+écoulée dans une mansarde ou dans une loge de concierge!
+
+Mademoiselle Fine-Lame était supérieure à la plupart de ces parvenues de
+la fortune ou de l'amour.
+
+Elle avait reçu au couvent une de ces éducations susceptibles de faire
+aussi bien une femme du monde qu'une femme de foyer.
+
+Aussi, lorsqu'elle s'était montrée au Bois, pour la première fois, avec
+le riche Américain et dans la calèche de celui-ci, n'y avait-il eu
+qu'une voix pour célébrer sa souveraine aisance à porter sa récente
+fortune et les modes de la saison.
+
+Ce jour-là, Roger de Saint-Pons, qui avait appris par son père la
+transformation de Florette en miss Eva et qui avait, lui aussi, senti
+son cœur s'ouvrir à toutes les espérances,--Roger qui cherchait par
+tous les moyens à retrouver sa bien-aimée,--Roger qui chevauchait au
+milieu de la foule des promeneurs, avait croisé la voiture de
+l'Américain.
+
+Le jeune homme avait salué.
+
+La jeune fille avait rougi.
+
+Le pseudo-Samuel, qui accompagnait notre héroïne, s'était aperçu de ce
+double mouvement.
+
+De suite il avait flairé amoureux sous roche.
+
+Malheureusement, il ne lui était point facile de surveiller hors de chez
+lui les faits et gestes de la mignonne.
+
+Toute rencontre fortuite avec quelque citoyen des Etats-Unis ayant
+présents à la mémoire les traits du véritable Murphy, devant
+nécessairement entraîner la découverte de la substitution opérée et
+mettre la justice sur la trace du crime commis, Richard
+Vautier--rendons-lui ce nom pour un moment--s'était imposé une retraite
+presque absolue dans laquelle il attendait avec une impatience fébrile
+que la réalisation de la fortune de sa victime lui permît de quitter
+Paris et de se fixer en province, ainsi que nous l'avons entendu en
+dénoncer l'intention.
+
+Au cours de cette attente, de cette séquestration forcée, ne pouvant
+accompagner la jeune fille lorsqu'elle sortait, il la faisait suivre par
+Jim et espionner, jusque dans ses moindres démarches, par le reste des
+serviteurs dont il l'avait entourée.
+
+L'aimait-il donc?
+
+Nous ne savons.
+
+Toujours est-il qu'il la désirait avec emportement, avec frénésie, avec
+rage, et qu'il la voulait tout entière: corps et âme.
+
+Tout en lui s'allumait surtout à cette idée qu'elle pût appartenir à un
+autre.
+
+Jugez s'il se mangeait le cœur pendant les promenades matinales de
+Florette!
+
+Il avait, en effet, deviné que, si quelque Almaviva rôdait autour de la
+Rosine dont il s'était constitué le Bartholo, si celle-ci correspondait
+à la flamme déclarée du galant, c'était à ce moment, dans les allées du
+Bois, qu'ils devaient se rejoindre tous deux et se parler.
+
+De là les instructions données au groom et le rapport de ce dernier.
+
+Notre héroïne était loin de se douter de la tempête qu'elle avait
+soulevée chez «l'ami Dick.»
+
+Elle n'avait guère vu en lui qu'un parent affectueux et dévoué, qui
+s'ingéniait à satisfaire toutes ses fantaisies et semblait n'avoir pris
+à tâche que de la rendre la plus heureuse des pupilles dans le plus
+nouveau des mondes possibles, et elle lui rendait en sincère
+reconnaissance ce qu'il lui prodiguait de soins, d'attentions et de
+bontés.
+
+En ce moment, du reste, où il venait d'acquérir la certitude que Rosine
+était d'accord avec Almaviva pour essayer de le tromper et où il se
+sentait tenaillé par les cruelles morsures de la jalousie, le faux oncle
+montrait à sa prétendue nièce un visage calme, digne et paternel.
+
+Quand la jeune fille lui tendit son front avec une expression naïve, il
+n'eut aux lèvres qu'un insensible et imperceptible frémissement.
+
+Et ce fut de son ton le plus ordinaire qu'il la salua de cette phrase
+habituelle de tous les jours:
+
+--_Good morning_, ma chère Eva! Avez-vous fait une bonne excursion?
+
+--Excellente. Le Bois était charmant, ce matin. Je m'en suis donné à
+cœur-joie de galoper à travers le grand air, la verdure, le soleil et
+les chants d'oiseaux.
+
+Bartholo sourit avec bonhomie.
+
+--Voilà, reprit-il, qui a dû vous aiguiser furieusement l'appétit, et
+j'imagine que vous ferez honneur au _breekfast_...
+
+Rosine sourit à son tour, et, rougissant légèrement derrière son
+sourire:
+
+--Vous vous trompez, mon cher oncle...
+
+--Comment?
+
+--J'avais faim au cours de ce que vous appelez mon excursion; je passais
+devant la Laiterie; j'y suis entrée et je m'y suis réconfortée d'une
+tasse de crème et d'un ou deux petits pains de seigle...
+
+--Et ce _lunch_ était confortable?...
+
+--Exquis; si bien...
+
+--Si bien?...
+
+--Si bien que je vous demanderai la permission de ne me mettre à table
+que pour vous tenir compagnie...
+
+Le prétendu Yankee riait toujours:
+
+--_All right_! déclara-t-il, voici qui tombe à merveille. J'ai moi-même
+déjeuné en vous attendant. Car, ceci soit dit sans reproche, votre
+promenade n'a pas duré moins de quatre heures. Avais-je donc tort de la
+baptiser une excursion? Ne serait-ce pas plutôt un voyage?...
+
+--Monsieur... commença la mignonne, embarrassée.
+
+--Oh! je ne vous gronde pas, mon enfant! poursuivit l'autre avec une
+persistante douceur. La jeunesse a besoin de mouvement, d'exercice et
+d'une certaine indépendance qui n'est peut-être pas dans les mœurs
+françaises, mais que, chez nous, en Amérique, nous laissons volontiers à
+nos femmes, à nos filles, sans avoir l'occasion de nous en repentir.
+D'ailleurs je suis persuadé que, hors de ma présence, vous ne faites
+rien qu'une miss de votre franchise ne puisse avouer hautement, et qui
+ne demeure en deçà des limites de la convenance...
+
+Sa voix n'avait pas la moindre inflexion ironique; mais son œil,
+sournois sous ses caresses, étudiait le visage de notre héroïne.
+
+Celle-ci ne possédait point l'aplomb de la Rosine de Beaumarchais.
+
+Un flot de pourpre monta à ses joues, et ses paupières s'abaissèrent
+pour voiler le trouble de son regard.
+
+Son interlocuteur continua, sans paraître remarquer ce désarroi:
+
+--Aussi bien, au lieu de descendre dans la salle à manger, nous
+resterons ici, à causer, s'il vous plaît...
+
+Il ajouta:
+
+--A causer de choses sérieuses.
+
+Puis, comme les yeux de Florette l'interrogeaient avec un soupçon
+d'inquiétude:
+
+--Rassurez-vous. Je serai bref et je tâcherai de ne pas vous sembler
+ennuyeux. Ce sera l'affaire de dix minutes. Après quoi, je m'empresserai
+de vous rendre la clef des champs.
+
+--Oh! mon oncle! protesta mademoiselle Fine-Lame, je serai toujours
+heureuse de vous entendre.
+
+Et elle ajouta résolument:
+
+--J'ai moi-même une confidence des plus importantes à vous faire...
+
+--Vraiment?... Eh bien, parlez, ma chère nièce... Je vous écoute...
+
+--Non... Vous d'abord... Je vous en prie...
+
+Elle déposa sa cravache sur un meuble, ôta ses gants et son chapeau, et
+s'assit dans un fauteuil,--curieuse, attentive, émue.
+
+L'ami Dick se promenait de long en large dans le salon.
+
+A un moment, il s'arrêta devant la jeune fille et lui demanda
+brusquement:
+
+--Eva, n'avez-vous pas envie de vous marier?
+
+
+
+
+III
+
+A BON DEMANDEUR, BON REFUSEUR
+
+
+La _Filleule, de Lagardère_ tressaillit violemment,--elle était si loin
+de s'attendre à une pareille question!--et répéta:
+
+--Me marier!...
+
+Le pseudo-Samuel poursuivit:
+
+--Il ne s'agit pas ici de ce désir banal qui dévore toutes les fillettes
+de jouer à la madame, de changer de position et de conquérir une liberté
+qu'en France on refuse aux jeunes misses...
+
+Non, je veux désigner cette aspiration de la femme d'esprit et de
+cœur à ne plus marcher seule désormais dans la vie et à s'appuyer sur
+le bras d'un homme vaillant et fort, qu'elle a distingué dans la foule,
+en qui elle a mis sa confiance et sa tendresse, et sous la protection
+duquel elle chemine, tranquille, heureuse et honorée...
+
+M'avez-vous compris, mon enfant?...
+
+--Oui, répondit notre héroïne d'un ton pénétré et convaincu; oui, je
+vous ai compris, mon oncle.
+
+--Et, sans doute, vous vous êtes dit que riche et belle comme vous
+l'êtes,--car vous êtes merveilleusement belle...
+
+Il prononça ces mots avec tant de passion que «sa nièce» ne put se
+défendre d'un mouvement de surprise.
+
+Il s'aperçut de l'effet et se hâta de reprendre:
+
+--Ceci n'est pas un compliment. C'est la constatation d'un fait, lequel,
+je crois, ne doit ni vous étonner ni vous blesser...
+
+Donc, vous êtes belle, et l'héritage de mon aîné, de notre pauvre et
+cher Will, dont vous serez envoyée sous peu en possession,--j'ai écrit à
+ce sujet à New-York, où l'on procède, en ce moment, aux formalités
+nécessaires,--cet héritage fait de vous l'un des partis les plus
+sortables...
+
+Dans cette situation, il est tout naturel que vous vous soyez dit que
+les prétendants ne vous manqueraient pas...
+
+Il est constant qu'il s'en présentera par douzaines...
+
+Soit, mais, parmi ceux-ci, combien--gentilshommes réduits à redorer leur
+blason ou plébéiens avides d'échafauder leur fortune sur la
+vôtre,--combien n'auront d'autre ambition que d'épouser vos dollars!...
+
+Parmi ceux, au contraire, qui, non moins avantagés que vous sous le
+rapport de l'argent, solliciteront votre main avec une ardeur dégagée de
+tout intérêt et éperonnée seulement par la puissance de vos charmes,
+combien reculeront devant votre passé!...
+
+Excusez ma parole brutale: je ne suis guère qu'un sauvage et n'ai point
+l'habitude de taire ni de déguiser la vérité,--dût cette vérité arracher
+un cri de douleur à ceux que j'aime!...
+
+Ce passé, sur lequel je ne reviendrai plus, vous rendrez cette justice à
+ma discrétion, que je ne vous en ai demandé que ce qu'il vous a plu de
+m'apprendre...
+
+Mais un futur époux sera plus exigeant...
+
+Lui cacherez-vous ce qui peut-être lui sera révélé par d'autres?...
+
+Hé! mon Dieu, je ne l'ignore point: ce passé, indépendant de votre
+volonté, est certainement irréprochable, et pas un citoyen de la libre
+Amérique n'hésiterait à donner son nom à celle qui s'est appelée la
+_Filleule de Lagardère_...
+
+Mais nous ne sommes pas ici dans les Etats de l'Union: nous sommes dans
+un pays où le préjugé règne, où le ridicule tue, et où votre première
+jeunesse s'est écoulée sur les tréteaux de je ne sais quelle entreprise
+foraine...
+
+Et puis, il y a cette histoire: la tentative de vol commise au pavillon
+de la Faisanderie...
+
+On prétendra que vous avez été la complice des misérables...
+
+Calomnie infâme, j'en conviens; cependant, n'est-ce pas un de vos
+écrivains qui a érigé en principe que, de la calomnie la plus absurde,
+il reste toujours quelque chose?...
+
+Cette double tache originelle, tout votre or ne la lavera pas! Que
+dis-je! il la fera plus visible sur votre front, où iront la chercher
+les yeux des médisants et des jaloux!...
+
+Un mari éperdûment épris vous la pardonnera-t-il? Le monde ne vous la
+pardonnera point. Le monde est injuste, cruel et tenace. Pour échapper à
+ses dédains, à ses sarcasmes, il vous faudra renoncer à lui...
+
+Hélas! le bonheur s'évapore vite dans la solitude!...
+
+L'ivresse de la lune de miel peu à peu dissipée, ne craignez-vous pas
+que celui qui vous aura choisie envers et contre tous, ne finisse par se
+révolter contre l'existence à laquelle vous l'aurez involontairement
+condamné, et ne sente l'indifférence, la rancune, la haine même se
+substituer dans son cœur à l'amour sapé par la satiété et la
+possession?...
+
+Vous n'aviez pas pensé à tout cela, mon enfant...
+
+--Vous vous trompez, mon oncle, repartit la jeune fille avec
+tranquillité, j'y avais pensé depuis longtemps.
+
+Un peu de malaise passa parmi l'assurance, parmi l'éloquence de
+l'orateur.
+
+Il avait compté sur des larmes, sur des protestations, sur des
+exclamations, tout au moins sur un mouvement.
+
+Rien n'était venu.
+
+Florette l'avait écouté attentivement, mais paisiblement.
+
+--Je suis enchanté, reprit-il, que vous ayez envisagé, sans vous en
+émouvoir outre mesure, cet état de choses dont il était urgent que nous
+nous occupassions tôt ou tard. C'est d'une personne prudente et sensée.
+Il m'appartient néanmoins, en ma qualité de frère et de représentant de
+votre père, en qualité de votre tuteur et de votre unique parent en ce
+monde, il m'appartient, dis-je, d'aviser au moyen d'asseoir sur des
+bases solides votre bonheur et votre avenir. Ce moyen, je l'ai cherché à
+votre insu, et Dieu m'a permis de le rencontrer. Je crois avoir trouvé
+l'époux qui vous convient...
+
+Il s'arrêta...
+
+Il avait espéré jeter par ces paroles notre héroïne dans un trouble dont
+il profiterait pour lui arracher son secret.
+
+Mademoiselle Fine-Lame dit simplement:
+
+--Mon oncle, je vous sais gré de cette sollicitude; mais encore faut-il
+que je connaisse celui que vous me destinez.
+
+--C'est juste.
+
+Il poursuivit, après s'être recueilli un instant:
+
+--Ai-je, d'abord, besoin de vous déclarer que celui-là est réfractaire à
+tous les préjugés, à toutes les lois d'une société qui n'a de force que
+contre les faibles, les timides et les désarmés?...
+
+Cette supériorité suppose un certain âge...
+
+De fait, ce n'est plus un jouvenceau; mais qu'est-ce que la jeunesse? Il
+y a des adolescents qui sont caducs. Il y a des hommes mûrs qui
+conservent toute la fraîcheur des premières années...
+
+En ce qui le concerne, l'époux que je vous ai choisi ne s'est jamais
+montré plus robuste et plus dispos: jamais son intelligence n'a été plus
+lucide; jamais sa sensibilité, plus vive ni plus délicate...
+
+Cela tient-il à ce qu'il a gardé la virginité de son cœur?
+J'inclinerais à le croire. S'il a inspiré des passions, il a su n'en
+point ressentir,--et c'est une âme neuve qu'il offre à celle qui
+daignera l'accepter.
+
+ * * * * *
+
+En commençant cette scène, notre rusé compère n'avait qu'un but:
+contraindre mademoiselle Fine-Lame à se trahir.
+
+Mais surpris, au début, par l'attitude de la jeune fille, il s'était
+échauffé petit à petit et sans s'en apercevoir lui-même, au point de
+transformer la comédie en une explosion sincère des sentiments qu'il
+contenait.
+
+Les maquignons et les _turfistes_ ont un terme particulier pour désigner
+l'action du cheval qui s'exaspère de son propre élan et ne connaît plus
+de bornes ni d'obstacles à son galop vertigineux.
+
+Ils appellent cela _s'emballer_.
+
+L'ami Dick s'était _emballé_.
+
+Encore un peu, et, comme un véritable amoureux de vaudeville, il allait
+tomber aux genoux de notre héroïne, lorsque celle-ci--effrayée à la fin
+de cet aveu déguisé et de l'ardeur avec laquelle l'étrange soupirant le
+formulait--l'arrêta en s'exclamant:
+
+--N'achevez pas, de grâce!
+
+--Comment?...
+
+--Je ne puis ni ne dois en entendre davantage...
+
+--Cependant...
+
+Elle eut un geste suppliant:
+
+--Je vous en prie, ne me dites pas le nom de la personne dont vous me
+parlez!
+
+--Et pourquoi tairais-je ce nom?
+
+--Parce qu'en supposant que cette personne ait réellement sur moi les
+projets que vous lui prêtez, je serais désolée de la désespérer...
+
+--Que signifie?...
+
+--Il ne m'est pas possible d'accueillir ses hommages...
+
+--Ah!
+
+--Je ne m'appartiens plus: j'aime quelqu'un et j'en suis aimée...
+
+--Vous!...
+
+Il est certain que le faux Murphy s'attendait à cette réponse, qu'il
+l'avait provoquée par tous les moyens en son pouvoir, et que rien en
+elle ne devait le surprendre, le rapport du groom Jim l'ayant
+suffisamment édifié à cet endroit.
+
+Pourtant la déclaration de Florette le frappa en pleine poitrine, et ce
+fut d'une voix tremblante de colère qu'il s'écria,--l'œil sombre et
+les traits contractés:
+
+--Vous aimez quelqu'un!... On vous aime!... Ah! oui: ce jeune monsieur
+qui vous contait fleurette au Bois, ce matin!...
+
+--Vous savez?...
+
+--Je sais que vous m'avez trompé, que vous entretenez une intrigue
+coupable et que ces promenades, qui durent quatre heures, ne sont que
+des rendez-vous galants dans lesquels vous laissez, chaque jour, une
+partie de votre honneur!...
+
+La _Filleule de Lagardère_ releva le front sous le reproche immérité:
+
+--Monsieur, répliqua-t-elle fièrement--elle ne l'appelait plus _mon
+oncle_,--ceux que vous avez chargés d'épier mes actions vous ont mal
+renseigné. C'est la première fois, ce matin, que je rencontre au Bois
+celui qui est mon fiancé devant Dieu et qui deviendra mon mari devant
+les hommes.
+
+Elle ajouta, en pesant sur les mots:
+
+--_La première fois, au Bois_; car je n'ai rien à vous cacher, et je
+n'éprouve aucune honte à déclarer hautement qu'il y a longtemps que nous
+avons échangé nos cœurs et que nous nous sommes promis de n'être
+jamais l'un qu'à l'autre...
+
+--A merveille! ricana son interlocuteur. C'est un _pronunciamiento_ dans
+les règles. Et quel est cet heureux mortel? J'imagine quelque _dandy_
+ruiné qu'attire le rayonnement de votre dot...
+
+--Celui-là est un vrai gentilhomme. Il était plus riche que moi et
+j'étais seule au monde, sans appui, sans ressources, alors qu'il m'a
+juré que je serais sa femme. Pourquoi ne lui conserverais-je pas ma foi,
+aujourd'hui que j'ai retrouvé un nom, une fortune, une famille?...
+
+--Et lui avouerez-vous, à ce vrai gentilhomme, le milieu dans lequel
+vous avez vécu avant qu'il vous connût sans doute?...
+
+--C'est dans ce milieu qu'il m'a connue. Il sait que ma vie passée est
+pure de toute faute. Aussi pure, j'en atteste le ciel, que ma conduite
+d'à présent!...
+
+L'ami Dick toussa. La colère lui montait à la gorge. Il fit un tour dans
+le salon et reprit, en s'efforçant de se dominer:
+
+--Ainsi, vous espérez que ses nobles parents...
+
+La jeune fille affirma avec exaltation:
+
+--J'espère tout de l'amour de Roger. Son amour l'inspirera. Il lui
+donnera le pouvoir de convaincre son père, et celui-ci consentira à
+notre bonheur à tous deux. Roger l'a dit, et je crois en lui: il est de
+ceux qui ne mentent point.
+
+L'autre interrogea violemment:
+
+--Roger, de qui?... Roger, de quoi?... Vous me ferez, je pense,
+l'honneur de ne pas me taire davantage le nom de mon futur neveu...
+
+Notre héroïne ouvrit la bouche pour parler...
+
+Mais le nom qui allait jaillir de ses lèvres ne fut point prononcé...
+
+Car elle avait surpris la lueur fauve, sinistre et féroce que venait de
+darder la prunelle de l'assassin de Sam Murphy...
+
+Il y avait dans cet éclair tout un déchaînement de menaces et
+d'intentions mauvaises...
+
+Et mademoiselle Fine-Lame se défiait désormais.
+
+Aussi répondit-elle froidement:
+
+--Ce nom, le père de Roger vous l'apprendra lui-même, quand il se
+présentera à vous ainsi qu'à mon oncle et tuteur.
+
+Mais, déjà, Richard Vautier avait ramené à un calme relatif ses traits,
+son ton et son regard:
+
+--Et si je refusais, objecta-t-il, mon assentiment à cette union?
+
+Florette se leva.
+
+Son visage avait revêtu une remarquable expression d'énergie.
+
+Sa voix était ferme et décidée.
+
+--Alors, déclara-t-elle, je me rappellerais que, jusqu'à ce moment, j'ai
+su me passer de famille; que mon père, qui se souvenait de moi si tard,
+a négligé de me reconnaître aux yeux de la loi du pays où je suis née,
+et que ma mère seule, si j'avais eu l'immense joie de la conserver,
+aurait des droits sur mes actions. Je renoncerais sans regrets à
+l'existence que vous m'avez faite, au luxe qui m'entoure, à l'héritage
+qui m'appartient, et je m'en retournerais chez le brave garçon qui
+m'avait recueillie jadis. Jacques Périn ne me fermerait pas sa porte.
+C'est à lui uniquement que je demanderais conseil, aide et protection...
+Quant à celui à qui j'ai marié mon âme, pauvre il m'a aimée, pauvre il
+m'aimerait encore,--et, si je ne pouvais être à lui, du moins je ne
+serais à personne.
+
+L'ami Dick parut réfléchir. Ensuite, sèchement:
+
+--Il suffit. J'attendrai la visite que vous m'annoncez. Pour l'instant,
+miss Eva, nous n'avons plus rien à nous dire. Rentrez dans votre
+appartement. Je vous y ferai connaître ma volonté.
+
+--Vous connaissez la mienne, mon oncle, repartit notre héroïne
+vaillamment.
+
+ * * * * *
+
+Dans son cabinet, où il avait rejoint M^e Bouginier, l'ancien secrétaire
+du _captain_ donnait un libre cours à son emportement:
+
+--Je vous le répète, disait-il, si nous n'y prenons garde, la fille et
+les millions de Will nous échapperont en même temps... La misérable se
+révolte: elle a un amant--un amant qui l'endoctrine, qu'elle prétend
+épouser, et avec qui elle compte sans doute partager l'héritage
+paternel, puisque j'ai été assez sot pour ne pas suivre vos avis en
+l'écartant définitivement de notre chemin...
+
+L'ex-avoué savoura une prise et murmura:
+
+--Voilà. Je l'avais bien prévu. C'est le cas de tous les mortels...
+
+Il haussa légèrement les épaules et modula en sourdine:
+
+ Amour, amour, quand tu nous tiens!...
+
+L'autre continua avec la même agitation:
+
+--C'est ce jeune drôle qui est cause de tout. Il a séduit cette niaise
+enfant. C'est lui qui lui a tracé sa ligne de conduite. C'est contre lui
+qu'il faut agir... Oui, mais elle m'a caché son nom... Comment combattre
+un adversaire qu'un masque dérobe à vos coups?
+
+Il martela une table du poing:
+
+--Oh! ce nom et cet adversaire, je donnerais pour les connaître...
+
+--Ne donnez rien, interrompit paisiblement l'ex-officier ministériel, je
+vous les apporte gratis...
+
+--Vous?...
+
+--Parbleu! puisque je suis au courant de toute cette histoire
+d'amourette...
+
+--Et vous ne m'aviez pas prévenu!...
+
+--Je venais justement m'entretenir avec vous de ce gentil garçon...
+
+--Ah! c'est...
+
+--Un cavalier accompli. Aussi mignon que la minette. Je vous signe mon
+billet que ce sera le plus joli petit ménage...
+
+Richard Vautier fit un geste d'impatience.
+
+M^e Bouginier poursuivit avec placidité:
+
+--Cela vous agace. Je comprends. Passons.
+
+Puis changeant de ton:
+
+--La question est de savoir si nous sommes associés.
+
+--Associés?
+
+--Oui, dans l'affaire des millions, associés à parts égales, mêlant
+fraternellement nos jeux et partageant loyalement les bénéfices...
+
+S'il en est ainsi, tope là!...
+
+Avant trois jours, j'aurai brouillé à mort mademoiselle Fine-Lame et M.
+le marquis Roger de Saint-Pons,--et celui-ci ne sera plus à craindre;
+car, avant trois jours aussi, il aura cessé d'exister.
+
+
+
+
+IV
+
+LETTRES ANONYMES
+
+
+Le lendemain, Roger de Saint-Pons qui, depuis que Florette avait quitté
+le pavillon de la Faisanderie pour l'avenue du bois de Boulogne,
+profitait de ce que son père passait toutes ses journées à la chasse
+pour passer, lui, toutes ses journées à Paris, Roger de Saint-Pons,
+disons-nous, se préparait à retourner à Carrières, où il voulait avoir
+avec le marquis un entretien décisif au sujet de la jeune fille.
+
+Avant de prendre le train, il devait déjeuner avec quelques amis.
+
+Il était dix heures. Le jeune homme était en train de s'habiller.
+
+Népomucène Briquet entra.
+
+Elevé à la dignité de factotum de son ancien _copain_ de régiment,
+l'ex-chasseur avait conservé l'habitude de tutoyer celui-ci.
+
+Il n'avait pas renoncé non plus à celle de guillocher son langage
+d'amphigourismes redondants et ambitieux.
+
+--Mon petit Roger, fit-il, c'est une lettre...
+
+--Une lettre?...
+
+--Et qui infecte un bouquet de parfums olfactifs, quintessenciés et
+délectables!... Le Marché aux Fleurs, quoi!... Ou, censément, une
+boutique de coiffeur qu'on se fourrerait sous le nez!...
+
+Il tendit à son maître une enveloppe carrée, d'un papier glacé,
+légèrement teinté de vert d'eau, sur laquelle l'adresse de Roger de
+Saint-Pons était tracée en caractères grêles, irréguliers et tremblés.
+
+Le jeune homme l'examina et murmura:
+
+--C'est une écriture de femme...
+
+Il se mit à tourner et à retourner la lettre, comme s'il eût hésité à
+l'ouvrir.
+
+--Pour sûr, opina Népomucène, ce ne sont pas les jambages du ministre de
+la guerre ou du _marchef_ de l'escadron... Nonobstant, que j'aurais
+voulu avoir pour camarade de lit l'ordonnance qui l'a apportée... Une
+chérubine de _bobonne_ astiquée, harnachée comme pour une revue
+d'inspection, avec une taille qui tiendrait dans la dragonne de mon
+sabre, des cheveux noirs et reluisants comme le couvercle de ma giberne
+et une paire de quinquets qui vous fusillent à l'instar d'une batterie
+de mitrailleuses!...
+
+Tandis que Népomucène parlait, M. de Saint-Pons continuait à regarder la
+lettre avec une inquiétude qu'il ne s'expliquait pas.
+
+--Qui peut m'écrire? se demanda-t-il.
+
+Briquet haussa les épaules:
+
+--Parbleu! ta particulière de l'avenue du Bois-de-Boulogne!...
+
+Ces amoureux, quand ça ne jabote pas ensemble, ça a toujours un tas de
+choses à se communiquer, épistolairement parlant...
+
+Ouvre, d'ailleurs, et tu verras, pendant que je vais administrer le
+_coup de fion_ à ton équipement.
+
+--Tu as raison... C'est peut-être de Florette... Mon Dieu! s'il lui
+était arrivé malheur?
+
+Et le jeune homme, décachetant la missive, lut d'un trait ce qu'elle
+contenait.
+
+Alors, l'ex-chasseur, qui brossait le chapeau de son maître, entendit un
+cri étouffé...
+
+Il se retourna vivement...
+
+Roger était horriblement pâle.
+
+Les lèvres blêmes et frémissantes, il s'appuyait à un meuble pour ne pas
+tomber et il fixait des yeux hagards sur le papier mystérieux, qu'il
+tenait d'une main tremblante et crispée.
+
+--Tonnerre! qu'est-ce qu'il y a, mon fils? s'exclama l'ancien troupier,
+effrayé. Est-ce que la _Filleule de Lagardère_ serait malade?
+
+M. de Saint-Pons fit un signe négatif.
+
+Népomucène interrogea de nouveau:
+
+--Est-ce qu'elle serait morte?...
+
+--Non... Mais ce n'est pas moins affreux... Ecoute...
+
+Népomucène se rapprocha.
+
+Et d'une voix sourde et saccadée, le jeune homme lui donna lecture des
+lignes suivantes:
+
+ «Celle en qui vous avez toute confiance se moque indignement de
+ vous. Après avoir filé, le matin, le parfait amour en votre
+ compagnie, elle se rattrape, le soir, avec des gens qui ne sont pas
+ assez naïfs pour l'adorer platoniquement.
+
+»Voulez-vous en avoir la preuve?
+
+»Trouvez-vous, à dix heures, dans une voiture fermée, rue de la
+ Pompe, devant la porte des communs de l'hôtel Murphy.
+
+»Vous verrez alors sortir la future marquise de Saint-Pons et vous
+ pourrez la suivre jusqu'à l'endroit où l'attend celui qui restera
+ son amant lorsque vous serez son époux.
+
+»UNE AMIE.»
+
+Népomucène Briquet, attentif, se tortillait la moustache.
+
+Lorsque son maître eut terminé:
+
+--Sacré mille noms d'un chien! tonna le brave soldat, voilà une amie qui
+me fait furieusement l'effet d'être une venimeuse pécore! Accuser
+mademoiselle Fine-Lame!... C'est le jet de bave d'une limace sur une
+rose!... Une lâcheté! Un mensonge! Une calomnie superlative et
+vexatoire!...
+
+Et Népomucène ajouta avec une chaleureuse conviction:
+
+--D'ailleurs, expédier une lettre anonyme, sans signature ni pataraphe,
+c'est le propre d'un _salopiaud_--ou d'une _salopiaude_, au choix, quand
+il retourne d'une dame du sexe--et c'est la consigne, pour tout un
+chacun qui possède pour cinq centimes de bon sens sous le cuir chevelu,
+de mépriser avec dédain ces dénonciations clandestines d'une vengeance
+de femme ou autre...
+
+Il frappa sur l'épaule de Roger:
+
+--Tu ne vas pas croire à celle-ci, hein? et faire à ta maîtresse
+l'injure de la supposer susceptible d'une trahison?...
+
+On a voulu se gausser, je te le jure, et mademoiselle Florette est une
+honnête fille; je te réponds d'elle sur mes chevrons, moi à qui tu as
+conté tout ce qui s'est passé entre vous...
+
+Oui, certainement, Florette est une honnête fille, incapable de fauter
+d'une façon plus ou moins quelconque, qui ne respire que pour toi et qui
+n'a jamais trompé... que le _contre de quarte_ en tirant la botte avec
+les _pékins_...
+
+ * * * * *
+
+M. de Saint-Pons lui tendit la main:
+
+--Merci, mon vieux camarade, dit-il; tu viens de me dicter mon devoir.
+
+Il froissa le papier et le jeta dans un coin avec dégoût.
+
+Puis, quand il eut fini de s'habiller:
+
+--Je vais fumer un cigare sur le boulevard, en attendant l'heure du
+déjeuner...
+
+--C'est cela, et pour allumer ton londrès...
+
+L'ex-chasseur se baissa et ramassa la lettre:
+
+--Voilà, poursuivit-il le feu va purifier cette vilenie.
+
+Mais le jeune homme, lui arrêtant le bras au moment où il présentait le
+billet à la flamme d'une allumette:
+
+--Non, donne-moi ce papier...
+
+--Comment?
+
+--Je veux le conserver. Il me servira peut-être à découvrir un jour
+l'auteur d'une telle infamie... Oh! celui-là, quel qu'il soit, payera
+cher la souffrance qu'il m'a fait éprouver tout à l'heure!...
+
+M. de Saint-Pons aurait pu ajouter:
+
+--Et que j'éprouve encore maintenant!...
+
+La lettre, qu'il venait de glisser dans la poche de son vêtement, le
+mordait à la poitrine ainsi qu'une dent de vipère.
+
+Il sortit.
+
+Népomucène Briquet le suivit des yeux, d'un air qui avait des
+commisérations et des attendrissements paternels.
+
+Le digne troupier devinait les tortures mal dissimulées qui poignaient
+son jeune maître:
+
+--Ah! grogna-t-il, si je tenais la fichue gaupe qui nous a expédié ce
+poulet, c'est elle qui pincerait un quadrille, avec accompagnement
+d'éventail à bourrique!
+
+ * * * * *
+
+Presque à la même heure, une scène identique se passait à l'hôtel
+Murphy, dans l'appartement occupé par Flore-Eva.
+
+Mistress Betzy Simpson, la femme de chambre de celle-ci, une Anglaise
+d'un âge mûr et d'une apparence absolument respectable, très dévouée à
+sa jeune maîtresse, mais plus dévouée encore à son maître, sir Samuel,
+qui lui réglait ses gages sur un pied magnifique,--mistress Betzy
+Simpson entrait chez notre héroïne en ayant à la main un pli d'une forme
+et d'un papier exactement pareils à celui que nous avons vu remettre ès
+mains de Roger de Saint-Pons par son fidèle serviteur et compagnon
+d'armes Briquet.
+
+--Qu'est-ce? questionna Florette.
+
+--Pour miss Eva, répondit la femme de chambre en présentant la missive à
+la jeune fille.
+
+--Une lettre?... Pour moi?... De quelle part?
+
+--C'est un commissionnaire qui l'a apportée.
+
+--Un commissionnaire?... Ah!... Et de qui la tenait-il?
+
+--D'un _gentleman_, a-t-il dit, parfaitement convenable.
+
+Mademoiselle Fine-Lame prit la lettre. Elle pensait:
+
+--Si c'était de Roger?... Que peut-il me mander?... J'ai peur...
+
+Avec un mouvement de résolution, elle ouvrit le pli et en parcourut
+rapidement le contenu...
+
+Puis un gémissement expira sur ses lèvres. La respiration lui manquait.
+Elle devint blanche comme une morte...
+
+Son regard se voila. Tout tournait autour d'elle. Elle chancela...
+
+Mistress Simpson s'élança pour la soutenir:
+
+--Qu'avez-vous? interrogea-t-elle, qu'avez-vous, miss, au nom du
+ciel?...
+
+La mignonne s'était affaissée sur un siège. Elle écarta Betzy du geste
+et murmura faiblement:
+
+--Je n'ai besoin de rien... Laissez-moi... Je désire être seule.
+
+La camériste se retira.
+
+Florette passa sa main sur ses yeux.
+
+Elle semblait ne pas vouloir, ne pas pouvoir se rendre compte de ce
+qu'elle venait de déchiffrer.
+
+Elle avait hâte de relire ce message énigmatique, d'en interroger chaque
+ligne, de soulever le masque de chaque mot.
+
+Nous avons indiqué que l'enveloppe en était taillée de la même façon,
+que le papier en était teinté de la même nuance que la lettre reçue par
+le jeune marquis; mais l'écriture régulière, nette et décidée, accusait
+une main masculine.
+
+En voici, du reste, le contenu:
+
+ «Mademoiselle,
+
+»M. Roger de Saint-Pons a une maîtresse,--une maîtresse pour
+ laquelle il a commencé de se ruiner et pour laquelle il vous
+ ruinera, vous, quand, devenu votre époux, il sera possesseur de
+ votre immense fortune.
+
+»Vous plaît-il de vous convaincre de la déloyauté de ce
+ gentilhomme?
+
+»Ce soir, à dix heures précises, échappez-vous de l'hôtel par la
+ petite porte qui donne sur la rue de la Pompe; prenez une voiture,
+ faites-vous conduire au pavillon d'Armenonville et demandez M.
+ Marignan.
+
+»Celui-là est un ami sincère et dévoué.
+
+»Il vous fera assister à des scènes qui ne vous laisseront aucun
+ doute sur la manière, au moins bizarre, dont votre beau fiancé
+ tient les promesses qu'il vous prodigue, et vous fournira les
+ moyens de vous soustraire à ses coupables spéculations.»
+
+ * * * * *
+
+Le billet meurtrier gisait sur le parquet.
+
+Révoltée d'abord contre les accusations qu'il renfermait, puis pénétrée
+peu à peu par le poison de celles-ci, la jeune fille semblait abîmée
+dans une douloureuse stupeur.
+
+Mais un travail mental s'accomplissait derrière cette désolation, et,
+après vingt minutes environ d'immobilité, de silence et de réflexion:
+
+--Il le faut! soupira Florette. Cette incertitude me tuerait!...
+
+Elle sonna. Mistress Simpson,--qui était quelque part, aux
+aguets,--rentra presque aussitôt. Notre héroïne lui dit:
+
+--Ma chère Betzy, j'ai quelque chose à vous demander. Jurez-moi que vous
+me l'accorderez.
+
+L'Anglaise refusa, dans le principe.
+
+Elle prétendait savoir avant de s'engager.
+
+Mademoiselle Fine-Lame parla. Quand elle eut parlé, la camériste résista
+un moment, pour la forme. Quand elle eut suffisamment résisté, elle
+céda.
+
+ * * * * *
+
+Cinq minutes plus tard, elle se présentait dans le cabinet du prétendu
+Murphy et annonçait à celui-ci avec une satisfaction visible sur son
+visage abondamment fané:
+
+--Tout a réussi à souhait. Nous sortons ce soir à dix heures. C'est moi
+qui suis chargée d'aller chercher une voiture.
+
+--_All right!_ approuva le faux Yankee. Voici la gratification promise.
+Continuez à me servir avec le même zèle et la même discrétion, et vous
+n'aurez pas à vous plaindre.
+
+
+
+
+V
+
+LE DRAME DE LA JALOUSIE
+
+
+Lorsque Roger de Saint-Pons prit place à la table autour de laquelle
+s'asseyaient ses amis, il y fut accueilli par une acclamation générale,
+qui, devant l'expression involontaire de souffrance répandue sur ses
+traits, se changea bientôt en questions inspirées par le plus cordial
+intérêt.
+
+Le jeune homme s'efforça de sourire.
+
+--Ce n'est rien, répondit-il. Une simple migraine. Ne vous occupez pas
+de moi, je vous en prie.
+
+Et il essaya de manger, de boire, de causer, de se mettre au diapason de
+la verve des convives aiguisée par la gaieté, l'appétit, les mets et les
+vins de choix. Mais il put à peine effleurer son assiette et son verre;
+les mots s'étranglaient dans sa gorge; son cœur gonflé semblait près
+d'éclater.
+
+Au dessert, il n'y tint plus, et se levant:
+
+--Messieurs, excusez-moi de vous fausser compagnie. C'est l'heure où je
+dois prendre le train pour Carrières...
+
+Deux heures après, vous l'auriez trouvé au bois de Boulogne, errant dans
+les allées que, la veille, il avait parcourues avec la jeune fille.
+
+Comment avait-il fait la route?
+
+Il n'aurait pu le préciser.
+
+La lettre, la maudite lettre, absorbait sa pensée tout entière.
+
+Tantôt il se rebellait contre elle; il fouillait dans sa poche; il l'en
+retirait pour en semer les morceaux au vent; il se répétait que mettre
+en doute un moment la lâcheté mensongère de la correspondante anonyme,
+c'était déjà insulter Florette.
+
+--Florette! elle! la franchise! la pureté! Se jouer de lui! Impossible!
+C'était impossible!...
+
+Puis surgissait cette interrogation sinistre:
+
+--Si cela était, cependant?...
+
+Et il ne déchirait pas le papier accusateur: il le tournait, le
+retournait entre ses doigts comme si, en le pressant et en le triturant,
+il eût dû en extraire la vérité.
+
+D'où venait-il? D'une femme assurément; et de quelle femme! Le style
+trivial l'indiquait assez.
+
+Oui, mais derrière cette femme il y avait un homme. Roger le devinait.
+Ah! cet homme, tout son sang suffirait à peine pour venger l'injure et
+les tortures subies!...
+
+Tantôt le pauvre garçon s'arrêtait, s'adossait à un arbre et fermait les
+yeux...
+
+Alors il se revoyait chevaucher aux côtés de notre héroïne par cette
+matinée pleine de verdure, de gazouillements et de rayons...
+
+Il entendait les doux propos échangés, les oiseaux qui leur faisaient
+fête et le tic-tac des deux cœurs qui battaient à l'unisson...
+
+Remontant le cours du passé, son rêve le ramenait sous ces ombrages
+séculaires de la forêt de Saint-Germain et du parc de Saint-Pons qui
+avaient assisté à tant de chastes rendez-vous, de serments réitérés, de
+pudiques enlacements et de timides caresses!...
+
+Ces heures roses et heureuses ne reviendraient-elles plus?
+
+Il entra à la Laiterie et s'assit à la table sur laquelle il avait
+déjeuné d'une façon champêtre avec la _Filleule de Lagardère_. Une
+vachère, costumée en paysanne d'opéra-comique, accourut:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut servir à monsieur?
+
+--Un carafon d'absinthe.
+
+Au régiment, en effet, il avait vu, prise à haute dose, cette liqueur
+tuer la pensée.
+
+La Suissesse improvisée le toisa.
+
+--On ne tient pas de ça chez nous, répliqua-t-elle durement. Vous n'êtes
+pas ici chez le _mastroquet_... Allez _vous achever_ ailleurs.
+
+Et elle ajouta avec commisération:
+
+--S'ivrogner de la sorte!... Si ça ne fait pas pitié!... Un si joli
+jeune homme!
+
+De fait, les jambes de Roger flageolaient sous lui,--et les dames et les
+_babies_, qui se régalaient de crème et de gâteaux, regardaient avec
+étonnement sa pâleur mortelle, son air égaré et son tremblement
+convulsif.
+
+Il se leva et sortit. Il avait soif de solitude. Il s'enfonça dans la
+partie la plus sombre et la plus déserte du Bois, marchant au hasard,
+coupant à travers les massifs et se heurtant aux arbres avec des
+sanglots étouffés et des ricanements féroces.
+
+De minute en minute, il se sentait devenir fou, matériellement fou.
+
+A la fin, harassé, haletant, en délire, il tomba sur un banc et y
+demeura écrasé dans un anéantissement complet.
+
+ * * * * *
+
+A l'hôtel Murphy, notre héroïne n'endurait pas un supplice moindre.
+
+Elle s'était jetée sur son lit, pour essayer de dormir, comme si, ses
+paupières une fois baissées, elle n'eût plus dû apercevoir certaines
+réalités terribles.
+
+Ses oreilles bourdonnaient.
+
+Une lourdeur, une chaleur atroces s'abattaient sur son crâne et le
+serraient comme une main qui eût tenté de le broyer.
+
+Vous figurez-vous Roger aux genoux d'une autre femme, répétant les mêmes
+paroles enivrantes avec lesquelles il avait pris l'âme et la vie de la
+jeune fille?
+
+Roger! la loyauté, le désintéressement, l'honneur personnifiés! Roger,
+un chevalier sans peur et sans reproche! Roger, qui apportait dans
+chacun de ses dires et dans chacune de ses actions la prud'hommie des
+anciens preux, prêts à mourir pour leur foi, leur prince et leur dame!
+
+Pourtant la dénonciation était précise, explicite et formelle...
+
+On offrait à Florette de lui faire toucher du doigt la perfidie de son
+amant...
+
+Oui, mais qui lui offrait cela?
+
+Un inconnu qui se prétendait un ami...
+
+Un ami!...
+
+Non: c'était un ennemi! Tout son être le criait à la mignonne! Un
+envieux, un misérable, un calomniateur!...
+
+Et chaque heure qui s'écoulait décuplait chez la pauvre enfant les
+doutes, les combats, les tourments!...
+
+Cependant la nuit était venue; la chambre s'était remplie d'ombre; le
+gaz s'était allumé au dehors. Mistress Simpson parut et questionna:
+
+--Miss Eva est-elle toujours dans les mêmes intentions?
+
+--Toujours.
+
+--Alors je prendrai la liberté de lui rappeler qu'il est près de neuf
+heures et demie.
+
+--C'est bien, ma bonne. Veuillez, je vous prie, aller chercher une
+voiture.
+
+ * * * * *
+
+Quand Roger de Saint-Pons sortit de sa torpeur, les arbres découpaient
+leurs feuillages immobiles sur un ciel moucheté d'étoiles.
+
+Le jeune homme consulta sa montre.
+
+Puis il se mit sur ses pieds avec peine.
+
+Il sentait comme un courant embrasé circuler dans ses veines, et,
+effrayé de cet état fébrile, il essayait maintenant de réagir, de
+dompter son émotion et de reprendre possession de son calme habituel.
+
+Il descendit ainsi le Bois.
+
+Un fiacre vide le croisa: il se jeta dedans et donna rapidement ses
+instructions au cocher.
+
+Dix minutes plus tard, le véhicule s'embusqua au coin de la rue de la
+Pompe, à quelques pas de l'hôtel Murphy et de la porte des communs de
+celui-ci.
+
+Une voiture stationnait devant cette porte et semblait attendre
+quelqu'un.
+
+Elle n'attendit pas longtemps.
+
+Comme dix heures sonnaient à la chapelle Saint-Honoré,--sur la place où
+se trouvait autrefois l'Hippodrome,--la porte vira doucement sur ses
+gonds et livra passage au groom Jim.
+
+Le _boy_ ouvrit la portière du «char numéroté» et, se retournant vers
+une personne qui le suivait:
+
+--Quand il plaira à mademoiselle? prononça-t-il en ôtant
+respectueusement sa casquette de livrée.
+
+Une femme se montra, à son tour, sur le seuil des communs.
+
+Mistress Simpson apparaissait derrière elle, une lumière à la main.
+
+Roger avait baissé les stores de son fiacre et demeurait le front collé
+à une fente qui lui permettait de prendre l'autre véhicule en écharpe.
+
+D'un coup d'œil, il avait reconnu le petit domestique.
+
+Il reconnut aussi la duègne qu'il avait aperçue jadis assise sur le
+devant de l'équipage qui promenait autour du lac le pseudo-millionnaire
+et sa nièce.
+
+Pour cette dernière, hélas! le doute devenait encore moins possible.
+
+Ce n'étaient pas seulement sa taille et sa tournure qui la trahissaient
+de prime-abord...
+
+En posant le pied dans la rue, elle s'était tournée vers Jim comme pour
+lui donner un ordre...
+
+Et, vivement éclairée par le flambeau que tenait Betzy, elle s'était
+présentée de face aux regards avides du jeune homme...
+
+C'était Florette!...
+
+Elle n'avait même pas songé à abaisser la voilette de son chapeau!...
+
+Florette, avec deux grands yeux brillants d'énergie dans un visage d'une
+lividité spectrale, d'une indicible résolution!...
+
+Elle monta dans la voiture...
+
+Le groom transmit au cocher l'ordre qu'il venait de recevoir...
+
+L'attelage s'ébranla et partit au trot dans la direction du Bois...
+
+Et le _boy_ et la camériste disparurent à l'intérieur de l'hôtel en
+échangeant un sourire de satisfaction.
+
+De son côté, l'automédon de M. de Saint-Pons avait fouetté ses chevaux
+à tour de bras, et, suivant les instructions fournies par notre
+amoureux, s'était lancé sur la piste du véhicule qui emportait
+mademoiselle Fine-Lame.
+
+Ajoutons que, s'il fût resté quelques instants de plus à son poste
+d'observation, le jeune homme eût vu se rouvrir la porte des communs de
+_Murphy-House_.
+
+Deux individus en émergèrent avec précaution,--le chapeau enfoncé
+jusqu'aux sourcils et enveloppés, malgré la chaleur de la saison,
+d'amples pardessus de couleur sombre.
+
+Une fois dehors, le plus petit dit au plus grand:
+
+--Voilà la pièce commencée. Le prologue a passé sans encombre.
+Hâtons-nous d'aller assister au dénouement.
+
+--Ai-je besoin de vous répéter, fit l'autre, que je tiens
+essentiellement à ne pas me produire en public?
+
+--Soyez tranquille: l'endroit où je vous conduis, le massif dans lequel
+nous allons nous glisser pour applaudir au succès de ma comédie
+d'intrigue, sont à l'abri de toute curiosité, de toutes investigations
+indiscrètes. Nous y serons comme chez nous. J'ai pris soin, d'ailleurs,
+de disposer tout autour un cordon de sentinelles qui empêcheront tous
+promeneurs de venir nous y déranger.
+
+--_All right_! Pressons le pas, alors. Aussi bien, je brûle de
+m'assurer si les résultats de ce plan, qui vous appartient en propre,
+répondront à vos espérances.
+
+Tous deux accélérèrent leur marche, en continuant de converser à voix
+basse, et s'éloignèrent dans la direction de l'avenue.
+
+Comme ils tournaient le coin de la rue, un troisième personnage, qui,
+dès avant l'arrivée de la première voiture, s'était dissimulé dans un
+angle formé par le bâtiment des communs, et qui était demeuré là,
+pendant tout ce qui précède, comme incrusté dans la muraille,--se
+détacha de celle-ci en murmurant:
+
+--Allume! allume! Censément qu'il y a du micmac équivoque et
+indescriptible. Ces deux pékins en sont, pour sûr. Donc, emboîtons-leur
+les talons, acropédestrement parlant.
+
+Sous sa blouse et sous sa casquette, ce personnage avait la mine d'un
+ouvrier qui _a servi_; il portait, en effet, une moustache et une mouche
+d'une dimension respectable et tirait la jambe avec ce mouvement de
+hanche et ce coup de jarret dont le battement, contre le mollet, du
+fourreau de la «latte» ou du «bancal» fait contracter l'habitude aux
+cavaliers.
+
+En quelques enjambées, il eut rejoint les deux causeurs.
+
+Ceux-ci, remontant la partie de l'avenue réservée aux piétons,
+longeaient la gare du chemin de fer de ceinture qui flanque la grille du
+Bois.
+
+Ils franchirent cette grille, obliquèrent à droite et s'engagèrent dans
+l'allée qui mène à la porte Maillot.
+
+Notre ouvrier voyageait à leur hauteur, sans paraître les remarquer.
+
+Il avait mis sa casquette sur l'oreille, se dandinait les mains dans les
+poches, à l'instar d'un prolétaire un _peu parti_, et fredonnait ce
+refrain de caserne, évidemment importé d'Afrique:
+
+ Quand un turco
+ S'en va voir sa maîtresse,
+ Il la caresse
+ A coup d'tricot,
+ Ainsi qu'un bourricot...
+
+
+
+
+VI
+
+LE PAVILLON D'ARMENONVILLE
+
+
+Le pavillon d'Armenonville s'élève dans la partie du bois de Boulogne
+qui confine à la porte Maillot.
+
+C'est un cabaret à la mode dans le goût de ce qu'était le Moulin-Rouge
+aux Champs-Elysées.
+
+Ses charmilles, épaissies avec art, entourent de véritables paravents de
+verdure ses tables dressées pour les petits soupers fins et
+dispendieux,--et ses cabinets sont cités pour la quantité de noms de
+célébrités du demi-monde tracés au diamant sur leurs glaces et pour le
+moelleux de leurs sophas, qui ne le cèdent en rien à celui de M. de
+Crébillon fils.
+
+Il a même, en manière d'antichambre à ses salons du rez-de-chaussée, une
+sorte de lac-cuvette sur lequel une barque semble attendre les pèlerins
+et les pèlerines d'un nouveau voyage à Cythère. Mais l'eau du lac se
+moire de moisissures, et le fond de la barque s'embourbe dans les
+herbes; car, en s'échappant des bosquets, des retraits dont nous venons
+de parler, pèlerines et pèlerins préfèrent les coussins d'un
+huit-ressorts ou l'abri discret d'un coupé.
+
+Lorsque la voiture de mademoiselle Fine-Lame s'arrêta devant
+l'établissement, le «chasseur» de celui-ci, qui paraissait guetter
+l'arrivée du véhicule, se précipita à la portière de ce dernier et
+s'empressa de questionner:
+
+--Est-ce que madame demande quelqu'un?
+
+--M. Marignan, répondit notre héroïne d'une voix qui avait peine à
+sortir de ses lèvres.
+
+Le domestique se découvrit:
+
+--Madame veut-elle prendre la peine de me suivre? Je vais avoir
+l'honneur de servir de guide à madame. M. Marignan attend madame sous
+les charmilles, ici, à gauche.
+
+Cette affectation de respectueuse politesse devait contribuer à rassurer
+la jeune fille, si celle-ci avait hésité dans l'accomplissement de la
+démarche, au moins insolite, qu'elle tentait.
+
+Mais, nous le répétons, Florette était une de ces natures qui, fortes
+d'une conscience irréprochable et de la pureté de leurs intentions,
+vont droit au but qu'elles se sont proposé.
+
+L'émotion, qui s'était manifestée dans le tremblement de sa voix,
+s'était déjà évanouie devant la netteté de la résolution prise.
+
+Elle descendit donc de voiture sans apparence d'embarras ni de
+faiblesse, et accompagna le valet sans prêter aucune attention à
+l'endroit où elle se trouvait,--le pas ferme, la tête haute, le cœur
+vaillant.
+
+Le cocher qui l'avait amenée avait été stylé d'avance. Il démasqua
+aussitôt la porte de l'établissement: ne fallait-il pas que Roger
+parvînt sans encombre à cette place et ne perdît aucun détail de ce qui
+allait se passer?
+
+Le fiacre du jeune homme serrait, en effet, de près celui de la
+mignonne, et M. de Saint-Pons arriva juste à point pour voir cette
+dernière s'avancer derrière le chasseur, dans l'allée pleine de lumière
+qui aboutissait au perron du pavillon.
+
+Cette allée est bordée de bosquets «particuliers».
+
+Comme Roger sautait à terre, un homme sortit de l'un de ces bosquets.
+
+Le domestique désigna cet homme à la jeune fille.
+
+Cet homme, notre amoureux le reconnut de suite: les jaloux ont la
+mémoire prompte!
+
+Il le reconnut à son air suffisant et effronté, à sa moustache
+insolente, à son élégance plus exagérée que correcte, à son chapeau
+planté sur l'oreille, à ses allures prétentieuses, triomphantes et
+vulgaires à la fois:
+
+C'était le personnage qu'il avait rencontré jadis, en compagnie d'une
+dame, dans la baraque des frères Snail, et qui lui avait disputé la rose
+tombée des cheveux de la _Filleule de Lagardère_.
+
+Celle-ci avait marché vers ce personnage.
+
+Ils semblèrent échanger rapidement quelques paroles...
+
+Puis le cavalier offrit son bras à la mignonne et tous deux disparurent
+dans l'ombre des charmilles.
+
+Cette scène, qui dura à peine le temps que nous avons mis à l'écrire, M.
+de Saint-Pons l'entrevit à travers un brouillard,--confuse, indistincte,
+et, cependant, affreusement réelle...
+
+Ce qui suivit dura moins encore:
+
+La certitude de ce qu'il croyait être la trahison de Florette avait
+arraché à Roger un cri de colère et de douleur...
+
+Eperdu, affolé, le jeune homme s'élança sur les traces du couple...
+
+Il voulait écraser Florette sous les foudres de son courroux, de son
+désespoir et de son mépris!...
+
+Il voulait surtout souffleter d'abord et tuer ensuite,--sinon se faire
+tuer par lui,--le misérable qui lui volait son bonheur!...
+
+Mais tout à coup, jaillissant, pour ainsi dire, de l'un des bosquets qui
+précédaient celui dans lequel avaient pénétré Marignan et notre héroïne,
+une femme se jeta devant lui, s'accrocha à ses vêtements et demanda:
+
+--Où allez-vous?
+
+Roger essaya de se dégager:
+
+--Que vous importe?... Je ne vous connais pas!... Laissez-moi!...
+
+Mais, quoique petite et frêle, la survenante était douée d'une certaine
+vigueur nerveuse. Elle ne lâcha point prise et poursuivit:
+
+--Vous allez faire un éclat, du _chabanais_, un tas de bêtises... Tout
+l'établissement vous tombera sur le dos... Et, pendant que vous vous
+expliquerez, vos tourtereaux se pousseront de l'air...
+
+M. de Saint-Pons renouvela son effort pour l'écarter:
+
+--Encore une fois, madame, livrez-moi passage!
+
+Mais elle, s'attachant à lui:
+
+--Voyons, soyez donc raisonnable!... Suivez-moi plutôt... Je vous
+fournirai les moyens de les pincer et de les punir...
+
+--Vous?...
+
+--Foi de bonne fille!... Venez!... Et tâchez d'avoir l'air plus calme,
+pour ne pas éveiller l'attention des garçons!...
+
+Elle glissa son bras sous celui de Roger et s'efforça de l'entraîner.
+
+Le jeune homme eut une dernière tentative de résistance:
+
+--Où prétendez-vous me conduire? questionna-t-il.
+
+--A la vengeance!
+
+Le ton mélodramatique de cette réponse, ainsi que la trivialité de
+quelques-unes des expressions employées par l'inconnue,--expressions
+empruntées au langage, à l'argot des ateliers, du demi-monde et des
+coulisses,--auraient, en d'autres circonstances, paru bizarres à M. de
+Saint-Pons.
+
+Mais celui-ci n'était pas en état de rien remarquer.
+
+Il ne s'appartenait plus. Quoiqu'il se sentît éveillé, il lui semblait
+que ses pensées, ses actions, ses mouvements participaient de
+l'hallucination et du rêve.
+
+Il céda donc,--machinalement.
+
+Sa conductrice, à qui les habitudes et les détours du restaurant étaient
+évidemment familiers, le poussa vers le perron du pavillon, puis dans un
+vestibule, un escalier, un corridor; puis enfin dans un cabinet où un
+couvert était dressé pour un souper en tête-à-tête.
+
+Ce cabinet, très exigu, comme sont, du reste, les retraits de ce genre,
+était en quelque sorte éclairé _à giorno_ par deux candélabres placés
+sur la cheminée, en face de la fenêtre, et dont chacune des six branches
+supportait une bougie.
+
+Quand elle y eut introduit Roger, l'inconnue en referma la porte à
+double tour, retira la clef de la serrure, coula cette clef dans la
+poche de sa robe de soie noire à passequilles de jais et dit en éclatant
+de rire:
+
+--Vous voici en cage, bel oiseau!... Je m'institue votre pipelette...
+Pour sortir, il faut désormais me demander: _Cordon, s'il vous plaît!_
+
+--Que faites-vous? s'écria le jeune homme.
+
+--Tiens! je vous enferme, parbleu! C'est une précaution nécessaire.
+J'entends que vous ne me quittiez que quand nous aurons échangé tout ce
+que nous avons intérêt à nous communiquer.
+
+--Mais vous m'aviez promis de...
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Patience! Chaque chose viendra en son temps. Paris n'a pas été bâti en
+cinq minutes... Ah çà! on étouffe dans cette boîte... La chaleur de ce
+luminaire... Vous permettez, n'est-ce pas, cher?...
+
+Elle alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande et s'accoudant sur
+l'appui:
+
+--A la bonne heure, au moins!... On respire ici... Allons,
+approchez-vous et causons...
+
+Elle ajouta avec une coquetterie enjouée:
+
+--Est-ce que vous avez peur de moi?... En voilà un effet que je ne suis
+pas habituée à produire!... On n'a jamais mangé personne...
+
+M. de Saint-Pons fit un pas vers elle et interrogea:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Qui je suis?... Une jolie femme d'abord!... Voyez plutôt!...
+
+Et, en un tour de main, d'un geste leste et crâne, elle enleva et envoya
+promener à travers la chambre son chapeau, dont l'épaisse voilette de
+dentelle recouvrait le museau mignon, capiteux et félin de mademoiselle
+Sergine Gravier.
+
+Certes, Roger avait assisté à plusieurs des représentations de l'actrice
+en vogue, dont la photographie avait, d'ailleurs, popularisé les traits
+mutins à l'étalage des papetiers et des marchands d'estampes, de
+stéréoscopes et de joujoux...
+
+Mais, en ce moment, il était tout à Florette...
+
+Aussi ne se rappela-t-il même pas que celle qui lui parlait était cette
+personne qui accompagnait jadis son adversaire, son rival, au théâtre
+des _Dislocations-Amusantes_... Et, faisant un nouveau pas en avant, il
+répéta:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Une amie.
+
+Ce mot traversa comme un coup de pointe la poitrine de notre amoureux.
+
+N'était-ce pas celui dont était signé le billet qui lui dénonçait la
+trahison de notre héroïne?
+
+L'actrice s'était assise sur la tablette de la fenêtre, le dos appuyé à
+la balustrade ouvragée.
+
+Le pauvre garçon se tenait devant elle, debout dans le cadre de
+l'ouverture.
+
+Lui aussi, maintenant, il avait besoin d'air et il cherchait avidement
+dans la fraîcheur qui lui venait du dehors l'apaisement de son front, de
+son sang embrasés:
+
+--Ainsi, murmura-t-il, c'est vous, vous qui m'avez écrit la lettre que
+j'ai reçue ce matin?
+
+--C'est moi.
+
+Les doigts du jeune homme se crispèrent sur son vêtement à la place de
+son cœur, qui l'étouffait, comme horriblement gonflé.
+
+Ensuite il s'informa les dents serrées:
+
+--Pourquoi?...
+
+--Pourquoi je vous ai expédié ce poulet?...
+
+--Oui, pourquoi?... Que vous ai-je fait?... Que vous avait fait cette
+jeune fille?...
+
+Sergine l'enveloppa d'un regard étrange, et, lentement, avec un léger
+haussement d'épaules:
+
+--Vous n'avez pas compris?... Vous ne comprenez pas?...
+
+M. de Saint-Pons frappa du pied:
+
+--Je ne comprends rien... Ma tête se perd... Il faut parler...
+
+Elle se tut et continua à le regarder...
+
+Il se pencha vers elle, et, les yeux dans les yeux, visage contre
+visage, ses mains serrant d'instinct celles de la comédienne, il réitéra
+tout bas d'une voix pareille à un soupir, mais chargée de la plus
+terrible des colères:
+
+--Encore une fois, pourquoi m'avez-vous écrit cette lettre?
+
+D'une brusque saccade, Sergine dégagea ses poignets de l'étreinte, et,
+d'un mouvement d'autant plus irrésistible qu'il était plus imprévu,
+nouant ses bras au cou du questionneur et attirant les lèvres de
+celui-ci sur ses lèvres:
+
+--Es-tu bête, mon petit Roger! répondit-elle. Parce que je t'adore!...
+
+ * * * * *
+
+En abordant mademoiselle Fine-Lame, Marignan s'était incliné, puis,
+désignant le pavillon:
+
+--Je n'ose, vraiment, vous proposer d'entrer dans cet endroit public;
+mais si vous consentez à m'entendre derrière une de ces charmilles...
+
+Florette avait accepté le bras qu'il lui offrait avec un respect étudié.
+
+Tous deux avaient pénétré dans celui des bosquets qui se trouvaient en
+face de la croisée du cabinet dans lequel sa complice allait conduire
+Roger de Saint-Pons.
+
+L'obscurité de ce retrait de verdure n'était combattue que par le reflet
+des illuminations du rez-de-chaussée du restaurant. On y avait éteint le
+bec de gaz qui l'éclairait ordinairement.
+
+Notre héroïne ne prit point garde à cette mise en scène calculée.
+
+Elle se laissa tomber sur un siège.
+
+Son œil--farouche--interrogea l'amant de Sergine Gravier.
+
+--Mademoiselle, commença celui-ci, pardonnez-moi, d'abord, de vous avoir
+fait venir dans un établissement fréquenté par une société de plaisir
+qui ne saurait être la vôtre; mais, je vous le jure sur l'honneur, il
+m'était impossible de vous fournir ailleurs les preuves de ce que j'ai
+avancé dans le billet que mon dévouement m'a donné l'audace de vous
+adresser...
+
+--Ces preuves, je les attends, monsieur, prononça la jeune fille avec
+une froideur résolue.
+
+--Vous ne les attendrez pas longtemps, hélas! repartit son interlocuteur
+d'un ton de pitié affectée.
+
+Il écarta les branchettes entrelacées qui formaient parois autour
+d'eux; puis, avec un geste tragique, montrant ce judas improvisé:
+
+--Je n'ajouterai plus un seul mot, déclara-t-il emphatiquement. Veuillez
+vous approcher: les faits réussiront mieux que moi à vous convaincre...
+
+Florette mit avidement ses yeux dans l'ouverture...
+
+Ensuite elle eut un cri sourd,--un cri de surprise, de douleur et
+d'épouvante:
+
+--Roger!... Et cette femme!... Oh! mon Dieu!...
+
+Par cette sorte de meurtrière, qui permettait d'embrasser la façade du
+pavillon, elle avait vu M. de Saint-Pons monter le perron de ce dernier
+en compagnie de la comédienne qui se pressait amoureusement contre son
+cavalier.
+
+Elle se demandait si elle n'était pas le jouet d'une ressemblance, d'une
+illusion, d'un songe affreux...
+
+Et dans le vertige de son esprit, se parlant haut à son insu:
+
+--Non, ce n'est pas lui! balbutia-t-elle. Qui me dit, d'ailleurs, qui me
+dit que cette femme est sa maîtresse?...
+
+Marignan sourit méchamment:
+
+--Ah! vous doutez encore? fit-il. Eh bien, vous n'allez plus douter...
+
+Il jeta un coup d'œil à travers l'ouverture qu'il avait pratiquée
+dans la charmille...
+
+Ensuite, s'écartant, il ricana:
+
+--La place est bonne. Prenez-la. Voici le moment psychologique.
+
+Notre héroïne obéit à cette invitation quasi impérative.
+
+Elle se pencha et regarda:
+
+Au premier étage du pavillon, une fenêtre se dessinait, resplendissante
+de lumière...
+
+Sur ce foyer violent, deux formes--celle d'un homme et celle d'une
+femme--se détachaient en noir avec une singulière intensité de relief.
+
+Vous auriez juré de deux «ombres chinoises» évoluant sur le fond
+étincelant de la scène de Séraphin.
+
+La femme, c'était Sergine Gravier.
+
+L'homme c'était M. de Saint-Pons.
+
+Florette ne pouvait se tromper: Roger lui faisait face. Elle ne perdait
+pas un seul de ses mouvements; mais elle était trop loin--et aussi trop
+émue--pour distinguer le jeu de sa physionomie.
+
+Ce qui la frappa, dès l'abord, c'est que l'actrice et lui causaient de
+fort près.
+
+Bientôt l'entretien parut s'animer. Le jeune homme s'inclina vers son
+interlocutrice. Leurs mains se rencontrèrent. Leurs visages se
+touchaient presque.
+
+Puis, d'un bond, Sergine enlaça Roger. Les deux corps n'en formèrent
+plus qu'un. Un baiser sembla s'échanger...
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ était allée se rasseoir loin de la fatale
+embrasure.
+
+Nul ne saurait décrire les tortures inouïes qui broyaient son cœur,
+comme jeté sous une meule ou comprimé entre les serres d'un étau.
+
+Mais elle se raidissait dans sa pose immobile, et rien de l'horrible
+supplice ne transparaissait sur ses traits impassibles.
+
+Marignan la considérait avec une compassion affectée.
+
+Cette attention la gênait dans l'expansion de sa douleur.
+
+Elle se leva et, la gorge sèche, la voix rauque:
+
+--Quel que soit l'intérêt qui vous a guidé, je vous remercie, monsieur,
+dit-elle. Vous m'avez rendu un service dont je garderai longtemps, oh!
+oui, bien longtemps, la mémoire!... Je n'ai plus rien à faire ici,
+n'est-ce pas?... Eh bien, je sollicite de votre courtoisie l'aide de
+votre bras pour retourner à la voiture qui m'a amenée; car je me sens
+faible,--bien faible...
+
+L'autre salua:
+
+--Je suis à vos ordres, mademoiselle; mais, avant de nous séparer, ne
+vous plairait-il pas d'apprendre quel est cet intérêt auquel vous faites
+allusion?
+
+Florette commença:
+
+--Ma pauvre tête est si fatiguée...
+
+Son interlocuteur se rapprocha, et avec chaleur:
+
+--Vous m'entendrez, cependant; il le faut; je l'exige...
+
+--Comment?...
+
+Il poursuivit avec une violence croissante:
+
+--Voilà des mois que j'attends cette occasion. Elle se présente. J'en
+profite.
+
+Notre héroïne s'était redressée de toute sa hauteur:
+
+--Je n'ignore pas, interrompit-elle amèrement, que toute peine mérite
+salaire, et celle que vous avez prise de porter en moi la conviction de
+mon malheur est telle, que je n'ai point l'intention de vous refuser le
+vôtre; mais c'est vraiment le réclamer trop tôt et avec une insistance
+qui a droit de m'offenser...
+
+Hélas! j'ai peur de deviner quels sentiments vous ont animé dans tout
+ceci...
+
+Quoi qu'il en soit, je vous écouterai plus tard, si vous y tenez
+absolument; je vous écouterai devant sir Murphy, mon oncle et tuteur,
+qui saura demain, de ma bouche, tout ce qui s'est passé ce soir...
+
+Pour l'instant, ma volonté est de sortir d'ici libre et seule, comme j'y
+suis entrée...
+
+J'ose croire que vous ne tenterez pas de me retenir.
+
+Dans ce cas, je vous en préviens, je n'hésiterais pas à appeler; on
+viendrait, et, parmi les gens de plaisir qui fréquentent cet endroit
+public, il se trouverait bien un homme de cœur pour me protéger et
+me défendre.
+
+ * * * * *
+
+En donnant à Marignan et à Sergine les instructions nécessaires pour
+jouer leur double et coupable comédie, M^e Bouginier leur avait adressé
+cette recommandation:
+
+--Surtout, pas de bruit, de tumulte, d'intervention étrangère. Que la
+chose s'arrange en famille. Evitez avec soin tout ce qui serait de
+nature à mettre les parties en présence; car, alors, elles
+s'expliqueraient, et, ma foi, va te faire lanlaire!...
+
+Devant la menace de la jeune fille, Marignan songea:
+
+--Si ce Roger allait l'entendre!...
+
+Et, se courbant, s'effaçant, avec une déférence exagérée:
+
+--Il suffit. Je me tais. Mademoiselle, vous pouvez partir...
+
+Il ajouta entre ses dents:
+
+--Mais nous nous reverrons, sur mon âme!
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait franchi le seuil du bosquet. Blême,
+égarée, chancelante, elle s'était dirigée vers l'endroit où son cocher
+était revenu juste à point pour l'attendre, s'était jetée dans la
+voiture et, comme si elle avait hâte de fuir ce lieu maudit,--théâtre de
+la ruine de toutes ses espérances:
+
+--Ramenez-moi où vous m'avez prise, avait-elle crié à l'automédon. Mais
+vite! pour Dieu, allez vite!...
+
+
+
+
+VII
+
+DANS LES MASSIFS
+
+
+Dans l'un des massifs du bois, assez épais de ce côté, vis-à-vis du
+pavillon et par delà le lac qui le précède, trois hommes étaient
+blottis, qui avaient assisté--les deux premiers avec une attention
+inquiète et le troisième avec une somnolente indifférence--à l'arrivée
+successive de Florette et de Roger, à la rencontre de ce dernier avec
+Sergine Gravier et à la scène de la fenêtre, dont aucun détail ne leur
+avait échappé.
+
+Ces deux premiers spectateurs ne nous sont pas étrangers: nous les avons
+vus se glisser hors des communs de l'hôtel Murphy un peu après le départ
+des deux véhicules, qui, l'un derrière l'autre, avaient emporté les
+jeunes gens.
+
+Le troisième, avec ses poings de boxeur, sa carrure et ses muscles
+d'hercule, ses cheveux roux et sa face bestiale, ne ressemblait point
+mal à un boucher en rupture d'abattoir ou d'étal.
+
+Adossé à un arbre, il écoutait, sans avoir l'air de comprendre, les
+paroles que ses deux compagnons échangeaient à voix basse.
+
+Seulement, quand la _Filleule de Lagardère_ sortit du restaurant, quand
+les lanternes de la voiture où elle montait jetèrent une lueur passagère
+sur son visage qui reflétait maintenant le déchirement intérieur de tout
+son être, ce personnage se dérangea de son immobilité massive: son corps
+se projeta en avant; son œil rond se raya d'un éclair féroce; un
+grognement retroussa sa lèvre supérieure sur ses crocs, larges à la base
+et pointus à l'extrémité.
+
+Le plus petit des causeurs se retourna.
+
+--Ah! ah! fit-il, tu l'as reconnue?
+
+--Si je l'ai reconnue!... _By God!_... Oui, _master_ Bouginier, oui, je
+l'ai reconnue!
+
+Il ajouta, en élevant à hauteur de cou ses mains crispées et écartées,
+qu'il rapprocha ensuite vivement:
+
+--Vous ne voulez pas que je l'étrangle, hein?
+
+L'ancien avoué le calma du geste, comme on flatte un dogue en colère:
+
+--Tout beau, mon brave Tom, tout beau! Il y a différentes manières de
+se venger des gens. Nous nous occuperons tout à l'heure de votre
+ancienne pensionnaire.
+
+L'aîné des Snail,--car c'était lui,--grommela quelques imprécations en
+anglais et se renfonça dans sa silencieuse apathie.
+
+L'ex-officier ministériel s'adressa à son précédent interlocuteur,
+lequel, vous l'avez deviné, n'était autre que l'ami Dick ou le Sam
+Murphy supposé:
+
+--Eh bien, s'informa-t-il, avez-vous remarqué l'air désolé de la
+minette? Ceci suffirait seul à nous prouver que ma mécanique a réussi,
+si nous ne l'avions vue d'ici fonctionner au gré de nos désirs. Un
+système à double détente, qui fait d'une pierre deux coups... mortels:
+d'un côté, notre amoureux qui se donne au diable actuellement... Se
+donner au diable est le mot, puisqu'il est tombé dans les griffes de
+cette chère Sergine... Quant à votre charmante pupille, gageons qu'elle
+vous reviendra, demain, désabusée, repentante et soumise...
+
+Il tira sa tabatière et ajouta, avec une satisfaction d'auteur applaudi:
+
+--Allons, je suis content de moi et de mes principaux interprètes...
+Cette Gravier est décidément une dangereuse comédienne: Schneider ou
+Judic doublée de Mars ou de Brohan... Pour mon Marignan, j'étais
+certain qu'il jouerait son rôle en conscience...
+
+Il savoura une prise copieuse et poursuivit:
+
+--Revenons à M. de Saint-Pons. Deux alternatives se présentent: ou ce
+jouvenceau se laissera embobiner par les charmes et les talents de la
+sirène que nous lui avons dépêchée; alors, il sortira de ce restaurant
+amant de notre comédienne, et celle-ci se chargera de l'afficher d'une
+telle façon que jamais,--au grand jamais,--mademoiselle votre nièce ne
+voudra plus entendre parler de lui, et qu'elle se jettera dans vos bras,
+de dépit, de désespoir, de rage...
+
+--Maître Bouginier!...
+
+--_Absit verbo injuria._ Je n'apprécie pas la situation, je la constate.
+Revenons à notre deuxième hypothèse: celle où le nouveau Joseph
+échapperait aux séductions de la nouvelle Putiphar. Dans ce cas...
+
+--Dans ce cas?...
+
+--Dans ce cas, ce serait l'affaire du camarade que voici...
+
+Et l'ancien huissier frappa sur l'épaule droite de Tom Snail.
+
+Celui-ci poussa une exclamation de douleur.
+
+--Qu'est-ce donc? interrogea l'ex-officier ministériel. Est-ce que je
+vous ai fait mal, l'ami?
+
+L'Anglais se frotta l'humérus:
+
+--C'est la balle, grogna-t-il, la maudite balle...
+
+--Quelle balle?
+
+--Celle que cette fille de l'enfer m'a logée ici dans les muscles.
+
+M^e Bouginier se tapa le front:
+
+--C'est ma foi vrai, reprit-il avec bonhomie; moi qui oubliais la prune
+dont elle vous a gratifié,--dans le bras,--le soir de la fameuse
+histoire du pavillon de la Faisanderie,--que le médecin n'a pu extraire,
+et que vous conservez entre cuir et chair comme un souvenir de son
+habileté à tirer le pistolet...
+
+--Oh!...
+
+L'ex-officier ministériel appuya:
+
+--Le pistolet dont elle s'est servie pour exterminer méchamment ce
+pauvre Bob et ce pauvre Jack,--deux gais et honnêtes compagnons...
+
+L'ancien saltimbanque secoua la tête d'un air sombre:
+
+--Passe pour mes deux frères. Je lui en fais crédit. Mais le plomb
+qu'elle m'a mis dans l'aile, je jure Dieu qu'elle le payera cher...
+
+L'ancien avoué le poussa du coude:
+
+--Eh bien! compère, nous allons te fournir l'occasion de lui renvoyer le
+projectile en pleine poitrine... Non pas en t'attaquant à elle
+précisément, mais en l'atteignant dans un homme dont la mort lui sera
+cent fois plus douloureuse que la blessure dont tu souffres encore...
+
+L'Anglais eut un rire farouche...
+
+--J'entends: le _gentleman_ que vous m'avez montré...
+
+--Lui-même...
+
+--Son amant, n'est-ce pas? C'est bien. Je tuerai le _gentleman_.
+
+--Tu es armé?
+
+--J'ai mon revolver. Balle pour balle. Quand faut-il agir? Je suis prêt.
+
+M^e Bouginier recommanda du geste l'attention à ses auditeurs:
+
+--Ecoutez-moi, dit-il. Voici de quelle façon j'ai réglé l'ordre et la
+marche de la cérémonie. Une combinaison si simple, si magnifique et si
+complète que feu Nicolas Machiavel aurait sûrement tenu à honneur d'en
+revendiquer l'invention...
+
+Si M. de Saint-Pons sort seul du restaurant,--où notre comédienne m'a
+promis de le retenir le plus tard possible,--il ne trouvera pas, sur la
+place, une seule voiture pour le ramener vers Paris...
+
+Le Bijou-des-Dames et une demi-douzaine d'autres bons garçons, que j'ai
+disposés autour d'ici avec des instructions précises, auront éloigné
+tous les véhicules qui pourraient se rencontrer dans le voisinage...
+
+Le jeune homme sera donc obligé de redescendre à pied vers la porte
+Maillot...
+
+Or, en se dirigeant vers celle-ci, il lui faudra longer le fourré où
+nous sommes: ce fourré que nous allons quitter, l'honorable Samuel et
+moi, mais où demeureront, soigneusement cachés, l'ami Snail et son
+instrument...
+
+Vous comprenez le reste: sitôt le jouvenceau arrivé à sa portée, le
+brave Tom lui brûle la cervelle sans autre forme de procès...
+
+Puis il s'esquive, en ayant soin de laisser auprès du cadavre l'outil
+qu'il aura employé à la besogne...
+
+On accourt au bruit; on relève le corps; on ramasse l'arme fatale...
+
+Ou bien encore l'explosion n'est pas entendue et le déplorable événement
+n'est connu que demain...
+
+Dans tous les cas, résultat identique: M. de Saint-Pons a été vu errant,
+toute la journée, aux environs...
+
+On a remarqué son agitation non équivoque, ses allures égarées,
+l'incohérence de son langage...
+
+Les promeneurs, les gardiens du Bois, les gens de service de la Laiterie
+en témoigneront au besoin...
+
+Sa conduite bizarre, ce soir, au pavillon; la déposition du cocher qui
+l'a amené; celle de Sergine, que je stylerai en conséquence,
+corroboreront ces affirmations désintéressées...
+
+On croira certainement à une mort volontaire...
+
+L'enquête à laquelle procédera l'autorité ne saurait manquer de conclure
+en ce sens...
+
+Le malheureux enfant avait des peines de cœur. Il s'est tué. Quoi de
+plus naturel?...
+
+Les hommes sérieux hausseront les épaules; les femmes verseront quelques
+larmes sur un trépas dont elles seront intérieurement flattées d'avoir
+été l'une des causes,--et les journaux ne perdront point cette occasion
+de rééditer le _cliché_ d'usage:
+
+«_Encore une nouvelle victime à ajouter à la liste, déjà si fournie, des
+suicidés par amour!..._»
+
+
+
+
+VIII
+
+COUP DOUBLE
+
+
+Tom Snail restait seul dans le massif.
+
+Il tenait l'affût,--la main sur la crosse de son revolver.
+
+Après le désastreux insuccès de l'expédition du pavillon de la
+Faisanderie, M^e Bouginier lui avait procuré les moyens de se réfugier à
+l'étranger, où il avait vécu tant bien que mal,--moins bien que
+mal,--jusqu'à ce qu'une lettre de l'ancien avoué le rappelât en France
+pour une besogne plus délicate.
+
+L'ex-officier ministériel ne perdait jamais de vue ceux qui pouvaient
+lui être utiles.
+
+A proprement parler, l'ex-saltimbanque était un animal féroce de la pire
+espèce, tel que l'on en rencontre trop souvent dans la forêt de Paris
+et dans le marais de Londres.
+
+Autrefois, il avait nourri pour la _Filleule de Lagardère_ une passion
+sauvage, qu'avaient partagée ses deux frères et qui avait failli les
+pousser à s'entr'égorger tous les trois.
+
+Maintenant, il avait voué à la jeune fille une haine fauve, ardente,
+implacable.
+
+Non point parce que, pour empêcher le vol et l'assassinat, notre héroïne
+n'avait pas hésité à frapper Bob et Jack.
+
+Mais parce qu'elle avait fait échouer l'entreprise tentée contre la
+somme rondelette dont Jacques Perrin était le dépositaire, et parce
+qu'elle lui avait envoyé, à lui Tom, dans le bras, cette balle que le
+bistouri n'avait pu en retirer et qui lui causait, par moments,
+d'insupportables douleurs.
+
+Tout ce qui touchait à la mignonne, l'Anglais l'englobait dans sa rage
+avide de représailles et de sang.
+
+Aussi concentrait-il toute son attention sur le pavillon d'Armenonville
+d'où devait sortir ce _gentleman_ qu'aimait Florette, et que M^e
+Bouginier avait désigné à ses coups.
+
+Cette attention était telle qu'il n'entendit pas, derrière lui, un bruit
+de branches écartées avec précaution et de feuilles froissées sous le
+pied.
+
+Un nouveau personnage venait de pénétrer dans le fourré, qu'avaient
+abandonné--quelques instants auparavant--l'ancien avoué et le
+pseudo-_captain_.
+
+L'aîné des Snail tournait le dos au survenant.
+
+Celui-ci s'approcha doucement, et, de l'index ployé en angle, toqua,
+comme on heurte à une porte, trois petits coups entre les épaules de
+l'Anglais.
+
+Il demanda en même temps:
+
+--Pardon! excuse! peut-on entrer,--métaphoriquement parlant?
+
+Tom pirouetta brusquement sur les talons.
+
+Il se trouva alors nez à nez avec le particulier en blouse et en
+casquette, à longues moustaches et à _impériale_ grisonnante, que nous
+avons vu se couler dans le sillage du prétendu Yankee et de l'ancien
+officier ministériel, lorsque ces derniers avaient quitté _Murphy-House_
+en catimini.
+
+L'ex-saltimbanque recula d'un pas et questionna:
+
+--Qui êtes-vous et que voulez-vous?
+
+L'autre salua militairement:
+
+--Qui je suis?... N'y a pas de devinette... On va s'obtempérer l'honneur
+de vous l'inculquer sans embarras, tergiversation, amphigouri ni
+verbiage...
+
+Il prit la position du soldat dans le rang:
+
+--Népomucène Briquet, ci-devant cavalier de première classe au 11^e
+régiment de chasseurs,--quinze ans de service, vingt-huit campagnes et
+pas une heure de punition.
+
+Puis, scandant les mots:
+
+--Présentement, rentré dans le civil et homme de confiance de mon ami
+Roger de Saint-Pons, dont j'ai eu l'avantage superlatif, incohérent et
+incombustible d'être le camarade de lit pendant son volontariat...
+
+Ce que je veux?...
+
+Je veux, d'abord, vous dire que vous êtes trois lascars, pas grand'chose
+et fripouilles numéro un, vous et la paire de bourgeois qui étaient ici
+tout à l'heure...
+
+Je veux flanquer le balai dans les toiles d'araignée où vous manigancez
+d'empêtrer mon copain et sa gentille petite amie, mademoiselle Florette,
+la jolie des jolies...
+
+Je veux, enfin, empêcher un crime abominable...
+
+--Un crime! menaça l'Anglais. Vous êtes fou! Passez votre chemin,--ou
+sinon...
+
+Népomucène Briquet le regarda dans le blanc des yeux; puis, d'une voix
+nette et brève,--sans phrases,--avec une colère et une indignation dont
+il contenait difficilement les éclats:
+
+--Tais-toi! Ne m'échauffe pas la bile! On t'a embauché pour _escoffier_
+traîtreusement mon jeune maître lorsque celui-ci sortira de la maison où
+l'ont attiré les machinations de tes complices. N'essaye pas de nier!
+J'étais derrière cet arbre, aplati contre terre comme les Kabyles quand
+ils voulaient surprendre une de nos sentinelles: j'ai entendu tout ce
+que vous avez jaboté avec les civils en question...
+
+Ceux-là, je les ai laissés filer; je connais leur casernement; je les
+repincerai au demi-cercle...
+
+Mais toi, c'est différent: je t'ai sous la patte; je la ferme et je te
+confisque,--ce qui est bon à prendre étant bon à garder, allégoriquement
+parlant...
+
+--C'est ce que nous verrons, grinça Tom.
+
+Le revolver, qu'il caressait sournoisement, jaillit en quelque sorte de
+sa poche...
+
+Mais il n'eut pas le temps d'en presser la détente...
+
+Les longues jambes de l'ancien troupier se fendirent comme un compas...
+
+Ses doigts agiles et nerveux s'abattirent, en le tordant, sur le poignet
+de son adversaire...
+
+Celui-ci rugit de douleur...
+
+Et, cueillie, pour ainsi dire, au vol dans sa main, l'arme fut envoyée
+au loin,--au diable,--à travers bois, tandis que son interlocuteur
+continuait tranquillement:
+
+--De la prudence, mon fils!... Ces joujoux à feu partent alors qu'on s'y
+attend le moins!... Et un malheur est si vite arrivé!...
+
+Ensuite, du ton du commandement:
+
+--Maintenant, par file à gauche, pas accéléré, marche! Emboîtons papa
+par devant! En route pour chez le commissaire!...
+
+--Le commissaire!...
+
+--Nous nous expliquerons tous les _deusse_ devant ce magistrat intègre,
+national et judiciaire.
+
+L'ex-saltimbanque ne bougea pas.
+
+Népomucène fronça le sourcil:
+
+--Sacrebleu! interrogea-t-il, est-ce qu'il faudra que je t'emporte?...
+
+--Vous?...
+
+--Oui, moi, et soi tout seul encore!... Par exemple réflexionne ceci:
+c'est que les sergents de ville que nous rencontrerons me demanderont
+probablement la provenance d'un tel paquet, et, quand je la leur aurai
+infusée dans le tube, m'offriront sans doute un coup de main pour te
+transvaser à destination... Ainsi, pas de _récalcitrance_!... Exécutons
+le mouvement! Allons! houp! Est-ce décidé?
+
+Pour toute réponse, l'aîné des Snail ricana...
+
+Son bras droit, qu'il avait ramené contre sa poitrine pendant que le
+grognard discourait, s'en détacha avec le ressort d'un couteau de
+Châtellerault...
+
+Son poing fermé visait le sternum de Briquet.
+
+Par bonheur, ce dernier avait prévu l'attaque...
+
+Il fit rapidement une _retraite_ de côté...
+
+Le coup lancé passa dans le vide...
+
+Et, entraîné par la fureur de son élan, le coquin alla donner contre le
+tronc d'un hêtre...
+
+Son front sonna et se fendit sous le choc. Le sang inonda son visage. Il
+s'affaissa ainsi qu'une brassée de linge mouillé, sans une convulsion,
+sans un cri.
+
+ * * * * *
+
+--Que le tonnerre de Dieu me patafiole! s'exclama le ci-devant cavalier
+de première classe, s'il n'y a pas dans le firmament une providence
+omnipotente et supérieure dont c'est le métier de protéger les honnêtes
+gens!... Voilà ce scélérat bien empêché, pour le quart d'heure,
+d'_escarbouiller_ mon petit Roger... Et quand on pense que c'est
+lui-même qui s'est _esquinté la coloquinte_ sans le secours d'aucune
+personne exotique, opportune ou intermédiaire!...
+
+Il tâta du bout de sa botte Tom qui demeura insensible:
+
+--Il ne remue pas plus qu'une souche. Est-ce qu'il serait frit, sans
+blague? Voyons, voyons, faudrait pourtant aviser à s'en assurer. C'est
+un chien enragé, c'est vrai; mais enfin, ce n'est pas une raison pour le
+laisser crever, à présent qu'il ne peut plus mordre.
+
+Il s'agenouilla près du corps étendu et le palpa dans tous les sens.
+Puis, se grattant l'oreille avec perplexité:
+
+--Nom d'un bidon! murmura-t-il, on dirait qu'il va tourner l'œil...
+C'est à peine si son cœur bat... M'est avis qu'il serait urgent,
+fallacieux et obligatoire de piquer un temps de galop pour aller quérir
+l'aide-major.
+
+Le digne soldat oubliait que l'Anglais avait cherché à le tuer.
+
+L'ennemi à terre cessait pour lui d'être l'ennemi.
+
+Il n'avait plus qu'une pensée: sauver de la mort imminente ce misérable
+arrêté par la justice divine sur la marge du crime.
+
+Cette charitable intention devait être bien mal récompensée:
+
+Comme Népomucène se relevait, une forme humaine se dressa derrière lui,
+brandit à deux mains un objet et lui asséna sur le crâne cet objet, qui
+ressemblait fort à un pavé...
+
+Le malheureux s'abattit comme une masse...
+
+La forme humaine prit ses jambes à son cou et disparut dans la nuit et
+les arbres.
+
+
+
+
+IX
+
+CE QU'ÉTAIT DEVENU JACQUES PERRIN
+
+
+L'ancien policier aimait notre héroïne de toutes les forces d'une âme
+vierge qui sent en elle un vague et impérieux besoin de s'unir à une
+autre âme.
+
+Cette mignonne était devenue sa famille, son ambition, sa lumière.
+
+Aussi, dès le lendemain de leur séparation, attendait-il une lettre
+d'elle.
+
+La lettre n'était pas venue.
+
+Elle ne vint pas davantage les jours suivants.
+
+Le garde-chasse avait beau guetter, chaque matin, le passage du facteur
+rural...
+
+Il avait beau se rendre chaque soir au bureau de poste de
+Saint-Germain, pour s'informer si, par hasard, on n'avait pas négligé de
+lui faire tenir «quelque chose» à son adresse...
+
+La réponse du facteur et celle de l'employé du bureau étaient
+invariablement les mêmes:
+
+--Nous n'avons rien pour le pavillon de la Faisanderie.
+
+Florette, cependant, avait écrit plusieurs fois à son vieil ami...
+
+Mais elle avait chargé mistress Simpson de porter ses lettres à la
+poste...
+
+Et l'Anglaise s'était empressée de remettre celles-ci au faux Murphy,
+lequel les avait supprimées.
+
+La jeune fille s'était d'abord étonnée, inquiétée de ne pas recevoir de
+réponse.
+
+Ensuite elle s'était sentie froissée: Jacques lui gardait rancune de son
+départ; c'était mal, très mal; elle le tancerait vertement, la première
+fois qu'il lui rendrait visite!...
+
+Mais Jacques ne vint pas à Paris; il était fier; il se croyait oublié,
+dédaigné; il resta à Carrières.
+
+Alors la mignonne se dit:
+
+--C'est un vilain. Je le déteste. Il faudra que j'aille le relancer.
+Oui, certes, j'irai au premier jour. Je le gronderai, je l'embrasserai
+d'importance, et nous verrons s'il continue à me bouder.
+
+Ce «premier jour» était encore à se lever.
+
+ * * * * *
+
+«C'est une terrible chose d'être heureux. Comme on s'en contente! Comme
+on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la
+vie, le bonheur, on néglige le vrai, le devoir!»
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ mettait en pratique ces aphorismes d'un grand
+écrivain.
+
+Ce n'était pourtant pas une ingrate...
+
+Non; mais on ne se réveille pas, du soir au matin, fille et nièce de
+millionnaire sans que le désir, le besoin de se façonner promptement à
+cette foudroyante fortune n'accaparent quelque peu de l'esprit et du
+temps!...
+
+Et puis, son oncle et tuteur ne lui ayant jamais manifesté l'intention
+de se rapprocher du garde-chasse, notre héroïne en avait conclu que la
+présence de celui-ci serait médiocrement agréable à celui-là, et,
+d'instinct, presque machinalement, elle s'était abstenue d'attirer
+Patte-de-Fer à l'hôtel Murphy.
+
+L'Américain, il est vrai, ne lui avait adressé aucune recommandation
+particulière à ce sujet; elle se conformait, néanmoins, à la pression
+vague, mais claire, de ses volontés tacites.
+
+Le prétendu Samuel n'était-il pas à ses yeux le représentant de
+l'autorité paternelle, et ne devait-elle point lui obéir aveuglément?
+
+Enfin, Florette aimait!...
+
+Il est évident qu'au fond, elle n'avait pas cessé d'éprouver pour
+l'ex-_détective_ la même tendresse qu'autrefois,--une tendresse sans
+bornes, quoique purement filiale...
+
+Mais elle adorait M. de Saint-Pons,--et elle se donnait tout entière aux
+espérances que lui faisait concevoir son changement de position...
+
+Devenir la femme de Roger! C'était là son unique idée de tous les
+instants!...
+
+Et, lorsqu'elle se reprochait de ne pas songer assez à son ancien
+protecteur, à son ancien bienfaiteur, elle se répondait,--pour
+s'excuser:
+
+--Quand tout sera arrangé, nous courrons à Carrières, mon fiancé et moi.
+C'est une surprise que je ménage à ce pauvre, bon et cher Jacques. Comme
+il sera étonné et heureux lorsque nous lui apprendrons notre mariage!
+
+ * * * * *
+
+En attendant, Jacques vivait seul, découragé, égaré, accablé, cherchant
+partout l'absente, allant et venant dans ses souvenirs comme une bête
+fauve dans sa cage.
+
+Marcher le rebutait, chasser le fatiguait, penser l'ennuyait. La forêt,
+le logis, le monde lui paraissaient vides, noirs, horribles. Avec la
+jeune fille, tout s'en était allé de sa vigueur, de son cerveau et de
+l'existence.
+
+Tous les matins, il sortait de chez lui, et, tous les soirs, il y
+rentrait à la même heure qu'autrefois, ayant passé toute sa journée à
+cheminer sous bois à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien,
+n'entendant rien, l'œil rivé sur une image invisible.
+
+Le gibier et les braconniers avaient maintenant beau jeu avec lui. Il ne
+les apercevait pas. Il buvait et mangeait à peine. Sa taille se
+courbait, ses joues se creusaient, son regard s'éteignait. Le papa
+Tourangeau, le régisseur du château, et le marquis lui-même lui avaient
+déjà demandé à maintes reprises:
+
+--Ah ça! est-ce que vous êtes malade?
+
+Avant de se coucher, il montait d'ordinaire dans cette chambre du
+premier étage qui avait été celle de Florette; il s'asseyait au pied du
+lit de la mignonne et contemplait, avec une sorte de recueillement
+immobile et silencieux, les quelques menus objets qui avaient appartenu
+à celle-ci et qu'elle avait oublié d'emporter en partant.
+
+Il restait là, comme s'il eût été de pierre, jusque bien avant dans la
+nuit,--jusqu'à ce qu'une larme, roulant de sa paupière le long de sa
+joue hâlée, vînt mettre sa saveur amère entre ses lèvres ouvertes pour
+exhaler un gémissement ou un soupir.
+
+Souvent aussi il grimpait sur la terrasse de Saint-Germain,--au lieu
+dit: le _rond-point de l'Etoile_,--et, accoudé sur la balustrade qui le
+séparait de l'espace, il considérait fixement, par delà la Seine, par
+delà les îlots de verdure du Vésinet, par delà les clochers de Chatou,
+de Croissy, de Rueil et de Nanterre, la place où Paris se noyait dans la
+brume vaporeuse ou poussiéreuse, bleuâtre ou rousse du lointain, entre
+Montmartre et le mont Valérien.
+
+C'était là qu'elle habitait! A quelques lieues! Une heure à peine de
+chemin de fer!...
+
+Oui, mais, dans cette heure et dans ces quelques lieues, l'indifférence
+de la fillette avait jeté un siècle et un abîme!
+
+Eh bien, non: elle n'était pas coupable. Il devait y avoir entre eux un
+malentendu, une erreur, je ne sais quoi d'extraordinaire que lui,
+Jacques, ne pouvait comprendre ou qu'il interprétait au rebours!...
+
+Comme tout cela s'expliquerait si l'on se retrouvait ensemble!...
+
+Ah! si elle l'avait appelé, ou plutôt s'il avait découvert un prétexte
+pour entreprendre le voyage et pour se présenter chez elle!...
+
+Car il lui fallait un prétexte: son cœur lui conseillait bien de s'en
+passer; mais sa dignité blessée lui imposait impérieusement le devoir
+d'en imaginer un.
+
+Un prétexte! C'était le mot qui lui revenait sans cesse à l'idée et à la
+bouche, alors qu'il redescendait vers la Faisanderie, en hochant le
+front de droite à gauche et en gesticulant silencieusement, comme s'il
+discutait avec lui-même, s'il s'adressait des objections et s'il
+essayait de se convaincre.
+
+Ce prétexte, voici comment les circonstances se chargèrent de le lui
+fournir doublement:
+
+Une quinzaine s'était écoulée depuis les scènes du pavillon
+d'Armenonville, et Patte-de-Fer était loin de se douter de quelle
+douloureuse façon celles-ci avaient modifié les sentiments et bouleversé
+la vie de notre héroïne.
+
+Il avait chassé toute la matinée avec le père de Roger.
+
+Approchant midi, tous deux s'en retournaient vers le château, le carnier
+vide.
+
+Leurs préoccupations réciproques avaient nui, en effet, à la justesse de
+leur tir, et lièvres et perdreaux en avaient profité pour leur glisser
+prestement sous le fusil. M. de Saint-Pons était soucieux; l'ancien
+policier était sombre.
+
+Le vieux gentilhomme n'avait pas été longtemps sans pénétrer le secret
+de ce dernier, et, avec une discrétion pleine d'égards, mais aussi avec
+l'autorité que donnent l'âge et la situation:
+
+--Vous avez perdu, lui avait-il dit, une personne qui vous est chère, et
+vous en souffrez, je le conçois. Retenez-vous, cependant, sur la pente
+de ce chagrin: il vous conduirait sûrement à la folie ou au suicide. Or
+la société a besoin de la raison de tous ses enfants, et la religion,
+comme la morale, réprouve toute mort volontaire...
+
+Et, lorsque le garde paraissait près de s'emporter contre l'absente:
+
+--Ne vous hâtez pas d'accuser, de condamner celle que vous pleurez
+intérieurement. C'est une étourdie, voilà tout. Si vous saviez quel
+absorbant apprentissage c'est que celui de la richesse pour qui n'en a
+pas l'habitude!...
+
+D'autres fois, au contraire, quand Perrin lui semblait sur le point de
+s'effondrer dans les larmes:
+
+--Etes-vous persuadé de son ingratitude? Infligez-lui la peine du
+talion. Elle vous oublie: oubliez-la!...
+
+Ce jour-là, en cheminant à travers la forêt:
+
+--Jacques, avait demandé le châtelain, voulez-vous me rendre un service?
+
+Puis brusquement:
+
+--Il s'agirait de partir sur-le-champ pour Paris...
+
+--Partir pour Paris!...
+
+--Hélas! chacun a ses peines. C'est la loi commune à tous. Moi-même, je
+n'en suis pas exempt. Mon fils me cause de graves inquiétudes...
+
+--Est-il possible!
+
+--On m'écrit que, depuis qu'il n'a pas reparu au château, il s'est
+amouraché de je ne sais quelle comédienne d'un petit théâtre du
+boulevard, en compagnie de laquelle il affecte de se produire dans tous
+les lieux publics. Le scandale est patent. Il désole nos amis qui me
+conjurent d'y mettre un terme...
+
+Patte-de-Fer fit un geste d'incrédulité:
+
+--Je ne puis croire... M. Roger!... En vérité, monsieur le marquis,
+êtes-vous bien certain qu'on ne le calomnie pas près de vous ou que l'on
+n'exagère point certaines peccadilles de jeunesse?...
+
+--Je crains plutôt que l'on n'ait cherché à atténuer ses désordres...
+J'ai pris des renseignements... On parle de dépenses folles faites par
+lui pour cette demoiselle Sergine; de voitures, de bijoux, de mobiliers
+achetés, de sommes importantes perdues au jeu; de l'acquisition
+prochaine d'un hôtel aux Champs-Elysées...
+
+Jacques réfléchit un instant; ensuite, s'efforçant de s'abstraire de
+ses propres angoisses pour compatir à celles de son interlocuteur:
+
+--Il y a quelque chose là-dessous, opina-t-il. On ne change pas ainsi
+sans motif. Ne supposez-vous pas qu'un amour contrarié...
+
+--J'avais toute la confiance de mon fils: s'il eût aimé quelqu'un, il me
+l'eût avoué...
+
+--Cependant, un garçon si rangé, si sobre, si tranquille!...
+
+--Hé! repartit le châtelain, c'est justement parce qu'il s'est montré
+jusqu'à présent plus retenu dans sa conduite et moins jaloux de son
+indépendance, que j'appréhende qu'il ne se livre avec moins de réserve
+et plus de rage folle à tous les vertiges du plaisir...
+
+C'est l'éternelle histoire du cheval qui, trop longtemps attaché au
+piquet, rompt soudain son licol et s'emporte à travers champs,--brûlant
+l'espace sous son galop furieux,--jusqu'à ce qu'enivré, aveuglé de
+liberté, il se brise la tête contre un arbre ou les reins dans une
+fondrière...
+
+Je sais, il est vrai, que mon Roger ne faillira jamais à l'honneur...
+
+Je sais pareillement que, majeur, il est le maître de disposer comme il
+l'entend de l'héritage de sa mère...
+
+Mais je sais aussi que certaines femmes sont fatales et que, quand on ne
+laisse pas entre leurs griffes quelque peu de la considération qui
+entoure un nom bien porté, on compromet à leur contact sa santé, sa
+fortune et, parfois, son avenir...
+
+J'ai donc résolu de couper court à cette liaison: c'est mon droit et
+c'est mon devoir...
+
+Pourtant, avant d'intervenir de mon autorité, il faut que je sois
+informé du point précis où en sont les choses...
+
+Et c'est sur vous, mon cher Perrin, que j'ai jeté les yeux pour procéder
+à cette enquête...
+
+--Sur moi?...
+
+--Ai-je eu tort de compter sur votre bon office et me refuseriez-vous le
+concours que je sollicite de vous?...
+
+--A Dieu ne plaise, monsieur le marquis! Seulement, de mon côté, ai-je
+bien qualité pour...
+
+--Roger vous a en affection et en estime. Vous le verrez; vous lui
+parlerez comme je ne saurais lui parler, et il vous répondra sans doute
+comme il ne saurait me répondre. S'il essayait de vous tromper, votre
+perspicacité d'observateur désintéressé démêlerait de suite la vérité du
+mensonge...
+
+Mieux que personne, vous pénétrerez qui est la créature dont mon fils
+s'est si subitement engoué...
+
+Mieux que personne, vous serez capable d'édifier l'imprudent enfant sur
+la valeur des gens équivoques qui l'entourent, de le prémunir contre
+les exploitations dont il est l'objet et de le soustraire aux dangers
+qu'il affronte...
+
+Mieux que personne, enfin, vous m'éclairerez sur la nature de ces
+exploitations et de ces dangers, afin qu'au besoin, je puisse, en
+connaissance de cause, invoquer l'aide de la justice pour arracher
+l'héritier des Saint-Pons à ce monde d'oiseaux de proie parisiens...
+
+
+
+
+X
+
+RÉAPPARITION DE FIL-EN-QUATRE
+
+
+--Coquin de sort! c'est vous brigadier! Ce n'est pas pour vous le
+reprocher, mais voilà un fier bout de temps que je me fais vieux en
+croquant le marmot à vous attendre!
+
+Cette bruyante apostrophe--qui visait évidemment l'ex-_détective_ et qui
+éclatait comme une bombe sur les derniers mots du marquis--partait d'un
+quidam qui venait de s'arrêter à quelques pas des deux causeurs.
+
+Tout entiers à leur conversation, ceux-ci ne s'étaient pas aperçus
+qu'ils étaient arrivés en face du pavillon de la Faisanderie.
+
+Sur le seuil de ce pavillon, le quidam en question stationnait depuis
+un bon moment,--monté sur ses longues jambes ainsi qu'un pélican sur ses
+pattes et interrogeant de son petit œil chinois,--retroussé vers les
+tempes, d'une mobilité et d'un feu singuliers,--toutes les routes en
+éventail qui aboutissaient au Rond-Point-du-Roi.
+
+Quand le garde et son compagnon apparurent à l'horizon, un soupir
+d'allégresse s'échappa de sa poitrine étroite, sur laquelle se
+boutonnait une redingote quinquagénaire.
+
+Il brandit d'un air de triomphe la canne tambour-majoresque qu'un cordon
+de cuir reliait à son poignet droit.
+
+Puis, ouvrant ses échasses, il se dirigea vers les survenants, qui ne
+prêtèrent aucune attention à son approche.
+
+Quand il prit la parole, seulement, Patte-de-Fer leva la tête:
+
+--Fil-en-Quatre! s'exclama-t-il.
+
+Le policier subalterne toucha les bords de son chapeau épilé par les
+ans:
+
+--Moi-même, mon supérieur. Solide comme la colonne. On n'est pas encore
+près de se déboulonner.
+
+L'ancien brigadier le présenta du geste à M. de Saint-Pons:
+
+--Monsieur le marquis, un de mes camarades d'autrefois et l'un des
+meilleurs employés de cette administration à laquelle vous faisiez
+allusion tout à l'heure.
+
+Fil-en-Quatre se redressa sous l'éloge et se découvrit devant le
+châtelain.
+
+Perrin reprit en s'adressant à l'inspecteur:
+
+--Tu viens me demander à déjeuner, n'est-ce pas?... Ne t'avais-je pas
+invité la dernière fois que nous nous sommes rencontrés?... Eh bien, mon
+pauvre garçon, tu tombes mal: ma ménagère m'a quitté...
+
+--La petite dame si gentille! J'en dégringole d'un septième au-dessus de
+plusieurs entresols!... Elle qui paraissait tenir à vous ni plus ni
+moins que si M. le maire et son écharpe y avaient passé!...
+
+Jacques sourit tristement:
+
+--Je suis seul désormais chez moi comme sur terre... Ce qui ne
+m'empêchera point de te recevoir du mieux que je pourrai... Et pourvu
+que tu n'exiges pas que je te fasse raison à table...
+
+Le policier lui détacha une grimace intelligente:
+
+--Erreur n'est pas compte, brigadier. Il est permis de se tromper. Mais,
+si je ne professais pas pour vous une vénération panachée de fanatisme,
+j'insinuerais que vous pataugez à l'instar d'un ménage de canards dans
+une mare...
+
+--Comment?...
+
+--Ce n'est pas seulement histoire d'avoir l'honneur de gobelotter avec
+un chef--car vous resterez toujours le mien--que j'ai allongé mes flûtes
+jusque dans Seine-et-Oise.
+
+M. de Saint-Pons intervint:
+
+--Mon brave Perrin, je vous laisse. Vous avez sans doute à causer avec
+monsieur. N'oubliez pas, par exemple, que vous me devez une réponse.
+
+Patte-de-Fer s'inclina.
+
+--Je suis aux ordres de M. le marquis, déclara-t-il. Quand faudra-t-il
+partir pour Paris?
+
+--Tout de suite! repartit Fil-en-Quatre. Avec moi et sans baguenauder.
+J'ai mission de vous ramener.
+
+--Me ramener! répéta Jacques au comble de l'étonnement.
+
+--Expliquez-vous! appuya le gentilhomme non moins surpris.
+
+--Affaire de service, prononça l'inspecteur. Urgence promulguée par M.
+le préfet. C'est lui-même qui vous réclame...
+
+--Que signifie?...
+
+--Cela signifie qu'on a besoin de vous, là-bas, à la boutique... Ah!
+s'il ne s'agissait que d'une bricole comme celle du bois de Boulogne, il
+y a quinze jours, vous savez, on ne vous aurait pas donné la peine de
+vous déranger...
+
+--Quelle bricole?
+
+--Ces deux particuliers qu'une ronde de nuit a ramassés dans un massif,
+non loin du pavillon d'Armenonville, avec une fêlure au coco, et dont
+l'un avait succombé à un épanchement au cerveau... L'autre est en voie
+de guérison. On l'a consigné à Beaujon. Quand on pourra l'interroger, on
+aura le mot du rébus. C'est le pont-aux-ânes du métier... Mais le
+_Mystère de la place de l'Europe_...
+
+--Le _Mystère de la place de l'Europe_?...
+
+Fil-en-Quatre considéra son ancien brigadier avec une stupéfaction
+comique:
+
+--Ah çà! s'écria-t-il, le canton de Saint-Germain ignore donc les
+bienfaits de la presse, laquelle porte cependant le flambeau de la
+civilisation et le récit de ses _faits-divers_ jusqu'au sein des
+peuplades sauvages dont les mâles sont habillés d'un tatouage sur le
+ventre et les femelles d'une arête de poisson dans le nez?...
+
+Le mystère de la place de l'Europe!...
+
+Mais c'est le _clou_ du moment: un forfait de derrière les fagots; le
+_nec plus ultra_ de l'embrouillamini; une _cause célèbre_ à venir,
+auprès de laquelle le procès de Marchandon, l'assassin de la rue de
+Sèze, n'a été que de la _gnognotte_, et celui de Troppmann, l'assassin
+de Pantin, que de la fiente de petits oiseaux!
+
+--En effet, dit M. de Saint-Pons, les journaux, depuis près d'un mois,
+ne s'occupent que de cette affaire...
+
+L'inspecteur tira un imprimé de sa poche:
+
+--Tenez, la _Gazette des Tribunaux_ en parle encore ce matin...
+
+Patte-de-Fer prit la feuille et lut les détails que nous connaissons.
+
+Quand il eut achevé sa lecture:
+
+--Eh bien, demanda l'inspecteur, qu'est-ce que vous pensez de tout ça?
+Est-ce assez complet, assez corsé, assez obscur? La bouteille à l'encre,
+quoi! Là, vrai, parole sacrée, le journal a raison: c'est à dégoter le
+drame de Pantin!...
+
+Toute la boutique est sur les dents; le parquet n'y voit pas plus loin
+que son nez; le patron en jette sa langue aux chiens et votre serviteur
+en perd la tramontane...
+
+Alors on s'est dit partout, depuis le cabinet du préfet jusqu'à celui du
+juge d'instruction et depuis les bureaux jusque dans le public:
+
+«--Il n'y a que Patte-de-Fer qui puisse nous désembourber de l'ornière
+où nous barbotons. C'est le malin des malins, le finaud des finauds, le
+_débrouillard des débrouillards_. Allons le relancer dans sa retraite
+champêtre. Il ne refusera pas de nous donner un coup d'épaule. Ce sera
+censément son retour de l'île d'Elbe; mais, au bout de ce retour-là, il
+y aura un Austerlitz à la place d'un Waterloo».
+
+Et ce n'est pas uniquement l'avis des camarades et des gros bonnets de
+la maison: c'est encore celui de la presse...
+
+La feuille que vous avez en main ne se gêne pas pour l'écrire...
+
+L'opinion vous regrette; les amis vous réclament. Nous serons tous
+heureux et fiers de travailler à nouveau sous vos ordres...
+
+Moi, d'abord, j'ai promis de ne pas revenir sans vous...
+
+--Il est certain, appuya M. de Saint-Pons, qu'il ne vous est guère
+possible de ne pas apporter à la justice l'aide qu'elle sollicite en
+cette circonstance,--et, dût la tâche, dont je vous avais prié de vous
+charger tout à l'heure, s'effacer devant celle que vous impose l'intérêt
+de la société...
+
+--Monsieur le marquis, répondit l'ex-_détective_, je me sens de force à
+les mener de front toutes les deux.
+
+Sa taille s'était redressée; ses yeux brillaient; la flamme d'une
+satisfaction intérieure animait ses traits pétrifiés naguère dans une
+morne tristesse.
+
+Il semblait tout ragaillardi à la pensée de reprendre le métier qu'il
+avait cependant abandonné, quelques années auparavant, avec un soupir
+de soulagement, avec une joie si sincère!...
+
+Ah! c'est que, dans cette chasse aux coupables à laquelle il allait se
+livrer une fois de plus et qui exige de la part des Mohicans de la rue
+de Jérusalem une subtilité flair, d'ouïe, un système de ruses et de
+stratagèmes dignes de trappeurs, des Indiens de Cooper en quête d'un
+daim ou d'un bison; dans cette vie pleine de mouvement et de dangers où
+une poignée de dévouements obscurs et mal récompensés engage le combat à
+outrance avec la sombre armée du crime, il rêvait de chercher l'oubli et
+de trouver la mort peut-être!...
+
+Et puis, ce que l'on exigeait de lui impliquait un séjour assez prolongé
+à Paris, qu'habitait Florette, où il la rencontrerait sans doute, et où,
+dans tous les cas, il lui serait facile de savoir ce qu'elle était
+devenue; car il disposerait derechef des moyens d'investigation que la
+police met entre les mains de ses agents...
+
+Enfin son amour-propre avait été flatté...
+
+Les plus simples, les plus modestes, les plus stoïques sont accessibles
+à ces chatouillements.
+
+Là-bas, dans la grand'ville si capricieuse, si frivole et si ingrate,
+quand la _Filleule de Lagardère_ paraissait ne plus se souvenir de
+Jacques Perrin, les gens se souvenaient encore de Patte-de-Fer...
+
+Aussi celui-ci dit-il à Fil-en-Quatre:
+
+--C'est bien. Je t'accompagnerai. Nous partirons aussitôt que tu te
+seras réconforté et que M. le marquis m'aura donné ses instructions.
+
+
+
+
+XI
+
+MURPHY-HOUSE
+
+
+Retournons à l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne.
+
+En y rentrant, après la double comédie du pavillon d'Armenonville, notre
+héroïne s'était mise au lit, brisée. Une fièvre violente l'avait prise.
+Sa nuit n'avait été qu'une suite de cauchemars affreux et d'insomnies
+peuplées des plus désespérantes visions.
+
+Le lendemain, elle avait fait demander par mistress Simpson, à son
+oncle, la permission de ne point sortir de son appartement où la
+retenait, disait-elle, une indisposition subite.
+
+Cette permission lui avait été bénévolement octroyée par le _gentleman_
+lequel s'était contenté de s'informer si cette indisposition n'était
+pas de nature à nécessiter la présence d'un médecin.
+
+Florette lui avait répondu--toujours par l'intermédiaire de la
+duègne--qu'il ne fallait voir là qu'une crise nerveuse, un malaise
+passager dont auraient certainement raison le repos et la solitude.
+
+En toute vérité, elle voulait rester seule pour se désoler sans témoins
+et pleurer à son aise.
+
+L'ami Dick avait donc attendu quelques jours avant de se présenter chez
+elle.
+
+Puis, un matin, après avoir envoyé son valet de chambre solliciter pour
+lui la faveur d'être reçu par la jeune fille, et sur l'assentiment de
+celle-ci, il était venu savoir de ses nouvelles, comme si rien
+d'insolite ne s'était passé entre eux lors de leur dernier entretien.
+
+La _Filleule de Lagardère_ était à demi couchée sur une chaise longue,
+immobile, l'œil fixe et les sourcils contractés.
+
+Sa beauté avait un caractère tragique.
+
+Le cercle de bistre qui soulignait ses paupières parlait éloquemment de
+la détresse subie.
+
+Ses cheveux ruisselaient en désordre autour de ses joues livides.
+
+Autour de ses lèvres blêmies, il y avait un amer sourire qui continuait
+l'expression navrée de son regard.
+
+Le faux Yankee s'assit près d'elle et s'enquit avec intérêt de l'état de
+sa santé. Cette pâleur, cette faiblesse étaient de mauvais augure. Elle
+avait tort assurément de repousser les soins de la science. Pour lui, en
+qualité de parent, de tuteur, son devoir était d'appeler, de consulter
+un _physician_...
+
+La mignonne le supplia de n'en rien faire.
+
+Elle avait souffert, oh! oui, bien souffert!...
+
+Mais elle avait combattu le mal,--et le mal avait été dompté!...
+
+Le feu sombre de ses prunelles, les rougeurs fébriles qui fouettaient
+par instants ses pommettes, son pouls qui battait rageusement sous une
+peau brûlante, s'inscrivaient en faux contre ses affirmations...
+
+Néanmoins le prétendu Murphy eut l'air de la croire...
+
+Et lui prenant affectueusement la main:
+
+--Eh bien! mon enfant, puisque vous vous sentez mieux, sinon entièrement
+rétablie, il convient qu'une explication, aussi amicale que sincère,
+fasse cesser la situation pénible qui existe entre nous depuis notre
+dernière conversation...
+
+Cette conversation a été un peu vive, et nous nous sommes quittés
+réciproquement blessés...
+
+Hé mon Dieu! je ne vous le cacherai point: la fin de non-recevoir
+péremptoire par laquelle vous accueilliez les projets que ma
+sollicitude avait formés pour vous; cette façon de refuser, sans le
+connaître, celui que je vous offrais pour époux; le manque de confiance
+que vous m'aviez témoigné en me laissant ignorer une liaison, des
+engagements antérieurs,--tout cela m'avait irrité outre mesure...
+
+Il faut me pardonner...
+
+Nous autres Hurons du Nouveau-Monde, aux angles à peine émoussés par
+votre civilisation, nous sommes inhabiles à dissimuler ce que nous
+éprouvons, ce qui nous afflige ou ce qui nous froisse...
+
+Mais, une fois la première flamme de notre colère jetée, nous sommes
+pleins d'indulgence pour ceux que nous aimons...
+
+Or je vous aime, Eva. Vous êtes la fille de mon frère. Je ne veux pas
+que vous pleuriez. Je veux que vous soyez heureuse...
+
+Que l'homme en qui vous avez mis votre bonheur s'adresse sans crainte à
+celui qui représente votre père...
+
+Vous m'aviez annoncé sa visite à bref délai. Je l'ai vainement attendu.
+Parlez, qui peut le retenir?
+
+--Il ne viendra pas, prononça la mignonne.
+
+Puis soudain, éclatant en larmes, en cris et en prières:
+
+--Mon oncle, au nom du ciel, emmenez-moi, emmenez-moi!...
+
+--Comment?...
+
+--Quittons Paris!... Fuyons cette ville maudite!... Allons-nous en bien
+loin,--si loin que le souvenir ne puisse me poursuivre ou
+m'atteindre!...
+
+Il la regarda avec un étonnement, une émotion admirablement joués:
+
+--Mon enfant, vous m'effrayez... Calmez-vous... Je ne saurais
+comprendre...
+
+Elle tendit vers lui ses mains suppliantes, et, d'une voix entrecoupée
+de sanglots:
+
+--Plus tard, je vous dirai tout, oui, tout; vous êtes bon; vous aurez
+pitié... Mais je vous le demande à genoux, partons!... Partons sans
+perdre un jour, une heure, une minute!...
+
+Rien ne pouvait causer au pseudo-_captain_ plus de joie qu'une telle
+requête.
+
+S'éloigner d'une ville où, à chaque instant, il courait le risque de
+voir le hasard arracher le masque à son individualité et à son crime, et
+s'en éloigner avec Florette; enlever à jamais la jeune fille à Roger;
+emporter celle-ci dans quelque coin du monde où il la soumettrait à sa
+sauvage passion et où il la posséderait à l'abri de toute revendication
+de la justice,--c'était le but auquel tendaient ses ténébreuses
+machinations.
+
+Oui, mais il y avait un obstacle à l'exécution immédiate de ce plan:
+
+Les millions de James-Williams et de Samuel Murphy n'étaient pas encore
+arrivés de New-York...
+
+Et Richard Vautier n'entendait abandonner Paris que lesté de cette
+double fortune...
+
+Aussi, de son ton le plus caressant et le plus persuasif:
+
+--Oui, ma chère fille, reprit-il, oui, il sera fait ainsi que vous le
+désirez. Nous partirons; nous irons partout où il vous plaira d'aller;
+nous tâcherons de rendre la paix à cette pauvre âme déchirée par un
+chagrin dont j'attendrai patiemment que vous m'appreniez la cause...
+Mais un pareil déplacement entraîne certains préparatifs. J'ai
+d'importantes questions d'intérêt à résoudre. Accordez-moi, de grâce,
+jusqu'à la fin de ce mois...
+
+Notre héroïne eut un geste de découragement:
+
+--Ici, je me sens mourir, murmura-t-elle.
+
+--Eh! repartit l'ami Dick, que n'essayez-vous de vous distraire? En ce
+pays, les occasions ne manquent pas: il y a les spectacles, les courses,
+les curiosités de toute espèce...
+
+Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes belle: tous les hommages et
+toutes les adorations se ligueront pour vous consoler...
+
+Allez dans le monde, dépensez de l'argent, faites du bruit: ce bruit
+vous empêchera d'entendre la plainte de votre cœur meurtri...
+
+Lancez votre peine dans le tourbillon du plaisir; fatiguez-la,
+harassez-la; la lassitude, c'est le sommeil, et le sommeil, c'est
+l'oubli...
+
+D'ailleurs, nous ne tarderons pas à nous mettre en route...
+
+Voici que je me rappelle une particularité à laquelle je n'avais pas
+prêté grande attention, parce que je comptais prolonger indéfiniment mon
+séjour dans votre capitale...
+
+Il s'agit de cet hôtel: on me propose de le vendre...
+
+--Ah!...
+
+Le faux Américain sourit:
+
+--Ces Français sont facétieux. Cette propriété est restée, paraît-il,
+assez longtemps sans acquéreurs, et, depuis que je l'ai achetée, voilà
+que les offres pleuvent sur moi, de toutes parts, de m'en défaire avec
+bénéfice; et si je voulais spéculer sur ce singulier revenez-y... Il y
+a, entre autres, un de vos _dandies_ parisiens, un de ces écervelés, de
+ces fous qui se ruinent pour des créatures indignes de l'estime, de la
+tendresse d'un véritable _gentleman_...
+
+Puis, s'interrompant:
+
+--Mais, j'y songe, vous devez le connaître...
+
+--Moi!...
+
+--N'avez-vous pas habité, pendant plusieurs années, près de
+Saint-Germain, sur les terres de ce marquis de Saint-Pons auquel je me
+suis adressé--par l'entremise de mon avoué--pour vous retirer de chez la
+personne qui vous avait recueillie et qui était, si je ne m'abuse, au
+service de ce gentilhomme?...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, le marquis est le père de ce jeune fou...
+
+Mademoiselle Fine-Lame se leva.
+
+--Roger! s'exclama-t-elle, Roger de Saint-Pons!...
+
+--Précisément, poursuivit son interlocuteur avec bonhomie. L'hôtel a
+plu, me mande-t-on, à une demoiselle Sergine Gravier, à laquelle ce
+pauvre garçon n'a rien à refuser,--je dis pauvre garçon, parce que cette
+fille de théâtre est une drôlesse de la pire catégorie,--et il s'est
+empressé d'aller trouver mon homme d'affaires pour lui demander si je ne
+serais pas, par hasard, disposé à lui céder à tout prix l'objet de la
+fantaisie de sa maîtresse...
+
+Et, tenez, j'ai justement sur moi la lettre de M^e Bouginier... Voyez ce
+que celui-ci m'écrit à ce sujet...
+
+Notre héroïne prit le papier que Richard Vautier venait de tirer de son
+portefeuille.
+
+Elle lut:
+
+ «Mon cher monsieur Samuel Murphy,
+
+»J'ai reçu ce matin la visite de M. Roger de Saint-Pons, un fils de
+ famille dont la liaison avec mademoiselle Sergine
+ Gravier--l'actrice excentrique et répandue--n'est plus désormais un
+ secret pour personne.
+
+»Ce jeune homme désire vivement devenir possesseur de l'immeuble
+ dont vous avez fait récemment l'acquisition à l'angle de la rue de
+ la Pompe et de l'avenue du Bois-de-Boulogne.
+
+»Je lui ai déclaré que je ne pensais point que vous eussiez
+ l'intention de vous en défaire.
+
+»Sur son instante prière, j'ai, cependant, consenti à vous
+ transmettre sa proposition.
+
+»Entre nous, je suis persuadé que votre hôtel, pour me servir de
+ l'expression de ces demoiselles, a singulièrement _tapé dans
+ l'œil_ de sa maîtresse, et que c'est pour l'y installer, pour y
+ abriter leurs amours...»
+
+Florette ne put continuer.
+
+Le désespoir l'accablait d'un poids trop lourd. Sa force fléchit. Elle
+se jeta sur un sopha et s'y roula en étouffant ses gémissements.
+
+Du sopha, elle glissa sur le tapis. Des convulsions la secouèrent. Elle
+se tordait, et son beau corps s'agitait sous l'effort d'une douleur sans
+nom...
+
+Puis, tout d'un coup, sa tête se renversa dans les masses de ses
+cheveux. Elle ne bougea plus. Elle était comme morte...
+
+L'ami Dick sonna.
+
+Mistress Simpson parut.
+
+--Betzy, lui dit-il froidement, je crois que miss Eva a besoin de vos
+soins.
+
+
+
+
+XII
+
+VIE PARISIENNE
+
+
+Le _gentleman_ s'était retiré.
+
+Au bout de quelques instants, la duègne lui ayant fait respirer de sels,
+une rougeur fugitive revint aux joues de notre héroïne.
+
+Sa bouche trembla et ses paupières se rouvrirent.
+
+Elle se releva péniblement, rejeta ses cheveux en arrière et reprit sa
+place sur sa chaise longue. Elle ne tressaillait plus. Les lignes de son
+visage se reposaient et semblaient tranchées dans le marbre.
+
+Pendant une demi-heure, elle demeura accablée, l'œil vague, comme
+lorsqu'on regarde dans la nuit l'endroit noir et profond où une
+apparition s'est évanouie.
+
+L'Anglaise se tenait à l'écart et l'examinait sournoisement.
+
+Soudain, elle se redressa. Sa prunelle avait recouvré sa flamme de
+résolution et de fierté. La lettre de M^e Bouginier était restée sur le
+tapis; elle l'aperçut et soupira:
+
+--Allons! c'est décidé, il n'y a plus l'ombre d'un doute!
+
+Elle mit le talon sur le papier. C'était fouler du pied l'ennemi vaincu.
+Ensuite, interpellant Betzy:
+
+--Ma bonne Simpson, préparez-vous à m'habiller. On a raison: il faut
+chercher à me distraire. On joue ce soir, à l'Opéra. Prévenez mon tuteur
+que j'ai le dessein d'y aller.
+
+ * * * * *
+
+Elle y alla, en effet, et elle y fut très remarquée. Seulement, comme
+elle se promenait au foyer, deux jeunes messieurs, qui parlaient fort
+haut, la croisèrent: deux cravates blanches et deux gilets en cœur de
+l'orchestre, le gardénia au revers de l'habit et le claque doublé de
+satin sous le bras. L'un s'informait:
+
+--Roger de Saint-Pons est-il venu dîner au cercle?
+
+--Lui! répondit l'autre, allons donc! Sergine Gravier le confisque. Il
+ne sort plus de l'appartement qu'il lui a meublé sur le boulevard
+Haussmann...
+
+--Ainsi, le _collage_ est complet?...
+
+--Complet. Elle lui a déjà coûté une cinquantaine de mille francs...
+
+--Je sais bien que Roger jouit de la fortune de sa mère... Mais le
+papa?... Qu'est-ce qu'il chante?...
+
+--Le papa _marronne_. Il en est _bleu_. Gare au conseil judiciaire!...
+
+Notre héroïne mordit son mouchoir, rentra dans sa loge et n'entendit pas
+une note des trois derniers actes des _Huguenots_.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, il y avait une première représentation au Gymnase.
+
+Florette y eut une avant-scène.
+
+Dans celle qui lui faisait vis-à-vis, une femme la lorgnait avec une
+persistance effrontée: une femme harnachée de diamants comme une idole
+hindoue, derrière laquelle, dans la pénombre, son cavalier se
+dissimulait.
+
+La _Filleule de Lagardère_ reconnut la femme et devina le cavalier.
+
+A dater de ce moment, elle se jeta avec fureur dans la vie parisienne.
+
+Elle courut les magasins, les couturières et les modistes, accepta les
+invitations envoyées à sir Samuel par les membres de la colonie
+étrangère et se montra dans leurs salons, au Bois, aux courses, dans
+toutes les kermesses de bienfaisance.
+
+Toujours seule, d'ailleurs: son oncle supposé se gardait bien de
+l'accompagner.
+
+Pour justifier son éloignement des réunions et des plaisirs du monde, le
+_gentleman_ alléguait des motifs de santé: la traversée l'avait
+considérablement fatigué, et son médecin lui ordonnait de prendre
+quelques mois de repos.
+
+Dans cette existence tourbillonnante, toute de niaiseries et de
+secousses nerveuses, la mignonne ne s'était jamais rencontrée face à
+face avec Roger.
+
+En revanche, il ne se passait pas de jour que la rumeur publique
+n'apportât à son oreille un fragment de l'épopée amoureuse du jeune
+homme.
+
+Tantôt c'était sa fleuriste qui regrettait en ces termes de ne pouvoir
+lui vendre un bouquet de camélias:
+
+--On en fera un pareil pour mademoiselle, si elle le désire; mais
+celui-ci m'a été commandé et payé d'avance par M. Roger de Saint-Pons:
+je dois l'expédier tout à l'heure à mademoiselle Gravier.
+
+Tantôt c'était son coiffeur qui s'excusait ainsi d'être arrivé en
+retard:
+
+--Je sors de chez madame Sergine, vous savez, celle qui est actuellement
+avec le petit marquis de Saint-Pons?... En voilà un qui est toqué
+d'elle!... Et, cependant elle n'a pas le quart des cheveux de
+mademoiselle!
+
+Tantôt, c'était la feuille «la mieux renseignée de Paris» qui lui
+tombait sous la main et dans laquelle elle lisait à l'article
+_Indiscrétions_:
+
+«Hier, on a pendu la crémaillère dans les nouveaux appartements de S...
+G..., l'étonnante _Fleur-de-Picrate_ de l'opérette de nos spirituels
+confrères Lapoule et Verdier. On y coudoyait tout le personnel féminin
+de nos théâtres, nombre d'illustrations de la haute galanterie et la
+plupart des noms les mieux portés au _Baby-Club_, aux _Eclaireurs_ et au
+_Jockey._
+
+»On a beaucoup joué: pas aux jeux innocents. Le jeune R... de S...-P...,
+qui, en sa qualité de protecteur en titre de l'amphitryonne, faisait les
+honneurs du logis, aurait, dit-on, perdu plus de deux mille louis...»
+
+ * * * * *
+
+De son côté, mademoiselle Fine-Lame défrayait abondamment les
+conversations de la société--occupée de mille riens--qu'elle fréquentait
+assidûment.
+
+On y commentait la liberté dont elle jouissait, ses allures un peu
+franches, sa beauté et ses toilettes originales.
+
+On remarquait enfin que, partout où elle se trouvait, on était sûr de
+voir surgir un certain rastaquouère appelé Marignan...
+
+La jeune fille n'avait point l'air, il est vrai, de prendre garde à la
+persistance des poursuites de celui-ci; aussi les langues charitables
+insinuaient-elles qu'elle _cachait son jeu_. «Mariage sous roche,»
+avançaient les uns. «Amant sous cloche,» affirmaient les autres.
+
+Au milieu de tout cela, Florette emportait son angoisse avec elle.
+
+Au bout de quinze jours, elle résolut de renoncer à ce tumulte; et, un
+matin qu'elle déjeunait avec son tuteur prétendu et que celui-ci la
+complimentait sur ses succès dans les salons et lui vantait l'efficacité
+du régime de plaisir qu'elle avait adopté:
+
+--Quand m'arracherez-vous à ce paradis? lui demanda-t-elle brusquement.
+
+Le faux Américain réfléchit un instant.
+
+Puis il répondit:
+
+--Après-demain. Nous sommes au samedi. Lundi soir, nous aurons quitté
+Paris.
+
+ * * * * *
+
+Ce samedi était le jour où Jacques Perrin avait eu avec le père de Roger
+la conversation à laquelle vous avez assisté dans l'un des chapitres
+précédents; le jour où Fil-en-Quatre était tombé comme une surprise au
+pavillon de la Faisanderie, et où, sur l'avis du marquis, l'ex-brigadier
+s'était décidé à collaborer de nouveau aux investigations de la justice
+et à accompagner l'inspecteur à Paris.
+
+
+
+
+XIII
+
+ENTRE ASSOCIÉS
+
+
+En entrant, ce jour-là, dans son cabinet, après déjeuner, le
+pseudo-Samuel y trouva M^e Bouginier.
+
+--Eh bien! questionna celui-ci, qu'avons-nous de nouveau?
+
+--Mon cher associé, répondit l'autre avec satisfaction, tout marche au
+gré de nos désirs...
+
+--Hein?
+
+--Vous aviez raison: les trucs les plus simples sont les meilleurs. Le
+vôtre a pleinement réussi. Miss Eva vient de me déclarer derechef
+qu'elle est prête à me suivre partout où il me plaira de la conduire.
+
+L'ancien avoué eut un mouvement d'impatience:
+
+--Hé! saperlotte! s'exclama-t-il, il s'agit bien de miss Eva! Il s'agit
+de l'argent que vous avez reçu, ce matin d'Amérique. En chèques sur les
+banques de France, d'Italie et d'Allemagne...
+
+--Ah! vous savez...
+
+--Parbleu! est-ce que je n'ai pas, moi aussi, un correspondant à
+New-York?...
+
+Le _gentleman_ sourit.
+
+--La Banque est fermée demain dimanche, dit-il. Après-demain lundi, je
+toucherai mes fonds et, le soir, je serai sur la route de Florence, de
+Vienne ou de Berlin.
+
+--La Banque est ouverte aujourd'hui: pourquoi ne touchez-vous pas tout
+de suite?
+
+--Avez-vous oublié que c'est demain que se jouera le dernier acte de la
+comédie qui doit achever de me livrer la fille de James Williams? Et
+n'est-ce pas vous qui avez imaginé, préparé, agencé cette rencontre qui
+portera le coup suprême à ce que cette enfant pourrait conserver
+d'attachement dans son cœur pour ce misérable Roger?...
+
+Le prétendu Yankee ajouta:
+
+--Maintenant, mon cher associé, avez-vous quelque observation à me
+soumettre?
+
+--Une seule; mais celle-là est capitale pour moi...
+
+--Dites vite, je vous prie: j'ai hâte de commencer à vaquer aux
+préparatifs de notre départ...
+
+--Au cours de cette conversation succincte, vous avez plus d'une fois
+daigné me qualifier du titre de votre associé. Un titre qui m'honore,
+sans doute. Cependant je dois vous avouer que je prise assez peu les
+honneurs sans profits.
+
+--Ce qui signifie?...
+
+--Qu'entre associés, lorsqu'on se sépare, on liquide les bénéfices.
+
+--J'entends: vous désirez savoir...
+
+--Quelle part me sera attribuée dans les millions que vous allez palper,
+oui, monsieur Richard Vautier... Je me trompe: _yes_, sir Samuel...
+Pardon! la langue m'a fourché...
+
+ * * * * *
+
+Il y eut un moment de silence. Les deux interlocuteurs s'examinaient en
+dessous: l'ex-avoué, immobile sur son siège et fermement décidé à n'en
+point démarrer qu'il n'eût obtenu une réponse satisfaisante; le faux
+Américain, allant et venant à travers la pièce, en fumant un cigare
+qu'il venait d'allumer. A la fin, ce dernier s'arrêta devant son
+interlocuteur et, lui frappant cordialement sur l'épaule:
+
+--Tranquillisez-vous, mon compère. Je récompense généreusement ceux qui
+m'ont servi avec zèle. Vous serez content, _God me bless_!...
+
+--J'en suis persuadé... Mais il y a le proverbe: _Tenir et courir sont
+deux_... Je préférerais un chiffre, des offres réelles, un acompte, et,
+comme le coq de la fable:
+
+ Le moindre _billet de mille_
+ Ferait bien mieux mon affaire...
+
+--Eh! à proverbe proverbe et demi, riposta l'autre avec gaieté: _Tout
+vient à point à qui sait attendre._ Patientez jusqu'à lundi...
+
+--Lundi?... Seulement lundi?... Pourquoi lundi?
+
+--Parce que, je vous le répète, je me présenterai après-demain dans la
+journée à la Banque; vous m'y accompagnerez si bon vous semble, et
+ensuite nous réglerons nos comptes...
+
+--Où cela?
+
+--Ici, chez vous, où vous voudrez.
+
+L'ancien officier ministériel réfléchit un instant; puis, d'un ton
+insinuant:
+
+--J'aimerais mieux que ce fût chez moi...
+
+--Chez vous, soit.
+
+M^e Bouginier parut rassuré par cette condescendance.
+
+--Je n'ai pas besoin, prononça-t-il avec noblesse, de vous talonner à la
+Banque... J'aurais l'air de me défier...
+
+Il ajouta avec bonhomie:
+
+--Venez le soir, avant de partir, en vous rendant à la gare.
+
+--C'est convenu. Nous prendrons probablement l'_express_ pour Marseille
+à minuit. Donc, entre dix et onze heures, nous serons chez vous.
+
+L'ex-officier ministériel se leva.
+
+--Actuellement, fit-il, il ne me reste plus qu'à souhaiter que le coup
+de théâtre de demain réussisse au gré de vos vœux...
+
+Il se dirigeait vers la porte du cabinet; le _gentleman_ le retint du
+geste:
+
+--Un mot encore, êtes-vous certain que les marionnettes dont vous
+manœuvrez les ficelles se maintiendront, dans ce coup de théâtre, à
+la hauteur du rôle que vous leur avez confié?
+
+M^e Bouginier se rengorgea:
+
+--N'ayez nulle inquiétude. Lorsque j'entreprends une affaire, je ne
+néglige aucun des détails susceptibles d'en assurer le succès. Je
+stylerai derechef, ce soir, ce gredin de Marignan et Sergine Gravier. On
+jurerait vraiment que celle-ci s'est embéguinée pour tout de bon de
+notre jouvenceau. Quant à celui-là, dans la persuasion que c'est pour
+lui-même qu'il travaille, il ne demande qu'à embrocher son rival,--et il
+l'embrochera, Dieu me damne! comme une mauviette ou un poulet, sans lui
+laisser le temps de crier _Aïe_!...
+
+--J'en serai marri pour ce jeune homme... Mais à chacun sa destinée...
+Les morts seuls ne reviennent pas...
+
+Et, sur cet aphorisme, le pseudo-_captain_ salua de la main son
+interlocuteur, comme pour lui indiquer que, l'entretien étant terminé,
+il était libre de prendre congé.
+
+L'autre n'en fit rien, cependant. Il demeura debout, près du seuil, le
+sourcil froncé, le front pensif, la mine assombrie et soucieuse.
+
+--Qu'est-ce? interrogea le _gentleman_. Qu'avez-vous, respectable ami?
+Quelque obstacle imprévu viendrait-il entraver la réussite de nos
+desseins?...
+
+--Il s'agit justement de notre spadassin... Le Marignan est dangereux...
+Et je redoute fort que, quand il aura tiré les marrons du feu, il n'ait
+la prétention de les croquer avec nous...
+
+--En vérité!...
+
+--C'est un chat-tigre... Il a des griffes au bout des pattes... Et votre
+sirène de pupille lui a mis, comme à vous, la cervelle à l'envers...
+
+--Comment, ce drôle...
+
+--Ce drôle s'imagine que c'est pour lui qu'il travaille, et, quand il
+aura reconnu qu'il n'a été qu'un instrument entre nos mains, nous aurons
+tout à redouter de son ressentiment, de sa colère...
+
+--Débarrassons-nous en alors... Quand nous n'aurons plus besoin de
+lui... Que diable! il ne doit pas manquer à Paris, comme ailleurs, de
+bons compagnons disposés, moyennant finances, à éliminer de ce monde un
+quidam inutile, gênant ou dangereux...
+
+--Oh! certes, opina l'ex-officier ministériel, il n'y aurait qu'à
+s'adresser à l'excellente dame Héloïse Chamoiseau, la digne femme qui,
+d'un pavé sur la tête, nous a débarrassés de l'homme qui avait écouté
+notre conversation dans les massifs du bois de Boulogne...
+
+--Ah! oui, le fidèle serviteur de M. Roger de Saint-Pons?... Et que
+devient-il, ce blessé?... Avez-vous fait prendre de ses nouvelles?
+
+--Il est toujours à l'hôpital, où il ne va guère mieux, heureusement,
+que le pauvre défunt Tom Snail...
+
+--A merveille!... Mais revenons à cette femme... Vous disiez?
+
+--Héloïse Chamoiseau, une de mes anciennes clientes, tient actuellement,
+sur le revers des buttes Montmartre, entre les fortifications et
+Saint-Ouen, un débit de boissons qui n'est pas précisément fréquenté par
+l'élite de la société parisienne: on y rencontre des consciences à
+revendre et l'on n'y a qu'à se baisser pour ramasser des outils propres
+à toutes espèces de besogne.
+
+--Eh bien, baissez-vous, mon cher...
+
+--Ah! voilà, c'est qu'en me baissant j'aurais peur de faire craquer mon
+excellente réputation...
+
+--Bah!...
+
+--La police a l'œil sur moi. Je suis l'objet d'une surveillance
+paternelle. On incrimine mes antécédents, ma profession, mes
+relations... Si quelque agent m'apercevait pénétrant dans ce bouge!...
+Et puis, j'ai des convenances à garder...
+
+Le prétendu Yankee l'écoutait avec flegme.
+
+--Bref, fit-il, vous ne seriez point fâché de rencontrer un officieux
+qui se chargeât d'agencer cette affaire en votre lieu et place?...
+
+--Dame! avoua l'ancien avoué, puisque vous devinez si merveilleusement,
+il serait malséant de chercher à nier...
+
+--C'est bien. L'officieux est trouvé. Ce sera moi.
+
+--Vous?
+
+--Pourquoi non?
+
+--Vous iriez chez Héloïse recruter les hommes qu'il nous faut?...
+
+--J'irais au diable, pour ne pas laisser un ennemi à mes trousses!...
+Allons, placez-vous là et jetez-moi sur le papier quelques lignes qui
+m'indiquent le gisement exact de ce cabaret, afin que, pour m'orienter,
+je ne sois pas exposé à demander mon chemin à un de vos sergents de
+ville...
+
+Un soupir de soulagement sortit de la poitrine de l'ex-officier
+ministériel:
+
+--Ma foi! déclara-t-il, vous agissez sagement en mettant la main à la
+pâte. Aussi bien, vous n'êtes pas moins intéressé que moi à ce que ce
+farceur de Marignan ne puisse plus nuire à personne. La petite, je vous
+le répète, lui tient au cœur, et, de rage qu'elle lui échappe, il est
+susceptible d'aller conter tout ce qu'il sait au procureur de la
+république. Or, comme il sait pas mal d'histoires et que le télégraphe
+court plus vite que l'_express_, au lieu de passer votre lune de miel
+sous le ciel azuré de Florence ou de Naples, il se pourrait que vous
+fussiez contraint--par la gendarmerie--de vous arrêter à la gare de
+Marseille ou de Lyon...
+
+Il s'était assis devant le bureau et écrivait. Lorsqu'il eut terminé:
+
+--Voici, reprit-il, un plan grâce auquel il ne vous sera guère possible
+de vous tromper.
+
+Le _gentleman_ prit le papier.
+
+--_Thank you._ Une dernière question. Quand notre spadassin doit-il
+provoquer mon marquis?
+
+--Demain, aux courses de Longchamps.
+
+--Et la rencontre?
+
+--Aura lieu, selon toutes probabilités, après-demain, à la première
+heure.
+
+L'ami Dick parut songer; ensuite il interrogea:
+
+--Avez-vous un prétexte pour envoyer ce Marignan ici, dans la soirée,
+quelques instants avant celui fixé pour mon départ?
+
+L'ex-officier ministériel semblait avoir recouvré toute sa bonne humeur:
+
+--Un prétexte? Dans cet hôtel? Rien n'est plus aisé, répondit-il. Il n'y
+a qu'à lui insinuer que mademoiselle Fine-Lame désire l'entretenir entre
+chien et loup et apprendre de sa bouche les détails du combat du
+matin...
+
+Le faux Samuel approuva:
+
+--Très ingénieux, en effet. Jim l'attendra pour l'introduire, censément
+en secret, rue de la Pompe, près de la porte des communs. Moi, je me
+serai rendu auparavant chez cette Héloïse Chamoiseau; j'y aurai trié sur
+le volet une paire de compagnons vigoureux et déterminés; je les aurai
+ramenés en voiture fermée et je les aurai postés à l'endroit favorable à
+l'exécution de mon projet...
+
+--Après?...
+
+--Que votre Marignan se présente seul; qu'il n'ait aucune défiance;
+qu'il entre,--et je vous engage ma parole qu'il ne ressortira jamais!
+
+ * * * * *
+
+Les deux associés s'étaient séparés d'un air mutuellement enchanté.
+
+Dans son cabinet, Richard Vautier avait maintenant aux lèvres ce sourire
+narquois qui, lorsque personne ne pouvait l'apercevoir, venait
+_franciser_ son masque:
+
+--Tout va bien, murmura-t-il. Ce niais m'a indiqué où trouver ce dont
+j'avais si impérieusement besoin... Et il est à cent lieues de supposer
+qu'après m'être servi de l'arme qu'il me fournit contre ce complice
+subalterne, qui m'aura délivré de Roger de Saint-Pons, c'est contre lui,
+Bouginier, que j'en retournerai la lame à deux tranchants... Ah! oui,
+maître fripon, _nous réglerons nos comptes!_... Seulement, ce sera de la
+même façon que Jausion et Bastide--qui le saluaient de cette phrase--ont
+réglé le sien à Fualdès dans la rue des Hebdomadiers!...
+
+ * * * * *
+
+De son côté, en réintégrant son logis, l'ancien avoué avait avisé, sur
+son carré, Bijou-des-Dames et le Rouquin en train de sonner à sa porte.
+
+--Ah! c'est vous, mes jeunes amis! s'était-il exclamé avec satisfaction.
+Exacts au rendez-vous: parfait, parfait, parfait!... Mes femmes n'y sont
+pas, ma servante non plus; je les ai éloignées à votre intention...
+Nous allons nous immiscer dans mes lares et y savourer des breuvages en
+conversant familièrement de ce que j'ai à vous proposer...
+
+On s'était «immiscé dans les lares» de ce Prud'homme du crime; on avait
+siroté quelques grogs, que les «jeunes amis» avaient outre mesure
+carabinés d'alcools; on avait «conversé» longuement, très longuement,
+les coudes sur la table, les fronts rapprochés, ainsi que trois têtes
+dans le même bonnet. Ensuite Bijou-des-Dames avait dit, en lissant son
+accroche-cœur:
+
+--C'est convenu, patron. On sera _d'attaque_. Mais si le bourgeois
+regimbe?
+
+--Le bourgeois ne regimbera pas, avait répliqué Bouginier en puisant
+dans sa tabatière. S'il criait, il attirerait nécessairement la police
+et la justice, et il a tout intérêt à ce que ces deux institutions
+respectables ne se mêlent pas de ses histoires.
+
+Il ajouta en reniflant sa prise:
+
+--Du reste, veuillez remarquer qu'il ne s'agit pas ici d'une lutte à
+engager, mais d'un _abatage_ instantané... Vous vous placerez à
+l'endroit que je vous désignerai, et quand il entrera, v'lan! comme un
+bœuf!...
+
+--Et moi, appuya le Rouquin, je me charge du reste: j'ai étudié à la
+Villette pour être boucher...
+
+--Mais, questionna son compagnon, et le bruit?... Les voisins?... Le
+concierge?...
+
+--Le concierge est une marmotte qui se couche à l'heure des poules: il
+dormira depuis longtemps lorsque notre homme se présentera, et je gage
+qu'il tirera le cordon sans se déranger de l'oreiller et sans s'informer
+seulement chez qui monte le visiteur... Quant aux voisins, le tapissier
+me posera demain sur le parquet une double moquette, capitonnée à
+assourdir une décharge d'artillerie... Enfin j'aurai soin que, pendant
+l'opération, mes deux filles étudient leur piano avec acharnement. Or,
+quand Junie et Métella se mettent à taper du Wagner, du diable si, dans
+la maison, on entendrait assommer un taureau ou débiter par tranches un
+éléphant, un rhinocéros, un hippopotame!...
+
+Il plaça un rouleau de louis devant chacun de ses auditeurs:
+
+--Soyons sérieux. Voici les arrhes du marché. Pareillement de quoi
+subvenir aux menus frais préliminaires: le couperet, le merlin, la
+malle, le son...
+
+Puis avec un gros rire:
+
+--Surtout, pas de _gabegie_, mes enfants. Le _sujet_ est un délicat.
+N'allez pas le _flouer_ en achetant simplement de la sciure de bois au
+lieu de son de blé de mouture.
+
+Bijou-des-Dames mit avec noblesse sa main sur son cœur:
+
+--As pas peur! C'est bon pour _Charlot_ (l'exécuteur des
+hautes-œuvres) de tromper ses clients sur la qualité de la
+marchandise! Votre particulier en aura pour votre argent...
+
+Ensuite, prenant congé:
+
+--Ainsi, à après-demain soir. Sans _blague_. On gagnera proprement son
+argent...
+
+--A après-demain. Les deux chiffons de mille seront prêts. Et n'oubliez
+pas d'amener mesdemoiselles vos épouses: elles se chargeront de la dame
+pendant que vous vous occuperez du monsieur...
+
+ * * * * *
+
+En revenant de reconduire les deux bandits jusqu'au palier, M^e
+Bouginier ruminait:
+
+--Ah! mon excellent associé, vous avez envie de voyager... Eh bien, ma
+foi! vous voyagerez... Oui, mais comme les cailles: en caisse!
+
+Tandis qu'il se félicitait de cette ingénieuse plaisanterie, dans la
+rue, le Rouquin poussait le coude à son camarade:
+
+--Hé! ma vieille branche, faut tout de même que le papa Bouginier ait
+joliment des _picaillons_ à empocher dans la rocambole de lundi, pour
+qu'il se _soit fendu_ de vingt-cinq jaunets d'avance et qu'il nous ait
+promis à chaque un _fafiot-mâle_ après le coup!...
+
+_Fafiot-mâle_, en argot, billet de _mille_ francs: les billets de _cinq
+cents_ francs sont des _fafiots-femelles_.
+
+--C'est ce que j'étais en train de me communiquer, répondit l'autre d'un
+air profond. Vois-tu, je connais le pistolet; il est ladre comme un juif
+allemand, _taffeur_ (poltron) comme un lièvre de la plaine Saint-Denis
+et prudent à l'instar d'un serpent à sonnettes. Pour qu'il se décide à
+nous graisser la patte de la sorte et à nous faire _turbiner_
+(travailler) dans son domicile, au sein de sa famille, à deux pas de
+chez le _quart d'œil_ (commissaire) et sous l'aile de son pipelet, il
+est clair comme les becs de gaz de l'avenue de l'Opéra que le jeu en
+vaut la chandelle et que le _pante_ qu'il s'agit _d'estourbir_ doit
+avoir au moins le Pérou dans son gousset ou la Californie dans son
+portefeuille.
+
+--Et qu'est-ce que tu penses de ça, toi?
+
+--Je pense que, quand il y a pour un, il y a pour deux...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, qu'au lieu de commander chez l'emballeur une malle _pour un_...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, on pourrait en commander une _pour deux_...
+
+--_Chouetteau! rupin! tapé aux pommes!_ s'écria avec enthousiasme le
+Rouquin. Justement, je roulottais dans la _sorbonne_ (tête), une
+mécanique du même acabit. Allons! les beaux esprits se rencontrent...
+
+--Et comme, quand ils se rencontrent, ajouta le Bijou-des-Dames
+sentencieusement, ils ont la politesse de se régaler d'une tournée,
+entrons chez le marchand de poivre nous arroser la pomme d'Adam!...
+
+
+
+
+XIII
+
+PREMIER JALON
+
+
+Ce jour-là, Jacques Perrin avait eu au Palais de Justice une assez
+longue conférence avec le procureur de la République, le juge
+d'instruction et le chef de la sûreté.
+
+_Le Mystère de la place de l'Europe_ avait--naturellement--fait les
+frais de cette séance de plusieurs heures.
+
+On avait commencé par communiquer à l'ancien agent la photographie de la
+victime.
+
+L'état de décomposition, pour ainsi dire foudroyante, déterminé chez
+celle-ci par l'écrasement de la tête, avait, en effet, nécessité une
+inhumation immédiate.
+
+C'était donc sur ce morceau de carton que s'était concentrée, dès
+l'abord, l'attention de Patte-de-Fer.
+
+On lui avait montré ensuite, la touffe de cheveux qui adhérait à la
+machine du train 44.
+
+Ces cheveux étaient, on s'en souvient, d'une nature toute particulière:
+roussâtres et crépus comme du crin,--les cheveux d'un nègre blond, s'il
+pouvait s'en rencontrer d'une toison de cette couleur.
+
+L'ex-_détective_ les avait examinés avec une non moins scrupuleuse
+attention.
+
+Puis, comme s'il se parlait à lui-même:
+
+--Il me semble, avait-il murmuré, que je connais ce malheureux.
+
+--Est-il possible! n'avaient pu s'empêcher de s'écrier d'une commune
+voix les deux magistrats et le policier en chef.
+
+--Permettez-moi de m'expliquer, poursuivit l'ex-brigadier. Quand je dis
+que je le connais, je ne prétends pas insinuer que j'ai eu avec lui des
+rapports, des relations d'une durée, d'une nature quelconques, et que je
+suis, dès à présent, en mesure de vous renseigner sur son nom et sur sa
+position sociale...
+
+Non: je veux seulement dire que ces deux cheveux-là ne me sont pas
+inconnus et que je les ai déjà eus devant les yeux ici ou là... sur la
+tête de quelqu'un...
+
+Maintenant, où, quand et dans quelles conditions cette rencontre
+s'est-elle produite? C'est ce qu'il n'est pas en mon pouvoir de
+déterminer pour l'instant. J'ai beau chercher, fouiller dans le passé,
+interroger mes souvenirs: ceux-ci demeurent rebelles à mes efforts, le
+passé reste couvert d'ombre, et mes recherches, hélas! n'aboutissent à
+rien!...
+
+Ce qu'il y a de constant, par exemple, ce que j'affirme et ce que je
+soutiendrais sur ma vie, c'est que je me suis trouvé en contact avec cet
+homme dans une circonstance qui m'échappe, mais qu'il faudra bien que je
+finisse par ressaisir...
+
+Laissez-moi me recueillir, penser, fureter dans mon cerveau...
+
+Le souvenir effacé me reviendra. Je le veux. Or, quand la volonté est au
+service d'une cause juste, elle a ce puissant auxiliaire que d'aucuns
+nomment le _hasard_ et que j'appelle la _Providence_.
+
+ * * * * *
+
+Il parlait avec un accent, un visage, un geste si fermes, si convaincus,
+si inspirés, que la persuasion gagnait ses auditeurs.
+
+Le chef de la sûreté tira les magistrats à l'écart:
+
+--Messieurs, leur déclara-t-il, le brigadier Perrin ne s'est jamais
+trompé. Les gens de l'administration savent beaucoup de choses que l'on
+n'apprend point à l'Ecole de droit. Ce ne sont pas des jurisconsultes;
+mais ils ont l'expérience et la triture...
+
+--Ce qui signifie?...
+
+--Ce qui signifie que les affaires ne se traitent pas de la même façon à
+la Préfecture qu'au Palais, et qu'à votre place je donnerais carte
+blanche aux agents...
+
+Patte-de-Fer poursuivit de son côté:
+
+--Je ne vous demande que vingt-quatre heures pour mettre de l'ordre dans
+mes idées... J'ai la tête un peu brouillée... Mais ce délai me suffira
+certainement à redevenir tout à fait moi-même.
+
+Le _détective_ en chef s'adressa aux magistrats.
+
+--Je dois m'effacer partout où il y a un membre du parquet,
+prononça-t-il avec déférence. Que décident monsieur le procureur de la
+République et monsieur le juge d'instruction?
+
+M. Lebastard de Précourt et M. Gillot se consultèrent un instant.
+
+Ensuite, ils répondirent d'un commun accord:
+
+--Faites à votre guise, messieurs!
+
+ * * * * *
+
+L'ex-brigadier était sorti du Palais en compagnie de Fil-en-Quatre,
+qu'il s'était adjoint comme second.
+
+Tous deux avaient suivi les quais, traversé la place de la Concorde et
+remonté les Champs-Elysées.
+
+L'inspecteur cheminait machinalement à côté de «son supérieur»
+silencieux. Celui-ci marchait comme au hasard, l'œil vague, le front
+penché sous le poids d'un travail intérieur. Le subalterne pensait:
+
+--Ne le dérangeons pas. Laissons-le réfléchir. Il s'occupe de notre
+affaire.
+
+Hélas! le malheureux Fil-en-Quatre s'abusait du tout au tout.
+
+Patte-de-Fer était à cent lieues «de l'affaire».
+
+En quittant le cabinet du juge d'instruction, le brave garçon s'était
+bien dit:
+
+--Allons, commandons à ma mémoire. La circonstance que je cherche n'est
+qu'égarée dans mon esprit. Elle n'est point perdue. Retrouvons-la.
+
+La mémoire, sollicitée, n'avait point obéi à l'ordre...
+
+Ou, plutôt, elle avait mieux écouté le cœur de Jacques que sa
+parole...
+
+Au lieu de la personnalité de l'inconnu de la place de l'Europe, c'était
+l'image de Florette qui s'était dégagée,--dominatrice et
+envahissante,--des ténèbres de son cerveau.
+
+Avant de quitter le pavillon de la Faisanderie, il s'était enquis près
+de M. de Saint-Pons de l'endroit où la jeune fille habitait avec son
+tuteur, et le marquis lui avait donné l'adresse du millionnaire
+américain.
+
+Il se dirigeait donc vers cet endroit. L'idée de mademoiselle Fine-Lame
+primait chez lui et effaçait toutes les autres.
+
+Peut-être apercevrait-il la mignonne derrière le rideau d'une croisée?
+Peut-être la verrait-il sortir de l'hôtel? Peut-être leurs regards se
+rencontreraient-ils, et, en reconnaissant son ami, éprouverait-elle,
+elle-même, un retour subit de ce sentiment de tendresse que son
+apparente ingratitude n'avait pu éteindre dans l'âme du pauvre et
+excellent garçon?
+
+Voilà quelles espérances emplissaient ce dernier.
+
+Tout le reste,--ce crime, ce mystère, cette besogne de police pour
+laquelle on l'avait fait venir, voire la mission de confiance dont
+l'avait chargé le père de Roger,--tout cela lui devenait, pour
+l'instant, indifférent et secondaire.
+
+Quand ils eurent dépassé l'Arc de Triomphe et qu'ils se furent engagés
+dans la large voie qui aboutit au bois de Boulogne:
+
+--Sacrebleu! murmura Fil-en-Quatre, est-ce qu'il va me mener d'une
+traite jusqu'à Nanterre ou jusqu'au Havre?... Faut-il qu'il soit
+enfoncé dans ses méditations!... Il rumine un plan de campagne, pour
+sûr...
+
+Vers le milieu de l'avenue, l'_ex-détective_ s'arrêta. Il était arrivé
+au but de son pèlerinage. Adossé à l'une des barrières qui bordent la
+chaussée, il se mit à considérer _Murphy-House_ avec une persistance
+qui, pareille à une vrille, semblait vouloir en percer les murs.
+
+Un fiacre, qui stationnait devant la grille, paraissait attendre
+quelqu'un en visite chez le riche étranger.
+
+Du haut de son siège, le cocher taillait une bavette copieuse avec le
+groom Jim, qui, en gilet à manches et en toque écossaise, fumait un
+magnifique cigare emprunté à la réserve de son maître.
+
+C'était l'heure où celui-ci avait, dans son cabinet, avec M^e Bouginier,
+l'importante conversation que nous avons transcrite dans l'un des
+chapitres précédents.
+
+Cette conversation fut longue. Patte-de-Fer ne bougeait point. Son
+compagnon, qui pratiquait le calembour à ses moments perdus, se
+demandait _in petto_:
+
+--Ah çà! est-ce que nous allons demeurer en adoration perpétuelle devant
+le Saint-Sacrement de l'_hôtel_?
+
+A la fin, l'ancien officier ministériel apparut sur le perron de ce
+dernier.
+
+Il en descendit allègrement les degrés, salua le domestique d'un «_Good
+morning_, boy» amical, sauta dans son «char numéroté» et cria à
+l'automédon:
+
+--A l'entrée de la rue du Pélican!... Dépêchons-nous!... Je suis
+pressé!...
+
+A sa vue, Jacques ne put retenir une exclamation de surprise et
+interpellant l'inspecteur:
+
+--Fil-en-Quatre!...
+
+--Mon général?...
+
+--Tu connais comme moi, n'est-ce pas, l'homme qui vient de monter dans
+cette voiture?
+
+--Parbleu! c'est le nommé Bouginier... J'ai été assez longtemps chargé
+de le surveiller... Une canaille accomplie, mais ingénieuse, et qui nous
+a toujours glissé comme une anguille entre les doigts...
+
+L'agent subalterne ajouta en manière de correctif à cette flatteuse
+appréciation:
+
+--Du reste, il est à supposer qu'il aura acheté une conduite...
+provisoire; car on ne le serre plus de si près, et l'on raconte, à la
+boutique, qu'il est en train de mitonner un tas d'affaires avec des
+personnes de _la haute_...
+
+Après avoir paru réfléchir un instant, Patte-de-Fer dit rapidement
+quelques mots à son compagnon.
+
+--Suffit. Rien de plus aisé, répondit celui-ci. On va vous enlever ça en
+deux temps et trois mouvements.
+
+Il traversa la chaussée et, tirant de sa poche un de ces exécrables
+_petits bordeaux_ chantés par Armand Liorat dans une scie impérissable,
+il aborda le groom, qui continuait à fumer près de la grille en
+regardant filer le fiacre de Bouginier, et lui demanda, la main au
+chapeau:
+
+--Si c'était un effet de votre complaisance de me communiquer un brin de
+feu?
+
+Jim toisa le solliciteur de l'air dont un _habana de calitad_ doit
+toiser un des plus infimes et des plus infects produits de notre régie
+nationale, et, sans daigner tendre son cigare, dont il lui eût fallu
+faire tomber l'appendice de cendre blanche et parfumée, il présenta au
+policier une boîte de métal anglais, artistement ouvragée et remplie
+d'allumettes-bougies.
+
+Fil-en-Quatre prit la boîte et l'examinant avant de l'ouvrir:
+
+--Un vrai bijou!... Mazette! jeune homme, on voit bien que vous êtes
+dans une bonne maison... Et il doit avoir un fier sac, le particulier
+qui vient de grimper dans cette _guimbarde_!...
+
+Le domestique questionna avec étonnement:
+
+--Un fier sac?... Ce particulier?... Pourquoi?
+
+L'agent désigna l'hôtel:
+
+--Dame! est-ce que ce n'est pas le propriétaire de cet immeuble? Est-ce
+que ce n'est pas votre maître? Est-ce que ce n'est pas ce richissime
+étranger dont on parle tant dans le quartier?
+
+Le _boy_ haussa les épaules:
+
+--Lui, mon maître!... Allons donc!... Sir Samuel Murphy ne va pas en
+_sapin_. Dieu merci! il a ses voitures.
+
+Fil-en-Quatre s'excusa:
+
+--C'est que, voyez-vous, en ma qualité d'inspecteur du balayage au bois
+de Boulogne, je passe souvent par ici, en me rendant à mon service, et
+que j'avais déjà aperçu plusieurs fois ce monsieur sortant par cette
+grille... Sans vous offenser, camarade...
+
+--Il n'y a pas d'offense, mon brave, répondit le groom avec majesté. Ce
+monsieur est un des amis de mon maître: c'est son conseil, son homme
+d'affaires, si vous aimez mieux. Aussi vient-il fréquemment à la
+maison...
