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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:07:05 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Insurrections et guerre des barricades dans
+les grandes villes, by Christophe-Michel Roguet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes
+ par le général de brigade Roguet
+
+Author: Christophe-Michel Roguet
+
+Release Date: August 12, 2011 [EBook #37053]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+INSURRECTIONS ET GUERRE DES BARRICADES DANS LES GRANDES VILLES
+
+PAR
+
+LE GÉNÉRAL DE BRIGADE ROGUET.
+
+
+ Quand un prince d'une ville est chassé de sa ville, le procès est
+ fini; s'il a plusieurs villes, le procès n'est que commencé.
+
+ (_Esprit des lois_, liv. VIII, chap. 16.)
+
+
+ À la guerre, les circonstances morales exercent la plus grande
+ influence sur les événements: elles sont tout dans une guerre
+ civile.
+
+
+PARIS,
+
+LIBRAIRIE MILITAIRE DE J. DUMAINE.
+
+1850
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+CHAPITRE Ier.--HISTORIQUE.
+
+§ 1er.--_Temps anciens et moyen-âge._
+
+Temps anciens et derniers Carlovingiens.
+
+Républiques italiennes du moyen-âge.
+
+Guerre civile de 33 ans dans Florence, 1215.
+
+Émeute de Venise, 1310.
+
+Bourgeoisie des communes.
+
+Révolte de Bruges, 1302.
+
+Émeute de Paris, 1306.
+
+Révolte des Pastoureaux, 1320.
+
+§ 2.--_Valois._
+
+Révolte du prévôt des marchands Marcel, 1358.
+
+Émeute de Londres, 1381.
+
+_Id._ de Paris, 1382.
+
+Les rois de Paris et de Bourges, 1420.
+
+Révolte de Gênes, 1461.
+
+_Id._ de Bruges, 1488.
+
+_Id._ de Naples, 1547.
+
+_Id._ de Bordeaux, 1548.
+
+Émeute de Toulouse, 1562.
+
+Journée des barricades à Paris, 1588.
+
+§ 3.--_Bourbons._
+
+Guerre de la ligue, 1589.
+
+Fronde, 13 septembre 1647 et 5 janvier 1648.
+
+Fronde, 1649.
+
+Dispositions de sûreté contre la population d'Utreck, 1672.
+
+Lutte dans Crémone, 1702.
+
+§ 4.--_Révolution, Empire, Restauration_.
+
+Émeute de Varsovie, 1794.
+
+Journée de vendémiaire, 1795.
+
+Émeute de Madrid du 2 mai, 1808.
+
+Journée de juillet, 1830.
+
+§ 5.--_Depuis 1830._
+
+Révolution de Bruxelles, 1830.
+
+Émeute de Lyon, 1831.
+
+Émeutes des 5 et 6 juin 1832 et suivante, jusqu'à 1839.
+
+Émeute de Clermont-Ferrand, 1841.
+
+Révolution de février, 1848.
+
+Émeute du 23 juin, 1848.
+
+Émeute du 13 juin, 1849.
+
+Problème désormais important, non pour la France, mais pour l'Europe.
+
+
+CHAPITRE II.--DIFFÉRENTS PARTIS À PRENDRE.
+
+§ Ier.--_Réprimer la révolte dans toute la ville._
+
+§ 2.--_Occuper un grand quartier militaire._
+
+Avantages de ce parti.
+
+Choix du quartier militaire et des positions extérieures.
+
+§ 3.--_Occuper une position contiguë._
+
+Cas où il faut prendre ce parti.
+
+Opinion de quelques hommes d'état.
+
+Opinion de quelques militaires.
+
+Opinion probable de Napoléon.
+
+§ 4.--_Position extérieure de ralliement._
+
+Cas où il faut la prendre.
+
+Dispositions permanentes nécessaires pour ce cas.
+
+Campagnes de Henri IV contre la ligue, de 1590 à 1596.
+
+Campagne de Turenne, en 1652.
+
+Ce qu'on aurait peut-être pu faire, le 24 février 1848.
+
+§ 5.--_Éloignement de la capitale._
+
+Il y a deux partis également dangereux.
+
+Projet de retraite formé par la Cour, le 5 juillet 1652, à Saint Denis.
+
+Projet de défense de Louis XVIII, dans le département du Nord, en 1815.
+
+
+CHAPITRE III.--PRINCIPES FONDAMENTAUX.
+
+§ 1er.--_Principes généraux._
+
+Emploi de la force année dans les troubles civils.
+
+Conservation de l'élément du combat.
+
+Commandement en chef.
+
+Légions de gardes nationales, mairies, commandements militaires et
+casernements ont les mêmes circonscriptions.
+
+Pronostics et commencements de l'émeute.
+
+§ 2.--_Principes particuliers._
+
+Conséquence de l'élévation des barricades relativement à la répression.
+
+Ce qu'il faut de force dans chaque circonstance.
+
+Force et composition des colonnes actives.
+
+Comment la troupe doit être employée.
+
+Principes généraux sur les détachements, établissement sur les positions
+de combat.
+
+Données diverses.
+
+§ 3.--_Moyens matériels nécessaires._
+
+Opinion du chevalier de Ville.
+
+Émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562.
+
+Journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652.--Opinion de
+Turenne.
+
+Services administratifs, approvisionnements de vivres et de combat.
+
+Matériel nécessaire.
+
+Sage maxime du chancelier de l'Hôpital.
+
+
+CHAPITRE IV.--MESURES GÉNÉRALES DE DÉFENSE.
+
+§ 1er.--_Dispositions permanentes._
+
+Garde nationale.
+
+Troupe de ligne, ses positions de casernement et de combat.
+
+Militaires sans troupe ou de passage.
+
+Système de mairies et casernes-magasins juxta-posées.
+
+§ 2.--_Divisions et subdivisions militaires._
+
+Quartier général central.
+
+Quartiers généraux divisionnaires et quartier militaire.
+
+Subdivisions _intrà muros_ et positions accessoires.
+
+Subdivisions _extrà muros_.
+
+Il faut également centraliser la direction générale et multiplier
+l'action.
+
+Répartition générale des forces.
+
+Donnée diverses.
+
+§ 3.--_Observations._
+
+Ce que doit être la direction générale.
+
+Entraves habituelles de la direction militaire.
+
+Se mettre en rapport avec tous.
+
+Il faut pouvoir toujours modifier le plan adopté.
+
+Epreuve pour les pouvoirs.
+
+§ 4.--_Applications._
+
+1° Ville de 10,000 âmes.
+
+2° de 50,000 âmes.
+
+3° de 80,000 âmes.
+
+4° d'un million d'âmes.
+
+
+CHAPITRE V.--DISPOSITIONS DE DÉTAIL.
+
+§ 1er.--_Etablissement sur les positions de combat._
+
+Marche et établissement de la troupe, ralliement de la garde nationale.
+
+Etablissement de chaque bataillon.
+
+Réseaux de bataillons.
+
+Positions avancées ou extérieures.
+
+Approvisionnements de chaque détachement.
+
+§ 2.--_Opérations ultérieures._
+
+Marcher de 2 à 3 centres d'action au foyer de l'insurrection.
+
+Émeute dans une grande rue, dans un quartier rétréci, au delà de
+défilés.
+
+Avancer dans une rue occupée.
+
+Positions successives à prendre.
+
+§ 3.--_Marche plus régulière._
+
+Forcer une enceinte de positions et s'établir au delà.
+
+Déboucher sur une place.
+
+Attaque des barricades.
+
+Cheminer, dans les longues rues, de maisons en maisons.
+
+Réduit de l'insurrection.
+
+
+CHAPITRE VI.--CAS PARTICULIERS.
+
+§ 1er.--_Divers cas d'émeute._
+
+Suivant l'état moral et politique.
+
+-- l'esprit des populations au dedans et au dehors.
+
+--la force publique.
+
+--la nature de la ville.
+
+--la résidence du chef de l'État au moment de l'émeute.
+
+§ 2.--_Émeute à l'occasion des grains ou des impôts._
+
+Etablissement de la troupe dans les cantonnements.
+
+Service de la troupe pour la police des marchés.
+
+Règles de conduite légale.
+
+Principes militaires.
+
+Recouvrement des impôts.
+
+§ 3.--_Révoltes des populations ennemies contre leurs garnisons._
+
+La bonne politique et la vigilance administrative préviennent souvent
+les révoltes.
+
+Maréchal Suchet en Aragon.
+
+Napoléon en Italie.
+
+Autres menées de l'anarchie.
+
+Etablissement judicieux des troupes.
+
+Direction générale des attaques en cas de révolte.
+
+Importance de l'artillerie.
+
+Parallèles successives.
+
+Détail des cheminements.
+
+Attaque des maisons.
+
+Supériorité incontestable des armées.
+
+
+CHAPITRE VII.--RÉCAPITULATION.
+
+§ 1er.--_Dispositions permanentes._
+
+Concentration des principaux moyens d'action dans un quartier militaire.
+
+Plan de défense.
+
+Armées européennes.
+
+Communications, obstacles.
+
+Pénalité spéciale.
+
+Police spéciale.
+
+Limites imposées aux industries de même nature, dans chaque localité.
+
+Agents de sûreté.
+
+§ 2.--_Dispositions pendant l'émeute._
+
+Signe d'ordre, arrestations.
+
+Surveillance pour la circulation, les cabarets, armuriers, pharmaciens
+et maisons.
+
+Devoirs et responsabilité des chefs d'établissements industriels.
+
+Rapports fréquents avec les populations.
+
+Commissaires généraux éventuels; état de siége.
+
+§ 3.--_Causes générales d'anarchie._
+
+Grands talents déréglés.
+
+Excès de la centralisation.
+
+Il vaut mieux la guerre entre nations qu'entre classes.
+
+Une nation anarchique est le jouet de ses rivales.
+
+La concorde et le respect du pouvoir peuvent seuls sauver.
+
+Conclusion.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS.
+
+
+Le sujet de ce livre est la répression des émeutes dans les grandes
+capitales de l'Europe.
+
+Une table analytique fait connaître la nature, l'ordre et la division
+des matières traitées.
+
+Il n'y a point d'officier, en Europe, qui n'ait eu l'occasion d'étudier
+et même de pratiquer plusieurs fois, sur une échelle plus ou moins
+restreinte, ce triste genre de guerre: ce que tous ont fait ou vu,
+chacun a pu le méditer et en composer une théorie.
+
+On ne dira, dans ce livre, rien de particulier à la France, quant aux
+mesures à prendre; non que cela eût offert quelqu'inconvénient: mais
+c'eût été inutile et en dehors du sujet exclusivement européen que nous
+nous proposions de traiter: tout projet, à l'égard de Paris, serait
+au-dessous des mesures actuellement prises dans cette capitale; toute
+préoccupation paraîtrait plus qu'exagérée, vu la surabondance et la
+solidité des moyens de répression; d'ailleurs, nous trouvons, à l'abri
+d'un pouvoir sage, la solution des difficultés actuelles: et la France,
+désormais fatiguée de révolutions, n'aspire qu'au repos.
+
+La question se présente bien autrement générale et importante: une de
+ces périodes de bonheur, rarement accordées à l'humanité, va peut-être
+finir; et le monde paraît vouloir rentrer dans cet état normal d'excès
+qui assombrit l'histoire de siècles entiers.
+
+Sur quelques points, il se livre une lutte désespérée à l'anarchie.
+
+Des nationalités et des gouvernements européens sont plus ou moins en
+péril: peu de pays pourront rester tranquilles, tant qu'on n'y aura pas
+vu les drames les plus sanglants: trop de ruines ou d'anxiétés
+n'éclaireront peut-être pas: c'est exclusivement, en vue de ces
+déplorables parodies, que le lugubre problème de ce livre doit offrir
+quelque intérêt.
+
+Si, par exception, on parlera quelquefois de la France, ce sera pour
+citer son passé, pour rappeler les redoutables écueils qu'elle a plus ou
+moins heureusement évités; ou pour mieux constater, à l'aide d'un pays
+plus connu de nous, mais désormais moins intéressé dans la question, la
+facile application des mesures proposées.
+
+Aucun des principes de ce livre n'est absolu ou indispensable, aucun ne
+peut convenir à tous les cas et dans sa généralité: mais il pourra être
+avantageux de les appliquer le mieux possible, dans un grand nombre de
+circonstances, avec les modifications que celles-ci rendent toujours
+nécessaires; modifications qu'il serait également difficile de prévoir
+et d'énumérer.
+
+Il est peu de préceptes théoriques qui, dans un cas donné, ne deviennent
+plus ou moins utiles; qu'on ne s'étonne pas de leur nombre, de leur
+généralité absolue, de la puissance des moyens représentés: il fallait
+tenir compte de la diversité infinie des situations possibles; il
+fallait surtout avoir constamment en vue l'émeute la plus sérieuse,
+l'attaque la plus formidable contre la société, celle qui aurait
+d'autres chances de succès qu'une surprise ou un malentendu.
+
+Heureuse la répression toutes les fois qu'elle pourra modérer la
+rigueur de ses moyens vis-à-vis d'une révolte moins redoutable.
+
+La théorie n'indique que les axes des directions les plus générales, et
+à côté desquelles, presque toujours, le praticien doit savoir marcher
+ainsi que le veulent les circonstances: à mesure qu'elle descend aux
+détails, ses indications deviennent plus vagues, plus rares, moins
+complètes: elle ne donne même alors, quelquefois, que des moyennes
+grossières, utiles pour fixer les idées, un moment, non pour servir, en
+quoique ce soit, dans l'action.
+
+Un chef utilise d'autant mieux les règles de l'art, qu'il possède à un
+degré plus éminent le jugement et l'énergie: ces deux qualités innées,
+exclusivement constitutives de l'homme d'action, échapperont toujours à
+toute théorie.
+
+La science militaire peut néanmoins rappeler, avec utilité, d'habiles
+dispositions tant de fois recommandées, à des époques ou dans des pays
+divers, et par le succès, et par les hommes éminents qui les ont prises.
+
+Ces dispositions convenablement imitées rendraient, dans le plus grand
+nombre de cas, toute tentative de lutte impossible à l'anarchie; elles
+préserveraient l'humanité de calamités publiques et privées également
+irréparables: à ce titre, elles doivent vivement intéresser les hommes
+de bien.
+
+Telle est désormais la noble et difficile tâche de quelques armées
+étrangères: car, on l'a dit, longtemps encore, gouverner les sociétés
+ce sera monter la garde et la faction; car la vie et l'activité des
+empires, la richesse, le bonheur des peuples, les labeurs de l'artisan,
+la petite et si respectable aisance des classes pauvres, l'existence
+même des nationalités deviendraient impossibles, au milieu des scènes
+sanglantes, des terreurs ou des excès journaliers; et alors que chaque
+famille pourrait, à tous moments, se dire avec une douloureuse anxiété:
+
+ _Pauperis et tuguri congestum cespite culmen,
+ Post aliquot, mea regna, videns mirabor aristas?
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Barbarus has segetes! en quo discordia cives
+ Perduxit miseros! en queis consevimus agros!_
+
+ Août 1849.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+AVENIR DES ARMÉES EUROPÉENNES
+
+ou le
+
+SOLDAT CITOYEN.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+_Historiques._
+
+
+1. Les luttes qui ont ensanglanté les grandes villes donnent de nombreux
+enseignements à recueillir; ce tableau rétrospectif sera une première
+exposition de règles qu'il est utile, vu leur importance, de reproduire
+plusieurs fois de manières diverses; au besoin, il prémunirait contre
+des préceptes erronés, excessifs ou incomplets.
+
+La théorie devrait même se composer de principes assez nombreux, assez
+généraux, assez variés pour convenir au grand nombre de cas qui ont déjà
+eu lieu, et, s'il était possible, au nombre plus grand de ceux qui
+peuvent se présenter, surtout à une époque où l'insurrection semble être
+devenue une maladie européenne: maladie toujours fatale aux nationalités
+chez lesquelles ne met point fin à l'anarchie, un pouvoir assez absolu
+pour employer au dehors, dans l'intérêt de leur grandeur et de leur
+prospérité, l'excédant de forces vives qui les tourmente.
+
+ * * * * *
+
+Notre époque n'est pas la première où il soit venu à l'idée du peuple
+des villes d'élever des barricades, de transformer les places et les
+principaux édifices en autant de redoutes: mais jamais cette manie
+n'avait été aussi peu motivée et barbare, aussi fatale aux nationalités.
+
+
+
+
+§ 1er.
+
+TEMPS ANCIENS ET MOYEN ÂGE.
+
+
+2. Chez les anciens, plusieurs grandes villes, entre autres Thèbes,
+Syracuse, Rome et plus tard Constantinople, ont été, nonobstant des
+armes de jet moins puissantes, le théâtre d'émeutes sérieuses.
+
+Le moyen âge offre des enseignements divers et nombreux: nous voyons
+l'évacuation des capitales ne pas toujours décider immédiatement la
+chute des dynasties; l'exemple suivant, nonobstant la différence des
+temps, a encore quelqu'intérêt, quoiqu'il soit difficile d'en tirer
+aucune conséquence utile pour l'époque actuelle.
+
+Débordés par la féodalité, obligés de reconnaître, après de vaines
+résistances, l'hérédité des fiefs et offices royaux, de permettre aux
+seigneurs d'hérisser la France de châteaux, les derniers Carlovingiens
+luttèrent, de 843 à 991, pour obtenir une ombre de l'autorité que
+Charlemagne leur avait transmise: partout s'étaient élevés de petits
+États ayant une existence distincte, des intérêts séparés et une
+indépendance de fait.
+
+Obligés de donner en fiefs leurs dernières provinces pour s'attacher des
+hommes vaillants, ils finirent par être réduits au rocher de Laon: ce
+fut là, mais seulement après soixante années de luttes, qu'expira la
+royauté Carlovingienne.
+
+Ne possédant que Laon et son territoire, sans autre appui que des
+alliances dans le midi et l'influence du pape, ils résistèrent de 936 à
+987, pendant trois règnes, avec des fortunes très-diverses, aux
+puissants seigneurs du nord, les ducs de France et de Normandie, le
+comte de Vermandois, qui n'avaient pas craint de faire hommage à un
+souverain étranger.
+
+À la mort de Louis V, il ne restait qu'un Carlovingien, Charles, haï des
+Français comme vassal germain.
+
+Hugues-Capet fut proclamé roi par l'assemblée de Noyon, composée de ses
+vassaux et de ceux des ducs de Bourgogne et de Normandie ses proches.
+
+Mais les comtes de Vermandois, de Flandres, de Troyes, de Blois, le duc
+d'Aquitaine, et presque tout le midi, ne tardent pas à lui opposer
+Charles.
+
+En 988, celui-ci s'empare de Laon et s'y fait couronner; son oncle,
+l'archevêque de Rheims, lui livre cette dernière ville.
+
+Hugues commence par isoler Charles de ses alliés, puis il assiége Laon
+deux fois sans succès: Charles s'empare de Soissons; mais, en 991,
+l'évêque de Laon ouvre les portes de la ville à Hugues.
+
+Charles, prisonnier, fut enfermé à Orléans où il mourut.
+
+ * * * * *
+
+3. L'émeute a ensanglanté les Républiques italiennes du moyen âge; les
+Guelfes et les Gibelins, ces deux factions qui s'y disputèrent longtemps
+le pouvoir, avaient leurs maisons fortifiées même à l'intérieur des
+villes. À chaque émeute, leurs partisans prenaient position autour de
+ces espèces de citadelles constamment approvisionnées de vivres, d'armes
+et de munitions; ils attaquaient les postes environnants ou les
+défendaient, en élevant des barricades, tendant des chaînes préparées à
+l'avance.
+
+Chaque chef de faction était établi dans un solide bâtiment commandant
+les communications voisines, ainsi que la barricade, chaîne ou cheval
+de frise qu'il faisait, au besoin, placer contre, à l'aide d'anneaux
+fixés aux murs.
+
+En cas d'émeute, les uns défendaient ainsi les places et carrefours,
+d'autres gardaient les grandes communications, d'autres bloquaient,
+attaquaient les chefs et les administrations opposées.
+
+Ces combats, souvent renouvelés et pour lesquels, quoique les armes à
+feu n'aient été en usage que vers le milieu du 14e siècle, on prenait
+déjà des dispositions qui égalent la science militaire moderne,
+finissaient ordinairement par l'expulsion et la ruine de l'un des deux
+partis; ils ont formé la plupart des hommes de guerre de l'Italie; ce
+beau pays, subissant depuis les conséquences fatales d'un trop funeste
+genre de gloire, n'a pu encore, après tant de siècles écoulés,
+reconstituer une nationalité profondément atteinte par ces luttes
+fratricides. Citons deux exemples entre tant d'autres.
+
+ * * * * *
+
+ 4. En 1215, la guerre civile éclata dans Florence à l'occasion d'une
+alliance manquée entre deux familles puissantes; des combats fréquents
+s'engagèrent entre quarante-deux familles Guelfes et vingt-quatre
+familles Gibelines: chacun éleva des tours et fortifia ses palais; les
+deux partis demeurèrent ensemble, dans l'enceinte des mêmes murs,
+pendant trente-trois ans; ils vécurent dans et pour la guerre civile
+jusqu'à l'expulsion de l'un d'eux par l'étranger.
+
+Cette guerre continue, au sein de Florence, n'eut pas seulement pour
+effet d'accoutumer la nation aux luttes domestiques: elle imprima aussi
+un caractère particulier à son architecture, dont la force fait le
+principal et triste ornement; ce sont d'épaisses murailles embossées,
+des portes élevées au dessus du sol, de larges anneaux où l'on plaçait
+les drapeaux et les chaînes; enfin, tout l'appareil lourd et sévère de
+la guerre civile en permanence, de rue à rue, de maison à maison.
+
+Les familles nobles des deux factions se combattaient fréquemment, soit
+devant les tours que chaque maison puissante avait élevées, soit dans
+quatre à cinq places principales, où les nobles de tout un quartier
+avaient placé des fortifications mobiles appelées _serragli_; c'étaient
+des barricades ou chevaux de frises pour barrer, en partie, une rue et
+se défendre derrière.
+
+Les familles, près du palais desquelles les barricades étaient
+pratiquées, en conservaient le commandement, et elles se bâtaient de les
+fermer dès qu'il y avait une émeute: ainsi les Uberti, qui occupaient
+l'espace où est aujourd'hui le Palais vieux, commandaient la rue qui
+aboutit par cet endroit à la grande place; les Tedallini défendaient la
+porte Saint-Pierre; les Cattani la tour du Dôme.
+
+En 1248, l'empereur Frédéric II, moyennant la promesse d'un secours de
+1600 chevaux, engagea les Uberti à prendre les armes pour chasser les
+Guelfes; l'un et l'autre parti courut, avec fureur, à ses barricades
+accoutumées; les Gibelins, négligeant leurs autres retranchements, se
+concentrèrent tous à la maison des Uberti et obtinrent aisément la
+victoire sur les Guelfes d'un seul quartier; ils suivirent ainsi leurs
+adversaires de barricade en barricade, battant toujours des ennemis non
+encore réunis.
+
+Tous les Guelfes échappés aux combats précédents se trouvèrent resserrés
+aux barricades des Guidollolli et des Bagnesi, en face de la porte
+San-Pier Scheraggio. Pour la première fois, les deux partis entiers
+furent en présence; pendant qu'ils combattaient, le secours promis par
+Frédéric arriva par une porte dont les Gibelins étaient les maîtres; les
+Guelfes soutinrent quelque temps l'effort des Gibelins et de la
+cavalerie allemande; mais, au bout de quatre jours, la nuit de la
+Chandeleur, ils se retirèrent tous dans leurs possessions de la campagne
+où ils se fortifièrent de nouveau. Jusqu'alors l'autorité publique
+avait cru pouvoir maintenir les deux factions d'une main impartiale.
+Mais, comme toujours, l'étranger était venu dire son mot décisif.
+
+ * * * * *
+
+5. Le 15 juin 1310, dans la soirée, le doge de Venise fut instruit de
+l'existence d'une conspiration: on lui rapporta qu'il se formait un
+grand rassemblement chez Boemond Liepalo et un autre devant la maison
+Quirini; aussitôt il fit réunir son monde, envoya sommer les séditieux
+de se disperser et fortifia toutes les avenues de la place Saint-Marc.
+
+Pendant ce temps, les conjurés s'étaient rendus maîtres de la chambre
+des officiers de paix au Rialto et de celle des blés.
+
+Au point du jour, ils marchèrent vers la place; la bataille fut
+sanglante: mais le doge, qui avait eu plusieurs heures pour se préparer,
+profita de l'avantage des lieux, avantage grand pour celui qui se
+défend.
+
+Les rues qui aboutissaient à la place Saint-Marc étaient étroites et
+tortueuses; la multitude des assaillants y devenait inutile: ils
+tombaient sans avoir combattu, sous les coups de ceux qui défendaient
+les barricades, ou qui des maisons lançaient des pierres.
+
+Après une attaque obstinée, les rebelles, découragés par l'inutilité de
+leurs efforts, se retirèrent vers le pont de Rialto et se fortifièrent
+dans le quartier de la ville, au delà du canal.
+
+Si le doge les y avait poursuivis, il aurait éprouvé à son tour le même
+désavantage qui, dans Venise, est le partage des assaillants; mais il
+traita avec eux, profitant du découragement où ils étaient, par suite du
+combat de Saint-Marc.
+
+ * * * * *
+
+6. À la même époque, nos rois posaient les fondements de leur puissance en protégeant les bourgeois des communes contre les nobles et le clergé.
+
+Il n'est pas de ville de France où cette émancipation n'ait donné lieu à
+des combats pareils à ceux dont il vient d'être question: mais livrés
+sur des théâtres moins importants, ils n'ont point toujours été signalés
+par l'histoire qui, cette fois, aurait pu constater le résultat heureux
+pour les peuples et pour la civilisation qu'en obtint quelquefois un
+pouvoir de plus en plus fort. Là se résume la politique intérieure des
+rois de France, de Louis-le-Gros à saint Louis.
+
+ * * * * *
+
+7. Plus tard, lorsque saint Louis n'est plus, que les croisades ont
+cessé, l'esprit du moyen âge expire avec son plus beau représentant: des
+faits d'un caractère nouveau, d'épouvantables excès assombrissent la fin
+de cette période et forment le prélude sanglant du mouvement social du
+14e siècle et de la première moitié du 15e, qui, à deux reprises
+différentes, désolera les Flandres, Paris et les campagnes, l'Angleterre
+et l'Allemagne.
