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+The Project Gutenberg EBook of Isis, by Auguste Villiers de l'Isle Adam
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Isis
+
+Author: Auguste Villiers de l'Isle Adam
+
+Release Date: August 20, 2011 [EBook #37138]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIS ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+
+[Note de transcription:
+
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+Les notes de bas de page sont regroupées à la fin de chaque
+chapitre.]
+
+
+
+
+ ISIS
+
+
+
+
+ _Cet ouvrage a été tiré à
+ dix exemplaires sur papier de Hollande._
+
+
+
+
+ Comte A. de Villiers de l'Isle-Adam
+
+ ISIS
+
+ «_Eritis sicut Dii...._»
+
+ LE SEPHER.
+
+ [Illustration]
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+
+ PARIS, PLACE ST-MICHEL, 4
+ BRUXELLES, RUE ROYALE, 15
+
+
+
+
+ _A Monsieur
+ Hyacinthe du Pontavice de Heussey,_
+
+
+_Permettez-moi, Monsieur et bien cher ami, de vous offrir cette étude en
+souvenir des sentiments de sympathie et d'admiration que vous m'avez
+inspirés._
+
+_«Isis» est le titre d'un ensemble d'ouvrages qui paraîtront, si je dois
+l'espérer, à de courts intervalles: c'est la formule collective d'une
+série de romans philosophiques; c'est l'X d'un problème et d'un idéal;
+c'est le grand inconnu. L'oeuvre se définira d'elle-même, une fois
+achevée._
+
+_Croyez, en attendant, que je suis heureux
+d'inscrire votre nom sur sa première page._
+
+ A. de Villiers de l'Isle-Adam.
+
+ _Paris, 2 juillet 1862._
+
+
+
+
+PROLÉGOMÈNES
+
+
+I.
+
+TULLIA FABRIANA
+
+
+ «Tout semble annoncer que le siècle actuel est appelé à
+ voir les luttes les plus ardentes et les plus décisives
+ qui se soient jamais livrées sur les plus grands
+ intérêts dont l'homme ait droit de se préoccuper
+ ici-bas.»
+
+ Dom GUÉRANGER.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Italie.
+
+
+Il y avait eu soirée au palais Pitti.
+
+La duchesse d'Esperia, belle dame de la plus gracieuse distinction,
+avait présenté à tout Florence le comte de Strally-d'Anthas.
+
+Il annonçait de dix-huit à vingt ans au plus. Il voyageait et venait
+d'Allemagne. Sa mère était de l'une des plus illustres maisons d'Italie;
+on le savait. Il se trouvait donc allié aux plus hautes noblesses du
+pays; la duchesse était même un peu sa cousine; qu'il fût présenté par
+elle, ne souffrait aucune difficulté.
+
+Le prince Forsiani, nommé, depuis la veille, ambassadeur de Toscane en
+Sicile, avait paru s'intéresser à lui. C'était un vieux courtisan, fin
+et froid, mais solidement estimé de tous. Dans la mesure de
+l'indifférence du monde, il était assez aimé. Le jeune homme, après les
+respectueuses formules d'usage, s'était assis devant une table d'échecs,
+vis-à-vis de lord Seymour, et le cercle d'amateurs et d'ennuyés
+marquants avait environné cette partie. On dansait dans les autres
+salons. Des demi-paroles furent échangées touchant la conduite de ce
+jeune Allemand, qui jouait, au lieu de danser, selon son âge.
+
+Divers courants d'idées remuèrent bientôt, dans le vague, autour du
+prince Forsiani, de la duchesse et de M. de Strally, dont la belle
+physionomie fut commentée. Ce qui fit sensation, ce fut la présentation
+du jeune homme au nonce-légat (qui daigna survenir vers les onze heures)
+par le duc d'Esperia lui-même.
+
+Son Éminence avait été fort gracieuse durant cette cérémonie: on était
+recommandé, cela se devinait.--Mais pourquoi l'empressement du duc
+d'Esperia? N'était-il pas sur l'âge?--Une vieille dame, à petit comité,
+s'avisa d'insinuer, entre un sourire et une glace, que l'ambassadeur
+avait divinement connu la comtesse de Strally, du temps qu'elle habitait
+Florence, autrefois,--avant son mariage avec le margrave d'Anthas. Cela
+se dit, en italien. Une deuxième dame, également sur le retour, jugea
+naïf d'observer que le prince n'était point marié. Ces paroles
+comportaient une somme d'hésitations si profonde, que nul ne poursuivit.
+Quant au jeune homme, il continua la partie, simplement.
+
+Rien de significatif ne fut avancé, comme de raison, après ce peu de
+mots.
+
+Dans la soirée, il y eut encore deux fragments d'entretien, assez dignes
+de remarque, pour ce qu'ils devaient sous-entendre. Le nonce et la
+duchesse d'Esperia causaient seuls, d'une voix polie, depuis une
+minute:
+
+--Et Votre Éminence y est allée? disait la duchesse.
+
+--Oh! je suis sûr qu'_Elle_ n'était pas au palais, répondit le nonce.
+Toutefois, comme il serait très utile d'obtenir un auxiliaire de cette
+valeur, je laisserai peut-être un billet, samedi, dans le cas d'une
+nouvelle absence.
+
+--C'est bien excessif, monseigneur.
+
+Un sourire italien glissa faiblement sur les lèvres de Son Éminence, qui
+s'éloigna dans un léger salut.
+
+Le prince Forsiani revenait.
+
+Sur un regard indifférent de la duchesse d'Esperia:
+
+--Je pars pour Naples demain dans la nuit, répondit-il d'un air affable,
+mais d'une voix pressée et très basse. Je prendrai Wilhelm aux Casines,
+vers neuf heures du soir. L'entrevue est fixée à dix heures.
+
+--Fixée!... Vous l'avez donc vue, cette belle invisible?
+
+--Dans le salon ducal, il y a dix minutes. Elle était seule avec Son
+Altesse royale et l'envoyé persan. Peu de secondes après, elle accepta
+ma main jusqu'à sa voiture.--Quelques mots ont suffi.
+
+Plusieurs cavaliers, de belles personnes brillantes et satisfaites
+intervinrent. On en resta là, sur le mystérieux sujet. Il y eut de
+cérémonieuses félicitations, et vers deux heures et demie du matin l'on
+se sépara. Le bruit des voitures diminua, la nuit redevint silencieuse
+sur Florence.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Celui qui devait venir.
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures du soir, le prince Forsiani marchait dans
+une allée des Casines.
+
+Aujourd'hui, les Casines sont les Champs-Élysées de Florence. On y
+rencontre des statues cachées dans de vastes murailles de verdure, des
+animaux rares, de grands arbres taillés et des étrangers de tous les
+pays. Le château des grands-ducs de Toscane ne date que de 1787. En
+1788, époque où nous sommes, il y avait des décombres, des veilleurs
+armés, des statues clair-semées, et des fanaux bariolés de rouge et de
+bleu dans le goût vénitien, allumés de distance en distance dans les
+massifs. D'ailleurs, grand isolement.
+
+Le prince Forsiani marchait dans l'ombre: une bouffée de brise passa
+dans les feuilles; il jeta un regard autour de lui; certes, il était
+bien seul.
+
+--Enfin! dit-il avec un soupir, laissons cela.
+
+Dans le carrefour de la grande allée, une lanterne posée sur un amas de
+pierres éclaira sa figure.
+
+Peu d'instants après, un nouvel arrivant, dont le grand manteau de
+velours noir se lustrait aux reflets des fallots, s'approchait de lui.
+Quand l'inconnu fut devant le prince, il ôta sa toque et le salua d'un
+geste gracieux.
+
+--Bonsoir, mon cher Wilhelm! fit le prince en lui tendant la main.
+
+Et son manteau écarté laissa voir de riches vêtements et les belles
+proportions d'une haute stature. Des cordons brillaient sur sa poitrine
+et se rattachaient au ceinturon de son épée. Son visage noble et fier,
+que les symptômes de la vieillesse prochaine rehaussaient de gravité,
+paraissait empreint de mélancolie.
+
+Pour Wilhelm, c'était un splendide jeune homme, ayant de longs cheveux
+bouclés et noirs, un air de douceur et d'insouciance, un teint pâle et
+de beaux yeux.
+
+--Bonsoir, monseigneur! dit-il, pardonnez-moi de ne pas être le premier
+au rendez-vous, je devais à ma qualité d'étranger de m'égarer en chemin.
+
+--Votre bras.
+
+Ils prirent le milieu de l'allée.
+
+--Notre belle Gemma vous a-t-elle parlé de cette personne à laquelle je
+dois vous présenter dans une heure? continua Forsiani.
+
+--La duchesse d'Esperia m'a dit que Votre Altesse pouvait seule...
+
+--Bien. Mais voyons! D'après ce que vous en avez entendu, quelle idée
+vous faites-vous à ce sujet?
+
+--De la marquise Tullia Fabriana?
+
+--Oui, dit le prince.
+
+Le jeune homme hésita, et répondit:
+
+--Je me représente une femme dont les actions et les paroles commandent
+le respect, et qui, cependant, laisse une arrière-pensée qui ne
+satisfait pas.
+
+--Ah! fit le prince.
+
+Et il regarda quelque temps Wilhelm d'un air songeur. Il faisait une
+demi-obscurité, des ténèbres bleues; les deux promeneurs se voyaient
+parfaitement sous les arbres.
+
+--Mon cher enfant, dit-il, vous arrivez de votre manoir d'Allemagne;
+vous avez dix-sept ans; vous savez beaucoup, et le vieux Walter est un
+précepteur de génie. Vous êtes seul au monde. Vous vous nommez le comte
+Karl-Wilhelm-Ethelbert de Strally-d'Anthas: vous descendez des
+Strally-d'Anthas de Hongrie par votre père, et des Tiepoli de Venise par
+votre mère; deux princes et un doge: c'est au mieux. Vous êtes riche du
+majorat de votre aïeul; vous êtes brave; vous êtes fort; vous êtes beau
+comme un de ces soirs italiens, par lesquels de belles dames ne
+dédaignent pas de commettre un joli rêve; vous arrivez en pleine Italie,
+à Florence, tenter une fortune de puissance et de gloire; vous avez le
+bonheur d'être le cousin, bien plus, le protégé de la duchesse
+d'Esperia. Vous m'êtes recommandé par le souvenir de votre bonne et
+sainte mère; enfin, vous n'avez qu'à vous montrer pour résumer à un âge,
+où le commun des hommes n'est pas visible, ce que cinquante ans de
+luttes et de labeurs accablants ne peuvent donner. Vous avez la
+jeunesse! Vous pouvez tout demander, tout obtenir, peut-être. Vous vous
+y prenez d'assez bonne heure pour monter vite au sommet d'une ambition
+justifiée. Eh bien, moi qui suis prince, et qui ne parais pas avoir trop
+à me plaindre de ce monde où vous entrez, je vous eusse dit, si, d'après
+une vingtaine de paroles, je n'avais pas trouvé dans votre nature
+quelque chose de solide et d'inné, je vous eusse dit: Retournez dans
+votre manoir, épousez quelque jeune fille vertueuse et simple, bénissez
+le Dieu qui vous a fait ce loisir; aimez, rêvez, chantez, chassez,
+dormez, faites un peu de bien autour de vous, et surtout n'oubliez pas
+de secouer la poussière de vos bottes, sur la frontière, de crainte d'en
+empoisonner vos forêts, vos montagnes et votre vie.
+
+Comprenez-vous?
+
+--Ne voulez-vous pas m'effrayer, monseigneur? dit Wilhelm, assez
+interdit de cette conclusion. En admettant que je risque la vie, je suis
+seul au monde.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Et puis, on ne meurt qu'une fois! ajouta le jeune homme avec
+insouciance.
+
+--Vous croyez? dit le prince. A votre âge les mots n'ont qu'un sens
+vague, et plus tard, lorsqu'on en voit la profondeur, le coeur se serre
+de stupeur et de dégoût. Vous ignorez les froides et cruelles
+bassesses, les trahisons envenimées et leurs milliers de complications
+aboutissant à l'ennui quotidien; les amitiés envieuses, haineuses et
+souriantes; les trames perfides où l'on perd l'amour et la foi, souvent
+l'honneur et la dignité, sans qu'on sache pourquoi ni comment cela se
+fait. Ah! vous êtes heureux! Laissez aux passions le temps de venir, et
+vous comprendrez. Vous croyez, vous dont le coeur s'épanouit de
+bienveillance et de bonté, vous pensez qu'on va s'intéresser à vous?
+Dans le monde, on ne s'intéresse qu'à ceux que l'on redoute, et vous
+trouverez, sous les dehors les plus attrayants, l'indifférence et la
+méchanceté. Songez que vous allez nuire à beaucoup de personnes, par
+cela même que vous êtes riche, que vous êtes jeune, que vous êtes noble,
+c'est-à-dire par toutes les qualités qui semblent devoir vous faire
+aimer. Au lieu de soleil, nous avons des lustres; au lieu de visages,
+des masques; au lieu de sentiments, des sensations. Vous vous attendez à
+des hommes, à des femmes, à des jeunes gens? Ceux qui nient les
+spectres ne connaissent pas le monde. Mais passons. Vous êtes d'étoffe à
+résister; cela suffit.
+
+Le vieux courtisan parlait d'une manière si naturelle, que le jeune
+homme en tressaillit légèrement.
+
+--Votre Altesse daignera l'avouer, du moins: les deux premiers visages
+que j'ai rencontrés démentent passablement le tableau qu'elle vient de
+me faire des autres; n'est-ce pas de bon augure pour l'avenir?
+
+--Ne me remerciez pas, Wilhelm! continua Forsiani. J'ai connu votre mère
+autrefois,--je vous le dis encore,--et, ne fut-ce pour votre distinction
+et votre charmant courage, je vous aimerais pour elle. Vous allez être
+mis, ajouta le prince, en présence d'une femme d'un esprit hors ligne et
+d'une influence exceptionnelle. Peu de gens la connaissent; on en parle
+peu: c'est cependant, j'en suis persuadé, la femme la plus puissante de
+l'Italie, à cette heure. On essaie de la circonvenir, mais elle
+cache son âme et sa pensée avec un inviolable talent. Comme elle possède
+l'intuition des physionomies à un degré, voyez-vous, mon enfant, que
+l'on n'atteint pas, elle vous définira juste et vite. Soyez devant elle
+ce que vous êtes; soyez naïf, soyez simple: elle est au-dessus des
+autres: donc, elle peut éprouver encore un sentiment humain. Si vous
+avez le bonheur d'éveiller en elle un mouvement de sympathie, amitié,
+bienveillance, amour, n'importe, vous n'aurez qu'à vous laisser un peu
+conduire les yeux bandés, vous arriverez où bon vous semblera. Je lui ai
+parlé de vous.
+
+--Ah! dit le comte.
+
+Forsiani le regarda.
+
+--Ce qui m'a surpris, continua-t-il, c'est le regard clair et
+inaccoutumé dont elle accompagna sa phrase: «Amenez-le moi,» et
+l'attention inusitée qu'elle parut prendre à ce fait de votre récente
+arrivée à Florence. Elle avait quelque chose de changé dans le son de
+sa voix. Je ne lui connaissais pas cette manière, et je fus assez
+étonné de ce brusque intérêt pour une chose d'importance secondaire.
+Enfin, je crois qu'elle désire vous voir, et c'est un rare mérite
+qu'elle vous donne là.
+
+--Est-il possible! s'écria radieusement Wilhelm.
+
+Il avait une question sur les lèvres, mais il n'osa pas interrompre le
+prince, qui le devina.
+
+--Elle paraît vingt-quatre ans, ajouta Forsiani; elle en a de vingt-six
+à vingt-sept. Il est difficile de se figurer une femme plus belle. C'est
+une blonde, avec un teint blanc comme cette statue; des yeux noirs,
+d'une expression admirable! Vous serez charmé de la merveilleuse
+distinction de ses traits et de la douceur extraordinaire de sa voix. La
+simplicité de ses paroles vous semblera d'abord très naturelle et d'un
+grand laisser-aller; puis, en y regardant de près, vous verrez quelle
+exactitude mesurée, quelle sûreté d'elle-même elle garde au plus fort de
+cet apparent laisser-aller. C'est la plus haute supériorité humaine,
+mon cher enfant; l'esprit, constamment maître de lui, reste toujours
+maître des autres. On ne lui a jamais connu ni soupçonné d'amants. Une
+chose à remarquer, c'est que, malgré les passions qu'elle doit exciter,
+malgré sa réputation intacte, son âme supérieure, sa grande fortune, sa
+noblesse et sa beauté, nul ne l'a demandée en mariage, je le crois,--à
+l'exception d'un seul (qui a été fort poliment éloigné, il est
+vrai);--vous le connaissez, c'est le gentilhomme anglais qui tenait
+contre vous hier au soir.
+
+--Lord Seymour?... s'écria Wilhelm.
+
+--Plus bas, cher Wilhelm; il est inutile qu'on nous entende. Oui, lord
+Henri Seymour. Que pensez-vous de ce gentilhomme?
+
+--Je me sens moins attiré vers lui que vers tout le monde, je l'avoue,
+dit naïvement le comte.
+
+--Et c'est à lui que vous vous êtes adressé d'abord, continua le
+prince... Oui, je crois à de certaines fatalités...--Si vous êtes le
+bienvenu chez la marquise Fabriana, prenez garde à lord Henri; c'est un
+homme à projets fins et violents, malgré sa froideur. Il a diverses
+façons contenues qui m'ont appris du nouveau sur son caractère. Je
+regrette de ne pouvoir abandonner, pour veiller sur vous, la mission
+dont je suis chargé, car je vous aime comme mon enfant, et je crains
+qu'il vous arrive malheur. Il est heureux que la duchesse Gemma vous ait
+donné ses bonnes grâces... c'est une femme d'expérience qui
+m'avertirait... Voici, dans tous les cas, l'adresse d'un homme assez
+inconnu, qui pourra vous renseigner sur la valeur d'une épée bien
+maniée. Vous vous présenterez de ma part.
+
+Ils s'arrêtèrent sous les feuillages, éclairés par un fallot. Le prince
+traça deux lignes à tâtons sur son genou. Wilhelm serra le bout de
+papier dans son pourpoint. S'il eût été donné à quelqu'un de pouvoir
+lire dans son âme en ce moment, il y aurait vu l'étonnement le plus
+profond des paroles et des manières de Forsiani.
+
+--Ah! c'est que vous me trouvez démasqué, mon cher comte, dit en riant
+le prince, qui le comprenait. Marchons un peu de ce côté, ajouta-t-il;
+voilà neuf heures et demie, et il me reste beaucoup à vous dire encore.
+
+--Monseigneur, que vous êtes bon pour moi! comme je vous aime!
+
+--Allons, merci! fit le prince. Je vous avoue, cher enfant, que je ne
+serais pas fâché de trouver un peu d'amitié sincère avant de mourir.
+
+Et ils reprirent leur promenade sous les grands arbres.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Promenade nocturne.
+
+
+--Voici en peu de mots l'histoire de la noblesse assez étrange de
+Fabriana, continua le prince. Il est bon que vous la connaissiez. Tullia
+Fabriana descend, par les femmes, des Fabriani vénitiens, dont sa
+famille a pris le nom, et, par les hommes, des Visconti de Pise,
+lesquels ne sont liés d'aucune parenté avec ceux de Milan. Les chefs
+principaux de cette haute maison furent deux jeunes aventuriers,
+Lamberto et Ubaldo Visconti, qui, par une belle journée de l'an de grâce
+1192, je crois, s'ennuyant de vivre inconnus, vinrent, avec une poignée
+de paysans, conquérir à peu près tout le sud de la Sardaigne. Ce n'est
+guère plus difficile que cela pour les hommes d'énergie de tous les
+siècles. Il y a même à ce sujet une petite histoire: le pape Innocent
+III, prétextant des droits délégués par on ne sait trop qui, ou
+revendiquant la conquête et l'autorité de deux sujets dont il se
+préoccupait beaucoup moins la veille, ou faisant purement et simplement
+de cet admirable fait d'armes une question de scribes et de douanes,
+réclama d'eux la rémission des villes conquises. Il y eut hésitation.
+Bref, les Visconti refusèrent. Ce fougueux pontife les excommunia.
+
+Devant ce fait, à pareille époque, ils n'avaient que deux partis à
+prendre: se soumettre, ou feindre une soumission, et, dans ce dernier
+cas, revenir en Italie en traînant leurs petites troupes, débarquer sur
+différents points, marcher la nuit, cerner le Très Saint Père,
+l'enlever par surprise, incendier le Vatican et en finir en s'instituant
+et s'affirmant, de leur chef, plénipotentiaires des droits de l'Église
+et souverains d'Italie. Ils ne risquaient rien, étant déjà mis au ban de
+la dignité humaine par la bulle qui pesait sur eux. Encourir la
+captivité, la torture et la mort? De tels soldats ne tiennent pas à se
+laisser prendre vivants! Soulever contre eux une demi-douzaine de rois
+et le clergé d'Europe? Peut-être. En regardant de près l'histoire de ce
+temps-là, on se demande s'ils n'auraient pas rencontré plus de partisans
+que d'ennemis. Mais c'est difficile à oser, même pour les Henri IV
+d'Allemagne.--Lamberto Visconti se soumit (ces hommes d'épée!); ce fut
+seulement Grégoire VI qui leva l'excommunication. Un ingénieux contrat
+fut stipulé. Lamberto épousa une certaine Gherardesca, proche parente du
+pape. Ubaldo, rebelle, créa le judicat des sept villes, là-bas, en
+Sardaigne, et gouverna. Cela causa deux partis, dont le foyer vint se
+centraliser à Florence, et voilà l'origine peu connue de cette lutte des
+Gibelins et des Guelfes. Je vous ai raconté cette histoire non seulement
+pour vous faire apprécier l'excellence de la noblesse de Tullia
+Fabriana, mais aussi pour vous indiquer, en passant, comment les coups
+de main, en apparence les plus dévergondés, deviennent des coups d'État,
+et finissent par s'accepter, s'enchaîner et se mêler d'une manière à la
+fois simple et bizarre, avec la fluctuation générale.--Je vous prie, mon
+cher enfant, de ne point conclure de ceci que je ne suis pas chrétien.
+Ces circonstances ne touchent le dogme éternel en aucune manière, et,
+sans vouloir même sous-entendre les Alexandre VI, les Urbain V, les
+Jules II et le reste, il y en a, vous le savez, de beaucoup moins
+tolérables dans l'histoire universelle: une croyance qui, malgré tant de
+scandales, subsiste depuis tant de siècles, et trouve tous les jours des
+martyrs, prouve par cela qu'elle signifie quelque chose; et cette bande
+d'escrocs, loin de servir d'arguments contre elle, démontre la solidité
+de son trône. Je racontais avec impartialité; voilà tout.
+
+--Merci, monseigneur, dit Wilhelm.
+
+N'était-ce pas encore un singulier chrétien que M. l'ambassadeur?
+
+--Outre ces deux hommes de guerre, continua le prince Forsiani, notre
+marquise compte un bon nombre de noms illustres, inscrits au livre d'or
+de Venise et sur les annales d'Italie. Elle mène une vie de solitude,
+reçoit peu et voyage quelquefois. Elle est seule au monde, comme vous,
+mais depuis sept ou huit ans. Sa mère était une femme très simple. De
+son vivant, je les ai vues sympathiser. La marquise n'en parle jamais,
+non plus que de sa famille: elle semble, chose assez surprenante, avoir
+oublié l'une et l'autre. Je sais qu'elle donne une grande part de sa
+fortune en aumônes: c'est de la bonté; mais il y a dans sa vie,
+peut-être, des secrets moins ordinaires. Je ne la crois pas incapable de
+grandes actions. Puisse-t-elle, comme je l'espère, vous prendre en
+amitié!
+
+Dix heures moins un quart sonnèrent au palais Pitti.
+
+--Maintenant, Wilhelm, je vais vous donner quelques conseils pratiques;
+vous les prendrez comme paroles d'un homme qui vous aime, et en qui bien
+des choses se sont finies. Je pars dans cinq ou six heures: je suis d'un
+âge où l'on peut douter de revoir ceux que l'on quitte... Il est de
+nécessité que je vous mette un peu sur vos gardes contre l'existence. En
+deux mots, voici la manière à suivre, si vous voulez arriver haut et
+vite, quoiqu'il advienne, et si vous voulez rester digne de votre
+ambition. Vous ne ressemblez pas à la plupart des jeunes gens de votre
+âge, sans cela j'eusse commencé par vous dire: «Mon cher comte, je n'ai
+pas de conseils à vous donner. S'il vous reste assez de santé et de
+conscience, dans un an d'ici, pour réfléchir sur vous-même et que j'aie
+le plaisir de vous retrouver encore, j'aurai peu de chose à vous
+apprendre. Vous aurez acquis, dans cette année d'étourdissements, le
+regard théorique de l'existence; mais comme le sens de la vérité sera
+totalement ébranlé dans votre coeur, je vous souhaiterai du courage.
+Quant à présent, bien du bonheur et adieu.» J'eusse parlé de la sorte.
+Vous, mon enfant, je puis vous conseiller. Oh! je comprends la jeunesse
+et je ne puis trouver fâcheux de se délasser quelquefois, de se laisser
+aller à jouir de ses vingt ans. On n'a vingt ans que peu de jours; mais
+la vie importante est celle dont les actions ne troublent pas notre
+dignité, renforcent le sentiment sublime de notre espérance, nous
+donnent la sérénité intérieure et nous autorisent, par cela même, à
+prendre confiance dans la mort. C'est de cette existence aux luttes
+difficiles que je désire vous parler.
+
+Vous allez avoir affaire à des hommes qui s'estiment presque tous
+capables de changer la face du monde et dont chacun se pense plus que
+le voisin, ce qui, vu de près, constitue le plus clair de l'apparente
+égalité universelle.--Si l'on vous trouve jeune, ne dites rien; mais
+pesez le résultat social et pratique de l'homme qui vous trouvera jeune,
+vous serez étonné de voir comme c'est, presque toujours, nul ou infime.
+N'écoutez pas tous ces gens qui voient les choses de haut; ils les
+voient de si haut, qu'ils finissent par ne plus rien distinguer. Ne vous
+laissez jamais éblouir par leurs affirmations. Décomposez, en pensée,
+chacun des termes qui les énoncent, et la plupart du temps vous
+trouverez l'ensemble niais ou naïf. Souvent vous entendrez un homme dire
+cependant une chose profonde, et vous le verrez divaguer une minute
+après. Le dernier venu peut dire des choses profondes! C'est de les unir
+entre elles qui est difficile. Celui qui le fait, par exemple, est un
+homme. Si vous avez intérêt dans une discussion à suites sérieuses (n'en
+faites jamais d'autres) à ce qu'un tel ou un tel ne parle pas longtemps
+contre vos idées, prenez-le par un petit détail désagréable de sa
+conduite ou de sa vie privée: ne craignez pas d'entrer là-dedans, sans
+façon, en maître; et faites voir des spectacles inattendus en dilatant
+cet ennuyeux détail: on terrasse des lions avec des riens pareils. Je
+regrette de ne pas faire cette expérience devant vous, pour vous montrer
+ce qui en résulte; mais ceci n'étant qu'une question de tact, vous devez
+comprendre les mille manières gracieuses dont cela s'entoure. Si vous
+tenez à ce que votre avis soit accepté, sachez ceci: qu'avoir raison,
+c'est avoir _plus_ raison. Quel but vous proposez-vous? Amener à vos
+vues? Ne commencez donc jamais par blesser autrui d'une dénégation
+absolue de son avis. Dites ce qu'il dit, et si vous avez l'au-delà,
+faites-le lui voir. Il y viendra de lui-même; mais il mourra sur la
+brêche plutôt que de démordre que vous avez tort, si vous commencez par
+nier ce qu'il dit. Ne vous emportez donc jamais! dans aucune
+circonstance! Si vous n'êtes plus maître de vos paroles, comment le
+serez-vous des paroles d'autrui?
+
+Wilhelm écoutait toutes ces choses simples avec une grande attention. La
+nuit s'avançait dans le ciel. Le prince continua paisiblement:
+
+--Et puis, comte, il faut avoir de la charité, voyez-vous; la charité,
+c'est le respect du prochain. En respectant l'homme, même le plus tombé,
+vous en ferez votre chien, si vous voulez, tant le sentiment de sa
+noblesse est élevé chez l'homme. Pour arriver à respecter tout homme
+ayant agi d'une manière révoltante, il n'y a qu'à se faire ce dilemme:
+ou cet homme avait une raison pour commettre tel acte misérable, ou il
+n'en avait pas. S'il n'en avait pas, c'est un fou qu'il faut plaindre et
+non juger, ni mépriser;--s'il en avait une, il est bien évident que moi,
+doué de raison comme lui, également homme, si j'avais été placé dans les
+mêmes conditions et circonstances que lui, si j'avais été poussé par les
+mêmes mobiles que lui, j'aurais fait comme lui, puisqu'il a fait cela
+d'après une raison.
+
+Ne jugez donc jamais l'homme et respectez-le toujours, quoi qu'il ait
+fait. Jugez seulement _l'action_, parce qu'il faut bien statuer sur
+quelque chose pour vivre sociable, et passez outre. Essayer de retrouver
+les mobiles n'est pas possible; d'ailleurs, c'est inutile et insondable;
+c'est d'un autre monde que le nôtre. Il faut respecter l'homme parce
+qu'on est homme et qu'on doit respecter son humanité dans celle
+d'autrui.
+
+Quant aux idées d'autrui, c'est une autre affaire. Il ne faut pas tenir
+à l'admiration ou à l'indifférence de ces gens, dont le blâme et
+l'estime obéissent aux mêmes mobiles que le flot qui va et vient. Est-ce
+que cela compte? Est-ce qu'on s'en occupe? C'est la poussière de la
+route; c'est le vent qui passe. Laissez dire ces personnes qui ne font
+que réciter des à peu près toute leur vie, en s'imaginant qu'on ne peut
+pas y avoir songé comme elles. Si vous saviez comme c'est peu de chose,
+en résultat! Si vous saviez comme ce qu'elles font est ridicule,
+pitoyable et méchant! Tenez, la soirée d'hier vous a semblé toute
+agréable; votre présentation au nonce, toute simple; les bontés de la
+duchesse d'Esperia, mon amitié, toutes naturelles? Vous ignorez ce que
+ces faits ont suscité de pensées viles, de raisonnements abjects, de
+demi-mots infâmes!... Sous le masque de sérénité, vous ne vous figurez
+pas ce que je lisais de traductions dans ces petits sourires rampant
+comme des vipères sur les lèvres de ces beaux jeunes gens et de ces
+charmantes femmes! Il m'eût suffi de prononcer deux ou trois paroles
+élégantes et mesurées pour faire frémir bien des éventails et pour
+amener le silence et la pâleur sur l'insouciante niaiserie de bien de
+ces figures, sachant ce que pèse leur insouciance; mais il faut
+pardonner à ceux qui ne savent ce qu'ils font. Vous verrez ces galants
+qui se permettent de railler une noble action, en croyant se la définir,
+parce qu'ils en aperçoivent un côté à leur taille! Ils sont prévenants
+avec les femmes, ils ont du coeur devant le danger, et point d'âme en
+face du ciel, de la conscience et de la création.--Belles manières,
+gants parfumés et moustaches fines!--Tas d'ossements que tout cela!
+
+Prenez deux mois de pauvreté froide pour m'évaluer ces belles dignités!
+Comme vous les verriez calculer et commettre de ces bassesses
+incroyables, sans nom,--pour vivre? Pas du tout! Ils agiraient par
+ennui, fainéantise et lâcheté, pour se procurer le plus petit plaisir.
+J'ai vu cela tant de fois!... Un homme de bon sens, qui est seul avec
+deux bons bras et du coeur, ne peut manquer exactement de vivre
+partout; mais ces philosophes estiment que le travail est une faiblesse.
+Grand bien leur fasse!
