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diff --git a/37138-8.txt b/37138-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d516c76 --- /dev/null +++ b/37138-8.txt @@ -0,0 +1,4931 @@ +The Project Gutenberg EBook of Isis, by Auguste Villiers de l'Isle Adam + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Isis + +Author: Auguste Villiers de l'Isle Adam + +Release Date: August 20, 2011 [EBook #37138] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIS *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +[Note de transcription: + +Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Les notes de bas de page sont regroupées à la fin de chaque +chapitre.] + + + + + ISIS + + + + + _Cet ouvrage a été tiré à + dix exemplaires sur papier de Hollande._ + + + + + Comte A. de Villiers de l'Isle-Adam + + ISIS + + «_Eritis sicut Dii...._» + + LE SEPHER. + + [Illustration] + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + + PARIS, PLACE ST-MICHEL, 4 + BRUXELLES, RUE ROYALE, 15 + + + + + _A Monsieur + Hyacinthe du Pontavice de Heussey,_ + + +_Permettez-moi, Monsieur et bien cher ami, de vous offrir cette étude en +souvenir des sentiments de sympathie et d'admiration que vous m'avez +inspirés._ + +_«Isis» est le titre d'un ensemble d'ouvrages qui paraîtront, si je dois +l'espérer, à de courts intervalles: c'est la formule collective d'une +série de romans philosophiques; c'est l'X d'un problème et d'un idéal; +c'est le grand inconnu. L'oeuvre se définira d'elle-même, une fois +achevée._ + +_Croyez, en attendant, que je suis heureux +d'inscrire votre nom sur sa première page._ + + A. de Villiers de l'Isle-Adam. + + _Paris, 2 juillet 1862._ + + + + +PROLÉGOMÈNES + + +I. + +TULLIA FABRIANA + + + «Tout semble annoncer que le siècle actuel est appelé à + voir les luttes les plus ardentes et les plus décisives + qui se soient jamais livrées sur les plus grands + intérêts dont l'homme ait droit de se préoccuper + ici-bas.» + + Dom GUÉRANGER. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Italie. + + +Il y avait eu soirée au palais Pitti. + +La duchesse d'Esperia, belle dame de la plus gracieuse distinction, +avait présenté à tout Florence le comte de Strally-d'Anthas. + +Il annonçait de dix-huit à vingt ans au plus. Il voyageait et venait +d'Allemagne. Sa mère était de l'une des plus illustres maisons d'Italie; +on le savait. Il se trouvait donc allié aux plus hautes noblesses du +pays; la duchesse était même un peu sa cousine; qu'il fût présenté par +elle, ne souffrait aucune difficulté. + +Le prince Forsiani, nommé, depuis la veille, ambassadeur de Toscane en +Sicile, avait paru s'intéresser à lui. C'était un vieux courtisan, fin +et froid, mais solidement estimé de tous. Dans la mesure de +l'indifférence du monde, il était assez aimé. Le jeune homme, après les +respectueuses formules d'usage, s'était assis devant une table d'échecs, +vis-à-vis de lord Seymour, et le cercle d'amateurs et d'ennuyés +marquants avait environné cette partie. On dansait dans les autres +salons. Des demi-paroles furent échangées touchant la conduite de ce +jeune Allemand, qui jouait, au lieu de danser, selon son âge. + +Divers courants d'idées remuèrent bientôt, dans le vague, autour du +prince Forsiani, de la duchesse et de M. de Strally, dont la belle +physionomie fut commentée. Ce qui fit sensation, ce fut la présentation +du jeune homme au nonce-légat (qui daigna survenir vers les onze heures) +par le duc d'Esperia lui-même. + +Son Éminence avait été fort gracieuse durant cette cérémonie: on était +recommandé, cela se devinait.--Mais pourquoi l'empressement du duc +d'Esperia? N'était-il pas sur l'âge?--Une vieille dame, à petit comité, +s'avisa d'insinuer, entre un sourire et une glace, que l'ambassadeur +avait divinement connu la comtesse de Strally, du temps qu'elle habitait +Florence, autrefois,--avant son mariage avec le margrave d'Anthas. Cela +se dit, en italien. Une deuxième dame, également sur le retour, jugea +naïf d'observer que le prince n'était point marié. Ces paroles +comportaient une somme d'hésitations si profonde, que nul ne poursuivit. +Quant au jeune homme, il continua la partie, simplement. + +Rien de significatif ne fut avancé, comme de raison, après ce peu de +mots. + +Dans la soirée, il y eut encore deux fragments d'entretien, assez dignes +de remarque, pour ce qu'ils devaient sous-entendre. Le nonce et la +duchesse d'Esperia causaient seuls, d'une voix polie, depuis une +minute: + +--Et Votre Éminence y est allée? disait la duchesse. + +--Oh! je suis sûr qu'_Elle_ n'était pas au palais, répondit le nonce. +Toutefois, comme il serait très utile d'obtenir un auxiliaire de cette +valeur, je laisserai peut-être un billet, samedi, dans le cas d'une +nouvelle absence. + +--C'est bien excessif, monseigneur. + +Un sourire italien glissa faiblement sur les lèvres de Son Éminence, qui +s'éloigna dans un léger salut. + +Le prince Forsiani revenait. + +Sur un regard indifférent de la duchesse d'Esperia: + +--Je pars pour Naples demain dans la nuit, répondit-il d'un air affable, +mais d'une voix pressée et très basse. Je prendrai Wilhelm aux Casines, +vers neuf heures du soir. L'entrevue est fixée à dix heures. + +--Fixée!... Vous l'avez donc vue, cette belle invisible? + +--Dans le salon ducal, il y a dix minutes. Elle était seule avec Son +Altesse royale et l'envoyé persan. Peu de secondes après, elle accepta +ma main jusqu'à sa voiture.--Quelques mots ont suffi. + +Plusieurs cavaliers, de belles personnes brillantes et satisfaites +intervinrent. On en resta là, sur le mystérieux sujet. Il y eut de +cérémonieuses félicitations, et vers deux heures et demie du matin l'on +se sépara. Le bruit des voitures diminua, la nuit redevint silencieuse +sur Florence. + + + + +CHAPITRE II. + +Celui qui devait venir. + + +Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans +une allée des Casines. + +Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-Élysées de Florence. On y +rencontre des statues cachées dans de vastes murailles de verdure, des +animaux rares, de grands arbres taillés et des étrangers de tous les +pays. Le château des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En +1788, époque où nous sommes, il y avait des décombres, des veilleurs +armés, des statues clair-semées, et des fanaux bariolés de rouge et de +bleu dans le goût vénitien, allumés de distance en distance dans les +massifs. D'ailleurs, grand isolement. + +Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffée de brise passa +dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il était +bien seul. + +--Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela. + +Dans le carrefour de la grande allée, une lanterne posée sur un amas de +pierres éclaira sa figure. + +Peu d'instants après, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de +velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui. +Quand l'inconnu fut devant le prince, il ôta sa toque et le salua d'un +geste gracieux. + +--Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main. + +Et son manteau écarté laissa voir de riches vêtements et les belles +proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine +et se rattachaient au ceinturon de son épée. Son visage noble et fier, +que les symptômes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravité, +paraissait empreint de mélancolie. + +Pour Wilhelm, c'était un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux +bouclés et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint pâle et +de beaux yeux. + +--Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas être le premier +au rendez-vous, je devais à ma qualité d'étranger de m'égarer en chemin. + +--Votre bras. + +Ils prirent le milieu de l'allée. + +--Notre belle Gemma vous a-t-elle parlé de cette personne à laquelle je +dois vous présenter dans une heure? continua Forsiani. + +--La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule... + +--Bien. Mais voyons! D'après ce que vous en avez entendu, quelle idée +vous faites-vous à ce sujet? + +--De la marquise Tullia Fabriana? + +--Oui, dit le prince. + +Le jeune homme hésita, et répondit: + +--Je me représente une femme dont les actions et les paroles commandent +le respect, et qui, cependant, laisse une arrière-pensée qui ne +satisfait pas. + +--Ah! fit le prince. + +Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une +demi-obscurité, des ténèbres bleues; les deux promeneurs se voyaient +parfaitement sous les arbres. + +--Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne; +vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un +précepteur de génie. Vous êtes seul au monde. Vous vous nommez le comte +Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des +Strally-d'Anthas de Hongrie par votre père, et des Tiepoli de Venise par +votre mère; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous êtes riche du +majorat de votre aïeul; vous êtes brave; vous êtes fort; vous êtes beau +comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne +dédaignent pas de commettre un joli rêve; vous arrivez en pleine Italie, +à Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le +bonheur d'être le cousin, bien plus, le protégé de la duchesse +d'Esperia. Vous m'êtes recommandé par le souvenir de votre bonne et +sainte mère; enfin, vous n'avez qu'à vous montrer pour résumer à un âge, +où le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de +luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la +jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-être. Vous vous +y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition +justifiée. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop +à me plaindre de ce monde où vous entrez, je vous eusse dit, si, d'après +une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouvé dans votre nature +quelque chose de solide et d'inné, je vous eusse dit: Retournez dans +votre manoir, épousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bénissez +le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rêvez, chantez, chassez, +dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas +de secouer la poussière de vos bottes, sur la frontière, de crainte d'en +empoisonner vos forêts, vos montagnes et votre vie. + +Comprenez-vous? + +--Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez +interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis +seul au monde. + +Il y eut un moment de silence. + +--Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec +insouciance. + +--Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens +vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se serre +de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles +bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications +aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et +souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent +l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se +fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et +vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le coeur s'épanouit de +bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous? +Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous +trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la +méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par +cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble, +c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire +aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages, +des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à +des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les +spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à +résister; cela suffit. + +Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune +homme en tressaillit légèrement. + +--Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages +que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de +me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir? + +--Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère +autrefois,--je vous le dis encore,--et, ne fut-ce pour votre distinction +et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être +mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et +d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle +peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de +l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle +cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède +l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que +l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle +ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des +autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous +avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié, +bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu +conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai +parlé de vous. + +--Ah! dit le comte. + +Forsiani le regarda. + +--Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et +inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et +l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente +arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de +sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez +étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire. +Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite +qu'elle vous donne là. + +--Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm. + +Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le +prince, qui le devina. + +--Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six +à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est +une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs, +d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse +distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La +simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un +grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle +exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de +cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine, +mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours +maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une +chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter, +malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa +noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,--à +l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est +vrai);--vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait +contre vous hier au soir. + +--Lord Seymour?... s'écria Wilhelm. + +--Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord +Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme? + +--Je me sens moins attiré vers lui que vers tout le monde, je l'avoue, +dit naïvement le comte. + +--Et c'est à lui que vous vous êtes adressé d'abord, continua le +prince... Oui, je crois à de certaines fatalités...--Si vous êtes le +bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde à lord Henri; c'est un +homme à projets fins et violents, malgré sa froideur. Il a diverses +façons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractère. Je +regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission +dont je suis chargé, car je vous aime comme mon enfant, et je crains +qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait +donné ses bonnes grâces... c'est une femme d'expérience qui +m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez +inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une épée bien +maniée. Vous vous présenterez de ma part. + +Ils s'arrêtèrent sous les feuillages, éclairés par un fallot. Le prince +traça deux lignes à tâtons sur son genou. Wilhelm serra le bout de +papier dans son pourpoint. S'il eût été donné à quelqu'un de pouvoir +lire dans son âme en ce moment, il y aurait vu l'étonnement le plus +profond des paroles et des manières de Forsiani. + +--Ah! c'est que vous me trouvez démasqué, mon cher comte, dit en riant +le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce côté, ajouta-t-il; +voilà neuf heures et demie, et il me reste beaucoup à vous dire encore. + +--Monseigneur, que vous êtes bon pour moi! comme je vous aime! + +--Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne +serais pas fâché de trouver un peu d'amitié sincère avant de mourir. + +Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres. + + + + +CHAPITRE III. + +Promenade nocturne. + + +--Voici en peu de mots l'histoire de la noblesse assez étrange de +Fabriana, continua le prince. Il est bon que vous la connaissiez. Tullia +Fabriana descend, par les femmes, des Fabriani vénitiens, dont sa +famille a pris le nom, et, par les hommes, des Visconti de Pise, +lesquels ne sont liés d'aucune parenté avec ceux de Milan. Les chefs +principaux de cette haute maison furent deux jeunes aventuriers, +Lamberto et Ubaldo Visconti, qui, par une belle journée de l'an de grâce +1192, je crois, s'ennuyant de vivre inconnus, vinrent, avec une poignée +de paysans, conquérir à peu près tout le sud de la Sardaigne. Ce n'est +guère plus difficile que cela pour les hommes d'énergie de tous les +siècles. Il y a même à ce sujet une petite histoire: le pape Innocent +III, prétextant des droits délégués par on ne sait trop qui, ou +revendiquant la conquête et l'autorité de deux sujets dont il se +préoccupait beaucoup moins la veille, ou faisant purement et simplement +de cet admirable fait d'armes une question de scribes et de douanes, +réclama d'eux la rémission des villes conquises. Il y eut hésitation. +Bref, les Visconti refusèrent. Ce fougueux pontife les excommunia. + +Devant ce fait, à pareille époque, ils n'avaient que deux partis à +prendre: se soumettre, ou feindre une soumission, et, dans ce dernier +cas, revenir en Italie en traînant leurs petites troupes, débarquer sur +différents points, marcher la nuit, cerner le Très Saint Père, +l'enlever par surprise, incendier le Vatican et en finir en s'instituant +et s'affirmant, de leur chef, plénipotentiaires des droits de l'Église +et souverains d'Italie. Ils ne risquaient rien, étant déjà mis au ban de +la dignité humaine par la bulle qui pesait sur eux. Encourir la +captivité, la torture et la mort? De tels soldats ne tiennent pas à se +laisser prendre vivants! Soulever contre eux une demi-douzaine de rois +et le clergé d'Europe? Peut-être. En regardant de près l'histoire de ce +temps-là, on se demande s'ils n'auraient pas rencontré plus de partisans +que d'ennemis. Mais c'est difficile à oser, même pour les Henri IV +d'Allemagne.--Lamberto Visconti se soumit (ces hommes d'épée!); ce fut +seulement Grégoire VI qui leva l'excommunication. Un ingénieux contrat +fut stipulé. Lamberto épousa une certaine Gherardesca, proche parente du +pape. Ubaldo, rebelle, créa le judicat des sept villes, là-bas, en +Sardaigne, et gouverna. Cela causa deux partis, dont le foyer vint se +centraliser à Florence, et voilà l'origine peu connue de cette lutte des +Gibelins et des Guelfes. Je vous ai raconté cette histoire non seulement +pour vous faire apprécier l'excellence de la noblesse de Tullia +Fabriana, mais aussi pour vous indiquer, en passant, comment les coups +de main, en apparence les plus dévergondés, deviennent des coups d'État, +et finissent par s'accepter, s'enchaîner et se mêler d'une manière à la +fois simple et bizarre, avec la fluctuation générale.--Je vous prie, mon +cher enfant, de ne point conclure de ceci que je ne suis pas chrétien. +Ces circonstances ne touchent le dogme éternel en aucune manière, et, +sans vouloir même sous-entendre les Alexandre VI, les Urbain V, les +Jules II et le reste, il y en a, vous le savez, de beaucoup moins +tolérables dans l'histoire universelle: une croyance qui, malgré tant de +scandales, subsiste depuis tant de siècles, et trouve tous les jours des +martyrs, prouve par cela qu'elle signifie quelque chose; et cette bande +d'escrocs, loin de servir d'arguments contre elle, démontre la solidité +de son trône. Je racontais avec impartialité; voilà tout. + +--Merci, monseigneur, dit Wilhelm. + +N'était-ce pas encore un singulier chrétien que M. l'ambassadeur? + +--Outre ces deux hommes de guerre, continua le prince Forsiani, notre +marquise compte un bon nombre de noms illustres, inscrits au livre d'or +de Venise et sur les annales d'Italie. Elle mène une vie de solitude, +reçoit peu et voyage quelquefois. Elle est seule au monde, comme vous, +mais depuis sept ou huit ans. Sa mère était une femme très simple. De +son vivant, je les ai vues sympathiser. La marquise n'en parle jamais, +non plus que de sa famille: elle semble, chose assez surprenante, avoir +oublié l'une et l'autre. Je sais qu'elle donne une grande part de sa +fortune en aumônes: c'est de la bonté; mais il y a dans sa vie, +peut-être, des secrets moins ordinaires. Je ne la crois pas incapable de +grandes actions. Puisse-t-elle, comme je l'espère, vous prendre en +amitié! + +Dix heures moins un quart sonnèrent au palais Pitti. + +--Maintenant, Wilhelm, je vais vous donner quelques conseils pratiques; +vous les prendrez comme paroles d'un homme qui vous aime, et en qui bien +des choses se sont finies. Je pars dans cinq ou six heures: je suis d'un +âge où l'on peut douter de revoir ceux que l'on quitte... Il est de +nécessité que je vous mette un peu sur vos gardes contre l'existence. En +deux mots, voici la manière à suivre, si vous voulez arriver haut et +vite, quoiqu'il advienne, et si vous voulez rester digne de votre +ambition. Vous ne ressemblez pas à la plupart des jeunes gens de votre +âge, sans cela j'eusse commencé par vous dire: «Mon cher comte, je n'ai +pas de conseils à vous donner. S'il vous reste assez de santé et de +conscience, dans un an d'ici, pour réfléchir sur vous-même et que j'aie +le plaisir de vous retrouver encore, j'aurai peu de chose à vous +apprendre. Vous aurez acquis, dans cette année d'étourdissements, le +regard théorique de l'existence; mais comme le sens de la vérité sera +totalement ébranlé dans votre coeur, je vous souhaiterai du courage. +Quant à présent, bien du bonheur et adieu.» J'eusse parlé de la sorte. +Vous, mon enfant, je puis vous conseiller. Oh! je comprends la jeunesse +et je ne puis trouver fâcheux de se délasser quelquefois, de se laisser +aller à jouir de ses vingt ans. On n'a vingt ans que peu de jours; mais +la vie importante est celle dont les actions ne troublent pas notre +dignité, renforcent le sentiment sublime de notre espérance, nous +donnent la sérénité intérieure et nous autorisent, par cela même, à +prendre confiance dans la mort. C'est de cette existence aux luttes +difficiles que je désire vous parler. + +Vous allez avoir affaire à des hommes qui s'estiment presque tous +capables de changer la face du monde et dont chacun se pense plus que +le voisin, ce qui, vu de près, constitue le plus clair de l'apparente +égalité universelle.--Si l'on vous trouve jeune, ne dites rien; mais +pesez le résultat social et pratique de l'homme qui vous trouvera jeune, +vous serez étonné de voir comme c'est, presque toujours, nul ou infime. +N'écoutez pas tous ces gens qui voient les choses de haut; ils les +voient de si haut, qu'ils finissent par ne plus rien distinguer. Ne vous +laissez jamais éblouir par leurs affirmations. Décomposez, en pensée, +chacun des termes qui les énoncent, et la plupart du temps vous +trouverez l'ensemble niais ou naïf. Souvent vous entendrez un homme dire +cependant une chose profonde, et vous le verrez divaguer une minute +après. Le dernier venu peut dire des choses profondes! C'est de les unir +entre elles qui est difficile. Celui qui le fait, par exemple, est un +homme. Si vous avez intérêt dans une discussion à suites sérieuses (n'en +faites jamais d'autres) à ce qu'un tel ou un tel ne parle pas longtemps +contre vos idées, prenez-le par un petit détail désagréable de sa +conduite ou de sa vie privée: ne craignez pas d'entrer là-dedans, sans +façon, en maître; et faites voir des spectacles inattendus en dilatant +cet ennuyeux détail: on terrasse des lions avec des riens pareils. Je +regrette de ne pas faire cette expérience devant vous, pour vous montrer +ce qui en résulte; mais ceci n'étant qu'une question de tact, vous devez +comprendre les mille manières gracieuses dont cela s'entoure. Si vous +tenez à ce que votre avis soit accepté, sachez ceci: qu'avoir raison, +c'est avoir _plus_ raison. Quel but vous proposez-vous? Amener à vos +vues? Ne commencez donc jamais par blesser autrui d'une dénégation +absolue de son avis. Dites ce qu'il dit, et si vous avez l'au-delà, +faites-le lui voir. Il y viendra de lui-même; mais il mourra sur la +brêche plutôt que de démordre que vous avez tort, si vous commencez par +nier ce qu'il dit. Ne vous emportez donc jamais! dans aucune +circonstance! Si vous n'êtes plus maître de vos paroles, comment le +serez-vous des paroles d'autrui? + +Wilhelm écoutait toutes ces choses simples avec une grande attention. La +nuit s'avançait dans le ciel. Le prince continua paisiblement: + +--Et puis, comte, il faut avoir de la charité, voyez-vous; la charité, +c'est le respect du prochain. En respectant l'homme, même le plus tombé, +vous en ferez votre chien, si vous voulez, tant le sentiment de sa +noblesse est élevé chez l'homme. Pour arriver à respecter tout homme +ayant agi d'une manière révoltante, il n'y a qu'à se faire ce dilemme: +ou cet homme avait une raison pour commettre tel acte misérable, ou il +n'en avait pas. S'il n'en avait pas, c'est un fou qu'il faut plaindre et +non juger, ni mépriser;--s'il en avait une, il est bien évident que moi, +doué de raison comme lui, également homme, si j'avais été placé dans les +mêmes conditions et circonstances que lui, si j'avais été poussé par les +mêmes mobiles que lui, j'aurais fait comme lui, puisqu'il a fait cela +d'après une raison. + +Ne jugez donc jamais l'homme et respectez-le toujours, quoi qu'il ait +fait. Jugez seulement _l'action_, parce qu'il faut bien statuer sur +quelque chose pour vivre sociable, et passez outre. Essayer de retrouver +les mobiles n'est pas possible; d'ailleurs, c'est inutile et insondable; +c'est d'un autre monde que le nôtre. Il faut respecter l'homme parce +qu'on est homme et qu'on doit respecter son humanité dans celle +d'autrui. + +Quant aux idées d'autrui, c'est une autre affaire. Il ne faut pas tenir +à l'admiration ou à l'indifférence de ces gens, dont le blâme et +l'estime obéissent aux mêmes mobiles que le flot qui va et vient. Est-ce +que cela compte? Est-ce qu'on s'en occupe? C'est la poussière de la +route; c'est le vent qui passe. Laissez dire ces personnes qui ne font +que réciter des à peu près toute leur vie, en s'imaginant qu'on ne peut +pas y avoir songé comme elles. Si vous saviez comme c'est peu de chose, +en résultat! Si vous saviez comme ce qu'elles font est ridicule, +pitoyable et méchant! Tenez, la soirée d'hier vous a semblé toute +agréable; votre présentation au nonce, toute simple; les bontés de la +duchesse d'Esperia, mon amitié, toutes naturelles? Vous ignorez ce que +ces faits ont suscité de pensées viles, de raisonnements abjects, de +demi-mots infâmes!... Sous le masque de sérénité, vous ne vous figurez +pas ce que je lisais de traductions dans ces petits sourires rampant +comme des vipères sur les lèvres de ces beaux jeunes gens et de ces +charmantes femmes! Il m'eût suffi de prononcer deux ou trois paroles +élégantes et mesurées pour faire frémir bien des éventails et pour +amener le silence et la pâleur sur l'insouciante niaiserie de bien de +ces figures, sachant ce que pèse leur insouciance; mais il faut +pardonner à ceux qui ne savent ce qu'ils font. Vous verrez ces galants +qui se permettent de railler une noble action, en croyant se la définir, +parce qu'ils en aperçoivent un côté à leur taille! Ils sont prévenants +avec les femmes, ils ont du coeur devant le danger, et point d'âme en +face du ciel, de la conscience et de la création.--Belles manières, +gants parfumés et moustaches fines!--Tas d'ossements que tout cela! + +Prenez deux mois de pauvreté froide pour m'évaluer ces belles dignités! +Comme vous les verriez calculer et commettre de ces bassesses +incroyables, sans nom,--pour vivre? Pas du tout! Ils agiraient par +ennui, fainéantise et lâcheté, pour se procurer le plus petit plaisir. +J'ai vu cela tant de fois!... Un homme de bon sens, qui est seul avec +deux bons bras et du coeur, ne peut manquer exactement de vivre +partout; mais ces philosophes estiment que le travail est une faiblesse. +Grand bien leur fasse! + +Croyez-vous qu'une centaine de ces hommes de goût fassent la monnaie +d'un paysan, qui aime une brave femme, la bat de temps à autre, élève sa +famille, travaille la terre, et daigne prier Dieu?... Voilà cependant le +monde dans toute sa splendeur, mon cher Wilhelm! eh bien! ne le +méprisez pas. Vous ne pouvez comprendre les forces d'impulsions graduées +vers l'infamie, les rouages de la bassesse et du crime, les poussades +insensibles qui conduisent là. Ce sont des abîmes! Plaignez et +respectez, malgré tout, si vous voulez voir dans la vie quelque chose... +de plus que la vie!... + +En un mot, ayez cette charité dont je vous parlais tout à l'heure. Vous +m'avez compris, n'est-ce pas? + +--Oh! cher prince! Cela met de la glace sur le coeur! + +--Oui, c'est assez froid; mais on s'y habitue. + +Voici des conseils pour vous, maintenant. Je vous sais modeste, je suis +sûr que vous le serez toujours, en paroles, au moins, par cela seul que +la modestie est l'orgueil logique. Vous êtes riche, tant mieux; mais ne +faites jamais de dettes, quand même il s'agirait d'un trône, par la +simple raison que vous pourriez mourir sans vous être acquitté, que cela +s'oublie, et que si vous voulez être sûr de vous-même, il importe que +vous soyez prêt à mourir à toute heure, tel que le sort vous a fait, +sans rien devoir de plus à personne. C'est de la vraie dignité, cela.