+
+À la nouvelle du soulèvement des artisans de Bruges et de leurs
+désordres dans la campagne, en 1302, Jacques de Châtillon entra dans
+cette cité avec 1500 cavaliers et 2500 sergents à pied français.
+
+Mais les chefs des tisserands et des bouchers introduisirent leurs
+bandes dans la ville pendant la nuit du 21 mars.
+
+Les corps de métiers prirent les armes en silence, tendirent des chaînes
+dans les rues pour arrêter la cavalerie: chaque bourgeois s'était chargé
+de dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride; les soldats
+furent réveillés par le cri: _Vive la commune; Mort aux Français_. Ils
+furent attaqués en détail dans les rues et dans l'intérieur des maisons.
+Le massacre continua pendant trois jours; les prisonniers conduits
+devant la communauté, y étaient mis à mort: les femmes plus féroces
+précipitaient les soldats des fenêtres.
+
+1200 cavaliers et 2000 sergents périrent. Jacques de Châtillon, qui
+n'avait pas su préserver la garnison de telles horreurs, se déroba par
+une prompte fuite.
+
+ * * * * *
+
+8. En 1306, le rétablissement du tarif des monnaies de saint Louis, par
+la réduction au tiers, exaspéra les Parisiens dont un grand nombre dut,
+par suite, payer le triple des loyers réellement convenus.
+
+La populace se précipita vers le palais du Temple, où logeait alors
+Philippe IV, et n'ayant pu lui exposer ses plaintes, résolut de le
+forcer par la famine, en interceptant toutes les communications du
+palais.
+
+La foule, informée qu'un riche propriétaire de maisons, nommé Barbet,
+avait suggéré par intérêt cette ordonnance, quitta le Temple pour se
+porter à sa maison, près Saint-Martin-des-Champs, et la piller.
+
+Philippe IV profita de ce moment pour réunir et faire agir ses archers:
+les principaux agitateurs furent arrêtés et exécutés.
+
+Néanmoins, dès le mois d'octobre, le roi modifia ce qu'il y avait de
+plus criant dans les ordonnances.
+
+ * * * * *
+
+
+
+9. En 1320, un prêtre et un moine déserteurs des autels entraînèrent, en
+procession mendiante, les gens des campagnes, sous le nom de
+pastoureaux.
+
+Une de ces troupes arriva à Paris, délivra les prisonniers de
+Saint-Martin-des-Champs, força le Châtelet, Saint-Germain-des-Prés, et
+se retrancha au Pré-aux-Clercs, d'où le gouvernement effrayé la laissa
+s'échapper.
+
+Cette bande se dirigea sur le Languedoc, qu'elle traversa en juin:
+40,000 hommes entrèrent en même temps par différents côtés.
+
+Ces malheureux, dont les magistrats et les prêtres demandaient
+l'extermination, étaient eux-mêmes animés d'une égale férocité: le
+massacre des juifs était leur mission; partout ils les livrèrent à
+d'affreux supplices.
+
+Les juifs du diocèse de Toulouse s'étalent réfugiés, au nombre de 600,
+dans le château royal de Verdun-sur-Garonne: ils y furent bientôt
+assiégés, les officiers royaux ne pouvant engager aucun chrétien à
+prendre leur défense. Les pastoureaux les poursuivent dans la plus haute
+tour, mettent le feu aux étages inférieurs et les réduisent, avant de
+s'entregorger, à jeter leurs enfants aux assaillants, dans l'espoir,
+bientôt trompé, qu'on prendrait pitié de leur innocence.
+
+Le pape, lui-même, effrayé dans Avignon, prononça l'anathème contre ces
+forcenés; il somma les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne de
+résister: les pastoureaux se rejetèrent sur Aigues-Mortes, pour s'y
+embarquer: ils furent cernés et moissonnés dans ces plaines
+pestilentielles, faute de vivres et d'abris: ceux qui essayaient de
+s'échapper étaient exécutés.
+
+Il y a des époques ou l'histoire des nations semble être celle de tous
+les excès.
+
+
+
+
+
+§ II.
+
+VALOIS.
+
+
+10. Le 22 février 1358, pondant la captivité du roi Jean, le prévôt des
+marchands, Marcel, d'accord avec la municipalité turbulente de Paris,
+massacre les maréchaux de Champagne et de Normandie aux pieds du dauphin
+et intimide ce prince.
+
+D'abord, il gouverne Paris au moyen des Trente-Six, presque tous
+bourgeois ou clercs, la province, par de semblables conseils
+démagogiques.
+
+Le 14 mars, les États-Généraux et les Trente-Six, las de la commune,
+limitent son pouvoir et nomment le dauphin régent du royaume.
+
+Ce prince se retire à Meaux; il transfère les États-Généraux de Paris à
+Compiègne, le 4 mai; une partie des députés refuse de le suivre, l'autre
+se montre très-ardente pour les réformes: il y eut deux assemblées
+nationales et deux gouvernements en guerre ouverte.
+
+Marcel s'empare du Louvre, fortifie Paris, prend à sa solde des
+compagnies de gens de guerre.
+
+Le dauphin, avec 30,000 hommes, intercepte les avenues de la capitale,
+principalement sur la Seine et la Marne.
+
+Du 21 mai aux première jours du juin, cent mille paysans de Champagne et
+de Picardie font la guerre il la noblesse; les campagnes rentrent enfin
+dans l'ordre, mais restent incultes et dépeuplées.
+
+Dès ce moment, les bourgeois de Paris et une partie des États qui
+siégent dans la capitale travaillent ouvertement à la Restauration; le
+dauphin reprend le blocus, interrompu par la jacquerie des paysans.
+
+Le 30 juillet, Marcel embarrassé, sans vivres, sans argent, allait
+livrer Paris au roi de Navarre, et par suite, aux Anglais ses alliés:
+les royalistes l'assassinent; ils parcourent la ville, excitent le
+peuple contre cette trahison, arrêtent soixante chefs de la sédition et
+avertissent le dauphin qui arrive le 2 août avec son armée: les
+réactions commencèrent, et le pouvoir royal fut bientôt plus absolu
+qu'avant le mouvement.
+
+ * * * * *
+
+
+11. En 1381, Jean Wiclef, membre de l'université d'Oxford, prêchait les
+doctrines suivantes:
+
+«Haine du peuple contre les riches.
+
+«Les pauvres affranchis de toutes les puissances terrestres et seuls
+libres; entre eux, tout est commun, les femmes, l'argent, tous les biens
+et tous les maux de la terre.
+
+«Tout ce qui est naturel est agréable à Dieu.
+
+«Le vicieux doit être dépouillé; le droit de propriété est fondé sur la
+grâce, et les pécheurs ne peuvent réclamer aucun service des autres.
+
+«Le peuple peut corriger à discrétion le souverain qui pèche.
+
+«Les distinctions sociales ne sont que des tyrannies.»
+
+Un prétexte rassemble, à Blackbeath, 60,000 paysans excités par ces
+doctrines; ils se portent sur Londres en chantant:
+
+«Quand Adam labourait et Ève filait, qui était alors gentilhomme? Nous
+sommes tous égaux; plus de prélats, plus de seigneurs.»
+
+Le bas peuple de Londres se déclara pour eux: les bourgeois n'osèrent
+pas résister et fermer leurs portes; beaucoup de nobles furent forcés de
+suivre. Le 12 juin, les insurgés étaient maîtres de la capitale, de
+Cantorbéry, de Rochester. Le roi Richard II, sur le point d'être assiégé
+à la Tour de Londres, où il s'était retiré avec peu de vivres et de
+moyens de défense, consentit à l'évacuer et à traiter; la tour fut
+prise, l'archevêque de Cantorbéry, chancelier d'Angleterre, avec trois
+autres personnages, y eurent la tête tranchée.
+
+Le 15 juin, le roi se rendit à Smithfield pour conférer de nouveau avec
+les chefs de l'insurrection. Provoqué arrogamment par eux, Richard fit
+en vain preuve de courage, de modération et de présence d'esprit.
+Bientôt 8,000 soldats d'élite entourèrent Smithfield: alors Richard
+changea de langage, les insurgés prirent la fuite et trois des leurs
+furent exécutés; cette insurrection dura huit jours.
+
+ * * * * *
+
+12. Le 1er mars 1382, après la proclamation pour les perceptions, en
+France, du douzième denier sur les vivres, un collecteur fut battu aux
+halles; le cri: _Aux armes pour la liberté_ se fit entendre dans Paris.
+
+L'évêque, le prévôt, plusieurs conseillers du roi, divers riches
+bourgeois et Hugues Aubriot, ancien prévôt, tiré du cachot par les
+rebelles pour être élu capitaine, se dérobèrent afin de n'être pas
+confondus avec les séditieux. D'autres suivirent au contraire ceux-ci
+pour les modérer.
+
+Les révoltés forcèrent l'Arsenal, l'Hôtel-de-Ville, l'abbaye de
+Saint-Germain-des-Prés, le Châtelet, l'Évêché, s'armèrent de maillets de
+plomb, seule arme non saisie par le duc d'Anjou; ils délivrèrent les
+prisonniers et assommèrent les collecteurs.
+
+Le jeune roi était à Meaux ainsi que le duc d'Anjou et ses oncles. Il se
+dirigea d'abord sur Rouen, avec sa maison, pour punir cette ville moins
+difficile à réduire; l'émeute n'y avait duré qu'un jour; le roi y entra,
+avec sa petite armée, par un pan de mur abattu exprès; la bourgeoisie
+tremblante fut désarmée, les chefs de la révolte exécutés et les impôts
+rétablis.
+
+Ensuite le roi se rapprocha de Paris; l'Université et l'avocat-général
+Desmarets lui demandèrent grâce à Vincennes. Le pardon fut accordé et
+les impôts les plus odieux supprimés, à condition que les chefs des
+métiers seraient punis.
+
+À la vue des apprêts du supplice, les maillotins exaspérés s'emparèrent
+de la place et demandèrent grâce; l'exécution eut lieu la nuit.
+
+Dans le midi, les paysans abandonnent leurs champs, leurs villages, et
+se forment en bandes sous le nom de _truchins_, secondés, dit-on, par
+l'ordre inférieur de la bourgeoisie, dans toutes les villes, ils firent
+une guerre impitoyable aux hautes classes. On correspondait, à cet
+effet, d'Angleterre, d'Allemagne et de France, avec Gand, centre de tous
+ces mouvements.
+
+«Rien ne montre mieux la vie anarchique des cités communales que
+l'existence continuellement tumultueuse des villes de Flandres. Comme le
+commerce y était très-abondant, les ouvriers, surtout les tisserands et
+les foulons, y faisaient de grands gains, et on les voyait presque
+toujours dans les tavernes, sur les places publiques, en querelles
+perpétuelles. Dans une seule année on compte 1,400 meurtres à Gand.»
+
+(_Hist. des Français._)
+
+Pendant les expéditions que le roi entreprit ensuite contre les villes
+flamandes révoltées, les Parisiens attendaient chaque jour la nouvelle
+d'un succès des Gantois pour exécuter leur projet de raser le
+Château-Beauté, le Louvre, Vincennes, et toutes les fortes maisons
+autour de Paris. À Reims, Châlons, Orléans, Blois, Beauvais, et même
+dans toute la France, la bourgeoisie ne demandait qu'un signal pour
+massacrer la noblesse; elle se tenait en rapport, avec les Flandres,
+pour les succès desquelles étaient tous ses vœux, considérant la guerre
+comme allumée, non point de nation à nation, mais partout entre la
+noblesse et le peuple.
+
+Charles VI licencia les compagnies des provinces éloignées; et, avec
+celles de Bretagne, de l'ÃŽle-de-France, de Normandie, de Picardie,
+s'achemina de Flandre sur Saint-Denis, en janvier, 1383, par Arras et
+Compiègne. Ses coureurs eurent ordre de préparer les logements dans
+Paris.
+
+Le 10 février, le prévôt des marchands, assurant au roi que la capitale
+est entièrement soumise, obtient qu'il n'ajournerait pas davantage son
+entrée. La ville, effrayée, espérait soit flatter, soit intimider le
+roi, par le spectacle d'une grande réception militaire.
+
+Toute la milice, prête à livrer bataille, et parmi laquelle étaient plus
+de 20,000 maillotins, se rangea, le 11, du côté de Montmartre, entre
+Paris et Saint-Ladre; elle fit au connétable, qui précédait le roi, des
+protestations d'obéissance: celui-ci déclara que la première preuve de
+soumission était de rentrer chez eux et de désarmer immédiatement: on
+obéit sans murmurer.
+
+Aussitôt le roi entra dans Paris, à la tête d'une partie de son armée,
+l'autre restant campée dehors; l'ordre avait été donné d’abattre les
+portes et toutes les chaînes que les bourgeois tendaient le soir aux
+coins des rues; de faire partout des patrouilles, la nuit comme le jour.
+
+Le roi vint déposer, sur l'autel de Notre-Dame, un étendard semé de
+fleurs de lis d'or, et fut loger au Louvre. Les seigneurs s'établirent
+dans leurs hôtels; les soldats furent mis en quartier chez les
+bourgeois, avec ordre, sous peine de la vie, de les respecter ainsi que
+leurs propriétés.
+
+Le 16, 300 bourgeois les plus remuants, avocats au parlement de Paris ou
+négociants, étaient arrêtés.
+
+Le 21, toutes les chaînes avaient été arrachées et transportées à
+Vincennes. On procéda, par visites domiciliaires, au désarmement.
+
+Dans les quinze derniers jours de février, l'avocat-général Desmarets,
+qui s'était souvent interposé entre le peuple et le roi, et cent
+bourgeois des plus influents, la plupart anciens compagnons de Marcel,
+furent exécutés.
+
+Les principaux bourgeois, qui avaient exercé des charges pendant les
+séditions, furent successivement appelés devant la chambre du conseil,
+qui les taxa à des amendes, selon leur fortune. Les impôts furent
+maintenus.
+
+Le roi fit récapituler, devant le peuple assemblé au Louvre, toutes les
+séditions des Parisiens, depuis les trente dernières années; il déclara,
+néanmoins, que grâce était accordée au reste de la population.
+
+ * * * * *
+
+13. Dans la première moitié du XVe siècle, la France, théâtre sanglant
+de guerres civiles et étrangères, n'appartint, à proprement parler, ni
+aux Valois, ni à l'Angleterre.
+
+On vit les factions de Bourgogne et d'Armagnac, abusant de la démence de
+Charles VI, troubler l'État, déjà trop affaibli par les malheurs
+d'Azincourt et les progrès des Anglais.
+
+Le meurtre du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, à Montereau, jeta, dans
+les bras de ceux-ci, son successeur aveuglé par la vengeance.
+
+On vit la reine soutenir successivement les deux factions qui désolaient
+la France quelquefois contre le roi, toujours contre son propre fils; en
+1420, par le traité de Troyes, elle fait déshériter le dauphin, en
+faveur de sa fille promise au roi d'Angleterre, Henri V.
+
+Les deux rois Charles VI et Henri V font leur entrée à Paris: les
+États-Généraux ratifient le traité; la capitale, qui partageait ces
+sentiments éhontés, fêta les succès des Anglais et du malheureux Charles
+VI contre le dauphin. Plus tard, lors de la mort presque simultanée des
+deux monarques lignés, elle proclama Henri VI roi de France et
+d'Angleterre.
+
+Charles VII en appela à Dieu et à son épée: il se fit couronner roi de
+France dans la même ville de Poitiers où, avant la mort de son père, il
+avait déjà pris le titre de régent et organisé des universités, des
+parlements en opposition à ceux de Paris: les simulacres
+d'États-Généraux, assemblés à Bourges et à Carcassonne, lui donnèrent
+quelques subsides.
+
+La noblesse, en Aquitaine, en Dauphiné, en Champagne et en Lorraine, qui
+ne lui aurait peut-être pas obéi s'il eût été puissant, lutte, par amour
+du pillage, sous sa bannière, contre les Anglais. Le Midi, animé de sa
+vieille haine envers le Nord, sauve la nationalité française.
+
+Après des armées de fortunes diverses, de constance et d'efforts, les
+ducs de Bourgogne et de Bretagne se détachent successivement des
+Anglais.
+
+En 1429, Jeanne d'Arc fait lever miraculeusement le siège d'Orléans et
+sacrer le roi à Reims.
+
+En 1436, Charles VII redevient maître de Paris, où il ne se hâte pas de
+rentrer, par éloignement pour sa bourgeoisie turbulente; de Bourges, il
+réorganise l'administration de la capitale, il rétablit le parlement et
+règle les monnaies.
+
+En 1437, il visite Paris sans rien faire pour cette ville ruinée,
+paraissant encore décidé à transporter la capitale au delà de la Loire;
+l'année suivante, les États d'Orléans créent une armée royale permanente
+de 9,000 cavaliers.
+
+Malgré la révolte du nouveau dauphin et des seigneurs Français que
+Charles VII dut aller soumettre, dans cette même Aquitaine, d'où la
+monarchie s'était relevée, toutes les provinces furent successivement
+enlevées aux Anglais: dès 1450, ceux-ci ne possédèrent plus, en France,
+que Calais.
+
+Le souvenir de Jeanne d'Arc, de cette longue et mémorable lutte de
+trente années, où le roi et les peuples du midi sauvèrent la nationalité
+française, restera un des plus populaires de notre histoire: à plus d'un
+titre, il est encore digne d'être médité; les positions ou contrées
+suivantes jouèrent alors un rôle important:
+
+1° Les places de la moyenne Loire, de l'Yonne, de l'Oise, de l'Aisne, de
+la Basse-Marne, pivots des opérations, autour de Paris, pour le couvrir
+ou le bloquer;
+
+2° La Normandie, la Picardie, comme bases des opérations des étrangers
+auxiliaires de l'insurrection contre la nationalité;
+
+3° Le pays entre l'Oise et l'Aisne, grande voie stratégique des divers
+ennemis du roi;
+
+4° La Champagne, la Lorraine, les rives de la Loire, le Dauphiné, sont
+les éléments de la résistance nationale contre Paris et l'étranger: en
+dernier lieu, la Bretagne, devient l'auxiliaire de cette résistance.
+
+5° Bourges et Poitiers servirent de capitales éventuelles.
+
+ * * * * *
+
+14. En 1461, après la bataille de Northampton, Charles VII pressa les
+Gênois d'envoyer une flotte contre celle des Anglais; cette demande
+irrita une ville, dont le commerce aurait eu des valeurs considérables
+compromises à Londres; les conseillers refusèrent, en disant que le
+trésor était vide.
+
+Louis de la Vallée, gouverneur français, chercha à le remplir par de
+nouvelles taxes; les nobles lui conseillèrent d'augmenter les droits de
+consommation dont ils étaient exempts; la querelle s'engagea entre les
+diverses classes, sur les priviléges de la noblesse.
+
+Les officiers français, tous gentilshommes, oublièrent alors le rôle de
+neutralité qui leur convenait; ils se prononcèrent vivement pour la
+noblesse gênoise et excitèrent ainsi, dans le peuple, une haine qui fut
+fatale à la France.
+
+Le 9 mars, un homme obscur sortit de l'un des conseils en criant: _aux
+armes!_ Les plébéiens répondirent à son appel; Louis de la Vallée fut
+contraint de se retirer, avec tous les Français, dans la forteresse du
+Castello, abandonnant la ville aux partis du clergé et du peuple,
+momentanément réunis.
+
+Le 17 juillet, une nouvelle armée de six mille Français débarqua à
+Savonne: elle attaqua Gênes, par les hauteurs, de concert avec la
+noblesse du pays, tandis que la flotte se présentait devant le port;
+repoussés avec grande perte, les Français se rembarquèrent; le Castello
+fut évacué; la flotte regagna la Provence et Louis de la Vallée tint
+garnison à Savonne.
+
+ * * * * *
+
+15. En 1488, les soldats allemands de Maximilien pillaient la campagne;
+ses courtisans étaient logés chez les bourgeois de Bruges, et en
+exigeaient une table splendide; ils cherchaient à séduire leurs femmes
+et leurs filles; souvent ils les maltraitaient; les menaçait-on de
+porter plainte au roi des Romains, ils répondaient: Maximilien nous
+permettra de baigner nos bras dans le sang bourgeois.
+
+Le 1er février, après la révolte de Gand, Maximilien crut intimider le
+peuple par une grande revue de ses troupes sur la place: le comte de
+Sornes commanda: _abaissez les piques_; les soldats répondirent par le
+cri de _vive le roi_; les bourgeois croyant qu'on allait les charger,
+coururent aux armes. Tout à coup 52 bannières furent déployées, la place
+du marché occupée, et 49 canons dirigés contra l'hôtel de Maximilien;
+celui-ci, bloqué avec sa garde, s'estima heureux d'éviter les hostilités
+qu'il avait voulu provoquer; il signa, le 16 mai, avec la révolte, un
+traité, mal exécuté depuis, par suite duquel il devait évacuer la
+Flandre en huit jours, renonçant à ses droits et se contentant d'une
+pension de 6,000 livres: la jactance, les exactions, les provocations
+n'ont jamais réussi.
+
+ * * * * *
+
+16. En mai 1547, une insurrection éclata à Naples, par suite des
+intrigues des Français et de l'inquisition que don Pedro de Toledo,
+gouverneur espagnol, voulait introduire.
+
+Aucune des promesses de secours de la France ne se réalisa; les députés
+de la noblesse napolitaine n'obtinrent de Charles-Quint que l'ordre
+d'obéir; des troupes espagnoles arrivèrent de toutes parts, contre
+Naples, qui dut se soumettre.
+
+Le 12 août, après l'exécution des principaux chefs de la révolte, et une
+amende de 100,000 ducats d'or imposée à la ville, une amnistie fut
+publiée.
+
+ * * * * *
+
+17. En 1548, lors des ordonnances de François Ier pour rendre le prix du
+sel uniforme, Tristan de Monneins, lieutenant du roi de Navarre, s'était
+rendu odieux dans la Guienne par sa sévérité. Il eut la malheureuse idée
+de venir de Bayonne à Bordeaux pour intimider, par la menace des
+châtiments réservés aux révoltés, ce peuple jusque-là tranquille.
+
+La multitude, rassemblée par lui, vit ses forces et s'unit pour se
+venger de proclamations impolitiques. Elle se porta à l'arsenal, y prit
+des armes, et vint assiéger Monneins dans Château-Trompette.
+
+Le président au Parlement de Bordeaux, La Chassagne, obtient du peuple
+une capitulation pour Monneins: mais, voyant ce dernier assassiné, et
+tant d'excès commis, il se réfugie dans un couvent.
+
+La Chassagne pressé par le peuple de prendre l'autorité, adopta
+immédiatement les mesures suivantes, dans l’intérêt de l'ordre et du
+gouvernement dès ce moment menacés:
+
+1° Fermeture des portes de la ville, après renvoi des paysans accourus
+pour prêter main-forte à la révolte;
+
+2° Milice bourgeoise armée et organisée, pour fournir des corps du garde
+et des patrouilles dans toutes les rues;
+
+3° Réouverture des tribunaux; arrestation, jugement et exécution des
+principaux chefs de la révolte, à commencer par celui qui avait appelé
+aux armes en sonnant le tocsin.
+
+Le connétable, venu à Toulouse pour y réunir les troupes et marcher sur
+Bordeaux, repoussa une députation de cette ville, demandant que les
+landsknechts n'y entrassent pas. Nonobstant la soumission d'une cité qui
+aurait pu se défendre, il y pénétra par une large brèche qu'il fit
+ouvrir à travers les murailles, cantonna militairement ses troupes dans
+les principaux quartiers de la ville, procéda au désarmement des
+habitants et fit transporter les armes au château.
+
+Une information sévère eut lieu; 140 chefs furent successivement
+exécutés; la ville elle-même perdit tous ses priviléges; la maison de
+ville dut être rasée, et toutes les cloches transportées dans des
+châteaux fortifiés exprès; deux galères seraient équipées pour défendre
+les gouverneurs de la province contre une nouvelle révolte: toutes les
+dépenses nécessitées par ces mesures furent à la charge de la ville.
+
+Le 9 novembre, le connétable quitta Bordeaux, en y tenant le comte de
+Lude, avec une forte garnison devenue désormais nécessaire.
+
+ * * * * *
+
+18. Pendant les journées du 11 au 17 mai 1562, les réformés, quoique
+maîtres de l'hôtel de ville, dès le 11, échouèrent dans leur projet de
+s'emparer de l'intérieur de Toulouse.
+
+25,000 protestants, ayant pour eux les huit capitouls, devaient célébrer
+la Cène le 17 mai; le parlement leur défend de s'assembler et ordonne
+aux étrangers de sortir de la ville.
+
+Un cordelier défroqué, chef des calvinistes, les excite à s'emparer du
+Capitole, ce qui est exécuté, par surprise, dans la nuit du 11 au 12
+mai.
+
+Le parlement remplace les capitouls, demande des secours à Montluc et
+aux capitaines à proximité, fait sonner le tocsin, et, en robe rouge, il
+conduit le peuple à l'assaut de l'hôtel de ville, des librairies ou des
+maisons de réformés: celles-ci sont incendiées ou pillées.
+
+Les protestants, retranchés dans un tiers de la ville, défendaient
+l'hôtel de ville avec du canon, en attendant les secours promis par
+Montauban et autres villes du parti.
+
+Mais Montluc, à la tête d'un corps nombreux de cavalerie, donna de
+suite, du dehors, des ordres qui plus tard n'auraient pas été efficaces;
+il arrêta les secours de l'insurrection, fit sonner le tocsin, à huit
+lieues à la ronde, pour appeler aux armes les paysans catholiques; il
+introduisit successivement, et à propos, des renforts dans la ville,
+dont les principales portes étaient gardées.
+
+En vain, pour réduire le Capitole, la populace mit le feu au quartier
+environnant, l'incendie fut arrêté. Les deux partis firent usage de
+mantelets roulants.
+
+Le 17 mai, les protestants, affaiblis par la désertion, privés de
+munitions et de vivres, cernés de toutes parts dans l'hôtel de ville et
+les positions conservées par eux, furent heureux qu'on leur permît de se
+retirer sans armes ni bagages.
+
+À huit heures du soir, après avoir célébré la Cène, ils sortirent par la
+porte Villeneuve; mais à peine éparpillés dans la campagne, le tocsin
+rassembla contre eux les paysans: 3,000 périrent.
+
+_Au long tems que j'ai porté les armes_, disait à ce sujet le maréchal
+de Montluc, le 18, au parlement de Toulouse, _j'ai appris qu'en telles
+affaires, il vaut mieux se tenir dehors, pour y faire acheminer les
+secours, sachant que cette canaille n'étoit pas pour forcer si tôt la
+ville; que, s'ils m'eussent attendu, jamais entrepreneurs n'eussent été
+mieux accommodés_.