+
+Croyez-vous qu'une centaine de ces hommes de goût fassent la monnaie
+d'un paysan, qui aime une brave femme, la bat de temps à autre, élève sa
+famille, travaille la terre, et daigne prier Dieu?... Voilà cependant le
+monde dans toute sa splendeur, mon cher Wilhelm! eh bien! ne le
+méprisez pas. Vous ne pouvez comprendre les forces d'impulsions graduées
+vers l'infamie, les rouages de la bassesse et du crime, les poussades
+insensibles qui conduisent là. Ce sont des abîmes! Plaignez et
+respectez, malgré tout, si vous voulez voir dans la vie quelque chose...
+de plus que la vie!...
+
+En un mot, ayez cette charité dont je vous parlais tout à l'heure. Vous
+m'avez compris, n'est-ce pas?
+
+--Oh! cher prince! Cela met de la glace sur le coeur!
+
+--Oui, c'est assez froid; mais on s'y habitue.
+
+Voici des conseils pour vous, maintenant. Je vous sais modeste, je suis
+sûr que vous le serez toujours, en paroles, au moins, par cela seul que
+la modestie est l'orgueil logique. Vous êtes riche, tant mieux; mais ne
+faites jamais de dettes, quand même il s'agirait d'un trône, par la
+simple raison que vous pourriez mourir sans vous être acquitté, que cela
+s'oublie, et que si vous voulez être sûr de vous-même, il importe que
+vous soyez prêt à mourir à toute heure, tel que le sort vous a fait,
+sans rien devoir de plus à personne. C'est de la vraie dignité, cela.--
+
+N'hésitez jamais; agissez toujours devant l'occasion; faites n'importe
+quoi, mais faites quelque chose: tous les événements s'entre-valent, à
+peu près, pour celui qui en sait trouver le joint et en extraire la
+valeur réelle: c'est-à-dire, pour celui qui sait découvrir le plus grand
+nombre de rapports possibles de tel événement avec le but absolu de son
+existence: les natures à tâtonnements n'arrivent à rien de solide;
+agissez donc toujours devant l'occasion en déployant sur elle toutes les
+ressources de votre présence d'esprit.--Ne vous liez jamais avec
+personne au point de vous livrer en paroles; jamais! cela ne mène à rien
+qui vaille, et cela diminue la volonté et le respect de son but, quand
+bien même votre ami serait l'idéal des amis. Croyez, mon cher enfant,
+qu'il m'a fallu bien souvent l'expérimenter, pour le croire! Parlez de
+choses indifférentes, laissez dire, et ne craignez pas de rendre
+service au premier venu, eussiez-vous été affligé vingt fois de l'avoir
+fait.--Si vous recevez des avances, et l'on vous en fera, du courage!
+Contraignez votre bon coeur! Recevez-les froidement; pas de
+confidences ni d'expansion d'aucun genre, ou vous serez moins estimé
+demain.
+
+Ah! cela est dur, à votre âge; je le sais; mais il faut choisir entre
+une destinée obscure ou glorieuse, et, le choix fait, garder une volonté
+de fer sur laquelle un instant d'oubli ne puisse mordre. Un homme qui
+risque un avenir pour le divertissement de parler une minute, doute de
+lui-même à cette minute et par conséquent ne mérite pas de réussir.
+
+Le monde est à l'homme assez concentré, assez maître de sa volonté et de
+sa pensée, pour agir sans répondre aux autres hommes autre chose que
+«oui» ou «non» indifféremment, toute sa vie.
+
+Ne craignez pas de vous faire des ennemis, s'il le faut;--n'a pas
+d'ennemis qui veut! Ils servent beaucoup plus que les amis. Les amis
+ont bien assez de s'occuper d'eux-mêmes: les ennemis s'occupent de vous
+et vous préparent de quoi exercer votre faculté de vaincre les
+obstacles. Les obstacles sont aussi nécessaires que le pain. Ne faut-il
+pas des ennemis à celui qui veut vaincre?--Quand vous parlerez,
+continuez à ne pas sourire ni hausser les sourcils, enfin à garder un
+visage sans mobilité autant que possible... (Si je vous dis tout cela,
+c'est que je vous voudrais parfait, mon cher enfant.) Soyez grave et
+indifférent. Prononcerait-on les paroles les plus fortes, les plus
+humaines, les plus profondes, que sembler tenir à les imposer serait
+s'aliéner maladroitement l'esprit du monde: on paraîtrait vouloir
+paraître, ce qui tue.
+
+Wilhelm était muet d'attention.
+
+--Ce que je vous dis là vous semble à présent d'une grande simplicité,
+n'est-ce pas? vous ne pouvez savoir ce que me coûtent ces conseils.
+Seulement, Wilhelm, sachez que les sages les plus en renom, prophètes
+ou demi-dieux, n'ont bouleversé l'univers qu'avec des simplicités de ce
+genre, parce que ce sont à peu près les seules exactitudes de la vie et
+qu'on n'y revient (chose réellement mystérieuse) qu'après avoir fait le
+tour de l'existence.
+
+Ouvrez les quelques livres laissés par les grands hommes, comme ces
+Bibles, ces Koran, etc., vous y trouverez des ingénuités surprenantes,
+des choses que vous vous seriez dites cent fois de vous-même:
+«Aimez-vous les uns les autres! Ne faites pas à autrui..., etc.» «Il
+n'est d'autre Dieu que Dieu! etc.» et mille variantes. Vous vous
+demanderez alors comment, avec des phrases de cette naïveté, des phrases
+écrites dans le fond de toutes les consciences, on a pu transfigurer les
+sociétés humaines et s'ériger en prophète ou en Dieu.
+
+Le penseur ne s'arrête pas à ces paroles; il les trouve trop simples; il
+oublie souvent que la foi n'est pas une conviction, mais un acte: l'acte
+de s'assimiler le plus d'évidences divines possible, chacun dans le
+_moment_ et suivant la sphère où il se trouve.
+
+Ah! si vous saviez comme une parole, en apparence banale, contient de
+puissances terribles et marche vite! Voyez: cinq parties composent la
+terre. Il y a là dedans plus d'un milliard d'hommes, tous très entendus
+dans leur métier, dans leur détail; par qui est-ce manié, remué,
+gouverné? Par une centaine de personnages d'une intelligence presque
+toujours bien ordinaire. La plupart d'entre eux se divertissent très
+royalement, je vous assure: ce sont leurs seuls milieux de grandeur qui
+les élèvent; ils le savent, du reste, et en font bon marché
+intérieurement. Tenez: l'un deux (c'est de l'histoire moderne), après
+avoir eu plus de cent quatre-vingts millions d'hommes,--entendez-vous ce
+chiffre?--en partage, à dix-neuf ans; après avoir été le suzerain d'une
+douzaine de rois, après avoir gagné victoires sur victoires; après avoir
+été plus grand que César, et avoir possédé pourpre, hermines, sceptres
+et triples couronnes impériales, s'en alla tourner la soupe de trois ou
+quatre moines en qualité de frère convers, et laver leurs divers
+ustensiles de ménage, par humilité. Voyez-vous ce guerrier, ce grand
+politique, ce fin législateur, ce maître de l'Europe, enfin, le
+voyez-vous retenant son froc de bure et accomplissant gravement son
+travail? Pensez-vous qu'il ne lui fallait pas autant d'intelligence,
+alors, qu'autrefois pour gagner Tlemcen, Rome, Pavie, Mühlberg, etc.? et
+que cela ne valait pas bien ce que faisaient les douze ennuyés de
+Suétone?
+
+--Oh! murmura Wilhelm, c'est vrai!.... C'est effrayant!
+
+--Parce que vous voyez le mot CHARLES et le mot QUINT, et que vous
+perdez l'homme de vue sous ces deux mots prestigieux. Cela vous passera.
+Il ne faut jamais oublier le cadavre. Cet individu, comme les autres
+empereurs ou rois, ne représente cependant que la conséquence d'une
+parole prononcée depuis des siècles. Vous voyez ce qu'un mot peut
+produire. Un tel ouvre la bouche et articule une idée quelconque pouvant
+s'appliquer à un fait général; cette idée se décompose, s'absorbe et
+s'assimile d'un milliard de différentes façons par le milliard de
+différents cerveaux qui ont un milliard de manières différentes
+d'entendre les mots et de voir les choses. Chacun l'admire en raison de
+ce que chacun voit dans son idée (émise au hasard souvent) et de ce que
+chacun peut s'en appliquer d'utile suivant son degré d'intelligence,
+relativement aux fonctions qu'il exerce. Bref, d'un commun accord,
+l'homme et son idée finissent par devenir miraculeux, simplement parce
+que ouvrir la bouche, principe de l'événement général, est déjà un
+miracle. Plus l'idée est simple, plus on peut y dépenser de
+l'intelligence; plus, par conséquent, elle provoque de méditations et
+plus on trouvera de personnes à venir séculairement y tasser leur somme
+d'ingénuités. Voilà toute l'histoire, ni plus ni moins, mon cher comte,
+croyez bien cela. Cependant, vous avouerez que s'il n'y avait pas de
+raison à ce que ce grand rêve s'accomplît, s'il n'avait ni loi ni but,
+s'il n'y avait rien au fond de toutes choses, enfin, ce serait d'une
+niaiserie bien mystérieuse!...
+
+N'en concluez donc pas au mépris de l'humanité, mais à la puissance de
+la parole humaine.
+
+La lune brillait sur les arbres. Ses rayons, à travers le feuillage,
+éclairaient les deux promeneurs. Wilhelm pouvait se croire en Allemagne.
+Il se taisait; il écoutait.
+
+--Quant aux femmes, ajouta le prince Forsiani, je crois inutile de vous
+faire donner le soleil de plein midi sur une femme du soir, sur une
+gracieuse personne sortie à dix-huit ans du dortoir, et qui compte huit
+ou dix ans de services: gardez vos rêves! Ils valent mieux que la
+réalité. Seulement, comme je ne tiens pas, en définitive, à vous laisser
+surprendre, je veux vous mettre en présence d'une femme pour tout de
+bon, d'une femme que j'estime et que j'admire. Oui, je vous avoue que si
+je ne vivais pas avec le souvenir d'une autre, souvenir qui remplit mon
+âme--et qui me suffit,--la marquise Tullia me paraîtrait la seule femme
+possible pour un homme supérieur. Plus je pense, plus je trouve qu'il y
+a en elle quelque chose de très élevé; et si vous la touchez, si elle
+vous admet dans son intimité, elle vous fera _vivre_, dans la haute
+acception du mot. Je l'ai toujours vue ce qu'elle est: je la connais
+depuis une dizaine d'années, ayant été très lié avec son père, le duc
+Bélial Fabriano (lequel est mort empoisonné chez l'un de ses amis, à
+cause de haines datant de loin dans la famille). A cette époque, elle
+était à peu de chose près ce qu'elle est maintenant. Au premier abord,
+c'est une femme du monde, parfaitement élégante. En y regardant de près,
+en faisant bien attention, car elle ne se livre jamais, et il faut
+saisir une nuance pour pressentir cela, tous ses charmants avantages se
+déforment jusqu'à des proportions tellement indéfinissables, que je veux
+m'abstenir de qualifier la valeur de son intelligence. Vous serez
+probablement surpris de ce naturel, et d'un phénomène assez frappant que
+présente sa conversation, c'est le changement d'aspect dont les actions
+les plus ordinaires semblent se revêtir lorsqu'elle en parle. Ce que je
+vais vous dire est peut-être hasardé à force d'être grave et anormal,
+mais elle a parfois des paroles qui éveillent dans l'esprit on ne sait
+quelles impressions inconnues..., je ne veux pas dire _oubliées_. Au
+surplus, vous verrez. Les sentiments humains, pour cette étrange
+personne, mon cher enfant, sont réduits à un mécanisme sûr et profond
+qu'elle fait jouer, en souriant, avec autant de précision et de
+fatalité, que les coups d'une combinaison d'échecs. Une fois elle m'a
+proposé un conseil, je l'ai suivi; il a évité une guerre. Il était
+positivement d'une habileté remarquable, et j'en suis encore à me
+demander comment elle pouvait être à même de me l'offrir. Somme toute,
+je n'ai jamais mieux compris que ce soir que je ne savais rien de très
+précis au sujet de Tullia Fabriana... Vraiment, lorsqu'on songe, il y a
+du ténébreux dans cette femme!... ajouta le prince, comme se parlant à
+lui-même.--(Il y eut un moment de silence sur ce mot.)--Mais voilà dix
+heures qui sonnent, venez. Ne la jugez pas sur ce qu'elle vous dira ce
+soir: le masque, vous savez.--Avez-vous des chevaux ici près?
+
+--Oui, monseigneur, dit Wilhelm, de l'air d'un homme éveillé en sursaut.
+
+--Bien, sans quoi je vous eusse amené dans ma voiture. Donnez-moi votre
+main,--encore!--Souvenez-vous en temps et lieu de ce que je vous ai dit,
+et passez-moi ce qu'il y a d'un peu... suprême... dans mes petits
+conseils, en faveur de ma tendresse pour vous.
+
+--Monseigneur, je n'oublierai jamais cette soirée, dit le jeune homme;
+je suis tellement ému que je ne sais comment parler et vous remercier de
+tout mon coeur.
+
+--Cher enfant!... dit le prince, avec un long regard pensif, et il
+murmura bien bas, dans l'ombre: Ah! belles étoiles des nuits de la
+jeunesse!... Amours!... Enthousiasmes perdus! Voici le printemps,
+cependant les feuilles tombent autour de nous autres... Pauvre espérance
+humaine!--Allons! à cheval!... dit-il tout haut.
+
+--Christian! appela le comte de Strally.
+
+--Monsieur le comte? dit un nouveau personnage en accourant auprès des
+deux promeneurs.
+
+C'était un vieux domestique. Le prince Forsiani le dévisagea d'un coup
+d'oeil et parut content de son ensemble.
+
+--Nos chevaux! bien vite! dit le comte.
+
+Quelques minutes après, ils s'arrêtaient devant un de ces grands palais
+près de l'Arno; les portes s'ouvrirent comme devant des gens attendus,
+et ils montèrent les degrés de l'immense escalier de marbre...
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Premier aspect de Tullia Fabriana.
+
+
+ «Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa
+ raison, l'élève au-dessus de lui-même et lui donne le
+ sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde
+ ne vit que d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans
+ sa retraite une compensation à tous les vains plaisirs
+ dont il se prive, tandis que l'homme du monde croit tout
+ perdu s'il manque de paraître à une assemblée, néglige
+ un spectacle.»
+
+ (ZIMMERMANN, _la Solitude_.)
+
+
+En supposant que la femme dont les allures préoccupaient le prince
+Forsiani fût morte au moment où il en parlait au comte d'Anthas, voici
+ce qu'il aurait été possible à un observateur de résumer au sujet de
+l'existence de cette personne, s'il eût désiré lui consacrer une notice
+biographique à l'usage universel:
+
+«Tullia Fabriana était du nombre de ces grands esprits, types
+supérieurs, constitués par la précoce expérience des événements, de la
+méditation et du monde.
+
+»Ceux-là, de bonne heure, avant d'être aperçus, avant d'être entraînés
+dans le courant, se rendent compte de l'existence et, par conséquent,
+ont le temps de replier en eux-mêmes leurs grandes ailes pour n'en point
+porter ombrage aux autres. A force de reconstruire et de sonder les
+faits, elle s'était dégoûtée de l'action.
+
+»Certes, le renom des femmes glorieuses avait dû rembrunir son beau
+front plus d'une fois; mais, à la réflexion, satisfaite de l'état peu
+dépendant où sa naissance l'avait placée, elle avait pris le parti de
+vivre dans une concentration égoïste. L'isolement lui suffisait. Elle
+était parvenue, peu à peu, sans apparente résolution, à voiler sa vie
+véritable le plus hermétiquement possible.
+
+»L'isolement!... Faveur spéciale du destin! Privilège dont la
+prescription est désormais sans appel!--A qui est-il donné de pouvoir
+s'isoler aujourd'hui?
+
+»Les personnes d'une position riche ou d'un rang élevé acquièrent
+d'autant plus difficilement ce suprême avantage que par les rapports
+quotidiens de leur existence elles se trouvent être le principe, le
+point de mire et le pivot des milliers de convoitises et d'intérêts
+individuels qui vont se groupant, s'enchaînant et s'atténuant jusqu'aux
+derniers degrés de la hiérarchie sociale. L'humanité se représente en
+partie autour d'un seul et le cerne avec une vigilance et une
+opiniâtreté motivées par l'ordre des choses.
+
+»En considérant ces filières d'industries, de tous les siècles et de
+tous les pays, qui vont s'étiqueter et se subdiviser les unes dans les
+autres jusqu'au point où le relatif ne se distingue plus, où le
+dénûment, à l'état parfait et normal, se dresse de partout avec son
+cortège de tristesses, on s'étonne moins de ce que la parole ou le
+mouvement d'un seul détermine cette incalculable série de profits et de
+préjudices. Comme, d'autre part, ces profits et ces préjudices sont
+d'une importance parfois vitale pour ceux qu'ils intéressent, les hommes
+de recueillement, de travail et de silence éprouvent de grandes
+difficultés à éviter les insignifiantes dissipations de paroles et les
+diffusions de soi-même que le contact d'autrui ne manque jamais
+d'entraîner.
+
+»Grâce au miraculeux équilibre de presque toutes les sociétés
+d'Occident, équilibre combiné sur la résultante d'un nombre égal de
+forces organisantes et de forces contraires, le _mouvement_ de chacun,
+depuis le mendiant jusqu'au prince et depuis le berceau jusqu'à la
+tombe, peut demeurer prévu, défini et réglé par les différents codes
+européens. Une pareille réflexion suffirait pour démontrer
+l'impossibilité d'un isolement durable dans n'importe quelle ville
+d'Europe. Il faut vivre avec ses semblables; et cette immense loi,
+comme un filet de rétiaire, s'enroule autour des personnes précisément
+en raison des efforts tentés par elles pour s'en dégager. Nul ne peut
+s'abstraire de cette liaison infinie. Elle va jusqu'à rendre les
+individus solidaires, à leur insu, les uns des autres; et ce qui serait
+de nature à étonner même le chrétien,--si le chrétien ne gardait pas
+toujours, au fond de sa pensée, des pressentiments de solution pour tous
+les problèmes,--c'est qu'on ne bronche pas plus souvent, ne fût-ce qu'à
+cause des mouvements du prochain, et qu'on ne tombe pas, à chaque
+minute,--de par les inévitables conséquences des moindres actions, et
+grâce à l'imperfection des codes,--sous le coup d'une flétrissante
+juridiction correctionnelle. Il est à remarquer, du reste, que peu
+d'hommes échappent toute leur vie à une atteinte quelconque de la loi.
+Cette affirmation peut surprendre; mais dans l'existence la plus retirée
+et la plus pure, il ne serait peut-être pas impossible, à l'aide d'un
+minutieux examen, de découvrir au moins une petite tache légale, une
+trace de démêlé judiciaire. On n'est pas libre de s'éloigner des
+intérêts universels, si indifférent qu'on puisse être, tout simplement
+parce qu'on fait partie des intérêts universels. La vertu, la dignité,
+le bonheur domestique de chaque particulier ne dépendent-ils pas d'un
+rien, d'un détail, d'un geste? Quel serait l'honnête citadin assez sûr
+de son tempérament pour oser affirmer que, par exemple, l'excès d'un
+verre de vin, risqué dans les conditions les plus atténuantes, ne le
+conduira pas aux bagnes par ses conséquences?... Le chrétien peut dire
+que cela tendrait à prouver que notre liberté, notre dignité et notre
+bonheur réels, ne sont pas de ce monde;--en attendant, il n'est de
+réellement libres et de réellement seuls que ceux auxquels il a été
+donné de franchir, de sommets en sommets, la hiérarchie des idées, parce
+que ceux-là n'offrent guère de prise aux souhaits violents et
+s'inquiètent peu des maux ou des joies que leur présente la terre. Ils
+ne se préoccupent pas outre mesure de vivre ou de mourir: tout se
+définit tranquillement à leurs yeux; ils font le bien, selon la plus
+simple acception du terme, autant qu'il leur est donné de pouvoir le
+faire, et ne savent ni haïr ni condamner. Les yeux fixés sur l'idéal, il
+leur est permis de juger, parce qu'ils aiment et qu'ils pardonnent.
+Ceux-là puisent, dans l'infini de cette expansion intérieure, le
+principe de l'immortalité. S'ils daignent prendre part à l'agitation
+universelle, soldats ou penseurs, aux premiers, le trône d'or de la loi,
+principe des forces brutales de la terre; aux seconds, le sceptre de
+diamant de la parole, principe des forces motrices du monde. Mais,
+aussi, quelques profondes blessures cachent les rayons de leur gloire!
+Sisyphe se conçoit-il sans le rocher?... Socrate, sans la ciguë?...
+Prométhée, sans le vautour?... L'égoïste dégoût et la permanente
+indifférence des autres hommes absorbés par le détail n'est au fond
+qu'une sourde envie dirigée contre eux: en creusant les mobiles de ce
+sentiment on finit par le comprendre et lui faire miséricorde: en est-il
+moins triste? et ses conséquences pour l'homme héroïque en sont-elles
+moins funestes?... Heureux donc, bienheureux ceux qui peuvent, tout en
+planant, cacher leur grandeur! On ne les crucifie pas.
+
+»Tullia Fabriana se tenait à distance, ayant tout à donner et peu de
+chose à recevoir dans l'assez banal commerce du monde. Ne pouvant rompre
+tout à fait avec lui, par sa position essentiellement mondaine, elle ne
+lui laissait voir que ce qu'il est strictement impossible de lui cacher.
+Le reste du temps elle vivait d'elle-même et de sa pensée. Dans un
+entretien, c'était une nature pneumatique par laquelle l'esprit des
+autres personnes était rapidement retourné, compris et évalué à leur
+insu, en vertu d'un presque infaillible calcul de _riens_ systématisés.
+Comme elle savait tout dire, elle savait gêner lorsqu'on essayait de
+s'aventurer un peu dans sa conscience. Le secret de cette habileté
+consistait dans l'insaisissable difficulté de transitions qu'elle
+laissait éprouver entre un point de départ donné et un courant d'idées
+plus expansif. Sûre méthode pour n'être jamais obligé de froisser
+personne et de garder les dehors de l'urbanité en conservant, en
+soi-même, l'indifférence solitaire. Son âge la secondait un peu, du
+reste, dans ces sortes de réussites. L'absence d'indécision dans le
+regard et dans la tenue, qualité qui généralement spécialise les femmes
+de cette saison, se pressentait si magnétiquement dans sa beauté, que sa
+vue seule glaçait les fadeurs sur les lèvres. Elle en était même arrivée
+à un tel point de force intérieure, que le sourire demi-railleur,
+semi-paternel, que se permettent doucement, par exemple, les vieux
+gentilshommes vis-à-vis des femmes,--et dont le charme et la grâce
+éclairent subitement leurs visages,--s'était toujours troublé devant la
+toute simple et toute virile dignité de cette mystérieuse personne.
+
+»Quelques êtres sont doués d'un fluide fascinateur dont les esprits
+diserts et froids ne peuvent se rendre compte et que, cependant, ils
+subissent d'une manière insurmontable, inexplicable et soudaine. Le
+vulgaire, qui rit et qui passe, ne croit pas à cette supériorité: peu
+lui suffit. Il ne relève de cet empire que dans les rares secondes où il
+se trouve en contact avec l'un des êtres qui l'exercent. Le vulgaire est
+alors semblable à ces campagnards narquois qui se moquent d'une pile
+électrique et changent de visage dès qu'ils ont touché le fil. Il est
+vrai que leur étonnement ne dure qu'une heure et se termine par quelque
+mot sceptique ou indifférent. Le vulgaire ne connaissait de Tullia
+Fabriana que son nom et ce nom s'entourait d'une auréole de dignité et
+de respect. Il s'émanait d'elle un sentiment de considération et de
+sympathie profondes qui, s'imposant naturellement à tous ceux qui
+l'approchaient, était accepté sans secousse ni discussion.
+
+»La vie est un choix à faire: il ne s'agit que de vouloir grandir en
+soi-même pour se sentir vivre. Tout est dans la volonté, pour nous!
+Certaines gens, sous prétexte qu'on doit mourir, que tout est vanité,
+que leurs classiques illusions sont perdues et autres romances, s'en
+tiennent à ces aperçus d'elles-mêmes et, se refusant aux impressions
+élevées, traînent le boulet d'une existence sans idéal. Ce sont les
+premières dupes de leur imprévoyance. Un pareil positivisme rapproche de
+l'instinct. On devient insignifiant pour soi-même, et ces armures de
+salon ne tiennent pas contre deux heures de lutte pratique. Il ne
+faudrait s'étonner de rien, d'après leur devise: Celui qui ne s'étonne
+de rien doit commencer par se trouver bien étonnant lui-même.
+
+»Encore s'ils étaient sincères, ces philosophes! mais le premier milieu
+venu suffit pour les distraire et les frapper de contradiction. Encore
+s'ils en devenaient meilleurs!... Mais, impuissants à souffrir seuls,
+ils ne se plaisent qu'à refroidir la paisible espérance des autres.
+Toute parole contient une force, et comme ils parlent en prenant peu de
+souci du scandale contenu dans leurs paroles, ce scandale, étant quelque
+chose, marche à travers les foules et les siècles. Ainsi le discours
+d'un malheureux à conviction intermittente, ainsi la phrase d'un homme
+qui eût peut-être admiré le lendemain, selon l'humeur du moment, ce
+qu'il chargeait la veille de dérision, s'en va détruire le recueillement
+d'un bon nombre des condamnés à mort qui l'entendent, et qui, se prenant
+au sérieux, prennent la parole de ce faux-frère au sérieux. Et alors la
+propagande recommence de plus belle!... Triste origine du doute.
+
+»En somme, la contraction des rictus vénérables d'un million de braves
+hilares qui, sous prétexte d'illusions perdues, passent exprès la durée
+majeure de leur carrière à ne rien voir nulle part, constitue-t-elle un
+acte de présence suffisant pour qu'il leur soit décerné un valable
+droit de décision dans les questions profondes? Ont-ils bien réellement
+formulé, par cette grimace arbitraire, la dernière expression de la
+philosophie? C'est au moins douteux, puisque la philosophie les
+comprend, au fond de ses déductions inférieures, et que, d'après
+eux-mêmes, ils tirent précisément leur bonne grosse gloire de ce qu'ils
+ne la comprennent pas.
+
+»Donc, puisqu'ils sont comme s'ils n'étaient pas,--faute d'un peu d'âme
+et de bonne volonté,--le penseur ne doit pas en tenir compte. Ils sont
+pareils à ces lacs maudits, à ces eaux mortes, dont les vapeurs tuent
+les oiseaux du ciel, si leurs ailes ne sont pas assez puissantes pour
+les franchir d'un trait.
+
+»Il est assez pénible de s'en apercevoir; généralement les cyniques
+rassis et mûrs se rencontrent dans les castes élevées qui,--à tort ou à
+raison,--mènent joyeuse vie un peu aux dépens du labeur universel. Cela
+cessera quand la sape de la justice sera parvenue jusqu'à eux; mais cela
+est, quant à présent, et cela fut presque toujours. Ces hommes n'ont
+d'autre valeur que l'impulsion même qu'ils donnent de par la
+dispensation de leur fortune. Il faut donc leur montrer une certaine
+déférence, à cause de cette force dont l'organisation sociale les
+investit gratuitement, et avec laquelle ils peuvent nuire. Les relations
+inévitables de chaque jour obligent les âmes élevées à frayer avec ces
+âmes restées en chemin, sous peine de voir leurs plus simples actions en
+butte à toute sorte d'impudents commentaires (le monde, prêtant ses
+petitesses à ses grandeurs, ne croit pas au désintéressement du génie).
+C'est sans doute pour ce motif que Tullia Fabriana recevait parfois le
+flux brillant de cette société dont elle ne pouvait défendre sa vue,
+mais dont la conscience collective s'arrêtait devant la sienne, comme la
+mer devant le rocher.
+
+»Ainsi, dans les salons de son palais, sur l'Arno, se rencontraient des
+princes toscans, de vieux diplomates au front toujours voilé d'une
+convenable inquiétude, de beaux cavaliers florentins, attachés aux
+diverses légations, et dont les costumes sombres étaient rehaussés de
+cordons, de pierreries ou de diverses autres marques de distinction; de
+jeunes femmes héritières des plus illustres maisons d'Italie et les
+grands artistes du temps. Le palais sortait de son ombre sur les quais
+illuminés; les flots, diaprés de lueurs, bruissaient aux souffles
+embaumés de la nuit; les jardins qui bordaient les péristyles extérieurs
+étincelaient dans leurs feuillages, et des couples insoucieux et
+splendides marchaient sur les pelouses et sous les épais orangers.--Ces
+soirs-là, la belle souveraine s'humanisait et se transfigurait: elle
+trouvait une parole d'accueil pour chacun de ses hôtes; sa beauté
+orientale s'encadrait dans cet entourage resplendissant et avait cela de
+particulièrement sympathique, même pour les femmes, qu'elle n'excitait
+aucune mauvaise arrière-pensée d'envie ou de haine. La fête passée, on
+parlait d'elle dans tout Florence, quelque temps,--mais seulement comme
+d'une patricienne libre et paisible, décidée à garder noblement sa
+paisible liberté.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Transfiguration.
+
+
+ «Elle marche dans sa beauté, pareille à la nuit des
+ climats sans nuages et des cieux étoilés.»
+
+ (LORD BYRON, _Mélodies hébraïques_.)
+
+
+Un physionomiste ordinaire fût parvenu, sans doute, à réunir ces données
+au sujet de la marquise Tullia Fabriana, et il eût été malaisé de la
+définir d'une manière plus précise.
+
+Sans être de volée supérieure sous ce rapport, l'on peut saisir avec
+facilité les prédispositions et les instincts d'une âme d'après les
+lignes au repos de sa forme visible, dans le son de la voix, les
+manières, les expressions, etc.;--mais lire une Idée fixe à travers les
+replis de l'extérieur, connaître la véritable nature et la dominante
+impulsion d'une Intelligence, deviner, positivement, le grand mobile
+caché dans toutes les précautions du génie, cela n'est plus du ressort
+de l'intuition, cela dépend de la force de volonté du sujet.
+
+De quelle valeur étaient les observations de Zénon touchant le masque
+déprimé de Socrate? D'aucune, en fait. La clairvoyance du physionomiste
+ne peut rien, passé telle limite que lui impose la fatalité faciale. Le
+plus puissant analyseur ayant affaire, par exemple, à une exception
+humaine, peut tomber à faux sur un détail et le prendre pour base de
+l'ensemble, lorsqu'il ne sera que le résultat passager de l'influence du
+milieu sous lequel il l'étudiera. Ces sortes d'écoles ne sont point
+rares chez les plus experts. La science de la face humaine étant toute
+de pressentiment dans ses principes, reconstruire la vie d'une personne
+d'après la rapide inspection de ses traits, voir, l'une après l'autre,
+ses aptitudes, ses passions préférées, déterminer ses possibilités
+d'avenir, d'après la résultante probable de tels plis de la bouche dans
+le sourire, de telle accentuation des rides, de telle appréciation de
+deux choses données, chacun peut faire cela plus ou moins exactement, à
+son insu.--Pour les observateurs, il y a des nuances que d'autres, moins
+sensibles, n'aperçoivent pas; ceux-là se rendent compte du prochain
+d'une façon à peu près sûre. Aux hommes doués de l'incarnation
+intuitive, rien n'échappe. Ils se mettent dans autrui et s'y regardent
+comme dans un miroir; ils y écoutent impersonnellement tomber leurs
+paroles et touchent juste, par conséquent, lorsqu'ils parlent. Un
+dernier mot à ce sujet.
