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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:07:05 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes + par le général de brigade Roguet + +Author: Christophe-Michel Roguet + +Release Date: August 12, 2011 [EBook #37053] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +INSURRECTIONS ET GUERRE DES BARRICADES DANS LES GRANDES VILLES + +PAR + +LE GÉNÉRAL DE BRIGADE ROGUET. + + + Quand un prince d'une ville est chassé de sa ville, le procès est + fini; s'il a plusieurs villes, le procès n'est que commencé. + + (_Esprit des lois_, liv. VIII, chap. 16.) + + + À la guerre, les circonstances morales exercent la plus grande + influence sur les événements: elles sont tout dans une guerre + civile. + + +PARIS, + +LIBRAIRIE MILITAIRE DE J. DUMAINE. + +1850 + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +CHAPITRE Ier.--HISTORIQUE. + +§ 1er.--_Temps anciens et moyen-âge._ + +Temps anciens et derniers Carlovingiens. + +Républiques italiennes du moyen-âge. + +Guerre civile de 33 ans dans Florence, 1215. + +Émeute de Venise, 1310. + +Bourgeoisie des communes. + +Révolte de Bruges, 1302. + +Émeute de Paris, 1306. + +Révolte des Pastoureaux, 1320. + +§ 2.--_Valois._ + +Révolte du prévôt des marchands Marcel, 1358. + +Émeute de Londres, 1381. + +_Id._ de Paris, 1382. + +Les rois de Paris et de Bourges, 1420. + +Révolte de Gênes, 1461. + +_Id._ de Bruges, 1488. + +_Id._ de Naples, 1547. + +_Id._ de Bordeaux, 1548. + +Émeute de Toulouse, 1562. + +Journée des barricades à Paris, 1588. + +§ 3.--_Bourbons._ + +Guerre de la ligue, 1589. + +Fronde, 13 septembre 1647 et 5 janvier 1648. + +Fronde, 1649. + +Dispositions de sûreté contre la population d'Utreck, 1672. + +Lutte dans Crémone, 1702. + +§ 4.--_Révolution, Empire, Restauration_. + +Émeute de Varsovie, 1794. + +Journée de vendémiaire, 1795. + +Émeute de Madrid du 2 mai, 1808. + +Journée de juillet, 1830. + +§ 5.--_Depuis 1830._ + +Révolution de Bruxelles, 1830. + +Émeute de Lyon, 1831. + +Émeutes des 5 et 6 juin 1832 et suivante, jusqu'à 1839. + +Émeute de Clermont-Ferrand, 1841. + +Révolution de février, 1848. + +Émeute du 23 juin, 1848. + +Émeute du 13 juin, 1849. + +Problème désormais important, non pour la France, mais pour l'Europe. + + +CHAPITRE II.--DIFFÉRENTS PARTIS À PRENDRE. + +§ Ier.--_Réprimer la révolte dans toute la ville._ + +§ 2.--_Occuper un grand quartier militaire._ + +Avantages de ce parti. + +Choix du quartier militaire et des positions extérieures. + +§ 3.--_Occuper une position contiguë._ + +Cas où il faut prendre ce parti. + +Opinion de quelques hommes d'état. + +Opinion de quelques militaires. + +Opinion probable de Napoléon. + +§ 4.--_Position extérieure de ralliement._ + +Cas où il faut la prendre. + +Dispositions permanentes nécessaires pour ce cas. + +Campagnes de Henri IV contre la ligue, de 1590 à 1596. + +Campagne de Turenne, en 1652. + +Ce qu'on aurait peut-être pu faire, le 24 février 1848. + +§ 5.--_Éloignement de la capitale._ + +Il y a deux partis également dangereux. + +Projet de retraite formé par la Cour, le 5 juillet 1652, à Saint Denis. + +Projet de défense de Louis XVIII, dans le département du Nord, en 1815. + + +CHAPITRE III.--PRINCIPES FONDAMENTAUX. + +§ 1er.--_Principes généraux._ + +Emploi de la force année dans les troubles civils. + +Conservation de l'élément du combat. + +Commandement en chef. + +Légions de gardes nationales, mairies, commandements militaires et +casernements ont les mêmes circonscriptions. + +Pronostics et commencements de l'émeute. + +§ 2.--_Principes particuliers._ + +Conséquence de l'élévation des barricades relativement à la répression. + +Ce qu'il faut de force dans chaque circonstance. + +Force et composition des colonnes actives. + +Comment la troupe doit être employée. + +Principes généraux sur les détachements, établissement sur les positions +de combat. + +Données diverses. + +§ 3.--_Moyens matériels nécessaires._ + +Opinion du chevalier de Ville. + +Émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562. + +Journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652.--Opinion de +Turenne. + +Services administratifs, approvisionnements de vivres et de combat. + +Matériel nécessaire. + +Sage maxime du chancelier de l'Hôpital. + + +CHAPITRE IV.--MESURES GÉNÉRALES DE DÉFENSE. + +§ 1er.--_Dispositions permanentes._ + +Garde nationale. + +Troupe de ligne, ses positions de casernement et de combat. + +Militaires sans troupe ou de passage. + +Système de mairies et casernes-magasins juxta-posées. + +§ 2.--_Divisions et subdivisions militaires._ + +Quartier général central. + +Quartiers généraux divisionnaires et quartier militaire. + +Subdivisions _intrà muros_ et positions accessoires. + +Subdivisions _extrà muros_. + +Il faut également centraliser la direction générale et multiplier +l'action. + +Répartition générale des forces. + +Donnée diverses. + +§ 3.--_Observations._ + +Ce que doit être la direction générale. + +Entraves habituelles de la direction militaire. + +Se mettre en rapport avec tous. + +Il faut pouvoir toujours modifier le plan adopté. + +Epreuve pour les pouvoirs. + +§ 4.--_Applications._ + +1° Ville de 10,000 âmes. + +2° de 50,000 âmes. + +3° de 80,000 âmes. + +4° d'un million d'âmes. + + +CHAPITRE V.--DISPOSITIONS DE DÉTAIL. + +§ 1er.--_Etablissement sur les positions de combat._ + +Marche et établissement de la troupe, ralliement de la garde nationale. + +Etablissement de chaque bataillon. + +Réseaux de bataillons. + +Positions avancées ou extérieures. + +Approvisionnements de chaque détachement. + +§ 2.--_Opérations ultérieures._ + +Marcher de 2 à 3 centres d'action au foyer de l'insurrection. + +Émeute dans une grande rue, dans un quartier rétréci, au delà de +défilés. + +Avancer dans une rue occupée. + +Positions successives à prendre. + +§ 3.--_Marche plus régulière._ + +Forcer une enceinte de positions et s'établir au delà . + +Déboucher sur une place. + +Attaque des barricades. + +Cheminer, dans les longues rues, de maisons en maisons. + +Réduit de l'insurrection. + + +CHAPITRE VI.--CAS PARTICULIERS. + +§ 1er.--_Divers cas d'émeute._ + +Suivant l'état moral et politique. + +-- l'esprit des populations au dedans et au dehors. + +--la force publique. + +--la nature de la ville. + +--la résidence du chef de l'État au moment de l'émeute. + +§ 2.--_Émeute à l'occasion des grains ou des impôts._ + +Etablissement de la troupe dans les cantonnements. + +Service de la troupe pour la police des marchés. + +Règles de conduite légale. + +Principes militaires. + +Recouvrement des impôts. + +§ 3.--_Révoltes des populations ennemies contre leurs garnisons._ + +La bonne politique et la vigilance administrative préviennent souvent +les révoltes. + +Maréchal Suchet en Aragon. + +Napoléon en Italie. + +Autres menées de l'anarchie. + +Etablissement judicieux des troupes. + +Direction générale des attaques en cas de révolte. + +Importance de l'artillerie. + +Parallèles successives. + +Détail des cheminements. + +Attaque des maisons. + +Supériorité incontestable des armées. + + +CHAPITRE VII.--RÉCAPITULATION. + +§ 1er.--_Dispositions permanentes._ + +Concentration des principaux moyens d'action dans un quartier militaire. + +Plan de défense. + +Armées européennes. + +Communications, obstacles. + +Pénalité spéciale. + +Police spéciale. + +Limites imposées aux industries de même nature, dans chaque localité. + +Agents de sûreté. + +§ 2.--_Dispositions pendant l'émeute._ + +Signe d'ordre, arrestations. + +Surveillance pour la circulation, les cabarets, armuriers, pharmaciens +et maisons. + +Devoirs et responsabilité des chefs d'établissements industriels. + +Rapports fréquents avec les populations. + +Commissaires généraux éventuels; état de siége. + +§ 3.--_Causes générales d'anarchie._ + +Grands talents déréglés. + +Excès de la centralisation. + +Il vaut mieux la guerre entre nations qu'entre classes. + +Une nation anarchique est le jouet de ses rivales. + +La concorde et le respect du pouvoir peuvent seuls sauver. + +Conclusion. + + + + +AVANT-PROPOS. + + +Le sujet de ce livre est la répression des émeutes dans les grandes +capitales de l'Europe. + +Une table analytique fait connaître la nature, l'ordre et la division +des matières traitées. + +Il n'y a point d'officier, en Europe, qui n'ait eu l'occasion d'étudier +et même de pratiquer plusieurs fois, sur une échelle plus ou moins +restreinte, ce triste genre de guerre: ce que tous ont fait ou vu, +chacun a pu le méditer et en composer une théorie. + +On ne dira, dans ce livre, rien de particulier à la France, quant aux +mesures à prendre; non que cela eût offert quelqu'inconvénient: mais +c'eût été inutile et en dehors du sujet exclusivement européen que nous +nous proposions de traiter: tout projet, à l'égard de Paris, serait +au-dessous des mesures actuellement prises dans cette capitale; toute +préoccupation paraîtrait plus qu'exagérée, vu la surabondance et la +solidité des moyens de répression; d'ailleurs, nous trouvons, à l'abri +d'un pouvoir sage, la solution des difficultés actuelles: et la France, +désormais fatiguée de révolutions, n'aspire qu'au repos. + +La question se présente bien autrement générale et importante: une de +ces périodes de bonheur, rarement accordées à l'humanité, va peut-être +finir; et le monde paraît vouloir rentrer dans cet état normal d'excès +qui assombrit l'histoire de siècles entiers. + +Sur quelques points, il se livre une lutte désespérée à l'anarchie. + +Des nationalités et des gouvernements européens sont plus ou moins en +péril: peu de pays pourront rester tranquilles, tant qu'on n'y aura pas +vu les drames les plus sanglants: trop de ruines ou d'anxiétés +n'éclaireront peut-être pas: c'est exclusivement, en vue de ces +déplorables parodies, que le lugubre problème de ce livre doit offrir +quelque intérêt. + +Si, par exception, on parlera quelquefois de la France, ce sera pour +citer son passé, pour rappeler les redoutables écueils qu'elle a plus ou +moins heureusement évités; ou pour mieux constater, à l'aide d'un pays +plus connu de nous, mais désormais moins intéressé dans la question, la +facile application des mesures proposées. + +Aucun des principes de ce livre n'est absolu ou indispensable, aucun ne +peut convenir à tous les cas et dans sa généralité: mais il pourra être +avantageux de les appliquer le mieux possible, dans un grand nombre de +circonstances, avec les modifications que celles-ci rendent toujours +nécessaires; modifications qu'il serait également difficile de prévoir +et d'énumérer. + +Il est peu de préceptes théoriques qui, dans un cas donné, ne deviennent +plus ou moins utiles; qu'on ne s'étonne pas de leur nombre, de leur +généralité absolue, de la puissance des moyens représentés: il fallait +tenir compte de la diversité infinie des situations possibles; il +fallait surtout avoir constamment en vue l'émeute la plus sérieuse, +l'attaque la plus formidable contre la société, celle qui aurait +d'autres chances de succès qu'une surprise ou un malentendu. + +Heureuse la répression toutes les fois qu'elle pourra modérer la +rigueur de ses moyens vis-à -vis d'une révolte moins redoutable. + +La théorie n'indique que les axes des directions les plus générales, et +à côté desquelles, presque toujours, le praticien doit savoir marcher +ainsi que le veulent les circonstances: à mesure qu'elle descend aux +détails, ses indications deviennent plus vagues, plus rares, moins +complètes: elle ne donne même alors, quelquefois, que des moyennes +grossières, utiles pour fixer les idées, un moment, non pour servir, en +quoique ce soit, dans l'action. + +Un chef utilise d'autant mieux les règles de l'art, qu'il possède à un +degré plus éminent le jugement et l'énergie: ces deux qualités innées, +exclusivement constitutives de l'homme d'action, échapperont toujours à +toute théorie. + +La science militaire peut néanmoins rappeler, avec utilité, d'habiles +dispositions tant de fois recommandées, à des époques ou dans des pays +divers, et par le succès, et par les hommes éminents qui les ont prises. + +Ces dispositions convenablement imitées rendraient, dans le plus grand +nombre de cas, toute tentative de lutte impossible à l'anarchie; elles +préserveraient l'humanité de calamités publiques et privées également +irréparables: à ce titre, elles doivent vivement intéresser les hommes +de bien. + +Telle est désormais la noble et difficile tâche de quelques armées +étrangères: car, on l'a dit, longtemps encore, gouverner les sociétés +ce sera monter la garde et la faction; car la vie et l'activité des +empires, la richesse, le bonheur des peuples, les labeurs de l'artisan, +la petite et si respectable aisance des classes pauvres, l'existence +même des nationalités deviendraient impossibles, au milieu des scènes +sanglantes, des terreurs ou des excès journaliers; et alors que chaque +famille pourrait, à tous moments, se dire avec une douloureuse anxiété: + + _Pauperis et tuguri congestum cespite culmen, + Post aliquot, mea regna, videns mirabor aristas? + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Barbarus has segetes! en quo discordia cives + Perduxit miseros! en queis consevimus agros!_ + + Août 1849. + + + + + + + + + +AVENIR DES ARMÉES EUROPÉENNES + +ou le + +SOLDAT CITOYEN. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +_Historiques._ + + +1. Les luttes qui ont ensanglanté les grandes villes donnent de nombreux +enseignements à recueillir; ce tableau rétrospectif sera une première +exposition de règles qu'il est utile, vu leur importance, de reproduire +plusieurs fois de manières diverses; au besoin, il prémunirait contre +des préceptes erronés, excessifs ou incomplets. + +La théorie devrait même se composer de principes assez nombreux, assez +généraux, assez variés pour convenir au grand nombre de cas qui ont déjà +eu lieu, et, s'il était possible, au nombre plus grand de ceux qui +peuvent se présenter, surtout à une époque où l'insurrection semble être +devenue une maladie européenne: maladie toujours fatale aux nationalités +chez lesquelles ne met point fin à l'anarchie, un pouvoir assez absolu +pour employer au dehors, dans l'intérêt de leur grandeur et de leur +prospérité, l'excédant de forces vives qui les tourmente. + + * * * * * + +Notre époque n'est pas la première où il soit venu à l'idée du peuple +des villes d'élever des barricades, de transformer les places et les +principaux édifices en autant de redoutes: mais jamais cette manie +n'avait été aussi peu motivée et barbare, aussi fatale aux nationalités. + + + + +§ 1er. + +TEMPS ANCIENS ET MOYEN ÂGE. + + +2. Chez les anciens, plusieurs grandes villes, entre autres Thèbes, +Syracuse, Rome et plus tard Constantinople, ont été, nonobstant des +armes de jet moins puissantes, le théâtre d'émeutes sérieuses. + +Le moyen âge offre des enseignements divers et nombreux: nous voyons +l'évacuation des capitales ne pas toujours décider immédiatement la +chute des dynasties; l'exemple suivant, nonobstant la différence des +temps, a encore quelqu'intérêt, quoiqu'il soit difficile d'en tirer +aucune conséquence utile pour l'époque actuelle. + +Débordés par la féodalité, obligés de reconnaître, après de vaines +résistances, l'hérédité des fiefs et offices royaux, de permettre aux +seigneurs d'hérisser la France de châteaux, les derniers Carlovingiens +luttèrent, de 843 à 991, pour obtenir une ombre de l'autorité que +Charlemagne leur avait transmise: partout s'étaient élevés de petits +États ayant une existence distincte, des intérêts séparés et une +indépendance de fait. + +Obligés de donner en fiefs leurs dernières provinces pour s'attacher des +hommes vaillants, ils finirent par être réduits au rocher de Laon: ce +fut là , mais seulement après soixante années de luttes, qu'expira la +royauté Carlovingienne. + +Ne possédant que Laon et son territoire, sans autre appui que des +alliances dans le midi et l'influence du pape, ils résistèrent de 936 à +987, pendant trois règnes, avec des fortunes très-diverses, aux +puissants seigneurs du nord, les ducs de France et de Normandie, le +comte de Vermandois, qui n'avaient pas craint de faire hommage à un +souverain étranger. + +À la mort de Louis V, il ne restait qu'un Carlovingien, Charles, haï des +Français comme vassal germain. + +Hugues-Capet fut proclamé roi par l'assemblée de Noyon, composée de ses +vassaux et de ceux des ducs de Bourgogne et de Normandie ses proches. + +Mais les comtes de Vermandois, de Flandres, de Troyes, de Blois, le duc +d'Aquitaine, et presque tout le midi, ne tardent pas à lui opposer +Charles. + +En 988, celui-ci s'empare de Laon et s'y fait couronner; son oncle, +l'archevêque de Rheims, lui livre cette dernière ville. + +Hugues commence par isoler Charles de ses alliés, puis il assiége Laon +deux fois sans succès: Charles s'empare de Soissons; mais, en 991, +l'évêque de Laon ouvre les portes de la ville à Hugues. + +Charles, prisonnier, fut enfermé à Orléans où il mourut. + + * * * * * + +3. L'émeute a ensanglanté les Républiques italiennes du moyen âge; les +Guelfes et les Gibelins, ces deux factions qui s'y disputèrent longtemps +le pouvoir, avaient leurs maisons fortifiées même à l'intérieur des +villes. À chaque émeute, leurs partisans prenaient position autour de +ces espèces de citadelles constamment approvisionnées de vivres, d'armes +et de munitions; ils attaquaient les postes environnants ou les +défendaient, en élevant des barricades, tendant des chaînes préparées à +l'avance. + +Chaque chef de faction était établi dans un solide bâtiment commandant +les communications voisines, ainsi que la barricade, chaîne ou cheval +de frise qu'il faisait, au besoin, placer contre, à l'aide d'anneaux +fixés aux murs. + +En cas d'émeute, les uns défendaient ainsi les places et carrefours, +d'autres gardaient les grandes communications, d'autres bloquaient, +attaquaient les chefs et les administrations opposées. + +Ces combats, souvent renouvelés et pour lesquels, quoique les armes à +feu n'aient été en usage que vers le milieu du 14e siècle, on prenait +déjà des dispositions qui égalent la science militaire moderne, +finissaient ordinairement par l'expulsion et la ruine de l'un des deux +partis; ils ont formé la plupart des hommes de guerre de l'Italie; ce +beau pays, subissant depuis les conséquences fatales d'un trop funeste +genre de gloire, n'a pu encore, après tant de siècles écoulés, +reconstituer une nationalité profondément atteinte par ces luttes +fratricides. Citons deux exemples entre tant d'autres. + + * * * * * + + 4. En 1215, la guerre civile éclata dans Florence à l'occasion d'une +alliance manquée entre deux familles puissantes; des combats fréquents +s'engagèrent entre quarante-deux familles Guelfes et vingt-quatre +familles Gibelines: chacun éleva des tours et fortifia ses palais; les +deux partis demeurèrent ensemble, dans l'enceinte des mêmes murs, +pendant trente-trois ans; ils vécurent dans et pour la guerre civile +jusqu'à l'expulsion de l'un d'eux par l'étranger. + +Cette guerre continue, au sein de Florence, n'eut pas seulement pour +effet d'accoutumer la nation aux luttes domestiques: elle imprima aussi +un caractère particulier à son architecture, dont la force fait le +principal et triste ornement; ce sont d'épaisses murailles embossées, +des portes élevées au dessus du sol, de larges anneaux où l'on plaçait +les drapeaux et les chaînes; enfin, tout l'appareil lourd et sévère de +la guerre civile en permanence, de rue à rue, de maison à maison. + +Les familles nobles des deux factions se combattaient fréquemment, soit +devant les tours que chaque maison puissante avait élevées, soit dans +quatre à cinq places principales, où les nobles de tout un quartier +avaient placé des fortifications mobiles appelées _serragli_; c'étaient +des barricades ou chevaux de frises pour barrer, en partie, une rue et +se défendre derrière. + +Les familles, près du palais desquelles les barricades étaient +pratiquées, en conservaient le commandement, et elles se bâtaient de les +fermer dès qu'il y avait une émeute: ainsi les Uberti, qui occupaient +l'espace où est aujourd'hui le Palais vieux, commandaient la rue qui +aboutit par cet endroit à la grande place; les Tedallini défendaient la +porte Saint-Pierre; les Cattani la tour du Dôme. + +En 1248, l'empereur Frédéric II, moyennant la promesse d'un secours de +1600 chevaux, engagea les Uberti à prendre les armes pour chasser les +Guelfes; l'un et l'autre parti courut, avec fureur, à ses barricades +accoutumées; les Gibelins, négligeant leurs autres retranchements, se +concentrèrent tous à la maison des Uberti et obtinrent aisément la +victoire sur les Guelfes d'un seul quartier; ils suivirent ainsi leurs +adversaires de barricade en barricade, battant toujours des ennemis non +encore réunis. + +Tous les Guelfes échappés aux combats précédents se trouvèrent resserrés +aux barricades des Guidollolli et des Bagnesi, en face de la porte +San-Pier Scheraggio. Pour la première fois, les deux partis entiers +furent en présence; pendant qu'ils combattaient, le secours promis par +Frédéric arriva par une porte dont les Gibelins étaient les maîtres; les +Guelfes soutinrent quelque temps l'effort des Gibelins et de la +cavalerie allemande; mais, au bout de quatre jours, la nuit de la +Chandeleur, ils se retirèrent tous dans leurs possessions de la campagne +où ils se fortifièrent de nouveau. Jusqu'alors l'autorité publique +avait cru pouvoir maintenir les deux factions d'une main impartiale. +Mais, comme toujours, l'étranger était venu dire son mot décisif. + + * * * * * + +5. Le 15 juin 1310, dans la soirée, le doge de Venise fut instruit de +l'existence d'une conspiration: on lui rapporta qu'il se formait un +grand rassemblement chez Boemond Liepalo et un autre devant la maison +Quirini; aussitôt il fit réunir son monde, envoya sommer les séditieux +de se disperser et fortifia toutes les avenues de la place Saint-Marc. + +Pendant ce temps, les conjurés s'étaient rendus maîtres de la chambre +des officiers de paix au Rialto et de celle des blés. + +Au point du jour, ils marchèrent vers la place; la bataille fut +sanglante: mais le doge, qui avait eu plusieurs heures pour se préparer, +profita de l'avantage des lieux, avantage grand pour celui qui se +défend. + +Les rues qui aboutissaient à la place Saint-Marc étaient étroites et +tortueuses; la multitude des assaillants y devenait inutile: ils +tombaient sans avoir combattu, sous les coups de ceux qui défendaient +les barricades, ou qui des maisons lançaient des pierres. + +Après une attaque obstinée, les rebelles, découragés par l'inutilité de +leurs efforts, se retirèrent vers le pont de Rialto et se fortifièrent +dans le quartier de la ville, au delà du canal. + +Si le doge les y avait poursuivis, il aurait éprouvé à son tour le même +désavantage qui, dans Venise, est le partage des assaillants; mais il +traita avec eux, profitant du découragement où ils étaient, par suite du +combat de Saint-Marc. + + * * * * * + +6. À la même époque, nos rois posaient les fondements de leur puissance en protégeant les bourgeois des communes contre les nobles et le clergé. + +Il n'est pas de ville de France où cette émancipation n'ait donné lieu à +des combats pareils à ceux dont il vient d'être question: mais livrés +sur des théâtres moins importants, ils n'ont point toujours été signalés +par l'histoire qui, cette fois, aurait pu constater le résultat heureux +pour les peuples et pour la civilisation qu'en obtint quelquefois un +pouvoir de plus en plus fort. Là se résume la politique intérieure des +rois de France, de Louis-le-Gros à saint Louis. + + * * * * * + +7. Plus tard, lorsque saint Louis n'est plus, que les croisades ont +cessé, l'esprit du moyen âge expire avec son plus beau représentant: des +faits d'un caractère nouveau, d'épouvantables excès assombrissent la fin +de cette période et forment le prélude sanglant du mouvement social du +14e siècle et de la première moitié du 15e, qui, à deux reprises +différentes, désolera les Flandres, Paris et les campagnes, l'Angleterre +et l'Allemagne. + +À la nouvelle du soulèvement des artisans de Bruges et de leurs +désordres dans la campagne, en 1302, Jacques de Châtillon entra dans +cette cité avec 1500 cavaliers et 2500 sergents à pied français. + +Mais les chefs des tisserands et des bouchers introduisirent leurs +bandes dans la ville pendant la nuit du 21 mars. + +Les corps de métiers prirent les armes en silence, tendirent des chaînes +dans les rues pour arrêter la cavalerie: chaque bourgeois s'était chargé +de dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride; les soldats +furent réveillés par le cri: _Vive la commune; Mort aux Français_. Ils +furent attaqués en détail dans les rues et dans l'intérieur des maisons. +Le massacre continua pendant trois jours; les prisonniers conduits +devant la communauté, y étaient mis à mort: les femmes plus féroces +précipitaient les soldats des fenêtres. + +1200 cavaliers et 2000 sergents périrent. Jacques de Châtillon, qui +n'avait pas su préserver la garnison de telles horreurs, se déroba par +une prompte fuite. + + * * * * * + +8. En 1306, le rétablissement du tarif des monnaies de saint Louis, par +la réduction au tiers, exaspéra les Parisiens dont un grand nombre dut, +par suite, payer le triple des loyers réellement convenus. + +La populace se précipita vers le palais du Temple, où logeait alors +Philippe IV, et n'ayant pu lui exposer ses plaintes, résolut de le +forcer par la famine, en interceptant toutes les communications du +palais. + +La foule, informée qu'un riche propriétaire de maisons, nommé Barbet, +avait suggéré par intérêt cette ordonnance, quitta le Temple pour se +porter à sa maison, près Saint-Martin-des-Champs, et la piller. + +Philippe IV profita de ce moment pour réunir et faire agir ses archers: +les principaux agitateurs furent arrêtés et exécutés. + +Néanmoins, dès le mois d'octobre, le roi modifia ce qu'il y avait de +plus criant dans les ordonnances. + + * * * * * + + + +9. En 1320, un prêtre et un moine déserteurs des autels entraînèrent, en +procession mendiante, les gens des campagnes, sous le nom de +pastoureaux. + +Une de ces troupes arriva à Paris, délivra les prisonniers de +Saint-Martin-des-Champs, força le Châtelet, Saint-Germain-des-Prés, et +se retrancha au Pré-aux-Clercs, d'où le gouvernement effrayé la laissa +s'échapper. + +Cette bande se dirigea sur le Languedoc, qu'elle traversa en juin: +40,000 hommes entrèrent en même temps par différents côtés. + +Ces malheureux, dont les magistrats et les prêtres demandaient +l'extermination, étaient eux-mêmes animés d'une égale férocité: le +massacre des juifs était leur mission; partout ils les livrèrent à +d'affreux supplices. + +Les juifs du diocèse de Toulouse s'étalent réfugiés, au nombre de 600, +dans le château royal de Verdun-sur-Garonne: ils y furent bientôt +assiégés, les officiers royaux ne pouvant engager aucun chrétien à +prendre leur défense. Les pastoureaux les poursuivent dans la plus haute +tour, mettent le feu aux étages inférieurs et les réduisent, avant de +s'entregorger, à jeter leurs enfants aux assaillants, dans l'espoir, +bientôt trompé, qu'on prendrait pitié de leur innocence. + +Le pape, lui-même, effrayé dans Avignon, prononça l'anathème contre ces +forcenés; il somma les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne de +résister: les pastoureaux se rejetèrent sur Aigues-Mortes, pour s'y +embarquer: ils furent cernés et moissonnés dans ces plaines +pestilentielles, faute de vivres et d'abris: ceux qui essayaient de +s'échapper étaient exécutés. + +Il y a des époques ou l'histoire des nations semble être celle de tous +les excès. + + + + + +§ II. + +VALOIS. + + +10. Le 22 février 1358, pondant la captivité du roi Jean, le prévôt des +marchands, Marcel, d'accord avec la municipalité turbulente de Paris, +massacre les maréchaux de Champagne et de Normandie aux pieds du dauphin +et intimide ce prince. + +D'abord, il gouverne Paris au moyen des Trente-Six, presque tous +bourgeois ou clercs, la province, par de semblables conseils +démagogiques. + +Le 14 mars, les États-Généraux et les Trente-Six, las de la commune, +limitent son pouvoir et nomment le dauphin régent du royaume. + +Ce prince se retire à Meaux; il transfère les États-Généraux de Paris à +Compiègne, le 4 mai; une partie des députés refuse de le suivre, l'autre +se montre très-ardente pour les réformes: il y eut deux assemblées +nationales et deux gouvernements en guerre ouverte. + +Marcel s'empare du Louvre, fortifie Paris, prend à sa solde des +compagnies de gens de guerre. + +Le dauphin, avec 30,000 hommes, intercepte les avenues de la capitale, +principalement sur la Seine et la Marne. + +Du 21 mai aux première jours du juin, cent mille paysans de Champagne et +de Picardie font la guerre il la noblesse; les campagnes rentrent enfin +dans l'ordre, mais restent incultes et dépeuplées. + +Dès ce moment, les bourgeois de Paris et une partie des États qui +siégent dans la capitale travaillent ouvertement à la Restauration; le +dauphin reprend le blocus, interrompu par la jacquerie des paysans. + +Le 30 juillet, Marcel embarrassé, sans vivres, sans argent, allait +livrer Paris au roi de Navarre, et par suite, aux Anglais ses alliés: +les royalistes l'assassinent; ils parcourent la ville, excitent le +peuple contre cette trahison, arrêtent soixante chefs de la sédition et +avertissent le dauphin qui arrive le 2 août avec son armée: les +réactions commencèrent, et le pouvoir royal fut bientôt plus absolu +qu'avant le mouvement. + + * * * * * + + +11. En 1381, Jean Wiclef, membre de l'université d'Oxford, prêchait les +doctrines suivantes: + +«Haine du peuple contre les riches. + +«Les pauvres affranchis de toutes les puissances terrestres et seuls +libres; entre eux, tout est commun, les femmes, l'argent, tous les biens +et tous les maux de la terre. + +«Tout ce qui est naturel est agréable à Dieu. + +«Le vicieux doit être dépouillé; le droit de propriété est fondé sur la +grâce, et les pécheurs ne peuvent réclamer aucun service des autres. + +«Le peuple peut corriger à discrétion le souverain qui pèche. + +«Les distinctions sociales ne sont que des tyrannies.» + +Un prétexte rassemble, à Blackbeath, 60,000 paysans excités par ces +doctrines; ils se portent sur Londres en chantant: + +«Quand Adam labourait et Ève filait, qui était alors gentilhomme? Nous +sommes tous égaux; plus de prélats, plus de seigneurs.» + +Le bas peuple de Londres se déclara pour eux: les bourgeois n'osèrent +pas résister et fermer leurs portes; beaucoup de nobles furent forcés de +suivre. Le 12 juin, les insurgés étaient maîtres de la capitale, de +Cantorbéry, de Rochester. Le roi Richard II, sur le point d'être assiégé +à la Tour de Londres, où il s'était retiré avec peu de vivres et de +moyens de défense, consentit à l'évacuer et à traiter; la tour fut +prise, l'archevêque de Cantorbéry, chancelier d'Angleterre, avec trois +autres personnages, y eurent la tête tranchée. + +Le 15 juin, le roi se rendit à Smithfield pour conférer de nouveau avec +les chefs de l'insurrection. Provoqué arrogamment par eux, Richard fit +en vain preuve de courage, de modération et de présence d'esprit. +Bientôt 8,000 soldats d'élite entourèrent Smithfield: alors Richard +changea de langage, les insurgés prirent la fuite et trois des leurs +furent exécutés; cette insurrection dura huit jours. + + * * * * * + +12. Le 1er mars 1382, après la proclamation pour les perceptions, en +France, du douzième denier sur les vivres, un collecteur fut battu aux +halles; le cri: _Aux armes pour la liberté_ se fit entendre dans Paris. + +L'évêque, le prévôt, plusieurs conseillers du roi, divers riches +bourgeois et Hugues Aubriot, ancien prévôt, tiré du cachot par les +rebelles pour être élu capitaine, se dérobèrent afin de n'être pas +confondus avec les séditieux. D'autres suivirent au contraire ceux-ci +pour les modérer. + +Les révoltés forcèrent l'Arsenal, l'Hôtel-de-Ville, l'abbaye de +Saint-Germain-des-Prés, le Châtelet, l'Évêché, s'armèrent de maillets de +plomb, seule arme non saisie par le duc d'Anjou; ils délivrèrent les +prisonniers et assommèrent les collecteurs. + +Le jeune roi était à Meaux ainsi que le duc d'Anjou et ses oncles. Il se +dirigea d'abord sur Rouen, avec sa maison, pour punir cette ville moins +difficile à réduire; l'émeute n'y avait duré qu'un jour; le roi y entra, +avec sa petite armée, par un pan de mur abattu exprès; la bourgeoisie +tremblante fut désarmée, les chefs de la révolte exécutés et les impôts +rétablis. + +Ensuite le roi se rapprocha de Paris; l'Université et l'avocat-général +Desmarets lui demandèrent grâce à Vincennes. Le pardon fut accordé et +les impôts les plus odieux supprimés, à condition que les chefs des +métiers seraient punis. + +À la vue des apprêts du supplice, les maillotins exaspérés s'emparèrent +de la place et demandèrent grâce; l'exécution eut lieu la nuit. + +Dans le midi, les paysans abandonnent leurs champs, leurs villages, et +se forment en bandes sous le nom de _truchins_, secondés, dit-on, par +l'ordre inférieur de la bourgeoisie, dans toutes les villes, ils firent +une guerre impitoyable aux hautes classes. On correspondait, à cet +effet, d'Angleterre, d'Allemagne et de France, avec Gand, centre de tous +ces mouvements. + +«Rien ne montre mieux la vie anarchique des cités communales que +l'existence continuellement tumultueuse des villes de Flandres. Comme le +commerce y était très-abondant, les ouvriers, surtout les tisserands et +les foulons, y faisaient de grands gains, et on les voyait presque +toujours dans les tavernes, sur les places publiques, en querelles +perpétuelles. Dans une seule année on compte 1,400 meurtres à Gand.» + +(_Hist. des Français._) + +Pendant les expéditions que le roi entreprit ensuite contre les villes +flamandes révoltées, les Parisiens attendaient chaque jour la nouvelle +d'un succès des Gantois pour exécuter leur projet de raser le +Château-Beauté, le Louvre, Vincennes, et toutes les fortes maisons +autour de Paris. À Reims, Châlons, Orléans, Blois, Beauvais, et même +dans toute la France, la bourgeoisie ne demandait qu'un signal pour +massacrer la noblesse; elle se tenait en rapport, avec les Flandres, +pour les succès desquelles étaient tous ses vÅ“ux, considérant la guerre +comme allumée, non point de nation à nation, mais partout entre la +noblesse et le peuple. + +Charles VI licencia les compagnies des provinces éloignées; et, avec +celles de Bretagne, de l'ÃŽle-de-France, de Normandie, de Picardie, +s'achemina de Flandre sur Saint-Denis, en janvier, 1383, par Arras et +Compiègne. Ses coureurs eurent ordre de préparer les logements dans +Paris. + +Le 10 février, le prévôt des marchands, assurant au roi que la capitale +est entièrement soumise, obtient qu'il n'ajournerait pas davantage son +entrée. La ville, effrayée, espérait soit flatter, soit intimider le +roi, par le spectacle d'une grande réception militaire. + +Toute la milice, prête à livrer bataille, et parmi laquelle étaient plus +de 20,000 maillotins, se rangea, le 11, du côté de Montmartre, entre +Paris et Saint-Ladre; elle fit au connétable, qui précédait le roi, des +protestations d'obéissance: celui-ci déclara que la première preuve de +soumission était de rentrer chez eux et de désarmer immédiatement: on +obéit sans murmurer. + +Aussitôt le roi entra dans Paris, à la tête d'une partie de son armée, +l'autre restant campée dehors; l'ordre avait été donné d’abattre les +portes et toutes les chaînes que les bourgeois tendaient le soir aux +coins des rues; de faire partout des patrouilles, la nuit comme le jour. + +Le roi vint déposer, sur l'autel de Notre-Dame, un étendard semé de +fleurs de lis d'or, et fut loger au Louvre. Les seigneurs s'établirent +dans leurs hôtels; les soldats furent mis en quartier chez les +bourgeois, avec ordre, sous peine de la vie, de les respecter ainsi que +leurs propriétés. + +Le 16, 300 bourgeois les plus remuants, avocats au parlement de Paris ou +négociants, étaient arrêtés. + +Le 21, toutes les chaînes avaient été arrachées et transportées à +Vincennes. On procéda, par visites domiciliaires, au désarmement. + +Dans les quinze derniers jours de février, l'avocat-général Desmarets, +qui s'était souvent interposé entre le peuple et le roi, et cent +bourgeois des plus influents, la plupart anciens compagnons de Marcel, +furent exécutés. + +Les principaux bourgeois, qui avaient exercé des charges pendant les +séditions, furent successivement appelés devant la chambre du conseil, +qui les taxa à des amendes, selon leur fortune. Les impôts furent +maintenus. + +Le roi fit récapituler, devant le peuple assemblé au Louvre, toutes les +séditions des Parisiens, depuis les trente dernières années; il déclara, +néanmoins, que grâce était accordée au reste de la population. + + * * * * * + +13. Dans la première moitié du XVe siècle, la France, théâtre sanglant +de guerres civiles et étrangères, n'appartint, à proprement parler, ni +aux Valois, ni à l'Angleterre. + +On vit les factions de Bourgogne et d'Armagnac, abusant de la démence de +Charles VI, troubler l'État, déjà trop affaibli par les malheurs +d'Azincourt et les progrès des Anglais. + +Le meurtre du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, à Montereau, jeta, dans +les bras de ceux-ci, son successeur aveuglé par la vengeance. + +On vit la reine soutenir successivement les deux factions qui désolaient +la France quelquefois contre le roi, toujours contre son propre fils; en +1420, par le traité de Troyes, elle fait déshériter le dauphin, en +faveur de sa fille promise au roi d'Angleterre, Henri V. + +Les deux rois Charles VI et Henri V font leur entrée à Paris: les +États-Généraux ratifient le traité; la capitale, qui partageait ces +sentiments éhontés, fêta les succès des Anglais et du malheureux Charles +VI contre le dauphin. Plus tard, lors de la mort presque simultanée des +deux monarques lignés, elle proclama Henri VI roi de France et +d'Angleterre. + +Charles VII en appela à Dieu et à son épée: il se fit couronner roi de +France dans la même ville de Poitiers où, avant la mort de son père, il +avait déjà pris le titre de régent et organisé des universités, des +parlements en opposition à ceux de Paris: les simulacres +d'États-Généraux, assemblés à Bourges et à Carcassonne, lui donnèrent +quelques subsides. + +La noblesse, en Aquitaine, en Dauphiné, en Champagne et en Lorraine, qui +ne lui aurait peut-être pas obéi s'il eût été puissant, lutte, par amour +du pillage, sous sa bannière, contre les Anglais. Le Midi, animé de sa +vieille haine envers le Nord, sauve la nationalité française. + +Après des armées de fortunes diverses, de constance et d'efforts, les +ducs de Bourgogne et de Bretagne se détachent successivement des +Anglais. + +En 1429, Jeanne d'Arc fait lever miraculeusement le siège d'Orléans et +sacrer le roi à Reims. + +En 1436, Charles VII redevient maître de Paris, où il ne se hâte pas de +rentrer, par éloignement pour sa bourgeoisie turbulente; de Bourges, il +réorganise l'administration de la capitale, il rétablit le parlement et +règle les monnaies. + +En 1437, il visite Paris sans rien faire pour cette ville ruinée, +paraissant encore décidé à transporter la capitale au delà de la Loire; +l'année suivante, les États d'Orléans créent une armée royale permanente +de 9,000 cavaliers. + +Malgré la révolte du nouveau dauphin et des seigneurs Français que +Charles VII dut aller soumettre, dans cette même Aquitaine, d'où la +monarchie s'était relevée, toutes les provinces furent successivement +enlevées aux Anglais: dès 1450, ceux-ci ne possédèrent plus, en France, +que Calais. + +Le souvenir de Jeanne d'Arc, de cette longue et mémorable lutte de +trente années, où le roi et les peuples du midi sauvèrent la nationalité +française, restera un des plus populaires de notre histoire: à plus d'un +titre, il est encore digne d'être médité; les positions ou contrées +suivantes jouèrent alors un rôle important: + +1° Les places de la moyenne Loire, de l'Yonne, de l'Oise, de l'Aisne, de +la Basse-Marne, pivots des opérations, autour de Paris, pour le couvrir +ou le bloquer; + +2° La Normandie, la Picardie, comme bases des opérations des étrangers +auxiliaires de l'insurrection contre la nationalité; + +3° Le pays entre l'Oise et l'Aisne, grande voie stratégique des divers +ennemis du roi; + +4° La Champagne, la Lorraine, les rives de la Loire, le Dauphiné, sont +les éléments de la résistance nationale contre Paris et l'étranger: en +dernier lieu, la Bretagne, devient l'auxiliaire de cette résistance. + +5° Bourges et Poitiers servirent de capitales éventuelles. + + * * * * * + +14. En 1461, après la bataille de Northampton, Charles VII pressa les +Gênois d'envoyer une flotte contre celle des Anglais; cette demande +irrita une ville, dont le commerce aurait eu des valeurs considérables +compromises à Londres; les conseillers refusèrent, en disant que le +trésor était vide. + +Louis de la Vallée, gouverneur français, chercha à le remplir par de +nouvelles taxes; les nobles lui conseillèrent d'augmenter les droits de +consommation dont ils étaient exempts; la querelle s'engagea entre les +diverses classes, sur les priviléges de la noblesse. + +Les officiers français, tous gentilshommes, oublièrent alors le rôle de +neutralité qui leur convenait; ils se prononcèrent vivement pour la +noblesse gênoise et excitèrent ainsi, dans le peuple, une haine qui fut +fatale à la France. + +Le 9 mars, un homme obscur sortit de l'un des conseils en criant: _aux +armes!_ Les plébéiens répondirent à son appel; Louis de la Vallée fut +contraint de se retirer, avec tous les Français, dans la forteresse du +Castello, abandonnant la ville aux partis du clergé et du peuple, +momentanément réunis. + +Le 17 juillet, une nouvelle armée de six mille Français débarqua à +Savonne: elle attaqua Gênes, par les hauteurs, de concert avec la +noblesse du pays, tandis que la flotte se présentait devant le port; +repoussés avec grande perte, les Français se rembarquèrent; le Castello +fut évacué; la flotte regagna la Provence et Louis de la Vallée tint +garnison à Savonne. + + * * * * * + +15. En 1488, les soldats allemands de Maximilien pillaient la campagne; +ses courtisans étaient logés chez les bourgeois de Bruges, et en +exigeaient une table splendide; ils cherchaient à séduire leurs femmes +et leurs filles; souvent ils les maltraitaient; les menaçait-on de +porter plainte au roi des Romains, ils répondaient: Maximilien nous +permettra de baigner nos bras dans le sang bourgeois. + +Le 1er février, après la révolte de Gand, Maximilien crut intimider le +peuple par une grande revue de ses troupes sur la place: le comte de +Sornes commanda: _abaissez les piques_; les soldats répondirent par le +cri de _vive le roi_; les bourgeois croyant qu'on allait les charger, +coururent aux armes. Tout à coup 52 bannières furent déployées, la place +du marché occupée, et 49 canons dirigés contra l'hôtel de Maximilien; +celui-ci, bloqué avec sa garde, s'estima heureux d'éviter les hostilités +qu'il avait voulu provoquer; il signa, le 16 mai, avec la révolte, un +traité, mal exécuté depuis, par suite duquel il devait évacuer la +Flandre en huit jours, renonçant à ses droits et se contentant d'une +pension de 6,000 livres: la jactance, les exactions, les provocations +n'ont jamais réussi. + + * * * * * + +16. En mai 1547, une insurrection éclata à Naples, par suite des +intrigues des Français et de l'inquisition que don Pedro de Toledo, +gouverneur espagnol, voulait introduire. + +Aucune des promesses de secours de la France ne se réalisa; les députés +de la noblesse napolitaine n'obtinrent de Charles-Quint que l'ordre +d'obéir; des troupes espagnoles arrivèrent de toutes parts, contre +Naples, qui dut se soumettre. + +Le 12 août, après l'exécution des principaux chefs de la révolte, et une +amende de 100,000 ducats d'or imposée à la ville, une amnistie fut +publiée. + + * * * * * + +17. En 1548, lors des ordonnances de François Ier pour rendre le prix du +sel uniforme, Tristan de Monneins, lieutenant du roi de Navarre, s'était +rendu odieux dans la Guienne par sa sévérité. Il eut la malheureuse idée +de venir de Bayonne à Bordeaux pour intimider, par la menace des +châtiments réservés aux révoltés, ce peuple jusque-là tranquille. + +La multitude, rassemblée par lui, vit ses forces et s'unit pour se +venger de proclamations impolitiques. Elle se porta à l'arsenal, y prit +des armes, et vint assiéger Monneins dans Château-Trompette. + +Le président au Parlement de Bordeaux, La Chassagne, obtient du peuple +une capitulation pour Monneins: mais, voyant ce dernier assassiné, et +tant d'excès commis, il se réfugie dans un couvent. + +La Chassagne pressé par le peuple de prendre l'autorité, adopta +immédiatement les mesures suivantes, dans l’intérêt de l'ordre et du +gouvernement dès ce moment menacés: + +1° Fermeture des portes de la ville, après renvoi des paysans accourus +pour prêter main-forte à la révolte; + +2° Milice bourgeoise armée et organisée, pour fournir des corps du garde +et des patrouilles dans toutes les rues; + +3° Réouverture des tribunaux; arrestation, jugement et exécution des +principaux chefs de la révolte, à commencer par celui qui avait appelé +aux armes en sonnant le tocsin. + +Le connétable, venu à Toulouse pour y réunir les troupes et marcher sur +Bordeaux, repoussa une députation de cette ville, demandant que les +landsknechts n'y entrassent pas. Nonobstant la soumission d'une cité qui +aurait pu se défendre, il y pénétra par une large brèche qu'il fit +ouvrir à travers les murailles, cantonna militairement ses troupes dans +les principaux quartiers de la ville, procéda au désarmement des +habitants et fit transporter les armes au château. + +Une information sévère eut lieu; 140 chefs furent successivement +exécutés; la ville elle-même perdit tous ses priviléges; la maison de +ville dut être rasée, et toutes les cloches transportées dans des +châteaux fortifiés exprès; deux galères seraient équipées pour défendre +les gouverneurs de la province contre une nouvelle révolte: toutes les +dépenses nécessitées par ces mesures furent à la charge de la ville. + +Le 9 novembre, le connétable quitta Bordeaux, en y tenant le comte de +Lude, avec une forte garnison devenue désormais nécessaire. + + * * * * * + +18. Pendant les journées du 11 au 17 mai 1562, les réformés, quoique +maîtres de l'hôtel de ville, dès le 11, échouèrent dans leur projet de +s'emparer de l'intérieur de Toulouse. + +25,000 protestants, ayant pour eux les huit capitouls, devaient célébrer +la Cène le 17 mai; le parlement leur défend de s'assembler et ordonne +aux étrangers de sortir de la ville. + +Un cordelier défroqué, chef des calvinistes, les excite à s'emparer du +Capitole, ce qui est exécuté, par surprise, dans la nuit du 11 au 12 +mai. + +Le parlement remplace les capitouls, demande des secours à Montluc et +aux capitaines à proximité, fait sonner le tocsin, et, en robe rouge, il +conduit le peuple à l'assaut de l'hôtel de ville, des librairies ou des +maisons de réformés: celles-ci sont incendiées ou pillées. + +Les protestants, retranchés dans un tiers de la ville, défendaient +l'hôtel de ville avec du canon, en attendant les secours promis par +Montauban et autres villes du parti. + +Mais Montluc, à la tête d'un corps nombreux de cavalerie, donna de +suite, du dehors, des ordres qui plus tard n'auraient pas été efficaces; +il arrêta les secours de l'insurrection, fit sonner le tocsin, à huit +lieues à la ronde, pour appeler aux armes les paysans catholiques; il +introduisit successivement, et à propos, des renforts dans la ville, +dont les principales portes étaient gardées. + +En vain, pour réduire le Capitole, la populace mit le feu au quartier +environnant, l'incendie fut arrêté. Les deux partis firent usage de +mantelets roulants. + +Le 17 mai, les protestants, affaiblis par la désertion, privés de +munitions et de vivres, cernés de toutes parts dans l'hôtel de ville et +les positions conservées par eux, furent heureux qu'on leur permît de se +retirer sans armes ni bagages. + +À huit heures du soir, après avoir célébré la Cène, ils sortirent par la +porte Villeneuve; mais à peine éparpillés dans la campagne, le tocsin +rassembla contre eux les paysans: 3,000 périrent. + +_Au long tems que j'ai porté les armes_, disait à ce sujet le maréchal +de Montluc, le 18, au parlement de Toulouse, _j'ai appris qu'en telles +affaires, il vaut mieux se tenir dehors, pour y faire acheminer les +secours, sachant que cette canaille n'étoit pas pour forcer si tôt la +ville; que, s'ils m'eussent attendu, jamais entrepreneurs n'eussent été +mieux accommodés_. + +Ces paroles résument, il est vrai, d'une manière un peu rude, la théorie +de la répression des émeutes dans une ville de province: elles ne +doivent même pas être oubliées contre une capitale, dans certains cas. +Il serait à désirer que les anarchistes les comprissent: ils y verraient +quelle peut être leur impuissance contre un pouvoir habile, et +renonceraient, sans doute, à leurs projets. + +Quoi qu'il en soit, Montluc fit poursuivre les instigateurs de la +révolte. Le parlement de Toulouse, refusant trois fois d'enregistrer +l'amnistie accordée aux protestants par le roi, fit juger et exécuter +200 personnes; 440 furent condamnées par contumace. La guerre civile ne +développe que les mauvais penchants. + + * * * * * + +La journée du 12 mai 1588, dite des barricades, est, pour le sujet qui +nous occupe, une des plus fécondes en enseignements. + +En avril et en mai, le roi négligea deux occasions de faire arrêter, en +flagrant délit de conspiration, Jean Leclerc et Lachapelle-Marteau, +chefs du conseil secret des Seize, ces aventuriers perdus de dettes, qui +excitaient le due de Guise et les révoltes futures, pour arriver à la +ruine du pays. + +Pressé, à Soissons, par les Seize, de venir se mettre à la tête des +30,000 milices bourgeoises de Paris, Guise les invite à s'organiser +d'abord militairement; il fait déployer sous leurs yeux, par Lachapelle, +un grand plan de Paris, qui fut aussitôt divisé en cinq quartiers au +lieu de seize; dans chacun de ces arrondissements, l'action militaire +fut centralisée sous un des cinq colonels, que Guise envoya avec un gros +état-major. 500 chevaux vinrent occuper la banlieue, au nord de la +capitale. + +Le désordre fut principalement excité, dans Paris, par 15,000 étrangers +turbulents qui trompèrent la population. Henri III négligea l'occasion +de comprimer la révolte, en faisant arrêter ou expulser les hommes les +plus dangereux, et surtout le duc de Guise, qu'il avait eu, un moment, +en son pouvoir au Louvre. + +Le 12 mai, Guise excite la bourgeoisie de Paris, en annonçant l'entrée +dans la capitale des 4,000 suisses venus d'abord de Lagny à Saint-Denis, +et de 2,000 soldais d'élite. À cette nouvelle vraie, il ajoute celle +d'un prétendu projet d'exécution des seize et de cent principaux +Parisiens dont il fait circuler la liste. + +La modération, à l'égard des factieux, fut sans succès. Après +l'invitation faite par Henri III au duc de Guise de prêter son concours +pour l'expulsion des étrangers, celui-ci annonce que le roi a peur, +qu'on obtiendra de lui les États-Généraux et, par ceux-ci, tout ce qu'on +voudra. + +Le maréchal de Biron ne comprit pas les ordres du roi, qui étaient +d'occuper, extérieurement au quartier militaire du Louvre, trois +positions avancées, dans les faubourgs Saint-Denis, Saint-Antoine et +Saint-Marceau. + +Les places Saint-Antoine et Maubert, l'hôtel de Guise, furent les +centres d'insurrection. À neuf heures du matin, leurs environs; à midi, +le reste de la ville, et jusqu'aux approches du Louvre, étaient déjà +barricadés de cent pas en cent pas. Des petits groupes, en tête de +chacun desquels étaient des officiers du duc de Guise, péroraient, +faisaient tendre les chaînes au coin des rues, et élevaient derrière des +barricades de poutres ou de tonneaux remplis de terre. + +Les suisses et les gardes françaises, accablés de pierres du haut des +maisons, sans communications avec leurs chefs, sans vivres et tombant +sons les coups d'hommes invisibles, se replièrent sur le Louvre, où les +6,000 hommes de troupes royales furent bientôt resserrés, sans positions +extérieures. + +Dans la nuit du 12 au 13, un corps de 15,000 hommes, envoyé par le duc +de Guise à travers la Chaussée-d'Antin, acheva de bloquer la Cour, sur +toute la rive droite, dans son quartier militaire trop rétréci. + +La reine-mère et Villequier exhortèrent Henri III à sortir du Louvre +pour se montrer au peuple; ils assuraient qu'éblouis de l'éclat de la +majesté royale, les mutins le respecteraient et rentreraient dans le +devoir. + +Le roi, qui ne manquait pas de courage, trouva ce conseil trop +téméraire; il ne jugea pas à propos d'exposer sa réputation, sa dignité, +et peut-être sa vie, à la discrétion de cette multitude déchaînée. + +Faute d'approvisionnements de vivres et de munitions, dans le Louvre, la +défense y était impossible. + +Le 13 mai, au matin, tandis que la reine-mère était venue écouter les +arrogantes propositions du duc de Guise, Henri III sortit par la porte +neuve du pont Royal, jurant de ne rentrer dans sa capitale que par la +brèche, et de la mettre hors d'état de se révolter désormais. Le duc de +Guise ne put déguiser son dépit et ses craintes, en apprenant que le roi +s'était soustrait à la révolte pour mieux la combattre. Cette nouvelle +inattendue, modifiant tout à coup ses projets, frappa un moment +d'indécision et de découragement ce chef, jusque-là toujours maître de +lui-même. + +Henri III, bientôt suivi des gardes françaises et des suisses, coucha à +Rambouillet; il fut le lendemain rallier, à Chartres, son gouvernement +et ses moyens de répression. + +Cette victoire inespérée des milices urbaines sur des troupes aguerries +surprend les deux partis dans l'incertitude; la reine-mère et la régente +restent au Louvre pour tenter encore de profiter de ce moment de +stupeur; néanmoins, la capitale, compromise plus qu'elle ne l'avait +voulu, rejette l'autorité royale et délègue tous pouvoirs au conseil +secret des Seize. Guise, peu confiant dans la masse des émeutiers, +organise aussi bien que possible ses partisans les plus éprouvés en deux +régiments; il se hâte de prendre Saint-Cloud, Lagny, Charenton, +Pontoise, d'occuper Corbeil et Troyes, pour prévenir le blocus de la +capitale dans la lutte longue et sérieuse à laquelle, dès ce moment, il +croit devoir s'attendre. Il ne partage aucune des illusions de +l'anarchie, et, pour ne pas échouer, s'efforce d'organiser, en dehors +d'elle, des ressources de guerre plus réelles et moins ingouvernables. + +En juin, le roi s'établit à Rouen, en septembre à Blois, où les +États-Généraux furent convoqués. Le 14 août, à l'instigation des deux +reines restées à Paris, le duc de Guise fut nommé lieutenant-général du +royaume, mesures de conciliation qui restèrent sans résultat. + +En juillet 1589, les rois de France et de Navarre, après avoir pris +Gergeau, Pithiviers, Étampes, Pontoise, réunirent, à Saint-Cloud, 42,000 +hommes dont 15,000 suisses amenés par Sancy. + +Henri III s'établit au nord de la Seine, le roi de Navarre au midi, pour +attaquer, le 2 août, Paris et les 8,000 hommes de Mayenne, également +découragés; mais le 1er août, au matin, le roi était assassiné. + +La détermination prise par Henri III, le 13 mai 1588, retarda la chute +des Valois et sauva la monarchie française; bien que sérieusement +menacée par l'esprit de trahison, la couronne devait cependant avoir +encore de nombreux et éclatants jours de gloire. + +La reine-mère pensait que le trône n'aurait jamais pu, au milieu du +débordement révolutionnaire, et sous sa pression, se rétablir dans la +splendeur qu'il eut depuis; mieux valait aborder de suite les plus +redoutables difficultés que de rester dans une voie qui, éternisant la +crise, conduirait tôt ou tard à une position plus désastreuse encore. + +La transmission de la couronne au roi de Navarre devint possible. Nous +verrons Henri, après l'assassinat du dernier Valois, combattre pendant +six années, avec des succès très-divers, mais toujours en intrépide +soldat et en politique consommé, le parti révolté le plus souvent maître +de la capitale et appuyé par l'Espagne; il soutint cette lutte difficile +jusqu'au jour où les peuples, guéris de tant d'excès anarchiques, +revinrent au pouvoir légitime, en délaissant les factieux qui les +exploitaient de concert avec l'étranger. + + + + +§ III. + +BOURBONS. + + +20. En 1589, Henri IV, devenu l'héritier légitime du trône, se retire +des environs de Paris au camp retranché d'Arques. Il y résiste à Mayenne +et rallie quelques-uns de ses partisans ainsi qu'un renfort anglais. + +Le 19 octobre, il marche sur Paris, se rend maître des faubourgs qu'il +dévaste pendant quatre jours; il disperse son armée près d'Étampes, +s'établit à Tours, réduit Vendôme, le Mans, Falaise et la +Basse-Normandie, ayant contre lui les prêtres, les bourgeois et les +paysans. + +Pendant ces guerres de religion, la capitale, dévouée à la cause +catholique, avait privé les huguenots d'un centre de puissance, où les +autorités de la monarchie habituellement réunies obtenaient pour elle +l'apparence du commandement et de l'obéissance. + +Tant que les deux partis s'étaient balancés, Condé et Coligny avaient +tenté en vain de se rendre maîtres de Paris; après la mort de ces chefs, +les huguenots, confinés au midi de la Loire, ne durent songer qu'à se +défendre. + +Henri IV, dans la même position militaire, mais plus fort par son droit +héréditaire, eut des chances de s'emparer de la capitale, dont la +possession seule pouvait le faire roi: en dehors de celle-ci il n'était +qu'un prétendant, tandis que la ligue et Mayenne y prenaient les +apparences de la légitimité. C'était dans Paris, et reconnu par le +Parlement, la Chambre des Comptes, la Sorbonne, que Mayenne pouvait oser +se dire lieutenant-général du royaume. + +La capitale n'était pas encore sérieusement menacée: mais les royalistes +avaient conservé dans le voisinage, surtout le long des rivières et des +principales routes, des places circonvallantes; la famine menaçait une +population trop accoutumée à toutes les douceurs; la victoire devait +rester à celui des deux partis qui occuperait le plus longtemps ces +positions d'investissement ou de communication avec le reste de la +France et l'étranger, tout en commettant le moins possible de fautes +politiques. + +En 1590, avec le secours d'argent du cardinal légat, Mayenne put +s'emparer de Pontoise et assiéger Meulan qu'Henri IV délivra bientôt. + +Mayenne, après avoir rallié en Flandres 5,000 hommes du duc de Parme, +revint contre Henri alors occupé au siége de Dreux; il fut battu, le 14 +mars, à Ivry, et alla de nouveau s'humilier en demandant des secours à +Farnèse. + +Le 29 mars, Henri IV s'approche de Paris, occupe Chevreuse, Montlhéry, +Lagny, Corbeil, Melun, Cressy, Moret, Provins, Nangis, Montereau, +Brie-Comte-Robert, Nogent-sur-Seine, pour achever de resserrer la +capitale; il échoue devant Sens. + +Le 8 mai, il canonne les murs de Paris; mais il évite une attaque de +vive force, soit par défaut de moyens, soit pour épargner à la capitale +les suites d'une prise d'assaut; il assiége Saint-Denis. + +Le 5 juin, Mayenne, renforcé de 5,000 auxiliaires, réunit 10,000 hommes +à Laon, sa place de sûreté et de jonction avec les secours étrangers. +Henri IV marche à sa rencontre, le force à s'enfermer dans la ville; +mais, pendant ce temps, Saint-Paul, détaché par Mayenne avec 800 chevaux +et un gros convoi de vivres, gagnait Meaux, filait derrière la Marne et +rendait, le 17 à Paris, avec l'abondance, l'esprit de confiance et de +sédition. + +Le 24 juillet, tous les faubourgs de la capitale sont pris par Henri +IV; et la famine reparaît dans cette ville hermétiquement bloquée. + +Le duc de Parme, venu de Valenciennes avec 16,000 hommes, rejoint les +12,000 hommes de Mayenne à Meaux, le 23 août. + +Le 30, Henri IV lève le siége de Paris qui est aussitôt ravitaillé; avec +ses 33,000 hommes réunis à Chelles, il offre la bataille à Farnèse qui +la refuse; ce dernier se retranche et continue de faciliter +l'approvisionnement de la capitale. + +Le duc de Parme, après avoir pris Lagny, entre à Paris le 8 septembre, +tandis que le roi, qui a échoué dans une nouvelle surprise contre la +capitale, disperse en Touraine, Normandie, Champagne, Bourgogne et Brie, +le gros de son armée impatiente de repos. Henri prend position de sa +personne à Senlis, à Compiègne et sur l'Oise, de manière à intercepter +les secours étrangers et les communications de ceux-ci. + +La ville de Lagny contenait de grands approvisionnements; elle assurait +à la Ligue la navigation de la Marne: de riches et nombreux convois +descendirent à Paris. + +À la fin de novembre, Farnèse rentre en Flandre, après avoir pris +Corbeil. + +En janvier 1591, Henri IV recommence le même système de guerre, affamant +Paris, essayant de le surprendre; il s'empare de Chartres et de Noyon. + +À la fin de novembre, Mayenne apprend, à Laon, que les Seize et le parti +violent offrent la couronne à l'Espagne; il confie son armée à Guise; +ramassant, avec 700 chevaux d'élite, les garnisons de Soissons et de +Meaux, il arrive à Paris où, à l'aide de la bourgeoisie, il donne la +victoire à un parti plus modéré et moins anti-national. + +En décembre, Henri IV assiége Rouen; forcé de lever le siége, en avril +1592, par le duc de Parme, il soutient une campagne glorieuse, +difficile, et indécise. + +Le 31 juillet 1593, après l'abjuration d'Henri IV, une trêve est signée +à La Villette pour trois mois: de tous côtés les passions politiques +s'apaisent. + +Le 21 mars 1594, le gouverneur Brissac livre Paris à Henri IV; la +Bastille et Vincennes sont ensuite remis; les Espagnols se retirent sur +Soissons. Il semble que la soumission de la capitale confère seule au +roi la légitimité. Dès ce moment il n'y a plus qu'à rallier les factions +vaincues, résister aux prétentions des vainqueurs, cicatriser les plaies +de l'anarchie, et forcer le chef de la Ligue dans son dernier réduit, en +le séparant des plus exaltés ligueurs et de l'étranger. + +Le 25 mai, après avoir soumis Rouen, Abbeville, Montreuil, Troyes, Sens, +Riom, Agen, Poitiers, Honfleur, Henri IV assiége, avec 14,000 hommes, +Laon, ancienne place de dépôt devenue la capitale des derniers ligueurs; +il doit se garder contre les 8,000 Espagnols de Mansfeld retranchés à la +Capelle, et contre les garnisons de Lafère, Soissons et Reims, entre +lesquelles manÅ“uvre Mayenne. + +Le 22 juillet, après la retraite de l'armée espagnole, la ville +capitule; ensuite Péronne, Roye, Montdidier, La Châtre, Orléans, +Bourges, se rendent. + +Les principaux ligueurs font défection en 1595; le roi déclare +ouvertement la guerre à l'Espagne, ce qu'il n'avait osé faire +jusqu'alors: sa nationalité lui créait ainsi plus de forces que +d'obstacles. Le pape lui accorde l'absolution; nonobstant les revers +partiels éprouvés par Henri IV dans cette campagne Mayenne se soumet le +24 janvier 1596 à Folembray. + +De 1596 à 1598, le roi prend Lafère, perd et reprend Amiens, et signe à +Vervins la paix avec l'Espagne. + +Ainsi le pouvoir royal fut définitivement rétabli en faveur de la maison +de Bourbon, à qui de grandes et diverses destinées étaient encore +promises; ces six années de guerre, pendant lesquelles les deux partis +prirent tour à tour, près de Paris, des positions militaires +importantes; qui virent constamment le roi, habile politique, intrépide +soldat, bon frère d'armes dans toute l'acception militaire du mot, +monarque et général persévérant, sont dignes de méditation, +principalement les campagnes de 1590 et de 1594. + +Jamais trône, dans aucun pays, à aucune époque, ne s'était trouvé aussi +bas; un siècle plus tard, avec la même dynastie, il devait frapper +l'univers d'un éclat inouï: mais il lui restait encore des jours +difficiles. + +Ce n'est pas sans raison que la mémoire du bon roi, sauveur de la +nationalité française, est restée populaire; sa noble image, qui domine +la vieille cité, a dû souvent gémir de tant de folies, de tant +d'attentats, de tant de revers également funestes à la gloire et à la +puissance de notre malheureuse patrie. + + * * * * * + +21. Le 13 septembre 1647 et le 6 janvier 1648, après les émeutes des 26 +et 27 août, la régente Anne d'Autriche sauva également la monarchie, +mais dans des circonstances bien moins graves, en se retirant à +Saint-Germain, avec son gouvernement, pour cerner Paris, qui se soumit +six semaines après. + + * * * * * + +22. Mais, en 1649, Mazarin compromit la royauté dans sa propre cause, en +prolongeant un pouvoir devenu presque impossible; il brava l'opposition +des hommes les plus considérables et une guerre civile qui pouvait avoir +de graves conséquences; il avait fait sortir de Paris, sans une urgente +nécessité, la cour et le gouvernement royal. Une minorité augmente les +difficultés; mais celles-ci ne justifient pas la révolte. + +Turenne cherche à excuser ainsi, dans ses mémoires, et longtemps après, +la grande faute où il se laissa alors entraîner: «Il lui répugna +d'autoriser, une entreprise, le départ de la cour, qu'il ne croyait pas +légitime en aucuns temps, et principalement dans une minorité, d'autant +plus que personne encore n'avait pris les armes contre le roi, ni +témoigné aucune désobéissance ouverte; il y avait, à la vérité, des +compagnies qui avaient montré trop d'animation, mais c'était plutôt par +des intérêts particuliers que par un dessein formé de se révolter contre +la cour.» + +«Dieu, dit Fléchier, dont les jugements sont des abîmes, voulut affliger +et punir la France par elle-même, et l'abandonna à tous les déréglements +que causent dans un état les dissensions civiles. Souvenez-vous de ce +temps de désordre et de trouble, où l'esprit ténébreux, l'esprit de +discorde confondait le devoir avec la passion, le droit avec l'intérêt, +la bonne cause avec la mauvaise; où les astres les plus brillants +souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se +virent entraînés, malgré eux, par le torrent des partis, comme ces +pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont +contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner +pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de +Dieu: telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient +aisément à soi, et il y a dans la politique, comme dans la religion, une +espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare +avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires et +par une fermeté continuelle. + +«Mais où m’arrêtai-je? votre esprit vous représente déjà , sans doute, M. +de Turenne à la tête des armées du roi. Vous le voyez combattre et +dissiper la rébellion, ramener ceux que le mensonge avait séduits, +rassurer ceux que la crainte avait ébranlés, et crier, comme un autre +Moïse, à toutes les portes d'Israël: _Que ceux qui sont au seigneur se +joignent à moi._ Tantôt sur les rives de la Loire, suivi d'un petit +nombre d'officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont, +et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l'entreprise, +soit la seule présence de ce grand homme, soit la protection visible du +ciel, qui rendait les ennemis immobiles, il étonna par sa résolution +ceux qu'il ne pouvait arrêter par la force, et releva par cette prudente +et heureuse témérité l'État penchant vers sa ruine. Tantôt se servant de +tous les avantages des temps et des lieux, il arrête avec peu de troupes +une armée qui venait de vaincre, et mérite les louanges mêmes d'un +ennemi qui, dans les siècles idolâtres, aurait passé pour le dieu des +batailles. Tantôt, vers les bords de la Seine, il oblige, par un traité +un prince étranger, dont il avait pénétré les plus secrètes intentions, +de sortir de France, et d'abandonner les espérances qu'il avait conçues +de profiter de nos désordres.» + + * * * * * + +23. Au commencement de septembre 1672, le duc de Luxembourg cantonna ses +50,000 fantassins et 8,000 chevaux dans la province de Gueldre et la +tête de bêteau: 15,000 fantassins, 4,000 chevaux occupèrent la province +d'Utrecht et les parties avancées; 9,000 fantassins et 2,600 chevaux de +ce corps, c'est-à -dire 16 bataillons et 20 escadrons, furent cantonnés +de la manière suivante, dans et autour de la ville d'Utrecht, grand +quartier-général de l'armée. + +Il y aurait eu impossibilité de rassembler, à temps, dans cette grande +ville hostile, les soldats logés par deux chez l'habitant; d'avoir la +nuit les officiers, à qui les portes des maisons seraient peut-être +barricadées. + +Deux bataillons furent casernés dans les maisons bourgeoises, à droite +et à gauche de chacune des quatre portes principales, en s'étendant dans +la rue ou le long des remparts, sans solution de continuité. + +À défaut de place centrale, où il aurait été convenable de caserner +deux bataillons, huit petites places intérieures ou bâtiments principaux +furent occupés, à l'aide de bons corps de garde défensifs, par autant de +postes de 100 fantassins et de 50 chevaux. + +Au besoin, le surplus des troupes aurait été caserné le long des +remparts, de manière à ne pas s'étendre sur plus du tiers de la ville, +dont on embrassait ainsi toute la circonférence. + +À chacune des portes principales, il y avait 120 fantassins de garde. + +Les quatre faubourgs étaient tous retranchés à leur tête; au faubourg de +la Porte-Blanche, un bataillon et une brigade de cavalerie formaient +l'aile droite. Au faubourg Vyanem, aile gauche, il y avait autant de +troupes. Ces deux annexes embrassaient la ville et communiquaient le +plus facilement avec les deux autres. Dans les faubourgs d'Amsterdam et +de Woorden, on mit 6 bataillons, les dragons et 7 escadrons. + +Les bourgeois furent désarmés, on leur fit prêter le serment de +fidélité, des exemples sévères les retinrent dans le devoir. + +En cas du révolte dans la ville, autour de laquelle toutes les troupes +étaient constamment concentrées ou casernées sur leurs positions de +combat, 6 bataillons et 7 escadrons des faubourgs pouvaient arriver par +les quatre portes, le surplus des forces extérieures restait sous les +armes. + +Il est curieux de lire, dans la correspondance de Louvois et de +Luxembourg, les motifs et les détails de ces mesures de prévoyance +longuement et habilement préparées. + + * * * * * + +24. La surprise de Crémone, par le prince Eugène, en 1702, donne lieu +aux remarques suivantes: + +Celui des deux partis qui compte sur un secours, doit occuper, +approvisionner, organiser en réduit une position communiquant avec la +campagne, ainsi que les bâtiments, clochers ou postes voisins. + +Il partira de là pour s'emparer: 1° des portes ou poternes de l'enceinte +de la ville; 2° des coupures, passages et ponts existant au travers des +vieilles fortifications, murs de terrasse, rivières à l'intérieur, afin +de resserrer davantage l'autre parti, d'intercepter ses communications +avec le dehors et diviser ses forces au dedans. + +Si on ne peut garder ces passages, on les coupe, ou au moins on les +barricade. + +On marche à ces défilés, la cavalerie soutenant l'infanterie, les flancs +éclairés; on laisse, entre soi et le réduit, une réserve; et sur les +flancs, des petits corps de garde pour n'être pas pris de côté ou par +derrière. + +Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle on n'aura qu'un flanc à +couvrir. + +On attaque ces positions sur plusieurs têtes de colonnes, par +différentes rues, en flanc, en tête, en queue, la cavalerie échelonnée +sur les côtés pour protéger; des tirailleurs, aussi bien abrités que +possible, visent continuellement aux créneaux les plus dangereux; on +incendie, on menace d'incendier les bâtiments les plus résistants; et, +si on ne le peut, on occupe autour des points dominants. + +Les positions enlevées sont immédiatement fortifiées; on garnit de +fusiliers les clochers et maisons extérieures qui complètent ces +réduits. + +Des piquets de cavalerie parcourent sans cesse les environs, +interceptent les nouvelles et les secours, gardent les défilés +extérieurs et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville. + +On avance ensuite, par l'intérieur des maisons, aux arsenaux, magasins +et places ou positions voisines; ou marche également au réduit du parti +opposé pour le bloquer, du côté de la ville, et, s'il est possible +aussi, du côté de la campagne. + +Une position attaquée se défend toujours par des contre-attaques en +tête, en queue, sur les flancs. + +Si le parti opposé doit être secouru de deux côtés, il faut fortement +occuper l'obstacle qui les sépare; ce parti, au contraire, organise de +l'un à l'autre une communication assurée. + +On empêche de cerner, dans leurs quartiers, les troupes et surtout la +cavalerie, en garnissant les clochers et lieux dominants, en face ou à +proximité. + +Ne pas s'aventurer, en trop grand nombre, dans une enceinte battue de +feux croisés, sans être appuyé par quelques tirailleurs qui les +contrebattront. + +Gagner le pied des murailles et des maisons pour se soustraire à l'effet +du tir. + +Les communications les plus importantes, dans un même édifice, ou entre +plusieurs bâtiments faisant système de défense, doivent avoir lieu à +couvert ou sous blindage. + + + + +§ IV. + +RÉVOLUTION, EMPIRE, RESTAURATION. + + +25. L'émeute de Varsovie, contre les troupes russes, le 6 et le 7 avril +1794, doit être mentionnée. + +La garnison russe comptait 9 bataillons, 8 escadrons, 36 canons, 5 à +6,000 hommes. + +1,000 prussiens auxiliaires étaient cantonnés, à une et à deux lieues, +au nord de la ville. + +2,000 polonais hostiles, à la disposition de généraux et d'un +gouvernement également hostiles, étaient établis en ville, au nord, au +sud et à l'ouest, dans quatre casernes; ils avaient des magasins +d'armes, de munitions et d'artillerie. + +La ville de Varsovie, figurait une demi-circonférence de 2.500 mètres de +rayon, sur la rive gauche et à l'ouest de la Vistule; elle communiquait, +par un pont, avec Praga, sur la rive droite et à l'est; elle renfermait, +dans une enceinte fortifiée, 900 hectares et 125,000 habitants. + +Par des affiches, des pièces de théâtre politiques, de fréquentes +alarmes et incendies, par des rumeurs contre les Russes, par des clubs, +on excitait le peuple, on l'attroupait. + +Les bourgeois restèrent chez eux, leurs portes fermées, sans prendre +part à la révolte, où figurèrent, sous la direction de quelques +mécontents, des ouvriers, domestiques et paysans, ainsi que des soldats +congédiés venus du dehors; en tout, il y eut 1,000 à 1,200 émeutiers +agissant par bandes de 150. + +Plus on approchait du jour de l'émeute, moins on pouvait prévoir qu'elle +dût éclater; cependant, dans la journée du 5, plus de 50,000 cartouches +furent distribuées de main en main. + +Le plan de défense était connu des polonais avec qui il avait fallu le +concerter. + +4 brigades, espacées de 800 mètres les unes des autres et du quartier +général, fortes chacunes de 2 à 3 bataillons et escadrons, 6 à 10 +pièces, devaient occuper au sud, à l'ouest, au centre, au nord de la +ville, mais de trop loin et sans communications suffisamment assurées, +les avenues du quartier général; surveiller et contenir les troupes +polonaises, le pont et le faubourg de Praga. + +Le 6, à quatre heures du matin, les polonais commencèrent les +hostilités, ayant pour principal but de parvenir au quartier général. + +Les 2 bataillons, 2 escadrons, 9 pièces de la brigade Milaschewicz +occupaient, au sud, le carrefour des Trois-Croix et les grandes rues en +arrière, vers le centre de la ville, pour contenir le régiment polonais +Dzialinsky dans ses casernes. + +La tête de cette brigade et ses postes de flancs laissèrent passer ce +régiment: le reste de la brigade l'arrêta et parlementa avec lui pendant +3 heures, sans se mettre en mesure d'agir; lorsque les hostilités +commencèrent, les compagnies contre lesquelles les Polonais s'étaient +présentés, se battirent seules pendant plusieurs heures, sans être +soutenues par le reste de la brigade: cette dernière troupe, qui eût +décidé le succès contre le régiment polonais, ne donna plus signe de vie +pendant les journées du 6 et du 7. + +Les deux bataillons de grenadiers, deux compagnies, trois escadrons et +dix pièces de la brigade Van Suchteln, placés depuis le palais de Saxe +jusqu'aux barrières de Wola et de Jérusalem, de l'est à l'ouest de la +ville, dans la partie centrale la plus importante et la plus facile à +tenir, près de laquelle le corps prussien et le parc auraient dû être +réunis, restèrent inactifs, sans se garder, sans voir d'ennemis sérieux, +sans marcher au secours du quartier général, faute des ordres et de la +présence du général de brigade. + +Le général Nowiczky vint prendre ce commandement abandonné; et +s'exagérant la position de la 1re brigade, fit sortir la 2e brigade de +la ville, à 11 heures du matin, par une porte ouest; il prit position en +carré, à 500 mètres de l'enceinte, avec le parc d'artillerie laissé à +Wola, sous la garde de deux compagnies et d'un escadron; en ce moment, +Nowiczky disposait de 4 bataillons, 5 escadrons et 24 canons. + +De ces troupes, sorties si mal à propos de Varsovie, il en rentra 3 +bataillons, 4 escadrons et 16 pièces, en une colonne profonde, à 2 +heures et demie du soir; la tête parvint jusqu'au palais de Saxe, à 500 +mètres du général en chef, dans un quartier tranquille et ouvert. + +Mais, après trois heures de station, alors que l'insurrection se croyait +perdue à la vue d'une pareille colonne, contre laquelle aucun coup de +fusil n'avait été tiré des fenêtres, on fut étonné de voir cette troupe, +à 6 heures du soir, rétrograder jusqu'au dehors de la ville, devant 50 +émeutiers qui faisaient mine de lui disputer le passage avec un canon. +Des compagnies entières de ce corps s'étaient débandées pour piller: +elles furent plus tard massacrées ou prises. + +La colonne rejoignit, sans être nullement inquiétée, le général Nowiczky +qui l'avait détachée; le corps entier fit halte jusqu'à minuit, puis se +retira à deux lieues de la ville; le lendemain, à midi, le général +Nowiczky se mit en marche, avec tout son monde, vers les grands +équipages, vis-à -vis Karczew, sans s'occuper de ce qui se passait en +ville. Le 19 avril, à Sgersche, le général en chef eut seulement des +nouvelles de ce corps. + +Les trois bataillons et deux escadrons de la brigade du comte de Zouboff +devaient garder le centre de la ville, plus au nord, direction +ouest-est, ainsi que le passage de la Vistule. + +Un bataillon suivit le mouvement de retraite de la précédente brigade; +un autre fut massacré dans une église où il communiait sans armes. Le 7, +au soir, le 3e bataillon et l'hôpital évacuèrent tranquillement Praga, +sur transports fournis par l'autorité municipale; ils rejoignirent, le +13 avril, le général en chef à Modlack. + +Pendant l'émeute, toutes les attaques furent dirigées contre le quartier +du général en chef Igelstrom, rue Podwal, par quatre bandes de 150 +hommes, occupant du côté de la Vieille ville et de l'arsenal, à 300 +mètres de distance, les maisons de seigneurs et les carrefours +environnants, pour bloquer et fusiller les troupes du quartier général. + +Ce quartier général, dans une partie de ville rétrécie et hostile, non +centrale par rapport aux autorités ou troupes polonaises et à la ville +de Varsovie elle-même, aurait dû être placé rue Krolewska, près du +palais de Saxe. + +Le matin du 6, l'ennemi fut partout repoussé autour de cette position, +avec perte en hommes et en canons. À 2 heures après midi, il renouvela +ses attaques; dans l'intervalle il s'était borné à tirer des fenêtres +et des coins de rues contre les postes russes qui répondaient à ce feu. + +Ceux-ci résistèrent espérant être rejoints par les autres brigades: mais +les tiraillements de l'état-major général, l'irrésolution des chefs +détachés, les corps entiers débandés, le passage subit d'un excès de +confiance au découragement; et, pardessus tout, le quartier général +bloqué de près, sans possibilité de communiquer avec les autres +brigades, ne permirent aucune bonne résolution. + +Les troupes du quartier général auraient pu marcher aux détachements et +les réunir: mais on craignit d'abandonner les archives non encore +brûlées. + +Le soir, on ne fut plus assailli que par le quart des rassemblements du +matin; la nuit fut tranquille et aurait permis une retraite facile. + +Au commencement, le quartier général avait été défendu par un bataillon +et deux escadrons; ces troupes furent successivement renforcées le 6, +avant 7 heures du soir, par les deux bataillons de la 4e brigade. + +Celle-ci, chargée de défendre la partie nord de la ville, très-hostile, +et en face de trois quartiers de troupes polonaises, se retira d'abord +en dehors de Varsovie sur les Prussiens; puis, au bruit de la fusillade, +elle revint assez facilement sur le quartier général. + +Au jour, les Polonais informés de la retraite définitive et inespérée de +la 2e brigade, moitié de la garnison, reprirent avec la plus grande +vivacité toutes leurs attaques, jusque-là successivement ralenties ou +abandonnées; ils cernèrent le quartier général, de plus près, et au +point de le rendre inhabitable: le moral des troupes était abattu. + +700 hommes, 50 chevaux et 4 canons restaient au quartier général ou dans +une cour voisine. + +Le 7, vers 8 heures du matin, le général en chef se retira avec 350 +hommes, sur les Prussiens, par le nord de la ville, à travers une suite +d'enclos où l'on ouvrit des passages; on évita ainsi les positions +investissantes, le feu des maisons occupées et l'artillerie des +insurgés. À 10 heures, on rejoignit, dans un assez grand désordre, mais +avec perte seulement de 30 hommes, la cavalerie prussienne à la barrière +de Powonsck: on fut camper avec les Prussiens à Babice. + +Pendant la nuit, un demi-escadron du quartier général avait porté, à ce +corps auxiliaire, l'ordre de se joindre, vers Wola, à la brigade +Nowiczky, pour rentrer en ville au secours du général en chef: lorsque +les Prussiens rencontrèrent celui-ci, en retraite, ils exécutaient cette +marche. + +Le colonel Parfentiew et les 400 hommes du quartier-général ne +suivirent pas le mouvement de retraite; ils furent forcés, dans la +soirée, par l'insurrection. + +Les Russes perdirent, à Varsovie, plus du tiers de leur garnison et 11 +pièces de canon. + +Le 7, à quatre heures du soir, le corps russo-prussien vint camper à +Modzin, à trois quarts de lieue de Varsovie. + +Le 8 avril, il coucha à Sakroczin. + +Le 19, à Sgersche. + +L'arrivée, près de Varsovie, des troupes prussiennes, dont le général +Igelstrom ne voulut pas profiter; les imprudentes propositions +d'accommodement; la retraite intempestive d'une brigade russe, furent +autant de causes d'exaltation pour les insurgés. + +Ainsi que dans plusieurs affaires de ce genre, l'honneur militaire fut +ici compromis, devant des forces très-intérieures, par le défaut de +vigilance et de bonnes dispositions; par l'irrésolution des chefs +détachés; par de longs pourparlers toujours dangereux; par des +tiraillements dans l'état-major-général; il en résulta des revers +inattendus; ceux-ci abattirent entièrement le moral d'une troupe qui, +mieux dirigée, eût glorieusement fait son devoir, et éprouvé beaucoup +moins de perte. + + * * * * * + +26. Dans la soirée du 12 vendémiaire an 3, les pourparlers, les +hésitations et la retraite intempestive du général chargé d'arrêter les +sectionnaires Lepelletier, au couvent des filles Saint-Thomas, à Paris, +enhardirent ces réactionnaires, augmentèrent le nombre de leurs +partisans; aussi, le lendemain, osèrent-ils attaquer la Convention, aux +Tuileries, avec 40,000 hommes armés. + +Le 13, Bonaparte adopta pour ligne de défense, autour de la Convention, +la Seine, depuis le pont Louis XV jusqu'au Pont-Neuf, le Louvre, les +débouchés de la rue Saint-Honoré depuis la rue de Rohan jusqu'à la place +de la Concorde; il repoussa, il foudroya, avec l'artillerie et les 5,000 +hommes de l'armée conventionnelle, cette émeute qui attaquait +imprudemment par colonnes compactes de 4.000 hommes. + +Pendant la nuit, il empêcha, par quelques volées de coups de canons, +l'élévation des barricades que tentèrent de construire les moins +découragés; le peuple, ouvrier ordinaire des barricades, n'appuyait pas +ce mouvement contre-révolutionnaire. + +Le 14, la section Lepelletier fut désarmée. + +Dans ces journées, Bonaparte n'hésita pas à prendre parti pour la +Convention, malgré ses odieux excès antérieurs. Il comprit, qu'entre un +pouvoir existant, qui avait traversé les plus redoutables crises, et une +masse agitée sans union, sans influence dans le pays, le salut de la +France ne permettait pas d'hésiter. + +Le commandement de l'armée d'Italie fut la récompense de cette haute +pensée d'ordre à laquelle il demeura toujours fidèle, même aux dépens de +son pouvoir, dans les phases les plus diverses d'une prodigieuse +existence; de tous ses lauriers, celui de vendémiaire ne fut pas un des +moins utiles. La postérité remarquera qu'il le cueillit au commencement +de sa carrière, à l'aide d'un coup d'Å“il et d'une énergie également +exceptionnels. Ce début résume tout ce qui, dans cette grande nature, +restera le plus cher à la France et à la civilisation. + +La gloire militaire de Napoléon sera sans égale, et cependant la +postérité admirera encore plus son génie politique: il révèla à un +siècle égaré les éternelles conditions du pouvoir et des sociétés; et +rien ne marche encore que par ce qui reste de sa vigoureuse impulsion. + +Jamais chef d'État n'eut, contre l'anarchie, une soudaineté, une vigueur +de résolution, des colères, des antipathies égales aux siennes: son +exceptionnelle nature repoussait énergiquement toutes les impuretés des +aberrations humaines, attirait, élevait à elle ce qui était vrai, +utile, grand et beau. + +Les rois l'ont abattu et persécuté: mais sa mémoire restera le dieu Lare +du foyer populaire; tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit y sera, de +génération en génération, admiré et cru. Le peuple, dérouté par les +mauvais exemples et les mauvaises leçons du siècle, n'ayant plus de foi +que pour Napoléon, ne connaîtra d'idées nobles et sensées que celles de +son héroïque légende. Sophistes qui conduisîtes l'Europe à l'anarchie et +à la ruine, expliquez le double mystère de cette mission et de cette +popularité également providentielles. + + * * * * * + +27. Le 1er mai 1808, les gens de la campagne, accourus dans Madrid, se +joignirent aux groupes nombreux de mécontents, surtout à la Puerta del +Sol, grande place centrale qui lie les rues principales de Mayor, +d'Alcala, de Montera, de Las Carretas; quelques escadrons de dragons +maintinrent cette multitude. + +Le 2 mai, malgré les dispositions de la junte, Murat persista à faire +partir le reste de la famille royale; la vue d'un aide-de-camp français, +envoyé pour la complimenter, fut le signal d'une rixe qui bientôt excita +un soulèvement universel. + +Les révoltés firent main basse sur les militaires isolés, qui, +nonobstant les ordres de l'Empereur, étaient dispersés, soit dans les +maisons de la ville, soit en corvée. + +Murat monte à cheval, se place, avec la cavalerie de la garde, en dehors +des quartiers populeux, derrière le palais, près de la porte par +laquelle devait arriver une des divisions extérieures, sur une position +dominante, d'où il sera libre de déboucher dans toutes les directions. + +Il fait entrer en ville et marcher sur la Puerta del Sol, par les +principales communications, les différents camps extérieurs ou corps +cantonnés à la circonférence. + +Ces colonnes, venant à la rencontre l'une de l'autre, avaient rejeté sur +la place centrale la multitude furieuse, n'ayant même plus la liberté de +fuir. La cavalerie de la garde la dispersa. + +La foule repoussée se réfugia dans les maisons et tira par les fenêtres; +les troupes firent des exécutions. La lutte la plus opiniâtre eut lieu à +l'arsenal; une partie de la garnison espagnole y était renfermée avec +ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y portèrent, firent feu sur +nos troupes, et le corps des artilleurs espagnols se trouva malgré lui +engagé. + +L'attaque, à découvert, d'un édifice d'où partait un feu vif de +mousqueterie, nous coûta quelques hommes; nos soldats débusquèrent les +défenseurs, et l'arsenal fut pris, avant que le peuple pût s'emparer des +armes et des munitions. + +En deux heures, cette redoutable émeute fut ainsi réprimée, mais non +sans carnage; d'abord, à l'hôtel des Postes, une commission militaire +faisait fusiller les paysans pris les armes à la main; la cavalerie, +dans la campagne, n'accordait aucun quartier aux fuyards, les ministres +espagnols et le chef d'état-major français firent cesser le combat +partout, et les premiers obtinrent la fin des exécutions. + +Cette journée ôta à la populace de Madrid tout espoir de résister, même +à nos jeunes soldats dirigés par de vieux cadres. L'un des infants dit +le soir à Murat: «_Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés +de couteaux peuvent venir à bout de troupes régulières._» Les insurgés +avaient perdu 400 hommes, les Français 100 soldats; mais une exagération +salutaire donnait à cette journée plus d'importance; dès cet instant +Murat aurait pu tout oser. Le lendemain, il fit partir sans difficulté +le reste de la famille royale. + +Le 4 décembre 1808, Napoléon reprit Madrid que le roi Joseph avait +évacué le 2 août. + +Mais, se bornant à cantonner militairement son armée dans les principaux +quartiers de la ville et surtout dans les couvents; à faire opérer un +désarmement général, il resta, lui et son frère, à deux lieues au +dehors. Son intention était de réduire cette capitale, sous un long +régime d'état de siége, avant d'y laisser rentrer le roi Joseph, dont le +gouvernement n'aurait pu s'établir convenablement au milieu de +l'anarchie. + +Il organisa, comme noyau d'armée espagnole, 16,000 soldats d'élite +presque tous étrangers. + +La hauteur du Buen-Retiro fut entourée d'une enceinte, dont le parc et +la fabrique de la China formaient le réduit fortifié. Celui-ci +renfermait un hôpital, des magasins de matériel et de vivres +considérables; le tout devait exiger une attaque régulière. + +Le 22 janvier 1809, mais après les succès de la Corogne et d'Uclès, +alors que l'insurrection paraissait définitivement abandonnée et +vaincue, Joseph fit son entrée dans Madrid à la tête des plus belles +divisions françaises. + + * * * * * + +28. En juillet 1830, le gouvernement avait un excès de confiance; +l'apparition de la troupe, jusqu'alors, avait suffi pour dissiper les +plus forts rassemblements; il ne prit pas toutes les dispositions +indispensables pour pouvoir tenir pendant plusieurs jours, contre une +rébellion armée, au milieu d'une population généralement mal disposée; +position dont personne, pour ainsi dire, n'avait encore vu d'exemple, et +que l'histoire seule pouvait faire supposer possible. + +Le 26 juillet 1830, des piquets commandés à la hâte par les premiers +officiers qui se trouvèrent dans les casernes, furent s'établir dans les +différents quartiers de Paris; ils y passèrent la nuit, sur le qui-vive +et sans provisions; pendant ce temps, les curieux et mécontents +s'assemblèrent et s'excitèrent autour d'eux; on brisa les réverbères et +les insignes de la royauté. + +Le lendemain, l'autorité, ne voyant encore qu'une émeute et non une +révolution, fit soutenir ces différents piquets par des détachements +d'autres corps, au fur et à mesura des progrès de la révolte et des +demandes de la police. + +Les mécontents élevèrent, dans tout Paris, un nombre infini de +barricades; ils séparèrent, ainsi, ces différents petits détachements, +entre eux, de l'état-major général, des vivres, des munitions, des +casernes ou des mairies, et les annulèrent entièrement. + +Le 28, le pouvoir, au lieu de rallier ses débris dans le grand quartier +militaire formé par le Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, les +casernes du quai d'Orsay, Babylone, les Invalides, l'École militaire et +le Trocadéro, pour y attendre les autres troupes de la 1re division, +ainsi que le camp de Saint-Omer, et pour profiter plus tard des embarras +de l'insurrection, battit en retraite sur Versailles et Rambouillet. + +Le roi Charles X pouvait prendre une bonne position autour de Paris; +soit sur la basse Seine à Saint-Denis, Courbevoie et Saint-Cloud; soit +au-dessus de la