-- + +N'hésitez jamais; agissez toujours devant l'occasion; faites n'importe +quoi, mais faites quelque chose: tous les événements s'entre-valent, à +peu près, pour celui qui en sait trouver le joint et en extraire la +valeur réelle: c'est-à-dire, pour celui qui sait découvrir le plus grand +nombre de rapports possibles de tel événement avec le but absolu de son +existence: les natures à tâtonnements n'arrivent à rien de solide; +agissez donc toujours devant l'occasion en déployant sur elle toutes les +ressources de votre présence d'esprit.--Ne vous liez jamais avec +personne au point de vous livrer en paroles; jamais! cela ne mène à rien +qui vaille, et cela diminue la volonté et le respect de son but, quand +bien même votre ami serait l'idéal des amis. Croyez, mon cher enfant, +qu'il m'a fallu bien souvent l'expérimenter, pour le croire! Parlez de +choses indifférentes, laissez dire, et ne craignez pas de rendre +service au premier venu, eussiez-vous été affligé vingt fois de l'avoir +fait.--Si vous recevez des avances, et l'on vous en fera, du courage! +Contraignez votre bon coeur! Recevez-les froidement; pas de +confidences ni d'expansion d'aucun genre, ou vous serez moins estimé +demain. + +Ah! cela est dur, à votre âge; je le sais; mais il faut choisir entre +une destinée obscure ou glorieuse, et, le choix fait, garder une volonté +de fer sur laquelle un instant d'oubli ne puisse mordre. Un homme qui +risque un avenir pour le divertissement de parler une minute, doute de +lui-même à cette minute et par conséquent ne mérite pas de réussir. + +Le monde est à l'homme assez concentré, assez maître de sa volonté et de +sa pensée, pour agir sans répondre aux autres hommes autre chose que +«oui» ou «non» indifféremment, toute sa vie. + +Ne craignez pas de vous faire des ennemis, s'il le faut;--n'a pas +d'ennemis qui veut! Ils servent beaucoup plus que les amis. Les amis +ont bien assez de s'occuper d'eux-mêmes: les ennemis s'occupent de vous +et vous préparent de quoi exercer votre faculté de vaincre les +obstacles. Les obstacles sont aussi nécessaires que le pain. Ne faut-il +pas des ennemis à celui qui veut vaincre?--Quand vous parlerez, +continuez à ne pas sourire ni hausser les sourcils, enfin à garder un +visage sans mobilité autant que possible... (Si je vous dis tout cela, +c'est que je vous voudrais parfait, mon cher enfant.) Soyez grave et +indifférent. Prononcerait-on les paroles les plus fortes, les plus +humaines, les plus profondes, que sembler tenir à les imposer serait +s'aliéner maladroitement l'esprit du monde: on paraîtrait vouloir +paraître, ce qui tue. + +Wilhelm était muet d'attention. + +--Ce que je vous dis là vous semble à présent d'une grande simplicité, +n'est-ce pas? vous ne pouvez savoir ce que me coûtent ces conseils. +Seulement, Wilhelm, sachez que les sages les plus en renom, prophètes +ou demi-dieux, n'ont bouleversé l'univers qu'avec des simplicités de ce +genre, parce que ce sont à peu près les seules exactitudes de la vie et +qu'on n'y revient (chose réellement mystérieuse) qu'après avoir fait le +tour de l'existence. + +Ouvrez les quelques livres laissés par les grands hommes, comme ces +Bibles, ces Koran, etc., vous y trouverez des ingénuités surprenantes, +des choses que vous vous seriez dites cent fois de vous-même: +«Aimez-vous les uns les autres! Ne faites pas à autrui..., etc.» «Il +n'est d'autre Dieu que Dieu! etc.» et mille variantes. Vous vous +demanderez alors comment, avec des phrases de cette naïveté, des phrases +écrites dans le fond de toutes les consciences, on a pu transfigurer les +sociétés humaines et s'ériger en prophète ou en Dieu. + +Le penseur ne s'arrête pas à ces paroles; il les trouve trop simples; il +oublie souvent que la foi n'est pas une conviction, mais un acte: l'acte +de s'assimiler le plus d'évidences divines possible, chacun dans le +_moment_ et suivant la sphère où il se trouve. + +Ah! si vous saviez comme une parole, en apparence banale, contient de +puissances terribles et marche vite! Voyez: cinq parties composent la +terre. Il y a là dedans plus d'un milliard d'hommes, tous très entendus +dans leur métier, dans leur détail; par qui est-ce manié, remué, +gouverné? Par une centaine de personnages d'une intelligence presque +toujours bien ordinaire. La plupart d'entre eux se divertissent très +royalement, je vous assure: ce sont leurs seuls milieux de grandeur qui +les élèvent; ils le savent, du reste, et en font bon marché +intérieurement. Tenez: l'un deux (c'est de l'histoire moderne), après +avoir eu plus de cent quatre-vingts millions d'hommes,--entendez-vous ce +chiffre?--en partage, à dix-neuf ans; après avoir été le suzerain d'une +douzaine de rois, après avoir gagné victoires sur victoires; après avoir +été plus grand que César, et avoir possédé pourpre, hermines, sceptres +et triples couronnes impériales, s'en alla tourner la soupe de trois ou +quatre moines en qualité de frère convers, et laver leurs divers +ustensiles de ménage, par humilité. Voyez-vous ce guerrier, ce grand +politique, ce fin législateur, ce maître de l'Europe, enfin, le +voyez-vous retenant son froc de bure et accomplissant gravement son +travail? Pensez-vous qu'il ne lui fallait pas autant d'intelligence, +alors, qu'autrefois pour gagner Tlemcen, Rome, Pavie, Mühlberg, etc.? et +que cela ne valait pas bien ce que faisaient les douze ennuyés de +Suétone? + +--Oh! murmura Wilhelm, c'est vrai!.... C'est effrayant! + +--Parce que vous voyez le mot CHARLES et le mot QUINT, et que vous +perdez l'homme de vue sous ces deux mots prestigieux. Cela vous passera. +Il ne faut jamais oublier le cadavre. Cet individu, comme les autres +empereurs ou rois, ne représente cependant que la conséquence d'une +parole prononcée depuis des siècles. Vous voyez ce qu'un mot peut +produire. Un tel ouvre la bouche et articule une idée quelconque pouvant +s'appliquer à un fait général; cette idée se décompose, s'absorbe et +s'assimile d'un milliard de différentes façons par le milliard de +différents cerveaux qui ont un milliard de manières différentes +d'entendre les mots et de voir les choses. Chacun l'admire en raison de +ce que chacun voit dans son idée (émise au hasard souvent) et de ce que +chacun peut s'en appliquer d'utile suivant son degré d'intelligence, +relativement aux fonctions qu'il exerce. Bref, d'un commun accord, +l'homme et son idée finissent par devenir miraculeux, simplement parce +que ouvrir la bouche, principe de l'événement général, est déjà un +miracle. Plus l'idée est simple, plus on peut y dépenser de +l'intelligence; plus, par conséquent, elle provoque de méditations et +plus on trouvera de personnes à venir séculairement y tasser leur somme +d'ingénuités. Voilà toute l'histoire, ni plus ni moins, mon cher comte, +croyez bien cela. Cependant, vous avouerez que s'il n'y avait pas de +raison à ce que ce grand rêve s'accomplît, s'il n'avait ni loi ni but, +s'il n'y avait rien au fond de toutes choses, enfin, ce serait d'une +niaiserie bien mystérieuse!... + +N'en concluez donc pas au mépris de l'humanité, mais à la puissance de +la parole humaine. + +La lune brillait sur les arbres. Ses rayons, à travers le feuillage, +éclairaient les deux promeneurs. Wilhelm pouvait se croire en Allemagne. +Il se taisait; il écoutait. + +--Quant aux femmes, ajouta le prince Forsiani, je crois inutile de vous +faire donner le soleil de plein midi sur une femme du soir, sur une +gracieuse personne sortie à dix-huit ans du dortoir, et qui compte huit +ou dix ans de services: gardez vos rêves! Ils valent mieux que la +réalité. Seulement, comme je ne tiens pas, en définitive, à vous laisser +surprendre, je veux vous mettre en présence d'une femme pour tout de +bon, d'une femme que j'estime et que j'admire. Oui, je vous avoue que si +je ne vivais pas avec le souvenir d'une autre, souvenir qui remplit mon +âme--et qui me suffit,--la marquise Tullia me paraîtrait la seule femme +possible pour un homme supérieur. Plus je pense, plus je trouve qu'il y +a en elle quelque chose de très élevé; et si vous la touchez, si elle +vous admet dans son intimité, elle vous fera _vivre_, dans la haute +acception du mot. Je l'ai toujours vue ce qu'elle est: je la connais +depuis une dizaine d'années, ayant été très lié avec son père, le duc +Bélial Fabriano (lequel est mort empoisonné chez l'un de ses amis, à +cause de haines datant de loin dans la famille). A cette époque, elle +était à peu de chose près ce qu'elle est maintenant. Au premier abord, +c'est une femme du monde, parfaitement élégante. En y regardant de près, +en faisant bien attention, car elle ne se livre jamais, et il faut +saisir une nuance pour pressentir cela, tous ses charmants avantages se +déforment jusqu'à des proportions tellement indéfinissables, que je veux +m'abstenir de qualifier la valeur de son intelligence. Vous serez +probablement surpris de ce naturel, et d'un phénomène assez frappant que +présente sa conversation, c'est le changement d'aspect dont les actions +les plus ordinaires semblent se revêtir lorsqu'elle en parle. Ce que je +vais vous dire est peut-être hasardé à force d'être grave et anormal, +mais elle a parfois des paroles qui éveillent dans l'esprit on ne sait +quelles impressions inconnues..., je ne veux pas dire _oubliées_. Au +surplus, vous verrez. Les sentiments humains, pour cette étrange +personne, mon cher enfant, sont réduits à un mécanisme sûr et profond +qu'elle fait jouer, en souriant, avec autant de précision et de +fatalité, que les coups d'une combinaison d'échecs. Une fois elle m'a +proposé un conseil, je l'ai suivi; il a évité une guerre. Il était +positivement d'une habileté remarquable, et j'en suis encore à me +demander comment elle pouvait être à même de me l'offrir. Somme toute, +je n'ai jamais mieux compris que ce soir que je ne savais rien de très +précis au sujet de Tullia Fabriana... Vraiment, lorsqu'on songe, il y a +du ténébreux dans cette femme!... ajouta le prince, comme se parlant à +lui-même.--(Il y eut un moment de silence sur ce mot.)--Mais voilà dix +heures qui sonnent, venez. Ne la jugez pas sur ce qu'elle vous dira ce +soir: le masque, vous savez.--Avez-vous des chevaux ici près? + +--Oui, monseigneur, dit Wilhelm, de l'air d'un homme éveillé en sursaut. + +--Bien, sans quoi je vous eusse amené dans ma voiture. Donnez-moi votre +main,--encore!--Souvenez-vous en temps et lieu de ce que je vous ai dit, +et passez-moi ce qu'il y a d'un peu... suprême... dans mes petits +conseils, en faveur de ma tendresse pour vous. + +--Monseigneur, je n'oublierai jamais cette soirée, dit le jeune homme; +je suis tellement ému que je ne sais comment parler et vous remercier de +tout mon coeur. + +--Cher enfant!... dit le prince, avec un long regard pensif, et il +murmura bien bas, dans l'ombre: Ah! belles étoiles des nuits de la +jeunesse!... Amours!... Enthousiasmes perdus! Voici le printemps, +cependant les feuilles tombent autour de nous autres... Pauvre espérance +humaine!--Allons! à cheval!... dit-il tout haut. + +--Christian! appela le comte de Strally. + +--Monsieur le comte? dit un nouveau personnage en accourant auprès des +deux promeneurs. + +C'était un vieux domestique. Le prince Forsiani le dévisagea d'un coup +d'oeil et parut content de son ensemble. + +--Nos chevaux! bien vite! dit le comte. + +Quelques minutes après, ils s'arrêtaient devant un de ces grands palais +près de l'Arno; les portes s'ouvrirent comme devant des gens attendus, +et ils montèrent les degrés de l'immense escalier de marbre... + + + + +CHAPITRE IV. + +Premier aspect de Tullia Fabriana. + + + «Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa + raison, l'élève au-dessus de lui-même et lui donne le + sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde + ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans + sa retraite une compensation à tous les vains plaisirs + dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit tout + perdu s'il manque de paraître à une assemblée, néglige + un spectacle.» + + (ZIMMERMANN, _la Solitude_.) + + +En supposant que la femme dont les allures préoccupaient le prince +Forsiani fût morte au moment où il en parlait au comte d'Anthas, voici +ce qu'il aurait été possible à un observateur de résumer au sujet de +l'existence de cette personne, s'il eût désiré lui consacrer une notice +biographique à l'usage universel: + +«Tullia Fabriana était du nombre de ces grands esprits, types +supérieurs, constitués par la précoce expérience des événements, de la +méditation et du monde. + +»Ceux-là, de bonne heure, avant d'être aperçus, avant d'être entraînés +dans le courant, se rendent compte de l'existence et, par conséquent, +ont le temps de replier en eux-mêmes leurs grandes ailes pour n'en point +porter ombrage aux autres. A force de reconstruire et de sonder les +faits, elle s'était dégoûtée de l'action. + +»Certes, le renom des femmes glorieuses avait dû rembrunir son beau +front plus d'une fois; mais, à la réflexion, satisfaite de l'état peu +dépendant où sa naissance l'avait placée, elle avait pris le parti de +vivre dans une concentration égoïste. L'isolement lui suffisait. Elle +était parvenue, peu à peu, sans apparente résolution, à voiler sa vie +véritable le plus hermétiquement possible. + +»L'isolement!... Faveur spéciale du destin! Privilège dont la +prescription est désormais sans appel!--A qui est-il donné de pouvoir +s'isoler aujourd'hui? + +»Les personnes d'une position riche ou d'un rang élevé acquièrent +d'autant plus difficilement ce suprême avantage que par les rapports +quotidiens de leur existence elles se trouvent être le principe, le +point de mire et le pivot des milliers de convoitises et d'intérêts +individuels qui vont se groupant, s'enchaînant et s'atténuant jusqu'aux +derniers degrés de la hiérarchie sociale. L'humanité se représente en +partie autour d'un seul et le cerne avec une vigilance et une +opiniâtreté motivées par l'ordre des choses. + +»En considérant ces filières d'industries, de tous les siècles et de +tous les pays, qui vont s'étiqueter et se subdiviser les unes dans les +autres jusqu'au point où le relatif ne se distingue plus, où le +dénûment, à l'état parfait et normal, se dresse de partout avec son +cortège de tristesses, on s'étonne moins de ce que la parole ou le +mouvement d'un seul détermine cette incalculable série de profits et de +préjudices. Comme, d'autre part, ces profits et ces préjudices sont +d'une importance parfois vitale pour ceux qu'ils intéressent, les hommes +de recueillement, de travail et de silence éprouvent de grandes +difficultés à éviter les insignifiantes dissipations de paroles et les +diffusions de soi-même que le contact d'autrui ne manque jamais +d'entraîner. + +»Grâce au miraculeux équilibre de presque toutes les sociétés +d'Occident, équilibre combiné sur la résultante d'un nombre égal de +forces organisantes et de forces contraires, le _mouvement_ de chacun, +depuis le mendiant jusqu'au prince et depuis le berceau jusqu'à la +tombe, peut demeurer prévu, défini et réglé par les différents codes +européens. Une pareille réflexion suffirait pour démontrer +l'impossibilité d'un isolement durable dans n'importe quelle ville +d'Europe. Il faut vivre avec ses semblables; et cette immense loi, +comme un filet de rétiaire, s'enroule autour des personnes précisément +en raison des efforts tentés par elles pour s'en dégager. Nul ne peut +s'abstraire de cette liaison infinie. Elle va jusqu'à rendre les +individus solidaires, à leur insu, les uns des autres; et ce qui serait +de nature à étonner même le chrétien,--si le chrétien ne gardait pas +toujours, au fond de sa pensée, des pressentiments de solution pour tous +les problèmes,--c'est qu'on ne bronche pas plus souvent, ne fût-ce qu'à +cause des mouvements du prochain, et qu'on ne tombe pas, à chaque +minute,--de par les inévitables conséquences des moindres actions, et +grâce à l'imperfection des codes,--sous le coup d'une flétrissante +juridiction correctionnelle. Il est à remarquer, du reste, que peu +d'hommes échappent toute leur vie à une atteinte quelconque de la loi. +Cette affirmation peut surprendre; mais dans l'existence la plus retirée +et la plus pure, il ne serait peut-être pas impossible, à l'aide d'un +minutieux examen, de découvrir au moins une petite tache légale, une +trace de démêlé judiciaire. On n'est pas libre de s'éloigner des +intérêts universels, si indifférent qu'on puisse être, tout simplement +parce qu'on fait partie des intérêts universels. La vertu, la dignité, +le bonheur domestique de chaque particulier ne dépendent-ils pas d'un +rien, d'un détail, d'un geste? Quel serait l'honnête citadin assez sûr +de son tempérament pour oser affirmer que, par exemple, l'excès d'un +verre de vin, risqué dans les conditions les plus atténuantes, ne le +conduira pas aux bagnes par ses conséquences?... Le chrétien peut dire +que cela tendrait à prouver que notre liberté, notre dignité et notre +bonheur réels, ne sont pas de ce monde;--en attendant, il n'est de +réellement libres et de réellement seuls que ceux auxquels il a été +donné de franchir, de sommets en sommets, la hiérarchie des idées, parce +que ceux-là n'offrent guère de prise aux souhaits violents et +s'inquiètent peu des maux ou des joies que leur présente la terre. Ils +ne se préoccupent pas outre mesure de vivre ou de mourir: tout se +définit tranquillement à leurs yeux; ils font le bien, selon la plus +simple acception du terme, autant qu'il leur est donné de pouvoir le +faire, et ne savent ni haïr ni condamner. Les yeux fixés sur l'idéal, il +leur est permis de juger, parce qu'ils aiment et qu'ils pardonnent. +Ceux-là puisent, dans l'infini de cette expansion intérieure, le +principe de l'immortalité. S'ils daignent prendre part à l'agitation +universelle, soldats ou penseurs, aux premiers, le trône d'or de la loi, +principe des forces brutales de la terre; aux seconds, le sceptre de +diamant de la parole, principe des forces motrices du monde. Mais, +aussi, quelques profondes blessures cachent les rayons de leur gloire! +Sisyphe se conçoit-il sans le rocher?... Socrate, sans la ciguë?... +Prométhée, sans le vautour?... L'égoïste dégoût et la permanente +indifférence des autres hommes absorbés par le détail n'est au fond +qu'une sourde envie dirigée contre eux: en creusant les mobiles de ce +sentiment on finit par le comprendre et lui faire miséricorde: en est-il +moins triste? et ses conséquences pour l'homme héroïque en sont-elles +moins funestes?... Heureux donc, bienheureux ceux qui peuvent, tout en +planant, cacher leur grandeur! On ne les crucifie pas. + +»Tullia Fabriana se tenait à distance, ayant tout à donner et peu de +chose à recevoir dans l'assez banal commerce du monde. Ne pouvant rompre +tout à fait avec lui, par sa position essentiellement mondaine, elle ne +lui laissait voir que ce qu'il est strictement impossible de lui cacher. +Le reste du temps elle vivait d'elle-même et de sa pensée. Dans un +entretien, c'était une nature pneumatique par laquelle l'esprit des +autres personnes était rapidement retourné, compris et évalué à leur +insu, en vertu d'un presque infaillible calcul de _riens_ systématisés. +Comme elle savait tout dire, elle savait gêner lorsqu'on essayait de +s'aventurer un peu dans sa conscience. Le secret de cette habileté +consistait dans l'insaisissable difficulté de transitions qu'elle +laissait éprouver entre un point de départ donné et un courant d'idées +plus expansif. Sûre méthode pour n'être jamais obligé de froisser +personne et de garder les dehors de l'urbanité en conservant, en +soi-même, l'indifférence solitaire. Son âge la secondait un peu, du +reste, dans ces sortes de réussites. L'absence d'indécision dans le +regard et dans la tenue, qualité qui généralement spécialise les femmes +de cette saison, se pressentait si magnétiquement dans sa beauté, que sa +vue seule glaçait les fadeurs sur les lèvres. Elle en était même arrivée +à un tel point de force intérieure, que le sourire demi-railleur, +semi-paternel, que se permettent doucement, par exemple, les vieux +gentilshommes vis-à-vis des femmes,--et dont le charme et la grâce +éclairent subitement leurs visages,--s'était toujours troublé devant la +toute simple et toute virile dignité de cette mystérieuse personne. + +»Quelques êtres sont doués d'un fluide fascinateur dont les esprits +diserts et froids ne peuvent se rendre compte et que, cependant, ils +subissent d'une manière insurmontable, inexplicable et soudaine. Le +vulgaire, qui rit et qui passe, ne croit pas à cette supériorité: peu +lui suffit. Il ne relève de cet empire que dans les rares secondes où il +se trouve en contact avec l'un des êtres qui l'exercent. Le vulgaire est +alors semblable à ces campagnards narquois qui se moquent d'une pile +électrique et changent de visage dès qu'ils ont touché le fil. Il est +vrai que leur étonnement ne dure qu'une heure et se termine par quelque +mot sceptique ou indifférent. Le vulgaire ne connaissait de Tullia +Fabriana que son nom et ce nom s'entourait d'une auréole de dignité et +de respect. Il s'émanait d'elle un sentiment de considération et de +sympathie profondes qui, s'imposant naturellement à tous ceux qui +l'approchaient, était accepté sans secousse ni discussion. + +»La vie est un choix à faire: il ne s'agit que de vouloir grandir en +soi-même pour se sentir vivre. Tout est dans la volonté, pour nous! +Certaines gens, sous prétexte qu'on doit mourir, que tout est vanité, +que leurs classiques illusions sont perdues et autres romances, s'en +tiennent à ces aperçus d'elles-mêmes et, se refusant aux impressions +élevées, traînent le boulet d'une existence sans idéal. Ce sont les +premières dupes de leur imprévoyance. Un pareil positivisme rapproche de +l'instinct. On devient insignifiant pour soi-même, et ces armures de +salon ne tiennent pas contre deux heures de lutte pratique. Il ne +faudrait s'étonner de rien, d'après leur devise: Celui qui ne s'étonne +de rien doit commencer par se trouver bien étonnant lui-même. + +»Encore s'ils étaient sincères, ces philosophes! mais le premier milieu +venu suffit pour les distraire et les frapper de contradiction. Encore +s'ils en devenaient meilleurs!... Mais, impuissants à souffrir seuls, +ils ne se plaisent qu'à refroidir la paisible espérance des autres. +Toute parole contient une force, et comme ils parlent en prenant peu de +souci du scandale contenu dans leurs paroles, ce scandale, étant quelque +chose, marche à travers les foules et les siècles. Ainsi le discours +d'un malheureux à conviction intermittente, ainsi la phrase d'un homme +qui eût peut-être admiré le lendemain, selon l'humeur du moment, ce +qu'il chargeait la veille de dérision, s'en va détruire le recueillement +d'un bon nombre des condamnés à mort qui l'entendent, et qui, se prenant +au sérieux, prennent la parole de ce faux-frère au sérieux. Et alors la +propagande recommence de plus belle!... Triste origine du doute. + +»En somme, la contraction des rictus vénérables d'un million de braves +hilares qui, sous prétexte d'illusions perdues, passent exprès la durée +majeure de leur carrière à ne rien voir nulle part, constitue-t-elle un +acte de présence suffisant pour qu'il leur soit décerné un valable +droit de décision dans les questions profondes? Ont-ils bien réellement +formulé, par cette grimace arbitraire, la dernière expression de la +philosophie? C'est au moins douteux, puisque la philosophie les +comprend, au fond de ses déductions inférieures, et que, d'après +eux-mêmes, ils tirent précisément leur bonne grosse gloire de ce qu'ils +ne la comprennent pas. + +»Donc, puisqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas,--faute d'un peu d'âme +et de bonne volonté,--le penseur ne doit pas en tenir compte. Ils sont +pareils à ces lacs maudits, à ces eaux mortes, dont les vapeurs tuent +les oiseaux du ciel, si leurs ailes ne sont pas assez puissantes pour +les franchir d'un trait. + +»Il est assez pénible de s'en apercevoir; généralement les cyniques +rassis et mûrs se rencontrent dans les castes élevées qui,--à tort ou à +raison,--mènent joyeuse vie un peu aux dépens du labeur universel. Cela +cessera quand la sape de la justice sera parvenue jusqu'à eux; mais cela +est, quant à présent, et cela fut presque toujours. Ces hommes n'ont +d'autre valeur que l'impulsion même qu'ils donnent de par la +dispensation de leur fortune. Il faut donc leur montrer une certaine +déférence, à cause de cette force dont l'organisation sociale les +investit gratuitement, et avec laquelle ils peuvent nuire. Les relations +inévitables de chaque jour obligent les âmes élevées à frayer avec ces +âmes restées en chemin, sous peine de voir leurs plus simples actions en +butte à toute sorte d'impudents commentaires (le monde, prêtant ses +petitesses à ses grandeurs, ne croit pas au désintéressement du génie). +C'est sans doute pour ce motif que Tullia Fabriana recevait parfois le +flux brillant de cette société dont elle ne pouvait défendre sa vue, +mais dont la conscience collective s'arrêtait devant la sienne, comme la +mer devant le rocher. + +»Ainsi, dans les salons de son palais, sur l'Arno, se rencontraient des +princes toscans, de vieux diplomates au front toujours voilé d'une +convenable inquiétude, de beaux cavaliers florentins, attachés aux +diverses légations, et dont les costumes sombres étaient rehaussés de +cordons, de pierreries ou de diverses autres marques de distinction; de +jeunes femmes héritières des plus illustres maisons d'Italie et les +grands artistes du temps. Le palais sortait de son ombre sur les quais +illuminés; les flots, diaprés de lueurs, bruissaient aux souffles +embaumés de la nuit; les jardins qui bordaient les péristyles extérieurs +étincelaient dans leurs feuillages, et des couples insoucieux et +splendides marchaient sur les pelouses et sous les épais orangers.--Ces +soirs-là, la belle souveraine s'humanisait et se transfigurait: elle +trouvait une parole d'accueil pour chacun de ses hôtes; sa beauté +orientale s'encadrait dans cet entourage resplendissant et avait cela de +particulièrement sympathique, même pour les femmes, qu'elle n'excitait +aucune mauvaise arrière-pensée d'envie ou de haine. La fête passée, on +parlait d'elle dans tout Florence, quelque temps,--mais seulement comme +d'une patricienne libre et paisible, décidée à garder noblement sa +paisible liberté.» + + + + +CHAPITRE V. + +Transfiguration. + + + «Elle marche dans sa beauté, pareille à la nuit des + climats sans nuages et des cieux étoilés.» + + (LORD BYRON, _Mélodies hébraïques_.) + + +Un physionomiste ordinaire fût parvenu, sans doute, à réunir ces données +au sujet de la marquise Tullia Fabriana, et il eût été malaisé de la +définir d'une manière plus précise. + +Sans être de volée supérieure sous ce rapport, l'on peut saisir avec +facilité les prédispositions et les instincts d'une âme d'après les +lignes au repos de sa forme visible, dans le son de la voix, les +manières, les expressions, etc.;--mais lire une Idée fixe à travers les +replis de l'extérieur, connaître la véritable nature et la dominante +impulsion d'une Intelligence, deviner, positivement, le grand mobile +caché dans toutes les précautions du génie, cela n'est plus du ressort +de l'intuition, cela dépend de la force de volonté du sujet. + +De quelle valeur étaient les observations de Zénon touchant le masque +déprimé de Socrate? D'aucune, en fait. La clairvoyance du physionomiste +ne peut rien, passé telle limite que lui impose la fatalité faciale. Le +plus puissant analyseur ayant affaire, par exemple, à une exception +humaine, peut tomber à faux sur un détail et le prendre pour base de +l'ensemble, lorsqu'il ne sera que le résultat passager de l'influence du +milieu sous lequel il l'étudiera. Ces sortes d'écoles ne sont point +rares chez les plus experts. La science de la face humaine étant toute +de pressentiment dans ses principes, reconstruire la vie d'une personne +d'après la rapide inspection de ses traits, voir, l'une après l'autre, +ses aptitudes, ses passions préférées, déterminer ses possibilités +d'avenir, d'après la résultante probable de tels plis de la bouche dans +le sourire, de telle accentuation des rides, de telle appréciation de +deux choses données, chacun peut faire cela plus ou moins exactement, à +son insu.--Pour les observateurs, il y a des nuances que d'autres, moins +sensibles, n'aperçoivent pas; ceux-là se rendent compte du prochain +d'une façon à peu près sûre. Aux hommes doués de l'incarnation +intuitive, rien n'échappe. Ils se mettent dans autrui et s'y regardent +comme dans un miroir; ils y écoutent impersonnellement tomber leurs +paroles et touchent juste, par conséquent, lorsqu'ils parlent. Un +dernier mot à ce sujet. + +Le simple observateur peut savoir tirer pour lui-même un excellent parti +de l'occasion lorsqu'elle se présente: c'est ce que la plèbe des +respectables mortels, ne voyant jamais qu'un résultat, sans en apprécier +les causes, appelle: «jouer de bonheur!» (comme si l'on pouvait +longtemps et impunément jouer de bonheur au milieu d'un groupe de +sociétés régi par trente-deux Codes!). Saisir avec sang-froid l'occasion +et lui faire rendre ce qu'elle peut donner, c'est déjà marcher +conformément à la logique du sort, et c'est remarquable. Mais les hommes +dont nous voulons parler, les hommes doués de l'incarnation intuitive, +seraient capables de créer l'occasion, de faire naître le milieu dont +ils voudraient profiter. Les forces réunies de l'or et de l'amour +tomberaient positivement devant ces individus redoutables et rares, +s'ils tenaient à réussir dans quelque projet; mais, à l'ordinaire, ils +ne se soucient vraiment de rien. Cette puissance entraîne le dégoût. Si +le destin ne leur a point fait d'avances, ils finissent, pour la +plupart, dans la gêne et dans la tristesse de leur grandeur. Ils +attendent la mort naïvement, ces princes de la race humaine! Bien plus, +leur force même leur est nuisible, principalement lorsque le nécessaire +est en question pour eux. Alors, leur calme faiblit quelquefois, et ils +opèrent de tels prodiges de reconstruction, qu'ils dépassent cent fois +le but, s'empêtrent dans leurs ailes sublimes et, de fait, sont déroutés +par la niaiserie des vivants. + +Si donc, l'un d'entre eux se fût trouvé sur le chemin de Tullia +Fabriana, c'eût été d'un assez vif étonnement pour lui de se sentir dans +l'incapacité de la comprendre. Pas une contradiction sur ce visage! Un +regard doux, égal et assuré, une harmonie de lignes délicieusement +pures; enfin, rien de particulier n'aurait justifié pour lui le trouble +d'intuition, le sourd avertissement de l'inconnu, qu'il eût éprouvé +devant elle. + +Rien.