+
+Ces paroles résument, il est vrai, d'une manière un peu rude, la théorie
+de la répression des émeutes dans une ville de province: elles ne
+doivent même pas être oubliées contre une capitale, dans certains cas.
+Il serait à désirer que les anarchistes les comprissent: ils y verraient
+quelle peut être leur impuissance contre un pouvoir habile, et
+renonceraient, sans doute, à leurs projets.
+
+Quoi qu'il en soit, Montluc fit poursuivre les instigateurs de la
+révolte. Le parlement de Toulouse, refusant trois fois d'enregistrer
+l'amnistie accordée aux protestants par le roi, fit juger et exécuter
+200 personnes; 440 furent condamnées par contumace. La guerre civile ne
+développe que les mauvais penchants.
+
+ * * * * *
+
+La journée du 12 mai 1588, dite des barricades, est, pour le sujet qui
+nous occupe, une des plus fécondes en enseignements.
+
+En avril et en mai, le roi négligea deux occasions de faire arrêter, en
+flagrant délit de conspiration, Jean Leclerc et Lachapelle-Marteau,
+chefs du conseil secret des Seize, ces aventuriers perdus de dettes, qui
+excitaient le due de Guise et les révoltes futures, pour arriver à la
+ruine du pays.
+
+Pressé, à Soissons, par les Seize, de venir se mettre à la tête des
+30,000 milices bourgeoises de Paris, Guise les invite à s'organiser
+d'abord militairement; il fait déployer sous leurs yeux, par Lachapelle,
+un grand plan de Paris, qui fut aussitôt divisé en cinq quartiers au
+lieu de seize; dans chacun de ces arrondissements, l'action militaire
+fut centralisée sous un des cinq colonels, que Guise envoya avec un gros
+état-major. 500 chevaux vinrent occuper la banlieue, au nord de la
+capitale.
+
+Le désordre fut principalement excité, dans Paris, par 15,000 étrangers
+turbulents qui trompèrent la population. Henri III négligea l'occasion
+de comprimer la révolte, en faisant arrêter ou expulser les hommes les
+plus dangereux, et surtout le duc de Guise, qu'il avait eu, un moment,
+en son pouvoir au Louvre.
+
+Le 12 mai, Guise excite la bourgeoisie de Paris, en annonçant l'entrée
+dans la capitale des 4,000 suisses venus d'abord de Lagny à Saint-Denis,
+et de 2,000 soldais d'élite. À cette nouvelle vraie, il ajoute celle
+d'un prétendu projet d'exécution des seize et de cent principaux
+Parisiens dont il fait circuler la liste.
+
+La modération, à l'égard des factieux, fut sans succès. Après
+l'invitation faite par Henri III au duc de Guise de prêter son concours
+pour l'expulsion des étrangers, celui-ci annonce que le roi a peur,
+qu'on obtiendra de lui les États-Généraux et, par ceux-ci, tout ce qu'on
+voudra.
+
+Le maréchal de Biron ne comprit pas les ordres du roi, qui étaient
+d'occuper, extérieurement au quartier militaire du Louvre, trois
+positions avancées, dans les faubourgs Saint-Denis, Saint-Antoine et
+Saint-Marceau.
+
+Les places Saint-Antoine et Maubert, l'hôtel de Guise, furent les
+centres d'insurrection. À neuf heures du matin, leurs environs; à midi,
+le reste de la ville, et jusqu'aux approches du Louvre, étaient déjà
+barricadés de cent pas en cent pas. Des petits groupes, en tête de
+chacun desquels étaient des officiers du duc de Guise, péroraient,
+faisaient tendre les chaînes au coin des rues, et élevaient derrière des
+barricades de poutres ou de tonneaux remplis de terre.
+
+Les suisses et les gardes françaises, accablés de pierres du haut des
+maisons, sans communications avec leurs chefs, sans vivres et tombant
+sons les coups d'hommes invisibles, se replièrent sur le Louvre, où les
+6,000 hommes de troupes royales furent bientôt resserrés, sans positions
+extérieures.
+
+Dans la nuit du 12 au 13, un corps de 15,000 hommes, envoyé par le duc
+de Guise à travers la Chaussée-d'Antin, acheva de bloquer la Cour, sur
+toute la rive droite, dans son quartier militaire trop rétréci.
+
+La reine-mère et Villequier exhortèrent Henri III à sortir du Louvre
+pour se montrer au peuple; ils assuraient qu'éblouis de l'éclat de la
+majesté royale, les mutins le respecteraient et rentreraient dans le
+devoir.
+
+Le roi, qui ne manquait pas de courage, trouva ce conseil trop
+téméraire; il ne jugea pas à propos d'exposer sa réputation, sa dignité,
+et peut-être sa vie, à la discrétion de cette multitude déchaînée.
+
+Faute d'approvisionnements de vivres et de munitions, dans le Louvre, la
+défense y était impossible.
+
+Le 13 mai, au matin, tandis que la reine-mère était venue écouter les
+arrogantes propositions du duc de Guise, Henri III sortit par la porte
+neuve du pont Royal, jurant de ne rentrer dans sa capitale que par la
+brèche, et de la mettre hors d'état de se révolter désormais. Le duc de
+Guise ne put déguiser son dépit et ses craintes, en apprenant que le roi
+s'était soustrait à la révolte pour mieux la combattre. Cette nouvelle
+inattendue, modifiant tout à coup ses projets, frappa un moment
+d'indécision et de découragement ce chef, jusque-là toujours maître de
+lui-même.
+
+Henri III, bientôt suivi des gardes françaises et des suisses, coucha à
+Rambouillet; il fut le lendemain rallier, à Chartres, son gouvernement
+et ses moyens de répression.
+
+Cette victoire inespérée des milices urbaines sur des troupes aguerries
+surprend les deux partis dans l'incertitude; la reine-mère et la régente
+restent au Louvre pour tenter encore de profiter de ce moment de
+stupeur; néanmoins, la capitale, compromise plus qu'elle ne l'avait
+voulu, rejette l'autorité royale et délègue tous pouvoirs au conseil
+secret des Seize. Guise, peu confiant dans la masse des émeutiers,
+organise aussi bien que possible ses partisans les plus éprouvés en deux
+régiments; il se hâte de prendre Saint-Cloud, Lagny, Charenton,
+Pontoise, d'occuper Corbeil et Troyes, pour prévenir le blocus de la
+capitale dans la lutte longue et sérieuse à laquelle, dès ce moment, il
+croit devoir s'attendre. Il ne partage aucune des illusions de
+l'anarchie, et, pour ne pas échouer, s'efforce d'organiser, en dehors
+d'elle, des ressources de guerre plus réelles et moins ingouvernables.
+
+En juin, le roi s'établit à Rouen, en septembre à Blois, où les
+États-Généraux furent convoqués. Le 14 août, à l'instigation des deux
+reines restées à Paris, le duc de Guise fut nommé lieutenant-général du
+royaume, mesures de conciliation qui restèrent sans résultat.
+
+En juillet 1589, les rois de France et de Navarre, après avoir pris
+Gergeau, Pithiviers, Étampes, Pontoise, réunirent, à Saint-Cloud, 42,000
+hommes dont 15,000 suisses amenés par Sancy.
+
+Henri III s'établit au nord de la Seine, le roi de Navarre au midi, pour
+attaquer, le 2 août, Paris et les 8,000 hommes de Mayenne, également
+découragés; mais le 1er août, au matin, le roi était assassiné.
+
+La détermination prise par Henri III, le 13 mai 1588, retarda la chute
+des Valois et sauva la monarchie française; bien que sérieusement
+menacée par l'esprit de trahison, la couronne devait cependant avoir
+encore de nombreux et éclatants jours de gloire.
+
+La reine-mère pensait que le trône n'aurait jamais pu, au milieu du
+débordement révolutionnaire, et sous sa pression, se rétablir dans la
+splendeur qu'il eut depuis; mieux valait aborder de suite les plus
+redoutables difficultés que de rester dans une voie qui, éternisant la
+crise, conduirait tôt ou tard à une position plus désastreuse encore.
+
+La transmission de la couronne au roi de Navarre devint possible. Nous
+verrons Henri, après l'assassinat du dernier Valois, combattre pendant
+six années, avec des succès très-divers, mais toujours en intrépide
+soldat et en politique consommé, le parti révolté le plus souvent maître
+de la capitale et appuyé par l'Espagne; il soutint cette lutte difficile
+jusqu'au jour où les peuples, guéris de tant d'excès anarchiques,
+revinrent au pouvoir légitime, en délaissant les factieux qui les
+exploitaient de concert avec l'étranger.
+
+
+
+
+§ III.
+
+BOURBONS.
+
+
+20. En 1589, Henri IV, devenu l'héritier légitime du trône, se retire
+des environs de Paris au camp retranché d'Arques. Il y résiste à Mayenne
+et rallie quelques-uns de ses partisans ainsi qu'un renfort anglais.
+
+Le 19 octobre, il marche sur Paris, se rend maître des faubourgs qu'il
+dévaste pendant quatre jours; il disperse son armée près d'Étampes,
+s'établit à Tours, réduit Vendôme, le Mans, Falaise et la
+Basse-Normandie, ayant contre lui les prêtres, les bourgeois et les
+paysans.
+
+Pendant ces guerres de religion, la capitale, dévouée à la cause
+catholique, avait privé les huguenots d'un centre de puissance, où les
+autorités de la monarchie habituellement réunies obtenaient pour elle
+l'apparence du commandement et de l'obéissance.
+
+Tant que les deux partis s'étaient balancés, Condé et Coligny avaient
+tenté en vain de se rendre maîtres de Paris; après la mort de ces chefs,
+les huguenots, confinés au midi de la Loire, ne durent songer qu'à se
+défendre.
+
+Henri IV, dans la même position militaire, mais plus fort par son droit
+héréditaire, eut des chances de s'emparer de la capitale, dont la
+possession seule pouvait le faire roi: en dehors de celle-ci il n'était
+qu'un prétendant, tandis que la ligue et Mayenne y prenaient les
+apparences de la légitimité. C'était dans Paris, et reconnu par le
+Parlement, la Chambre des Comptes, la Sorbonne, que Mayenne pouvait oser
+se dire lieutenant-général du royaume.
+
+La capitale n'était pas encore sérieusement menacée: mais les royalistes
+avaient conservé dans le voisinage, surtout le long des rivières et des
+principales routes, des places circonvallantes; la famine menaçait une
+population trop accoutumée à toutes les douceurs; la victoire devait
+rester à celui des deux partis qui occuperait le plus longtemps ces
+positions d'investissement ou de communication avec le reste de la
+France et l'étranger, tout en commettant le moins possible de fautes
+politiques.
+
+En 1590, avec le secours d'argent du cardinal légat, Mayenne put
+s'emparer de Pontoise et assiéger Meulan qu'Henri IV délivra bientôt.
+
+Mayenne, après avoir rallié en Flandres 5,000 hommes du duc de Parme,
+revint contre Henri alors occupé au siége de Dreux; il fut battu, le 14
+mars, à Ivry, et alla de nouveau s'humilier en demandant des secours à
+Farnèse.
+
+Le 29 mars, Henri IV s'approche de Paris, occupe Chevreuse, Montlhéry,
+Lagny, Corbeil, Melun, Cressy, Moret, Provins, Nangis, Montereau,
+Brie-Comte-Robert, Nogent-sur-Seine, pour achever de resserrer la
+capitale; il échoue devant Sens.
+
+Le 8 mai, il canonne les murs de Paris; mais il évite une attaque de
+vive force, soit par défaut de moyens, soit pour épargner à la capitale
+les suites d'une prise d'assaut; il assiége Saint-Denis.
+
+Le 5 juin, Mayenne, renforcé de 5,000 auxiliaires, réunit 10,000 hommes
+à Laon, sa place de sûreté et de jonction avec les secours étrangers.
+Henri IV marche à sa rencontre, le force à s'enfermer dans la ville;
+mais, pendant ce temps, Saint-Paul, détaché par Mayenne avec 800 chevaux
+et un gros convoi de vivres, gagnait Meaux, filait derrière la Marne et
+rendait, le 17 à Paris, avec l'abondance, l'esprit de confiance et de
+sédition.
+
+Le 24 juillet, tous les faubourgs de la capitale sont pris par Henri
+IV; et la famine reparaît dans cette ville hermétiquement bloquée.
+
+Le duc de Parme, venu de Valenciennes avec 16,000 hommes, rejoint les
+12,000 hommes de Mayenne à Meaux, le 23 août.
+
+Le 30, Henri IV lève le siége de Paris qui est aussitôt ravitaillé; avec
+ses 33,000 hommes réunis à Chelles, il offre la bataille à Farnèse qui
+la refuse; ce dernier se retranche et continue de faciliter
+l'approvisionnement de la capitale.
+
+Le duc de Parme, après avoir pris Lagny, entre à Paris le 8 septembre,
+tandis que le roi, qui a échoué dans une nouvelle surprise contre la
+capitale, disperse en Touraine, Normandie, Champagne, Bourgogne et Brie,
+le gros de son armée impatiente de repos. Henri prend position de sa
+personne à Senlis, à Compiègne et sur l'Oise, de manière à intercepter
+les secours étrangers et les communications de ceux-ci.
+
+La ville de Lagny contenait de grands approvisionnements; elle assurait
+à la Ligue la navigation de la Marne: de riches et nombreux convois
+descendirent à Paris.
+
+À la fin de novembre, Farnèse rentre en Flandre, après avoir pris
+Corbeil.
+
+En janvier 1591, Henri IV recommence le même système de guerre, affamant
+Paris, essayant de le surprendre; il s'empare de Chartres et de Noyon.
+
+À la fin de novembre, Mayenne apprend, à Laon, que les Seize et le parti
+violent offrent la couronne à l'Espagne; il confie son armée à Guise;
+ramassant, avec 700 chevaux d'élite, les garnisons de Soissons et de
+Meaux, il arrive à Paris où, à l'aide de la bourgeoisie, il donne la
+victoire à un parti plus modéré et moins anti-national.
+
+En décembre, Henri IV assiége Rouen; forcé de lever le siége, en avril
+1592, par le duc de Parme, il soutient une campagne glorieuse,
+difficile, et indécise.
+
+Le 31 juillet 1593, après l'abjuration d'Henri IV, une trêve est signée
+à La Villette pour trois mois: de tous côtés les passions politiques
+s'apaisent.
+
+Le 21 mars 1594, le gouverneur Brissac livre Paris à Henri IV; la
+Bastille et Vincennes sont ensuite remis; les Espagnols se retirent sur
+Soissons. Il semble que la soumission de la capitale confère seule au
+roi la légitimité. Dès ce moment il n'y a plus qu'à rallier les factions
+vaincues, résister aux prétentions des vainqueurs, cicatriser les plaies
+de l'anarchie, et forcer le chef de la Ligue dans son dernier réduit, en
+le séparant des plus exaltés ligueurs et de l'étranger.
+
+Le 25 mai, après avoir soumis Rouen, Abbeville, Montreuil, Troyes, Sens,
+Riom, Agen, Poitiers, Honfleur, Henri IV assiége, avec 14,000 hommes,
+Laon, ancienne place de dépôt devenue la capitale des derniers ligueurs;
+il doit se garder contre les 8,000 Espagnols de Mansfeld retranchés à la
+Capelle, et contre les garnisons de Lafère, Soissons et Reims, entre
+lesquelles manœuvre Mayenne.
+
+Le 22 juillet, après la retraite de l'armée espagnole, la ville
+capitule; ensuite Péronne, Roye, Montdidier, La Châtre, Orléans,
+Bourges, se rendent.
+
+Les principaux ligueurs font défection en 1595; le roi déclare
+ouvertement la guerre à l'Espagne, ce qu'il n'avait osé faire
+jusqu'alors: sa nationalité lui créait ainsi plus de forces que
+d'obstacles. Le pape lui accorde l'absolution; nonobstant les revers
+partiels éprouvés par Henri IV dans cette campagne Mayenne se soumet le
+24 janvier 1596 à Folembray.
+
+De 1596 à 1598, le roi prend Lafère, perd et reprend Amiens, et signe à
+Vervins la paix avec l'Espagne.
+
+Ainsi le pouvoir royal fut définitivement rétabli en faveur de la maison
+de Bourbon, à qui de grandes et diverses destinées étaient encore
+promises; ces six années de guerre, pendant lesquelles les deux partis
+prirent tour à tour, près de Paris, des positions militaires
+importantes; qui virent constamment le roi, habile politique, intrépide
+soldat, bon frère d'armes dans toute l'acception militaire du mot,
+monarque et général persévérant, sont dignes de méditation,
+principalement les campagnes de 1590 et de 1594.
+
+Jamais trône, dans aucun pays, à aucune époque, ne s'était trouvé aussi
+bas; un siècle plus tard, avec la même dynastie, il devait frapper
+l'univers d'un éclat inouï: mais il lui restait encore des jours
+difficiles.
+
+Ce n'est pas sans raison que la mémoire du bon roi, sauveur de la
+nationalité française, est restée populaire; sa noble image, qui domine
+la vieille cité, a dû souvent gémir de tant de folies, de tant
+d'attentats, de tant de revers également funestes à la gloire et à la
+puissance de notre malheureuse patrie.
+
+ * * * * *
+
+21. Le 13 septembre 1647 et le 6 janvier 1648, après les émeutes des 26
+et 27 août, la régente Anne d'Autriche sauva également la monarchie,
+mais dans des circonstances bien moins graves, en se retirant à
+Saint-Germain, avec son gouvernement, pour cerner Paris, qui se soumit
+six semaines après.
+
+ * * * * *
+
+22. Mais, en 1649, Mazarin compromit la royauté dans sa propre cause, en
+prolongeant un pouvoir devenu presque impossible; il brava l'opposition
+des hommes les plus considérables et une guerre civile qui pouvait avoir
+de graves conséquences; il avait fait sortir de Paris, sans une urgente
+nécessité, la cour et le gouvernement royal. Une minorité augmente les
+difficultés; mais celles-ci ne justifient pas la révolte.
+
+Turenne cherche à excuser ainsi, dans ses mémoires, et longtemps après,
+la grande faute où il se laissa alors entraîner: «Il lui répugna
+d'autoriser, une entreprise, le départ de la cour, qu'il ne croyait pas
+légitime en aucuns temps, et principalement dans une minorité, d'autant
+plus que personne encore n'avait pris les armes contre le roi, ni
+témoigné aucune désobéissance ouverte; il y avait, à la vérité, des
+compagnies qui avaient montré trop d'animation, mais c'était plutôt par
+des intérêts particuliers que par un dessein formé de se révolter contre
+la cour.»
+
+«Dieu, dit Fléchier, dont les jugements sont des abîmes, voulut affliger
+et punir la France par elle-même, et l'abandonna à tous les déréglements
+que causent dans un état les dissensions civiles. Souvenez-vous de ce
+temps de désordre et de trouble, où l'esprit ténébreux, l'esprit de
+discorde confondait le devoir avec la passion, le droit avec l'intérêt,
+la bonne cause avec la mauvaise; où les astres les plus brillants
+souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se
+virent entraînés, malgré eux, par le torrent des partis, comme ces
+pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont
+contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner
+pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de
+Dieu: telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient
+aisément à soi, et il y a dans la politique, comme dans la religion, une
+espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare
+avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires et
+par une fermeté continuelle.
+
+«Mais où m’arrêtai-je? votre esprit vous représente déjà, sans doute, M.
+de Turenne à la tête des armées du roi. Vous le voyez combattre et
+dissiper la rébellion, ramener ceux que le mensonge avait séduits,
+rassurer ceux que la crainte avait ébranlés, et crier, comme un autre
+Moïse, à toutes les portes d'Israël: _Que ceux qui sont au seigneur se
+joignent à moi._ Tantôt sur les rives de la Loire, suivi d'un petit
+nombre d'officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont,
+et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l'entreprise,
+soit la seule présence de ce grand homme, soit la protection visible du
+ciel, qui rendait les ennemis immobiles, il étonna par sa résolution
+ceux qu'il ne pouvait arrêter par la force, et releva par cette prudente
+et heureuse témérité l'État penchant vers sa ruine. Tantôt se servant de
+tous les avantages des temps et des lieux, il arrête avec peu de troupes
+une armée qui venait de vaincre, et mérite les louanges mêmes d'un
+ennemi qui, dans les siècles idolâtres, aurait passé pour le dieu des
+batailles. Tantôt, vers les bords de la Seine, il oblige, par un traité
+un prince étranger, dont il avait pénétré les plus secrètes intentions,
+de sortir de France, et d'abandonner les espérances qu'il avait conçues
+de profiter de nos désordres.»
+
+ * * * * *
+
+23. Au commencement de septembre 1672, le duc de Luxembourg cantonna ses
+50,000 fantassins et 8,000 chevaux dans la province de Gueldre et la
+tête de bêteau: 15,000 fantassins, 4,000 chevaux occupèrent la province
+d'Utrecht et les parties avancées; 9,000 fantassins et 2,600 chevaux de
+ce corps, c'est-à-dire 16 bataillons et 20 escadrons, furent cantonnés
+de la manière suivante, dans et autour de la ville d'Utrecht, grand
+quartier-général de l'armée.
+
+Il y aurait eu impossibilité de rassembler, à temps, dans cette grande
+ville hostile, les soldats logés par deux chez l'habitant; d'avoir la
+nuit les officiers, à qui les portes des maisons seraient peut-être
+barricadées.
+
+Deux bataillons furent casernés dans les maisons bourgeoises, à droite
+et à gauche de chacune des quatre portes principales, en s'étendant dans
+la rue ou le long des remparts, sans solution de continuité.
+
+À défaut de place centrale, où il aurait été convenable de caserner
+deux bataillons, huit petites places intérieures ou bâtiments principaux
+furent occupés, à l'aide de bons corps de garde défensifs, par autant de
+postes de 100 fantassins et de 50 chevaux.
+
+Au besoin, le surplus des troupes aurait été caserné le long des
+remparts, de manière à ne pas s'étendre sur plus du tiers de la ville,
+dont on embrassait ainsi toute la circonférence.
+
+À chacune des portes principales, il y avait 120 fantassins de garde.
+
+Les quatre faubourgs étaient tous retranchés à leur tête; au faubourg de
+la Porte-Blanche, un bataillon et une brigade de cavalerie formaient
+l'aile droite. Au faubourg Vyanem, aile gauche, il y avait autant de
+troupes. Ces deux annexes embrassaient la ville et communiquaient le
+plus facilement avec les deux autres. Dans les faubourgs d'Amsterdam et
+de Woorden, on mit 6 bataillons, les dragons et 7 escadrons.
+
+Les bourgeois furent désarmés, on leur fit prêter le serment de
+fidélité, des exemples sévères les retinrent dans le devoir.
+
+En cas du révolte dans la ville, autour de laquelle toutes les troupes
+étaient constamment concentrées ou casernées sur leurs positions de
+combat, 6 bataillons et 7 escadrons des faubourgs pouvaient arriver par
+les quatre portes, le surplus des forces extérieures restait sous les
+armes.
+
+Il est curieux de lire, dans la correspondance de Louvois et de
+Luxembourg, les motifs et les détails de ces mesures de prévoyance
+longuement et habilement préparées.
+
+ * * * * *
+
+24. La surprise de Crémone, par le prince Eugène, en 1702, donne lieu
+aux remarques suivantes:
+
+Celui des deux partis qui compte sur un secours, doit occuper,
+approvisionner, organiser en réduit une position communiquant avec la
+campagne, ainsi que les bâtiments, clochers ou postes voisins.
+
+Il partira de là pour s'emparer: 1° des portes ou poternes de l'enceinte
+de la ville; 2° des coupures, passages et ponts existant au travers des
+vieilles fortifications, murs de terrasse, rivières à l'intérieur, afin
+de resserrer davantage l'autre parti, d'intercepter ses communications
+avec le dehors et diviser ses forces au dedans.
+
+Si on ne peut garder ces passages, on les coupe, ou au moins on les
+barricade.
+
+On marche à ces défilés, la cavalerie soutenant l'infanterie, les flancs
+éclairés; on laisse, entre soi et le réduit, une réserve; et sur les
+flancs, des petits corps de garde pour n'être pas pris de côté ou par
+derrière.
+
+Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle on n'aura qu'un flanc à
+couvrir.
+
+On attaque ces positions sur plusieurs têtes de colonnes, par
+différentes rues, en flanc, en tête, en queue, la cavalerie échelonnée
+sur les côtés pour protéger; des tirailleurs, aussi bien abrités que
+possible, visent continuellement aux créneaux les plus dangereux; on
+incendie, on menace d'incendier les bâtiments les plus résistants; et,
+si on ne le peut, on occupe autour des points dominants.
+
+Les positions enlevées sont immédiatement fortifiées; on garnit de
+fusiliers les clochers et maisons extérieures qui complètent ces
+réduits.
+
+Des piquets de cavalerie parcourent sans cesse les environs,
+interceptent les nouvelles et les secours, gardent les défilés
+extérieurs et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville.
+
+On avance ensuite, par l'intérieur des maisons, aux arsenaux, magasins
+et places ou positions voisines; ou marche également au réduit du parti
+opposé pour le bloquer, du côté de la ville, et, s'il est possible
+aussi, du côté de la campagne.
+
+Une position attaquée se défend toujours par des contre-attaques en
+tête, en queue, sur les flancs.
+
+Si le parti opposé doit être secouru de deux côtés, il faut fortement
+occuper l'obstacle qui les sépare; ce parti, au contraire, organise de
+l'un à l'autre une communication assurée.
+
+On empêche de cerner, dans leurs quartiers, les troupes et surtout la
+cavalerie, en garnissant les clochers et lieux dominants, en face ou à
+proximité.
+
+Ne pas s'aventurer, en trop grand nombre, dans une enceinte battue de
+feux croisés, sans être appuyé par quelques tirailleurs qui les
+contrebattront.
+
+Gagner le pied des murailles et des maisons pour se soustraire à l'effet
+du tir.
+
+Les communications les plus importantes, dans un même édifice, ou entre
+plusieurs bâtiments faisant système de défense, doivent avoir lieu à
+couvert ou sous blindage.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+RÉVOLUTION, EMPIRE, RESTAURATION.
+
+
+25. L'émeute de Varsovie, contre les troupes russes, le 6 et le 7 avril
+1794, doit être mentionnée.