+
+Le simple observateur peut savoir tirer pour lui-même un excellent parti
+de l'occasion lorsqu'elle se présente: c'est ce que la plèbe des
+respectables mortels, ne voyant jamais qu'un résultat, sans en apprécier
+les causes, appelle: «jouer de bonheur!» (comme si l'on pouvait
+longtemps et impunément jouer de bonheur au milieu d'un groupe de
+sociétés régi par trente-deux Codes!). Saisir avec sang-froid l'occasion
+et lui faire rendre ce qu'elle peut donner, c'est déjà marcher
+conformément à la logique du sort, et c'est remarquable. Mais les hommes
+dont nous voulons parler, les hommes doués de l'incarnation intuitive,
+seraient capables de créer l'occasion, de faire naître le milieu dont
+ils voudraient profiter. Les forces réunies de l'or et de l'amour
+tomberaient positivement devant ces individus redoutables et rares,
+s'ils tenaient à réussir dans quelque projet; mais, à l'ordinaire, ils
+ne se soucient vraiment de rien. Cette puissance entraîne le dégoût. Si
+le destin ne leur a point fait d'avances, ils finissent, pour la
+plupart, dans la gêne et dans la tristesse de leur grandeur. Ils
+attendent la mort naïvement, ces princes de la race humaine! Bien plus,
+leur force même leur est nuisible, principalement lorsque le nécessaire
+est en question pour eux. Alors, leur calme faiblit quelquefois, et ils
+opèrent de tels prodiges de reconstruction, qu'ils dépassent cent fois
+le but, s'empêtrent dans leurs ailes sublimes et, de fait, sont déroutés
+par la niaiserie des vivants.
+
+Si donc, l'un d'entre eux se fût trouvé sur le chemin de Tullia
+Fabriana, c'eût été d'un assez vif étonnement pour lui de se sentir dans
+l'incapacité de la comprendre. Pas une contradiction sur ce visage! Un
+regard doux, égal et assuré, une harmonie de lignes délicieusement
+pures; enfin, rien de particulier n'aurait justifié pour lui le trouble
+d'intuition, le sourd avertissement de l'inconnu, qu'il eût éprouvé
+devant elle.
+
+Rien.--Les formes de la femme se sculptaient d'elles-mêmes sur le marbre
+de ce corps de vierge: la grâce ondoyait dans ses mouvements, la force
+courait dans ses membres sains et purs, la beauté l'enveloppait tout
+entière de son manteau royal, mais nulle porte ouverte sur la pensée,
+nuls vestiges de l'existence...
+
+Cependant, s'il eût été donné à cet homme de considérer plusieurs fois,
+et en y déployant sa plus grande attention, ces yeux calmes et noirs où
+la volonté brillait de sa lueur éternelle, ils lui auraient tout à coup
+semblé aussi profonds que le ciel!
+
+Autour d'elle, quelque chose d'attirant, d'insolite et de grave eût de
+suite vibré pour lui. Une sympathie impérieuse sortait de cette femme,
+et ce n'était point parce qu'elle était belle! Mais ce qui doit rester
+invisible, demeure invisible. Et quand Tullia Fabriana n'eût pas refusé
+tout indice de sa véritable nature, comment reconnaître en une femme
+placée dans un milieu de richesse et de tranquillité, comment
+reconnaître un Génie aux conceptions vertigineuses, doué de l'énergie
+d'un Prométhée ou d'un Lucifer, éclairé, dans toutes ses profondeurs,
+par une science dont l'origine eût semblé inexplicable, armé d'un
+sang-froid et d'une puissance de dissimulation à toute épreuve, muni
+d'une précision de coup d'oeil et d'une logique d'action magistrales,
+et, bref, ayant sans cesse en vue l'accomplissement d'une tâche d'un
+saisissant et universel intérêt; ayant résolu enfin quelque chose de
+terrible, d'immense et d'inconnu?
+
+Comment admettre une pareille étrangeté du Sort, même en face de la plus
+souveraine évidence?
+
+Amener par surprise une combinaison de paroles devant la plonger dans
+tel cercle d'idées, sous le jour desquelles on eût désiré la soumettre à
+l'examen; savoir ce qu'elle signifiait et la pénétrer?... vraiment,
+l'exécution d'un tel projet n'aurait pas été poursuivie durant cinq
+minutes vis-à-vis d'elle.
+
+Dès le premier instinct d'une inquisition sérieuse, et sans que son
+charmant laisser-aller en eût paru le moindrement changé, un regard naïf
+et perçant, comme un coup d'épée, eût suffi pour désarçonner l'espoir
+chimérique d'un amateur. Il était interdit de pratiquer les ténèbres de
+cette intelligence, car l'action et la pensée paraissaient avoir en
+elle une même valeur. Le scepticisme le plus enjoué se serait émoussé
+contre sa volonté de diamant. Sa causerie n'eût pas cessé, pour cela,
+d'être railleuse, légère et douce; mais, se trahir?... Non pas. Elle
+estimait son âme comme quelque chose de trop préférable à l'univers
+entier, pour la laisser entrevoir de personne, et ses pensées comme trop
+immuables, pour être livrées en proie et à la discrétion de la
+versatilité banale du premier venu.
+
+Son secret sublime était caché en elle comme l'arche dans le sanctuaire
+du temple. Vaguement flamboyants, des glaives de lévites l'environnaient
+sans cesse dans l'ombre des jours et des nuits. Malheur à celui qui s'en
+fût approché de trop près, même pour la servir ou la préserver: eût-il
+été pontife ou roi, son coeur eût défailli dans sa poitrine; et nul
+n'aurait connu la main qui eût frappé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Étude d'enfance.
+
+
+ «Cette science, à laquelle nous consacrons notre vie,
+ vaudra-t-elle ce que nous lui sacrifions?...
+ Arrivera-t-on à une vue plus certaine des destinées de
+ l'homme et de ses rapports avec l'infini?...
+ Saurons-nous plus clairement la loi de l'origine des
+ êtres, la nature de la conscience, ce qu'est la vie, ce
+ qu'est la personnalité?»
+
+ RENAN.
+
+
+Le 13 décembre 1761, vers minuit, la comtesse Angélia-Maria de
+Albornozzo Bruzati, princesse de Visconti, duchesse de Fabriano, mit au
+monde une fille qui reçut le nom de Tullia.
+
+Le duc Bélial Fabriano pouvait avoir cinquante-huit ans lorsqu'il épousa
+la comtesse Angélia. Celle-ci entrait dans sa vingtième année.
+
+Le duc était d'une beauté vénitienne. Il avait grand soin de lui-même et
+se tenait avec une netteté exemplaire. Ses cheveux étaient longs et
+argentés; sa figure, d'une expression habituellement grave, n'allait
+point mal à sa stature d'hercule. Sa haute élégance de manières, la
+spirituelle affabilité de ses attentions, avaient apprivoisé la belle
+colombe, et c'était bien réellement plutôt sa compagne que sa fille.
+Leur union s'était définie à force de dignité et de nuances, d'une façon
+étrangement belle. Le duc était homme du monde. Une partie de sa vie
+s'était passée en voyages; les dangers, les aventures, les heures
+difficiles avaient trempé son expérience, en sorte que la douce Angélia
+l'avait accepté moins par devoir que par contentement, avec une
+indifférence amicale et toute chrétienne. C'était, en somme, un coup
+d'oeil satisfaisant que de la voir appuyée à son bras. Mais ils
+vivaient un peu dans la solitude et voyaient rarement le monde.
+
+Le soir où la duchesse enfanta sa petite fille, toutes les
+demi-aspirations refoulées, toutes les tristesses des rêves à jamais
+éteints dans son âme, le peu de compensations obtenues par les pratiques
+religieuses et par une dévotion chancelante, elle oublia tout!...
+
+La belle petite fille, aussi, que Tullia! Bien qu'elle eut les yeux
+fermés, elle avait déjà comme un sourire sous les doux embrassements de
+la duchesse Angélia. Enfin, elle ouvrit ses beaux yeux noirs et les mira
+dans les yeux tout pareils de sa mère.
+
+Extases, souvenirs, joies célestes d'une mère! on ne peut vous analyser.
+L'éternelle nature est cachée dans le sourire d'une jeune femme qui
+contemple paisiblement deux molles petites lèvres presser sa mamelle et
+en accepter la vie!
+
+Plusieurs mois se passèrent.
+
+Déjà le souffle de la beauté caressait et imprégnait d'idéal les purs
+linéaments de sa forme; elle était candide, et la lueur de l'âme
+transparaissait en elle comme la lumière au travers d'une lampe
+d'albâtre. Ses cheveux étaient aussi ténus que ces fils de la Vierge qui
+brillent l'été dans la campagne, et aussi soyeusement vermeils que des
+rayons d'étoiles tissés par les fées de la nuit.
+
+Elle marchait seule déjà.
+
+Et elle devenait plus grande. Les jardins du palais, abandonnés depuis
+longtemps, étaient vastes comme des solitudes: elle marchait dans les
+profondes allées, et elle se perdait sans effroi dans les fourrés de
+fleurs sauvages, dans les taillis ombragés de vieux arbres. Son enfance
+fut silencieuse comme le rêve, et elle s'éleva dans l'ombre.
+
+La particularité d'organisation de Tullia Fabriana, nous voulons parler
+de l'extraordinaire étendue de ses aptitudes intellectuelles, se
+développa dans cette privation et dans cette liberté.
+
+Le caractère de son esprit se détermina seul, et ce fut par d'obscures
+transitions qu'il atteignit les proportions immanentes où le moi
+s'affirme pour ce qu'il est. L'heure sans nom, l'heure éternelle où les
+enfants cessent de regarder vaguement le ciel et la terre, sonna pour
+elle dans sa neuvième année. Ce qui rêvait confusément dans les yeux de
+cette petite fille demeura, dès ce moment, d'une lueur plus fixe: on eût
+dit qu'elle éprouvait le sens d'elle-même en s'éveillant dans nos
+ténèbres.
+
+Ce fut vers cet âge qu'elle devint pensive. Une intense fièvre d'étude
+vint l'étreindre spontanément, et, sous la froide assiduité, sous le
+calme de sa constance virile et régulière, se manifesta la lumineuse
+originalité de son naturel. Elle commença de lire, d'écrire, de
+songer... L'univers paraissait revêtu pour elle d'un aspect plus
+inquiétant que pour les autres filles de son âge; mais ses paroles
+étaient rares, et elle n'adressait point de questions.
+
+De sauvages instincts la faisaient fuir les compagnes d'amusements que
+lui présentait sa mère. Toutefois, elle se retirait avec des manières si
+douces et de telles prévenances qu'elle ne blessait jamais.
+
+Le vieux duc remarquait le regard froid, le maintien peu bruyant et les
+prédispositions surprenantes de sa fille. Il ne trouva pas à propos
+d'intervertir une pareille nature; il sentait qu'il l'eût tuée et que
+c'eût été fini par là! Comme c'était un homme juste devant la pensée, et
+comme elle ne _devait_ pas mourir de cette manière, à ce qu'il paraît,
+il ne se refusa pas à favoriser le développement de cet esprit.
+
+La pensée trouvait en elle des organes de préhensions si vastes et si
+solides, sa mémoire était d'une puissance si merveilleuse, qu'elle
+parvint, sans se fatiguer, vers sa douzième année, à mener de front
+plusieurs sciences et plusieurs langages.
+
+Le dessin, la sculpture et surtout la grande musique, étaient ses
+distractions, et, bien qu'elle leur donnât peu de temps, elle s'y
+montrait de jour en jour d'un talent remarquable.
+
+Son enfance, à part les facultés pénétrantes de son génie, n'eut pas de
+ces détails saillants qui font l'orgueil des familles. Sa beauté seule
+frappait le regard et nécessitait l'attention. Mais aucune parole ne
+révélait aux personnes la portée de son intelligence, et si elle
+s'apercevait de l'admiration que lui attirait son extérieur, elle en
+paraissait toujours attristée et assombrie.
+
+Parfois, le soir, lorsqu'elle trouvait sa mère dans la tristesse, elle
+s'approchait sans dire un mot, s'asseyait à l'embrasure d'une croisée,
+et, voyant le duc se promener silencieusement dans les jardins, elle
+prenait une harpe et chantait des strophes du Dante. Aux premières
+notes, magistralement enveloppées d'une profonde richesse d'accords, la
+duchesse Angélia devenait attentive et grave; le duc s'arrêtait. Une
+magie était contenue dans les vibrations de cette voix où les pensées
+infernales et célestes se peignaient avec la violence et le relief des
+réalités. Cependant le visage de la jeune fille semblait impassible, et
+ses yeux n'étincelaient pas. Et puis, lorsqu'ils étaient encore sous le
+charme, elle leur adressait, avec une soumission naturelle et humble, un
+bonsoir et un baiser.
+
+L'aumône est une des distractions de la fortune. L'aumône va bien aux
+enfants riches. Cela flatte l'amour-propre des parents et donne du
+pittoresque aux promenades. Pour elle, lorsque ce mystérieux phénomène
+de l'aumône lui arrivait, elle envisageait le pauvre longuement. Les
+instincts de la dépravation sont écrits souvent sur les fronts endoloris
+par la misère; cependant l'enfant baissait sa belle figure et donnait
+avec humilité. On eût dit qu'elle s'écoutait dans la forme humaine
+injuriée recevoir elle-même l'aumône qu'elle faisait et qu'elle se
+demandait, vaguement, au fond de sa conscience: «De quel droit m'est-il
+donné de faire courber la tête de cet homme ou de cette femme?...
+Pourquoi m'est-il permis de disposer de ce qui leur est nécessaire?...»
+
+Sa prière du matin et du soir en faisait un ange..... et cependant,
+lorsqu'elle était seule dans l'oratoire, lorsque sa mère ne priait pas à
+ses côtés, il lui arrivait de s'interrompre tout à coup, de relever le
+front et de regarder fixement la vénérable image de la madone, de Celle
+qui donne la bonne mort.
+
+Une fois,--elle avait alors quinze ans,--au milieu de la prière qu'elle
+prolongeait tous les soirs depuis une année, elle s'arrêta, parut
+troublée... et s'avança lentement près d'un crucifix placé auprès de la
+madone. Elle demeura devant lui dans le silence d'un recueillement
+indéfinissable: puis, deux larmes, les deux premières qu'elle versait
+dans la vie, coulèrent le long de son visage. Une grande pâleur, qu'elle
+conserva toujours depuis, fut le seul indice du vertige qu'elle
+éprouvait: quelque temps après, elle quitta l'oratoire et n'y revint
+plus. Sa puissance d'attention se concentrait dans les soirées où le duc
+recevait de vieux amis. Elle notait dans sa mémoire les remarques de ces
+vieux courtisans de l'ancien règne, qui avaient grisonné dans la
+diplomatie européenne, et qui étaient loin d'avoir perdu le fil des
+divers cabinets politiques où leurs noms avaient figuré. Bien des
+événements furent commentés dans ces soirées sous la forme de
+spirituelles causeries; elle prit de l'intérêt, dans une certaine
+mesure, à ces cours d'anatomie de l'histoire, et elle apprit la science
+des hommes et des femmes à l'âge où, d'ordinaire, les jeunes filles se
+livrent à des occupations presque puériles.
+
+Cette soif de s'assimiler le plus possible, même les choses d'une
+apparence étrangère à son utilité personnelle, allait si loin, qu'un
+soir, ayant entendu vanter son père comme la première lame de l'Italie,
+elle leva les yeux de dessus la broderie qu'elle tenait par contenance,
+et parut le considérer avec attention. Le lendemain, d'un air plaisant
+et moqueur, elle lui demanda s'il voulait bien lui montrer ce qu'il
+savait, pour la défatiguer de ses maîtres si ennuyeux. C'était par un
+motif de respect filial qu'elle feignait de s'ennuyer d'études, afin que
+ses travaux et ses veilles continuelles ne vinssent pas affliger son
+père et sa mère, ou, tout au moins, les stupéfier. Après quelques bons
+mots échangés sur la belliqueuse fantaisie, le duc accepta. «Elle est de
+race,» murmura dans sa royale le vieux gentilhomme,--(par plaisanterie,
+car il se persuadait que Tullia, vers la troisième leçon, se soucierait
+peu de la chose). A son grand étonnement, il n'en fut rien, et il eut
+bientôt l'occasion de s'émerveiller de son élève.
+
+Ils gardaient le secret sur ces combats: une torche fixée à la muraille,
+dans l'un des souterrains du palais, éclairait leurs passes d'armes du
+matin et du soir. C'eût été positivement un coup d'oeil fantastique
+que cette amazone, mince et nerveuse, vêtue d'un sarreau de velours noir
+ouaté et cuirassé comme un plastron de salle et serré par une boucle de
+diamants à la ceinture, en haut-de-chausses et en sandales, ses torrents
+de cheveux d'or emprisonnés dans une résille, et le treillis d'acier sur
+le visage, alors qu'elle se mettait gracieusement en garde, et saluait,
+à l'aise, d'un fleuret à lourde poignée d'ébène.
+
+Après quatre ans d'exercices, d'assauts serrés et savants, sa vitesse
+avait acquis les allures de la foudre, et la jolie reine Marguerite de
+Navarre, peut-être, eût apprécié les brillantes profondeurs du jeu de
+cette Clorinde.
+
+Ces exercices avaient affermi ses formes souples, et préservèrent sa
+santé de l'accablement du travail. Comme les vierges antiques de Thèbes
+et de Sparte, elle avait la modestie, la beauté et la force. La Science
+l'avait baisée au front comme une immortelle.
+
+Un charme de grandeur aimable courait dans ses moindres paroles. Jamais
+elle ne disait que des choses simples, et les gens devenaient comme
+naïfs devant sa sympathique naïveté.
+
+Seulement, lorsqu'elle franchissait le portail de l'immense appartement
+que nous allons décrire,--où, depuis plus de six années, elle
+s'enfermait huit et dix heures chaque jour, sans parler des
+nuits,--l'aménité ingénue de son visage tombait comme un masque: la
+mystérieuse et sombre splendeur de sa vraie physionomie apparaissait.
+
+Elle entrait, poussait les doubles verrous, venait lentement s'accouder
+sur une grande table noire chargée de livres, de manuscrits anciens, de
+cartes et d'instruments scientifiques et demeurait immobile.
+
+Là commençait la véritable vie et le véritable aspect de Tullia
+Fabriana; l'autre, c'était ce que tout le monde en pouvait voir et
+oublier.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+La bibliothèque inconnue.
+
+
+ «A chaque pas du temps, l'intelligence humaine
+ Ouvre, en l'illuminant, la nuit du phénomène,
+ Saisit plus de rapports,
+ Et prenant sur le fait les forces de la vie,
+ Ravit à la matière, à son joug asservie,
+ Des lois et des trésors.
+
+ L'homme explique le sphinx et la pierre thébaine;
+ Il dévoile à demi l'Afrique au sein d'ébène
+ Sous l'oeil de ses lions;
+ L'aveugle Destin voit par son expérience:
+ Il groupe, dans les cieux, autour de sa science,
+ Les constellations!...»
+
+ PONTAVICE DE HEUSSEY (_Sillons et Débris_.)
+
+
+Cette étrange bibliothèque était un trésor de livres rares et curieux,
+de manuscrits extraordinaires et de documents inconnus. Bon nombre
+d'entre eux portaient des anneaux d'armoiries religieuses: ils
+provenaient de cloîtres d'Italie, de Sardaigne et d'Allemagne.
+Réchappés de l'incendie ou du pillage des couvents, ils avaient été
+collectionnés, un à un, avec étude et patience, par deux savants
+chapelains morts depuis un siècle. Ces deux savants avaient été attachés
+à l'un des ancêtres du duc Fabriano: celui-là s'était occupé toute sa
+vie de sciences occultes, de philologie, de cabale et de toxicologie. Il
+y avait dépensé des sommes fabuleuses et y avait fait, de concert avec
+les deux chapelains, de profondes et magnifiques découvertes. Les écrits
+ignorés de ces trois hommes, disposés et empilés avec une scrupuleuse
+méthode, remplissaient une grande case d'ébène à serrure d'or et à
+ressorts secrets. Quelques-uns des livres étaient annotés, en marge, par
+d'obscurs moines du moyen-âge, et c'était, pour la plupart, des
+réflexions remarquables par leur précision érudite. Quinze à vingt mille
+volumes aux reliures antiques et riches se pressaient sur les rayons.
+Presque tous révélaient, de la part des trois penseurs, des
+connaissances étendues en médecine et en chimie. Toutes sortes de
+curiosités, de fossiles et d'objets équivoques, rapportés de voyages à
+travers de lointaines contrées et rangés ça et là, témoignaient du soin
+qu'ils déployaient dans leurs recherches scientifiques. Là se
+rencontraient des éditions presque introuvables.
+
+Comme antiquités, il y avait d'abord, par exemple, des textes
+authentiques, transcrits de l'hébreu samaritain et dont le sens, resté
+sans interprètes depuis les mages qui seuls en possédèrent la véritable
+clef, avait été proposé de plusieurs façons dans les remarques écrites
+par les religieux.
+
+Il y avait aussi des commentaires sur les sciences disparues de l'Égypte
+et sur le culte des idoles, importé d'abord par les races noires, filles
+de Cham, et remanié depuis par les Ariens venus de la Bactriane. Il y
+avait encore des mémoires touchant les peuplades convultionnaires du
+nord de l'Afrique d'autrefois, et des traités de différents indianistes
+sur les révélations des êtres apparus dans les cérémonies souterraines
+de l'Inde antique, avec des citations où se trouvaient relatés, par la
+main des anciens brahmanes, des passages en zend et en pelhvi, tirés
+d'oeuvres totalement disparues.
+
+De poudreux in-folios, cerclés de fer, contenaient, d'après leurs titres
+inquiétants, les plus profondes et les plus anciennes hypothèses au
+sujet de la récente apparition de l'humanité sur le globe. Ces archives
+étaient inappréciables et contenaient des secrets tout particuliers. Il
+est de notoriété que nous ignorons encore, aujourd'hui, les détails qui
+ont trait à cette question. Les peuples dont nous eussions pu tirer des
+renseignements étaient déjà dans l'oubli lorsqu'on s'est préoccupé, pour
+la première fois, de l'éclaircir. La chute des nations primitives, ou,
+si l'on préfère, leur disparition, suivit de tellement près leur
+avènement, qu'elles n'ont pas eu le temps de nous laisser quelque chose
+de positif à cet égard, comme on peut s'en convaincre en relisant les
+histoires de l'esprit humain dans l'antiquité.--D'autre part, les
+légendes syriaques, importées par les druides venus d'Asie, les poëmes
+des littératures scandinaves, océaniennes et orientales, ne soulèvent
+évidemment pas, d'une manière suffisante, l'espèce de grand suaire qui
+couvre les choses dans leur état primordial. On sait par quels accidents
+presque toutes les bibliothèques des vieux mondes furent perdues.
+
+Il y avait aussi des recueils de sentences eutychéennes, écrites en
+ancien cophte, et d'inscriptions collationnées sur des ruines; des
+reliquats, en noirs caractères éthiopiens, aussi anciens que le déluge;
+enfin les stances prophétiques des sibylles d'Érythrée, de Cumes et de
+l'Hellespont, inspirées dans le grec de Pindare, aussi harmonieux que
+celui d'Homère, précédaient les grands volumes de magie.
+
+Les livres plus récents étaient séparés des autres par des instruments
+de chimie, d'astrologie et de médecine. On y eût remarqué de nombreux
+traités de presque toutes les sciences, les meilleurs volumes d'histoire
+et de métaphysique, ainsi que le résumé de leurs progrès jusqu'aux âges
+modernes, les livres sacrés des dix-huit grandes sectes du globe avec
+des commentaires précieux; les traditions des peuples slaves sur
+l'origine des grandes nationalités européennes, et à côté des mémoires
+de l'Académie des sciences physiques de Florence, fondée, comme on sait,
+par le cardinal de Médicis (il paraîtrait que les cardinaux aiment à
+fonder les Académies), les oeuvres des Pères de l'Église latine et
+grecque; puis, serrés par des parchemins séculaires, de ligneux
+manuscrits en langue chaldéenne, les annales des astres, l'histoire de
+la disparition de telles étoiles d'autrefois, des diverses catastrophes
+célestes ainsi que de leurs signes et de leur influence sur la pensée
+humaine et les destins universels.
+
+Un moderne, à l'aspect de pareils vestiges, se dirait simplement,
+presque malgré lui:--«Nous avons dépassé cela.»--Le sourire et la
+plaisanterie semi-respectueux dont il pourrait accompagner sa réflexion,
+la nuance de hauteur polie et froide qui percerait dans son allure et
+son débit, trahiraient la conviction de sa supériorité. Cela s'explique.
+Les esprits anciens étaient, pour la plupart, des esprits à systèmes
+fixes: ils avaient la ferveur de leur idée. Or, l'irrésolution est
+l'essence même de l'air que respire notre époque. Les hommes de croyance
+immuable font l'effet, vis-à-vis de la majorité, de Risibles et
+d'Insociables.
+
+On les évite avec soin. Le sentiment du terme exact est inné aujourd'hui
+à ce point que le nom de Dieu, par exemple, semble tacitement rayé des
+conversations et de la philosophie. On le relègue dans les lexiques, les
+prônes et les livres de piété. Il est même devenu de mauvais goût de le
+risquer à tout propos comme le faisaient les mousquetaires et les
+gentilshommes très chrétiens du _grand siècle_ en France. On le laisse
+tranquille et on ne s'en sert presque plus,--si ce n'est dans le moment
+d'un danger, où l'on juge à propos de s'en souvenir;--hors de là, le nom
+de Dieu ne s'emploie guère que pour clore avec dignité une dissertation
+quelconque,--ce qui est à dire pour dissimuler une gambade
+d'indifférence.
+
+Ah! c'est le règne d'un doute sucé avec le lait d'une mamelle
+artificielle.
+
+L'étonnement de vivre saute aux yeux si continuellement, que la plupart
+des hommes ne s'en inquiètent plus et que les trois quarts des penseurs
+européens ne savent plus à quoi s'en tenir. Il s'incarne, de jour en
+jour plus avant, et comme avec un rire silencieux, dans le drame humain.
+Une espèce particulière d'indifférence, dont les annales de l'histoire
+ne font pas mention, glace, dans le coeur des individus, le sentiment
+du devoir; cet inexpugnable dégoût qui plane au-dessus des fronts,
+retient les élans du philosophe, du savant et de l'artiste d'une telle
+sorte que,--à part quelques intelligences d'élite, quelques derniers
+promoteurs de l'esprit humain,--on n'a plus guère de coeur à
+l'ouvrage.
+
+Le manque d'humilité et d'espérance a donné pour résultat l'ennui
+égoïste et dévorant. Le progrès est devenu d'une évidence et d'une
+nécessité douteuses: d'ailleurs, l'économie politique, mise en demeure
+de formuler une possibilité d'avenir, sinon satisfaisant, du moins en
+rapport avec les instincts de notre conscience, n'aboutit, après les
+plus sublimes efforts, qu'à de ridicules ténèbres. On n'est plus
+religieux, on est timoré. Plus de jeunesse et plus d'idéal. L'inquiétude
+s'installe dans la famille, dans la justice et dans l'avenir. Comme les
+dieux et comme les rois, l'Art, l'Inspiration et l'Amour s'en vont!...
+Les pays se déversent les uns dans les autres et les sociétés se
+croisent sans se comprendre et sans tenir à se comprendre. Riches et
+pauvres, travailleurs et désoeuvrés, nous sommes emportés dans la
+tristesse par un vent de sépulcre, d'effarement et de malaise.--La
+question de ce que la Mort nous réserve dans la profondeur est passée,
+pour la plupart des gens, à l'état d'oiseuse et d'insignifiante; la
+dérisoire stérilité d'analyse que présente ou paraît présenter toute
+hypothèse à ce sujet, semble si intuitivement démontrée aujourd'hui, que
+les mystiques eux-mêmes, en grand nombre, se laissent gagner pour la
+tiédeur générale.
+
+En philosophie, cependant,--bien que l'on maugrée en soi de
+l'impuissance où l'on s'estime, assez gratuitement peut-être,
+d'acquérir, de façon ou d'autre (après tant d'échecs!), une certitude
+quelconque de quoi que ce soit,--on ne cesse de réfléchir à la Mort,
+chacun suivant sa sphère d'idées, et de s'intéresser à ce phénomène. On
+dirait que la Mort a jeté son ombre sur ce siècle. Les heures
+d'enthousiasme pour les diverses branches de l'arbre de la vie, pour les
+distractions, les questions secondaires, les arts, les découvertes
+scientifiques, etc., sont sonnées. On ne s'émeut plus.--La prévoyance de
+la nature est grande: elle prépare ses effets de longue date; on dirait
+que l'humanité va tout à coup ressentir une totale, une définitive
+surprise de _quelque chose_, et que, d'instinct, elle réserve ses forces
+pour la ressentir.
+
+«Cependant,»--penserait le moderne,--de quoi ne serait-il pas
+improbable, d'avance, que nous puissions être sérieusement émus? Tout ce
+que la poésie et la mythologie des anciens ont pu rêver de colossal et
+d'étrange est dépassé par notre réalité. Les dieux ne sont plus de notre
+puissance; leur tonnerre est devenu notre jouet, notre coureur et notre
+esclave. Les ailes de l'aigle? l'empire des nuages? N'avons-nous pas le
+gaz hydrogène pour nous promener dans les cieux? Quel Pégase pourrait
+suivre un train-express et jouter d'haleine avec lui? Quel Mercure
+obéirait avec la promptitude d'un télégraphe électrique? Que devient la
+Renommée aux cent trompettes devant les millions de voix infatigables de
+la presse? Quelle figure Neptune jugerait-il convenable de prendre en
+face de nos Léviathans, de nos môles et de nos chaînes sous-marines?...
+Que dirait le rigide Rhadamante à l'aspect de nos grandes villes si bien
+policées?--Phébus-Apollon? mais nous l'avons réduit à _prendre nos
+ressemblances_! nous l'avons érigé notre peintre favori.--Hercule et ses
+douze travaux nous feraient sourire: par exemple, il tua le lion de
+Némée, à lui seul; n'avons-nous pas des personnes qui tuent, par goût,
+des cinquantaines de lions, à elles seules?--Quel étonnement marquerait
+la physionomie d'Esculape s'il daignait jeter les yeux sur nos traités
+d'anatomie, de physiologie, de médecine pratique et de chirurgie?...
+
+Les muses?--Mais n'avons-nous pas des femmes de lettres, des
+cantatrices, des danseuses et des tragédiennes vis-à-vis desquelles la
+comparaison ne serait peut-être pas à leur avantage?--Parlerons-nous
+d'Éros, de l'anacréontique Éros? Le pathologiste moderne se trouve en
+mesure d'accorder mensuellement aux vieillards dissolus la permission de
+déposer leur «modique offrande sur l'hôtel de Vénus.» Et, quant à Vénus,
+nous la croyons sinon vieillie, du moins surfaite: la terre a plus de
+Vénus réelles que l'Olympe n'en peut fournir. Celui auquel il a été
+donné de voir, de plus ou de moins près, certaines femmes d'Angleterre,
+de Circassie, d'Italie et de Pologne,--voire même de France,--n'admet
+guère la supériorité de Vénus. Quant à l'Empyrée, une feuille de chanvre
+arabe dans un cigare, trois pastilles de haschich égyptien sur la langue
+ou quelques gouttes d'opium brun dans la carafe d'un narguilhé, et nous
+le _voyons_ aussi bien que les dieux,--_mieux_ peut-être. D'ailleurs,
+qu'avons-nous besoin de nous créer des mirages de mondes illusoires? En
+avons-nous envie?... Nous allons les chercher et nous les découvrons en
+réalité,--témoins les deux Amériques, l'Australie et les centaines de
+mondes de l'Océanie.--Le Pinde et le Parnasse inaccessibles
+supporteront demain les rails de fer, et l'Hippocrène, fontaine sacrée,
+fournira d'excellente vapeur. La sagesse de Minerve battrait
+passablement la campagne devant la dialectique allemande. Pour ce qui
+est du dieu Mars, nous ne voulons pas humilier sa glorieuse massue, mais
+nous croyons pouvoir affirmer une chose; choisissons l'Iliade pour
+sujet, par exemple: les Grecs, munis de dix ou de douze rois, de
+cinquante ou de soixante mille hommes et du secours des dieux, mirent
+dix ans à prendre Troie, encore, fut-ce à nous ne savons quelle ruse
+aléatoire, baroque et inavouable, qu'ils durent leur succès; eh bien!