--Les formes de la femme se sculptaient d'elles-mêmes sur le marbre +de ce corps de vierge: la grâce ondoyait dans ses mouvements, la force +courait dans ses membres sains et purs, la beauté l'enveloppait tout +entière de son manteau royal, mais nulle porte ouverte sur la pensée, +nuls vestiges de l'existence... + +Cependant, s'il eût été donné à cet homme de considérer plusieurs fois, +et en y déployant sa plus grande attention, ces yeux calmes et noirs où +la volonté brillait de sa lueur éternelle, ils lui auraient tout à coup +semblé aussi profonds que le ciel! + +Autour d'elle, quelque chose d'attirant, d'insolite et de grave eût de +suite vibré pour lui. Une sympathie impérieuse sortait de cette femme, +et ce n'était point parce qu'elle était belle! Mais ce qui doit rester +invisible, demeure invisible. Et quand Tullia Fabriana n'eût pas refusé +tout indice de sa véritable nature, comment reconnaître en une femme +placée dans un milieu de richesse et de tranquillité, comment +reconnaître un Génie aux conceptions vertigineuses, doué de l'énergie +d'un Prométhée ou d'un Lucifer, éclairé, dans toutes ses profondeurs, +par une science dont l'origine eût semblé inexplicable, armé d'un +sang-froid et d'une puissance de dissimulation à toute épreuve, muni +d'une précision de coup d'oeil et d'une logique d'action magistrales, +et, bref, ayant sans cesse en vue l'accomplissement d'une tâche d'un +saisissant et universel intérêt; ayant résolu enfin quelque chose de +terrible, d'immense et d'inconnu? + +Comment admettre une pareille étrangeté du Sort, même en face de la plus +souveraine évidence? + +Amener par surprise une combinaison de paroles devant la plonger dans +tel cercle d'idées, sous le jour desquelles on eût désiré la soumettre à +l'examen; savoir ce qu'elle signifiait et la pénétrer?... vraiment, +l'exécution d'un tel projet n'aurait pas été poursuivie durant cinq +minutes vis-à-vis d'elle. + +Dès le premier instinct d'une inquisition sérieuse, et sans que son +charmant laisser-aller en eût paru le moindrement changé, un regard naïf +et perçant, comme un coup d'épée, eût suffi pour désarçonner l'espoir +chimérique d'un amateur. Il était interdit de pratiquer les ténèbres de +cette intelligence, car l'action et la pensée paraissaient avoir en +elle une même valeur. Le scepticisme le plus enjoué se serait émoussé +contre sa volonté de diamant. Sa causerie n'eût pas cessé, pour cela, +d'être railleuse, légère et douce; mais, se trahir?... Non pas. Elle +estimait son âme comme quelque chose de trop préférable à l'univers +entier, pour la laisser entrevoir de personne, et ses pensées comme trop +immuables, pour être livrées en proie et à la discrétion de la +versatilité banale du premier venu. + +Son secret sublime était caché en elle comme l'arche dans le sanctuaire +du temple. Vaguement flamboyants, des glaives de lévites l'environnaient +sans cesse dans l'ombre des jours et des nuits. Malheur à celui qui s'en +fût approché de trop près, même pour la servir ou la préserver: eût-il +été pontife ou roi, son coeur eût défailli dans sa poitrine; et nul +n'aurait connu la main qui eût frappé. + + + + +CHAPITRE VI. + +Étude d'enfance. + + + «Cette science, à laquelle nous consacrons notre vie, + vaudra-t-elle ce que nous lui sacrifions?... + Arrivera-t-on à une vue plus certaine des destinées de + l'homme et de ses rapports avec l'infini?... + Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des + êtres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie, ce + qu'est la personnalité?» + + RENAN. + + +Le 13 décembre 1761, vers minuit, la comtesse Angélia-Maria de +Albornozzo Bruzati, princesse de Visconti, duchesse de Fabriano, mit au +monde une fille qui reçut le nom de Tullia. + +Le duc Bélial Fabriano pouvait avoir cinquante-huit ans lorsqu'il épousa +la comtesse Angélia. Celle-ci entrait dans sa vingtième année. + +Le duc était d'une beauté vénitienne. Il avait grand soin de lui-même et +se tenait avec une netteté exemplaire. Ses cheveux étaient longs et +argentés; sa figure, d'une expression habituellement grave, n'allait +point mal à sa stature d'hercule. Sa haute élégance de manières, la +spirituelle affabilité de ses attentions, avaient apprivoisé la belle +colombe, et c'était bien réellement plutôt sa compagne que sa fille. +Leur union s'était définie à force de dignité et de nuances, d'une façon +étrangement belle. Le duc était homme du monde. Une partie de sa vie +s'était passée en voyages; les dangers, les aventures, les heures +difficiles avaient trempé son expérience, en sorte que la douce Angélia +l'avait accepté moins par devoir que par contentement, avec une +indifférence amicale et toute chrétienne. C'était, en somme, un coup +d'oeil satisfaisant que de la voir appuyée à son bras. Mais ils +vivaient un peu dans la solitude et voyaient rarement le monde. + +Le soir où la duchesse enfanta sa petite fille, toutes les +demi-aspirations refoulées, toutes les tristesses des rêves à jamais +éteints dans son âme, le peu de compensations obtenues par les pratiques +religieuses et par une dévotion chancelante, elle oublia tout!... + +La belle petite fille, aussi, que Tullia! Bien qu'elle eut les yeux +fermés, elle avait déjà comme un sourire sous les doux embrassements de +la duchesse Angélia. Enfin, elle ouvrit ses beaux yeux noirs et les mira +dans les yeux tout pareils de sa mère. + +Extases, souvenirs, joies célestes d'une mère! on ne peut vous analyser. +L'éternelle nature est cachée dans le sourire d'une jeune femme qui +contemple paisiblement deux molles petites lèvres presser sa mamelle et +en accepter la vie! + +Plusieurs mois se passèrent. + +Déjà le souffle de la beauté caressait et imprégnait d'idéal les purs +linéaments de sa forme; elle était candide, et la lueur de l'âme +transparaissait en elle comme la lumière au travers d'une lampe +d'albâtre. Ses cheveux étaient aussi ténus que ces fils de la Vierge qui +brillent l'été dans la campagne, et aussi soyeusement vermeils que des +rayons d'étoiles tissés par les fées de la nuit. + +Elle marchait seule déjà. + +Et elle devenait plus grande. Les jardins du palais, abandonnés depuis +longtemps, étaient vastes comme des solitudes: elle marchait dans les +profondes allées, et elle se perdait sans effroi dans les fourrés de +fleurs sauvages, dans les taillis ombragés de vieux arbres. Son enfance +fut silencieuse comme le rêve, et elle s'éleva dans l'ombre. + +La particularité d'organisation de Tullia Fabriana, nous voulons parler +de l'extraordinaire étendue de ses aptitudes intellectuelles, se +développa dans cette privation et dans cette liberté. + +Le caractère de son esprit se détermina seul, et ce fut par d'obscures +transitions qu'il atteignit les proportions immanentes où le moi +s'affirme pour ce qu'il est. L'heure sans nom, l'heure éternelle où les +enfants cessent de regarder vaguement le ciel et la terre, sonna pour +elle dans sa neuvième année. Ce qui rêvait confusément dans les yeux de +cette petite fille demeura, dès ce moment, d'une lueur plus fixe: on eût +dit qu'elle éprouvait le sens d'elle-même en s'éveillant dans nos +ténèbres. + +Ce fut vers cet âge qu'elle devint pensive. Une intense fièvre d'étude +vint l'étreindre spontanément, et, sous la froide assiduité, sous le +calme de sa constance virile et régulière, se manifesta la lumineuse +originalité de son naturel. Elle commença de lire, d'écrire, de +songer... L'univers paraissait revêtu pour elle d'un aspect plus +inquiétant que pour les autres filles de son âge; mais ses paroles +étaient rares, et elle n'adressait point de questions. + +De sauvages instincts la faisaient fuir les compagnes d'amusements que +lui présentait sa mère. Toutefois, elle se retirait avec des manières si +douces et de telles prévenances qu'elle ne blessait jamais. + +Le vieux duc remarquait le regard froid, le maintien peu bruyant et les +prédispositions surprenantes de sa fille. Il ne trouva pas à propos +d'intervertir une pareille nature; il sentait qu'il l'eût tuée et que +c'eût été fini par là! Comme c'était un homme juste devant la pensée, et +comme elle ne _devait_ pas mourir de cette manière, à ce qu'il paraît, +il ne se refusa pas à favoriser le développement de cet esprit. + +La pensée trouvait en elle des organes de préhensions si vastes et si +solides, sa mémoire était d'une puissance si merveilleuse, qu'elle +parvint, sans se fatiguer, vers sa douzième année, à mener de front +plusieurs sciences et plusieurs langages. + +Le dessin, la sculpture et surtout la grande musique, étaient ses +distractions, et, bien qu'elle leur donnât peu de temps, elle s'y +montrait de jour en jour d'un talent remarquable. + +Son enfance, à part les facultés pénétrantes de son génie, n'eut pas de +ces détails saillants qui font l'orgueil des familles. Sa beauté seule +frappait le regard et nécessitait l'attention. Mais aucune parole ne +révélait aux personnes la portée de son intelligence, et si elle +s'apercevait de l'admiration que lui attirait son extérieur, elle en +paraissait toujours attristée et assombrie. + +Parfois, le soir, lorsqu'elle trouvait sa mère dans la tristesse, elle +s'approchait sans dire un mot, s'asseyait à l'embrasure d'une croisée, +et, voyant le duc se promener silencieusement dans les jardins, elle +prenait une harpe et chantait des strophes du Dante. Aux premières +notes, magistralement enveloppées d'une profonde richesse d'accords, la +duchesse Angélia devenait attentive et grave; le duc s'arrêtait. Une +magie était contenue dans les vibrations de cette voix où les pensées +infernales et célestes se peignaient avec la violence et le relief des +réalités. Cependant le visage de la jeune fille semblait impassible, et +ses yeux n'étincelaient pas. Et puis, lorsqu'ils étaient encore sous le +charme, elle leur adressait, avec une soumission naturelle et humble, un +bonsoir et un baiser. + +L'aumône est une des distractions de la fortune. L'aumône va bien aux +enfants riches. Cela flatte l'amour-propre des parents et donne du +pittoresque aux promenades. Pour elle, lorsque ce mystérieux phénomène +de l'aumône lui arrivait, elle envisageait le pauvre longuement. Les +instincts de la dépravation sont écrits souvent sur les fronts endoloris +par la misère; cependant l'enfant baissait sa belle figure et donnait +avec humilité. On eût dit qu'elle s'écoutait dans la forme humaine +injuriée recevoir elle-même l'aumône qu'elle faisait et qu'elle se +demandait, vaguement, au fond de sa conscience: «De quel droit m'est-il +donné de faire courber la tête de cet homme ou de cette femme?... +Pourquoi m'est-il permis de disposer de ce qui leur est nécessaire?...» + +Sa prière du matin et du soir en faisait un ange..... et cependant, +lorsqu'elle était seule dans l'oratoire, lorsque sa mère ne priait pas à +ses côtés, il lui arrivait de s'interrompre tout à coup, de relever le +front et de regarder fixement la vénérable image de la madone, de Celle +qui donne la bonne mort. + +Une fois,--elle avait alors quinze ans,--au milieu de la prière qu'elle +prolongeait tous les soirs depuis une année, elle s'arrêta, parut +troublée... et s'avança lentement près d'un crucifix placé auprès de la +madone. Elle demeura devant lui dans le silence d'un recueillement +indéfinissable: puis, deux larmes, les deux premières qu'elle versait +dans la vie, coulèrent le long de son visage. Une grande pâleur, qu'elle +conserva toujours depuis, fut le seul indice du vertige qu'elle +éprouvait: quelque temps après, elle quitta l'oratoire et n'y revint +plus. Sa puissance d'attention se concentrait dans les soirées où le duc +recevait de vieux amis. Elle notait dans sa mémoire les remarques de ces +vieux courtisans de l'ancien règne, qui avaient grisonné dans la +diplomatie européenne, et qui étaient loin d'avoir perdu le fil des +divers cabinets politiques où leurs noms avaient figuré. Bien des +événements furent commentés dans ces soirées sous la forme de +spirituelles causeries; elle prit de l'intérêt, dans une certaine +mesure, à ces cours d'anatomie de l'histoire, et elle apprit la science +des hommes et des femmes à l'âge où, d'ordinaire, les jeunes filles se +livrent à des occupations presque puériles. + +Cette soif de s'assimiler le plus possible, même les choses d'une +apparence étrangère à son utilité personnelle, allait si loin, qu'un +soir, ayant entendu vanter son père comme la première lame de l'Italie, +elle leva les yeux de dessus la broderie qu'elle tenait par contenance, +et parut le considérer avec attention. Le lendemain, d'un air plaisant +et moqueur, elle lui demanda s'il voulait bien lui montrer ce qu'il +savait, pour la défatiguer de ses maîtres si ennuyeux. C'était par un +motif de respect filial qu'elle feignait de s'ennuyer d'études, afin que +ses travaux et ses veilles continuelles ne vinssent pas affliger son +père et sa mère, ou, tout au moins, les stupéfier. Après quelques bons +mots échangés sur la belliqueuse fantaisie, le duc accepta. «Elle est de +race,» murmura dans sa royale le vieux gentilhomme,--(par plaisanterie, +car il se persuadait que Tullia, vers la troisième leçon, se soucierait +peu de la chose). A son grand étonnement, il n'en fut rien, et il eut +bientôt l'occasion de s'émerveiller de son élève. + +Ils gardaient le secret sur ces combats: une torche fixée à la muraille, +dans l'un des souterrains du palais, éclairait leurs passes d'armes du +matin et du soir. C'eût été positivement un coup d'oeil fantastique +que cette amazone, mince et nerveuse, vêtue d'un sarreau de velours noir +ouaté et cuirassé comme un plastron de salle et serré par une boucle de +diamants à la ceinture, en haut-de-chausses et en sandales, ses torrents +de cheveux d'or emprisonnés dans une résille, et le treillis d'acier sur +le visage, alors qu'elle se mettait gracieusement en garde, et saluait, +à l'aise, d'un fleuret à lourde poignée d'ébène. + +Après quatre ans d'exercices, d'assauts serrés et savants, sa vitesse +avait acquis les allures de la foudre, et la jolie reine Marguerite de +Navarre, peut-être, eût apprécié les brillantes profondeurs du jeu de +cette Clorinde. + +Ces exercices avaient affermi ses formes souples, et préservèrent sa +santé de l'accablement du travail. Comme les vierges antiques de Thèbes +et de Sparte, elle avait la modestie, la beauté et la force. La Science +l'avait baisée au front comme une immortelle. + +Un charme de grandeur aimable courait dans ses moindres paroles. Jamais +elle ne disait que des choses simples, et les gens devenaient comme +naïfs devant sa sympathique naïveté. + +Seulement, lorsqu'elle franchissait le portail de l'immense appartement +que nous allons décrire,--où, depuis plus de six années, elle +s'enfermait huit et dix heures chaque jour, sans parler des +nuits,--l'aménité ingénue de son visage tombait comme un masque: la +mystérieuse et sombre splendeur de sa vraie physionomie apparaissait. + +Elle entrait, poussait les doubles verrous, venait lentement s'accouder +sur une grande table noire chargée de livres, de manuscrits anciens, de +cartes et d'instruments scientifiques et demeurait immobile. + +Là commençait la véritable vie et le véritable aspect de Tullia +Fabriana; l'autre, c'était ce que tout le monde en pouvait voir et +oublier. + + + + +CHAPITRE VII. + +La bibliothèque inconnue. + + + «A chaque pas du temps, l'intelligence humaine + Ouvre, en l'illuminant, la nuit du phénomène, + Saisit plus de rapports, + Et prenant sur le fait les forces de la vie, + Ravit à la matière, à son joug asservie, + Des lois et des trésors. + + L'homme explique le sphinx et la pierre thébaine; + Il dévoile à demi l'Afrique au sein d'ébène + Sous l'oeil de ses lions; + L'aveugle Destin voit par son expérience: + Il groupe, dans les cieux, autour de sa science, + Les constellations!...» + + PONTAVICE DE HEUSSEY (_Sillons et Débris_.) + + +Cette étrange bibliothèque était un trésor de livres rares et curieux, +de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus. Bon nombre +d'entre eux portaient des anneaux d'armoiries religieuses: ils +provenaient de cloîtres d'Italie, de Sardaigne et d'Allemagne. +Réchappés de l'incendie ou du pillage des couvents, ils avaient été +collectionnés, un à un, avec étude et patience, par deux savants +chapelains morts depuis un siècle. Ces deux savants avaient été attachés +à l'un des ancêtres du duc Fabriano: celui-là s'était occupé toute sa +vie de sciences occultes, de philologie, de cabale et de toxicologie. Il +y avait dépensé des sommes fabuleuses et y avait fait, de concert avec +les deux chapelains, de profondes et magnifiques découvertes. Les écrits +ignorés de ces trois hommes, disposés et empilés avec une scrupuleuse +méthode, remplissaient une grande case d'ébène à serrure d'or et à +ressorts secrets. Quelques-uns des livres étaient annotés, en marge, par +d'obscurs moines du moyen-âge, et c'était, pour la plupart, des +réflexions remarquables par leur précision érudite. Quinze à vingt mille +volumes aux reliures antiques et riches se pressaient sur les rayons. +Presque tous révélaient, de la part des trois penseurs, des +connaissances étendues en médecine et en chimie. Toutes sortes de +curiosités, de fossiles et d'objets équivoques, rapportés de voyages à +travers de lointaines contrées et rangés ça et là, témoignaient du soin +qu'ils déployaient dans leurs recherches scientifiques. Là se +rencontraient des éditions presque introuvables. + +Comme antiquités, il y avait d'abord, par exemple, des textes +authentiques, transcrits de l'hébreu samaritain et dont le sens, resté +sans interprètes depuis les mages qui seuls en possédèrent la véritable +clef, avait été proposé de plusieurs façons dans les remarques écrites +par les religieux. + +Il y avait aussi des commentaires sur les sciences disparues de l'Égypte +et sur le culte des idoles, importé d'abord par les races noires, filles +de Cham, et remanié depuis par les Ariens venus de la Bactriane. Il y +avait encore des mémoires touchant les peuplades convultionnaires du +nord de l'Afrique d'autrefois, et des traités de différents indianistes +sur les révélations des êtres apparus dans les cérémonies souterraines +de l'Inde antique, avec des citations où se trouvaient relatés, par la +main des anciens brahmanes, des passages en zend et en pelhvi, tirés +d'oeuvres totalement disparues. + +De poudreux in-folios, cerclés de fer, contenaient, d'après leurs titres +inquiétants, les plus profondes et les plus anciennes hypothèses au +sujet de la récente apparition de l'humanité sur le globe. Ces archives +étaient inappréciables et contenaient des secrets tout particuliers. Il +est de notoriété que nous ignorons encore, aujourd'hui, les détails qui +ont trait à cette question. Les peuples dont nous eussions pu tirer des +renseignements étaient déjà dans l'oubli lorsqu'on s'est préoccupé, pour +la première fois, de l'éclaircir. La chute des nations primitives, ou, +si l'on préfère, leur disparition, suivit de tellement près leur +avènement, qu'elles n'ont pas eu le temps de nous laisser quelque chose +de positif à cet égard, comme on peut s'en convaincre en relisant les +histoires de l'esprit humain dans l'antiquité.--D'autre part, les +légendes syriaques, importées par les druides venus d'Asie, les poëmes +des littératures scandinaves, océaniennes et orientales, ne soulèvent +évidemment pas, d'une manière suffisante, l'espèce de grand suaire qui +couvre les choses dans leur état primordial. On sait par quels accidents +presque toutes les bibliothèques des vieux mondes furent perdues. + +Il y avait aussi des recueils de sentences eutychéennes, écrites en +ancien cophte, et d'inscriptions collationnées sur des ruines; des +reliquats, en noirs caractères éthiopiens, aussi anciens que le déluge; +enfin les stances prophétiques des sibylles d'Érythrée, de Cumes et de +l'Hellespont, inspirées dans le grec de Pindare, aussi harmonieux que +celui d'Homère, précédaient les grands volumes de magie. + +Les livres plus récents étaient séparés des autres par des instruments +de chimie, d'astrologie et de médecine. On y eût remarqué de nombreux +traités de presque toutes les sciences, les meilleurs volumes d'histoire +et de métaphysique, ainsi que le résumé de leurs progrès jusqu'aux âges +modernes, les livres sacrés des dix-huit grandes sectes du globe avec +des commentaires précieux; les traditions des peuples slaves sur +l'origine des grandes nationalités européennes, et à côté des mémoires +de l'Académie des sciences physiques de Florence, fondée, comme on sait, +par le cardinal de Médicis (il paraîtrait que les cardinaux aiment à +fonder les Académies), les oeuvres des Pères de l'Église latine et +grecque; puis, serrés par des parchemins séculaires, de ligneux +manuscrits en langue chaldéenne, les annales des astres, l'histoire de +la disparition de telles étoiles d'autrefois, des diverses catastrophes +célestes ainsi que de leurs signes et de leur influence sur la pensée +humaine et les destins universels. + +Un moderne, à l'aspect de pareils vestiges, se dirait simplement, +presque malgré lui:--«Nous avons dépassé cela.»--Le sourire et la +plaisanterie semi-respectueux dont il pourrait accompagner sa réflexion, +la nuance de hauteur polie et froide qui percerait dans son allure et +son débit, trahiraient la conviction de sa supériorité. Cela s'explique. +Les esprits anciens étaient, pour la plupart, des esprits à systèmes +fixes: ils avaient la ferveur de leur idée. Or, l'irrésolution est +l'essence même de l'air que respire notre époque. Les hommes de croyance +immuable font l'effet, vis-à-vis de la majorité, de Risibles et +d'Insociables. + +On les évite avec soin. Le sentiment du terme exact est inné aujourd'hui +à ce point que le nom de Dieu, par exemple, semble tacitement rayé des +conversations et de la philosophie. On le relègue dans les lexiques, les +prônes et les livres de piété. Il est même devenu de mauvais goût de le +risquer à tout propos comme le faisaient les mousquetaires et les +gentilshommes très chrétiens du _grand siècle_ en France. On le laisse +tranquille et on ne s'en sert presque plus,--si ce n'est dans le moment +d'un danger, où l'on juge à propos de s'en souvenir;--hors de là, le nom +de Dieu ne s'emploie guère que pour clore avec dignité une dissertation +quelconque,--ce qui est à dire pour dissimuler une gambade +d'indifférence. + +Ah! c'est le règne d'un doute sucé avec le lait d'une mamelle +artificielle. + +L'étonnement de vivre saute aux yeux si continuellement, que la plupart +des hommes ne s'en inquiètent plus et que les trois quarts des penseurs +européens ne savent plus à quoi s'en tenir. Il s'incarne, de jour en +jour plus avant, et comme avec un rire silencieux, dans le drame humain. +Une espèce particulière d'indifférence, dont les annales de l'histoire +ne font pas mention, glace, dans le coeur des individus, le sentiment +du devoir; cet inexpugnable dégoût qui plane au-dessus des fronts, +retient les élans du philosophe, du savant et de l'artiste d'une telle +sorte que,--à part quelques intelligences d'élite, quelques derniers +promoteurs de l'esprit humain,--on n'a plus guère de coeur à +l'ouvrage. + +Le manque d'humilité et d'espérance a donné pour résultat l'ennui +égoïste et dévorant. Le progrès est devenu d'une évidence et d'une +nécessité douteuses: d'ailleurs, l'économie politique, mise en demeure +de formuler une possibilité d'avenir, sinon satisfaisant, du moins en +rapport avec les instincts de notre conscience, n'aboutit, après les +plus sublimes efforts, qu'à de ridicules ténèbres. On n'est plus +religieux, on est timoré. Plus de jeunesse et plus d'idéal. L'inquiétude +s'installe dans la famille, dans la justice et dans l'avenir. Comme les +dieux et comme les rois, l'Art, l'Inspiration et l'Amour s'en vont!... +Les pays se déversent les uns dans les autres et les sociétés se +croisent sans se comprendre et sans tenir à se comprendre. Riches et +pauvres, travailleurs et désoeuvrés, nous sommes emportés dans la +tristesse par un vent de sépulcre, d'effarement et de malaise.--La +question de ce que la Mort nous réserve dans la profondeur est passée, +pour la plupart des gens, à l'état d'oiseuse et d'insignifiante; la +dérisoire stérilité d'analyse que présente ou paraît présenter toute +hypothèse à ce sujet, semble si intuitivement démontrée aujourd'hui, que +les mystiques eux-mêmes, en grand nombre, se laissent gagner pour la +tiédeur générale. + +En philosophie, cependant,--bien que l'on maugrée en soi de +l'impuissance où l'on s'estime, assez gratuitement peut-être, +d'acquérir, de façon ou d'autre (après tant d'échecs!), une certitude +quelconque de quoi que ce soit,--on ne cesse de réfléchir à la Mort, +chacun suivant sa sphère d'idées, et de s'intéresser à ce phénomène. On +dirait que la Mort a jeté son ombre sur ce siècle. Les heures +d'enthousiasme pour les diverses branches de l'arbre de la vie, pour les +distractions, les questions secondaires, les arts, les découvertes +scientifiques, etc., sont sonnées. On ne s'émeut plus.--La prévoyance de +la nature est grande: elle prépare ses effets de longue date; on dirait +que l'humanité va tout à coup ressentir une totale, une définitive +surprise de _quelque chose_, et que, d'instinct, elle réserve ses forces +pour la ressentir. + +«Cependant,»--penserait le moderne,--de quoi ne serait-il pas +improbable, d'avance, que nous puissions être sérieusement émus? Tout ce +que la poésie et la mythologie des anciens ont pu rêver de colossal et +d'étrange est dépassé par notre réalité. Les dieux ne sont plus de notre +puissance; leur tonnerre est devenu notre jouet, notre coureur et notre +esclave. Les ailes de l'aigle? l'empire des nuages? N'avons-nous pas le +gaz hydrogène pour nous promener dans les cieux? Quel Pégase pourrait +suivre un train-express et jouter d'haleine avec lui? Quel Mercure +obéirait avec la promptitude d'un télégraphe électrique? Que devient la +Renommée aux cent trompettes devant les millions de voix infatigables de +la presse? Quelle figure Neptune jugerait-il convenable de prendre en +face de nos Léviathans, de nos môles et de nos chaînes sous-marines?... +Que dirait le rigide Rhadamante à l'aspect de nos grandes villes si bien +policées?--Phébus-Apollon? mais nous l'avons réduit à _prendre nos +ressemblances_! nous l'avons érigé notre peintre favori.--Hercule et ses +douze travaux nous feraient sourire: par exemple, il tua le lion de +Némée, à lui seul; n'avons-nous pas des personnes qui tuent, par goût, +des cinquantaines de lions, à elles seules?--Quel étonnement marquerait +la physionomie d'Esculape s'il daignait jeter les yeux sur nos traités +d'anatomie, de physiologie, de médecine pratique et de chirurgie?... + +Les muses?--Mais n'avons-nous pas des femmes de lettres, des +cantatrices, des danseuses et des tragédiennes vis-à-vis desquelles la +comparaison ne serait peut-être pas à leur avantage?--Parlerons-nous +d'Éros, de l'anacréontique Éros? Le pathologiste moderne se trouve en +mesure d'accorder mensuellement aux vieillards dissolus la permission de +déposer leur «modique offrande sur l'hôtel de Vénus.» Et, quant à Vénus, +nous la croyons sinon vieillie, du moins surfaite: la terre a plus de +Vénus réelles que l'Olympe n'en peut fournir. Celui auquel il a été +donné de voir, de plus ou de moins près, certaines femmes d'Angleterre, +de Circassie, d'Italie et de Pologne,--voire même de France,--n'admet +guère la supériorité de Vénus. Quant à l'Empyrée, une feuille de chanvre +arabe dans un cigare, trois pastilles de haschich égyptien sur la langue +ou quelques gouttes d'opium brun dans la carafe d'un narguilhé, et nous +le _voyons_ aussi bien que les dieux,--_mieux_ peut-être. D'ailleurs, +qu'avons-nous besoin de nous créer des mirages de mondes illusoires? En +avons-nous envie?... Nous allons les chercher et nous les découvrons en +réalité,--témoins les deux Amériques, l'Australie et les centaines de +mondes de l'Océanie.--Le Pinde et le Parnasse inaccessibles +supporteront demain les rails de fer, et l'Hippocrène, fontaine sacrée, +fournira d'excellente vapeur. La sagesse de Minerve battrait +passablement la campagne devant la dialectique allemande. Pour ce qui +est du dieu Mars, nous ne voulons pas humilier sa glorieuse massue, mais +nous croyons pouvoir affirmer une chose; choisissons l'Iliade pour +sujet, par exemple: les Grecs, munis de dix ou de douze rois, de +cinquante ou de soixante mille hommes et du secours des dieux, mirent +dix ans à prendre Troie, encore, fut-ce à nous ne savons quelle ruse +aléatoire, baroque et inavouable, qu'ils durent leur succès; eh bien! +quand même Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, fils de Télamon ou d'un +autre, peu importe, se seraient joints, pour la défendre, à Pâris, +Hector, Priam, etc., et quand même ils y eussent été commandés par tous +les dieux, le dieu Mars en tête,--un détachement d'artillerie débarqué +par les paquebots à vapeur de la Méditerranée, muni d'une douzaine de +fusées à la congrève qui portent à près de deux lieues et battent en +brêche à cette distance, d'autant de mortiers à bombes et de canons +rayés, l'aurait prise en dix minutes.