capitale; suit sous le canon de Vincennes; il pouvait +également se retirer sur la Loire, comme le fit Henri III en 1588, en +une circonstance pareille. Sa position, au dehors de la capitale, au +moment de la révolte, lui assurait de grands avantages. + +Dans l'un ou l'autre cas, il eût causé de sérieux embarras au nouveau +gouvernement, ou plutôt à la révolte que celui-ci allait avoir à +combattre; la province suivit le mouvement de la capitale, et l'armée +bientôt s'affaiblit. L'affaire de Rambouillet précipita une conclusion +dès lors inévitable. + +Des quatre fautes qui amenèrent cette catastrophe, deux, le manque +d'approvisionnements et de prévoyance; l'inaction du roi Charles X +pendant, ou plutôt, après l'émeute, sont le fait du gouvernement. + +Les deux autres sont militaires; mais la première ne pourrait être +reprochée au maréchal Marmont sans injustice. Ce chef, après le +dévouement dont il fit preuve, fut blâmé; il se serait bien autrement +exposé à cette disgrâce, si renonçant, comme l’expérience le +conseillerait aujourd'hui, en pareille circonstance, à maintenir la +tranquillité, à assurer la vie et les propriétés des citoyens, ainsi que +l'exercice de l'autorité royale dans tout Paris à la fois, il s'était +borné, en attendant l'arrivée des renforts, à occuper militairement la +partie la plus importante de la capitale, et, selon les circonstances, à +offrir, pour les autres quartiers, son appui aux détachements de gardes +nationaux disposés à faire leur devoir en maintenant l'ordre. + +Cette dernière tactique sauve également des inconvénients dans lesquels +tombèrent Henri III en 1588, qui, en défendant le centre du +gouvernement, s'y laissa bloquer; et Marmont en 1830, qui, voulant tout +contenir, ne fut assez fort nulle part; justifiée par les événements de +Lyon, en 1831, elle doit être suivie, dans un grand nombre de cas avec +les précautions qui seront indiquées. + +Quoi qu'il en soit, cette révolution allait être, pour elle-même, le +plus dangereux précédent, si elle ne pouvait pas réduire à l'impuissance +les idées anarchiques. + + + + + +§ V. + +DEPUIS 1830. + + +29. L'émeute qui eut lieu à Bruxelles, du 22 au 26 septembre 1830, donne +lieu aux observations suivantes: + +Le 22, une division hollandaise de 12,000 hommes, arrivée en vue de la +ville, ne profita pas de l'imprudence que commirent les révoltés d'aller +au-devant d'elle: cette division pouvait attirer les insurgés à une +affaire décisive et les envelopper. + +On négligea de s'emparer des portes ou de les masquer; l'arrivée des +secours entretint le moral des rebelles, et décida, le 27, l'évacuation +de la ville. + + * * * * * + +30. En novembre 1831, le lieutenant général Roguet, ayant à combattre, à +Lyon, avec peu de troupes, à la suite des journées de juillet, une +première et sérieuse insurrection, rallia ses forces, par une sortie +vigoureuse à travers le faubourg Saint-Clair, sur la position de +Montessuy. + +Il maintint l'honneur du drapeau, prit sur lui de donner des ordres aux +troupes et gardes nationales des divisions voisines, les fit converger +sur Lyon en poste ou en bateau à vapeur, et réunit du grands moyens +contre l'insurrection bientôt effrayée de son isolement. + +Peu de jours après, le duc d'Orléans put rentrer, avec une véritable +armée, dans la ville déjà soumise. + + * * * * * + +31. Lors des émeutes des 5 et 6 juin, les premières qui, à Paris, +menacèrent le Gouvernement de juillet, un ministre exprimait au conseil +ses inquiétudes; quelqu'un proposa de signer l'ordre suivant: «_Le +maréchal Lobeau, investi du commandement supérieur de toutes les forces +réunies dans et autour de la capitale, est chargé, sur sa +responsabilité, d'y rétablir l'ordre._» La signature apposée, on dit: +_Maintenant il n'y a plus rien à faire_. + +L'émeute fut vigoureusement comprimée, nonobstant des fautes de détail +et l'apparition inquiétante de quelques groupes hostiles de gardes +nationaux, vrais ou supposés. Le roi saisit habilement le moment de sa +rentrée dans Paris et la rendit décisive. + +Dans ces journées et celles qui successivement menacèrent l'existence du +Gouvernement de juillet, celui-ci fut chaque fois sauvé grâces aux +circonstances suivantes: + +1° Unité de commandement militaire dans la 1re division; + +2° Concours de la majeure partie de la garde nationale; + +3° Lassitude dans la bourgeoisie de tous genres de troubles, par suite +de la révolution de juillet, encore trop récente, et aux périls de +laquelle on avait miraculeusement échappé; + +4° Défaut de prétexte plausible pour l'émeute qui voulait évidemment une +révolution et ne savait pas neutraliser, égarer la population, en +masquant ses projets; + +5° Intervention utile, au moment décisif, du roi et des princes; + +6° Enfin, l'ascendant de la vieille expérience du maréchal Soult et de +toutes les traditions militaires qu'il représentait. + +«Le gouvernement ne doit pas dédaigner des troubles qui ont déjà +plusieurs fois eu lieu sans danger; quoique tout nuage n'excite pas une +tempête, il en viendra, s'il en passe beaucoup, enfin un qui crèvera et +donnera le vent. + + «BACON.» + + * * * * * + +32. L'émeute de Clermont-Ferrand, dans les journées des 9, 10 et 11 +septembre 1841, donne lieu aux remarques suivantes: + +Le 9, à 6 heures et demie du soir, une compagnie du 16e léger, chargée +de protéger l'opération du recensement contre 200 factieux, reçoit +prématurément l'ordre du faire feu; des gardes nationaux, mêlés aux +groupes pour les calmer, sont atteints. La population exaspérée se +prépare au combat, qui commence le lendemain matin. + +Le 10, à midi, les 1,200 hommes du 16e léger et les dragons se +concentrent et se barricadent autour de la préfecture, de la mairie, sur +les places de la Poterne et d'Espagne. L'absence de postes aux +barrières, de patrouiller dans et autour de la ville, permet l'entrée +des paysans des environs; une barricade est élevée de la maison Uscale, +à la Petite-Fontaine. + +Pendant le combat, de 6 heures du soir à minuit, la troupe ne perd que +la position de la poudrière. + +Les insurgés établissent des postes chez les boulangers de la ville +basse, et songent à couper l'eau à la ville haute. Dans leurs attaques +infructueuses, ils ont 50 tués et 100 blessés. + +Le 11, après quarante-huit heures de pillage, les insurges abandonnent +la ville et se retirent dans deux villages voisin. Le lendemain, la +troupe reprend toutes les positions évacuées. + +De l'infanterie et de l'artillerie furent envoyées de Lyon et de +Bourges; les troubles de Moulins, Mâcon et Châlons, empêchèrent les +garnisons de ces villes d'arriver. + + * * * * * + +33. Pendant la lutte, plus politique que militaire, mais si sérieuse de +février 1848, on remarque un concours de circonstances fatalement +décisives. + +Une revue étrangère, bien informée, a traité ce sujet de manière à ne +plus laisser rien à dire de nouveau après elle. Nonobstant son point de +vue particulier, nous la prendrons pour guide, chaque fois que nous +aurons il parler des mêmes événements. + +Elle a signalé, avant tout, une prospérité inouïe qui, exaltant les +ambitions et poussant chacune au delà des limites de la prudence, avait +amené un véritable malaise dans les affaires. + +Un nombre d'ennemis, et parmi lesquels de très-redoutables, +successivement grossi d'année en année, par tant d'ambitions non +satisfaites. + +Peu pour défendre résolument le présent, quelque riche d'avenir qu'il +fût; beaucoup trop pour l'attaquer. Chez tous, un vague et inexplicable +désir d'innovation. + +Ensuite, on a remarqué le défaut d'unité dans le commandement de toutes +les forces militaires réunies à Paris. + +La moins bonne partie de la garde nationale s'assembla d'abord et devint +maîtresse des plus importantes positions; le reste, abandonné aux +menées des partis, passa successivement de l'inquiétude à +l'indifférence, de celle-ci à la turbulence ou à l'hostilité. + +De graves changements dans les commandements militaires les plus +importants, intempestivement faits, au moment le plus critique, quant au +personnel et aux circonscriptions. + +Une succession rapidement fatale de ministres et de commandants de la +garde nationale, qui n'eurent même pas le temps d'agir et de se faire +connaître. + +Un moment, le Roi veut rallier son gouvernement, son armée autour de +Vincennes: heureuse pensée qui n'est pas suivie. + +Un changement de règne, dans une pareille crise, devait immédiatement +briser, disperser tous les pouvoirs, décourager les plus fermes +dévouements; la prépondérance, que le roi exerçait autour de lui, ne +pouvait alors être ni déléguée, ni suppléée, ni supprimée. + +On sait comment fut accueillie la courageuse démarche de la duchesse +d'Orléans, du duc de Nemours et des deux jeunes princes: dans cette +heure solennelle, un groupe d'inconnus, d'étrangers peut-être, dispose +de la société surprise. + +La chambre, cornue tous les pouvoirs légaux, devait être méconnue tant +qu'elle resterait sous la pression de l'émeute; il était urgent de s'y +dérober; il fallait suivre cette autre pensée de rallier l'armée à +Saint-Cloud; un fatal et généreux espoir entraîna la monarchie. + +Au milieu de si graves événements, on ne fut pas assez en rapport avec +les populations. + +On a aussi constaté le défaut d'approvisionnements nécessaires; le long +stationnement des troupes au milieu des rassemblements; leur emploi en +fortes colonnes isolées, sans les points d'appui indispensables. + +Enfin, ajoute-t-on, une pensée générale d'opposition, dans le but +d'arracher quelques réformes à un Gouvernement qu'on ne voulait pas +renverser, mais d'autant plus violemment attaqué qu'on le croyait +inébranlable; pas assez de croyance au droit, ou plutôt au devoir de +résister à l'anarchie; beaucoup trop de confiance dans la force de la +légalité et dans la raison du pays. + +«Le prince ne doit pas mesurer le danger sur la justice des motifs qui +ont aliéné les esprits, ce serait supposer au peuple plus de raison +qu'il n'en a: souvent il regimbe contre ce qui peut lui être le plus +utile.» + + «BACON.» + +Ce Gouvernement s'est manqué à lui-même, par trop de confiance dans ses +bonnes intentions et dans l'évidente nécessité de son existence; il eut, +d'ailleurs, le tort grave de prendre au sérieux le régime +constitutionnel dans un pays où, à de certains jours, rien ne paraît +être sérieux. + +Mais, a-t-on dit, pourquoi chercher les causes d'une catastrophe qui +restera inexplicable? + +Une royauté paraissait forte par sa tête, par ses rejetons, par son +avenir, par les principes divers qu'elle représentait, par sa nécessité, +par une armée, des ministres, des généraux également éprouvés; cette +royauté, dont l'origine remontait aux premiers âges de notre monarchie, +et qui rappelait à la France ses plus grandes splendeurs, avait fait +trôner auprès d'elle, pendant 18 années de prospérité inouïe, les +principes les plus sages de la bourgeoisie: en trois jours elle fut +jetée aux abîmes. + +La postérité aura peine à le comprendre; les contemporains, pour qui +l'instabilité était devenue habitude ou besoin, en sont eux-mêmes encore +étonnés. + +Les chefs des peuplades sauvages ont d'autant plus d'inquiétude et de +vigilance que leurs tribus sont plus prospères; que les récoltes, que +les troupeaux sont plus riches; ils disent alors: _Méfie-toi, la +prospérité, c'est l'ivresse_: On s'est demandé s'il devait en être de +même des peuples civilisés?... + + * * * * * + +34. Lors de l'émeute de juin 1848, toutes les forces avaient d'abord été +concentrées près des Invalides, à l'extrémité du quartier militaire de +la capitale, sans détachements dans les faubourgs Saint-Antoine, +Saint-Marceau et Saint-Denis, comme centres extérieurs de résistance; +les approvisionnements de combat étaient insuffisants; la lutte fut +sanglante. + +Grâce au pouvoir unique et respecté de l'Assemblée, au péril évident qui +menaçait la société, à de nobles dévouements dans l'armée et la garde +nationale, à la précision, à la vigueur des opérations, à l'élan des +provinces, le succès définitif resta assuré. + +L'arrivée d'un grand convoi de munitions fut décisive. + +Pour ces divers motifs, vu les circonstances et le faible effectif des +troupes au premier moment, cette concentration, sur l'opportunité de +laquelle les militaires et les hommes d'état seront souvent partagés, +fut peut-être utile; ces journées eurent, d'ailleurs, après celles de +février une immense portée. Honneur aux généraux et aux soldats! Honneur +à tant de victimes du plus noble devoir! + + * * * * * + +35. L'émeute du 13 juin 1849, si heureusement comprimée, prouve que le +plus souvent ces sortes de mouvements commencent par une grande +démonstration; une colonne se porte, avec un drapeau ou à un certain cri +de ralliement, à un lieu convenable pour faire éclater la révolte. + +Attendre cette colonne à l'endroit choisi pour couronner la +manifestation; chercher à résister de front à une masse qui se grossit +en avançant de toute la foule des curieux, et dont la force morale peut +devenir irrésistible au terme, serait une faute. + +Il faut charger transversalement sur ses flancs allongés; une double +masse, composée de cavalerie en tête et d'infanterie, débouche d'une rue +latérale; chaque colonne rabat sur l'un des deux côtés, et refoule la +moitié séparée jusqu'à une bonne position, dont on occupe toutes les +avenues; La cavalerie charge au milieu; l'infanterie l'appuie à droite +et à gauche. + + * * * * * + +36. Ces luttes, quelquefois usitées chez les anciens, très-souvent au +moyen-âge, sont devenues plus sérieuses aujourd'hui, par suite de +l'usage des armes à feu; du grand nombre de grosses voitures, barricades +roulantes en circulation dans les grandes villes; de la nature du pavage +des rues et des constructions qui les bordent; du système de recrutement +qui jette chaque année, en dehors des armées, la partie la plus +militaire de la population dès-lors déclassée; de l'extension exagérée +de l'industrie; de la misère accidentelle qu'elle occasionne, dans des +masses agglomérées d'ouvriers de même état; d'un luxe surabondant +d'aspirants aux fonctions publiques de tous les degrés; mais, surtout, +d'une centralisation imprudente et de l'affaiblissement graduel de tous +les pouvoirs. + +De l'examen de chacun des faits précédents résultent des principes +généraux et la nécessité de les modifier selon les circonstances. + +Nous essaierons de tenir compte de ces graves enseignements. Problème +difficile, important, digne des méditations des hommes d'état, des +militaires et des amis de l'humanité, non dans l'intérêt de la France +mais de l'Europe: la première a eu trop à souffrir des révolutions pour +désormais s'y exposer. + + * * * * * + +Heureuse la nouvelle génération européenne, si le hideux tableau des +luttes intestines, des excès barbares des âges passés; si le souvenir +plus saisissant des jours néfastes qui l'ont vu grandir, pouvait la +dégoûter, pour longtemps, de l'anarchie, et rendre oiseuse toute +préoccupation à l'égard des moyens de prévenir ou de réprimer les +désordres de la guerre civile. + + + + + +CHAPITRE II. + +_Différents partis à prendre en cas d'émeute._ + + + + +§ 1er. + +RÉPRIMER LA RÉVOLTE DANS TOUTE LA VILLE. + + +37. Selon l'état moral de la troupe, de la garde nationale, de la +population, des provinces, des insurgés; selon les desseins avoués ou +secrets des factions, les forces respectives de tous, la nature du +théâtre de la lutte, la position du Gouvernement vis-à -vis les pouvoirs +légaux et l'étranger, il y a quatre partis différents à prendre, de +prime-abord, en cas de révolte. + +1° N'évacuer aucun quartier, réprimer partout l'émeute; + +2° Occuper un quartier militaire, sauf à agir ultérieurement au dehors +de ce grand réduit; + +3° Concentrer toutes ses forces dans une position extérieure, contiguë, +dominante; + +4° Se replier sur une place voisine pour revenir, avec toutes les forces +réunies, contre la capitale. + +38. Le premier parti est ordinairement suivi; c'est le plus naturel: +celui que conseillent à la fois l'humanité, la politique et les devoirs +imposés à un Gouvernement dans sa capitale. + +Le plus souvent, il restreint l'insurrection et ses ravages; il permet +d'éviter, dans tout le pays, une commotion sanglante; il empêche les +dévouements de faiblir, les moyens répressifs d'échapper; il couvre +mieux le Gouvernement menacé, en s'opposant directement à l'installation +des pouvoirs révolutionnaires: nous nous en occuperons spécialement dans +ce mémoire. + +Avant de s'arrêter à ce premier parti, il faut bien examiner la +situation, peser toutes choses et leurs conséquences; les émeutes +deviennent chaque jour plus fréquentes, redoutables et décisives. + +Il faut savoir si l'on peut, si l'on veut livrer bataille à l'intérieur, +partout ou se présentera la révolte; si l'on est sûr de rester toujours +calme au milieu du dédale immense des différents quartiers hostiles; en +présence des vagues frémissantes d'une population follement +impressionnable, qui sera, dans de certaines circonstances, à la suite, +à la discrétion apparente ou réelle des partis les plus audacieux; si +l'on doit compter sur l'inébranlable solidité de la troupe, même au delà +de l'heure suprême; si la nature de la ville, les communications et +obstacles qui la traversent, les positions qui y existent, facilitent la +lutte; si une trop grande concentration ne donnerait pas plus de force +et d'audace à l'insurrection que de chances à la répression; si le +pouvoir sera certain de rester toujours un et fort; si, au milieu des +surprises, des péripéties qui vont augmenter ses embarras, il ne sera +pas exposé à laisser échapper ses moyens d'action les plus essentiels et +jusqu'à l'autorité suprême. + +Dans une ville de province, où l'existence du Gouvernement ne peut être +mise en question, et plus encore dans toute ville étrangère, différentes +circonstances pourraient faire rejeter ce parti comme anti-militaire, si +la question d'humanité ne devait pas le plus souvent dominer. + + + + + +§ II. + +OCCUPER UN QUARTIER MILITAIRE. + + +39. Le second parti, c'est-à -dire la concentration dans et autour d'un +grand quartier militaire, est plus conforme aux règles spéciales de la +guerre; différentes circonstances, détaillées précédemment, peuvent le +faire préférer, même au point de vue politique; il est moins exclusif, +moins absolu; il n'abandonne pas entièrement la population à tous les +écarts et à toutes les influences. + +Ce parti se prête d'ailleurs merveilleusement, pendant la lutte même, +aux modifications devenues désirables, soit pour passer au premier plan, +soit pour adopter successivement les deux derniers; il permet de tenir +compte de toutes les éventualités et circonstances ultérieures, si +variables, si imprévues. + +Il serait dangereux, inhumain et souvent inutile d'en venir de suite, +sans une impérieuse nécessité évidemment démontrée par l'insuccès des +premiers plans successivement et sérieusement essayés, au parti extrême +de l'évacuation complète, du blocus et du bombardement; il faut se +résoudre à combattre énergiquement, dans la ville même, et s'organiser +de longue main en conséquence. + +40. Ce système de défense doit être adopté par une garnison inférieure, +chargée de maintenir une population nombreuse, en s'appuyant à une +position intérieure fortifiée, d'où elle peut donner la main aux amis de +l'ordre. + +Si elle abandonnait la ville, ses forces affaiblies, en s'éloignant de +la citadelle et de ses partisans, éprouveraient de grandes pertes au +milieu d'une masse d'insurgés rapidement accrue sur la ligne de +retraite: les plus graves désordres seraient commis dans la ville +évacuée. + +41. Ce parti et le précédent sont les seuls à prendre, à l'égard de +toute ville amie ou ennemie fortifiée d'une enceinte continue, derrière +laquelle l'insurrection pourrait longtemps se défendre, avec des +approvisionnements et moyens suffisants. + +Ils sont encore les plus convenables, malgré l'existence et la +possession des forts dominants les rares issues de cette enceinte et +toutes les avenues du la ville. + +42. Dès que les attroupements menacent d'une émeute, la garde nationale +a dû faire d'abord ses efforts pour éloigner cette triste éventualité; +elle tient bon, et se replie, en cas de nécessité, sur les casernes et +mairies. + +Pendant ce temps, la troupe de ligne disposée, dès le premier bruit, à +prendre les armes, et restée jusque-là au repos, sort de ses casernes +pour occuper militairement le quartier de la ville le plus favorable. + +Elle prend position à l'intérieur des principaux établissements qui s'y +trouvent, et où ont été rassemblés des approvisionnements de vivres, de +munitions et de tout ce qui est indispensable pour faciliter la défense +ou l'attaque dans ce genre de guerre. + + * * * * * + +43. Le quartier militaire de défense choisi doit, autant que possible, +dominer le reste de la ville et le dehors; communiquer facilement avec +eux sans défilés intermédiaires; être à cheval sur les obstacles qui +traversent la cité; renfermer le centre du gouvernement, les grandes +administrations, les principaux magasins de vivres et de munitions ou, +au moins, les couvrir; isoler les uns des autres les différents +arrondissements insurgés; communiquer directement avec la capitale ou +avec les villes et contrées principales d'où l'on peut être secouru. + +Il serait à désirer qu'il fût séparé de la partie de cité non occupée +par une enceinte d'obstacles ou de grandes communications faciles à +garder; et qu'il isolât, d'avec le dehors, les arrondissements +abandonnes ou révoltés. + +La surface du quartier militaire doit être le tiers ou le quart, au +moins, de celle de la ville. + +Les flancs de l'enceinte de séparation, difficiles à tourner, seront +convenablement appuyés à de fortes positions extérieures dominantes, le +tout afin de pouvoir agir dans les diverses directions, et d'éviter +d'être bloqué ou refoulé. + +44. Dans le même but, et suivant que la ville a 100,000 âmes ou +1,000,000 d'âmes de population, 500 ou 5,000 hectares de superficie, il +est presque toujours nécessaire d'occuper, au milieu de la partie non +gardée, à 800 ou 1500 mètres en avant, par des détachements de 1/2 +bataillon à 2 bataillons de ligne, renforcés, s'il y a lieu, à l'aide +des gardes nationaux de l'arrondissement, trois positions importantes, +fortes et approvisionnées: ces avancées devront, autant que possible, +dominer les principaux défilés que forment les obstacles transversaux. + +S'il existe un quartier populeux et hostile plus en dehors de cette +ligne avancée, il est même utile d'y occuper, au centre, par un +détachement pareil, un poste dominant, fort et approvisionné, où peuvent +se rallier également les gardes nationales des environs. + +Ces trois ou quatre positions extérieures au quartier militaire forment, +dans la partie de ville non entièrement occupée, un réseau de centres +d'action pour les retours offensifs, espacés de 500 à 1500 mètres l'un +de l'autre, suivant que la ville a 100,000 âmes ou 1,000,000 d'âmes de +population; elles sont surtout utiles contre une insurrection qui fait +usage des barricades: elles retardent l'établissement de celles-ci, ou +donnent le moyen de les tourner toutes lorsque l'on reprendra +l'offensive. + +Les défilés existants, sur les communications de ces établissements avec +le gros de la garnison, seront également gardés. + +Les mairies, la manutention, les télégraphes, l'arsenal, la poudrière, +la poste, et même les messageries, pourraient être ainsi occupés comme +postes extérieurs. On choisira, parmi ces édifices, les plus importants +par eux-mêmes et par l'avantage de leur situation. + +Si, nonobstant le concours des gardes nationaux, la conservation de +quelques-uns de ces établissements principaux, affaiblissait la troupe +en exigeant un trop grand fractionnement de forces, on réduirait ces +postes extérieurs au strict nécessaire. + +Mais il faudrait, autant que possible, avant d'évacuer les édifices les +moins utiles à la défense, rallier la garde nationale de +l'arrondissement; transporter dans le quartier militaire, ou au moins +détruire tout ce dont les révoltés pourraient profiter, voitures, +bateaux, moyens de transport, de correspondance ou de combat. + +La majeure partie des gardes nationales seront successivement dirigées, +par détachements suffisants, sur des positions à occuper en arrière de +la troupe de ligne. + +45. Si G représente le chiffre de la garnison qui était nécessaire dans +la ville, pour y combattre partout l'émeute, conformément au premier +plan, l'effectif de la troupe indispensable dans cette seconde hypothèse +sera 1/8 G plus 2 à 8 bataillons, en général, la moitié de la garnison +précédente. + +L'effectif de la troupe détachée au dehors du quartier militaire variera +du tiers à la moitié au plus des forces totales. + + + + +§ III. + +OCCUPER UNE POSITION CONTIGUË. + + +46. Le troisième parti, la concentration dans une position dominante, +extérieure et contiguë, tient à la fois du second et du quatrième. + +Par les motifs précédemment exposés, on ne peut soutenir la lutte à +l'intérieur: la garde nationale est momentanément indifférente; +l'évacuation complète offre plus d'avantages que d'inconvénients sous +les rapports politiques et militaires. Une fois ce parti pris, la +position de la garnison doit chaque jour s'améliorer, et celle de +l'insurrection devenir plus difficile: cette révolte, restreinte dans la +ville à une faction, n'a pas de racines au dehors; elle a été le +résultat passager, imprévu, d'une excitation, d'une surprise, d'une +erreur accidentellement partagée par une population entière, faible ou +aveuglée, mais que ses véritables intérêts doivent bientôt ramener. De +quelque manière que ce soit, cette insurrection renferme des germes de +faiblesse et de dissolution: le parti de la révolte veut et peut +empêcher la violation des personnes et des propriétés; c'est alors le +cas, pour le Pouvoir, d'abandonner momentanément la capitale aux +habitants; de rallier les forces militaires, avec tous les moyens +d'action, dans une position extérieure, contiguë et dominante. + +Là , il fait appel à la raison du pays entier bientôt éclairé par +l'audace et les excès de la faction un instant victorieuse: celle-ci, +promptement réduite à ses faibles ressources, effrayée de son +isolement, laissera la population rappeler le Gouvernement. + +47. On ne doit prendre ce parti extrême, dans sa propre capitale, qu'en +cas de nécessité absolue et bien évidente pour tous. + +À l'égard d'une ville de province, et surtout d'une ville ennemie, ce +parti est plus souvent admissible. + +Si, en février 1848, le dernier Gouvernement s'était retiré, avant +l'abdication du roi, à Chaillot, dans l'anse de la Seine limitée par la +route de Neuilly, en conservant le Champ de Mars, l'École militaire et +les Invalides, comme tête de pont offensive, sur la rive gauche du +fleuve, il eût peut-être sauvé la monarchie, sans avoir même besoin +d'occuper d'autre position extérieure et voisine que Vincennes. + + * * * * * + +Des hommes d'état, dont nous allons résumer ci-dessous les idées, +avaient pensé que ce parti extrême de l'évacuation, tout décisif qu'il +est contre une émeute, ne doit être pris, même dans une ville de +province, qu'en cas d'une absolue nécessité et dans les circonstances +exceptionnelles suivantes: + +1° Alors que la collision, n'ayant pas de couleur politique, doit +naturellement cesser après l'exaspération passagère qui y a donné lieu. + +2° Quand la révolte, abandonnée à elle-même, pourra mieux juger les +difficultés de sa position et les conséquences de ses excès. + +3° La faiblesse numérique d'une garnison cernée au milieu d'une +population nombreuse, moitié exaspérée et hostile, moitié indifférente +ou terrifiée. + +4° La chance, soit de périr faute de vivres, de munitions et de +communications avec le pouvoir central ou les secours; soit de +compromettre l'honneur du drapeau; soit de faiblir ou de succomber, au +milieu d'un débordement de flot révolutionnaire, à l'influence duquel il +est urgent de se soustraire, sont aussi des motifs pour évacuer le +théâtre de la lutte. + +49. Ce parti, bien hasardeux dans une capitale, doit être pris +vigoureusement et non comme une fuite, présage d'une chute définitive +par l'affaiblissement de tous les dévouements, la dispersion de tous les +pouvoirs, l'abandon de tous les moyens d'action. + +On l'adoptera comme le meilleur dans la circonstance et pour mieux +vaincre par des moyens extrêmes, imprévus, décisifs, la rébellion à +laquelle il sera utile de montrer ses forces et son énergie, même en se +retirant. Il ne sera pas alors sans compensation que des raisons +politiques et militaires engagent à prendre une direction difficile, sur +laquelle le drapeau aura l'occasion de se déployer intact. + +50. Cette condition fut remplie lors de la retraite de la petite +garnison de Lyon, en novembre 1831, sur l'importante position de +Montessuy, à travers le faubourg Saint-Clair, position principale d'une +émeute redoutable. + +Alors on fut étonné que le général Roguet, au lieu de passer sur la rive +gauche du Rhône, ait préféré traverser le plus fort de l'insurrection +pour établir de suite son camp au sortir de la ville. Cette position +menaçante avait, dans la situation des choses, quelques inconvénients: +mais elle imposa de suite aux rebelles, dès ce moment affaiblis par la +crainte, l'indécision et la division; elle releva immédiatement le moral +des troupes convaincues, dès lors, qu'on ne s'était ainsi placé que pour +mieux dominer l'insurrection et la combattre, à l'aide des secours que +l'on pourrait appeler à soi, des instructions que l'on serait en mesure +de recevoir du Gouvernement: en pareille circonstance, le défaut de +communications est toujours embarrassant et souvent décisif. + +51. Il était nécessaire d'insister sur le très-petit nombre de cas +exceptionnels où, d'après cette autre manière de voir, le parti extrême +de l'évacuation peut être approuvé; et nous continuons à développer +cette opinion. + +Dans des cas différents, et même dans ceux où ce parti peut avoir les +plus graves conséquences, on aurait cependant failli le prendre mal à +propos. + +Ainsi le principe émis par le maréchal de Montluc, au sujet de l'affaire +de Toulouse en 1562, _qu'en fait d'émeute il vaut mieux être dehors que +dedans, pour y faire acheminer les secours_, souffrirait des exceptions, +selon les circonstances morales et politiques, surtout à l'égard des +capitales des états complètement centralisés, où le principe du pouvoir +a perdu des appuis essentiels. + +52. En résumé, toute émeute de province peut souvent être ainsi +comprimée. + +Victorieuse ou vaincue, elle tendra les bras au pouvoir après quelques +jours: le sang et l'honneur militaires auront été épargnés, si la troupe +s'est bornée à cerner la position et à l'observer du dehors: les +propriétés seules seront violées. + +53. Une capitale ne doit être jamais abandonnée devant une émeute; on +l'évacuera quelquefois en présence d'une révolution imminente. + +Il ne faut quitter qu'à la dernière extrémité le bras de levier avec +lequel on ébranle les provinces, encore moins le céder aux factions: un +mouvement rétrograde donne aux révoltés 50,000 auxiliaires, un +gouvernement et de puissantes ressources; il expose aux plus grands +désastres. + +54. En principe, chaque garnison ou fraction de troupe doit défendre, +jusqu'à la dernière extrémité, la position qu'elle occupe et sauver à la +fois, même au prix des plus grands sacrifices, la société et l'honneur +militaire en péril. + +Il faut surtout ne pas songer à une retraite avec une garnison nombreuse +et bien établie, vis-à -vis de factieux mal armés, mal commandés, sans +sympathie dans la population. + +Enfants perdus d'un parti politique lui-même isolé, quelques hommes +remuants deviendraient, au premier pas en arrière, le noyau de +rassemblement d'une armée entière, bientôt grossie par la peur ou par un +entraînement coupable. L'effet de cette reculade serait irréparable, +surtout à l'égard d'une capitale où un gouvernement improvisé +s'imposerait de suite. + +Telles étaient les appréhensions, les vues différentes qui faisaient +généralement préférer, aux hommes d'état dont nous avons parlé, le +premier et le deuxième parti; le troisième n'était adopté par eux que +pour le cas le plus extrême. + + * * * * * + +55. Mais la marche générale et toute exceptionnelle des choses, en +Europe, la puissance destructive des partis hostiles à la société, +l'insouciance, les divisions des hommes d'ordre, peuvent donner lieu, il +est vrai accidentellement, à une tout autre série de considérations. + +Les grandes capitales ont toujours été les places fortes de l'esprit +révolutionnaire: aujourd'hui, par suite d'une centralisation chaque jour +progressive, et du rendez-vous que s'y donnent successivement les plus +mauvaises passions de tous les pays, on les regarde comme un péril +incessant pour les gouvernements, les nationalités et les principes +sociaux. + +«Un grand empire suppose une influence despotique dans celui qui +gouverne (prince, ville ou province); il faut que la promptitude des +résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées; que +la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné; +que la loi soit dans une seule tête; et qu'elle change sans cesse, comme +les accidents, qui se multiplient toujours, dans l'État, à proportion de +sa grandeur. + + «MONTESQUIEU.» + +56. Jusqu'à quel point convient-il désormais, et tant que cet état de +choses durera, de s'y engager obstinément pour remporter une victoire, +qui, certaine dans le plus grand nombre de cas, si peu prévoyant que +l'on soit, laisse toujours néanmoins sous la pression plus ou moins +funeste d'une démagogie audacieuse, aveuglée et qu'il est impossible +d'arrêter dans ses dévastations progressives? + +À quoi bon un système de défense malheureusement quelquefois stérile ou +compromettant contre un ennemi qui n'a rien à perdre et est décidé à ne +rien respecter; qui met habilement à profit le moindre succès; qui +s'arrête, sans reculer, le jour d'une défaite, pour recommencer le +lendemain; telles sont les questions que, dans toutes les armées de +l'Europe, se posent aujourd'hui les militaires les plus distingués. + +Les événements de Paris, de Vienne, de Berlin, de Milan, de Rome, en +1848; la pression déplorable exercée sur les corps constitués, sur les +hommes les plus considérables et sur les provinces, par une minorité de +factieux accourus successivement de tous les coins de l'Europe dans ces +capitales; les périls auxquels des États rapidement déchus ont été +exposés, ainsi que la société entière, font penser qu'il pourrait y +avoir, alors, un quatrième parti à prendre pour sauver la civilisation +en péril. + + * * * * * + +57. On est même arrivé à se demander si, dans une certaine situation +anormale de la société, le siège du gouvernement doit rester au milieu +d'une grande capitale, foyer incessant d'agitations, place d'armes +redoutable des factions antisociales. + +Plusieurs de nos rois, et surtout Louis XIV, n'avaient pas hésité à +résoudre négativement cette question, à l'époque où une décentralisation +complète la rendait moins grave. + +Napoléon fut souvent préoccupé de ces tristes idées, à diverses époques +d'un règne glorieux, qui cependant avait comprimé les factions avec +habileté et rétabli miraculeusement la société sur ses éternelles bases. + +D'abord il pensa, pour les temps plus difficiles que ses successeurs +pourraient avoir à traverser, à l'établissement solide du château du roi +de Rome; projet que reprit la Restauration sous le prétexte de la +caserne du Trocadéro. + +En 1815, il ordonna d'importants travaux sur la butte Montmartre, +travaux qui, dans une autre circonstance, disait-il, auraient une autre +utilité. + +En 1807, il conseillait à son frère, le roi de Naples, de ne pas trop +s'abuser sur les dispositions changeantes du peuple de sa capitale, et +sur l'efficacité de la répression à l'aide d'une armée non cimentée par +la guerre et la victoire. + +En attendant que la gloire et le temps eussent donné à celle-ci les +sentiments d'honneur, de fidélité et de devoir, il conseillait d'appeler +des corps suisses; de créer un grand réduit de sûreté à Castellamare, +pour pouvoir au besoin s'y retirer et y dominer les événements, plus +encore dans l'intérêt du peuple que dans celui de la couronne. + +Il suffisait alors de faire observer Naples par un corps de troupes +légères, qu'appuyait un échelon également chargé de maintenir les +Abruzes. + +Cette préoccupation a paru significative, chez un souverain, à qui on +ne peut refuser l'énergie, la capacité, le jugement et la prévoyance +éclairés par une connaissance profonde de toutes les conditions +actuelles du pouvoir. + +58. Lord Liverpool entendant, en 1822, Chateaubriand faire l'éloge de la +solidité de la monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la +liberté et du pouvoir, dit, en montrant la cité de Londres: «_Qu'y +a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection sérieuse à +Londres et tout est perdu._» + +Si l'on récapitule, en effet, les dangers que telle capitale aurait fait +courir à son empire depuis qu'il existe; l'appui ouvertement prêté à +l'étranger et aux ennemis de l'état; les abîmes où elle aurait failli +précipiter; la tyrannique pression exercée, par elle, sur les pouvoirs +les plus élevés, on la considérera comme une des fatalités qui +entraînent vers la décadence. + +59. On fait aussi observer, qu'en même temps que la position morale des +populations et celle des gouvernements ont graduellement varié, les +moyens de sécurité ont décru. + +Ainsi, par exemple, Vincennes et même le Louvre étaient déjà +d'insuffisants réduits intérieurs ou rapprochés, eu égard au Paris du +XVIe siècle; et cependant, la Bastille dominait alors le faubourg le +plus populeux. + +Il faudra bien un jour aborder cette redoutable question des chefs-lieux +de gouvernement; on décidera, enfin, si l'existence des États devient +possible avec une seule ville exclusivement prépondérante. + +La chute des pouvoirs ne serait qu'une révolution, si, dans un certain +état des sociétés, les pouvoirs n'entraînaient, avec eux, les empires et +les nationalités à une ruine commune. + + + + +§ IV. + +POSITION EXTÉRIEURE DE RALLIEMENT. + + +60. Ainsi, supposons qu'une grande effervescence politique règne +uniquement dans la capitale; l'on est assuré des provinces irritées +contre une tyrannique oppression; la garde nationale est décidément +aveuglée ou hostile; les moyens de répression suffisants n'ont point été +réunis à propos; les dévouements sont sur le point de flotter +incertains; alors des militaires compétents recommandent l'adoption du +quatrième parti. + +Ils regardent la lutte comme très-chanceuse, non-seulement à l'intérieur +de toute la ville, mais même à une de ses extrémités, vu les graves +conséquences qu'elle peut entraîner, conséquences à redouter, la +garnison eût-elle de forts points d'appui dans les principaux quartiers; +car il peut y avoir contre l'autorité, disent-ils, et au moment le plus +critique, une influence morale rapidement croissante. + +61. Dans ce cas, le Gouvernement exprime le désir qu'une méprise, qu'une +surexcitation passagère et sans fondement ne finisse pas par une +boucherie regrettable; il livre la capitale à la garde nationale sommée +de la préserver du pillage. + +Il rallie son armée avant qu'elle ne soit paralysée par les +manifestations, les hésitations, les insuccès; il la rallie, ainsi que +les assemblées et les principales administrations, en dehors de ce foyer +de révolte; soit sur une place forte ou position voisine; soit sur une +ligne de places frontières, communiquant avec la majeure partie du pays +ou appuyée à une puissance amie, et convenablement approvisionnée. + +Son but doit être d'aviser, selon les événements; il pourra, au moins, +dans l'intérêt de la société, exiger que l'autorité soit transmise +régulièrement, du pouvoir tombant à un autre élevé selon le vÅ“u du pays, +qui ne tardera pas à se faire connaître. + + * * * * * + +62. À cet effet, toute grande capitale doit être dominée, à moins d'une +journée de marche, par un réduit fortifié du 1/10e de son +développement, du 1/25e de sa surface; 20 fronts seraient quelquefois +nécessaires; cette citadelle est, ou peut devenir accidentellement, le +siége du Gouvernement. + +Des dispositions sont prises pour que ce cas échéant: + +1° Les principaux services administratifs y trouvent réunis leurs moyens +d'action les plus indispensables, en personnel et en matériel de tout +genre; + +2° L'armée ait un considérable approvisionnement de vivres, de +munitions, de matériel, avec les moyens de transports nécessaires. + +Une centralisation administrative exagérée rend indispensable l'adoption +la plus complète de ces mesures difficiles. + +À une marche autour de la capitale, sur la circonférence des lignes +d'invasion, sont trois ou quatre places semblables écartées, entre +elles, d'une journée de marche, et dominant les lignes transversales ou +parallèles de défense. + +Ces places et le réduit paraissent également nécessaires contre +l'ennemi du dehors et celui du dedans. En temps de paix, on y entretient +de fortes garnisons, auxquelles les troupes des divisions militaires +voisines viennent se rallier, en cas d'évacuation de la capitale. + +Ces grands dépôts de sûreté contiennent, en tous temps, les +approvisionnements, le matériel, les vivres et les moyens de transports +nécessaires. + +Des règlements de police et de servitude militaires s'opposeraient à +l'extension exagérée de la population, et surtout d'une population +remuante, soit à l'intérieur, soit aux environs. + +63. La capitale cernée, menacée d'un blocus ou d'un siége, ayant contre +elle le pays tout entier, serait bientôt obligée de rentrer dans le +devoir; sa révolte la plus obstinée ne pourrait se prolonger au delà de +quelques jours, ainsi que l'ont démontré les derniers événements de +Vienne, en octobre 1848. + +Presque toujours, et ce n'est pas la moindre compensation des +inconvénients de ce plan, car on est obligé de lui en reconnaître, +l'emploi des moyens de rigueur serait moins nécessaire. + + * * * * * + +64. Nous avons vu Henri IV dominer ainsi, de 1590 au commencement de +1596, la capitale révoltée; la ligue était secourue par l'armée +espagnole de Flandres, à l'aide de la position intermédiaire de Laon, +son dernier réduit. + +Le roi, pour resserrer Paris, l'affamer et l'isoler, occupa +simultanément plusieurs des positions suivantes: Meulan, Chartres, +Chevreuse, Montlhéry, Corbeil, Melun, Moret, Montereau, +Nogent-sur-Seine, Provins, Nangis, Brie-Comte-Robert, Lagny, Cressy et +les places de l'Oise. + +Plus habile politique et officier de combat que général dirigeant, Henri +IV sut néanmoins, par la persévérance de ses efforts intelligents, +arriver enfin à un succès définitif, qui d'abord avait paru impossible +aux plus capables. + + * * * * * + +65. En 1652, Turenne contint, de la même manière, avec une armée de 8 à +11,000 hommes, en s'appuyant sur les principales positions, à une +journée de marche autour de Paris, depuis l'Oise jusqu'à la Loire, la +capitale révoltée et les 15,000 hommes de l'armée des princes. + +Ceux-ci étaient successivement secourus, de Cambrai, par les 12,000 +Espagnols détachés sous les ordres de Fuenseldange; des rives de la +Marne, par les 8,000 hommes du duc de Lorraine. + +Les forces de Turenne ne s'élevaient pas au tiers de celles de +l'insurrection trop favorisée par le pays; le roi ne pouvait être reçu +dans la plupart des villes. On avait à combattre le grand Condé. + +Du 30 janvier au 15 octobre, pendant huit mois d'angoisses journalières, +Turenne sauva plusieurs fois par son activité, son habileté et sa +prudence, la royauté chaque jour au moment de périr; il finit par la +ramener triomphante dans la capitale. + +Les positions circonvallantes autour de Paris, occupées successivement +par ce grand capitaine, dans cette immortelle campagne, furent: + +Sur l'Eure, Chartres; + +Sur la Loire, Jargeau, Briare et Bleneau; + +Sur la Haute-Seine, Melun, Corbeil, Ablon et Villeneuve-Saint-Georges; + +Sur la Marne, Meaux et Lagny; + +Entre la Marne et l'Oise, Dammartin et le Thillay près Gonesse, la +Nonette de Borrestz à Senlis; + +Sur l'Oise, Compiègne, Creil et Beaumont; + +Sur la Basse-Seine, Épinay. + +Le 24 juillet, le roi ayant eu connaissance que les princes marchaient +vers la Brie et avaient des intelligences sur l'Yonne, que les espagnols +ne pénétreraient pas plus avant dans le royaume, avait prescrit +d'occuper simultanément, sur les principales lignes transversales, à +quatre et dix lieues de Paris, Étampes, Melun, Corbeil, Meaux, Lagny, +Beaumont et Creil, dont on venait d'apprécier l'importance. + +Pendant cette campagne, la cour, pour laquelle les Parisiens +conservèrent l'apparence de quelques ménagements, erra successivement de +la rive gauche de la Loire, à Chartres, Saint-Cloud, Saint-Germain, +Poissy et Saint-Denis. + +Laon, comme point de jonction des armées d'Espagne et de Lorraine, ou de +refuge de l'armée des princes; Villeneuve-Saint-Georges, comme lieu de +réunion de celle ci à l'armée de Lorraine, jouèrent un rôle important. + +C'est à Turenne, à la promptitude, à la sûreté de son jugement, à une +activité et à un dévouement de tous les jours, de toutes les heures, que +la France doit, pour ainsi dire, le beau siècle de Louis XIV. Jamais +général ou homme d'état ne rendit à son pays, mis sur le bord de l'abîme +par la félonie et l'esprit de faction, des services aussi signalés; de +telles campagnes sont de celles qui laissent après elles autre chose que +des morts et des dépenses ruineuses. L'exemple de Turenne a inspiré +généreusement les hommes de guerre appelés, par les événements, à jouer +le rôle si grand de défenseurs du principe d'autorité, au milieu de la +société en ruine; pour honorer convenablement de tels génies, de tels +services rendus, les plus éclatantes voix de la renommée seraient encore +impuissantes. + +«Les princes doivent avoir toujours auprès d'eux, à tout événement, +plusieurs hommes d'épée d'une fidélité et d'une capacité éprouvées pour +étouffer les séditions dès le commencement. + + «BACON.» + +À la même époque, Condé, autrefois et plus tard digne émule de Turenne, +persévérait dans l'erreur avec les criminels agitateurs de la France; il +devait un jour réparer aussi noblement, et par son repentir, et par de +glorieux services, ces écarts regrettables. + +«Et puisqu'il faut une fois parler de ces choses, dont je voudrais +pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait +seulement pas songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et, dans son +plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait +encore plus de les mériter; c'est ce qui lui faisait dire qu'il était +entré en prison le plus innocent des hommes, et qu'il en était sorti le +plus coupable: _Hélas_, poursuivait-il, _je ne respirais que le service +du roi et la grandeur de l'État_. On ressentait dans ses paroles un +regret sincère d'avoir été poussé si loin dans ses malheurs. + + «BOSSUET.» + + * * * * * + +66. À défaut des dispositions de prévoyance militaire et politique +détaillées au n° 62, le dernier Gouvernement, placé dans des +circonstances peut-être équivalentes, n'avait-il pas encore, en Février +1848, plusieurs partis à prendre; le succès était d'autant plus probable +que telle était l'attente de la France? + +On pouvait se retirer, avec les forces de la 1re division militaire, +entre les places de l'Aisne et de l'Oise, et rallier en quelques jours, +de cette position importante, plusieurs armées sur les avenues de la +capitale. + +1° Sur la ligne de la Somme, les nombreuses troupes de la 16e division. + +2° Sur Châlons et la Marne, celles des 2e, 3e et 5e divisions. + +3° Sur Troyes et la Haute-Seine, celles des 6e et 18e divisions. + +4° Sur Blois et la Loire, celles des 4e et 15e divisions. + +5° Sur la Basse-Seine, celles de la 14e division. + +Dans cette position, adossé au royaume ami de Belgique, en rapport avec +l'Europe, le Gouvernement de 1830 eût intercepté, à son avantage, les +communications du reste de la France. + +Parmi tant de capacités et d'illustrations, dont le dévouement ne +pouvait être mis en doute, l'homme d'État pour conseiller et organiser +l'exécution d'un tel plan, aurait-il été impuissant? + +Dans la société actuelle, sans hiérarchie, affaiblie, usée, dissoute par +tant de révolutions successives et contraires, tous les liens, tous les +dévouements, toutes les énergies, toutes les croyances, tous les +pouvoirs sont-ils relâchés ou altérés au point de rendre impossible un +effort sérieux à l'heure suprême de la vie des Gouvernements? + +67. Cependant, on a cru que le pouvoir de juillet s'était préparé, même +avec préoccupation, à une telle lutte et à toutes ses conséquences. + +C'est peu présumable: car, de toutes les dispositions de prévoyance, ce +pouvoir intelligent aurait donc, alors, pris la moins heureuse: celle de +préparer, par l'enceinte continue et ses 14 forts détachés, une place +forte à la révolte. + +Ces forts sont trop nombreux pour qu'on puisse espérer qu'ils seraient, +dans de pareilles circonstances, convenablement garnis de troupes et +utilisés. + +Ils augmentent la nécessité déjà si fâcheuse des détachements, et +déplacent avec désavantage le casernement de Paris, en dehors des +quartiers à dominer. + +Ils sont trop rapprochés de la capitale, trop inquiétants pour elle, et +chacun pas assez importants, pour résister longtemps à l'influence +révolutionnaire qui y surgirait. + +Tout au plus les positions principales, et cependant encore trop +rapprochées, de Vincennes, de Saint-Denis, du Mont-Valérien, du haut +Clamart, auraient pu être fortifiées, dans ce but et avec quelque +avantage, sur une plus grande échelle: elles auraient été occupées et +conservées par quatre détachements d'élite. + +Eu cas d'invasion étrangère, toujours malheureusement appuyée par un +simulacre de parti, ces fortifications, colossales par leur étendue et +les détachements qu'elles nécessiteraient, auraient une utilité toute +spéciale: elles serviraient surtout contre une armée qui n'oserait pas +ou ne pourrait pas réunir les immenses moyens nécessaires pour les +aborder. Elles auraient toute leur incontestable valeur dans une +certaine situation morale des populations. Comme ouvrages d'art, et +surtout pour la rapide exécution, ces immenses travaux resteront un des +monuments du dernier règne. + +68. Un fait a, d'ailleurs, été constaté: c'est la répugnance du roi +Louis-Philippe pour l'emploi des moyens sanglants; c'est sa persévérance +à résoudre la crise, par des voies de conciliation et de légalité, même +aux dépens de sa dynastie. + +Si l'on ne craignait pas de paraître injuste pour de grandes infortunes, +et de ne pas tenir assez de compte des impossibilités qui, vu l'étal +actuel de notre société démantelée, peuvent, à une heure critique, +arrêter, annihiler les plus beaux caractères, les plus nobles +résolutions, ne serait-ce même pas le cas de dire: «semblables au +pilote qui, environné d'écueils et assailli par la tempête, lutte, +succombe ou se sauve avec l'équipage recueilli sur une mer agitée, les +princes ont toujours mission de diriger, d'exciter leurs peuples, de les +entraîner de force au milieu des grandes crises, et non de les +abandonner à cet esprit de vertige ou de découragement qui les saisit +alors: plus élevés vers la région des orages politiques ou sociaux, eux +seuls peuvent leur faire tête et en triompher.» + +Trop d'esprits puissants ont échoué devant le mystère d'événements si +grands, si imprévus, pour que longtemps encore le vulgaire soit +excusable de revenir ainsi sur ce que l'on pouvait attendre de princes +tant de fois éprouvés, partout où il y avait de nobles exemples à +donner, et qui avaient si bien compris les exigences, les nécessités, +les rudes devoirs de leur époque. + +Le 15 mars 1815, après le débarquement de Napoléon à Cannes, le duc +d'Orléans conseillait au duc de Feltre, ministre de la guerre, de faire +rallier la cour et le gouvernement à Lille. + +«Votre Altesse ne sait pas, lui avait répondu le ministre, ce qu'est une +translation semblable: nous l'avons vu, l'an dernier, lorsque nous +voulûmes transférer le gouvernement impérial à Blois. La queue de nos +voitures s'étendait de Paris à Vendôme. Cela est impraticable; il faut +tenir à Paris, car il est impossible d'aller ailleurs.» + +Le souvenir de cette conversation et des entraînements de 1815 a-t-il +fatalement influé sur la conduite du roi, en février 1848? + +La difficulté vraiment grande du déplacement des principaux services +administratifs, des autorités, des moyens de défense ou de subsistance, +au milieu d'une pareille crise, à chaque instant plus compliquée, alors +que les dévouements sont déconcertés ou ébranlés, s'est-elle alors +manifestée trop insurmontable? + +Cependant les circonstances étaient peut-être différentes, quant à ce +que l'on pouvait attendre ou craindre de Paris, des provinces, de +l'armée, de l'étranger: le roi, mieux que personne, pouvait les +apprécier. + +Son abdication, alors que le trône était si ouvertement menacé, fut, en +définitive, l'obstacle à l'adoption de tout bon parti et la cause de la +chute de la Monarchie. + +À propos des journées de juin 1848, on aurait dit: _Il n'y a qu'un +gouvernement anonyme qui puisse se défendre ainsi._ Ce mot +présenterait, sous un nouveau jour, l'événement de février. + + + + +§ V. + +ÉLOIGNEMENT DE LA CAPITALE. + + +69. Il serait presque inutile de parler de deux autres partis bien +chanceux, et qui ne peuvent être approuvés que dans les circonstances +les plus désespérées. + +1° S'éloigner de la capitale, des provinces mécontentes, des forces +ennemies qui s'y appuient. + +2° Évacuer entièrement le territoire. + +Le premier parti conduit trop souvent au second, à une chute définitive +et quelquefois au partage du pays. + +Le second n'est admissible que dans un cas encore plus désespéré, quand +une faction tout à fait dominante ne laisse d'autre chance de +rétablissement que l'appui dangereux de l'étranger. + +Alors, le mieux est de rester le plus près possible de la frontière, en +communication directe et facile avec les partisans que l'on conserve à +l'intérieur, et la protection sur laquelle on compte, ne serait-ce que +pour la surveiller. + +Deux exemples, empruntés à notre histoire, malheureusement si féconde en +catastrophes de ce genre, développeront suffisamment ces principes: + + * * * * * + +70. Vers le 15 juillet 1652, la cour alarmée, à Saint-Denis, de la +marche de l'archiduc avec les 20,000 soldats d'Espagne et de Lorraine, +au secours des princes et de Paris révolté, décida que, le 17, elle se +retirerait, sous l'escorte de 2,000 hommes, sur Lyon. + +Les motifs du conseil du roi, pour prendre cette résolution, étaient +d'éviter que la cour et sa petite armée de 8,000 hommes fussent +enfermées entre les 20.000 Espagnols de l'archiduc, Paris révolté et les +8,000 soldats de l'armée des princes. + +L'essentiel paraissait être de mettre la personne du roi en sûreté. La +Normandie avait refusé de le recevoir; il y avait partout tant +d'étonnement ou de rébellion que peu de villes n'eussent ouvert leurs +portes aux ennemis: Lyon et ses environs étaient seuls dévoués. + +M. de Turenne, arrivé le même jour à Saint-Denis, apprit ce projet et +fut aussitôt le combattre, auprès du cardinal Mazarin, par les raisons +suivantes: + +La retraite de la cour, au midi de Paris, entraînerait infailliblement +la perte des places du roi en Picardie, Champagne et Lorraine; les +Espagnols s'avanceraient vers Laon, Soissons et Compiègne, positions +décisives en cas de toute révolte de la capitale appuyée de l'étranger. + +Ces provinces abandonnées s'accorderaient avec les Espagnols ou avec la +Fronde. Les princes, ainsi établis, verraient leur force, leur +réputation, leurs ressources augmenter aux dépens de celles de la +couronne; le roi serait à la veille d'être entièrement chassé du +royaume, et une pareille situation inspirerait la pensée de diviser la +France. + +Turenne conclut que le parti le plus prudent, pour le roi, était de se +retirer avec sa garde à Pontoise, où il serait respecté des Parisiens, +encore bienséants, quoique hostiles; au pis aller, il pouvait se +réfugier dans une des places de la Somme. + +En se portant à Compiègne, l'armée arrêterait ou retarderait au moins +les progrès des Espagnols, à l'aide des rivières qui environnent cette +position de flanc. Les Espagnols, naturellement soupçonneux et prudents +à l'excès, craindraient, voyant Turenne venir à eux, de trop se fier aux +princes et à l'inconstance ordinaire de la nation. + +L'archiduc n'oserait marcher sur Paris avec toutes ses forces, de peur +de laisser l'armée du roi entre lui et la Flandre, sa base d'opérations +alors entièrement dégarnie. S'il envoyait un secours considérable aux +princes, il serait obligé de se retirer sur la frontière, ne pouvant +rester en présence de l'armée du roi qu'avec des forces +très-supérieures. + +La cour, mais surtout la reine, qui n'avait jamais trouvé aucun parti +trop hasardeux, adoptèrent le projet de Turenne; et trois mois après, à +la suite d'une admirable campagne qui mérite d'être méditée, dont l'idée +et l'exécution appartiennent exclusivement à Turenne, le roi rentrait +dans Paris soumis. + + * * * * * + +71. Le 17 mars 1815, à la suite des progrès rapides de Napoléon sur +Paris, le duc d'Orléans, ayant sous ses ordres le duc de Trévise, avait +été envoyé à Péronne pour former dans le Nord un corps de réserve. + +Dans la nuit du 19 au 20 mars, Louis XVIII partit de Paris, arriva le 20 +à Abbeville; le maréchal Macdonald le détermina, au lieu d'y attendre sa +maison, à se rendre à Lille, où il rallierait mieux ses forces, ainsi +que son gouvernement. + +Arrivé le 22 à Lille, Louis XVIII apprit la déclaration du 15 mars du +congrès de Vienne. D'abord il voulut se retirer à Dunkerque, où il +aurait plus de liberté de communications avec la France et l'étranger, +d'où il serait plus en dehors des mouvements ultérieurs des armées +alliées; l'ordre fut même expédié à sa maison de s'y rendre. Il différa +de répondre à une offre de secours du prince d'Orange. + +Dans la nuit, le roi changea de projet; il parut vouloir rester à Lille +et craindre le trajet de cette ville à Dunkerque. + +Pendant ce temps, Napoléon ordonnait d'arrêter Louis XVIII et les +princes, ou, au moins, de les rejeter sur le littoral, de manière à +forcer la cour à s'embarquer pour l'Angleterre: la présence du Roi, à +Londres, serait moins à craindre; il aurait moins d'influence sur les +généraux et les conseils de la coalition. + +Le 23 mars, Louis XVIII ne pouvant plus rester à Lille, n'osant pas se +rendre directement à Dunkerque, partit pour Ostende et Gand, où il se +mit bientôt en communication avec la France, un des ministres de +l'Empereur et la coalition. + +Ainsi échoua le projet de Napoléon, par suite d'une circonstance que +Louis XVIII avait d'abord jugée regrettable. + +Napoléon et le duc de Guise, entre lesquels du reste aucune autre +comparaison n'est possible, furent également inquiets d'apprendre, l'un, +que Henri III venait de se dérober à l'émeute de Paris; l'autre, que +Louis XVIII était à Gand en rapport avec la France et la coalition: en +présence d'une révolution imminente, le pouvoir menacé doit être, au +centre de ses points d'appuis réels, en dehors de la masse de ses +ennemis. + + * * * * * + +Avant d'aborder, dans sa généralité et avec toutes ses difficultés, +l'important problème de la répression des émeutes à l'intérieur des +capitales de l'Europe, il était nécessaire d'énumérer les autres +principaux plans de défense, proposés ou suivis jusqu'à ce jour, contre +une tentative de révolution: ici, encore, les enseignements de +l'histoire n'ont point fait défaut: il est malheureusement peu de sujets +militaires sur lesquels on puisse recueillir autant de faits et de +déplorables, mais utiles leçons. + + + + + +CHAPITRE III. + +_Principes fondamentaux._ + + + + +§ 1er. + +PRINCIPES GÉNÉRAUX. + + +72. Commençons par l'exposé des principes généraux qui ont rapport à la +force morale de la troupe et à son maintien en toutes circonstances. + +Il est d'abord nécessaire de rappeler huit assertions relatives à +l'emploi de l'armée dans les troubles civils; on avait donné beaucoup +trop d'importance aux trois premières; les militaires et les hommes +d'État ne peuvent les admettre, même très-exceptionnellement et avec les +plus grandes restrictions. Les trois dernières sont moins contestables. + +1° Le lendemain même d'une révolution, a-t-on dit, la troupe serait +moins apte à faire cette guerre, sans aucune préoccupation. + +2° Il y aurait même, dans ce premier moment, lieu de ne pas trop +s'exagérer ce service, qui, peu de jours après, serait décisif. + +3° La troupe obtiendra immédiatement un succès complet, si la garde +nationale marche avec elle; dans le cas contraire, il faudra moins +espérer de la prompte efficacité de son action. + +4° Un gouvernement régulier et national peut être forcé d'avoir, +quelquefois, recours à ce moyen extrême. + +5° Dans ce genre de guerre, le tort et la défaite sont presque toujours +pour le parti qui donne lieu à la lutte; le succès et le droit pour le +Pouvoir qui se défend et sait se laisser attaquer. + +6° Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces +matérielles: 10,000 hommes de secours que l'autorité peut recevoir sont +plus, pour elle, que 20,000 hommes à la présence desquels les partis +sont habitués. + +7° Si, dans la guerre ordinaire, le moral joue le plus grand rôle, il a +une autre importance dans une guerre d'émeutes, au milieu des +hésitations ou du délire des partis, et des embarras du Pouvoir. + +8° Les troupes doivent donc, en général, être tenues à proximité des +villes où la tranquillité peut être compromise, plutôt que dans ces +villes mêmes où elles pourraient, quelquefois, être disséminées dans une +lutte mal engagée. + + * * * * * + +73. Ajoutons que les armées n'ont pas une valeur égale et constante, +surtout aux époques critiques de la vie des nationalités; il y a, pour +cela, une infinité de raisons dont le sujet de ce livre ne comporte pas +le développement: quatre principales doivent cependant être rappelées: +la discipline, l'administration, le maintien de l'effectif des +disponibles, la bonne composition des cadres. + +L'administration et la discipline font les armées patientes, durables, +laborieuses, invincibles: avec elles le soldat est heureux, puisqu'il +est pourvu aussi bien que possible, et qu'il sait ce qu'exige de lui une +volonté intelligente, non capricieuse au gré des instants. + +Le militaire qui, tous les jours, et jusque dans les moindres choses, +aura contracté l'habitude impérieuse de la règle et du devoir, n'y +échappera jamais dans les circonstances les plus grandes, les plus +difficiles, et même à l'heure suprême des Gouvernements où la mollesse +et le scepticisme ont quelquefois plus de latitude. + +74. L'effectif, ou plutôt le maintien de l'effectif des disponibles, est +une des premières causes d'ordre et de force morale: un corps qui, au +jour d'une action, d'une opération militaire importante, a moitié moins +de l'effectif disponible qu'il pourrait déployer, n'est capable que de +la moitié de ce qu'il doit au pays; bien plus, le découragement qui +résulte de cette situation fâcheuse, les vices dont elle provient, +réduisent réellement sa force morale au quart de celle d'un autre +régiment qui se serait mieux maintenu: souvent même, l'effet si +rapidement progressif du désordre rend cette troupe d'un secours douteux +ou négatif. + +Le maintien de l'effectif résulte de l'observation constante et +intelligente de l'administration, de la discipline et des règles +militaires: le soldat qui n'a pas ce qu'on peut lui procurer, qui n'est +pas commandé comme il doit l'être et par qui il le faut, qui n'est pas +utilisé comme le veulent les règlements, ce soldat, ailleurs précieux et +inépuisable élément de gloire, prend l'habitude du désordre; il s'use au +milieu des difficultés et du vice incessant d'une position rendue +impossible; il végète dans les hôpitaux, échappe à ses chefs et au +service de mille manières, ou succombe écrasé par un surcroît de devoirs +devenus d'autant plus grands pour ceux qui restent auprès du drapeau: +cent soldats ne sont pas égaux à cent soldats; ils valent d'autant plus +que tous les éléments précédents se sont mieux maintenus autour et +au-dessus d'eux; d'autant moins qu'ils ont été davantage négligés ou +méprisés. + +L'art si difficile du commandement se compose de deux parties bien +distinctes: créer et entretenir l'élément de combat; le mettre en +action. Aucuns succès durables ne peuvent être obtenus sans le concours +de toutes deux. + +75. Les cadres font aussi les armées qu'ils fortifient, qu'ils dominent, +qu'ils entraînent aux plus grandes choses, s'ils sont vigoureux, riches +de capacité, d'avenir, d'audace et de dévouement; ils forment, autour du +chef, au-dessus des soldats, une atmosphère entraînante qui, bonne ou +mauvaise, rend tout facile ou impossible: ils méritent la plus active, +la plus constante sollicitude. + +Turenne, qu'il ne faut pas se lasser de citer, exécuta de grandes +choses dans ces temps d'anarchie où tout marche vers l'impossible; il +les exécuta avec de petits corps de troupes admirablement administrés et +dont il soignait lui-même l'éducation militaire par un sollicitude de +tous les jours, préparant chaque fois, dans d'immortelles conférences où +s'échappaient les secrets de la victoire, ses officiers aux efforts +surhumains que les circonstances exigeaient. + +Napoléon doubla la force des légions impériales par l'admirable +composition de ses cadres. Ne se fiant même pas il sa prodigieuse +activité d'investigation, à sa profonde connaissance des hommes dont il +ne perdait aucun de vue, il aimait à reproduire, sous ce rapport, toute +sa volonté, toute sa persévérance, au milieu de nombreuses et de +lointaines armées, par des généraux de confiance longtemps éprouvés, +sous ses yeux, comme créateurs et conservateurs de l'élément de combat. + +Il doubla surtout ses forces par d'inimitables proclamations, dont +l'héroïque poésie fera battre le cÅ“ur des soldats jusqu'aux derniers +âges du monde. + +Ainsi il put longtemps soutenir une lutte prodigieuse, et contre +l'Europe, et contre les éléments, et contre des désastres successivement +accumulés, par ceux-ci, comme pour lui rappeler les limites dont aucun +génie humain n'avait jamais eu, encore, ni la force, ni l'audace +d'approcher. + +Au dernier jour d'action et de gloire impériales, le monde étonné voit +Napoléon impassible, seul avec une poignée de soldats privés de tout, au +milieu des masses d'armées ennemies, étreindre, entraîner encore d'un +bras vigoureux, sous ses aigles toujours redoutées, la victoire +expirante de lassitude et d'efforts. + +D'immortels cadres, qui ne croyaient rien d'impossible parce qu'ils +avaient déjà tant de fois fait ou vu faire tout ce qui est humainement +exécutable, et quelques jeunes paysans apprenant la charge en douze +temps dans les combats de chaque jour, partageront, avec le génie des +temps modernes, la gloire de cette grande lutte et de ces grands revers. + +Mais c'est trop insister sur ces quatre principaux éléments de la force +des armées; il eût été mieux, surtout pour les temps d'anarchie, de n'en +compter qu'un seul: _le respect et l'habitude constante de la règle_, +d'où découlent nécessairement tous les autres, même la force morale. + + * * * * * + +76. Une capitale soulevée est un champ de bataille des plus difficiles +par son étendue, les péripéties morales qui le compliquent, l'imprévu +qui y règne, les masses rapidement impressionnables au milieu desquelles +on agit, le terrain inextricable, le danger, quelquefois même la +nécessité de beaucoup de détachements; les positions, qui peuvent les +compromettre; l'importance, la diversité des résultats; le nombre des +partis, entre lesquels il faut choisir de suite, et sans perdre les +instants précieux aussi fugitifs que décisifs qui les conseillent; les +influences, les impressions, les exigences au milieu desquelles le chef +militaire est obligé de se débattre; les émotions progressives et +rapides qui aggravent tout autour de lui; la difficulté de savoir juger, +dans chaque circonstance, l'état dominant des esprits; ce qu'il permet +d'employer de rigueur et d'énergie, de manière à faire constamment +progresser la répression, sans accroître imprudemment l'excitation. + +77. Pour une pareille lutte, le chef ne peut avoir trop de supériorité, +de fermeté, de calme, de jugement, de prudence ou de prévoyance habile. +Cette lutte devient tout-à -coup des plus graves; elle menace l'existence +du Pouvoir et de la société entière un moment après celui où elle +paraissait sans importance. + +Le Gouvernement lui-même, presque toujours alors directement attaqué, et +par conséquent affaibli, doit avoir toutes ces qualités, en conserver +l'usage, et cependant les mettre entièrement à la disposition d'un chef +militaire, en qui il ait pleine confiance. + + * * * * * + +78. En face de l'insurrection qui ne cesse pas d'être unie et +vigoureuse, en vue du renversement qu'elle se propose, les changements +de commandants militaires, de ministres, et à plus forte raison de chef +de l'État, sont toujours dangereux et décisifs. + +79. Les divisions et sous-divisions, dans le commandement militaire, +doivent être assez nombreuses pour que partout la répression soit +prompte, énergique et éclairée; sans qu'il y ait lieu d'attendre une +direction qui ne peut partir de loin, quant aux détails d'exécution. + +Un arrondissement de 400 à 800 hectares d'étendue, de 50 à 100,000 âmes +de population, est une unité de résistance partielle des plus +convenables; la répression y sera forte du concours de tous les moyens +d'action, de l'influence d'une autorité municipale et de la légion de +garde nationale directement intéressées au maintien de l'ordre. + +La répression se multiplie autant qu'il est nécessaire, mais partout +sous une direction unique; les gardes nationales, l'armée, +l'administration, la police, le pouvoir judiciaire, la gendarmerie, +doivent réunir leurs forces et centraliser leur impulsion, avec les +services administratifs, dans des _quartiers généraux-magasins_ établis +aux mairies, ou aux chefs-lieux de circonscriptions civiles, sous les +ordres de commandants militaires investis des pouvoirs de l'état de +siége. + +80. Trop souvent une faible insurrection semble tenir en échec le double +et quelquefois même le triple de ses forces réelles, à l'aide du +concours apparent des curieux et indécis trois ou quatre fois plus +nombreux. + + * * * * * + +81. L'émeute se porte habituellement: + +1° Sur les grandes communications ou places et dans les lieux de réunion +ordinaires de la population. + +2° Dans les quartiers populeux, mécontents ou mal percés. + +3° Accidentellement, près des édifices, autorités ou demeures des +individus qui sont le motif ou le prétexte du désordre. + +82. Les révolutionnaires ont toujours le même jeu: ils excitent le +peuple, ils l'appellent dans la rue par la presse incendiaire, les +agitations des clubs, les menées des sociétés secrètes, dont certains +mots d'ordre répétés à la fois par toutes les bouches accusent la +puissance et l'activité. + +Puis, l'on affecte de donner des conseils de prudence, de modération, +qu'on sait bien ne pas devoir être suivis; des meneurs, au besoin +désavoués, achèvent d'irriter, en attendant l'occasion d'apparaître dans +la rue avec les éternels éléments de l'émeute. + +Il y a, dans toute capitale, une bande de vagabonds que toute émotion +publique fait instantanément surgir à la disposition des agitateurs: +cette troupe, audacieuse si la résistance est incertaine, disparaît +devant un pouvoir résolu. + +Les rassemblements publics sont précédés de réunions occultes et +précèdent, eux-mêmes, l'établissement des barricades. Celui-ci est +d'abord timide, lent, décousu; mais bientôt, si l'on montre de la +faiblesse ou de l'indécision, si la répression reste inactive, il +s'étend avec audace, ensemble et activité progressive, chaque barricade +poussant, pour ainsi dire, la suivante avec une vitesse de plus en plus +accélérée. + +Un mouvement marqué de la province, et même de l'étranger; les routes +couvertes de piétons voyageant par troupes vers la capitale, sont, +plusieurs jours d'avance, des indices certains de l'émeute. + +83. La police, informée, avertit le gouvernement, qui a dû prendre les +mesures nécessaires, parmi lesquelles il faut surtout compter: + +1° L'arrestation prompte et secrète des chefs principaux de +l'insurrection, et quelquefois du parti hostile le plus en mesure d'en +profiter. + +Les véritables instigateurs des révolutions sont presque toujours des +hommes hauts placés dans le pays, souvent même auprès des diverses +fonctions ou pouvoirs de l'État; il faut savoir remonter jusqu'à eux, +par les chefs plus ostensibles et de confiance qui les représentent au +plus bas de la masse des anarchistes. + +Le langage des journaux et bien des indiscrétions donnent, à ce sujet, +des indices aussi certains que les rapports de police. + +2° La réunion, dans les centres de défense et surtout dans le quartier +militaire, de considérables approvisionnements de vivres, de munitions +et de matériel. + +3° La concentration des principaux pouvoirs et moyens d'action autour du +chef du gouvernement. + +Le défaut de ces trois prévisions a fait réussir la plupart des émeutes. + + + + +§ II. + +PRINCIPES PARTICULIERS. + +84. 300 à 600 hommes suffisent, en quelques heures, pour barricader, à +l'aide d'une première traverse provisoire couvrante et plus avancée, +tout un quartier, de cent pas en cent pas; ils travaillent par groupes +de 10 à 20 hommes; une fois l'opération exécutée, ils peuvent défendre +la tête de leur travail, si profond qu'il soit. + +85. 150 à 200 hommes de troupes de ligne suffisent d'abord, dans un +quartier de 15 à 25,000 âmes de population, de cent hectares d'étendue, +pour empêcher, au premier moment, avec les quelques gardes nationaux +déjà accourus, l'élévation des barricades. + +86. Une fois les insurgés groupés, fortifiés, et excités par l'inertie +de la répression, 1,500 soldats deviendront insuffisants devant la série +de barricades accumulées, les unes derrière les autres, le long d'une +rue et sur ses flancs; ces véritables citadelles intercepteront toutes +les communications, bloqueront chez eux les gardes nationaux; elles +seront défendues, avec un entraînement inexplicable, par ceux-là mêmes +qui d'abord seraient restés tranquilles, ou auraient aidé à les +attaquer; une population ainsi agitée n'est que trop disposée à suivre +moutonnement ceux qui savent l'entraîner; ses dispositions varient du +tout au tout en un instant. + +Ces 1,500 hommes, vu leur nombre et la manière dont l'absence de la +garde nationale aura été expliquée, seront insuffisants, quoique +convenablement engagés par leurs chefs; mais si, ce qui arrive +quelquefois dans des circonstances aussi critiques, la direction laisse +à désirer, un échec partiel peut devenir bientôt imminent. + +87. L'élévation de ces barricades constitue, au milieu de la ville, un +grand obstacle qui intercepte les communications, les mouvements de +troupes, la transmission des ordres et des rapports, l'arrivée des +vivres et de la grande quantité de munitions nécessaires, qu'il faut, +dès lors, faire venir par de longs détours et avec de grosses escortes, +si ces moyens de défense indispensables n'ont pas été, à l'avance, +réunis sur les positions principales. + +88. Dès ce moment, la cavalerie ne peut être employée dans la partie +barricadée que par petites troupes, sur les places et carrefours, en +arrière des barricades, et avec beaucoup de prudence ou d'à -propos; elle +est d'autant moins utile qu'on a laissé élever plus de retranchements. + +89. Lors même qu'elle fait peu de mal réel, l'artillerie produit un +grand effet moral sur la population, soit avant l'élévation des +barricades qu'elle empêche, à l'aide de quelques volées de coups de +canon, dans les rues longues et droites. + +Soit, après leur construction, pour faire évacuer ces retranchements +ainsi que les bâtiments qui les dominent. + +Soit contre les colonnes profondes d'insurgés qui se présentent +imprudemment à ses coups. Avec son concours, la troupe les disperse sans +courir risque de s'éparpiller elle-même en les poursuivant. + +Son action est plus avantageuse partout où elle peut atteindre de loin, +sans se découvrir à la fusillade des insurgés, soit en se masquant +pendant une partie de la manÅ“uvre derrière un retour de rue, ou en +faisant occuper, en avant d'elle, par l'infanterie, les maisons d'où +celle-ci pourra la protéger. + +Le nouveau tir des obus à balles de plein fouet aurait une puissance +telle, qu'il est à désirer qu'on n'ait pas lieu d'en faire usage dans +une lutte aussi funeste. + +L'artillerie ne peut plus circuler à travers un quartier déjà barricadé, +elle doit éviter, soit de laisser couper ses communications en arrière +et de côté, par des traverses; soit de traîner, à sa suite, en tête des +colonnes d'attaque, le nombre de chevaux et de caissons excédant ses +besoins les plus indispensables dans une pareille lutte; des pièces +prises, ou que l'on ne pourrait facilement dégager, exalteraient le +moral des insurgés; la place de cette arme est principalement aux +réserves divisionnaires ou générales. + +90. Le feu de l'infanterie produit le plus d'effet dans des rues +étroites, et du haut de positions dominantes, sur les groupes arrêtés +par des obstacles. + +L'impulsion donnée par le duc d'Aumale, à l'aide d'écoles spéciales, aux +exercices du tir et au perfectionnement de l'arme, ont fait acquérir, +sous ce rapport, à l'infanterie, une puissance et des propriétés +nouvelles, dont les premières guerres démontreront toute l'importance +sur l'art désormais profondément modifié. + +Chaque arme attire les insurgés sur le terrain qui lui est favorable et +évite de se laisser entraîner, là où elle perd une partie de ses +avantages. + + * * * * * + +91. 200 soldats de ligne, approvisionnés et bien commandés, résistent +dans un bâtiment de facile défense cerné par l'insurrection. + +92. Deux bataillons de ligne, approvisionnés dans un centre d'action, +ralliant au besoin les gardes nationales du quartier, commandent, autour +d'eux, un espace militaire d'environ 500 mètres de rayon. + +93. Pour enlever une barricade, ordinairement faite par 10 à 20 hommes, +défendue tout au plus par 50 à 100 hommes, deux patrouilles jumelées de +100 hommes chaque, dont une agissant sur les flancs, par les rues +latérales ou l'intérieur des maisons, suffisent en une demi-heure. + +L'attaque, uniquement faite de front, et par le bas de la rue même, +exigerait dix fois plus de monde, de temps et de pertes. + +94. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, des patrouilles +mixtes de 100 hommes de garde nationale et de troupes de ligne, chacune, +cheminant en deux pelotons distants de 50 mètres, suffisent, surtout si +elles sont appuyées par une patrouille semblable, suivant, à même +hauteur, une direction parallèle. + +95. Par arrondissement de 50 à 100,000 âmes de population, de 400 à 800 +hectares de superficie, il faut, selon que le quartier est plus ou moins +populeux, hostile ou révolté, 200, 2,000, 4,000 ou 6,000 hommes, au +plus, de troupes de ligne, c'est-à -dire moins de 10 soldats par hectare, +et 200 hommes par rayon de 250 mètres environ. + +96. Dans chaque arrondissement, les troupes en patrouille doivent être +le tiers de celles en réserve, au centre d'action; les deux tiers de +l'effectif total des disponibles. + +97. Entre deux grands quartiers généraux, disposant d'une réserve mobile +de troupes, et espacés de 1,500 mètres, aucune insurrection sérieuse ne +pourra solidement s'établir. + +98. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, convenablement +occupés et approvisionnés, aucune barricade ne pourra être élevée bien +solidement, même dans le quartier le plus hostile; il sera difficile, +pour des attroupements considérables, d'y stationner et même de s'y +former. + + * * * * * + +99. Un faible détachement d'une ou deux compagnies peut lutter +avantageusement, dans le dédale des rues, contre un corps considérable +d'insurgés, si celui-ci n'agit que de front, et si, au contraire, les +flancs et derrière du détachement sont assurés. + +La profondeur des colonnes mobiles ou d'attaque n'est qu'un embarras et +une cause de pertes ou d'étonnement; le chef ne peut répondre de ce qui +se passe loin derrière lui; les subdivisions doivent marcher à une +distance telle les unes des autres, qu'elles puissent se protéger +réciproquement contre les entreprises tentées des maisons et rues +transversales intermédiaires; deux ou trois subdivisions de garde +nationale et de ligne entremêlées et flanquées de semblables colonnes +jumelées suffisent. + +Plus une position à enlever est formidable, plus un quartier à battre +est hostile et populeux, plus l'emploi de colonnes parallèles jumelées, +cheminant à la fois de front et sur les flancs des rassemblements ou +barricades, est indispensable. + +100. La concentration de la troupe par corps et fractions constituées de +corps, sous les ordres de ses chefs naturels, fait sa force morale et +assure plus facilement, plus complètement tous les besoins. + +Trop souvent cette troupe avait été fatalement fractionnée sur des +étendues de 2 à 4,000m, sous des commandements supérieurs différents, en +détachements de 2 à 4 compagnies, et chaque position se trouvait être +occupée par des fractions ainsi affaiblies de plusieurs corps. + +Dans de pareilles circonstances, où tout moment peut amener des +événements qui changent totalement la position des partis, les +détachements sont toujours difficiles; ils deviennent fâcheux s'ils ne +sont indispensables; tous ne sont pas également capables, au milieu de +pareilles préoccupations, de prendre conseil des circonstances; un seul +qui se trompe peut causer un échec partiel. + + * * * * * + +101. Le soldat qui stationne, sans agir, plusieurs jours de suite sur +les places ou rues, au milieu de la population agitée, se fatigue et +s'inquiète: la troupe qui n'est pas active doit rester, au repos, à +l'intérieur d'établissements et positions convenables. + +102. La force armée, obligée de se rassembler, d'attendre les officiers, +de se munir de tout ce qui est nécessaire, et souvent de relever ses +postes journaliers, occupe d'autant plus tard les positions de combat +que celles-ci sont plus éloignées de ses quartiers. + +L'arrivé des ordres de mouvement exige une heure à une heure et demie de +temps; le départ du quartier a lieu une demi-heure après; la troupe +emploie une heure ou deux pour se rendre sur les points de +concentration; elle n'entre en action que deux ou trois heures ensuite, +obligée souvent de rebrousser chemin; ainsi, presque toujours, il y a +quatre à six heures de retard, habilement mis à profit par l'émeute pour +s'établir. + +103. Les divers corps doivent se concentrer sur les points d'une +circonférence de positions les plus rapprochées de leurs casernes; cette +circonférence menace les quartiers suspects et couvre, à proximité, le +centre de défense ou quartier militaire. + +104. La réunion des gardes nationales est d'autant plus lente et plus +difficile, leur action sera d'autant moins efficace, leur service +d'autant plus pénible, qu'elles iront opérer sur des positions plus +éloignées de leur quartier. + +Les légions de garde nationale, les pelotons à cheval, les +arrondissements, les subdivisions militaires de défense, organisées +d'une manière permanente, doivent avoir les mêmes circonscriptions, et +pour centre unique d'action, la mairie convenablement établie dans un +lieu central dominant à débouchés faciles; une caserne, pour 2 à 3 +bataillons, est en face ou à côté. + +105. Il faut se hâter d'occuper le réseau de toutes les positions +principales; et successivement, au fur et à mesure du développement de +l'insurrection et de l'arrivée des forces dont on dispose, occuper +également, dans les plus mauvais quartiers, les positions secondaires et +tertiaires autour des grands centres d'action, afin d'obliger la +révolte, désunie et débordée de toutes parts, à les attaquer avec +désavantage. + +Il serait regrettable de lui avoir laissé le temps de se réunir, de +choisir, de prendre ces positions, de s'y fortifier et de réduire +ensuite la troupe à en faire le siége long et sanglant. + +Dans ce genre de guerre, l'avantage est pour celui qui part de +positions défensives judicieusement établies; les pertes, les +difficultés, pour celui qui les attaque sans les bases d'appui +nécessaires. + +Il y a d'autant moins de danger à occuper un plus grand nombre de postes +que la position de l'armée et les dispositions de la garde nationale +sont meilleures; mais toujours ces détachements doivent être +convenablement appuyés d'une réserve centrale présentant une force +double de l'effectif total des diverses fractions qui en dépendent. + +106. Les méprises, les engagements pris en apparence avec les révoltés, +sont leur principal moyen de succès; l'insurrection les obtient à l'aide +de pourparlers toujours compromettants et dangereux. Dans aucun cas, la +troupe et ses chefs ne doivent entrer en rapport avec les insurgés, si +habiles à profiter des hésitations et des malentendus, et décidés à +pousser tout à l'extrême, tant que l'on reste sur la voie des +concessions. Toute hésitation est funeste, même au seul point de vue de +l'humanité. + + * * * * * + +107. Les gros détachements doivent se lier entre eux et au quartier +général par des postes intermédiaires ou, au moins, par des signaux de +correspondance. + +108. Quelques grandes cours seront occupées comme places d'armes avec +des réserves de toutes armes. + +Elles sont d'autant plus avantageuses qu'elles dominent mieux un plus +grand nombre de débouchés et qu'elles assurent les communications entre +les principaux détachements. + +109. Les divers postes, et même les plus considérables, doivent toujours +pouvoir se soutenir et, au besoin, réunir toutes leurs forces contre un +gros rassemblement qui se formerait dans leur rayon d'activité. + +110. Chaque poste ou détachement a son but, son centre d'action, sans y +être immobilisé. + +Il doit marcher, soit au secours des corps voisins, soit au secours du +quartier général lui-même, selon les circonstances. + +La première règle, pour tous, est de ne pas cesser d'être utiles et de +prendre conseil des événements. + +111. Le temps de l'établissement des troupes sur leurs positions de +combat est le plus critique de toute la lutte. + +Il faut l'abréger autant que possible, et éviter de modifier, pendant ce +mouvement, les ordres donnés, ce qui le rendrait plus long, plus +difficile, plus dangereux. + + * * * * * + +112. Les dégâts résultant de la lutte donnent lieu à une dépense de 100 +à 200,000 fr., par journée, et pour un arrondissement de 100,000 âmes. + +113. La perte en tués et en blessés, pour les deux partis, s'élève de 1 +à 15/10,000 de la population, par journée de combat: la force armée +supporte les 2 à 5/10 de ces pertes. Dans les deux partis, les hommes +tués font les 3 à 4/12 de tous ceux frappés. + +114. Par heure, un parc d'artillerie organisé à raison de 50 bouches à +feu, dont 1/2 à 2/3 mortiers, pour 100,000 âmes de population hostile, +jettera dans un quartier de ville de cette importance 100 projectiles, +dont 2/3 bombes, 1/3 boulets rouges. Il détruira 100 maisons et fera +pour 250,000 fr. à 500,000 fr. de dégâts. Ce genre d'attaque, employé +contre Bruxelles en 1695, peut se prolonger pendant 2 et 3 jours: +l'humanité le réprouve, même contre une population étrangère. + +115. Dans la moitié ou les deux tiers d'une ville en émeute, et pendant +deux à quatre jours, on élève ordinairement 8 à 12 barricades par +hectare. + +On distribue le plus souvent 4 à 8 cartouches, par journée de lutte, à +chaque soldat ou garde national; les 2/3 de ces munitions sont +consommées. On peut tirer 400 à 800 coups de canon pur jour, dans la +plus grande capitale; les approvisionnements seront faits d'avance à +chaque quartier général, en conséquence, ainsi que pour les vivres. +C'est surtout le quartier militaire qui doit être abondamment pourvu, +non-seulement de tous moyens de résistance, mais encore des transports +nécessaires. + +116. Si la ville a une surface en hectares de S hect. + le chiffre P de la population sera 250 S + y compris une population flottante de 50 S + + Le nombre d'individus gênés en temps difficile 2/3 P + Les individus secourus P/3 + parmi lesquels sont indigents P/10 + + Chiffre de la classe ouvrière P/36 + dont sans ouvrage en temps difficile P/160 + + L'effectif de la garde nationale est 2P/25 + dont un quart se présentera au rappel P/50 + + L'effectif des gardes journalières fournies + par la troupe sera P/250 + + La troupe disponible fera les 2/3 de son effectif total. + + Le chiffre des gardes nationaux de province, accourus + 2 ou 3 jours après au secours de l'autorité, + s'élèvera peut-être à P/20 + + La garnison nécessaire pour avoir de suite, et sans + compter sur ce dernier secours tardif ou incertain, + moitié en sus des plus gros rassemblements hostiles + possibles, sera P/20 + + Le chiffre maximum des hommes sur lesquels l'émeute + pourrait compter, hommes la plupart accourus à cet + effet du dehors, s'élèverait peut-être, dans les + circonstances les plus critiques, à P/30 + + Chiffre plus probable des anarchistes P/250 + + Parmi lesquels sont véritablement résolus P/5000 + + Détenus de toute espèce P/100 + +Telles sont les moyennes qui peuvent servir à fixer +très-approximativement les idées. Telle est la triste statistique de la +plus horrible de toutes les guerres civiles. + + + + +§ III. + +MOYENS MATÉRIELS NÉCESSAIRES. + + +117. Dès que l'émeute est solidement retranchée dans ses positions, +l'attaque ne peut réussir, à moins d'une lutte longue et sanglante, qu'à +l'aide des précautions et moyens accessoires ordinairement employés dans +la guerre des retranchements. + +«Aux affaires de villages retranchés, de barricades, de maisons, dit +Antoine de Ville, il y a des préparatifs sans lesquels je ne crois pas +qu'on pusse réussir, si ce n'est par hasard, ou que la peur gagne ceux +qui sont dedans, ce qui n'arrive jamais souvent. + +«Au contraire j'ai vu la plupart des attaques de ce genre échouer, les +assaillants être repoussés avec perte et honte, l'assurance des ennemis +augmenter, celle des nôtres diminuer lorsqu'il s'agissait de retourner à +de nouvelles attaques, soit contre les mêmes positions, soit contre de +nouvelles. + +«Cela est arrivé faute de s'être présenté muni de ce qui se peut +préparer et conduire partout facilement, de ce qui assure la vie des +soldats et diminue les obstacles à franchir. + +«Ces obstacles sont un fossé avec parapet derrière, une muraille, une +barricade, palissade, barrière ou porte. + +«Si on n'emploie aucune invention pour les forcer, que celle des hommes, +on en viendra difficilement à bout, et on n'en recevra que de la perte. + +«On a à faire à des gens assurés derrière leurs parapets; ceux qui +attaquent viennent de loin et à découvert; on les canarde sans qu'ils +puissent répondre efficacement; le remède est d'employer les moyens +accessoires suivants: + +«Je voudrais premièrement avoir des chariots légers, tant des roues que +du reste, qui puissent être facilement tirés par un cheval et marcher +aussi vite que la cavalerie. + +«Il faudrait quelques pétards bien chargés, en état d'être appliqués +avec leurs madriers, des fourchettes, des marteaux et autres choses +nécessaires à cet effet. Cet instrument est indispensable dans toute +entreprise où il peut y avoir quelque chose à rompre. + +«Les pièces de bois, en guise de béliers pour faire tomber les clôtures +des jardins, sont aussi très-utiles: on passera, par ce moyen, en des +endroits dont les défenseurs ne se doutent pas. + +«Les serpes, haches, hoyaux, pics et pelles sont également nécessaires +pour abattre ou ouvrir les retranchements. + +«On rompt les portes à l'aide de gros marteaux ou en arrachant la +serrure et le verrou avec de fortes tenailles longues de 3 pieds; +d'autres tenailles plus petites et quelques scies seraient aussi utiles. + +«Qu'on ne dise pas que cet attirail serait embarrassant à porter; +d'ailleurs, si on a bien reconnu la position, on ne traînera avec soi +que les outils nécessaires à l'entreprise. + +«Les mantelets sont indispensables; je voudrais les faire avec 2 ou 3 +petites roues, 2 manches et des montants pour les tenir debout; ils +auraient 5 pieds de hauteur par-dessus la partie à 1'épreuve du +mousquet; j'y joindrais 5 pieds d'exhaussement en planches légères avec +canonnières de 3 pieds de large pour tirer. + +«Il faudra avoir plusieurs mantelets; un chariot en portera 3. Lors de +l'attaque, plusieurs avanceront de front poussés par les soldats +abrités: lorsque ceux-ci seront aux barricades, ils abattront le +mantelet contre, en haussant les manches, de manière à se couvrir des +endroits où les ennemis seront; on montera par-dessus pour entrer dans +le retranchement. Ce moyen est bon là où il n'y a pas de fossés. + +«J'ai vu quelquefois les paysans se retirer dans des églises où ils +résistent tant qu'ils peuvent; puis ils montent au haut de la voûte et +tirent l'échelle après eux; la voûte est percée en plusieurs endroits, +d'où ils fusillent ceux qui veulent entrer pour prendre le butin qu'ils +y ont retiré. + +«Pour ce cas, on aura des mantelets élevés et portés sur l'essieu de +deux roues, à l'aide de pieds droits; ils seront soutenus debout par des +soldats marchant au-dessous. + +«Avec ces mantelets, on avancera à couvert sans être exposé. + +«En marchant à travers la campagne, on les laisse porter sur l'essieu +pour les élever quand cela est nécessaire.» + +118. Dans l'émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562, on fit +avantageusement usage de mantelets analogues à ceux que recommande le +chevalier de Ville. + + * * * * * + +119. L'attaque de l'armée de Condé retranchée derrière les barricades du +faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652, ne fut aussi sanglante qu'à +cause du mépris de ces règles. + +Le roi, le cardinal et la cour, aussitôt qu'ils virent l'infanterie +arrivée, envoyèrent ordre au vicomte de Turenne d'attaquer, sans +attendre le maréchal de La Ferté, le canon et toutes les choses +nécessaires pour rompre les murailles, combler les retranchements, +enfoncer les barricades. + +M. de Turenne les fit inutilement prier de prendre patience; il +représenta que l'ennemi ne pouvait échapper, si les Parisiens, dont on +croyait être assuré, ne lui ouvraient les portes; le temps qu'il fallait +pour avoir le canon n'en donnerait pas assez à Condé pour se fortifier +davantage; il était dangereux de s'exposer ainsi, sans les précautions +nécessaires, à un échec qui ferait manquer une entreprise, au contraire +assurée si l'on attendait que le canon et les outils de pionniers +fussent arrivés. + +L'impatience de la cour l'emporta sur toutes ces bonnes raisons; M. de +Bouillon pressa plus que personne son frère de suivre aveuglément des +ordres imprudents, mais formels, plutôt que de s'exposer à la censure +des courtisans capables de persuader au roi qu'il voulait épargner le +prince de Condé. + +M. de Turenne n'était pas encore assez bien dans l'esprit du roi; il +n'avait pas alors cette réputation de probité acquise depuis; pour oser +désobéir à des ordres contraires au bien du service, il ne se fiait pas, +à cette époque, sur sa capacité et son expérience, autant qu'il le fit +dans la suite en plusieurs occasions; après avoir opposé la résistance +qui lui était alors permise, il crut qu'il était sage d'obéir à des +volontés que son autorité, toute grande qu'elle était déjà , ne pouvait +cependant pas encore éclairer. + + * * * * * + +120. Mais de tous les moyens matériels d'action, ceux dont il faut +constamment se préoccuper de la manière la plus sérieuse, et dont le +défaut a fait triompher la plupart des émeutes, ce sont les +approvisionnements de vivres et de combat, sur la plus grande échelle, +et pour les diverses éventualités. + +Cette prévoyance des services administratifs, si importante dans toutes +les guerres, devient encore plus décisive en celle-ci; le moral est +alors plus impressionnable; tant de péripéties diverses peuvent tout à +coup surprendre, et si peu de moments sont accordés, au milieu de la +tourmente révolutionnaire, pour pourvoir aux nécessités nouvelles de +chacun de ces instants, où se décident irrévocablement les plus grandes +destinées. + +En pareille circonstance, la victoire sera presque toujours pour celui +qui, le dernier, pourra subsister et combattre. + +Les magasins de vivres et de munitions des divers quartiers généraux, +ceux du quartier militaire ou de la position extérieure de ralliement, +les approvisionnements de vivres particuliers des fournisseurs protégés +par ces centres d'action, les moyens de transports suffisants et de +toute nature, des services administratifs actifs et mobiles avec +l'armée, assureront, ainsi qu'il sera expliqué ultérieurement, ces +grands et impérieux besoins. + + * * * * * + +Nous venons de voir l'opinion de Turenne sur l'utilité de l'artillerie +dans une semblable lutte. + +À propos du deuxième siége de Sarragosse, en 1808, Napoléon répète +plusieurs fois: _La prise de cette ville est une affaire de canon, que +ne pourraient avancer de nouveaux renforts de troupes_. + +Ainsi, plus la lutte sera sérieuse, plus la répression aura dû employer +les voies lentes et régulières, plus il faudra de matériel: nécessité +moins regrettable, si l'abondance des moyens prévient l'effusion du +sang, en rendant toute lutte impossible. + + * * * * * + +Après avoir résumé les principaux faits observés ou les principes qui +s'en déduisent pour ce triste genre de guerre, et avant d'exposer le +système général de répression qu'il convient d'adopter, rappelons une +maxime du chancelier de L'Hospital, qui doit être toujours présente à +l'esprit: + +«Toute sédition est mauvaise et pernicieuse en royaume et république; +encore qu'elle eust bonne et honnête cause, il vaut mieux souffrir +toutes pertes et injures qu'être cause d'un si grand mal, que d'amener +guerre civile en son pays.» + + + + +CHAPITRE IV. + +_Mesures générales de défense._ + + + + + +§ Ier. + +DISPOSITIONS PERMANENTES. + + +En conséquence des principes qui viennent d'être exposés, les +dispositions suivantes doivent être prises dans le cas où l'on veut +soutenir la lutte à l'intérieur de la ville, partout où éclatera la +révolte. + +121. Les légions, bataillons et compagnies de gardes nationales à pied +ou à cheval sont établies par arrondissement, quartier et rue, pour les +garder sans avoir à se déplacer. + +Des bataillons, demi-bataillons ou compagnies désignés d'avance occupent +les positions importantes à proximité. + +D'autres détachements, tirés des arrondissements hostiles à l'émeute qui +n'a pu s'y développer, vont de suite suppléer les gardes nationales +moins bien disposées des plus mauvais arrondissements. + +122. L'artillerie de la garde nationale reste concentrée à la réserve +générale; sa dissémination dans les divers arrondissements aurait peu +d'utilité, elle pourrait donner lieu à la perte de quelques pièces. + +123. Les fractions de garde nationale ne laissent pas stationner dans +les rues, dissipent les groupes, empêchent la formation des barricades, +en font au besoin de défensives là où celles-ci ne peuvent être +nuisibles à la répression, fouillent ou arrêtent les personnes +suspectes, accompagnent les autres à l'aller et au retour. + +124. Dans chaque compagnie, on tient, pendant la lutte, un état des +hommes hostiles du quartier ou des gardes nationaux qui manquent à +l'appel. + +125. Sitôt que l'insurrection s'est complètement démasquée, des +bataillons ou légions des arrondissements restés tranquilles, la moitié +ou le tiers des troupes de ligne primitivement affectées à leur défense, +viennent renforcer les réserves des divisions et subdivisions militaires +engagées. + + * * * * * + +126. Les troupes de ligne fournissent habituellement le service dans ou +près de leur arrondissement de casernement ou de combat, de manière à ce +que les gardes puissent être plus facilement appuyées, rappelées ou +relevées s'il y a lieu. + +127. Les troupes agissent, autant que possible, dans la subdivision +militaire où elles sont casernées, concurremment avec la garde nationale +du quartier, à l'aide de l'assistance des autorités municipales et des +agents de police dudit arrondissement. + +Ainsi, elles sont constamment sur leurs positions de combat, et +convenablement approvisionnées de vivres, de munitions; elles n'ont même +pas besoin d'ordres et de temps pour les occuper et les défendre. + +128. Les troupes casernées _extrà muros_ ou sur les lignes de chemin de +fer composent la majeure partie de la réserve générale, des réserves +divisionnaires et des subdivisions _extrà muros_ le plus à leur +proximité. + +129. Les commandements militaires de division et de subdivision sont +permanents quant à la troupe, aux quartiers et positions que celle-ci +doit défendre, aux gardes nationales et aux agents municipaux ou de +police avec lesquels elle doit opérer constamment. + +130. Les sections hors rang, les malades, les officiers et +sous-officiers comptables, les caporaux d'ordinaire et les cuisiniers +laissés dans les casernes; les postes journaliers, les patrouilles pour +aller aux vivres sont, ainsi, autant de détachements inutiles aux corps +casernés sur leurs positions de combat. + +Ceux-ci restent d'autant plus compacts et forts; il y a moins de chances +d'échecs partiels, et pour la révolte plus d'impossibilités. + + * * * * * + +131. Les officiers, sous-officiers et soldats de passage, en congé, en +non-activité ou en retraite, dont l'état nominatif ou numérique doit +constamment être tenu dans chaque arrondissement, se réunissent au +premier rappel, à la mairie de leur quartier; on prend note de leur +présence, on les embrigade, on les utilise. + +Les autres militaires, employés à des services spéciaux dans la +capitale, se rendent, avec leur chef, au quartier général divisionnaire +ou principal. + +Tous peuvent être employés utilement; aucuns ne doivent être, en +apparence, livrés à de mauvaises excitations. + + * * * * * + +132. Les meilleures dispositions pour l'établissement des mairies et +casernes juxta-posées, au point de jonction de plusieurs rues, de +manière à en faire des centres d'action complets et des magasins +d'approvisionnements de tous genres, pour la lutte la plus sérieuse, +sont: + +1° Une place uniquement formée par la mairie, une caserne et des +établissements publics, de telle sorte que ceux-ci se trouveraient +naturellement protégés sans qu'il soit besoin d'y faire des détachements +et qu'aucun bâtiment de la place ne puisse tomber à la disposition des +émeutiers. + +2° Un carrefour au centre duquel est une mairie isolée; à l'un des coins +de rue en face est la caserne; toutes les fenêtres extérieures du +rez-de-chaussée sont grillées. + +3° Une cour commune de communication pour la mairie et la caserne; +chacun de ces établissements fait façade sur l'une des deux rues +parallèles ou concourantes. + +4° La caserne et la mairie aux deux côtés opposés d'une rue; un de ces +établissements possède un second débouché, derrière, sur une rue +parallèle. + +133. Dans ces centres, il y a une réserve de munitions et +d'approvisionnement en vivres de campagne, pour quatre jours, et pour +chaque soldat. + +En outre, des mesures sont prises avec des bouchers, marchands de vins, +boulangers et grènetiers voisins, pour la fourniture, pendant la lutte, +des rations de viande, de vin, de pain et de fourrages journellement +nécessaires. + +Dans le quartier militaire, et en sus des approvisionnements +d'arrondissement, des mesures analogues sont prises, à l'effet de +pourvoir aux besoins journaliers de toute l'armée, en vivres et en +munitions, au cas où celle-ci viendrait à s'y concentrer. + +Des moyens de transport suffisants y sont rassemblés. Il y a, dans les +magasins, une autre réserve d'approvisionnement de quatre jours en +vivres de campagne et en munitions de combat. + +Ainsi le pouvoir, la force armée et chacune de ses subdivisions ou +spécialités sont constamment mobiles et en mesure pour toutes +circonstances. + + + + +§ II. + +DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES. + + +134. Le ministre de la guerre, ou un général en chef délégué, commande +directement toutes les forces, sans être gêné ou retardé dans son action +par les commandements parallèles ou spéciaux de la division ou +subdivision territoriale, de la garde nationale ou urbaine. + +Il a, sous ses ordres, les commandants des divisions et subdivisions +militaires de la capitale _intrà _ et _extrà muros_. + + * * * * * + +135. Des généraux de division commandent chacun l'un des grands +quartiers de la capitale, de 600 à 1800 hectares d'étendue, de 150 à +400,000 âmes de population, ainsi que les subdivisions _extrà muros_ +attenantes. + +Leurs quartiers généraux, espacés entre eux de 1500m, à 1000 ou 1500m au +plus de distance du centre, à proximité des grandes communications +intérieures de la capitale, à 6000m des centres extérieurs d'action +_extrà muros_, sont éloignés de 1000m au plus des quartiers généraux +subdivisionnaires _intrà muros_ et des mairies qui en dépendent. + +136. Il y a, à l'avance, dans chaque centre tertiaire, si un +établissement public convenable le permet, une réserve +d'approvisionnement de vivres, de munitions et de matériel. + +137. Ces généraux ont avec eux, comme réserve, des troupes de ligne de +toutes armes en grande partie casernées _extrà muros_. + +138. La circonscription du commandement des généraux de division a une +grande étendue et une haute importance: + +Ces chefs ne peuvent que coordonner, d'un quartier général, les +opérations secondaires des généraux de brigade dans leurs +arrondissements, et les appuyer à propos, à l'aide d'une partie de la +réserve dont ils disposent. + +139. Un de ces généraux de division commande exclusivement le _quartier +militaire_ centre de défense, d'approvisionnement de toutes espèces et +des moyens administratifs ou de gouvernement sur la plus vaste échelle. + +Il dispose de transports considérables pour toutes les éventualités. + + * * * * * + +140. Chaque subdivision intérieure ou arrondissement municipal de 200 à +600 hectares d'étendue, de 60 à 120,000 âmes de population, d'une +défense indépendante ou au moins limitée par de grandes lignes de +communication, est sous les ordres permanents d'un général de brigade. + +Le quartier général est à la mairie, où se trouvent, en tous temps, les +approvisionnements nécessaires de vivres et de munitions de réserve. + +141. Ce général, outre la légion et le peloton de cavalerie du quartier, +dispose d'une réserve de 2 à 3 bataillons de ligne casernés en face de +la mairie ou, au moins, à proximité. + +142. Les généraux de subdivision intérieure doivent comprimer l'émeute +dans l'étendue ordinaire d'une grande ville de province. + +Leur commandement est encore très important: ils ont une responsabilité +qui exige une certaine initiative ou latitude. + +143. Dans chaque subdivision intérieure, les centres offensifs ont, pour +l'action et le logement des troupes, des débouchés, des enceintes, des +locaux convenables. + +Ils sont près d'établissements publics à préserver, de carrefours ou de +défilés importants, sur des lignes de communications ou de séparations +principales. + +144. Les passages sur les rivières, canaux, vieilles enceintes, +escarpements, seront défendus, de manière à maintenir constamment +séparées les diverses insurrections; à empêcher les transports d'armes, +de poudre de l'une à l'autre, et à conserver cependant, pour la troupe, +tous ces avantages décisifs. + +Suivant la force de la garnison, et le concours plus ou moins efficace +de la garde nationale, l'on occupera également, dans les quartiers +importants, les dépôts de grains et de farines, les maisons de +boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les imprimeries, les caisses +publiques et particulières, les églises et clochers où l'on pourrait +sonner le tocsin, ainsi que les maisons, qui protégent le débouché sur +les places. + +Tous les petits postes ordinaires, autres que ceux ci-dessus mentionnés, +se replieront promptement sur les corps-de-garde les plus rapprochés non +abandonnés. + +145. Ces dispositions résultent d'ailleurs de l'exécution intelligente +du principe général suivant. + +Les arrondissements militaires en pleine insurrection, bientôt et +successivement renforcés par une portion des réserves de la division +dont ils font partie, et au besoin par une fraction de la réserve +générale, font occuper, à 600m autour de leur quartier général, cinq à +six centres d'action tertiaires, espacés de 600m les uns des autres, et +gardés, chacun, par un demi-bataillon de garde nationale avec 2 à 4 +compagnies de ligne. + +Ces points d'appui offensifs sont principalement établis au nÅ“ud des +communications, aux défilés importants, sur les principales artères; là +où se rend ordinairement la foule des promeneurs, des curieux, des +émeutiers; au centre des quartiers populeux ou mécontents. + + * * * * * + +146. Les subdivisions _extrà muros_, avec les gardes nationales des +faubourgs et de la banlieue, avec de l'infanterie, de l'artillerie et la +majeure partie de la cavalerie, successivement appelées dans la +capitale, sont chacune sous les ordres d'un général de brigade. + +Elles surveillent, interceptent les avenues de la ville, la banlieue, +les barrières, les chemins de fer, les passages des malles, diligences +et courriers. + +147. S'il y a un mur d'octroi, les petites barrières sont fermées. + +Les barrières principales, espacées de 1500m en 1500m, sont gardées par +des détachements de ligne qu'appuient les gardes nationales des +faubourgs et des provinces. + +148. Les quartiers généraux des subdivisions militaires _extrà muros_, +au nombre de trois ou de quatre, sont à une distance de l'enceinte au +moins égale à la moitié du rayon de celle-ci; leur écartement entre eux +peut être quatre fois plus grand: chacun est le chef-lieu d'un +arrondissement administratif, où existent les réserves +d'approvisionnements de vivres et de munitions nécessaires. + +Ces quartiers généraux commandent les avenues et les cours d'eau +principaux, ainsi que toutes les positions intermédiaires; au besoin, +ils assurent les mouvements, convois et communications par la banlieue; +ils arrêtent les insurgés, rallient les secours qui viennent du dehors. + + * * * * * + +149. On se récriera contre ce nombre de divisions et de subdivisions +militaires; contre les intermédiaires, les lenteurs qui peuvent en +résulter pour l'exécution des ordres. On dira que c'est créer, pour une +capitale, à l'intérieur, en pleine paix apparente, une véritable armée. + +Cependant l'effectif des forces, l'étendue, la complication du théâtre +des opérations, les péripéties imprévues que chaque heure y fait +succéder, la difficulté des communications, la durée probable de la +lutte, son acharnement, ses conséquences peuvent exiger désormais, +quelque part en Europe, tout ce surcroît de sous-divisions dans les +hauts commandements, cette hiérarchie de responsabilité pour des mesures +ou des événements la plupart hors de la portée du général en chef. + +Ne faut-il pas une véritable armée organisée en permanence, d'une +manière complète, avec les accessoires les plus puissants, pour une +lutte qui durerait plusieurs jours, dans laquelle cent mille gardes +nationaux ou soldats, répartis sur un dédale immense, au milieu de +l'ouragan des révolutions, consommeraient des millions de cartouches et +des milliers de coups de canon; perdraient plusieurs milliers d'hommes +et autant de généraux que les plus grandes, les plus meurtrières +journées de l'époque impériale en ont vus périr? + +Outre ces pertes cruelles et les quelques millions engloutis pour +dévastations; outre la capitale transformée pendant plusieurs mois en un +hôpital de blessés et de mourants, la société peut enfin y voir ses +dernières journées. + +Certes, voilà des motifs suffisants pour prendre, à l'avance, de +sérieuses dispositions. + +150. Aucun champ de bataille n'est plus vaste, plus difficile, plus +voilé, plus mystérieux, plus inquiétant pour une seule responsabilité; +aucun n'exige, pour chaque grade, fraction de troupe ou position +occupée, autant de latitude et de spontanéité d'action dans de certaines +limites. + +Napoléon lui-même, avec toutes ses puissantes facultés, y réclamerait +encore le concours complet des admirables agents de combat qui le +suppléèrent si heureusement, dans les opérations secondaires de ces +champs de bataille immortels, dont l'immensité ne pouvait néanmoins rien +dérober à son génie. + +151. Telles sont désormais les nécessités malheureuses de pareilles +luttes: chaque général divisionnaire ou sous-divisionnaire doit +irrévocablement s'attacher à son centre d'action pour y défendre les +dernières murailles avec le dernier soldat. Ce centre a, dans le plan +général adopté, une latitude en rapport avec l'importance des forces +dont on y dispose et du grade élevé qui les dirige; lié au quartier +militaire et aux centres voisins dans de certaines limites, il reste +indépendant au-dessous de ces limites. + +Mieux vaut, sous quelques rapports et dans une juste mesure, plusieurs +grandes défenses individuelles efficaces par leur responsabilité et leur +influence réelles sur les événements; mieux vaut toute l'action du +général en chef exclusivement consacrée à coordonner, soutenir, rallier +ces défenses individuelles, selon le plan général de défense adopté, +qu'une direction unique et impossible si elle doit dominer jusqu'aux +détails des opérations secondaires. + +Un instant critique, qu'il faut prévoir, pourrait tout à coup étonner, +déconcerter, jeter dans l'isolement et l'impuissance le commandement le +plus actif ainsi compromis. + +152. D'ailleurs, ce nombre de divisions et de subdivisions militaires, +tant intérieures qu'extérieures, résulte de la nécessité désormais +évidente de coordonner partout, d'une manière intime et complète, en vue +d'une répression énergique, l'action des troupes de ligne, des légions +de garde nationale, des autorités municipales d'arrondissement et des +agents de sûreté, de telle sorte que, dans chaque centre de résistance, +il y ait unité forte de tous les concours, de tous les moyens répressifs +et approvisionnements indispensables. + +Ce nombre résulte aussi de la nécessité également évidente d'utiliser +les légions de garde nationale dans leur arrondissement, avec le chiffre +des bataillons de ligne, qui seuls peuvent leur donner la consistance et +la valeur désirables. + +Il résulte enfin de l'étendue même du champ de bataille, du nombre des +positions capitales qui, à différents degrés d'importance, le +subdivisent inévitablement; celles-ci exigent, dans de certaines +limites, des forces ou des approvisionnements de toute nature, +indépendants et assurés. + +Voilà bien des motifs, et cependant nous avons encore à donner le plus +important, celui qui seul dominerait dans une pareille question: la +nécessité de préserver l'humanité de jours sanglants et néfastes, en +rendant, par un surcroît de moyens répressifs ou préventifs, toute +tentative de lutte impossible à l'anarchie. + +En définitive, il faut également centraliser et élever la direction +générale, multiplier et localiser l'action. + + * * * * * + +153. Le chiffre relatif des réserves divisionnaires est réglé d'après +l'étendue, l'importance de leurs circonscriptions, des craintes qu'elles +donnent; les différentes armes y entrent dans la proportion présumée +utile, en raison de la nature des localités. + +Ensuite, on fait ultérieurement, au fur et à mesure des nouvelles +nécessités, à l'aide de la réserve générale et des troupes disponibles +dans les arrondissements restés tranquilles, les modifications exigées +par les événements. + +154. La répartition des forces entre les subdivisions intérieures, +celles _extrà muros_, les quartiers généraux divisionnaires et la +réserve centrale, a lieu, autant que possible, conformément au tableau +ci-contre. + +DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES. 191 + ++------------------------------------------------------------------+ +| LIGNE. | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| |Infanterie| Cavalerie| Artillerie | Génie | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Subdivisions intrà | | | | | +| muros. | 10/20 | » | » | » | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Subdivisions extrà | | | | | +| muros. | 3/20 |8 à 10/20 | 8 à 10/20 | 2/20 | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Quartiers généraux | | | | | +| divisionnaires. | 5/20 |10 à 8/20 | 10/20 | 10/20 | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Quartier général | | | | | +| central. | 2/20 | 2 à 3/20 | 2 à 4/20 | 8/20 | +|__________________________________________________________________| + ++------------------------------------------------------------------+ +| GARDES. | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| Nationale. | Urbaine. | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| 8/12 des légions. | » | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| Toute la banlieue. | » | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| 3/12 des légions. | » | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| 1/12 des légions. | tout le corps. | +|__________________________________|_______________________________| + +155. Les autorités civiles et militaires sont responsables du maintien +de l'ordre dans l'étendue de leur circonscription. + +Elles y logent, ainsi que les officiers des corps de ligne casernés dans +ledit quartier. + +156. Chaque centre d'action principal ou secondaire lance incessamment +des patrouilles mixtes de garde nationale et de troupe de ligne vers les +centres voisins, les grands carrefours environnants, les défilés au +travers des rivières, canaux, escarpements, vieilles enceintes; vers les +noyaux de rassemblement ou établissements à surveiller. + +On ne détache, en permanence, des fractions de ces centres qu'aux points +les plus importants, non assurés convenablement par les patrouilles, et +cependant indispensables comme postes intermédiaires. + +Ainsi, l'on conserve le plus possible de forces réunies autour de chaque +centre d'action. + +Partout la garde nationale assiste la troupe de ligne de sa force +morale, de la connaissance qu'elle a des localités, des individus et de +la situation. + + * * * * * + +157. La proportion la plus avantageuse des différentes armes paraît +être, à l'intérieur d'une grande ville, 1 escadron, 3 bataillons, 1 +pièce 1/2 et 25 sapeurs du génie: c'est-à -dire, infanterie 177/200, +cavalerie 12/200, artillerie 8/200, sapeurs du génie 3/200. + +Dans les arrondissements _extrà muros_, on peut adopter la proportion, 1 +bataillon, un escadron, 1 pièce et une escouade de sapeurs. + +La proportion moyenne, pour toute la garnison, paraît être celle établie +par les chiffres suivants: 10 bataillons, 6 escadrons, 6 pièces et 1 +compagnie de sapeurs. + +158. Le calcul moyen des troupes de ligne nécessaires pour un pareil +système de défense, dans une ville dont P représenterait le chiffre de +population, est détaillé dans les deux tableaux ci-dessous. + +Ces chiffres, ceux que nous avons déjà donnés ou que nous établirons +ultérieurement, ne sont que des moyennes approximatives; selon les +circonstances morales ou politiques, ils peuvent beaucoup différer des +chiffres véritables. + +_Nombre de bataillons nécessaires._ + +|--------------------------------------|---------------------| +| Désignation des commandements. | Bataillons. | +|--------------------------------------|---------------------| +| P/100,000 arrondissements intérieurs | 30 P/1,000,000 | +| ou mairies à 3 bataillons | | +| ou P/66,000 à 2 bat. | | +| | | +| 1/3 du chiffre précédent pour les | 10 P/1,000,000 | +| arrondissements _extrà muros_. | | +| | | +| 1/2 du même chiffre pour les | 15 P/1,000,000 | +| quartiers généraux divisionnaires. | | +| | | +| 1/5 pour le quartier général | 6 P/1,000,000 | +| principal. |_____________________| +| | | +| Total des bataillons de ligne | P/10,000 | +| nécessaires. | | +|--------------------------------------|---------------------| + +_Troupes de lignes nécessaires._ + +|------------------------------------------------------------------| +| Désignation des armes. | Nombre | +| | d'hommes. | +|-----------------------------------------------|------------------| +| P/16,000 bataillons de ligne à 700 h. | 700 P/16,000 | +| | | +| 1/10 de l'effectif précédent pour les | 70 P/16,000 | +| escadr. | | +| | | +| 1/60 id. pour les pièces. | 11 P/10,000 | +| | | +| 8 sapeurs du génie par bataillon d'infanterie.| 8 P/16,000 | +| | | +| Garde urbaine, pompiers. | 56 P/16,000 | +| |__________________| +| | | +| Total général de la garnison nécessaire. | P/20 hommes. | +|-----------------------------------------------|------------------| + + + + + +§ III. + +OBSERVATIONS. + + +159. Une direction unique, ferme et modérée, non exclusivement +militaire, mais telle que le concours complet de tous soit assuré, part +du centre même du gouvernement, autour duquel sont réunis le commandant +en chef et tous les agents ou principaux moyens d'action nécessaires. + +Le chef de l'administration civile, celui de la police, le commandant +des gardes nationales, une imprimerie, des courriers, une réserve +générale, composée de partie des gardes nationales des provinces, des +milices urbaines et des troupes de ligne, appelées successivement dans +la capitale, restent disponibles. + +160. Les ordres généraux pour la prise d'armes, indiquant les positions +principales, secondaires et tertiaires à occuper, sont concertés +d'avance entre les autorités militaires ou civiles et le chef de la +garde nationale. + +Ils sont rédigés, pour chaque fraction de corps logée ou devant prendre +position séparément, de manière à pouvoir être expédiés et exécutés de +suite. + +161. Mais le mieux est qu'un établissement judicieux des casernes et +mairies, dans la position principale de chaque arrondissement, y fixe en +permanence les troupes de ligne et de garde nationale qui y seraient +indispensables au commencement de la lutte, pour rendre celle-ci +difficile ou même impossible, en s'opposant à la formation des +rassemblements et à leur établissement sérieux. + +Ainsi, même à défaut d'ordres généraux, la répression agirait partout, +immédiatement et d'une manière convenable, avec des approvisionnements +assurés. + + * * * * * + +162. La direction militaire est trop souvent entravée, pendant l'émeute, +par des influences diverses: + +1° Les solliciteurs de détachements ne demandent, le plus souvent, qu'à +mettre leur responsabilité à couvert, dans l'intérêt particulier de leur +service ou de leurs établissements, sans s'inquiéter de la situation +générale et des considérations qui doivent dominer; + +2° Les incessants porteurs de nouvelles alarmantes prétendent avoir vu +toutes les choses absurdes qu'une imagination timorée leur suggère; + +3° Les donneurs de conseils sont toujours nombreux, un faux et ridicule +zèle les excite; + +4° Quelquefois des citoyens intéressés, passionnés, enveniment, +prolongent, ensanglantent la lutte par leur intervention inopportune; + +5° Les entremêleurs officieux et suspects sont d'autant plus dangereux +qu'ils ont presque toujours un pied dans la révolte: on profite du +concours loyal ou perfide de ceux-ci, de manière à les compromettre et à +désorganiser l'émeute; mais on ne leur permet pas de s'initier au secret +des mesures de répression; on saisit le premier prétexte pour arrêter +les plus dangereux. + +163. Les rapports régulièrement fréquents des chefs de patrouille aux +commandants de centres d'action, de ceux-ci aux chefs de subdivisions et +de divisions, de ces derniers au centre du gouvernement et au quartier +général principal; des commissaires et agents de sûreté au commissaire +central de police; des officiers de place ou de l'état major de ronde; +dans chaque arrondissement, ceux de la milice urbaine; les signaux +établis entre les différents quartiers généraux, mairies, positions +militaires et casernes, permettent toujours d'apprécier, au juste, ces +demandes de secours, ces avis, ces rapports exagérés, et d'agir avec +connaissance de cause; ils assureront la prompte et complète exécution +des ordres. + +Ces avantages, ces facilités résultent de la juxta-position permanente +si utile des autorités civiles et militaires correspondantes, dans +chaque arrondissement et quartier. + +On fait parler à chaque fraction de troupe ou de garde nationale; on +trace une ligne de conduite, ferme, modérée, qui inspire la confiance; +on explique le système de répression adopté, son efficacité; ainsi l'on +doit triompher des principaux obstacles. + + * * * * * + +164. Des proclamations fermes, modérées, sans jactance, sans +provocation, sont adressées à la population pour l'éclairer et la +soustraire à l'influence des partis. + +On invite les citoyens paisibles à rentrer chez eux de bonne heure et à +ne pas renforcer l'émeute, en apparence, par leur présence curieuse. + +165. Le gouvernement indique aux populations un but et une idée de +ralliement qui puissent convenir au plus grand nombre et permettre à +chacun d'espérer. + +Il leur dévoile l'insurrection, ses projets véritables, ses progrès +menaçants, leurs conséquences, de manière à lui retirer le plus possible +de partisans; à satisfaire, à mettre à profit ce génie, cette fougue +d'initiative qui distingue les nations turbulentes dans la politique +comme du combat. + +Il conserve plutôt, ainsi, la bonne position du protecteur de la société +que celle de principal ou unique intéressé à la répression. + +166. Il faut éloigner, de suite, les autorités ou les citoyens dont +l'imprudence aurait fourni un juste sujet d'excitation à l'émeute; +quelquefois même on sévit contre eux. + +En temps de malaise ou de mécontentement, les plus grands ménagements +sont nécessaires; on évite ce qui peut surexciter. + + * * * * * + +167. Les dispositions de ce chapitre sont prises en vue d'une lutte +énergique à l'intérieur de la ville; mais le Pouvoir et le chef +militaire doivent toujours se réserver, pour un cas extrême, la +possibilité, suivant les circonstances, d'adopter, soit le plan de +défense dans le quartier militaire, soit une concentration en dehors de +la capitale. + +L'un ou l'autre de ces deux plans peut encore sauver, quoique pris +éventuellement et après qu'un aura échoué dans celui dont il vient +d'être question; car les mesures prescrites, en vue de ce dernier +système de défense, ne sont nullement incompatibles avec celles que les +autres partis exigent. + +168. Ce moment sera une épreuve pour les autorités diverses; il n'est +pas au-dessus des forces vitales des nations européennes; et il faut +bien que le grand problème des sociétés modernes puisse être résolu dans +sa plus désespérante difficulté. + +Le soldat obéit toujours; il aime qu'on lui commande avec confiance et +énergie des actes utiles au pays; le désordre lui est antipathique. + +Toute armée fera son devoir; on n'hésitera pas sur le chef à lui donner +et sur les mesures à prendre: chefs et mesures, également désignés +d'avance par l'anarchie, dans ses efforts pour les rendre impossibles. + +Les officiers savent jusqu'où s'élève l'importance de leur mission en +de semblables circonstances; ils savent le sort qui les attendrait. + +Les grades, les honneurs qu'ils ont obtenus sont le prix d'un dévouement +absolu aux intérêts de la société; en les acceptant, ils ont contracté +de sérieux et glorieux engagements. + +Pendant une longue carrière, dont la presque totalité se passe souvent +dans la tranquillité et les honneurs, il peut y avoir, pour chacun, +quelques jours, quelques moments difficiles, où l'occasion glorieuse se +présentera enfin de remplir cet engagement sacré pour tout homme de +cÅ“ur. + +Le sang de l'officier ne peut être plus utilement versé qu'en préservant +le pays de longs et irréparables malheurs; qu'en sauvant, par quelques +moments d'énergie, les intérêts les plus chers des familles; l'honneur +est son élément. + +Si les services rendus dans toutes les guerres contre l'étranger, la +plupart également stériles et ruineuses, ont toujours été si justement +honorés, de quelle considération les gouvernements et les peuples, +aujourd'hui menacés dans leur existence, ne doivent-ils pas récompenser +les défenseurs de la société en décadence. + +169. D'un autre côté, aucun pouvoir, ou fonctionnaire ne s'arrête, dans +de pareilles circonstances, devant les fautes ou le découragement des +autres: chacun a sa responsabilité dont le succès et le noble but à +atteindre fixent seuls les limites. + +Si les gouvernements chancèlent, c'est, quelquefois, quand, par un fatal +mal entendu, on paraît disposé à se préoccuper de l'apparence trompeuse +d'un défaut de lumières, de dévouement et de résolution, pouvant ou +sachant toujours se rendre utiles. + +En 1652, pendant une année d'angoisses et de folles rebellions, Turenne +raffermit plusieurs fois le trône, soit par les résolutions prudentes et +fermes qu'il inspira ou les projets désastreux qu'il put écarter; soit +par un dévouement militaire de tous les instants, qui ne laissa échapper +aucunes occasions, si peu importantes, si fréquentes qu'elles fussent, +de prendre un avantage ou d'éviter un insuccès. + +Grâce à cette héroïque persévérance, payant aussi bien chaque jour, et +de sa personne et de son génie, le fils d'Anne d'Autriche put devenir +Louis XIV. + +Turenne replaça ainsi, sur la tête du jeune roi, cette couronne qu'il +eut le bonheur de voir si belle, et qui, par un éclat inouï restera, +pour la gloire de la France, pour l'admiration de la postérité, le +symbole de la plus puissante nationalité. + +Les pleurs que le peuple versa à la mort de ce grand homme, le mot de +Montecuculli, le respect de l'histoire, et d'âge en âge, l'estime, la +reconnaissance des hommes d'état, sont la juste récompense d'une +persévérance de dévouement, d'une probité politique, et d'une capacité +également providentiels. + +Que cette grande renommée inspire les soldats appelés à rendre de tels +services aux sociétés menacées! + + _Justum et tenacem propositi virum + Non civium ardor prava jubentium, + Mente quatit solidâ._ + + (HORACE, Ode 3, liv. 3.) + + + + + + +§ IV. + +APPLICATIONS. + + +Appliquons ces considérations générales à quatre cas particuliers. + +170. La ville a 10,000 âmes de population; elle est entourée d'une +enceinte. + +Une place centrale et l'hôtel-de-ville séparent les deux parties égales +de la cité, aux extrémités desquelles sont des casernes. + +Un piquet de plusieurs compagnies de ligne et de garde nationale, +renouvelé plusieurs fois dans les 24 heures, lance incessamment, de +l'hôtel-de-ville, des patrouilles au-devant de celles envoyées par l'une +et par l'autre caserne. + +Les faubourgs veillent chez eux et fournissent les gardes des portes; +ils interceptent aux émeutiers toute communication. + + * * * * * + +171. Supposons une ville de 50,000 âmes de population, de 3 bataillons +de ligne de garnison; la garde nationale compte trois bataillons; il +existe un mur d'octroi avec barrières: la troupe et la milice citoyenne, +quoique résolues, manquent de consistance, et le pays s'attend aux plus +graves événements. + +Les autorités réunies en permanence à la mairie ont, sous leur main, +toute la garde nationale dans l'hôtel-de-ville et, en face, à l'autre +extrémité d'une grande place, toute la garnison dans une caserne. + +Pendant deux heures consécutives, deux patrouilles mixtes, composées +chacune de 50 à 100 hommes de ligne et d'autant de gardes nationaux, +opèrent simultanément de manière à dégager un quartier. + +Ces doubles patrouilles mixtes sont relevées, à leur rentrée, par des +patrouilles semblables pour opérer, selon les circonstances, ailleurs ou +dans le même quartier. + +Les gardes nationaux des faubourgs gardent les barrières et interceptent +la communication aux émeutiers. + +Les positions, qu'il devient utile d'occuper accidentellement, le sont, +pendant tout le temps nécessaire, par des postes mixtes relevés de deux +heures en deux heures. + + * * * * * + +172. Supposons une ville fortifiée, avec château, de 80,000 âmes, de 250 +hectares de surface: elle a 7 bataillons et un escadron de garde +nationale, 4 bataillons de ligne, un régiment de cavalerie et une +section d'artillerie attelée; total: 3,000 hommes de garnison. Cette +ville représente à peu près, par son étendue, l'un des arrondissements +pris pour unité de résistance militaire dans une capitale. La mairie, à +l'extrémité opposée de la citadelle, n'est pas centrale. + +La section d'artillerie, la compagnie hors rang, les malingres, les +cuisiniers et une compagnie du centre du régiment caserné au château +garderont ce réduit. + +Un bataillon de ligne, le bataillon de garde nationale du quartier et +l'escadron de garde nationale formeront réserve générale, dans un +établissement central, le plus rapproché de l'hôtel-de-ville. + +Plusieurs détachements composés d'un demi-bataillon de ligne et du +bataillon de garde nationale du quartier, s'établiront, chacun, dans un +bâtiment convenable, de manière à former, autour du quartier général, +une circonférence de 5 à 6 centres d'action espacés entre eux de 300 à +400m et d'autant du quartier général. La mairie sera un de ces centres +d'action. + +Le régiment de cavalerie, les chevaux sellés, restera dans sa caserne: +il enverra des patrouilles, dans les quartiers environnants les plus +ouverts, et jusqu'aux centres voisins; des piquets extérieurs +d'observation surveilleront les populations urbaines remuantes. + +Un demi-bataillon de ligne et un demi-bataillon de garde nationale +occuperont une position intermédiaire de nature à assurer la +communication avec le château. + +Chaque centre d'action fait garder les portes ou le débarcadère du +chemin de fer, à sa proximité, par des détachements convenables. + + * * * * * + +173. Supposons une grande capitale d'un million d'âmes et de 3,300 +hectares de superficie: elle a une garde urbaine, 42 bataillons de garde +nationale et 14 pelotons à cheval; 80 bataillons, 32 escadrons, 7 +batteries, 8 compagnies du génie peuvent y être réunis facilement. + +Il y aura 4 divisions militaires, dont une au quartier général; 18 +subdivisions militaires, dont 14 _intrà muros_, correspondantes aux 14 +mairies. + +Sauf l'artillerie, en majeure partie réunie au quartier militaire, +celui-ci aura à peu près le double de troupes des autres divisions. + +Sur les 80 positions tertiaires à occuper autour des quartiers généraux +divisionnaires, 50 au plus, seraient simultanément nécessaires, l'émeute +ne s'étendant jamais partout également: parmi ces dernières, les deux +tiers, mairies ou casernes, seront déjà suffisamment gardés par les +rassemblements obligés des gardes nationaux ou par les petits dépôts des +corps: tout au plus peuvent-elles compter pour moitié, quant aux +garnisons nécessaires. + +Il n'y aurait donc réellement que quarante détachements à fournir +simultanément, par un peu plus du quart des forces subdivisionnaires. + +Les troupes seraient rendues sur leur position de combat: savoir, celles +des subdivisions _intrà muros_, deux heures après le départ des ordres; +celles des subdivisions _extrà muros_ et des réserves divisionnaires +trois heures après ce départ des ordres; la majeure partie de la +réserve générale trois à six heures en suite des ordres donnés. + +6 à 18 heures après l'expédition dus ordres, il pourrait arriver, par +les voies de fer, de terre ou d'eau, des garnisons voisines, un renfort +d'un septième de troupes, surtout en cavalerie. + +24 à 36 heures après l'expédition des ordres, il arriverait peut-être +des divisions voisines, par la voie de fer ou en poste, principalement +en infanterie et en artillerie ou en sapeurs, un renfort aussi +important. + +Ces secours non indispensables rendraient le succès encore plus assuré. + +174. Beaucoup de cas peuvent être ramenés aux quatre suppositions qui +viennent d'être faites: et le système général de défense, précédemment +exposé, se plie également à chacun d'eux. + + + + +CHAPITRE V. + +Dispositions de détail. + + + + +§ Ier. + +ÉTABLISSEMENT SUR LES POSITIONS DE COMBAT. + + +175. Ce chapitre est le développement indispensable de celui qui +précède: on y expose les détails pratiques d'exécution. + +À l'aide de quelques répétitions nécessaires, puisqu'elles ne portent +que sur les principes les plus incontestables, les plus importants, on a +pu présenter l'ensemble de toutes les mesures pratiques de répression, +indépendamment du plan général de défense précédemment exposé et comme +une autre solution moins générale, moins théorique, moins absolue du +problème qui nous occupe. + +Mais, cette fois encore, ne l'oublions pas, la principale condition du +problème sera de rendre toute lutte impossible à la révolte, afin du +mieux éviter l'effusion du sang et les autres calamités qui en résultent +pour tous. + + * * * * * + +176. Contre une émeute sérieuse, qui veut faire une révolution, il faut +occuper plus d'un point; les rebelles libres, ou soutenus de tous les +indifférents et peureux, y bloqueraient la garnison. + +Si, au contraire, on occupe toute la ville uniformément, on n'est fort +nulle part; les troupes disséminées agissent sans ensemble, leurs +communications sont interceptées; chaque corps bloqué est livré à ses +propres forces et impressions; la situation est moins bonne. + +Il faut choisir un _quartier militaire_ renfermant le centre du +Gouvernement, les ministères, la poste, les télégraphes, les chambres, +les messageries, la manutention, l'arsenal et les principales +administrations: de cette position, on doit pouvoir dominer le reste de +la cité, séparer les unes des autres les différentes parties de ville en +insurrection, communiquer directement avec l'extérieur, isoler les +quartiers extérieurs abandonnés ou révoltés. + +177. Le rassemblement des gardes nationaux se fera aux mairies: les +premiers réunis, ou un peloton d'élite, envoyé par la troupe dès qu'elle +sera arrivée, parcourra tambour battant les rues deux fois de suite: une +première fois pour appeler aux armes, une seconde pour rallier. + +Aussitôt, un signe général, jusque-là inconnu, sera délivré ou assigné à +chaque garde national: le peloton de la ligne retournera à son +bataillon. + +178. Chaque corps, avant départir, laissera dans sa caserne, sous les +ordres d'un officier, 25 à 30 hommes renforcés par autant de gardes +nationaux du quartier, pour défendre l'édifice, empêcher le pillage des +armes: celles-ci seront démontées et incomplètes. + +On occupera un bâtiment en face de la porte de la caserne, surtout si +celle-ci n'a pas de cour. + +170. Les bataillons, formés sur deux rangs, seront divisés en pelotons +de 40 à 50 hommes, sous les ordres de deux officiers, de manière à ce +que les soldats restent, autant que possible, avec leurs chefs +habituels: ordinairement il y aura 10 pelotons, dont 4 d'élite par +bataillon. + +180. Dès que les troupes arriveront dans un quartier en pleine révolte, +on y prendra position. + +Elles seront précédées et suivies, à 50 pas, de deux files de 7 à 8 +tirailleurs sur un rang, sous les ordres d'un officier. + +Les divisions, en colonne par section, prendront entre elles 50 pas de +distance, tambours et clairons dans les intervalles. + +181. Lorsqu'une compagnie marchera isolément, la première section en +tirailleurs à droite et à gauche, pour faire fermer les fenêtres et +tirer à tout ce qui s'y montre armé, éclairera la 2e suivant à 60 pas en +arrière. + + * * * * * + +182. Parvenu au premier embranchement de rue voisin de la position, le +bataillon sera arrêté à l'abri du feu des insurgés; chaque division +surveillant provisoirement le carrefour près duquel elle se trouve et +assurant les derrières de la précédente. + +Le premier peloton de fusiliers occupera les maisons d'angle du premier +carrefour. + +L'embranchement suivant à 50 ou 80 pas de distance, plus ou moins, de +manière à ne laisser aucune partie de rue non observée, recevra le 2e +peloton, protégé s'il est nécessaire, pendant sa marche, par le feu du +1er. + +On placera de la même manière le 3e et, s'il y a lieu, le 4e peloton de +fusiliers. + +183. L'état-major et les 4 pelotons d'élite de réserve occuperont, au +centre des pelotons déjà placés, un ou deux bâtiments contigus ou +vis-à -vis l'un de l'autre, spacieux, susceptibles d'une bonne défense et +à débouchés faciles. + +184. Les compagnies du centre, non encore employées, prendront position +aux carrefours de droite et de gauche, dans les rues littorales, +vis-à -vis de cette position centrale. + +185. Chaque poste particulier aura, au plus, deux factionnaires dans la +rue: une des fenêtres, par maison occupée, sera constamment ouverte la +nuit, sans lumière dans la chambre, et garnie de deux factionnaires. + +De jour, les hommes se montreront aux fenêtres. + +La grande porte du bâtiment occupé par la réserve sera ouverte, afin que +les forces de celle-ci soient vues et qu'elles puissent déboucher +immédiatement. + +Les boutiques des maisons occupées resteront fermées. + + * * * * * + +186. Chaque détachement s'établira d'abord militairement. + +1° Des feux de flancs plongeants, et des feux de revers renforceront +l'enceinte occupée, au point de la rendre inexpugnable, même par des +forces considérables, et de manière à ce que la majeure partie du +détachement puisse agir au dehors, selon les circonstances. + +2° Des positions extérieures seront prises pour laisser, entre elles et +le poste principal de chaque détachement, les défilés d'où celui-ci +pourrait être plus facilement bloqué. + +3° Les maisons, qui battent ou commandent la communication du poste +principal avec les avancées, seront occupées ainsi que celles qui +domineraient la porte. + +4° Celui de ces détachements, qui sera au milieu d'un quartier populeux +et resserré, établira le gros de ses forces aussi à proximité que +possible d'un arrondissement ouvert et tranquille, se bornant à +soutenir, par des échelons plus ou moins forts, une avancée au centre +même de l'insurrection. + +187. Un peloton de la réserve du bataillon, allant se faire reconnaître +aux différents postes occupés, ou lier communication avec les bataillons +voisins, sera constamment dehors; il arrêtera, désarmera les insurgés et +ralliera les gardes nationaux en retard. + +La patrouille faite sera recommencée immédiatement par le même peloton +qui, après la seconde, tournée, devra être remplacé par un autre. Tous +les soldats au repos conserveront la giberne et le sabre. + +188. De cette manière, et tant qu'il n'y aura pas de lutte sérieuse, +chaque homme pourra se reposer trois et quatre heures de suite; moins du +quart du bataillon veillera sous les armes. + +La troupe, abritée et bien nourrie, résistera facilement à une émeute de +plusieurs jours; elle occupera, à portée des chefs, les positions +dominantes, sous la protection de la réserve; le bataillon entier pourra +être réuni facilement pour un mouvement quelconque. + +189. Les 5 et 6 juin 1832, un bataillon occupa, conformément à ces +principes, la grande poste et le quartier environnant. + +Les rebelles avaient intérêt à bloquer cet établissement, afin de +tromper la province par l'absence des courriers ou l'envoi de fausses +nouvelles; il leur suffisait, pour parvenir à ce but, de faire des +barricades tout autour, sans même qu'il fût nécessaire de les défendre. + +De ce centre d'action, d'incessantes patrouilles rayonnèrent au delà des +petits postes extérieurs, jusqu'au Carrousel, les Halles, la Banque, les +Petits-Pères; elles rallièrent les gardes nationaux et empêchèrent +l'insurrection de s'établir dans ce quartier; elles assurèrent +l'approvisionnement régulier du bataillon en vivres pris chez les +fournisseurs voisins et en munitions: la soupe fut régulièrement faite +dans l'hôtel même de la poste. + +190. Un bataillon, posté connue il a été dit plus haut, tiendra un +espace circulaire de 2 à 300m de diamètre, dans les lieux importants +duquel aucun homme armé ne pourra se montrer sans être fusillé de +plusieurs points. + +Un second bataillon, dont la réserve sera à 5, ou 600m de celle du +précédent, maintiendra un autre quartier hostile; il sera impossible aux +insurgés de faire un établissement sérieux, et même de se grouper, entre +eus deux centres d'action constamment liés par des patrouilles. + +191. Le 11 et le 12 mai 1839, deux bataillons occupèrent ainsi les +quartiers Saint-Méry, du marché des Innocents, du Châtelet et du +Quai-aux-Fleurs, de manière à y rendre impossible tout désordre, +nonobstant le nombre et la nature des masses de curieux ou autres +individus venus de tous les points de Paris. + +Un bataillon eut sa réserve dans l'église Saint-Méry, l'autre sur la +place du Châtelet, à la chambre des notaires. + +192. La partie de la ville à occuper sera maintenue par des bataillons +ainsi postés, dans les quartiers les plus difficiles et les plus +rétrécis, mais à portée des grandes communications et des lieux ouverts. + + +Ces bataillons feront réseau en avant de l'espace militaire qui renferme +le centre du Gouvernement, les Chambres, les ministères, les principales +administrations, la manutention des vivres, les télégraphes. + +Liés entre eux et avec l'état-major général, ils agiront sur un rayon +proportionné à leur force, et offriront aux gardes nationaux ou aux +autorités, dans ces espèces de citadelles, des centres d'action et de +réunion. On triomphera bientôt, ainsi, d'une insurrection débordée de +toutes parts. + + * * * * * + +193. Les îles qui commandent les divers ponts, les débouchés des places, +les étranglements et passages, rampes, escaliers, en travers des +vieilles enceintes ou escarpements, seront gardés et défendus comme +postes détachés, de manière à ce qu'on puisse couper les communications +aux insurgés et conserver celles-ci pour la troupe. + +D'autres bataillons, espacés comme il vient d'être dit, rattacheront les +faubourgs et quartiers à maintenir, les citadelles ou postes extérieurs +à conserver. + +194. Les troupes de ligne seront à peu près réparties de la manière +suivante: + +1° 6/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes pour former le réseau; + +2° 2/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes à l'extérieur; + +3° 2/10 de toutes les armes comme réserve générale au centre du quartier +militaire. + +195. La garde nationale s'établira dans les mairies et places +environnantes; elle pourra garder des carrefours voisins de ceux occupés +par la ligne, détacher des compagnies auprès des réserves des +bataillons, et des bataillons entiers auprès de la réserve générale. + +196. On interceptera, à l'aide des 2/10 de l'infanterie et des 4/10 des +autres armes, les communications de l'insurrection avec le dehors: + +1° En occupant ou bouchant les différentes portes, si la ville a une +enceinte; + +2° En plaçant des bataillons ou demi-bataillons dans trois ou quatre +positions extérieures commandant les principaux obstacles ou issues, +chemins, ponts, rivières, canaux, et communiquant directement avec le +quartier militaire; + +3° Des piquets de cavalerie battent les environs, interceptent les +nouvelles, dispersent les rassemblements, gardent les défilés extérieurs +et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville. + +197. Les gardes de la manutention, des télégraphes, de l'arsenal, de la +banque, des postes et même des messageries ou autres administrations +rentreront, sur l'avis des agents de police, dans ces établissements; +elles s'y barricaderont et s'y défendront; la porte du corps-de-garde +sera fermée s'il est extérieur. + +Si, nonobstant les concours de la garde nationale, la conservation de +ces postes exigeait un trop grand déploiement de forces, il faudrait, +autant que possible, avant de les évacuer, transporter dans le quartier +militaire, ou, au moins détruire, tout ce qui pourrait favoriser la +révolte: bateaux, voitures, poudres, moyens de transport et de +correspondance. + +Les gardes qui, par leur faiblesse, ne pourraient résister, se +replieraient, à l'avertissement des agents de sûreté, sur d'autres +postes indiqués. + +198. Suivant la force de la garnison et les dispositions de la milice +citoyenne, l'on occupera, sur quelques points, les dépôts de grains et +de farines, les maisons de boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les +imprimeries, les caisses publiques et particulières, les églises ou +clochers d'où l'on pourrait sonner le tocsin ou faire des signaux, ainsi +que les bâtiments qui protégent le débouché sur les places et en dehors +des casernes. + +Mais on évitera toujours de disséminer la troupe, de l'engager +légèrement sans les appuis et moyens nécessaires, sur des points trop +éloignés communiquant difficilement entre eux ou avec la réserve. + +199. On fera provision, dans le réduit de chaque bataillon et dans les +mairies, de vivres, munitions, cordes, haches, leviers, échelles, petits +pétards de 5 à 6 livres de poudre, mantelets, pompes à incendie, +chariots légers à un cheval, béliers en bois, serpes, scies, pelles, +pioches, gros marteaux et tenailles de trois pieds de long. + +200. Dans les principaux centres de résistance, existent des tonneaux à +lancer, soit des grenades jusqu'à 200m de distance; soit des carcasses +enflammées ou de mitraille. + +Ces tonneaux portatifs sont traînés et établis sur de petits traîneaux +roulants: deux hommes suffisent pour les servir, soit contre une +barricade, soit contre un rassemblement à disperser. + +201. Les mantelets avec canonnières auront deux ou trois petites roues, +deux manches et des montants de 4 à 5 pieds de haut, 3 à 4 de large: +ils seront surmontés d'une pareille construction en planches légères, à +l'épreuve de la balle. + +Plusieurs soldats, marchant de front, en poussent chacun un devant eux; +ils le renversent contre la barricade et escaladent celle-ci. + +202. Chaque bataillon fera cuire du pain chez les boulangers voisins; on +fera la soupe dans plusieurs des locaux occupés. + +Des escortes régulières iront chercher les vivres, soit à la +manutention, soit au quartier, si ceux-ci sont peu éloignés. + +Dans le dernier cas, chaque compagnie, avec armes et bagages, pourra, à +son tour, aller prendre ses repas à la caserne: elle servira de +patrouille à l'aller et au retour. + +On profitera des patrouilles, dirigées vers les dépôts les plus voisins, +pour augmenter l'approvisionnement en cartouches. + +203. Toutes ces dispositions prises, et autant que possible de manière à +ce que les commandements militaires, le casernement des troupes, qui en +dépendent, aient les mêmes circonscriptions que les mairies et que les +légions de garde nationale, ainsi que nous l'avons expliqué dans le +chapitre 3, les opérations ultérieures auront lieu conformément aux +principes suivants. + + + + +§ II. + +OPÉRATIONS ULTÉRIEURES. + + +204. De deux on trois centres de bataillon, on marche au foyer même de +l'insurrection, s'il est extérieur, avec des troupes de la réserve; on +le cerne, on s'emparant au fur et à mesure des bâtiments convenables, +surtout des édifices publics; on y rallie la garde nationale des +environs. + +On avance toujours ainsi, en resserrant et isolant les rebelles de +l'intérieur et de l'extérieur, mais de manière à pouvoir se rapprocher +du gros de la garnison, en cas d'échec. + +205. Si, au centre même de l'insurrection, est un bâtiment ou groupe de +bâtiments important, facile à défendre, et bien approvisionné, il faut y +jeter quelques compagnies, même un bataillon bien commandé. + +Ce détachement facilitera les attaques, en tournant une partie des +barricades et positions ennemies; il contiendra le quartier et en +ralliera les gardes nationales; on communiquera, avec ce centre +d'action, par quelques positions intermédiaires, par des patrouilles, +ou, au moins, par des signaux. + + * * * * * + +206. Si une grande rue, promenade ou place, est au milieu des parties +insurgées, on fera tous ses efforts pour y arriver par plusieurs +directions. + +On occupera fortement tous les bâtiments qui les flanquent, et ceux aux +angles des rues aboutissantes; on délogera les rebelles de toutes les +maisons qui y ont vue, afin que l'artillerie soit libre d'agir. + +Plusieurs attaques tentées de cette place d'armes et de ces rues +aboutissantes, dont deux fausses sur les ailes et les flancs de +l'ennemi, une ou deux véritables sur le centre, doivent, si elles ont +été bien préparées, forcer les positions des insurgés. + +207. S'il y a difficulté de pénétrer dans les lieux rétrécis qu'occupent +les rebelles, on les attire par une retraite simulée sur un terrain +ouvert, battu de feux croisés d'artillerie et d'infanterie; on les +cerne, on les attaque. + +208. Partout où l'on s’étend, il faut s'emparer des défiles qui divisent +l'insurrection ou qui l'isolent de l'extérieur et des autres quartiers. + +Si on ne peut garder ces passages, et s'ils sont inutiles à l'attaque, +on les coupe, on les barricade. + +Il faut aussi s'assurer des défilés ou positions qui commandent les +communications des différentes colonnes entre elles, ou avec les points +occupés en arrière. + + * * * * * + +209. On marche, dans toutes ces opérations, par divisions à grandes +distances, comme nous l'avons déjà expliqué, un peu de cavalerie +soutenant l'infanterie, les flancs éclairés. + +Une réserve intermédiaire est laissée entre le réduit ou point de +départ. + +Sur les flancs, des petits corps de garde bien établis empêchent qu'on +ne soit tourné. + +Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle, canal, rivière, muraille, +on n'aura qu'un flanc à couvrir. + +210. Vu la difficulté du feu oblique à droite, surtout par une fenêtre +élevée et sans se découvrir, une colonne suivant une rue non tortueuse, +n'a guère à craindre que les feux à droite: elle évitera le plus souvent +la fusillade des maisons en longeant le pied des bâtiments du côté droit +de la rue. + +Pour le même motif elle peut, en faisant occuper, par les derrières, les +maisons du rang gauche de la rue, ordinairement peu garnies, assurer sa +marche. + +Ces principes résultent des observations faites, en juin 1848, par le +génie militaire, à l'attaque au delà du canal Saint-Martin. + + * * * * * + +211. On s'étend le plus possible aux environs des rues par lesquelles ou +près desquelles on a pénétré; ou occupe de distance en distance, +principalement aux carrefours, deux bâtiments solides, élevés et +vis-à -vis l'un de l'autre. + +À mesure qu'on avance, il faut laisser à chaque attaque, de cent pas en +cent pas, dans des jardins, sur les places, en arrière des clôtures ou +barricades, des petites réserves de cavalerie, autant que possible +abritées contre le feu des positions non forcées, et ayant des +communications libres. + +En dehors ou dans les parties enlevées, les lieux et bâtiments, d'où +l'on peut plonger à revers sur les défenseurs des enclos ou sur les +positions non encore prises, sont occupées. + +212. On attaque chaque poste, sur plusieurs têtes de colonnes, par +différente rues, de côté, de front, en queue; la cavalerie est +échelonnée sur les flancs pour protéger ou pour prévenir les +contre-attaques en tête, en queue, de côté. + +Les positions enlevées et utiles sont fortifiées; les autres démolies, +si elles peuvent favoriser les rebelles; on occupe les clochers, maisons +et points extérieurs dominants. + +Les postes que l'on ne peut forcer sont bloqués, en garnissant les +bâtiments extérieurs qui les commandent. + +213. Ce genre d'attaque suppose qu'il y ait peu d'obstacles matériels à +franchir; ou que l'on veuille finir vite, coûte que coûte, soit pour +disperser une insurrection naissante qui peut grossir; soit pour joindre +un corps bloqué et sur le point de faiblir. + +Il est en effet des circonstances où, vu la fatigue et +l'affaiblissement des insurgés, la faiblesse de leurs positions, la +nécessité de hâter la conclusion ou, au moins de nettoyer un quartier, +et de parvenir, soit à une troupe bloquée qui n'a plus ni vivres, ni +munitions, soit à une position importante, où l'émeute, avec le temps, +pourrait solidement s'établir, il faut lancer une colonne d'attaque, à +travers le dédale des rues, et enlever plusieurs positions successives +de vive force. + + + + +§ III. + +DÉFENSE PLUS RÉGULIÈRE. + + +214. Ces cas exceptés, il vaut mieux avancer pied à pied, ne faire un +pas qu'autant que l'on s'est bien établi en arrière; gagner le long des +murailles et maisons pour se soustraire à l'effet des feux; au besoin +cheminer par l'intérieur des bâtiments, et même par les toits. + +Rassurée par le nombre surabondant des regrettables moyens de défense +qui vont être extraits de l'_Officier d'infanterie en campagne_, la +répression n'oubliera pas un seul instant quels sont les hommes égarés à +combattre; elle règlera, avec le calme et toute la modération possible, +l'énergie de son action sur l'impérieuse nécessité ou sur le plus ou +moins de violence de la révolte; choisissant toujours, de préférence, +les voies les moins calamiteuses, elle n'adoptera les mesures extrêmes +que dans les cas les plus désespérés. + +215. Ne pas marcher à une enceinte ultérieure que tous les postes +voisins de droite et de gauche, en avant, à hauteur, et en arrière de la +précédente, ne soient enlevés, occupés; les passages en travers élargis; +on ouvre des communications latérales; les coupures dominées sont +enlevées ou masquées à l'aide de troupes et de contre-barricades; les +masses d'ennemis éloignées à coups du fusil. + +On établit de larges communications en arrière, et entre les attaques, à +mesure que l'on avance on s'assure des voies transversales, pour que les +colonnes constamment liées puissent s'entre-secourir dans les grandes +rues. + +La cavalerie ne doit dépasser l'infanterie, et poursuivre les ennemis en +retraite, qu'autant que cette infanterie s'est emparée de toutes les +maisons dominantes ou occupées par l'émeute. + +216. Chaque attaque, précédée à 50 pas de deux rangs de 5 à 6 +tirailleurs, marchera par petites colonnes du front d'une section ou +d'une demi-section, de la force d'une à deux compagnies espacées de 50 à +100 mètres, les tambours dans les intervalles. + +Cette formation a plusieurs avantages; + +La troupe n'est pas entassée inutilement; ses diverses fractions peuvent +agir, selon les circonstances, sous la direction d'officiers vigoureux. + +On augmente ainsi les réserves, qui ne sont pas toutes sous le feu de +l'ennemi; ces petites colonnes se protègent les unes les autres, +empêchant que, des croisées ou des rues en arrière, on ne puisse prendre +à dos les subdivisions les plus avancées. + +Les dernières colonnes soutiennent les premières, prennent à droite ou à +gauche pour tourner les obstacles qui arrêtent la tête. + +Cette tactique fut employée par le général de division Roguet, d'après +les ordres de Napoléon, pour enlever le village de Ligny, le 16 juin +1815, avec 2 bataillons de vieille garde, marchant par division à 100 +mètres de distance. + +Elle convient d'autant plus, quand la solidité déjà éprouvée d'une +troupe permet de multiplier ainsi les commandements particuliers, et les +détachements si important, si délicats en pareilles circonstances. + +217. On borde, aussi près et aussi à couvert que possible, un obstacle +intérieur défendu; on occupe surtout les maisons extérieures qui le +dominent; on le fait évacuer à coups de fusil, avant d'essayer de le +franchir; et toujours on passe sur plusieurs points à la fois. + +On s'établit solidement au delà ; on y ouvre des brèches larges et +nombreuses, sous le commandement des positions occupées. + +Si l'obstacle n'est pas défendu, il faut le franchir et s'établir +lestement de l'autre côté. + + * * * * * + +218. Se pas s'aventurer en trop grand nombre dans une place ou enceinte +battue de feux; établir des tirailleurs dans les premières maisons ou +lieux élevés voisins; occuper les deux bâtiments d'angle de la place. + +S'étendre successivement pour protéger le débouché de la colonne, sous +leur appui, soit par l'intérieur des maisons; soit extérieurement, en +faisant contre-battre les tirailleurs opposés. + +La tête de la colonne s'établit dans les bâtiments qui enfilent, barrent +ou commandent les défilés voisins. + +219. Il sera possible quelquefois d'exciter la présomption d'ennemis peu +habiles, de les engager par une fuite simulée, mais lente, à déboucher +en force de la place: on fera volte-face, auprès d'obstacles à l'abri +desquels des réserves masquées déboucheront. + +L'infanterie chargera dans le milieu, la cavalerie coupera la retraite +sur les flancs; n'ayant plus à craindre le feu des maisons, on y entrera +pêle mêle avec l'ennemi, avant qu'il puisse s'y mettre en état de +défense. + + * * * * * + +220. Les barricades et maisons attenantes sont les clefs de toutes les +positions: + +Leur attaque sera d'autant plus lente et meurtrière qu'on négligera +davantage les moyens tournants. + +Il faut éviter de trop disséminer, sous le feu de ces positions, des +troupes fatiguées. + +221. Si la coupure est mal établie ou mal défendue, un seul peloton +précédé de la 1re section de tirailleurs, l'enlèvera sans aucune +opération préliminaire. + +222. Deux divisions suffisent pour prendre la plus forte barricade; +l'attaque est conduite pied à pied sur les flancs de la position, de +manière à assurer le succès sans effusion inutile de sang. + +Elles arriveront par une rue latérale et s'arrêteront, en arrière du +retour de rue le plus voisin, à l'abri des feux de la coupure. + +Une compagnie prendra position dans les maisons du 1er carrefour; elle +dirigera son feu, des étages élevés, contre la barricade et les +bâtiments qui la protègent; au besoin, une section, sous l'appui de ce +feu, occupera un bâtiment plus rapproché, d'où elle remplira mieux ce +but. + +Deux autres compagnies ou sections s'établiront de même, aux deux +carrefours voisins, dans les rues latérales de droite et de gauche pour +menacer par des feux, ou par une attaque, soit le long des maisons, soit +dans la rue, les flancs ou les derrières du la coupure. + +Il suffira, dès-lors, de marcher à celle-ci, avec quelques hommes, pour +l'enlever. + +223. Si l'on ne peut tourner ainsi la traverse, les deux sections d'une +même compagnie, munies de pétards, de mantelets, de leviers ou de +haches, s'en rapprocheront alternativement de 50 à 100 mètres; chaque +section, sous la protection de celle restée en position dans un étage +supérieur en arrière, avancera pour occuper chaque fois un bâtiment +plus rapproché. + +Après un ou deux mouvements pareils, on plongera de près sur la +barricade et sur les fenêtres qui la flanquent: l'attaque sera facile; +deux pelotons suffiront pour cette opération. + +Les colonnes latérales détachent quelques hommes résolus vers celle du +centre, et celle-ci vers les autres, par les jardins ou maisons, pour +prendre ou plonger à dos les barricades. + +224. Huit à dix coups de canon suffisent pour renverser une barricade. + +Souvent on tire, contre une pareille position, 400 à 800 coups de fusil. + +1/20 des insurgés qui la défendent sont frappés; ils ont 4 à 8 morts; 15 +à 30 blessés. + +225. Si l'on préférait atteindre le but moins vite, sans grande effusion +de sang, on arriverait par l'intérieur des cours ou des maisons, en +escaladant les murs de clôture, en perçant ceux de refend au-dessus et +derrière la position à enlever: on occuperait les toits. + +226. On ne doit pas dépasser une barricade avant de s'être rendu maître +des maisons attenantes; il faut exécuter avec prudence le passage du +défilé en avant, et faire élargir aussitôt le chemin pour la cavalerie +qui ne viendra qu'ensuite. + +227. Alors cette arme, soit contre les retours offensifs mal appuyés, +soit contre les groupes qui tentent de se reformer, agit par petites +troupes dans les rues, sous la protection de l'infanterie logée aux +fenêtres: Elle se replie au besoin en arrière de ces maisons occupées; +elle charge, en tête et en flanc, les ennemis déjà repoussés par le feu +des bâtiments garnis de fusiliers: mais elle doit éviter de gêner +l'action de ces derniers comme le fit, le 13 mai 1839, un escadron de +cavalerie qui obstrua longtemps la rue Saint-Merry dont les fenêtres +étaient garnies de fantassins. + + * * * * * + +228. Les longues rues seront déblayées à coups de canon, en +s'établissant toujours un peu en arrière de leurs coudes, si tout autre +moyen est insuffisant; les maisons qui flanquent les barricades seront +battues en brèche ou incendiées avec des obus, ce qui ne les fera +peut-être pas évacuer. + +229. On attaque ces maisons à dos, en se glissant derrière, et les +enveloppant si elles sont isolées. + +On occupera les bâtiments les plus voisins dans le cas contraire, afin +de l'emporter par un plus grand feu. + +Les meilleurs tireurs seront embusqués dans les greniers, sur les toits, +derrière les cheminées; ils tireront à tout homme armé qui se montrera, +et contraindront l'ennemi à laisser le champ libre. + +230. On pénètre, d'une maison dans une autre attenante, par tous les +étages à la fois, par la cave, le grenier, le toit ou la terrasse. + +À chacun de ces étages, on perce des créneaux dans le mur de refend, on +les garnit de fusiliers; sous la protection de ceux-ci, on fait ensuite +des trous plus gros pour le passage des hommes. + +231. Si l'on ne peut ainsi s'emparer d'une maison contiguë, et si +l'importance de la position, les circonstances les plus impérieuses, les +plus désespérées, l'exigent, on y met le feu, ou on brûle le bâtiment +qui est à côté. + +Dos soldats délogent les tireurs qui sont aux fenêtres ou sur les toits, +et ceux qui veulent éteindre un incendie, dernier et regrettable moyen +de salut. + +232. Chaque bâtiment principal enlevé sera gardé et fortifié sans perdre +de temps. + +On occupera, par autant d'escouades, une maison en face de chacune de +ses portes. + +Si la position est nuisible à la troupe, elle sera ouverte et démolie du +côté opposé. + +233. Le pétard, pour faire sauter les portes, est une boîte en tôle, ou +un sac goudronné, rempli de 4 à 5 livres de poudre; au marteau de la +porte il y a un Å“il à mèche. + +L'homme qui a mis le feu, sous la protection de quelques tirailleurs, ou +en se glissant de nuit et le long des maisons, s'abrite dans une allée +voisine, du même côté, pendant l'explosion. + + * * * * * + +234. L'attaque du réduit, ordinairement la dernière et la plus sérieuse +des opérations successives contre une cité étrangère, a beaucoup moins +d'importance et présente peu de difficultés dans le cas qui doit plus +nous occuper. + +Car une insurrection cernée et resserrée dans son dernier réduit, à +l'intérieur d'une ville, se disperse bientôt, lors même que l'on +voudrait l'en empêcher, ce que l'on se garde bien de faire; alors +chaque insurgé s'échappe le plus souvent inconnu et insaisissable, à +travers les positions de la troupe dont le cercle, nonobstant toutes les +précautions prises, a toujours quelques solutions de continuité. + +Bienheureux la ville et le Gouvernement qui voient ainsi, après de +lugubres journées, l'ordre renaître et l'effusion du sang s'arrêter. + +En récapitulant toutes les cruelles nécessités de la répression, les +malheurs, les victimes, les ruines que cause immédiatement l'émeute, +alors même qu'elle est réprimée, on ne saurait trop flétrir les +coupables excès d'une anarchie fratricide, et désirer la prompte +guérison de cette monomanie furieuse du temps actuel. + +L'humanité lasse d'une civilisation si féconde en chefs-d'Å“uvres divers, +en inventions puissantes et utiles, en hommes illustres, voudrait-t-elle +rétrograder vers des époques d'une barbarie telle, qu'à peine les +annales des temps les plus calamiteux en donnent l'idée. + +Quelle époque que celle où il faut s'occuper de pareilles théories: où +la défense sanglante du foyer domestique, lui-même, par les moyens les +plus désespérés, peut devenir le sujet d'étude journalier et trop +souvent applicable du citoyen, menacé dans le produit de ses labeurs, +dans sa sûreté, et dans ses affections les plus douces, les plus +sacrées. + +Félicitons-nous d'avoir pu échapper à de tels malheurs, et plaignons les +peuples qui auraient encore à traverser d'aussi dures épreuves; +plaignons-les surtout de n'avoir pas su les conjurer. + + + + +CHAPITRE VI. + +_Cas particuliers._ + + + + +§ Ier. + +DIVERS CAS D'ÉMEUTE. + + +235. Les principes précédemment exposés doivent subir d'importantes +modifications, selon le caractère de l'émeute à comprimer et les +circonstances au milieu desquelles celle-ci éclate. + +Ces circonstances dépendent de cinq éléments principaux: + +1° État moral et politique; + +2° Esprit des populations intérieures et extérieures; + +3° La force publique; + +4° Nature de la ville; + +5° Résidence du chef de l’État au moment de l'émeute. + + * * * * * + +236. L'état moral et la politique dominent tout: si les esprits sont +agités et mécontents; si l'opposition est dans toutes les têtes, la +patience nulle part; si les affaires souffrent; si les ambitions depuis +longtemps sont surexcitées et les esprits habitués aux changements; si +des puissances voisines, gênées dans leur politique ambitieuse, désirent +la chute du Gouvernement; si une classe importante est hostile à ce +Pouvoir, une seule étincelle déterminera l'explosion pour laquelle tout +est préparé. + +Peu d'hommes décidés à tout, et depuis longtemps unis dans les mêmes +desseins, seraient en effet une force redoutable, vis à vis d'une +société divisée ou sans énergie, sans confiance en elle-même, et qui, +n'ayant qu'indifférence, doute ou esprit d'opposition, ne présenterait +nulle part, au milieu d'une tourmente sérieuse, un point d'appui réel à +l'autorité depuis longtemps affaiblie. + +Le pouvoir le plus nécessaire au pays, le plus régulier, et en apparence +le plus fort, pourra s'affaisser tout à coup, au milieu de l'abandon +général. + +Heureux si, alors, une résolution vigoureuse, prise à propos, lui permet +d'attendre, à la tête de l'armée, que cette surexcitation, que ces +erreurs aient fait leur temps. + +237. Si le Gouvernement, disposant d'une troupe suffisante, a pour lui +l'opinion, tant dans la capitale qu'au dehors; si, rassuré contre une +révolution, il ne peut redouter qu'une simple émeute excitée par un +parti sans racines, il protégera l'ordre et les propriétés partout où +ils seront menacés. + +Il pourra, alors, disséminer ses forces et les laisser à la disposition +des agents civils que cette affaire regardera particulièrement. + +Mais il faut éviter que ces sortes de troubles se renouvellent et +laissent descendre l'agitation jusque dans les dernières profondeurs de +la société; éviter aussi que la troupe y soit employée d'une manière +indécise et compromettante, et que l'anarchie y fasse parade de ses +moyens: ce qui affaiblirait, à la longue, le moral du parti de l'ordre +et élèverait celui des factieux, pour des circonstances plus graves. + +L'anarchie aveuglée n'apprécie jamais bien ses forces et ses ressources +relatives: elle compte tous les mécontents, tous les curieux pour ses +adhérents: au premier coup de fusil ceux-ci se retirent: il ne reste +plus que quelques groupes compromis dont les chefs prennent leurs +sûretés, et alors une moitié se défie de l'autre: il ne faut croire ni à +toutes ses espérances, ni à la sécurité que le défaut de ses forces +réelles inspirerait. + +238. Si l'insurrection préparée, soit dans un faubourg, soit à la +campagne, est tout a fait étrangère et extérieure à la ville, où elle +veut agir dans une circonstance donnée, le mieux sera de lui barrer le +chemin, de l'isoler, soit en gardant les issues de l'enceinte; soit en +occupant le débouché des principaux faubourgs et une forte position +centrale intérieure, sur laquelle on convergera, en cas de trouble; soit +en prenant une position intermédiaire extérieure d'observation avec de +la cavalerie, sur la direction des populations agitées. + +À l'entrée ou à l'intérieur de la ville, et même dans les communes +environnantes suspectes, on arrête les meneurs, mais de manière à ne pas +déterminer une explosion. + +Dans ce cas, il faut se borner à repousser le désordre, éviter d'aller +le chercher dans son centre; de l'exciter, de lui fournir un prétexte; +d'appeler aux armes et de forcer, pour ainsi dire, à s'ameuter tous les +habitants des communes mécontentes, soit par des dispositions militaires +qui ne seraient pas indispensables, soit par des motifs de +mécontentement donnés aux approches des jours de fête, de marché ou de +réunion; on a soin de ne pas rallumer d'anciens dissentiments, par +l'emploi de gardes nationales étrangères à la localité. + +239. Éviter, surtout, d'attaquer ouvertement, de retenir dans une lutte +des insurgés arrivés de l'extérieur sans but bien déterminé; faciliter, +sous main, leurs projets pour une autre direction, sauf à pourvoir: ou +aura plus facilement raison de cette insurrection bientôt réduite, au +dehors, au dixième, par la dispersion. Dans tous les cas, elle sera +moins redoutable que dans une capitale, où existent tant d'éléments +inflammables. + + * * * * * + +240. Si l'insurrection est dans le quartier militaire qu'occupe la +garnison, celle-ci, non affaiblie par des détachements, l'isolera +d'abord du reste de la ville et de l'extérieur. + +Sans grande effusion de sang, on pourra compter sur un succès avant le +second ou le troisième jour, suivant les forces et les +approvisionnements des rebelles. + +Mais, si l'on veut hâter la conclusion, les différents corps postés dans +les établissements publics les plus importants, bien approvisionnés de +vivres et de tous les moyens indispensables dans la guerre de maisons, +logés à l'écart de la population et des agitateurs, se lieront entre eux +et avec l'état-major général, comme il a été expliqué: agissant sur un +rayon proportionné à leurs forces, ils offriront ainsi aux gardes +nationaux et autorités civiles, dans des espèces de citadelles actives, +des centres de réunion et de défense. + +Engagées de cette manière, les troupes n'éprouveront nulle part ni +perte, ni grande résistance, et triompheront bientôt d'une insurrection +débordée de toutes parts. + +241. Dans le cas d'une émeute intérieure et sérieuse, les insurgés +veulent agir à la fois sur tous les points et se disséminent; alors, on +enlève la position la plus importante par un grand effort, et l'on +marche ensuite aux autres jusque-là contenues par de fausses attaques. + +Ou les réduit successivement, on menace, on avance, avec toutes les +troupes réunies, en tête, en queue et par les flancs. + +242. Si les insurgés n'occupent réellement qu'un seul point en forces, +il faut les y amuser par peu d'hommes éprouvés et, en même temps, les +cerner en occupant tous les débouchés environnants. + +On agit vigoureusement et simultanément en plusieurs endroits, là où les +colonnes d'attaque pourraient être soutenues par une réserve commune. + +243. Dans le cas d'une rébellion ouverte, l'émeute se développe à +l'extérieur du quartier militaire occupé; des secours attendus, des +causes de division ou de lassitude qui peuvent survenir parmi les +insurgés engagent à gagner du temps; alors, on se fera une enceinte, en +profitant des rues, jardins, vieux murs, canaux, rivières, le long de +laquelle on occupera de bons bâtiments, surtout aux embranchements de +rues et de carrefours, de 200 en 200 pas, afin du mieux se flanquer, +d'enfiler les principales communications parallèles et transversales. + +Les édifices, faisant tête de pont au delà de cette enceinte, seront +également occupés, pour prendre des revers utiles sur le pourtour, et +permettre d'agir au dehors dès que cela sera possible ou nécessaire. + +Ce parti serait chanceux, en cas de révolution imminente, dans la +capitale d'un gouvernement centralisé: il ne faut le prendre que comme +un pis aller, ou un des derniers moyens de ne pas abandonner tout à fait +un théâtre si important, et alors seulement que la garde nationale +refuse son concours; ainsi l'on reste près des factions, on profite de +leurs divisions, hésitations ou découragements. + +Dans ce cas, on abandonne à la garde nationale la majeure partie de la +ville qu'elle sera obligée de préserver du pillage. + +L'émeute de Clermont, en septembre 1841, est, sous certains rapports, un +exemple de l'application de ce principe. + +244. L'agitation excitée dans la ville, parmi une classe de citoyens, +veut agir au dehors, contre quelques localités ou établissements, soit +par le pillage, soit par l'incendie. + +Des troupes d'infanterie et de cavalerie sont cantonnées, dans des +positions intermédiaires d'observation, de manière à intercepter les +communications aux mal intentionnés; à les arrêter au départ ou au +retour; à se porter rapidement, soit au secours des établissements +menacés avec des pompes à incendie; soit aux quartiers de la ville où +les rassemblements s'organiseraient, en attaquant ceux-ci, partout où on +pourrait les atteindre, avant qu'ils ne deviennent dangereux par leur +nombre et leur position. + + * * * * * + +245. Si la force armée se compose d'éléments vigoureux et dévoués, tous +éprouvés dans des guerres longues et glorieuses, si les chefs sont des +hommes d'expérience, si les grands principes d'autorité et de fidélité +sont intacts; si de récentes catastrophes n'ont donné ni le goût ni +l'habitude des révolutions, le pouvoir ne peut redouter d'émeute que +celle qui aurait les motifs les plus graves, les plus irritants, pour +l'honneur et les intérêts de la nation: alors, la plus faible garnison +agissant, avec un ensemble majestueux, donnera facilement force à la +loi. Mais il faut que l'autorité veuille se défendre, et ne se laisse +pas égarer, de concessions en concessions, par l'espoir trompeur d'une +conciliation quelquefois impossible. + +On ne doit pas oublier qu'au commencement de sa victoire, l'émeute n'est +en mesure nulle part, même sur les positions les plus importantes: +partout elle ne présente qu'une foule ivre de son succès; une compagnie +balayerait tout en un instant, si le pouvoir attaqué gardait son +sang-froid pour ce moment décisif. + +246. Dans les mêmes circonstances, l'effectif du la troupe est si peu +nombreux qu'il lui est impossible de conserver ses postes au milieu de +l'insurrection. Des forces extérieures peuvent être ralliées: alors on +se concentre de plus en plus, se jetant, s'il le faut, au dehors de la +ville, ou à une de ses extrémités, de manière à pouvoir, soit rentrer au +besoin; soit couper extérieurement les communications de la révolte, +conserver les siennes et appeler les secours nécessaires. + +Le caractère du chef pourra encore triompher d'une émeute bientôt +effrayée de sa propre victoire, et qui, à l'aspect des troupes qui vont +fondre sur elle de toutes parts et des difficultés intérieures qui +l'attendent, viendra elle-même prier qu'on reçoive sa soumission. + +Les autorités civiles resteront, autant que possible, à leur poste, pour +profiter des premières bonnes dispositions des rebelles, et empêcher +l'élévation d'autorités nouvelles qui, une fois compromises, s'opposent +à tout accommodement. + +La conduite ferme et habile de la reine-mère, dans l'émeute de 1588, est +un exemple de l'observation de ce principe. + +247. Dans un état des pouvoirs publics, où ceux-ci auraient besoin +d'être fortifiés, encouragés, rassurés par le concours de l'opinion, il +faudrait agir avec prudence et résoudre le plus de difficultés possibles +sans rien compromettre. + +248. Si, à proximité de la ville, existe un corps auxiliaire que l'on ne +peut immédiatement y faire entrer, pour quelque motif que soit, le camp +provisoirement occupé par ce corps et les positions de combat de la +garnison seront tels que leurs communications restent constamment +faciles et assurées. + +249. Dans les états où il n'existe pas de garde nationale, le plan +général de défense exposé, chapitre 4, devra être grandement modifié; il +ne sera plus, alors, aussi indispensable d'organiser à l'avance, comme +centres d'action et magasins d'approvisionnements, toutes les mairies; +les règles pratiques du chapitre 5 resteront utiles. + +Dans ce cas nouveau, il ne faudrait pas désespérer de réprimer le +désordre; un principe militaire plus fort, vis-à -vis de l'anarchie +entièrement désarmée, pourrait encore suppléer au défaut de cet utile +auxiliaire. + + * * * * * + +250. La topographie de la ville permet à la garnison d'occuper, comme +base d'opérations, un quartier militaire à cheval sur toutes les rives, +communiquant avec toutes les directions, renfermant les principales +administrations et s'étendant de la circonférence vers le centre: c'est +le cas le plus avantageux qui puisse se présenter. + +251. Le nombre et l'importance des obstacles qui divisent la ville sont +à l'avantage de la troupe ou de l'insurrection, selon que la première +peut, d'un petit nombre de positions à sa portée, dominer ces obstacles, +ou que ceux-ci ne couvrent pas directement l'insurrection. + +252. Un quartier militaire central est d'autant moins convenable que les +approvisionnements de toute nature y sont moins assurés, que la force +publique est moins puissante et que ses communications avec l'extérieur +peuvent être plus facilement interceptées. Il a souvent l'avantage +d'isoler les différents arrondissements insurrectionnels. + +Le plus heureusement placé du tous ces quartiers est celui qui se +trouve dans un arrondissement peu habité et ouvert, au point de concours +de plusieurs obstacles transversaux, et au centre de diverses parties de +ville hostiles, populeuses, rétrécies et éloignées les unes des autres. + +253. Si un quartier ennemi, très-habité, mal percé, domine toute la +ville, si la troupe ne peut y parvenir, en cas d'émeute, qu'en forçant +de redoutables positions, il faut nécessairement y avoir un +établissement militaire permanent. + +À défaut du celui-ci, et si l'on veut éviter une affaire vive et +sanglante, l'attaque par le dehors de la cité ou le blocus peuvent +réussir. + +254. Une enceinte de ville facilite la répression toutes les fois qu'on +peut faire garder ses rares issues, sans se trop diviser; mais elle rend +encore plus critique le parti déjà si hasardeux de l'évacuation; dans ce +cas, l'émeute, à qui on aurait abandonné la ville, s'y trouverait +fortifiée; avec des approvisionnements de vivres et du combat, elle +aurait peut-être les moyens de s'y défendre quelque temps. + +255. Dans une grande ville que commande une citadelle, et quoiqu'on ait +peu de forces, il vaut mieux occuper cette bonne position militaire d'où +l'on pourra surveiller, contenir et au moins résister à la révolte, que +de laisser, en se retirant, celle-ci libre de soulever les plus +indifférents, et de venir, au dehors, profiter des avantages du nombre +ou de la position. + + * * * * * + +256. La résidence du chef de l’État, ou plus généralement la position +éventuelle du pouvoir et de ses principaux moyens d'action ou de +défense, avant ou au moment de l'émeute, est souvent décisive. + +La position la plus favorable est assurément au dehors; on apprécie, on +domine mieux les événements, on est moins gêné par les hommes et les +circonstances, on est plus libre d'esprit et d'action, on est obligé à +moins de concessions; on peut enfin intervenir, avec autorité et un +grand effet moral, au moment opportun, et de la manière la plus +convenable; ces grands avantages, il ne faut pas se hâter légèrement de +les perdre, d'autant plus qu'on ne les retrouverait pas tels, en se +retirant ensuite après s'être avancé. + +257. À la supériorité de cette position se joindront tous les moyens de +la faire valoir, si le chef de l’État apprend les événements au milieu +de forces réunies dans toute autre prévision, ou de populations +vigoureuses et dévouées, qu'il serait alors également facile de rallier +et de mettre en action. + +258. La pire de toutes les positions est l'investissement complet du +chef de l’État dans un réduit intérieur; quels que soient la force, la +garnison et les approvisionnements de cette citadelle, il faut en +sortir, même au prix des plus larges concessions, pour se soustraire aux +enlacements de l'émeute ou à la discrétion des dangereux amis qui +viendraient la combattre à leur manière; il faut, aussi tôt que +possible, se mettre en rapport véritable