+quand même Achille, Agamemnon, Ulysse, Ajax, fils de Télamon ou d'un
+autre, peu importe, se seraient joints, pour la défendre, à Pâris,
+Hector, Priam, etc., et quand même ils y eussent été commandés par tous
+les dieux, le dieu Mars en tête,--un détachement d'artillerie débarqué
+par les paquebots à vapeur de la Méditerranée, muni d'une douzaine de
+fusées à la congrève qui portent à près de deux lieues et battent en
+brêche à cette distance, d'autant de mortiers à bombes et de canons
+rayés, l'aurait prise en dix minutes.--Positivement, les dieux ne sont
+plus de force avec nous sur aucune espèce de terrain. Les Titans
+commencent à prendre le dessus; les chaînes du vieux Prométhée, pétrifié
+sur son rocher de Scythie, se sont rouillées et le bec de l'aigle s'est
+recourbé de vieillesse. Ne serait-il pas permis, d'après tout ceci,
+d'inférer que, si peu que soient les hommes, les dieux valent moins
+encore?...--Que Jupiter, par exemple, s'avise de revenir jouer
+Amphitryon ou de faire des miracles, on le traduira simplement à l'une
+des polices correctionnelles de l'Europe, et, s'il prétendait nous
+échapper, il y aurait extradition instantanée sur tout le globe, que
+nous manions comme une pomme désormais. Nous sommes un peu maîtres chez
+nous, aujourd'hui; et nous avons des haches et des tonnerres que
+doivent craindre les divinités, sans que cela paraisse.»
+
+Voilà, certes, le raisonnement qui eût sommeillé dans le sourire et dans
+la plaisanterie du moderne dont nous avons parlé et les raisons de
+supériorité qu'il eût été en son pouvoir d'alléguer pour légitimer son
+dédain ou son indifférence vis-à-vis des ouvrages des anciens.
+
+Le fait est que ces raisons, malgré le ton affecté, paraissent
+présenter, au premier abord, un front si imposant et si sombre, qu'elles
+s'emparent de l'esprit avec l'autorité de l'évidence.--Elles peuvent
+mener loin!... D'où vient, cependant, l'impossibilité que nous éprouvons
+de ne pas hésiter devant notre gloire, nos travaux et notre divinité de
+fraîche date? Nous la trouvons lourde, cette divinité! Suivant
+l'expression consacrée par le vulgaire, nous devons avoir l'air de
+_parvenus_, pour les dieux, tant nous nous tenons gauchement.
+
+Bref, c'est peut-être le manque d'habitude, mais il nous serait dur
+d'être des dieux.
+
+On ne sait quel instinct vient nous railler au plus fort de notre
+confiance dans l'avenir. Les prodiges qui nous environnent, les
+découvertes[1] de notre labeur perpétuel, tout en nous donnant un
+sentiment terrible et incontestable (par qui nous serait-il
+contesté?...) de notre valeur, éveillent en nous on ne sait quelle
+conviction désespérée... une tristesse irrémédiable, infinie! Le vide
+nous enveloppe obstinément: nous ne pouvons, en métaphysique, en
+n'acceptant que la Raison, mettre la main sur le troisième terme de la
+dualité (si tant est qu'il y ait logiquement dualité), pas plus que sur
+l'activité vivante, en médecine. Cela nous échappe et la question paraît
+devoir se reculer toujours, sans être jamais résolue, comme ces mirages
+dans les déserts. La nouvelle métaphysique matérielle,--nous parlons
+des plus récentes données venues d'Allemagne,--s'annonce de manière à
+continuer l'état de doute où nous sommes plongés;--un sentiment profond,
+et qui paraît indestructible, de la vanité de notre condition lutte sans
+cesse, en nous, contre l'estime de notre tâche; ce n'est plus: «que
+sommes-nous?» qu'il faut dire; c'est: «qui sommes-nous?» Toutefois, à
+propos de cette question de l'être et du néant, disparus et formulés
+tous deux à la fois dans on ne sait quel éternel _devenir_, la théorie
+de l'idéalisme hégélien semble sans appel; l'Antinomie qui affirme
+l'identité de l'opposition la plus abstraite et la démontre, dans son
+_en-soi_, en reconstruisant logiquement la Nature, l'Humanité, la
+Pensée,--en forçant, pour ainsi dire, l'Apparaître à expliquer le motif
+de son explosion,--en mettant la Raison humaine de pair avec l'Esprit du
+monde, enfin, cette antinomie n'a pas été suffisamment ébranlée.
+
+Hélas! est-ce que nous serions le Devenir de Dieu? Quelle fatigue!
+
+Oh! pourquoi l'idée de notre insuffisance intérieure domine-t-elle le
+pressentiment de notre immense destinée!... Pourquoi ne saurions-nous,
+quand nous osons nous regarder en face, nous résigner à n'être que _plus
+que des dieux_!... Si le progrès, le _processus_ indéfini, donne le
+bien-être, et, trouvant sa justification dans la nécessité, est l'unique
+raison de l'existence, d'où vient cette lassitude (nous ne disons pas
+cette négation), ce malaise presque universel, ce peu d'enthousiasme
+pour lui?... L'on n'avancera pas que ce mouvement correspond à son
+abstraction et contient le premier terme d'une détermination
+ultérieure:--cette nécessité ne nous paraît pas nécessaire. D'où vient
+cette réaction instinctive de notre conscience, qui fait que, tout en
+reconnaissant à demi l'évidence du Progrès[2], tout en nous laissant
+aller quelquefois à l'admiration devant l'idée de ses profondeurs
+futures, nous le déplorons souvent et nous regardons les faits spontanés
+de la conscience passée, les croyances, réputées aujourd'hui absurdes,
+avec tristesse et sympathie?...--D'où vient, disons-nous, cet état
+_mixte_, _extraordinaire_, que nous sentons peser autour de nous depuis
+longtemps et dont la formule, en abstraction, serait capable de faire
+douter de la Raison humaine, de sanctionner logiquement le _quia
+absurdum_ des mystiques?
+
+Il est difficile de répondre à cela d'une manière satisfaisante;
+d'ailleurs, ne serait-il pas permis d'ajouter qu'un soulèvement, une
+oscillation aux pôles, une saccade volcanique, un de ces tremblements
+qui sont les accidents périodiques du globe, la condition _sine qua
+non_ et le régime de la planète (révolutions que la géologie découvre
+par milliers), qu'un accident de cette nature, enfin, sans parler de
+l'hypothèse désormais très présentable d'un choc, suffirait pour que
+tout notre progrès courût grand risque d'aller rejoindre, à son rang,
+les civilisations assyriennes, les empires des vieux mondes et la
+science des mages hiéroglyphytes, dans la suprême nuit de l'éternité?
+
+ Note 1: Par exemple, il serait permis de rappeler, entre tant
+ d'autres, la découverte de la force vitale centralisée dans tel
+ noeud de notre moëlle, tel mode d'activité de la pensée localisé
+ dans telle couche de pulpe cérébrale [de manière que l'on ôte ou
+ que l'on remet, à volonté, la faculté de discerner, de vouloir,
+ de souffrir, etc., dans le cerveau d'un animal en enlevant ou en
+ replaçant telle tranche de sa cervelle, comme cela se pratique
+ aujourd'hui dans nos Académies de médecine]; la découverte plus
+ ancienne de l'indépendance de l'irritabilité;--la découverte de
+ l'identité des métaux soléliens et des nôtres [découverte
+ obtenue, comme on le sait, par l'analyse chimique des rayons
+ saisis dans la chambre obscure];--la découverte de la
+ sensibilité de l'aimant [par laquelle le _geste_ de l'être
+ vivant se trouve en contact immédiat, cette fois, avec la
+ physique]; la découverte de la reproduction des espèces par les
+ forces créatrices de la nature [c'est-à-dire par les principes
+ métalliques et animés contenus dans un globule de sang, lequel,
+ jeté dans un vase rempli d'eau préparée, y fait germer des
+ centaines d'animaux qui s'y développent, deviennent propres à
+ notre alimentation et sont pourvus d'organes aussi parfaitement
+ emboîtés que ceux obtenus par la génération ovarienne]; la
+ découverte de Neptune dans le ciel [découverte qui est venue
+ confirmer à jamais l'astronomie, comme la découverte de
+ l'Amérique vint confirmer la science physique]; la découverte de
+ la fusion des os d'un organisme dans un autre [grâce à laquelle,
+ en chirurgie, on peut substituer, maintenant, l'os d'un animal à
+ l'os humain d'une si parfaite manière, que, au bout de quelque
+ temps, le premier remplace absolument le second];--etc., etc.
+
+ Note 2: Si l'on voulait analyser attentivement chaque branche
+ scientifique du progrès, l'idée de son importance et son aspect
+ général se modifieraient peut-être beaucoup dans les esprits, et
+ même dans les esprits de ses plus déterminés partisans. Sans
+ établir une théorie de compensations (laquelle, d'ailleurs, ne
+ saurait jamais être rigoureusement exacte, car pour connaître
+ une époque, il faudrait n'être que de cette époque), il serait
+ facile, en s'en tenant à son siècle, de trouver des
+ contradictions dans la plupart des _découvertes_ qu'il présente.
+ Soit une science: prenons celle qui lutte contre la souffrance
+ physique et contre la mort, et qui souvent surseoit l'une et
+ l'autre,--la médecine.
+
+ Il est certain que dans les temps modernes les découvertes
+ physiologiques prennent, à l'insu du vulgaire, des proportions
+ inattendues et capables, au plus haut point, de surprendre
+ l'intérêt des penseurs. Jamais la précision dans l'art de guérir
+ ne fut mieux obtenue et ne fut plus généralisée, et personne
+ n'ignore que nos pharmacies sont richement dotées de tout ce qui
+ peut alléger le fardeau de nos maladies.
+
+ En résultat, l'on affirme que la durée de la vie moyenne
+ augmente dans plusieurs pays et l'on va jusqu'à fournir des
+ chiffres de cinq, six et sept années...
+
+ Cependant, ce principe étant posé que les statisticiens ne
+ peuvent offrir de chiffres _exacts_ que depuis un siècle, sur
+ quelle base solide ou même acceptable peut se fonder une
+ certitude quelconque de cette hausse apparente
+ d'existence,--surtout lorsqu'on mentionne des intervalles
+ d'oscillations durant ce siècle?...--Comment concilier ces
+ chiffres avec les totaux obtenus par les statistiques de la
+ misère en Europe, totaux dont la progression annuelle s'élève
+ d'une manière sensible?--Comment, enfin, accorder cette
+ amélioration de la durée moyenne de l'existence, dans nos pays,
+ avec les immenses quantités d'alcools, de boissons et d'aliments
+ falsifiés, avec les habitations exiguës et mal aérées, avec la
+ grande négligence de l'hygiène, etc., etc.?...
+
+ Mais nous devons écarter ces objections qui ne portent pas sur
+ la réalité du problème posé dans toutes les consciences.
+
+ La philosophie, n'ayant point de raisons d'État, n'est que
+ sincère dans ce qu'elle affirme et n'admet guère ces façons
+ d'apprécier ou plutôt de jauger la vie humaine.
+
+ La durée, ce n'est pas la vie; c'en est une qualité. Sous ce
+ mot, la vie humaine, nous avons l'idée d'action et de pensée. Ce
+ qui fait vivre l'homme, ce sont les liens et les rapports qui
+ l'unissent à ce qui l'entoure; plus ces liens se fortifient,
+ plus la vie se _réalise_ dans l'homme. Or, quels sont les
+ affections, les rapports spontanés et naturels qui lui
+ appartiennent? Rêves ou réalités, nous ne voyons pas plus de
+ quatre éléments de la vie, éléments d'où les plaisirs, les
+ passions, les devoirs, dérivaient depuis six mille ans; ce
+ furent la famille, l'amour, la conscience et l'idéal. Puisque ce
+ sont les éléments naturels de la vie, reste à savoir s'ils se
+ renforcent dans les pays civilisés: dans le cas d'affirmative,
+ nous pourrons avancer que la vie moyenne est en progrès.
+
+ Mais nous voyons d'ici le sourire du lecteur, tant le résultat
+ de l'analyse lui est connu par avance. Il est inutile de
+ l'écrire. Les types de la famille sont suffisamment bafoués,
+ chaque soir, dans un millier de théâtres, devant une centaine de
+ millions d'âmes, en Europe, pour qu'on soit édifié sur la valeur
+ attribuée à cette parole par la majorité.--L'amour est devenu
+ quelque peu la poésie de l'hygiène; l'idéal se définirait, pour
+ le plus grand nombre, la foi dans le présent. Pour ce qui
+ concerne la conscience et la morale publiques, il suffit
+ d'ouvrir l'un des Codes. Prenons celui de France, par exemple.
+ Il compte environ quatre-vingt mille lois. Nous demandons
+ simplement ce que pourraient bien être la conscience et la
+ morale publiques dans un pays de trente-huit à quarante millions
+ d'âmes, lorsqu'il faut quatre-vingt mille lois, un millier de
+ tribunaux toujours exubérants d'affaires, cinq ou six cent mille
+ baïonnettes et quarante ou cinquante mille hommes de police pour
+ les y maintenir?...
+
+ La durée de la vie moyenne augmente?... En le supposant, il faut
+ avouer que cette augmentation coûte cher. L'homme a voulu
+ s'affranchir de vieux préjugés; il désirait «épurer son idéal,»
+ devenir _libre_, enfin,--suivant son indéfinissable
+ expression.--Le voilà servi à souhait: il n'y a plus que
+ l'artificiel. Les crimes aussi diminuent;--mais les vices
+ augmentent et l'homme arrive toujours à perdre en profondeur ce
+ qu'il gagne en surface.
+
+ Revenons à la médecine. En face d'une question décisive,--soit
+ celle du _sang humain_, par exemple,--la science paraît se
+ troubler. Or, en définissant les divers modes de manifestation,
+ les nombreuses variétés de symptômes sous lesquels apparaît son
+ affaiblissement, par le terme vague et général, la chlorose, on
+ trouve,--suivant l'estimation de praticiens éclairés et d'après
+ le recensement des maladies modernes,--on trouve que c'est par
+ millions que les chloroses se comptent en Europe; ce qui
+ induirait à penser, quoi qu'en puissent dire les zélateurs d'une
+ statistique erronée et embryonnaire, que les forces de
+ constitution décroissent dans les générations humaines en raison
+ du développement intellectuel des sociétés.
+
+ L'on objectera que le «remède suit le mal!» On mentionnera, par
+ exemple, la découverte du traitement des chloroses par le fer.
+ Les docteurs désintéressés répondront au sujet de l'efficacité
+ du fer. Sur deux sujets choisis et traités dans des conditions
+ identiques par le fer (présenté sous toute formule, lactate,
+ iodure, citrate, etc., peu importe), le résultat sera la mort de
+ l'un et la guérison de l'autre, sans qu'il soit humainement
+ possible de déterminer la raison de cette différence. Ce qui
+ échappe dans l'expérimentation médicale est de même nature que
+ ce qui échappe en métaphysique, et ce qu'on appelle éléments,
+ forces, principes, ne répond pas à ce titre; mots inexacts, et
+ rien de plus! Des _éléments_?... D'où vient, alors, qu'ayant
+ tous les éléments du sang humain, on n'en puisse distiller une
+ goutte?... D'où vient qu'il soit permis de mélanger indéfiniment
+ de l'acide nitrique, du graphite, de l'eau, etc., sans obtenir
+ de la chair avec cette composition?... D'où vient qu'on puisse
+ manier les phosphates de magnésie, de chaux et de soude en les
+ combinant avec le reste des éléments laissés par la
+ décomposition de toutes les parties du squelette sans arriver à
+ fabriquer de l'os avec ces moyens? Qu'est-ce que des _principes_
+ impuissants qui ont besoin d'_autre chose_ que d'eux-mêmes, à ce
+ qu'il paraît, pour produire leurs conséquences? Tout cela nous
+ rappelle une parole bien connue de l'un des plus illustres et
+ des plus profonds docteurs de ces derniers temps; sur le lit de
+ mort, il formulait ainsi sa conclusion triviale et suprême:
+ «Tenez-vous la tête fraîche, les pieds chauds, le ventre libre,
+ et moquez-vous des médecins.» Plaisanterie de moribond,
+ d'accord; mais y a-t-il beaucoup de médecins qui n'en diraient
+ pas autant? Il est à remarquer d'ailleurs que ceux qui doutent
+ d'une science sont presque toujours ceux qui paraissent avoir
+ fait de cette science le but de leur carrière.
+
+ Au total, ce que la médecine aurait découvert de plus nouveau et
+ de plus clair, c'est qu'un régime sobre et réglé, des aliments
+ sains, de l'exercice, un air pur, le calme des moeurs et un bon
+ tempérament peuvent conduire à la centaine. Malheureusement,
+ cette excellente maxime,--que nos premiers parents ont cru
+ devoir nous léguer,--tout en demeurant l'axiome fondamental et
+ la conclusion définitive de la science, est devenue très
+ difficile à mettre en pratique pour les cinq sixièmes des
+ individus. Les populations croissantes, les difficultés
+ économiques, l'organisation étrange des métiers, des moyens
+ d'existence et le genre de vie moderne excluent et mettent hors
+ de portée pour des millions d'âmes jusqu'à la possibilité de
+ pratiquer une hygiène sortable. Condamnés à subir plus
+ fréquemment que les anciens les plus tristes maladies, nous
+ arrivons peu à peu à un système universel de guérisons et de
+ drogues qui rendra les générations débiles, appauvrira la
+ vitalité humaine et enfin hâtera l'apparition d'un second terme
+ dans la progression de la durée. Qui peut dire, en effet, que la
+ statistique de la vie ne se balance pas sur deux termes? Sur une
+ progression ascendante et descendante, comme toute chose, et que
+ nous ne marchons pas vers ce premier terme d'une période de
+ diminution?
+
+ Il est évidemment certain (pour ceux qui, réduisant d'un coup
+ d'oeil toutes les petites aberrations arbitraires à leur
+ dénominateur commun, savent que d'un mot dévoyé de son acception
+ réelle, peut partir une irradiation indéfinie de sottises), il
+ est, disons-nous, certain que, étant tenu compte de la hausse
+ naturelle des populations, la mortalité suit avec sa fidélité
+ ordinaire et ponctuelle la progression des dénombrements, tout
+ comme autrefois. Le nombre et la variété des maladies augmentent
+ en germes cachés, l'homme se créant des habitudes, conséquences
+ des autres branches du progrès, et l'explosion d'une débâcle
+ imminente ne doit, certes, pas être considérée comme absolument
+ impossible.
+
+ Non seulement les anciens nous surpassèrent, de l'aveu des
+ modernes, dans leurs théories hygiéniques et dans leurs
+ applications de ces théories, mais, dans l'art de guérir leurs
+ maladies, l'expérience paraît démontrer qu'ils réussissaient
+ dans la même proportion que nous. Il ne faut pas omettre,
+ d'ailleurs, que même de nos jours les anachorètes perdus dans
+ les Thébaïdes, les empiriques et les jongleurs de l'Orient, les
+ derviches de la Haute-Égypte, etc., ont aussi leurs manières
+ extra-scientifiques de guérir les plus horribles maux qui aient
+ jamais affligé notre espèce, et cela d'une façon bien autrement
+ rapide et radicale que ne guérissent les médecins d'Europe.
+
+ Il va sans dire que nous ne pouvons entrer ici dans les moindres
+ développements, et qu'il ne nous est même pas permis d'indiquer
+ d'une façon sommaire l'état d'une seule question actuelle. Nous
+ avons le regret d'être obligé de passer vite, et nous n'avons
+ d'autre prétention, dans ces notes, que celle de formuler à
+ grands traits un point de vue possible.
+
+ La médecine est liée à la chimie d'une telle sorte qu'on
+ pourrait avancer que l'une est en face de l'autre. Prenons un
+ détail de cette nouvelle science: nous sommes arrivés en chimie
+ à résumer le mystère,--ou du moins l'une de ses parties les plus
+ abstraites, sur l'hydrogène: on est à peu près certain,
+ aujourd'hui, que le poids atomique de tous les corps n'est qu'un
+ multiple exact du sien. Or, qu'est-ce que l'hydrogène?... Une
+ qualité!--Toujours des qualités; jamais de principes! «C'est la
+ devise et la justification du progrès indéfini!...» s'écrient
+ les cent ou deux cents millions d'hommes qui peuplent chaque
+ jour, du matin au soir, les trois cent mille cafés de l'Europe
+ et qui ont la bonté, après avoir ruminé synthétiquement une
+ masse indigeste de gazettes, de donner humblement le ton à
+ l'Esprit humain.--Il suffit d'affirmer ce qu'ils disent pour en
+ voir l'incertitude. Dans tout cela, certes, il y a une chose
+ fort belle et fort mystérieuse: c'est le sérieux de l'humanité
+ créant une logique en toute chose, sans savoir pourquoi, ni
+ comment; mais, comme le disaient dernièrement des astronomes en
+ proie au saisissement de nous ne savons plus quelle alerte
+ céleste: «Est-ce bien avoir raison que de n'avoir pas le temps
+ d'avoir raison?» Ah! nous nous amusons dans les ténèbres à
+ reculer d'insignifiantes décimales; nous croyons comprendre un
+ phénomène parce que nous le nommons suivant telle condition de
+ notre langage, comme si c'était là son vrai nom! Les choses
+ restent aussi cachées qu'autrefois et l'on n'y voit réellement
+ clair nulle part dans ce siècle de lumières; témoin ces deux
+ savants qui, stupéfaits d'une question de physique, se disaient
+ l'un à l'autre (et quelques-uns peuvent avoir entendu citer le
+ fait en 1861, par un éminent rationaliste, aux cours de chimie
+ du Collège de France,--au front de la planète et de l'humanité
+ scientifique):--«L'absurde lui-même n'est peut-être pas
+ impossible.»
+
+ Voilà donc le cri suprême que la raison est contrainte, à chaque
+ instant, de pousser aujourd'hui, après six mille ans de labeurs
+ et de rêves, ce qui ne laisse pas que d'engendrer certaines
+ réflexions au sujet de l'authenticité du progrès.
+
+ Ajoutons, en passant, que nous avons bien peu de spectacles
+ capables de lutter en splendeur avec Babylone, Memphis, Tyr,
+ Jérusalem, Ninive, Sardes, Thèbes, Ecbatane, etc., etc., et que,
+ sous le rapport de l'esthétique, les modernes le cèdent aux
+ anciens. D'autre part, la massue du vieux Caïn se déguise, mais
+ la flèche, l'épée ou le canon s'entre-valent; les engins de
+ meurtre s'universalisant, la supériorité disparaît: le progrès
+ devient compensation. «Nous marchons à l'abolition des guerres!»
+ disent les «agrandisseurs de l'horizon intellectuel».--Il faut
+ avouer qu'on ne s'en aperçoit pas beaucoup jusqu'à présent.
+
+ L'homme ne se nourrit pas seulement de pain: qu'est devenu
+ l'idéal? Nous ne le trouvons plus nulle part, même dans les
+ cieux. Pareils au Jupiter olympien, les penseurs ne daignent
+ rien voir.--Eh! loin de nous l'idée absurde de nier lourdement
+ le progrès: L'homme qui mit un pied devant l'autre créa le
+ progrès. Mais que le progrès puisse sortir d'un cercle
+ excessivement restreint, ou démontrer autre chose que notre
+ dépendance indéfinie et notre ignorance finale, c'est ce qu'il
+ est permis de révoquer en doute. On fait trop bon marché de la
+ science des anciens; on s'imagine volontiers une grande
+ différence entre leur niveau philosophique et le nôtre. Reste à
+ savoir si le _calme_ au sujet de l'idée de Dieu est un progrès,
+ ce que personne ne pourrait démontrer d'une manière très nette.
+ L'immensité leur était aussi bien inconnue qu'elle est inconnue
+ pour nous autres! et, en se rappelant le moindre détail
+ d'astronomie, on s'aperçoit qu'ils s'occupaient, avec méthode et
+ ferveur, de la grande question.--Par exemple, il y a deux mille
+ ans,--pour citer un fait entre mille,--l'observateur
+ d'Alexandrie, ayant inventé la sphère armillaire moderne et
+ fixé, par à peu près, l'obliquité de l'écliptique, obtenait pour
+ l'arc du méridien compris entre les tropiques une expression où
+ la science actuelle précise à peine une inexactitude à peu près
+ insignifiante. En vérité, les pas que nous avons faits dans
+ presque toutes les sciences pourraient se représenter par les
+ deux petites virgules de différence entre un calcul de vingt
+ siècles et le nôtre. Il y a quatre mille deux cents ans, les
+ Chaldéens trouvaient leur triple zaros lunaire après des calculs
+ nécessairement assez compliqués.
+
+ Les Juifs étaient fort au courant de la période de nos années,
+ qu'on prétend avoir été découverte par nous ne savons plus quel
+ moine scythe ou lapon en l'an 500 de notre ère: il suffit de
+ jeter les yeux sur leurs livres pour le voir.--Il y a trois
+ mille ans, les Chinois remarquaient la mobilité de l'écliptique
+ en observant l'aiguille d'un cadran solaire, et l'invention de
+ ce cadran se perd dans la nuit de l'histoire. Il y a deux mille
+ deux cents ans, les Babyloniens en découvraient encore
+ d'ingénieuses variétés. La découverte des précessions
+ équinoxiales date de deux mille trois cents ans; sans le
+ prétendu hasard qui nous a fait «découvrir» l'optique, il y a
+ cinq siècles (laquelle remonte à trois mille ans d'après les
+ traités d'optique de Ptolémée), et, par suite, la science des
+ réfractions de la lumière, nous ne saurions pas grand'chose de
+ plus que les anciens en astronomie.
+
+ Et que savons-nous, malgré cela? Nous connaissons quelques
+ millions d'étoiles ainsi qu'une partie des phénomènes de leurs
+ évolutions variées: les enfants d'aujourd'hui, plus analystes
+ que les petits pâtres chaldéens, peuvent, en divisant une
+ seconde au degré sur le parcours d'un rayon, savoir la distance
+ qui nous sépare de chacune d'elles, et peser la substance dont
+ elles sont composées en calculant la force d'attraction les unes
+ des autres.--Cette affirmation que tout le système solaire,--que
+ l'_Univers_, comme on dit,--ne pèse pas seulement un sextillion
+ de livres (s'il est vrai que deux et deux fassent quatre),
+ pourrait même, selon nous, éveiller un sourire dont le
+ scepticisme convenu ne serait pas tout à fait exempt d'horreur.
+
+ Oui! nous avons analysé le faisceau d'angles lumineux qu'un
+ rayon parcourant près de cent mille lieues par seconde vient
+ projeter sur notre oeil après avoir franchi, durant au moins dix
+ ans, les vastes abîmes de l'éther et les dix mille kilogs
+ d'atmosphère dont l'oeil humain supporte la pression, et nous
+ avons perfectionné nos lentilles, inventé les polariscopes,
+ rapproché un peu le ciel: ce qui revient à dire, au fond, que
+ nous jouissons, grâce à nos puissants instruments obtenus par
+ tant de travaux, de sang et de veilles, d'une vue un peu
+ meilleure que celle de ces Allemands qui, au dire de la science,
+ distinguaient à l'oeil un des satellites de Jupiter, les anneaux
+ de Saturne, et qui marquaient, un crayon à la main, des
+ distances de nébuleuses. Le télescope est peut-être comme la
+ béquille de nos yeux affaiblis et malades! Qui sait jusqu'où les
+ premiers hommes _voyaient_ naturellement? Que le monde soit âgé
+ de six mille ans, ou d'autant de milliards de siècles, tout cela
+ se vaut sous la réflexion: il faut toujours en venir au
+ _commencement_, c'est-à-dire au non-sens, au mystère, à
+ l'immémorial, à l'absurde. Les données que nous avons
+ aujourd'hui dans le détail du ciel, ou dans ses lois générales,
+ seront renversées demain, peut-être, par d'autres données et
+ d'autres lois,--et voilà tout notre substratum.
+
+ Déjà des critiques s'élèvent et d'une manière très suffisamment
+ spécieuse pour être digne d'attention.
+
+ Cependant, bien que la plupart des astronomes regardent le
+ firmament comme l'anatomiste regarde un cadavre, il n'en est pas
+ moins resté superbement inconnu. Mais on dirait que le _public_
+ n'a plus le temps de penser à lui! A peine ressentons-nous
+ quelquefois son vertige divin! Les Chaldéens concevaient la
+ grandeur des rapports qui peuvent nous unir à son silence.
+ «Imaginations de pasteurs grossiers!» dit-on. Mais toute réalité
+ suppose une imagination antérieure qui l'a pensée.--Où commence,
+ où finit _l'imagination_? Ce qu'elle voit, est ou n'est pas: si
+ ce n'est pas, comment se fait-il qu'elle puisse le voir?... Si
+ c'est au contraire, qu'est-ce que la _réalité_ d'un corps peut
+ ajouter de plus à la sienne, pour nous, puisque tout finit par
+ disparaître _pour nous_?
+
+ Ah! les enfants de la Chaldée, errant sur les montagnes au
+ milieu du vent nocturne, la ressentaient bien, cette poésie qui
+ est la conscience de la nature, et ils avaient bien raison
+ d'attacher, d'un regard de foi dépassant les progrès futurs,
+ leurs obscures destinées au cours lumineux d'une étoile, et de
+ créer ainsi, dans tout l'infini de leur pensée, un rapport
+ irrévocable de leur humilité à sa sublimité.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Isis.
+
+
+ «Cherchez, et vous trouverez.»
+
+ «En vérité, en vérité, je vous le dis: Celui qui veut
+ conserver sa vie la perdra; celui qui veut la donner la
+ retrouvera.»
+
+ (JÉSUS-CHRIST.)
+
+
+A vingt ans et demi, Tullia Fabriana se trouva seule au monde.
+
+Cette tendance de son esprit aux profonds recueillements, tendance qui,
+au dire des physiologistes, accompagne presque toujours, chez la femme,
+une complexion disposée à la stérilité, s'était déjà si aggravée en
+elle, que ses sens, restés neufs, ne la sollicitèrent pas.
+
+Les plus attrayantes distractions lui parurent d'assez peu de valeur,
+ses travaux ayant suffi pour la blaser d'avance des plaisirs, des
+triomphes et des amours. Le plus sombre dédain commença d'emplir son
+coeur; malgré son indifférence, elle pensa que, étant belle, il
+pouvait lui arriver d'être aimée; et comme elle ne tenait pas plus à
+ressentir les bonheurs de l'amour partagé qu'à causer les tristesses de
+l'amour solitaire, elle se trouva une exception humaine.
+
+Alors, elle se décida pour un éloignement, elle s'isola, sans se retirer
+tout à fait, sans cesser de faire le plus de bien possible autour d'elle
+avec la plus large part de son immense fortune, et n'accepta du dehors
+que le respect de son nom.
+
+Dans le recueillement de sa retraite, elle rêva magnifiquement sur
+elle-même et sur le monde et s'abandonna tout entière aux sublimes
+attirances de la Pensée.
+
+Jeter un coup d'oeil désillusionné et rapide au fond de son
+effrayante science, la résumer au point de vue de la nature et de
+l'histoire, arriver à lier, par séries de rapports, les perspectives et
+les fins particulières de toutes ces observations jusqu'à la question
+philosophique, cela fut l'oeuvre de quelques mois pour sa redoutable
+intelligence.
+
+Un soir, déterminée à penser par elle-même, elle ferma ses lourds
+volumes de métaphysique et s'accouda, comme toujours, sur sa table
+d'études.--Sphinx!... ô toi, le plus ancien des dieux!... murmura la
+belle vierge prométhéenne, je sais que ton royaume est semblable à des
+steppes arides et qu'il faut longtemps marcher dans le désert pour
+arriver jusqu'à toi. L'ardente abstraction ne saurait m'effrayer;
+j'essaierai. Les prêtres, dans les temples d'Égypte, plaçaient, auprès
+de ton image, la statue voilée d'Isis, la figure de la Création; sur le
+socle, ils avaient inscrit ces paroles: «Je suis ce qui est, ce qui fut,
+ce qui sera: personne n'a soulevé le voile qui me couvre.» Sous la
+transparence du voile, dont les couleurs éclatantes suffisaient aux yeux
+de la foule, les initiés pouvaient seuls pressentir la forme de l'énigme
+de pierre, et, par intervalles, ils le surchargeaient encore de plis
+diaprés et mystérieux pour mettre de plus en plus le regard des hommes
+dans l'impuissance de la profaner. Mais les siècles ont passé sur le
+voile tombé en poussière; je franchirai l'enceinte sacrée et j'essaierai
+de regarder le problème fixement.