--Positivement, les dieux ne sont +plus de force avec nous sur aucune espèce de terrain. Les Titans +commencent à prendre le dessus; les chaînes du vieux Prométhée, pétrifié +sur son rocher de Scythie, se sont rouillées et le bec de l'aigle s'est +recourbé de vieillesse. Ne serait-il pas permis, d'après tout ceci, +d'inférer que, si peu que soient les hommes, les dieux valent moins +encore?...--Que Jupiter, par exemple, s'avise de revenir jouer +Amphitryon ou de faire des miracles, on le traduira simplement à l'une +des polices correctionnelles de l'Europe, et, s'il prétendait nous +échapper, il y aurait extradition instantanée sur tout le globe, que +nous manions comme une pomme désormais. Nous sommes un peu maîtres chez +nous, aujourd'hui; et nous avons des haches et des tonnerres que +doivent craindre les divinités, sans que cela paraisse.» + +Voilà, certes, le raisonnement qui eût sommeillé dans le sourire et dans +la plaisanterie du moderne dont nous avons parlé et les raisons de +supériorité qu'il eût été en son pouvoir d'alléguer pour légitimer son +dédain ou son indifférence vis-à-vis des ouvrages des anciens. + +Le fait est que ces raisons, malgré le ton affecté, paraissent +présenter, au premier abord, un front si imposant et si sombre, qu'elles +s'emparent de l'esprit avec l'autorité de l'évidence.--Elles peuvent +mener loin!... D'où vient, cependant, l'impossibilité que nous éprouvons +de ne pas hésiter devant notre gloire, nos travaux et notre divinité de +fraîche date? Nous la trouvons lourde, cette divinité! Suivant +l'expression consacrée par le vulgaire, nous devons avoir l'air de +_parvenus_, pour les dieux, tant nous nous tenons gauchement. + +Bref, c'est peut-être le manque d'habitude, mais il nous serait dur +d'être des dieux. + +On ne sait quel instinct vient nous railler au plus fort de notre +confiance dans l'avenir. Les prodiges qui nous environnent, les +découvertes[1] de notre labeur perpétuel, tout en nous donnant un +sentiment terrible et incontestable (par qui nous serait-il +contesté?...) de notre valeur, éveillent en nous on ne sait quelle +conviction désespérée... une tristesse irrémédiable, infinie! Le vide +nous enveloppe obstinément: nous ne pouvons, en métaphysique, en +n'acceptant que la Raison, mettre la main sur le troisième terme de la +dualité (si tant est qu'il y ait logiquement dualité), pas plus que sur +l'activité vivante, en médecine. Cela nous échappe et la question paraît +devoir se reculer toujours, sans être jamais résolue, comme ces mirages +dans les déserts. La nouvelle métaphysique matérielle,--nous parlons +des plus récentes données venues d'Allemagne,--s'annonce de manière à +continuer l'état de doute où nous sommes plongés;--un sentiment profond, +et qui paraît indestructible, de la vanité de notre condition lutte sans +cesse, en nous, contre l'estime de notre tâche; ce n'est plus: «que +sommes-nous?» qu'il faut dire; c'est: «qui sommes-nous?» Toutefois, à +propos de cette question de l'être et du néant, disparus et formulés +tous deux à la fois dans on ne sait quel éternel _devenir_, la théorie +de l'idéalisme hégélien semble sans appel; l'Antinomie qui affirme +l'identité de l'opposition la plus abstraite et la démontre, dans son +_en-soi_, en reconstruisant logiquement la Nature, l'Humanité, la +Pensée,--en forçant, pour ainsi dire, l'Apparaître à expliquer le motif +de son explosion,--en mettant la Raison humaine de pair avec l'Esprit du +monde, enfin, cette antinomie n'a pas été suffisamment ébranlée. + +Hélas! est-ce que nous serions le Devenir de Dieu? Quelle fatigue! + +Oh! pourquoi l'idée de notre insuffisance intérieure domine-t-elle le +pressentiment de notre immense destinée!... Pourquoi ne saurions-nous, +quand nous osons nous regarder en face, nous résigner à n'être que _plus +que des dieux_!... Si le progrès, le _processus_ indéfini, donne le +bien-être, et, trouvant sa justification dans la nécessité, est l'unique +raison de l'existence, d'où vient cette lassitude (nous ne disons pas +cette négation), ce malaise presque universel, ce peu d'enthousiasme +pour lui?... L'on n'avancera pas que ce mouvement correspond à son +abstraction et contient le premier terme d'une détermination +ultérieure:--cette nécessité ne nous paraît pas nécessaire. D'où vient +cette réaction instinctive de notre conscience, qui fait que, tout en +reconnaissant à demi l'évidence du Progrès[2], tout en nous laissant +aller quelquefois à l'admiration devant l'idée de ses profondeurs +futures, nous le déplorons souvent et nous regardons les faits spontanés +de la conscience passée, les croyances, réputées aujourd'hui absurdes, +avec tristesse et sympathie?...--D'où vient, disons-nous, cet état +_mixte_, _extraordinaire_, que nous sentons peser autour de nous depuis +longtemps et dont la formule, en abstraction, serait capable de faire +douter de la Raison humaine, de sanctionner logiquement le _quia +absurdum_ des mystiques? + +Il est difficile de répondre à cela d'une manière satisfaisante; +d'ailleurs, ne serait-il pas permis d'ajouter qu'un soulèvement, une +oscillation aux pôles, une saccade volcanique, un de ces tremblements +qui sont les accidents périodiques du globe, la condition _sine qua +non_ et le régime de la planète (révolutions que la géologie découvre +par milliers), qu'un accident de cette nature, enfin, sans parler de +l'hypothèse désormais très présentable d'un choc, suffirait pour que +tout notre progrès courût grand risque d'aller rejoindre, à son rang, +les civilisations assyriennes, les empires des vieux mondes et la +science des mages hiéroglyphytes, dans la suprême nuit de l'éternité? + + Note 1: Par exemple, il serait permis de rappeler, entre tant + d'autres, la découverte de la force vitale centralisée dans tel + noeud de notre moëlle, tel mode d'activité de la pensée localisé + dans telle couche de pulpe cérébrale [de manière que l'on ôte ou + que l'on remet, à volonté, la faculté de discerner, de vouloir, + de souffrir, etc., dans le cerveau d'un animal en enlevant ou en + replaçant telle tranche de sa cervelle, comme cela se pratique + aujourd'hui dans nos Académies de médecine]; la découverte plus + ancienne de l'indépendance de l'irritabilité;--la découverte de + l'identité des métaux soléliens et des nôtres [découverte + obtenue, comme on le sait, par l'analyse chimique des rayons + saisis dans la chambre obscure];--la découverte de la + sensibilité de l'aimant [par laquelle le _geste_ de l'être + vivant se trouve en contact immédiat, cette fois, avec la + physique]; la découverte de la reproduction des espèces par les + forces créatrices de la nature [c'est-à-dire par les principes + métalliques et animés contenus dans un globule de sang, lequel, + jeté dans un vase rempli d'eau préparée, y fait germer des + centaines d'animaux qui s'y développent, deviennent propres à + notre alimentation et sont pourvus d'organes aussi parfaitement + emboîtés que ceux obtenus par la génération ovarienne]; la + découverte de Neptune dans le ciel [découverte qui est venue + confirmer à jamais l'astronomie, comme la découverte de + l'Amérique vint confirmer la science physique]; la découverte de + la fusion des os d'un organisme dans un autre [grâce à laquelle, + en chirurgie, on peut substituer, maintenant, l'os d'un animal à + l'os humain d'une si parfaite manière, que, au bout de quelque + temps, le premier remplace absolument le second];--etc., etc. + + Note 2: Si l'on voulait analyser attentivement chaque branche + scientifique du progrès, l'idée de son importance et son aspect + général se modifieraient peut-être beaucoup dans les esprits, et + même dans les esprits de ses plus déterminés partisans. Sans + établir une théorie de compensations (laquelle, d'ailleurs, ne + saurait jamais être rigoureusement exacte, car pour connaître + une époque, il faudrait n'être que de cette époque), il serait + facile, en s'en tenant à son siècle, de trouver des + contradictions dans la plupart des _découvertes_ qu'il présente. + Soit une science: prenons celle qui lutte contre la souffrance + physique et contre la mort, et qui souvent surseoit l'une et + l'autre,--la médecine. + + Il est certain que dans les temps modernes les découvertes + physiologiques prennent, à l'insu du vulgaire, des proportions + inattendues et capables, au plus haut point, de surprendre + l'intérêt des penseurs. Jamais la précision dans l'art de guérir + ne fut mieux obtenue et ne fut plus généralisée, et personne + n'ignore que nos pharmacies sont richement dotées de tout ce qui + peut alléger le fardeau de nos maladies. + + En résultat, l'on affirme que la durée de la vie moyenne + augmente dans plusieurs pays et l'on va jusqu'à fournir des + chiffres de cinq, six et sept années... + + Cependant, ce principe étant posé que les statisticiens ne + peuvent offrir de chiffres _exacts_ que depuis un siècle, sur + quelle base solide ou même acceptable peut se fonder une + certitude quelconque de cette hausse apparente + d'existence,--surtout lorsqu'on mentionne des intervalles + d'oscillations durant ce siècle?...--Comment concilier ces + chiffres avec les totaux obtenus par les statistiques de la + misère en Europe, totaux dont la progression annuelle s'élève + d'une manière sensible?--Comment, enfin, accorder cette + amélioration de la durée moyenne de l'existence, dans nos pays, + avec les immenses quantités d'alcools, de boissons et d'aliments + falsifiés, avec les habitations exiguës et mal aérées, avec la + grande négligence de l'hygiène, etc., etc.?... + + Mais nous devons écarter ces objections qui ne portent pas sur + la réalité du problème posé dans toutes les consciences. + + La philosophie, n'ayant point de raisons d'État, n'est que + sincère dans ce qu'elle affirme et n'admet guère ces façons + d'apprécier ou plutôt de jauger la vie humaine. + + La durée, ce n'est pas la vie; c'en est une qualité. Sous ce + mot, la vie humaine, nous avons l'idée d'action et de pensée. Ce + qui fait vivre l'homme, ce sont les liens et les rapports qui + l'unissent à ce qui l'entoure; plus ces liens se fortifient, + plus la vie se _réalise_ dans l'homme. Or, quels sont les + affections, les rapports spontanés et naturels qui lui + appartiennent? Rêves ou réalités, nous ne voyons pas plus de + quatre éléments de la vie, éléments d'où les plaisirs, les + passions, les devoirs, dérivaient depuis six mille ans; ce + furent la famille, l'amour, la conscience et l'idéal. Puisque ce + sont les éléments naturels de la vie, reste à savoir s'ils se + renforcent dans les pays civilisés: dans le cas d'affirmative, + nous pourrons avancer que la vie moyenne est en progrès. + + Mais nous voyons d'ici le sourire du lecteur, tant le résultat + de l'analyse lui est connu par avance. Il est inutile de + l'écrire. Les types de la famille sont suffisamment bafoués, + chaque soir, dans un millier de théâtres, devant une centaine de + millions d'âmes, en Europe, pour qu'on soit édifié sur la valeur + attribuée à cette parole par la majorité.--L'amour est devenu + quelque peu la poésie de l'hygiène; l'idéal se définirait, pour + le plus grand nombre, la foi dans le présent. Pour ce qui + concerne la conscience et la morale publiques, il suffit + d'ouvrir l'un des Codes. Prenons celui de France, par exemple. + Il compte environ quatre-vingt mille lois. Nous demandons + simplement ce que pourraient bien être la conscience et la + morale publiques dans un pays de trente-huit à quarante millions + d'âmes, lorsqu'il faut quatre-vingt mille lois, un millier de + tribunaux toujours exubérants d'affaires, cinq ou six cent mille + baïonnettes et quarante ou cinquante mille hommes de police pour + les y maintenir?... + + La durée de la vie moyenne augmente?... En le supposant, il faut + avouer que cette augmentation coûte cher. L'homme a voulu + s'affranchir de vieux préjugés; il désirait «épurer son idéal,» + devenir _libre_, enfin,--suivant son indéfinissable + expression.--Le voilà servi à souhait: il n'y a plus que + l'artificiel. Les crimes aussi diminuent;--mais les vices + augmentent et l'homme arrive toujours à perdre en profondeur ce + qu'il gagne en surface. + + Revenons à la médecine. En face d'une question décisive,--soit + celle du _sang humain_, par exemple,--la science paraît se + troubler. Or, en définissant les divers modes de manifestation, + les nombreuses variétés de symptômes sous lesquels apparaît son + affaiblissement, par le terme vague et général, la chlorose, on + trouve,--suivant l'estimation de praticiens éclairés et d'après + le recensement des maladies modernes,--on trouve que c'est par + millions que les chloroses se comptent en Europe; ce qui + induirait à penser, quoi qu'en puissent dire les zélateurs d'une + statistique erronée et embryonnaire, que les forces de + constitution décroissent dans les générations humaines en raison + du développement intellectuel des sociétés. + + L'on objectera que le «remède suit le mal!» On mentionnera, par + exemple, la découverte du traitement des chloroses par le fer. + Les docteurs désintéressés répondront au sujet de l'efficacité + du fer. Sur deux sujets choisis et traités dans des conditions + identiques par le fer (présenté sous toute formule, lactate, + iodure, citrate, etc., peu importe), le résultat sera la mort de + l'un et la guérison de l'autre, sans qu'il soit humainement + possible de déterminer la raison de cette différence. Ce qui + échappe dans l'expérimentation médicale est de même nature que + ce qui échappe en métaphysique, et ce qu'on appelle éléments, + forces, principes, ne répond pas à ce titre; mots inexacts, et + rien de plus! Des _éléments_?... D'où vient, alors, qu'ayant + tous les éléments du sang humain, on n'en puisse distiller une + goutte?... D'où vient qu'il soit permis de mélanger indéfiniment + de l'acide nitrique, du graphite, de l'eau, etc., sans obtenir + de la chair avec cette composition?... D'où vient qu'on puisse + manier les phosphates de magnésie, de chaux et de soude en les + combinant avec le reste des éléments laissés par la + décomposition de toutes les parties du squelette sans arriver à + fabriquer de l'os avec ces moyens? Qu'est-ce que des _principes_ + impuissants qui ont besoin d'_autre chose_ que d'eux-mêmes, à ce + qu'il paraît, pour produire leurs conséquences? Tout cela nous + rappelle une parole bien connue de l'un des plus illustres et + des plus profonds docteurs de ces derniers temps; sur le lit de + mort, il formulait ainsi sa conclusion triviale et suprême: + «Tenez-vous la tête fraîche, les pieds chauds, le ventre libre, + et moquez-vous des médecins.» Plaisanterie de moribond, + d'accord; mais y a-t-il beaucoup de médecins qui n'en diraient + pas autant? Il est à remarquer d'ailleurs que ceux qui doutent + d'une science sont presque toujours ceux qui paraissent avoir + fait de cette science le but de leur carrière. + + Au total, ce que la médecine aurait découvert de plus nouveau et + de plus clair, c'est qu'un régime sobre et réglé, des aliments + sains, de l'exercice, un air pur, le calme des moeurs et un bon + tempérament peuvent conduire à la centaine. Malheureusement, + cette excellente maxime,--que nos premiers parents ont cru + devoir nous léguer,--tout en demeurant l'axiome fondamental et + la conclusion définitive de la science, est devenue très + difficile à mettre en pratique pour les cinq sixièmes des + individus. Les populations croissantes, les difficultés + économiques, l'organisation étrange des métiers, des moyens + d'existence et le genre de vie moderne excluent et mettent hors + de portée pour des millions d'âmes jusqu'à la possibilité de + pratiquer une hygiène sortable. Condamnés à subir plus + fréquemment que les anciens les plus tristes maladies, nous + arrivons peu à peu à un système universel de guérisons et de + drogues qui rendra les générations débiles, appauvrira la + vitalité humaine et enfin hâtera l'apparition d'un second terme + dans la progression de la durée. Qui peut dire, en effet, que la + statistique de la vie ne se balance pas sur deux termes? Sur une + progression ascendante et descendante, comme toute chose, et que + nous ne marchons pas vers ce premier terme d'une période de + diminution? + + Il est évidemment certain (pour ceux qui, réduisant d'un coup + d'oeil toutes les petites aberrations arbitraires à leur + dénominateur commun, savent que d'un mot dévoyé de son acception + réelle, peut partir une irradiation indéfinie de sottises), il + est, disons-nous, certain que, étant tenu compte de la hausse + naturelle des populations, la mortalité suit avec sa fidélité + ordinaire et ponctuelle la progression des dénombrements, tout + comme autrefois. Le nombre et la variété des maladies augmentent + en germes cachés, l'homme se créant des habitudes, conséquences + des autres branches du progrès, et l'explosion d'une débâcle + imminente ne doit, certes, pas être considérée comme absolument + impossible. + + Non seulement les anciens nous surpassèrent, de l'aveu des + modernes, dans leurs théories hygiéniques et dans leurs + applications de ces théories, mais, dans l'art de guérir leurs + maladies, l'expérience paraît démontrer qu'ils réussissaient + dans la même proportion que nous. Il ne faut pas omettre, + d'ailleurs, que même de nos jours les anachorètes perdus dans + les Thébaïdes, les empiriques et les jongleurs de l'Orient, les + derviches de la Haute-Égypte, etc., ont aussi leurs manières + extra-scientifiques de guérir les plus horribles maux qui aient + jamais affligé notre espèce, et cela d'une façon bien autrement + rapide et radicale que ne guérissent les médecins d'Europe. + + Il va sans dire que nous ne pouvons entrer ici dans les moindres + développements, et qu'il ne nous est même pas permis d'indiquer + d'une façon sommaire l'état d'une seule question actuelle. Nous + avons le regret d'être obligé de passer vite, et nous n'avons + d'autre prétention, dans ces notes, que celle de formuler à + grands traits un point de vue possible. + + La médecine est liée à la chimie d'une telle sorte qu'on + pourrait avancer que l'une est en face de l'autre. Prenons un + détail de cette nouvelle science: nous sommes arrivés en chimie + à résumer le mystère,--ou du moins l'une de ses parties les plus + abstraites, sur l'hydrogène: on est à peu près certain, + aujourd'hui, que le poids atomique de tous les corps n'est qu'un + multiple exact du sien. Or, qu'est-ce que l'hydrogène?... Une + qualité!--Toujours des qualités; jamais de principes! «C'est la + devise et la justification du progrès indéfini!...» s'écrient + les cent ou deux cents millions d'hommes qui peuplent chaque + jour, du matin au soir, les trois cent mille cafés de l'Europe + et qui ont la bonté, après avoir ruminé synthétiquement une + masse indigeste de gazettes, de donner humblement le ton à + l'Esprit humain.--Il suffit d'affirmer ce qu'ils disent pour en + voir l'incertitude. Dans tout cela, certes, il y a une chose + fort belle et fort mystérieuse: c'est le sérieux de l'humanité + créant une logique en toute chose, sans savoir pourquoi, ni + comment; mais, comme le disaient dernièrement des astronomes en + proie au saisissement de nous ne savons plus quelle alerte + céleste: «Est-ce bien avoir raison que de n'avoir pas le temps + d'avoir raison?» Ah! nous nous amusons dans les ténèbres à + reculer d'insignifiantes décimales; nous croyons comprendre un + phénomène parce que nous le nommons suivant telle condition de + notre langage, comme si c'était là son vrai nom! Les choses + restent aussi cachées qu'autrefois et l'on n'y voit réellement + clair nulle part dans ce siècle de lumières; témoin ces deux + savants qui, stupéfaits d'une question de physique, se disaient + l'un à l'autre (et quelques-uns peuvent avoir entendu citer le + fait en 1861, par un éminent rationaliste, aux cours de chimie + du Collège de France,--au front de la planète et de l'humanité + scientifique):--«L'absurde lui-même n'est peut-être pas + impossible.» + + Voilà donc le cri suprême que la raison est contrainte, à chaque + instant, de pousser aujourd'hui, après six mille ans de labeurs + et de rêves, ce qui ne laisse pas que d'engendrer certaines + réflexions au sujet de l'authenticité du progrès. + + Ajoutons, en passant, que nous avons bien peu de spectacles + capables de lutter en splendeur avec Babylone, Memphis, Tyr, + Jérusalem, Ninive, Sardes, Thèbes, Ecbatane, etc., etc., et que, + sous le rapport de l'esthétique, les modernes le cèdent aux + anciens. D'autre part, la massue du vieux Caïn se déguise, mais + la flèche, l'épée ou le canon s'entre-valent; les engins de + meurtre s'universalisant, la supériorité disparaît: le progrès + devient compensation. «Nous marchons à l'abolition des guerres!» + disent les «agrandisseurs de l'horizon intellectuel».--Il faut + avouer qu'on ne s'en aperçoit pas beaucoup jusqu'à présent. + + L'homme ne se nourrit pas seulement de pain: qu'est devenu + l'idéal? Nous ne le trouvons plus nulle part, même dans les + cieux. Pareils au Jupiter olympien, les penseurs ne daignent + rien voir.--Eh! loin de nous l'idée absurde de nier lourdement + le progrès: L'homme qui mit un pied devant l'autre créa le + progrès. Mais que le progrès puisse sortir d'un cercle + excessivement restreint, ou démontrer autre chose que notre + dépendance indéfinie et notre ignorance finale, c'est ce qu'il + est permis de révoquer en doute. On fait trop bon marché de la + science des anciens; on s'imagine volontiers une grande + différence entre leur niveau philosophique et le nôtre. Reste à + savoir si le _calme_ au sujet de l'idée de Dieu est un progrès, + ce que personne ne pourrait démontrer d'une manière très nette. + L'immensité leur était aussi bien inconnue qu'elle est inconnue + pour nous autres! et, en se rappelant le moindre détail + d'astronomie, on s'aperçoit qu'ils s'occupaient, avec méthode et + ferveur, de la grande question.--Par exemple, il y a deux mille + ans,--pour citer un fait entre mille,--l'observateur + d'Alexandrie, ayant inventé la sphère armillaire moderne et + fixé, par à peu près, l'obliquité de l'écliptique, obtenait pour + l'arc du méridien compris entre les tropiques une expression où + la science actuelle précise à peine une inexactitude à peu près + insignifiante. En vérité, les pas que nous avons faits dans + presque toutes les sciences pourraient se représenter par les + deux petites virgules de différence entre un calcul de vingt + siècles et le nôtre. Il y a quatre mille deux cents ans, les + Chaldéens trouvaient leur triple zaros lunaire après des calculs + nécessairement assez compliqués. + + Les Juifs étaient fort au courant de la période de nos années, + qu'on prétend avoir été découverte par nous ne savons plus quel + moine scythe ou lapon en l'an 500 de notre ère: il suffit de + jeter les yeux sur leurs livres pour le voir.--Il y a trois + mille ans, les Chinois remarquaient la mobilité de l'écliptique + en observant l'aiguille d'un cadran solaire, et l'invention de + ce cadran se perd dans la nuit de l'histoire. Il y a deux mille + deux cents ans, les Babyloniens en découvraient encore + d'ingénieuses variétés. La découverte des précessions + équinoxiales date de deux mille trois cents ans; sans le + prétendu hasard qui nous a fait «découvrir» l'optique, il y a + cinq siècles (laquelle remonte à trois mille ans d'après les + traités d'optique de Ptolémée), et, par suite, la science des + réfractions de la lumière, nous ne saurions pas grand'chose de + plus que les anciens en astronomie. + + Et que savons-nous, malgré cela? Nous connaissons quelques + millions d'étoiles ainsi qu'une partie des phénomènes de leurs + évolutions variées: les enfants d'aujourd'hui, plus analystes + que les petits pâtres chaldéens, peuvent, en divisant une + seconde au degré sur le parcours d'un rayon, savoir la distance + qui nous sépare de chacune d'elles, et peser la substance dont + elles sont composées en calculant la force d'attraction les unes + des autres.--Cette affirmation que tout le système solaire,--que + l'_Univers_, comme on dit,--ne pèse pas seulement un sextillion + de livres (s'il est vrai que deux et deux fassent quatre), + pourrait même, selon nous, éveiller un sourire dont le + scepticisme convenu ne serait pas tout à fait exempt d'horreur. + + Oui! nous avons analysé le faisceau d'angles lumineux qu'un + rayon parcourant près de cent mille lieues par seconde vient + projeter sur notre oeil après avoir franchi, durant au moins dix + ans, les vastes abîmes de l'éther et les dix mille kilogs + d'atmosphère dont l'oeil humain supporte la pression, et nous + avons perfectionné nos lentilles, inventé les polariscopes, + rapproché un peu le ciel: ce qui revient à dire, au fond, que + nous jouissons, grâce à nos puissants instruments obtenus par + tant de travaux, de sang et de veilles, d'une vue un peu + meilleure que celle de ces Allemands qui, au dire de la science, + distinguaient à l'oeil un des satellites de Jupiter, les anneaux + de Saturne, et qui marquaient, un crayon à la main, des + distances de nébuleuses. Le télescope est peut-être comme la + béquille de nos yeux affaiblis et malades! Qui sait jusqu'où les + premiers hommes _voyaient_ naturellement? Que le monde soit âgé + de six mille ans, ou d'autant de milliards de siècles, tout cela + se vaut sous la réflexion: il faut toujours en venir au + _commencement_, c'est-à-dire au non-sens, au mystère, à + l'immémorial, à l'absurde. Les données que nous avons + aujourd'hui dans le détail du ciel, ou dans ses lois générales, + seront renversées demain, peut-être, par d'autres données et + d'autres lois,--et voilà tout notre substratum. + + Déjà des critiques s'élèvent et d'une manière très suffisamment + spécieuse pour être digne d'attention. + + Cependant, bien que la plupart des astronomes regardent le + firmament comme l'anatomiste regarde un cadavre, il n'en est pas + moins resté superbement inconnu. Mais on dirait que le _public_ + n'a plus le temps de penser à lui! A peine ressentons-nous + quelquefois son vertige divin! Les Chaldéens concevaient la + grandeur des rapports qui peuvent nous unir à son silence. + «Imaginations de pasteurs grossiers!» dit-on. Mais toute réalité + suppose une imagination antérieure qui l'a pensée.--Où commence, + où finit _l'imagination_? Ce qu'elle voit, est ou n'est pas: si + ce n'est pas, comment se fait-il qu'elle puisse le voir?... Si + c'est au contraire, qu'est-ce que la _réalité_ d'un corps peut + ajouter de plus à la sienne, pour nous, puisque tout finit par + disparaître _pour nous_? + + Ah! les enfants de la Chaldée, errant sur les montagnes au + milieu du vent nocturne, la ressentaient bien, cette poésie qui + est la conscience de la nature, et ils avaient bien raison + d'attacher, d'un regard de foi dépassant les progrès futurs, + leurs obscures destinées au cours lumineux d'une étoile, et de + créer ainsi, dans tout l'infini de leur pensée, un rapport + irrévocable de leur humilité à sa sublimité. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Isis. + + + «Cherchez, et vous trouverez.» + + «En vérité, en vérité, je vous le dis: Celui qui veut + conserver sa vie la perdra; celui qui veut la donner la + retrouvera.» + + (JÉSUS-CHRIST.) + + +A vingt ans et demi, Tullia Fabriana se trouva seule au monde. + +Cette tendance de son esprit aux profonds recueillements, tendance qui, +au dire des physiologistes, accompagne presque toujours, chez la femme, +une complexion disposée à la stérilité, s'était déjà si aggravée en +elle, que ses sens, restés neufs, ne la sollicitèrent pas. + +Les plus attrayantes distractions lui parurent d'assez peu de valeur, +ses travaux ayant suffi pour la blaser d'avance des plaisirs, des +triomphes et des amours. Le plus sombre dédain commença d'emplir son +coeur; malgré son indifférence, elle pensa que, étant belle, il +pouvait lui arriver d'être aimée; et comme elle ne tenait pas plus à +ressentir les bonheurs de l'amour partagé qu'à causer les tristesses de +l'amour solitaire, elle se trouva une exception humaine. + +Alors, elle se décida pour un éloignement, elle s'isola, sans se retirer +tout à fait, sans cesser de faire le plus de bien possible autour d'elle +avec la plus large part de son immense fortune, et n'accepta du dehors +que le respect de son nom. + +Dans le recueillement de sa retraite, elle rêva magnifiquement sur +elle-même et sur le monde et s'abandonna tout entière aux sublimes +attirances de la Pensée. + +Jeter un coup d'oeil désillusionné et rapide au fond de son +effrayante science, la résumer au point de vue de la nature et de +l'histoire, arriver à lier, par séries de rapports, les perspectives et +les fins particulières de toutes ces observations jusqu'à la question +philosophique, cela fut l'oeuvre de quelques mois pour sa redoutable +intelligence. + +Un soir, déterminée à penser par elle-même, elle ferma ses lourds +volumes de métaphysique et s'accouda, comme toujours, sur sa table +d'études.--Sphinx!... ô toi, le plus ancien des dieux!... murmura la +belle vierge prométhéenne, je sais que ton royaume est semblable à des +steppes arides et qu'il faut longtemps marcher dans le désert pour +arriver jusqu'à toi. L'ardente abstraction ne saurait m'effrayer; +j'essaierai. Les prêtres, dans les temples d'Égypte, plaçaient, auprès +de ton image, la statue voilée d'Isis, la figure de la Création; sur le +socle, ils avaient inscrit ces paroles: «Je suis ce qui est, ce qui fut, +ce qui sera: personne n'a soulevé le voile qui me couvre.» Sous la +transparence du voile, dont les couleurs éclatantes suffisaient aux yeux +de la foule, les initiés pouvaient seuls pressentir la forme de l'énigme +de pierre, et, par intervalles, ils le surchargeaient encore de plis +diaprés et mystérieux pour mettre de plus en plus le regard des hommes +dans l'impuissance de la profaner. Mais les siècles ont passé sur le +voile tombé en poussière; je franchirai l'enceinte sacrée et j'essaierai +de regarder le problème fixement. + +Au moment d'entrer dans le royaume de la méditation solitaire, la jeune +femme se surprit à détourner la tête et à jeter, pour la première fois, +sur le rêve de la vie, des regards de douceur. Oui, pour la première +fois, elle aurait voulu croire, aimer, oublier!...