avec les populations, les +moyens de gouvernement et de résistance. + +Un bruit vrai ou faux, de nature à servir d'autre aliment à la révolte, +pourra la détourner tout à coup de la voie qu'elle suit; avant les +conséquences de sa nouvelle direction, si dangereuses qu'elles soient, +on aura le temps de prendre un parti et de tenter un effort décisif; +ainsi, il y aura moyen d'échapper et de ressaisir la direction des +événements. + + * * * * * + +Parmi les mesures adoptées par Napoléon, le 13 vendémiaire, on doit +remarquer la réunion aux Tuileries de tous les vivres et munitions +ramassés dans Paris, et les dispositions prises pour se retirer, avec la +Convention, sur la position de Meudon qu'il avait fait occuper, en vue +des circonstances les plus extrêmes. + + + + +§ II. + +TROUBLES AU SUJET DES GRAINS OU DES CONTRIBUTIONS. + + +Il y a encore malheureusement lieu, quelquefois, de réprimer ou de +prévenir d'autres troubles sérieux et peu motivés, mais plus +excusables, soit pour la cherté des grains, soit au sujet du +recouvrement des contributions; les uns et les autres exigent des +mesures spéciales. + +Un hiver rigoureux, une certaine situation politique des esprits, +peuvent donner à ces désordres la plus grande gravité; ce sujet ne +comporte que des détails assez simples et déjà connus; néanmoins il doit +être traité ici. + +Nous le ferons en résumant les usages et les règlements ou législations +le plus généralement adoptés; nous emprunterons presque tout à la +France, où, plus souvent menacée, l'autorité a dû s'occuper davantage de +la question et fournir d'utiles documents pour les autres pays. + + * * * * * + +259. Dans chaque circonscription, l'administration encourage le commerce +à faire arriver, vers les ports ou grands dépôts limitrophes, des +grains, et, à leur défaut, des denrées alimentaires qui puissent y +suppléer; elle assure l'écoulement de ces denrées vers l'intérieur; +partout elle oblige, ainsi, les accapareurs et gens timorés à ne pas +cacher et retenir leurs approvisionnements, quelquefois considérables. + +260. Dans une contrée, les troubles ont lieu à l'occasion de la cherté +des grains, tantôt sur un marché, tantôt sur un autre ou à leurs +abords; alors on prend les dispositions suivantes: + +Une à deux compagnies d'infanterie sont cantonnées de 7 à 8 lieues en 7 +à 8 lieues, généralement aux chefs-lieux administratifs, ou au centre +des communications les plus importantes, de manière à couvrir le pays +agité d'un réseau de détachements espacés d'une journée de marche. + +261. Dans la position centrale la plus importante, sous le rapport de la +population et des communications, il y aura, pour 4, 5, 6 détachements +ou arrondissements pareils, une réserve d'un à un demi-bataillon et +escadron. + +262. Chaque détachement sera caserné dans un bâtiment loué par la +commune; pendant les courses, les cuisiniers et les malades pourront y +rester sans craindre d'être inquiétés. + +À défaut de ce bâtiment, la troupe sera cantonnée sous la main du chef, +autour d'un corps-de-garde central; elle fera ordinaire. + +Les visites de santé seront régulièrement faites dans les cantonnements; +on dirigera, à temps, les malades sur les hôpitaux voisins. + +On évitera de faire voyager, soit des hommes isolés, soit des +détachements sans chefs, sans armes, sans munitions; mais les +évacuations seront faites, soit sous la protection des patrouilles +journalières, soit à des époques fixées. + +263. La troupe, ainsi cantonnée, recevra l'indemnité de rassemblement. + +L'indemnité de route sera allouée aux troupes casernées dans les +garnisons ordinaires, toutes les fois qu'elles feront 24 kilomètres, +aller et retour, ou quand elles découcheront; la feuille de route prise +au départ constatera le droit de percevoir. + + * * * * * + +264. Le jour de marché dans une des communes, à moins d'une demi-journée +de marche d'un détachement, celui-ci se transportera auprès de ladite +commune, avec armes, munitions, bagages et vivres pour un repas. + +Il s’arrêtera dans un local au dehors, et à proximité du marché, afin +d'intervenir pour le rétablissement de l'ordre à la première demande des +autorités. + +Les soldats resteront réunis et prêts à prendre les armes: sur l'avis du +maire, que leur présence n'est plus nécessaire, ils rentreront à leur +cantonnement. + +Les brigades de gendarmerie voisines se réuniront sur le marché pour y +assurer la tranquillité; elles arrêteront les mutins et les accapareurs. + +265. Les détachements, les piquets armés doivent se faire par fractions +constituées. + +Les premiers, lorsqu'il s'agira de réprimer ou de prévenir des troubles, +à plus de deux lieues de distance, ne doivent jamais être moindres de 40 +à 60 hommes. + +266. Dans ses courses, la troupe rassurera les habitants, répandra les +bonnes nouvelles des villes voisines, engagera à venir aux marchés et à +les alimenter. + +Partout les officiers verront les autorités, vivront bien avec elles et +avec les principaux habitants; la troupe restera étrangère aux inimitiés +locales, elle évitera les querelles de cabaret ou avec la population. + +267. Les chefs de cantonnement adresseront régulièrement, au commandant +territorial des 4 ou 6 arrondissements réunis, le rapport sur les +événements de la journée. + +Au besoin, ils correspondront entre eux ou avec les brigades de +gendarmerie, soit pour combiner des courses dans un but commun, soit +pour prévenir ou être prévenus de ce qui se passe. + +268. Ainsi, une à deux compagnies d'infanterie assureront les marchés +dans un arrondissement de 64 lieues carrées et de 100,000 âmes de +population; 1 à 2 bataillons, et autant d'escadrons, en tout 700 à 1,400 +hommes, garderont une circonscription de 320 lieues carrées et de +500,000 âmes; c'est-à -dire qu'il faudra moyennement 4 soldats par lieue +carrée et par 1,000 âmes. + +Le difficile hiver de 1846 à 1847 exigea, dans presque toute la France, +l'application de mesures analogues; comme toujours alors l'armée rendit +d'utiles services. + + * * * * * + +269. En cas de troubles sérieux dans une localité, quatre principes +serviront de règle. + +1° Nulle troupe, même _requise_ ne doit sortir de la ville où elle se +trouve sans un ordre du général commandant la circonscription +territoriale. + +2° Nulle troupe ne doit être employée, même dans la ville où elle est +établie, que d'après des réquisitions écrites par l'autorité civile à +l'autorité militaire, indiquant clairement le but à atteindre et +laissant au chef militaire le choix des moyens pour y arriver, quant au +nombre d'hommes et à leur emploi. + +3° Toute action des troupes doit être le résultat du concert préalable +entre les autorités civiles et militaires. + +En principe, la réquisition est faite par l'intermédiaire du chef +supérieur de l'administration civile au général de brigade. + +Il n'est fait exception aux deux premières règles que pour le cas de +flagrant délit et d'urgence, c'est-à -dire pour ceux où le temps et les +moyens d'avoir une réponse, à la réquisition de l'autorité civile, +manqueraient absolument. + +Mais alors, et bien que le chef de détachement doive toujours obtempérer +immédiatement à la réquisition, les formalités prescrites, en cas +ordinaire pour celle-ci, seront de suite remplies à son égard, en lieu +et place du général; la réquisition écrite sera adressée dans la +journée, à ce dernier, ainsi que le rapport sur l'événement, et les +suites qu'il peut avoir. + +4° En France, conformément à la loi du 3 août 1791, la troupe chargée, +soit d'occuper un poste et de le défendre, soit de conserver intact un +dépôt ou un convoi, n'a pas besoin, pour faire usage de la force, d'être +requise par un magistrat civil, alors que les attroupements se disposent +à la forcer dans ses positions, à la désarmer ou à violer la consigne. + +Dans cette pénible circonstance, c'est à l'officier qui commande à +éviter, autant que possible, l'effusion du sang, en prononçant lui-même +à haute voix, si les autorités civiles sont absentes ou muettes, et si +la nature de l'attaque le permet, les mots: _obéissance à la loi_; _on +va faire usage de la force_; après quoi il agit suivant sa consigne. + +Le concert le plus complet entre les diverses autorités, et la réserve +de chacune d'elles dans ses attributions spéciales, sont désirables en +de telles circonstances. + + * * * * * + +270. S'il n'y a qu'une seule compagnie dans la localité, et surtout si +le casernement est étendu et ne peut être fermé, le chef juge le petit +nombre d'hommes qu'il sera nécessaire de laisser au centre du +cantonnement pour le garder pendant son absence. + +Mais, lors même qu'il serait assuré de n'avoir pas à agir, il partira en +mesure de le faire et restera toujours dans cette position; le +détachement étant constamment réuni et chaque homme ayant ses +cartouches: de cette manière il ne tentera pas les malintentionnés. + +271. Pendant les marchés, on évitera de détacher des hommes au milieu de +la foule, comme surveillants, ou comme auxiliaires de la police qu'ils +ne peuvent suppléer. + +Si des accapareurs occupent les avenues des marchés, achètent ou +détournent les grains qui y arrivent, afin de pousser à la hausse, le +chef se concertera à ce sujet, avec les autorités; mais il évitera +toujours de disséminer son détachement et d'en exiger un service de +surveillance individuelle ou fractionné qui n'est pas le sien. + +272. Si la troupe ne peut paraître, à la fois, sur tous les nombreux +marchés à sa portée, elle fera en sorte d'arriver inopinément, et +alternativement, sur chacun d'eux où sa présence sera toujours ainsi +attendue. + +273. Des signaux, convenus entra tous les détachements, la brigade de +gendarmerie et la réserve générale; à leur défaut, des estafettes ou +cavaliers de correspondance avertiront de suite, de la nécessite d'être +secouru. + +Dans ce cas, tout ou partie de la réserve générale sera dirigée, par la +voie la plus prompte, chemin de fer, bateau à vapeur, relais de voitures +organisés d'avance, sur le lieu où sa présence devient momentanément +nécessaire. + +274. Partout où il y aura lieu d'intervenir, soit pour assister +l'autorité dans les arrestations, soit pour stationner près des marchés +et les surveiller, soit pour y paraître en cas de désordres, soit pour +agir militairement de quelque manière que ce puisse être, le chef du +détachement tiendra son monde prêt à prendre les armes, réuni en une +seule masse, sauf les quelques hommes à détacher pour se garder, mais +vers lesquels on devra toujours pouvoir se porter promptement en cas de +besoin. + +Avant tout, on conservera l'influence morale que l'on est appelé à +produire: on se présentera toujours en forces et en mesure d'agir +promptement, avec vigueur, prudence et calme, mais aussi sans +hésitation, si nécessité survenait: on évitera les tirailleries. + +Le chef sera accompagné en pareille circonstance, autant que possible, +par des agents de l'autorité administrative ou judiciaire, ayant qualité +pour faire les sommations, conformément à la loi du 10 juillet 1791, si +l'emploi des armes devient indispensable: dans le cas contraire, il +agira conformément aux dernières prescriptions du n° 269. + +275. Il se rappellera que, même dans les émeutes sérieuses, la troupe a +devant elle des hommes sans organisation, sans bonnes armes, avec peu de +munitions, sans expérience et sans chefs; aussi prompts à menacer qu'à +fuir, et d'autant moins résolus qu'ils se savent en faute ou que le +soldat est plus ferme. + +La supériorité de celui-ci est donc grande surtout s'il est bien +commandé, si le chef lui donne de la confiance en lui en montrant: s'il +maintient le moral sans lequel la force numérique n'est qu'un embarras. + +Les soldats sont ce qu'on les fait par des soins journaliers: il faut +s'en occuper constamment dans leur intérêt et dans celui du service, +même au moment où il y a le moins lieu de prévoir qu'il deviendra +nécessaire d'avoir recours à leur dévouement: on peut être assuré de +retrouver toujours celui-ci, s'il devient nécessaire. + +Dans les mêmes circonstances où un détachement bien tenu, bien commandé, +ne rencontre que quelques mutins effrayés de leur isolement, une autre +fraction mal administrée, mal dirigée, pourra hésiter devant des +centaines de turbulents enhardis par sa médiocre contenance; des +rigueurs, qu'un aurait évitées, deviendront, dans ce dernier cas, +nécessaires. + +Rappelons, en terminant, que la troupe ne vaut que par la manière dont +elle est groupée et employée, dans un certain nombre de centres d'action +en rapport avec son effectif, avec l'étendue et l'état du pays: les +bonnes réserves agissent à de grandes distances, dans toutes les +directions à la fois, et souvent sans se déplacer: les petits +détachements ne sont qu'inquiétants pour le chef de qui ils dépendent: +d'un autre côté, les devoirs du soldat sont d'autant plus faciles qu'il +sera resté plus étranger aux populations agitées et aux passions qui les +divisent. + + * * * * * + +276. Le concours de la force publique, pour assurer le recouvrement des +impôts, ne peut être refusé; d'anciennes instructions fixent les règles +dont on ne doit point s'écarter. + +La perception se poursuit par des porteurs de contrainte, par des +saisies et par des garnisaires; ces derniers sont des agents +commissionnés par le percepteur: ils s'établissent, pour deux jours au +plus, chez le contribuable, lequel doit les nourrir ou leur payer la +nourriture. + +Les soldats ne sont jamais employés comme garnisaires, mais ils peuvent +et doivent prêter appui et défense aux percepteurs, protéger les saisies +et assurer les ventes, défendre au besoin la personne des garnisaires et +de tout agent du fisc. + +277. Lorsque l'autorité administrative, jugeant l'intervention de la +force armée indispensable pour le recouvrement de l'impôt, adressera, à +cet effet, une réquisition explicite et motivée, un bataillon ou un +demi-bataillon, suivant le cas, sera dirigé sur le chef-lieu +d'arrondissement de canton ou même de commune, habité ou entouré par les +contribuables récalcitrants. + +Des compagnies ou des demi-compagnies pourront être détachées, de ce +centre, dans les communes environnantes, à une journée de marche au +plus, afin d'être toujours à portée d'un appui respectable. + +278. Ces détachements ne devront pas cesser un instant d'être sous les +ordres du chef principal; c'est lui qui fixera leur force et réglera +leur marche, sur les indications des autorités civiles; celles-ci +pourront faire savoir aux populations quel est le motif de l'appel des +troupes. + +279. Les soldats seront logés chez l'habitant comme troupes en marche; +les administrations municipales distribueront les billets de logement +comme elles l'entendront; elles pourront faire principalement porter +cette charge sur les contribuables volontairement en retard. + +Mais l'autorité militaire, restée étrangère à ces considérations, ne +doit faire valoir que celles qui auraient pour but un établissement des +compagnies plus militaire et plus favorable au maintien de la +discipline. + +280. En France, nulle troupe, ainsi requise, ne reste dans le même lieu +pendant plus de trois jours, après lesquels sa présence donnerait lieu à +une indemnité payée par l’État. + +Mais elle peut revenir après 24 heures d'intervalle, ou être remplacée +par une autre; ce retour de la force publique se reproduit autant de +fois qu'il est nécessaire. + + + + +§ III. + +GARNISON DANS UNE VILLE ÉTRANGÈRE ENNEMIE. + + +281. Complétons ce chapitre en examinant le cas d'une population +étrangère ennemie, révoltée contre sa garnison, et à l'égard de laquelle +il n'y a plus lieu de garder les mêmes ménagements. + +L'insurrection de Madrid contre l'armée française, le 2 mai 1808, est un +événement qui peut se reproduire sur des échelles diverses. + +Le fanatisme politique qui présida à la défense des Espagnols dans la +guerre de la Péninsule; à celle des Russes, en 1812, donne lieu de +penser que, malgré les progrès de la civilisation, nonobstant l'empire +d'intérêts matériels énervants, les corps réguliers ne seront pas +toujours les seuls qu'auront à combattre les armées d'invasion. + +Les garnisons que celles-ci laisseront dans les places fortes conquises +ou dans les villes de dépôt nécessaires pour assurer leurs opérations, +et les troupes momentanément cantonnées, devront toujours s'établir en +vue de luttes, sinon probables, du moins possibles, avec des populations +hostiles. + +Trop de sécurité exposerait des forces réellement irrésistibles à des +échecs d'autant plus honteux qu'ils viendraient d'ennemis peu +redoutables. + +282. Les commandants territoriaux ne feront à la contrée que le tort +rigoureusement inévitable dans l'état de guerre, et de la manière la +moins blessante pour l'orgueil national. + +Les précautions qu'ils prendront pour éviter le désordre, le gaspillage, +les vexations, à l'aide d'une discipline sévère et d'une sage +administration; leur sollicitude pour connaître ceux des intérêts des +populations ennemies que l'on peut et que l'on doit respecter ou +protéger; leurs rapports avec les citoyens les plus influents, les plus +éclairés; la bonne administration des armées, des provinces, des villes, +et principalement, une politique aussi sage que ferme, sont les vrais +moyens préventifs contre de telles insurrections. + +Ces mesures exerceront également une salutaire influence sur l'ensemble +des opérations militaires, simplifiées et préservées des complications +les plus graves. Un article spécial ne serait pas inutile sur ces +éléments de succès si importants et néanmoins quelquefois négligés. + +283. On évitera tout mouvement rétrograde, surtout dans une grande ville +centre de province. + +On n'évacuera jamais entièrement celle-ci, à moins d'un ordre formel, de +peur de donner, dans la ville et ailleurs, aux révoltés, la masse +toujours très-grande des indifférente pour auxiliaire; et que, par suite +d'un événement aussi décisif sur l'esprit des populations, on soit +obligé de suspendre l'exécution de projets d'ensemble déjà commencée, +pour se livrer à toute une nouvelle série d'opérations accessoires, +longues et chanceuses. + +284. Des mesures de police auront pu prévenir ces luttes ou en limiter +les suites. + +On assurera les approvisionnements des populations. + +On surveillera les quartiers les plus populeux et les grands +établissements industriels où des masses d'ouvriers de même état sont +réunis. + +On fera concourir ces industries aux approvisionnements de l'armée; on +emploiera à des travaux de défense, ou même à des ouvrages d'utilité +publique, comme le fit le maréchal Suchet en Aragon, le peuple inoccupé, +en évitant, toutefois, d'attirer les ouvriers de l'extérieur. + +285. À moins d'une hostilité déclarée et irrévocable d'une partie de la +population, les garnisons resteront entièrement étrangères aux passions +qui divisent les cités; elles n'épouseront, elles ne persécuteront aucun +parti. Les officiers, à cet égard, donneront l'exemple de la neutralité +la plus complète. + +L'étranger qui se mêle à des dissensions intérieures ne recueille que +les haines les plus violentes des uns, l'indifférence, et quelquefois la +jalousie secrète des autres, la défiance de tous. + +286. Hâter l'explosion d'une révolte inévitable pour la combattre moins +terrible, serait sage, si le public, toujours porté en pareilles +circonstances à ne remarquer que le mauvais côté des choses, ne voyait +alors que provocation et abus du droit de légitime défense contre une +population ennemie égarée. + + * * * * * + +287. L'administration des provinces de l'est du la péninsule espagnole, +sous l'Empire, a été souvent citée comme modèle à étudier et à imiter. + +Le duc d'Albuféra eut d'autant plus de ressources dans le pays pour +entretenir son armée, ses forces purent d'autant plus être réduites, +qu'il avait su habilement neutraliser les populations, les consoler par +une politique sage, une administration régulière. + +Dans la même guerre, d'autres maréchaux préparèrent un pareil état de +choses; mais moins stables, moins isolés; constamment détournés ou +déplacés par les grands mouvements des armées impériales et par des +événements inattendus, ils ne purent recueillir le fruit de leurs sages +dispositions. + +Un jour d'aussi beaux exemples inspireront d'autres généraux français, +utilisant, sur de glorieux théâtres pour la grandeur de leur patrie, un +excédant de forces vives au moins embarrassant lorsqu'il n'est pas +noblement employé. + + * * * * * + +288. Napoléon, dont les actions donnent de si utiles renseignements, +soit pour la politique, soit pour la guerre, parvint à étouffer, en +1796, sur les derrières de son armée, un moment retardée dans sa marche +victorieuse, une insurrection qui menaçait de prendre les plus grandes +proportions: il agit avec la célérité et la vigueur qui, presque +toujours, suffisent pour arrêter le mal naissant. + +La garnison autrichienne du château de Milan avait donné, aux campagnes +environnantes, le signal d'une révolte générale, en attaquant la +division française qui l'investissait; les moines et les nobles étaient +à la tête de ce mouvement, qui fut immédiatement comprimé. + +Aux environs de Pavie, les révoltés furent plus heureux; ils entrèrent +en ville, et s'en emparèrent, malgré la résistance de 300 soldats +français malades. + +Le 23 mai, Bonaparte apprend, à Lodi, ces événements inquiétants; il +rebrousse chemin avec un bataillon de grenadiers, 300 chevaux et 6 +pièces: l'ordre était déjà rétabli dans Milan; il continue sa route sur +Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan. + +Lannes disperse l'avant-garde des insurgés au bourg de Binasco, et +incendie ce village pour effrayer Pavie: Bonaparte s'arrête devant cette +ville de 30,000 âmes de population, défendue par 8,000 paysans révoltés, +et entourée d'une enceinte: il fait afficher aux portes, pendant la +nuit, la proclamation suivante: + +«Une multitude égarée, et sans moyens réels de résistance, brave une +armée triomphante des rois; elle veut perdre le peuple italien. La +France, persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux +peuples, veut bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte +au repentir; mais ceux qui ne poseront pas les armes à l'instant seront +traités comme rebelles. On brûlera leurs villages: les flammes de +Binasco doivent servir de leçon.» + +Le matin, les paysans aveuglés refusèrent encore de se rendre. Bonaparte +fit balayer les murailles à coups de mitraille et d'obus; ses grenadiers +enfoncèrent à la hache les portes et pénétrèrent dans la ville, dont ils +restèrent les maîtres après quelques combats de rue. + +Pour faire un exemple, Bonaparte accorda à ses 1000 soldats trois heures +de pillage; ensuite, il fit sabrer, dans la campagne, par ses 300 +chevaux, les paysans en fuite. + +L'Italie, sur le point de se révolter sous l'influence des nobles et des +moines, apprit en même temps cette insurrection et sa prompte +répression. Le 28 mai, Bonaparte faisait franchir le Mincio à son armée +toujours victorieuse et redoutée. + + * * * * * + +289. Il y a quelquefois lieu aussi de contenir l'anarchie, se produisant +sous un autre aspect, au milieu des populations envahies; de la réprimer +alors que, pour se livrer aux plus coupables excès, elle tente de se +faire l'auxiliaire dangereux du vainqueur lui-même, en exagérant, +dénaturant ses principes politiques. + +Rien n'ajoute davantage à la gloire de ce dernier, vis-à -vis des +contrées conquises et de l'humanité en général, que de savoir deviner et +flétrir de pareilles menées; leur impunité préparerait, au pays, des +discordes et des calamités bien plus funestes que l'invasion elle-même; +la discipline de l'armée victorieuse pourrait aussi être altérée. Un +général qui se respecte se hâte de repousser de tels auxiliaires. Ici +encore, nous retrouvons pour guide le génie de Napoléon. + +En octobre 1796, Bonaparte, effrayé des progrès de la démagogie +italienne, dut, en effet, rappeler au peuple de Bologne les éternels +principes qui servent de fondement aux sociétés, paroles dignes des +méditations de la génération européenne actuelle. + +«J'ai vu avec plaisir, disait-il au peuple de Bologne, le 19 octobre +1796, en entrant dans votre ville, l'enthousiasme qui anime les citoyens +et la ferme résolution où ils sont de conserver la liberté. La +constitution et votre garde nationale seront promptement organisées. +Mais j'ai été affligé de voir les excès auxquels se sont portés quelques +mauvais sujets indignes d'être Bolonais. + +«Un peuple qui se livre à des excès est indigne de la liberté. Un peuple +libre est celui qui respecte les personnes et les propriétés; l'anarchie +produit la guerre intestine et les calamités publiques. Je suis l'ennemi +des tyrans; mais, avant tout, je suis l'ennemi des scélérats qui les +rendent nécessaires lorsqu'ils pillent; je ferai fusiller ceux qui, +renversant l'ordre social, sont nés pour l'opprobre et le malheur du +monde. + +«Peuple de Bologne, voulez-vous que la République française vous +protège? Voulez-vous que l'armée française vous estime et s'honore de +faire votre bonheur? Voulez-vous que je me vante quelquefois de l'amitié +que vous me témoignez? Réprimez ce petit nombre de scélérats, faites que +personne ne soit opprimé: quelles que soient ses opinions, nul ne peut +être opprimé qu'en vertu de la loi... Faites surtout que les propriétés +soient respectées.» + + * * * * * + +290. Après la bonne administration du territoire, sous le rapport +politique et financier, la meilleure mesure contre les révoltés est une +judicieuse répartition des garnisons. + +Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces +matérielles; 1,000 hommes de secours qu'un commandant supérieur peut +recevoir sont plus pour lui que 2,000 hommes à la présence desquels le +peuple ennemi est habitué. + +Les troupes qui occupent une province conquise et très-hostile doivent +donc, en général, être tenues, soit dans les places fortes, soit à +proximité des villes les plus remuantes, les plus populeuses, plutôt que +dans ces villes mêmes où elles seraient souvent dispersées, neutralisées +ou affaiblies par un service et des obligations toujours pénibles. + +On fera surveiller la plupart de ces villes par des détachements +établis, dans des réduits ou des quartiers militaires fortifiés d'une +étendue en rapport avec l'importance politique et stratégique de ces +cités; détachements qui concourent aussi au service de la ligne +d'opérations. + +En cas de révolte, ces garnisons se défendront, observeront ou cerneront +la population, en attendant les secours qui leur seront immédiatement +envoyés par les divisions actives ou garnisons plus importantes à +proximité. + +C'est ici le cas de répéter que toute révolte partielle dans une +province peut être ainsi comprimée; victorieuse ou vaincue, elle tendra +les bras au chef habile, après deux ou trois jours de lutte, et souvent +même avant que celui-ci ne soit secouru. + +291. Les garnisons plus importantes, là où les populations sont +hostiles, s'installeront de la manière suivante: + +La moitié de l'infanterie embrassera la circonférence entière de la +ville en occupant, au plus, le tiers de sa surface. + +Un, deux à trois bataillons de cette moitié seront casernés dans les +grands établissements, à droite et à gauche de chacune des quatre ou +cinq entrées principales du la ville, en s'étendant le long de +l'enceinte, avec le moins possible de solutions de continuité, par +ordre de compagnies et de bataillons, au besoin retranchés, de telle +sorte que chaque issue principale fasse système de défense indépendant. + +Un détachement d'égale importance occupera, de la même manière, les +maisons dominantes d'une place centrale. + +À défaut de celle-ci, on établira, dans cinq ou six petites places du +centre de la ville, et, autant que possible, à des passages obligés, +autant de corps-de-garde fortifiés pour 50 à 100 fantassins, 25 à 50 +chevaux. + +Chaque porte de la ville sera gardée par 80 à 160 fantassins. + +L'autre moitié de l'infanterie, avec la presque totalité de la +cavalerie, seront cantonnées et retranchées dans les faubourgs les plus +voisins du la ville, ou qui la dominent le mieux. + +Les communications de ces faubourgs aux grandes entrées de la ville +seront réparées, élargies, assurées, raccourcies. + +Si les soldats sont logés chez l'habitant, ils ne conserveront que leurs +armes pour se défendre: les selles, brides et chevaux resteront réunis +au parc ou dans de grands locaux gardés. + +Les bourgeois, dont on pourra exiger des sûretés, seront désarmés; ils +devront être rentrés chez eux, le soir, à une certaine heure; des +exemples sévères les maintiendront. + +On ne laissera circuler, en dehors des quartiers occupés, aucun homme +isolé, aucune petite corvée, surtout sans armes; les officiers logeront +auprès des soldats. + +292. En cas de troubles, les camps nombreux des faubourgs et les corps +retranchés ou casernés aux principales entrées, ou sur le pourtour de +l'enceinte, convergeront, par les principales rues, sur le détachement +établi à la place centrale ou sur les corps de garde qui en tiennent +lieu. + +Les gardes des portes principales continueront d'intercepter les +communications avec le dehors; elles arrêteront les gens de la campagne +qui voudraient venir prendre part à la révolte. Celle-ci, débordée de +toutes parts, ne pourra ni se masser, ni agir, en présence d'une +garnison convenablement établie pour appliquer, de suite, les principes +de ce genre de guerre. + +293. S'il existe dans la ville des troupes et des autorités indigènes, +pouvant devenir hostiles, et que des raisons politiques ont empêché de +supprimer, ces corps seront, autant que possible, disséminés dans des +quartiers éloignés les uns des autres, du centre de leurs autorités et +de leurs arsenaux. + +Ces quartiers et locaux devront être facilement surveillés par des +troupes à proximité, et, autant que possible, situés au delà de défilés +ou obstacles derrière lesquels on les arrêterait. + +Les positions de combat, assignées à la garnison, seront choisies de +manière à intercepter toute communication entre ces établissements. + +Le général s'attachera quelque sous-ordre de chaque corps en +administration indigène à surveiller; ainsi il tiendra leurs chefs dans +une salutaire défiance. + +Les troupes indigènes, lors même qu'elles ne voudraient prendre part à +aucun désordre, exigeraient encore une certaine surveillance, soit à +cause des insurgés qui pourraient revêtir leur uniforme et abuser de son +influence, soit pour les armes et munitions que la révolte en exigerait. + + * * * * * + +294. Le 21 juillet 1808, Napoléon écrivait: «Sarragosse n'a pas été +prise; elle est aujourd'hui cernée, et une ville de 40 à 50,000 âmes, +défendue par un mouvement populaire, ne se prend qu'avec du temps et de +la patience. Les histoires des guerres sont pleines de catastrophes des +plus considérables pour avoir brusqué et s'être enfourné dans les rues +étroites des villes. L'exemple de Buenos-Ayres et des 12,000 Anglais +d'élite qui y ont péri, en est une preuve.» + +Si donc, ce qui pourra quelquefois arriver, le nombre et l'acharnement +des populations ennemies, la force de leurs positions, le défaut de +dispositions antérieures prises, obligent à d'autres précautions, à plus +d'efforts et de lenteur, s'ils rendent infructueuses les dispositions +détaillées n°s 290 et suivants, ce sera le cas d'exécuter, à l'égard +d'un ou plusieurs quartiers, les prescriptions suivantes de l'officier +d'infanterie en campagne, pour l'attaque régulière des villes fortifiées +passagèrement. + +Deux ou trois attaques voisines, à distance de 600 mètres, et concourant +l'une vers l'autre, se prêteront un mutuel appui; elles domineront tout +le terrain intermédiaire; chacune d'elles suivra, autant que possible, +les deux côtés d'une large rue perpendiculaire qui, en cas d'assaut, +livrera passage aux colonnes. Ces attaques convergeront sur une place ou +aboutiront à une grande communication. + +Un régiment, à chaque attaque, fournit 1/10 de travailleurs; un autre +régiment est en arrière en réserve; en tête du tout, 50 à 60 sapeurs, +sous les ordres de 3 officiers du génie, cheminent en prenant les +précautions nécessaires. Ils sont relevés tous les matins, à 6 heures, +afin qu'ils puissent mieux connaître les positions à défendre ou à +enlever. + +Une attaque exige donc 2 à 3,000 hommes, et 10,000 si l'on compte les +troupes au repos; sur ce chiffre, il y a 1/30 de militaires du génie, +dont 1/15 d'officiers, 2/15 de mineurs, 11/15 de sapeurs. Chaque attaque +s'étend à 100 mètres au moins, à droite et à gauche, pour assurer ses +flancs. + +295. On organisera, vis-à -vis les positions à aborder, une parallèle +continue, les ailes bien appuyées, le centre renforcé par des maisons +dominantes. + +Il faut qu'on puisse en déboucher par des rues larges et droites, sur +une grande communication, d'où l'on gagnera le réduit de la défense, et +d'où l'on donnera la main aux autres attaques. + +Tant qu'une aile d'attaque n'est pas bien appuyée, une réserve +extérieure garde les défilés en arrière contre les sorties latérales. + + * * * * * + +296. Deux espèces de batteries appuient les flancs, les unes pour les +soutenir directement, les autres pour battre en brèche les positions +latérales qui les contrarient. + +Dans les cheminements, établir des batteries de mortier et de petit +calibre pour battre, à faibles charges, les défenses les plus +rapprochées et incommoder l'ennemi au delà des bâtiments qui le +défilent. + +Quelques pièces de campagne pourront être employées pour faire brèche +aux maisons. + +Des communications larges et faciles auront été ouvertes, à travers les +obstacles franchis, pour le passage de cette artillerie et des +différentes armes. + +«Remarquons que, le 18 juillet 1808, Napoléon écrivait: Le 14e et le 44e +arrivent demain: après demain ils partent pour Sarragosse: _non pas que +ces troupes puissent avancer la reddition qui est une affaire de +canon_.» + +Cette importance de l'artillerie en pareille circonstance, sur laquelle +les meilleurs esprits ont été partagés, dépend de la facilité des +communications, de la légèreté, de la simplicité du matériel employé, de +la profondeur des masses qui se présentent imprudemment à ses coups, et +enfin de l'action inintelligente des tirailleurs ennemis, car désormais +la lutte est entre ceux-ci et les pièces, et dans beaucoup de cas +l'avantage peut rester aux premiers, s'ils sont instruits et bien armés. + + * * * * * + +297. Dans une rue parallèle, filer le long des maisons qui forment le +côté le plus rapproché, occuper les îlots en face, y communiquer à +l'aide de doubles caponnières ou de caves, fortifier les bâtiments qui +flanquent cette rue ou qui enfilent les voies transversales. + +S'étendre, par l'intérieur des maisons, des deux côtés des rues +perpendiculaires; occuper les édifices qui enfilent les voies +transversales; franchir celles-ci de nuit, après avoir pris position du +côté de bâtiments contigus aux positions; occuper vis-à -vis une maison +d'où on avance, à droite et à gauche, en perçant des créneaux dans les +murs de refend et en y prévenant l'ennemi. + +Garnir de fusiliers les étages et les toits des maisons voisines +attenantes à celles de l'ennemi; boucher les portes et les fenêtres qui +lui font face, avec des sacs à terre; chercher à s'étendre sur les +côtés. + +Cheminer vers les bâtiments qui tournent les positons conservées par +l'ennemi, sur les flancs en arrière; y faire brèche, s'en emparer, et de +là menacer les communications. + +298. Une ville, dont les rues étroites et tortueuses n'ont entre elles +que de rares communications, offre un champ de bataille à l'avantage de +celui qui s'y défend: il faut éviter de se laisser emporter par un +succès obtenu, de peur d'avoir de suite une situation et une fortune +contraires. + +Chercher à s'étendre le plus possible aux environs des rues par +lesquelles on veut pénétrer: occuper les bâtiments latéraux, tourner les +barricades et ne jamais les attaquer de front; enfin, mettre en action +au moins autant de monde que l'ennemi. + +Si l'on est faible, il faut rester sur ce terrain; si l'on et plus fort, +on attire, par une fuite simulée, l'ennemi dans un quartier où, établi +d'avance, on prendra sur lui le même avantage. + +Que l'attaque soit plus ou moins brusquée, plus ou moins régulière, elle +offre d'autant plus de chances de succès qu'elle est mieux conduite +conformément aux principes précédents. + +Ainsi, il faut toujours pénétrer sur 3 ou 4 colonnes concourantes ou au +moins parallèles, de 2 à 3 bataillons, autant d'escadrons et de pièces +chacune, écartées de 500 mètres, et faisant des établissements à même +hauteur, en avant des communications transversales, comme chaînons de +parallèles générales, de 300m en 300m; les points forts d'une parallèle +précédente, serviront du réduits, aux parties correspondantes de la +parallèle nouvelle, sur laquelle on prend position; et les postes +avancés du celle-ci deviendront plus tard les points forts d'une 3e +parallèle ultérieure. La nécessité de ces précautions est également +démontrée par la sanglante journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 +juillet 1652, et par les longues luttes de Sarragosse en 1808. + + * * * * * + +299. Pour ce qui est du détail des cheminements, éviter toute +échauffourée; à mesure qu'on s'empare d'une maison, s'y établir, la +créneler, boucher les basses ouvertures sur la rue. + +Élargir la communication avec le précédent bâtiment pris, avant d'en +attaquer un autre plus éloigné. + +300. Les mines peuvent avoir l'inconvénient d'arrêter plusieurs jours +par les incendies qu'elles produisent, comme cela eut lieu dans la rue +des Munitions, le 1er février, au deuxième siège de Sarragosse. + +Le meilleur moyen est le fourneau peu chargé, de manière à percer et à +ébranler les maisons sans les renverser, ni ouvrir de grands entonnoirs +vus de toutes parts; il y reste encore des abris contre les feux +plongeants des édifices voisins. + +Dans l'espace de 24 heures, on avance ainsi de 80 à 100 mètres; on a par +attaque 30 hommes tués ou blessés; on gagne, de chaque côté de rue, 4 ou +5 maisons. + +À chaque attaque, il y a 50 sapeurs, 50 travailleurs et 100 soldats +armés, dont une moitié en réserve. + +On consomme, en 48 heures, pour une mine, 100 à 150 livres de poudre; on +prend, par ce moyen, 4 à 5 maisons fortifiées. + +Profiter des caves pour communiquer sous les rues; les employer comme +entrées de rameaux; éviter autant que possible, ainsi que cela eut lieu +au deuxième siége de Sarragosse, de coffrer et d'être en arrière de la +sape. + +Après chaque explosion, on s'empare d'une ou de plusieurs maisons; la +réserve relève les troupes qui y sont logées; l'ordre est donné pour le +travail de nuit. + +301. La nuit, on ouvre les communications avec les maisons prises de +jour; on traverse, à la sape, les rues transversales: 10 sapeurs et +quelques travailleurs suffisent à chaque attaque. + +Profiter du jour pour bien reconnaître les communications; dans les +ordres être clair et précis, afin d'éviter des méprises fâcheuses, comme +le fut celle d'un régiment qui, au premier siége de Sarragosse, vint +dans un passage tortueux et étroit, où quelques hommes l'arrêtèrent. + +302. Les communications seront établies le long des rues non enfilées +par l'ennemi, ou sur le côté de celles qui sont battues; on les fera +droites autant que possible; elles ne seront contournées que pour éviter +un passage périlleux ou difficile. + +On allumera, de distance en distance, des petits feux, en lieux +couverts, pour y servir de repaires pendant la nuit. + +Des draps ou des tapis, pendus à des cordes d'un côté de rue à l'autre, +couvriront les communications que l'on ne pourra défiler autrement. + + * * * * * + +303. Pour franchir d'une maison à une autre, on fera, à chaque étage, +des créneaux, et ensuite quelques grosses ouvertures, dont une sur le +toit pour le passage; d'autres trous et créneaux, s'il est possible, +sont percés sur les flancs ou au-dessous, pour obliger l'ennemi à +évacuer sans se défendre. + +304. Si l'ennemi dispute une chambre, on ouvre des créneaux en face des +siens, l'on tiraille des deux côtés; la chambre intermédiaire se remplit +bientôt de fumée; le sapeur s'y glisse à plat-ventre jusque sous les +canons de fusil des défenseurs; il se lève, frappe les fusils à coups +redoublés, avec une barre à mine, oblige à les retirer; aussitôt des +hommes déterminés embouchent les créneaux, y jettent des grenades et +forcent l'ennemi à défendre un mur plus éloigné. + +Si un gros mur arrête, les sapeurs réduisent son épaisseur avec la +pioche avant d'y faire ouverture; puis ils le renversent d'un seul coup +sur l'ennemi. Si le temps manque, ils le font sauter avec un sac de +poudre. + +305. Il est surtout nécessaire d'occuper en force les toits, pour y +blottir, derrière les cheminées ou les lucarnes, d'adroits tirailleurs, +qui feront évacuer les parties inférieures ou empêcheront les retours +offensifs de l'ennemi sur les derrières et communications des attaques. +Il ne faut s'aventurer, dans une cage d'escalier, qu'après s'être rendu +maître des toits et étages supérieurs. + +Si l'on pénètre plus avant dans les étages élevés, on déloge les +défenseurs de l'étage inférieur, soit en menaçant leurs communications, +soit en les fusillant par les ouvertures faites aux planchers. Dans +cette position, on n'aura à craindre, ni la fusillade sans effet de bas +en haut, ni l'incendie dont l'emploi est presque toujours dangereux pour +celui qui se défend. + +Les coupures d'une chambre ou d'un corps de logis à l'autre sont +franchies à l'aide de madriers, également utiles pour se préserver des +feux de flanc, en les appuyant contre les créneaux; on s'abrite des feux +de l'étage supérieur, à l'aide de paniers mis sur la tête, et au-dessus +du fond desquels sont fixées des rondelles en forts madriers. + +306. Si l'on ne peut vaincre la résistance des défenseurs établis dans +un étage supérieur, on se hâte de mettre le feu en dessous, ou d'y faire +déposer, par une escouade d'élite, un sac de 100 à 150 livres du poudre; +ce moyen est suffisant pour chasser l'ennemi et ouvrir le bâtiment sans +le renverser; il restera encore, après l'explosion, des abris contre les +feux plongeants des maisons voisines. + +Si plusieurs assauts n'ont pu faciliter l'entrée dans le bâtiment, il +faut l'incendier. On lance dessus les toits, contre les fenêtres et les +portes, des flèches entortillées de mèches allumées, des tourteaux +goudronnés; on tire sans relâche sur le feu à coups de fusil ou de +canon, pour empêcher d'éteindre ou de jeter les parties enflammées +dehors. + +Ou peut aussi incendier les bâtiments voisins du côté du vent; +approcher, de la partie de la maison la moins bien défendue, des +matériaux combustibles, auxquels on met le feu; ou saper un mur et +jeter, par l'ouverture, des grenades ou carcasses enflammées. + +Ces diverses attaques se font simultanément à tous les étages d'une même +maison, afin de n'être pas exposé, soit à la fusillade à travers les +planchers supérieurs, soit aux grenades jetées par les cheminées ou les +toits. + +Il est surtout nécessaire d'occuper ceux-ci en force. Les Espagnols en +profitèrent, à Sarragosse, pour faire des sorties sur nos derrières et +pour couper nos communications. + +307. De nuit, enduire de résine les portes faiblement barricadées, et +ensuite y mettre le feu. + +Battre à coups de bélier celles qu'on est obligé d'enfoncer de nuit. + +308. Donner les assauts aux bâtiments et positions, dès le point du +jour, afin d'éviter les méprises et de ne pas laisser le temps à +l'assiégé de replacer ses postes pendant la nuit. + +Si l'on marche vers une grande communication ou une place bien connue, +ou si l'on veut donner le change et surprendre, on peut s'écarter de ce +principe. + + * * * * * + +309. Il est inutile de faire remarquer l'avantage incontestable des +armées régulières ainsi engagées, avec entière liberté de déployer toute +leur majestueuse et invincible puissance. + +S'il n'y avait de plus grands malheurs à éviter, de tristes mais +impérieux devoirs à remplir, et la perspective d'un ineffaçable outrage +au drapeau, on n'éprouverait peut-être qu'une sorte d'intérêt pour des +populations ennemies révoltées toujours follement compromises, en +pareille circonstance, sans chefs expérimentés, sans organisation, sans +discipline, sans armes, sans matériel et sans approvisionnements +suffisants. + +La lutte pourra être lente et sanglante: mais, à une heure prévue, le +succès est assuré. Ici et en tout, la disproportion est si grande, que +la raison ne peut même s'expliquer une tentative sérieuse et réfléchie. +D'un autre côté, l'honneur militaire a trop de prestige pour permettre, +à cet égard, le moindre doute. + +Les populations qui auront le courage de soutenir leurs garnisons +assiégées et de défendre avec elles, non-seulement les remparts, mais +encore l'intérieur des villes contre l'étranger, pourront aussi +succomber dans une lutte inégale; mais ce sera après avoir noblement +bravé toutes les horreurs d'un long siége, pour la défense de leurs +foyers, l'indépendance et l'honneur de la patrie: les projets les plus +importants de l'armée d'invasion auront été remis ou abandonnés: une +inquiétude salutaire les rendra désormais plus timides, moins décisifs: +le monde entier respectera une telle chute, désormais la gloire et la +force du pays, et, pour toutes les nations, une nouvelle leçon de +patriotisme. + + + + +CHAPITRE VII. + +_Récapitulation._ + + + + +§ Ier. + +DISPOSITIONS PERMANENTES. + + +310. En France, on ne se soucie guère de voir trop répéter la même +pièce: l'Empire nous a saturés de gloire, la Restauration et le +Gouvernement de Juillet de liberté prospère, les premiers mois de 1848 +de désordres sanglants; ceux-ci, pour longtemps, ne sont donc plus à +craindre chez nous; mais l'étranger n'a ni les mêmes enseignements, ni +la même satiété. + +Les événements des dernières années renferment de grandes leçons pour +les Gouvernements européens; ceux qui ne se mettraient pas sérieusement +en mesure de résister à la violence des ouragans révolutionnaires +manqueraient à leur mission. + +Une sage prévoyance doit éviter aux bons citoyens ces luttes +fratricides, et empêcher que les sources providentielles de l'aisance du +peuple ne soient subitement taries. + +Les nations, menacées de décadence subite, au milieu de leur plus grande +prospérité, implorent aussi protection contre un danger si grand. + +Ces habitudes de guerre civile, de plus en plus enracinées dans une +partie des populations européennes, nécessitent pour les grandes +capitales, à l'instar de ce qui a déjà lieu dans quelques-unes, +l'adoption des dispositions suivantes: + + * * * * * + +311. Installation successive de tous les ministères, des principales +administrations, de la Poste, de l'Imprimerie nationale, des +Messageries, dans un grand quartier militaire, autour du chef du +Gouvernement et des pouvoirs législatifs: les mesures de défense +précédemment prescrites deviendront plus faciles. + +312. À l'avenir, les casernes seront construites dans des positions +militaires, de manière à faciliter l'attaque comme la défense, à pouvoir +être gardées par peu de monde, et contenir des forces considérables +libres de déboucher dans plusieurs directions. + +Elles seront, soit à la circonférence du quartier militaire, soit dans +les arrondissements les plus éloignés du centre, pour commander les +grandes avenues et les faubourgs remuants. + +Chaque mairie, avec une caserne en face ou attenante, pour 1, 2 à 3 +bataillons de ligne, dominera sa circonscription délimitée +militairement; une place ou une cour intermédiaire liera ces deux +établissements jumelés, qui formeront centre de défense et +d'approvisionnements de tous genres à débouchés nombreux. + +Ainsi le ralliement des gardes nationaux devient facile; et en +revêtissant l'uniforme de ces derniers, les insurgés ne peuvent +dominer, par surprise, dans les mairies ou légions. + +313. De l'établissement de l'administration municipale dans un hôtel de +ville central, d'où surgissent ordinairement les pouvoirs +révolutionnaires, résultent, pendant la crise, l'isolement, +l'antagonisme des autorités principales, la nécessité de la dispersion +des forces. + +On en finirait, avec chacun de ces forum de l'anarchie, en y +établissant, soit une caserne, soit un hôpital civil: l'administration +centrale serait placée dans le quartier militaire, sous la main du chef +du Gouvernement. + +Peut-être même, malgré tous les inconvénients d'un ordre différent qui +pourraient en résulter, conviendrait-il de diviser chacun de ces +pouvoirs uniques, dangereux et presque toujours si mal placés, en +plusieurs grandes directions civiles établies au centre des divisions +militaires de ces capitales, correspondant à ces divisions, et +centralisant chacune trois ou quatre arrondissements avec les banlieues +attenantes. + +Avoir, dans chaque état, dans chaque grande capitale, plusieurs centres +importants d'une administration unique, c'est fractionner et affaiblir +la révolte; les réunir, tout en divisant les pouvoirs, séparant les +attributions et multipliant les spécialités, c'est désarmer; il ne +reste de centralité et de fort que l'anarchie. + + * * * * * + +314. Un ordre pareil à ceux qui existent dans les places de guerre, pour +les cas d'alerte, étudié et rédigé d'avance, d'après les principes +précédents, serait connu de tous les chefs militaires, de manière à ce +que chacun puisse s'y conformer, au premier avertissement. + +Ainsi la concentration de tous les corps sur leurs positions de combat, +s'ils n'y sont déjà établis en permanence, se fera militairement, par +une agglomération progressive le long de communications faciles et +assurées, dans le temps convenable et sans que ces corps cessent un +moment d'être utiles à la répression, sur la voie stratégique qu'ils +parcourent. + +315. Ces principes, d'après lesquels la troupe doit être employée pour +réprimer les émeutes, sont écrits dans l'histoire des guerres civiles +qui, à diverses époques, ont désolé le monde; par les événements de +Paris en 1830 et 1832, ceux de Lyon en 1831, ils avaient acquis un tel +degré d'évidence qu'il eut été impardonnable de les méconnaître. + +Disperser la troupe par pelotons, sur les places et rues, sans moyens +d'attaque ou de défense, au fur et à mesure que les émeutiers s'y +agglomèrent; la laisser ainsi stationner au milieu de ces derniers, sans +repos ni abris, et quelquefois sans vivres; suivre le désordre partout +où il lui convient d'agir et de prendre position, sans réserves ni bases +fixes, ni points d'appui ou centres de commandement, ce serait ne pas +agir militairement et compromettre le salut de l’État. + + * * * * * + +316. Les armées, leurs nobles institutions, les principes salutaires et +traditionnels d'où résultent la force, la discipline, la fidélité au +drapeau, l'énergie du devoir sont les soutiens des États. + +Par leurs institutions, par la nature du service habituel, par le +maintien de la force militaire dans les meilleures conditions, les +armées, restent mobiles et puissantes. + +En temps de paix, les corps dont la spécialité, dont l'organisation +fortifient la discipline, sont relativement plus nombreux. + +Partout, le militaire demeure complètement étranger aux passions qui +divisent le pays, et au milieu desquelles son intervention calme +pourrait être réclamée. + +Banni d'une société, l'ordre régnerait encore longtemps dans son armée. + +317. L'état-major général est un des principaux éléments de force; il +s'entretient actif et vigoureux, dans l'exercice le plus large du +commandement et de l'initiative. + +Le commandement est fortifié par une centralisation réelle des +spécialités; c'est un principe salutaire de force pour la société +européenne. + +318. Des lois de recrutement, sans déclasser les populations tranquilles +et laborieuses, attirent aux armées les hommes inoccupés et retiennent +longtemps les vieux soldais au service; elles font partout de l'état +militaire, à l'opposé de l'imprudent système de landwehr, une véritable +profession spéciale; du telle sorte que la partie aguerrie de chaque +nation soit dans l'armée et non en dehors. + +Ces lois se prêtent à l'extension la plus complète, la plus rapide de la +force armée pour le cas d'invasion du territoire ou d'une coalition, en +vue desquelles elles ne sont cependant pas conçues exclusivement: car il +y a d'autres éventualités. + +319. Partout les milices bourgeoise sont constituées d'après ce +principe, qu'en militarisant moins de monde, mais plus complètement, +dans un but plus sérieux d'une réelle utilité, on augmente d'autant le +prestige militaire. + +Des armées passons au triste théâtre de leur action considérée du point +de vue de ce livre. Tel est l'état des choses, qu'il faut désormais se +dérober au spectacle admirable des plus rassurantes institutions, pour +se préoccuper exclusivement de difficultés qui seraient désespérantes, +si, après tant de dévastations, la société n'avait pas, pour les +vaincre, une surabondance de moyens plus grands encore. + + * * * * * + +320. Les principales communications intérieures, telles que les quais, +les boulevards, les rues importantes, ne devraient point être pavées, ni +plantées d'arbres: les progrès de la science des constructions +permettent d'espérer, à cet égard, une solution qui satisfasse toutes +les nécessités. + +Il faudrait même que ces grandes voies fussent plutôt bordées par des +maisons précédées de cours ou de jardins que par des bâtiments contigus +et à un grand nombre d'étages: cette modification est plus désirable +que facile à obtenir. + +321. Un obstacle, rivière, canal, escarpement, pâté longitudinal de +maisons sans passage, vieille enceinte ou muraille, dont les rares +intervalles ou défilés, à 1200m les uns des autres, seraient commandés +par autant de casernes, et des deux côtés duquel existerait une +communication large et facile, diviserait ou arrêterait l'insurrection; +il permettrait de porter successivement, contre ses différentes +factions, des réserves importantes. + +Chaque intervalle d'obstacle, créé _ad hoc_, coûterait plusieurs +millions, y compris les expropriations. + +On pourrait, à la rigueur, se servir d'un pareil obstacle, soit pour +entourer et couvrir, en partie, le quartier militaire, soit pour diviser +et maintenir un arrondissement difficile; soit enfin pour dominer toute +une ville, à l'aide d'un tracé particulier. + +322. Des sémaphores mettraient en rapide communication, pendant le jour +et la nuit, les mairies avec le centre du Gouvernement, l'hôtel de +ville, la police centrale, l'état-major de la garde nationale et les +quartiers généraux des divisions ou subdivisions militaires, _intrà _ ou +_extrà muros_. + +323. Des peines successivement plus fortes menaceraient: + +1° Les individus non armés faisant partie des rassemblements; + +2° Ceux qui commettraient des dévastations; + +3° Les individus armés étrangers à la garde nationale; + +4° Les étrangers à la garde nationale, qui revêtiraient son uniforme; + +5° Ceux qui construiraient des barricades; + +6° Les chefs d'attroupements, afficheurs de proclamation, péroreurs; + +7° Les personnes chez qui se tiendraient des réunions séditieuses; + +8° Ceux qui désarmeraient les gardes nationaux à domicile, dans les rues +ou qui pilleraient des magasins d'armes; + +9° Les meurtriers de gardes nationaux, soldats, ou autres citoyens; + +10° Les provinciaux récemment arrivés dans la capitale et coupables de +l'un des délits précédents; + +11° Les étrangers, et successivement les individus suivants qui +seraient dans le même cas; + +12° Les employés des administrations; + +13° Les réfugiés politiques et étrangers; + +14° Les repris de justice; + +15° Les hommes en rupture de ban. + +324. 6 à 8,000 réfugiés de toutes les nations ont pris la part la plus +active aux désordres européens; une réserve révolutionnaire de tous les +pays se transporte successivement d'une capitale à l'autre et y impose +l'anarchie. + +Les étrangers, à qui un peuple accorde refuge, n'ont pas le droit de se +mêler d'affaires qui le regardent seul; encore moins de décider de son +avenir. + +325. Les dépenses, pour dégradations commises pendant l'émeute, dans +chaque quartier, seraient exclusivement à la charge de l'arrondissement. + +Tout individu, dont une partie du mobilier aurait servi à élever une +barricade, serait passible, à moins de cas de force majeure constatée, +d'une amende égale au montant de ses contributions réunies. + +Le locataire d'un appartement, duquel on aurait fait feu sur la troupe, +serait, à moins de force majeure également constatée, passible d'une +amende équivalente à une ou deux fois son loyer. + +Des amendes plus importantes frapperaient les cabaretiers, logeurs et +chefs d'établissements auteurs des mêmes délits, par négligence ou +mauvaise intention. + + * * * * * + +320. Les maisons garnies, les logeurs, les dépôts de remplaçants, ainsi +que les arrivages des voitures publiques, exigent la surveillance la +plus active. + +Les propriétaires et maîtres d'hôtels doivent déclarer, dans les 24 +heures, les noms, qualités, lieux de départ et de destination des +personnes descendues chez eux, sous peine, en cas de condamnation +desdits individus pour délits politiques, de payer une amende au plus +égale au loyer de leur maison ou hôtel. + +Le déplacement des ex-fonctionnaires ou des pensionnés est également +surveillé. + +327. Le séjour des grandes villes serait interdit aux personnes +étrangères non munies d'un passeport ou d'un livret en règle. Toute +famille ruinée tombe à la charge d'une capitale; le nombre des +mécontents y augmente chaque jour. + +Les repris de justice doivent être éloignés à 30 lieues des grandes +villes et punis en cas d'arrestation dans celles-ci. + +328. Il y a un ensemble de mesures à prendre à l'égard de quelques +cabarets, quant à leurs emplacements plus ou moins favorables à la +révolte comme dépôts d'armes, de munitions et comme centres d'action; +quant aux intentions des personnes qui les tiennent, à leur +responsabilité et à la surveillance dont ils devraient être l'objet. + +Certains cabarets sont les clubs les plus dangereux, les véritables +lieux de dépôt, d'organisation, de recrutement, d'excitation et les +centres d'action de l'émeute; c'est là que les insurgés passent leurs +revues, et sont entretenus sur le pied de la révolte: c'est de là que +part le signal. + +Dans les cabarets sont détournés les fruits du labeur journalier; les +familles délaissées, oubliées, y voient une cause incessante de misère +et de désordres intérieurs; beaucoup de délits, de crimes publics ou +privés s'y préparent également: de toutes les prépondérances, la plus +regrettable serait celle de l'estaminet. + +329. Les armuriers et les débitants de poudre, commissionnés et +constamment surveillés, seraient tenus d'inscrire sur leurs registres, à +chaque vente, les noms, la demeure et la qualité de l'acquéreur assisté +de témoins. + +Leurs boutiques, autant que possible voisines des mairies, casernes ou +postes, seraient solidement grillées et closes; pendant l'émeute, on ne +pourrait pas les forcer facilement. + +Les magasins ne contiendraient pas au delà d'une certaine quantité +d'armes et de munitions; les premières seraient démontées et +incomplètes. La fabrication de la poudre coton, sévèrement punie en tout +temps, le serait plus encore pondant l'émeute. + +En temps anormal, et dans une capitale complètement organisée en vue de +périls journaliers, n'y aurait-il même pas lieu d'exagérer toutes ces +précautions, pour quelques quartiers les plus importants? + +Ainsi, les principaux magasins indispensables, pendant une insurrection, +pour les approvisionnements de tous genres, pourraient être, soit à +l'abri de toute attaque, par la solidité de leur clôture; soit groupés +autour des mairies et de quelques positions tertiaires déterminées à +l'avance. + +Pendant la lutte, la vente s'y ferait à des heures déterminées, en +présence des agents de l'autorité; l'action de la troupe et de la garde +nationale, vis-à -vis d'une insurrection privée de moyens, serait +d'autant mieux assurée. + +330. Les clochers, d'où l'on pourrait tirer des coups de fusil et sonner +le tocsin; les édifices publics, non susceptibles d'être gardés pendant +la lutte, seraient bien clos dans le pourtour de leur rez-de-chaussée et +fermés de portes assez solides pour qu'on ne puisse s'y introduire +facilement; au besoin, les clefs de l'escalier de chaque clocher +seraient de suite remises aux mairies. + +On ne perd pas de vue les maisons particulières qui enfilent les rues, +dominent les environs et les carrefours: on empêche qu'elles ne soient +occupées par les rebelles; on les garnit, s'il le faut, de fusiliers. + + * * * * * + +331. Imposer des limites à l'extension exagérée des industries de même +nature; à l'agglomération en trop grands ateliers, dans et autour des +capitales. + +Faire peser une certaine responsabilité sur les chefs de ces +établissements; l'avenir des sociétés ne peut dépendre du plus ou du +moins de prévoyance des spéculateurs. + +Pendant l'émeute, ou s'assure que les ouvriers restent à l'ouvrage; une +prévision est nécessaire à cet égard. + +332. L'administration doit combattre la misère, non en ouvrant +simultanément un nombre de travaux considérables dans la capitale, ce +qui augmenterait, au delà de tous les besoins normaux, la classe +ouvrière et les petits établissements qu'elle fait prospérer. + +Au moment tôt ou tard inévitable de la brusque clôture de ces +entreprises extraordinaires dans une seule localité, surgiraient des +misères impossibles à soulager. + +Mais on entreprendrait successivement des travaux aux alentours, et de +plus en plus loin, afin d'y retenir les ouvriers et de diminuer d'autant +la masse de ceux qui ont peine à vivre dans les grandes villes. On +éviterait ainsi à cette classe, trop souvent malheureuse, un +déclassement qui la ruine. + + * * * * * + +333. On a proposé d'établir, comme agents de sûreté, par quartier de +100,000 âmes de chaque capitale, + +1 Commissaire de police central, +dépense annuelle. 3,000 fr. + +5 _Id_. de quartier. 10,000 + +25 Sergents de ville. 25,000 + +250 Agents de police. 125,000 +___ + +281 Agents de sûreté donnant lieu __________ +à une dépense annuelle de 163,000 fr. + +6 sergents de ville et 60 agents, c'est-à -dire six brigades de dix +hommes se relevant toutes les six heures, suffisent pour parcourir +constamment les divers quartiers d'un arrondissement. + +Les sergents et agents de police ont, sur leur uniforme, un n° d'ordre +et la lettre du quartier, dont ils connaissent les rues, les habitants +et les gens suspects. + +Chaque réunion de quatre brigades surveille 25 rues, places, quais, +passages, boulevards ou ports. + +334. On compte habituellement, en temps les plus tranquilles, dans une +capitale et par arrondissement de 100,000 âmes, un régiment d'infanterie +de 2,000 hommes, et près d'un million de dépenses annuelles, pour la +garnison. + +En réduisant dans les circonstances ordinaires, là où les précédents et +les habitudes de la population le permettraient, cette garnison ainsi +que cette dépense du tiers, on ferait, a-t-on dit, plus que l'économie +nécessaire pour payer l'excédent d'agents de police, qui résulterait de +ce projet. + +La tranquillité journalière serait assurée; la troupe pourrait être +utilement employée ailleurs, dans l'intérêt de l'état et du maintien des +traditions militaires. + +Si des troubles graves, si des circonstances anormales nécessitaient +éventuellement la présence d'une force armée plus considérable et son +intervention, la garnison serait bientôt secourue par une ou plusieurs +divisions, survenant pour agir d'une manière militaire et avec d'autant +plus de chances de succès. + +À l'aide des communications par chemins de fer ou bateaux à vapeur, des +camps convenablement placés pourraient ainsi exercer au loin leur +puissante action. + +Napoléon, alors qu'il était obligé de jouer chaque jour la fortune du +monde aux extrémités de l'Europe, et à une époque où n'existait pas la +même rapidité de communications, contenait ou défendait les contrées +laissées au loin derrière lui, avec un petit nombre de camps +successivement renforcés, au besoin, par des réserves d'élite agissant, +sur une circonférence de 7 à 8 journées de marche, à l'aide de relais de +postes habilement organisés. + + + + +§ II. + +DISPOSITIONS PENDANT L'ÉMEUTE. + + +335. Si la majeure partie de la population est contre l'émeute, +l'autorité l'invite, dès les premiers rassemblements, à porter un signe +qui la distingue des révoltés et constate leur isolement. + +L'autorité municipale, les chefs de légions, les agents de sûreté +empêchent également que les insurgés ne se glissent travestis dans les +compagnies de la garde nationale, ou n'agissent au nom de celle-ci. + +336. Par d'incessantes patrouilles jumelées, lancées de chacun des +centres d'action sur des directions parallèles et voisines, on cerne, on +dissipe les groupes; on y arrête les meneurs, serait-ce dans la +proportion de un sur dix, de manière à intimider l'émeute, à dissoudre +ses cadres. + +Dans chaque mairie, une commission permanente met de suite en liberté la +moitié ou le tiers des moins coupables, parmi les individus arrêtés: on +interroge, on fait observer les autres. + + * * * * * + +337. En cas d'émeute sérieuse, la circulation est interdite aux voitures +et à toutes personnes étrangères à l'autorité ou non employées par elle. + +Les messageries partent et reviennent toutes à une grande place, ou +enclos du quartier militaire, surveillé et gardé. + +338. Les boutiques des armuriers, marchands de vin, débitants de poudre +et de plomb, pharmaciens, toutes à clôtures solides, et dans les plus +importants quartiers à proximité des mairies ou des centres d'actions +militaires, seront fermées et surveillées par la garde nationale de +l'arrondissement. + +339. La troupe, assistée d'un commissaire de police, d'un officier +municipal ou de trois gardes nationaux du quartier, dont un officier, +pourra pénétrer dans les maisons, jardins et cours, soit pour les +visiter, soit pour les occuper ou empêcher que l'émeute ne les envahisse +dans le but de les défendre. + +S'il y avait refus de la part des propriétaires, on aurait le droit de +s'y installer, en respectant, autant que possible, les personnes et les +propriétés. + +En cas de soumission de la part des habitants, la force armée ou l’État +deviendrait responsable des dégâts, des pertes ou des accidents +éprouvés. + + * * * * * + +340. Les chefs d'établissements industriels, les administrations +publiques et particulières tiendront réunis leurs employés étrangers à +la garde nationale; ils adresseront chaque jour, aux mairies, l'état des +individus présents ou absents, lequel pourra être vérifié. + +341. Les bureaux de journaux et les imprimeries, dans ou à l'occasion +desquels il y aurait des réunions hostiles, seraient momentanément +fermés. + +Un journal anarchique et les feuilles de province qui deviendraient +bientôt ses succursales, dans chaque localité, pourraient constituer, en +face de l’État, un véritable Gouvernement révolutionnaire avec toute une +hiérarchie d'agents. + + * * * * * + +342. Le télégraphe donne fréquemment des nouvelles sur les diverses +lignes. + +Chaque courrier, chaque messagerie, emporte et distribue, sur sa route, +des bulletins imprimés où l'autorité résume la situation des choses. + +Des bulletins plus fréquents, plus détaillés, sont affichés aux portes +des mairies, casernes, centres d'action et postes conservés à +l'intérieur de la capitale. + +343. Dans les provinces, des mesures sont prises pour protéger le +service des télégraphes, des chemins de fer et des relais de poste. + +Ou assurera de deux manières les communications menacées: + +1° Par la remise des dépêches à des voyageurs connus ou à des agents en +mission. + +2° Les directeurs de poste font parvenir, sans retard, aux +fonctionnaires voisins, les nouvelles importantes; et ces derniers les +communiquent aux autorités limitrophes qui peuvent ne pas les connaître. + +344. Le télégraphe ou des estafettes portent immédiatement, à +quelques-uns des généraux commandant les divisions militaires +territoriales, l'ordre de faire usage, comme commissaires généraux +extraordinaires, des pleins pouvoirs pour l'exercice desquels ils +auraient d'avance les instructions nécessaires. + +Ces gouvernements accidentels, délimités militairement et de manière à +grouper des pays et des intérêts homogènes, auraient une étendue, une +population, une importance et des ressources telles que la résistance y +serait possible contre toute influence anti-nationale. + +Chacun de ces gouvernements compterait: 2 à 4 mille lieues carrées de +superficie; 2 à 4 millions d'habitants; 25 à 30,000 hommes de troupes de +ligne de toutes armes avec les états-majors, les moyens administratifs +et approvisionnements nécessaires. + +Les chefs-lieux de ces gouvernement accidentels doivent également être +importants sous les rapports militaire, administratif et commercial; ils +commandent les grands cours d'eau et les communications principales: +leur choix dépend aussi de l'esprit des populations, dont on peut +attendre indifférence ou appui; des états étrangers circonvoisins amis +ou ennemis; des postes ou cordons de places fortes à proximité; du +chef-lieu éventuel de gouvernement central que l'on se propose de +choisir, en cas d'évacuation de la capitale comme moyen extrême; il +dépend enfin des rapports généraux de défense ou d'approvisionnements +qu'il serait nécessaire d'établir pour une lutte sérieuse contre +l'anarchie. + +Chaque commissaire général, dans son importante circonscription, +concentrerait accidentellement en ses mains et exercerait, sur sa +responsabilité, tous les pouvoirs y compris celui de déclarer l'état de +siége. + +345. Ces commissaires généraux, à dix ou douze marches les uns des +autres, réunissent autant d'armées, organisent autant de centres de +résistance énergique à la révolte. + +Ils communiquent, avec le Gouvernement, par les voies les plus promptes +et les plus fréquentes. + +Ils correspondent avec toutes les autorités de leur ressort, qu'ils +suspendent, révoquent ou investissent de certaines attributions. + +Ils peuvent réunir les conseils provinciaux, auprès d'eux, ou autour des +chefs d'administration. + +Ils maintiennent partout l'ordre, dans les limites de leur situation +militaire et politique, et tiennent les populations au courant de la +marche des événements. + +Ils ont autorité pour mobiliser les gardes nationales, rappeler les +réserves de l'armée et faire toutes réquisitions. + +Partout, et principalement sur les grandes communications, les milices +urbaines, les agents de sûreté, les garnisons veillent, font des +patrouilles, arrêtent tous gens suspects revenant de la capitale ou s'y +rendant sans papiers. + +Les commissaires généraux peuvent, sur leur responsabilité, porter aux +extrémités du commandement, vers la capitale ou les villes qui +réclameraient ces secours, des troupes de ligne et de garde nationale, +pour s'y tenir prêtes à franchir cette limite à la demande, soit du +Gouvernement, soit du commissaire général limitrophe. + +Toujours la garde nationale est mobilisée par fractions constituées; les +hommes, dont l'indisponibilité est régulièrement constatée, sont seuls +exempts de marcher. + +Ainsi, au premier signe du télégraphe, les divers pouvoirs aussitôt +centralisés par grandes circonscriptions constitueraient chacune de +celles-ci, dans l'étendue de la nationalité menacée, et sous la +direction du gouvernement central, sur un pied de résistance redoutable, +contre toute tentative de guerre civile. + + + + +§ III. + +CAUSES GÉNÉRALES D'ANARCHIE. + + +346. Terminons par des considérations qui, bien que diverses, sortent +des entrailles même du sujet: car le seul moyen préventif réellement +efficace serait la suppression de causes puissantes quoique d'un ordre +différent; ne pas laisser produire le désordre vaut certes mieux que +d'avoir périodiquement à le combattre sur une arène sanglante: sous ce +rapport, et s'il était donné à l'humanité de ne pas s'égarer sans cesse, +ou de pouvoir revenir facilement sur ses erreurs, le sombre sujet de ce +livre pourrait heureusement perdre tout intérêt. + + * * * * * + +347. «Repassez, dit Massillon, sur les grands talents qui rendent les +hommes illustres; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le +malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances +empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs +célèbres de mensonge qui, dans tous les âges, ont levé l'étendard du +schisme et de l'erreur, et formé, dans le sein même du christianisme, +les sectes qui le déchirent. + +«Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talents heureux ont +rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens, dès que +leur cÅ“ur s'est corrompu, ils n'ont laissé au monde que des ouvrages +lascifs et pernicieux, où le poison, préparé par des mains habiles, +infecte tous les jours les mÅ“urs publiques, et où les siècles qui nous +suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre. + +«Tournez-vous d'un autre côté, comment ont paru sur la terre ces génies +supérieurs, mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les +ressorts des états et des empires, et ébranler l'univers entier? Les +peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs +intrigues; les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été +les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents. + +«Esprits vastes, mais inquiets et turbulents, capables de tout soutenir, +hors le repos, qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe +et qui les attache, et qui, semblables à Samson, sans être animés de son +esprit, aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous ses +ruines, que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de +leur force. Malheur au siècle qui produit de ces hommes rares et +merveilleux! et chaque nation a eu là -dessus ses leçons et ses exemples +domestiques.» + + * * * * * + +348. La guerre civile ruine les nationalités sous des formes diverses: +mais toujours le fléau résulte d'un état de civilisation anormal. De nos +jours, cette idée a été développée avec le langage de la plus vive +préoccupation. + +Dans la Vendée, a-t-on dit, il y eut défaut d'activité et de centres de +population, au milieu d'un dédale de borderies, échappant à toute +influence réelle par leur isolement, leur petitesse et leur nombre. + +Les grandes capitales offrent aujourd'hui des inconvénients contraires: +et, après tant d'efforts de plusieurs siècles, l'homme, parvenu à une +haute civilisation, retrouverait-il, à coté, l'ingouvernable rudesse des +contrées primitives, surexcitée par le besoin des jouissances, l'excès +des misères? + +Dominé par de nouvelles préoccupations, il sonderait épouvanté les +redoutables mystères d'une autre société longtemps ignorée: en présence +de l'envie des uns, de la turbulence, de la légèreté des autres, quelle +mission auraient ces hommes de diverses nations, invisibles, errants ou +flétris par la justice, dans l'immense dédale de tant de quartiers, de +rues, de maisons, d'étages, de réduits, ainsi pressés et superposés? + +Chaque jour y condense plus imprudemment la vie, l'activité, les +richesses, les passions, les mécontentements d'un grand pays, classe +vis-à -vis classe, intérêts vis-à -vis intérêts, au risque d'explosions +redoutables. + +Si le progrès du mal continuait, on en viendrait peut-être à se +demander: quelle administration possible pour tant de nécessités +diverses; quelle police pour ce nombre de délits et de sinistres +projets; quelle règle pour trop d'appétits échappant à toute censure +réelle; quelle répression facile et non sanglante pour des forces +imprévues, se produisant à l'appel des plus dangereuses passions, +surexcitées par les paroles et les actions de chaque jour? + +349. La centralisation ne souffre de vie que dans les capitales; +décentraliser, ce serait diviser le territoire en éléments assez +importants, conservant encore, dans de certaines limites, une existence +administrative propre: de ces limites, que l'on ne choisit pas à +volonté, peuvent résulter, soit l'anarchie, soit une salutaire +pondération. + +La centralisation une fois établie devient une nécessité chaque jour +plus grande, par suite de l'affaiblissement graduel du pouvoir local; un +peuple convaincu de ses inconvénients ne serait pas toujours maître de +les atténuer, encore moins de s'en débarrasser. + +Regrettons donc que les nations modernes n'aient pas été dirigées sur +une voie de civilisation également éloignée de ces deux extrêmes: _le +défaut et l'excès de centralisation_: et si partagés que puissent être +les avis à cet égard, continuons d'examiner l'un des deux côtés d'une +question que le temps, ou des circonstances au-dessus de toute volonté +humaine, semblent exclusivement dominer. + +350. Y-a-t-il nécessité que la capitale soit la ville la plus +considérable de l'empire, pour la population ou pour le mouvement des +esprits? la liberté d'action de l'autorité n'est-elle pas en raison +inverse de l'agitation tumultueuse de son chef-lieu? À certains égards, +il paraîtrait quelquefois plus avantageux, pour la durée des états, +l'indépendance de leurs grands pouvoirs, que le centre du Gouvernement +fût établi en dehors d'une telle ville, mais à proximité: et alors, on +apprécierait l'utilité d'une capitale militaire fortifiée, comme +contrepoids de celle à qui l'on aurait laissé prendre, sans retour +possible, une importance excessive. + +Plus la centralisation est complète, a-t-on dit, plus le gros de toutes +les forces nationales se fixe exclusivement dans la métropole: ce séjour +les altère à la longue; et l'influence peut s'étendre jusqu'aux +provinces les plus éloignées. + +En transportant le centre de son Gouvernement Lombardo-Vénitien, de +Milan à Vérone, alors qu'il en était encore temps, l'Autriche n'a pas eu +seulement pour but de prendre une ligne militaire contre toutes +éventualités: elle place le pouvoir central en lieu sûr, d'où, libre des +plus redoutables préoccupations, il dominera mieux Milan, que s'il y +demeurait exposé à la contagion d'une atmosphère anarchique. + +351. Au même point de vue, il n'y aurait pas toujours nécessité que les +richesses, l'activité et la masse des forces vives d'un État fussent +exclusivement concentrées dans une seule capitale, sous la pression des +passions anarchiques qui y établissent leur empire: l'avantage de +paraître tout diriger plus facilement ne devrait pas faire renoncer à +celui, plus réel, de ne pas tout exposer à la fois? Un peuple sage se +constitue également, quand il le peut, en vue de tous les périls +extrêmes, sans prétendre éviter aussi les moindres. + +À de certaines époques exceptionnelles, deux métropoles rivales, par une +importance et des intérêts différents, assureraient peut-être quelque +temps, la durée du pouvoir, les contenant l'une par l'autre; ainsi +s'expliqueraient ces déplacements de capitales, ou ces centres multiples +de gouvernement, dont le singulier spectacle étonne dans l'histoire de +quelques nations. + +L'État le moins imparfait ne serait-il pas celui dans lequel de sages +limites assignées aux excès de chaque influence, déterminent une +harmonie où tout se balance? cet équilibre ne peut résulter que de +l'antagonisme constant mais régulier de forces à peu près égales, se +contenant quelquefois l'une l'autre sans trop de violences, et +conspirant presque toujours pour leur grandeur commune. + +352. Tel pays se serait exposé à décheoir, au milieu de révolutions +successives, par le fait d'une subdivision administrative et +territoriale uniformément parcellaire, affaiblissant pouvoir et forces +réelles partout ailleurs qu'au centre. + +Quels auraient été, à chaque crise révolutionnaire, les moyens réguliers +des autorités attendant du premier courrier, dans une petite +circonscription, leur sort et celui de l'état. + +Ailleurs, on aurait supprimé, à la fois, et à tous les points du vue, +social, politique, religieux, territorial jusqu'aux dernières traces des +influences, des antagonismes, des contre-poids, des fonctions rivales +enfin sur lesquelles se fonde un équilibre véritable. + +Une telle situation serait peu favorable aux libertés: il semble, +quelquefois, que les empires ainsi uniformément découpés ne puissent +aller que de l'anarchie au despotisme, à travers des convulsions et des +ruines. + +353. Tôt ou tard, des dangers sérieux résulteraient également d'une +constitution d'état opposée; mais est-il donné de rester longtemps dans +une situation raisonnable: l'essentiel, le possible est de ne pas trop +s'écarter de cet équilibre instable où les passions humaines empêchent +de séjourner. + +Sitôt que l'on approche de la dernière limite des excès dans un sens, il +ne faudrait pas craindre de pouvoir se retourner vers les maux opposés: +si grands, si inévitables que soient ceux-ci, on ne les subirait pas de +longtemps, et sans avoir traversé, pendant une courte période de +bonheur, la position la plus convenable, mais où il est si difficile de +se maintenir contre la tendance à de successives oscillations +politiques. + +Chaque époque a ses infirmités dont il faut d'abord se préoccuper: qui +signalerait, aujourd'hui, le danger des écarts de la foi et du +dévouement; des influences provinciales, de l'esprit de profession, de +classe, de secte ou de nationalité trop exclusifs? + +Sans prétendre résoudre, dans un mémoire militaire, un problème aussi +complexe, aussi difficile, et qui, d'ailleurs, doit être pris de loin ou +dans les circonstances les plus favorables, il convient d'insister sur +son importance. + +Cette grave question aurait pu être envisagée à un point de vue tout +autre, mais trop étranger au sujet de ce livre pour qu'on doive en tenir +compte ici. + + * * * * * + +354. L'humanité réagit constamment sur elle-même; quand elle n'a pas la +guerre de nation à nation, elle la fait de classe à classe, de gouverné +à gouvernant: ainsi les sociétés se dissolvent. + +Les forces vives des peuples paraissent d'autant plus dangereuses, pour +leur bonheur et leur puissance, qu'elles sont plus accumulées par +l'inaction. + +Il faut que les nations, aussi bien que l'homme, soient sérieusement +occupées, sinon elles emploient mal leurs puissantes facultés trop +longtemps oisives. + +355. Pendant la paix, chacun développe son énergie, son intelligence +dans les affaires; on voit grandir des réputations, des moyens +d'influence et d'action, dont aucuns ne sont à la disposition du +Pouvoir; celui-ci reste privé, ainsi que ses principaux agents, de la +force que donne une activité fécondante; alors les gouvernements +désarment plus encore vis-à -vis les mauvaises passions que contre +l'extérieur; ils perdent une partie de leur puissance; ils détendent +leurs ressorts. + +La guerre autorise, oblige même l'État à réunir, augmenter, entretenir, +perfectionner, mettre en action tous ses moyens; alors lui et ses agents +occupent presque seuls la scène; les réputations, les influences sont +exclusivement son partage: la force morale et l'héroïsme deviennent sa +base inébranlable. + +La guerre emploie au dehors les forces matérielles d'une nation, donne +une noble direction à ses forces morales. + +Une lutte longue et désastreuse épuise un empire; la paix prolongée lui +donne, en dehors du pouvoir, un excédent de vie, de célébrités ou +d'influences qui pourraient le rendre ingouvernable. + +356. On a fait observer que ces préoccupations extérieures seraient +indispensables là où les révolutions auraient tout détruit, tout +uniformisé: à défaut d'antagonisme de classes, de sectes, de +professions, de corporations, de pouvoirs, de provinces, on verrait les +passions d'autant plus violentes, qu'après avoir davantage renversé, +elles seraient sans frein: ne sachant plus où se prendre, puisqu'il ne +resterait rien d'humain à combattre ou à détruire, elles en viendraient, +peut-être, à attaquer les éternelles et divines conditions de +l'existence des sociétés, qui seules subsisteraient: la famille, la +propriété, la religion. + +Les vÅ“ux de paix universelle et de désarmement sont donc irréalisables. + +Jusqu'à ce jour, l'humanité a vécu par la famille; par les nationalités +et les religions diverses. + +Vouloir abaisser toutes les barrières, détruire toutes les nuances qui +différencient, qui classent, qui facilitent l'équilibre du monde par +l'antagonisme de ses parties; qui assurent le progrès indéfini de +l'humanité par la concurrence, par la division du travail dans +l'acception la plus élevée, la plus générale de ces deux mots, ce serait +préparer la barbarie. + +De tous les antagonismes, le moins dangereux, le plus indispensable pour +le bonheur de l'humanité, c'est celui qui résulte de l'esprit de +patriotisme; loi divine du la famille appliquée à l'harmonie de +l'univers. + + * * * * * + +357. Les états, où des révolutions successives ont altéré le principe +d'autorité, sont le jouet de leurs voisins habiles à ne leur point +laisser rétablir les éléments de nationalité. + +La grandeur passée d'un peuple et celle qu'il pourrait encore avoir +excitent des états rivaux à le faire périr dans l'anarchie. + +Telle puissance ne daigne même pas faire la guerre aux gouvernements qui +gênent sa politique ambitieuse; elle soudoie la révolte et les ébranle +en quelques journées. + +Ainsi, au risque de compromettre sa propre existence dans la ruine +commune, elle entretient depuis longues années de malheureux pays dans +cet état normal d'anarchie qui les prive également d'institutions mûries +par le temps et de la puissance des traditions. + +À l'aspect des redoutables fléaux qui peuvent chaque fois lui être +renvoyés de tant de nationalités ébranlées par elle, l'appel coupable +aux passions révolutionnaires de tous les pays cessera peut-être; une +politique moins machiavélique peut rendre le repos au monde. + + * * * * * + +358. Trois partis sérieux, et non incompatibles avec toute pensée +d'ordre ou d'avenir, affaiblissent plusieurs sociétés européennes: +l'aristocratie, la bourgeoisie, la démocratie; leur désaccord pourrait +seul faire triompher le génie de la destruction. + +L'un de ces partis s'est-il établi au pouvoir..., on a vu les deux +autres aveuglés préparer et décider sa chute, à l'aide de l'anarchie, +qui seule en a profité. + +Partout, à chaque révolution, la condition du principe d'autorité et de +la société a également empiré; le nombre et l'influence des hommes ou +des idées anarchiques ont crû, en même temps que celui des hommes ou des +idées d'ordre a diminué; et toujours le flot révolutionnaire avance +engloutissant de nouvelles ruines. + +359. Deux de ces partis n'auraient pu, même réunis, lutter contre +l'anarchie, accidentellement renforcée par le troisième; tous ensemble +détourneraient les nations des abîmes où elles sont entraînées. + +On fonderait peut-être ainsi quelque chose de solide; on assurerait, du +moins, aux contemporains si agités quelques années de repos; et de +nouvelles péripéties modifieraient la direction des esprits. + +Dès qu'ils ne réunissent pas l'unanimité de vÅ“ux, sans lesquels ils ne +triompheraient qu'accidentellement, et pour l'anarchie, tout parti, +toute idée patriotique doivent renoncer à leur individualité et se +rallier au drapeau qui compte le plus de forces; agir autrement serait +un crime de lèse-humanité. + +Le naufragé s'obstine-t-il à périr en refusant la main qui peut le +sauver, pour une autre hors de portée? + +Celui qui ne surnage pas doit-il s'efforcer d'entraîner tous les autres +dans sa ruine? + +Pourquoi se diviser par des préoccupations d'un autre temps? + +Les partis impatients, quelque agitation qu'ils se donnent, ne +parviendront pas à arracher de l'avenir un secret, qui, comme lui, est +encore à naître. + +À moins qu'un bienfait providentiel ne fasse surgir, du milieu des +sociétés désunies, la force qui, étrangère à tant d'aberrations, +mettrait fin à l'aveuglement, au désordre des esprits, ces sociétés sont +condamnées à périr de marasme anarchique ou par la conquête. + +Il ne s'agit même plus, pour des nationalités jadis prospères, +d'intérêts de famille, de classe ou de dynastie; c'est la vieille Europe +qui s'en va avec ses grandeurs, ses gloires, sa foi, ses idées d'avenir, +ses éléments de progrès, fruits de longs et heureux efforts de la +civilisation moderne; c'est le principe d'autorité successivement démoli +par tous qu'il faut recréer; c'est la société qui est à relever en +commençant par ses bases primordiales. + +360. Ce grand labeur, on doit l'entreprendre, avec quelques rares et +chétifs débris, sous l'ouragan déchaîné des idées de destruction, et en +présence d'états rivaux qui préparent ou convoitent toutes les ruines. + +Au-dessous d'aucune noble ambition, cette tâche sera, partout, l'Å“uvre +providentielle de fortes volontés. Le monde a besoin de grands exemples. + +Le 22 juin 1815, après sa seconde abdication, et alors qu'en butte aux +factions qui déchiraient son pays, il devait s'expatrier pour toujours, +Napoléon, plus que jamais nécessaire, disait-il au peuple français: +_Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation +indépendante._ Ce solennel adieu, cette dernière et patriotique trace du +génie des temps modernes, devrait aussi éclairer la génération +européenne actuelle sur le plus grand de ses intérêts. + +Si tant de sublimes esprits, hommes d'état, écrivains ou capitaines, la +gloire et jadis la force des nationalités aujourd'hui menacées, si leur +puissante raison pouvaient encore renaître et dominer au milieu d'elles, +ils gémiraient sur leur Å“uvre follement compromise, sur trop de pénibles +travaux et de généreux efforts devenus inutiles; ils conjureraient +l'humanité égarée de revenir, en toute hâte, à la concorde et au respect +du pouvoir qui peuvent seuls sauver. + + _O navis, referent in mare te novi + Fluctus! o quid agis? fortiter occupa + Portum ... + tu, nisi ventis + debes ludibrium, cave!_ + + (HORACE, Ode 12, liv. 1er.) + + * * * * * + +361. Parvenu au terme de ce travail, il reste à choisir entre les deux +parties principales qui le composent. + +Si l'on admet la nécessité du système général de défense proposé dans +les chapitres 3 et 4, on devra, pour compléter ceux-ci, extraire des +chapitres suivants de nombreuses prescriptions pratiques et de détails +nécessaires dans toute hypothèse. + +Si l'on juge les considérations des chapitres 3 et 4 exagérées et trop +théoriques, il suffira de s'en tenir aux chapitres 5 et 6, où se +trouvent également résumés les principes les moins contestables de la +première partie. + +Dans l'une ou l'autre manière de voir, ce livre, rédigé à deux points de +vue différents, mais dans un même but, paraîtra peut-être utile; en +quelque pays, et, de quelque manière que l'émeute surgisse, un ou +plusieurs des principes exposés deviendraient plus ou moins applicables. + +Si nous avons pu contribuer à rendre encore plus évidente pour tous +cette vérité: _Vis-à -vis d'un pouvoir régulier pénétré de ses devoirs, +et au milieu de nations éclairées par tant de désastres, l'anarchie ne +peut désormais espérer que des succès trop éphémères pour exciter ses +coupables projets_; alors le but de cet ouvrage sera rempli. + +Dans un pareil sujet, plus que dans tout autre, un mot de Napoléon +doit-être constamment rappelé: «À la guerre, les trois quarts sont des +affaires morales; la balance des forces réelles n'est que pour un autre +quart.» + +Terminons enfin par cet adage de tous les temps: _L'anarchie est le +fléau du peuple, la ruine des nationalités_. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Insurrections et guerre des barricades +dans les grandes villes, by Christophe-Michel Roguet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE *** + +***** This file should be named 37053-0.txt or 37053-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/5/37053/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37053-0.zip b/37053-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..898e482 --- /dev/null +++ b/37053-0.zip diff --git a/37053-8.txt b/37053-8.txt new file mode 100644 index 0000000..64f1145 --- /dev/null +++ b/37053-8.txt @@ -0,0 +1,8518 @@ +The Project Gutenberg EBook of Insurrections et guerre des barricades dans +les grandes villes, by Christophe-Michel Roguet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes + par le général de brigade Roguet + +Author: Christophe-Michel Roguet + +Release Date: August 12, 2011 [EBook #37053] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +INSURRECTIONS ET GUERRE DES BARRICADES DANS LES GRANDES VILLES + +PAR + +LE GÉNÉRAL DE BRIGADE ROGUET. + + + Quand un prince d'une ville est chassé de sa ville, le procès est + fini; s'il a plusieurs villes, le procès n'est que commencé. + + (_Esprit des lois_, liv. VIII, chap. 16.) + + + À la guerre, les circonstances morales exercent la plus grande + influence sur les événements: elles sont tout dans une guerre + civile. + + +PARIS, + +LIBRAIRIE MILITAIRE DE J. DUMAINE. + +1850 + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +CHAPITRE Ier.--HISTORIQUE. + +§ 1er.--_Temps anciens et moyen-âge._ + +Temps anciens et derniers Carlovingiens. + +Républiques italiennes du moyen-âge. + +Guerre civile de 33 ans dans Florence, 1215. + +Émeute de Venise, 1310. + +Bourgeoisie des communes. + +Révolte de Bruges, 1302. + +Émeute de Paris, 1306. + +Révolte des Pastoureaux, 1320. + +§ 2.--_Valois._ + +Révolte du prévôt des marchands Marcel, 1358. + +Émeute de Londres, 1381. + +_Id._ de Paris, 1382. + +Les rois de Paris et de Bourges, 1420. + +Révolte de Gênes, 1461. + +_Id._ de Bruges, 1488. + +_Id._ de Naples, 1547. + +_Id._ de Bordeaux, 1548. + +Émeute de Toulouse, 1562. + +Journée des barricades à Paris, 1588. + +§ 3.--_Bourbons._ + +Guerre de la ligue, 1589. + +Fronde, 13 septembre 1647 et 5 janvier 1648. + +Fronde, 1649. + +Dispositions de sûreté contre la population d'Utreck, 1672. + +Lutte dans Crémone, 1702. + +§ 4.--_Révolution, Empire, Restauration_. + +Émeute de Varsovie, 1794. + +Journée de vendémiaire, 1795. + +Émeute de Madrid du 2 mai, 1808. + +Journée de juillet, 1830. + +§ 5.--_Depuis 1830._ + +Révolution de Bruxelles, 1830. + +Émeute de Lyon, 1831. + +Émeutes des 5 et 6 juin 1832 et suivante, jusqu'à 1839. + +Émeute de Clermont-Ferrand, 1841. + +Révolution de février, 1848. + +Émeute du 23 juin, 1848. + +Émeute du 13 juin, 1849. + +Problème désormais important, non pour la France, mais pour l'Europe. + + +CHAPITRE II.--DIFFÉRENTS PARTIS À PRENDRE. + +§ Ier.--_Réprimer la révolte dans toute la ville._ + +§ 2.--_Occuper un grand quartier militaire._ + +Avantages de ce parti. + +Choix du quartier militaire et des positions extérieures. + +§ 3.--_Occuper une position contiguë._ + +Cas où il faut prendre ce parti. + +Opinion de quelques hommes d'état. + +Opinion de quelques militaires. + +Opinion probable de Napoléon. + +§ 4.--_Position extérieure de ralliement._ + +Cas où il faut la prendre. + +Dispositions permanentes nécessaires pour ce cas. + +Campagnes de Henri IV contre la ligue, de 1590 à 1596. + +Campagne de Turenne, en 1652. + +Ce qu'on aurait peut-être pu faire, le 24 février 1848. + +§ 5.--_Éloignement de la capitale._ + +Il y a deux partis également dangereux. + +Projet de retraite formé par la Cour, le 5 juillet 1652, à Saint Denis. + +Projet de défense de Louis XVIII, dans le département du Nord, en 1815. + + +CHAPITRE III.--PRINCIPES FONDAMENTAUX. + +§ 1er.--_Principes généraux._ + +Emploi de la force année dans les troubles civils. + +Conservation de l'élément du combat. + +Commandement en chef. + +Légions de gardes nationales, mairies, commandements militaires et +casernements ont les mêmes circonscriptions. + +Pronostics et commencements de l'émeute. + +§ 2.--_Principes particuliers._ + +Conséquence de l'élévation des barricades relativement à la répression. + +Ce qu'il faut de force dans chaque circonstance. + +Force et composition des colonnes actives. + +Comment la troupe doit être employée. + +Principes généraux sur les détachements, établissement sur les positions +de combat. + +Données diverses. + +§ 3.--_Moyens matériels nécessaires._ + +Opinion du chevalier de Ville. + +Émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562. + +Journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652.--Opinion de +Turenne. + +Services administratifs, approvisionnements de vivres et de combat. + +Matériel nécessaire. + +Sage maxime du chancelier de l'Hôpital. + + +CHAPITRE IV.--MESURES GÉNÉRALES DE DÉFENSE. + +§ 1er.--_Dispositions permanentes._ + +Garde nationale. + +Troupe de ligne, ses positions de casernement et de combat. + +Militaires sans troupe ou de passage. + +Système de mairies et casernes-magasins juxta-posées. + +§ 2.--_Divisions et subdivisions militaires._ + +Quartier général central. + +Quartiers généraux divisionnaires et quartier militaire. + +Subdivisions _intrà muros_ et positions accessoires. + +Subdivisions _extrà muros_. + +Il faut également centraliser la direction générale et multiplier +l'action. + +Répartition générale des forces. + +Donnée diverses. + +§ 3.--_Observations._ + +Ce que doit être la direction générale. + +Entraves habituelles de la direction militaire. + +Se mettre en rapport avec tous. + +Il faut pouvoir toujours modifier le plan adopté. + +Epreuve pour les pouvoirs. + +§ 4.--_Applications._ + +1° Ville de 10,000 âmes. + +2° de 50,000 âmes. + +3° de 80,000 âmes. + +4° d'un million d'âmes. + + +CHAPITRE V.--DISPOSITIONS DE DÉTAIL. + +§ 1er.--_Etablissement sur les positions de combat._ + +Marche et établissement de la troupe, ralliement de la garde nationale. + +Etablissement de chaque bataillon. + +Réseaux de bataillons. + +Positions avancées ou extérieures. + +Approvisionnements de chaque détachement. + +§ 2.--_Opérations ultérieures._ + +Marcher de 2 à 3 centres d'action au foyer de l'insurrection. + +Émeute dans une grande rue, dans un quartier rétréci, au delà de +défilés. + +Avancer dans une rue occupée. + +Positions successives à prendre. + +§ 3.--_Marche plus régulière._ + +Forcer une enceinte de positions et s'établir au delà. + +Déboucher sur une place. + +Attaque des barricades. + +Cheminer, dans les longues rues, de maisons en maisons. + +Réduit de l'insurrection. + + +CHAPITRE VI.--CAS PARTICULIERS. + +§ 1er.--_Divers cas d'émeute._ + +Suivant l'état moral et politique. + +-- l'esprit des populations au dedans et au dehors. + +--la force publique. + +--la nature de la ville. + +--la résidence du chef de l'État au moment de l'émeute. + +§ 2.--_Émeute à l'occasion des grains ou des impôts._ + +Etablissement de la troupe dans les cantonnements. + +Service de la troupe pour la police des marchés. + +Règles de conduite légale. + +Principes militaires. + +Recouvrement des impôts. + +§ 3.--_Révoltes des populations ennemies contre leurs garnisons._ + +La bonne politique et la vigilance administrative préviennent souvent +les révoltes. + +Maréchal Suchet en Aragon. + +Napoléon en Italie. + +Autres menées de l'anarchie. + +Etablissement judicieux des troupes. + +Direction générale des attaques en cas de révolte. + +Importance de l'artillerie. + +Parallèles successives. + +Détail des cheminements. + +Attaque des maisons. + +Supériorité incontestable des armées. + + +CHAPITRE VII.--RÉCAPITULATION. + +§ 1er.--_Dispositions permanentes._ + +Concentration des principaux moyens d'action dans un quartier militaire. + +Plan de défense. + +Armées européennes. + +Communications, obstacles. + +Pénalité spéciale. + +Police spéciale. + +Limites imposées aux industries de même nature, dans chaque localité. + +Agents de sûreté. + +§ 2.--_Dispositions pendant l'émeute._ + +Signe d'ordre, arrestations. + +Surveillance pour la circulation, les cabarets, armuriers, pharmaciens +et maisons. + +Devoirs et responsabilité des chefs d'établissements industriels. + +Rapports fréquents avec les populations. + +Commissaires généraux éventuels; état de siége. + +§ 3.--_Causes générales d'anarchie._ + +Grands talents déréglés. + +Excès de la centralisation. + +Il vaut mieux la guerre entre nations qu'entre classes. + +Une nation anarchique est le jouet de ses rivales. + +La concorde et le respect du pouvoir peuvent seuls sauver. + +Conclusion. + + + + +AVANT-PROPOS. + + +Le sujet de ce livre est la répression des émeutes dans les grandes +capitales de l'Europe. + +Une table analytique fait connaître la nature, l'ordre et la division +des matières traitées. + +Il n'y a point d'officier, en Europe, qui n'ait eu l'occasion d'étudier +et même de pratiquer plusieurs fois, sur une échelle plus ou moins +restreinte, ce triste genre de guerre: ce que tous ont fait ou vu, +chacun a pu le méditer et en composer une théorie. + +On ne dira, dans ce livre, rien de particulier à la France, quant aux +mesures à prendre; non que cela eût offert quelqu'inconvénient: mais +c'eût été inutile et en dehors du sujet exclusivement européen que nous +nous proposions de traiter: tout projet, à l'égard de Paris, serait +au-dessous des mesures actuellement prises dans cette capitale; toute +préoccupation paraîtrait plus qu'exagérée, vu la surabondance et la +solidité des moyens de répression; d'ailleurs, nous trouvons, à l'abri +d'un pouvoir sage, la solution des difficultés actuelles: et la France, +désormais fatiguée de révolutions, n'aspire qu'au repos. + +La question se présente bien autrement générale et importante: une de +ces périodes de bonheur, rarement accordées à l'humanité, va peut-être +finir; et le monde paraît vouloir rentrer dans cet état normal d'excès +qui assombrit l'histoire de siècles entiers. + +Sur quelques points, il se livre une lutte désespérée à l'anarchie. + +Des nationalités et des gouvernements européens sont plus ou moins en +péril: peu de pays pourront rester tranquilles, tant qu'on n'y aura pas +vu les drames les plus sanglants: trop de ruines ou d'anxiétés +n'éclaireront peut-être pas: c'est exclusivement, en vue de ces +déplorables parodies, que le lugubre problème de ce livre doit offrir +quelque intérêt. + +Si, par exception, on parlera quelquefois de la France, ce sera pour +citer son passé, pour rappeler les redoutables écueils qu'elle a plus ou +moins heureusement évités; ou pour mieux constater, à l'aide d'un pays +plus connu de nous, mais désormais moins intéressé dans la question, la +facile application des mesures proposées. + +Aucun des principes de ce livre n'est absolu ou indispensable, aucun ne +peut convenir à tous les cas et dans sa généralité: mais il pourra être +avantageux de les appliquer le mieux possible, dans un grand nombre de +circonstances, avec les modifications que celles-ci rendent toujours +nécessaires; modifications qu'il serait également difficile de prévoir +et d'énumérer. + +Il est peu de préceptes théoriques qui, dans un cas donné, ne deviennent +plus ou moins utiles; qu'on ne s'étonne pas de leur nombre, de leur +généralité absolue, de la puissance des moyens représentés: il fallait +tenir compte de la diversité infinie des situations possibles; il +fallait surtout avoir constamment en vue l'émeute la plus sérieuse, +l'attaque la plus formidable contre la société, celle qui aurait +d'autres chances de succès qu'une surprise ou un malentendu. + +Heureuse la répression toutes les fois qu'elle pourra modérer la +rigueur de ses moyens vis-à-vis d'une révolte moins redoutable. + +La théorie n'indique que les axes des directions les plus générales, et +à côté desquelles, presque toujours, le praticien doit savoir marcher +ainsi que le veulent les circonstances: à mesure qu'elle descend aux +détails, ses indications deviennent plus vagues, plus rares, moins +complètes: elle ne donne même alors, quelquefois, que des moyennes +grossières, utiles pour fixer les idées, un moment, non pour servir, en +quoique ce soit, dans l'action. + +Un chef utilise d'autant mieux les règles de l'art, qu'il possède à un +degré plus éminent le jugement et l'énergie: ces deux qualités innées, +exclusivement constitutives de l'homme d'action, échapperont toujours à +toute théorie. + +La science militaire peut néanmoins rappeler, avec utilité, d'habiles +dispositions tant de fois recommandées, à des époques ou dans des pays +divers, et par le succès, et par les hommes éminents qui les ont prises. + +Ces dispositions convenablement imitées rendraient, dans le plus grand +nombre de cas, toute tentative de lutte impossible à l'anarchie; elles +préserveraient l'humanité de calamités publiques et privées également +irréparables: à ce titre, elles doivent vivement intéresser les hommes +de bien. + +Telle est désormais la noble et difficile tâche de quelques armées +étrangères: car, on l'a dit, longtemps encore, gouverner les sociétés +ce sera monter la garde et la faction; car la vie et l'activité des +empires, la richesse, le bonheur des peuples, les labeurs de l'artisan, +la petite et si respectable aisance des classes pauvres, l'existence +même des nationalités deviendraient impossibles, au milieu des scènes +sanglantes, des terreurs ou des excès journaliers; et alors que chaque +famille pourrait, à tous moments, se dire avec une douloureuse anxiété: + + _Pauperis et tuguri congestum cespite culmen, + Post aliquot, mea regna, videns mirabor aristas? + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Barbarus has segetes! en quo discordia cives + Perduxit miseros! en queis consevimus agros!_ + + Août 1849. + + + + + + + + + +AVENIR DES ARMÉES EUROPÉENNES + +ou le + +SOLDAT CITOYEN. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +_Historiques._ + + +1. Les luttes qui ont ensanglanté les grandes villes donnent de nombreux +enseignements à recueillir; ce tableau rétrospectif sera une première +exposition de règles qu'il est utile, vu leur importance, de reproduire +plusieurs fois de manières diverses; au besoin, il prémunirait contre +des préceptes erronés, excessifs ou incomplets. + +La théorie devrait même se composer de principes assez nombreux, assez +généraux, assez variés pour convenir au grand nombre de cas qui ont déjà +eu lieu, et, s'il était possible, au nombre plus grand de ceux qui +peuvent se présenter, surtout à une époque où l'insurrection semble être +devenue une maladie européenne: maladie toujours fatale aux nationalités +chez lesquelles ne met point fin à l'anarchie, un pouvoir assez absolu +pour employer au dehors, dans l'intérêt de leur grandeur et de leur +prospérité, l'excédant de forces vives qui les tourmente. + + * * * * * + +Notre époque n'est pas la première où il soit venu à l'idée du peuple +des villes d'élever des barricades, de transformer les places et les +principaux édifices en autant de redoutes: mais jamais cette manie +n'avait été aussi peu motivée et barbare, aussi fatale aux nationalités. + + + + +§ 1er. + +TEMPS ANCIENS ET MOYEN ÂGE. + + +2. Chez les anciens, plusieurs grandes villes, entre autres Thèbes, +Syracuse, Rome et plus tard Constantinople, ont été, nonobstant des +armes de jet moins puissantes, le théâtre d'émeutes sérieuses. + +Le moyen âge offre des enseignements divers et nombreux: nous voyons +l'évacuation des capitales ne pas toujours décider immédiatement la +chute des dynasties; l'exemple suivant, nonobstant la différence des +temps, a encore quelqu'intérêt, quoiqu'il soit difficile d'en tirer +aucune conséquence utile pour l'époque actuelle. + +Débordés par la féodalité, obligés de reconnaître, après de vaines +résistances, l'hérédité des fiefs et offices royaux, de permettre aux +seigneurs d'hérisser la France de châteaux, les derniers Carlovingiens +luttèrent, de 843 à 991, pour obtenir une ombre de l'autorité que +Charlemagne leur avait transmise: partout s'étaient élevés de petits +États ayant une existence distincte, des intérêts séparés et une +indépendance de fait. + +Obligés de donner en fiefs leurs dernières provinces pour s'attacher des +hommes vaillants, ils finirent par être réduits au rocher de Laon: ce +fut là, mais seulement après soixante années de luttes, qu'expira la +royauté Carlovingienne. + +Ne possédant que Laon et son territoire, sans autre appui que des +alliances dans le midi et l'influence du pape, ils résistèrent de 936 à +987, pendant trois règnes, avec des fortunes très-diverses, aux +puissants seigneurs du nord, les ducs de France et de Normandie, le +comte de Vermandois, qui n'avaient pas craint de faire hommage à un +souverain étranger. + +À la mort de Louis V, il ne restait qu'un Carlovingien, Charles, haï des +Français comme vassal germain. + +Hugues-Capet fut proclamé roi par l'assemblée de Noyon, composée de ses +vassaux et de ceux des ducs de Bourgogne et de Normandie ses proches. + +Mais les comtes de Vermandois, de Flandres, de Troyes, de Blois, le duc +d'Aquitaine, et presque tout le midi, ne tardent pas à lui opposer +Charles. + +En 988, celui-ci s'empare de Laon et s'y fait couronner; son oncle, +l'archevêque de Rheims, lui livre cette dernière ville. + +Hugues commence par isoler Charles de ses alliés, puis il assiége Laon +deux fois sans succès: Charles s'empare de Soissons; mais, en 991, +l'évêque de Laon ouvre les portes de la ville à Hugues. + +Charles, prisonnier, fut enfermé à Orléans où il mourut. + + * * * * * + +3. L'émeute a ensanglanté les Républiques italiennes du moyen âge; les +Guelfes et les Gibelins, ces deux factions qui s'y disputèrent longtemps +le pouvoir, avaient leurs maisons fortifiées même à l'intérieur des +villes. À chaque émeute, leurs partisans prenaient position autour de +ces espèces de citadelles constamment approvisionnées de vivres, d'armes +et de munitions; ils attaquaient les postes environnants ou les +défendaient, en élevant des barricades, tendant des chaînes préparées à +l'avance. + +Chaque chef de faction était établi dans un solide bâtiment commandant +les communications voisines, ainsi que la barricade, chaîne ou cheval +de frise qu'il faisait, au besoin, placer contre, à l'aide d'anneaux +fixés aux murs. + +En cas d'émeute, les uns défendaient ainsi les places et carrefours, +d'autres gardaient les grandes communications, d'autres bloquaient, +attaquaient les chefs et les administrations opposées. + +Ces combats, souvent renouvelés et pour lesquels, quoique les armes à +feu n'aient été en usage que vers le milieu du 14e siècle, on prenait +déjà des dispositions qui égalent la science militaire moderne, +finissaient ordinairement par l'expulsion et la ruine de l'un des deux +partis; ils ont formé la plupart des hommes de guerre de l'Italie; ce +beau pays, subissant depuis les conséquences fatales d'un trop funeste +genre de gloire, n'a pu encore, après tant de siècles écoulés, +reconstituer une nationalité profondément atteinte par ces luttes +fratricides. Citons deux exemples entre tant d'autres. + + * * * * * + + 4. En 1215, la guerre civile éclata dans Florence à l'occasion d'une +alliance manquée entre deux familles puissantes; des combats fréquents +s'engagèrent entre quarante-deux familles Guelfes et vingt-quatre +familles Gibelines: chacun éleva des tours et fortifia ses palais; les +deux partis demeurèrent ensemble, dans l'enceinte des mêmes murs, +pendant trente-trois ans; ils vécurent dans et pour la guerre civile +jusqu'à l'expulsion de l'un d'eux par l'étranger. + +Cette guerre continue, au sein de Florence, n'eut pas seulement pour +effet d'accoutumer la nation aux luttes domestiques: elle imprima aussi +un caractère particulier à son architecture, dont la force fait le +principal et triste ornement; ce sont d'épaisses murailles embossées, +des portes élevées au dessus du sol, de larges anneaux où l'on plaçait +les drapeaux et les chaînes; enfin, tout l'appareil lourd et sévère de +la guerre civile en permanence, de rue à rue, de maison à maison. + +Les familles nobles des deux factions se combattaient fréquemment, soit +devant les tours que chaque maison puissante avait élevées, soit dans +quatre à cinq places principales, où les nobles de tout un quartier +avaient placé des fortifications mobiles appelées _serragli_; c'étaient +des barricades ou chevaux de frises pour barrer, en partie, une rue et +se défendre derrière. + +Les familles, près du palais desquelles les barricades étaient +pratiquées, en conservaient le commandement, et elles se bâtaient de les +fermer dès qu'il y avait une émeute: ainsi les Uberti, qui occupaient +l'espace où est aujourd'hui le Palais vieux, commandaient la rue qui +aboutit par cet endroit à la grande place; les Tedallini défendaient la +porte Saint-Pierre; les Cattani la tour du Dôme. + +En 1248, l'empereur Frédéric II, moyennant la promesse d'un secours de +1600 chevaux, engagea les Uberti à prendre les armes pour chasser les +Guelfes; l'un et l'autre parti courut, avec fureur, à ses barricades +accoutumées; les Gibelins, négligeant leurs autres retranchements, se +concentrèrent tous à la maison des Uberti et obtinrent aisément la +victoire sur les Guelfes d'un seul quartier; ils suivirent ainsi leurs +adversaires de barricade en barricade, battant toujours des ennemis non +encore réunis. + +Tous les Guelfes échappés aux combats précédents se trouvèrent resserrés +aux barricades des Guidollolli et des Bagnesi, en face de la porte +San-Pier Scheraggio. Pour la première fois, les deux partis entiers +furent en présence; pendant qu'ils combattaient, le secours promis par +Frédéric arriva par une porte dont les Gibelins étaient les maîtres; les +Guelfes soutinrent quelque temps l'effort des Gibelins et de la +cavalerie allemande; mais, au bout de quatre jours, la nuit de la +Chandeleur, ils se retirèrent tous dans leurs possessions de la campagne +où ils se fortifièrent de nouveau. Jusqu'alors l'autorité publique +avait cru pouvoir maintenir les deux factions d'une main impartiale. +Mais, comme toujours, l'étranger était venu dire son mot décisif. + + * * * * * + +5. Le 15 juin 1310, dans la soirée, le doge de Venise fut instruit de +l'existence d'une conspiration: on lui rapporta qu'il se formait un +grand rassemblement chez Boemond Liepalo et un autre devant la maison +Quirini; aussitôt il fit réunir son monde, envoya sommer les séditieux +de se disperser et fortifia toutes les avenues de la place Saint-Marc. + +Pendant ce temps, les conjurés s'étaient rendus maîtres de la chambre +des officiers de paix au Rialto et de celle des blés. + +Au point du jour, ils marchèrent vers la place; la bataille fut +sanglante: mais le doge, qui avait eu plusieurs heures pour se préparer, +profita de l'avantage des lieux, avantage grand pour celui qui se +défend. + +Les rues qui aboutissaient à la place Saint-Marc étaient étroites et +tortueuses; la multitude des assaillants y devenait inutile: ils +tombaient sans avoir combattu, sous les coups de ceux qui défendaient +les barricades, ou qui des maisons lançaient des pierres. + +Après une attaque obstinée, les rebelles, découragés par l'inutilité de +leurs efforts, se retirèrent vers le pont de Rialto et se fortifièrent +dans le quartier de la ville, au delà du canal. + +Si le doge les y avait poursuivis, il aurait éprouvé à son tour le même +désavantage qui, dans Venise, est le partage des assaillants; mais il +traita avec eux, profitant du découragement où ils étaient, par suite du +combat de Saint-Marc. + + * * * * * + +6. À la même époque, nos rois posaient les fondements de leur puissance en protégeant les bourgeois des communes contre les nobles et le clergé. + +Il n'est pas de ville de France où cette émancipation n'ait donné lieu à +des combats pareils à ceux dont il vient d'être question: mais livrés +sur des théâtres moins importants, ils n'ont point toujours été signalés +par l'histoire qui, cette fois, aurait pu constater le résultat heureux +pour les peuples et pour la civilisation qu'en obtint quelquefois un +pouvoir de plus en plus fort. Là se résume la politique intérieure des +rois de France, de Louis-le-Gros à saint Louis. + + * * * * * + +7. Plus tard, lorsque saint Louis n'est plus, que les croisades ont +cessé, l'esprit du moyen âge expire avec son plus beau représentant: des +faits d'un caractère nouveau, d'épouvantables excès assombrissent la fin +de cette période et forment le prélude sanglant du mouvement social du +14e siècle et de la première moitié du 15e, qui, à deux reprises +différentes, désolera les Flandres, Paris et les campagnes, l'Angleterre +et l'Allemagne. + +À la nouvelle du soulèvement des artisans de Bruges et de leurs +désordres dans la campagne, en 1302, Jacques de Châtillon entra dans +cette cité avec 1500 cavaliers et 2500 sergents à pied français. + +Mais les chefs des tisserands et des bouchers introduisirent leurs +bandes dans la ville pendant la nuit du 21 mars. + +Les corps de métiers prirent les armes en silence, tendirent des chaînes +dans les rues pour arrêter la cavalerie: chaque bourgeois s'était chargé +de dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride; les soldats +furent réveillés par le cri: _Vive la commune; Mort aux Français_. Ils +furent attaqués en détail dans les rues et dans l'intérieur des maisons. +Le massacre continua pendant trois jours; les prisonniers conduits +devant la communauté, y étaient mis à mort: les femmes plus féroces +précipitaient les soldats des fenêtres. + +1200 cavaliers et 2000 sergents périrent. Jacques de Châtillon, qui +n'avait pas su préserver la garnison de telles horreurs, se déroba par +une prompte fuite. + + * * * * * + +8. En 1306, le rétablissement du tarif des monnaies de saint Louis, par +la réduction au tiers, exaspéra les Parisiens dont un grand nombre dut, +par suite, payer le triple des loyers réellement convenus. + +La populace se précipita vers le palais du Temple, où logeait alors +Philippe IV, et n'ayant pu lui exposer ses plaintes, résolut de le +forcer par la famine, en interceptant toutes les communications du +palais. + +La foule, informée qu'un riche propriétaire de maisons, nommé Barbet, +avait suggéré par intérêt cette ordonnance, quitta le Temple pour se +porter à sa maison, près Saint-Martin-des-Champs, et la piller. + +Philippe IV profita de ce moment pour réunir et faire agir ses archers: +les principaux agitateurs furent arrêtés et exécutés. + +Néanmoins, dès le mois d'octobre, le roi modifia ce qu'il y avait de +plus criant dans les ordonnances. + + * * * * * + + + +9. En 1320, un prêtre et un moine déserteurs des autels entraînèrent, en +procession mendiante, les gens des campagnes, sous le nom de +pastoureaux. + +Une de ces troupes arriva à Paris, délivra les prisonniers de +Saint-Martin-des-Champs, força le Châtelet, Saint-Germain-des-Prés, et +se retrancha au Pré-aux-Clercs, d'où le gouvernement effrayé la laissa +s'échapper. + +Cette bande se dirigea sur le Languedoc, qu'elle traversa en juin: +40,000 hommes entrèrent en même temps par différents côtés. + +Ces malheureux, dont les magistrats et les prêtres demandaient +l'extermination, étaient eux-mêmes animés d'une égale férocité: le +massacre des juifs était leur mission; partout ils les livrèrent à +d'affreux supplices. + +Les juifs du diocèse de Toulouse s'étalent réfugiés, au nombre de 600, +dans le château royal de Verdun-sur-Garonne: ils y furent bientôt +assiégés, les officiers royaux ne pouvant engager aucun chrétien à +prendre leur défense. Les pastoureaux les poursuivent dans la plus haute +tour, mettent le feu aux étages inférieurs et les réduisent, avant de +s'entregorger, à jeter leurs enfants aux assaillants, dans l'espoir, +bientôt trompé, qu'on prendrait pitié de leur innocence. + +Le pape, lui-même, effrayé dans Avignon, prononça l'anathème contre ces +forcenés; il somma les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne de +résister: les pastoureaux se rejetèrent sur Aigues-Mortes, pour s'y +embarquer: ils furent cernés et moissonnés dans ces plaines +pestilentielles, faute de vivres et d'abris: ceux qui essayaient de +s'échapper étaient exécutés. + +Il y a des époques ou l'histoire des nations semble être celle de tous +les excès. + + + + + +§ II. + +VALOIS. + + +10. Le 22 février 1358, pondant la captivité du roi Jean, le prévôt des +marchands, Marcel, d'accord avec la municipalité turbulente de Paris, +massacre les maréchaux de Champagne et de Normandie aux pieds du dauphin +et intimide ce prince. + +D'abord, il gouverne Paris au moyen des Trente-Six, presque tous +bourgeois ou clercs, la province, par de semblables conseils +démagogiques. + +Le 14 mars, les États-Généraux et les Trente-Six, las de la commune, +limitent son pouvoir et nomment le dauphin régent du royaume. + +Ce prince se retire à Meaux; il transfère les États-Généraux de Paris à +Compiègne, le 4 mai; une partie des députés refuse de le suivre, l'autre +se montre très-ardente pour les réformes: il y eut deux assemblées +nationales et deux gouvernements en guerre ouverte. + +Marcel s'empare du Louvre, fortifie Paris, prend à sa solde des +compagnies de gens de guerre. + +Le dauphin, avec 30,000 hommes, intercepte les avenues de la capitale, +principalement sur la Seine et la Marne. + +Du 21 mai aux première jours du juin, cent mille paysans de Champagne et +de Picardie font la guerre il la noblesse; les campagnes rentrent enfin +dans l'ordre, mais restent incultes et dépeuplées. + +Dès ce moment, les bourgeois de Paris et une partie des États qui +siégent dans la capitale travaillent ouvertement à la Restauration; le +dauphin reprend le blocus, interrompu par la jacquerie des paysans. + +Le 30 juillet, Marcel embarrassé, sans vivres, sans argent, allait +livrer Paris au roi de Navarre, et par suite, aux Anglais ses alliés: +les royalistes l'assassinent; ils parcourent la ville, excitent le +peuple contre cette trahison, arrêtent soixante chefs de la sédition et +avertissent le dauphin qui arrive le 2 août avec son armée: les +réactions commencèrent, et le pouvoir royal fut bientôt plus absolu +qu'avant le mouvement. + + * * * * * + + +11. En 1381, Jean Wiclef, membre de l'université d'Oxford, prêchait les +doctrines suivantes: + +«Haine du peuple contre les riches. + +«Les pauvres affranchis de toutes les puissances terrestres et seuls +libres; entre eux, tout est commun, les femmes, l'argent, tous les biens +et tous les maux de la terre. + +«Tout ce qui est naturel est agréable à Dieu. + +«Le vicieux doit être dépouillé; le droit de propriété est fondé sur la +grâce, et les pécheurs ne peuvent réclamer aucun service des autres. + +«Le peuple peut corriger à discrétion le souverain qui pèche. + +«Les distinctions sociales ne sont que des tyrannies.» + +Un prétexte rassemble, à Blackbeath, 60,000 paysans excités par ces +doctrines; ils se portent sur Londres en chantant: + +«Quand Adam labourait et Ève filait, qui était alors gentilhomme? Nous +sommes tous égaux; plus de prélats, plus de seigneurs.» + +Le bas peuple de Londres se déclara pour eux: les bourgeois n'osèrent +pas résister et fermer leurs portes; beaucoup de nobles furent forcés de +suivre. Le 12 juin, les insurgés étaient maîtres de la capitale, de +Cantorbéry, de Rochester. Le roi Richard II, sur le point d'être assiégé +à la Tour de Londres, où il s'était retiré avec peu de vivres et de +moyens de défense, consentit à l'évacuer et à traiter; la tour fut +prise, l'archevêque de Cantorbéry, chancelier d'Angleterre, avec trois +autres personnages, y eurent la tête tranchée. + +Le 15 juin, le roi se rendit à Smithfield pour conférer de nouveau avec +les chefs de l'insurrection. Provoqué arrogamment par eux, Richard fit +en vain preuve de courage, de modération et de présence d'esprit. +Bientôt 8,000 soldats d'élite entourèrent Smithfield: alors Richard +changea de langage, les insurgés prirent la fuite et trois des leurs +furent exécutés; cette insurrection dura huit jours. + + * * * * * + +12. Le 1er mars 1382, après la proclamation pour les perceptions, en +France, du douzième denier sur les vivres, un collecteur fut battu aux +halles; le cri: _Aux armes pour la liberté_ se fit entendre dans Paris. + +L'évêque, le prévôt, plusieurs conseillers du roi, divers riches +bourgeois et Hugues Aubriot, ancien prévôt, tiré du cachot par les +rebelles pour être élu capitaine, se dérobèrent afin de n'être pas +confondus avec les séditieux. D'autres suivirent au contraire ceux-ci +pour les modérer. + +Les révoltés forcèrent l'Arsenal, l'Hôtel-de-Ville, l'abbaye de +Saint-Germain-des-Prés, le Châtelet, l'Évêché, s'armèrent de maillets de +plomb, seule arme non saisie par le duc d'Anjou; ils délivrèrent les +prisonniers et assommèrent les collecteurs. + +Le jeune roi était à Meaux ainsi que le duc d'Anjou et ses oncles. Il se +dirigea d'abord sur Rouen, avec sa maison, pour punir cette ville moins +difficile à réduire; l'émeute n'y avait duré qu'un jour; le roi y entra, +avec sa petite armée, par un pan de mur abattu exprès; la bourgeoisie +tremblante fut désarmée, les chefs de la révolte exécutés et les impôts +rétablis. + +Ensuite le roi se rapprocha de Paris; l'Université et l'avocat-général +Desmarets lui demandèrent grâce à Vincennes. Le pardon fut accordé et +les impôts les plus odieux supprimés, à condition que les chefs des +métiers seraient punis. + +À la vue des apprêts du supplice, les maillotins exaspérés s'emparèrent +de la place et demandèrent grâce; l'exécution eut lieu la nuit. + +Dans le midi, les paysans abandonnent leurs champs, leurs villages, et +se forment en bandes sous le nom de _truchins_, secondés, dit-on, par +l'ordre inférieur de la bourgeoisie, dans toutes les villes, ils firent +une guerre impitoyable aux hautes classes. On correspondait, à cet +effet, d'Angleterre, d'Allemagne et de France, avec Gand, centre de tous +ces mouvements. + +«Rien ne montre mieux la vie anarchique des cités communales que +l'existence continuellement tumultueuse des villes de Flandres. Comme le +commerce y était très-abondant, les ouvriers, surtout les tisserands et +les foulons, y faisaient de grands gains, et on les voyait presque +toujours dans les tavernes, sur les places publiques, en querelles +perpétuelles. Dans une seule année on compte 1,400 meurtres à Gand.» + +(_Hist. des Français._) + +Pendant les expéditions que le roi entreprit ensuite contre les villes +flamandes révoltées, les Parisiens attendaient chaque jour la nouvelle +d'un succès des Gantois pour exécuter leur projet de raser le +Château-Beauté, le Louvre, Vincennes, et toutes les fortes maisons +autour de Paris. À Reims, Châlons, Orléans, Blois, Beauvais, et même +dans toute la France, la bourgeoisie ne demandait qu'un signal pour +massacrer la noblesse; elle se tenait en rapport, avec les Flandres, +pour les succès desquelles étaient tous ses voeux, considérant la guerre +comme allumée, non point de nation à nation, mais partout entre la +noblesse et le peuple. + +Charles VI licencia les compagnies des provinces éloignées; et, avec +celles de Bretagne, de l'Île-de-France, de Normandie, de Picardie, +s'achemina de Flandre sur Saint-Denis, en janvier, 1383, par Arras et +Compiègne. Ses coureurs eurent ordre de préparer les logements dans +Paris. + +Le 10 février, le prévôt des marchands, assurant au roi que la capitale +est entièrement soumise, obtient qu'il n'ajournerait pas davantage son +entrée. La ville, effrayée, espérait soit flatter, soit intimider le +roi, par le spectacle d'une grande réception militaire. + +Toute la milice, prête à livrer bataille, et parmi laquelle étaient plus +de 20,000 maillotins, se rangea, le 11, du côté de Montmartre, entre +Paris et Saint-Ladre; elle fit au connétable, qui précédait le roi, des +protestations d'obéissance: celui-ci déclara que la première preuve de +soumission était de rentrer chez eux et de désarmer immédiatement: on +obéit sans murmurer. + +Aussitôt le roi entra dans Paris, à la tête d'une partie de son armée, +l'autre restant campée dehors; l'ordre avait été donné d'abattre les +portes et toutes les chaînes que les bourgeois tendaient le soir aux +coins des rues; de faire partout des patrouilles, la nuit comme le jour. + +Le roi vint déposer, sur l'autel de Notre-Dame, un étendard semé de +fleurs de lis d'or, et fut loger au Louvre. Les seigneurs s'établirent +dans leurs hôtels; les soldats furent mis en quartier chez les +bourgeois, avec ordre, sous peine de la vie, de les respecter ainsi que +leurs propriétés. + +Le 16, 300 bourgeois les plus remuants, avocats au parlement de Paris ou +négociants, étaient arrêtés. + +Le 21, toutes les chaînes avaient été arrachées et transportées à +Vincennes. On procéda, par visites domiciliaires, au désarmement. + +Dans les quinze derniers jours de février, l'avocat-général Desmarets, +qui s'était souvent interposé entre le peuple et le roi, et cent +bourgeois des plus influents, la plupart anciens compagnons de Marcel, +furent exécutés. + +Les principaux bourgeois, qui avaient exercé des charges pendant les +séditions, furent successivement appelés devant la chambre du conseil, +qui les taxa à des amendes, selon leur fortune. Les impôts furent +maintenus. + +Le roi fit récapituler, devant le peuple assemblé au Louvre, toutes les +séditions des Parisiens, depuis les trente dernières années; il déclara, +néanmoins, que grâce était accordée au reste de la population. + + * * * * * + +13. Dans la première moitié du XVe siècle, la France, théâtre sanglant +de guerres civiles et étrangères, n'appartint, à proprement parler, ni +aux Valois, ni à l'Angleterre. + +On vit les factions de Bourgogne et d'Armagnac, abusant de la démence de +Charles VI, troubler l'État, déjà trop affaibli par les malheurs +d'Azincourt et les progrès des Anglais. + +Le meurtre du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, à Montereau, jeta, dans +les bras de ceux-ci, son successeur aveuglé par la vengeance. + +On vit la reine soutenir successivement les deux factions qui désolaient +la France quelquefois contre le roi, toujours contre son propre fils; en +1420, par le traité de Troyes, elle fait déshériter le dauphin, en +faveur de sa fille promise au roi d'Angleterre, Henri V. + +Les deux rois Charles VI et Henri V font leur entrée à Paris: les +États-Généraux ratifient le traité; la capitale, qui partageait ces +sentiments éhontés, fêta les succès des Anglais et du malheureux Charles +VI contre le dauphin. Plus tard, lors de la mort presque simultanée des +deux monarques lignés, elle proclama Henri VI roi de France et +d'Angleterre. + +Charles VII en appela à Dieu et à son épée: il se fit couronner roi de +France dans la même ville de Poitiers où, avant la mort de son père, il +avait déjà pris le titre de régent et organisé des universités, des +parlements en opposition à ceux de Paris: les simulacres +d'États-Généraux, assemblés à Bourges et à Carcassonne, lui donnèrent +quelques subsides. + +La noblesse, en Aquitaine, en Dauphiné, en Champagne et en Lorraine, qui +ne lui aurait peut-être pas obéi s'il eût été puissant, lutte, par amour +du pillage, sous sa bannière, contre les Anglais. Le Midi, animé de sa +vieille haine envers le Nord, sauve la nationalité française. + +Après des armées de fortunes diverses, de constance et d'efforts, les +ducs de Bourgogne et de Bretagne se détachent successivement des +Anglais. + +En 1429, Jeanne d'Arc fait lever miraculeusement le siège d'Orléans et +sacrer le roi à Reims. + +En 1436, Charles VII redevient maître de Paris, où il ne se hâte pas de +rentrer, par éloignement pour sa bourgeoisie turbulente; de Bourges, il +réorganise l'administration de la capitale, il rétablit le parlement et +règle les monnaies. + +En 1437, il visite Paris sans rien faire pour cette ville ruinée, +paraissant encore décidé à transporter la capitale au delà de la Loire; +l'année suivante, les États d'Orléans créent une armée royale permanente +de 9,000 cavaliers. + +Malgré la révolte du nouveau dauphin et des seigneurs Français que +Charles VII dut aller soumettre, dans cette même Aquitaine, d'où la +monarchie s'était relevée, toutes les provinces furent successivement +enlevées aux Anglais: dès 1450, ceux-ci ne possédèrent plus, en France, +que Calais. + +Le souvenir de Jeanne d'Arc, de cette longue et mémorable lutte de +trente années, où le roi et les peuples du midi sauvèrent la nationalité +française, restera un des plus populaires de notre histoire: à plus d'un +titre, il est encore digne d'être médité; les positions ou contrées +suivantes jouèrent alors un rôle important: + +1° Les places de la moyenne Loire, de l'Yonne, de l'Oise, de l'Aisne, de +la Basse-Marne, pivots des opérations, autour de Paris, pour le couvrir +ou le bloquer; + +2° La Normandie, la Picardie, comme bases des opérations des étrangers +auxiliaires de l'insurrection contre la nationalité; + +3° Le pays entre l'Oise et l'Aisne, grande voie stratégique des divers +ennemis du roi; + +4° La Champagne, la Lorraine, les rives de la Loire, le Dauphiné, sont +les éléments de la résistance nationale contre Paris et l'étranger: en +dernier lieu, la Bretagne, devient l'auxiliaire de cette résistance. + +5° Bourges et Poitiers servirent de capitales éventuelles. + + * * * * * + +14. En 1461, après la bataille de Northampton, Charles VII pressa les +Gênois d'envoyer une flotte contre celle des Anglais; cette demande +irrita une ville, dont le commerce aurait eu des valeurs considérables +compromises à Londres; les conseillers refusèrent, en disant que le +trésor était vide. + +Louis de la Vallée, gouverneur français, chercha à le remplir par de +nouvelles taxes; les nobles lui conseillèrent d'augmenter les droits de +consommation dont ils étaient exempts; la querelle s'engagea entre les +diverses classes, sur les priviléges de la noblesse. + +Les officiers français, tous gentilshommes, oublièrent alors le rôle de +neutralité qui leur convenait; ils se prononcèrent vivement pour la +noblesse gênoise et excitèrent ainsi, dans le peuple, une haine qui fut +fatale à la France. + +Le 9 mars, un homme obscur sortit de l'un des conseils en criant: _aux +armes!_ Les plébéiens répondirent à son appel; Louis de la Vallée fut +contraint de se retirer, avec tous les Français, dans la forteresse du +Castello, abandonnant la ville aux partis du clergé et du peuple, +momentanément réunis. + +Le 17 juillet, une nouvelle armée de six mille Français débarqua à +Savonne: elle attaqua Gênes, par les hauteurs, de concert avec la +noblesse du pays, tandis que la flotte se présentait devant le port; +repoussés avec grande perte, les Français se rembarquèrent; le Castello +fut évacué; la flotte regagna la Provence et Louis de la Vallée tint +garnison à Savonne. + + * * * * * + +15. En 1488, les soldats allemands de Maximilien pillaient la campagne; +ses courtisans étaient logés chez les bourgeois de Bruges, et en +exigeaient une table splendide; ils cherchaient à séduire leurs femmes +et leurs filles; souvent ils les maltraitaient; les menaçait-on de +porter plainte au roi des Romains, ils répondaient: Maximilien nous +permettra de baigner nos bras dans le sang bourgeois. + +Le 1er février, après la révolte de Gand, Maximilien crut intimider le +peuple par une grande revue de ses troupes sur la place: le comte de +Sornes commanda: _abaissez les piques_; les soldats répondirent par le +cri de _vive le roi_; les bourgeois croyant qu'on allait les charger, +coururent aux armes. Tout à coup 52 bannières furent déployées, la place +du marché occupée, et 49 canons dirigés contra l'hôtel de Maximilien; +celui-ci, bloqué avec sa garde, s'estima heureux d'éviter les hostilités +qu'il avait voulu provoquer; il signa, le 16 mai, avec la révolte, un +traité, mal exécuté depuis, par suite duquel il devait évacuer la +Flandre en huit jours, renonçant à ses droits et se contentant d'une +pension de 6,000 livres: la jactance, les exactions, les provocations +n'ont jamais réussi. + + * * * * * + +16. En mai 1547, une insurrection éclata à Naples, par suite des +intrigues des Français et de l'inquisition que don Pedro de Toledo, +gouverneur espagnol, voulait introduire. + +Aucune des promesses de secours de la France ne se réalisa; les députés +de la noblesse napolitaine n'obtinrent de Charles-Quint que l'ordre +d'obéir; des troupes espagnoles arrivèrent de toutes parts, contre +Naples, qui dut se soumettre. + +Le 12 août, après l'exécution des principaux chefs de la révolte, et une +amende de 100,000 ducats d'or imposée à la ville, une amnistie fut +publiée. + + * * * * * + +17. En 1548, lors des ordonnances de François Ier pour rendre le prix du +sel uniforme, Tristan de Monneins, lieutenant du roi de Navarre, s'était +rendu odieux dans la Guienne par sa sévérité. Il eut la malheureuse idée +de venir de Bayonne à Bordeaux pour intimider, par la menace des +châtiments réservés aux révoltés, ce peuple jusque-là tranquille. + +La multitude, rassemblée par lui, vit ses forces et s'unit pour se +venger de proclamations impolitiques. Elle se porta à l'arsenal, y prit +des armes, et vint assiéger Monneins dans Château-Trompette. + +Le président au Parlement de Bordeaux, La Chassagne, obtient du peuple +une capitulation pour Monneins: mais, voyant ce dernier assassiné, et +tant d'excès commis, il se réfugie dans un couvent. + +La Chassagne pressé par le peuple de prendre l'autorité, adopta +immédiatement les mesures suivantes, dans l'intérêt de l'ordre et du +gouvernement dès ce moment menacés: + +1° Fermeture des portes de la ville, après renvoi des paysans accourus +pour prêter main-forte à la révolte; + +2° Milice bourgeoise armée et organisée, pour fournir des corps du garde +et des patrouilles dans toutes les rues; + +3° Réouverture des tribunaux; arrestation, jugement et exécution des +principaux chefs de la révolte, à commencer par celui qui avait appelé +aux armes en sonnant le tocsin. + +Le connétable, venu à Toulouse pour y réunir les troupes et marcher sur +Bordeaux, repoussa une députation de cette ville, demandant que les +landsknechts n'y entrassent pas. Nonobstant la soumission d'une cité qui +aurait pu se défendre, il y pénétra par une large brèche qu'il fit +ouvrir à travers les murailles, cantonna militairement ses troupes dans +les principaux quartiers de la ville, procéda au désarmement des +habitants et fit transporter les armes au château. + +Une information sévère eut lieu; 140 chefs furent successivement +exécutés; la ville elle-même perdit tous ses priviléges; la maison de +ville dut être rasée, et toutes les cloches transportées dans des +châteaux fortifiés exprès; deux galères seraient équipées pour défendre +les gouverneurs de la province contre une nouvelle révolte: toutes les +dépenses nécessitées par ces mesures furent à la charge de la ville. + +Le 9 novembre, le connétable quitta Bordeaux, en y tenant le comte de +Lude, avec une forte garnison devenue désormais nécessaire. + + * * * * * + +18. Pendant les journées du 11 au 17 mai 1562, les réformés, quoique +maîtres de l'hôtel de ville, dès le 11, échouèrent dans leur projet de +s'emparer de l'intérieur de Toulouse. + +25,000 protestants, ayant pour eux les huit capitouls, devaient célébrer +la Cène le 17 mai; le parlement leur défend de s'assembler et ordonne +aux étrangers de sortir de la ville. + +Un cordelier défroqué, chef des calvinistes, les excite à s'emparer du +Capitole, ce qui est exécuté, par surprise, dans la nuit du 11 au 12 +mai. + +Le parlement remplace les capitouls, demande des secours à Montluc et +aux capitaines à proximité, fait sonner le tocsin, et, en robe rouge, il +conduit le peuple à l'assaut de l'hôtel de ville, des librairies ou des +maisons de réformés: celles-ci sont incendiées ou pillées. + +Les protestants, retranchés dans un tiers de la ville, défendaient +l'hôtel de ville avec du canon, en attendant les secours promis par +Montauban et autres villes du parti. + +Mais Montluc, à la tête d'un corps nombreux de cavalerie, donna de +suite, du dehors, des ordres qui plus tard n'auraient pas été efficaces; +il arrêta les secours de l'insurrection, fit sonner le tocsin, à huit +lieues à la ronde, pour appeler aux armes les paysans catholiques; il +introduisit successivement, et à propos, des renforts dans la ville, +dont les principales portes étaient gardées. + +En vain, pour réduire le Capitole, la populace mit le feu au quartier +environnant, l'incendie fut arrêté. Les deux partis firent usage de +mantelets roulants. + +Le 17 mai, les protestants, affaiblis par la désertion, privés de +munitions et de vivres, cernés de toutes parts dans l'hôtel de ville et +les positions conservées par eux, furent heureux qu'on leur permît de se +retirer sans armes ni bagages. + +À huit heures du soir, après avoir célébré la Cène, ils sortirent par la +porte Villeneuve; mais à peine éparpillés dans la campagne, le tocsin +rassembla contre eux les paysans: 3,000 périrent. + +_Au long tems que j'ai porté les armes_, disait à ce sujet le maréchal +de Montluc, le 18, au parlement de Toulouse, _j'ai appris qu'en telles +affaires, il vaut mieux se tenir dehors, pour y faire acheminer les +secours, sachant que cette canaille n'étoit pas pour forcer si tôt la +ville; que, s'ils m'eussent attendu, jamais entrepreneurs n'eussent été +mieux accommodés_. + +Ces paroles résument, il est vrai, d'une manière un peu rude, la théorie +de la répression des émeutes dans une ville de province: elles ne +doivent même pas être oubliées contre une capitale, dans certains cas. +Il serait à désirer que les anarchistes les comprissent: ils y verraient +quelle peut être leur impuissance contre un pouvoir habile, et +renonceraient, sans doute, à leurs projets. + +Quoi qu'il en soit, Montluc fit poursuivre les instigateurs de la +révolte. Le parlement de Toulouse, refusant trois fois d'enregistrer +l'amnistie accordée aux protestants par le roi, fit juger et exécuter +200 personnes; 440 furent condamnées par contumace. La guerre civile ne +développe que les mauvais penchants. + + * * * * * + +La journée du 12 mai 1588, dite des barricades, est, pour le sujet qui +nous occupe, une des plus fécondes en enseignements. + +En avril et en mai, le roi négligea deux occasions de faire arrêter, en +flagrant délit de conspiration, Jean Leclerc et Lachapelle-Marteau, +chefs du conseil secret des Seize, ces aventuriers perdus de dettes, qui +excitaient le due de Guise et les révoltes futures, pour arriver à la +ruine du pays. + +Pressé, à Soissons, par les Seize, de venir se mettre à la tête des +30,000 milices bourgeoises de Paris, Guise les invite à s'organiser +d'abord militairement; il fait déployer sous leurs yeux, par Lachapelle, +un grand plan de Paris, qui fut aussitôt divisé en cinq quartiers au +lieu de seize; dans chacun de ces arrondissements, l'action militaire +fut centralisée sous un des cinq colonels, que Guise envoya avec un gros +état-major. 500 chevaux vinrent occuper la banlieue, au nord de la +capitale. + +Le désordre fut principalement excité, dans Paris, par 15,000 étrangers +turbulents qui trompèrent la population. Henri III négligea l'occasion +de comprimer la révolte, en faisant arrêter ou expulser les hommes les +plus dangereux, et surtout le duc de Guise, qu'il avait eu, un moment, +en son pouvoir au Louvre. + +Le 12 mai, Guise excite la bourgeoisie de Paris, en annonçant l'entrée +dans la capitale des 4,000 suisses venus d'abord de Lagny à Saint-Denis, +et de 2,000 soldais d'élite. À cette nouvelle vraie, il ajoute celle +d'un prétendu projet d'exécution des seize et de cent principaux +Parisiens dont il fait circuler la liste. + +La modération, à l'égard des factieux, fut sans succès. Après +l'invitation faite par Henri III au duc de Guise de prêter son concours +pour l'expulsion des étrangers, celui-ci annonce que le roi a peur, +qu'on obtiendra de lui les États-Généraux et, par ceux-ci, tout ce qu'on +voudra. + +Le maréchal de Biron ne comprit pas les ordres du roi, qui étaient +d'occuper, extérieurement au quartier militaire du Louvre, trois +positions avancées, dans les faubourgs Saint-Denis, Saint-Antoine et +Saint-Marceau. + +Les places Saint-Antoine et Maubert, l'hôtel de Guise, furent les +centres d'insurrection. À neuf heures du matin, leurs environs; à midi, +le reste de la ville, et jusqu'aux approches du Louvre, étaient déjà +barricadés de cent pas en cent pas. Des petits groupes, en tête de +chacun desquels étaient des officiers du duc de Guise, péroraient, +faisaient tendre les chaînes au coin des rues, et élevaient derrière des +barricades de poutres ou de tonneaux remplis de terre. + +Les suisses et les gardes françaises, accablés de pierres du haut des +maisons, sans communications avec leurs chefs, sans vivres et tombant +sons les coups d'hommes invisibles, se replièrent sur le Louvre, où les +6,000 hommes de troupes royales furent bientôt resserrés, sans positions +extérieures. + +Dans la nuit du 12 au 13, un corps de 15,000 hommes, envoyé par le duc +de Guise à travers la Chaussée-d'Antin, acheva de bloquer la Cour, sur +toute la rive droite, dans son quartier militaire trop rétréci. + +La reine-mère et Villequier exhortèrent Henri III à sortir du Louvre +pour se montrer au peuple; ils assuraient qu'éblouis de l'éclat de la +majesté royale, les mutins le respecteraient et rentreraient dans le +devoir. + +Le roi, qui ne manquait pas de courage, trouva ce conseil trop +téméraire; il ne jugea pas à propos d'exposer sa réputation, sa dignité, +et peut-être sa vie, à la discrétion de cette multitude déchaînée. + +Faute d'approvisionnements de vivres et de munitions, dans le Louvre, la +défense y était impossible. + +Le 13 mai, au matin, tandis que la reine-mère était venue écouter les +arrogantes propositions du duc de Guise, Henri III sortit par la porte +neuve du pont Royal, jurant de ne rentrer dans sa capitale que par la +brèche, et de la mettre hors d'état de se révolter désormais. Le duc de +Guise ne put déguiser son dépit et ses craintes, en apprenant que le roi +s'était soustrait à la révolte pour mieux la combattre. Cette nouvelle +inattendue, modifiant tout à coup ses projets, frappa un moment +d'indécision et de découragement ce chef, jusque-là toujours maître de +lui-même. + +Henri III, bientôt suivi des gardes françaises et des suisses, coucha à +Rambouillet; il fut le lendemain rallier, à Chartres, son gouvernement +et ses moyens de répression. + +Cette victoire inespérée des milices urbaines sur des troupes aguerries +surprend les deux partis dans l'incertitude; la reine-mère et la régente +restent au Louvre pour tenter encore de profiter de ce moment de +stupeur; néanmoins, la capitale, compromise plus qu'elle ne l'avait +voulu, rejette l'autorité royale et délègue tous pouvoirs au conseil +secret des Seize. Guise, peu confiant dans la masse des émeutiers, +organise aussi bien que possible ses partisans les plus éprouvés en deux +régiments; il se hâte de prendre Saint-Cloud, Lagny, Charenton, +Pontoise, d'occuper Corbeil et Troyes, pour prévenir le blocus de la +capitale dans la lutte longue et sérieuse à laquelle, dès ce moment, il +croit devoir s'attendre. Il ne partage aucune des illusions de +l'anarchie, et, pour ne pas échouer, s'efforce d'organiser, en dehors +d'elle, des ressources de guerre plus réelles et moins ingouvernables. + +En juin, le roi s'établit à Rouen, en septembre à Blois, où les +États-Généraux furent convoqués. Le 14 août, à l'instigation des deux +reines restées à Paris, le duc de Guise fut nommé lieutenant-général du +royaume, mesures de conciliation qui restèrent sans résultat. + +En juillet 1589, les rois de France et de Navarre, après avoir pris +Gergeau, Pithiviers, Étampes, Pontoise, réunirent, à Saint-Cloud, 42,000 +hommes dont 15,000 suisses amenés par Sancy. + +Henri III s'établit au nord de la Seine, le roi de Navarre au midi, pour +attaquer, le 2 août, Paris et les 8,000 hommes de Mayenne, également +découragés; mais le 1er août, au matin, le roi était assassiné. + +La détermination prise par Henri III, le 13 mai 1588, retarda la chute +des Valois et sauva la monarchie française; bien que sérieusement +menacée par l'esprit de trahison, la couronne devait cependant avoir +encore de nombreux et éclatants jours de gloire. + +La reine-mère pensait que le trône n'aurait jamais pu, au milieu du +débordement révolutionnaire, et sous sa pression, se rétablir dans la +splendeur qu'il eut depuis; mieux valait aborder de suite les plus +redoutables difficultés que de rester dans une voie qui, éternisant la +crise, conduirait tôt ou tard à une position plus désastreuse encore. + +La transmission de la couronne au roi de Navarre devint possible. Nous +verrons Henri, après l'assassinat du dernier Valois, combattre pendant +six années, avec des succès très-divers, mais toujours en intrépide +soldat et en politique consommé, le parti révolté le plus souvent maître +de la capitale et appuyé par l'Espagne; il soutint cette lutte difficile +jusqu'au jour où les peuples, guéris de tant d'excès anarchiques, +revinrent au pouvoir légitime, en délaissant les factieux qui les +exploitaient de concert avec l'étranger. + + + + +§ III. + +BOURBONS. + + +20. En 1589, Henri IV, devenu l'héritier légitime du trône, se retire +des environs de Paris au camp retranché d'Arques. Il y résiste à Mayenne +et rallie quelques-uns de ses partisans ainsi qu'un renfort anglais. + +Le 19 octobre, il marche sur Paris, se rend maître des faubourgs qu'il +dévaste pendant quatre jours; il disperse son armée près d'Étampes, +s'établit à Tours, réduit Vendôme, le Mans, Falaise et la +Basse-Normandie, ayant contre lui les prêtres, les bourgeois et les +paysans. + +Pendant ces guerres de religion, la capitale, dévouée à la cause +catholique, avait privé les huguenots d'un centre de puissance, où les +autorités de la monarchie habituellement réunies obtenaient pour elle +l'apparence du commandement et de l'obéissance. + +Tant que les deux partis s'étaient balancés, Condé et Coligny avaient +tenté en vain de se rendre maîtres de Paris; après la mort de ces chefs, +les huguenots, confinés au midi de la Loire, ne durent songer qu'à se +défendre. + +Henri IV, dans la même position militaire, mais plus fort par son droit +héréditaire, eut des chances de s'emparer de la capitale, dont la +possession seule pouvait le faire roi: en dehors de celle-ci il n'était +qu'un prétendant, tandis que la ligue et Mayenne y prenaient les +apparences de la légitimité. C'était dans Paris, et reconnu par le +Parlement, la Chambre des Comptes, la Sorbonne, que Mayenne pouvait oser +se dire lieutenant-général du royaume. + +La capitale n'était pas encore sérieusement menacée: mais les royalistes +avaient conservé dans le voisinage, surtout le long des rivières et des +principales routes, des places circonvallantes; la famine menaçait une +population trop accoutumée à toutes les douceurs; la victoire devait +rester à celui des deux partis qui occuperait le plus longtemps ces +positions d'investissement ou de communication avec le reste de la +France et l'étranger, tout en commettant le moins possible de fautes +politiques. + +En 1590, avec le secours d'argent du cardinal légat, Mayenne put +s'emparer de Pontoise et assiéger Meulan qu'Henri IV délivra bientôt. + +Mayenne, après avoir rallié en Flandres 5,000 hommes du duc de Parme, +revint contre Henri alors occupé au siége de Dreux; il fut battu, le 14 +mars, à Ivry, et alla de nouveau s'humilier en demandant des secours à +Farnèse. + +Le 29 mars, Henri IV s'approche de Paris, occupe Chevreuse, Montlhéry, +Lagny, Corbeil, Melun, Cressy, Moret, Provins, Nangis, Montereau, +Brie-Comte-Robert, Nogent-sur-Seine, pour achever de resserrer la +capitale; il échoue devant Sens. + +Le 8 mai, il canonne les murs de Paris; mais il évite une attaque de +vive force, soit par défaut de moyens, soit pour épargner à la capitale +les suites d'une prise d'assaut; il assiége Saint-Denis. + +Le 5 juin, Mayenne, renforcé de 5,000 auxiliaires, réunit 10,000 hommes +à Laon, sa place de sûreté et de jonction avec les secours étrangers. +Henri IV marche à sa rencontre, le force à s'enfermer dans la ville; +mais, pendant ce temps, Saint-Paul, détaché par Mayenne avec 800 chevaux +et un gros convoi de vivres, gagnait Meaux, filait derrière la Marne et +rendait, le 17 à Paris, avec l'abondance, l'esprit de confiance et de +sédition. + +Le 24 juillet, tous les faubourgs de la capitale sont pris par Henri +IV; et la famine reparaît dans cette ville hermétiquement bloquée. + +Le duc de Parme, venu de Valenciennes avec 16,000 hommes, rejoint les +12,000 hommes de Mayenne à Meaux, le 23 août. + +Le 30, Henri IV lève le siége de Paris qui est aussitôt ravitaillé; avec +ses 33,000 hommes réunis à Chelles, il offre la bataille à Farnèse qui +la refuse; ce dernier se retranche et continue de faciliter +l'approvisionnement de la capitale. + +Le duc de Parme, après avoir pris Lagny, entre à Paris le 8 septembre, +tandis que le roi, qui a échoué dans une nouvelle surprise contre la +capitale, disperse en Touraine, Normandie, Champagne, Bourgogne et Brie, +le gros de son armée impatiente de repos. Henri prend position de sa +personne à Senlis, à Compiègne et sur l'Oise, de manière à intercepter +les secours étrangers et les communications de ceux-ci. + +La ville de Lagny contenait de grands approvisionnements; elle assurait +à la Ligue la navigation de la Marne: de riches et nombreux convois +descendirent à Paris. + +À la fin de novembre, Farnèse rentre en Flandre, après avoir pris +Corbeil. + +En janvier 1591, Henri IV recommence le même système de guerre, affamant +Paris, essayant de le surprendre; il s'empare de Chartres et de Noyon. + +À la fin de novembre, Mayenne apprend, à Laon, que les Seize et le parti +violent offrent la couronne à l'Espagne; il confie son armée à Guise; +ramassant, avec 700 chevaux d'élite, les garnisons de Soissons et de +Meaux, il arrive à Paris où, à l'aide de la bourgeoisie, il donne la +victoire à un parti plus modéré et moins anti-national. + +En décembre, Henri IV assiége Rouen; forcé de lever le siége, en avril +1592, par le duc de Parme, il soutient une campagne glorieuse, +difficile, et indécise. + +Le 31 juillet 1593, après l'abjuration d'Henri IV, une trêve est signée +à La Villette pour trois mois: de tous côtés les passions politiques +s'apaisent. + +Le 21 mars 1594, le gouverneur Brissac livre Paris à Henri IV; la +Bastille et Vincennes sont ensuite remis; les Espagnols se retirent sur +Soissons. Il semble que la soumission de la capitale confère seule au +roi la légitimité. Dès ce moment il n'y a plus qu'à rallier les factions +vaincues, résister aux prétentions des vainqueurs, cicatriser les plaies +de l'anarchie, et forcer le chef de la Ligue dans son dernier réduit, en +le séparant des plus exaltés ligueurs et de l'étranger. + +Le 25 mai, après avoir soumis Rouen, Abbeville, Montreuil, Troyes, Sens, +Riom, Agen, Poitiers, Honfleur, Henri IV assiége, avec 14,000 hommes, +Laon, ancienne place de dépôt devenue la capitale des derniers ligueurs; +il doit se garder contre les 8,000 Espagnols de Mansfeld retranchés à la +Capelle, et contre les garnisons de Lafère, Soissons et Reims, entre +lesquelles manoeuvre Mayenne. + +Le 22 juillet, après la retraite de l'armée espagnole, la ville +capitule; ensuite Péronne, Roye, Montdidier, La Châtre, Orléans, +Bourges, se rendent. + +Les principaux ligueurs font défection en 1595; le roi déclare +ouvertement la guerre à l'Espagne, ce qu'il n'avait osé faire +jusqu'alors: sa nationalité lui créait ainsi plus de forces que +d'obstacles. Le pape lui accorde l'absolution; nonobstant les revers +partiels éprouvés par Henri IV dans cette campagne Mayenne se soumet le +24 janvier 1596 à Folembray. + +De 1596 à 1598, le roi prend Lafère, perd et reprend Amiens, et signe à +Vervins la paix avec l'Espagne. + +Ainsi le pouvoir royal fut définitivement rétabli en faveur de la maison +de Bourbon, à qui de grandes et diverses destinées étaient encore +promises; ces six années de guerre, pendant lesquelles les deux partis +prirent tour à tour, près de Paris, des positions militaires +importantes; qui virent constamment le roi, habile politique, intrépide +soldat, bon frère d'armes dans toute l'acception militaire du mot, +monarque et général persévérant, sont dignes de méditation, +principalement les campagnes de 1590 et de 1594. + +Jamais trône, dans aucun pays, à aucune époque, ne s'était trouvé aussi +bas; un siècle plus tard, avec la même dynastie, il devait frapper +l'univers d'un éclat inouï: mais il lui restait encore des jours +difficiles. + +Ce n'est pas sans raison que la mémoire du bon roi, sauveur de la +nationalité française, est restée populaire; sa noble image, qui domine +la vieille cité, a dû souvent gémir de tant de folies, de tant +d'attentats, de tant de revers également funestes à la gloire et à la +puissance de notre malheureuse patrie. + + * * * * * + +21. Le 13 septembre 1647 et le 6 janvier 1648, après les émeutes des 26 +et 27 août, la régente Anne d'Autriche sauva également la monarchie, +mais dans des circonstances bien moins graves, en se retirant à +Saint-Germain, avec son gouvernement, pour cerner Paris, qui se soumit +six semaines après. + + * * * * * + +22. Mais, en 1649, Mazarin compromit la royauté dans sa propre cause, en +prolongeant un pouvoir devenu presque impossible; il brava l'opposition +des hommes les plus considérables et une guerre civile qui pouvait avoir +de graves conséquences; il avait fait sortir de Paris, sans une urgente +nécessité, la cour et le gouvernement royal. Une minorité augmente les +difficultés; mais celles-ci ne justifient pas la révolte. + +Turenne cherche à excuser ainsi, dans ses mémoires, et longtemps après, +la grande faute où il se laissa alors entraîner: «Il lui répugna +d'autoriser, une entreprise, le départ de la cour, qu'il ne croyait pas +légitime en aucuns temps, et principalement dans une minorité, d'autant +plus que personne encore n'avait pris les armes contre le roi, ni +témoigné aucune désobéissance ouverte; il y avait, à la vérité, des +compagnies qui avaient montré trop d'animation, mais c'était plutôt par +des intérêts particuliers que par un dessein formé de se révolter contre +la cour.» + +«Dieu, dit Fléchier, dont les jugements sont des abîmes, voulut affliger +et punir la France par elle-même, et l'abandonna à tous les déréglements +que causent dans un état les dissensions civiles. Souvenez-vous de ce +temps de désordre et de trouble, où l'esprit ténébreux, l'esprit de +discorde confondait le devoir avec la passion, le droit avec l'intérêt, +la bonne cause avec la mauvaise; où les astres les plus brillants +souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se +virent entraînés, malgré eux, par le torrent des partis, comme ces +pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont +contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner +pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de +Dieu: telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient +aisément à soi, et il y a dans la politique, comme dans la religion, une +espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare +avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires et +par une fermeté continuelle. + +«Mais où m'arrêtai-je? votre esprit vous représente déjà, sans doute, M. +de Turenne à la tête des armées du roi. Vous le voyez combattre et +dissiper la rébellion, ramener ceux que le mensonge avait séduits, +rassurer ceux que la crainte avait ébranlés, et crier, comme un autre +Moïse, à toutes les portes d'Israël: _Que ceux qui sont au seigneur se +joignent à moi._ Tantôt sur les rives de la Loire, suivi d'un petit +nombre d'officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont, +et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l'entreprise, +soit la seule présence de ce grand homme, soit la protection visible du +ciel, qui rendait les ennemis immobiles, il étonna par sa résolution +ceux qu'il ne pouvait arrêter par la force, et releva par cette prudente +et heureuse témérité l'État penchant vers sa ruine. Tantôt se servant de +tous les avantages des temps et des lieux, il arrête avec peu de troupes +une armée qui venait de vaincre, et mérite les louanges mêmes d'un +ennemi qui, dans les siècles idolâtres, aurait passé pour le dieu des +batailles. Tantôt, vers les bords de la Seine, il oblige, par un traité +un prince étranger, dont il avait pénétré les plus secrètes intentions, +de sortir de France, et d'abandonner les espérances qu'il avait conçues +de profiter de nos désordres.» + + * * * * * + +23. Au commencement de septembre 1672, le duc de Luxembourg cantonna ses +50,000 fantassins et 8,000 chevaux dans la province de Gueldre et la +tête de bêteau: 15,000 fantassins, 4,000 chevaux occupèrent la province +d'Utrecht et les parties avancées; 9,000 fantassins et 2,600 chevaux de +ce corps, c'est-à-dire 16 bataillons et 20 escadrons, furent cantonnés +de la manière suivante, dans et autour de la ville d'Utrecht, grand +quartier-général de l'armée. + +Il y aurait eu impossibilité de rassembler, à temps, dans cette grande +ville hostile, les soldats logés par deux chez l'habitant; d'avoir la +nuit les officiers, à qui les portes des maisons seraient peut-être +barricadées. + +Deux bataillons furent casernés dans les maisons bourgeoises, à droite +et à gauche de chacune des quatre portes principales, en s'étendant dans +la rue ou le long des remparts, sans solution de continuité. + +À défaut de place centrale, où il aurait été convenable de caserner +deux bataillons, huit petites places intérieures ou bâtiments principaux +furent occupés, à l'aide de bons corps de garde défensifs, par autant de +postes de 100 fantassins et de 50 chevaux. + +Au besoin, le surplus des troupes aurait été caserné le long des +remparts, de manière à ne pas s'étendre sur plus du tiers de la ville, +dont on embrassait ainsi toute la circonférence. + +À chacune des portes principales, il y avait 120 fantassins de garde. + +Les quatre faubourgs étaient tous retranchés à leur tête; au faubourg de +la Porte-Blanche, un bataillon et une brigade de cavalerie formaient +l'aile droite. Au faubourg Vyanem, aile gauche, il y avait autant de +troupes. Ces deux annexes embrassaient la ville et communiquaient le +plus facilement avec les deux autres. Dans les faubourgs d'Amsterdam et +de Woorden, on mit 6 bataillons, les dragons et 7 escadrons. + +Les bourgeois furent désarmés, on leur fit prêter le serment de +fidélité, des exemples sévères les retinrent dans le devoir. + +En cas du révolte dans la ville, autour de laquelle toutes les troupes +étaient constamment concentrées ou casernées sur leurs positions de +combat, 6 bataillons et 7 escadrons des faubourgs pouvaient arriver par +les quatre portes, le surplus des forces extérieures restait sous les +armes. + +Il est curieux de lire, dans la correspondance de Louvois et de +Luxembourg, les motifs et les détails de ces mesures de prévoyance +longuement et habilement préparées. + + * * * * * + +24. La surprise de Crémone, par le prince Eugène, en 1702, donne lieu +aux remarques suivantes: + +Celui des deux partis qui compte sur un secours, doit occuper, +approvisionner, organiser en réduit une position communiquant avec la +campagne, ainsi que les bâtiments, clochers ou postes voisins. + +Il partira de là pour s'emparer: 1° des portes ou poternes de l'enceinte +de la ville; 2° des coupures, passages et ponts existant au travers des +vieilles fortifications, murs de terrasse, rivières à l'intérieur, afin +de resserrer davantage l'autre parti, d'intercepter ses communications +avec le dehors et diviser ses forces au dedans. + +Si on ne peut garder ces passages, on les coupe, ou au moins on les +barricade. + +On marche à ces défilés, la cavalerie soutenant l'infanterie, les flancs +éclairés; on laisse, entre soi et le réduit, une réserve; et sur les +flancs, des petits corps de garde pour n'être pas pris de côté ou par +derrière. + +Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle on n'aura qu'un flanc à +couvrir. + +On attaque ces positions sur plusieurs têtes de colonnes, par +différentes rues, en flanc, en tête, en queue, la cavalerie échelonnée +sur les côtés pour protéger; des tirailleurs, aussi bien abrités que +possible, visent continuellement aux créneaux les plus dangereux; on +incendie, on menace d'incendier les bâtiments les plus résistants; et, +si on ne le peut, on occupe autour des points dominants. + +Les positions enlevées sont immédiatement fortifiées; on garnit de +fusiliers les clochers et maisons extérieures qui complètent ces +réduits. + +Des piquets de cavalerie parcourent sans cesse les environs, +interceptent les nouvelles et les secours, gardent les défilés +extérieurs et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville. + +On avance ensuite, par l'intérieur des maisons, aux arsenaux, magasins +et places ou positions voisines; ou marche également au réduit du parti +opposé pour le bloquer, du côté de la ville, et, s'il est possible +aussi, du côté de la campagne. + +Une position attaquée se défend toujours par des contre-attaques en +tête, en queue, sur les flancs. + +Si le parti opposé doit être secouru de deux côtés, il faut fortement +occuper l'obstacle qui les sépare; ce parti, au contraire, organise de +l'un à l'autre une communication assurée. + +On empêche de cerner, dans leurs quartiers, les troupes et surtout la +cavalerie, en garnissant les clochers et lieux dominants, en face ou à +proximité. + +Ne pas s'aventurer, en trop grand nombre, dans une enceinte battue de +feux croisés, sans être appuyé par quelques tirailleurs qui les +contrebattront. + +Gagner le pied des murailles et des maisons pour se soustraire à l'effet +du tir. + +Les communications les plus importantes, dans un même édifice, ou entre +plusieurs bâtiments faisant système de défense, doivent avoir lieu à +couvert ou sous blindage. + + + + +§ IV. + +RÉVOLUTION, EMPIRE, RESTAURATION. + + +25. L'émeute de Varsovie, contre les troupes russes, le 6 et le 7 avril +1794, doit être mentionnée. + +La garnison russe comptait 9 bataillons, 8 escadrons, 36 canons, 5 à +6,000 hommes. + +1,000 prussiens auxiliaires étaient cantonnés, à une et à deux lieues, +au nord de la ville. + +2,000 polonais hostiles, à la disposition de généraux et d'un +gouvernement également hostiles, étaient établis en ville, au nord, au +sud et à l'ouest, dans quatre casernes; ils avaient des magasins +d'armes, de munitions et d'artillerie. + +La ville de Varsovie, figurait une demi-circonférence de 2.500 mètres de +rayon, sur la rive gauche et à l'ouest de la Vistule; elle communiquait, +par un pont, avec Praga, sur la rive droite et à l'est; elle renfermait, +dans une enceinte fortifiée, 900 hectares et 125,000 habitants. + +Par des affiches, des pièces de théâtre politiques, de fréquentes +alarmes et incendies, par des rumeurs contre les Russes, par des clubs, +on excitait le peuple, on l'attroupait. + +Les bourgeois restèrent chez eux, leurs portes fermées, sans prendre +part à la révolte, où figurèrent, sous la direction de quelques +mécontents, des ouvriers, domestiques et paysans, ainsi que des soldats +congédiés venus du dehors; en tout, il y eut 1,000 à 1,200 émeutiers +agissant par bandes de 150. + +Plus on approchait du jour de l'émeute, moins on pouvait prévoir qu'elle +dût éclater; cependant, dans la journée du 5, plus de 50,000 cartouches +furent distribuées de main en main. + +Le plan de défense était connu des polonais avec qui il avait fallu le +concerter. + +4 brigades, espacées de 800 mètres les unes des autres et du quartier +général, fortes chacunes de 2 à 3 bataillons et escadrons, 6 à 10 +pièces, devaient occuper au sud, à l'ouest, au centre, au nord de la +ville, mais de trop loin et sans communications suffisamment assurées, +les avenues du quartier général; surveiller et contenir les troupes +polonaises, le pont et le faubourg de Praga. + +Le 6, à quatre heures du matin, les polonais commencèrent les +hostilités, ayant pour principal but de parvenir au quartier général. + +Les 2 bataillons, 2 escadrons, 9 pièces de la brigade Milaschewicz +occupaient, au sud, le carrefour des Trois-Croix et les grandes rues en +arrière, vers le centre de la ville, pour contenir le régiment polonais +Dzialinsky dans ses casernes. + +La tête de cette brigade et ses postes de flancs laissèrent passer ce +régiment: le reste de la brigade l'arrêta et parlementa avec lui pendant +3 heures, sans se mettre en mesure d'agir; lorsque les hostilités +commencèrent, les compagnies contre lesquelles les Polonais s'étaient +présentés, se battirent seules pendant plusieurs heures, sans être +soutenues par le reste de la brigade: cette dernière troupe, qui eût +décidé le succès contre le régiment polonais, ne donna plus signe de vie +pendant les journées du 6 et du 7. + +Les deux bataillons de grenadiers, deux compagnies, trois escadrons et +dix pièces de la brigade Van Suchteln, placés depuis le palais de Saxe +jusqu'aux barrières de Wola et de Jérusalem, de l'est à l'ouest de la +ville, dans la partie centrale la plus importante et la plus facile à +tenir, près de laquelle le corps prussien et le parc auraient dû être +réunis, restèrent inactifs, sans se garder, sans voir d'ennemis sérieux, +sans marcher au secours du quartier général, faute des ordres et de la +présence du général de brigade. + +Le général Nowiczky vint prendre ce commandement abandonné; et +s'exagérant la position de la 1re brigade, fit sortir la 2e brigade de +la ville, à 11 heures du matin, par une porte ouest; il prit position en +carré, à 500 mètres de l'enceinte, avec le parc d'artillerie laissé à +Wola, sous la garde de deux compagnies et d'un escadron; en ce moment, +Nowiczky disposait de 4 bataillons, 5 escadrons et 24 canons. + +De ces troupes, sorties si mal à propos de Varsovie, il en rentra 3 +bataillons, 4 escadrons et 16 pièces, en une colonne profonde, à 2 +heures et demie du soir; la tête parvint jusqu'au palais de Saxe, à 500 +mètres du général en chef, dans un quartier tranquille et ouvert. + +Mais, après trois heures de station, alors que l'insurrection se croyait +perdue à la vue d'une pareille colonne, contre laquelle aucun coup de +fusil n'avait été tiré des fenêtres, on fut étonné de voir cette troupe, +à 6 heures du soir, rétrograder jusqu'au dehors de la ville, devant 50 +émeutiers qui faisaient mine de lui disputer le passage avec un canon. +Des compagnies entières de ce corps s'étaient débandées pour piller: +elles furent plus tard massacrées ou prises. + +La colonne rejoignit, sans être nullement inquiétée, le général Nowiczky +qui l'avait détachée; le corps entier fit halte jusqu'à minuit, puis se +retira à deux lieues de la ville; le lendemain, à midi, le général +Nowiczky se mit en marche, avec tout son monde, vers les grands +équipages, vis-à-vis Karczew, sans s'occuper de ce qui se passait en +ville. Le 19 avril, à Sgersche, le général en chef eut seulement des +nouvelles de ce corps. + +Les trois bataillons et deux escadrons de la brigade du comte de Zouboff +devaient garder le centre de la ville, plus au nord, direction +ouest-est, ainsi que le passage de la Vistule. + +Un bataillon suivit le mouvement de retraite de la précédente brigade; +un autre fut massacré dans une église où il communiait sans armes. Le 7, +au soir, le 3e bataillon et l'hôpital évacuèrent tranquillement Praga, +sur transports fournis par l'autorité municipale; ils rejoignirent, le +13 avril, le général en chef à Modlack. + +Pendant l'émeute, toutes les attaques furent dirigées contre le quartier +du général en chef Igelstrom, rue Podwal, par quatre bandes de 150 +hommes, occupant du côté de la Vieille ville et de l'arsenal, à 300 +mètres de distance, les maisons de seigneurs et les carrefours +environnants, pour bloquer et fusiller les troupes du quartier général. + +Ce quartier général, dans une partie de ville rétrécie et hostile, non +centrale par rapport aux autorités ou troupes polonaises et à la ville +de Varsovie elle-même, aurait dû être placé rue Krolewska, près du +palais de Saxe. + +Le matin du 6, l'ennemi fut partout repoussé autour de cette position, +avec perte en hommes et en canons. À 2 heures après midi, il renouvela +ses attaques; dans l'intervalle il s'était borné à tirer des fenêtres +et des coins de rues contre les postes russes qui répondaient à ce feu. + +Ceux-ci résistèrent espérant être rejoints par les autres brigades: mais +les tiraillements de l'état-major général, l'irrésolution des chefs +détachés, les corps entiers débandés, le passage subit d'un excès de +confiance au découragement; et, pardessus tout, le quartier général +bloqué de près, sans possibilité de communiquer avec les autres +brigades, ne permirent aucune bonne résolution. + +Les troupes du quartier général auraient pu marcher aux détachements et +les réunir: mais on craignit d'abandonner les archives non encore +brûlées. + +Le soir, on ne fut plus assailli que par le quart des rassemblements du +matin; la nuit fut tranquille et aurait permis une retraite facile. + +Au commencement, le quartier général avait été défendu par un bataillon +et deux escadrons; ces troupes furent successivement renforcées le 6, +avant 7 heures du soir, par les deux bataillons de la 4e brigade. + +Celle-ci, chargée de défendre la partie nord de la ville, très-hostile, +et en face de trois quartiers de troupes polonaises, se retira d'abord +en dehors de Varsovie sur les Prussiens; puis, au bruit de la fusillade, +elle revint assez facilement sur le quartier général. + +Au jour, les Polonais informés de la retraite définitive et inespérée de +la 2e brigade, moitié de la garnison, reprirent avec la plus grande +vivacité toutes leurs attaques, jusque-là successivement ralenties ou +abandonnées; ils cernèrent le quartier général, de plus près, et au +point de le rendre inhabitable: le moral des troupes était abattu. + +700 hommes, 50 chevaux et 4 canons restaient au quartier général ou dans +une cour voisine. + +Le 7, vers 8 heures du matin, le général en chef se retira avec 350 +hommes, sur les Prussiens, par le nord de la ville, à travers une suite +d'enclos où l'on ouvrit des passages; on évita ainsi les positions +investissantes, le feu des maisons occupées et l'artillerie des +insurgés. À 10 heures, on rejoignit, dans un assez grand désordre, mais +avec perte seulement de 30 hommes, la cavalerie prussienne à la barrière +de Powonsck: on fut camper avec les Prussiens à Babice. + +Pendant la nuit, un demi-escadron du quartier général avait porté, à ce +corps auxiliaire, l'ordre de se joindre, vers Wola, à la brigade +Nowiczky, pour rentrer en ville au secours du général en chef: lorsque +les Prussiens rencontrèrent celui-ci, en retraite, ils exécutaient cette +marche. + +Le colonel Parfentiew et les 400 hommes du quartier-général ne +suivirent pas le mouvement de retraite; ils furent forcés, dans la +soirée, par l'insurrection. + +Les Russes perdirent, à Varsovie, plus du tiers de leur garnison et 11 +pièces de canon. + +Le 7, à quatre heures du soir, le corps russo-prussien vint camper à +Modzin, à trois quarts de lieue de Varsovie. + +Le 8 avril, il coucha à Sakroczin. + +Le 19, à Sgersche. + +L'arrivée, près de Varsovie, des troupes prussiennes, dont le général +Igelstrom ne voulut pas profiter; les imprudentes propositions +d'accommodement; la retraite intempestive d'une brigade russe, furent +autant de causes d'exaltation pour les insurgés. + +Ainsi que dans plusieurs affaires de ce genre, l'honneur militaire fut +ici compromis, devant des forces très-intérieures, par le défaut de +vigilance et de bonnes dispositions; par l'irrésolution des chefs +détachés; par de longs pourparlers toujours dangereux; par des +tiraillements dans l'état-major-général; il en résulta des revers +inattendus; ceux-ci abattirent entièrement le moral d'une troupe qui, +mieux dirigée, eût glorieusement fait son devoir, et éprouvé beaucoup +moins de perte. + + * * * * * + +26. Dans la soirée du 12 vendémiaire an 3, les pourparlers, les +hésitations et la retraite intempestive du général chargé d'arrêter les +sectionnaires Lepelletier, au couvent des filles Saint-Thomas, à Paris, +enhardirent ces réactionnaires, augmentèrent le nombre de leurs +partisans; aussi, le lendemain, osèrent-ils attaquer la Convention, aux +Tuileries, avec 40,000 hommes armés. + +Le 13, Bonaparte adopta pour ligne de défense, autour de la Convention, +la Seine, depuis le pont Louis XV jusqu'au Pont-Neuf, le Louvre, les +débouchés de la rue Saint-Honoré depuis la rue de Rohan jusqu'à la place +de la Concorde; il repoussa, il foudroya, avec l'artillerie et les 5,000 +hommes de l'armée conventionnelle, cette émeute qui attaquait +imprudemment par colonnes compactes de 4.000 hommes. + +Pendant la nuit, il empêcha, par quelques volées de coups de canons, +l'élévation des barricades que tentèrent de construire les moins +découragés; le peuple, ouvrier ordinaire des barricades, n'appuyait pas +ce mouvement contre-révolutionnaire. + +Le 14, la section Lepelletier fut désarmée. + +Dans ces journées, Bonaparte n'hésita pas à prendre parti pour la +Convention, malgré ses odieux excès antérieurs. Il comprit, qu'entre un +pouvoir existant, qui avait traversé les plus redoutables crises, et une +masse agitée sans union, sans influence dans le pays, le salut de la +France ne permettait pas d'hésiter. + +Le commandement de l'armée d'Italie fut la récompense de cette haute +pensée d'ordre à laquelle il demeura toujours fidèle, même aux dépens de +son pouvoir, dans les phases les plus diverses d'une prodigieuse +existence; de tous ses lauriers, celui de vendémiaire ne fut pas un des +moins utiles. La postérité remarquera qu'il le cueillit au commencement +de sa carrière, à l'aide d'un coup d'oeil et d'une énergie également +exceptionnels. Ce début résume tout ce qui, dans cette grande nature, +restera le plus cher à la France et à la civilisation. + +La gloire militaire de Napoléon sera sans égale, et cependant la +postérité admirera encore plus son génie politique: il révèla à un +siècle égaré les éternelles conditions du pouvoir et des sociétés; et +rien ne marche encore que par ce qui reste de sa vigoureuse impulsion. + +Jamais chef d'État n'eut, contre l'anarchie, une soudaineté, une vigueur +de résolution, des colères, des antipathies égales aux siennes: son +exceptionnelle nature repoussait énergiquement toutes les impuretés des +aberrations humaines, attirait, élevait à elle ce qui était vrai, +utile, grand et beau. + +Les rois l'ont abattu et persécuté: mais sa mémoire restera le dieu Lare +du foyer populaire; tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit y sera, de +génération en génération, admiré et cru. Le peuple, dérouté par les +mauvais exemples et les mauvaises leçons du siècle, n'ayant plus de foi +que pour Napoléon, ne connaîtra d'idées nobles et sensées que celles de +son héroïque légende. Sophistes qui conduisîtes l'Europe à l'anarchie et +à la ruine, expliquez le double mystère de cette mission et de cette +popularité également providentielles. + + * * * * * + +27. Le 1er mai 1808, les gens de la campagne, accourus dans Madrid, se +joignirent aux groupes nombreux de mécontents, surtout à la Puerta del +Sol, grande place centrale qui lie les rues principales de Mayor, +d'Alcala, de Montera, de Las Carretas; quelques escadrons de dragons +maintinrent cette multitude. + +Le 2 mai, malgré les dispositions de la junte, Murat persista à faire +partir le reste de la famille royale; la vue d'un aide-de-camp français, +envoyé pour la complimenter, fut le signal d'une rixe qui bientôt excita +un soulèvement universel. + +Les révoltés firent main basse sur les militaires isolés, qui, +nonobstant les ordres de l'Empereur, étaient dispersés, soit dans les +maisons de la ville, soit en corvée. + +Murat monte à cheval, se place, avec la cavalerie de la garde, en dehors +des quartiers populeux, derrière le palais, près de la porte par +laquelle devait arriver une des divisions extérieures, sur une position +dominante, d'où il sera libre de déboucher dans toutes les directions. + +Il fait entrer en ville et marcher sur la Puerta del Sol, par les +principales communications, les différents camps extérieurs ou corps +cantonnés à la circonférence. + +Ces colonnes, venant à la rencontre l'une de l'autre, avaient rejeté sur +la place centrale la multitude furieuse, n'ayant même plus la liberté de +fuir. La cavalerie de la garde la dispersa. + +La foule repoussée se réfugia dans les maisons et tira par les fenêtres; +les troupes firent des exécutions. La lutte la plus opiniâtre eut lieu à +l'arsenal; une partie de la garnison espagnole y était renfermée avec +ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y portèrent, firent feu sur +nos troupes, et le corps des artilleurs espagnols se trouva malgré lui +engagé. + +L'attaque, à découvert, d'un édifice d'où partait un feu vif de +mousqueterie, nous coûta quelques hommes; nos soldats débusquèrent les +défenseurs, et l'arsenal fut pris, avant que le peuple pût s'emparer des +armes et des munitions. + +En deux heures, cette redoutable émeute fut ainsi réprimée, mais non +sans carnage; d'abord, à l'hôtel des Postes, une commission militaire +faisait fusiller les paysans pris les armes à la main; la cavalerie, +dans la campagne, n'accordait aucun quartier aux fuyards, les ministres +espagnols et le chef d'état-major français firent cesser le combat +partout, et les premiers obtinrent la fin des exécutions. + +Cette journée ôta à la populace de Madrid tout espoir de résister, même +à nos jeunes soldats dirigés par de vieux cadres. L'un des infants dit +le soir à Murat: «_Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés +de couteaux peuvent venir à bout de troupes régulières._» Les insurgés +avaient perdu 400 hommes, les Français 100 soldats; mais une exagération +salutaire donnait à cette journée plus d'importance; dès cet instant +Murat aurait pu tout oser. Le lendemain, il fit partir sans difficulté +le reste de la famille royale. + +Le 4 décembre 1808, Napoléon reprit Madrid que le roi Joseph avait +évacué le 2 août. + +Mais, se bornant à cantonner militairement son armée dans les principaux +quartiers de la ville et surtout dans les couvents; à faire opérer un +désarmement général, il resta, lui et son frère, à deux lieues au +dehors. Son intention était de réduire cette capitale, sous un long +régime d'état de siége, avant d'y laisser rentrer le roi Joseph, dont le +gouvernement n'aurait pu s'établir convenablement au milieu de +l'anarchie. + +Il organisa, comme noyau d'armée espagnole, 16,000 soldats d'élite +presque tous étrangers. + +La hauteur du Buen-Retiro fut entourée d'une enceinte, dont le parc et +la fabrique de la China formaient le réduit fortifié. Celui-ci +renfermait un hôpital, des magasins de matériel et de vivres +considérables; le tout devait exiger une attaque régulière. + +Le 22 janvier 1809, mais après les succès de la Corogne et d'Uclès, +alors que l'insurrection paraissait définitivement abandonnée et +vaincue, Joseph fit son entrée dans Madrid à la tête des plus belles +divisions françaises. + + * * * * * + +28. En juillet 1830, le gouvernement avait un excès de confiance; +l'apparition de la troupe, jusqu'alors, avait suffi pour dissiper les +plus forts rassemblements; il ne prit pas toutes les dispositions +indispensables pour pouvoir tenir pendant plusieurs jours, contre une +rébellion armée, au milieu d'une population généralement mal disposée; +position dont personne, pour ainsi dire, n'avait encore vu d'exemple, et +que l'histoire seule pouvait faire supposer possible. + +Le 26 juillet 1830, des piquets commandés à la hâte par les premiers +officiers qui se trouvèrent dans les casernes, furent s'établir dans les +différents quartiers de Paris; ils y passèrent la nuit, sur le qui-vive +et sans provisions; pendant ce temps, les curieux et mécontents +s'assemblèrent et s'excitèrent autour d'eux; on brisa les réverbères et +les insignes de la royauté. + +Le lendemain, l'autorité, ne voyant encore qu'une émeute et non une +révolution, fit soutenir ces différents piquets par des détachements +d'autres corps, au fur et à mesura des progrès de la révolte et des +demandes de la police. + +Les mécontents élevèrent, dans tout Paris, un nombre infini de +barricades; ils séparèrent, ainsi, ces différents petits détachements, +entre eux, de l'état-major général, des vivres, des munitions, des +casernes ou des mairies, et les annulèrent entièrement. + +Le 28, le pouvoir, au lieu de rallier ses débris dans le grand quartier +militaire formé par le Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, les +casernes du quai d'Orsay, Babylone, les Invalides, l'École militaire et +le Trocadéro, pour y attendre les autres troupes de la 1re division, +ainsi que le camp de Saint-Omer, et pour profiter plus tard des embarras +de l'insurrection, battit en retraite sur Versailles et Rambouillet. + +Le roi Charles X pouvait prendre une bonne position autour de Paris; +soit sur la basse Seine à Saint-Denis, Courbevoie et Saint-Cloud; soit +au-dessus de la capitale; suit sous le