+
+La garnison russe comptait 9 bataillons, 8 escadrons, 36 canons, 5 à
+6,000 hommes.
+
+1,000 prussiens auxiliaires étaient cantonnés, à une et à deux lieues,
+au nord de la ville.
+
+2,000 polonais hostiles, à la disposition de généraux et d'un
+gouvernement également hostiles, étaient établis en ville, au nord, au
+sud et à l'ouest, dans quatre casernes; ils avaient des magasins
+d'armes, de munitions et d'artillerie.
+
+La ville de Varsovie, figurait une demi-circonférence de 2.500 mètres de
+rayon, sur la rive gauche et à l'ouest de la Vistule; elle communiquait,
+par un pont, avec Praga, sur la rive droite et à l'est; elle renfermait,
+dans une enceinte fortifiée, 900 hectares et 125,000 habitants.
+
+Par des affiches, des pièces de théâtre politiques, de fréquentes
+alarmes et incendies, par des rumeurs contre les Russes, par des clubs,
+on excitait le peuple, on l'attroupait.
+
+Les bourgeois restèrent chez eux, leurs portes fermées, sans prendre
+part à la révolte, où figurèrent, sous la direction de quelques
+mécontents, des ouvriers, domestiques et paysans, ainsi que des soldats
+congédiés venus du dehors; en tout, il y eut 1,000 à 1,200 émeutiers
+agissant par bandes de 150.
+
+Plus on approchait du jour de l'émeute, moins on pouvait prévoir qu'elle
+dût éclater; cependant, dans la journée du 5, plus de 50,000 cartouches
+furent distribuées de main en main.
+
+Le plan de défense était connu des polonais avec qui il avait fallu le
+concerter.
+
+4 brigades, espacées de 800 mètres les unes des autres et du quartier
+général, fortes chacunes de 2 à 3 bataillons et escadrons, 6 à 10
+pièces, devaient occuper au sud, à l'ouest, au centre, au nord de la
+ville, mais de trop loin et sans communications suffisamment assurées,
+les avenues du quartier général; surveiller et contenir les troupes
+polonaises, le pont et le faubourg de Praga.
+
+Le 6, à quatre heures du matin, les polonais commencèrent les
+hostilités, ayant pour principal but de parvenir au quartier général.
+
+Les 2 bataillons, 2 escadrons, 9 pièces de la brigade Milaschewicz
+occupaient, au sud, le carrefour des Trois-Croix et les grandes rues en
+arrière, vers le centre de la ville, pour contenir le régiment polonais
+Dzialinsky dans ses casernes.
+
+La tête de cette brigade et ses postes de flancs laissèrent passer ce
+régiment: le reste de la brigade l'arrêta et parlementa avec lui pendant
+3 heures, sans se mettre en mesure d'agir; lorsque les hostilités
+commencèrent, les compagnies contre lesquelles les Polonais s'étaient
+présentés, se battirent seules pendant plusieurs heures, sans être
+soutenues par le reste de la brigade: cette dernière troupe, qui eût
+décidé le succès contre le régiment polonais, ne donna plus signe de vie
+pendant les journées du 6 et du 7.
+
+Les deux bataillons de grenadiers, deux compagnies, trois escadrons et
+dix pièces de la brigade Van Suchteln, placés depuis le palais de Saxe
+jusqu'aux barrières de Wola et de Jérusalem, de l'est à l'ouest de la
+ville, dans la partie centrale la plus importante et la plus facile à
+tenir, près de laquelle le corps prussien et le parc auraient dû être
+réunis, restèrent inactifs, sans se garder, sans voir d'ennemis sérieux,
+sans marcher au secours du quartier général, faute des ordres et de la
+présence du général de brigade.
+
+Le général Nowiczky vint prendre ce commandement abandonné; et
+s'exagérant la position de la 1re brigade, fit sortir la 2e brigade de
+la ville, à 11 heures du matin, par une porte ouest; il prit position en
+carré, à 500 mètres de l'enceinte, avec le parc d'artillerie laissé à
+Wola, sous la garde de deux compagnies et d'un escadron; en ce moment,
+Nowiczky disposait de 4 bataillons, 5 escadrons et 24 canons.
+
+De ces troupes, sorties si mal à propos de Varsovie, il en rentra 3
+bataillons, 4 escadrons et 16 pièces, en une colonne profonde, à 2
+heures et demie du soir; la tête parvint jusqu'au palais de Saxe, à 500
+mètres du général en chef, dans un quartier tranquille et ouvert.
+
+Mais, après trois heures de station, alors que l'insurrection se croyait
+perdue à la vue d'une pareille colonne, contre laquelle aucun coup de
+fusil n'avait été tiré des fenêtres, on fut étonné de voir cette troupe,
+à 6 heures du soir, rétrograder jusqu'au dehors de la ville, devant 50
+émeutiers qui faisaient mine de lui disputer le passage avec un canon.
+Des compagnies entières de ce corps s'étaient débandées pour piller:
+elles furent plus tard massacrées ou prises.
+
+La colonne rejoignit, sans être nullement inquiétée, le général Nowiczky
+qui l'avait détachée; le corps entier fit halte jusqu'à minuit, puis se
+retira à deux lieues de la ville; le lendemain, à midi, le général
+Nowiczky se mit en marche, avec tout son monde, vers les grands
+équipages, vis-à-vis Karczew, sans s'occuper de ce qui se passait en
+ville. Le 19 avril, à Sgersche, le général en chef eut seulement des
+nouvelles de ce corps.
+
+Les trois bataillons et deux escadrons de la brigade du comte de Zouboff
+devaient garder le centre de la ville, plus au nord, direction
+ouest-est, ainsi que le passage de la Vistule.
+
+Un bataillon suivit le mouvement de retraite de la précédente brigade;
+un autre fut massacré dans une église où il communiait sans armes. Le 7,
+au soir, le 3e bataillon et l'hôpital évacuèrent tranquillement Praga,
+sur transports fournis par l'autorité municipale; ils rejoignirent, le
+13 avril, le général en chef à Modlack.
+
+Pendant l'émeute, toutes les attaques furent dirigées contre le quartier
+du général en chef Igelstrom, rue Podwal, par quatre bandes de 150
+hommes, occupant du côté de la Vieille ville et de l'arsenal, à 300
+mètres de distance, les maisons de seigneurs et les carrefours
+environnants, pour bloquer et fusiller les troupes du quartier général.
+
+Ce quartier général, dans une partie de ville rétrécie et hostile, non
+centrale par rapport aux autorités ou troupes polonaises et à la ville
+de Varsovie elle-même, aurait dû être placé rue Krolewska, près du
+palais de Saxe.
+
+Le matin du 6, l'ennemi fut partout repoussé autour de cette position,
+avec perte en hommes et en canons. À 2 heures après midi, il renouvela
+ses attaques; dans l'intervalle il s'était borné à tirer des fenêtres
+et des coins de rues contre les postes russes qui répondaient à ce feu.
+
+Ceux-ci résistèrent espérant être rejoints par les autres brigades: mais
+les tiraillements de l'état-major général, l'irrésolution des chefs
+détachés, les corps entiers débandés, le passage subit d'un excès de
+confiance au découragement; et, pardessus tout, le quartier général
+bloqué de près, sans possibilité de communiquer avec les autres
+brigades, ne permirent aucune bonne résolution.
+
+Les troupes du quartier général auraient pu marcher aux détachements et
+les réunir: mais on craignit d'abandonner les archives non encore
+brûlées.
+
+Le soir, on ne fut plus assailli que par le quart des rassemblements du
+matin; la nuit fut tranquille et aurait permis une retraite facile.
+
+Au commencement, le quartier général avait été défendu par un bataillon
+et deux escadrons; ces troupes furent successivement renforcées le 6,
+avant 7 heures du soir, par les deux bataillons de la 4e brigade.
+
+Celle-ci, chargée de défendre la partie nord de la ville, très-hostile,
+et en face de trois quartiers de troupes polonaises, se retira d'abord
+en dehors de Varsovie sur les Prussiens; puis, au bruit de la fusillade,
+elle revint assez facilement sur le quartier général.
+
+Au jour, les Polonais informés de la retraite définitive et inespérée de
+la 2e brigade, moitié de la garnison, reprirent avec la plus grande
+vivacité toutes leurs attaques, jusque-là successivement ralenties ou
+abandonnées; ils cernèrent le quartier général, de plus près, et au
+point de le rendre inhabitable: le moral des troupes était abattu.
+
+700 hommes, 50 chevaux et 4 canons restaient au quartier général ou dans
+une cour voisine.
+
+Le 7, vers 8 heures du matin, le général en chef se retira avec 350
+hommes, sur les Prussiens, par le nord de la ville, à travers une suite
+d'enclos où l'on ouvrit des passages; on évita ainsi les positions
+investissantes, le feu des maisons occupées et l'artillerie des
+insurgés. À 10 heures, on rejoignit, dans un assez grand désordre, mais
+avec perte seulement de 30 hommes, la cavalerie prussienne à la barrière
+de Powonsck: on fut camper avec les Prussiens à Babice.
+
+Pendant la nuit, un demi-escadron du quartier général avait porté, à ce
+corps auxiliaire, l'ordre de se joindre, vers Wola, à la brigade
+Nowiczky, pour rentrer en ville au secours du général en chef: lorsque
+les Prussiens rencontrèrent celui-ci, en retraite, ils exécutaient cette
+marche.
+
+Le colonel Parfentiew et les 400 hommes du quartier-général ne
+suivirent pas le mouvement de retraite; ils furent forcés, dans la
+soirée, par l'insurrection.
+
+Les Russes perdirent, à Varsovie, plus du tiers de leur garnison et 11
+pièces de canon.
+
+Le 7, à quatre heures du soir, le corps russo-prussien vint camper à
+Modzin, à trois quarts de lieue de Varsovie.
+
+Le 8 avril, il coucha à Sakroczin.
+
+Le 19, à Sgersche.
+
+L'arrivée, près de Varsovie, des troupes prussiennes, dont le général
+Igelstrom ne voulut pas profiter; les imprudentes propositions
+d'accommodement; la retraite intempestive d'une brigade russe, furent
+autant de causes d'exaltation pour les insurgés.
+
+Ainsi que dans plusieurs affaires de ce genre, l'honneur militaire fut
+ici compromis, devant des forces très-intérieures, par le défaut de
+vigilance et de bonnes dispositions; par l'irrésolution des chefs
+détachés; par de longs pourparlers toujours dangereux; par des
+tiraillements dans l'état-major-général; il en résulta des revers
+inattendus; ceux-ci abattirent entièrement le moral d'une troupe qui,
+mieux dirigée, eût glorieusement fait son devoir, et éprouvé beaucoup
+moins de perte.
+
+ * * * * *
+
+26. Dans la soirée du 12 vendémiaire an 3, les pourparlers, les
+hésitations et la retraite intempestive du général chargé d'arrêter les
+sectionnaires Lepelletier, au couvent des filles Saint-Thomas, à Paris,
+enhardirent ces réactionnaires, augmentèrent le nombre de leurs
+partisans; aussi, le lendemain, osèrent-ils attaquer la Convention, aux
+Tuileries, avec 40,000 hommes armés.
+
+Le 13, Bonaparte adopta pour ligne de défense, autour de la Convention,
+la Seine, depuis le pont Louis XV jusqu'au Pont-Neuf, le Louvre, les
+débouchés de la rue Saint-Honoré depuis la rue de Rohan jusqu'à la place
+de la Concorde; il repoussa, il foudroya, avec l'artillerie et les 5,000
+hommes de l'armée conventionnelle, cette émeute qui attaquait
+imprudemment par colonnes compactes de 4.000 hommes.
+
+Pendant la nuit, il empêcha, par quelques volées de coups de canons,
+l'élévation des barricades que tentèrent de construire les moins
+découragés; le peuple, ouvrier ordinaire des barricades, n'appuyait pas
+ce mouvement contre-révolutionnaire.
+
+Le 14, la section Lepelletier fut désarmée.
+
+Dans ces journées, Bonaparte n'hésita pas à prendre parti pour la
+Convention, malgré ses odieux excès antérieurs. Il comprit, qu'entre un
+pouvoir existant, qui avait traversé les plus redoutables crises, et une
+masse agitée sans union, sans influence dans le pays, le salut de la
+France ne permettait pas d'hésiter.
+
+Le commandement de l'armée d'Italie fut la récompense de cette haute
+pensée d'ordre à laquelle il demeura toujours fidèle, même aux dépens de
+son pouvoir, dans les phases les plus diverses d'une prodigieuse
+existence; de tous ses lauriers, celui de vendémiaire ne fut pas un des
+moins utiles. La postérité remarquera qu'il le cueillit au commencement
+de sa carrière, à l'aide d'un coup d'œil et d'une énergie également
+exceptionnels. Ce début résume tout ce qui, dans cette grande nature,
+restera le plus cher à la France et à la civilisation.
+
+La gloire militaire de Napoléon sera sans égale, et cependant la
+postérité admirera encore plus son génie politique: il révèla à un
+siècle égaré les éternelles conditions du pouvoir et des sociétés; et
+rien ne marche encore que par ce qui reste de sa vigoureuse impulsion.
+
+Jamais chef d'État n'eut, contre l'anarchie, une soudaineté, une vigueur
+de résolution, des colères, des antipathies égales aux siennes: son
+exceptionnelle nature repoussait énergiquement toutes les impuretés des
+aberrations humaines, attirait, élevait à elle ce qui était vrai,
+utile, grand et beau.
+
+Les rois l'ont abattu et persécuté: mais sa mémoire restera le dieu Lare
+du foyer populaire; tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit y sera, de
+génération en génération, admiré et cru. Le peuple, dérouté par les
+mauvais exemples et les mauvaises leçons du siècle, n'ayant plus de foi
+que pour Napoléon, ne connaîtra d'idées nobles et sensées que celles de
+son héroïque légende. Sophistes qui conduisîtes l'Europe à l'anarchie et
+à la ruine, expliquez le double mystère de cette mission et de cette
+popularité également providentielles.
+
+ * * * * *
+
+27. Le 1er mai 1808, les gens de la campagne, accourus dans Madrid, se
+joignirent aux groupes nombreux de mécontents, surtout à la Puerta del
+Sol, grande place centrale qui lie les rues principales de Mayor,
+d'Alcala, de Montera, de Las Carretas; quelques escadrons de dragons
+maintinrent cette multitude.
+
+Le 2 mai, malgré les dispositions de la junte, Murat persista à faire
+partir le reste de la famille royale; la vue d'un aide-de-camp français,
+envoyé pour la complimenter, fut le signal d'une rixe qui bientôt excita
+un soulèvement universel.
+
+Les révoltés firent main basse sur les militaires isolés, qui,
+nonobstant les ordres de l'Empereur, étaient dispersés, soit dans les
+maisons de la ville, soit en corvée.
+
+Murat monte à cheval, se place, avec la cavalerie de la garde, en dehors
+des quartiers populeux, derrière le palais, près de la porte par
+laquelle devait arriver une des divisions extérieures, sur une position
+dominante, d'où il sera libre de déboucher dans toutes les directions.
+
+Il fait entrer en ville et marcher sur la Puerta del Sol, par les
+principales communications, les différents camps extérieurs ou corps
+cantonnés à la circonférence.
+
+Ces colonnes, venant à la rencontre l'une de l'autre, avaient rejeté sur
+la place centrale la multitude furieuse, n'ayant même plus la liberté de
+fuir. La cavalerie de la garde la dispersa.
+
+La foule repoussée se réfugia dans les maisons et tira par les fenêtres;
+les troupes firent des exécutions. La lutte la plus opiniâtre eut lieu à
+l'arsenal; une partie de la garnison espagnole y était renfermée avec
+ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y portèrent, firent feu sur
+nos troupes, et le corps des artilleurs espagnols se trouva malgré lui
+engagé.
+
+L'attaque, à découvert, d'un édifice d'où partait un feu vif de
+mousqueterie, nous coûta quelques hommes; nos soldats débusquèrent les
+défenseurs, et l'arsenal fut pris, avant que le peuple pût s'emparer des
+armes et des munitions.
+
+En deux heures, cette redoutable émeute fut ainsi réprimée, mais non
+sans carnage; d'abord, à l'hôtel des Postes, une commission militaire
+faisait fusiller les paysans pris les armes à la main; la cavalerie,
+dans la campagne, n'accordait aucun quartier aux fuyards, les ministres
+espagnols et le chef d'état-major français firent cesser le combat
+partout, et les premiers obtinrent la fin des exécutions.
+
+Cette journée ôta à la populace de Madrid tout espoir de résister, même
+à nos jeunes soldats dirigés par de vieux cadres. L'un des infants dit
+le soir à Murat: «_Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés
+de couteaux peuvent venir à bout de troupes régulières._» Les insurgés
+avaient perdu 400 hommes, les Français 100 soldats; mais une exagération
+salutaire donnait à cette journée plus d'importance; dès cet instant
+Murat aurait pu tout oser. Le lendemain, il fit partir sans difficulté
+le reste de la famille royale.
+
+Le 4 décembre 1808, Napoléon reprit Madrid que le roi Joseph avait
+évacué le 2 août.
+
+Mais, se bornant à cantonner militairement son armée dans les principaux
+quartiers de la ville et surtout dans les couvents; à faire opérer un
+désarmement général, il resta, lui et son frère, à deux lieues au
+dehors. Son intention était de réduire cette capitale, sous un long
+régime d'état de siége, avant d'y laisser rentrer le roi Joseph, dont le
+gouvernement n'aurait pu s'établir convenablement au milieu de
+l'anarchie.
+
+Il organisa, comme noyau d'armée espagnole, 16,000 soldats d'élite
+presque tous étrangers.
+
+La hauteur du Buen-Retiro fut entourée d'une enceinte, dont le parc et
+la fabrique de la China formaient le réduit fortifié. Celui-ci
+renfermait un hôpital, des magasins de matériel et de vivres
+considérables; le tout devait exiger une attaque régulière.
+
+Le 22 janvier 1809, mais après les succès de la Corogne et d'Uclès,
+alors que l'insurrection paraissait définitivement abandonnée et
+vaincue, Joseph fit son entrée dans Madrid à la tête des plus belles
+divisions françaises.
+
+ * * * * *
+
+28. En juillet 1830, le gouvernement avait un excès de confiance;
+l'apparition de la troupe, jusqu'alors, avait suffi pour dissiper les
+plus forts rassemblements; il ne prit pas toutes les dispositions
+indispensables pour pouvoir tenir pendant plusieurs jours, contre une
+rébellion armée, au milieu d'une population généralement mal disposée;
+position dont personne, pour ainsi dire, n'avait encore vu d'exemple, et
+que l'histoire seule pouvait faire supposer possible.
+
+Le 26 juillet 1830, des piquets commandés à la hâte par les premiers
+officiers qui se trouvèrent dans les casernes, furent s'établir dans les
+différents quartiers de Paris; ils y passèrent la nuit, sur le qui-vive
+et sans provisions; pendant ce temps, les curieux et mécontents
+s'assemblèrent et s'excitèrent autour d'eux; on brisa les réverbères et
+les insignes de la royauté.
+
+Le lendemain, l'autorité, ne voyant encore qu'une émeute et non une
+révolution, fit soutenir ces différents piquets par des détachements
+d'autres corps, au fur et à mesura des progrès de la révolte et des
+demandes de la police.
+
+Les mécontents élevèrent, dans tout Paris, un nombre infini de
+barricades; ils séparèrent, ainsi, ces différents petits détachements,
+entre eux, de l'état-major général, des vivres, des munitions, des
+casernes ou des mairies, et les annulèrent entièrement.
+
+Le 28, le pouvoir, au lieu de rallier ses débris dans le grand quartier
+militaire formé par le Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, les
+casernes du quai d'Orsay, Babylone, les Invalides, l'École militaire et
+le Trocadéro, pour y attendre les autres troupes de la 1re division,
+ainsi que le camp de Saint-Omer, et pour profiter plus tard des embarras
+de l'insurrection, battit en retraite sur Versailles et Rambouillet.
+
+Le roi Charles X pouvait prendre une bonne position autour de Paris;
+soit sur la basse Seine à Saint-Denis, Courbevoie et Saint-Cloud; soit
+au-dessus de la capitale; suit sous le canon de Vincennes; il pouvait
+également se retirer sur la Loire, comme le fit Henri III en 1588, en
+une circonstance pareille. Sa position, au dehors de la capitale, au
+moment de la révolte, lui assurait de grands avantages.
+
+Dans l'un ou l'autre cas, il eût causé de sérieux embarras au nouveau
+gouvernement, ou plutôt à la révolte que celui-ci allait avoir à
+combattre; la province suivit le mouvement de la capitale, et l'armée
+bientôt s'affaiblit. L'affaire de Rambouillet précipita une conclusion
+dès lors inévitable.
+
+Des quatre fautes qui amenèrent cette catastrophe, deux, le manque
+d'approvisionnements et de prévoyance; l'inaction du roi Charles X
+pendant, ou plutôt, après l'émeute, sont le fait du gouvernement.
+
+Les deux autres sont militaires; mais la première ne pourrait être
+reprochée au maréchal Marmont sans injustice. Ce chef, après le
+dévouement dont il fit preuve, fut blâmé; il se serait bien autrement
+exposé à cette disgrâce, si renonçant, comme l’expérience le
+conseillerait aujourd'hui, en pareille circonstance, à maintenir la
+tranquillité, à assurer la vie et les propriétés des citoyens, ainsi que
+l'exercice de l'autorité royale dans tout Paris à la fois, il s'était
+borné, en attendant l'arrivée des renforts, à occuper militairement la
+partie la plus importante de la capitale, et, selon les circonstances, à
+offrir, pour les autres quartiers, son appui aux détachements de gardes
+nationaux disposés à faire leur devoir en maintenant l'ordre.
+
+Cette dernière tactique sauve également des inconvénients dans lesquels
+tombèrent Henri III en 1588, qui, en défendant le centre du
+gouvernement, s'y laissa bloquer; et Marmont en 1830, qui, voulant tout
+contenir, ne fut assez fort nulle part; justifiée par les événements de
+Lyon, en 1831, elle doit être suivie, dans un grand nombre de cas avec
+les précautions qui seront indiquées.
+
+Quoi qu'il en soit, cette révolution allait être, pour elle-même, le
+plus dangereux précédent, si elle ne pouvait pas réduire à l'impuissance
+les idées anarchiques.
+
+
+
+
+
+§ V.
+
+DEPUIS 1830.
+
+
+29. L'émeute qui eut lieu à Bruxelles, du 22 au 26 septembre 1830, donne
+lieu aux observations suivantes:
+
+Le 22, une division hollandaise de 12,000 hommes, arrivée en vue de la
+ville, ne profita pas de l'imprudence que commirent les révoltés d'aller
+au-devant d'elle: cette division pouvait attirer les insurgés à une
+affaire décisive et les envelopper.
+
+On négligea de s'emparer des portes ou de les masquer; l'arrivée des
+secours entretint le moral des rebelles, et décida, le 27, l'évacuation
+de la ville.
+
+ * * * * *
+
+30. En novembre 1831, le lieutenant général Roguet, ayant à combattre, à
+Lyon, avec peu de troupes, à la suite des journées de juillet, une
+première et sérieuse insurrection, rallia ses forces, par une sortie
+vigoureuse à travers le faubourg Saint-Clair, sur la position de
+Montessuy.
+
+Il maintint l'honneur du drapeau, prit sur lui de donner des ordres aux
+troupes et gardes nationales des divisions voisines, les fit converger
+sur Lyon en poste ou en bateau à vapeur, et réunit du grands moyens
+contre l'insurrection bientôt effrayée de son isolement.
+
+Peu de jours après, le duc d'Orléans put rentrer, avec une véritable
+armée, dans la ville déjà soumise.
+
+ * * * * *
+
+31. Lors des émeutes des 5 et 6 juin, les premières qui, à Paris,
+menacèrent le Gouvernement de juillet, un ministre exprimait au conseil
+ses inquiétudes; quelqu'un proposa de signer l'ordre suivant: «_Le
+maréchal Lobeau, investi du commandement supérieur de toutes les forces
+réunies dans et autour de la capitale, est chargé, sur sa
+responsabilité, d'y rétablir l'ordre._» La signature apposée, on dit:
+_Maintenant il n'y a plus rien à faire_.
+
+L'émeute fut vigoureusement comprimée, nonobstant des fautes de détail
+et l'apparition inquiétante de quelques groupes hostiles de gardes
+nationaux, vrais ou supposés. Le roi saisit habilement le moment de sa
+rentrée dans Paris et la rendit décisive.
+
+Dans ces journées et celles qui successivement menacèrent l'existence du
+Gouvernement de juillet, celui-ci fut chaque fois sauvé grâces aux
+circonstances suivantes:
+
+1° Unité de commandement militaire dans la 1re division;
+
+2° Concours de la majeure partie de la garde nationale;
+
+3° Lassitude dans la bourgeoisie de tous genres de troubles, par suite
+de la révolution de juillet, encore trop récente, et aux périls de
+laquelle on avait miraculeusement échappé;
+
+4° Défaut de prétexte plausible pour l'émeute qui voulait évidemment une
+révolution et ne savait pas neutraliser, égarer la population, en
+masquant ses projets;
+
+5° Intervention utile, au moment décisif, du roi et des princes;
+
+6° Enfin, l'ascendant de la vieille expérience du maréchal Soult et de
+toutes les traditions militaires qu'il représentait.
+
+«Le gouvernement ne doit pas dédaigner des troubles qui ont déjà
+plusieurs fois eu lieu sans danger; quoique tout nuage n'excite pas une
+tempête, il en viendra, s'il en passe beaucoup, enfin un qui crèvera et
+donnera le vent.
+
+ «BACON.»
+
+ * * * * *
+
+32. L'émeute de Clermont-Ferrand, dans les journées des 9, 10 et 11
+septembre 1841, donne lieu aux remarques suivantes:
+
+Le 9, à 6 heures et demie du soir, une compagnie du 16e léger, chargée
+de protéger l'opération du recensement contre 200 factieux, reçoit
+prématurément l'ordre du faire feu; des gardes nationaux, mêlés aux
+groupes pour les calmer, sont atteints. La population exaspérée se
+prépare au combat, qui commence le lendemain matin.
+
+Le 10, à midi, les 1,200 hommes du 16e léger et les dragons se
+concentrent et se barricadent autour de la préfecture, de la mairie, sur
+les places de la Poterne et d'Espagne. L'absence de postes aux
+barrières, de patrouiller dans et autour de la ville, permet l'entrée
+des paysans des environs; une barricade est élevée de la maison Uscale,
+à la Petite-Fontaine.