--Bientôt, dédaigneuse +et grave, elle résista fermement et tendit toutes les puissances de son +esprit vers les plus vertigineux sommets de l'Idéal. + +Les jours et les nuits se passèrent. + +Satan, d'après le poëme symbolique, ayant forcé les portes de l'enfer, +regarda les ténèbres et s'élança dans leurs profondeurs à la recherche +de l'Éden. Ses ailes battaient dans le vide que ses regards exploraient. +Ainsi l'âme qui, venant d'échapper à son cachot[3] par la conscience de +l'identité[4], se précipite dans le mystère de l'Être[5] pour y trouver +la cause et la raison des déterminations ultérieures, réalise cette +conception. + +Que de systèmes, anéantis sitôt que parus, flamboyèrent devant cet +esprit! + +Les jours et les nuits se passèrent. + +Chose bien remarquable! Des considérations résultant d'un point de vue +assez éloigné de celui où se placent, d'habitude, la plupart des femmes, +l'induisirent à ne pas oublier l'extériorité de sa personne, malgré ses +terribles études,--enfin à ne pas se négliger physiquement. Elle se +décida pour un genre de vie soutenu par une méthode dont elle avait +étudié les secrets et qui lui conserva sa magnifique pâleur de roses +blanches et la fraîcheur de son beau sang. L'on sait que les climats +italiens et, en général, presque tous ceux des contrées méridionales, +favorisent et même imposent hygiéniquement l'abstinence; ainsi la +sobriété avec laquelle vivent les gens du peuple, en Italie, et leur +privation constante d'aliments fortifiants ne nuisent pas à leur +nature; grâce à la nourrissante atmosphère qu'ils respirent, ils se +portent aussi bien que ceux du Nord. + +Comme Fabriana tenait à maintenir son esprit dans le merveilleux état de +santé lucide où il était, non seulement l'idée de plaisirs +gastrosophiques l'eût modérément transportée, mais, secondée par le +climat de Florence, elle devait adopter un régime d'une sévérité dont sa +constitution de marbre ne pouvait se trouver que fort bien. + +Elle ne buvait jamais que de l'eau froide et dorée par quelques gouttes +d'élixir; la nuit, lorsqu'elle avait bien faim, elle se suffisait avec +un peu de pain; quelquefois des glaces, des oranges et du thé; rarement +elle désirait des choses plus succulentes. + +Cet ascétisme lui évita les temps perdus et les ennuis de la maladie; et +elle se trouvait toujours reposée. + +Elle se levait, se baignait aux jardins, s'enveloppait d'un peplum, +vêtement dans lequel elle se trouvait plus à l'aise et plus rapidement +habillée; elle venait ensuite dans la bibliothèque, s'étendait sur un +sofa, pensait de longues heures sans quitter son attitude accoudée sur +les coussins,--excepté pour feuilleter de temps à autre un livre de +philosophie ou de mathématiques et parcourir un passage. Elle ne +prononçait jamais une parole: ses yeux demi fermés ne brillaient pas; un +signe d'admiration, de crainte ou d'espérance ne la fit jamais +tressaillir;--seulement des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes, +roulaient jusque parfois sur ses cils, comme des pleurs sublimes, et, +pareille à la grande Isis, elle s'essuyait alors avec le voile. + +Les jours et les nuits se passèrent. + +Cependant le soleil était radieux sur les campagnes; les enfants +s'aimaient dans les forêts, la nature était paisible; le printemps de sa +jeunesse lui disait, dans la voix de ses brises venues du ciel, dans le +parfum de ses fleurs gonflées de sève, le chant mélancolique des +anciens: «Cinthie, les jours et les nuits s'écoulent; tu oublies de +vivre; ne veux-tu pas faire comme les enfants, puisque tu es jeune et +que tu es belle?» + +Ses veilles se prolongeaient quelquefois jusqu'au matin et toujours dans +ce profond mutisme, dans cette intensité d'abstraction que ne venait +trahir nul signe extérieur, et qui, depuis deux années d'identité, était +devenu quelque chose d'effrayant; ses sommeils devaient être évidemment +une continuation de fatigue. Jusqu'où cette femme avait-elle plongé? +Était-il possible d'admettre, vis-à-vis d'une pareille énergie, qu'elle +rêvait au hasard en se laissant éblouir par tous les mirages de +l'objectivité? Non! non! la grande solitaire, à la pensée brève et +robuste, devait savoir ce qu'elle faisait. L'immémorial mystère qui +fait, selon nous, le fond du monde, ne pouvait pas avoir échappé à sa +conscience ni à son esprit; peut-être que, parvenue à sa hauteur, elle +cherchait un point de départ plus satisfaisant que la Nécessité[6]. + +Un incident qui pouvait devenir très grave et très malheureux pour son +existence, et que nous ne devons rapporter qu'à cause du caractère +purement poétique dont il s'enveloppa, survint dans son existence vers +la fin de la troisième année. + +Une nuit, Tullia Fabriana, renfermée et isolée dans sa pensée, comme +toujours, était assise devant sa table: la lampe de fer, placée auprès +d'elle, laissait dans l'obscurité les profondeurs de l'appartement, mais +éclairait en plein cette physionomie tranquille dont les regards tout +intérieurs paraissaient contempler des firmaments inconnus. + +Oh! le monde visible! la _chose_ qui trouble, malgré sa contingence +insignifiante! Il faisait une nuit malsaine, lourde et gonflée d'orage. +Pareils à de lointains hurlements poussés de ce côté par la planète, les +convulsions de l'électricité se prolongeaient dans les montagnes. Le +ciel avait des teintes d'or, de jais et de bistre; des nuages immenses +arrivaient en toute hâte; la jeune femme pouvait entendre ces coups +sourds, éloignés et confus dont le murmure, emporté par le vent pluvieux +et tiède, entrait par les croisées ouvertes. On eût dit que la nature +extérieure voulait la prévenir à l'oreille de l'attention fixée sur elle +quelque part. + +Elle se leva tout à coup. C'était le premier geste de sa méditation! Ses +yeux profonds et noirs brillèrent comme deux flammes. Son visage était +pâle comme la mort. + +Il y avait dans la grande bibliothèque une sphère céleste de dimensions +colossales; elle se trouvait placée en face d'une vaste fenêtre à +vitraux toute grande ouverte. La nuit incendiée par les éclats de la +foudre faisait, avec une vie merveilleuse, étinceler comme des astres +véritables les innombrables étoiles d'or et d'argent incrustées sur +l'énorme boule bleue. Une spirale aux degrés de velours entourait cette +sphère; au sommet, sur une plate-forme étroite, étaient jetés deux ou +trois coussins et des instruments d'astronomie étaient épars sur ces +coussins. + +La lampe brûlait sur la table. + +Tullia Fabriana,--sans doute l'orage l'avait indisposée un +moment,--porta la main à son front. A voir l'expression fixe de ses +regards, il devenait présumable que le ciel, la terre et la nuit étaient +loin de sa pensée, et qu'elle ne savait ni n'entendait rien de ce qui se +passait autour d'elle. + +Elle s'approcha de la sphère à pas lents, monta les degrés, et jetant +les compas sur le tapis, elle chancela. Sa tunique, désagrafée comme un +manteau, glissa le long de son corps; ses cheveux déroulés autour d'elle +l'enveloppèrent, et, aux lueurs de la nuit, ils ressemblaient à des +rayons. + +Elle apparut, blanche et lumineuse, sans remarquer la profondeur de +l'orage et des ténèbres, sans prendre garde à l'espace brutal et +noir!... Elle apparut, comme la déesse de ces nuits d'horreur, où ceux +qui cherchent ne trouvent pas. + +Mais à quoi songeait-elle? A quels étonnements son esprit pouvait-il +s'abandonner pour la première fois? + +La foudre entra, comme par hasard, avec un hideux éclair, par la fenêtre +ouverte, dans l'appartement, à l'instant même. + +Le fluide la jeta évanouie sur la sphère de porphyre. Elle resta +renversée sur le dos, les membres étendus, les cheveux flottants, les +yeux fermés, au milieu de la monstrueuse commotion du tonnerre. + +Par un de ces effets, un de ces absurdes et heureux prodiges que la +foudre commet quelquefois, elle ne fut pas blessée. Aucun mal. La +secousse ayant été seulement d'une grande violence, elle resta plusieurs +heures sans mouvement, comme accablée. A part cette fatigue, +l'électricité ne lui laissa aucun souvenir de sa visite. + +Lorsqu'elle revint à elle, il faisait grand jour; le temps était +superbe; la bonne odeur de l'herbe après l'orage embaumait les airs; +elle s'accouda, rêva quelques instants, puis se leva et descendit sur le +tapis. + +Une fois vêtue, elle alla vers la fenêtre, regarda les arbres, le ciel, +les fleurs, l'espace immense. + +--Cinq heures de perdues!... dit-elle avec beaucoup de douceur. + +Ce fut tout, et quelques minutes après, elle parut avoir oublié le +terrible incident qui était venu la troubler à cause de l'imprudence +qu'elle avait faite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les nuits +d'orage. + +Quelques jours après, elle changea tout d'un coup sa manière de vivre. +Elle passa les journées seule, à cheval, à courir dans les vallées, et +ne s'en retournant au palais que le soir. + +Depuis cette nuit extraordinaire, ses traits avaient pris l'expression +d'une tranquillité de statue: on eût dit que ce n'était point la fatigue +qui l'avait fait se lever en sursaut, et que ce n'était pas l'orage qui +l'avait pâlie!... Elle paraissait simplement suivre, depuis son réveil, +les immenses enchaînements d'une pensée unique. + +Un jour, elle revint dans la bibliothèque. Elle ouvrit l'un des volumes +de magie, et après de longues heures, ayant aligné quelques chiffres sur +la marge avec son crayon:--«C'est bien!»--dit-elle à voix basse, et elle +ajouta sourdement:--«J'attendrai.» + +Les jours et les nuits se passèrent. + +Elle ne perdait pas de vue le monde; le monde ne pouvait la troubler. +Elle assistait assez volontiers aux soirées et aux bals. Elle y tenait +son rang superbe. + +Elle causait, sans ennui, de choses et de détails usuels et souriait +gracieusement au milieu de réparties enjouées. Certes ses brillantes +amies et ses danseurs ne se doutaient guère que leurs compliments et +leurs paroles tombaient dans son âme profonde, comme en hiver les sons +de cloche des hameaux tombent, emportés par les rafales nocturnes et +lointaines, dans la désolation de l'espace... + +A cette soudaine velléité de distractions, il eût été possible de penser +que, défaillante comme les autres devant le Problème, elle avait +intérieurement renoncé à franchir le passage. Mais elle avait un double +aspect: son regard fixe, son immobilité dans la solitude, et, dans le +monde, cette simplicité, cette insoucieuse élégance de paroles, +témoignaient par leur ensemble qu'elle avait une raison pour agir de la +sorte et que son idée était passée dans la sphère de l'action. + +Le génie ne se paye pas d'un découragement, et c'est pour cette raison +qu'il est le génie. Il est pareil au soldat frappé dans l'emportement de +la mêlée, qui, ne s'apercevant pas de son sang perdu, continue à marcher +sur l'ennemi et ne s'arrête qu'au moment où il remarque la mort, +c'est-à-dire son devoir terminé. + +La pensée de Tullia Fabriana ne devait pas avoir bronché dans les +abîmes; il était clair que, pareille au plongeur de la ballade, elle +rapportait la coupe d'or à quelque roi inconnu.--Maintenant, c'était +passé!... La lutte était finie; l'ange était vaincu. Les sueurs +mortuaires de l'angoisse, la vaste épouvante du désespoir, la sublime +extase de la vie éternelle, tout cela formait, au fond de son âme, un +sombre amas de souvenirs. Elle était comme un voyageur qui revient des +pays inconnus. Son front grave avait la beauté de la nuit: c'était la +reine du vertige et des ténèbres. La terre, ses climats et ses races +devaient lui apparaître comme sur une toile aux rapides et fantastiques +visions. Peut-être avait-elle découvert, au sommet de quelque loi +stupéfiante, le vivant panorama des formes du Devenir; peut-être que +l'abstraction, à force de splendeurs, avait pris pour elle les +proportions de la suprême poésie. + +En toute certitude, une pareille âme ne devait pas être dupe de son +ombre, et si elle avait posé quelque point, si elle s'en était tenue à +quelque chose, c'est qu'il l'avait fallu. Ce ne pouvait pas être pour le +seul plaisir de suivre des idées au vol qu'elle s'était déterminée à +côtoyer, à chaque heure du jour et de la nuit depuis trois années, la +folie, le delirium tremens, les fièvres d'hallucination, etc., et tout +le cortège de la Pensée. + +Elle était parvenue à cette hauteur où les sensations se prolongent +intérieurement jusqu'à s'évanouir d'elles-mêmes; c'étaient comme des +rapprochements familiers de ses actions présentes avec des souvenirs +confus... Des avertissements lui venaient de toute part, de +l'Impersonnel, silencieusement. Ces phénomènes se posaient devant sa +pensée comme devant un miroir impassible: une obscurité imprévue pesait +sur ses moindres actions; il lui semblait qu'elle distinguait, sans +efforts, le point où les profondeurs de la vie banale vont s'enchaîner +aux rêves d'un monde invisible, de sorte que les détails de chaque jour, +devenus définis, avaient une signification lointaine pour son âme..... + +Elle avait vingt-quatre ans. Elle avait voyagé, comparé, médité sur les +lois sociales, appris les détails des grandes causes; à dater du jour où +elle avait parlé seule, sa volonté parut avoir pris possession d'une +idée fixe. Elle se remit à voir le monde, à le voir d'une manière suivie +et calculée: trois années se passèrent, et ces trois ans après, à +vingt-sept ans, celui qui eût pénétré dans sa vie intime, eût été +surpris d'y reconnaître un côté nouveau et fort singulier.--Une fois, +dans le temps, une circonstance dont l'origine obscure semblait se +rattacher à des questions peu importantes pour elle, l'avait impliquée +au milieu d'une vaste et royale intrigue dont elle avait accepté le rôle +le plus difficile et qu'elle avait menée à bien. + +Elle en avait profité, par présence d'esprit, pour s'approprier +d'inestimables secrets. Outre sa fortune dont l'origine était +suffisamment reconnue et définie, elle avait dans sa mémoire une autre +fortune et un grand pouvoir. En sondant plus loin, on eût découvert une +chose merveilleuse: c'est que, à force d'habileté pratique, de relations +élevées et de science du détail, elle avait fini très rapidement, sans +être remarquée, par dominer, sans bruit et comme en se jouant, presque +tous les hommes de valeur disposant d'une force matérielle en Italie. + +Cette puissance cachée s'étendait jusqu'aux États romains. Du fond de +son palais, elle exerçait sur les divers actes des gouvernements la +suprématie qu'elle s'était acquise en vue d'un but indéfinissable. Elle +s'était déterminé à elle-même, sans aucun doute, des résultats à +venir,--mais la profondeur en échappait à ses plus subtiles créatures. +Ceux qui la servaient en vertu d'obligations tacites ou d'espérances +intéressées étaient loin de se douter de leur nombre. Bien plus! en +politique, elle passait, aux yeux les plus clairvoyants, pour une femme +indifférente ou de portée ordinaire; car, par un trait de dissimulation +magistrale, elle parvenait à laisser croire qu'on agissait de soi-même. +Elle écrivait peu cependant, et voici pourquoi ses lettres étaient plus +compromettantes pour celui qui les recevait que pour elle. + +Elle répétait mot pour mot d'abord la demande qu'on lui faisait, ce qui +spécifiait clairement et sans ambiguïtés possibles, le sens exact de la +réponse; maintenant, 1° si la question n'était point posée dans des +termes suffisamment précis pour pouvoir, au besoin, devenir une arme +entre des mains expertes, elle répondait d'une façon vague et brève; 2° +si elle jugeait qu'on s'était livré à elle, elle renvoyait purement et +simplement la lettre, avec un «oui» ou un «non» au verso, de telle sorte +qu'on ne pouvait montrer la réponse sans la demande. Elle restait ainsi +toujours libre et sûre d'elle-même. Cette méthode avait ceci de +réellement très fort, qu'elle déconcertait les soupçons de ceux qui +pouvaient la croire d'une certaine envergure de desseins, puisqu'elle +leur rendait leurs armes; mais on ne songeait pas à cette conséquence: + +Elle évitait par là ces divers commentaires auxquels est exposée la +conduite d'une femme dont on redoute l'influence, parce que, n'ayant +qu'à se louer d'elle, on n'était pas pressé d'en faire parade, cela +supposant infériorité. + +Peu de bruit se faisait donc en diplomatie autour de son nom. Les +mailles solidement ténues de ce réseau dont elle enveloppait, dans +l'obscurité, une bonne partie des arrêts de la politique impériale ou +romaine, aboutissaient à son doigt par un suprême anneau qu'elle mouvait +de temps à autre. + +Bien que, dans ses voyages, elle ne parût qu'à de longs intervalles aux +grandes réceptions des nonciatures, aux soirées officielles des +consulats ou plutôt des préfectures d'Autriche et aux bals flamboyants +des ambassades de France, d'Angleterre et d'Espagne; bien que l'accueil +dont on l'y acceptât n'eût jamais donné lieu de soupçonner des liens de +plus intime déférence que celle due à son rang ou à ses prestiges +personnels, elle aurait presque infailliblement prédit le jour où tel +décret serait signé par un pontife, un parlement, une reine ou un +empereur. + +Que se proposait-elle d'atteindre?... Que voulait-elle amener?... Que +lui importaient ces manoeuvres, à elle, dont les habitudes et les +goûts étranges mettaient l'existence en dehors de toute lutte +sociale?... A elle qui ne ressentait aucun désir d'augmenter sa position +ni d'être utile à celui-ci ou à celui-là?... Aucune patriotique +illusion?... A quoi bon cette trame permanente, souterraine, qu'elle +tissait froidement depuis trois ou quatre années?... C'était +impénétrable. + +Toujours est-il que son plan, quel qu'il fût, restait, à cause de ces +manières d'agir, enveloppé de ténèbres et d'inattention. + +C'était donc chez cette femme extraordinaire qu'étaient venus ce +soir-là le prince Forsiani et son jeune ami le comte Wilhelm. Ils +attendaient dans un salon. + + Note 3: Le moi.--Voyez FICHTE, _la Logique_.--Voir aussi _Traité + des Sensations_, par l'abbé DE CONDILLAC, et LÉLUT, _Physiologie + de la Pensée_. + + Note 4: Voir SCHELLING, _Idéalisme transcendantal_, et ne pas + tenir compte de ses notes (dans l'_Appréciation des OEuvres de + M. Cousin_) au sujet de HÉGEL, notes dans lesquelles se trouve + cette proposition: «_Ce_ qui _est_ est le primitif; son être + n'est que l'ultérieur,» etc.,--attendu que ceci n'est d'aucune + nécessité, ne se prouve point et ne se pense pas plus que la + proposition de HÉGEL. + + Note 5: Voir HÉGEL, logique, _la Science de l'Être_. L'identité + de l'être et du néant, considérés dans leur _en soi_ vide et + indéterminé. Les personnes qui ne sauraient pas l'allemand + peuvent consulter la belle traduction de M. VÉRA, l'un des + monuments philosophiques de ce siècle. + + Note 6: Ceci soit dit sous le critérium hégélien, et avec une + réserve dont l'explication devra être donnée dans le second + volume de cet ouvrage. + + + + +CHAPITRE IX. + +La présentation. + + + «Almanzor, voiturez-nous ici les commodités de la + conversation.» + + (MOLIÈRE, _les Précieuses_.) + + +La marquise entra. + +Le salon donnait sur les jardins. Devant les grandes croisées +entr'ouvertes, les draperies remuaient légèrement. Des dalles blanches +tenaient lieu de tapis ou de parquet. Les housses de gaze argentée +nouées au bout des torsades enveloppaient les lustres du plafond. Çà et +là de lourdes chaises d'ébène sculpté, tendues en velours noir, et un +sofa pareil, près d'une fenêtre. Sur les boiseries de couleur sombre se +détachaient, dans leurs cadres d'or, de magnifiques peintures du Guide +et du Titien. Une torchère pleine de bougies, placée derrière une vasque +de marbre d'où s'échappaient de grosses gerbes de fleurs naturelles, +éclairait l'appartement. La haute cheminée aux candélabres éteints, +supportait une grande pendule en bronze de Florence: des panneaux +armoriés indiquaient des portes sur d'autres salons du palais. + +Les deux gentilshommes étaient debout vis-à-vis d'un tableau. + +Tullia Fabriana les salua d'un mouvement de tête, demi-souriante. Le +prince, avec une négligence amicale, d'un tact et d'un goût parfaitement +mesurés, s'inclina; Wilhelm s'inclina aussi, mais troublé comme par un +éblouissement. + +La marquise, avec un signe d'approcher, vint auprès de la fenêtre. Le +prince Forsiani prit le jeune homme par la main: + +--Madame la marquise, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter le comte +de Strally-d'Anthas. + +Tous deux prirent place devant la jeune femme. Elle s'était appuyée, en +s'adossant, les mains à moitié jointes: son coude reposait sur l'un des +bras du sofa. + +--Monseigneur, ne me disiez-vous pas, hier au soir, que vous deviez nous +quitter cette nuit même? demanda-t-elle. + +--Oui, madame: et, si quelques soins vous inquiétaient près de la cour +de Naples, serais-je assez heureux d'y veiller à votre place? + +--La reine m'a fait l'honneur de m'écrire la semaine passée, et deux +lignes, ajoutées par lord Acton, exprimaient d'assez vives instances au +sujet d'une réponse immédiate. Plusieurs difficultés ne m'ont point +permis de le satisfaire avant ce soir. Je désire simplement offrir à Sa +Majesté mes regrets de ne pouvoir lui être utile dans les circonstances +dont elle me parle,--et, puisque vous me laissez disposer de votre +complaisance... + +Le prince Forsiani s'inclina. + +--Mon absence ne sera pas longue, je l'espère, ajouta-t-il. + +Pendant que Fabriana parlait, Wilhelm était devenu la proie d'un +phénomène d'une froide horreur. + +Cette _voix_, ce timbre de _contralto velouté_ ne lui était pas inconnu, +cela était certain. + +Mais--et l'intensité du sentiment avait pris en lui les proportions +d'une réalité évidente--il lui semblait que ç'avait été bien loin, dans +l'impalpable passé, au milieu de pays frappés d'un silence sans échos, +silence terrible, dans des âges oubliés dont il ne pouvait concevoir la +date, que ç'avait été dans ce néant qu'il avait entendu la _voix_. Il se +rappela les singulières confidences du prince dans les Casines et il eut +assez d'empire sur lui-même pour demeurer d'un visage égal. + +Cette hallucination ne dura qu'un instant. «J'ai rêvé,» pensa-t-il; et +il ne s'en inquiéta pas davantage. + +On causa de choses de hasard pendant quelques minutes, puis cela fut +ramené aux affaires du temps. Sur une allusion que parut avancer le +prince Forsiani au sujet de la paix ou de la guerre, la marquise le +regarda: + +--Votre Excellence me pardonnera, dit-elle: je ne désire connaître aucun +détail, mais je pensais que l'ambassade avait en vue des motifs d'un +ordre différent. + +--Ces motifs touchent aux intérêts les plus graves, répliqua Forsiani. +La question des finances de Naples est très obscure: les valeurs, sans +doute à cause des excessives dépenses de la cour, sont tombées dans un +discrédit si fâcheux aujourd'hui, que,--un juif aisé, par exemple, s'il +savait acheter d'une certaine façon, pourrait s'installer, demain +peut-être, sur le trône de Gonzalve de Cordoue. Cela réaliserait une +miniature assez triste de ces banquiers de l'ancienne Rome qui +trafiquaient de la puissance impériale. Voilà cependant le résultat vers +lequel nous allons. + +--Ah? dit Tullia Fabriana, toujours impassible. + +--Je le crois, ajouta le prince. En vérité, ces questions finissent par +dominer toutes les autres; les peuples menacent, l'avenir s'assombrit. + +--C'est vrai, dit la marquise, et il me vient une amusante idée. Si, par +miracle, et toute pavoisée, une flotte lui arrivait du ciel,--un peu +comme cette manne suprême que les Hébreux avaient si grand soin de +recueillir autrefois,--pensez-vous que le roi Ferdinand la refuserait? + +Ce fut le tour du prince Forsiani de regarder Fabriana. + +--La résignation aux coups du ciel est une vertu royale, belle dame, +répondit-il. + +--La résignation!... D'après vos paroles, serait-il bien surprenant que +Sa Majesté sicilienne fût mise à même, bientôt peut-être, de la +pratiquer fort sérieusement? Est-il défendu de supposer l'existence de +ceux qui savent acheter les choses avec de l'acier, du fer et du plomb, +à défaut de métal plus précieux? + +Et elle se mit à rire. + +--Les Lamberto Visconti se font rares, Madame: de tels exemples sont +devenus si difficiles à suivre!... Jouer sur un coup de dés son +existence contre l'avantage d'être roi, n'est plus une chose si +attrayante. + +--Croyez-vous, Monsieur de Strally?... demanda la marquise en souriant. + +--Madame, répondit Wilhelm, j'estime que se trouver seulement à même de +risquer cette partie est une précieuse faveur du destin. + +--Est-ce que vous seriez attristé de votre sort si, l'ayant essayée, +vous aviez perdu? + +--Non, madame. + +--Que vous disais-je, prince? + +La voix douce de Wilhelm, le naturel de sa tenue accomplie, excluaient +de ses réponses toute idée d'ostentation. C'était un grand seigneur; il +parlait simplement. Le trouble et l'émotion ardente qu'il comprimait ne +pouvaient transparaître, et pour Fabriana seule, que d'une manière +intuitive et voilée. + +Le diplomate, connaissant le monde, se demandait avec inquiétude: «Lui +serait-il absolument indifférent?» Mais il ne s'arrêta pas à cette idée. + +A ce moment, une charmante jeune fille, vêtue d'un costume grec, entra, +posa sur une table un plateau de vermeil chargé de liqueurs à la neige +et se retira sans bruit. + +--Acceptez-vous?... dit gracieusement Fabriana. + +On refusa par un mouvement de la main. + +--Ainsi, continua-t-elle, vous pensez, Monseigneur, que, par exemple, +notre cher tyran, M. de Habsbourg, interviendrait si le juif dont vous +parliez se trouvait bien élevé? + +--Les rois ne sont-ils pas tenus de prendre de l'intérêt les uns pour +les autres? répondit le prince, assez surpris de cette insistance. + +--Oh! je suis de l'avis de tout le monde là-dessus!... + +--Permettez, c'est n'en pas avoir, marquise. + +--Mais c'est avoir celui de tout le monde, dit-elle. + +Forsiani regarda Wilhelm, auquel échappa, comme il était un peu jeune et +qu'il ne faisait qu'admirer en ce moment, une partie de cette puissante +réponse. + +--Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majestés +choquées du sans-gêne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas où +elle voulait en venir. + +--Supposons, si cela vous est égal, quelqu'un de moins hébraïque, je +crois pouvoir vous affirmer que les bien-aimés cousins du roi seraient +alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent +distraits quand le seigneur Olivier se mit à protéger l'Angleterre et le +roi Charles de Stuart. Combien y eût-il de Majestés choquées du +«sans-gêne» de ce brillant personnage?... Vous voyez, il suffit de +prendre son temps. Supposons mieux: voici M. d'Anthas; l'idée lui vient +tout naturellement d'être roi de Naples. Qui s'opposerait à la réussite +d'un pareil projet mené d'une manière convenable? + +Le prince Forsiani fut un instant sans répondre. + +--M. de Strally-d'Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en +acceptant la plaisanterie. + +--Voulez-vous, dit-elle en s'adossant et avec une négligence enjouée, +voulez-vous que je vous conte une petite histoire?