+
+L'autre avait enflammé une allumette:
+
+--Ce que j'en dis, fit-il, c'est l'histoire de causer; car après tout,
+je m'en bats l'œil...
+
+Ensuite, remettant la boîte ès mains de son propriétaire:
+
+--En vous remerciant et à l'avantage!
+
+Il rallia Patte-de-Fer et le mit au courant des renseignements que,
+suivant son expression, il venait de «cueillir dans la bouche du
+_larbin_». Après l'avoir entendu, l'ex-brigadier sembla se recorder un
+moment. Puis, d'un ton sec et impérieux:
+
+--Ecoute les instructions que je vais te donner et songe à les exécuter
+avec adresse et promptitude...
+
+Puis encore il parla longuement...
+
+Quand il eut terminé:
+
+--Ah çà! interrogea l'inspecteur intrigué, le Bouginier en est donc?
+
+--De quoi?
+
+--De l'affaire?
+
+--Quelle affaire?
+
+Le subalterne considéra son supérieur avec stupéfaction:
+
+--Comment, quelle affaire? Pardieu! il n'y en a qu'une! Cette pour
+laquelle je suis allé vous chercher: l'affaire de l'inconnu de la place
+de l'Europe...
+
+Jacques eut un geste d'impatience:
+
+--Hé! s'écria-t-il, il s'agit bien de cet inconnu! Il s'agit de mes
+intérêts les plus chers: d'intérêts que je n'ai pas le temps de
+t'expliquer. Veux-tu me seconder, oui ou non?
+
+Le pauvre Fil-en-Quatre avait la mine toute désorientée.
+
+Cependant, sur la question de Patte-de-Fer, se décidant sans
+barguigner:
+
+--Du diable, s'exclama-t-il, si je comprends une pause _d'a_ à ce que
+vous me _jaspinez!_ Nonobstant, va comme je te pousse, on marchera à
+l'aveuglette, un bandeau sur les écoutilles, comme le fils à maman
+Vénus. Aussi bien, tous chemins mènent à Rome et vous êtes un de ces
+malins qui doivent caresser une idée en ayant l'air de la traiter à
+rebrousse-poil...
+
+Une voiture de place descendait l'avenue. Il lui fit signe de s'arrêter.
+Quand elle eut rangé le trottoir:
+
+--Assurons-nous d'abord, continua l'agent, si notre oiseau de nuit et de
+proie niche toujours au même endroit!...
+
+Il tourna le bouton de la portière et s'informa:
+
+--Où vous retrouverai-je, monsieur Jacques, pour vous communiquer mon
+rapport?
+
+--Chez moi, à l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, où j'ai l'habitude de
+loger chaque fois que je m'attarde à Paris.
+
+--C'est bien. Attendez-moi demain à l'heure du déjeuner. Vous permettez
+que je m'invite, pas vrai? Je me charge de fournir le dessert.
+
+Il sauta dans le véhicule, s'y installa sur les coussins et lança à son
+cocher une indication, une injonction identiques à celles que l'ex-avoué
+avait transmises au sien, quelques minutes auparavant:
+
+--A l'angle de la rue du Pélican!... Dépêchons-nous!... Je suis pressé!
+
+ * * * * *
+
+Tout en causant ainsi, ils avaient remonté jusqu'à la gare du chemin de
+fer de ceinture qui se trouve à l'entrée du Bois.
+
+Quand la voiture se fut éloignée, qui emportait l'inspecteur vers les
+Champs-Elysées, Patte-de-Fer jeta du côte de _Murphy-House_ un regard
+dans lequel il y avait quelque chose qui ressemblait à la réverbération
+d'un paradis fermé. Ensuite il pénétra dans la gare et prit un billet
+pour Paris. Un train arrivait justement, se dirigeant vers Saint-Lazare.
+L'ex-brigadier se casa dans un wagon, et là, replié sur lui-même, il ne
+cessa de se demander pendant le trajet:
+
+--A quel titre et sous quel prétexte ce Bouginier est-il reçu chez
+l'oncle et tuteur de Florette?
+
+Je le connais de longue date, ce courtier en méchantes besognes. Rien de
+bon ne saurait émaner de sa personnalité louche. Sir Murphy serait-il sa
+dupe? Ne serait-il pas plutôt son complice?...
+
+Son complice!... Je suis fou, vraiment!... Cet étranger est un honnête
+homme; il est riche à millions; c'est la première fois qu'il touche le
+sol de notre Europe; en quoi aurait-il eu besoin de ce coquin, de sa
+discrétion ou de son office?...
+
+Dans tous les cas, la présence de ce dernier dans la maison qu'habite la
+mignonne est un danger pour celle-ci. Mes pressentiments me le crient.
+Or mes pressentiments ne m'ont jamais menti...
+
+Allons, c'est décidé, je verrai sir Samuel. Je le verrai demain,
+aussitôt que Fil-en-Quatre m'aura apporté les renseignements que je l'ai
+prié de recueillir. Je lui parlerai franchement, sans arrière-pensée ni
+détour, et il faudra bien qu'il me dise ce que ce maître fourbe vient
+faire chez lui. Il faudra bien qu'il me dise ce qu'est devenue mon
+amie...
+
+
+
+
+XIV
+
+BOULEVARD HAUSSMANN
+
+
+Sergine Gravier occupait un appartement de vastes dimensions dans une de
+ces bâtisses uniformes, à la fois de luxe et de rapport, qui bordent de
+leurs palais-casernes la large voie dont la ligne droite relie le
+cœur de Paris à l'une de ses plus aristocratiques extrémités, et que
+l'on n'a pas encore songé à débaptiser, quoique l'administrateur dont
+elle porte le nom soit l'une des intelligences les plus pratiques de
+notre époque.
+
+Cet appartement absorbait le premier étage en entier. Il ne coûtait pas
+moins de douze mille francs par an. Il convient d'ajouter que la
+locataire en avait pour son argent,--ou pour celui de son bailleur de
+fonds, ce qui est tout comme.
+
+Rien que la loge du _conservateur_ aurait rendu des points en
+somptuosité au salon d'une _députée_ ou au boudoir d'une _sénateuse_ de
+province!
+
+Le vestibule, au rez-de-chaussée, était parqueté en mosaïque;
+l'escalier, capitonné d'une carpette de la Savonnerie, tapissé de
+plaques de marbre et chauffé en hiver; les paliers, tout boisés du haut
+en bas.
+
+C'était bien autre chose quand on avait franchi le seuil de ce paradis
+des joies défendues!
+
+En admirant ces splendeurs d'ameublements, ces tentures de velours, à
+crépines de soie, ou de cuir de Cordoue gaufré et estampé, ces
+sculptures d'ébène et de palissandre, ces «vieux chênes» fouillés, ces
+ors, ces laques, ces bronzes, ces cristaux, ces émaux, ces ivoires, ces
+porcelaines,--ces toiles de maîtres,--ces rideaux de lampas, de brocart,
+de satin, de dentelles,--ce Japon rapporté, cette Chine ouverte, ces
+siècles passés reconstruits, toutes ces ruineuses babioles, quelle femme
+honnête n'eût trouvé la vertu mal payée et n'eût rêvé d'acheter un
+pareil luxe au même prix?
+
+Le _reporter_ d'un journal mondain saurait seul ce que pourrait fournir
+de lignes la description d'un tel _at home_. Moi, je crois que ces
+«intérieurs» ne se dépeignent point, sous peine de faire concurrence
+aux commissaires-priseurs ou aux huissiers. C'est trop beau. On est
+aveuglé, et les voyageurs l'ont dit: sous le ciel meurtrier de l'Inde,
+la nuit naît de l'éblouissement.
+
+ * * * * *
+
+Roger de Saint-Pons avait présidé avec une générosité de prince régnant
+à la nouvelle installation de sa maîtresse.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons laissé le jeune homme entre les bras de celle-ci, au pavillon
+d'Armenonville. Un instant, il avait songé à rompre ce collier de chair
+brûlante et frémissante qui l'entraînait invinciblement vers un de ces
+divans dont les restaurateurs les plus collets montés ont soin
+d'agrémenter chacun de leurs cabinets particuliers. Mais le lien était
+aussi puissant que doux. Puis Roger n'avait plus ni force ni raison.
+Celle qu'il aimait lui avait menti...
+
+On la lui avait fait toucher en flagrant délit de perfidie...
+
+Et ses sens, enflammés par l'étreinte de Sergine, et la colère qui
+bouillonnait par les blessures de son âme, tout lui criait plus
+ardemment que la voix, que les baisers de la comédienne:
+
+--On te trompe. Tu es homme. Venge-toi!
+
+Il avait succombé!
+
+--Cette fille a raison, s'était-il murmuré. Sachons quitter qui nous
+délaisse...
+
+L'actrice était de celles qui peuvent dire, à l'exemple de notre grande
+et regrettée Dorval:
+
+--Je ne suis pas belle, je suis _pire_.
+
+_Pire_, elle l'était en effet.
+
+Sa _joliesse_ chiffonnée piquait comme un fruit vert.
+
+Il n'y avait pas jusqu'à la trivialité de son esprit, de ses goûts, de
+son jargon et de ses allures qui ne fût, chez elle, un attrait de plus
+pour certaines gens et comme le condiment obligé, naturel et épicé de
+l'originalité de sa physionomie, de son caractère et de son talent.
+
+Défauts qui lui tenaient lieu des qualités absentes: au demeurant, un
+être parfaitement insupportable et dont on s'engouait facilement.
+
+M. de Saint-Pons ne l'aimait point, pourtant.
+
+Il avait bien été contraint de se l'avouer, quand avait sonné l'heure de
+la satiété.
+
+C'était pour lui une sorte d'application vivante de la loi du talion. Il
+s'en servait pour essayer de rendre à Florette douleur pour douleur et
+affront pour affront. La maîtresse qu'il se donnait valait l'amant que
+la jeune fille avait choisi. Partant, quittes.
+
+Il ne se doutait pas, le malheureux enfant, qu'en agissant de cette
+façon, il ressemblait à ces morveux qui piétinent dans le ruisseau pour
+éclabousser le passant, sans s'apercevoir que la boue qui rejaillit sur
+les autres leur monte, à eux, jusqu'aux genoux et leur souille jusqu'au
+visage!
+
+En attendant, il n'était bruit que de ses prodigalités à l'endroit de la
+comédienne, avec laquelle il ne perdait aucune occasion de s'afficher.
+
+Habilement exploité par les intéressés,--M^e Bouginier et le
+pseudo-Samuel,--ce tapage, nous l'avons vu, n'avait pas manqué
+d'offusquer les oreilles de notre héroïne.
+
+De son côté, Roger n'avait pas été sans entendre parler des succès dans
+le monde de cette riche héritière qu'on rencontrait maintenant partout,
+que le beau Marignan suivait partout, et dont la liaison--innocente ou
+coupable--avec ce dernier n'était plus désormais un secret pour
+personne: _flirtage_ qui aboutirait assurément à un mariage, s'il ne
+dissimulait une intrigue menée de longue date avec art.
+
+Ces _on-dit_ avaient exaspéré le ressentiment du pauvre garçon.
+
+En moins d'un mois, pour s'étourdir, il avait jeté près de cent mille
+francs par les fenêtres.
+
+En possession de la fortune maternelle, il n'avait eu, pour puiser, qu'à
+s'adresser à son notaire.
+
+Un détail fournira la mesure de la manière--absolue et complète--dont
+l'accaparaient ses nouvelles occupations:
+
+Népomucène Briquet avait disparu brusquement...
+
+Eh bien, notre «enfant prodigue» n'avait point paru attacher une
+importance exagérée à cet événement singulier...
+
+Et, en les remettant, de jour en jour, au lendemain, il avait
+entièrement oublié de procéder aux recherches, aux démarches nécessaires
+pour savoir ce qu'était devenu ce brave soldat, son ancien compagnon
+d'armes, le plus dévoué de ses amis et son plus fidèle serviteur.
+
+ * * * * *
+
+C'était un dimanche. Midi approchait. Dans sa chambre à coucher, Sergine
+était à table devant son thé.
+
+Le thé de Sergine admettait comme accessoires un artichaut à la
+poivrade, du bœuf en vinaigrette et une salade assaisonnée d'un fort
+_chapon_.
+
+Elle dévorait tout cela avec un appétit charmant. Son peignoir de damas
+était broché d'oiseaux fantastiques et de fleurs de pourpre et d'or.
+Vous auriez juré d'une de ces Japonaises qu'Henry Somme _croque_ du bout
+de sa plume paresseuse.
+
+Roger de Saint-Pons entra.
+
+Quelques semaines l'avaient cruellement vieilli.
+
+Il paraissait avoir trente ans.
+
+Sa figure était blêmie par la fatigue. Son œil creux se cernait de
+bistre. Un tic nerveux tiraillait parfois son front et faisait jaillir
+vingt rides au coin de ses paupières.
+
+Supérieurement habillé, du reste, il aurait posé pour une gravure de
+modes. Sa constante préoccupation semblait celle d'être l'un des
+_gentlemen_ les plus élégants de Paris, et, grâce à la collaboration
+active de son tailleur, il avait atteint ce but si ardu et si élevé. Au
+cercle, on se prosternait devant l'inimitable brio de ses pantalons, de
+ses gilets, de ses cravates et de ses jaquettes.
+
+Sergine leva à peine la tête au-dessus de son assiette.
+
+--Tiens! c'est vous! fit-elle. Bonjour, cher! Vous êtes matinal. A
+quelle heure vous êtes-vous couché?
+
+--Je ne me suis pas couché, répondit le jeune homme en se jetant dans un
+_crapaud._ J'ai dormi une heure, dans mon bain, ce matin...
+
+--Où avez-vous passé la nuit?
+
+--Chez Brégy.
+
+--Vous êtes-vous amusé?
+
+--Beaucoup.
+
+--On a joué?
+
+--Beaucoup.
+
+--Vous avez perdu?
+
+--Beaucoup.
+
+--Ah!...
+
+Sur ce monosyllabe, prononcé avec une parfaite insouciance, la
+comédienne attaqua la salade avec ses doigts: la fourchette du peuple!
+
+Roger reprit:
+
+--Vous savez que je compte vous accompagner aux courses...
+
+L'actrice demanda:
+
+--M'amenez-vous ce que vous m'avez promis?
+
+--Oui, certes; je n'ai qu'une parole.
+
+--Où cela est-il?
+
+--A votre porte.
+
+--Sans _blague_?
+
+--Voyez plutôt.
+
+--Vous êtes sûr que, si vous me faites déranger pour des prunes, je vous
+arrache les deux yeux...
+
+--Je ne vous donnerai pas ce plaisir, prononça gravement le gentilhomme.
+La voiture est là. Regardez.
+
+La jeune femme bondit au balcon et se pencha dehors avidement, sans
+souci de son négligé, de ses cheveux qui roulaient dénoués sur son cou,
+de ses épaules qui sortaient, nues, de sa robe de chambre.
+
+Dans la rue, devant la maison, les badauds s'attroupaient autour d'une
+calèche à caisse vert bronze, avec filets _en clair_ et garnitures en
+satin pareil, attelée de quatre magnifiques trotteurs noirs _buvant dans
+leur blanc_, et conduite à la Daumont par deux postillons gros comme le
+poing, en culotte de daim, en bottes à retroussis, en casaque et cape de
+velours à boutons et à franges d'or.
+
+A ce spectacle, Sergine sauta de joie, battit des mains et, se
+retournant vers M. de Saint-Pons:
+
+--Mon petit Roger, s'écria-t-elle, vous êtes l'amour des amours! Je vous
+embrasserais de bon cœur si je ne venais de manger le _chapon_ de ma
+salade. Est-ce que vous voulez déjeuner?
+
+--Merci; je vais rejoindre chez Doyen Arsène Verdier et Montaran...
+
+La comédienne éclata de rire:
+
+--Ah! oui, mes deux anciens: celui qui m'a produite dans le monde et
+celui qui m'a lancée au théâtre. Une paire de _zigs_. C'est eux qui
+m'ont faite ce que je suis.
+
+--Aussi, ajouta son interlocuteur, raconte-t-on qu'ils reviennent
+encore, parfois, toucher chez vous leurs droits d'auteur.
+
+Elle se cabra furieuse:
+
+--Et qui est-ce qui raconte-ça?... Max de Furetières, je parie!... Une
+méchante vermine de barbouilleur de papier, qui s'appelle Isidore
+Lefaucheux dans la loge de sa pipelette de maman, et qui est maigre,
+laid et bête comme son nom!... Si c'était vrai, comme je me gênerais!...
+Je suis brouillée avec le duc d'abord: il a commis une forte _crasse_ à
+mon égard...
+
+--Lui! Vous m'étonnez! Un si charmant garçon!...
+
+--Dame! je vous prends pour juge: quand il n'a plus eu un radis,
+Montaran m'a quittée en me prévenant... C'était très gentil de sa
+part... J'en connais plus d'un à sa place qui ne se serait pas fait
+scrupule de _boulotter_ sur son crédit et de se laisser aimer _à
+l'œil_...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, il paraît qu'il a hérité depuis: un héritage de cinquante
+mille écus, à ce qu'on affirme... Et il n'est pas venu me retrouver!...
+Donc, c'est un tort de cent mille francs, au bas mot, que cette
+ingratitude me cause...
+
+--Vous avez raison, déclara Roger impassible, cette conduite est indigne
+d'un _gentleman_, et j'en exprimerai toute ma surprise au duc...
+
+--Et ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui agiriez de cette façon!
+
+--Oh! moi, je vous souscris volontiers l'engagement de consommer tous
+mes grands-parents à votre table...
+
+--A la bonne heure!... C'est magnifique... A propos, quand
+m'achèterez-vous ce fameux petit hôtel dont vous m'avez parlé?
+
+--Le marché sera, je pense, conclu à bref délai. Le contrat de vente
+sera signé dans les premiers jours de la semaine. Je verserai aussitôt
+les fonds, et vous pourrez entrer de suite en possession.
+
+Sergine lui envoya un baiser.
+
+--Tu es le bon Dieu, s'écria-t-elle dans un religieux élan, et j'ai
+envie de t'idolâtrer...
+
+Et comme le jeune homme se levait:
+
+--Ah çà! questionna-t-elle avec un peu de dépit, tu ne me trouves donc
+plus jolie?...
+
+--Si fait, répliqua-t-il froidement, mais il vous reste à peine le temps
+de vous habiller, et ces messieurs m'attendent... Au revoir! Je vous
+rejoindrai à Longchamps...
+
+Il se dirigea vers la porte. L'actrice demeurait pensive. Soudain, elle
+étendit le bras comme pour le retenir et appela:
+
+--Roger!...
+
+M. de Saint-Pons s'arrêta:
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Ne va pas aux courses...
+
+--Que signifie?...
+
+--Je t'en prie!...
+
+--Et pourquoi cela, ma chère?...
+
+--Parce... Parce que... Est-ce que je sais moi?... C'est mon idée...
+
+Le fils du marquis haussa les épaules:
+
+--Une idée bizarre, en tout cas... Une fantaisie... Un caprice...
+
+--Tout ce qu'il te plaira, reprit-elle d'un ton câlin et caressant. Mais
+si tu veux être mignon,--bien mignon,--tu renonceras à aller là-bas...
+Tu resteras ici, oui, ici... Et moi aussi, j'y resterai, toute la
+journée.
+
+--Vous!...
+
+--J'étrennerai plus tard ton cadeau: tes chevaux, tes grooms, ta
+voiture... Nous fumerons des cigarettes en jouant au bésigue, comme des
+gens qui n'ont pas le sou pour aller à la campagne: ce sera drôle!... Et
+je te chanterai pour toi tout seul la ronde, la grande ronde à effet de
+ma nouvelle opérette: _Encore une punaise dans l'beurre!_...
+
+Son accent, ses yeux, tout en elle suppliait.
+
+Roger la regarda en face:
+
+--Cette détermination subite... Quelque chose, quelqu'un me
+menaceraient-ils à Longchamps?... Redouteriez-vous, par hasard, que je
+n'y rencontrasse un autre--ou deux--de vos _anciens_?
+
+Ce fut au tour de la jeune femme de hausser les épaules:
+
+--C'est méchant, ce que tu me dis là... Je te pardonne nonobstant, parce
+qu'en fin de compte, tous les hommes sont des crétins... Ainsi, c'est
+entendu: on va te servir à déjeuner; tu ne bouges pas de chez moi; tu me
+conduis, le soir, au théâtre, et tu m'attends dans ma loge pendant le
+spectacle... Avec ça que c'est déjà si amusant, les courses! Boire du
+Champagne, perdre de l'argent et regarder, en pleine chaleur, en pleine
+poussière, en plein soleil, de pauvres diables de jockeys, habillés en
+glaces panachées, risquer de se casser le cou sur des _dadas_ qui ont
+les jambes d'une sauterelle de l'Opéra...
+
+M. de Saint-Pons riposta sèchement:
+
+--Cette insistance est inutile... J'en suis fâché... J'ai promis...
+
+--A qui?
+
+--Hé! à ces messieurs d'abord...
+
+--Ce n'est pas vrai! Tu mens! Elle est mauvaise!...
+
+Le sourcil froncé, elle frappait du pied avec emportement. Sa voix avait
+repris ses inflexions canailles. Elle poursuivit violemment:
+
+--Ces messieurs ont le dos large. Non, si tu tiens tant que ça à te
+produire aujourd'hui, c'est que tu espères apercevoir ta Dulcinée de
+l'avenue du Bois de Boulogne... Car tu l'aimes encore, cette
+saltimbanque dégrossie qui se soucie de ton lâche cœur comme d'une
+guigne; tu l'aimes, et tu serais enchanté de la rendre un tantinet
+jalouse en me montrant avec toi ainsi qu'une bête curieuse... Eh bien,
+soit: allons-y. Est-ce que j'ai peur d'elle? Si elle n'est pas contente,
+on se crêpera le chignon... C'est pour toi que je crains, prends
+garde!...
+
+--Pour moi?...
+
+--Oui, je te le répète: prends garde! Cette fille te sera fatale. Elle
+te portera malheur.
+
+Roger avait pâli lorsqu'il avait été question de Florette.
+
+A ces dernières paroles de sa maîtresse, à cette évocation d'un danger
+imminent, une joie amère plissa sa lèvre et troua d'un éclair la nuit
+d'insensibilité glaciale et de torpeur affaissée qui pétrifiait sa
+physionomie naguère si expressive et si mobile.
+
+Puis il parut se rendormir dans une indifférence absolue...
+
+Et, prenant congé de la comédienne:
+
+--A tout à l'heure... Dans l'enceinte du pesage... Ne l'oubliez pas.
+
+Il sortit.
+
+La jeune femme ébaucha un geste qui se traduisait par: _Au diable!_
+
+Ensuite elle vint se rasseoir devant la table, sur laquelle son thé
+refroidissait, en fredonnant le refrain populaire:
+
+ Tu l'as voulu, tir'-toi d'là!
+ Tir'-toi! tir'-toi! tirlanlaire!
+
+Une voix, derrière elle, acheva le quatrain:
+
+ Tu l'as voulu, tir'-toi d'là!
+ Tir'-toi d'là comme tu pourras!
+
+Sergine se retourna.
+
+Une draperie s'était soulevée dans la ruelle de son lit...
+
+Cette draperie masquait une petite porte donnant accès dans un couloir
+qui communiquait à l'escalier de service...
+
+Cette petite porte s'était ouverte doucement...
+
+Et le beau Marignan s'était avancé sans bruit dans la chambre...
+
+
+
+
+XV
+
+VALET DE CÅ’UR
+
+
+Ce _rastaquouère_ parisien était rayonnant. Ses yeux luisaient, ses
+sourcils chatoyaient, ses dents de porcelaine étincelaient sous les
+crocs de sa moustache. Il avait des roses sur les joues et une autre à
+la boutonnière, un sourire vainqueur sur les lèvres, et, dans ce
+sourire, un cigare.
+
+L'habit était au diapason du moine: pantalon caressant, gilet
+chatouilleur, chemise suave, cravate nouée par la main des Grâces,
+jaquette coupée par des doigts de fée, bottines et chapeau fournis
+par...
+
+Mais chut! C'est assez! Pas de _réclames_! Epargnons la modestie de ces
+messieurs! Ménageons les nerfs de ces dames!
+
+A sa vue, l'actrice témoigna plus de mécontentement que de surprise:
+
+--Ah! vous voilà! s'exclama-t-elle d'un ton maussade. Vous aviez donc
+gardé la clé?...
+
+--Je garde toujours ce qui peut m'être utile, répondit l'autre en
+s'approchant, et, ce matin plus que jamais, je m'applaudis de cette
+précaution; car elle m'a permis de m'édifier sur l'empressement, sur la
+conscience que vous mettez à me servir...
+
+--Comment?...
+
+--J'étais là depuis dix minutes. Derrière ce rideau, je n'ai rien perdu
+de la fin de votre conversation avec mon heureux rival. Malepeste! ma
+colombe, vous n'y allez pas de langue morte! Si ce mélancolique
+troubadour n'échappe point à sa destinée, ce ne sera certes pas votre
+faute...
+
+--Ma faute?...
+
+--Eh! oui, ne vous êtes-vous pas efforcée de le retenir ici, en chartre
+privée, tandis que vous n'ignorez pas que sa présence, ce soir, aux
+courses, est nécessaire à mes projets?
+
+La jeune femme se révolta:
+
+--Eh bien? Après? questionna-t-elle. Si je prétends qu'on n'y touche pas
+à ce jeune homme!... Il est généreux comme un prince, poli comme du
+satin et doux comme un mouton... Ce serait un meurtre que de...
+
+--Fi! ma toute belle, fi de ces vilaines idées! interrompit Marignan
+avec une _préciosité_ indignée. Qui diable vous parle de meurtre? Où
+voyez-vous que j'aie envie d'assassiner qui que ce soit? Et prend-on
+pour un guet-apens un duel au grand jour, devant des témoins
+recommandables, et dans des conditions, avec des chances égales?...
+
+--Egales!... Par exemple!... Vous avez du toupet!... Tout d'un côté et
+rien de l'autre!...
+
+--Est-ce de ma faute si je tire mieux l'épée et le pistolet qu'un
+adversaire qui m'a demandé satisfaction de ce qu'il croit être une
+offense et à qui j'ai, d'ailleurs, abandonné le choix des armes?...
+
+--Oh!...
+
+--Je vous le répète: tout se passera dans les formes, comme il convient,
+selon le code des gens du monde. Nous nous battrons régulièrement, M. de
+Saint-Pons et moi; il n'y aura pas un geste à reprendre dans notre
+conduite à tous deux,--et je le tuerai régulièrement.
+
+La comédienne frappa du pied.
+
+--Et si je ne veux pas qu'on le tue!... Et si je l'aime, ce pauvre
+garçon! Et si je flanque du balai dans vos toiles d'araignée en le
+prévenant de ce qui est tramé!...
+
+--Ce regain de tendresse vous honore et me pénètre infiniment, repartit
+Marignan avec placidité; seulement, il a le tort d'arriver un peu
+tard...
+
+Impossible de reculer: M^e Bouginier compte sur nous...
+
+Pour ma part, si je n'achevais pas ce que nous avons commencé, il serait
+capable de m'envoyer loin,--très loin, vous comprenez...
+
+Or, je vous suis trop attaché pour jamais me séparer de vous: ce qui
+signifie que je m'arrangerais avec ces messieurs du parquet pour que
+vous fussiez du voyage...
+
+--Du voyage!... Le parquet! s'exclama l'actrice alarmée. Mais je n'ai
+fait de mal à personne, et il n'y a pas de raison pour...
+
+--Il n'y en a pas, c'est constant... Néanmoins, on peut en trouver...
+L'ancien avoué a le bras long...
+
+--Lui!...
+
+--Il fréquente les bureaux de la Préfecture... Qui sait s'il n'a pas
+l'oreille de quelque gros bonnet de l'administration?... Dans tous les
+cas, ma chère amie, il y a moins loin qu'on le pense du boulevard
+Haussmann à Saint-Lazare et du faubourg Saint-Denis à un pénitencier
+pour dames...
+
+--La Préfecture!... Saint-Lazare!... Un pénitencier!
+
+Sergine Gravier baissa la tête. Peut-être se sentait-elle sur la
+conscience quelque peccadille de jeunesse...
+
+La révolte était apaisée. L'actrice ne souffla plus mot. Son
+interlocuteur constata sa soumission avec un mouvement de satisfaction.
+
+Ensuite il posa sur un meuble sa canne et son chapeau et appela:
+
+--Juliette!...
+
+Une soubrette, qui était aux écoutes quelque part, entra aussitôt.
+
+--Ma fille, ordonna-t-il, apportez-moi sur un plateau deux œufs à la
+coque, une aile ou une cuisse de volaille et une demi-bouteille de
+bordeaux.
+
+La camériste, qui prenait un air honnête, comme on met une paire de
+gants, pour faire son service, mais qui ressemblait, dans son naturel, à
+une dame aux camélias de vingt-septième ordre, répéta avec étonnement:
+
+--Une demi-bouteille?...
+
+--Oui: j'ai résolu d'être sobre. Une fois n'est pas coutume...
+
+--Et du café après, sans doute?...
+
+--Non, ni café ni alcools. Ce sont des excitants qui influent sur les
+nerfs. Or j'ai besoin de tout mon sang-froid...
+
+Quelques minutes plus tard, en dépliant sa serviette devant le _lunch_
+qu'on venait de lui servir, Marignan poursuivit gaiement:
+
+--C'est ma veillée d'Austerlitz, ma poule. Aujourd'hui, les escarmouches
+d'avant-postes; demain, la bataille et la victoire, et après-demain, la
+fortune!...
+
+Il ajouta en mangeant:
+
+--A propos, je suis allé ce matin chez ton couturier.... Il sera ici
+tout à l'heure avec la toilette commandée... Foi de gentilhomme, tu
+seras simplement renversante...
+
+La comédienne, qui rongeait son frein, accoudée sur un coin de la table,
+l'œil sombre, le front plissé et la lèvre boudeuse, se redressa
+vivement et demanda:
+
+--Tu crois?...
+
+--Parbleu! j'en suis sûr. Un vrai bouquet de feu d'artifice. Toutes les
+autres femmes en crèveront de dépit...
+
+--Toutes?...
+
+--Sans en excepter une seule.
+
+--Pas même cette fière poupée de l'avenue du Bois-de-Boulogne?
+
+Il appuya:
+
+--Surtout celle-là. Je l'espère bien. Tu verras le coup de théâtre.
+
+Devant cette affirmation, la prunelle de Sergine s'éclaira, son front se
+rida, un sourire effaça la lippe de ses lèvres...
+
+Elle se leva et s'en vint, avec des allures de chatte, s'appuyer sur le
+dossier du siège du jeune homme, et le flattant du regard, de la main et
+de la voix:
+
+--Voyons, reprit-elle, mon gros loulou, sois miséricordieux envers cet
+innocent. Fais ça pour ton petit lapin blond; tu n'auras pas à t'en
+repentir...
+
+--Quel innocent?...
+
+--Ce pauvre bêta de Roger; ne l'égorge pas tout à fait: contente-toi de
+le blesser...
+
+--Impossible, répondit Marignan sèchement; M. de Saint-Pons est
+condamné. Il est indispensable que nous en soyons à tout jamais
+débarrassés...
+
+Il jeta sa serviette et quitta la table.
+
+En ce moment, mademoiselle Juliette entrebâilla la porte:
+
+--Madame, c'est M. Wurtz, annonça-t-elle. Il attend au salon avec sa
+_première_ et tous ses cartons...
+
+M. Wurtz était le couturier à la mode. Un nouveau Warwick. Warwick ne
+faisait que des rois: M. Wurtz faisait des reines! Les reines du genre
+du _pschutt_, du _Vlan!..._
+
+Attendre! lui! cette paire de ciseaux toute-puissante, cet autocrate du
+goût, cet arbitre des élégances! Crime de lèse-majesté! La comédienne
+bondit:
+
+--J'y vole! s'écria-t-elle, j'y vole!...
+
+Marignan s'en fut reprendre son chapeau et sa canne:
+
+--C'est cela, fit-il paternellement, va te préparer, mon enfant... Et
+nous filons!... A la besogne!...
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XVI
+
+MADEMOISELLE JULIETTE
+
+
+Tandis que sa _première_ (demoiselle d'atelier) déballait avec un soin
+pieux les différents objets que renfermaient une demi-douzaine de
+cartons, et que mademoiselle Juliette achevait de chausser sa maîtresse,
+qu'elle venait de coiffer en un tour de main, M. Wurtz déclara avec
+gravité:
+
+--Si madame daigne le permettre, c'est moi qui aurai l'honneur de
+l'habiller exclusivement...
+
+C'est un soin que je ne laisse à personne quand il s'agit de _lancer_
+une de mes nouvelles _inspirations_...
+
+Trop fortuné si je suis capable d'ajouter un attrait de plus aux
+perfections de madame. Car madame est toujours madame. Je pare les
+autres femmes en les _entreprenant_: ici, c'est madame qui pare mes
+chefs-d'œuvre.
+
+--Eh bien! demanda la soubrette avec la familiarité des domestiques qui
+servent chez des demoiselles sans préjugés, eh bien! et moi, je vais
+donc rester les bras croisés pendant ce temps-là?...
+
+--Toi, ma fille, répondit Sergine gaiement, tu donneras des avis et tu
+tiendras les épingles...
+
+--Pardon! objecta M. Wurtz, pour ce qui est de tenir les épingles, c'est
+à ma _première_ qu'incombe cette fonction, plus importante qu'on ne le
+pense.
+
+Puis, se cambrant et pinçant les lèvres:
+
+--Quant à des avis, poursuivit-il avec raideur, je prendrai la liberté
+de rappeler à madame que, dans l'exercice de mon art, je n'ai pas
+l'habitude d'en recevoir...
+
+Il conclut avec majesté:
+
+--Par conséquent, l'intervention et la présence de mademoiselle nous
+sont complètement inutiles.
+
+A cette déclaration, on eût pu voir une joie diabolique se refléter sur
+les traits de la camériste:
+
+--Alors, reprit-elle d'une voix insinuante, si madame n'a pas besoin de
+mes services, elle serait bien aimable de m'octroyer _campo_...
+
+--Tu veux sortir? demanda l'actrice.
+
+--Si c'est un effet de la bonté de madame de m'en accorder la
+permission. C'est aujourd'hui dimanche. Tout le monde s'amuse,--et notre
+voisin, le clerc de l'épicier d'en face, m'a offert de me conduire
+dîner à la campagne, en tout bien tout honneur...
+
+--Va, ma fille, consentit Sergine.
+
+Mademoiselle Juliette ne se le fit pas réitérer.
+
+Elle gagna la porte d'un élan.
+
+Comme elle se préparait à en franchir le seuil:
+
+--Surtout, recommanda l'actrice, tâchez de rentrer avant qu'on soit levé
+dans le quartier, histoire de ne pas déconsidérer la maison et de ne pas
+scandaliser la concierge...
+
+--Découcher! protesta la soubrette avec une pudeur indignée; jamais de
+la vie! Mon cavalier est un nigaud. Il m'a proposé de m'épouser.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Juliette était bien en point. Elle le savait. Les _cocodès_
+qu'elle introduisait chez sa maîtresse le lui avaient plus d'une fois
+répété dans l'obscurité des couloirs. Aussi le service lui pesait-il
+fort, et songeait-elle à s'établir et à travailler pour son compte.
+
+Son rêve était de trôner dans le comptoir d'un café, entre deux urnes de
+métal d'Alger remplies de petites cuillères,--adossée à une glace,
+habillée de soie et coiffée dès l'aube crevant,--et d'étager des
+morceaux de sucre sur des rondelles de plaqué, tout en poussant le
+public à la consommation par l'artillerie de ses œillades et le
+bouquet de ses sourires.
+
+Justement, il y avait un de ces établissements à prendre sur le
+boulevard extérieur, à côté de la _Boule-Noire._
+
+Bon poste et excellente clientèle. Tous les habitués du bal. Pas un sou
+de crédit: quand les messieurs n'ont pas de monnaie, ce sont les dames
+qui financent. Et gentils, et coquets, et _rigolos_, ces jeunes gens! Il
+n'est pas défendu de faire un choix et de mêler ainsi l'agréable à
+l'utile.
+
+Or, pour devenir titulaire de l'estaminet du _Poisson fidèle_, il ne
+s'agissait que d'avoir un peu d'argent et un peu de crédit.
+
+Du crédit, la femme de chambre espérait en trouver suffisamment, sur sa
+bonne mine.
+
+De l'argent, par exemple, elle n'en n'avait guère: le beau Sigismond--le
+cocher de madame Ambroisie, l'une des camarades de théâtre de Sergine
+Gravier--lui avait, en effet, coûté les yeux de la tête.
+
+Pour combler ce déficit, l'ingénieuse fille s'était mise à économiser
+soigneusement... ce qu'elle entendait chez sa maîtresse.
+
+Et elle entendait beaucoup, car elle écoutait beaucoup.
+
+C'était surtout lorsque le sieur Marignan causait avec la comédienne que
+la soubrette collait de préférence son oreille au battant des portes et
+son œil au trou des serrures.
+
+De cette façon, elle avait surpris facilement le secret de la
+machination--aussi simple qu'habile--dont la _Filleule de Lagardère_ et
+M. de Saint-Pons avaient été les deux victimes.
+
+--Voilà, pensa-t-elle, le commencement de ma fortune. Laissons mûrir la
+poire. Ce sera bien le diable si elle ne me rapporte pas les six mille
+francs qu'on exige que je paye d'avance sur le fonds dont j'ai tant
+envie!
+
+Aujourd'hui, la poire était mûre.
+
+Il n'était que temps de la cueillir.
+
+Mademoiselle Juliette avait jeté un mantelet sur ses épaules et posé un
+chapeau en équilibre sur ses cheveux crépés _à la chien_...
+
+Elle dégringola l'escalier quatre à quatre et s'élança sur le
+boulevard...
+
+Une voiture la croisa:
+
+--Cocher!...
+
+--Voici, ma petite dame: où allons-nous?
+
+--Chez Doyen, aux Champs-Elysées! Ventre à terre!... Et si nous y sommes
+avant que M. de Saint-Pons et ses amis aient fini de prendre leur
+nourriture, il y aura un riche pourboire.
+
+
+
+
+XVII
+
+L'EXPÉDITION DE FIL-EN-QUATRE
+
+
+Le même jour et à la même heure, dans la modeste chambre qu'il occupait
+en son hôtellerie de la rue d'Amsterdam, Jacques Périn, attablé en face
+de Fil-en-Quatre, écoutait avec attention le récit des prouesses de
+celui-ci.
+
+L'inspecteur était arrivé avec la mine épanouie et satisfaite du
+chasseur qui rentre au logis le carnier plein.
+
+C'était un joli coup de fourchette.
+
+Il pouvait parler en mangeant sans perdre bouchée ni rasade. Il y a de
+ces natures privilégiées. Professons à leur endroit une admiration
+exempte d'envie.
+
+--Pour lors, avait-il commencé, il s'agissait de savoir si ce renardeau
+de Bouginier se terrait toujours _Pélican's Street_, dans la maison aux
+environs de laquelle j'ai si souvent battu la semelle pour guetter
+quelques-uns de ses clients...
+
+Je pénètre dans l'immeuble précité...
+
+Le concierge est tailleur en vieux. Je le prie de recoudre un bouton à
+ma redingote et, pendant qu'il procède à cette réparation, je lui
+extirpe les vers du nez...
+
+L'ex-avoué n'a pas encore quitté son appartement du troisième au-dessus
+de l'entresol...
+
+Seulement, il va déloger la semaine prochaine...
+
+Où se rend-il? Le pipelet l'ignore. On l'a payé. Il n'en demande pas
+davantage. On l'a prévenu, voilà tout, que le déménagement commencerait,
+demain soir, par une grosse malle remplie de linge:
+
+«Et tenez, me dit-il, voici probablement les deux commissionnaires qui
+doivent l'emporter, cette malle; car ils descendent de chez mon
+locataire, lequel vient de rentrer et m'avait chargé, ce matin, en s'en
+allant, de les prier d'attendre, s'ils se présentaient avant qu'il ne
+fût de retour.»
+
+Je me retourne machinalement...
+
+Et qu'est-ce que je vois passer rapidement devant la loge?...
+
+Le Bijou-des-Dames et le Rouquin!
+
+Vous ne les connaissez pas, vous, brigadier. Deux nouveaux, deux
+conscrits, deux débutants. En somme, une paire de chenapans pleins de
+dispositions pour le bagne...
+
+Incontinent, je tire ma révérence à mon recarreleur d'habits et me voilà
+sur le trottoir à marcher dans les semelles de mes individus en tâchant
+d'attraper au vol des bribes de leur conversation...
+
+On ne m'a pas trompé. Ils causent d'une malle. Ils en causent d'une
+façon qui ne me paraît pas catholique. Décidément il y a quelque chose
+là-dessous,--en attendant qu'il y ait quelque chose là-dedans...
+
+Ils entrent chez un _mastroquet_ de la rue Pagevin...
+
+Un instant, je vais pour les suivre. Mais minute, bonhomme! Ils ont
+encore tout leur sang-froid. Ils pourraient m'éventer et _se cavaler_ ou
+se taire. Tout à l'heure, quand ils seront _émêchés_, on verra...
+
+Je me plante donc en faction devant la porte du _mannezingue_, et, tout
+en allant et venant, de gauche à droite, et réciproquement, comme un
+battant de cloche, je glisse un œil américain par une fente des
+rideaux qui doublent les glaces de la devanture...
+
+Mes deux gaillards sont là, debout, près du comptoir. _Ils étouffent un
+perroquet_ (boivent un verre d'absinthe) sur le zinc. Leur casquette
+descend en pente du sommet de l'occiput jusqu'aux sourcils, et se rive
+sur le front, couvrant de l'ombre de sa visière toute la partie
+supérieure du _faciès_...
+
+Evidemment ils se défient...
+
+Ils se défient de tout le monde et d'eux-mêmes. D'eux-mêmes surtout. A
+preuve, la gomme qu'ils ont mêlée à leur extrait de vert-de-gris...
+
+Allons, j'ai agi sagement de ne pas pénétrer à leur suite...
+
+Au bout de dix minutes, il sortent. Ils sont calmes. La casquette est
+toujours d'aplomb...
+
+Ah! la casquette, patron, consultez la casquette! Moi, je l'ai étudiée
+avec fruit. C'est le thermomètre du pochard...
+
+J'emboîte derechef mes lapins. Ils tournent dans la rue Montmartre,
+ensuite dans la rue d'Aboukir. Ils se hâtent et n'échangent que de rares
+paroles. Le perroquet ne gazouille pas encore. Il est certain qu'ils ont
+quelque chose sur la conscience...
+
+Quelque chose _à venir_, s'entend...
+
+Un projet arrêté qu'ils ont peur de laisser échapper en parlant et
+qu'ils craignent que les passants ne déchiffrent sur leur visage. De là,
+la casquette rabattue. Ah! s'ils pouvaient se l'enfoncer jusqu'au
+menton!...
+
+Voici un nouveau caboulot au coin de la place du Caire...
+
+Le Rouquin tâte son compagnon. Celui-ci a l'air de refuser. L'autre
+insiste...
+
+Le Bijou-des-Dames cède. Deuxième absinthe. Sans gomme celle-ci. Ça va
+marcher!...
+
+On a changé une pièce d'or pour régler: le papa Bouginier aura fait des
+avances...
+
+Nous voilà sur le boulevard. Halte devant la boutique d'un
+layetier-emballeur. On discute. Je cueille ces mots au vol:
+
+--«Pas ici: un _blousard_ qui achète une malle de ce calibre, ça
+paraîtrait louche au marchand. Nous trouverons sûrement notre affaire
+chez un brocanteur de Belleville...
+
+--»Eh bien, allons-y, à Belleville: on fera escale chez Doisteau, au
+pont du canal, _A la Spécialité!_»
+
+Troisième et quatrième perroquets chez Doisteau. Cette fois, la
+casquette se dérange. Elle remonte. Les yeux sont, maintenant, à
+découvert: de vilains yeux, qui regardent en Champagne si la Picardie
+brûle!...
+
+En route pour le prochain liquoriste!...
+
+Et béni soit le gouvernement: il n'en manque pas, de ces _mines à
+poivre_, du quai Jemmapes à la Courtille...
+
+Une autre station,--puis une autre,--puis une autre encore...
+
+On ne les compte plus. Le sirop produit son effet. La casquette remonte,
+remonte!...
+
+Elle n'est déjà plus sur le front. Les cheveux débordent sa visière.
+Elle continue à rebrousser chemin. Du crâne, elle s'affale vers la
+nuque...
+
+Au dixième _assommoir_, elle s'est écroulée sur les épaules...
+
+C'est l'instant: mes hommes sont _au point_...
+
+Je puis entrer sans inquiétude dans le débit de boisson où ils vont se
+compléter. A eux deux, ils ne seraient pas capables de distinguer un
+sergent de ville d'un archevêque!...
+
+Me voilà assis à côté de leur table...
+
+C'est à présent qu'ils en dégoisent! Les perroquets se rattrapent! Ce
+n'est plus une cage: c'est une volière!...
+
+Je ne perds pas une syllabe de leur conversation...
+
+Et je sais ce que je voulais savoir...
+
+--Et que sais-tu? interrogea vivement Patte-de-Fer.
+
+--Va bien! poursuivit l'inspecteur en sucrant le café qu'on venait de
+lui verser. Voici: il retourne du rouge...
+
+--Ah!...
+
+--Lundi, dans la soirée,--c'est-à-dire demain,--un étranger cossu se
+présentera chez l'ex-avoué. Cet étranger sera porteur d'une somme, une
+somme _conséquente_...
+
+Bouginier fera _chouriner_ le visiteur...
+
+Le Bijou-des-Dames et le Rouquin seront chargés de la besogne...
+
+Celle-ci une fois accomplie, on enfermera le cadavre dans une malle qui
+sera transportée à une gare quelconque et expédiée n'importe où...
+
+Vieille méthode. On la connaît. Montély n'a pas agi autrement avec le
+garçon de la banque d'Orléans, Viou avec le marchand de bronzes
+Poirier-Desfontaines, et Lebiez et Barré, dernièrement, avec la laitière
+de la rue Hauteville--ce qui ne les a pas empêchés d'avoir le cou coupé
+tous les quatre: le premier, sur la place du Martroy, et les trois
+autres, sur celle de la Roquette. Mais, tant que le monde sera monde, il
+y aura des _pasticheurs_...
+
+Par exemple, voilà où l'histoire devient pyramidalement cocasse. Une
+farce exorbitante, quoi! Je m'en tiens les côtes quand j'y pense!...
+
+Vous doutez-vous seulement de ce qu'ont imaginé les deux braves garçons
+que j'ai laissés en train de cuver leurs apéritifs sous la table du
+_mastroquet_ de la Courtille?...
+
+Non, ma parole sacrée, je vous le donne en mille! C'est plus fort que de
+jouer au bouchon sur la neige avec des pains à cacheter. Ah! ils iront
+loin, ces jeunes gens, si on ne les _fauche_ (guillotine) pas en
+route!...
+
+--J'entends, dit Jacques froidement: ils ont songé à se débarrasser de
+Bouginier, de la même façon que ce dernier se sera débarrassé de
+l'étranger, afin de se partager les dépouilles de tous les deux...
+
+Fil-en-Quatre regarda son interlocuteur avec admiration:
+
+--Mon supérieur, s'exclama-t-il, vous êtes sorcier! Je flanque ma
+démission. On ne peut rien vous cacher.
+
+Il ajouta d'un ton de désespoir comique:
+
+--Et moi qui avais gardé cela pour le bouquet! Un feu d'artifice raté!
+Nonobstant, je ne vous en veux pas...
+
+Il choqua sa demi-tasse contre celle que son amphitryon avait à peine
+effleurée:
+
+--Mon Dieu oui! c'est ainsi. Quand ils auront _réglé_ le particulier
+cousu d'or, nos _garnements_ régleront le Bouginier par un procédé
+_ibidem_. On serrera les deux corps dans le même colis, et ils
+voyageront de compagnie par la voie ferrée,--petite vitesse...
+
+L'ex-brigadier demanda:
+
+--N'a-t-il pas été question d'une femme dans la conversation de ces
+misérables?
+
+--De plusieurs femmes, patron: d'abord, des demoiselles Bouginier qui
+chaudronneront du piano pendant l'opération, à cette fin que le bruit de
+celle-ci ne transpire pas chez les voisins. Ensuite, des femelles de nos
+mâles qui les aideront au besoin. Celles-là commenceront par se charger
+de la petite dame...
+
+--La petite dame?...
+
+--Oui: une personne qui doit accompagner l'étranger en voiture et qui
+montera peut être chez l'ex-avoué...
+
+Patte-de-Fer s'était levé et marchait par la chambre en songeant.
+
+L'inspecteur achevait de siroter son _gloria_.
+
+Il questionna après un moment:
+
+--Que décidez-vous, monsieur Jacques? J'irai comme vous me pousserez.
+Faut-il faire mon rapport à l'administration?
+
+--Nous verrons... J'y réfléchirai... Ce soir, après la démarche que je
+vais tenter, je parlerai au patron...
+
+--Bravo!... Et alors?...
+
+--Alors on te fera appeler, afin que nous nous concertions sur les
+mesures à prendre pour prévenir ce crime et pour mettre hors d'état de
+nuire ce brelan, cette poignée de bandits...
+
+L'inspecteur approuva:
+
+--C'est cela. Ils n'ont vent de rien. Nous attendons tranquillement à
+demain en les laissant vaquer à leurs préparatifs; le soir venu, nous
+nous dissimulons quelque part, aux environs ou à l'intérieur de la
+maison, et nous intervenons au moment le plus doux: c'est simple comme
+défunt Casimir Bonjour. Nous intervenons... pas trop tôt. Qu'il y ait un
+bon petit commencement d'exécution...
+
+Jacques frissonna.
+
+Un commencement d'exécution! A main violente et armée sans doute! Et si
+Florette allait en être l'une des victimes!
+
+Car il était sûr, à présent, que la «petite dame» qui devait accompagner
+«l'étranger» en voiture, et qui monterait peut-être avec lui chez
+Bouginier, n'était autre que mademoiselle Fine-Lame. De même, cet
+étranger, en relations avec l'ancien avoué, ne pouvait être que le riche
+Américain, oncle et tuteur de la jeune fille. Le coup tramé les menaçait
+tous deux.
+
+--Mon brave garçon, dit-il, j'ai besoin de sortir pour m'occuper de
+cette affaire.
+
+Dans tout ce qui s'agitait autour de lui, il n'entrevoyait distinctement
+que ceci: c'est qu'un guet-apens se préparait; c'est que notre héroïne
+et son oncle couraient un grand danger, elle probablement, l'Américain à
+coup sûr; c'est qu'enfin il fallait les avertir à tout prix.
+
+Jacques gardait rancune à ce Samuel Murphy de lui avoir volé son
+bonheur...
+
+En outre, il se demandait avec défiance quels rapports existaient entre
+cet étranger plus que millionnaire et une personnalité aussi équivoque
+que celle de l'ancien officier ministériel...
+
+Mais tout cela s'effaçait devant le péril imminent.
+
+Il était urgent de prévenir le Yankee.
+
+Le policier saisit son chapeau et descendit.
+
+
+
+
+XVIII
+
+RECONNAISSANCE INATTENDUE
+
+
+Nous l'avons dit: c'était un dimanche.
+
+L'air circulait plus vif et plus libre à travers les rues qui
+paraissaient rallongées et élargies,--l'œil cessant de papilloter aux
+étalages des marchands,--et, la lumière jouait, lisse et crue, sur le
+blindage de tôle des devantures fermées.
+
+Il faisait un temps superbe.
+
+Un immense besoin de locomotion poussait la population dehors, comme
+l'incendie ou le naufrage chassent, par les écoutilles d'un trois-ponts,
+des légions de rats longtemps emprisonnés dans la nuit de la cale.
+
+Coupant cette foule à coups de coude, Jacques Perrin, par la rue
+Tronchet, la rue Royale et la place de la Concorde, avait gagné les
+Champs-Elysées.
+
+Là, des groupes de badauds avaient pris position,--dès midi,--pour
+assister, vers cinq heures, à ce «retour des courses» qui est comme la
+descente de la Courtille du _high life_.
+
+Des véhicules de toute espèce montaient l'avenue en se pressant.
+
+Tout cela se dirigeait vers Longchamps. Au coin du carré Marigny, notre
+ex-brigadier faillit être écrasé par un fiacre, lancé à toute vitesse,
+qui cherchait à rompre la file pour arriver au restaurant Doyen. Ce
+fiacre était celui qui portait mademoiselle Juliette et sa fortune.
+
+A partir de l'Arc de Triomphe, la cohue devenait plus compacte
+encore,--s'augmentant de tous les équipages de maître qui abondent en
+ces quartiers aristocratiques et privilégiés.
+
+Des amazones, des cavaliers trottaient ou galopaient dans l'allée qui
+leur est réservée.
+
+Dans celle affectée aux piétons, des espaliers de curieux s'alignaient
+le long des barrières, avec ce furieux désir de voir, de rire et de
+_blaguer_ qui est le propre de toute agglomération parisienne.
+
+Patte-de-Fer marchait dans ce mouvement et dans ce bruit, le front
+penché en avant, ne regardant rien, n'entendant rien, l'air fasciné et
+recueilli.
+
+Certes, il avait hâte de parvenir au but de son excursion...
+
+Et cependant, pour y arriver, il avait pris par le chemin des écoliers.
+
+Cependant, pour y arriver à mesure qu'il approchait son pas
+s'alourdissait et se ralentissait.
+
+On eût juré que, tout en souhaitant de franchir le seuil de la maison de
+Florette, il avait frayeur de ce but, du moment où son pied toucherait
+ce seuil.
+
+Pourtant, il ne s'agissait plus d'inventer un prétexte pour pénétrer
+dans ce paradis habité par notre héroïne.
+
+Ce prétexte, il l'avait. Un prétexte! Que dis-je? Quel motif plus
+sérieux pouvait inspirer sa démarche?
+
+Il venait arracher de nouveau au péril qui planait sur sa tête cette
+fille ingrate qui semblait avoir perdu, dans l'enivrement du bonheur, le
+souvenir des bienfaits reçus.
+
+Il venait mettre en garde contre un danger de mort cet étranger, cet
+inconnu, qui n'avait pas daigné le remercier par un serrement de main,
+par une bonne parole, de l'hospitalité que sa nièce avait trouvée,
+pendant des années, au pavillon de la Faisanderie.
+
+Cet étranger, Jacques s'en défiait. Il le sentait d'instinct: ce
+n'était pas un ami à qui il allait rendre service; c'était un ennemi
+qu'il allait combattre...
+
+Néanmoins, quelques appréhensions qu'il roulât dans son esprit et
+quelque temps qu'il mît à prolonger le trajet, il fallait bien qu'il
+arrivât.
+
+Il finit donc par atteindre _Murphy-House_...
+
+Alors, il s'arrêta, se consulta une dernière fois, redressa le front et
+fit un geste décisif...
+
+Mais comme, à la suite de ce geste, il étendait la main vers le
+timbre,--dont le bouton de cuivre étincelait dans le mur à droite de la
+porte de l'hôtel,--celle-ci tourna sur ses gonds, et une voix de stentor
+gronda avec un fort accent anglais:
+
+--Gare donc! hé! gare là, _Frenchman_!...
+
+Patte-de-Fer se jeta vivement de côté...
+
+Deux chevaux fringants, dont le poitrail, et une calèche, dont la flèche
+le frappèrent presque en pleine poitrine, manquèrent de lui passer sur
+le corps.
+
+Un cocher, d'une raideur et d'une envergure remarquables, en tricorne
+galonné, en perruque à frimas, en culotte courte et en livrée trop
+éclatante, occupait le siège de cette calèche, sur les coussins de
+laquelle une jeune fille était couchée plutôt qu'assise.
+
+Jacques reconnut la mignonne.
+
+Il la reconnut au soubresaut et au cri de son cœur.
+
+Ah! c'est qu'elle était cruellement changée!
+
+Son beau visage se couvrait d'une pâleur mate; les lignes de sa bouche
+se fronçaient en un rictus amer; il y avait de l'égarement dans son
+regard, dont la fixité semblait suivre dans l'espace le vol lointain des
+illusions perdues.
+
+Elle avait appris à pleurer, elle avait appris à souffrir: c'était
+désormais une femme!
+
+Perrin était resté béant...
+
+Il croyait rencontrer une créature superbe de bonheur, insolente de
+fortune, épanouie dans une joie sans limites comme sans pareille...
+
+Et il retrouvait une pauvre enfant maladive, éteinte, affaissée sous le
+poids d'une détresse infinie.
+
+Florette, cependant, ne l'avait point aperçu.
+
+Sa voiture prit rang parmi celles qui montaient vers le bois de
+Boulogne.
+
+Un instant, l'ex-brigadier eut l'idée de s'élancer à sa poursuite,
+d'arrêter les chevaux et de crier à notre héroïne:
+
+--Tu es malheureuse. Me voici. As-tu encore besoin de moi?...
+
+Mais il se rappela qu'il était venu pour quelque chose.
+
+Il était venu parler à Samuel Murphy...
+
+Et, plus que jamais, il fallait qu'il lui parlât, à ce parent, à ce
+protecteur de Florette; il fallait qu'il lui demandât compte--et que
+celui-ci lui expliquât la cause--de la douleur qui se lisait sur les
+traits de la jeune fille et de la métamorphose navrante qui s'était
+opérée dans sa personne.
+
+Juste à ce moment, une fenêtre s'ouvrit dans la façade de l'hôtel...
+
+Jacques leva la tête au bruit...
+
+Un homme apparut au balcon du premier étage...
+
+Il se pencha dehors et interpellant, du ton du commandement, un valet
+qui traversait la cour:
+
+--Faites atteler le coupé. Jim conduira. Je sors.
+
+Le domestique s'inclina:
+
+--_Yes, sir_, répondit-il respectueusement.
+
+--C'est le maître du logis, se dit Patte-de-Fer.
+
+L'homme s'était redressé...
+
+Il se présentait de face...
+
+Le policier l'examina avec une curiosité avide...
+
+Puis une exclamation, qu'il eut la prudence d'étouffer entre ses lèvres,
+jaillit de sa poitrine, soulevée par un indicible étonnement...
+
+Cet homme, il le reconnaissait!...
+
+Il le reconnaissait à ses favoris blonds, à son masque, figé dans une
+froideur outrée, à sa raideur, à son accent britanniques, à son regard,
+à son regard surtout!...
+
+Ce regard avait déjà croisé le sien, et le choc de ces deux éclairs
+avait été comme celui des lames de deux adversaires qui se cherchent et
+se froissent dans un duel à mort...
+
+Le millionnaire américain, le propriétaire de l'hôtel, l'oncle et tuteur
+de Flore-Eva, n'était autre que cet étranger qui, un soir, lui avait
+demandé, dans un baragouin exotique, pardon de le déranger, en
+franchissant le seuil d'un café-restaurant de la rue d'Amsterdam...
+
+Et que l'on excuse cette comparaison triviale: comme la lance à feu de
+l'allumeur, en touchant le pistil d'un bec de gaz, illumine soudain tout
+un pan de la chaussée resté jusque-là dans une obscurité épaisse, ainsi
+cette découverte inattendue faisait subitement la lumière dans l'esprit
+de l'ex-brigadier...
+
+Le soir de cette rencontre près de la gare de l'Ouest, ce voyageur avait
+un compagnon...
+
+Ce compagnon, maintenant, Patte-de-Fer le revoyait distinctement...
+
+C'était le «nègre blond» dont une touffe de cheveux était restée collée
+à la roue de la lourde machine qui lui avait broyé la tête! Le
+personnage dont on lui avait exhibé la photographie à la Morgue! La
+victime du crime de la place de l'Europe!
+
+ * * * * *
+
+Le _gentleman_ avait quitté le balcon, après avoir accompagné de
+l'œil, autant qu'il lui était possible, la calèche qui emportait la
+_Filleule de Lagardère_.
+
+Quelque habitude que le métier lui eût donnée de ces révélations qui se
+produisent fortuitement pour placer une situation sous un jour
+inattendu,--les annales judiciaires en fournissent maint
+exemple,--l'ex-brigadier demeurait stupéfié.
+
+Le hasard avait fait pour lui plus qu'il n'eût osé lui demander,--plus
+qu'il n'eût osé concevoir ni espérer.
+
+Puis, bientôt, les conséquences de ce hasard s'étaient formulées dans
+l'esprit de l'ancien limier avec une netteté et une rapidité
+foudroyantes.
+
+Le compagnon de l'homme assassiné devait connaître ce dernier, puisqu'on
+les avait vus entrer--sur un pied d'intimité assez étroit--dans un
+établissement public.
+
+Il serait sans doute en mesure de renseigner la justice sur le nom,
+l'origine, la position, les agissements, les tenants et aboutissants du
+malheureux.
+
+On apprendrait de sa bouche d'où arrivait celui-ci, ce qu'il venait
+faire à Paris, quelles relations il y comptait, quand et comment les
+deux voyageurs s'étaient séparés, peut-être même quels intérêts avaient
+armé le bras de l'assassin...
+
+Mais quoi! tous ces détails, pourquoi l'Américain ne les avait-il pas
+déjà donnés à la justice?
+
+Il ne lui était point permis d'ignorer le crime commis.
+
+Celui-ci avait eu assez de retentissement.
+
+Les journaux, la rumeur publique en avaient parlé assez haut.
+
+Et cet étranger avait gardé le silence!
+
+Dans quel but?
+
+Dans quel intérêt?
+
+A ce point de ses déductions, Patte-de-Fer éprouva comme un
+frémissement.
+
+La plupart des policiers sont doués de facultés spéciales que nous
+classerions volontiers parmi ce qu'on appelle _les grâces d'état_.
+
+Au premier rang de ces facultés,--fruits de la pratique ou résultats
+d'une prédisposition naturelle et particulière,--il convient de ranger
+l'instinct.
+
+Cet instinct, aiguisé chez eux par l'observation, par la réflexion,
+ainsi que par la triture du crime et des criminels, les guide presque
+toujours sûrement et ne les trompe presque jamais dans leurs
+appréciations, dans leurs opérations.
+
+On prétend que certains employés de la Banque,--les garçons de recette,
+entre autres,--évaluent, sans la toucher, et rien qu'en la regardant, la
+somme que représente une pile de pièces d'or ou d'argent.
+
+De même les agents de la sûreté, en envisageant certaines circonstances
+et en dévisageant certains hommes, peuvent indiquer _ex-abrupto_ ce que
+cachent ces circonstances et de quoi ces hommes sont capables.
+
+Patte-de-Fer était dans ce cas à ce moment.
+
+L'instinct parlait en lui.
+
+Il lui criait que le personnage qui venait de lui apparaître n'était pas
+étranger à la mort terrible de l'inconnu de la place de l'Europe.
+
+Ainsi s'expliquaient les relations du maître de _Murphy-House_ avec M^e
+Bouginier.
+
+Ainsi s'expliquait la visite que devait rendre, le lendemain soir, le
+millionnaire à ce brasseur d'affaires problématiques et ténébreuses.
+
+Tous deux avaient joué leur rôle dans le sanglant mystère!...
+
+C'était l'aide, c'était le silence d'un complice que le Yankee allait
+payer au logis de l'ex-avoué.
+
+L'ex-brigadier se montrait, d'ordinaire, de décision prompte. Général
+d'armée, il eût marché au canon. Soldat de la loi, il allait droit à
+son but, qui était d'empêcher le mal et de livrer le malfaiteur à
+l'action de la justice.
+
+Toutefois, dans la circonstance actuelle, il n'importait pas seulement
+de procéder vite: il importait encore de procéder avec prudence.
+
+Notre policier n'avait reçu du parquet aucun mandat qui lui permît
+d'agir avec autorité sur l'un des héros présumés du drame dont la
+victime attendait un vengeur.
+
+En outre, Sam Murphy appartenait à la colonie américaine, d'une
+nationalité essentiellement ombrageuse en toute question qui touche à la
+liberté individuelle. Il avait pignon sur rue; il passait pour
+richissime...
+
+Or, on n'arrête pas un millionnaire, en France, comme le premier coquin
+venu.
+
+Perplexe, Jacques se demandait de quelle façon il convenait de
+manœuvrer.
+
+Comme il s'adressait cette question, assez embarrassé d'y répondre, la
+grille de l'hôtel s'ouvrit derechef, et un élégant coupé sortit de la
+cour au galop.
+
+L'ex-brigadier n'eut que le temps de se ranger à nouveau. La voiture
+l'effleura de la roue en passant. Derrière la glace, il distingua le
+profil de l'Américain:
+
+--Où va-t-il? murmura l'ami de la mignonne; je veux, je sens que je
+dois le savoir. Tout se remue en moi et me conseille de ne pas le perdre
+de vue. Allons, à tout prix il faut le suivre.
+
+La chose n'eût guère été possible si, quand il aborda l'avenue, la file
+des véhicules divers qui celle-ci encombraient n'eût obligé Jim à
+ralentir l'allure de son pur-sang.
+
+Celui-ci fut même obligé de s'arrêter quelques minutes avant qu'une
+solution de continuité entre ces voitures soudées, pour ainsi dire, les
+unes aux autres, lui permît de couper le courant par le travers.
+
+Patte-de-Fer profita rapidement de ce retard.
+
+Un méchant fiacre, crotté jusqu'à l'impériale et traîné par deux émules
+de Rossinante, arrivait, tout honteux, par la rue de la Pompe.
+
+Le _détective_ appela d'un geste impérieux le cocher, en casquette
+crasseuse, qui mâchonnait un bout de cigare sur le siège.
+
+Ce vrai type de maraudeur s'imagina que Perrin avait l'intention de se
+rendre aux courses.
+
+--Bourgeois, déclara-t-il péremptoirement, c'est trois louis, à prendre
+ou à laisser.
+
+--Mon garçon, repartit Jacques paisiblement, je n'ai pas envie d'acheter
+vos bêtes et votre carriole.
+
+Le «Collignon» se rebiffa, furieux, et avec le suave accent des
+faubourgs:
+
+--De quoi? de quoi? Monsieur _cascade_! Attends un peu, mauvais ahuri de
+Chaillot!...
+
+L'ex-brigadier tira de sa poche une carte qu'il lui fourra sous le nez,
+et, changeant de ton:
+
+--Service de la préfecture! Dix francs de pourboire ou quinze jours de
+mise à pied. Choisis.
+
+L'autre jeta son cigare et toucha précipitamment la visière de sa
+casquette:
+
+--A vos ordres. Montez. Où faut-il vous conduire?
+
+Patte-de-Fer étendit la main:
+
+--Tu vois ce coupé qui traverse l'avenue?
+
+--Conduit par ce _mome_ en _grimpante_ (culotte) de peau, en _ripatons_
+(chaussures) à retroussis et en _galurin_ (chapeau) galonné?
+
+--Oui: eh bien, suis-le à distance, sans qu'il puisse te remarquer et
+sans, cependant, le perdre.
+
+--Compris. Ça s'appelle _filer_. On est à la hauteur, pardi!
+
+Puis, fouettant ses deux haridelles, l'automédon ajouta:
+
+--As pas peur. Les _canassons_ sont meilleurs que leur mine. Allons-y,
+Guillaume et Bismarck!
+
+
+
+
+XIX
+
+A LONGCHAMPS
+
+
+Pour ces courses de Longchamps, on est réduit à dire toujours la même
+chose, parce que c'est toujours la même chose.
+
+Qui en a vu une les a vues toutes.
+
+Celles auxquelles nous voici rendus, à la suite de quelques-uns de nos
+personnages, ne différaient point des autres: _sportsmen_--par goût ou
+par _genre_--portant au revers de l'habit la même fleur ou le même
+carton: _merveilleuses_ et _muscadines_ tenant dans la même main crispée
+le même sceptre de la mode; _turfistes_ lançant sur la piste les
+produits des même écuries; Aspasies de la république athénienne étalant
+à la véridique lumière du soleil le même sourire fixé par la peinture;
+badauds se bousculant le long du cordeau et regardant avec les mêmes
+yeux écarquillés d'envie duchesses et cabotines, grandes dames et
+petites dames, diamant et strass, perles fines et perles
+fausses,--c'étaient les mêmes figures connues, opiniâtres, inamovibles,
+sur lesquelles on n'apercevait d'autres métamorphoses que celles que
+fait subir le temps.
+
+Nous ne décrirons donc point ce fouillis de noms et de sobriquets
+sonores, d'étoffes et de couleurs chatoyantes, d'ombrelles chargées de
+plumes ou ruchées de dentelles.
+
+Nous nous bornerons à copier, sur le carnet du _reporter_ Max de
+Furetière, parmi les notes destinées à paraître le lendemain dans le
+journal «le mieux renseigné» de Paris, cette mention particulièrement
+flatteuse pour celle qui en était l'objet:
+
+ «Parmi les privilégiées qui ont le don d'être le point de mire des
+ lorgnettes et de l'attention de tous, à côté de madame de X..., en
+ bleu céleste, de madame de Y..., en maïs clair, et de madame de
+ Z..., en rose thé, citons miss Flore-Eva Murphy, la nièce de
+ l'opulent Américain dont nous avons été le premier à annoncer la
+ présence dans nos murs, et dont la fortune absurde, impossible,
+ écrasante, atteint un chiffre qui ne s'écrit pas.
+
+»Cette héritière, qui se prodigue beaucoup dans le monde depuis
+ quelque temps, à la grande admiration de ces messieurs et à la plus
+ grande jalousie de ces dames, était fort remarquée par nombre de
+ raisons.
+
+»D'abord, parce qu'elle était seule,--ce qui pouvait paraître assez
+ extraordinaire à ceux qui ignorent la liberté dont jouissent les
+ jeunes filles en Angleterre et aux Etats-Unis, et qui ne savent
+ point que l'honorable sir Samuel, oncle et tuteur de cette
+ charmante personne, est retenu au logis par son état de santé
+ depuis son arrivée parmi nous.
+
+»Ensuite parce qu'elle se montrait plus en beauté que jamais.
+
+»Enfin, à cause de sa toilette, qui éclipsait toutes les autres.
+
+»Robe de faille lilas tendre, le corsage taillé en frac, à boutons
+ d'acier, se croisant sur un grand gilet Louis XV en satin grenat,
+ se relevant en basques par derrière avec parements et retroussis en
+ pareil; première jupe, de même nuance que le corsage, retroussée
+ sur une seconde de même étoffe que le gilet; tricorne en feutre
+ gris garni d'une plume blanche; ombrelle-canne pompadour assortie,
+ avec nœuds et rubans grenats.
+
+»Avons-nous besoin d'ajouter que ce costume sortait des ateliers de
+ Wurtz, l'inimitable, le sans rival, le fameux des fameux?
+
+»Fournisseur des cours étrangères. Rue Royale, au coin du faubourg
+ Saint-Honoré. Envoyer le contour du corps pris sous les bras, la
+ longueur du dos, la largeur de la poitrine et la mesure des hanches
+ au plus fort.»
+
+Dans la matinée de ce dimanche, le faux Yankee était entré chez notre
+héroïne.
+
+--Ma chère Eva, lui avait-il dit, vous n'avez pas oublié que, selon
+votre désir et selon ma promesse, c'est demain soir que nous partons...
+Eh bien! s'il vous plaît de faire vos adieux à cette société parisienne
+que nous allons quitter pour longtemps sans doute...
+
+--Oh! oui, avait interrompu Florette; oh! oui, pour longtemps, n'est-ce
+pas?...
+
+--Pour toujours, si telle est votre volonté, mon enfant... S'il vous
+plaît de voir encore une fois ce monde que, assure-t-on, l'on ne
+retrouve nulle part, allez aujourd'hui à Longchamps. Les journaux
+annoncent que la réunion y sera fort brillante. J'aurais été moi-même
+heureux de vous servir de cavalier, mais les soins à donner aux
+préparatifs de notre voyage...
+
+ * * * * *
+
+Il ressortait du plan du pseudo-Samuel de tenir ce langage à la
+_Filleule de Lagardère_.
+
+Il n'eût point parlé ainsi, du reste, que celle-ci se fût rendue tout
+aussi bien aux courses.
+
+Elle aussi, elle avait appris par les journaux que «tout-Paris
+assisterait à cette solennité hippique», et l'instinct--qui n'est pas
+seulement la qualité des policiers, mais pareillement le privilège des
+amoureux--lui avait soufflé que dans ce «tout-Paris» elle rencontrerait
+Roger...
+
+Roger et cette _femme_!...
+
+Or, elle voulait se trouver une dernière fois face à face avec le jeune
+homme...
+
+Elle voulait braver sa rivale...
+
+Et, pour y réussir, elle voulait être belle...
+
+De là cette toilette excentrique, que le couturier en renom lui avait
+apportée la veille et qui ne pouvait manquer d'attirer les regards.
+
+En s'habillant, la pauvre enfant avait la mort dans l'âme...
+
+Elle l'avait sur le visage quand elle était sortie de l'hôtel dans cette
+voiture qui avait failli écraser Jacques Perrin...
+
+Oui, mais en arrivant à Longchamps, redevenue maîtresse d'elle-même par
+un effort surhumain, elle avait imposé un masque d'indifférence hautaine
+au mal affreux qui lui rongeait le cœur.
+
+Et le _reporter_ Max de Furetière avait eu raison de l'écrire: jamais
+elle ne s'était montrée plus en beauté.
+
+Marignan, qui la guettait du haut de l'escalier des tribunes, fut
+positivement ébloui.
+
+Il attendit que la curiosité universelle, dont tout d'abord Florette
+avait été l'objet, se fût reportée sur la première course qui
+commençait; puis, caressant sa moustache d'une main, tandis que de
+l'autre il jouait avec sa badine-cravache, il se dirigea vers la
+mignonne.
+
+Depuis leur entrevue nocturne au pavillon d'Armenonville, il n'avait pas
+adressé la parole à celle-ci.
+
+On avait, il est vrai, remarqué son insistance à se présenter partout où
+elle se produisait; mais il se contentait de la saluer, sans l'aborder,
+et cette discrétion affectée n'avait pas peu contribué à faire siffler
+aux langues subtiles «qu'ils cachaient leur jeu, tous les deux.»
+
+Cette fois, il s'approcha résolument de la jeune fille, et s'inclinant
+avec respect:
+
+--Miss Eva, interrogea-t-il, m'accordera-t-elle la faveur de quelques
+minutes d'entretien?
+
+De la voiture où elle trônait, la _Filleule de Lagardère_ laissa tomber
+sur lui un regard étonné, et, d'un ton qui n'était rien moins
+qu'engageant:
+
+--Un entretien?... Avec moi?... Ici?
+
+--Ici, et veuillez croire que les circonstances qui me commandent de
+vous exprimer ce désir vous ordonnent de l'accueillir dans votre intérêt
+immédiat...
+
+Notre héroïne répéta avec un sourire amer:
+
+--Mon intérêt?... Ah! oui, je comprends... Vous avez donc quelque
+nouvelle trahison à m'annoncer?
+
+L'autre prit un air pénétré:
+
+--Vous me reprochez cruellement ce que je considère comme un devoir
+accompli, comme un service rendu... Cependant j'irai jusqu'au bout... Il
+faut que vous soyez prévenue de la plaisanterie de mauvais goût dont
+vous allez être victime...
+
+--Comment?...
+
+--M. de Saint-Pons...
+
+Florette l'interrompit brusquement:
+
+--Que m'importe M. de Saint-Pons?... Cet homme est mort pour moi... Je
+défends qu'on en parle...
+
+--J'obéis... Et, puisque ma présence semble éveiller un souvenir
+pénible, je m'éloigne, mademoiselle... Mais, auparavant, permettez à un
+ami dévoué, quoique méconnu, de vous donner un conseil--dicté par le
+soin de votre dignité...
+
+--Lequel?...
+
+--Retournez à l'hôtel...
+
+--Hein?...
+
+--Quittez cette pelouse... N'attendez pas un instant de plus... Je vous
+en prie...
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?...
+
+--Parce que...
+
+Puis, s'interrompant à son tour:
+
+--Ah! mon Dieu, il est trop tard!...
+
+--Qu'est-ce donc?...
+
+--Ne regardez pas de ce côté!... C'est odieux!... Le ciel m'est témoin
+que je brûlais de vous épargner cet affront!...
+
+Il se produisait, en effet, un certain brouhaha dans la foule...
+
+Un murmure de surprise courait le long des tribunes, et une sorte de
+houle faisait osciller les promeneurs, dont le front s'ouvrait comme
+devant une proue...
+
+Et, dans l'espace vide, Sergine Gravier s'avançait au bras de Roger...
+
+Sergine Gravier, habillée exactement de la même façon que mademoiselle
+Fine-Lame: même étoffe, même couleur, même coupe, mêmes garnitures de
+robe, même coiffure originale, mêmes gants et mêmes bijoux, même
+ombrelle-canne enrubannée...
+
+Les yeux allaient de l'une à l'autre des deux jeunes femmes...
+
+Les commentaires se déchaînaient de toutes parts...
+
+On ricanait...
+
+En se sentant l'objectif de toute cette rumeur, en reconnaissant M. de
+Saint-Pons et en devinant sa rivale sous ce costume identique au sien
+jusque dans les moindres détails, Florette--qui s'était levée dans sa
+calèche pour mieux voir--éprouva quelque chose d'inexprimable et
+d'inouï: on eût dit que les doigts brutaux d'un tortionnaire
+élargissaient la blessure de son pauvre cœur déjà si brisé et si
+meurtri, pour y enfoncer une pointe de fer rougie au feu.
+
+Sous ce martyre atroce, toute vaillance et toute force l'abandonnèrent
+et elle se laissa aller en arrière, en battant des paupières pour ne
+plus apercevoir la foule, Roger, la comédienne, et en murmurant dans un
+spasme de honte et d'indignation:
+
+--Oh! cette fille! cette fille!...
+
+--Ne l'accusez pas, repartit Marignan rapidement. Elle n'a fait que se
+prêter à ce qu'a exigé son amant...
+
+--Oh!...
+
+--C'est cet amant qu'il faut haïr; c'est cet amant qu'il faut punir...
+
+Il ajouta avec un geste significatif:
+
+--Je me charge de ce soin...
+
+--Vous!...
+
+--Oui, moi, moi qui vous aime!...
+
+Notre héroïne n'entendit pas ces derniers mots...
+
+De ce que venait de lui dire son interlocuteur, elle n'avait saisi que
+ceci: c'est qu'il parlait de «punir» Roger...
+
+Et comme il semblait se préparer à la quitter:
+
+--Où allez-vous? balbutia-t-elle.
+
+Le jeune homme retroussa sa moustache:
+
+--Je vais, répondit-il d'un ton bref, demander raison à ce jeune
+monsieur de l'offense qu'il vous a faite.
+
+--Et de quel droit?...
+
+L'autre eut un beau mouvement chevaleresque:
+
+--Du droit que tout galant homme a de protéger une femme contre ce qui
+lui paraît un outrage...
+
+ * * * * *
+
+Vous avez compris que toute cette scène avait été élaborée de longue
+main par les intéressés pour achever de détacher mademoiselle Fine-Lame
+de M. de Saint-Pons et pour amener entre celui-ci et le spadassin une
+rencontre qui ne pourrait manquer d'être fatale au fils du marquis.
+
+Le couturier pour dames, dûment récompensé, avait fourni à ce complot
+l'appui de ses ciseaux sans pareils.
+
+De là cette similitude de toilettes qui blesserait la mignonne comme une
+suprême injure, et à propos de laquelle Marignan--improvisé cavalier
+servant et vengeur de la jeune fille--exigerait de Roger des
+explications qu'il saurait bien faire dégénérer en querelle.
+
+Le spadassin serait hautain et agressif; notre jeune amoureux
+_s'emballerait_; il provoquerait sans doute le redresseur de torts...
+
+Celui-ci mettrait, de cette façon, l'opinion de son côté, et personne ne
+plaindrait le jeune fou d'avoir payé de sa vie les légèretés de sa
+conduite...
+
+Mais ce que n'avaient prévu ni l'ami Dick, ni Bouginier, ni Marignan,
+c'était l'intervention de mademoiselle Juliette.
+
+La femme de chambre avait trouvé M. de Saint-Pons chez Doyen, l'avait
+fait appeler dans un cabinet voisin de celui où il déjeunait avec le duc
+de Montaran et le vaudevilliste Verdier, et là, à brûle-pourpoint:
+
+--J'ai un secret à vendre. Voulez-vous me l'acheter?
+
+--Combien?
+
+--Ce que vous jugerez qu'il vaut. Ecoutez-moi de vos deux oreilles. Ce
+sera comme dans les baraques de la foire au pain d'épice: vous payerez
+en sortant si vous êtes content.
+
+Et elle lui avait conté la trame qui les avait enveloppés, mademoiselle
+Fine-Lame et lui, dans ses plis tissés avec une simplicité si
+habile,--tout, depuis les lettres anonymes qu'ils avaient reçues en même
+temps, depuis le piège où on les avait attirés tous les deux au pavillon
+d'Armenonville et depuis ce qui s'était passé, ce soir-là, entre notre
+héroïne et Marignan, dans le bosquet, en face de la fenêtre éclairée
+qui encadrait la comédie jouée par Sergine, jusqu'à l'entretien que
+l'actrice avait eu, le matin même, avec son ancien amant et jusqu'à
+l'affaire que ce dernier devait chercher au jeune homme, aux courses!
+
+Lorsqu'elle eut terminé:
+
+--Ah! les misérables! les misérables! s'écria Roger, livide. Pauvre
+Florette et pauvre moi!...
+
+Puis, avec colère, à la camériste:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas averti, dès le premier jour, de cette
+exécrable machination?...
+
+--Ah! dame! c'est que le premier jour vous ne m'auriez donné guère plus
+d'une douzaine de louis, tandis qu'à présent, vous ne me refuserez pas
+les trois mille francs dont j'ai besoin pour m'établir.
+
+Le jeune homme lui jeta son portefeuille.
+
+Il rentra ensuite dans le cabinet où l'attendaient ses deux compagnons,
+et s'adressant à M. de Montaran:
+
+--Duc, deux mots, je vous prie... Vous permettez, mon cher Verdier?...
+
+--Comment donc! fit le vaudevilliste en prenant un journal. Je m'enfonce
+dans les papiers publics. Echangez vos confidences.
+
+M. de Saint-Pons tira Montaran à l'écart:
+
+--J'ai, reprit-il, un service à réclamer de vous. Je me battrai
+probablement demain matin...
+
+--Un duel?... Demain matin?... Et vous ne nous en aviez pas parlé?
+
+--Je viens d'apprendre tout à l'heure seulement que cette rencontre est
+inévitable. Voulez-vous me servir de témoin? Je compte prier le général
+de Kéraval de se joindre à vous pour m'assister...
+
+--Mais le motif de cette affaire?...
+
+--Je vous l'expliquerai ce soir ainsi qu'au général...
+
+--Le nom, au moins, de votre adversaire?...
+
+--Un certain M. Marignan...
+
+--Cet aventurier qu'on prétend un peu escroc et légèrement rufian? Que
+diable! on ne se bat pas avec de pareils drôles!...
+
+--On se bat avec ceux que l'on hait et je me battrai avec cet homme.
+
+--C'est votre volonté?
+
+--Inébranlable.
+
+M. de Montaran redevint sérieux.
+
+--Alors, poursuivit-il, je dois vous prévenir que ce gentilhomme de sac
+et de corde passe pour être également redoutable à l'épée et au
+pistolet, et qu'il a fait du tir et de l'escrime un art, presque un
+métier...
+
+--On me l'a dit, et c'est ce que nous verrons demain.
+
+La voix était nette, le regard calme, le visage tranquille. Le duc
+n'insista plus. Il tendit la main à Roger:
+
+--C'est bien. Je suis tout à vous. Disposez de moi: que faut-il faire?
+
+--Eh! nous rendre aux courses, d'abord, comme nous l'avions projeté.
+
+--Soit. Partons. Venez-vous, Verdier?
+
+Le vaudevilliste posa son journal sur la table et se leva:
+
+--A vos ordres, messeigneurs... Et, cependant, j'étais en train de lire
+un article joliment intéressant... Un article dans lequel un monsieur,
+qui n'est pas encore à Charenton, affirme que notre charmante Sergine
+Gravier est une grande comédienne...
+
+--Ce monsieur a raison, déclara M. de Saint-Pons avec une gravité amère.
+La personne dont il s'agit est, en effet, une très grande comédienne.
+J'en suis convaincu par expérience. Le malheur est, mon cher Arsène,
+qu'elle ne joue pas que vos pièces.
+
+
+
+
+XX
+
+PROVOCATION
+
+
+On se rappelle que M. de Saint-Pons avait donné rendez-vous à l'actrice
+à Longchamps, dans l'enceinte du pesage.
+
+Il l'y retrouva, formant le centre du bouquet de la fleur des pois de la
+haute _gomme_, qui s'épuisait à lui débiter toutes sortes de madrigaux,
+de _concetti_ et de fadeurs auxquels elle ripostait avec l'insolence de
+sa verve faubourienne. Roger fendit le cercle brusquement:
+
+--J'ai à vous parler, venez, dit-il tout bas à l'oreille de l'actrice,
+mais d'un ton impératif et résolu.
+
+--Est-ce donc si pressé? questionna-t-elle.
+
+--Très pressé.
+
+--De quoi s'agit-il?
+
+--De moi, de vous et de deux autres personnes.
+
+--Qui sont?
+
+--Je vous l'apprendrai tout à l'heure.
+
+La jeune femme leva les yeux sur le jeune homme et remarquant le
+froncement de ses sourcils, le feu sombre de ses prunelles et la colère
+qu'il s'efforçait de maîtriser:
+
+--Oh! oh! fit-elle, sur quelle note et de quel air me chantez-vous cette
+romance? Je ne vous ai jamais vu ainsi. Ah çà! il y a donc du nouveau?
+
+Le fils du marquis réitéra:
+
+--Venez.
+
+La comédienne lui prit le bras et demanda:
+
+--Où allons-nous?
+
+--Au-devant de votre complice.
+
+--Mon complice?
+
+--N'est-ce pas ainsi qu'il faut nommer celui qui a joué avec vous
+l'infâme comédie du pavillon d'Armenonville?...
+
+--On vous a dit...
+
+--On m'a dit, poursuivit Roger dont la voix, quoique contenue, vibrait
+avec des éclats de menace étouffée, on m'a dit qu'après vous être
+associée à ce misérable pour me voler mon bonheur, vous étiez encore de
+moitié avec lui pour essayer de me prendre ma vie... On m'a dit cela,
+et, si j'étais de la race de ce faux gentilhomme, vous auriez tout à
+redouter de l'explosion des sentiments que vous m'inspirez... Mais, Dieu
+merci! si je me sens désarmé devant une femme, quelque vile et quelque
+criminelle qu'elle soit, je vais pouvoir trouver, du moins, à portée de
+ma main, une face et une poitrine d'homme...
+
+Sergine le considérait avec plus de curiosité que de frayeur.
+
+Elle poussa un soupir de soulagement.
+
+--De sorte, fit-elle, que vous avez découvert le pot aux roses?... Eh
+bien, je n'en suis pas fâchée: ça finissait par me peser comme du foie
+gras sur l'estomac... Par exemple, vous attesterez que ce n'est pas moi
+qui ai vendu la mèche...
+
+Elle ajouta avec volubilité:
+
+--Pour ce qui est de mon ancien amant, faites-en des copeaux, des
+boulettes, des miettes, je m'en soucie comme d'une vieille robe. C'est
+pour vous que je brûlerai un cierge. La colère vous va comme un gant.
+Vous me trépigneriez un brin que je crierais que c'est pain bénit et que
+je n'ai que ce que je mérite!...
+
+--Je vous répète, reprit M. de Saint-Pons, que je n'ai affaire qu'à cet
+homme. Vous devez savoir où il m'attend. Allons, conduisez-moi vers lui.
+Je suis aussi impatient de le tenir sous mon mépris qu'il a hâte sans
+doute de me sentir au bout de son épée de spadassin.
+
+Ils avaient marché. On chuchotait autour d'eux. L'actrice s'arrêta:
+
+--Inutile d'aller plus loin.
+
+Roger, qui s'était penché vers l'actrice pour lui parler de plus près,
+leva la tête vivement...
+
+Il aperçut Marignan...
+
+Celui-ci venait de quitter Florette...
+
+Il s'avançait en fouettant l'air de sa badine...
+
+A sa vue, le jeune homme sembla comme cinglé en plein visage par un coup
+de cravache...
+
+Ses yeux s'injectèrent; une sorte de congestion monta à son front...
+
+La violence du courroux qu'il s'épuisait à dominer, pour ne pas exciter
+l'attention de la galerie, était telle qu'il n'entrevit qu'à travers un
+voile notre héroïne pâle et presque pâmée dans sa voiture. Il dégagea
+son bras de celui de Sergine.
+
+--Je n'ai plus besoin de vous, dit-il. Allez, et que le ciel vous
+pardonne!...
+
+La comédienne ne le retint point...
+
+Mais elle murmura en aparté:
+
+--C'est un petit lion!... Quel dommage!... S'il m'avait seulement
+giflée, je crois que je lui aurais sauté au cou devant tout le monde!
+
+ * * * * *
+
+On venait de «donner le départ» de la deuxième course.
+
+Les chevaux filaient sur la piste.
+
+La foule ne s'occupait plus que d'eux. Elle était bien loin de
+l'incident qui l'avait passionnée quelques minutes auparavant, et la
+curiosité générale galopait en croupe des jockeys aux casaques jaunes,
+blanches, rouges ou bleues.
+
+Marignan et M. de Saint-Pons s'étaient abordés.
+
+Ce fut le dernier qui prit l'offensive.
+
+--C'est moi que vous cherchez, n'est-ce pas? demanda-t-il avec hauteur.
+
+L'autre fit un signe affirmatif.
+
+Roger continua:
+
+--Soyez satisfait. Me voici. Je vous apporte le moyen de gagner plus
+vite votre argent...
+
+--Mon argent?...
+
+--Ne vous a-t-on pas payé pour me tuer demain?
+
+Le spadassin ne s'attendait point à cette attaque. Il blêmit et se
+mordit les lèvres:
+
+--Ah! ricana-t-il, vous savez...
+
+Le jeune homme appuya:
+
+--Je sais tout.
+
+Il ajouta:
+
+--Et celle que, si je ne m'abuse, vous aviez, il n'y a qu'un moment,
+l'impudence de salir de votre contact, celle-là apprendra tout à l'heure
+comment elle a été lâchement et indignement trompée.
+
+Ces paroles de M. de Saint-Pons touchèrent Marignan en plein cœur.
+
+Quelque chose de terrible passa sur sa physionomie blafarde.
+
+Il fit un pas en avant, de manière à toucher presque son interlocuteur,
+et, d'une voix assourdie par une rage froide:
+
+--Puisque vous savez tout, gronda-t-il, vous devez savoir aussi que je
+ne suis pas un adversaire à dédaigner.
+
+--A dédaigner sur le terrain, non; mais à mépriser toujours et partout,
+repartit Roger d'un ton glacial.
+
+A cette sanglante insulte, les doigts de Marignan se crispèrent sur sa
+badine...
+
+Il eut l'idée de s'élancer sur le fils du marquis...
+
+Celui-ci se croisa les bras et brava le choc,--impassible...
+
+MM. de Kéraval et de Montaran avaient suivi M. de Saint-Pons et ne
+perdaient, à quelques pas, aucune des phrases de l'explication...
+
+Ils intervinrent à propos...
+
+--Monsieur, dit brusquement le général au spadassin, je vous conseille
+de vous modérer, autrement je serais obligé de requérir les gardiens de
+la paix...
+
+--Et puisque notre ami, poursuivit Montaran, consent, s'obstine, si vous
+voulez, à se rencontrer avec vous, voici nos cartes: nous attendrons ce
+soir, chez moi, les personnes que vous aurez chargées de vous
+représenter.
+
+L'aventurier saisit les cartes d'une main tremblante.
+
+Puis, d'un air de défi:
+
+--A demain, messieurs, à demain donc!
+
+Il s'éloigna, grinçant des dents sous sa moustache.
+
+Roger se retourna vers ses compagnons:
+
+--Mes chers amis, le reste vous regarde. Agissez comme vous l'entendrez.
+Ce que vous ferez sera bien fait.
+
+Il cherchait quelqu'un des yeux...
+
+Ce quelqu'un, c'était Florette...
+
+Il était impatient de courir à elle; de lui crier avec toute son âme
+combien on les avait trompés, combien il avait souffert, et de lui
+demander pardon,--pardon à deux genoux...
+
+La jeune fille avait disparu...
+
+Et sa voiture demeurait vide!...
+
+
+
+
+XXI
+
+OU L'ON RETROUVE NÉPOMUCÈNE
+
+
+La _Filleule de Lagardère_ n'avait pas eu la force d'assister à ce qui
+allait se passer entre les deux hommes.
+
+Ignorant encore ce que M. de Saint-Pons avait appris de la bouche de la
+camériste; cruellement blessée de l'exhibition de la cabotine dans cette
+effrontée copie d'elle-même dont elle devait croire Roger l'instigateur
+ou le complice,--et, malgré ce grief nouveau, malgré tous, malgré tout,
+reconnaissant à son courroux, à sa douleur, à son effroi qu'elle n'avait
+jamais cessé d'aimer le jeune homme; craignant, enfin, devant le danger
+qui s'abattait sur ce dernier, que le secret de son cœur lui échappât
+publiquement à travers sa fierté vaincue, elle s'était jetée hors de la
+calèche et s'était perdue dans la foule.
+
+Où allait-elle?
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Elle ne savait.
+
+La pensée que Marignan et le fils du marquis étaient en ce moment en
+présence, qu'elle était la cause de ce conflit, et que ce conflit
+coûterait peut-être la vie à celui à qui elle songeait tout
+bas,--toujours,--cette pensée glaçait le sang dans ses veines et lui
+mettait la cervelle en feu.
+
+Comment empêcher ce duel?
+
+Elle cherchait.
+
+Ce qu'elle cherchait aussi, c'était un endroit où elle pût donner un
+libre cours aux sanglots qui l'étouffaient.
+
+Et elle marchait, farouche, égarée, chancelante, à travers la cohue des
+gens insouciants et gais.
+
+On la regardait et elle ne s'en apercevait pas.
+
+Elle se répétait qu'elle était lâche, bien lâche, d'avoir souci de ce
+qui adviendrait le lendemain, et, en même temps, elle s'avouait qu'elle
+offrirait le restant de ses jours à qui sauverait ceux de Roger.
+
+Tout à coup une grosse voix tonna:
+
+--Nom d'un pétard! je ne me blouse pas... C'est vous, mademoiselle
+Florette, indubitablement parlant...
+
+La jeune fille leva les yeux...
+
+Népomucène Briquet était devant elle, sa franche et martiale figure
+pâlie et amaigrie et une sorte d'appareil posé sur la brosse de ses
+cheveux gris.
+
+A l'exclamation de surprise poussée par notre héroïne, le brave soldat
+répondit en cambrant sa haute taille et en frisant sa longue moustache:
+
+--Moi-même, en personne naturelle. Un peu _décati_, c'est possible, et
+la bombe du casque légèrement ébréchée. Nonobstant, solide au poste et
+disposé à vous servir, si j'en étais requis, imperméable et
+susceptible...
+
+La mignonne lui tendit la main:
+
+--Ah! murmura-t-elle, c'est le ciel qui vous envoie...
+
+--Par l'omnibus de Courbevoie, qui défile en face de Beaujon...
+
+--Laissez-moi, d'abord, m'appuyer sur votre bras. Et puis, emmenez-moi
+d'ici. Tout ce monde me fait horreur...
+
+--A vos ordres. Voici le bras. Où faut-il que je vous conduise?...
+
+--Partout où je pourrai pleurer...
+
+--Hein?...
+
+--Mon pauvre Briquet, si vous saviez!... Je suis bien malheureuse!...
+Oh! comme je voudrais mourir!...
+
+--Mourir!... En voilà une idée lunatique, fastidieuse et
+rédhibitoire!... Avec ça, d'ailleurs, que c'est si facile!... Tenez, moi
+qui ai été défunt pendant un certain laps...
+
+--Vous!...
+
+--A l'hôpital où j'ai tiré une fière bordée, privé du mouvement, de la
+parole et de la jugeotte, cadavériquement parlant, quoi!--par rapport à
+ce que ces chenapans m'avaient fait coiffer d'un moellon, à cette fin de
+m'empêcher de dévoiler leurs turpitudes...
+
+Je n'ai pas voulu en souffler mot aux gens de la justice qui m'ont
+interrogé, avant d'avoir causé avec mon petit Roger...
+
+Mais c'est égal: de rudes chenapans. M. votre oncle, d'abord, un pas
+grand'chose. Ensuite, son associé: celui qui s'appelle Bouginier, un
+serpent à lunettes. Enfin, l'Anglais, le Tom Snail...
+
+--Tom Snail!...
+
+--Celui-là a été puni par où il avait péché. Il s'est défoncé la
+calotte. Respect à sa mémoire funèbre, désagréable et criminelle!...
+
+Mais suis-je assez conscrit! Vous ne pouvez rien savoir, puisque je suis
+sorti seulement ce matin, à midi, de Beaujon...
+
+Et j'y songe, ce chagrin, ces larmes, vos paroles de tout à l'heure...
+
+Gageons que vous êtes brouillés ensemble, mon ancien copain et vous,
+depuis cette satanée histoire du pavillon d'Armenonville où l'on vous a
+fourrés dedans tous les _deusse_ simultanément parlant!...
+
+--Hélas!...
+
+--Par bonheur, me voici, moi, Népomucène Briquet: quinze ans de
+services, dix-huit campagnes et pas une heure de punition...
+
+Et je m'en vais tirer au clair cet embrouillamini du diable, allumer un
+réverbère sur le pont dans lequel vous avez coupé, et vous rabibocher,
+enfin, d'une façon instantanée, indissoluble et immanquable...
+
+Car, je vous en signe mon billet, vous idolâtrez mon jeune maître, comme
+il n'a jamais cessé, lui-même, de vous adorer de toute son âme...
+
+--Oh! mon Dieu! balbutia la mignonne, oh! mon Dieu!... Que dites-vous
+là?... Si je pouvais croire...
+
+--Vous le pouvez, mille milliasses de tonnerres! Vous le pouvez à tous
+égards!... Et, quand je vous aurai expliqué...
+
+--Parlez, de grâce, je vous en prie!
+
+Ils avaient quitté le champ de courses et s'étaient enfoncés dans une
+allée écartée du Bois...
+
+L'ancien troupier parlait...
+
+Il parlait,--triplant et quadruplant les épithètes à la queue de ses
+mots pour rendre son récit plus lucide...
+
+Il racontait à mademoiselle Fine-Lame à peu près ce que la soubrette de
+la comédienne avait narré, chez Doyen, à M. de Saint-Pons: le billet
+anonyme adressé à ce dernier; la stupeur, la colère, la douleur du fils
+du marquis, et comment le jeune homme avait suivi la jeune fille de
+_Murphy-House_ au pavillon d'Armenonville, comment il l'avait vue
+aborder Marignan et comment, se jugeant trahi, il s'était laissé
+entraîner par Sergine...
+
+Il racontait comment il s'était, lui, Népomucène, glissé sur la piste de
+Samuel et de Bouginier, allant juger _de visu_ du succès de leur
+stratagème; comment, caché derrière un arbre, dans le fourré où
+l'Anglais Snail les avait rejoints, il les avait entendus dévoiler,
+développer leur trame infernale; comment, après leur départ, il avait
+failli se colleter avec l'ex-saltimbanque, et comment,--celui-ci
+«s'étant _fêlé le coco_ soi seul» par un hasard providentiel, inattendu
+et fulminant, il avait été «subséquemment» assommé par une pierre et une
+main également inconnues...
+
+Il racontait comment on l'avait transporté à l'hospice; comment il y
+était resté entre la vie et la mort, abêti, muet, inconscient; comment
+on lui avait _rafistolé la coloquinte_; comment, après une enquête au
+cours de laquelle il n'avait rien voulu confier au magistrat instructeur
+de ce qu'il avait surpris dans le Bois, on lui avait délivré son
+_exeat_; comment, sorti le matin même, il s'était empressé de courir
+chez M. de Saint-Pons, ne l'avait pas trouvé, avait appris que le jeune
+homme devait se rendre à Longchamps, et était venu l'y chercher...
+
+Notre héroïne l'écoutait, au paroxysme de l'émotion,--silencieuse,
+oppressée, haletante...
+
+Quand il eut terminé, elle l'informa à son tour de ce qui avait eu lieu
+aux courses...
+
+Puis, avec explosion:
+
+--Oh! mais, maintenant, Roger ne se battra pas!...
+
+Le vieux soldat secoua le front:
+
+--Je connais mon maître, fit-il. Il est entêté comme personne. Si l'on a
+échangé une provocation, on s'alignera quand même,--invariablement
+parlant,--lorsqu'il tomberait des hallebardes...
+
+--Cependant, quand vous lui aurez démasqué le misérable...
+
+--Raison de plus pour qu'il s'obstine à se venger et à le punir.
+
+Florette se tordait les bras:
+
+--C'est affreux!... Quoi! on me le tuerait!... Je ne l'aurais retrouvé
+que pour le perdre!...
+
+Briquet essaya de la rassurer:
+
+--Tout n'est pas désespéré, sacrebleu! M. de Saint-Pons est mon élève;
+il tire l'épée comme un prévôt. Sur le terrain, on ne sait ni qui vit
+ni qui meurt. Ce ne serait pas la première fois que l'on aurait vu une
+mazette embrocher un maître en fait d'armes...
+
+Mais elle, sanglotant:
+
+--Je vous dis que cet homme le tuera!... Encore une fois, cette
+rencontre est impossible!... Le ciel ne la permettra pas!...
+
+--Dame! à moins que vous n'imaginiez un moyen de l'empêcher...
+
+--Un moyen?...
+
+--Oui, un moyen paisible, coërcitif et inéluctable.
+
+La jeune fille réfléchissait.
+
+Son attitude sombre, ses yeux fixes, le pli qui se creusait entre ses
+deux sourcils et l'impatience avec laquelle elle martelait le sol du
+pied témoignaient assez combien elle s'appliquait au pourchas de l'idée
+rebelle.
+
+Parfois, elle se pressait la tête dans ses mains comme pour activer le
+travail de son cerveau endolori.
+
+L'ex-chasseur à cheval la considérait avec une respectueuse compassion.
+
+Il cherchait, lui aussi, sans trouver davantage.
+
+Soudain, se frappant le front:
+
+--J'y suis!... Oui, c'est cela!... Victoire!...
+
+--Comment?...
+
+--J'ai découvert une rubrique!...
+
+--Oh!...
+
+--Nous retournons à Longchamps; je repince l'adversaire de mon maître ou
+j'apprends où le rencontrer; j'y vais, je le traite comme il le mérite,
+je lui casse les reins au besoin; nous nous alignons _illico_,--et je
+lui crève la paillasse!... De cette façon, du diable si M. de Saint-Pons
+s'astiquera demain avec lui!...
+
+--Vous exposeriez...
+
+--Ma peau pour garantir celle de mon ancien camarade de lit? Oui,
+certes, et avec volupté, indifférence et précision! A preuve, c'est
+que...
+
+Ensuite s'arrêtant, changeant de ton et passant de l'enthousiasme au
+découragement:
+
+--Eh bien! non. Je me berce d'illusions décevantes et chimériques. Va te
+promener! C'est impossible!
+
+--Impossible; et pourquoi?
+
+--Je vous récidive que je connais mon Roger. C'est une barre de fer en
+matière de point d'honneur. Il ne me pardonnerait jamais d'être allé sur
+le terrain à sa place...
+
+La mignonne murmura:
+
+--C'est vrai.
+
+Népomucène continua en se fourrageant la moustache avec rage:
+
+--Pas plan d'en sortir!... Un guignon superlatif, incontinent et
+vexatoire!... Allons, il faudra que le marquis se coupe la gorge avec
+cet abominable coquin...
+
+--Vous vous trompez, déclara notre héroïne.
+
+--Hein?...
+
+--A mon tour, je vous répète que Roger ne se battra pas...
+
+--Bah!...
+
+Le visage de la fillette s'était détendu subitement.
+
+Elle ajouta tout bas, avec un élan de joie contenue, et comme si elle se
+parlait à elle-même:
+
+--Ce sera ainsi... Etais-je folle de n'avoir pas eu cette idée!...
+Merci, merci, mon Dieu qui m'avez inspirée!...
+
+Elle semblait être redevenue la mademoiselle Fine-Lame, étrange et
+superbe, d'autrefois, et elle avait repris son masque de fierté, sa voix
+vibrante, son regard clair et résolu.
+
+--Me promettez-vous de me seconder? demanda-t-elle à l'ex-troupier.
+
+--Parbleu!... La belle question! Je suis à vous de l'éperon de mes
+bottes au plumet de mon shako!...
+
+Elle appuya:
+
+--Il ne s'agit pas de m'aider; il s'agit de m'obéir. De m'obéir,
+songez-y bien, sans une velléité d'opposition ni de résistance, sans
+observation ni remontrances, sans m'interroger, ni essayer de vous
+jeter à la traverse de mon projet. Vous n'y réussiriez pas, du reste.
+Moi aussi, j'ai une volonté de fer. Promettez donc. Sinon, je tâcherai
+de me passer de vous. Jurez même, car j'exige plus qu'une promesse,--un
+serment.
+
+Briquet étendit le bras:
+
+--Sur mes médailles, mes trois _brisques_, l'uniforme que j'ai porté, je
+jure tout ce que vous voudrez...
+
+Elle lui serra la main avec effusion:
+
+--C'est bien. Ecoutez-moi. Votre maître et le mien ne court plus aucun
+danger.
+
+
+
+
+XXII
+
+LA CHASSE A L'HOMME
+
+
+En quittant l'avenue du Bois-de-Boulogne, le coupé du pseudo-Murphy
+avait, par les Ternes, gagné les boulevards de Courcelles et des
+Batignolles et, ensuite, la place Moncey. Puis il avait tourné à gauche,
+avait remonté l'avenue de Clichy jusqu'au point dit _la Fourche_,--où
+elle se bifurque,--avait enfilé le jambage de droite de cet Y, lequel
+incline vers Saint-Denis,--et, après avoir franchi les fortifications,
+s'était arrêté près de la grille de l'octroi, à la porte de Saint-Ouen.
+
+Là, l'ami Dick avait sauté sur la chaussée, et on eût pu l'entendre
+adresser en anglais cette recommandation à Jim:
+
+--Retournez sur vos pas et allez prendre position aux environs de la
+gare du chemin de fer de ceinture. Vous y serez moins remarqué et vous y
+attendrez que je revienne.
+
+Avons-nous besoin d'ajouter que la voiture du faux Yankee avait été
+suivie--à une distance mesurée pour ne pas éveiller l'attention--par le
+fiacre dont l'intérieur recélait Jacques Perrin aux aguets et plus
+intrigué que jamais?
+
+L'ex-brigadier avait les yeux collés à la vitre de la _guimbarde_.
+
+Les deux «canassons» qui traînaient celle-ci payaient mieux, par
+bonheur, du jarret que de la mine.
+
+Quant au cocher qui les fouaillait à tour de bras, il paraissait
+désormais tout acquis à Patte-de-Fer.
+
+Ce prolétaire également dépourvu de morgue, de tenue et de sobriété,
+était dans la joie de son cœur de pouvoir aider la justice _à paumer_
+un «bourgeois» qui avait un équipage, un cheval de race et un domestique
+en livrée.
+
+Lorsque le coupé eut fait halte, il demanda au policier:
+
+--L'ordre et la marche du Bœuf-Gras, mon commissaire? L'autre voiture
+met en panne. Faut-il l'imiter?
+
+--Un homme va en descendre sans doute: continue à le _filer_ sans qu'il
+puisse s'en apercevoir.
+
+--Compris. On vous le talonnera qu'il n'y verra que du feu. En avant,
+Guillaume et Bismarck!
+
+Le fiacre repartit derrière Richard Vautier.
+
+Celui-ci descendait la large voie, bordée de cabarets, de fabriques et
+de jardins, qui s'allonge à travers la plaine.
+
+Il allait d'un pas égal et posé, au milieu des flâneurs endimanchés qui
+se dirigeaient du côté de la campagne.
+
+Il ne lui était point possible de soupçonner le pourchas et la
+surveillance dont il était l'objet: nombre de véhicules du genre de
+celui qu'habitait Patte-de-Fer cheminaient, en effet, d'une allure
+douce, sur la même ligne, et, en vertu du proverbe: _Hâte-toi
+lentement_, inventé, comme on sait, par les voitures _à l'heure_,
+emportaient, sans se presser, des couples ou des familles de promeneurs
+cossus,--joies de l'œil ou fêtes de l'estomac,--vers la basilique de
+Saint-Denis ou vers les guinguettes de Saint-Ouen.
+
+Constatons toutefois que si le prétendu _captain_ paraissait
+parfaitement tranquille, il n'en était pas ainsi depuis quelques moments
+de l'automédon de Guillaume et de Bismarck.
+
+Depuis que l'ami Dick voyageait devant lui, ce dernier ne cessait de
+témoigner d'une agitation peu ordinaire.
+
+Il se trémoussait sur son siège, plaçait sa main en manière de télescope
+pour mieux regarder l'Américain supposé, se grattait l'oreille avec
+embarras et se tapait la cuisse avec rage en murmurant des bouts de
+phrases qui alternaient du doute à l'affirmation.
+
+--Non... Si... En voilà une cocasse!... Je n'ai pas la cocotte
+pourtant...
+
+Cette pantomime et ce monologue finirent par impatienter le _détective_.
+
+Il baissa la glace du devant du fiacre, tira le cocher par le pan de son
+paletot, et d'un ton irrité:
+
+--Quand cesserez-vous ce manège?... Ah çà! vous avez donc envie de
+donner l'éveil à notre homme?
+
+L'interpellé se retourna à demi vers l'interpellant:
+
+--Votre homme, répondit-il, je le connais, notre homme...
+
+--Vous?...
+
+--Eh oui! et, si c'est pour voir clair dans ce qu'il est que nous lui
+emboîtons les rotules, pas besoin d'essouffler mes bêtes. La boutique
+aux renseignements est ouverte. Demandez, faites-vous servir...
+
+--Vous connaissez Samuel Murphy?...
+
+--Je le connais sans le connaître... A preuve que je ne sais pas son
+nom... Je le connais pour l'avoir chargé, une nuit, au coin de la rue de
+Rome et de la place de l'Europe...
+
+--Au coin de la rue de Rome et de la place de l'Europe?... Une nuit?...
+Vous en êtes certain?...
+
+--A preuve qu'il faisait un temps à ne pas mettre un huissier à la
+porte!... Un orage!... Des éclairs!... La pluie!... Le tonnerre!...
+
+--Quelle heure pouvait-il être environ?
+
+--Hum! entre deux et trois heures du matin... Je venais de conduire à la
+gare Montparnasse un quidam qui devait prendre un des premiers trains...
+Et je remontais me coucher à Batignolles...
+
+--Et où avez-vous déposé ce client,--l'homme du coin de la rue de
+Rome,--cet étranger?...
+
+--Je l'ai déposé sur le boulevard... Presque en face du _Grand-Hôtel_...
+Mais ce n'était pas un étranger...
+
+--Ah!...
+
+--Il parlait français comme vous et moi... Seulement, il m'a payé avec
+une pièce anglaise... Même que j'ai perdu vingt-cinq centimes pour le
+change...
+
+--Et vous êtes bien sûr que cette rencontre a eu lieu le jour que vous
+indiquez?...
+
+--Si j'en suis sûr?... A preuve que, le lendemain, j'ai quitté Paris
+pour aller faire mes vingt-huit jours... A Landerneau, au fin fond de la
+Bretagne, d'où je ne suis revenu qu'_avant-z'hier_...
+
+Ce dernier détail expliquait au _détective_, comment ce garçon n'avait
+pas entendu parler du _Mystère de la place de l'Europe_.
+
+Il reprit au bout d'un instant:
+
+--Etes-vous prêt à répéter devant qui de droit les faits que vous venez
+de me communiquer?
+
+Son interlocuteur se frotta le nez, au risque d'en déflorer les rubis.
+
+--Dame! fit-il, s'il ne m'arrive aucun _aria_...
+
+--Vous n'avez rien à craindre, si vous êtes sincère.
+
+--Alors, disposez de moi: voici mon numéro.
+
+--C'est bien: vous serez appelé dès demain chez le juge d'instruction.
+
+L'automédon eut un geste de légitime orgueil:
+
+--Et je paraîtrai en cour d'assises! s'exclama-t-il épanoui. Et l'on
+imprimera mon nom dans les journaux! Et l'on parlera de moi dans les
+cafés, chez le marchand de vin et dans les loges des concierges! Cré
+coquin! c'est ça qui va crânement me poser! J'ai envie de me porter
+candidat à la Chambre ou au conseil municipal!
+
+ * * * * *
+
+Pendant toute cette conversation, Patte-de-Fer n'avait pas perdu de vue
+les agissements de l'ami Dick.
+
+Celui-ci arpentait paisiblement l'avenue de Saint-Ouen.
+
+Après avoir dépassé la route de la Révolte, il s'arrêta, s'orienta et,
+ayant paru découvrir ce qu'il cherchait, il promena rapidement un coup
+d'œil inquisiteur autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait rien
+de suspect sous le vent.
+
+Ensuite il se jeta sur le côté et s'engagea dans les terrains vagues qui
+drapent le versant septentrional de la butte Montmartre.
+
+Jacques tira son portefeuille, écrivit à la hâte quelques lignes au
+crayon sur un feuillet qu'il arracha, renferma ce feuillet sous une
+enveloppe, traça un signe particulier sur l'un des coins de celle-ci,
+et, tendant le tout au cocher:
+
+--Retournez à Paris en toute diligence; ce message de suite à la
+Préfecture; vous insisterez près des agents de service pour la remettre
+en mains propres au chef de la sûreté; en son absence, à l'un des
+secrétaires du préfet; au besoin, au préfet lui-même.
+
+L'automédon prit une attitude pénétrée de l'honneur insigne:
+
+--Soyez tranquille, prononça-t-il, la commission sera faite _aux
+pommes_. C'est bibi qui est fier d'_enquiller_ (entrer) à la
+Préfecture--autrement que dans une tenaille de _sergots_ (sergents) et
+soûl comme la bourrique à défunt Robespierre.
+
+L'ex-brigadier s'était glissé hors du _sapin_.
+
+Tandis que ce dernier reprenait la route de la barrière, il se lança
+résolument sur la piste de Richard Vautier.
+
+Le faux Américain avait allongé le pas.
+
+En marchant, il se retournait fréquemment, à présent, afin de se
+convaincre que personne d'équivoque ne naviguait dans son sillage.
+
+Certes, si l'on eût été en semaine et à la tombée de la nuit, il n'eût
+point manqué d'éventer la poursuite de Patte-de-Fer.
+
+En semaine, et sitôt que le soleil se couche, cette zone des halliers
+suburbains,--d'une laideur désolée à laquelle rien ne se peut
+comparer,--devient plus sauvage que les solitudes de la Sonora, et je
+suis persuadé que, s'il ne s'y commet pas une foison de crimes, c'est
+uniquement parce qu'aucun être ne s'y hasarde qui vaille la peine d'être
+assommé.
+
+Mais c'était un dimanche, et, le dimanche, Paris descendrait à la cave
+plutôt que de ne pas sortir de chez lui.
+
+Il faisait jour. Il faisait beau. On voyait là de pauvres honnêtes
+familles si peu habituées au vert qu'elles prenaient pour de l'herbe les
+souillures du sol.
+
+On y voyait des enfants qui jouaient, des troupiers qui se _baladaient_,
+des mendiants qui cherchaient fortune dans cette misère, et quelques
+couples prodigieux: Desgrieux, de retour de Poissy, et Manon Lescaut,
+échappée de Saint-Lazare.
+
+Des gobe-mouches et des ivrognes brochaient sur le tout: les uns,
+vaguant, le nez en l'air, et contemplant avec une religion muette les
+nuages du bon Dieu et les cerfs-volants des gamins; les autres,
+zigzaguant, la tête basse, et tenant des discours éloquents aux
+cailloux.
+
+Jacques Perrin pouvait être rangé dans la première de ces deux classes.
+
+L'ami Dick ne le remarqua point.
+
+Il se dirigeait vers un îlot de cahutes qui faisait tache dans la plaine
+et que l'on appelait _Pantin-la-Guenille_ ou _le Camp-des-Chiffonniers_.
+
+Dans un précédent récit, nous avons décrit ce campement original et
+pittoresque des Pawnies de la hotte et des Sioux du crochet.
+
+Tout y dort dans la journée: rentrés à l'aube dans leurs taudis,
+chiffonnières et chiffonniers cuvent, jusqu'à ce que les réverbères
+s'allument, la fatigue du travail nocturne et aussi la pesante ivresse
+du _casse-poitrine_ ou du _petit-bleu_.
+
+Le «Tortoni de Pantin-la-Guenille» était une bâtisse de planches qui
+avait bien plutôt l'air d'un hangar à chiffons que d'un établissement
+public.
+
+Richard Vautier marcha droit à celui-ci.
+
+Mais avant d'en franchir le seuil, il se retourna une dernière fois et
+scruta d'un regard circulaire le chemin qu'il venait de parcourir et les
+abords du cabaret.
+
+Abords et chemins étaient déserts.
+
+L'ex-brigadier, en effet, prévoyant ce mouvement, s'était vivement jeté
+dans la cour de l'une des masures qui bordaient la ruelle et se
+dissimulait derrière un mur en torchis.
+
+Rassuré par cette apparente solitude, le pseudo-_captain_ fit un geste
+de satisfaction.
+
+Puis il poussa la porte de la taverne et entra.
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE TORTONI DE PANTIN-LA-GUENILLE
+
+
+L'intérieur du bouge avait un aspect sinistre et inquiétant.
+
+M^e Bouginier, qui en était le propriétaire, y avait installé Héloïse
+Chamoiseau, digne en tous points de ce poste «de confiance» et rappelée
+_ad hoc_ de l'étranger où elle avait suivi Tom Snail après l'insuccès de
+l'expédition du pavillon de la Faisanderie.
+
+Revenu en France à son tour, l'Anglais s'était tenu caché dans ce
+cabaret jusqu'au moment où on lui avait distribué un rôle dans la
+comédie du pavillon d'Armenonville.
+
+Le soir de cette comédie, Héloïse Chamoiseau avait accompagné l'ancien
+saltimbanque au bois de Boulogne,--et c'était à elle que Népomucène
+Briquet était redevable du formidable «renfoncement» qui l'avait mis à
+deux doigts du trépas.
+
+Non point que cette _Femme-Canon_ émérite eût un désir immodéré de
+venger la mort accidentelle--et providentielle--de Tom... Mais elle
+avait deviné dans l'ex-chasseur à cheval un ennemi de l'ex-avoué et un
+ami de la _Filleule de Lagardère_.
+
+Et cela seul avait suffi pour qu'elle frappât le brave garçon d'un coup
+qui n'était point asséné de main morte!
+
+ * * * * *
+
+Le Tortoni de Pantin-la-Guenille avait une clientèle habituelle de
+rôdeurs de barrières, d'écumeurs d'asphalte, de camelots et de
+souteneurs.
+
+Toute cette société choisie en était absente, par exemple, au moment où
+le faux Murphy y effectuait son entrée.
+
+Le dimanche est un jour de foule; partant, un jour de travail. Les
+pratiques de l'ancienne _Femme-Canon_ étaient dehors, cherchant leur vie
+dans la poche de leur prochain.
+
+Il n'y avait dans l'établissement que deux consommateurs qui avaient
+fini de consommer et qui auraient bien voulu recommencer.
+
+Ils n'avaient point bonne tournure.
+
+Assis en face l'un de l'autre à une table sur laquelle il y avait une
+bouteille vide, ils se regardaient d'un air de mauvaise humeur, et le
+premier disait avec mélancolie:
+
+--S'il aboulait seulement quelqu'un de trois francs!...
+
+Le second haussait les épaules sans répondre à la hardiesse de cette
+hypothèse.
+
+Dans son comptoir, Héloïse Chamoiseau faisait une _réussite_.
+
+--Roi de carreau, murmura-t-elle en tirant une carte du jeu,
+c'est-à-dire un homme de campagne qui viendra m'apporter de l'argent...
+
+Richard Vautier entra.
+
+Les trois personnes levèrent la tête.
+
+Et leur étonnement fut tel que les deux hommes oublièrent qu'ils avaient
+soif et que la virago resta une paire de minutes avant d'adresser au
+survenant la question sacramentelle:
+
+--Qu'est-ce que je vais servir à monsieur?
+
+--Un verre d'eau, si vous avez un verre propre et de l'eau fraîche.
+
+La tavernière se redressa de toute sa hauteur:
+
+--Ma maison n'est pas une fontaine Wallace...
+
+--Sans contredit, ma chère demoiselle Héloïse; cependant...
+
+L'androgyne l'interrompit, stupéfaite:
+
+--Vous savez mon nom?
+
+Puis, après l'avoir examiné avec attention:
+
+--Hé! oui, fit-elle, je vous remets. Vous êtes l'Américain du bois de
+Boulogne, le millionnaire de _Murphy-House_, l'oncle et tuteur de cette
+_veinarde_ de Florette...
+
+Les deux hommes, qui l'écoutaient de leur table, se penchèrent l'un vers
+l'autre:
+
+--Un millionnaire!...
+
+--Ça doit-être cousu d'or!...
+
+Ils n'eurent pas le temps d'en échanger davantage...
+
+La porte s'ouvrit de nouveau,--brusquement,--d'une poussée...
+
+Et Jacques Périn manqua de _piquer une tête_ à l'intérieur du cabaret...
+
+Quelques minutes avaient suffit au _détective_ pour modifier
+profondément, sinon pour changer tout à fait l'ensemble de sa
+physionomie:
+
+Son chapeau qu'il avait défoncé d'un coup de poing; ses habits qu'il
+avait fripés, salis et éraillés en se frottant contre un mur; son gilet
+déboutonné, sa cravate dénouée, sa chemise débraillée, son œil atone,
+sa lèvre pendante, ses jambes qui flageolaient sous lui, sa voix enrouée
+et pâteuse, scandant les phrases de hoquets, tout en lui avait l'aspect
+et les allures de l'un de ces «sublimes» ouvriers qui commencent _à
+faire le lundi_ le dimanche.
+
+Il se raccrocha, pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, et
+s'efforçant de ressaisir son équilibre:
+
+--Ohé! salut, la coterie!... Vous êtes du bâtiment, pas vrai? Moi aussi,
+j'suis du bâtiment. Nous sommes tous du bâtiment... N'empêche que le
+_Bourguignon_ (le soleil) tape dur et que j'ai crânement envie de me
+rincer le bec...
+
+Il essaya d'avancer avec des mouvements de roulis et de tangage
+prononcés.
+
+Héloïse lui barra le chemin:
+
+--Vous vous l'êtes trop rincé, le bec. Allons, tournez-moi les talons.
+La loi défend de donner à boire aux _poivrots_.
+
+Patte-de-Fer eut un rire idiot:
+
+--La loi, j'm'en _contrefiche_. Est-ce que je suis de sa famille? Pour
+ce qui est de boire, qui est-ce qui vous parle de _donner_? On vous
+parle de _vendre_, la grosse mère, et on a de quoi financer...
+
+Il tira de sa poche une pièce de cinq francs qu'il jeta sur le
+comptoir...
+
+La pièce roula à terre et s'en fut s'arrêter près de la table des deux
+consommateurs à la bouteille vide...
+
+L'un de ceux-ci mit le pied dessus...
+
+L'ivrogne ne parut point s'apercevoir de cet incident...
+
+Il frappa sur le gousset de son gilet:
+
+--On est à la hauteur, ma biche... Quand y en a plus, y en a encore...
+Faut que ma quinzaine y passe avant demain... Demain _j'pioncerai_ toute
+la journée, et, mardi, on se r'mettra à _turbiner_...
+
+En discourant de cette façon décousue, mais avec l'obstination
+particulière aux ivrognes, Patte-de-Fer écarta la tavernière du geste et
+s'en fut, d'un pas chancelant, s'installer à une table voisine de celle
+qu'occupait le faux Américain; puis s'affalant sur le banc placé devant
+cette table:
+
+--Voyons, hein, la maman, ne soyons pas crispante! Une chopine de marc
+dans deux verres...
+
+--Deux verres?... Vous êtes donc avec quelqu'un?...
+
+--Jamais des jamais! C'est histoire de ne pas avoir l'air de boire seul,
+et de trinquer d'un verre avec l'autre en me tenant conversation.
+
+La cabaretière se décida à le servir.
+
+En passant devant l'ami Dick, elle lui dit rapidement:
+
+--Ce pochard n'est pas dangereux.
+
+Ensuite, elle apporta l'eau-de-vie demandée et tendit la main.
+
+On payait d'avance.
+
+Le policier lui remit une seconde pièce de cinq francs sans en demander
+la monnaie, ce qui acheva de rassurer la virago.
+
+Après quoi, il versa le liquide dans les deux verres et, choquant
+celui-ci contre celui-là:
+
+--A ta santé, Alfred!...--Merci, Langlumé...--Alfred, c'est mon prénom;
+Langlumé, c'est mon nom; vous avez saisi l'apologue.
+
+Après quoi encore, il ingurgita coup sur coup le contenu des deux
+verres, se renversa en arrière, le dos contre le mur, et ferma les yeux.
+
+Héloïse s'en vint se rasseoir auprès de Richard Vautier.
+
+--Le voilà parti, déclara-t-elle. Pas de défiance. On peut causer.
+
+Le _gentleman_ interrogea:
+
+--Vous avez habité Londres, m'a affirmé Bouginier. Comprenez-vous et
+parlez-vous l'anglais?
+
+--_Yes, sir._
+
+--Tant mieux. Nous nous servirons, s'il vous plaît, de cette langue.
+Ecoutez-moi et soyons brefs, car je n'ai pas de temps à perdre... J'ai
+besoin de deux hommes solides pour une besogne importante... Pouvez-vous
+me les procurer?...
+
+--Dame! c'est selon la besogne et aussi selon le prix que vous y
+mettrez...
+
+--Je ne regarderai pas au prix si l'on ne regarde pas à la besogne...
+
+--Alors j'ai votre affaire: ces deux particuliers qui tirent la langue,
+ici, devant une fiole à sec...
+
+--Vraiment!...
+
+--L'Ecureuil et le Rempailleur: deux bons, qui ne veulent plus
+travailler que _dans le grand_, afin de risquer Cayenne, au lieu de _la
+Centrale_...
+
+Ça sort de prison hier, ça a déjà fini de fricasser sa pauvre masse, et
+ça cherche un ouvrage quelconque...
+
+Des gars qui, pour un petit écu, _chourineraient_ le Père Eternel au
+milieu de son paradis, de ses chérubins et de ses archanges!...
+
+--A merveille: vous vous chargerez de les embaucher... Je vous laisse
+carte blanche pour la somme. Il s'agit de supprimer deux personnes qui
+me gênent. Vous les connaissez également. L'un est ce drôle qui se fait
+appeler Marignan...
+
+--Celui qui m'a empêchée autrefois de débarbouiller la Florette avec une
+potée de vitriol. Un dur-à-cuire. Il y aura du tirage.
+
+L'autre prononça sèchement:
+
+--Je ne paye pas les gens pour se croiser les bras.
+
+--Ça tombe sous le sens, parbleu!... On en viendra à bout tout de même,
+de ce faraud... Et la seconde personne, c'est?...
+
+--Celle qui m'a dépêché vers vous.
+
+--M^e Bouginier?
+
+--Lui-même.
+
+Héloïse éclata de rire:
+
+--Mon propriétaire!.... C'est cocasse!... Bien sûr qu'il est à cent
+lieues de se douter...
+
+Le pseudo-Yankee questionna:
+
+--Auriez-vous quelques scrupules à cet égard?
+
+--Pas ce qui tiendrait sous la patte d'un cloporte... Le vieux singe est
+encore un de ceux qui s'opposent à ce qu'on touche à la _Filleule de
+Lagardère_... Or, quand il n'y aura plus un chat pour la protéger, cette
+_chancarde_!...
+
+--Ma mie, releva l'ami Dick, apprenez que miss Eva Murphy aura toujours
+à ses côtés quelqu'un prêt à la protéger, à la soutenir et à la
+défendre...
+
+--Bah...
+
+--Et ce protecteur, ce soutien, ce défenseur avec lequel je ne conseille
+à nul être en ce monde d'oser entrer en lutte...
+
+--Eh bien?...
+
+--C'est moi.
+
+--Vous?
+
+--Moi qui ne suis, encore aujourd'hui que son parent et que son
+tuteur,--mais qui serai, avant peu, son maître et son époux devant Dieu
+et devant les hommes!
+
+Il y avait une chose que le prétendu Samuel était hors d'état de
+soupçonner:
+
+C'est que l'ex-brigadier comprenait et parlait même assez couramment la
+langue de nos voisins d'outre-Manche,--s'étant familiarisé avec
+celle-ci, en Crimée, au contact des soldats anglais qui faisaient
+campagne avec les nôtres.
+
+Il n'avait donc pas perdu, grâce à son ouïe fine et exercée, une seule
+syllabe des phrases qui s'échangeaient à quelques pas de lui.
+
+Mais, tout entier à son rôle, il s'était abstenu de bouger jusqu'au
+moment où les dernières paroles de l'interlocuteur de la _Femme-Canon_
+étaient venues lui arracher un tressaillement involontaire.
+
+La commotion était si violente et si inattendue que les paupières du
+faux dormeur s'ouvrirent toutes grandes malgré lui et qu'il en jaillit
+un éclair qui alla chercher sur le visage de son adversaire la
+confirmation d'une déclaration formulée avec cet accent d'implacable
+résolution.
+
+Cet éclair se heurta au regard froid de l'ami Dick.
+
+Celui-ci tressaillit à son tour.
+
+--Toute réflexion faite, reprit-il, je vais causer moi-même à nos braves
+garçons...
+
+Il se dirigea vers la table qu'occupaient l'Ecureuil et le Rempailleur
+et s'assit près d'eux sans façon:
+
+--La belle, poursuivit-il, apportez de quoi boire. Ce que vous aurez de
+meilleur. Il n'y a rien de trop bon pour les gens que j'emploie.
+
+Héloïse obéit.
+
+Au bout d'un instant, tous quatre parurent être en parfaite
+intelligence.
+
+Puis le _gentleman_ se leva et s'en fut s'adosser à la porte du bouge...
+
+Il avait un revolver au poing...
+
+Les trois autres s'étaient levés pareillement...
+
+Les deux bandits se glissèrent sans bruit vers l'ex-brigadier qui avait
+refermé les yeux...
+
+L'un se posta à sa droite et l'autre à sa gauche...
+
+Un couteau brillait dans la main de l'Ecureuil...
+
+Le Rempailleur tenait une corde terminée par un nœud coulant...
+
+Jacques avait repris toute son immobilité:
+
+Il ronflait avec une sonorité paisible,--les épaules et la nuque
+appuyées à la muraille, la figure en pleine lumière, les bras ballants
+le long du corps, les jambes étendues sous la table...
+
+Héloïse se plaça de l'autre côté de celle-ci, bien en face du dormeur et
+de manière à pouvoir lire à livre ouvert sur la physionomie de ce
+dernier...
+
+Ensuite elle dit à l'Ecureuil:
+
+--Va, ma vieille, et tâche de mettre dans le mille.
+
+Le coquin se pencha sur le policier.
+
+De la pointe de son couteau, il lui chercha sur la poitrine l'endroit où
+battait le cœur.
+
+Jacques ne bougea pas.
+
+Il ne rouvrit point ses paupières.
+
+Seulement, ses lèvres s'agitèrent et bégayèrent dans un sourire et un
+hoquet:
+
+--Finissez donc!... Vous m'chatouillez!... C'est bête, ça, la
+particulière!...
+
+L'Ecureuil interrogeait Héloïse de l'œil...
+
+--Y es-tu? demanda l'androgyne.
+
+--J'y suis.
+
+--Eh bien, enfonce sans te presser.
+
+En donnant cet ordre féroce, l'ancienne _Femme-Canon_ étudiait, avec une
+attention soutenue, soupçonneuse et farouche, celui qui en allait
+devenir la victime.
+
+Celui-là ne semblait point avoir la moindre conscience du danger qui le
+menaçait.
+
+Devant cette perspective d'une mort inévitable, reçue avec un pareil
+raffinement de cruauté, pas un muscle de son visage ni de son corps
+n'accusa la plus légère contraction...
+
+Pas une ombre ne passa sur son front...
+
+Son masque d'abrutissement placide lui resta; ses ronflements ne
+perdirent rien de leur égalité bruyante,--et le sourire ébauché ne
+quitta point ses lèvres...
+
+Déjà l'Ecureuil prenait son temps pour peser des deux mains sur le
+manche de son arme...
+
+Héloïse lui toucha l'épaule du doigt:
+
+--Minute, cadet! fit-elle. Modère ton ardeur. S'agit pas de commettre un
+_impair_.
+
+Elle se retourna et marcha vers Richard Vautier, lequel gardait toujours
+la porte.
+
+--Qui vous arrête? interrogea le _gentleman_ avec impatience. Pourquoi
+attendre? Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a que cet homme dort pour tout de bon, qu'il est réellement dans
+les vignes, et que ce serait une peine inutile que de...
+
+L'autre interrompit brusquement:
+
+--Et moi, je vous répète que cet homme nous trompe; que son ivresse et
+son sommeil sont pareillement simulés; que c'est un ennemi, un espion,
+un mouchard!...
+
+Héloïse réfléchit un instant.
+
+Ensuite, avec humeur:
+
+--Hé! s'il était seulement nuit close, la chose ne pèserait pas une
+once!... Mais pour l'instant, foi d'honnête femme, non, ce ne serait pas
+prudent... Quelqu'un n'aurait qu'à arriver: un passant, un voisin,
+n'importe qui... C'est l'heure où les chiffonniers, qui vont commencer
+leur journée, viennent boire la goutte de l'étrier...
+
+L'ami Dick insista avec une colère sourde:
+
+--Ainsi, vous refusez de me servir?
+
+L'androgyne répondit résolument:
+
+--De la façon que vous l'entendez, oui... Je n'ai pas envie de me
+compromettre... On n'a qu'un cou et on y tient.
+
+Le _gentleman_ frappa du pied:
+
+--Mais alors, gronda-t-il entre ses dents serrées, mais alors...
+
+Son interlocutrice lui coupa gaillardement la parole:
+
+--Mais alors, il s'agit de ne pas s'emporter--on s'en porte mieux,
+d'abord--et de me laisser, ensuite, manœuvrer à ma guise... J'ai mon
+idée... Vous allez voir...
+
+Elle appela d'un signe les deux coquins, qui n'avaient pas cessé d'épier
+le sommeil de Patte-de-Fer, et, se penchant à l'oreille du premier:
+
+--Rempailleur, lève-moi la trappe de la cave...
+
+Puis, au second, avec les mêmes précautions:
+
+--Toi, l'Ecureuil, quand l'individu sera debout, coule-toi doucement
+derrière lui, ton couteau ouvert à la main, et, s'il regimbe d'un seul
+pas, pique!...
+
+Elle se dirigea vers le _détective_.
+
+Pendant tout ce qui précède, celui-ci n'avait pas plus remué que s'il
+n'était point question de sa personne ou de sa vie.
+
+Le calme de ses traits, l'abandon de sa pose, la mesure de sa
+respiration tapageuse continuaient à témoigner de la plus complète
+quiétude.
+
+La virago le secoua par le collet du paletot:
+
+--Holà! cria-t-elle, holà! mon petit père!...
+
+--Hein? Quoi? Qu'est-ce que c'est? grogna le dormeur sans se déranger.
+Fiche-moi la paix, Célestine!
+
+Héloïse le houspilla derechef:
+
+--Il n'y a pas de Célestine qui tienne. Il est l'heure. En route,
+mauvaise troupe!...
+
+--Des nèfles!... Y a pas d'heure pour les braves!... Célestine,
+laisse-moi roupiller, ou il va pleuvoir du tabac, et tu seras sous la
+gouttière...
+
+Puis, soulevant lentement les paupières et promenant autour de lui un
+regard alourdi de sommeil:
+
+--Ah! nom d'un chien! C'est épatant! C'est tout de même pas Célestine!
+C'est pas mon épouse adorée!... Alors, bonsoir la compagnie!... Puisque
+ma bourgeoise n'est pas là pour embellir mon existence, je _repique mon
+chien_ jusqu'à mardi... Vous me réveillerez quand j'aurai soif...
+
+Il fit mine de se rendormir.
+
+La cabaretière insista:
+
+--Vous ne pouvez pas rester ici...
+
+--Eh bien, où voulez-vous que j'aille?... Pas à la maison, ah! mais
+non!... Célestine me flanquerait une danse!... Quand je suis _paf_,
+j'vaux pas deux liards... Elle abuserait de ma faiblesse...
+
+--Commencez d'abord par vous lever...
+
+--Me lever?... Pas moyen... Les jambes fuient...
+
+--Essayez!... Du courage!... Houste!...
+
+Il s'arc-bouta sur ses jambes et parvint à se mettre sur son séant.
+
+L'ex-_Femme-Canon_, questionna:
+
+--Etes-vous capable de marcher?...
+
+--Je n'y vois pas... La tête me tourne... On dirait que j'ai le mal de
+mer...
+
+Il avança le pied, oscilla sur sa base et faillit choir entre les bras
+de l'androgyne:
+
+--Appuyez-vous sur moi, poursuivit celle-ci, et par file à gauche, pas
+accéléré, marche!
+
+--Où me conduisez-vous, hein! la mère des amours?... C'est pas que je me
+défie... Mais si c'était près de Célestine...
+
+--Dans un petit endroit bien frais où vous pourrez faire dodo tout à
+votre aise...
+
+--Sans Célestine?
+
+--Sans Célestine.
+
+--Ça me va. Volons-y. A bas Célestine!
+
+Il s'accrocha à Héloïse.
+
+Tous deux se mirent en mouvement à travers le cabaret.
+
+Au milieu de ce dernier, la cave ouverte était béante.
+
+En cheminant, le faux ivrogne hoqueta:
+
+--Tiens! un trou! Un trou noir! C'est là que vous me menez, pas vrai?...
+
+Il ajouta avec un gros rire:
+
+--Si c'est le cellier, _bono bezef_! Les tonneaux sont mes frères et les
+bouteilles mes sœurs. Nous _pioncerons_ en famille...
+
+Il fredonna d'une voix enrouée:
+
+ Si je meurs, que l'on m'enterre
+ Dans la cave où est le vin...
+
+On était arrivé au bord de l'ouverture. Héloïse le poussa:
+
+--Allons!...
+
+--Sans chandelle!... Merci!... C'est rien drôle!...
+
+L'Ecureuil, qui était à son poste, leva son couteau...
+
+La virago répéta:
+
+--Allons!...
+
+--Après ça, du moment que vous m'affirmez que je n'y rencontrerai pas
+Célestine...
+
+Et, sans plus attendre, Jacques posa le pied sur la première marche de
+l'escalier qui apparaissait à l'orifice de ce puits sombre...
+
+Puis ce pied sembla lui manquer...
+
+Le policier disparut comme si l'escalier s'écroulait sous son poids...
+
+On l'entendit rouler de degré en degré...
+
+Puis encore le choc de son corps contre le sol du carreau sonna...
+
+--Vite! commanda Héloïse, rabaissez la trappe, verrouillez-la,
+assujettissez la barre de fer!...
+
+Ensuite, tandis que les deux bandits obéissaient, s'adressant au
+pseudo-Murphy, qui avait assisté à cette scène avec l'envie non
+équivoque d'en simplifier le dénouement par un coup de pistolet:
+
+--Voilà l'oiseau en cage, dit-elle, vous pouvez désormais vaquer à vos
+affaires. Si votre mouchard ne s'est pas totalement démoli dans sa
+chute, je jure Dieu que, lorsqu'il sortira d'ici, il sera pour longtemps
+hors d'état de tarabuster le pauvre monde.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LES VOLONTÉS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+
+En quittant l'hippodrome de Longchamps, Marignan était entré au
+restaurant de la Cascade avec l'intention d'écrire à Bouginier ce qui
+venait de se passer.
+
+Comme il traversait le jardin qui précède la rotonde vitrée, un double
+cri l'avait salué:
+
+--Je ne me trompe pas, c'est Marignan!...
+
+--Eh! oui, c'est bien lui: bonjour, cher!...
+
+Le spadassin s'était retourné:
+
+--Ledru et Blanchereau!... Ah çà! d'où sortez-vous?... Il y a un an
+qu'on ne vous a vus...
+
+--Dix-huit mois, mon excellent bon: nous avons voyagé...
+
+--C'est bête de toujours s'amuser à Paris: nous sommes allés nous
+ennuyer à l'étranger...
+
+--A Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople...
+
+--Et nous sommes revenus par le Caire, Rome, Florence et Monaco...
+
+--Mes compliments, messieurs... Livingstone et Stanley ne vous vont pas
+à la cheville... Et depuis quand dans nos murs?...
+
+--Depuis hier matin par l'_express_ de Marseille... Mais asseyez-vous
+donc... Un apéritif avec nous, hein?...
+
+--Volontiers.
+
+Blanchereau et Ledru étaient deux jeunes viveurs, issus de roture,
+lesquels n'avaient d'autre souci que de manger, à ne rien faire,
+l'argent que leurs bourgeois de parents avaient gagné en travaillant.
+
+Marignan avait noué commerce d'amitié avec eux dans les cafés et les
+cabarets du boulevard, les foyers de certains théâtres, le boudoir de
+certaines cocottes et ces fêtes du demi-monde dont il était le
+boute-en-train.
+
+Aussi prit-il place à leur table et, après avoir accepté un madère et un
+cigare:
+
+--Ma foi! déclara-t-il, je suis heureux de vous rencontrer. Vous allez
+me rendre un service.
+
+Le front des deux amis se rembrunit. Ledru et Blanchereau faisaient la
+paire. Or la paire n'était point prêteuse; c'était là son moindre
+défaut.
+
+--Rassurez-vous, poursuivit l'autre en riant. Je ne suis pas encore à la
+côte. Non: il s'agit de tout autre chose...
+
+Et, après leur avoir raconté--en l'arrangeant à sa façon--ce qui avait
+eu lieu aux courses, il les pria de l'assister le lendemain...
+
+Les deux roturiers n'étaient rien moins que belliqueux...
+
+Mais ils eussent payé mille louis l'honneur de figurer dans une affaire
+à côté du général de Kéraval et du duc de Montaran!...
+
+Marignan obtint d'eux qu'ils se transporteraient sur-le-champ chez ces
+derniers:
+
+--La discussion ne sera pas longue, leur dit-il. Vous me retrouverez
+ici. Je vous y attends, et nous dînerons ensemble quelque part dans les
+environs.
+
+Après le départ des deux jeunes gens, il s'occupa de sa lettre à M^e
+Bouginier.
+
+Cette lettre concluait ainsi:
+
+«Donc, M. de Saint-Pons sait tout. Avisez en vertu de la nouvelle
+situation que crée cet incident fâcheux et imprévu. L'autre personne
+est-elle instruite pareillement? Je l'ignore. Tâchez de vous en assurer
+et de m'en informer au plus tôt.
+
+»Quoi qu'il en soit, rien n'est changé à ce que nous avions décidé. Ce
+Roger est un homme mort. Demain matin, ni vous ni moi n'aurons plus rien
+à craindre de lui.
+
+»Si vous avez à me parler, je compte passer une partie de la soirée au
+restaurant de la Cascade, au bois de Boulogne, dont le chasseur vous
+portera ce billet.
+
+»Dans tous les cas, l'on vous y indiquerait l'endroit où vous pourriez
+me rejoindre.»
+
+ * * * * *
+
+Blanchereau et Ledru revinrent de bonne heure.
+
+L'entrevue avait été courte.
+
+On se rencontrerait le lendemain, au petit jour, à Vincennes, derrière
+le polygone.
+
+L'arme choisie était l'épée, avec facilité pour chacun des deux
+adversaires de ganter le «crispin» de cuir dur destiné à les garantir
+des blessures insignifiantes de la main et du poignet.
+
+Cette dernière condition avait été proposée par MM. de Montaran et de
+Kéraval, sur la recommandation expresse de leur client, «les causes du
+combat ayant une gravité exceptionnelle, qui ne lui permettait point de
+finir par une égratignure».
+
+D'après les instructions de Marignan, les représentants de celui-ci
+avaient adhéré sans conteste.
+
+Le spadassin emmena les deux jeunes gens dîner à Suresnes, sur le quai,
+au coin du pont.
+
+«Il y avait, prétendait-il, trop de monde à la Cascade pour qu'on y pût
+causer à l'aise».
+
+En réalité, il voulait, si l'ancien avoué venait le retrouver, être
+libre de se concerter avec ce dernier, loin de la foule et de tout
+regard indiscret.
+
+Comme le repas tirait sur sa fin, un des garçons du restaurant entra:
+
+--M. Marignan? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, fit l'ex-amant de Sergine.
+
+--Il y a une personne en bas qui désire parler à monsieur.
+
+Celui-ci pensa:
+
+--C'est Bouginier.
+
+Puis au garçon:
+
+--Et où est-elle, cette personne?
+
+--Dans l'un des bosquets du jardin où je vais conduire monsieur.
+
+Marignan se leva, et s'adressant à ses convives:
+
+--Ma foi! messieurs, j'ai peur que vous ne soyez trop longtemps à
+m'attendre, et s'il vous plaisait de retourner à Paris...
+
+--Pardon! interrompit le garçon, cette personne prie ces messieurs de ne
+pas quitter l'établissement avant la fin de son entretien avec
+monsieur.
+
+Les trois hommes se regardèrent avec étonnement.
+
+Blanchereau dit:
+
+--Que signifie?...
+
+Et Ledru ajouta:
+
+--C'est drôle!...
+
+Le spadassin interrogea vivement:
+
+--Quel air a cette personne? Son âge, son langage, sa mise?...
+
+--Je n'ai pas trop remarqué, reprit le garçon qui avait évidemment sa
+leçon faite; mais si monsieur veut bien m'accompagner...
+
+--C'est cela, s'exclamèrent à l'unisson les deux jeunes gens, non moins
+intrigués que leur ami: allez, mon très cher, allez vite! Plus tôt vous
+reviendrez et plus tôt nous saurons...
+
+L'aventurier prit son chapeau:
+
+--C'est bien. Descendez, garçon. Je vous suis.
+
+ * * * * *
+
+Dans le jardin à l'entrée d'un bosquet sur la table duquel brûlait une
+bougie,--il était dix heures du soir,--un jouvenceau, qui tournait le
+dos aux survenants, causait avec deux personnages à moustaches, dont
+l'un portait l'uniforme et les galons de maréchal-des-logis
+d'artillerie.
+
+Ce jouvenceau--ce mot lui était applicable, eu égard à sa petite
+taille, d'une finesse souple et élégante--avait le costume, sinon les
+allures d'un de ces adolescents de la colonie anglaise que l'on
+rencontre le matin, chevauchant à côté de leur professeur d'équitation
+dans l'avenue des Champs-Elysées ou parmi les allées du Bois:
+_knickerbocker_ de velours brun, pantalon de coutil serré dans des
+molletières de cuir, grand col rabattu sur la cravate et feutre tyrolien
+orné d'une plume de faisan.
+
+Une abondante chevelure se bouclait sous cette coiffure originale.
+
+Dans sa main minuscule, gantée de gants de cheval à broderies rouges et
+à larges boutons d'acier, dansait une badine recouverte de cuir de
+Russie avec un crochet d'or pour poignée.
+
+Ce jouvenceau semblait discourir avec animation.
+
+Tout en parlant, d'un mouvement machinal, familier aux gens qui
+pratiquent l'escrime, il décrivait du bout de cette badine des _contre
+de quarte_ en l'air.
+
+Le garçon qui précédait Marignan lui désigna le groupe du doigt avec
+cette indication:
+
+--C'est le plus mignon des trois qui est la personne.
+
+L'ex-amant de Sergine s'avança vivement:
+
+Au bruit de ses pas, le jouvenceau se retourna.
+
+Et le spadassin ne put retenir une exclamation de surprise.
+
+Il avait reconnu la _Filleule de Lagardère_.
+
+ * * * * *
+
+Quoique nous ayons hâte de toucher au dénouement de ce récit, dont nous
+séparent à peine quelques péripéties suprêmes, il convient d'expliquer à
+nos lecteurs par suite de quelles circonstances, en vertu de quelles
+décisions et avec quelles intentions notre héroïne se trouvait en ce
+lieu et en cette compagnie, à cette heure et sous ce déguisement
+masculin.
+
+Après avoir prolongé de près de vingt minutes sa conversation avec
+Népomucène Briquet,--conversation pendant laquelle ce dernier avait
+donné mainte marque d'étonnement,--tous deux étaient revenus sur
+l'hippodrome de Longchamps, et, tandis que l'ex-troupier se livrait à
+une recherche dont vous apprécierez plus tard les résultats, la jeune
+fille regagnait sa calèche et se faisait ramener à l'avenue du
+Bois-de-Boulogne.
+
+En rentrant à l'hôtel:
+
+--Mon oncle est-il chez lui? avait-elle demandé.
+
+--Non, miss: sir Samuel est sorti en coupé sans préciser s'il serait de
+retour pour le dîner.
+
+--Vous le préviendrez que je suis fort souffrante et que je le prie de
+me laisser reposer jusqu'à demain matin.
+
+Dans son appartement, Florette avait interpellé sa camériste:
+
+--Ma chère Simpson, je n'ignore point que vous êtes dévouée, corps et
+âme, aux intérêts de mon tuteur; j'ai besoin de savoir aussi jusqu'à
+quelle somme peut s'étendre ce dévouement.
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Vous allez comprendre: votre concours m'est nécessaire pour une
+démarche qui doit rester secrète. A combien l'estimez-vous?...
+
+--Mais...
+
+--Cinquante louis suffisent-ils pour acheter votre aide et votre
+silence?... Votre silence jusqu'à demain. Demain, vous serez libre de
+parler. Ce soir, par exemple, vous vous abstiendrez avec soin de tout
+acte, de toute observation même qui pourraient entraver l'exécution de
+mes desseins... Consentez-vous? Oui, n'est-ce pas? Voici l'argent...
+
+L'Anglaise était mûre et rêvait de ne point coiffer sainte Catherine.
+
+Or, un mari coûte cher, quand la future a dépassé la quarantaine.
+
+Mistress Simpson songea que cinquante louis viendraient à propos
+arrondir le boursicot qu'elle ramassait dans des vues matrimoniales.
+
+Et avançant la main pour recevoir la somme:
+
+--J'attends les ordres de miss Eva, murmura-t-elle avec respect.
+
+--Tout à l'heure, reprit celle-ci, un homme, porteur d'un paquet, se
+présentera à la porte des communs: vous monterez ce paquet ici en
+veillant à ce que personne ne vous aperçoive.
+
+L'homme n'était autre que Népomucène Briquet, que la mignonne avait
+envoyé dans l'une de nos plus grandes maisons de confections
+fashionables pour adolescents et garçonnets, et le paquet renfermait le
+costume complet dont nous venons de la retrouver vêtue.
+
+Quand elle eut terminé son travestissement:
+
+--Ma bonne, dit-elle à la duègne qui demeurait muette de stupéfaction,
+veuillez donc me donner mes gants qui sont restés, je crois, sur la
+table de mon cabinet de toilette.
+
+L'Anglaise se mit en devoir d'obéir.
+
+Mais à peine avait-elle pénétré dans le cabinet que notre héroïne en
+referma à double tour la porte sur elle et glissa prestement la clef
+dans sa poche.
+
+--Mais, ma chère miss, que faites-vous? s'écria la camériste alarmée.
+
+--Je prends mes précautions, répondit la jeune fille à travers la
+cloison. Vous avez un fauteuil sous la main. Installez-vous dedans et
+tâchez de dormir. Une mauvaise nuit est bientôt passée.
+
+Puis elle s'échappa par l'escalier de service et gagna la rue de la
+Pompe.
+
+Une voiture et deux hommes stationnaient à quelques pas de la porte des
+communs.
+
+Lorsque celle-ci s'ouvrit doucement pour livrer passage à mademoiselle
+Fine-Lame, l'un de ces deux hommes se détacha de son compagnon et vint
+au-devant de la mignonne:
+
+--Nom d'un tonnerre! s'exclama-t-il en l'abordant, êtes-vous assez crâne
+ainsi! Quel amour de pékin vous faites! Sans flatterie, hyperbole ni
+superfétation, il n'y a pas dans l'armée française un seul troupier qui
+ne soit aise d'avoir une pareille recrue pour camarade de... chambrée,
+masculinement parlant!...
+
+Florette lui imposa silence du geste:
+
+--Chut! mon bon Briquet; vous vous souvenez que personne ne doit se
+douter...
+
+Ensuite, avec anxiété:
+
+--Eh bien, avez-vous réussi?...
+
+--A repêcher notre individu?... Oui, Dieu merci! puisque je vous ai
+apporté votre uniforme de civil...
+
+--Où est-il?...
+
+--Je l'ai laissé à cette cantine qu'on appelle la _Cascade_ et où deux
+de mes anciens camarades de régiment--que j'ai rencontrés par
+bonheur--sont en faction avec consigne de ne pas le perdre de vue.
+
+--Vous êtes-vous muni d'un second et de ce qui nous est nécessaire?
+
+--Les outils sont dans le fiacre... Quant au second, voici Roblot, du
+3^e d'artillerie, un vieil ami que le hasard a placé ce soir sur ma
+route, et qui a justement la permission de la nuit... Nous ne pouvons
+pas mieux choisir: un lapin solide,--décoré,--trois chevrons,--premier
+maître à l'école de la Faisanderie...
+
+--A merveille: partons, alors.
+
+L'ancien soldat ne bougea pas. Il resta soucieux et secoua la tête.
+Puis, après un instant:
+
+--Mademoiselle, déclara-t-il, j'ai beaucoup réfléchi depuis le bois de
+Boulogne...
+
+--Ah!...
+
+--Et je me suis ruminé comme ça que ce que vous mitonnez était
+déraisonnable, illicite et aléatoire!...
+
+--Vraiment?...
+
+--C'est mon opinion, personnellement parlant: pour la besogne susdite,
+il faut un mâle, et c'est moi qui me charge...
+
+Florette l'interrompit d'une voix ferme:
+
+--Ami, vous n'avez rien à faire en tout ceci que d'être un témoin
+impassible. Roger, c'est vous qui l'avez dit, refuserait votre
+intervention. Je la repousse pareillement. Il ne me plaît pas de
+transmettre à autrui le mandat de ma vengeance. Je ne veux pour cela ni
+intermédiaire ni serviteur. Ma main suffit. Elle sait tenir une arme.
+
+Elle marcha vers le sous-officier qui battait la semelle auprès de la
+voiture:
+
+--Monsieur Roblot, poursuivit-elle, je vous remercie du fond du cœur
+d'avoir consenti à me prêter assistance.
+
+Le maréchal-des-logis serra avec énergie les petits doigts qu'on lui
+tendait.
+
+--Comment donc! fit-il en basse taille, comment donc! enchanté, jeune
+homme, de pouvoir vous être agréable!...
+
+Et, _mezza voce_, à Népomucène:
+
+--Il est gentil tout plein, ce criquet!... Mais c'est un enfant!... Du
+diable si nous ne le conduisons pas à la boucherie!...
+
+Mademoiselle Fine-Lame, qui l'avait entendu, se redressa avec un fier
+sourire:
+
+--Que ceux qui me portent intérêt ne craignent rien, prononça-t-elle. Je
+suis capable de me défendre et capable aussi d'attaquer. J'ai pour moi
+la science, le courage et le droit. A mon adversaire de trembler!
+
+A la Cascade, l'on avait appris, par l'un des troupiers que Briquet y
+avait posés en sentinelle, que Marignan et ses amis avaient quitté
+l'établissement et étaient allés s'installer dans un restaurant de
+Suresnes.
+
+Le militaire tenait le fait de son compagnon, qui avait suivi les trois
+jeunes gens et qui était retourné les guetter, après être revenu lui
+donner ce renseignement, afin qu'il le transmît à Népomucène, lorsque ce
+dernier le relèverait de sa faction.
+
+A Suresnes, sur le quai, on retrouva cette seconde vedette.
+
+Les trois «bourgeois» étaient encore en train de «becqueter» au premier
+étage de la maison qui forme l'un des coins du pont.
+
+--C'est bien, mes enfants, dit l'ex-chasseur aux deux utiles
+auxiliaires. Voici un louis. Allez vider une bouteille à la santé de
+notre ancien camarade Roger de Saint-Pons.
+
+Notre héroïne s'était déjà élancée hors de la voiture.
+
+Elle s'approcha de Briquet et demanda:
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, il est là, avec les deux autres...
+
+--Tant mieux; les choses se passeront comme il convient...
+
+Le brave garçon baissa le ton et supplia:
+
+--Encore une fois, mademoiselle, je vous en prie!... Tonnerre du ciel!
+ce n'est pas possible!... Voulez-vous que j'aille sauter sur lui et que
+je lui torde le cou comme à un poulet?...
+
+La jeune fille répliqua sèchement:
+
+--Ce n'est pas la main d'un soldat qui doit punir le misérable. Vous
+êtes un cœur généreux; mais je n'accepte point vos services.
+
+Le fidèle serviteur courba la tête:
+
+--Heureusement, murmura-t-il, qu'il sait, lui, que vous êtes une femme,
+et qu'il ne sera pas assez lâche pour croiser le fer avec vous.
+
+Les prunelles de la mignonne étincelèrent:
+
+--Nous verrons bien! répliqua-t-elle sourdement.
+
+Elle se dirigea vers le restaurant.
+
+Le maréchal-des-logis attendait sur le seuil.
+
+Quand il se dérangea pour lui livrer passage:
+
+--Jeune homme, dit-il avec gravité, je pense bien que vous ne nous avez
+pas amenés ici pour des prunes; mais il est permis, à votre âge, de
+faiblir au moment décisif...
+
+Puis il ne faudrait pas que l'on nous accusât d'avoir laissé embrocher
+un innocent...
+
+Tâtez-vous le pouls avant d'entrer...
+
+Vous sentez-vous de force et avez-vous toujours envie de courir
+l'aventure à vos risques et périls?
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ répéta:
+
+ * * * * *
+
+--C'est ma volonté!
+
+
+
+
+XXV
+
+LA PROVOCATION
+
+
+Quand il eut reconnu Florette, cette idée soudaine traversa la
+stupéfaction de Marignan:
+
+--Elle vient ici m'implorer pour son amant! Allons! c'est qu'elle ne
+sait rien ou qu'elle a peur de moi! Donc tout n'est pas perdu encore!
+
+Sous l'empire d'une telle persuasion, il se fut vite composé un visage
+de circonstance,--et ce fut avec les dehors d'un empressement exagéré,
+dont le respect se mélangeait d'une légère pointe d'ironie; ce fut avec
+une voix pateline, dont certaines notes vibraient pourtant de la joie du
+triomphe, qu'il aborda la jeune fille:
+
+--Eh quoi! c'est vous, mademoiselle!... En vérité, j'étais si loin
+d'espérer... Surtout sous ce déguisement qui vous rend cent fois plus
+charmante!...
+
+La mignonne fit un signe à ses deux compagnons.
+
+Ceux-ci s'éloignèrent de quelques pas.
+
+Elle resta seule dans le bosquet avec le spadassin, et elle se mit à le
+regarder--sans parler--comme si, jusqu'alors, elle n'avait pas eu
+l'occasion de l'étudier à loisir, et comme si dans cette étude elle
+cherchait à ressaisir une impression fugitive et depuis longtemps
+effacée.
+
+Il se demandait pendant cet examen:
+
+--Que signifient la présence de ces deux hommes, de ce soldat, et cette
+recommandation à mes amis de ne pas quitter la place avant la fin de
+l'entrevue? Il y a là une énigme et une menace. Il faut que je sache à
+tout prix...
+
+Et rompant le silence, cérémonieusement:
+
+--Daignerez-vous enfin m'apprendre ce qui me vaut l'honneur, le plaisir
+d'une rencontre aussi agréable qu'imprévue?...
+
+Mademoiselle Fine-Lame ne répondit pas.
+
+Elle continua à le regarder.
+
+Devant une semblable insistance, les yeux du spadassin battirent,--et,
+avec une impatience sous laquelle il y avait un malaise et une
+inquiétude vagues:
+
+--Mademoiselle, fit-il, j'attends...
+
+Elle croisa ses bras sur sa poitrine:
+
+--Ainsi, fit-elle lentement, ainsi vous ne devinez pas, vous ne
+soupçonnez pas ce qui m'amène?
+
+--Si vous me permettez d'être franc...
+
+--Je ne vous permets que d'être bref.
+
+--Bref, soit; eh bien, je crois m'en douter un peu...
+
+--Ah!... Dites alors... Je vous écoute...
+
+--Mon Dieu! cette démarche n'a rien que de fort louable et témoigne
+hautement de la bonté de votre cœur. Vous aurez été informée qu'à la
+suite d'une altercation, à laquelle vous n'étiez point étrangère, nous
+devons nous couper la gorge, demain matin, M. de Saint-Pons et moi,--et,
+comme vous n'avez peut-être pas cessé d'aimer ce jeune homme...
+
+Notre héroïne accentua avec passion:
+
+--Je l'aime de toute mon âme!...
+
+Marignan se mordit les lèvres:
+
+--De toute votre âme, c'est possible...
+
+Ensuite, avec une explosion de colère:
+
+--Seulement, si c'est ainsi que vous comptez me fléchir, détrompez-vous,
+chère demoiselle. M. de Saint-Pons mourra. Il mourra parce que vous
+l'aimez...
+
+Florette eut un rire méprisant:
+
+--Détrompez-vous à votre tour!... Moi, m'abaisser à vous demander la vie
+de votre adversaire!... Pourquoi n'ajoutez-vous pas que c'est celui-ci
+qui m'envoie?...
+
+Elle s'interrompit brusquement:
+
+--Assez de paroles inutiles. Je ne suis pas venue prier. Je suis venue
+punir!...
+
+--Vous!...
+
+--Moi!...
+
+--Oh!...
+
+Il lança cette exclamation comme un défi, et quelque chose de terrible
+se dégagea de sa prunelle.
+
+Mademoiselle Fine-Lame enfonça son regard honnête dans ce regard cruel:
+
+--Monsieur Marignan, prononça-t-elle, je vais vous tuer tout à l'heure.
+
+Le ton était glacé: celui d'un juge condamnant un coupable. L'œil
+était devenu dur, presque farouche.
+
+L'autre répéta:
+
+--Me tuer!...
+
+Et il recula d'un pas devant cet arrêt ainsi signifié: on aurait dit
+qu'il avait vu briller une arme dans la main de la jeune fille.
+
+Celle-ci poursuivit avec un léger haussement d'épaules:
+
+--Rassurez-vous. Je n'ai pas l'intention de vous assassiner. C'est dans
+un combat loyal que je prétends tirer raison de toutes vos lâchetés et
+de toutes vos perfidies...
+
+Il la considéra avec une sorte d'effarement:
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Vous ne comprenez pas que j'entends vous forcer à me disputer votre
+vie,--aujourd'hui, en ce lieu, sur-le-champ,--comme vous entendez
+forcer, demain matin, M. de Saint-Pons à vous disputer la sienne...
+
+--Un duel!...
+
+--A chances égales devant témoins...
+
+--Un duel!... Avec vous!... Moi...
+
+--Pourquoi non?
+
+--C'est une plaisanterie!
+
+Elle lui saisit le poignet et lui dit rudement:
+
+--Je ne suis pas en humeur de plaisanter. Nous nous battrons. Je
+l'exige. Vous m'appartenez: je vous prends.
+
+Le sourire du spadassin se fit insolemment railleur:
+
+--Allons donc! ricana-t-il, est-ce qu'on se bat avec une femme?
+
+Notre héroïne se redressa:
+
+--Vous savez bien, répliqua-t-elle, que la _Filleule de Lagardère_,
+l'épée au poing, vaut un homme. Vous le savez, car vous l'avez vue à
+l'œuvre là-bas, à la fête des Loges, dans la baraque des Snail. Vous
+le savez et vous avez peur.
+
+--Peur!...
+
+--Oui, peur, et, croyez-le, si je ne m'étais sentie de taille à faire
+votre partie, c'est à la justice que j'aurais laissé le soin de
+protéger, de venger vos victimes...
+
+--La justice n'a pas à se mêler de tout ceci...
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+Il eut un geste dépité et ennuyé à la fois:
+
+--Quoi qu'il en soit, finissons-en: je ne croiserai pas le fer avec
+vous...
+
+--C'est votre dernier mot?...
+
+--C'est mon dernier mot... Et tout le monde m'approuvera... Une telle
+rencontre est en dehors de toutes les règles...
+
+--Et de quelles règles, s'il vous plaît?... Est-ce de celles en vertu
+desquelles vous vous préparez à tuer un adversaire qui n'a pas votre
+science, votre adresse de spadassin à mettre au service de sa loyauté et
+de son courage?...