+
+Pendant le combat, de 6 heures du soir à minuit, la troupe ne perd que
+la position de la poudrière.
+
+Les insurgés établissent des postes chez les boulangers de la ville
+basse, et songent à couper l'eau à la ville haute. Dans leurs attaques
+infructueuses, ils ont 50 tués et 100 blessés.
+
+Le 11, après quarante-huit heures de pillage, les insurges abandonnent
+la ville et se retirent dans deux villages voisin. Le lendemain, la
+troupe reprend toutes les positions évacuées.
+
+De l'infanterie et de l'artillerie furent envoyées de Lyon et de
+Bourges; les troubles de Moulins, Mâcon et Châlons, empêchèrent les
+garnisons de ces villes d'arriver.
+
+ * * * * *
+
+33. Pendant la lutte, plus politique que militaire, mais si sérieuse de
+février 1848, on remarque un concours de circonstances fatalement
+décisives.
+
+Une revue étrangère, bien informée, a traité ce sujet de manière à ne
+plus laisser rien à dire de nouveau après elle. Nonobstant son point de
+vue particulier, nous la prendrons pour guide, chaque fois que nous
+aurons il parler des mêmes événements.
+
+Elle a signalé, avant tout, une prospérité inouïe qui, exaltant les
+ambitions et poussant chacune au delà des limites de la prudence, avait
+amené un véritable malaise dans les affaires.
+
+Un nombre d'ennemis, et parmi lesquels de très-redoutables,
+successivement grossi d'année en année, par tant d'ambitions non
+satisfaites.
+
+Peu pour défendre résolument le présent, quelque riche d'avenir qu'il
+fût; beaucoup trop pour l'attaquer. Chez tous, un vague et inexplicable
+désir d'innovation.
+
+Ensuite, on a remarqué le défaut d'unité dans le commandement de toutes
+les forces militaires réunies à Paris.
+
+La moins bonne partie de la garde nationale s'assembla d'abord et devint
+maîtresse des plus importantes positions; le reste, abandonné aux
+menées des partis, passa successivement de l'inquiétude à
+l'indifférence, de celle-ci à la turbulence ou à l'hostilité.
+
+De graves changements dans les commandements militaires les plus
+importants, intempestivement faits, au moment le plus critique, quant au
+personnel et aux circonscriptions.
+
+Une succession rapidement fatale de ministres et de commandants de la
+garde nationale, qui n'eurent même pas le temps d'agir et de se faire
+connaître.
+
+Un moment, le Roi veut rallier son gouvernement, son armée autour de
+Vincennes: heureuse pensée qui n'est pas suivie.
+
+Un changement de règne, dans une pareille crise, devait immédiatement
+briser, disperser tous les pouvoirs, décourager les plus fermes
+dévouements; la prépondérance, que le roi exerçait autour de lui, ne
+pouvait alors être ni déléguée, ni suppléée, ni supprimée.
+
+On sait comment fut accueillie la courageuse démarche de la duchesse
+d'Orléans, du duc de Nemours et des deux jeunes princes: dans cette
+heure solennelle, un groupe d'inconnus, d'étrangers peut-être, dispose
+de la société surprise.
+
+La chambre, cornue tous les pouvoirs légaux, devait être méconnue tant
+qu'elle resterait sous la pression de l'émeute; il était urgent de s'y
+dérober; il fallait suivre cette autre pensée de rallier l'armée à
+Saint-Cloud; un fatal et généreux espoir entraîna la monarchie.
+
+Au milieu de si graves événements, on ne fut pas assez en rapport avec
+les populations.
+
+On a aussi constaté le défaut d'approvisionnements nécessaires; le long
+stationnement des troupes au milieu des rassemblements; leur emploi en
+fortes colonnes isolées, sans les points d'appui indispensables.
+
+Enfin, ajoute-t-on, une pensée générale d'opposition, dans le but
+d'arracher quelques réformes à un Gouvernement qu'on ne voulait pas
+renverser, mais d'autant plus violemment attaqué qu'on le croyait
+inébranlable; pas assez de croyance au droit, ou plutôt au devoir de
+résister à l'anarchie; beaucoup trop de confiance dans la force de la
+légalité et dans la raison du pays.
+
+«Le prince ne doit pas mesurer le danger sur la justice des motifs qui
+ont aliéné les esprits, ce serait supposer au peuple plus de raison
+qu'il n'en a: souvent il regimbe contre ce qui peut lui être le plus
+utile.»
+
+ «BACON.»
+
+Ce Gouvernement s'est manqué à lui-même, par trop de confiance dans ses
+bonnes intentions et dans l'évidente nécessité de son existence; il eut,
+d'ailleurs, le tort grave de prendre au sérieux le régime
+constitutionnel dans un pays où, à de certains jours, rien ne paraît
+être sérieux.
+
+Mais, a-t-on dit, pourquoi chercher les causes d'une catastrophe qui
+restera inexplicable?
+
+Une royauté paraissait forte par sa tête, par ses rejetons, par son
+avenir, par les principes divers qu'elle représentait, par sa nécessité,
+par une armée, des ministres, des généraux également éprouvés; cette
+royauté, dont l'origine remontait aux premiers âges de notre monarchie,
+et qui rappelait à la France ses plus grandes splendeurs, avait fait
+trôner auprès d'elle, pendant 18 années de prospérité inouïe, les
+principes les plus sages de la bourgeoisie: en trois jours elle fut
+jetée aux abîmes.
+
+La postérité aura peine à le comprendre; les contemporains, pour qui
+l'instabilité était devenue habitude ou besoin, en sont eux-mêmes encore
+étonnés.
+
+Les chefs des peuplades sauvages ont d'autant plus d'inquiétude et de
+vigilance que leurs tribus sont plus prospères; que les récoltes, que
+les troupeaux sont plus riches; ils disent alors: _Méfie-toi, la
+prospérité, c'est l'ivresse_: On s'est demandé s'il devait en être de
+même des peuples civilisés?...
+
+ * * * * *
+
+34. Lors de l'émeute de juin 1848, toutes les forces avaient d'abord été
+concentrées près des Invalides, à l'extrémité du quartier militaire de
+la capitale, sans détachements dans les faubourgs Saint-Antoine,
+Saint-Marceau et Saint-Denis, comme centres extérieurs de résistance;
+les approvisionnements de combat étaient insuffisants; la lutte fut
+sanglante.
+
+Grâce au pouvoir unique et respecté de l'Assemblée, au péril évident qui
+menaçait la société, à de nobles dévouements dans l'armée et la garde
+nationale, à la précision, à la vigueur des opérations, à l'élan des
+provinces, le succès définitif resta assuré.
+
+L'arrivée d'un grand convoi de munitions fut décisive.
+
+Pour ces divers motifs, vu les circonstances et le faible effectif des
+troupes au premier moment, cette concentration, sur l'opportunité de
+laquelle les militaires et les hommes d'état seront souvent partagés,
+fut peut-être utile; ces journées eurent, d'ailleurs, après celles de
+février une immense portée. Honneur aux généraux et aux soldats! Honneur
+à tant de victimes du plus noble devoir!
+
+ * * * * *
+
+35. L'émeute du 13 juin 1849, si heureusement comprimée, prouve que le
+plus souvent ces sortes de mouvements commencent par une grande
+démonstration; une colonne se porte, avec un drapeau ou à un certain cri
+de ralliement, à un lieu convenable pour faire éclater la révolte.
+
+Attendre cette colonne à l'endroit choisi pour couronner la
+manifestation; chercher à résister de front à une masse qui se grossit
+en avançant de toute la foule des curieux, et dont la force morale peut
+devenir irrésistible au terme, serait une faute.
+
+Il faut charger transversalement sur ses flancs allongés; une double
+masse, composée de cavalerie en tête et d'infanterie, débouche d'une rue
+latérale; chaque colonne rabat sur l'un des deux côtés, et refoule la
+moitié séparée jusqu'à une bonne position, dont on occupe toutes les
+avenues; La cavalerie charge au milieu; l'infanterie l'appuie à droite
+et à gauche.
+
+ * * * * *
+
+36. Ces luttes, quelquefois usitées chez les anciens, très-souvent au
+moyen-âge, sont devenues plus sérieuses aujourd'hui, par suite de
+l'usage des armes à feu; du grand nombre de grosses voitures, barricades
+roulantes en circulation dans les grandes villes; de la nature du pavage
+des rues et des constructions qui les bordent; du système de recrutement
+qui jette chaque année, en dehors des armées, la partie la plus
+militaire de la population dès-lors déclassée; de l'extension exagérée
+de l'industrie; de la misère accidentelle qu'elle occasionne, dans des
+masses agglomérées d'ouvriers de même état; d'un luxe surabondant
+d'aspirants aux fonctions publiques de tous les degrés; mais, surtout,
+d'une centralisation imprudente et de l'affaiblissement graduel de tous
+les pouvoirs.
+
+De l'examen de chacun des faits précédents résultent des principes
+généraux et la nécessité de les modifier selon les circonstances.
+
+Nous essaierons de tenir compte de ces graves enseignements. Problème
+difficile, important, digne des méditations des hommes d'état, des
+militaires et des amis de l'humanité, non dans l'intérêt de la France
+mais de l'Europe: la première a eu trop à souffrir des révolutions pour
+désormais s'y exposer.
+
+ * * * * *
+
+Heureuse la nouvelle génération européenne, si le hideux tableau des
+luttes intestines, des excès barbares des âges passés; si le souvenir
+plus saisissant des jours néfastes qui l'ont vu grandir, pouvait la
+dégoûter, pour longtemps, de l'anarchie, et rendre oiseuse toute
+préoccupation à l'égard des moyens de prévenir ou de réprimer les
+désordres de la guerre civile.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Différents partis à prendre en cas d'émeute._
+
+
+
+
+§ 1er.
+
+RÉPRIMER LA RÉVOLTE DANS TOUTE LA VILLE.
+
+
+37. Selon l'état moral de la troupe, de la garde nationale, de la
+population, des provinces, des insurgés; selon les desseins avoués ou
+secrets des factions, les forces respectives de tous, la nature du
+théâtre de la lutte, la position du Gouvernement vis-à-vis les pouvoirs
+légaux et l'étranger, il y a quatre partis différents à prendre, de
+prime-abord, en cas de révolte.
+
+1° N'évacuer aucun quartier, réprimer partout l'émeute;
+
+2° Occuper un quartier militaire, sauf à agir ultérieurement au dehors
+de ce grand réduit;
+
+3° Concentrer toutes ses forces dans une position extérieure, contiguë,
+dominante;
+
+4° Se replier sur une place voisine pour revenir, avec toutes les forces
+réunies, contre la capitale.
+
+38. Le premier parti est ordinairement suivi; c'est le plus naturel:
+celui que conseillent à la fois l'humanité, la politique et les devoirs
+imposés à un Gouvernement dans sa capitale.
+
+Le plus souvent, il restreint l'insurrection et ses ravages; il permet
+d'éviter, dans tout le pays, une commotion sanglante; il empêche les
+dévouements de faiblir, les moyens répressifs d'échapper; il couvre
+mieux le Gouvernement menacé, en s'opposant directement à l'installation
+des pouvoirs révolutionnaires: nous nous en occuperons spécialement dans
+ce mémoire.
+
+Avant de s'arrêter à ce premier parti, il faut bien examiner la
+situation, peser toutes choses et leurs conséquences; les émeutes
+deviennent chaque jour plus fréquentes, redoutables et décisives.
+
+Il faut savoir si l'on peut, si l'on veut livrer bataille à l'intérieur,
+partout ou se présentera la révolte; si l'on est sûr de rester toujours
+calme au milieu du dédale immense des différents quartiers hostiles; en
+présence des vagues frémissantes d'une population follement
+impressionnable, qui sera, dans de certaines circonstances, à la suite,
+à la discrétion apparente ou réelle des partis les plus audacieux; si
+l'on doit compter sur l'inébranlable solidité de la troupe, même au delà
+de l'heure suprême; si la nature de la ville, les communications et
+obstacles qui la traversent, les positions qui y existent, facilitent la
+lutte; si une trop grande concentration ne donnerait pas plus de force
+et d'audace à l'insurrection que de chances à la répression; si le
+pouvoir sera certain de rester toujours un et fort; si, au milieu des
+surprises, des péripéties qui vont augmenter ses embarras, il ne sera
+pas exposé à laisser échapper ses moyens d'action les plus essentiels et
+jusqu'à l'autorité suprême.
+
+Dans une ville de province, où l'existence du Gouvernement ne peut être
+mise en question, et plus encore dans toute ville étrangère, différentes
+circonstances pourraient faire rejeter ce parti comme anti-militaire, si
+la question d'humanité ne devait pas le plus souvent dominer.
+
+
+
+
+
+§ II.
+
+OCCUPER UN QUARTIER MILITAIRE.
+
+
+39. Le second parti, c'est-à-dire la concentration dans et autour d'un
+grand quartier militaire, est plus conforme aux règles spéciales de la
+guerre; différentes circonstances, détaillées précédemment, peuvent le
+faire préférer, même au point de vue politique; il est moins exclusif,
+moins absolu; il n'abandonne pas entièrement la population à tous les
+écarts et à toutes les influences.
+
+Ce parti se prête d'ailleurs merveilleusement, pendant la lutte même,
+aux modifications devenues désirables, soit pour passer au premier plan,
+soit pour adopter successivement les deux derniers; il permet de tenir
+compte de toutes les éventualités et circonstances ultérieures, si
+variables, si imprévues.
+
+Il serait dangereux, inhumain et souvent inutile d'en venir de suite,
+sans une impérieuse nécessité évidemment démontrée par l'insuccès des
+premiers plans successivement et sérieusement essayés, au parti extrême
+de l'évacuation complète, du blocus et du bombardement; il faut se
+résoudre à combattre énergiquement, dans la ville même, et s'organiser
+de longue main en conséquence.
+
+40. Ce système de défense doit être adopté par une garnison inférieure,
+chargée de maintenir une population nombreuse, en s'appuyant à une
+position intérieure fortifiée, d'où elle peut donner la main aux amis de
+l'ordre.
+
+Si elle abandonnait la ville, ses forces affaiblies, en s'éloignant de
+la citadelle et de ses partisans, éprouveraient de grandes pertes au
+milieu d'une masse d'insurgés rapidement accrue sur la ligne de
+retraite: les plus graves désordres seraient commis dans la ville
+évacuée.
+
+41. Ce parti et le précédent sont les seuls à prendre, à l'égard de
+toute ville amie ou ennemie fortifiée d'une enceinte continue, derrière
+laquelle l'insurrection pourrait longtemps se défendre, avec des
+approvisionnements et moyens suffisants.
+
+Ils sont encore les plus convenables, malgré l'existence et la
+possession des forts dominants les rares issues de cette enceinte et
+toutes les avenues du la ville.
+
+42. Dès que les attroupements menacent d'une émeute, la garde nationale
+a dû faire d'abord ses efforts pour éloigner cette triste éventualité;
+elle tient bon, et se replie, en cas de nécessité, sur les casernes et
+mairies.
+
+Pendant ce temps, la troupe de ligne disposée, dès le premier bruit, à
+prendre les armes, et restée jusque-là au repos, sort de ses casernes
+pour occuper militairement le quartier de la ville le plus favorable.
+
+Elle prend position à l'intérieur des principaux établissements qui s'y
+trouvent, et où ont été rassemblés des approvisionnements de vivres, de
+munitions et de tout ce qui est indispensable pour faciliter la défense
+ou l'attaque dans ce genre de guerre.
+
+ * * * * *
+
+43. Le quartier militaire de défense choisi doit, autant que possible,
+dominer le reste de la ville et le dehors; communiquer facilement avec
+eux sans défilés intermédiaires; être à cheval sur les obstacles qui
+traversent la cité; renfermer le centre du gouvernement, les grandes
+administrations, les principaux magasins de vivres et de munitions ou,
+au moins, les couvrir; isoler les uns des autres les différents
+arrondissements insurgés; communiquer directement avec la capitale ou
+avec les villes et contrées principales d'où l'on peut être secouru.
+
+Il serait à désirer qu'il fût séparé de la partie de cité non occupée
+par une enceinte d'obstacles ou de grandes communications faciles à
+garder; et qu'il isolât, d'avec le dehors, les arrondissements
+abandonnes ou révoltés.
+
+La surface du quartier militaire doit être le tiers ou le quart, au
+moins, de celle de la ville.
+
+Les flancs de l'enceinte de séparation, difficiles à tourner, seront
+convenablement appuyés à de fortes positions extérieures dominantes, le
+tout afin de pouvoir agir dans les diverses directions, et d'éviter
+d'être bloqué ou refoulé.
+
+44. Dans le même but, et suivant que la ville a 100,000 âmes ou
+1,000,000 d'âmes de population, 500 ou 5,000 hectares de superficie, il
+est presque toujours nécessaire d'occuper, au milieu de la partie non
+gardée, à 800 ou 1500 mètres en avant, par des détachements de 1/2
+bataillon à 2 bataillons de ligne, renforcés, s'il y a lieu, à l'aide
+des gardes nationaux de l'arrondissement, trois positions importantes,
+fortes et approvisionnées: ces avancées devront, autant que possible,
+dominer les principaux défilés que forment les obstacles transversaux.
+
+S'il existe un quartier populeux et hostile plus en dehors de cette
+ligne avancée, il est même utile d'y occuper, au centre, par un
+détachement pareil, un poste dominant, fort et approvisionné, où peuvent
+se rallier également les gardes nationales des environs.
+
+Ces trois ou quatre positions extérieures au quartier militaire forment,
+dans la partie de ville non entièrement occupée, un réseau de centres
+d'action pour les retours offensifs, espacés de 500 à 1500 mètres l'un
+de l'autre, suivant que la ville a 100,000 âmes ou 1,000,000 d'âmes de
+population; elles sont surtout utiles contre une insurrection qui fait
+usage des barricades: elles retardent l'établissement de celles-ci, ou
+donnent le moyen de les tourner toutes lorsque l'on reprendra
+l'offensive.
+
+Les défilés existants, sur les communications de ces établissements avec
+le gros de la garnison, seront également gardés.
+
+Les mairies, la manutention, les télégraphes, l'arsenal, la poudrière,
+la poste, et même les messageries, pourraient être ainsi occupés comme
+postes extérieurs. On choisira, parmi ces édifices, les plus importants
+par eux-mêmes et par l'avantage de leur situation.
+
+Si, nonobstant le concours des gardes nationaux, la conservation de
+quelques-uns de ces établissements principaux, affaiblissait la troupe
+en exigeant un trop grand fractionnement de forces, on réduirait ces
+postes extérieurs au strict nécessaire.
+
+Mais il faudrait, autant que possible, avant d'évacuer les édifices les
+moins utiles à la défense, rallier la garde nationale de
+l'arrondissement; transporter dans le quartier militaire, ou au moins
+détruire tout ce dont les révoltés pourraient profiter, voitures,
+bateaux, moyens de transport, de correspondance ou de combat.
+
+La majeure partie des gardes nationales seront successivement dirigées,
+par détachements suffisants, sur des positions à occuper en arrière de
+la troupe de ligne.
+
+45. Si G représente le chiffre de la garnison qui était nécessaire dans
+la ville, pour y combattre partout l'émeute, conformément au premier
+plan, l'effectif de la troupe indispensable dans cette seconde hypothèse
+sera 1/8 G plus 2 à 8 bataillons, en général, la moitié de la garnison
+précédente.
+
+L'effectif de la troupe détachée au dehors du quartier militaire variera
+du tiers à la moitié au plus des forces totales.
+
+
+
+
+§ III.
+
+OCCUPER UNE POSITION CONTIGUË.
+
+
+46. Le troisième parti, la concentration dans une position dominante,
+extérieure et contiguë, tient à la fois du second et du quatrième.
+
+Par les motifs précédemment exposés, on ne peut soutenir la lutte à
+l'intérieur: la garde nationale est momentanément indifférente;
+l'évacuation complète offre plus d'avantages que d'inconvénients sous
+les rapports politiques et militaires. Une fois ce parti pris, la
+position de la garnison doit chaque jour s'améliorer, et celle de
+l'insurrection devenir plus difficile: cette révolte, restreinte dans la
+ville à une faction, n'a pas de racines au dehors; elle a été le
+résultat passager, imprévu, d'une excitation, d'une surprise, d'une
+erreur accidentellement partagée par une population entière, faible ou
+aveuglée, mais que ses véritables intérêts doivent bientôt ramener. De
+quelque manière que ce soit, cette insurrection renferme des germes de
+faiblesse et de dissolution: le parti de la révolte veut et peut
+empêcher la violation des personnes et des propriétés; c'est alors le
+cas, pour le Pouvoir, d'abandonner momentanément la capitale aux
+habitants; de rallier les forces militaires, avec tous les moyens
+d'action, dans une position extérieure, contiguë et dominante.
+
+Là, il fait appel à la raison du pays entier bientôt éclairé par
+l'audace et les excès de la faction un instant victorieuse: celle-ci,
+promptement réduite à ses faibles ressources, effrayée de son
+isolement, laissera la population rappeler le Gouvernement.
+
+47. On ne doit prendre ce parti extrême, dans sa propre capitale, qu'en
+cas de nécessité absolue et bien évidente pour tous.
+
+À l'égard d'une ville de province, et surtout d'une ville ennemie, ce
+parti est plus souvent admissible.
+
+Si, en février 1848, le dernier Gouvernement s'était retiré, avant
+l'abdication du roi, à Chaillot, dans l'anse de la Seine limitée par la
+route de Neuilly, en conservant le Champ de Mars, l'École militaire et
+les Invalides, comme tête de pont offensive, sur la rive gauche du
+fleuve, il eût peut-être sauvé la monarchie, sans avoir même besoin
+d'occuper d'autre position extérieure et voisine que Vincennes.
+
+ * * * * *
+
+Des hommes d'état, dont nous allons résumer ci-dessous les idées,
+avaient pensé que ce parti extrême de l'évacuation, tout décisif qu'il
+est contre une émeute, ne doit être pris, même dans une ville de
+province, qu'en cas d'une absolue nécessité et dans les circonstances
+exceptionnelles suivantes:
+
+1° Alors que la collision, n'ayant pas de couleur politique, doit
+naturellement cesser après l'exaspération passagère qui y a donné lieu.
+
+2° Quand la révolte, abandonnée à elle-même, pourra mieux juger les
+difficultés de sa position et les conséquences de ses excès.
+
+3° La faiblesse numérique d'une garnison cernée au milieu d'une
+population nombreuse, moitié exaspérée et hostile, moitié indifférente
+ou terrifiée.
+
+4° La chance, soit de périr faute de vivres, de munitions et de
+communications avec le pouvoir central ou les secours; soit de
+compromettre l'honneur du drapeau; soit de faiblir ou de succomber, au
+milieu d'un débordement de flot révolutionnaire, à l'influence duquel il
+est urgent de se soustraire, sont aussi des motifs pour évacuer le
+théâtre de la lutte.
+
+49. Ce parti, bien hasardeux dans une capitale, doit être pris
+vigoureusement et non comme une fuite, présage d'une chute définitive
+par l'affaiblissement de tous les dévouements, la dispersion de tous les
+pouvoirs, l'abandon de tous les moyens d'action.
+
+On l'adoptera comme le meilleur dans la circonstance et pour mieux
+vaincre par des moyens extrêmes, imprévus, décisifs, la rébellion à
+laquelle il sera utile de montrer ses forces et son énergie, même en se
+retirant. Il ne sera pas alors sans compensation que des raisons
+politiques et militaires engagent à prendre une direction difficile, sur
+laquelle le drapeau aura l'occasion de se déployer intact.
+
+50. Cette condition fut remplie lors de la retraite de la petite
+garnison de Lyon, en novembre 1831, sur l'importante position de
+Montessuy, à travers le faubourg Saint-Clair, position principale d'une
+émeute redoutable.
+
+Alors on fut étonné que le général Roguet, au lieu de passer sur la rive
+gauche du Rhône, ait préféré traverser le plus fort de l'insurrection
+pour établir de suite son camp au sortir de la ville. Cette position
+menaçante avait, dans la situation des choses, quelques inconvénients:
+mais elle imposa de suite aux rebelles, dès ce moment affaiblis par la
+crainte, l'indécision et la division; elle releva immédiatement le moral
+des troupes convaincues, dès lors, qu'on ne s'était ainsi placé que pour
+mieux dominer l'insurrection et la combattre, à l'aide des secours que
+l'on pourrait appeler à soi, des instructions que l'on serait en mesure
+de recevoir du Gouvernement: en pareille circonstance, le défaut de
+communications est toujours embarrassant et souvent décisif.
+
+51. Il était nécessaire d'insister sur le très-petit nombre de cas
+exceptionnels où, d'après cette autre manière de voir, le parti extrême
+de l'évacuation peut être approuvé; et nous continuons à développer
+cette opinion.
+
+Dans des cas différents, et même dans ceux où ce parti peut avoir les
+plus graves conséquences, on aurait cependant failli le prendre mal à
+propos.
+
+Ainsi le principe émis par le maréchal de Montluc, au sujet de l'affaire
+de Toulouse en 1562, _qu'en fait d'émeute il vaut mieux être dehors que
+dedans, pour y faire acheminer les secours_, souffrirait des exceptions,
+selon les circonstances morales et politiques, surtout à l'égard des
+capitales des états complètement centralisés, où le principe du pouvoir
+a perdu des appuis essentiels.
+
+52. En résumé, toute émeute de province peut souvent être ainsi
+comprimée.
+
+Victorieuse ou vaincue, elle tendra les bras au pouvoir après quelques
+jours: le sang et l'honneur militaires auront été épargnés, si la troupe
+s'est bornée à cerner la position et à l'observer du dehors: les
+propriétés seules seront violées.
+
+53. Une capitale ne doit être jamais abandonnée devant une émeute; on
+l'évacuera quelquefois en présence d'une révolution imminente.
+
+Il ne faut quitter qu'à la dernière extrémité le bras de levier avec
+lequel on ébranle les provinces, encore moins le céder aux factions: un
+mouvement rétrograde donne aux révoltés 50,000 auxiliaires, un
+gouvernement et de puissantes ressources; il expose aux plus grands
+désastres.
+
+54. En principe, chaque garnison ou fraction de troupe doit défendre,
+jusqu'à la dernière extrémité, la position qu'elle occupe et sauver à la
+fois, même au prix des plus grands sacrifices, la société et l'honneur
+militaire en péril.
+
+Il faut surtout ne pas songer à une retraite avec une garnison nombreuse
+et bien établie, vis-à-vis de factieux mal armés, mal commandés, sans
+sympathie dans la population.