--Un prince (un prince +comme M. de Strally pourrait facilement le devenir: une terre en Italie +suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste +l'âge de M. le comte, et à peu près l'âge d'Alexandre quand celui-ci se +mettait, par forme de distractions, à défaire les armées des grands rois +de l'Asie et à conquérir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense, +que le prince était infant? Sa mère, une Farnèse, lui avait donné Parme, +à quinze ans, pour l'habituer. Un matin, il s'éveille avec la pensée +dont nous parlons: être roi des Deux-Siciles. Il en fait part à M. le +duc de Mortemart, l'un de ses amis. M. le duc lui répond, naturellement, +que son père en sera très enchanté. De fil en aiguille, on arrive à se +trouver dans les veines du sang des Capétiens et des Bourbons, etc., +etc.;--à plaindre le sort de ce malheureux État de Naples, en butte aux +«factions» qui le divisent...;--à vouloir _relever ce grand peuple_... +Enfin, il part, emmenant quelques centaines d'hommes à sa suite. Il +débarque, bat les Impériaux à Bitonte comme un ange; se saisit, à +l'improviste, du sceptre et du trône, se fait couronner roi par le pape +Clément XII, et reçoit l'investiture du royaume par le congrès d'Aix, +avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela, +prince. Vous étiez attaché à l'ambassade romaine, je crois, et vous +connaissiez intimement son futur ministre, Tannuci. Et lorsque +l'Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez +de la défaite essuyée à Velletri? Quel enthousiasme pour le jeune roi! +Femmes, petits paysans, que sais-je! tout cela prenait les armes et se +faisait tuer. Ce sont des faits. Voilà comment le prince Carlos de Parme +devint Charles III de Sicile. + +Cependant, l'Angleterre avait, ce qu'elle a toujours, un intérêt à +s'installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle +qu'elle occupera, certes, avant peu d'années;--cependant le clergé +italien, le gouvernement du Saint-Père, avait des raisons passablement +solides pour négocier avec le peuple une de ces transactions délicates +qui ont pour conséquences d'augmenter le Livre de plusieurs millions +(déception dont je ne pense pas que Charles III l'ait dédommagé +suffisamment par la suite);--et cependant Naples appartenait, depuis +Charles-Quint, à la maison d'Autriche. Il y avait donc, il me semble, +d'assez graves intérêts, représentés par trois des cabinets +diplomatiques les plus experts de l'Europe, pour s'opposer à ce rapt +merveilleux. Eh bien, non: un enfant se dit: «Voilà une petite couronne +qui m'irait bien,» et vous voyez le fini, la netteté et la perfection de +la déroute de ces trois puissances: Rome, l'Autriche et l'Angleterre. + +Je trouverais de tels faits d'armes, exécutés par de tout jeunes gens, à +chaque feuillet de l'histoire. Tenez, vous parliez tout à l'heure de +Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armées espagnoles, un +vice-roi, un vétéran de ruse et de gloire, un guerrier des Croisades, un +général invincible!... On lui dépêche un enfant de dix-neuf à vingt ans, +et ce petit jeune homme,--sans expérience, comme on dit,--remporte, en +fait, sur le vieux maître, trois accablantes victoires coup sur coup. +Vous voyez que la jeunesse n'est pas impossible en ces occasions, +prince. Je suis donc autorisée à penser que, devant cet empire +d'Autriche fait de morceaux, un tel, d'une certaine naissance et d'une +certaine valeur dans la mesure de l'ambition, pourrait, du soir au +lendemain,--mon Dieu!... faire valoir ses droits, comme on dit en +termes honnêtes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les +dynasties... Mais à quoi bon parler de cela?... dit Tullia Fabriana +changeant de ton subitement: les rois sont des enfants terribles très +occupés de toucher à tout: voyez comme M. de Strally est un jeune homme +silencieux et sage! + +--Cela prouve, répondit le prince, qu'un duc de Mortemart est quelque +chose aussi.... Selon vous, marquise, l'usurpation pleine et entière du +royaume de Naples serait donc chose sérieusement permise et faisable? + +--Tout est faisable, et vous savez bien, cher prince, que, en politique, +bien des choses sont permises, excepté de ne pas réussir. Mais +arrêtons-nous, je vous en prie, nous aurions l'air de conspirer, ce qui +finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante. + +Dix heures sonnèrent à cette église qui date du temps de Charlemagne, +Santa-Maria della Trinita. + +--Chère marquise, au revoir! dit le prince en se levant. + +--Vous me quittez? + +--Une visite forcée au gouverneur du Vecchio... D'après nos dernières +paroles, ne faut-il pas que je prévienne la forteresse de se bien tenir? + +--Ah! si c'est pour le bien de l'État, je vous pardonne, répondit +Fabriana. Bonsoir et bon voyage. + +On se leva. + +--Qui sait?... continua-t-elle, vous me reverrez peut-être à Naples +bientôt; l'air y est très pur.--Au revoir donc, cher prince. + +Et elle lui tendit la main. Le prince, amicalement, lui baisa le bout +des doigts. + +--Je reçois demain, dit-elle en se retournant tout aimable vers Wilhelm. +J'espère vous voir dans la soirée, monsieur le Comte. + +--Votre Grâce est mille fois bonne pour moi, répondit le jeune homme en +s'inclinant. + +Fabriana restée seule revint s'asseoir à sa place. Son visage avait +pris une expression soucieuse et sombre: on n'eût pas reconnu la femme +de tout à l'heure en face de cette soudaine transformation. Au bout +d'une minute, elle murmura sourdement quelques mots sans suite..., puis +elle se leva et sortit du salon. + +Le prince et Wilhelm descendirent. Une fois en selle: + +--Vous pouvez continuer de vous tenir ainsi demain, dit Forsiani; mais +soyez maître de vous comme ce soir. Pas de folies, mon cher +enfant!...--pas encore, du moins, ajouta-t-il avec un sourire. + +--Soyez tranquille, monseigneur, répondit Wilhelm. + +Ils prirent un temps de galop. Arrivés au quai de la Trinité: + +--Au revoir, Wilhelm, dit l'ambassadeur; si vous avez besoin de votre +vieil ami, vous m'écrirez à Naples. + +Le jeune homme se pencha vers le prince et l'embrassa d'un mouvement +spontané. + +--Allons, courage! ajouta le prince Forsiani d'une voix un peu émue; +sans vous en douter, le plus difficile est fait. Courage et au +revoir!... Vous voilà dans la vie! Marchez. + +Il lui pressa fortement la main et partit vers la via Larga. + +Le jeune homme demeura seul, une minute, rêveur et immobile. Le ciel +était bleu, les étoiles brillaient, les orangers embaumaient, la nuit +était sereine et tiède. + +--Je suis jeune, dit-il; et il passa la main sur son front. + +Une sérénade lointaine parvint jusqu'à lui. + +--O mon Dieu! dit-il avec l'accent d'une tristesse naïve et profonde, +pourquoi n'aimerais-je pas, moi qui suis seul sur la terre?... Oh! comme +cette femme est belle! Comme je l'aime déjà, comme je l'aime à en +mourir!... + +Quelques instants après, il piqua des deux et prit la route opposée, +vers San-Lorenzo. + + + + +CHAPITRE X. + +Le palais enchanté. + + +Le palais Fabriani était un labyrinthe superbe dont les méandres +cachaient un ordre savant. Les grands architectes florentins du XVe +siècle y avaient dépensé un soin et une magnificence de plans extrêmes. +La marquise n'y avait rien changé,--ou que fort peu de choses. Les +secrets intérieurs de ce palais dataient de deux cents ans et, seule, +dans ce monde, elle en tenait le fil d'Ariane. + +Comme il était situé sur des terrains élevés, loin des autres palais, +on ne pouvait, d'aucun édifice, plonger la vue par dessus les murs du +parc et des jardins. Ces murs avaient de trente à trente-cinq pieds de +hauteur, et trois ou trois et demi d'épaisseur. Des lierres énormes, des +fleurs et de la mousse les couvraient presque entièrement. La grille de +la longue avenue se fermait par des battants en fer massif. + +Les grands arbres étaient bien touffus et serrés dans les allées. Il y +avait des statues antiques, une fontaine au mince filet d'argent reçu +dans une urne d'albâtre; des cygnes dans un bassin entouré de cyprès et +bordé de marches en marbre blanc; des buissons de roses d'Égypte, des +milliers de fleurs d'Asie et d'Europe, de larges feuilles tombées sur le +gazon, des lévriers étendus et gracieux. + +Et puis le grand silence. + +Le parc, au milieu, était comme une vaste nappe d'herbe émaillée où +jouaient des chevreuils et des gazelles. On ne sait quoi d'oriental +émanait, au soleil, de ces parfums et de ces ombrages; un charme +mystérieux et profond courait dans l'air de cette solitude. Les jardins +de Circé devaient être pareils. + +Ce silence de grandeur enveloppait le palais depuis bien des années. Il +n'en sortait jamais, à part ses nuits de fêtes; nuits rares.--La porte +intérieure de ces jardins était condamnée; on n'y pouvait descendre que +par le balcon de Tullia. + +Le personnel occupait l'autre façade, celle qui, située au delà des +cours intérieures, donnait sur Florence. La marquise s'était réservé +exclusivement toute la façade qui avait vue sur les jardins; excepté les +jours de réception, les domestiques n'entraient pas dans cette partie du +palais; Xoryl suffisait à Fabriana. + +Xoryl était cette jolie enfant au costume grec, entrevue dans la soirée. + +C'était une fille d'Athènes autrefois abandonnée, à douze ou treize ans, +par une famille inconnue et triste, aux hasards des rues. Tullia l'avait +aperçue un jour, en voyage, sur le grand chemin: l'enfant jouait au +milieu des ruines. La marquise parut examiner avec une attention +soudaine et singulière les traits de cette petite fille, et, la prenant +dans sa voiture, elle l'avait simplement ramenée avec elle en Italie. + +Laissant croître dans son palais cette fleur de misère, celle-ci était +devenue charmante. Pendant les fièvres gagnées au changement de climats +et d'existence, Fabriana l'avait veillée elle-même avec mille soins, et +si la belle Xoryl n'était pas sous terre, elle le devait à sa maîtresse. +On la faisait élever et instruire durant les premières années: jamais la +marquise ne lui avait adressé une parole de reproche ou +d'impatience:--et l'enfant se trouvait heureuse dans son esclavage +tranquille! Elle se laissait vivre sans rien aimer que Fabriana et se +serait sacrifiée de bon coeur s'il l'eût fallu. + +Ce n'était point son amie, ce n'était pas sa servante: c'était sa +protégée. A peine avait-elle à s'occuper d'une tâche légère que la +douceur de sa maîtresse lui rendait facile et aimable. N'était-ce pas un +plaisir de lui être de quelque utilité?... Prédisposée, par les traits +de sa figure, aux habitudes solitaires, Xoryl était silencieuse et avait +le goût de l'isolement. Elle se plaisait à rêver dans sa chambre, +étendue sur le tapis, accoudée sur un coussin, et suivant du regard, à +travers les longs cils noirs de ses paupières, la fumée d'un narguilhé, +comme les sultanes des sérails. Elle aimait à rêver aux golfes de la +Grèce, aux temples des dieux des vieux âges, et à ses verdoyantes +montagnes païennes. Humble, elle se souvenait encore de son pays, bien +que son pays n'eût eu pour son enfance qu'une amère hospitalité, et +comme sa pensée, à cause de l'air où respirait Tullia Fabriana, s'était +élevée aussi, tranquillement, elle ne se rappelait son pays que pour se +souvenir de la beauté de son ciel, de sa pauvreté fière, des ruines qui +avaient accueilli son enfance, de la gloire des guerriers morts dans +les temps anciens et de la liberté perdue. + +Ainsi vivait Xoryl, fidèle et taciturne. + +Parfois on lui donnait des perles, des diamants ou des bracelets de +sequins, en lui disant dans le doux langage d'Athènes et après un baiser +sur le front: + +--Tu es libre de me quitter, Xoryl; te souviendras-tu de moi quand tu +seras dans ton pays? + +Ce à quoi Xoryl souriait, sans répondre, en la regardant naïvement avec +des yeux humides. + +Le fez de cachemire noir dont le gland d'or ondulait sur son épaule +jetait, avec le reste du costume d'Orient, comme un charme natal sur sa +jolie physionomie. Elle paraissait recevoir l'ombre et la lumière de la +beauté de Fabriana lorsqu'elle se tenait devant elle; et puis elle s'en +allait avec ce qu'on lui avait donné. + +Cette jeune fille suffisait donc à Fabriana quand elle voulait se +maintenir dans une profonde et absolue retraite; et voici par quels +simples détails elle était parvenue à dominer complètement cette +retraite et à se reconnaître dans l'immense palais. + +Les grands escaliers d'honneur qui menaient aux trois différents étages +du palais se scindaient sur le palier du premier étage, grâce à une +cloison à coulisses cerclée de lames de bronze qui se déployait à +volonté et se barrait en dedans. Les autres escaliers de service, +conduisant aux étages de cette façade des jardins, avaient été murés. + +Les colonnades du rez-de-chaussée qui bordait les jardins étaient +comblées, dans leurs intervalles, par des caisses d'orangers, derrière +lesquels il n'y avait qu'une épaisse muraille recouverte en marbre et +sans fenêtres. + +Le dernier étage paraissait être composé de chambres pour les gens. Il +n'en était rien. Ses croisées étaient celles d'un étroit corridor sans +issues. Derrière le mur du corridor se trouvaient les chambres réelles +donnant sur les cours intérieures. Personne n'habitait ces chambres. + +Impossible de parvenir sur les toits de cette façade. Une longue +solution de continuité les séparait des autres terrasses. Ils étaient +formés de tuiles disposées en angles et sans aucune espèce de bords ni +de point d'appui. + +Ainsi, la cloison des escaliers une fois tirée, la façade entière, avec +ses trois étages donnant sur les jardins, était isolée de l'extérieur et +de l'intérieur. C'était comme une thébaïde soudaine. A moins de pénétrer +dans une des chambres ou dans l'un des salons du premier étage, en +enfonçant les cercles d'airain de la cloison, il eût été radicalement +chimérique de prétendre savoir ce qui s'y passait, puisqu'on ne pouvait +pénétrer dans les étages supérieurs sans passer par le premier. + +Mais dans l'étendue entière de ce premier étage toutes les portes des +appartements tendaient un cordon en fil d'acier, caché dans la boiserie, +de telle sorte que la porte la plus éloignée, ouverte subitement par un +visiteur, eût fait tomber sourdement un coup de timbre dans la chambre +de Xoryl. Cette chambre se trouvait à deux pièces de distance de la +chambre à coucher de la marchesa. Si, après défense expresse d'entrer +dans ces appartements, et les targettes dans leurs écrous, un laquais, +un intendant, un majordome, ou n'importe quel personnage diurne ou +nocturne, se fût curieusement avisé d'y survenir et de forcer les portes +(soit pour voler, épier, enlever, violenter ou assassiner,--quel autre +dessein possible?), la jolie enfant eût étendu la main vers deux boulons +d'acier cachés dans la muraille, et, sans se déranger autrement, eût +précipité l'intrus dans une oubliette de soixante pieds (oubliette qui +était précisément, en partie, le contenu des murs sans fenêtres du +rez-de-chaussée), eût-il été à l'autre extrémité de la façade. + +Une bande d'une douzaine d'individus n'aurait pas nécessité plus de +frais, car le parquet s'entr'ouvrait tout à coup dans une étendue de +plusieurs mètres sous toutes les portes à la fois. + +Les ameublements étaient rangés exprès d'une certaine manière pour +éviter un désordre. + +La chose, en soi, jetait une ombre de mort et de saisissement sur +l'asiatique splendeur de ces longues draperies lamées, des dorures, des +glaces et des tableaux, des lustres et des statues qui décoraient les +grandes pièces somptueuses. Les constructions sur triple rang de solives +soudées de fer apparaissaient brusquement, sous les lustres, dans les +parois de l'ouverture; une fois tombé là, c'était fini, Tullia ne tenant +pas à ce que le secret fût connu. Obligée de choisir entre un coup de +haute et basse justice, et l'imprudente éventualité d'un manque de +réussite dans ce qu'elle avait résolu d'accomplir (ce qu'elle eût +effectivement risqué, outre sa sécurité personnelle, en laissant partir +vivants les curieux) elle s'en était remise à la fatalité: «Tu frapperas +et tu rempliras comme ceci ma volonté», avait-elle dit à Xoryl un +certain soir. Et, la prenant par la main, elle l'avait guidée, aux +lueurs d'un flambeau, dans les détours de ces cachots perdus; elle +l'avait fait descendre au plus profond des souterrains, et là, sombre et +attristée, lui avait appris ce qu'elle aurait à faire dans l'occasion. +C'était simple. Des flèches trempées dans des poisons foudroyants... la +nuit... une porte masquée... les jardins... l'une des caisses de chaux +dont il y avait une grande réserve sous les dalles..., etc., eussent +fait disparaître à tout jamais les traces de celui ou de ceux qui se +seraient présentés. Xoryl avait incliné son aimable tête brune en +murmurant d'une voix excessivement sourde la formule d'Orient: +«Entendre, c'est obéir.» «C'est bien», lui avait dit Tullia Fabriana, +non sans un regard qui était allé lire les pensées dans l'âme de +l'enfant, et qui en était revenu satisfait. + +Xoryl eût donc parachevé consciencieusement ce travail sans même +réveiller Tullia si elle se fût trouvée endormie en ce moment. Le +meurtre ainsi que l'anéantissement des victimes n'eût pas duré le chant +du rossignol dans les feuilles. Les phases du drame étaient prévues à +une minute près. L'écho n'en eût même pas pénétré au travers de ces +tentures de velours noir brochées d'or, dont les pans étoffés se +massaient de chaque côté des portes intérieures. L'exécution terminée, +l'enfant eût fait jouer de nouveau les ressorts puissants, et les +parquets relevés fussent venus rejoindre les incisions des dalles ou des +tapis, et s'y adapter d'une manière invisible. + +D'ailleurs, si le survenant eût paru d'une certaine caste, on pouvait le +laisser mort dans les jardins. La hauteur des fenêtres aurait justifié +les fractures occasionnées par sa chute dans l'oubliette, etc. Un +accident que personne n'avait le droit d'approfondir répondait à toute +question. + +A l'autre extrémité du parc se trouvait un pavillon adossé à la grande +muraille, et l'on pouvait, par ce pavillon, entrer ou sortir à l'insu +général. Il donnait sur la campagne des bords de l'Arno, presque +toujours déserte en cet endroit. Une lunette permettait d'en explorer +les environs et de prendre son temps si l'on n'estimait pas comme tout à +fait indispensable que ces entrées ou sorties fussent remarquées. + +Tullia Fabriana, forcée, non pour elle seulement (s'il ne ce fût agi que +d'elle, sans doute n'eût-elle pas pris tant de mesures), de lutter +contre les instincts de toute espèce de personnes, prenait très au +sérieux les précautions qui devaient la défendre et assurer le succès de +ce qu'elle avait chargé sa volonté de réaliser tôt ou tard. Les passants +n'ont d'autre joie dans cette vie, à peu d'exceptions près, que +d'essayer de nuire aux êtres supérieurs et que d'outrager indifféremment +dans leurs discours ceux dont ils croient remarquer les imperfections. + +Aussi, par respect pour la forme humaine, elle tâchait, le plus +possible, de leur épargner la peine de cette méchanceté à son endroit. +Ses procédés lui constituaient un talisman plus sûr que l'anneau du +mage lydien. Ils atteignaient dans la minutie, comme on va le voir, des +proportions vertigineuses de lucidité et de profondeur. C'était fort et +clair comme de l'algèbre. Il n'y a de vraies mesures que celles qui sont +totalement prises, c'est-à-dire que celles qui sont juste à la hauteur +de ceux contre qui elles sont prises. Fabriana, sachant les conséquences +et les désastres virtuellement contenus dans le sourire d'un valet «qui +croit voir quelque chose de louche,» et qui est aux aguets pour profiter +d'un oubli, concevait très bien la faiblesse humaine, la pardonnait et +lui trouvait mille motifs excusables, mais ne cherchait pas à en être la +victime. + +Un escalier de pierre conduisait intérieurement à la plate-forme des +murs qui entouraient les jardins. La nuit, deux énormes chiens de +montagne, deux molosses dressés à ce manège, rôdaient sur cette +plate-forme et eussent dégoûté ceux qui, d'aventure, pour tel ou tel +motif, auraient jugé convenable d'y appliquer des échelles. Leurs +aboiements eussent prévenu, d'ailleurs, de la tentative: sur un coup de +cloche de Xoryl, une demi-douzaine de nègres gigantesques, armés +jusqu'aux dents, se fussent rués, sans bruit, dans les alentours. Et +puis, de la fenêtre de Xoryl, le regard embrassait le sommet des +murailles. La charmante sauvage avait le regard d'un aigle et tirait +divinement juste; sans avoir besoin d'appeler les nègres, elle eût +démasqué une lampe aux reflets projetés qui, en tournant sur son +support, eût illuminé circulairement la plate-forme comme un éclair. +Saisissant alors une petite carabine (une arme bijou, à crosse d'ébène +incrustée d'ornements et d'arabesques précieuses, un miracle de +précision, dont la marquise lui avait fait présent!), elle eût +immédiatement fait feu sur la première tête malveillante qui eût paru. + +Le couvert, la coupe et la vaisselle particulières de Fabriana étaient +d'or, et Xoryl les essuyait avec attention, avec des linges très fins, +après les domestiques. Les deux cuisiniers étaient depuis de longues +années dans le palais, et ils achetaient eux-mêmes avec le plus grand +discernement ce qui était nécessaire. Aucun aide, excepté les jours de +réception. Il n'y avait qu'un seul maître d'hôtel, vieillard fort +tranquille et très attaché au palais; il avait servi le duc Fabriano, +père de la marchesa, lequel était mort empoisonné, comme on le sait. Le +vieillard avait la charge du sommelier, mort depuis peu de temps. Seul, +avec l'un de ses nègres, il avait le droit de parler à Xoryl, et +l'avertissait de tout ce qui venait de l'extérieur. Il dressait le matin +et le soir une magnifique table incrustée de lames d'ivoire et de nacre, +dans un vestibule du rez-de-chaussée des cours intérieures. Les +cuisiniers lui apportaient, l'un après l'autre, ce qu'il fallait, et il +avait ordre de ne jamais quitter le vestibule quand il avait commencé sa +besogne et de ne laisser entrer aucun domestique, sous quelque prétexte +que ce fût. Une fois la table disposée, il attendait la sonnette de +Xoryl, et, pressant alors un ressort adapté à quatre chaînons de +bronze, la table s'enlevait d'elle-même sans bruit, dans les rainures; +le parquet du salon supérieur s'écartait et laissait passer. + +A l'aide de ces précautions, il eût été fort difficile de mêler de +l'opium ou d'autres poisons dans le vin ou les aliments. Xoryl avait +coutume, par surcroît de prudence, d'éprouver l'appétit des deux +molosses avant que Tullia se fût mise à table; on le savait, et cela +était un avantage de plus. + +Il faut se souvenir qu'il ne saurait y avoir rien de petit dans +l'ensemble d'un plan sublime; que chaque détail tire sa valeur de la +conception générale et qu'un esprit réellement profond revêt les choses +de moindre apparence de leur _véritable_ point de vue. En lisant +l'histoire des conspirations tombées avec les têtes des conspirateurs, +on se sent étonné de voir, non pas comment elles sont tombées (cela +n'est d'aucune importance, si ce n'est dans les écoles pour exercer la +mémoire des jeunes et aimables enfants), mais pourquoi elles sont +tombées. En découvrant le véritable motif de leur écroulement dans le +vide, un esprit penseur en reste positivement interdit. C'est dans +l'oubli d'un misérable détail que la grande Fatalité[7] va précisément +se réfugier tout entière!... Est-il donc possible que les plus +intrépides génies de la révolte, dont le regard embrassait, sans se +troubler, les développements d'une machination formidable, se +résignaient à relever de cet odieux dicton du vulgaire: «On ne peut pas +tout prévoir»? + +C'est pour cela que Tullia Fabriana tenait compte des riens, à cause de +la grande Fatalité. + +Pour elle, comme elle ne s'était asservie à aucune habitude, comme elle +avait plié, de bonne heure, son corps à la faim, aux veilles, au froid +et à la fatigue, les privations lui étaient naturelles, et ces choses +poussées même à des proportions effrayantes, se seraient émoussées +contre sa beauté, comme cela glissait sur la constitution de fer d'un +Sergius. + +Elle ne tenait, sans doute, à cette beauté, réellement merveilleuse du +reste, que comme à une arme de plus;--et l'on sait qu'en Italie, et +particulièrement en Toscane, la beauté des femmes dure communément +beaucoup plus d'années que dans les autres pays. Chose reconnue, à ce +qu'il paraît, mais assez bizarre! les plus belles femmes de la Toscane +ne sont pas celles qui ont vingt ans, mais celles qui ont souvent +dépassé le double. Cette circonstance, soit dit en passant, ne pouvait +pas être défavorable à ses projets. + +Les notes concises et les formules ignorées que les trois chercheurs +d'alchimie avaient laissées dans le laboratoire, lui avaient aplani les +difficultés de la science des poisons. Elle était consommée, comme +Locusta, dans l'art des préparations qui foudroient, mais sans laisser +de traces. Les plus étranges poisons florentins et indiens lui étaient +d'un maniement familier, et souvent elle avait consacré de longues +heures à les étudier et en approfondir la puissance. + +Retrouver les compositions subtiles et pénétrantes à l'aide desquelles +la seule émanation d'un papier est mortelle, ne lui avait pas été +difficile. Elle en avait dont les effets étaient assez lents pour que le +soupçon ne vînt pas, et qui ne devaient frapper qu'à trois ou quatre +sommeils d'intervalle, par exemple. L'emploi des lettres comme moyen ne +laisse pas que d'être essentiellement difficile, à cause des soins et de +l'exactitude qu'exige la préparation d'abord, ensuite à cause des +précautions prises par les souverains et les pontifes pour échapper à +ces sortes d'attentats. Cependant n'y a-t-il pas toujours de ces lettres +que les princes prennent souci de lire!... Il ne s'agirait que de +trouver deux premières lignes les saisissant dans l'à-propos de leur +plus intime souhait du moment, chose que l'habitude des cours, la +science du monde, l'observation, etc., facilite beaucoup dans un +certain rang social. Il ne lui eût été guère malaisé de dessiner les +armoiries de telle ambassade ou de tel consulat, de fondre un cachet, +bref, de faire parvenir une lettre de telle manière qu'en supposant +même, par impossible, la _non-réussite de la chose_, il aurait été +impénétrable de savoir d'où elle venait... + +Maintenant, par exemple, en supposant deux ou trois mots dans un passage +d'importance, écrits d'une manière difficile à lire, nécessitant +l'approche des yeux; une phrase dont le sens serait douteux et d'un +grand intérêt..., de telle sorte que celui qui écoute soit porté à +saisir, dans une inadvertance, le papier entre les mains du secrétaire, +pour contrôler lui-même la question et justifier de la supériorité de +ses propres yeux..., etc., etc.; une lettre, enfin, contenant des +paroles meilleures pour le foyer allumé que pour les archives...,--nous +disons lettre, nous pourrions aussi bien songer à une fleur, un +éventail, un mouchoir.--On se souvient de la dernière partie du moyen +âge en Italie. + +Il était donc possible d'affirmer que, grâce à sa position +exceptionnelle, Tullia Fabriana tenait, sous mille formes, la vie et la +mort de presque toutes les têtes couronnées de l'Europe dans le creux de +sa belle main. La mort, sous un loup de velours blanc ou sous un loup de +satin rose, n'est-elle pas toujours la mort! Cela ne faisait pas pour +elle l'ombre d'un doute. + +Il y avait, dans la chambre à coucher de la marquise, quelque chose de +spécial. Une porte admirablement soudée tournait sur elle-même avec un +pan de mur et laissait à découvert des marches de pierre. Cela +conduisait à un profond souterrain. + +Ce souterrain n'avait par lui-même aucune issue. Il pénétrait sous le +palais dans toute l'étendue de la façade. Il n'y avait là que des +tonneaux de fer, peints en couleur de bois et rangés les uns à côté des +autres. Cela ressemblait à une grande cave. Seulement un tube de plomb +reliait ces tonneaux les uns avec les autres et remontait, en spirales +de serpent, à travers les pierres. Fabriana seule pouvait savoir où sa +terrifiante extrémité se retrouvait. + +A l'entrée de ce souterrain, à la troisième marche, il y avait une autre +porte invisible fermée également d'un pan de mur qui se mouvait +lorsqu'on pesait sur un bouton d'acier couleur de pierre et caché parmi +la mousse. + +Dans ce second souterrain se trouvaient une torche, un miroir, une +caisse de déguisements et leurs papiers de sûreté, d'excellents +pistolets doubles, accompagnés de deux épées de voyage et de deux +yatagans empoisonnés. + +Deux bourses d'or mêlé de diamants étaient jetées sur la caisse. + +Dans le cas d'une surprise, d'une arrestation par une escorte (chose qui +paraissait située au delà des prévisions normales, mais qu'elle était +prête à recevoir), elle eût pris Xoryl entre ses bras, de peur que, ne +connaissant pas les rampes dangereuses, la petite fût tombée là comme +dans un précipice et se fût tuée. Une fois descendues, le mur en se +refermant sur elles était assez épais et assez parfaitement joint pour +que le son ou tout autre indice ne fût pas venu les trahir. D'ailleurs, +il y avait la première porte à trouver avant que de parvenir à celle-là. +Les profondeurs du souterrain s'enroulaient sur elles-mêmes; c'était +d'un abord aussi difficile que les hypogées ou les sérapéums de +l'Égypte. Elles se fussent déguisées en attendant la nuit. Cela +s'ouvrait, par une porte cachée et pareille aux autres, sur l'Arno; une +barque suspendue à l'entrée, au-dessus du fleuve, n'avait besoin que +d'un balancement accompagné d'un coup de yatagan dans les cordages pour +être mise à flot. Elles fussent parties à force de rames. + +Fabriana savait où trouver, à une lieue de là, des chevaux africains. +Une fois en selle, elles eussent gagné Venise ou Gênes; la marquise y +avait deux villas de plaisance, et de sûreté. + +L'essentiel avait été d'atteindre ce but, d'être inabordable, invisible +et imprenable, bon ou malgré tout le monde, elle et sa conduite, quand +elle l'eût voulu, en pleine Florence et au grand soleil. + +Cependant le palais ressemblait aux autres palais; à part la grandeur et +la beauté de l'architecture, il ne présentait rien de particulier. Les +laquais affairés et les intendants circulaient dans les cours et dans +les appartements extérieurs. Seulement, il y avait peu de bruit. Le +palais avait pour caractère distinctif un certain silence. + +Les visites étaient très souvent et très agréablement reçues; la +conversation y était d'une liberté engageante; on eût dit que les portes +s'ouvraient toutes seules et que la négligence était même poussée à +l'excès. A la moindre inquiétude, cependant, le train des choses y eût +instantanément changé d'aspect et se fût déformé jusqu'au terrible. En +trois secondes, il eût pris l'allure d'un état de siége avec une +précision et une intensité de déploiement de toutes ses forces à la fois +qui eussent broyé, sans tumulte ni désordre, ceux qui se fussent +trouvés, avec une fâcheuse intention, dans les rouages de ces pierres +vivantes. La Fatalité y eût obéi mécaniquement, d'une très horrible +manière. C'eût été comme dans les contes arabes: disparition! L'éclat de +rire y eût été anéanti avec les rieurs dans des ténèbres subites, si, +par hasard, il y eût eu de bons vivants parmi les victimes dans cette +sombre minute! Après l'éclair tout fut rentré dans la tranquillité +habituelle, tout, jusqu'au sourire de la pâle enchanteresse. + +De cet état de choses, il résultait donc ceci: que la marquise Fabriana +pouvait faire à peu près ce qu'elle voulait chez elle, sans être ni vue, +ni épiée, ni soupçonnée, ni commentée; qu'elle n'était, autant qu'il est +possible, à la merci de personne, et qu'elle pouvait s'estimer à l'abri +de ces incertitudes perpétuelles d'être troublée dans sa solitude. + +Nous ajouterons que ces précautions, les eût-on remarquées en partie, +n'eussent jamais semblé que toutes naturelles de la part de deux femmes +vivant seules, retirées et exposées. La situation isolée du palais +aurait suffi pour les justifier. + + Note 7: _Fatalité_ est pris ici dans le sens de concordance + fâcheuse, de forces de circonstances, et non sous un autre point + de vue. + + + + +CHAPITRE XI. + +Aventures chevaleresques. + + + «Vous les reconnaîtrez par leurs fruits.» + + +C'était par cette petite porte du pavillon que Tullia Fabriana sortait +souvent, de nuit, vêtue en cavalier, l'épée à la hanche et le masque sur +le front. + +Toujours seule. + +Sous ses vêtements elle portait une cuirasse d'acier d'une légèreté sans +pareille: c'était l'ouvrage de l'un des vieux artistes du XVIe siècle +qui réussissaient une fois un chef-d'oeuvre d'armurerie et de +ciselure. L'un de ces inconnus, qui trempaient des dentelles +damasquinées, avait également travaillé la fine et puissante cotte de +mailles qui l'emprisonnait depuis les pieds jusqu'à la gorge. + +Ses gantelets étaient tramés avec un dur filet d'airain merveilleusement +caché sous la soie. Son feutre, d'où s'échappaient de fausses boucles de +cheveux noirs, avait, à l'intérieur, une visière en treillis d'acier qui +se relevait et s'abaissait suivant son bon plaisir. + +Elle ne semblait nullement gênée dans ce costume; elle marchait vite, le +manteau rejeté sur l'épaule, comme un chevalier. Les rares passants, +malgré son allure modeste, s'écartaient presque toujours de son chemin, +sans savoir pourquoi. + +Que signifiaient ces ajustements? Était-ce l'amour des aventures? Mais +non: elle n'était point femme à commettre de ces folies. + +Les cris familiers des oiseaux de la Mort lui disaient: + +«Belle dame, voici le glas de minuit. C'est l'heure où nous avons heurté +nos ailes contre vos vitraux; nous connaissons votre lampe. Les rues se +font désertes, l'épée se brise dans l'embuscade: c'est le noir danger +qui guette, avec nos yeux, dans la solitude endormie. Femme, tu deviens +téméraire, toi si prudente, si profonde et si sage toujours. Retourne! +et c'est un conseil de vieillard; nous nous intéressons à toi.» + +Elle marchait et s'avançait, tranquille, au milieu des ruelles, dans les +faubourgs équivoques et ténébreux. + +Ah! c'est qu'elle éprouvait parfois le grand vertige d'elle-même; elle +le sentait bien: ce qui lui restait d'humain pouvait la quitter à chaque +instant; elle ne tenait presque plus à la terre, et elle n'existait pas +en vérité. Or il fallait qu'elle se souvînt de son corps, puisqu'elle +avait dit: «J'attendrai». + +C'est pourquoi, par une réaction nécessaire, elle venait se retremper +dans le spectacle de quelques souffrances, pour ne pas oublier qu'elle +existait. + +Le costume lui avait paru plus commode masculin que féminin dans cette +circonstance, motif qui l'avait déterminée à le choisir. + +Elle montait bien des rampes dégoûtantes, elle trouvait bon nombre +d'horribles tableaux; à peine son mouchoir imprégné de sels odorants la +préservait-il des atmosphères suffocantes et pestiférées. + +Elle donnait son or et sa science, non point parce que c'était «une +bonne action», mais parce que autant faire cela que le reste, et qu'elle +en avait l'occasion. + +Elle connaissait trop, sans aucun doute, l'irrémédiable immensité des +douleurs, pour penser une minute que, fût-elle apparue à des millions +d'êtres dans la seule Europe, cela eût signifié grand'chose. Aussi la +question du bien qu'elle faisait n'était que très accessoire pour elle. +De pareilles fantaisies auraient été déplacées probablement, si elles +eussent été dictées par ce seul mobile d'un ordre inférieur. L'immense +oubli de tout, de son rang, de sa position, des conventions du vêtement +féminin, des causeries et des salutations auxquelles se livrent avec +dignité les personnes de distinction, pour tuer le temps, enveloppait +ces démarches. Une auréole d'éternité l'éclairait dans toutes ces façons +étranges. Souvent elle passait la nuit comme cela, au risque d'être +assassinée, et s'en revenait au point du jour sans avoir ôté son masque, +sans avoir dit son nom, sans avoir laissé mouiller ses gants. La +comprendra qui pourra! + +--C'est bien! disait-elle, et elle sortait. + +La femme de Caïn l'eût comprise.