+
+Et ce monde, dont vous invoquez l'opinion pour abriter votre couardise,
+croyez-vous que vous ne soyez pas justiciable de son mépris?...
+
+Quand, au lieu de vous livrer à ce mépris, en dévoilant l'intrigue basse
+dont nous avons été les dupes, M. de Saint-Pons et moi; quand, pour
+sauver celui que j'aime et venger mon bonheur perdu, je consens à jouer
+mon existence contre la vôtre, voici que vous vous retranchez derrière
+je ne sais quels scrupules!...
+
+Tant pis pour vous, alors, monsieur! C'est la loi qui m'accordera la
+réparation que vous vous obstinez à me refuser!...
+
+--La loi?... Que signifie?... Que prétendez-vous faire?...
+
+--Je vais appeler mes témoins, les vôtres, tout le personnel de cette
+maison et avoir soin que vous soyez gardé à vue pendant que l'on ira
+chercher la gendarmerie, la police...
+
+--La gendarmerie?... La police?... Vous êtes insensée!... Dans quel
+but?...
+
+--Pour arrêter l'un des auteurs de la tentative de meurtre et de vol qui
+fut commise, voici tantôt un an, au pavillon de la Faisanderie,
+dépendant du château de Saint-Pons, sur la lisière de la forêt de
+Saint-Germain...
+
+L'aventurier devint blafard et balbutia:
+
+--Qu'est-ce à dire?...
+
+--Je veux dire, continua Florette avec un redoublement d'énergie, je
+veux dire que le personnage masqué qui dirigeait l'expédition entreprise
+contre les écus du marquis; que le bandit mystérieux qui avait mis aux
+mains des frères Snail le poignard destiné à frapper le garde-chasse
+Jacques Perrin; que l'inconnu qui leur commandait d'égorger sans
+hésitation, sans pitié, un homme endormi et sans défense...
+
+--Achevez!...
+
+--Ce personnage, cet inconnu, ce bandit, c'était vous!...
+
+--Moi!...
+
+--Oh! n'essayez pas de nier! Je vous ai reconnu. Je vous ai reconnu à
+cette voix impitoyable qui condamnait le fils tout à l'heure comme je
+lui avais entendu condamner le fidèle serviteur du père...
+
+Je vous ai reconnu à l'éclair de férocité qui jaillissait jadis des
+trous de votre masque, et que je viens de retrouver dans vos yeux...
+
+Je vous ai reconnu aux sentiments d'effroi, d'horreur et de révolte que
+vous m'aviez inspirés en cette nuit fatale, ces sentiments que j'aurais
+dû écouter, hélas! au pavillon d'Armenonville, et qui se soulèvent
+encore en moi dans ce moment!...
+
+La justice décidera, d'ailleurs, si je me suis trompée...
+
+Elle décidera si celui sur qui j'appelle son attention est pur de tout
+soupçon, de tout reproche, et si son passé sans tache défie l'accusation
+que je lui jette en la conviction de mon esprit et en la sincérité de
+mon âme...
+
+Dans tous les cas, elle empêchera le combat, le crime de demain...
+
+--Mais, s'exclama l'autre exaspéré, en me perdant vous vous perdez!...
+
+En cette nuit dont vous évoquez le souvenir, c'est vous qui avez
+introduit les meurtriers et les voleurs dans le logis du garde-chasse...
+
+C'est vous qui avez versé à ce Perrin le narcotique qui devait le livrer
+inerte à leurs coups...
+
+Vous êtes leur associée et leur complice...
+
+Je le crierai bien haut,--si haut que l'on finira par me croire et que
+les peines dont vous me menacez vous atteindront la première!...
+
+--Vous n'aurez pas ce soin à prendre: je m'en charge.
+
+--Comment?
+
+--En vous dénonçant, je me dénoncerai moi-même.
+
+--Vous feriez cela?...
+
+--Je le ferais, et rien que cet acte prouverait aux magistrats, appelés
+à prononcer entre nous, qu'en tout ceci je n'ai pas d'autres intérêts
+que ceux de la société, de la vérité et du droit.
+
+Marignan baissa la tête.
+
+La jeune fille continua, toujours debout devant lui et lui lançant
+chaque mot au visage ainsi qu'un peu de boue:
+
+--Voilà pourquoi j'avais pensé qu'il valait mieux pour nous, pour vous,
+nous rencontrer ailleurs que sur les bancs de la cour d'assises.
+
+Elle s'animait malgré elle et se sentait à bout de patience. Sa lèvre
+frémissait de colère; sa voix, dont elle s'efforçait de contenir les
+éclats, avait des grondements de tonnerre étouffé:
+
+--Sur le terrain, poursuivit-elle, vous avez la chance de me tuer et
+d'échapper ainsi au bagne qui vous attend, qui vous réclame...
+
+Il ne bougea pas.
+
+Son œil semblait chercher une issue ou une aide.
+
+Elle marcha sur lui, en pétrissant entre les doigts de sa main droite le
+gant qu'elle venait d'ôter de sa main gauche:
+
+--Allons, reprit-elle, un peu de courage! Acceptez; mais acceptez donc!
+Acceptez le jugement de Dieu, si vous ne préférez que je vous livre à
+celui des hommes!...
+
+Le spadassin essaya de soutenir le regard qui soulignait ces paroles
+comme un trait de feu.
+
+Il ne put.
+
+Sa face était livide, et l'écume montait à sa bouche.
+
+Humilié de cette sorte de trouble magnétique contre lequel il s'épuisait
+à réagir:
+
+--Enfin, bégaya-t-il, en supposant que je consente...
+
+--Que vous obéissiez, rectifia Florette.
+
+--Où trouverai-je des témoins pour me prêter assistance contre vous?...
+
+--Les vôtres sont là. Voici les miens. Tous me croient un homme, et,
+soyez tranquille, je me conduirai de manière à ne pas les tirer de leur
+erreur.
+
+Elle fit un signe...
+
+Népomucène et Roblot se rapprochèrent.
+
+Marignan continua:
+
+--Il faut des armes...
+
+--Nous en avons, déclara l'ex-chasseur à cheval. Deux paires d'épées
+dans la voiture. En cas que l'une casserait,--accidentellement
+parlant...
+
+--Il faut un endroit convenable...
+
+--Ici derrière, fit le maréchal-des-logis, sur la route stratégique ou
+boulevard de Versailles...
+
+--Il faut un motif, un prétexte...
+
+--Qu'à cela ne tienne! dit la mignonne.
+
+Elle se tourna vers le garçon du restaurant qui paraissait attendre ses
+ordres:
+
+--Ces messieurs, ces messieurs tout de suite!
+
+Après quelques minutes, Ledru et Blanchereau arrivaient, en proie au
+prurit de la curiosité.
+
+--Messieurs, prononça mademoiselle Fine-Lame en leur désignant Marignan,
+cet homme, qui est de vos amis, m'a mortellement offensée: je lui rends
+outrage pour outrage!...
+
+Elle leva la main...
+
+Et le gant avec lequel elle jouait fouetta la joue du spadassin...
+
+Celui-ci poussa un rauquement de fauve forcé dans son gîte...
+
+Il bondit comme s'il allait se précipiter sur notre héroïne, devant
+laquelle s'étaient jetés Népomucène et Roblot:
+
+--Eh bien, quoi? fit-il sourdement, c'est vous qui l'aurez voulu: nous
+nous battrons!
+
+La jeune fille s'inclina:
+
+--A l'instant. Vous avez vos témoins, j'ai les miens. Marchons.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LE COMBAT
+
+
+On s'était rendu à l'endroit proposé par le maréchal-des-logis: au pied
+du Mont-Valérien, à quelques minutes de Suresnes,--sous le viaduc du
+chemin de fer.
+
+Dès l'abord, Ledru et Blanchereau,--qui tombaient des nues, comme on
+dit,--avaient parlé de se retirer.
+
+L'ancien amant de Sergine Gravier avait insisté pour qu'ils ne
+l'abandonnassent point: il avait, en effet, compris que le seul moyen de
+se soustraire aux investigations de la justice et d'empêcher que
+Florette fût à Roger, c'était de sacrifier celle-ci à sa sûreté et à sa
+haine.
+
+Lorsque Briquet, qui était tout pâle, offrit une épée à Florette, on put
+entendre qu'il lui adressait quelques paroles à voix basse et d'un ton
+de prière: la jeune fille lui répondit par un _non_ péremptoire.
+
+Elle attendait. Sa haute taille semblait grandie. Elle était redevenue
+la _Filleule de Lagardère_.
+
+Sa bouche avait un sourire charmant--et terrible.
+
+--Quand il vous plaira, dit-elle à son adversaire.
+
+Celui-ci tomba en garde en murmurant:
+
+--L'insensée!... Elle s'imagine que je vais l'épargner!... Est-ce que
+c'est une femme?
+
+En même temps, il chargea la mignonne à fond, sans ménagement aucun et
+avec toute l'habileté d'un duelliste consommé.
+
+Florette rompit, déconcertée par cette brutale attaque.
+
+Marignan eut une exclamation de joie sauvage.
+
+La fièvre l'exaltait. Sa prunelle avait de ces lueurs qui brûlent dans
+les orbites de la bête féroce. Il grinçait, en frappant sans relâche:
+
+--Elle recule!... Elle recule encore... C'est elle, à présent, qui a
+peur!...
+
+Notre héroïne reculait, en effet...
+
+Elle reculait, car ses instincts de femme reprenaient le dessus et sa
+faiblesse, si évidente en face de cet emportement et de cette vigueur,
+lui montrait, sans doute, la victoire impossible...
+
+Mais, pendant des années entières, pendant tout le début de sa vie, la
+moitié des heures de ses journées avait été consacrée à l'escrime:
+chaque matin, chaque midi, chaque soir, elle avait tourmenté le fleuret
+jusqu'à ce que son souffle haletant et ses muscles épuisés trahissent sa
+passion et ses forces; elle s'était fait une habitude de jouer avec
+l'arme trop lourde pour la délicatesse de son bras...
+
+Tout son corps, pour employer l'expression technique du sport, était
+_entraîné_, c'est-à-dire rendu au plus haut degré d'aptitude...
+
+Elle tirait sans y penser, comme on marche ou comme on respire; les
+parades lui venaient naturellement comme les mots du langage au causeur;
+toute cette gymnastique véhémente de l'épée était littéralement sa
+manière d'être accoutumée, son exercice incessant, son pain quotidien,
+son métier...
+
+Elle résistait donc, tout en reculant...
+
+Elle parait sans fatigue, cassant l'ardeur sanglante de l'attaque...
+
+Mais elle parait sans riposter...
+
+Elle était pâle, maintenant, et des tressaillements contractaient les
+lignes fières de sa bouche...
+
+Marignan avait-il raison?...
+
+Avait-elle peur?...
+
+Son adversaire, lui, voyait rouge; il poussait sans trêve, sans merci,
+sans vergogne!...
+
+Les quatre témoins avaient de la sueur au front.
+
+Le brave Briquet n'y tint plus:
+
+--Sacré mille diables! s'écria-t-il, un tel combat ne peut durer!... Je
+ne souffrirai pas qu'on l'égorge!... Non, ce serait une honte,
+militairement parlant!
+
+Il fit un mouvement pour s'élancer entre les lames.
+
+Un regard de la jeune fille le cloua à sa place...
+
+Ce regard disait clairement:
+
+--Je vous défends d'intervenir!
+
+En ce moment, elle était acculée à l'une des arches du viaduc...
+
+Marignan, irrité de rencontrer sans cesse un mur d'acier au-devant de
+son fer et confiant dans cette absence de riposte qu'il n'avait pas été
+sans remarquer, en était arrivé à tenter ces coups d'assaut qui
+découvrent...
+
+Il rassembla sa rage, si l'on peut ainsi parler, et fournit avec une
+rapidité foudroyante une série de bottes furibondes, terminées par un
+coupé de revers sur parade de tierce, dont la violence lui arracha une
+exclamation de triomphe...
+
+Ce fut le dernier son qui s'échappa de sa gorge.
+
+Notre héroïne reçut le choc de pied ferme, et, courbant la tête avec la
+rapidité de l'éclair, elle passa sous l'épée, qui frisa sa nuque.
+
+Son front vint heurter la poitrine de son adversaire tandis que son
+arme, lancée à bras raccourci, disparaissait jusqu'à mi-lame dans le
+ventre du spadassin.
+
+Celui-ci rendit un grand soupir, battit des bras et tomba sur le dos.
+
+Il avait la vessie traversée et la pointe de l'épée lui sortait par les
+reins.
+
+
+
+
+XXVII
+
+RUE DU PÉLICAN
+
+
+Le lendemain, dès neuf heures du matin, vous auriez trouvé M^e Bouginier
+installé--sous prétexte de déjeuner--à l'entresol du marchand de vin
+dont les fenêtres font face à l'entrée principale de la Banque.
+
+Approchant midi, le coupé du faux Yankee s'arrêta devant cette entrée.
+
+Richard Vautier en descendit.
+
+Il avait l'air des plus tranquilles et portait sous le bras une
+serviette de maroquin noir, à serrure d'acier.
+
+--Bon! pensa l'ex-officier ministériel avec un mouvement de
+satisfaction, le voici qui va procéder à l'encaissement des espèces...
+Pourvu que la Banque ne fasse pas de difficulté à sortir de ses coffres
+une aussi forte somme!... Pourvu qu'il ne surgisse aucune anicroche qui
+en retarde ou en empêche le versement!... Mais non: du moment que le
+créancier est en règle... Or, notre homme doit être en règle: c'est un
+gaillard qui prévoit tout...
+
+Il ajouta avec un sourire:
+
+--Tout... excepté ce que je lui réserve.
+
+ * * * * *
+
+Au bout de vingt minutes, le pseudo-Murphy reparut.
+
+Une joie intense perçait sous son flegme apparent, et sa serviette
+semblait gonflée de papiers précieux.
+
+Il remonta dans sa voiture, tandis que Bouginier bondissait d'aise sur
+sa chaise et s'exclamait intérieurement:
+
+--Il a palpé!... Il a les fonds: les fonds qui émigreront, ce soir, de
+son portefeuille dans le mien!... Allons, décidément, me voilà cent fois
+millionnaire!...
+
+Ses préoccupations avaient été si grandes, son ravissement était tel,
+qu'il en avait presque oublié le duel qui avait dû avoir lieu au
+commencement de la journée.
+
+Il ne s'en souvint que quand il entendit crier les feuilles du soir.
+
+--Ah çà! songea-t-il, voyons donc les détails et les résultats de cette
+fameuse rencontre!
+
+Mais les feuilles du soir demeuraient absolument muettes à cet endroit.
+
+--Hé! hé! se demanda l'ex-avoué, est-ce qu'on ne se serait pas battu?...
+Impossible: le billet de mon Marignan est explicite à cet égard!...
+Seulement, la presse n'aura pu être renseignée en temps et lieu: il
+faudra attendre à demain pour avoir des nouvelles précises...
+
+Ensuite, se frappant le front:
+
+--Mais cette fortune en perspective m'enlève toutes mes facultés!...
+Marignan m'aura prévenu... Je trouverai, sans doute, de lui un bout de
+lettre à la maison.
+
+Le bout de lettre n'y était point.
+
+En revanche, l'ancien officier ministériel trouva une malle immense dans
+sa salle à manger.
+
+--Les jeunes gens qui l'ont apportée, lui annonça sa bonne, ont dit
+qu'ils reviendraient dans la soirée pour terminer ce que vous savez...
+Farceurs, bavards et entreprenants donc!... Il y en a un qui a voulu
+m'embrasser... Même que, quand il a eu fini, je n'ai plus senti mon
+porte-monnaie dans ma poche...
+
+--Eusébie, prononça Bouginier, je vous donne campo aujourd'hui; vous
+êtes libre de vaquer jusqu'à demain à vos occupations civiles et
+militaires.
+
+--Monsieur est bien bon!... Il me comble!... Je profiterai du congé
+pour aller poser des ventouses à ma tante...
+
+--Dans quelle arme sert-elle, madame votre tante? questionna l'autre
+paternellement.
+
+ * * * * *
+
+Le Rouquin, le Bijou-des-Dames et leurs épouses étaient, en compagnie de
+Bouginier, réunis autour de la malle, dont ce dernier examinait
+l'intérieur tapissé de papier gris de souris à fleurettes:
+
+--Voilà qui est parfait, disait-il d'un ton de contentement narquois.
+C'est clair, propret, gai et gentil. Mon excellent associé sera
+là-dedans comme chez lui.
+
+Puis, la mesurant du regard:
+
+--Il me semble, cependant, que vous l'avez choisie un peu grande... Du
+diable s'il n'y aurait pas moyen d'y tenir deux en se serrant!... Mais
+comme, pour voyager, on adore ses aises...
+
+Les deux jeunes coquins se poussèrent du coude en dissimulant un sourire
+que Bouginier ne remarqua point.
+
+Ce dernier continua:
+
+--Là, mes enfants, vous avez bien vos rôles présents à la mémoire. Cette
+chère demoiselle--il désignait Mélie--remplacera la bonne et ira ouvrir.
+Elle introduira le visiteur, en ayant soin de refermer toutes les
+portes derrière lui, et veillera à ce que personne ne vienne nous
+déranger du dehors...
+
+Il s'adressa à la Poulaille:
+
+--Vous, ma mie, vous vous chargerez de contenir la bichette, si, par
+hasard, il lui avait pris fantaisie de monter avec son tuteur. Ensuite
+vous laverez le parquet. J'ai préparé à la cuisine de l'eau, des éponges
+et des brosses.
+
+Et aux deux gars:
+
+--Quant à vous, je crois n'avoir rien à ajouter à ce dont nous sommes
+convenus. Vous avez chacun votre poste de combat. L'un, derrière ce
+rideau, avec le merlin...
+
+--Le voici, fit le Bijou-des-Dames en tirant de dessous sa blouse un
+lourd marteau de tailleur de pierres. _Mince_ qu'un seul coup suffira.
+C'est censément une cheminée qui vous dégringole sur la tête!...
+
+--L'autre, dans ce cabinet, prêt à parachever la besogne...
+
+--Soyez tranquille, patron, déclara le Rouquin, j'ai apporté mon
+tranchelard, et je défie qu'on en trouve un, aux abattoirs de la
+Villette, qui soit aussi leste que moi pour _débiter_ la marchandise...
+
+Dans le salon voisin, mesdemoiselles Bouginier écorchaient au piano
+_Rosita_, la valse de Julien.
+
+Leur père heurta à la cloison:
+
+--Holà! hé, là-bas, mes trésors!...
+
+Junie demanda sans bouger:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, papa?
+
+Métella questionna pareillement:
+
+--Est-ce que nous faisons trop de bruit?
+
+--Au contraire, les bijoux, au contraire! repartit l'ex-officier
+ministériel. Tapez ferme, tapez sans cesse, tapez de toutes vos
+forces!... Surtout lorsque je frapperai, comme ceci, trois petits coups
+contre le mur... C'est de la dernière importance...
+
+Les fillettes étaient habituées à obéir sans s'étonner, sans s'informer.
+
+Leur père se sourit à lui-même:
+
+--Comme c'est élevé!... Pas une observation!... De cette façon, que je
+sois pendu si l'on entend quoi que ce soit dans la maison!...
+
+Il se frotta les mains;
+
+--A merveille... Tout est pour le mieux... Nous n'avons plus qu'à
+patienter...
+
+En ce moment, la sonnette retentit à la porte du palier...
+
+Les deux bandits et leurs moitiés se regardaient avec anxiété...
+
+Bouginier ne broncha point:
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, serait-ce déjà lui?
+
+Il consulta sa montre:
+
+--Huit heures à peine!... C'est un peu tôt!... Mais, ma foi!...
+
+Son geste résolu compléta sa pensée.
+
+Bijou-des-Dames, son marteau au poing, disparut derrière un rideau.
+
+Le Rouquin se glissa, en retroussant ses manches, dans un cabinet où la
+Poulaille le suivit.
+
+L'ancien avoué s'assit devant son bureau:
+
+--Allez recevoir, commanda-t-il à la Mélie.
+
+Celle-ci sortit.
+
+Elle revint après une minute.
+
+Le père de Junie et de Métella interrogea:
+
+--Comment!... Seule!... Que signifie?...
+
+--Monsieur, c'est une lettre...
+
+--Une lettre?...
+
+--Qu'un domestique en livrée vient de me remettre pour vous...
+
+--C'est bien... Donnez, donnez vite!... De Marignan, sans doute...
+
+Il s'était levé pour la prendre...
+
+Mais, lorsqu'avec une curiosité fébrile il l'eut retirée de l'enveloppe
+et en eut parcouru le contenu, une exclamation d'épouvante s'échappa de
+ses lèvres blêmies; ses traits se décomposèrent affreusement; il
+chancela et retomba comme anéanti sur son siège.
+
+Le message renfermait ceci:
+
+ «Votre Marignan est mort. Il a été tué en duel par ma pupille.
+ Mais, avant d'expirer, il a eu le temps de faire certaines
+ confidences qui vous compromettent gravement. Il s'agit d'une
+ tentative de vol à main armée dont vous auriez été, dit-il,
+ l'instigateur.
+
+»Je tiens la chose de M. de Saint-Pons lui-même. Celui-ci s'est
+ présenté tout à l'heure à l'hôtel, irrité et menaçant. Il sait
+ quelle part nous avons prise tous deux à ce qui s'est passé au
+ pavillon d'Armenonville, et, si je n'avais été le parent, le tuteur
+ de celle qu'il aime, j'aurais eu tout à redouter de son
+ ressentiment, de sa colère.
+
+»Vous serez sans doute appelé, demain, au parquet, pour fournir des
+ explications au sujet de l'imputation formulée par ce misérable
+ Marignan. Peut-être une descente de police aura-t-elle lieu chez
+ vous ce soir. Vous comprendrez qu'en semblable occurrence je
+ m'abstienne de m'aventurer rue du Pélican, et qu'obligé de retarder
+ mon départ, je diffère d'autant le règlement de nos comptes.
+
+»Je suis d'ailleurs, en ce moment, en train de m'occuper de miss
+ Eva, qui a tenté de m'échapper et dont je viens seulement de
+ découvrir la trace.
+
+»Dans tous les cas, l'argent d'Amérique nous reste. Rejoignez-moi,
+ cette nuit, à l'endroit où vous m'avez envoyé hier. Nous aviserons.
+
+»S. M.»
+
+ * * * * *
+
+M^e Bouginier lut et relut plusieurs fois les lignes précédentes.
+
+Puis il saisit sa tête à deux mains et se recueillit, se consulta,
+abasourdi, écrasé, à demi mort.
+
+Puis encore, se secouant comme pour se réveiller d'un cauchemar:
+
+--Quelle catastrophe! gémit-il. Un plan élaboré avec tant de génie!
+Toutes les précautions prises, la malle achetée, les instruments prêts à
+fonctionner. Il ne me manquait plus que notre homme...
+
+Patatras!... Tout s'écroule!... Va te promener!...
+
+A présent, à quelle résolution me vouer?...
+
+Me rendrai-je à l'invitation de mon correspondant!
+
+Hum! c'est qu'il ne m'est point prouvé qu'il ne m'attire pas au Tortoni
+de Pantin-la-Guenille pour faire de moi là-bas, cette nuit, ce que je
+m'étais promis de faire de lui, ici, ce soir!...
+
+D'un autre côté, si je dois, en réalité, recevoir la visite de ces
+messieurs de la rue de Jérusalem, souvenons-nous de cette opinion émise
+par un garçon d'esprit:
+
+«Si l'on m'accusait d'avoir mis dans ma poche les tours de Notre-Dame,
+je commencerais par placer la mer ou la frontière entre moi et mes
+accusateurs...»
+
+Il est vrai que les tours de Notre-Dame n'ont rien à voir en tout
+ceci...
+
+Mais il est constant qu'en fait de _tours_, j'en ai d'aucuns à me
+reprocher...
+
+Donc, partons. Partons sur-le-champ. Partons sans hésitation, mais non
+pas sans viatique...
+
+Où irai-je? La réflexion me guidera. L'essentiel est de me soustraire
+aux investigations de la justice...
+
+Conservons-nous libre et dispos. Ne perdons pas de vue les millions dont
+il me faut ma large part. Sachons m'éclipser à propos pour reparaître en
+temps opportun...
+
+Ces millions, mon associé les emportera--avec Florette--à l'étranger...
+
+Je l'y suivrai,--oui, je l'y suivrai...
+
+Car il m'appartiendra partout, puisque je possède son secret...
+
+Allons! rien n'est désespéré. Je n'aurai pas, c'est vrai, la totalité du
+gâteau. Mais, en m'arrangeant adroitement, il peut encore m'en revenir
+de quoi satisfaire mon appétit.
+
+ * * * * *
+
+En se tenant à haute voix ces discours confus et désordonnés,
+l'ex-officier ministériel perdait absolument le sentiment de la
+situation.
+
+Il oubliait sa maison, sa femme, ses enfants,--Junie et Métella, qui,
+dans la pièce contiguë, écorchaient Aurora, la valse de Labitzki, sur le
+piano.
+
+Il oubliait les acolytes, les complices qui l'entouraient: Mélie, debout
+derrière lui, écoutant son monologue et ébahie de son agitation;
+Bijou-des-Dames derrière son rideau; le Rouquin et la Poulaille, dans le
+cabinet,--tous ouvriers sinistres, embauchés pour le crime, et qui
+épiaient l'instant de commencer leur besogne.
+
+Il avait tiré d'un meuble une sacoche de voyage, avait ouvert le
+tiroir-caisse de son bureau et s'occupait à bourrer celle-là de louis et
+de billets de banque pris à poignées dans celui-ci.
+
+Une voix railleuse demanda:
+
+--Hé! bourgeois, est-ce qu'on déménage comme ça les uns sans les autres?
+
+Les deux voyous étaient sortis de leur cachette.
+
+L'ancien avoué leur tendit à chacun un rouleau de pièces de cinq francs:
+
+--L'affaire est manquée, leur dit-il. En bonne conscience, je ne vous
+devrais rien. Mais enfin, acceptez cette somme à titre de dédommagement.
+Acceptez et _décanillez_. J'ai hâte d'en avoir fait autant.
+
+Le Rouquin et Bijou-des-Dames empochèrent l'argent...
+
+Mais ils n'eurent garde de bouger...
+
+Ils échangèrent un regard avec leurs moitiés...
+
+En une seconde et sans qu'un mot fût prononcé, tous quatre se furent mis
+d'accord...
+
+Aussitôt la Mélie se glissa vers la cloison, contre laquelle elle frappa
+trois petits coups...
+
+Bouginier, qui s'était penché sur son bureau, releva la tête avec
+étonnement...
+
+Il vit la Poulaille qui achevait de donner un tour de clé à la porte qui
+ouvrait de la pièce dans le salon voisin,--enfermant dans ce dernier
+Junie et Métella sans défiance...
+
+Il vit Bijou-des-Dames qui s'avançait sur lui, le terrible marteau
+levé...
+
+Il vit le Rouquin qui lui coupait la retraite, un couteau de boucher au
+poing!...
+
+Il vit,--il comprit,--il cria:
+
+--A moi!... Au secours!... A l'assassin!...
+
+Cet appel éperdu, désespéré, suprême, fut couvert par les tonnerres du
+piano déchaîné...
+
+Fidèles à la recommandation paternelle, mesdemoiselles Bouginier
+attaquaient--à quatre mains--_Indiana_, la valse de Marcailhou...
+
+ * * * * *
+
+Le piano continuait à sévir.
+
+Les valses succédaient aux valses.
+
+Auprès du bureau, vide désormais de toutes espèces sonnantes, sur le
+parquet fraîchement lavé, la grosse malle se dressait,--fermée
+maintenant et ficelée de cordes solides,--et le Bijou-des-Dames, qui
+avait en bandoulière la sacoche de l'ex-officier ministériel, disait à
+son camarade, qui s'essuyait le front comme un homme qui vient de
+terminer une besogne pénible:
+
+--Pas plus difficile que ça! Enlevez, c'est pesé! Ni vu, ni connu, je
+t'embrouille!... Il s'agit, maintenant, de descendre le baluchon...
+Mélie ira chercher une voiture, et embarque pour le chemin de fer! Le
+premier venu: le défunt ne tient pas plus, à cette heure, à _se balader_
+ici que là... A la gare, je prends un billet pour n'importe où; je fais
+enregistrer le colis comme mon bagage; je le laisse filer avec le train;
+il arrive à destination, et, comme personne ne le réclame, on
+l'emmagasine quelque part...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, avant qu'on ne découvre le pot-aux-roses, nous avons le temps
+de nous pousser de l'air, du col et de l'agrément: voilà!
+
+Cette motion rallia l'approbation générale.
+
+--Dépêchons, continua l'orateur. Le plancher brûle, je flaire en l'air
+une certaine odeur de _roussins_...
+
+Il s'adressa à son complice:
+
+--Charge-toi de l'objet avec ton épouse. La mienne éclairera la marche.
+Moi, je vais rendre la liberté aux deux jeunesses.
+
+Il se dirigea vers le salon.
+
+La Poulaille s'était baissée et avait saisi une des poignées de la
+malle:
+
+--Cristi! s'exclama-t-elle, elle est joliment lourde!
+
+Le Rouquin rectifia avec un gros rire:
+
+--Hé! poupoule, tu veux dire: _il_ est joliment _lourd_!
+
+--Vous savez, ricana un organe goguenard, ne vous gênez pas, mes amours:
+si vous désirez qu'on vous aide?...
+
+La Poulaille et son amant se redressèrent...
+
+Le Bijou-des-Dames et son épouse se retournèrent...
+
+Fil-en-Quatre était debout sur le seuil de la porte d'entrée...
+
+A son aspect, les deux coquins et les deux coquines, effarés, se
+groupèrent dans une attitude de défense...
+
+L'inspecteur sourit.
+
+--Pas de révolte, hein, mes trognons? Rendez-vous. Nous sommes en force.
+
+Il démasqua une douzaine d'agents qui se précipitèrent dans la chambre.
+
+--Le _cabriolet_ à ces messieurs et à ces dames, poursuivit le policier.
+
+Son œil perçant cherchait quelqu'un.
+
+--Ah ça! murmura-t-il, je n'aperçois pas ce finaud de Bouginier!... Où
+peut-il bien être passé?... Fouillez tout le bazar, camarades!...
+
+Puis, son regard tombant sur la malle:
+
+--Bon! je comprends, à présent... Pas besoin qu'on se dérange... Le
+drôle aura été _mis dedans_ comme il voulait y mettre l'autre.
+
+Puis encore d'un ton de commandement:
+
+--Toute cette intéressante société au Dépôt! Un homme auprès de ce
+cercueil! Que personne n'en approche jusqu'à l'arrivée du parquet, que
+je m'en vais faire prévenir.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+COMMENCEMENT DE LA FIN
+
+
+En quittant le Tortoni de Pantin-la-Guenille, le faux Samuel avait
+retrouvé son coupé à l'endroit où il l'avait laissé et avait donné
+l'ordre à Jim de retourner sur-le-champ à l'hôtel.
+
+En rentrant chez lui, le _gentleman_ s'était informé de sa nièce.
+
+Il lui avait été répondu que, revenue des courses, miss Eva s'était
+retirée dans son appartement en recommandant que personne ne vînt l'y
+déranger avant le lendemain matin.
+
+--C'est cela, avait pensé Richard, elle est agitée, elle souffre; elle a
+besoin d'être seule, afin de cacher à tous les yeux les dernières
+convulsions d'une tendresse qui se débat contre la fierté blessée,
+contre l'affront reçu, contre la colère et la haine envahissantes.
+Assurément, ce qui a dû se passer aux courses aura porté le coup suprême
+à cette tendresse. Le départ, le voyage, l'absence feront le reste...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, à la première heure, il avait quitté _Murphy-House_ pour
+vaquer, dans Paris, à différentes démarches, dont la moins importante
+n'était pas de réaliser à la Banque et chez nos principaux financiers
+les magnifiques résultats de la liquidation de la fortune des frères
+Williams et Samuel.
+
+Tout lui avait réussi à merveille.
+
+Par contre, une nouvelle renversante lui était réservée au retour:
+
+Miss Eva avait disparu!
+
+Dans la matinée, mistress Simpson avait crié, par une fenêtre, aux
+domestiques étonnés, qu'elle était enfermée dans le cabinet de toilette
+de sa jeune maîtresse et que l'on prévînt sir Samuel que celle-ci
+s'était échappée de l'hôtel, la veille au soir.
+
+On attendait les ordres de «mylord» pour rendre la liberté à la duègne,
+en faisant ouvrir par un serrurier l'appartement de notre héroïne.
+
+--Qu'on enfonce les portes! avait commandé l'ami Dick, au paroxysme de
+la surprise et de la fureur.
+
+On avait obéi.
+
+L'Anglaise, délivrée, avait expliqué--en ayant soin, toutefois,
+d'omettre certains détails la caractérisant--ce qui avait eu lieu entre
+elle et la mignonne.
+
+Comme elle achevait son récit, le valet de chambre Thompson avait remis
+une carte au pseudo-Yankee.
+
+--Cette personne, avait-il dit, insiste pour parler sur-le-champ à Son
+Honneur.
+
+Le _gentleman_ avait jeté les yeux sur la carte.
+
+Puis, bondissant sous l'éperon d'une stupéfaction nouvelle:
+
+--Roger de Saint-Pons!... Lui vivant!... Sur mon âme, est-ce que je
+rêve?...
+
+ * * * * *
+
+C'était le jeune homme, en effet.
+
+ * * * * *
+
+On l'avait introduit dans un salon du rez-de-chaussée, où Richard
+descendit le rejoindre.
+
+Il y eut un salut échangé, semblable à celui de deux adversaires sur le
+terrain.
+
+Ensuite le fils du marquis parla vivement, comme si sa parole eût arrêté
+un geste de violence:
+
+--Monsieur, commença-t-il d'un ton où vibrait malgré lui le courroux
+contenu, monsieur, si je n'écoutais que ce que j'ai souffert par vous,
+j'aurais un compte sévère à vous demander du piège tendu à deux enfants
+dont le seul crime était de s'aimer...
+
+Mais vous êtes le tuteur, l'unique parent de celle dont j'ai juré de
+faire ma femme...
+
+Ce titre, qui vous crée sur elle des droits que je ne saurais contester,
+en même temps qu'il vous impose des devoirs que vous eussiez dû mieux
+remplir--ce titre m'oblige à une réserve dont je m'efforcerai de ne
+point me départir...
+
+Je ne chercherai donc pas à découvrir dans quel but vous et votre
+complice--et celui-là, ce Bouginier, n'est pas, Dieu merci! couvert par
+les mêmes immunités que vous--vous aviez imaginé...
+
+--Pardon! interrompit nettement le faux Américain; puisque vous savez
+tout, il me semble inutile de revenir sur le passé. Causons du présent,
+n'est-ce pas? Et, avant que je vous demande, à mon tour, où vous avez
+dessein d'en venir, permettez-moi de vous féliciter...
+
+--Me féliciter?...
+
+La voix du _gentleman_ devint mordante:
+
+--Eh! oui: de l'heureuse issue de la rencontre de ce matin...
+
+--Je comprends tout votre étonnement, répliqua le jeune homme avec la
+même ironie; vous ne vous attendiez pas à me revoir...
+
+--C'est-à-dire que je ne l'espérais plus...
+
+--Eh bien, il faut en prendre votre parti, cette rencontre n'a pas eu
+lieu...
+
+--Vraiment?... C'est donc la mode, en France, que ces querelles
+publiques finissent par des excuses?... Je croyais, cependant, votre
+adversaire décidé à n'en accepter d'aucune sorte...
+
+M. de Saint-Pons demeura calme:
+
+--Mon adversaire, répondit-il, n'a plus rien à démêler avec ce qui est
+de mode ici-bas...
+
+--Comment?...
+
+--Mon adversaire est mort.
+
+--Mort!...
+
+--Puni par celle qu'il vous avait aidé à tromper. Cette fois, malgré
+toute la puissance qu'il avait sur lui-même, l'ami Dick ne put retenir
+ce cri, qui jaillit, vibrant et strident, de ses lèvres:
+
+--Ma nièce!... Eva!... Elle a frappé cet homme!...
+
+--Dans un combat consenti librement par le misérable, et dont la
+loyauté, certifiée par quatre témoins, ne saurait être mise en doute...
+
+Et, rapidement, éloquemment, exaltant avec émotion, avec enthousiasme,
+cette héroïque résolution, ce mâle courage de la jeune fille, qui
+n'avait pas hésité à exposer sa vie pour sauver celle de l'homme aimé,
+Roger avait raconté à son interlocuteur, précipité de choc en choc et
+d'effarement en effarement, Roger avait raconté, disons-nous, tout ce
+qu'il avait appris des événements de la veille par le fidèle Népomucène
+Briquet: la provocation sanglante jetée à la face du spadassin; les
+différentes phases de ce duel nocturne, romanesque, incroyable; le coup
+qui l'avait terminé, et l'agonie de Marignan, qui ne voulant pas mourir
+sans vengeance, avait dévoilé les intérêts criminels qui l'unissaient à
+Bouginier...
+
+L'autre l'écoutait en s'ingéniant à dominer les sentiments de stupeur,
+de rage et de désespoir insensés que ce récit soulevait en lui...
+
+Quand le narrateur s'arrêta, il y eut un instant de silence...
+
+Le faux Samuel étouffait...
+
+Il alla à une fenêtre, l'ouvrit, exposa son front brûlant à la fraîcheur
+du dehors et respira avec bruit une ou deux bouffées d'air...
+
+Ensuite, revenant à Roger:
+
+--Après cette belle équipée, reprit-il avec amertume, c'est probablement
+chez vous, monsieur, que s'est réfugiée votre maîtresse.
+
+--Vous nous calomniez tous deux, repartit vivement le jeune homme. En
+quittant Suresnes, miss Eva s'est fait conduire à la maison des
+_Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges_, rue des Missions, où elle a trouvé
+un asile et d'où elle ne sortira qu'avec le nom et le titre de marquise
+de Saint-Pons.
+
+Il ajouta en se levant:
+
+--Maintenant, il me reste à savoir comment je dois prendre congé de
+vous. Cette démarche n'avait qu'un but: solliciter un consentement que
+la loi me contraint à vous demander... Donc, voulez-vous que votre
+pupille soit ma femme?... Si vous accueillez ma requête, nous nous
+efforcerons d'oublier le passé et de ne voir en vous qu'un parent, sinon
+un ami... Dans le cas contraire...
+
+Un regard, un geste menaçants complétèrent sa pensée. Le _gentleman_ ne
+sourcilla point. Il était redevenu correct, froid, un peu hautain:
+
+--Avez-vous réfléchi, répliqua-t-il, que vous n'avez pas qualité pour
+m'interroger? C'est à votre père qu'il appartient de m'adresser une
+pareille demande. Que M. de Saint-Pons me fasse l'honneur de se
+présenter ici; qu'il me répète ce que je viens d'entendre de vous; c'est
+à lui que je me réserve de répondre catégoriquement.
+
+--Soit, vous recevrez demain la visite du marquis.
+
+--Je l'attendrai quand il lui plaira de me la rendre.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque Roger eut disparu après un: «_Au revoir!_» plein de
+sous-entendus énergiques:
+
+--Oh! oh! gronda Richard Vautier, il ne craint point de m'indiquer la
+retraite de celle que nous nous disputons, qu'il prétend m'arracher, et
+qu'il salue déjà, dans sa folle présomption, du titre et du nom de
+marquise de Saint-Pons,--titre maudit, nom abhorré, qu'elle ne portera
+jamais, moi vivant!... Et, avec cela, il me laisse vingt-quatre heures
+devant moi!... C'est plus qu'il ne me faut pour réussir!...
+
+
+
+
+XXIX
+
+DÉNOUEMENT
+
+
+Le couvent des _Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges_ était, on s'en
+souvient, celui où la _Filleule de Lagardère_ avait passé près d'une
+année sous l'aile quasi-maternelle de mademoiselle Eliane de Jouy,--en
+religion, sœur Annonciade,--aux soins de laquelle Jacques Perrin
+l'avait confiée après l'affaire du pavillon de la Faisanderie.
+
+C'est là que notre héroïne avait songé à se retirer quand, après le
+combat de Suresnes, elle s'était révoltée à l'idée de retourner à
+l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne et de se replacer dans la
+dépendance de l'homme dont les machinations--encore incompréhensibles
+pour elle--avaient si cruellement brisé son cœur, bouleversé sa vie
+et troublé ses chastes amours.
+
+C'est là que nous conduirons le lecteur pour assister aux scènes finales
+de ce récit.
+
+Il était neuf heures du soir.
+
+Dans une salle dont les murailles n'avaient d'autre décoration que
+quelques tableaux _de piété_ et qu'une vierge de stuc aux pieds de
+laquelle brûlait une lampe, formant pendant, sur un panneau, à un christ
+aux membres d'ivoire et à la croix d'ébène, trois personnes étaient
+réunies,--l'une parlant avec chaleur et les deux autres l'écoutant avec
+une silencieuse attention.
+
+Ces trois personnes étaient Florette, Eliane, sa chère et douce
+protectrice, et la mère Marthe-du-Rosaire, supérieure de la communauté.
+
+C'était la jeune fille qui parlait.
+
+Lorsque la nuit précédente, abattue, écrasée, anéantie par l'incroyable
+dépense d'énergie à laquelle il lui avait fallu se livrer pour jouer son
+rôlede _deus ex machinâ_ dans les violentes péripéties de la veille,
+lorsque, disons-nous, elle était venue frapper à la porte de la maison
+hospitalière, cette porte s'était ouverte devant elle sans aucune
+question des dignes sœurs, qui l'avaient reçue comme une brebis
+rentrant au bercail après l'orage.
+
+Toute la journée, la torpeur de la réaction, traversée çà et là de
+crises nerveuses, l'avait retenue sur son lit,--le petit lit dont les
+rideaux blancs avaient enveloppé le tranquille sommeil de la
+pensionnaire d'autrefois.
+
+Maintenant, plus calme et plus forte, elle se confessait tout entière.
+
+Elle expliquait ce qu'elle fuyait, ce qu'elle cherchait en se réfugiant
+dans le pieux asile.
+
+Elle affirmait son immuable volonté de n'en sortir que pour devenir la
+femme de Roger de Saint-Pons, et, si elle ne pouvait appartenir à
+celui-ci, de n'être désormais qu'au Seigneur.
+
+Le front baissé sous leur coiffe aux larges ailes, et les mains
+ensevelies dans les manches de leur robe de laine blanche, impassibles
+en apparence, mais profondément remuées à l'intérieur par l'émouvante et
+étrange histoire, ses deux auditrices ressemblaient à deux statues du
+Recueillement et du Mutisme.
+
+Tout à coup, des bruits singuliers interrompirent la mignonne.
+
+On s'agitait au dehors, on discutait avec éclat, des portes s'ouvraient
+brusquement, des pas pressés retentissaient...
+
+Les deux religieuses se regardèrent avec étonnement.
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda la supérieure. Veuillez voir, sœur
+Annonciade...
+
+En ce moment la sœur tourière se précipita dans la salle:
+
+--Ah! ma mère, s'écria-t-elle, tout éperdue, ce sont des gens de
+justice, des gens de police!... Ils me suivent!... Tenez, les voici!...
+
+Derrière elle apparaissait, en effet, Richard Vautier, accompagné de
+l'Ecureuil et du Rempailleur.
+
+Ceux-ci, décemment vêtus, ne représentaient point mal les «gens de
+police» annoncés, et leur physionomie farouche était assez celle de
+l'emploi dont leur compagnon les avait affublés pour les besoins de sa
+cause.
+
+La mère Marthe-du-Rosaire s'était levée:
+
+--Qui êtes-vous, monsieur? questionna-t-elle. Que réclamez-vous? Et qui
+vous a donné le droit de violer un domicile que la loi protège comme
+celui de tous les autres citoyens?
+
+--Cette loi même que vous invoquez, répondit le faux Yankee en
+s'inclinant légèrement. Mon droit est écrit dans le Code, et la présence
+de ces messieurs,--il désignait ses deux acolytes,--que les magistrats
+ont délégués pour m'assister, vous prouve que ma visite, qui a pu vous
+surprendre, n'a rien qui doive vous effrayer. Quant à mon nom...
+
+Il montra du doigt la _Filleule de Lagardère_, qui, droite, les traits
+convulsés, le considérait avec une épouvante, avec une horreur suprêmes:
+
+--Interrogez mademoiselle. Elle vous le dira, si son trouble ne vous l'a
+déjà appris. Je suis Samuel Murphy, frère de James-Williams Murphy, son
+père, que je représente ici en vertu de volontés attestées par les
+papiers que voici. Je suis son oncle, son tuteur, son unique parent en
+ce monde, et, armé de l'autorité que tous ces titres me confèrent, je
+viens vous inviter à la rendre à mon affection, à mes soins...
+
+Notre héroïne protesta par un geste frémissant et indigné.
+
+L'ami Dick continua, toujours en s'adressant à la supérieure:
+
+--Qu'égarée par une passion folle, cette enfant méconnaisse ce que j'ai
+fait, ce que je suis prêt encore à faire pour elle, c'est une erreur qui
+cédera devant le temps et la réflexion...
+
+J'ai trop confiance en la droiture de son esprit et en la loyauté de son
+cœur pour penser que cette révolte passagère aille jusqu'à
+l'ingratitude...
+
+Qu'elle revienne donc auprès de moi: à ce prix, j'oublierai, je
+pardonnerai une aventure dans laquelle la justice aurait peut-être
+quelque chose à reprendre...
+
+Eh mon Dieu! si ma pupille croit avoir à se plaindre de ma conduite et
+de mes actes, qu'elle invoque l'appui, l'intervention des tribunaux: ils
+décideront entre nous...
+
+En attendant, je prétends qu'elle me suive sur-le-champ...
+
+--Vous suivre! s'écria mademoiselle Fine-Lame avec l'accent d'une
+détermination insurmontable, ne l'espérez pas!... Non!... Jamais!...
+
+--Il le faut, cependant. Cela sera. Je l'exige...
+
+Puis, insistant près de la supérieure:
+
+--Je désire, avant tout, éviter le scandale... Mais rien ne me coûtera
+pour assurer l'exercice de mon droit... Et, dussé-je recourir à la force
+publique...
+
+De son côté, avec des gémissements et des larmes:
+
+--Ma mère, ah! ma mère, suppliait Florette, entendez-vous? On veut
+m'arracher de cet asile! Défendez-moi, protégez-moi, sauvez-moi!
+
+La religieuse courba la tête:
+
+--Hélas! ma fille, je ne le puis. La loi est une pour tous.
+Soumettez-vous comme je me soumets...
+
+La _Filleule de Lagardère_ se tordait les mains:
+
+--Mais cet homme m'a attirée dans un piège infâme!... C'est un
+bourreau!... Il me tuera comme il a essayé de tuer Roger!...
+
+La mère Marthe-du-Rosaire se raidit contre l'émotion qui la suffoquait:
+
+--Ma fille, prononça-t-elle, je n'ai pas qualité pour apprécier vos
+griefs, et le Sauveur a dit: «_Rendez à César ce qui appartient à
+César..._»
+
+Ensuite, se tournant vers le pseudo-Samuel:
+
+--Ayez pitié de cette douleur... Permettez à cette éplorée de rester
+quelques jours parmi nous... Je vous la ramènerai moi-même...
+
+Le _gentleman_ secoua la tête:
+
+--Je regrette d'être obligé de décliner cette prière. Mais mes minutes
+sont comptées. Allons, finissons-en, de grâce!
+
+Puis, interpellant ses compagnons:
+
+--Messieurs, commanda-t-il, faites votre devoir!
+
+Les deux prétendus agents s'ébranlèrent.
+
+--Arrêtez! ordonna à son tour une voix grave.
+
+Depuis le commencement de cette scène, sœur Annonciade--ou Eliane de
+Jouy--n'avait pas donné signe de vie.
+
+En entendant annoncer la police, elle avait reculé dans un coin baigné
+d'ombre.
+
+Richard Vautier était entré.
+
+Elle l'avait regardé machinalement.
+
+Alors il lui avait semblé que le sol se mouvait sous ses pieds; elle
+s'était sentie chanceler; sans le mur qui se dressait derrière elle,
+elle fût tombée à la renverse...
+
+Et elle était restée clouée contre ce mur comme par un enfoncement de
+lame en plein cœur,--sans mouvement, presque sans pensée,--étourdie,
+foudroyée,--les paupières relevées, la prunelle agrandie, le regard ne
+quittant le nouveau venu que pour aller implorer le crucifix d'ivoire et
+pour lui demander, en quelque sorte, s'il est permis aux morts de sortir
+du tombeau...
+
+D'abord, elle avait entendu, sans comprendre, tout ce qui se passait
+autour d'elle...
+
+Ensuite elle avait compris...
+
+Un frisson de colère avait couru le long de son corps inerte...
+
+C'était en ce moment que sa voix s'était élevée, courroucée et
+impérieuse...
+
+Au son de cette voix, l'ami Dick fut secoué comme par une commotion
+électrique:
+
+--Qui a parlé? questionna-t-il.
+
+La voix continua:
+
+--Ma mère, ne croyez pas cet homme. Il vous trompe comme il m'a trompée.
+Cet homme n'est pas un étranger; il n'a aucun droit sur cette
+malheureuse enfant; il ne s'appelle pas Sam Murphy...
+
+--Qu'est-ce à dire? balbutia celui-ci non moins épouvanté par le timbre
+de cette voix que par les accusations qu'elle formulait. Encore une
+fois, qui a parlé?
+
+La voix reprit plus claire, plus âpre, plus menaçante:
+
+--Cet homme a été flétri par la justice. Il a les mains tachées du sang
+de tous les crimes. Il est encore sous le poids d'une condamnation
+capitale...
+
+Quelque chose comme l'éblouissement d'un _Mané Thécel Pharès_ enveloppa
+le faux Yankee:
+
+--Mensonge! grinça-t-il entre ses dents qui craquaient. Je suis Samuel
+Murphy, le riche Américain! Que ceux-là, qui prétendent le contraire, se
+montrent!...
+
+Sœur Annonciade se détacha de la muraille avec la blancheur de
+laquelle se confondait celle de sa robe...
+
+Elle s'approcha lentement...
+
+Et quand elle fut en pleine lumière:
+
+--Horace de Villiers, me reconnaissez-vous?
+
+L'autre rejeta violemment le buste en arrière:
+
+--Eliane!
+
+Elle marcha sur lui comme un automate, comme un spectre, comme une sorte
+de cadavre galvanisé par la volonté:
+
+--Oui, Eliane!... La jeune fille dont vous avez payé le déshonneur par
+le parjure et la trahison!... La femme que vous avez tenté d'ensevelir
+vivante dans une tombe fermée par l'incendie!... La mère dont vous avez
+tué le fils,--le vôtre[*].
+
+[*] Voir _Patte-de-Fer ou le Secret du puits de Chatillon_.
+
+A mesure qu'elle s'avançait, il reculait,--stupéfié, terrifié,
+livide,--devant cette pâle apparition, comme la bête féroce devant le
+dompteur.
+
+La religieuse étendit le bras:
+
+--Sortez! enjoignit-elle avec une méprisante majesté.
+
+Le bandit démasqué fit un mouvement comme pour se précipiter sur elle,
+tête baissée.
+
+Puis, tout à coup:
+
+--Bah! ricana-t-il, le milliard me reste!
+
+Il se retourna vers la porte...
+
+Mais cette exclamation de triomphe se changea en un cri de rage...
+
+La porte venait de s'ouvrir...
+
+Et sur le seuil avaient surgi, le revolver au poing, Jacques Perrin et
+Fil-en-Quatre, derrière lesquels se massait tout un bataillon d'agents.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons laissé le _détective_ au fond de la cave du Tortoni de
+Pantin-la-Guenille.
+
+Cette cave, le brave garçon en connaissait tous les détours, ayant eu
+plus d'une fois l'occasion de l'explorer en y opérant, dans les temps,
+de fréquentes descentes, à la tête de sa brigade, pour rechercher les
+malfaiteurs qui avaient coutume de s'y terrer.
+
+Il savait, entre autres détails, qu'il existait dans ces substructions
+une issue communiquant avec la campagne.
+
+Cette issue, il s'agissait de la retrouver.
+
+Ce n'était rien moins pour lui qu'une question de vie ou de mort.
+
+Une fois la _Femme-Canon_ et ses acolytes persuadés qu'il s'était cassé
+quelque membre en tombant ou qu'il cuvait son vin, affalé sur le sol,
+notre faux ivrogne, qui s'était adroitement arrangé pour ne se faire
+aucun mal dans sa chute, avait commencé ses recherches,--et celles-ci
+n'avaient pas tardé à être couronnées de succès.
+
+A l'extrémité du caveau, dissimulé derrière une pile de tonneaux vides,
+un soupirail, assez large pour qu'un homme de taille ordinaire y pût
+passer en se coulant, aboutissait à l'extérieur.
+
+Cinq minutes après cette découverte, Jacques Perrin prenait pied dans la
+plaine Saint-Ouen.
+
+Une heure plus tard, il effectuait son entrée dans le cabinet du chef de
+la sûreté.
+
+ * * * * *
+
+L'ex-brigadier alla droit à l'ancien secrétaire du milliardaire
+américain:
+
+--J'arrivais derrière cette porte, lui dit-il, quand la voix de la
+vérité et du passé a parlé...
+
+J'ai entendu. Vous êtes Horace de Villiers. Moi aussi, je vous reconnais
+à présent,--et plût à Dieu que j'eusse écouté plus tôt ce je ne sais
+quoi qui me poussait à lire votre nom dans vos yeux!...
+
+Je vous eusse épargné de nouvelles infamies...
+
+Car ce n'est pas seulement le condamné contumace pour les crimes de la
+Varenne, de Nanterre et de Châtillon[**] que j'arrête en ce moment: c'est
+l'auteur présumé du crime de la place de l'Europe; c'est le bandit que
+tout désigne maintenant comme l'assassin du véritable Samuel Murphy;
+c'est le misérable qui a fatigué la patience céleste, que la justice
+humaine réclame et qui désormais, quoi qu'il fasse, n'échappera pas à
+l'échafaud!...
+
+[**] Voir _Patte-de-Fer_, deuxième partie.
+
+--As pas peur, monsieur Jacques! ajouta Fil-en-Quatre. Je tiens
+l'oiseau au bout de mon revolver. S'il tente de s'envoler, tant pis! je
+lui inculque du plomb dans l'aile.
+
+L'inspecteur était venu rejoindre son «supérieur» après avoir _emballé_
+les acteurs du drame de la rue du Pélican.
+
+Il salua ironiquement l'Ecureuil et le Rempailleur tout penauds.
+
+--Enchanté de posséder des collègues d'un _gabarit_ aussi distingué. Ah!
+mes gaillards, vous avez fait ceux qui étaient de la boutique! Eh bien,
+vous allez tâter ce qu'il en coûte pour couler dans la peau d'honnêtes
+gens comme nous de fichus _rascals_ comme vous!...
+
+ * * * * *
+
+--Jacques, mon ami!...
+
+--Jacques, mon frère!...
+
+ * * * * *
+
+Ces deux cris sortirent en même temps des lèvres d'Eliane et de
+Florette.
+
+Jacques se rapprocha d'elles.
+
+--Ne craignez plus rien, me voici!
+
+Et comme, réunis, ils formaient un groupe, une flamme d'une méchanceté
+tragique alluma les prunelles de l'assassin du Yankee:
+
+--Ah! murmura-t-il, on ne me guillotinera pas deux fois, et,
+puisqu'elle ne peut être à moi, elle ne sera pas à un autre!...
+
+Sa main se plongea vivement sous le revers de son habit et reparut armée
+d'un poignard...
+
+Il prit son élan, et, sauvage, ivre, fou, il se rua sur la _Filleule de
+Lagardère_...
+
+Jacques s'était jeté devant elle...
+
+Le bras levé du bandit s'abaissa...
+
+Et la lame de l'arme s'enfonça tout entière dans la poitrine du brave
+garçon...
+
+Il tomba,--foudroyé!...
+
+Au bruit de sa chute un coup de feu répondit...
+
+L'ami Dick roula, lui aussi, sur le plancher.
+
+Une balle du revolver de Fil-en-Quatre lui avait fracassé le crâne.
+
+ * * * * *
+
+Un an plus tard, le jour des Morts, le jeune marquis et la jeune
+marquise de Saint-Pons,--Roger et la _Filleule de
+Lagardère_,--descendaient de voiture à la porte du cimetière Montmartre.
+
+Chacun d'eux portait une couronne.
+
+L'une était destinée à la tombe de sœur Annonciade, qui avait
+succombé, trois mois auparavant, à une maladie de cœur; l'autre, à la
+modeste pierre qui recouvrait Jacques Perrin, dit _Patte-de-Fer_.
+
+Sur cette dernière, il y en avait déjà plusieurs déposées, la veille,
+par Fil-en-Quatre et par ses camarades de «l'administration.»
+
+Ceux-ci avaient été, en effet, obligés d'avancer d'une journée leur
+visite à l'ancien ami, étant de service, le matin, sur la place de la
+Roquette où l'on avait exécuté deux garnements intitulés le
+Bijou-des-Dames et le Rouquin.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+XIV. Rencontre en forêt 1
+
+XV. Faust et Marguerite 11
+
+XVI. Séparation 22
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER
+
+I. Changement de décor 39
+
+II. Rosine et Bartholo 48
+
+III. A bon demandeur, bon refuseur 56
+
+IV. Lettres anonymes 70
+
+V. Le drame de la jalousie 81
+
+VI. Le pavillon d'Armenonville 92
+
+VII. Dans les massifs 108
+
+VIII. Coup double 116
+
+IX. Ce qu'était devenu Jacques Perrin 124
+
+X. Réapparition de Fil-en-Quatre 136
+
+XI. Murphy-House 145
+
+XII. Vie parisienne 155
+
+XIII. Entre associés 161
+
+XIV. Boulevard Haussmann 191
+
+XV. Valet de cœur 206
+
+XVI. Mademoiselle Juliette 213
+
+XVII. L'expédition de Fil-en-Quatre 218
+
+XVIII. Reconnaissance inattendue 229
+
+XIX. A Longchamps 242
+
+XX. Provocation 256
+
+XXI. Où l'on retrouve Népomucène 263
+
+XXII. La chasse à l'homme 274
+
+XXIII. Le Tortoni de Pantin-la-Guenille 284
+
+XXIV. Les volontés de mademoiselle Fine-Lame 302
+
+XXV. La provocation 318
+
+XXVI. Le combat 330
+
+XXVII. Rue du Pélican 335
+
+XXVIII. Commencement de la fin 350
+
+XXIX. Dénouement 358
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+status with the IRS.
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..f4d0427
--- /dev/null
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new file mode 100644
index 0000000..322af7e
--- /dev/null
+++ b/37184-8.txt
@@ -0,0 +1,11319 @@
+The Project Gutenberg EBook of La filleule de Lagardère; II, by Paul Mahalin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La filleule de Lagardère; II
+ L'héritière
+
+Author: Paul Mahalin
+
+Release Date: August 23, 2011 [EBook #37184]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; II ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+PAUL MAHALIN
+
+[Illustration: LA FILLEULE DE LAGARDÈRE II L'HÉRITIÈRE]
+
+[Illustration]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1886
+
+Droits de reproduction, de traduction et d'analyse réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+II
+
+L'HÉRITIÈRE
+
+
+L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
+de reproduction à l'étranger.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en septembre 1885.
+
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume, 3.50
+
+LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume, 3.50
+
+LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume, 3.50
+
+LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2^e édition, 7»
+
+LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume, 3.50
+
+CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume, 3.50
+
+LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume, 3.50
+
+AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres, artistes
+lyriques et dramatiques, etc., un fort volume, 3.50
+
+LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant la
+biographie de toutes les artistes de Paris. Chaque volume se vend
+séparément, 3.50
+
+LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en collaboration
+avec M. Raoul Joly, 1.50
+
+
+_SOUS PRESSE:_
+
+UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.
+
+TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+PAUL MAHALIN
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+II
+
+L'HÉRITIÈRE
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS
+
+TRESSE & STOCK, ÉDITEURS
+
+GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
+
+PALAIS-ROYAL
+
+1885
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+
+
+
+LA FILLEULE
+
+DE LAGARDÈRE
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+(Suite.)
+
+
+
+
+XIV
+
+RENCONTRE EN FORÊT
+
+
+Dans la matinée du lendemain, un cavalier vêtu d'un élégant négligé de
+_sportsman_ pressait, à travers la forêt de Saint-Germain, le pas d'une
+jolie jument anglaise achetée, la veille, chez l'un des principaux
+maquignons du quartier des Champs-Elysées.
+
+Ce cavalier n'était autre que le Français Richard Vautier, lequel--vous
+l'avez deviné--s'était audacieusement revêtu du nom et de
+l'individualité de l'Américain Samuel Murphy, poignardé par lui sur la
+place de l'Europe et par lui précipité sur la voie du chemin de fer.
+
+L'air était frais; le ciel n'avait pas un nuage à sa coupole d'azur; le
+vent, qui soufflait dans les branches des arbres de haute venue,
+apportait des sons de cloche lointains.
+
+Nous savons que c'était le jour du Seigneur.
+
+Le premier coup de la grand'messe tintait dans les paroisses voisines.
+
+Par intervalles, on rencontrait des groupes de paysans endimanchés se
+dépêchant qui vers la ville, qui vers les Loges, qui vers Carrières, qui
+vers Poissy.
+
+Personne n'ignore que tout est séduisant dans ce paradis forestier qui
+est l'une des merveilles des environs de Paris, si fertiles en points de
+vue gracieux et en pittoresques campagnes: l'herbe paisible et les
+ombrages séculaires y abondent; aussi les larges avenues, orgueil du
+paysage, et les sentiers couverts, refuge de la pensée.
+
+Notre cavalier était plutôt un voyageur qu'un promeneur.
+
+Il prêtait une médiocre attention aux enchantements de la nature et,
+tout en se hâtant vers le but de son excursion, il songeait.
+
+Il songeait, et le pli que la rêverie creusait entre ses deux sourcils,
+au-dessus d'un regard inquiet, accusait l'importance des idées dont le
+flux et le reflux roulaient incessamment dans son cerveau.
+
+Tout entier à ses préoccupations, il ressemblait à l'Hippolyte de
+Racine:
+
+ Sa main sur _son coursier_ laissait flotter les rênes,
+
+et l'animal en avait profité pour tourner dans une allée étroite, qui
+déviait du droit chemin et le long de laquelle il happait, en trottant,
+de jeunes pousses de feuillage.
+
+Cette allée aboutissait à une patte d'oie d'où rayonnaient six routes de
+chasse; c'est ce qui s'appelle, croyons-nous, _le Carrefour de
+l'Etoile_; dénomination assez vague et d'un secours sûrement restreint
+pour les personnes égarées.
+
+Arrivée là, la bête s'arrêta, incertaine, et son maître leva la tête.
+
+Devant lui, il y avait bien un poteau indicateur; mais, selon la coutume
+des poteaux indicateurs, celui-ci n'indiquait absolument rien.
+
+Le cavalier en fit le tour, essayant en vain de déchiffrer les
+inscriptions effacées par la pluie et par le temps. Force lui fut de
+chercher à s'orienter tout seul.
+
+--Voyons, murmura-t-il, la Seine doit être ici, à ma droite; mais voici
+deux chemins qui suivent cette direction, et, vu l'angle qu'ils
+décrivent, chacun d'eux peut me conduire où je n'ai pas l'intention
+d'aller. Suis-je, d'ailleurs, au-dessous ou au-dessus de mon objectif?
+
+Il consulta sa montre et ajouta:
+
+--Il n'est pas dix heures. Je suis en avance. Attendons. Un passant me
+renseignera.
+
+Il y avait à parier que l'épreuve imposée à sa patience ne serait pas de
+longue durée, car il avait dépassé nombre de voitures et de piétons sur
+la route.
+
+Et, en effet, comme il était en train d'allumer un cigare, une jeune
+fille déboucha de l'une des voies qui s'embranchaient dans le carrefour.
+
+Elle avait un paroissien à la main et marchait lentement, le front
+penché vers le sol, enfoncée dans ses réflexions.
+
+Cette attitude empêchait notre _sportsman_ d'apercevoir ses traits.
+
+Pourtant il devinait qu'elle était charmante.
+
+La beauté d'une femme dégage une indéfinissable saveur: parfum latent,
+subtile harmonie qui fait vibrer l'âme,--même chez les plus obtus et les
+plus insensibles,--avant même que se soit produit le phénomène de la
+vision.
+
+On ne se trompe guère à cela.
+
+La jeune fille que le voyageur admirait prématurément, par intuition et
+par prescience, rappelait ces nobles héritières qu'à l'heure matinale
+des offices, on rencontre aux abords des églises dans le faubourg
+Saint-Germain.
+
+Elle avait la même distinction de tenue et la même convenance si digne
+de la mise.
+
+Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote de l'aristocratique
+quartier a sa duègne qui l'accompagne: celle-ci n'avait personne.
+
+Le cavalier poussa sa monture vers elle, jeta son cigare, souleva son
+chapeau et demanda avec un accent anglais prononcé:
+
+--La route de Carrières, _if you please_?
+
+A cette question, qui l'arrachait aux pensées dans lesquelles elle
+paraissait ensevelie, la jeune fille se redressa avec une légère
+exclamation de frayeur.
+
+Ce mouvement démasqua la figure adorable,--encore qu'elle resplendît
+sous un voile de tristesse,--de mademoiselle Fine-Lame.
+
+Et telle était l'espèce de fascination naturelle qu'exerçait cet être
+formé de perfections exquises,--pétries avec un charme souverain,--que,
+brusquement tiré, lui aussi, des préoccupations auxquelles il semblait
+appartenir, le questionneur demeura décontenancé et ébloui.
+
+Notre héroïne le considérait avec l'expression de l'étonnement et du
+dépit que l'on ressent alors qu'un inconnu, alors qu'un importun
+viennent interrompre une méditation qui vous est douce et amère à la
+fois.
+
+Sous ce regard, la prunelle froide du cavalier s'échauffa d'une lueur
+subite. L'impassibilité de son visage fut comme illuminée par un rayon
+de cette beauté. Sa joue rougit sous ses favoris pâles...
+
+Mais ce fut l'affaire d'un moment...
+
+Il se remit et reprit en saluant de nouveau:
+
+--Pardonnez-moi, _miss_ ou _milady_, d'avoir troublé votre promenade. Je
+suis étranger, et je désirais savoir la route qui conduit au village de
+Carrières-sous-Bois...
+
+Florette allongea le doigt:
+
+--C'est celle-ci, répondit-elle.
+
+Le _gentleman_ s'inclina avec la formule de remerciement britannique:
+
+--_Thank you!_
+
+Toutefois il ne se pressa pas de s'éloigner.
+
+Une sorte de magnétisme le clouait devant la fillette, tandis que sa
+jument, qu'il retenait, piaffait sur place, d'impatience.
+
+Cependant la main, le doigt de mademoiselle Fine-Lame restaient levés et
+étendus.
+
+Ce geste signifiait impérieusement:
+
+--Voilà votre chemin. Qu'attendez-vous? Partez.
+
+Le cavalier comprit.
+
+--_By God!_ maugréa-t-il, est-ce que je vais devenir comme les autres
+hommes?
+
+Et, pour échapper au pouvoir de la magie dont il se sentait soudainement
+enveloppé, il enfonça les éperons dans le ventre de sa monture...
+
+Celle-ci bondit et s'élança à fond de train dans la direction
+désignée...
+
+En galopant, son maître ruminait:
+
+--Il est constant que si mademoiselle ma nièce ressemblait à cette
+magnifique créature, elle n'aurait pas besoin de m'apporter en dot les
+cinq cents millions de mon prétendu frère pour que j'aie envie d'en
+faire ma femme...
+
+Mais à quoi diable est-ce que je m'amuse?...
+
+Celle-ci est la fille de quelque châtelain des alentours...
+
+Elle a l'élégance et la grâce qui procèdent de la naissance et de
+l'éducation...
+
+La simplicité même de sa toilette est un indice de race et de goût...
+
+L'autre, au contraire,--celle que l'on va me montrer,--est une sorte de
+Mignon foraine qui a renoncé à la danse des oeufs pour tenir le ménage
+d'un ex-policier...
+
+Si j'en crois ce vieux drôle de Bouginier, c'est une luronne et une
+dragonne....
+
+Je ne professerai jamais beaucoup de sympathie à son endroit,--et, ma
+foi! puisque cet ex-avoué m'a proposé de m'en délivrer...
+
+Il donna un coup d'éperon à sa monture:
+
+--Hop! Ketty! hop, mon bijou!...
+
+Mais, s'il précipitait sa course, c'était pour fuir l'image qui avait
+surgi à ses yeux, l'instant d'avant, dans la forêt...
+
+Et bien que, dans l'élan furieux qu'il imprimait à cette fuite, il eût
+laissé notre héroïne loin derrière lui, cette image se dressait sans
+cesse en face de son regard halluciné...
+
+Elle se dressait avec toutes ses irrésistibles séductions...
+
+Et les idées du cavalier prenaient, devant cette vision, un tour
+indépendant de sa volonté:
+
+--Décidément, se disait-il, pourquoi ne me fixerais-je pas dans ce
+pays?...
+
+L'air y est sain; le sang y est beau; le paysage y est superbe...
+
+Il n'y doit pas manquer de propriétés à acquérir...
+
+Vivre hors de Paris et à deux pas de Paris,--sous un nom qui n'ait rien
+à démêler avec personne,--libre, tranquille et sans remords...
+
+Car le remords est une invention des imbéciles et des poltrons...
+
+Donc, vivre exempt d'inquiétudes, entre une fortune princière et une
+compagne pareille à la délicieuse enfant qui m'est apparue tout à
+l'heure, ce serait le bonheur suprême...
+
+Je veux que cette enfant m'appartienne; je veux que cette vie soit la
+mienne; je veux que ce bonheur soit le mien...
+
+Allons, c'est entendu: je liquide avec l'aide de M^e Bouginier ma
+situation vis-à-vis de l'héritière de James-Williams...
+
+Puis le Pactole m'arrive d'Amérique et je m'installe dans cet Eden où
+j'achète un château «sur mes économies» comme le sous-lieutenant de la
+_Dame blanche_...
+
+Mon inconnue est sans doute de la famille d'un hobereau du voisinage...
+
+Je la cherche, je la retrouve, je me fais présenter, je pose ma
+candidature...
+
+S'il surgit des obstacles à mes projets, je les écarte ou je les brise:
+l'or est le point d'appui du levier d'Archimède...
+
+On m'agrée: quel père refuserait sa fille à un prétendant qui dispose
+d'un milliard?...
+
+Car c'est un milliard, chiffre rond, que j'entends déposer aux pieds de
+ma charmante fiancée. La fortune entière des deux frères. Malheur à qui
+tenterait de m'en soustraire un dollar!...
+
+Donc, j'épouse, et comme, si j'en juge par le livre de messe qu'elle
+tenait à la main, ma femme a de la religion et de la vertu pour deux,
+quoi qu'il advienne, je suis certain de ne point rôtir en enfer. J'aurai
+beau être plus noir que le diable en personne, elle me conservera une
+place à ses côtés dans le paradis...
+
+
+
+
+XV
+
+FAUST ET MARGUERITE
+
+
+Pendant que notre _sportsman_ causait ainsi avec lui-même, M^e
+Bouginier,--en jaquette, gilet et pantalon de nankin, coiffé d'un large
+panama, portant au dos la boîte ronde en fer-blanc des entomologistes et
+sur l'épaule, comme une lance, la gaule de son filet à papillons,--M^e
+Bouginier, disons-nous, gravissait, non sans souffler, la côte assez
+raide qui relie Carrières à l'église commune entre ce village et celui
+du Mesnil dont il dépend, paroissialement parlant.
+
+En face la porte et le porche de l'édifice rustique, il y a un de ces
+établissements composites comme on en rencontre fréquemment dans nos
+campagnes suburbaines et qui participent à la fois du cabaret, du
+restaurant et du café.
+
+Une salle de billard en occupe le premier étage, auquel on accède par un
+escalier tournant, dont la rampe se drape d'un rideau d'algérienne aux
+couleurs éteintes par la poussière, flétries par les mouches et mangées
+par le soleil.
+
+L'ex-avoué entra dans l'établissement, monta l'escalier et pénétra dans
+la salle.
+
+Il demanda un verre de madère et s'installa près de la croisée.
+
+Celui qu'il attendait ne tarda pas à l'y rejoindre.
+
+--Arrivez, arrivez, mon cher monsieur Murphy! s'écria Bouginier en le
+voyant entrer. Vous êtes à la minute précise! Saperlotte! c'est plaisir
+de vous donner rendez-vous!...
+
+Puis, désignant la fenêtre:
+
+--Nous serons ici comme à une loge de balcon...
+
+Puis encore, indiquant le vide de la pièce:
+
+--Une loge d'avant-scène et grillée. Seuls comme chez nous. Pas de
+danger qu'on nous entende...
+
+Le survenant repartit sèchement:
+
+--Nous avons pris tous deux une peine inutile...
+
+--Comment?
+
+--J'ai réfléchi depuis hier...
+
+--Ah!...
+
+--Et le résultat de ces réflexions est que vous n'avez plus besoin de me
+montrer la personne dont il s'agit...
+
+L'ex-avoué eut un brusque haut-le-corps:
+
+--Est-il possible? s'exclama-t-il; vous repoussez mes propositions?...
+
+--Au contraire: j'en accepte une...
+
+--Et laquelle?...
+
+--La plus énergique.
+
+L'autre fit un geste significatif:
+
+--Celle qui consiste à...
+
+--A _biffer_ cette Flore-Eva ou cette Fine-Lame, oui certes. Je ne veux
+plus qu'il soit question d'elle en ce monde. Vous m'avez compris,
+n'est-ce pas? C'est vous-même, d'ailleurs, qui m'avez offert votre
+concours pour assurer ce résultat. Marché conclu. Allez de l'avant. Je
+prétends que l'opération ait lieu dans le plus bref délai...
+
+Le pseudo-Samuel défilait son chapelet d'un ton bref et coupant, sans
+regarder son interlocuteur et en se promenant à travers la salle d'un
+pas saccadé qui faisait sonner ses éperons.
+
+M^e Bouginier se récria:
+
+--Permettez! c'est aller un peu vite en besogne: il y a certaines
+considérations...
+
+L'autre s'arrêta devant lui, le toisa d'un oeil dur et interrogea
+brusquement:
+
+--Quelles considérations?
+
+--Dame! les moyens à employer, d'abord, pour procéder à cette...
+exécution; ensuite, le prix à débattre...
+
+Le _gentleman_ fouettait sa botte du bout de son _stick_:
+
+--Ces moyens, reprit-il avec impatience, vous avez dû les préparer
+depuis longtemps en prévision de mon acquiescement. Quels sont-ils? Peu
+m'importe, pourvu qu'ils réussissent. Je vous laisse carte blanche et je
+paie: à vous de gagner votre argent!... Quant au prix, fixez-le
+vous-même, et, d'avance, il sera le mien...
+
+L'ancien homme de loi se grattait l'oreille, étonné, presque alarmé
+d'une telle facilité.
+
+--C'est justement, objecta-t-il, sur ces moyens et sur ce prix que je
+désire me recorder,--et il me semble qu'en vous priant de m'octroyer
+vingt-quatre heures de réflexion...
+
+--Vingt-quatre, soit: pas une de plus. Soyez demain à l'hôtel. Vous me
+communiquerez votre plan,--si vous y tenez absolument; vous me
+déclarerez sans ambages le chiffre de vos exigences,--et je vous
+donnerai satisfaction et sûretés à cet égard...
+
+L'ex-avoué se frotta les mains:
+
+--Voilà ce qui s'appelle traiter les affaires à l'américaine et m'est
+avis que sir Murphy n'aurait pas agi autrement...
+
+--Hein?
+
+--J'entends que, pour expédier les choses aussi rondement, il faut être
+ce que vous êtes: le roi des commerçants de New-York, le Rothschild des
+États-Unis, le...
+
+--C'est bien. Je vous rends grâces. A demain!
+
+Et, pivotant sur les talons, le prétendu Yankee se dirigea vers la
+porte.
+
+L'ancien officier ministériel pensait:
+
+--Il me promet des sûretés et il n'en réclame pas de moi... Oh! oh! ceci
+est singulier!... Il y a quelque anguille sous roche...
+
+Au dehors, le clocher de la petite église mettait en branle avec gaieté
+son maigre carillon.
+
+C'était le «dernier coup» de la messe.
+
+Les retardataires se pressaient sous le porche.
+
+M^e Bouginier éleva la voix:
+
+--Que diable! un instant donc, mon honoré client! Ne vous plairait-il
+pas, avant de nous séparer, de contempler l'intéressant sujet qui nous
+occupe?...
+
+Il ajouta en piquant ses mots:
+
+--Ne fût-ce que pour être certain que vous ne le reverrez plus jamais...
+
+Le cavalier, qui touchait déjà au seuil de la salle, fit volte-face et
+s'en revint,--machinalement--vers la fenêtre...
+
+L'ex-avoué allongea le doigt:
+
+--Tenez, cette jeune fille qui se hâte...
+
+--Où cela?
+
+--Ici, au bout de mon index: avec ce livre à la main...
+
+Le faux _captain_ se pencha...
+
+Puis avec un cri de surprise:
+
+--Cette jeune fille!... Avec ce livre!... Et cette toilette!...
+
+--Oh! ce n'est ni le goût, ni la coquetterie, ni les affiquets qui lui
+manquent. Jacques Périn en est toqué. C'est sa marotte et sa madone. Il
+lui décrocherait l'arc-en-ciel, si elle le lui demandait pour
+s'habiller!...
+
+--Allons donc!... Vous vous trompez!... C'est impossible!...
+
+--Me tromper?... Que nenni!... Je la connais assez peut-être!...
+
+--Ce serait?...
+
+--C'est elle, comme j'ai l'honneur de vous le répéter...
+
+--Elle!...
+
+--La fille d'Hélène Ferrand, l'héritière des Murphy, Flora-Eva, la
+_Filleule de Lagardère_, enfin!
+
+ * * * * *
+
+C'était elle, en effet.
+
+D'ordinaire, Jacques l'accompagnait dans cette excursion pieuse et
+écoutait l'office divin à ses côtés, sans grimaces dévotes, mais sans
+distractions.
+
+Il n'en était pas ainsi de Roger de Saint-Pons qui, d'ordinaire aussi,
+assistait à cette messe; et, parmi les fidèles, ceux qui étaient doués
+du sens d'observation auraient pu remarquer que le jeune homme jetait à
+la dérobée de fréquents regards de tendresse sur la jeune fille
+agenouillée et recueillie. Il convient d'ajouter, toutefois, que
+celle-ci ne paraissait s'apercevoir de la présence de son amant que
+lorsqu'à la sortie de l'église, ce dernier venait serrer la main de
+l'ancien _détective_.
+
+Tous trois reprenaient alors le chemin du château en devisant
+cordialement.
+
+L'arrivée de M. de Saint-Pons avait, ce dimanche-là, bouleversé ces
+habitudes paisibles.
+
+Le marquis était à Carrières depuis la veille au soir, et, dès le matin,
+il avait envoyé quérir son garde pour s'entretenir avec lui de
+l'organisation des chasses qu'il projetait.
+
+Roger, de son côté, n'était plus au château. Son père, qu'il était allé
+chercher à Paris, l'y avait laissé pour faire les honneurs de «la
+capitale» à quelques parents de province. Cette corvée le retiendrait
+une quinzaine de jours.
+
+Florette avait donc quitté--seule et triste--le pavillon de la
+Faisanderie.
+
+Elle avait pris par le plus long chemin, par la forêt, pour se rendre au
+Mesnil: l'état de son âme et de son esprit avait besoin de solitude.
+
+Elle marchait sous bois, au hasard, lorsque la voix du cavalier qui
+l'interrogeait l'avait troublée dans ses réflexions.
+
+Après qu'elle lui eut indiqué sa route, après qu'il eut disparu dans la
+vapeur de l'éloignement, la mignonne se hâta dans la direction de
+l'église.
+
+Quand elle en atteignit le porche, elle avait la sérénité grave et
+mélancolique de la Marguerite de Goethe.
+
+Celle-ci, seulement, sort du temple lorsque Faust l'aperçoit pour la
+première fois; Florette, elle, y entrait, lorsque le faux Yankee
+l'aperçut pour la seconde, et, comme le héros du poète allemand, ne put
+s'empêcher de murmurer:
+
+--Qu'elle est belle!
+
+Auprès de lui, Méphistophélès moderne, M^e Bouginier soupira
+pareillement en ébauchant le geste d'essuyer une larme de crocodile:
+
+--Nom d'un petit bonhomme! c'est dommage!
+
+La jeune fille s'était engouffrée sous l'arc ogival de la porte. On ne
+la voyait plus. Le compagnon de l'ex-avoué quitta la fenêtre et
+questionna:
+
+--De quel dommage parlez-vous?
+
+--Dame! de celui de... _biffer_, comme vous dites, une aussi gentille
+créature...
+
+L'ancien homme de loi ajouta avec un accent qui donnait froid dans le
+dos:
+
+--Mais, soyez tranquille. Elle serait encore--par impossible--plus
+adorable qu'elle ne l'est que cela ne ferait rien à la chose. Quand j'ai
+accepté une tâche, rien ne me coûte pour la remplir. Cette fille nous
+gêne, vous l'avez condamnée, elle mourra...
+
+Il tira sa tabatière, l'ouvrit, et y puisant une pincée de macoubac:
+
+--Dans le plus bref délai. C'est vous qui l'avez spécifié.
+Entendons-nous seulement, demain, dans nos conventions amicales...
+
+Il referma sa tabatière d'un coup sec qui en fit crier la charnière:
+
+--Et _couic_! avant trois jours la _Filleule de Lagardère_ aura cessé de
+nous embarrasser...
+
+--Mourir, elle! s'exclama l'autre. Ah ça! vous êtes fou, mon maître!...
+
+--Comment! quand vous me disiez, il n'y a pas cinq minutes...
+
+--Il n'y a pas cinq minutes, soit. Pour l'instant, j'ai changé d'avis.
+Malheur à quiconque toucherait à un cheveu de cette enfant!...
+
+L'ex-officier ministériel demeurait le bras levé, sa prise entre le
+pouce et l'index, et considérait son interlocuteur avec stupéfaction:
+
+--J'entends, grommela-t-il après un moment de réflexion, elle vous aura
+ensorcelé!
+
+Et il pensa, sans le formuler:
+
+--Comme ce jeune cadet de Saint-Pons et comme ce sacripant de Marignan.
+
+Puis, arborant un air sérieux:
+
+--Vous avez tort. Prenez garde. Feu M. de Talleyrand prétendait qu'il
+faut se défier du premier mouvement, parce que c'est ordinairement le
+bon. Or feu M. de Talleyrand n'était point une bête, et votre premier
+mouvement a été de vous défaire de cette minette... Nécessité pénible,
+je ne le dissimule pas, mais sage au suprême degré et conforme à la
+prudence la plus élémentaire... Permettez-moi, en effet, de vous le
+rappeler, avec la chanson de nos pères:
+
+ Quand on est mort, c'est pour longtemps...
+
+Le prétendu Samuel martelait le plancher du talon de sa botte.
+
+M^e Bouginier poursuivit:
+
+--Mon Dieu! je ne l'ignore point, c'est un superbe brin de tendron...
+Mais après?... Une de perdue, cent de retrouvées. Avec la somme que
+représente notre héritière, vous achèteriez un sérail...
+
+Il renifla avec bruit une pincée de tabac et fredonna, sur l'air du
+_Nouveau Seigneur_:
+
+--Ah! si j'étais à votre place...
+
+--Si vous étiez à ma place?...
+
+--Je n'éprouverais aucun scrupule à détruire ce chef-d'oeuvre
+vivant... Un sacrilège, j'en conviens; mais un sacrilège lucratif...
+Moi, d'abord, j'ouvrirais le ventre à une Vénus de Milo en chair et en
+os, si je savais trouver cinq cents millions dedans...
+
+Il conclut:
+
+--Enfin, à votre fantaisie... Toujours se conformer au goût du payeur...
+Cependant, si ma faible voix était capable de vous ramener au sentiment
+exact de la situation...
+
+L'autre l'interrompit en lui posant la main sur l'épaule:
+
+--Plus un mot. J'ai l'habitude de ne tolérer aucune espèce
+d'observations et de ne suivre aucune espèce de conseils. La fortune de
+mon frère ne m'échappera pas,--et cette jeune fille vivra...
+
+--Qu'en voulez-vous donc faire?...
+
+--Ma femme.
+
+
+
+
+XVI
+
+SÉPARATION
+
+
+A quelques jours de là, quatre personnes se trouvaient réunies au
+château de Saint-Pons, dans le cabinet du marquis.
+
+C'était, d'abord, ce dernier,--un vieillard droit et vert, malgré la
+soixantaine de plusieurs années dépassée.
+
+C'était ensuite M^e Agénor Grandurand, l'avoué à la mode du _high-life_
+parisien,--l'avoué contemporain et «boulevardier» qui n'a plus rien du
+procureur du temps jadis ni du _chicanous_ de province, et qui, avec son
+habit noir coupé par Dusautoy, sa cravate blanche, nouée au goût d'un
+Brummel ou d'un d'Orsay, son gilet et sa bouche en coeur, son monocle
+incrusté sous l'arcade sourcilière, sa boutonnière fleurie d'un camélia
+ou d'un gardénia,--papillonnant, cotillonnant, calamistré,
+adonisé,--ressemble bien plutôt à l'un des princes du _pschutt_ et du
+_vlan_, courant à une première représentation de Théo aux Bouffes ou de
+Judic aux Variétés, qu'à un grave membre de la basoche «ayant l'oreille»
+de la cour.
+
+C'étaient enfin notre héroïne et Jacques Périn,--celui-ci violemment
+surpris et intrigué,--celle-là agitée d'angoisses mortelles.
+
+Un domestique était venu les inviter à se rendre sur-le-champ au
+château, où son maître les attendait en compagnie d'un «monsieur»
+arrivé, le matin, de Paris,--et tous deux s'étaient empressés d'obéir,
+en se demandant quels pouvaient être cet étranger et le but de cette
+convocation.
+
+Florette, surtout, était en proie à un trouble, à une émotion qu'elle
+réussissait à peine à cacher.
+
+Si le père de Roger avait appris ce qui existait entre elle et son fils?
+
+S'il la faisait appeler pour la foudroyer de ses reproches, pour
+l'accabler de sa colère? Et en présence de Jacques encore! A cette idée,
+sous cette menace, la pauvre enfant se sentait prête à défaillir...
+
+M^e Grandurand s'était installé devant le bureau du marquis.
+
+Il s'efforçait de revêtir, pour la circonstance, un air solennel en
+désaccord avec ses habitudes et ses dehors évaporés et compulsait divers
+papiers qu'il avait tirés, du bout des gants, d'un volumineux
+portefeuille apporté par l'un de ses clercs.
+
+Lorsque mademoiselle Fine-Lame était entrée, il s'était penché vers M.
+de Saint-Pons, assis à ses côtés, et lui avait murmuré à l'oreille avec
+un enthousiasme comique:
+
+--Charmante, délirante, _épatante!_... Avec des robes de chez Worth, des
+chapeaux de chez Laure, des diamants de chez Samper, des chevaux de chez
+Drake et un huit-ressorts de chez Binder, ce sera simplement la reine du
+Bois, des courses, de l'Opéra et des Italiens!... Et, ma foi! si j'étais
+encore célibataire...
+
+Cependant le père de Roger, dont l'aspect n'avait rien d'irrité, avait
+engagé d'un geste notre héroïne et son compagnon à prendre un siège en
+face du bureau.
+
+Puis, s'adressant au garde-chasse:
+
+--Mon cher Périn, dit-il, vous m'avez trompé...
+
+--Moi, monsieur!...
+
+--Oh! je ne vous en tiens pas rancune et je ne saurais vous en blâmer,
+car ce mensonge émanait d'un coeur, d'un esprit généreux, et
+recouvrait une action digne de l'approbation, de la louange des honnêtes
+gens...
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Je m'explique: en recueillant chez vous, en arrachant cette jeune
+fille (il désignait Florette) à la vie errante qu'elle avait menée
+jusqu'alors,--vous voyez que je suis bien instruit,--au milieu
+détestable qui l'entourait et à un avenir dangereux, ou au moins
+équivoque, vous l'avez présentée à tout le monde, à moi, ainsi qu'une
+orpheline de votre parenté...
+
+L'ancien policier baissa la tête:
+
+M. de Saint-Pons poursuivit avec bonté:
+
+--Il ne faudrait point, mon ami, rougir de vous être dérobé à la
+reconnaissance, à l'admiration publiques, en mettant sur le compte d'un
+devoir de famille ce qui n'était, de votre part, qu'un acte de pure
+charité. Cette modestie et cette délicatesse vous honorent. Je vous en
+félicite hautement... Quoi qu'il en soit, il résulte de l'entretien que
+je viens d'avoir avec monsieur, M^e Grandurand, avoué à Paris...
+
+Le sémillant Agénor se leva et salua.
+
+Le marquis continua:
+
+--Il résulte des pièces qu'il m'a communiquées que votre protégée ne
+vous touche aucunement par les liens du sang, qu'elle possède des
+parents, un oncle, et que ceux-ci, après avoir, pendant un certain
+nombre d'années, négligé de s'occuper d'elle par des motifs qu'il ne
+m'appartient pas d'apprécier, que ceux-ci revendiquent leurs droits et
+la réclament aujourd'hui...
+
+L'ex-_détective_ et notre héroïne se regardèrent en balbutiant:
+
+--Des parents!...
+
+--Qui me réclament!...
+
+--Aujourd'hui!...
+
+--Est-ce possible?...
+
+M^e Grandurand prit la parole:
+
+--Miss Flore-Eva, dite Florette, est la fille de la demoiselle Hélène
+Ferrand et du sieur James-Williams Murphy...
+
+--Un père!... Une mère!... Ils existent!...
+
+Et la _Filleule de Lagardère_, qui suffoquait de ravissement, éleva vers
+le ciel des yeux qui rayonnaient de gratitude.
+
+--Hélas! reprit l'avoué, il m'en coûte de troubler une joie si légitime;
+mais Hélène Ferrand et James-Williams Murphy n'existent plus que pour
+mémoire:
+
+Ils ont cessé de vivre. La première est décédée à Paris fort peu de
+temps après vous avoir donné le jour; le second, à New-York, il y a une
+couple d'années.
+
+L'élan d'allégresse de la jeune fille s'éteignit dans un sanglot:
+
+--Morts!... Tous deux!... Oh! mon Dieu! mon Dieu!...
+
+--Consolez-vous: il vous reste un protecteur, un parent dévoué,
+l'honorable sir Samuel Murphy, le frère cadet de votre père. Ce galant
+homme est venu tout exprès d'Amérique pour se mettre à votre recherche
+et vous envoyer en possession de la fortune de son aîné, une fortune
+considérable, qui fera de vous l'une des héritières les plus courues de
+France, comme vous en êtes déjà l'une des plus _galbeuses_ et des plus
+accomplies.
+
+Ayant tourné ce madrigal, Agénor consulta sa montre:
+
+--Souffrez que nous abrégions. Mes minutes sont comptées. Demain,
+courses et régates à Dieppe, où madame m'attend...
+
+Ce soir, samedi, je prends le train pour la rejoindre,--le fameux _train
+des maris_,--et il faut qu'auparavant je passe dîner à mon cercle...
+Permettez-moi donc, mademoiselle, de vous poser quelques questions à
+toute vapeur...
+
+C'est bien vous, n'est-ce pas, dont la première enfance s'est écoulée à
+Bougival, chez une femme Françoise Mauclerc?...
+
+C'est vous qui avez porté le surnom de _Fine-Lame_ et le sobriquet de
+_Filleule de Lagardère_ dans certain spectacle forain dirigé par trois
+Anglais dont le nom est consigné ici, au dossier?...
+
+--Oui, monsieur.
+
+M^e Grandurand continua:
+
+--Les investigations auxquelles nous nous sommes livrés, les
+renseignements que nous avons recueillis ne nous laissent, d'ailleurs,
+aucun doute à cet égard. L'identité est plus que suffisamment établie.
+Il ne saurait y avoir _error in personâ_.
+
+Il raconta alors d'une façon sommaire la liaison d'Hélène et de Will, la
+manière dont ce dernier avait, à son lit de mort, entendu réparer sa
+faute, la promesse que le _captain_ lui avait faite, et comment
+celui-ci, arrivé à Paris pour remplir cet engagement, avait été lancé
+sur les traces de la nièce qu'il brûlait de retrouver par un homme
+d'affaires auquel des circonstances,--trop longues à énumérer pour
+l'instant,--avaient révélé la présence de la jeune fille chez le garde
+général de M. de Saint-Pons...
+
+L'Américain avait songé--un moment--à se présenter lui-même au château
+du marquis et au pavillon de la Faisanderie...
+
+Mais il avait craint d'apporter dans cette démarche son ignorance des
+usages de notre pays...
+
+Puis une légère indisposition le retenait au _Grand Hôtel_...
+
+Il avait donc «élu domicile» dans l'étude de notre avoué, à qui il avait
+donné tous les détails, remis tous les documents relatifs à sa
+revendication et qu'il avait chargé de faire toutes diligences pour que
+l'enfant de son frère fût rendue immédiatement à ses soins et à sa
+tendresse...
+
+M^e Grandurand (Agénor) conclut en s'adressant à notre héroïne:
+
+--Sir Samuel vous attend avec une impatience qui n'a d'égale que celle
+que vous devez éprouver d'embrasser ce digne _gentleman_. Je vais avoir
+l'honneur de vous conduire près de lui. Il sera si heureux de vous
+presser sur son coeur! Et puis, l'_express_ pour Dieppe part à huit
+heures; on se met à table à cinq au cercle, et nous ne sommes pas ici au
+boulevard des Capucines, ni à la gare Saint-Lazare...
+
+Ensuite, se tournant vers Jacques:
+
+--Si M. Périn veut bien déterminer le chiffre des dépenses auxquelles il
+s'est livré pendant le séjour chez lui de miss Flore-Eva, je suis
+autorisé à le couvrir de ses débours.
+
+L'ancien agent était immobile sur sa chaise.
+
+Tout ce qui se disait autour de lui allait au delà du possible. Il ne
+l'entendait pas.
+
+Il restait silencieux, béant et farouche.
+
+Il s'absorbait dans la contemplation du carré de lumière que le soleil,
+entrant par l'une des fenêtres du cabinet, dessinait à ses pieds sur le
+parquet.
+
+Les dernières paroles de l'avoué parurent, cependant, rétablir l'ordre
+dans ce qu'il ressentait de tumultueux et d'incohérent.
+
+Il se dressa tout d'une pièce, et, avec une explosion d'amertume:
+
+--C'est vrai. Qu'est-ce que je suis, après tout? Un hôtelier qui a
+hébergé une personne...
+
+Cette personne est devenue riche; elle paye; tout est bien. La voilà
+libre de s'en aller...
+
+Sa famille la réclame; une famille qui l'a abandonnée, depuis dix-huit
+ans, à la merci des événements! Son oncle, qui lui tombe des nues, brûle
+de la presser sur son coeur. Vous l'avez dit...
+
+Eh bien, et moi?...
+
+Vous pouvez supposer, je pense, que j'ai aussi quelque chose qui
+ressemble à un coeur...
+
+Je l'aime, cette enfant. Je la croyais seule sur la terre. Elle avait
+besoin de moi. Je lui ai ouvert mon âme en même temps que mon logis.
+C'était mon devoir. M. le marquis a eu tort tout à l'heure d'appeler
+cela une bonne action...
+
+Cependant, si c'est une bonne action, ayez au moins la pudeur de ne pas
+me proposer de me la régler en espèces!...
+
+--Jacques! mon cher Jacques! s'écria la _Filleule de Lagardère_ qui
+s'élança vers lui en pleurant.
+
+Il la repoussa d'un geste triste:
+
+--Aujourd'hui, vous n'êtes plus l'ange de mon foyer; vous êtes une
+héritière; on vous nomme miss Flore-Eva. Je ne puis plus rien, je ne
+suis plus rien pour vous. Vous avez changé de protecteur et vous avez
+gagné au change...
+
+Il se retourna vers l'avoué:
+
+--Les circonstances, poursuivit-il, m'avaient confié un dépôt. Comment
+ce dépôt était-il entre mes mains? Qu'importe! Ceux à qui il appartient
+le réclament; je le rends, c'est tout simple. On n'a rien de plus à
+m'offrir.
+
+Il se croisa les bras sur la poitrine et regarda ses auditeurs en face.
+
+M. de Saint-Pons intervint.
+
+--Mon cher maître, dit-il à Grandurand, il est de ces services que l'on
+ne reconnaît pas avec l'argent; il est, pareillement, de ces douleurs
+auxquelles il convient de pardonner le cri de révolte et la plainte...
+
+Puis, frappant sur l'épaule de l'ex-policier:
+
+--Allons, mon brave Périn, je vous dirais: _Du courage!_ si je ne
+parlais à un soldat d'Inkermann et de Traktir, de Magenta et de
+Solférino... Que cette brusque séparation vous cause un chagrin auquel
+je compatis tout le premier, ceci n'est un doute pour personne; mais,
+enfin, cet étranger retrouve sa nièce; il désire l'avoir près de lui.
+Quoi de plus légitime et de plus respectable? Songez qu'il a, de son
+côté, l'opinion, la justice, la loi,--la loi, pour laquelle vous avez si
+souvent et si énergiquement combattu...
+
+Jacques écoutait, pensif, le menton dans la poitrine, le sourcil froncé,
+le front chargé de ténèbres.
+
+Le marquis insista:
+
+--Voyons, c'est votre haute raison que j'invoque; ce sont les sentiments
+d'équité et de désintéressement dont vous avez fourni tant de preuves...
+
+Vous croyez-vous fondé, en bonne conscience, à blâmer cette enfant
+d'accepter la situation que sa naissance lui constitue?
+
+Il ne s'agit pas seulement du bien-être immédiat qui résulte pour elle
+de cette situation; il s'agit de l'état légal qu'elle lui crée dans la
+société; il s'agit des avantages qu'elle lui réserve pour l'avenir.
+
+Cet avenir, avez-vous le droit d'en disposer?
+
+Et ne craignez-vous pas que, plus tard, mademoiselle ne se repente
+d'avoir résisté à la voix du parent qui l'appelle? Ne craignez-vous pas
+qu'elle ne se reproche la détermination que votre attitude, que votre
+langage semblent lui dicter aujourd'hui? Ne craignez-vous pas qu'elle
+ne vous reproche, à vous, d'avoir été la pierre d'achoppement de son
+bonheur?...
+
+ * * * * *
+
+M. de Saint-Pons se tut.
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+Puis le garde releva la tête.
+
+Ses yeux étaient secs: une flamme tragique y brillait...
+
+--Merci, monsieur, prononça-t-il; vous m'avez sauvé de moi-même.
+
+Il fit un pas vers la jeune fille et reprit lentement, avec calme et
+douceur:
+
+--Il faut nous séparer, Florette. Nos deux chemins bifurquent. L'homme
+qui représente ta famille, ta fortune, ton avenir,--tu as entendu M. le
+marquis,--l'exige au nom des liens du sang. Je ne suis que ton ami: il
+est ton second père. Obéis à sa volonté; rejoins-le et aime-le: c'est ta
+fonction. La mienne est de ne reculer devant aucun sacrifice pour
+assurer ton bonheur. Ce bonheur est là-bas, dit-on. Pars donc; mais
+souviens-toi que tu laisses ici un malheureux qui eût donné sa vie pour
+te conserver!...
+
+Il ajouta entre ses dents, qu'il serrait pour étouffer ses sanglots au
+passage:
+
+--Et qui mourra peut-être pour t'avoir perdue!...
+
+Comme le soir où il lui donna asile au pavillon de la Faisanderie, notre
+héroïne se précipita sur les deux mains qu'il lui tendait; elle les
+éleva vers son visage et les pressa contre son cou, sous son menton, ce
+qui est un profond geste de tendresse:
+
+--Oh! mon ami, murmura-t-elle, Dieu m'est témoin que j'aurais voulu ne
+vous quitter jamais!...
+
+Puis elle inclina son beau front. Ses paupières se baissèrent. A quoi
+songeait-elle?
+
+A quoi songeait-elle tout à l'heure, pendant que M^e Grandurand parlait,
+pendant que M. de Saint-Pons parlait, pendant que Jacques Périn
+parlait?...
+
+Car elle était rêveuse: nous écririons distraite si le mot n'était
+cruel...
+
+Distraite, oui, en vérité.
+
+Une pensée était née au milieu même de son émoi...
+
+Pensée coupable? Non, certes! Pensée égoïste? Peut-être!...
+
+On prétend que les corps humains les plus parfaits de lignes et de
+contours contiennent chacun une quantité infinitésimale d'arsenic...
+
+De même, l'âme de la femme la plus accomplie enferme un ou plusieurs
+millièmes d'égoïsme...
+
+La jeune fille songeait que l'espoir, insensé à force d'extravagance,
+que la chimère caressée à tâtons dans la nuit du rêve, que le conte de
+fée auquel elle avait fait ironiquement allusion dans une de ses
+dernières entrevues avec Roger, venaient de se réaliser.
+
+Pourtant elle ne dormait point; elle était bien éveillée; et elle avait
+un nom, une famille, une fortune!
+
+Elle n'était plus mademoiselle Fine-Lame, l'ancienne «pensionnaire» des
+Snail, l'aventurière foraine, l'orpheline sans feu ni lieu: elle
+s'appelait miss Flore-Eva; elle connaissait ses parents; dans un
+instant, elle connaîtrait le frère de son père,--ce riche étranger dont
+elle partagerait le luxe...
+
+Et cela se résumait en ceci: posséder celui qu'elle aimait.
+
+Elle allait pouvoir avouer un sentiment si longtemps contenu; Roger
+allait pouvoir la choisir entre toutes; tout obstacle entre eux avait
+disparu comme par enchantement.
+
+M. de Saint-Pons, qui eût refusé son fils à l'enfant du hasard
+recueillie par un de ses serviteurs, hésiterait-il à l'accorder à la
+nièce de l'honorable, de l'opulent Samuel Murphy?...
+
+La joie séchait les larmes dans les yeux de la mignonne, où, comme
+l'aurore dans la rosée, luisait l'espérance grandissante...
+
+Patte-de-Fer ne s'apercevait point de ce changement.
+
+C'était un esprit perspicace et prompt, cependant, mais naïf en face de
+certains plis et de certains recoins obscurs.
+
+D'ailleurs, il était tout entier au marquis, qui lui disait:
+
+--Cette séparation ne sera pas éternelle. Paris n'est pas si loin de
+Saint-Germain, ni le _Grand-Hôtel_ du pavillon de la Faisanderie. M.
+Murphy saura quel brave garçon vous êtes; il vous recevra avec plaisir;
+vous irez voir mademoiselle Flore, et elle viendra vous voir; que
+diable! on ne va pas l'emmener tout de suite en Amérique...
+
+L'avoué consulta sa montre de nouveau:
+
+--Chauffons le dénouement, fit-il.
+
+Puis s'avançant vers notre héroïne:
+
+--Mon coupé nous attend, miss, et, s'il vous plaît d'accepter mon bras?
+
+ * * * * *
+
+Jacques était resté seul dans le cabinet du châtelain, ce dernier étant
+allé reconduire jusqu'au véhicule M^e Grandurand et sa compagne.
+
+L'ex-_détective_ s'était affaissé sur un fauteuil et cachait son visage
+dans ses mains.
+
+On ne l'entendait pas; mais aux secousses de ses épaules, on devinait
+qu'il sanglotait.
+
+Un bruit sourd de voiture arriva du dehors.
+
+Le malheureux se raidit pour ne pas s'élancer. Une convulsion le saisit.
+Il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil et laissa pendre
+ses bras inertes. En même temps, il gémit si bas que c'était comme un
+souffle:
+
+--Adieu la moitié de ma vie!...
+
+
+FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER
+
+
+
+
+I
+
+CHANGEMENT DE DÉCOR
+
+
+Franchissons quelques semaines et enfilons l'avenue qui soude la grille
+du bois de Boulogne à l'arc triomphal de l'Etoile et à la ligne des
+Champs-Elysées, voie Appienne moderne par où l'Elégance monte faire son
+tour du lac, comme la Mode montait faire à Longchamps jadis cette
+promenade qui dictait des lois au monde entier.
+
+Dans le double ourlet de verdure qui borde ce ruban de poudre d'or, des
+bâtisses bien habitées étincellent en blancheur ainsi que des perles
+dans une frange.
+
+Il y en a de tous les styles.
+
+Ici, c'est un châtelet à pignons et à tourelles; là, un temple grec à
+colonnade et à fronton; plus loin, une villa italienne, un cottage
+anglais. A les examiner de près, on sourirait des prétentions
+monstrueuses ou naïves que révèlent ces architectures internationales.
+Mais on ne les aperçoit qu'en courant. Ce qui ne nous empêche pas de
+penser qu'on devrait établir pour les personnes trop riches une école de
+goût gratuite et obligatoire.
+
+L'un de ces _petits hôtels_, comme disent les affiches de vente, situé
+au coin de la rue de la Pompe, venait d'être acheté par l'opulentissime
+Yankee dont Paris s'était occupé un moment.
+
+Celui-ci s'y était installé avec sa nièce--une adorable jeune fille--et
+un assez nombreux domestique, exclusivement composé d'Américains et
+d'Anglais.
+
+Nous l'y retrouvons en train d'arpenter un salon du premier étage dont
+le balcon dominait l'avenue.
+
+Ce balcon semblait exercer sur le prétendu Samuel une singulière
+attraction.
+
+A chaque instant, il interrompait son va-et-vient pour s'en approcher
+comme malgré lui.
+
+Toutefois on aurait pu croire qu'il craignait de s'y montrer.
+
+En effet, il ne dépassait point le seuil de la large porte-fenêtre qui y
+donnait accès, et, se contentant d'en soulever le rideau avec des
+précautions extrêmes, il interrogeait le dehors d'un oeil anxieux et
+irrité:
+
+--Je ne veux pas, murmurait-il, qu'elle se doute que je guette son
+retour... Elle se défierait, d'abord... Et puis, par ma foi! ce serait
+par trop ridicule!...
+
+ * * * * *
+
+Il n'était pas encore midi.
+
+ * * * * *
+
+A cette heure, l'avenue est médiocrement fréquentée.
+
+Dans la partie affectée aux véhicules et aux piétons on ne rencontre que
+des palefreniers, des maquignons, des cochers promenant leurs
+chevaux,--les uns en main, drapés de couvertures, les autres attelés à
+des _breaks_, à des _dog-carts_, à des voitures vides dont les glaces
+sont baissées,--et des cantonniers arrosant le sable des allées et le
+gazon des parterres.
+
+En revanche, le couloir réservé aux cavaliers est incessamment sillonné
+d'écuyers et d'amazones,--celles-ci seules, celles-là accompagnées d'un
+domestique ou d'un ou plusieurs _sportsmen_ jeunes ou vieux,--qui
+préludent au tour du lac du soir par le tour du lac du matin.
+
+C'était surtout sur ce couloir, sur ces cavaliers et sur ces amazones,
+que se portait à la dérobée l'attention du pseudo-_captain_.
+
+Constatons que ce n'était pas sans un violent combat avec lui-même qu'il
+paraissait céder à ce sentiment de curiosité.
+
+A un moment, s'arrachant de la fenêtre dont il laissa retomber le rideau
+avec colère, on l'entendit se demander:
+
+--Ah çà! est-ce que je serais jaloux?...
+
+Il se répondit par un éclat de rire nerveux...
+
+Puis, s'approchant de la glace immense qui surmontait la cheminée, il
+s'étudia dedans avec inquiétude, comme s'il redoutait que quelque chose
+de la passion qui bouillonnait dans sa poitrine et sous son crâne ne
+transpirât sur son visage...
+
+Puis encore, rassuré par l'apparente tranquillité de celui-ci, il haussa
+les épaules et se prépara à reprendre, à travers le salon, ses allées et
+venues de fauve en cage.
+
+Comme il quittait la cheminée, la pendule se mit à tinter.
+
+Le faux Yankee lui jeta un regard d'indicible courroux:
+
+--Midi! s'exclama-t-il. Allons donc! Impossible! Cette sonnerie se moque
+ou radote!
+
+Il baissa la tête et calcula:
+
+--Elle est sortie depuis huit heures... Quatre heures d'absence!... Que
+peut-elle faire?...
+
+En cet instant, on gratta légèrement à une porte perdue sous des
+tentures dans un coin de la pièce.
+
+Le _gentleman_ bondit:
+
+--C'est Jim!... Elle serait rentrée?... Que signifie?...
+
+Il courut à la porte et l'ouvrit.
+
+Sur le seuil attendait un groom «microscopique», en redingote de drap
+vert serrée à la taille par une ceinture de cuir, en chapeau à cocarde,
+avec la cravate blanche, les éperons et la cravache de rigueur: un gamin
+de quatorze à quinze ans, coiffé de cheveux jonquille, pointu de museau,
+l'oeil fureteur, l'air intelligent et effronté, portant dans ses rides
+précoces l'indice de tous les vices de l'homme joints à tous les défauts
+de l'enfant.
+
+La surprise de son maître étant une question:
+
+--Nous revenons par la rue de la Pompe, s'empressa-t-il de répondre. Je
+n'ai pas pris le temps de desseller Ralph et Betty. Miss Eva remonte
+chez elle par le grand escalier...
+
+--C'est bien. Entre et parle vite. Quelles nouvelles?
+
+Le groom tira un carnet de sa poche:
+
+--S'il vous plaît, voici mon rapport rédigé minute par minute.
+Seulement, comme je l'ai griffonné à cheval, en me cachant de ma
+maîtresse, Votre Grâce aurait de la peine à déchiffrer ces pattes de
+mouche... Si elle veut bien permettre que je lui en donne lecture?...
+
+L'autre se jeta dans un fauteuil:
+
+--Soit, hâte-toi; j'écoute...
+
+Jim commença:
+
+«Partis à huit heures. Mademoiselle d'une gaieté folle. Moi la suivant à
+dix pas suivant l'usage. Mademoiselle montant Ralph; votre serviteur,
+Ketty. La grille du bois dépassée, tourné à droite sur la route de
+Neuilly. A la hauteur du château de Madrid, galop d'un cheval derrière
+nous. Je me retourne...
+
+»C'est un cavalier qui arrive à fond de train...
+
+»Miss Eva s'est retournée aussi: elle a rougi...»
+
+--Ce cavalier, interrogea vivement l'auditeur, ce cavalier, comment
+était-il?
+
+Le lecteur consulta son carnet:
+
+«Un jeune homme. Bien en selle. Petites moustaches. Cheval bai-brun...»
+
+--C'est cela: c'est celui qui l'a saluée l'autre jour.
+
+Le groom reprit:
+
+«Comme ce cavalier nous rejoint, ma maîtresse laisse tomber sa cravache.
+Le jeune homme se précipite à bas de sa monture; il ramasse l'objet, il
+le rend. Double exclamation de surprise:
+
+»--Monsieur Roger!
+
+»--Mademoiselle Florette!»
+
+--Surprise simulée. Ils se connaissent et devaient s'être donné
+rendez-vous. Après?...
+
+Le _boy_ continua:
+
+«Tous deux se mettent à cheminer côte à côte, au pas, en causant à voix
+basse. Impossible de rien entendre. Nous passons devant la Laiterie.
+Miss Eva s'arrête et dit quelques mots au cavalier. Celui-ci paraît
+étonné. Mademoiselle ajoute en riant:
+
+«--Nous ne faisons aucun mal; et puis, j'ai si grand'faim!...
+
+»Et, se tournant vers moi:
+
+»--Jim, attendez-nous et gardez les chevaux!
+
+»Ils entrent à la Laiterie. Je les vois s'installer sous une tonnelle,
+où on leur sert de la crème et des gâteaux. Faction de deux heures à la
+porte. A la fin, ils se décident à sortir. Mademoiselle tend la main à
+son compagnon:
+
+»--Au revoir, mon ami. Dès aujourd'hui, je parlerai...
+
+»--Et dès demain, mon père sera instruit de tout...
+
+»Ils se séparent, et tandis que nous filons au trot sur la Muette, le
+cavalier pique dans la direction de Saint-James.»
+
+Le faux Samuel se leva brusquement:
+
+--Et tu ne l'as pas suivi!... Tu ne t'es pas informé!... Tu n'as pas
+cherché à savoir...
+
+Le groom le considéra avec ébahissement:
+
+--Y songez-vous!... Pouvais-je quitter ma maîtresse?... Qu'aurait pensé
+celle-ci et quel prétexte prendre pour...
+
+L'autre l'interrompit:
+
+--Assez. Tu as raison. C'est à moi d'agir.
+
+Il s'enfonça dans ses réflexions:
+
+--Elle parlera dès aujourd'hui... Son père sera instruit dès demain...
+Quel est le mot de cette charade?...
+
+--Nonobstant, questionna le gamin, Sa Seigneurie est-elle satisfaite de
+la minutie de mon rapport?...
+
+Sa Seigneurie lui jeta un louis et le congédia du geste.
+
+Le drôle attrapa la pièce au vol, l'empocha avec une grimace de plaisir
+et s'esquiva prestement.
+
+Comme la petite porte se refermait sur lui, la grande s'entrebâilla sous
+la pression discrète d'un valet de pied qui annonça:
+
+--M^e Bouginier est en bas qui demande si sir Murphy est disposé à le
+recevoir?
+
+Le prétendu sir Murphy eut un mouvement d'impatience:
+
+--Introduisez-le dans mon cabinet; j'irai l'y retrouver après déjeuner.
+
+Puis, comme le domestique se retirait:
+
+--Ah! Thompson, prévenez que l'on serve, et si ma nièce est de retour de
+sa promenade, priez-la de descendre à la salle à manger.
+
+Une voix jeune, fraîche et joyeuse s'éleva:
+
+--Inutile de déranger personne, mon cher oncle; me voici!
+
+Et miss Eva, Florette ou la _Filleule de Lagardère_ fit son entrée dans
+le salon.
+
+
+
+
+II
+
+ROSINE ET BARTHOLO
+
+
+Notre héroïne n'avait pas dépouillé son costume de cavalcade.
+
+Comme son gilet d'armes, autrefois, alors qu'elle appartenait, à titre
+de _première épée_, au théâtre des _Dislocations-Amusantes_, son amazone
+de drap noir moulait son buste, si finement assis sur les hanches et si
+riche, au corsage, en provocantes rondeurs.
+
+Ses joues, sous le treillage de son voile, montraient des teintes rosées
+produites par l'animation de la course ou par une joie intérieure.
+
+Ses cheveux magnifiques ondoyaient sous son chapeau, dont la plume se
+relevait avec des crâneries mousquetaires.
+
+Somme toute, le bonheur aidant, elle était plus belle que jamais.
+
+ * * * * *
+
+L'Angleterre est un pays où les femmes font des miracles à cheval.
+
+Pendant son séjour sur cette terre des plus hardies et des plus
+gracieuses _sportwomen_, au temps de ses succès et de la splendeur des
+frères Snail, la fillette avait pris les leçons d'équitation dont il ne
+lui fallut que quelques heures de manège pour se ressouvenir.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au Bois, sur Ralph ou Ketty lancés au
+galop de charge, on l'admirait,--comme partout.
+
+ * * * * *
+
+Regardez par nos rues et sur nos boulevards.
+
+Combien de Gothons décrassées par le flot d'or du Pactole ont l'air
+d'avoir passé aux Oiseaux ou au Sacré-Coeur une jeunesse qui s'est
+écoulée dans une mansarde ou dans une loge de concierge!
+
+Mademoiselle Fine-Lame était supérieure à la plupart de ces parvenues de
+la fortune ou de l'amour.
+
+Elle avait reçu au couvent une de ces éducations susceptibles de faire
+aussi bien une femme du monde qu'une femme de foyer.
+
+Aussi, lorsqu'elle s'était montrée au Bois, pour la première fois, avec
+le riche Américain et dans la calèche de celui-ci, n'y avait-il eu
+qu'une voix pour célébrer sa souveraine aisance à porter sa récente
+fortune et les modes de la saison.
+
+Ce jour-là, Roger de Saint-Pons, qui avait appris par son père la
+transformation de Florette en miss Eva et qui avait, lui aussi, senti
+son coeur s'ouvrir à toutes les espérances,--Roger qui cherchait par
+tous les moyens à retrouver sa bien-aimée,--Roger qui chevauchait au
+milieu de la foule des promeneurs, avait croisé la voiture de
+l'Américain.
+
+Le jeune homme avait salué.
+
+La jeune fille avait rougi.
+
+Le pseudo-Samuel, qui accompagnait notre héroïne, s'était aperçu de ce
+double mouvement.
+
+De suite il avait flairé amoureux sous roche.
+
+Malheureusement, il ne lui était point facile de surveiller hors de chez
+lui les faits et gestes de la mignonne.
+
+Toute rencontre fortuite avec quelque citoyen des Etats-Unis ayant
+présents à la mémoire les traits du véritable Murphy, devant
+nécessairement entraîner la découverte de la substitution opérée et
+mettre la justice sur la trace du crime commis, Richard
+Vautier--rendons-lui ce nom pour un moment--s'était imposé une retraite
+presque absolue dans laquelle il attendait avec une impatience fébrile
+que la réalisation de la fortune de sa victime lui permît de quitter
+Paris et de se fixer en province, ainsi que nous l'avons entendu en
+dénoncer l'intention.
+
+Au cours de cette attente, de cette séquestration forcée, ne pouvant
+accompagner la jeune fille lorsqu'elle sortait, il la faisait suivre par
+Jim et espionner, jusque dans ses moindres démarches, par le reste des
+serviteurs dont il l'avait entourée.
+
+L'aimait-il donc?
+
+Nous ne savons.
+
+Toujours est-il qu'il la désirait avec emportement, avec frénésie, avec
+rage, et qu'il la voulait tout entière: corps et âme.
+
+Tout en lui s'allumait surtout à cette idée qu'elle pût appartenir à un
+autre.
+
+Jugez s'il se mangeait le coeur pendant les promenades matinales de
+Florette!
+
+Il avait, en effet, deviné que, si quelque Almaviva rôdait autour de la
+Rosine dont il s'était constitué le Bartholo, si celle-ci correspondait
+à la flamme déclarée du galant, c'était à ce moment, dans les allées du
+Bois, qu'ils devaient se rejoindre tous deux et se parler.
+
+De là les instructions données au groom et le rapport de ce dernier.
+
+Notre héroïne était loin de se douter de la tempête qu'elle avait
+soulevée chez «l'ami Dick.»
+
+Elle n'avait guère vu en lui qu'un parent affectueux et dévoué, qui
+s'ingéniait à satisfaire toutes ses fantaisies et semblait n'avoir pris
+à tâche que de la rendre la plus heureuse des pupilles dans le plus
+nouveau des mondes possibles, et elle lui rendait en sincère
+reconnaissance ce qu'il lui prodiguait de soins, d'attentions et de
+bontés.
+
+En ce moment, du reste, où il venait d'acquérir la certitude que Rosine
+était d'accord avec Almaviva pour essayer de le tromper et où il se
+sentait tenaillé par les cruelles morsures de la jalousie, le faux oncle
+montrait à sa prétendue nièce un visage calme, digne et paternel.
+
+Quand la jeune fille lui tendit son front avec une expression naïve, il
+n'eut aux lèvres qu'un insensible et imperceptible frémissement.
+
+Et ce fut de son ton le plus ordinaire qu'il la salua de cette phrase
+habituelle de tous les jours:
+
+--_Good morning_, ma chère Eva! Avez-vous fait une bonne excursion?
+
+--Excellente. Le Bois était charmant, ce matin. Je m'en suis donné à
+coeur-joie de galoper à travers le grand air, la verdure, le soleil et
+les chants d'oiseaux.
+
+Bartholo sourit avec bonhomie.
+
+--Voilà, reprit-il, qui a dû vous aiguiser furieusement l'appétit, et
+j'imagine que vous ferez honneur au _breekfast_...
+
+Rosine sourit à son tour, et, rougissant légèrement derrière son
+sourire:
+
+--Vous vous trompez, mon cher oncle...
+
+--Comment?
+
+--J'avais faim au cours de ce que vous appelez mon excursion; je passais
+devant la Laiterie; j'y suis entrée et je m'y suis réconfortée d'une
+tasse de crème et d'un ou deux petits pains de seigle...
+
+--Et ce _lunch_ était confortable?...
+
+--Exquis; si bien...
+
+--Si bien?...
+
+--Si bien que je vous demanderai la permission de ne me mettre à table
+que pour vous tenir compagnie...
+
+Le prétendu Yankee riait toujours:
+
+--_All right_! déclara-t-il, voici qui tombe à merveille. J'ai moi-même
+déjeuné en vous attendant. Car, ceci soit dit sans reproche, votre
+promenade n'a pas duré moins de quatre heures. Avais-je donc tort de la
+baptiser une excursion? Ne serait-ce pas plutôt un voyage?...
+
+--Monsieur... commença la mignonne, embarrassée.
+
+--Oh! je ne vous gronde pas, mon enfant! poursuivit l'autre avec une
+persistante douceur. La jeunesse a besoin de mouvement, d'exercice et
+d'une certaine indépendance qui n'est peut-être pas dans les moeurs
+françaises, mais que, chez nous, en Amérique, nous laissons volontiers à
+nos femmes, à nos filles, sans avoir l'occasion de nous en repentir.
+D'ailleurs je suis persuadé que, hors de ma présence, vous ne faites
+rien qu'une miss de votre franchise ne puisse avouer hautement, et qui
+ne demeure en deçà des limites de la convenance...
+
+Sa voix n'avait pas la moindre inflexion ironique; mais son oeil,
+sournois sous ses caresses, étudiait le visage de notre héroïne.
+
+Celle-ci ne possédait point l'aplomb de la Rosine de Beaumarchais.
+
+Un flot de pourpre monta à ses joues, et ses paupières s'abaissèrent
+pour voiler le trouble de son regard.
+
+Son interlocuteur continua, sans paraître remarquer ce désarroi:
+
+--Aussi bien, au lieu de descendre dans la salle à manger, nous
+resterons ici, à causer, s'il vous plaît...
+
+Il ajouta:
+
+--A causer de choses sérieuses.
+
+Puis, comme les yeux de Florette l'interrogeaient avec un soupçon
+d'inquiétude:
+
+--Rassurez-vous. Je serai bref et je tâcherai de ne pas vous sembler
+ennuyeux. Ce sera l'affaire de dix minutes. Après quoi, je m'empresserai
+de vous rendre la clef des champs.
+
+--Oh! mon oncle! protesta mademoiselle Fine-Lame, je serai toujours
+heureuse de vous entendre.
+
+Et elle ajouta résolument:
+
+--J'ai moi-même une confidence des plus importantes à vous faire...
+
+--Vraiment?... Eh bien, parlez, ma chère nièce... Je vous écoute...
+
+--Non... Vous d'abord... Je vous en prie...
+
+Elle déposa sa cravache sur un meuble, ôta ses gants et son chapeau, et
+s'assit dans un fauteuil,--curieuse, attentive, émue.
+
+L'ami Dick se promenait de long en large dans le salon.
+
+A un moment, il s'arrêta devant la jeune fille et lui demanda
+brusquement:
+
+--Eva, n'avez-vous pas envie de vous marier?
+
+
+
+
+III
+
+A BON DEMANDEUR, BON REFUSEUR
+
+
+La _Filleule, de Lagardère_ tressaillit violemment,--elle était si loin
+de s'attendre à une pareille question!--et répéta:
+
+--Me marier!...
+
+Le pseudo-Samuel poursuivit:
+
+--Il ne s'agit pas ici de ce désir banal qui dévore toutes les fillettes
+de jouer à la madame, de changer de position et de conquérir une liberté
+qu'en France on refuse aux jeunes misses...
+
+Non, je veux désigner cette aspiration de la femme d'esprit et de
+coeur à ne plus marcher seule désormais dans la vie et à s'appuyer sur
+le bras d'un homme vaillant et fort, qu'elle a distingué dans la foule,
+en qui elle a mis sa confiance et sa tendresse, et sous la protection
+duquel elle chemine, tranquille, heureuse et honorée...
+
+M'avez-vous compris, mon enfant?...
+
+--Oui, répondit notre héroïne d'un ton pénétré et convaincu; oui, je
+vous ai compris, mon oncle.
+
+--Et, sans doute, vous vous êtes dit que riche et belle comme vous
+l'êtes,--car vous êtes merveilleusement belle...
+
+Il prononça ces mots avec tant de passion que «sa nièce» ne put se
+défendre d'un mouvement de surprise.
+
+Il s'aperçut de l'effet et se hâta de reprendre:
+
+--Ceci n'est pas un compliment. C'est la constatation d'un fait, lequel,
+je crois, ne doit ni vous étonner ni vous blesser...
+
+Donc, vous êtes belle, et l'héritage de mon aîné, de notre pauvre et
+cher Will, dont vous serez envoyée sous peu en possession,--j'ai écrit à
+ce sujet à New-York, où l'on procède, en ce moment, aux formalités
+nécessaires,--cet héritage fait de vous l'un des partis les plus
+sortables...
+
+Dans cette situation, il est tout naturel que vous vous soyez dit que
+les prétendants ne vous manqueraient pas...
+
+Il est constant qu'il s'en présentera par douzaines...
+
+Soit, mais, parmi ceux-ci, combien--gentilshommes réduits à redorer leur
+blason ou plébéiens avides d'échafauder leur fortune sur la
+vôtre,--combien n'auront d'autre ambition que d'épouser vos dollars!...
+
+Parmi ceux, au contraire, qui, non moins avantagés que vous sous le
+rapport de l'argent, solliciteront votre main avec une ardeur dégagée de
+tout intérêt et éperonnée seulement par la puissance de vos charmes,
+combien reculeront devant votre passé!...
+
+Excusez ma parole brutale: je ne suis guère qu'un sauvage et n'ai point
+l'habitude de taire ni de déguiser la vérité,--dût cette vérité arracher
+un cri de douleur à ceux que j'aime!...
+
+Ce passé, sur lequel je ne reviendrai plus, vous rendrez cette justice à
+ma discrétion, que je ne vous en ai demandé que ce qu'il vous a plu de
+m'apprendre...
+
+Mais un futur époux sera plus exigeant...
+
+Lui cacherez-vous ce qui peut-être lui sera révélé par d'autres?...
+
+Hé! mon Dieu, je ne l'ignore point: ce passé, indépendant de votre
+volonté, est certainement irréprochable, et pas un citoyen de la libre
+Amérique n'hésiterait à donner son nom à celle qui s'est appelée la
+_Filleule de Lagardère_...
+
+Mais nous ne sommes pas ici dans les Etats de l'Union: nous sommes dans
+un pays où le préjugé règne, où le ridicule tue, et où votre première
+jeunesse s'est écoulée sur les tréteaux de je ne sais quelle entreprise
+foraine...
+
+Et puis, il y a cette histoire: la tentative de vol commise au pavillon
+de la Faisanderie...
+
+On prétendra que vous avez été la complice des misérables...
+
+Calomnie infâme, j'en conviens; cependant, n'est-ce pas un de vos
+écrivains qui a érigé en principe que, de la calomnie la plus absurde,
+il reste toujours quelque chose?...
+
+Cette double tache originelle, tout votre or ne la lavera pas! Que
+dis-je! il la fera plus visible sur votre front, où iront la chercher
+les yeux des médisants et des jaloux!...
+
+Un mari éperdûment épris vous la pardonnera-t-il? Le monde ne vous la
+pardonnera point. Le monde est injuste, cruel et tenace. Pour échapper à
+ses dédains, à ses sarcasmes, il vous faudra renoncer à lui...
+
+Hélas! le bonheur s'évapore vite dans la solitude!...
+
+L'ivresse de la lune de miel peu à peu dissipée, ne craignez-vous pas
+que celui qui vous aura choisie envers et contre tous, ne finisse par se
+révolter contre l'existence à laquelle vous l'aurez involontairement
+condamné, et ne sente l'indifférence, la rancune, la haine même se
+substituer dans son coeur à l'amour sapé par la satiété et la
+possession?...
+
+Vous n'aviez pas pensé à tout cela, mon enfant...
+
+--Vous vous trompez, mon oncle, repartit la jeune fille avec
+tranquillité, j'y avais pensé depuis longtemps.
+
+Un peu de malaise passa parmi l'assurance, parmi l'éloquence de
+l'orateur.
+
+Il avait compté sur des larmes, sur des protestations, sur des
+exclamations, tout au moins sur un mouvement.
+
+Rien n'était venu.
+
+Florette l'avait écouté attentivement, mais paisiblement.
+
+--Je suis enchanté, reprit-il, que vous ayez envisagé, sans vous en
+émouvoir outre mesure, cet état de choses dont il était urgent que nous
+nous occupassions tôt ou tard. C'est d'une personne prudente et sensée.
+Il m'appartient néanmoins, en ma qualité de frère et de représentant de
+votre père, en qualité de votre tuteur et de votre unique parent en ce
+monde, il m'appartient, dis-je, d'aviser au moyen d'asseoir sur des
+bases solides votre bonheur et votre avenir. Ce moyen, je l'ai cherché à
+votre insu, et Dieu m'a permis de le rencontrer. Je crois avoir trouvé
+l'époux qui vous convient...
+
+Il s'arrêta...
+
+Il avait espéré jeter par ces paroles notre héroïne dans un trouble dont
+il profiterait pour lui arracher son secret.
+
+Mademoiselle Fine-Lame dit simplement:
+
+--Mon oncle, je vous sais gré de cette sollicitude; mais encore faut-il
+que je connaisse celui que vous me destinez.
+
+--C'est juste.
+
+Il poursuivit, après s'être recueilli un instant:
+
+--Ai-je, d'abord, besoin de vous déclarer que celui-là est réfractaire à
+tous les préjugés, à toutes les lois d'une société qui n'a de force que
+contre les faibles, les timides et les désarmés?...
+
+Cette supériorité suppose un certain âge...
+
+De fait, ce n'est plus un jouvenceau; mais qu'est-ce que la jeunesse? Il
+y a des adolescents qui sont caducs. Il y a des hommes mûrs qui
+conservent toute la fraîcheur des premières années...
+
+En ce qui le concerne, l'époux que je vous ai choisi ne s'est jamais
+montré plus robuste et plus dispos: jamais son intelligence n'a été plus
+lucide; jamais sa sensibilité, plus vive ni plus délicate...
+
+Cela tient-il à ce qu'il a gardé la virginité de son coeur?
+J'inclinerais à le croire. S'il a inspiré des passions, il a su n'en
+point ressentir,--et c'est une âme neuve qu'il offre à celle qui
+daignera l'accepter.
+
+ * * * * *
+
+En commençant cette scène, notre rusé compère n'avait qu'un but:
+contraindre mademoiselle Fine-Lame à se trahir.
+
+Mais surpris, au début, par l'attitude de la jeune fille, il s'était
+échauffé petit à petit et sans s'en apercevoir lui-même, au point de
+transformer la comédie en une explosion sincère des sentiments qu'il
+contenait.
+
+Les maquignons et les _turfistes_ ont un terme particulier pour désigner
+l'action du cheval qui s'exaspère de son propre élan et ne connaît plus
+de bornes ni d'obstacles à son galop vertigineux.
+
+Ils appellent cela _s'emballer_.
+
+L'ami Dick s'était _emballé_.
+
+Encore un peu, et, comme un véritable amoureux de vaudeville, il allait
+tomber aux genoux de notre héroïne, lorsque celle-ci--effrayée à la fin
+de cet aveu déguisé et de l'ardeur avec laquelle l'étrange soupirant le
+formulait--l'arrêta en s'exclamant:
+
+--N'achevez pas, de grâce!
+
+--Comment?...
+
+--Je ne puis ni ne dois en entendre davantage...
+
+--Cependant...
+
+Elle eut un geste suppliant:
+
+--Je vous en prie, ne me dites pas le nom de la personne dont vous me
+parlez!
+
+--Et pourquoi tairais-je ce nom?
+
+--Parce qu'en supposant que cette personne ait réellement sur moi les
+projets que vous lui prêtez, je serais désolée de la désespérer...
+
+--Que signifie?...
+
+--Il ne m'est pas possible d'accueillir ses hommages...
+
+--Ah!
+
+--Je ne m'appartiens plus: j'aime quelqu'un et j'en suis aimée...
+
+--Vous!...
+
+Il est certain que le faux Murphy s'attendait à cette réponse, qu'il
+l'avait provoquée par tous les moyens en son pouvoir, et que rien en
+elle ne devait le surprendre, le rapport du groom Jim l'ayant
+suffisamment édifié à cet endroit.
+
+Pourtant la déclaration de Florette le frappa en pleine poitrine, et ce
+fut d'une voix tremblante de colère qu'il s'écria,--l'oeil sombre et
+les traits contractés:
+
+--Vous aimez quelqu'un!... On vous aime!... Ah! oui: ce jeune monsieur
+qui vous contait fleurette au Bois, ce matin!...
+
+--Vous savez?...
+
+--Je sais que vous m'avez trompé, que vous entretenez une intrigue
+coupable et que ces promenades, qui durent quatre heures, ne sont que
+des rendez-vous galants dans lesquels vous laissez, chaque jour, une
+partie de votre honneur!...
+
+La _Filleule de Lagardère_ releva le front sous le reproche immérité:
+
+--Monsieur, répliqua-t-elle fièrement--elle ne l'appelait plus _mon
+oncle_,--ceux que vous avez chargés d'épier mes actions vous ont mal
+renseigné. C'est la première fois, ce matin, que je rencontre au Bois
+celui qui est mon fiancé devant Dieu et qui deviendra mon mari devant
+les hommes.
+
+Elle ajouta, en pesant sur les mots:
+
+--_La première fois, au Bois_; car je n'ai rien à vous cacher, et je
+n'éprouve aucune honte à déclarer hautement qu'il y a longtemps que nous
+avons échangé nos coeurs et que nous nous sommes promis de n'être
+jamais l'un qu'à l'autre...
+
+--A merveille! ricana son interlocuteur. C'est un _pronunciamiento_ dans
+les règles. Et quel est cet heureux mortel? J'imagine quelque _dandy_
+ruiné qu'attire le rayonnement de votre dot...
+
+--Celui-là est un vrai gentilhomme. Il était plus riche que moi et
+j'étais seule au monde, sans appui, sans ressources, alors qu'il m'a
+juré que je serais sa femme. Pourquoi ne lui conserverais-je pas ma foi,
+aujourd'hui que j'ai retrouvé un nom, une fortune, une famille?...
+
+--Et lui avouerez-vous, à ce vrai gentilhomme, le milieu dans lequel
+vous avez vécu avant qu'il vous connût sans doute?...
+
+--C'est dans ce milieu qu'il m'a connue. Il sait que ma vie passée est
+pure de toute faute. Aussi pure, j'en atteste le ciel, que ma conduite
+d'à présent!...
+
+L'ami Dick toussa. La colère lui montait à la gorge. Il fit un tour dans
+le salon et reprit, en s'efforçant de se dominer:
+
+--Ainsi, vous espérez que ses nobles parents...
+
+La jeune fille affirma avec exaltation:
+
+--J'espère tout de l'amour de Roger. Son amour l'inspirera. Il lui
+donnera le pouvoir de convaincre son père, et celui-ci consentira à
+notre bonheur à tous deux. Roger l'a dit, et je crois en lui: il est de
+ceux qui ne mentent point.
+
+L'autre interrogea violemment:
+
+--Roger, de qui?... Roger, de quoi?... Vous me ferez, je pense,
+l'honneur de ne pas me taire davantage le nom de mon futur neveu...
+
+Notre héroïne ouvrit la bouche pour parler...
+
+Mais le nom qui allait jaillir de ses lèvres ne fut point prononcé...
+
+Car elle avait surpris la lueur fauve, sinistre et féroce que venait de
+darder la prunelle de l'assassin de Sam Murphy...
+
+Il y avait dans cet éclair tout un déchaînement de menaces et
+d'intentions mauvaises...
+
+Et mademoiselle Fine-Lame se défiait désormais.
+
+Aussi répondit-elle froidement:
+
+--Ce nom, le père de Roger vous l'apprendra lui-même, quand il se
+présentera à vous ainsi qu'à mon oncle et tuteur.
+
+Mais, déjà, Richard Vautier avait ramené à un calme relatif ses traits,
+son ton et son regard:
+
+--Et si je refusais, objecta-t-il, mon assentiment à cette union?
+
+Florette se leva.
+
+Son visage avait revêtu une remarquable expression d'énergie.
+
+Sa voix était ferme et décidée.
+
+--Alors, déclara-t-elle, je me rappellerais que, jusqu'à ce moment, j'ai
+su me passer de famille; que mon père, qui se souvenait de moi si tard,
+a négligé de me reconnaître aux yeux de la loi du pays où je suis née,
+et que ma mère seule, si j'avais eu l'immense joie de la conserver,
+aurait des droits sur mes actions. Je renoncerais sans regrets à
+l'existence que vous m'avez faite, au luxe qui m'entoure, à l'héritage
+qui m'appartient, et je m'en retournerais chez le brave garçon qui
+m'avait recueillie jadis. Jacques Périn ne me fermerait pas sa porte.
+C'est à lui uniquement que je demanderais conseil, aide et protection...
+Quant à celui à qui j'ai marié mon âme, pauvre il m'a aimée, pauvre il
+m'aimerait encore,--et, si je ne pouvais être à lui, du moins je ne
+serais à personne.
+
+L'ami Dick parut réfléchir. Ensuite, sèchement:
+
+--Il suffit. J'attendrai la visite que vous m'annoncez. Pour l'instant,
+miss Eva, nous n'avons plus rien à nous dire. Rentrez dans votre
+appartement. Je vous y ferai connaître ma volonté.
+
+--Vous connaissez la mienne, mon oncle, repartit notre héroïne
+vaillamment.
+
+ * * * * *
+
+Dans son cabinet, où il avait rejoint M^e Bouginier, l'ancien secrétaire
+du _captain_ donnait un libre cours à son emportement:
+
+--Je vous le répète, disait-il, si nous n'y prenons garde, la fille et
+les millions de Will nous échapperont en même temps... La misérable se
+révolte: elle a un amant--un amant qui l'endoctrine, qu'elle prétend
+épouser, et avec qui elle compte sans doute partager l'héritage
+paternel, puisque j'ai été assez sot pour ne pas suivre vos avis en
+l'écartant définitivement de notre chemin...
+
+L'ex-avoué savoura une prise et murmura:
+
+--Voilà. Je l'avais bien prévu. C'est le cas de tous les mortels...
+
+Il haussa légèrement les épaules et modula en sourdine:
+
+ Amour, amour, quand tu nous tiens!...
+
+L'autre continua avec la même agitation:
+
+--C'est ce jeune drôle qui est cause de tout. Il a séduit cette niaise
+enfant. C'est lui qui lui a tracé sa ligne de conduite. C'est contre lui
+qu'il faut agir... Oui, mais elle m'a caché son nom... Comment combattre
+un adversaire qu'un masque dérobe à vos coups?
+
+Il martela une table du poing:
+
+--Oh! ce nom et cet adversaire, je donnerais pour les connaître...
+
+--Ne donnez rien, interrompit paisiblement l'ex-officier ministériel, je
+vous les apporte gratis...
+
+--Vous?...
+
+--Parbleu! puisque je suis au courant de toute cette histoire
+d'amourette...
+
+--Et vous ne m'aviez pas prévenu!...
+
+--Je venais justement m'entretenir avec vous de ce gentil garçon...
+
+--Ah! c'est...
+
+--Un cavalier accompli. Aussi mignon que la minette. Je vous signe mon
+billet que ce sera le plus joli petit ménage...
+
+Richard Vautier fit un geste d'impatience.
+
+M^e Bouginier poursuivit avec placidité:
+
+--Cela vous agace. Je comprends. Passons.
+
+Puis changeant de ton:
+
+--La question est de savoir si nous sommes associés.
+
+--Associés?
+
+--Oui, dans l'affaire des millions, associés à parts égales, mêlant
+fraternellement nos jeux et partageant loyalement les bénéfices...
+
+S'il en est ainsi, tope là!...
+
+Avant trois jours, j'aurai brouillé à mort mademoiselle Fine-Lame et M.
+le marquis Roger de Saint-Pons,--et celui-ci ne sera plus à craindre;
+car, avant trois jours aussi, il aura cessé d'exister.
+
+
+
+
+IV
+
+LETTRES ANONYMES
+
+
+Le lendemain, Roger de Saint-Pons qui, depuis que Florette avait quitté
+le pavillon de la Faisanderie pour l'avenue du bois de Boulogne,
+profitait de ce que son père passait toutes ses journées à la chasse
+pour passer, lui, toutes ses journées à Paris, Roger de Saint-Pons,
+disons-nous, se préparait à retourner à Carrières, où il voulait avoir
+avec le marquis un entretien décisif au sujet de la jeune fille.
+
+Avant de prendre le train, il devait déjeuner avec quelques amis.
+
+Il était dix heures. Le jeune homme était en train de s'habiller.
+
+Népomucène Briquet entra.
+
+Elevé à la dignité de factotum de son ancien _copain_ de régiment,
+l'ex-chasseur avait conservé l'habitude de tutoyer celui-ci.
+
+Il n'avait pas renoncé non plus à celle de guillocher son langage
+d'amphigourismes redondants et ambitieux.
+
+--Mon petit Roger, fit-il, c'est une lettre...
+
+--Une lettre?...
+
+--Et qui infecte un bouquet de parfums olfactifs, quintessenciés et
+délectables!... Le Marché aux Fleurs, quoi!... Ou, censément, une
+boutique de coiffeur qu'on se fourrerait sous le nez!...
+
+Il tendit à son maître une enveloppe carrée, d'un papier glacé,
+légèrement teinté de vert d'eau, sur laquelle l'adresse de Roger de
+Saint-Pons était tracée en caractères grêles, irréguliers et tremblés.
+
+Le jeune homme l'examina et murmura:
+
+--C'est une écriture de femme...
+
+Il se mit à tourner et à retourner la lettre, comme s'il eût hésité à
+l'ouvrir.
+
+--Pour sûr, opina Népomucène, ce ne sont pas les jambages du ministre de
+la guerre ou du _marchef_ de l'escadron... Nonobstant, que j'aurais
+voulu avoir pour camarade de lit l'ordonnance qui l'a apportée... Une
+chérubine de _bobonne_ astiquée, harnachée comme pour une revue
+d'inspection, avec une taille qui tiendrait dans la dragonne de mon
+sabre, des cheveux noirs et reluisants comme le couvercle de ma giberne
+et une paire de quinquets qui vous fusillent à l'instar d'une batterie
+de mitrailleuses!...
+
+Tandis que Népomucène parlait, M. de Saint-Pons continuait à regarder la
+lettre avec une inquiétude qu'il ne s'expliquait pas.
+
+--Qui peut m'écrire? se demanda-t-il.
+
+Briquet haussa les épaules:
+
+--Parbleu! ta particulière de l'avenue du Bois-de-Boulogne!...
+
+Ces amoureux, quand ça ne jabote pas ensemble, ça a toujours un tas de
+choses à se communiquer, épistolairement parlant...
+
+Ouvre, d'ailleurs, et tu verras, pendant que je vais administrer le
+_coup de fion_ à ton équipement.
+
+--Tu as raison... C'est peut-être de Florette... Mon Dieu! s'il lui
+était arrivé malheur?
+
+Et le jeune homme, décachetant la missive, lut d'un trait ce qu'elle
+contenait.
+
+Alors, l'ex-chasseur, qui brossait le chapeau de son maître, entendit un
+cri étouffé...
+
+Il se retourna vivement...
+
+Roger était horriblement pâle.
+
+Les lèvres blêmes et frémissantes, il s'appuyait à un meuble pour ne pas
+tomber et il fixait des yeux hagards sur le papier mystérieux, qu'il
+tenait d'une main tremblante et crispée.
+
+--Tonnerre! qu'est-ce qu'il y a, mon fils? s'exclama l'ancien troupier,
+effrayé. Est-ce que la _Filleule de Lagardère_ serait malade?
+
+M. de Saint-Pons fit un signe négatif.
+
+Népomucène interrogea de nouveau:
+
+--Est-ce qu'elle serait morte?...
+
+--Non... Mais ce n'est pas moins affreux... Ecoute...
+
+Népomucène se rapprocha.
+
+Et d'une voix sourde et saccadée, le jeune homme lui donna lecture des
+lignes suivantes:
+
+ «Celle en qui vous avez toute confiance se moque indignement de
+ vous. Après avoir filé, le matin, le parfait amour en votre
+ compagnie, elle se rattrape, le soir, avec des gens qui ne sont pas
+ assez naïfs pour l'adorer platoniquement.
+
+»Voulez-vous en avoir la preuve?
+
+»Trouvez-vous, à dix heures, dans une voiture fermée, rue de la
+ Pompe, devant la porte des communs de l'hôtel Murphy.
+
+»Vous verrez alors sortir la future marquise de Saint-Pons et vous
+ pourrez la suivre jusqu'à l'endroit où l'attend celui qui restera
+ son amant lorsque vous serez son époux.
+
+»UNE AMIE.»
+
+Népomucène Briquet, attentif, se tortillait la moustache.
+
+Lorsque son maître eut terminé:
+
+--Sacré mille noms d'un chien! tonna le brave soldat, voilà une amie qui
+me fait furieusement l'effet d'être une venimeuse pécore! Accuser
+mademoiselle Fine-Lame!... C'est le jet de bave d'une limace sur une
+rose!... Une lâcheté! Un mensonge! Une calomnie superlative et
+vexatoire!...
+
+Et Népomucène ajouta avec une chaleureuse conviction:
+
+--D'ailleurs, expédier une lettre anonyme, sans signature ni pataraphe,
+c'est le propre d'un _salopiaud_--ou d'une _salopiaude_, au choix, quand
+il retourne d'une dame du sexe--et c'est la consigne, pour tout un
+chacun qui possède pour cinq centimes de bon sens sous le cuir chevelu,
+de mépriser avec dédain ces dénonciations clandestines d'une vengeance
+de femme ou autre...
+
+Il frappa sur l'épaule de Roger:
+
+--Tu ne vas pas croire à celle-ci, hein? et faire à ta maîtresse
+l'injure de la supposer susceptible d'une trahison?...
+
+On a voulu se gausser, je te le jure, et mademoiselle Florette est une
+honnête fille; je te réponds d'elle sur mes chevrons, moi à qui tu as
+conté tout ce qui s'est passé entre vous...
+
+Oui, certainement, Florette est une honnête fille, incapable de fauter
+d'une façon plus ou moins quelconque, qui ne respire que pour toi et qui
+n'a jamais trompé... que le _contre de quarte_ en tirant la botte avec
+les _pékins_...
+
+ * * * * *
+
+M. de Saint-Pons lui tendit la main:
+
+--Merci, mon vieux camarade, dit-il; tu viens de me dicter mon devoir.
+
+Il froissa le papier et le jeta dans un coin avec dégoût.
+
+Puis, quand il eut fini de s'habiller:
+
+--Je vais fumer un cigare sur le boulevard, en attendant l'heure du
+déjeuner...
+
+--C'est cela, et pour allumer ton londrès...
+
+L'ex-chasseur se baissa et ramassa la lettre:
+
+--Voilà, poursuivit-il le feu va purifier cette vilenie.
+
+Mais le jeune homme, lui arrêtant le bras au moment où il présentait le
+billet à la flamme d'une allumette:
+
+--Non, donne-moi ce papier...
+
+--Comment?
+
+--Je veux le conserver. Il me servira peut-être à découvrir un jour
+l'auteur d'une telle infamie... Oh! celui-là, quel qu'il soit, payera
+cher la souffrance qu'il m'a fait éprouver tout à l'heure!...
+
+M. de Saint-Pons aurait pu ajouter:
+
+--Et que j'éprouve encore maintenant!...
+
+La lettre, qu'il venait de glisser dans la poche de son vêtement, le
+mordait à la poitrine ainsi qu'une dent de vipère.
+
+Il sortit.
+
+Népomucène Briquet le suivit des yeux, d'un air qui avait des
+commisérations et des attendrissements paternels.
+
+Le digne troupier devinait les tortures mal dissimulées qui poignaient
+son jeune maître:
+
+--Ah! grogna-t-il, si je tenais la fichue gaupe qui nous a expédié ce
+poulet, c'est elle qui pincerait un quadrille, avec accompagnement
+d'éventail à bourrique!
+
+ * * * * *
+
+Presque à la même heure, une scène identique se passait à l'hôtel
+Murphy, dans l'appartement occupé par Flore-Eva.
+
+Mistress Betzy Simpson, la femme de chambre de celle-ci, une Anglaise
+d'un âge mûr et d'une apparence absolument respectable, très dévouée à
+sa jeune maîtresse, mais plus dévouée encore à son maître, sir Samuel,
+qui lui réglait ses gages sur un pied magnifique,--mistress Betzy
+Simpson entrait chez notre héroïne en ayant à la main un pli d'une forme
+et d'un papier exactement pareils à celui que nous avons vu remettre ès
+mains de Roger de Saint-Pons par son fidèle serviteur et compagnon
+d'armes Briquet.
+
+--Qu'est-ce? questionna Florette.
+
+--Pour miss Eva, répondit la femme de chambre en présentant la missive à
+la jeune fille.
+
+--Une lettre?... Pour moi?... De quelle part?
+
+--C'est un commissionnaire qui l'a apportée.
+
+--Un commissionnaire?... Ah!... Et de qui la tenait-il?
+
+--D'un _gentleman_, a-t-il dit, parfaitement convenable.
+
+Mademoiselle Fine-Lame prit la lettre. Elle pensait:
+
+--Si c'était de Roger?... Que peut-il me mander?... J'ai peur...
+
+Avec un mouvement de résolution, elle ouvrit le pli et en parcourut
+rapidement le contenu...
+
+Puis un gémissement expira sur ses lèvres. La respiration lui manquait.
+Elle devint blanche comme une morte...
+
+Son regard se voila. Tout tournait autour d'elle. Elle chancela...
+
+Mistress Simpson s'élança pour la soutenir:
+
+--Qu'avez-vous? interrogea-t-elle, qu'avez-vous, miss, au nom du
+ciel?...
+
+La mignonne s'était affaissée sur un siège. Elle écarta Betzy du geste
+et murmura faiblement:
+
+--Je n'ai besoin de rien... Laissez-moi... Je désire être seule.
+
+La camériste se retira.
+
+Florette passa sa main sur ses yeux.
+
+Elle semblait ne pas vouloir, ne pas pouvoir se rendre compte de ce
+qu'elle venait de déchiffrer.
+
+Elle avait hâte de relire ce message énigmatique, d'en interroger chaque
+ligne, de soulever le masque de chaque mot.
+
+Nous avons indiqué que l'enveloppe en était taillée de la même façon,
+que le papier en était teinté de la même nuance que la lettre reçue par
+le jeune marquis; mais l'écriture régulière, nette et décidée, accusait
+une main masculine.
+
+En voici, du reste, le contenu:
+
+ «Mademoiselle,
+
+»M. Roger de Saint-Pons a une maîtresse,--une maîtresse pour
+ laquelle il a commencé de se ruiner et pour laquelle il vous
+ ruinera, vous, quand, devenu votre époux, il sera possesseur de
+ votre immense fortune.
+
+»Vous plaît-il de vous convaincre de la déloyauté de ce
+ gentilhomme?
+
+»Ce soir, à dix heures précises, échappez-vous de l'hôtel par la
+ petite porte qui donne sur la rue de la Pompe; prenez une voiture,
+ faites-vous conduire au pavillon d'Armenonville et demandez M.
+ Marignan.
+
+»Celui-là est un ami sincère et dévoué.
+
+»Il vous fera assister à des scènes qui ne vous laisseront aucun
+ doute sur la manière, au moins bizarre, dont votre beau fiancé
+ tient les promesses qu'il vous prodigue, et vous fournira les
+ moyens de vous soustraire à ses coupables spéculations.»
+
+ * * * * *
+
+Le billet meurtrier gisait sur le parquet.
+
+Révoltée d'abord contre les accusations qu'il renfermait, puis pénétrée
+peu à peu par le poison de celles-ci, la jeune fille semblait abîmée
+dans une douloureuse stupeur.
+
+Mais un travail mental s'accomplissait derrière cette désolation, et,
+après vingt minutes environ d'immobilité, de silence et de réflexion:
+
+--Il le faut! soupira Florette. Cette incertitude me tuerait!...
+
+Elle sonna. Mistress Simpson,--qui était quelque part, aux
+aguets,--rentra presque aussitôt. Notre héroïne lui dit:
+
+--Ma chère Betzy, j'ai quelque chose à vous demander. Jurez-moi que vous
+me l'accorderez.
+
+L'Anglaise refusa, dans le principe.
+
+Elle prétendait savoir avant de s'engager.
+
+Mademoiselle Fine-Lame parla. Quand elle eut parlé, la camériste résista
+un moment, pour la forme. Quand elle eut suffisamment résisté, elle
+céda.
+
+ * * * * *
+
+Cinq minutes plus tard, elle se présentait dans le cabinet du prétendu
+Murphy et annonçait à celui-ci avec une satisfaction visible sur son
+visage abondamment fané:
+
+--Tout a réussi à souhait. Nous sortons ce soir à dix heures. C'est moi
+qui suis chargée d'aller chercher une voiture.
+
+--_All right!_ approuva le faux Yankee. Voici la gratification promise.
+Continuez à me servir avec le même zèle et la même discrétion, et vous
+n'aurez pas à vous plaindre.
+
+
+
+
+V
+
+LE DRAME DE LA JALOUSIE
+
+
+Lorsque Roger de Saint-Pons prit place à la table autour de laquelle
+s'asseyaient ses amis, il y fut accueilli par une acclamation générale,
+qui, devant l'expression involontaire de souffrance répandue sur ses
+traits, se changea bientôt en questions inspirées par le plus cordial
+intérêt.
+
+Le jeune homme s'efforça de sourire.
+
+--Ce n'est rien, répondit-il. Une simple migraine. Ne vous occupez pas
+de moi, je vous en prie.
+
+Et il essaya de manger, de boire, de causer, de se mettre au diapason de
+la verve des convives aiguisée par la gaieté, l'appétit, les mets et les
+vins de choix. Mais il put à peine effleurer son assiette et son verre;
+les mots s'étranglaient dans sa gorge; son coeur gonflé semblait près
+d'éclater.
+
+Au dessert, il n'y tint plus, et se levant:
+
+--Messieurs, excusez-moi de vous fausser compagnie. C'est l'heure où je
+dois prendre le train pour Carrières...
+
+Deux heures après, vous l'auriez trouvé au bois de Boulogne, errant dans
+les allées que, la veille, il avait parcourues avec la jeune fille.
+
+Comment avait-il fait la route?
+
+Il n'aurait pu le préciser.
+
+La lettre, la maudite lettre, absorbait sa pensée tout entière.
+
+Tantôt il se rebellait contre elle; il fouillait dans sa poche; il l'en
+retirait pour en semer les morceaux au vent; il se répétait que mettre
+en doute un moment la lâcheté mensongère de la correspondante anonyme,
+c'était déjà insulter Florette.
+
+--Florette! elle! la franchise! la pureté! Se jouer de lui! Impossible!
+C'était impossible!...
+
+Puis surgissait cette interrogation sinistre:
+
+--Si cela était, cependant?...
+
+Et il ne déchirait pas le papier accusateur: il le tournait, le
+retournait entre ses doigts comme si, en le pressant et en le triturant,
+il eût dû en extraire la vérité.
+
+D'où venait-il? D'une femme assurément; et de quelle femme! Le style
+trivial l'indiquait assez.
+
+Oui, mais derrière cette femme il y avait un homme. Roger le devinait.
+Ah! cet homme, tout son sang suffirait à peine pour venger l'injure et
+les tortures subies!...
+
+Tantôt le pauvre garçon s'arrêtait, s'adossait à un arbre et fermait les
+yeux...
+
+Alors il se revoyait chevaucher aux côtés de notre héroïne par cette
+matinée pleine de verdure, de gazouillements et de rayons...
+
+Il entendait les doux propos échangés, les oiseaux qui leur faisaient
+fête et le tic-tac des deux coeurs qui battaient à l'unisson...
+
+Remontant le cours du passé, son rêve le ramenait sous ces ombrages
+séculaires de la forêt de Saint-Germain et du parc de Saint-Pons qui
+avaient assisté à tant de chastes rendez-vous, de serments réitérés, de
+pudiques enlacements et de timides caresses!...
+
+Ces heures roses et heureuses ne reviendraient-elles plus?
+
+Il entra à la Laiterie et s'assit à la table sur laquelle il avait
+déjeuné d'une façon champêtre avec la _Filleule de Lagardère_. Une
+vachère, costumée en paysanne d'opéra-comique, accourut:
+
+--Qu'est-ce qu'il faut servir à monsieur?
+
+--Un carafon d'absinthe.
+
+Au régiment, en effet, il avait vu, prise à haute dose, cette liqueur
+tuer la pensée.
+
+La Suissesse improvisée le toisa.
+
+--On ne tient pas de ça chez nous, répliqua-t-elle durement. Vous n'êtes
+pas ici chez le _mastroquet_... Allez _vous achever_ ailleurs.
+
+Et elle ajouta avec commisération:
+
+--S'ivrogner de la sorte!... Si ça ne fait pas pitié!... Un si joli
+jeune homme!
+
+De fait, les jambes de Roger flageolaient sous lui,--et les dames et les
+_babies_, qui se régalaient de crème et de gâteaux, regardaient avec
+étonnement sa pâleur mortelle, son air égaré et son tremblement
+convulsif.
+
+Il se leva et sortit. Il avait soif de solitude. Il s'enfonça dans la
+partie la plus sombre et la plus déserte du Bois, marchant au hasard,
+coupant à travers les massifs et se heurtant aux arbres avec des
+sanglots étouffés et des ricanements féroces.
+
+De minute en minute, il se sentait devenir fou, matériellement fou.
+
+A la fin, harassé, haletant, en délire, il tomba sur un banc et y
+demeura écrasé dans un anéantissement complet.
+
+ * * * * *
+
+A l'hôtel Murphy, notre héroïne n'endurait pas un supplice moindre.
+
+Elle s'était jetée sur son lit, pour essayer de dormir, comme si, ses
+paupières une fois baissées, elle n'eût plus dû apercevoir certaines
+réalités terribles.
+
+Ses oreilles bourdonnaient.
+
+Une lourdeur, une chaleur atroces s'abattaient sur son crâne et le
+serraient comme une main qui eût tenté de le broyer.
+
+Vous figurez-vous Roger aux genoux d'une autre femme, répétant les mêmes
+paroles enivrantes avec lesquelles il avait pris l'âme et la vie de la
+jeune fille?
+
+Roger! la loyauté, le désintéressement, l'honneur personnifiés! Roger,
+un chevalier sans peur et sans reproche! Roger, qui apportait dans
+chacun de ses dires et dans chacune de ses actions la prud'hommie des
+anciens preux, prêts à mourir pour leur foi, leur prince et leur dame!
+
+Pourtant la dénonciation était précise, explicite et formelle...
+
+On offrait à Florette de lui faire toucher du doigt la perfidie de son
+amant...
+
+Oui, mais qui lui offrait cela?
+
+Un inconnu qui se prétendait un ami...
+
+Un ami!...
+
+Non: c'était un ennemi! Tout son être le criait à la mignonne! Un
+envieux, un misérable, un calomniateur!...
+
+Et chaque heure qui s'écoulait décuplait chez la pauvre enfant les
+doutes, les combats, les tourments!...
+
+Cependant la nuit était venue; la chambre s'était remplie d'ombre; le
+gaz s'était allumé au dehors. Mistress Simpson parut et questionna:
+
+--Miss Eva est-elle toujours dans les mêmes intentions?
+
+--Toujours.
+
+--Alors je prendrai la liberté de lui rappeler qu'il est près de neuf
+heures et demie.
+
+--C'est bien, ma bonne. Veuillez, je vous prie, aller chercher une
+voiture.
+
+ * * * * *
+
+Quand Roger de Saint-Pons sortit de sa torpeur, les arbres découpaient
+leurs feuillages immobiles sur un ciel moucheté d'étoiles.
+
+Le jeune homme consulta sa montre.
+
+Puis il se mit sur ses pieds avec peine.
+
+Il sentait comme un courant embrasé circuler dans ses veines, et,
+effrayé de cet état fébrile, il essayait maintenant de réagir, de
+dompter son émotion et de reprendre possession de son calme habituel.
+
+Il descendit ainsi le Bois.
+
+Un fiacre vide le croisa: il se jeta dedans et donna rapidement ses
+instructions au cocher.
+
+Dix minutes plus tard, le véhicule s'embusqua au coin de la rue de la
+Pompe, à quelques pas de l'hôtel Murphy et de la porte des communs de
+celui-ci.
+
+Une voiture stationnait devant cette porte et semblait attendre
+quelqu'un.
+
+Elle n'attendit pas longtemps.
+
+Comme dix heures sonnaient à la chapelle Saint-Honoré,--sur la place où
+se trouvait autrefois l'Hippodrome,--la porte vira doucement sur ses
+gonds et livra passage au groom Jim.
+
+Le _boy_ ouvrit la portière du «char numéroté» et, se retournant vers
+une personne qui le suivait:
+
+--Quand il plaira à mademoiselle? prononça-t-il en ôtant
+respectueusement sa casquette de livrée.
+
+Une femme se montra, à son tour, sur le seuil des communs.
+
+Mistress Simpson apparaissait derrière elle, une lumière à la main.
+
+Roger avait baissé les stores de son fiacre et demeurait le front collé
+à une fente qui lui permettait de prendre l'autre véhicule en écharpe.
+
+D'un coup d'oeil, il avait reconnu le petit domestique.
+
+Il reconnut aussi la duègne qu'il avait aperçue jadis assise sur le
+devant de l'équipage qui promenait autour du lac le pseudo-millionnaire
+et sa nièce.
+
+Pour cette dernière, hélas! le doute devenait encore moins possible.
+
+Ce n'étaient pas seulement sa taille et sa tournure qui la trahissaient
+de prime-abord...
+
+En posant le pied dans la rue, elle s'était tournée vers Jim comme pour
+lui donner un ordre...
+
+Et, vivement éclairée par le flambeau que tenait Betzy, elle s'était
+présentée de face aux regards avides du jeune homme...
+
+C'était Florette!...
+
+Elle n'avait même pas songé à abaisser la voilette de son chapeau!...
+
+Florette, avec deux grands yeux brillants d'énergie dans un visage d'une
+lividité spectrale, d'une indicible résolution!...
+
+Elle monta dans la voiture...
+
+Le groom transmit au cocher l'ordre qu'il venait de recevoir...
+
+L'attelage s'ébranla et partit au trot dans la direction du Bois...
+
+Et le _boy_ et la camériste disparurent à l'intérieur de l'hôtel en
+échangeant un sourire de satisfaction.
+
+De son côté, l'automédon de M. de Saint-Pons avait fouetté ses chevaux
+à tour de bras, et, suivant les instructions fournies par notre
+amoureux, s'était lancé sur la piste du véhicule qui emportait
+mademoiselle Fine-Lame.
+
+Ajoutons que, s'il fût resté quelques instants de plus à son poste
+d'observation, le jeune homme eût vu se rouvrir la porte des communs de
+_Murphy-House_.
+
+Deux individus en émergèrent avec précaution,--le chapeau enfoncé
+jusqu'aux sourcils et enveloppés, malgré la chaleur de la saison,
+d'amples pardessus de couleur sombre.
+
+Une fois dehors, le plus petit dit au plus grand:
+
+--Voilà la pièce commencée. Le prologue a passé sans encombre.
+Hâtons-nous d'aller assister au dénouement.
+
+--Ai-je besoin de vous répéter, fit l'autre, que je tiens
+essentiellement à ne pas me produire en public?
+
+--Soyez tranquille: l'endroit où je vous conduis, le massif dans lequel
+nous allons nous glisser pour applaudir au succès de ma comédie
+d'intrigue, sont à l'abri de toute curiosité, de toutes investigations
+indiscrètes. Nous y serons comme chez nous. J'ai pris soin, d'ailleurs,
+de disposer tout autour un cordon de sentinelles qui empêcheront tous
+promeneurs de venir nous y déranger.
+
+--_All right_! Pressons le pas, alors. Aussi bien, je brûle de
+m'assurer si les résultats de ce plan, qui vous appartient en propre,
+répondront à vos espérances.
+
+Tous deux accélérèrent leur marche, en continuant de converser à voix
+basse, et s'éloignèrent dans la direction de l'avenue.
+
+Comme ils tournaient le coin de la rue, un troisième personnage, qui,
+dès avant l'arrivée de la première voiture, s'était dissimulé dans un
+angle formé par le bâtiment des communs, et qui était demeuré là,
+pendant tout ce qui précède, comme incrusté dans la muraille,--se
+détacha de celle-ci en murmurant:
+
+--Allume! allume! Censément qu'il y a du micmac équivoque et
+indescriptible. Ces deux pékins en sont, pour sûr. Donc, emboîtons-leur
+les talons, acropédestrement parlant.