+
+Enfants perdus d'un parti politique lui-même isolé, quelques hommes
+remuants deviendraient, au premier pas en arrière, le noyau de
+rassemblement d'une armée entière, bientôt grossie par la peur ou par un
+entraînement coupable. L'effet de cette reculade serait irréparable,
+surtout à l'égard d'une capitale où un gouvernement improvisé
+s'imposerait de suite.
+
+Telles étaient les appréhensions, les vues différentes qui faisaient
+généralement préférer, aux hommes d'état dont nous avons parlé, le
+premier et le deuxième parti; le troisième n'était adopté par eux que
+pour le cas le plus extrême.
+
+ * * * * *
+
+55. Mais la marche générale et toute exceptionnelle des choses, en
+Europe, la puissance destructive des partis hostiles à la société,
+l'insouciance, les divisions des hommes d'ordre, peuvent donner lieu, il
+est vrai accidentellement, à une tout autre série de considérations.
+
+Les grandes capitales ont toujours été les places fortes de l'esprit
+révolutionnaire: aujourd'hui, par suite d'une centralisation chaque jour
+progressive, et du rendez-vous que s'y donnent successivement les plus
+mauvaises passions de tous les pays, on les regarde comme un péril
+incessant pour les gouvernements, les nationalités et les principes
+sociaux.
+
+«Un grand empire suppose une influence despotique dans celui qui
+gouverne (prince, ville ou province); il faut que la promptitude des
+résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées; que
+la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné;
+que la loi soit dans une seule tête; et qu'elle change sans cesse, comme
+les accidents, qui se multiplient toujours, dans l'État, à proportion de
+sa grandeur.
+
+ «MONTESQUIEU.»
+
+56. Jusqu'à quel point convient-il désormais, et tant que cet état de
+choses durera, de s'y engager obstinément pour remporter une victoire,
+qui, certaine dans le plus grand nombre de cas, si peu prévoyant que
+l'on soit, laisse toujours néanmoins sous la pression plus ou moins
+funeste d'une démagogie audacieuse, aveuglée et qu'il est impossible
+d'arrêter dans ses dévastations progressives?
+
+À quoi bon un système de défense malheureusement quelquefois stérile ou
+compromettant contre un ennemi qui n'a rien à perdre et est décidé à ne
+rien respecter; qui met habilement à profit le moindre succès; qui
+s'arrête, sans reculer, le jour d'une défaite, pour recommencer le
+lendemain; telles sont les questions que, dans toutes les armées de
+l'Europe, se posent aujourd'hui les militaires les plus distingués.
+
+Les événements de Paris, de Vienne, de Berlin, de Milan, de Rome, en
+1848; la pression déplorable exercée sur les corps constitués, sur les
+hommes les plus considérables et sur les provinces, par une minorité de
+factieux accourus successivement de tous les coins de l'Europe dans ces
+capitales; les périls auxquels des États rapidement déchus ont été
+exposés, ainsi que la société entière, font penser qu'il pourrait y
+avoir, alors, un quatrième parti à prendre pour sauver la civilisation
+en péril.
+
+ * * * * *
+
+57. On est même arrivé à se demander si, dans une certaine situation
+anormale de la société, le siège du gouvernement doit rester au milieu
+d'une grande capitale, foyer incessant d'agitations, place d'armes
+redoutable des factions antisociales.
+
+Plusieurs de nos rois, et surtout Louis XIV, n'avaient pas hésité à
+résoudre négativement cette question, à l'époque où une décentralisation
+complète la rendait moins grave.
+
+Napoléon fut souvent préoccupé de ces tristes idées, à diverses époques
+d'un règne glorieux, qui cependant avait comprimé les factions avec
+habileté et rétabli miraculeusement la société sur ses éternelles bases.
+
+D'abord il pensa, pour les temps plus difficiles que ses successeurs
+pourraient avoir à traverser, à l'établissement solide du château du roi
+de Rome; projet que reprit la Restauration sous le prétexte de la
+caserne du Trocadéro.
+
+En 1815, il ordonna d'importants travaux sur la butte Montmartre,
+travaux qui, dans une autre circonstance, disait-il, auraient une autre
+utilité.
+
+En 1807, il conseillait à son frère, le roi de Naples, de ne pas trop
+s'abuser sur les dispositions changeantes du peuple de sa capitale, et
+sur l'efficacité de la répression à l'aide d'une armée non cimentée par
+la guerre et la victoire.
+
+En attendant que la gloire et le temps eussent donné à celle-ci les
+sentiments d'honneur, de fidélité et de devoir, il conseillait d'appeler
+des corps suisses; de créer un grand réduit de sûreté à Castellamare,
+pour pouvoir au besoin s'y retirer et y dominer les événements, plus
+encore dans l'intérêt du peuple que dans celui de la couronne.
+
+Il suffisait alors de faire observer Naples par un corps de troupes
+légères, qu'appuyait un échelon également chargé de maintenir les
+Abruzes.
+
+Cette préoccupation a paru significative, chez un souverain, à qui on
+ne peut refuser l'énergie, la capacité, le jugement et la prévoyance
+éclairés par une connaissance profonde de toutes les conditions
+actuelles du pouvoir.
+
+58. Lord Liverpool entendant, en 1822, Chateaubriand faire l'éloge de la
+solidité de la monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la
+liberté et du pouvoir, dit, en montrant la cité de Londres: «_Qu'y
+a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection sérieuse à
+Londres et tout est perdu._»
+
+Si l'on récapitule, en effet, les dangers que telle capitale aurait fait
+courir à son empire depuis qu'il existe; l'appui ouvertement prêté à
+l'étranger et aux ennemis de l'état; les abîmes où elle aurait failli
+précipiter; la tyrannique pression exercée, par elle, sur les pouvoirs
+les plus élevés, on la considérera comme une des fatalités qui
+entraînent vers la décadence.
+
+59. On fait aussi observer, qu'en même temps que la position morale des
+populations et celle des gouvernements ont graduellement varié, les
+moyens de sécurité ont décru.
+
+Ainsi, par exemple, Vincennes et même le Louvre étaient déjà
+d'insuffisants réduits intérieurs ou rapprochés, eu égard au Paris du
+XVIe siècle; et cependant, la Bastille dominait alors le faubourg le
+plus populeux.
+
+Il faudra bien un jour aborder cette redoutable question des chefs-lieux
+de gouvernement; on décidera, enfin, si l'existence des États devient
+possible avec une seule ville exclusivement prépondérante.
+
+La chute des pouvoirs ne serait qu'une révolution, si, dans un certain
+état des sociétés, les pouvoirs n'entraînaient, avec eux, les empires et
+les nationalités à une ruine commune.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+POSITION EXTÉRIEURE DE RALLIEMENT.
+
+
+60. Ainsi, supposons qu'une grande effervescence politique règne
+uniquement dans la capitale; l'on est assuré des provinces irritées
+contre une tyrannique oppression; la garde nationale est décidément
+aveuglée ou hostile; les moyens de répression suffisants n'ont point été
+réunis à propos; les dévouements sont sur le point de flotter
+incertains; alors des militaires compétents recommandent l'adoption du
+quatrième parti.
+
+Ils regardent la lutte comme très-chanceuse, non-seulement à l'intérieur
+de toute la ville, mais même à une de ses extrémités, vu les graves
+conséquences qu'elle peut entraîner, conséquences à redouter, la
+garnison eût-elle de forts points d'appui dans les principaux quartiers;
+car il peut y avoir contre l'autorité, disent-ils, et au moment le plus
+critique, une influence morale rapidement croissante.
+
+61. Dans ce cas, le Gouvernement exprime le désir qu'une méprise, qu'une
+surexcitation passagère et sans fondement ne finisse pas par une
+boucherie regrettable; il livre la capitale à la garde nationale sommée
+de la préserver du pillage.
+
+Il rallie son armée avant qu'elle ne soit paralysée par les
+manifestations, les hésitations, les insuccès; il la rallie, ainsi que
+les assemblées et les principales administrations, en dehors de ce foyer
+de révolte; soit sur une place forte ou position voisine; soit sur une
+ligne de places frontières, communiquant avec la majeure partie du pays
+ou appuyée à une puissance amie, et convenablement approvisionnée.
+
+Son but doit être d'aviser, selon les événements; il pourra, au moins,
+dans l'intérêt de la société, exiger que l'autorité soit transmise
+régulièrement, du pouvoir tombant à un autre élevé selon le vœu du pays,
+qui ne tardera pas à se faire connaître.
+
+ * * * * *
+
+62. À cet effet, toute grande capitale doit être dominée, à moins d'une
+journée de marche, par un réduit fortifié du 1/10e de son
+développement, du 1/25e de sa surface; 20 fronts seraient quelquefois
+nécessaires; cette citadelle est, ou peut devenir accidentellement, le
+siége du Gouvernement.
+
+Des dispositions sont prises pour que ce cas échéant:
+
+1° Les principaux services administratifs y trouvent réunis leurs moyens
+d'action les plus indispensables, en personnel et en matériel de tout
+genre;
+
+2° L'armée ait un considérable approvisionnement de vivres, de
+munitions, de matériel, avec les moyens de transports nécessaires.
+
+Une centralisation administrative exagérée rend indispensable l'adoption
+la plus complète de ces mesures difficiles.
+
+À une marche autour de la capitale, sur la circonférence des lignes
+d'invasion, sont trois ou quatre places semblables écartées, entre
+elles, d'une journée de marche, et dominant les lignes transversales ou
+parallèles de défense.
+
+Ces places et le réduit paraissent également nécessaires contre
+l'ennemi du dehors et celui du dedans. En temps de paix, on y entretient
+de fortes garnisons, auxquelles les troupes des divisions militaires
+voisines viennent se rallier, en cas d'évacuation de la capitale.
+
+Ces grands dépôts de sûreté contiennent, en tous temps, les
+approvisionnements, le matériel, les vivres et les moyens de transports
+nécessaires.
+
+Des règlements de police et de servitude militaires s'opposeraient à
+l'extension exagérée de la population, et surtout d'une population
+remuante, soit à l'intérieur, soit aux environs.
+
+63. La capitale cernée, menacée d'un blocus ou d'un siége, ayant contre
+elle le pays tout entier, serait bientôt obligée de rentrer dans le
+devoir; sa révolte la plus obstinée ne pourrait se prolonger au delà de
+quelques jours, ainsi que l'ont démontré les derniers événements de
+Vienne, en octobre 1848.
+
+Presque toujours, et ce n'est pas la moindre compensation des
+inconvénients de ce plan, car on est obligé de lui en reconnaître,
+l'emploi des moyens de rigueur serait moins nécessaire.
+
+ * * * * *
+
+64. Nous avons vu Henri IV dominer ainsi, de 1590 au commencement de
+1596, la capitale révoltée; la ligue était secourue par l'armée
+espagnole de Flandres, à l'aide de la position intermédiaire de Laon,
+son dernier réduit.
+
+Le roi, pour resserrer Paris, l'affamer et l'isoler, occupa
+simultanément plusieurs des positions suivantes: Meulan, Chartres,
+Chevreuse, Montlhéry, Corbeil, Melun, Moret, Montereau,
+Nogent-sur-Seine, Provins, Nangis, Brie-Comte-Robert, Lagny, Cressy et
+les places de l'Oise.
+
+Plus habile politique et officier de combat que général dirigeant, Henri
+IV sut néanmoins, par la persévérance de ses efforts intelligents,
+arriver enfin à un succès définitif, qui d'abord avait paru impossible
+aux plus capables.
+
+ * * * * *
+
+65. En 1652, Turenne contint, de la même manière, avec une armée de 8 à
+11,000 hommes, en s'appuyant sur les principales positions, à une
+journée de marche autour de Paris, depuis l'Oise jusqu'à la Loire, la
+capitale révoltée et les 15,000 hommes de l'armée des princes.
+
+Ceux-ci étaient successivement secourus, de Cambrai, par les 12,000
+Espagnols détachés sous les ordres de Fuenseldange; des rives de la
+Marne, par les 8,000 hommes du duc de Lorraine.
+
+Les forces de Turenne ne s'élevaient pas au tiers de celles de
+l'insurrection trop favorisée par le pays; le roi ne pouvait être reçu
+dans la plupart des villes. On avait à combattre le grand Condé.
+
+Du 30 janvier au 15 octobre, pendant huit mois d'angoisses journalières,
+Turenne sauva plusieurs fois par son activité, son habileté et sa
+prudence, la royauté chaque jour au moment de périr; il finit par la
+ramener triomphante dans la capitale.
+
+Les positions circonvallantes autour de Paris, occupées successivement
+par ce grand capitaine, dans cette immortelle campagne, furent:
+
+Sur l'Eure, Chartres;
+
+Sur la Loire, Jargeau, Briare et Bleneau;
+
+Sur la Haute-Seine, Melun, Corbeil, Ablon et Villeneuve-Saint-Georges;
+
+Sur la Marne, Meaux et Lagny;
+
+Entre la Marne et l'Oise, Dammartin et le Thillay près Gonesse, la
+Nonette de Borrestz à Senlis;
+
+Sur l'Oise, Compiègne, Creil et Beaumont;
+
+Sur la Basse-Seine, Épinay.
+
+Le 24 juillet, le roi ayant eu connaissance que les princes marchaient
+vers la Brie et avaient des intelligences sur l'Yonne, que les espagnols
+ne pénétreraient pas plus avant dans le royaume, avait prescrit
+d'occuper simultanément, sur les principales lignes transversales, à
+quatre et dix lieues de Paris, Étampes, Melun, Corbeil, Meaux, Lagny,
+Beaumont et Creil, dont on venait d'apprécier l'importance.
+
+Pendant cette campagne, la cour, pour laquelle les Parisiens
+conservèrent l'apparence de quelques ménagements, erra successivement de
+la rive gauche de la Loire, à Chartres, Saint-Cloud, Saint-Germain,
+Poissy et Saint-Denis.
+
+Laon, comme point de jonction des armées d'Espagne et de Lorraine, ou de
+refuge de l'armée des princes; Villeneuve-Saint-Georges, comme lieu de
+réunion de celle ci à l'armée de Lorraine, jouèrent un rôle important.
+
+C'est à Turenne, à la promptitude, à la sûreté de son jugement, à une
+activité et à un dévouement de tous les jours, de toutes les heures, que
+la France doit, pour ainsi dire, le beau siècle de Louis XIV. Jamais
+général ou homme d'état ne rendit à son pays, mis sur le bord de l'abîme
+par la félonie et l'esprit de faction, des services aussi signalés; de
+telles campagnes sont de celles qui laissent après elles autre chose que
+des morts et des dépenses ruineuses. L'exemple de Turenne a inspiré
+généreusement les hommes de guerre appelés, par les événements, à jouer
+le rôle si grand de défenseurs du principe d'autorité, au milieu de la
+société en ruine; pour honorer convenablement de tels génies, de tels
+services rendus, les plus éclatantes voix de la renommée seraient encore
+impuissantes.
+
+«Les princes doivent avoir toujours auprès d'eux, à tout événement,
+plusieurs hommes d'épée d'une fidélité et d'une capacité éprouvées pour
+étouffer les séditions dès le commencement.
+
+ «BACON.»
+
+À la même époque, Condé, autrefois et plus tard digne émule de Turenne,
+persévérait dans l'erreur avec les criminels agitateurs de la France; il
+devait un jour réparer aussi noblement, et par son repentir, et par de
+glorieux services, ces écarts regrettables.
+
+«Et puisqu'il faut une fois parler de ces choses, dont je voudrais
+pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait
+seulement pas songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et, dans son
+plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait
+encore plus de les mériter; c'est ce qui lui faisait dire qu'il était
+entré en prison le plus innocent des hommes, et qu'il en était sorti le
+plus coupable: _Hélas_, poursuivait-il, _je ne respirais que le service
+du roi et la grandeur de l'État_. On ressentait dans ses paroles un
+regret sincère d'avoir été poussé si loin dans ses malheurs.
+
+ «BOSSUET.»
+
+ * * * * *
+
+66. À défaut des dispositions de prévoyance militaire et politique
+détaillées au n° 62, le dernier Gouvernement, placé dans des
+circonstances peut-être équivalentes, n'avait-il pas encore, en Février
+1848, plusieurs partis à prendre; le succès était d'autant plus probable
+que telle était l'attente de la France?
+
+On pouvait se retirer, avec les forces de la 1re division militaire,
+entre les places de l'Aisne et de l'Oise, et rallier en quelques jours,
+de cette position importante, plusieurs armées sur les avenues de la
+capitale.
+
+1° Sur la ligne de la Somme, les nombreuses troupes de la 16e division.
+
+2° Sur Châlons et la Marne, celles des 2e, 3e et 5e divisions.
+
+3° Sur Troyes et la Haute-Seine, celles des 6e et 18e divisions.
+
+4° Sur Blois et la Loire, celles des 4e et 15e divisions.
+
+5° Sur la Basse-Seine, celles de la 14e division.
+
+Dans cette position, adossé au royaume ami de Belgique, en rapport avec
+l'Europe, le Gouvernement de 1830 eût intercepté, à son avantage, les
+communications du reste de la France.
+
+Parmi tant de capacités et d'illustrations, dont le dévouement ne
+pouvait être mis en doute, l'homme d'État pour conseiller et organiser
+l'exécution d'un tel plan, aurait-il été impuissant?
+
+Dans la société actuelle, sans hiérarchie, affaiblie, usée, dissoute par
+tant de révolutions successives et contraires, tous les liens, tous les
+dévouements, toutes les énergies, toutes les croyances, tous les
+pouvoirs sont-ils relâchés ou altérés au point de rendre impossible un
+effort sérieux à l'heure suprême de la vie des Gouvernements?
+
+67. Cependant, on a cru que le pouvoir de juillet s'était préparé, même
+avec préoccupation, à une telle lutte et à toutes ses conséquences.
+
+C'est peu présumable: car, de toutes les dispositions de prévoyance, ce
+pouvoir intelligent aurait donc, alors, pris la moins heureuse: celle de
+préparer, par l'enceinte continue et ses 14 forts détachés, une place
+forte à la révolte.
+
+Ces forts sont trop nombreux pour qu'on puisse espérer qu'ils seraient,
+dans de pareilles circonstances, convenablement garnis de troupes et
+utilisés.
+
+Ils augmentent la nécessité déjà si fâcheuse des détachements, et
+déplacent avec désavantage le casernement de Paris, en dehors des
+quartiers à dominer.
+
+Ils sont trop rapprochés de la capitale, trop inquiétants pour elle, et
+chacun pas assez importants, pour résister longtemps à l'influence
+révolutionnaire qui y surgirait.
+
+Tout au plus les positions principales, et cependant encore trop
+rapprochées, de Vincennes, de Saint-Denis, du Mont-Valérien, du haut
+Clamart, auraient pu être fortifiées, dans ce but et avec quelque
+avantage, sur une plus grande échelle: elles auraient été occupées et
+conservées par quatre détachements d'élite.
+
+Eu cas d'invasion étrangère, toujours malheureusement appuyée par un
+simulacre de parti, ces fortifications, colossales par leur étendue et
+les détachements qu'elles nécessiteraient, auraient une utilité toute
+spéciale: elles serviraient surtout contre une armée qui n'oserait pas
+ou ne pourrait pas réunir les immenses moyens nécessaires pour les
+aborder. Elles auraient toute leur incontestable valeur dans une
+certaine situation morale des populations. Comme ouvrages d'art, et
+surtout pour la rapide exécution, ces immenses travaux resteront un des
+monuments du dernier règne.
+
+68. Un fait a, d'ailleurs, été constaté: c'est la répugnance du roi
+Louis-Philippe pour l'emploi des moyens sanglants; c'est sa persévérance
+à résoudre la crise, par des voies de conciliation et de légalité, même
+aux dépens de sa dynastie.
+
+Si l'on ne craignait pas de paraître injuste pour de grandes infortunes,
+et de ne pas tenir assez de compte des impossibilités qui, vu l'étal
+actuel de notre société démantelée, peuvent, à une heure critique,
+arrêter, annihiler les plus beaux caractères, les plus nobles
+résolutions, ne serait-ce même pas le cas de dire: «semblables au
+pilote qui, environné d'écueils et assailli par la tempête, lutte,
+succombe ou se sauve avec l'équipage recueilli sur une mer agitée, les
+princes ont toujours mission de diriger, d'exciter leurs peuples, de les
+entraîner de force au milieu des grandes crises, et non de les
+abandonner à cet esprit de vertige ou de découragement qui les saisit
+alors: plus élevés vers la région des orages politiques ou sociaux, eux
+seuls peuvent leur faire tête et en triompher.»
+
+Trop d'esprits puissants ont échoué devant le mystère d'événements si
+grands, si imprévus, pour que longtemps encore le vulgaire soit
+excusable de revenir ainsi sur ce que l'on pouvait attendre de princes
+tant de fois éprouvés, partout où il y avait de nobles exemples à
+donner, et qui avaient si bien compris les exigences, les nécessités,
+les rudes devoirs de leur époque.
+
+Le 15 mars 1815, après le débarquement de Napoléon à Cannes, le duc
+d'Orléans conseillait au duc de Feltre, ministre de la guerre, de faire
+rallier la cour et le gouvernement à Lille.
+
+«Votre Altesse ne sait pas, lui avait répondu le ministre, ce qu'est une
+translation semblable: nous l'avons vu, l'an dernier, lorsque nous
+voulûmes transférer le gouvernement impérial à Blois. La queue de nos
+voitures s'étendait de Paris à Vendôme. Cela est impraticable; il faut
+tenir à Paris, car il est impossible d'aller ailleurs.»
+
+Le souvenir de cette conversation et des entraînements de 1815 a-t-il
+fatalement influé sur la conduite du roi, en février 1848?
+
+La difficulté vraiment grande du déplacement des principaux services
+administratifs, des autorités, des moyens de défense ou de subsistance,
+au milieu d'une pareille crise, à chaque instant plus compliquée, alors
+que les dévouements sont déconcertés ou ébranlés, s'est-elle alors
+manifestée trop insurmontable?
+
+Cependant les circonstances étaient peut-être différentes, quant à ce
+que l'on pouvait attendre ou craindre de Paris, des provinces, de
+l'armée, de l'étranger: le roi, mieux que personne, pouvait les
+apprécier.
+
+Son abdication, alors que le trône était si ouvertement menacé, fut, en
+définitive, l'obstacle à l'adoption de tout bon parti et la cause de la
+chute de la Monarchie.
+
+À propos des journées de juin 1848, on aurait dit: _Il n'y a qu'un
+gouvernement anonyme qui puisse se défendre ainsi._ Ce mot
+présenterait, sous un nouveau jour, l'événement de février.
+
+
+
+
+§ V.
+
+ÉLOIGNEMENT DE LA CAPITALE.
+
+
+69. Il serait presque inutile de parler de deux autres partis bien
+chanceux, et qui ne peuvent être approuvés que dans les circonstances
+les plus désespérées.
+
+1° S'éloigner de la capitale, des provinces mécontentes, des forces
+ennemies qui s'y appuient.
+
+2° Évacuer entièrement le territoire.
+
+Le premier parti conduit trop souvent au second, à une chute définitive
+et quelquefois au partage du pays.
+
+Le second n'est admissible que dans un cas encore plus désespéré, quand
+une faction tout à fait dominante ne laisse d'autre chance de
+rétablissement que l'appui dangereux de l'étranger.
+
+Alors, le mieux est de rester le plus près possible de la frontière, en
+communication directe et facile avec les partisans que l'on conserve à
+l'intérieur, et la protection sur laquelle on compte, ne serait-ce que
+pour la surveiller.
+
+Deux exemples, empruntés à notre histoire, malheureusement si féconde en
+catastrophes de ce genre, développeront suffisamment ces principes:
+
+ * * * * *
+
+70. Vers le 15 juillet 1652, la cour alarmée, à Saint-Denis, de la
+marche de l'archiduc avec les 20,000 soldats d'Espagne et de Lorraine,
+au secours des princes et de Paris révolté, décida que, le 17, elle se
+retirerait, sous l'escorte de 2,000 hommes, sur Lyon.
+
+Les motifs du conseil du roi, pour prendre cette résolution, étaient
+d'éviter que la cour et sa petite armée de 8,000 hommes fussent
+enfermées entre les 20.000 Espagnols de l'archiduc, Paris révolté et les
+8,000 soldats de l'armée des princes.
+
+L'essentiel paraissait être de mettre la personne du roi en sûreté. La
+Normandie avait refusé de le recevoir; il y avait partout tant
+d'étonnement ou de rébellion que peu de villes n'eussent ouvert leurs
+portes aux ennemis: Lyon et ses environs étaient seuls dévoués.
+
+M. de Turenne, arrivé le même jour à Saint-Denis, apprit ce projet et
+fut aussitôt le combattre, auprès du cardinal Mazarin, par les raisons
+suivantes:
+
+La retraite de la cour, au midi de Paris, entraînerait infailliblement
+la perte des places du roi en Picardie, Champagne et Lorraine; les
+Espagnols s'avanceraient vers Laon, Soissons et Compiègne, positions
+décisives en cas de toute révolte de la capitale appuyée de l'étranger.
+
+Ces provinces abandonnées s'accorderaient avec les Espagnols ou avec la
+Fronde. Les princes, ainsi établis, verraient leur force, leur
+réputation, leurs ressources augmenter aux dépens de celles de la
+couronne; le roi serait à la veille d'être entièrement chassé du
+royaume, et une pareille situation inspirerait la pensée de diviser la
+France.
+
+Turenne conclut que le parti le plus prudent, pour le roi, était de se
+retirer avec sa garde à Pontoise, où il serait respecté des Parisiens,
+encore bienséants, quoique hostiles; au pis aller, il pouvait se
+réfugier dans une des places de la Somme.
+
+En se portant à Compiègne, l'armée arrêterait ou retarderait au moins
+les progrès des Espagnols, à l'aide des rivières qui environnent cette
+position de flanc. Les Espagnols, naturellement soupçonneux et prudents
+à l'excès, craindraient, voyant Turenne venir à eux, de trop se fier aux
+princes et à l'inconstance ordinaire de la nation.
+
+L'archiduc n'oserait marcher sur Paris avec toutes ses forces, de peur
+de laisser l'armée du roi entre lui et la Flandre, sa base d'opérations
+alors entièrement dégarnie. S'il envoyait un secours considérable aux
+princes, il serait obligé de se retirer sur la frontière, ne pouvant
+rester en présence de l'armée du roi qu'avec des forces
+très-supérieures.