--Elle manquait de cette _sensibilité_ +que les personnes aux paroles charitables _aiment à trouver_ dans la +femme. + +Froide, elle pouvait être d'une tristesse infinie en elle-même; mais ces +enfants malades,--par exemple,--qui lui tendaient leurs petits bras, +avec des inflexions de voix suppliantes, n'émouvaient pas beaucoup ce +sombre coeur inaccessible. + +Les personnes mentionnées se seraient émues, quitte à discourir deux +heures après sur «la nature humaine», en voyant les pauvres enfants +guéris soit martyriser quelque animal, soit injurier quelque malheureux, +soit faire acte de méchanceté foncière, lâche, opiniâtre, sans but ni +motif;--bref manquer de charité pour tout ce qui souffre comme ils +souffraient. Le discours eût duré quelques demi-heures, perte de temps +qu'elle évitait en n'étant pas stérilement impressionnée. Elle agissait +dans la mesure des forces dont elle disposait: si peu que ce fût, +c'était ce qui lui était bien permis de faire. Était-ce donc sa faute si +les douleurs mêmes ne pouvaient troubler son âme? + +Elle avait accepté de remplir ce métier mystérieux dans Florence, malgré +les deux asiles qu'elle avait encore établis en Toscane sous un autre +nom que le sien. Elle semblait s'être créé le passe-temps original de +supprimer quelque chose, ne fût-ce qu'un rien, dans l'universel malheur! +Sa constance, à ce sujet, ne se décourageait et ne se dégoûtait jamais +dans l'occasion. C'était une façon d'attendre ce qu'elle attendait. + +Sa main ne tremblait pas plus en tenant le scalpel que le livre ou que +l'épée, et il lui paraissait sans doute aussi naturel d'écrire, auprès +d'un grabat, la formule des drogues étranges qui soulagent les tourments +et retardent l'agonie, que d'écrire une ode en vers saphiques sur +l'inconstance des passions. + +En ceci, Tullia Fabriana ne cessait pas d'être grande et impassible. + +Il ne lui avait fallu qu'une réflexion pour la décider à ces risques et +périls de déguisements; c'est qu'elle devait faire ce que bon lui +semblait, sans relever de personne. + +La première fois que, devant la glace, en s'habillant, les mailles +d'acier avaient brillé sur ses membres blancs et souples, elle avait eu +un sourire de tristesse. + +La seconde fois, elle n'y avait pas même fait attention. + +Elle s'était vue forcée d'agir elle-même sans doute parce qu'elle ne +tenait pas à être connue, et que, lorsqu'elle consentait à l'action, +elle devait aimer à faire toute chose, si peu que ce fût, aussi +exactement bien qu'il lui était permis. + +La science colossale, étourdissante, extra-terrestre, l'intuitive +habileté de sa main et son froid regard de génie ne pouvaient se +remplacer: quelques lignes écrites à la hâte sur ses genoux, des plaies +refermées et des membres sauvés, la flétrissure et la désolation de +beaucoup d'existences conjurées par un moment de sa bonne volonté et de +son courage, étaient préférables à l'insuffisance de quelque argent et +valaient une autre occupation. + +D'ailleurs la concentration perpétuelle de ses pensées en elle-même lui +permettait de travailler n'importe où, en faisant n'importe quoi, tout +aussi bien que dans son palais. + +Une ou deux paroles dites avec sa voix absolue et tranquille, donnaient +plus de force et calmaient davantage, touchaient plus juste enfin (vu sa +sécurité d'évaluation intellectuelle de ceux qu'elle approchait), que +n'eussent fait, par exemple, les exhortations de ceux qui ont toujours +la manie «_d'être dans le vrai_». + +Soit dit en passant, les coeurs sensibles, les coeurs _simples et +sans détours_, ne sont souvent bons qu'à faire souffrir ceux auxquels +ils s'intéressent; avec le meilleur vouloir, ils sont généralement la +cause des plus grands embarras. + +Au total, elle pouvait, en tant que femme, estimer que son action était +une espèce de devoir, et elle remplissait ce devoir stoïquement. + +Souvent, lorsqu'elle rentrait le matin, à l'heure où la clarté des +lampes se ternit, où le ciel se couvre de teintes mortuaires, où les +lassitudes de l'esprit et les dégoûts du coeur ne laissent que le +vide, le vide immense et pesant dans le découragement de la pensée, à +cette heure où la plupart des personnes, enfin, comprennent la +possibilité de l'éternel néant,--oui, souvent, il lui arrivait +d'entendre les dernières mesures des danses finales qui bruissaient, +étouffées, à travers les stores et les grands orangers des autres +palais. + +Mais elle ne perdait pas le temps à se rappeler, alors, ces heures de +rêves noirs et de stupeurs profondes qu'elle venait de quitter. Elle ne +tenait pas à comparer les agonies affolées et les cris sans nom, les +hurlements et les soifs puériles de vengeance, enfin les concerts variés +que présente aux amateurs la répugnante Misère, quand elle n'est pas +silencieuse, c'est-à-dire plus lugubre encore, elle ne tenait pas à +comparer, disons-nous, toutes ces plaintes avec les bouffées de joie +harmonieuse et insouciante. + +Elle ne jugeait pas, ayant d'autres pensées. + +Elle prodiguait ses forces et ses secours, parce que cela lui convenait. +Ce que faisaient les brillants élus des fêtes nocturnes et ce qu'elle +avait passé la nuit à accomplir s'entre-valait pour elle! Chacun avait +rempli son devoir et son temps d'une manière quelconque et selon sa +préférence. + +Trois fois, depuis cinq ou six ans qu'elle risquait cette promenade, +lorsqu'elle était à Florence, dans les intervalles de ses voyages +lointains, trois fois on avait attaqué Tullia Fabriana. + +La première fois, elle avait tenu, sans appeler, contre de pauvres gens, +et grâce à sa flamboyante manière de tenir une épée, on s'était enfui +après quelques coups de pointe dont trois assaillants étaient restés sur +le pavé. + +La seconde, elle jeta une poignée de florins et leur dit de sa voix +calme: + +--C'est parce que je ne me soucie pas de vous tuer. + +Et, entr'ouvrant son manteau, la marquise laissa voir les pistolets, +tout armés, de son ceinturon. + +La troisième, elle se vit cernée subitement. Il était deux heures de la +nuit. C'était au sortir d'un bouge où elle venait de sauver de la +maladie et de la faim deux familles moribondes. + +Elle abaissa précipitamment sa visière, fit feu deux fois et mit l'épée +à la main. Comme elle avait affaire à une meute d'ivrognes pauvres, qui +se ruaient en aveugles sur elle, toute défense était paralysée et +impossible. On sauta sur ses bras. + +Elle se dégagea une seconde fois par un mouvement terrible; mais, se +voyant désarmée, elle eut un sourire amer sous son casque. Un stylet +vint se briser la pointe sur sa cuirasse; un autre l'eût aveuglée sans +sa visière: malgré les coups de poing d'une précision et d'une force +étranges dont elle défonça, pendant quelques secondes, un certain nombre +de trognes et de poitrines, elle comprit de suite qu'on allait finir +par l'étouffer ou l'étrangler. Dans le fort de cette lutte, et voyant +luire les grands couteaux, elle portait déjà une bague empoisonnée à ses +lèvres pour ne pas tomber vivante à leur merci, lorsqu'un des +personnages cria un nom inconnu et qu'elle n'entendit même pas. + +A ce seul mot, tous s'écartèrent. On échangea quelques paroles à voix +basse: leur effet fut étonnant. Ceux qui l'entouraient s'agenouillèrent +devant elle et lui demandèrent pardon. Elle ne répondit rien; mais, +debout au milieu des groupes hideux éclairés par la lanterne d'un +ex-voto, elle remit son épée dans sa gaîne et s'en alla lentement. + +Depuis, on ne l'inquiéta plus. Dans les ruelles les plus désertes et les +plus sombres, un appel de sa voix eût suffi pour la défendre; mais elle +n'aurait pas appelé. Tacitement les pauvres s'entendaient pour le +reconnaître et ne pas lui faire de mal. Ils se défendaient de la suivre +par respect; d'ailleurs un cheval tout sellé l'attendait au point du +jour à un tel endroit, et un temps de galop eût distancé les espions de +tout genre: on ne la questionnait jamais... + + + + +CHAPITRE XII. + +Fiat nox. + + + «Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants!...» + + (_César-Auguste_). + + +Le lendemain de la présentation du comte de Strally, vers huit heures du +soir, Tullia Fabriana était dans son palais, dans un appartement +spacieux et retiré. C'était celui qu'elle préférait; elle y passait la +plus grande partie de son temps à Florence; jamais autre créature que +Xoryl n'y avait pénétré. Ce salon circulaire présentait un aspect +d'extraordinaires splendeurs. Huit grandes statues en basalte noir, +arrachées aux vallées tumulaires d'Éthiopie, et dont les têtes naïvement +sculptées, exprimaient un supplice intérieur, supportaient ensemble, +avec leurs seize bras tendus et crispés, la fresque du plafond +représentant Isis voilée dans la nuit pleine d'étoiles. Les tentures +étaient remplacées par des surcharges de draperies en velours fauve, aux +reflets dorés. Une profusion de peaux de lions et de tigres du Levant +cachaient complètement le parquet. Une croisée unique, à vitrail +précieux, était ouverte sur les jardins. Des cordons, tressés de ganses +et de filigranes d'or, y retenaient, demi-tendue, une natte en paille +brune devant préserver du soleil sans trop d'obscurité. + +Près de la balustrade il y avait deux caisses de nacre remplies de +toutes les fleurs rares des climats les plus lointains. Des faisceaux +d'armes anciennes étaient appliqués dans les draperies. + +Au milieu de la chambre, sur une table d'ébène, resplendissaient un vase +florentin en or, une aiguière pleine de fruits et deux coupes d'émail +d'une haute antiquité. Un sphinx, de longueur colossale, également en +lave durcie et noire et faisant comme le pendant de ces cariatides, +était placé dans une sécante tirée à gauche de la croisée; son dos +énorme était creusé et comblé de peaux de martre et d'hermine. Sur ce +magnifique lit de repos, Fabriana s'était indolemment étendue ce +soir-là. Près d'elle, une veilleuse bleue, élevée sur un trépied d'or et +allumée nuit et jour dans une petite urne de cristal, brûlait une huile +odorante. + +Autant qu'il était permis d'en juger, la marquise était d'une taille +grande et svelte. Elle était vêtue, à cause de la chaleur étouffante, +d'un nuage de batiste en forme de peignoir échancré de la poitrine et +découvrant ses épaules quelque peu. Des gouttelettes de sueur se +diamantaient sur sa chair ferme et neigeuse. Cette trame transparente et +molle qui enveloppait son corps laissait deviner les plénitudes de la +statue de Cléomènes. Sa tête, sur laquelle tombait le rayon de la +veilleuse, était d'une carnation très blanche. Les masses lourdes et +dorées de ses cheveux se partageaient sur son beau front mat et +retombaient en flocons de boucles radieuses derrière sa tête, inondant +son col et son dos. Ses yeux, dont les prunelles aux lueurs noyées +étincelaient comme deux pierreries noires, regardaient vaguement le +groupe effroyable enchaîné autour d'elle. Elle avait des sourcils d'une +impassibilité intelligente. Le nez tracé avec une sévère finesse de +dessin, était droit; l'air de son visage était séduisant: ses narines +déliées bougeaient, rosées et diaphanes, à chaque soulèvement de sa +poitrine. La vie circulait avec une saine volupté dans cette belle dame +étendue. Sa bouche, parfaite, était d'un rouge vif, pourpre, et comme +velouté par les plis de sa belle peau: ses dents lactées mordaient +légèrement sa lèvre inférieure. Hier, le sourire tempérait l'expression +royalement dédaigneuse de cette bouche, aujourd'hui rien ne souriait +dans sa physionomie. L'un de ses bras était recourbé sur son front dans +une attitude abandonnée; entre deux doigts de la main qui pendait sur ce +front, elle tenait une bouture de fleur indienne, sorte de brunelle aux +parfums excessifs, qu'elle remuait, et dont elle touchait gracieusement +son visage de temps à autre. Son autre bras, moulé par quelque divin +statuaire, tombait de la manche aux dentelles flottantes et pendait +jusque sur les fourrures. A l'un des doigts menus de cette main, elle +avait un anneau d'or constellé de grosses émeraudes: cet anneau formait +sa seule parure; elle ne le quittait jamais, même le long du sommeil, +pour des raisons particulières. Ses pieds nus jouaient dans de blanches +mules de velours festonnées de broderies moresques. + +Elle rêvait ainsi, perdue au milieu de sa beauté, ressortant, toute +suavement couchée, du fond sombre qui l'entourait, et, certes, à la voir +si presque positivement exempte des soucis possibles, on n'eût pas +deviné de quelle nature était l'effrayant rêve, le rêve inouï! qui +vivait dans son âme inexplorée. + +Elle regardait depuis longtemps les torses démesurés sur lesquels +miroitait la lumière de la veilleuse. + +La soirée au dehors, s'obscurcissait. + +Souvent, dans la campagne, un rayon de lune étreignant des ruines est +une évocation. Les pierres vêtues de mousses et de souvenirs, paraissent +avoir vu tant d'histoires et d'événements oubliés! Les légendes +s'éveillent, les bois et les bruyères se peuplent de visions et de +murmures... des formes se promènent dans le silence. Pareille au savant +qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de +leurs défenses, l'âme recrée alors les temples, les manoirs et les +palais avec les débris d'une colonne, et la méditation touchant le vaste +songe de l'existence, la grande mélancolie du Devenir enveloppe +invinciblement l'esprit. + +Ici, dans ce salon, l'entourage des cariatides semblait en exclure la +sauvage majesté. Il leur manquait l'immensité, le spectacle de l'espace +embrasé par le simoun. Ils paraissaient n'être plus environnés de la +solitude des siècles... mais ils portaient avec eux tout cela pour +Fabriana. Son âme suppléait aux déserts pour ces ruines. A sa volonté, +la chambre devenait profonde; sous son regard, les murailles se +reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachés aux +tombeaux des rois d'Abyssinie et d'Égypte, réveillaient en elle des +faits anciens. On eût dit souvent que leurs yeux avaient l'air +d'échanger avec ses yeux une pensée sans nom, sans limites, sans +espérance, glacée comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils +n'avaient eu que le pélerin des bords du Nil à qui jeter de loin en loin +une de ces réflexions que gardait leur silence et que leur aspect +inspirait. A quels souverains les aïeux de Fabriana les avaient-ils +achetés?... Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts +douloureux parce qu'ils symbolisaient sans doute quelque chose pour +elle. + +Elle abaissa ses paupières et, comme en proie aux concentrations de +l'esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot: + +--J'essaierai. + +Quelques instants se passèrent. + +--Au reste, ajouta la superbe songeuse, n'est-ce pas la seule réalité +qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant?... + +Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires à +figure humaine qui semblaient être pour quelque chose dans le fond de sa +pensée, et elle continua de se parler d'une voix calme et pure, bien que +très basse et à peine distincte: + +--Essayons de rappeler les choses et les fantômes, puisque je vais +vivre!...--Oui, le soir, lorsque dans les flots plombés du Nil +s'assourdissait le bruit des rames de la barque impériale, quand l'air +s'imprégnait des senteurs exhalées par les immenses floraisons que +les esclaves nubiens plantaient autour de la vallée des tombeaux,--et +que sur les hautes pyramides argentées par les nuits orientales +brillaient, comme des phares du désert, les inscriptions des mages +d'Osiris;--lorsque les caravanes chargées de myrrhe, de gomme, de +camphre et d'or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient +confusément, au loin, dans l'étendue, avec leurs torches, leurs +éléphants, leurs richesses et leurs esclaves; lorsque,--à travers un +mirage de sables, de verdures et d'étoiles,--le vent s'embaumait dans +le feuillage des cèdres et des palmiers; quand les phénix immortels +volaient sur les sépulcres des pharaons; enfin, lorsque le monde fut +riche une fois dans sa vie, souvent, dès la tombée de la nuit, souvent +la belle reine de l'Heptanomide antique aimait à s'attarder sur le +fleuve. + +Alors depuis les piliers d'Hercule jusqu'aux steppes boréales, le monde, +avec ses peuples, ses rois et son mystère, en venait à cette femme!... + +Son nom formulait toutes ces images. + +Elle resta une minute sans parler et s'accouda sur le sphinx. + +--C'était, je crois, la dernière enfant de cette dynastie trois fois +séculaire des Ptolémées Lagides. Elle descendait du soldat macédonien +jeté là par la funèbre indifférence d'Alexandre. Les excès avaient +atténué en elle la pureté des lignes de cette beauté grecque transmise à +sa race par le soldat. + +Cependant, grâce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses +que lui distillaient les prêtres, elle conservait sa pâleur ambrée et +solaire. + +Ah! c'était la grande insensible. Elle s'accoudait au fond de la cange +sur sa panthère favorite; les roseaux bruissaient, obstrués par les +alligators et les hippopotames. Elle reposait, vêtue de son astrale +nudité, sur des étoffes dont les secrets du tissu n'ont pas été +retrouvés, et qui étaient les présents des satrapes d'Asie Mineure. +Comme le monarque assyrien, elle devait prouver, à huit cents ans +d'intervalle, que la mort n'était pour elle qu'une esclave comme les +autres. Le triumvir d'Actium ne devait pas orner son triomphe de cette +vivante! Toute lasse d'avoir lascivement étudié dans les salles +souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de +tourments sans mourir, elle réfléchissait. A ses pieds, jouait l'une de +ses filles naïves élevées pour la servir d'une certaine façon et dont +elle s'accommodait. Les vertiges des éblouissantes et profondes nuits +entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la +volupté! Elle se perdait, inéblouie de sa propre majesté, dans quelque +rêve que nul ne sondera jamais... C'était sublime. + +Tullia Fabriana courba la tête, et après une seconde: + +--O passé!... dit-elle comme un murmure. + +Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique. + +--Vous êtes fidèles et vous gardez les secrets malgré les années sans +nombre, statues aux bouches de pierre!... Mais lorsque vous souteniez +les travées où les restes de ces rois des vieux mondes reposaient +embaumés près du Nil, sans doute l'avez-vous vue passer ainsi, la grande +reine! + +Elle les regarda et reprit sa rêverie. + +--O belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et +cependant, lorsque j'entendis prononcer ton nom pour la première fois, +je me souviens d'avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon +âme était déjà révoltée d'être forcée de vivre dans ces siècles +d'humiliation! Dès ma jeunesse, en considérant l'humanité, je compris +les larmes de Xercès et, comme les vieillards, je ne vivais déjà que du +passé, ce spectacle ayant creusé dans mon coeur les rides que l'âge +seul refusait à mon front. Mon âme n'est pas de ces temps amers! Vous le +savez, Esprits, vous qui êtes attentifs à ceux qui vous parlent sans +étonnement, vous savez qu'aux récits de toute cette histoire il m'a +semblé--plus d'une fois--que ma mémoire, abîmée tout à coup dans les +domaines profonds du rêve, éprouvait d'inconcevables souvenirs. + +Depuis cette heure, continua-t-elle après un silence, depuis cette heure +où j'ai fixé mon avenir, je tiens compte, malgré moi, de la sourde +hésitation de ma conscience, et j'essaie vainement de combler de longs +intervalles. Mes jours se soudent à mes jours comme les anneaux d'une +chaîne que je suis obligée de porter et qui m'accable sous son poids. Il +me semble que depuis longtemps mon âme s'est brusquement arrêtée au +milieu de je ne sais quelle route immense, et la terre me paraît lugubre +comme une prison. Ah! c'est cela, c'est cela surtout qui m'interdit! Je +souffre de vivre, n'ayant plus rien à tirer de la terre... et ne pouvant +cependant pas m'en détacher. + +Elle ferma les yeux pendant un moment de silence. + + + + +CHAPITRE XIII. + +Ténèbres. + + + «Le flambeau n'éclaire pas sa base.» + + (Proverbe arabe.) + + +Sombre, elle continua: + +--Je pourrais m'en détacher! N'ai-je pas ce talisman de liberté, cet +anneau qui contient pour moi la nuit où personne ne travaille plus! + +Et, s'interrompant, elle fit bouger un ressort de sa bague: une émeraude +se dérangea, laissant voir quelques grains d'une poudre brune dans le +chaton. + +--Mais les spectacles les plus contraires ne peuvent ni me distraire ni +me troubler; je n'ai pas besoin de l'anneau; je suis parvenue, à force +de lutte, à l'identité de moi-même. Pour l'empire du ciel, je ne saurais +oublier la suprême tristesse de vivre ni descendre de la sphère où j'ai +atteint. Les sympathies et les aversions des gens passent, +indifférentes, devant ma solitude. J'ai commencé à mourir depuis +longtemps; l'horizon est assombri; mon coeur est une grande mélancolie +glacée: il me semble que je ne change plus. + +Je ne frémis pas de ce que je n'aime rien, et c'est parce que je ne +tiens à rien que je suis au-dessus de la plupart des souffrances. Je ne +sais pas me satisfaire de ce qui dure peu; je n'ai point d'enthousiasme +pour ce qui finit; je n'aime pas le bruit du vent dans les forêts; je +n'aime pas l'Océan ni les astres de la nuit; je ne tiens guère à une +beauté qui doit s'annuler d'elle-même et qui est à la merci du moment +qui passe; rien, désormais, de terrestre, ne me captivera. + +En prononçant ces paroles, Tullia Fabriana s'était levée et avait allumé +un candélabre. Elle marcha vers un angle de la chambre, en face d'elle, +et souleva la tenture qui masquait cet angle. Une des lames de cèdre +glissa dans la boiserie; la marquise prit un livre dans cette case, et, +posant le candélabre sur la table, elle vint reprendre son attitude sur +le sphinx. + +Elle ouvrit le volume et feuilleta les pages. + +C'étaient environ cent feuilles de parchemin reliées entre deux plaques +d'un métal noir et solide; l'agrafe des fermoirs était enrichie de +pierres précieuses; c'était un manuscrit, bien que l'égalité des +caractères semblât d'une perfection typographique. + +L'écriture était précise, fine et serrée; pas une rature. Les deux tiers +seulement du livre étaient remplis. + +--Cependant, continua-t-elle, malgré le peu d'intérêt que je leur +accorde, il faut que je me souvienne de bien des choses, car si le +secret des commencements ne m'est pas inconnu, si je suis au fait du +mystère, si la Nécessité s'est révélée à elle-même en moi, je n'en reste +pas moins la victime et je dois lutter contre elle jusqu'à mon dernier +soupir. + +Elle commença de lire silencieusement. + +Voici ce qui était écrit sur la page: + +«Note 112e: Retour de cette exploration en Bessarabie. + +»Je venais de Kilia. Je rapportais sous ma cuirasse la bande de chiffres +stellaires classée au rayon de l'Hermétique entre les signes cabires et +les tables d'Éleusis, titre 21. + +»En route, les bohémiens, sous la tente desquels j'avais dormi, +m'expliquèrent des secrets de leur science augurale. Une des filles de +cette tribu me fit présent de l'amulette d'asbeste qui éclaire les +précipices et les cavernes, sans être enflammée. Le mince rouleau de mon +ceinturon renfermait un riche herbier. Ces femmes, qui parlent à voix +basse dans le désert, en avaient cueilli, elles-mêmes, et desséché les +fleurs précieuses; je connaissais la vertu de chacune de ces plantes. Un +soir, le troisième depuis cette rencontre, comme je les quittais, +l'enfant qui s'était défaite pour moi de sa pierre magique et à laquelle +j'avais donné un collier d'or, m'accompagna quelques instants. Elle +conduisait mon cheval; il faisait sombre. «--Tu es silencieux comme le +sable, me dit-elle avec un son de voix familier; moi, je lis l'avenir, +comme toutes celles qui marchent sans avoir de pays: donne-moi ta main, +tu verras.» Cette phrase me fit sourire; j'ôtai l'un de mes gants, et, à +cause de l'obscurité, je tins, au-dessus de la main ouverte que je lui +présentai, l'amulette qui éclaire les abîmes. Au premier symptôme de +saisissement qui parut sur ses traits--(sans doute à la vue du signe +d'Isis au sommet du mont de Saturne ainsi que des puissances constellées +qui couvrent le doigt d'Hermès et toute la percussion de ma +main),--j'étendis cette main vers elle. Les paupières de l'enfant +battirent; elle roula endormie sur l'herbe; je rendis les rênes et je +disparus dans les ténèbres.» + +Tullia Fabriana s'arrêta; puis elle murmura vaguement: + +--Ce voyage m'a fait connaître une plaine de bataille dont j'aurai +peut-être à me souvenir un jour. + +Elle reprit sa lecture. + +«Quelque temps après (j'ignore sous quels parallèles des frontières +d'Asie je me trouvais lorsque ceci m'arriva), j'avais passé les +montagnes et j'étais, par une claire nuit d'Orient, dans une profonde et +silencieuse forêt. A travers les branches, je regardais par moments la +Croix du Sud, afin de continuer mon chemin vers la Perse ou la Syrie. + +»Et, perdue dans la pensée, j'observais un point fixe de la Notion à +laquelle j'étais déjà parvenue. Je méditais sur la correspondance de +l'Universel, du Particulier et de l'Individuel avec l'Identité, la +Différence et la Raison d'être, antérieurement présupposées et +reconstituées en moi par l'Esprit. J'étais plongée dans l'Abstraction +visionnaire, et, saisie par l'Immensité, je ne m'aperçus pas de ce qui +me menaçait. Le cheval, effrayé brusquement soit par la voix lointaine +d'un tigre, soit d'un bruissement d'écailles sous l'herbe, s'était +emporté, et, tête baissée, dans les vertiges de son élan, il +m'entraînait avec sa course furieuse au milieu de dangers invisibles, à +je ne sais quelle mort imminente. + +»Un instant, la nuit me tenta. La dent des bêtes fauves ou les noeuds +des serpents me séduisaient aussi bien que telle autre maladie. La mort +ne me surprenait pas; ici ou ailleurs, peu m'importait. A