+
+Sous sa blouse et sous sa casquette, ce personnage avait la mine d'un
+ouvrier qui _a servi_; il portait, en effet, une moustache et une mouche
+d'une dimension respectable et tirait la jambe avec ce mouvement de
+hanche et ce coup de jarret dont le battement, contre le mollet, du
+fourreau de la «latte» ou du «bancal» fait contracter l'habitude aux
+cavaliers.
+
+En quelques enjambées, il eut rejoint les deux causeurs.
+
+Ceux-ci, remontant la partie de l'avenue réservée aux piétons,
+longeaient la gare du chemin de fer de ceinture qui flanque la grille du
+Bois.
+
+Ils franchirent cette grille, obliquèrent à droite et s'engagèrent dans
+l'allée qui mène à la porte Maillot.
+
+Notre ouvrier voyageait à leur hauteur, sans paraître les remarquer.
+
+Il avait mis sa casquette sur l'oreille, se dandinait les mains dans les
+poches, à l'instar d'un prolétaire un _peu parti_, et fredonnait ce
+refrain de caserne, évidemment importé d'Afrique:
+
+ Quand un turco
+ S'en va voir sa maîtresse,
+ Il la caresse
+ A coup d'tricot,
+ Ainsi qu'un bourricot...
+
+
+
+
+VI
+
+LE PAVILLON D'ARMENONVILLE
+
+
+Le pavillon d'Armenonville s'élève dans la partie du bois de Boulogne
+qui confine à la porte Maillot.
+
+C'est un cabaret à la mode dans le goût de ce qu'était le Moulin-Rouge
+aux Champs-Elysées.
+
+Ses charmilles, épaissies avec art, entourent de véritables paravents de
+verdure ses tables dressées pour les petits soupers fins et
+dispendieux,--et ses cabinets sont cités pour la quantité de noms de
+célébrités du demi-monde tracés au diamant sur leurs glaces et pour le
+moelleux de leurs sophas, qui ne le cèdent en rien à celui de M. de
+Crébillon fils.
+
+Il a même, en manière d'antichambre à ses salons du rez-de-chaussée, une
+sorte de lac-cuvette sur lequel une barque semble attendre les pèlerins
+et les pèlerines d'un nouveau voyage à Cythère. Mais l'eau du lac se
+moire de moisissures, et le fond de la barque s'embourbe dans les
+herbes; car, en s'échappant des bosquets, des retraits dont nous venons
+de parler, pèlerines et pèlerins préfèrent les coussins d'un
+huit-ressorts ou l'abri discret d'un coupé.
+
+Lorsque la voiture de mademoiselle Fine-Lame s'arrêta devant
+l'établissement, le «chasseur» de celui-ci, qui paraissait guetter
+l'arrivée du véhicule, se précipita à la portière de ce dernier et
+s'empressa de questionner:
+
+--Est-ce que madame demande quelqu'un?
+
+--M. Marignan, répondit notre héroïne d'une voix qui avait peine à
+sortir de ses lèvres.
+
+Le domestique se découvrit:
+
+--Madame veut-elle prendre la peine de me suivre? Je vais avoir
+l'honneur de servir de guide à madame. M. Marignan attend madame sous
+les charmilles, ici, à gauche.
+
+Cette affectation de respectueuse politesse devait contribuer à rassurer
+la jeune fille, si celle-ci avait hésité dans l'accomplissement de la
+démarche, au moins insolite, qu'elle tentait.
+
+Mais, nous le répétons, Florette était une de ces natures qui, fortes
+d'une conscience irréprochable et de la pureté de leurs intentions,
+vont droit au but qu'elles se sont proposé.
+
+L'émotion, qui s'était manifestée dans le tremblement de sa voix,
+s'était déjà évanouie devant la netteté de la résolution prise.
+
+Elle descendit donc de voiture sans apparence d'embarras ni de
+faiblesse, et accompagna le valet sans prêter aucune attention à
+l'endroit où elle se trouvait,--le pas ferme, la tête haute, le coeur
+vaillant.
+
+Le cocher qui l'avait amenée avait été stylé d'avance. Il démasqua
+aussitôt la porte de l'établissement: ne fallait-il pas que Roger
+parvînt sans encombre à cette place et ne perdît aucun détail de ce qui
+allait se passer?
+
+Le fiacre du jeune homme serrait, en effet, de près celui de la
+mignonne, et M. de Saint-Pons arriva juste à point pour voir cette
+dernière s'avancer derrière le chasseur, dans l'allée pleine de lumière
+qui aboutissait au perron du pavillon.
+
+Cette allée est bordée de bosquets «particuliers».
+
+Comme Roger sautait à terre, un homme sortit de l'un de ces bosquets.
+
+Le domestique désigna cet homme à la jeune fille.
+
+Cet homme, notre amoureux le reconnut de suite: les jaloux ont la
+mémoire prompte!
+
+Il le reconnut à son air suffisant et effronté, à sa moustache
+insolente, à son élégance plus exagérée que correcte, à son chapeau
+planté sur l'oreille, à ses allures prétentieuses, triomphantes et
+vulgaires à la fois:
+
+C'était le personnage qu'il avait rencontré jadis, en compagnie d'une
+dame, dans la baraque des frères Snail, et qui lui avait disputé la rose
+tombée des cheveux de la _Filleule de Lagardère_.
+
+Celle-ci avait marché vers ce personnage.
+
+Ils semblèrent échanger rapidement quelques paroles...
+
+Puis le cavalier offrit son bras à la mignonne et tous deux disparurent
+dans l'ombre des charmilles.
+
+Cette scène, qui dura à peine le temps que nous avons mis à l'écrire, M.
+de Saint-Pons l'entrevit à travers un brouillard,--confuse, indistincte,
+et, cependant, affreusement réelle...
+
+Ce qui suivit dura moins encore:
+
+La certitude de ce qu'il croyait être la trahison de Florette avait
+arraché à Roger un cri de colère et de douleur...
+
+Eperdu, affolé, le jeune homme s'élança sur les traces du couple...
+
+Il voulait écraser Florette sous les foudres de son courroux, de son
+désespoir et de son mépris!...
+
+Il voulait surtout souffleter d'abord et tuer ensuite,--sinon se faire
+tuer par lui,--le misérable qui lui volait son bonheur!...
+
+Mais tout à coup, jaillissant, pour ainsi dire, de l'un des bosquets qui
+précédaient celui dans lequel avaient pénétré Marignan et notre héroïne,
+une femme se jeta devant lui, s'accrocha à ses vêtements et demanda:
+
+--Où allez-vous?
+
+Roger essaya de se dégager:
+
+--Que vous importe?... Je ne vous connais pas!... Laissez-moi!...
+
+Mais, quoique petite et frêle, la survenante était douée d'une certaine
+vigueur nerveuse. Elle ne lâcha point prise et poursuivit:
+
+--Vous allez faire un éclat, du _chabanais_, un tas de bêtises... Tout
+l'établissement vous tombera sur le dos... Et, pendant que vous vous
+expliquerez, vos tourtereaux se pousseront de l'air...
+
+M. de Saint-Pons renouvela son effort pour l'écarter:
+
+--Encore une fois, madame, livrez-moi passage!
+
+Mais elle, s'attachant à lui:
+
+--Voyons, soyez donc raisonnable!... Suivez-moi plutôt... Je vous
+fournirai les moyens de les pincer et de les punir...
+
+--Vous?...
+
+--Foi de bonne fille!... Venez!... Et tâchez d'avoir l'air plus calme,
+pour ne pas éveiller l'attention des garçons!...
+
+Elle glissa son bras sous celui de Roger et s'efforça de l'entraîner.
+
+Le jeune homme eut une dernière tentative de résistance:
+
+--Où prétendez-vous me conduire? questionna-t-il.
+
+--A la vengeance!
+
+Le ton mélodramatique de cette réponse, ainsi que la trivialité de
+quelques-unes des expressions employées par l'inconnue,--expressions
+empruntées au langage, à l'argot des ateliers, du demi-monde et des
+coulisses,--auraient, en d'autres circonstances, paru bizarres à M. de
+Saint-Pons.
+
+Mais celui-ci n'était pas en état de rien remarquer.
+
+Il ne s'appartenait plus. Quoiqu'il se sentît éveillé, il lui semblait
+que ses pensées, ses actions, ses mouvements participaient de
+l'hallucination et du rêve.
+
+Il céda donc,--machinalement.
+
+Sa conductrice, à qui les habitudes et les détours du restaurant étaient
+évidemment familiers, le poussa vers le perron du pavillon, puis dans un
+vestibule, un escalier, un corridor; puis enfin dans un cabinet où un
+couvert était dressé pour un souper en tête-à-tête.
+
+Ce cabinet, très exigu, comme sont, du reste, les retraits de ce genre,
+était en quelque sorte éclairé _à giorno_ par deux candélabres placés
+sur la cheminée, en face de la fenêtre, et dont chacune des six branches
+supportait une bougie.
+
+Quand elle y eut introduit Roger, l'inconnue en referma la porte à
+double tour, retira la clef de la serrure, coula cette clef dans la
+poche de sa robe de soie noire à passequilles de jais et dit en éclatant
+de rire:
+
+--Vous voici en cage, bel oiseau!... Je m'institue votre pipelette...
+Pour sortir, il faut désormais me demander: _Cordon, s'il vous plaît!_
+
+--Que faites-vous? s'écria le jeune homme.
+
+--Tiens! je vous enferme, parbleu! C'est une précaution nécessaire.
+J'entends que vous ne me quittiez que quand nous aurons échangé tout ce
+que nous avons intérêt à nous communiquer.
+
+--Mais vous m'aviez promis de...
+
+Elle l'interrompit:
+
+--Patience! Chaque chose viendra en son temps. Paris n'a pas été bâti en
+cinq minutes... Ah çà! on étouffe dans cette boîte... La chaleur de ce
+luminaire... Vous permettez, n'est-ce pas, cher?...
+
+Elle alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande et s'accoudant sur
+l'appui:
+
+--A la bonne heure, au moins!... On respire ici... Allons,
+approchez-vous et causons...
+
+Elle ajouta avec une coquetterie enjouée:
+
+--Est-ce que vous avez peur de moi?... En voilà un effet que je ne suis
+pas habituée à produire!... On n'a jamais mangé personne...
+
+M. de Saint-Pons fit un pas vers elle et interrogea:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Qui je suis?... Une jolie femme d'abord!... Voyez plutôt!...
+
+Et, en un tour de main, d'un geste leste et crâne, elle enleva et envoya
+promener à travers la chambre son chapeau, dont l'épaisse voilette de
+dentelle recouvrait le museau mignon, capiteux et félin de mademoiselle
+Sergine Gravier.
+
+Certes, Roger avait assisté à plusieurs des représentations de l'actrice
+en vogue, dont la photographie avait, d'ailleurs, popularisé les traits
+mutins à l'étalage des papetiers et des marchands d'estampes, de
+stéréoscopes et de joujoux...
+
+Mais, en ce moment, il était tout à Florette...
+
+Aussi ne se rappela-t-il même pas que celle qui lui parlait était cette
+personne qui accompagnait jadis son adversaire, son rival, au théâtre
+des _Dislocations-Amusantes_... Et, faisant un nouveau pas en avant, il
+répéta:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Une amie.
+
+Ce mot traversa comme un coup de pointe la poitrine de notre amoureux.
+
+N'était-ce pas celui dont était signé le billet qui lui dénonçait la
+trahison de notre héroïne?
+
+L'actrice s'était assise sur la tablette de la fenêtre, le dos appuyé à
+la balustrade ouvragée.
+
+Le pauvre garçon se tenait devant elle, debout dans le cadre de
+l'ouverture.
+
+Lui aussi, maintenant, il avait besoin d'air et il cherchait avidement
+dans la fraîcheur qui lui venait du dehors l'apaisement de son front, de
+son sang embrasés:
+
+--Ainsi, murmura-t-il, c'est vous, vous qui m'avez écrit la lettre que
+j'ai reçue ce matin?
+
+--C'est moi.
+
+Les doigts du jeune homme se crispèrent sur son vêtement à la place de
+son coeur, qui l'étouffait, comme horriblement gonflé.
+
+Ensuite il s'informa les dents serrées:
+
+--Pourquoi?...
+
+--Pourquoi je vous ai expédié ce poulet?...
+
+--Oui, pourquoi?... Que vous ai-je fait?... Que vous avait fait cette
+jeune fille?...
+
+Sergine l'enveloppa d'un regard étrange, et, lentement, avec un léger
+haussement d'épaules:
+
+--Vous n'avez pas compris?... Vous ne comprenez pas?...
+
+M. de Saint-Pons frappa du pied:
+
+--Je ne comprends rien... Ma tête se perd... Il faut parler...
+
+Elle se tut et continua à le regarder...
+
+Il se pencha vers elle, et, les yeux dans les yeux, visage contre
+visage, ses mains serrant d'instinct celles de la comédienne, il réitéra
+tout bas d'une voix pareille à un soupir, mais chargée de la plus
+terrible des colères:
+
+--Encore une fois, pourquoi m'avez-vous écrit cette lettre?
+
+D'une brusque saccade, Sergine dégagea ses poignets de l'étreinte, et,
+d'un mouvement d'autant plus irrésistible qu'il était plus imprévu,
+nouant ses bras au cou du questionneur et attirant les lèvres de
+celui-ci sur ses lèvres:
+
+--Es-tu bête, mon petit Roger! répondit-elle. Parce que je t'adore!...
+
+ * * * * *
+
+En abordant mademoiselle Fine-Lame, Marignan s'était incliné, puis,
+désignant le pavillon:
+
+--Je n'ose, vraiment, vous proposer d'entrer dans cet endroit public;
+mais si vous consentez à m'entendre derrière une de ces charmilles...
+
+Florette avait accepté le bras qu'il lui offrait avec un respect étudié.
+
+Tous deux avaient pénétré dans celui des bosquets qui se trouvaient en
+face de la croisée du cabinet dans lequel sa complice allait conduire
+Roger de Saint-Pons.
+
+L'obscurité de ce retrait de verdure n'était combattue que par le reflet
+des illuminations du rez-de-chaussée du restaurant. On y avait éteint le
+bec de gaz qui l'éclairait ordinairement.
+
+Notre héroïne ne prit point garde à cette mise en scène calculée.
+
+Elle se laissa tomber sur un siège.
+
+Son oeil--farouche--interrogea l'amant de Sergine Gravier.
+
+--Mademoiselle, commença celui-ci, pardonnez-moi, d'abord, de vous avoir
+fait venir dans un établissement fréquenté par une société de plaisir
+qui ne saurait être la vôtre; mais, je vous le jure sur l'honneur, il
+m'était impossible de vous fournir ailleurs les preuves de ce que j'ai
+avancé dans le billet que mon dévouement m'a donné l'audace de vous
+adresser...
+
+--Ces preuves, je les attends, monsieur, prononça la jeune fille avec
+une froideur résolue.
+
+--Vous ne les attendrez pas longtemps, hélas! repartit son interlocuteur
+d'un ton de pitié affectée.
+
+Il écarta les branchettes entrelacées qui formaient parois autour
+d'eux; puis, avec un geste tragique, montrant ce judas improvisé:
+
+--Je n'ajouterai plus un seul mot, déclara-t-il emphatiquement. Veuillez
+vous approcher: les faits réussiront mieux que moi à vous convaincre...
+
+Florette mit avidement ses yeux dans l'ouverture...
+
+Ensuite elle eut un cri sourd,--un cri de surprise, de douleur et
+d'épouvante:
+
+--Roger!... Et cette femme!... Oh! mon Dieu!...
+
+Par cette sorte de meurtrière, qui permettait d'embrasser la façade du
+pavillon, elle avait vu M. de Saint-Pons monter le perron de ce dernier
+en compagnie de la comédienne qui se pressait amoureusement contre son
+cavalier.
+
+Elle se demandait si elle n'était pas le jouet d'une ressemblance, d'une
+illusion, d'un songe affreux...
+
+Et dans le vertige de son esprit, se parlant haut à son insu:
+
+--Non, ce n'est pas lui! balbutia-t-elle. Qui me dit, d'ailleurs, qui me
+dit que cette femme est sa maîtresse?...
+
+Marignan sourit méchamment:
+
+--Ah! vous doutez encore? fit-il. Eh bien, vous n'allez plus douter...
+
+Il jeta un coup d'oeil à travers l'ouverture qu'il avait pratiquée
+dans la charmille...
+
+Ensuite, s'écartant, il ricana:
+
+--La place est bonne. Prenez-la. Voici le moment psychologique.
+
+Notre héroïne obéit à cette invitation quasi impérative.
+
+Elle se pencha et regarda:
+
+Au premier étage du pavillon, une fenêtre se dessinait, resplendissante
+de lumière...
+
+Sur ce foyer violent, deux formes--celle d'un homme et celle d'une
+femme--se détachaient en noir avec une singulière intensité de relief.
+
+Vous auriez juré de deux «ombres chinoises» évoluant sur le fond
+étincelant de la scène de Séraphin.
+
+La femme, c'était Sergine Gravier.
+
+L'homme c'était M. de Saint-Pons.
+
+Florette ne pouvait se tromper: Roger lui faisait face. Elle ne perdait
+pas un seul de ses mouvements; mais elle était trop loin--et aussi trop
+émue--pour distinguer le jeu de sa physionomie.
+
+Ce qui la frappa, dès l'abord, c'est que l'actrice et lui causaient de
+fort près.
+
+Bientôt l'entretien parut s'animer. Le jeune homme s'inclina vers son
+interlocutrice. Leurs mains se rencontrèrent. Leurs visages se
+touchaient presque.
+
+Puis, d'un bond, Sergine enlaça Roger. Les deux corps n'en formèrent
+plus qu'un. Un baiser sembla s'échanger...
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ était allée se rasseoir loin de la fatale
+embrasure.
+
+Nul ne saurait décrire les tortures inouïes qui broyaient son coeur,
+comme jeté sous une meule ou comprimé entre les serres d'un étau.
+
+Mais elle se raidissait dans sa pose immobile, et rien de l'horrible
+supplice ne transparaissait sur ses traits impassibles.
+
+Marignan la considérait avec une compassion affectée.
+
+Cette attention la gênait dans l'expansion de sa douleur.
+
+Elle se leva et, la gorge sèche, la voix rauque:
+
+--Quel que soit l'intérêt qui vous a guidé, je vous remercie, monsieur,
+dit-elle. Vous m'avez rendu un service dont je garderai longtemps, oh!
+oui, bien longtemps, la mémoire!... Je n'ai plus rien à faire ici,
+n'est-ce pas?... Eh bien, je sollicite de votre courtoisie l'aide de
+votre bras pour retourner à la voiture qui m'a amenée; car je me sens
+faible,--bien faible...
+
+L'autre salua:
+
+--Je suis à vos ordres, mademoiselle; mais, avant de nous séparer, ne
+vous plairait-il pas d'apprendre quel est cet intérêt auquel vous faites
+allusion?
+
+Florette commença:
+
+--Ma pauvre tête est si fatiguée...
+
+Son interlocuteur se rapprocha, et avec chaleur:
+
+--Vous m'entendrez, cependant; il le faut; je l'exige...
+
+--Comment?...
+
+Il poursuivit avec une violence croissante:
+
+--Voilà des mois que j'attends cette occasion. Elle se présente. J'en
+profite.
+
+Notre héroïne s'était redressée de toute sa hauteur:
+
+--Je n'ignore pas, interrompit-elle amèrement, que toute peine mérite
+salaire, et celle que vous avez prise de porter en moi la conviction de
+mon malheur est telle, que je n'ai point l'intention de vous refuser le
+vôtre; mais c'est vraiment le réclamer trop tôt et avec une insistance
+qui a droit de m'offenser...
+
+Hélas! j'ai peur de deviner quels sentiments vous ont animé dans tout
+ceci...
+
+Quoi qu'il en soit, je vous écouterai plus tard, si vous y tenez
+absolument; je vous écouterai devant sir Murphy, mon oncle et tuteur,
+qui saura demain, de ma bouche, tout ce qui s'est passé ce soir...
+
+Pour l'instant, ma volonté est de sortir d'ici libre et seule, comme j'y
+suis entrée...
+
+J'ose croire que vous ne tenterez pas de me retenir.
+
+Dans ce cas, je vous en préviens, je n'hésiterais pas à appeler; on
+viendrait, et, parmi les gens de plaisir qui fréquentent cet endroit
+public, il se trouverait bien un homme de coeur pour me protéger et
+me défendre.
+
+ * * * * *
+
+En donnant à Marignan et à Sergine les instructions nécessaires pour
+jouer leur double et coupable comédie, M^e Bouginier leur avait adressé
+cette recommandation:
+
+--Surtout, pas de bruit, de tumulte, d'intervention étrangère. Que la
+chose s'arrange en famille. Evitez avec soin tout ce qui serait de
+nature à mettre les parties en présence; car, alors, elles
+s'expliqueraient, et, ma foi, va te faire lanlaire!...
+
+Devant la menace de la jeune fille, Marignan songea:
+
+--Si ce Roger allait l'entendre!...
+
+Et, se courbant, s'effaçant, avec une déférence exagérée:
+
+--Il suffit. Je me tais. Mademoiselle, vous pouvez partir...
+
+Il ajouta entre ses dents:
+
+--Mais nous nous reverrons, sur mon âme!
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ avait franchi le seuil du bosquet. Blême,
+égarée, chancelante, elle s'était dirigée vers l'endroit où son cocher
+était revenu juste à point pour l'attendre, s'était jetée dans la
+voiture et, comme si elle avait hâte de fuir ce lieu maudit,--théâtre de
+la ruine de toutes ses espérances:
+
+--Ramenez-moi où vous m'avez prise, avait-elle crié à l'automédon. Mais
+vite! pour Dieu, allez vite!...
+
+
+
+
+VII
+
+DANS LES MASSIFS
+
+
+Dans l'un des massifs du bois, assez épais de ce côté, vis-à-vis du
+pavillon et par delà le lac qui le précède, trois hommes étaient
+blottis, qui avaient assisté--les deux premiers avec une attention
+inquiète et le troisième avec une somnolente indifférence--à l'arrivée
+successive de Florette et de Roger, à la rencontre de ce dernier avec
+Sergine Gravier et à la scène de la fenêtre, dont aucun détail ne leur
+avait échappé.
+
+Ces deux premiers spectateurs ne nous sont pas étrangers: nous les avons
+vus se glisser hors des communs de l'hôtel Murphy un peu après le départ
+des deux véhicules, qui, l'un derrière l'autre, avaient emporté les
+jeunes gens.
+
+Le troisième, avec ses poings de boxeur, sa carrure et ses muscles
+d'hercule, ses cheveux roux et sa face bestiale, ne ressemblait point
+mal à un boucher en rupture d'abattoir ou d'étal.
+
+Adossé à un arbre, il écoutait, sans avoir l'air de comprendre, les
+paroles que ses deux compagnons échangeaient à voix basse.
+
+Seulement, quand la _Filleule de Lagardère_ sortit du restaurant, quand
+les lanternes de la voiture où elle montait jetèrent une lueur passagère
+sur son visage qui reflétait maintenant le déchirement intérieur de tout
+son être, ce personnage se dérangea de son immobilité massive: son corps
+se projeta en avant; son oeil rond se raya d'un éclair féroce; un
+grognement retroussa sa lèvre supérieure sur ses crocs, larges à la base
+et pointus à l'extrémité.
+
+Le plus petit des causeurs se retourna.
+
+--Ah! ah! fit-il, tu l'as reconnue?
+
+--Si je l'ai reconnue!... _By God!_... Oui, _master_ Bouginier, oui, je
+l'ai reconnue!
+
+Il ajouta, en élevant à hauteur de cou ses mains crispées et écartées,
+qu'il rapprocha ensuite vivement:
+
+--Vous ne voulez pas que je l'étrangle, hein?
+
+L'ancien avoué le calma du geste, comme on flatte un dogue en colère:
+
+--Tout beau, mon brave Tom, tout beau! Il y a différentes manières de
+se venger des gens. Nous nous occuperons tout à l'heure de votre
+ancienne pensionnaire.
+
+L'aîné des Snail,--car c'était lui,--grommela quelques imprécations en
+anglais et se renfonça dans sa silencieuse apathie.
+
+L'ex-officier ministériel s'adressa à son précédent interlocuteur,
+lequel, vous l'avez deviné, n'était autre que l'ami Dick ou le Sam
+Murphy supposé:
+
+--Eh bien, s'informa-t-il, avez-vous remarqué l'air désolé de la
+minette? Ceci suffirait seul à nous prouver que ma mécanique a réussi,
+si nous ne l'avions vue d'ici fonctionner au gré de nos désirs. Un
+système à double détente, qui fait d'une pierre deux coups... mortels:
+d'un côté, notre amoureux qui se donne au diable actuellement... Se
+donner au diable est le mot, puisqu'il est tombé dans les griffes de
+cette chère Sergine... Quant à votre charmante pupille, gageons qu'elle
+vous reviendra, demain, désabusée, repentante et soumise...
+
+Il tira sa tabatière et ajouta, avec une satisfaction d'auteur applaudi:
+
+--Allons, je suis content de moi et de mes principaux interprètes...
+Cette Gravier est décidément une dangereuse comédienne: Schneider ou
+Judic doublée de Mars ou de Brohan... Pour mon Marignan, j'étais
+certain qu'il jouerait son rôle en conscience...
+
+Il savoura une prise copieuse et poursuivit:
+
+--Revenons à M. de Saint-Pons. Deux alternatives se présentent: ou ce
+jouvenceau se laissera embobiner par les charmes et les talents de la
+sirène que nous lui avons dépêchée; alors, il sortira de ce restaurant
+amant de notre comédienne, et celle-ci se chargera de l'afficher d'une
+telle façon que jamais,--au grand jamais,--mademoiselle votre nièce ne
+voudra plus entendre parler de lui, et qu'elle se jettera dans vos bras,
+de dépit, de désespoir, de rage...
+
+--Maître Bouginier!...
+
+--_Absit verbo injuria._ Je n'apprécie pas la situation, je la constate.
+Revenons à notre deuxième hypothèse: celle où le nouveau Joseph
+échapperait aux séductions de la nouvelle Putiphar. Dans ce cas...
+
+--Dans ce cas?...
+
+--Dans ce cas, ce serait l'affaire du camarade que voici...
+
+Et l'ancien huissier frappa sur l'épaule droite de Tom Snail.
+
+Celui-ci poussa une exclamation de douleur.
+
+--Qu'est-ce donc? interrogea l'ex-officier ministériel. Est-ce que je
+vous ai fait mal, l'ami?
+
+L'Anglais se frotta l'humérus:
+
+--C'est la balle, grogna-t-il, la maudite balle...
+
+--Quelle balle?
+
+--Celle que cette fille de l'enfer m'a logée ici dans les muscles.
+
+M^e Bouginier se tapa le front:
+
+--C'est ma foi vrai, reprit-il avec bonhomie; moi qui oubliais la prune
+dont elle vous a gratifié,--dans le bras,--le soir de la fameuse
+histoire du pavillon de la Faisanderie,--que le médecin n'a pu extraire,
+et que vous conservez entre cuir et chair comme un souvenir de son
+habileté à tirer le pistolet...
+
+--Oh!...
+
+L'ex-officier ministériel appuya:
+
+--Le pistolet dont elle s'est servie pour exterminer méchamment ce
+pauvre Bob et ce pauvre Jack,--deux gais et honnêtes compagnons...
+
+L'ancien saltimbanque secoua la tête d'un air sombre:
+
+--Passe pour mes deux frères. Je lui en fais crédit. Mais le plomb
+qu'elle m'a mis dans l'aile, je jure Dieu qu'elle le payera cher...
+
+L'ancien avoué le poussa du coude:
+
+--Eh bien! compère, nous allons te fournir l'occasion de lui renvoyer le
+projectile en pleine poitrine... Non pas en t'attaquant à elle
+précisément, mais en l'atteignant dans un homme dont la mort lui sera
+cent fois plus douloureuse que la blessure dont tu souffres encore...
+
+L'Anglais eut un rire farouche...
+
+--J'entends: le _gentleman_ que vous m'avez montré...
+
+--Lui-même...
+
+--Son amant, n'est-ce pas? C'est bien. Je tuerai le _gentleman_.
+
+--Tu es armé?
+
+--J'ai mon revolver. Balle pour balle. Quand faut-il agir? Je suis prêt.
+
+M^e Bouginier recommanda du geste l'attention à ses auditeurs:
+
+--Ecoutez-moi, dit-il. Voici de quelle façon j'ai réglé l'ordre et la
+marche de la cérémonie. Une combinaison si simple, si magnifique et si
+complète que feu Nicolas Machiavel aurait sûrement tenu à honneur d'en
+revendiquer l'invention...
+
+Si M. de Saint-Pons sort seul du restaurant,--où notre comédienne m'a
+promis de le retenir le plus tard possible,--il ne trouvera pas, sur la
+place, une seule voiture pour le ramener vers Paris...
+
+Le Bijou-des-Dames et une demi-douzaine d'autres bons garçons, que j'ai
+disposés autour d'ici avec des instructions précises, auront éloigné
+tous les véhicules qui pourraient se rencontrer dans le voisinage...
+
+Le jeune homme sera donc obligé de redescendre à pied vers la porte
+Maillot...
+
+Or, en se dirigeant vers celle-ci, il lui faudra longer le fourré où
+nous sommes: ce fourré que nous allons quitter, l'honorable Samuel et
+moi, mais où demeureront, soigneusement cachés, l'ami Snail et son
+instrument...
+
+Vous comprenez le reste: sitôt le jouvenceau arrivé à sa portée, le
+brave Tom lui brûle la cervelle sans autre forme de procès...
+
+Puis il s'esquive, en ayant soin de laisser auprès du cadavre l'outil
+qu'il aura employé à la besogne...
+
+On accourt au bruit; on relève le corps; on ramasse l'arme fatale...
+
+Ou bien encore l'explosion n'est pas entendue et le déplorable événement
+n'est connu que demain...
+
+Dans tous les cas, résultat identique: M. de Saint-Pons a été vu errant,
+toute la journée, aux environs...
+
+On a remarqué son agitation non équivoque, ses allures égarées,
+l'incohérence de son langage...
+
+Les promeneurs, les gardiens du Bois, les gens de service de la Laiterie
+en témoigneront au besoin...
+
+Sa conduite bizarre, ce soir, au pavillon; la déposition du cocher qui
+l'a amené; celle de Sergine, que je stylerai en conséquence,
+corroboreront ces affirmations désintéressées...
+
+On croira certainement à une mort volontaire...
+
+L'enquête à laquelle procédera l'autorité ne saurait manquer de conclure
+en ce sens...
+
+Le malheureux enfant avait des peines de coeur. Il s'est tué. Quoi de
+plus naturel?...
+
+Les hommes sérieux hausseront les épaules; les femmes verseront quelques
+larmes sur un trépas dont elles seront intérieurement flattées d'avoir
+été l'une des causes,--et les journaux ne perdront point cette occasion
+de rééditer le _cliché_ d'usage:
+
+«_Encore une nouvelle victime à ajouter à la liste, déjà si fournie, des
+suicidés par amour!..._»
+
+
+
+
+VIII
+
+COUP DOUBLE
+
+
+Tom Snail restait seul dans le massif.
+
+Il tenait l'affût,--la main sur la crosse de son revolver.
+
+Après le désastreux insuccès de l'expédition du pavillon de la
+Faisanderie, M^e Bouginier lui avait procuré les moyens de se réfugier à
+l'étranger, où il avait vécu tant bien que mal,--moins bien que
+mal,--jusqu'à ce qu'une lettre de l'ancien avoué le rappelât en France
+pour une besogne plus délicate.
+
+L'ex-officier ministériel ne perdait jamais de vue ceux qui pouvaient
+lui être utiles.
+
+A proprement parler, l'ex-saltimbanque était un animal féroce de la pire
+espèce, tel que l'on en rencontre trop souvent dans la forêt de Paris
+et dans le marais de Londres.
+
+Autrefois, il avait nourri pour la _Filleule de Lagardère_ une passion
+sauvage, qu'avaient partagée ses deux frères et qui avait failli les
+pousser à s'entr'égorger tous les trois.
+
+Maintenant, il avait voué à la jeune fille une haine fauve, ardente,
+implacable.
+
+Non point parce que, pour empêcher le vol et l'assassinat, notre héroïne
+n'avait pas hésité à frapper Bob et Jack.
+
+Mais parce qu'elle avait fait échouer l'entreprise tentée contre la
+somme rondelette dont Jacques Perrin était le dépositaire, et parce
+qu'elle lui avait envoyé, à lui Tom, dans le bras, cette balle que le
+bistouri n'avait pu en retirer et qui lui causait, par moments,
+d'insupportables douleurs.
+
+Tout ce qui touchait à la mignonne, l'Anglais l'englobait dans sa rage
+avide de représailles et de sang.
+
+Aussi concentrait-il toute son attention sur le pavillon d'Armenonville
+d'où devait sortir ce _gentleman_ qu'aimait Florette, et que M^e
+Bouginier avait désigné à ses coups.
+
+Cette attention était telle qu'il n'entendit pas, derrière lui, un bruit
+de branches écartées avec précaution et de feuilles froissées sous le
+pied.
+
+Un nouveau personnage venait de pénétrer dans le fourré, qu'avaient
+abandonné--quelques instants auparavant--l'ancien avoué et le
+pseudo-_captain_.
+
+L'aîné des Snail tournait le dos au survenant.
+
+Celui-ci s'approcha doucement, et, de l'index ployé en angle, toqua,
+comme on heurte à une porte, trois petits coups entre les épaules de
+l'Anglais.
+
+Il demanda en même temps:
+
+--Pardon! excuse! peut-on entrer,--métaphoriquement parlant?
+
+Tom pirouetta brusquement sur les talons.
+
+Il se trouva alors nez à nez avec le particulier en blouse et en
+casquette, à longues moustaches et à _impériale_ grisonnante, que nous
+avons vu se couler dans le sillage du prétendu Yankee et de l'ancien
+officier ministériel, lorsque ces derniers avaient quitté _Murphy-House_
+en catimini.
+
+L'ex-saltimbanque recula d'un pas et questionna:
+
+--Qui êtes-vous et que voulez-vous?
+
+L'autre salua militairement:
+
+--Qui je suis?... N'y a pas de devinette... On va s'obtempérer l'honneur
+de vous l'inculquer sans embarras, tergiversation, amphigouri ni
+verbiage...
+
+Il prit la position du soldat dans le rang:
+
+--Népomucène Briquet, ci-devant cavalier de première classe au 11^e
+régiment de chasseurs,--quinze ans de service, vingt-huit campagnes et
+pas une heure de punition.
+
+Puis, scandant les mots:
+
+--Présentement, rentré dans le civil et homme de confiance de mon ami
+Roger de Saint-Pons, dont j'ai eu l'avantage superlatif, incohérent et
+incombustible d'être le camarade de lit pendant son volontariat...
+
+Ce que je veux?...
+
+Je veux, d'abord, vous dire que vous êtes trois lascars, pas grand'chose
+et fripouilles numéro un, vous et la paire de bourgeois qui étaient ici
+tout à l'heure...
+
+Je veux flanquer le balai dans les toiles d'araignée où vous manigancez
+d'empêtrer mon copain et sa gentille petite amie, mademoiselle Florette,
+la jolie des jolies...
+
+Je veux, enfin, empêcher un crime abominable...
+
+--Un crime! menaça l'Anglais. Vous êtes fou! Passez votre chemin,--ou
+sinon...
+
+Népomucène Briquet le regarda dans le blanc des yeux; puis, d'une voix
+nette et brève,--sans phrases,--avec une colère et une indignation dont
+il contenait difficilement les éclats:
+
+--Tais-toi! Ne m'échauffe pas la bile! On t'a embauché pour _escoffier_
+traîtreusement mon jeune maître lorsque celui-ci sortira de la maison où
+l'ont attiré les machinations de tes complices. N'essaye pas de nier!
+J'étais derrière cet arbre, aplati contre terre comme les Kabyles quand
+ils voulaient surprendre une de nos sentinelles: j'ai entendu tout ce
+que vous avez jaboté avec les civils en question...
+
+Ceux-là, je les ai laissés filer; je connais leur casernement; je les
+repincerai au demi-cercle...
+
+Mais toi, c'est différent: je t'ai sous la patte; je la ferme et je te
+confisque,--ce qui est bon à prendre étant bon à garder, allégoriquement
+parlant...
+
+--C'est ce que nous verrons, grinça Tom.
+
+Le revolver, qu'il caressait sournoisement, jaillit en quelque sorte de
+sa poche...
+
+Mais il n'eut pas le temps d'en presser la détente...
+
+Les longues jambes de l'ancien troupier se fendirent comme un compas...
+
+Ses doigts agiles et nerveux s'abattirent, en le tordant, sur le poignet
+de son adversaire...
+
+Celui-ci rugit de douleur...
+
+Et, cueillie, pour ainsi dire, au vol dans sa main, l'arme fut envoyée
+au loin,--au diable,--à travers bois, tandis que son interlocuteur
+continuait tranquillement:
+
+--De la prudence, mon fils!... Ces joujoux à feu partent alors qu'on s'y
+attend le moins!... Et un malheur est si vite arrivé!...
+
+Ensuite, du ton du commandement:
+
+--Maintenant, par file à gauche, pas accéléré, marche! Emboîtons papa
+par devant! En route pour chez le commissaire!...
+
+--Le commissaire!...
+
+--Nous nous expliquerons tous les _deusse_ devant ce magistrat intègre,
+national et judiciaire.
+
+L'ex-saltimbanque ne bougea pas.
+
+Népomucène fronça le sourcil:
+
+--Sacrebleu! interrogea-t-il, est-ce qu'il faudra que je t'emporte?...
+
+--Vous?...
+
+--Oui, moi, et soi tout seul encore!... Par exemple réflexionne ceci:
+c'est que les sergents de ville que nous rencontrerons me demanderont
+probablement la provenance d'un tel paquet, et, quand je la leur aurai
+infusée dans le tube, m'offriront sans doute un coup de main pour te
+transvaser à destination... Ainsi, pas de _récalcitrance_!... Exécutons
+le mouvement! Allons! houp! Est-ce décidé?
+
+Pour toute réponse, l'aîné des Snail ricana...
+
+Son bras droit, qu'il avait ramené contre sa poitrine pendant que le
+grognard discourait, s'en détacha avec le ressort d'un couteau de
+Châtellerault...
+
+Son poing fermé visait le sternum de Briquet.
+
+Par bonheur, ce dernier avait prévu l'attaque...
+
+Il fit rapidement une _retraite_ de côté...
+
+Le coup lancé passa dans le vide...
+
+Et, entraîné par la fureur de son élan, le coquin alla donner contre le
+tronc d'un hêtre...
+
+Son front sonna et se fendit sous le choc. Le sang inonda son visage. Il
+s'affaissa ainsi qu'une brassée de linge mouillé, sans une convulsion,
+sans un cri.
+
+ * * * * *
+
+--Que le tonnerre de Dieu me patafiole! s'exclama le ci-devant cavalier
+de première classe, s'il n'y a pas dans le firmament une providence
+omnipotente et supérieure dont c'est le métier de protéger les honnêtes
+gens!... Voilà ce scélérat bien empêché, pour le quart d'heure,
+d'_escarbouiller_ mon petit Roger... Et quand on pense que c'est
+lui-même qui s'est _esquinté la coloquinte_ sans le secours d'aucune
+personne exotique, opportune ou intermédiaire!...
+
+Il tâta du bout de sa botte Tom qui demeura insensible:
+
+--Il ne remue pas plus qu'une souche. Est-ce qu'il serait frit, sans
+blague? Voyons, voyons, faudrait pourtant aviser à s'en assurer. C'est
+un chien enragé, c'est vrai; mais enfin, ce n'est pas une raison pour le
+laisser crever, à présent qu'il ne peut plus mordre.
+
+Il s'agenouilla près du corps étendu et le palpa dans tous les sens.
+Puis, se grattant l'oreille avec perplexité:
+
+--Nom d'un bidon! murmura-t-il, on dirait qu'il va tourner l'oeil...
+C'est à peine si son coeur bat... M'est avis qu'il serait urgent,
+fallacieux et obligatoire de piquer un temps de galop pour aller quérir
+l'aide-major.
+
+Le digne soldat oubliait que l'Anglais avait cherché à le tuer.
+
+L'ennemi à terre cessait pour lui d'être l'ennemi.
+
+Il n'avait plus qu'une pensée: sauver de la mort imminente ce misérable
+arrêté par la justice divine sur la marge du crime.
+
+Cette charitable intention devait être bien mal récompensée:
+
+Comme Népomucène se relevait, une forme humaine se dressa derrière lui,
+brandit à deux mains un objet et lui asséna sur le crâne cet objet, qui
+ressemblait fort à un pavé...
+
+Le malheureux s'abattit comme une masse...
+
+La forme humaine prit ses jambes à son cou et disparut dans la nuit et
+les arbres.
+
+
+
+
+IX
+
+CE QU'ÉTAIT DEVENU JACQUES PERRIN
+
+
+L'ancien policier aimait notre héroïne de toutes les forces d'une âme
+vierge qui sent en elle un vague et impérieux besoin de s'unir à une
+autre âme.
+
+Cette mignonne était devenue sa famille, son ambition, sa lumière.
+
+Aussi, dès le lendemain de leur séparation, attendait-il une lettre
+d'elle.
+
+La lettre n'était pas venue.
+
+Elle ne vint pas davantage les jours suivants.
+
+Le garde-chasse avait beau guetter, chaque matin, le passage du facteur
+rural...
+
+Il avait beau se rendre chaque soir au bureau de poste de
+Saint-Germain, pour s'informer si, par hasard, on n'avait pas négligé de
+lui faire tenir «quelque chose» à son adresse...
+
+La réponse du facteur et celle de l'employé du bureau étaient
+invariablement les mêmes:
+
+--Nous n'avons rien pour le pavillon de la Faisanderie.
+
+Florette, cependant, avait écrit plusieurs fois à son vieil ami...
+
+Mais elle avait chargé mistress Simpson de porter ses lettres à la
+poste...
+
+Et l'Anglaise s'était empressée de remettre celles-ci au faux Murphy,
+lequel les avait supprimées.
+
+La jeune fille s'était d'abord étonnée, inquiétée de ne pas recevoir de
+réponse.
+
+Ensuite elle s'était sentie froissée: Jacques lui gardait rancune de son
+départ; c'était mal, très mal; elle le tancerait vertement, la première
+fois qu'il lui rendrait visite!...
+
+Mais Jacques ne vint pas à Paris; il était fier; il se croyait oublié,
+dédaigné; il resta à Carrières.
+
+Alors la mignonne se dit:
+
+--C'est un vilain. Je le déteste. Il faudra que j'aille le relancer.
+Oui, certes, j'irai au premier jour. Je le gronderai, je l'embrasserai
+d'importance, et nous verrons s'il continue à me bouder.
+
+Ce «premier jour» était encore à se lever.
+
+ * * * * *
+
+«C'est une terrible chose d'être heureux. Comme on s'en contente! Comme
+on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la
+vie, le bonheur, on néglige le vrai, le devoir!»
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ mettait en pratique ces aphorismes d'un grand
+écrivain.
+
+Ce n'était pourtant pas une ingrate...
+
+Non; mais on ne se réveille pas, du soir au matin, fille et nièce de
+millionnaire sans que le désir, le besoin de se façonner promptement à
+cette foudroyante fortune n'accaparent quelque peu de l'esprit et du
+temps!...
+
+Et puis, son oncle et tuteur ne lui ayant jamais manifesté l'intention
+de se rapprocher du garde-chasse, notre héroïne en avait conclu que la
+présence de celui-ci serait médiocrement agréable à celui-là, et,
+d'instinct, presque machinalement, elle s'était abstenue d'attirer
+Patte-de-Fer à l'hôtel Murphy.
+
+L'Américain, il est vrai, ne lui avait adressé aucune recommandation
+particulière à ce sujet; elle se conformait, néanmoins, à la pression
+vague, mais claire, de ses volontés tacites.
+
+Le prétendu Samuel n'était-il pas à ses yeux le représentant de
+l'autorité paternelle, et ne devait-elle point lui obéir aveuglément?
+
+Enfin, Florette aimait!...
+
+Il est évident qu'au fond, elle n'avait pas cessé d'éprouver pour
+l'ex-_détective_ la même tendresse qu'autrefois,--une tendresse sans
+bornes, quoique purement filiale...
+
+Mais elle adorait M. de Saint-Pons,--et elle se donnait tout entière aux
+espérances que lui faisait concevoir son changement de position...
+
+Devenir la femme de Roger! C'était là son unique idée de tous les
+instants!...
+
+Et, lorsqu'elle se reprochait de ne pas songer assez à son ancien
+protecteur, à son ancien bienfaiteur, elle se répondait,--pour
+s'excuser:
+
+--Quand tout sera arrangé, nous courrons à Carrières, mon fiancé et moi.
+C'est une surprise que je ménage à ce pauvre, bon et cher Jacques. Comme
+il sera étonné et heureux lorsque nous lui apprendrons notre mariage!
+
+ * * * * *
+
+En attendant, Jacques vivait seul, découragé, égaré, accablé, cherchant
+partout l'absente, allant et venant dans ses souvenirs comme une bête
+fauve dans sa cage.
+
+Marcher le rebutait, chasser le fatiguait, penser l'ennuyait. La forêt,
+le logis, le monde lui paraissaient vides, noirs, horribles. Avec la
+jeune fille, tout s'en était allé de sa vigueur, de son cerveau et de
+l'existence.
+
+Tous les matins, il sortait de chez lui, et, tous les soirs, il y
+rentrait à la même heure qu'autrefois, ayant passé toute sa journée à
+cheminer sous bois à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien,
+n'entendant rien, l'oeil rivé sur une image invisible.
+
+Le gibier et les braconniers avaient maintenant beau jeu avec lui. Il ne
+les apercevait pas. Il buvait et mangeait à peine. Sa taille se
+courbait, ses joues se creusaient, son regard s'éteignait. Le papa
+Tourangeau, le régisseur du château, et le marquis lui-même lui avaient
+déjà demandé à maintes reprises:
+
+--Ah ça! est-ce que vous êtes malade?
+
+Avant de se coucher, il montait d'ordinaire dans cette chambre du
+premier étage qui avait été celle de Florette; il s'asseyait au pied du
+lit de la mignonne et contemplait, avec une sorte de recueillement
+immobile et silencieux, les quelques menus objets qui avaient appartenu
+à celle-ci et qu'elle avait oublié d'emporter en partant.
+
+Il restait là, comme s'il eût été de pierre, jusque bien avant dans la
+nuit,--jusqu'à ce qu'une larme, roulant de sa paupière le long de sa
+joue hâlée, vînt mettre sa saveur amère entre ses lèvres ouvertes pour
+exhaler un gémissement ou un soupir.
+
+Souvent aussi il grimpait sur la terrasse de Saint-Germain,--au lieu
+dit: le _rond-point de l'Etoile_,--et, accoudé sur la balustrade qui le
+séparait de l'espace, il considérait fixement, par delà la Seine, par
+delà les îlots de verdure du Vésinet, par delà les clochers de Chatou,
+de Croissy, de Rueil et de Nanterre, la place où Paris se noyait dans la
+brume vaporeuse ou poussiéreuse, bleuâtre ou rousse du lointain, entre
+Montmartre et le mont Valérien.
+
+C'était là qu'elle habitait! A quelques lieues! Une heure à peine de
+chemin de fer!...
+
+Oui, mais, dans cette heure et dans ces quelques lieues, l'indifférence
+de la fillette avait jeté un siècle et un abîme!
+
+Eh bien, non: elle n'était pas coupable. Il devait y avoir entre eux un
+malentendu, une erreur, je ne sais quoi d'extraordinaire que lui,
+Jacques, ne pouvait comprendre ou qu'il interprétait au rebours!...
+
+Comme tout cela s'expliquerait si l'on se retrouvait ensemble!...
+
+Ah! si elle l'avait appelé, ou plutôt s'il avait découvert un prétexte
+pour entreprendre le voyage et pour se présenter chez elle!...
+
+Car il lui fallait un prétexte: son coeur lui conseillait bien de s'en
+passer; mais sa dignité blessée lui imposait impérieusement le devoir
+d'en imaginer un.
+
+Un prétexte! C'était le mot qui lui revenait sans cesse à l'idée et à la
+bouche, alors qu'il redescendait vers la Faisanderie, en hochant le
+front de droite à gauche et en gesticulant silencieusement, comme s'il
+discutait avec lui-même, s'il s'adressait des objections et s'il
+essayait de se convaincre.
+
+Ce prétexte, voici comment les circonstances se chargèrent de le lui
+fournir doublement:
+
+Une quinzaine s'était écoulée depuis les scènes du pavillon
+d'Armenonville, et Patte-de-Fer était loin de se douter de quelle
+douloureuse façon celles-ci avaient modifié les sentiments et bouleversé
+la vie de notre héroïne.
+
+Il avait chassé toute la matinée avec le père de Roger.
+
+Approchant midi, tous deux s'en retournaient vers le château, le carnier
+vide.
+
+Leurs préoccupations réciproques avaient nui, en effet, à la justesse de
+leur tir, et lièvres et perdreaux en avaient profité pour leur glisser
+prestement sous le fusil. M. de Saint-Pons était soucieux; l'ancien
+policier était sombre.
+
+Le vieux gentilhomme n'avait pas été longtemps sans pénétrer le secret
+de ce dernier, et, avec une discrétion pleine d'égards, mais aussi avec
+l'autorité que donnent l'âge et la situation:
+
+--Vous avez perdu, lui avait-il dit, une personne qui vous est chère, et
+vous en souffrez, je le conçois. Retenez-vous, cependant, sur la pente
+de ce chagrin: il vous conduirait sûrement à la folie ou au suicide. Or
+la société a besoin de la raison de tous ses enfants, et la religion,
+comme la morale, réprouve toute mort volontaire...
+
+Et, lorsque le garde paraissait près de s'emporter contre l'absente:
+
+--Ne vous hâtez pas d'accuser, de condamner celle que vous pleurez
+intérieurement. C'est une étourdie, voilà tout. Si vous saviez quel
+absorbant apprentissage c'est que celui de la richesse pour qui n'en a
+pas l'habitude!...
+
+D'autres fois, au contraire, quand Perrin lui semblait sur le point de
+s'effondrer dans les larmes:
+
+--Etes-vous persuadé de son ingratitude? Infligez-lui la peine du
+talion. Elle vous oublie: oubliez-la!...
+
+Ce jour-là, en cheminant à travers la forêt:
+
+--Jacques, avait demandé le châtelain, voulez-vous me rendre un service?
+
+Puis brusquement:
+
+--Il s'agirait de partir sur-le-champ pour Paris...
+
+--Partir pour Paris!...
+
+--Hélas! chacun a ses peines. C'est la loi commune à tous. Moi-même, je
+n'en suis pas exempt. Mon fils me cause de graves inquiétudes...
+
+--Est-il possible!
+
+--On m'écrit que, depuis qu'il n'a pas reparu au château, il s'est
+amouraché de je ne sais quelle comédienne d'un petit théâtre du
+boulevard, en compagnie de laquelle il affecte de se produire dans tous
+les lieux publics. Le scandale est patent. Il désole nos amis qui me
+conjurent d'y mettre un terme...
+
+Patte-de-Fer fit un geste d'incrédulité:
+
+--Je ne puis croire... M. Roger!... En vérité, monsieur le marquis,
+êtes-vous bien certain qu'on ne le calomnie pas près de vous ou que l'on
+n'exagère point certaines peccadilles de jeunesse?...
+
+--Je crains plutôt que l'on n'ait cherché à atténuer ses désordres...
+J'ai pris des renseignements... On parle de dépenses folles faites par
+lui pour cette demoiselle Sergine; de voitures, de bijoux, de mobiliers
+achetés, de sommes importantes perdues au jeu; de l'acquisition
+prochaine d'un hôtel aux Champs-Elysées...
+
+Jacques réfléchit un instant; ensuite, s'efforçant de s'abstraire de
+ses propres angoisses pour compatir à celles de son interlocuteur:
+
+--Il y a quelque chose là-dessous, opina-t-il. On ne change pas ainsi
+sans motif. Ne supposez-vous pas qu'un amour contrarié...
+
+--J'avais toute la confiance de mon fils: s'il eût aimé quelqu'un, il me
+l'eût avoué...
+
+--Cependant, un garçon si rangé, si sobre, si tranquille!...
+
+--Hé! repartit le châtelain, c'est justement parce qu'il s'est montré
+jusqu'à présent plus retenu dans sa conduite et moins jaloux de son
+indépendance, que j'appréhende qu'il ne se livre avec moins de réserve
+et plus de rage folle à tous les vertiges du plaisir...
+
+C'est l'éternelle histoire du cheval qui, trop longtemps attaché au
+piquet, rompt soudain son licol et s'emporte à travers champs,--brûlant
+l'espace sous son galop furieux,--jusqu'à ce qu'enivré, aveuglé de
+liberté, il se brise la tête contre un arbre ou les reins dans une
+fondrière...
+
+Je sais, il est vrai, que mon Roger ne faillira jamais à l'honneur...
+
+Je sais pareillement que, majeur, il est le maître de disposer comme il
+l'entend de l'héritage de sa mère...
+
+Mais je sais aussi que certaines femmes sont fatales et que, quand on ne
+laisse pas entre leurs griffes quelque peu de la considération qui
+entoure un nom bien porté, on compromet à leur contact sa santé, sa
+fortune et, parfois, son avenir...
+
+J'ai donc résolu de couper court à cette liaison: c'est mon droit et
+c'est mon devoir...
+
+Pourtant, avant d'intervenir de mon autorité, il faut que je sois
+informé du point précis où en sont les choses...
+
+Et c'est sur vous, mon cher Perrin, que j'ai jeté les yeux pour procéder
+à cette enquête...
+
+--Sur moi?...
+
+--Ai-je eu tort de compter sur votre bon office et me refuseriez-vous le
+concours que je sollicite de vous?...
+
+--A Dieu ne plaise, monsieur le marquis! Seulement, de mon côté, ai-je
+bien qualité pour...
+
+--Roger vous a en affection et en estime. Vous le verrez; vous lui
+parlerez comme je ne saurais lui parler, et il vous répondra sans doute
+comme il ne saurait me répondre. S'il essayait de vous tromper, votre
+perspicacité d'observateur désintéressé démêlerait de suite la vérité du
+mensonge...
+
+Mieux que personne, vous pénétrerez qui est la créature dont mon fils
+s'est si subitement engoué...
+
+Mieux que personne, vous serez capable d'édifier l'imprudent enfant sur
+la valeur des gens équivoques qui l'entourent, de le prémunir contre
+les exploitations dont il est l'objet et de le soustraire aux dangers
+qu'il affronte...
+
+Mieux que personne, enfin, vous m'éclairerez sur la nature de ces
+exploitations et de ces dangers, afin qu'au besoin, je puisse, en
+connaissance de cause, invoquer l'aide de la justice pour arracher
+l'héritier des Saint-Pons à ce monde d'oiseaux de proie parisiens...
+
+
+
+
+X
+
+RÉAPPARITION DE FIL-EN-QUATRE
+
+
+--Coquin de sort! c'est vous brigadier! Ce n'est pas pour vous le
+reprocher, mais voilà un fier bout de temps que je me fais vieux en
+croquant le marmot à vous attendre!
+
+Cette bruyante apostrophe--qui visait évidemment l'ex-_détective_ et qui
+éclatait comme une bombe sur les derniers mots du marquis--partait d'un
+quidam qui venait de s'arrêter à quelques pas des deux causeurs.
+
+Tout entiers à leur conversation, ceux-ci ne s'étaient pas aperçus
+qu'ils étaient arrivés en face du pavillon de la Faisanderie.
+
+Sur le seuil de ce pavillon, le quidam en question stationnait depuis
+un bon moment,--monté sur ses longues jambes ainsi qu'un pélican sur ses
+pattes et interrogeant de son petit oeil chinois,--retroussé vers les
+tempes, d'une mobilité et d'un feu singuliers,--toutes les routes en
+éventail qui aboutissaient au Rond-Point-du-Roi.
+
+Quand le garde et son compagnon apparurent à l'horizon, un soupir
+d'allégresse s'échappa de sa poitrine étroite, sur laquelle se
+boutonnait une redingote quinquagénaire.
+
+Il brandit d'un air de triomphe la canne tambour-majoresque qu'un cordon
+de cuir reliait à son poignet droit.
+
+Puis, ouvrant ses échasses, il se dirigea vers les survenants, qui ne
+prêtèrent aucune attention à son approche.
+
+Quand il prit la parole, seulement, Patte-de-Fer leva la tête:
+
+--Fil-en-Quatre! s'exclama-t-il.
+
+Le policier subalterne toucha les bords de son chapeau épilé par les
+ans:
+
+--Moi-même, mon supérieur. Solide comme la colonne. On n'est pas encore
+près de se déboulonner.
+
+L'ancien brigadier le présenta du geste à M. de Saint-Pons:
+
+--Monsieur le marquis, un de mes camarades d'autrefois et l'un des
+meilleurs employés de cette administration à laquelle vous faisiez
+allusion tout à l'heure.
+
+Fil-en-Quatre se redressa sous l'éloge et se découvrit devant le
+châtelain.
+
+Perrin reprit en s'adressant à l'inspecteur:
+
+--Tu viens me demander à déjeuner, n'est-ce pas?... Ne t'avais-je pas
+invité la dernière fois que nous nous sommes rencontrés?... Eh bien, mon
+pauvre garçon, tu tombes mal: ma ménagère m'a quitté...
+
+--La petite dame si gentille! J'en dégringole d'un septième au-dessus de
+plusieurs entresols!... Elle qui paraissait tenir à vous ni plus ni
+moins que si M. le maire et son écharpe y avaient passé!...
+
+Jacques sourit tristement:
+
+--Je suis seul désormais chez moi comme sur terre... Ce qui ne
+m'empêchera point de te recevoir du mieux que je pourrai... Et pourvu
+que tu n'exiges pas que je te fasse raison à table...
+
+Le policier lui détacha une grimace intelligente:
+
+--Erreur n'est pas compte, brigadier. Il est permis de se tromper. Mais,
+si je ne professais pas pour vous une vénération panachée de fanatisme,
+j'insinuerais que vous pataugez à l'instar d'un ménage de canards dans
+une mare...
+
+--Comment?...
+
+--Ce n'est pas seulement histoire d'avoir l'honneur de gobelotter avec
+un chef--car vous resterez toujours le mien--que j'ai allongé mes flûtes
+jusque dans Seine-et-Oise.
+
+M. de Saint-Pons intervint:
+
+--Mon brave Perrin, je vous laisse. Vous avez sans doute à causer avec
+monsieur. N'oubliez pas, par exemple, que vous me devez une réponse.
+
+Patte-de-Fer s'inclina.
+
+--Je suis aux ordres de M. le marquis, déclara-t-il. Quand faudra-t-il
+partir pour Paris?
+
+--Tout de suite! repartit Fil-en-Quatre. Avec moi et sans baguenauder.
+J'ai mission de vous ramener.
+
+--Me ramener! répéta Jacques au comble de l'étonnement.
+
+--Expliquez-vous! appuya le gentilhomme non moins surpris.
+
+--Affaire de service, prononça l'inspecteur. Urgence promulguée par M.
+le préfet. C'est lui-même qui vous réclame...
+
+--Que signifie?...
+
+--Cela signifie qu'on a besoin de vous, là-bas, à la boutique... Ah!
+s'il ne s'agissait que d'une bricole comme celle du bois de Boulogne, il
+y a quinze jours, vous savez, on ne vous aurait pas donné la peine de
+vous déranger...
+
+--Quelle bricole?
+
+--Ces deux particuliers qu'une ronde de nuit a ramassés dans un massif,
+non loin du pavillon d'Armenonville, avec une fêlure au coco, et dont
+l'un avait succombé à un épanchement au cerveau... L'autre est en voie
+de guérison. On l'a consigné à Beaujon. Quand on pourra l'interroger, on
+aura le mot du rébus. C'est le pont-aux-ânes du métier... Mais le
+_Mystère de la place de l'Europe_...
+
+--Le _Mystère de la place de l'Europe_?...
+
+Fil-en-Quatre considéra son ancien brigadier avec une stupéfaction
+comique:
+
+--Ah çà! s'écria-t-il, le canton de Saint-Germain ignore donc les
+bienfaits de la presse, laquelle porte cependant le flambeau de la
+civilisation et le récit de ses _faits-divers_ jusqu'au sein des
+peuplades sauvages dont les mâles sont habillés d'un tatouage sur le
+ventre et les femelles d'une arête de poisson dans le nez?...
+
+Le mystère de la place de l'Europe!...
+
+Mais c'est le _clou_ du moment: un forfait de derrière les fagots; le
+_nec plus ultra_ de l'embrouillamini; une _cause célèbre_ à venir,
+auprès de laquelle le procès de Marchandon, l'assassin de la rue de
+Sèze, n'a été que de la _gnognotte_, et celui de Troppmann, l'assassin
+de Pantin, que de la fiente de petits oiseaux!
+
+--En effet, dit M. de Saint-Pons, les journaux, depuis près d'un mois,
+ne s'occupent que de cette affaire...
+
+L'inspecteur tira un imprimé de sa poche:
+
+--Tenez, la _Gazette des Tribunaux_ en parle encore ce matin...
+
+Patte-de-Fer prit la feuille et lut les détails que nous connaissons.
+
+Quand il eut achevé sa lecture:
+
+--Eh bien, demanda l'inspecteur, qu'est-ce que vous pensez de tout ça?
+Est-ce assez complet, assez corsé, assez obscur? La bouteille à l'encre,
+quoi! Là, vrai, parole sacrée, le journal a raison: c'est à dégoter le
+drame de Pantin!...
+
+Toute la boutique est sur les dents; le parquet n'y voit pas plus loin
+que son nez; le patron en jette sa langue aux chiens et votre serviteur
+en perd la tramontane...
+
+Alors on s'est dit partout, depuis le cabinet du préfet jusqu'à celui du
+juge d'instruction et depuis les bureaux jusque dans le public:
+
+«--Il n'y a que Patte-de-Fer qui puisse nous désembourber de l'ornière
+où nous barbotons. C'est le malin des malins, le finaud des finauds, le
+_débrouillard des débrouillards_. Allons le relancer dans sa retraite
+champêtre. Il ne refusera pas de nous donner un coup d'épaule. Ce sera
+censément son retour de l'île d'Elbe; mais, au bout de ce retour-là, il
+y aura un Austerlitz à la place d'un Waterloo».
+
+Et ce n'est pas uniquement l'avis des camarades et des gros bonnets de
+la maison: c'est encore celui de la presse...
+
+La feuille que vous avez en main ne se gêne pas pour l'écrire...
+
+L'opinion vous regrette; les amis vous réclament. Nous serons tous
+heureux et fiers de travailler à nouveau sous vos ordres...
+
+Moi, d'abord, j'ai promis de ne pas revenir sans vous...
+
+--Il est certain, appuya M. de Saint-Pons, qu'il ne vous est guère
+possible de ne pas apporter à la justice l'aide qu'elle sollicite en
+cette circonstance,--et, dût la tâche, dont je vous avais prié de vous
+charger tout à l'heure, s'effacer devant celle que vous impose l'intérêt
+de la société...
+
+--Monsieur le marquis, répondit l'ex-_détective_, je me sens de force à
+les mener de front toutes les deux.
+
+Sa taille s'était redressée; ses yeux brillaient; la flamme d'une
+satisfaction intérieure animait ses traits pétrifiés naguère dans une
+morne tristesse.
+
+Il semblait tout ragaillardi à la pensée de reprendre le métier qu'il
+avait cependant abandonné, quelques années auparavant, avec un soupir
+de soulagement, avec une joie si sincère!...
+
+Ah! c'est que, dans cette chasse aux coupables à laquelle il allait se
+livrer une fois de plus et qui exige de la part des Mohicans de la rue
+de Jérusalem une subtilité flair, d'ouïe, un système de ruses et de
+stratagèmes dignes de trappeurs, des Indiens de Cooper en quête d'un
+daim ou d'un bison; dans cette vie pleine de mouvement et de dangers où
+une poignée de dévouements obscurs et mal récompensés engage le combat à
+outrance avec la sombre armée du crime, il rêvait de chercher l'oubli et
+de trouver la mort peut-être!...
+
+Et puis, ce que l'on exigeait de lui impliquait un séjour assez prolongé
+à Paris, qu'habitait Florette, où il la rencontrerait sans doute, et où,
+dans tous les cas, il lui serait facile de savoir ce qu'elle était
+devenue; car il disposerait derechef des moyens d'investigation que la
+police met entre les mains de ses agents...
+
+Enfin son amour-propre avait été flatté...
+
+Les plus simples, les plus modestes, les plus stoïques sont accessibles
+à ces chatouillements.
+
+Là-bas, dans la grand'ville si capricieuse, si frivole et si ingrate,
+quand la _Filleule de Lagardère_ paraissait ne plus se souvenir de
+Jacques Perrin, les gens se souvenaient encore de Patte-de-Fer...
+
+Aussi celui-ci dit-il à Fil-en-Quatre:
+
+--C'est bien. Je t'accompagnerai. Nous partirons aussitôt que tu te
+seras réconforté et que M. le marquis m'aura donné ses instructions.
+
+
+
+
+XI
+
+MURPHY-HOUSE
+
+
+Retournons à l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne.
+
+En y rentrant, après la double comédie du pavillon d'Armenonville, notre
+héroïne s'était mise au lit, brisée. Une fièvre violente l'avait prise.
+Sa nuit n'avait été qu'une suite de cauchemars affreux et d'insomnies
+peuplées des plus désespérantes visions.
+
+Le lendemain, elle avait fait demander par mistress Simpson, à son
+oncle, la permission de ne point sortir de son appartement où la
+retenait, disait-elle, une indisposition subite.
+
+Cette permission lui avait été bénévolement octroyée par le _gentleman_
+lequel s'était contenté de s'informer si cette indisposition n'était
+pas de nature à nécessiter la présence d'un médecin.
+
+Florette lui avait répondu--toujours par l'intermédiaire de la
+duègne--qu'il ne fallait voir là qu'une crise nerveuse, un malaise
+passager dont auraient certainement raison le repos et la solitude.
+
+En toute vérité, elle voulait rester seule pour se désoler sans témoins
+et pleurer à son aise.
+
+L'ami Dick avait donc attendu quelques jours avant de se présenter chez
+elle.
+
+Puis, un matin, après avoir envoyé son valet de chambre solliciter pour
+lui la faveur d'être reçu par la jeune fille, et sur l'assentiment de
+celle-ci, il était venu savoir de ses nouvelles, comme si rien
+d'insolite ne s'était passé entre eux lors de leur dernier entretien.
+
+La _Filleule de Lagardère_ était à demi couchée sur une chaise longue,
+immobile, l'oeil fixe et les sourcils contractés.
+
+Sa beauté avait un caractère tragique.
+
+Le cercle de bistre qui soulignait ses paupières parlait éloquemment de
+la détresse subie.
+
+Ses cheveux ruisselaient en désordre autour de ses joues livides.
+
+Autour de ses lèvres blêmies, il y avait un amer sourire qui continuait
+l'expression navrée de son regard.
+
+Le faux Yankee s'assit près d'elle et s'enquit avec intérêt de l'état de
+sa santé. Cette pâleur, cette faiblesse étaient de mauvais augure. Elle
+avait tort assurément de repousser les soins de la science. Pour lui, en
+qualité de parent, de tuteur, son devoir était d'appeler, de consulter
+un _physician_...
+
+La mignonne le supplia de n'en rien faire.
+
+Elle avait souffert, oh! oui, bien souffert!...
+
+Mais elle avait combattu le mal,--et le mal avait été dompté!...
+
+Le feu sombre de ses prunelles, les rougeurs fébriles qui fouettaient
+par instants ses pommettes, son pouls qui battait rageusement sous une
+peau brûlante, s'inscrivaient en faux contre ses affirmations...
+
+Néanmoins le prétendu Murphy eut l'air de la croire...
+
+Et lui prenant affectueusement la main:
+
+--Eh bien! mon enfant, puisque vous vous sentez mieux, sinon entièrement
+rétablie, il convient qu'une explication, aussi amicale que sincère,
+fasse cesser la situation pénible qui existe entre nous depuis notre
+dernière conversation...
+
+Cette conversation a été un peu vive, et nous nous sommes quittés
+réciproquement blessés...
+
+Hé mon Dieu! je ne vous le cacherai point: la fin de non-recevoir
+péremptoire par laquelle vous accueilliez les projets que ma
+sollicitude avait formés pour vous; cette façon de refuser, sans le
+connaître, celui que je vous offrais pour époux; le manque de confiance
+que vous m'aviez témoigné en me laissant ignorer une liaison, des
+engagements antérieurs,--tout cela m'avait irrité outre mesure...
+
+Il faut me pardonner...
+
+Nous autres Hurons du Nouveau-Monde, aux angles à peine émoussés par
+votre civilisation, nous sommes inhabiles à dissimuler ce que nous
+éprouvons, ce qui nous afflige ou ce qui nous froisse...
+
+Mais, une fois la première flamme de notre colère jetée, nous sommes
+pleins d'indulgence pour ceux que nous aimons...
+
+Or je vous aime, Eva. Vous êtes la fille de mon frère. Je ne veux pas
+que vous pleuriez. Je veux que vous soyez heureuse...
+
+Que l'homme en qui vous avez mis votre bonheur s'adresse sans crainte à
+celui qui représente votre père...
+
+Vous m'aviez annoncé sa visite à bref délai. Je l'ai vainement attendu.
+Parlez, qui peut le retenir?
+
+--Il ne viendra pas, prononça la mignonne.
+
+Puis soudain, éclatant en larmes, en cris et en prières:
+
+--Mon oncle, au nom du ciel, emmenez-moi, emmenez-moi!...
+
+--Comment?...
+
+--Quittons Paris!... Fuyons cette ville maudite!... Allons-nous en bien
+loin,--si loin que le souvenir ne puisse me poursuivre ou
+m'atteindre!...
+
+Il la regarda avec un étonnement, une émotion admirablement joués:
+
+--Mon enfant, vous m'effrayez... Calmez-vous... Je ne saurais
+comprendre...
+
+Elle tendit vers lui ses mains suppliantes, et, d'une voix entrecoupée
+de sanglots:
+
+--Plus tard, je vous dirai tout, oui, tout; vous êtes bon; vous aurez
+pitié... Mais je vous le demande à genoux, partons!... Partons sans
+perdre un jour, une heure, une minute!...
+
+Rien ne pouvait causer au pseudo-_captain_ plus de joie qu'une telle
+requête.
+
+S'éloigner d'une ville où, à chaque instant, il courait le risque de
+voir le hasard arracher le masque à son individualité et à son crime, et
+s'en éloigner avec Florette; enlever à jamais la jeune fille à Roger;
+emporter celle-ci dans quelque coin du monde où il la soumettrait à sa
+sauvage passion et où il la posséderait à l'abri de toute revendication
+de la justice,--c'était le but auquel tendaient ses ténébreuses
+machinations.
+
+Oui, mais il y avait un obstacle à l'exécution immédiate de ce plan:
+
+Les millions de James-Williams et de Samuel Murphy n'étaient pas encore
+arrivés de New-York...
+
+Et Richard Vautier n'entendait abandonner Paris que lesté de cette
+double fortune...
+
+Aussi, de son ton le plus caressant et le plus persuasif:
+
+--Oui, ma chère fille, reprit-il, oui, il sera fait ainsi que vous le
+désirez. Nous partirons; nous irons partout où il vous plaira d'aller;
+nous tâcherons de rendre la paix à cette pauvre âme déchirée par un
+chagrin dont j'attendrai patiemment que vous m'appreniez la cause...
+Mais un pareil déplacement entraîne certains préparatifs. J'ai
+d'importantes questions d'intérêt à résoudre. Accordez-moi, de grâce,
+jusqu'à la fin de ce mois...
+
+Notre héroïne eut un geste de découragement:
+
+--Ici, je me sens mourir, murmura-t-elle.
+
+--Eh! repartit l'ami Dick, que n'essayez-vous de vous distraire? En ce
+pays, les occasions ne manquent pas: il y a les spectacles, les courses,
+les curiosités de toute espèce...
+
+Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes belle: tous les hommages et
+toutes les adorations se ligueront pour vous consoler...
+
+Allez dans le monde, dépensez de l'argent, faites du bruit: ce bruit
+vous empêchera d'entendre la plainte de votre coeur meurtri...
+
+Lancez votre peine dans le tourbillon du plaisir; fatiguez-la,
+harassez-la; la lassitude, c'est le sommeil, et le sommeil, c'est
+l'oubli...
+
+D'ailleurs, nous ne tarderons pas à nous mettre en route...
+
+Voici que je me rappelle une particularité à laquelle je n'avais pas
+prêté grande attention, parce que je comptais prolonger indéfiniment mon
+séjour dans votre capitale...
+
+Il s'agit de cet hôtel: on me propose de le vendre...
+
+--Ah!...
+
+Le faux Américain sourit:
+
+--Ces Français sont facétieux. Cette propriété est restée, paraît-il,
+assez longtemps sans acquéreurs, et, depuis que je l'ai achetée, voilà
+que les offres pleuvent sur moi, de toutes parts, de m'en défaire avec
+bénéfice; et si je voulais spéculer sur ce singulier revenez-y... Il y
+a, entre autres, un de vos _dandies_ parisiens, un de ces écervelés, de
+ces fous qui se ruinent pour des créatures indignes de l'estime, de la
+tendresse d'un véritable _gentleman_...
+
+Puis, s'interrompant:
+
+--Mais, j'y songe, vous devez le connaître...
+
+--Moi!...
+
+--N'avez-vous pas habité, pendant plusieurs années, près de
+Saint-Germain, sur les terres de ce marquis de Saint-Pons auquel je me
+suis adressé--par l'entremise de mon avoué--pour vous retirer de chez la
+personne qui vous avait recueillie et qui était, si je ne m'abuse, au
+service de ce gentilhomme?...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, le marquis est le père de ce jeune fou...
+
+Mademoiselle Fine-Lame se leva.
+
+--Roger! s'exclama-t-elle, Roger de Saint-Pons!...
+
+--Précisément, poursuivit son interlocuteur avec bonhomie. L'hôtel a
+plu, me mande-t-on, à une demoiselle Sergine Gravier, à laquelle ce
+pauvre garçon n'a rien à refuser,--je dis pauvre garçon, parce que cette
+fille de théâtre est une drôlesse de la pire catégorie,--et il s'est
+empressé d'aller trouver mon homme d'affaires pour lui demander si je ne
+serais pas, par hasard, disposé à lui céder à tout prix l'objet de la
+fantaisie de sa maîtresse...
+
+Et, tenez, j'ai justement sur moi la lettre de M^e Bouginier... Voyez ce
+que celui-ci m'écrit à ce sujet...
+
+Notre héroïne prit le papier que Richard Vautier venait de tirer de son
+portefeuille.
+
+Elle lut:
+
+ «Mon cher monsieur Samuel Murphy,
+
+»J'ai reçu ce matin la visite de M. Roger de Saint-Pons, un fils de
+ famille dont la liaison avec mademoiselle Sergine
+ Gravier--l'actrice excentrique et répandue--n'est plus désormais un
+ secret pour personne.
+
+»Ce jeune homme désire vivement devenir possesseur de l'immeuble
+ dont vous avez fait récemment l'acquisition à l'angle de la rue de
+ la Pompe et de l'avenue du Bois-de-Boulogne.
+
+»Je lui ai déclaré que je ne pensais point que vous eussiez
+ l'intention de vous en défaire.
+
+»Sur son instante prière, j'ai, cependant, consenti à vous
+ transmettre sa proposition.
+
+»Entre nous, je suis persuadé que votre hôtel, pour me servir de
+ l'expression de ces demoiselles, a singulièrement _tapé dans
+ l'oeil_ de sa maîtresse, et que c'est pour l'y installer, pour y
+ abriter leurs amours...»
+
+Florette ne put continuer.
+
+Le désespoir l'accablait d'un poids trop lourd. Sa force fléchit. Elle
+se jeta sur un sopha et s'y roula en étouffant ses gémissements.
+
+Du sopha, elle glissa sur le tapis. Des convulsions la secouèrent. Elle
+se tordait, et son beau corps s'agitait sous l'effort d'une douleur sans
+nom...
+
+Puis, tout d'un coup, sa tête se renversa dans les masses de ses
+cheveux. Elle ne bougea plus. Elle était comme morte...
+
+L'ami Dick sonna.
+
+Mistress Simpson parut.
+
+--Betzy, lui dit-il froidement, je crois que miss Eva a besoin de vos
+soins.
+
+
+
+
+XII
+
+VIE PARISIENNE
+
+
+Le _gentleman_ s'était retiré.
+
+Au bout de quelques instants, la duègne lui ayant fait respirer de sels,
+une rougeur fugitive revint aux joues de notre héroïne.
+
+Sa bouche trembla et ses paupières se rouvrirent.
+
+Elle se releva péniblement, rejeta ses cheveux en arrière et reprit sa
+place sur sa chaise longue. Elle ne tressaillait plus. Les lignes de son
+visage se reposaient et semblaient tranchées dans le marbre.
+
+Pendant une demi-heure, elle demeura accablée, l'oeil vague, comme
+lorsqu'on regarde dans la nuit l'endroit noir et profond où une
+apparition s'est évanouie.
+
+L'Anglaise se tenait à l'écart et l'examinait sournoisement.
+
+Soudain, elle se redressa. Sa prunelle avait recouvré sa flamme de
+résolution et de fierté. La lettre de M^e Bouginier était restée sur le
+tapis; elle l'aperçut et soupira:
+
+--Allons! c'est décidé, il n'y a plus l'ombre d'un doute!
+
+Elle mit le talon sur le papier. C'était fouler du pied l'ennemi vaincu.
+Ensuite, interpellant Betzy:
+
+--Ma bonne Simpson, préparez-vous à m'habiller. On a raison: il faut
+chercher à me distraire. On joue ce soir, à l'Opéra. Prévenez mon tuteur
+que j'ai le dessein d'y aller.
+
+ * * * * *
+
+Elle y alla, en effet, et elle y fut très remarquée. Seulement, comme
+elle se promenait au foyer, deux jeunes messieurs, qui parlaient fort
+haut, la croisèrent: deux cravates blanches et deux gilets en coeur de
+l'orchestre, le gardénia au revers de l'habit et le claque doublé de
+satin sous le bras. L'un s'informait:
+
+--Roger de Saint-Pons est-il venu dîner au cercle?
+
+--Lui! répondit l'autre, allons donc! Sergine Gravier le confisque. Il
+ne sort plus de l'appartement qu'il lui a meublé sur le boulevard
+Haussmann...
+
+--Ainsi, le _collage_ est complet?...
+
+--Complet. Elle lui a déjà coûté une cinquantaine de mille francs...
+
+--Je sais bien que Roger jouit de la fortune de sa mère... Mais le
+papa?... Qu'est-ce qu'il chante?...
+
+--Le papa _marronne_. Il en est _bleu_. Gare au conseil judiciaire!...
+
+Notre héroïne mordit son mouchoir, rentra dans sa loge et n'entendit pas
+une note des trois derniers actes des _Huguenots_.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, il y avait une première représentation au Gymnase.
+
+Florette y eut une avant-scène.
+
+Dans celle qui lui faisait vis-à-vis, une femme la lorgnait avec une
+persistance effrontée: une femme harnachée de diamants comme une idole
+hindoue, derrière laquelle, dans la pénombre, son cavalier se
+dissimulait.
+
+La _Filleule de Lagardère_ reconnut la femme et devina le cavalier.
+
+A dater de ce moment, elle se jeta avec fureur dans la vie parisienne.
+
+Elle courut les magasins, les couturières et les modistes, accepta les
+invitations envoyées à sir Samuel par les membres de la colonie
+étrangère et se montra dans leurs salons, au Bois, aux courses, dans
+toutes les kermesses de bienfaisance.
+
+Toujours seule, d'ailleurs: son oncle supposé se gardait bien de
+l'accompagner.
+
+Pour justifier son éloignement des réunions et des plaisirs du monde, le
+_gentleman_ alléguait des motifs de santé: la traversée l'avait
+considérablement fatigué, et son médecin lui ordonnait de prendre
+quelques mois de repos.
+
+Dans cette existence tourbillonnante, toute de niaiseries et de
+secousses nerveuses, la mignonne ne s'était jamais rencontrée face à
+face avec Roger.
+
+En revanche, il ne se passait pas de jour que la rumeur publique
+n'apportât à son oreille un fragment de l'épopée amoureuse du jeune
+homme.
+
+Tantôt c'était sa fleuriste qui regrettait en ces termes de ne pouvoir
+lui vendre un bouquet de camélias:
+
+--On en fera un pareil pour mademoiselle, si elle le désire; mais
+celui-ci m'a été commandé et payé d'avance par M. Roger de Saint-Pons:
+je dois l'expédier tout à l'heure à mademoiselle Gravier.
+
+Tantôt c'était son coiffeur qui s'excusait ainsi d'être arrivé en
+retard:
+
+--Je sors de chez madame Sergine, vous savez, celle qui est actuellement
+avec le petit marquis de Saint-Pons?... En voilà un qui est toqué
+d'elle!... Et, cependant elle n'a pas le quart des cheveux de
+mademoiselle!
+
+Tantôt, c'était la feuille «la mieux renseignée de Paris» qui lui
+tombait sous la main et dans laquelle elle lisait à l'article
+_Indiscrétions_:
+
+«Hier, on a pendu la crémaillère dans les nouveaux appartements de S...
+G..., l'étonnante _Fleur-de-Picrate_ de l'opérette de nos spirituels
+confrères Lapoule et Verdier. On y coudoyait tout le personnel féminin
+de nos théâtres, nombre d'illustrations de la haute galanterie et la
+plupart des noms les mieux portés au _Baby-Club_, aux _Eclaireurs_ et au
+_Jockey._
+
+»On a beaucoup joué: pas aux jeux innocents. Le jeune R... de S...-P...,
+qui, en sa qualité de protecteur en titre de l'amphitryonne, faisait les
+honneurs du logis, aurait, dit-on, perdu plus de deux mille louis...»
+
+ * * * * *
+
+De son côté, mademoiselle Fine-Lame défrayait abondamment les
+conversations de la société--occupée de mille riens--qu'elle fréquentait
+assidûment.
+
+On y commentait la liberté dont elle jouissait, ses allures un peu
+franches, sa beauté et ses toilettes originales.
+
+On remarquait enfin que, partout où elle se trouvait, on était sûr de
+voir surgir un certain rastaquouère appelé Marignan...
+
+La jeune fille n'avait point l'air, il est vrai, de prendre garde à la
+persistance des poursuites de celui-ci; aussi les langues charitables
+insinuaient-elles qu'elle _cachait son jeu_. «Mariage sous roche,»
+avançaient les uns. «Amant sous cloche,» affirmaient les autres.
+
+Au milieu de tout cela, Florette emportait son angoisse avec elle.
+
+Au bout de quinze jours, elle résolut de renoncer à ce tumulte; et, un
+matin qu'elle déjeunait avec son tuteur prétendu et que celui-ci la
+complimentait sur ses succès dans les salons et lui vantait l'efficacité
+du régime de plaisir qu'elle avait adopté:
+
+--Quand m'arracherez-vous à ce paradis? lui demanda-t-elle brusquement.
+
+Le faux Américain réfléchit un instant.
+
+Puis il répondit:
+
+--Après-demain. Nous sommes au samedi. Lundi soir, nous aurons quitté
+Paris.
+
+ * * * * *
+
+Ce samedi était le jour où Jacques Perrin avait eu avec le père de Roger
+la conversation à laquelle vous avez assisté dans l'un des chapitres
+précédents; le jour où Fil-en-Quatre était tombé comme une surprise au
+pavillon de la Faisanderie, et où, sur l'avis du marquis, l'ex-brigadier
+s'était décidé à collaborer de nouveau aux investigations de la justice
+et à accompagner l'inspecteur à Paris.
+
+
+
+
+XIII
+
+ENTRE ASSOCIÉS
+
+
+En entrant, ce jour-là, dans son cabinet, après déjeuner, le
+pseudo-Samuel y trouva M^e Bouginier.
+
+--Eh bien! questionna celui-ci, qu'avons-nous de nouveau?
+
+--Mon cher associé, répondit l'autre avec satisfaction, tout marche au
+gré de nos désirs...
+
+--Hein?
+
+--Vous aviez raison: les trucs les plus simples sont les meilleurs. Le
+vôtre a pleinement réussi. Miss Eva vient de me déclarer derechef
+qu'elle est prête à me suivre partout où il me plaira de la conduire.
+
+L'ancien avoué eut un mouvement d'impatience:
+
+--Hé! saperlotte! s'exclama-t-il, il s'agit bien de miss Eva! Il s'agit
+de l'argent que vous avez reçu, ce matin d'Amérique. En chèques sur les
+banques de France, d'Italie et d'Allemagne...
+
+--Ah! vous savez...
+
+--Parbleu! est-ce que je n'ai pas, moi aussi, un correspondant à
+New-York?...
+
+Le _gentleman_ sourit.
+
+--La Banque est fermée demain dimanche, dit-il. Après-demain lundi, je
+toucherai mes fonds et, le soir, je serai sur la route de Florence, de
+Vienne ou de Berlin.
+
+--La Banque est ouverte aujourd'hui: pourquoi ne touchez-vous pas tout
+de suite?
+
+--Avez-vous oublié que c'est demain que se jouera le dernier acte de la
+comédie qui doit achever de me livrer la fille de James Williams? Et
+n'est-ce pas vous qui avez imaginé, préparé, agencé cette rencontre qui
+portera le coup suprême à ce que cette enfant pourrait conserver
+d'attachement dans son coeur pour ce misérable Roger?...
+
+Le prétendu Yankee ajouta:
+
+--Maintenant, mon cher associé, avez-vous quelque observation à me
+soumettre?
+
+--Une seule; mais celle-là est capitale pour moi...
+
+--Dites vite, je vous prie: j'ai hâte de commencer à vaquer aux
+préparatifs de notre départ...
+
+--Au cours de cette conversation succincte, vous avez plus d'une fois
+daigné me qualifier du titre de votre associé. Un titre qui m'honore,
+sans doute. Cependant je dois vous avouer que je prise assez peu les
+honneurs sans profits.
+
+--Ce qui signifie?...
+
+--Qu'entre associés, lorsqu'on se sépare, on liquide les bénéfices.
+
+--J'entends: vous désirez savoir...
+
+--Quelle part me sera attribuée dans les millions que vous allez palper,
+oui, monsieur Richard Vautier... Je me trompe: _yes_, sir Samuel...
+Pardon! la langue m'a fourché...
+
+ * * * * *
+
+Il y eut un moment de silence. Les deux interlocuteurs s'examinaient en
+dessous: l'ex-avoué, immobile sur son siège et fermement décidé à n'en
+point démarrer qu'il n'eût obtenu une réponse satisfaisante; le faux
+Américain, allant et venant à travers la pièce, en fumant un cigare
+qu'il venait d'allumer. A la fin, ce dernier s'arrêta devant son
+interlocuteur et, lui frappant cordialement sur l'épaule:
+
+--Tranquillisez-vous, mon compère. Je récompense généreusement ceux qui
+m'ont servi avec zèle. Vous serez content, _God me bless_!...
+
+--J'en suis persuadé... Mais il y a le proverbe: _Tenir et courir sont
+deux_... Je préférerais un chiffre, des offres réelles, un acompte, et,
+comme le coq de la fable:
+
+ Le moindre _billet de mille_
+ Ferait bien mieux mon affaire...
+
+--Eh! à proverbe proverbe et demi, riposta l'autre avec gaieté: _Tout
+vient à point à qui sait attendre._ Patientez jusqu'à lundi...
+
+--Lundi?... Seulement lundi?... Pourquoi lundi?
+
+--Parce que, je vous le répète, je me présenterai après-demain dans la
+journée à la Banque; vous m'y accompagnerez si bon vous semble, et
+ensuite nous réglerons nos comptes...
+
+--Où cela?
+
+--Ici, chez vous, où vous voudrez.
+
+L'ancien officier ministériel réfléchit un instant; puis, d'un ton
+insinuant:
+
+--J'aimerais mieux que ce fût chez moi...
+
+--Chez vous, soit.
+
+M^e Bouginier parut rassuré par cette condescendance.
+
+--Je n'ai pas besoin, prononça-t-il avec noblesse, de vous talonner à la
+Banque... J'aurais l'air de me défier...
+
+Il ajouta avec bonhomie:
+
+--Venez le soir, avant de partir, en vous rendant à la gare.
+
+--C'est convenu. Nous prendrons probablement l'_express_ pour Marseille
+à minuit. Donc, entre dix et onze heures, nous serons chez vous.
+
+L'ex-officier ministériel se leva.
+
+--Actuellement, fit-il, il ne me reste plus qu'à souhaiter que le coup
+de théâtre de demain réussisse au gré de vos voeux...
+
+Il se dirigeait vers la porte du cabinet; le _gentleman_ le retint du
+geste:
+
+--Un mot encore, êtes-vous certain que les marionnettes dont vous
+manoeuvrez les ficelles se maintiendront, dans ce coup de théâtre, à
+la hauteur du rôle que vous leur avez confié?
+
+M^e Bouginier se rengorgea:
+
+--N'ayez nulle inquiétude. Lorsque j'entreprends une affaire, je ne
+néglige aucun des détails susceptibles d'en assurer le succès. Je
+stylerai derechef, ce soir, ce gredin de Marignan et Sergine Gravier. On
+jurerait vraiment que celle-ci s'est embéguinée pour tout de bon de
+notre jouvenceau. Quant à celui-là, dans la persuasion que c'est pour
+lui-même qu'il travaille, il ne demande qu'à embrocher son rival,--et il
+l'embrochera, Dieu me damne! comme une mauviette ou un poulet, sans lui
+laisser le temps de crier _Aïe_!...
+
+--J'en serai marri pour ce jeune homme... Mais à chacun sa destinée...
+Les morts seuls ne reviennent pas...
+
+Et, sur cet aphorisme, le pseudo-_captain_ salua de la main son
+interlocuteur, comme pour lui indiquer que, l'entretien étant terminé,
+il était libre de prendre congé.
+
+L'autre n'en fit rien, cependant. Il demeura debout, près du seuil, le
+sourcil froncé, le front pensif, la mine assombrie et soucieuse.
+
+--Qu'est-ce? interrogea le _gentleman_. Qu'avez-vous, respectable ami?
+Quelque obstacle imprévu viendrait-il entraver la réussite de nos
+desseins?...
+
+--Il s'agit justement de notre spadassin... Le Marignan est dangereux...
+Et je redoute fort que, quand il aura tiré les marrons du feu, il n'ait
+la prétention de les croquer avec nous...
+
+--En vérité!...
+
+--C'est un chat-tigre... Il a des griffes au bout des pattes... Et votre
+sirène de pupille lui a mis, comme à vous, la cervelle à l'envers...
+
+--Comment, ce drôle...
+
+--Ce drôle s'imagine que c'est pour lui qu'il travaille, et, quand il
+aura reconnu qu'il n'a été qu'un instrument entre nos mains, nous aurons
+tout à redouter de son ressentiment, de sa colère...
+
+--Débarrassons-nous en alors... Quand nous n'aurons plus besoin de
+lui... Que diable! il ne doit pas manquer à Paris, comme ailleurs, de
+bons compagnons disposés, moyennant finances, à éliminer de ce monde un
+quidam inutile, gênant ou dangereux...
+
+--Oh! certes, opina l'ex-officier ministériel, il n'y aurait qu'à
+s'adresser à l'excellente dame Héloïse Chamoiseau, la digne femme qui,
+d'un pavé sur la tête, nous a débarrassés de l'homme qui avait écouté
+notre conversation dans les massifs du bois de Boulogne...
+
+--Ah! oui, le fidèle serviteur de M. Roger de Saint-Pons?... Et que
+devient-il, ce blessé?... Avez-vous fait prendre de ses nouvelles?
+
+--Il est toujours à l'hôpital, où il ne va guère mieux, heureusement,
+que le pauvre défunt Tom Snail...
+
+--A merveille!... Mais revenons à cette femme... Vous disiez?
+
+--Héloïse Chamoiseau, une de mes anciennes clientes, tient actuellement,
+sur le revers des buttes Montmartre, entre les fortifications et
+Saint-Ouen, un débit de boissons qui n'est pas précisément fréquenté par
+l'élite de la société parisienne: on y rencontre des consciences à
+revendre et l'on n'y a qu'à se baisser pour ramasser des outils propres
+à toutes espèces de besogne.
+
+--Eh bien, baissez-vous, mon cher...
+
+--Ah! voilà, c'est qu'en me baissant j'aurais peur de faire craquer mon
+excellente réputation...
+
+--Bah!...
+
+--La police a l'oeil sur moi. Je suis l'objet d'une surveillance
+paternelle. On incrimine mes antécédents, ma profession, mes
+relations... Si quelque agent m'apercevait pénétrant dans ce bouge!...
+Et puis, j'ai des convenances à garder...
+
+Le prétendu Yankee l'écoutait avec flegme.
+
+--Bref, fit-il, vous ne seriez point fâché de rencontrer un officieux
+qui se chargeât d'agencer cette affaire en votre lieu et place?...
+
+--Dame! avoua l'ancien avoué, puisque vous devinez si merveilleusement,
+il serait malséant de chercher à nier...
+
+--C'est bien. L'officieux est trouvé. Ce sera moi.
+
+--Vous?
+
+--Pourquoi non?
+
+--Vous iriez chez Héloïse recruter les hommes qu'il nous faut?...
+
+--J'irais au diable, pour ne pas laisser un ennemi à mes trousses!...
+Allons, placez-vous là et jetez-moi sur le papier quelques lignes qui
+m'indiquent le gisement exact de ce cabaret, afin que, pour m'orienter,
+je ne sois pas exposé à demander mon chemin à un de vos sergents de
+ville...
+
+Un soupir de soulagement sortit de la poitrine de l'ex-officier
+ministériel:
+
+--Ma foi! déclara-t-il, vous agissez sagement en mettant la main à la
+pâte. Aussi bien, vous n'êtes pas moins intéressé que moi à ce que ce
+farceur de Marignan ne puisse plus nuire à personne. La petite, je vous
+le répète, lui tient au coeur, et, de rage qu'elle lui échappe, il est
+susceptible d'aller conter tout ce qu'il sait au procureur de la
+république. Or, comme il sait pas mal d'histoires et que le télégraphe
+court plus vite que l'_express_, au lieu de passer votre lune de miel
+sous le ciel azuré de Florence ou de Naples, il se pourrait que vous
+fussiez contraint--par la gendarmerie--de vous arrêter à la gare de
+Marseille ou de Lyon...
+
+Il s'était assis devant le bureau et écrivait. Lorsqu'il eut terminé:
+
+--Voici, reprit-il, un plan grâce auquel il ne vous sera guère possible
+de vous tromper.
+
+Le _gentleman_ prit le papier.
+
+--_Thank you._ Une dernière question. Quand notre spadassin doit-il
+provoquer mon marquis?
+
+--Demain, aux courses de Longchamps.
+
+--Et la rencontre?
+
+--Aura lieu, selon toutes probabilités, après-demain, à la première
+heure.
+
+L'ami Dick parut songer; ensuite il interrogea:
+
+--Avez-vous un prétexte pour envoyer ce Marignan ici, dans la soirée,
+quelques instants avant celui fixé pour mon départ?
+
+L'ex-officier ministériel semblait avoir recouvré toute sa bonne humeur:
+
+--Un prétexte? Dans cet hôtel? Rien n'est plus aisé, répondit-il. Il n'y
+a qu'à lui insinuer que mademoiselle Fine-Lame désire l'entretenir entre
+chien et loup et apprendre de sa bouche les détails du combat du
+matin...
+
+Le faux Samuel approuva:
+
+--Très ingénieux, en effet. Jim l'attendra pour l'introduire, censément
+en secret, rue de la Pompe, près de la porte des communs. Moi, je me
+serai rendu auparavant chez cette Héloïse Chamoiseau; j'y aurai trié sur
+le volet une paire de compagnons vigoureux et déterminés; je les aurai
+ramenés en voiture fermée et je les aurai postés à l'endroit favorable à
+l'exécution de mon projet...
+
+--Après?...
+
+--Que votre Marignan se présente seul; qu'il n'ait aucune défiance;
+qu'il entre,--et je vous engage ma parole qu'il ne ressortira jamais!
+
+ * * * * *
+
+Les deux associés s'étaient séparés d'un air mutuellement enchanté.
+
+Dans son cabinet, Richard Vautier avait maintenant aux lèvres ce sourire
+narquois qui, lorsque personne ne pouvait l'apercevoir, venait
+_franciser_ son masque:
+
+--Tout va bien, murmura-t-il. Ce niais m'a indiqué où trouver ce dont
+j'avais si impérieusement besoin... Et il est à cent lieues de supposer
+qu'après m'être servi de l'arme qu'il me fournit contre ce complice
+subalterne, qui m'aura délivré de Roger de Saint-Pons, c'est contre lui,
+Bouginier, que j'en retournerai la lame à deux tranchants... Ah! oui,
+maître fripon, _nous réglerons nos comptes!_... Seulement, ce sera de la
+même façon que Jausion et Bastide--qui le saluaient de cette phrase--ont
+réglé le sien à Fualdès dans la rue des Hebdomadiers!...
+
+ * * * * *
+
+De son côté, en réintégrant son logis, l'ancien avoué avait avisé, sur
+son carré, Bijou-des-Dames et le Rouquin en train de sonner à sa porte.
+
+--Ah! c'est vous, mes jeunes amis! s'était-il exclamé avec satisfaction.
+Exacts au rendez-vous: parfait, parfait, parfait!... Mes femmes n'y sont
+pas, ma servante non plus; je les ai éloignées à votre intention...
+Nous allons nous immiscer dans mes lares et y savourer des breuvages en
+conversant familièrement de ce que j'ai à vous proposer...
+
+On s'était «immiscé dans les lares» de ce Prud'homme du crime; on avait
+siroté quelques grogs, que les «jeunes amis» avaient outre mesure
+carabinés d'alcools; on avait «conversé» longuement, très longuement,
+les coudes sur la table, les fronts rapprochés, ainsi que trois têtes
+dans le même bonnet. Ensuite Bijou-des-Dames avait dit, en lissant son
+accroche-coeur:
+
+--C'est convenu, patron. On sera _d'attaque_. Mais si le bourgeois
+regimbe?
+
+--Le bourgeois ne regimbera pas, avait répliqué Bouginier en puisant
+dans sa tabatière. S'il criait, il attirerait nécessairement la police
+et la justice, et il a tout intérêt à ce que ces deux institutions
+respectables ne se mêlent pas de ses histoires.
+
+Il ajouta en reniflant sa prise:
+
+--Du reste, veuillez remarquer qu'il ne s'agit pas ici d'une lutte à
+engager, mais d'un _abatage_ instantané... Vous vous placerez à
+l'endroit que je vous désignerai, et quand il entrera, v'lan! comme un
+boeuf!...
+
+--Et moi, appuya le Rouquin, je me charge du reste: j'ai étudié à la
+Villette pour être boucher...
+
+--Mais, questionna son compagnon, et le bruit?... Les voisins?... Le
+concierge?...
+
+--Le concierge est une marmotte qui se couche à l'heure des poules: il
+dormira depuis longtemps lorsque notre homme se présentera, et je gage
+qu'il tirera le cordon sans se déranger de l'oreiller et sans s'informer
+seulement chez qui monte le visiteur... Quant aux voisins, le tapissier
+me posera demain sur le parquet une double moquette, capitonnée à
+assourdir une décharge d'artillerie... Enfin j'aurai soin que, pendant
+l'opération, mes deux filles étudient leur piano avec acharnement. Or,
+quand Junie et Métella se mettent à taper du Wagner, du diable si, dans
+la maison, on entendrait assommer un taureau ou débiter par tranches un
+éléphant, un rhinocéros, un hippopotame!...
+
+Il plaça un rouleau de louis devant chacun de ses auditeurs:
+
+--Soyons sérieux. Voici les arrhes du marché. Pareillement de quoi
+subvenir aux menus frais préliminaires: le couperet, le merlin, la
+malle, le son...
+
+Puis avec un gros rire:
+
+--Surtout, pas de _gabegie_, mes enfants. Le _sujet_ est un délicat.
+N'allez pas le _flouer_ en achetant simplement de la sciure de bois au
+lieu de son de blé de mouture.
+
+Bijou-des-Dames mit avec noblesse sa main sur son coeur:
+
+--As pas peur! C'est bon pour _Charlot_ (l'exécuteur des
+hautes-oeuvres) de tromper ses clients sur la qualité de la
+marchandise! Votre particulier en aura pour votre argent...
+
+Ensuite, prenant congé:
+
+--Ainsi, à après-demain soir. Sans _blague_. On gagnera proprement son
+argent...
+
+--A après-demain. Les deux chiffons de mille seront prêts. Et n'oubliez
+pas d'amener mesdemoiselles vos épouses: elles se chargeront de la dame
+pendant que vous vous occuperez du monsieur...
+
+ * * * * *
+
+En revenant de reconduire les deux bandits jusqu'au palier, M^e
+Bouginier ruminait:
+
+--Ah! mon excellent associé, vous avez envie de voyager... Eh bien, ma
+foi! vous voyagerez... Oui, mais comme les cailles: en caisse!
+
+Tandis qu'il se félicitait de cette ingénieuse plaisanterie, dans la
+rue, le Rouquin poussait le coude à son camarade:
+
+--Hé! ma vieille branche, faut tout de même que le papa Bouginier ait
+joliment des _picaillons_ à empocher dans la rocambole de lundi, pour
+qu'il se _soit fendu_ de vingt-cinq jaunets d'avance et qu'il nous ait
+promis à chaque un _fafiot-mâle_ après le coup!...
+
+_Fafiot-mâle_, en argot, billet de _mille_ francs: les billets de _cinq
+cents_ francs sont des _fafiots-femelles_.
+
+--C'est ce que j'étais en train de me communiquer, répondit l'autre d'un
+air profond. Vois-tu, je connais le pistolet; il est ladre comme un juif
+allemand, _taffeur_ (poltron) comme un lièvre de la plaine Saint-Denis
+et prudent à l'instar d'un serpent à sonnettes. Pour qu'il se décide à
+nous graisser la patte de la sorte et à nous faire _turbiner_
+(travailler) dans son domicile, au sein de sa famille, à deux pas de
+chez le _quart d'oeil_ (commissaire) et sous l'aile de son pipelet, il
+est clair comme les becs de gaz de l'avenue de l'Opéra que le jeu en
+vaut la chandelle et que le _pante_ qu'il s'agit _d'estourbir_ doit
+avoir au moins le Pérou dans son gousset ou la Californie dans son
+portefeuille.
+
+--Et qu'est-ce que tu penses de ça, toi?
+
+--Je pense que, quand il y a pour un, il y a pour deux...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, qu'au lieu de commander chez l'emballeur une malle _pour un_...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, on pourrait en commander une _pour deux_...
+
+--_Chouetteau! rupin! tapé aux pommes!_ s'écria avec enthousiasme le
+Rouquin. Justement, je roulottais dans la _sorbonne_ (tête), une
+mécanique du même acabit. Allons! les beaux esprits se rencontrent...
+
+--Et comme, quand ils se rencontrent, ajouta le Bijou-des-Dames
+sentencieusement, ils ont la politesse de se régaler d'une tournée,
+entrons chez le marchand de poivre nous arroser la pomme d'Adam!...
+
+
+
+
+XIII
+
+PREMIER JALON
+
+
+Ce jour-là, Jacques Perrin avait eu au Palais de Justice une assez
+longue conférence avec le procureur de la République, le juge
+d'instruction et le chef de la sûreté.
+
+_Le Mystère de la place de l'Europe_ avait--naturellement--fait les
+frais de cette séance de plusieurs heures.
+
+On avait commencé par communiquer à l'ancien agent la photographie de la
+victime.
+
+L'état de décomposition, pour ainsi dire foudroyante, déterminé chez
+celle-ci par l'écrasement de la tête, avait, en effet, nécessité une
+inhumation immédiate.
+
+C'était donc sur ce morceau de carton que s'était concentrée, dès
+l'abord, l'attention de Patte-de-Fer.
+
+On lui avait montré ensuite, la touffe de cheveux qui adhérait à la
+machine du train 44.
+
+Ces cheveux étaient, on s'en souvient, d'une nature toute particulière:
+roussâtres et crépus comme du crin,--les cheveux d'un nègre blond, s'il
+pouvait s'en rencontrer d'une toison de cette couleur.
+
+L'ex-_détective_ les avait examinés avec une non moins scrupuleuse
+attention.
+
+Puis, comme s'il se parlait à lui-même:
+
+--Il me semble, avait-il murmuré, que je connais ce malheureux.
+
+--Est-il possible! n'avaient pu s'empêcher de s'écrier d'une commune
+voix les deux magistrats et le policier en chef.
+
+--Permettez-moi de m'expliquer, poursuivit l'ex-brigadier. Quand je dis
+que je le connais, je ne prétends pas insinuer que j'ai eu avec lui des
+rapports, des relations d'une durée, d'une nature quelconques, et que je
+suis, dès à présent, en mesure de vous renseigner sur son nom et sur sa
+position sociale...
+
+Non: je veux seulement dire que ces deux cheveux-là ne me sont pas
+inconnus et que je les ai déjà eus devant les yeux ici ou là... sur la
+tête de quelqu'un...
+
+Maintenant, où, quand et dans quelles conditions cette rencontre
+s'est-elle produite? C'est ce qu'il n'est pas en mon pouvoir de
+déterminer pour l'instant. J'ai beau chercher, fouiller dans le passé,
+interroger mes souvenirs: ceux-ci demeurent rebelles à mes efforts, le
+passé reste couvert d'ombre, et mes recherches, hélas! n'aboutissent à
+rien!...
+
+Ce qu'il y a de constant, par exemple, ce que j'affirme et ce que je
+soutiendrais sur ma vie, c'est que je me suis trouvé en contact avec cet
+homme dans une circonstance qui m'échappe, mais qu'il faudra bien que je
+finisse par ressaisir...
+
+Laissez-moi me recueillir, penser, fureter dans mon cerveau...
+
+Le souvenir effacé me reviendra. Je le veux. Or, quand la volonté est au
+service d'une cause juste, elle a ce puissant auxiliaire que d'aucuns
+nomment le _hasard_ et que j'appelle la _Providence_.
+
+ * * * * *
+
+Il parlait avec un accent, un visage, un geste si fermes, si convaincus,
+si inspirés, que la persuasion gagnait ses auditeurs.
+
+Le chef de la sûreté tira les magistrats à l'écart:
+
+--Messieurs, leur déclara-t-il, le brigadier Perrin ne s'est jamais
+trompé. Les gens de l'administration savent beaucoup de choses que l'on
+n'apprend point à l'Ecole de droit. Ce ne sont pas des jurisconsultes;
+mais ils ont l'expérience et la triture...
+
+--Ce qui signifie?...
+
+--Ce qui signifie que les affaires ne se traitent pas de la même façon à
+la Préfecture qu'au Palais, et qu'à votre place je donnerais carte
+blanche aux agents...
+
+Patte-de-Fer poursuivit de son côté:
+
+--Je ne vous demande que vingt-quatre heures pour mettre de l'ordre dans
+mes idées... J'ai la tête un peu brouillée... Mais ce délai me suffira
+certainement à redevenir tout à fait moi-même.
+
+Le _détective_ en chef s'adressa aux magistrats.
+
+--Je dois m'effacer partout où il y a un membre du parquet,
+prononça-t-il avec déférence. Que décident monsieur le procureur de la
+République et monsieur le juge d'instruction?
+
+M. Lebastard de Précourt et M. Gillot se consultèrent un instant.
+
+Ensuite, ils répondirent d'un commun accord:
+
+--Faites à votre guise, messieurs!
+
+ * * * * *
+
+L'ex-brigadier était sorti du Palais en compagnie de Fil-en-Quatre,
+qu'il s'était adjoint comme second.
+
+Tous deux avaient suivi les quais, traversé la place de la Concorde et
+remonté les Champs-Elysées.
+
+L'inspecteur cheminait machinalement à côté de «son supérieur»
+silencieux. Celui-ci marchait comme au hasard, l'oeil vague, le front
+penché sous le poids d'un travail intérieur. Le subalterne pensait:
+
+--Ne le dérangeons pas. Laissons-le réfléchir. Il s'occupe de notre
+affaire.
+
+Hélas! le malheureux Fil-en-Quatre s'abusait du tout au tout.
+
+Patte-de-Fer était à cent lieues «de l'affaire».
+
+En quittant le cabinet du juge d'instruction, le brave garçon s'était
+bien dit:
+
+--Allons, commandons à ma mémoire. La circonstance que je cherche n'est
+qu'égarée dans mon esprit. Elle n'est point perdue. Retrouvons-la.
+
+La mémoire, sollicitée, n'avait point obéi à l'ordre...
+
+Ou, plutôt, elle avait mieux écouté le coeur de Jacques que sa
+parole...
+
+Au lieu de la personnalité de l'inconnu de la place de l'Europe, c'était
+l'image de Florette qui s'était dégagée,--dominatrice et
+envahissante,--des ténèbres de son cerveau.
+
+Avant de quitter le pavillon de la Faisanderie, il s'était enquis près
+de M. de Saint-Pons de l'endroit où la jeune fille habitait avec son
+tuteur, et le marquis lui avait donné l'adresse du millionnaire
+américain.
+
+Il se dirigeait donc vers cet endroit. L'idée de mademoiselle Fine-Lame
+primait chez lui et effaçait toutes les autres.
+
+Peut-être apercevrait-il la mignonne derrière le rideau d'une croisée?
+Peut-être la verrait-il sortir de l'hôtel? Peut-être leurs regards se
+rencontreraient-ils, et, en reconnaissant son ami, éprouverait-elle,
+elle-même, un retour subit de ce sentiment de tendresse que son
+apparente ingratitude n'avait pu éteindre dans l'âme du pauvre et
+excellent garçon?
+
+Voilà quelles espérances emplissaient ce dernier.
+
+Tout le reste,--ce crime, ce mystère, cette besogne de police pour
+laquelle on l'avait fait venir, voire la mission de confiance dont
+l'avait chargé le père de Roger,--tout cela lui devenait, pour
+l'instant, indifférent et secondaire.
+
+Quand ils eurent dépassé l'Arc de Triomphe et qu'ils se furent engagés
+dans la large voie qui aboutit au bois de Boulogne:
+
+--Sacrebleu! murmura Fil-en-Quatre, est-ce qu'il va me mener d'une
+traite jusqu'à Nanterre ou jusqu'au Havre?... Faut-il qu'il soit
+enfoncé dans ses méditations!... Il rumine un plan de campagne, pour
+sûr...
+
+Vers le milieu de l'avenue, l'_ex-détective_ s'arrêta. Il était arrivé
+au but de son pèlerinage. Adossé à l'une des barrières qui bordent la
+chaussée, il se mit à considérer _Murphy-House_ avec une persistance
+qui, pareille à une vrille, semblait vouloir en percer les murs.
+
+Un fiacre, qui stationnait devant la grille, paraissait attendre
+quelqu'un en visite chez le riche étranger.
+
+Du haut de son siège, le cocher taillait une bavette copieuse avec le
+groom Jim, qui, en gilet à manches et en toque écossaise, fumait un
+magnifique cigare emprunté à la réserve de son maître.
+
+C'était l'heure où celui-ci avait, dans son cabinet, avec M^e Bouginier,
+l'importante conversation que nous avons transcrite dans l'un des
+chapitres précédents.
+
+Cette conversation fut longue. Patte-de-Fer ne bougeait point. Son
+compagnon, qui pratiquait le calembour à ses moments perdus, se
+demandait _in petto_:
+
+--Ah çà! est-ce que nous allons demeurer en adoration perpétuelle devant
+le Saint-Sacrement de l'_hôtel_?
+
+A la fin, l'ancien officier ministériel apparut sur le perron de ce
+dernier.
+
+Il en descendit allègrement les degrés, salua le domestique d'un «_Good
+morning_, boy» amical, sauta dans son «char numéroté» et cria à
+l'automédon:
+
+--A l'entrée de la rue du Pélican!... Dépêchons-nous!... Je suis
+pressé!...
+
+A sa vue, Jacques ne put retenir une exclamation de surprise et
+interpellant l'inspecteur:
+
+--Fil-en-Quatre!...
+
+--Mon général?...
+
+--Tu connais comme moi, n'est-ce pas, l'homme qui vient de monter dans
+cette voiture?
+
+--Parbleu! c'est le nommé Bouginier... J'ai été assez longtemps chargé
+de le surveiller... Une canaille accomplie, mais ingénieuse, et qui nous
+a toujours glissé comme une anguille entre les doigts...
+
+L'agent subalterne ajouta en manière de correctif à cette flatteuse
+appréciation:
+
+--Du reste, il est à supposer qu'il aura acheté une conduite...
+provisoire; car on ne le serre plus de si près, et l'on raconte, à la
+boutique, qu'il est en train de mitonner un tas d'affaires avec des
+personnes de _la haute_...
+
+Après avoir paru réfléchir un instant, Patte-de-Fer dit rapidement
+quelques mots à son compagnon.
+
+--Suffit. Rien de plus aisé, répondit celui-ci. On va vous enlever ça en
+deux temps et trois mouvements.
+
+Il traversa la chaussée et, tirant de sa poche un de ces exécrables
+_petits bordeaux_ chantés par Armand Liorat dans une scie impérissable,
+il aborda le groom, qui continuait à fumer près de la grille en
+regardant filer le fiacre de Bouginier, et lui demanda, la main au
+chapeau:
+
+--Si c'était un effet de votre complaisance de me communiquer un brin de
+feu?
+
+Jim toisa le solliciteur de l'air dont un _habana de calitad_ doit
+toiser un des plus infimes et des plus infects produits de notre régie
+nationale, et, sans daigner tendre son cigare, dont il lui eût fallu
+faire tomber l'appendice de cendre blanche et parfumée, il présenta au
+policier une boîte de métal anglais, artistement ouvragée et remplie
+d'allumettes-bougies.
+
+Fil-en-Quatre prit la boîte et l'examinant avant de l'ouvrir:
+
+--Un vrai bijou!... Mazette! jeune homme, on voit bien que vous êtes
+dans une bonne maison... Et il doit avoir un fier sac, le particulier
+qui vient de grimper dans cette _guimbarde_!...
+
+Le domestique questionna avec étonnement:
+
+--Un fier sac?... Ce particulier?... Pourquoi?
+
+L'agent désigna l'hôtel:
+
+--Dame! est-ce que ce n'est pas le propriétaire de cet immeuble? Est-ce
+que ce n'est pas votre maître? Est-ce que ce n'est pas ce richissime
+étranger dont on parle tant dans le quartier?
+
+Le _boy_ haussa les épaules:
+
+--Lui, mon maître!... Allons donc!... Sir Samuel Murphy ne va pas en
+_sapin_. Dieu merci! il a ses voitures.
+
+Fil-en-Quatre s'excusa:
+
+--C'est que, voyez-vous, en ma qualité d'inspecteur du balayage au bois
+de Boulogne, je passe souvent par ici, en me rendant à mon service, et
+que j'avais déjà aperçu plusieurs fois ce monsieur sortant par cette
+grille... Sans vous offenser, camarade...
+
+--Il n'y a pas d'offense, mon brave, répondit le groom avec majesté. Ce
+monsieur est un des amis de mon maître: c'est son conseil, son homme
+d'affaires, si vous aimez mieux. Aussi vient-il fréquemment à la
+maison...
+
+L'autre avait enflammé une allumette:
+
+--Ce que j'en dis, fit-il, c'est l'histoire de causer; car après tout,
+je m'en bats l'oeil...
+
+Ensuite, remettant la boîte ès mains de son propriétaire:
+
+--En vous remerciant et à l'avantage!
+
+Il rallia Patte-de-Fer et le mit au courant des renseignements que,
+suivant son expression, il venait de «cueillir dans la bouche du
+_larbin_». Après l'avoir entendu, l'ex-brigadier sembla se recorder un
+moment. Puis, d'un ton sec et impérieux:
+
+--Ecoute les instructions que je vais te donner et songe à les exécuter
+avec adresse et promptitude...
+
+Puis encore il parla longuement...
+
+Quand il eut terminé:
+
+--Ah çà! interrogea l'inspecteur intrigué, le Bouginier en est donc?
+
+--De quoi?
+
+--De l'affaire?
+
+--Quelle affaire?
+
+Le subalterne considéra son supérieur avec stupéfaction:
+
+--Comment, quelle affaire? Pardieu! il n'y en a qu'une! Cette pour
+laquelle je suis allé vous chercher: l'affaire de l'inconnu de la place
+de l'Europe...
+
+Jacques eut un geste d'impatience:
+
+--Hé! s'écria-t-il, il s'agit bien de cet inconnu! Il s'agit de mes
+intérêts les plus chers: d'intérêts que je n'ai pas le temps de
+t'expliquer. Veux-tu me seconder, oui ou non?
+
+Le pauvre Fil-en-Quatre avait la mine toute désorientée.
+
+Cependant, sur la question de Patte-de-Fer, se décidant sans
+barguigner:
+
+--Du diable, s'exclama-t-il, si je comprends une pause _d'a_ à ce que
+vous me _jaspinez!_ Nonobstant, va comme je te pousse, on marchera à
+l'aveuglette, un bandeau sur les écoutilles, comme le fils à maman
+Vénus. Aussi bien, tous chemins mènent à Rome et vous êtes un de ces
+malins qui doivent caresser une idée en ayant l'air de la traiter à
+rebrousse-poil...
+
+Une voiture de place descendait l'avenue. Il lui fit signe de s'arrêter.
+Quand elle eut rangé le trottoir:
+
+--Assurons-nous d'abord, continua l'agent, si notre oiseau de nuit et de
+proie niche toujours au même endroit!...
+
+Il tourna le bouton de la portière et s'informa:
+
+--Où vous retrouverai-je, monsieur Jacques, pour vous communiquer mon
+rapport?
+
+--Chez moi, à l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, où j'ai l'habitude de
+loger chaque fois que je m'attarde à Paris.
+
+--C'est bien. Attendez-moi demain à l'heure du déjeuner. Vous permettez
+que je m'invite, pas vrai? Je me charge de fournir le dessert.
+
+Il sauta dans le véhicule, s'y installa sur les coussins et lança à son
+cocher une indication, une injonction identiques à celles que l'ex-avoué
+avait transmises au sien, quelques minutes auparavant:
+
+--A l'angle de la rue du Pélican!... Dépêchons-nous!... Je suis pressé!
+
+ * * * * *
+
+Tout en causant ainsi, ils avaient remonté jusqu'à la gare du chemin de
+fer de ceinture qui se trouve à l'entrée du Bois.
+
+Quand la voiture se fut éloignée, qui emportait l'inspecteur vers les
+Champs-Elysées, Patte-de-Fer jeta du côte de _Murphy-House_ un regard
+dans lequel il y avait quelque chose qui ressemblait à la réverbération
+d'un paradis fermé. Ensuite il pénétra dans la gare et prit un billet
+pour Paris. Un train arrivait justement, se dirigeant vers Saint-Lazare.
+L'ex-brigadier se casa dans un wagon, et là, replié sur lui-même, il ne
+cessa de se demander pendant le trajet:
+
+--A quel titre et sous quel prétexte ce Bouginier est-il reçu chez
+l'oncle et tuteur de Florette?
+
+Je le connais de longue date, ce courtier en méchantes besognes. Rien de
+bon ne saurait émaner de sa personnalité louche. Sir Murphy serait-il sa
+dupe? Ne serait-il pas plutôt son complice?...
+
+Son complice!... Je suis fou, vraiment!... Cet étranger est un honnête
+homme; il est riche à millions; c'est la première fois qu'il touche le
+sol de notre Europe; en quoi aurait-il eu besoin de ce coquin, de sa
+discrétion ou de son office?...
+
+Dans tous les cas, la présence de ce dernier dans la maison qu'habite la
+mignonne est un danger pour celle-ci. Mes pressentiments me le crient.
+Or mes pressentiments ne m'ont jamais menti...
+
+Allons, c'est décidé, je verrai sir Samuel. Je le verrai demain,
+aussitôt que Fil-en-Quatre m'aura apporté les renseignements que je l'ai
+prié de recueillir. Je lui parlerai franchement, sans arrière-pensée ni
+détour, et il faudra bien qu'il me dise ce que ce maître fourbe vient
+faire chez lui. Il faudra bien qu'il me dise ce qu'est devenue mon
+amie...
+
+
+
+
+XIV
+
+BOULEVARD HAUSSMANN
+
+
+Sergine Gravier occupait un appartement de vastes dimensions dans une de
+ces bâtisses uniformes, à la fois de luxe et de rapport, qui bordent de
+leurs palais-casernes la large voie dont la ligne droite relie le
+coeur de Paris à l'une de ses plus aristocratiques extrémités, et que
+l'on n'a pas encore songé à débaptiser, quoique l'administrateur dont
+elle porte le nom soit l'une des intelligences les plus pratiques de
+notre époque.
+
+Cet appartement absorbait le premier étage en entier. Il ne coûtait pas
+moins de douze mille francs par an. Il convient d'ajouter que la
+locataire en avait pour son argent,--ou pour celui de son bailleur de
+fonds, ce qui est tout comme.
+
+Rien que la loge du _conservateur_ aurait rendu des points en
+somptuosité au salon d'une _députée_ ou au boudoir d'une _sénateuse_ de
+province!
+
+Le vestibule, au rez-de-chaussée, était parqueté en mosaïque;
+l'escalier, capitonné d'une carpette de la Savonnerie, tapissé de
+plaques de marbre et chauffé en hiver; les paliers, tout boisés du haut
+en bas.
+
+C'était bien autre chose quand on avait franchi le seuil de ce paradis
+des joies défendues!
+
+En admirant ces splendeurs d'ameublements, ces tentures de velours, à
+crépines de soie, ou de cuir de Cordoue gaufré et estampé, ces
+sculptures d'ébène et de palissandre, ces «vieux chênes» fouillés, ces
+ors, ces laques, ces bronzes, ces cristaux, ces émaux, ces ivoires, ces
+porcelaines,--ces toiles de maîtres,--ces rideaux de lampas, de brocart,
+de satin, de dentelles,--ce Japon rapporté, cette Chine ouverte, ces
+siècles passés reconstruits, toutes ces ruineuses babioles, quelle femme
+honnête n'eût trouvé la vertu mal payée et n'eût rêvé d'acheter un
+pareil luxe au même prix?
+
+Le _reporter_ d'un journal mondain saurait seul ce que pourrait fournir
+de lignes la description d'un tel _at home_. Moi, je crois que ces
+«intérieurs» ne se dépeignent point, sous peine de faire concurrence
+aux commissaires-priseurs ou aux huissiers. C'est trop beau. On est
+aveuglé, et les voyageurs l'ont dit: sous le ciel meurtrier de l'Inde,
+la nuit naît de l'éblouissement.
+
+ * * * * *
+
+Roger de Saint-Pons avait présidé avec une générosité de prince régnant
+à la nouvelle installation de sa maîtresse.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons laissé le jeune homme entre les bras de celle-ci, au pavillon
+d'Armenonville. Un instant, il avait songé à rompre ce collier de chair
+brûlante et frémissante qui l'entraînait invinciblement vers un de ces
+divans dont les restaurateurs les plus collets montés ont soin
+d'agrémenter chacun de leurs cabinets particuliers. Mais le lien était
+aussi puissant que doux. Puis Roger n'avait plus ni force ni raison.
+Celle qu'il aimait lui avait menti...
+
+On la lui avait fait toucher en flagrant délit de perfidie...
+
+Et ses sens, enflammés par l'étreinte de Sergine, et la colère qui
+bouillonnait par les blessures de son âme, tout lui criait plus
+ardemment que la voix, que les baisers de la comédienne:
+
+--On te trompe. Tu es homme. Venge-toi!
+
+Il avait succombé!
+
+--Cette fille a raison, s'était-il murmuré. Sachons quitter qui nous
+délaisse...
+
+L'actrice était de celles qui peuvent dire, à l'exemple de notre grande
+et regrettée Dorval:
+
+--Je ne suis pas belle, je suis _pire_.
+
+_Pire_, elle l'était en effet.
+
+Sa _joliesse_ chiffonnée piquait comme un fruit vert.
+
+Il n'y avait pas jusqu'à la trivialité de son esprit, de ses goûts, de
+son jargon et de ses allures qui ne fût, chez elle, un attrait de plus
+pour certaines gens et comme le condiment obligé, naturel et épicé de
+l'originalité de sa physionomie, de son caractère et de son talent.
+
+Défauts qui lui tenaient lieu des qualités absentes: au demeurant, un
+être parfaitement insupportable et dont on s'engouait facilement.
+
+M. de Saint-Pons ne l'aimait point, pourtant.
+
+Il avait bien été contraint de se l'avouer, quand avait sonné l'heure de
+la satiété.
+
+C'était pour lui une sorte d'application vivante de la loi du talion. Il
+s'en servait pour essayer de rendre à Florette douleur pour douleur et
+affront pour affront. La maîtresse qu'il se donnait valait l'amant que
+la jeune fille avait choisi. Partant, quittes.
+
+Il ne se doutait pas, le malheureux enfant, qu'en agissant de cette
+façon, il ressemblait à ces morveux qui piétinent dans le ruisseau pour
+éclabousser le passant, sans s'apercevoir que la boue qui rejaillit sur
+les autres leur monte, à eux, jusqu'aux genoux et leur souille jusqu'au
+visage!
+
+En attendant, il n'était bruit que de ses prodigalités à l'endroit de la
+comédienne, avec laquelle il ne perdait aucune occasion de s'afficher.
+
+Habilement exploité par les intéressés,--M^e Bouginier et le
+pseudo-Samuel,--ce tapage, nous l'avons vu, n'avait pas manqué
+d'offusquer les oreilles de notre héroïne.
+
+De son côté, Roger n'avait pas été sans entendre parler des succès dans
+le monde de cette riche héritière qu'on rencontrait maintenant partout,
+que le beau Marignan suivait partout, et dont la liaison--innocente ou
+coupable--avec ce dernier n'était plus désormais un secret pour
+personne: _flirtage_ qui aboutirait assurément à un mariage, s'il ne
+dissimulait une intrigue menée de longue date avec art.
+
+Ces _on-dit_ avaient exaspéré le ressentiment du pauvre garçon.
+
+En moins d'un mois, pour s'étourdir, il avait jeté près de cent mille
+francs par les fenêtres.
+
+En possession de la fortune maternelle, il n'avait eu, pour puiser, qu'à
+s'adresser à son notaire.
+
+Un détail fournira la mesure de la manière--absolue et complète--dont
+l'accaparaient ses nouvelles occupations:
+
+Népomucène Briquet avait disparu brusquement...
+
+Eh bien, notre «enfant prodigue» n'avait point paru attacher une
+importance exagérée à cet événement singulier...
+
+Et, en les remettant, de jour en jour, au lendemain, il avait
+entièrement oublié de procéder aux recherches, aux démarches nécessaires
+pour savoir ce qu'était devenu ce brave soldat, son ancien compagnon
+d'armes, le plus dévoué de ses amis et son plus fidèle serviteur.
+
+ * * * * *
+
+C'était un dimanche. Midi approchait. Dans sa chambre à coucher, Sergine
+était à table devant son thé.
+
+Le thé de Sergine admettait comme accessoires un artichaut à la
+poivrade, du boeuf en vinaigrette et une salade assaisonnée d'un fort
+_chapon_.
+
+Elle dévorait tout cela avec un appétit charmant. Son peignoir de damas
+était broché d'oiseaux fantastiques et de fleurs de pourpre et d'or.
+Vous auriez juré d'une de ces Japonaises qu'Henry Somme _croque_ du bout
+de sa plume paresseuse.
+
+Roger de Saint-Pons entra.
+
+Quelques semaines l'avaient cruellement vieilli.
+
+Il paraissait avoir trente ans.
+
+Sa figure était blêmie par la fatigue. Son oeil creux se cernait de
+bistre. Un tic nerveux tiraillait parfois son front et faisait jaillir
+vingt rides au coin de ses paupières.
+
+Supérieurement habillé, du reste, il aurait posé pour une gravure de
+modes. Sa constante préoccupation semblait celle d'être l'un des
+_gentlemen_ les plus élégants de Paris, et, grâce à la collaboration
+active de son tailleur, il avait atteint ce but si ardu et si élevé. Au
+cercle, on se prosternait devant l'inimitable brio de ses pantalons, de
+ses gilets, de ses cravates et de ses jaquettes.
+
+Sergine leva à peine la tête au-dessus de son assiette.
+
+--Tiens! c'est vous! fit-elle. Bonjour, cher! Vous êtes matinal. A
+quelle heure vous êtes-vous couché?
+
+--Je ne me suis pas couché, répondit le jeune homme en se jetant dans un
+_crapaud._ J'ai dormi une heure, dans mon bain, ce matin...
+
+--Où avez-vous passé la nuit?
+
+--Chez Brégy.
+
+--Vous êtes-vous amusé?
+
+--Beaucoup.
+
+--On a joué?
+
+--Beaucoup.
+
+--Vous avez perdu?
+
+--Beaucoup.
+
+--Ah!...
+
+Sur ce monosyllabe, prononcé avec une parfaite insouciance, la
+comédienne attaqua la salade avec ses doigts: la fourchette du peuple!
+
+Roger reprit:
+
+--Vous savez que je compte vous accompagner aux courses...
+
+L'actrice demanda:
+
+--M'amenez-vous ce que vous m'avez promis?
+
+--Oui, certes; je n'ai qu'une parole.
+
+--Où cela est-il?
+
+--A votre porte.
+
+--Sans _blague_?
+
+--Voyez plutôt.
+
+--Vous êtes sûr que, si vous me faites déranger pour des prunes, je vous
+arrache les deux yeux...
+
+--Je ne vous donnerai pas ce plaisir, prononça gravement le gentilhomme.
+La voiture est là. Regardez.
+
+La jeune femme bondit au balcon et se pencha dehors avidement, sans
+souci de son négligé, de ses cheveux qui roulaient dénoués sur son cou,
+de ses épaules qui sortaient, nues, de sa robe de chambre.
+
+Dans la rue, devant la maison, les badauds s'attroupaient autour d'une
+calèche à caisse vert bronze, avec filets _en clair_ et garnitures en
+satin pareil, attelée de quatre magnifiques trotteurs noirs _buvant dans
+leur blanc_, et conduite à la Daumont par deux postillons gros comme le
+poing, en culotte de daim, en bottes à retroussis, en casaque et cape de
+velours à boutons et à franges d'or.
+
+A ce spectacle, Sergine sauta de joie, battit des mains et, se
+retournant vers M. de Saint-Pons:
+
+--Mon petit Roger, s'écria-t-elle, vous êtes l'amour des amours! Je vous
+embrasserais de bon coeur si je ne venais de manger le _chapon_ de ma
+salade. Est-ce que vous voulez déjeuner?
+
+--Merci; je vais rejoindre chez Doyen Arsène Verdier et Montaran...
+
+La comédienne éclata de rire:
+
+--Ah! oui, mes deux anciens: celui qui m'a produite dans le monde et
+celui qui m'a lancée au théâtre. Une paire de _zigs_. C'est eux qui
+m'ont faite ce que je suis.
+
+--Aussi, ajouta son interlocuteur, raconte-t-on qu'ils reviennent
+encore, parfois, toucher chez vous leurs droits d'auteur.
+
+Elle se cabra furieuse:
+
+--Et qui est-ce qui raconte-ça?... Max de Furetières, je parie!... Une
+méchante vermine de barbouilleur de papier, qui s'appelle Isidore
+Lefaucheux dans la loge de sa pipelette de maman, et qui est maigre,
+laid et bête comme son nom!... Si c'était vrai, comme je me gênerais!...
+Je suis brouillée avec le duc d'abord: il a commis une forte _crasse_ à
+mon égard...
+
+--Lui! Vous m'étonnez! Un si charmant garçon!...
+
+--Dame! je vous prends pour juge: quand il n'a plus eu un radis,
+Montaran m'a quittée en me prévenant... C'était très gentil de sa
+part... J'en connais plus d'un à sa place qui ne se serait pas fait
+scrupule de _boulotter_ sur son crédit et de se laisser aimer _à
+l'oeil_...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, il paraît qu'il a hérité depuis: un héritage de cinquante
+mille écus, à ce qu'on affirme... Et il n'est pas venu me retrouver!...
+Donc, c'est un tort de cent mille francs, au bas mot, que cette
+ingratitude me cause...
+
+--Vous avez raison, déclara Roger impassible, cette conduite est indigne
+d'un _gentleman_, et j'en exprimerai toute ma surprise au duc...
+
+--Et ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui agiriez de cette façon!
+
+--Oh! moi, je vous souscris volontiers l'engagement de consommer tous
+mes grands-parents à votre table...
+
+--A la bonne heure!... C'est magnifique... A propos, quand
+m'achèterez-vous ce fameux petit hôtel dont vous m'avez parlé?
+
+--Le marché sera, je pense, conclu à bref délai. Le contrat de vente
+sera signé dans les premiers jours de la semaine. Je verserai aussitôt
+les fonds, et vous pourrez entrer de suite en possession.
+
+Sergine lui envoya un baiser.
+
+--Tu es le bon Dieu, s'écria-t-elle dans un religieux élan, et j'ai
+envie de t'idolâtrer...
+
+Et comme le jeune homme se levait:
+
+--Ah çà! questionna-t-elle avec un peu de dépit, tu ne me trouves donc
+plus jolie?...
+
+--Si fait, répliqua-t-il froidement, mais il vous reste à peine le temps
+de vous habiller, et ces messieurs m'attendent... Au revoir! Je vous
+rejoindrai à Longchamps...
+
+Il se dirigea vers la porte. L'actrice demeurait pensive. Soudain, elle
+étendit le bras comme pour le retenir et appela:
+
+--Roger!...
+
+M. de Saint-Pons s'arrêta:
+
+--Qu'est-ce?
+
+--Ne va pas aux courses...
+
+--Que signifie?...
+
+--Je t'en prie!...
+
+--Et pourquoi cela, ma chère?...
+
+--Parce... Parce que... Est-ce que je sais moi?... C'est mon idée...
+
+Le fils du marquis haussa les épaules:
+
+--Une idée bizarre, en tout cas... Une fantaisie... Un caprice...
+
+--Tout ce qu'il te plaira, reprit-elle d'un ton câlin et caressant. Mais
+si tu veux être mignon,--bien mignon,--tu renonceras à aller là-bas...
+Tu resteras ici, oui, ici... Et moi aussi, j'y resterai, toute la
+journée.
+
+--Vous!...
+
+--J'étrennerai plus tard ton cadeau: tes chevaux, tes grooms, ta
+voiture... Nous fumerons des cigarettes en jouant au bésigue, comme des
+gens qui n'ont pas le sou pour aller à la campagne: ce sera drôle!... Et
+je te chanterai pour toi tout seul la ronde, la grande ronde à effet de
+ma nouvelle opérette: _Encore une punaise dans l'beurre!_...
+
+Son accent, ses yeux, tout en elle suppliait.
+
+Roger la regarda en face:
+
+--Cette détermination subite... Quelque chose, quelqu'un me
+menaceraient-ils à Longchamps?... Redouteriez-vous, par hasard, que je
+n'y rencontrasse un autre--ou deux--de vos _anciens_?
+
+Ce fut au tour de la jeune femme de hausser les épaules:
+
+--C'est méchant, ce que tu me dis là... Je te pardonne nonobstant, parce
+qu'en fin de compte, tous les hommes sont des crétins... Ainsi, c'est
+entendu: on va te servir à déjeuner; tu ne bouges pas de chez moi; tu me
+conduis, le soir, au théâtre, et tu m'attends dans ma loge pendant le
+spectacle... Avec ça que c'est déjà si amusant, les courses! Boire du
+Champagne, perdre de l'argent et regarder, en pleine chaleur, en pleine
+poussière, en plein soleil, de pauvres diables de jockeys, habillés en
+glaces panachées, risquer de se casser le cou sur des _dadas_ qui ont
+les jambes d'une sauterelle de l'Opéra...
+
+M. de Saint-Pons riposta sèchement:
+
+--Cette insistance est inutile... J'en suis fâché... J'ai promis...
+
+--A qui?
+
+--Hé! à ces messieurs d'abord...
+
+--Ce n'est pas vrai! Tu mens! Elle est mauvaise!...
+
+Le sourcil froncé, elle frappait du pied avec emportement. Sa voix avait
+repris ses inflexions canailles. Elle poursuivit violemment:
+
+--Ces messieurs ont le dos large. Non, si tu tiens tant que ça à te
+produire aujourd'hui, c'est que tu espères apercevoir ta Dulcinée de
+l'avenue du Bois de Boulogne... Car tu l'aimes encore, cette
+saltimbanque dégrossie qui se soucie de ton lâche coeur comme d'une
+guigne; tu l'aimes, et tu serais enchanté de la rendre un tantinet
+jalouse en me montrant avec toi ainsi qu'une bête curieuse... Eh bien,
+soit: allons-y. Est-ce que j'ai peur d'elle? Si elle n'est pas contente,
+on se crêpera le chignon... C'est pour toi que je crains, prends
+garde!...
+
+--Pour moi?...
+
+--Oui, je te le répète: prends garde! Cette fille te sera fatale. Elle
+te portera malheur.
+
+Roger avait pâli lorsqu'il avait été question de Florette.
+
+A ces dernières paroles de sa maîtresse, à cette évocation d'un danger
+imminent, une joie amère plissa sa lèvre et troua d'un éclair la nuit
+d'insensibilité glaciale et de torpeur affaissée qui pétrifiait sa
+physionomie naguère si expressive et si mobile.
+
+Puis il parut se rendormir dans une indifférence absolue...
+
+Et, prenant congé de la comédienne:
+
+--A tout à l'heure... Dans l'enceinte du pesage... Ne l'oubliez pas.
+
+Il sortit.
+
+La jeune femme ébaucha un geste qui se traduisait par: _Au diable!_
+
+Ensuite elle vint se rasseoir devant la table, sur laquelle son thé
+refroidissait, en fredonnant le refrain populaire:
+
+ Tu l'as voulu, tir'-toi d'là!
+ Tir'-toi! tir'-toi! tirlanlaire!
+
+Une voix, derrière elle, acheva le quatrain:
+
+ Tu l'as voulu, tir'-toi d'là!
+ Tir'-toi d'là comme tu pourras!
+
+Sergine se retourna.
+
+Une draperie s'était soulevée dans la ruelle de son lit...
+
+Cette draperie masquait une petite porte donnant accès dans un couloir
+qui communiquait à l'escalier de service...
+
+Cette petite porte s'était ouverte doucement...
+
+Et le beau Marignan s'était avancé sans bruit dans la chambre...
+
+
+
+
+XV
+
+VALET DE COEUR
+
+
+Ce _rastaquouère_ parisien était rayonnant. Ses yeux luisaient, ses
+sourcils chatoyaient, ses dents de porcelaine étincelaient sous les
+crocs de sa moustache. Il avait des roses sur les joues et une autre à
+la boutonnière, un sourire vainqueur sur les lèvres, et, dans ce
+sourire, un cigare.
+
+L'habit était au diapason du moine: pantalon caressant, gilet
+chatouilleur, chemise suave, cravate nouée par la main des Grâces,
+jaquette coupée par des doigts de fée, bottines et chapeau fournis
+par...
+
+Mais chut! C'est assez! Pas de _réclames_! Epargnons la modestie de ces
+messieurs! Ménageons les nerfs de ces dames!
+
+A sa vue, l'actrice témoigna plus de mécontentement que de surprise:
+
+--Ah! vous voilà! s'exclama-t-elle d'un ton maussade. Vous aviez donc
+gardé la clé?...
+
+--Je garde toujours ce qui peut m'être utile, répondit l'autre en
+s'approchant, et, ce matin plus que jamais, je m'applaudis de cette
+précaution; car elle m'a permis de m'édifier sur l'empressement, sur la
+conscience que vous mettez à me servir...
+
+--Comment?...
+
+--J'étais là depuis dix minutes. Derrière ce rideau, je n'ai rien perdu
+de la fin de votre conversation avec mon heureux rival. Malepeste! ma
+colombe, vous n'y allez pas de langue morte! Si ce mélancolique
+troubadour n'échappe point à sa destinée, ce ne sera certes pas votre
+faute...
+
+--Ma faute?...
+
+--Eh! oui, ne vous êtes-vous pas efforcée de le retenir ici, en chartre
+privée, tandis que vous n'ignorez pas que sa présence, ce soir, aux
+courses, est nécessaire à mes projets?
+
+La jeune femme se révolta:
+
+--Eh bien? Après? questionna-t-elle. Si je prétends qu'on n'y touche pas
+à ce jeune homme!... Il est généreux comme un prince, poli comme du
+satin et doux comme un mouton... Ce serait un meurtre que de...
+
+--Fi! ma toute belle, fi de ces vilaines idées! interrompit Marignan
+avec une _préciosité_ indignée. Qui diable vous parle de meurtre? Où
+voyez-vous que j'aie envie d'assassiner qui que ce soit? Et prend-on
+pour un guet-apens un duel au grand jour, devant des témoins
+recommandables, et dans des conditions, avec des chances égales?...
+
+--Egales!... Par exemple!... Vous avez du toupet!... Tout d'un côté et
+rien de l'autre!...
+
+--Est-ce de ma faute si je tire mieux l'épée et le pistolet qu'un
+adversaire qui m'a demandé satisfaction de ce qu'il croit être une
+offense et à qui j'ai, d'ailleurs, abandonné le choix des armes?...
+
+--Oh!...
+
+--Je vous le répète: tout se passera dans les formes, comme il convient,
+selon le code des gens du monde. Nous nous battrons régulièrement, M. de
+Saint-Pons et moi; il n'y aura pas un geste à reprendre dans notre
+conduite à tous deux,--et je le tuerai régulièrement.
+
+La comédienne frappa du pied.
+
+--Et si je ne veux pas qu'on le tue!... Et si je l'aime, ce pauvre
+garçon! Et si je flanque du balai dans vos toiles d'araignée en le
+prévenant de ce qui est tramé!...
+
+--Ce regain de tendresse vous honore et me pénètre infiniment, repartit
+Marignan avec placidité; seulement, il a le tort d'arriver un peu
+tard...
+
+Impossible de reculer: M^e Bouginier compte sur nous...
+
+Pour ma part, si je n'achevais pas ce que nous avons commencé, il serait
+capable de m'envoyer loin,--très loin, vous comprenez...
+
+Or, je vous suis trop attaché pour jamais me séparer de vous: ce qui
+signifie que je m'arrangerais avec ces messieurs du parquet pour que
+vous fussiez du voyage...
+
+--Du voyage!... Le parquet! s'exclama l'actrice alarmée. Mais je n'ai
+fait de mal à personne, et il n'y a pas de raison pour...
+
+--Il n'y en a pas, c'est constant... Néanmoins, on peut en trouver...
+L'ancien avoué a le bras long...
+
+--Lui!...
+
+--Il fréquente les bureaux de la Préfecture... Qui sait s'il n'a pas
+l'oreille de quelque gros bonnet de l'administration?... Dans tous les
+cas, ma chère amie, il y a moins loin qu'on le pense du boulevard
+Haussmann à Saint-Lazare et du faubourg Saint-Denis à un pénitencier
+pour dames...
+
+--La Préfecture!... Saint-Lazare!... Un pénitencier!
+
+Sergine Gravier baissa la tête. Peut-être se sentait-elle sur la
+conscience quelque peccadille de jeunesse...
+
+La révolte était apaisée. L'actrice ne souffla plus mot. Son
+interlocuteur constata sa soumission avec un mouvement de satisfaction.
+
+Ensuite il posa sur un meuble sa canne et son chapeau et appela:
+
+--Juliette!...
+
+Une soubrette, qui était aux écoutes quelque part, entra aussitôt.
+
+--Ma fille, ordonna-t-il, apportez-moi sur un plateau deux oeufs à la
+coque, une aile ou une cuisse de volaille et une demi-bouteille de
+bordeaux.
+
+La camériste, qui prenait un air honnête, comme on met une paire de
+gants, pour faire son service, mais qui ressemblait, dans son naturel, à
+une dame aux camélias de vingt-septième ordre, répéta avec étonnement:
+
+--Une demi-bouteille?...
+
+--Oui: j'ai résolu d'être sobre. Une fois n'est pas coutume...
+
+--Et du café après, sans doute?...
+
+--Non, ni café ni alcools. Ce sont des excitants qui influent sur les
+nerfs. Or j'ai besoin de tout mon sang-froid...
+
+Quelques minutes plus tard, en dépliant sa serviette devant le _lunch_
+qu'on venait de lui servir, Marignan poursuivit gaiement:
+
+--C'est ma veillée d'Austerlitz, ma poule. Aujourd'hui, les escarmouches
+d'avant-postes; demain, la bataille et la victoire, et après-demain, la
+fortune!...
+
+Il ajouta en mangeant:
+
+--A propos, je suis allé ce matin chez ton couturier.... Il sera ici
+tout à l'heure avec la toilette commandée... Foi de gentilhomme, tu
+seras simplement renversante...
+
+La comédienne, qui rongeait son frein, accoudée sur un coin de la table,
+l'oeil sombre, le front plissé et la lèvre boudeuse, se redressa
+vivement et demanda:
+
+--Tu crois?...
+
+--Parbleu! j'en suis sûr. Un vrai bouquet de feu d'artifice. Toutes les
+autres femmes en crèveront de dépit...
+
+--Toutes?...
+
+--Sans en excepter une seule.
+
+--Pas même cette fière poupée de l'avenue du Bois-de-Boulogne?
+
+Il appuya:
+
+--Surtout celle-là. Je l'espère bien. Tu verras le coup de théâtre.
+
+Devant cette affirmation, la prunelle de Sergine s'éclaira, son front se
+rida, un sourire effaça la lippe de ses lèvres...
+
+Elle se leva et s'en vint, avec des allures de chatte, s'appuyer sur le
+dossier du siège du jeune homme, et le flattant du regard, de la main et
+de la voix:
+
+--Voyons, reprit-elle, mon gros loulou, sois miséricordieux envers cet
+innocent. Fais ça pour ton petit lapin blond; tu n'auras pas à t'en
+repentir...
+
+--Quel innocent?...
+
+--Ce pauvre bêta de Roger; ne l'égorge pas tout à fait: contente-toi de
+le blesser...
+
+--Impossible, répondit Marignan sèchement; M. de Saint-Pons est
+condamné. Il est indispensable que nous en soyons à tout jamais
+débarrassés...
+
+Il jeta sa serviette et quitta la table.
+
+En ce moment, mademoiselle Juliette entrebâilla la porte:
+
+--Madame, c'est M. Wurtz, annonça-t-elle. Il attend au salon avec sa
+_première_ et tous ses cartons...
+
+M. Wurtz était le couturier à la mode. Un nouveau Warwick. Warwick ne
+faisait que des rois: M. Wurtz faisait des reines! Les reines du genre
+du _pschutt_, du _Vlan!..._
+
+Attendre! lui! cette paire de ciseaux toute-puissante, cet autocrate du
+goût, cet arbitre des élégances! Crime de lèse-majesté! La comédienne
+bondit:
+
+--J'y vole! s'écria-t-elle, j'y vole!...
+
+Marignan s'en fut reprendre son chapeau et sa canne:
+
+--C'est cela, fit-il paternellement, va te préparer, mon enfant... Et
+nous filons!... A la besogne!...
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+XVI
+
+MADEMOISELLE JULIETTE
+
+
+Tandis que sa _première_ (demoiselle d'atelier) déballait avec un soin
+pieux les différents objets que renfermaient une demi-douzaine de
+cartons, et que mademoiselle Juliette achevait de chausser sa maîtresse,
+qu'elle venait de coiffer en un tour de main, M. Wurtz déclara avec
+gravité:
+
+--Si madame daigne le permettre, c'est moi qui aurai l'honneur de
+l'habiller exclusivement...
+
+C'est un soin que je ne laisse à personne quand il s'agit de _lancer_
+une de mes nouvelles _inspirations_...
+
+Trop fortuné si je suis capable d'ajouter un attrait de plus aux
+perfections de madame. Car madame est toujours madame. Je pare les
+autres femmes en les _entreprenant_: ici, c'est madame qui pare mes
+chefs-d'oeuvre.
+
+--Eh bien! demanda la soubrette avec la familiarité des domestiques qui
+servent chez des demoiselles sans préjugés, eh bien! et moi, je vais
+donc rester les bras croisés pendant ce temps-là?...
+
+--Toi, ma fille, répondit Sergine gaiement, tu donneras des avis et tu
+tiendras les épingles...
+
+--Pardon! objecta M. Wurtz, pour ce qui est de tenir les épingles, c'est
+à ma _première_ qu'incombe cette fonction, plus importante qu'on ne le
+pense.
+
+Puis, se cambrant et pinçant les lèvres:
+
+--Quant à des avis, poursuivit-il avec raideur, je prendrai la liberté
+de rappeler à madame que, dans l'exercice de mon art, je n'ai pas
+l'habitude d'en recevoir...
+
+Il conclut avec majesté:
+
+--Par conséquent, l'intervention et la présence de mademoiselle nous
+sont complètement inutiles.
+
+A cette déclaration, on eût pu voir une joie diabolique se refléter sur
+les traits de la camériste:
+
+--Alors, reprit-elle d'une voix insinuante, si madame n'a pas besoin de
+mes services, elle serait bien aimable de m'octroyer _campo_...
+
+--Tu veux sortir? demanda l'actrice.
+
+--Si c'est un effet de la bonté de madame de m'en accorder la
+permission. C'est aujourd'hui dimanche. Tout le monde s'amuse,--et notre
+voisin, le clerc de l'épicier d'en face, m'a offert de me conduire
+dîner à la campagne, en tout bien tout honneur...
+
+--Va, ma fille, consentit Sergine.
+
+Mademoiselle Juliette ne se le fit pas réitérer.
+
+Elle gagna la porte d'un élan.
+
+Comme elle se préparait à en franchir le seuil:
+
+--Surtout, recommanda l'actrice, tâchez de rentrer avant qu'on soit levé
+dans le quartier, histoire de ne pas déconsidérer la maison et de ne pas
+scandaliser la concierge...
+
+--Découcher! protesta la soubrette avec une pudeur indignée; jamais de
+la vie! Mon cavalier est un nigaud. Il m'a proposé de m'épouser.
+
+ * * * * *
+
+Mademoiselle Juliette était bien en point. Elle le savait. Les _cocodès_
+qu'elle introduisait chez sa maîtresse le lui avaient plus d'une fois
+répété dans l'obscurité des couloirs. Aussi le service lui pesait-il
+fort, et songeait-elle à s'établir et à travailler pour son compte.
+
+Son rêve était de trôner dans le comptoir d'un café, entre deux urnes de
+métal d'Alger remplies de petites cuillères,--adossée à une glace,
+habillée de soie et coiffée dès l'aube crevant,--et d'étager des
+morceaux de sucre sur des rondelles de plaqué, tout en poussant le
+public à la consommation par l'artillerie de ses oeillades et le
+bouquet de ses sourires.
+
+Justement, il y avait un de ces établissements à prendre sur le
+boulevard extérieur, à côté de la _Boule-Noire._
+
+Bon poste et excellente clientèle. Tous les habitués du bal. Pas un sou
+de crédit: quand les messieurs n'ont pas de monnaie, ce sont les dames
+qui financent. Et gentils, et coquets, et _rigolos_, ces jeunes gens! Il
+n'est pas défendu de faire un choix et de mêler ainsi l'agréable à
+l'utile.
+
+Or, pour devenir titulaire de l'estaminet du _Poisson fidèle_, il ne
+s'agissait que d'avoir un peu d'argent et un peu de crédit.
+
+Du crédit, la femme de chambre espérait en trouver suffisamment, sur sa
+bonne mine.
+
+De l'argent, par exemple, elle n'en n'avait guère: le beau Sigismond--le
+cocher de madame Ambroisie, l'une des camarades de théâtre de Sergine
+Gravier--lui avait, en effet, coûté les yeux de la tête.
+
+Pour combler ce déficit, l'ingénieuse fille s'était mise à économiser
+soigneusement... ce qu'elle entendait chez sa maîtresse.
+
+Et elle entendait beaucoup, car elle écoutait beaucoup.
+
+C'était surtout lorsque le sieur Marignan causait avec la comédienne que
+la soubrette collait de préférence son oreille au battant des portes et
+son oeil au trou des serrures.
+
+De cette façon, elle avait surpris facilement le secret de la
+machination--aussi simple qu'habile--dont la _Filleule de Lagardère_ et
+M. de Saint-Pons avaient été les deux victimes.
+
+--Voilà, pensa-t-elle, le commencement de ma fortune. Laissons mûrir la
+poire. Ce sera bien le diable si elle ne me rapporte pas les six mille
+francs qu'on exige que je paye d'avance sur le fonds dont j'ai tant
+envie!
+
+Aujourd'hui, la poire était mûre.
+
+Il n'était que temps de la cueillir.
+
+Mademoiselle Juliette avait jeté un mantelet sur ses épaules et posé un
+chapeau en équilibre sur ses cheveux crépés _à la chien_...
+
+Elle dégringola l'escalier quatre à quatre et s'élança sur le
+boulevard...
+
+Une voiture la croisa:
+
+--Cocher!...
+
+--Voici, ma petite dame: où allons-nous?
+
+--Chez Doyen, aux Champs-Elysées! Ventre à terre!... Et si nous y sommes
+avant que M. de Saint-Pons et ses amis aient fini de prendre leur
+nourriture, il y aura un riche pourboire.
+
+
+
+
+XVII
+
+L'EXPÉDITION DE FIL-EN-QUATRE
+
+
+Le même jour et à la même heure, dans la modeste chambre qu'il occupait
+en son hôtellerie de la rue d'Amsterdam, Jacques Périn, attablé en face
+de Fil-en-Quatre, écoutait avec attention le récit des prouesses de
+celui-ci.
+
+L'inspecteur était arrivé avec la mine épanouie et satisfaite du
+chasseur qui rentre au logis le carnier plein.
+
+C'était un joli coup de fourchette.
+
+Il pouvait parler en mangeant sans perdre bouchée ni rasade. Il y a de
+ces natures privilégiées. Professons à leur endroit une admiration
+exempte d'envie.
+
+--Pour lors, avait-il commencé, il s'agissait de savoir si ce renardeau
+de Bouginier se terrait toujours _Pélican's Street_, dans la maison aux
+environs de laquelle j'ai si souvent battu la semelle pour guetter
+quelques-uns de ses clients...
+
+Je pénètre dans l'immeuble précité...
+
+Le concierge est tailleur en vieux. Je le prie de recoudre un bouton à
+ma redingote et, pendant qu'il procède à cette réparation, je lui
+extirpe les vers du nez...
+
+L'ex-avoué n'a pas encore quitté son appartement du troisième au-dessus
+de l'entresol...
+
+Seulement, il va déloger la semaine prochaine...
+
+Où se rend-il? Le pipelet l'ignore. On l'a payé. Il n'en demande pas
+davantage. On l'a prévenu, voilà tout, que le déménagement commencerait,
+demain soir, par une grosse malle remplie de linge:
+
+«Et tenez, me dit-il, voici probablement les deux commissionnaires qui
+doivent l'emporter, cette malle; car ils descendent de chez mon
+locataire, lequel vient de rentrer et m'avait chargé, ce matin, en s'en
+allant, de les prier d'attendre, s'ils se présentaient avant qu'il ne
+fût de retour.»
+
+Je me retourne machinalement...
+
+Et qu'est-ce que je vois passer rapidement devant la loge?...
+
+Le Bijou-des-Dames et le Rouquin!
+
+Vous ne les connaissez pas, vous, brigadier. Deux nouveaux, deux
+conscrits, deux débutants. En somme, une paire de chenapans pleins de
+dispositions pour le bagne...
+
+Incontinent, je tire ma révérence à mon recarreleur d'habits et me voilà
+sur le trottoir à marcher dans les semelles de mes individus en tâchant
+d'attraper au vol des bribes de leur conversation...
+
+On ne m'a pas trompé. Ils causent d'une malle. Ils en causent d'une
+façon qui ne me paraît pas catholique. Décidément il y a quelque chose
+là-dessous,--en attendant qu'il y ait quelque chose là-dedans...
+
+Ils entrent chez un _mastroquet_ de la rue Pagevin...
+
+Un instant, je vais pour les suivre. Mais minute, bonhomme! Ils ont
+encore tout leur sang-froid. Ils pourraient m'éventer et _se cavaler_ ou
+se taire. Tout à l'heure, quand ils seront _émêchés_, on verra...
+
+Je me plante donc en faction devant la porte du _mannezingue_, et, tout
+en allant et venant, de gauche à droite, et réciproquement, comme un
+battant de cloche, je glisse un oeil américain par une fente des
+rideaux qui doublent les glaces de la devanture...
+
+Mes deux gaillards sont là, debout, près du comptoir. _Ils étouffent un
+perroquet_ (boivent un verre d'absinthe) sur le zinc. Leur casquette
+descend en pente du sommet de l'occiput jusqu'aux sourcils, et se rive
+sur le front, couvrant de l'ombre de sa visière toute la partie
+supérieure du _faciès_...
+
+Evidemment ils se défient...
+
+Ils se défient de tout le monde et d'eux-mêmes. D'eux-mêmes surtout. A
+preuve, la gomme qu'ils ont mêlée à leur extrait de vert-de-gris...
+
+Allons, j'ai agi sagement de ne pas pénétrer à leur suite...
+
+Au bout de dix minutes, il sortent. Ils sont calmes. La casquette est
+toujours d'aplomb...
+
+Ah! la casquette, patron, consultez la casquette! Moi, je l'ai étudiée
+avec fruit. C'est le thermomètre du pochard...
+
+J'emboîte derechef mes lapins. Ils tournent dans la rue Montmartre,
+ensuite dans la rue d'Aboukir. Ils se hâtent et n'échangent que de rares
+paroles. Le perroquet ne gazouille pas encore. Il est certain qu'ils ont
+quelque chose sur la conscience...
+
+Quelque chose _à venir_, s'entend...
+
+Un projet arrêté qu'ils ont peur de laisser échapper en parlant et
+qu'ils craignent que les passants ne déchiffrent sur leur visage. De là,
+la casquette rabattue. Ah! s'ils pouvaient se l'enfoncer jusqu'au
+menton!...
+
+Voici un nouveau caboulot au coin de la place du Caire...
+
+Le Rouquin tâte son compagnon. Celui-ci a l'air de refuser. L'autre
+insiste...
+
+Le Bijou-des-Dames cède. Deuxième absinthe. Sans gomme celle-ci. Ça va
+marcher!...
+
+On a changé une pièce d'or pour régler: le papa Bouginier aura fait des
+avances...
+
+Nous voilà sur le boulevard. Halte devant la boutique d'un
+layetier-emballeur. On discute. Je cueille ces mots au vol:
+
+--«Pas ici: un _blousard_ qui achète une malle de ce calibre, ça
+paraîtrait louche au marchand. Nous trouverons sûrement notre affaire
+chez un brocanteur de Belleville...
+
+--»Eh bien, allons-y, à Belleville: on fera escale chez Doisteau, au
+pont du canal, _A la Spécialité!_»
+
+Troisième et quatrième perroquets chez Doisteau. Cette fois, la
+casquette se dérange. Elle remonte. Les yeux sont, maintenant, à
+découvert: de vilains yeux, qui regardent en Champagne si la Picardie
+brûle!...
+
+En route pour le prochain liquoriste!...
+
+Et béni soit le gouvernement: il n'en manque pas, de ces _mines à
+poivre_, du quai Jemmapes à la Courtille...
+
+Une autre station,--puis une autre,--puis une autre encore...
+
+On ne les compte plus. Le sirop produit son effet. La casquette remonte,
+remonte!...
+
+Elle n'est déjà plus sur le front. Les cheveux débordent sa visière.
+Elle continue à rebrousser chemin. Du crâne, elle s'affale vers la
+nuque...
+
+Au dixième _assommoir_, elle s'est écroulée sur les épaules...
+
+C'est l'instant: mes hommes sont _au point_...
+
+Je puis entrer sans inquiétude dans le débit de boisson où ils vont se
+compléter. A eux deux, ils ne seraient pas capables de distinguer un
+sergent de ville d'un archevêque!...
+
+Me voilà assis à côté de leur table...
+
+C'est à présent qu'ils en dégoisent! Les perroquets se rattrapent! Ce
+n'est plus une cage: c'est une volière!...
+
+Je ne perds pas une syllabe de leur conversation...
+
+Et je sais ce que je voulais savoir...
+
+--Et que sais-tu? interrogea vivement Patte-de-Fer.
+
+--Va bien! poursuivit l'inspecteur en sucrant le café qu'on venait de
+lui verser. Voici: il retourne du rouge...
+
+--Ah!...
+
+--Lundi, dans la soirée,--c'est-à-dire demain,--un étranger cossu se
+présentera chez l'ex-avoué. Cet étranger sera porteur d'une somme, une
+somme _conséquente_...
+
+Bouginier fera _chouriner_ le visiteur...
+
+Le Bijou-des-Dames et le Rouquin seront chargés de la besogne...
+
+Celle-ci une fois accomplie, on enfermera le cadavre dans une malle qui
+sera transportée à une gare quelconque et expédiée n'importe où...
+
+Vieille méthode. On la connaît. Montély n'a pas agi autrement avec le
+garçon de la banque d'Orléans, Viou avec le marchand de bronzes
+Poirier-Desfontaines, et Lebiez et Barré, dernièrement, avec la laitière
+de la rue Hauteville--ce qui ne les a pas empêchés d'avoir le cou coupé
+tous les quatre: le premier, sur la place du Martroy, et les trois
+autres, sur celle de la Roquette. Mais, tant que le monde sera monde, il
+y aura des _pasticheurs_...
+
+Par exemple, voilà où l'histoire devient pyramidalement cocasse. Une
+farce exorbitante, quoi! Je m'en tiens les côtes quand j'y pense!...
+
+Vous doutez-vous seulement de ce qu'ont imaginé les deux braves garçons
+que j'ai laissés en train de cuver leurs apéritifs sous la table du
+_mastroquet_ de la Courtille?...
+
+Non, ma parole sacrée, je vous le donne en mille! C'est plus fort que de
+jouer au bouchon sur la neige avec des pains à cacheter. Ah! ils iront
+loin, ces jeunes gens, si on ne les _fauche_ (guillotine) pas en
+route!...
+
+--J'entends, dit Jacques froidement: ils ont songé à se débarrasser de
+Bouginier, de la même façon que ce dernier se sera débarrassé de
+l'étranger, afin de se partager les dépouilles de tous les deux...
+
+Fil-en-Quatre regarda son interlocuteur avec admiration:
+
+--Mon supérieur, s'exclama-t-il, vous êtes sorcier! Je flanque ma
+démission. On ne peut rien vous cacher.
+
+Il ajouta d'un ton de désespoir comique:
+
+--Et moi qui avais gardé cela pour le bouquet! Un feu d'artifice raté!
+Nonobstant, je ne vous en veux pas...
+
+Il choqua sa demi-tasse contre celle que son amphitryon avait à peine
+effleurée:
+
+--Mon Dieu oui! c'est ainsi. Quand ils auront _réglé_ le particulier
+cousu d'or, nos _garnements_ régleront le Bouginier par un procédé
+_ibidem_. On serrera les deux corps dans le même colis, et ils
+voyageront de compagnie par la voie ferrée,--petite vitesse...
+
+L'ex-brigadier demanda:
+
+--N'a-t-il pas été question d'une femme dans la conversation de ces
+misérables?
+
+--De plusieurs femmes, patron: d'abord, des demoiselles Bouginier qui
+chaudronneront du piano pendant l'opération, à cette fin que le bruit de
+celle-ci ne transpire pas chez les voisins. Ensuite, des femelles de nos
+mâles qui les aideront au besoin. Celles-là commenceront par se charger
+de la petite dame...
+
+--La petite dame?...
+
+--Oui: une personne qui doit accompagner l'étranger en voiture et qui
+montera peut être chez l'ex-avoué...
+
+Patte-de-Fer s'était levé et marchait par la chambre en songeant.
+
+L'inspecteur achevait de siroter son _gloria_.
+
+Il questionna après un moment:
+
+--Que décidez-vous, monsieur Jacques? J'irai comme vous me pousserez.
+Faut-il faire mon rapport à l'administration?
+
+--Nous verrons... J'y réfléchirai... Ce soir, après la démarche que je
+vais tenter, je parlerai au patron...
+
+--Bravo!... Et alors?...
+
+--Alors on te fera appeler, afin que nous nous concertions sur les
+mesures à prendre pour prévenir ce crime et pour mettre hors d'état de
+nuire ce brelan, cette poignée de bandits...