canon de Vincennes; il pouvait +également se retirer sur la Loire, comme le fit Henri III en 1588, en +une circonstance pareille. Sa position, au dehors de la capitale, au +moment de la révolte, lui assurait de grands avantages. + +Dans l'un ou l'autre cas, il eût causé de sérieux embarras au nouveau +gouvernement, ou plutôt à la révolte que celui-ci allait avoir à +combattre; la province suivit le mouvement de la capitale, et l'armée +bientôt s'affaiblit. L'affaire de Rambouillet précipita une conclusion +dès lors inévitable. + +Des quatre fautes qui amenèrent cette catastrophe, deux, le manque +d'approvisionnements et de prévoyance; l'inaction du roi Charles X +pendant, ou plutôt, après l'émeute, sont le fait du gouvernement. + +Les deux autres sont militaires; mais la première ne pourrait être +reprochée au maréchal Marmont sans injustice. Ce chef, après le +dévouement dont il fit preuve, fut blâmé; il se serait bien autrement +exposé à cette disgrâce, si renonçant, comme l'expérience le +conseillerait aujourd'hui, en pareille circonstance, à maintenir la +tranquillité, à assurer la vie et les propriétés des citoyens, ainsi que +l'exercice de l'autorité royale dans tout Paris à la fois, il s'était +borné, en attendant l'arrivée des renforts, à occuper militairement la +partie la plus importante de la capitale, et, selon les circonstances, à +offrir, pour les autres quartiers, son appui aux détachements de gardes +nationaux disposés à faire leur devoir en maintenant l'ordre. + +Cette dernière tactique sauve également des inconvénients dans lesquels +tombèrent Henri III en 1588, qui, en défendant le centre du +gouvernement, s'y laissa bloquer; et Marmont en 1830, qui, voulant tout +contenir, ne fut assez fort nulle part; justifiée par les événements de +Lyon, en 1831, elle doit être suivie, dans un grand nombre de cas avec +les précautions qui seront indiquées. + +Quoi qu'il en soit, cette révolution allait être, pour elle-même, le +plus dangereux précédent, si elle ne pouvait pas réduire à l'impuissance +les idées anarchiques. + + + + + +§ V. + +DEPUIS 1830. + + +29. L'émeute qui eut lieu à Bruxelles, du 22 au 26 septembre 1830, donne +lieu aux observations suivantes: + +Le 22, une division hollandaise de 12,000 hommes, arrivée en vue de la +ville, ne profita pas de l'imprudence que commirent les révoltés d'aller +au-devant d'elle: cette division pouvait attirer les insurgés à une +affaire décisive et les envelopper. + +On négligea de s'emparer des portes ou de les masquer; l'arrivée des +secours entretint le moral des rebelles, et décida, le 27, l'évacuation +de la ville. + + * * * * * + +30. En novembre 1831, le lieutenant général Roguet, ayant à combattre, à +Lyon, avec peu de troupes, à la suite des journées de juillet, une +première et sérieuse insurrection, rallia ses forces, par une sortie +vigoureuse à travers le faubourg Saint-Clair, sur la position de +Montessuy. + +Il maintint l'honneur du drapeau, prit sur lui de donner des ordres aux +troupes et gardes nationales des divisions voisines, les fit converger +sur Lyon en poste ou en bateau à vapeur, et réunit du grands moyens +contre l'insurrection bientôt effrayée de son isolement. + +Peu de jours après, le duc d'Orléans put rentrer, avec une véritable +armée, dans la ville déjà soumise. + + * * * * * + +31. Lors des émeutes des 5 et 6 juin, les premières qui, à Paris, +menacèrent le Gouvernement de juillet, un ministre exprimait au conseil +ses inquiétudes; quelqu'un proposa de signer l'ordre suivant: «_Le +maréchal Lobeau, investi du commandement supérieur de toutes les forces +réunies dans et autour de la capitale, est chargé, sur sa +responsabilité, d'y rétablir l'ordre._» La signature apposée, on dit: +_Maintenant il n'y a plus rien à faire_. + +L'émeute fut vigoureusement comprimée, nonobstant des fautes de détail +et l'apparition inquiétante de quelques groupes hostiles de gardes +nationaux, vrais ou supposés. Le roi saisit habilement le moment de sa +rentrée dans Paris et la rendit décisive. + +Dans ces journées et celles qui successivement menacèrent l'existence du +Gouvernement de juillet, celui-ci fut chaque fois sauvé grâces aux +circonstances suivantes: + +1° Unité de commandement militaire dans la 1re division; + +2° Concours de la majeure partie de la garde nationale; + +3° Lassitude dans la bourgeoisie de tous genres de troubles, par suite +de la révolution de juillet, encore trop récente, et aux périls de +laquelle on avait miraculeusement échappé; + +4° Défaut de prétexte plausible pour l'émeute qui voulait évidemment une +révolution et ne savait pas neutraliser, égarer la population, en +masquant ses projets; + +5° Intervention utile, au moment décisif, du roi et des princes; + +6° Enfin, l'ascendant de la vieille expérience du maréchal Soult et de +toutes les traditions militaires qu'il représentait. + +«Le gouvernement ne doit pas dédaigner des troubles qui ont déjà +plusieurs fois eu lieu sans danger; quoique tout nuage n'excite pas une +tempête, il en viendra, s'il en passe beaucoup, enfin un qui crèvera et +donnera le vent. + + «BACON.» + + * * * * * + +32. L'émeute de Clermont-Ferrand, dans les journées des 9, 10 et 11 +septembre 1841, donne lieu aux remarques suivantes: + +Le 9, à 6 heures et demie du soir, une compagnie du 16e léger, chargée +de protéger l'opération du recensement contre 200 factieux, reçoit +prématurément l'ordre du faire feu; des gardes nationaux, mêlés aux +groupes pour les calmer, sont atteints. La population exaspérée se +prépare au combat, qui commence le lendemain matin. + +Le 10, à midi, les 1,200 hommes du 16e léger et les dragons se +concentrent et se barricadent autour de la préfecture, de la mairie, sur +les places de la Poterne et d'Espagne. L'absence de postes aux +barrières, de patrouiller dans et autour de la ville, permet l'entrée +des paysans des environs; une barricade est élevée de la maison Uscale, +à la Petite-Fontaine. + +Pendant le combat, de 6 heures du soir à minuit, la troupe ne perd que +la position de la poudrière. + +Les insurgés établissent des postes chez les boulangers de la ville +basse, et songent à couper l'eau à la ville haute. Dans leurs attaques +infructueuses, ils ont 50 tués et 100 blessés. + +Le 11, après quarante-huit heures de pillage, les insurges abandonnent +la ville et se retirent dans deux villages voisin. Le lendemain, la +troupe reprend toutes les positions évacuées. + +De l'infanterie et de l'artillerie furent envoyées de Lyon et de +Bourges; les troubles de Moulins, Mâcon et Châlons, empêchèrent les +garnisons de ces villes d'arriver. + + * * * * * + +33. Pendant la lutte, plus politique que militaire, mais si sérieuse de +février 1848, on remarque un concours de circonstances fatalement +décisives. + +Une revue étrangère, bien informée, a traité ce sujet de manière à ne +plus laisser rien à dire de nouveau après elle. Nonobstant son point de +vue particulier, nous la prendrons pour guide, chaque fois que nous +aurons il parler des mêmes événements. + +Elle a signalé, avant tout, une prospérité inouïe qui, exaltant les +ambitions et poussant chacune au delà des limites de la prudence, avait +amené un véritable malaise dans les affaires. + +Un nombre d'ennemis, et parmi lesquels de très-redoutables, +successivement grossi d'année en année, par tant d'ambitions non +satisfaites. + +Peu pour défendre résolument le présent, quelque riche d'avenir qu'il +fût; beaucoup trop pour l'attaquer. Chez tous, un vague et inexplicable +désir d'innovation. + +Ensuite, on a remarqué le défaut d'unité dans le commandement de toutes +les forces militaires réunies à Paris. + +La moins bonne partie de la garde nationale s'assembla d'abord et devint +maîtresse des plus importantes positions; le reste, abandonné aux +menées des partis, passa successivement de l'inquiétude à +l'indifférence, de celle-ci à la turbulence ou à l'hostilité. + +De graves changements dans les commandements militaires les plus +importants, intempestivement faits, au moment le plus critique, quant au +personnel et aux circonscriptions. + +Une succession rapidement fatale de ministres et de commandants de la +garde nationale, qui n'eurent même pas le temps d'agir et de se faire +connaître. + +Un moment, le Roi veut rallier son gouvernement, son armée autour de +Vincennes: heureuse pensée qui n'est pas suivie. + +Un changement de règne, dans une pareille crise, devait immédiatement +briser, disperser tous les pouvoirs, décourager les plus fermes +dévouements; la prépondérance, que le roi exerçait autour de lui, ne +pouvait alors être ni déléguée, ni suppléée, ni supprimée. + +On sait comment fut accueillie la courageuse démarche de la duchesse +d'Orléans, du duc de Nemours et des deux jeunes princes: dans cette +heure solennelle, un groupe d'inconnus, d'étrangers peut-être, dispose +de la société surprise. + +La chambre, cornue tous les pouvoirs légaux, devait être méconnue tant +qu'elle resterait sous la pression de l'émeute; il était urgent de s'y +dérober; il fallait suivre cette autre pensée de rallier l'armée à +Saint-Cloud; un fatal et généreux espoir entraîna la monarchie. + +Au milieu de si graves événements, on ne fut pas assez en rapport avec +les populations. + +On a aussi constaté le défaut d'approvisionnements nécessaires; le long +stationnement des troupes au milieu des rassemblements; leur emploi en +fortes colonnes isolées, sans les points d'appui indispensables. + +Enfin, ajoute-t-on, une pensée générale d'opposition, dans le but +d'arracher quelques réformes à un Gouvernement qu'on ne voulait pas +renverser, mais d'autant plus violemment attaqué qu'on le croyait +inébranlable; pas assez de croyance au droit, ou plutôt au devoir de +résister à l'anarchie; beaucoup trop de confiance dans la force de la +légalité et dans la raison du pays. + +«Le prince ne doit pas mesurer le danger sur la justice des motifs qui +ont aliéné les esprits, ce serait supposer au peuple plus de raison +qu'il n'en a: souvent il regimbe contre ce qui peut lui être le plus +utile.» + + «BACON.» + +Ce Gouvernement s'est manqué à lui-même, par trop de confiance dans ses +bonnes intentions et dans l'évidente nécessité de son existence; il eut, +d'ailleurs, le tort grave de prendre au sérieux le régime +constitutionnel dans un pays où, à de certains jours, rien ne paraît +être sérieux. + +Mais, a-t-on dit, pourquoi chercher les causes d'une catastrophe qui +restera inexplicable? + +Une royauté paraissait forte par sa tête, par ses rejetons, par son +avenir, par les principes divers qu'elle représentait, par sa nécessité, +par une armée, des ministres, des généraux également éprouvés; cette +royauté, dont l'origine remontait aux premiers âges de notre monarchie, +et qui rappelait à la France ses plus grandes splendeurs, avait fait +trôner auprès d'elle, pendant 18 années de prospérité inouïe, les +principes les plus sages de la bourgeoisie: en trois jours elle fut +jetée aux abîmes. + +La postérité aura peine à le comprendre; les contemporains, pour qui +l'instabilité était devenue habitude ou besoin, en sont eux-mêmes encore +étonnés. + +Les chefs des peuplades sauvages ont d'autant plus d'inquiétude et de +vigilance que leurs tribus sont plus prospères; que les récoltes, que +les troupeaux sont plus riches; ils disent alors: _Méfie-toi, la +prospérité, c'est l'ivresse_: On s'est demandé s'il devait en être de +même des peuples civilisés?... + + * * * * * + +34. Lors de l'émeute de juin 1848, toutes les forces avaient d'abord été +concentrées près des Invalides, à l'extrémité du quartier militaire de +la capitale, sans détachements dans les faubourgs Saint-Antoine, +Saint-Marceau et Saint-Denis, comme centres extérieurs de résistance; +les approvisionnements de combat étaient insuffisants; la lutte fut +sanglante. + +Grâce au pouvoir unique et respecté de l'Assemblée, au péril évident qui +menaçait la société, à de nobles dévouements dans l'armée et la garde +nationale, à la précision, à la vigueur des opérations, à l'élan des +provinces, le succès définitif resta assuré. + +L'arrivée d'un grand convoi de munitions fut décisive. + +Pour ces divers motifs, vu les circonstances et le faible effectif des +troupes au premier moment, cette concentration, sur l'opportunité de +laquelle les militaires et les hommes d'état seront souvent partagés, +fut peut-être utile; ces journées eurent, d'ailleurs, après celles de +février une immense portée. Honneur aux généraux et aux soldats! Honneur +à tant de victimes du plus noble devoir! + + * * * * * + +35. L'émeute du 13 juin 1849, si heureusement comprimée, prouve que le +plus souvent ces sortes de mouvements commencent par une grande +démonstration; une colonne se porte, avec un drapeau ou à un certain cri +de ralliement, à un lieu convenable pour faire éclater la révolte. + +Attendre cette colonne à l'endroit choisi pour couronner la +manifestation; chercher à résister de front à une masse qui se grossit +en avançant de toute la foule des curieux, et dont la force morale peut +devenir irrésistible au terme, serait une faute. + +Il faut charger transversalement sur ses flancs allongés; une double +masse, composée de cavalerie en tête et d'infanterie, débouche d'une rue +latérale; chaque colonne rabat sur l'un des deux côtés, et refoule la +moitié séparée jusqu'à une bonne position, dont on occupe toutes les +avenues; La cavalerie charge au milieu; l'infanterie l'appuie à droite +et à gauche. + + * * * * * + +36. Ces luttes, quelquefois usitées chez les anciens, très-souvent au +moyen-âge, sont devenues plus sérieuses aujourd'hui, par suite de +l'usage des armes à feu; du grand nombre de grosses voitures, barricades +roulantes en circulation dans les grandes villes; de la nature du pavage +des rues et des constructions qui les bordent; du système de recrutement +qui jette chaque année, en dehors des armées, la partie la plus +militaire de la population dès-lors déclassée; de l'extension exagérée +de l'industrie; de la misère accidentelle qu'elle occasionne, dans des +masses agglomérées d'ouvriers de même état; d'un luxe surabondant +d'aspirants aux fonctions publiques de tous les degrés; mais, surtout, +d'une centralisation imprudente et de l'affaiblissement graduel de tous +les pouvoirs. + +De l'examen de chacun des faits précédents résultent des principes +généraux et la nécessité de les modifier selon les circonstances. + +Nous essaierons de tenir compte de ces graves enseignements. Problème +difficile, important, digne des méditations des hommes d'état, des +militaires et des amis de l'humanité, non dans l'intérêt de la France +mais de l'Europe: la première a eu trop à souffrir des révolutions pour +désormais s'y exposer. + + * * * * * + +Heureuse la nouvelle génération européenne, si le hideux tableau des +luttes intestines, des excès barbares des âges passés; si le souvenir +plus saisissant des jours néfastes qui l'ont vu grandir, pouvait la +dégoûter, pour longtemps, de l'anarchie, et rendre oiseuse toute +préoccupation à l'égard des moyens de prévenir ou de réprimer les +désordres de la guerre civile. + + + + + +CHAPITRE II. + +_Différents partis à prendre en cas d'émeute._ + + + + +§ 1er. + +RÉPRIMER LA RÉVOLTE DANS TOUTE LA VILLE. + + +37. Selon l'état moral de la troupe, de la garde nationale, de la +population, des provinces, des insurgés; selon les desseins avoués ou +secrets des factions, les forces respectives de tous, la nature du +théâtre de la lutte, la position du Gouvernement vis-à-vis les pouvoirs +légaux et l'étranger, il y a quatre partis différents à prendre, de +prime-abord, en cas de révolte. + +1° N'évacuer aucun quartier, réprimer partout l'émeute; + +2° Occuper un quartier militaire, sauf à agir ultérieurement au dehors +de ce grand réduit; + +3° Concentrer toutes ses forces dans une position extérieure, contiguë, +dominante; + +4° Se replier sur une place voisine pour revenir, avec toutes les forces +réunies, contre la capitale. + +38. Le premier parti est ordinairement suivi; c'est le plus naturel: +celui que conseillent à la fois l'humanité, la politique et les devoirs +imposés à un Gouvernement dans sa capitale. + +Le plus souvent, il restreint l'insurrection et ses ravages; il permet +d'éviter, dans tout le pays, une commotion sanglante; il empêche les +dévouements de faiblir, les moyens répressifs d'échapper; il couvre +mieux le Gouvernement menacé, en s'opposant directement à l'installation +des pouvoirs révolutionnaires: nous nous en occuperons spécialement dans +ce mémoire. + +Avant de s'arrêter à ce premier parti, il faut bien examiner la +situation, peser toutes choses et leurs conséquences; les émeutes +deviennent chaque jour plus fréquentes, redoutables et décisives. + +Il faut savoir si l'on peut, si l'on veut livrer bataille à l'intérieur, +partout ou se présentera la révolte; si l'on est sûr de rester toujours +calme au milieu du dédale immense des différents quartiers hostiles; en +présence des vagues frémissantes d'une population follement +impressionnable, qui sera, dans de certaines circonstances, à la suite, +à la discrétion apparente ou réelle des partis les plus audacieux; si +l'on doit compter sur l'inébranlable solidité de la troupe, même au delà +de l'heure suprême; si la nature de la ville, les communications et +obstacles qui la traversent, les positions qui y existent, facilitent la +lutte; si une trop grande concentration ne donnerait pas plus de force +et d'audace à l'insurrection que de chances à la répression; si le +pouvoir sera certain de rester toujours un et fort; si, au milieu des +surprises, des péripéties qui vont augmenter ses embarras, il ne sera +pas exposé à laisser échapper ses moyens d'action les plus essentiels et +jusqu'à l'autorité suprême. + +Dans une ville de province, où l'existence du Gouvernement ne peut être +mise en question, et plus encore dans toute ville étrangère, différentes +circonstances pourraient faire rejeter ce parti comme anti-militaire, si +la question d'humanité ne devait pas le plus souvent dominer. + + + + + +§ II. + +OCCUPER UN QUARTIER MILITAIRE. + + +39. Le second parti, c'est-à-dire la concentration dans et autour d'un +grand quartier militaire, est plus conforme aux règles spéciales de la +guerre; différentes circonstances, détaillées précédemment, peuvent le +faire préférer, même au point de vue politique; il est moins exclusif, +moins absolu; il n'abandonne pas entièrement la population à tous les +écarts et à toutes les influences. + +Ce parti se prête d'ailleurs merveilleusement, pendant la lutte même, +aux modifications devenues désirables, soit pour passer au premier plan, +soit pour adopter successivement les deux derniers; il permet de tenir +compte de toutes les éventualités et circonstances ultérieures, si +variables, si imprévues. + +Il serait dangereux, inhumain et souvent inutile d'en venir de suite, +sans une impérieuse nécessité évidemment démontrée par l'insuccès des +premiers plans successivement et sérieusement essayés, au parti extrême +de l'évacuation complète, du blocus et du bombardement; il faut se +résoudre à combattre énergiquement, dans la ville même, et s'organiser +de longue main en conséquence. + +40. Ce système de défense doit être adopté par une garnison inférieure, +chargée de maintenir une population nombreuse, en s'appuyant à une +position intérieure fortifiée, d'où elle peut donner la main aux amis de +l'ordre. + +Si elle abandonnait la ville, ses forces affaiblies, en s'éloignant de +la citadelle et de ses partisans, éprouveraient de grandes pertes au +milieu d'une masse d'insurgés rapidement accrue sur la ligne de +retraite: les plus graves désordres seraient commis dans la ville +évacuée. + +41. Ce parti et le précédent sont les seuls à prendre, à l'égard de +toute ville amie ou ennemie fortifiée d'une enceinte continue, derrière +laquelle l'insurrection pourrait longtemps se défendre, avec des +approvisionnements et moyens suffisants. + +Ils sont encore les plus convenables, malgré l'existence et la +possession des forts dominants les rares issues de cette enceinte et +toutes les avenues du la ville. + +42. Dès que les attroupements menacent d'une émeute, la garde nationale +a dû faire d'abord ses efforts pour éloigner cette triste éventualité; +elle tient bon, et se replie, en cas de nécessité, sur les casernes et +mairies. + +Pendant ce temps, la troupe de ligne disposée, dès le premier bruit, à +prendre les armes, et restée jusque-là au repos, sort de ses casernes +pour occuper militairement le quartier de la ville le plus favorable. + +Elle prend position à l'intérieur des principaux établissements qui s'y +trouvent, et où ont été rassemblés des approvisionnements de vivres, de +munitions et de tout ce qui est indispensable pour faciliter la défense +ou l'attaque dans ce genre de guerre. + + * * * * * + +43. Le quartier militaire de défense choisi doit, autant que possible, +dominer le reste de la ville et le dehors; communiquer facilement avec +eux sans défilés intermédiaires; être à cheval sur les obstacles qui +traversent la cité; renfermer le centre du gouvernement, les grandes +administrations, les principaux magasins de vivres et de munitions ou, +au moins, les couvrir; isoler les uns des autres les différents +arrondissements insurgés; communiquer directement avec la capitale ou +avec les villes et contrées principales d'où l'on peut être secouru. + +Il serait à désirer qu'il fût séparé de la partie de cité non occupée +par une enceinte d'obstacles ou de grandes communications faciles à +garder; et qu'il isolât, d'avec le dehors, les arrondissements +abandonnes ou révoltés. + +La surface du quartier militaire doit être le tiers ou le quart, au +moins, de celle de la ville. + +Les flancs de l'enceinte de séparation, difficiles à tourner, seront +convenablement appuyés à de fortes positions extérieures dominantes, le +tout afin de pouvoir agir dans les diverses directions, et d'éviter +d'être bloqué ou refoulé. + +44. Dans le même but, et suivant que la ville a 100,000 âmes ou +1,000,000 d'âmes de population, 500 ou 5,000 hectares de superficie, il +est presque toujours nécessaire d'occuper, au milieu de la partie non +gardée, à 800 ou 1500 mètres en avant, par des détachements de 1/2 +bataillon à 2 bataillons de ligne, renforcés, s'il y a lieu, à l'aide +des gardes nationaux de l'arrondissement, trois positions importantes, +fortes et approvisionnées: ces avancées devront, autant que possible, +dominer les principaux défilés que forment les obstacles transversaux. + +S'il existe un quartier populeux et hostile plus en dehors de cette +ligne avancée, il est même utile d'y occuper, au centre, par un +détachement pareil, un poste dominant, fort et approvisionné, où peuvent +se rallier également les gardes nationales des environs. + +Ces trois ou quatre positions extérieures au quartier militaire forment, +dans la partie de ville non entièrement occupée, un réseau de centres +d'action pour les retours offensifs, espacés de 500 à 1500 mètres l'un +de l'autre, suivant que la ville a 100,000 âmes ou 1,000,000 d'âmes de +population; elles sont surtout utiles contre une insurrection qui fait +usage des barricades: elles retardent l'établissement de celles-ci, ou +donnent le moyen de les tourner toutes lorsque l'on reprendra +l'offensive. + +Les défilés existants, sur les communications de ces établissements avec +le gros de la garnison, seront également gardés. + +Les mairies, la manutention, les télégraphes, l'arsenal, la poudrière, +la poste, et même les messageries, pourraient être ainsi occupés comme +postes extérieurs. On choisira, parmi ces édifices, les plus importants +par eux-mêmes et par l'avantage de leur situation. + +Si, nonobstant le concours des gardes nationaux, la conservation de +quelques-uns de ces établissements principaux, affaiblissait la troupe +en exigeant un trop grand fractionnement de forces, on réduirait ces +postes extérieurs au strict nécessaire. + +Mais il faudrait, autant que possible, avant d'évacuer les édifices les +moins utiles à la défense, rallier la garde nationale de +l'arrondissement; transporter dans le quartier militaire, ou au moins +détruire tout ce dont les révoltés pourraient profiter, voitures, +bateaux, moyens de transport, de correspondance ou de combat. + +La majeure partie des gardes nationales seront successivement dirigées, +par détachements suffisants, sur des positions à occuper en arrière de +la troupe de ligne. + +45. Si G représente le chiffre de la garnison qui était nécessaire dans +la ville, pour y combattre partout l'émeute, conformément au premier +plan, l'effectif de la troupe indispensable dans cette seconde hypothèse +sera 1/8 G plus 2 à 8 bataillons, en général, la moitié de la garnison +précédente. + +L'effectif de la troupe détachée au dehors du quartier militaire variera +du tiers à la moitié au plus des forces totales. + + + + +§ III. + +OCCUPER UNE POSITION CONTIGUË. + + +46. Le troisième parti, la concentration dans une position dominante, +extérieure et contiguë, tient à la fois du second et du quatrième. + +Par les motifs précédemment exposés, on ne peut soutenir la lutte à +l'intérieur: la garde nationale est momentanément indifférente; +l'évacuation complète offre plus d'avantages que d'inconvénients sous +les rapports politiques et militaires. Une fois ce parti pris, la +position de la garnison doit chaque jour s'améliorer, et celle de +l'insurrection devenir plus difficile: cette révolte, restreinte dans la +ville à une faction, n'a pas de racines au dehors; elle a été le +résultat passager, imprévu, d'une excitation, d'une surprise, d'une +erreur accidentellement partagée par une population entière, faible ou +aveuglée, mais que ses véritables intérêts doivent bientôt ramener. De +quelque manière que ce soit, cette insurrection renferme des germes de +faiblesse et de dissolution: le parti de la révolte veut et peut +empêcher la violation des personnes et des propriétés; c'est alors le +cas, pour le Pouvoir, d'abandonner momentanément la capitale aux +habitants; de rallier les forces militaires, avec tous les moyens +d'action, dans une position extérieure, contiguë et dominante. + +Là, il fait appel à la raison du pays entier bientôt éclairé par +l'audace et les excès de la faction un instant victorieuse: celle-ci, +promptement réduite à ses faibles ressources, effrayée de son +isolement, laissera la population rappeler le Gouvernement. + +47. On ne doit prendre ce parti extrême, dans sa propre capitale, qu'en +cas de nécessité absolue et bien évidente pour tous. + +À l'égard d'une ville de province, et surtout d'une ville ennemie, ce +parti est plus souvent admissible. + +Si, en février 1848, le dernier Gouvernement s'était retiré, avant +l'abdication du roi, à Chaillot, dans l'anse de la Seine limitée par la +route de Neuilly, en conservant le Champ de Mars, l'École militaire et +les Invalides, comme tête de pont offensive, sur la rive gauche du +fleuve, il eût peut-être sauvé la monarchie, sans avoir même besoin +d'occuper d'autre position extérieure et voisine que Vincennes. + + * * * * * + +Des hommes d'état, dont nous allons résumer ci-dessous les idées, +avaient pensé que ce parti extrême de l'évacuation, tout décisif qu'il +est contre une émeute, ne doit être pris, même dans une ville de +province, qu'en cas d'une absolue nécessité et dans les circonstances +exceptionnelles suivantes: + +1° Alors que la collision, n'ayant pas de couleur politique, doit +naturellement cesser après l'exaspération passagère qui y a donné lieu. + +2° Quand la révolte, abandonnée à elle-même, pourra mieux juger les +difficultés de sa position et les conséquences de ses excès. + +3° La faiblesse numérique d'une garnison cernée au milieu d'une +population nombreuse, moitié exaspérée et hostile, moitié indifférente +ou terrifiée. + +4° La chance, soit de périr faute de vivres, de munitions et de +communications avec le pouvoir central ou les secours; soit de +compromettre l'honneur du drapeau; soit de faiblir ou de succomber, au +milieu d'un débordement de flot révolutionnaire, à l'influence duquel il +est urgent de se soustraire, sont aussi des motifs pour évacuer le +théâtre de la lutte. + +49. Ce parti, bien hasardeux dans une capitale, doit être pris +vigoureusement et non comme une fuite, présage d'une chute définitive +par l'affaiblissement de tous les dévouements, la dispersion de tous les +pouvoirs, l'abandon de tous les moyens d'action. + +On l'adoptera comme le meilleur dans la circonstance et pour mieux +vaincre par des moyens extrêmes, imprévus, décisifs, la rébellion à +laquelle il sera utile de montrer ses forces et son énergie, même en se +retirant. Il ne sera pas alors sans compensation que des raisons +politiques et militaires engagent à prendre une direction difficile, sur +laquelle le drapeau aura l'occasion de se déployer intact. + +50. Cette condition fut remplie lors de la retraite de la petite +garnison de Lyon, en novembre 1831, sur l'importante position de +Montessuy, à travers le faubourg Saint-Clair, position principale d'une +émeute redoutable. + +Alors on fut étonné que le général Roguet, au lieu de passer sur la rive +gauche du Rhône, ait préféré traverser le plus fort de l'insurrection +pour établir de suite son camp au sortir de la ville. Cette position +menaçante avait, dans la situation des choses, quelques inconvénients: +mais elle imposa de suite aux rebelles, dès ce moment affaiblis par la +crainte, l'indécision et la division; elle releva immédiatement le moral +des troupes convaincues, dès lors, qu'on ne s'était ainsi placé que pour +mieux dominer l'insurrection et la combattre, à l'aide des secours que +l'on pourrait appeler à soi, des instructions que l'on serait en mesure +de recevoir du Gouvernement: en pareille circonstance, le défaut de +communications est toujours embarrassant et souvent décisif. + +51. Il était nécessaire d'insister sur le très-petit nombre de cas +exceptionnels où, d'après cette autre manière de voir, le parti extrême +de l'évacuation peut être approuvé; et nous continuons à développer +cette opinion. + +Dans des cas différents, et même dans ceux où ce parti peut avoir les +plus graves conséquences, on aurait cependant failli le prendre mal à +propos. + +Ainsi le principe émis par le maréchal de Montluc, au sujet de l'affaire +de Toulouse en 1562, _qu'en fait d'émeute il vaut mieux être dehors que +dedans, pour y faire acheminer les secours_, souffrirait des exceptions, +selon les circonstances morales et politiques, surtout à l'égard des +capitales des états complètement centralisés, où le principe du pouvoir +a perdu des appuis essentiels. + +52. En résumé, toute émeute de province peut souvent être ainsi +comprimée. + +Victorieuse ou vaincue, elle tendra les bras au pouvoir après quelques +jours: le sang et l'honneur militaires auront été épargnés, si la troupe +s'est bornée à cerner la position et à l'observer du dehors: les +propriétés seules seront violées. + +53. Une capitale ne doit être jamais abandonnée devant une émeute; on +l'évacuera quelquefois en présence d'une révolution imminente. + +Il ne faut quitter qu'à la dernière extrémité le bras de levier avec +lequel on ébranle les provinces, encore moins le céder aux factions: un +mouvement rétrograde donne aux révoltés 50,000 auxiliaires, un +gouvernement et de puissantes ressources; il expose aux plus grands +désastres. + +54. En principe, chaque garnison ou fraction de troupe doit défendre, +jusqu'à la dernière extrémité, la position qu'elle occupe et sauver à la +fois, même au prix des plus grands sacrifices, la société et l'honneur +militaire en péril. + +Il faut surtout ne pas songer à une retraite avec une garnison nombreuse +et bien établie, vis-à-vis de factieux mal armés, mal commandés, sans +sympathie dans la population. + +Enfants perdus d'un parti politique lui-même isolé, quelques hommes +remuants deviendraient, au premier pas en arrière, le noyau de +rassemblement d'une armée entière, bientôt grossie par la peur ou par un +entraînement coupable. L'effet de cette reculade serait irréparable, +surtout à l'égard d'une capitale où un gouvernement improvisé +s'imposerait de suite. + +Telles étaient les appréhensions, les vues différentes qui faisaient +généralement préférer, aux hommes d'état dont nous avons parlé, le +premier et le deuxième parti; le troisième n'était adopté par eux que +pour le cas le plus extrême. + + * * * * * + +55. Mais la marche générale et toute exceptionnelle des choses, en +Europe, la puissance destructive des partis hostiles à la société, +l'insouciance, les divisions des hommes d'ordre, peuvent donner lieu, il +est vrai accidentellement, à une tout autre série de considérations. + +Les grandes capitales ont toujours été les places fortes de l'esprit +révolutionnaire: aujourd'hui, par suite d'une centralisation chaque jour +progressive, et du rendez-vous que s'y donnent successivement les plus +mauvaises passions de tous les pays, on les regarde comme un péril +incessant pour les gouvernements, les nationalités et les principes +sociaux. + +«Un grand empire suppose une influence despotique dans celui qui +gouverne (prince, ville ou province); il faut que la promptitude des +résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées; que +la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné; +que la loi soit dans une seule tête; et qu'elle change sans cesse, comme +les accidents, qui se multiplient toujours, dans l'État, à proportion de +sa grandeur. + + «MONTESQUIEU.» + +56. Jusqu'à quel point convient-il désormais, et tant que cet état de +choses durera, de s'y engager obstinément pour remporter une victoire, +qui, certaine dans le plus grand nombre de cas, si peu prévoyant que +l'on soit, laisse toujours néanmoins sous la pression plus ou moins +funeste d'une démagogie audacieuse, aveuglée et qu'il est impossible +d'arrêter dans ses dévastations progressives? + +À quoi bon un système de défense malheureusement quelquefois stérile ou +compromettant contre un ennemi qui n'a rien à perdre et est décidé à ne +rien respecter; qui met habilement à profit le moindre succès; qui +s'arrête, sans reculer, le jour d'une défaite, pour recommencer le +lendemain; telles sont les questions que, dans toutes les armées de +l'Europe, se posent aujourd'hui les militaires les plus distingués. + +Les événements de Paris, de Vienne, de Berlin, de Milan, de Rome, en +1848; la pression déplorable exercée sur les corps constitués, sur les +hommes les plus considérables et sur les provinces, par une minorité de +factieux accourus successivement de tous les coins de l'Europe dans ces +capitales; les périls auxquels des États rapidement déchus ont été +exposés, ainsi que la société entière, font penser qu'il pourrait y +avoir, alors, un quatrième parti à prendre pour sauver la civilisation +en péril. + + * * * * * + +57. On est même arrivé à se demander si, dans une certaine situation +anormale de la société, le siège du gouvernement doit rester au milieu +d'une grande capitale, foyer incessant d'agitations, place d'armes +redoutable des factions antisociales. + +Plusieurs de nos rois, et surtout Louis XIV, n'avaient pas hésité à +résoudre négativement cette question, à l'époque où une décentralisation +complète la rendait moins grave. + +Napoléon fut souvent préoccupé de ces tristes idées, à diverses époques +d'un règne glorieux, qui cependant avait comprimé les factions avec +habileté et rétabli miraculeusement la société sur ses éternelles bases. + +D'abord il pensa, pour les temps plus difficiles que ses successeurs +pourraient avoir à traverser, à l'établissement solide du château du roi +de Rome; projet que reprit la Restauration sous le prétexte de la +caserne du Trocadéro. + +En 1815, il ordonna d'importants travaux sur la butte Montmartre, +travaux qui, dans une autre circonstance, disait-il, auraient une autre +utilité. + +En 1807, il conseillait à son frère, le roi de Naples, de ne pas trop +s'abuser sur les dispositions changeantes du peuple de sa capitale, et +sur l'efficacité de la répression à l'aide d'une armée non cimentée par +la guerre et la victoire. + +En attendant que la gloire et le temps eussent donné à celle-ci les +sentiments d'honneur, de fidélité et de devoir, il conseillait d'appeler +des corps suisses; de créer un grand réduit de sûreté à Castellamare, +pour pouvoir au besoin s'y retirer et y dominer les événements, plus +encore dans l'intérêt du peuple que dans celui de la couronne. + +Il suffisait alors de faire observer Naples par un corps de troupes +légères, qu'appuyait un échelon également chargé de maintenir les +Abruzes. + +Cette préoccupation a paru significative, chez un souverain, à qui on +ne peut refuser l'énergie, la capacité, le jugement et la prévoyance +éclairés par une connaissance profonde de toutes les conditions +actuelles du pouvoir. + +58. Lord Liverpool entendant, en 1822, Chateaubriand faire l'éloge de la +solidité de la monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la +liberté et du pouvoir, dit, en montrant la cité de Londres: «_Qu'y +a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection sérieuse à +Londres et tout est perdu._» + +Si l'on récapitule, en effet, les dangers que telle capitale aurait fait +courir à son empire depuis qu'il existe; l'appui ouvertement prêté à +l'étranger et aux ennemis de l'état; les abîmes où elle aurait failli +précipiter; la tyrannique pression exercée, par elle, sur les pouvoirs +les plus élevés, on la considérera comme une des fatalités qui +entraînent vers la décadence. + +59. On fait aussi observer, qu'en même temps que la position morale des +populations et celle des gouvernements ont graduellement varié, les +moyens de sécurité ont décru. + +Ainsi, par exemple, Vincennes et même le Louvre étaient déjà +d'insuffisants réduits intérieurs ou rapprochés, eu égard au Paris du +XVIe siècle; et cependant, la Bastille dominait alors le faubourg le +plus populeux. + +Il faudra bien un jour aborder cette redoutable question des chefs-lieux +de gouvernement; on décidera, enfin, si l'existence des États devient +possible avec une seule ville exclusivement prépondérante. + +La chute des pouvoirs ne serait qu'une révolution, si, dans un certain +état des sociétés, les pouvoirs n'entraînaient, avec eux, les empires et +les nationalités à une ruine commune. + + + + +§ IV. + +POSITION EXTÉRIEURE DE RALLIEMENT. + + +60. Ainsi, supposons qu'une grande effervescence politique règne +uniquement dans la capitale; l'on est assuré des provinces irritées +contre une tyrannique oppression; la garde nationale est décidément +aveuglée ou hostile; les moyens de répression suffisants n'ont point été +réunis à propos; les dévouements sont sur le point de flotter +incertains; alors des militaires compétents recommandent l'adoption du +quatrième parti. + +Ils regardent la lutte comme très-chanceuse, non-seulement à l'intérieur +de toute la ville, mais même à une de ses extrémités, vu les graves +conséquences qu'elle peut entraîner, conséquences à redouter, la +garnison eût-elle de forts points d'appui dans les principaux quartiers; +car il peut y avoir contre l'autorité, disent-ils, et au moment le plus +critique, une influence morale rapidement croissante. + +61. Dans ce cas, le Gouvernement exprime le désir qu'une méprise, qu'une +surexcitation passagère et sans fondement ne finisse pas par une +boucherie regrettable; il livre la capitale à la garde nationale sommée +de la préserver du pillage. + +Il rallie son armée avant qu'elle ne soit paralysée par les +manifestations, les hésitations, les insuccès; il la rallie, ainsi que +les assemblées et les principales administrations, en dehors de ce foyer +de révolte; soit sur une place forte ou position voisine; soit sur une +ligne de places frontières, communiquant avec la majeure partie du pays +ou appuyée à une puissance amie, et convenablement approvisionnée. + +Son but doit être d'aviser, selon les événements; il pourra, au moins, +dans l'intérêt de la société, exiger que l'autorité soit transmise +régulièrement, du pouvoir tombant à un autre élevé selon le voeu du pays, +qui ne tardera pas à se faire connaître. + + * * * * * + +62. À cet effet, toute grande capitale doit être dominée, à moins d'une +journée de marche, par un réduit fortifié du 1/10e de son +développement, du 1/25e de sa surface; 20 fronts seraient quelquefois +nécessaires; cette citadelle est, ou peut devenir accidentellement, le +siége du Gouvernement. + +Des dispositions sont prises pour que ce cas échéant: + +1° Les principaux services administratifs y trouvent réunis leurs moyens +d'action les plus indispensables, en personnel et en matériel de tout +genre; + +2° L'armée ait un considérable approvisionnement de vivres, de +munitions, de matériel, avec les moyens de transports nécessaires. + +Une centralisation administrative exagérée rend indispensable l'adoption +la plus complète de ces mesures difficiles. + +À une marche autour de la capitale, sur la circonférence des lignes +d'invasion, sont trois ou quatre places semblables écartées, entre +elles, d'une journée de marche, et dominant les lignes transversales ou +parallèles de défense. + +Ces places et le réduit paraissent également nécessaires contre +l'ennemi du dehors et celui du dedans. En temps de paix, on y entretient +de fortes garnisons, auxquelles les troupes des divisions militaires +voisines viennent se rallier, en cas d'évacuation de la capitale. + +Ces grands dépôts de sûreté contiennent, en tous temps, les +approvisionnements, le matériel, les vivres et les moyens de transports +nécessaires. + +Des règlements de police et de servitude militaires s'opposeraient à +l'extension exagérée de la population, et surtout d'une population +remuante, soit à l'intérieur, soit aux environs. + +63. La capitale cernée, menacée d'un blocus ou d'un siége, ayant contre +elle le pays tout entier, serait bientôt obligée de rentrer dans le +devoir; sa révolte la plus obstinée ne pourrait se prolonger au delà de +quelques jours, ainsi que l'ont démontré les derniers événements de +Vienne, en octobre 1848. + +Presque toujours, et ce n'est pas la moindre compensation des +inconvénients de ce plan, car on est obligé de lui en reconnaître, +l'emploi des moyens de rigueur serait moins nécessaire. + + * * * * * + +64. Nous avons vu Henri IV dominer ainsi, de 1590 au commencement de +1596, la capitale révoltée; la ligue était secourue par l'armée +espagnole de Flandres, à l'aide de la position intermédiaire de Laon, +son dernier réduit. + +Le roi, pour resserrer Paris, l'affamer et l'isoler, occupa +simultanément plusieurs des positions suivantes: Meulan, Chartres, +Chevreuse, Montlhéry, Corbeil, Melun, Moret, Montereau, +Nogent-sur-Seine, Provins, Nangis, Brie-Comte-Robert, Lagny, Cressy et +les places de l'Oise. + +Plus habile politique et officier de combat que général dirigeant, Henri +IV sut néanmoins, par la persévérance de ses efforts intelligents, +arriver enfin à un succès définitif, qui d'abord avait paru impossible +aux plus capables. + + * * * * * + +65. En 1652, Turenne contint, de la même manière, avec une armée de 8 à +11,000 hommes, en s'appuyant sur les principales positions, à une +journée de marche autour de Paris, depuis l'Oise jusqu'à la Loire, la +capitale révoltée et les 15,000 hommes de l'armée des princes. + +Ceux-ci étaient successivement secourus, de Cambrai, par les 12,000 +Espagnols détachés sous les ordres de Fuenseldange; des rives de la +Marne, par les 8,000 hommes du duc de Lorraine. + +Les forces de Turenne ne s'élevaient pas au tiers de celles de +l'insurrection trop favorisée par le pays; le roi ne pouvait être reçu +dans la plupart des villes. On avait à combattre le grand Condé. + +Du 30 janvier au 15 octobre, pendant huit mois d'angoisses journalières, +Turenne sauva plusieurs fois par son activité, son habileté et sa +prudence, la royauté chaque jour au moment de périr; il finit par la +ramener triomphante dans la capitale. + +Les positions circonvallantes autour de Paris, occupées successivement +par ce grand capitaine, dans cette immortelle campagne, furent: + +Sur l'Eure, Chartres; + +Sur la Loire, Jargeau, Briare et Bleneau; + +Sur la Haute-Seine, Melun, Corbeil, Ablon et Villeneuve-Saint-Georges; + +Sur la Marne, Meaux et Lagny; + +Entre la Marne et l'Oise, Dammartin et le Thillay près Gonesse, la +Nonette de Borrestz à Senlis; + +Sur l'Oise, Compiègne, Creil et Beaumont; + +Sur la Basse-Seine, Épinay. + +Le 24 juillet, le roi ayant eu connaissance que les princes marchaient +vers la Brie et avaient des intelligences sur l'Yonne, que les espagnols +ne pénétreraient pas plus avant dans le royaume, avait prescrit +d'occuper simultanément, sur les principales lignes transversales, à +quatre et dix lieues de Paris, Étampes, Melun, Corbeil, Meaux, Lagny, +Beaumont et Creil, dont on venait d'apprécier l'importance. + +Pendant cette campagne, la cour, pour laquelle les Parisiens +conservèrent l'apparence de quelques ménagements, erra successivement de +la rive gauche de la Loire, à Chartres, Saint-Cloud, Saint-Germain, +Poissy et Saint-Denis. + +Laon, comme point de jonction des armées d'Espagne et de Lorraine, ou de +refuge de l'armée des princes; Villeneuve-Saint-Georges, comme lieu de +réunion de celle ci à l'armée de Lorraine, jouèrent un rôle important. + +C'est à Turenne, à la promptitude, à la sûreté de son jugement, à une +activité et à un dévouement de tous les jours, de toutes les heures, que +la France doit, pour ainsi dire, le beau siècle de Louis XIV. Jamais +général ou homme d'état ne rendit à son pays, mis sur le bord de l'abîme +par la félonie et l'esprit de faction, des services aussi signalés; de +telles campagnes sont de celles qui laissent après elles autre chose que +des morts et des dépenses ruineuses. L'exemple de Turenne a inspiré +généreusement les hommes de guerre appelés, par les événements, à jouer +le rôle si grand de défenseurs du principe d'autorité, au milieu de la +société en ruine; pour honorer convenablement de tels génies, de tels +services rendus, les plus éclatantes voix de la renommée seraient encore +impuissantes. + +«Les princes doivent avoir toujours auprès d'eux, à tout événement, +plusieurs hommes d'épée d'une fidélité et d'une capacité éprouvées pour +étouffer les séditions dès le commencement. + + «BACON.» + +À la même époque, Condé, autrefois et plus tard digne émule de Turenne, +persévérait dans l'erreur avec les criminels agitateurs de la France; il +devait un jour réparer aussi noblement, et par son repentir, et par de +glorieux services, ces écarts regrettables. + +«Et puisqu'il faut une fois parler de ces choses, dont je voudrais +pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait +seulement pas songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et, dans son +plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait +encore plus de les mériter; c'est ce qui lui faisait dire qu'il était +entré en prison le plus innocent des hommes, et qu'il en était sorti le +plus coupable: _Hélas_, poursuivait-il, _je ne respirais que le service +du roi et la grandeur de l'État_. On ressentait dans ses paroles un +regret sincère d'avoir été poussé si loin dans ses malheurs. + + «BOSSUET.» + + * * * * * + +66. À défaut des dispositions de prévoyance militaire et politique +détaillées au n° 62, le dernier Gouvernement, placé dans des +circonstances peut-être équivalentes, n'avait-il pas encore, en Février +1848, plusieurs partis à prendre; le succès était d'autant plus probable +que telle était l'attente de la France? + +On pouvait se retirer, avec les forces de la 1re division militaire, +entre les places de l'Aisne et de l'Oise, et rallier en quelques jours, +de cette position importante, plusieurs armées sur les avenues de la +capitale. + +1° Sur la ligne de la Somme, les nombreuses troupes de la 16e division. + +2° Sur Châlons et la Marne, celles des 2e, 3e et 5e divisions. + +3° Sur Troyes et la Haute-Seine, celles des 6e et 18e divisions. + +4° Sur Blois et la Loire, celles des 4e et 15e divisions. + +5° Sur la Basse-Seine, celles de la 14e division. + +Dans cette position, adossé au royaume ami de Belgique, en rapport avec +l'Europe, le Gouvernement de 1830 eût intercepté, à son avantage, les +communications du reste de la France. + +Parmi tant de capacités et d'illustrations, dont le dévouement ne +pouvait être mis en doute, l'homme d'État pour conseiller et organiser +l'exécution d'un tel plan, aurait-il été impuissant? + +Dans la société actuelle, sans hiérarchie, affaiblie, usée, dissoute par +tant de révolutions successives et contraires, tous les liens, tous les +dévouements, toutes les énergies, toutes les croyances, tous les +pouvoirs sont-ils relâchés ou altérés au point de rendre impossible un +effort sérieux à l'heure suprême de la vie des Gouvernements? + +67. Cependant, on a cru que le pouvoir de juillet s'était préparé, même +avec préoccupation, à une telle lutte et à toutes ses conséquences. + +C'est peu présumable: car, de toutes les dispositions de prévoyance, ce +pouvoir intelligent aurait donc, alors, pris la moins heureuse: celle de +préparer, par l'enceinte continue et ses 14 forts détachés, une place +forte à la révolte. + +Ces forts sont trop nombreux pour qu'on puisse espérer qu'ils seraient, +dans de pareilles circonstances, convenablement garnis de troupes et +utilisés. + +Ils augmentent la nécessité déjà si fâcheuse des détachements, et +déplacent avec désavantage le casernement de Paris, en dehors des +quartiers à dominer. + +Ils sont trop rapprochés de la capitale, trop inquiétants pour elle, et +chacun pas assez importants, pour résister longtemps à l'influence +révolutionnaire qui y surgirait. + +Tout au plus les positions principales, et cependant encore trop +rapprochées, de Vincennes, de Saint-Denis, du Mont-Valérien, du haut +Clamart, auraient pu être fortifiées, dans ce but et avec quelque +avantage, sur une plus grande échelle: elles auraient été occupées et +conservées par quatre détachements d'élite. + +Eu cas d'invasion étrangère, toujours malheureusement appuyée par un +simulacre de parti, ces fortifications, colossales par leur étendue et +les détachements qu'elles nécessiteraient, auraient une utilité toute +spéciale: elles serviraient surtout contre une armée qui n'oserait pas +ou ne pourrait pas réunir les immenses moyens nécessaires pour les +aborder. Elles auraient toute leur incontestable valeur dans une +certaine situation morale des populations. Comme ouvrages d'art, et +surtout pour la rapide exécution, ces immenses travaux resteront un des +monuments du dernier règne. + +68. Un fait a, d'ailleurs, été constaté: c'est la répugnance du roi +Louis-Philippe pour l'emploi des moyens sanglants; c'est sa persévérance +à résoudre la crise, par des voies de conciliation et de légalité, même +aux dépens de sa dynastie. + +Si l'on ne craignait pas de paraître injuste pour de grandes infortunes, +et de ne pas tenir assez de compte des impossibilités qui, vu l'étal +actuel de notre société démantelée, peuvent, à une heure critique, +arrêter, annihiler les plus beaux caractères, les plus nobles +résolutions, ne serait-ce même pas le cas de dire: «semblables au +pilote qui, environné d'écueils et assailli par la tempête, lutte, +succombe ou se sauve avec l'équipage recueilli sur une mer agitée, les +princes ont toujours mission de diriger, d'exciter leurs peuples, de les +entraîner de force au milieu des grandes crises, et non de les +abandonner à cet esprit de vertige ou de découragement qui les saisit +alors: plus élevés vers la région des orages politiques ou sociaux, eux +seuls peuvent leur faire tête et en triompher.» + +Trop d'esprits puissants ont échoué devant le mystère d'événements si +grands, si imprévus, pour que longtemps encore le vulgaire soit +excusable de revenir ainsi sur ce que l'on pouvait attendre de princes +tant de fois éprouvés, partout où il y avait de nobles exemples à +donner, et qui avaient si bien compris les exigences, les nécessités, +les rudes devoirs de leur époque. + +Le 15 mars 1815, après le débarquement de Napoléon à Cannes, le duc +d'Orléans conseillait au duc de Feltre, ministre de la guerre, de faire +rallier la cour et le gouvernement à Lille. + +«Votre Altesse ne sait pas, lui avait répondu le ministre, ce qu'est une +translation semblable: nous l'avons vu, l'an dernier, lorsque nous +voulûmes transférer le gouvernement impérial à Blois. La queue de nos +voitures s'étendait de Paris à Vendôme. Cela est impraticable; il faut +tenir à Paris, car il est impossible d'aller ailleurs.» + +Le souvenir de cette conversation et des entraînements de 1815 a-t-il +fatalement influé sur la conduite du roi, en février 1848? + +La difficulté vraiment grande du déplacement des principaux services +administratifs, des autorités, des moyens de défense ou de subsistance, +au milieu d'une pareille crise, à chaque instant plus compliquée, alors +que les dévouements sont déconcertés ou ébranlés, s'est-elle alors +manifestée trop insurmontable? + +Cependant les circonstances étaient peut-être différentes, quant à ce +que l'on pouvait attendre ou craindre de Paris, des provinces, de +l'armée, de l'étranger: le roi, mieux que personne, pouvait les +apprécier. + +Son abdication, alors que le trône était si ouvertement menacé, fut, en +définitive, l'obstacle à l'adoption de tout bon parti et la cause de la +chute de la Monarchie. + +À propos des journées de juin 1848, on aurait dit: _Il n'y a qu'un +gouvernement anonyme qui puisse se défendre ainsi._ Ce mot +présenterait, sous un nouveau jour, l'événement de février. + + + + +§ V. + +ÉLOIGNEMENT DE LA CAPITALE. + + +69. Il serait presque inutile de parler de deux autres partis bien +chanceux, et qui ne peuvent être approuvés que dans les circonstances +les plus désespérées. + +1° S'éloigner de la capitale, des provinces mécontentes, des forces +ennemies qui s'y appuient. + +2° Évacuer entièrement le territoire. + +Le premier parti conduit trop souvent au second, à une chute définitive +et quelquefois au partage du pays. + +Le second n'est admissible que dans un cas encore plus désespéré, quand +une faction tout à fait dominante ne laisse d'autre chance de +rétablissement que l'appui dangereux de l'étranger. + +Alors, le mieux est de rester le plus près possible de la frontière, en +communication directe et facile avec les partisans que l'on conserve à +l'intérieur, et la protection sur laquelle on compte, ne serait-ce que +pour la surveiller. + +Deux exemples, empruntés à notre histoire, malheureusement si féconde en +catastrophes de ce genre, développeront suffisamment ces principes: + + * * * * * + +70. Vers le 15 juillet 1652, la cour alarmée, à Saint-Denis, de la +marche de l'archiduc avec les 20,000 soldats d'Espagne et de Lorraine, +au secours des princes et de Paris révolté, décida que, le 17, elle se +retirerait, sous l'escorte de 2,000 hommes, sur Lyon. + +Les motifs du conseil du roi, pour prendre cette résolution, étaient +d'éviter que la cour et sa petite armée de 8,000 hommes fussent +enfermées entre les 20.000 Espagnols de l'archiduc, Paris révolté et les +8,000 soldats de l'armée des princes. + +L'essentiel paraissait être de mettre la personne du roi en sûreté. La +Normandie avait refusé de le recevoir; il y avait partout tant +d'étonnement ou de rébellion que peu de villes n'eussent ouvert leurs +portes aux ennemis: Lyon et ses environs étaient seuls dévoués. + +M. de Turenne, arrivé le même jour à Saint-Denis, apprit ce projet et +fut aussitôt le combattre, auprès du cardinal Mazarin, par les raisons +suivantes: + +La retraite de la cour, au midi de Paris, entraînerait infailliblement +la perte des places du roi en Picardie, Champagne et Lorraine; les +Espagnols s'avanceraient vers Laon, Soissons et Compiègne, positions +décisives en cas de toute révolte de la capitale appuyée de l'étranger. + +Ces provinces abandonnées s'accorderaient avec les Espagnols ou avec la +Fronde. Les princes, ainsi établis, verraient leur force, leur +réputation, leurs ressources augmenter aux dépens de celles de la +couronne; le roi serait à la veille d'être entièrement chassé du +royaume, et une pareille situation inspirerait la pensée de diviser la +France. + +Turenne conclut que le parti le plus prudent, pour le roi, était de se +retirer avec sa garde à Pontoise, où il serait respecté des Parisiens, +encore bienséants, quoique hostiles; au pis aller, il pouvait se +réfugier dans une des places de la Somme. + +En se portant à Compiègne, l'armée arrêterait ou retarderait au moins +les progrès des Espagnols, à l'aide des rivières qui environnent cette +position de flanc. Les Espagnols, naturellement soupçonneux et prudents +à l'excès, craindraient, voyant Turenne venir à eux, de trop se fier aux +princes et à l'inconstance ordinaire de la nation. + +L'archiduc n'oserait marcher sur Paris avec toutes ses forces, de peur +de laisser l'armée du roi entre lui et la Flandre, sa base d'opérations +alors entièrement dégarnie. S'il envoyait un secours considérable aux +princes, il serait obligé de se retirer sur la frontière, ne pouvant +rester en présence de l'armée du roi qu'avec des forces +très-supérieures. + +La cour, mais surtout la reine, qui n'avait jamais trouvé aucun parti +trop hasardeux, adoptèrent le projet de Turenne; et trois mois après, à +la suite d'une admirable campagne qui mérite d'être méditée, dont l'idée +et l'exécution appartiennent exclusivement à Turenne, le roi rentrait +dans Paris soumis. + + * * * * * + +71. Le 17 mars 1815, à la suite des progrès rapides de Napoléon sur +Paris, le duc d'Orléans, ayant sous ses ordres le duc de Trévise, avait +été envoyé à Péronne pour former dans le Nord un corps de réserve. + +Dans la nuit du 19 au 20 mars, Louis XVIII partit de Paris, arriva le 20 +à Abbeville; le maréchal Macdonald le détermina, au lieu d'y attendre sa +maison, à se rendre à Lille, où il rallierait mieux ses forces, ainsi +que son gouvernement. + +Arrivé le 22 à Lille, Louis XVIII apprit la déclaration du 15 mars du +congrès de Vienne. D'abord il voulut se retirer à Dunkerque, où il +aurait plus de liberté de communications avec la France et l'étranger, +d'où il serait plus en dehors des mouvements ultérieurs des armées +alliées; l'ordre fut même expédié à sa maison de s'y rendre. Il différa +de répondre à une offre de secours du prince d'Orange. + +Dans la nuit, le roi changea de projet; il parut vouloir rester à Lille +et craindre le trajet de cette ville à Dunkerque. + +Pendant ce temps, Napoléon ordonnait d'arrêter Louis XVIII et les +princes, ou, au moins, de les rejeter sur le littoral, de manière à +forcer la cour à s'embarquer pour l'Angleterre: la présence du Roi, à +Londres, serait moins à craindre; il aurait moins d'influence sur les +généraux et les conseils de la coalition. + +Le 23 mars, Louis XVIII ne pouvant plus rester à Lille, n'osant pas se +rendre directement à Dunkerque, partit pour Ostende et Gand, où il se +mit bientôt en communication avec la France, un des ministres de +l'Empereur et la coalition. + +Ainsi échoua le projet de Napoléon, par suite d'une circonstance que +Louis XVIII avait d'abord jugée regrettable. + +Napoléon et le duc de Guise, entre lesquels du reste aucune autre +comparaison n'est possible, furent également inquiets d'apprendre, l'un, +que Henri III venait de se dérober à l'émeute de Paris; l'autre, que +Louis XVIII était à Gand en rapport avec la France et la coalition: en +présence d'une révolution imminente, le pouvoir menacé doit être, au +centre de ses points d'appuis réels, en dehors de la masse de ses +ennemis. + + * * * * * + +Avant d'aborder, dans sa généralité et avec toutes ses difficultés, +l'important problème de la répression des émeutes à l'intérieur des +capitales de l'Europe, il était nécessaire d'énumérer les autres +principaux plans de défense, proposés ou suivis jusqu'à ce jour, contre +une tentative de révolution: ici, encore, les enseignements de +l'histoire n'ont point fait défaut: il est malheureusement peu de sujets +militaires sur lesquels on puisse recueillir autant de faits et de +déplorables, mais utiles leçons. + + + + + +CHAPITRE III. + +_Principes fondamentaux._ + + + + +§ 1er. + +PRINCIPES GÉNÉRAUX. + + +72. Commençons par l'exposé des principes généraux qui ont rapport à la +force morale de la troupe et à son maintien en toutes circonstances. + +Il est d'abord nécessaire de rappeler huit assertions relatives à +l'emploi de l'armée dans les troubles civils; on avait donné beaucoup +trop d'importance aux trois premières; les militaires et les hommes +d'État ne peuvent les admettre, même très-exceptionnellement et avec les +plus grandes restrictions. Les trois dernières sont moins contestables. + +1° Le lendemain même d'une révolution, a-t-on dit, la troupe serait +moins apte à faire cette guerre, sans aucune préoccupation. + +2° Il y aurait même, dans ce premier moment, lieu de ne pas trop +s'exagérer ce service, qui, peu de jours après, serait décisif. + +3° La troupe obtiendra immédiatement un succès complet, si la garde +nationale marche avec elle; dans le cas contraire, il faudra moins +espérer de la prompte efficacité de son action. + +4° Un gouvernement régulier et national peut être forcé d'avoir, +quelquefois, recours à ce moyen extrême. + +5° Dans ce genre de guerre, le tort et la défaite sont presque toujours +pour le parti qui donne lieu à la lutte; le succès et le droit pour le +Pouvoir qui se défend et sait se laisser attaquer. + +6° Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces +matérielles: 10,000 hommes de secours que l'autorité peut recevoir sont +plus, pour elle, que 20,000 hommes à la présence desquels les partis +sont habitués. + +7° Si, dans la guerre ordinaire, le moral joue le plus grand rôle, il a +une autre importance dans une guerre d'émeutes, au milieu des +hésitations ou du délire des partis, et des embarras du Pouvoir. + +8° Les troupes doivent donc, en général, être tenues à proximité des +villes où la tranquillité peut être compromise, plutôt que dans ces +villes mêmes où elles pourraient, quelquefois, être disséminées dans une +lutte mal engagée. + + * * * * * + +73. Ajoutons que les armées n'ont pas une valeur égale et constante, +surtout aux époques critiques de la vie des nationalités; il y a, pour +cela, une infinité de raisons dont le sujet de ce livre ne comporte pas +le développement: quatre principales doivent cependant être rappelées: +la discipline, l'administration, le maintien de l'effectif des +disponibles, la bonne composition des cadres. + +L'administration et la discipline font les armées patientes, durables, +laborieuses, invincibles: avec elles le soldat est heureux, puisqu'il +est pourvu aussi bien que possible, et qu'il sait ce qu'exige de lui une +volonté intelligente, non capricieuse au gré des instants. + +Le militaire qui, tous les jours, et jusque dans les moindres choses, +aura contracté l'habitude impérieuse de la règle et du devoir, n'y +échappera jamais dans les circonstances les plus grandes, les plus +difficiles, et même à l'heure suprême des Gouvernements où la mollesse +et le scepticisme ont quelquefois plus de latitude. + +74. L'effectif, ou plutôt le maintien de l'effectif des disponibles, est +une des premières causes d'ordre et de force morale: un corps qui, au +jour d'une action, d'une opération militaire importante, a moitié moins +de l'effectif disponible qu'il pourrait déployer, n'est capable que de +la moitié de ce qu'il doit au pays; bien plus, le découragement qui +résulte de cette situation fâcheuse, les vices dont elle provient, +réduisent réellement sa force morale au quart de celle d'un autre +régiment qui se serait mieux maintenu: souvent même, l'effet si +rapidement progressif du désordre rend cette troupe d'un secours douteux +ou négatif. + +Le maintien de l'effectif résulte de l'observation constante et +intelligente de l'administration, de la discipline et des règles +militaires: le soldat qui n'a pas ce qu'on peut lui procurer, qui n'est +pas commandé comme il doit l'être et par qui il le faut, qui n'est pas +utilisé comme le veulent les règlements, ce soldat, ailleurs précieux et +inépuisable élément de gloire, prend l'habitude du désordre; il s'use au +milieu des difficultés et du vice incessant d'une position rendue +impossible; il végète dans les hôpitaux, échappe à ses chefs et au +service de mille manières, ou succombe écrasé par un surcroît de devoirs +devenus d'autant plus grands pour ceux qui restent auprès du drapeau: +cent soldats ne sont pas égaux à cent soldats; ils valent d'autant plus +que tous les éléments précédents se sont mieux maintenus autour et +au-dessus d'eux; d'autant moins qu'ils ont été davantage négligés ou +méprisés. + +L'art si difficile du commandement se compose de deux parties bien +distinctes: créer et entretenir l'élément de combat; le mettre en +action. Aucuns succès durables ne peuvent être obtenus sans le concours +de toutes deux. + +75. Les cadres font aussi les armées qu'ils fortifient, qu'ils dominent, +qu'ils entraînent aux plus grandes choses, s'ils sont vigoureux, riches +de capacité, d'avenir, d'audace et de dévouement; ils forment, autour du +chef, au-dessus des soldats, une atmosphère entraînante qui, bonne ou +mauvaise, rend tout facile ou impossible: ils méritent la plus active, +la plus constante sollicitude. + +Turenne, qu'il ne faut pas se lasser de citer, exécuta de grandes +choses dans ces temps d'anarchie où tout marche vers l'impossible; il +les exécuta avec de petits corps de troupes admirablement administrés et +dont il soignait lui-même l'éducation militaire par un sollicitude de +tous les jours, préparant chaque fois, dans d'immortelles conférences où +s'échappaient les secrets de la victoire, ses officiers aux efforts +surhumains que les circonstances exigeaient. + +Napoléon doubla la force des légions impériales par l'admirable +composition de ses cadres. Ne se fiant même pas il sa prodigieuse +activité d'investigation, à sa profonde connaissance des hommes dont il +ne perdait aucun de vue, il aimait à reproduire, sous ce rapport, toute +sa volonté, toute sa persévérance, au milieu de nombreuses et de +lointaines armées, par des généraux de confiance longtemps éprouvés, +sous ses yeux, comme créateurs et conservateurs de l'élément de combat. + +Il doubla surtout ses forces par d'inimitables proclamations, dont +l'héroïque poésie fera battre le coeur des soldats jusqu'aux derniers +âges du monde. + +Ainsi il put longtemps soutenir une lutte prodigieuse, et contre +l'Europe, et contre les éléments, et contre des désastres successivement +accumulés, par ceux-ci, comme pour lui rappeler les limites dont aucun +génie humain n'avait jamais eu, encore, ni la force, ni l'audace +d'approcher. + +Au dernier jour d'action et de gloire impériales, le monde étonné voit +Napoléon impassible, seul avec une poignée de soldats privés de tout, au +milieu des masses d'armées ennemies, étreindre, entraîner encore d'un +bras vigoureux, sous ses aigles toujours redoutées, la victoire +expirante de lassitude et d'efforts. + +D'immortels cadres, qui ne croyaient rien d'impossible parce qu'ils +avaient déjà tant de fois fait ou vu faire tout ce qui est humainement +exécutable, et quelques jeunes paysans apprenant la charge en douze +temps dans les combats de chaque jour, partageront, avec le génie des +temps modernes, la gloire de cette grande lutte et de ces grands revers. + +Mais c'est trop insister sur ces quatre principaux éléments de la force +des armées; il eût été mieux, surtout pour les temps d'anarchie, de n'en +compter qu'un seul: _le respect et l'habitude constante de la règle_, +d'où découlent nécessairement tous les autres, même la force morale. + + * * * * * + +76. Une capitale soulevée est un champ de bataille des plus difficiles +par son étendue, les péripéties morales qui le compliquent, l'imprévu +qui y règne, les masses rapidement impressionnables au milieu desquelles +on agit, le terrain inextricable, le danger, quelquefois même la +nécessité de beaucoup de détachements; les positions, qui peuvent les +compromettre; l'importance, la diversité des résultats; le nombre des +partis, entre lesquels il faut choisir de suite, et sans perdre les +instants précieux aussi fugitifs que décisifs qui les conseillent; les +influences, les impressions, les exigences au milieu desquelles le chef +militaire est obligé de se débattre; les émotions progressives et +rapides qui aggravent tout autour de lui; la difficulté de savoir juger, +dans chaque circonstance, l'état dominant des esprits; ce qu'il permet +d'employer de rigueur et d'énergie, de manière à faire constamment +progresser la répression, sans accroître imprudemment l'excitation. + +77. Pour une pareille lutte, le chef ne peut avoir trop de supériorité, +de fermeté, de calme, de jugement, de prudence ou de prévoyance habile. +Cette lutte devient tout-à-coup des plus graves; elle menace l'existence +du Pouvoir et de la société entière un moment après celui où elle +paraissait sans importance. + +Le Gouvernement lui-même, presque toujours alors directement attaqué, et +par conséquent affaibli, doit avoir toutes ces qualités, en conserver +l'usage, et cependant les mettre entièrement à la disposition d'un chef +militaire, en qui il ait pleine confiance. + + * * * * * + +78. En face de l'insurrection qui ne cesse pas d'être unie et +vigoureuse, en vue du renversement qu'elle se propose, les changements +de commandants militaires, de ministres, et à plus forte raison de chef +de l'État, sont toujours dangereux et décisifs. + +79. Les divisions et sous-divisions, dans le commandement militaire, +doivent être assez nombreuses pour que partout la répression soit +prompte, énergique et éclairée; sans qu'il y ait lieu d'attendre une +direction qui ne peut partir de loin, quant aux détails d'exécution. + +Un arrondissement de 400 à 800 hectares d'étendue, de 50 à 100,000 âmes +de population, est une unité de résistance partielle des plus +convenables; la répression y sera forte du concours de tous les moyens +d'action, de l'influence d'une autorité municipale et de la légion de +garde nationale directement intéressées au maintien de l'ordre. + +La répression se multiplie autant qu'il est nécessaire, mais partout +sous une direction unique; les gardes nationales, l'armée, +l'administration, la police, le pouvoir judiciaire, la gendarmerie, +doivent réunir leurs forces et centraliser leur impulsion, avec les +services administratifs, dans des _quartiers généraux-magasins_ établis +aux mairies, ou aux chefs-lieux de circonscriptions civiles, sous les +ordres de commandants militaires investis des pouvoirs de l'état de +siége. + +80. Trop souvent une faible insurrection semble tenir en échec le double +et quelquefois même le triple de ses forces réelles, à l'aide du +concours apparent des curieux et indécis trois ou quatre fois plus +nombreux. + + * * * * * + +81. L'émeute se porte habituellement: + +1° Sur les grandes communications ou places et dans les lieux de réunion +ordinaires de la population. + +2° Dans les quartiers populeux, mécontents ou mal percés. + +3° Accidentellement, près des édifices, autorités ou demeures des +individus qui sont le motif ou le prétexte du désordre. + +82. Les révolutionnaires ont toujours le même jeu: ils excitent le +peuple, ils l'appellent dans la rue par la presse incendiaire, les +agitations des clubs, les menées des sociétés secrètes, dont certains +mots d'ordre répétés à la fois par toutes les bouches accusent la +puissance et l'activité. + +Puis, l'on affecte de donner des conseils de prudence, de modération, +qu'on sait bien ne pas devoir être suivis; des meneurs, au besoin +désavoués, achèvent d'irriter, en attendant l'occasion d'apparaître dans +la rue avec les éternels éléments de l'émeute. + +Il y a, dans toute capitale, une bande de vagabonds que toute émotion +publique fait instantanément surgir à la disposition des agitateurs: +cette troupe, audacieuse si la résistance est incertaine, disparaît +devant un pouvoir résolu. + +Les rassemblements publics sont précédés de réunions occultes et +précèdent, eux-mêmes, l'établissement des barricades. Celui-ci est +d'abord timide, lent, décousu; mais bientôt, si l'on montre de la +faiblesse ou de l'indécision, si la répression reste inactive, il +s'étend avec audace, ensemble et activité progressive, chaque barricade +poussant, pour ainsi dire, la suivante avec une vitesse de plus en plus +accélérée. + +Un mouvement marqué de la province, et même de l'étranger; les routes +couvertes de piétons voyageant par troupes vers la capitale, sont, +plusieurs jours d'avance, des indices certains de l'émeute. + +83. La police, informée, avertit le gouvernement, qui a dû prendre les +mesures nécessaires, parmi lesquelles il faut surtout compter: + +1° L'arrestation prompte et secrète des chefs principaux de +l'insurrection, et quelquefois du parti hostile le plus en mesure d'en +profiter. + +Les véritables instigateurs des révolutions sont presque toujours des +hommes hauts placés dans le pays, souvent même auprès des diverses +fonctions ou pouvoirs de l'État; il faut savoir remonter jusqu'à eux, +par les chefs plus ostensibles et de confiance qui les représentent au +plus bas de la masse des anarchistes. + +Le langage des journaux et bien des indiscrétions donnent, à ce sujet, +des indices aussi certains que les rapports de police. + +2° La réunion, dans les centres de défense et surtout dans le quartier +militaire, de considérables approvisionnements de vivres, de munitions +et de matériel. + +3° La concentration des principaux pouvoirs et moyens d'action autour du +chef du gouvernement. + +Le défaut de ces trois prévisions a fait réussir la plupart des émeutes. + + + + +§ II. + +PRINCIPES PARTICULIERS. + +84. 300 à 600 hommes suffisent, en quelques heures, pour barricader, à +l'aide d'une première traverse provisoire couvrante et plus avancée, +tout un quartier, de cent pas en cent pas; ils travaillent par groupes +de 10 à 20 hommes; une fois l'opération exécutée, ils peuvent défendre +la tête de leur travail, si profond qu'il soit. + +85. 150 à 200 hommes de troupes de ligne suffisent d'abord, dans un +quartier de 15 à 25,000 âmes de population, de cent hectares d'étendue, +pour empêcher, au premier moment, avec les quelques gardes nationaux +déjà accourus, l'élévation des barricades. + +86. Une fois les insurgés groupés, fortifiés, et excités par l'inertie +de la répression, 1,500 soldats deviendront insuffisants devant la série +de barricades accumulées, les unes derrière les autres, le long d'une +rue et sur ses flancs; ces véritables citadelles intercepteront toutes +les communications, bloqueront chez eux les gardes nationaux; elles +seront défendues, avec un entraînement inexplicable, par ceux-là mêmes +qui d'abord seraient restés tranquilles, ou auraient aidé à les +attaquer; une population ainsi agitée n'est que trop disposée à suivre +moutonnement ceux qui savent l'entraîner; ses dispositions varient du +tout au tout en un instant. + +Ces 1,500 hommes, vu leur nombre et la manière dont l'absence de la +garde nationale aura été expliquée, seront insuffisants, quoique +convenablement engagés par leurs chefs; mais si, ce qui arrive +quelquefois dans des circonstances aussi critiques, la direction laisse +à désirer, un échec partiel peut devenir bientôt imminent. + +87. L'élévation de ces barricades constitue, au milieu de la ville, un +grand obstacle qui intercepte les communications, les mouvements de +troupes, la transmission des ordres et des rapports, l'arrivée des +vivres et de la grande quantité de munitions nécessaires, qu'il faut, +dès lors, faire venir par de longs détours et avec de grosses escortes, +si ces moyens de défense indispensables n'ont pas été, à l'avance, +réunis sur les positions principales. + +88. Dès ce moment, la cavalerie ne peut être employée dans la partie +barricadée que par petites troupes, sur les places et carrefours, en +arrière des barricades, et avec beaucoup de prudence ou d'à-propos; elle +est d'autant moins utile qu'on a laissé élever plus de retranchements. + +89. Lors même qu'elle fait peu de mal réel, l'artillerie produit un +grand effet moral sur la population, soit avant l'élévation des +barricades qu'elle empêche, à l'aide de quelques volées de coups de +canon, dans les rues longues et droites. + +Soit, après leur construction, pour faire évacuer ces retranchements +ainsi que les bâtiments qui les dominent. + +Soit contre les colonnes profondes d'insurgés qui se présentent +imprudemment à ses coups. Avec son concours, la troupe les disperse sans +courir risque de s'éparpiller elle-même en les poursuivant. + +Son action est plus avantageuse partout où elle peut atteindre de loin, +sans se découvrir à la fusillade des insurgés, soit en se masquant +pendant une partie de la manoeuvre derrière un retour de rue, ou en +faisant occuper, en avant d'elle, par l'infanterie, les maisons d'où +celle-ci pourra la protéger. + +Le nouveau tir des obus à balles de plein fouet aurait une puissance +telle, qu'il est à désirer qu'on n'ait pas lieu d'en faire usage dans +une lutte aussi funeste. + +L'artillerie ne peut plus circuler à travers un quartier déjà barricadé, +elle doit éviter, soit de laisser couper ses communications en arrière +et de côté, par des traverses; soit de traîner, à sa suite, en tête des +colonnes d'attaque, le nombre de chevaux et de caissons excédant ses +besoins les plus indispensables dans une pareille lutte; des pièces +prises, ou que l'on ne pourrait facilement dégager, exalteraient le +moral des insurgés; la place de cette arme est principalement aux +réserves divisionnaires ou générales. + +90. Le feu de l'infanterie produit le plus d'effet dans des rues +étroites, et du haut de positions dominantes, sur les groupes arrêtés +par des obstacles. + +L'impulsion donnée par le duc d'Aumale, à l'aide d'écoles spéciales, aux +exercices du tir et au perfectionnement de l'arme, ont fait acquérir, +sous ce rapport, à l'infanterie, une puissance et des propriétés +nouvelles, dont les premières guerres démontreront toute l'importance +sur l'art désormais profondément modifié. + +Chaque arme attire les insurgés sur le terrain qui lui est favorable et +évite de se laisser entraîner, là où elle perd une partie de ses +avantages. + + * * * * * + +91. 200 soldats de ligne, approvisionnés et bien commandés, résistent +dans un bâtiment de facile défense cerné par l'insurrection. + +92. Deux bataillons de ligne, approvisionnés dans un centre d'action, +ralliant au besoin les gardes nationales du quartier, commandent, autour +d'eux, un espace militaire d'environ 500 mètres de rayon. + +93. Pour enlever une barricade, ordinairement faite par 10 à 20 hommes, +défendue tout au plus par 50 à 100 hommes, deux patrouilles jumelées de +100 hommes chaque, dont une agissant sur les flancs, par les rues +latérales ou l'intérieur des maisons, suffisent en une demi-heure. + +L'attaque, uniquement faite de front, et par le bas de la rue même, +exigerait dix fois plus de monde, de temps et de pertes. + +94. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, des patrouilles +mixtes de 100 hommes de garde nationale et de troupes de ligne, chacune, +cheminant en deux pelotons distants de 50 mètres, suffisent, surtout si +elles sont appuyées par une patrouille semblable, suivant, à même +hauteur, une direction parallèle. + +95. Par arrondissement de 50 à 100,000 âmes de population, de 400 à 800 +hectares de superficie, il faut, selon que le quartier est plus ou moins +populeux, hostile ou révolté, 200, 2,000, 4,000 ou 6,000 hommes, au +plus, de troupes de ligne, c'est-à-dire moins de 10 soldats par hectare, +et 200 hommes par rayon de 250 mètres environ. + +96. Dans chaque arrondissement, les troupes en patrouille doivent être +le tiers de celles en réserve, au centre d'action; les deux tiers de +l'effectif total des disponibles. + +97. Entre deux grands quartiers généraux, disposant d'une réserve mobile +de troupes, et espacés de 1,500 mètres, aucune insurrection sérieuse ne +pourra solidement s'établir. + +98. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, convenablement +occupés et approvisionnés, aucune barricade ne pourra être élevée bien +solidement, même dans le quartier le plus hostile; il sera difficile, +pour des attroupements considérables, d'y stationner et même de s'y +former. + + * * * * * + +99. Un faible détachement d'une ou deux compagnies peut lutter +avantageusement, dans le dédale des rues, contre un corps considérable +d'insurgés, si celui-ci n'agit que de front, et si, au contraire, les +flancs et derrière du détachement sont assurés. + +La profondeur des colonnes mobiles ou d'attaque n'est qu'un embarras et +une cause de pertes ou d'étonnement; le chef ne peut répondre de ce qui +se passe loin derrière lui; les subdivisions doivent marcher à une +distance telle les unes des autres, qu'elles puissent se protéger +réciproquement contre les entreprises tentées des maisons et rues +transversales intermédiaires; deux ou trois subdivisions de garde +nationale et de ligne entremêlées et flanquées de semblables colonnes +jumelées suffisent. + +Plus une position à enlever est formidable, plus un quartier à battre +est hostile et populeux, plus l'emploi de colonnes parallèles jumelées, +cheminant à la fois de front et sur les flancs des rassemblements ou +barricades, est indispensable. + +100. La concentration de la troupe par corps et fractions constituées de +corps, sous les ordres de ses chefs naturels, fait sa force morale et +assure plus facilement, plus complètement tous les besoins. + +Trop souvent cette troupe avait été fatalement fractionnée sur des +étendues de 2 à 4,000m, sous des commandements supérieurs différents, en +détachements de 2 à 4 compagnies, et chaque position se trouvait être +occupée par des fractions ainsi affaiblies de plusieurs corps. + +Dans de pareilles circonstances, où tout moment peut amener des +événements qui changent totalement la position des partis, les +détachements sont toujours difficiles; ils deviennent fâcheux s'ils ne +sont indispensables; tous ne sont pas également capables, au milieu de +pareilles préoccupations, de prendre conseil des circonstances; un seul +qui se trompe peut causer un échec partiel. + + * * * * * + +101. Le soldat qui stationne, sans agir, plusieurs jours de suite sur +les places ou rues, au milieu de la population agitée, se fatigue et +s'inquiète: la troupe qui n'est pas active doit rester, au repos, à +l'intérieur d'établissements et positions convenables. + +102. La force armée, obligée de se rassembler, d'attendre les officiers, +de se munir de tout ce qui est nécessaire, et souvent de relever ses +postes journaliers, occupe d'autant plus tard les positions de combat +que celles-ci sont plus éloignées de ses quartiers. + +L'arrivé des ordres de mouvement exige une heure à une heure et demie de +temps; le départ du quartier a lieu une demi-heure après; la troupe +emploie une heure ou deux pour se rendre sur les points de +concentration; elle n'entre en action que deux ou trois heures ensuite, +obligée souvent de rebrousser chemin; ainsi, presque toujours, il y a +quatre à six heures de retard, habilement mis à profit par l'émeute pour +s'établir. + +103. Les divers corps doivent se concentrer sur les points d'une +circonférence de positions les plus rapprochées de leurs casernes; cette +circonférence menace les quartiers suspects et couvre, à proximité, le +centre de défense ou quartier militaire. + +104. La réunion des gardes nationales est d'autant plus lente et plus +difficile, leur action sera d'autant moins efficace, leur service +d'autant plus pénible, qu'elles iront opérer sur des positions plus +éloignées de leur quartier. + +Les légions de garde nationale, les pelotons à cheval, les +arrondissements, les subdivisions militaires de défense, organisées +d'une manière permanente, doivent avoir les mêmes circonscriptions, et +pour centre unique d'action, la mairie convenablement établie dans un +lieu central dominant à débouchés faciles; une caserne, pour 2 à 3 +bataillons, est en face ou à côté. + +105. Il faut se hâter d'occuper le réseau de toutes les positions +principales; et successivement, au fur et à mesure du développement de +l'insurrection et de l'arrivée des forces dont on dispose, occuper +également, dans les plus mauvais quartiers, les positions secondaires et +tertiaires autour des grands centres d'action, afin d'obliger la +révolte, désunie et débordée de toutes parts, à les attaquer avec +désavantage. + +Il serait regrettable de lui avoir laissé le temps de se réunir, de +choisir, de prendre ces positions, de s'y fortifier et de réduire +ensuite la troupe à en faire le siége long et sanglant. + +Dans ce genre de guerre, l'avantage est pour celui qui part de +positions défensives judicieusement établies; les pertes, les +difficultés, pour celui qui les attaque sans les bases d'appui +nécessaires. + +Il y a d'autant moins de danger à occuper un plus grand nombre de postes +que la position de l'armée et les dispositions de la garde nationale +sont meilleures; mais toujours ces détachements doivent être +convenablement appuyés d'une réserve centrale présentant une force +double de l'effectif total des diverses fractions qui en dépendent. + +106. Les méprises, les engagements pris en apparence avec les révoltés, +sont leur principal moyen de succès; l'insurrection les obtient à l'aide +de pourparlers toujours compromettants et dangereux. Dans aucun cas, la +troupe et ses chefs ne doivent entrer en rapport avec les insurgés, si +habiles à profiter des hésitations et des malentendus, et décidés à +pousser tout à l'extrême, tant que l'on reste sur la voie des +concessions. Toute hésitation est funeste, même au seul point de vue de +l'humanité. + + * * * * * + +107. Les gros détachements doivent se lier entre eux et au quartier +général par des postes intermédiaires ou, au moins, par des signaux de +correspondance. + +108. Quelques grandes cours seront occupées comme places d'armes avec +des réserves de toutes armes. + +Elles sont d'autant plus avantageuses qu'elles dominent mieux un plus +grand nombre de débouchés et qu'elles assurent les communications entre +les principaux détachements. + +109. Les divers postes, et même les plus considérables, doivent toujours +pouvoir se soutenir et, au besoin, réunir toutes leurs forces contre un +gros rassemblement qui se formerait dans leur rayon d'activité. + +110. Chaque poste ou détachement a son but, son centre d'action, sans y +être immobilisé. + +Il doit marcher, soit au secours des corps voisins, soit au secours du +quartier général lui-même, selon les circonstances. + +La première règle, pour tous, est de ne pas cesser d'être utiles et de +prendre conseil des événements. + +111. Le temps de l'établissement des troupes sur leurs positions de +combat est le plus critique de toute la lutte. + +Il faut l'abréger autant que possible, et éviter de modifier, pendant ce +mouvement, les ordres donnés, ce qui le rendrait plus long, plus +difficile, plus dangereux. + + * * * * * + +112. Les dégâts résultant de la lutte donnent lieu à une dépense de 100 +à 200,000 fr., par journée, et pour un arrondissement de 100,000 âmes. + +113. La perte en tués et en blessés, pour les deux partis, s'élève de 1 +à 15/10,000 de la population, par journée de combat: la force armée +supporte les 2 à 5/10 de ces pertes. Dans les deux partis, les hommes +tués font les 3 à 4/12 de tous ceux frappés. + +114. Par heure, un parc d'artillerie organisé à raison de 50 bouches à +feu, dont 1/2 à 2/3 mortiers, pour 100,000 âmes de population hostile, +jettera dans un quartier de ville de cette importance 100 projectiles, +dont 2/3 bombes, 1/3 boulets rouges. Il détruira 100 maisons et fera +pour 250,000 fr. à 500,000 fr. de dégâts. Ce genre d'attaque, employé +contre Bruxelles en 1695, peut se prolonger pendant 2 et 3 jours: +l'humanité le réprouve, même contre une population étrangère. + +115. Dans la moitié ou les deux tiers d'une ville en émeute, et pendant +deux à quatre jours, on élève ordinairement 8 à 12 barricades par +hectare. + +On distribue le plus souvent 4 à 8 cartouches, par journée de lutte, à +chaque soldat ou garde national; les 2/3 de ces munitions sont +consommées. On peut tirer 400 à 800 coups de canon pur jour, dans la +plus grande capitale; les approvisionnements seront faits d'avance à +chaque quartier général, en conséquence, ainsi que pour les vivres. +C'est surtout le quartier militaire qui doit être abondamment pourvu, +non-seulement de tous moyens de résistance, mais encore des transports +nécessaires. + +116. Si la ville a une surface en hectares de S hect. + le chiffre P de la population sera 250 S + y compris une population flottante de 50 S + + Le nombre d'individus gênés en temps difficile 2/3 P + Les individus secourus P/3 + parmi lesquels sont indigents P/10 + + Chiffre de la classe ouvrière P/36 + dont sans ouvrage en temps difficile P/160 + + L'effectif de la garde nationale est 2P/25 + dont un quart se présentera au rappel P/50 + + L'effectif des gardes journalières fournies + par la troupe sera P/250 + + La troupe disponible fera les 2/3 de son effectif total. + + Le chiffre des gardes nationaux de province, accourus + 2 ou 3 jours après au secours de l'autorité, + s'élèvera peut-être à P/20 + + La garnison nécessaire pour avoir de suite, et sans + compter sur ce dernier secours tardif ou incertain, + moitié en sus des plus gros rassemblements hostiles + possibles, sera P/20 + + Le chiffre maximum des hommes sur lesquels l'émeute + pourrait compter, hommes la plupart accourus à cet + effet du dehors, s'élèverait peut-être, dans les + circonstances les plus critiques, à P/30 + + Chiffre plus probable des anarchistes P/250 + + Parmi lesquels sont véritablement résolus P/5000 + + Détenus de toute espèce P/100 + +Telles sont les moyennes qui peuvent servir à fixer +très-approximativement les idées. Telle est la triste statistique de la +plus horrible de toutes les guerres civiles. + + + + +§ III. + +MOYENS MATÉRIELS NÉCESSAIRES. + + +117. Dès que l'émeute est solidement retranchée dans ses positions, +l'attaque ne peut réussir, à moins d'une lutte longue et sanglante, qu'à +l'aide des précautions et moyens accessoires ordinairement employés dans +la guerre des retranchements. + +«Aux affaires de villages retranchés, de barricades, de maisons, dit +Antoine de Ville, il y a des préparatifs sans lesquels je ne crois pas +qu'on pusse réussir, si ce n'est par hasard, ou que la peur gagne ceux +qui sont dedans, ce qui n'arrive jamais souvent. + +«Au contraire j'ai vu la plupart des attaques de ce genre échouer, les +assaillants être repoussés avec perte et honte, l'assurance des ennemis +augmenter, celle des nôtres diminuer lorsqu'il s'agissait de retourner à +de nouvelles attaques, soit contre les mêmes positions, soit contre de +nouvelles. + +«Cela est arrivé faute de s'être présenté muni de ce qui se peut +préparer et conduire partout facilement, de ce qui assure la vie des +soldats et diminue les obstacles à franchir. + +«Ces obstacles sont un fossé avec parapet derrière, une muraille, une +barricade, palissade, barrière ou porte. + +«Si on n'emploie aucune invention pour les forcer, que celle des hommes, +on en viendra difficilement à bout, et on n'en recevra que de la perte. + +«On a à faire à des gens assurés derrière leurs parapets; ceux qui +attaquent viennent de loin et à découvert; on les canarde sans qu'ils +puissent répondre efficacement; le remède est d'employer les moyens +accessoires suivants: + +«Je voudrais premièrement avoir des chariots légers, tant des roues que +du reste, qui puissent être facilement tirés par un cheval et marcher +aussi vite que la cavalerie. + +«Il faudrait quelques pétards bien chargés, en état d'être appliqués +avec leurs madriers, des fourchettes, des marteaux et autres choses +nécessaires à cet effet. Cet instrument est indispensable dans toute +entreprise où il peut y avoir quelque chose à rompre. + +«Les pièces de bois, en guise de béliers pour faire tomber les clôtures +des jardins, sont aussi très-utiles: on passera, par ce moyen, en des +endroits dont les défenseurs ne se doutent pas. + +«Les serpes, haches, hoyaux, pics et pelles sont également nécessaires +pour abattre ou ouvrir les retranchements. + +«On rompt les portes à l'aide de gros marteaux ou en arrachant la +serrure et le verrou avec de fortes tenailles longues de 3 pieds; +d'autres tenailles plus petites et quelques scies seraient aussi utiles. + +«Qu'on ne dise pas que cet attirail serait embarrassant à porter; +d'ailleurs, si on a bien reconnu la position, on ne traînera avec soi +que les outils nécessaires à l'entreprise. + +«Les mantelets sont indispensables; je voudrais les faire avec 2 ou 3 +petites roues, 2 manches et des montants pour les tenir debout; ils +auraient 5 pieds de hauteur par-dessus la partie à 1'épreuve du +mousquet; j'y joindrais 5 pieds d'exhaussement en planches légères avec +canonnières de 3 pieds de large pour tirer. + +«Il faudra avoir plusieurs mantelets; un chariot en portera 3. Lors de +l'attaque, plusieurs avanceront de front poussés par les soldats +abrités: lorsque ceux-ci seront aux barricades, ils abattront le +mantelet contre, en haussant les manches, de manière à se couvrir des +endroits où les ennemis seront; on montera par-dessus pour entrer dans +le retranchement. Ce moyen est bon là où il n'y a pas de fossés. + +«J'ai vu quelquefois les paysans se retirer dans des églises où ils +résistent tant qu'ils peuvent; puis ils montent au haut de la voûte et +tirent l'échelle après eux; la voûte est percée en plusieurs endroits, +d'où ils fusillent ceux qui veulent entrer pour prendre le butin qu'ils +y ont retiré. + +«Pour ce cas, on aura des mantelets élevés et portés sur l'essieu de +deux roues, à l'aide de pieds droits; ils seront soutenus debout par des +soldats marchant au-dessous. + +«Avec ces mantelets, on avancera à couvert sans être exposé. + +«En marchant à travers la campagne, on les laisse porter sur l'essieu +pour les élever quand cela est nécessaire.» + +118. Dans l'émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562, on fit +avantageusement usage de mantelets analogues à ceux que recommande le +chevalier de Ville. + + * * * * * + +119. L'attaque de l'armée de Condé retranchée derrière les barricades du +faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652, ne fut aussi sanglante qu'à +cause du mépris de ces règles. + +Le roi, le cardinal et la cour, aussitôt qu'ils virent l'infanterie +arrivée, envoyèrent ordre au vicomte de Turenne d'attaquer, sans +attendre le maréchal de La Ferté, le canon et toutes les choses +nécessaires pour rompre les murailles, combler les retranchements, +enfoncer les barricades. + +M. de Turenne les fit inutilement prier de prendre patience; il +représenta que l'ennemi ne pouvait échapper, si les Parisiens, dont on +croyait être assuré, ne lui ouvraient les portes; le temps qu'il fallait +pour avoir le canon n'en donnerait pas assez à Condé pour se fortifier +davantage; il était dangereux de s'exposer ainsi, sans les précautions +nécessaires, à un échec qui ferait manquer une entreprise, au contraire +assurée si l'on attendait que le canon et les outils de pionniers +fussent arrivés. + +L'impatience de la cour l'emporta sur toutes ces bonnes raisons; M. de +Bouillon pressa plus que personne son frère de suivre aveuglément des +ordres imprudents, mais formels, plutôt que de s'exposer à la censure +des courtisans capables de persuader au roi qu'il voulait épargner le +prince de Condé. + +M. de Turenne n'était pas encore assez bien dans l'esprit du roi; il +n'avait pas alors cette réputation de probité acquise depuis; pour oser +désobéir à des ordres contraires au bien du service, il ne se fiait pas, +à cette époque, sur sa capacité et son expérience, autant qu'il le fit +dans la suite en plusieurs occasions; après avoir opposé la résistance +qui lui était alors permise, il crut qu'il était sage d'obéir à des +volontés que son autorité, toute grande qu'elle était déjà, ne pouvait +cependant pas encore éclairer. + + * * * * * + +120. Mais de tous les moyens matériels d'action, ceux dont il faut +constamment se préoccuper de la manière la plus sérieuse, et dont le +défaut a fait triompher la plupart des émeutes, ce sont les +approvisionnements de vivres et de combat, sur la plus grande échelle, +et pour les diverses éventualités. + +Cette prévoyance des services administratifs, si importante dans toutes +les guerres, devient encore plus décisive en celle-ci; le moral est +alors plus impressionnable; tant de péripéties diverses peuvent tout à +coup surprendre, et si peu de moments sont accordés, au milieu de la +tourmente révolutionnaire, pour pourvoir aux nécessités nouvelles de +chacun de ces instants, où se décident irrévocablement les plus grandes +destinées. + +En pareille circonstance, la victoire sera presque toujours pour celui +qui, le dernier, pourra subsister et combattre. + +Les magasins de vivres et de munitions des divers quartiers généraux, +ceux du quartier militaire ou de la position extérieure de ralliement, +les approvisionnements de vivres particuliers des fournisseurs protégés +par ces centres d'action, les moyens de transports suffisants et de +toute nature, des services administratifs actifs et mobiles avec +l'armée, assureront, ainsi qu'il sera expliqué ultérieurement, ces +grands et impérieux besoins. + + * * * * * + +Nous venons de voir l'opinion de Turenne sur l'utilité de l'artillerie +dans une semblable lutte. + +À propos du deuxième siége de Sarragosse, en 1808, Napoléon répète +plusieurs fois: _La prise de cette ville est une affaire de canon, que +ne pourraient avancer de nouveaux renforts de troupes_. + +Ainsi, plus la lutte sera sérieuse, plus la répression aura dû employer +les voies lentes et régulières, plus il faudra de matériel: nécessité +moins regrettable, si l'abondance des moyens prévient l'effusion du +sang, en rendant toute lutte impossible. + + * * * * * + +Après avoir résumé les principaux faits observés ou les principes qui +s'en déduisent pour ce triste genre de guerre, et avant d'exposer le +système général de répression qu'il convient d'adopter, rappelons une +maxime du chancelier de L'Hospital, qui doit être toujours présente à +l'esprit: + +«Toute sédition est mauvaise et pernicieuse en royaume et république; +encore qu'elle eust bonne et honnête cause, il vaut mieux souffrir +toutes pertes et injures qu'être cause d'un si grand mal, que d'amener +guerre civile en son pays.» + + + + +CHAPITRE IV. + +_Mesures générales de défense._ + + + + + +§ Ier. + +DISPOSITIONS PERMANENTES. + + +En conséquence des principes qui viennent d'être exposés, les +dispositions suivantes doivent être prises dans le cas où l'on veut +soutenir la lutte à l'intérieur de la ville, partout où éclatera la +révolte. + +121. Les légions, bataillons et compagnies de gardes nationales à pied +ou à cheval sont établies par arrondissement, quartier et rue, pour les +garder sans avoir à se déplacer. + +Des bataillons, demi-bataillons ou compagnies désignés d'avance occupent +les positions importantes à proximité. + +D'autres détachements, tirés des arrondissements hostiles à l'émeute qui +n'a pu s'y développer, vont de suite suppléer les gardes nationales +moins bien disposées des plus mauvais arrondissements. + +122. L'artillerie de la garde nationale reste concentrée à la réserve +générale; sa dissémination dans les divers arrondissements aurait peu +d'utilité, elle pourrait donner lieu à la perte de quelques pièces. + +123. Les fractions de garde nationale ne laissent pas stationner dans +les rues, dissipent les groupes, empêchent la formation des barricades, +en font au besoin de défensives là où celles-ci ne peuvent être +nuisibles à la répression, fouillent ou arrêtent les personnes +suspectes, accompagnent les autres à l'aller et au retour. + +124. Dans chaque compagnie, on tient, pendant la lutte, un état des +hommes hostiles du quartier ou des gardes nationaux qui manquent à +l'appel. + +125. Sitôt que l'insurrection s'est complètement démasquée, des +bataillons ou légions des arrondissements restés tranquilles, la moitié +ou le tiers des troupes de ligne primitivement affectées à leur défense, +viennent renforcer les réserves des divisions et subdivisions militaires +engagées. + + * * * * * + +126. Les troupes de ligne fournissent habituellement le service dans ou +près de leur arrondissement de casernement ou de combat, de manière à ce +que les gardes puissent être plus facilement appuyées, rappelées ou +relevées s'il y a lieu. + +127. Les troupes agissent, autant que possible, dans la subdivision +militaire où elles sont casernées, concurremment avec la garde nationale +du quartier, à l'aide de l'assistance des autorités municipales et des +agents de police dudit arrondissement. + +Ainsi, elles sont constamment sur leurs positions de combat, et +convenablement approvisionnées de vivres, de munitions; elles n'ont même +pas besoin d'ordres et de temps pour les occuper et les défendre. + +128. Les troupes casernées _extrà muros_ ou sur les lignes de chemin de +fer composent la majeure partie de la réserve générale, des réserves +divisionnaires et des subdivisions _extrà muros_ le plus à leur +proximité. + +129. Les commandements militaires de division et de subdivision sont +permanents quant à la troupe, aux quartiers et positions que celle-ci +doit défendre, aux gardes nationales et aux agents municipaux ou de +police avec lesquels elle doit opérer constamment. + +130. Les sections hors rang, les malades, les officiers et +sous-officiers comptables, les caporaux d'ordinaire et les cuisiniers +laissés dans les casernes; les postes journaliers, les patrouilles pour +aller aux vivres sont, ainsi, autant de détachements inutiles aux corps +casernés sur leurs positions de combat. + +Ceux-ci restent d'autant plus compacts et forts; il y a moins de chances +d'échecs partiels, et pour la révolte plus d'impossibilités. + + * * * * * + +131. Les officiers, sous-officiers et soldats de passage, en congé, en +non-activité ou en retraite, dont l'état nominatif ou numérique doit +constamment être tenu dans chaque arrondissement, se réunissent au +premier rappel, à la mairie de leur quartier; on prend note de leur +présence, on les embrigade, on les utilise. + +Les autres militaires, employés à des services spéciaux dans la +capitale, se rendent, avec leur chef, au quartier général divisionnaire +ou principal. + +Tous peuvent être employés utilement; aucuns ne doivent être, en +apparence, livrés à de mauvaises excitations. + + * * * * * + +132. Les meilleures dispositions pour l'établissement des mairies et +casernes juxta-posées, au point de jonction de plusieurs rues, de +manière à en faire des centres d'action complets et des magasins +d'approvisionnements de tous genres, pour la lutte la plus sérieuse, +sont: + +1° Une place uniquement formée par la mairie, une caserne et des +établissements publics, de telle sorte que ceux-ci se trouveraient +naturellement protégés sans qu'il soit besoin d'y faire des détachements +et qu'aucun bâtiment de la place ne puisse tomber à la disposition des +émeutiers. + +2° Un carrefour au centre duquel est une mairie isolée; à l'un des coins +de rue en face est la caserne; toutes les fenêtres extérieures du +rez-de-chaussée sont grillées. + +3° Une cour commune de communication pour la mairie et la caserne; +chacun de ces établissements fait façade sur l'une des deux rues +parallèles ou concourantes. + +4° La caserne et la mairie aux deux côtés opposés d'une rue; un de ces +établissements possède un second débouché, derrière, sur une rue +parallèle. + +133. Dans ces centres, il y a une réserve de munitions et +d'approvisionnement en vivres de campagne, pour quatre jours, et pour +chaque soldat. + +En outre, des mesures sont prises avec des bouchers, marchands de vins, +boulangers et grènetiers voisins, pour la fourniture, pendant la lutte, +des rations de viande, de vin, de pain et de fourrages journellement +nécessaires. + +Dans le quartier militaire, et en sus des approvisionnements +d'arrondissement, des mesures analogues sont prises, à l'effet de +pourvoir aux besoins journaliers de toute l'armée, en vivres et en +munitions, au cas où celle-ci viendrait à s'y concentrer. + +Des moyens de transport suffisants y sont rassemblés. Il y a, dans les +magasins, une autre réserve d'approvisionnement de quatre jours en +vivres de campagne et en munitions de combat. + +Ainsi le pouvoir, la force armée et chacune de ses subdivisions ou +spécialités sont constamment mobiles et en mesure pour toutes +circonstances. + + + + +§ II. + +DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES. + + +134. Le ministre de la guerre, ou un général en chef délégué, commande +directement toutes les forces, sans être gêné ou retardé dans son action +par les commandements parallèles ou spéciaux de la division ou +subdivision territoriale, de la garde nationale ou urbaine. + +Il a, sous ses ordres, les commandants des divisions et subdivisions +militaires de la capitale _intrà_ et _extrà muros_. + + * * * * * + +135. Des généraux de division commandent chacun l'un des grands +quartiers de la capitale, de 600 à 1800 hectares d'étendue, de 150 à +400,000 âmes de population, ainsi que les subdivisions _extrà muros_ +attenantes. + +Leurs quartiers généraux, espacés entre eux de 1500m, à 1000 ou 1500m au +plus de distance du centre, à proximité des grandes communications +intérieures de la capitale, à 6000m des centres extérieurs d'action +_extrà muros_, sont éloignés de 1000m au plus des quartiers généraux +subdivisionnaires _intrà muros_ et des mairies qui en dépendent. + +136. Il y a, à l'avance, dans chaque centre tertiaire, si un +établissement public convenable le permet, une réserve +d'approvisionnement de vivres, de munitions et de matériel. + +137. Ces généraux ont avec eux, comme réserve, des troupes de ligne de +toutes armes en grande partie casernées _extrà muros_. + +138. La circonscription du commandement des généraux de division a une +grande étendue et une haute importance: + +Ces chefs ne peuvent que coordonner, d'un quartier général, les +opérations secondaires des généraux de brigade dans leurs +arrondissements, et les appuyer à propos, à l'aide d'une partie de la +réserve dont ils disposent. + +139. Un de ces généraux de division commande exclusivement le _quartier +militaire_ centre de défense, d'approvisionnement de toutes espèces et +des moyens administratifs ou de gouvernement sur la plus vaste échelle. + +Il dispose de transports considérables pour toutes les éventualités. + + * * * * * + +140. Chaque subdivision intérieure ou arrondissement municipal de 200 à +600 hectares d'étendue, de 60 à 120,000 âmes de population, d'une +défense indépendante ou au moins limitée par de grandes lignes de +communication, est sous les ordres permanents d'un général de brigade. + +Le quartier général est à la mairie, où se trouvent, en tous temps, les +approvisionnements nécessaires de vivres et de munitions de réserve. + +141. Ce général, outre la légion et le peloton de cavalerie du quartier, +dispose d'une réserve de 2 à 3 bataillons de ligne casernés en face de +la mairie ou, au moins, à proximité. + +142. Les généraux de subdivision intérieure doivent comprimer l'émeute +dans l'étendue ordinaire d'une grande ville de province. + +Leur commandement est encore très important: ils ont une responsabilité +qui exige une certaine initiative ou latitude. + +143. Dans chaque subdivision intérieure, les centres offensifs ont, pour +l'action et le logement des troupes, des débouchés, des enceintes, des +locaux convenables. + +Ils sont près d'établissements publics à préserver, de carrefours ou de +défilés importants, sur des lignes de communications ou de séparations +principales. + +144. Les passages sur les rivières, canaux, vieilles enceintes, +escarpements, seront défendus, de manière à maintenir constamment +séparées les diverses insurrections; à empêcher les transports d'armes, +de poudre de l'une à l'autre, et à conserver cependant, pour la troupe, +tous ces avantages décisifs. + +Suivant la force de la garnison, et le concours plus ou moins efficace +de la garde nationale, l'on occupera également, dans les quartiers +importants, les dépôts de grains et de farines, les maisons de +boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les imprimeries, les caisses +publiques et particulières, les églises et clochers où l'on pourrait +sonner le tocsin, ainsi que les maisons, qui protégent le débouché sur +les places. + +Tous les petits postes ordinaires, autres que ceux ci-dessus mentionnés, +se replieront promptement sur les corps-de-garde les plus rapprochés non +abandonnés. + +145. Ces dispositions résultent d'ailleurs de l'exécution intelligente +du principe général suivant. + +Les arrondissements militaires en pleine insurrection, bientôt et +successivement renforcés par une portion des réserves de la division +dont ils font partie, et au besoin par une fraction de la réserve +générale, font occuper, à 600m autour de leur quartier général, cinq à +six centres d'action tertiaires, espacés de 600m les uns des autres, et +gardés, chacun, par un demi-bataillon de garde nationale avec 2 à 4 +compagnies de ligne. + +Ces points d'appui offensifs sont principalement établis au noeud des +communications, aux défilés importants, sur les principales artères; là +où se rend ordinairement la foule des promeneurs, des curieux, des +émeutiers; au centre des quartiers populeux ou mécontents. + + * * * * * + +146. Les subdivisions _extrà muros_, avec les gardes nationales des +faubourgs et de la banlieue, avec de l'infanterie, de l'artillerie et la +majeure partie de la cavalerie, successivement appelées dans la +capitale, sont chacune sous les ordres d'un général de brigade. + +Elles surveillent, interceptent les avenues de la ville, la banlieue, +les barrières, les chemins de fer, les passages des malles, diligences +et courriers. + +147. S'il y a un mur d'octroi, les petites barrières sont fermées. + +Les barrières principales, espacées de 1500m en 1500m, sont gardées par +des détachements de ligne qu'appuient les gardes nationales des +faubourgs et des provinces. + +148. Les quartiers généraux des subdivisions militaires _extrà muros_, +au nombre de trois ou de quatre, sont à une distance de l'enceinte au +moins égale à la moitié du rayon de celle-ci; leur écartement entre eux +peut être quatre fois plus grand: chacun est le chef-lieu d'un +arrondissement administratif, où existent les réserves +d'approvisionnements de vivres et de munitions nécessaires. + +Ces quartiers généraux commandent les avenues et les cours d'eau +principaux, ainsi que toutes les positions intermédiaires; au besoin, +ils assurent les mouvements, convois et communications par la banlieue; +ils arrêtent les insurgés, rallient les secours qui viennent du dehors. + + * * * * * + +149. On se récriera contre ce nombre de divisions et de subdivisions +militaires; contre les intermédiaires, les lenteurs qui peuvent en +résulter pour l'exécution des ordres. On dira que c'est créer, pour une +capitale, à l'intérieur, en pleine paix apparente, une véritable armée. + +Cependant l'effectif des forces, l'étendue, la complication du théâtre +des opérations, les péripéties imprévues que chaque heure y fait +succéder, la difficulté des communications, la durée probable de la +lutte, son acharnement, ses conséquences peuvent exiger désormais, +quelque part en Europe, tout ce surcroît de sous-divisions dans les +hauts commandements, cette hiérarchie de responsabilité pour des mesures +ou des événements la plupart hors de la portée du général en chef. + +Ne faut-il pas une véritable armée organisée en permanence, d'une +manière complète, avec les accessoires les plus puissants, pour une +lutte qui durerait plusieurs jours, dans laquelle cent mille gardes +nationaux ou soldats, répartis sur un dédale immense, au milieu de +l'ouragan des révolutions, consommeraient des millions de cartouches et +des milliers de coups de canon; perdraient plusieurs milliers d'hommes +et autant de généraux que les plus grandes, les plus meurtrières +journées de l'époque impériale en ont vus périr? + +Outre ces pertes cruelles et les quelques millions engloutis pour +dévastations; outre la capitale transformée pendant plusieurs mois en un +hôpital de blessés et de mourants, la société peut enfin y voir ses +dernières journées. + +Certes, voilà des motifs suffisants pour prendre, à l'avance, de +sérieuses dispositions. + +150. Aucun champ de bataille n'est plus vaste, plus difficile, plus +voilé, plus mystérieux, plus inquiétant pour une seule responsabilité; +aucun n'exige, pour chaque grade, fraction de troupe ou position +occupée, autant de latitude et de spontanéité d'action dans de certaines +limites. + +Napoléon lui-même, avec toutes ses puissantes facultés, y réclamerait +encore le concours complet des admirables agents de combat qui le +suppléèrent si heureusement, dans les opérations secondaires de ces +champs de bataille immortels, dont l'immensité ne pouvait néanmoins rien +dérober à son génie. + +151. Telles sont désormais les nécessités malheureuses de pareilles +luttes: chaque général divisionnaire ou sous-divisionnaire doit +irrévocablement s'attacher à son centre d'action pour y défendre les +dernières murailles avec le dernier soldat. Ce centre a, dans le plan +général adopté, une latitude en rapport avec l'importance des forces +dont on y dispose et du grade élevé qui les dirige; lié au quartier +militaire et aux centres voisins dans de certaines limites, il reste +indépendant au-dessous de ces limites. + +Mieux vaut, sous quelques rapports et dans une juste mesure, plusieurs +grandes défenses individuelles efficaces par leur responsabilité et leur +influence réelles sur les événements; mieux vaut toute l'action du +général en chef exclusivement consacrée à coordonner, soutenir, rallier +ces défenses individuelles, selon le plan général de défense adopté, +qu'une direction unique et impossible si elle doit dominer jusqu'aux +détails des opérations secondaires. + +Un instant critique, qu'il faut prévoir, pourrait tout à coup étonner, +déconcerter, jeter dans l'isolement et l'impuissance le commandement le +plus actif ainsi compromis. + +152. D'ailleurs, ce nombre de divisions et de subdivisions militaires, +tant intérieures qu'extérieures, résulte de la nécessité désormais +évidente de coordonner partout, d'une manière intime et complète, en vue +d'une répression énergique, l'action des troupes de ligne, des légions +de garde nationale, des autorités municipales d'arrondissement et des +agents de sûreté, de telle sorte que, dans chaque centre de résistance, +il y ait unité forte de tous les concours, de tous les moyens répressifs +et approvisionnements indispensables. + +Ce nombre résulte aussi de la nécessité également évidente d'utiliser +les légions de garde nationale dans leur arrondissement, avec le chiffre +des bataillons de ligne, qui seuls peuvent leur donner la consistance et +la valeur désirables. + +Il résulte enfin de l'étendue même du champ de bataille, du nombre des +positions capitales qui, à différents degrés d'importance, le +subdivisent inévitablement; celles-ci exigent, dans de certaines +limites, des forces ou des approvisionnements de toute nature, +indépendants et assurés. + +Voilà bien des motifs, et cependant nous avons encore à donner le plus +important, celui qui seul dominerait dans une pareille question: la +nécessité de préserver l'humanité de jours sanglants et néfastes, en +rendant, par un surcroît de moyens répressifs ou préventifs, toute +tentative de lutte impossible à l'anarchie. + +En définitive, il faut également centraliser et élever la direction +générale, multiplier et localiser l'action. + + * * * * * + +153. Le chiffre relatif des réserves divisionnaires est réglé d'après +l'étendue, l'importance de leurs circonscriptions, des craintes qu'elles +donnent; les différentes armes y entrent dans la proportion présumée +utile, en raison de la nature des localités. + +Ensuite, on fait ultérieurement, au fur et à mesure des nouvelles +nécessités, à l'aide de la réserve générale et des troupes disponibles +dans les arrondissements restés tranquilles, les modifications exigées +par les événements. + +154. La répartition des forces entre les subdivisions intérieures, +celles _extrà muros_, les quartiers généraux divisionnaires et la +réserve centrale, a lieu, autant que possible, conformément au tableau +ci-contre. + +DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES. 191 + ++------------------------------------------------------------------+ +| LIGNE. | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| |Infanterie| Cavalerie| Artillerie | Génie | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Subdivisions intrà | | | | | +| muros. | 10/20 | » | » | » | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Subdivisions extrà | | | | | +| muros. | 3/20 |8 à 10/20 | 8 à 10/20 | 2/20 | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Quartiers généraux | | | | | +| divisionnaires. | 5/20 |10 à 8/20 | 10/20 | 10/20 | ++----------------------+----------+----------+------------+--------+ +| Quartier général | | | | | +| central. | 2/20 | 2 à 3/20 | 2 à 4/20 | 8/20 | +|__________________________________________________________________| + ++------------------------------------------------------------------+ +| GARDES. | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| Nationale. | Urbaine. | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| 8/12 des légions. | » | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| Toute la banlieue. | » | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| 3/12 des légions. | » | ++----------------------------------+-------------------------------+ +| 1/12 des légions. | tout le corps. | +|__________________________________|_______________________________| + +155. Les autorités civiles et militaires sont responsables du maintien +de l'ordre dans l'étendue de leur circonscription. + +Elles y logent, ainsi que les officiers des corps de ligne casernés dans +ledit quartier. + +156. Chaque centre d'action principal ou secondaire lance incessamment +des patrouilles mixtes de garde nationale et de troupe de ligne vers les +centres voisins, les grands carrefours environnants, les défilés au +travers des rivières, canaux, escarpements, vieilles enceintes; vers les +noyaux de rassemblement ou établissements à surveiller. + +On ne détache, en permanence, des fractions de ces centres qu'aux points +les plus importants, non assurés convenablement par les patrouilles, et +cependant indispensables comme postes intermédiaires. + +Ainsi, l'on conserve le plus possible de forces réunies autour de chaque +centre d'action. + +Partout la garde nationale assiste la troupe de ligne de sa force +morale, de la connaissance qu'elle a des localités, des individus et de +la situation. + + * * * * * + +157. La proportion la plus avantageuse des différentes armes paraît +être, à l'intérieur d'une grande ville, 1 escadron, 3 bataillons, 1 +pièce 1/2 et 25 sapeurs du génie: c'est-à-dire, infanterie 177/200, +cavalerie 12/200, artillerie 8/200, sapeurs du génie 3/200. + +Dans les arrondissements _extrà muros_, on peut adopter la proportion, 1 +bataillon, un escadron, 1 pièce et une escouade de sapeurs. + +La proportion moyenne, pour toute la garnison, paraît être celle établie +par les chiffres suivants: 10 bataillons, 6 escadrons, 6 pièces et 1 +compagnie de sapeurs. + +158. Le calcul moyen des troupes de ligne nécessaires pour un pareil +système de défense, dans une ville dont P représenterait le chiffre de +population, est détaillé dans les deux tableaux ci-dessous. + +Ces chiffres, ceux que nous avons déjà donnés ou que nous établirons +ultérieurement, ne sont que des moyennes approximatives; selon les +circonstances morales ou politiques, ils peuvent beaucoup différer des +chiffres véritables. + +_Nombre de bataillons nécessaires._ + +|--------------------------------------|---------------------| +| Désignation des commandements. | Bataillons. | +|--------------------------------------|---------------------| +| P/100,000 arrondissements intérieurs | 30 P/1,000,000 | +| ou mairies à 3 bataillons | | +| ou P/66,000 à 2 bat. | | +| | | +| 1/3 du chiffre précédent pour les | 10 P/1,000,000 | +| arrondissements _extrà muros_. | | +| | | +| 1/2 du même chiffre pour les | 15 P/1,000,000 | +| quartiers généraux divisionnaires. | | +| | | +| 1/5 pour le quartier général | 6 P/1,000,000 | +| principal. |_____________________| +| | | +| Total des bataillons de ligne | P/10,000 | +| nécessaires. | | +|--------------------------------------|---------------------| + +_Troupes de lignes nécessaires._ + +|------------------------------------------------------------------| +| Désignation des armes. | Nombre | +| | d'hommes. | +|-----------------------------------------------|------------------| +| P/16,000 bataillons de ligne à 700 h. | 700 P/16,000 | +| | | +| 1/10 de l'effectif précédent pour les | 70 P/16,000 | +| escadr. | | +| | | +| 1/60 id. pour les pièces. | 11 P/10,000 | +| | | +| 8 sapeurs du génie par bataillon d'infanterie.| 8 P/16,000 | +| | | +| Garde urbaine, pompiers. | 56 P/16,000 | +| |__________________| +| | | +| Total général de la garnison nécessaire. | P/20 hommes. | +|-----------------------------------------------|------------------| + + + + + +§ III. + +OBSERVATIONS. + + +159. Une direction unique, ferme et modérée, non exclusivement +militaire, mais telle que le concours complet de tous soit assuré, part +du centre même du gouvernement, autour duquel sont réunis le commandant +en chef et tous les agents ou principaux moyens d'action nécessaires. + +Le chef de l'administration civile, celui de la police, le commandant +des gardes nationales, une imprimerie, des courriers, une réserve +générale, composée de partie des gardes nationales des provinces, des +milices urbaines et des troupes de ligne, appelées successivement dans +la capitale, restent disponibles. + +160. Les ordres généraux pour la prise d'armes, indiquant les positions +principales, secondaires et tertiaires à occuper, sont concertés +d'avance entre les autorités militaires ou civiles et le chef de la +garde nationale. + +Ils sont rédigés, pour chaque fraction de corps logée ou devant prendre +position séparément, de manière à pouvoir être expédiés et exécutés de +suite. + +161. Mais le mieux est qu'un établissement judicieux des casernes et +mairies, dans la position principale de chaque arrondissement, y fixe en +permanence les troupes de ligne et de garde nationale qui y seraient +indispensables au commencement de la lutte, pour rendre celle-ci +difficile ou même impossible, en s'opposant à la formation des +rassemblements et à leur établissement sérieux. + +Ainsi, même à défaut d'ordres généraux, la répression agirait partout, +immédiatement et d'une manière convenable, avec des approvisionnements +assurés. + + * * * * * + +162. La direction militaire est trop souvent entravée, pendant l'émeute, +par des influences diverses: + +1° Les solliciteurs de détachements ne demandent, le plus souvent, qu'à +mettre leur responsabilité à couvert, dans l'intérêt particulier de leur +service ou de leurs établissements, sans s'inquiéter de la situation +générale et des considérations qui doivent dominer; + +2° Les incessants porteurs de nouvelles alarmantes prétendent avoir vu +toutes les choses absurdes qu'une imagination timorée leur suggère; + +3° Les donneurs de conseils sont toujours nombreux, un faux et ridicule +zèle les excite; + +4° Quelquefois des citoyens intéressés, passionnés, enveniment, +prolongent, ensanglantent la lutte par leur intervention inopportune; + +5° Les entremêleurs officieux et suspects sont d'autant plus dangereux +qu'ils ont presque toujours un pied dans la révolte: on profite du +concours loyal ou perfide de ceux-ci, de manière à les compromettre et à +désorganiser l'émeute; mais on ne leur permet pas de s'initier au secret +des mesures de répression; on saisit le premier prétexte pour arrêter +les plus dangereux. + +163. Les rapports régulièrement fréquents des chefs de patrouille aux +commandants de centres d'action, de ceux-ci aux chefs de subdivisions et +de divisions, de ces derniers au centre du gouvernement et au quartier +général principal; des commissaires et agents de sûreté au commissaire +central de police; des officiers de place ou de l'état major de ronde; +dans chaque arrondissement, ceux de la milice urbaine; les signaux +établis entre les différents quartiers généraux, mairies, positions +militaires et casernes, permettent toujours d'apprécier, au juste, ces +demandes de secours, ces avis, ces rapports exagérés, et d'agir avec +connaissance de cause; ils assureront la prompte et complète exécution +des ordres. + +Ces avantages, ces facilités résultent de la juxta-position permanente +si utile des autorités civiles et militaires correspondantes, dans +chaque arrondissement et quartier. + +On fait parler à chaque fraction de troupe ou de garde nationale; on +trace une ligne de conduite, ferme, modérée, qui inspire la confiance; +on explique le système de répression adopté, son efficacité; ainsi l'on +doit triompher des principaux obstacles. + + * * * * * + +164. Des proclamations fermes, modérées, sans jactance, sans +provocation, sont adressées à la population pour l'éclairer et la +soustraire à l'influence des partis. + +On invite les citoyens paisibles à rentrer chez eux de bonne heure et à +ne pas renforcer l'émeute, en apparence, par leur présence curieuse. + +165. Le gouvernement indique aux populations un but et une idée de +ralliement qui puissent convenir au plus grand nombre et permettre à +chacun d'espérer. + +Il leur dévoile l'insurrection, ses projets véritables, ses progrès +menaçants, leurs conséquences, de manière à lui retirer le plus possible +de partisans; à satisfaire, à mettre à profit ce génie, cette fougue +d'initiative qui distingue les nations turbulentes dans la politique +comme du combat. + +Il conserve plutôt, ainsi, la bonne position du protecteur de la société +que celle de principal ou unique intéressé à la répression. + +166. Il faut éloigner, de suite, les autorités ou les citoyens dont +l'imprudence aurait fourni un juste sujet d'excitation à l'émeute; +quelquefois même on sévit contre eux. + +En temps de malaise ou de mécontentement, les plus grands ménagements +sont nécessaires; on évite ce qui peut surexciter. + + * * * * * + +167. Les dispositions de ce chapitre sont prises en vue d'une lutte +énergique à l'intérieur de la ville; mais le Pouvoir et le chef +militaire doivent toujours se réserver, pour un cas extrême, la +possibilité, suivant les circonstances, d'adopter, soit le plan de +défense dans le quartier militaire, soit une concentration en dehors de +la capitale. + +L'un ou l'autre de ces deux plans peut encore sauver, quoique pris +éventuellement et après qu'un aura échoué dans celui dont il vient +d'être question; car les mesures prescrites, en vue de ce dernier +système de défense, ne sont nullement incompatibles avec celles que les +autres partis exigent. + +168. Ce moment sera une épreuve pour les autorités diverses; il n'est +pas au-dessus des forces vitales des nations européennes; et il faut +bien que le grand problème des sociétés modernes puisse être résolu dans +sa plus désespérante difficulté. + +Le soldat obéit toujours; il aime qu'on lui commande avec confiance et +énergie des actes utiles au pays; le désordre lui est antipathique. + +Toute armée fera son devoir; on n'hésitera pas sur le chef à lui donner +et sur les mesures à prendre: chefs et mesures, également désignés +d'avance par l'anarchie, dans ses efforts pour les rendre impossibles. + +Les officiers savent jusqu'où s'élève l'importance de leur mission en +de semblables circonstances; ils savent le sort qui les attendrait. + +Les grades, les honneurs qu'ils ont obtenus sont le prix d'un dévouement +absolu aux intérêts de la société; en les acceptant, ils ont contracté +de sérieux et glorieux engagements. + +Pendant une longue carrière, dont la presque totalité se passe souvent +dans la tranquillité et les honneurs, il peut y avoir, pour chacun, +quelques jours, quelques moments difficiles, où l'occasion glorieuse se +présentera enfin de remplir cet engagement sacré pour tout homme de +coeur. + +Le sang de l'officier ne peut être plus utilement versé qu'en préservant +le pays de longs et irréparables malheurs; qu'en sauvant, par quelques +moments d'énergie, les intérêts les plus chers des familles; l'honneur +est son élément. + +Si les services rendus dans toutes les guerres contre l'étranger, la +plupart également stériles et ruineuses, ont toujours été si justement +honorés, de quelle considération les gouvernements et les peuples, +aujourd'hui menacés dans leur existence, ne doivent-ils pas récompenser +les défenseurs de la société en décadence. + +169. D'un autre côté, aucun pouvoir, ou fonctionnaire ne s'arrête, dans +de pareilles circonstances, devant les fautes ou le découragement des +autres: chacun a sa responsabilité dont le succès et le noble but à +atteindre fixent seuls les limites. + +Si les gouvernements chancèlent, c'est, quelquefois, quand, par un fatal +mal entendu, on paraît disposé à se préoccuper de l'apparence trompeuse +d'un défaut de lumières, de dévouement et de résolution, pouvant ou +sachant toujours se rendre utiles. + +En 1652, pendant une année d'angoisses et de folles rebellions, Turenne +raffermit plusieurs fois le trône, soit par les résolutions prudentes et +fermes qu'il inspira ou les projets désastreux qu'il put écarter; soit +par un dévouement militaire de tous les instants, qui ne laissa échapper +aucunes occasions, si peu importantes, si fréquentes qu'elles fussent, +de prendre un avantage ou d'éviter un insuccès. + +Grâce à cette héroïque persévérance, payant aussi bien chaque jour, et +de sa personne et de son génie, le fils d'Anne d'Autriche put devenir +Louis XIV. + +Turenne replaça ainsi, sur la tête du jeune roi, cette couronne qu'il +eut le bonheur de voir si belle, et qui, par un éclat inouï restera, +pour la gloire de la France, pour l'admiration de la postérité, le +symbole de la plus puissante nationalité. + +Les pleurs que le peuple versa à la mort de ce grand homme, le mot de +Montecuculli, le respect de l'histoire, et d'âge en âge, l'estime, la +reconnaissance des hommes d'état, sont la juste récompense d'une +persévérance de dévouement, d'une probité politique, et d'une capacité +également providentiels. + +Que cette grande renommée inspire les soldats appelés à rendre de tels +services aux sociétés menacées! + + _Justum et tenacem propositi virum + Non civium ardor prava jubentium, + Mente quatit solidâ._ + + (HORACE, Ode 3, liv. 3.) + + + + + + +§ IV. + +APPLICATIONS. + + +Appliquons ces considérations générales à quatre cas particuliers. + +170. La ville a 10,000 âmes de population; elle est entourée d'une +enceinte. + +Une place centrale et l'hôtel-de-ville séparent les deux parties égales +de la cité, aux extrémités desquelles sont des casernes. + +Un piquet de plusieurs compagnies de ligne et de garde nationale, +renouvelé plusieurs fois dans les 24 heures, lance incessamment, de +l'hôtel-de-ville, des patrouilles au-devant de celles envoyées par l'une +et par l'autre caserne. + +Les faubourgs veillent chez eux et fournissent les gardes des portes; +ils interceptent aux émeutiers toute communication. + + * * * * * + +171. Supposons une ville de 50,000 âmes de population, de 3 bataillons +de ligne de garnison; la garde nationale compte trois bataillons; il +existe un mur d'octroi avec barrières: la troupe et la milice citoyenne, +quoique résolues, manquent de consistance, et le pays s'attend aux plus +graves événements. + +Les autorités réunies en permanence à la mairie ont, sous leur main, +toute la garde nationale dans l'hôtel-de-ville et, en face, à l'autre +extrémité d'une grande place, toute la garnison dans une caserne. + +Pendant deux heures consécutives, deux patrouilles mixtes, composées +chacune de 50 à 100 hommes de ligne et d'autant de gardes nationaux, +opèrent simultanément de manière à dégager un quartier. + +Ces doubles patrouilles mixtes sont relevées, à leur rentrée, par des +patrouilles semblables pour opérer, selon les circonstances, ailleurs ou +dans le même quartier. + +Les gardes nationaux des faubourgs gardent les barrières et interceptent +la communication aux émeutiers. + +Les positions, qu'il devient utile d'occuper accidentellement, le sont, +pendant tout le temps nécessaire, par des postes mixtes relevés de deux +heures en deux heures. + + * * * * * + +172. Supposons une ville fortifiée, avec château, de 80,000 âmes, de 250 +hectares de surface: elle a 7 bataillons et un escadron de garde +nationale, 4 bataillons de ligne, un régiment de cavalerie et une +section d'artillerie attelée; total: 3,000 hommes de garnison. Cette +ville représente à peu près, par son étendue, l'un des arrondissements +pris pour unité de résistance militaire dans une capitale. La mairie, à +l'extrémité opposée de la citadelle, n'est pas centrale. + +La section d'artillerie, la compagnie hors rang, les malingres, les +cuisiniers et une compagnie du centre du régiment caserné au château +garderont ce réduit. + +Un bataillon de ligne, le bataillon de garde nationale du quartier et +l'escadron de garde nationale formeront réserve générale, dans un +établissement central, le plus rapproché de l'hôtel-de-ville. + +Plusieurs détachements composés d'un demi-bataillon de ligne et du +bataillon de garde nationale du quartier, s'établiront, chacun, dans un +bâtiment convenable, de manière à former, autour du quartier général, +une circonférence de 5 à 6 centres d'action espacés entre eux de 300 à +400m et d'autant du quartier général. La mairie sera un de ces centres +d'action. + +Le régiment de cavalerie, les chevaux sellés, restera dans sa caserne: +il enverra des patrouilles, dans les quartiers environnants les plus +ouverts, et jusqu'aux centres voisins; des piquets extérieurs +d'observation surveilleront les populations urbaines remuantes. + +Un demi-bataillon de ligne et un demi-bataillon de garde nationale +occuperont une position intermédiaire de nature à assurer la +communication avec le château. + +Chaque centre d'action fait garder les portes ou le débarcadère du +chemin de fer, à sa proximité, par des détachements convenables. + + * * * * * + +173. Supposons une grande capitale d'un million d'âmes et de 3,300 +hectares de superficie: elle a une garde urbaine, 42 bataillons de garde +nationale et 14 pelotons à cheval; 80 bataillons, 32 escadrons, 7 +batteries, 8 compagnies du génie peuvent y être réunis facilement. + +Il y aura 4 divisions militaires, dont une au quartier général; 18 +subdivisions militaires, dont 14 _intrà muros_, correspondantes aux 14 +mairies. + +Sauf l'artillerie, en majeure partie réunie au quartier militaire, +celui-ci aura à peu près le double de troupes des autres divisions. + +Sur les 80 positions tertiaires à occuper autour des quartiers généraux +divisionnaires, 50 au plus, seraient simultanément nécessaires, l'émeute +ne s'étendant jamais partout également: parmi ces dernières, les deux +tiers, mairies ou casernes, seront déjà suffisamment gardés par les +rassemblements obligés des gardes nationaux ou par les petits dépôts des +corps: tout au plus peuvent-elles compter pour moitié, quant aux +garnisons nécessaires. + +Il n'y aurait donc réellement que quarante détachements à fournir +simultanément, par un peu plus du quart des forces subdivisionnaires. + +Les troupes seraient rendues sur leur position de combat: savoir, celles +des subdivisions _intrà muros_, deux heures après le départ des ordres; +celles des subdivisions _extrà muros_ et des réserves divisionnaires +trois heures après ce départ des ordres; la majeure partie de la +réserve générale trois à six heures en suite des ordres donnés. + +6 à 18 heures après l'expédition dus ordres, il pourrait arriver, par +les voies de fer, de terre ou d'eau, des garnisons voisines, un renfort +d'un septième de troupes, surtout en cavalerie. + +24 à 36 heures après l'expédition des ordres, il arriverait peut-être +des divisions voisines, par la voie de fer ou en poste, principalement +en infanterie et en artillerie ou en sapeurs, un renfort aussi +important. + +Ces secours non indispensables rendraient le succès encore plus assuré. + +174. Beaucoup de cas peuvent être ramenés aux quatre suppositions qui +viennent d'être faites: et le système général de défense, précédemment +exposé, se plie également à chacun d'eux. + + + + +CHAPITRE V. + +Dispositions de détail. + + + + +§ Ier. + +ÉTABLISSEMENT SUR LES POSITIONS DE COMBAT. + + +175. Ce chapitre est le développement indispensable de celui qui +précède: on y expose les détails pratiques d'exécution. + +À l'aide de quelques répétitions nécessaires, puisqu'elles ne portent +que sur les principes les plus incontestables, les plus importants, on a +pu présenter l'ensemble de toutes les mesures pratiques de répression, +indépendamment du plan général de défense précédemment exposé et comme +une autre solution moins générale, moins théorique, moins absolue du +problème qui nous occupe. + +Mais, cette fois encore, ne l'oublions pas, la principale condition du +problème sera de rendre toute lutte impossible à la révolte, afin du +mieux éviter l'effusion du sang et les autres calamités qui en résultent +pour tous. + + * * * * * + +176. Contre une émeute sérieuse, qui veut faire une révolution, il faut +occuper plus d'un point; les rebelles libres, ou soutenus de tous les +indifférents et peureux, y bloqueraient la garnison. + +Si, au contraire, on occupe toute la ville uniformément, on n'est fort +nulle part; les troupes disséminées agissent sans ensemble, leurs +communications sont interceptées; chaque corps bloqué est livré à ses +propres forces et impressions; la situation est moins bonne. + +Il faut choisir un _quartier militaire_ renfermant le centre du +Gouvernement, les ministères, la poste, les télégraphes, les chambres, +les messageries, la manutention, l'arsenal et les principales +administrations: de cette position, on doit pouvoir dominer le reste de +la cité, séparer les unes des autres les différentes parties de ville en +insurrection, communiquer directement avec l'extérieur, isoler les +quartiers extérieurs abandonnés ou révoltés. + +177. Le rassemblement des gardes nationaux se fera aux mairies: les +premiers réunis, ou un peloton d'élite, envoyé par la troupe dès qu'elle +sera arrivée, parcourra tambour battant les rues deux fois de suite: une +première fois pour appeler aux armes, une seconde pour rallier. + +Aussitôt, un signe général, jusque-là inconnu, sera délivré ou assigné à +chaque garde national: le peloton de la ligne retournera à son +bataillon. + +178. Chaque corps, avant départir, laissera dans sa caserne, sous les +ordres d'un officier, 25 à 30 hommes renforcés par autant de gardes +nationaux du quartier, pour défendre l'édifice, empêcher le pillage des +armes: celles-ci seront démontées et incomplètes. + +On occupera un bâtiment en face de la porte de la caserne, surtout si +celle-ci n'a pas de cour. + +170. Les bataillons, formés sur deux rangs, seront divisés en pelotons +de 40 à 50 hommes, sous les ordres de deux officiers, de manière à ce +que les soldats restent, autant que possible, avec leurs chefs +habituels: ordinairement il y aura 10 pelotons, dont 4 d'élite par +bataillon. + +180. Dès que les troupes arriveront dans un quartier en pleine révolte, +on y prendra position. + +Elles seront précédées et suivies, à 50 pas, de deux files de 7 à 8 +tirailleurs sur un rang, sous les ordres d'un officier. + +Les divisions, en colonne par section, prendront entre elles 50 pas de +distance, tambours et clairons dans les intervalles. + +181. Lorsqu'une compagnie marchera isolément, la première section en +tirailleurs à droite et à gauche, pour faire fermer les fenêtres et +tirer à tout ce qui s'y montre armé, éclairera la 2e suivant à 60 pas en +arrière. + + * * * * * + +182. Parvenu au premier embranchement de rue voisin de la position, le +bataillon sera arrêté à l'abri du feu des insurgés; chaque division +surveillant provisoirement le carrefour près duquel elle se trouve et +assurant les derrières de la précédente. + +Le premier peloton de fusiliers occupera les maisons d'angle du premier +carrefour. + +L'embranchement suivant à 50 ou 80 pas de distance, plus ou moins, de +manière à ne laisser aucune partie de rue non observée, recevra le 2e +peloton, protégé s'il est nécessaire, pendant sa marche, par le feu du +1er. + +On placera de la même manière le 3e et, s'il y a lieu, le 4e peloton de +fusiliers. + +183. L'état-major et les 4 pelotons d'élite de réserve occuperont, au +centre des pelotons déjà placés, un ou deux bâtiments contigus ou +vis-à-vis l'un de l'autre, spacieux, susceptibles d'une bonne défense et +à débouchés faciles. + +184. Les compagnies du centre, non encore employées, prendront position +aux carrefours de droite et de gauche, dans les rues littorales, +vis-à-vis de cette position centrale. + +185. Chaque poste particulier aura, au plus, deux factionnaires dans la +rue: une des fenêtres, par maison occupée, sera constamment ouverte la +nuit, sans lumière dans la chambre, et garnie de deux factionnaires. + +De jour, les hommes se montreront aux fenêtres. + +La grande porte du bâtiment occupé par la réserve sera ouverte, afin que +les forces de celle-ci soient vues et qu'elles puissent déboucher +immédiatement. + +Les boutiques des maisons occupées resteront fermées. + + * * * * * + +186. Chaque détachement s'établira d'abord militairement. + +1° Des feux de flancs plongeants, et des feux de revers renforceront +l'enceinte occupée, au point de la rendre inexpugnable, même par des +forces considérables, et de manière à ce que la majeure partie du +détachement puisse agir au dehors, selon les circonstances. + +2° Des positions extérieures seront prises pour laisser, entre elles et +le poste principal de chaque détachement, les défilés d'où celui-ci +pourrait être plus facilement bloqué. + +3° Les maisons, qui battent ou commandent la communication du poste +principal avec les avancées, seront occupées ainsi que celles qui +domineraient la porte. + +4° Celui de ces détachements, qui sera au milieu d'un quartier populeux +et resserré, établira le gros de ses forces aussi à proximité que +possible d'un arrondissement ouvert et tranquille, se bornant à +soutenir, par des échelons plus ou moins forts, une avancée au centre +même de l'insurrection. + +187. Un peloton de la réserve du bataillon, allant se faire reconnaître +aux différents postes occupés, ou lier communication avec les bataillons +voisins, sera constamment dehors; il arrêtera, désarmera les insurgés et +ralliera les gardes nationaux en retard. + +La patrouille faite sera recommencée immédiatement par le même peloton +qui, après la seconde, tournée, devra être remplacé par un autre. Tous +les soldats au repos conserveront la giberne et le sabre. + +188. De cette manière, et tant qu'il n'y aura pas de lutte sérieuse, +chaque homme pourra se reposer trois et quatre heures de suite; moins du +quart du bataillon veillera sous les armes. + +La troupe, abritée et bien nourrie, résistera facilement à une émeute de +plusieurs jours; elle occupera, à portée des chefs, les positions +dominantes, sous la protection de la réserve; le bataillon entier pourra +être réuni facilement pour un mouvement quelconque. + +189. Les 5 et 6 juin 1832, un bataillon occupa, conformément à ces +principes, la grande poste et le quartier environnant. + +Les rebelles avaient intérêt à bloquer cet établissement, afin de +tromper la province par l'absence des courriers ou l'envoi de fausses +nouvelles; il leur suffisait, pour parvenir à ce but, de faire des +barricades tout autour, sans même qu'il fût nécessaire de les défendre. + +De ce centre d'action, d'incessantes patrouilles rayonnèrent au delà des +petits postes extérieurs, jusqu'au Carrousel, les Halles, la Banque, les +Petits-Pères; elles rallièrent les gardes nationaux et empêchèrent +l'insurrection de s'établir dans ce quartier; elles assurèrent +l'approvisionnement régulier du bataillon en vivres pris chez les +fournisseurs voisins et en munitions: la soupe fut régulièrement faite +dans l'hôtel même de la poste. + +190. Un bataillon, posté connue il a été dit plus haut, tiendra un +espace circulaire de 2 à 300m de diamètre, dans les lieux importants +duquel aucun homme armé ne pourra se montrer sans être fusillé de +plusieurs points. + +Un second bataillon, dont la réserve sera à 5, ou 600m de celle du +précédent, maintiendra un autre quartier hostile; il sera impossible aux +insurgés de faire un établissement sérieux, et même de se grouper, entre +eus deux centres d'action constamment liés par des patrouilles. + +191. Le 11 et le 12 mai 1839, deux bataillons occupèrent ainsi les +quartiers Saint-Méry, du marché des Innocents, du Châtelet et du +Quai-aux-Fleurs, de manière à y rendre impossible tout désordre, +nonobstant le nombre et la nature des masses de curieux ou autres +individus venus de tous les points de Paris. + +Un bataillon eut sa réserve dans l'église Saint-Méry, l'autre sur la +place du Châtelet, à la chambre des notaires. + +192. La partie de la ville à occuper sera maintenue par des bataillons +ainsi postés, dans les quartiers les plus difficiles et les plus +rétrécis, mais à portée des grandes communications et des lieux ouverts. + + +Ces bataillons feront réseau en avant de l'espace militaire qui renferme +le centre du Gouvernement, les Chambres, les ministères, les principales +administrations, la manutention des vivres, les télégraphes. + +Liés entre eux et avec l'état-major général, ils agiront sur un rayon +proportionné à leur force, et offriront aux gardes nationaux ou aux +autorités, dans ces espèces de citadelles, des centres d'action et de +réunion. On triomphera bientôt, ainsi, d'une insurrection débordée de +toutes parts. + + * * * * * + +193. Les îles qui commandent les divers ponts, les débouchés des places, +les étranglements et passages, rampes, escaliers, en travers des +vieilles enceintes ou escarpements, seront gardés et défendus comme +postes détachés, de manière à ce qu'on puisse couper les communications +aux insurgés et conserver celles-ci pour la troupe. + +D'autres bataillons, espacés comme il vient d'être dit, rattacheront les +faubourgs et quartiers à maintenir, les citadelles ou postes extérieurs +à conserver. + +194. Les troupes de ligne seront à peu près réparties de la manière +suivante: + +1° 6/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes pour former le réseau; + +2° 2/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes à l'extérieur; + +3° 2/10 de toutes les armes comme réserve générale au centre du quartier +militaire. + +195. La garde nationale s'établira dans les mairies et places +environnantes; elle pourra garder des carrefours voisins de ceux occupés +par la ligne, détacher des compagnies auprès des réserves des +bataillons, et des bataillons entiers auprès de la réserve générale. + +196. On interceptera, à l'aide des 2/10 de l'infanterie et des 4/10 des +autres armes, les communications de l'insurrection avec le dehors: + +1° En occupant ou bouchant les différentes portes, si la ville a une +enceinte; + +2° En plaçant des bataillons ou demi-bataillons dans trois ou quatre +positions extérieures commandant les principaux obstacles ou issues, +chemins, ponts, rivières, canaux, et communiquant directement avec le +quartier militaire; + +3° Des piquets de cavalerie battent les environs, interceptent les +nouvelles, dispersent les rassemblements, gardent les défilés extérieurs +et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville. + +197. Les gardes de la manutention, des télégraphes, de l'arsenal, de la +banque, des postes et même des messageries ou autres administrations +rentreront, sur l'avis des agents de police, dans ces établissements; +elles s'y barricaderont et s'y défendront; la porte du corps-de-garde +sera fermée s'il est extérieur. + +Si, nonobstant les concours de la garde nationale, la conservation de +ces postes exigeait un trop grand déploiement de forces, il faudrait, +autant que possible, avant de les évacuer, transporter dans le quartier +militaire, ou, au moins détruire, tout ce qui pourrait favoriser la +révolte: bateaux, voitures, poudres, moyens de transport et de +correspondance. + +Les gardes qui, par leur faiblesse, ne pourraient résister, se +replieraient, à l'avertissement des agents de sûreté, sur d'autres +postes indiqués. + +198. Suivant la force de la garnison et les dispositions de la milice +citoyenne, l'on occupera, sur quelques points, les dépôts de grains et +de farines, les maisons de boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les +imprimeries, les caisses publiques et particulières, les églises ou +clochers d'où l'on pourrait sonner le tocsin ou faire des signaux, ainsi +que les bâtiments qui protégent le débouché sur les places et en dehors +des casernes. + +Mais on évitera toujours de disséminer la troupe, de l'engager +légèrement sans les appuis et moyens nécessaires, sur des points trop +éloignés communiquant difficilement entre eux ou avec la réserve. + +199. On fera provision, dans le réduit de chaque bataillon et dans les +mairies, de vivres, munitions, cordes, haches, leviers, échelles, petits +pétards de 5 à 6 livres de poudre, mantelets, pompes à incendie, +chariots légers à un cheval, béliers en bois, serpes, scies, pelles, +pioches, gros marteaux et tenailles de trois pieds de long. + +200. Dans les principaux centres de résistance, existent des tonneaux à +lancer, soit des grenades jusqu'à 200m de distance; soit des carcasses +enflammées ou de mitraille. + +Ces tonneaux portatifs sont traînés et établis sur de petits traîneaux +roulants: deux hommes suffisent pour les servir, soit contre une +barricade, soit contre un rassemblement à disperser. + +201. Les mantelets avec canonnières auront deux ou trois petites roues, +deux manches et des montants de 4 à 5 pieds de haut, 3 à 4 de large: +ils seront surmontés d'une pareille construction en planches légères, à +l'épreuve de la balle. + +Plusieurs soldats, marchant de front, en poussent chacun un devant eux; +ils le renversent contre la barricade et escaladent celle-ci. + +202. Chaque bataillon fera cuire du pain chez les boulangers voisins; on +fera la soupe dans plusieurs des locaux occupés. + +Des escortes régulières iront chercher les vivres, soit à la +manutention, soit au quartier, si ceux-ci sont peu éloignés. + +Dans le dernier cas, chaque compagnie, avec armes et bagages, pourra, à +son tour, aller prendre ses repas à la caserne: elle servira de +patrouille à l'aller et au retour. + +On profitera des patrouilles, dirigées vers les dépôts les plus voisins, +pour augmenter l'approvisionnement en cartouches. + +203. Toutes ces dispositions prises, et autant que possible de manière à +ce que les commandements militaires, le casernement des troupes, qui en +dépendent, aient les mêmes circonscriptions que les mairies et que les +légions de garde nationale, ainsi que nous l'avons expliqué dans le +chapitre 3, les opérations ultérieures auront lieu conformément aux +principes suivants. + + + + +§ II. + +OPÉRATIONS ULTÉRIEURES. + + +204. De deux on trois centres de bataillon, on marche au foyer même de +l'insurrection, s'il est extérieur, avec des troupes de la réserve; on +le cerne, on s'emparant au fur et à mesure des bâtiments convenables, +surtout des édifices publics; on y rallie la garde nationale des +environs. + +On avance toujours ainsi, en resserrant et isolant les rebelles de +l'intérieur et de l'extérieur, mais de manière à pouvoir se rapprocher +du gros de la garnison, en cas d'échec. + +205. Si, au centre même de l'insurrection, est un bâtiment ou groupe de +bâtiments important, facile à défendre, et bien approvisionné, il faut y +jeter quelques compagnies, même un bataillon bien commandé. + +Ce détachement facilitera les attaques, en tournant une partie des +barricades et positions ennemies; il contiendra le quartier et en +ralliera les gardes nationales; on communiquera, avec ce centre +d'action, par quelques positions intermédiaires, par des patrouilles, +ou, au moins, par des signaux. + + * * * * * + +206. Si une grande rue, promenade ou place, est au milieu des parties +insurgées, on fera tous ses efforts pour y arriver par plusieurs +directions. + +On occupera fortement tous les bâtiments qui les flanquent, et ceux aux +angles des rues aboutissantes; on délogera les rebelles de toutes les +maisons qui y ont vue, afin que l'artillerie soit libre d'agir. + +Plusieurs attaques tentées de cette place d'armes et de ces rues +aboutissantes, dont deux fausses sur les ailes et les flancs de +l'ennemi, une ou deux véritables sur le centre, doivent, si elles ont +été bien préparées, forcer les positions des insurgés. + +207. S'il y a difficulté de pénétrer dans les lieux rétrécis qu'occupent +les rebelles, on les attire par une retraite simulée sur un terrain +ouvert, battu de feux croisés d'artillerie et d'infanterie; on les +cerne, on les attaque. + +208. Partout où l'on s'étend, il faut s'emparer des défiles qui divisent +l'insurrection ou qui l'isolent de l'extérieur et des autres quartiers. + +Si on ne peut garder ces passages, et s'ils sont inutiles à l'attaque, +on les coupe, on les barricade. + +Il faut aussi s'assurer des défilés ou positions qui commandent les +communications des différentes colonnes entre elles, ou avec les points +occupés en arrière. + + * * * * * + +209. On marche, dans toutes ces opérations, par divisions à grandes +distances, comme nous l'avons déjà expliqué, un peu de cavalerie +soutenant l'infanterie, les flancs éclairés. + +Une réserve intermédiaire est laissée entre le réduit ou point de +départ. + +Sur les flancs, des petits corps de garde bien établis empêchent qu'on +ne soit tourné. + +Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle, canal, rivière, muraille, +on n'aura qu'un flanc à couvrir. + +210. Vu la difficulté du feu oblique à droite, surtout par une fenêtre +élevée et sans se découvrir, une colonne suivant une rue non tortueuse, +n'a guère à craindre que les feux à droite: elle évitera le plus souvent +la fusillade des maisons en longeant le pied des bâtiments du côté droit +de la rue. + +Pour le même motif elle peut, en faisant occuper, par les derrières, les +maisons du rang gauche de la rue, ordinairement peu garnies, assurer sa +marche. + +Ces principes résultent des observations faites, en juin 1848, par le +génie militaire, à l'attaque au delà du canal Saint-Martin. + + * * * * * + +211. On s'étend le plus possible aux environs des rues par lesquelles ou +près desquelles on a pénétré; ou occupe de distance en distance, +principalement aux carrefours, deux bâtiments solides, élevés et +vis-à-vis l'un de l'autre. + +À mesure qu'on avance, il faut laisser à chaque attaque, de cent pas en +cent pas, dans des jardins, sur les places, en arrière des clôtures ou +barricades, des petites réserves de cavalerie, autant que possible +abritées contre le feu des positions non forcées, et ayant des +communications libres. + +En dehors ou dans les parties enlevées, les lieux et bâtiments, d'où +l'on peut plonger à revers sur les défenseurs des enclos ou sur les +positions non encore prises, sont occupées. + +212. On attaque chaque poste, sur plusieurs têtes de colonnes, par +différente rues, de côté, de front, en queue; la cavalerie est +échelonnée sur les flancs pour protéger ou pour prévenir les +contre-attaques en tête, en queue, de côté. + +Les positions enlevées et utiles sont fortifiées; les autres démolies, +si elles peuvent favoriser les rebelles; on occupe les clochers, maisons +et points extérieurs dominants. + +Les postes que l'on ne peut forcer sont bloqués, en garnissant les +bâtiments extérieurs qui les commandent. + +213. Ce genre d'attaque suppose qu'il y ait peu d'obstacles matériels à +franchir; ou que l'on veuille finir vite, coûte que coûte, soit pour +disperser une insurrection naissante qui peut grossir; soit pour joindre +un corps bloqué et sur le point de faiblir. + +Il est en effet des circonstances où, vu la fatigue et +l'affaiblissement des insurgés, la faiblesse de leurs positions, la +nécessité de hâter la conclusion ou, au moins de nettoyer un quartier, +et de parvenir, soit à une troupe bloquée qui n'a plus ni vivres, ni +munitions, soit à une position importante, où l'émeute, avec le temps, +pourrait solidement s'établir, il faut lancer une colonne d'attaque, à +travers le dédale des rues, et enlever plusieurs positions successives +de vive force. + + + + +§ III. + +DÉFENSE PLUS RÉGULIÈRE. + + +214. Ces cas exceptés, il vaut mieux avancer pied à pied, ne faire un +pas qu'autant que l'on s'est bien établi en arrière; gagner le long des +murailles et maisons pour se soustraire à l'effet des feux; au besoin +cheminer par l'intérieur des bâtiments, et même par les toits. + +Rassurée par le nombre surabondant des regrettables moyens de défense +qui vont être extraits de l'_Officier d'infanterie en campagne_, la +répression n'oubliera pas un seul instant quels sont les hommes égarés à +combattre; elle règlera, avec le calme et toute la modération possible, +l'énergie de son action sur l'impérieuse nécessité ou sur le plus ou +moins de violence de la révolte; choisissant toujours, de préférence, +les voies les moins calamiteuses, elle n'adoptera les mesures extrêmes +que dans les cas les plus désespérés. + +215. Ne pas marcher à une enceinte ultérieure que tous les postes +voisins de droite et de gauche, en avant, à hauteur, et en arrière de la +précédente, ne soient enlevés, occupés; les passages en travers élargis; +on ouvre des communications latérales; les coupures dominées sont +enlevées ou masquées à l'aide de troupes et de contre-barricades; les +masses d'ennemis éloignées à coups du fusil. + +On établit de larges communications en arrière, et entre les attaques, à +mesure que l'on avance on s'assure des voies transversales, pour que les +colonnes constamment liées puissent s'entre-secourir dans les grandes +rues. + +La cavalerie ne doit dépasser l'infanterie, et poursuivre les ennemis en +retraite, qu'autant que cette infanterie s'est emparée de toutes les +maisons dominantes ou occupées par l'émeute. + +216. Chaque attaque, précédée à 50 pas de deux rangs de 5 à 6 +tirailleurs, marchera par petites colonnes du front d'une section ou +d'une demi-section, de la force d'une à deux compagnies espacées de 50 à +100 mètres, les tambours dans les intervalles. + +Cette formation a plusieurs avantages; + +La troupe n'est pas entassée inutilement; ses diverses fractions peuvent +agir, selon les circonstances, sous la direction d'officiers vigoureux. + +On augmente ainsi les réserves, qui ne sont pas toutes sous le feu de +l'ennemi; ces petites colonnes se protègent les unes les autres, +empêchant que, des croisées ou des rues en arrière, on ne puisse prendre +à dos les subdivisions les plus avancées. + +Les dernières colonnes soutiennent les premières, prennent à droite ou à +gauche pour tourner les obstacles qui arrêtent la tête. + +Cette tactique fut employée par le général de division Roguet, d'après +les ordres de Napoléon, pour enlever le village de Ligny, le 16 juin +1815, avec 2 bataillons de vieille garde, marchant par division à 100 +mètres de distance. + +Elle convient d'autant plus, quand la solidité déjà éprouvée d'une +troupe permet de multiplier ainsi les commandements particuliers, et les +détachements si important, si délicats en pareilles circonstances. + +217. On borde, aussi près et aussi à couvert que possible, un obstacle +intérieur défendu; on occupe surtout les maisons extérieures qui le +dominent; on le fait évacuer à coups de fusil, avant d'essayer de le +franchir; et toujours on passe sur plusieurs points à la fois. + +On s'établit solidement au delà; on y ouvre des brèches larges et +nombreuses, sous le commandement des positions occupées. + +Si l'obstacle n'est pas défendu, il faut le franchir et s'établir +lestement de l'autre côté. + + * * * * * + +218. Se pas s'aventurer en trop grand nombre dans une place ou enceinte +battue de feux; établir des tirailleurs dans les premières maisons ou +lieux élevés voisins; occuper les deux bâtiments d'angle de la place. + +S'étendre successivement pour protéger le débouché de la colonne, sous +leur appui, soit par l'intérieur des maisons; soit extérieurement, en +faisant contre-battre les tirailleurs opposés. + +La tête de la colonne s'établit dans les bâtiments qui enfilent, barrent +ou commandent les défilés voisins. + +219. Il sera possible quelquefois d'exciter la présomption d'ennemis peu +habiles, de les engager par une fuite simulée, mais lente, à déboucher +en force de la place: on fera volte-face, auprès d'obstacles à l'abri +desquels des réserves masquées déboucheront. + +L'infanterie chargera dans le milieu, la cavalerie coupera la retraite +sur les flancs; n'ayant plus à craindre le feu des maisons, on y entrera +pêle mêle avec l'ennemi, avant qu'il puisse s'y mettre en état de +défense. + + * * * * * + +220. Les barricades et maisons attenantes sont les clefs de toutes les +positions: + +Leur attaque sera d'autant plus lente et meurtrière qu'on négligera +davantage les moyens tournants. + +Il faut éviter de trop disséminer, sous le feu de ces positions, des +troupes fatiguées. + +221. Si la coupure est mal établie ou mal défendue, un seul peloton +précédé de la 1re section de tirailleurs, l'enlèvera sans aucune +opération préliminaire. + +222. Deux divisions suffisent pour prendre la plus forte barricade; +l'attaque est conduite pied à pied sur les flancs de la position, de +manière à assurer le succès sans effusion inutile de sang. + +Elles arriveront par une rue latérale et s'arrêteront, en arrière du +retour de rue le plus voisin, à l'abri des feux de la coupure. + +Une compagnie prendra position dans les maisons du 1er carrefour; elle +dirigera son feu, des étages élevés, contre la barricade et les +bâtiments qui la protègent; au besoin, une section, sous l'appui de ce +feu, occupera un bâtiment plus rapproché, d'où elle remplira mieux ce +but. + +Deux autres compagnies ou sections s'établiront de même, aux deux +carrefours voisins, dans les rues latérales de droite et de gauche pour +menacer par des feux, ou par une attaque, soit le long des maisons, soit +dans la rue, les flancs ou les derrières du la coupure. + +Il suffira, dès-lors, de marcher à celle-ci, avec quelques hommes, pour +l'enlever. + +223. Si l'on ne peut tourner ainsi la traverse, les deux sections d'une +même compagnie, munies de pétards, de mantelets, de leviers ou de +haches, s'en rapprocheront alternativement de 50 à 100 mètres; chaque +section, sous la protection de celle restée en position dans un étage +supérieur en arrière, avancera pour occuper chaque fois un bâtiment +plus rapproché. + +Après un ou deux mouvements pareils, on plongera de près sur la +barricade et sur les fenêtres qui la flanquent: l'attaque sera facile; +deux pelotons suffiront pour cette opération. + +Les colonnes latérales détachent quelques hommes résolus vers celle du +centre, et celle-ci vers les autres, par les jardins ou maisons, pour +prendre ou plonger à dos les barricades. + +224. Huit à dix coups de canon suffisent pour renverser une barricade. + +Souvent on tire, contre une pareille position, 400 à 800 coups de fusil. + +1/20 des insurgés qui la défendent sont frappés; ils ont 4 à 8 morts; 15 +à 30 blessés. + +225. Si l'on préférait atteindre le but moins vite, sans grande effusion +de sang, on arriverait par l'intérieur des cours ou des maisons, en +escaladant les murs de clôture, en perçant ceux de refend au-dessus et +derrière la position à enlever: on occuperait les toits. + +226. On ne doit pas dépasser une barricade avant de s'être rendu maître +des maisons attenantes; il faut exécuter avec prudence le passage du +défilé en avant, et faire élargir aussitôt le chemin pour la cavalerie +qui ne viendra qu'ensuite. + +227. Alors cette arme, soit contre les retours offensifs mal appuyés, +soit contre les groupes qui tentent de se reformer, agit par petites +troupes dans les rues, sous la protection de l'infanterie logée aux +fenêtres: Elle se replie au besoin en arrière de ces maisons occupées; +elle charge, en tête et en flanc, les ennemis déjà repoussés par le feu +des bâtiments garnis de fusiliers: mais elle doit éviter de gêner +l'action de ces derniers comme le fit, le 13 mai 1839, un escadron de +cavalerie qui obstrua longtemps la rue Saint-Merry dont les fenêtres +étaient garnies de fantassins. + + * * * * * + +228. Les longues rues seront déblayées à coups de canon, en +s'établissant toujours un peu en arrière de leurs coudes, si tout autre +moyen est insuffisant; les maisons qui flanquent les barricades seront +battues en brèche ou incendiées avec des obus, ce qui ne les fera +peut-être pas évacuer. + +229. On attaque ces maisons à dos, en se glissant derrière, et les +enveloppant si elles sont isolées. + +On occupera les bâtiments les plus voisins dans le cas contraire, afin +de l'emporter par un plus grand feu. + +Les meilleurs tireurs seront embusqués dans les greniers, sur les toits, +derrière les cheminées; ils tireront à tout homme armé qui se montrera, +et contraindront l'ennemi à laisser le champ libre. + +230. On pénètre, d'une maison dans une autre attenante, par tous les +étages à la fois, par la cave, le grenier, le toit ou la terrasse. + +À chacun de ces étages, on perce des créneaux dans le mur de refend, on +les garnit de fusiliers; sous la protection de ceux-ci, on fait ensuite +des trous plus gros pour le passage des hommes. + +231. Si l'on ne peut ainsi s'emparer d'une maison contiguë, et si +l'importance de la position, les circonstances les plus impérieuses, les +plus désespérées, l'exigent, on y met le feu, ou on brûle le bâtiment +qui est à côté. + +Dos soldats délogent les tireurs qui sont aux fenêtres ou sur les toits, +et ceux qui veulent éteindre un incendie, dernier et regrettable moyen +de salut. + +232. Chaque bâtiment principal enlevé sera gardé et fortifié sans perdre +de temps. + +On occupera, par autant d'escouades, une maison en face de chacune de +ses portes. + +Si la position est nuisible à la troupe, elle sera ouverte et démolie du +côté opposé. + +233. Le pétard, pour faire sauter les portes, est une boîte en tôle, ou +un sac goudronné, rempli de 4 à 5 livres de poudre; au marteau de la +porte il y a un oeil à mèche. + +L'homme qui a mis le feu, sous la protection de quelques tirailleurs, ou +en se glissant de nuit et le long des maisons, s'abrite dans une allée +voisine, du même côté, pendant l'explosion. + + * * * * * + +234. L'attaque du réduit, ordinairement la dernière et la plus sérieuse +des opérations successives contre une cité étrangère, a beaucoup moins +d'importance et présente peu de difficultés dans le cas qui doit plus +nous occuper. + +Car une insurrection cernée et resserrée dans son dernier réduit, à +l'intérieur d'une ville, se disperse bientôt, lors même que l'on +voudrait l'en empêcher, ce que l'on se garde bien de faire; alors +chaque insurgé s'échappe le plus souvent inconnu et insaisissable, à +travers les positions de la troupe dont le cercle, nonobstant toutes les +précautions prises, a toujours quelques solutions de continuité. + +Bienheureux la ville et le Gouvernement qui voient ainsi, après de +lugubres journées, l'ordre renaître et l'effusion du sang s'arrêter. + +En récapitulant toutes les cruelles nécessités de la répression, les +malheurs, les victimes, les ruines que cause immédiatement l'émeute, +alors même qu'elle est réprimée, on ne saurait trop flétrir les +coupables excès d'une anarchie fratricide, et désirer la prompte +guérison de cette monomanie furieuse du temps actuel. + +L'humanité lasse d'une civilisation si féconde en chefs-d'oeuvres divers, +en inventions puissantes et utiles, en hommes illustres, voudrait-t-elle +rétrograder vers des époques d'une barbarie telle, qu'à peine les +annales des temps les plus calamiteux en donnent l'idée. + +Quelle époque que celle où il faut s'occuper de pareilles théories: où +la défense sanglante du foyer domestique, lui-même, par les moyens les +plus désespérés, peut devenir le sujet d'étude journalier et trop +souvent applicable du citoyen, menacé dans le produit de ses labeurs, +dans sa sûreté, et dans ses affections les plus douces, les plus +sacrées. + +Félicitons-nous d'avoir pu échapper à de tels malheurs, et plaignons les +peuples qui auraient encore à traverser d'aussi dures épreuves; +plaignons-les surtout de n'avoir pas su les conjurer. + + + + +CHAPITRE VI. + +_Cas particuliers._ + + + + +§ Ier. + +DIVERS CAS D'ÉMEUTE. + + +235. Les principes précédemment exposés doivent subir d'importantes +modifications, selon le caractère de l'émeute à comprimer et les +circonstances au milieu desquelles celle-ci éclate. + +Ces circonstances dépendent de cinq éléments principaux: + +1° État moral et politique; + +2° Esprit des populations intérieures et extérieures; + +3° La force publique; + +4° Nature de la ville; + +5° Résidence du chef de l'État au moment de l'émeute. + + * * * * * + +236. L'état moral et la politique dominent tout: si les esprits sont +agités et mécontents; si l'opposition est dans toutes les têtes, la +patience nulle part; si les affaires souffrent; si les ambitions depuis +longtemps sont surexcitées et les esprits habitués aux changements; si +des puissances voisines, gênées dans leur politique ambitieuse, désirent +la chute du Gouvernement; si une classe importante est hostile à ce +Pouvoir, une seule étincelle déterminera l'explosion pour laquelle tout +est préparé. + +Peu d'hommes décidés à tout, et depuis longtemps unis dans les mêmes +desseins, seraient en effet une force redoutable, vis à vis d'une +société divisée ou sans énergie, sans confiance en elle-même, et qui, +n'ayant qu'indifférence, doute ou esprit d'opposition, ne présenterait +nulle part, au milieu d'une tourmente sérieuse, un point d'appui réel à +l'autorité depuis longtemps affaiblie. + +Le pouvoir le plus nécessaire au pays, le plus régulier, et en apparence +le plus fort, pourra s'affaisser tout à coup, au milieu de l'abandon +général. + +Heureux si, alors, une résolution vigoureuse, prise à propos, lui permet +d'attendre, à la tête de l'armée, que cette surexcitation, que ces +erreurs aient fait leur temps. + +237. Si le Gouvernement, disposant d'une troupe suffisante, a pour lui +l'opinion, tant dans la capitale qu'au dehors; si, rassuré contre une +révolution, il ne peut redouter qu'une simple émeute excitée par un +parti sans racines, il protégera l'ordre et les propriétés partout où +ils seront menacés. + +Il pourra, alors, disséminer ses forces et les laisser à la disposition +des agents civils que cette affaire regardera particulièrement. + +Mais il faut éviter que ces sortes de troubles se renouvellent et +laissent descendre l'agitation jusque dans les dernières profondeurs de +la société; éviter aussi que la troupe y soit employée d'une manière +indécise et compromettante, et que l'anarchie y fasse parade de ses +moyens: ce qui affaiblirait, à la longue, le moral du parti de l'ordre +et élèverait celui des factieux, pour des circonstances plus graves. + +L'anarchie aveuglée n'apprécie jamais bien ses forces et ses ressources +relatives: elle compte tous les mécontents, tous les curieux pour ses +adhérents: au premier coup de fusil ceux-ci se retirent: il ne reste +plus que quelques groupes compromis dont les chefs prennent leurs +sûretés, et alors une moitié se défie de l'autre: il ne faut croire ni à +toutes ses espérances, ni à la sécurité que le défaut de ses forces +réelles inspirerait. + +238. Si l'insurrection préparée, soit dans un faubourg, soit à la +campagne, est tout a fait étrangère et extérieure à la ville, où elle +veut agir dans une circonstance donnée, le mieux sera de lui barrer le +chemin, de l'isoler, soit en gardant les issues de l'enceinte; soit en +occupant le débouché des principaux faubourgs et une forte position +centrale intérieure, sur laquelle on convergera, en cas de trouble; soit +en prenant une position intermédiaire extérieure d'observation avec de +la cavalerie, sur la direction des populations agitées. + +À l'entrée ou à l'intérieur de la ville, et même dans les communes +environnantes suspectes, on arrête les meneurs, mais de manière à ne pas +déterminer une explosion. + +Dans ce cas, il faut se borner à repousser le désordre, éviter d'aller +le chercher dans son centre; de l'exciter, de lui fournir un prétexte; +d'appeler aux armes et de forcer, pour ainsi dire, à s'ameuter tous les +habitants des communes mécontentes, soit par des dispositions militaires +qui ne seraient pas indispensables, soit par des motifs de +mécontentement donnés aux approches des jours de fête, de marché ou de +réunion; on a soin de ne pas rallumer d'anciens dissentiments, par +l'emploi de gardes nationales étrangères à la localité. + +239. Éviter, surtout, d'attaquer ouvertement, de retenir dans une lutte +des insurgés arrivés de l'extérieur sans but bien déterminé; faciliter, +sous main, leurs projets pour une autre direction, sauf à pourvoir: ou +aura plus facilement raison de cette insurrection bientôt réduite, au +dehors, au dixième, par la dispersion. Dans tous les cas, elle sera +moins redoutable que dans une capitale, où existent tant d'éléments +inflammables. + + * * * * * + +240. Si l'insurrection est dans le quartier militaire qu'occupe la +garnison, celle-ci, non affaiblie par des détachements, l'isolera +d'abord du reste de la ville et de l'extérieur. + +Sans grande effusion de sang, on pourra compter sur un succès avant le +second ou le troisième jour, suivant les forces et les +approvisionnements des rebelles. + +Mais, si l'on veut hâter la conclusion, les différents corps postés dans +les établissements publics les plus importants, bien approvisionnés de +vivres et de tous les moyens indispensables dans la guerre de maisons, +logés à l'écart de la population et des agitateurs, se lieront entre eux +et avec l'état-major général, comme il a été expliqué: agissant sur un +rayon proportionné à leurs forces, ils offriront ainsi aux gardes +nationaux et autorités civiles, dans des espèces de citadelles actives, +des centres de réunion et de défense. + +Engagées de cette manière, les troupes n'éprouveront nulle part ni +perte, ni grande résistance, et triompheront bientôt d'une insurrection +débordée de toutes parts. + +241. Dans le cas d'une émeute intérieure et sérieuse, les insurgés +veulent agir à la fois sur tous les points et se disséminent; alors, on +enlève la position la plus importante par un grand effort, et l'on +marche ensuite aux autres jusque-là contenues par de fausses attaques. + +Ou les réduit successivement, on menace, on avance, avec toutes les +troupes réunies, en tête, en queue et par les flancs. + +242. Si les insurgés n'occupent réellement qu'un seul point en forces, +il faut les y amuser par peu d'hommes éprouvés et, en même temps, les +cerner en occupant tous les débouchés environnants. + +On agit vigoureusement et simultanément en plusieurs endroits, là où les +colonnes d'attaque pourraient être soutenues par une réserve commune. + +243. Dans le cas d'une rébellion ouverte, l'émeute se développe à +l'extérieur du quartier militaire occupé; des secours attendus, des +causes de division ou de lassitude qui peuvent survenir parmi les +insurgés engagent à gagner du temps; alors, on se fera une enceinte, en +profitant des rues, jardins, vieux murs, canaux, rivières, le long de +laquelle on occupera de bons bâtiments, surtout aux embranchements de +rues et de carrefours, de 200 en 200 pas, afin du mieux se flanquer, +d'enfiler les principales communications parallèles et transversales. + +Les édifices, faisant tête de pont au delà de cette enceinte, seront +également occupés, pour prendre des revers utiles sur le pourtour, et +permettre d'agir au dehors dès que cela sera possible ou nécessaire. + +Ce parti serait chanceux, en cas de révolution imminente, dans la +capitale d'un gouvernement centralisé: il ne faut le prendre que comme +un pis aller, ou un des derniers moyens de ne pas abandonner tout à fait +un théâtre si important, et alors seulement que la garde nationale +refuse son concours; ainsi l'on reste près des factions, on profite de +leurs divisions, hésitations ou découragements. + +Dans ce cas, on abandonne à la garde nationale la majeure partie de la +ville qu'elle sera obligée de préserver du pillage. + +L'émeute de Clermont, en septembre 1841, est, sous certains rapports, un +exemple de l'application de ce principe. + +244. L'agitation excitée dans la ville, parmi une classe de citoyens, +veut agir au dehors, contre quelques localités ou établissements, soit +par le pillage, soit par l'incendie. + +Des troupes d'infanterie et de cavalerie sont cantonnées, dans des +positions intermédiaires d'observation, de manière à intercepter les +communications aux mal intentionnés; à les arrêter au départ ou au +retour; à se porter rapidement, soit au secours des établissements +menacés avec des pompes à incendie; soit aux quartiers de la ville où +les rassemblements s'organiseraient, en attaquant ceux-ci, partout où on +pourrait les atteindre, avant qu'ils ne deviennent dangereux par leur +nombre et leur position. + + * * * * * + +245. Si la force armée se compose d'éléments vigoureux et dévoués, tous +éprouvés dans des guerres longues et glorieuses, si les chefs sont des +hommes d'expérience, si les grands principes d'autorité et de fidélité +sont intacts; si de récentes catastrophes n'ont donné ni le goût ni +l'habitude des révolutions, le pouvoir ne peut redouter d'émeute que +celle qui aurait les motifs les plus graves, les plus irritants, pour +l'honneur et les intérêts de la nation: alors, la plus faible garnison +agissant, avec un ensemble majestueux, donnera facilement force à la +loi. Mais il faut que l'autorité veuille se défendre, et ne se laisse +pas égarer, de concessions en concessions, par l'espoir trompeur d'une +conciliation quelquefois impossible. + +On ne doit pas oublier qu'au commencement de sa victoire, l'émeute n'est +en mesure nulle part, même sur les positions les plus importantes: +partout elle ne présente qu'une foule ivre de son succès; une compagnie +balayerait tout en un instant, si le pouvoir attaqué gardait son +sang-froid pour ce moment décisif. + +246. Dans les mêmes circonstances, l'effectif du la troupe est si peu +nombreux qu'il lui est impossible de conserver ses postes au milieu de +l'insurrection. Des forces extérieures peuvent être ralliées: alors on +se concentre de plus en plus, se jetant, s'il le faut, au dehors de la +ville, ou à une de ses extrémités, de manière à pouvoir, soit rentrer au +besoin; soit couper extérieurement les communications de la révolte, +conserver les siennes et appeler les secours nécessaires. + +Le caractère du chef pourra encore triompher d'une émeute bientôt +effrayée de sa propre victoire, et qui, à l'aspect des troupes qui vont +fondre sur elle de toutes parts et des difficultés intérieures qui +l'attendent, viendra elle-même prier qu'on reçoive sa soumission. + +Les autorités civiles resteront, autant que possible, à leur poste, pour +profiter des premières bonnes dispositions des rebelles, et empêcher +l'élévation d'autorités nouvelles qui, une fois compromises, s'opposent +à tout accommodement. + +La conduite ferme et habile de la reine-mère, dans l'émeute de 1588, est +un exemple de l'observation de ce principe. + +247. Dans un état des pouvoirs publics, où ceux-ci auraient besoin +d'être fortifiés, encouragés, rassurés par le concours de l'opinion, il +faudrait agir avec prudence et résoudre le plus de difficultés possibles +sans rien compromettre. + +248. Si, à proximité de la ville, existe un corps auxiliaire que l'on ne +peut immédiatement y faire entrer, pour quelque motif que soit, le camp +provisoirement occupé par ce corps et les positions de combat de la +garnison seront tels que leurs communications restent constamment +faciles et assurées. + +249. Dans les états où il n'existe pas de garde nationale, le plan +général de défense exposé, chapitre 4, devra être grandement modifié; il +ne sera plus, alors, aussi indispensable d'organiser à l'avance, comme +centres d'action et magasins d'approvisionnements, toutes les mairies; +les règles pratiques du chapitre 5 resteront utiles. + +Dans ce cas nouveau, il ne faudrait pas désespérer de réprimer le +désordre; un principe militaire plus fort, vis-à-vis de l'anarchie +entièrement désarmée, pourrait encore suppléer au défaut de cet utile +auxiliaire. + + * * * * * + +250. La topographie de la ville permet à la garnison d'occuper, comme +base d'opérations, un quartier militaire à cheval sur toutes les rives, +communiquant avec toutes les directions, renfermant les principales +administrations et s'étendant de la circonférence vers le centre: c'est +le cas le plus avantageux qui puisse se présenter. + +251. Le nombre et l'importance des obstacles qui divisent la ville sont +à l'avantage de la troupe ou de l'insurrection, selon que la première +peut, d'un petit nombre de positions à sa portée, dominer ces obstacles, +ou que ceux-ci ne couvrent pas directement l'insurrection. + +252. Un quartier militaire central est d'autant moins convenable que les +approvisionnements de toute nature y sont moins assurés, que la force +publique est moins puissante et que ses communications avec l'extérieur +peuvent être plus facilement interceptées. Il a souvent l'avantage +d'isoler les différents arrondissements insurrectionnels. + +Le plus heureusement placé du tous ces quartiers est celui qui se +trouve dans un arrondissement peu habité et ouvert, au point de concours +de plusieurs obstacles transversaux, et au centre de diverses parties de +ville hostiles, populeuses, rétrécies et éloignées les unes des autres. + +253. Si un quartier ennemi, très-habité, mal percé, domine toute la +ville, si la troupe ne peut y parvenir, en cas d'émeute, qu'en forçant +de redoutables positions, il faut nécessairement y avoir un +établissement militaire permanent. + +À défaut du celui-ci, et si l'on veut éviter une affaire vive et +sanglante, l'attaque par le dehors de la cité ou le blocus peuvent +réussir. + +254. Une enceinte de ville facilite la répression toutes les fois qu'on +peut faire garder ses rares issues, sans se trop diviser; mais elle rend +encore plus critique le parti déjà si hasardeux de l'évacuation; dans ce +cas, l'émeute, à qui on aurait abandonné la ville, s'y trouverait +fortifiée; avec des approvisionnements de vivres et du combat, elle +aurait peut-être les moyens de s'y défendre quelque temps. + +255. Dans une grande ville que commande une citadelle, et quoiqu'on ait +peu de forces, il vaut mieux occuper cette bonne position militaire d'où +l'on pourra surveiller, contenir et au moins résister à la révolte, que +de laisser, en se retirant, celle-ci libre de soulever les plus +indifférents, et de venir, au dehors, profiter des avantages du nombre +ou de la position. + + * * * * * + +256. La résidence du chef de l'État, ou plus généralement la position +éventuelle du pouvoir et de ses principaux moyens d'action ou de +défense, avant ou au moment de l'émeute, est souvent décisive. + +La position la plus favorable est assurément au dehors; on apprécie, on +domine mieux les événements, on est moins gêné par les hommes et les +circonstances, on est plus libre d'esprit et d'action, on est obligé à +moins de concessions; on peut enfin intervenir, avec autorité et un +grand effet moral, au moment opportun, et de la manière la plus +convenable; ces grands avantages, il ne faut pas se hâter légèrement de +les perdre, d'autant plus qu'on ne les retrouverait pas tels, en se +retirant ensuite après s'être avancé. + +257. À la supériorité de cette position se joindront tous les moyens de +la faire valoir, si le chef de l'État apprend les événements au milieu +de forces réunies dans toute autre prévision, ou de populations +vigoureuses et dévouées, qu'il serait alors également facile de rallier +et de mettre en action. + +258. La pire de toutes les positions est l'investissement complet du +chef de l'État dans un réduit intérieur; quels que soient la force, la +garnison et les approvisionnements de cette citadelle, il faut en +sortir, même au prix des plus larges concessions, pour se soustraire aux +enlacements de l'émeute ou à la discrétion des dangereux amis qui +viendraient la combattre à leur manière; il faut, aussi tôt que +possible, se mettre en rapport