+
+La cour, mais surtout la reine, qui n'avait jamais trouvé aucun parti
+trop hasardeux, adoptèrent le projet de Turenne; et trois mois après, à
+la suite d'une admirable campagne qui mérite d'être méditée, dont l'idée
+et l'exécution appartiennent exclusivement à Turenne, le roi rentrait
+dans Paris soumis.
+
+ * * * * *
+
+71. Le 17 mars 1815, à la suite des progrès rapides de Napoléon sur
+Paris, le duc d'Orléans, ayant sous ses ordres le duc de Trévise, avait
+été envoyé à Péronne pour former dans le Nord un corps de réserve.
+
+Dans la nuit du 19 au 20 mars, Louis XVIII partit de Paris, arriva le 20
+à Abbeville; le maréchal Macdonald le détermina, au lieu d'y attendre sa
+maison, à se rendre à Lille, où il rallierait mieux ses forces, ainsi
+que son gouvernement.
+
+Arrivé le 22 à Lille, Louis XVIII apprit la déclaration du 15 mars du
+congrès de Vienne. D'abord il voulut se retirer à Dunkerque, où il
+aurait plus de liberté de communications avec la France et l'étranger,
+d'où il serait plus en dehors des mouvements ultérieurs des armées
+alliées; l'ordre fut même expédié à sa maison de s'y rendre. Il différa
+de répondre à une offre de secours du prince d'Orange.
+
+Dans la nuit, le roi changea de projet; il parut vouloir rester à Lille
+et craindre le trajet de cette ville à Dunkerque.
+
+Pendant ce temps, Napoléon ordonnait d'arrêter Louis XVIII et les
+princes, ou, au moins, de les rejeter sur le littoral, de manière à
+forcer la cour à s'embarquer pour l'Angleterre: la présence du Roi, à
+Londres, serait moins à craindre; il aurait moins d'influence sur les
+généraux et les conseils de la coalition.
+
+Le 23 mars, Louis XVIII ne pouvant plus rester à Lille, n'osant pas se
+rendre directement à Dunkerque, partit pour Ostende et Gand, où il se
+mit bientôt en communication avec la France, un des ministres de
+l'Empereur et la coalition.
+
+Ainsi échoua le projet de Napoléon, par suite d'une circonstance que
+Louis XVIII avait d'abord jugée regrettable.
+
+Napoléon et le duc de Guise, entre lesquels du reste aucune autre
+comparaison n'est possible, furent également inquiets d'apprendre, l'un,
+que Henri III venait de se dérober à l'émeute de Paris; l'autre, que
+Louis XVIII était à Gand en rapport avec la France et la coalition: en
+présence d'une révolution imminente, le pouvoir menacé doit être, au
+centre de ses points d'appuis réels, en dehors de la masse de ses
+ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'aborder, dans sa généralité et avec toutes ses difficultés,
+l'important problème de la répression des émeutes à l'intérieur des
+capitales de l'Europe, il était nécessaire d'énumérer les autres
+principaux plans de défense, proposés ou suivis jusqu'à ce jour, contre
+une tentative de révolution: ici, encore, les enseignements de
+l'histoire n'ont point fait défaut: il est malheureusement peu de sujets
+militaires sur lesquels on puisse recueillir autant de faits et de
+déplorables, mais utiles leçons.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Principes fondamentaux._
+
+
+
+
+§ 1er.
+
+PRINCIPES GÉNÉRAUX.
+
+
+72. Commençons par l'exposé des principes généraux qui ont rapport à la
+force morale de la troupe et à son maintien en toutes circonstances.
+
+Il est d'abord nécessaire de rappeler huit assertions relatives à
+l'emploi de l'armée dans les troubles civils; on avait donné beaucoup
+trop d'importance aux trois premières; les militaires et les hommes
+d'État ne peuvent les admettre, même très-exceptionnellement et avec les
+plus grandes restrictions. Les trois dernières sont moins contestables.
+
+1° Le lendemain même d'une révolution, a-t-on dit, la troupe serait
+moins apte à faire cette guerre, sans aucune préoccupation.
+
+2° Il y aurait même, dans ce premier moment, lieu de ne pas trop
+s'exagérer ce service, qui, peu de jours après, serait décisif.
+
+3° La troupe obtiendra immédiatement un succès complet, si la garde
+nationale marche avec elle; dans le cas contraire, il faudra moins
+espérer de la prompte efficacité de son action.
+
+4° Un gouvernement régulier et national peut être forcé d'avoir,
+quelquefois, recours à ce moyen extrême.
+
+5° Dans ce genre de guerre, le tort et la défaite sont presque toujours
+pour le parti qui donne lieu à la lutte; le succès et le droit pour le
+Pouvoir qui se défend et sait se laisser attaquer.
+
+6° Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces
+matérielles: 10,000 hommes de secours que l'autorité peut recevoir sont
+plus, pour elle, que 20,000 hommes à la présence desquels les partis
+sont habitués.
+
+7° Si, dans la guerre ordinaire, le moral joue le plus grand rôle, il a
+une autre importance dans une guerre d'émeutes, au milieu des
+hésitations ou du délire des partis, et des embarras du Pouvoir.
+
+8° Les troupes doivent donc, en général, être tenues à proximité des
+villes où la tranquillité peut être compromise, plutôt que dans ces
+villes mêmes où elles pourraient, quelquefois, être disséminées dans une
+lutte mal engagée.
+
+ * * * * *
+
+73. Ajoutons que les armées n'ont pas une valeur égale et constante,
+surtout aux époques critiques de la vie des nationalités; il y a, pour
+cela, une infinité de raisons dont le sujet de ce livre ne comporte pas
+le développement: quatre principales doivent cependant être rappelées:
+la discipline, l'administration, le maintien de l'effectif des
+disponibles, la bonne composition des cadres.
+
+L'administration et la discipline font les armées patientes, durables,
+laborieuses, invincibles: avec elles le soldat est heureux, puisqu'il
+est pourvu aussi bien que possible, et qu'il sait ce qu'exige de lui une
+volonté intelligente, non capricieuse au gré des instants.
+
+Le militaire qui, tous les jours, et jusque dans les moindres choses,
+aura contracté l'habitude impérieuse de la règle et du devoir, n'y
+échappera jamais dans les circonstances les plus grandes, les plus
+difficiles, et même à l'heure suprême des Gouvernements où la mollesse
+et le scepticisme ont quelquefois plus de latitude.
+
+74. L'effectif, ou plutôt le maintien de l'effectif des disponibles, est
+une des premières causes d'ordre et de force morale: un corps qui, au
+jour d'une action, d'une opération militaire importante, a moitié moins
+de l'effectif disponible qu'il pourrait déployer, n'est capable que de
+la moitié de ce qu'il doit au pays; bien plus, le découragement qui
+résulte de cette situation fâcheuse, les vices dont elle provient,
+réduisent réellement sa force morale au quart de celle d'un autre
+régiment qui se serait mieux maintenu: souvent même, l'effet si
+rapidement progressif du désordre rend cette troupe d'un secours douteux
+ou négatif.
+
+Le maintien de l'effectif résulte de l'observation constante et
+intelligente de l'administration, de la discipline et des règles
+militaires: le soldat qui n'a pas ce qu'on peut lui procurer, qui n'est
+pas commandé comme il doit l'être et par qui il le faut, qui n'est pas
+utilisé comme le veulent les règlements, ce soldat, ailleurs précieux et
+inépuisable élément de gloire, prend l'habitude du désordre; il s'use au
+milieu des difficultés et du vice incessant d'une position rendue
+impossible; il végète dans les hôpitaux, échappe à ses chefs et au
+service de mille manières, ou succombe écrasé par un surcroît de devoirs
+devenus d'autant plus grands pour ceux qui restent auprès du drapeau:
+cent soldats ne sont pas égaux à cent soldats; ils valent d'autant plus
+que tous les éléments précédents se sont mieux maintenus autour et
+au-dessus d'eux; d'autant moins qu'ils ont été davantage négligés ou
+méprisés.
+
+L'art si difficile du commandement se compose de deux parties bien
+distinctes: créer et entretenir l'élément de combat; le mettre en
+action. Aucuns succès durables ne peuvent être obtenus sans le concours
+de toutes deux.
+
+75. Les cadres font aussi les armées qu'ils fortifient, qu'ils dominent,
+qu'ils entraînent aux plus grandes choses, s'ils sont vigoureux, riches
+de capacité, d'avenir, d'audace et de dévouement; ils forment, autour du
+chef, au-dessus des soldats, une atmosphère entraînante qui, bonne ou
+mauvaise, rend tout facile ou impossible: ils méritent la plus active,
+la plus constante sollicitude.
+
+Turenne, qu'il ne faut pas se lasser de citer, exécuta de grandes
+choses dans ces temps d'anarchie où tout marche vers l'impossible; il
+les exécuta avec de petits corps de troupes admirablement administrés et
+dont il soignait lui-même l'éducation militaire par un sollicitude de
+tous les jours, préparant chaque fois, dans d'immortelles conférences où
+s'échappaient les secrets de la victoire, ses officiers aux efforts
+surhumains que les circonstances exigeaient.
+
+Napoléon doubla la force des légions impériales par l'admirable
+composition de ses cadres. Ne se fiant même pas il sa prodigieuse
+activité d'investigation, à sa profonde connaissance des hommes dont il
+ne perdait aucun de vue, il aimait à reproduire, sous ce rapport, toute
+sa volonté, toute sa persévérance, au milieu de nombreuses et de
+lointaines armées, par des généraux de confiance longtemps éprouvés,
+sous ses yeux, comme créateurs et conservateurs de l'élément de combat.
+
+Il doubla surtout ses forces par d'inimitables proclamations, dont
+l'héroïque poésie fera battre le cœur des soldats jusqu'aux derniers
+âges du monde.
+
+Ainsi il put longtemps soutenir une lutte prodigieuse, et contre
+l'Europe, et contre les éléments, et contre des désastres successivement
+accumulés, par ceux-ci, comme pour lui rappeler les limites dont aucun
+génie humain n'avait jamais eu, encore, ni la force, ni l'audace
+d'approcher.
+
+Au dernier jour d'action et de gloire impériales, le monde étonné voit
+Napoléon impassible, seul avec une poignée de soldats privés de tout, au
+milieu des masses d'armées ennemies, étreindre, entraîner encore d'un
+bras vigoureux, sous ses aigles toujours redoutées, la victoire
+expirante de lassitude et d'efforts.
+
+D'immortels cadres, qui ne croyaient rien d'impossible parce qu'ils
+avaient déjà tant de fois fait ou vu faire tout ce qui est humainement
+exécutable, et quelques jeunes paysans apprenant la charge en douze
+temps dans les combats de chaque jour, partageront, avec le génie des
+temps modernes, la gloire de cette grande lutte et de ces grands revers.
+
+Mais c'est trop insister sur ces quatre principaux éléments de la force
+des armées; il eût été mieux, surtout pour les temps d'anarchie, de n'en
+compter qu'un seul: _le respect et l'habitude constante de la règle_,
+d'où découlent nécessairement tous les autres, même la force morale.
+
+ * * * * *
+
+76. Une capitale soulevée est un champ de bataille des plus difficiles
+par son étendue, les péripéties morales qui le compliquent, l'imprévu
+qui y règne, les masses rapidement impressionnables au milieu desquelles
+on agit, le terrain inextricable, le danger, quelquefois même la
+nécessité de beaucoup de détachements; les positions, qui peuvent les
+compromettre; l'importance, la diversité des résultats; le nombre des
+partis, entre lesquels il faut choisir de suite, et sans perdre les
+instants précieux aussi fugitifs que décisifs qui les conseillent; les
+influences, les impressions, les exigences au milieu desquelles le chef
+militaire est obligé de se débattre; les émotions progressives et
+rapides qui aggravent tout autour de lui; la difficulté de savoir juger,
+dans chaque circonstance, l'état dominant des esprits; ce qu'il permet
+d'employer de rigueur et d'énergie, de manière à faire constamment
+progresser la répression, sans accroître imprudemment l'excitation.
+
+77. Pour une pareille lutte, le chef ne peut avoir trop de supériorité,
+de fermeté, de calme, de jugement, de prudence ou de prévoyance habile.
+Cette lutte devient tout-à-coup des plus graves; elle menace l'existence
+du Pouvoir et de la société entière un moment après celui où elle
+paraissait sans importance.
+
+Le Gouvernement lui-même, presque toujours alors directement attaqué, et
+par conséquent affaibli, doit avoir toutes ces qualités, en conserver
+l'usage, et cependant les mettre entièrement à la disposition d'un chef
+militaire, en qui il ait pleine confiance.
+
+ * * * * *
+
+78. En face de l'insurrection qui ne cesse pas d'être unie et
+vigoureuse, en vue du renversement qu'elle se propose, les changements
+de commandants militaires, de ministres, et à plus forte raison de chef
+de l'État, sont toujours dangereux et décisifs.
+
+79. Les divisions et sous-divisions, dans le commandement militaire,
+doivent être assez nombreuses pour que partout la répression soit
+prompte, énergique et éclairée; sans qu'il y ait lieu d'attendre une
+direction qui ne peut partir de loin, quant aux détails d'exécution.
+
+Un arrondissement de 400 à 800 hectares d'étendue, de 50 à 100,000 âmes
+de population, est une unité de résistance partielle des plus
+convenables; la répression y sera forte du concours de tous les moyens
+d'action, de l'influence d'une autorité municipale et de la légion de
+garde nationale directement intéressées au maintien de l'ordre.
+
+La répression se multiplie autant qu'il est nécessaire, mais partout
+sous une direction unique; les gardes nationales, l'armée,
+l'administration, la police, le pouvoir judiciaire, la gendarmerie,
+doivent réunir leurs forces et centraliser leur impulsion, avec les
+services administratifs, dans des _quartiers généraux-magasins_ établis
+aux mairies, ou aux chefs-lieux de circonscriptions civiles, sous les
+ordres de commandants militaires investis des pouvoirs de l'état de
+siége.
+
+80. Trop souvent une faible insurrection semble tenir en échec le double
+et quelquefois même le triple de ses forces réelles, à l'aide du
+concours apparent des curieux et indécis trois ou quatre fois plus
+nombreux.
+
+ * * * * *
+
+81. L'émeute se porte habituellement:
+
+1° Sur les grandes communications ou places et dans les lieux de réunion
+ordinaires de la population.
+
+2° Dans les quartiers populeux, mécontents ou mal percés.
+
+3° Accidentellement, près des édifices, autorités ou demeures des
+individus qui sont le motif ou le prétexte du désordre.
+
+82. Les révolutionnaires ont toujours le même jeu: ils excitent le
+peuple, ils l'appellent dans la rue par la presse incendiaire, les
+agitations des clubs, les menées des sociétés secrètes, dont certains
+mots d'ordre répétés à la fois par toutes les bouches accusent la
+puissance et l'activité.
+
+Puis, l'on affecte de donner des conseils de prudence, de modération,
+qu'on sait bien ne pas devoir être suivis; des meneurs, au besoin
+désavoués, achèvent d'irriter, en attendant l'occasion d'apparaître dans
+la rue avec les éternels éléments de l'émeute.
+
+Il y a, dans toute capitale, une bande de vagabonds que toute émotion
+publique fait instantanément surgir à la disposition des agitateurs:
+cette troupe, audacieuse si la résistance est incertaine, disparaît
+devant un pouvoir résolu.
+
+Les rassemblements publics sont précédés de réunions occultes et
+précèdent, eux-mêmes, l'établissement des barricades. Celui-ci est
+d'abord timide, lent, décousu; mais bientôt, si l'on montre de la
+faiblesse ou de l'indécision, si la répression reste inactive, il
+s'étend avec audace, ensemble et activité progressive, chaque barricade
+poussant, pour ainsi dire, la suivante avec une vitesse de plus en plus
+accélérée.
+
+Un mouvement marqué de la province, et même de l'étranger; les routes
+couvertes de piétons voyageant par troupes vers la capitale, sont,
+plusieurs jours d'avance, des indices certains de l'émeute.
+
+83. La police, informée, avertit le gouvernement, qui a dû prendre les
+mesures nécessaires, parmi lesquelles il faut surtout compter:
+
+1° L'arrestation prompte et secrète des chefs principaux de
+l'insurrection, et quelquefois du parti hostile le plus en mesure d'en
+profiter.
+
+Les véritables instigateurs des révolutions sont presque toujours des
+hommes hauts placés dans le pays, souvent même auprès des diverses
+fonctions ou pouvoirs de l'État; il faut savoir remonter jusqu'à eux,
+par les chefs plus ostensibles et de confiance qui les représentent au
+plus bas de la masse des anarchistes.
+
+Le langage des journaux et bien des indiscrétions donnent, à ce sujet,
+des indices aussi certains que les rapports de police.
+
+2° La réunion, dans les centres de défense et surtout dans le quartier
+militaire, de considérables approvisionnements de vivres, de munitions
+et de matériel.
+
+3° La concentration des principaux pouvoirs et moyens d'action autour du
+chef du gouvernement.
+
+Le défaut de ces trois prévisions a fait réussir la plupart des émeutes.
+
+
+
+
+§ II.
+
+PRINCIPES PARTICULIERS.
+
+84. 300 à 600 hommes suffisent, en quelques heures, pour barricader, à
+l'aide d'une première traverse provisoire couvrante et plus avancée,
+tout un quartier, de cent pas en cent pas; ils travaillent par groupes
+de 10 à 20 hommes; une fois l'opération exécutée, ils peuvent défendre
+la tête de leur travail, si profond qu'il soit.
+
+85. 150 à 200 hommes de troupes de ligne suffisent d'abord, dans un
+quartier de 15 à 25,000 âmes de population, de cent hectares d'étendue,
+pour empêcher, au premier moment, avec les quelques gardes nationaux
+déjà accourus, l'élévation des barricades.
+
+86. Une fois les insurgés groupés, fortifiés, et excités par l'inertie
+de la répression, 1,500 soldats deviendront insuffisants devant la série
+de barricades accumulées, les unes derrière les autres, le long d'une
+rue et sur ses flancs; ces véritables citadelles intercepteront toutes
+les communications, bloqueront chez eux les gardes nationaux; elles
+seront défendues, avec un entraînement inexplicable, par ceux-là mêmes
+qui d'abord seraient restés tranquilles, ou auraient aidé à les
+attaquer; une population ainsi agitée n'est que trop disposée à suivre
+moutonnement ceux qui savent l'entraîner; ses dispositions varient du
+tout au tout en un instant.
+
+Ces 1,500 hommes, vu leur nombre et la manière dont l'absence de la
+garde nationale aura été expliquée, seront insuffisants, quoique
+convenablement engagés par leurs chefs; mais si, ce qui arrive
+quelquefois dans des circonstances aussi critiques, la direction laisse
+à désirer, un échec partiel peut devenir bientôt imminent.
+
+87. L'élévation de ces barricades constitue, au milieu de la ville, un
+grand obstacle qui intercepte les communications, les mouvements de
+troupes, la transmission des ordres et des rapports, l'arrivée des
+vivres et de la grande quantité de munitions nécessaires, qu'il faut,
+dès lors, faire venir par de longs détours et avec de grosses escortes,
+si ces moyens de défense indispensables n'ont pas été, à l'avance,
+réunis sur les positions principales.
+
+88. Dès ce moment, la cavalerie ne peut être employée dans la partie
+barricadée que par petites troupes, sur les places et carrefours, en
+arrière des barricades, et avec beaucoup de prudence ou d'à-propos; elle
+est d'autant moins utile qu'on a laissé élever plus de retranchements.
+
+89. Lors même qu'elle fait peu de mal réel, l'artillerie produit un
+grand effet moral sur la population, soit avant l'élévation des
+barricades qu'elle empêche, à l'aide de quelques volées de coups de
+canon, dans les rues longues et droites.
+
+Soit, après leur construction, pour faire évacuer ces retranchements
+ainsi que les bâtiments qui les dominent.
+
+Soit contre les colonnes profondes d'insurgés qui se présentent
+imprudemment à ses coups. Avec son concours, la troupe les disperse sans
+courir risque de s'éparpiller elle-même en les poursuivant.
+
+Son action est plus avantageuse partout où elle peut atteindre de loin,
+sans se découvrir à la fusillade des insurgés, soit en se masquant
+pendant une partie de la manœuvre derrière un retour de rue, ou en
+faisant occuper, en avant d'elle, par l'infanterie, les maisons d'où
+celle-ci pourra la protéger.
+
+Le nouveau tir des obus à balles de plein fouet aurait une puissance
+telle, qu'il est à désirer qu'on n'ait pas lieu d'en faire usage dans
+une lutte aussi funeste.
+
+L'artillerie ne peut plus circuler à travers un quartier déjà barricadé,
+elle doit éviter, soit de laisser couper ses communications en arrière
+et de côté, par des traverses; soit de traîner, à sa suite, en tête des
+colonnes d'attaque, le nombre de chevaux et de caissons excédant ses
+besoins les plus indispensables dans une pareille lutte; des pièces
+prises, ou que l'on ne pourrait facilement dégager, exalteraient le
+moral des insurgés; la place de cette arme est principalement aux
+réserves divisionnaires ou générales.
+
+90. Le feu de l'infanterie produit le plus d'effet dans des rues
+étroites, et du haut de positions dominantes, sur les groupes arrêtés
+par des obstacles.
+
+L'impulsion donnée par le duc d'Aumale, à l'aide d'écoles spéciales, aux
+exercices du tir et au perfectionnement de l'arme, ont fait acquérir,
+sous ce rapport, à l'infanterie, une puissance et des propriétés
+nouvelles, dont les premières guerres démontreront toute l'importance
+sur l'art désormais profondément modifié.
+
+Chaque arme attire les insurgés sur le terrain qui lui est favorable et
+évite de se laisser entraîner, là où elle perd une partie de ses
+avantages.
+
+ * * * * *
+
+91. 200 soldats de ligne, approvisionnés et bien commandés, résistent
+dans un bâtiment de facile défense cerné par l'insurrection.
+
+92. Deux bataillons de ligne, approvisionnés dans un centre d'action,
+ralliant au besoin les gardes nationales du quartier, commandent, autour
+d'eux, un espace militaire d'environ 500 mètres de rayon.
+
+93. Pour enlever une barricade, ordinairement faite par 10 à 20 hommes,
+défendue tout au plus par 50 à 100 hommes, deux patrouilles jumelées de
+100 hommes chaque, dont une agissant sur les flancs, par les rues
+latérales ou l'intérieur des maisons, suffisent en une demi-heure.
+
+L'attaque, uniquement faite de front, et par le bas de la rue même,
+exigerait dix fois plus de monde, de temps et de pertes.
+
+94. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, des patrouilles
+mixtes de 100 hommes de garde nationale et de troupes de ligne, chacune,
+cheminant en deux pelotons distants de 50 mètres, suffisent, surtout si
+elles sont appuyées par une patrouille semblable, suivant, à même
+hauteur, une direction parallèle.
+
+95. Par arrondissement de 50 à 100,000 âmes de population, de 400 à 800
+hectares de superficie, il faut, selon que le quartier est plus ou moins
+populeux, hostile ou révolté, 200, 2,000, 4,000 ou 6,000 hommes, au
+plus, de troupes de ligne, c'est-à-dire moins de 10 soldats par hectare,
+et 200 hommes par rayon de 250 mètres environ.
+
+96. Dans chaque arrondissement, les troupes en patrouille doivent être
+le tiers de celles en réserve, au centre d'action; les deux tiers de
+l'effectif total des disponibles.
+
+97. Entre deux grands quartiers généraux, disposant d'une réserve mobile
+de troupes, et espacés de 1,500 mètres, aucune insurrection sérieuse ne
+pourra solidement s'établir.
+
+98. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, convenablement
+occupés et approvisionnés, aucune barricade ne pourra être élevée bien
+solidement, même dans le quartier le plus hostile; il sera difficile,
+pour des attroupements considérables, d'y stationner et même de s'y
+former.
+
+ * * * * *
+
+99. Un faible détachement d'une ou deux compagnies peut lutter
+avantageusement, dans le dédale des rues, contre un corps considérable
+d'insurgés, si celui-ci n'agit que de front, et si, au contraire, les
+flancs et derrière du détachement sont assurés.
+
+La profondeur des colonnes mobiles ou d'attaque n'est qu'un embarras et
+une cause de pertes ou d'étonnement; le chef ne peut répondre de ce qui
+se passe loin derrière lui; les subdivisions doivent marcher à une
+distance telle les unes des autres, qu'elles puissent se protéger
+réciproquement contre les entreprises tentées des maisons et rues
+transversales intermédiaires; deux ou trois subdivisions de garde
+nationale et de ligne entremêlées et flanquées de semblables colonnes
+jumelées suffisent.
+
+Plus une position à enlever est formidable, plus un quartier à battre
+est hostile et populeux, plus l'emploi de colonnes parallèles jumelées,
+cheminant à la fois de front et sur les flancs des rassemblements ou
+barricades, est indispensable.
+
+100. La concentration de la troupe par corps et fractions constituées de
+corps, sous les ordres de ses chefs naturels, fait sa force morale et
+assure plus facilement, plus complètement tous les besoins.
+
+Trop souvent cette troupe avait été fatalement fractionnée sur des
+étendues de 2 à 4,000m, sous des commandements supérieurs différents, en
+détachements de 2 à 4 compagnies, et chaque position se trouvait être
+occupée par des fractions ainsi affaiblies de plusieurs corps.
+
+Dans de pareilles circonstances, où tout moment peut amener des
+événements qui changent totalement la position des partis, les
+détachements sont toujours difficiles; ils deviennent fâcheux s'ils ne
+sont indispensables; tous ne sont pas également capables, au milieu de
+pareilles préoccupations, de prendre conseil des circonstances; un seul
+qui se trompe peut causer un échec partiel.
+
+ * * * * *
+
+101. Le soldat qui stationne, sans agir, plusieurs jours de suite sur
+les places ou rues, au milieu de la population agitée, se fatigue et
+s'inquiète: la troupe qui n'est pas active doit rester, au repos, à
+l'intérieur d'établissements et positions convenables.
+
+102. La force armée, obligée de se rassembler, d'attendre les officiers,
+de se munir de tout ce qui est nécessaire, et souvent de relever ses
+postes journaliers, occupe d'autant plus tard les positions de combat
+que celles-ci sont plus éloignées de ses quartiers.