+
+L'inspecteur approuva:
+
+--C'est cela. Ils n'ont vent de rien. Nous attendons tranquillement à
+demain en les laissant vaquer à leurs préparatifs; le soir venu, nous
+nous dissimulons quelque part, aux environs ou à l'intérieur de la
+maison, et nous intervenons au moment le plus doux: c'est simple comme
+défunt Casimir Bonjour. Nous intervenons... pas trop tôt. Qu'il y ait un
+bon petit commencement d'exécution...
+
+Jacques frissonna.
+
+Un commencement d'exécution! A main violente et armée sans doute! Et si
+Florette allait en être l'une des victimes!
+
+Car il était sûr, à présent, que la «petite dame» qui devait accompagner
+«l'étranger» en voiture, et qui monterait peut-être avec lui chez
+Bouginier, n'était autre que mademoiselle Fine-Lame. De même, cet
+étranger, en relations avec l'ancien avoué, ne pouvait être que le riche
+Américain, oncle et tuteur de la jeune fille. Le coup tramé les menaçait
+tous deux.
+
+--Mon brave garçon, dit-il, j'ai besoin de sortir pour m'occuper de
+cette affaire.
+
+Dans tout ce qui s'agitait autour de lui, il n'entrevoyait distinctement
+que ceci: c'est qu'un guet-apens se préparait; c'est que notre héroïne
+et son oncle couraient un grand danger, elle probablement, l'Américain à
+coup sûr; c'est qu'enfin il fallait les avertir à tout prix.
+
+Jacques gardait rancune à ce Samuel Murphy de lui avoir volé son
+bonheur...
+
+En outre, il se demandait avec défiance quels rapports existaient entre
+cet étranger plus que millionnaire et une personnalité aussi équivoque
+que celle de l'ancien officier ministériel...
+
+Mais tout cela s'effaçait devant le péril imminent.
+
+Il était urgent de prévenir le Yankee.
+
+Le policier saisit son chapeau et descendit.
+
+
+
+
+XVIII
+
+RECONNAISSANCE INATTENDUE
+
+
+Nous l'avons dit: c'était un dimanche.
+
+L'air circulait plus vif et plus libre à travers les rues qui
+paraissaient rallongées et élargies,--l'oeil cessant de papilloter aux
+étalages des marchands,--et, la lumière jouait, lisse et crue, sur le
+blindage de tôle des devantures fermées.
+
+Il faisait un temps superbe.
+
+Un immense besoin de locomotion poussait la population dehors, comme
+l'incendie ou le naufrage chassent, par les écoutilles d'un trois-ponts,
+des légions de rats longtemps emprisonnés dans la nuit de la cale.
+
+Coupant cette foule à coups de coude, Jacques Perrin, par la rue
+Tronchet, la rue Royale et la place de la Concorde, avait gagné les
+Champs-Elysées.
+
+Là, des groupes de badauds avaient pris position,--dès midi,--pour
+assister, vers cinq heures, à ce «retour des courses» qui est comme la
+descente de la Courtille du _high life_.
+
+Des véhicules de toute espèce montaient l'avenue en se pressant.
+
+Tout cela se dirigeait vers Longchamps. Au coin du carré Marigny, notre
+ex-brigadier faillit être écrasé par un fiacre, lancé à toute vitesse,
+qui cherchait à rompre la file pour arriver au restaurant Doyen. Ce
+fiacre était celui qui portait mademoiselle Juliette et sa fortune.
+
+A partir de l'Arc de Triomphe, la cohue devenait plus compacte
+encore,--s'augmentant de tous les équipages de maître qui abondent en
+ces quartiers aristocratiques et privilégiés.
+
+Des amazones, des cavaliers trottaient ou galopaient dans l'allée qui
+leur est réservée.
+
+Dans celle affectée aux piétons, des espaliers de curieux s'alignaient
+le long des barrières, avec ce furieux désir de voir, de rire et de
+_blaguer_ qui est le propre de toute agglomération parisienne.
+
+Patte-de-Fer marchait dans ce mouvement et dans ce bruit, le front
+penché en avant, ne regardant rien, n'entendant rien, l'air fasciné et
+recueilli.
+
+Certes, il avait hâte de parvenir au but de son excursion...
+
+Et cependant, pour y arriver, il avait pris par le chemin des écoliers.
+
+Cependant, pour y arriver à mesure qu'il approchait son pas
+s'alourdissait et se ralentissait.
+
+On eût juré que, tout en souhaitant de franchir le seuil de la maison de
+Florette, il avait frayeur de ce but, du moment où son pied toucherait
+ce seuil.
+
+Pourtant, il ne s'agissait plus d'inventer un prétexte pour pénétrer
+dans ce paradis habité par notre héroïne.
+
+Ce prétexte, il l'avait. Un prétexte! Que dis-je? Quel motif plus
+sérieux pouvait inspirer sa démarche?
+
+Il venait arracher de nouveau au péril qui planait sur sa tête cette
+fille ingrate qui semblait avoir perdu, dans l'enivrement du bonheur, le
+souvenir des bienfaits reçus.
+
+Il venait mettre en garde contre un danger de mort cet étranger, cet
+inconnu, qui n'avait pas daigné le remercier par un serrement de main,
+par une bonne parole, de l'hospitalité que sa nièce avait trouvée,
+pendant des années, au pavillon de la Faisanderie.
+
+Cet étranger, Jacques s'en défiait. Il le sentait d'instinct: ce
+n'était pas un ami à qui il allait rendre service; c'était un ennemi
+qu'il allait combattre...
+
+Néanmoins, quelques appréhensions qu'il roulât dans son esprit et
+quelque temps qu'il mît à prolonger le trajet, il fallait bien qu'il
+arrivât.
+
+Il finit donc par atteindre _Murphy-House_...
+
+Alors, il s'arrêta, se consulta une dernière fois, redressa le front et
+fit un geste décisif...
+
+Mais comme, à la suite de ce geste, il étendait la main vers le
+timbre,--dont le bouton de cuivre étincelait dans le mur à droite de la
+porte de l'hôtel,--celle-ci tourna sur ses gonds, et une voix de stentor
+gronda avec un fort accent anglais:
+
+--Gare donc! hé! gare là, _Frenchman_!...
+
+Patte-de-Fer se jeta vivement de côté...
+
+Deux chevaux fringants, dont le poitrail, et une calèche, dont la flèche
+le frappèrent presque en pleine poitrine, manquèrent de lui passer sur
+le corps.
+
+Un cocher, d'une raideur et d'une envergure remarquables, en tricorne
+galonné, en perruque à frimas, en culotte courte et en livrée trop
+éclatante, occupait le siège de cette calèche, sur les coussins de
+laquelle une jeune fille était couchée plutôt qu'assise.
+
+Jacques reconnut la mignonne.
+
+Il la reconnut au soubresaut et au cri de son coeur.
+
+Ah! c'est qu'elle était cruellement changée!
+
+Son beau visage se couvrait d'une pâleur mate; les lignes de sa bouche
+se fronçaient en un rictus amer; il y avait de l'égarement dans son
+regard, dont la fixité semblait suivre dans l'espace le vol lointain des
+illusions perdues.
+
+Elle avait appris à pleurer, elle avait appris à souffrir: c'était
+désormais une femme!
+
+Perrin était resté béant...
+
+Il croyait rencontrer une créature superbe de bonheur, insolente de
+fortune, épanouie dans une joie sans limites comme sans pareille...
+
+Et il retrouvait une pauvre enfant maladive, éteinte, affaissée sous le
+poids d'une détresse infinie.
+
+Florette, cependant, ne l'avait point aperçu.
+
+Sa voiture prit rang parmi celles qui montaient vers le bois de
+Boulogne.
+
+Un instant, l'ex-brigadier eut l'idée de s'élancer à sa poursuite,
+d'arrêter les chevaux et de crier à notre héroïne:
+
+--Tu es malheureuse. Me voici. As-tu encore besoin de moi?...
+
+Mais il se rappela qu'il était venu pour quelque chose.
+
+Il était venu parler à Samuel Murphy...
+
+Et, plus que jamais, il fallait qu'il lui parlât, à ce parent, à ce
+protecteur de Florette; il fallait qu'il lui demandât compte--et que
+celui-ci lui expliquât la cause--de la douleur qui se lisait sur les
+traits de la jeune fille et de la métamorphose navrante qui s'était
+opérée dans sa personne.
+
+Juste à ce moment, une fenêtre s'ouvrit dans la façade de l'hôtel...
+
+Jacques leva la tête au bruit...
+
+Un homme apparut au balcon du premier étage...
+
+Il se pencha dehors et interpellant, du ton du commandement, un valet
+qui traversait la cour:
+
+--Faites atteler le coupé. Jim conduira. Je sors.
+
+Le domestique s'inclina:
+
+--_Yes, sir_, répondit-il respectueusement.
+
+--C'est le maître du logis, se dit Patte-de-Fer.
+
+L'homme s'était redressé...
+
+Il se présentait de face...
+
+Le policier l'examina avec une curiosité avide...
+
+Puis une exclamation, qu'il eut la prudence d'étouffer entre ses lèvres,
+jaillit de sa poitrine, soulevée par un indicible étonnement...
+
+Cet homme, il le reconnaissait!...
+
+Il le reconnaissait à ses favoris blonds, à son masque, figé dans une
+froideur outrée, à sa raideur, à son accent britanniques, à son regard,
+à son regard surtout!...
+
+Ce regard avait déjà croisé le sien, et le choc de ces deux éclairs
+avait été comme celui des lames de deux adversaires qui se cherchent et
+se froissent dans un duel à mort...
+
+Le millionnaire américain, le propriétaire de l'hôtel, l'oncle et tuteur
+de Flore-Eva, n'était autre que cet étranger qui, un soir, lui avait
+demandé, dans un baragouin exotique, pardon de le déranger, en
+franchissant le seuil d'un café-restaurant de la rue d'Amsterdam...
+
+Et que l'on excuse cette comparaison triviale: comme la lance à feu de
+l'allumeur, en touchant le pistil d'un bec de gaz, illumine soudain tout
+un pan de la chaussée resté jusque-là dans une obscurité épaisse, ainsi
+cette découverte inattendue faisait subitement la lumière dans l'esprit
+de l'ex-brigadier...
+
+Le soir de cette rencontre près de la gare de l'Ouest, ce voyageur avait
+un compagnon...
+
+Ce compagnon, maintenant, Patte-de-Fer le revoyait distinctement...
+
+C'était le «nègre blond» dont une touffe de cheveux était restée collée
+à la roue de la lourde machine qui lui avait broyé la tête! Le
+personnage dont on lui avait exhibé la photographie à la Morgue! La
+victime du crime de la place de l'Europe!
+
+ * * * * *
+
+Le _gentleman_ avait quitté le balcon, après avoir accompagné de
+l'oeil, autant qu'il lui était possible, la calèche qui emportait la
+_Filleule de Lagardère_.
+
+Quelque habitude que le métier lui eût donnée de ces révélations qui se
+produisent fortuitement pour placer une situation sous un jour
+inattendu,--les annales judiciaires en fournissent maint
+exemple,--l'ex-brigadier demeurait stupéfié.
+
+Le hasard avait fait pour lui plus qu'il n'eût osé lui demander,--plus
+qu'il n'eût osé concevoir ni espérer.
+
+Puis, bientôt, les conséquences de ce hasard s'étaient formulées dans
+l'esprit de l'ancien limier avec une netteté et une rapidité
+foudroyantes.
+
+Le compagnon de l'homme assassiné devait connaître ce dernier, puisqu'on
+les avait vus entrer--sur un pied d'intimité assez étroit--dans un
+établissement public.
+
+Il serait sans doute en mesure de renseigner la justice sur le nom,
+l'origine, la position, les agissements, les tenants et aboutissants du
+malheureux.
+
+On apprendrait de sa bouche d'où arrivait celui-ci, ce qu'il venait
+faire à Paris, quelles relations il y comptait, quand et comment les
+deux voyageurs s'étaient séparés, peut-être même quels intérêts avaient
+armé le bras de l'assassin...
+
+Mais quoi! tous ces détails, pourquoi l'Américain ne les avait-il pas
+déjà donnés à la justice?
+
+Il ne lui était point permis d'ignorer le crime commis.
+
+Celui-ci avait eu assez de retentissement.
+
+Les journaux, la rumeur publique en avaient parlé assez haut.
+
+Et cet étranger avait gardé le silence!
+
+Dans quel but?
+
+Dans quel intérêt?
+
+A ce point de ses déductions, Patte-de-Fer éprouva comme un
+frémissement.
+
+La plupart des policiers sont doués de facultés spéciales que nous
+classerions volontiers parmi ce qu'on appelle _les grâces d'état_.
+
+Au premier rang de ces facultés,--fruits de la pratique ou résultats
+d'une prédisposition naturelle et particulière,--il convient de ranger
+l'instinct.
+
+Cet instinct, aiguisé chez eux par l'observation, par la réflexion,
+ainsi que par la triture du crime et des criminels, les guide presque
+toujours sûrement et ne les trompe presque jamais dans leurs
+appréciations, dans leurs opérations.
+
+On prétend que certains employés de la Banque,--les garçons de recette,
+entre autres,--évaluent, sans la toucher, et rien qu'en la regardant, la
+somme que représente une pile de pièces d'or ou d'argent.
+
+De même les agents de la sûreté, en envisageant certaines circonstances
+et en dévisageant certains hommes, peuvent indiquer _ex-abrupto_ ce que
+cachent ces circonstances et de quoi ces hommes sont capables.
+
+Patte-de-Fer était dans ce cas à ce moment.
+
+L'instinct parlait en lui.
+
+Il lui criait que le personnage qui venait de lui apparaître n'était pas
+étranger à la mort terrible de l'inconnu de la place de l'Europe.
+
+Ainsi s'expliquaient les relations du maître de _Murphy-House_ avec M^e
+Bouginier.
+
+Ainsi s'expliquait la visite que devait rendre, le lendemain soir, le
+millionnaire à ce brasseur d'affaires problématiques et ténébreuses.
+
+Tous deux avaient joué leur rôle dans le sanglant mystère!...
+
+C'était l'aide, c'était le silence d'un complice que le Yankee allait
+payer au logis de l'ex-avoué.
+
+L'ex-brigadier se montrait, d'ordinaire, de décision prompte. Général
+d'armée, il eût marché au canon. Soldat de la loi, il allait droit à
+son but, qui était d'empêcher le mal et de livrer le malfaiteur à
+l'action de la justice.
+
+Toutefois, dans la circonstance actuelle, il n'importait pas seulement
+de procéder vite: il importait encore de procéder avec prudence.
+
+Notre policier n'avait reçu du parquet aucun mandat qui lui permît
+d'agir avec autorité sur l'un des héros présumés du drame dont la
+victime attendait un vengeur.
+
+En outre, Sam Murphy appartenait à la colonie américaine, d'une
+nationalité essentiellement ombrageuse en toute question qui touche à la
+liberté individuelle. Il avait pignon sur rue; il passait pour
+richissime...
+
+Or, on n'arrête pas un millionnaire, en France, comme le premier coquin
+venu.
+
+Perplexe, Jacques se demandait de quelle façon il convenait de
+manoeuvrer.
+
+Comme il s'adressait cette question, assez embarrassé d'y répondre, la
+grille de l'hôtel s'ouvrit derechef, et un élégant coupé sortit de la
+cour au galop.
+
+L'ex-brigadier n'eut que le temps de se ranger à nouveau. La voiture
+l'effleura de la roue en passant. Derrière la glace, il distingua le
+profil de l'Américain:
+
+--Où va-t-il? murmura l'ami de la mignonne; je veux, je sens que je
+dois le savoir. Tout se remue en moi et me conseille de ne pas le perdre
+de vue. Allons, à tout prix il faut le suivre.
+
+La chose n'eût guère été possible si, quand il aborda l'avenue, la file
+des véhicules divers qui celle-ci encombraient n'eût obligé Jim à
+ralentir l'allure de son pur-sang.
+
+Celui-ci fut même obligé de s'arrêter quelques minutes avant qu'une
+solution de continuité entre ces voitures soudées, pour ainsi dire, les
+unes aux autres, lui permît de couper le courant par le travers.
+
+Patte-de-Fer profita rapidement de ce retard.
+
+Un méchant fiacre, crotté jusqu'à l'impériale et traîné par deux émules
+de Rossinante, arrivait, tout honteux, par la rue de la Pompe.
+
+Le _détective_ appela d'un geste impérieux le cocher, en casquette
+crasseuse, qui mâchonnait un bout de cigare sur le siège.
+
+Ce vrai type de maraudeur s'imagina que Perrin avait l'intention de se
+rendre aux courses.
+
+--Bourgeois, déclara-t-il péremptoirement, c'est trois louis, à prendre
+ou à laisser.
+
+--Mon garçon, repartit Jacques paisiblement, je n'ai pas envie d'acheter
+vos bêtes et votre carriole.
+
+Le «Collignon» se rebiffa, furieux, et avec le suave accent des
+faubourgs:
+
+--De quoi? de quoi? Monsieur _cascade_! Attends un peu, mauvais ahuri de
+Chaillot!...
+
+L'ex-brigadier tira de sa poche une carte qu'il lui fourra sous le nez,
+et, changeant de ton:
+
+--Service de la préfecture! Dix francs de pourboire ou quinze jours de
+mise à pied. Choisis.
+
+L'autre jeta son cigare et toucha précipitamment la visière de sa
+casquette:
+
+--A vos ordres. Montez. Où faut-il vous conduire?
+
+Patte-de-Fer étendit la main:
+
+--Tu vois ce coupé qui traverse l'avenue?
+
+--Conduit par ce _mome_ en _grimpante_ (culotte) de peau, en _ripatons_
+(chaussures) à retroussis et en _galurin_ (chapeau) galonné?
+
+--Oui: eh bien, suis-le à distance, sans qu'il puisse te remarquer et
+sans, cependant, le perdre.
+
+--Compris. Ça s'appelle _filer_. On est à la hauteur, pardi!
+
+Puis, fouettant ses deux haridelles, l'automédon ajouta:
+
+--As pas peur. Les _canassons_ sont meilleurs que leur mine. Allons-y,
+Guillaume et Bismarck!
+
+
+
+
+XIX
+
+A LONGCHAMPS
+
+
+Pour ces courses de Longchamps, on est réduit à dire toujours la même
+chose, parce que c'est toujours la même chose.
+
+Qui en a vu une les a vues toutes.
+
+Celles auxquelles nous voici rendus, à la suite de quelques-uns de nos
+personnages, ne différaient point des autres: _sportsmen_--par goût ou
+par _genre_--portant au revers de l'habit la même fleur ou le même
+carton: _merveilleuses_ et _muscadines_ tenant dans la même main crispée
+le même sceptre de la mode; _turfistes_ lançant sur la piste les
+produits des même écuries; Aspasies de la république athénienne étalant
+à la véridique lumière du soleil le même sourire fixé par la peinture;
+badauds se bousculant le long du cordeau et regardant avec les mêmes
+yeux écarquillés d'envie duchesses et cabotines, grandes dames et
+petites dames, diamant et strass, perles fines et perles
+fausses,--c'étaient les mêmes figures connues, opiniâtres, inamovibles,
+sur lesquelles on n'apercevait d'autres métamorphoses que celles que
+fait subir le temps.
+
+Nous ne décrirons donc point ce fouillis de noms et de sobriquets
+sonores, d'étoffes et de couleurs chatoyantes, d'ombrelles chargées de
+plumes ou ruchées de dentelles.
+
+Nous nous bornerons à copier, sur le carnet du _reporter_ Max de
+Furetière, parmi les notes destinées à paraître le lendemain dans le
+journal «le mieux renseigné» de Paris, cette mention particulièrement
+flatteuse pour celle qui en était l'objet:
+
+ «Parmi les privilégiées qui ont le don d'être le point de mire des
+ lorgnettes et de l'attention de tous, à côté de madame de X..., en
+ bleu céleste, de madame de Y..., en maïs clair, et de madame de
+ Z..., en rose thé, citons miss Flore-Eva Murphy, la nièce de
+ l'opulent Américain dont nous avons été le premier à annoncer la
+ présence dans nos murs, et dont la fortune absurde, impossible,
+ écrasante, atteint un chiffre qui ne s'écrit pas.
+
+»Cette héritière, qui se prodigue beaucoup dans le monde depuis
+ quelque temps, à la grande admiration de ces messieurs et à la plus
+ grande jalousie de ces dames, était fort remarquée par nombre de
+ raisons.
+
+»D'abord, parce qu'elle était seule,--ce qui pouvait paraître assez
+ extraordinaire à ceux qui ignorent la liberté dont jouissent les
+ jeunes filles en Angleterre et aux Etats-Unis, et qui ne savent
+ point que l'honorable sir Samuel, oncle et tuteur de cette
+ charmante personne, est retenu au logis par son état de santé
+ depuis son arrivée parmi nous.
+
+»Ensuite parce qu'elle se montrait plus en beauté que jamais.
+
+»Enfin, à cause de sa toilette, qui éclipsait toutes les autres.
+
+»Robe de faille lilas tendre, le corsage taillé en frac, à boutons
+ d'acier, se croisant sur un grand gilet Louis XV en satin grenat,
+ se relevant en basques par derrière avec parements et retroussis en
+ pareil; première jupe, de même nuance que le corsage, retroussée
+ sur une seconde de même étoffe que le gilet; tricorne en feutre
+ gris garni d'une plume blanche; ombrelle-canne pompadour assortie,
+ avec noeuds et rubans grenats.
+
+»Avons-nous besoin d'ajouter que ce costume sortait des ateliers de
+ Wurtz, l'inimitable, le sans rival, le fameux des fameux?
+
+»Fournisseur des cours étrangères. Rue Royale, au coin du faubourg
+ Saint-Honoré. Envoyer le contour du corps pris sous les bras, la
+ longueur du dos, la largeur de la poitrine et la mesure des hanches
+ au plus fort.»
+
+Dans la matinée de ce dimanche, le faux Yankee était entré chez notre
+héroïne.
+
+--Ma chère Eva, lui avait-il dit, vous n'avez pas oublié que, selon
+votre désir et selon ma promesse, c'est demain soir que nous partons...
+Eh bien! s'il vous plaît de faire vos adieux à cette société parisienne
+que nous allons quitter pour longtemps sans doute...
+
+--Oh! oui, avait interrompu Florette; oh! oui, pour longtemps, n'est-ce
+pas?...
+
+--Pour toujours, si telle est votre volonté, mon enfant... S'il vous
+plaît de voir encore une fois ce monde que, assure-t-on, l'on ne
+retrouve nulle part, allez aujourd'hui à Longchamps. Les journaux
+annoncent que la réunion y sera fort brillante. J'aurais été moi-même
+heureux de vous servir de cavalier, mais les soins à donner aux
+préparatifs de notre voyage...
+
+ * * * * *
+
+Il ressortait du plan du pseudo-Samuel de tenir ce langage à la
+_Filleule de Lagardère_.
+
+Il n'eût point parlé ainsi, du reste, que celle-ci se fût rendue tout
+aussi bien aux courses.
+
+Elle aussi, elle avait appris par les journaux que «tout-Paris
+assisterait à cette solennité hippique», et l'instinct--qui n'est pas
+seulement la qualité des policiers, mais pareillement le privilège des
+amoureux--lui avait soufflé que dans ce «tout-Paris» elle rencontrerait
+Roger...
+
+Roger et cette _femme_!...
+
+Or, elle voulait se trouver une dernière fois face à face avec le jeune
+homme...
+
+Elle voulait braver sa rivale...
+
+Et, pour y réussir, elle voulait être belle...
+
+De là cette toilette excentrique, que le couturier en renom lui avait
+apportée la veille et qui ne pouvait manquer d'attirer les regards.
+
+En s'habillant, la pauvre enfant avait la mort dans l'âme...
+
+Elle l'avait sur le visage quand elle était sortie de l'hôtel dans cette
+voiture qui avait failli écraser Jacques Perrin...
+
+Oui, mais en arrivant à Longchamps, redevenue maîtresse d'elle-même par
+un effort surhumain, elle avait imposé un masque d'indifférence hautaine
+au mal affreux qui lui rongeait le coeur.
+
+Et le _reporter_ Max de Furetière avait eu raison de l'écrire: jamais
+elle ne s'était montrée plus en beauté.
+
+Marignan, qui la guettait du haut de l'escalier des tribunes, fut
+positivement ébloui.
+
+Il attendit que la curiosité universelle, dont tout d'abord Florette
+avait été l'objet, se fût reportée sur la première course qui
+commençait; puis, caressant sa moustache d'une main, tandis que de
+l'autre il jouait avec sa badine-cravache, il se dirigea vers la
+mignonne.
+
+Depuis leur entrevue nocturne au pavillon d'Armenonville, il n'avait pas
+adressé la parole à celle-ci.
+
+On avait, il est vrai, remarqué son insistance à se présenter partout où
+elle se produisait; mais il se contentait de la saluer, sans l'aborder,
+et cette discrétion affectée n'avait pas peu contribué à faire siffler
+aux langues subtiles «qu'ils cachaient leur jeu, tous les deux.»
+
+Cette fois, il s'approcha résolument de la jeune fille, et s'inclinant
+avec respect:
+
+--Miss Eva, interrogea-t-il, m'accordera-t-elle la faveur de quelques
+minutes d'entretien?
+
+De la voiture où elle trônait, la _Filleule de Lagardère_ laissa tomber
+sur lui un regard étonné, et, d'un ton qui n'était rien moins
+qu'engageant:
+
+--Un entretien?... Avec moi?... Ici?
+
+--Ici, et veuillez croire que les circonstances qui me commandent de
+vous exprimer ce désir vous ordonnent de l'accueillir dans votre intérêt
+immédiat...
+
+Notre héroïne répéta avec un sourire amer:
+
+--Mon intérêt?... Ah! oui, je comprends... Vous avez donc quelque
+nouvelle trahison à m'annoncer?
+
+L'autre prit un air pénétré:
+
+--Vous me reprochez cruellement ce que je considère comme un devoir
+accompli, comme un service rendu... Cependant j'irai jusqu'au bout... Il
+faut que vous soyez prévenue de la plaisanterie de mauvais goût dont
+vous allez être victime...
+
+--Comment?...
+
+--M. de Saint-Pons...
+
+Florette l'interrompit brusquement:
+
+--Que m'importe M. de Saint-Pons?... Cet homme est mort pour moi... Je
+défends qu'on en parle...
+
+--J'obéis... Et, puisque ma présence semble éveiller un souvenir
+pénible, je m'éloigne, mademoiselle... Mais, auparavant, permettez à un
+ami dévoué, quoique méconnu, de vous donner un conseil--dicté par le
+soin de votre dignité...
+
+--Lequel?...
+
+--Retournez à l'hôtel...
+
+--Hein?...
+
+--Quittez cette pelouse... N'attendez pas un instant de plus... Je vous
+en prie...
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?...
+
+--Parce que...
+
+Puis, s'interrompant à son tour:
+
+--Ah! mon Dieu, il est trop tard!...
+
+--Qu'est-ce donc?...
+
+--Ne regardez pas de ce côté!... C'est odieux!... Le ciel m'est témoin
+que je brûlais de vous épargner cet affront!...
+
+Il se produisait, en effet, un certain brouhaha dans la foule...
+
+Un murmure de surprise courait le long des tribunes, et une sorte de
+houle faisait osciller les promeneurs, dont le front s'ouvrait comme
+devant une proue...
+
+Et, dans l'espace vide, Sergine Gravier s'avançait au bras de Roger...
+
+Sergine Gravier, habillée exactement de la même façon que mademoiselle
+Fine-Lame: même étoffe, même couleur, même coupe, mêmes garnitures de
+robe, même coiffure originale, mêmes gants et mêmes bijoux, même
+ombrelle-canne enrubannée...
+
+Les yeux allaient de l'une à l'autre des deux jeunes femmes...
+
+Les commentaires se déchaînaient de toutes parts...
+
+On ricanait...
+
+En se sentant l'objectif de toute cette rumeur, en reconnaissant M. de
+Saint-Pons et en devinant sa rivale sous ce costume identique au sien
+jusque dans les moindres détails, Florette--qui s'était levée dans sa
+calèche pour mieux voir--éprouva quelque chose d'inexprimable et
+d'inouï: on eût dit que les doigts brutaux d'un tortionnaire
+élargissaient la blessure de son pauvre coeur déjà si brisé et si
+meurtri, pour y enfoncer une pointe de fer rougie au feu.
+
+Sous ce martyre atroce, toute vaillance et toute force l'abandonnèrent
+et elle se laissa aller en arrière, en battant des paupières pour ne
+plus apercevoir la foule, Roger, la comédienne, et en murmurant dans un
+spasme de honte et d'indignation:
+
+--Oh! cette fille! cette fille!...
+
+--Ne l'accusez pas, repartit Marignan rapidement. Elle n'a fait que se
+prêter à ce qu'a exigé son amant...
+
+--Oh!...
+
+--C'est cet amant qu'il faut haïr; c'est cet amant qu'il faut punir...
+
+Il ajouta avec un geste significatif:
+
+--Je me charge de ce soin...
+
+--Vous!...
+
+--Oui, moi, moi qui vous aime!...
+
+Notre héroïne n'entendit pas ces derniers mots...
+
+De ce que venait de lui dire son interlocuteur, elle n'avait saisi que
+ceci: c'est qu'il parlait de «punir» Roger...
+
+Et comme il semblait se préparer à la quitter:
+
+--Où allez-vous? balbutia-t-elle.
+
+Le jeune homme retroussa sa moustache:
+
+--Je vais, répondit-il d'un ton bref, demander raison à ce jeune
+monsieur de l'offense qu'il vous a faite.
+
+--Et de quel droit?...
+
+L'autre eut un beau mouvement chevaleresque:
+
+--Du droit que tout galant homme a de protéger une femme contre ce qui
+lui paraît un outrage...
+
+ * * * * *
+
+Vous avez compris que toute cette scène avait été élaborée de longue
+main par les intéressés pour achever de détacher mademoiselle Fine-Lame
+de M. de Saint-Pons et pour amener entre celui-ci et le spadassin une
+rencontre qui ne pourrait manquer d'être fatale au fils du marquis.
+
+Le couturier pour dames, dûment récompensé, avait fourni à ce complot
+l'appui de ses ciseaux sans pareils.
+
+De là cette similitude de toilettes qui blesserait la mignonne comme une
+suprême injure, et à propos de laquelle Marignan--improvisé cavalier
+servant et vengeur de la jeune fille--exigerait de Roger des
+explications qu'il saurait bien faire dégénérer en querelle.
+
+Le spadassin serait hautain et agressif; notre jeune amoureux
+_s'emballerait_; il provoquerait sans doute le redresseur de torts...
+
+Celui-ci mettrait, de cette façon, l'opinion de son côté, et personne ne
+plaindrait le jeune fou d'avoir payé de sa vie les légèretés de sa
+conduite...
+
+Mais ce que n'avaient prévu ni l'ami Dick, ni Bouginier, ni Marignan,
+c'était l'intervention de mademoiselle Juliette.
+
+La femme de chambre avait trouvé M. de Saint-Pons chez Doyen, l'avait
+fait appeler dans un cabinet voisin de celui où il déjeunait avec le duc
+de Montaran et le vaudevilliste Verdier, et là, à brûle-pourpoint:
+
+--J'ai un secret à vendre. Voulez-vous me l'acheter?
+
+--Combien?
+
+--Ce que vous jugerez qu'il vaut. Ecoutez-moi de vos deux oreilles. Ce
+sera comme dans les baraques de la foire au pain d'épice: vous payerez
+en sortant si vous êtes content.
+
+Et elle lui avait conté la trame qui les avait enveloppés, mademoiselle
+Fine-Lame et lui, dans ses plis tissés avec une simplicité si
+habile,--tout, depuis les lettres anonymes qu'ils avaient reçues en même
+temps, depuis le piège où on les avait attirés tous les deux au pavillon
+d'Armenonville et depuis ce qui s'était passé, ce soir-là, entre notre
+héroïne et Marignan, dans le bosquet, en face de la fenêtre éclairée
+qui encadrait la comédie jouée par Sergine, jusqu'à l'entretien que
+l'actrice avait eu, le matin même, avec son ancien amant et jusqu'à
+l'affaire que ce dernier devait chercher au jeune homme, aux courses!
+
+Lorsqu'elle eut terminé:
+
+--Ah! les misérables! les misérables! s'écria Roger, livide. Pauvre
+Florette et pauvre moi!...
+
+Puis, avec colère, à la camériste:
+
+--Pourquoi ne m'as-tu pas averti, dès le premier jour, de cette
+exécrable machination?...
+
+--Ah! dame! c'est que le premier jour vous ne m'auriez donné guère plus
+d'une douzaine de louis, tandis qu'à présent, vous ne me refuserez pas
+les trois mille francs dont j'ai besoin pour m'établir.
+
+Le jeune homme lui jeta son portefeuille.
+
+Il rentra ensuite dans le cabinet où l'attendaient ses deux compagnons,
+et s'adressant à M. de Montaran:
+
+--Duc, deux mots, je vous prie... Vous permettez, mon cher Verdier?...
+
+--Comment donc! fit le vaudevilliste en prenant un journal. Je m'enfonce
+dans les papiers publics. Echangez vos confidences.
+
+M. de Saint-Pons tira Montaran à l'écart:
+
+--J'ai, reprit-il, un service à réclamer de vous. Je me battrai
+probablement demain matin...
+
+--Un duel?... Demain matin?... Et vous ne nous en aviez pas parlé?
+
+--Je viens d'apprendre tout à l'heure seulement que cette rencontre est
+inévitable. Voulez-vous me servir de témoin? Je compte prier le général
+de Kéraval de se joindre à vous pour m'assister...
+
+--Mais le motif de cette affaire?...
+
+--Je vous l'expliquerai ce soir ainsi qu'au général...
+
+--Le nom, au moins, de votre adversaire?...
+
+--Un certain M. Marignan...
+
+--Cet aventurier qu'on prétend un peu escroc et légèrement rufian? Que
+diable! on ne se bat pas avec de pareils drôles!...
+
+--On se bat avec ceux que l'on hait et je me battrai avec cet homme.
+
+--C'est votre volonté?
+
+--Inébranlable.
+
+M. de Montaran redevint sérieux.
+
+--Alors, poursuivit-il, je dois vous prévenir que ce gentilhomme de sac
+et de corde passe pour être également redoutable à l'épée et au
+pistolet, et qu'il a fait du tir et de l'escrime un art, presque un
+métier...
+
+--On me l'a dit, et c'est ce que nous verrons demain.
+
+La voix était nette, le regard calme, le visage tranquille. Le duc
+n'insista plus. Il tendit la main à Roger:
+
+--C'est bien. Je suis tout à vous. Disposez de moi: que faut-il faire?
+
+--Eh! nous rendre aux courses, d'abord, comme nous l'avions projeté.
+
+--Soit. Partons. Venez-vous, Verdier?
+
+Le vaudevilliste posa son journal sur la table et se leva:
+
+--A vos ordres, messeigneurs... Et, cependant, j'étais en train de lire
+un article joliment intéressant... Un article dans lequel un monsieur,
+qui n'est pas encore à Charenton, affirme que notre charmante Sergine
+Gravier est une grande comédienne...
+
+--Ce monsieur a raison, déclara M. de Saint-Pons avec une gravité amère.
+La personne dont il s'agit est, en effet, une très grande comédienne.
+J'en suis convaincu par expérience. Le malheur est, mon cher Arsène,
+qu'elle ne joue pas que vos pièces.
+
+
+
+
+XX
+
+PROVOCATION
+
+
+On se rappelle que M. de Saint-Pons avait donné rendez-vous à l'actrice
+à Longchamps, dans l'enceinte du pesage.
+
+Il l'y retrouva, formant le centre du bouquet de la fleur des pois de la
+haute _gomme_, qui s'épuisait à lui débiter toutes sortes de madrigaux,
+de _concetti_ et de fadeurs auxquels elle ripostait avec l'insolence de
+sa verve faubourienne. Roger fendit le cercle brusquement:
+
+--J'ai à vous parler, venez, dit-il tout bas à l'oreille de l'actrice,
+mais d'un ton impératif et résolu.
+
+--Est-ce donc si pressé? questionna-t-elle.
+
+--Très pressé.
+
+--De quoi s'agit-il?
+
+--De moi, de vous et de deux autres personnes.
+
+--Qui sont?
+
+--Je vous l'apprendrai tout à l'heure.
+
+La jeune femme leva les yeux sur le jeune homme et remarquant le
+froncement de ses sourcils, le feu sombre de ses prunelles et la colère
+qu'il s'efforçait de maîtriser:
+
+--Oh! oh! fit-elle, sur quelle note et de quel air me chantez-vous cette
+romance? Je ne vous ai jamais vu ainsi. Ah çà! il y a donc du nouveau?
+
+Le fils du marquis réitéra:
+
+--Venez.
+
+La comédienne lui prit le bras et demanda:
+
+--Où allons-nous?
+
+--Au-devant de votre complice.
+
+--Mon complice?
+
+--N'est-ce pas ainsi qu'il faut nommer celui qui a joué avec vous
+l'infâme comédie du pavillon d'Armenonville?...
+
+--On vous a dit...
+
+--On m'a dit, poursuivit Roger dont la voix, quoique contenue, vibrait
+avec des éclats de menace étouffée, on m'a dit qu'après vous être
+associée à ce misérable pour me voler mon bonheur, vous étiez encore de
+moitié avec lui pour essayer de me prendre ma vie... On m'a dit cela,
+et, si j'étais de la race de ce faux gentilhomme, vous auriez tout à
+redouter de l'explosion des sentiments que vous m'inspirez... Mais, Dieu
+merci! si je me sens désarmé devant une femme, quelque vile et quelque
+criminelle qu'elle soit, je vais pouvoir trouver, du moins, à portée de
+ma main, une face et une poitrine d'homme...
+
+Sergine le considérait avec plus de curiosité que de frayeur.
+
+Elle poussa un soupir de soulagement.
+
+--De sorte, fit-elle, que vous avez découvert le pot aux roses?... Eh
+bien, je n'en suis pas fâchée: ça finissait par me peser comme du foie
+gras sur l'estomac... Par exemple, vous attesterez que ce n'est pas moi
+qui ai vendu la mèche...
+
+Elle ajouta avec volubilité:
+
+--Pour ce qui est de mon ancien amant, faites-en des copeaux, des
+boulettes, des miettes, je m'en soucie comme d'une vieille robe. C'est
+pour vous que je brûlerai un cierge. La colère vous va comme un gant.
+Vous me trépigneriez un brin que je crierais que c'est pain bénit et que
+je n'ai que ce que je mérite!...
+
+--Je vous répète, reprit M. de Saint-Pons, que je n'ai affaire qu'à cet
+homme. Vous devez savoir où il m'attend. Allons, conduisez-moi vers lui.
+Je suis aussi impatient de le tenir sous mon mépris qu'il a hâte sans
+doute de me sentir au bout de son épée de spadassin.
+
+Ils avaient marché. On chuchotait autour d'eux. L'actrice s'arrêta:
+
+--Inutile d'aller plus loin.
+
+Roger, qui s'était penché vers l'actrice pour lui parler de plus près,
+leva la tête vivement...
+
+Il aperçut Marignan...
+
+Celui-ci venait de quitter Florette...
+
+Il s'avançait en fouettant l'air de sa badine...
+
+A sa vue, le jeune homme sembla comme cinglé en plein visage par un coup
+de cravache...
+
+Ses yeux s'injectèrent; une sorte de congestion monta à son front...
+
+La violence du courroux qu'il s'épuisait à dominer, pour ne pas exciter
+l'attention de la galerie, était telle qu'il n'entrevit qu'à travers un
+voile notre héroïne pâle et presque pâmée dans sa voiture. Il dégagea
+son bras de celui de Sergine.
+
+--Je n'ai plus besoin de vous, dit-il. Allez, et que le ciel vous
+pardonne!...
+
+La comédienne ne le retint point...
+
+Mais elle murmura en aparté:
+
+--C'est un petit lion!... Quel dommage!... S'il m'avait seulement
+giflée, je crois que je lui aurais sauté au cou devant tout le monde!
+
+ * * * * *
+
+On venait de «donner le départ» de la deuxième course.
+
+Les chevaux filaient sur la piste.
+
+La foule ne s'occupait plus que d'eux. Elle était bien loin de
+l'incident qui l'avait passionnée quelques minutes auparavant, et la
+curiosité générale galopait en croupe des jockeys aux casaques jaunes,
+blanches, rouges ou bleues.
+
+Marignan et M. de Saint-Pons s'étaient abordés.
+
+Ce fut le dernier qui prit l'offensive.
+
+--C'est moi que vous cherchez, n'est-ce pas? demanda-t-il avec hauteur.
+
+L'autre fit un signe affirmatif.
+
+Roger continua:
+
+--Soyez satisfait. Me voici. Je vous apporte le moyen de gagner plus
+vite votre argent...
+
+--Mon argent?...
+
+--Ne vous a-t-on pas payé pour me tuer demain?
+
+Le spadassin ne s'attendait point à cette attaque. Il blêmit et se
+mordit les lèvres:
+
+--Ah! ricana-t-il, vous savez...
+
+Le jeune homme appuya:
+
+--Je sais tout.
+
+Il ajouta:
+
+--Et celle que, si je ne m'abuse, vous aviez, il n'y a qu'un moment,
+l'impudence de salir de votre contact, celle-là apprendra tout à l'heure
+comment elle a été lâchement et indignement trompée.
+
+Ces paroles de M. de Saint-Pons touchèrent Marignan en plein coeur.
+
+Quelque chose de terrible passa sur sa physionomie blafarde.
+
+Il fit un pas en avant, de manière à toucher presque son interlocuteur,
+et, d'une voix assourdie par une rage froide:
+
+--Puisque vous savez tout, gronda-t-il, vous devez savoir aussi que je
+ne suis pas un adversaire à dédaigner.
+
+--A dédaigner sur le terrain, non; mais à mépriser toujours et partout,
+repartit Roger d'un ton glacial.
+
+A cette sanglante insulte, les doigts de Marignan se crispèrent sur sa
+badine...
+
+Il eut l'idée de s'élancer sur le fils du marquis...
+
+Celui-ci se croisa les bras et brava le choc,--impassible...
+
+MM. de Kéraval et de Montaran avaient suivi M. de Saint-Pons et ne
+perdaient, à quelques pas, aucune des phrases de l'explication...
+
+Ils intervinrent à propos...
+
+--Monsieur, dit brusquement le général au spadassin, je vous conseille
+de vous modérer, autrement je serais obligé de requérir les gardiens de
+la paix...
+
+--Et puisque notre ami, poursuivit Montaran, consent, s'obstine, si vous
+voulez, à se rencontrer avec vous, voici nos cartes: nous attendrons ce
+soir, chez moi, les personnes que vous aurez chargées de vous
+représenter.
+
+L'aventurier saisit les cartes d'une main tremblante.
+
+Puis, d'un air de défi:
+
+--A demain, messieurs, à demain donc!
+
+Il s'éloigna, grinçant des dents sous sa moustache.
+
+Roger se retourna vers ses compagnons:
+
+--Mes chers amis, le reste vous regarde. Agissez comme vous l'entendrez.
+Ce que vous ferez sera bien fait.
+
+Il cherchait quelqu'un des yeux...
+
+Ce quelqu'un, c'était Florette...
+
+Il était impatient de courir à elle; de lui crier avec toute son âme
+combien on les avait trompés, combien il avait souffert, et de lui
+demander pardon,--pardon à deux genoux...
+
+La jeune fille avait disparu...
+
+Et sa voiture demeurait vide!...
+
+
+
+
+XXI
+
+OU L'ON RETROUVE NÉPOMUCÈNE
+
+
+La _Filleule de Lagardère_ n'avait pas eu la force d'assister à ce qui
+allait se passer entre les deux hommes.
+
+Ignorant encore ce que M. de Saint-Pons avait appris de la bouche de la
+camériste; cruellement blessée de l'exhibition de la cabotine dans cette
+effrontée copie d'elle-même dont elle devait croire Roger l'instigateur
+ou le complice,--et, malgré ce grief nouveau, malgré tous, malgré tout,
+reconnaissant à son courroux, à sa douleur, à son effroi qu'elle n'avait
+jamais cessé d'aimer le jeune homme; craignant, enfin, devant le danger
+qui s'abattait sur ce dernier, que le secret de son coeur lui échappât
+publiquement à travers sa fierté vaincue, elle s'était jetée hors de la
+calèche et s'était perdue dans la foule.
+
+Où allait-elle?
+
+Qu'allait-elle faire?
+
+Elle ne savait.
+
+La pensée que Marignan et le fils du marquis étaient en ce moment en
+présence, qu'elle était la cause de ce conflit, et que ce conflit
+coûterait peut-être la vie à celui à qui elle songeait tout
+bas,--toujours,--cette pensée glaçait le sang dans ses veines et lui
+mettait la cervelle en feu.
+
+Comment empêcher ce duel?
+
+Elle cherchait.
+
+Ce qu'elle cherchait aussi, c'était un endroit où elle pût donner un
+libre cours aux sanglots qui l'étouffaient.
+
+Et elle marchait, farouche, égarée, chancelante, à travers la cohue des
+gens insouciants et gais.
+
+On la regardait et elle ne s'en apercevait pas.
+
+Elle se répétait qu'elle était lâche, bien lâche, d'avoir souci de ce
+qui adviendrait le lendemain, et, en même temps, elle s'avouait qu'elle
+offrirait le restant de ses jours à qui sauverait ceux de Roger.
+
+Tout à coup une grosse voix tonna:
+
+--Nom d'un pétard! je ne me blouse pas... C'est vous, mademoiselle
+Florette, indubitablement parlant...
+
+La jeune fille leva les yeux...
+
+Népomucène Briquet était devant elle, sa franche et martiale figure
+pâlie et amaigrie et une sorte d'appareil posé sur la brosse de ses
+cheveux gris.
+
+A l'exclamation de surprise poussée par notre héroïne, le brave soldat
+répondit en cambrant sa haute taille et en frisant sa longue moustache:
+
+--Moi-même, en personne naturelle. Un peu _décati_, c'est possible, et
+la bombe du casque légèrement ébréchée. Nonobstant, solide au poste et
+disposé à vous servir, si j'en étais requis, imperméable et
+susceptible...
+
+La mignonne lui tendit la main:
+
+--Ah! murmura-t-elle, c'est le ciel qui vous envoie...
+
+--Par l'omnibus de Courbevoie, qui défile en face de Beaujon...
+
+--Laissez-moi, d'abord, m'appuyer sur votre bras. Et puis, emmenez-moi
+d'ici. Tout ce monde me fait horreur...
+
+--A vos ordres. Voici le bras. Où faut-il que je vous conduise?...
+
+--Partout où je pourrai pleurer...
+
+--Hein?...
+
+--Mon pauvre Briquet, si vous saviez!... Je suis bien malheureuse!...
+Oh! comme je voudrais mourir!...
+
+--Mourir!... En voilà une idée lunatique, fastidieuse et
+rédhibitoire!... Avec ça, d'ailleurs, que c'est si facile!... Tenez, moi
+qui ai été défunt pendant un certain laps...
+
+--Vous!...
+
+--A l'hôpital où j'ai tiré une fière bordée, privé du mouvement, de la
+parole et de la jugeotte, cadavériquement parlant, quoi!--par rapport à
+ce que ces chenapans m'avaient fait coiffer d'un moellon, à cette fin de
+m'empêcher de dévoiler leurs turpitudes...
+
+Je n'ai pas voulu en souffler mot aux gens de la justice qui m'ont
+interrogé, avant d'avoir causé avec mon petit Roger...
+
+Mais c'est égal: de rudes chenapans. M. votre oncle, d'abord, un pas
+grand'chose. Ensuite, son associé: celui qui s'appelle Bouginier, un
+serpent à lunettes. Enfin, l'Anglais, le Tom Snail...
+
+--Tom Snail!...
+
+--Celui-là a été puni par où il avait péché. Il s'est défoncé la
+calotte. Respect à sa mémoire funèbre, désagréable et criminelle!...
+
+Mais suis-je assez conscrit! Vous ne pouvez rien savoir, puisque je suis
+sorti seulement ce matin, à midi, de Beaujon...
+
+Et j'y songe, ce chagrin, ces larmes, vos paroles de tout à l'heure...
+
+Gageons que vous êtes brouillés ensemble, mon ancien copain et vous,
+depuis cette satanée histoire du pavillon d'Armenonville où l'on vous a
+fourrés dedans tous les _deusse_ simultanément parlant!...
+
+--Hélas!...
+
+--Par bonheur, me voici, moi, Népomucène Briquet: quinze ans de
+services, dix-huit campagnes et pas une heure de punition...
+
+Et je m'en vais tirer au clair cet embrouillamini du diable, allumer un
+réverbère sur le pont dans lequel vous avez coupé, et vous rabibocher,
+enfin, d'une façon instantanée, indissoluble et immanquable...
+
+Car, je vous en signe mon billet, vous idolâtrez mon jeune maître, comme
+il n'a jamais cessé, lui-même, de vous adorer de toute son âme...
+
+--Oh! mon Dieu! balbutia la mignonne, oh! mon Dieu!... Que dites-vous
+là?... Si je pouvais croire...
+
+--Vous le pouvez, mille milliasses de tonnerres! Vous le pouvez à tous
+égards!... Et, quand je vous aurai expliqué...
+
+--Parlez, de grâce, je vous en prie!
+
+Ils avaient quitté le champ de courses et s'étaient enfoncés dans une
+allée écartée du Bois...
+
+L'ancien troupier parlait...
+
+Il parlait,--triplant et quadruplant les épithètes à la queue de ses
+mots pour rendre son récit plus lucide...
+
+Il racontait à mademoiselle Fine-Lame à peu près ce que la soubrette de
+la comédienne avait narré, chez Doyen, à M. de Saint-Pons: le billet
+anonyme adressé à ce dernier; la stupeur, la colère, la douleur du fils
+du marquis, et comment le jeune homme avait suivi la jeune fille de
+_Murphy-House_ au pavillon d'Armenonville, comment il l'avait vue
+aborder Marignan et comment, se jugeant trahi, il s'était laissé
+entraîner par Sergine...
+
+Il racontait comment il s'était, lui, Népomucène, glissé sur la piste de
+Samuel et de Bouginier, allant juger _de visu_ du succès de leur
+stratagème; comment, caché derrière un arbre, dans le fourré où
+l'Anglais Snail les avait rejoints, il les avait entendus dévoiler,
+développer leur trame infernale; comment, après leur départ, il avait
+failli se colleter avec l'ex-saltimbanque, et comment,--celui-ci
+«s'étant _fêlé le coco_ soi seul» par un hasard providentiel, inattendu
+et fulminant, il avait été «subséquemment» assommé par une pierre et une
+main également inconnues...
+
+Il racontait comment on l'avait transporté à l'hospice; comment il y
+était resté entre la vie et la mort, abêti, muet, inconscient; comment
+on lui avait _rafistolé la coloquinte_; comment, après une enquête au
+cours de laquelle il n'avait rien voulu confier au magistrat instructeur
+de ce qu'il avait surpris dans le Bois, on lui avait délivré son
+_exeat_; comment, sorti le matin même, il s'était empressé de courir
+chez M. de Saint-Pons, ne l'avait pas trouvé, avait appris que le jeune
+homme devait se rendre à Longchamps, et était venu l'y chercher...
+
+Notre héroïne l'écoutait, au paroxysme de l'émotion,--silencieuse,
+oppressée, haletante...
+
+Quand il eut terminé, elle l'informa à son tour de ce qui avait eu lieu
+aux courses...
+
+Puis, avec explosion:
+
+--Oh! mais, maintenant, Roger ne se battra pas!...
+
+Le vieux soldat secoua le front:
+
+--Je connais mon maître, fit-il. Il est entêté comme personne. Si l'on a
+échangé une provocation, on s'alignera quand même,--invariablement
+parlant,--lorsqu'il tomberait des hallebardes...
+
+--Cependant, quand vous lui aurez démasqué le misérable...
+
+--Raison de plus pour qu'il s'obstine à se venger et à le punir.
+
+Florette se tordait les bras:
+
+--C'est affreux!... Quoi! on me le tuerait!... Je ne l'aurais retrouvé
+que pour le perdre!...
+
+Briquet essaya de la rassurer:
+
+--Tout n'est pas désespéré, sacrebleu! M. de Saint-Pons est mon élève;
+il tire l'épée comme un prévôt. Sur le terrain, on ne sait ni qui vit
+ni qui meurt. Ce ne serait pas la première fois que l'on aurait vu une
+mazette embrocher un maître en fait d'armes...
+
+Mais elle, sanglotant:
+
+--Je vous dis que cet homme le tuera!... Encore une fois, cette
+rencontre est impossible!... Le ciel ne la permettra pas!...
+
+--Dame! à moins que vous n'imaginiez un moyen de l'empêcher...
+
+--Un moyen?...
+
+--Oui, un moyen paisible, coërcitif et inéluctable.
+
+La jeune fille réfléchissait.
+
+Son attitude sombre, ses yeux fixes, le pli qui se creusait entre ses
+deux sourcils et l'impatience avec laquelle elle martelait le sol du
+pied témoignaient assez combien elle s'appliquait au pourchas de l'idée
+rebelle.
+
+Parfois, elle se pressait la tête dans ses mains comme pour activer le
+travail de son cerveau endolori.
+
+L'ex-chasseur à cheval la considérait avec une respectueuse compassion.
+
+Il cherchait, lui aussi, sans trouver davantage.
+
+Soudain, se frappant le front:
+
+--J'y suis!... Oui, c'est cela!... Victoire!...
+
+--Comment?...
+
+--J'ai découvert une rubrique!...
+
+--Oh!...
+
+--Nous retournons à Longchamps; je repince l'adversaire de mon maître ou
+j'apprends où le rencontrer; j'y vais, je le traite comme il le mérite,
+je lui casse les reins au besoin; nous nous alignons _illico_,--et je
+lui crève la paillasse!... De cette façon, du diable si M. de Saint-Pons
+s'astiquera demain avec lui!...
+
+--Vous exposeriez...
+
+--Ma peau pour garantir celle de mon ancien camarade de lit? Oui,
+certes, et avec volupté, indifférence et précision! A preuve, c'est
+que...
+
+Ensuite s'arrêtant, changeant de ton et passant de l'enthousiasme au
+découragement:
+
+--Eh bien! non. Je me berce d'illusions décevantes et chimériques. Va te
+promener! C'est impossible!
+
+--Impossible; et pourquoi?
+
+--Je vous récidive que je connais mon Roger. C'est une barre de fer en
+matière de point d'honneur. Il ne me pardonnerait jamais d'être allé sur
+le terrain à sa place...
+
+La mignonne murmura:
+
+--C'est vrai.
+
+Népomucène continua en se fourrageant la moustache avec rage:
+
+--Pas plan d'en sortir!... Un guignon superlatif, incontinent et
+vexatoire!... Allons, il faudra que le marquis se coupe la gorge avec
+cet abominable coquin...
+
+--Vous vous trompez, déclara notre héroïne.
+
+--Hein?...
+
+--A mon tour, je vous répète que Roger ne se battra pas...
+
+--Bah!...
+
+Le visage de la fillette s'était détendu subitement.
+
+Elle ajouta tout bas, avec un élan de joie contenue, et comme si elle se
+parlait à elle-même:
+
+--Ce sera ainsi... Etais-je folle de n'avoir pas eu cette idée!...
+Merci, merci, mon Dieu qui m'avez inspirée!...
+
+Elle semblait être redevenue la mademoiselle Fine-Lame, étrange et
+superbe, d'autrefois, et elle avait repris son masque de fierté, sa voix
+vibrante, son regard clair et résolu.
+
+--Me promettez-vous de me seconder? demanda-t-elle à l'ex-troupier.
+
+--Parbleu!... La belle question! Je suis à vous de l'éperon de mes
+bottes au plumet de mon shako!...
+
+Elle appuya:
+
+--Il ne s'agit pas de m'aider; il s'agit de m'obéir. De m'obéir,
+songez-y bien, sans une velléité d'opposition ni de résistance, sans
+observation ni remontrances, sans m'interroger, ni essayer de vous
+jeter à la traverse de mon projet. Vous n'y réussiriez pas, du reste.
+Moi aussi, j'ai une volonté de fer. Promettez donc. Sinon, je tâcherai
+de me passer de vous. Jurez même, car j'exige plus qu'une promesse,--un
+serment.
+
+Briquet étendit le bras:
+
+--Sur mes médailles, mes trois _brisques_, l'uniforme que j'ai porté, je
+jure tout ce que vous voudrez...
+
+Elle lui serra la main avec effusion:
+
+--C'est bien. Ecoutez-moi. Votre maître et le mien ne court plus aucun
+danger.
+
+
+
+
+XXII
+
+LA CHASSE A L'HOMME
+
+
+En quittant l'avenue du Bois-de-Boulogne, le coupé du pseudo-Murphy
+avait, par les Ternes, gagné les boulevards de Courcelles et des
+Batignolles et, ensuite, la place Moncey. Puis il avait tourné à gauche,
+avait remonté l'avenue de Clichy jusqu'au point dit _la Fourche_,--où
+elle se bifurque,--avait enfilé le jambage de droite de cet Y, lequel
+incline vers Saint-Denis,--et, après avoir franchi les fortifications,
+s'était arrêté près de la grille de l'octroi, à la porte de Saint-Ouen.
+
+Là, l'ami Dick avait sauté sur la chaussée, et on eût pu l'entendre
+adresser en anglais cette recommandation à Jim:
+
+--Retournez sur vos pas et allez prendre position aux environs de la
+gare du chemin de fer de ceinture. Vous y serez moins remarqué et vous y
+attendrez que je revienne.
+
+Avons-nous besoin d'ajouter que la voiture du faux Yankee avait été
+suivie--à une distance mesurée pour ne pas éveiller l'attention--par le
+fiacre dont l'intérieur recélait Jacques Perrin aux aguets et plus
+intrigué que jamais?
+
+L'ex-brigadier avait les yeux collés à la vitre de la _guimbarde_.
+
+Les deux «canassons» qui traînaient celle-ci payaient mieux, par
+bonheur, du jarret que de la mine.
+
+Quant au cocher qui les fouaillait à tour de bras, il paraissait
+désormais tout acquis à Patte-de-Fer.
+
+Ce prolétaire également dépourvu de morgue, de tenue et de sobriété,
+était dans la joie de son coeur de pouvoir aider la justice _à paumer_
+un «bourgeois» qui avait un équipage, un cheval de race et un domestique
+en livrée.
+
+Lorsque le coupé eut fait halte, il demanda au policier:
+
+--L'ordre et la marche du Boeuf-Gras, mon commissaire? L'autre voiture
+met en panne. Faut-il l'imiter?
+
+--Un homme va en descendre sans doute: continue à le _filer_ sans qu'il
+puisse s'en apercevoir.
+
+--Compris. On vous le talonnera qu'il n'y verra que du feu. En avant,
+Guillaume et Bismarck!
+
+Le fiacre repartit derrière Richard Vautier.
+
+Celui-ci descendait la large voie, bordée de cabarets, de fabriques et
+de jardins, qui s'allonge à travers la plaine.
+
+Il allait d'un pas égal et posé, au milieu des flâneurs endimanchés qui
+se dirigeaient du côté de la campagne.
+
+Il ne lui était point possible de soupçonner le pourchas et la
+surveillance dont il était l'objet: nombre de véhicules du genre de
+celui qu'habitait Patte-de-Fer cheminaient, en effet, d'une allure
+douce, sur la même ligne, et, en vertu du proverbe: _Hâte-toi
+lentement_, inventé, comme on sait, par les voitures _à l'heure_,
+emportaient, sans se presser, des couples ou des familles de promeneurs
+cossus,--joies de l'oeil ou fêtes de l'estomac,--vers la basilique de
+Saint-Denis ou vers les guinguettes de Saint-Ouen.
+
+Constatons toutefois que si le prétendu _captain_ paraissait
+parfaitement tranquille, il n'en était pas ainsi depuis quelques moments
+de l'automédon de Guillaume et de Bismarck.
+
+Depuis que l'ami Dick voyageait devant lui, ce dernier ne cessait de
+témoigner d'une agitation peu ordinaire.
+
+Il se trémoussait sur son siège, plaçait sa main en manière de télescope
+pour mieux regarder l'Américain supposé, se grattait l'oreille avec
+embarras et se tapait la cuisse avec rage en murmurant des bouts de
+phrases qui alternaient du doute à l'affirmation.
+
+--Non... Si... En voilà une cocasse!... Je n'ai pas la cocotte
+pourtant...
+
+Cette pantomime et ce monologue finirent par impatienter le _détective_.
+
+Il baissa la glace du devant du fiacre, tira le cocher par le pan de son
+paletot, et d'un ton irrité:
+
+--Quand cesserez-vous ce manège?... Ah çà! vous avez donc envie de
+donner l'éveil à notre homme?
+
+L'interpellé se retourna à demi vers l'interpellant:
+
+--Votre homme, répondit-il, je le connais, notre homme...
+
+--Vous?...
+
+--Eh oui! et, si c'est pour voir clair dans ce qu'il est que nous lui
+emboîtons les rotules, pas besoin d'essouffler mes bêtes. La boutique
+aux renseignements est ouverte. Demandez, faites-vous servir...
+
+--Vous connaissez Samuel Murphy?...
+
+--Je le connais sans le connaître... A preuve que je ne sais pas son
+nom... Je le connais pour l'avoir chargé, une nuit, au coin de la rue de
+Rome et de la place de l'Europe...
+
+--Au coin de la rue de Rome et de la place de l'Europe?... Une nuit?...
+Vous en êtes certain?...
+
+--A preuve qu'il faisait un temps à ne pas mettre un huissier à la
+porte!... Un orage!... Des éclairs!... La pluie!... Le tonnerre!...
+
+--Quelle heure pouvait-il être environ?
+
+--Hum! entre deux et trois heures du matin... Je venais de conduire à la
+gare Montparnasse un quidam qui devait prendre un des premiers trains...
+Et je remontais me coucher à Batignolles...
+
+--Et où avez-vous déposé ce client,--l'homme du coin de la rue de
+Rome,--cet étranger?...
+
+--Je l'ai déposé sur le boulevard... Presque en face du _Grand-Hôtel_...
+Mais ce n'était pas un étranger...
+
+--Ah!...
+
+--Il parlait français comme vous et moi... Seulement, il m'a payé avec
+une pièce anglaise... Même que j'ai perdu vingt-cinq centimes pour le
+change...
+
+--Et vous êtes bien sûr que cette rencontre a eu lieu le jour que vous
+indiquez?...
+
+--Si j'en suis sûr?... A preuve que, le lendemain, j'ai quitté Paris
+pour aller faire mes vingt-huit jours... A Landerneau, au fin fond de la
+Bretagne, d'où je ne suis revenu qu'_avant-z'hier_...
+
+Ce dernier détail expliquait au _détective_, comment ce garçon n'avait
+pas entendu parler du _Mystère de la place de l'Europe_.
+
+Il reprit au bout d'un instant:
+
+--Etes-vous prêt à répéter devant qui de droit les faits que vous venez
+de me communiquer?
+
+Son interlocuteur se frotta le nez, au risque d'en déflorer les rubis.
+
+--Dame! fit-il, s'il ne m'arrive aucun _aria_...
+
+--Vous n'avez rien à craindre, si vous êtes sincère.
+
+--Alors, disposez de moi: voici mon numéro.
+
+--C'est bien: vous serez appelé dès demain chez le juge d'instruction.
+
+L'automédon eut un geste de légitime orgueil:
+
+--Et je paraîtrai en cour d'assises! s'exclama-t-il épanoui. Et l'on
+imprimera mon nom dans les journaux! Et l'on parlera de moi dans les
+cafés, chez le marchand de vin et dans les loges des concierges! Cré
+coquin! c'est ça qui va crânement me poser! J'ai envie de me porter
+candidat à la Chambre ou au conseil municipal!
+
+ * * * * *
+
+Pendant toute cette conversation, Patte-de-Fer n'avait pas perdu de vue
+les agissements de l'ami Dick.
+
+Celui-ci arpentait paisiblement l'avenue de Saint-Ouen.
+
+Après avoir dépassé la route de la Révolte, il s'arrêta, s'orienta et,
+ayant paru découvrir ce qu'il cherchait, il promena rapidement un coup
+d'oeil inquisiteur autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait rien
+de suspect sous le vent.
+
+Ensuite il se jeta sur le côté et s'engagea dans les terrains vagues qui
+drapent le versant septentrional de la butte Montmartre.
+
+Jacques tira son portefeuille, écrivit à la hâte quelques lignes au
+crayon sur un feuillet qu'il arracha, renferma ce feuillet sous une
+enveloppe, traça un signe particulier sur l'un des coins de celle-ci,
+et, tendant le tout au cocher:
+
+--Retournez à Paris en toute diligence; ce message de suite à la
+Préfecture; vous insisterez près des agents de service pour la remettre
+en mains propres au chef de la sûreté; en son absence, à l'un des
+secrétaires du préfet; au besoin, au préfet lui-même.
+
+L'automédon prit une attitude pénétrée de l'honneur insigne:
+
+--Soyez tranquille, prononça-t-il, la commission sera faite _aux
+pommes_. C'est bibi qui est fier d'_enquiller_ (entrer) à la
+Préfecture--autrement que dans une tenaille de _sergots_ (sergents) et
+soûl comme la bourrique à défunt Robespierre.
+
+L'ex-brigadier s'était glissé hors du _sapin_.
+
+Tandis que ce dernier reprenait la route de la barrière, il se lança
+résolument sur la piste de Richard Vautier.
+
+Le faux Américain avait allongé le pas.
+
+En marchant, il se retournait fréquemment, à présent, afin de se
+convaincre que personne d'équivoque ne naviguait dans son sillage.
+
+Certes, si l'on eût été en semaine et à la tombée de la nuit, il n'eût
+point manqué d'éventer la poursuite de Patte-de-Fer.
+
+En semaine, et sitôt que le soleil se couche, cette zone des halliers
+suburbains,--d'une laideur désolée à laquelle rien ne se peut
+comparer,--devient plus sauvage que les solitudes de la Sonora, et je
+suis persuadé que, s'il ne s'y commet pas une foison de crimes, c'est
+uniquement parce qu'aucun être ne s'y hasarde qui vaille la peine d'être
+assommé.
+
+Mais c'était un dimanche, et, le dimanche, Paris descendrait à la cave
+plutôt que de ne pas sortir de chez lui.
+
+Il faisait jour. Il faisait beau. On voyait là de pauvres honnêtes
+familles si peu habituées au vert qu'elles prenaient pour de l'herbe les
+souillures du sol.
+
+On y voyait des enfants qui jouaient, des troupiers qui se _baladaient_,
+des mendiants qui cherchaient fortune dans cette misère, et quelques
+couples prodigieux: Desgrieux, de retour de Poissy, et Manon Lescaut,
+échappée de Saint-Lazare.
+
+Des gobe-mouches et des ivrognes brochaient sur le tout: les uns,
+vaguant, le nez en l'air, et contemplant avec une religion muette les
+nuages du bon Dieu et les cerfs-volants des gamins; les autres,
+zigzaguant, la tête basse, et tenant des discours éloquents aux
+cailloux.
+
+Jacques Perrin pouvait être rangé dans la première de ces deux classes.
+
+L'ami Dick ne le remarqua point.
+
+Il se dirigeait vers un îlot de cahutes qui faisait tache dans la plaine
+et que l'on appelait _Pantin-la-Guenille_ ou _le Camp-des-Chiffonniers_.
+
+Dans un précédent récit, nous avons décrit ce campement original et
+pittoresque des Pawnies de la hotte et des Sioux du crochet.
+
+Tout y dort dans la journée: rentrés à l'aube dans leurs taudis,
+chiffonnières et chiffonniers cuvent, jusqu'à ce que les réverbères
+s'allument, la fatigue du travail nocturne et aussi la pesante ivresse
+du _casse-poitrine_ ou du _petit-bleu_.
+
+Le «Tortoni de Pantin-la-Guenille» était une bâtisse de planches qui
+avait bien plutôt l'air d'un hangar à chiffons que d'un établissement
+public.
+
+Richard Vautier marcha droit à celui-ci.
+
+Mais avant d'en franchir le seuil, il se retourna une dernière fois et
+scruta d'un regard circulaire le chemin qu'il venait de parcourir et les
+abords du cabaret.
+
+Abords et chemins étaient déserts.
+
+L'ex-brigadier, en effet, prévoyant ce mouvement, s'était vivement jeté
+dans la cour de l'une des masures qui bordaient la ruelle et se
+dissimulait derrière un mur en torchis.
+
+Rassuré par cette apparente solitude, le pseudo-_captain_ fit un geste
+de satisfaction.
+
+Puis il poussa la porte de la taverne et entra.
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE TORTONI DE PANTIN-LA-GUENILLE
+
+
+L'intérieur du bouge avait un aspect sinistre et inquiétant.
+
+M^e Bouginier, qui en était le propriétaire, y avait installé Héloïse
+Chamoiseau, digne en tous points de ce poste «de confiance» et rappelée
+_ad hoc_ de l'étranger où elle avait suivi Tom Snail après l'insuccès de
+l'expédition du pavillon de la Faisanderie.
+
+Revenu en France à son tour, l'Anglais s'était tenu caché dans ce
+cabaret jusqu'au moment où on lui avait distribué un rôle dans la
+comédie du pavillon d'Armenonville.
+
+Le soir de cette comédie, Héloïse Chamoiseau avait accompagné l'ancien
+saltimbanque au bois de Boulogne,--et c'était à elle que Népomucène
+Briquet était redevable du formidable «renfoncement» qui l'avait mis à
+deux doigts du trépas.
+
+Non point que cette _Femme-Canon_ émérite eût un désir immodéré de
+venger la mort accidentelle--et providentielle--de Tom... Mais elle
+avait deviné dans l'ex-chasseur à cheval un ennemi de l'ex-avoué et un
+ami de la _Filleule de Lagardère_.
+
+Et cela seul avait suffi pour qu'elle frappât le brave garçon d'un coup
+qui n'était point asséné de main morte!
+
+ * * * * *
+
+Le Tortoni de Pantin-la-Guenille avait une clientèle habituelle de
+rôdeurs de barrières, d'écumeurs d'asphalte, de camelots et de
+souteneurs.
+
+Toute cette société choisie en était absente, par exemple, au moment où
+le faux Murphy y effectuait son entrée.
+
+Le dimanche est un jour de foule; partant, un jour de travail. Les
+pratiques de l'ancienne _Femme-Canon_ étaient dehors, cherchant leur vie
+dans la poche de leur prochain.
+
+Il n'y avait dans l'établissement que deux consommateurs qui avaient
+fini de consommer et qui auraient bien voulu recommencer.
+
+Ils n'avaient point bonne tournure.
+
+Assis en face l'un de l'autre à une table sur laquelle il y avait une
+bouteille vide, ils se regardaient d'un air de mauvaise humeur, et le
+premier disait avec mélancolie:
+
+--S'il aboulait seulement quelqu'un de trois francs!...
+
+Le second haussait les épaules sans répondre à la hardiesse de cette
+hypothèse.
+
+Dans son comptoir, Héloïse Chamoiseau faisait une _réussite_.
+
+--Roi de carreau, murmura-t-elle en tirant une carte du jeu,
+c'est-à-dire un homme de campagne qui viendra m'apporter de l'argent...
+
+Richard Vautier entra.
+
+Les trois personnes levèrent la tête.
+
+Et leur étonnement fut tel que les deux hommes oublièrent qu'ils avaient
+soif et que la virago resta une paire de minutes avant d'adresser au
+survenant la question sacramentelle:
+
+--Qu'est-ce que je vais servir à monsieur?
+
+--Un verre d'eau, si vous avez un verre propre et de l'eau fraîche.
+
+La tavernière se redressa de toute sa hauteur:
+
+--Ma maison n'est pas une fontaine Wallace...
+
+--Sans contredit, ma chère demoiselle Héloïse; cependant...
+
+L'androgyne l'interrompit, stupéfaite:
+
+--Vous savez mon nom?
+
+Puis, après l'avoir examiné avec attention:
+
+--Hé! oui, fit-elle, je vous remets. Vous êtes l'Américain du bois de
+Boulogne, le millionnaire de _Murphy-House_, l'oncle et tuteur de cette
+_veinarde_ de Florette...
+
+Les deux hommes, qui l'écoutaient de leur table, se penchèrent l'un vers
+l'autre:
+
+--Un millionnaire!...
+
+--Ça doit-être cousu d'or!...
+
+Ils n'eurent pas le temps d'en échanger davantage...
+
+La porte s'ouvrit de nouveau,--brusquement,--d'une poussée...
+
+Et Jacques Périn manqua de _piquer une tête_ à l'intérieur du cabaret...
+
+Quelques minutes avaient suffit au _détective_ pour modifier
+profondément, sinon pour changer tout à fait l'ensemble de sa
+physionomie:
+
+Son chapeau qu'il avait défoncé d'un coup de poing; ses habits qu'il
+avait fripés, salis et éraillés en se frottant contre un mur; son gilet
+déboutonné, sa cravate dénouée, sa chemise débraillée, son oeil atone,
+sa lèvre pendante, ses jambes qui flageolaient sous lui, sa voix enrouée
+et pâteuse, scandant les phrases de hoquets, tout en lui avait l'aspect
+et les allures de l'un de ces «sublimes» ouvriers qui commencent _à
+faire le lundi_ le dimanche.
+
+Il se raccrocha, pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, et
+s'efforçant de ressaisir son équilibre:
+
+--Ohé! salut, la coterie!... Vous êtes du bâtiment, pas vrai? Moi aussi,
+j'suis du bâtiment. Nous sommes tous du bâtiment... N'empêche que le
+_Bourguignon_ (le soleil) tape dur et que j'ai crânement envie de me
+rincer le bec...
+
+Il essaya d'avancer avec des mouvements de roulis et de tangage
+prononcés.
+
+Héloïse lui barra le chemin:
+
+--Vous vous l'êtes trop rincé, le bec. Allons, tournez-moi les talons.
+La loi défend de donner à boire aux _poivrots_.
+
+Patte-de-Fer eut un rire idiot:
+
+--La loi, j'm'en _contrefiche_. Est-ce que je suis de sa famille? Pour
+ce qui est de boire, qui est-ce qui vous parle de _donner_? On vous
+parle de _vendre_, la grosse mère, et on a de quoi financer...
+
+Il tira de sa poche une pièce de cinq francs qu'il jeta sur le
+comptoir...
+
+La pièce roula à terre et s'en fut s'arrêter près de la table des deux
+consommateurs à la bouteille vide...
+
+L'un de ceux-ci mit le pied dessus...
+
+L'ivrogne ne parut point s'apercevoir de cet incident...
+
+Il frappa sur le gousset de son gilet:
+
+--On est à la hauteur, ma biche... Quand y en a plus, y en a encore...
+Faut que ma quinzaine y passe avant demain... Demain _j'pioncerai_ toute
+la journée, et, mardi, on se r'mettra à _turbiner_...
+
+En discourant de cette façon décousue, mais avec l'obstination
+particulière aux ivrognes, Patte-de-Fer écarta la tavernière du geste et
+s'en fut, d'un pas chancelant, s'installer à une table voisine de celle
+qu'occupait le faux Américain; puis s'affalant sur le banc placé devant
+cette table:
+
+--Voyons, hein, la maman, ne soyons pas crispante! Une chopine de marc
+dans deux verres...
+
+--Deux verres?... Vous êtes donc avec quelqu'un?...
+
+--Jamais des jamais! C'est histoire de ne pas avoir l'air de boire seul,
+et de trinquer d'un verre avec l'autre en me tenant conversation.
+
+La cabaretière se décida à le servir.
+
+En passant devant l'ami Dick, elle lui dit rapidement:
+
+--Ce pochard n'est pas dangereux.
+
+Ensuite, elle apporta l'eau-de-vie demandée et tendit la main.
+
+On payait d'avance.
+
+Le policier lui remit une seconde pièce de cinq francs sans en demander
+la monnaie, ce qui acheva de rassurer la virago.
+
+Après quoi, il versa le liquide dans les deux verres et, choquant
+celui-ci contre celui-là:
+
+--A ta santé, Alfred!...--Merci, Langlumé...--Alfred, c'est mon prénom;
+Langlumé, c'est mon nom; vous avez saisi l'apologue.
+
+Après quoi encore, il ingurgita coup sur coup le contenu des deux
+verres, se renversa en arrière, le dos contre le mur, et ferma les yeux.
+
+Héloïse s'en vint se rasseoir auprès de Richard Vautier.
+
+--Le voilà parti, déclara-t-elle. Pas de défiance. On peut causer.
+
+Le _gentleman_ interrogea:
+
+--Vous avez habité Londres, m'a affirmé Bouginier. Comprenez-vous et
+parlez-vous l'anglais?
+
+--_Yes, sir._
+
+--Tant mieux. Nous nous servirons, s'il vous plaît, de cette langue.
+Ecoutez-moi et soyons brefs, car je n'ai pas de temps à perdre... J'ai
+besoin de deux hommes solides pour une besogne importante... Pouvez-vous
+me les procurer?...
+
+--Dame! c'est selon la besogne et aussi selon le prix que vous y
+mettrez...
+
+--Je ne regarderai pas au prix si l'on ne regarde pas à la besogne...
+
+--Alors j'ai votre affaire: ces deux particuliers qui tirent la langue,
+ici, devant une fiole à sec...
+
+--Vraiment!...
+
+--L'Ecureuil et le Rempailleur: deux bons, qui ne veulent plus
+travailler que _dans le grand_, afin de risquer Cayenne, au lieu de _la
+Centrale_...
+
+Ça sort de prison hier, ça a déjà fini de fricasser sa pauvre masse, et
+ça cherche un ouvrage quelconque...
+
+Des gars qui, pour un petit écu, _chourineraient_ le Père Eternel au
+milieu de son paradis, de ses chérubins et de ses archanges!...
+
+--A merveille: vous vous chargerez de les embaucher... Je vous laisse
+carte blanche pour la somme. Il s'agit de supprimer deux personnes qui
+me gênent. Vous les connaissez également. L'un est ce drôle qui se fait
+appeler Marignan...
+
+--Celui qui m'a empêchée autrefois de débarbouiller la Florette avec une
+potée de vitriol. Un dur-à-cuire. Il y aura du tirage.
+
+L'autre prononça sèchement:
+
+--Je ne paye pas les gens pour se croiser les bras.
+
+--Ça tombe sous le sens, parbleu!... On en viendra à bout tout de même,
+de ce faraud... Et la seconde personne, c'est?...
+
+--Celle qui m'a dépêché vers vous.
+
+--M^e Bouginier?
+
+--Lui-même.
+
+Héloïse éclata de rire:
+
+--Mon propriétaire!.... C'est cocasse!... Bien sûr qu'il est à cent
+lieues de se douter...
+
+Le pseudo-Yankee questionna:
+
+--Auriez-vous quelques scrupules à cet égard?
+
+--Pas ce qui tiendrait sous la patte d'un cloporte... Le vieux singe est
+encore un de ceux qui s'opposent à ce qu'on touche à la _Filleule de
+Lagardère_... Or, quand il n'y aura plus un chat pour la protéger, cette
+_chancarde_!...
+
+--Ma mie, releva l'ami Dick, apprenez que miss Eva Murphy aura toujours
+à ses côtés quelqu'un prêt à la protéger, à la soutenir et à la
+défendre...
+
+--Bah...
+
+--Et ce protecteur, ce soutien, ce défenseur avec lequel je ne conseille
+à nul être en ce monde d'oser entrer en lutte...
+
+--Eh bien?...
+
+--C'est moi.
+
+--Vous?
+
+--Moi qui ne suis, encore aujourd'hui que son parent et que son
+tuteur,--mais qui serai, avant peu, son maître et son époux devant Dieu
+et devant les hommes!
+
+Il y avait une chose que le prétendu Samuel était hors d'état de
+soupçonner:
+
+C'est que l'ex-brigadier comprenait et parlait même assez couramment la
+langue de nos voisins d'outre-Manche,--s'étant familiarisé avec
+celle-ci, en Crimée, au contact des soldats anglais qui faisaient
+campagne avec les nôtres.
+
+Il n'avait donc pas perdu, grâce à son ouïe fine et exercée, une seule
+syllabe des phrases qui s'échangeaient à quelques pas de lui.
+
+Mais, tout entier à son rôle, il s'était abstenu de bouger jusqu'au
+moment où les dernières paroles de l'interlocuteur de la _Femme-Canon_
+étaient venues lui arracher un tressaillement involontaire.
+
+La commotion était si violente et si inattendue que les paupières du
+faux dormeur s'ouvrirent toutes grandes malgré lui et qu'il en jaillit
+un éclair qui alla chercher sur le visage de son adversaire la
+confirmation d'une déclaration formulée avec cet accent d'implacable
+résolution.
+
+Cet éclair se heurta au regard froid de l'ami Dick.
+
+Celui-ci tressaillit à son tour.
+
+--Toute réflexion faite, reprit-il, je vais causer moi-même à nos braves
+garçons...
+
+Il se dirigea vers la table qu'occupaient l'Ecureuil et le Rempailleur
+et s'assit près d'eux sans façon:
+
+--La belle, poursuivit-il, apportez de quoi boire. Ce que vous aurez de
+meilleur. Il n'y a rien de trop bon pour les gens que j'emploie.
+
+Héloïse obéit.
+
+Au bout d'un instant, tous quatre parurent être en parfaite
+intelligence.
+
+Puis le _gentleman_ se leva et s'en fut s'adosser à la porte du bouge...
+
+Il avait un revolver au poing...
+
+Les trois autres s'étaient levés pareillement...
+
+Les deux bandits se glissèrent sans bruit vers l'ex-brigadier qui avait
+refermé les yeux...
+
+L'un se posta à sa droite et l'autre à sa gauche...
+
+Un couteau brillait dans la main de l'Ecureuil...
+
+Le Rempailleur tenait une corde terminée par un noeud coulant...
+
+Jacques avait repris toute son immobilité:
+
+Il ronflait avec une sonorité paisible,--les épaules et la nuque
+appuyées à la muraille, la figure en pleine lumière, les bras ballants
+le long du corps, les jambes étendues sous la table...
+
+Héloïse se plaça de l'autre côté de celle-ci, bien en face du dormeur et
+de manière à pouvoir lire à livre ouvert sur la physionomie de ce
+dernier...
+
+Ensuite elle dit à l'Ecureuil:
+
+--Va, ma vieille, et tâche de mettre dans le mille.
+
+Le coquin se pencha sur le policier.
+
+De la pointe de son couteau, il lui chercha sur la poitrine l'endroit où
+battait le coeur.
+
+Jacques ne bougea pas.
+
+Il ne rouvrit point ses paupières.
+
+Seulement, ses lèvres s'agitèrent et bégayèrent dans un sourire et un
+hoquet:
+
+--Finissez donc!... Vous m'chatouillez!... C'est bête, ça, la
+particulière!...
+
+L'Ecureuil interrogeait Héloïse de l'oeil...
+
+--Y es-tu? demanda l'androgyne.
+
+--J'y suis.
+
+--Eh bien, enfonce sans te presser.
+
+En donnant cet ordre féroce, l'ancienne _Femme-Canon_ étudiait, avec une
+attention soutenue, soupçonneuse et farouche, celui qui en allait
+devenir la victime.
+
+Celui-là ne semblait point avoir la moindre conscience du danger qui le
+menaçait.
+
+Devant cette perspective d'une mort inévitable, reçue avec un pareil
+raffinement de cruauté, pas un muscle de son visage ni de son corps
+n'accusa la plus légère contraction...
+
+Pas une ombre ne passa sur son front...
+
+Son masque d'abrutissement placide lui resta; ses ronflements ne
+perdirent rien de leur égalité bruyante,--et le sourire ébauché ne
+quitta point ses lèvres...
+
+Déjà l'Ecureuil prenait son temps pour peser des deux mains sur le
+manche de son arme...
+
+Héloïse lui toucha l'épaule du doigt:
+
+--Minute, cadet! fit-elle. Modère ton ardeur. S'agit pas de commettre un
+_impair_.
+
+Elle se retourna et marcha vers Richard Vautier, lequel gardait toujours
+la porte.
+
+--Qui vous arrête? interrogea le _gentleman_ avec impatience. Pourquoi
+attendre? Qu'y a-t-il?
+
+--Il y a que cet homme dort pour tout de bon, qu'il est réellement dans
+les vignes, et que ce serait une peine inutile que de...
+
+L'autre interrompit brusquement:
+
+--Et moi, je vous répète que cet homme nous trompe; que son ivresse et
+son sommeil sont pareillement simulés; que c'est un ennemi, un espion,
+un mouchard!...
+
+Héloïse réfléchit un instant.
+
+Ensuite, avec humeur:
+
+--Hé! s'il était seulement nuit close, la chose ne pèserait pas une
+once!... Mais pour l'instant, foi d'honnête femme, non, ce ne serait pas
+prudent... Quelqu'un n'aurait qu'à arriver: un passant, un voisin,
+n'importe qui... C'est l'heure où les chiffonniers, qui vont commencer
+leur journée, viennent boire la goutte de l'étrier...
+
+L'ami Dick insista avec une colère sourde:
+
+--Ainsi, vous refusez de me servir?
+
+L'androgyne répondit résolument:
+
+--De la façon que vous l'entendez, oui... Je n'ai pas envie de me
+compromettre... On n'a qu'un cou et on y tient.
+
+Le _gentleman_ frappa du pied:
+
+--Mais alors, gronda-t-il entre ses dents serrées, mais alors...
+
+Son interlocutrice lui coupa gaillardement la parole:
+
+--Mais alors, il s'agit de ne pas s'emporter--on s'en porte mieux,
+d'abord--et de me laisser, ensuite, manoeuvrer à ma guise... J'ai mon
+idée... Vous allez voir...
+
+Elle appela d'un signe les deux coquins, qui n'avaient pas cessé d'épier
+le sommeil de Patte-de-Fer, et, se penchant à l'oreille du premier:
+
+--Rempailleur, lève-moi la trappe de la cave...
+
+Puis, au second, avec les mêmes précautions:
+
+--Toi, l'Ecureuil, quand l'individu sera debout, coule-toi doucement
+derrière lui, ton couteau ouvert à la main, et, s'il regimbe d'un seul
+pas, pique!...
+
+Elle se dirigea vers le _détective_.
+
+Pendant tout ce qui précède, celui-ci n'avait pas plus remué que s'il
+n'était point question de sa personne ou de sa vie.
+
+Le calme de ses traits, l'abandon de sa pose, la mesure de sa
+respiration tapageuse continuaient à témoigner de la plus complète
+quiétude.
+
+La virago le secoua par le collet du paletot:
+
+--Holà! cria-t-elle, holà! mon petit père!...
+
+--Hein? Quoi? Qu'est-ce que c'est? grogna le dormeur sans se déranger.
+Fiche-moi la paix, Célestine!
+
+Héloïse le houspilla derechef:
+
+--Il n'y a pas de Célestine qui tienne. Il est l'heure. En route,
+mauvaise troupe!...
+
+--Des nèfles!... Y a pas d'heure pour les braves!... Célestine,
+laisse-moi roupiller, ou il va pleuvoir du tabac, et tu seras sous la
+gouttière...
+
+Puis, soulevant lentement les paupières et promenant autour de lui un
+regard alourdi de sommeil:
+
+--Ah! nom d'un chien! C'est épatant! C'est tout de même pas Célestine!
+C'est pas mon épouse adorée!... Alors, bonsoir la compagnie!... Puisque
+ma bourgeoise n'est pas là pour embellir mon existence, je _repique mon
+chien_ jusqu'à mardi... Vous me réveillerez quand j'aurai soif...
+
+Il fit mine de se rendormir.
+
+La cabaretière insista:
+
+--Vous ne pouvez pas rester ici...
+
+--Eh bien, où voulez-vous que j'aille?... Pas à la maison, ah! mais
+non!... Célestine me flanquerait une danse!... Quand je suis _paf_,
+j'vaux pas deux liards... Elle abuserait de ma faiblesse...
+
+--Commencez d'abord par vous lever...
+
+--Me lever?... Pas moyen... Les jambes fuient...
+
+--Essayez!... Du courage!... Houste!...
+
+Il s'arc-bouta sur ses jambes et parvint à se mettre sur son séant.
+
+L'ex-_Femme-Canon_, questionna:
+
+--Etes-vous capable de marcher?...
+
+--Je n'y vois pas... La tête me tourne... On dirait que j'ai le mal de
+mer...
+
+Il avança le pied, oscilla sur sa base et faillit choir entre les bras
+de l'androgyne:
+
+--Appuyez-vous sur moi, poursuivit celle-ci, et par file à gauche, pas
+accéléré, marche!
+
+--Où me conduisez-vous, hein! la mère des amours?... C'est pas que je me
+défie... Mais si c'était près de Célestine...
+
+--Dans un petit endroit bien frais où vous pourrez faire dodo tout à
+votre aise...
+
+--Sans Célestine?
+
+--Sans Célestine.
+
+--Ça me va. Volons-y. A bas Célestine!
+
+Il s'accrocha à Héloïse.
+
+Tous deux se mirent en mouvement à travers le cabaret.
+
+Au milieu de ce dernier, la cave ouverte était béante.
+
+En cheminant, le faux ivrogne hoqueta:
+
+--Tiens! un trou! Un trou noir! C'est là que vous me menez, pas vrai?...
+
+Il ajouta avec un gros rire:
+
+--Si c'est le cellier, _bono bezef_! Les tonneaux sont mes frères et les
+bouteilles mes soeurs. Nous _pioncerons_ en famille...
+
+Il fredonna d'une voix enrouée:
+
+ Si je meurs, que l'on m'enterre
+ Dans la cave où est le vin...
+
+On était arrivé au bord de l'ouverture. Héloïse le poussa:
+
+--Allons!...
+
+--Sans chandelle!... Merci!... C'est rien drôle!...
+
+L'Ecureuil, qui était à son poste, leva son couteau...
+
+La virago répéta:
+
+--Allons!...
+
+--Après ça, du moment que vous m'affirmez que je n'y rencontrerai pas
+Célestine...
+
+Et, sans plus attendre, Jacques posa le pied sur la première marche de
+l'escalier qui apparaissait à l'orifice de ce puits sombre...
+
+Puis ce pied sembla lui manquer...
+
+Le policier disparut comme si l'escalier s'écroulait sous son poids...
+
+On l'entendit rouler de degré en degré...
+
+Puis encore le choc de son corps contre le sol du carreau sonna...
+
+--Vite! commanda Héloïse, rabaissez la trappe, verrouillez-la,
+assujettissez la barre de fer!...
+
+Ensuite, tandis que les deux bandits obéissaient, s'adressant au
+pseudo-Murphy, qui avait assisté à cette scène avec l'envie non
+équivoque d'en simplifier le dénouement par un coup de pistolet:
+
+--Voilà l'oiseau en cage, dit-elle, vous pouvez désormais vaquer à vos
+affaires. Si votre mouchard ne s'est pas totalement démoli dans sa
+chute, je jure Dieu que, lorsqu'il sortira d'ici, il sera pour longtemps
+hors d'état de tarabuster le pauvre monde.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LES VOLONTÉS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+
+En quittant l'hippodrome de Longchamps, Marignan était entré au
+restaurant de la Cascade avec l'intention d'écrire à Bouginier ce qui
+venait de se passer.
+
+Comme il traversait le jardin qui précède la rotonde vitrée, un double
+cri l'avait salué:
+
+--Je ne me trompe pas, c'est Marignan!...
+
+--Eh! oui, c'est bien lui: bonjour, cher!...
+
+Le spadassin s'était retourné:
+
+--Ledru et Blanchereau!... Ah çà! d'où sortez-vous?... Il y a un an
+qu'on ne vous a vus...
+
+--Dix-huit mois, mon excellent bon: nous avons voyagé...
+
+--C'est bête de toujours s'amuser à Paris: nous sommes allés nous
+ennuyer à l'étranger...
+
+--A Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople...
+
+--Et nous sommes revenus par le Caire, Rome, Florence et Monaco...
+
+--Mes compliments, messieurs... Livingstone et Stanley ne vous vont pas
+à la cheville... Et depuis quand dans nos murs?...
+
+--Depuis hier matin par l'_express_ de Marseille... Mais asseyez-vous
+donc... Un apéritif avec nous, hein?...
+
+--Volontiers.
+
+Blanchereau et Ledru étaient deux jeunes viveurs, issus de roture,
+lesquels n'avaient d'autre souci que de manger, à ne rien faire,
+l'argent que leurs bourgeois de parents avaient gagné en travaillant.
+
+Marignan avait noué commerce d'amitié avec eux dans les cafés et les
+cabarets du boulevard, les foyers de certains théâtres, le boudoir de
+certaines cocottes et ces fêtes du demi-monde dont il était le
+boute-en-train.
+
+Aussi prit-il place à leur table et, après avoir accepté un madère et un
+cigare:
+
+--Ma foi! déclara-t-il, je suis heureux de vous rencontrer. Vous allez
+me rendre un service.
+
+Le front des deux amis se rembrunit. Ledru et Blanchereau faisaient la
+paire. Or la paire n'était point prêteuse; c'était là son moindre
+défaut.
+
+--Rassurez-vous, poursuivit l'autre en riant. Je ne suis pas encore à la
+côte. Non: il s'agit de tout autre chose...
+
+Et, après leur avoir raconté--en l'arrangeant à sa façon--ce qui avait
+eu lieu aux courses, il les pria de l'assister le lendemain...
+
+Les deux roturiers n'étaient rien moins que belliqueux...
+
+Mais ils eussent payé mille louis l'honneur de figurer dans une affaire
+à côté du général de Kéraval et du duc de Montaran!...
+
+Marignan obtint d'eux qu'ils se transporteraient sur-le-champ chez ces
+derniers:
+
+--La discussion ne sera pas longue, leur dit-il. Vous me retrouverez
+ici. Je vous y attends, et nous dînerons ensemble quelque part dans les
+environs.
+
+Après le départ des deux jeunes gens, il s'occupa de sa lettre à M^e
+Bouginier.
+
+Cette lettre concluait ainsi:
+
+«Donc, M. de Saint-Pons sait tout. Avisez en vertu de la nouvelle
+situation que crée cet incident fâcheux et imprévu. L'autre personne
+est-elle instruite pareillement? Je l'ignore. Tâchez de vous en assurer
+et de m'en informer au plus tôt.
+
+»Quoi qu'il en soit, rien n'est changé à ce que nous avions décidé. Ce
+Roger est un homme mort. Demain matin, ni vous ni moi n'aurons plus rien
+à craindre de lui.
+
+»Si vous avez à me parler, je compte passer une partie de la soirée au
+restaurant de la Cascade, au bois de Boulogne, dont le chasseur vous
+portera ce billet.
+
+»Dans tous les cas, l'on vous y indiquerait l'endroit où vous pourriez
+me rejoindre.»
+
+ * * * * *
+
+Blanchereau et Ledru revinrent de bonne heure.
+
+L'entrevue avait été courte.
+
+On se rencontrerait le lendemain, au petit jour, à Vincennes, derrière
+le polygone.
+
+L'arme choisie était l'épée, avec facilité pour chacun des deux
+adversaires de ganter le «crispin» de cuir dur destiné à les garantir
+des blessures insignifiantes de la main et du poignet.
+
+Cette dernière condition avait été proposée par MM. de Montaran et de
+Kéraval, sur la recommandation expresse de leur client, «les causes du
+combat ayant une gravité exceptionnelle, qui ne lui permettait point de
+finir par une égratignure».
+
+D'après les instructions de Marignan, les représentants de celui-ci
+avaient adhéré sans conteste.
+
+Le spadassin emmena les deux jeunes gens dîner à Suresnes, sur le quai,
+au coin du pont.
+
+«Il y avait, prétendait-il, trop de monde à la Cascade pour qu'on y pût
+causer à l'aise».
+
+En réalité, il voulait, si l'ancien avoué venait le retrouver, être
+libre de se concerter avec ce dernier, loin de la foule et de tout
+regard indiscret.
+
+Comme le repas tirait sur sa fin, un des garçons du restaurant entra:
+
+--M. Marignan? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, fit l'ex-amant de Sergine.
+
+--Il y a une personne en bas qui désire parler à monsieur.
+
+Celui-ci pensa:
+
+--C'est Bouginier.
+
+Puis au garçon:
+
+--Et où est-elle, cette personne?
+
+--Dans l'un des bosquets du jardin où je vais conduire monsieur.
+
+Marignan se leva, et s'adressant à ses convives:
+
+--Ma foi! messieurs, j'ai peur que vous ne soyez trop longtemps à
+m'attendre, et s'il vous plaisait de retourner à Paris...
+
+--Pardon! interrompit le garçon, cette personne prie ces messieurs de ne
+pas quitter l'établissement avant la fin de son entretien avec
+monsieur.
+
+Les trois hommes se regardèrent avec étonnement.
+
+Blanchereau dit:
+
+--Que signifie?...
+
+Et Ledru ajouta:
+
+--C'est drôle!...
+
+Le spadassin interrogea vivement:
+
+--Quel air a cette personne? Son âge, son langage, sa mise?...
+
+--Je n'ai pas trop remarqué, reprit le garçon qui avait évidemment sa
+leçon faite; mais si monsieur veut bien m'accompagner...
+
+--C'est cela, s'exclamèrent à l'unisson les deux jeunes gens, non moins
+intrigués que leur ami: allez, mon très cher, allez vite! Plus tôt vous
+reviendrez et plus tôt nous saurons...
+
+L'aventurier prit son chapeau:
+
+--C'est bien. Descendez, garçon. Je vous suis.
+
+ * * * * *
+
+Dans le jardin à l'entrée d'un bosquet sur la table duquel brûlait une
+bougie,--il était dix heures du soir,--un jouvenceau, qui tournait le
+dos aux survenants, causait avec deux personnages à moustaches, dont
+l'un portait l'uniforme et les galons de maréchal-des-logis
+d'artillerie.
+
+Ce jouvenceau--ce mot lui était applicable, eu égard à sa petite
+taille, d'une finesse souple et élégante--avait le costume, sinon les
+allures d'un de ces adolescents de la colonie anglaise que l'on
+rencontre le matin, chevauchant à côté de leur professeur d'équitation
+dans l'avenue des Champs-Elysées ou parmi les allées du Bois:
+_knickerbocker_ de velours brun, pantalon de coutil serré dans des
+molletières de cuir, grand col rabattu sur la cravate et feutre tyrolien
+orné d'une plume de faisan.
+
+Une abondante chevelure se bouclait sous cette coiffure originale.
+
+Dans sa main minuscule, gantée de gants de cheval à broderies rouges et
+à larges boutons d'acier, dansait une badine recouverte de cuir de
+Russie avec un crochet d'or pour poignée.
+
+Ce jouvenceau semblait discourir avec animation.
+
+Tout en parlant, d'un mouvement machinal, familier aux gens qui
+pratiquent l'escrime, il décrivait du bout de cette badine des _contre
+de quarte_ en l'air.
+
+Le garçon qui précédait Marignan lui désigna le groupe du doigt avec
+cette indication:
+
+--C'est le plus mignon des trois qui est la personne.
+
+L'ex-amant de Sergine s'avança vivement:
+
+Au bruit de ses pas, le jouvenceau se retourna.
+
+Et le spadassin ne put retenir une exclamation de surprise.
+
+Il avait reconnu la _Filleule de Lagardère_.
+
+ * * * * *
+
+Quoique nous ayons hâte de toucher au dénouement de ce récit, dont nous
+séparent à peine quelques péripéties suprêmes, il convient d'expliquer à
+nos lecteurs par suite de quelles circonstances, en vertu de quelles
+décisions et avec quelles intentions notre héroïne se trouvait en ce
+lieu et en cette compagnie, à cette heure et sous ce déguisement
+masculin.
+
+Après avoir prolongé de près de vingt minutes sa conversation avec
+Népomucène Briquet,--conversation pendant laquelle ce dernier avait
+donné mainte marque d'étonnement,--tous deux étaient revenus sur
+l'hippodrome de Longchamps, et, tandis que l'ex-troupier se livrait à
+une recherche dont vous apprécierez plus tard les résultats, la jeune
+fille regagnait sa calèche et se faisait ramener à l'avenue du
+Bois-de-Boulogne.
+
+En rentrant à l'hôtel:
+
+--Mon oncle est-il chez lui? avait-elle demandé.
+
+--Non, miss: sir Samuel est sorti en coupé sans préciser s'il serait de
+retour pour le dîner.
+
+--Vous le préviendrez que je suis fort souffrante et que je le prie de
+me laisser reposer jusqu'à demain matin.
+
+Dans son appartement, Florette avait interpellé sa camériste:
+
+--Ma chère Simpson, je n'ignore point que vous êtes dévouée, corps et
+âme, aux intérêts de mon tuteur; j'ai besoin de savoir aussi jusqu'à
+quelle somme peut s'étendre ce dévouement.
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Vous allez comprendre: votre concours m'est nécessaire pour une
+démarche qui doit rester secrète. A combien l'estimez-vous?...
+
+--Mais...
+
+--Cinquante louis suffisent-ils pour acheter votre aide et votre
+silence?... Votre silence jusqu'à demain. Demain, vous serez libre de
+parler. Ce soir, par exemple, vous vous abstiendrez avec soin de tout
+acte, de toute observation même qui pourraient entraver l'exécution de
+mes desseins... Consentez-vous? Oui, n'est-ce pas? Voici l'argent...
+
+L'Anglaise était mûre et rêvait de ne point coiffer sainte Catherine.
+
+Or, un mari coûte cher, quand la future a dépassé la quarantaine.
+
+Mistress Simpson songea que cinquante louis viendraient à propos
+arrondir le boursicot qu'elle ramassait dans des vues matrimoniales.
+
+Et avançant la main pour recevoir la somme:
+
+--J'attends les ordres de miss Eva, murmura-t-elle avec respect.
+
+--Tout à l'heure, reprit celle-ci, un homme, porteur d'un paquet, se
+présentera à la porte des communs: vous monterez ce paquet ici en
+veillant à ce que personne ne vous aperçoive.
+
+L'homme n'était autre que Népomucène Briquet, que la mignonne avait
+envoyé dans l'une de nos plus grandes maisons de confections
+fashionables pour adolescents et garçonnets, et le paquet renfermait le
+costume complet dont nous venons de la retrouver vêtue.
+
+Quand elle eut terminé son travestissement:
+
+--Ma bonne, dit-elle à la duègne qui demeurait muette de stupéfaction,
+veuillez donc me donner mes gants qui sont restés, je crois, sur la
+table de mon cabinet de toilette.
+
+L'Anglaise se mit en devoir d'obéir.
+
+Mais à peine avait-elle pénétré dans le cabinet que notre héroïne en
+referma à double tour la porte sur elle et glissa prestement la clef
+dans sa poche.
+
+--Mais, ma chère miss, que faites-vous? s'écria la camériste alarmée.
+
+--Je prends mes précautions, répondit la jeune fille à travers la
+cloison. Vous avez un fauteuil sous la main. Installez-vous dedans et
+tâchez de dormir. Une mauvaise nuit est bientôt passée.
+
+Puis elle s'échappa par l'escalier de service et gagna la rue de la
+Pompe.
+
+Une voiture et deux hommes stationnaient à quelques pas de la porte des
+communs.
+
+Lorsque celle-ci s'ouvrit doucement pour livrer passage à mademoiselle
+Fine-Lame, l'un de ces deux hommes se détacha de son compagnon et vint
+au-devant de la mignonne:
+
+--Nom d'un tonnerre! s'exclama-t-il en l'abordant, êtes-vous assez crâne
+ainsi! Quel amour de pékin vous faites! Sans flatterie, hyperbole ni
+superfétation, il n'y a pas dans l'armée française un seul troupier qui
+ne soit aise d'avoir une pareille recrue pour camarade de... chambrée,
+masculinement parlant!...
+
+Florette lui imposa silence du geste:
+
+--Chut! mon bon Briquet; vous vous souvenez que personne ne doit se
+douter...
+
+Ensuite, avec anxiété:
+
+--Eh bien, avez-vous réussi?...
+
+--A repêcher notre individu?... Oui, Dieu merci! puisque je vous ai
+apporté votre uniforme de civil...
+
+--Où est-il?...
+
+--Je l'ai laissé à cette cantine qu'on appelle la _Cascade_ et où deux
+de mes anciens camarades de régiment--que j'ai rencontrés par
+bonheur--sont en faction avec consigne de ne pas le perdre de vue.
+
+--Vous êtes-vous muni d'un second et de ce qui nous est nécessaire?
+
+--Les outils sont dans le fiacre... Quant au second, voici Roblot, du
+3^e d'artillerie, un vieil ami que le hasard a placé ce soir sur ma
+route, et qui a justement la permission de la nuit... Nous ne pouvons
+pas mieux choisir: un lapin solide,--décoré,--trois chevrons,--premier
+maître à l'école de la Faisanderie...
+
+--A merveille: partons, alors.
+
+L'ancien soldat ne bougea pas. Il resta soucieux et secoua la tête.
+Puis, après un instant:
+
+--Mademoiselle, déclara-t-il, j'ai beaucoup réfléchi depuis le bois de
+Boulogne...
+
+--Ah!...
+
+--Et je me suis ruminé comme ça que ce que vous mitonnez était
+déraisonnable, illicite et aléatoire!...
+
+--Vraiment?...
+
+--C'est mon opinion, personnellement parlant: pour la besogne susdite,
+il faut un mâle, et c'est moi qui me charge...
+
+Florette l'interrompit d'une voix ferme:
+
+--Ami, vous n'avez rien à faire en tout ceci que d'être un témoin
+impassible. Roger, c'est vous qui l'avez dit, refuserait votre
+intervention. Je la repousse pareillement. Il ne me plaît pas de
+transmettre à autrui le mandat de ma vengeance. Je ne veux pour cela ni
+intermédiaire ni serviteur. Ma main suffit. Elle sait tenir une arme.
+
+Elle marcha vers le sous-officier qui battait la semelle auprès de la
+voiture:
+
+--Monsieur Roblot, poursuivit-elle, je vous remercie du fond du coeur
+d'avoir consenti à me prêter assistance.
+
+Le maréchal-des-logis serra avec énergie les petits doigts qu'on lui
+tendait.
+
+--Comment donc! fit-il en basse taille, comment donc! enchanté, jeune
+homme, de pouvoir vous être agréable!...
+
+Et, _mezza voce_, à Népomucène:
+
+--Il est gentil tout plein, ce criquet!... Mais c'est un enfant!... Du
+diable si nous ne le conduisons pas à la boucherie!...
+
+Mademoiselle Fine-Lame, qui l'avait entendu, se redressa avec un fier
+sourire:
+
+--Que ceux qui me portent intérêt ne craignent rien, prononça-t-elle. Je
+suis capable de me défendre et capable aussi d'attaquer. J'ai pour moi
+la science, le courage et le droit. A mon adversaire de trembler!
+
+A la Cascade, l'on avait appris, par l'un des troupiers que Briquet y
+avait posés en sentinelle, que Marignan et ses amis avaient quitté
+l'établissement et étaient allés s'installer dans un restaurant de
+Suresnes.
+
+Le militaire tenait le fait de son compagnon, qui avait suivi les trois
+jeunes gens et qui était retourné les guetter, après être revenu lui
+donner ce renseignement, afin qu'il le transmît à Népomucène, lorsque ce
+dernier le relèverait de sa faction.
+
+A Suresnes, sur le quai, on retrouva cette seconde vedette.
+
+Les trois «bourgeois» étaient encore en train de «becqueter» au premier
+étage de la maison qui forme l'un des coins du pont.
+
+--C'est bien, mes enfants, dit l'ex-chasseur aux deux utiles
+auxiliaires. Voici un louis. Allez vider une bouteille à la santé de
+notre ancien camarade Roger de Saint-Pons.
+
+Notre héroïne s'était déjà élancée hors de la voiture.
+
+Elle s'approcha de Briquet et demanda:
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, il est là, avec les deux autres...
+
+--Tant mieux; les choses se passeront comme il convient...
+
+Le brave garçon baissa le ton et supplia:
+
+--Encore une fois, mademoiselle, je vous en prie!... Tonnerre du ciel!
+ce n'est pas possible!... Voulez-vous que j'aille sauter sur lui et que
+je lui torde le cou comme à un poulet?...
+
+La jeune fille répliqua sèchement:
+
+--Ce n'est pas la main d'un soldat qui doit punir le misérable. Vous
+êtes un coeur généreux; mais je n'accepte point vos services.
+
+Le fidèle serviteur courba la tête:
+
+--Heureusement, murmura-t-il, qu'il sait, lui, que vous êtes une femme,
+et qu'il ne sera pas assez lâche pour croiser le fer avec vous.
+
+Les prunelles de la mignonne étincelèrent:
+
+--Nous verrons bien! répliqua-t-elle sourdement.
+
+Elle se dirigea vers le restaurant.
+
+Le maréchal-des-logis attendait sur le seuil.
+
+Quand il se dérangea pour lui livrer passage:
+
+--Jeune homme, dit-il avec gravité, je pense bien que vous ne nous avez
+pas amenés ici pour des prunes; mais il est permis, à votre âge, de
+faiblir au moment décisif...
+
+Puis il ne faudrait pas que l'on nous accusât d'avoir laissé embrocher
+un innocent...
+
+Tâtez-vous le pouls avant d'entrer...
+
+Vous sentez-vous de force et avez-vous toujours envie de courir
+l'aventure à vos risques et périls?
+
+ * * * * *
+
+La _Filleule de Lagardère_ répéta:
+
+ * * * * *
+
+--C'est ma volonté!
+
+
+
+
+XXV
+
+LA PROVOCATION
+
+
+Quand il eut reconnu Florette, cette idée soudaine traversa la
+stupéfaction de Marignan:
+
+--Elle vient ici m'implorer pour son amant! Allons! c'est qu'elle ne
+sait rien ou qu'elle a peur de moi! Donc tout n'est pas perdu encore!
+
+Sous l'empire d'une telle persuasion, il se fut vite composé un visage
+de circonstance,--et ce fut avec les dehors d'un empressement exagéré,
+dont le respect se mélangeait d'une légère pointe d'ironie; ce fut avec
+une voix pateline, dont certaines notes vibraient pourtant de la joie du
+triomphe, qu'il aborda la jeune fille:
+
+--Eh quoi! c'est vous, mademoiselle!... En vérité, j'étais si loin
+d'espérer... Surtout sous ce déguisement qui vous rend cent fois plus
+charmante!...
+
+La mignonne fit un signe à ses deux compagnons.
+
+Ceux-ci s'éloignèrent de quelques pas.
+
+Elle resta seule dans le bosquet avec le spadassin, et elle se mit à le
+regarder--sans parler--comme si, jusqu'alors, elle n'avait pas eu
+l'occasion de l'étudier à loisir, et comme si dans cette étude elle
+cherchait à ressaisir une impression fugitive et depuis longtemps
+effacée.
+
+Il se demandait pendant cet examen:
+
+--Que signifient la présence de ces deux hommes, de ce soldat, et cette
+recommandation à mes amis de ne pas quitter la place avant la fin de
+l'entrevue? Il y a là une énigme et une menace. Il faut que je sache à
+tout prix...
+
+Et rompant le silence, cérémonieusement:
+
+--Daignerez-vous enfin m'apprendre ce qui me vaut l'honneur, le plaisir
+d'une rencontre aussi agréable qu'imprévue?...
+
+Mademoiselle Fine-Lame ne répondit pas.
+
+Elle continua à le regarder.
+
+Devant une semblable insistance, les yeux du spadassin battirent,--et,
+avec une impatience sous laquelle il y avait un malaise et une
+inquiétude vagues:
+
+--Mademoiselle, fit-il, j'attends...
+
+Elle croisa ses bras sur sa poitrine:
+
+--Ainsi, fit-elle lentement, ainsi vous ne devinez pas, vous ne
+soupçonnez pas ce qui m'amène?
+
+--Si vous me permettez d'être franc...
+
+--Je ne vous permets que d'être bref.
+
+--Bref, soit; eh bien, je crois m'en douter un peu...
+
+--Ah!... Dites alors... Je vous écoute...
+
+--Mon Dieu! cette démarche n'a rien que de fort louable et témoigne
+hautement de la bonté de votre coeur. Vous aurez été informée qu'à la
+suite d'une altercation, à laquelle vous n'étiez point étrangère, nous
+devons nous couper la gorge, demain matin, M. de Saint-Pons et moi,--et,
+comme vous n'avez peut-être pas cessé d'aimer ce jeune homme...
+
+Notre héroïne accentua avec passion:
+
+--Je l'aime de toute mon âme!...
+
+Marignan se mordit les lèvres:
+
+--De toute votre âme, c'est possible...
+
+Ensuite, avec une explosion de colère:
+
+--Seulement, si c'est ainsi que vous comptez me fléchir, détrompez-vous,
+chère demoiselle. M. de Saint-Pons mourra. Il mourra parce que vous
+l'aimez...
+
+Florette eut un rire méprisant:
+
+--Détrompez-vous à votre tour!... Moi, m'abaisser à vous demander la vie
+de votre adversaire!... Pourquoi n'ajoutez-vous pas que c'est celui-ci
+qui m'envoie?...
+
+Elle s'interrompit brusquement:
+
+--Assez de paroles inutiles. Je ne suis pas venue prier. Je suis venue
+punir!...
+
+--Vous!...
+
+--Moi!...
+
+--Oh!...
+
+Il lança cette exclamation comme un défi, et quelque chose de terrible
+se dégagea de sa prunelle.
+
+Mademoiselle Fine-Lame enfonça son regard honnête dans ce regard cruel:
+
+--Monsieur Marignan, prononça-t-elle, je vais vous tuer tout à l'heure.
+
+Le ton était glacé: celui d'un juge condamnant un coupable. L'oeil
+était devenu dur, presque farouche.
+
+L'autre répéta:
+
+--Me tuer!...
+
+Et il recula d'un pas devant cet arrêt ainsi signifié: on aurait dit
+qu'il avait vu briller une arme dans la main de la jeune fille.
+
+Celle-ci poursuivit avec un léger haussement d'épaules:
+
+--Rassurez-vous. Je n'ai pas l'intention de vous assassiner. C'est dans
+un combat loyal que je prétends tirer raison de toutes vos lâchetés et
+de toutes vos perfidies...
+
+Il la considéra avec une sorte d'effarement:
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Vous ne comprenez pas que j'entends vous forcer à me disputer votre
+vie,--aujourd'hui, en ce lieu, sur-le-champ,--comme vous entendez
+forcer, demain matin, M. de Saint-Pons à vous disputer la sienne...
+
+--Un duel!...
+
+--A chances égales devant témoins...
+
+--Un duel!... Avec vous!... Moi...
+
+--Pourquoi non?
+
+--C'est une plaisanterie!
+
+Elle lui saisit le poignet et lui dit rudement:
+
+--Je ne suis pas en humeur de plaisanter. Nous nous battrons. Je
+l'exige. Vous m'appartenez: je vous prends.
+
+Le sourire du spadassin se fit insolemment railleur:
+
+--Allons donc! ricana-t-il, est-ce qu'on se bat avec une femme?
+
+Notre héroïne se redressa:
+
+--Vous savez bien, répliqua-t-elle, que la _Filleule de Lagardère_,
+l'épée au poing, vaut un homme. Vous le savez, car vous l'avez vue à
+l'oeuvre là-bas, à la fête des Loges, dans la baraque des Snail. Vous
+le savez et vous avez peur.
+
+--Peur!...
+
+--Oui, peur, et, croyez-le, si je ne m'étais sentie de taille à faire
+votre partie, c'est à la justice que j'aurais laissé le soin de
+protéger, de venger vos victimes...
+
+--La justice n'a pas à se mêler de tout ceci...
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+Il eut un geste dépité et ennuyé à la fois:
+
+--Quoi qu'il en soit, finissons-en: je ne croiserai pas le fer avec
+vous...
+
+--C'est votre dernier mot?...
+
+--C'est mon dernier mot... Et tout le monde m'approuvera... Une telle
+rencontre est en dehors de toutes les règles...
+
+--Et de quelles règles, s'il vous plaît?... Est-ce de celles en vertu
+desquelles vous vous préparez à tuer un adversaire qui n'a pas votre
+science, votre adresse de spadassin à mettre au service de sa loyauté et
+de son courage?...
+
+Et ce monde, dont vous invoquez l'opinion pour abriter votre couardise,
+croyez-vous que vous ne soyez pas justiciable de son mépris?...
+
+Quand, au lieu de vous livrer à ce mépris, en dévoilant l'intrigue basse
+dont nous avons été les dupes, M. de Saint-Pons et moi; quand, pour
+sauver celui que j'aime et venger mon bonheur perdu, je consens à jouer
+mon existence contre la vôtre, voici que vous vous retranchez derrière
+je ne sais quels scrupules!...
+
+Tant pis pour vous, alors, monsieur! C'est la loi qui m'accordera la
+réparation que vous vous obstinez à me refuser!...
+
+--La loi?... Que signifie?... Que prétendez-vous faire?...
+
+--Je vais appeler mes témoins, les vôtres, tout le personnel de cette
+maison et avoir soin que vous soyez gardé à vue pendant que l'on ira
+chercher la gendarmerie, la police...
+
+--La gendarmerie?... La police?... Vous êtes insensée!... Dans quel
+but?...
+
+--Pour arrêter l'un des auteurs de la tentative de meurtre et de vol qui
+fut commise, voici tantôt un an, au pavillon de la Faisanderie,
+dépendant du château de Saint-Pons, sur la lisière de la forêt de
+Saint-Germain...
+
+L'aventurier devint blafard et balbutia:
+
+--Qu'est-ce à dire?...
+
+--Je veux dire, continua Florette avec un redoublement d'énergie, je
+veux dire que le personnage masqué qui dirigeait l'expédition entreprise
+contre les écus du marquis; que le bandit mystérieux qui avait mis aux
+mains des frères Snail le poignard destiné à frapper le garde-chasse
+Jacques Perrin; que l'inconnu qui leur commandait d'égorger sans
+hésitation, sans pitié, un homme endormi et sans défense...
+
+--Achevez!...
+
+--Ce personnage, cet inconnu, ce bandit, c'était vous!...
+
+--Moi!...
+
+--Oh! n'essayez pas de nier! Je vous ai reconnu. Je vous ai reconnu à
+cette voix impitoyable qui condamnait le fils tout à l'heure comme je
+lui avais entendu condamner le fidèle serviteur du père...
+
+Je vous ai reconnu à l'éclair de férocité qui jaillissait jadis des
+trous de votre masque, et que je viens de retrouver dans vos yeux...
+
+Je vous ai reconnu aux sentiments d'effroi, d'horreur et de révolte que
+vous m'aviez inspirés en cette nuit fatale, ces sentiments que j'aurais
+dû écouter, hélas! au pavillon d'Armenonville, et qui se soulèvent
+encore en moi dans ce moment!...
+
+La justice décidera, d'ailleurs, si je me suis trompée...
+
+Elle décidera si celui sur qui j'appelle son attention est pur de tout
+soupçon, de tout reproche, et si son passé sans tache défie l'accusation
+que je lui jette en la conviction de mon esprit et en la sincérité de
+mon âme...
+
+Dans tous les cas, elle empêchera le combat, le crime de demain...
+
+--Mais, s'exclama l'autre exaspéré, en me perdant vous vous perdez!...
+
+En cette nuit dont vous évoquez le souvenir, c'est vous qui avez
+introduit les meurtriers et les voleurs dans le logis du garde-chasse...
+
+C'est vous qui avez versé à ce Perrin le narcotique qui devait le livrer
+inerte à leurs coups...
+
+Vous êtes leur associée et leur complice...
+
+Je le crierai bien haut,--si haut que l'on finira par me croire et que
+les peines dont vous me menacez vous atteindront la première!...
+
+--Vous n'aurez pas ce soin à prendre: je m'en charge.
+
+--Comment?
+
+--En vous dénonçant, je me dénoncerai moi-même.
+
+--Vous feriez cela?...
+
+--Je le ferais, et rien que cet acte prouverait aux magistrats, appelés
+à prononcer entre nous, qu'en tout ceci je n'ai pas d'autres intérêts
+que ceux de la société, de la vérité et du droit.
+
+Marignan baissa la tête.
+
+La jeune fille continua, toujours debout devant lui et lui lançant
+chaque mot au visage ainsi qu'un peu de boue:
+
+--Voilà pourquoi j'avais pensé qu'il valait mieux pour nous, pour vous,
+nous rencontrer ailleurs que sur les bancs de la cour d'assises.
+
+Elle s'animait malgré elle et se sentait à bout de patience. Sa lèvre
+frémissait de colère; sa voix, dont elle s'efforçait de contenir les
+éclats, avait des grondements de tonnerre étouffé:
+
+--Sur le terrain, poursuivit-elle, vous avez la chance de me tuer et
+d'échapper ainsi au bagne qui vous attend, qui vous réclame...
+
+Il ne bougea pas.
+
+Son oeil semblait chercher une issue ou une aide.
+
+Elle marcha sur lui, en pétrissant entre les doigts de sa main droite le
+gant qu'elle venait d'ôter de sa main gauche:
+
+--Allons, reprit-elle, un peu de courage! Acceptez; mais acceptez donc!
+Acceptez le jugement de Dieu, si vous ne préférez que je vous livre à
+celui des hommes!...
+
+Le spadassin essaya de soutenir le regard qui soulignait ces paroles
+comme un trait de feu.
+
+Il ne put.
+
+Sa face était livide, et l'écume montait à sa bouche.
+
+Humilié de cette sorte de trouble magnétique contre lequel il s'épuisait
+à réagir:
+
+--Enfin, bégaya-t-il, en supposant que je consente...
+
+--Que vous obéissiez, rectifia Florette.
+
+--Où trouverai-je des témoins pour me prêter assistance contre vous?...
+
+--Les vôtres sont là. Voici les miens. Tous me croient un homme, et,
+soyez tranquille, je me conduirai de manière à ne pas les tirer de leur
+erreur.
+
+Elle fit un signe...
+
+Népomucène et Roblot se rapprochèrent.
+
+Marignan continua:
+
+--Il faut des armes...
+
+--Nous en avons, déclara l'ex-chasseur à cheval. Deux paires d'épées
+dans la voiture. En cas que l'une casserait,--accidentellement
+parlant...
+
+--Il faut un endroit convenable...
+
+--Ici derrière, fit le maréchal-des-logis, sur la route stratégique ou
+boulevard de Versailles...
+
+--Il faut un motif, un prétexte...
+
+--Qu'à cela ne tienne! dit la mignonne.
+
+Elle se tourna vers le garçon du restaurant qui paraissait attendre ses
+ordres:
+
+--Ces messieurs, ces messieurs tout de suite!
+
+Après quelques minutes, Ledru et Blanchereau arrivaient, en proie au
+prurit de la curiosité.
+
+--Messieurs, prononça mademoiselle Fine-Lame en leur désignant Marignan,
+cet homme, qui est de vos amis, m'a mortellement offensée: je lui rends
+outrage pour outrage!...
+
+Elle leva la main...
+
+Et le gant avec lequel elle jouait fouetta la joue du spadassin...
+
+Celui-ci poussa un rauquement de fauve forcé dans son gîte...
+
+Il bondit comme s'il allait se précipiter sur notre héroïne, devant
+laquelle s'étaient jetés Népomucène et Roblot:
+
+--Eh bien, quoi? fit-il sourdement, c'est vous qui l'aurez voulu: nous
+nous battrons!
+
+La jeune fille s'inclina:
+
+--A l'instant. Vous avez vos témoins, j'ai les miens. Marchons.
+
+
+
+
+XXVI
+
+LE COMBAT
+
+
+On s'était rendu à l'endroit proposé par le maréchal-des-logis: au pied
+du Mont-Valérien, à quelques minutes de Suresnes,--sous le viaduc du
+chemin de fer.
+
+Dès l'abord, Ledru et Blanchereau,--qui tombaient des nues, comme on
+dit,--avaient parlé de se retirer.
+
+L'ancien amant de Sergine Gravier avait insisté pour qu'ils ne
+l'abandonnassent point: il avait, en effet, compris que le seul moyen de
+se soustraire aux investigations de la justice et d'empêcher que
+Florette fût à Roger, c'était de sacrifier celle-ci à sa sûreté et à sa
+haine.
+
+Lorsque Briquet, qui était tout pâle, offrit une épée à Florette, on put
+entendre qu'il lui adressait quelques paroles à voix basse et d'un ton
+de prière: la jeune fille lui répondit par un _non_ péremptoire.
+
+Elle attendait. Sa haute taille semblait grandie. Elle était redevenue
+la _Filleule de Lagardère_.
+
+Sa bouche avait un sourire charmant--et terrible.
+
+--Quand il vous plaira, dit-elle à son adversaire.
+
+Celui-ci tomba en garde en murmurant:
+
+--L'insensée!... Elle s'imagine que je vais l'épargner!... Est-ce que
+c'est une femme?
+
+En même temps, il chargea la mignonne à fond, sans ménagement aucun et
+avec toute l'habileté d'un duelliste consommé.
+
+Florette rompit, déconcertée par cette brutale attaque.
+
+Marignan eut une exclamation de joie sauvage.
+
+La fièvre l'exaltait. Sa prunelle avait de ces lueurs qui brûlent dans
+les orbites de la bête féroce. Il grinçait, en frappant sans relâche:
+
+--Elle recule!... Elle recule encore... C'est elle, à présent, qui a
+peur!...
+
+Notre héroïne reculait, en effet...
+
+Elle reculait, car ses instincts de femme reprenaient le dessus et sa
+faiblesse, si évidente en face de cet emportement et de cette vigueur,
+lui montrait, sans doute, la victoire impossible...
+
+Mais, pendant des années entières, pendant tout le début de sa vie, la
+moitié des heures de ses journées avait été consacrée à l'escrime:
+chaque matin, chaque midi, chaque soir, elle avait tourmenté le fleuret
+jusqu'à ce que son souffle haletant et ses muscles épuisés trahissent sa
+passion et ses forces; elle s'était fait une habitude de jouer avec
+l'arme trop lourde pour la délicatesse de son bras...
+
+Tout son corps, pour employer l'expression technique du sport, était
+_entraîné_, c'est-à-dire rendu au plus haut degré d'aptitude...
+
+Elle tirait sans y penser, comme on marche ou comme on respire; les
+parades lui venaient naturellement comme les mots du langage au causeur;
+toute cette gymnastique véhémente de l'épée était littéralement sa
+manière d'être accoutumée, son exercice incessant, son pain quotidien,
+son métier...
+
+Elle résistait donc, tout en reculant...
+
+Elle parait sans fatigue, cassant l'ardeur sanglante de l'attaque...
+
+Mais elle parait sans riposter...
+
+Elle était pâle, maintenant, et des tressaillements contractaient les
+lignes fières de sa bouche...
+
+Marignan avait-il raison?...
+
+Avait-elle peur?...
+
+Son adversaire, lui, voyait rouge; il poussait sans trêve, sans merci,
+sans vergogne!...
+
+Les quatre témoins avaient de la sueur au front.
+
+Le brave Briquet n'y tint plus:
+
+--Sacré mille diables! s'écria-t-il, un tel combat ne peut durer!... Je
+ne souffrirai pas qu'on l'égorge!... Non, ce serait une honte,
+militairement parlant!
+
+Il fit un mouvement pour s'élancer entre les lames.
+
+Un regard de la jeune fille le cloua à sa place...
+
+Ce regard disait clairement:
+
+--Je vous défends d'intervenir!
+
+En ce moment, elle était acculée à l'une des arches du viaduc...
+
+Marignan, irrité de rencontrer sans cesse un mur d'acier au-devant de
+son fer et confiant dans cette absence de riposte qu'il n'avait pas été
+sans remarquer, en était arrivé à tenter ces coups d'assaut qui
+découvrent...
+
+Il rassembla sa rage, si l'on peut ainsi parler, et fournit avec une
+rapidité foudroyante une série de bottes furibondes, terminées par un
+coupé de revers sur parade de tierce, dont la violence lui arracha une
+exclamation de triomphe...
+
+Ce fut le dernier son qui s'échappa de sa gorge.
+
+Notre héroïne reçut le choc de pied ferme, et, courbant la tête avec la
+rapidité de l'éclair, elle passa sous l'épée, qui frisa sa nuque.
+
+Son front vint heurter la poitrine de son adversaire tandis que son
+arme, lancée à bras raccourci, disparaissait jusqu'à mi-lame dans le
+ventre du spadassin.
+
+Celui-ci rendit un grand soupir, battit des bras et tomba sur le dos.
+
+Il avait la vessie traversée et la pointe de l'épée lui sortait par les
+reins.
+
+
+
+
+XXVII
+
+RUE DU PÉLICAN
+
+
+Le lendemain, dès neuf heures du matin, vous auriez trouvé M^e Bouginier
+installé--sous prétexte de déjeuner--à l'entresol du marchand de vin
+dont les fenêtres font face à l'entrée principale de la Banque.
+
+Approchant midi, le coupé du faux Yankee s'arrêta devant cette entrée.
+
+Richard Vautier en descendit.
+
+Il avait l'air des plus tranquilles et portait sous le bras une
+serviette de maroquin noir, à serrure d'acier.
+
+--Bon! pensa l'ex-officier ministériel avec un mouvement de
+satisfaction, le voici qui va procéder à l'encaissement des espèces...
+Pourvu que la Banque ne fasse pas de difficulté à sortir de ses coffres
+une aussi forte somme!... Pourvu qu'il ne surgisse aucune anicroche qui
+en retarde ou en empêche le versement!... Mais non: du moment que le
+créancier est en règle... Or, notre homme doit être en règle: c'est un
+gaillard qui prévoit tout...
+
+Il ajouta avec un sourire:
+
+--Tout... excepté ce que je lui réserve.
+
+ * * * * *
+
+Au bout de vingt minutes, le pseudo-Murphy reparut.
+
+Une joie intense perçait sous son flegme apparent, et sa serviette
+semblait gonflée de papiers précieux.
+
+Il remonta dans sa voiture, tandis que Bouginier bondissait d'aise sur
+sa chaise et s'exclamait intérieurement:
+
+--Il a palpé!... Il a les fonds: les fonds qui émigreront, ce soir, de
+son portefeuille dans le mien!... Allons, décidément, me voilà cent fois
+millionnaire!...
+
+Ses préoccupations avaient été si grandes, son ravissement était tel,
+qu'il en avait presque oublié le duel qui avait dû avoir lieu au
+commencement de la journée.
+
+Il ne s'en souvint que quand il entendit crier les feuilles du soir.
+
+--Ah çà! songea-t-il, voyons donc les détails et les résultats de cette
+fameuse rencontre!
+
+Mais les feuilles du soir demeuraient absolument muettes à cet endroit.
+
+--Hé! hé! se demanda l'ex-avoué, est-ce qu'on ne se serait pas battu?...
+Impossible: le billet de mon Marignan est explicite à cet égard!...
+Seulement, la presse n'aura pu être renseignée en temps et lieu: il
+faudra attendre à demain pour avoir des nouvelles précises...
+
+Ensuite, se frappant le front:
+
+--Mais cette fortune en perspective m'enlève toutes mes facultés!...
+Marignan m'aura prévenu... Je trouverai, sans doute, de lui un bout de
+lettre à la maison.
+
+Le bout de lettre n'y était point.
+
+En revanche, l'ancien officier ministériel trouva une malle immense dans
+sa salle à manger.
+
+--Les jeunes gens qui l'ont apportée, lui annonça sa bonne, ont dit
+qu'ils reviendraient dans la soirée pour terminer ce que vous savez...
+Farceurs, bavards et entreprenants donc!... Il y en a un qui a voulu
+m'embrasser... Même que, quand il a eu fini, je n'ai plus senti mon
+porte-monnaie dans ma poche...
+
+--Eusébie, prononça Bouginier, je vous donne campo aujourd'hui; vous
+êtes libre de vaquer jusqu'à demain à vos occupations civiles et
+militaires.
+
+--Monsieur est bien bon!... Il me comble!... Je profiterai du congé
+pour aller poser des ventouses à ma tante...
+
+--Dans quelle arme sert-elle, madame votre tante? questionna l'autre
+paternellement.
+
+ * * * * *
+
+Le Rouquin, le Bijou-des-Dames et leurs épouses étaient, en compagnie de
+Bouginier, réunis autour de la malle, dont ce dernier examinait
+l'intérieur tapissé de papier gris de souris à fleurettes:
+
+--Voilà qui est parfait, disait-il d'un ton de contentement narquois.
+C'est clair, propret, gai et gentil. Mon excellent associé sera
+là-dedans comme chez lui.
+
+Puis, la mesurant du regard:
+
+--Il me semble, cependant, que vous l'avez choisie un peu grande... Du
+diable s'il n'y aurait pas moyen d'y tenir deux en se serrant!... Mais
+comme, pour voyager, on adore ses aises...
+
+Les deux jeunes coquins se poussèrent du coude en dissimulant un sourire
+que Bouginier ne remarqua point.
+
+Ce dernier continua:
+
+--Là, mes enfants, vous avez bien vos rôles présents à la mémoire. Cette
+chère demoiselle--il désignait Mélie--remplacera la bonne et ira ouvrir.
+Elle introduira le visiteur, en ayant soin de refermer toutes les
+portes derrière lui, et veillera à ce que personne ne vienne nous
+déranger du dehors...
+
+Il s'adressa à la Poulaille:
+
+--Vous, ma mie, vous vous chargerez de contenir la bichette, si, par
+hasard, il lui avait pris fantaisie de monter avec son tuteur. Ensuite
+vous laverez le parquet. J'ai préparé à la cuisine de l'eau, des éponges
+et des brosses.
+
+Et aux deux gars:
+
+--Quant à vous, je crois n'avoir rien à ajouter à ce dont nous sommes
+convenus. Vous avez chacun votre poste de combat. L'un, derrière ce
+rideau, avec le merlin...
+
+--Le voici, fit le Bijou-des-Dames en tirant de dessous sa blouse un
+lourd marteau de tailleur de pierres. _Mince_ qu'un seul coup suffira.
+C'est censément une cheminée qui vous dégringole sur la tête!...
+
+--L'autre, dans ce cabinet, prêt à parachever la besogne...
+
+--Soyez tranquille, patron, déclara le Rouquin, j'ai apporté mon
+tranchelard, et je défie qu'on en trouve un, aux abattoirs de la
+Villette, qui soit aussi leste que moi pour _débiter_ la marchandise...
+
+Dans le salon voisin, mesdemoiselles Bouginier écorchaient au piano
+_Rosita_, la valse de Julien.
+
+Leur père heurta à la cloison:
+
+--Holà! hé, là-bas, mes trésors!...
+
+Junie demanda sans bouger:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a, papa?
+
+Métella questionna pareillement:
+
+--Est-ce que nous faisons trop de bruit?
+
+--Au contraire, les bijoux, au contraire! repartit l'ex-officier
+ministériel. Tapez ferme, tapez sans cesse, tapez de toutes vos
+forces!... Surtout lorsque je frapperai, comme ceci, trois petits coups
+contre le mur... C'est de la dernière importance...
+
+Les fillettes étaient habituées à obéir sans s'étonner, sans s'informer.
+
+Leur père se sourit à lui-même:
+
+--Comme c'est élevé!... Pas une observation!... De cette façon, que je
+sois pendu si l'on entend quoi que ce soit dans la maison!...
+
+Il se frotta les mains;
+
+--A merveille... Tout est pour le mieux... Nous n'avons plus qu'à
+patienter...
+
+En ce moment, la sonnette retentit à la porte du palier...
+
+Les deux bandits et leurs moitiés se regardaient avec anxiété...
+
+Bouginier ne broncha point:
+
+--Oh! oh! murmura-t-il, serait-ce déjà lui?
+
+Il consulta sa montre:
+
+--Huit heures à peine!... C'est un peu tôt!... Mais, ma foi!...
+
+Son geste résolu compléta sa pensée.
+
+Bijou-des-Dames, son marteau au poing, disparut derrière un rideau.
+
+Le Rouquin se glissa, en retroussant ses manches, dans un cabinet où la
+Poulaille le suivit.
+
+L'ancien avoué s'assit devant son bureau:
+
+--Allez recevoir, commanda-t-il à la Mélie.
+
+Celle-ci sortit.
+
+Elle revint après une minute.
+
+Le père de Junie et de Métella interrogea:
+
+--Comment!... Seule!... Que signifie?...
+
+--Monsieur, c'est une lettre...
+
+--Une lettre?...
+
+--Qu'un domestique en livrée vient de me remettre pour vous...
+
+--C'est bien... Donnez, donnez vite!... De Marignan, sans doute...
+
+Il s'était levé pour la prendre...
+
+Mais, lorsqu'avec une curiosité fébrile il l'eut retirée de l'enveloppe
+et en eut parcouru le contenu, une exclamation d'épouvante s'échappa de
+ses lèvres blêmies; ses traits se décomposèrent affreusement; il
+chancela et retomba comme anéanti sur son siège.
+
+Le message renfermait ceci:
+
+ «Votre Marignan est mort. Il a été tué en duel par ma pupille.
+ Mais, avant d'expirer, il a eu le temps de faire certaines
+ confidences qui vous compromettent gravement. Il s'agit d'une
+ tentative de vol à main armée dont vous auriez été, dit-il,
+ l'instigateur.
+
+»Je tiens la chose de M. de Saint-Pons lui-même. Celui-ci s'est
+ présenté tout à l'heure à l'hôtel, irrité et menaçant. Il sait
+ quelle part nous avons prise tous deux à ce qui s'est passé au
+ pavillon d'Armenonville, et, si je n'avais été le parent, le tuteur
+ de celle qu'il aime, j'aurais eu tout à redouter de son
+ ressentiment, de sa colère.
+
+»Vous serez sans doute appelé, demain, au parquet, pour fournir des
+ explications au sujet de l'imputation formulée par ce misérable
+ Marignan. Peut-être une descente de police aura-t-elle lieu chez
+ vous ce soir. Vous comprendrez qu'en semblable occurrence je
+ m'abstienne de m'aventurer rue du Pélican, et qu'obligé de retarder
+ mon départ, je diffère d'autant le règlement de nos comptes.
+
+»Je suis d'ailleurs, en ce moment, en train de m'occuper de miss
+ Eva, qui a tenté de m'échapper et dont je viens seulement de
+ découvrir la trace.
+
+»Dans tous les cas, l'argent d'Amérique nous reste. Rejoignez-moi,
+ cette nuit, à l'endroit où vous m'avez envoyé hier. Nous aviserons.
+
+»S. M.»
+
+ * * * * *
+
+M^e Bouginier lut et relut plusieurs fois les lignes précédentes.
+
+Puis il saisit sa tête à deux mains et se recueillit, se consulta,
+abasourdi, écrasé, à demi mort.
+
+Puis encore, se secouant comme pour se réveiller d'un cauchemar:
+
+--Quelle catastrophe! gémit-il. Un plan élaboré avec tant de génie!
+Toutes les précautions prises, la malle achetée, les instruments prêts à
+fonctionner. Il ne me manquait plus que notre homme...
+
+Patatras!... Tout s'écroule!... Va te promener!...
+
+A présent, à quelle résolution me vouer?...
+
+Me rendrai-je à l'invitation de mon correspondant!
+
+Hum! c'est qu'il ne m'est point prouvé qu'il ne m'attire pas au Tortoni
+de Pantin-la-Guenille pour faire de moi là-bas, cette nuit, ce que je
+m'étais promis de faire de lui, ici, ce soir!...
+
+D'un autre côté, si je dois, en réalité, recevoir la visite de ces
+messieurs de la rue de Jérusalem, souvenons-nous de cette opinion émise
+par un garçon d'esprit:
+
+«Si l'on m'accusait d'avoir mis dans ma poche les tours de Notre-Dame,
+je commencerais par placer la mer ou la frontière entre moi et mes
+accusateurs...»
+
+Il est vrai que les tours de Notre-Dame n'ont rien à voir en tout
+ceci...
+
+Mais il est constant qu'en fait de _tours_, j'en ai d'aucuns à me
+reprocher...
+
+Donc, partons. Partons sur-le-champ. Partons sans hésitation, mais non
+pas sans viatique...
+
+Où irai-je? La réflexion me guidera. L'essentiel est de me soustraire
+aux investigations de la justice...
+
+Conservons-nous libre et dispos. Ne perdons pas de vue les millions dont
+il me faut ma large part. Sachons m'éclipser à propos pour reparaître en
+temps opportun...
+
+Ces millions, mon associé les emportera--avec Florette--à l'étranger...
+
+Je l'y suivrai,--oui, je l'y suivrai...
+
+Car il m'appartiendra partout, puisque je possède son secret...
+
+Allons! rien n'est désespéré. Je n'aurai pas, c'est vrai, la totalité du
+gâteau. Mais, en m'arrangeant adroitement, il peut encore m'en revenir
+de quoi satisfaire mon appétit.
+
+ * * * * *
+
+En se tenant à haute voix ces discours confus et désordonnés,
+l'ex-officier ministériel perdait absolument le sentiment de la
+situation.
+
+Il oubliait sa maison, sa femme, ses enfants,--Junie et Métella, qui,
+dans la pièce contiguë, écorchaient Aurora, la valse de Labitzki, sur le
+piano.
+
+Il oubliait les acolytes, les complices qui l'entouraient: Mélie, debout
+derrière lui, écoutant son monologue et ébahie de son agitation;
+Bijou-des-Dames derrière son rideau; le Rouquin et la Poulaille, dans le
+cabinet,--tous ouvriers sinistres, embauchés pour le crime, et qui
+épiaient l'instant de commencer leur besogne.
+
+Il avait tiré d'un meuble une sacoche de voyage, avait ouvert le
+tiroir-caisse de son bureau et s'occupait à bourrer celle-là de louis et
+de billets de banque pris à poignées dans celui-ci.
+
+Une voix railleuse demanda:
+
+--Hé! bourgeois, est-ce qu'on déménage comme ça les uns sans les autres?
+
+Les deux voyous étaient sortis de leur cachette.
+
+L'ancien avoué leur tendit à chacun un rouleau de pièces de cinq francs:
+
+--L'affaire est manquée, leur dit-il. En bonne conscience, je ne vous
+devrais rien. Mais enfin, acceptez cette somme à titre de dédommagement.
+Acceptez et _décanillez_. J'ai hâte d'en avoir fait autant.
+
+Le Rouquin et Bijou-des-Dames empochèrent l'argent...
+
+Mais ils n'eurent garde de bouger...
+
+Ils échangèrent un regard avec leurs moitiés...
+
+En une seconde et sans qu'un mot fût prononcé, tous quatre se furent mis
+d'accord...
+
+Aussitôt la Mélie se glissa vers la cloison, contre laquelle elle frappa
+trois petits coups...
+
+Bouginier, qui s'était penché sur son bureau, releva la tête avec
+étonnement...
+
+Il vit la Poulaille qui achevait de donner un tour de clé à la porte qui
+ouvrait de la pièce dans le salon voisin,--enfermant dans ce dernier
+Junie et Métella sans défiance...
+
+Il vit Bijou-des-Dames qui s'avançait sur lui, le terrible marteau
+levé...
+
+Il vit le Rouquin qui lui coupait la retraite, un couteau de boucher au
+poing!...
+
+Il vit,--il comprit,--il cria:
+
+--A moi!... Au secours!... A l'assassin!...
+
+Cet appel éperdu, désespéré, suprême, fut couvert par les tonnerres du
+piano déchaîné...
+
+Fidèles à la recommandation paternelle, mesdemoiselles Bouginier
+attaquaient--à quatre mains--_Indiana_, la valse de Marcailhou...
+
+ * * * * *
+
+Le piano continuait à sévir.
+
+Les valses succédaient aux valses.
+
+Auprès du bureau, vide désormais de toutes espèces sonnantes, sur le
+parquet fraîchement lavé, la grosse malle se dressait,--fermée
+maintenant et ficelée de cordes solides,--et le Bijou-des-Dames, qui
+avait en bandoulière la sacoche de l'ex-officier ministériel, disait à
+son camarade, qui s'essuyait le front comme un homme qui vient de
+terminer une besogne pénible:
+
+--Pas plus difficile que ça! Enlevez, c'est pesé! Ni vu, ni connu, je
+t'embrouille!... Il s'agit, maintenant, de descendre le baluchon...
+Mélie ira chercher une voiture, et embarque pour le chemin de fer! Le
+premier venu: le défunt ne tient pas plus, à cette heure, à _se balader_
+ici que là... A la gare, je prends un billet pour n'importe où; je fais
+enregistrer le colis comme mon bagage; je le laisse filer avec le train;
+il arrive à destination, et, comme personne ne le réclame, on
+l'emmagasine quelque part...
+
+--Et alors?...
+
+--Alors, avant qu'on ne découvre le pot-aux-roses, nous avons le temps
+de nous pousser de l'air, du col et de l'agrément: voilà!
+
+Cette motion rallia l'approbation générale.
+
+--Dépêchons, continua l'orateur. Le plancher brûle, je flaire en l'air
+une certaine odeur de _roussins_...
+
+Il s'adressa à son complice:
+
+--Charge-toi de l'objet avec ton épouse. La mienne éclairera la marche.
+Moi, je vais rendre la liberté aux deux jeunesses.
+
+Il se dirigea vers le salon.
+
+La Poulaille s'était baissée et avait saisi une des poignées de la
+malle:
+
+--Cristi! s'exclama-t-elle, elle est joliment lourde!
+
+Le Rouquin rectifia avec un gros rire:
+
+--Hé! poupoule, tu veux dire: _il_ est joliment _lourd_!
+
+--Vous savez, ricana un organe goguenard, ne vous gênez pas, mes amours:
+si vous désirez qu'on vous aide?...
+
+La Poulaille et son amant se redressèrent...
+
+Le Bijou-des-Dames et son épouse se retournèrent...
+
+Fil-en-Quatre était debout sur le seuil de la porte d'entrée...
+
+A son aspect, les deux coquins et les deux coquines, effarés, se
+groupèrent dans une attitude de défense...
+
+L'inspecteur sourit.
+
+--Pas de révolte, hein, mes trognons? Rendez-vous. Nous sommes en force.
+
+Il démasqua une douzaine d'agents qui se précipitèrent dans la chambre.
+
+--Le _cabriolet_ à ces messieurs et à ces dames, poursuivit le policier.
+
+Son oeil perçant cherchait quelqu'un.
+
+--Ah ça! murmura-t-il, je n'aperçois pas ce finaud de Bouginier!... Où
+peut-il bien être passé?... Fouillez tout le bazar, camarades!...
+
+Puis, son regard tombant sur la malle:
+
+--Bon! je comprends, à présent... Pas besoin qu'on se dérange... Le
+drôle aura été _mis dedans_ comme il voulait y mettre l'autre.
+
+Puis encore d'un ton de commandement:
+
+--Toute cette intéressante société au Dépôt! Un homme auprès de ce
+cercueil! Que personne n'en approche jusqu'à l'arrivée du parquet, que
+je m'en vais faire prévenir.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+COMMENCEMENT DE LA FIN
+
+
+En quittant le Tortoni de Pantin-la-Guenille, le faux Samuel avait
+retrouvé son coupé à l'endroit où il l'avait laissé et avait donné
+l'ordre à Jim de retourner sur-le-champ à l'hôtel.
+
+En rentrant chez lui, le _gentleman_ s'était informé de sa nièce.
+
+Il lui avait été répondu que, revenue des courses, miss Eva s'était
+retirée dans son appartement en recommandant que personne ne vînt l'y
+déranger avant le lendemain matin.
+
+--C'est cela, avait pensé Richard, elle est agitée, elle souffre; elle a
+besoin d'être seule, afin de cacher à tous les yeux les dernières
+convulsions d'une tendresse qui se débat contre la fierté blessée,
+contre l'affront reçu, contre la colère et la haine envahissantes.
+Assurément, ce qui a dû se passer aux courses aura porté le coup suprême
+à cette tendresse. Le départ, le voyage, l'absence feront le reste...
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, à la première heure, il avait quitté _Murphy-House_ pour
+vaquer, dans Paris, à différentes démarches, dont la moins importante
+n'était pas de réaliser à la Banque et chez nos principaux financiers
+les magnifiques résultats de la liquidation de la fortune des frères
+Williams et Samuel.
+
+Tout lui avait réussi à merveille.
+
+Par contre, une nouvelle renversante lui était réservée au retour:
+
+Miss Eva avait disparu!
+
+Dans la matinée, mistress Simpson avait crié, par une fenêtre, aux
+domestiques étonnés, qu'elle était enfermée dans le cabinet de toilette
+de sa jeune maîtresse et que l'on prévînt sir Samuel que celle-ci
+s'était échappée de l'hôtel, la veille au soir.
+
+On attendait les ordres de «mylord» pour rendre la liberté à la duègne,
+en faisant ouvrir par un serrurier l'appartement de notre héroïne.
+
+--Qu'on enfonce les portes! avait commandé l'ami Dick, au paroxysme de
+la surprise et de la fureur.
+
+On avait obéi.
+
+L'Anglaise, délivrée, avait expliqué--en ayant soin, toutefois,
+d'omettre certains détails la caractérisant--ce qui avait eu lieu entre
+elle et la mignonne.
+
+Comme elle achevait son récit, le valet de chambre Thompson avait remis
+une carte au pseudo-Yankee.
+
+--Cette personne, avait-il dit, insiste pour parler sur-le-champ à Son
+Honneur.
+
+Le _gentleman_ avait jeté les yeux sur la carte.
+
+Puis, bondissant sous l'éperon d'une stupéfaction nouvelle:
+
+--Roger de Saint-Pons!... Lui vivant!... Sur mon âme, est-ce que je
+rêve?...
+
+ * * * * *
+
+C'était le jeune homme, en effet.
+
+ * * * * *
+
+On l'avait introduit dans un salon du rez-de-chaussée, où Richard
+descendit le rejoindre.
+
+Il y eut un salut échangé, semblable à celui de deux adversaires sur le
+terrain.
+
+Ensuite le fils du marquis parla vivement, comme si sa parole eût arrêté
+un geste de violence:
+
+--Monsieur, commença-t-il d'un ton où vibrait malgré lui le courroux
+contenu, monsieur, si je n'écoutais que ce que j'ai souffert par vous,
+j'aurais un compte sévère à vous demander du piège tendu à deux enfants
+dont le seul crime était de s'aimer...
+
+Mais vous êtes le tuteur, l'unique parent de celle dont j'ai juré de
+faire ma femme...
+
+Ce titre, qui vous crée sur elle des droits que je ne saurais contester,
+en même temps qu'il vous impose des devoirs que vous eussiez dû mieux
+remplir--ce titre m'oblige à une réserve dont je m'efforcerai de ne
+point me départir...
+
+Je ne chercherai donc pas à découvrir dans quel but vous et votre
+complice--et celui-là, ce Bouginier, n'est pas, Dieu merci! couvert par
+les mêmes immunités que vous--vous aviez imaginé...
+
+--Pardon! interrompit nettement le faux Américain; puisque vous savez
+tout, il me semble inutile de revenir sur le passé. Causons du présent,
+n'est-ce pas? Et, avant que je vous demande, à mon tour, où vous avez
+dessein d'en venir, permettez-moi de vous féliciter...
+
+--Me féliciter?...
+
+La voix du _gentleman_ devint mordante:
+
+--Eh! oui: de l'heureuse issue de la rencontre de ce matin...
+
+--Je comprends tout votre étonnement, répliqua le jeune homme avec la
+même ironie; vous ne vous attendiez pas à me revoir...
+
+--C'est-à-dire que je ne l'espérais plus...
+
+--Eh bien, il faut en prendre votre parti, cette rencontre n'a pas eu
+lieu...
+
+--Vraiment?... C'est donc la mode, en France, que ces querelles
+publiques finissent par des excuses?... Je croyais, cependant, votre
+adversaire décidé à n'en accepter d'aucune sorte...
+
+M. de Saint-Pons demeura calme:
+
+--Mon adversaire, répondit-il, n'a plus rien à démêler avec ce qui est
+de mode ici-bas...
+
+--Comment?...
+
+--Mon adversaire est mort.
+
+--Mort!...
+
+--Puni par celle qu'il vous avait aidé à tromper. Cette fois, malgré
+toute la puissance qu'il avait sur lui-même, l'ami Dick ne put retenir
+ce cri, qui jaillit, vibrant et strident, de ses lèvres:
+
+--Ma nièce!... Eva!... Elle a frappé cet homme!...
+
+--Dans un combat consenti librement par le misérable, et dont la
+loyauté, certifiée par quatre témoins, ne saurait être mise en doute...
+
+Et, rapidement, éloquemment, exaltant avec émotion, avec enthousiasme,
+cette héroïque résolution, ce mâle courage de la jeune fille, qui
+n'avait pas hésité à exposer sa vie pour sauver celle de l'homme aimé,
+Roger avait raconté à son interlocuteur, précipité de choc en choc et
+d'effarement en effarement, Roger avait raconté, disons-nous, tout ce
+qu'il avait appris des événements de la veille par le fidèle Népomucène
+Briquet: la provocation sanglante jetée à la face du spadassin; les
+différentes phases de ce duel nocturne, romanesque, incroyable; le coup
+qui l'avait terminé, et l'agonie de Marignan, qui ne voulant pas mourir
+sans vengeance, avait dévoilé les intérêts criminels qui l'unissaient à
+Bouginier...
+
+L'autre l'écoutait en s'ingéniant à dominer les sentiments de stupeur,
+de rage et de désespoir insensés que ce récit soulevait en lui...
+
+Quand le narrateur s'arrêta, il y eut un instant de silence...
+
+Le faux Samuel étouffait...
+
+Il alla à une fenêtre, l'ouvrit, exposa son front brûlant à la fraîcheur
+du dehors et respira avec bruit une ou deux bouffées d'air...
+
+Ensuite, revenant à Roger:
+
+--Après cette belle équipée, reprit-il avec amertume, c'est probablement
+chez vous, monsieur, que s'est réfugiée votre maîtresse.
+
+--Vous nous calomniez tous deux, repartit vivement le jeune homme. En
+quittant Suresnes, miss Eva s'est fait conduire à la maison des
+_Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges_, rue des Missions, où elle a trouvé
+un asile et d'où elle ne sortira qu'avec le nom et le titre de marquise
+de Saint-Pons.
+
+Il ajouta en se levant:
+
+--Maintenant, il me reste à savoir comment je dois prendre congé de
+vous. Cette démarche n'avait qu'un but: solliciter un consentement que
+la loi me contraint à vous demander... Donc, voulez-vous que votre
+pupille soit ma femme?... Si vous accueillez ma requête, nous nous
+efforcerons d'oublier le passé et de ne voir en vous qu'un parent, sinon
+un ami... Dans le cas contraire...
+
+Un regard, un geste menaçants complétèrent sa pensée. Le _gentleman_ ne
+sourcilla point. Il était redevenu correct, froid, un peu hautain:
+
+--Avez-vous réfléchi, répliqua-t-il, que vous n'avez pas qualité pour
+m'interroger? C'est à votre père qu'il appartient de m'adresser une
+pareille demande. Que M. de Saint-Pons me fasse l'honneur de se
+présenter ici; qu'il me répète ce que je viens d'entendre de vous; c'est
+à lui que je me réserve de répondre catégoriquement.
+
+--Soit, vous recevrez demain la visite du marquis.
+
+--Je l'attendrai quand il lui plaira de me la rendre.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque Roger eut disparu après un: «_Au revoir!_» plein de
+sous-entendus énergiques:
+
+--Oh! oh! gronda Richard Vautier, il ne craint point de m'indiquer la
+retraite de celle que nous nous disputons, qu'il prétend m'arracher, et
+qu'il salue déjà, dans sa folle présomption, du titre et du nom de
+marquise de Saint-Pons,--titre maudit, nom abhorré, qu'elle ne portera
+jamais, moi vivant!... Et, avec cela, il me laisse vingt-quatre heures
+devant moi!... C'est plus qu'il ne me faut pour réussir!...
+
+
+
+
+XXIX
+
+DÉNOUEMENT
+
+
+Le couvent des _Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges_ était, on s'en
+souvient, celui où la _Filleule de Lagardère_ avait passé près d'une
+année sous l'aile quasi-maternelle de mademoiselle Eliane de Jouy,--en
+religion, soeur Annonciade,--aux soins de laquelle Jacques Perrin
+l'avait confiée après l'affaire du pavillon de la Faisanderie.
+
+C'est là que notre héroïne avait songé à se retirer quand, après le
+combat de Suresnes, elle s'était révoltée à l'idée de retourner à
+l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne et de se replacer dans la
+dépendance de l'homme dont les machinations--encore incompréhensibles
+pour elle--avaient si cruellement brisé son coeur, bouleversé sa vie
+et troublé ses chastes amours.
+
+C'est là que nous conduirons le lecteur pour assister aux scènes finales
+de ce récit.
+
+Il était neuf heures du soir.
+
+Dans une salle dont les murailles n'avaient d'autre décoration que
+quelques tableaux _de piété_ et qu'une vierge de stuc aux pieds de
+laquelle brûlait une lampe, formant pendant, sur un panneau, à un christ
+aux membres d'ivoire et à la croix d'ébène, trois personnes étaient
+réunies,--l'une parlant avec chaleur et les deux autres l'écoutant avec
+une silencieuse attention.
+
+Ces trois personnes étaient Florette, Eliane, sa chère et douce
+protectrice, et la mère Marthe-du-Rosaire, supérieure de la communauté.
+
+C'était la jeune fille qui parlait.
+
+Lorsque la nuit précédente, abattue, écrasée, anéantie par l'incroyable
+dépense d'énergie à laquelle il lui avait fallu se livrer pour jouer son
+rôlede _deus ex machinâ_ dans les violentes péripéties de la veille,
+lorsque, disons-nous, elle était venue frapper à la porte de la maison
+hospitalière, cette porte s'était ouverte devant elle sans aucune
+question des dignes soeurs, qui l'avaient reçue comme une brebis
+rentrant au bercail après l'orage.
+
+Toute la journée, la torpeur de la réaction, traversée çà et là de
+crises nerveuses, l'avait retenue sur son lit,--le petit lit dont les
+rideaux blancs avaient enveloppé le tranquille sommeil de la
+pensionnaire d'autrefois.
+
+Maintenant, plus calme et plus forte, elle se confessait tout entière.
+
+Elle expliquait ce qu'elle fuyait, ce qu'elle cherchait en se réfugiant
+dans le pieux asile.
+
+Elle affirmait son immuable volonté de n'en sortir que pour devenir la
+femme de Roger de Saint-Pons, et, si elle ne pouvait appartenir à
+celui-ci, de n'être désormais qu'au Seigneur.
+
+Le front baissé sous leur coiffe aux larges ailes, et les mains
+ensevelies dans les manches de leur robe de laine blanche, impassibles
+en apparence, mais profondément remuées à l'intérieur par l'émouvante et
+étrange histoire, ses deux auditrices ressemblaient à deux statues du
+Recueillement et du Mutisme.
+
+Tout à coup, des bruits singuliers interrompirent la mignonne.
+
+On s'agitait au dehors, on discutait avec éclat, des portes s'ouvraient
+brusquement, des pas pressés retentissaient...
+
+Les deux religieuses se regardèrent avec étonnement.
+
+--Que se passe-t-il donc? demanda la supérieure. Veuillez voir, soeur
+Annonciade...
+
+En ce moment la soeur tourière se précipita dans la salle:
+
+--Ah! ma mère, s'écria-t-elle, tout éperdue, ce sont des gens de
+justice, des gens de police!... Ils me suivent!... Tenez, les voici!...
+
+Derrière elle apparaissait, en effet, Richard Vautier, accompagné de
+l'Ecureuil et du Rempailleur.
+
+Ceux-ci, décemment vêtus, ne représentaient point mal les «gens de
+police» annoncés, et leur physionomie farouche était assez celle de
+l'emploi dont leur compagnon les avait affublés pour les besoins de sa
+cause.
+
+La mère Marthe-du-Rosaire s'était levée:
+
+--Qui êtes-vous, monsieur? questionna-t-elle. Que réclamez-vous? Et qui
+vous a donné le droit de violer un domicile que la loi protège comme
+celui de tous les autres citoyens?
+
+--Cette loi même que vous invoquez, répondit le faux Yankee en
+s'inclinant légèrement. Mon droit est écrit dans le Code, et la présence
+de ces messieurs,--il désignait ses deux acolytes,--que les magistrats
+ont délégués pour m'assister, vous prouve que ma visite, qui a pu vous
+surprendre, n'a rien qui doive vous effrayer. Quant à mon nom...
+
+Il montra du doigt la _Filleule de Lagardère_, qui, droite, les traits
+convulsés, le considérait avec une épouvante, avec une horreur suprêmes:
+
+--Interrogez mademoiselle. Elle vous le dira, si son trouble ne vous l'a
+déjà appris. Je suis Samuel Murphy, frère de James-Williams Murphy, son
+père, que je représente ici en vertu de volontés attestées par les
+papiers que voici. Je suis son oncle, son tuteur, son unique parent en
+ce monde, et, armé de l'autorité que tous ces titres me confèrent, je
+viens vous inviter à la rendre à mon affection, à mes soins...
+
+Notre héroïne protesta par un geste frémissant et indigné.
+
+L'ami Dick continua, toujours en s'adressant à la supérieure:
+
+--Qu'égarée par une passion folle, cette enfant méconnaisse ce que j'ai
+fait, ce que je suis prêt encore à faire pour elle, c'est une erreur qui
+cédera devant le temps et la réflexion...
+
+J'ai trop confiance en la droiture de son esprit et en la loyauté de son
+coeur pour penser que cette révolte passagère aille jusqu'à
+l'ingratitude...
+
+Qu'elle revienne donc auprès de moi: à ce prix, j'oublierai, je
+pardonnerai une aventure dans laquelle la justice aurait peut-être
+quelque chose à reprendre...
+
+Eh mon Dieu! si ma pupille croit avoir à se plaindre de ma conduite et
+de mes actes, qu'elle invoque l'appui, l'intervention des tribunaux: ils
+décideront entre nous...
+
+En attendant, je prétends qu'elle me suive sur-le-champ...
+
+--Vous suivre! s'écria mademoiselle Fine-Lame avec l'accent d'une
+détermination insurmontable, ne l'espérez pas!... Non!... Jamais!...
+
+--Il le faut, cependant. Cela sera. Je l'exige...
+
+Puis, insistant près de la supérieure:
+
+--Je désire, avant tout, éviter le scandale... Mais rien ne me coûtera
+pour assurer l'exercice de mon droit... Et, dussé-je recourir à la force
+publique...
+
+De son côté, avec des gémissements et des larmes:
+
+--Ma mère, ah! ma mère, suppliait Florette, entendez-vous? On veut
+m'arracher de cet asile! Défendez-moi, protégez-moi, sauvez-moi!
+
+La religieuse courba la tête:
+
+--Hélas! ma fille, je ne le puis. La loi est une pour tous.
+Soumettez-vous comme je me soumets...
+
+La _Filleule de Lagardère_ se tordait les mains:
+
+--Mais cet homme m'a attirée dans un piège infâme!... C'est un
+bourreau!... Il me tuera comme il a essayé de tuer Roger!...
+
+La mère Marthe-du-Rosaire se raidit contre l'émotion qui la suffoquait:
+
+--Ma fille, prononça-t-elle, je n'ai pas qualité pour apprécier vos
+griefs, et le Sauveur a dit: «_Rendez à César ce qui appartient à
+César..._»
+
+Ensuite, se tournant vers le pseudo-Samuel:
+
+--Ayez pitié de cette douleur... Permettez à cette éplorée de rester
+quelques jours parmi nous... Je vous la ramènerai moi-même...
+
+Le _gentleman_ secoua la tête:
+
+--Je regrette d'être obligé de décliner cette prière. Mais mes minutes
+sont comptées. Allons, finissons-en, de grâce!
+
+Puis, interpellant ses compagnons:
+
+--Messieurs, commanda-t-il, faites votre devoir!
+
+Les deux prétendus agents s'ébranlèrent.
+
+--Arrêtez! ordonna à son tour une voix grave.
+
+Depuis le commencement de cette scène, soeur Annonciade--ou Eliane de
+Jouy--n'avait pas donné signe de vie.
+
+En entendant annoncer la police, elle avait reculé dans un coin baigné
+d'ombre.
+
+Richard Vautier était entré.
+
+Elle l'avait regardé machinalement.
+
+Alors il lui avait semblé que le sol se mouvait sous ses pieds; elle
+s'était sentie chanceler; sans le mur qui se dressait derrière elle,
+elle fût tombée à la renverse...
+
+Et elle était restée clouée contre ce mur comme par un enfoncement de
+lame en plein coeur,--sans mouvement, presque sans pensée,--étourdie,
+foudroyée,--les paupières relevées, la prunelle agrandie, le regard ne
+quittant le nouveau venu que pour aller implorer le crucifix d'ivoire et
+pour lui demander, en quelque sorte, s'il est permis aux morts de sortir
+du tombeau...
+
+D'abord, elle avait entendu, sans comprendre, tout ce qui se passait
+autour d'elle...
+
+Ensuite elle avait compris...
+
+Un frisson de colère avait couru le long de son corps inerte...
+
+C'était en ce moment que sa voix s'était élevée, courroucée et
+impérieuse...