cette heure-ci +plutôt qu'à celle-là, sous l'océan, sous les feuilles ou sous terre, +cela m'était devenu indifférent. S'il me restait un désir, c'était de +reconstruire tout à fait les choses avant de les quitter, mais je n'y +tenais même pas, sachant que je contenais déjà virtuellement leur +explication absolue. Cependant j'avais dit aux Esprits que j'attendrais, +je ne voulus pas accepter la mort. Je me recueillis immédiatement dans +la Science du Feu, et je calculai mes forces d'enchantement. + +»Ayant autour de moi, dans l'éther, les vertus de la chasteté, ayant les +six jours de jeûne derrière mes paroles, ayant enduré la soif pendant +ces six jours et m'étant baignée la nuit précédente, ma main traça dans +l'air, à tout hasard, les signes convenus, depuis les temps, entre les +vivants et les morts. Le cheval s'arrêta, décrivit un cercle et +s'abattit au milieu d'une clairière immense et lumineuse. Je me croisai +les bras, debout et les yeux fixés sur la nuit; je prononçai, en +chantant, les grandes paroles de l'Incantation, certaine que j'allais +être tirée de péril par quelque chose d'inattendu. + +»En effet, au-devant de moi, dans le lointain, je vis apparaître un +vaste éléphant; il accourait. Quand il fut arrivé tout près de moi, je +lui montrai le Sud. + +»Il me prit par le milieu de mon corps, m'enleva du sol et me posa +doucement sur son dos. Des lianes et des feuilles épaisses y étaient +assujetties, c'était un lit de repos. Pendant que j'examinais cela, je +sentis qu'on me touchait l'épaule; c'était mon cimeterre qu'il avait +ramassé et qu'il me tendait. + +»Je me couchai et m'ajustai, pour ne pas tomber, avec les longues lianes +qui pendaient sur ses flancs: une fois bien attachée, je m'endormis, +étant fatiguée, après avoir marqué dans ma mémoire le point de la Notion +où j'étais restée avant cet incident. A mon réveil, le soleil était au +zénith; des palmiers, une ville d'Orient s'élevaient dans la solitude, à +l'horizon. J'étais en Turquie d'Asie, c'était Bagdad. Je dénouai les +lianes autour de mes membres et de mes reins; il me reprit comme la +veille (je dis _la veille_, mais je ne sais pas le temps que dura mon +sommeil: deux ou trois jours peut-être) et me posa doucement à terre. Je +lui fis signe qu'il pouvait me quitter; il disparut, me laissant aux +portes de Bagdad. Le shimiel soufflait ardemment; je fis quelques pas, +et je m'étendis auprès d'une fontaine; une femme d'Arménie me donna à +boire. Le soir même, je me retrouvai dans le palais du scheik Ismaïl, +près des bazars; nous causâmes de cette souveraineté du pachalik de +Bagdad, qui est déjà presque indépendante du gouvernement de la +Porte-Sublime. Je lui parlai aussi de l'Europe: Ben-Ismaïl fut plein de +distinction et d'amabilité.» + +Tullia Fabriana ferma le livre. + +--A quoi bon? dit-elle; est-ce que je puis m'oublier?... + +Elle se leva, replaça le sombre journal dans la case secrète, la tenture +retomba. La marquise revint vers le sphinx; elle resta debout cette +fois, la tête penchée, les paupières baissées. + +Évidemment, bien que sa figure n'exprimât rien, son âme s'était +rembrunie jusqu'au terrible: elle songeait. + + + + +CHAPITRE XIV. + +L'éternel féminin. + + + «L'eau qui danse, la pomme qui chante et le petit oiseau + qui dit tout.» + + PERRAULT. + +--Maintenant, dit-elle, vers quel but précis et absolu doivent tendre le +déploiement de ma volonté, l'expansion de mes forces et les +déterminations de mon esprit? + +»Je sais que le triomphe des vastes desseins ne dépend pas de ce qu'ils +peuvent présenter de stable et d'élevé; le rêve doit s'incarner dans +l'exécution, dans le mécanisme froid de l'accomplissement, et ce sont +les résultats qui lui assignent sa valeur; l'idéal n'a d'autre juge que +lui-même. Chacun regarde un idéal; chacun doit tout faire, tout braver, +tout sacrifier pour l'accomplir; mais, en soi-même, il ne faut pas tenir +à l'accomplir. Tous les rêves s'entre-valent; la réussite pose la +différence extérieure; mais si le passé n'est rien, qu'est-ce donc que +ce qui se passe? C'est être dans l'incapacité que de se définir sur une +seule pensée. + +»Je sais le but, et, quant à l'exécution, je ne dois pas, jusqu'à +présent, me reprocher de négligences. J'ai marché, suivant les lois de +la nécessité, vers sa complète réalisation. Qu'est-ce que j'espère?... +Qui me jugera parmi ceux qui respirent? Quelle bouche peut, sous le +soleil, proférer contre moi un anathème terrible? + +»Ah! le convive nocturne n'est pas venu souper avec moi dans Emmaüs; il +n'a point laissé tomber sur mon front ses formules de miséricorde; il ne +s'est pas transfiguré devant mes yeux sur les collines de Sion! Et +cependant, Fils de l'Homme, et moi aussi j'ai bu l'eau du torrent! Les +vivants ont jeté leurs ombres sur celle qui parle toute seule dans les +ténèbres. Comme vous, j'ai regardé doucement les souffrants et les +faibles; comme vous, Emmanuel, je fus tentée sur la montagne. Vous savez +par quels actes et quels recueillements j'ai sanctifié, moi aussi, le +jour du Sabbat; vous savez si, comme vous, j'ai prévu toutes choses, +autant qu'il m'a été possible, pour que tout fût accompli.» + +Sa voix était comme un souffle guttural d'une limpide et harmonieuse +égalité: elle mêlait plusieurs langages sans y faire attention. Elle +parlait si bas qu'il eût été impossible de distinguer un mot à quelques +pas du sphinx. Elle ne paraissait pas émue, seulement l'éclat de ses +yeux s'était perdu en dedans jusqu'à rendre leur expression atone. + +«--Ce n'était pas un homme,--un homme ayant cinq à six mille ans de +croyances dans les veines et qui, se supposant penser seul, +n'accepterait la Force que pour se distraire?...--Inutile. Cela me +fatiguerait de le faire massacrer dans les souterrains à coups de hache +par mes Faces de plomb, le soir d'un Couronnement. C'était un enfant que +je désirais: des yeux fiers, un sang riche, un front pur, une +conscience, oui, c'était cela. + +»Esprits, dit-elle, vous le savez. Lorsque cette pensée me vint que je +pouvais être utile, j'allais devancer l'Heure et quitter ce monde où +jusqu'alors m'avait seulement retenue l'espérance de m'intéresser à +quelque chose. J'avais pressé la sphère des rêves extérieurs, et ses +deux pôles, glacés ou torrides, me semblaient stériles. Nul aimant ne +m'attirait; la tranquillité de ceux dont le mouvement passe inaperçu +d'eux-mêmes et qui, remplissant le métier qui leur donne le pain, +demeurent à peu près satisfaits d'être venus,--ah! cette tranquillité, +je ne pouvais la ressentir. Mes regards ne s'arrêtaient que par +intervalles, et refroidis, sur les formes d'une nature qui ne me +touchait plus. La pensée unique et fixe du suicide s'était roulée et +enlacée autour de moi, comme un serpent autour d'un marbre. Rien ne me +semblait valoir la peine d'une palpitation; je ne voyais que +l'impassible Devenir. Les insectes que j'écrasais, sans le savoir, en +marchant, les sueurs funèbres et les souffrances de mes pareils, que +coûtait la condition où je suis liée, les êtres dont la mort, les +privations ou les travaux étaient fatalement nécessaires à mon souffle +inutile, excitaient en moi trop peu d'enthousiasme pour que je ne dusse +pas me «faire justice» en les quittant. + +»Cependant, vous le savez, par une concession suprême, je ne désespérais +pas d'une sensation en rapport avec mon esprit et pouvant l'intéresser +dans la profondeur de son souverain désenchantement. Esprits! je vous +l'avais demandée; mais comme ce pouvait être une faveur...» + +Une draperie fut écartée par un bras blanc: c'était Xoryl. Elle +s'approcha de Tullia Fabriana et lui tendit une patère d'émail. + +--Voici deux lettres, dit-elle. L'armoirie violette est apportée par le +secrétaire du nonce-légat: (Regrets et contrariétés de son Éminence, +etc.) + +Le billet scellé d'un cachet noir, par un laquais en livrée de deuil. + +La marquise prit les deux lettres. + +L'enfant se retira. + +Tullia Fabriana regarda le cachet noir avec une certaine attention. + +Elle parcourut l'autre lettre, qu'elle laissa tomber, et elle continua: + +--... dangereuse, pour moi-même, puisque ce devait être une limite d'un +instant, je m'étais abstenue d'employer, de ma propre autorité, les +signes qui gênent la Nature et dont les effets ne se suspendent plus. Je +vous avais soumis ce vague, cet unique et dernier désir en vous +assignant un terme à partir duquel je devais cesser d'attendre son +accomplissement. Si, dans le délai marqué, cette sensation ne m'était +pas accordée, je devais penser qu'il importait peu que ce dernier pan +du voile fût arraché pour moi, ici. Vous le savez: en tant que revêtue +de l'organisme de la série humaine, je relève de toutes ces lois qui, +parties des rapports infinis, viennent s'entrecroiser autour de ma +volonté, et j'avais fixé un jour pour en finir avec elles absolument. + +Donc, ce soir, seule, renfermée dans le tonnant incendie de ce palais, +j'allais boire la poussière de mon anneau. Que le vent dispersât les +atomes insaisissables de mon corps, que l'ombre reçut les lignes de ma +forme, que mon esprit rentrât dans l'anéantissement divin de son unité, +telles étaient, pour moi, les décisions dictées par la véritable +sagesse. + +Mais, Esprits, vous avez bien voulu satisfaire le désir de celle qui +vous parle, et vous avez envoyé celui qu'elle attendait. Je ne le +cherchais pas, je ne voulais pas le chercher! Ne devait-il pas venir de +lui-même et à son heure! Ah! l'Enfant!... je me suis plue à parsemer son +chemin, d'avance, des choses les plus attrayantes pour les enfants, +étant sûre qu'il viendrait tôt ou tard, selon les pressentiments +anciens! Je vous remercie, Esprits sublimes, qui présidez aux +déterminations de toute virtualité, je vous remercie de m'avoir choisi +vous-mêmes et amené cette aimable créature la veille du jour prescrit! +Je vous félicite et je suis bien aise de sa beauté; mais son âme est +neuve et profonde; elle ne demande que de s'emplir et que de vivre! + +Quels trésors d'ingénuités célestes doit posséder cette intelligence +toute gracieuse! Tout ce qu'elle voit se couvre d'un prisme de rayons et +d'insouciance; elle est pareille à l'une de ces forêts vierges de +l'Idéal, où le premier voyageur, dès son premier pas et sa première +chanson, est accueilli par les concerts enchantés de ses brises, de ses +fleurs et de ses oiseaux, sortis des mille échos de ses taillis, de ses +fleuves et de ses profondeurs harmonieuses. + +Que va-t-il arriver maintenant? Puissances qui vous intéressez au +mouvement de ce système déterminé du ciel, à cause des souffrances +qu'il signifie! + +Je ne pense pas l'ignorer. + +Il arrivera d'abord que cet enfant _me verra par ses yeux et selon lui_; +je ne serai en réalité que l'occasion du déploiement de sa pensée; il se +créera un être ineffable et indicible à mon sujet, et ce fantôme paré de +toutes les notions vives qui lui sont propres, de la beauté absolue, +sera le médiateur qu'il prendra pour moi. Ce qu'il aimera ce ne sera +point moi, telle que je suis, mais cette personne de sa pensée que je +lui paraîtrai. Sans doute, il m'accordera mille qualités et mille +charmes étrangers dont je serais peu satisfaite si je les avais; de +sorte que, en croyant me posséder, il ne me touchera même pas +réellement. + +Ainsi est la loi des êtres dont le regard mental ne dépasse pas la +sphère des possibilités, des formes et des espérances; ils ne peuvent +sortir d'eux-mêmes dans leurs amours mystérieux. + +Effacer ce rapport de manière à ce que nous puissions nous joindre tels +que nous sommes, dans l'Esprit, voilà quelle est la solution de la +première face du problème. + +Pour cela, je dois devenir réellement sa vision; il aimera mon reflet; +il faudra que j'anime ce reflet en m'y réalisant impersonnellement, en +brisant les barreaux de sa prison, en remplissant de nouveau son sablier +avec le mien. Je dois être morte pour lui d'abord, et me survivre selon +lui. + +Si j'essayais de lui dévoiler la vérité, je passerais parallèlement à +côté de lui à jamais, parce que cette vérité, modifiée à l'instant par +son esprit, ne serait plus ce qu'elle doit être. Il ne la comprendrait +que selon tel cercle, et alors il aurait raison de ne pas l'aimer. Elle +l'attristerait, parce qu'elle ne lui paraîtrait pas en rapport avec la +vision qu'il conçoit, avec l'idéal qu'il nomme de mon nom! Il faut donc +que je veille pour déformer, par des transitions obscures, cette vision +jusqu'à la réalité. Il faut que son idéal soit agrandi par un ensemble +de réflexions nouvelles pour se trouver au point de vue où je suis. +Alors il lui sera donné de voir celle qui l'attire. + +Si j'avais eu du temps à perdre, j'eusse presque regretté de ne pouvoir +aimer. + +N'est-ce rien, d'ailleurs, que de préserver le plus longtemps possible +cette belle vie, toute jeune, des ennuis amoindrissants? N'est-ce rien +que de considérer la plus noble chose de ce monde s'émouvoir, admirer, +s'étonner, rêver, palpiter, pour une image, pour un enchantement, pour +une chose qui brille et qui ravit ceux qui ne _voient_ pas encore? C'est +dit. Je m'efforcerai de vivre un instant. + +Pardonnez, ô vous qui ne daignez pas vivre, si j'ose faire d'avance en +lui la preuve de la mission que je me suis assignée. Qu'ai-je à préférer +si ce n'est de rendre cet enfant le plus idéalement satisfait de tous +ceux qui sont et seront sur ce grain de boue éteinte? A lui, donc, +sceptres, hochets et couronnes glorieuses! A lui puissance, amour, +jeunesse et tressaillements éperdus! A lui la plus large part au soleil +des vivants! A moi la contemplation paisible de toutes les beautés qu'il +verra,--qu'il se créera, dans ces choses, puisque je consens à regarder +la vie par ses yeux pendant quelques moments! + +Alors, quand ce premier et inévitable cercle de la Forme sera passé, +quand je serai sûre de l'avoir fait monter les degrés du monde +surnaturel et que les paroles que je prononcerai, n'ayant pour lui +d'autre sens que le sens de leur expression, ne se changeront pas de +mille manières dans son esprit, alors,--les temps seront venus de +l'Action!--Son trône, assis sur la lutte souterraine que je soutiendrai, +couvrira l'Italie, et, de là... ce ne sera point la première fois que +l'Italie s'étendra sur le globe. Un jour peut-être, grâce à cette femme +qui passera inconnue...--Est-ce que la nature n'est pas à qui veut la +prendre?... Qu'est-ce que l'impossible? + +Oui, souvent mes regards ont pénétré les siècles, les climats et les +âges; j'ai vu les pages de l'Avenir; j'ai compris les temps fatidiques, +entrevus par les Scaldes inspirés qui chantaient dans les montagnes de +la Scandinavie; leurs chants, inscrits et conservés en runes, dans les +sagas du Nord, parlent de guerriers assis parmi les Ases, dans le +Valhalla divin. Ne sont-ce pas les hommes se baignant dans la gloire et +dans la sève du monde, au milieu des torrents qui reflètent les soleils, +et rafraîchissant leurs fronts immortels durant les fauves nuits où +chante la tempête, aux souffles de l'INFORME DIEU? + +Elle baissa la tête et rêva profondément. + +Neuf heures sonnèrent dans le lointain. + +--Je n'hésite pas, dit-elle. + +Et elle ajouta: + +--Vous, rappelez-vous. + +Elle attendait, silencieuse et concentrée depuis quelques minutes; ses +paupières étaient closes, mais elle ne dormait pas. + +--Il vient..., dit-elle encore. + +Et, après un silence, elle murmura des lèvres seulement: + +--Le voici. + + + + +CHAPITRE XV. + +Cras ingens iterabimus æquor. + + +--Monsieur le comte de Strally-d'Anthas! vint annoncer Xoryl à +demi-voix. + +La veilleuse éteinte, elle posa une lampe sur la table. + +Wilhelm se présenta sur le seuil: elle sortit, la draperie retomba. + +L'élégance est une force. Il portait, suivant les modes admirables de ce +temps, un costume de velours noir brodé à la ceinture de fines +passementeries d'or et une épée choisie. La plume blanche de sa toque +était fixée par une pierre précieuse; ses gants et ses bottines +laissaient deviner des mains et des pieds de race. Ses cheveux noirs se +disposaient bien sur son front. Il avait des yeux expressifs, d'un bleu +foncé, tout brillants de vie; une âme s'y peignait déjà élevée et un +esprit pénétrant. Son nez droit lui donnait l'angle facial des types +romains; ses dents et la blancheur de sa peau ressortaient par le duvet +noir qui luisait sur sa lèvre supérieure. Il avait les sourcils noirs et +bien arqués. Il était bien fait; sa haute taille, la souplesse de ses +mouvements annonçaient une vigueur développée et des muscles d'athlète. +Comme pour adoucir la sévère beauté de son visage, son sourire était +d'une modestie et d'une timidité d'enfant. Ceci était une chose auguste: +les hommes d'une grande valeur se voilent quelquefois de ce sourire +charitable; alors c'est d'une force accablante, et cette humilité +constate mieux, pour les esprits clairvoyants, ce que nous appellerions +volontiers la puissance d'horizon, que les arrogances possibles. Enfin +le comte Wilhelm semblait n'avoir aucune pensée qui ne fût bonne et +ingénue. + +Autrefois un pareil enfant représentait la plus haute affirmation de la +dignité humaine. Il fallait des siècles pour arriver à produire son +individualité. C'était une résultante des hauts faits et de l'intègre +probité d'une série d'aïeux dont la glorieuse histoire et les vertus +domestiques s'évoquaient à son nom. C'était un encouragement vivant à la +persévérance, une émulation donnée aux familles. Aujourd'hui les +organisations financières sous lesquelles apparaît toujours le phénomène +providentiel du premier occupant, phénomène incontrôlable, malgré son +illégalité, puisqu'il se pose de force comme principe de tout droit +jusqu'à présent; aujourd'hui, disons-nous, le déclassement des personnes +et le culte de l'excellence progressive ont détruit, dans la plupart des +endroits, et finiront par détruire complètement cette grandeur sociale. + +Mais nous avons mieux. Il nous est permis de saluer, dans ce siècle, une +jeunesse reconnue presque universellement pour la droiture de ses +moeurs, la franchise de sa tenue, la noblesse de ses oeuvres. + +Quel triomphe pour les familles qu'une génération de si haute espérance! + +Dieu en soit loué, la santé qui règne dans les amours d'aujourd'hui +promet des virilités admirables; ce sera sans doute comme les pousses de +ces végétations luxuriantes des tropiques. + +Le jeune homme, un peu déconcerté du demi-jour répandu par la lampe et +de l'ameublement du salon, fit quelques pas vers Tullia Fabriana. + +--Madame la marquise, dit-il, je me suis constamment rappelé, depuis +hier, la permission que vous avez daigné m'accorder... + +Et il s'inclina. + +Elle lui tendit très gracieusement, du bout des doigts, la fleur à +baiser. + +--Asseyez-vous, comte; vous voyez, je suis seule. + +Il s'avança l'un des coussins doubles, de forme et d'ornements arabes, +puis il la regarda. + +--Le prince a dû partir cette nuit, continua la marquise, mais il vous +reste une belle amie, la duchesse d'Esperia. C'est une bien aimable +personne, n'est-ce pas, monsieur? + +Son attitude abandonnée et son accent tranquille avaient ému le jeune +homme, mais il voulut paraître froid, de peur de déplaire. + +--Ne lui dois-je pas de vous voir, madame? répondit-il. + +Elle abaissa lentement son regard sur lui; ce fut une décision. + +La nuit dernière a compté pour des années, pensa-t-elle; ce n'est pas +seulement la fièvre qui anime ces yeux plus calmes: voici la trace déjà +laissée par les premiers rêves de la passion qui ne peut s'éteindre que +sous un religieux mépris;--c'est bien. + +Son âme planait au milieu de ses pensées comme un aigle dans les +ténèbres; mais, sûre d'amener d'une façon bienséante l'instant qu'elle +désirait, elle jugea très inutile de le différer. + +--On donnait ce soir un opéra de Cimarosa; vous m'avez sacrifié cette +merveilleuse musique? + +--Je vous entends parler, madame, dit-il d'une voix un peu tremblante. + +Les affinités de la voix et de la pensée dont elle savait distinguer les +transitions par un magnétisme intuitif lui révélaient la fiévreuse et +naïve comédie où s'efforçait le comte, et, ne s'en affligeant pas, elle +lui pardonna par sympathie cette innocence de compliments et leur +transparente politesse. Le jeune homme paraissait, en style du monde, +lui «faire la cour»; mais sa voix, à son insu, exprimait la profonde +émotion qu'il éprouvait. + +--Êtes-vous musicien, monsieur le comte?... dit-elle. + +--Souvent, répondit Wilhelm avec un sentiment de mélancolie, souvent, +après une journée de chasse et de fatigue, lorsque je m'en revenais +tard et que j'étais seul dans les montagnes, je chantais pour abréger le +chemin. + +Le jeune homme ne s'aperçut pas de la bizarrerie de sa réponse. + +--Eh bien, dit Tullia Fabriana, lorsque vous êtes entré, je regardais +cette harpe... (Il se retourna et aperçut tout près de lui une grande +harpe noire qu'il s'étonna de ne pas avoir remarquée en +s'asseyant.)--C'est un instrument admirable; mais je suis un peu +fatiguée; chantez une petite chose allemande, voulez-vous? + +Ces quelques mots détaillés par des inflexions d'une froideur +enchanteresse produisirent sur Wilhelm un effet qui se traduisit par un +éblouissement et une pâleur. + +La marquise se leva; elle s'approcha de la fenêtre dans ses vêtements +blancs et soutenant d'un bras les flocons de batiste sur sa poitrine. +Les belles boucles de cheveux dorés se soulevaient à peine au vent +tiède; on entendait le murmure des feuilles épaisses et parfumées; pas +un chant de rossignol. Un coup de cloche, annonçant la prière et le +sommeil, tinta, dans le lointain, au monastère de San-Marco. + +--Quelle tranquillité dans le ciel!... dit-elle doucement; et, après un +instant de silence: Une nuit de printemps!... Savez-vous quelque chose +sur la nuit, monsieur le comte? + +--En voici une, madame. + +Et il chanta: + + La nuit au brillant mystère + Entr'ouvre ses écrins bleus: + Autant de fleurs sur la terre + Que d'étoiles dans les cieux. + + On voit ses ombres dormantes + S'éclairer à tous moments + Autant par les fleurs charmantes + Que par les astres charmants. + + Moi, ma nuit au sombre voile + N'a pour charme et pour clarté, + Qu'une fleur et qu'une étoile: + Mon amour et ta beauté! + +C'était une mélodie lente et douce; mais quelque chose de tout à fait +inattendu en altéra la simplicité. + +Aux premiers accents, un profond murmure courut autour des cordes de la +harpe; elle s'émouvait en vibrations insensibles, et, tout à coup, le +sens de la romance lui sembla se déformer en une signification inconnue; +son chant creusait un tourbillon autour de lui. + +Les singulières paroles qu'ils venaient d'échanger, la sombre richesse +qui les entourait, les formes noires que Wilhelm distinguait vaguement +au plafond sans pouvoir s'expliquer ce que c'était, la lividité que sa +main dégantée avait prise en s'appuyant au bord de la table d'ébène, la +tête énorme du sphinx, encadrée de bandelettes de pierre et dont les +yeux immobiles s'attachaient sur lui, les attraits de cette femme qui le +transportait d'amour, et qui, avec les seules et profondes harmonies de +sa voix, lui bouleversait frénétiquement le coeur, tout cela ne +formait-il pas l'ensemble de quelque magnifique rêve oriental comme +l'une de ces fictions créées par la lecture des sourates du Koran, où le +prophète parle de pavillons et de péris mystérieuses?... Il frémit, et +ses yeux se fermèrent à la dernière strophe. + +Quelques moments après, en rouvrant les yeux, ses regards tombèrent sur +la lampe. Ils se fixèrent sur sa lumière reflétée par les vases d'or +avec un pénible sentiment de solitude. + +Que s'était-il donc passé? + +Pareil à ce Simbad des légendes de l'Asie, le jeune homme était +transporté dans les pays du prestige, des rêves, des merveilles et des +pressentiments. L'immense chambre ressemblait à celle où la reine +Cléopâtre laissait entrer ceux qu'elle remarquait; derrière la porte +veillait peut-être silencieusement le grand bourreau nubien aux muscles +de bronze et à la hache dangereuse. Les parfums des charmeresses +antiques, un arome riche et subtil, une senteur de baumes, de styrax et +de roses, l'étourdissaient. + +Et une Vision, fulgurante de relief et de profondeur, s'éleva devant ses +yeux: + +Il lui sembla que le palais était devenu très ancien; des lierres +couvraient son front foudroyé; ses façades en ruines étaient cachées par +la mousse; cependant le vieil être de pierre rappelait encore sa forme; +il avait celle d'un homme couché, les membres étendus, sur une montagne. +En proie aux désolations lointaines, la Nuit se chargeait maintenant de +l'ensevelir dans son linceul; le Ciel, drap mortuaire, parsemé des +grands pleurs de feu qui roulent incessamment sur sa face, était jeté +sur sa solitude; pour lui aussi, le Néant bâtissait, dans l'impérative +éternité, son vague mausolée d'oubli. Et le vieux palais ressemblait à +l'un de ces géants dont la barbe et les cheveux poussaient dans le +tombeau. + +Mais s'il se dressait sombre et dévasté, les jardins resplendissaient au +clair de lune! Les arbres et les fleurs étaient d'une féerique beauté; +au loin, dans l'étang profond, Tullia Fabriana se baignait au milieu des +eaux de cristal. + +C'était bien elle; ses longs cheveux étaient déroulés sur son dos +nacré, les rayons filtrés à travers les cyprès miroitaient sur elle +toute; et elle semblait, de temps à autre, syrène fastueuse des heures +noires, se ployer, avec des mouvements délicieux, dans une vapeur de +diamants. Les cygnes, attirés par sa blancheur, venaient polir leurs +ailes contre ses flancs et ses bras; il se vit, lui-même, pâle et les +yeux fermés, nageant auprès de la marquise, et mettant le pied sur les +marches de marbre, pour sortir avec elle de l'étang. Et la Vision +continua. + +Ils marchaient maintenant ensemble dans les allées. Les immenses lilas +balançaient, au-dessus de leurs têtes, leurs grosses touffes humides et +assombries; l'air était embaumé par les vastes ombrages des charmilles. +Ils marchaient, entrelacés, sous les regards dorés des étoiles; les +lévriers et les chevreuils réveillés venaient jouer autour d'eux à leurs +pieds; leur nudité se détachait sous les feuilles comme celle d'un +couple de marbres antiques.--On eût dit que deux statues du jardin +profitaient des ténèbres pour revivre.--Leurs lèvres se touchaient +parfois sans bruit, dans l'ombre, et sans parler ils s'entendaient. + +Et en effeuillant des roses blanches sur les épaules de la grande +enchanteresse, il lui disait: + +«--Ton amour est un ciel dont je ne doute pas: un baiser de toi, c'est +l'infini!...» + +Et elle ne répondait pas, mais elle lui faisait lentement signe de +regarder ce qui se passait. + +Et leurs corps s'atténuaient jusqu'au fantôme; une sourde oscillation +agitait les profondeurs métalliques de la nature; le relief de toutes +choses s'effaçait graduellement, comme lorsqu'on meurt; la Vision devint +ombre et fluide, et tout disparut dans l'empire du Nirvanah. + +Le comte Wilhelm passa la main sur son front et se retourna vers la +croisée. + +L'obscurité de la nuit s'était approfondie au dehors; pas un bruissement +de feuilles dans les jardins, pas un souffle d'air ne venait dans +l'appartement par la croisée toute grande ouverte. + +Il essaya, sans se rendre compte de son mouvement, de regarder le ciel; +il n'y en avait plus. La nuit s'était faite noire, et c'était un silence +extraordinaire, un silence d'abstraction, dans lequel les dernières +vibrations de la harpe se mouraient faiblement, harmonieusement... + +Ce fut alors qu'il oublia un peu d'aimer pour réfléchir à son insu, et +qu'il osa regarder en face de lui. + +Depuis la voûte élevée de l'appartement jusqu'à ses pieds, l'atmosphère +s'était partagée en deux zones absolument disparates. + +La lumière de la lampe l'éclairait lui et toute la partie où il se +trouvait; et il apparaissait comme dans une effusion rayonnante. La +partie où devait être Tullia Fabriana roulait des reflux d'ombres; +c'étaient des vagues d'obscurité, lourdes et surtout comme lointaines. +Il ne voyait ni le sphinx ni la femme. Il fit un pas; il aperçut les +cariatides, et il lui sembla voir remuer leurs yeux terribles! Malgré +son front lisible et son sourire jeune, il lui sembla que ce n'était pas +d'hier qu'il éprouvait le sentiment vertigineux de la vie, et qu'il +avait magnifiquement souffert autrefois, dans un passé. + +Alors, avec un geste éperdu et comme écartant une draperie de ténèbres, +il entra, chancelant, dans les vastes ombres. + +Et il vit s'élever, avec lenteur, devant lui, dans ces mêmes ombres, +comme un autre geste enveloppé de voiles; il eut l'impression de deux +bras qui se joignaient,--oh! douloureusement!--autour de son cou. Une +forme aux blancheurs radieuses attirait son front vers elle..., et ce +fut l'essaim des pâles joies infinies, le tremblement des rêves divins, +le supplice... + +Ce soir-là le comte de Strally-d'Anthas s'anuita chez la marquise Tullia +Fabriana. + + + + + TABLE + + Pages. + Italie 11 + Celui qui devait venir 17 + Promenade nocturne 31 + Premier aspect de Tullia Fabriana 57 + Transfiguration 73 + Étude d'enfance 81 + La bibliothèque inconnue 95 + Isis 129 + La présentation 153 + Le palais enchanté 171 + Aventures chevaleresques 199 + Fiat nox 213 + Ténèbres 227 + L'éternel féminin 237 + Cras ingens iterabimus æquor 251 + + + + + DES PRESSES DE MATH. THONE, + IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 13, RUE + ST-JEAN-BAPTISTE, LIÉGE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Isis, by Auguste Villiers de l'Isle Adam + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIS *** + +***** This file should be named 37138-8.txt or 37138-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/1/3/37138/ + +Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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