+
+Au moment d'entrer dans le royaume de la méditation solitaire, la jeune
+femme se surprit à détourner la tête et à jeter, pour la première fois,
+sur le rêve de la vie, des regards de douceur. Oui, pour la première
+fois, elle aurait voulu croire, aimer, oublier!...--Bientôt, dédaigneuse
+et grave, elle résista fermement et tendit toutes les puissances de son
+esprit vers les plus vertigineux sommets de l'Idéal.
+
+Les jours et les nuits se passèrent.
+
+Satan, d'après le poëme symbolique, ayant forcé les portes de l'enfer,
+regarda les ténèbres et s'élança dans leurs profondeurs à la recherche
+de l'Éden. Ses ailes battaient dans le vide que ses regards exploraient.
+Ainsi l'âme qui, venant d'échapper à son cachot[3] par la conscience de
+l'identité[4], se précipite dans le mystère de l'Être[5] pour y trouver
+la cause et la raison des déterminations ultérieures, réalise cette
+conception.
+
+Que de systèmes, anéantis sitôt que parus, flamboyèrent devant cet
+esprit!
+
+Les jours et les nuits se passèrent.
+
+Chose bien remarquable! Des considérations résultant d'un point de vue
+assez éloigné de celui où se placent, d'habitude, la plupart des femmes,
+l'induisirent à ne pas oublier l'extériorité de sa personne, malgré ses
+terribles études,--enfin à ne pas se négliger physiquement. Elle se
+décida pour un genre de vie soutenu par une méthode dont elle avait
+étudié les secrets et qui lui conserva sa magnifique pâleur de roses
+blanches et la fraîcheur de son beau sang. L'on sait que les climats
+italiens et, en général, presque tous ceux des contrées méridionales,
+favorisent et même imposent hygiéniquement l'abstinence; ainsi la
+sobriété avec laquelle vivent les gens du peuple, en Italie, et leur
+privation constante d'aliments fortifiants ne nuisent pas à leur
+nature; grâce à la nourrissante atmosphère qu'ils respirent, ils se
+portent aussi bien que ceux du Nord.
+
+Comme Fabriana tenait à maintenir son esprit dans le merveilleux état de
+santé lucide où il était, non seulement l'idée de plaisirs
+gastrosophiques l'eût modérément transportée, mais, secondée par le
+climat de Florence, elle devait adopter un régime d'une sévérité dont sa
+constitution de marbre ne pouvait se trouver que fort bien.
+
+Elle ne buvait jamais que de l'eau froide et dorée par quelques gouttes
+d'élixir; la nuit, lorsqu'elle avait bien faim, elle se suffisait avec
+un peu de pain; quelquefois des glaces, des oranges et du thé; rarement
+elle désirait des choses plus succulentes.
+
+Cet ascétisme lui évita les temps perdus et les ennuis de la maladie; et
+elle se trouvait toujours reposée.
+
+Elle se levait, se baignait aux jardins, s'enveloppait d'un peplum,
+vêtement dans lequel elle se trouvait plus à l'aise et plus rapidement
+habillée; elle venait ensuite dans la bibliothèque, s'étendait sur un
+sofa, pensait de longues heures sans quitter son attitude accoudée sur
+les coussins,--excepté pour feuilleter de temps à autre un livre de
+philosophie ou de mathématiques et parcourir un passage. Elle ne
+prononçait jamais une parole: ses yeux demi fermés ne brillaient pas; un
+signe d'admiration, de crainte ou d'espérance ne la fit jamais
+tressaillir;--seulement des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes,
+roulaient jusque parfois sur ses cils, comme des pleurs sublimes, et,
+pareille à la grande Isis, elle s'essuyait alors avec le voile.
+
+Les jours et les nuits se passèrent.
+
+Cependant le soleil était radieux sur les campagnes; les enfants
+s'aimaient dans les forêts, la nature était paisible; le printemps de sa
+jeunesse lui disait, dans la voix de ses brises venues du ciel, dans le
+parfum de ses fleurs gonflées de sève, le chant mélancolique des
+anciens: «Cinthie, les jours et les nuits s'écoulent; tu oublies de
+vivre; ne veux-tu pas faire comme les enfants, puisque tu es jeune et
+que tu es belle?»
+
+Ses veilles se prolongeaient quelquefois jusqu'au matin et toujours dans
+ce profond mutisme, dans cette intensité d'abstraction que ne venait
+trahir nul signe extérieur, et qui, depuis deux années d'identité, était
+devenu quelque chose d'effrayant; ses sommeils devaient être évidemment
+une continuation de fatigue. Jusqu'où cette femme avait-elle plongé?
+Était-il possible d'admettre, vis-à-vis d'une pareille énergie, qu'elle
+rêvait au hasard en se laissant éblouir par tous les mirages de
+l'objectivité? Non! non! la grande solitaire, à la pensée brève et
+robuste, devait savoir ce qu'elle faisait. L'immémorial mystère qui
+fait, selon nous, le fond du monde, ne pouvait pas avoir échappé à sa
+conscience ni à son esprit; peut-être que, parvenue à sa hauteur, elle
+cherchait un point de départ plus satisfaisant que la Nécessité[6].
+
+Un incident qui pouvait devenir très grave et très malheureux pour son
+existence, et que nous ne devons rapporter qu'à cause du caractère
+purement poétique dont il s'enveloppa, survint dans son existence vers
+la fin de la troisième année.
+
+Une nuit, Tullia Fabriana, renfermée et isolée dans sa pensée, comme
+toujours, était assise devant sa table: la lampe de fer, placée auprès
+d'elle, laissait dans l'obscurité les profondeurs de l'appartement, mais
+éclairait en plein cette physionomie tranquille dont les regards tout
+intérieurs paraissaient contempler des firmaments inconnus.
+
+Oh! le monde visible! la _chose_ qui trouble, malgré sa contingence
+insignifiante! Il faisait une nuit malsaine, lourde et gonflée d'orage.
+Pareils à de lointains hurlements poussés de ce côté par la planète, les
+convulsions de l'électricité se prolongeaient dans les montagnes. Le
+ciel avait des teintes d'or, de jais et de bistre; des nuages immenses
+arrivaient en toute hâte; la jeune femme pouvait entendre ces coups
+sourds, éloignés et confus dont le murmure, emporté par le vent pluvieux
+et tiède, entrait par les croisées ouvertes. On eût dit que la nature
+extérieure voulait la prévenir à l'oreille de l'attention fixée sur elle
+quelque part.
+
+Elle se leva tout à coup. C'était le premier geste de sa méditation! Ses
+yeux profonds et noirs brillèrent comme deux flammes. Son visage était
+pâle comme la mort.
+
+Il y avait dans la grande bibliothèque une sphère céleste de dimensions
+colossales; elle se trouvait placée en face d'une vaste fenêtre à
+vitraux toute grande ouverte. La nuit incendiée par les éclats de la
+foudre faisait, avec une vie merveilleuse, étinceler comme des astres
+véritables les innombrables étoiles d'or et d'argent incrustées sur
+l'énorme boule bleue. Une spirale aux degrés de velours entourait cette
+sphère; au sommet, sur une plate-forme étroite, étaient jetés deux ou
+trois coussins et des instruments d'astronomie étaient épars sur ces
+coussins.
+
+La lampe brûlait sur la table.
+
+Tullia Fabriana,--sans doute l'orage l'avait indisposée un
+moment,--porta la main à son front. A voir l'expression fixe de ses
+regards, il devenait présumable que le ciel, la terre et la nuit étaient
+loin de sa pensée, et qu'elle ne savait ni n'entendait rien de ce qui se
+passait autour d'elle.
+
+Elle s'approcha de la sphère à pas lents, monta les degrés, et jetant
+les compas sur le tapis, elle chancela. Sa tunique, désagrafée comme un
+manteau, glissa le long de son corps; ses cheveux déroulés autour d'elle
+l'enveloppèrent, et, aux lueurs de la nuit, ils ressemblaient à des
+rayons.
+
+Elle apparut, blanche et lumineuse, sans remarquer la profondeur de
+l'orage et des ténèbres, sans prendre garde à l'espace brutal et
+noir!... Elle apparut, comme la déesse de ces nuits d'horreur, où ceux
+qui cherchent ne trouvent pas.
+
+Mais à quoi songeait-elle? A quels étonnements son esprit pouvait-il
+s'abandonner pour la première fois?
+
+La foudre entra, comme par hasard, avec un hideux éclair, par la fenêtre
+ouverte, dans l'appartement, à l'instant même.
+
+Le fluide la jeta évanouie sur la sphère de porphyre. Elle resta
+renversée sur le dos, les membres étendus, les cheveux flottants, les
+yeux fermés, au milieu de la monstrueuse commotion du tonnerre.
+
+Par un de ces effets, un de ces absurdes et heureux prodiges que la
+foudre commet quelquefois, elle ne fut pas blessée. Aucun mal. La
+secousse ayant été seulement d'une grande violence, elle resta plusieurs
+heures sans mouvement, comme accablée. A part cette fatigue,
+l'électricité ne lui laissa aucun souvenir de sa visite.
+
+Lorsqu'elle revint à elle, il faisait grand jour; le temps était
+superbe; la bonne odeur de l'herbe après l'orage embaumait les airs;
+elle s'accouda, rêva quelques instants, puis se leva et descendit sur le
+tapis.
+
+Une fois vêtue, elle alla vers la fenêtre, regarda les arbres, le ciel,
+les fleurs, l'espace immense.
+
+--Cinq heures de perdues!... dit-elle avec beaucoup de douceur.
+
+Ce fut tout, et quelques minutes après, elle parut avoir oublié le
+terrible incident qui était venu la troubler à cause de l'imprudence
+qu'elle avait faite de laisser les fenêtres ouvertes pendant les nuits
+d'orage.
+
+Quelques jours après, elle changea tout d'un coup sa manière de vivre.
+Elle passa les journées seule, à cheval, à courir dans les vallées, et
+ne s'en retournant au palais que le soir.
+
+Depuis cette nuit extraordinaire, ses traits avaient pris l'expression
+d'une tranquillité de statue: on eût dit que ce n'était point la fatigue
+qui l'avait fait se lever en sursaut, et que ce n'était pas l'orage qui
+l'avait pâlie!... Elle paraissait simplement suivre, depuis son réveil,
+les immenses enchaînements d'une pensée unique.
+
+Un jour, elle revint dans la bibliothèque. Elle ouvrit l'un des volumes
+de magie, et après de longues heures, ayant aligné quelques chiffres sur
+la marge avec son crayon:--«C'est bien!»--dit-elle à voix basse, et elle
+ajouta sourdement:--«J'attendrai.»
+
+Les jours et les nuits se passèrent.
+
+Elle ne perdait pas de vue le monde; le monde ne pouvait la troubler.
+Elle assistait assez volontiers aux soirées et aux bals. Elle y tenait
+son rang superbe.
+
+Elle causait, sans ennui, de choses et de détails usuels et souriait
+gracieusement au milieu de réparties enjouées. Certes ses brillantes
+amies et ses danseurs ne se doutaient guère que leurs compliments et
+leurs paroles tombaient dans son âme profonde, comme en hiver les sons
+de cloche des hameaux tombent, emportés par les rafales nocturnes et
+lointaines, dans la désolation de l'espace...
+
+A cette soudaine velléité de distractions, il eût été possible de penser
+que, défaillante comme les autres devant le Problème, elle avait
+intérieurement renoncé à franchir le passage. Mais elle avait un double
+aspect: son regard fixe, son immobilité dans la solitude, et, dans le
+monde, cette simplicité, cette insoucieuse élégance de paroles,
+témoignaient par leur ensemble qu'elle avait une raison pour agir de la
+sorte et que son idée était passée dans la sphère de l'action.
+
+Le génie ne se paye pas d'un découragement, et c'est pour cette raison
+qu'il est le génie. Il est pareil au soldat frappé dans l'emportement de
+la mêlée, qui, ne s'apercevant pas de son sang perdu, continue à marcher
+sur l'ennemi et ne s'arrête qu'au moment où il remarque la mort,
+c'est-à-dire son devoir terminé.
+
+La pensée de Tullia Fabriana ne devait pas avoir bronché dans les
+abîmes; il était clair que, pareille au plongeur de la ballade, elle
+rapportait la coupe d'or à quelque roi inconnu.--Maintenant, c'était
+passé!... La lutte était finie; l'ange était vaincu. Les sueurs
+mortuaires de l'angoisse, la vaste épouvante du désespoir, la sublime
+extase de la vie éternelle, tout cela formait, au fond de son âme, un
+sombre amas de souvenirs. Elle était comme un voyageur qui revient des
+pays inconnus. Son front grave avait la beauté de la nuit: c'était la
+reine du vertige et des ténèbres. La terre, ses climats et ses races
+devaient lui apparaître comme sur une toile aux rapides et fantastiques
+visions. Peut-être avait-elle découvert, au sommet de quelque loi
+stupéfiante, le vivant panorama des formes du Devenir; peut-être que
+l'abstraction, à force de splendeurs, avait pris pour elle les
+proportions de la suprême poésie.
+
+En toute certitude, une pareille âme ne devait pas être dupe de son
+ombre, et si elle avait posé quelque point, si elle s'en était tenue à
+quelque chose, c'est qu'il l'avait fallu. Ce ne pouvait pas être pour le
+seul plaisir de suivre des idées au vol qu'elle s'était déterminée à
+côtoyer, à chaque heure du jour et de la nuit depuis trois années, la
+folie, le delirium tremens, les fièvres d'hallucination, etc., et tout
+le cortège de la Pensée.
+
+Elle était parvenue à cette hauteur où les sensations se prolongent
+intérieurement jusqu'à s'évanouir d'elles-mêmes; c'étaient comme des
+rapprochements familiers de ses actions présentes avec des souvenirs
+confus... Des avertissements lui venaient de toute part, de
+l'Impersonnel, silencieusement. Ces phénomènes se posaient devant sa
+pensée comme devant un miroir impassible: une obscurité imprévue pesait
+sur ses moindres actions; il lui semblait qu'elle distinguait, sans
+efforts, le point où les profondeurs de la vie banale vont s'enchaîner
+aux rêves d'un monde invisible, de sorte que les détails de chaque jour,
+devenus définis, avaient une signification lointaine pour son âme.....
+
+Elle avait vingt-quatre ans. Elle avait voyagé, comparé, médité sur les
+lois sociales, appris les détails des grandes causes; à dater du jour où
+elle avait parlé seule, sa volonté parut avoir pris possession d'une
+idée fixe. Elle se remit à voir le monde, à le voir d'une manière suivie
+et calculée: trois années se passèrent, et ces trois ans après, à
+vingt-sept ans, celui qui eût pénétré dans sa vie intime, eût été
+surpris d'y reconnaître un côté nouveau et fort singulier.--Une fois,
+dans le temps, une circonstance dont l'origine obscure semblait se
+rattacher à des questions peu importantes pour elle, l'avait impliquée
+au milieu d'une vaste et royale intrigue dont elle avait accepté le rôle
+le plus difficile et qu'elle avait menée à bien.
+
+Elle en avait profité, par présence d'esprit, pour s'approprier
+d'inestimables secrets. Outre sa fortune dont l'origine était
+suffisamment reconnue et définie, elle avait dans sa mémoire une autre
+fortune et un grand pouvoir. En sondant plus loin, on eût découvert une
+chose merveilleuse: c'est que, à force d'habileté pratique, de relations
+élevées et de science du détail, elle avait fini très rapidement, sans
+être remarquée, par dominer, sans bruit et comme en se jouant, presque
+tous les hommes de valeur disposant d'une force matérielle en Italie.
+
+Cette puissance cachée s'étendait jusqu'aux États romains. Du fond de
+son palais, elle exerçait sur les divers actes des gouvernements la
+suprématie qu'elle s'était acquise en vue d'un but indéfinissable. Elle
+s'était déterminé à elle-même, sans aucun doute, des résultats à
+venir,--mais la profondeur en échappait à ses plus subtiles créatures.
+Ceux qui la servaient en vertu d'obligations tacites ou d'espérances
+intéressées étaient loin de se douter de leur nombre. Bien plus! en
+politique, elle passait, aux yeux les plus clairvoyants, pour une femme
+indifférente ou de portée ordinaire; car, par un trait de dissimulation
+magistrale, elle parvenait à laisser croire qu'on agissait de soi-même.
+Elle écrivait peu cependant, et voici pourquoi ses lettres étaient plus
+compromettantes pour celui qui les recevait que pour elle.
+
+Elle répétait mot pour mot d'abord la demande qu'on lui faisait, ce qui
+spécifiait clairement et sans ambiguïtés possibles, le sens exact de la
+réponse; maintenant, 1° si la question n'était point posée dans des
+termes suffisamment précis pour pouvoir, au besoin, devenir une arme
+entre des mains expertes, elle répondait d'une façon vague et brève; 2°
+si elle jugeait qu'on s'était livré à elle, elle renvoyait purement et
+simplement la lettre, avec un «oui» ou un «non» au verso, de telle sorte
+qu'on ne pouvait montrer la réponse sans la demande. Elle restait ainsi
+toujours libre et sûre d'elle-même. Cette méthode avait ceci de
+réellement très fort, qu'elle déconcertait les soupçons de ceux qui
+pouvaient la croire d'une certaine envergure de desseins, puisqu'elle
+leur rendait leurs armes; mais on ne songeait pas à cette conséquence:
+
+Elle évitait par là ces divers commentaires auxquels est exposée la
+conduite d'une femme dont on redoute l'influence, parce que, n'ayant
+qu'à se louer d'elle, on n'était pas pressé d'en faire parade, cela
+supposant infériorité.
+
+Peu de bruit se faisait donc en diplomatie autour de son nom. Les
+mailles solidement ténues de ce réseau dont elle enveloppait, dans
+l'obscurité, une bonne partie des arrêts de la politique impériale ou
+romaine, aboutissaient à son doigt par un suprême anneau qu'elle mouvait
+de temps à autre.
+
+Bien que, dans ses voyages, elle ne parût qu'à de longs intervalles aux
+grandes réceptions des nonciatures, aux soirées officielles des
+consulats ou plutôt des préfectures d'Autriche et aux bals flamboyants
+des ambassades de France, d'Angleterre et d'Espagne; bien que l'accueil
+dont on l'y acceptât n'eût jamais donné lieu de soupçonner des liens de
+plus intime déférence que celle due à son rang ou à ses prestiges
+personnels, elle aurait presque infailliblement prédit le jour où tel
+décret serait signé par un pontife, un parlement, une reine ou un
+empereur.
+
+Que se proposait-elle d'atteindre?... Que voulait-elle amener?... Que
+lui importaient ces manoeuvres, à elle, dont les habitudes et les
+goûts étranges mettaient l'existence en dehors de toute lutte
+sociale?... A elle qui ne ressentait aucun désir d'augmenter sa position
+ni d'être utile à celui-ci ou à celui-là?... Aucune patriotique
+illusion?... A quoi bon cette trame permanente, souterraine, qu'elle
+tissait froidement depuis trois ou quatre années?... C'était
+impénétrable.
+
+Toujours est-il que son plan, quel qu'il fût, restait, à cause de ces
+manières d'agir, enveloppé de ténèbres et d'inattention.
+
+C'était donc chez cette femme extraordinaire qu'étaient venus ce
+soir-là le prince Forsiani et son jeune ami le comte Wilhelm. Ils
+attendaient dans un salon.
+
+ Note 3: Le moi.--Voyez FICHTE, _la Logique_.--Voir aussi _Traité
+ des Sensations_, par l'abbé DE CONDILLAC, et LÉLUT, _Physiologie
+ de la Pensée_.
+
+ Note 4: Voir SCHELLING, _Idéalisme transcendantal_, et ne pas
+ tenir compte de ses notes (dans l'_Appréciation des OEuvres de
+ M. Cousin_) au sujet de HÉGEL, notes dans lesquelles se trouve
+ cette proposition: «_Ce_ qui _est_ est le primitif; son être
+ n'est que l'ultérieur,» etc.,--attendu que ceci n'est d'aucune
+ nécessité, ne se prouve point et ne se pense pas plus que la
+ proposition de HÉGEL.
+
+ Note 5: Voir HÉGEL, logique, _la Science de l'Être_. L'identité
+ de l'être et du néant, considérés dans leur _en soi_ vide et
+ indéterminé. Les personnes qui ne sauraient pas l'allemand
+ peuvent consulter la belle traduction de M. VÉRA, l'un des
+ monuments philosophiques de ce siècle.
+
+ Note 6: Ceci soit dit sous le critérium hégélien, et avec une
+ réserve dont l'explication devra être donnée dans le second
+ volume de cet ouvrage.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+La présentation.
+
+
+ «Almanzor, voiturez-nous ici les commodités de la
+ conversation.»
+
+ (MOLIÈRE, _les Précieuses_.)
+
+
+La marquise entra.
+
+Le salon donnait sur les jardins. Devant les grandes croisées
+entr'ouvertes, les draperies remuaient légèrement. Des dalles blanches
+tenaient lieu de tapis ou de parquet. Les housses de gaze argentée
+nouées au bout des torsades enveloppaient les lustres du plafond. Çà et
+là de lourdes chaises d'ébène sculpté, tendues en velours noir, et un
+sofa pareil, près d'une fenêtre. Sur les boiseries de couleur sombre se
+détachaient, dans leurs cadres d'or, de magnifiques peintures du Guide
+et du Titien. Une torchère pleine de bougies, placée derrière une vasque
+de marbre d'où s'échappaient de grosses gerbes de fleurs naturelles,
+éclairait l'appartement. La haute cheminée aux candélabres éteints,
+supportait une grande pendule en bronze de Florence: des panneaux
+armoriés indiquaient des portes sur d'autres salons du palais.
+
+Les deux gentilshommes étaient debout vis-à-vis d'un tableau.
+
+Tullia Fabriana les salua d'un mouvement de tête, demi-souriante. Le
+prince, avec une négligence amicale, d'un tact et d'un goût parfaitement
+mesurés, s'inclina; Wilhelm s'inclina aussi, mais troublé comme par un
+éblouissement.
+
+La marquise, avec un signe d'approcher, vint auprès de la fenêtre. Le
+prince Forsiani prit le jeune homme par la main:
+
+--Madame la marquise, dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter le comte
+de Strally-d'Anthas.
+
+Tous deux prirent place devant la jeune femme. Elle s'était appuyée, en
+s'adossant, les mains à moitié jointes: son coude reposait sur l'un des
+bras du sofa.
+
+--Monseigneur, ne me disiez-vous pas, hier au soir, que vous deviez nous
+quitter cette nuit même? demanda-t-elle.
+
+--Oui, madame: et, si quelques soins vous inquiétaient près de la cour
+de Naples, serais-je assez heureux d'y veiller à votre place?
+
+--La reine m'a fait l'honneur de m'écrire la semaine passée, et deux
+lignes, ajoutées par lord Acton, exprimaient d'assez vives instances au
+sujet d'une réponse immédiate. Plusieurs difficultés ne m'ont point
+permis de le satisfaire avant ce soir. Je désire simplement offrir à Sa
+Majesté mes regrets de ne pouvoir lui être utile dans les circonstances
+dont elle me parle,--et, puisque vous me laissez disposer de votre
+complaisance...
+
+Le prince Forsiani s'inclina.
+
+--Mon absence ne sera pas longue, je l'espère, ajouta-t-il.
+
+Pendant que Fabriana parlait, Wilhelm était devenu la proie d'un
+phénomène d'une froide horreur.
+
+Cette _voix_, ce timbre de _contralto velouté_ ne lui était pas inconnu,
+cela était certain.
+
+Mais--et l'intensité du sentiment avait pris en lui les proportions
+d'une réalité évidente--il lui semblait que ç'avait été bien loin, dans
+l'impalpable passé, au milieu de pays frappés d'un silence sans échos,
+silence terrible, dans des âges oubliés dont il ne pouvait concevoir la
+date, que ç'avait été dans ce néant qu'il avait entendu la _voix_. Il se
+rappela les singulières confidences du prince dans les Casines et il eut
+assez d'empire sur lui-même pour demeurer d'un visage égal.
+
+Cette hallucination ne dura qu'un instant. «J'ai rêvé,» pensa-t-il; et
+il ne s'en inquiéta pas davantage.
+
+On causa de choses de hasard pendant quelques minutes, puis cela fut
+ramené aux affaires du temps. Sur une allusion que parut avancer le
+prince Forsiani au sujet de la paix ou de la guerre, la marquise le
+regarda:
+
+--Votre Excellence me pardonnera, dit-elle: je ne désire connaître aucun
+détail, mais je pensais que l'ambassade avait en vue des motifs d'un
+ordre différent.
+
+--Ces motifs touchent aux intérêts les plus graves, répliqua Forsiani.
+La question des finances de Naples est très obscure: les valeurs, sans
+doute à cause des excessives dépenses de la cour, sont tombées dans un
+discrédit si fâcheux aujourd'hui, que,--un juif aisé, par exemple, s'il
+savait acheter d'une certaine façon, pourrait s'installer, demain
+peut-être, sur le trône de Gonzalve de Cordoue. Cela réaliserait une
+miniature assez triste de ces banquiers de l'ancienne Rome qui
+trafiquaient de la puissance impériale. Voilà cependant le résultat vers
+lequel nous allons.
+
+--Ah? dit Tullia Fabriana, toujours impassible.
+
+--Je le crois, ajouta le prince. En vérité, ces questions finissent par
+dominer toutes les autres; les peuples menacent, l'avenir s'assombrit.
+
+--C'est vrai, dit la marquise, et il me vient une amusante idée. Si, par
+miracle, et toute pavoisée, une flotte lui arrivait du ciel,--un peu
+comme cette manne suprême que les Hébreux avaient si grand soin de
+recueillir autrefois,--pensez-vous que le roi Ferdinand la refuserait?
+
+Ce fut le tour du prince Forsiani de regarder Fabriana.
+
+--La résignation aux coups du ciel est une vertu royale, belle dame,
+répondit-il.
+
+--La résignation!... D'après vos paroles, serait-il bien surprenant que
+Sa Majesté sicilienne fût mise à même, bientôt peut-être, de la
+pratiquer fort sérieusement? Est-il défendu de supposer l'existence de
+ceux qui savent acheter les choses avec de l'acier, du fer et du plomb,
+à défaut de métal plus précieux?
+
+Et elle se mit à rire.
+
+--Les Lamberto Visconti se font rares, Madame: de tels exemples sont
+devenus si difficiles à suivre!... Jouer sur un coup de dés son
+existence contre l'avantage d'être roi, n'est plus une chose si
+attrayante.
+
+--Croyez-vous, Monsieur de Strally?... demanda la marquise en souriant.
+
+--Madame, répondit Wilhelm, j'estime que se trouver seulement à même de
+risquer cette partie est une précieuse faveur du destin.
+
+--Est-ce que vous seriez attristé de votre sort si, l'ayant essayée,
+vous aviez perdu?
+
+--Non, madame.
+
+--Que vous disais-je, prince?
+
+La voix douce de Wilhelm, le naturel de sa tenue accomplie, excluaient
+de ses réponses toute idée d'ostentation. C'était un grand seigneur; il
+parlait simplement. Le trouble et l'émotion ardente qu'il comprimait ne
+pouvaient transparaître, et pour Fabriana seule, que d'une manière
+intuitive et voilée.
+
+Le diplomate, connaissant le monde, se demandait avec inquiétude: «Lui
+serait-il absolument indifférent?» Mais il ne s'arrêta pas à cette idée.
+
+A ce moment, une charmante jeune fille, vêtue d'un costume grec, entra,
+posa sur une table un plateau de vermeil chargé de liqueurs à la neige
+et se retira sans bruit.
+
+--Acceptez-vous?... dit gracieusement Fabriana.
+
+On refusa par un mouvement de la main.
+
+--Ainsi, continua-t-elle, vous pensez, Monseigneur, que, par exemple,
+notre cher tyran, M. de Habsbourg, interviendrait si le juif dont vous
+parliez se trouvait bien élevé?
+
+--Les rois ne sont-ils pas tenus de prendre de l'intérêt les uns pour
+les autres? répondit le prince, assez surpris de cette insistance.
+
+--Oh! je suis de l'avis de tout le monde là-dessus!...
+
+--Permettez, c'est n'en pas avoir, marquise.
+
+--Mais c'est avoir celui de tout le monde, dit-elle.
+
+Forsiani regarda Wilhelm, auquel échappa, comme il était un peu jeune et
+qu'il ne faisait qu'admirer en ce moment, une partie de cette puissante
+réponse.
+
+--Madame, il y aurait encore, sans aucun doute, bon nombre de Majestés
+choquées du sans-gêne de cet habile homme, fit-il, ne sachant pas où
+elle voulait en venir.
+
+--Supposons, si cela vous est égal, quelqu'un de moins hébraïque, je
+crois pouvoir vous affirmer que les bien-aimés cousins du roi seraient
+alors distraits, comme le roi de France Louis XIV et son ministre furent
+distraits quand le seigneur Olivier se mit à protéger l'Angleterre et le
+roi Charles de Stuart. Combien y eût-il de Majestés choquées du
+«sans-gêne» de ce brillant personnage?... Vous voyez, il suffit de
+prendre son temps. Supposons mieux: voici M. d'Anthas; l'idée lui vient
+tout naturellement d'être roi de Naples. Qui s'opposerait à la réussite
+d'un pareil projet mené d'une manière convenable?
+
+Le prince Forsiani fut un instant sans répondre.
+
+--M. de Strally-d'Anthas est un peu jeune, dit-il enfin, comme en
+acceptant la plaisanterie.
+
+--Voulez-vous, dit-elle en s'adossant et avec une négligence enjouée,
+voulez-vous que je vous conte une petite histoire?--Un prince (un prince
+comme M. de Strally pourrait facilement le devenir: une terre en Italie
+suffirait), le prince Carlos, en Espagne, avait dix-sept ans, juste
+l'âge de M. le comte, et à peu près l'âge d'Alexandre quand celui-ci se
+mettait, par forme de distractions, à défaire les armées des grands rois
+de l'Asie et à conquérir le monde. Vous ne me direz pas, je le pense,
+que le prince était infant? Sa mère, une Farnèse, lui avait donné Parme,
+à quinze ans, pour l'habituer. Un matin, il s'éveille avec la pensée
+dont nous parlons: être roi des Deux-Siciles. Il en fait part à M. le
+duc de Mortemart, l'un de ses amis. M. le duc lui répond, naturellement,
+que son père en sera très enchanté. De fil en aiguille, on arrive à se
+trouver dans les veines du sang des Capétiens et des Bourbons, etc.,
+etc.;--à plaindre le sort de ce malheureux État de Naples, en butte aux
+«factions» qui le divisent...;--à vouloir _relever ce grand peuple_...
+Enfin, il part, emmenant quelques centaines d'hommes à sa suite. Il
+débarque, bat les Impériaux à Bitonte comme un ange; se saisit, à
+l'improviste, du sceptre et du trône, se fait couronner roi par le pape
+Clément XII, et reçoit l'investiture du royaume par le congrès d'Aix,
+avant que personne ait eu le temps de se remettre. Vous avez vu cela,
+prince. Vous étiez attaché à l'ambassade romaine, je crois, et vous
+connaissiez intimement son futur ministre, Tannuci. Et lorsque
+l'Autriche voulut reprendre son bien de la veille, vous vous souvenez
+de la défaite essuyée à Velletri? Quel enthousiasme pour le jeune roi!
+Femmes, petits paysans, que sais-je! tout cela prenait les armes et se
+faisait tuer. Ce sont des faits. Voilà comment le prince Carlos de Parme
+devint Charles III de Sicile.
+
+Cependant, l'Angleterre avait, ce qu'elle a toujours, un intérêt à
+s'installer dans le golfe napolitain, position militaire et industrielle
+qu'elle occupera, certes, avant peu d'années;--cependant le clergé
+italien, le gouvernement du Saint-Père, avait des raisons passablement
+solides pour négocier avec le peuple une de ces transactions délicates
+qui ont pour conséquences d'augmenter le Livre de plusieurs millions
+(déception dont je ne pense pas que Charles III l'ait dédommagé
+suffisamment par la suite);--et cependant Naples appartenait, depuis
+Charles-Quint, à la maison d'Autriche. Il y avait donc, il me semble,
+d'assez graves intérêts, représentés par trois des cabinets
+diplomatiques les plus experts de l'Europe, pour s'opposer à ce rapt
+merveilleux. Eh bien, non: un enfant se dit: «Voilà une petite couronne
+qui m'irait bien,» et vous voyez le fini, la netteté et la perfection de
+la déroute de ces trois puissances: Rome, l'Autriche et l'Angleterre.