véritable avec les populations, les +moyens de gouvernement et de résistance. + +Un bruit vrai ou faux, de nature à servir d'autre aliment à la révolte, +pourra la détourner tout à coup de la voie qu'elle suit; avant les +conséquences de sa nouvelle direction, si dangereuses qu'elles soient, +on aura le temps de prendre un parti et de tenter un effort décisif; +ainsi, il y aura moyen d'échapper et de ressaisir la direction des +événements. + + * * * * * + +Parmi les mesures adoptées par Napoléon, le 13 vendémiaire, on doit +remarquer la réunion aux Tuileries de tous les vivres et munitions +ramassés dans Paris, et les dispositions prises pour se retirer, avec la +Convention, sur la position de Meudon qu'il avait fait occuper, en vue +des circonstances les plus extrêmes. + + + + +§ II. + +TROUBLES AU SUJET DES GRAINS OU DES CONTRIBUTIONS. + + +Il y a encore malheureusement lieu, quelquefois, de réprimer ou de +prévenir d'autres troubles sérieux et peu motivés, mais plus +excusables, soit pour la cherté des grains, soit au sujet du +recouvrement des contributions; les uns et les autres exigent des +mesures spéciales. + +Un hiver rigoureux, une certaine situation politique des esprits, +peuvent donner à ces désordres la plus grande gravité; ce sujet ne +comporte que des détails assez simples et déjà connus; néanmoins il doit +être traité ici. + +Nous le ferons en résumant les usages et les règlements ou législations +le plus généralement adoptés; nous emprunterons presque tout à la +France, où, plus souvent menacée, l'autorité a dû s'occuper davantage de +la question et fournir d'utiles documents pour les autres pays. + + * * * * * + +259. Dans chaque circonscription, l'administration encourage le commerce +à faire arriver, vers les ports ou grands dépôts limitrophes, des +grains, et, à leur défaut, des denrées alimentaires qui puissent y +suppléer; elle assure l'écoulement de ces denrées vers l'intérieur; +partout elle oblige, ainsi, les accapareurs et gens timorés à ne pas +cacher et retenir leurs approvisionnements, quelquefois considérables. + +260. Dans une contrée, les troubles ont lieu à l'occasion de la cherté +des grains, tantôt sur un marché, tantôt sur un autre ou à leurs +abords; alors on prend les dispositions suivantes: + +Une à deux compagnies d'infanterie sont cantonnées de 7 à 8 lieues en 7 +à 8 lieues, généralement aux chefs-lieux administratifs, ou au centre +des communications les plus importantes, de manière à couvrir le pays +agité d'un réseau de détachements espacés d'une journée de marche. + +261. Dans la position centrale la plus importante, sous le rapport de la +population et des communications, il y aura, pour 4, 5, 6 détachements +ou arrondissements pareils, une réserve d'un à un demi-bataillon et +escadron. + +262. Chaque détachement sera caserné dans un bâtiment loué par la +commune; pendant les courses, les cuisiniers et les malades pourront y +rester sans craindre d'être inquiétés. + +À défaut de ce bâtiment, la troupe sera cantonnée sous la main du chef, +autour d'un corps-de-garde central; elle fera ordinaire. + +Les visites de santé seront régulièrement faites dans les cantonnements; +on dirigera, à temps, les malades sur les hôpitaux voisins. + +On évitera de faire voyager, soit des hommes isolés, soit des +détachements sans chefs, sans armes, sans munitions; mais les +évacuations seront faites, soit sous la protection des patrouilles +journalières, soit à des époques fixées. + +263. La troupe, ainsi cantonnée, recevra l'indemnité de rassemblement. + +L'indemnité de route sera allouée aux troupes casernées dans les +garnisons ordinaires, toutes les fois qu'elles feront 24 kilomètres, +aller et retour, ou quand elles découcheront; la feuille de route prise +au départ constatera le droit de percevoir. + + * * * * * + +264. Le jour de marché dans une des communes, à moins d'une demi-journée +de marche d'un détachement, celui-ci se transportera auprès de ladite +commune, avec armes, munitions, bagages et vivres pour un repas. + +Il s'arrêtera dans un local au dehors, et à proximité du marché, afin +d'intervenir pour le rétablissement de l'ordre à la première demande des +autorités. + +Les soldats resteront réunis et prêts à prendre les armes: sur l'avis du +maire, que leur présence n'est plus nécessaire, ils rentreront à leur +cantonnement. + +Les brigades de gendarmerie voisines se réuniront sur le marché pour y +assurer la tranquillité; elles arrêteront les mutins et les accapareurs. + +265. Les détachements, les piquets armés doivent se faire par fractions +constituées. + +Les premiers, lorsqu'il s'agira de réprimer ou de prévenir des troubles, +à plus de deux lieues de distance, ne doivent jamais être moindres de 40 +à 60 hommes. + +266. Dans ses courses, la troupe rassurera les habitants, répandra les +bonnes nouvelles des villes voisines, engagera à venir aux marchés et à +les alimenter. + +Partout les officiers verront les autorités, vivront bien avec elles et +avec les principaux habitants; la troupe restera étrangère aux inimitiés +locales, elle évitera les querelles de cabaret ou avec la population. + +267. Les chefs de cantonnement adresseront régulièrement, au commandant +territorial des 4 ou 6 arrondissements réunis, le rapport sur les +événements de la journée. + +Au besoin, ils correspondront entre eux ou avec les brigades de +gendarmerie, soit pour combiner des courses dans un but commun, soit +pour prévenir ou être prévenus de ce qui se passe. + +268. Ainsi, une à deux compagnies d'infanterie assureront les marchés +dans un arrondissement de 64 lieues carrées et de 100,000 âmes de +population; 1 à 2 bataillons, et autant d'escadrons, en tout 700 à 1,400 +hommes, garderont une circonscription de 320 lieues carrées et de +500,000 âmes; c'est-à-dire qu'il faudra moyennement 4 soldats par lieue +carrée et par 1,000 âmes. + +Le difficile hiver de 1846 à 1847 exigea, dans presque toute la France, +l'application de mesures analogues; comme toujours alors l'armée rendit +d'utiles services. + + * * * * * + +269. En cas de troubles sérieux dans une localité, quatre principes +serviront de règle. + +1° Nulle troupe, même _requise_ ne doit sortir de la ville où elle se +trouve sans un ordre du général commandant la circonscription +territoriale. + +2° Nulle troupe ne doit être employée, même dans la ville où elle est +établie, que d'après des réquisitions écrites par l'autorité civile à +l'autorité militaire, indiquant clairement le but à atteindre et +laissant au chef militaire le choix des moyens pour y arriver, quant au +nombre d'hommes et à leur emploi. + +3° Toute action des troupes doit être le résultat du concert préalable +entre les autorités civiles et militaires. + +En principe, la réquisition est faite par l'intermédiaire du chef +supérieur de l'administration civile au général de brigade. + +Il n'est fait exception aux deux premières règles que pour le cas de +flagrant délit et d'urgence, c'est-à-dire pour ceux où le temps et les +moyens d'avoir une réponse, à la réquisition de l'autorité civile, +manqueraient absolument. + +Mais alors, et bien que le chef de détachement doive toujours obtempérer +immédiatement à la réquisition, les formalités prescrites, en cas +ordinaire pour celle-ci, seront de suite remplies à son égard, en lieu +et place du général; la réquisition écrite sera adressée dans la +journée, à ce dernier, ainsi que le rapport sur l'événement, et les +suites qu'il peut avoir. + +4° En France, conformément à la loi du 3 août 1791, la troupe chargée, +soit d'occuper un poste et de le défendre, soit de conserver intact un +dépôt ou un convoi, n'a pas besoin, pour faire usage de la force, d'être +requise par un magistrat civil, alors que les attroupements se disposent +à la forcer dans ses positions, à la désarmer ou à violer la consigne. + +Dans cette pénible circonstance, c'est à l'officier qui commande à +éviter, autant que possible, l'effusion du sang, en prononçant lui-même +à haute voix, si les autorités civiles sont absentes ou muettes, et si +la nature de l'attaque le permet, les mots: _obéissance à la loi_; _on +va faire usage de la force_; après quoi il agit suivant sa consigne. + +Le concert le plus complet entre les diverses autorités, et la réserve +de chacune d'elles dans ses attributions spéciales, sont désirables en +de telles circonstances. + + * * * * * + +270. S'il n'y a qu'une seule compagnie dans la localité, et surtout si +le casernement est étendu et ne peut être fermé, le chef juge le petit +nombre d'hommes qu'il sera nécessaire de laisser au centre du +cantonnement pour le garder pendant son absence. + +Mais, lors même qu'il serait assuré de n'avoir pas à agir, il partira en +mesure de le faire et restera toujours dans cette position; le +détachement étant constamment réuni et chaque homme ayant ses +cartouches: de cette manière il ne tentera pas les malintentionnés. + +271. Pendant les marchés, on évitera de détacher des hommes au milieu de +la foule, comme surveillants, ou comme auxiliaires de la police qu'ils +ne peuvent suppléer. + +Si des accapareurs occupent les avenues des marchés, achètent ou +détournent les grains qui y arrivent, afin de pousser à la hausse, le +chef se concertera à ce sujet, avec les autorités; mais il évitera +toujours de disséminer son détachement et d'en exiger un service de +surveillance individuelle ou fractionné qui n'est pas le sien. + +272. Si la troupe ne peut paraître, à la fois, sur tous les nombreux +marchés à sa portée, elle fera en sorte d'arriver inopinément, et +alternativement, sur chacun d'eux où sa présence sera toujours ainsi +attendue. + +273. Des signaux, convenus entra tous les détachements, la brigade de +gendarmerie et la réserve générale; à leur défaut, des estafettes ou +cavaliers de correspondance avertiront de suite, de la nécessite d'être +secouru. + +Dans ce cas, tout ou partie de la réserve générale sera dirigée, par la +voie la plus prompte, chemin de fer, bateau à vapeur, relais de voitures +organisés d'avance, sur le lieu où sa présence devient momentanément +nécessaire. + +274. Partout où il y aura lieu d'intervenir, soit pour assister +l'autorité dans les arrestations, soit pour stationner près des marchés +et les surveiller, soit pour y paraître en cas de désordres, soit pour +agir militairement de quelque manière que ce puisse être, le chef du +détachement tiendra son monde prêt à prendre les armes, réuni en une +seule masse, sauf les quelques hommes à détacher pour se garder, mais +vers lesquels on devra toujours pouvoir se porter promptement en cas de +besoin. + +Avant tout, on conservera l'influence morale que l'on est appelé à +produire: on se présentera toujours en forces et en mesure d'agir +promptement, avec vigueur, prudence et calme, mais aussi sans +hésitation, si nécessité survenait: on évitera les tirailleries. + +Le chef sera accompagné en pareille circonstance, autant que possible, +par des agents de l'autorité administrative ou judiciaire, ayant qualité +pour faire les sommations, conformément à la loi du 10 juillet 1791, si +l'emploi des armes devient indispensable: dans le cas contraire, il +agira conformément aux dernières prescriptions du n° 269. + +275. Il se rappellera que, même dans les émeutes sérieuses, la troupe a +devant elle des hommes sans organisation, sans bonnes armes, avec peu de +munitions, sans expérience et sans chefs; aussi prompts à menacer qu'à +fuir, et d'autant moins résolus qu'ils se savent en faute ou que le +soldat est plus ferme. + +La supériorité de celui-ci est donc grande surtout s'il est bien +commandé, si le chef lui donne de la confiance en lui en montrant: s'il +maintient le moral sans lequel la force numérique n'est qu'un embarras. + +Les soldats sont ce qu'on les fait par des soins journaliers: il faut +s'en occuper constamment dans leur intérêt et dans celui du service, +même au moment où il y a le moins lieu de prévoir qu'il deviendra +nécessaire d'avoir recours à leur dévouement: on peut être assuré de +retrouver toujours celui-ci, s'il devient nécessaire. + +Dans les mêmes circonstances où un détachement bien tenu, bien commandé, +ne rencontre que quelques mutins effrayés de leur isolement, une autre +fraction mal administrée, mal dirigée, pourra hésiter devant des +centaines de turbulents enhardis par sa médiocre contenance; des +rigueurs, qu'un aurait évitées, deviendront, dans ce dernier cas, +nécessaires. + +Rappelons, en terminant, que la troupe ne vaut que par la manière dont +elle est groupée et employée, dans un certain nombre de centres d'action +en rapport avec son effectif, avec l'étendue et l'état du pays: les +bonnes réserves agissent à de grandes distances, dans toutes les +directions à la fois, et souvent sans se déplacer: les petits +détachements ne sont qu'inquiétants pour le chef de qui ils dépendent: +d'un autre côté, les devoirs du soldat sont d'autant plus faciles qu'il +sera resté plus étranger aux populations agitées et aux passions qui les +divisent. + + * * * * * + +276. Le concours de la force publique, pour assurer le recouvrement des +impôts, ne peut être refusé; d'anciennes instructions fixent les règles +dont on ne doit point s'écarter. + +La perception se poursuit par des porteurs de contrainte, par des +saisies et par des garnisaires; ces derniers sont des agents +commissionnés par le percepteur: ils s'établissent, pour deux jours au +plus, chez le contribuable, lequel doit les nourrir ou leur payer la +nourriture. + +Les soldats ne sont jamais employés comme garnisaires, mais ils peuvent +et doivent prêter appui et défense aux percepteurs, protéger les saisies +et assurer les ventes, défendre au besoin la personne des garnisaires et +de tout agent du fisc. + +277. Lorsque l'autorité administrative, jugeant l'intervention de la +force armée indispensable pour le recouvrement de l'impôt, adressera, à +cet effet, une réquisition explicite et motivée, un bataillon ou un +demi-bataillon, suivant le cas, sera dirigé sur le chef-lieu +d'arrondissement de canton ou même de commune, habité ou entouré par les +contribuables récalcitrants. + +Des compagnies ou des demi-compagnies pourront être détachées, de ce +centre, dans les communes environnantes, à une journée de marche au +plus, afin d'être toujours à portée d'un appui respectable. + +278. Ces détachements ne devront pas cesser un instant d'être sous les +ordres du chef principal; c'est lui qui fixera leur force et réglera +leur marche, sur les indications des autorités civiles; celles-ci +pourront faire savoir aux populations quel est le motif de l'appel des +troupes. + +279. Les soldats seront logés chez l'habitant comme troupes en marche; +les administrations municipales distribueront les billets de logement +comme elles l'entendront; elles pourront faire principalement porter +cette charge sur les contribuables volontairement en retard. + +Mais l'autorité militaire, restée étrangère à ces considérations, ne +doit faire valoir que celles qui auraient pour but un établissement des +compagnies plus militaire et plus favorable au maintien de la +discipline. + +280. En France, nulle troupe, ainsi requise, ne reste dans le même lieu +pendant plus de trois jours, après lesquels sa présence donnerait lieu à +une indemnité payée par l'État. + +Mais elle peut revenir après 24 heures d'intervalle, ou être remplacée +par une autre; ce retour de la force publique se reproduit autant de +fois qu'il est nécessaire. + + + + +§ III. + +GARNISON DANS UNE VILLE ÉTRANGÈRE ENNEMIE. + + +281. Complétons ce chapitre en examinant le cas d'une population +étrangère ennemie, révoltée contre sa garnison, et à l'égard de laquelle +il n'y a plus lieu de garder les mêmes ménagements. + +L'insurrection de Madrid contre l'armée française, le 2 mai 1808, est un +événement qui peut se reproduire sur des échelles diverses. + +Le fanatisme politique qui présida à la défense des Espagnols dans la +guerre de la Péninsule; à celle des Russes, en 1812, donne lieu de +penser que, malgré les progrès de la civilisation, nonobstant l'empire +d'intérêts matériels énervants, les corps réguliers ne seront pas +toujours les seuls qu'auront à combattre les armées d'invasion. + +Les garnisons que celles-ci laisseront dans les places fortes conquises +ou dans les villes de dépôt nécessaires pour assurer leurs opérations, +et les troupes momentanément cantonnées, devront toujours s'établir en +vue de luttes, sinon probables, du moins possibles, avec des populations +hostiles. + +Trop de sécurité exposerait des forces réellement irrésistibles à des +échecs d'autant plus honteux qu'ils viendraient d'ennemis peu +redoutables. + +282. Les commandants territoriaux ne feront à la contrée que le tort +rigoureusement inévitable dans l'état de guerre, et de la manière la +moins blessante pour l'orgueil national. + +Les précautions qu'ils prendront pour éviter le désordre, le gaspillage, +les vexations, à l'aide d'une discipline sévère et d'une sage +administration; leur sollicitude pour connaître ceux des intérêts des +populations ennemies que l'on peut et que l'on doit respecter ou +protéger; leurs rapports avec les citoyens les plus influents, les plus +éclairés; la bonne administration des armées, des provinces, des villes, +et principalement, une politique aussi sage que ferme, sont les vrais +moyens préventifs contre de telles insurrections. + +Ces mesures exerceront également une salutaire influence sur l'ensemble +des opérations militaires, simplifiées et préservées des complications +les plus graves. Un article spécial ne serait pas inutile sur ces +éléments de succès si importants et néanmoins quelquefois négligés. + +283. On évitera tout mouvement rétrograde, surtout dans une grande ville +centre de province. + +On n'évacuera jamais entièrement celle-ci, à moins d'un ordre formel, de +peur de donner, dans la ville et ailleurs, aux révoltés, la masse +toujours très-grande des indifférente pour auxiliaire; et que, par suite +d'un événement aussi décisif sur l'esprit des populations, on soit +obligé de suspendre l'exécution de projets d'ensemble déjà commencée, +pour se livrer à toute une nouvelle série d'opérations accessoires, +longues et chanceuses. + +284. Des mesures de police auront pu prévenir ces luttes ou en limiter +les suites. + +On assurera les approvisionnements des populations. + +On surveillera les quartiers les plus populeux et les grands +établissements industriels où des masses d'ouvriers de même état sont +réunis. + +On fera concourir ces industries aux approvisionnements de l'armée; on +emploiera à des travaux de défense, ou même à des ouvrages d'utilité +publique, comme le fit le maréchal Suchet en Aragon, le peuple inoccupé, +en évitant, toutefois, d'attirer les ouvriers de l'extérieur. + +285. À moins d'une hostilité déclarée et irrévocable d'une partie de la +population, les garnisons resteront entièrement étrangères aux passions +qui divisent les cités; elles n'épouseront, elles ne persécuteront aucun +parti. Les officiers, à cet égard, donneront l'exemple de la neutralité +la plus complète. + +L'étranger qui se mêle à des dissensions intérieures ne recueille que +les haines les plus violentes des uns, l'indifférence, et quelquefois la +jalousie secrète des autres, la défiance de tous. + +286. Hâter l'explosion d'une révolte inévitable pour la combattre moins +terrible, serait sage, si le public, toujours porté en pareilles +circonstances à ne remarquer que le mauvais côté des choses, ne voyait +alors que provocation et abus du droit de légitime défense contre une +population ennemie égarée. + + * * * * * + +287. L'administration des provinces de l'est du la péninsule espagnole, +sous l'Empire, a été souvent citée comme modèle à étudier et à imiter. + +Le duc d'Albuféra eut d'autant plus de ressources dans le pays pour +entretenir son armée, ses forces purent d'autant plus être réduites, +qu'il avait su habilement neutraliser les populations, les consoler par +une politique sage, une administration régulière. + +Dans la même guerre, d'autres maréchaux préparèrent un pareil état de +choses; mais moins stables, moins isolés; constamment détournés ou +déplacés par les grands mouvements des armées impériales et par des +événements inattendus, ils ne purent recueillir le fruit de leurs sages +dispositions. + +Un jour d'aussi beaux exemples inspireront d'autres généraux français, +utilisant, sur de glorieux théâtres pour la grandeur de leur patrie, un +excédant de forces vives au moins embarrassant lorsqu'il n'est pas +noblement employé. + + * * * * * + +288. Napoléon, dont les actions donnent de si utiles renseignements, +soit pour la politique, soit pour la guerre, parvint à étouffer, en +1796, sur les derrières de son armée, un moment retardée dans sa marche +victorieuse, une insurrection qui menaçait de prendre les plus grandes +proportions: il agit avec la célérité et la vigueur qui, presque +toujours, suffisent pour arrêter le mal naissant. + +La garnison autrichienne du château de Milan avait donné, aux campagnes +environnantes, le signal d'une révolte générale, en attaquant la +division française qui l'investissait; les moines et les nobles étaient +à la tête de ce mouvement, qui fut immédiatement comprimé. + +Aux environs de Pavie, les révoltés furent plus heureux; ils entrèrent +en ville, et s'en emparèrent, malgré la résistance de 300 soldats +français malades. + +Le 23 mai, Bonaparte apprend, à Lodi, ces événements inquiétants; il +rebrousse chemin avec un bataillon de grenadiers, 300 chevaux et 6 +pièces: l'ordre était déjà rétabli dans Milan; il continue sa route sur +Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan. + +Lannes disperse l'avant-garde des insurgés au bourg de Binasco, et +incendie ce village pour effrayer Pavie: Bonaparte s'arrête devant cette +ville de 30,000 âmes de population, défendue par 8,000 paysans révoltés, +et entourée d'une enceinte: il fait afficher aux portes, pendant la +nuit, la proclamation suivante: + +«Une multitude égarée, et sans moyens réels de résistance, brave une +armée triomphante des rois; elle veut perdre le peuple italien. La +France, persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux +peuples, veut bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte +au repentir; mais ceux qui ne poseront pas les armes à l'instant seront +traités comme rebelles. On brûlera leurs villages: les flammes de +Binasco doivent servir de leçon.» + +Le matin, les paysans aveuglés refusèrent encore de se rendre. Bonaparte +fit balayer les murailles à coups de mitraille et d'obus; ses grenadiers +enfoncèrent à la hache les portes et pénétrèrent dans la ville, dont ils +restèrent les maîtres après quelques combats de rue. + +Pour faire un exemple, Bonaparte accorda à ses 1000 soldats trois heures +de pillage; ensuite, il fit sabrer, dans la campagne, par ses 300 +chevaux, les paysans en fuite. + +L'Italie, sur le point de se révolter sous l'influence des nobles et des +moines, apprit en même temps cette insurrection et sa prompte +répression. Le 28 mai, Bonaparte faisait franchir le Mincio à son armée +toujours victorieuse et redoutée. + + * * * * * + +289. Il y a quelquefois lieu aussi de contenir l'anarchie, se produisant +sous un autre aspect, au milieu des populations envahies; de la réprimer +alors que, pour se livrer aux plus coupables excès, elle tente de se +faire l'auxiliaire dangereux du vainqueur lui-même, en exagérant, +dénaturant ses principes politiques. + +Rien n'ajoute davantage à la gloire de ce dernier, vis-à-vis des +contrées conquises et de l'humanité en général, que de savoir deviner et +flétrir de pareilles menées; leur impunité préparerait, au pays, des +discordes et des calamités bien plus funestes que l'invasion elle-même; +la discipline de l'armée victorieuse pourrait aussi être altérée. Un +général qui se respecte se hâte de repousser de tels auxiliaires. Ici +encore, nous retrouvons pour guide le génie de Napoléon. + +En octobre 1796, Bonaparte, effrayé des progrès de la démagogie +italienne, dut, en effet, rappeler au peuple de Bologne les éternels +principes qui servent de fondement aux sociétés, paroles dignes des +méditations de la génération européenne actuelle. + +«J'ai vu avec plaisir, disait-il au peuple de Bologne, le 19 octobre +1796, en entrant dans votre ville, l'enthousiasme qui anime les citoyens +et la ferme résolution où ils sont de conserver la liberté. La +constitution et votre garde nationale seront promptement organisées. +Mais j'ai été affligé de voir les excès auxquels se sont portés quelques +mauvais sujets indignes d'être Bolonais. + +«Un peuple qui se livre à des excès est indigne de la liberté. Un peuple +libre est celui qui respecte les personnes et les propriétés; l'anarchie +produit la guerre intestine et les calamités publiques. Je suis l'ennemi +des tyrans; mais, avant tout, je suis l'ennemi des scélérats qui les +rendent nécessaires lorsqu'ils pillent; je ferai fusiller ceux qui, +renversant l'ordre social, sont nés pour l'opprobre et le malheur du +monde. + +«Peuple de Bologne, voulez-vous que la République française vous +protège? Voulez-vous que l'armée française vous estime et s'honore de +faire votre bonheur? Voulez-vous que je me vante quelquefois de l'amitié +que vous me témoignez? Réprimez ce petit nombre de scélérats, faites que +personne ne soit opprimé: quelles que soient ses opinions, nul ne peut +être opprimé qu'en vertu de la loi... Faites surtout que les propriétés +soient respectées.» + + * * * * * + +290. Après la bonne administration du territoire, sous le rapport +politique et financier, la meilleure mesure contre les révoltés est une +judicieuse répartition des garnisons. + +Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces +matérielles; 1,000 hommes de secours qu'un commandant supérieur peut +recevoir sont plus pour lui que 2,000 hommes à la présence desquels le +peuple ennemi est habitué. + +Les troupes qui occupent une province conquise et très-hostile doivent +donc, en général, être tenues, soit dans les places fortes, soit à +proximité des villes les plus remuantes, les plus populeuses, plutôt que +dans ces villes mêmes où elles seraient souvent dispersées, neutralisées +ou affaiblies par un service et des obligations toujours pénibles. + +On fera surveiller la plupart de ces villes par des détachements +établis, dans des réduits ou des quartiers militaires fortifiés d'une +étendue en rapport avec l'importance politique et stratégique de ces +cités; détachements qui concourent aussi au service de la ligne +d'opérations. + +En cas de révolte, ces garnisons se défendront, observeront ou cerneront +la population, en attendant les secours qui leur seront immédiatement +envoyés par les divisions actives ou garnisons plus importantes à +proximité. + +C'est ici le cas de répéter que toute révolte partielle dans une +province peut être ainsi comprimée; victorieuse ou vaincue, elle tendra +les bras au chef habile, après deux ou trois jours de lutte, et souvent +même avant que celui-ci ne soit secouru. + +291. Les garnisons plus importantes, là où les populations sont +hostiles, s'installeront de la manière suivante: + +La moitié de l'infanterie embrassera la circonférence entière de la +ville en occupant, au plus, le tiers de sa surface. + +Un, deux à trois bataillons de cette moitié seront casernés dans les +grands établissements, à droite et à gauche de chacune des quatre ou +cinq entrées principales du la ville, en s'étendant le long de +l'enceinte, avec le moins possible de solutions de continuité, par +ordre de compagnies et de bataillons, au besoin retranchés, de telle +sorte que chaque issue principale fasse système de défense indépendant. + +Un détachement d'égale importance occupera, de la même manière, les +maisons dominantes d'une place centrale. + +À défaut de celle-ci, on établira, dans cinq ou six petites places du +centre de la ville, et, autant que possible, à des passages obligés, +autant de corps-de-garde fortifiés pour 50 à 100 fantassins, 25 à 50 +chevaux. + +Chaque porte de la ville sera gardée par 80 à 160 fantassins. + +L'autre moitié de l'infanterie, avec la presque totalité de la +cavalerie, seront cantonnées et retranchées dans les faubourgs les plus +voisins du la ville, ou qui la dominent le mieux. + +Les communications de ces faubourgs aux grandes entrées de la ville +seront réparées, élargies, assurées, raccourcies. + +Si les soldats sont logés chez l'habitant, ils ne conserveront que leurs +armes pour se défendre: les selles, brides et chevaux resteront réunis +au parc ou dans de grands locaux gardés. + +Les bourgeois, dont on pourra exiger des sûretés, seront désarmés; ils +devront être rentrés chez eux, le soir, à une certaine heure; des +exemples sévères les maintiendront. + +On ne laissera circuler, en dehors des quartiers occupés, aucun homme +isolé, aucune petite corvée, surtout sans armes; les officiers logeront +auprès des soldats. + +292. En cas de troubles, les camps nombreux des faubourgs et les corps +retranchés ou casernés aux principales entrées, ou sur le pourtour de +l'enceinte, convergeront, par les principales rues, sur le détachement +établi à la place centrale ou sur les corps de garde qui en tiennent +lieu. + +Les gardes des portes principales continueront d'intercepter les +communications avec le dehors; elles arrêteront les gens de la campagne +qui voudraient venir prendre part à la révolte. Celle-ci, débordée de +toutes parts, ne pourra ni se masser, ni agir, en présence d'une +garnison convenablement établie pour appliquer, de suite, les principes +de ce genre de guerre. + +293. S'il existe dans la ville des troupes et des autorités indigènes, +pouvant devenir hostiles, et que des raisons politiques ont empêché de +supprimer, ces corps seront, autant que possible, disséminés dans des +quartiers éloignés les uns des autres, du centre de leurs autorités et +de leurs arsenaux. + +Ces quartiers et locaux devront être facilement surveillés par des +troupes à proximité, et, autant que possible, situés au delà de défilés +ou obstacles derrière lesquels on les arrêterait. + +Les positions de combat, assignées à la garnison, seront choisies de +manière à intercepter toute communication entre ces établissements. + +Le général s'attachera quelque sous-ordre de chaque corps en +administration indigène à surveiller; ainsi il tiendra leurs chefs dans +une salutaire défiance. + +Les troupes indigènes, lors même qu'elles ne voudraient prendre part à +aucun désordre, exigeraient encore une certaine surveillance, soit à +cause des insurgés qui pourraient revêtir leur uniforme et abuser de son +influence, soit pour les armes et munitions que la révolte en exigerait. + + * * * * * + +294. Le 21 juillet 1808, Napoléon écrivait: «Sarragosse n'a pas été +prise; elle est aujourd'hui cernée, et une ville de 40 à 50,000 âmes, +défendue par un mouvement populaire, ne se prend qu'avec du temps et de +la patience. Les histoires des guerres sont pleines de catastrophes des +plus considérables pour avoir brusqué et s'être enfourné dans les rues +étroites des villes. L'exemple de Buenos-Ayres et des 12,000 Anglais +d'élite qui y ont péri, en est une preuve.» + +Si donc, ce qui pourra quelquefois arriver, le nombre et l'acharnement +des populations ennemies, la force de leurs positions, le défaut de +dispositions antérieures prises, obligent à d'autres précautions, à plus +d'efforts et de lenteur, s'ils rendent infructueuses les dispositions +détaillées n°s 290 et suivants, ce sera le cas d'exécuter, à l'égard +d'un ou plusieurs quartiers, les prescriptions suivantes de l'officier +d'infanterie en campagne, pour l'attaque régulière des villes fortifiées +passagèrement. + +Deux ou trois attaques voisines, à distance de 600 mètres, et concourant +l'une vers l'autre, se prêteront un mutuel appui; elles domineront tout +le terrain intermédiaire; chacune d'elles suivra, autant que possible, +les deux côtés d'une large rue perpendiculaire qui, en cas d'assaut, +livrera passage aux colonnes. Ces attaques convergeront sur une place ou +aboutiront à une grande communication. + +Un régiment, à chaque attaque, fournit 1/10 de travailleurs; un autre +régiment est en arrière en réserve; en tête du tout, 50 à 60 sapeurs, +sous les ordres de 3 officiers du génie, cheminent en prenant les +précautions nécessaires. Ils sont relevés tous les matins, à 6 heures, +afin qu'ils puissent mieux connaître les positions à défendre ou à +enlever. + +Une attaque exige donc 2 à 3,000 hommes, et 10,000 si l'on compte les +troupes au repos; sur ce chiffre, il y a 1/30 de militaires du génie, +dont 1/15 d'officiers, 2/15 de mineurs, 11/15 de sapeurs. Chaque attaque +s'étend à 100 mètres au moins, à droite et à gauche, pour assurer ses +flancs. + +295. On organisera, vis-à-vis les positions à aborder, une parallèle +continue, les ailes bien appuyées, le centre renforcé par des maisons +dominantes. + +Il faut qu'on puisse en déboucher par des rues larges et droites, sur +une grande communication, d'où l'on gagnera le réduit de la défense, et +d'où l'on donnera la main aux autres attaques. + +Tant qu'une aile d'attaque n'est pas bien appuyée, une réserve +extérieure garde les défilés en arrière contre les sorties latérales. + + * * * * * + +296. Deux espèces de batteries appuient les flancs, les unes pour les +soutenir directement, les autres pour battre en brèche les positions +latérales qui les contrarient. + +Dans les cheminements, établir des batteries de mortier et de petit +calibre pour battre, à faibles charges, les défenses les plus +rapprochées et incommoder l'ennemi au delà des bâtiments qui le +défilent. + +Quelques pièces de campagne pourront être employées pour faire brèche +aux maisons. + +Des communications larges et faciles auront été ouvertes, à travers les +obstacles franchis, pour le passage de cette artillerie et des +différentes armes. + +«Remarquons que, le 18 juillet 1808, Napoléon écrivait: Le 14e et le 44e +arrivent demain: après demain ils partent pour Sarragosse: _non pas que +ces troupes puissent avancer la reddition qui est une affaire de +canon_.» + +Cette importance de l'artillerie en pareille circonstance, sur laquelle +les meilleurs esprits ont été partagés, dépend de la facilité des +communications, de la légèreté, de la simplicité du matériel employé, de +la profondeur des masses qui se présentent imprudemment à ses coups, et +enfin de l'action inintelligente des tirailleurs ennemis, car désormais +la lutte est entre ceux-ci et les pièces, et dans beaucoup de cas +l'avantage peut rester aux premiers, s'ils sont instruits et bien armés. + + * * * * * + +297. Dans une rue parallèle, filer le long des maisons qui forment le +côté le plus rapproché, occuper les îlots en face, y communiquer à +l'aide de doubles caponnières ou de caves, fortifier les bâtiments qui +flanquent cette rue ou qui enfilent les voies transversales. + +S'étendre, par l'intérieur des maisons, des deux côtés des rues +perpendiculaires; occuper les édifices qui enfilent les voies +transversales; franchir celles-ci de nuit, après avoir pris position du +côté de bâtiments contigus aux positions; occuper vis-à-vis une maison +d'où on avance, à droite et à gauche, en perçant des créneaux dans les +murs de refend et en y prévenant l'ennemi. + +Garnir de fusiliers les étages et les toits des maisons voisines +attenantes à celles de l'ennemi; boucher les portes et les fenêtres qui +lui font face, avec des sacs à terre; chercher à s'étendre sur les +côtés. + +Cheminer vers les bâtiments qui tournent les positons conservées par +l'ennemi, sur les flancs en arrière; y faire brèche, s'en emparer, et de +là menacer les communications. + +298. Une ville, dont les rues étroites et tortueuses n'ont entre elles +que de rares communications, offre un champ de bataille à l'avantage de +celui qui s'y défend: il faut éviter de se laisser emporter par un +succès obtenu, de peur d'avoir de suite une situation et une fortune +contraires. + +Chercher à s'étendre le plus possible aux environs des rues par +lesquelles on veut pénétrer: occuper les bâtiments latéraux, tourner les +barricades et ne jamais les attaquer de front; enfin, mettre en action +au moins autant de monde que l'ennemi. + +Si l'on est faible, il faut rester sur ce terrain; si l'on et plus fort, +on attire, par une fuite simulée, l'ennemi dans un quartier où, établi +d'avance, on prendra sur lui le même avantage. + +Que l'attaque soit plus ou moins brusquée, plus ou moins régulière, elle +offre d'autant plus de chances de succès qu'elle est mieux conduite +conformément aux principes précédents. + +Ainsi, il faut toujours pénétrer sur 3 ou 4 colonnes concourantes ou au +moins parallèles, de 2 à 3 bataillons, autant d'escadrons et de pièces +chacune, écartées de 500 mètres, et faisant des établissements à même +hauteur, en avant des communications transversales, comme chaînons de +parallèles générales, de 300m en 300m; les points forts d'une parallèle +précédente, serviront du réduits, aux parties correspondantes de la +parallèle nouvelle, sur laquelle on prend position; et les postes +avancés du celle-ci deviendront plus tard les points forts d'une 3e +parallèle ultérieure. La nécessité de ces précautions est également +démontrée par la sanglante journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 +juillet 1652, et par les longues luttes de Sarragosse en 1808. + + * * * * * + +299. Pour ce qui est du détail des cheminements, éviter toute +échauffourée; à mesure qu'on s'empare d'une maison, s'y établir, la +créneler, boucher les basses ouvertures sur la rue. + +Élargir la communication avec le précédent bâtiment pris, avant d'en +attaquer un autre plus éloigné. + +300. Les mines peuvent avoir l'inconvénient d'arrêter plusieurs jours +par les incendies qu'elles produisent, comme cela eut lieu dans la rue +des Munitions, le 1er février, au deuxième siège de Sarragosse. + +Le meilleur moyen est le fourneau peu chargé, de manière à percer et à +ébranler les maisons sans les renverser, ni ouvrir de grands entonnoirs +vus de toutes parts; il y reste encore des abris contre les feux +plongeants des édifices voisins. + +Dans l'espace de 24 heures, on avance ainsi de 80 à 100 mètres; on a par +attaque 30 hommes tués ou blessés; on gagne, de chaque côté de rue, 4 ou +5 maisons. + +À chaque attaque, il y a 50 sapeurs, 50 travailleurs et 100 soldats +armés, dont une moitié en réserve. + +On consomme, en 48 heures, pour une mine, 100 à 150 livres de poudre; on +prend, par ce moyen, 4 à 5 maisons fortifiées. + +Profiter des caves pour communiquer sous les rues; les employer comme +entrées de rameaux; éviter autant que possible, ainsi que cela eut lieu +au deuxième siége de Sarragosse, de coffrer et d'être en arrière de la +sape. + +Après chaque explosion, on s'empare d'une ou de plusieurs maisons; la +réserve relève les troupes qui y sont logées; l'ordre est donné pour le +travail de nuit. + +301. La nuit, on ouvre les communications avec les maisons prises de +jour; on traverse, à la sape, les rues transversales: 10 sapeurs et +quelques travailleurs suffisent à chaque attaque. + +Profiter du jour pour bien reconnaître les communications; dans les +ordres être clair et précis, afin d'éviter des méprises fâcheuses, comme +le fut celle d'un régiment qui, au premier siége de Sarragosse, vint +dans un passage tortueux et étroit, où quelques hommes l'arrêtèrent. + +302. Les communications seront établies le long des rues non enfilées +par l'ennemi, ou sur le côté de celles qui sont battues; on les fera +droites autant que possible; elles ne seront contournées que pour éviter +un passage périlleux ou difficile. + +On allumera, de distance en distance, des petits feux, en lieux +couverts, pour y servir de repaires pendant la nuit. + +Des draps ou des tapis, pendus à des cordes d'un côté de rue à l'autre, +couvriront les communications que l'on ne pourra défiler autrement. + + * * * * * + +303. Pour franchir d'une maison à une autre, on fera, à chaque étage, +des créneaux, et ensuite quelques grosses ouvertures, dont une sur le +toit pour le passage; d'autres trous et créneaux, s'il est possible, +sont percés sur les flancs ou au-dessous, pour obliger l'ennemi à +évacuer sans se défendre. + +304. Si l'ennemi dispute une chambre, on ouvre des créneaux en face des +siens, l'on tiraille des deux côtés; la chambre intermédiaire se remplit +bientôt de fumée; le sapeur s'y glisse à plat-ventre jusque sous les +canons de fusil des défenseurs; il se lève, frappe les fusils à coups +redoublés, avec une barre à mine, oblige à les retirer; aussitôt des +hommes déterminés embouchent les créneaux, y jettent des grenades et +forcent l'ennemi à défendre un mur plus éloigné. + +Si un gros mur arrête, les sapeurs réduisent son épaisseur avec la +pioche avant d'y faire ouverture; puis ils le renversent d'un seul coup +sur l'ennemi. Si le temps manque, ils le font sauter avec un sac de +poudre. + +305. Il est surtout nécessaire d'occuper en force les toits, pour y +blottir, derrière les cheminées ou les lucarnes, d'adroits tirailleurs, +qui feront évacuer les parties inférieures ou empêcheront les retours +offensifs de l'ennemi sur les derrières et communications des attaques. +Il ne faut s'aventurer, dans une cage d'escalier, qu'après s'être rendu +maître des toits et étages supérieurs. + +Si l'on pénètre plus avant dans les étages élevés, on déloge les +défenseurs de l'étage inférieur, soit en menaçant leurs communications, +soit en les fusillant par les ouvertures faites aux planchers. Dans +cette position, on n'aura à craindre, ni la fusillade sans effet de bas +en haut, ni l'incendie dont l'emploi est presque toujours dangereux pour +celui qui se défend. + +Les coupures d'une chambre ou d'un corps de logis à l'autre sont +franchies à l'aide de madriers, également utiles pour se préserver des +feux de flanc, en les appuyant contre les créneaux; on s'abrite des feux +de l'étage supérieur, à l'aide de paniers mis sur la tête, et au-dessus +du fond desquels sont fixées des rondelles en forts madriers. + +306. Si l'on ne peut vaincre la résistance des défenseurs établis dans +un étage supérieur, on se hâte de mettre le feu en dessous, ou d'y faire +déposer, par une escouade d'élite, un sac de 100 à 150 livres du poudre; +ce moyen est suffisant pour chasser l'ennemi et ouvrir le bâtiment sans +le renverser; il restera encore, après l'explosion, des abris contre les +feux plongeants des maisons voisines. + +Si plusieurs assauts n'ont pu faciliter l'entrée dans le bâtiment, il +faut l'incendier. On lance dessus les toits, contre les fenêtres et les +portes, des flèches entortillées de mèches allumées, des tourteaux +goudronnés; on tire sans relâche sur le feu à coups de fusil ou de +canon, pour empêcher d'éteindre ou de jeter les parties enflammées +dehors. + +Ou peut aussi incendier les bâtiments voisins du côté du vent; +approcher, de la partie de la maison la moins bien défendue, des +matériaux combustibles, auxquels on met le feu; ou saper un mur et +jeter, par l'ouverture, des grenades ou carcasses enflammées. + +Ces diverses attaques se font simultanément à tous les étages d'une même +maison, afin de n'être pas exposé, soit à la fusillade à travers les +planchers supérieurs, soit aux grenades jetées par les cheminées ou les +toits. + +Il est surtout nécessaire d'occuper ceux-ci en force. Les Espagnols en +profitèrent, à Sarragosse, pour faire des sorties sur nos derrières et +pour couper nos communications. + +307. De nuit, enduire de résine les portes faiblement barricadées, et +ensuite y mettre le feu. + +Battre à coups de bélier celles qu'on est obligé d'enfoncer de nuit. + +308. Donner les assauts aux bâtiments et positions, dès le point du +jour, afin d'éviter les méprises et de ne pas laisser le temps à +l'assiégé de replacer ses postes pendant la nuit. + +Si l'on marche vers une grande communication ou une place bien connue, +ou si l'on veut donner le change et surprendre, on peut s'écarter de ce +principe. + + * * * * * + +309. Il est inutile de faire remarquer l'avantage incontestable des +armées régulières ainsi engagées, avec entière liberté de déployer toute +leur majestueuse et invincible puissance. + +S'il n'y avait de plus grands malheurs à éviter, de tristes mais +impérieux devoirs à remplir, et la perspective d'un ineffaçable outrage +au drapeau, on n'éprouverait peut-être qu'une sorte d'intérêt pour des +populations ennemies révoltées toujours follement compromises, en +pareille circonstance, sans chefs expérimentés, sans organisation, sans +discipline, sans armes, sans matériel et sans approvisionnements +suffisants. + +La lutte pourra être lente et sanglante: mais, à une heure prévue, le +succès est assuré. Ici et en tout, la disproportion est si grande, que +la raison ne peut même s'expliquer une tentative sérieuse et réfléchie. +D'un autre côté, l'honneur militaire a trop de prestige pour permettre, +à cet égard, le moindre doute. + +Les populations qui auront le courage de soutenir leurs garnisons +assiégées et de défendre avec elles, non-seulement les remparts, mais +encore l'intérieur des villes contre l'étranger, pourront aussi +succomber dans une lutte inégale; mais ce sera après avoir noblement +bravé toutes les horreurs d'un long siége, pour la défense de leurs +foyers, l'indépendance et l'honneur de la patrie: les projets les plus +importants de l'armée d'invasion auront été remis ou abandonnés: une +inquiétude salutaire les rendra désormais plus timides, moins décisifs: +le monde entier respectera une telle chute, désormais la gloire et la +force du pays, et, pour toutes les nations, une nouvelle leçon de +patriotisme. + + + + +CHAPITRE VII. + +_Récapitulation._ + + + + +§ Ier. + +DISPOSITIONS PERMANENTES. + + +310. En France, on ne se soucie guère de voir trop répéter la même +pièce: l'Empire nous a saturés de gloire, la Restauration et le +Gouvernement de Juillet de liberté prospère, les premiers mois de 1848 +de désordres sanglants; ceux-ci, pour longtemps, ne sont donc plus à +craindre chez nous; mais l'étranger n'a ni les mêmes enseignements, ni +la même satiété. + +Les événements des dernières années renferment de grandes leçons pour +les Gouvernements européens; ceux qui ne se mettraient pas sérieusement +en mesure de résister à la violence des ouragans révolutionnaires +manqueraient à leur mission. + +Une sage prévoyance doit éviter aux bons citoyens ces luttes +fratricides, et empêcher que les sources providentielles de l'aisance du +peuple ne soient subitement taries. + +Les nations, menacées de décadence subite, au milieu de leur plus grande +prospérité, implorent aussi protection contre un danger si grand. + +Ces habitudes de guerre civile, de plus en plus enracinées dans une +partie des populations européennes, nécessitent pour les grandes +capitales, à l'instar de ce qui a déjà lieu dans quelques-unes, +l'adoption des dispositions suivantes: + + * * * * * + +311. Installation successive de tous les ministères, des principales +administrations, de la Poste, de l'Imprimerie nationale, des +Messageries, dans un grand quartier militaire, autour du chef du +Gouvernement et des pouvoirs législatifs: les mesures de défense +précédemment prescrites deviendront plus faciles. + +312. À l'avenir, les casernes seront construites dans des positions +militaires, de manière à faciliter l'attaque comme la défense, à pouvoir +être gardées par peu de monde, et contenir des forces considérables +libres de déboucher dans plusieurs directions. + +Elles seront, soit à la circonférence du quartier militaire, soit dans +les arrondissements les plus éloignés du centre, pour commander les +grandes avenues et les faubourgs remuants. + +Chaque mairie, avec une caserne en face ou attenante, pour 1, 2 à 3 +bataillons de ligne, dominera sa circonscription délimitée +militairement; une place ou une cour intermédiaire liera ces deux +établissements jumelés, qui formeront centre de défense et +d'approvisionnements de tous genres à débouchés nombreux. + +Ainsi le ralliement des gardes nationaux devient facile; et en +revêtissant l'uniforme de ces derniers, les insurgés ne peuvent +dominer, par surprise, dans les mairies ou légions. + +313. De l'établissement de l'administration municipale dans un hôtel de +ville central, d'où surgissent ordinairement les pouvoirs +révolutionnaires, résultent, pendant la crise, l'isolement, +l'antagonisme des autorités principales, la nécessité de la dispersion +des forces. + +On en finirait, avec chacun de ces forum de l'anarchie, en y +établissant, soit une caserne, soit un hôpital civil: l'administration +centrale serait placée dans le quartier militaire, sous la main du chef +du Gouvernement. + +Peut-être même, malgré tous les inconvénients d'un ordre différent qui +pourraient en résulter, conviendrait-il de diviser chacun de ces +pouvoirs uniques, dangereux et presque toujours si mal placés, en +plusieurs grandes directions civiles établies au centre des divisions +militaires de ces capitales, correspondant à ces divisions, et +centralisant chacune trois ou quatre arrondissements avec les banlieues +attenantes. + +Avoir, dans chaque état, dans chaque grande capitale, plusieurs centres +importants d'une administration unique, c'est fractionner et affaiblir +la révolte; les réunir, tout en divisant les pouvoirs, séparant les +attributions et multipliant les spécialités, c'est désarmer; il ne +reste de centralité et de fort que l'anarchie. + + * * * * * + +314. Un ordre pareil à ceux qui existent dans les places de guerre, pour +les cas d'alerte, étudié et rédigé d'avance, d'après les principes +précédents, serait connu de tous les chefs militaires, de manière à ce +que chacun puisse s'y conformer, au premier avertissement. + +Ainsi la concentration de tous les corps sur leurs positions de combat, +s'ils n'y sont déjà établis en permanence, se fera militairement, par +une agglomération progressive le long de communications faciles et +assurées, dans le temps convenable et sans que ces corps cessent un +moment d'être utiles à la répression, sur la voie stratégique qu'ils +parcourent. + +315. Ces principes, d'après lesquels la troupe doit être employée pour +réprimer les émeutes, sont écrits dans l'histoire des guerres civiles +qui, à diverses époques, ont désolé le monde; par les événements de +Paris en 1830 et 1832, ceux de Lyon en 1831, ils avaient acquis un tel +degré d'évidence qu'il eut été impardonnable de les méconnaître. + +Disperser la troupe par pelotons, sur les places et rues, sans moyens +d'attaque ou de défense, au fur et à mesure que les émeutiers s'y +agglomèrent; la laisser ainsi stationner au milieu de ces derniers, sans +repos ni abris, et quelquefois sans vivres; suivre le désordre partout +où il lui convient d'agir et de prendre position, sans réserves ni bases +fixes, ni points d'appui ou centres de commandement, ce serait ne pas +agir militairement et compromettre le salut de l'État. + + * * * * * + +316. Les armées, leurs nobles institutions, les principes salutaires et +traditionnels d'où résultent la force, la discipline, la fidélité au +drapeau, l'énergie du devoir sont les soutiens des États. + +Par leurs institutions, par la nature du service habituel, par le +maintien de la force militaire dans les meilleures conditions, les +armées, restent mobiles et puissantes. + +En temps de paix, les corps dont la spécialité, dont l'organisation +fortifient la discipline, sont relativement plus nombreux. + +Partout, le militaire demeure complètement étranger aux passions qui +divisent le pays, et au milieu desquelles son intervention calme +pourrait être réclamée. + +Banni d'une société, l'ordre régnerait encore longtemps dans son armée. + +317. L'état-major général est un des principaux éléments de force; il +s'entretient actif et vigoureux, dans l'exercice le plus large du +commandement et de l'initiative. + +Le commandement est fortifié par une centralisation réelle des +spécialités; c'est un principe salutaire de force pour la société +européenne. + +318. Des lois de recrutement, sans déclasser les populations tranquilles +et laborieuses, attirent aux armées les hommes inoccupés et retiennent +longtemps les vieux soldais au service; elles font partout de l'état +militaire, à l'opposé de l'imprudent système de landwehr, une véritable +profession spéciale; du telle sorte que la partie aguerrie de chaque +nation soit dans l'armée et non en dehors. + +Ces lois se prêtent à l'extension la plus complète, la plus rapide de la +force armée pour le cas d'invasion du territoire ou d'une coalition, en +vue desquelles elles ne sont cependant pas conçues exclusivement: car il +y a d'autres éventualités. + +319. Partout les milices bourgeoise sont constituées d'après ce +principe, qu'en militarisant moins de monde, mais plus complètement, +dans un but plus sérieux d'une réelle utilité, on augmente d'autant le +prestige militaire. + +Des armées passons au triste théâtre de leur action considérée du point +de vue de ce livre. Tel est l'état des choses, qu'il faut désormais se +dérober au spectacle admirable des plus rassurantes institutions, pour +se préoccuper exclusivement de difficultés qui seraient désespérantes, +si, après tant de dévastations, la société n'avait pas, pour les +vaincre, une surabondance de moyens plus grands encore. + + * * * * * + +320. Les principales communications intérieures, telles que les quais, +les boulevards, les rues importantes, ne devraient point être pavées, ni +plantées d'arbres: les progrès de la science des constructions +permettent d'espérer, à cet égard, une solution qui satisfasse toutes +les nécessités. + +Il faudrait même que ces grandes voies fussent plutôt bordées par des +maisons précédées de cours ou de jardins que par des bâtiments contigus +et à un grand nombre d'étages: cette modification est plus désirable +que facile à obtenir. + +321. Un obstacle, rivière, canal, escarpement, pâté longitudinal de +maisons sans passage, vieille enceinte ou muraille, dont les rares +intervalles ou défilés, à 1200m les uns des autres, seraient commandés +par autant de casernes, et des deux côtés duquel existerait une +communication large et facile, diviserait ou arrêterait l'insurrection; +il permettrait de porter successivement, contre ses différentes +factions, des réserves importantes. + +Chaque intervalle d'obstacle, créé _ad hoc_, coûterait plusieurs +millions, y compris les expropriations. + +On pourrait, à la rigueur, se servir d'un pareil obstacle, soit pour +entourer et couvrir, en partie, le quartier militaire, soit pour diviser +et maintenir un arrondissement difficile; soit enfin pour dominer toute +une ville, à l'aide d'un tracé particulier. + +322. Des sémaphores mettraient en rapide communication, pendant le jour +et la nuit, les mairies avec le centre du Gouvernement, l'hôtel de +ville, la police centrale, l'état-major de la garde nationale et les +quartiers généraux des divisions ou subdivisions militaires, _intrà_ ou +_extrà muros_. + +323. Des peines successivement plus fortes menaceraient: + +1° Les individus non armés faisant partie des rassemblements; + +2° Ceux qui commettraient des dévastations; + +3° Les individus armés étrangers à la garde nationale; + +4° Les étrangers à la garde nationale, qui revêtiraient son uniforme; + +5° Ceux qui construiraient des barricades; + +6° Les chefs d'attroupements, afficheurs de proclamation, péroreurs; + +7° Les personnes chez qui se tiendraient des réunions séditieuses; + +8° Ceux qui désarmeraient les gardes nationaux à domicile, dans les rues +ou qui pilleraient des magasins d'armes; + +9° Les meurtriers de gardes nationaux, soldats, ou autres citoyens; + +10° Les provinciaux récemment arrivés dans la capitale et coupables de +l'un des délits précédents; + +11° Les étrangers, et successivement les individus suivants qui +seraient dans le même cas; + +12° Les employés des administrations; + +13° Les réfugiés politiques et étrangers; + +14° Les repris de justice; + +15° Les hommes en rupture de ban. + +324. 6 à 8,000 réfugiés de toutes les nations ont pris la part la plus +active aux désordres européens; une réserve révolutionnaire de tous les +pays se transporte successivement d'une capitale à l'autre et y impose +l'anarchie. + +Les étrangers, à qui un peuple accorde refuge, n'ont pas le droit de se +mêler d'affaires qui le regardent seul; encore moins de décider de son +avenir. + +325. Les dépenses, pour dégradations commises pendant l'émeute, dans +chaque quartier, seraient exclusivement à la charge de l'arrondissement. + +Tout individu, dont une partie du mobilier aurait servi à élever une +barricade, serait passible, à moins de cas de force majeure constatée, +d'une amende égale au montant de ses contributions réunies. + +Le locataire d'un appartement, duquel on aurait fait feu sur la troupe, +serait, à moins de force majeure également constatée, passible d'une +amende équivalente à une ou deux fois son loyer. + +Des amendes plus importantes frapperaient les cabaretiers, logeurs et +chefs d'établissements auteurs des mêmes délits, par négligence ou +mauvaise intention. + + * * * * * + +320. Les maisons garnies, les logeurs, les dépôts de remplaçants, ainsi +que les arrivages des voitures publiques, exigent la surveillance la +plus active. + +Les propriétaires et maîtres d'hôtels doivent déclarer, dans les 24 +heures, les noms, qualités, lieux de départ et de destination des +personnes descendues chez eux, sous peine, en cas de condamnation +desdits individus pour délits politiques, de payer une amende au plus +égale au loyer de leur maison ou hôtel. + +Le déplacement des ex-fonctionnaires ou des pensionnés est également +surveillé. + +327. Le séjour des grandes villes serait interdit aux personnes +étrangères non munies d'un passeport ou d'un livret en règle. Toute +famille ruinée tombe à la charge d'une capitale; le nombre des +mécontents y augmente chaque jour. + +Les repris de justice doivent être éloignés à 30 lieues des grandes +villes et punis en cas d'arrestation dans celles-ci. + +328. Il y a un ensemble de mesures à prendre à l'égard de quelques +cabarets, quant à leurs emplacements plus ou moins favorables à la +révolte comme dépôts d'armes, de munitions et comme centres d'action; +quant aux intentions des personnes qui les tiennent, à leur +responsabilité et à la surveillance dont ils devraient être l'objet. + +Certains cabarets sont les clubs les plus dangereux, les véritables +lieux de dépôt, d'organisation, de recrutement, d'excitation et les +centres d'action de l'émeute; c'est là que les insurgés passent leurs +revues, et sont entretenus sur le pied de la révolte: c'est de là que +part le signal. + +Dans les cabarets sont détournés les fruits du labeur journalier; les +familles délaissées, oubliées, y voient une cause incessante de misère +et de désordres intérieurs; beaucoup de délits, de crimes publics ou +privés s'y préparent également: de toutes les prépondérances, la plus +regrettable serait celle de l'estaminet. + +329. Les armuriers et les débitants de poudre, commissionnés et +constamment surveillés, seraient tenus d'inscrire sur leurs registres, à +chaque vente, les noms, la demeure et la qualité de l'acquéreur assisté +de témoins. + +Leurs boutiques, autant que possible voisines des mairies, casernes ou +postes, seraient solidement grillées et closes; pendant l'émeute, on ne +pourrait pas les forcer facilement. + +Les magasins ne contiendraient pas au delà d'une certaine quantité +d'armes et de munitions; les premières seraient démontées et +incomplètes. La fabrication de la poudre coton, sévèrement punie en tout +temps, le serait plus encore pondant l'émeute. + +En temps anormal, et dans une capitale complètement organisée en vue de +périls journaliers, n'y aurait-il même pas lieu d'exagérer toutes ces +précautions, pour quelques quartiers les plus importants? + +Ainsi, les principaux magasins indispensables, pendant une insurrection, +pour les approvisionnements de tous genres, pourraient être, soit à +l'abri de toute attaque, par la solidité de leur clôture; soit groupés +autour des mairies et de quelques positions tertiaires déterminées à +l'avance. + +Pendant la lutte, la vente s'y ferait à des heures déterminées, en +présence des agents de l'autorité; l'action de la troupe et de la garde +nationale, vis-à-vis d'une insurrection privée de moyens, serait +d'autant mieux assurée. + +330. Les clochers, d'où l'on pourrait tirer des coups de fusil et sonner +le tocsin; les édifices publics, non susceptibles d'être gardés pendant +la lutte, seraient bien clos dans le pourtour de leur rez-de-chaussée et +fermés de portes assez solides pour qu'on ne puisse s'y introduire +facilement; au besoin, les clefs de l'escalier de chaque clocher +seraient de suite remises aux mairies. + +On ne perd pas de vue les maisons particulières qui enfilent les rues, +dominent les environs et les carrefours: on empêche qu'elles ne soient +occupées par les rebelles; on les garnit, s'il le faut, de fusiliers. + + * * * * * + +331. Imposer des limites à l'extension exagérée des industries de même +nature; à l'agglomération en trop grands ateliers, dans et autour des +capitales. + +Faire peser une certaine responsabilité sur les chefs de ces +établissements; l'avenir des sociétés ne peut dépendre du plus ou du +moins de prévoyance des spéculateurs. + +Pendant l'émeute, ou s'assure que les ouvriers restent à l'ouvrage; une +prévision est nécessaire à cet égard. + +332. L'administration doit combattre la misère, non en ouvrant +simultanément un nombre de travaux considérables dans la capitale, ce +qui augmenterait, au delà de tous les besoins normaux, la classe +ouvrière et les petits établissements qu'elle fait prospérer. + +Au moment tôt ou tard inévitable de la brusque clôture de ces +entreprises extraordinaires dans une seule localité, surgiraient des +misères impossibles à soulager. + +Mais on entreprendrait successivement des travaux aux alentours, et de +plus en plus loin, afin d'y retenir les ouvriers et de diminuer d'autant +la masse de ceux qui ont peine à vivre dans les grandes villes. On +éviterait ainsi à cette classe, trop souvent malheureuse, un +déclassement qui la ruine. + + * * * * * + +333. On a proposé d'établir, comme agents de sûreté, par quartier de +100,000 âmes de chaque capitale, + +1 Commissaire de police central, +dépense annuelle. 3,000 fr. + +5 _Id_. de quartier. 10,000 + +25 Sergents de ville. 25,000 + +250 Agents de police. 125,000 +___ + +281 Agents de sûreté donnant lieu __________ +à une dépense annuelle de 163,000 fr. + +6 sergents de ville et 60 agents, c'est-à-dire six brigades de dix +hommes se relevant toutes les six heures, suffisent pour parcourir +constamment les divers quartiers d'un arrondissement. + +Les sergents et agents de police ont, sur leur uniforme, un n° d'ordre +et la lettre du quartier, dont ils connaissent les rues, les habitants +et les gens suspects. + +Chaque réunion de quatre brigades surveille 25 rues, places, quais, +passages, boulevards ou ports. + +334. On compte habituellement, en temps les plus tranquilles, dans une +capitale et par arrondissement de 100,000 âmes, un régiment d'infanterie +de 2,000 hommes, et près d'un million de dépenses annuelles, pour la +garnison. + +En réduisant dans les circonstances ordinaires, là où les précédents et +les habitudes de la population le permettraient, cette garnison ainsi +que cette dépense du tiers, on ferait, a-t-on dit, plus que l'économie +nécessaire pour payer l'excédent d'agents de police, qui résulterait de +ce projet. + +La tranquillité journalière serait assurée; la troupe pourrait être +utilement employée ailleurs, dans l'intérêt de l'état et du maintien des +traditions militaires. + +Si des troubles graves, si des circonstances anormales nécessitaient +éventuellement la présence d'une force armée plus considérable et son +intervention, la garnison serait bientôt secourue par une ou plusieurs +divisions, survenant pour agir d'une manière militaire et avec d'autant +plus de chances de succès. + +À l'aide des communications par chemins de fer ou bateaux à vapeur, des +camps convenablement placés pourraient ainsi exercer au loin leur +puissante action. + +Napoléon, alors qu'il était obligé de jouer chaque jour la fortune du +monde aux extrémités de l'Europe, et à une époque où n'existait pas la +même rapidité de communications, contenait ou défendait les contrées +laissées au loin derrière lui, avec un petit nombre de camps +successivement renforcés, au besoin, par des réserves d'élite agissant, +sur une circonférence de 7 à 8 journées de marche, à l'aide de relais de +postes habilement organisés. + + + + +§ II. + +DISPOSITIONS PENDANT L'ÉMEUTE. + + +335. Si la majeure partie de la population est contre l'émeute, +l'autorité l'invite, dès les premiers rassemblements, à porter un signe +qui la distingue des révoltés et constate leur isolement. + +L'autorité municipale, les chefs de légions, les agents de sûreté +empêchent également que les insurgés ne se glissent travestis dans les +compagnies de la garde nationale, ou n'agissent au nom de celle-ci. + +336. Par d'incessantes patrouilles jumelées, lancées de chacun des +centres d'action sur des directions parallèles et voisines, on cerne, on +dissipe les groupes; on y arrête les meneurs, serait-ce dans la +proportion de un sur dix, de manière à intimider l'émeute, à dissoudre +ses cadres. + +Dans chaque mairie, une commission permanente met de suite en liberté la +moitié ou le tiers des moins coupables, parmi les individus arrêtés: on +interroge, on fait observer les autres. + + * * * * * + +337. En cas d'émeute sérieuse, la circulation est interdite aux voitures +et à toutes personnes étrangères à l'autorité ou non employées par elle. + +Les messageries partent et reviennent toutes à une grande place, ou +enclos du quartier militaire, surveillé et gardé. + +338. Les boutiques des armuriers, marchands de vin, débitants de poudre +et de plomb, pharmaciens, toutes à clôtures solides, et dans les plus +importants quartiers à proximité des mairies ou des centres d'actions +militaires, seront fermées et surveillées par la garde nationale de +l'arrondissement. + +339. La troupe, assistée d'un commissaire de police, d'un officier +municipal ou de trois gardes nationaux du quartier, dont un officier, +pourra pénétrer dans les maisons, jardins et cours, soit pour les +visiter, soit pour les occuper ou empêcher que l'émeute ne les envahisse +dans le but de les défendre. + +S'il y avait refus de la part des propriétaires, on aurait le droit de +s'y installer, en respectant, autant que possible, les personnes et les +propriétés. + +En cas de soumission de la part des habitants, la force armée ou l'État +deviendrait responsable des dégâts, des pertes ou des accidents +éprouvés. + + * * * * * + +340. Les chefs d'établissements industriels, les administrations +publiques et particulières tiendront réunis leurs employés étrangers à +la garde nationale; ils adresseront chaque jour, aux mairies, l'état des +individus présents ou absents, lequel pourra être vérifié. + +341. Les bureaux de journaux et les imprimeries, dans ou à l'occasion +desquels il y aurait des réunions hostiles, seraient momentanément +fermés. + +Un journal anarchique et les feuilles de province qui deviendraient +bientôt ses succursales, dans chaque localité, pourraient constituer, en +face de l'État, un véritable Gouvernement révolutionnaire avec toute une +hiérarchie d'agents. + + * * * * * + +342. Le télégraphe donne fréquemment des nouvelles sur les diverses +lignes. + +Chaque courrier, chaque messagerie, emporte et distribue, sur sa route, +des bulletins imprimés où l'autorité résume la situation des choses. + +Des bulletins plus fréquents, plus détaillés, sont affichés aux portes +des mairies, casernes, centres d'action et postes conservés à +l'intérieur de la capitale. + +343. Dans les provinces, des mesures sont prises pour protéger le +service des télégraphes, des chemins de fer et des relais de poste. + +Ou assurera de deux manières les communications menacées: + +1° Par la remise des dépêches à des voyageurs connus ou à des agents en +mission. + +2° Les directeurs de poste font parvenir, sans retard, aux +fonctionnaires voisins, les nouvelles importantes; et ces derniers les +communiquent aux autorités limitrophes qui peuvent ne pas les connaître. + +344. Le télégraphe ou des estafettes portent immédiatement, à +quelques-uns des généraux commandant les divisions militaires +territoriales, l'ordre de faire usage, comme commissaires généraux +extraordinaires, des pleins pouvoirs pour l'exercice desquels ils +auraient d'avance les instructions nécessaires. + +Ces gouvernements accidentels, délimités militairement et de manière à +grouper des pays et des intérêts homogènes, auraient une étendue, une +population, une importance et des ressources telles que la résistance y +serait possible contre toute influence anti-nationale. + +Chacun de ces gouvernements compterait: 2 à 4 mille lieues carrées de +superficie; 2 à 4 millions d'habitants; 25 à 30,000 hommes de troupes de +ligne de toutes armes avec les états-majors, les moyens administratifs +et approvisionnements nécessaires. + +Les chefs-lieux de ces gouvernement accidentels doivent également être +importants sous les rapports militaire, administratif et commercial; ils +commandent les grands cours d'eau et les communications principales: +leur choix dépend aussi de l'esprit des populations, dont on peut +attendre indifférence ou appui; des états étrangers circonvoisins amis +ou ennemis; des postes ou cordons de places fortes à proximité; du +chef-lieu éventuel de gouvernement central que l'on se propose de +choisir, en cas d'évacuation de la capitale comme moyen extrême; il +dépend enfin des rapports généraux de défense ou d'approvisionnements +qu'il serait nécessaire d'établir pour une lutte sérieuse contre +l'anarchie. + +Chaque commissaire général, dans son importante circonscription, +concentrerait accidentellement en ses mains et exercerait, sur sa +responsabilité, tous les pouvoirs y compris celui de déclarer l'état de +siége. + +345. Ces commissaires généraux, à dix ou douze marches les uns des +autres, réunissent autant d'armées, organisent autant de centres de +résistance énergique à la révolte. + +Ils communiquent, avec le Gouvernement, par les voies les plus promptes +et les plus fréquentes. + +Ils correspondent avec toutes les autorités de leur ressort, qu'ils +suspendent, révoquent ou investissent de certaines attributions. + +Ils peuvent réunir les conseils provinciaux, auprès d'eux, ou autour des +chefs d'administration. + +Ils maintiennent partout l'ordre, dans les limites de leur situation +militaire et politique, et tiennent les populations au courant de la +marche des événements. + +Ils ont autorité pour mobiliser les gardes nationales, rappeler les +réserves de l'armée et faire toutes réquisitions. + +Partout, et principalement sur les grandes communications, les milices +urbaines, les agents de sûreté, les garnisons veillent, font des +patrouilles, arrêtent tous gens suspects revenant de la capitale ou s'y +rendant sans papiers. + +Les commissaires généraux peuvent, sur leur responsabilité, porter aux +extrémités du commandement, vers la capitale ou les villes qui +réclameraient ces secours, des troupes de ligne et de garde nationale, +pour s'y tenir prêtes à franchir cette limite à la demande, soit du +Gouvernement, soit du commissaire général limitrophe. + +Toujours la garde nationale est mobilisée par fractions constituées; les +hommes, dont l'indisponibilité est régulièrement constatée, sont seuls +exempts de marcher. + +Ainsi, au premier signe du télégraphe, les divers pouvoirs aussitôt +centralisés par grandes circonscriptions constitueraient chacune de +celles-ci, dans l'étendue de la nationalité menacée, et sous la +direction du gouvernement central, sur un pied de résistance redoutable, +contre toute tentative de guerre civile. + + + + +§ III. + +CAUSES GÉNÉRALES D'ANARCHIE. + + +346. Terminons par des considérations qui, bien que diverses, sortent +des entrailles même du sujet: car le seul moyen préventif réellement +efficace serait la suppression de causes puissantes quoique d'un ordre +différent; ne pas laisser produire le désordre vaut certes mieux que +d'avoir périodiquement à le combattre sur une arène sanglante: sous ce +rapport, et s'il était donné à l'humanité de ne pas s'égarer sans cesse, +ou de pouvoir revenir facilement sur ses erreurs, le sombre sujet de ce +livre pourrait heureusement perdre tout intérêt. + + * * * * * + +347. «Repassez, dit Massillon, sur les grands talents qui rendent les +hommes illustres; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le +malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances +empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs +célèbres de mensonge qui, dans tous les âges, ont levé l'étendard du +schisme et de l'erreur, et formé, dans le sein même du christianisme, +les sectes qui le déchirent. + +«Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talents heureux ont +rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens, dès que +leur coeur s'est corrompu, ils n'ont laissé au monde que des ouvrages +lascifs et pernicieux, où le poison, préparé par des mains habiles, +infecte tous les jours les moeurs publiques, et où les siècles qui nous +suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre. + +«Tournez-vous d'un autre côté, comment ont paru sur la terre ces génies +supérieurs, mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les +ressorts des états et des empires, et ébranler l'univers entier? Les +peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs +intrigues; les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été +les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents. + +«Esprits vastes, mais inquiets et turbulents, capables de tout soutenir, +hors le repos, qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe +et qui les attache, et qui, semblables à Samson, sans être animés de son +esprit, aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous ses +ruines, que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de +leur force. Malheur au siècle qui produit de ces hommes rares et +merveilleux! et chaque nation a eu là-dessus ses leçons et ses exemples +domestiques.» + + * * * * * + +348. La guerre civile ruine les nationalités sous des formes diverses: +mais toujours le fléau résulte d'un état de civilisation anormal. De nos +jours, cette idée a été développée avec le langage de la plus vive +préoccupation. + +Dans la Vendée, a-t-on dit, il y eut défaut d'activité et de centres de +population, au milieu d'un dédale de borderies, échappant à toute +influence réelle par leur isolement, leur petitesse et leur nombre. + +Les grandes capitales offrent aujourd'hui des inconvénients contraires: +et, après tant d'efforts de plusieurs siècles, l'homme, parvenu à une +haute civilisation, retrouverait-il, à coté, l'ingouvernable rudesse des +contrées primitives, surexcitée par le besoin des jouissances, l'excès +des misères? + +Dominé par de nouvelles préoccupations, il sonderait épouvanté les +redoutables mystères d'une autre société longtemps ignorée: en présence +de l'envie des uns, de la turbulence, de la légèreté des autres, quelle +mission auraient ces hommes de diverses nations, invisibles, errants ou +flétris par la justice, dans l'immense dédale de tant de quartiers, de +rues, de maisons, d'étages, de réduits, ainsi pressés et superposés? + +Chaque jour y condense plus imprudemment la vie, l'activité, les +richesses, les passions, les mécontentements d'un grand pays, classe +vis-à-vis classe, intérêts vis-à-vis intérêts, au risque d'explosions +redoutables. + +Si le progrès du mal continuait, on en viendrait peut-être à se +demander: quelle administration possible pour tant de nécessités +diverses; quelle police pour ce nombre de délits et de sinistres +projets; quelle règle pour trop d'appétits échappant à toute censure +réelle; quelle répression facile et non sanglante pour des forces +imprévues, se produisant à l'appel des plus dangereuses passions, +surexcitées par les paroles et les actions de chaque jour? + +349. La centralisation ne souffre de vie que dans les capitales; +décentraliser, ce serait diviser le territoire en éléments assez +importants, conservant encore, dans de certaines limites, une existence +administrative propre: de ces limites, que l'on ne choisit pas à +volonté, peuvent résulter, soit l'anarchie, soit une salutaire +pondération. + +La centralisation une fois établie devient une nécessité chaque jour +plus grande, par suite de l'affaiblissement graduel du pouvoir local; un +peuple convaincu de ses inconvénients ne serait pas toujours maître de +les atténuer, encore moins de s'en débarrasser. + +Regrettons donc que les nations modernes n'aient pas été dirigées sur +une voie de civilisation également éloignée de ces deux extrêmes: _le +défaut et l'excès de centralisation_: et si partagés que puissent être +les avis à cet égard, continuons d'examiner l'un des deux côtés d'une +question que le temps, ou des circonstances au-dessus de toute volonté +humaine, semblent exclusivement dominer. + +350. Y-a-t-il nécessité que la capitale soit la ville la plus +considérable de l'empire, pour la population ou pour le mouvement des +esprits? la liberté d'action de l'autorité n'est-elle pas en raison +inverse de l'agitation tumultueuse de son chef-lieu? À certains égards, +il paraîtrait quelquefois plus avantageux, pour la durée des états, +l'indépendance de leurs grands pouvoirs, que le centre du Gouvernement +fût établi en dehors d'une telle ville, mais à proximité: et alors, on +apprécierait l'utilité d'une capitale militaire fortifiée, comme +contrepoids de celle à qui l'on aurait laissé prendre, sans retour +possible, une importance excessive. + +Plus la centralisation est complète, a-t-on dit, plus le gros de toutes +les forces nationales se fixe exclusivement dans la métropole: ce séjour +les altère à la longue; et l'influence peut s'étendre jusqu'aux +provinces les plus éloignées. + +En transportant le centre de son Gouvernement Lombardo-Vénitien, de +Milan à Vérone, alors qu'il en était encore temps, l'Autriche n'a pas eu +seulement pour but de prendre une ligne militaire contre toutes +éventualités: elle place le pouvoir central en lieu sûr, d'où, libre des +plus redoutables préoccupations, il dominera mieux Milan, que s'il y +demeurait exposé à la contagion d'une atmosphère anarchique. + +351. Au même point de vue, il n'y aurait pas toujours nécessité que les +richesses, l'activité et la masse des forces vives d'un État fussent +exclusivement concentrées dans une seule capitale, sous la pression des +passions anarchiques qui y établissent leur empire: l'avantage de +paraître tout diriger plus facilement ne devrait pas faire renoncer à +celui, plus réel, de ne pas tout exposer à la fois? Un peuple sage se +constitue également, quand il le peut, en vue de tous les périls +extrêmes, sans prétendre éviter aussi les moindres. + +À de certaines époques exceptionnelles, deux métropoles rivales, par une +importance et des intérêts différents, assureraient peut-être quelque +temps, la durée du pouvoir, les contenant l'une par l'autre; ainsi +s'expliqueraient ces déplacements de capitales, ou ces centres multiples +de gouvernement, dont le singulier spectacle étonne dans l'histoire de +quelques nations. + +L'État le moins imparfait ne serait-il pas celui dans lequel de sages +limites assignées aux excès de chaque influence, déterminent une +harmonie où tout se balance? cet équilibre ne peut résulter que de +l'antagonisme constant mais régulier de forces à peu près égales, se +contenant quelquefois l'une l'autre sans trop de violences, et +conspirant presque toujours pour leur grandeur commune. + +352. Tel pays se serait exposé à décheoir, au milieu de révolutions +successives, par le fait d'une subdivision administrative et +territoriale uniformément parcellaire, affaiblissant pouvoir et forces +réelles partout ailleurs qu'au centre. + +Quels auraient été, à chaque crise révolutionnaire, les moyens réguliers +des autorités attendant du premier courrier, dans une petite +circonscription, leur sort et celui de l'état. + +Ailleurs, on aurait supprimé, à la fois, et à tous les points du vue, +social, politique, religieux, territorial jusqu'aux dernières traces des +influences, des antagonismes, des contre-poids, des fonctions rivales +enfin sur lesquelles se fonde un équilibre véritable. + +Une telle situation serait peu favorable aux libertés: il semble, +quelquefois, que les empires ainsi uniformément découpés ne puissent +aller que de l'anarchie au despotisme, à travers des convulsions et des +ruines. + +353. Tôt ou tard, des dangers sérieux résulteraient également d'une +constitution d'état opposée; mais est-il donné de rester longtemps dans +une situation raisonnable: l'essentiel, le possible est de ne pas trop +s'écarter de cet équilibre instable où les passions humaines empêchent +de séjourner. + +Sitôt que l'on approche de la dernière limite des excès dans un sens, il +ne faudrait pas craindre de pouvoir se retourner vers les maux opposés: +si grands, si inévitables que soient ceux-ci, on ne les subirait pas de +longtemps, et sans avoir traversé, pendant une courte période de +bonheur, la position la plus convenable, mais où il est si difficile de +se maintenir contre la tendance à de successives oscillations +politiques. + +Chaque époque a ses infirmités dont il faut d'abord se préoccuper: qui +signalerait, aujourd'hui, le danger des écarts de la foi et du +dévouement; des influences provinciales, de l'esprit de profession, de +classe, de secte ou de nationalité trop exclusifs? + +Sans prétendre résoudre, dans un mémoire militaire, un problème aussi +complexe, aussi difficile, et qui, d'ailleurs, doit être pris de loin ou +dans les circonstances les plus favorables, il convient d'insister sur +son importance. + +Cette grave question aurait pu être envisagée à un point de vue tout +autre, mais trop étranger au sujet de ce livre pour qu'on doive en tenir +compte ici. + + * * * * * + +354. L'humanité réagit constamment sur elle-même; quand elle n'a pas la +guerre de nation à nation, elle la fait de classe à classe, de gouverné +à gouvernant: ainsi les sociétés se dissolvent. + +Les forces vives des peuples paraissent d'autant plus dangereuses, pour +leur bonheur et leur puissance, qu'elles sont plus accumulées par +l'inaction. + +Il faut que les nations, aussi bien que l'homme, soient sérieusement +occupées, sinon elles emploient mal leurs puissantes facultés trop +longtemps oisives. + +355. Pendant la paix, chacun développe son énergie, son intelligence +dans les affaires; on voit grandir des réputations, des moyens +d'influence et d'action, dont aucuns ne sont à la disposition du +Pouvoir; celui-ci reste privé, ainsi que ses principaux agents, de la +force que donne une activité fécondante; alors les gouvernements +désarment plus encore vis-à-vis les mauvaises passions que contre +l'extérieur; ils perdent une partie de leur puissance; ils détendent +leurs ressorts. + +La guerre autorise, oblige même l'État à réunir, augmenter, entretenir, +perfectionner, mettre en action tous ses moyens; alors lui et ses agents +occupent presque seuls la scène; les réputations, les influences sont +exclusivement son partage: la force morale et l'héroïsme deviennent sa +base inébranlable. + +La guerre emploie au dehors les forces matérielles d'une nation, donne +une noble direction à ses forces morales. + +Une lutte longue et désastreuse épuise un empire; la paix prolongée lui +donne, en dehors du pouvoir, un excédent de vie, de célébrités ou +d'influences qui pourraient le rendre ingouvernable. + +356. On a fait observer que ces préoccupations extérieures seraient +indispensables là où les révolutions auraient tout détruit, tout +uniformisé: à défaut d'antagonisme de classes, de sectes, de +professions, de corporations, de pouvoirs, de provinces, on verrait les +passions d'autant plus violentes, qu'après avoir davantage renversé, +elles seraient sans frein: ne sachant plus où se prendre, puisqu'il ne +resterait rien d'humain à combattre ou à détruire, elles en viendraient, +peut-être, à attaquer les éternelles et divines conditions de +l'existence des sociétés, qui seules subsisteraient: la famille, la +propriété, la religion. + +Les voeux de paix universelle et de désarmement sont donc irréalisables. + +Jusqu'à ce jour, l'humanité a vécu par la famille; par les nationalités +et les religions diverses. + +Vouloir abaisser toutes les barrières, détruire toutes les nuances qui +différencient, qui classent, qui facilitent l'équilibre du monde par +l'antagonisme de ses parties; qui assurent le progrès indéfini de +l'humanité par la concurrence, par la division du travail dans +l'acception la plus élevée, la plus générale de ces deux mots, ce serait +préparer la barbarie. + +De tous les antagonismes, le moins dangereux, le plus indispensable pour +le bonheur de l'humanité, c'est celui qui résulte de l'esprit de +patriotisme; loi divine du la famille appliquée à l'harmonie de +l'univers. + + * * * * * + +357. Les états, où des révolutions successives ont altéré le principe +d'autorité, sont le jouet de leurs voisins habiles à ne leur point +laisser rétablir les éléments de nationalité. + +La grandeur passée d'un peuple et celle qu'il pourrait encore avoir +excitent des états rivaux à le faire périr dans l'anarchie. + +Telle puissance ne daigne même pas faire la guerre aux gouvernements qui +gênent sa politique ambitieuse; elle soudoie la révolte et les ébranle +en quelques journées. + +Ainsi, au risque de compromettre sa propre existence dans la ruine +commune, elle entretient depuis longues années de malheureux pays dans +cet état normal d'anarchie qui les prive également d'institutions mûries +par le temps et de la puissance des traditions. + +À l'aspect des redoutables fléaux qui peuvent chaque fois lui être +renvoyés de tant de nationalités ébranlées par elle, l'appel coupable +aux passions révolutionnaires de tous les pays cessera peut-être; une +politique moins machiavélique peut rendre le repos au monde. + + * * * * * + +358. Trois partis sérieux, et non incompatibles avec toute pensée +d'ordre ou d'avenir, affaiblissent plusieurs sociétés européennes: +l'aristocratie, la bourgeoisie, la démocratie; leur désaccord pourrait +seul faire triompher le génie de la destruction. + +L'un de ces partis s'est-il établi au pouvoir..., on a vu les deux +autres aveuglés préparer et décider sa chute, à l'aide de l'anarchie, +qui seule en a profité. + +Partout, à chaque révolution, la condition du principe d'autorité et de +la société a également empiré; le nombre et l'influence des hommes ou +des idées anarchiques ont crû, en même temps que celui des hommes ou des +idées d'ordre a diminué; et toujours le flot révolutionnaire avance +engloutissant de nouvelles ruines. + +359. Deux de ces partis n'auraient pu, même réunis, lutter contre +l'anarchie, accidentellement renforcée par le troisième; tous ensemble +détourneraient les nations des abîmes où elles sont entraînées. + +On fonderait peut-être ainsi quelque chose de solide; on assurerait, du +moins, aux contemporains si agités quelques années de repos; et de +nouvelles péripéties modifieraient la direction des esprits. + +Dès qu'ils ne réunissent pas l'unanimité de voeux, sans lesquels ils ne +triompheraient qu'accidentellement, et pour l'anarchie, tout parti, +toute idée patriotique doivent renoncer à leur individualité et se +rallier au drapeau qui compte le plus de forces; agir autrement serait +un crime de lèse-humanité. + +Le naufragé s'obstine-t-il à périr en refusant la main qui peut le +sauver, pour une autre hors de portée? + +Celui qui ne surnage pas doit-il s'efforcer d'entraîner tous les autres +dans sa ruine? + +Pourquoi se diviser par des préoccupations d'un autre temps? + +Les partis impatients, quelque agitation qu'ils se donnent, ne +parviendront pas à arracher de l'avenir un secret, qui, comme lui, est +encore à naître. + +À moins qu'un bienfait providentiel ne fasse surgir, du milieu des +sociétés désunies, la force qui, étrangère à tant d'aberrations, +mettrait fin à l'aveuglement, au désordre des esprits, ces sociétés sont +condamnées à périr de marasme anarchique ou par la conquête. + +Il ne s'agit même plus, pour des nationalités jadis prospères, +d'intérêts de famille, de classe ou de dynastie; c'est la vieille Europe +qui s'en va avec ses grandeurs, ses gloires, sa foi, ses idées d'avenir, +ses éléments de progrès, fruits de longs et heureux efforts de la +civilisation moderne; c'est le principe d'autorité successivement démoli +par tous qu'il faut recréer; c'est la société qui est à relever en +commençant par ses bases primordiales. + +360. Ce grand labeur, on doit l'entreprendre, avec quelques rares et +chétifs débris, sous l'ouragan déchaîné des idées de destruction, et en +présence d'états rivaux qui préparent ou convoitent toutes les ruines. + +Au-dessous d'aucune noble ambition, cette tâche sera, partout, l'oeuvre +providentielle de fortes volontés. Le monde a besoin de grands exemples. + +Le 22 juin 1815, après sa seconde abdication, et alors qu'en butte aux +factions qui déchiraient son pays, il devait s'expatrier pour toujours, +Napoléon, plus que jamais nécessaire, disait-il au peuple français: +_Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation +indépendante._ Ce solennel adieu, cette dernière et patriotique trace du +génie des temps modernes, devrait aussi éclairer la génération +européenne actuelle sur le plus grand de ses intérêts. + +Si tant de sublimes esprits, hommes d'état, écrivains ou capitaines, la +gloire et jadis la force des nationalités aujourd'hui menacées, si leur +puissante raison pouvaient encore renaître et dominer au milieu d'elles, +ils gémiraient sur leur oeuvre follement compromise, sur trop de pénibles +travaux et de généreux efforts devenus inutiles; ils conjureraient +l'humanité égarée de revenir, en toute hâte, à la concorde et au respect +du pouvoir qui peuvent seuls sauver. + + _O navis, referent in mare te novi + Fluctus! o quid agis? fortiter occupa + Portum ... + tu, nisi ventis + debes ludibrium, cave!_ + + (HORACE, Ode 12, liv. 1er.) + + * * * * * + +361. Parvenu au terme de ce travail, il reste à choisir entre les deux +parties principales qui le composent. + +Si l'on admet la nécessité du système général de défense proposé dans +les chapitres 3 et 4, on devra, pour compléter ceux-ci, extraire des +chapitres suivants de nombreuses prescriptions pratiques et de détails +nécessaires dans toute hypothèse. + +Si l'on juge les considérations des chapitres 3 et 4 exagérées et trop +théoriques, il suffira de s'en tenir aux chapitres 5 et 6, où se +trouvent également résumés les principes les moins contestables de la +première partie. + +Dans l'une ou l'autre manière de voir, ce livre, rédigé à deux points de +vue différents, mais dans un même but, paraîtra peut-être utile; en +quelque pays, et, de quelque manière que l'émeute surgisse, un ou +plusieurs des principes exposés deviendraient plus ou moins applicables. + +Si nous avons pu contribuer à rendre encore plus évidente pour tous +cette vérité: _Vis-à-vis d'un pouvoir régulier pénétré de ses devoirs, +et au milieu de nations éclairées par tant de désastres, l'anarchie ne +peut désormais espérer que des succès trop éphémères pour exciter ses +coupables projets_; alors le but de cet ouvrage sera rempli. + +Dans un pareil sujet, plus que dans tout autre, un mot de Napoléon +doit-être constamment rappelé: «À la guerre, les trois quarts sont des +affaires morales; la balance des forces réelles n'est que pour un autre +quart.» + +Terminons enfin par cet adage de tous les temps: _L'anarchie est le +fléau du peuple, la ruine des nationalités_. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Insurrections et guerre des barricades +dans les grandes villes, by Christophe-Michel Roguet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE *** + +***** This file should be named 37053-8.txt or 37053-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/5/37053/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37053-8.zip b/37053-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..403c44d --- /dev/null +++ b/37053-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..5262c38 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #37053 (https://www.gutenberg.org/ebooks/37053) |