+
+Au son de cette voix, l'ami Dick fut secoué comme par une commotion
+électrique:
+
+--Qui a parlé? questionna-t-il.
+
+La voix continua:
+
+--Ma mère, ne croyez pas cet homme. Il vous trompe comme il m'a trompée.
+Cet homme n'est pas un étranger; il n'a aucun droit sur cette
+malheureuse enfant; il ne s'appelle pas Sam Murphy...
+
+--Qu'est-ce à dire? balbutia celui-ci non moins épouvanté par le timbre
+de cette voix que par les accusations qu'elle formulait. Encore une
+fois, qui a parlé?
+
+La voix reprit plus claire, plus âpre, plus menaçante:
+
+--Cet homme a été flétri par la justice. Il a les mains tachées du sang
+de tous les crimes. Il est encore sous le poids d'une condamnation
+capitale...
+
+Quelque chose comme l'éblouissement d'un _Mané Thécel Pharès_ enveloppa
+le faux Yankee:
+
+--Mensonge! grinça-t-il entre ses dents qui craquaient. Je suis Samuel
+Murphy, le riche Américain! Que ceux-là, qui prétendent le contraire, se
+montrent!...
+
+Soeur Annonciade se détacha de la muraille avec la blancheur de
+laquelle se confondait celle de sa robe...
+
+Elle s'approcha lentement...
+
+Et quand elle fut en pleine lumière:
+
+--Horace de Villiers, me reconnaissez-vous?
+
+L'autre rejeta violemment le buste en arrière:
+
+--Eliane!
+
+Elle marcha sur lui comme un automate, comme un spectre, comme une sorte
+de cadavre galvanisé par la volonté:
+
+--Oui, Eliane!... La jeune fille dont vous avez payé le déshonneur par
+le parjure et la trahison!... La femme que vous avez tenté d'ensevelir
+vivante dans une tombe fermée par l'incendie!... La mère dont vous avez
+tué le fils,--le vôtre[*].
+
+[*] Voir _Patte-de-Fer ou le Secret du puits de Chatillon_.
+
+A mesure qu'elle s'avançait, il reculait,--stupéfié, terrifié,
+livide,--devant cette pâle apparition, comme la bête féroce devant le
+dompteur.
+
+La religieuse étendit le bras:
+
+--Sortez! enjoignit-elle avec une méprisante majesté.
+
+Le bandit démasqué fit un mouvement comme pour se précipiter sur elle,
+tête baissée.
+
+Puis, tout à coup:
+
+--Bah! ricana-t-il, le milliard me reste!
+
+Il se retourna vers la porte...
+
+Mais cette exclamation de triomphe se changea en un cri de rage...
+
+La porte venait de s'ouvrir...
+
+Et sur le seuil avaient surgi, le revolver au poing, Jacques Perrin et
+Fil-en-Quatre, derrière lesquels se massait tout un bataillon d'agents.
+
+ * * * * *
+
+Nous avons laissé le _détective_ au fond de la cave du Tortoni de
+Pantin-la-Guenille.
+
+Cette cave, le brave garçon en connaissait tous les détours, ayant eu
+plus d'une fois l'occasion de l'explorer en y opérant, dans les temps,
+de fréquentes descentes, à la tête de sa brigade, pour rechercher les
+malfaiteurs qui avaient coutume de s'y terrer.
+
+Il savait, entre autres détails, qu'il existait dans ces substructions
+une issue communiquant avec la campagne.
+
+Cette issue, il s'agissait de la retrouver.
+
+Ce n'était rien moins pour lui qu'une question de vie ou de mort.
+
+Une fois la _Femme-Canon_ et ses acolytes persuadés qu'il s'était cassé
+quelque membre en tombant ou qu'il cuvait son vin, affalé sur le sol,
+notre faux ivrogne, qui s'était adroitement arrangé pour ne se faire
+aucun mal dans sa chute, avait commencé ses recherches,--et celles-ci
+n'avaient pas tardé à être couronnées de succès.
+
+A l'extrémité du caveau, dissimulé derrière une pile de tonneaux vides,
+un soupirail, assez large pour qu'un homme de taille ordinaire y pût
+passer en se coulant, aboutissait à l'extérieur.
+
+Cinq minutes après cette découverte, Jacques Perrin prenait pied dans la
+plaine Saint-Ouen.
+
+Une heure plus tard, il effectuait son entrée dans le cabinet du chef de
+la sûreté.
+
+ * * * * *
+
+L'ex-brigadier alla droit à l'ancien secrétaire du milliardaire
+américain:
+
+--J'arrivais derrière cette porte, lui dit-il, quand la voix de la
+vérité et du passé a parlé...
+
+J'ai entendu. Vous êtes Horace de Villiers. Moi aussi, je vous reconnais
+à présent,--et plût à Dieu que j'eusse écouté plus tôt ce je ne sais
+quoi qui me poussait à lire votre nom dans vos yeux!...
+
+Je vous eusse épargné de nouvelles infamies...
+
+Car ce n'est pas seulement le condamné contumace pour les crimes de la
+Varenne, de Nanterre et de Châtillon[**] que j'arrête en ce moment: c'est
+l'auteur présumé du crime de la place de l'Europe; c'est le bandit que
+tout désigne maintenant comme l'assassin du véritable Samuel Murphy;
+c'est le misérable qui a fatigué la patience céleste, que la justice
+humaine réclame et qui désormais, quoi qu'il fasse, n'échappera pas à
+l'échafaud!...
+
+[**] Voir _Patte-de-Fer_, deuxième partie.
+
+--As pas peur, monsieur Jacques! ajouta Fil-en-Quatre. Je tiens
+l'oiseau au bout de mon revolver. S'il tente de s'envoler, tant pis! je
+lui inculque du plomb dans l'aile.
+
+L'inspecteur était venu rejoindre son «supérieur» après avoir _emballé_
+les acteurs du drame de la rue du Pélican.
+
+Il salua ironiquement l'Ecureuil et le Rempailleur tout penauds.
+
+--Enchanté de posséder des collègues d'un _gabarit_ aussi distingué. Ah!
+mes gaillards, vous avez fait ceux qui étaient de la boutique! Eh bien,
+vous allez tâter ce qu'il en coûte pour couler dans la peau d'honnêtes
+gens comme nous de fichus _rascals_ comme vous!...
+
+ * * * * *
+
+--Jacques, mon ami!...
+
+--Jacques, mon frère!...
+
+ * * * * *
+
+Ces deux cris sortirent en même temps des lèvres d'Eliane et de
+Florette.
+
+Jacques se rapprocha d'elles.
+
+--Ne craignez plus rien, me voici!
+
+Et comme, réunis, ils formaient un groupe, une flamme d'une méchanceté
+tragique alluma les prunelles de l'assassin du Yankee:
+
+--Ah! murmura-t-il, on ne me guillotinera pas deux fois, et,
+puisqu'elle ne peut être à moi, elle ne sera pas à un autre!...
+
+Sa main se plongea vivement sous le revers de son habit et reparut armée
+d'un poignard...
+
+Il prit son élan, et, sauvage, ivre, fou, il se rua sur la _Filleule de
+Lagardère_...
+
+Jacques s'était jeté devant elle...
+
+Le bras levé du bandit s'abaissa...
+
+Et la lame de l'arme s'enfonça tout entière dans la poitrine du brave
+garçon...
+
+Il tomba,--foudroyé!...
+
+Au bruit de sa chute un coup de feu répondit...
+
+L'ami Dick roula, lui aussi, sur le plancher.
+
+Une balle du revolver de Fil-en-Quatre lui avait fracassé le crâne.
+
+ * * * * *
+
+Un an plus tard, le jour des Morts, le jeune marquis et la jeune
+marquise de Saint-Pons,--Roger et la _Filleule de
+Lagardère_,--descendaient de voiture à la porte du cimetière Montmartre.
+
+Chacun d'eux portait une couronne.
+
+L'une était destinée à la tombe de soeur Annonciade, qui avait
+succombé, trois mois auparavant, à une maladie de coeur; l'autre, à la
+modeste pierre qui recouvrait Jacques Perrin, dit _Patte-de-Fer_.
+
+Sur cette dernière, il y en avait déjà plusieurs déposées, la veille,
+par Fil-en-Quatre et par ses camarades de «l'administration.»
+
+Ceux-ci avaient été, en effet, obligés d'avancer d'une journée leur
+visite à l'ancien ami, étant de service, le matin, sur la place de la
+Roquette où l'on avait exécuté deux garnements intitulés le
+Bijou-des-Dames et le Rouquin.
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME
+
+XIV. Rencontre en forêt 1
+
+XV. Faust et Marguerite 11
+
+XVI. Séparation 22
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER
+
+I. Changement de décor 39
+
+II. Rosine et Bartholo 48
+
+III. A bon demandeur, bon refuseur 56
+
+IV. Lettres anonymes 70
+
+V. Le drame de la jalousie 81
+
+VI. Le pavillon d'Armenonville 92
+
+VII. Dans les massifs 108
+
+VIII. Coup double 116
+
+IX. Ce qu'était devenu Jacques Perrin 124
+
+X. Réapparition de Fil-en-Quatre 136
+
+XI. Murphy-House 145
+
+XII. Vie parisienne 155
+
+XIII. Entre associés 161
+
+XIV. Boulevard Haussmann 191
+
+XV. Valet de coeur 206
+
+XVI. Mademoiselle Juliette 213
+
+XVII. L'expédition de Fil-en-Quatre 218
+
+XVIII. Reconnaissance inattendue 229
+
+XIX. A Longchamps 242
+
+XX. Provocation 256
+
+XXI. Où l'on retrouve Népomucène 263
+
+XXII. La chasse à l'homme 274
+
+XXIII. Le Tortoni de Pantin-la-Guenille 284
+
+XXIV. Les volontés de mademoiselle Fine-Lame 302
+
+XXV. La provocation 318
+
+XXVI. Le combat 330
+
+XXVII. Rue du Pélican 335
+
+XXVIII. Commencement de la fin 350
+
+XXIX. Dénouement 358
+
+
+FIN DE LA TABLE
+
+Imprimerie générale de Châtillon-sur-Seine.--A. PICHAT.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La filleule de Lagardère; II, by Paul Mahalin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; II ***
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+collection are in the public domain in the United States. If an
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<p class="cb">PAUL MAHALIN</p>
+
+<p>
+<br />
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+<p class="figcenter">
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+<p>
+<br />
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+TRESSE &amp; STOCK, ÉDITEURS<br />
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+&mdash;<br />
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+<small>Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">
+LA FILLEULE<br />
+<br />
+DE LAGARDÈRE<br />
+<br />
+II<br />
+<br />
+L'HÉRITIÈRE<br />
+</p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p>L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction et
+de reproduction à l'étranger.</p>
+
+<p>Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en septembre 1885.</p>
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+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><big>A LA MÊME LIBRAIRIE</big></td></tr>
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+<tr><td colspan="2" align="center">DU MÊME AUTEUR</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">L'HOTELLERIE SANGLANTE, un volume.</p> </td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LE DUC ROUGE, roman d'aventures, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LA REINE DES GUEUX, roman d'aventures, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LE FILS DE PORTHOS, roman de cape et d'épée, 2 vol. 2<sup>e</sup> édition.</p></td><td align="right">7 &nbsp; »</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LA BELLE LIMONADIÈRE, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">CAPRICE DE PRINCESSE, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LES MONSTRES DE PARIS, roman, un volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">AU BOUT DE LA LORGNETTE, portraits de littérateurs, peintres,<br />
+artistes lyriques et dramatiques, etc.. un fort volume.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LES JOLIES ACTRICES DE PARIS, quatre forts volumes contenant<br />
+la biographie de toutes les artistes de Paris.<br />
+Chaque
+volume se vend séparément.</p></td><td align="right">3.50</td></tr>
+
+<tr><td><p class="hang">LE CARNAVAL DE BOQUILLON, vaudeville en trois actes, en<br />
+collaboration avec M. Raoul Joly.</p></td><td align="right">1.50</td></tr>
+
+<tr><td colspan="2" align="center"><i>SOUS PRESSE:</i></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><p class="hang">UN NOTAIRE AU BAGNE, un volume.</p></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><p class="hang">TREMPE-LA-SOUPE XIV, un volume.</p></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><br />
+Imprimerie <span class="ov">générale de Châtillon-sur-Seine.&mdash;</span>A. P<small>ICHAT.</small></p>
+
+<p>
+<br />
+<br />
+</p>
+
+<p class="cb">PAUL MAHALIN</p>
+
+<h1>LA FILLEULE<br />
+<br />
+DE LAGARDÈRE<br />
+<br />
+II<br />
+<br />
+<small>L'HÉRITIÈRE</small></h1>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/colophon.png" width="125" height="139" alt="colophon" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb">PARIS<br />
+TRESSE &amp; STOCK, ÉDITEURS<br />
+8, 9, 10, 11, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS<br />
+PALAIS-ROYAL<br />
+&mdash;<br />
+1885<br />
+<small>Droits de traduction, de reproduction et d'analyse réservés.</small></p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h1><small>LA FILLEULE</small><br />
+DE LAGARDÈRE</h1>
+
+<hr />
+
+<table border="5" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="table">
+<tr><td align="center"><a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr>
+</table>
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE<br /><br />
+<span class="sns"><small>LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME</small></span><br />
+<small><small>(Suite.)</small></small></h2>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h3><a name="XIV-c" id="XIV-c"></a>XIV<br /><br />
+RENCONTRE EN FORÊT</h3>
+
+<p>Dans la matinée du lendemain, un cavalier vêtu d'un élégant négligé de
+<i>sportsman</i> pressait, à travers la forêt de Saint-Germain, le pas d'une
+jolie jument anglaise achetée, la veille, chez l'un des principaux
+maquignons du quartier des Champs-Elysées.</p>
+
+<p>Ce cavalier n'était autre que le Français Richard Vautier, lequel&mdash;vous
+l'avez deviné&mdash;s'était audacieusement revêtu du nom et de
+l'individualité de l'Américain<a name="page_002" id="page_002"></a> Samuel Murphy, poignardé par lui sur la
+place de l'Europe et par lui précipité sur la voie du chemin de fer.</p>
+
+<p>L'air était frais; le ciel n'avait pas un nuage à sa coupole d'azur; le
+vent, qui soufflait dans les branches des arbres de haute venue,
+apportait des sons de cloche lointains.</p>
+
+<p>Nous savons que c'était le jour du Seigneur.</p>
+
+<p>Le premier coup de la grand'messe tintait dans les paroisses voisines.</p>
+
+<p>Par intervalles, on rencontrait des groupes de paysans endimanchés se
+dépêchant qui vers la ville, qui vers les Loges, qui vers Carrières, qui
+vers Poissy.</p>
+
+<p>Personne n'ignore que tout est séduisant dans ce paradis forestier qui
+est l'une des merveilles des environs de Paris, si fertiles en points de
+vue gracieux et en pittoresques campagnes: l'herbe paisible et les
+ombrages séculaires y abondent; aussi les larges avenues, orgueil du
+paysage, et les sentiers couverts, refuge de la pensée.</p>
+
+<p>Notre cavalier était plutôt un voyageur qu'un promeneur.</p>
+
+<p>Il prêtait une médiocre attention aux enchantements de la nature et,
+tout en se hâtant vers le but de son excursion, il songeait.</p>
+
+<p>Il songeait, et le pli que la rêverie creusait entre ses<a name="page_003" id="page_003"></a> deux sourcils,
+au-dessus d'un regard inquiet, accusait l'importance des idées dont le
+flux et le reflux roulaient incessamment dans son cerveau.</p>
+
+<p>Tout entier à ses préoccupations, il ressemblait à l'Hippolyte de
+Racine:</p>
+
+<p class="cspc">Sa main sur <i>son coursier</i> laissait flotter les rênes,</p>
+
+<p class="nind">et l'animal en avait profité pour tourner dans une allée étroite, qui
+déviait du droit chemin et le long de laquelle il happait, en trottant,
+de jeunes pousses de feuillage.</p>
+
+<p>Cette allée aboutissait à une patte d'oie d'où rayonnaient six routes de
+chasse; c'est ce qui s'appelle, croyons-nous, <i>le Carrefour de
+l'Etoile</i>; dénomination assez vague et d'un secours sûrement restreint
+pour les personnes égarées.</p>
+
+<p>Arrivée là, la bête s'arrêta, incertaine, et son maître leva la tête.</p>
+
+<p>Devant lui, il y avait bien un poteau indicateur; mais, selon la coutume
+des poteaux indicateurs, celui-ci n'indiquait absolument rien.</p>
+
+<p>Le cavalier en fit le tour, essayant en vain de déchiffrer les
+inscriptions effacées par la pluie et par le temps. Force lui fut de
+chercher à s'orienter tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, murmura-t-il, la Seine doit être ici, à ma droite; mais voici
+deux chemins qui suivent cette<a name="page_004" id="page_004"></a> direction, et, vu l'angle qu'ils
+décrivent, chacun d'eux peut me conduire où je n'ai pas l'intention
+d'aller. Suis-je, d'ailleurs, au-dessous ou au-dessus de mon objectif?</p>
+
+<p>Il consulta sa montre et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas dix heures. Je suis en avance. Attendons. Un passant me
+renseignera.</p>
+
+<p>Il y avait à parier que l'épreuve imposée à sa patience ne serait pas de
+longue durée, car il avait dépassé nombre de voitures et de piétons sur
+la route.</p>
+
+<p>Et, en effet, comme il était en train d'allumer un cigare, une jeune
+fille déboucha de l'une des voies qui s'embranchaient dans le carrefour.</p>
+
+<p>Elle avait un paroissien à la main et marchait lentement, le front
+penché vers le sol, enfoncée dans ses réflexions.</p>
+
+<p>Cette attitude empêchait notre <i>sportsman</i> d'apercevoir ses traits.</p>
+
+<p>Pourtant il devinait qu'elle était charmante.</p>
+
+<p>La beauté d'une femme dégage une indéfinissable saveur: parfum latent,
+subtile harmonie qui fait vibrer l'âme,&mdash;même chez les plus obtus et les
+plus insensibles,&mdash;avant même que se soit produit le phénomène de la
+vision.</p>
+
+<p>On ne se trompe guère à cela.<a name="page_005" id="page_005"></a></p>
+
+<p>La jeune fille que le voyageur admirait prématurément, par intuition et
+par prescience, rappelait ces nobles héritières qu'à l'heure matinale
+des offices, on rencontre aux abords des églises dans le faubourg
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>Elle avait la même distinction de tenue et la même convenance si digne
+de la mise.</p>
+
+<p>Seulement, à défaut d'une mère, chaque jeune dévote de l'aristocratique
+quartier a sa duègne qui l'accompagne: celle-ci n'avait personne.</p>
+
+<p>Le cavalier poussa sa monture vers elle, jeta son cigare, souleva son
+chapeau et demanda avec un accent anglais prononcé:</p>
+
+<p>&mdash;La route de Carrières, <i>if you please</i>?</p>
+
+<p>A cette question, qui l'arrachait aux pensées dans lesquelles elle
+paraissait ensevelie, la jeune fille se redressa avec une légère
+exclamation de frayeur.</p>
+
+<p>Ce mouvement démasqua la figure adorable,&mdash;encore qu'elle resplendît
+sous un voile de tristesse,&mdash;de mademoiselle Fine-Lame.</p>
+
+<p>Et telle était l'espèce de fascination naturelle qu'exerçait cet être
+formé de perfections exquises,&mdash;pétries avec un charme souverain,&mdash;que,
+brusquement tiré, lui aussi, des préoccupations auxquelles il semblait
+appartenir, le questionneur demeura décontenancé et ébloui.<a name="page_006" id="page_006"></a></p>
+
+<p>Notre héroïne le considérait avec l'expression de l'étonnement et du
+dépit que l'on ressent alors qu'un inconnu, alors qu'un importun
+viennent interrompre une méditation qui vous est douce et amère à la
+fois.</p>
+
+<p>Sous ce regard, la prunelle froide du cavalier s'échauffa d'une lueur
+subite. L'impassibilité de son visage fut comme illuminée par un rayon
+de cette beauté. Sa joue rougit sous ses favoris pâles...</p>
+
+<p>Mais ce fut l'affaire d'un moment...</p>
+
+<p>Il se remit et reprit en saluant de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, <i>miss</i> ou <i>milady</i>, d'avoir troublé votre promenade. Je
+suis étranger, et je désirais savoir la route qui conduit au village de
+Carrières-sous-Bois...</p>
+
+<p>Florette allongea le doigt:</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle-ci, répondit-elle.</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> s'inclina avec la formule de remerciement britannique:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Thank you!</i></p>
+
+<p>Toutefois il ne se pressa pas de s'éloigner.</p>
+
+<p>Une sorte de magnétisme le clouait devant la fillette, tandis que sa
+jument, qu'il retenait, piaffait sur place, d'impatience.</p>
+
+<p>Cependant la main, le doigt de mademoiselle Fine-Lame restaient levés et
+étendus.</p>
+
+<p>Ce geste signifiait impérieusement:<a name="page_007" id="page_007"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voilà votre chemin. Qu'attendez-vous? Partez.</p>
+
+<p>Le cavalier comprit.</p>
+
+<p>&mdash;<i>By God!</i> maugréa-t-il, est-ce que je vais devenir comme les autres
+hommes?</p>
+
+<p>Et, pour échapper au pouvoir de la magie dont il se sentait soudainement
+enveloppé, il enfonça les éperons dans le ventre de sa monture...</p>
+
+<p>Celle-ci bondit et s'élança à fond de train dans la direction
+désignée...</p>
+
+<p>En galopant, son maître ruminait:</p>
+
+<p>&mdash;Il est constant que si mademoiselle ma nièce ressemblait à cette
+magnifique créature, elle n'aurait pas besoin de m'apporter en dot les
+cinq cents millions de mon prétendu frère pour que j'aie envie d'en
+faire ma femme...</p>
+
+<p>Mais à quoi diable est-ce que je m'amuse?...</p>
+
+<p>Celle-ci est la fille de quelque châtelain des alentours...</p>
+
+<p>Elle a l'élégance et la grâce qui procèdent de la naissance et de
+l'éducation...</p>
+
+<p>La simplicité même de sa toilette est un indice de race et de goût...</p>
+
+<p>L'autre, au contraire,&mdash;celle que l'on va me montrer,&mdash;est une sorte de
+Mignon foraine qui a renoncé à la danse des &oelig;ufs pour tenir le ménage
+d'un ex-policier...<a name="page_008" id="page_008"></a></p>
+
+<p>Si j'en crois ce vieux drôle de Bouginier, c'est une luronne et une
+dragonne....</p>
+
+<p>Je ne professerai jamais beaucoup de sympathie à son endroit,&mdash;et, ma
+foi! puisque cet ex-avoué m'a proposé de m'en délivrer...</p>
+
+<p>Il donna un coup d'éperon à sa monture:</p>
+
+<p>&mdash;Hop! Ketty! hop, mon bijou!...</p>
+
+<p>Mais, s'il précipitait sa course, c'était pour fuir l'image qui avait
+surgi à ses yeux, l'instant d'avant, dans la forêt...</p>
+
+<p>Et bien que, dans l'élan furieux qu'il imprimait à cette fuite, il eût
+laissé notre héroïne loin derrière lui, cette image se dressait sans
+cesse en face de son regard halluciné...</p>
+
+<p>Elle se dressait avec toutes ses irrésistibles séductions...</p>
+
+<p>Et les idées du cavalier prenaient, devant cette vision, un tour
+indépendant de sa volonté:</p>
+
+<p>&mdash;Décidément, se disait-il, pourquoi ne me fixerais-je pas dans ce
+pays?...</p>
+
+<p>L'air y est sain; le sang y est beau; le paysage y est superbe...</p>
+
+<p>Il n'y doit pas manquer de propriétés à acquérir...</p>
+
+<p>Vivre hors de Paris et à deux pas de Paris,&mdash;sous un nom qui n'ait rien
+à démêler avec personne,&mdash;libre, tranquille et sans remords...<a name="page_009" id="page_009"></a></p>
+
+<p>Car le remords est une invention des imbéciles et des poltrons...</p>
+
+<p>Donc, vivre exempt d'inquiétudes, entre une fortune princière et une
+compagne pareille à la délicieuse enfant qui m'est apparue tout à
+l'heure, ce serait le bonheur suprême...</p>
+
+<p>Je veux que cette enfant m'appartienne; je veux que cette vie soit la
+mienne; je veux que ce bonheur soit le mien...</p>
+
+<p>Allons, c'est entendu: je liquide avec l'aide de M<sup>e</sup> Bouginier ma
+situation vis-à-vis de l'héritière de James-Williams...</p>
+
+<p>Puis le Pactole m'arrive d'Amérique et je m'installe dans cet Eden où
+j'achète un château «sur mes économies» comme le sous-lieutenant de la
+<i>Dame blanche</i>...</p>
+
+<p>Mon inconnue est sans doute de la famille d'un hobereau du voisinage...</p>
+
+<p>Je la cherche, je la retrouve, je me fais présenter, je pose ma
+candidature...</p>
+
+<p>S'il surgit des obstacles à mes projets, je les écarte ou je les brise:
+l'or est le point d'appui du levier d'Archimède...</p>
+
+<p>On m'agrée: quel père refuserait sa fille à un prétendant qui dispose
+d'un milliard?...</p>
+
+<p>Car c'est un milliard, chiffre rond, que j'entends déposer<a name="page_010" id="page_010"></a> aux pieds de
+ma charmante fiancée. La fortune entière des deux frères. Malheur à qui
+tenterait de m'en soustraire un dollar!...</p>
+
+<p>Donc, j'épouse, et comme, si j'en juge par le livre de messe qu'elle
+tenait à la main, ma femme a de la religion et de la vertu pour deux,
+quoi qu'il advienne, je suis certain de ne point rôtir en enfer. J'aurai
+beau être plus noir que le diable en personne, elle me conservera une
+place à ses côtés dans le paradis...<a name="page_011" id="page_011"></a></p>
+
+<h3><a name="XV-c" id="XV-c"></a>XV<br /><br />
+FAUST ET MARGUERITE</h3>
+
+<p>Pendant que notre <i>sportsman</i> causait ainsi avec lui-même, M<sup>e</sup>
+Bouginier,&mdash;en jaquette, gilet et pantalon de nankin, coiffé d'un large
+panama, portant au dos la boîte ronde en fer-blanc des entomologistes et
+sur l'épaule, comme une lance, la gaule de son filet à papillons,&mdash;M<sup>e</sup>
+Bouginier, disons-nous, gravissait, non sans souffler, la côte assez
+raide qui relie Carrières à l'église commune entre ce village et celui
+du Mesnil dont il dépend, paroissialement parlant.</p>
+
+<p>En face la porte et le porche de l'édifice rustique, il y a un de ces
+établissements composites comme on en rencontre fréquemment dans nos
+campagnes suburbaines<a name="page_012" id="page_012"></a> et qui participent à la fois du cabaret, du
+restaurant et du café.</p>
+
+<p>Une salle de billard en occupe le premier étage, auquel on accède par un
+escalier tournant, dont la rampe se drape d'un rideau d'algérienne aux
+couleurs éteintes par la poussière, flétries par les mouches et mangées
+par le soleil.</p>
+
+<p>L'ex-avoué entra dans l'établissement, monta l'escalier et pénétra dans
+la salle.</p>
+
+<p>Il demanda un verre de madère et s'installa près de la croisée.</p>
+
+<p>Celui qu'il attendait ne tarda pas à l'y rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Arrivez, arrivez, mon cher monsieur Murphy! s'écria Bouginier en le
+voyant entrer. Vous êtes à la minute précise! Saperlotte! c'est plaisir
+de vous donner rendez-vous!...</p>
+
+<p>Puis, désignant la fenêtre:</p>
+
+<p>&mdash;Nous serons ici comme à une loge de balcon...</p>
+
+<p>Puis encore, indiquant le vide de la pièce:</p>
+
+<p>&mdash;Une loge d'avant-scène et grillée. Seuls comme chez nous. Pas de
+danger qu'on nous entende...</p>
+
+<p>Le survenant repartit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons pris tous deux une peine inutile...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai réfléchi depuis hier...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...<a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et le résultat de ces réflexions est que vous n'avez plus besoin de me
+montrer la personne dont il s'agit...</p>
+
+<p>L'ex-avoué eut un brusque haut-le-corps:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible? s'exclama-t-il; vous repoussez mes propositions?...</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire: j'en accepte une...</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle?...</p>
+
+<p>&mdash;La plus énergique.</p>
+
+<p>L'autre fit un geste significatif:</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui consiste à...</p>
+
+<p>&mdash;A <i>biffer</i> cette Flore-Eva ou cette Fine-Lame, oui certes. Je ne veux
+plus qu'il soit question d'elle en ce monde. Vous m'avez compris,
+n'est-ce pas? C'est vous-même, d'ailleurs, qui m'avez offert votre
+concours pour assurer ce résultat. Marché conclu. Allez de l'avant. Je
+prétends que l'opération ait lieu dans le plus bref délai...</p>
+
+<p>Le pseudo-Samuel défilait son chapelet d'un ton bref et coupant, sans
+regarder son interlocuteur et en se promenant à travers la salle d'un
+pas saccadé qui faisait sonner ses éperons.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier se récria:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez! c'est aller un peu vite en besogne: il y a certaines
+considérations...</p>
+
+<p>L'autre s'arrêta devant lui, le toisa d'un &oelig;il dur et interrogea
+brusquement:<a name="page_014" id="page_014"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quelles considérations?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! les moyens à employer, d'abord, pour procéder à cette...
+exécution; ensuite, le prix à débattre...</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> fouettait sa botte du bout de son <i>stick</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Ces moyens, reprit-il avec impatience, vous avez dû les préparer
+depuis longtemps en prévision de mon acquiescement. Quels sont-ils? Peu
+m'importe, pourvu qu'ils réussissent. Je vous laisse carte blanche et je
+paie: à vous de gagner votre argent!... Quant au prix, fixez-le
+vous-même, et, d'avance, il sera le mien...</p>
+
+<p>L'ancien homme de loi se grattait l'oreille, étonné, presque alarmé
+d'une telle facilité.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement, objecta-t-il, sur ces moyens et sur ce prix que je
+désire me recorder,&mdash;et il me semble qu'en vous priant de m'octroyer
+vingt-quatre heures de réflexion...</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-quatre, soit: pas une de plus. Soyez demain à l'hôtel. Vous me
+communiquerez votre plan,&mdash;si vous y tenez absolument; vous me
+déclarerez sans ambages le chiffre de vos exigences,&mdash;et je vous
+donnerai satisfaction et sûretés à cet égard...</p>
+
+<p>L'ex-avoué se frotta les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce qui s'appelle traiter les affaires à l'américaine et m'est
+avis que sir Murphy n'aurait pas agi autrement...<a name="page_015" id="page_015"></a></p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends que, pour expédier les choses aussi rondement, il faut être
+ce que vous êtes: le roi des commerçants de New-York, le Rothschild des
+États-Unis, le...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Je vous rends grâces. A demain!</p>
+
+<p>Et, pivotant sur les talons, le prétendu Yankee se dirigea vers la
+porte.</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Il me promet des sûretés et il n'en réclame pas de moi... Oh! oh! ceci
+est singulier!... Il y a quelque anguille sous roche...</p>
+
+<p>Au dehors, le clocher de la petite église mettait en branle avec gaieté
+son maigre carillon.</p>
+
+<p>C'était le «dernier coup» de la messe.</p>
+
+<p>Les retardataires se pressaient sous le porche.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier éleva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Que diable! un instant donc, mon honoré client! Ne vous plairait-il
+pas, avant de nous séparer, de contempler l'intéressant sujet qui nous
+occupe?...</p>
+
+<p>Il ajouta en piquant ses mots:</p>
+
+<p>&mdash;Ne fût-ce que pour être certain que vous ne le reverrez plus jamais...</p>
+
+<p>Le cavalier, qui touchait déjà au seuil de la salle, fit volte-face et
+s'en revint,&mdash;machinalement&mdash;vers la fenêtre...<a name="page_016" id="page_016"></a></p>
+
+<p>L'ex-avoué allongea le doigt:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, cette jeune fille qui se hâte...</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, au bout de mon index: avec ce livre à la main...</p>
+
+<p>Le faux <i>captain</i> se pencha...</p>
+
+<p>Puis avec un cri de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille!... Avec ce livre!... Et cette toilette!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est ni le goût, ni la coquetterie, ni les affiquets qui lui
+manquent. Jacques Périn en est toqué. C'est sa marotte et sa madone. Il
+lui décrocherait l'arc-en-ciel, si elle le lui demandait pour
+s'habiller!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... Vous vous trompez!... C'est impossible!...</p>
+
+<p>&mdash;Me tromper?... Que nenni!... Je la connais assez peut-être!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle, comme j'ai l'honneur de vous le répéter...</p>
+
+<p>&mdash;Elle!...</p>
+
+<p>&mdash;La fille d'Hélène Ferrand, l'héritière des Murphy, Flora-Eva, la
+<i>Filleule de Lagardère</i>, enfin!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>C'était elle, en effet.<a name="page_017" id="page_017"></a></p>
+
+<p>D'ordinaire, Jacques l'accompagnait dans cette excursion pieuse et
+écoutait l'office divin à ses côtés, sans grimaces dévotes, mais sans
+distractions.</p>
+
+<p>Il n'en était pas ainsi de Roger de Saint-Pons qui, d'ordinaire aussi,
+assistait à cette messe; et, parmi les fidèles, ceux qui étaient doués
+du sens d'observation auraient pu remarquer que le jeune homme jetait à
+la dérobée de fréquents regards de tendresse sur la jeune fille
+agenouillée et recueillie. Il convient d'ajouter, toutefois, que
+celle-ci ne paraissait s'apercevoir de la présence de son amant que
+lorsqu'à la sortie de l'église, ce dernier venait serrer la main de
+l'ancien <i>détective</i>.</p>
+
+<p>Tous trois reprenaient alors le chemin du château en devisant
+cordialement.</p>
+
+<p>L'arrivée de M. de Saint-Pons avait, ce dimanche-là, bouleversé ces
+habitudes paisibles.</p>
+
+<p>Le marquis était à Carrières depuis la veille au soir, et, dès le matin,
+il avait envoyé quérir son garde pour s'entretenir avec lui de
+l'organisation des chasses qu'il projetait.</p>
+
+<p>Roger, de son côté, n'était plus au château. Son père, qu'il était allé
+chercher à Paris, l'y avait laissé pour faire les honneurs de «la
+capitale» à quelques parents de province. Cette corvée le retiendrait
+une quinzaine de jours.<a name="page_018" id="page_018"></a></p>
+
+<p>Florette avait donc quitté&mdash;seule et triste&mdash;le pavillon de la
+Faisanderie.</p>
+
+<p>Elle avait pris par le plus long chemin, par la forêt, pour se rendre au
+Mesnil: l'état de son âme et de son esprit avait besoin de solitude.</p>
+
+<p>Elle marchait sous bois, au hasard, lorsque la voix du cavalier qui
+l'interrogeait l'avait troublée dans ses réflexions.</p>
+
+<p>Après qu'elle lui eut indiqué sa route, après qu'il eut disparu dans la
+vapeur de l'éloignement, la mignonne se hâta dans la direction de
+l'église.</p>
+
+<p>Quand elle en atteignit le porche, elle avait la sérénité grave et
+mélancolique de la Marguerite de G&oelig;the.</p>
+
+<p>Celle-ci, seulement, sort du temple lorsque Faust l'aperçoit pour la
+première fois; Florette, elle, y entrait, lorsque le faux Yankee
+l'aperçut pour la seconde, et, comme le héros du poète allemand, ne put
+s'empêcher de murmurer:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est belle!</p>
+
+<p>Auprès de lui, Méphistophélès moderne, M<sup>e</sup> Bouginier soupira
+pareillement en ébauchant le geste d'essuyer une larme de crocodile:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un petit bonhomme! c'est dommage!</p>
+
+<p>La jeune fille s'était engouffrée sous l'arc ogival de la porte. On ne
+la voyait plus. Le compagnon de l'ex-avoué quitta la fenêtre et
+questionna:<a name="page_019" id="page_019"></a></p>
+
+<p>&mdash;De quel dommage parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! de celui de... <i>biffer</i>, comme vous dites, une aussi gentille
+créature...</p>
+
+<p>L'ancien homme de loi ajouta avec un accent qui donnait froid dans le
+dos:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, soyez tranquille. Elle serait encore&mdash;par impossible&mdash;plus
+adorable qu'elle ne l'est que cela ne ferait rien à la chose. Quand j'ai
+accepté une tâche, rien ne me coûte pour la remplir. Cette fille nous
+gêne, vous l'avez condamnée, elle mourra...</p>
+
+<p>Il tira sa tabatière, l'ouvrit, et y puisant une pincée de macoubac:</p>
+
+<p>&mdash;Dans le plus bref délai. C'est vous qui l'avez spécifié.
+Entendons-nous seulement, demain, dans nos conventions amicales...</p>
+
+<p>Il referma sa tabatière d'un coup sec qui en fit crier la charnière:</p>
+
+<p>&mdash;Et <i>couic</i>! avant trois jours la <i>Filleule de Lagardère</i> aura cessé de
+nous embarrasser...</p>
+
+<p>&mdash;Mourir, elle! s'exclama l'autre. Ah ça! vous êtes fou, mon maître!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment! quand vous me disiez, il n'y a pas cinq minutes...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas cinq minutes, soit. Pour l'instant, j'ai changé d'avis.
+Malheur à quiconque toucherait à un cheveu de cette enfant!...<a name="page_020" id="page_020"></a></p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel demeurait le bras levé, sa prise entre le
+pouce et l'index, et considérait son interlocuteur avec stupéfaction:</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, grommela-t-il après un moment de réflexion, elle vous aura
+ensorcelé!</p>
+
+<p>Et il pensa, sans le formuler:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ce jeune cadet de Saint-Pons et comme ce sacripant de Marignan.</p>
+
+<p>Puis, arborant un air sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez tort. Prenez garde. Feu M. de Talleyrand prétendait qu'il
+faut se défier du premier mouvement, parce que c'est ordinairement le
+bon. Or feu M. de Talleyrand n'était point une bête, et votre premier
+mouvement a été de vous défaire de cette minette... Nécessité pénible,
+je ne le dissimule pas, mais sage au suprême degré et conforme à la
+prudence la plus élémentaire... Permettez-moi, en effet, de vous le
+rappeler, avec la chanson de nos pères:</p>
+
+<p class="cspc">Quand on est mort, c'est pour longtemps...
+</p>
+
+<p>Le prétendu Samuel martelait le plancher du talon de sa botte.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je ne l'ignore point, c'est un superbe brin de tendron...
+Mais après?... Une de perdue, cent<a name="page_021" id="page_021"></a> de retrouvées. Avec la somme que
+représente notre héritière, vous achèteriez un sérail...</p>
+
+<p>Il renifla avec bruit une pincée de tabac et fredonna, sur l'air du
+<i>Nouveau Seigneur</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si j'étais à votre place...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous étiez à ma place?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'éprouverais aucun scrupule à détruire ce chef-d'&oelig;uvre
+vivant... Un sacrilège, j'en conviens; mais un sacrilège lucratif...
+Moi, d'abord, j'ouvrirais le ventre à une Vénus de Milo en chair et en
+os, si je savais trouver cinq cents millions dedans...</p>
+
+<p>Il conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, à votre fantaisie... Toujours se conformer au goût du payeur...
+Cependant, si ma faible voix était capable de vous ramener au sentiment
+exact de la situation...</p>
+
+<p>L'autre l'interrompit en lui posant la main sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Plus un mot. J'ai l'habitude de ne tolérer aucune espèce
+d'observations et de ne suivre aucune espèce de conseils. La fortune de
+mon frère ne m'échappera pas,&mdash;et cette jeune fille vivra...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en voulez-vous donc faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme.<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<h3><a name="XVI-c" id="XVI-c"></a>XVI<br /><br />
+SÉPARATION</h3>
+
+<p>A quelques jours de là, quatre personnes se trouvaient réunies au
+château de Saint-Pons, dans le cabinet du marquis.</p>
+
+<p>C'était, d'abord, ce dernier,&mdash;un vieillard droit et vert, malgré la
+soixantaine de plusieurs années dépassée.</p>
+
+<p>C'était ensuite M<sup>e</sup> Agénor Grandurand, l'avoué à la mode du <i>high-life</i>
+parisien,&mdash;l'avoué contemporain et «boulevardier» qui n'a plus rien du
+procureur du temps jadis ni du <i>chicanous</i> de province, et qui, avec son
+habit noir coupé par Dusautoy, sa cravate blanche, nouée au goût d'un
+Brummel ou d'un d'Orsay, son gilet et sa bouche en c&oelig;ur, son<a name="page_023" id="page_023"></a> monocle
+incrusté sous l'arcade sourcilière, sa boutonnière fleurie d'un camélia
+ou d'un gardénia,&mdash;papillonnant, cotillonnant, calamistré,
+adonisé,&mdash;ressemble bien plutôt à l'un des princes du <i>pschutt</i> et du
+<i>vlan</i>, courant à une première représentation de Théo aux Bouffes ou de
+Judic aux Variétés, qu'à un grave membre de la basoche «ayant l'oreille»
+de la cour.</p>
+
+<p>C'étaient enfin notre héroïne et Jacques Périn,&mdash;celui-ci violemment
+surpris et intrigué,&mdash;celle-là agitée d'angoisses mortelles.</p>
+
+<p>Un domestique était venu les inviter à se rendre sur-le-champ au
+château, où son maître les attendait en compagnie d'un «monsieur»
+arrivé, le matin, de Paris,&mdash;et tous deux s'étaient empressés d'obéir,
+en se demandant quels pouvaient être cet étranger et le but de cette
+convocation.</p>
+
+<p>Florette, surtout, était en proie à un trouble, à une émotion qu'elle
+réussissait à peine à cacher.</p>
+
+<p>Si le père de Roger avait appris ce qui existait entre elle et son fils?</p>
+
+<p>S'il la faisait appeler pour la foudroyer de ses reproches, pour
+l'accabler de sa colère? Et en présence de Jacques encore! A cette idée,
+sous cette menace, la pauvre enfant se sentait prête à défaillir...</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Grandurand s'était installé devant le bureau du marquis.<a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p>Il s'efforçait de revêtir, pour la circonstance, un air solennel en
+désaccord avec ses habitudes et ses dehors évaporés et compulsait divers
+papiers qu'il avait tirés, du bout des gants, d'un volumineux
+portefeuille apporté par l'un de ses clercs.</p>
+
+<p>Lorsque mademoiselle Fine-Lame était entrée, il s'était penché vers M.
+de Saint-Pons, assis à ses côtés, et lui avait murmuré à l'oreille avec
+un enthousiasme comique:</p>
+
+<p>&mdash;Charmante, délirante, <i>épatante!</i>... Avec des robes de chez Worth, des
+chapeaux de chez Laure, des diamants de chez Samper, des chevaux de chez
+Drake et un huit-ressorts de chez Binder, ce sera simplement la reine du
+Bois, des courses, de l'Opéra et des Italiens!... Et, ma foi! si j'étais
+encore célibataire...</p>
+
+<p>Cependant le père de Roger, dont l'aspect n'avait rien d'irrité, avait
+engagé d'un geste notre héroïne et son compagnon à prendre un siège en
+face du bureau.</p>
+
+<p>Puis, s'adressant au garde-chasse:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Périn, dit-il, vous m'avez trompé...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne vous en tiens pas rancune et je ne saurais vous en blâmer,
+car ce mensonge émanait d'un c&oelig;ur, d'un esprit généreux, et
+recouvrait une action digne de l'approbation, de la louange des honnêtes
+gens...<a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'explique: en recueillant chez vous, en arrachant cette jeune
+fille (il désignait Florette) à la vie errante qu'elle avait menée
+jusqu'alors,&mdash;vous voyez que je suis bien instruit,&mdash;au milieu
+détestable qui l'entourait et à un avenir dangereux, ou au moins
+équivoque, vous l'avez présentée à tout le monde, à moi, ainsi qu'une
+orpheline de votre parenté...</p>
+
+<p>L'ancien policier baissa la tête:</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons poursuivit avec bonté:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudrait point, mon ami, rougir de vous être dérobé à la
+reconnaissance, à l'admiration publiques, en mettant sur le compte d'un
+devoir de famille ce qui n'était, de votre part, qu'un acte de pure
+charité. Cette modestie et cette délicatesse vous honorent. Je vous en
+félicite hautement... Quoi qu'il en soit, il résulte de l'entretien que
+je viens d'avoir avec monsieur, M<sup>e</sup> Grandurand, avoué à Paris...</p>
+
+<p>Le sémillant Agénor se leva et salua.</p>
+
+<p>Le marquis continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il résulte des pièces qu'il m'a communiquées que votre protégée ne
+vous touche aucunement par les liens du sang, qu'elle possède des
+parents, un oncle, et que ceux-ci, après avoir, pendant un certain
+nombre d'années, négligé de s'occuper d'elle par des motifs qu'il ne
+m'appartient pas d'apprécier, que<a name="page_026" id="page_026"></a> ceux-ci revendiquent leurs droits et
+la réclament aujourd'hui...</p>
+
+<p>L'ex-<i>détective</i> et notre héroïne se regardèrent en balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;Des parents!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui me réclament!...</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce possible?...</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Grandurand prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Miss Flore-Eva, dite Florette, est la fille de la demoiselle Hélène
+Ferrand et du sieur James-Williams Murphy...</p>
+
+<p>&mdash;Un père!... Une mère!... Ils existent!...</p>
+
+<p>Et la <i>Filleule de Lagardère</i>, qui suffoquait de ravissement, éleva vers
+le ciel des yeux qui rayonnaient de gratitude.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! reprit l'avoué, il m'en coûte de troubler une joie si légitime;
+mais Hélène Ferrand et James-Williams Murphy n'existent plus que pour
+mémoire:</p>
+
+<p>Ils ont cessé de vivre. La première est décédée à Paris fort peu de
+temps après vous avoir donné le jour; le second, à New-York, il y a une
+couple d'années.</p>
+
+<p>L'élan d'allégresse de la jeune fille s'éteignit dans un sanglot:<a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<p>&mdash;Morts!... Tous deux!... Oh! mon Dieu! mon Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Consolez-vous: il vous reste un protecteur, un parent dévoué,
+l'honorable sir Samuel Murphy, le frère cadet de votre père. Ce galant
+homme est venu tout exprès d'Amérique pour se mettre à votre recherche
+et vous envoyer en possession de la fortune de son aîné, une fortune
+considérable, qui fera de vous l'une des héritières les plus courues de
+France, comme vous en êtes déjà l'une des plus <i>galbeuses</i> et des plus
+accomplies.</p>
+
+<p>Ayant tourné ce madrigal, Agénor consulta sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Souffrez que nous abrégions. Mes minutes sont comptées. Demain,
+courses et régates à Dieppe, où madame m'attend...</p>
+
+<p>Ce soir, samedi, je prends le train pour la rejoindre,&mdash;le fameux <i>train
+des maris</i>,&mdash;et il faut qu'auparavant je passe dîner à mon cercle...
+Permettez-moi donc, mademoiselle, de vous poser quelques questions à
+toute vapeur...</p>
+
+<p>C'est bien vous, n'est-ce pas, dont la première enfance s'est écoulée à
+Bougival, chez une femme Françoise Mauclerc?...</p>
+
+<p>C'est vous qui avez porté le surnom de <i>Fine-Lame</i> et le sobriquet de
+<i>Filleule de Lagardère</i> dans certain<a name="page_028" id="page_028"></a> spectacle forain dirigé par trois
+Anglais dont le nom est consigné ici, au dossier?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Grandurand continua:</p>
+
+<p>&mdash;Les investigations auxquelles nous nous sommes livrés, les
+renseignements que nous avons recueillis ne nous laissent, d'ailleurs,
+aucun doute à cet égard. L'identité est plus que suffisamment établie.
+Il ne saurait y avoir <i>error in personâ</i>.</p>
+
+<p>Il raconta alors d'une façon sommaire la liaison d'Hélène et de Will, la
+manière dont ce dernier avait, à son lit de mort, entendu réparer sa
+faute, la promesse que le <i>captain</i> lui avait faite, et comment
+celui-ci, arrivé à Paris pour remplir cet engagement, avait été lancé
+sur les traces de la nièce qu'il brûlait de retrouver par un homme
+d'affaires auquel des circonstances,&mdash;trop longues à énumérer pour
+l'instant,&mdash;avaient révélé la présence de la jeune fille chez le garde
+général de M. de Saint-Pons...</p>
+
+<p>L'Américain avait songé&mdash;un moment&mdash;à se présenter lui-même au château
+du marquis et au pavillon de la Faisanderie...</p>
+
+<p>Mais il avait craint d'apporter dans cette démarche son ignorance des
+usages de notre pays...</p>
+
+<p>Puis une légère indisposition le retenait au <i>Grand Hôtel</i>...<a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<p>Il avait donc «élu domicile» dans l'étude de notre avoué, à qui il avait
+donné tous les détails, remis tous les documents relatifs à sa
+revendication et qu'il avait chargé de faire toutes diligences pour que
+l'enfant de son frère fût rendue immédiatement à ses soins et à sa
+tendresse...</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Grandurand (Agénor) conclut en s'adressant à notre héroïne:</p>
+
+<p>&mdash;Sir Samuel vous attend avec une impatience qui n'a d'égale que celle
+que vous devez éprouver d'embrasser ce digne <i>gentleman</i>. Je vais avoir
+l'honneur de vous conduire près de lui. Il sera si heureux de vous
+presser sur son c&oelig;ur! Et puis, l'<i>express</i> pour Dieppe part à huit
+heures; on se met à table à cinq au cercle, et nous ne sommes pas ici au
+boulevard des Capucines, ni à la gare Saint-Lazare...</p>
+
+<p>Ensuite, se tournant vers Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Si M. Périn veut bien déterminer le chiffre des dépenses auxquelles il
+s'est livré pendant le séjour chez lui de miss Flore-Eva, je suis
+autorisé à le couvrir de ses débours.</p>
+
+<p>L'ancien agent était immobile sur sa chaise.</p>
+
+<p>Tout ce qui se disait autour de lui allait au delà du possible. Il ne
+l'entendait pas.</p>
+
+<p>Il restait silencieux, béant et farouche.</p>
+
+<p>Il s'absorbait dans la contemplation du carré de<a name="page_030" id="page_030"></a> lumière que le soleil,
+entrant par l'une des fenêtres du cabinet, dessinait à ses pieds sur le
+parquet.</p>
+
+<p>Les dernières paroles de l'avoué parurent, cependant, rétablir l'ordre
+dans ce qu'il ressentait de tumultueux et d'incohérent.</p>
+
+<p>Il se dressa tout d'une pièce, et, avec une explosion d'amertume:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Qu'est-ce que je suis, après tout? Un hôtelier qui a
+hébergé une personne...</p>
+
+<p>Cette personne est devenue riche; elle paye; tout est bien. La voilà
+libre de s'en aller...</p>
+
+<p>Sa famille la réclame; une famille qui l'a abandonnée, depuis dix-huit
+ans, à la merci des événements! Son oncle, qui lui tombe des nues, brûle
+de la presser sur son c&oelig;ur. Vous l'avez dit...</p>
+
+<p>Eh bien, et moi?...</p>
+
+<p>Vous pouvez supposer, je pense, que j'ai aussi quelque chose qui
+ressemble à un c&oelig;ur...</p>
+
+<p>Je l'aime, cette enfant. Je la croyais seule sur la terre. Elle avait
+besoin de moi. Je lui ai ouvert mon âme en même temps que mon logis.
+C'était mon devoir. M. le marquis a eu tort tout à l'heure d'appeler
+cela une bonne action...</p>
+
+<p>Cependant, si c'est une bonne action, ayez au moins la pudeur de ne pas
+me proposer de me la régler en espèces!...<a name="page_031" id="page_031"></a></p>
+
+<p>&mdash;Jacques! mon cher Jacques! s'écria la <i>Filleule de Lagardère</i> qui
+s'élança vers lui en pleurant.</p>
+
+<p>Il la repoussa d'un geste triste:</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, vous n'êtes plus l'ange de mon foyer; vous êtes une
+héritière; on vous nomme miss Flore-Eva. Je ne puis plus rien, je ne
+suis plus rien pour vous. Vous avez changé de protecteur et vous avez
+gagné au change...</p>
+
+<p>Il se retourna vers l'avoué:</p>
+
+<p>&mdash;Les circonstances, poursuivit-il, m'avaient confié un dépôt. Comment
+ce dépôt était-il entre mes mains? Qu'importe! Ceux à qui il appartient
+le réclament; je le rends, c'est tout simple. On n'a rien de plus à
+m'offrir.</p>
+
+<p>Il se croisa les bras sur la poitrine et regarda ses auditeurs en face.</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons intervint.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher maître, dit-il à Grandurand, il est de ces services que l'on
+ne reconnaît pas avec l'argent; il est, pareillement, de ces douleurs
+auxquelles il convient de pardonner le cri de révolte et la plainte...</p>
+
+<p>Puis, frappant sur l'épaule de l'ex-policier:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon brave Périn, je vous dirais: <i>Du courage!</i> si je ne
+parlais à un soldat d'Inkermann et de Traktir, de Magenta et de
+Solférino... Que cette brusque<a name="page_032" id="page_032"></a> séparation vous cause un chagrin auquel
+je compatis tout le premier, ceci n'est un doute pour personne; mais,
+enfin, cet étranger retrouve sa nièce; il désire l'avoir près de lui.
+Quoi de plus légitime et de plus respectable? Songez qu'il a, de son
+côté, l'opinion, la justice, la loi,&mdash;la loi, pour laquelle vous avez si
+souvent et si énergiquement combattu...</p>
+
+<p>Jacques écoutait, pensif, le menton dans la poitrine, le sourcil froncé,
+le front chargé de ténèbres.</p>
+
+<p>Le marquis insista:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, c'est votre haute raison que j'invoque; ce sont les sentiments
+d'équité et de désintéressement dont vous avez fourni tant de preuves...</p>
+
+<p>Vous croyez-vous fondé, en bonne conscience, à blâmer cette enfant
+d'accepter la situation que sa naissance lui constitue?</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas seulement du bien-être immédiat qui résulte pour elle
+de cette situation; il s'agit de l'état légal qu'elle lui crée dans la
+société; il s'agit des avantages qu'elle lui réserve pour l'avenir.</p>
+
+<p>Cet avenir, avez-vous le droit d'en disposer?</p>
+
+<p>Et ne craignez-vous pas que, plus tard, mademoiselle ne se repente
+d'avoir résisté à la voix du parent qui l'appelle? Ne craignez-vous pas
+qu'elle ne se reproche la détermination que votre attitude, que votre
+langage semblent lui dicter aujourd'hui? Ne<a name="page_033" id="page_033"></a> craignez-vous pas qu'elle
+ne vous reproche, à vous, d'avoir été la pierre d'achoppement de son
+bonheur?...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons se tut.</p>
+
+<p>Il y eut un instant de silence.</p>
+
+<p>Puis le garde releva la tête.</p>
+
+<p>Ses yeux étaient secs: une flamme tragique y brillait...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, prononça-t-il; vous m'avez sauvé de moi-même.</p>
+
+<p>Il fit un pas vers la jeune fille et reprit lentement, avec calme et
+douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nous séparer, Florette. Nos deux chemins bifurquent. L'homme
+qui représente ta famille, ta fortune, ton avenir,&mdash;tu as entendu M. le
+marquis,&mdash;l'exige au nom des liens du sang. Je ne suis que ton ami: il
+est ton second père. Obéis à sa volonté; rejoins-le et aime-le: c'est ta
+fonction. La mienne est de ne reculer devant aucun sacrifice pour
+assurer ton bonheur. Ce bonheur est là-bas, dit-on. Pars donc; mais
+souviens-toi que tu laisses ici un malheureux qui eût donné sa vie pour
+te conserver!...</p>
+
+<p>Il ajouta entre ses dents, qu'il serrait pour étouffer ses sanglots au
+passage:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui mourra peut-être pour t'avoir perdue!...<a name="page_034" id="page_034"></a></p>
+
+<p>Comme le soir où il lui donna asile au pavillon de la Faisanderie, notre
+héroïne se précipita sur les deux mains qu'il lui tendait; elle les
+éleva vers son visage et les pressa contre son cou, sous son menton, ce
+qui est un profond geste de tendresse:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon ami, murmura-t-elle, Dieu m'est témoin que j'aurais voulu ne
+vous quitter jamais!...</p>
+
+<p>Puis elle inclina son beau front. Ses paupières se baissèrent. A quoi
+songeait-elle?</p>
+
+<p>A quoi songeait-elle tout à l'heure, pendant que M<sup>e</sup> Grandurand parlait,
+pendant que M. de Saint-Pons parlait, pendant que Jacques Périn
+parlait?...</p>
+
+<p>Car elle était rêveuse: nous écririons distraite si le mot n'était
+cruel...</p>
+
+<p>Distraite, oui, en vérité.</p>
+
+<p>Une pensée était née au milieu même de son émoi...</p>
+
+<p>Pensée coupable? Non, certes! Pensée égoïste? Peut-être!...</p>
+
+<p>On prétend que les corps humains les plus parfaits de lignes et de
+contours contiennent chacun une quantité infinitésimale d'arsenic...</p>
+
+<p>De même, l'âme de la femme la plus accomplie enferme un ou plusieurs
+millièmes d'égoïsme...</p>
+
+<p>La jeune fille songeait que l'espoir, insensé à force d'extravagance,
+que la chimère caressée à tâtons<a name="page_035" id="page_035"></a> dans la nuit du rêve, que le conte de
+fée auquel elle avait fait ironiquement allusion dans une de ses
+dernières entrevues avec Roger, venaient de se réaliser.</p>
+
+<p>Pourtant elle ne dormait point; elle était bien éveillée; et elle avait
+un nom, une famille, une fortune!</p>
+
+<p>Elle n'était plus mademoiselle Fine-Lame, l'ancienne «pensionnaire» des
+Snail, l'aventurière foraine, l'orpheline sans feu ni lieu: elle
+s'appelait miss Flore-Eva; elle connaissait ses parents; dans un
+instant, elle connaîtrait le frère de son père,&mdash;ce riche étranger dont
+elle partagerait le luxe...</p>
+
+<p>Et cela se résumait en ceci: posséder celui qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Elle allait pouvoir avouer un sentiment si longtemps contenu; Roger
+allait pouvoir la choisir entre toutes; tout obstacle entre eux avait
+disparu comme par enchantement.</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons, qui eût refusé son fils à l'enfant du hasard
+recueillie par un de ses serviteurs, hésiterait-il à l'accorder à la
+nièce de l'honorable, de l'opulent Samuel Murphy?...</p>
+
+<p>La joie séchait les larmes dans les yeux de la mignonne, où, comme
+l'aurore dans la rosée, luisait l'espérance grandissante...</p>
+
+<p>Patte-de-Fer ne s'apercevait point de ce changement.<a name="page_036" id="page_036"></a></p>
+
+<p>C'était un esprit perspicace et prompt, cependant, mais naïf en face de
+certains plis et de certains recoins obscurs.</p>
+
+<p>D'ailleurs, il était tout entier au marquis, qui lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Cette séparation ne sera pas éternelle. Paris n'est pas si loin de
+Saint-Germain, ni le <i>Grand-Hôtel</i> du pavillon de la Faisanderie. M.
+Murphy saura quel brave garçon vous êtes; il vous recevra avec plaisir;
+vous irez voir mademoiselle Flore, et elle viendra vous voir; que
+diable! on ne va pas l'emmener tout de suite en Amérique...</p>
+
+<p>L'avoué consulta sa montre de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Chauffons le dénouement, fit-il.</p>
+
+<p>Puis s'avançant vers notre héroïne:</p>
+
+<p>&mdash;Mon coupé nous attend, miss, et, s'il vous plaît d'accepter mon bras?</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Jacques était resté seul dans le cabinet du châtelain, ce dernier étant
+allé reconduire jusqu'au véhicule M<sup>e</sup> Grandurand et sa compagne.</p>
+
+<p>L'ex-<i>détective</i> s'était affaissé sur un fauteuil et cachait son visage
+dans ses mains.</p>
+
+<p>On ne l'entendait pas; mais aux secousses de ses épaules, on devinait
+qu'il sanglotait.</p>
+
+<p>Un bruit sourd de voiture arriva du dehors.<a name="page_037" id="page_037"></a></p>
+
+<p>Le malheureux se raidit pour ne pas s'élancer. Une convulsion le saisit.
+Il se renversa en arrière sur le dossier du fauteuil et laissa pendre
+ses bras inertes. En même temps, il gémit si bas que c'était comme un
+souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu la moitié de ma vie!...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DE LA v PARTIE</small></p>
+
+<p><a name="page_038" id="page_038"></a></p>
+
+<p><a name="page_039" id="page_039"></a></p>
+
+<h2><a name="QUATRIEME_PARTIE" id="QUATRIEME_PARTIE"></a>QUATRIÈME PARTIE<br /><br />
+<span class="sns">LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER</span></h2>
+
+<p class="cb">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<h3><a name="I-d" id="I-d"></a>I<br /><br />
+CHANGEMENT DE DÉCOR</h3>
+
+<p>Franchissons quelques semaines et enfilons l'avenue qui soude la grille
+du bois de Boulogne à l'arc triomphal de l'Etoile et à la ligne des
+Champs-Elysées, voie Appienne moderne par où l'Elégance monte faire son
+tour du lac, comme la Mode montait faire à Longchamps jadis cette
+promenade qui dictait des lois au monde entier.</p>
+
+<p>Dans le double ourlet de verdure qui borde ce ruban de poudre d'or, des
+bâtisses bien habitées étincellent<a name="page_040" id="page_040"></a> en blancheur ainsi que des perles
+dans une frange.</p>
+
+<p>Il y en a de tous les styles.</p>
+
+<p>Ici, c'est un châtelet à pignons et à tourelles; là, un temple grec à
+colonnade et à fronton; plus loin, une villa italienne, un cottage
+anglais. A les examiner de près, on sourirait des prétentions
+monstrueuses ou naïves que révèlent ces architectures internationales.
+Mais on ne les aperçoit qu'en courant. Ce qui ne nous empêche pas de
+penser qu'on devrait établir pour les personnes trop riches une école de
+goût gratuite et obligatoire.</p>
+
+<p>L'un de ces <i>petits hôtels</i>, comme disent les affiches de vente, situé
+au coin de la rue de la Pompe, venait d'être acheté par l'opulentissime
+Yankee dont Paris s'était occupé un moment.</p>
+
+<p>Celui-ci s'y était installé avec sa nièce&mdash;une adorable jeune fille&mdash;et
+un assez nombreux domestique, exclusivement composé d'Américains et
+d'Anglais.</p>
+
+<p>Nous l'y retrouvons en train d'arpenter un salon du premier étage dont
+le balcon dominait l'avenue.</p>
+
+<p>Ce balcon semblait exercer sur le prétendu Samuel une singulière
+attraction.</p>
+
+<p>A chaque instant, il interrompait son va-et-vient pour s'en approcher
+comme malgré lui.<a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<p>Toutefois on aurait pu croire qu'il craignait de s'y montrer.</p>
+
+<p>En effet, il ne dépassait point le seuil de la large porte-fenêtre qui y
+donnait accès, et, se contentant d'en soulever le rideau avec des
+précautions extrêmes, il interrogeait le dehors d'un &oelig;il anxieux et
+irrité:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas, murmurait-il, qu'elle se doute que je guette son
+retour... Elle se défierait, d'abord... Et puis, par ma foi! ce serait
+par trop ridicule!...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il n'était pas encore midi.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>A cette heure, l'avenue est médiocrement fréquentée.</p>
+
+<p>Dans la partie affectée aux véhicules et aux piétons on ne rencontre que
+des palefreniers, des maquignons, des cochers promenant leurs
+chevaux,&mdash;les uns en main, drapés de couvertures, les autres attelés à
+des <i>breaks</i>, à des <i>dog-carts</i>, à des voitures vides dont les glaces
+sont baissées,&mdash;et des cantonniers arrosant le sable des allées et le
+gazon des parterres.</p>
+
+<p>En revanche, le couloir réservé aux cavaliers est incessamment sillonné
+d'écuyers et d'amazones,&mdash;celles-ci seules, celles-là accompagnées d'un
+domestique ou d'un ou plusieurs <i>sportsmen</i> jeunes ou vieux,&mdash;qui
+préludent au tour du lac du soir par le tour du lac du matin.</p>
+
+<p>C'était surtout sur ce couloir, sur ces cavaliers et<a name="page_042" id="page_042"></a> sur ces amazones,
+que se portait à la dérobée l'attention du pseudo-<i>captain</i>.</p>
+
+<p>Constatons que ce n'était pas sans un violent combat avec lui-même qu'il
+paraissait céder à ce sentiment de curiosité.</p>
+
+<p>A un moment, s'arrachant de la fenêtre dont il laissa retomber le rideau
+avec colère, on l'entendit se demander:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! est-ce que je serais jaloux?...</p>
+
+<p>Il se répondit par un éclat de rire nerveux...</p>
+
+<p>Puis, s'approchant de la glace immense qui surmontait la cheminée, il
+s'étudia dedans avec inquiétude, comme s'il redoutait que quelque chose
+de la passion qui bouillonnait dans sa poitrine et sous son crâne ne
+transpirât sur son visage...</p>
+
+<p>Puis encore, rassuré par l'apparente tranquillité de celui-ci, il haussa
+les épaules et se prépara à reprendre, à travers le salon, ses allées et
+venues de fauve en cage.</p>
+
+<p>Comme il quittait la cheminée, la pendule se mit à tinter.</p>
+
+<p>Le faux Yankee lui jeta un regard d'indicible courroux:</p>
+
+<p>&mdash;Midi! s'exclama-t-il. Allons donc! Impossible! Cette sonnerie se moque
+ou radote!</p>
+
+<p>Il baissa la tête et calcula:<a name="page_043" id="page_043"></a></p>
+
+<p>&mdash;Elle est sortie depuis huit heures... Quatre heures d'absence!... Que
+peut-elle faire?...</p>
+
+<p>En cet instant, on gratta légèrement à une porte perdue sous des
+tentures dans un coin de la pièce.</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> bondit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Jim!... Elle serait rentrée?... Que signifie?...</p>
+
+<p>Il courut à la porte et l'ouvrit.</p>
+
+<p>Sur le seuil attendait un groom «microscopique», en redingote de drap
+vert serrée à la taille par une ceinture de cuir, en chapeau à cocarde,
+avec la cravate blanche, les éperons et la cravache de rigueur: un gamin
+de quatorze à quinze ans, coiffé de cheveux jonquille, pointu de museau,
+l'&oelig;il fureteur, l'air intelligent et effronté, portant dans ses rides
+précoces l'indice de tous les vices de l'homme joints à tous les défauts
+de l'enfant.</p>
+
+<p>La surprise de son maître étant une question:</p>
+
+<p>&mdash;Nous revenons par la rue de la Pompe, s'empressa-t-il de répondre. Je
+n'ai pas pris le temps de desseller Ralph et Betty. Miss Eva remonte
+chez elle par le grand escalier...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Entre et parle vite. Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>Le groom tira un carnet de sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous plaît, voici mon rapport rédigé minute par minute.
+Seulement, comme je l'ai griffonné à cheval,<a name="page_044" id="page_044"></a> en me cachant de ma
+maîtresse, Votre Grâce aurait de la peine à déchiffrer ces pattes de
+mouche... Si elle veut bien permettre que je lui en donne lecture?...</p>
+
+<p>L'autre se jeta dans un fauteuil:</p>
+
+<p>&mdash;Soit, hâte-toi; j'écoute...</p>
+
+<p>Jim commença:</p>
+
+<p>«Partis à huit heures. Mademoiselle d'une gaieté folle. Moi la suivant à
+dix pas suivant l'usage. Mademoiselle montant Ralph; votre serviteur,
+Ketty. La grille du bois dépassée, tourné à droite sur la route de
+Neuilly. A la hauteur du château de Madrid, galop d'un cheval derrière
+nous. Je me retourne...</p>
+
+<p>»C'est un cavalier qui arrive à fond de train...</p>
+
+<p>»Miss Eva s'est retournée aussi: elle a rougi...»</p>
+
+<p>&mdash;Ce cavalier, interrogea vivement l'auditeur, ce cavalier, comment
+était-il?</p>
+
+<p>Le lecteur consulta son carnet:</p>
+
+<p>«Un jeune homme. Bien en selle. Petites moustaches. Cheval bai-brun...»</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela: c'est celui qui l'a saluée l'autre jour.</p>
+
+<p>Le groom reprit:</p>
+
+<p>«Comme ce cavalier nous rejoint, ma maîtresse laisse tomber sa cravache.
+Le jeune homme se précipite à bas de sa monture; il ramasse l'objet, il
+le rend. Double exclamation de surprise:<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Monsieur Roger!</p>
+
+<p>»&mdash;Mademoiselle Florette!»</p>
+
+<p>&mdash;Surprise simulée. Ils se connaissent et devaient s'être donné
+rendez-vous. Après?...</p>
+
+<p>Le <i>boy</i> continua:</p>
+
+<p>«Tous deux se mettent à cheminer côte à côte, au pas, en causant à voix
+basse. Impossible de rien entendre. Nous passons devant la Laiterie.
+Miss Eva s'arrête et dit quelques mots au cavalier. Celui-ci paraît
+étonné. Mademoiselle ajoute en riant:</p>
+
+<p>«&mdash;Nous ne faisons aucun mal; et puis, j'ai si grand'faim!...</p>
+
+<p>»Et, se tournant vers moi:</p>
+
+<p>»&mdash;Jim, attendez-nous et gardez les chevaux!</p>
+
+<p>»Ils entrent à la Laiterie. Je les vois s'installer sous une tonnelle,
+où on leur sert de la crème et des gâteaux. Faction de deux heures à la
+porte. A la fin, ils se décident à sortir. Mademoiselle tend la main à
+son compagnon:</p>
+
+<p>»&mdash;Au revoir, mon ami. Dès aujourd'hui, je parlerai...</p>
+
+<p>»&mdash;Et dès demain, mon père sera instruit de tout...</p>
+
+<p>»Ils se séparent, et tandis que nous filons au trot sur la Muette, le
+cavalier pique dans la direction de Saint-James.»<a name="page_046" id="page_046"></a></p>
+
+<p>Le faux Samuel se leva brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne l'as pas suivi!... Tu ne t'es pas informé!... Tu n'as pas
+cherché à savoir...</p>
+
+<p>Le groom le considéra avec ébahissement:</p>
+
+<p>&mdash;Y songez-vous!... Pouvais-je quitter ma maîtresse?... Qu'aurait pensé
+celle-ci et quel prétexte prendre pour...</p>
+
+<p>L'autre l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Assez. Tu as raison. C'est à moi d'agir.</p>
+
+<p>Il s'enfonça dans ses réflexions:</p>
+
+<p>&mdash;Elle parlera dès aujourd'hui... Son père sera instruit dès demain...
+Quel est le mot de cette charade?...</p>
+
+<p>&mdash;Nonobstant, questionna le gamin, Sa Seigneurie est-elle satisfaite de
+la minutie de mon rapport?...</p>
+
+<p>Sa Seigneurie lui jeta un louis et le congédia du geste.</p>
+
+<p>Le drôle attrapa la pièce au vol, l'empocha avec une grimace de plaisir
+et s'esquiva prestement.</p>
+
+<p>Comme la petite porte se refermait sur lui, la grande s'entrebâilla sous
+la pression discrète d'un valet de pied qui annonça:</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>e</sup> Bouginier est en bas qui demande si sir Murphy est disposé à le
+recevoir?</p>
+
+<p>Le prétendu sir Murphy eut un mouvement d'impatience:<a name="page_047" id="page_047"></a></p>
+
+<p>&mdash;Introduisez-le dans mon cabinet; j'irai l'y retrouver après déjeuner.</p>
+
+<p>Puis, comme le domestique se retirait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Thompson, prévenez que l'on serve, et si ma nièce est de retour de
+sa promenade, priez-la de descendre à la salle à manger.</p>
+
+<p>Une voix jeune, fraîche et joyeuse s'éleva:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile de déranger personne, mon cher oncle; me voici!</p>
+
+<p>Et miss Eva, Florette ou la <i>Filleule de Lagardère</i> fit son entrée dans
+le salon.<a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<h3><a name="II-d" id="II-d"></a>II<br /><br />
+ROSINE ET BARTHOLO</h3>
+
+<p>Notre héroïne n'avait pas dépouillé son costume de cavalcade.</p>
+
+<p>Comme son gilet d'armes, autrefois, alors qu'elle appartenait, à titre
+de <i>première épée</i>, au théâtre des <i>Dislocations-Amusantes</i>, son amazone
+de drap noir moulait son buste, si finement assis sur les hanches et si
+riche, au corsage, en provocantes rondeurs.</p>
+
+<p>Ses joues, sous le treillage de son voile, montraient des teintes rosées
+produites par l'animation de la course ou par une joie intérieure.</p>
+
+<p>Ses cheveux magnifiques ondoyaient sous son chapeau, dont la plume se
+relevait avec des crâneries mousquetaires.<a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<p>Somme toute, le bonheur aidant, elle était plus belle que jamais.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>L'Angleterre est un pays où les femmes font des miracles à cheval.</p>
+
+<p>Pendant son séjour sur cette terre des plus hardies et des plus
+gracieuses <i>sportwomen</i>, au temps de ses succès et de la splendeur des
+frères Snail, la fillette avait pris les leçons d'équitation dont il ne
+lui fallut que quelques heures de manège pour se ressouvenir.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au Bois, sur Ralph ou Ketty lancés au
+galop de charge, on l'admirait,&mdash;comme partout.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Regardez par nos rues et sur nos boulevards.</p>
+
+<p>Combien de Gothons décrassées par le flot d'or du Pactole ont l'air
+d'avoir passé aux Oiseaux ou au Sacré-C&oelig;ur une jeunesse qui s'est
+écoulée dans une mansarde ou dans une loge de concierge!</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame était supérieure à la plupart de ces parvenues de
+la fortune ou de l'amour.</p>
+
+<p>Elle avait reçu au couvent une de ces éducations susceptibles de faire
+aussi bien une femme du monde qu'une femme de foyer.</p>
+
+<p>Aussi, lorsqu'elle s'était montrée au Bois, pour la première fois, avec
+le riche Américain et dans la calèche de celui-ci, n'y avait-il eu
+qu'une voix pour célébrer<a name="page_050" id="page_050"></a> sa souveraine aisance à porter sa récente
+fortune et les modes de la saison.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Roger de Saint-Pons, qui avait appris par son père la
+transformation de Florette en miss Eva et qui avait, lui aussi, senti
+son c&oelig;ur s'ouvrir à toutes les espérances,&mdash;Roger qui cherchait par
+tous les moyens à retrouver sa bien-aimée,&mdash;Roger qui chevauchait au
+milieu de la foule des promeneurs, avait croisé la voiture de
+l'Américain.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait salué.</p>
+
+<p>La jeune fille avait rougi.</p>
+
+<p>Le pseudo-Samuel, qui accompagnait notre héroïne, s'était aperçu de ce
+double mouvement.</p>
+
+<p>De suite il avait flairé amoureux sous roche.</p>
+
+<p>Malheureusement, il ne lui était point facile de surveiller hors de chez
+lui les faits et gestes de la mignonne.</p>
+
+<p>Toute rencontre fortuite avec quelque citoyen des Etats-Unis ayant
+présents à la mémoire les traits du véritable Murphy, devant
+nécessairement entraîner la découverte de la substitution opérée et
+mettre la justice sur la trace du crime commis, Richard
+Vautier&mdash;rendons-lui ce nom pour un moment&mdash;s'était imposé une retraite
+presque absolue dans laquelle il attendait avec une impatience fébrile
+que la réalisation de la fortune de sa victime lui permît de quitter
+Paris et de<a name="page_051" id="page_051"></a> se fixer en province, ainsi que nous l'avons entendu en
+dénoncer l'intention.</p>
+
+<p>Au cours de cette attente, de cette séquestration forcée, ne pouvant
+accompagner la jeune fille lorsqu'elle sortait, il la faisait suivre par
+Jim et espionner, jusque dans ses moindres démarches, par le reste des
+serviteurs dont il l'avait entourée.</p>
+
+<p>L'aimait-il donc?</p>
+
+<p>Nous ne savons.</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'il la désirait avec emportement, avec frénésie, avec
+rage, et qu'il la voulait tout entière: corps et âme.</p>
+
+<p>Tout en lui s'allumait surtout à cette idée qu'elle pût appartenir à un
+autre.</p>
+
+<p>Jugez s'il se mangeait le c&oelig;ur pendant les promenades matinales de
+Florette!</p>
+
+<p>Il avait, en effet, deviné que, si quelque Almaviva rôdait autour de la
+Rosine dont il s'était constitué le Bartholo, si celle-ci correspondait
+à la flamme déclarée du galant, c'était à ce moment, dans les allées du
+Bois, qu'ils devaient se rejoindre tous deux et se parler.</p>
+
+<p>De là les instructions données au groom et le rapport de ce dernier.</p>
+
+<p>Notre héroïne était loin de se douter de la tempête qu'elle avait
+soulevée chez «l'ami Dick.»<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<p>Elle n'avait guère vu en lui qu'un parent affectueux et dévoué, qui
+s'ingéniait à satisfaire toutes ses fantaisies et semblait n'avoir pris
+à tâche que de la rendre la plus heureuse des pupilles dans le plus
+nouveau des mondes possibles, et elle lui rendait en sincère
+reconnaissance ce qu'il lui prodiguait de soins, d'attentions et de
+bontés.</p>
+
+<p>En ce moment, du reste, où il venait d'acquérir la certitude que Rosine
+était d'accord avec Almaviva pour essayer de le tromper et où il se
+sentait tenaillé par les cruelles morsures de la jalousie, le faux oncle
+montrait à sa prétendue nièce un visage calme, digne et paternel.</p>
+
+<p>Quand la jeune fille lui tendit son front avec une expression naïve, il
+n'eut aux lèvres qu'un insensible et imperceptible frémissement.</p>
+
+<p>Et ce fut de son ton le plus ordinaire qu'il la salua de cette phrase
+habituelle de tous les jours:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Good morning</i>, ma chère Eva! Avez-vous fait une bonne excursion?</p>
+
+<p>&mdash;Excellente. Le Bois était charmant, ce matin. Je m'en suis donné à
+c&oelig;ur-joie de galoper à travers le grand air, la verdure, le soleil et
+les chants d'oiseaux.</p>
+
+<p>Bartholo sourit avec bonhomie.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, reprit-il, qui a dû vous aiguiser furieusement<a name="page_053" id="page_053"></a> l'appétit, et
+j'imagine que vous ferez honneur au <i>breekfast</i>...</p>
+
+<p>Rosine sourit à son tour, et, rougissant légèrement derrière son
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon cher oncle...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais faim au cours de ce que vous appelez mon excursion; je passais
+devant la Laiterie; j'y suis entrée et je m'y suis réconfortée d'une
+tasse de crème et d'un ou deux petits pains de seigle...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce <i>lunch</i> était confortable?...</p>
+
+<p>&mdash;Exquis; si bien...</p>
+
+<p>&mdash;Si bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Si bien que je vous demanderai la permission de ne me mettre à table
+que pour vous tenir compagnie...</p>
+
+<p>Le prétendu Yankee riait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right</i>! déclara-t-il, voici qui tombe à merveille. J'ai moi-même
+déjeuné en vous attendant. Car, ceci soit dit sans reproche, votre
+promenade n'a pas duré moins de quatre heures. Avais-je donc tort de la
+baptiser une excursion? Ne serait-ce pas plutôt un voyage?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... commença la mignonne, embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne vous gronde pas, mon enfant! poursuivit<a name="page_054" id="page_054"></a> l'autre avec une
+persistante douceur. La jeunesse a besoin de mouvement, d'exercice et
+d'une certaine indépendance qui n'est peut-être pas dans les m&oelig;urs
+françaises, mais que, chez nous, en Amérique, nous laissons volontiers à
+nos femmes, à nos filles, sans avoir l'occasion de nous en repentir.
+D'ailleurs je suis persuadé que, hors de ma présence, vous ne faites
+rien qu'une miss de votre franchise ne puisse avouer hautement, et qui
+ne demeure en deçà des limites de la convenance...</p>
+
+<p>Sa voix n'avait pas la moindre inflexion ironique; mais son &oelig;il,
+sournois sous ses caresses, étudiait le visage de notre héroïne.</p>
+
+<p>Celle-ci ne possédait point l'aplomb de la Rosine de Beaumarchais.</p>
+
+<p>Un flot de pourpre monta à ses joues, et ses paupières s'abaissèrent
+pour voiler le trouble de son regard.</p>
+
+<p>Son interlocuteur continua, sans paraître remarquer ce désarroi:</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien, au lieu de descendre dans la salle à manger, nous
+resterons ici, à causer, s'il vous plaît...</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;A causer de choses sérieuses.</p>
+
+<p>Puis, comme les yeux de Florette l'interrogeaient avec un soupçon
+d'inquiétude:<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous. Je serai bref et je tâcherai de ne pas vous sembler
+ennuyeux. Ce sera l'affaire de dix minutes. Après quoi, je m'empresserai
+de vous rendre la clef des champs.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon oncle! protesta mademoiselle Fine-Lame, je serai toujours
+heureuse de vous entendre.</p>
+
+<p>Et elle ajouta résolument:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai moi-même une confidence des plus importantes à vous faire...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... Eh bien, parlez, ma chère nièce... Je vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Non... Vous d'abord... Je vous en prie...</p>
+
+<p>Elle déposa sa cravache sur un meuble, ôta ses gants et son chapeau, et
+s'assit dans un fauteuil,&mdash;curieuse, attentive, émue.</p>
+
+<p>L'ami Dick se promenait de long en large dans le salon.</p>
+
+<p>A un moment, il s'arrêta devant la jeune fille et lui demanda
+brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Eva, n'avez-vous pas envie de vous marier?<a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<h3><a name="III-d" id="III-d"></a>III<br /><br />
+A BON DEMANDEUR, BON REFUSEUR</h3>
+
+<p>La <i>Filleule, de Lagardère</i> tressaillit violemment,&mdash;elle était si loin
+de s'attendre à une pareille question!&mdash;et répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Me marier!...</p>
+
+<p>Le pseudo-Samuel poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas ici de ce désir banal qui dévore toutes les fillettes
+de jouer à la madame, de changer de position et de conquérir une liberté
+qu'en France on refuse aux jeunes misses...</p>
+
+<p>Non, je veux désigner cette aspiration de la femme d'esprit et de
+c&oelig;ur à ne plus marcher seule désormais dans la vie et à s'appuyer sur
+le bras d'un homme vaillant et fort, qu'elle a distingué dans la foule,
+en<a name="page_057" id="page_057"></a> qui elle a mis sa confiance et sa tendresse, et sous la protection
+duquel elle chemine, tranquille, heureuse et honorée...</p>
+
+<p>M'avez-vous compris, mon enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit notre héroïne d'un ton pénétré et convaincu; oui, je
+vous ai compris, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Et, sans doute, vous vous êtes dit que riche et belle comme vous
+l'êtes,&mdash;car vous êtes merveilleusement belle...</p>
+
+<p>Il prononça ces mots avec tant de passion que «sa nièce» ne put se
+défendre d'un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>Il s'aperçut de l'effet et se hâta de reprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est pas un compliment. C'est la constatation d'un fait, lequel,
+je crois, ne doit ni vous étonner ni vous blesser...</p>
+
+<p>Donc, vous êtes belle, et l'héritage de mon aîné, de notre pauvre et
+cher Will, dont vous serez envoyée sous peu en possession,&mdash;j'ai écrit à
+ce sujet à New-York, où l'on procède, en ce moment, aux formalités
+nécessaires,&mdash;cet héritage fait de vous l'un des partis les plus
+sortables...</p>
+
+<p>Dans cette situation, il est tout naturel que vous vous soyez dit que
+les prétendants ne vous manqueraient pas...</p>
+
+<p>Il est constant qu'il s'en présentera par douzaines...<a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p>Soit, mais, parmi ceux-ci, combien&mdash;gentilshommes réduits à redorer leur
+blason ou plébéiens avides d'échafauder leur fortune sur la
+vôtre,&mdash;combien n'auront d'autre ambition que d'épouser vos dollars!...</p>
+
+<p>Parmi ceux, au contraire, qui, non moins avantagés que vous sous le
+rapport de l'argent, solliciteront votre main avec une ardeur dégagée de
+tout intérêt et éperonnée seulement par la puissance de vos charmes,
+combien reculeront devant votre passé!...</p>
+
+<p>Excusez ma parole brutale: je ne suis guère qu'un sauvage et n'ai point
+l'habitude de taire ni de déguiser la vérité,&mdash;dût cette vérité arracher
+un cri de douleur à ceux que j'aime!...</p>
+
+<p>Ce passé, sur lequel je ne reviendrai plus, vous rendrez cette justice à
+ma discrétion, que je ne vous en ai demandé que ce qu'il vous a plu de
+m'apprendre...</p>
+
+<p>Mais un futur époux sera plus exigeant...</p>
+
+<p>Lui cacherez-vous ce qui peut-être lui sera révélé par d'autres?...</p>
+
+<p>Hé! mon Dieu, je ne l'ignore point: ce passé, indépendant de votre
+volonté, est certainement irréprochable, et pas un citoyen de la libre
+Amérique n'hésiterait à donner son nom à celle qui s'est appelée la
+<i>Filleule de Lagardère</i>...</p>
+
+<p>Mais nous ne sommes pas ici dans les Etats de<a name="page_059" id="page_059"></a> l'Union: nous sommes dans
+un pays où le préjugé règne, où le ridicule tue, et où votre première
+jeunesse s'est écoulée sur les tréteaux de je ne sais quelle entreprise
+foraine...</p>
+
+<p>Et puis, il y a cette histoire: la tentative de vol commise au pavillon
+de la Faisanderie...</p>
+
+<p>On prétendra que vous avez été la complice des misérables...</p>
+
+<p>Calomnie infâme, j'en conviens; cependant, n'est-ce pas un de vos
+écrivains qui a érigé en principe que, de la calomnie la plus absurde,
+il reste toujours quelque chose?...</p>
+
+<p>Cette double tache originelle, tout votre or ne la lavera pas! Que
+dis-je! il la fera plus visible sur votre front, où iront la chercher
+les yeux des médisants et des jaloux!...</p>
+
+<p>Un mari éperdûment épris vous la pardonnera-t-il? Le monde ne vous la
+pardonnera point. Le monde est injuste, cruel et tenace. Pour échapper à
+ses dédains, à ses sarcasmes, il vous faudra renoncer à lui...</p>
+
+<p>Hélas! le bonheur s'évapore vite dans la solitude!...</p>
+
+<p>L'ivresse de la lune de miel peu à peu dissipée, ne craignez-vous pas
+que celui qui vous aura choisie envers et contre tous, ne finisse par se
+révolter contre l'existence à laquelle vous l'aurez involontairement
+condamné, et ne sente l'indifférence, la rancune, la<a name="page_060" id="page_060"></a> haine même se
+substituer dans son c&oelig;ur à l'amour sapé par la satiété et la
+possession?...</p>
+
+<p>Vous n'aviez pas pensé à tout cela, mon enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, mon oncle, repartit la jeune fille avec
+tranquillité, j'y avais pensé depuis longtemps.</p>
+
+<p>Un peu de malaise passa parmi l'assurance, parmi l'éloquence de
+l'orateur.</p>
+
+<p>Il avait compté sur des larmes, sur des protestations, sur des
+exclamations, tout au moins sur un mouvement.</p>
+
+<p>Rien n'était venu.</p>
+
+<p>Florette l'avait écouté attentivement, mais paisiblement.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis enchanté, reprit-il, que vous ayez envisagé, sans vous en
+émouvoir outre mesure, cet état de choses dont il était urgent que nous
+nous occupassions tôt ou tard. C'est d'une personne prudente et sensée.
+Il m'appartient néanmoins, en ma qualité de frère et de représentant de
+votre père, en qualité de votre tuteur et de votre unique parent en ce
+monde, il m'appartient, dis-je, d'aviser au moyen d'asseoir sur des
+bases solides votre bonheur et votre avenir. Ce moyen, je l'ai cherché à
+votre insu, et Dieu m'a permis de le rencontrer. Je crois avoir trouvé
+l'époux qui vous convient...<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<p>Il s'arrêta...</p>
+
+<p>Il avait espéré jeter par ces paroles notre héroïne dans un trouble dont
+il profiterait pour lui arracher son secret.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame dit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, je vous sais gré de cette sollicitude; mais encore faut-il
+que je connaisse celui que vous me destinez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>Il poursuivit, après s'être recueilli un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je, d'abord, besoin de vous déclarer que celui-là est réfractaire à
+tous les préjugés, à toutes les lois d'une société qui n'a de force que
+contre les faibles, les timides et les désarmés?...</p>
+
+<p>Cette supériorité suppose un certain âge...</p>
+
+<p>De fait, ce n'est plus un jouvenceau; mais qu'est-ce que la jeunesse? Il
+y a des adolescents qui sont caducs. Il y a des hommes mûrs qui
+conservent toute la fraîcheur des premières années...</p>
+
+<p>En ce qui le concerne, l'époux que je vous ai choisi ne s'est jamais
+montré plus robuste et plus dispos: jamais son intelligence n'a été plus
+lucide; jamais sa sensibilité, plus vive ni plus délicate...</p>
+
+<p>Cela tient-il à ce qu'il a gardé la virginité de son c&oelig;ur?
+J'inclinerais à le croire. S'il a inspiré des passions,<a name="page_062" id="page_062"></a> il a su n'en
+point ressentir,&mdash;et c'est une âme neuve qu'il offre à celle qui
+daignera l'accepter.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En commençant cette scène, notre rusé compère n'avait qu'un but:
+contraindre mademoiselle Fine-Lame à se trahir.</p>
+
+<p>Mais surpris, au début, par l'attitude de la jeune fille, il s'était
+échauffé petit à petit et sans s'en apercevoir lui-même, au point de
+transformer la comédie en une explosion sincère des sentiments qu'il
+contenait.</p>
+
+<p>Les maquignons et les <i>turfistes</i> ont un terme particulier pour désigner
+l'action du cheval qui s'exaspère de son propre élan et ne connaît plus
+de bornes ni d'obstacles à son galop vertigineux.</p>
+
+<p>Ils appellent cela <i>s'emballer</i>.</p>
+
+<p>L'ami Dick s'était <i>emballé</i>.</p>
+
+<p>Encore un peu, et, comme un véritable amoureux de vaudeville, il allait
+tomber aux genoux de notre héroïne, lorsque celle-ci&mdash;effrayée à la fin
+de cet aveu déguisé et de l'ardeur avec laquelle l'étrange soupirant le
+formulait&mdash;l'arrêta en s'exclamant:</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, de grâce!</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis ni ne dois en entendre davantage...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...<a name="page_063" id="page_063"></a></p>
+
+<p>Elle eut un geste suppliant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne me dites pas le nom de la personne dont vous me
+parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi tairais-je ce nom?</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'en supposant que cette personne ait réellement sur moi les
+projets que vous lui prêtez, je serais désolée de la désespérer...</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'est pas possible d'accueillir ses hommages...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'appartiens plus: j'aime quelqu'un et j'en suis aimée...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>Il est certain que le faux Murphy s'attendait à cette réponse, qu'il
+l'avait provoquée par tous les moyens en son pouvoir, et que rien en
+elle ne devait le surprendre, le rapport du groom Jim l'ayant
+suffisamment édifié à cet endroit.</p>
+
+<p>Pourtant la déclaration de Florette le frappa en pleine poitrine, et ce
+fut d'une voix tremblante de colère qu'il s'écria,&mdash;l'&oelig;il sombre et
+les traits contractés:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez quelqu'un!... On vous aime!... Ah! oui: ce jeune monsieur
+qui vous contait fleurette au Bois, ce matin!...<a name="page_064" id="page_064"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que vous m'avez trompé, que vous entretenez une intrigue
+coupable et que ces promenades, qui durent quatre heures, ne sont que
+des rendez-vous galants dans lesquels vous laissez, chaque jour, une
+partie de votre honneur!...</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> releva le front sous le reproche immérité:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répliqua-t-elle fièrement&mdash;elle ne l'appelait plus <i>mon
+oncle</i>,&mdash;ceux que vous avez chargés d'épier mes actions vous ont mal
+renseigné. C'est la première fois, ce matin, que je rencontre au Bois
+celui qui est mon fiancé devant Dieu et qui deviendra mon mari devant
+les hommes.</p>
+
+<p>Elle ajouta, en pesant sur les mots:</p>
+
+<p>&mdash;<i>La première fois, au Bois</i>; car je n'ai rien à vous cacher, et je
+n'éprouve aucune honte à déclarer hautement qu'il y a longtemps que nous
+avons échangé nos c&oelig;urs et que nous nous sommes promis de n'être
+jamais l'un qu'à l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;A merveille! ricana son interlocuteur. C'est un <i>pronunciamiento</i> dans
+les règles. Et quel est cet heureux mortel? J'imagine quelque <i>dandy</i>
+ruiné qu'attire le rayonnement de votre dot...</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là est un vrai gentilhomme. Il était plus riche que moi et
+j'étais seule au monde, sans appui,<a name="page_065" id="page_065"></a> sans ressources, alors qu'il m'a
+juré que je serais sa femme. Pourquoi ne lui conserverais-je pas ma foi,
+aujourd'hui que j'ai retrouvé un nom, une fortune, une famille?...</p>
+
+<p>&mdash;Et lui avouerez-vous, à ce vrai gentilhomme, le milieu dans lequel
+vous avez vécu avant qu'il vous connût sans doute?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dans ce milieu qu'il m'a connue. Il sait que ma vie passée est
+pure de toute faute. Aussi pure, j'en atteste le ciel, que ma conduite
+d'à présent!...</p>
+
+<p>L'ami Dick toussa. La colère lui montait à la gorge. Il fit un tour dans
+le salon et reprit, en s'efforçant de se dominer:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous espérez que ses nobles parents...</p>
+
+<p>La jeune fille affirma avec exaltation:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère tout de l'amour de Roger. Son amour l'inspirera. Il lui
+donnera le pouvoir de convaincre son père, et celui-ci consentira à
+notre bonheur à tous deux. Roger l'a dit, et je crois en lui: il est de
+ceux qui ne mentent point.</p>
+
+<p>L'autre interrogea violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Roger, de qui?... Roger, de quoi?... Vous me ferez, je pense,
+l'honneur de ne pas me taire davantage le nom de mon futur neveu...</p>
+
+<p>Notre héroïne ouvrit la bouche pour parler...<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p>Mais le nom qui allait jaillir de ses lèvres ne fut point prononcé...</p>
+
+<p>Car elle avait surpris la lueur fauve, sinistre et féroce que venait de
+darder la prunelle de l'assassin de Sam Murphy...</p>
+
+<p>Il y avait dans cet éclair tout un déchaînement de menaces et
+d'intentions mauvaises...</p>
+
+<p>Et mademoiselle Fine-Lame se défiait désormais.</p>
+
+<p>Aussi répondit-elle froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom, le père de Roger vous l'apprendra lui-même, quand il se
+présentera à vous ainsi qu'à mon oncle et tuteur.</p>
+
+<p>Mais, déjà, Richard Vautier avait ramené à un calme relatif ses traits,
+son ton et son regard:</p>
+
+<p>&mdash;Et si je refusais, objecta-t-il, mon assentiment à cette union?</p>
+
+<p>Florette se leva.</p>
+
+<p>Son visage avait revêtu une remarquable expression d'énergie.</p>
+
+<p>Sa voix était ferme et décidée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, déclara-t-elle, je me rappellerais que, jusqu'à ce moment, j'ai
+su me passer de famille; que mon père, qui se souvenait de moi si tard,
+a négligé de me reconnaître aux yeux de la loi du pays où je suis née,
+et que ma mère seule, si j'avais eu l'immense joie de la conserver,
+aurait des droits sur mes<a name="page_067" id="page_067"></a> actions. Je renoncerais sans regrets à
+l'existence que vous m'avez faite, au luxe qui m'entoure, à l'héritage
+qui m'appartient, et je m'en retournerais chez le brave garçon qui
+m'avait recueillie jadis. Jacques Périn ne me fermerait pas sa porte.
+C'est à lui uniquement que je demanderais conseil, aide et protection...
+Quant à celui à qui j'ai marié mon âme, pauvre il m'a aimée, pauvre il
+m'aimerait encore,&mdash;et, si je ne pouvais être à lui, du moins je ne
+serais à personne.</p>
+
+<p>L'ami Dick parut réfléchir. Ensuite, sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit. J'attendrai la visite que vous m'annoncez. Pour l'instant,
+miss Eva, nous n'avons plus rien à nous dire. Rentrez dans votre
+appartement. Je vous y ferai connaître ma volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez la mienne, mon oncle, repartit notre héroïne
+vaillamment.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Dans son cabinet, où il avait rejoint M<sup>e</sup> Bouginier, l'ancien secrétaire
+du <i>captain</i> donnait un libre cours à son emportement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répète, disait-il, si nous n'y prenons garde, la fille et
+les millions de Will nous échapperont en même temps... La misérable se
+révolte: elle a un amant&mdash;un amant qui l'endoctrine, qu'elle prétend<a name="page_068" id="page_068"></a>
+épouser, et avec qui elle compte sans doute partager l'héritage
+paternel, puisque j'ai été assez sot pour ne pas suivre vos avis en
+l'écartant définitivement de notre chemin...</p>
+
+<p>L'ex-avoué savoura une prise et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà. Je l'avais bien prévu. C'est le cas de tous les mortels...</p>
+
+<p>Il haussa légèrement les épaules et modula en sourdine:</p>
+
+<p class="cspc">Amour, amour, quand tu nous tiens!...</p>
+
+<p>L'autre continua avec la même agitation:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce jeune drôle qui est cause de tout. Il a séduit cette niaise
+enfant. C'est lui qui lui a tracé sa ligne de conduite. C'est contre lui
+qu'il faut agir... Oui, mais elle m'a caché son nom... Comment combattre
+un adversaire qu'un masque dérobe à vos coups?</p>
+
+<p>Il martela une table du poing:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce nom et cet adversaire, je donnerais pour les connaître...</p>
+
+<p>&mdash;Ne donnez rien, interrompit paisiblement l'ex-officier ministériel, je
+vous les apporte gratis...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! puisque je suis au courant de toute cette histoire
+d'amourette...<a name="page_069" id="page_069"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne m'aviez pas prévenu!...</p>
+
+<p>&mdash;Je venais justement m'entretenir avec vous de ce gentil garçon...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est...</p>
+
+<p>&mdash;Un cavalier accompli. Aussi mignon que la minette. Je vous signe mon
+billet que ce sera le plus joli petit ménage...</p>
+
+<p>Richard Vautier fit un geste d'impatience.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier poursuivit avec placidité:</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous agace. Je comprends. Passons.</p>
+
+<p>Puis changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;La question est de savoir si nous sommes associés.</p>
+
+<p>&mdash;Associés?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans l'affaire des millions, associés à parts égales, mêlant
+fraternellement nos jeux et partageant loyalement les bénéfices...</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, tope là!...</p>
+
+<p>Avant trois jours, j'aurai brouillé à mort mademoiselle Fine-Lame et M.
+le marquis Roger de Saint-Pons,&mdash;et celui-ci ne sera plus à craindre;
+car, avant trois jours aussi, il aura cessé d'exister.<a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<h3><a name="IV-d" id="IV-d"></a>IV<br /><br />
+LETTRES ANONYMES</h3>
+
+<p>Le lendemain, Roger de Saint-Pons qui, depuis que Florette avait quitté
+le pavillon de la Faisanderie pour l'avenue du bois de Boulogne,
+profitait de ce que son père passait toutes ses journées à la chasse
+pour passer, lui, toutes ses journées à Paris, Roger de Saint-Pons,
+disons-nous, se préparait à retourner à Carrières, où il voulait avoir
+avec le marquis un entretien décisif au sujet de la jeune fille.</p>
+
+<p>Avant de prendre le train, il devait déjeuner avec quelques amis.</p>
+
+<p>Il était dix heures. Le jeune homme était en train de s'habiller.</p>
+
+<p>Népomucène Briquet entra.<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>Elevé à la dignité de factotum de son ancien <i>copain</i> de régiment,
+l'ex-chasseur avait conservé l'habitude de tutoyer celui-ci.</p>
+
+<p>Il n'avait pas renoncé non plus à celle de guillocher son langage
+d'amphigourismes redondants et ambitieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Roger, fit-il, c'est une lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre?...</p>
+
+<p>&mdash;Et qui infecte un bouquet de parfums olfactifs, quintessenciés et
+délectables!... Le Marché aux Fleurs, quoi!... Ou, censément, une
+boutique de coiffeur qu'on se fourrerait sous le nez!...</p>
+
+<p>Il tendit à son maître une enveloppe carrée, d'un papier glacé,
+légèrement teinté de vert d'eau, sur laquelle l'adresse de Roger de
+Saint-Pons était tracée en caractères grêles, irréguliers et tremblés.</p>
+
+<p>Le jeune homme l'examina et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est une écriture de femme...</p>
+
+<p>Il se mit à tourner et à retourner la lettre, comme s'il eût hésité à
+l'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Pour sûr, opina Népomucène, ce ne sont pas les jambages du ministre de
+la guerre ou du <i>marchef</i> de l'escadron... Nonobstant, que j'aurais
+voulu avoir pour camarade de lit l'ordonnance qui l'a apportée... Une
+chérubine de <i>bobonne</i> astiquée, harnachée comme pour une revue
+d'inspection, avec une taille qui tiendrait<a name="page_072" id="page_072"></a> dans la dragonne de mon
+sabre, des cheveux noirs et reluisants comme le couvercle de ma giberne
+et une paire de quinquets qui vous fusillent à l'instar d'une batterie
+de mitrailleuses!...</p>
+
+<p>Tandis que Népomucène parlait, M. de Saint-Pons continuait à regarder la
+lettre avec une inquiétude qu'il ne s'expliquait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut m'écrire? se demanda-t-il.</p>
+
+<p>Briquet haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! ta particulière de l'avenue du Bois-de-Boulogne!...</p>
+
+<p>Ces amoureux, quand ça ne jabote pas ensemble, ça a toujours un tas de
+choses à se communiquer, épistolairement parlant...</p>
+
+<p>Ouvre, d'ailleurs, et tu verras, pendant que je vais administrer le
+<i>coup de fion</i> à ton équipement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison... C'est peut-être de Florette... Mon Dieu! s'il lui
+était arrivé malheur?</p>
+
+<p>Et le jeune homme, décachetant la missive, lut d'un trait ce qu'elle
+contenait.</p>
+
+<p>Alors, l'ex-chasseur, qui brossait le chapeau de son maître, entendit un
+cri étouffé...</p>
+
+<p>Il se retourna vivement...</p>
+
+<p>Roger était horriblement pâle.</p>
+
+<p>Les lèvres blêmes et frémissantes, il s'appuyait à un meuble pour ne pas
+tomber et il fixait des yeux<a name="page_073" id="page_073"></a> hagards sur le papier mystérieux, qu'il
+tenait d'une main tremblante et crispée.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! qu'est-ce qu'il y a, mon fils? s'exclama l'ancien troupier,
+effrayé. Est-ce que la <i>Filleule de Lagardère</i> serait malade?</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons fit un signe négatif.</p>
+
+<p>Népomucène interrogea de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle serait morte?...</p>
+
+<p>&mdash;Non... Mais ce n'est pas moins affreux... Ecoute...</p>
+
+<p>Népomucène se rapprocha.</p>
+
+<p>Et d'une voix sourde et saccadée, le jeune homme lui donna lecture des
+lignes suivantes:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Celle en qui vous avez toute confiance se moque indignement de
+vous. Après avoir filé, le matin, le parfait amour en votre
+compagnie, elle se rattrape, le soir, avec des gens qui ne sont pas
+assez naïfs pour l'adorer platoniquement.</p>
+
+<p>»Voulez-vous en avoir la preuve?</p>
+
+<p>»Trouvez-vous, à dix heures, dans une voiture fermée, rue de la
+Pompe, devant la porte des communs de l'hôtel Murphy.</p>
+
+<p>»Vous verrez alors sortir la future marquise de Saint-Pons et vous
+pourrez la suivre jusqu'à l'endroit<a name="page_074" id="page_074"></a> où l'attend celui qui restera
+son amant lorsque vous serez son époux.</p>
+
+<p class="r">»U<small>NE</small> A<small>MIE</small>.»</p></div>
+
+<p>Népomucène Briquet, attentif, se tortillait la moustache.</p>
+
+<p>Lorsque son maître eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Sacré mille noms d'un chien! tonna le brave soldat, voilà une amie qui
+me fait furieusement l'effet d'être une venimeuse pécore! Accuser
+mademoiselle Fine-Lame!... C'est le jet de bave d'une limace sur une
+rose!... Une lâcheté! Un mensonge! Une calomnie superlative et
+vexatoire!...</p>
+
+<p>Et Népomucène ajouta avec une chaleureuse conviction:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, expédier une lettre anonyme, sans signature ni pataraphe,
+c'est le propre d'un <i>salopiaud</i>&mdash;ou d'une <i>salopiaude</i>, au choix, quand
+il retourne d'une dame du sexe&mdash;et c'est la consigne, pour tout un
+chacun qui possède pour cinq centimes de bon sens sous le cuir chevelu,
+de mépriser avec dédain ces dénonciations clandestines d'une vengeance
+de femme ou autre...</p>
+
+<p>Il frappa sur l'épaule de Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vas pas croire à celle-ci, hein? et faire à ta<a name="page_075" id="page_075"></a> maîtresse
+l'injure de la supposer susceptible d'une trahison?...</p>
+
+<p>On a voulu se gausser, je te le jure, et mademoiselle Florette est une
+honnête fille; je te réponds d'elle sur mes chevrons, moi à qui tu as
+conté tout ce qui s'est passé entre vous...</p>
+
+<p>Oui, certainement, Florette est une honnête fille, incapable de fauter
+d'une façon plus ou moins quelconque, qui ne respire que pour toi et qui
+n'a jamais trompé... que le <i>contre de quarte</i> en tirant la botte avec
+les <i>pékins</i>...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons lui tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mon vieux camarade, dit-il; tu viens de me dicter mon devoir.</p>
+
+<p>Il froissa le papier et le jeta dans un coin avec dégoût.</p>
+
+<p>Puis, quand il eut fini de s'habiller:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais fumer un cigare sur le boulevard, en attendant l'heure du
+déjeuner...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, et pour allumer ton londrès...</p>
+
+<p>L'ex-chasseur se baissa et ramassa la lettre:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, poursuivit-il le feu va purifier cette vilenie.</p>
+
+<p>Mais le jeune homme, lui arrêtant le bras au moment où il présentait le
+billet à la flamme d'une allumette:<a name="page_076" id="page_076"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, donne-moi ce papier...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le conserver. Il me servira peut-être à découvrir un jour
+l'auteur d'une telle infamie... Oh! celui-là, quel qu'il soit, payera
+cher la souffrance qu'il m'a fait éprouver tout à l'heure!...</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons aurait pu ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Et que j'éprouve encore maintenant!...</p>
+
+<p>La lettre, qu'il venait de glisser dans la poche de son vêtement, le
+mordait à la poitrine ainsi qu'une dent de vipère.</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>Népomucène Briquet le suivit des yeux, d'un air qui avait des
+commisérations et des attendrissements paternels.</p>
+
+<p>Le digne troupier devinait les tortures mal dissimulées qui poignaient
+son jeune maître:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grogna-t-il, si je tenais la fichue gaupe qui nous a expédié ce
+poulet, c'est elle qui pincerait un quadrille, avec accompagnement
+d'éventail à bourrique!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Presque à la même heure, une scène identique se passait à l'hôtel
+Murphy, dans l'appartement occupé par Flore-Eva.</p>
+
+<p>Mistress Betzy Simpson, la femme de chambre de<a name="page_077" id="page_077"></a> celle-ci, une Anglaise
+d'un âge mûr et d'une apparence absolument respectable, très dévouée à
+sa jeune maîtresse, mais plus dévouée encore à son maître, sir Samuel,
+qui lui réglait ses gages sur un pied magnifique,&mdash;mistress Betzy
+Simpson entrait chez notre héroïne en ayant à la main un pli d'une forme
+et d'un papier exactement pareils à celui que nous avons vu remettre ès
+mains de Roger de Saint-Pons par son fidèle serviteur et compagnon
+d'armes Briquet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? questionna Florette.</p>
+
+<p>&mdash;Pour miss Eva, répondit la femme de chambre en présentant la missive à
+la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre?... Pour moi?... De quelle part?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un commissionnaire qui l'a apportée.</p>
+
+<p>&mdash;Un commissionnaire?... Ah!... Et de qui la tenait-il?</p>
+
+<p>&mdash;D'un <i>gentleman</i>, a-t-il dit, parfaitement convenable.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame prit la lettre. Elle pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était de Roger?... Que peut-il me mander?... J'ai peur...</p>
+
+<p>Avec un mouvement de résolution, elle ouvrit le pli et en parcourut
+rapidement le contenu...</p>
+
+<p>Puis un gémissement expira sur ses lèvres. La respiration lui manquait.
+Elle devint blanche comme une morte...<a name="page_078" id="page_078"></a></p>
+
+<p>Son regard se voila. Tout tournait autour d'elle. Elle chancela...</p>
+
+<p>Mistress Simpson s'élança pour la soutenir:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous? interrogea-t-elle, qu'avez-vous, miss, au nom du
+ciel?...</p>
+
+<p>La mignonne s'était affaissée sur un siège. Elle écarta Betzy du geste
+et murmura faiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de rien... Laissez-moi... Je désire être seule.</p>
+
+<p>La camériste se retira.</p>
+
+<p>Florette passa sa main sur ses yeux.</p>
+
+<p>Elle semblait ne pas vouloir, ne pas pouvoir se rendre compte de ce
+qu'elle venait de déchiffrer.</p>
+
+<p>Elle avait hâte de relire ce message énigmatique, d'en interroger chaque
+ligne, de soulever le masque de chaque mot.</p>
+
+<p>Nous avons indiqué que l'enveloppe en était taillée de la même façon,
+que le papier en était teinté de la même nuance que la lettre reçue par
+le jeune marquis; mais l'écriture régulière, nette et décidée, accusait
+une main masculine.</p>
+
+<p>En voici, du reste, le contenu:</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="addr">«Mademoiselle,</p>
+
+<p>»M. Roger de Saint-Pons a une maîtresse,&mdash;une maîtresse pour
+laquelle il a commencé de se ruiner<a name="page_079" id="page_079"></a> et pour laquelle il vous
+ruinera, vous, quand, devenu votre époux, il sera possesseur de
+votre immense fortune.</p>
+
+<p>»Vous plaît-il de vous convaincre de la déloyauté de ce
+gentilhomme?</p>
+
+<p>»Ce soir, à dix heures précises, échappez-vous de l'hôtel par la
+petite porte qui donne sur la rue de la Pompe; prenez une voiture,
+faites-vous conduire au pavillon d'Armenonville et demandez M.
+Marignan.</p>
+
+<p>»Celui-là est un ami sincère et dévoué.</p>
+
+<p>»Il vous fera assister à des scènes qui ne vous laisseront aucun
+doute sur la manière, au moins bizarre, dont votre beau fiancé
+tient les promesses qu'il vous prodigue, et vous fournira les
+moyens de vous soustraire à ses coupables spéculations.»</p></div>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le billet meurtrier gisait sur le parquet.</p>
+
+<p>Révoltée d'abord contre les accusations qu'il renfermait, puis pénétrée
+peu à peu par le poison de celles-ci, la jeune fille semblait abîmée
+dans une douloureuse stupeur.</p>
+
+<p>Mais un travail mental s'accomplissait derrière cette désolation, et,
+après vingt minutes environ d'immobilité, de silence et de réflexion:<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il le faut! soupira Florette. Cette incertitude me tuerait!...</p>
+
+<p>Elle sonna. Mistress Simpson,&mdash;qui était quelque part, aux
+aguets,&mdash;rentra presque aussitôt. Notre héroïne lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Betzy, j'ai quelque chose à vous demander. Jurez-moi que vous
+me l'accorderez.</p>
+
+<p>L'Anglaise refusa, dans le principe.</p>
+
+<p>Elle prétendait savoir avant de s'engager.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame parla. Quand elle eut parlé, la camériste résista
+un moment, pour la forme. Quand elle eut suffisamment résisté, elle
+céda.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, elle se présentait dans le cabinet du prétendu
+Murphy et annonçait à celui-ci avec une satisfaction visible sur son
+visage abondamment fané:</p>
+
+<p>&mdash;Tout a réussi à souhait. Nous sortons ce soir à dix heures. C'est moi
+qui suis chargée d'aller chercher une voiture.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right!</i> approuva le faux Yankee. Voici la gratification promise.
+Continuez à me servir avec le même zèle et la même discrétion, et vous
+n'aurez pas à vous plaindre.<a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<h3><a name="V-d" id="V-d"></a>V<br /><br />
+LE DRAME DE LA JALOUSIE</h3>
+
+<p>Lorsque Roger de Saint-Pons prit place à la table autour de laquelle
+s'asseyaient ses amis, il y fut accueilli par une acclamation générale,
+qui, devant l'expression involontaire de souffrance répandue sur ses
+traits, se changea bientôt en questions inspirées par le plus cordial
+intérêt.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'efforça de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, répondit-il. Une simple migraine. Ne vous occupez pas
+de moi, je vous en prie.</p>
+
+<p>Et il essaya de manger, de boire, de causer, de se mettre au diapason de
+la verve des convives aiguisée par la gaieté, l'appétit, les mets et les
+vins de choix. Mais il put à peine effleurer son assiette et son verre;<a name="page_082" id="page_082"></a>
+les mots s'étranglaient dans sa gorge; son c&oelig;ur gonflé semblait près
+d'éclater.</p>
+
+<p>Au dessert, il n'y tint plus, et se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, excusez-moi de vous fausser compagnie. C'est l'heure où je
+dois prendre le train pour Carrières...</p>
+
+<p>Deux heures après, vous l'auriez trouvé au bois de Boulogne, errant dans
+les allées que, la veille, il avait parcourues avec la jeune fille.</p>
+
+<p>Comment avait-il fait la route?</p>
+
+<p>Il n'aurait pu le préciser.</p>
+
+<p>La lettre, la maudite lettre, absorbait sa pensée tout entière.</p>
+
+<p>Tantôt il se rebellait contre elle; il fouillait dans sa poche; il l'en
+retirait pour en semer les morceaux au vent; il se répétait que mettre
+en doute un moment la lâcheté mensongère de la correspondante anonyme,
+c'était déjà insulter Florette.</p>
+
+<p>&mdash;Florette! elle! la franchise! la pureté! Se jouer de lui! Impossible!
+C'était impossible!...</p>
+
+<p>Puis surgissait cette interrogation sinistre:</p>
+
+<p>&mdash;Si cela était, cependant?...</p>
+
+<p>Et il ne déchirait pas le papier accusateur: il le tournait, le
+retournait entre ses doigts comme si, en le pressant et en le triturant,
+il eût dû en extraire la vérité.<a name="page_083" id="page_083"></a></p>
+
+<p>D'où venait-il? D'une femme assurément; et de quelle femme! Le style
+trivial l'indiquait assez.</p>
+
+<p>Oui, mais derrière cette femme il y avait un homme. Roger le devinait.
+Ah! cet homme, tout son sang suffirait à peine pour venger l'injure et
+les tortures subies!...</p>
+
+<p>Tantôt le pauvre garçon s'arrêtait, s'adossait à un arbre et fermait les
+yeux...</p>
+
+<p>Alors il se revoyait chevaucher aux côtés de notre héroïne par cette
+matinée pleine de verdure, de gazouillements et de rayons...</p>
+
+<p>Il entendait les doux propos échangés, les oiseaux qui leur faisaient
+fête et le tic-tac des deux c&oelig;urs qui battaient à l'unisson...</p>
+
+<p>Remontant le cours du passé, son rêve le ramenait sous ces ombrages
+séculaires de la forêt de Saint-Germain et du parc de Saint-Pons qui
+avaient assisté à tant de chastes rendez-vous, de serments réitérés, de
+pudiques enlacements et de timides caresses!...</p>
+
+<p>Ces heures roses et heureuses ne reviendraient-elles plus?</p>
+
+<p>Il entra à la Laiterie et s'assit à la table sur laquelle il avait
+déjeuné d'une façon champêtre avec la <i>Filleule de Lagardère</i>. Une
+vachère, costumée en paysanne d'opéra-comique, accourut:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il faut servir à monsieur?<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<p>&mdash;Un carafon d'absinthe.</p>
+
+<p>Au régiment, en effet, il avait vu, prise à haute dose, cette liqueur
+tuer la pensée.</p>
+
+<p>La Suissesse improvisée le toisa.</p>
+
+<p>&mdash;On ne tient pas de ça chez nous, répliqua-t-elle durement. Vous n'êtes
+pas ici chez le <i>mastroquet</i>... Allez <i>vous achever</i> ailleurs.</p>
+
+<p>Et elle ajouta avec commisération:</p>
+
+<p>&mdash;S'ivrogner de la sorte!... Si ça ne fait pas pitié!... Un si joli
+jeune homme!</p>
+
+<p>De fait, les jambes de Roger flageolaient sous lui,&mdash;et les dames et les
+<i>babies</i>, qui se régalaient de crème et de gâteaux, regardaient avec
+étonnement sa pâleur mortelle, son air égaré et son tremblement
+convulsif.</p>
+
+<p>Il se leva et sortit. Il avait soif de solitude. Il s'enfonça dans la
+partie la plus sombre et la plus déserte du Bois, marchant au hasard,
+coupant à travers les massifs et se heurtant aux arbres avec des
+sanglots étouffés et des ricanements féroces.</p>
+
+<p>De minute en minute, il se sentait devenir fou, matériellement fou.</p>
+
+<p>A la fin, harassé, haletant, en délire, il tomba sur un banc et y
+demeura écrasé dans un anéantissement complet.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p><a name="page_085" id="page_085"></a></p>
+
+<p>A l'hôtel Murphy, notre héroïne n'endurait pas un supplice moindre.</p>
+
+<p>Elle s'était jetée sur son lit, pour essayer de dormir, comme si, ses
+paupières une fois baissées, elle n'eût plus dû apercevoir certaines
+réalités terribles.</p>
+
+<p>Ses oreilles bourdonnaient.</p>
+
+<p>Une lourdeur, une chaleur atroces s'abattaient sur son crâne et le
+serraient comme une main qui eût tenté de le broyer.</p>
+
+<p>Vous figurez-vous Roger aux genoux d'une autre femme, répétant les mêmes
+paroles enivrantes avec lesquelles il avait pris l'âme et la vie de la
+jeune fille?</p>
+
+<p>Roger! la loyauté, le désintéressement, l'honneur personnifiés! Roger,
+un chevalier sans peur et sans reproche! Roger, qui apportait dans
+chacun de ses dires et dans chacune de ses actions la prud'hommie des
+anciens preux, prêts à mourir pour leur foi, leur prince et leur dame!</p>
+
+<p>Pourtant la dénonciation était précise, explicite et formelle...</p>
+
+<p>On offrait à Florette de lui faire toucher du doigt la perfidie de son
+amant...</p>
+
+<p>Oui, mais qui lui offrait cela?</p>
+
+<p>Un inconnu qui se prétendait un ami...</p>
+
+<p>Un ami!...<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<p>Non: c'était un ennemi! Tout son être le criait à la mignonne! Un
+envieux, un misérable, un calomniateur!...</p>
+
+<p>Et chaque heure qui s'écoulait décuplait chez la pauvre enfant les
+doutes, les combats, les tourments!...</p>
+
+<p>Cependant la nuit était venue; la chambre s'était remplie d'ombre; le
+gaz s'était allumé au dehors. Mistress Simpson parut et questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Miss Eva est-elle toujours dans les mêmes intentions?</p>
+
+<p>&mdash;Toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je prendrai la liberté de lui rappeler qu'il est près de neuf
+heures et demie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, ma bonne. Veuillez, je vous prie, aller chercher une
+voiture.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Quand Roger de Saint-Pons sortit de sa torpeur, les arbres découpaient
+leurs feuillages immobiles sur un ciel moucheté d'étoiles.</p>
+
+<p>Le jeune homme consulta sa montre.</p>
+
+<p>Puis il se mit sur ses pieds avec peine.</p>
+
+<p>Il sentait comme un courant embrasé circuler dans ses veines, et,
+effrayé de cet état fébrile, il essayait maintenant de réagir, de
+dompter son émotion et de reprendre possession de son calme habituel.<a name="page_087" id="page_087"></a></p>
+
+<p>Il descendit ainsi le Bois.</p>
+
+<p>Un fiacre vide le croisa: il se jeta dedans et donna rapidement ses
+instructions au cocher.</p>
+
+<p>Dix minutes plus tard, le véhicule s'embusqua au coin de la rue de la
+Pompe, à quelques pas de l'hôtel Murphy et de la porte des communs de
+celui-ci.</p>
+
+<p>Une voiture stationnait devant cette porte et semblait attendre
+quelqu'un.</p>
+
+<p>Elle n'attendit pas longtemps.</p>
+
+<p>Comme dix heures sonnaient à la chapelle Saint-Honoré,&mdash;sur la place où
+se trouvait autrefois l'Hippodrome,&mdash;la porte vira doucement sur ses
+gonds et livra passage au groom Jim.</p>
+
+<p>Le <i>boy</i> ouvrit la portière du «char numéroté» et, se retournant vers
+une personne qui le suivait:</p>
+
+<p>&mdash;Quand il plaira à mademoiselle? prononça-t-il en ôtant
+respectueusement sa casquette de livrée.</p>
+
+<p>Une femme se montra, à son tour, sur le seuil des communs.</p>
+
+<p>Mistress Simpson apparaissait derrière elle, une lumière à la main.</p>
+
+<p>Roger avait baissé les stores de son fiacre et demeurait le front collé
+à une fente qui lui permettait de prendre l'autre véhicule en écharpe.</p>
+
+<p>D'un coup d'&oelig;il, il avait reconnu le petit domestique.<a name="page_088" id="page_088"></a></p>
+
+<p>Il reconnut aussi la duègne qu'il avait aperçue jadis assise sur le
+devant de l'équipage qui promenait autour du lac le pseudo-millionnaire
+et sa nièce.</p>
+
+<p>Pour cette dernière, hélas! le doute devenait encore moins possible.</p>
+
+<p>Ce n'étaient pas seulement sa taille et sa tournure qui la trahissaient
+de prime-abord...</p>
+
+<p>En posant le pied dans la rue, elle s'était tournée vers Jim comme pour
+lui donner un ordre...</p>
+
+<p>Et, vivement éclairée par le flambeau que tenait Betzy, elle s'était
+présentée de face aux regards avides du jeune homme...</p>
+
+<p>C'était Florette!...</p>
+
+<p>Elle n'avait même pas songé à abaisser la voilette de son chapeau!...</p>
+
+<p>Florette, avec deux grands yeux brillants d'énergie dans un visage d'une
+lividité spectrale, d'une indicible résolution!...</p>
+
+<p>Elle monta dans la voiture...</p>
+
+<p>Le groom transmit au cocher l'ordre qu'il venait de recevoir...</p>
+
+<p>L'attelage s'ébranla et partit au trot dans la direction du Bois...</p>
+
+<p>Et le <i>boy</i> et la camériste disparurent à l'intérieur de l'hôtel en
+échangeant un sourire de satisfaction.</p>
+
+<p>De son côté, l'automédon de M. de Saint-Pons avait<a name="page_089" id="page_089"></a> fouetté ses chevaux
+à tour de bras, et, suivant les instructions fournies par notre
+amoureux, s'était lancé sur la piste du véhicule qui emportait
+mademoiselle Fine-Lame.</p>
+
+<p>Ajoutons que, s'il fût resté quelques instants de plus à son poste
+d'observation, le jeune homme eût vu se rouvrir la porte des communs de
+<i>Murphy-House</i>.</p>
+
+<p>Deux individus en émergèrent avec précaution,&mdash;le chapeau enfoncé
+jusqu'aux sourcils et enveloppés, malgré la chaleur de la saison,
+d'amples pardessus de couleur sombre.</p>
+
+<p>Une fois dehors, le plus petit dit au plus grand:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la pièce commencée. Le prologue a passé sans encombre.
+Hâtons-nous d'aller assister au dénouement.</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je besoin de vous répéter, fit l'autre, que je tiens
+essentiellement à ne pas me produire en public?</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille: l'endroit où je vous conduis, le massif dans lequel
+nous allons nous glisser pour applaudir au succès de ma comédie
+d'intrigue, sont à l'abri de toute curiosité, de toutes investigations
+indiscrètes. Nous y serons comme chez nous. J'ai pris soin, d'ailleurs,
+de disposer tout autour un cordon de sentinelles qui empêcheront tous
+promeneurs de venir nous y déranger.</p>
+
+<p>&mdash;<i>All right</i>! Pressons le pas, alors. Aussi bien, je<a name="page_090" id="page_090"></a> brûle de
+m'assurer si les résultats de ce plan, qui vous appartient en propre,
+répondront à vos espérances.</p>
+
+<p>Tous deux accélérèrent leur marche, en continuant de converser à voix
+basse, et s'éloignèrent dans la direction de l'avenue.</p>
+
+<p>Comme ils tournaient le coin de la rue, un troisième personnage, qui,
+dès avant l'arrivée de la première voiture, s'était dissimulé dans un
+angle formé par le bâtiment des communs, et qui était demeuré là,
+pendant tout ce qui précède, comme incrusté dans la muraille,&mdash;se
+détacha de celle-ci en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Allume! allume! Censément qu'il y a du micmac équivoque et
+indescriptible. Ces deux pékins en sont, pour sûr. Donc, emboîtons-leur
+les talons, acropédestrement parlant.</p>
+
+<p>Sous sa blouse et sous sa casquette, ce personnage avait la mine d'un
+ouvrier qui <i>a servi</i>; il portait, en effet, une moustache et une mouche
+d'une dimension respectable et tirait la jambe avec ce mouvement de
+hanche et ce coup de jarret dont le battement, contre le mollet, du
+fourreau de la «latte» ou du «bancal» fait contracter l'habitude aux
+cavaliers.</p>
+
+<p>En quelques enjambées, il eut rejoint les deux causeurs.</p>
+
+<p>Ceux-ci, remontant la partie de l'avenue réservée<a name="page_091" id="page_091"></a> aux piétons,
+longeaient la gare du chemin de fer de ceinture qui flanque la grille du
+Bois.</p>
+
+<p>Ils franchirent cette grille, obliquèrent à droite et s'engagèrent dans
+l'allée qui mène à la porte Maillot.</p>
+
+<p>Notre ouvrier voyageait à leur hauteur, sans paraître les remarquer.</p>
+
+<p>Il avait mis sa casquette sur l'oreille, se dandinait les mains dans les
+poches, à l'instar d'un prolétaire un <i>peu parti</i>, et fredonnait ce
+refrain de caserne, évidemment importé d'Afrique:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Quand un turco</td></tr>
+<tr><td align="left">S'en va voir sa maîtresse,</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp; &nbsp; &nbsp; Il la caresse</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp; &nbsp; &nbsp; A coup d'tricot,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ainsi qu'un bourricot...</td></tr>
+</table>
+
+<p><a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<h3><a name="VI-d" id="VI-d"></a>VI<br /><br />
+LE PAVILLON D'ARMENONVILLE</h3>
+
+<p>Le pavillon d'Armenonville s'élève dans la partie du bois de Boulogne
+qui confine à la porte Maillot.</p>
+
+<p>C'est un cabaret à la mode dans le goût de ce qu'était le Moulin-Rouge
+aux Champs-Elysées.</p>
+
+<p>Ses charmilles, épaissies avec art, entourent de véritables paravents de
+verdure ses tables dressées pour les petits soupers fins et
+dispendieux,&mdash;et ses cabinets sont cités pour la quantité de noms de
+célébrités du demi-monde tracés au diamant sur leurs glaces et pour le
+moelleux de leurs sophas, qui ne le cèdent en rien à celui de M. de
+Crébillon fils.</p>
+
+<p>Il a même, en manière d'antichambre à ses salons du rez-de-chaussée, une
+sorte de lac-cuvette sur lequel<a name="page_093" id="page_093"></a> une barque semble attendre les pèlerins
+et les pèlerines d'un nouveau voyage à Cythère. Mais l'eau du lac se
+moire de moisissures, et le fond de la barque s'embourbe dans les
+herbes; car, en s'échappant des bosquets, des retraits dont nous venons
+de parler, pèlerines et pèlerins préfèrent les coussins d'un
+huit-ressorts ou l'abri discret d'un coupé.</p>
+
+<p>Lorsque la voiture de mademoiselle Fine-Lame s'arrêta devant
+l'établissement, le «chasseur» de celui-ci, qui paraissait guetter
+l'arrivée du véhicule, se précipita à la portière de ce dernier et
+s'empressa de questionner:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que madame demande quelqu'un?</p>
+
+<p>&mdash;M. Marignan, répondit notre héroïne d'une voix qui avait peine à
+sortir de ses lèvres.</p>
+
+<p>Le domestique se découvrit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame veut-elle prendre la peine de me suivre? Je vais avoir
+l'honneur de servir de guide à madame. M. Marignan attend madame sous
+les charmilles, ici, à gauche.</p>
+
+<p>Cette affectation de respectueuse politesse devait contribuer à rassurer
+la jeune fille, si celle-ci avait hésité dans l'accomplissement de la
+démarche, au moins insolite, qu'elle tentait.</p>
+
+<p>Mais, nous le répétons, Florette était une de ces natures qui, fortes
+d'une conscience irréprochable et de<a name="page_094" id="page_094"></a> la pureté de leurs intentions,
+vont droit au but qu'elles se sont proposé.</p>
+
+<p>L'émotion, qui s'était manifestée dans le tremblement de sa voix,
+s'était déjà évanouie devant la netteté de la résolution prise.</p>
+
+<p>Elle descendit donc de voiture sans apparence d'embarras ni de
+faiblesse, et accompagna le valet sans prêter aucune attention à
+l'endroit où elle se trouvait,&mdash;le pas ferme, la tête haute, le c&oelig;ur
+vaillant.</p>
+
+<p>Le cocher qui l'avait amenée avait été stylé d'avance. Il démasqua
+aussitôt la porte de l'établissement: ne fallait-il pas que Roger
+parvînt sans encombre à cette place et ne perdît aucun détail de ce qui
+allait se passer?</p>
+
+<p>Le fiacre du jeune homme serrait, en effet, de près celui de la
+mignonne, et M. de Saint-Pons arriva juste à point pour voir cette
+dernière s'avancer derrière le chasseur, dans l'allée pleine de lumière
+qui aboutissait au perron du pavillon.</p>
+
+<p>Cette allée est bordée de bosquets «particuliers».</p>
+
+<p>Comme Roger sautait à terre, un homme sortit de l'un de ces bosquets.</p>
+
+<p>Le domestique désigna cet homme à la jeune fille.</p>
+
+<p>Cet homme, notre amoureux le reconnut de suite: les jaloux ont la
+mémoire prompte!</p>
+
+<p>Il le reconnut à son air suffisant et effronté, à sa<a name="page_095" id="page_095"></a> moustache
+insolente, à son élégance plus exagérée que correcte, à son chapeau
+planté sur l'oreille, à ses allures prétentieuses, triomphantes et
+vulgaires à la fois:</p>
+
+<p>C'était le personnage qu'il avait rencontré jadis, en compagnie d'une
+dame, dans la baraque des frères Snail, et qui lui avait disputé la rose
+tombée des cheveux de la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Celle-ci avait marché vers ce personnage.</p>
+
+<p>Ils semblèrent échanger rapidement quelques paroles...</p>
+
+<p>Puis le cavalier offrit son bras à la mignonne et tous deux disparurent
+dans l'ombre des charmilles.</p>
+
+<p>Cette scène, qui dura à peine le temps que nous avons mis à l'écrire, M.
+de Saint-Pons l'entrevit à travers un brouillard,&mdash;confuse, indistincte,
+et, cependant, affreusement réelle...</p>
+
+<p>Ce qui suivit dura moins encore:</p>
+
+<p>La certitude de ce qu'il croyait être la trahison de Florette avait
+arraché à Roger un cri de colère et de douleur...</p>
+
+<p>Eperdu, affolé, le jeune homme s'élança sur les traces du couple...</p>
+
+<p>Il voulait écraser Florette sous les foudres de son courroux, de son
+désespoir et de son mépris!...</p>
+
+<p>Il voulait surtout souffleter d'abord et tuer ensuite,&mdash;sinon<a name="page_096" id="page_096"></a> se faire
+tuer par lui,&mdash;le misérable qui lui volait son bonheur!...</p>
+
+<p>Mais tout à coup, jaillissant, pour ainsi dire, de l'un des bosquets qui
+précédaient celui dans lequel avaient pénétré Marignan et notre héroïne,
+une femme se jeta devant lui, s'accrocha à ses vêtements et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous?</p>
+
+<p>Roger essaya de se dégager:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe?... Je ne vous connais pas!... Laissez-moi!...</p>
+
+<p>Mais, quoique petite et frêle, la survenante était douée d'une certaine
+vigueur nerveuse. Elle ne lâcha point prise et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez faire un éclat, du <i>chabanais</i>, un tas de bêtises... Tout
+l'établissement vous tombera sur le dos... Et, pendant que vous vous
+expliquerez, vos tourtereaux se pousseront de l'air...</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons renouvela son effort pour l'écarter:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, madame, livrez-moi passage!</p>
+
+<p>Mais elle, s'attachant à lui:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, soyez donc raisonnable!... Suivez-moi plutôt... Je vous
+fournirai les moyens de les pincer et de les punir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Foi de bonne fille!... Venez!... Et tâchez d'avoir<a name="page_097" id="page_097"></a> l'air plus calme,
+pour ne pas éveiller l'attention des garçons!...</p>
+
+<p>Elle glissa son bras sous celui de Roger et s'efforça de l'entraîner.</p>
+
+<p>Le jeune homme eut une dernière tentative de résistance:</p>
+
+<p>&mdash;Où prétendez-vous me conduire? questionna-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A la vengeance!</p>
+
+<p>Le ton mélodramatique de cette réponse, ainsi que la trivialité de
+quelques-unes des expressions employées par l'inconnue,&mdash;expressions
+empruntées au langage, à l'argot des ateliers, du demi-monde et des
+coulisses,&mdash;auraient, en d'autres circonstances, paru bizarres à M. de
+Saint-Pons.</p>
+
+<p>Mais celui-ci n'était pas en état de rien remarquer.</p>
+
+<p>Il ne s'appartenait plus. Quoiqu'il se sentît éveillé, il lui semblait
+que ses pensées, ses actions, ses mouvements participaient de
+l'hallucination et du rêve.</p>
+
+<p>Il céda donc,&mdash;machinalement.</p>
+
+<p>Sa conductrice, à qui les habitudes et les détours du restaurant étaient
+évidemment familiers, le poussa vers le perron du pavillon, puis dans un
+vestibule, un escalier, un corridor; puis enfin dans un cabinet où un
+couvert était dressé pour un souper en tête-à-tête.</p>
+
+<p>Ce cabinet, très exigu, comme sont, du reste, les<a name="page_098" id="page_098"></a> retraits de ce genre,
+était en quelque sorte éclairé <i>à giorno</i> par deux candélabres placés
+sur la cheminée, en face de la fenêtre, et dont chacune des six branches
+supportait une bougie.</p>
+
+<p>Quand elle y eut introduit Roger, l'inconnue en referma la porte à
+double tour, retira la clef de la serrure, coula cette clef dans la
+poche de sa robe de soie noire à passequilles de jais et dit en éclatant
+de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici en cage, bel oiseau!... Je m'institue votre pipelette...
+Pour sortir, il faut désormais me demander: <i>Cordon, s'il vous plaît!</i></p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous? s'écria le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je vous enferme, parbleu! C'est une précaution nécessaire.
+J'entends que vous ne me quittiez que quand nous aurons échangé tout ce
+que nous avons intérêt à nous communiquer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous m'aviez promis de...</p>
+
+<p>Elle l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Patience! Chaque chose viendra en son temps. Paris n'a pas été bâti en
+cinq minutes... Ah çà! on étouffe dans cette boîte... La chaleur de ce
+luminaire... Vous permettez, n'est-ce pas, cher?...</p>
+
+<p>Elle alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande et s'accoudant sur
+l'appui:</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, au moins!... On respire ici... Allons,
+approchez-vous et causons...<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<p>Elle ajouta avec une coquetterie enjouée:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez peur de moi?... En voilà un effet que je ne suis
+pas habituée à produire!... On n'a jamais mangé personne...</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons fit un pas vers elle et interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis?... Une jolie femme d'abord!... Voyez plutôt!...</p>
+
+<p>Et, en un tour de main, d'un geste leste et crâne, elle enleva et envoya
+promener à travers la chambre son chapeau, dont l'épaisse voilette de
+dentelle recouvrait le museau mignon, capiteux et félin de mademoiselle
+Sergine Gravier.</p>
+
+<p>Certes, Roger avait assisté à plusieurs des représentations de l'actrice
+en vogue, dont la photographie avait, d'ailleurs, popularisé les traits
+mutins à l'étalage des papetiers et des marchands d'estampes, de
+stéréoscopes et de joujoux...</p>
+
+<p>Mais, en ce moment, il était tout à Florette...</p>
+
+<p>Aussi ne se rappela-t-il même pas que celle qui lui parlait était cette
+personne qui accompagnait jadis son adversaire, son rival, au théâtre
+des <i>Dislocations-Amusantes</i>... Et, faisant un nouveau pas en avant, il
+répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une amie.<a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p>Ce mot traversa comme un coup de pointe la poitrine de notre amoureux.</p>
+
+<p>N'était-ce pas celui dont était signé le billet qui lui dénonçait la
+trahison de notre héroïne?</p>
+
+<p>L'actrice s'était assise sur la tablette de la fenêtre, le dos appuyé à
+la balustrade ouvragée.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon se tenait devant elle, debout dans le cadre de
+l'ouverture.</p>
+
+<p>Lui aussi, maintenant, il avait besoin d'air et il cherchait avidement
+dans la fraîcheur qui lui venait du dehors l'apaisement de son front, de
+son sang embrasés:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, murmura-t-il, c'est vous, vous qui m'avez écrit la lettre que
+j'ai reçue ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>Les doigts du jeune homme se crispèrent sur son vêtement à la place de
+son c&oelig;ur, qui l'étouffait, comme horriblement gonflé.</p>
+
+<p>Ensuite il s'informa les dents serrées:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi je vous ai expédié ce poulet?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pourquoi?... Que vous ai-je fait?... Que vous avait fait cette
+jeune fille?...</p>
+
+<p>Sergine l'enveloppa d'un regard étrange, et, lentement, avec un léger
+haussement d'épaules:<a name="page_101" id="page_101"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas compris?... Vous ne comprenez pas?...</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons frappa du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends rien... Ma tête se perd... Il faut parler...</p>
+
+<p>Elle se tut et continua à le regarder...</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle, et, les yeux dans les yeux, visage contre
+visage, ses mains serrant d'instinct celles de la comédienne, il réitéra
+tout bas d'une voix pareille à un soupir, mais chargée de la plus
+terrible des colères:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, pourquoi m'avez-vous écrit cette lettre?</p>
+
+<p>D'une brusque saccade, Sergine dégagea ses poignets de l'étreinte, et,
+d'un mouvement d'autant plus irrésistible qu'il était plus imprévu,
+nouant ses bras au cou du questionneur et attirant les lèvres de
+celui-ci sur ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu bête, mon petit Roger! répondit-elle. Parce que je t'adore!...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En abordant mademoiselle Fine-Lame, Marignan s'était incliné, puis,
+désignant le pavillon:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose, vraiment, vous proposer d'entrer dans cet endroit public;
+mais si vous consentez à m'entendre derrière une de ces charmilles...<a name="page_102" id="page_102"></a></p>
+
+<p>Florette avait accepté le bras qu'il lui offrait avec un respect étudié.</p>
+
+<p>Tous deux avaient pénétré dans celui des bosquets qui se trouvaient en
+face de la croisée du cabinet dans lequel sa complice allait conduire
+Roger de Saint-Pons.</p>
+
+<p>L'obscurité de ce retrait de verdure n'était combattue que par le reflet
+des illuminations du rez-de-chaussée du restaurant. On y avait éteint le
+bec de gaz qui l'éclairait ordinairement.</p>
+
+<p>Notre héroïne ne prit point garde à cette mise en scène calculée.</p>
+
+<p>Elle se laissa tomber sur un siège.</p>
+
+<p>Son &oelig;il&mdash;farouche&mdash;interrogea l'amant de Sergine Gravier.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, commença celui-ci, pardonnez-moi, d'abord, de vous avoir
+fait venir dans un établissement fréquenté par une société de plaisir
+qui ne saurait être la vôtre; mais, je vous le jure sur l'honneur, il
+m'était impossible de vous fournir ailleurs les preuves de ce que j'ai
+avancé dans le billet que mon dévouement m'a donné l'audace de vous
+adresser...</p>
+
+<p>&mdash;Ces preuves, je les attends, monsieur, prononça la jeune fille avec
+une froideur résolue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne les attendrez pas longtemps, hélas! repartit son interlocuteur
+d'un ton de pitié affectée.</p>
+
+<p>Il écarta les branchettes entrelacées qui formaient<a name="page_103" id="page_103"></a> parois autour
+d'eux; puis, avec un geste tragique, montrant ce judas improvisé:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ajouterai plus un seul mot, déclara-t-il emphatiquement. Veuillez
+vous approcher: les faits réussiront mieux que moi à vous convaincre...</p>
+
+<p>Florette mit avidement ses yeux dans l'ouverture...</p>
+
+<p>Ensuite elle eut un cri sourd,&mdash;un cri de surprise, de douleur et
+d'épouvante:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!... Et cette femme!... Oh! mon Dieu!...</p>
+
+<p>Par cette sorte de meurtrière, qui permettait d'embrasser la façade du
+pavillon, elle avait vu M. de Saint-Pons monter le perron de ce dernier
+en compagnie de la comédienne qui se pressait amoureusement contre son
+cavalier.</p>
+
+<p>Elle se demandait si elle n'était pas le jouet d'une ressemblance, d'une
+illusion, d'un songe affreux...</p>
+
+<p>Et dans le vertige de son esprit, se parlant haut à son insu:</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas lui! balbutia-t-elle. Qui me dit, d'ailleurs, qui me
+dit que cette femme est sa maîtresse?...</p>
+
+<p>Marignan sourit méchamment:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous doutez encore? fit-il. Eh bien, vous n'allez plus douter...</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'&oelig;il à travers l'ouverture qu'il avait pratiquée
+dans la charmille...<a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<p>Ensuite, s'écartant, il ricana:</p>
+
+<p>&mdash;La place est bonne. Prenez-la. Voici le moment psychologique.</p>
+
+<p>Notre héroïne obéit à cette invitation quasi impérative.</p>
+
+<p>Elle se pencha et regarda:</p>
+
+<p>Au premier étage du pavillon, une fenêtre se dessinait, resplendissante
+de lumière...</p>
+
+<p>Sur ce foyer violent, deux formes&mdash;celle d'un homme et celle d'une
+femme&mdash;se détachaient en noir avec une singulière intensité de relief.</p>
+
+<p>Vous auriez juré de deux «ombres chinoises» évoluant sur le fond
+étincelant de la scène de Séraphin.</p>
+
+<p>La femme, c'était Sergine Gravier.</p>
+
+<p>L'homme c'était M. de Saint-Pons.</p>
+
+<p>Florette ne pouvait se tromper: Roger lui faisait face. Elle ne perdait
+pas un seul de ses mouvements; mais elle était trop loin&mdash;et aussi trop
+émue&mdash;pour distinguer le jeu de sa physionomie.</p>
+
+<p>Ce qui la frappa, dès l'abord, c'est que l'actrice et lui causaient de
+fort près.</p>
+
+<p>Bientôt l'entretien parut s'animer. Le jeune homme s'inclina vers son
+interlocutrice. Leurs mains se rencontrèrent. Leurs visages se
+touchaient presque.</p>
+
+<p>Puis, d'un bond, Sergine enlaça Roger. Les deux corps n'en formèrent
+plus qu'un. Un baiser sembla s'échanger...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p><a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> était allée se rasseoir loin de la fatale
+embrasure.</p>
+
+<p>Nul ne saurait décrire les tortures inouïes qui broyaient son c&oelig;ur,
+comme jeté sous une meule ou comprimé entre les serres d'un étau.</p>
+
+<p>Mais elle se raidissait dans sa pose immobile, et rien de l'horrible
+supplice ne transparaissait sur ses traits impassibles.</p>
+
+<p>Marignan la considérait avec une compassion affectée.</p>
+
+<p>Cette attention la gênait dans l'expansion de sa douleur.</p>
+
+<p>Elle se leva et, la gorge sèche, la voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Quel que soit l'intérêt qui vous a guidé, je vous remercie, monsieur,
+dit-elle. Vous m'avez rendu un service dont je garderai longtemps, oh!
+oui, bien longtemps, la mémoire!... Je n'ai plus rien à faire ici,
+n'est-ce pas?... Eh bien, je sollicite de votre courtoisie l'aide de
+votre bras pour retourner à la voiture qui m'a amenée; car je me sens
+faible,&mdash;bien faible...</p>
+
+<p>L'autre salua:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, mademoiselle; mais, avant de nous séparer, ne
+vous plairait-il pas d'apprendre quel est cet intérêt auquel vous faites
+allusion?</p>
+
+<p>Florette commença:</p>
+
+<p>&mdash;Ma pauvre tête est si fatiguée...<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>Son interlocuteur se rapprocha, et avec chaleur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'entendrez, cependant; il le faut; je l'exige...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>Il poursuivit avec une violence croissante:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà des mois que j'attends cette occasion. Elle se présente. J'en
+profite.</p>
+
+<p>Notre héroïne s'était redressée de toute sa hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ignore pas, interrompit-elle amèrement, que toute peine mérite
+salaire, et celle que vous avez prise de porter en moi la conviction de
+mon malheur est telle, que je n'ai point l'intention de vous refuser le
+vôtre; mais c'est vraiment le réclamer trop tôt et avec une insistance
+qui a droit de m'offenser...</p>
+
+<p>Hélas! j'ai peur de deviner quels sentiments vous ont animé dans tout
+ceci...</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je vous écouterai plus tard, si vous y tenez
+absolument; je vous écouterai devant sir Murphy, mon oncle et tuteur,
+qui saura demain, de ma bouche, tout ce qui s'est passé ce soir...</p>
+
+<p>Pour l'instant, ma volonté est de sortir d'ici libre et seule, comme j'y
+suis entrée...</p>
+
+<p>J'ose croire que vous ne tenterez pas de me retenir.</p>
+
+<p>Dans ce cas, je vous en préviens, je n'hésiterais pas à appeler; on
+viendrait, et, parmi les gens de plaisir qui fréquentent cet endroit
+public, il se trouverait bien<a name="page_107" id="page_107"></a> un homme de c&oelig;ur pour me protéger et
+me défendre.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En donnant à Marignan et à Sergine les instructions nécessaires pour
+jouer leur double et coupable comédie, M<sup>e</sup> Bouginier leur avait adressé
+cette recommandation:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, pas de bruit, de tumulte, d'intervention étrangère. Que la
+chose s'arrange en famille. Evitez avec soin tout ce qui serait de
+nature à mettre les parties en présence; car, alors, elles
+s'expliqueraient, et, ma foi, va te faire lanlaire!...</p>
+
+<p>Devant la menace de la jeune fille, Marignan songea:</p>
+
+<p>&mdash;Si ce Roger allait l'entendre!...</p>
+
+<p>Et, se courbant, s'effaçant, avec une déférence exagérée:</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit. Je me tais. Mademoiselle, vous pouvez partir...</p>
+
+<p>Il ajouta entre ses dents:</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous nous reverrons, sur mon âme!</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> avait franchi le seuil du bosquet. Blême,
+égarée, chancelante, elle s'était dirigée vers l'endroit où son cocher
+était revenu juste à point pour l'attendre, s'était jetée dans la
+voiture et, comme si elle avait hâte de fuir ce lieu maudit,&mdash;théâtre de
+la ruine de toutes ses espérances:</p>
+
+<p>&mdash;Ramenez-moi où vous m'avez prise, avait-elle crié à l'automédon. Mais
+vite! pour Dieu, allez vite!...<a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<h3><a name="VII-d" id="VII-d"></a>VII<br /><br />
+DANS LES MASSIFS</h3>
+
+<p>Dans l'un des massifs du bois, assez épais de ce côté, vis-à-vis du
+pavillon et par delà le lac qui le précède, trois hommes étaient
+blottis, qui avaient assisté&mdash;les deux premiers avec une attention
+inquiète et le troisième avec une somnolente indifférence&mdash;à l'arrivée
+successive de Florette et de Roger, à la rencontre de ce dernier avec
+Sergine Gravier et à la scène de la fenêtre, dont aucun détail ne leur
+avait échappé.</p>
+
+<p>Ces deux premiers spectateurs ne nous sont pas étrangers: nous les avons
+vus se glisser hors des communs de l'hôtel Murphy un peu après le départ
+des deux véhicules, qui, l'un derrière l'autre, avaient emporté les
+jeunes gens.<a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<p>Le troisième, avec ses poings de boxeur, sa carrure et ses muscles
+d'hercule, ses cheveux roux et sa face bestiale, ne ressemblait point
+mal à un boucher en rupture d'abattoir ou d'étal.</p>
+
+<p>Adossé à un arbre, il écoutait, sans avoir l'air de comprendre, les
+paroles que ses deux compagnons échangeaient à voix basse.</p>
+
+<p>Seulement, quand la <i>Filleule de Lagardère</i> sortit du restaurant, quand
+les lanternes de la voiture où elle montait jetèrent une lueur passagère
+sur son visage qui reflétait maintenant le déchirement intérieur de tout
+son être, ce personnage se dérangea de son immobilité massive: son corps
+se projeta en avant; son &oelig;il rond se raya d'un éclair féroce; un
+grognement retroussa sa lèvre supérieure sur ses crocs, larges à la base
+et pointus à l'extrémité.</p>
+
+<p>Le plus petit des causeurs se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! fit-il, tu l'as reconnue?</p>
+
+<p>&mdash;Si je l'ai reconnue!... <i>By God!</i>... Oui, <i>master</i> Bouginier, oui, je
+l'ai reconnue!</p>
+
+<p>Il ajouta, en élevant à hauteur de cou ses mains crispées et écartées,
+qu'il rapprocha ensuite vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas que je l'étrangle, hein?</p>
+
+<p>L'ancien avoué le calma du geste, comme on flatte un dogue en colère:</p>
+
+<p>&mdash;Tout beau, mon brave Tom, tout beau! Il y a<a name="page_110" id="page_110"></a> différentes manières de
+se venger des gens. Nous nous occuperons tout à l'heure de votre
+ancienne pensionnaire.</p>
+
+<p>L'aîné des Snail,&mdash;car c'était lui,&mdash;grommela quelques imprécations en
+anglais et se renfonça dans sa silencieuse apathie.</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel s'adressa à son précédent interlocuteur,
+lequel, vous l'avez deviné, n'était autre que l'ami Dick ou le Sam
+Murphy supposé:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, s'informa-t-il, avez-vous remarqué l'air désolé de la
+minette? Ceci suffirait seul à nous prouver que ma mécanique a réussi,
+si nous ne l'avions vue d'ici fonctionner au gré de nos désirs. Un
+système à double détente, qui fait d'une pierre deux coups... mortels:
+d'un côté, notre amoureux qui se donne au diable actuellement... Se
+donner au diable est le mot, puisqu'il est tombé dans les griffes de
+cette chère Sergine... Quant à votre charmante pupille, gageons qu'elle
+vous reviendra, demain, désabusée, repentante et soumise...</p>
+
+<p>Il tira sa tabatière et ajouta, avec une satisfaction d'auteur applaudi:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je suis content de moi et de mes principaux interprètes...
+Cette Gravier est décidément une dangereuse comédienne: Schneider ou
+Judic doublée de Mars ou de Brohan... Pour mon Marignan,<a name="page_111" id="page_111"></a> j'étais
+certain qu'il jouerait son rôle en conscience...</p>
+
+<p>Il savoura une prise copieuse et poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Revenons à M. de Saint-Pons. Deux alternatives se présentent: ou ce
+jouvenceau se laissera embobiner par les charmes et les talents de la
+sirène que nous lui avons dépêchée; alors, il sortira de ce restaurant
+amant de notre comédienne, et celle-ci se chargera de l'afficher d'une
+telle façon que jamais,&mdash;au grand jamais,&mdash;mademoiselle votre nièce ne
+voudra plus entendre parler de lui, et qu'elle se jettera dans vos bras,
+de dépit, de désespoir, de rage...</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bouginier!...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Absit verbo injuria.</i> Je n'apprécie pas la situation, je la constate.
+Revenons à notre deuxième hypothèse: celle où le nouveau Joseph
+échapperait aux séductions de la nouvelle Putiphar. Dans ce cas...</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas?...</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce cas, ce serait l'affaire du camarade que voici...</p>
+
+<p>Et l'ancien huissier frappa sur l'épaule droite de Tom Snail.</p>
+
+<p>Celui-ci poussa une exclamation de douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? interrogea l'ex-officier ministériel. Est-ce que je
+vous ai fait mal, l'ami?</p>
+
+<p>L'Anglais se frotta l'humérus:<a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est la balle, grogna-t-il, la maudite balle...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle balle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle que cette fille de l'enfer m'a logée ici dans les muscles.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier se tapa le front:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma foi vrai, reprit-il avec bonhomie; moi qui oubliais la prune
+dont elle vous a gratifié,&mdash;dans le bras,&mdash;le soir de la fameuse
+histoire du pavillon de la Faisanderie,&mdash;que le médecin n'a pu extraire,
+et que vous conservez entre cuir et chair comme un souvenir de son
+habileté à tirer le pistolet...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Le pistolet dont elle s'est servie pour exterminer méchamment ce
+pauvre Bob et ce pauvre Jack,&mdash;deux gais et honnêtes compagnons...</p>
+
+<p>L'ancien saltimbanque secoua la tête d'un air sombre:</p>
+
+<p>&mdash;Passe pour mes deux frères. Je lui en fais crédit. Mais le plomb
+qu'elle m'a mis dans l'aile, je jure Dieu qu'elle le payera cher...</p>
+
+<p>L'ancien avoué le poussa du coude:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! compère, nous allons te fournir l'occasion de lui renvoyer le
+projectile en pleine poitrine... Non pas en t'attaquant à elle
+précisément, mais en l'atteignant dans un homme dont la mort lui sera
+cent<a name="page_113" id="page_113"></a> fois plus douloureuse que la blessure dont tu souffres encore...</p>
+
+<p>L'Anglais eut un rire farouche...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends: le <i>gentleman</i> que vous m'avez montré...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même...</p>
+
+<p>&mdash;Son amant, n'est-ce pas? C'est bien. Je tuerai le <i>gentleman</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es armé?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon revolver. Balle pour balle. Quand faut-il agir? Je suis prêt.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier recommanda du geste l'attention à ses auditeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez-moi, dit-il. Voici de quelle façon j'ai réglé l'ordre et la
+marche de la cérémonie. Une combinaison si simple, si magnifique et si
+complète que feu Nicolas Machiavel aurait sûrement tenu à honneur d'en
+revendiquer l'invention...</p>
+
+<p>Si M. de Saint-Pons sort seul du restaurant,&mdash;où notre comédienne m'a
+promis de le retenir le plus tard possible,&mdash;il ne trouvera pas, sur la
+place, une seule voiture pour le ramener vers Paris...</p>
+
+<p>Le Bijou-des-Dames et une demi-douzaine d'autres bons garçons, que j'ai
+disposés autour d'ici avec des instructions précises, auront éloigné
+tous les véhicules qui pourraient se rencontrer dans le voisinage...<a name="page_114" id="page_114"></a></p>
+
+<p>Le jeune homme sera donc obligé de redescendre à pied vers la porte
+Maillot...</p>
+
+<p>Or, en se dirigeant vers celle-ci, il lui faudra longer le fourré où
+nous sommes: ce fourré que nous allons quitter, l'honorable Samuel et
+moi, mais où demeureront, soigneusement cachés, l'ami Snail et son
+instrument...</p>
+
+<p>Vous comprenez le reste: sitôt le jouvenceau arrivé à sa portée, le
+brave Tom lui brûle la cervelle sans autre forme de procès...</p>
+
+<p>Puis il s'esquive, en ayant soin de laisser auprès du cadavre l'outil
+qu'il aura employé à la besogne...</p>
+
+<p>On accourt au bruit; on relève le corps; on ramasse l'arme fatale...</p>
+
+<p>Ou bien encore l'explosion n'est pas entendue et le déplorable événement
+n'est connu que demain...</p>
+
+<p>Dans tous les cas, résultat identique: M. de Saint-Pons a été vu errant,
+toute la journée, aux environs...</p>
+
+<p>On a remarqué son agitation non équivoque, ses allures égarées,
+l'incohérence de son langage...</p>
+
+<p>Les promeneurs, les gardiens du Bois, les gens de service de la Laiterie
+en témoigneront au besoin...</p>
+
+<p>Sa conduite bizarre, ce soir, au pavillon; la déposition du cocher qui
+l'a amené; celle de Sergine, que je stylerai en conséquence,
+corroboreront ces affirmations désintéressées...<a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<p>On croira certainement à une mort volontaire...</p>
+
+<p>L'enquête à laquelle procédera l'autorité ne saurait manquer de conclure
+en ce sens...</p>
+
+<p>Le malheureux enfant avait des peines de c&oelig;ur. Il s'est tué. Quoi de
+plus naturel?...</p>
+
+<p>Les hommes sérieux hausseront les épaules; les femmes verseront quelques
+larmes sur un trépas dont elles seront intérieurement flattées d'avoir
+été l'une des causes,&mdash;et les journaux ne perdront point cette occasion
+de rééditer le <i>cliché</i> d'usage:</p>
+
+<p>«<i>Encore une nouvelle victime à ajouter à la liste, déjà si fournie, des
+suicidés par amour!...</i>»<a name="page_116" id="page_116"></a></p>
+
+<h3><a name="VIII-d" id="VIII-d"></a>VIII<br /><br />
+COUP DOUBLE</h3>
+
+<p>Tom Snail restait seul dans le massif.</p>
+
+<p>Il tenait l'affût,&mdash;la main sur la crosse de son revolver.</p>
+
+<p>Après le désastreux insuccès de l'expédition du pavillon de la
+Faisanderie, M<sup>e</sup> Bouginier lui avait procuré les moyens de se réfugier à
+l'étranger, où il avait vécu tant bien que mal,&mdash;moins bien que
+mal,&mdash;jusqu'à ce qu'une lettre de l'ancien avoué le rappelât en France
+pour une besogne plus délicate.</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel ne perdait jamais de vue ceux qui pouvaient
+lui être utiles.</p>
+
+<p>A proprement parler, l'ex-saltimbanque était un animal féroce de la pire
+espèce, tel que l'on en rencontre<a name="page_117" id="page_117"></a> trop souvent dans la forêt de Paris
+et dans le marais de Londres.</p>
+
+<p>Autrefois, il avait nourri pour la <i>Filleule de Lagardère</i> une passion
+sauvage, qu'avaient partagée ses deux frères et qui avait failli les
+pousser à s'entr'égorger tous les trois.</p>
+
+<p>Maintenant, il avait voué à la jeune fille une haine fauve, ardente,
+implacable.</p>
+
+<p>Non point parce que, pour empêcher le vol et l'assassinat, notre héroïne
+n'avait pas hésité à frapper Bob et Jack.</p>
+
+<p>Mais parce qu'elle avait fait échouer l'entreprise tentée contre la
+somme rondelette dont Jacques Perrin était le dépositaire, et parce
+qu'elle lui avait envoyé, à lui Tom, dans le bras, cette balle que le
+bistouri n'avait pu en retirer et qui lui causait, par moments,
+d'insupportables douleurs.</p>
+
+<p>Tout ce qui touchait à la mignonne, l'Anglais l'englobait dans sa rage
+avide de représailles et de sang.</p>
+
+<p>Aussi concentrait-il toute son attention sur le pavillon d'Armenonville
+d'où devait sortir ce <i>gentleman</i> qu'aimait Florette, et que M<sup>e</sup>
+Bouginier avait désigné à ses coups.</p>
+
+<p>Cette attention était telle qu'il n'entendit pas, derrière lui, un bruit
+de branches écartées avec précaution et de feuilles froissées sous le
+pied.<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
+
+<p>Un nouveau personnage venait de pénétrer dans le fourré, qu'avaient
+abandonné&mdash;quelques instants auparavant&mdash;l'ancien avoué et le
+pseudo-<i>captain</i>.</p>
+
+<p>L'aîné des Snail tournait le dos au survenant.</p>
+
+<p>Celui-ci s'approcha doucement, et, de l'index ployé en angle, toqua,
+comme on heurte à une porte, trois petits coups entre les épaules de
+l'Anglais.</p>
+
+<p>Il demanda en même temps:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! excuse! peut-on entrer,&mdash;métaphoriquement parlant?</p>
+
+<p>Tom pirouetta brusquement sur les talons.</p>
+
+<p>Il se trouva alors nez à nez avec le particulier en blouse et en
+casquette, à longues moustaches et à <i>impériale</i> grisonnante, que nous
+avons vu se couler dans le sillage du prétendu Yankee et de l'ancien
+officier ministériel, lorsque ces derniers avaient quitté <i>Murphy-House</i>
+en catimini.</p>
+
+<p>L'ex-saltimbanque recula d'un pas et questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous et que voulez-vous?</p>
+
+<p>L'autre salua militairement:</p>
+
+<p>&mdash;Qui je suis?... N'y a pas de devinette... On va s'obtempérer l'honneur
+de vous l'inculquer sans embarras, tergiversation, amphigouri ni
+verbiage...</p>
+
+<p>Il prit la position du soldat dans le rang:</p>
+
+<p>&mdash;Népomucène Briquet, ci-devant cavalier de première classe au 11<sup>e</sup>
+régiment de chasseurs,&mdash;quinze<a name="page_119" id="page_119"></a> ans de service, vingt-huit campagnes et
+pas une heure de punition.</p>
+
+<p>Puis, scandant les mots:</p>
+
+<p>&mdash;Présentement, rentré dans le civil et homme de confiance de mon ami
+Roger de Saint-Pons, dont j'ai eu l'avantage superlatif, incohérent et
+incombustible d'être le camarade de lit pendant son volontariat...</p>
+
+<p>Ce que je veux?...</p>
+
+<p>Je veux, d'abord, vous dire que vous êtes trois lascars, pas grand'chose
+et fripouilles numéro un, vous et la paire de bourgeois qui étaient ici
+tout à l'heure...</p>
+
+<p>Je veux flanquer le balai dans les toiles d'araignée où vous manigancez
+d'empêtrer mon copain et sa gentille petite amie, mademoiselle Florette,
+la jolie des jolies...</p>
+
+<p>Je veux, enfin, empêcher un crime abominable...</p>
+
+<p>&mdash;Un crime! menaça l'Anglais. Vous êtes fou! Passez votre chemin,&mdash;ou
+sinon...</p>
+
+<p>Népomucène Briquet le regarda dans le blanc des yeux; puis, d'une voix
+nette et brève,&mdash;sans phrases,&mdash;avec une colère et une indignation dont
+il contenait difficilement les éclats:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! Ne m'échauffe pas la bile! On t'a embauché pour <i>escoffier</i>
+traîtreusement mon jeune maître lorsque celui-ci sortira de la maison où
+l'ont attiré les<a name="page_120" id="page_120"></a> machinations de tes complices. N'essaye pas de nier!