+
+Je trouverais de tels faits d'armes, exécutés par de tout jeunes gens, à
+chaque feuillet de l'histoire. Tenez, vous parliez tout à l'heure de
+Gonzalve de Cordoue, le plus grand capitaine des armées espagnoles, un
+vice-roi, un vétéran de ruse et de gloire, un guerrier des Croisades, un
+général invincible!... On lui dépêche un enfant de dix-neuf à vingt ans,
+et ce petit jeune homme,--sans expérience, comme on dit,--remporte, en
+fait, sur le vieux maître, trois accablantes victoires coup sur coup.
+Vous voyez que la jeunesse n'est pas impossible en ces occasions,
+prince. Je suis donc autorisée à penser que, devant cet empire
+d'Autriche fait de morceaux, un tel, d'une certaine naissance et d'une
+certaine valeur dans la mesure de l'ambition, pourrait, du soir au
+lendemain,--mon Dieu!... faire valoir ses droits, comme on dit en
+termes honnêtes, ou comme peuvent le dire les chefs de toutes les
+dynasties... Mais à quoi bon parler de cela?... dit Tullia Fabriana
+changeant de ton subitement: les rois sont des enfants terribles très
+occupés de toucher à tout: voyez comme M. de Strally est un jeune homme
+silencieux et sage!
+
+--Cela prouve, répondit le prince, qu'un duc de Mortemart est quelque
+chose aussi.... Selon vous, marquise, l'usurpation pleine et entière du
+royaume de Naples serait donc chose sérieusement permise et faisable?
+
+--Tout est faisable, et vous savez bien, cher prince, que, en politique,
+bien des choses sont permises, excepté de ne pas réussir. Mais
+arrêtons-nous, je vous en prie, nous aurions l'air de conspirer, ce qui
+finirait par assombrir la conversation, ajouta la belle souriante.
+
+Dix heures sonnèrent à cette église qui date du temps de Charlemagne,
+Santa-Maria della Trinita.
+
+--Chère marquise, au revoir! dit le prince en se levant.
+
+--Vous me quittez?
+
+--Une visite forcée au gouverneur du Vecchio... D'après nos dernières
+paroles, ne faut-il pas que je prévienne la forteresse de se bien tenir?
+
+--Ah! si c'est pour le bien de l'État, je vous pardonne, répondit
+Fabriana. Bonsoir et bon voyage.
+
+On se leva.
+
+--Qui sait?... continua-t-elle, vous me reverrez peut-être à Naples
+bientôt; l'air y est très pur.--Au revoir donc, cher prince.
+
+Et elle lui tendit la main. Le prince, amicalement, lui baisa le bout
+des doigts.
+
+--Je reçois demain, dit-elle en se retournant tout aimable vers Wilhelm.
+J'espère vous voir dans la soirée, monsieur le Comte.
+
+--Votre Grâce est mille fois bonne pour moi, répondit le jeune homme en
+s'inclinant.
+
+Fabriana restée seule revint s'asseoir à sa place. Son visage avait
+pris une expression soucieuse et sombre: on n'eût pas reconnu la femme
+de tout à l'heure en face de cette soudaine transformation. Au bout
+d'une minute, elle murmura sourdement quelques mots sans suite..., puis
+elle se leva et sortit du salon.
+
+Le prince et Wilhelm descendirent. Une fois en selle:
+
+--Vous pouvez continuer de vous tenir ainsi demain, dit Forsiani; mais
+soyez maître de vous comme ce soir. Pas de folies, mon cher
+enfant!...--pas encore, du moins, ajouta-t-il avec un sourire.
+
+--Soyez tranquille, monseigneur, répondit Wilhelm.
+
+Ils prirent un temps de galop. Arrivés au quai de la Trinité:
+
+--Au revoir, Wilhelm, dit l'ambassadeur; si vous avez besoin de votre
+vieil ami, vous m'écrirez à Naples.
+
+Le jeune homme se pencha vers le prince et l'embrassa d'un mouvement
+spontané.
+
+--Allons, courage! ajouta le prince Forsiani d'une voix un peu émue;
+sans vous en douter, le plus difficile est fait. Courage et au
+revoir!... Vous voilà dans la vie! Marchez.
+
+Il lui pressa fortement la main et partit vers la via Larga.
+
+Le jeune homme demeura seul, une minute, rêveur et immobile. Le ciel
+était bleu, les étoiles brillaient, les orangers embaumaient, la nuit
+était sereine et tiède.
+
+--Je suis jeune, dit-il; et il passa la main sur son front.
+
+Une sérénade lointaine parvint jusqu'à lui.
+
+--O mon Dieu! dit-il avec l'accent d'une tristesse naïve et profonde,
+pourquoi n'aimerais-je pas, moi qui suis seul sur la terre?... Oh! comme
+cette femme est belle! Comme je l'aime déjà, comme je l'aime à en
+mourir!...
+
+Quelques instants après, il piqua des deux et prit la route opposée,
+vers San-Lorenzo.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Le palais enchanté.
+
+
+Le palais Fabriani était un labyrinthe superbe dont les méandres
+cachaient un ordre savant. Les grands architectes florentins du XVe
+siècle y avaient dépensé un soin et une magnificence de plans extrêmes.
+La marquise n'y avait rien changé,--ou que fort peu de choses. Les
+secrets intérieurs de ce palais dataient de deux cents ans et, seule,
+dans ce monde, elle en tenait le fil d'Ariane.
+
+Comme il était situé sur des terrains élevés, loin des autres palais,
+on ne pouvait, d'aucun édifice, plonger la vue par dessus les murs du
+parc et des jardins. Ces murs avaient de trente à trente-cinq pieds de
+hauteur, et trois ou trois et demi d'épaisseur. Des lierres énormes, des
+fleurs et de la mousse les couvraient presque entièrement. La grille de
+la longue avenue se fermait par des battants en fer massif.
+
+Les grands arbres étaient bien touffus et serrés dans les allées. Il y
+avait des statues antiques, une fontaine au mince filet d'argent reçu
+dans une urne d'albâtre; des cygnes dans un bassin entouré de cyprès et
+bordé de marches en marbre blanc; des buissons de roses d'Égypte, des
+milliers de fleurs d'Asie et d'Europe, de larges feuilles tombées sur le
+gazon, des lévriers étendus et gracieux.
+
+Et puis le grand silence.
+
+Le parc, au milieu, était comme une vaste nappe d'herbe émaillée où
+jouaient des chevreuils et des gazelles. On ne sait quoi d'oriental
+émanait, au soleil, de ces parfums et de ces ombrages; un charme
+mystérieux et profond courait dans l'air de cette solitude. Les jardins
+de Circé devaient être pareils.
+
+Ce silence de grandeur enveloppait le palais depuis bien des années. Il
+n'en sortait jamais, à part ses nuits de fêtes; nuits rares.--La porte
+intérieure de ces jardins était condamnée; on n'y pouvait descendre que
+par le balcon de Tullia.
+
+Le personnel occupait l'autre façade, celle qui, située au delà des
+cours intérieures, donnait sur Florence. La marquise s'était réservé
+exclusivement toute la façade qui avait vue sur les jardins; excepté les
+jours de réception, les domestiques n'entraient pas dans cette partie du
+palais; Xoryl suffisait à Fabriana.
+
+Xoryl était cette jolie enfant au costume grec, entrevue dans la soirée.
+
+C'était une fille d'Athènes autrefois abandonnée, à douze ou treize ans,
+par une famille inconnue et triste, aux hasards des rues. Tullia l'avait
+aperçue un jour, en voyage, sur le grand chemin: l'enfant jouait au
+milieu des ruines. La marquise parut examiner avec une attention
+soudaine et singulière les traits de cette petite fille, et, la prenant
+dans sa voiture, elle l'avait simplement ramenée avec elle en Italie.
+
+Laissant croître dans son palais cette fleur de misère, celle-ci était
+devenue charmante. Pendant les fièvres gagnées au changement de climats
+et d'existence, Fabriana l'avait veillée elle-même avec mille soins, et
+si la belle Xoryl n'était pas sous terre, elle le devait à sa maîtresse.
+On la faisait élever et instruire durant les premières années: jamais la
+marquise ne lui avait adressé une parole de reproche ou
+d'impatience:--et l'enfant se trouvait heureuse dans son esclavage
+tranquille! Elle se laissait vivre sans rien aimer que Fabriana et se
+serait sacrifiée de bon coeur s'il l'eût fallu.
+
+Ce n'était point son amie, ce n'était pas sa servante: c'était sa
+protégée. A peine avait-elle à s'occuper d'une tâche légère que la
+douceur de sa maîtresse lui rendait facile et aimable. N'était-ce pas un
+plaisir de lui être de quelque utilité?... Prédisposée, par les traits
+de sa figure, aux habitudes solitaires, Xoryl était silencieuse et avait
+le goût de l'isolement. Elle se plaisait à rêver dans sa chambre,
+étendue sur le tapis, accoudée sur un coussin, et suivant du regard, à
+travers les longs cils noirs de ses paupières, la fumée d'un narguilhé,
+comme les sultanes des sérails. Elle aimait à rêver aux golfes de la
+Grèce, aux temples des dieux des vieux âges, et à ses verdoyantes
+montagnes païennes. Humble, elle se souvenait encore de son pays, bien
+que son pays n'eût eu pour son enfance qu'une amère hospitalité, et
+comme sa pensée, à cause de l'air où respirait Tullia Fabriana, s'était
+élevée aussi, tranquillement, elle ne se rappelait son pays que pour se
+souvenir de la beauté de son ciel, de sa pauvreté fière, des ruines qui
+avaient accueilli son enfance, de la gloire des guerriers morts dans
+les temps anciens et de la liberté perdue.
+
+Ainsi vivait Xoryl, fidèle et taciturne.
+
+Parfois on lui donnait des perles, des diamants ou des bracelets de
+sequins, en lui disant dans le doux langage d'Athènes et après un baiser
+sur le front:
+
+--Tu es libre de me quitter, Xoryl; te souviendras-tu de moi quand tu
+seras dans ton pays?
+
+Ce à quoi Xoryl souriait, sans répondre, en la regardant naïvement avec
+des yeux humides.
+
+Le fez de cachemire noir dont le gland d'or ondulait sur son épaule
+jetait, avec le reste du costume d'Orient, comme un charme natal sur sa
+jolie physionomie. Elle paraissait recevoir l'ombre et la lumière de la
+beauté de Fabriana lorsqu'elle se tenait devant elle; et puis elle s'en
+allait avec ce qu'on lui avait donné.
+
+Cette jeune fille suffisait donc à Fabriana quand elle voulait se
+maintenir dans une profonde et absolue retraite; et voici par quels
+simples détails elle était parvenue à dominer complètement cette
+retraite et à se reconnaître dans l'immense palais.
+
+Les grands escaliers d'honneur qui menaient aux trois différents étages
+du palais se scindaient sur le palier du premier étage, grâce à une
+cloison à coulisses cerclée de lames de bronze qui se déployait à
+volonté et se barrait en dedans. Les autres escaliers de service,
+conduisant aux étages de cette façade des jardins, avaient été murés.
+
+Les colonnades du rez-de-chaussée qui bordait les jardins étaient
+comblées, dans leurs intervalles, par des caisses d'orangers, derrière
+lesquels il n'y avait qu'une épaisse muraille recouverte en marbre et
+sans fenêtres.
+
+Le dernier étage paraissait être composé de chambres pour les gens. Il
+n'en était rien. Ses croisées étaient celles d'un étroit corridor sans
+issues. Derrière le mur du corridor se trouvaient les chambres réelles
+donnant sur les cours intérieures. Personne n'habitait ces chambres.
+
+Impossible de parvenir sur les toits de cette façade. Une longue
+solution de continuité les séparait des autres terrasses. Ils étaient
+formés de tuiles disposées en angles et sans aucune espèce de bords ni
+de point d'appui.
+
+Ainsi, la cloison des escaliers une fois tirée, la façade entière, avec
+ses trois étages donnant sur les jardins, était isolée de l'extérieur et
+de l'intérieur. C'était comme une thébaïde soudaine. A moins de pénétrer
+dans une des chambres ou dans l'un des salons du premier étage, en
+enfonçant les cercles d'airain de la cloison, il eût été radicalement
+chimérique de prétendre savoir ce qui s'y passait, puisqu'on ne pouvait
+pénétrer dans les étages supérieurs sans passer par le premier.
+
+Mais dans l'étendue entière de ce premier étage toutes les portes des
+appartements tendaient un cordon en fil d'acier, caché dans la boiserie,
+de telle sorte que la porte la plus éloignée, ouverte subitement par un
+visiteur, eût fait tomber sourdement un coup de timbre dans la chambre
+de Xoryl. Cette chambre se trouvait à deux pièces de distance de la
+chambre à coucher de la marchesa. Si, après défense expresse d'entrer
+dans ces appartements, et les targettes dans leurs écrous, un laquais,
+un intendant, un majordome, ou n'importe quel personnage diurne ou
+nocturne, se fût curieusement avisé d'y survenir et de forcer les portes
+(soit pour voler, épier, enlever, violenter ou assassiner,--quel autre
+dessein possible?), la jolie enfant eût étendu la main vers deux boulons
+d'acier cachés dans la muraille, et, sans se déranger autrement, eût
+précipité l'intrus dans une oubliette de soixante pieds (oubliette qui
+était précisément, en partie, le contenu des murs sans fenêtres du
+rez-de-chaussée), eût-il été à l'autre extrémité de la façade.
+
+Une bande d'une douzaine d'individus n'aurait pas nécessité plus de
+frais, car le parquet s'entr'ouvrait tout à coup dans une étendue de
+plusieurs mètres sous toutes les portes à la fois.
+
+Les ameublements étaient rangés exprès d'une certaine manière pour
+éviter un désordre.
+
+La chose, en soi, jetait une ombre de mort et de saisissement sur
+l'asiatique splendeur de ces longues draperies lamées, des dorures, des
+glaces et des tableaux, des lustres et des statues qui décoraient les
+grandes pièces somptueuses. Les constructions sur triple rang de solives
+soudées de fer apparaissaient brusquement, sous les lustres, dans les
+parois de l'ouverture; une fois tombé là, c'était fini, Tullia ne tenant
+pas à ce que le secret fût connu. Obligée de choisir entre un coup de
+haute et basse justice, et l'imprudente éventualité d'un manque de
+réussite dans ce qu'elle avait résolu d'accomplir (ce qu'elle eût
+effectivement risqué, outre sa sécurité personnelle, en laissant partir
+vivants les curieux) elle s'en était remise à la fatalité: «Tu frapperas
+et tu rempliras comme ceci ma volonté», avait-elle dit à Xoryl un
+certain soir. Et, la prenant par la main, elle l'avait guidée, aux
+lueurs d'un flambeau, dans les détours de ces cachots perdus; elle
+l'avait fait descendre au plus profond des souterrains, et là, sombre et
+attristée, lui avait appris ce qu'elle aurait à faire dans l'occasion.
+C'était simple. Des flèches trempées dans des poisons foudroyants... la
+nuit... une porte masquée... les jardins... l'une des caisses de chaux
+dont il y avait une grande réserve sous les dalles..., etc., eussent
+fait disparaître à tout jamais les traces de celui ou de ceux qui se
+seraient présentés. Xoryl avait incliné son aimable tête brune en
+murmurant d'une voix excessivement sourde la formule d'Orient:
+«Entendre, c'est obéir.» «C'est bien», lui avait dit Tullia Fabriana,
+non sans un regard qui était allé lire les pensées dans l'âme de
+l'enfant, et qui en était revenu satisfait.
+
+Xoryl eût donc parachevé consciencieusement ce travail sans même
+réveiller Tullia si elle se fût trouvée endormie en ce moment. Le
+meurtre ainsi que l'anéantissement des victimes n'eût pas duré le chant
+du rossignol dans les feuilles. Les phases du drame étaient prévues à
+une minute près. L'écho n'en eût même pas pénétré au travers de ces
+tentures de velours noir brochées d'or, dont les pans étoffés se
+massaient de chaque côté des portes intérieures. L'exécution terminée,
+l'enfant eût fait jouer de nouveau les ressorts puissants, et les
+parquets relevés fussent venus rejoindre les incisions des dalles ou des
+tapis, et s'y adapter d'une manière invisible.
+
+D'ailleurs, si le survenant eût paru d'une certaine caste, on pouvait le
+laisser mort dans les jardins. La hauteur des fenêtres aurait justifié
+les fractures occasionnées par sa chute dans l'oubliette, etc. Un
+accident que personne n'avait le droit d'approfondir répondait à toute
+question.
+
+A l'autre extrémité du parc se trouvait un pavillon adossé à la grande
+muraille, et l'on pouvait, par ce pavillon, entrer ou sortir à l'insu
+général. Il donnait sur la campagne des bords de l'Arno, presque
+toujours déserte en cet endroit. Une lunette permettait d'en explorer
+les environs et de prendre son temps si l'on n'estimait pas comme tout à
+fait indispensable que ces entrées ou sorties fussent remarquées.
+
+Tullia Fabriana, forcée, non pour elle seulement (s'il ne ce fût agi que
+d'elle, sans doute n'eût-elle pas pris tant de mesures), de lutter
+contre les instincts de toute espèce de personnes, prenait très au
+sérieux les précautions qui devaient la défendre et assurer le succès de
+ce qu'elle avait chargé sa volonté de réaliser tôt ou tard. Les passants
+n'ont d'autre joie dans cette vie, à peu d'exceptions près, que
+d'essayer de nuire aux êtres supérieurs et que d'outrager indifféremment
+dans leurs discours ceux dont ils croient remarquer les imperfections.
+
+Aussi, par respect pour la forme humaine, elle tâchait, le plus
+possible, de leur épargner la peine de cette méchanceté à son endroit.
+Ses procédés lui constituaient un talisman plus sûr que l'anneau du
+mage lydien. Ils atteignaient dans la minutie, comme on va le voir, des
+proportions vertigineuses de lucidité et de profondeur. C'était fort et
+clair comme de l'algèbre. Il n'y a de vraies mesures que celles qui sont
+totalement prises, c'est-à-dire que celles qui sont juste à la hauteur
+de ceux contre qui elles sont prises. Fabriana, sachant les conséquences
+et les désastres virtuellement contenus dans le sourire d'un valet «qui
+croit voir quelque chose de louche,» et qui est aux aguets pour profiter
+d'un oubli, concevait très bien la faiblesse humaine, la pardonnait et
+lui trouvait mille motifs excusables, mais ne cherchait pas à en être la
+victime.
+
+Un escalier de pierre conduisait intérieurement à la plate-forme des
+murs qui entouraient les jardins. La nuit, deux énormes chiens de
+montagne, deux molosses dressés à ce manège, rôdaient sur cette
+plate-forme et eussent dégoûté ceux qui, d'aventure, pour tel ou tel
+motif, auraient jugé convenable d'y appliquer des échelles. Leurs
+aboiements eussent prévenu, d'ailleurs, de la tentative: sur un coup de
+cloche de Xoryl, une demi-douzaine de nègres gigantesques, armés
+jusqu'aux dents, se fussent rués, sans bruit, dans les alentours. Et
+puis, de la fenêtre de Xoryl, le regard embrassait le sommet des
+murailles. La charmante sauvage avait le regard d'un aigle et tirait
+divinement juste; sans avoir besoin d'appeler les nègres, elle eût
+démasqué une lampe aux reflets projetés qui, en tournant sur son
+support, eût illuminé circulairement la plate-forme comme un éclair.
+Saisissant alors une petite carabine (une arme bijou, à crosse d'ébène
+incrustée d'ornements et d'arabesques précieuses, un miracle de
+précision, dont la marquise lui avait fait présent!), elle eût
+immédiatement fait feu sur la première tête malveillante qui eût paru.
+
+Le couvert, la coupe et la vaisselle particulières de Fabriana étaient
+d'or, et Xoryl les essuyait avec attention, avec des linges très fins,
+après les domestiques. Les deux cuisiniers étaient depuis de longues
+années dans le palais, et ils achetaient eux-mêmes avec le plus grand
+discernement ce qui était nécessaire. Aucun aide, excepté les jours de
+réception. Il n'y avait qu'un seul maître d'hôtel, vieillard fort
+tranquille et très attaché au palais; il avait servi le duc Fabriano,
+père de la marchesa, lequel était mort empoisonné, comme on le sait. Le
+vieillard avait la charge du sommelier, mort depuis peu de temps. Seul,
+avec l'un de ses nègres, il avait le droit de parler à Xoryl, et
+l'avertissait de tout ce qui venait de l'extérieur. Il dressait le matin
+et le soir une magnifique table incrustée de lames d'ivoire et de nacre,
+dans un vestibule du rez-de-chaussée des cours intérieures. Les
+cuisiniers lui apportaient, l'un après l'autre, ce qu'il fallait, et il
+avait ordre de ne jamais quitter le vestibule quand il avait commencé sa
+besogne et de ne laisser entrer aucun domestique, sous quelque prétexte
+que ce fût. Une fois la table disposée, il attendait la sonnette de
+Xoryl, et, pressant alors un ressort adapté à quatre chaînons de
+bronze, la table s'enlevait d'elle-même sans bruit, dans les rainures;
+le parquet du salon supérieur s'écartait et laissait passer.
+
+A l'aide de ces précautions, il eût été fort difficile de mêler de
+l'opium ou d'autres poisons dans le vin ou les aliments. Xoryl avait
+coutume, par surcroît de prudence, d'éprouver l'appétit des deux
+molosses avant que Tullia se fût mise à table; on le savait, et cela
+était un avantage de plus.
+
+Il faut se souvenir qu'il ne saurait y avoir rien de petit dans
+l'ensemble d'un plan sublime; que chaque détail tire sa valeur de la
+conception générale et qu'un esprit réellement profond revêt les choses
+de moindre apparence de leur _véritable_ point de vue. En lisant
+l'histoire des conspirations tombées avec les têtes des conspirateurs,
+on se sent étonné de voir, non pas comment elles sont tombées (cela
+n'est d'aucune importance, si ce n'est dans les écoles pour exercer la
+mémoire des jeunes et aimables enfants), mais pourquoi elles sont
+tombées. En découvrant le véritable motif de leur écroulement dans le
+vide, un esprit penseur en reste positivement interdit. C'est dans
+l'oubli d'un misérable détail que la grande Fatalité[7] va précisément
+se réfugier tout entière!... Est-il donc possible que les plus
+intrépides génies de la révolte, dont le regard embrassait, sans se
+troubler, les développements d'une machination formidable, se
+résignaient à relever de cet odieux dicton du vulgaire: «On ne peut pas
+tout prévoir»?
+
+C'est pour cela que Tullia Fabriana tenait compte des riens, à cause de
+la grande Fatalité.
+
+Pour elle, comme elle ne s'était asservie à aucune habitude, comme elle
+avait plié, de bonne heure, son corps à la faim, aux veilles, au froid
+et à la fatigue, les privations lui étaient naturelles, et ces choses
+poussées même à des proportions effrayantes, se seraient émoussées
+contre sa beauté, comme cela glissait sur la constitution de fer d'un
+Sergius.
+
+Elle ne tenait, sans doute, à cette beauté, réellement merveilleuse du
+reste, que comme à une arme de plus;--et l'on sait qu'en Italie, et
+particulièrement en Toscane, la beauté des femmes dure communément
+beaucoup plus d'années que dans les autres pays. Chose reconnue, à ce
+qu'il paraît, mais assez bizarre! les plus belles femmes de la Toscane
+ne sont pas celles qui ont vingt ans, mais celles qui ont souvent
+dépassé le double. Cette circonstance, soit dit en passant, ne pouvait
+pas être défavorable à ses projets.
+
+Les notes concises et les formules ignorées que les trois chercheurs
+d'alchimie avaient laissées dans le laboratoire, lui avaient aplani les
+difficultés de la science des poisons. Elle était consommée, comme
+Locusta, dans l'art des préparations qui foudroient, mais sans laisser
+de traces. Les plus étranges poisons florentins et indiens lui étaient
+d'un maniement familier, et souvent elle avait consacré de longues
+heures à les étudier et en approfondir la puissance.
+
+Retrouver les compositions subtiles et pénétrantes à l'aide desquelles
+la seule émanation d'un papier est mortelle, ne lui avait pas été
+difficile. Elle en avait dont les effets étaient assez lents pour que le
+soupçon ne vînt pas, et qui ne devaient frapper qu'à trois ou quatre
+sommeils d'intervalle, par exemple. L'emploi des lettres comme moyen ne
+laisse pas que d'être essentiellement difficile, à cause des soins et de
+l'exactitude qu'exige la préparation d'abord, ensuite à cause des
+précautions prises par les souverains et les pontifes pour échapper à
+ces sortes d'attentats. Cependant n'y a-t-il pas toujours de ces lettres
+que les princes prennent souci de lire!... Il ne s'agirait que de
+trouver deux premières lignes les saisissant dans l'à-propos de leur
+plus intime souhait du moment, chose que l'habitude des cours, la
+science du monde, l'observation, etc., facilite beaucoup dans un
+certain rang social. Il ne lui eût été guère malaisé de dessiner les
+armoiries de telle ambassade ou de tel consulat, de fondre un cachet,
+bref, de faire parvenir une lettre de telle manière qu'en supposant
+même, par impossible, la _non-réussite de la chose_, il aurait été
+impénétrable de savoir d'où elle venait...
+
+Maintenant, par exemple, en supposant deux ou trois mots dans un passage
+d'importance, écrits d'une manière difficile à lire, nécessitant
+l'approche des yeux; une phrase dont le sens serait douteux et d'un
+grand intérêt..., de telle sorte que celui qui écoute soit porté à
+saisir, dans une inadvertance, le papier entre les mains du secrétaire,
+pour contrôler lui-même la question et justifier de la supériorité de
+ses propres yeux..., etc., etc.; une lettre, enfin, contenant des
+paroles meilleures pour le foyer allumé que pour les archives...,--nous
+disons lettre, nous pourrions aussi bien songer à une fleur, un
+éventail, un mouchoir.--On se souvient de la dernière partie du moyen
+âge en Italie.
+
+Il était donc possible d'affirmer que, grâce à sa position
+exceptionnelle, Tullia Fabriana tenait, sous mille formes, la vie et la
+mort de presque toutes les têtes couronnées de l'Europe dans le creux de
+sa belle main. La mort, sous un loup de velours blanc ou sous un loup de
+satin rose, n'est-elle pas toujours la mort! Cela ne faisait pas pour
+elle l'ombre d'un doute.
+
+Il y avait, dans la chambre à coucher de la marquise, quelque chose de
+spécial. Une porte admirablement soudée tournait sur elle-même avec un
+pan de mur et laissait à découvert des marches de pierre. Cela
+conduisait à un profond souterrain.
+
+Ce souterrain n'avait par lui-même aucune issue. Il pénétrait sous le
+palais dans toute l'étendue de la façade. Il n'y avait là que des
+tonneaux de fer, peints en couleur de bois et rangés les uns à côté des
+autres. Cela ressemblait à une grande cave. Seulement un tube de plomb
+reliait ces tonneaux les uns avec les autres et remontait, en spirales
+de serpent, à travers les pierres. Fabriana seule pouvait savoir où sa
+terrifiante extrémité se retrouvait.
+
+A l'entrée de ce souterrain, à la troisième marche, il y avait une autre
+porte invisible fermée également d'un pan de mur qui se mouvait
+lorsqu'on pesait sur un bouton d'acier couleur de pierre et caché parmi
+la mousse.
+
+Dans ce second souterrain se trouvaient une torche, un miroir, une
+caisse de déguisements et leurs papiers de sûreté, d'excellents
+pistolets doubles, accompagnés de deux épées de voyage et de deux
+yatagans empoisonnés.
+
+Deux bourses d'or mêlé de diamants étaient jetées sur la caisse.
+
+Dans le cas d'une surprise, d'une arrestation par une escorte (chose qui
+paraissait située au delà des prévisions normales, mais qu'elle était
+prête à recevoir), elle eût pris Xoryl entre ses bras, de peur que, ne
+connaissant pas les rampes dangereuses, la petite fût tombée là comme
+dans un précipice et se fût tuée. Une fois descendues, le mur en se
+refermant sur elles était assez épais et assez parfaitement joint pour
+que le son ou tout autre indice ne fût pas venu les trahir. D'ailleurs,
+il y avait la première porte à trouver avant que de parvenir à celle-là.
+Les profondeurs du souterrain s'enroulaient sur elles-mêmes; c'était
+d'un abord aussi difficile que les hypogées ou les sérapéums de
+l'Égypte. Elles se fussent déguisées en attendant la nuit. Cela
+s'ouvrait, par une porte cachée et pareille aux autres, sur l'Arno; une
+barque suspendue à l'entrée, au-dessus du fleuve, n'avait besoin que
+d'un balancement accompagné d'un coup de yatagan dans les cordages pour
+être mise à flot. Elles fussent parties à force de rames.
+
+Fabriana savait où trouver, à une lieue de là, des chevaux africains.
+Une fois en selle, elles eussent gagné Venise ou Gênes; la marquise y
+avait deux villas de plaisance, et de sûreté.
+
+L'essentiel avait été d'atteindre ce but, d'être inabordable, invisible
+et imprenable, bon ou malgré tout le monde, elle et sa conduite, quand
+elle l'eût voulu, en pleine Florence et au grand soleil.
+
+Cependant le palais ressemblait aux autres palais; à part la grandeur et
+la beauté de l'architecture, il ne présentait rien de particulier. Les
+laquais affairés et les intendants circulaient dans les cours et dans
+les appartements extérieurs. Seulement, il y avait peu de bruit. Le
+palais avait pour caractère distinctif un certain silence.
+
+Les visites étaient très souvent et très agréablement reçues; la
+conversation y était d'une liberté engageante; on eût dit que les portes
+s'ouvraient toutes seules et que la négligence était même poussée à
+l'excès. A la moindre inquiétude, cependant, le train des choses y eût
+instantanément changé d'aspect et se fût déformé jusqu'au terrible. En
+trois secondes, il eût pris l'allure d'un état de siége avec une
+précision et une intensité de déploiement de toutes ses forces à la fois
+qui eussent broyé, sans tumulte ni désordre, ceux qui se fussent
+trouvés, avec une fâcheuse intention, dans les rouages de ces pierres
+vivantes. La Fatalité y eût obéi mécaniquement, d'une très horrible
+manière. C'eût été comme dans les contes arabes: disparition! L'éclat de
+rire y eût été anéanti avec les rieurs dans des ténèbres subites, si,
+par hasard, il y eût eu de bons vivants parmi les victimes dans cette
+sombre minute! Après l'éclair tout fut rentré dans la tranquillité
+habituelle, tout, jusqu'au sourire de la pâle enchanteresse.
+
+De cet état de choses, il résultait donc ceci: que la marquise Fabriana
+pouvait faire à peu près ce qu'elle voulait chez elle, sans être ni vue,
+ni épiée, ni soupçonnée, ni commentée; qu'elle n'était, autant qu'il est
+possible, à la merci de personne, et qu'elle pouvait s'estimer à l'abri
+de ces incertitudes perpétuelles d'être troublée dans sa solitude.
+
+Nous ajouterons que ces précautions, les eût-on remarquées en partie,
+n'eussent jamais semblé que toutes naturelles de la part de deux femmes
+vivant seules, retirées et exposées. La situation isolée du palais
+aurait suffi pour les justifier.
+
+ Note 7: _Fatalité_ est pris ici dans le sens de concordance
+ fâcheuse, de forces de circonstances, et non sous un autre point
+ de vue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+Aventures chevaleresques.
+
+
+ «Vous les reconnaîtrez par leurs fruits.»
+
+
+C'était par cette petite porte du pavillon que Tullia Fabriana sortait
+souvent, de nuit, vêtue en cavalier, l'épée à la hanche et le masque sur
+le front.
+
+Toujours seule.
+
+Sous ses vêtements elle portait une cuirasse d'acier d'une légèreté sans
+pareille: c'était l'ouvrage de l'un des vieux artistes du XVIe siècle
+qui réussissaient une fois un chef-d'oeuvre d'armurerie et de
+ciselure. L'un de ces inconnus, qui trempaient des dentelles
+damasquinées, avait également travaillé la fine et puissante cotte de
+mailles qui l'emprisonnait depuis les pieds jusqu'à la gorge.
+
+Ses gantelets étaient tramés avec un dur filet d'airain merveilleusement
+caché sous la soie. Son feutre, d'où s'échappaient de fausses boucles de
+cheveux noirs, avait, à l'intérieur, une visière en treillis d'acier qui
+se relevait et s'abaissait suivant son bon plaisir.
+
+Elle ne semblait nullement gênée dans ce costume; elle marchait vite, le
+manteau rejeté sur l'épaule, comme un chevalier. Les rares passants,
+malgré son allure modeste, s'écartaient presque toujours de son chemin,
+sans savoir pourquoi.
+
+Que signifiaient ces ajustements? Était-ce l'amour des aventures? Mais
+non: elle n'était point femme à commettre de ces folies.
+
+Les cris familiers des oiseaux de la Mort lui disaient:
+
+«Belle dame, voici le glas de minuit. C'est l'heure où nous avons heurté
+nos ailes contre vos vitraux; nous connaissons votre lampe. Les rues se
+font désertes, l'épée se brise dans l'embuscade: c'est le noir danger
+qui guette, avec nos yeux, dans la solitude endormie. Femme, tu deviens
+téméraire, toi si prudente, si profonde et si sage toujours. Retourne!
+et c'est un conseil de vieillard; nous nous intéressons à toi.»
+
+Elle marchait et s'avançait, tranquille, au milieu des ruelles, dans les
+faubourgs équivoques et ténébreux.
+
+Ah! c'est qu'elle éprouvait parfois le grand vertige d'elle-même; elle
+le sentait bien: ce qui lui restait d'humain pouvait la quitter à chaque
+instant; elle ne tenait presque plus à la terre, et elle n'existait pas
+en vérité. Or il fallait qu'elle se souvînt de son corps, puisqu'elle
+avait dit: «J'attendrai».
+
+C'est pourquoi, par une réaction nécessaire, elle venait se retremper
+dans le spectacle de quelques souffrances, pour ne pas oublier qu'elle
+existait.
+
+Le costume lui avait paru plus commode masculin que féminin dans cette
+circonstance, motif qui l'avait déterminée à le choisir.
+
+Elle montait bien des rampes dégoûtantes, elle trouvait bon nombre
+d'horribles tableaux; à peine son mouchoir imprégné de sels odorants la
+préservait-il des atmosphères suffocantes et pestiférées.
+
+Elle donnait son or et sa science, non point parce que c'était «une
+bonne action», mais parce que autant faire cela que le reste, et qu'elle
+en avait l'occasion.
+
+Elle connaissait trop, sans aucun doute, l'irrémédiable immensité des
+douleurs, pour penser une minute que, fût-elle apparue à des millions
+d'êtres dans la seule Europe, cela eût signifié grand'chose. Aussi la
+question du bien qu'elle faisait n'était que très accessoire pour elle.
+De pareilles fantaisies auraient été déplacées probablement, si elles
+eussent été dictées par ce seul mobile d'un ordre inférieur. L'immense
+oubli de tout, de son rang, de sa position, des conventions du vêtement
+féminin, des causeries et des salutations auxquelles se livrent avec
+dignité les personnes de distinction, pour tuer le temps, enveloppait
+ces démarches. Une auréole d'éternité l'éclairait dans toutes ces façons
+étranges. Souvent elle passait la nuit comme cela, au risque d'être
+assassinée, et s'en revenait au point du jour sans avoir ôté son masque,
+sans avoir dit son nom, sans avoir laissé mouiller ses gants. La
+comprendra qui pourra!
+
+--C'est bien! disait-elle, et elle sortait.
+
+La femme de Caïn l'eût comprise.--Elle manquait de cette _sensibilité_
+que les personnes aux paroles charitables _aiment à trouver_ dans la
+femme.
+
+Froide, elle pouvait être d'une tristesse infinie en elle-même; mais ces
+enfants malades,--par exemple,--qui lui tendaient leurs petits bras,
+avec des inflexions de voix suppliantes, n'émouvaient pas beaucoup ce
+sombre coeur inaccessible.
+
+Les personnes mentionnées se seraient émues, quitte à discourir deux
+heures après sur «la nature humaine», en voyant les pauvres enfants
+guéris soit martyriser quelque animal, soit injurier quelque malheureux,
+soit faire acte de méchanceté foncière, lâche, opiniâtre, sans but ni
+motif;--bref manquer de charité pour tout ce qui souffre comme ils
+souffraient. Le discours eût duré quelques demi-heures, perte de temps
+qu'elle évitait en n'étant pas stérilement impressionnée. Elle agissait
+dans la mesure des forces dont elle disposait: si peu que ce fût,
+c'était ce qui lui était bien permis de faire. Était-ce donc sa faute si
+les douleurs mêmes ne pouvaient troubler son âme?
+
+Elle avait accepté de remplir ce métier mystérieux dans Florence, malgré
+les deux asiles qu'elle avait encore établis en Toscane sous un autre
+nom que le sien. Elle semblait s'être créé le passe-temps original de
+supprimer quelque chose, ne fût-ce qu'un rien, dans l'universel malheur!
+Sa constance, à ce sujet, ne se décourageait et ne se dégoûtait jamais
+dans l'occasion. C'était une façon d'attendre ce qu'elle attendait.
+
+Sa main ne tremblait pas plus en tenant le scalpel que le livre ou que
+l'épée, et il lui paraissait sans doute aussi naturel d'écrire, auprès
+d'un grabat, la formule des drogues étranges qui soulagent les tourments
+et retardent l'agonie, que d'écrire une ode en vers saphiques sur
+l'inconstance des passions.
+
+En ceci, Tullia Fabriana ne cessait pas d'être grande et impassible.
+
+Il ne lui avait fallu qu'une réflexion pour la décider à ces risques et
+périls de déguisements; c'est qu'elle devait faire ce que bon lui
+semblait, sans relever de personne.
+
+La première fois que, devant la glace, en s'habillant, les mailles
+d'acier avaient brillé sur ses membres blancs et souples, elle avait eu
+un sourire de tristesse.
+
+La seconde fois, elle n'y avait pas même fait attention.
+
+Elle s'était vue forcée d'agir elle-même sans doute parce qu'elle ne
+tenait pas à être connue, et que, lorsqu'elle consentait à l'action,
+elle devait aimer à faire toute chose, si peu que ce fût, aussi
+exactement bien qu'il lui était permis.
+
+La science colossale, étourdissante, extra-terrestre, l'intuitive
+habileté de sa main et son froid regard de génie ne pouvaient se
+remplacer: quelques lignes écrites à la hâte sur ses genoux, des plaies
+refermées et des membres sauvés, la flétrissure et la désolation de
+beaucoup d'existences conjurées par un moment de sa bonne volonté et de
+son courage, étaient préférables à l'insuffisance de quelque argent et
+valaient une autre occupation.
+
+D'ailleurs la concentration perpétuelle de ses pensées en elle-même lui
+permettait de travailler n'importe où, en faisant n'importe quoi, tout
+aussi bien que dans son palais.
+
+Une ou deux paroles dites avec sa voix absolue et tranquille, donnaient
+plus de force et calmaient davantage, touchaient plus juste enfin (vu sa
+sécurité d'évaluation intellectuelle de ceux qu'elle approchait), que
+n'eussent fait, par exemple, les exhortations de ceux qui ont toujours
+la manie «_d'être dans le vrai_».
+
+Soit dit en passant, les coeurs sensibles, les coeurs _simples et
+sans détours_, ne sont souvent bons qu'à faire souffrir ceux auxquels
+ils s'intéressent; avec le meilleur vouloir, ils sont généralement la
+cause des plus grands embarras.
+
+Au total, elle pouvait, en tant que femme, estimer que son action était
+une espèce de devoir, et elle remplissait ce devoir stoïquement.
+
+Souvent, lorsqu'elle rentrait le matin, à l'heure où la clarté des
+lampes se ternit, où le ciel se couvre de teintes mortuaires, où les
+lassitudes de l'esprit et les dégoûts du coeur ne laissent que le
+vide, le vide immense et pesant dans le découragement de la pensée, à
+cette heure où la plupart des personnes, enfin, comprennent la
+possibilité de l'éternel néant,--oui, souvent, il lui arrivait
+d'entendre les dernières mesures des danses finales qui bruissaient,
+étouffées, à travers les stores et les grands orangers des autres
+palais.
+
+Mais elle ne perdait pas le temps à se rappeler, alors, ces heures de
+rêves noirs et de stupeurs profondes qu'elle venait de quitter. Elle ne
+tenait pas à comparer les agonies affolées et les cris sans nom, les
+hurlements et les soifs puériles de vengeance, enfin les concerts variés
+que présente aux amateurs la répugnante Misère, quand elle n'est pas
+silencieuse, c'est-à-dire plus lugubre encore, elle ne tenait pas à
+comparer, disons-nous, toutes ces plaintes avec les bouffées de joie
+harmonieuse et insouciante.
+
+Elle ne jugeait pas, ayant d'autres pensées.
+
+Elle prodiguait ses forces et ses secours, parce que cela lui convenait.
+Ce que faisaient les brillants élus des fêtes nocturnes et ce qu'elle
+avait passé la nuit à accomplir s'entre-valait pour elle! Chacun avait
+rempli son devoir et son temps d'une manière quelconque et selon sa
+préférence.
+
+Trois fois, depuis cinq ou six ans qu'elle risquait cette promenade,
+lorsqu'elle était à Florence, dans les intervalles de ses voyages
+lointains, trois fois on avait attaqué Tullia Fabriana.
+
+La première fois, elle avait tenu, sans appeler, contre de pauvres gens,
+et grâce à sa flamboyante manière de tenir une épée, on s'était enfui
+après quelques coups de pointe dont trois assaillants étaient restés sur
+le pavé.
+
+La seconde, elle jeta une poignée de florins et leur dit de sa voix
+calme:
+
+--C'est parce que je ne me soucie pas de vous tuer.
+
+Et, entr'ouvrant son manteau, la marquise laissa voir les pistolets,
+tout armés, de son ceinturon.
+
+La troisième, elle se vit cernée subitement. Il était deux heures de la
+nuit. C'était au sortir d'un bouge où elle venait de sauver de la
+maladie et de la faim deux familles moribondes.
+
+Elle abaissa précipitamment sa visière, fit feu deux fois et mit l'épée
+à la main. Comme elle avait affaire à une meute d'ivrognes pauvres, qui
+se ruaient en aveugles sur elle, toute défense était paralysée et
+impossible. On sauta sur ses bras.
+
+Elle se dégagea une seconde fois par un mouvement terrible; mais, se
+voyant désarmée, elle eut un sourire amer sous son casque. Un stylet
+vint se briser la pointe sur sa cuirasse; un autre l'eût aveuglée sans
+sa visière: malgré les coups de poing d'une précision et d'une force
+étranges dont elle défonça, pendant quelques secondes, un certain nombre
+de trognes et de poitrines, elle comprit de suite qu'on allait finir
+par l'étouffer ou l'étrangler. Dans le fort de cette lutte, et voyant
+luire les grands couteaux, elle portait déjà une bague empoisonnée à ses
+lèvres pour ne pas tomber vivante à leur merci, lorsqu'un des
+personnages cria un nom inconnu et qu'elle n'entendit même pas.
+
+A ce seul mot, tous s'écartèrent. On échangea quelques paroles à voix
+basse: leur effet fut étonnant. Ceux qui l'entouraient s'agenouillèrent
+devant elle et lui demandèrent pardon. Elle ne répondit rien; mais,
+debout au milieu des groupes hideux éclairés par la lanterne d'un
+ex-voto, elle remit son épée dans sa gaîne et s'en alla lentement.
+
+Depuis, on ne l'inquiéta plus. Dans les ruelles les plus désertes et les
+plus sombres, un appel de sa voix eût suffi pour la défendre; mais elle
+n'aurait pas appelé. Tacitement les pauvres s'entendaient pour le
+reconnaître et ne pas lui faire de mal. Ils se défendaient de la suivre
+par respect; d'ailleurs un cheval tout sellé l'attendait au point du
+jour à un tel endroit, et un temps de galop eût distancé les espions de
+tout genre: on ne la questionnait jamais...
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Fiat nox.
+
+
+ «Heureux qui vit et meurt sans femme et sans enfants!...»
+
+ (_César-Auguste_).
+
+
+Le lendemain de la présentation du comte de Strally, vers huit heures du
+soir, Tullia Fabriana était dans son palais, dans un appartement
+spacieux et retiré. C'était celui qu'elle préférait; elle y passait la
+plus grande partie de son temps à Florence; jamais autre créature que
+Xoryl n'y avait pénétré. Ce salon circulaire présentait un aspect
+d'extraordinaires splendeurs. Huit grandes statues en basalte noir,
+arrachées aux vallées tumulaires d'Éthiopie, et dont les têtes naïvement
+sculptées, exprimaient un supplice intérieur, supportaient ensemble,
+avec leurs seize bras tendus et crispés, la fresque du plafond
+représentant Isis voilée dans la nuit pleine d'étoiles. Les tentures
+étaient remplacées par des surcharges de draperies en velours fauve, aux
+reflets dorés. Une profusion de peaux de lions et de tigres du Levant
+cachaient complètement le parquet. Une croisée unique, à vitrail
+précieux, était ouverte sur les jardins. Des cordons, tressés de ganses
+et de filigranes d'or, y retenaient, demi-tendue, une natte en paille
+brune devant préserver du soleil sans trop d'obscurité.
+
+Près de la balustrade il y avait deux caisses de nacre remplies de
+toutes les fleurs rares des climats les plus lointains. Des faisceaux
+d'armes anciennes étaient appliqués dans les draperies.
+
+Au milieu de la chambre, sur une table d'ébène, resplendissaient un vase
+florentin en or, une aiguière pleine de fruits et deux coupes d'émail
+d'une haute antiquité. Un sphinx, de longueur colossale, également en
+lave durcie et noire et faisant comme le pendant de ces cariatides,
+était placé dans une sécante tirée à gauche de la croisée; son dos
+énorme était creusé et comblé de peaux de martre et d'hermine. Sur ce
+magnifique lit de repos, Fabriana s'était indolemment étendue ce
+soir-là. Près d'elle, une veilleuse bleue, élevée sur un trépied d'or et
+allumée nuit et jour dans une petite urne de cristal, brûlait une huile
+odorante.
+
+Autant qu'il était permis d'en juger, la marquise était d'une taille
+grande et svelte. Elle était vêtue, à cause de la chaleur étouffante,
+d'un nuage de batiste en forme de peignoir échancré de la poitrine et
+découvrant ses épaules quelque peu. Des gouttelettes de sueur se
+diamantaient sur sa chair ferme et neigeuse. Cette trame transparente et
+molle qui enveloppait son corps laissait deviner les plénitudes de la
+statue de Cléomènes. Sa tête, sur laquelle tombait le rayon de la
+veilleuse, était d'une carnation très blanche. Les masses lourdes et
+dorées de ses cheveux se partageaient sur son beau front mat et
+retombaient en flocons de boucles radieuses derrière sa tête, inondant
+son col et son dos. Ses yeux, dont les prunelles aux lueurs noyées
+étincelaient comme deux pierreries noires, regardaient vaguement le
+groupe effroyable enchaîné autour d'elle. Elle avait des sourcils d'une
+impassibilité intelligente. Le nez tracé avec une sévère finesse de
+dessin, était droit; l'air de son visage était séduisant: ses narines
+déliées bougeaient, rosées et diaphanes, à chaque soulèvement de sa
+poitrine. La vie circulait avec une saine volupté dans cette belle dame
+étendue. Sa bouche, parfaite, était d'un rouge vif, pourpre, et comme
+velouté par les plis de sa belle peau: ses dents lactées mordaient
+légèrement sa lèvre inférieure. Hier, le sourire tempérait l'expression
+royalement dédaigneuse de cette bouche, aujourd'hui rien ne souriait
+dans sa physionomie. L'un de ses bras était recourbé sur son front dans
+une attitude abandonnée; entre deux doigts de la main qui pendait sur ce
+front, elle tenait une bouture de fleur indienne, sorte de brunelle aux
+parfums excessifs, qu'elle remuait, et dont elle touchait gracieusement
+son visage de temps à autre. Son autre bras, moulé par quelque divin
+statuaire, tombait de la manche aux dentelles flottantes et pendait
+jusque sur les fourrures. A l'un des doigts menus de cette main, elle
+avait un anneau d'or constellé de grosses émeraudes: cet anneau formait
+sa seule parure; elle ne le quittait jamais, même le long du sommeil,
+pour des raisons particulières. Ses pieds nus jouaient dans de blanches
+mules de velours festonnées de broderies moresques.
+
+Elle rêvait ainsi, perdue au milieu de sa beauté, ressortant, toute
+suavement couchée, du fond sombre qui l'entourait, et, certes, à la voir
+si presque positivement exempte des soucis possibles, on n'eût pas
+deviné de quelle nature était l'effrayant rêve, le rêve inouï! qui
+vivait dans son âme inexplorée.
+
+Elle regardait depuis longtemps les torses démesurés sur lesquels
+miroitait la lumière de la veilleuse.
+
+La soirée au dehors, s'obscurcissait.
+
+Souvent, dans la campagne, un rayon de lune étreignant des ruines est
+une évocation. Les pierres vêtues de mousses et de souvenirs, paraissent
+avoir vu tant d'histoires et d'événements oubliés! Les légendes
+s'éveillent, les bois et les bruyères se peuplent de visions et de
+murmures... des formes se promènent dans le silence. Pareille au savant
+qui reconstruisait les fossiles de la nuit du monde avec un fragment de
+leurs défenses, l'âme recrée alors les temples, les manoirs et les
+palais avec les débris d'une colonne, et la méditation touchant le vaste
+songe de l'existence, la grande mélancolie du Devenir enveloppe
+invinciblement l'esprit.
+
+Ici, dans ce salon, l'entourage des cariatides semblait en exclure la
+sauvage majesté. Il leur manquait l'immensité, le spectacle de l'espace
+embrasé par le simoun. Ils paraissaient n'être plus environnés de la
+solitude des siècles... mais ils portaient avec eux tout cela pour
+Fabriana. Son âme suppléait aux déserts pour ces ruines. A sa volonté,
+la chambre devenait profonde; sous son regard, les murailles se
+reculaient et se faisaient lointaines. Ces colosses noirs, arrachés aux
+tombeaux des rois d'Abyssinie et d'Égypte, réveillaient en elle des
+faits anciens. On eût dit souvent que leurs yeux avaient l'air
+d'échanger avec ses yeux une pensée sans nom, sans limites, sans
+espérance, glacée comme eux, triste de leur tristesse. Longtemps ils
+n'avaient eu que le pélerin des bords du Nil à qui jeter de loin en loin
+une de ces réflexions que gardait leur silence et que leur aspect
+inspirait. A quels souverains les aïeux de Fabriana les avaient-ils
+achetés?... Elle ne savait pas. Seulement elle aimait ces fronts
+douloureux parce qu'ils symbolisaient sans doute quelque chose pour
+elle.
+
+Elle abaissa ses paupières et, comme en proie aux concentrations de
+l'esprit sur un seul point de vue, elle murmura ce seul mot:
+
+--J'essaierai.
+
+Quelques instants se passèrent.
+
+--Au reste, ajouta la superbe songeuse, n'est-ce pas la seule réalité
+qui vaille la peine que je vive pour elle, maintenant?...
+
+Son regard se souleva de nouveau vers les vieilles pierres noires à
+figure humaine qui semblaient être pour quelque chose dans le fond de sa
+pensée, et elle continua de se parler d'une voix calme et pure, bien que
+très basse et à peine distincte:
+
+--Essayons de rappeler les choses et les fantômes, puisque je vais
+vivre!...--Oui, le soir, lorsque dans les flots plombés du Nil
+s'assourdissait le bruit des rames de la barque impériale, quand l'air
+s'imprégnait des senteurs exhalées par les immenses floraisons que
+les esclaves nubiens plantaient autour de la vallée des tombeaux,--et
+que sur les hautes pyramides argentées par les nuits orientales
+brillaient, comme des phares du désert, les inscriptions des mages
+d'Osiris;--lorsque les caravanes chargées de myrrhe, de gomme, de
+camphre et d'or, et venues de la Bactriane ou de la Perse, passaient
+confusément, au loin, dans l'étendue, avec leurs torches, leurs
+éléphants, leurs richesses et leurs esclaves; lorsque,--à travers un
+mirage de sables, de verdures et d'étoiles,--le vent s'embaumait dans
+le feuillage des cèdres et des palmiers; quand les phénix immortels
+volaient sur les sépulcres des pharaons; enfin, lorsque le monde fut
+riche une fois dans sa vie, souvent, dès la tombée de la nuit, souvent
+la belle reine de l'Heptanomide antique aimait à s'attarder sur le
+fleuve.
+
+Alors depuis les piliers d'Hercule jusqu'aux steppes boréales, le monde,
+avec ses peuples, ses rois et son mystère, en venait à cette femme!...
+
+Son nom formulait toutes ces images.
+
+Elle resta une minute sans parler et s'accouda sur le sphinx.
+
+--C'était, je crois, la dernière enfant de cette dynastie trois fois
+séculaire des Ptolémées Lagides. Elle descendait du soldat macédonien
+jeté là par la funèbre indifférence d'Alexandre. Les excès avaient
+atténué en elle la pureté des lignes de cette beauté grecque transmise à
+sa race par le soldat.
+
+Cependant, grâce aux philtres balsamiques et aux essences dangereuses
+que lui distillaient les prêtres, elle conservait sa pâleur ambrée et
+solaire.
+
+Ah! c'était la grande insensible. Elle s'accoudait au fond de la cange
+sur sa panthère favorite; les roseaux bruissaient, obstrués par les
+alligators et les hippopotames. Elle reposait, vêtue de son astrale
+nudité, sur des étoffes dont les secrets du tissu n'ont pas été
+retrouvés, et qui étaient les présents des satrapes d'Asie Mineure.
+Comme le monarque assyrien, elle devait prouver, à huit cents ans
+d'intervalle, que la mort n'était pour elle qu'une esclave comme les
+autres. Le triumvir d'Actium ne devait pas orner son triomphe de cette
+vivante! Toute lasse d'avoir lascivement étudié dans les salles
+souterraines de ses palais ce que ses esclaves pouvaient supporter de
+tourments sans mourir, elle réfléchissait. A ses pieds, jouait l'une de
+ses filles naïves élevées pour la servir d'une certaine façon et dont
+elle s'accommodait. Les vertiges des éblouissantes et profondes nuits
+entouraient cette reine, fille des terreurs, du silence et de la
+volupté! Elle se perdait, inéblouie de sa propre majesté, dans quelque
+rêve que nul ne sondera jamais... C'était sublime.
+
+Tullia Fabriana courba la tête, et après une seconde:
+
+--O passé!... dit-elle comme un murmure.
+
+Ces paroles avaient rendu la chambre fantastique.
+
+--Vous êtes fidèles et vous gardez les secrets malgré les années sans
+nombre, statues aux bouches de pierre!... Mais lorsque vous souteniez
+les travées où les restes de ces rois des vieux mondes reposaient
+embaumés près du Nil, sans doute l'avez-vous vue passer ainsi, la grande
+reine!
+
+Elle les regarda et reprit sa rêverie.
+
+--O belle et sombre amie, je ne connaissais pas ton histoire, et
+cependant, lorsque j'entendis prononcer ton nom pour la première fois,
+je me souviens d'avoir tressailli, moi qui ne sais plus tressaillir. Mon
+âme était déjà révoltée d'être forcée de vivre dans ces siècles
+d'humiliation! Dès ma jeunesse, en considérant l'humanité, je compris
+les larmes de Xercès et, comme les vieillards, je ne vivais déjà que du
+passé, ce spectacle ayant creusé dans mon coeur les rides que l'âge
+seul refusait à mon front. Mon âme n'est pas de ces temps amers! Vous le
+savez, Esprits, vous qui êtes attentifs à ceux qui vous parlent sans
+étonnement, vous savez qu'aux récits de toute cette histoire il m'a
+semblé--plus d'une fois--que ma mémoire, abîmée tout à coup dans les
+domaines profonds du rêve, éprouvait d'inconcevables souvenirs.
+
+Depuis cette heure, continua-t-elle après un silence, depuis cette heure
+où j'ai fixé mon avenir, je tiens compte, malgré moi, de la sourde
+hésitation de ma conscience, et j'essaie vainement de combler de longs
+intervalles. Mes jours se soudent à mes jours comme les anneaux d'une
+chaîne que je suis obligée de porter et qui m'accable sous son poids. Il
+me semble que depuis longtemps mon âme s'est brusquement arrêtée au
+milieu de je ne sais quelle route immense, et la terre me paraît lugubre
+comme une prison. Ah! c'est cela, c'est cela surtout qui m'interdit! Je
+souffre de vivre, n'ayant plus rien à tirer de la terre... et ne pouvant
+cependant pas m'en détacher.
+
+Elle ferma les yeux pendant un moment de silence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Ténèbres.
+
+
+ «Le flambeau n'éclaire pas sa base.»
+
+ (Proverbe arabe.)
+
+
+Sombre, elle continua:
+
+--Je pourrais m'en détacher! N'ai-je pas ce talisman de liberté, cet
+anneau qui contient pour moi la nuit où personne ne travaille plus!
+
+Et, s'interrompant, elle fit bouger un ressort de sa bague: une émeraude
+se dérangea, laissant voir quelques grains d'une poudre brune dans le
+chaton.
+
+--Mais les spectacles les plus contraires ne peuvent ni me distraire ni
+me troubler; je n'ai pas besoin de l'anneau; je suis parvenue, à force
+de lutte, à l'identité de moi-même. Pour l'empire du ciel, je ne saurais
+oublier la suprême tristesse de vivre ni descendre de la sphère où j'ai
+atteint. Les sympathies et les aversions des gens passent,
+indifférentes, devant ma solitude. J'ai commencé à mourir depuis
+longtemps; l'horizon est assombri; mon coeur est une grande mélancolie
+glacée: il me semble que je ne change plus.
+
+Je ne frémis pas de ce que je n'aime rien, et c'est parce que je ne
+tiens à rien que je suis au-dessus de la plupart des souffrances. Je ne
+sais pas me satisfaire de ce qui dure peu; je n'ai point d'enthousiasme
+pour ce qui finit; je n'aime pas le bruit du vent dans les forêts; je
+n'aime pas l'Océan ni les astres de la nuit; je ne tiens guère à une
+beauté qui doit s'annuler d'elle-même et qui est à la merci du moment
+qui passe; rien, désormais, de terrestre, ne me captivera.
+
+En prononçant ces paroles, Tullia Fabriana s'était levée et avait allumé
+un candélabre. Elle marcha vers un angle de la chambre, en face d'elle,
+et souleva la tenture qui masquait cet angle. Une des lames de cèdre
+glissa dans la boiserie; la marquise prit un livre dans cette case, et,
+posant le candélabre sur la table, elle vint reprendre son attitude sur
+le sphinx.
+
+Elle ouvrit le volume et feuilleta les pages.
+
+C'étaient environ cent feuilles de parchemin reliées entre deux plaques
+d'un métal noir et solide; l'agrafe des fermoirs était enrichie de
+pierres précieuses; c'était un manuscrit, bien que l'égalité des
+caractères semblât d'une perfection typographique.
+
+L'écriture était précise, fine et serrée; pas une rature. Les deux tiers
+seulement du livre étaient remplis.
+
+--Cependant, continua-t-elle, malgré le peu d'intérêt que je leur
+accorde, il faut que je me souvienne de bien des choses, car si le
+secret des commencements ne m'est pas inconnu, si je suis au fait du
+mystère, si la Nécessité s'est révélée à elle-même en moi, je n'en reste
+pas moins la victime et je dois lutter contre elle jusqu'à mon dernier
+soupir.
+
+Elle commença de lire silencieusement.
+
+Voici ce qui était écrit sur la page:
+
+«Note 112e: Retour de cette exploration en Bessarabie.
+
+»Je venais de Kilia. Je rapportais sous ma cuirasse la bande de chiffres
+stellaires classée au rayon de l'Hermétique entre les signes cabires et
+les tables d'Éleusis, titre 21.
+
+»En route, les bohémiens, sous la tente desquels j'avais dormi,
+m'expliquèrent des secrets de leur science augurale. Une des filles de
+cette tribu me fit présent de l'amulette d'asbeste qui éclaire les
+précipices et les cavernes, sans être enflammée. Le mince rouleau de mon
+ceinturon renfermait un riche herbier. Ces femmes, qui parlent à voix
+basse dans le désert, en avaient cueilli, elles-mêmes, et desséché les
+fleurs précieuses; je connaissais la vertu de chacune de ces plantes. Un
+soir, le troisième depuis cette rencontre, comme je les quittais,
+l'enfant qui s'était défaite pour moi de sa pierre magique et à laquelle
+j'avais donné un collier d'or, m'accompagna quelques instants. Elle
+conduisait mon cheval; il faisait sombre. «--Tu es silencieux comme le
+sable, me dit-elle avec un son de voix familier; moi, je lis l'avenir,
+comme toutes celles qui marchent sans avoir de pays: donne-moi ta main,
+tu verras.» Cette phrase me fit sourire; j'ôtai l'un de mes gants, et, à
+cause de l'obscurité, je tins, au-dessus de la main ouverte que je lui
+présentai, l'amulette qui éclaire les abîmes. Au premier symptôme de
+saisissement qui parut sur ses traits--(sans doute à la vue du signe
+d'Isis au sommet du mont de Saturne ainsi que des puissances constellées
+qui couvrent le doigt d'Hermès et toute la percussion de ma
+main),--j'étendis cette main vers elle. Les paupières de l'enfant
+battirent; elle roula endormie sur l'herbe; je rendis les rênes et je
+disparus dans les ténèbres.»
+
+Tullia Fabriana s'arrêta; puis elle murmura vaguement:
+
+--Ce voyage m'a fait connaître une plaine de bataille dont j'aurai
+peut-être à me souvenir un jour.
+
+Elle reprit sa lecture.
+
+«Quelque temps après (j'ignore sous quels parallèles des frontières
+d'Asie je me trouvais lorsque ceci m'arriva), j'avais passé les
+montagnes et j'étais, par une claire nuit d'Orient, dans une profonde et
+silencieuse forêt. A travers les branches, je regardais par moments la
+Croix du Sud, afin de continuer mon chemin vers la Perse ou la Syrie.
+
+»Et, perdue dans la pensée, j'observais un point fixe de la Notion à
+laquelle j'étais déjà parvenue. Je méditais sur la correspondance de
+l'Universel, du Particulier et de l'Individuel avec l'Identité, la
+Différence et la Raison d'être, antérieurement présupposées et
+reconstituées en moi par l'Esprit. J'étais plongée dans l'Abstraction
+visionnaire, et, saisie par l'Immensité, je ne m'aperçus pas de ce qui
+me menaçait. Le cheval, effrayé brusquement soit par la voix lointaine
+d'un tigre, soit d'un bruissement d'écailles sous l'herbe, s'était
+emporté, et, tête baissée, dans les vertiges de son élan, il
+m'entraînait avec sa course furieuse au milieu de dangers invisibles, à
+je ne sais quelle mort imminente.
+
+»Un instant, la nuit me tenta. La dent des bêtes fauves ou les noeuds
+des serpents me séduisaient aussi bien que telle autre maladie. La mort
+ne me surprenait pas; ici ou ailleurs, peu m'importait. A cette heure-ci
+plutôt qu'à celle-là, sous l'océan, sous les feuilles ou sous terre,
+cela m'était devenu indifférent. S'il me restait un désir, c'était de
+reconstruire tout à fait les choses avant de les quitter, mais je n'y
+tenais même pas, sachant que je contenais déjà virtuellement leur
+explication absolue. Cependant j'avais dit aux Esprits que j'attendrais,
+je ne voulus pas accepter la mort. Je me recueillis immédiatement dans
+la Science du Feu, et je calculai mes forces d'enchantement.