+J'étais derrière cet arbre, aplati contre terre comme les Kabyles quand
+ils voulaient surprendre une de nos sentinelles: j'ai entendu tout ce
+que vous avez jaboté avec les civils en question...</p>
+
+<p>Ceux-là, je les ai laissés filer; je connais leur casernement; je les
+repincerai au demi-cercle...</p>
+
+<p>Mais toi, c'est différent: je t'ai sous la patte; je la ferme et je te
+confisque,&mdash;ce qui est bon à prendre étant bon à garder, allégoriquement
+parlant...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons, grinça Tom.</p>
+
+<p>Le revolver, qu'il caressait sournoisement, jaillit en quelque sorte de
+sa poche...</p>
+
+<p>Mais il n'eut pas le temps d'en presser la détente...</p>
+
+<p>Les longues jambes de l'ancien troupier se fendirent comme un compas...</p>
+
+<p>Ses doigts agiles et nerveux s'abattirent, en le tordant, sur le poignet
+de son adversaire...</p>
+
+<p>Celui-ci rugit de douleur...</p>
+
+<p>Et, cueillie, pour ainsi dire, au vol dans sa main, l'arme fut envoyée
+au loin,&mdash;au diable,&mdash;à travers bois, tandis que son interlocuteur
+continuait tranquillement:</p>
+
+<p>&mdash;De la prudence, mon fils!... Ces joujoux à feu partent alors qu'on s'y
+attend le moins!... Et un malheur est si vite arrivé!...<a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<p>Ensuite, du ton du commandement:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, par file à gauche, pas accéléré, marche! Emboîtons papa
+par devant! En route pour chez le commissaire!...</p>
+
+<p>&mdash;Le commissaire!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous expliquerons tous les <i>deusse</i> devant ce magistrat intègre,
+national et judiciaire.</p>
+
+<p>L'ex-saltimbanque ne bougea pas.</p>
+
+<p>Népomucène fronça le sourcil:</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! interrogea-t-il, est-ce qu'il faudra que je t'emporte?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, et soi tout seul encore!... Par exemple réflexionne ceci:
+c'est que les sergents de ville que nous rencontrerons me demanderont
+probablement la provenance d'un tel paquet, et, quand je la leur aurai
+infusée dans le tube, m'offriront sans doute un coup de main pour te
+transvaser à destination... Ainsi, pas de <i>récalcitrance</i>!... Exécutons
+le mouvement! Allons! houp! Est-ce décidé?</p>
+
+<p>Pour toute réponse, l'aîné des Snail ricana...</p>
+
+<p>Son bras droit, qu'il avait ramené contre sa poitrine pendant que le
+grognard discourait, s'en détacha avec le ressort d'un couteau de
+Châtellerault...</p>
+
+<p>Son poing fermé visait le sternum de Briquet.</p>
+
+<p>Par bonheur, ce dernier avait prévu l'attaque...<a name="page_122" id="page_122"></a></p>
+
+<p>Il fit rapidement une <i>retraite</i> de côté...</p>
+
+<p>Le coup lancé passa dans le vide...</p>
+
+<p>Et, entraîné par la fureur de son élan, le coquin alla donner contre le
+tronc d'un hêtre...</p>
+
+<p>Son front sonna et se fendit sous le choc. Le sang inonda son visage. Il
+s'affaissa ainsi qu'une brassée de linge mouillé, sans une convulsion,
+sans un cri.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>&mdash;Que le tonnerre de Dieu me patafiole! s'exclama le ci-devant cavalier
+de première classe, s'il n'y a pas dans le firmament une providence
+omnipotente et supérieure dont c'est le métier de protéger les honnêtes
+gens!... Voilà ce scélérat bien empêché, pour le quart d'heure,
+d'<i>escarbouiller</i> mon petit Roger... Et quand on pense que c'est
+lui-même qui s'est <i>esquinté la coloquinte</i> sans le secours d'aucune
+personne exotique, opportune ou intermédiaire!...</p>
+
+<p>Il tâta du bout de sa botte Tom qui demeura insensible:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne remue pas plus qu'une souche. Est-ce qu'il serait frit, sans
+blague? Voyons, voyons, faudrait pourtant aviser à s'en assurer. C'est
+un chien enragé, c'est vrai; mais enfin, ce n'est pas une raison pour le
+laisser crever, à présent qu'il ne peut plus mordre.</p>
+
+<p>Il s'agenouilla près du corps étendu et le palpa dans tous les sens.
+Puis, se grattant l'oreille avec perplexité:<a name="page_123" id="page_123"></a></p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un bidon! murmura-t-il, on dirait qu'il va tourner l'&oelig;il...
+C'est à peine si son c&oelig;ur bat... M'est avis qu'il serait urgent,
+fallacieux et obligatoire de piquer un temps de galop pour aller quérir
+l'aide-major.</p>
+
+<p>Le digne soldat oubliait que l'Anglais avait cherché à le tuer.</p>
+
+<p>L'ennemi à terre cessait pour lui d'être l'ennemi.</p>
+
+<p>Il n'avait plus qu'une pensée: sauver de la mort imminente ce misérable
+arrêté par la justice divine sur la marge du crime.</p>
+
+<p>Cette charitable intention devait être bien mal récompensée:</p>
+
+<p>Comme Népomucène se relevait, une forme humaine se dressa derrière lui,
+brandit à deux mains un objet et lui asséna sur le crâne cet objet, qui
+ressemblait fort à un pavé...</p>
+
+<p>Le malheureux s'abattit comme une masse...</p>
+
+<p>La forme humaine prit ses jambes à son cou et disparut dans la nuit et
+les arbres.<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<h3><a name="IX-d" id="IX-d"></a>IX<br /><br />
+CE QU'ÉTAIT DEVENU JACQUES PERRIN</h3>
+
+<p>L'ancien policier aimait notre héroïne de toutes les forces d'une âme
+vierge qui sent en elle un vague et impérieux besoin de s'unir à une
+autre âme.</p>
+
+<p>Cette mignonne était devenue sa famille, son ambition, sa lumière.</p>
+
+<p>Aussi, dès le lendemain de leur séparation, attendait-il une lettre
+d'elle.</p>
+
+<p>La lettre n'était pas venue.</p>
+
+<p>Elle ne vint pas davantage les jours suivants.</p>
+
+<p>Le garde-chasse avait beau guetter, chaque matin, le passage du facteur
+rural...</p>
+
+<p>Il avait beau se rendre chaque soir au bureau de<a name="page_125" id="page_125"></a> poste de
+Saint-Germain, pour s'informer si, par hasard, on n'avait pas négligé de
+lui faire tenir «quelque chose» à son adresse...</p>
+
+<p>La réponse du facteur et celle de l'employé du bureau étaient
+invariablement les mêmes:</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons rien pour le pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>Florette, cependant, avait écrit plusieurs fois à son vieil ami...</p>
+
+<p>Mais elle avait chargé mistress Simpson de porter ses lettres à la
+poste...</p>
+
+<p>Et l'Anglaise s'était empressée de remettre celles-ci au faux Murphy,
+lequel les avait supprimées.</p>
+
+<p>La jeune fille s'était d'abord étonnée, inquiétée de ne pas recevoir de
+réponse.</p>
+
+<p>Ensuite elle s'était sentie froissée: Jacques lui gardait rancune de son
+départ; c'était mal, très mal; elle le tancerait vertement, la première
+fois qu'il lui rendrait visite!...</p>
+
+<p>Mais Jacques ne vint pas à Paris; il était fier; il se croyait oublié,
+dédaigné; il resta à Carrières.</p>
+
+<p>Alors la mignonne se dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vilain. Je le déteste. Il faudra que j'aille le relancer.
+Oui, certes, j'irai au premier jour. Je le gronderai, je l'embrasserai
+d'importance, et nous verrons s'il continue à me bouder.<a name="page_126" id="page_126"></a></p>
+
+<p>Ce «premier jour» était encore à se lever.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>«C'est une terrible chose d'être heureux. Comme on s'en contente! Comme
+on trouve que cela suffit! Comme, étant en possession du faux but de la
+vie, le bonheur, on néglige le vrai, le devoir!»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> mettait en pratique ces aphorismes d'un grand
+écrivain.</p>
+
+<p>Ce n'était pourtant pas une ingrate...</p>
+
+<p>Non; mais on ne se réveille pas, du soir au matin, fille et nièce de
+millionnaire sans que le désir, le besoin de se façonner promptement à
+cette foudroyante fortune n'accaparent quelque peu de l'esprit et du
+temps!...</p>
+
+<p>Et puis, son oncle et tuteur ne lui ayant jamais manifesté l'intention
+de se rapprocher du garde-chasse, notre héroïne en avait conclu que la
+présence de celui-ci serait médiocrement agréable à celui-là, et,
+d'instinct, presque machinalement, elle s'était abstenue d'attirer
+Patte-de-Fer à l'hôtel Murphy.</p>
+
+<p>L'Américain, il est vrai, ne lui avait adressé aucune recommandation
+particulière à ce sujet; elle se conformait, néanmoins, à la pression
+vague, mais claire, de ses volontés tacites.<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<p>Le prétendu Samuel n'était-il pas à ses yeux le représentant de
+l'autorité paternelle, et ne devait-elle point lui obéir aveuglément?</p>
+
+<p>Enfin, Florette aimait!...</p>
+
+<p>Il est évident qu'au fond, elle n'avait pas cessé d'éprouver pour
+l'ex-<i>détective</i> la même tendresse qu'autrefois,&mdash;une tendresse sans
+bornes, quoique purement filiale...</p>
+
+<p>Mais elle adorait M. de Saint-Pons,&mdash;et elle se donnait tout entière aux
+espérances que lui faisait concevoir son changement de position...</p>
+
+<p>Devenir la femme de Roger! C'était là son unique idée de tous les
+instants!...</p>
+
+<p>Et, lorsqu'elle se reprochait de ne pas songer assez à son ancien
+protecteur, à son ancien bienfaiteur, elle se répondait,&mdash;pour
+s'excuser:</p>
+
+<p>&mdash;Quand tout sera arrangé, nous courrons à Carrières, mon fiancé et moi.
+C'est une surprise que je ménage à ce pauvre, bon et cher Jacques. Comme
+il sera étonné et heureux lorsque nous lui apprendrons notre mariage!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En attendant, Jacques vivait seul, découragé, égaré, accablé, cherchant
+partout l'absente, allant et venant dans ses souvenirs comme une bête
+fauve dans sa cage.<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>Marcher le rebutait, chasser le fatiguait, penser l'ennuyait. La forêt,
+le logis, le monde lui paraissaient vides, noirs, horribles. Avec la
+jeune fille, tout s'en était allé de sa vigueur, de son cerveau et de
+l'existence.</p>
+
+<p>Tous les matins, il sortait de chez lui, et, tous les soirs, il y
+rentrait à la même heure qu'autrefois, ayant passé toute sa journée à
+cheminer sous bois à pas lents, la tête tendue en avant, ne voyant rien,
+n'entendant rien, l'&oelig;il rivé sur une image invisible.</p>
+
+<p>Le gibier et les braconniers avaient maintenant beau jeu avec lui. Il ne
+les apercevait pas. Il buvait et mangeait à peine. Sa taille se
+courbait, ses joues se creusaient, son regard s'éteignait. Le papa
+Tourangeau, le régisseur du château, et le marquis lui-même lui avaient
+déjà demandé à maintes reprises:</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! est-ce que vous êtes malade?</p>
+
+<p>Avant de se coucher, il montait d'ordinaire dans cette chambre du
+premier étage qui avait été celle de Florette; il s'asseyait au pied du
+lit de la mignonne et contemplait, avec une sorte de recueillement
+immobile et silencieux, les quelques menus objets qui avaient appartenu
+à celle-ci et qu'elle avait oublié d'emporter en partant.</p>
+
+<p>Il restait là, comme s'il eût été de pierre, jusque bien avant dans la
+nuit,&mdash;jusqu'à ce qu'une larme,<a name="page_129" id="page_129"></a> roulant de sa paupière le long de sa
+joue hâlée, vînt mettre sa saveur amère entre ses lèvres ouvertes pour
+exhaler un gémissement ou un soupir.</p>
+
+<p>Souvent aussi il grimpait sur la terrasse de Saint-Germain,&mdash;au lieu
+dit: le <i>rond-point de l'Etoile</i>,&mdash;et, accoudé sur la balustrade qui le
+séparait de l'espace, il considérait fixement, par delà la Seine, par
+delà les îlots de verdure du Vésinet, par delà les clochers de Chatou,
+de Croissy, de Rueil et de Nanterre, la place où Paris se noyait dans la
+brume vaporeuse ou poussiéreuse, bleuâtre ou rousse du lointain, entre
+Montmartre et le mont Valérien.</p>
+
+<p>C'était là qu'elle habitait! A quelques lieues! Une heure à peine de
+chemin de fer!...</p>
+
+<p>Oui, mais, dans cette heure et dans ces quelques lieues, l'indifférence
+de la fillette avait jeté un siècle et un abîme!</p>
+
+<p>Eh bien, non: elle n'était pas coupable. Il devait y avoir entre eux un
+malentendu, une erreur, je ne sais quoi d'extraordinaire que lui,
+Jacques, ne pouvait comprendre ou qu'il interprétait au rebours!...</p>
+
+<p>Comme tout cela s'expliquerait si l'on se retrouvait ensemble!...</p>
+
+<p>Ah! si elle l'avait appelé, ou plutôt s'il avait découvert un prétexte
+pour entreprendre le voyage et pour se présenter chez elle!...<a name="page_130" id="page_130"></a></p>
+
+<p>Car il lui fallait un prétexte: son c&oelig;ur lui conseillait bien de s'en
+passer; mais sa dignité blessée lui imposait impérieusement le devoir
+d'en imaginer un.</p>
+
+<p>Un prétexte! C'était le mot qui lui revenait sans cesse à l'idée et à la
+bouche, alors qu'il redescendait vers la Faisanderie, en hochant le
+front de droite à gauche et en gesticulant silencieusement, comme s'il
+discutait avec lui-même, s'il s'adressait des objections et s'il
+essayait de se convaincre.</p>
+
+<p>Ce prétexte, voici comment les circonstances se chargèrent de le lui
+fournir doublement:</p>
+
+<p>Une quinzaine s'était écoulée depuis les scènes du pavillon
+d'Armenonville, et Patte-de-Fer était loin de se douter de quelle
+douloureuse façon celles-ci avaient modifié les sentiments et bouleversé
+la vie de notre héroïne.</p>
+
+<p>Il avait chassé toute la matinée avec le père de Roger.</p>
+
+<p>Approchant midi, tous deux s'en retournaient vers le château, le carnier
+vide.</p>
+
+<p>Leurs préoccupations réciproques avaient nui, en effet, à la justesse de
+leur tir, et lièvres et perdreaux en avaient profité pour leur glisser
+prestement sous le fusil. M. de Saint-Pons était soucieux; l'ancien
+policier était sombre.<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<p>Le vieux gentilhomme n'avait pas été longtemps sans pénétrer le secret
+de ce dernier, et, avec une discrétion pleine d'égards, mais aussi avec
+l'autorité que donnent l'âge et la situation:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez perdu, lui avait-il dit, une personne qui vous est chère, et
+vous en souffrez, je le conçois. Retenez-vous, cependant, sur la pente
+de ce chagrin: il vous conduirait sûrement à la folie ou au suicide. Or
+la société a besoin de la raison de tous ses enfants, et la religion,
+comme la morale, réprouve toute mort volontaire...</p>
+
+<p>Et, lorsque le garde paraissait près de s'emporter contre l'absente:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous hâtez pas d'accuser, de condamner celle que vous pleurez
+intérieurement. C'est une étourdie, voilà tout. Si vous saviez quel
+absorbant apprentissage c'est que celui de la richesse pour qui n'en a
+pas l'habitude!...</p>
+
+<p>D'autres fois, au contraire, quand Perrin lui semblait sur le point de
+s'effondrer dans les larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous persuadé de son ingratitude? Infligez-lui la peine du
+talion. Elle vous oublie: oubliez-la!...</p>
+
+<p>Ce jour-là, en cheminant à travers la forêt:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, avait demandé le châtelain, voulez-vous me rendre un service?</p>
+
+<p>Puis brusquement:<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il s'agirait de partir sur-le-champ pour Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Partir pour Paris!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! chacun a ses peines. C'est la loi commune à tous. Moi-même, je
+n'en suis pas exempt. Mon fils me cause de graves inquiétudes...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible!</p>
+
+<p>&mdash;On m'écrit que, depuis qu'il n'a pas reparu au château, il s'est
+amouraché de je ne sais quelle comédienne d'un petit théâtre du
+boulevard, en compagnie de laquelle il affecte de se produire dans tous
+les lieux publics. Le scandale est patent. Il désole nos amis qui me
+conjurent d'y mettre un terme...</p>
+
+<p>Patte-de-Fer fit un geste d'incrédulité:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis croire... M. Roger!... En vérité, monsieur le marquis,
+êtes-vous bien certain qu'on ne le calomnie pas près de vous ou que l'on
+n'exagère point certaines peccadilles de jeunesse?...</p>
+
+<p>&mdash;Je crains plutôt que l'on n'ait cherché à atténuer ses désordres...
+J'ai pris des renseignements... On parle de dépenses folles faites par
+lui pour cette demoiselle Sergine; de voitures, de bijoux, de mobiliers
+achetés, de sommes importantes perdues au jeu; de l'acquisition
+prochaine d'un hôtel aux Champs-Elysées...</p>
+
+<p>Jacques réfléchit un instant; ensuite, s'efforçant de<a name="page_133" id="page_133"></a> s'abstraire de
+ses propres angoisses pour compatir à celles de son interlocuteur:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a quelque chose là-dessous, opina-t-il. On ne change pas ainsi
+sans motif. Ne supposez-vous pas qu'un amour contrarié...</p>
+
+<p>&mdash;J'avais toute la confiance de mon fils: s'il eût aimé quelqu'un, il me
+l'eût avoué...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, un garçon si rangé, si sobre, si tranquille!...</p>
+
+<p>&mdash;Hé! repartit le châtelain, c'est justement parce qu'il s'est montré
+jusqu'à présent plus retenu dans sa conduite et moins jaloux de son
+indépendance, que j'appréhende qu'il ne se livre avec moins de réserve
+et plus de rage folle à tous les vertiges du plaisir...</p>
+
+<p>C'est l'éternelle histoire du cheval qui, trop longtemps attaché au
+piquet, rompt soudain son licol et s'emporte à travers champs,&mdash;brûlant
+l'espace sous son galop furieux,&mdash;jusqu'à ce qu'enivré, aveuglé de
+liberté, il se brise la tête contre un arbre ou les reins dans une
+fondrière...</p>
+
+<p>Je sais, il est vrai, que mon Roger ne faillira jamais à l'honneur...</p>
+
+<p>Je sais pareillement que, majeur, il est le maître de disposer comme il
+l'entend de l'héritage de sa mère...</p>
+
+<p>Mais je sais aussi que certaines femmes sont fatales et que, quand on ne
+laisse pas entre leurs griffes quelque<a name="page_134" id="page_134"></a> peu de la considération qui
+entoure un nom bien porté, on compromet à leur contact sa santé, sa
+fortune et, parfois, son avenir...</p>
+
+<p>J'ai donc résolu de couper court à cette liaison: c'est mon droit et
+c'est mon devoir...</p>
+
+<p>Pourtant, avant d'intervenir de mon autorité, il faut que je sois
+informé du point précis où en sont les choses...</p>
+
+<p>Et c'est sur vous, mon cher Perrin, que j'ai jeté les yeux pour procéder
+à cette enquête...</p>
+
+<p>&mdash;Sur moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Ai-je eu tort de compter sur votre bon office et me refuseriez-vous le
+concours que je sollicite de vous?...</p>
+
+<p>&mdash;A Dieu ne plaise, monsieur le marquis! Seulement, de mon côté, ai-je
+bien qualité pour...</p>
+
+<p>&mdash;Roger vous a en affection et en estime. Vous le verrez; vous lui
+parlerez comme je ne saurais lui parler, et il vous répondra sans doute
+comme il ne saurait me répondre. S'il essayait de vous tromper, votre
+perspicacité d'observateur désintéressé démêlerait de suite la vérité du
+mensonge...</p>
+
+<p>Mieux que personne, vous pénétrerez qui est la créature dont mon fils
+s'est si subitement engoué...</p>
+
+<p>Mieux que personne, vous serez capable d'édifier l'imprudent enfant sur
+la valeur des gens équivoques<a name="page_135" id="page_135"></a> qui l'entourent, de le prémunir contre
+les exploitations dont il est l'objet et de le soustraire aux dangers
+qu'il affronte...</p>
+
+<p>Mieux que personne, enfin, vous m'éclairerez sur la nature de ces
+exploitations et de ces dangers, afin qu'au besoin, je puisse, en
+connaissance de cause, invoquer l'aide de la justice pour arracher
+l'héritier des Saint-Pons à ce monde d'oiseaux de proie parisiens...<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
+
+<h3><a name="X-d" id="X-d"></a>X<br /><br />
+RÉAPPARITION DE FIL-EN-QUATRE</h3>
+
+<p>&mdash;Coquin de sort! c'est vous brigadier! Ce n'est pas pour vous le
+reprocher, mais voilà un fier bout de temps que je me fais vieux en
+croquant le marmot à vous attendre!</p>
+
+<p>Cette bruyante apostrophe&mdash;qui visait évidemment l'ex-<i>détective</i> et qui
+éclatait comme une bombe sur les derniers mots du marquis&mdash;partait d'un
+quidam qui venait de s'arrêter à quelques pas des deux causeurs.</p>
+
+<p>Tout entiers à leur conversation, ceux-ci ne s'étaient pas aperçus
+qu'ils étaient arrivés en face du pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>Sur le seuil de ce pavillon, le quidam en question<a name="page_137" id="page_137"></a> stationnait depuis
+un bon moment,&mdash;monté sur ses longues jambes ainsi qu'un pélican sur ses
+pattes et interrogeant de son petit &oelig;il chinois,&mdash;retroussé vers les
+tempes, d'une mobilité et d'un feu singuliers,&mdash;toutes les routes en
+éventail qui aboutissaient au Rond-Point-du-Roi.</p>
+
+<p>Quand le garde et son compagnon apparurent à l'horizon, un soupir
+d'allégresse s'échappa de sa poitrine étroite, sur laquelle se
+boutonnait une redingote quinquagénaire.</p>
+
+<p>Il brandit d'un air de triomphe la canne tambour-majoresque qu'un cordon
+de cuir reliait à son poignet droit.</p>
+
+<p>Puis, ouvrant ses échasses, il se dirigea vers les survenants, qui ne
+prêtèrent aucune attention à son approche.</p>
+
+<p>Quand il prit la parole, seulement, Patte-de-Fer leva la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Fil-en-Quatre! s'exclama-t-il.</p>
+
+<p>Le policier subalterne toucha les bords de son chapeau épilé par les
+ans:</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, mon supérieur. Solide comme la colonne. On n'est pas encore
+près de se déboulonner.</p>
+
+<p>L'ancien brigadier le présenta du geste à M. de Saint-Pons:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, un de mes camarades<a name="page_138" id="page_138"></a> d'autrefois et l'un des
+meilleurs employés de cette administration à laquelle vous faisiez
+allusion tout à l'heure.</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre se redressa sous l'éloge et se découvrit devant le
+châtelain.</p>
+
+<p>Perrin reprit en s'adressant à l'inspecteur:</p>
+
+<p>&mdash;Tu viens me demander à déjeuner, n'est-ce pas?... Ne t'avais-je pas
+invité la dernière fois que nous nous sommes rencontrés?... Eh bien, mon
+pauvre garçon, tu tombes mal: ma ménagère m'a quitté...</p>
+
+<p>&mdash;La petite dame si gentille! J'en dégringole d'un septième au-dessus de
+plusieurs entresols!... Elle qui paraissait tenir à vous ni plus ni
+moins que si M. le maire et son écharpe y avaient passé!...</p>
+
+<p>Jacques sourit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis seul désormais chez moi comme sur terre... Ce qui ne
+m'empêchera point de te recevoir du mieux que je pourrai... Et pourvu
+que tu n'exiges pas que je te fasse raison à table...</p>
+
+<p>Le policier lui détacha une grimace intelligente:</p>
+
+<p>&mdash;Erreur n'est pas compte, brigadier. Il est permis de se tromper. Mais,
+si je ne professais pas pour vous une vénération panachée de fanatisme,
+j'insinuerais que vous pataugez à l'instar d'un ménage de canards dans
+une mare...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...<a name="page_139" id="page_139"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas seulement histoire d'avoir l'honneur de gobelotter avec
+un chef&mdash;car vous resterez toujours le mien&mdash;que j'ai allongé mes flûtes
+jusque dans Seine-et-Oise.</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons intervint:</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave Perrin, je vous laisse. Vous avez sans doute à causer avec
+monsieur. N'oubliez pas, par exemple, que vous me devez une réponse.</p>
+
+<p>Patte-de-Fer s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aux ordres de M. le marquis, déclara-t-il. Quand faudra-t-il
+partir pour Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite! repartit Fil-en-Quatre. Avec moi et sans baguenauder.
+J'ai mission de vous ramener.</p>
+
+<p>&mdash;Me ramener! répéta Jacques au comble de l'étonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous! appuya le gentilhomme non moins surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire de service, prononça l'inspecteur. Urgence promulguée par M.
+le préfet. C'est lui-même qui vous réclame...</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Cela signifie qu'on a besoin de vous, là-bas, à la boutique... Ah!
+s'il ne s'agissait que d'une bricole comme celle du bois de Boulogne, il
+y a quinze jours, vous savez, on ne vous aurait pas donné la peine de
+vous déranger...<a name="page_140" id="page_140"></a></p>
+
+<p>&mdash;Quelle bricole?</p>
+
+<p>&mdash;Ces deux particuliers qu'une ronde de nuit a ramassés dans un massif,
+non loin du pavillon d'Armenonville, avec une fêlure au coco, et dont
+l'un avait succombé à un épanchement au cerveau... L'autre est en voie
+de guérison. On l'a consigné à Beaujon. Quand on pourra l'interroger, on
+aura le mot du rébus. C'est le pont-aux-ânes du métier... Mais le
+<i>Mystère de la place de l'Europe</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Mystère de la place de l'Europe</i>?...</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre considéra son ancien brigadier avec une stupéfaction
+comique:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! s'écria-t-il, le canton de Saint-Germain ignore donc les
+bienfaits de la presse, laquelle porte cependant le flambeau de la
+civilisation et le récit de ses <i>faits-divers</i> jusqu'au sein des
+peuplades sauvages dont les mâles sont habillés d'un tatouage sur le
+ventre et les femelles d'une arête de poisson dans le nez?...</p>
+
+<p>Le mystère de la place de l'Europe!...</p>
+
+<p>Mais c'est le <i>clou</i> du moment: un forfait de derrière les fagots; le
+<i>nec plus ultra</i> de l'embrouillamini; une <i>cause célèbre</i> à venir,
+auprès de laquelle le procès de Marchandon, l'assassin de la rue de
+Sèze, n'a été que de la <i>gnognotte</i>, et celui de Troppmann, l'assassin
+de Pantin, que de la fiente de petits oiseaux!<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit M. de Saint-Pons, les journaux, depuis près d'un mois,
+ne s'occupent que de cette affaire...</p>
+
+<p>L'inspecteur tira un imprimé de sa poche:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, la <i>Gazette des Tribunaux</i> en parle encore ce matin...</p>
+
+<p>Patte-de-Fer prit la feuille et lut les détails que nous connaissons.</p>
+
+<p>Quand il eut achevé sa lecture:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, demanda l'inspecteur, qu'est-ce que vous pensez de tout ça?
+Est-ce assez complet, assez corsé, assez obscur? La bouteille à l'encre,
+quoi! Là, vrai, parole sacrée, le journal a raison: c'est à dégoter le
+drame de Pantin!...</p>
+
+<p>Toute la boutique est sur les dents; le parquet n'y voit pas plus loin
+que son nez; le patron en jette sa langue aux chiens et votre serviteur
+en perd la tramontane...</p>
+
+<p>Alors on s'est dit partout, depuis le cabinet du préfet jusqu'à celui du
+juge d'instruction et depuis les bureaux jusque dans le public:</p>
+
+<p>«&mdash;Il n'y a que Patte-de-Fer qui puisse nous désembourber de l'ornière
+où nous barbotons. C'est le malin des malins, le finaud des finauds, le
+<i>débrouillard des débrouillards</i>. Allons le relancer dans sa retraite
+champêtre. Il ne refusera pas de nous<a name="page_142" id="page_142"></a> donner un coup d'épaule. Ce sera
+censément son retour de l'île d'Elbe; mais, au bout de ce retour-là, il
+y aura un Austerlitz à la place d'un Waterloo».</p>
+
+<p>Et ce n'est pas uniquement l'avis des camarades et des gros bonnets de
+la maison: c'est encore celui de la presse...</p>
+
+<p>La feuille que vous avez en main ne se gêne pas pour l'écrire...</p>
+
+<p>L'opinion vous regrette; les amis vous réclament. Nous serons tous
+heureux et fiers de travailler à nouveau sous vos ordres...</p>
+
+<p>Moi, d'abord, j'ai promis de ne pas revenir sans vous...</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, appuya M. de Saint-Pons, qu'il ne vous est guère
+possible de ne pas apporter à la justice l'aide qu'elle sollicite en
+cette circonstance,&mdash;et, dût la tâche, dont je vous avais prié de vous
+charger tout à l'heure, s'effacer devant celle que vous impose l'intérêt
+de la société...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, répondit l'ex-<i>détective</i>, je me sens de force à
+les mener de front toutes les deux.</p>
+
+<p>Sa taille s'était redressée; ses yeux brillaient; la flamme d'une
+satisfaction intérieure animait ses traits pétrifiés naguère dans une
+morne tristesse.</p>
+
+<p>Il semblait tout ragaillardi à la pensée de reprendre le métier qu'il
+avait cependant abandonné, quelques<a name="page_143" id="page_143"></a> années auparavant, avec un soupir
+de soulagement, avec une joie si sincère!...</p>
+
+<p>Ah! c'est que, dans cette chasse aux coupables à laquelle il allait se
+livrer une fois de plus et qui exige de la part des Mohicans de la rue
+de Jérusalem une subtilité flair, d'ouïe, un système de ruses et de
+stratagèmes dignes de trappeurs, des Indiens de Cooper en quête d'un
+daim ou d'un bison; dans cette vie pleine de mouvement et de dangers où
+une poignée de dévouements obscurs et mal récompensés engage le combat à
+outrance avec la sombre armée du crime, il rêvait de chercher l'oubli et
+de trouver la mort peut-être!...</p>
+
+<p>Et puis, ce que l'on exigeait de lui impliquait un séjour assez prolongé
+à Paris, qu'habitait Florette, où il la rencontrerait sans doute, et où,
+dans tous les cas, il lui serait facile de savoir ce qu'elle était
+devenue; car il disposerait derechef des moyens d'investigation que la
+police met entre les mains de ses agents...</p>
+
+<p>Enfin son amour-propre avait été flatté...</p>
+
+<p>Les plus simples, les plus modestes, les plus stoïques sont accessibles
+à ces chatouillements.</p>
+
+<p>Là-bas, dans la grand'ville si capricieuse, si frivole et si ingrate,
+quand la <i>Filleule de Lagardère</i> paraissait<a name="page_144" id="page_144"></a> ne plus se souvenir de
+Jacques Perrin, les gens se souvenaient encore de Patte-de-Fer...</p>
+
+<p>Aussi celui-ci dit-il à Fil-en-Quatre:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Je t'accompagnerai. Nous partirons aussitôt que tu te
+seras réconforté et que M. le marquis m'aura donné ses instructions.<a name="page_145" id="page_145"></a></p>
+
+<h3><a name="XI-d" id="XI-d"></a>XI<br /><br />
+MURPHY-HOUSE</h3>
+
+<p>Retournons à l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne.</p>
+
+<p>En y rentrant, après la double comédie du pavillon d'Armenonville, notre
+héroïne s'était mise au lit, brisée. Une fièvre violente l'avait prise.
+Sa nuit n'avait été qu'une suite de cauchemars affreux et d'insomnies
+peuplées des plus désespérantes visions.</p>
+
+<p>Le lendemain, elle avait fait demander par mistress Simpson, à son
+oncle, la permission de ne point sortir de son appartement où la
+retenait, disait-elle, une indisposition subite.</p>
+
+<p>Cette permission lui avait été bénévolement octroyée par le <i>gentleman</i>
+lequel s'était contenté de s'informer<a name="page_146" id="page_146"></a> si cette indisposition n'était
+pas de nature à nécessiter la présence d'un médecin.</p>
+
+<p>Florette lui avait répondu&mdash;toujours par l'intermédiaire de la
+duègne&mdash;qu'il ne fallait voir là qu'une crise nerveuse, un malaise
+passager dont auraient certainement raison le repos et la solitude.</p>
+
+<p>En toute vérité, elle voulait rester seule pour se désoler sans témoins
+et pleurer à son aise.</p>
+
+<p>L'ami Dick avait donc attendu quelques jours avant de se présenter chez
+elle.</p>
+
+<p>Puis, un matin, après avoir envoyé son valet de chambre solliciter pour
+lui la faveur d'être reçu par la jeune fille, et sur l'assentiment de
+celle-ci, il était venu savoir de ses nouvelles, comme si rien
+d'insolite ne s'était passé entre eux lors de leur dernier entretien.</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> était à demi couchée sur une chaise longue,
+immobile, l'&oelig;il fixe et les sourcils contractés.</p>
+
+<p>Sa beauté avait un caractère tragique.</p>
+
+<p>Le cercle de bistre qui soulignait ses paupières parlait éloquemment de
+la détresse subie.</p>
+
+<p>Ses cheveux ruisselaient en désordre autour de ses joues livides.</p>
+
+<p>Autour de ses lèvres blêmies, il y avait un amer sourire qui continuait
+l'expression navrée de son regard.<a name="page_147" id="page_147"></a></p>
+
+<p>Le faux Yankee s'assit près d'elle et s'enquit avec intérêt de l'état de
+sa santé. Cette pâleur, cette faiblesse étaient de mauvais augure. Elle
+avait tort assurément de repousser les soins de la science. Pour lui, en
+qualité de parent, de tuteur, son devoir était d'appeler, de consulter
+un <i>physician</i>...</p>
+
+<p>La mignonne le supplia de n'en rien faire.</p>
+
+<p>Elle avait souffert, oh! oui, bien souffert!...</p>
+
+<p>Mais elle avait combattu le mal,&mdash;et le mal avait été dompté!...</p>
+
+<p>Le feu sombre de ses prunelles, les rougeurs fébriles qui fouettaient
+par instants ses pommettes, son pouls qui battait rageusement sous une
+peau brûlante, s'inscrivaient en faux contre ses affirmations...</p>
+
+<p>Néanmoins le prétendu Murphy eut l'air de la croire...</p>
+
+<p>Et lui prenant affectueusement la main:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, puisque vous vous sentez mieux, sinon entièrement
+rétablie, il convient qu'une explication, aussi amicale que sincère,
+fasse cesser la situation pénible qui existe entre nous depuis notre
+dernière conversation...</p>
+
+<p>Cette conversation a été un peu vive, et nous nous sommes quittés
+réciproquement blessés...</p>
+
+<p>Hé mon Dieu! je ne vous le cacherai point: la fin de non-recevoir
+péremptoire par laquelle vous accueilliez<a name="page_148" id="page_148"></a> les projets que ma
+sollicitude avait formés pour vous; cette façon de refuser, sans le
+connaître, celui que je vous offrais pour époux; le manque de confiance
+que vous m'aviez témoigné en me laissant ignorer une liaison, des
+engagements antérieurs,&mdash;tout cela m'avait irrité outre mesure...</p>
+
+<p>Il faut me pardonner...</p>
+
+<p>Nous autres Hurons du Nouveau-Monde, aux angles à peine émoussés par
+votre civilisation, nous sommes inhabiles à dissimuler ce que nous
+éprouvons, ce qui nous afflige ou ce qui nous froisse...</p>
+
+<p>Mais, une fois la première flamme de notre colère jetée, nous sommes
+pleins d'indulgence pour ceux que nous aimons...</p>
+
+<p>Or je vous aime, Eva. Vous êtes la fille de mon frère. Je ne veux pas
+que vous pleuriez. Je veux que vous soyez heureuse...</p>
+
+<p>Que l'homme en qui vous avez mis votre bonheur s'adresse sans crainte à
+celui qui représente votre père...</p>
+
+<p>Vous m'aviez annoncé sa visite à bref délai. Je l'ai vainement attendu.
+Parlez, qui peut le retenir?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne viendra pas, prononça la mignonne.</p>
+
+<p>Puis soudain, éclatant en larmes, en cris et en prières:<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle, au nom du ciel, emmenez-moi, emmenez-moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Quittons Paris!... Fuyons cette ville maudite!... Allons-nous en bien
+loin,&mdash;si loin que le souvenir ne puisse me poursuivre ou
+m'atteindre!...</p>
+
+<p>Il la regarda avec un étonnement, une émotion admirablement joués:</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, vous m'effrayez... Calmez-vous... Je ne saurais
+comprendre...</p>
+
+<p>Elle tendit vers lui ses mains suppliantes, et, d'une voix entrecoupée
+de sanglots:</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, je vous dirai tout, oui, tout; vous êtes bon; vous aurez
+pitié... Mais je vous le demande à genoux, partons!... Partons sans
+perdre un jour, une heure, une minute!...</p>
+
+<p>Rien ne pouvait causer au pseudo-<i>captain</i> plus de joie qu'une telle
+requête.</p>
+
+<p>S'éloigner d'une ville où, à chaque instant, il courait le risque de
+voir le hasard arracher le masque à son individualité et à son crime, et
+s'en éloigner avec Florette; enlever à jamais la jeune fille à Roger;
+emporter celle-ci dans quelque coin du monde où il la soumettrait à sa
+sauvage passion et où il la posséderait à l'abri de toute revendication
+de<a name="page_150" id="page_150"></a> la justice,&mdash;c'était le but auquel tendaient ses ténébreuses
+machinations.</p>
+
+<p>Oui, mais il y avait un obstacle à l'exécution immédiate de ce plan:</p>
+
+<p>Les millions de James-Williams et de Samuel Murphy n'étaient pas encore
+arrivés de New-York...</p>
+
+<p>Et Richard Vautier n'entendait abandonner Paris que lesté de cette
+double fortune...</p>
+
+<p>Aussi, de son ton le plus caressant et le plus persuasif:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère fille, reprit-il, oui, il sera fait ainsi que vous le
+désirez. Nous partirons; nous irons partout où il vous plaira d'aller;
+nous tâcherons de rendre la paix à cette pauvre âme déchirée par un
+chagrin dont j'attendrai patiemment que vous m'appreniez la cause...
+Mais un pareil déplacement entraîne certains préparatifs. J'ai
+d'importantes questions d'intérêt à résoudre. Accordez-moi, de grâce,
+jusqu'à la fin de ce mois...</p>
+
+<p>Notre héroïne eut un geste de découragement:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, je me sens mourir, murmura-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! repartit l'ami Dick, que n'essayez-vous de vous distraire? En ce
+pays, les occasions ne manquent pas: il y a les spectacles, les courses,
+les curiosités de toute espèce...</p>
+
+<p>Vous êtes jeune, vous êtes riche, vous êtes belle:<a name="page_151" id="page_151"></a> tous les hommages et
+toutes les adorations se ligueront pour vous consoler...</p>
+
+<p>Allez dans le monde, dépensez de l'argent, faites du bruit: ce bruit
+vous empêchera d'entendre la plainte de votre c&oelig;ur meurtri...</p>
+
+<p>Lancez votre peine dans le tourbillon du plaisir; fatiguez-la,
+harassez-la; la lassitude, c'est le sommeil, et le sommeil, c'est
+l'oubli...</p>
+
+<p>D'ailleurs, nous ne tarderons pas à nous mettre en route...</p>
+
+<p>Voici que je me rappelle une particularité à laquelle je n'avais pas
+prêté grande attention, parce que je comptais prolonger indéfiniment mon
+séjour dans votre capitale...</p>
+
+<p>Il s'agit de cet hôtel: on me propose de le vendre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>Le faux Américain sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Ces Français sont facétieux. Cette propriété est restée, paraît-il,
+assez longtemps sans acquéreurs, et, depuis que je l'ai achetée, voilà
+que les offres pleuvent sur moi, de toutes parts, de m'en défaire avec
+bénéfice; et si je voulais spéculer sur ce singulier revenez-y... Il y
+a, entre autres, un de vos <i>dandies</i> parisiens, un de ces écervelés, de
+ces fous qui se ruinent pour des créatures indignes de l'estime, de la
+tendresse d'un véritable <i>gentleman</i>...<a name="page_152" id="page_152"></a></p>
+
+<p>Puis, s'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, j'y songe, vous devez le connaître...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas habité, pendant plusieurs années, près de
+Saint-Germain, sur les terres de ce marquis de Saint-Pons auquel je me
+suis adressé&mdash;par l'entremise de mon avoué&mdash;pour vous retirer de chez la
+personne qui vous avait recueillie et qui était, si je ne m'abuse, au
+service de ce gentilhomme?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le marquis est le père de ce jeune fou...</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Roger! s'exclama-t-elle, Roger de Saint-Pons!...</p>
+
+<p>&mdash;Précisément, poursuivit son interlocuteur avec bonhomie. L'hôtel a
+plu, me mande-t-on, à une demoiselle Sergine Gravier, à laquelle ce
+pauvre garçon n'a rien à refuser,&mdash;je dis pauvre garçon, parce que cette
+fille de théâtre est une drôlesse de la pire catégorie,&mdash;et il s'est
+empressé d'aller trouver mon homme d'affaires pour lui demander si je ne
+serais pas, par hasard, disposé à lui céder à tout prix l'objet de la
+fantaisie de sa maîtresse...</p>
+
+<p>Et, tenez, j'ai justement sur moi la lettre de M<sup>e</sup> Bouginier... Voyez ce
+que celui-ci m'écrit à ce sujet...<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>Notre héroïne prit le papier que Richard Vautier venait de tirer de son
+portefeuille.</p>
+
+<p>Elle lut:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Mon cher monsieur Samuel Murphy,</p>
+
+<p>»J'ai reçu ce matin la visite de M. Roger de Saint-Pons, un fils de
+famille dont la liaison avec mademoiselle Sergine
+Gravier&mdash;l'actrice excentrique et répandue&mdash;n'est plus désormais un
+secret pour personne.</p>
+
+<p>»Ce jeune homme désire vivement devenir possesseur de l'immeuble
+dont vous avez fait récemment l'acquisition à l'angle de la rue de
+la Pompe et de l'avenue du Bois-de-Boulogne.</p>
+
+<p>»Je lui ai déclaré que je ne pensais point que vous eussiez
+l'intention de vous en défaire.</p>
+
+<p>»Sur son instante prière, j'ai, cependant, consenti à vous
+transmettre sa proposition.</p>
+
+<p>»Entre nous, je suis persuadé que votre hôtel, pour me servir de
+l'expression de ces demoiselles, a singulièrement <i>tapé dans
+l'&oelig;il</i> de sa maîtresse, et que c'est pour l'y installer, pour y
+abriter leurs amours...»</p></div>
+
+<p>Florette ne put continuer.</p>
+
+<p>Le désespoir l'accablait d'un poids trop lourd. Sa force fléchit. Elle
+se jeta sur un sopha et s'y roula en étouffant ses gémissements.</p>
+
+<p>Du sopha, elle glissa sur le tapis. Des convulsions<a name="page_154" id="page_154"></a> la secouèrent. Elle
+se tordait, et son beau corps s'agitait sous l'effort d'une douleur sans
+nom...</p>
+
+<p>Puis, tout d'un coup, sa tête se renversa dans les masses de ses
+cheveux. Elle ne bougea plus. Elle était comme morte...</p>
+
+<p>L'ami Dick sonna.</p>
+
+<p>Mistress Simpson parut.</p>
+
+<p>&mdash;Betzy, lui dit-il froidement, je crois que miss Eva a besoin de vos
+soins.<a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<h3><a name="XII-d" id="XII-d"></a>XII<br /><br />
+VIE PARISIENNE</h3>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> s'était retiré.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, la duègne lui ayant fait respirer de sels,
+une rougeur fugitive revint aux joues de notre héroïne.</p>
+
+<p>Sa bouche trembla et ses paupières se rouvrirent.</p>
+
+<p>Elle se releva péniblement, rejeta ses cheveux en arrière et reprit sa
+place sur sa chaise longue. Elle ne tressaillait plus. Les lignes de son
+visage se reposaient et semblaient tranchées dans le marbre.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure, elle demeura accablée, l'&oelig;il vague, comme
+lorsqu'on regarde dans la nuit l'endroit noir et profond où une
+apparition s'est évanouie.<a name="page_156" id="page_156"></a></p>
+
+<p>L'Anglaise se tenait à l'écart et l'examinait sournoisement.</p>
+
+<p>Soudain, elle se redressa. Sa prunelle avait recouvré sa flamme de
+résolution et de fierté. La lettre de M<sup>e</sup> Bouginier était restée sur le
+tapis; elle l'aperçut et soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! c'est décidé, il n'y a plus l'ombre d'un doute!</p>
+
+<p>Elle mit le talon sur le papier. C'était fouler du pied l'ennemi vaincu.
+Ensuite, interpellant Betzy:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne Simpson, préparez-vous à m'habiller. On a raison: il faut
+chercher à me distraire. On joue ce soir, à l'Opéra. Prévenez mon tuteur
+que j'ai le dessein d'y aller.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Elle y alla, en effet, et elle y fut très remarquée. Seulement, comme
+elle se promenait au foyer, deux jeunes messieurs, qui parlaient fort
+haut, la croisèrent: deux cravates blanches et deux gilets en c&oelig;ur de
+l'orchestre, le gardénia au revers de l'habit et le claque doublé de
+satin sous le bras. L'un s'informait:</p>
+
+<p>&mdash;Roger de Saint-Pons est-il venu dîner au cercle?</p>
+
+<p>&mdash;Lui! répondit l'autre, allons donc! Sergine Gravier le confisque. Il
+ne sort plus de l'appartement qu'il lui a meublé sur le boulevard
+Haussmann...<a name="page_157" id="page_157"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, le <i>collage</i> est complet?...</p>
+
+<p>&mdash;Complet. Elle lui a déjà coûté une cinquantaine de mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que Roger jouit de la fortune de sa mère... Mais le
+papa?... Qu'est-ce qu'il chante?...</p>
+
+<p>&mdash;Le papa <i>marronne</i>. Il en est <i>bleu</i>. Gare au conseil judiciaire!...</p>
+
+<p>Notre héroïne mordit son mouchoir, rentra dans sa loge et n'entendit pas
+une note des trois derniers actes des <i>Huguenots</i>.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le lendemain, il y avait une première représentation au Gymnase.</p>
+
+<p>Florette y eut une avant-scène.</p>
+
+<p>Dans celle qui lui faisait vis-à-vis, une femme la lorgnait avec une
+persistance effrontée: une femme harnachée de diamants comme une idole
+hindoue, derrière laquelle, dans la pénombre, son cavalier se
+dissimulait.</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> reconnut la femme et devina le cavalier.</p>
+
+<p>A dater de ce moment, elle se jeta avec fureur dans la vie parisienne.</p>
+
+<p>Elle courut les magasins, les couturières et les modistes, accepta les
+invitations envoyées à sir Samuel par les membres de la colonie
+étrangère et se montra<a name="page_158" id="page_158"></a> dans leurs salons, au Bois, aux courses, dans
+toutes les kermesses de bienfaisance.</p>
+
+<p>Toujours seule, d'ailleurs: son oncle supposé se gardait bien de
+l'accompagner.</p>
+
+<p>Pour justifier son éloignement des réunions et des plaisirs du monde, le
+<i>gentleman</i> alléguait des motifs de santé: la traversée l'avait
+considérablement fatigué, et son médecin lui ordonnait de prendre
+quelques mois de repos.</p>
+
+<p>Dans cette existence tourbillonnante, toute de niaiseries et de
+secousses nerveuses, la mignonne ne s'était jamais rencontrée face à
+face avec Roger.</p>
+
+<p>En revanche, il ne se passait pas de jour que la rumeur publique
+n'apportât à son oreille un fragment de l'épopée amoureuse du jeune
+homme.</p>
+
+<p>Tantôt c'était sa fleuriste qui regrettait en ces termes de ne pouvoir
+lui vendre un bouquet de camélias:</p>
+
+<p>&mdash;On en fera un pareil pour mademoiselle, si elle le désire; mais
+celui-ci m'a été commandé et payé d'avance par M. Roger de Saint-Pons:
+je dois l'expédier tout à l'heure à mademoiselle Gravier.</p>
+
+<p>Tantôt c'était son coiffeur qui s'excusait ainsi d'être arrivé en
+retard:</p>
+
+<p>&mdash;Je sors de chez madame Sergine, vous savez, celle qui est actuellement
+avec le petit marquis de Saint-Pons?... En voilà un qui est toqué
+d'elle!...<a name="page_159" id="page_159"></a> Et, cependant elle n'a pas le quart des cheveux de
+mademoiselle!</p>
+
+<p>Tantôt, c'était la feuille «la mieux renseignée de Paris» qui lui
+tombait sous la main et dans laquelle elle lisait à l'article
+<i>Indiscrétions</i>:</p>
+
+<p>«Hier, on a pendu la crémaillère dans les nouveaux appartements de S...
+G..., l'étonnante <i>Fleur-de-Picrate</i> de l'opérette de nos spirituels
+confrères Lapoule et Verdier. On y coudoyait tout le personnel féminin
+de nos théâtres, nombre d'illustrations de la haute galanterie et la
+plupart des noms les mieux portés au <i>Baby-Club</i>, aux <i>Eclaireurs</i> et au
+<i>Jockey.</i></p>
+
+<p>»On a beaucoup joué: pas aux jeux innocents. Le jeune R... de S...-P...,
+qui, en sa qualité de protecteur en titre de l'amphitryonne, faisait les
+honneurs du logis, aurait, dit-on, perdu plus de deux mille louis...»</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>De son côté, mademoiselle Fine-Lame défrayait abondamment les
+conversations de la société&mdash;occupée de mille riens&mdash;qu'elle fréquentait
+assidûment.</p>
+
+<p>On y commentait la liberté dont elle jouissait, ses allures un peu
+franches, sa beauté et ses toilettes originales.</p>
+
+<p>On remarquait enfin que, partout où elle se trouvait, on était sûr de
+voir surgir un certain rastaquouère appelé Marignan...<a name="page_160" id="page_160"></a></p>
+
+<p>La jeune fille n'avait point l'air, il est vrai, de prendre garde à la
+persistance des poursuites de celui-ci; aussi les langues charitables
+insinuaient-elles qu'elle <i>cachait son jeu</i>. «Mariage sous roche,»
+avançaient les uns. «Amant sous cloche,» affirmaient les autres.</p>
+
+<p>Au milieu de tout cela, Florette emportait son angoisse avec elle.</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours, elle résolut de renoncer à ce tumulte; et, un
+matin qu'elle déjeunait avec son tuteur prétendu et que celui-ci la
+complimentait sur ses succès dans les salons et lui vantait l'efficacité
+du régime de plaisir qu'elle avait adopté:</p>
+
+<p>&mdash;Quand m'arracherez-vous à ce paradis? lui demanda-t-elle brusquement.</p>
+
+<p>Le faux Américain réfléchit un instant.</p>
+
+<p>Puis il répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Après-demain. Nous sommes au samedi. Lundi soir, nous aurons quitté
+Paris.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ce samedi était le jour où Jacques Perrin avait eu avec le père de Roger
+la conversation à laquelle vous avez assisté dans l'un des chapitres
+précédents; le jour où Fil-en-Quatre était tombé comme une surprise au
+pavillon de la Faisanderie, et où, sur l'avis du marquis, l'ex-brigadier
+s'était décidé à collaborer de nouveau aux investigations de la justice
+et à accompagner l'inspecteur à Paris.<a name="page_161" id="page_161"></a></p>
+
+<h3><a name="XIII-d" id="XIII-d"></a>XIII<br /><br />
+ENTRE ASSOCIÉS</h3>
+
+<p>En entrant, ce jour-là, dans son cabinet, après déjeuner, le
+pseudo-Samuel y trouva M<sup>e</sup> Bouginier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! questionna celui-ci, qu'avons-nous de nouveau?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher associé, répondit l'autre avec satisfaction, tout marche au
+gré de nos désirs...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez raison: les trucs les plus simples sont les meilleurs. Le
+vôtre a pleinement réussi. Miss Eva vient de me déclarer derechef
+qu'elle est prête à me suivre partout où il me plaira de la conduire.</p>
+
+<p>L'ancien avoué eut un mouvement d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! saperlotte! s'exclama-t-il, il s'agit bien de<a name="page_162" id="page_162"></a> miss Eva! Il s'agit
+de l'argent que vous avez reçu, ce matin d'Amérique. En chèques sur les
+banques de France, d'Italie et d'Allemagne...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! est-ce que je n'ai pas, moi aussi, un correspondant à
+New-York?...</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> sourit.</p>
+
+<p>&mdash;La Banque est fermée demain dimanche, dit-il. Après-demain lundi, je
+toucherai mes fonds et, le soir, je serai sur la route de Florence, de
+Vienne ou de Berlin.</p>
+
+<p>&mdash;La Banque est ouverte aujourd'hui: pourquoi ne touchez-vous pas tout
+de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous oublié que c'est demain que se jouera le dernier acte de la
+comédie qui doit achever de me livrer la fille de James Williams? Et
+n'est-ce pas vous qui avez imaginé, préparé, agencé cette rencontre qui
+portera le coup suprême à ce que cette enfant pourrait conserver
+d'attachement dans son c&oelig;ur pour ce misérable Roger?...</p>
+
+<p>Le prétendu Yankee ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, mon cher associé, avez-vous quelque observation à me
+soumettre?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule; mais celle-là est capitale pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Dites vite, je vous prie: j'ai hâte de commencer à vaquer aux
+préparatifs de notre départ...<a name="page_163" id="page_163"></a></p>
+
+<p>&mdash;Au cours de cette conversation succincte, vous avez plus d'une fois
+daigné me qualifier du titre de votre associé. Un titre qui m'honore,
+sans doute. Cependant je dois vous avouer que je prise assez peu les
+honneurs sans profits.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'entre associés, lorsqu'on se sépare, on liquide les bénéfices.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends: vous désirez savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle part me sera attribuée dans les millions que vous allez palper,
+oui, monsieur Richard Vautier... Je me trompe: <i>yes</i>, sir Samuel...
+Pardon! la langue m'a fourché...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Les deux interlocuteurs s'examinaient en
+dessous: l'ex-avoué, immobile sur son siège et fermement décidé à n'en
+point démarrer qu'il n'eût obtenu une réponse satisfaisante; le faux
+Américain, allant et venant à travers la pièce, en fumant un cigare
+qu'il venait d'allumer. A la fin, ce dernier s'arrêta devant son
+interlocuteur et, lui frappant cordialement sur l'épaule:</p>
+
+<p>&mdash;Tranquillisez-vous, mon compère. Je récompense généreusement ceux qui
+m'ont servi avec zèle. Vous serez content, <i>God me bless</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis persuadé... Mais il y a le proverbe:<a name="page_164" id="page_164"></a> <i>Tenir et courir sont
+deux</i>... Je préférerais un chiffre, des offres réelles, un acompte, et,
+comme le coq de la fable:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Le moindre <i>billet de mille</i></td></tr>
+<tr><td align="left">Ferait bien mieux mon affaire...</td></tr>
+</table>
+
+<p>&mdash;Eh! à proverbe proverbe et demi, riposta l'autre avec gaieté: <i>Tout
+vient à point à qui sait attendre.</i> Patientez jusqu'à lundi...</p>
+
+<p>&mdash;Lundi?... Seulement lundi?... Pourquoi lundi?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, je vous le répète, je me présenterai après-demain dans la
+journée à la Banque; vous m'y accompagnerez si bon vous semble, et
+ensuite nous réglerons nos comptes...</p>
+
+<p>&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, chez vous, où vous voudrez.</p>
+
+<p>L'ancien officier ministériel réfléchit un instant; puis, d'un ton
+insinuant:</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux que ce fût chez moi...</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, soit.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier parut rassuré par cette condescendance.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin, prononça-t-il avec noblesse, de vous talonner à la
+Banque... J'aurais l'air de me défier...</p>
+
+<p>Il ajouta avec bonhomie:<a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<p>&mdash;Venez le soir, avant de partir, en vous rendant à la gare.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu. Nous prendrons probablement l'<i>express</i> pour Marseille
+à minuit. Donc, entre dix et onze heures, nous serons chez vous.</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Actuellement, fit-il, il ne me reste plus qu'à souhaiter que le coup
+de théâtre de demain réussisse au gré de vos v&oelig;ux...</p>
+
+<p>Il se dirigeait vers la porte du cabinet; le <i>gentleman</i> le retint du
+geste:</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore, êtes-vous certain que les marionnettes dont vous
+man&oelig;uvrez les ficelles se maintiendront, dans ce coup de théâtre, à
+la hauteur du rôle que vous leur avez confié?</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier se rengorgea:</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez nulle inquiétude. Lorsque j'entreprends une affaire, je ne
+néglige aucun des détails susceptibles d'en assurer le succès. Je
+stylerai derechef, ce soir, ce gredin de Marignan et Sergine Gravier. On
+jurerait vraiment que celle-ci s'est embéguinée pour tout de bon de
+notre jouvenceau. Quant à celui-là, dans la persuasion que c'est pour
+lui-même qu'il travaille, il ne demande qu'à embrocher son rival,&mdash;et il
+l'embrochera, Dieu me damne! comme une mauviette ou un poulet, sans lui
+laisser le temps de crier <i>Aïe</i>!...<a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'en serai marri pour ce jeune homme... Mais à chacun sa destinée...
+Les morts seuls ne reviennent pas...</p>
+
+<p>Et, sur cet aphorisme, le pseudo-<i>captain</i> salua de la main son
+interlocuteur, comme pour lui indiquer que, l'entretien étant terminé,
+il était libre de prendre congé.</p>
+
+<p>L'autre n'en fit rien, cependant. Il demeura debout, près du seuil, le
+sourcil froncé, le front pensif, la mine assombrie et soucieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? interrogea le <i>gentleman</i>. Qu'avez-vous, respectable ami?
+Quelque obstacle imprévu viendrait-il entraver la réussite de nos
+desseins?...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit justement de notre spadassin... Le Marignan est dangereux...
+Et je redoute fort que, quand il aura tiré les marrons du feu, il n'ait
+la prétention de les croquer avec nous...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un chat-tigre... Il a des griffes au bout des pattes... Et votre
+sirène de pupille lui a mis, comme à vous, la cervelle à l'envers...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ce drôle...</p>
+
+<p>&mdash;Ce drôle s'imagine que c'est pour lui qu'il travaille, et, quand il
+aura reconnu qu'il n'a été qu'un instrument entre nos mains, nous aurons
+tout à redouter de son ressentiment, de sa colère...<a name="page_167" id="page_167"></a></p>
+
+<p>&mdash;Débarrassons-nous en alors... Quand nous n'aurons plus besoin de
+lui... Que diable! il ne doit pas manquer à Paris, comme ailleurs, de
+bons compagnons disposés, moyennant finances, à éliminer de ce monde un
+quidam inutile, gênant ou dangereux...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certes, opina l'ex-officier ministériel, il n'y aurait qu'à
+s'adresser à l'excellente dame Héloïse Chamoiseau, la digne femme qui,
+d'un pavé sur la tête, nous a débarrassés de l'homme qui avait écouté
+notre conversation dans les massifs du bois de Boulogne...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, le fidèle serviteur de M. Roger de Saint-Pons?... Et que
+devient-il, ce blessé?... Avez-vous fait prendre de ses nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Il est toujours à l'hôpital, où il ne va guère mieux, heureusement,
+que le pauvre défunt Tom Snail...</p>
+
+<p>&mdash;A merveille!... Mais revenons à cette femme... Vous disiez?</p>
+
+<p>&mdash;Héloïse Chamoiseau, une de mes anciennes clientes, tient actuellement,
+sur le revers des buttes Montmartre, entre les fortifications et
+Saint-Ouen, un débit de boissons qui n'est pas précisément fréquenté par
+l'élite de la société parisienne: on y rencontre des consciences à
+revendre et l'on n'y a qu'à se baisser pour ramasser des outils propres
+à toutes espèces de besogne.<a name="page_168" id="page_168"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, baissez-vous, mon cher...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà, c'est qu'en me baissant j'aurais peur de faire craquer mon
+excellente réputation...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!...</p>
+
+<p>&mdash;La police a l'&oelig;il sur moi. Je suis l'objet d'une surveillance
+paternelle. On incrimine mes antécédents, ma profession, mes
+relations... Si quelque agent m'apercevait pénétrant dans ce bouge!...
+Et puis, j'ai des convenances à garder...</p>
+
+<p>Le prétendu Yankee l'écoutait avec flegme.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, fit-il, vous ne seriez point fâché de rencontrer un officieux
+qui se chargeât d'agencer cette affaire en votre lieu et place?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! avoua l'ancien avoué, puisque vous devinez si merveilleusement,
+il serait malséant de chercher à nier...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. L'officieux est trouvé. Ce sera moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Vous iriez chez Héloïse recruter les hommes qu'il nous faut?...</p>
+
+<p>&mdash;J'irais au diable, pour ne pas laisser un ennemi à mes trousses!...
+Allons, placez-vous là et jetez-moi sur le papier quelques lignes qui
+m'indiquent le gisement exact de ce cabaret, afin que, pour m'orienter,<a name="page_169" id="page_169"></a>
+je ne sois pas exposé à demander mon chemin à un de vos sergents de
+ville...</p>
+
+<p>Un soupir de soulagement sortit de la poitrine de l'ex-officier
+ministériel:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! déclara-t-il, vous agissez sagement en mettant la main à la
+pâte. Aussi bien, vous n'êtes pas moins intéressé que moi à ce que ce
+farceur de Marignan ne puisse plus nuire à personne. La petite, je vous
+le répète, lui tient au c&oelig;ur, et, de rage qu'elle lui échappe, il est
+susceptible d'aller conter tout ce qu'il sait au procureur de la
+république. Or, comme il sait pas mal d'histoires et que le télégraphe
+court plus vite que l'<i>express</i>, au lieu de passer votre lune de miel
+sous le ciel azuré de Florence ou de Naples, il se pourrait que vous
+fussiez contraint&mdash;par la gendarmerie&mdash;de vous arrêter à la gare de
+Marseille ou de Lyon...</p>
+
+<p>Il s'était assis devant le bureau et écrivait. Lorsqu'il eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Voici, reprit-il, un plan grâce auquel il ne vous sera guère possible
+de vous tromper.</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> prit le papier.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Thank you.</i> Une dernière question. Quand notre spadassin doit-il
+provoquer mon marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Demain, aux courses de Longchamps.</p>
+
+<p>&mdash;Et la rencontre?<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>&mdash;Aura lieu, selon toutes probabilités, après-demain, à la première
+heure.</p>
+
+<p>L'ami Dick parut songer; ensuite il interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous un prétexte pour envoyer ce Marignan ici, dans la soirée,
+quelques instants avant celui fixé pour mon départ?</p>
+
+<p>L'ex-officier ministériel semblait avoir recouvré toute sa bonne humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Un prétexte? Dans cet hôtel? Rien n'est plus aisé, répondit-il. Il n'y
+a qu'à lui insinuer que mademoiselle Fine-Lame désire l'entretenir entre
+chien et loup et apprendre de sa bouche les détails du combat du
+matin...</p>
+
+<p>Le faux Samuel approuva:</p>
+
+<p>&mdash;Très ingénieux, en effet. Jim l'attendra pour l'introduire, censément
+en secret, rue de la Pompe, près de la porte des communs. Moi, je me
+serai rendu auparavant chez cette Héloïse Chamoiseau; j'y aurai trié sur
+le volet une paire de compagnons vigoureux et déterminés; je les aurai
+ramenés en voiture fermée et je les aurai postés à l'endroit favorable à
+l'exécution de mon projet...</p>
+
+<p>&mdash;Après?...</p>
+
+<p>&mdash;Que votre Marignan se présente seul; qu'il n'ait aucune défiance;
+qu'il entre,&mdash;et je vous engage ma parole qu'il ne ressortira jamais!<a name="page_171" id="page_171"></a></p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Les deux associés s'étaient séparés d'un air mutuellement enchanté.</p>
+
+<p>Dans son cabinet, Richard Vautier avait maintenant aux lèvres ce sourire
+narquois qui, lorsque personne ne pouvait l'apercevoir, venait
+<i>franciser</i> son masque:</p>
+
+<p>&mdash;Tout va bien, murmura-t-il. Ce niais m'a indiqué où trouver ce dont
+j'avais si impérieusement besoin... Et il est à cent lieues de supposer
+qu'après m'être servi de l'arme qu'il me fournit contre ce complice
+subalterne, qui m'aura délivré de Roger de Saint-Pons, c'est contre lui,
+Bouginier, que j'en retournerai la lame à deux tranchants... Ah! oui,
+maître fripon, <i>nous réglerons nos comptes!</i>... Seulement, ce sera de la
+même façon que Jausion et Bastide&mdash;qui le saluaient de cette phrase&mdash;ont
+réglé le sien à Fualdès dans la rue des Hebdomadiers!...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>De son côté, en réintégrant son logis, l'ancien avoué avait avisé, sur
+son carré, Bijou-des-Dames et le Rouquin en train de sonner à sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, mes jeunes amis! s'était-il exclamé avec satisfaction.
+Exacts au rendez-vous: parfait, parfait, parfait!... Mes femmes n'y sont
+pas, ma servante non plus; je les ai éloignées à votre intention...<a name="page_172" id="page_172"></a>
+Nous allons nous immiscer dans mes lares et y savourer des breuvages en
+conversant familièrement de ce que j'ai à vous proposer...</p>
+
+<p>On s'était «immiscé dans les lares» de ce Prud'homme du crime; on avait
+siroté quelques grogs, que les «jeunes amis» avaient outre mesure
+carabinés d'alcools; on avait «conversé» longuement, très longuement,
+les coudes sur la table, les fronts rapprochés, ainsi que trois têtes
+dans le même bonnet. Ensuite Bijou-des-Dames avait dit, en lissant son
+accroche-c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, patron. On sera <i>d'attaque</i>. Mais si le bourgeois
+regimbe?</p>
+
+<p>&mdash;Le bourgeois ne regimbera pas, avait répliqué Bouginier en puisant
+dans sa tabatière. S'il criait, il attirerait nécessairement la police
+et la justice, et il a tout intérêt à ce que ces deux institutions
+respectables ne se mêlent pas de ses histoires.</p>
+
+<p>Il ajouta en reniflant sa prise:</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, veuillez remarquer qu'il ne s'agit pas ici d'une lutte à
+engager, mais d'un <i>abatage</i> instantané... Vous vous placerez à
+l'endroit que je vous désignerai, et quand il entrera, v'lan! comme un
+b&oelig;uf!...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, appuya le Rouquin, je me charge du reste: j'ai étudié à la
+Villette pour être boucher...<a name="page_173" id="page_173"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais, questionna son compagnon, et le bruit?... Les voisins?... Le
+concierge?...</p>
+
+<p>&mdash;Le concierge est une marmotte qui se couche à l'heure des poules: il
+dormira depuis longtemps lorsque notre homme se présentera, et je gage
+qu'il tirera le cordon sans se déranger de l'oreiller et sans s'informer
+seulement chez qui monte le visiteur... Quant aux voisins, le tapissier
+me posera demain sur le parquet une double moquette, capitonnée à
+assourdir une décharge d'artillerie... Enfin j'aurai soin que, pendant
+l'opération, mes deux filles étudient leur piano avec acharnement. Or,
+quand Junie et Métella se mettent à taper du Wagner, du diable si, dans
+la maison, on entendrait assommer un taureau ou débiter par tranches un
+éléphant, un rhinocéros, un hippopotame!...</p>
+
+<p>Il plaça un rouleau de louis devant chacun de ses auditeurs:</p>
+
+<p>&mdash;Soyons sérieux. Voici les arrhes du marché. Pareillement de quoi
+subvenir aux menus frais préliminaires: le couperet, le merlin, la
+malle, le son...</p>
+
+<p>Puis avec un gros rire:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, pas de <i>gabegie</i>, mes enfants. Le <i>sujet</i> est un délicat.
+N'allez pas le <i>flouer</i> en achetant simplement de la sciure de bois au
+lieu de son de blé de mouture.<a name="page_174" id="page_174"></a></p>
+
+<p>Bijou-des-Dames mit avec noblesse sa main sur son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;As pas peur! C'est bon pour <i>Charlot</i> (l'exécuteur des
+hautes-&oelig;uvres) de tromper ses clients sur la qualité de la
+marchandise! Votre particulier en aura pour votre argent...</p>
+
+<p>Ensuite, prenant congé:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, à après-demain soir. Sans <i>blague</i>. On gagnera proprement son
+argent...</p>
+
+<p>&mdash;A après-demain. Les deux chiffons de mille seront prêts. Et n'oubliez
+pas d'amener mesdemoiselles vos épouses: elles se chargeront de la dame
+pendant que vous vous occuperez du monsieur...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En revenant de reconduire les deux bandits jusqu'au palier, M<sup>e</sup>
+Bouginier ruminait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon excellent associé, vous avez envie de voyager... Eh bien, ma
+foi! vous voyagerez... Oui, mais comme les cailles: en caisse!</p>
+
+<p>Tandis qu'il se félicitait de cette ingénieuse plaisanterie, dans la
+rue, le Rouquin poussait le coude à son camarade:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! ma vieille branche, faut tout de même que le papa Bouginier ait
+joliment des <i>picaillons</i> à empocher dans la rocambole de lundi, pour
+qu'il se <i>soit fendu</i> de vingt-cinq jaunets d'avance et qu'il nous ait
+promis à chaque un <i>fafiot-mâle</i> après le coup!...<a name="page_175" id="page_175"></a></p>
+
+<p><i>Fafiot-mâle</i>, en argot, billet de <i>mille</i> francs: les billets de <i>cinq
+cents</i> francs sont des <i>fafiots-femelles</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que j'étais en train de me communiquer, répondit l'autre d'un
+air profond. Vois-tu, je connais le pistolet; il est ladre comme un juif
+allemand, <i>taffeur</i> (poltron) comme un lièvre de la plaine Saint-Denis
+et prudent à l'instar d'un serpent à sonnettes. Pour qu'il se décide à
+nous graisser la patte de la sorte et à nous faire <i>turbiner</i>
+(travailler) dans son domicile, au sein de sa famille, à deux pas de
+chez le <i>quart d'&oelig;il</i> (commissaire) et sous l'aile de son pipelet, il
+est clair comme les becs de gaz de l'avenue de l'Opéra que le jeu en
+vaut la chandelle et que le <i>pante</i> qu'il s'agit <i>d'estourbir</i> doit
+avoir au moins le Pérou dans son gousset ou la Californie dans son
+portefeuille.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu penses de ça, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que, quand il y a pour un, il y a pour deux...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'au lieu de commander chez l'emballeur une malle <i>pour un</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on pourrait en commander une <i>pour deux</i>...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Chouetteau! rupin! tapé aux pommes!</i> s'écria<a name="page_176" id="page_176"></a> avec enthousiasme le
+Rouquin. Justement, je roulottais dans la <i>sorbonne</i> (tête), une
+mécanique du même acabit. Allons! les beaux esprits se rencontrent...</p>
+
+<p>&mdash;Et comme, quand ils se rencontrent, ajouta le Bijou-des-Dames
+sentencieusement, ils ont la politesse de se régaler d'une tournée,
+entrons chez le marchand de poivre nous arroser la pomme d'Adam!...<a name="page_177" id="page_177"></a></p>
+
+<h3><a name="XIII-d-a" id="XIII-d-a"></a>XIII<br /><br />
+PREMIER JALON</h3>
+
+<p>Ce jour-là, Jacques Perrin avait eu au Palais de Justice une assez
+longue conférence avec le procureur de la République, le juge
+d'instruction et le chef de la sûreté.</p>
+
+<p><i>Le Mystère de la place de l'Europe</i> avait&mdash;naturellement&mdash;fait les
+frais de cette séance de plusieurs heures.</p>
+
+<p>On avait commencé par communiquer à l'ancien agent la photographie de la
+victime.</p>
+
+<p>L'état de décomposition, pour ainsi dire foudroyante, déterminé chez
+celle-ci par l'écrasement de la tête, avait, en effet, nécessité une
+inhumation immédiate.<a name="page_178" id="page_178"></a></p>
+
+<p>C'était donc sur ce morceau de carton que s'était concentrée, dès
+l'abord, l'attention de Patte-de-Fer.</p>
+
+<p>On lui avait montré ensuite, la touffe de cheveux qui adhérait à la
+machine du train 44.</p>
+
+<p>Ces cheveux étaient, on s'en souvient, d'une nature toute particulière:
+roussâtres et crépus comme du crin,&mdash;les cheveux d'un nègre blond, s'il
+pouvait s'en rencontrer d'une toison de cette couleur.</p>
+
+<p>L'ex-<i>détective</i> les avait examinés avec une non moins scrupuleuse
+attention.</p>
+
+<p>Puis, comme s'il se parlait à lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, avait-il murmuré, que je connais ce malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible! n'avaient pu s'empêcher de s'écrier d'une commune
+voix les deux magistrats et le policier en chef.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-moi de m'expliquer, poursuivit l'ex-brigadier. Quand je dis
+que je le connais, je ne prétends pas insinuer que j'ai eu avec lui des
+rapports, des relations d'une durée, d'une nature quelconques, et que je
+suis, dès à présent, en mesure de vous renseigner sur son nom et sur sa
+position sociale...</p>
+
+<p>Non: je veux seulement dire que ces deux cheveux-là ne me sont pas
+inconnus et que je les ai déjà eus<a name="page_179" id="page_179"></a> devant les yeux ici ou là... sur la
+tête de quelqu'un...</p>
+
+<p>Maintenant, où, quand et dans quelles conditions cette rencontre
+s'est-elle produite? C'est ce qu'il n'est pas en mon pouvoir de
+déterminer pour l'instant. J'ai beau chercher, fouiller dans le passé,
+interroger mes souvenirs: ceux-ci demeurent rebelles à mes efforts, le
+passé reste couvert d'ombre, et mes recherches, hélas! n'aboutissent à
+rien!...</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de constant, par exemple, ce que j'affirme et ce que je
+soutiendrais sur ma vie, c'est que je me suis trouvé en contact avec cet
+homme dans une circonstance qui m'échappe, mais qu'il faudra bien que je
+finisse par ressaisir...</p>
+
+<p>Laissez-moi me recueillir, penser, fureter dans mon cerveau...</p>
+
+<p>Le souvenir effacé me reviendra. Je le veux. Or, quand la volonté est au
+service d'une cause juste, elle a ce puissant auxiliaire que d'aucuns
+nomment le <i>hasard</i> et que j'appelle la <i>Providence</i>.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Il parlait avec un accent, un visage, un geste si fermes, si convaincus,
+si inspirés, que la persuasion gagnait ses auditeurs.</p>
+
+<p>Le chef de la sûreté tira les magistrats à l'écart:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, leur déclara-t-il, le brigadier Perrin<a name="page_180" id="page_180"></a> ne s'est jamais
+trompé. Les gens de l'administration savent beaucoup de choses que l'on
+n'apprend point à l'Ecole de droit. Ce ne sont pas des jurisconsultes;
+mais ils ont l'expérience et la triture...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui signifie que les affaires ne se traitent pas de la même façon à
+la Préfecture qu'au Palais, et qu'à votre place je donnerais carte
+blanche aux agents...</p>
+
+<p>Patte-de-Fer poursuivit de son côté:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande que vingt-quatre heures pour mettre de l'ordre dans
+mes idées... J'ai la tête un peu brouillée... Mais ce délai me suffira
+certainement à redevenir tout à fait moi-même.</p>
+
+<p>Le <i>détective</i> en chef s'adressa aux magistrats.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois m'effacer partout où il y a un membre du parquet,
+prononça-t-il avec déférence. Que décident monsieur le procureur de la
+République et monsieur le juge d'instruction?</p>
+
+<p>M. Lebastard de Précourt et M. Gillot se consultèrent un instant.</p>
+
+<p>Ensuite, ils répondirent d'un commun accord:</p>
+
+<p>&mdash;Faites à votre guise, messieurs!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>L'ex-brigadier était sorti du Palais en compagnie<a name="page_181" id="page_181"></a> de Fil-en-Quatre,
+qu'il s'était adjoint comme second.</p>
+
+<p>Tous deux avaient suivi les quais, traversé la place de la Concorde et
+remonté les Champs-Elysées.</p>
+
+<p>L'inspecteur cheminait machinalement à côté de «son supérieur»
+silencieux. Celui-ci marchait comme au hasard, l'&oelig;il vague, le front
+penché sous le poids d'un travail intérieur. Le subalterne pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne le dérangeons pas. Laissons-le réfléchir. Il s'occupe de notre
+affaire.</p>
+
+<p>Hélas! le malheureux Fil-en-Quatre s'abusait du tout au tout.</p>
+
+<p>Patte-de-Fer était à cent lieues «de l'affaire».</p>
+
+<p>En quittant le cabinet du juge d'instruction, le brave garçon s'était
+bien dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, commandons à ma mémoire. La circonstance que je cherche n'est
+qu'égarée dans mon esprit. Elle n'est point perdue. Retrouvons-la.</p>
+
+<p>La mémoire, sollicitée, n'avait point obéi à l'ordre...</p>
+
+<p>Ou, plutôt, elle avait mieux écouté le c&oelig;ur de Jacques que sa
+parole...</p>
+
+<p>Au lieu de la personnalité de l'inconnu de la place de l'Europe, c'était
+l'image de Florette qui s'était dégagée,&mdash;dominatrice et
+envahissante,&mdash;des ténèbres de son cerveau.<a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p>Avant de quitter le pavillon de la Faisanderie, il s'était enquis près
+de M. de Saint-Pons de l'endroit où la jeune fille habitait avec son
+tuteur, et le marquis lui avait donné l'adresse du millionnaire
+américain.</p>
+
+<p>Il se dirigeait donc vers cet endroit. L'idée de mademoiselle Fine-Lame
+primait chez lui et effaçait toutes les autres.</p>
+
+<p>Peut-être apercevrait-il la mignonne derrière le rideau d'une croisée?
+Peut-être la verrait-il sortir de l'hôtel? Peut-être leurs regards se
+rencontreraient-ils, et, en reconnaissant son ami, éprouverait-elle,
+elle-même, un retour subit de ce sentiment de tendresse que son
+apparente ingratitude n'avait pu éteindre dans l'âme du pauvre et
+excellent garçon?</p>
+
+<p>Voilà quelles espérances emplissaient ce dernier.</p>
+
+<p>Tout le reste,&mdash;ce crime, ce mystère, cette besogne de police pour
+laquelle on l'avait fait venir, voire la mission de confiance dont
+l'avait chargé le père de Roger,&mdash;tout cela lui devenait, pour
+l'instant, indifférent et secondaire.</p>
+
+<p>Quand ils eurent dépassé l'Arc de Triomphe et qu'ils se furent engagés
+dans la large voie qui aboutit au bois de Boulogne:</p>
+
+<p>&mdash;Sacrebleu! murmura Fil-en-Quatre, est-ce qu'il va me mener d'une
+traite jusqu'à Nanterre ou jusqu'au<a name="page_183" id="page_183"></a> Havre?... Faut-il qu'il soit
+enfoncé dans ses méditations!... Il rumine un plan de campagne, pour
+sûr...</p>
+
+<p>Vers le milieu de l'avenue, l'<i>ex-détective</i> s'arrêta. Il était arrivé
+au but de son pèlerinage. Adossé à l'une des barrières qui bordent la
+chaussée, il se mit à considérer <i>Murphy-House</i> avec une persistance
+qui, pareille à une vrille, semblait vouloir en percer les murs.</p>
+
+<p>Un fiacre, qui stationnait devant la grille, paraissait attendre
+quelqu'un en visite chez le riche étranger.</p>
+
+<p>Du haut de son siège, le cocher taillait une bavette copieuse avec le
+groom Jim, qui, en gilet à manches et en toque écossaise, fumait un
+magnifique cigare emprunté à la réserve de son maître.</p>
+
+<p>C'était l'heure où celui-ci avait, dans son cabinet, avec M<sup>e</sup> Bouginier,
+l'importante conversation que nous avons transcrite dans l'un des
+chapitres précédents.</p>
+
+<p>Cette conversation fut longue. Patte-de-Fer ne bougeait point. Son
+compagnon, qui pratiquait le calembour à ses moments perdus, se
+demandait <i>in petto</i>:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! est-ce que nous allons demeurer en adoration perpétuelle devant
+le Saint-Sacrement de l'<i>hôtel</i>?</p>
+
+<p>A la fin, l'ancien officier ministériel apparut sur le perron de ce
+dernier.<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<p>Il en descendit allègrement les degrés, salua le domestique d'un «<i>Good
+morning</i>, boy» amical, sauta dans son «char numéroté» et cria à
+l'automédon:</p>
+
+<p>&mdash;A l'entrée de la rue du Pélican!... Dépêchons-nous!... Je suis
+pressé!...</p>
+
+<p>A sa vue, Jacques ne put retenir une exclamation de surprise et
+interpellant l'inspecteur:</p>
+
+<p>&mdash;Fil-en-Quatre!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon général?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais comme moi, n'est-ce pas, l'homme qui vient de monter dans
+cette voiture?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'est le nommé Bouginier... J'ai été assez longtemps chargé
+de le surveiller... Une canaille accomplie, mais ingénieuse, et qui nous
+a toujours glissé comme une anguille entre les doigts...</p>
+
+<p>L'agent subalterne ajouta en manière de correctif à cette flatteuse
+appréciation:</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, il est à supposer qu'il aura acheté une conduite...
+provisoire; car on ne le serre plus de si près, et l'on raconte, à la
+boutique, qu'il est en train de mitonner un tas d'affaires avec des
+personnes de <i>la haute</i>...</p>
+
+<p>Après avoir paru réfléchir un instant, Patte-de-Fer dit rapidement
+quelques mots à son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Suffit. Rien de plus aisé, répondit celui-ci. On va vous enlever ça en
+deux temps et trois mouvements.<a name="page_185" id="page_185"></a></p>
+
+<p>Il traversa la chaussée et, tirant de sa poche un de ces exécrables
+<i>petits bordeaux</i> chantés par Armand Liorat dans une scie impérissable,
+il aborda le groom, qui continuait à fumer près de la grille en
+regardant filer le fiacre de Bouginier, et lui demanda, la main au
+chapeau:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'était un effet de votre complaisance de me communiquer un brin de
+feu?</p>
+
+<p>Jim toisa le solliciteur de l'air dont un <i>habana de calitad</i> doit
+toiser un des plus infimes et des plus infects produits de notre régie
+nationale, et, sans daigner tendre son cigare, dont il lui eût fallu
+faire tomber l'appendice de cendre blanche et parfumée, il présenta au
+policier une boîte de métal anglais, artistement ouvragée et remplie
+d'allumettes-bougies.</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre prit la boîte et l'examinant avant de l'ouvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Un vrai bijou!... Mazette! jeune homme, on voit bien que vous êtes
+dans une bonne maison... Et il doit avoir un fier sac, le particulier
+qui vient de grimper dans cette <i>guimbarde</i>!...</p>
+
+<p>Le domestique questionna avec étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Un fier sac?... Ce particulier?... Pourquoi?</p>
+
+<p>L'agent désigna l'hôtel:</p>
+
+<p>&mdash;Dame! est-ce que ce n'est pas le propriétaire de cet immeuble? Est-ce
+que ce n'est pas votre maître?<a name="page_186" id="page_186"></a> Est-ce que ce n'est pas ce richissime
+étranger dont on parle tant dans le quartier?</p>
+
+<p>Le <i>boy</i> haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Lui, mon maître!... Allons donc!... Sir Samuel Murphy ne va pas en
+<i>sapin</i>. Dieu merci! il a ses voitures.</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre s'excusa:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, voyez-vous, en ma qualité d'inspecteur du balayage au bois
+de Boulogne, je passe souvent par ici, en me rendant à mon service, et
+que j'avais déjà aperçu plusieurs fois ce monsieur sortant par cette
+grille... Sans vous offenser, camarade...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas d'offense, mon brave, répondit le groom avec majesté. Ce
+monsieur est un des amis de mon maître: c'est son conseil, son homme
+d'affaires, si vous aimez mieux. Aussi vient-il fréquemment à la
+maison...</p>
+
+<p>L'autre avait enflammé une allumette:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'en dis, fit-il, c'est l'histoire de causer; car après tout,
+je m'en bats l'&oelig;il...</p>
+
+<p>Ensuite, remettant la boîte ès mains de son propriétaire:</p>
+
+<p>&mdash;En vous remerciant et à l'avantage!</p>
+
+<p>Il rallia Patte-de-Fer et le mit au courant des renseignements que,
+suivant son expression, il venait de «cueillir dans la bouche du
+<i>larbin</i>». Après l'avoir<a name="page_187" id="page_187"></a> entendu, l'ex-brigadier sembla se recorder un
+moment. Puis, d'un ton sec et impérieux:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute les instructions que je vais te donner et songe à les exécuter
+avec adresse et promptitude...</p>
+
+<p>Puis encore il parla longuement...</p>
+
+<p>Quand il eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! interrogea l'inspecteur intrigué, le Bouginier en est donc?</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;De l'affaire?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle affaire?</p>
+
+<p>Le subalterne considéra son supérieur avec stupéfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Comment, quelle affaire? Pardieu! il n'y en a qu'une! Cette pour
+laquelle je suis allé vous chercher: l'affaire de l'inconnu de la place
+de l'Europe...</p>
+
+<p>Jacques eut un geste d'impatience:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! s'écria-t-il, il s'agit bien de cet inconnu! Il s'agit de mes
+intérêts les plus chers: d'intérêts que je n'ai pas le temps de
+t'expliquer. Veux-tu me seconder, oui ou non?</p>
+
+<p>Le pauvre Fil-en-Quatre avait la mine toute désorientée.</p>
+
+<p>Cependant, sur la question de Patte-de-Fer, se décidant sans
+barguigner:<a name="page_188" id="page_188"></a></p>
+
+<p>&mdash;Du diable, s'exclama-t-il, si je comprends une pause <i>d'a</i> à ce que
+vous me <i>jaspinez!</i> Nonobstant, va comme je te pousse, on marchera à
+l'aveuglette, un bandeau sur les écoutilles, comme le fils à maman
+Vénus. Aussi bien, tous chemins mènent à Rome et vous êtes un de ces
+malins qui doivent caresser une idée en ayant l'air de la traiter à
+rebrousse-poil...</p>
+
+<p>Une voiture de place descendait l'avenue. Il lui fit signe de s'arrêter.
+Quand elle eut rangé le trottoir:</p>
+
+<p>&mdash;Assurons-nous d'abord, continua l'agent, si notre oiseau de nuit et de
+proie niche toujours au même endroit!...</p>
+
+<p>Il tourna le bouton de la portière et s'informa:</p>
+
+<p>&mdash;Où vous retrouverai-je, monsieur Jacques, pour vous communiquer mon
+rapport?</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi, à l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, où j'ai l'habitude de
+loger chaque fois que je m'attarde à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Attendez-moi demain à l'heure du déjeuner. Vous permettez
+que je m'invite, pas vrai? Je me charge de fournir le dessert.</p>
+
+<p>Il sauta dans le véhicule, s'y installa sur les coussins et lança à son
+cocher une indication, une injonction identiques à celles que l'ex-avoué
+avait transmises au sien, quelques minutes auparavant:<a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<p>&mdash;A l'angle de la rue du Pélican!... Dépêchons-nous!... Je suis pressé!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Tout en causant ainsi, ils avaient remonté jusqu'à la gare du chemin de
+fer de ceinture qui se trouve à l'entrée du Bois.</p>
+
+<p>Quand la voiture se fut éloignée, qui emportait l'inspecteur vers les
+Champs-Elysées, Patte-de-Fer jeta du côte de <i>Murphy-House</i> un regard
+dans lequel il y avait quelque chose qui ressemblait à la réverbération
+d'un paradis fermé. Ensuite il pénétra dans la gare et prit un billet
+pour Paris. Un train arrivait justement, se dirigeant vers Saint-Lazare.
+L'ex-brigadier se casa dans un wagon, et là, replié sur lui-même, il ne
+cessa de se demander pendant le trajet:</p>
+
+<p>&mdash;A quel titre et sous quel prétexte ce Bouginier est-il reçu chez
+l'oncle et tuteur de Florette?</p>
+
+<p>Je le connais de longue date, ce courtier en méchantes besognes. Rien de
+bon ne saurait émaner de sa personnalité louche. Sir Murphy serait-il sa
+dupe? Ne serait-il pas plutôt son complice?...</p>
+
+<p>Son complice!... Je suis fou, vraiment!... Cet étranger est un honnête
+homme; il est riche à millions; c'est la première fois qu'il touche le
+sol de notre Europe; en quoi aurait-il eu besoin de ce coquin, de sa
+discrétion ou de son office?...<a name="page_190" id="page_190"></a></p>
+
+<p>Dans tous les cas, la présence de ce dernier dans la maison qu'habite la
+mignonne est un danger pour celle-ci. Mes pressentiments me le crient.
+Or mes pressentiments ne m'ont jamais menti...</p>
+
+<p>Allons, c'est décidé, je verrai sir Samuel. Je le verrai demain,
+aussitôt que Fil-en-Quatre m'aura apporté les renseignements que je l'ai
+prié de recueillir. Je lui parlerai franchement, sans arrière-pensée ni
+détour, et il faudra bien qu'il me dise ce que ce maître fourbe vient
+faire chez lui. Il faudra bien qu'il me dise ce qu'est devenue mon
+amie...<a name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<h3><a name="XIV-d" id="XIV-d"></a>XIV<br /><br />
+BOULEVARD HAUSSMANN</h3>
+
+<p>Sergine Gravier occupait un appartement de vastes dimensions dans une de
+ces bâtisses uniformes, à la fois de luxe et de rapport, qui bordent de
+leurs palais-casernes la large voie dont la ligne droite relie le
+c&oelig;ur de Paris à l'une de ses plus aristocratiques extrémités, et que
+l'on n'a pas encore songé à débaptiser, quoique l'administrateur dont
+elle porte le nom soit l'une des intelligences les plus pratiques de
+notre époque.</p>
+
+<p>Cet appartement absorbait le premier étage en entier. Il ne coûtait pas
+moins de douze mille francs par an. Il convient d'ajouter que la
+locataire en avait<a name="page_192" id="page_192"></a> pour son argent,&mdash;ou pour celui de son bailleur de
+fonds, ce qui est tout comme.</p>
+
+<p>Rien que la loge du <i>conservateur</i> aurait rendu des points en
+somptuosité au salon d'une <i>députée</i> ou au boudoir d'une <i>sénateuse</i> de
+province!</p>
+
+<p>Le vestibule, au rez-de-chaussée, était parqueté en mosaïque;
+l'escalier, capitonné d'une carpette de la Savonnerie, tapissé de
+plaques de marbre et chauffé en hiver; les paliers, tout boisés du haut
+en bas.</p>
+
+<p>C'était bien autre chose quand on avait franchi le seuil de ce paradis
+des joies défendues!</p>
+
+<p>En admirant ces splendeurs d'ameublements, ces tentures de velours, à
+crépines de soie, ou de cuir de Cordoue gaufré et estampé, ces
+sculptures d'ébène et de palissandre, ces «vieux chênes» fouillés, ces
+ors, ces laques, ces bronzes, ces cristaux, ces émaux, ces ivoires, ces
+porcelaines,&mdash;ces toiles de maîtres,&mdash;ces rideaux de lampas, de brocart,
+de satin, de dentelles,&mdash;ce Japon rapporté, cette Chine ouverte, ces
+siècles passés reconstruits, toutes ces ruineuses babioles, quelle femme
+honnête n'eût trouvé la vertu mal payée et n'eût rêvé d'acheter un
+pareil luxe au même prix?</p>
+
+<p>Le <i>reporter</i> d'un journal mondain saurait seul ce que pourrait fournir
+de lignes la description d'un tel <i>at home</i>. Moi, je crois que ces
+«intérieurs» ne se dépeignent<a name="page_193" id="page_193"></a> point, sous peine de faire concurrence
+aux commissaires-priseurs ou aux huissiers. C'est trop beau. On est
+aveuglé, et les voyageurs l'ont dit: sous le ciel meurtrier de l'Inde,
+la nuit naît de l'éblouissement.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Roger de Saint-Pons avait présidé avec une générosité de prince régnant
+à la nouvelle installation de sa maîtresse.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Nous avons laissé le jeune homme entre les bras de celle-ci, au pavillon
+d'Armenonville. Un instant, il avait songé à rompre ce collier de chair
+brûlante et frémissante qui l'entraînait invinciblement vers un de ces
+divans dont les restaurateurs les plus collets montés ont soin
+d'agrémenter chacun de leurs cabinets particuliers. Mais le lien était
+aussi puissant que doux. Puis Roger n'avait plus ni force ni raison.
+Celle qu'il aimait lui avait menti...</p>
+
+<p>On la lui avait fait toucher en flagrant délit de perfidie...</p>
+
+<p>Et ses sens, enflammés par l'étreinte de Sergine, et la colère qui
+bouillonnait par les blessures de son âme, tout lui criait plus
+ardemment que la voix, que les baisers de la comédienne:</p>
+
+<p>&mdash;On te trompe. Tu es homme. Venge-toi!</p>
+
+<p>Il avait succombé!<a name="page_194" id="page_194"></a></p>
+
+<p>&mdash;Cette fille a raison, s'était-il murmuré. Sachons quitter qui nous
+délaisse...</p>
+
+<p>L'actrice était de celles qui peuvent dire, à l'exemple de notre grande
+et regrettée Dorval:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas belle, je suis <i>pire</i>.</p>
+
+<p><i>Pire</i>, elle l'était en effet.</p>
+
+<p>Sa <i>joliesse</i> chiffonnée piquait comme un fruit vert.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas jusqu'à la trivialité de son esprit, de ses goûts, de
+son jargon et de ses allures qui ne fût, chez elle, un attrait de plus
+pour certaines gens et comme le condiment obligé, naturel et épicé de
+l'originalité de sa physionomie, de son caractère et de son talent.</p>
+
+<p>Défauts qui lui tenaient lieu des qualités absentes: au demeurant, un
+être parfaitement insupportable et dont on s'engouait facilement.</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons ne l'aimait point, pourtant.</p>
+
+<p>Il avait bien été contraint de se l'avouer, quand avait sonné l'heure de
+la satiété.</p>
+
+<p>C'était pour lui une sorte d'application vivante de la loi du talion. Il
+s'en servait pour essayer de rendre à Florette douleur pour douleur et
+affront pour affront. La maîtresse qu'il se donnait valait l'amant que
+la jeune fille avait choisi. Partant, quittes.</p>
+
+<p>Il ne se doutait pas, le malheureux enfant, qu'en agissant de cette
+façon, il ressemblait à ces morveux<a name="page_195" id="page_195"></a> qui piétinent dans le ruisseau pour
+éclabousser le passant, sans s'apercevoir que la boue qui rejaillit sur
+les autres leur monte, à eux, jusqu'aux genoux et leur souille jusqu'au
+visage!</p>
+
+<p>En attendant, il n'était bruit que de ses prodigalités à l'endroit de la
+comédienne, avec laquelle il ne perdait aucune occasion de s'afficher.</p>
+
+<p>Habilement exploité par les intéressés,&mdash;M<sup>e</sup> Bouginier et le
+pseudo-Samuel,&mdash;ce tapage, nous l'avons vu, n'avait pas manqué
+d'offusquer les oreilles de notre héroïne.</p>
+
+<p>De son côté, Roger n'avait pas été sans entendre parler des succès dans
+le monde de cette riche héritière qu'on rencontrait maintenant partout,
+que le beau Marignan suivait partout, et dont la liaison&mdash;innocente ou
+coupable&mdash;avec ce dernier n'était plus désormais un secret pour
+personne: <i>flirtage</i> qui aboutirait assurément à un mariage, s'il ne
+dissimulait une intrigue menée de longue date avec art.</p>
+
+<p>Ces <i>on-dit</i> avaient exaspéré le ressentiment du pauvre garçon.</p>
+
+<p>En moins d'un mois, pour s'étourdir, il avait jeté près de cent mille
+francs par les fenêtres.</p>
+
+<p>En possession de la fortune maternelle, il n'avait eu, pour puiser, qu'à
+s'adresser à son notaire.</p>
+
+<p>Un détail fournira la mesure de la manière&mdash;absolue<a name="page_196" id="page_196"></a> et complète&mdash;dont
+l'accaparaient ses nouvelles occupations:</p>
+
+<p>Népomucène Briquet avait disparu brusquement...</p>
+
+<p>Eh bien, notre «enfant prodigue» n'avait point paru attacher une
+importance exagérée à cet événement singulier...</p>
+
+<p>Et, en les remettant, de jour en jour, au lendemain, il avait
+entièrement oublié de procéder aux recherches, aux démarches nécessaires
+pour savoir ce qu'était devenu ce brave soldat, son ancien compagnon
+d'armes, le plus dévoué de ses amis et son plus fidèle serviteur.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>C'était un dimanche. Midi approchait. Dans sa chambre à coucher, Sergine
+était à table devant son thé.</p>
+
+<p>Le thé de Sergine admettait comme accessoires un artichaut à la
+poivrade, du b&oelig;uf en vinaigrette et une salade assaisonnée d'un fort
+<i>chapon</i>.</p>
+
+<p>Elle dévorait tout cela avec un appétit charmant. Son peignoir de damas
+était broché d'oiseaux fantastiques et de fleurs de pourpre et d'or.
+Vous auriez juré d'une de ces Japonaises qu'Henry Somme <i>croque</i> du bout
+de sa plume paresseuse.</p>
+
+<p>Roger de Saint-Pons entra.</p>
+
+<p>Quelques semaines l'avaient cruellement vieilli.</p>
+
+<p>Il paraissait avoir trente ans.<a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<p>Sa figure était blêmie par la fatigue. Son &oelig;il creux se cernait de
+bistre. Un tic nerveux tiraillait parfois son front et faisait jaillir
+vingt rides au coin de ses paupières.</p>
+
+<p>Supérieurement habillé, du reste, il aurait posé pour une gravure de
+modes. Sa constante préoccupation semblait celle d'être l'un des
+<i>gentlemen</i> les plus élégants de Paris, et, grâce à la collaboration
+active de son tailleur, il avait atteint ce but si ardu et si élevé. Au
+cercle, on se prosternait devant l'inimitable brio de ses pantalons, de
+ses gilets, de ses cravates et de ses jaquettes.</p>
+
+<p>Sergine leva à peine la tête au-dessus de son assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vous! fit-elle. Bonjour, cher! Vous êtes matinal. A
+quelle heure vous êtes-vous couché?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me suis pas couché, répondit le jeune homme en se jetant dans un
+<i>crapaud.</i> J'ai dormi une heure, dans mon bain, ce matin...</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous passé la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Brégy.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes-vous amusé?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;On a joué?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez perdu?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup.<a name="page_198" id="page_198"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>Sur ce monosyllabe, prononcé avec une parfaite insouciance, la
+comédienne attaqua la salade avec ses doigts: la fourchette du peuple!</p>
+
+<p>Roger reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que je compte vous accompagner aux courses...</p>
+
+<p>L'actrice demanda:</p>
+
+<p>&mdash;M'amenez-vous ce que vous m'avez promis?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes; je n'ai qu'une parole.</p>
+
+<p>&mdash;Où cela est-il?</p>
+
+<p>&mdash;A votre porte.</p>
+
+<p>&mdash;Sans <i>blague</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez plutôt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sûr que, si vous me faites déranger pour des prunes, je vous
+arrache les deux yeux...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous donnerai pas ce plaisir, prononça gravement le gentilhomme.
+La voiture est là. Regardez.</p>
+
+<p>La jeune femme bondit au balcon et se pencha dehors avidement, sans
+souci de son négligé, de ses cheveux qui roulaient dénoués sur son cou,
+de ses épaules qui sortaient, nues, de sa robe de chambre.</p>
+
+<p>Dans la rue, devant la maison, les badauds s'attroupaient autour d'une
+calèche à caisse vert bronze,<a name="page_199" id="page_199"></a> avec filets <i>en clair</i> et garnitures en
+satin pareil, attelée de quatre magnifiques trotteurs noirs <i>buvant dans
+leur blanc</i>, et conduite à la Daumont par deux postillons gros comme le
+poing, en culotte de daim, en bottes à retroussis, en casaque et cape de
+velours à boutons et à franges d'or.</p>
+
+<p>A ce spectacle, Sergine sauta de joie, battit des mains et, se
+retournant vers M. de Saint-Pons:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Roger, s'écria-t-elle, vous êtes l'amour des amours! Je vous
+embrasserais de bon c&oelig;ur si je ne venais de manger le <i>chapon</i> de ma
+salade. Est-ce que vous voulez déjeuner?</p>
+
+<p>&mdash;Merci; je vais rejoindre chez Doyen Arsène Verdier et Montaran...</p>
+
+<p>La comédienne éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, mes deux anciens: celui qui m'a produite dans le monde et
+celui qui m'a lancée au théâtre. Une paire de <i>zigs</i>. C'est eux qui
+m'ont faite ce que je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, ajouta son interlocuteur, raconte-t-on qu'ils reviennent
+encore, parfois, toucher chez vous leurs droits d'auteur.</p>
+
+<p>Elle se cabra furieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est-ce qui raconte-ça?... Max de Furetières, je parie!... Une
+méchante vermine de barbouilleur de papier, qui s'appelle Isidore
+Lefaucheux<a name="page_200" id="page_200"></a> dans la loge de sa pipelette de maman, et qui est maigre,
+laid et bête comme son nom!... Si c'était vrai, comme je me gênerais!...
+Je suis brouillée avec le duc d'abord: il a commis une forte <i>crasse</i> à
+mon égard...</p>
+
+<p>&mdash;Lui! Vous m'étonnez! Un si charmant garçon!...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je vous prends pour juge: quand il n'a plus eu un radis,
+Montaran m'a quittée en me prévenant... C'était très gentil de sa
+part... J'en connais plus d'un à sa place qui ne se serait pas fait
+scrupule de <i>boulotter</i> sur son crédit et de se laisser aimer <i>à
+l'&oelig;il</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il paraît qu'il a hérité depuis: un héritage de cinquante
+mille écus, à ce qu'on affirme... Et il n'est pas venu me retrouver!...
+Donc, c'est un tort de cent mille francs, au bas mot, que cette
+ingratitude me cause...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, déclara Roger impassible, cette conduite est indigne
+d'un <i>gentleman</i>, et j'en exprimerai toute ma surprise au duc...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui agiriez de cette façon!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je vous souscris volontiers l'engagement de consommer tous
+mes grands-parents à votre table...<a name="page_201" id="page_201"></a></p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure!... C'est magnifique... A propos, quand
+m'achèterez-vous ce fameux petit hôtel dont vous m'avez parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Le marché sera, je pense, conclu à bref délai. Le contrat de vente
+sera signé dans les premiers jours de la semaine. Je verserai aussitôt
+les fonds, et vous pourrez entrer de suite en possession.</p>
+
+<p>Sergine lui envoya un baiser.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es le bon Dieu, s'écria-t-elle dans un religieux élan, et j'ai
+envie de t'idolâtrer...</p>
+
+<p>Et comme le jeune homme se levait:</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! questionna-t-elle avec un peu de dépit, tu ne me trouves donc
+plus jolie?...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, répliqua-t-il froidement, mais il vous reste à peine le temps
+de vous habiller, et ces messieurs m'attendent... Au revoir! Je vous
+rejoindrai à Longchamps...</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la porte. L'actrice demeurait pensive. Soudain, elle
+étendit le bras comme pour le retenir et appela:</p>
+
+<p>&mdash;Roger!...</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Ne va pas aux courses...</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en prie!...<a name="page_202" id="page_202"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, ma chère?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce... Parce que... Est-ce que je sais moi?... C'est mon idée...</p>
+
+<p>Le fils du marquis haussa les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Une idée bizarre, en tout cas... Une fantaisie... Un caprice...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il te plaira, reprit-elle d'un ton câlin et caressant. Mais
+si tu veux être mignon,&mdash;bien mignon,&mdash;tu renonceras à aller là-bas...
+Tu resteras ici, oui, ici... Et moi aussi, j'y resterai, toute la
+journée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>&mdash;J'étrennerai plus tard ton cadeau: tes chevaux, tes grooms, ta
+voiture... Nous fumerons des cigarettes en jouant au bésigue, comme des
+gens qui n'ont pas le sou pour aller à la campagne: ce sera drôle!... Et
+je te chanterai pour toi tout seul la ronde, la grande ronde à effet de
+ma nouvelle opérette: <i>Encore une punaise dans l'beurre!</i>...</p>
+
+<p>Son accent, ses yeux, tout en elle suppliait.</p>
+
+<p>Roger la regarda en face:</p>
+
+<p>&mdash;Cette détermination subite... Quelque chose, quelqu'un me
+menaceraient-ils à Longchamps?... Redouteriez-vous, par hasard, que je
+n'y rencontrasse un autre&mdash;ou deux&mdash;de vos <i>anciens</i>?</p>
+
+<p>Ce fut au tour de la jeune femme de hausser les épaules:<a name="page_203" id="page_203"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est méchant, ce que tu me dis là... Je te pardonne nonobstant, parce
+qu'en fin de compte, tous les hommes sont des crétins... Ainsi, c'est
+entendu: on va te servir à déjeuner; tu ne bouges pas de chez moi; tu me
+conduis, le soir, au théâtre, et tu m'attends dans ma loge pendant le
+spectacle... Avec ça que c'est déjà si amusant, les courses! Boire du
+Champagne, perdre de l'argent et regarder, en pleine chaleur, en pleine
+poussière, en plein soleil, de pauvres diables de jockeys, habillés en
+glaces panachées, risquer de se casser le cou sur des <i>dadas</i> qui ont
+les jambes d'une sauterelle de l'Opéra...</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons riposta sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Cette insistance est inutile... J'en suis fâché... J'ai promis...</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! à ces messieurs d'abord...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai! Tu mens! Elle est mauvaise!...</p>
+
+<p>Le sourcil froncé, elle frappait du pied avec emportement. Sa voix avait
+repris ses inflexions canailles. Elle poursuivit violemment:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs ont le dos large. Non, si tu tiens tant que ça à te
+produire aujourd'hui, c'est que tu espères apercevoir ta Dulcinée de
+l'avenue du Bois de Boulogne... Car tu l'aimes encore, cette
+saltimbanque<a name="page_204" id="page_204"></a> dégrossie qui se soucie de ton lâche c&oelig;ur comme d'une
+guigne; tu l'aimes, et tu serais enchanté de la rendre un tantinet
+jalouse en me montrant avec toi ainsi qu'une bête curieuse... Eh bien,
+soit: allons-y. Est-ce que j'ai peur d'elle? Si elle n'est pas contente,
+on se crêpera le chignon... C'est pour toi que je crains, prends
+garde!...</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je te le répète: prends garde! Cette fille te sera fatale. Elle
+te portera malheur.</p>
+
+<p>Roger avait pâli lorsqu'il avait été question de Florette.</p>
+
+<p>A ces dernières paroles de sa maîtresse, à cette évocation d'un danger
+imminent, une joie amère plissa sa lèvre et troua d'un éclair la nuit
+d'insensibilité glaciale et de torpeur affaissée qui pétrifiait sa
+physionomie naguère si expressive et si mobile.</p>
+
+<p>Puis il parut se rendormir dans une indifférence absolue...</p>
+
+<p>Et, prenant congé de la comédienne:</p>
+
+<p>&mdash;A tout à l'heure... Dans l'enceinte du pesage... Ne l'oubliez pas.</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>La jeune femme ébaucha un geste qui se traduisait par: <i>Au diable!</i></p>
+
+<p>Ensuite elle vint se rasseoir devant la table, sur laquelle<a name="page_205" id="page_205"></a> son thé
+refroidissait, en fredonnant le refrain populaire:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Tu l'as voulu, tir'-toi d'là!</td></tr>
+<tr><td align="left">Tir'-toi! tir'-toi! tirlanlaire!</td></tr>
+</table>
+
+<p>Une voix, derrière elle, acheva le quatrain:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Tu l'as voulu, tir'-toi d'là!</td></tr>
+<tr><td align="left">Tir'-toi d'là comme tu pourras!</td></tr>
+</table>
+
+<p>Sergine se retourna.</p>
+
+<p>Une draperie s'était soulevée dans la ruelle de son lit...</p>
+
+<p>Cette draperie masquait une petite porte donnant accès dans un couloir
+qui communiquait à l'escalier de service...</p>
+
+<p>Cette petite porte s'était ouverte doucement...</p>
+
+<p>Et le beau Marignan s'était avancé sans bruit dans la chambre...<a name="page_206" id="page_206"></a></p>
+
+<h3><a name="XV-d" id="XV-d"></a>XV<br /><br />
+VALET DE C&OElig;UR</h3>
+
+<p>Ce <i>rastaquouère</i> parisien était rayonnant. Ses yeux luisaient, ses
+sourcils chatoyaient, ses dents de porcelaine étincelaient sous les
+crocs de sa moustache. Il avait des roses sur les joues et une autre à
+la boutonnière, un sourire vainqueur sur les lèvres, et, dans ce
+sourire, un cigare.</p>
+
+<p>L'habit était au diapason du moine: pantalon caressant, gilet
+chatouilleur, chemise suave, cravate nouée par la main des Grâces,
+jaquette coupée par des doigts de fée, bottines et chapeau fournis
+par...</p>
+
+<p>Mais chut! C'est assez! Pas de <i>réclames</i>! Epargnons la modestie de ces
+messieurs! Ménageons les nerfs de ces dames!</p>
+
+<p>A sa vue, l'actrice témoigna plus de mécontentement que de surprise:<a name="page_207" id="page_207"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voilà! s'exclama-t-elle d'un ton maussade. Vous aviez donc
+gardé la clé?...</p>
+
+<p>&mdash;Je garde toujours ce qui peut m'être utile, répondit l'autre en
+s'approchant, et, ce matin plus que jamais, je m'applaudis de cette
+précaution; car elle m'a permis de m'édifier sur l'empressement, sur la
+conscience que vous mettez à me servir...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;J'étais là depuis dix minutes. Derrière ce rideau, je n'ai rien perdu
+de la fin de votre conversation avec mon heureux rival. Malepeste! ma
+colombe, vous n'y allez pas de langue morte! Si ce mélancolique
+troubadour n'échappe point à sa destinée, ce ne sera certes pas votre
+faute...</p>
+
+<p>&mdash;Ma faute?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, ne vous êtes-vous pas efforcée de le retenir ici, en chartre
+privée, tandis que vous n'ignorez pas que sa présence, ce soir, aux
+courses, est nécessaire à mes projets?</p>
+
+<p>La jeune femme se révolta:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? Après? questionna-t-elle. Si je prétends qu'on n'y touche pas
+à ce jeune homme!... Il est généreux comme un prince, poli comme du
+satin et doux comme un mouton... Ce serait un meurtre que de...</p>
+
+<p>&mdash;Fi! ma toute belle, fi de ces vilaines idées! interrompit Marignan
+avec une <i>préciosité</i> indignée. Qui<a name="page_208" id="page_208"></a> diable vous parle de meurtre? Où
+voyez-vous que j'aie envie d'assassiner qui que ce soit? Et prend-on
+pour un guet-apens un duel au grand jour, devant des témoins
+recommandables, et dans des conditions, avec des chances égales?...</p>
+
+<p>&mdash;Egales!... Par exemple!... Vous avez du toupet!... Tout d'un côté et
+rien de l'autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce de ma faute si je tire mieux l'épée et le pistolet qu'un
+adversaire qui m'a demandé satisfaction de ce qu'il croit être une
+offense et à qui j'ai, d'ailleurs, abandonné le choix des armes?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le répète: tout se passera dans les formes, comme il convient,
+selon le code des gens du monde. Nous nous battrons régulièrement, M. de
+Saint-Pons et moi; il n'y aura pas un geste à reprendre dans notre
+conduite à tous deux,&mdash;et je le tuerai régulièrement.</p>
+
+<p>La comédienne frappa du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne veux pas qu'on le tue!... Et si je l'aime, ce pauvre
+garçon! Et si je flanque du balai dans vos toiles d'araignée en le
+prévenant de ce qui est tramé!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce regain de tendresse vous honore et me pénètre infiniment, repartit
+Marignan avec placidité; seulement, il a le tort d'arriver un peu
+tard...<a name="page_209" id="page_209"></a></p>
+
+<p>Impossible de reculer: M<sup>e</sup> Bouginier compte sur nous...</p>
+
+<p>Pour ma part, si je n'achevais pas ce que nous avons commencé, il serait
+capable de m'envoyer loin,&mdash;très loin, vous comprenez...</p>
+
+<p>Or, je vous suis trop attaché pour jamais me séparer de vous: ce qui
+signifie que je m'arrangerais avec ces messieurs du parquet pour que
+vous fussiez du voyage...</p>
+
+<p>&mdash;Du voyage!... Le parquet! s'exclama l'actrice alarmée. Mais je n'ai
+fait de mal à personne, et il n'y a pas de raison pour...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas, c'est constant... Néanmoins, on peut en trouver...
+L'ancien avoué a le bras long...</p>
+
+<p>&mdash;Lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Il fréquente les bureaux de la Préfecture... Qui sait s'il n'a pas
+l'oreille de quelque gros bonnet de l'administration?... Dans tous les
+cas, ma chère amie, il y a moins loin qu'on le pense du boulevard
+Haussmann à Saint-Lazare et du faubourg Saint-Denis à un pénitencier
+pour dames...</p>
+
+<p>&mdash;La Préfecture!... Saint-Lazare!... Un pénitencier!</p>
+
+<p>Sergine Gravier baissa la tête. Peut-être se sentait-elle sur la
+conscience quelque peccadille de jeunesse...</p>
+
+<p>La révolte était apaisée. L'actrice ne souffla plus<a name="page_210" id="page_210"></a> mot. Son
+interlocuteur constata sa soumission avec un mouvement de satisfaction.</p>
+
+<p>Ensuite il posa sur un meuble sa canne et son chapeau et appela:</p>
+
+<p>&mdash;Juliette!...</p>
+
+<p>Une soubrette, qui était aux écoutes quelque part, entra aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, ordonna-t-il, apportez-moi sur un plateau deux &oelig;ufs à la
+coque, une aile ou une cuisse de volaille et une demi-bouteille de
+bordeaux.</p>
+
+<p>La camériste, qui prenait un air honnête, comme on met une paire de
+gants, pour faire son service, mais qui ressemblait, dans son naturel, à
+une dame aux camélias de vingt-septième ordre, répéta avec étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Une demi-bouteille?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui: j'ai résolu d'être sobre. Une fois n'est pas coutume...</p>
+
+<p>&mdash;Et du café après, sans doute?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, ni café ni alcools. Ce sont des excitants qui influent sur les
+nerfs. Or j'ai besoin de tout mon sang-froid...</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, en dépliant sa serviette devant le <i>lunch</i>
+qu'on venait de lui servir, Marignan poursuivit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma veillée d'Austerlitz, ma poule. Aujourd'hui, les escarmouches
+d'avant-postes; demain, la<a name="page_211" id="page_211"></a> bataille et la victoire, et après-demain, la
+fortune!...</p>
+
+<p>Il ajouta en mangeant:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, je suis allé ce matin chez ton couturier.... Il sera ici
+tout à l'heure avec la toilette commandée... Foi de gentilhomme, tu
+seras simplement renversante...</p>
+
+<p>La comédienne, qui rongeait son frein, accoudée sur un coin de la table,
+l'&oelig;il sombre, le front plissé et la lèvre boudeuse, se redressa
+vivement et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois?...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! j'en suis sûr. Un vrai bouquet de feu d'artifice. Toutes les
+autres femmes en crèveront de dépit...</p>
+
+<p>&mdash;Toutes?...</p>
+
+<p>&mdash;Sans en excepter une seule.</p>
+
+<p>&mdash;Pas même cette fière poupée de l'avenue du Bois-de-Boulogne?</p>
+
+<p>Il appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout celle-là. Je l'espère bien. Tu verras le coup de théâtre.</p>
+
+<p>Devant cette affirmation, la prunelle de Sergine s'éclaira, son front se
+rida, un sourire effaça la lippe de ses lèvres...</p>
+
+<p>Elle se leva et s'en vint, avec des allures de chatte, s'appuyer sur le
+dossier du siège du jeune homme, et le flattant du regard, de la main et
+de la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, reprit-elle, mon gros loulou, sois miséricordieux<a name="page_212" id="page_212"></a> envers cet
+innocent. Fais ça pour ton petit lapin blond; tu n'auras pas à t'en
+repentir...</p>
+
+<p>&mdash;Quel innocent?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce pauvre bêta de Roger; ne l'égorge pas tout à fait: contente-toi de
+le blesser...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible, répondit Marignan sèchement; M. de Saint-Pons est
+condamné. Il est indispensable que nous en soyons à tout jamais
+débarrassés...</p>
+
+<p>Il jeta sa serviette et quitta la table.</p>
+
+<p>En ce moment, mademoiselle Juliette entrebâilla la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, c'est M. Wurtz, annonça-t-elle. Il attend au salon avec sa
+<i>première</i> et tous ses cartons...</p>
+
+<p>M. Wurtz était le couturier à la mode. Un nouveau Warwick. Warwick ne
+faisait que des rois: M. Wurtz faisait des reines! Les reines du genre
+du <i>pschutt</i>, du <i>Vlan!...</i></p>
+
+<p>Attendre! lui! cette paire de ciseaux toute-puissante, cet autocrate du
+goût, cet arbitre des élégances! Crime de lèse-majesté! La comédienne
+bondit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y vole! s'écria-t-elle, j'y vole!...</p>
+
+<p>Marignan s'en fut reprendre son chapeau et sa canne:</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, fit-il paternellement, va te préparer, mon enfant... Et
+nous filons!... A la besogne!...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p><a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<h3><a name="XVI-d" id="XVI-d"></a>XVI<br /><br />
+MADEMOISELLE JULIETTE</h3>
+
+<p>Tandis que sa <i>première</i> (demoiselle d'atelier) déballait avec un soin
+pieux les différents objets que renfermaient une demi-douzaine de
+cartons, et que mademoiselle Juliette achevait de chausser sa maîtresse,
+qu'elle venait de coiffer en un tour de main, M. Wurtz déclara avec
+gravité:</p>
+
+<p>&mdash;Si madame daigne le permettre, c'est moi qui aurai l'honneur de
+l'habiller exclusivement...</p>
+
+<p>C'est un soin que je ne laisse à personne quand il s'agit de <i>lancer</i>
+une de mes nouvelles <i>inspirations</i>...</p>
+
+<p>Trop fortuné si je suis capable d'ajouter un attrait de plus aux
+perfections de madame. Car madame est toujours madame. Je pare les
+autres femmes en les <i>entreprenant</i>: ici, c'est madame qui pare mes
+chefs-d'&oelig;uvre.<a name="page_214" id="page_214"></a></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda la soubrette avec la familiarité des domestiques qui
+servent chez des demoiselles sans préjugés, eh bien! et moi, je vais
+donc rester les bras croisés pendant ce temps-là?...</p>
+
+<p>&mdash;Toi, ma fille, répondit Sergine gaiement, tu donneras des avis et tu
+tiendras les épingles...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! objecta M. Wurtz, pour ce qui est de tenir les épingles, c'est
+à ma <i>première</i> qu'incombe cette fonction, plus importante qu'on ne le
+pense.</p>
+
+<p>Puis, se cambrant et pinçant les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à des avis, poursuivit-il avec raideur, je prendrai la liberté
+de rappeler à madame que, dans l'exercice de mon art, je n'ai pas
+l'habitude d'en recevoir...</p>
+
+<p>Il conclut avec majesté:</p>
+
+<p>&mdash;Par conséquent, l'intervention et la présence de mademoiselle nous
+sont complètement inutiles.</p>
+
+<p>A cette déclaration, on eût pu voir une joie diabolique se refléter sur
+les traits de la camériste:</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit-elle d'une voix insinuante, si madame n'a pas besoin de
+mes services, elle serait bien aimable de m'octroyer <i>campo</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux sortir? demanda l'actrice.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est un effet de la bonté de madame de m'en accorder la
+permission. C'est aujourd'hui dimanche. Tout le monde s'amuse,&mdash;et notre
+voisin, le clerc de<a name="page_215" id="page_215"></a> l'épicier d'en face, m'a offert de me conduire
+dîner à la campagne, en tout bien tout honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Va, ma fille, consentit Sergine.</p>
+
+<p>Mademoiselle Juliette ne se le fit pas réitérer.</p>
+
+<p>Elle gagna la porte d'un élan.</p>
+
+<p>Comme elle se préparait à en franchir le seuil:</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, recommanda l'actrice, tâchez de rentrer avant qu'on soit levé
+dans le quartier, histoire de ne pas déconsidérer la maison et de ne pas
+scandaliser la concierge...</p>
+
+<p>&mdash;Découcher! protesta la soubrette avec une pudeur indignée; jamais de
+la vie! Mon cavalier est un nigaud. Il m'a proposé de m'épouser.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Mademoiselle Juliette était bien en point. Elle le savait. Les <i>cocodès</i>
+qu'elle introduisait chez sa maîtresse le lui avaient plus d'une fois
+répété dans l'obscurité des couloirs. Aussi le service lui pesait-il
+fort, et songeait-elle à s'établir et à travailler pour son compte.</p>
+
+<p>Son rêve était de trôner dans le comptoir d'un café, entre deux urnes de
+métal d'Alger remplies de petites cuillères,&mdash;adossée à une glace,
+habillée de soie et coiffée dès l'aube crevant,&mdash;et d'étager des
+morceaux de sucre sur des rondelles de plaqué, tout en poussant le
+public à la consommation par l'artillerie<a name="page_216" id="page_216"></a> de ses &oelig;illades et le
+bouquet de ses sourires.</p>
+
+<p>Justement, il y avait un de ces établissements à prendre sur le
+boulevard extérieur, à côté de la <i>Boule-Noire.</i></p>
+
+<p>Bon poste et excellente clientèle. Tous les habitués du bal. Pas un sou
+de crédit: quand les messieurs n'ont pas de monnaie, ce sont les dames
+qui financent. Et gentils, et coquets, et <i>rigolos</i>, ces jeunes gens! Il
+n'est pas défendu de faire un choix et de mêler ainsi l'agréable à
+l'utile.</p>
+
+<p>Or, pour devenir titulaire de l'estaminet du <i>Poisson fidèle</i>, il ne
+s'agissait que d'avoir un peu d'argent et un peu de crédit.</p>
+
+<p>Du crédit, la femme de chambre espérait en trouver suffisamment, sur sa
+bonne mine.</p>
+
+<p>De l'argent, par exemple, elle n'en n'avait guère: le beau Sigismond&mdash;le
+cocher de madame Ambroisie, l'une des camarades de théâtre de Sergine
+Gravier&mdash;lui avait, en effet, coûté les yeux de la tête.</p>
+
+<p>Pour combler ce déficit, l'ingénieuse fille s'était mise à économiser
+soigneusement... ce qu'elle entendait chez sa maîtresse.</p>
+
+<p>Et elle entendait beaucoup, car elle écoutait beaucoup.</p>
+
+<p>C'était surtout lorsque le sieur Marignan causait avec la comédienne que
+la soubrette collait de préférence<a name="page_217" id="page_217"></a> son oreille au battant des portes et
+son &oelig;il au trou des serrures.</p>
+
+<p>De cette façon, elle avait surpris facilement le secret de la
+machination&mdash;aussi simple qu'habile&mdash;dont la <i>Filleule de Lagardère</i> et
+M. de Saint-Pons avaient été les deux victimes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, pensa-t-elle, le commencement de ma fortune. Laissons mûrir la
+poire. Ce sera bien le diable si elle ne me rapporte pas les six mille
+francs qu'on exige que je paye d'avance sur le fonds dont j'ai tant
+envie!</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la poire était mûre.</p>
+
+<p>Il n'était que temps de la cueillir.</p>
+
+<p>Mademoiselle Juliette avait jeté un mantelet sur ses épaules et posé un
+chapeau en équilibre sur ses cheveux crépés <i>à la chien</i>...</p>
+
+<p>Elle dégringola l'escalier quatre à quatre et s'élança sur le
+boulevard...</p>
+
+<p>Une voiture la croisa:</p>
+
+<p>&mdash;Cocher!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici, ma petite dame: où allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Doyen, aux Champs-Elysées! Ventre à terre!... Et si nous y sommes
+avant que M. de Saint-Pons et ses amis aient fini de prendre leur
+nourriture, il y aura un riche pourboire.<a name="page_218" id="page_218"></a></p>
+
+<h3><a name="XVII-d" id="XVII-d"></a>XVII<br /><br />
+L'EXPÉDITION DE FIL-EN-QUATRE</h3>
+
+<p>Le même jour et à la même heure, dans la modeste chambre qu'il occupait
+en son hôtellerie de la rue d'Amsterdam, Jacques Périn, attablé en face
+de Fil-en-Quatre, écoutait avec attention le récit des prouesses de
+celui-ci.</p>
+
+<p>L'inspecteur était arrivé avec la mine épanouie et satisfaite du
+chasseur qui rentre au logis le carnier plein.</p>
+
+<p>C'était un joli coup de fourchette.</p>
+
+<p>Il pouvait parler en mangeant sans perdre bouchée ni rasade. Il y a de
+ces natures privilégiées. Professons à leur endroit une admiration
+exempte d'envie.<a name="page_219" id="page_219"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pour lors, avait-il commencé, il s'agissait de savoir si ce renardeau
+de Bouginier se terrait toujours <i>Pélican's Street</i>, dans la maison aux
+environs de laquelle j'ai si souvent battu la semelle pour guetter
+quelques-uns de ses clients...</p>
+
+<p>Je pénètre dans l'immeuble précité...</p>
+
+<p>Le concierge est tailleur en vieux. Je le prie de recoudre un bouton à
+ma redingote et, pendant qu'il procède à cette réparation, je lui
+extirpe les vers du nez...</p>
+
+<p>L'ex-avoué n'a pas encore quitté son appartement du troisième au-dessus
+de l'entresol...</p>
+
+<p>Seulement, il va déloger la semaine prochaine...</p>
+
+<p>Où se rend-il? Le pipelet l'ignore. On l'a payé. Il n'en demande pas
+davantage. On l'a prévenu, voilà tout, que le déménagement commencerait,
+demain soir, par une grosse malle remplie de linge:</p>
+
+<p>«Et tenez, me dit-il, voici probablement les deux commissionnaires qui
+doivent l'emporter, cette malle; car ils descendent de chez mon
+locataire, lequel vient de rentrer et m'avait chargé, ce matin, en s'en
+allant, de les prier d'attendre, s'ils se présentaient avant qu'il ne
+fût de retour.»</p>
+
+<p>Je me retourne machinalement...</p>
+
+<p>Et qu'est-ce que je vois passer rapidement devant la loge?...<a name="page_220" id="page_220"></a></p>
+
+<p>Le Bijou-des-Dames et le Rouquin!</p>
+
+<p>Vous ne les connaissez pas, vous, brigadier. Deux nouveaux, deux
+conscrits, deux débutants. En somme, une paire de chenapans pleins de
+dispositions pour le bagne...</p>
+
+<p>Incontinent, je tire ma révérence à mon recarreleur d'habits et me voilà
+sur le trottoir à marcher dans les semelles de mes individus en tâchant
+d'attraper au vol des bribes de leur conversation...</p>
+
+<p>On ne m'a pas trompé. Ils causent d'une malle. Ils en causent d'une
+façon qui ne me paraît pas catholique. Décidément il y a quelque chose
+là-dessous,&mdash;en attendant qu'il y ait quelque chose là-dedans...</p>
+
+<p>Ils entrent chez un <i>mastroquet</i> de la rue Pagevin...</p>
+
+<p>Un instant, je vais pour les suivre. Mais minute, bonhomme! Ils ont
+encore tout leur sang-froid. Ils pourraient m'éventer et <i>se cavaler</i> ou
+se taire. Tout à l'heure, quand ils seront <i>émêchés</i>, on verra...</p>
+
+<p>Je me plante donc en faction devant la porte du <i>mannezingue</i>, et, tout
+en allant et venant, de gauche à droite, et réciproquement, comme un
+battant de cloche, je glisse un &oelig;il américain par une fente des
+rideaux qui doublent les glaces de la devanture...</p>
+
+<p>Mes deux gaillards sont là, debout, près du comptoir. <i>Ils étouffent un
+perroquet</i> (boivent un verre d'absinthe<a name="page_221" id="page_221"></a>) sur le zinc. Leur casquette
+descend en pente du sommet de l'occiput jusqu'aux sourcils, et se rive
+sur le front, couvrant de l'ombre de sa visière toute la partie
+supérieure du <i>faciès</i>...</p>
+
+<p>Evidemment ils se défient...</p>
+
+<p>Ils se défient de tout le monde et d'eux-mêmes. D'eux-mêmes surtout. A
+preuve, la gomme qu'ils ont mêlée à leur extrait de vert-de-gris...</p>
+
+<p>Allons, j'ai agi sagement de ne pas pénétrer à leur suite...</p>
+
+<p>Au bout de dix minutes, il sortent. Ils sont calmes. La casquette est
+toujours d'aplomb...</p>
+
+<p>Ah! la casquette, patron, consultez la casquette! Moi, je l'ai étudiée
+avec fruit. C'est le thermomètre du pochard...</p>
+
+<p>J'emboîte derechef mes lapins. Ils tournent dans la rue Montmartre,
+ensuite dans la rue d'Aboukir. Ils se hâtent et n'échangent que de rares
+paroles. Le perroquet ne gazouille pas encore. Il est certain qu'ils ont
+quelque chose sur la conscience...</p>
+
+<p>Quelque chose <i>à venir</i>, s'entend...</p>
+
+<p>Un projet arrêté qu'ils ont peur de laisser échapper en parlant et
+qu'ils craignent que les passants ne déchiffrent sur leur visage. De là,
+la casquette rabattue. Ah! s'ils pouvaient se l'enfoncer jusqu'au
+menton!...<a name="page_222" id="page_222"></a></p>
+
+<p>Voici un nouveau caboulot au coin de la place du Caire...</p>
+
+<p>Le Rouquin tâte son compagnon. Celui-ci a l'air de refuser. L'autre
+insiste...</p>
+
+<p>Le Bijou-des-Dames cède. Deuxième absinthe. Sans gomme celle-ci. Ça va
+marcher!...</p>
+
+<p>On a changé une pièce d'or pour régler: le papa Bouginier aura fait des
+avances...</p>
+
+<p>Nous voilà sur le boulevard. Halte devant la boutique d'un
+layetier-emballeur. On discute. Je cueille ces mots au vol:</p>
+
+<p>&mdash;«Pas ici: un <i>blousard</i> qui achète une malle de ce calibre, ça
+paraîtrait louche au marchand. Nous trouverons sûrement notre affaire
+chez un brocanteur de Belleville...</p>
+
+<p>&mdash;»Eh bien, allons-y, à Belleville: on fera escale chez Doisteau, au
+pont du canal, <i>A la Spécialité!</i>»</p>
+
+<p>Troisième et quatrième perroquets chez Doisteau. Cette fois, la
+casquette se dérange. Elle remonte. Les yeux sont, maintenant, à
+découvert: de vilains yeux, qui regardent en Champagne si la Picardie
+brûle!...</p>
+
+<p>En route pour le prochain liquoriste!...</p>
+
+<p>Et béni soit le gouvernement: il n'en manque pas, de ces <i>mines à
+poivre</i>, du quai Jemmapes à la Courtille...</p>
+
+<p>Une autre station,&mdash;puis une autre,&mdash;puis une autre encore...<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<p>On ne les compte plus. Le sirop produit son effet. La casquette remonte,
+remonte!...</p>
+
+<p>Elle n'est déjà plus sur le front. Les cheveux débordent sa visière.
+Elle continue à rebrousser chemin. Du crâne, elle s'affale vers la
+nuque...</p>
+
+<p>Au dixième <i>assommoir</i>, elle s'est écroulée sur les épaules...</p>
+
+<p>C'est l'instant: mes hommes sont <i>au point</i>...</p>
+
+<p>Je puis entrer sans inquiétude dans le débit de boisson où ils vont se
+compléter. A eux deux, ils ne seraient pas capables de distinguer un
+sergent de ville d'un archevêque!...</p>
+
+<p>Me voilà assis à côté de leur table...</p>
+
+<p>C'est à présent qu'ils en dégoisent! Les perroquets se rattrapent! Ce
+n'est plus une cage: c'est une volière!...</p>
+
+<p>Je ne perds pas une syllabe de leur conversation...</p>
+
+<p>Et je sais ce que je voulais savoir...</p>
+
+<p>&mdash;Et que sais-tu? interrogea vivement Patte-de-Fer.</p>
+
+<p>&mdash;Va bien! poursuivit l'inspecteur en sucrant le café qu'on venait de
+lui verser. Voici: il retourne du rouge...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Lundi, dans la soirée,&mdash;c'est-à-dire demain,&mdash;un étranger cossu se
+présentera chez l'ex-avoué. Cet<a name="page_224" id="page_224"></a> étranger sera porteur d'une somme, une
+somme <i>conséquente</i>...</p>
+
+<p>Bouginier fera <i>chouriner</i> le visiteur...</p>
+
+<p>Le Bijou-des-Dames et le Rouquin seront chargés de la besogne...</p>
+
+<p>Celle-ci une fois accomplie, on enfermera le cadavre dans une malle qui
+sera transportée à une gare quelconque et expédiée n'importe où...</p>
+
+<p>Vieille méthode. On la connaît. Montély n'a pas agi autrement avec le
+garçon de la banque d'Orléans, Viou avec le marchand de bronzes
+Poirier-Desfontaines, et Lebiez et Barré, dernièrement, avec la laitière
+de la rue Hauteville&mdash;ce qui ne les a pas empêchés d'avoir le cou coupé
+tous les quatre: le premier, sur la place du Martroy, et les trois
+autres, sur celle de la Roquette. Mais, tant que le monde sera monde, il
+y aura des <i>pasticheurs</i>...</p>
+
+<p>Par exemple, voilà où l'histoire devient pyramidalement cocasse. Une
+farce exorbitante, quoi! Je m'en tiens les côtes quand j'y pense!...</p>
+
+<p>Vous doutez-vous seulement de ce qu'ont imaginé les deux braves garçons
+que j'ai laissés en train de cuver leurs apéritifs sous la table du
+<i>mastroquet</i> de la Courtille?...</p>
+
+<p>Non, ma parole sacrée, je vous le donne en mille! C'est plus fort que de
+jouer au bouchon sur la neige<a name="page_225" id="page_225"></a> avec des pains à cacheter. Ah! ils iront
+loin, ces jeunes gens, si on ne les <i>fauche</i> (guillotine) pas en
+route!...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, dit Jacques froidement: ils ont songé à se débarrasser de
+Bouginier, de la même façon que ce dernier se sera débarrassé de
+l'étranger, afin de se partager les dépouilles de tous les deux...</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre regarda son interlocuteur avec admiration:</p>
+
+<p>&mdash;Mon supérieur, s'exclama-t-il, vous êtes sorcier! Je flanque ma
+démission. On ne peut rien vous cacher.</p>
+
+<p>Il ajouta d'un ton de désespoir comique:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui avais gardé cela pour le bouquet! Un feu d'artifice raté!
+Nonobstant, je ne vous en veux pas...</p>
+
+<p>Il choqua sa demi-tasse contre celle que son amphitryon avait à peine
+effleurée:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu oui! c'est ainsi. Quand ils auront <i>réglé</i> le particulier
+cousu d'or, nos <i>garnements</i> régleront le Bouginier par un procédé
+<i>ibidem</i>. On serrera les deux corps dans le même colis, et ils
+voyageront de compagnie par la voie ferrée,&mdash;petite vitesse...</p>
+
+<p>L'ex-brigadier demanda:</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-il pas été question d'une femme dans la conversation de ces
+misérables?</p>
+
+<p>&mdash;De plusieurs femmes, patron: d'abord, des demoiselles<a name="page_226" id="page_226"></a> Bouginier qui
+chaudronneront du piano pendant l'opération, à cette fin que le bruit de
+celle-ci ne transpire pas chez les voisins. Ensuite, des femelles de nos
+mâles qui les aideront au besoin. Celles-là commenceront par se charger
+de la petite dame...</p>
+
+<p>&mdash;La petite dame?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui: une personne qui doit accompagner l'étranger en voiture et qui
+montera peut être chez l'ex-avoué...</p>
+
+<p>Patte-de-Fer s'était levé et marchait par la chambre en songeant.</p>
+
+<p>L'inspecteur achevait de siroter son <i>gloria</i>.</p>
+
+<p>Il questionna après un moment:</p>
+
+<p>&mdash;Que décidez-vous, monsieur Jacques? J'irai comme vous me pousserez.
+Faut-il faire mon rapport à l'administration?</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons... J'y réfléchirai... Ce soir, après la démarche que je
+vais tenter, je parlerai au patron...</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!... Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors on te fera appeler, afin que nous nous concertions sur les
+mesures à prendre pour prévenir ce crime et pour mettre hors d'état de
+nuire ce brelan, cette poignée de bandits...</p>
+
+<p>L'inspecteur approuva:</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela. Ils n'ont vent de rien. Nous attendons<a name="page_227" id="page_227"></a> tranquillement à
+demain en les laissant vaquer à leurs préparatifs; le soir venu, nous
+nous dissimulons quelque part, aux environs ou à l'intérieur de la
+maison, et nous intervenons au moment le plus doux: c'est simple comme
+défunt Casimir Bonjour. Nous intervenons... pas trop tôt. Qu'il y ait un
+bon petit commencement d'exécution...</p>
+
+<p>Jacques frissonna.</p>
+
+<p>Un commencement d'exécution! A main violente et armée sans doute! Et si
+Florette allait en être l'une des victimes!</p>
+
+<p>Car il était sûr, à présent, que la «petite dame» qui devait accompagner
+«l'étranger» en voiture, et qui monterait peut-être avec lui chez
+Bouginier, n'était autre que mademoiselle Fine-Lame. De même, cet
+étranger, en relations avec l'ancien avoué, ne pouvait être que le riche
+Américain, oncle et tuteur de la jeune fille. Le coup tramé les menaçait
+tous deux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave garçon, dit-il, j'ai besoin de sortir pour m'occuper de
+cette affaire.</p>
+
+<p>Dans tout ce qui s'agitait autour de lui, il n'entrevoyait distinctement
+que ceci: c'est qu'un guet-apens se préparait; c'est que notre héroïne
+et son oncle couraient un grand danger, elle probablement, l'Américain à
+coup sûr; c'est qu'enfin il fallait les avertir à tout prix.<a name="page_228" id="page_228"></a></p>
+
+<p>Jacques gardait rancune à ce Samuel Murphy de lui avoir volé son
+bonheur...</p>
+
+<p>En outre, il se demandait avec défiance quels rapports existaient entre
+cet étranger plus que millionnaire et une personnalité aussi équivoque
+que celle de l'ancien officier ministériel...</p>
+
+<p>Mais tout cela s'effaçait devant le péril imminent.</p>
+
+<p>Il était urgent de prévenir le Yankee.</p>
+
+<p>Le policier saisit son chapeau et descendit.<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<h3><a name="XVIII-d" id="XVIII-d"></a>XVIII<br /><br />
+RECONNAISSANCE INATTENDUE</h3>
+
+<p>Nous l'avons dit: c'était un dimanche.</p>
+
+<p>L'air circulait plus vif et plus libre à travers les rues qui
+paraissaient rallongées et élargies,&mdash;l'&oelig;il cessant de papilloter aux
+étalages des marchands,&mdash;et, la lumière jouait, lisse et crue, sur le
+blindage de tôle des devantures fermées.</p>
+
+<p>Il faisait un temps superbe.</p>
+
+<p>Un immense besoin de locomotion poussait la population dehors, comme
+l'incendie ou le naufrage chassent, par les écoutilles d'un trois-ponts,
+des légions de rats longtemps emprisonnés dans la nuit de la cale.</p>
+
+<p>Coupant cette foule à coups de coude, Jacques Perrin, par la rue
+Tronchet, la rue Royale et la place<a name="page_230" id="page_230"></a> de la Concorde, avait gagné les
+Champs-Elysées.</p>
+
+<p>Là, des groupes de badauds avaient pris position,&mdash;dès midi,&mdash;pour
+assister, vers cinq heures, à ce «retour des courses» qui est comme la
+descente de la Courtille du <i>high life</i>.</p>
+
+<p>Des véhicules de toute espèce montaient l'avenue en se pressant.</p>
+
+<p>Tout cela se dirigeait vers Longchamps. Au coin du carré Marigny, notre
+ex-brigadier faillit être écrasé par un fiacre, lancé à toute vitesse,
+qui cherchait à rompre la file pour arriver au restaurant Doyen. Ce
+fiacre était celui qui portait mademoiselle Juliette et sa fortune.</p>
+
+<p>A partir de l'Arc de Triomphe, la cohue devenait plus compacte
+encore,&mdash;s'augmentant de tous les équipages de maître qui abondent en
+ces quartiers aristocratiques et privilégiés.</p>
+
+<p>Des amazones, des cavaliers trottaient ou galopaient dans l'allée qui
+leur est réservée.</p>
+
+<p>Dans celle affectée aux piétons, des espaliers de curieux s'alignaient
+le long des barrières, avec ce furieux désir de voir, de rire et de
+<i>blaguer</i> qui est le propre de toute agglomération parisienne.</p>
+
+<p>Patte-de-Fer marchait dans ce mouvement et dans ce bruit, le front
+penché en avant, ne regardant rien, n'entendant rien, l'air fasciné et
+recueilli.<a name="page_231" id="page_231"></a></p>
+
+<p>Certes, il avait hâte de parvenir au but de son excursion...</p>
+
+<p>Et cependant, pour y arriver, il avait pris par le chemin des écoliers.</p>
+
+<p>Cependant, pour y arriver à mesure qu'il approchait son pas
+s'alourdissait et se ralentissait.</p>
+
+<p>On eût juré que, tout en souhaitant de franchir le seuil de la maison de
+Florette, il avait frayeur de ce but, du moment où son pied toucherait
+ce seuil.</p>
+
+<p>Pourtant, il ne s'agissait plus d'inventer un prétexte pour pénétrer
+dans ce paradis habité par notre héroïne.</p>
+
+<p>Ce prétexte, il l'avait. Un prétexte! Que dis-je? Quel motif plus
+sérieux pouvait inspirer sa démarche?</p>
+
+<p>Il venait arracher de nouveau au péril qui planait sur sa tête cette
+fille ingrate qui semblait avoir perdu, dans l'enivrement du bonheur, le
+souvenir des bienfaits reçus.</p>
+
+<p>Il venait mettre en garde contre un danger de mort cet étranger, cet
+inconnu, qui n'avait pas daigné le remercier par un serrement de main,
+par une bonne parole, de l'hospitalité que sa nièce avait trouvée,
+pendant des années, au pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>Cet étranger, Jacques s'en défiait. Il le sentait<a name="page_232" id="page_232"></a> d'instinct: ce
+n'était pas un ami à qui il allait rendre service; c'était un ennemi
+qu'il allait combattre...</p>
+
+<p>Néanmoins, quelques appréhensions qu'il roulât dans son esprit et
+quelque temps qu'il mît à prolonger le trajet, il fallait bien qu'il
+arrivât.</p>
+
+<p>Il finit donc par atteindre <i>Murphy-House</i>...</p>
+
+<p>Alors, il s'arrêta, se consulta une dernière fois, redressa le front et
+fit un geste décisif...</p>
+
+<p>Mais comme, à la suite de ce geste, il étendait la main vers le
+timbre,&mdash;dont le bouton de cuivre étincelait dans le mur à droite de la
+porte de l'hôtel,&mdash;celle-ci tourna sur ses gonds, et une voix de stentor
+gronda avec un fort accent anglais:</p>
+
+<p>&mdash;Gare donc! hé! gare là, <i>Frenchman</i>!...</p>
+
+<p>Patte-de-Fer se jeta vivement de côté...</p>
+
+<p>Deux chevaux fringants, dont le poitrail, et une calèche, dont la flèche
+le frappèrent presque en pleine poitrine, manquèrent de lui passer sur
+le corps.</p>
+
+<p>Un cocher, d'une raideur et d'une envergure remarquables, en tricorne
+galonné, en perruque à frimas, en culotte courte et en livrée trop
+éclatante, occupait le siège de cette calèche, sur les coussins de
+laquelle une jeune fille était couchée plutôt qu'assise.</p>
+
+<p>Jacques reconnut la mignonne.<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<p>Il la reconnut au soubresaut et au cri de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ah! c'est qu'elle était cruellement changée!</p>
+
+<p>Son beau visage se couvrait d'une pâleur mate; les lignes de sa bouche
+se fronçaient en un rictus amer; il y avait de l'égarement dans son
+regard, dont la fixité semblait suivre dans l'espace le vol lointain des
+illusions perdues.</p>
+
+<p>Elle avait appris à pleurer, elle avait appris à souffrir: c'était
+désormais une femme!</p>
+
+<p>Perrin était resté béant...</p>
+
+<p>Il croyait rencontrer une créature superbe de bonheur, insolente de
+fortune, épanouie dans une joie sans limites comme sans pareille...</p>
+
+<p>Et il retrouvait une pauvre enfant maladive, éteinte, affaissée sous le
+poids d'une détresse infinie.</p>
+
+<p>Florette, cependant, ne l'avait point aperçu.</p>
+
+<p>Sa voiture prit rang parmi celles qui montaient vers le bois de
+Boulogne.</p>
+
+<p>Un instant, l'ex-brigadier eut l'idée de s'élancer à sa poursuite,
+d'arrêter les chevaux et de crier à notre héroïne:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es malheureuse. Me voici. As-tu encore besoin de moi?...</p>
+
+<p>Mais il se rappela qu'il était venu pour quelque chose.<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<p>Il était venu parler à Samuel Murphy...</p>
+
+<p>Et, plus que jamais, il fallait qu'il lui parlât, à ce parent, à ce
+protecteur de Florette; il fallait qu'il lui demandât compte&mdash;et que
+celui-ci lui expliquât la cause&mdash;de la douleur qui se lisait sur les
+traits de la jeune fille et de la métamorphose navrante qui s'était
+opérée dans sa personne.</p>
+
+<p>Juste à ce moment, une fenêtre s'ouvrit dans la façade de l'hôtel...</p>
+
+<p>Jacques leva la tête au bruit...</p>
+
+<p>Un homme apparut au balcon du premier étage...</p>
+
+<p>Il se pencha dehors et interpellant, du ton du commandement, un valet
+qui traversait la cour:</p>
+
+<p>&mdash;Faites atteler le coupé. Jim conduira. Je sors.</p>
+
+<p>Le domestique s'inclina:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Yes, sir</i>, répondit-il respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le maître du logis, se dit Patte-de-Fer.</p>
+
+<p>L'homme s'était redressé...</p>
+
+<p>Il se présentait de face...</p>
+
+<p>Le policier l'examina avec une curiosité avide...</p>
+
+<p>Puis une exclamation, qu'il eut la prudence d'étouffer entre ses lèvres,
+jaillit de sa poitrine, soulevée par un indicible étonnement...</p>
+
+<p>Cet homme, il le reconnaissait!...</p>
+
+<p>Il le reconnaissait à ses favoris blonds, à son masque, figé dans une
+froideur outrée, à sa raideur, à<a name="page_235" id="page_235"></a> son accent britanniques, à son regard,
+à son regard surtout!...</p>
+
+<p>Ce regard avait déjà croisé le sien, et le choc de ces deux éclairs
+avait été comme celui des lames de deux adversaires qui se cherchent et
+se froissent dans un duel à mort...</p>
+
+<p>Le millionnaire américain, le propriétaire de l'hôtel, l'oncle et tuteur
+de Flore-Eva, n'était autre que cet étranger qui, un soir, lui avait
+demandé, dans un baragouin exotique, pardon de le déranger, en
+franchissant le seuil d'un café-restaurant de la rue d'Amsterdam...</p>
+
+<p>Et que l'on excuse cette comparaison triviale: comme la lance à feu de
+l'allumeur, en touchant le pistil d'un bec de gaz, illumine soudain tout
+un pan de la chaussée resté jusque-là dans une obscurité épaisse, ainsi
+cette découverte inattendue faisait subitement la lumière dans l'esprit
+de l'ex-brigadier...</p>
+
+<p>Le soir de cette rencontre près de la gare de l'Ouest, ce voyageur avait
+un compagnon...</p>
+
+<p>Ce compagnon, maintenant, Patte-de-Fer le revoyait distinctement...</p>
+
+<p>C'était le «nègre blond» dont une touffe de cheveux était restée collée
+à la roue de la lourde machine qui lui avait broyé la tête! Le
+personnage dont<a name="page_236" id="page_236"></a> on lui avait exhibé la photographie à la Morgue! La
+victime du crime de la place de l'Europe!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> avait quitté le balcon, après avoir accompagné de
+l'&oelig;il, autant qu'il lui était possible, la calèche qui emportait la
+<i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Quelque habitude que le métier lui eût donnée de ces révélations qui se
+produisent fortuitement pour placer une situation sous un jour
+inattendu,&mdash;les annales judiciaires en fournissent maint
+exemple,&mdash;l'ex-brigadier demeurait stupéfié.</p>
+
+<p>Le hasard avait fait pour lui plus qu'il n'eût osé lui demander,&mdash;plus
+qu'il n'eût osé concevoir ni espérer.</p>
+
+<p>Puis, bientôt, les conséquences de ce hasard s'étaient formulées dans
+l'esprit de l'ancien limier avec une netteté et une rapidité
+foudroyantes.</p>
+
+<p>Le compagnon de l'homme assassiné devait connaître ce dernier, puisqu'on
+les avait vus entrer&mdash;sur un pied d'intimité assez étroit&mdash;dans un
+établissement public.</p>
+
+<p>Il serait sans doute en mesure de renseigner la justice sur le nom,
+l'origine, la position, les agissements, les tenants et aboutissants du
+malheureux.</p>
+
+<p>On apprendrait de sa bouche d'où arrivait celui-ci, ce qu'il venait
+faire à Paris, quelles relations il y<a name="page_237" id="page_237"></a> comptait, quand et comment les
+deux voyageurs s'étaient séparés, peut-être même quels intérêts avaient
+armé le bras de l'assassin...</p>
+
+<p>Mais quoi! tous ces détails, pourquoi l'Américain ne les avait-il pas
+déjà donnés à la justice?</p>
+
+<p>Il ne lui était point permis d'ignorer le crime commis.</p>
+
+<p>Celui-ci avait eu assez de retentissement.</p>
+
+<p>Les journaux, la rumeur publique en avaient parlé assez haut.</p>
+
+<p>Et cet étranger avait gardé le silence!</p>
+
+<p>Dans quel but?</p>
+
+<p>Dans quel intérêt?</p>
+
+<p>A ce point de ses déductions, Patte-de-Fer éprouva comme un
+frémissement.</p>
+
+<p>La plupart des policiers sont doués de facultés spéciales que nous
+classerions volontiers parmi ce qu'on appelle <i>les grâces d'état</i>.</p>
+
+<p>Au premier rang de ces facultés,&mdash;fruits de la pratique ou résultats
+d'une prédisposition naturelle et particulière,&mdash;il convient de ranger
+l'instinct.</p>
+
+<p>Cet instinct, aiguisé chez eux par l'observation, par la réflexion,
+ainsi que par la triture du crime et des criminels, les guide presque
+toujours sûrement et ne les trompe presque jamais dans leurs
+appréciations, dans leurs opérations.<a name="page_238" id="page_238"></a></p>
+
+<p>On prétend que certains employés de la Banque,&mdash;les garçons de recette,
+entre autres,&mdash;évaluent, sans la toucher, et rien qu'en la regardant, la
+somme que représente une pile de pièces d'or ou d'argent.</p>
+
+<p>De même les agents de la sûreté, en envisageant certaines circonstances
+et en dévisageant certains hommes, peuvent indiquer <i>ex-abrupto</i> ce que
+cachent ces circonstances et de quoi ces hommes sont capables.</p>
+
+<p>Patte-de-Fer était dans ce cas à ce moment.</p>
+
+<p>L'instinct parlait en lui.</p>
+
+<p>Il lui criait que le personnage qui venait de lui apparaître n'était pas
+étranger à la mort terrible de l'inconnu de la place de l'Europe.</p>
+
+<p>Ainsi s'expliquaient les relations du maître de <i>Murphy-House</i> avec M<sup>e</sup>
+Bouginier.</p>
+
+<p>Ainsi s'expliquait la visite que devait rendre, le lendemain soir, le
+millionnaire à ce brasseur d'affaires problématiques et ténébreuses.</p>
+
+<p>Tous deux avaient joué leur rôle dans le sanglant mystère!...</p>
+
+<p>C'était l'aide, c'était le silence d'un complice que le Yankee allait
+payer au logis de l'ex-avoué.</p>
+
+<p>L'ex-brigadier se montrait, d'ordinaire, de décision prompte. Général
+d'armée, il eût marché au canon.<a name="page_239" id="page_239"></a> Soldat de la loi, il allait droit à
+son but, qui était d'empêcher le mal et de livrer le malfaiteur à
+l'action de la justice.</p>
+
+<p>Toutefois, dans la circonstance actuelle, il n'importait pas seulement
+de procéder vite: il importait encore de procéder avec prudence.</p>
+
+<p>Notre policier n'avait reçu du parquet aucun mandat qui lui permît
+d'agir avec autorité sur l'un des héros présumés du drame dont la
+victime attendait un vengeur.</p>
+
+<p>En outre, Sam Murphy appartenait à la colonie américaine, d'une
+nationalité essentiellement ombrageuse en toute question qui touche à la
+liberté individuelle. Il avait pignon sur rue; il passait pour
+richissime...</p>
+
+<p>Or, on n'arrête pas un millionnaire, en France, comme le premier coquin
+venu.</p>
+
+<p>Perplexe, Jacques se demandait de quelle façon il convenait de
+man&oelig;uvrer.</p>
+
+<p>Comme il s'adressait cette question, assez embarrassé d'y répondre, la
+grille de l'hôtel s'ouvrit derechef, et un élégant coupé sortit de la
+cour au galop.</p>
+
+<p>L'ex-brigadier n'eut que le temps de se ranger à nouveau. La voiture
+l'effleura de la roue en passant. Derrière la glace, il distingua le
+profil de l'Américain:</p>
+
+<p>&mdash;Où va-t-il? murmura l'ami de la mignonne; je<a name="page_240" id="page_240"></a> veux, je sens que je
+dois le savoir. Tout se remue en moi et me conseille de ne pas le perdre
+de vue. Allons, à tout prix il faut le suivre.</p>
+
+<p>La chose n'eût guère été possible si, quand il aborda l'avenue, la file
+des véhicules divers qui celle-ci encombraient n'eût obligé Jim à
+ralentir l'allure de son pur-sang.</p>
+
+<p>Celui-ci fut même obligé de s'arrêter quelques minutes avant qu'une
+solution de continuité entre ces voitures soudées, pour ainsi dire, les
+unes aux autres, lui permît de couper le courant par le travers.</p>
+
+<p>Patte-de-Fer profita rapidement de ce retard.</p>
+
+<p>Un méchant fiacre, crotté jusqu'à l'impériale et traîné par deux émules
+de Rossinante, arrivait, tout honteux, par la rue de la Pompe.</p>
+
+<p>Le <i>détective</i> appela d'un geste impérieux le cocher, en casquette
+crasseuse, qui mâchonnait un bout de cigare sur le siège.</p>
+
+<p>Ce vrai type de maraudeur s'imagina que Perrin avait l'intention de se
+rendre aux courses.</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, déclara-t-il péremptoirement, c'est trois louis, à prendre
+ou à laisser.</p>
+
+<p>&mdash;Mon garçon, repartit Jacques paisiblement, je n'ai pas envie d'acheter
+vos bêtes et votre carriole.</p>
+
+<p>Le «Collignon» se rebiffa, furieux, et avec le suave accent des
+faubourgs:<a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<p>&mdash;De quoi? de quoi? Monsieur <i>cascade</i>! Attends un peu, mauvais ahuri de
+Chaillot!...</p>
+
+<p>L'ex-brigadier tira de sa poche une carte qu'il lui fourra sous le nez,
+et, changeant de ton:</p>
+
+<p>&mdash;Service de la préfecture! Dix francs de pourboire ou quinze jours de
+mise à pied. Choisis.</p>
+
+<p>L'autre jeta son cigare et toucha précipitamment la visière de sa
+casquette:</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres. Montez. Où faut-il vous conduire?</p>
+
+<p>Patte-de-Fer étendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois ce coupé qui traverse l'avenue?</p>
+
+<p>&mdash;Conduit par ce <i>mome</i> en <i>grimpante</i> (culotte) de peau, en <i>ripatons</i>
+(chaussures) à retroussis et en <i>galurin</i> (chapeau) galonné?</p>
+
+<p>&mdash;Oui: eh bien, suis-le à distance, sans qu'il puisse te remarquer et
+sans, cependant, le perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Compris. Ça s'appelle <i>filer</i>. On est à la hauteur, pardi!</p>
+
+<p>Puis, fouettant ses deux haridelles, l'automédon ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;As pas peur. Les <i>canassons</i> sont meilleurs que leur mine. Allons-y,
+Guillaume et Bismarck!<a name="page_242" id="page_242"></a></p>
+
+<h3><a name="XIX-d" id="XIX-d"></a>XIX<br /><br />
+A LONGCHAMPS</h3>
+
+<p>Pour ces courses de Longchamps, on est réduit à dire toujours la même
+chose, parce que c'est toujours la même chose.</p>
+
+<p>Qui en a vu une les a vues toutes.</p>
+
+<p>Celles auxquelles nous voici rendus, à la suite de quelques-uns de nos
+personnages, ne différaient point des autres: <i>sportsmen</i>&mdash;par goût ou
+par <i>genre</i>&mdash;portant au revers de l'habit la même fleur ou le même
+carton: <i>merveilleuses</i> et <i>muscadines</i> tenant dans la même main crispée
+le même sceptre de la mode; <i>turfistes</i> lançant sur la piste les
+produits des même écuries; Aspasies de la république athénienne étalant
+à la véridique lumière du soleil le même sourire fixé par la<a name="page_243" id="page_243"></a> peinture;
+badauds se bousculant le long du cordeau et regardant avec les mêmes
+yeux écarquillés d'envie duchesses et cabotines, grandes dames et
+petites dames, diamant et strass, perles fines et perles
+fausses,&mdash;c'étaient les mêmes figures connues, opiniâtres, inamovibles,
+sur lesquelles on n'apercevait d'autres métamorphoses que celles que
+fait subir le temps.</p>
+
+<p>Nous ne décrirons donc point ce fouillis de noms et de sobriquets
+sonores, d'étoffes et de couleurs chatoyantes, d'ombrelles chargées de
+plumes ou ruchées de dentelles.</p>
+
+<p>Nous nous bornerons à copier, sur le carnet du <i>reporter</i> Max de
+Furetière, parmi les notes destinées à paraître le lendemain dans le
+journal «le mieux renseigné» de Paris, cette mention particulièrement
+flatteuse pour celle qui en était l'objet:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Parmi les privilégiées qui ont le don d'être le point de mire des
+lorgnettes et de l'attention de tous, à côté de madame de X..., en
+bleu céleste, de madame de Y..., en maïs clair, et de madame de
+Z..., en rose thé, citons miss Flore-Eva Murphy, la nièce de
+l'opulent Américain dont nous avons été le premier à annoncer la
+présence dans nos murs, et dont la fortune absurde, impossible,
+écrasante, atteint un chiffre qui ne s'écrit pas.</p>
+
+<p><a name="page_244" id="page_244"></a>»Cette héritière, qui se prodigue beaucoup dans le monde depuis
+quelque temps, à la grande admiration de ces messieurs et à la plus
+grande jalousie de ces dames, était fort remarquée par nombre de
+raisons.</p>
+
+<p>»D'abord, parce qu'elle était seule,&mdash;ce qui pouvait paraître assez
+extraordinaire à ceux qui ignorent la liberté dont jouissent les
+jeunes filles en Angleterre et aux Etats-Unis, et qui ne savent
+point que l'honorable sir Samuel, oncle et tuteur de cette
+charmante personne, est retenu au logis par son état de santé
+depuis son arrivée parmi nous.</p>
+
+<p>»Ensuite parce qu'elle se montrait plus en beauté que jamais.</p>
+
+<p>»Enfin, à cause de sa toilette, qui éclipsait toutes les autres.</p>
+
+<p>»Robe de faille lilas tendre, le corsage taillé en frac, à boutons
+d'acier, se croisant sur un grand gilet Louis XV en satin grenat,
+se relevant en basques par derrière avec parements et retroussis en
+pareil; première jupe, de même nuance que le corsage, retroussée
+sur une seconde de même étoffe que le gilet; tricorne en feutre
+gris garni d'une plume blanche; ombrelle-canne pompadour assortie,
+avec n&oelig;uds et rubans grenats.</p>
+
+<p>»Avons-nous besoin d'ajouter que ce costume sortait des ateliers de
+Wurtz, l'inimitable, le sans rival, le fameux des fameux?<a name="page_245" id="page_245"></a></p>
+
+<p>»Fournisseur des cours étrangères. Rue Royale, au coin du faubourg
+Saint-Honoré. Envoyer le contour du corps pris sous les bras, la
+longueur du dos, la largeur de la poitrine et la mesure des hanches
+au plus fort.»</p></div>
+
+<p>Dans la matinée de ce dimanche, le faux Yankee était entré chez notre
+héroïne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Eva, lui avait-il dit, vous n'avez pas oublié que, selon
+votre désir et selon ma promesse, c'est demain soir que nous partons...