+
+»Ayant autour de moi, dans l'éther, les vertus de la chasteté, ayant les
+six jours de jeûne derrière mes paroles, ayant enduré la soif pendant
+ces six jours et m'étant baignée la nuit précédente, ma main traça dans
+l'air, à tout hasard, les signes convenus, depuis les temps, entre les
+vivants et les morts. Le cheval s'arrêta, décrivit un cercle et
+s'abattit au milieu d'une clairière immense et lumineuse. Je me croisai
+les bras, debout et les yeux fixés sur la nuit; je prononçai, en
+chantant, les grandes paroles de l'Incantation, certaine que j'allais
+être tirée de péril par quelque chose d'inattendu.
+
+»En effet, au-devant de moi, dans le lointain, je vis apparaître un
+vaste éléphant; il accourait. Quand il fut arrivé tout près de moi, je
+lui montrai le Sud.
+
+»Il me prit par le milieu de mon corps, m'enleva du sol et me posa
+doucement sur son dos. Des lianes et des feuilles épaisses y étaient
+assujetties, c'était un lit de repos. Pendant que j'examinais cela, je
+sentis qu'on me touchait l'épaule; c'était mon cimeterre qu'il avait
+ramassé et qu'il me tendait.
+
+»Je me couchai et m'ajustai, pour ne pas tomber, avec les longues lianes
+qui pendaient sur ses flancs: une fois bien attachée, je m'endormis,
+étant fatiguée, après avoir marqué dans ma mémoire le point de la Notion
+où j'étais restée avant cet incident. A mon réveil, le soleil était au
+zénith; des palmiers, une ville d'Orient s'élevaient dans la solitude, à
+l'horizon. J'étais en Turquie d'Asie, c'était Bagdad. Je dénouai les
+lianes autour de mes membres et de mes reins; il me reprit comme la
+veille (je dis _la veille_, mais je ne sais pas le temps que dura mon
+sommeil: deux ou trois jours peut-être) et me posa doucement à terre. Je
+lui fis signe qu'il pouvait me quitter; il disparut, me laissant aux
+portes de Bagdad. Le shimiel soufflait ardemment; je fis quelques pas,
+et je m'étendis auprès d'une fontaine; une femme d'Arménie me donna à
+boire. Le soir même, je me retrouvai dans le palais du scheik Ismaïl,
+près des bazars; nous causâmes de cette souveraineté du pachalik de
+Bagdad, qui est déjà presque indépendante du gouvernement de la
+Porte-Sublime. Je lui parlai aussi de l'Europe: Ben-Ismaïl fut plein de
+distinction et d'amabilité.»
+
+Tullia Fabriana ferma le livre.
+
+--A quoi bon? dit-elle; est-ce que je puis m'oublier?...
+
+Elle se leva, replaça le sombre journal dans la case secrète, la tenture
+retomba. La marquise revint vers le sphinx; elle resta debout cette
+fois, la tête penchée, les paupières baissées.
+
+Évidemment, bien que sa figure n'exprimât rien, son âme s'était
+rembrunie jusqu'au terrible: elle songeait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+L'éternel féminin.
+
+
+ «L'eau qui danse, la pomme qui chante et le petit oiseau
+ qui dit tout.»
+
+ PERRAULT.
+
+--Maintenant, dit-elle, vers quel but précis et absolu doivent tendre le
+déploiement de ma volonté, l'expansion de mes forces et les
+déterminations de mon esprit?
+
+»Je sais que le triomphe des vastes desseins ne dépend pas de ce qu'ils
+peuvent présenter de stable et d'élevé; le rêve doit s'incarner dans
+l'exécution, dans le mécanisme froid de l'accomplissement, et ce sont
+les résultats qui lui assignent sa valeur; l'idéal n'a d'autre juge que
+lui-même. Chacun regarde un idéal; chacun doit tout faire, tout braver,
+tout sacrifier pour l'accomplir; mais, en soi-même, il ne faut pas tenir
+à l'accomplir. Tous les rêves s'entre-valent; la réussite pose la
+différence extérieure; mais si le passé n'est rien, qu'est-ce donc que
+ce qui se passe? C'est être dans l'incapacité que de se définir sur une
+seule pensée.
+
+»Je sais le but, et, quant à l'exécution, je ne dois pas, jusqu'à
+présent, me reprocher de négligences. J'ai marché, suivant les lois de
+la nécessité, vers sa complète réalisation. Qu'est-ce que j'espère?...
+Qui me jugera parmi ceux qui respirent? Quelle bouche peut, sous le
+soleil, proférer contre moi un anathème terrible?
+
+»Ah! le convive nocturne n'est pas venu souper avec moi dans Emmaüs; il
+n'a point laissé tomber sur mon front ses formules de miséricorde; il ne
+s'est pas transfiguré devant mes yeux sur les collines de Sion! Et
+cependant, Fils de l'Homme, et moi aussi j'ai bu l'eau du torrent! Les
+vivants ont jeté leurs ombres sur celle qui parle toute seule dans les
+ténèbres. Comme vous, j'ai regardé doucement les souffrants et les
+faibles; comme vous, Emmanuel, je fus tentée sur la montagne. Vous savez
+par quels actes et quels recueillements j'ai sanctifié, moi aussi, le
+jour du Sabbat; vous savez si, comme vous, j'ai prévu toutes choses,
+autant qu'il m'a été possible, pour que tout fût accompli.»
+
+Sa voix était comme un souffle guttural d'une limpide et harmonieuse
+égalité: elle mêlait plusieurs langages sans y faire attention. Elle
+parlait si bas qu'il eût été impossible de distinguer un mot à quelques
+pas du sphinx. Elle ne paraissait pas émue, seulement l'éclat de ses
+yeux s'était perdu en dedans jusqu'à rendre leur expression atone.
+
+«--Ce n'était pas un homme,--un homme ayant cinq à six mille ans de
+croyances dans les veines et qui, se supposant penser seul,
+n'accepterait la Force que pour se distraire?...--Inutile. Cela me
+fatiguerait de le faire massacrer dans les souterrains à coups de hache
+par mes Faces de plomb, le soir d'un Couronnement. C'était un enfant que
+je désirais: des yeux fiers, un sang riche, un front pur, une
+conscience, oui, c'était cela.
+
+»Esprits, dit-elle, vous le savez. Lorsque cette pensée me vint que je
+pouvais être utile, j'allais devancer l'Heure et quitter ce monde où
+jusqu'alors m'avait seulement retenue l'espérance de m'intéresser à
+quelque chose. J'avais pressé la sphère des rêves extérieurs, et ses
+deux pôles, glacés ou torrides, me semblaient stériles. Nul aimant ne
+m'attirait; la tranquillité de ceux dont le mouvement passe inaperçu
+d'eux-mêmes et qui, remplissant le métier qui leur donne le pain,
+demeurent à peu près satisfaits d'être venus,--ah! cette tranquillité,
+je ne pouvais la ressentir. Mes regards ne s'arrêtaient que par
+intervalles, et refroidis, sur les formes d'une nature qui ne me
+touchait plus. La pensée unique et fixe du suicide s'était roulée et
+enlacée autour de moi, comme un serpent autour d'un marbre. Rien ne me
+semblait valoir la peine d'une palpitation; je ne voyais que
+l'impassible Devenir. Les insectes que j'écrasais, sans le savoir, en
+marchant, les sueurs funèbres et les souffrances de mes pareils, que
+coûtait la condition où je suis liée, les êtres dont la mort, les
+privations ou les travaux étaient fatalement nécessaires à mon souffle
+inutile, excitaient en moi trop peu d'enthousiasme pour que je ne dusse
+pas me «faire justice» en les quittant.
+
+»Cependant, vous le savez, par une concession suprême, je ne désespérais
+pas d'une sensation en rapport avec mon esprit et pouvant l'intéresser
+dans la profondeur de son souverain désenchantement. Esprits! je vous
+l'avais demandée; mais comme ce pouvait être une faveur...»
+
+Une draperie fut écartée par un bras blanc: c'était Xoryl. Elle
+s'approcha de Tullia Fabriana et lui tendit une patère d'émail.
+
+--Voici deux lettres, dit-elle. L'armoirie violette est apportée par le
+secrétaire du nonce-légat: (Regrets et contrariétés de son Éminence,
+etc.)
+
+Le billet scellé d'un cachet noir, par un laquais en livrée de deuil.
+
+La marquise prit les deux lettres.
+
+L'enfant se retira.
+
+Tullia Fabriana regarda le cachet noir avec une certaine attention.
+
+Elle parcourut l'autre lettre, qu'elle laissa tomber, et elle continua:
+
+--... dangereuse, pour moi-même, puisque ce devait être une limite d'un
+instant, je m'étais abstenue d'employer, de ma propre autorité, les
+signes qui gênent la Nature et dont les effets ne se suspendent plus. Je
+vous avais soumis ce vague, cet unique et dernier désir en vous
+assignant un terme à partir duquel je devais cesser d'attendre son
+accomplissement. Si, dans le délai marqué, cette sensation ne m'était
+pas accordée, je devais penser qu'il importait peu que ce dernier pan
+du voile fût arraché pour moi, ici. Vous le savez: en tant que revêtue
+de l'organisme de la série humaine, je relève de toutes ces lois qui,
+parties des rapports infinis, viennent s'entrecroiser autour de ma
+volonté, et j'avais fixé un jour pour en finir avec elles absolument.
+
+Donc, ce soir, seule, renfermée dans le tonnant incendie de ce palais,
+j'allais boire la poussière de mon anneau. Que le vent dispersât les
+atomes insaisissables de mon corps, que l'ombre reçut les lignes de ma
+forme, que mon esprit rentrât dans l'anéantissement divin de son unité,
+telles étaient, pour moi, les décisions dictées par la véritable
+sagesse.
+
+Mais, Esprits, vous avez bien voulu satisfaire le désir de celle qui
+vous parle, et vous avez envoyé celui qu'elle attendait. Je ne le
+cherchais pas, je ne voulais pas le chercher! Ne devait-il pas venir de
+lui-même et à son heure! Ah! l'Enfant!... je me suis plue à parsemer son
+chemin, d'avance, des choses les plus attrayantes pour les enfants,
+étant sûre qu'il viendrait tôt ou tard, selon les pressentiments
+anciens! Je vous remercie, Esprits sublimes, qui présidez aux
+déterminations de toute virtualité, je vous remercie de m'avoir choisi
+vous-mêmes et amené cette aimable créature la veille du jour prescrit!
+Je vous félicite et je suis bien aise de sa beauté; mais son âme est
+neuve et profonde; elle ne demande que de s'emplir et que de vivre!
+
+Quels trésors d'ingénuités célestes doit posséder cette intelligence
+toute gracieuse! Tout ce qu'elle voit se couvre d'un prisme de rayons et
+d'insouciance; elle est pareille à l'une de ces forêts vierges de
+l'Idéal, où le premier voyageur, dès son premier pas et sa première
+chanson, est accueilli par les concerts enchantés de ses brises, de ses
+fleurs et de ses oiseaux, sortis des mille échos de ses taillis, de ses
+fleuves et de ses profondeurs harmonieuses.
+
+Que va-t-il arriver maintenant? Puissances qui vous intéressez au
+mouvement de ce système déterminé du ciel, à cause des souffrances
+qu'il signifie!
+
+Je ne pense pas l'ignorer.
+
+Il arrivera d'abord que cet enfant _me verra par ses yeux et selon lui_;
+je ne serai en réalité que l'occasion du déploiement de sa pensée; il se
+créera un être ineffable et indicible à mon sujet, et ce fantôme paré de
+toutes les notions vives qui lui sont propres, de la beauté absolue,
+sera le médiateur qu'il prendra pour moi. Ce qu'il aimera ce ne sera
+point moi, telle que je suis, mais cette personne de sa pensée que je
+lui paraîtrai. Sans doute, il m'accordera mille qualités et mille
+charmes étrangers dont je serais peu satisfaite si je les avais; de
+sorte que, en croyant me posséder, il ne me touchera même pas
+réellement.
+
+Ainsi est la loi des êtres dont le regard mental ne dépasse pas la
+sphère des possibilités, des formes et des espérances; ils ne peuvent
+sortir d'eux-mêmes dans leurs amours mystérieux.
+
+Effacer ce rapport de manière à ce que nous puissions nous joindre tels
+que nous sommes, dans l'Esprit, voilà quelle est la solution de la
+première face du problème.
+
+Pour cela, je dois devenir réellement sa vision; il aimera mon reflet;
+il faudra que j'anime ce reflet en m'y réalisant impersonnellement, en
+brisant les barreaux de sa prison, en remplissant de nouveau son sablier
+avec le mien. Je dois être morte pour lui d'abord, et me survivre selon
+lui.
+
+Si j'essayais de lui dévoiler la vérité, je passerais parallèlement à
+côté de lui à jamais, parce que cette vérité, modifiée à l'instant par
+son esprit, ne serait plus ce qu'elle doit être. Il ne la comprendrait
+que selon tel cercle, et alors il aurait raison de ne pas l'aimer. Elle
+l'attristerait, parce qu'elle ne lui paraîtrait pas en rapport avec la
+vision qu'il conçoit, avec l'idéal qu'il nomme de mon nom! Il faut donc
+que je veille pour déformer, par des transitions obscures, cette vision
+jusqu'à la réalité. Il faut que son idéal soit agrandi par un ensemble
+de réflexions nouvelles pour se trouver au point de vue où je suis.
+Alors il lui sera donné de voir celle qui l'attire.
+
+Si j'avais eu du temps à perdre, j'eusse presque regretté de ne pouvoir
+aimer.
+
+N'est-ce rien, d'ailleurs, que de préserver le plus longtemps possible
+cette belle vie, toute jeune, des ennuis amoindrissants? N'est-ce rien
+que de considérer la plus noble chose de ce monde s'émouvoir, admirer,
+s'étonner, rêver, palpiter, pour une image, pour un enchantement, pour
+une chose qui brille et qui ravit ceux qui ne _voient_ pas encore? C'est
+dit. Je m'efforcerai de vivre un instant.
+
+Pardonnez, ô vous qui ne daignez pas vivre, si j'ose faire d'avance en
+lui la preuve de la mission que je me suis assignée. Qu'ai-je à préférer
+si ce n'est de rendre cet enfant le plus idéalement satisfait de tous
+ceux qui sont et seront sur ce grain de boue éteinte? A lui, donc,
+sceptres, hochets et couronnes glorieuses! A lui puissance, amour,
+jeunesse et tressaillements éperdus! A lui la plus large part au soleil
+des vivants! A moi la contemplation paisible de toutes les beautés qu'il
+verra,--qu'il se créera, dans ces choses, puisque je consens à regarder
+la vie par ses yeux pendant quelques moments!
+
+Alors, quand ce premier et inévitable cercle de la Forme sera passé,
+quand je serai sûre de l'avoir fait monter les degrés du monde
+surnaturel et que les paroles que je prononcerai, n'ayant pour lui
+d'autre sens que le sens de leur expression, ne se changeront pas de
+mille manières dans son esprit, alors,--les temps seront venus de
+l'Action!--Son trône, assis sur la lutte souterraine que je soutiendrai,
+couvrira l'Italie, et, de là... ce ne sera point la première fois que
+l'Italie s'étendra sur le globe. Un jour peut-être, grâce à cette femme
+qui passera inconnue...--Est-ce que la nature n'est pas à qui veut la
+prendre?... Qu'est-ce que l'impossible?
+
+Oui, souvent mes regards ont pénétré les siècles, les climats et les
+âges; j'ai vu les pages de l'Avenir; j'ai compris les temps fatidiques,
+entrevus par les Scaldes inspirés qui chantaient dans les montagnes de
+la Scandinavie; leurs chants, inscrits et conservés en runes, dans les
+sagas du Nord, parlent de guerriers assis parmi les Ases, dans le
+Valhalla divin. Ne sont-ce pas les hommes se baignant dans la gloire et
+dans la sève du monde, au milieu des torrents qui reflètent les soleils,
+et rafraîchissant leurs fronts immortels durant les fauves nuits où
+chante la tempête, aux souffles de l'INFORME DIEU?
+
+Elle baissa la tête et rêva profondément.
+
+Neuf heures sonnèrent dans le lointain.
+
+--Je n'hésite pas, dit-elle.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Vous, rappelez-vous.
+
+Elle attendait, silencieuse et concentrée depuis quelques minutes; ses
+paupières étaient closes, mais elle ne dormait pas.
+
+--Il vient..., dit-elle encore.
+
+Et, après un silence, elle murmura des lèvres seulement:
+
+--Le voici.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Cras ingens iterabimus æquor.
+
+
+--Monsieur le comte de Strally-d'Anthas! vint annoncer Xoryl à
+demi-voix.
+
+La veilleuse éteinte, elle posa une lampe sur la table.
+
+Wilhelm se présenta sur le seuil: elle sortit, la draperie retomba.
+
+L'élégance est une force. Il portait, suivant les modes admirables de ce
+temps, un costume de velours noir brodé à la ceinture de fines
+passementeries d'or et une épée choisie. La plume blanche de sa toque
+était fixée par une pierre précieuse; ses gants et ses bottines
+laissaient deviner des mains et des pieds de race. Ses cheveux noirs se
+disposaient bien sur son front. Il avait des yeux expressifs, d'un bleu
+foncé, tout brillants de vie; une âme s'y peignait déjà élevée et un
+esprit pénétrant. Son nez droit lui donnait l'angle facial des types
+romains; ses dents et la blancheur de sa peau ressortaient par le duvet
+noir qui luisait sur sa lèvre supérieure. Il avait les sourcils noirs et
+bien arqués. Il était bien fait; sa haute taille, la souplesse de ses
+mouvements annonçaient une vigueur développée et des muscles d'athlète.
+Comme pour adoucir la sévère beauté de son visage, son sourire était
+d'une modestie et d'une timidité d'enfant. Ceci était une chose auguste:
+les hommes d'une grande valeur se voilent quelquefois de ce sourire
+charitable; alors c'est d'une force accablante, et cette humilité
+constate mieux, pour les esprits clairvoyants, ce que nous appellerions
+volontiers la puissance d'horizon, que les arrogances possibles. Enfin
+le comte Wilhelm semblait n'avoir aucune pensée qui ne fût bonne et
+ingénue.
+
+Autrefois un pareil enfant représentait la plus haute affirmation de la
+dignité humaine. Il fallait des siècles pour arriver à produire son
+individualité. C'était une résultante des hauts faits et de l'intègre
+probité d'une série d'aïeux dont la glorieuse histoire et les vertus
+domestiques s'évoquaient à son nom. C'était un encouragement vivant à la
+persévérance, une émulation donnée aux familles. Aujourd'hui les
+organisations financières sous lesquelles apparaît toujours le phénomène
+providentiel du premier occupant, phénomène incontrôlable, malgré son
+illégalité, puisqu'il se pose de force comme principe de tout droit
+jusqu'à présent; aujourd'hui, disons-nous, le déclassement des personnes
+et le culte de l'excellence progressive ont détruit, dans la plupart des
+endroits, et finiront par détruire complètement cette grandeur sociale.
+
+Mais nous avons mieux. Il nous est permis de saluer, dans ce siècle, une
+jeunesse reconnue presque universellement pour la droiture de ses
+moeurs, la franchise de sa tenue, la noblesse de ses oeuvres.
+
+Quel triomphe pour les familles qu'une génération de si haute espérance!
+
+Dieu en soit loué, la santé qui règne dans les amours d'aujourd'hui
+promet des virilités admirables; ce sera sans doute comme les pousses de
+ces végétations luxuriantes des tropiques.
+
+Le jeune homme, un peu déconcerté du demi-jour répandu par la lampe et
+de l'ameublement du salon, fit quelques pas vers Tullia Fabriana.
+
+--Madame la marquise, dit-il, je me suis constamment rappelé, depuis
+hier, la permission que vous avez daigné m'accorder...
+
+Et il s'inclina.
+
+Elle lui tendit très gracieusement, du bout des doigts, la fleur à
+baiser.
+
+--Asseyez-vous, comte; vous voyez, je suis seule.
+
+Il s'avança l'un des coussins doubles, de forme et d'ornements arabes,
+puis il la regarda.
+
+--Le prince a dû partir cette nuit, continua la marquise, mais il vous
+reste une belle amie, la duchesse d'Esperia. C'est une bien aimable
+personne, n'est-ce pas, monsieur?
+
+Son attitude abandonnée et son accent tranquille avaient ému le jeune
+homme, mais il voulut paraître froid, de peur de déplaire.
+
+--Ne lui dois-je pas de vous voir, madame? répondit-il.
+
+Elle abaissa lentement son regard sur lui; ce fut une décision.
+
+La nuit dernière a compté pour des années, pensa-t-elle; ce n'est pas
+seulement la fièvre qui anime ces yeux plus calmes: voici la trace déjà
+laissée par les premiers rêves de la passion qui ne peut s'éteindre que
+sous un religieux mépris;--c'est bien.
+
+Son âme planait au milieu de ses pensées comme un aigle dans les
+ténèbres; mais, sûre d'amener d'une façon bienséante l'instant qu'elle
+désirait, elle jugea très inutile de le différer.
+
+--On donnait ce soir un opéra de Cimarosa; vous m'avez sacrifié cette
+merveilleuse musique?
+
+--Je vous entends parler, madame, dit-il d'une voix un peu tremblante.
+
+Les affinités de la voix et de la pensée dont elle savait distinguer les
+transitions par un magnétisme intuitif lui révélaient la fiévreuse et
+naïve comédie où s'efforçait le comte, et, ne s'en affligeant pas, elle
+lui pardonna par sympathie cette innocence de compliments et leur
+transparente politesse. Le jeune homme paraissait, en style du monde,
+lui «faire la cour»; mais sa voix, à son insu, exprimait la profonde
+émotion qu'il éprouvait.
+
+--Êtes-vous musicien, monsieur le comte?... dit-elle.
+
+--Souvent, répondit Wilhelm avec un sentiment de mélancolie, souvent,
+après une journée de chasse et de fatigue, lorsque je m'en revenais
+tard et que j'étais seul dans les montagnes, je chantais pour abréger le
+chemin.
+
+Le jeune homme ne s'aperçut pas de la bizarrerie de sa réponse.
+
+--Eh bien, dit Tullia Fabriana, lorsque vous êtes entré, je regardais
+cette harpe... (Il se retourna et aperçut tout près de lui une grande
+harpe noire qu'il s'étonna de ne pas avoir remarquée en
+s'asseyant.)--C'est un instrument admirable; mais je suis un peu
+fatiguée; chantez une petite chose allemande, voulez-vous?
+
+Ces quelques mots détaillés par des inflexions d'une froideur
+enchanteresse produisirent sur Wilhelm un effet qui se traduisit par un
+éblouissement et une pâleur.
+
+La marquise se leva; elle s'approcha de la fenêtre dans ses vêtements
+blancs et soutenant d'un bras les flocons de batiste sur sa poitrine.
+Les belles boucles de cheveux dorés se soulevaient à peine au vent
+tiède; on entendait le murmure des feuilles épaisses et parfumées; pas
+un chant de rossignol. Un coup de cloche, annonçant la prière et le
+sommeil, tinta, dans le lointain, au monastère de San-Marco.
+
+--Quelle tranquillité dans le ciel!... dit-elle doucement; et, après un
+instant de silence: Une nuit de printemps!... Savez-vous quelque chose
+sur la nuit, monsieur le comte?
+
+--En voici une, madame.
+
+Et il chanta:
+
+ La nuit au brillant mystère
+ Entr'ouvre ses écrins bleus:
+ Autant de fleurs sur la terre
+ Que d'étoiles dans les cieux.
+
+ On voit ses ombres dormantes
+ S'éclairer à tous moments
+ Autant par les fleurs charmantes
+ Que par les astres charmants.
+
+ Moi, ma nuit au sombre voile
+ N'a pour charme et pour clarté,
+ Qu'une fleur et qu'une étoile:
+ Mon amour et ta beauté!
+
+C'était une mélodie lente et douce; mais quelque chose de tout à fait
+inattendu en altéra la simplicité.
+
+Aux premiers accents, un profond murmure courut autour des cordes de la
+harpe; elle s'émouvait en vibrations insensibles, et, tout à coup, le
+sens de la romance lui sembla se déformer en une signification inconnue;
+son chant creusait un tourbillon autour de lui.
+
+Les singulières paroles qu'ils venaient d'échanger, la sombre richesse
+qui les entourait, les formes noires que Wilhelm distinguait vaguement
+au plafond sans pouvoir s'expliquer ce que c'était, la lividité que sa
+main dégantée avait prise en s'appuyant au bord de la table d'ébène, la
+tête énorme du sphinx, encadrée de bandelettes de pierre et dont les
+yeux immobiles s'attachaient sur lui, les attraits de cette femme qui le
+transportait d'amour, et qui, avec les seules et profondes harmonies de
+sa voix, lui bouleversait frénétiquement le coeur, tout cela ne
+formait-il pas l'ensemble de quelque magnifique rêve oriental comme
+l'une de ces fictions créées par la lecture des sourates du Koran, où le
+prophète parle de pavillons et de péris mystérieuses?... Il frémit, et
+ses yeux se fermèrent à la dernière strophe.
+
+Quelques moments après, en rouvrant les yeux, ses regards tombèrent sur
+la lampe. Ils se fixèrent sur sa lumière reflétée par les vases d'or
+avec un pénible sentiment de solitude.
+
+Que s'était-il donc passé?
+
+Pareil à ce Simbad des légendes de l'Asie, le jeune homme était
+transporté dans les pays du prestige, des rêves, des merveilles et des
+pressentiments. L'immense chambre ressemblait à celle où la reine
+Cléopâtre laissait entrer ceux qu'elle remarquait; derrière la porte
+veillait peut-être silencieusement le grand bourreau nubien aux muscles
+de bronze et à la hache dangereuse. Les parfums des charmeresses
+antiques, un arome riche et subtil, une senteur de baumes, de styrax et
+de roses, l'étourdissaient.
+
+Et une Vision, fulgurante de relief et de profondeur, s'éleva devant ses
+yeux:
+
+Il lui sembla que le palais était devenu très ancien; des lierres
+couvraient son front foudroyé; ses façades en ruines étaient cachées par
+la mousse; cependant le vieil être de pierre rappelait encore sa forme;
+il avait celle d'un homme couché, les membres étendus, sur une montagne.
+En proie aux désolations lointaines, la Nuit se chargeait maintenant de
+l'ensevelir dans son linceul; le Ciel, drap mortuaire, parsemé des
+grands pleurs de feu qui roulent incessamment sur sa face, était jeté
+sur sa solitude; pour lui aussi, le Néant bâtissait, dans l'impérative
+éternité, son vague mausolée d'oubli. Et le vieux palais ressemblait à
+l'un de ces géants dont la barbe et les cheveux poussaient dans le
+tombeau.
+
+Mais s'il se dressait sombre et dévasté, les jardins resplendissaient au
+clair de lune! Les arbres et les fleurs étaient d'une féerique beauté;
+au loin, dans l'étang profond, Tullia Fabriana se baignait au milieu des
+eaux de cristal.
+
+C'était bien elle; ses longs cheveux étaient déroulés sur son dos
+nacré, les rayons filtrés à travers les cyprès miroitaient sur elle
+toute; et elle semblait, de temps à autre, syrène fastueuse des heures
+noires, se ployer, avec des mouvements délicieux, dans une vapeur de
+diamants. Les cygnes, attirés par sa blancheur, venaient polir leurs
+ailes contre ses flancs et ses bras; il se vit, lui-même, pâle et les
+yeux fermés, nageant auprès de la marquise, et mettant le pied sur les
+marches de marbre, pour sortir avec elle de l'étang. Et la Vision
+continua.
+
+Ils marchaient maintenant ensemble dans les allées. Les immenses lilas
+balançaient, au-dessus de leurs têtes, leurs grosses touffes humides et
+assombries; l'air était embaumé par les vastes ombrages des charmilles.
+Ils marchaient, entrelacés, sous les regards dorés des étoiles; les
+lévriers et les chevreuils réveillés venaient jouer autour d'eux à leurs
+pieds; leur nudité se détachait sous les feuilles comme celle d'un
+couple de marbres antiques.--On eût dit que deux statues du jardin
+profitaient des ténèbres pour revivre.--Leurs lèvres se touchaient
+parfois sans bruit, dans l'ombre, et sans parler ils s'entendaient.
+
+Et en effeuillant des roses blanches sur les épaules de la grande
+enchanteresse, il lui disait:
+
+«--Ton amour est un ciel dont je ne doute pas: un baiser de toi, c'est
+l'infini!...»
+
+Et elle ne répondait pas, mais elle lui faisait lentement signe de
+regarder ce qui se passait.
+
+Et leurs corps s'atténuaient jusqu'au fantôme; une sourde oscillation
+agitait les profondeurs métalliques de la nature; le relief de toutes
+choses s'effaçait graduellement, comme lorsqu'on meurt; la Vision devint
+ombre et fluide, et tout disparut dans l'empire du Nirvanah.
+
+Le comte Wilhelm passa la main sur son front et se retourna vers la
+croisée.
+
+L'obscurité de la nuit s'était approfondie au dehors; pas un bruissement
+de feuilles dans les jardins, pas un souffle d'air ne venait dans
+l'appartement par la croisée toute grande ouverte.
+
+Il essaya, sans se rendre compte de son mouvement, de regarder le ciel;
+il n'y en avait plus. La nuit s'était faite noire, et c'était un silence
+extraordinaire, un silence d'abstraction, dans lequel les dernières
+vibrations de la harpe se mouraient faiblement, harmonieusement...
+
+Ce fut alors qu'il oublia un peu d'aimer pour réfléchir à son insu, et
+qu'il osa regarder en face de lui.
+
+Depuis la voûte élevée de l'appartement jusqu'à ses pieds, l'atmosphère
+s'était partagée en deux zones absolument disparates.
+
+La lumière de la lampe l'éclairait lui et toute la partie où il se
+trouvait; et il apparaissait comme dans une effusion rayonnante. La
+partie où devait être Tullia Fabriana roulait des reflux d'ombres;
+c'étaient des vagues d'obscurité, lourdes et surtout comme lointaines.
+Il ne voyait ni le sphinx ni la femme. Il fit un pas; il aperçut les
+cariatides, et il lui sembla voir remuer leurs yeux terribles! Malgré
+son front lisible et son sourire jeune, il lui sembla que ce n'était pas
+d'hier qu'il éprouvait le sentiment vertigineux de la vie, et qu'il
+avait magnifiquement souffert autrefois, dans un passé.
+
+Alors, avec un geste éperdu et comme écartant une draperie de ténèbres,
+il entra, chancelant, dans les vastes ombres.
+
+Et il vit s'élever, avec lenteur, devant lui, dans ces mêmes ombres,
+comme un autre geste enveloppé de voiles; il eut l'impression de deux
+bras qui se joignaient,--oh! douloureusement!--autour de son cou. Une
+forme aux blancheurs radieuses attirait son front vers elle..., et ce
+fut l'essaim des pâles joies infinies, le tremblement des rêves divins,
+le supplice...
+
+Ce soir-là le comte de Strally-d'Anthas s'anuita chez la marquise Tullia
+Fabriana.
+
+
+
+
+ TABLE
+
+ Pages.
+ Italie 11
+ Celui qui devait venir 17
+ Promenade nocturne 31
+ Premier aspect de Tullia Fabriana 57
+ Transfiguration 73
+ Étude d'enfance 81
+ La bibliothèque inconnue 95
+ Isis 129
+ La présentation 153
+ Le palais enchanté 171
+ Aventures chevaleresques 199
+ Fiat nox 213
+ Ténèbres 227
+ L'éternel féminin 237
+ Cras ingens iterabimus æquor 251
+
+
+
+
+ DES PRESSES DE MATH. THONE,
+ IMPRIMEUR-ÉDITEUR, 13, RUE
+ ST-JEAN-BAPTISTE, LIÉGE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Isis, by Auguste Villiers de l'Isle Adam
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ISIS ***
+
+***** This file should be named 37138-8.txt or 37138-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/1/3/37138/
+
+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+http://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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