+Eh bien! s'il vous plaît de faire vos adieux à cette société parisienne
+que nous allons quitter pour longtemps sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, avait interrompu Florette; oh! oui, pour longtemps, n'est-ce
+pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour toujours, si telle est votre volonté, mon enfant... S'il vous
+plaît de voir encore une fois ce monde que, assure-t-on, l'on ne
+retrouve nulle part, allez aujourd'hui à Longchamps. Les journaux
+annoncent que la réunion y sera fort brillante. J'aurais été moi-même
+heureux de vous servir de cavalier, mais les soins à donner aux
+préparatifs de notre voyage...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Il ressortait du plan du pseudo-Samuel de tenir ce langage à la
+<i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Il n'eût point parlé ainsi, du reste, que celle-ci se fût rendue tout
+aussi bien aux courses.<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<p>Elle aussi, elle avait appris par les journaux que «tout-Paris
+assisterait à cette solennité hippique», et l'instinct&mdash;qui n'est pas
+seulement la qualité des policiers, mais pareillement le privilège des
+amoureux&mdash;lui avait soufflé que dans ce «tout-Paris» elle rencontrerait
+Roger...</p>
+
+<p>Roger et cette <i>femme</i>!...</p>
+
+<p>Or, elle voulait se trouver une dernière fois face à face avec le jeune
+homme...</p>
+
+<p>Elle voulait braver sa rivale...</p>
+
+<p>Et, pour y réussir, elle voulait être belle...</p>
+
+<p>De là cette toilette excentrique, que le couturier en renom lui avait
+apportée la veille et qui ne pouvait manquer d'attirer les regards.</p>
+
+<p>En s'habillant, la pauvre enfant avait la mort dans l'âme...</p>
+
+<p>Elle l'avait sur le visage quand elle était sortie de l'hôtel dans cette
+voiture qui avait failli écraser Jacques Perrin...</p>
+
+<p>Oui, mais en arrivant à Longchamps, redevenue maîtresse d'elle-même par
+un effort surhumain, elle avait imposé un masque d'indifférence hautaine
+au mal affreux qui lui rongeait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et le <i>reporter</i> Max de Furetière avait eu raison de l'écrire: jamais
+elle ne s'était montrée plus en beauté.<a name="page_247" id="page_247"></a></p>
+
+<p>Marignan, qui la guettait du haut de l'escalier des tribunes, fut
+positivement ébloui.</p>
+
+<p>Il attendit que la curiosité universelle, dont tout d'abord Florette
+avait été l'objet, se fût reportée sur la première course qui
+commençait; puis, caressant sa moustache d'une main, tandis que de
+l'autre il jouait avec sa badine-cravache, il se dirigea vers la
+mignonne.</p>
+
+<p>Depuis leur entrevue nocturne au pavillon d'Armenonville, il n'avait pas
+adressé la parole à celle-ci.</p>
+
+<p>On avait, il est vrai, remarqué son insistance à se présenter partout où
+elle se produisait; mais il se contentait de la saluer, sans l'aborder,
+et cette discrétion affectée n'avait pas peu contribué à faire siffler
+aux langues subtiles «qu'ils cachaient leur jeu, tous les deux.»</p>
+
+<p>Cette fois, il s'approcha résolument de la jeune fille, et s'inclinant
+avec respect:</p>
+
+<p>&mdash;Miss Eva, interrogea-t-il, m'accordera-t-elle la faveur de quelques
+minutes d'entretien?</p>
+
+<p>De la voiture où elle trônait, la <i>Filleule de Lagardère</i> laissa tomber
+sur lui un regard étonné, et, d'un ton qui n'était rien moins
+qu'engageant:</p>
+
+<p>&mdash;Un entretien?... Avec moi?... Ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici, et veuillez croire que les circonstances qui me<a name="page_248" id="page_248"></a> commandent de
+vous exprimer ce désir vous ordonnent de l'accueillir dans votre intérêt
+immédiat...</p>
+
+<p>Notre héroïne répéta avec un sourire amer:</p>
+
+<p>&mdash;Mon intérêt?... Ah! oui, je comprends... Vous avez donc quelque
+nouvelle trahison à m'annoncer?</p>
+
+<p>L'autre prit un air pénétré:</p>
+
+<p>&mdash;Vous me reprochez cruellement ce que je considère comme un devoir
+accompli, comme un service rendu... Cependant j'irai jusqu'au bout... Il
+faut que vous soyez prévenue de la plaisanterie de mauvais goût dont
+vous allez être victime...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Saint-Pons...</p>
+
+<p>Florette l'interrompit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe M. de Saint-Pons?... Cet homme est mort pour moi... Je
+défends qu'on en parle...</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis... Et, puisque ma présence semble éveiller un souvenir
+pénible, je m'éloigne, mademoiselle... Mais, auparavant, permettez à un
+ami dévoué, quoique méconnu, de vous donner un conseil&mdash;dicté par le
+soin de votre dignité...</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?...</p>
+
+<p>&mdash;Retournez à l'hôtel...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Quittez cette pelouse... N'attendez pas un instant de plus... Je vous
+en prie...<a name="page_249" id="page_249"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, s'il vous plaît?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que...</p>
+
+<p>Puis, s'interrompant à son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, il est trop tard!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne regardez pas de ce côté!... C'est odieux!... Le ciel m'est témoin
+que je brûlais de vous épargner cet affront!...</p>
+
+<p>Il se produisait, en effet, un certain brouhaha dans la foule...</p>
+
+<p>Un murmure de surprise courait le long des tribunes, et une sorte de
+houle faisait osciller les promeneurs, dont le front s'ouvrait comme
+devant une proue...</p>
+
+<p>Et, dans l'espace vide, Sergine Gravier s'avançait au bras de Roger...</p>
+
+<p>Sergine Gravier, habillée exactement de la même façon que mademoiselle
+Fine-Lame: même étoffe, même couleur, même coupe, mêmes garnitures de
+robe, même coiffure originale, mêmes gants et mêmes bijoux, même
+ombrelle-canne enrubannée...</p>
+
+<p>Les yeux allaient de l'une à l'autre des deux jeunes femmes...</p>
+
+<p>Les commentaires se déchaînaient de toutes parts...</p>
+
+<p>On ricanait...</p>
+
+<p>En se sentant l'objectif de toute cette rumeur, en<a name="page_250" id="page_250"></a> reconnaissant M. de
+Saint-Pons et en devinant sa rivale sous ce costume identique au sien
+jusque dans les moindres détails, Florette&mdash;qui s'était levée dans sa
+calèche pour mieux voir&mdash;éprouva quelque chose d'inexprimable et
+d'inouï: on eût dit que les doigts brutaux d'un tortionnaire
+élargissaient la blessure de son pauvre c&oelig;ur déjà si brisé et si
+meurtri, pour y enfoncer une pointe de fer rougie au feu.</p>
+
+<p>Sous ce martyre atroce, toute vaillance et toute force l'abandonnèrent
+et elle se laissa aller en arrière, en battant des paupières pour ne
+plus apercevoir la foule, Roger, la comédienne, et en murmurant dans un
+spasme de honte et d'indignation:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette fille! cette fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'accusez pas, repartit Marignan rapidement. Elle n'a fait que se
+prêter à ce qu'a exigé son amant...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cet amant qu'il faut haïr; c'est cet amant qu'il faut punir...</p>
+
+<p>Il ajouta avec un geste significatif:</p>
+
+<p>&mdash;Je me charge de ce soin...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, moi qui vous aime!...</p>
+
+<p>Notre héroïne n'entendit pas ces derniers mots...</p>
+
+<p>De ce que venait de lui dire son interlocuteur, elle<a name="page_251" id="page_251"></a> n'avait saisi que
+ceci: c'est qu'il parlait de «punir» Roger...</p>
+
+<p>Et comme il semblait se préparer à la quitter:</p>
+
+<p>&mdash;Où allez-vous? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>Le jeune homme retroussa sa moustache:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais, répondit-il d'un ton bref, demander raison à ce jeune
+monsieur de l'offense qu'il vous a faite.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit?...</p>
+
+<p>L'autre eut un beau mouvement chevaleresque:</p>
+
+<p>&mdash;Du droit que tout galant homme a de protéger une femme contre ce qui
+lui paraît un outrage...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Vous avez compris que toute cette scène avait été élaborée de longue
+main par les intéressés pour achever de détacher mademoiselle Fine-Lame
+de M. de Saint-Pons et pour amener entre celui-ci et le spadassin une
+rencontre qui ne pourrait manquer d'être fatale au fils du marquis.</p>
+
+<p>Le couturier pour dames, dûment récompensé, avait fourni à ce complot
+l'appui de ses ciseaux sans pareils.</p>
+
+<p>De là cette similitude de toilettes qui blesserait la mignonne comme une
+suprême injure, et à propos de laquelle Marignan&mdash;improvisé cavalier
+servant et vengeur de la jeune fille&mdash;exigerait de Roger des
+explications qu'il saurait bien faire dégénérer en querelle.<a name="page_252" id="page_252"></a></p>
+
+<p>Le spadassin serait hautain et agressif; notre jeune amoureux
+<i>s'emballerait</i>; il provoquerait sans doute le redresseur de torts...</p>
+
+<p>Celui-ci mettrait, de cette façon, l'opinion de son côté, et personne ne
+plaindrait le jeune fou d'avoir payé de sa vie les légèretés de sa
+conduite...</p>
+
+<p>Mais ce que n'avaient prévu ni l'ami Dick, ni Bouginier, ni Marignan,
+c'était l'intervention de mademoiselle Juliette.</p>
+
+<p>La femme de chambre avait trouvé M. de Saint-Pons chez Doyen, l'avait
+fait appeler dans un cabinet voisin de celui où il déjeunait avec le duc
+de Montaran et le vaudevilliste Verdier, et là, à brûle-pourpoint:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un secret à vendre. Voulez-vous me l'acheter?</p>
+
+<p>&mdash;Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous jugerez qu'il vaut. Ecoutez-moi de vos deux oreilles. Ce
+sera comme dans les baraques de la foire au pain d'épice: vous payerez
+en sortant si vous êtes content.</p>
+
+<p>Et elle lui avait conté la trame qui les avait enveloppés, mademoiselle
+Fine-Lame et lui, dans ses plis tissés avec une simplicité si
+habile,&mdash;tout, depuis les lettres anonymes qu'ils avaient reçues en même
+temps, depuis le piège où on les avait attirés tous les deux au pavillon
+d'Armenonville et depuis ce qui s'était passé, ce soir-là, entre notre
+héroïne et Marignan,<a name="page_253" id="page_253"></a> dans le bosquet, en face de la fenêtre éclairée
+qui encadrait la comédie jouée par Sergine, jusqu'à l'entretien que
+l'actrice avait eu, le matin même, avec son ancien amant et jusqu'à
+l'affaire que ce dernier devait chercher au jeune homme, aux courses!</p>
+
+<p>Lorsqu'elle eut terminé:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les misérables! les misérables! s'écria Roger, livide. Pauvre
+Florette et pauvre moi!...</p>
+
+<p>Puis, avec colère, à la camériste:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'as-tu pas averti, dès le premier jour, de cette
+exécrable machination?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dame! c'est que le premier jour vous ne m'auriez donné guère plus
+d'une douzaine de louis, tandis qu'à présent, vous ne me refuserez pas
+les trois mille francs dont j'ai besoin pour m'établir.</p>
+
+<p>Le jeune homme lui jeta son portefeuille.</p>
+
+<p>Il rentra ensuite dans le cabinet où l'attendaient ses deux compagnons,
+et s'adressant à M. de Montaran:</p>
+
+<p>&mdash;Duc, deux mots, je vous prie... Vous permettez, mon cher Verdier?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! fit le vaudevilliste en prenant un journal. Je m'enfonce
+dans les papiers publics. Echangez vos confidences.</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons tira Montaran à l'écart:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, reprit-il, un service à réclamer de vous. Je me battrai
+probablement demain matin...<a name="page_254" id="page_254"></a></p>
+
+<p>&mdash;Un duel?... Demain matin?... Et vous ne nous en aviez pas parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens d'apprendre tout à l'heure seulement que cette rencontre est
+inévitable. Voulez-vous me servir de témoin? Je compte prier le général
+de Kéraval de se joindre à vous pour m'assister...</p>
+
+<p>&mdash;Mais le motif de cette affaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'expliquerai ce soir ainsi qu'au général...</p>
+
+<p>&mdash;Le nom, au moins, de votre adversaire?...</p>
+
+<p>&mdash;Un certain M. Marignan...</p>
+
+<p>&mdash;Cet aventurier qu'on prétend un peu escroc et légèrement rufian? Que
+diable! on ne se bat pas avec de pareils drôles!...</p>
+
+<p>&mdash;On se bat avec ceux que l'on hait et je me battrai avec cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre volonté?</p>
+
+<p>&mdash;Inébranlable.</p>
+
+<p>M. de Montaran redevint sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, poursuivit-il, je dois vous prévenir que ce gentilhomme de sac
+et de corde passe pour être également redoutable à l'épée et au
+pistolet, et qu'il a fait du tir et de l'escrime un art, presque un
+métier...</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit, et c'est ce que nous verrons demain.</p>
+
+<p>La voix était nette, le regard calme, le visage tranquille.<a name="page_255" id="page_255"></a> Le duc
+n'insista plus. Il tendit la main à Roger:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Je suis tout à vous. Disposez de moi: que faut-il faire?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! nous rendre aux courses, d'abord, comme nous l'avions projeté.</p>
+
+<p>&mdash;Soit. Partons. Venez-vous, Verdier?</p>
+
+<p>Le vaudevilliste posa son journal sur la table et se leva:</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, messeigneurs... Et, cependant, j'étais en train de lire
+un article joliment intéressant... Un article dans lequel un monsieur,
+qui n'est pas encore à Charenton, affirme que notre charmante Sergine
+Gravier est une grande comédienne...</p>
+
+<p>&mdash;Ce monsieur a raison, déclara M. de Saint-Pons avec une gravité amère.
+La personne dont il s'agit est, en effet, une très grande comédienne.
+J'en suis convaincu par expérience. Le malheur est, mon cher Arsène,
+qu'elle ne joue pas que vos pièces.<a name="page_256" id="page_256"></a></p>
+
+<h3><a name="XX-d" id="XX-d"></a>XX<br /><br />
+PROVOCATION</h3>
+
+<p>On se rappelle que M. de Saint-Pons avait donné rendez-vous à l'actrice
+à Longchamps, dans l'enceinte du pesage.</p>
+
+<p>Il l'y retrouva, formant le centre du bouquet de la fleur des pois de la
+haute <i>gomme</i>, qui s'épuisait à lui débiter toutes sortes de madrigaux,
+de <i>concetti</i> et de fadeurs auxquels elle ripostait avec l'insolence de
+sa verve faubourienne. Roger fendit le cercle brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à vous parler, venez, dit-il tout bas à l'oreille de l'actrice,
+mais d'un ton impératif et résolu.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc si pressé? questionna-t-elle.<a name="page_257" id="page_257"></a></p>
+
+<p>&mdash;Très pressé.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;De moi, de vous et de deux autres personnes.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'apprendrai tout à l'heure.</p>
+
+<p>La jeune femme leva les yeux sur le jeune homme et remarquant le
+froncement de ses sourcils, le feu sombre de ses prunelles et la colère
+qu'il s'efforçait de maîtriser:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit-elle, sur quelle note et de quel air me chantez-vous cette
+romance? Je ne vous ai jamais vu ainsi. Ah çà! il y a donc du nouveau?</p>
+
+<p>Le fils du marquis réitéra:</p>
+
+<p>&mdash;Venez.</p>
+
+<p>La comédienne lui prit le bras et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Où allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Au-devant de votre complice.</p>
+
+<p>&mdash;Mon complice?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas ainsi qu'il faut nommer celui qui a joué avec vous
+l'infâme comédie du pavillon d'Armenonville?...</p>
+
+<p>&mdash;On vous a dit...</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit, poursuivit Roger dont la voix, quoique contenue, vibrait
+avec des éclats de menace étouffée, on m'a dit qu'après vous être
+associée à ce misérable pour me voler mon bonheur, vous étiez<a name="page_258" id="page_258"></a> encore de
+moitié avec lui pour essayer de me prendre ma vie... On m'a dit cela,
+et, si j'étais de la race de ce faux gentilhomme, vous auriez tout à
+redouter de l'explosion des sentiments que vous m'inspirez... Mais, Dieu
+merci! si je me sens désarmé devant une femme, quelque vile et quelque
+criminelle qu'elle soit, je vais pouvoir trouver, du moins, à portée de
+ma main, une face et une poitrine d'homme...</p>
+
+<p>Sergine le considérait avec plus de curiosité que de frayeur.</p>
+
+<p>Elle poussa un soupir de soulagement.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte, fit-elle, que vous avez découvert le pot aux roses?... Eh
+bien, je n'en suis pas fâchée: ça finissait par me peser comme du foie
+gras sur l'estomac... Par exemple, vous attesterez que ce n'est pas moi
+qui ai vendu la mèche...</p>
+
+<p>Elle ajouta avec volubilité:</p>
+
+<p>&mdash;Pour ce qui est de mon ancien amant, faites-en des copeaux, des
+boulettes, des miettes, je m'en soucie comme d'une vieille robe. C'est
+pour vous que je brûlerai un cierge. La colère vous va comme un gant.
+Vous me trépigneriez un brin que je crierais que c'est pain bénit et que
+je n'ai que ce que je mérite!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète, reprit M. de Saint-Pons, que je<a name="page_259" id="page_259"></a> n'ai affaire qu'à cet
+homme. Vous devez savoir où il m'attend. Allons, conduisez-moi vers lui.
+Je suis aussi impatient de le tenir sous mon mépris qu'il a hâte sans
+doute de me sentir au bout de son épée de spadassin.</p>
+
+<p>Ils avaient marché. On chuchotait autour d'eux. L'actrice s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Inutile d'aller plus loin.</p>
+
+<p>Roger, qui s'était penché vers l'actrice pour lui parler de plus près,
+leva la tête vivement...</p>
+
+<p>Il aperçut Marignan...</p>
+
+<p>Celui-ci venait de quitter Florette...</p>
+
+<p>Il s'avançait en fouettant l'air de sa badine...</p>
+
+<p>A sa vue, le jeune homme sembla comme cinglé en plein visage par un coup
+de cravache...</p>
+
+<p>Ses yeux s'injectèrent; une sorte de congestion monta à son front...</p>
+
+<p>La violence du courroux qu'il s'épuisait à dominer, pour ne pas exciter
+l'attention de la galerie, était telle qu'il n'entrevit qu'à travers un
+voile notre héroïne pâle et presque pâmée dans sa voiture. Il dégagea
+son bras de celui de Sergine.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus besoin de vous, dit-il. Allez, et que le ciel vous
+pardonne!...</p>
+
+<p>La comédienne ne le retint point...</p>
+
+<p>Mais elle murmura en aparté:<a name="page_260" id="page_260"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est un petit lion!... Quel dommage!... S'il m'avait seulement
+giflée, je crois que je lui aurais sauté au cou devant tout le monde!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>On venait de «donner le départ» de la deuxième course.</p>
+
+<p>Les chevaux filaient sur la piste.</p>
+
+<p>La foule ne s'occupait plus que d'eux. Elle était bien loin de
+l'incident qui l'avait passionnée quelques minutes auparavant, et la
+curiosité générale galopait en croupe des jockeys aux casaques jaunes,
+blanches, rouges ou bleues.</p>
+
+<p>Marignan et M. de Saint-Pons s'étaient abordés.</p>
+
+<p>Ce fut le dernier qui prit l'offensive.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi que vous cherchez, n'est-ce pas? demanda-t-il avec hauteur.</p>
+
+<p>L'autre fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>Roger continua:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez satisfait. Me voici. Je vous apporte le moyen de gagner plus
+vite votre argent...</p>
+
+<p>&mdash;Mon argent?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous a-t-on pas payé pour me tuer demain?</p>
+
+<p>Le spadassin ne s'attendait point à cette attaque. Il blêmit et se
+mordit les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ricana-t-il, vous savez...</p>
+
+<p>Le jeune homme appuya:<a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Et celle que, si je ne m'abuse, vous aviez, il n'y a qu'un moment,
+l'impudence de salir de votre contact, celle-là apprendra tout à l'heure
+comment elle a été lâchement et indignement trompée.</p>
+
+<p>Ces paroles de M. de Saint-Pons touchèrent Marignan en plein c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quelque chose de terrible passa sur sa physionomie blafarde.</p>
+
+<p>Il fit un pas en avant, de manière à toucher presque son interlocuteur,
+et, d'une voix assourdie par une rage froide:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous savez tout, gronda-t-il, vous devez savoir aussi que je
+ne suis pas un adversaire à dédaigner.</p>
+
+<p>&mdash;A dédaigner sur le terrain, non; mais à mépriser toujours et partout,
+repartit Roger d'un ton glacial.</p>
+
+<p>A cette sanglante insulte, les doigts de Marignan se crispèrent sur sa
+badine...</p>
+
+<p>Il eut l'idée de s'élancer sur le fils du marquis...</p>
+
+<p>Celui-ci se croisa les bras et brava le choc,&mdash;impassible...</p>
+
+<p>MM. de Kéraval et de Montaran avaient suivi M. de Saint-Pons et ne
+perdaient, à quelques pas, aucune des phrases de l'explication...<a name="page_262" id="page_262"></a></p>
+
+<p>Ils intervinrent à propos...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit brusquement le général au spadassin, je vous conseille
+de vous modérer, autrement je serais obligé de requérir les gardiens de
+la paix...</p>
+
+<p>&mdash;Et puisque notre ami, poursuivit Montaran, consent, s'obstine, si vous
+voulez, à se rencontrer avec vous, voici nos cartes: nous attendrons ce
+soir, chez moi, les personnes que vous aurez chargées de vous
+représenter.</p>
+
+<p>L'aventurier saisit les cartes d'une main tremblante.</p>
+
+<p>Puis, d'un air de défi:</p>
+
+<p>&mdash;A demain, messieurs, à demain donc!</p>
+
+<p>Il s'éloigna, grinçant des dents sous sa moustache.</p>
+
+<p>Roger se retourna vers ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;Mes chers amis, le reste vous regarde. Agissez comme vous l'entendrez.
+Ce que vous ferez sera bien fait.</p>
+
+<p>Il cherchait quelqu'un des yeux...</p>
+
+<p>Ce quelqu'un, c'était Florette...</p>
+
+<p>Il était impatient de courir à elle; de lui crier avec toute son âme
+combien on les avait trompés, combien il avait souffert, et de lui
+demander pardon,&mdash;pardon à deux genoux...</p>
+
+<p>La jeune fille avait disparu...</p>
+
+<p>Et sa voiture demeurait vide!...<a name="page_263" id="page_263"></a></p>
+
+<h3><a name="XXI-d" id="XXI-d"></a>XXI<br /><br />
+OU L'ON RETROUVE NÉPOMUCÈNE</h3>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> n'avait pas eu la force d'assister à ce qui
+allait se passer entre les deux hommes.</p>
+
+<p>Ignorant encore ce que M. de Saint-Pons avait appris de la bouche de la
+camériste; cruellement blessée de l'exhibition de la cabotine dans cette
+effrontée copie d'elle-même dont elle devait croire Roger l'instigateur
+ou le complice,&mdash;et, malgré ce grief nouveau, malgré tous, malgré tout,
+reconnaissant à son courroux, à sa douleur, à son effroi qu'elle n'avait
+jamais cessé d'aimer le jeune homme; craignant, enfin, devant le danger
+qui s'abattait sur ce dernier, que le secret de son c&oelig;ur lui échappât
+publiquement à travers<a name="page_264" id="page_264"></a> sa fierté vaincue, elle s'était jetée hors de la
+calèche et s'était perdue dans la foule.</p>
+
+<p>Où allait-elle?</p>
+
+<p>Qu'allait-elle faire?</p>
+
+<p>Elle ne savait.</p>
+
+<p>La pensée que Marignan et le fils du marquis étaient en ce moment en
+présence, qu'elle était la cause de ce conflit, et que ce conflit
+coûterait peut-être la vie à celui à qui elle songeait tout
+bas,&mdash;toujours,&mdash;cette pensée glaçait le sang dans ses veines et lui
+mettait la cervelle en feu.</p>
+
+<p>Comment empêcher ce duel?</p>
+
+<p>Elle cherchait.</p>
+
+<p>Ce qu'elle cherchait aussi, c'était un endroit où elle pût donner un
+libre cours aux sanglots qui l'étouffaient.</p>
+
+<p>Et elle marchait, farouche, égarée, chancelante, à travers la cohue des
+gens insouciants et gais.</p>
+
+<p>On la regardait et elle ne s'en apercevait pas.</p>
+
+<p>Elle se répétait qu'elle était lâche, bien lâche, d'avoir souci de ce
+qui adviendrait le lendemain, et, en même temps, elle s'avouait qu'elle
+offrirait le restant de ses jours à qui sauverait ceux de Roger.</p>
+
+<p>Tout à coup une grosse voix tonna:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un pétard! je ne me blouse pas... C'est vous, mademoiselle
+Florette, indubitablement parlant...<a name="page_265" id="page_265"></a></p>
+
+<p>La jeune fille leva les yeux...</p>
+
+<p>Népomucène Briquet était devant elle, sa franche et martiale figure
+pâlie et amaigrie et une sorte d'appareil posé sur la brosse de ses
+cheveux gris.</p>
+
+<p>A l'exclamation de surprise poussée par notre héroïne, le brave soldat
+répondit en cambrant sa haute taille et en frisant sa longue moustache:</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, en personne naturelle. Un peu <i>décati</i>, c'est possible, et
+la bombe du casque légèrement ébréchée. Nonobstant, solide au poste et
+disposé à vous servir, si j'en étais requis, imperméable et
+susceptible...</p>
+
+<p>La mignonne lui tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-elle, c'est le ciel qui vous envoie...</p>
+
+<p>&mdash;Par l'omnibus de Courbevoie, qui défile en face de Beaujon...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, d'abord, m'appuyer sur votre bras. Et puis, emmenez-moi
+d'ici. Tout ce monde me fait horreur...</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres. Voici le bras. Où faut-il que je vous conduise?...</p>
+
+<p>&mdash;Partout où je pourrai pleurer...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre Briquet, si vous saviez!... Je suis bien malheureuse!...
+Oh! comme je voudrais mourir!...<a name="page_266" id="page_266"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mourir!... En voilà une idée lunatique, fastidieuse et
+rédhibitoire!... Avec ça, d'ailleurs, que c'est si facile!... Tenez, moi
+qui ai été défunt pendant un certain laps...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôpital où j'ai tiré une fière bordée, privé du mouvement, de la
+parole et de la jugeotte, cadavériquement parlant, quoi!&mdash;par rapport à
+ce que ces chenapans m'avaient fait coiffer d'un moellon, à cette fin de
+m'empêcher de dévoiler leurs turpitudes...</p>
+
+<p>Je n'ai pas voulu en souffler mot aux gens de la justice qui m'ont
+interrogé, avant d'avoir causé avec mon petit Roger...</p>
+
+<p>Mais c'est égal: de rudes chenapans. M. votre oncle, d'abord, un pas
+grand'chose. Ensuite, son associé: celui qui s'appelle Bouginier, un
+serpent à lunettes. Enfin, l'Anglais, le Tom Snail...</p>
+
+<p>&mdash;Tom Snail!...</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là a été puni par où il avait péché. Il s'est défoncé la
+calotte. Respect à sa mémoire funèbre, désagréable et criminelle!...</p>
+
+<p>Mais suis-je assez conscrit! Vous ne pouvez rien savoir, puisque je suis
+sorti seulement ce matin, à midi, de Beaujon...</p>
+
+<p>Et j'y songe, ce chagrin, ces larmes, vos paroles de tout à l'heure...<a name="page_267" id="page_267"></a></p>
+
+<p>Gageons que vous êtes brouillés ensemble, mon ancien copain et vous,
+depuis cette satanée histoire du pavillon d'Armenonville où l'on vous a
+fourrés dedans tous les <i>deusse</i> simultanément parlant!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!...</p>
+
+<p>&mdash;Par bonheur, me voici, moi, Népomucène Briquet: quinze ans de
+services, dix-huit campagnes et pas une heure de punition...</p>
+
+<p>Et je m'en vais tirer au clair cet embrouillamini du diable, allumer un
+réverbère sur le pont dans lequel vous avez coupé, et vous rabibocher,
+enfin, d'une façon instantanée, indissoluble et immanquable...</p>
+
+<p>Car, je vous en signe mon billet, vous idolâtrez mon jeune maître, comme
+il n'a jamais cessé, lui-même, de vous adorer de toute son âme...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu! balbutia la mignonne, oh! mon Dieu!... Que dites-vous
+là?... Si je pouvais croire...</p>
+
+<p>&mdash;Vous le pouvez, mille milliasses de tonnerres! Vous le pouvez à tous
+égards!... Et, quand je vous aurai expliqué...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, de grâce, je vous en prie!</p>
+
+<p>Ils avaient quitté le champ de courses et s'étaient enfoncés dans une
+allée écartée du Bois...</p>
+
+<p>L'ancien troupier parlait...</p>
+
+<p>Il parlait,&mdash;triplant et quadruplant les épithètes à la queue de ses
+mots pour rendre son récit plus lucide...<a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<p>Il racontait à mademoiselle Fine-Lame à peu près ce que la soubrette de
+la comédienne avait narré, chez Doyen, à M. de Saint-Pons: le billet
+anonyme adressé à ce dernier; la stupeur, la colère, la douleur du fils
+du marquis, et comment le jeune homme avait suivi la jeune fille de
+<i>Murphy-House</i> au pavillon d'Armenonville, comment il l'avait vue
+aborder Marignan et comment, se jugeant trahi, il s'était laissé
+entraîner par Sergine...</p>
+
+<p>Il racontait comment il s'était, lui, Népomucène, glissé sur la piste de
+Samuel et de Bouginier, allant juger <i>de visu</i> du succès de leur
+stratagème; comment, caché derrière un arbre, dans le fourré où
+l'Anglais Snail les avait rejoints, il les avait entendus dévoiler,
+développer leur trame infernale; comment, après leur départ, il avait
+failli se colleter avec l'ex-saltimbanque, et comment,&mdash;celui-ci
+«s'étant <i>fêlé le coco</i> soi seul» par un hasard providentiel, inattendu
+et fulminant, il avait été «subséquemment» assommé par une pierre et une
+main également inconnues...</p>
+
+<p>Il racontait comment on l'avait transporté à l'hospice; comment il y
+était resté entre la vie et la mort, abêti, muet, inconscient; comment
+on lui avait <i>rafistolé la coloquinte</i>; comment, après une enquête au
+cours de laquelle il n'avait rien voulu confier au magistrat instructeur
+de ce qu'il avait surpris dans le Bois, on<a name="page_269" id="page_269"></a> lui avait délivré son
+<i>exeat</i>; comment, sorti le matin même, il s'était empressé de courir
+chez M. de Saint-Pons, ne l'avait pas trouvé, avait appris que le jeune
+homme devait se rendre à Longchamps, et était venu l'y chercher...</p>
+
+<p>Notre héroïne l'écoutait, au paroxysme de l'émotion,&mdash;silencieuse,
+oppressée, haletante...</p>
+
+<p>Quand il eut terminé, elle l'informa à son tour de ce qui avait eu lieu
+aux courses...</p>
+
+<p>Puis, avec explosion:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais, maintenant, Roger ne se battra pas!...</p>
+
+<p>Le vieux soldat secoua le front:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais mon maître, fit-il. Il est entêté comme personne. Si l'on a
+échangé une provocation, on s'alignera quand même,&mdash;invariablement
+parlant,&mdash;lorsqu'il tomberait des hallebardes...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, quand vous lui aurez démasqué le misérable...</p>
+
+<p>&mdash;Raison de plus pour qu'il s'obstine à se venger et à le punir.</p>
+
+<p>Florette se tordait les bras:</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux!... Quoi! on me le tuerait!... Je ne l'aurais retrouvé
+que pour le perdre!...</p>
+
+<p>Briquet essaya de la rassurer:</p>
+
+<p>&mdash;Tout n'est pas désespéré, sacrebleu! M. de Saint-Pons est mon élève;
+il tire l'épée comme un prévôt.<a name="page_270" id="page_270"></a> Sur le terrain, on ne sait ni qui vit
+ni qui meurt. Ce ne serait pas la première fois que l'on aurait vu une
+mazette embrocher un maître en fait d'armes...</p>
+
+<p>Mais elle, sanglotant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que cet homme le tuera!... Encore une fois, cette
+rencontre est impossible!... Le ciel ne la permettra pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! à moins que vous n'imaginiez un moyen de l'empêcher...</p>
+
+<p>&mdash;Un moyen?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un moyen paisible, coërcitif et inéluctable.</p>
+
+<p>La jeune fille réfléchissait.</p>
+
+<p>Son attitude sombre, ses yeux fixes, le pli qui se creusait entre ses
+deux sourcils et l'impatience avec laquelle elle martelait le sol du
+pied témoignaient assez combien elle s'appliquait au pourchas de l'idée
+rebelle.</p>
+
+<p>Parfois, elle se pressait la tête dans ses mains comme pour activer le
+travail de son cerveau endolori.</p>
+
+<p>L'ex-chasseur à cheval la considérait avec une respectueuse compassion.</p>
+
+<p>Il cherchait, lui aussi, sans trouver davantage.</p>
+
+<p>Soudain, se frappant le front:</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis!... Oui, c'est cela!... Victoire!...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai découvert une rubrique!...<a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous retournons à Longchamps; je repince l'adversaire de mon maître ou
+j'apprends où le rencontrer; j'y vais, je le traite comme il le mérite,
+je lui casse les reins au besoin; nous nous alignons <i>illico</i>,&mdash;et je
+lui crève la paillasse!... De cette façon, du diable si M. de Saint-Pons
+s'astiquera demain avec lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous exposeriez...</p>
+
+<p>&mdash;Ma peau pour garantir celle de mon ancien camarade de lit? Oui,
+certes, et avec volupté, indifférence et précision! A preuve, c'est
+que...</p>
+
+<p>Ensuite s'arrêtant, changeant de ton et passant de l'enthousiasme au
+découragement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non. Je me berce d'illusions décevantes et chimériques. Va te
+promener! C'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible; et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous récidive que je connais mon Roger. C'est une barre de fer en
+matière de point d'honneur. Il ne me pardonnerait jamais d'être allé sur
+le terrain à sa place...</p>
+
+<p>La mignonne murmura:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>Népomucène continua en se fourrageant la moustache avec rage:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plan d'en sortir!... Un guignon superlatif,<a name="page_272" id="page_272"></a> incontinent et
+vexatoire!... Allons, il faudra que le marquis se coupe la gorge avec
+cet abominable coquin...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, déclara notre héroïne.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, je vous répète que Roger ne se battra pas...</p>
+
+<p>&mdash;Bah!...</p>
+
+<p>Le visage de la fillette s'était détendu subitement.</p>
+
+<p>Elle ajouta tout bas, avec un élan de joie contenue, et comme si elle se
+parlait à elle-même:</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera ainsi... Etais-je folle de n'avoir pas eu cette idée!...
+Merci, merci, mon Dieu qui m'avez inspirée!...</p>
+
+<p>Elle semblait être redevenue la mademoiselle Fine-Lame, étrange et
+superbe, d'autrefois, et elle avait repris son masque de fierté, sa voix
+vibrante, son regard clair et résolu.</p>
+
+<p>&mdash;Me promettez-vous de me seconder? demanda-t-elle à l'ex-troupier.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... La belle question! Je suis à vous de l'éperon de mes
+bottes au plumet de mon shako!...</p>
+
+<p>Elle appuya:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de m'aider; il s'agit de m'obéir. De m'obéir,
+songez-y bien, sans une velléité d'opposition ni de résistance, sans
+observation ni remontrances,<a name="page_273" id="page_273"></a> sans m'interroger, ni essayer de vous
+jeter à la traverse de mon projet. Vous n'y réussiriez pas, du reste.
+Moi aussi, j'ai une volonté de fer. Promettez donc. Sinon, je tâcherai
+de me passer de vous. Jurez même, car j'exige plus qu'une promesse,&mdash;un
+serment.</p>
+
+<p>Briquet étendit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Sur mes médailles, mes trois <i>brisques</i>, l'uniforme que j'ai porté, je
+jure tout ce que vous voudrez...</p>
+
+<p>Elle lui serra la main avec effusion:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Ecoutez-moi. Votre maître et le mien ne court plus aucun
+danger.<a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<h3><a name="XXII-d" id="XXII-d"></a>XXII<br /><br />
+LA CHASSE A L'HOMME</h3>
+
+<p>En quittant l'avenue du Bois-de-Boulogne, le coupé du pseudo-Murphy
+avait, par les Ternes, gagné les boulevards de Courcelles et des
+Batignolles et, ensuite, la place Moncey. Puis il avait tourné à gauche,
+avait remonté l'avenue de Clichy jusqu'au point dit <i>la Fourche</i>,&mdash;où
+elle se bifurque,&mdash;avait enfilé le jambage de droite de cet Y, lequel
+incline vers Saint-Denis,&mdash;et, après avoir franchi les fortifications,
+s'était arrêté près de la grille de l'octroi, à la porte de Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Là, l'ami Dick avait sauté sur la chaussée, et on eût pu l'entendre
+adresser en anglais cette recommandation à Jim:</p>
+
+<p>&mdash;Retournez sur vos pas et allez prendre position<a name="page_275" id="page_275"></a> aux environs de la
+gare du chemin de fer de ceinture. Vous y serez moins remarqué et vous y
+attendrez que je revienne.</p>
+
+<p>Avons-nous besoin d'ajouter que la voiture du faux Yankee avait été
+suivie&mdash;à une distance mesurée pour ne pas éveiller l'attention&mdash;par le
+fiacre dont l'intérieur recélait Jacques Perrin aux aguets et plus
+intrigué que jamais?</p>
+
+<p>L'ex-brigadier avait les yeux collés à la vitre de la <i>guimbarde</i>.</p>
+
+<p>Les deux «canassons» qui traînaient celle-ci payaient mieux, par
+bonheur, du jarret que de la mine.</p>
+
+<p>Quant au cocher qui les fouaillait à tour de bras, il paraissait
+désormais tout acquis à Patte-de-Fer.</p>
+
+<p>Ce prolétaire également dépourvu de morgue, de tenue et de sobriété,
+était dans la joie de son c&oelig;ur de pouvoir aider la justice <i>à paumer</i>
+un «bourgeois» qui avait un équipage, un cheval de race et un domestique
+en livrée.</p>
+
+<p>Lorsque le coupé eut fait halte, il demanda au policier:</p>
+
+<p>&mdash;L'ordre et la marche du B&oelig;uf-Gras, mon commissaire? L'autre voiture
+met en panne. Faut-il l'imiter?</p>
+
+<p>&mdash;Un homme va en descendre sans doute: continue à le <i>filer</i> sans qu'il
+puisse s'en apercevoir.<a name="page_276" id="page_276"></a></p>
+
+<p>&mdash;Compris. On vous le talonnera qu'il n'y verra que du feu. En avant,
+Guillaume et Bismarck!</p>
+
+<p>Le fiacre repartit derrière Richard Vautier.</p>
+
+<p>Celui-ci descendait la large voie, bordée de cabarets, de fabriques et
+de jardins, qui s'allonge à travers la plaine.</p>
+
+<p>Il allait d'un pas égal et posé, au milieu des flâneurs endimanchés qui
+se dirigeaient du côté de la campagne.</p>
+
+<p>Il ne lui était point possible de soupçonner le pourchas et la
+surveillance dont il était l'objet: nombre de véhicules du genre de
+celui qu'habitait Patte-de-Fer cheminaient, en effet, d'une allure
+douce, sur la même ligne, et, en vertu du proverbe: <i>Hâte-toi
+lentement</i>, inventé, comme on sait, par les voitures <i>à l'heure</i>,
+emportaient, sans se presser, des couples ou des familles de promeneurs
+cossus,&mdash;joies de l'&oelig;il ou fêtes de l'estomac,&mdash;vers la basilique de
+Saint-Denis ou vers les guinguettes de Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Constatons toutefois que si le prétendu <i>captain</i> paraissait
+parfaitement tranquille, il n'en était pas ainsi depuis quelques moments
+de l'automédon de Guillaume et de Bismarck.</p>
+
+<p>Depuis que l'ami Dick voyageait devant lui, ce dernier ne cessait de
+témoigner d'une agitation peu ordinaire.<a name="page_277" id="page_277"></a></p>
+
+<p>Il se trémoussait sur son siège, plaçait sa main en manière de télescope
+pour mieux regarder l'Américain supposé, se grattait l'oreille avec
+embarras et se tapait la cuisse avec rage en murmurant des bouts de
+phrases qui alternaient du doute à l'affirmation.</p>
+
+<p>&mdash;Non... Si... En voilà une cocasse!... Je n'ai pas la cocotte
+pourtant...</p>
+
+<p>Cette pantomime et ce monologue finirent par impatienter le <i>détective</i>.</p>
+
+<p>Il baissa la glace du devant du fiacre, tira le cocher par le pan de son
+paletot, et d'un ton irrité:</p>
+
+<p>&mdash;Quand cesserez-vous ce manège?... Ah çà! vous avez donc envie de
+donner l'éveil à notre homme?</p>
+
+<p>L'interpellé se retourna à demi vers l'interpellant:</p>
+
+<p>&mdash;Votre homme, répondit-il, je le connais, notre homme...</p>
+
+<p>&mdash;Vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! et, si c'est pour voir clair dans ce qu'il est que nous lui
+emboîtons les rotules, pas besoin d'essouffler mes bêtes. La boutique
+aux renseignements est ouverte. Demandez, faites-vous servir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Samuel Murphy?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais sans le connaître... A preuve que je ne sais pas son
+nom... Je le connais pour l'avoir chargé, une nuit, au coin de la rue de
+Rome et de la place de l'Europe...<a name="page_278" id="page_278"></a></p>
+
+<p>&mdash;Au coin de la rue de Rome et de la place de l'Europe?... Une nuit?...
+Vous en êtes certain?...</p>
+
+<p>&mdash;A preuve qu'il faisait un temps à ne pas mettre un huissier à la
+porte!... Un orage!... Des éclairs!... La pluie!... Le tonnerre!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle heure pouvait-il être environ?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! entre deux et trois heures du matin... Je venais de conduire à la
+gare Montparnasse un quidam qui devait prendre un des premiers trains...
+Et je remontais me coucher à Batignolles...</p>
+
+<p>&mdash;Et où avez-vous déposé ce client,&mdash;l'homme du coin de la rue de
+Rome,&mdash;cet étranger?...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai déposé sur le boulevard... Presque en face du <i>Grand-Hôtel</i>...
+Mais ce n'était pas un étranger...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Il parlait français comme vous et moi... Seulement, il m'a payé avec
+une pièce anglaise... Même que j'ai perdu vingt-cinq centimes pour le
+change...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous êtes bien sûr que cette rencontre a eu lieu le jour que vous
+indiquez?...</p>
+
+<p>&mdash;Si j'en suis sûr?... A preuve que, le lendemain, j'ai quitté Paris
+pour aller faire mes vingt-huit jours... A Landerneau, au fin fond de la
+Bretagne, d'où je ne suis revenu qu'<i>avant-z'hier</i>...</p>
+
+<p>Ce dernier détail expliquait au <i>détective</i>, comment<a name="page_279" id="page_279"></a> ce garçon n'avait
+pas entendu parler du <i>Mystère de la place de l'Europe</i>.</p>
+
+<p>Il reprit au bout d'un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous prêt à répéter devant qui de droit les faits que vous venez
+de me communiquer?</p>
+
+<p>Son interlocuteur se frotta le nez, au risque d'en déflorer les rubis.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! fit-il, s'il ne m'arrive aucun <i>aria</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez rien à craindre, si vous êtes sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, disposez de moi: voici mon numéro.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien: vous serez appelé dès demain chez le juge d'instruction.</p>
+
+<p>L'automédon eut un geste de légitime orgueil:</p>
+
+<p>&mdash;Et je paraîtrai en cour d'assises! s'exclama-t-il épanoui. Et l'on
+imprimera mon nom dans les journaux! Et l'on parlera de moi dans les
+cafés, chez le marchand de vin et dans les loges des concierges! Cré
+coquin! c'est ça qui va crânement me poser! J'ai envie de me porter
+candidat à la Chambre ou au conseil municipal!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Pendant toute cette conversation, Patte-de-Fer n'avait pas perdu de vue
+les agissements de l'ami Dick.</p>
+
+<p>Celui-ci arpentait paisiblement l'avenue de Saint-Ouen.<a name="page_280" id="page_280"></a></p>
+
+<p>Après avoir dépassé la route de la Révolte, il s'arrêta, s'orienta et,
+ayant paru découvrir ce qu'il cherchait, il promena rapidement un coup
+d'&oelig;il inquisiteur autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait rien
+de suspect sous le vent.</p>
+
+<p>Ensuite il se jeta sur le côté et s'engagea dans les terrains vagues qui
+drapent le versant septentrional de la butte Montmartre.</p>
+
+<p>Jacques tira son portefeuille, écrivit à la hâte quelques lignes au
+crayon sur un feuillet qu'il arracha, renferma ce feuillet sous une
+enveloppe, traça un signe particulier sur l'un des coins de celle-ci,
+et, tendant le tout au cocher:</p>
+
+<p>&mdash;Retournez à Paris en toute diligence; ce message de suite à la
+Préfecture; vous insisterez près des agents de service pour la remettre
+en mains propres au chef de la sûreté; en son absence, à l'un des
+secrétaires du préfet; au besoin, au préfet lui-même.</p>
+
+<p>L'automédon prit une attitude pénétrée de l'honneur insigne:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, prononça-t-il, la commission sera faite <i>aux
+pommes</i>. C'est bibi qui est fier d'<i>enquiller</i> (entrer) à la
+Préfecture&mdash;autrement que dans une tenaille de <i>sergots</i> (sergents) et
+soûl comme la bourrique à défunt Robespierre.<a name="page_281" id="page_281"></a></p>
+
+<p>L'ex-brigadier s'était glissé hors du <i>sapin</i>.</p>
+
+<p>Tandis que ce dernier reprenait la route de la barrière, il se lança
+résolument sur la piste de Richard Vautier.</p>
+
+<p>Le faux Américain avait allongé le pas.</p>
+
+<p>En marchant, il se retournait fréquemment, à présent, afin de se
+convaincre que personne d'équivoque ne naviguait dans son sillage.</p>
+
+<p>Certes, si l'on eût été en semaine et à la tombée de la nuit, il n'eût
+point manqué d'éventer la poursuite de Patte-de-Fer.</p>
+
+<p>En semaine, et sitôt que le soleil se couche, cette zone des halliers
+suburbains,&mdash;d'une laideur désolée à laquelle rien ne se peut
+comparer,&mdash;devient plus sauvage que les solitudes de la Sonora, et je
+suis persuadé que, s'il ne s'y commet pas une foison de crimes, c'est
+uniquement parce qu'aucun être ne s'y hasarde qui vaille la peine d'être
+assommé.</p>
+
+<p>Mais c'était un dimanche, et, le dimanche, Paris descendrait à la cave
+plutôt que de ne pas sortir de chez lui.</p>
+
+<p>Il faisait jour. Il faisait beau. On voyait là de pauvres honnêtes
+familles si peu habituées au vert qu'elles prenaient pour de l'herbe les
+souillures du sol.</p>
+
+<p>On y voyait des enfants qui jouaient, des troupiers qui se <i>baladaient</i>,
+des mendiants qui cherchaient<a name="page_282" id="page_282"></a> fortune dans cette misère, et quelques
+couples prodigieux: Desgrieux, de retour de Poissy, et Manon Lescaut,
+échappée de Saint-Lazare.</p>
+
+<p>Des gobe-mouches et des ivrognes brochaient sur le tout: les uns,
+vaguant, le nez en l'air, et contemplant avec une religion muette les
+nuages du bon Dieu et les cerfs-volants des gamins; les autres,
+zigzaguant, la tête basse, et tenant des discours éloquents aux
+cailloux.</p>
+
+<p>Jacques Perrin pouvait être rangé dans la première de ces deux classes.</p>
+
+<p>L'ami Dick ne le remarqua point.</p>
+
+<p>Il se dirigeait vers un îlot de cahutes qui faisait tache dans la plaine
+et que l'on appelait <i>Pantin-la-Guenille</i> ou <i>le Camp-des-Chiffonniers</i>.</p>
+
+<p>Dans un précédent récit, nous avons décrit ce campement original et
+pittoresque des Pawnies de la hotte et des Sioux du crochet.</p>
+
+<p>Tout y dort dans la journée: rentrés à l'aube dans leurs taudis,
+chiffonnières et chiffonniers cuvent, jusqu'à ce que les réverbères
+s'allument, la fatigue du travail nocturne et aussi la pesante ivresse
+du <i>casse-poitrine</i> ou du <i>petit-bleu</i>.</p>
+
+<p>Le «Tortoni de Pantin-la-Guenille» était une bâtisse de planches qui
+avait bien plutôt l'air d'un hangar à chiffons que d'un établissement
+public.<a name="page_283" id="page_283"></a></p>
+
+<p>Richard Vautier marcha droit à celui-ci.</p>
+
+<p>Mais avant d'en franchir le seuil, il se retourna une dernière fois et
+scruta d'un regard circulaire le chemin qu'il venait de parcourir et les
+abords du cabaret.</p>
+
+<p>Abords et chemins étaient déserts.</p>
+
+<p>L'ex-brigadier, en effet, prévoyant ce mouvement, s'était vivement jeté
+dans la cour de l'une des masures qui bordaient la ruelle et se
+dissimulait derrière un mur en torchis.</p>
+
+<p>Rassuré par cette apparente solitude, le pseudo-<i>captain</i> fit un geste
+de satisfaction.</p>
+
+<p>Puis il poussa la porte de la taverne et entra.<a name="page_284" id="page_284"></a></p>
+
+<h3><a name="XXIII-d" id="XXIII-d"></a>XXIII<br /><br />
+LE TORTONI DE PANTIN-LA-GUENILLE</h3>
+
+<p>L'intérieur du bouge avait un aspect sinistre et inquiétant.</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier, qui en était le propriétaire, y avait installé Héloïse
+Chamoiseau, digne en tous points de ce poste «de confiance» et rappelée
+<i>ad hoc</i> de l'étranger où elle avait suivi Tom Snail après l'insuccès de
+l'expédition du pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>Revenu en France à son tour, l'Anglais s'était tenu caché dans ce
+cabaret jusqu'au moment où on lui avait distribué un rôle dans la
+comédie du pavillon d'Armenonville.</p>
+
+<p>Le soir de cette comédie, Héloïse Chamoiseau avait accompagné l'ancien
+saltimbanque au bois de Boulogne,<a name="page_285" id="page_285"></a>&mdash;et c'était à elle que Népomucène
+Briquet était redevable du formidable «renfoncement» qui l'avait mis à
+deux doigts du trépas.</p>
+
+<p>Non point que cette <i>Femme-Canon</i> émérite eût un désir immodéré de
+venger la mort accidentelle&mdash;et providentielle&mdash;de Tom... Mais elle
+avait deviné dans l'ex-chasseur à cheval un ennemi de l'ex-avoué et un
+ami de la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Et cela seul avait suffi pour qu'elle frappât le brave garçon d'un coup
+qui n'était point asséné de main morte!</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le Tortoni de Pantin-la-Guenille avait une clientèle habituelle de
+rôdeurs de barrières, d'écumeurs d'asphalte, de camelots et de
+souteneurs.</p>
+
+<p>Toute cette société choisie en était absente, par exemple, au moment où
+le faux Murphy y effectuait son entrée.</p>
+
+<p>Le dimanche est un jour de foule; partant, un jour de travail. Les
+pratiques de l'ancienne <i>Femme-Canon</i> étaient dehors, cherchant leur vie
+dans la poche de leur prochain.</p>
+
+<p>Il n'y avait dans l'établissement que deux consommateurs qui avaient
+fini de consommer et qui auraient bien voulu recommencer.</p>
+
+<p>Ils n'avaient point bonne tournure.</p>
+
+<p>Assis en face l'un de l'autre à une table sur laquelle<a name="page_286" id="page_286"></a> il y avait une
+bouteille vide, ils se regardaient d'un air de mauvaise humeur, et le
+premier disait avec mélancolie:</p>
+
+<p>&mdash;S'il aboulait seulement quelqu'un de trois francs!...</p>
+
+<p>Le second haussait les épaules sans répondre à la hardiesse de cette
+hypothèse.</p>
+
+<p>Dans son comptoir, Héloïse Chamoiseau faisait une <i>réussite</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Roi de carreau, murmura-t-elle en tirant une carte du jeu,
+c'est-à-dire un homme de campagne qui viendra m'apporter de l'argent...</p>
+
+<p>Richard Vautier entra.</p>
+
+<p>Les trois personnes levèrent la tête.</p>
+
+<p>Et leur étonnement fut tel que les deux hommes oublièrent qu'ils avaient
+soif et que la virago resta une paire de minutes avant d'adresser au
+survenant la question sacramentelle:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je vais servir à monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Un verre d'eau, si vous avez un verre propre et de l'eau fraîche.</p>
+
+<p>La tavernière se redressa de toute sa hauteur:</p>
+
+<p>&mdash;Ma maison n'est pas une fontaine Wallace...</p>
+
+<p>&mdash;Sans contredit, ma chère demoiselle Héloïse; cependant...</p>
+
+<p>L'androgyne l'interrompit, stupéfaite:<a name="page_287" id="page_287"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous savez mon nom?</p>
+
+<p>Puis, après l'avoir examiné avec attention:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! oui, fit-elle, je vous remets. Vous êtes l'Américain du bois de
+Boulogne, le millionnaire de <i>Murphy-House</i>, l'oncle et tuteur de cette
+<i>veinarde</i> de Florette...</p>
+
+<p>Les deux hommes, qui l'écoutaient de leur table, se penchèrent l'un vers
+l'autre:</p>
+
+<p>&mdash;Un millionnaire!...</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit-être cousu d'or!...</p>
+
+<p>Ils n'eurent pas le temps d'en échanger davantage...</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit de nouveau,&mdash;brusquement,&mdash;d'une poussée...</p>
+
+<p>Et Jacques Périn manqua de <i>piquer une tête</i> à l'intérieur du cabaret...</p>
+
+<p>Quelques minutes avaient suffit au <i>détective</i> pour modifier
+profondément, sinon pour changer tout à fait l'ensemble de sa
+physionomie:</p>
+
+<p>Son chapeau qu'il avait défoncé d'un coup de poing; ses habits qu'il
+avait fripés, salis et éraillés en se frottant contre un mur; son gilet
+déboutonné, sa cravate dénouée, sa chemise débraillée, son &oelig;il atone,
+sa lèvre pendante, ses jambes qui flageolaient sous lui, sa voix enrouée
+et pâteuse, scandant les phrases de hoquets, tout en lui avait l'aspect
+et les<a name="page_288" id="page_288"></a> allures de l'un de ces «sublimes» ouvriers qui commencent <i>à
+faire le lundi</i> le dimanche.</p>
+
+<p>Il se raccrocha, pour ne pas tomber, au chambranle de la porte, et
+s'efforçant de ressaisir son équilibre:</p>
+
+<p>&mdash;Ohé! salut, la coterie!... Vous êtes du bâtiment, pas vrai? Moi aussi,
+j'suis du bâtiment. Nous sommes tous du bâtiment... N'empêche que le
+<i>Bourguignon</i> (le soleil) tape dur et que j'ai crânement envie de me
+rincer le bec...</p>
+
+<p>Il essaya d'avancer avec des mouvements de roulis et de tangage
+prononcés.</p>
+
+<p>Héloïse lui barra le chemin:</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous l'êtes trop rincé, le bec. Allons, tournez-moi les talons.
+La loi défend de donner à boire aux <i>poivrots</i>.</p>
+
+<p>Patte-de-Fer eut un rire idiot:</p>
+
+<p>&mdash;La loi, j'm'en <i>contrefiche</i>. Est-ce que je suis de sa famille? Pour
+ce qui est de boire, qui est-ce qui vous parle de <i>donner</i>? On vous
+parle de <i>vendre</i>, la grosse mère, et on a de quoi financer...</p>
+
+<p>Il tira de sa poche une pièce de cinq francs qu'il jeta sur le
+comptoir...</p>
+
+<p>La pièce roula à terre et s'en fut s'arrêter près de la table des deux
+consommateurs à la bouteille vide...</p>
+
+<p>L'un de ceux-ci mit le pied dessus...</p>
+
+<p>L'ivrogne ne parut point s'apercevoir de cet incident...<a name="page_289" id="page_289"></a></p>
+
+<p>Il frappa sur le gousset de son gilet:</p>
+
+<p>&mdash;On est à la hauteur, ma biche... Quand y en a plus, y en a encore...
+Faut que ma quinzaine y passe avant demain... Demain <i>j'pioncerai</i> toute
+la journée, et, mardi, on se r'mettra à <i>turbiner</i>...</p>
+
+<p>En discourant de cette façon décousue, mais avec l'obstination
+particulière aux ivrognes, Patte-de-Fer écarta la tavernière du geste et
+s'en fut, d'un pas chancelant, s'installer à une table voisine de celle
+qu'occupait le faux Américain; puis s'affalant sur le banc placé devant
+cette table:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, hein, la maman, ne soyons pas crispante! Une chopine de marc
+dans deux verres...</p>
+
+<p>&mdash;Deux verres?... Vous êtes donc avec quelqu'un?...</p>
+
+<p>&mdash;Jamais des jamais! C'est histoire de ne pas avoir l'air de boire seul,
+et de trinquer d'un verre avec l'autre en me tenant conversation.</p>
+
+<p>La cabaretière se décida à le servir.</p>
+
+<p>En passant devant l'ami Dick, elle lui dit rapidement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce pochard n'est pas dangereux.</p>
+
+<p>Ensuite, elle apporta l'eau-de-vie demandée et tendit la main.</p>
+
+<p>On payait d'avance.</p>
+
+<p>Le policier lui remit une seconde pièce de cinq francs<a name="page_290" id="page_290"></a> sans en demander
+la monnaie, ce qui acheva de rassurer la virago.</p>
+
+<p>Après quoi, il versa le liquide dans les deux verres et, choquant
+celui-ci contre celui-là:</p>
+
+<p>&mdash;A ta santé, Alfred!...&mdash;Merci, Langlumé...&mdash;Alfred, c'est mon prénom;
+Langlumé, c'est mon nom; vous avez saisi l'apologue.</p>
+
+<p>Après quoi encore, il ingurgita coup sur coup le contenu des deux
+verres, se renversa en arrière, le dos contre le mur, et ferma les yeux.</p>
+
+<p>Héloïse s'en vint se rasseoir auprès de Richard Vautier.</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà parti, déclara-t-elle. Pas de défiance. On peut causer.</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez habité Londres, m'a affirmé Bouginier. Comprenez-vous et
+parlez-vous l'anglais?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Yes, sir.</i></p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Nous nous servirons, s'il vous plaît, de cette langue.
+Ecoutez-moi et soyons brefs, car je n'ai pas de temps à perdre... J'ai
+besoin de deux hommes solides pour une besogne importante... Pouvez-vous
+me les procurer?...</p>
+
+<p>&mdash;Dame! c'est selon la besogne et aussi selon le prix que vous y
+mettrez...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne regarderai pas au prix si l'on ne regarde pas à la besogne...<a name="page_291" id="page_291"></a></p>
+
+<p>&mdash;Alors j'ai votre affaire: ces deux particuliers qui tirent la langue,
+ici, devant une fiole à sec...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!...</p>
+
+<p>&mdash;L'Ecureuil et le Rempailleur: deux bons, qui ne veulent plus
+travailler que <i>dans le grand</i>, afin de risquer Cayenne, au lieu de <i>la
+Centrale</i>...</p>
+
+<p>Ça sort de prison hier, ça a déjà fini de fricasser sa pauvre masse, et
+ça cherche un ouvrage quelconque...</p>
+
+<p>Des gars qui, pour un petit écu, <i>chourineraient</i> le Père Eternel au
+milieu de son paradis, de ses chérubins et de ses archanges!...</p>
+
+<p>&mdash;A merveille: vous vous chargerez de les embaucher... Je vous laisse
+carte blanche pour la somme. Il s'agit de supprimer deux personnes qui
+me gênent. Vous les connaissez également. L'un est ce drôle qui se fait
+appeler Marignan...</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui m'a empêchée autrefois de débarbouiller la Florette avec une
+potée de vitriol. Un dur-à-cuire. Il y aura du tirage.</p>
+
+<p>L'autre prononça sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne paye pas les gens pour se croiser les bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ça tombe sous le sens, parbleu!... On en viendra à bout tout de même,
+de ce faraud... Et la seconde personne, c'est?...</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui m'a dépêché vers vous.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>e</sup> Bouginier?<a name="page_292" id="page_292"></a></p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>Héloïse éclata de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon propriétaire!.... C'est cocasse!... Bien sûr qu'il est à cent
+lieues de se douter...</p>
+
+<p>Le pseudo-Yankee questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous quelques scrupules à cet égard?</p>
+
+<p>&mdash;Pas ce qui tiendrait sous la patte d'un cloporte... Le vieux singe est
+encore un de ceux qui s'opposent à ce qu'on touche à la <i>Filleule de
+Lagardère</i>... Or, quand il n'y aura plus un chat pour la protéger, cette
+<i>chancarde</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma mie, releva l'ami Dick, apprenez que miss Eva Murphy aura toujours
+à ses côtés quelqu'un prêt à la protéger, à la soutenir et à la
+défendre...</p>
+
+<p>&mdash;Bah...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce protecteur, ce soutien, ce défenseur avec lequel je ne conseille
+à nul être en ce monde d'oser entrer en lutte...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi qui ne suis, encore aujourd'hui que son parent et que son
+tuteur,&mdash;mais qui serai, avant peu, son maître et son époux devant Dieu
+et devant les hommes!<a name="page_293" id="page_293"></a></p>
+
+<p>Il y avait une chose que le prétendu Samuel était hors d'état de
+soupçonner:</p>
+
+<p>C'est que l'ex-brigadier comprenait et parlait même assez couramment la
+langue de nos voisins d'outre-Manche,&mdash;s'étant familiarisé avec
+celle-ci, en Crimée, au contact des soldats anglais qui faisaient
+campagne avec les nôtres.</p>
+
+<p>Il n'avait donc pas perdu, grâce à son ouïe fine et exercée, une seule
+syllabe des phrases qui s'échangeaient à quelques pas de lui.</p>
+
+<p>Mais, tout entier à son rôle, il s'était abstenu de bouger jusqu'au
+moment où les dernières paroles de l'interlocuteur de la <i>Femme-Canon</i>
+étaient venues lui arracher un tressaillement involontaire.</p>
+
+<p>La commotion était si violente et si inattendue que les paupières du
+faux dormeur s'ouvrirent toutes grandes malgré lui et qu'il en jaillit
+un éclair qui alla chercher sur le visage de son adversaire la
+confirmation d'une déclaration formulée avec cet accent d'implacable
+résolution.</p>
+
+<p>Cet éclair se heurta au regard froid de l'ami Dick.</p>
+
+<p>Celui-ci tressaillit à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Toute réflexion faite, reprit-il, je vais causer moi-même à nos braves
+garçons...</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la table qu'occupaient l'Ecureuil et le Rempailleur
+et s'assit près d'eux sans façon:<a name="page_294" id="page_294"></a></p>
+
+<p>&mdash;La belle, poursuivit-il, apportez de quoi boire. Ce que vous aurez de
+meilleur. Il n'y a rien de trop bon pour les gens que j'emploie.</p>
+
+<p>Héloïse obéit.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, tous quatre parurent être en parfaite
+intelligence.</p>
+
+<p>Puis le <i>gentleman</i> se leva et s'en fut s'adosser à la porte du bouge...</p>
+
+<p>Il avait un revolver au poing...</p>
+
+<p>Les trois autres s'étaient levés pareillement...</p>
+
+<p>Les deux bandits se glissèrent sans bruit vers l'ex-brigadier qui avait
+refermé les yeux...</p>
+
+<p>L'un se posta à sa droite et l'autre à sa gauche...</p>
+
+<p>Un couteau brillait dans la main de l'Ecureuil...</p>
+
+<p>Le Rempailleur tenait une corde terminée par un n&oelig;ud coulant...</p>
+
+<p>Jacques avait repris toute son immobilité:</p>
+
+<p>Il ronflait avec une sonorité paisible,&mdash;les épaules et la nuque
+appuyées à la muraille, la figure en pleine lumière, les bras ballants
+le long du corps, les jambes étendues sous la table...</p>
+
+<p>Héloïse se plaça de l'autre côté de celle-ci, bien en face du dormeur et
+de manière à pouvoir lire à livre ouvert sur la physionomie de ce
+dernier...</p>
+
+<p>Ensuite elle dit à l'Ecureuil:</p>
+
+<p>&mdash;Va, ma vieille, et tâche de mettre dans le mille.<a name="page_295" id="page_295"></a></p>
+
+<p>Le coquin se pencha sur le policier.</p>
+
+<p>De la pointe de son couteau, il lui chercha sur la poitrine l'endroit où
+battait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Jacques ne bougea pas.</p>
+
+<p>Il ne rouvrit point ses paupières.</p>
+
+<p>Seulement, ses lèvres s'agitèrent et bégayèrent dans un sourire et un
+hoquet:</p>
+
+<p>&mdash;Finissez donc!... Vous m'chatouillez!... C'est bête, ça, la
+particulière!...</p>
+
+<p>L'Ecureuil interrogeait Héloïse de l'&oelig;il...</p>
+
+<p>&mdash;Y es-tu? demanda l'androgyne.</p>
+
+<p>&mdash;J'y suis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, enfonce sans te presser.</p>
+
+<p>En donnant cet ordre féroce, l'ancienne <i>Femme-Canon</i> étudiait, avec une
+attention soutenue, soupçonneuse et farouche, celui qui en allait
+devenir la victime.</p>
+
+<p>Celui-là ne semblait point avoir la moindre conscience du danger qui le
+menaçait.</p>
+
+<p>Devant cette perspective d'une mort inévitable, reçue avec un pareil
+raffinement de cruauté, pas un muscle de son visage ni de son corps
+n'accusa la plus légère contraction...</p>
+
+<p>Pas une ombre ne passa sur son front...</p>
+
+<p>Son masque d'abrutissement placide lui resta; ses ronflements ne
+perdirent rien de leur égalité<a name="page_296" id="page_296"></a> bruyante,&mdash;et le sourire ébauché ne
+quitta point ses lèvres...</p>
+
+<p>Déjà l'Ecureuil prenait son temps pour peser des deux mains sur le
+manche de son arme...</p>
+
+<p>Héloïse lui toucha l'épaule du doigt:</p>
+
+<p>&mdash;Minute, cadet! fit-elle. Modère ton ardeur. S'agit pas de commettre un
+<i>impair</i>.</p>
+
+<p>Elle se retourna et marcha vers Richard Vautier, lequel gardait toujours
+la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous arrête? interrogea le <i>gentleman</i> avec impatience. Pourquoi
+attendre? Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que cet homme dort pour tout de bon, qu'il est réellement dans
+les vignes, et que ce serait une peine inutile que de...</p>
+
+<p>L'autre interrompit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous répète que cet homme nous trompe; que son ivresse et
+son sommeil sont pareillement simulés; que c'est un ennemi, un espion,
+un mouchard!...</p>
+
+<p>Héloïse réfléchit un instant.</p>
+
+<p>Ensuite, avec humeur:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! s'il était seulement nuit close, la chose ne pèserait pas une
+once!... Mais pour l'instant, foi d'honnête femme, non, ce ne serait pas
+prudent... Quelqu'un n'aurait qu'à arriver: un passant, un voisin,
+n'importe qui... C'est l'heure où les chiffonniers,<a name="page_297" id="page_297"></a> qui vont commencer
+leur journée, viennent boire la goutte de l'étrier...</p>
+
+<p>L'ami Dick insista avec une colère sourde:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous refusez de me servir?</p>
+
+<p>L'androgyne répondit résolument:</p>
+
+<p>&mdash;De la façon que vous l'entendez, oui... Je n'ai pas envie de me
+compromettre... On n'a qu'un cou et on y tient.</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> frappa du pied:</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, gronda-t-il entre ses dents serrées, mais alors...</p>
+
+<p>Son interlocutrice lui coupa gaillardement la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, il s'agit de ne pas s'emporter&mdash;on s'en porte mieux,
+d'abord&mdash;et de me laisser, ensuite, man&oelig;uvrer à ma guise... J'ai mon
+idée... Vous allez voir...</p>
+
+<p>Elle appela d'un signe les deux coquins, qui n'avaient pas cessé d'épier
+le sommeil de Patte-de-Fer, et, se penchant à l'oreille du premier:</p>
+
+<p>&mdash;Rempailleur, lève-moi la trappe de la cave...</p>
+
+<p>Puis, au second, avec les mêmes précautions:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, l'Ecureuil, quand l'individu sera debout, coule-toi doucement
+derrière lui, ton couteau ouvert à la main, et, s'il regimbe d'un seul
+pas, pique!...</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers le <i>détective</i>.</p>
+
+<p>Pendant tout ce qui précède, celui-ci n'avait pas<a name="page_298" id="page_298"></a> plus remué que s'il
+n'était point question de sa personne ou de sa vie.</p>
+
+<p>Le calme de ses traits, l'abandon de sa pose, la mesure de sa
+respiration tapageuse continuaient à témoigner de la plus complète
+quiétude.</p>
+
+<p>La virago le secoua par le collet du paletot:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! cria-t-elle, holà! mon petit père!...</p>
+
+<p>&mdash;Hein? Quoi? Qu'est-ce que c'est? grogna le dormeur sans se déranger.
+Fiche-moi la paix, Célestine!</p>
+
+<p>Héloïse le houspilla derechef:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de Célestine qui tienne. Il est l'heure. En route,
+mauvaise troupe!...</p>
+
+<p>&mdash;Des nèfles!... Y a pas d'heure pour les braves!... Célestine,
+laisse-moi roupiller, ou il va pleuvoir du tabac, et tu seras sous la
+gouttière...</p>
+
+<p>Puis, soulevant lentement les paupières et promenant autour de lui un
+regard alourdi de sommeil:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nom d'un chien! C'est épatant! C'est tout de même pas Célestine!
+C'est pas mon épouse adorée!... Alors, bonsoir la compagnie!... Puisque
+ma bourgeoise n'est pas là pour embellir mon existence, je <i>repique mon
+chien</i> jusqu'à mardi... Vous me réveillerez quand j'aurai soif...</p>
+
+<p>Il fit mine de se rendormir.</p>
+
+<p>La cabaretière insista:<a name="page_299" id="page_299"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez pas rester ici...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, où voulez-vous que j'aille?... Pas à la maison, ah! mais
+non!... Célestine me flanquerait une danse!... Quand je suis <i>paf</i>,
+j'vaux pas deux liards... Elle abuserait de ma faiblesse...</p>
+
+<p>&mdash;Commencez d'abord par vous lever...</p>
+
+<p>&mdash;Me lever?... Pas moyen... Les jambes fuient...</p>
+
+<p>&mdash;Essayez!... Du courage!... Houste!...</p>
+
+<p>Il s'arc-bouta sur ses jambes et parvint à se mettre sur son séant.</p>
+
+<p>L'ex-<i>Femme-Canon</i>, questionna:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous capable de marcher?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vois pas... La tête me tourne... On dirait que j'ai le mal de
+mer...</p>
+
+<p>Il avança le pied, oscilla sur sa base et faillit choir entre les bras
+de l'androgyne:</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-vous sur moi, poursuivit celle-ci, et par file à gauche, pas
+accéléré, marche!</p>
+
+<p>&mdash;Où me conduisez-vous, hein! la mère des amours?... C'est pas que je me
+défie... Mais si c'était près de Célestine...</p>
+
+<p>&mdash;Dans un petit endroit bien frais où vous pourrez faire dodo tout à
+votre aise...</p>
+
+<p>&mdash;Sans Célestine?</p>
+
+<p>&mdash;Sans Célestine.</p>
+
+<p>&mdash;Ça me va. Volons-y. A bas Célestine!<a name="page_300" id="page_300"></a></p>
+
+<p>Il s'accrocha à Héloïse.</p>
+
+<p>Tous deux se mirent en mouvement à travers le cabaret.</p>
+
+<p>Au milieu de ce dernier, la cave ouverte était béante.</p>
+
+<p>En cheminant, le faux ivrogne hoqueta:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! un trou! Un trou noir! C'est là que vous me menez, pas vrai?...</p>
+
+<p>Il ajouta avec un gros rire:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est le cellier, <i>bono bezef</i>! Les tonneaux sont mes frères et les
+bouteilles mes s&oelig;urs. Nous <i>pioncerons</i> en famille...</p>
+
+<p>Il fredonna d'une voix enrouée:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Si je meurs, que l'on m'enterre</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans la cave où est le vin...</td></tr>
+</table>
+
+<p>On était arrivé au bord de l'ouverture. Héloïse le poussa:</p>
+
+<p>&mdash;Allons!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans chandelle!... Merci!... C'est rien drôle!...</p>
+
+<p>L'Ecureuil, qui était à son poste, leva son couteau...</p>
+
+<p>La virago répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Allons!...</p>
+
+<p>&mdash;Après ça, du moment que vous m'affirmez que je n'y rencontrerai pas
+Célestine...</p>
+
+<p>Et, sans plus attendre, Jacques posa le pied sur la<a name="page_301" id="page_301"></a> première marche de
+l'escalier qui apparaissait à l'orifice de ce puits sombre...</p>
+
+<p>Puis ce pied sembla lui manquer...</p>
+
+<p>Le policier disparut comme si l'escalier s'écroulait sous son poids...</p>
+
+<p>On l'entendit rouler de degré en degré...</p>
+
+<p>Puis encore le choc de son corps contre le sol du carreau sonna...</p>
+
+<p>&mdash;Vite! commanda Héloïse, rabaissez la trappe, verrouillez-la,
+assujettissez la barre de fer!...</p>
+
+<p>Ensuite, tandis que les deux bandits obéissaient, s'adressant au
+pseudo-Murphy, qui avait assisté à cette scène avec l'envie non
+équivoque d'en simplifier le dénouement par un coup de pistolet:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'oiseau en cage, dit-elle, vous pouvez désormais vaquer à vos
+affaires. Si votre mouchard ne s'est pas totalement démoli dans sa
+chute, je jure Dieu que, lorsqu'il sortira d'ici, il sera pour longtemps
+hors d'état de tarabuster le pauvre monde.<a name="page_302" id="page_302"></a></p>
+
+<h3><a name="XXIV-d" id="XXIV-d"></a>XXIV<br /><br />
+LES VOLONTÉS DE MADEMOISELLE FINE-LAME</h3>
+
+<p>En quittant l'hippodrome de Longchamps, Marignan était entré au
+restaurant de la Cascade avec l'intention d'écrire à Bouginier ce qui
+venait de se passer.</p>
+
+<p>Comme il traversait le jardin qui précède la rotonde vitrée, un double
+cri l'avait salué:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe pas, c'est Marignan!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, c'est bien lui: bonjour, cher!...</p>
+
+<p>Le spadassin s'était retourné:</p>
+
+<p>&mdash;Ledru et Blanchereau!... Ah çà! d'où sortez-vous?... Il y a un an
+qu'on ne vous a vus...</p>
+
+<p>&mdash;Dix-huit mois, mon excellent bon: nous avons voyagé...<a name="page_303" id="page_303"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est bête de toujours s'amuser à Paris: nous sommes allés nous
+ennuyer à l'étranger...</p>
+
+<p>&mdash;A Vienne, à Pétersbourg, à Constantinople...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous sommes revenus par le Caire, Rome, Florence et Monaco...</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, messieurs... Livingstone et Stanley ne vous vont pas
+à la cheville... Et depuis quand dans nos murs?...</p>
+
+<p>&mdash;Depuis hier matin par l'<i>express</i> de Marseille... Mais asseyez-vous
+donc... Un apéritif avec nous, hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Blanchereau et Ledru étaient deux jeunes viveurs, issus de roture,
+lesquels n'avaient d'autre souci que de manger, à ne rien faire,
+l'argent que leurs bourgeois de parents avaient gagné en travaillant.</p>
+
+<p>Marignan avait noué commerce d'amitié avec eux dans les cafés et les
+cabarets du boulevard, les foyers de certains théâtres, le boudoir de
+certaines cocottes et ces fêtes du demi-monde dont il était le
+boute-en-train.</p>
+
+<p>Aussi prit-il place à leur table et, après avoir accepté un madère et un
+cigare:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! déclara-t-il, je suis heureux de vous rencontrer. Vous allez
+me rendre un service.</p>
+
+<p>Le front des deux amis se rembrunit. Ledru et<a name="page_304" id="page_304"></a> Blanchereau faisaient la
+paire. Or la paire n'était point prêteuse; c'était là son moindre
+défaut.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, poursuivit l'autre en riant. Je ne suis pas encore à la
+côte. Non: il s'agit de tout autre chose...</p>
+
+<p>Et, après leur avoir raconté&mdash;en l'arrangeant à sa façon&mdash;ce qui avait
+eu lieu aux courses, il les pria de l'assister le lendemain...</p>
+
+<p>Les deux roturiers n'étaient rien moins que belliqueux...</p>
+
+<p>Mais ils eussent payé mille louis l'honneur de figurer dans une affaire
+à côté du général de Kéraval et du duc de Montaran!...</p>
+
+<p>Marignan obtint d'eux qu'ils se transporteraient sur-le-champ chez ces
+derniers:</p>
+
+<p>&mdash;La discussion ne sera pas longue, leur dit-il. Vous me retrouverez
+ici. Je vous y attends, et nous dînerons ensemble quelque part dans les
+environs.</p>
+
+<p>Après le départ des deux jeunes gens, il s'occupa de sa lettre à M<sup>e</sup>
+Bouginier.</p>
+
+<p>Cette lettre concluait ainsi:</p>
+
+<p>«Donc, M. de Saint-Pons sait tout. Avisez en vertu de la nouvelle
+situation que crée cet incident fâcheux et imprévu. L'autre personne
+est-elle instruite pareillement? Je l'ignore. Tâchez de vous en assurer
+et de m'en informer au plus tôt.<a name="page_305" id="page_305"></a></p>
+
+<p>»Quoi qu'il en soit, rien n'est changé à ce que nous avions décidé. Ce
+Roger est un homme mort. Demain matin, ni vous ni moi n'aurons plus rien
+à craindre de lui.</p>
+
+<p>»Si vous avez à me parler, je compte passer une partie de la soirée au
+restaurant de la Cascade, au bois de Boulogne, dont le chasseur vous
+portera ce billet.</p>
+
+<p>»Dans tous les cas, l'on vous y indiquerait l'endroit où vous pourriez
+me rejoindre.»</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Blanchereau et Ledru revinrent de bonne heure.</p>
+
+<p>L'entrevue avait été courte.</p>
+
+<p>On se rencontrerait le lendemain, au petit jour, à Vincennes, derrière
+le polygone.</p>
+
+<p>L'arme choisie était l'épée, avec facilité pour chacun des deux
+adversaires de ganter le «crispin» de cuir dur destiné à les garantir
+des blessures insignifiantes de la main et du poignet.</p>
+
+<p>Cette dernière condition avait été proposée par MM. de Montaran et de
+Kéraval, sur la recommandation expresse de leur client, «les causes du
+combat ayant une gravité exceptionnelle, qui ne lui permettait point de
+finir par une égratignure».</p>
+
+<p>D'après les instructions de Marignan, les représentants de celui-ci
+avaient adhéré sans conteste.<a name="page_306" id="page_306"></a></p>
+
+<p>Le spadassin emmena les deux jeunes gens dîner à Suresnes, sur le quai,
+au coin du pont.</p>
+
+<p>«Il y avait, prétendait-il, trop de monde à la Cascade pour qu'on y pût
+causer à l'aise».</p>
+
+<p>En réalité, il voulait, si l'ancien avoué venait le retrouver, être
+libre de se concerter avec ce dernier, loin de la foule et de tout
+regard indiscret.</p>
+
+<p>Comme le repas tirait sur sa fin, un des garçons du restaurant entra:</p>
+
+<p>&mdash;M. Marignan? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, fit l'ex-amant de Sergine.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une personne en bas qui désire parler à monsieur.</p>
+
+<p>Celui-ci pensa:</p>
+
+<p>&mdash;C'est Bouginier.</p>
+
+<p>Puis au garçon:</p>
+
+<p>&mdash;Et où est-elle, cette personne?</p>
+
+<p>&mdash;Dans l'un des bosquets du jardin où je vais conduire monsieur.</p>
+
+<p>Marignan se leva, et s'adressant à ses convives:</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! messieurs, j'ai peur que vous ne soyez trop longtemps à
+m'attendre, et s'il vous plaisait de retourner à Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! interrompit le garçon, cette personne prie ces messieurs de ne
+pas quitter l'établissement avant la fin de son entretien avec
+monsieur.<a name="page_307" id="page_307"></a></p>
+
+<p>Les trois hommes se regardèrent avec étonnement.</p>
+
+<p>Blanchereau dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifie?...</p>
+
+<p>Et Ledru ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est drôle!...</p>
+
+<p>Le spadassin interrogea vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Quel air a cette personne? Son âge, son langage, sa mise?...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas trop remarqué, reprit le garçon qui avait évidemment sa
+leçon faite; mais si monsieur veut bien m'accompagner...</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, s'exclamèrent à l'unisson les deux jeunes gens, non moins
+intrigués que leur ami: allez, mon très cher, allez vite! Plus tôt vous
+reviendrez et plus tôt nous saurons...</p>
+
+<p>L'aventurier prit son chapeau:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Descendez, garçon. Je vous suis.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Dans le jardin à l'entrée d'un bosquet sur la table duquel brûlait une
+bougie,&mdash;il était dix heures du soir,&mdash;un jouvenceau, qui tournait le
+dos aux survenants, causait avec deux personnages à moustaches, dont
+l'un portait l'uniforme et les galons de maréchal-des-logis
+d'artillerie.</p>
+
+<p>Ce jouvenceau&mdash;ce mot lui était applicable, eu<a name="page_308" id="page_308"></a> égard à sa petite
+taille, d'une finesse souple et élégante&mdash;avait le costume, sinon les
+allures d'un de ces adolescents de la colonie anglaise que l'on
+rencontre le matin, chevauchant à côté de leur professeur d'équitation
+dans l'avenue des Champs-Elysées ou parmi les allées du Bois:
+<i>knickerbocker</i> de velours brun, pantalon de coutil serré dans des
+molletières de cuir, grand col rabattu sur la cravate et feutre tyrolien
+orné d'une plume de faisan.</p>
+
+<p>Une abondante chevelure se bouclait sous cette coiffure originale.</p>
+
+<p>Dans sa main minuscule, gantée de gants de cheval à broderies rouges et
+à larges boutons d'acier, dansait une badine recouverte de cuir de
+Russie avec un crochet d'or pour poignée.</p>
+
+<p>Ce jouvenceau semblait discourir avec animation.</p>
+
+<p>Tout en parlant, d'un mouvement machinal, familier aux gens qui
+pratiquent l'escrime, il décrivait du bout de cette badine des <i>contre
+de quarte</i> en l'air.</p>
+
+<p>Le garçon qui précédait Marignan lui désigna le groupe du doigt avec
+cette indication:</p>
+
+<p>&mdash;C'est le plus mignon des trois qui est la personne.</p>
+
+<p>L'ex-amant de Sergine s'avança vivement:<a name="page_309" id="page_309"></a></p>
+
+<p>Au bruit de ses pas, le jouvenceau se retourna.</p>
+
+<p>Et le spadassin ne put retenir une exclamation de surprise.</p>
+
+<p>Il avait reconnu la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Quoique nous ayons hâte de toucher au dénouement de ce récit, dont nous
+séparent à peine quelques péripéties suprêmes, il convient d'expliquer à
+nos lecteurs par suite de quelles circonstances, en vertu de quelles
+décisions et avec quelles intentions notre héroïne se trouvait en ce
+lieu et en cette compagnie, à cette heure et sous ce déguisement
+masculin.</p>
+
+<p>Après avoir prolongé de près de vingt minutes sa conversation avec
+Népomucène Briquet,&mdash;conversation pendant laquelle ce dernier avait
+donné mainte marque d'étonnement,&mdash;tous deux étaient revenus sur
+l'hippodrome de Longchamps, et, tandis que l'ex-troupier se livrait à
+une recherche dont vous apprécierez plus tard les résultats, la jeune
+fille regagnait sa calèche et se faisait ramener à l'avenue du
+Bois-de-Boulogne.</p>
+
+<p>En rentrant à l'hôtel:</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle est-il chez lui? avait-elle demandé.</p>
+
+<p>&mdash;Non, miss: sir Samuel est sorti en coupé sans préciser s'il serait de
+retour pour le dîner.<a name="page_310" id="page_310"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous le préviendrez que je suis fort souffrante et que je le prie de
+me laisser reposer jusqu'à demain matin.</p>
+
+<p>Dans son appartement, Florette avait interpellé sa camériste:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Simpson, je n'ignore point que vous êtes dévouée, corps et
+âme, aux intérêts de mon tuteur; j'ai besoin de savoir aussi jusqu'à
+quelle somme peut s'étendre ce dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez comprendre: votre concours m'est nécessaire pour une
+démarche qui doit rester secrète. A combien l'estimez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais...</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante louis suffisent-ils pour acheter votre aide et votre
+silence?... Votre silence jusqu'à demain. Demain, vous serez libre de
+parler. Ce soir, par exemple, vous vous abstiendrez avec soin de tout
+acte, de toute observation même qui pourraient entraver l'exécution de
+mes desseins... Consentez-vous? Oui, n'est-ce pas? Voici l'argent...</p>
+
+<p>L'Anglaise était mûre et rêvait de ne point coiffer sainte Catherine.</p>
+
+<p>Or, un mari coûte cher, quand la future a dépassé la quarantaine.</p>
+
+<p>Mistress Simpson songea que cinquante louis viendraient<a name="page_311" id="page_311"></a> à propos
+arrondir le boursicot qu'elle ramassait dans des vues matrimoniales.</p>
+
+<p>Et avançant la main pour recevoir la somme:</p>
+
+<p>&mdash;J'attends les ordres de miss Eva, murmura-t-elle avec respect.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, reprit celle-ci, un homme, porteur d'un paquet, se
+présentera à la porte des communs: vous monterez ce paquet ici en
+veillant à ce que personne ne vous aperçoive.</p>
+
+<p>L'homme n'était autre que Népomucène Briquet, que la mignonne avait
+envoyé dans l'une de nos plus grandes maisons de confections
+fashionables pour adolescents et garçonnets, et le paquet renfermait le
+costume complet dont nous venons de la retrouver vêtue.</p>
+
+<p>Quand elle eut terminé son travestissement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma bonne, dit-elle à la duègne qui demeurait muette de stupéfaction,
+veuillez donc me donner mes gants qui sont restés, je crois, sur la
+table de mon cabinet de toilette.</p>
+
+<p>L'Anglaise se mit en devoir d'obéir.</p>
+
+<p>Mais à peine avait-elle pénétré dans le cabinet que notre héroïne en
+referma à double tour la porte sur elle et glissa prestement la clef
+dans sa poche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère miss, que faites-vous? s'écria la camériste alarmée.<a name="page_312" id="page_312"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je prends mes précautions, répondit la jeune fille à travers la
+cloison. Vous avez un fauteuil sous la main. Installez-vous dedans et
+tâchez de dormir. Une mauvaise nuit est bientôt passée.</p>
+
+<p>Puis elle s'échappa par l'escalier de service et gagna la rue de la
+Pompe.</p>
+
+<p>Une voiture et deux hommes stationnaient à quelques pas de la porte des
+communs.</p>
+
+<p>Lorsque celle-ci s'ouvrit doucement pour livrer passage à mademoiselle
+Fine-Lame, l'un de ces deux hommes se détacha de son compagnon et vint
+au-devant de la mignonne:</p>
+
+<p>&mdash;Nom d'un tonnerre! s'exclama-t-il en l'abordant, êtes-vous assez crâne
+ainsi! Quel amour de pékin vous faites! Sans flatterie, hyperbole ni
+superfétation, il n'y a pas dans l'armée française un seul troupier qui
+ne soit aise d'avoir une pareille recrue pour camarade de... chambrée,
+masculinement parlant!...</p>
+
+<p>Florette lui imposa silence du geste:</p>
+
+<p>&mdash;Chut! mon bon Briquet; vous vous souvenez que personne ne doit se
+douter...</p>
+
+<p>Ensuite, avec anxiété:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, avez-vous réussi?...</p>
+
+<p>&mdash;A repêcher notre individu?... Oui, Dieu merci! puisque je vous ai
+apporté votre uniforme de civil...</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il?...<a name="page_313" id="page_313"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai laissé à cette cantine qu'on appelle la <i>Cascade</i> et où deux
+de mes anciens camarades de régiment&mdash;que j'ai rencontrés par
+bonheur&mdash;sont en faction avec consigne de ne pas le perdre de vue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes-vous muni d'un second et de ce qui nous est nécessaire?</p>
+
+<p>&mdash;Les outils sont dans le fiacre... Quant au second, voici Roblot, du
+3<sup>e</sup> d'artillerie, un vieil ami que le hasard a placé ce soir sur ma
+route, et qui a justement la permission de la nuit... Nous ne pouvons
+pas mieux choisir: un lapin solide,&mdash;décoré,&mdash;trois chevrons,&mdash;premier
+maître à l'école de la Faisanderie...</p>
+
+<p>&mdash;A merveille: partons, alors.</p>
+
+<p>L'ancien soldat ne bougea pas. Il resta soucieux et secoua la tête.
+Puis, après un instant:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, déclara-t-il, j'ai beaucoup réfléchi depuis le bois de
+Boulogne...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Et je me suis ruminé comme ça que ce que vous mitonnez était
+déraisonnable, illicite et aléatoire!...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon opinion, personnellement parlant: pour la besogne susdite,
+il faut un mâle, et c'est moi qui me charge...</p>
+
+<p>Florette l'interrompit d'une voix ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Ami, vous n'avez rien à faire en tout ceci que<a name="page_314" id="page_314"></a> d'être un témoin
+impassible. Roger, c'est vous qui l'avez dit, refuserait votre
+intervention. Je la repousse pareillement. Il ne me plaît pas de
+transmettre à autrui le mandat de ma vengeance. Je ne veux pour cela ni
+intermédiaire ni serviteur. Ma main suffit. Elle sait tenir une arme.</p>
+
+<p>Elle marcha vers le sous-officier qui battait la semelle auprès de la
+voiture:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Roblot, poursuivit-elle, je vous remercie du fond du c&oelig;ur
+d'avoir consenti à me prêter assistance.</p>
+
+<p>Le maréchal-des-logis serra avec énergie les petits doigts qu'on lui
+tendait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! fit-il en basse taille, comment donc! enchanté, jeune
+homme, de pouvoir vous être agréable!...</p>
+
+<p>Et, <i>mezza voce</i>, à Népomucène:</p>
+
+<p>&mdash;Il est gentil tout plein, ce criquet!... Mais c'est un enfant!... Du
+diable si nous ne le conduisons pas à la boucherie!...</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame, qui l'avait entendu, se redressa avec un fier
+sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Que ceux qui me portent intérêt ne craignent rien, prononça-t-elle. Je
+suis capable de me défendre et capable aussi d'attaquer. J'ai pour moi
+la science, le courage et le droit. A mon adversaire de trembler!<a name="page_315" id="page_315"></a></p>
+
+<p>A la Cascade, l'on avait appris, par l'un des troupiers que Briquet y
+avait posés en sentinelle, que Marignan et ses amis avaient quitté
+l'établissement et étaient allés s'installer dans un restaurant de
+Suresnes.</p>
+
+<p>Le militaire tenait le fait de son compagnon, qui avait suivi les trois
+jeunes gens et qui était retourné les guetter, après être revenu lui
+donner ce renseignement, afin qu'il le transmît à Népomucène, lorsque ce
+dernier le relèverait de sa faction.</p>
+
+<p>A Suresnes, sur le quai, on retrouva cette seconde vedette.</p>
+
+<p>Les trois «bourgeois» étaient encore en train de «becqueter» au premier
+étage de la maison qui forme l'un des coins du pont.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, mes enfants, dit l'ex-chasseur aux deux utiles
+auxiliaires. Voici un louis. Allez vider une bouteille à la santé de
+notre ancien camarade Roger de Saint-Pons.</p>
+
+<p>Notre héroïne s'était déjà élancée hors de la voiture.</p>
+
+<p>Elle s'approcha de Briquet et demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il est là, avec les deux autres...</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux; les choses se passeront comme il convient...<a name="page_316" id="page_316"></a></p>
+
+<p>Le brave garçon baissa le ton et supplia:</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, mademoiselle, je vous en prie!... Tonnerre du ciel!
+ce n'est pas possible!... Voulez-vous que j'aille sauter sur lui et que
+je lui torde le cou comme à un poulet?...</p>
+
+<p>La jeune fille répliqua sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la main d'un soldat qui doit punir le misérable. Vous
+êtes un c&oelig;ur généreux; mais je n'accepte point vos services.</p>
+
+<p>Le fidèle serviteur courba la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, murmura-t-il, qu'il sait, lui, que vous êtes une femme,
+et qu'il ne sera pas assez lâche pour croiser le fer avec vous.</p>
+
+<p>Les prunelles de la mignonne étincelèrent:</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons bien! répliqua-t-elle sourdement.</p>
+
+<p>Elle se dirigea vers le restaurant.</p>
+
+<p>Le maréchal-des-logis attendait sur le seuil.</p>
+
+<p>Quand il se dérangea pour lui livrer passage:</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, dit-il avec gravité, je pense bien que vous ne nous avez
+pas amenés ici pour des prunes; mais il est permis, à votre âge, de
+faiblir au moment décisif...</p>
+
+<p>Puis il ne faudrait pas que l'on nous accusât d'avoir laissé embrocher
+un innocent...<a name="page_317" id="page_317"></a></p>
+
+<p>Tâtez-vous le pouls avant d'entrer...</p>
+
+<p>Vous sentez-vous de force et avez-vous toujours envie de courir
+l'aventure à vos risques et périls?</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> répéta:</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma volonté!<a name="page_318" id="page_318"></a></p>
+
+<h3><a name="XXV-d" id="XXV-d"></a>XXV<br /><br />
+LA PROVOCATION</h3>
+
+<p>Quand il eut reconnu Florette, cette idée soudaine traversa la
+stupéfaction de Marignan:</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient ici m'implorer pour son amant! Allons! c'est qu'elle ne
+sait rien ou qu'elle a peur de moi! Donc tout n'est pas perdu encore!</p>
+
+<p>Sous l'empire d'une telle persuasion, il se fut vite composé un visage
+de circonstance,&mdash;et ce fut avec les dehors d'un empressement exagéré,
+dont le respect se mélangeait d'une légère pointe d'ironie; ce fut avec
+une voix pateline, dont certaines notes vibraient pourtant de la joie du
+triomphe, qu'il aborda la jeune fille:</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! c'est vous, mademoiselle!... En vérité,<a name="page_319" id="page_319"></a> j'étais si loin
+d'espérer... Surtout sous ce déguisement qui vous rend cent fois plus
+charmante!...</p>
+
+<p>La mignonne fit un signe à ses deux compagnons.</p>
+
+<p>Ceux-ci s'éloignèrent de quelques pas.</p>
+
+<p>Elle resta seule dans le bosquet avec le spadassin, et elle se mit à le
+regarder&mdash;sans parler&mdash;comme si, jusqu'alors, elle n'avait pas eu
+l'occasion de l'étudier à loisir, et comme si dans cette étude elle
+cherchait à ressaisir une impression fugitive et depuis longtemps
+effacée.</p>
+
+<p>Il se demandait pendant cet examen:</p>
+
+<p>&mdash;Que signifient la présence de ces deux hommes, de ce soldat, et cette
+recommandation à mes amis de ne pas quitter la place avant la fin de
+l'entrevue? Il y a là une énigme et une menace. Il faut que je sache à
+tout prix...</p>
+
+<p>Et rompant le silence, cérémonieusement:</p>
+
+<p>&mdash;Daignerez-vous enfin m'apprendre ce qui me vaut l'honneur, le plaisir
+d'une rencontre aussi agréable qu'imprévue?...</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame ne répondit pas.</p>
+
+<p>Elle continua à le regarder.</p>
+
+<p>Devant une semblable insistance, les yeux du spadassin battirent,&mdash;et,
+avec une impatience sous laquelle il y avait un malaise et une
+inquiétude vagues:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, fit-il, j'attends...<a name="page_320" id="page_320"></a></p>
+
+<p>Elle croisa ses bras sur sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, fit-elle lentement, ainsi vous ne devinez pas, vous ne
+soupçonnez pas ce qui m'amène?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me permettez d'être franc...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous permets que d'être bref.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, soit; eh bien, je crois m'en douter un peu...</p>
+
+<p>&mdash;Ah!... Dites alors... Je vous écoute...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! cette démarche n'a rien que de fort louable et témoigne
+hautement de la bonté de votre c&oelig;ur. Vous aurez été informée qu'à la
+suite d'une altercation, à laquelle vous n'étiez point étrangère, nous
+devons nous couper la gorge, demain matin, M. de Saint-Pons et moi,&mdash;et,
+comme vous n'avez peut-être pas cessé d'aimer ce jeune homme...</p>
+
+<p>Notre héroïne accentua avec passion:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aime de toute mon âme!...</p>
+
+<p>Marignan se mordit les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;De toute votre âme, c'est possible...</p>
+
+<p>Ensuite, avec une explosion de colère:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, si c'est ainsi que vous comptez me fléchir, détrompez-vous,
+chère demoiselle. M. de Saint-Pons mourra. Il mourra parce que vous
+l'aimez...</p>
+
+<p>Florette eut un rire méprisant:</p>
+
+<p>&mdash;Détrompez-vous à votre tour!... Moi, m'abaisser à vous demander la vie
+de votre adversaire!...<a name="page_321" id="page_321"></a> Pourquoi n'ajoutez-vous pas que c'est celui-ci
+qui m'envoie?...</p>
+
+<p>Elle s'interrompit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Assez de paroles inutiles. Je ne suis pas venue prier. Je suis venue
+punir!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!...</p>
+
+<p>Il lança cette exclamation comme un défi, et quelque chose de terrible
+se dégagea de sa prunelle.</p>
+
+<p>Mademoiselle Fine-Lame enfonça son regard honnête dans ce regard cruel:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Marignan, prononça-t-elle, je vais vous tuer tout à l'heure.</p>
+
+<p>Le ton était glacé: celui d'un juge condamnant un coupable. L'&oelig;il
+était devenu dur, presque farouche.</p>
+
+<p>L'autre répéta:</p>
+
+<p>&mdash;Me tuer!...</p>
+
+<p>Et il recula d'un pas devant cet arrêt ainsi signifié: on aurait dit
+qu'il avait vu briller une arme dans la main de la jeune fille.</p>
+
+<p>Celle-ci poursuivit avec un léger haussement d'épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous. Je n'ai pas l'intention de vous assassiner. C'est dans
+un combat loyal que je prétends<a name="page_322" id="page_322"></a> tirer raison de toutes vos lâchetés et
+de toutes vos perfidies...</p>
+
+<p>Il la considéra avec une sorte d'effarement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas que j'entends vous forcer à me disputer votre
+vie,&mdash;aujourd'hui, en ce lieu, sur-le-champ,&mdash;comme vous entendez
+forcer, demain matin, M. de Saint-Pons à vous disputer la sienne...</p>
+
+<p>&mdash;Un duel!...</p>
+
+<p>&mdash;A chances égales devant témoins...</p>
+
+<p>&mdash;Un duel!... Avec vous!... Moi...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une plaisanterie!</p>
+
+<p>Elle lui saisit le poignet et lui dit rudement:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas en humeur de plaisanter. Nous nous battrons. Je
+l'exige. Vous m'appartenez: je vous prends.</p>
+
+<p>Le sourire du spadassin se fit insolemment railleur:</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! ricana-t-il, est-ce qu'on se bat avec une femme?</p>
+
+<p>Notre héroïne se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien, répliqua-t-elle, que la <i>Filleule de Lagardère</i>,
+l'épée au poing, vaut un homme. Vous le savez, car vous l'avez vue à
+l'&oelig;uvre là-bas, à la fête<a name="page_323" id="page_323"></a> des Loges, dans la baraque des Snail. Vous
+le savez et vous avez peur.</p>
+
+<p>&mdash;Peur!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peur, et, croyez-le, si je ne m'étais sentie de taille à faire
+votre partie, c'est à la justice que j'aurais laissé le soin de
+protéger, de venger vos victimes...</p>
+
+<p>&mdash;La justice n'a pas à se mêler de tout ceci...</p>
+
+<p>&mdash;En êtes-vous bien sûr?</p>
+
+<p>Il eut un geste dépité et ennuyé à la fois:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, finissons-en: je ne croiserai pas le fer avec
+vous...</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre dernier mot?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon dernier mot... Et tout le monde m'approuvera... Une telle
+rencontre est en dehors de toutes les règles...</p>
+
+<p>&mdash;Et de quelles règles, s'il vous plaît?... Est-ce de celles en vertu
+desquelles vous vous préparez à tuer un adversaire qui n'a pas votre
+science, votre adresse de spadassin à mettre au service de sa loyauté et
+de son courage?...</p>
+
+<p>Et ce monde, dont vous invoquez l'opinion pour abriter votre couardise,
+croyez-vous que vous ne soyez pas justiciable de son mépris?...</p>
+
+<p>Quand, au lieu de vous livrer à ce mépris, en dévoilant l'intrigue basse
+dont nous avons été les dupes,<a name="page_324" id="page_324"></a> M. de Saint-Pons et moi; quand, pour
+sauver celui que j'aime et venger mon bonheur perdu, je consens à jouer
+mon existence contre la vôtre, voici que vous vous retranchez derrière
+je ne sais quels scrupules!...</p>
+
+<p>Tant pis pour vous, alors, monsieur! C'est la loi qui m'accordera la
+réparation que vous vous obstinez à me refuser!...</p>
+
+<p>&mdash;La loi?... Que signifie?... Que prétendez-vous faire?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais appeler mes témoins, les vôtres, tout le personnel de cette
+maison et avoir soin que vous soyez gardé à vue pendant que l'on ira
+chercher la gendarmerie, la police...</p>
+
+<p>&mdash;La gendarmerie?... La police?... Vous êtes insensée!... Dans quel
+but?...</p>
+
+<p>&mdash;Pour arrêter l'un des auteurs de la tentative de meurtre et de vol qui
+fut commise, voici tantôt un an, au pavillon de la Faisanderie,
+dépendant du château de Saint-Pons, sur la lisière de la forêt de
+Saint-Germain...</p>
+
+<p>L'aventurier devint blafard et balbutia:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, continua Florette avec un redoublement d'énergie, je
+veux dire que le personnage masqué qui dirigeait l'expédition entreprise
+contre les écus du marquis; que le bandit mystérieux qui avait<a name="page_325" id="page_325"></a> mis aux
+mains des frères Snail le poignard destiné à frapper le garde-chasse
+Jacques Perrin; que l'inconnu qui leur commandait d'égorger sans
+hésitation, sans pitié, un homme endormi et sans défense...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce personnage, cet inconnu, ce bandit, c'était vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! n'essayez pas de nier! Je vous ai reconnu. Je vous ai reconnu à
+cette voix impitoyable qui condamnait le fils tout à l'heure comme je
+lui avais entendu condamner le fidèle serviteur du père...</p>
+
+<p>Je vous ai reconnu à l'éclair de férocité qui jaillissait jadis des
+trous de votre masque, et que je viens de retrouver dans vos yeux...</p>
+
+<p>Je vous ai reconnu aux sentiments d'effroi, d'horreur et de révolte que
+vous m'aviez inspirés en cette nuit fatale, ces sentiments que j'aurais
+dû écouter, hélas! au pavillon d'Armenonville, et qui se soulèvent
+encore en moi dans ce moment!...</p>
+
+<p>La justice décidera, d'ailleurs, si je me suis trompée...</p>
+
+<p>Elle décidera si celui sur qui j'appelle son attention est pur de tout
+soupçon, de tout reproche, et si son passé sans tache défie l'accusation
+que je lui jette en<a name="page_326" id="page_326"></a> la conviction de mon esprit et en la sincérité de
+mon âme...</p>
+
+<p>Dans tous les cas, elle empêchera le combat, le crime de demain...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, s'exclama l'autre exaspéré, en me perdant vous vous perdez!...</p>
+
+<p>En cette nuit dont vous évoquez le souvenir, c'est vous qui avez
+introduit les meurtriers et les voleurs dans le logis du garde-chasse...</p>
+
+<p>C'est vous qui avez versé à ce Perrin le narcotique qui devait le livrer
+inerte à leurs coups...</p>
+
+<p>Vous êtes leur associée et leur complice...</p>
+
+<p>Je le crierai bien haut,&mdash;si haut que l'on finira par me croire et que
+les peines dont vous me menacez vous atteindront la première!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aurez pas ce soin à prendre: je m'en charge.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;En vous dénonçant, je me dénoncerai moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferais, et rien que cet acte prouverait aux magistrats, appelés
+à prononcer entre nous, qu'en tout ceci je n'ai pas d'autres intérêts
+que ceux de la société, de la vérité et du droit.</p>
+
+<p>Marignan baissa la tête.<a name="page_327" id="page_327"></a></p>
+
+<p>La jeune fille continua, toujours debout devant lui et lui lançant
+chaque mot au visage ainsi qu'un peu de boue:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà pourquoi j'avais pensé qu'il valait mieux pour nous, pour vous,
+nous rencontrer ailleurs que sur les bancs de la cour d'assises.</p>
+
+<p>Elle s'animait malgré elle et se sentait à bout de patience. Sa lèvre
+frémissait de colère; sa voix, dont elle s'efforçait de contenir les
+éclats, avait des grondements de tonnerre étouffé:</p>
+
+<p>&mdash;Sur le terrain, poursuivit-elle, vous avez la chance de me tuer et
+d'échapper ainsi au bagne qui vous attend, qui vous réclame...</p>
+
+<p>Il ne bougea pas.</p>
+
+<p>Son &oelig;il semblait chercher une issue ou une aide.</p>
+
+<p>Elle marcha sur lui, en pétrissant entre les doigts de sa main droite le
+gant qu'elle venait d'ôter de sa main gauche:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, reprit-elle, un peu de courage! Acceptez; mais acceptez donc!
+Acceptez le jugement de Dieu, si vous ne préférez que je vous livre à
+celui des hommes!...</p>
+
+<p>Le spadassin essaya de soutenir le regard qui soulignait ces paroles
+comme un trait de feu.</p>
+
+<p>Il ne put.<a name="page_328" id="page_328"></a></p>
+
+<p>Sa face était livide, et l'écume montait à sa bouche.</p>
+
+<p>Humilié de cette sorte de trouble magnétique contre lequel il s'épuisait
+à réagir:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, bégaya-t-il, en supposant que je consente...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous obéissiez, rectifia Florette.</p>
+
+<p>&mdash;Où trouverai-je des témoins pour me prêter assistance contre vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Les vôtres sont là. Voici les miens. Tous me croient un homme, et,
+soyez tranquille, je me conduirai de manière à ne pas les tirer de leur
+erreur.</p>
+
+<p>Elle fit un signe...</p>
+
+<p>Népomucène et Roblot se rapprochèrent.</p>
+
+<p>Marignan continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut des armes...</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons, déclara l'ex-chasseur à cheval. Deux paires d'épées
+dans la voiture. En cas que l'une casserait,&mdash;accidentellement
+parlant...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut un endroit convenable...</p>
+
+<p>&mdash;Ici derrière, fit le maréchal-des-logis, sur la route stratégique ou
+boulevard de Versailles...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut un motif, un prétexte...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'à cela ne tienne! dit la mignonne.</p>
+
+<p>Elle se tourna vers le garçon du restaurant qui paraissait attendre ses
+ordres:<a name="page_329" id="page_329"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs, ces messieurs tout de suite!</p>
+
+<p>Après quelques minutes, Ledru et Blanchereau arrivaient, en proie au
+prurit de la curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, prononça mademoiselle Fine-Lame en leur désignant Marignan,
+cet homme, qui est de vos amis, m'a mortellement offensée: je lui rends
+outrage pour outrage!...</p>
+
+<p>Elle leva la main...</p>
+
+<p>Et le gant avec lequel elle jouait fouetta la joue du spadassin...</p>
+
+<p>Celui-ci poussa un rauquement de fauve forcé dans son gîte...</p>
+
+<p>Il bondit comme s'il allait se précipiter sur notre héroïne, devant
+laquelle s'étaient jetés Népomucène et Roblot:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, quoi? fit-il sourdement, c'est vous qui l'aurez voulu: nous
+nous battrons!</p>
+
+<p>La jeune fille s'inclina:</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant. Vous avez vos témoins, j'ai les miens. Marchons.<a name="page_330" id="page_330"></a></p>
+
+<h3><a name="XXVI-d" id="XXVI-d"></a>XXVI<br /><br />
+LE COMBAT</h3>
+
+<p>On s'était rendu à l'endroit proposé par le maréchal-des-logis: au pied
+du Mont-Valérien, à quelques minutes de Suresnes,&mdash;sous le viaduc du
+chemin de fer.</p>
+
+<p>Dès l'abord, Ledru et Blanchereau,&mdash;qui tombaient des nues, comme on
+dit,&mdash;avaient parlé de se retirer.</p>
+
+<p>L'ancien amant de Sergine Gravier avait insisté pour qu'ils ne
+l'abandonnassent point: il avait, en effet, compris que le seul moyen de
+se soustraire aux investigations de la justice et d'empêcher que
+Florette fût à Roger, c'était de sacrifier celle-ci à sa sûreté et à sa
+haine.<a name="page_331" id="page_331"></a></p>
+
+<p>Lorsque Briquet, qui était tout pâle, offrit une épée à Florette, on put
+entendre qu'il lui adressait quelques paroles à voix basse et d'un ton
+de prière: la jeune fille lui répondit par un <i>non</i> péremptoire.</p>
+
+<p>Elle attendait. Sa haute taille semblait grandie. Elle était redevenue
+la <i>Filleule de Lagardère</i>.</p>
+
+<p>Sa bouche avait un sourire charmant&mdash;et terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Quand il vous plaira, dit-elle à son adversaire.</p>
+
+<p>Celui-ci tomba en garde en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;L'insensée!... Elle s'imagine que je vais l'épargner!... Est-ce que
+c'est une femme?</p>
+
+<p>En même temps, il chargea la mignonne à fond, sans ménagement aucun et
+avec toute l'habileté d'un duelliste consommé.</p>
+
+<p>Florette rompit, déconcertée par cette brutale attaque.</p>
+
+<p>Marignan eut une exclamation de joie sauvage.</p>
+
+<p>La fièvre l'exaltait. Sa prunelle avait de ces lueurs qui brûlent dans
+les orbites de la bête féroce. Il grinçait, en frappant sans relâche:</p>
+
+<p>&mdash;Elle recule!... Elle recule encore... C'est elle, à présent, qui a
+peur!...</p>
+
+<p>Notre héroïne reculait, en effet...</p>
+
+<p>Elle reculait, car ses instincts de femme reprenaient le dessus et sa
+faiblesse, si évidente en face<a name="page_332" id="page_332"></a> de cet emportement et de cette vigueur,
+lui montrait, sans doute, la victoire impossible...</p>
+
+<p>Mais, pendant des années entières, pendant tout le début de sa vie, la
+moitié des heures de ses journées avait été consacrée à l'escrime:
+chaque matin, chaque midi, chaque soir, elle avait tourmenté le fleuret
+jusqu'à ce que son souffle haletant et ses muscles épuisés trahissent sa
+passion et ses forces; elle s'était fait une habitude de jouer avec
+l'arme trop lourde pour la délicatesse de son bras...</p>
+
+<p>Tout son corps, pour employer l'expression technique du sport, était
+<i>entraîné</i>, c'est-à-dire rendu au plus haut degré d'aptitude...</p>
+
+<p>Elle tirait sans y penser, comme on marche ou comme on respire; les
+parades lui venaient naturellement comme les mots du langage au causeur;
+toute cette gymnastique véhémente de l'épée était littéralement sa
+manière d'être accoutumée, son exercice incessant, son pain quotidien,
+son métier...</p>
+
+<p>Elle résistait donc, tout en reculant...</p>
+
+<p>Elle parait sans fatigue, cassant l'ardeur sanglante de l'attaque...</p>
+
+<p>Mais elle parait sans riposter...</p>
+
+<p>Elle était pâle, maintenant, et des tressaillements contractaient les
+lignes fières de sa bouche...</p>
+
+<p>Marignan avait-il raison?...<a name="page_333" id="page_333"></a></p>
+
+<p>Avait-elle peur?...</p>
+
+<p>Son adversaire, lui, voyait rouge; il poussait sans trêve, sans merci,
+sans vergogne!...</p>
+
+<p>Les quatre témoins avaient de la sueur au front.</p>
+
+<p>Le brave Briquet n'y tint plus:</p>
+
+<p>&mdash;Sacré mille diables! s'écria-t-il, un tel combat ne peut durer!... Je
+ne souffrirai pas qu'on l'égorge!... Non, ce serait une honte,
+militairement parlant!</p>
+
+<p>Il fit un mouvement pour s'élancer entre les lames.</p>
+
+<p>Un regard de la jeune fille le cloua à sa place...</p>
+
+<p>Ce regard disait clairement:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous défends d'intervenir!</p>
+
+<p>En ce moment, elle était acculée à l'une des arches du viaduc...</p>
+
+<p>Marignan, irrité de rencontrer sans cesse un mur d'acier au-devant de
+son fer et confiant dans cette absence de riposte qu'il n'avait pas été
+sans remarquer, en était arrivé à tenter ces coups d'assaut qui
+découvrent...</p>
+
+<p>Il rassembla sa rage, si l'on peut ainsi parler, et fournit avec une
+rapidité foudroyante une série de bottes furibondes, terminées par un
+coupé de revers sur parade de tierce, dont la violence lui arracha une
+exclamation de triomphe...</p>
+
+<p>Ce fut le dernier son qui s'échappa de sa gorge.</p>
+
+<p>Notre héroïne reçut le choc de pied ferme, et, courbant<a name="page_334" id="page_334"></a> la tête avec la
+rapidité de l'éclair, elle passa sous l'épée, qui frisa sa nuque.</p>
+
+<p>Son front vint heurter la poitrine de son adversaire tandis que son
+arme, lancée à bras raccourci, disparaissait jusqu'à mi-lame dans le
+ventre du spadassin.</p>
+
+<p>Celui-ci rendit un grand soupir, battit des bras et tomba sur le dos.</p>
+
+<p>Il avait la vessie traversée et la pointe de l'épée lui sortait par les
+reins.<a name="page_335" id="page_335"></a></p>
+
+<h3><a name="XXVII-d" id="XXVII-d"></a>XXVII<br /><br />
+RUE DU PÉLICAN</h3>
+
+<p>Le lendemain, dès neuf heures du matin, vous auriez trouvé M<sup>e</sup> Bouginier
+installé&mdash;sous prétexte de déjeuner&mdash;à l'entresol du marchand de vin
+dont les fenêtres font face à l'entrée principale de la Banque.</p>
+
+<p>Approchant midi, le coupé du faux Yankee s'arrêta devant cette entrée.</p>
+
+<p>Richard Vautier en descendit.</p>
+
+<p>Il avait l'air des plus tranquilles et portait sous le bras une
+serviette de maroquin noir, à serrure d'acier.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa l'ex-officier ministériel avec un mouvement de
+satisfaction, le voici qui va procéder à l'encaissement des espèces...
+Pourvu que la Banque ne<a name="page_336" id="page_336"></a> fasse pas de difficulté à sortir de ses coffres
+une aussi forte somme!... Pourvu qu'il ne surgisse aucune anicroche qui
+en retarde ou en empêche le versement!... Mais non: du moment que le
+créancier est en règle... Or, notre homme doit être en règle: c'est un
+gaillard qui prévoit tout...</p>
+
+<p>Il ajouta avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Tout... excepté ce que je lui réserve.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Au bout de vingt minutes, le pseudo-Murphy reparut.</p>
+
+<p>Une joie intense perçait sous son flegme apparent, et sa serviette
+semblait gonflée de papiers précieux.</p>
+
+<p>Il remonta dans sa voiture, tandis que Bouginier bondissait d'aise sur
+sa chaise et s'exclamait intérieurement:</p>
+
+<p>&mdash;Il a palpé!... Il a les fonds: les fonds qui émigreront, ce soir, de
+son portefeuille dans le mien!... Allons, décidément, me voilà cent fois
+millionnaire!...</p>
+
+<p>Ses préoccupations avaient été si grandes, son ravissement était tel,
+qu'il en avait presque oublié le duel qui avait dû avoir lieu au
+commencement de la journée.</p>
+
+<p>Il ne s'en souvint que quand il entendit crier les feuilles du soir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! songea-t-il, voyons donc les détails et les résultats de cette
+fameuse rencontre!<a name="page_337" id="page_337"></a></p>
+
+<p>Mais les feuilles du soir demeuraient absolument muettes à cet endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! se demanda l'ex-avoué, est-ce qu'on ne se serait pas battu?...
+Impossible: le billet de mon Marignan est explicite à cet égard!...
+Seulement, la presse n'aura pu être renseignée en temps et lieu: il
+faudra attendre à demain pour avoir des nouvelles précises...</p>
+
+<p>Ensuite, se frappant le front:</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette fortune en perspective m'enlève toutes mes facultés!...
+Marignan m'aura prévenu... Je trouverai, sans doute, de lui un bout de
+lettre à la maison.</p>
+
+<p>Le bout de lettre n'y était point.</p>
+
+<p>En revanche, l'ancien officier ministériel trouva une malle immense dans
+sa salle à manger.</p>
+
+<p>&mdash;Les jeunes gens qui l'ont apportée, lui annonça sa bonne, ont dit
+qu'ils reviendraient dans la soirée pour terminer ce que vous savez...
+Farceurs, bavards et entreprenants donc!... Il y en a un qui a voulu
+m'embrasser... Même que, quand il a eu fini, je n'ai plus senti mon
+porte-monnaie dans ma poche...</p>
+
+<p>&mdash;Eusébie, prononça Bouginier, je vous donne campo aujourd'hui; vous
+êtes libre de vaquer jusqu'à demain à vos occupations civiles et
+militaires.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est bien bon!... Il me comble!... Je<a name="page_338" id="page_338"></a> profiterai du congé
+pour aller poser des ventouses à ma tante...</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle arme sert-elle, madame votre tante? questionna l'autre
+paternellement.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Le Rouquin, le Bijou-des-Dames et leurs épouses étaient, en compagnie de
+Bouginier, réunis autour de la malle, dont ce dernier examinait
+l'intérieur tapissé de papier gris de souris à fleurettes:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est parfait, disait-il d'un ton de contentement narquois.
+C'est clair, propret, gai et gentil. Mon excellent associé sera
+là-dedans comme chez lui.</p>
+
+<p>Puis, la mesurant du regard:</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, cependant, que vous l'avez choisie un peu grande... Du
+diable s'il n'y aurait pas moyen d'y tenir deux en se serrant!... Mais
+comme, pour voyager, on adore ses aises...</p>
+
+<p>Les deux jeunes coquins se poussèrent du coude en dissimulant un sourire
+que Bouginier ne remarqua point.</p>
+
+<p>Ce dernier continua:</p>
+
+<p>&mdash;Là, mes enfants, vous avez bien vos rôles présents à la mémoire. Cette
+chère demoiselle&mdash;il désignait Mélie&mdash;remplacera la bonne et ira ouvrir.
+Elle introduira le visiteur, en ayant soin de refermer<a name="page_339" id="page_339"></a> toutes les
+portes derrière lui, et veillera à ce que personne ne vienne nous
+déranger du dehors...</p>
+
+<p>Il s'adressa à la Poulaille:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, ma mie, vous vous chargerez de contenir la bichette, si, par
+hasard, il lui avait pris fantaisie de monter avec son tuteur. Ensuite
+vous laverez le parquet. J'ai préparé à la cuisine de l'eau, des éponges
+et des brosses.</p>
+
+<p>Et aux deux gars:</p>
+
+<p>&mdash;Quant à vous, je crois n'avoir rien à ajouter à ce dont nous sommes
+convenus. Vous avez chacun votre poste de combat. L'un, derrière ce
+rideau, avec le merlin...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici, fit le Bijou-des-Dames en tirant de dessous sa blouse un
+lourd marteau de tailleur de pierres. <i>Mince</i> qu'un seul coup suffira.
+C'est censément une cheminée qui vous dégringole sur la tête!...</p>
+
+<p>&mdash;L'autre, dans ce cabinet, prêt à parachever la besogne...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, patron, déclara le Rouquin, j'ai apporté mon
+tranchelard, et je défie qu'on en trouve un, aux abattoirs de la
+Villette, qui soit aussi leste que moi pour <i>débiter</i> la marchandise...</p>
+
+<p>Dans le salon voisin, mesdemoiselles Bouginier écorchaient au piano
+<i>Rosita</i>, la valse de Julien.<a name="page_340" id="page_340"></a></p>
+
+<p>Leur père heurta à la cloison:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! hé, là-bas, mes trésors!...</p>
+
+<p>Junie demanda sans bouger:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a, papa?</p>
+
+<p>Métella questionna pareillement:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous faisons trop de bruit?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, les bijoux, au contraire! repartit l'ex-officier
+ministériel. Tapez ferme, tapez sans cesse, tapez de toutes vos
+forces!... Surtout lorsque je frapperai, comme ceci, trois petits coups
+contre le mur... C'est de la dernière importance...</p>
+
+<p>Les fillettes étaient habituées à obéir sans s'étonner, sans s'informer.</p>
+
+<p>Leur père se sourit à lui-même:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est élevé!... Pas une observation!... De cette façon, que je
+sois pendu si l'on entend quoi que ce soit dans la maison!...</p>
+
+<p>Il se frotta les mains;</p>
+
+<p>&mdash;A merveille... Tout est pour le mieux... Nous n'avons plus qu'à
+patienter...</p>
+
+<p>En ce moment, la sonnette retentit à la porte du palier...</p>
+
+<p>Les deux bandits et leurs moitiés se regardaient avec anxiété...</p>
+
+<p>Bouginier ne broncha point:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! murmura-t-il, serait-ce déjà lui?<a name="page_341" id="page_341"></a></p>
+
+<p>Il consulta sa montre:</p>
+
+<p>&mdash;Huit heures à peine!... C'est un peu tôt!... Mais, ma foi!...</p>
+
+<p>Son geste résolu compléta sa pensée.</p>
+
+<p>Bijou-des-Dames, son marteau au poing, disparut derrière un rideau.</p>
+
+<p>Le Rouquin se glissa, en retroussant ses manches, dans un cabinet où la
+Poulaille le suivit.</p>
+
+<p>L'ancien avoué s'assit devant son bureau:</p>
+
+<p>&mdash;Allez recevoir, commanda-t-il à la Mélie.</p>
+
+<p>Celle-ci sortit.</p>
+
+<p>Elle revint après une minute.</p>
+
+<p>Le père de Junie et de Métella interrogea:</p>
+
+<p>&mdash;Comment!... Seule!... Que signifie?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, c'est une lettre...</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'un domestique en livrée vient de me remettre pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien... Donnez, donnez vite!... De Marignan, sans doute...</p>
+
+<p>Il s'était levé pour la prendre...</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'avec une curiosité fébrile il l'eut retirée de l'enveloppe
+et en eut parcouru le contenu, une exclamation d'épouvante s'échappa de
+ses lèvres blêmies; ses traits se décomposèrent affreusement;<a name="page_342" id="page_342"></a> il
+chancela et retomba comme anéanti sur son siège.</p>
+
+<p>Le message renfermait ceci:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Votre Marignan est mort. Il a été tué en duel par ma pupille.
+Mais, avant d'expirer, il a eu le temps de faire certaines
+confidences qui vous compromettent gravement. Il s'agit d'une
+tentative de vol à main armée dont vous auriez été, dit-il,
+l'instigateur.</p>
+
+<p>»Je tiens la chose de M. de Saint-Pons lui-même. Celui-ci s'est
+présenté tout à l'heure à l'hôtel, irrité et menaçant. Il sait
+quelle part nous avons prise tous deux à ce qui s'est passé au
+pavillon d'Armenonville, et, si je n'avais été le parent, le tuteur
+de celle qu'il aime, j'aurais eu tout à redouter de son
+ressentiment, de sa colère.</p>
+
+<p>»Vous serez sans doute appelé, demain, au parquet, pour fournir des
+explications au sujet de l'imputation formulée par ce misérable
+Marignan. Peut-être une descente de police aura-t-elle lieu chez
+vous ce soir. Vous comprendrez qu'en semblable occurrence je
+m'abstienne de m'aventurer rue du Pélican, et qu'obligé de retarder
+mon départ, je diffère d'autant le règlement de nos comptes.</p>
+
+<p>»Je suis d'ailleurs, en ce moment, en train de m'occuper de miss
+Eva, qui a tenté de m'échapper et dont je viens seulement de
+découvrir la trace.</p>
+
+<p><a name="page_343" id="page_343"></a>»Dans tous les cas, l'argent d'Amérique nous reste. Rejoignez-moi,
+cette nuit, à l'endroit où vous m'avez envoyé hier. Nous aviserons.</p>
+
+<p class="r">»S. M.»</p></div>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>M<sup>e</sup> Bouginier lut et relut plusieurs fois les lignes précédentes.</p>
+
+<p>Puis il saisit sa tête à deux mains et se recueillit, se consulta,
+abasourdi, écrasé, à demi mort.</p>
+
+<p>Puis encore, se secouant comme pour se réveiller d'un cauchemar:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle catastrophe! gémit-il. Un plan élaboré avec tant de génie!
+Toutes les précautions prises, la malle achetée, les instruments prêts à
+fonctionner. Il ne me manquait plus que notre homme...</p>
+
+<p>Patatras!... Tout s'écroule!... Va te promener!...</p>
+
+<p>A présent, à quelle résolution me vouer?...</p>
+
+<p>Me rendrai-je à l'invitation de mon correspondant!</p>
+
+<p>Hum! c'est qu'il ne m'est point prouvé qu'il ne m'attire pas au Tortoni
+de Pantin-la-Guenille pour faire de moi là-bas, cette nuit, ce que je
+m'étais promis de faire de lui, ici, ce soir!...</p>
+
+<p>D'un autre côté, si je dois, en réalité, recevoir la visite de ces
+messieurs de la rue de Jérusalem, souvenons-nous de cette opinion émise
+par un garçon d'esprit:</p>
+
+<p>«Si l'on m'accusait d'avoir mis dans ma poche les<a name="page_344" id="page_344"></a> tours de Notre-Dame,
+je commencerais par placer la mer ou la frontière entre moi et mes
+accusateurs...»</p>
+
+<p>Il est vrai que les tours de Notre-Dame n'ont rien à voir en tout
+ceci...</p>
+
+<p>Mais il est constant qu'en fait de <i>tours</i>, j'en ai d'aucuns à me
+reprocher...</p>
+
+<p>Donc, partons. Partons sur-le-champ. Partons sans hésitation, mais non
+pas sans viatique...</p>
+
+<p>Où irai-je? La réflexion me guidera. L'essentiel est de me soustraire
+aux investigations de la justice...</p>
+
+<p>Conservons-nous libre et dispos. Ne perdons pas de vue les millions dont
+il me faut ma large part. Sachons m'éclipser à propos pour reparaître en
+temps opportun...</p>
+
+<p>Ces millions, mon associé les emportera&mdash;avec Florette&mdash;à l'étranger...</p>
+
+<p>Je l'y suivrai,&mdash;oui, je l'y suivrai...</p>
+
+<p>Car il m'appartiendra partout, puisque je possède son secret...</p>
+
+<p>Allons! rien n'est désespéré. Je n'aurai pas, c'est vrai, la totalité du
+gâteau. Mais, en m'arrangeant adroitement, il peut encore m'en revenir
+de quoi satisfaire mon appétit.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>En se tenant à haute voix ces discours confus et<a name="page_345" id="page_345"></a> désordonnés,
+l'ex-officier ministériel perdait absolument le sentiment de la
+situation.</p>
+
+<p>Il oubliait sa maison, sa femme, ses enfants,&mdash;Junie et Métella, qui,
+dans la pièce contiguë, écorchaient Aurora, la valse de Labitzki, sur le
+piano.</p>
+
+<p>Il oubliait les acolytes, les complices qui l'entouraient: Mélie, debout
+derrière lui, écoutant son monologue et ébahie de son agitation;
+Bijou-des-Dames derrière son rideau; le Rouquin et la Poulaille, dans le
+cabinet,&mdash;tous ouvriers sinistres, embauchés pour le crime, et qui
+épiaient l'instant de commencer leur besogne.</p>
+
+<p>Il avait tiré d'un meuble une sacoche de voyage, avait ouvert le
+tiroir-caisse de son bureau et s'occupait à bourrer celle-là de louis et
+de billets de banque pris à poignées dans celui-ci.</p>
+
+<p>Une voix railleuse demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! bourgeois, est-ce qu'on déménage comme ça les uns sans les autres?</p>
+
+<p>Les deux voyous étaient sortis de leur cachette.</p>
+
+<p>L'ancien avoué leur tendit à chacun un rouleau de pièces de cinq francs:</p>
+
+<p>&mdash;L'affaire est manquée, leur dit-il. En bonne conscience, je ne vous
+devrais rien. Mais enfin, acceptez cette somme à titre de dédommagement.
+Acceptez et <i>décanillez</i>. J'ai hâte d'en avoir fait autant.<a name="page_346" id="page_346"></a></p>
+
+<p>Le Rouquin et Bijou-des-Dames empochèrent l'argent...</p>
+
+<p>Mais ils n'eurent garde de bouger...</p>
+
+<p>Ils échangèrent un regard avec leurs moitiés...</p>
+
+<p>En une seconde et sans qu'un mot fût prononcé, tous quatre se furent mis
+d'accord...</p>
+
+<p>Aussitôt la Mélie se glissa vers la cloison, contre laquelle elle frappa
+trois petits coups...</p>
+
+<p>Bouginier, qui s'était penché sur son bureau, releva la tête avec
+étonnement...</p>
+
+<p>Il vit la Poulaille qui achevait de donner un tour de clé à la porte qui
+ouvrait de la pièce dans le salon voisin,&mdash;enfermant dans ce dernier
+Junie et Métella sans défiance...</p>
+
+<p>Il vit Bijou-des-Dames qui s'avançait sur lui, le terrible marteau
+levé...</p>
+
+<p>Il vit le Rouquin qui lui coupait la retraite, un couteau de boucher au
+poing!...</p>
+
+<p>Il vit,&mdash;il comprit,&mdash;il cria:</p>
+
+<p>&mdash;A moi!... Au secours!... A l'assassin!...</p>
+
+<p>Cet appel éperdu, désespéré, suprême, fut couvert par les tonnerres du
+piano déchaîné...</p>
+
+<p>Fidèles à la recommandation paternelle, mesdemoiselles Bouginier
+attaquaient&mdash;à quatre mains&mdash;<i>Indiana</i>, la valse de Marcailhou...</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p><a name="page_347" id="page_347"></a></p>
+
+<p>Le piano continuait à sévir.</p>
+
+<p>Les valses succédaient aux valses.</p>
+
+<p>Auprès du bureau, vide désormais de toutes espèces sonnantes, sur le
+parquet fraîchement lavé, la grosse malle se dressait,&mdash;fermée
+maintenant et ficelée de cordes solides,&mdash;et le Bijou-des-Dames, qui
+avait en bandoulière la sacoche de l'ex-officier ministériel, disait à
+son camarade, qui s'essuyait le front comme un homme qui vient de
+terminer une besogne pénible:</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus difficile que ça! Enlevez, c'est pesé! Ni vu, ni connu, je
+t'embrouille!... Il s'agit, maintenant, de descendre le baluchon...
+Mélie ira chercher une voiture, et embarque pour le chemin de fer! Le
+premier venu: le défunt ne tient pas plus, à cette heure, à <i>se balader</i>
+ici que là... A la gare, je prends un billet pour n'importe où; je fais
+enregistrer le colis comme mon bagage; je le laisse filer avec le train;
+il arrive à destination, et, comme personne ne le réclame, on
+l'emmagasine quelque part...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, avant qu'on ne découvre le pot-aux-roses, nous avons le temps
+de nous pousser de l'air, du col et de l'agrément: voilà!</p>
+
+<p>Cette motion rallia l'approbation générale.</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchons, continua l'orateur. Le plancher<a name="page_348" id="page_348"></a> brûle, je flaire en l'air
+une certaine odeur de <i>roussins</i>...</p>
+
+<p>Il s'adressa à son complice:</p>
+
+<p>&mdash;Charge-toi de l'objet avec ton épouse. La mienne éclairera la marche.
+Moi, je vais rendre la liberté aux deux jeunesses.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers le salon.</p>
+
+<p>La Poulaille s'était baissée et avait saisi une des poignées de la
+malle:</p>
+
+<p>&mdash;Cristi! s'exclama-t-elle, elle est joliment lourde!</p>
+
+<p>Le Rouquin rectifia avec un gros rire:</p>
+
+<p>&mdash;Hé! poupoule, tu veux dire: <i>il</i> est joliment <i>lourd</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, ricana un organe goguenard, ne vous gênez pas, mes amours:
+si vous désirez qu'on vous aide?...</p>
+
+<p>La Poulaille et son amant se redressèrent...</p>
+
+<p>Le Bijou-des-Dames et son épouse se retournèrent...</p>
+
+<p>Fil-en-Quatre était debout sur le seuil de la porte d'entrée...</p>
+
+<p>A son aspect, les deux coquins et les deux coquines, effarés, se
+groupèrent dans une attitude de défense...</p>
+
+<p>L'inspecteur sourit.<a name="page_349" id="page_349"></a></p>
+
+<p>&mdash;Pas de révolte, hein, mes trognons? Rendez-vous. Nous sommes en force.</p>
+
+<p>Il démasqua une douzaine d'agents qui se précipitèrent dans la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>cabriolet</i> à ces messieurs et à ces dames, poursuivit le policier.</p>
+
+<p>Son &oelig;il perçant cherchait quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça! murmura-t-il, je n'aperçois pas ce finaud de Bouginier!... Où
+peut-il bien être passé?... Fouillez tout le bazar, camarades!...</p>
+
+<p>Puis, son regard tombant sur la malle:</p>
+
+<p>&mdash;Bon! je comprends, à présent... Pas besoin qu'on se dérange... Le
+drôle aura été <i>mis dedans</i> comme il voulait y mettre l'autre.</p>
+
+<p>Puis encore d'un ton de commandement:</p>
+
+<p>&mdash;Toute cette intéressante société au Dépôt! Un homme auprès de ce
+cercueil! Que personne n'en approche jusqu'à l'arrivée du parquet, que
+je m'en vais faire prévenir.<a name="page_350" id="page_350"></a></p>
+
+<h3><a name="XXVIII-d" id="XXVIII-d"></a>XXVIII<br /><br />
+COMMENCEMENT DE LA FIN</h3>
+
+<p>En quittant le Tortoni de Pantin-la-Guenille, le faux Samuel avait
+retrouvé son coupé à l'endroit où il l'avait laissé et avait donné
+l'ordre à Jim de retourner sur-le-champ à l'hôtel.</p>
+
+<p>En rentrant chez lui, le <i>gentleman</i> s'était informé de sa nièce.</p>
+
+<p>Il lui avait été répondu que, revenue des courses, miss Eva s'était
+retirée dans son appartement en recommandant que personne ne vînt l'y
+déranger avant le lendemain matin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, avait pensé Richard, elle est agitée, elle souffre; elle a
+besoin d'être seule, afin de cacher à tous les yeux les dernières
+convulsions d'une tendresse<a name="page_351" id="page_351"></a> qui se débat contre la fierté blessée,
+contre l'affront reçu, contre la colère et la haine envahissantes.
+Assurément, ce qui a dû se passer aux courses aura porté le coup suprême
+à cette tendresse. Le départ, le voyage, l'absence feront le reste...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Le lendemain, à la première heure, il avait quitté <i>Murphy-House</i> pour
+vaquer, dans Paris, à différentes démarches, dont la moins importante
+n'était pas de réaliser à la Banque et chez nos principaux financiers
+les magnifiques résultats de la liquidation de la fortune des frères
+Williams et Samuel.</p>
+
+<p>Tout lui avait réussi à merveille.</p>
+
+<p>Par contre, une nouvelle renversante lui était réservée au retour:</p>
+
+<p>Miss Eva avait disparu!</p>
+
+<p>Dans la matinée, mistress Simpson avait crié, par une fenêtre, aux
+domestiques étonnés, qu'elle était enfermée dans le cabinet de toilette
+de sa jeune maîtresse et que l'on prévînt sir Samuel que celle-ci
+s'était échappée de l'hôtel, la veille au soir.</p>
+
+<p>On attendait les ordres de «mylord» pour rendre la liberté à la duègne,
+en faisant ouvrir par un serrurier l'appartement de notre héroïne.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on enfonce les portes! avait commandé l'ami Dick, au paroxysme de
+la surprise et de la fureur.<a name="page_352" id="page_352"></a></p>
+
+<p>On avait obéi.</p>
+
+<p>L'Anglaise, délivrée, avait expliqué&mdash;en ayant soin, toutefois,
+d'omettre certains détails la caractérisant&mdash;ce qui avait eu lieu entre
+elle et la mignonne.</p>
+
+<p>Comme elle achevait son récit, le valet de chambre Thompson avait remis
+une carte au pseudo-Yankee.</p>
+
+<p>&mdash;Cette personne, avait-il dit, insiste pour parler sur-le-champ à Son
+Honneur.</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> avait jeté les yeux sur la carte.</p>
+
+<p>Puis, bondissant sous l'éperon d'une stupéfaction nouvelle:</p>
+
+<p>&mdash;Roger de Saint-Pons!... Lui vivant!... Sur mon âme, est-ce que je
+rêve?...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>C'était le jeune homme, en effet.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>On l'avait introduit dans un salon du rez-de-chaussée, où Richard
+descendit le rejoindre.</p>
+
+<p>Il y eut un salut échangé, semblable à celui de deux adversaires sur le
+terrain.</p>
+
+<p>Ensuite le fils du marquis parla vivement, comme si sa parole eût arrêté
+un geste de violence:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, commença-t-il d'un ton où vibrait malgré lui le courroux
+contenu, monsieur, si je n'écoutais que ce que j'ai souffert par vous,
+j'aurais un<a name="page_353" id="page_353"></a> compte sévère à vous demander du piège tendu à deux enfants
+dont le seul crime était de s'aimer...</p>
+
+<p>Mais vous êtes le tuteur, l'unique parent de celle dont j'ai juré de
+faire ma femme...</p>
+
+<p>Ce titre, qui vous crée sur elle des droits que je ne saurais contester,
+en même temps qu'il vous impose des devoirs que vous eussiez dû mieux
+remplir&mdash;ce titre m'oblige à une réserve dont je m'efforcerai de ne
+point me départir...</p>
+
+<p>Je ne chercherai donc pas à découvrir dans quel but vous et votre
+complice&mdash;et celui-là, ce Bouginier, n'est pas, Dieu merci! couvert par
+les mêmes immunités que vous&mdash;vous aviez imaginé...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! interrompit nettement le faux Américain; puisque vous savez
+tout, il me semble inutile de revenir sur le passé. Causons du présent,
+n'est-ce pas? Et, avant que je vous demande, à mon tour, où vous avez
+dessein d'en venir, permettez-moi de vous féliciter...</p>
+
+<p>&mdash;Me féliciter?...</p>
+
+<p>La voix du <i>gentleman</i> devint mordante:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui: de l'heureuse issue de la rencontre de ce matin...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout votre étonnement, répliqua le jeune homme avec la
+même ironie; vous ne vous attendiez pas à me revoir...<a name="page_354" id="page_354"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je ne l'espérais plus...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il faut en prendre votre parti, cette rencontre n'a pas eu
+lieu...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?... C'est donc la mode, en France, que ces querelles
+publiques finissent par des excuses?... Je croyais, cependant, votre
+adversaire décidé à n'en accepter d'aucune sorte...</p>
+
+<p>M. de Saint-Pons demeura calme:</p>
+
+<p>&mdash;Mon adversaire, répondit-il, n'a plus rien à démêler avec ce qui est
+de mode ici-bas...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon adversaire est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Puni par celle qu'il vous avait aidé à tromper. Cette fois, malgré
+toute la puissance qu'il avait sur lui-même, l'ami Dick ne put retenir
+ce cri, qui jaillit, vibrant et strident, de ses lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Ma nièce!... Eva!... Elle a frappé cet homme!...</p>
+
+<p>&mdash;Dans un combat consenti librement par le misérable, et dont la
+loyauté, certifiée par quatre témoins, ne saurait être mise en doute...</p>
+
+<p>Et, rapidement, éloquemment, exaltant avec émotion, avec enthousiasme,
+cette héroïque résolution, ce mâle courage de la jeune fille, qui
+n'avait pas hésité à exposer sa vie pour sauver celle de l'homme aimé,
+Roger avait raconté à son interlocuteur, précipité de<a name="page_355" id="page_355"></a> choc en choc et
+d'effarement en effarement, Roger avait raconté, disons-nous, tout ce
+qu'il avait appris des événements de la veille par le fidèle Népomucène
+Briquet: la provocation sanglante jetée à la face du spadassin; les
+différentes phases de ce duel nocturne, romanesque, incroyable; le coup
+qui l'avait terminé, et l'agonie de Marignan, qui ne voulant pas mourir
+sans vengeance, avait dévoilé les intérêts criminels qui l'unissaient à
+Bouginier...</p>
+
+<p>L'autre l'écoutait en s'ingéniant à dominer les sentiments de stupeur,
+de rage et de désespoir insensés que ce récit soulevait en lui...</p>
+
+<p>Quand le narrateur s'arrêta, il y eut un instant de silence...</p>
+
+<p>Le faux Samuel étouffait...</p>
+
+<p>Il alla à une fenêtre, l'ouvrit, exposa son front brûlant à la fraîcheur
+du dehors et respira avec bruit une ou deux bouffées d'air...</p>
+
+<p>Ensuite, revenant à Roger:</p>
+
+<p>&mdash;Après cette belle équipée, reprit-il avec amertume, c'est probablement
+chez vous, monsieur, que s'est réfugiée votre maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous calomniez tous deux, repartit vivement le jeune homme. En
+quittant Suresnes, miss Eva s'est fait conduire à la maison des
+<i>Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges</i>, rue des Missions, où elle a trouvé<a name="page_356" id="page_356"></a>
+un asile et d'où elle ne sortira qu'avec le nom et le titre de marquise
+de Saint-Pons.</p>
+
+<p>Il ajouta en se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, il me reste à savoir comment je dois prendre congé de
+vous. Cette démarche n'avait qu'un but: solliciter un consentement que
+la loi me contraint à vous demander... Donc, voulez-vous que votre
+pupille soit ma femme?... Si vous accueillez ma requête, nous nous
+efforcerons d'oublier le passé et de ne voir en vous qu'un parent, sinon
+un ami... Dans le cas contraire...</p>
+
+<p>Un regard, un geste menaçants complétèrent sa pensée. Le <i>gentleman</i> ne
+sourcilla point. Il était redevenu correct, froid, un peu hautain:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous réfléchi, répliqua-t-il, que vous n'avez pas qualité pour
+m'interroger? C'est à votre père qu'il appartient de m'adresser une
+pareille demande. Que M. de Saint-Pons me fasse l'honneur de se
+présenter ici; qu'il me répète ce que je viens d'entendre de vous; c'est
+à lui que je me réserve de répondre catégoriquement.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, vous recevrez demain la visite du marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attendrai quand il lui plaira de me la rendre.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p><a name="page_357" id="page_357"></a></p>
+
+<p>Lorsque Roger eut disparu après un: «<i>Au revoir!</i>» plein de
+sous-entendus énergiques:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! gronda Richard Vautier, il ne craint point de m'indiquer la
+retraite de celle que nous nous disputons, qu'il prétend m'arracher, et
+qu'il salue déjà, dans sa folle présomption, du titre et du nom de
+marquise de Saint-Pons,&mdash;titre maudit, nom abhorré, qu'elle ne portera
+jamais, moi vivant!... Et, avec cela, il me laisse vingt-quatre heures
+devant moi!... C'est plus qu'il ne me faut pour réussir!...<a name="page_358" id="page_358"></a></p>
+
+<h3><a name="XXIX-d" id="XXIX-d"></a>XXIX<br /><br />
+DÉNOUEMENT</h3>
+
+<p>Le couvent des <i>Dames-de-Sainte-Marie-des-Anges</i> était, on s'en
+souvient, celui où la <i>Filleule de Lagardère</i> avait passé près d'une
+année sous l'aile quasi-maternelle de mademoiselle Eliane de Jouy,&mdash;en
+religion, s&oelig;ur Annonciade,&mdash;aux soins de laquelle Jacques Perrin
+l'avait confiée après l'affaire du pavillon de la Faisanderie.</p>
+
+<p>C'est là que notre héroïne avait songé à se retirer quand, après le
+combat de Suresnes, elle s'était révoltée à l'idée de retourner à
+l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne et de se replacer dans la
+dépendance de l'homme dont les machinations&mdash;encore incompréhensibles
+pour elle&mdash;avaient si cruellement<a name="page_359" id="page_359"></a> brisé son c&oelig;ur, bouleversé sa vie
+et troublé ses chastes amours.</p>
+
+<p>C'est là que nous conduirons le lecteur pour assister aux scènes finales
+de ce récit.</p>
+
+<p>Il était neuf heures du soir.</p>
+
+<p>Dans une salle dont les murailles n'avaient d'autre décoration que
+quelques tableaux <i>de piété</i> et qu'une vierge de stuc aux pieds de
+laquelle brûlait une lampe, formant pendant, sur un panneau, à un christ
+aux membres d'ivoire et à la croix d'ébène, trois personnes étaient
+réunies,&mdash;l'une parlant avec chaleur et les deux autres l'écoutant avec
+une silencieuse attention.</p>
+
+<p>Ces trois personnes étaient Florette, Eliane, sa chère et douce
+protectrice, et la mère Marthe-du-Rosaire, supérieure de la communauté.</p>
+
+<p>C'était la jeune fille qui parlait.</p>
+
+<p>Lorsque la nuit précédente, abattue, écrasée, anéantie par l'incroyable
+dépense d'énergie à laquelle il lui avait fallu se livrer pour jouer son
+rôlede <i>deus ex machinâ</i> dans les violentes péripéties de la veille,
+lorsque, disons-nous, elle était venue frapper à la porte de la maison
+hospitalière, cette porte s'était ouverte devant elle sans aucune
+question des dignes s&oelig;urs, qui l'avaient reçue comme une brebis
+rentrant au bercail après l'orage.<a name="page_360" id="page_360"></a></p>
+
+<p>Toute la journée, la torpeur de la réaction, traversée çà et là de
+crises nerveuses, l'avait retenue sur son lit,&mdash;le petit lit dont les
+rideaux blancs avaient enveloppé le tranquille sommeil de la
+pensionnaire d'autrefois.</p>
+
+<p>Maintenant, plus calme et plus forte, elle se confessait tout entière.</p>
+
+<p>Elle expliquait ce qu'elle fuyait, ce qu'elle cherchait en se réfugiant
+dans le pieux asile.</p>
+
+<p>Elle affirmait son immuable volonté de n'en sortir que pour devenir la
+femme de Roger de Saint-Pons, et, si elle ne pouvait appartenir à
+celui-ci, de n'être désormais qu'au Seigneur.</p>
+
+<p>Le front baissé sous leur coiffe aux larges ailes, et les mains
+ensevelies dans les manches de leur robe de laine blanche, impassibles
+en apparence, mais profondément remuées à l'intérieur par l'émouvante et
+étrange histoire, ses deux auditrices ressemblaient à deux statues du
+Recueillement et du Mutisme.</p>
+
+<p>Tout à coup, des bruits singuliers interrompirent la mignonne.</p>
+
+<p>On s'agitait au dehors, on discutait avec éclat, des portes s'ouvraient
+brusquement, des pas pressés retentissaient...</p>
+
+<p>Les deux religieuses se regardèrent avec étonnement.<a name="page_361" id="page_361"></a></p>
+
+<p>&mdash;Que se passe-t-il donc? demanda la supérieure. Veuillez voir, s&oelig;ur
+Annonciade...</p>
+
+<p>En ce moment la s&oelig;ur tourière se précipita dans la salle:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma mère, s'écria-t-elle, tout éperdue, ce sont des gens de
+justice, des gens de police!... Ils me suivent!... Tenez, les voici!...</p>
+
+<p>Derrière elle apparaissait, en effet, Richard Vautier, accompagné de
+l'Ecureuil et du Rempailleur.</p>
+
+<p>Ceux-ci, décemment vêtus, ne représentaient point mal les «gens de
+police» annoncés, et leur physionomie farouche était assez celle de
+l'emploi dont leur compagnon les avait affublés pour les besoins de sa
+cause.</p>
+
+<p>La mère Marthe-du-Rosaire s'était levée:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes-vous, monsieur? questionna-t-elle. Que réclamez-vous? Et qui
+vous a donné le droit de violer un domicile que la loi protège comme
+celui de tous les autres citoyens?</p>
+
+<p>&mdash;Cette loi même que vous invoquez, répondit le faux Yankee en
+s'inclinant légèrement. Mon droit est écrit dans le Code, et la présence
+de ces messieurs,&mdash;il désignait ses deux acolytes,&mdash;que les magistrats
+ont délégués pour m'assister, vous prouve que ma visite, qui a pu vous
+surprendre, n'a rien qui doive vous effrayer. Quant à mon nom...</p>
+
+<p>Il montra du doigt la <i>Filleule de Lagardère</i>, qui,<a name="page_362" id="page_362"></a> droite, les traits
+convulsés, le considérait avec une épouvante, avec une horreur suprêmes:</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez mademoiselle. Elle vous le dira, si son trouble ne vous l'a
+déjà appris. Je suis Samuel Murphy, frère de James-Williams Murphy, son
+père, que je représente ici en vertu de volontés attestées par les
+papiers que voici. Je suis son oncle, son tuteur, son unique parent en
+ce monde, et, armé de l'autorité que tous ces titres me confèrent, je
+viens vous inviter à la rendre à mon affection, à mes soins...</p>
+
+<p>Notre héroïne protesta par un geste frémissant et indigné.</p>
+
+<p>L'ami Dick continua, toujours en s'adressant à la supérieure:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'égarée par une passion folle, cette enfant méconnaisse ce que j'ai
+fait, ce que je suis prêt encore à faire pour elle, c'est une erreur qui
+cédera devant le temps et la réflexion...</p>
+
+<p>J'ai trop confiance en la droiture de son esprit et en la loyauté de son
+c&oelig;ur pour penser que cette révolte passagère aille jusqu'à
+l'ingratitude...</p>
+
+<p>Qu'elle revienne donc auprès de moi: à ce prix, j'oublierai, je
+pardonnerai une aventure dans laquelle la justice aurait peut-être
+quelque chose à reprendre...<a name="page_363" id="page_363"></a></p>
+
+<p>Eh mon Dieu! si ma pupille croit avoir à se plaindre de ma conduite et
+de mes actes, qu'elle invoque l'appui, l'intervention des tribunaux: ils
+décideront entre nous...</p>
+
+<p>En attendant, je prétends qu'elle me suive sur-le-champ...</p>
+
+<p>&mdash;Vous suivre! s'écria mademoiselle Fine-Lame avec l'accent d'une
+détermination insurmontable, ne l'espérez pas!... Non!... Jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, cependant. Cela sera. Je l'exige...</p>
+
+<p>Puis, insistant près de la supérieure:</p>
+
+<p>&mdash;Je désire, avant tout, éviter le scandale... Mais rien ne me coûtera
+pour assurer l'exercice de mon droit... Et, dussé-je recourir à la force
+publique...</p>
+
+<p>De son côté, avec des gémissements et des larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, ah! ma mère, suppliait Florette, entendez-vous? On veut
+m'arracher de cet asile! Défendez-moi, protégez-moi, sauvez-moi!</p>
+
+<p>La religieuse courba la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ma fille, je ne le puis. La loi est une pour tous.
+Soumettez-vous comme je me soumets...</p>
+
+<p>La <i>Filleule de Lagardère</i> se tordait les mains:</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet homme m'a attirée dans un piège infâme!...<a name="page_364" id="page_364"></a> C'est un
+bourreau!... Il me tuera comme il a essayé de tuer Roger!...</p>
+
+<p>La mère Marthe-du-Rosaire se raidit contre l'émotion qui la suffoquait:</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille, prononça-t-elle, je n'ai pas qualité pour apprécier vos
+griefs, et le Sauveur a dit: «<i>Rendez à César ce qui appartient à
+César...</i>»</p>
+
+<p>Ensuite, se tournant vers le pseudo-Samuel:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez pitié de cette douleur... Permettez à cette éplorée de rester
+quelques jours parmi nous... Je vous la ramènerai moi-même...</p>
+
+<p>Le <i>gentleman</i> secoua la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Je regrette d'être obligé de décliner cette prière. Mais mes minutes
+sont comptées. Allons, finissons-en, de grâce!</p>
+
+<p>Puis, interpellant ses compagnons:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, commanda-t-il, faites votre devoir!</p>
+
+<p>Les deux prétendus agents s'ébranlèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez! ordonna à son tour une voix grave.</p>
+
+<p>Depuis le commencement de cette scène, s&oelig;ur Annonciade&mdash;ou Eliane de
+Jouy&mdash;n'avait pas donné signe de vie.</p>
+
+<p>En entendant annoncer la police, elle avait reculé dans un coin baigné
+d'ombre.</p>
+
+<p>Richard Vautier était entré.<a name="page_365" id="page_365"></a></p>
+
+<p>Elle l'avait regardé machinalement.</p>
+
+<p>Alors il lui avait semblé que le sol se mouvait sous ses pieds; elle
+s'était sentie chanceler; sans le mur qui se dressait derrière elle,
+elle fût tombée à la renverse...</p>
+
+<p>Et elle était restée clouée contre ce mur comme par un enfoncement de
+lame en plein c&oelig;ur,&mdash;sans mouvement, presque sans pensée,&mdash;étourdie,
+foudroyée,&mdash;les paupières relevées, la prunelle agrandie, le regard ne
+quittant le nouveau venu que pour aller implorer le crucifix d'ivoire et
+pour lui demander, en quelque sorte, s'il est permis aux morts de sortir
+du tombeau...</p>
+
+<p>D'abord, elle avait entendu, sans comprendre, tout ce qui se passait
+autour d'elle...</p>
+
+<p>Ensuite elle avait compris...</p>
+
+<p>Un frisson de colère avait couru le long de son corps inerte...</p>
+
+<p>C'était en ce moment que sa voix s'était élevée, courroucée et
+impérieuse...</p>
+
+<p>Au son de cette voix, l'ami Dick fut secoué comme par une commotion
+électrique:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a parlé? questionna-t-il.</p>
+
+<p>La voix continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, ne croyez pas cet homme. Il vous trompe comme il m'a trompée.
+Cet homme n'est pas<a name="page_366" id="page_366"></a> un étranger; il n'a aucun droit sur cette
+malheureuse enfant; il ne s'appelle pas Sam Murphy...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire? balbutia celui-ci non moins épouvanté par le timbre
+de cette voix que par les accusations qu'elle formulait. Encore une
+fois, qui a parlé?</p>
+
+<p>La voix reprit plus claire, plus âpre, plus menaçante:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a été flétri par la justice. Il a les mains tachées du sang
+de tous les crimes. Il est encore sous le poids d'une condamnation
+capitale...</p>
+
+<p>Quelque chose comme l'éblouissement d'un <i>Mané Thécel Pharès</i> enveloppa
+le faux Yankee:</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge! grinça-t-il entre ses dents qui craquaient. Je suis Samuel
+Murphy, le riche Américain! Que ceux-là, qui prétendent le contraire, se
+montrent!...</p>
+
+<p>S&oelig;ur Annonciade se détacha de la muraille avec la blancheur de
+laquelle se confondait celle de sa robe...</p>
+
+<p>Elle s'approcha lentement...</p>
+
+<p>Et quand elle fut en pleine lumière:</p>
+
+<p>&mdash;Horace de Villiers, me reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>L'autre rejeta violemment le buste en arrière:</p>
+
+<p>&mdash;Eliane!<a name="page_367" id="page_367"></a></p>
+
+<p>Elle marcha sur lui comme un automate, comme un spectre, comme une sorte
+de cadavre galvanisé par la volonté:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Eliane!... La jeune fille dont vous avez payé le déshonneur par
+le parjure et la trahison!... La femme que vous avez tenté d'ensevelir
+vivante dans une tombe fermée par l'incendie!... La mère dont vous avez
+tué le fils,&mdash;le vôtre[*]</p>
+
+<p class="addr">[*] Voir <i>Patte-de-Fer ou le Secret du puits de Chatillon</i>.</p>
+
+<p>A mesure qu'elle s'avançait, il reculait,&mdash;stupéfié, terrifié,
+livide,&mdash;devant cette pâle apparition, comme la bête féroce devant le
+dompteur.</p>
+
+<p>La religieuse étendit le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! enjoignit-elle avec une méprisante majesté.</p>
+
+<p>Le bandit démasqué fit un mouvement comme pour se précipiter sur elle,
+tête baissée.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! ricana-t-il, le milliard me reste!</p>
+
+<p>Il se retourna vers la porte...</p>
+
+<p>Mais cette exclamation de triomphe se changea en un cri de rage...</p>
+
+<p>La porte venait de s'ouvrir...</p>
+
+<p>Et sur le seuil avaient surgi, le revolver au poing, <a name="page_368" id="page_368"></a>Jacques Perrin et
+Fil-en-Quatre, derrière lesquels se massait tout un bataillon d'agents.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Nous avons laissé le <i>détective</i> au fond de la cave du Tortoni de
+Pantin-la-Guenille.</p>
+
+<p>Cette cave, le brave garçon en connaissait tous les détours, ayant eu
+plus d'une fois l'occasion de l'explorer en y opérant, dans les temps,
+de fréquentes descentes, à la tête de sa brigade, pour rechercher les
+malfaiteurs qui avaient coutume de s'y terrer.</p>
+
+<p>Il savait, entre autres détails, qu'il existait dans ces substructions
+une issue communiquant avec la campagne.</p>
+
+<p>Cette issue, il s'agissait de la retrouver.</p>
+
+<p>Ce n'était rien moins pour lui qu'une question de vie ou de mort.</p>
+
+<p>Une fois la <i>Femme-Canon</i> et ses acolytes persuadés qu'il s'était cassé
+quelque membre en tombant ou qu'il cuvait son vin, affalé sur le sol,
+notre faux ivrogne, qui s'était adroitement arrangé pour ne se faire
+aucun mal dans sa chute, avait commencé ses recherches,&mdash;et celles-ci
+n'avaient pas tardé à être couronnées de succès.</p>
+
+<p>A l'extrémité du caveau, dissimulé derrière une pile de tonneaux vides,
+un soupirail, assez large pour qu'un homme de taille ordinaire y pût
+passer en se coulant, aboutissait à l'extérieur.<a name="page_369" id="page_369"></a></p>
+
+<p>Cinq minutes après cette découverte, Jacques Perrin prenait pied dans la
+plaine Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, il effectuait son entrée dans le cabinet du chef de
+la sûreté.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>L'ex-brigadier alla droit à l'ancien secrétaire du milliardaire
+américain:</p>
+
+<p>&mdash;J'arrivais derrière cette porte, lui dit-il, quand la voix de la
+vérité et du passé a parlé...</p>
+
+<p>J'ai entendu. Vous êtes Horace de Villiers. Moi aussi, je vous reconnais
+à présent,&mdash;et plût à Dieu que j'eusse écouté plus tôt ce je ne sais
+quoi qui me poussait à lire votre nom dans vos yeux!...</p>
+
+<p>Je vous eusse épargné de nouvelles infamies...</p>
+
+<p>Car ce n'est pas seulement le condamné contumace pour les crimes de la
+Varenne, de Nanterre et de Châtillon[**] que j'arrête en ce moment: c'est
+l'auteur présumé du crime de la place de l'Europe; c'est le bandit que
+tout désigne maintenant comme l'assassin du véritable Samuel Murphy;
+c'est le misérable qui a fatigué la patience céleste, que la justice
+humaine réclame et qui désormais, quoi qu'il fasse, n'échappera pas à
+l'échafaud!...</p>
+
+<p class="addr">[**] Voir <i>Patte-de-Fer</i>, deuxième partie.</p>
+
+<p>&mdash;As pas peur, monsieur Jacques! ajouta Fil-en-Quatre.<a name="page_370" id="page_370"></a> Je tiens
+l'oiseau au bout de mon revolver. S'il tente de s'envoler, tant pis! je
+lui inculque du plomb dans l'aile.</p>
+
+<p>L'inspecteur était venu rejoindre son «supérieur» après avoir <i>emballé</i>
+les acteurs du drame de la rue du Pélican.</p>
+
+<p>Il salua ironiquement l'Ecureuil et le Rempailleur tout penauds.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté de posséder des collègues d'un <i>gabarit</i> aussi distingué. Ah!
+mes gaillards, vous avez fait ceux qui étaient de la boutique! Eh bien,
+vous allez tâter ce qu'il en coûte pour couler dans la peau d'honnêtes
+gens comme nous de fichus <i>rascals</i> comme vous!...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon ami!...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, mon frère!...</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p>Ces deux cris sortirent en même temps des lèvres d'Eliane et de
+Florette.</p>
+
+<p>Jacques se rapprocha d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez plus rien, me voici!</p>
+
+<p>Et comme, réunis, ils formaient un groupe, une flamme d'une méchanceté
+tragique alluma les prunelles de l'assassin du Yankee:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! murmura-t-il, on ne me guillotinera pas<a name="page_371" id="page_371"></a> deux fois, et,
+puisqu'elle ne peut être à moi, elle ne sera pas à un autre!...</p>
+
+<p>Sa main se plongea vivement sous le revers de son habit et reparut armée
+d'un poignard...</p>
+
+<p>Il prit son élan, et, sauvage, ivre, fou, il se rua sur la <i>Filleule de
+Lagardère</i>...</p>
+
+<p>Jacques s'était jeté devant elle...</p>
+
+<p>Le bras levé du bandit s'abaissa...</p>
+
+<p>Et la lame de l'arme s'enfonça tout entière dans la poitrine du brave
+garçon...</p>
+
+<p>Il tomba,&mdash;foudroyé!...</p>
+
+<p>Au bruit de sa chute un coup de feu répondit...</p>
+
+<p>L'ami Dick roula, lui aussi, sur le plancher.</p>
+
+<p>Une balle du revolver de Fil-en-Quatre lui avait fracassé le crâne.</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p>Un an plus tard, le jour des Morts, le jeune marquis et la jeune
+marquise de Saint-Pons,&mdash;Roger et la <i>Filleule de
+Lagardère</i>,&mdash;descendaient de voiture à la porte du cimetière Montmartre.</p>
+
+<p>Chacun d'eux portait une couronne.</p>
+
+<p>L'une était destinée à la tombe de s&oelig;ur Annonciade, qui avait
+succombé, trois mois auparavant, à une maladie de c&oelig;ur; l'autre, à la
+modeste pierre qui recouvrait Jacques Perrin, dit <i>Patte-de-Fer</i>.<a name="page_372" id="page_372"></a></p>
+
+<p>Sur cette dernière, il y en avait déjà plusieurs déposées, la veille,
+par Fil-en-Quatre et par ses camarades de «l'administration.»</p>
+
+<p>Ceux-ci avaient été, en effet, obligés d'avancer d'une journée leur
+visite à l'ancien ami, étant de service, le matin, sur la place de la
+Roquette où l'on avait exécuté deux garnements intitulés le
+Bijou-des-Dames et le Rouquin.</p>
+
+<p>
+<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>FIN</small></p>
+
+<p><a name="page_373" id="page_373"></a></p>
+
+<hr />
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="contents">
+<tr><th colspan="3" align="center"><a name="TABLE" id="TABLE"></a><big>TABLE</big></th></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><th colspan="3" align="center">TROISIÈME PARTIE</th></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">LES GALANTS DE MADEMOISELLE FINE-LAME</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#XIV-c">XIV.</a></td><td>Rencontre en forêt </td><td align="right"><a href="#page_001">1</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XV-c">XV.</a></td><td>Faust et Marguerite</td><td align="right"><a href="#page_011">11</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XVI-c">XVI.</a></td><td>Séparation</td><td align="right"><a href="#page_022">22</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&mdash;&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+
+<tr><th colspan="3" align="center">QUATRIÈME PARTIE</th></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">LA RÉSURRECTION DE PATTE-DE-FER</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="right"><a href="#I-d">I.</a></td><td>Changement de décor</td><td align="right"><a href="#page_039">39</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#II-d">II.</a></td><td>Rosine et Bartholo</td><td align="right"><a href="#page_048">48</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#III-d">III.</a></td><td>A bon demandeur, bon refuseur</td><td align="right"><a href="#page_056">56</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IV-d">IV.</a></td><td>Lettres anonymes</td><td align="right"><a href="#page_070">70</a><a name="page_374" id="page_374"></a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#V-d">V.</a></td><td>Le drame de la jalousie</td><td align="right"><a href="#page_081">81</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VI-d">VI.</a></td><td>Le pavillon d'Armenonville</td><td align="right"><a href="#page_092">92</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VII-d">VII.</a></td><td>Dans les massifs</td><td align="right"><a href="#page_108">108</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VIII-d">VIII.</a></td><td>Coup double</td><td align="right"><a href="#page_116">116</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IX-d">IX.</a></td><td>Ce qu'était devenu Jacques Perrin</td><td align="right"><a href="#page_124">124</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#X-d">X.</a></td><td>Réapparition de Fil-en-Quatre</td><td align="right"><a href="#page_136">136</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XI-d">XI.</a></td><td>Murphy-House</td><td align="right"><a href="#page_145">145</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XII-d">XII.</a></td><td>Vie parisienne</td><td align="right"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XIII-d">XIII.</a></td><td>Entre associés</td><td align="right"><a href="#page_161">161</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XIII-d-a">XIII.</a></td><td>Premier jalon</td><td align="right"><a href="#page_177">177</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XIV-d">XIV.</a></td><td>Boulevard Haussmann</td><td align="right"><a href="#page_191">191</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XV-d">XV.</a></td><td>Valet de c&oelig;ur</td><td align="right"><a href="#page_206">206</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XVI-d">XVI.</a></td><td>Mademoiselle Juliette</td><td align="right"><a href="#page_213">213</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XVII-d">XVII.</a></td><td>L'expédition de Fil-en-Quatre</td><td align="right"><a href="#page_218">218</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XVIII-d">XVIII.</a></td><td>Reconnaissance inattendue</td><td align="right"><a href="#page_229">229</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XIX-d">XIX.</a></td><td>A Longchamps</td><td align="right"><a href="#page_242">242</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XX-d">XX.</a></td><td>Provocation</td><td align="right"><a href="#page_256">256</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXI-d">XXI.</a></td><td>Où l'on retrouve Népomucène</td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXII-d">XXII.</a></td><td>La chasse à l'homme</td><td align="right"><a href="#page_274">274</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXIII-d">XXIII.</a></td><td>Le Tortoni de Pantin-la-Guenille</td><td align="right"><a href="#page_284">284</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXIV-d">XXIV.</a></td><td>Les volontés de mademoiselle Fine-Lame &nbsp; </td><td align="right"><a href="#page_302">302</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXV-d">XXV.</a></td><td>La provocation</td><td align="right"><a href="#page_318">318</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXVI-d">XXVI.</a></td><td>Le combat</td><td align="right"><a href="#page_330">330</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXVII-d">XXVII.</a></td><td>Rue du Pélican</td><td align="right"><a href="#page_335">335</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXVIII-d">XXVIII.</a></td><td>Commencement de la fin</td><td align="right"><a href="#page_350">350</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#XXIX-d">XXIX.</a></td><td>Dénouement</td><td align="right"><a href="#page_358">358</a></td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="3" align="center"><small>FIN DE LA TABLE</small></td></tr>
+</table>
+
+<p class="c"><br />
+Imprimerie <span class="ov">générale de Châtillon-sur-Seine.&mdash;</span>A. P<small>ICHAT.</small></p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La filleule de Lagardère; II, by Paul Mahalin
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FILLEULE DE LAGARDÈRE; II ***
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+ of receipt of the work.
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+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
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+
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