+
+L'arrivé des ordres de mouvement exige une heure à une heure et demie de
+temps; le départ du quartier a lieu une demi-heure après; la troupe
+emploie une heure ou deux pour se rendre sur les points de
+concentration; elle n'entre en action que deux ou trois heures ensuite,
+obligée souvent de rebrousser chemin; ainsi, presque toujours, il y a
+quatre à six heures de retard, habilement mis à profit par l'émeute pour
+s'établir.
+
+103. Les divers corps doivent se concentrer sur les points d'une
+circonférence de positions les plus rapprochées de leurs casernes; cette
+circonférence menace les quartiers suspects et couvre, à proximité, le
+centre de défense ou quartier militaire.
+
+104. La réunion des gardes nationales est d'autant plus lente et plus
+difficile, leur action sera d'autant moins efficace, leur service
+d'autant plus pénible, qu'elles iront opérer sur des positions plus
+éloignées de leur quartier.
+
+Les légions de garde nationale, les pelotons à cheval, les
+arrondissements, les subdivisions militaires de défense, organisées
+d'une manière permanente, doivent avoir les mêmes circonscriptions, et
+pour centre unique d'action, la mairie convenablement établie dans un
+lieu central dominant à débouchés faciles; une caserne, pour 2 à 3
+bataillons, est en face ou à côté.
+
+105. Il faut se hâter d'occuper le réseau de toutes les positions
+principales; et successivement, au fur et à mesure du développement de
+l'insurrection et de l'arrivée des forces dont on dispose, occuper
+également, dans les plus mauvais quartiers, les positions secondaires et
+tertiaires autour des grands centres d'action, afin d'obliger la
+révolte, désunie et débordée de toutes parts, à les attaquer avec
+désavantage.
+
+Il serait regrettable de lui avoir laissé le temps de se réunir, de
+choisir, de prendre ces positions, de s'y fortifier et de réduire
+ensuite la troupe à en faire le siége long et sanglant.
+
+Dans ce genre de guerre, l'avantage est pour celui qui part de
+positions défensives judicieusement établies; les pertes, les
+difficultés, pour celui qui les attaque sans les bases d'appui
+nécessaires.
+
+Il y a d'autant moins de danger à occuper un plus grand nombre de postes
+que la position de l'armée et les dispositions de la garde nationale
+sont meilleures; mais toujours ces détachements doivent être
+convenablement appuyés d'une réserve centrale présentant une force
+double de l'effectif total des diverses fractions qui en dépendent.
+
+106. Les méprises, les engagements pris en apparence avec les révoltés,
+sont leur principal moyen de succès; l'insurrection les obtient à l'aide
+de pourparlers toujours compromettants et dangereux. Dans aucun cas, la
+troupe et ses chefs ne doivent entrer en rapport avec les insurgés, si
+habiles à profiter des hésitations et des malentendus, et décidés à
+pousser tout à l'extrême, tant que l'on reste sur la voie des
+concessions. Toute hésitation est funeste, même au seul point de vue de
+l'humanité.
+
+ * * * * *
+
+107. Les gros détachements doivent se lier entre eux et au quartier
+général par des postes intermédiaires ou, au moins, par des signaux de
+correspondance.
+
+108. Quelques grandes cours seront occupées comme places d'armes avec
+des réserves de toutes armes.
+
+Elles sont d'autant plus avantageuses qu'elles dominent mieux un plus
+grand nombre de débouchés et qu'elles assurent les communications entre
+les principaux détachements.
+
+109. Les divers postes, et même les plus considérables, doivent toujours
+pouvoir se soutenir et, au besoin, réunir toutes leurs forces contre un
+gros rassemblement qui se formerait dans leur rayon d'activité.
+
+110. Chaque poste ou détachement a son but, son centre d'action, sans y
+être immobilisé.
+
+Il doit marcher, soit au secours des corps voisins, soit au secours du
+quartier général lui-même, selon les circonstances.
+
+La première règle, pour tous, est de ne pas cesser d'être utiles et de
+prendre conseil des événements.
+
+111. Le temps de l'établissement des troupes sur leurs positions de
+combat est le plus critique de toute la lutte.
+
+Il faut l'abréger autant que possible, et éviter de modifier, pendant ce
+mouvement, les ordres donnés, ce qui le rendrait plus long, plus
+difficile, plus dangereux.
+
+ * * * * *
+
+112. Les dégâts résultant de la lutte donnent lieu à une dépense de 100
+à 200,000 fr., par journée, et pour un arrondissement de 100,000 âmes.
+
+113. La perte en tués et en blessés, pour les deux partis, s'élève de 1
+à 15/10,000 de la population, par journée de combat: la force armée
+supporte les 2 à 5/10 de ces pertes. Dans les deux partis, les hommes
+tués font les 3 à 4/12 de tous ceux frappés.
+
+114. Par heure, un parc d'artillerie organisé à raison de 50 bouches à
+feu, dont 1/2 à 2/3 mortiers, pour 100,000 âmes de population hostile,
+jettera dans un quartier de ville de cette importance 100 projectiles,
+dont 2/3 bombes, 1/3 boulets rouges. Il détruira 100 maisons et fera
+pour 250,000 fr. à 500,000 fr. de dégâts. Ce genre d'attaque, employé
+contre Bruxelles en 1695, peut se prolonger pendant 2 et 3 jours:
+l'humanité le réprouve, même contre une population étrangère.
+
+115. Dans la moitié ou les deux tiers d'une ville en émeute, et pendant
+deux à quatre jours, on élève ordinairement 8 à 12 barricades par
+hectare.
+
+On distribue le plus souvent 4 à 8 cartouches, par journée de lutte, à
+chaque soldat ou garde national; les 2/3 de ces munitions sont
+consommées. On peut tirer 400 à 800 coups de canon pur jour, dans la
+plus grande capitale; les approvisionnements seront faits d'avance à
+chaque quartier général, en conséquence, ainsi que pour les vivres.
+C'est surtout le quartier militaire qui doit être abondamment pourvu,
+non-seulement de tous moyens de résistance, mais encore des transports
+nécessaires.
+
+116. Si la ville a une surface en hectares de S hect.
+ le chiffre P de la population sera 250 S
+ y compris une population flottante de 50 S
+
+ Le nombre d'individus gênés en temps difficile 2/3 P
+ Les individus secourus P/3
+ parmi lesquels sont indigents P/10
+
+ Chiffre de la classe ouvrière P/36
+ dont sans ouvrage en temps difficile P/160
+
+ L'effectif de la garde nationale est 2P/25
+ dont un quart se présentera au rappel P/50
+
+ L'effectif des gardes journalières fournies
+ par la troupe sera P/250
+
+ La troupe disponible fera les 2/3 de son effectif total.
+
+ Le chiffre des gardes nationaux de province, accourus
+ 2 ou 3 jours après au secours de l'autorité,
+ s'élèvera peut-être à P/20
+
+ La garnison nécessaire pour avoir de suite, et sans
+ compter sur ce dernier secours tardif ou incertain,
+ moitié en sus des plus gros rassemblements hostiles
+ possibles, sera P/20
+
+ Le chiffre maximum des hommes sur lesquels l'émeute
+ pourrait compter, hommes la plupart accourus à cet
+ effet du dehors, s'élèverait peut-être, dans les
+ circonstances les plus critiques, à P/30
+
+ Chiffre plus probable des anarchistes P/250
+
+ Parmi lesquels sont véritablement résolus P/5000
+
+ Détenus de toute espèce P/100
+
+Telles sont les moyennes qui peuvent servir à fixer
+très-approximativement les idées. Telle est la triste statistique de la
+plus horrible de toutes les guerres civiles.
+
+
+
+
+§ III.
+
+MOYENS MATÉRIELS NÉCESSAIRES.
+
+
+117. Dès que l'émeute est solidement retranchée dans ses positions,
+l'attaque ne peut réussir, à moins d'une lutte longue et sanglante, qu'à
+l'aide des précautions et moyens accessoires ordinairement employés dans
+la guerre des retranchements.
+
+«Aux affaires de villages retranchés, de barricades, de maisons, dit
+Antoine de Ville, il y a des préparatifs sans lesquels je ne crois pas
+qu'on pusse réussir, si ce n'est par hasard, ou que la peur gagne ceux
+qui sont dedans, ce qui n'arrive jamais souvent.
+
+«Au contraire j'ai vu la plupart des attaques de ce genre échouer, les
+assaillants être repoussés avec perte et honte, l'assurance des ennemis
+augmenter, celle des nôtres diminuer lorsqu'il s'agissait de retourner à
+de nouvelles attaques, soit contre les mêmes positions, soit contre de
+nouvelles.
+
+«Cela est arrivé faute de s'être présenté muni de ce qui se peut
+préparer et conduire partout facilement, de ce qui assure la vie des
+soldats et diminue les obstacles à franchir.
+
+«Ces obstacles sont un fossé avec parapet derrière, une muraille, une
+barricade, palissade, barrière ou porte.
+
+«Si on n'emploie aucune invention pour les forcer, que celle des hommes,
+on en viendra difficilement à bout, et on n'en recevra que de la perte.
+
+«On a à faire à des gens assurés derrière leurs parapets; ceux qui
+attaquent viennent de loin et à découvert; on les canarde sans qu'ils
+puissent répondre efficacement; le remède est d'employer les moyens
+accessoires suivants:
+
+«Je voudrais premièrement avoir des chariots légers, tant des roues que
+du reste, qui puissent être facilement tirés par un cheval et marcher
+aussi vite que la cavalerie.
+
+«Il faudrait quelques pétards bien chargés, en état d'être appliqués
+avec leurs madriers, des fourchettes, des marteaux et autres choses
+nécessaires à cet effet. Cet instrument est indispensable dans toute
+entreprise où il peut y avoir quelque chose à rompre.
+
+«Les pièces de bois, en guise de béliers pour faire tomber les clôtures
+des jardins, sont aussi très-utiles: on passera, par ce moyen, en des
+endroits dont les défenseurs ne se doutent pas.
+
+«Les serpes, haches, hoyaux, pics et pelles sont également nécessaires
+pour abattre ou ouvrir les retranchements.
+
+«On rompt les portes à l'aide de gros marteaux ou en arrachant la
+serrure et le verrou avec de fortes tenailles longues de 3 pieds;
+d'autres tenailles plus petites et quelques scies seraient aussi utiles.
+
+«Qu'on ne dise pas que cet attirail serait embarrassant à porter;
+d'ailleurs, si on a bien reconnu la position, on ne traînera avec soi
+que les outils nécessaires à l'entreprise.
+
+«Les mantelets sont indispensables; je voudrais les faire avec 2 ou 3
+petites roues, 2 manches et des montants pour les tenir debout; ils
+auraient 5 pieds de hauteur par-dessus la partie à 1'épreuve du
+mousquet; j'y joindrais 5 pieds d'exhaussement en planches légères avec
+canonnières de 3 pieds de large pour tirer.
+
+«Il faudra avoir plusieurs mantelets; un chariot en portera 3. Lors de
+l'attaque, plusieurs avanceront de front poussés par les soldats
+abrités: lorsque ceux-ci seront aux barricades, ils abattront le
+mantelet contre, en haussant les manches, de manière à se couvrir des
+endroits où les ennemis seront; on montera par-dessus pour entrer dans
+le retranchement. Ce moyen est bon là où il n'y a pas de fossés.
+
+«J'ai vu quelquefois les paysans se retirer dans des églises où ils
+résistent tant qu'ils peuvent; puis ils montent au haut de la voûte et
+tirent l'échelle après eux; la voûte est percée en plusieurs endroits,
+d'où ils fusillent ceux qui veulent entrer pour prendre le butin qu'ils
+y ont retiré.
+
+«Pour ce cas, on aura des mantelets élevés et portés sur l'essieu de
+deux roues, à l'aide de pieds droits; ils seront soutenus debout par des
+soldats marchant au-dessous.
+
+«Avec ces mantelets, on avancera à couvert sans être exposé.
+
+«En marchant à travers la campagne, on les laisse porter sur l'essieu
+pour les élever quand cela est nécessaire.»
+
+118. Dans l'émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562, on fit
+avantageusement usage de mantelets analogues à ceux que recommande le
+chevalier de Ville.
+
+ * * * * *
+
+119. L'attaque de l'armée de Condé retranchée derrière les barricades du
+faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652, ne fut aussi sanglante qu'à
+cause du mépris de ces règles.
+
+Le roi, le cardinal et la cour, aussitôt qu'ils virent l'infanterie
+arrivée, envoyèrent ordre au vicomte de Turenne d'attaquer, sans
+attendre le maréchal de La Ferté, le canon et toutes les choses
+nécessaires pour rompre les murailles, combler les retranchements,
+enfoncer les barricades.
+
+M. de Turenne les fit inutilement prier de prendre patience; il
+représenta que l'ennemi ne pouvait échapper, si les Parisiens, dont on
+croyait être assuré, ne lui ouvraient les portes; le temps qu'il fallait
+pour avoir le canon n'en donnerait pas assez à Condé pour se fortifier
+davantage; il était dangereux de s'exposer ainsi, sans les précautions
+nécessaires, à un échec qui ferait manquer une entreprise, au contraire
+assurée si l'on attendait que le canon et les outils de pionniers
+fussent arrivés.
+
+L'impatience de la cour l'emporta sur toutes ces bonnes raisons; M. de
+Bouillon pressa plus que personne son frère de suivre aveuglément des
+ordres imprudents, mais formels, plutôt que de s'exposer à la censure
+des courtisans capables de persuader au roi qu'il voulait épargner le
+prince de Condé.
+
+M. de Turenne n'était pas encore assez bien dans l'esprit du roi; il
+n'avait pas alors cette réputation de probité acquise depuis; pour oser
+désobéir à des ordres contraires au bien du service, il ne se fiait pas,
+à cette époque, sur sa capacité et son expérience, autant qu'il le fit
+dans la suite en plusieurs occasions; après avoir opposé la résistance
+qui lui était alors permise, il crut qu'il était sage d'obéir à des
+volontés que son autorité, toute grande qu'elle était déjà, ne pouvait
+cependant pas encore éclairer.
+
+ * * * * *
+
+120. Mais de tous les moyens matériels d'action, ceux dont il faut
+constamment se préoccuper de la manière la plus sérieuse, et dont le
+défaut a fait triompher la plupart des émeutes, ce sont les
+approvisionnements de vivres et de combat, sur la plus grande échelle,
+et pour les diverses éventualités.
+
+Cette prévoyance des services administratifs, si importante dans toutes
+les guerres, devient encore plus décisive en celle-ci; le moral est
+alors plus impressionnable; tant de péripéties diverses peuvent tout à
+coup surprendre, et si peu de moments sont accordés, au milieu de la
+tourmente révolutionnaire, pour pourvoir aux nécessités nouvelles de
+chacun de ces instants, où se décident irrévocablement les plus grandes
+destinées.
+
+En pareille circonstance, la victoire sera presque toujours pour celui
+qui, le dernier, pourra subsister et combattre.
+
+Les magasins de vivres et de munitions des divers quartiers généraux,
+ceux du quartier militaire ou de la position extérieure de ralliement,
+les approvisionnements de vivres particuliers des fournisseurs protégés
+par ces centres d'action, les moyens de transports suffisants et de
+toute nature, des services administratifs actifs et mobiles avec
+l'armée, assureront, ainsi qu'il sera expliqué ultérieurement, ces
+grands et impérieux besoins.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons de voir l'opinion de Turenne sur l'utilité de l'artillerie
+dans une semblable lutte.
+
+À propos du deuxième siége de Sarragosse, en 1808, Napoléon répète
+plusieurs fois: _La prise de cette ville est une affaire de canon, que
+ne pourraient avancer de nouveaux renforts de troupes_.
+
+Ainsi, plus la lutte sera sérieuse, plus la répression aura dû employer
+les voies lentes et régulières, plus il faudra de matériel: nécessité
+moins regrettable, si l'abondance des moyens prévient l'effusion du
+sang, en rendant toute lutte impossible.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir résumé les principaux faits observés ou les principes qui
+s'en déduisent pour ce triste genre de guerre, et avant d'exposer le
+système général de répression qu'il convient d'adopter, rappelons une
+maxime du chancelier de L'Hospital, qui doit être toujours présente à
+l'esprit:
+
+«Toute sédition est mauvaise et pernicieuse en royaume et république;
+encore qu'elle eust bonne et honnête cause, il vaut mieux souffrir
+toutes pertes et injures qu'être cause d'un si grand mal, que d'amener
+guerre civile en son pays.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Mesures générales de défense._
+
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+DISPOSITIONS PERMANENTES.
+
+
+En conséquence des principes qui viennent d'être exposés, les
+dispositions suivantes doivent être prises dans le cas où l'on veut
+soutenir la lutte à l'intérieur de la ville, partout où éclatera la
+révolte.
+
+121. Les légions, bataillons et compagnies de gardes nationales à pied
+ou à cheval sont établies par arrondissement, quartier et rue, pour les
+garder sans avoir à se déplacer.
+
+Des bataillons, demi-bataillons ou compagnies désignés d'avance occupent
+les positions importantes à proximité.
+
+D'autres détachements, tirés des arrondissements hostiles à l'émeute qui
+n'a pu s'y développer, vont de suite suppléer les gardes nationales
+moins bien disposées des plus mauvais arrondissements.
+
+122. L'artillerie de la garde nationale reste concentrée à la réserve
+générale; sa dissémination dans les divers arrondissements aurait peu
+d'utilité, elle pourrait donner lieu à la perte de quelques pièces.
+
+123. Les fractions de garde nationale ne laissent pas stationner dans
+les rues, dissipent les groupes, empêchent la formation des barricades,
+en font au besoin de défensives là où celles-ci ne peuvent être
+nuisibles à la répression, fouillent ou arrêtent les personnes
+suspectes, accompagnent les autres à l'aller et au retour.
+
+124. Dans chaque compagnie, on tient, pendant la lutte, un état des
+hommes hostiles du quartier ou des gardes nationaux qui manquent à
+l'appel.
+
+125. Sitôt que l'insurrection s'est complètement démasquée, des
+bataillons ou légions des arrondissements restés tranquilles, la moitié
+ou le tiers des troupes de ligne primitivement affectées à leur défense,
+viennent renforcer les réserves des divisions et subdivisions militaires
+engagées.
+
+ * * * * *
+
+126. Les troupes de ligne fournissent habituellement le service dans ou
+près de leur arrondissement de casernement ou de combat, de manière à ce
+que les gardes puissent être plus facilement appuyées, rappelées ou
+relevées s'il y a lieu.
+
+127. Les troupes agissent, autant que possible, dans la subdivision
+militaire où elles sont casernées, concurremment avec la garde nationale
+du quartier, à l'aide de l'assistance des autorités municipales et des
+agents de police dudit arrondissement.
+
+Ainsi, elles sont constamment sur leurs positions de combat, et
+convenablement approvisionnées de vivres, de munitions; elles n'ont même
+pas besoin d'ordres et de temps pour les occuper et les défendre.
+
+128. Les troupes casernées _extrà muros_ ou sur les lignes de chemin de
+fer composent la majeure partie de la réserve générale, des réserves
+divisionnaires et des subdivisions _extrà muros_ le plus à leur
+proximité.
+
+129. Les commandements militaires de division et de subdivision sont
+permanents quant à la troupe, aux quartiers et positions que celle-ci
+doit défendre, aux gardes nationales et aux agents municipaux ou de
+police avec lesquels elle doit opérer constamment.
+
+130. Les sections hors rang, les malades, les officiers et
+sous-officiers comptables, les caporaux d'ordinaire et les cuisiniers
+laissés dans les casernes; les postes journaliers, les patrouilles pour
+aller aux vivres sont, ainsi, autant de détachements inutiles aux corps
+casernés sur leurs positions de combat.
+
+Ceux-ci restent d'autant plus compacts et forts; il y a moins de chances
+d'échecs partiels, et pour la révolte plus d'impossibilités.
+
+ * * * * *
+
+131. Les officiers, sous-officiers et soldats de passage, en congé, en
+non-activité ou en retraite, dont l'état nominatif ou numérique doit
+constamment être tenu dans chaque arrondissement, se réunissent au
+premier rappel, à la mairie de leur quartier; on prend note de leur
+présence, on les embrigade, on les utilise.
+
+Les autres militaires, employés à des services spéciaux dans la
+capitale, se rendent, avec leur chef, au quartier général divisionnaire
+ou principal.
+
+Tous peuvent être employés utilement; aucuns ne doivent être, en
+apparence, livrés à de mauvaises excitations.
+
+ * * * * *
+
+132. Les meilleures dispositions pour l'établissement des mairies et
+casernes juxta-posées, au point de jonction de plusieurs rues, de
+manière à en faire des centres d'action complets et des magasins
+d'approvisionnements de tous genres, pour la lutte la plus sérieuse,
+sont:
+
+1° Une place uniquement formée par la mairie, une caserne et des
+établissements publics, de telle sorte que ceux-ci se trouveraient
+naturellement protégés sans qu'il soit besoin d'y faire des détachements
+et qu'aucun bâtiment de la place ne puisse tomber à la disposition des
+émeutiers.
+
+2° Un carrefour au centre duquel est une mairie isolée; à l'un des coins
+de rue en face est la caserne; toutes les fenêtres extérieures du
+rez-de-chaussée sont grillées.
+
+3° Une cour commune de communication pour la mairie et la caserne;
+chacun de ces établissements fait façade sur l'une des deux rues
+parallèles ou concourantes.
+
+4° La caserne et la mairie aux deux côtés opposés d'une rue; un de ces
+établissements possède un second débouché, derrière, sur une rue
+parallèle.
+
+133. Dans ces centres, il y a une réserve de munitions et
+d'approvisionnement en vivres de campagne, pour quatre jours, et pour
+chaque soldat.
+
+En outre, des mesures sont prises avec des bouchers, marchands de vins,
+boulangers et grènetiers voisins, pour la fourniture, pendant la lutte,
+des rations de viande, de vin, de pain et de fourrages journellement
+nécessaires.
+
+Dans le quartier militaire, et en sus des approvisionnements
+d'arrondissement, des mesures analogues sont prises, à l'effet de
+pourvoir aux besoins journaliers de toute l'armée, en vivres et en
+munitions, au cas où celle-ci viendrait à s'y concentrer.
+
+Des moyens de transport suffisants y sont rassemblés. Il y a, dans les
+magasins, une autre réserve d'approvisionnement de quatre jours en
+vivres de campagne et en munitions de combat.
+
+Ainsi le pouvoir, la force armée et chacune de ses subdivisions ou
+spécialités sont constamment mobiles et en mesure pour toutes
+circonstances.
+
+
+
+
+§ II.
+
+DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES.
+
+
+134. Le ministre de la guerre, ou un général en chef délégué, commande
+directement toutes les forces, sans être gêné ou retardé dans son action
+par les commandements parallèles ou spéciaux de la division ou
+subdivision territoriale, de la garde nationale ou urbaine.
+
+Il a, sous ses ordres, les commandants des divisions et subdivisions
+militaires de la capitale _intrà_ et _extrà muros_.
+
+ * * * * *
+
+135. Des généraux de division commandent chacun l'un des grands
+quartiers de la capitale, de 600 à 1800 hectares d'étendue, de 150 à
+400,000 âmes de population, ainsi que les subdivisions _extrà muros_
+attenantes.
+
+Leurs quartiers généraux, espacés entre eux de 1500m, à 1000 ou 1500m au
+plus de distance du centre, à proximité des grandes communications
+intérieures de la capitale, à 6000m des centres extérieurs d'action
+_extrà muros_, sont éloignés de 1000m au plus des quartiers généraux
+subdivisionnaires _intrà muros_ et des mairies qui en dépendent.
+
+136. Il y a, à l'avance, dans chaque centre tertiaire, si un
+établissement public convenable le permet, une réserve
+d'approvisionnement de vivres, de munitions et de matériel.
+
+137. Ces généraux ont avec eux, comme réserve, des troupes de ligne de
+toutes armes en grande partie casernées _extrà muros_.
+
+138. La circonscription du commandement des généraux de division a une
+grande étendue et une haute importance:
+
+Ces chefs ne peuvent que coordonner, d'un quartier général, les
+opérations secondaires des généraux de brigade dans leurs
+arrondissements, et les appuyer à propos, à l'aide d'une partie de la
+réserve dont ils disposent.
+
+139. Un de ces généraux de division commande exclusivement le _quartier
+militaire_ centre de défense, d'approvisionnement de toutes espèces et
+des moyens administratifs ou de gouvernement sur la plus vaste échelle.
+
+Il dispose de transports considérables pour toutes les éventualités.
+
+ * * * * *
+
+140. Chaque subdivision intérieure ou arrondissement municipal de 200 à
+600 hectares d'étendue, de 60 à 120,000 âmes de population, d'une
+défense indépendante ou au moins limitée par de grandes lignes de
+communication, est sous les ordres permanents d'un général de brigade.
+
+Le quartier général est à la mairie, où se trouvent, en tous temps, les
+approvisionnements nécessaires de vivres et de munitions de réserve.
+
+141. Ce général, outre la légion et le peloton de cavalerie du quartier,
+dispose d'une réserve de 2 à 3 bataillons de ligne casernés en face de
+la mairie ou, au moins, à proximité.
+
+142. Les généraux de subdivision intérieure doivent comprimer l'émeute
+dans l'étendue ordinaire d'une grande ville de province.
+
+Leur commandement est encore très important: ils ont une responsabilité
+qui exige une certaine initiative ou latitude.
+
+143. Dans chaque subdivision intérieure, les centres offensifs ont, pour
+l'action et le logement des troupes, des débouchés, des enceintes, des
+locaux convenables.
+
+Ils sont près d'établissements publics à préserver, de carrefours ou de
+défilés importants, sur des lignes de communications ou de séparations
+principales.
+
+144. Les passages sur les rivières, canaux, vieilles enceintes,
+escarpements, seront défendus, de manière à maintenir constamment
+séparées les diverses insurrections; à empêcher les transports d'armes,
+de poudre de l'une à l'autre, et à conserver cependant, pour la troupe,
+tous ces avantages décisifs.
+
+Suivant la force de la garnison, et le concours plus ou moins efficace
+de la garde nationale, l'on occupera également, dans les quartiers
+importants, les dépôts de grains et de farines, les maisons de
+boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les imprimeries, les caisses
+publiques et particulières, les églises et clochers où l'on pourrait
+sonner le tocsin, ainsi que les maisons, qui protégent le débouché sur
+les places.
+
+Tous les petits postes ordinaires, autres que ceux ci-dessus mentionnés,
+se replieront promptement sur les corps-de-garde les plus rapprochés non
+abandonnés.
+
+145. Ces dispositions résultent d'ailleurs de l'exécution intelligente
+du principe général suivant.
+
+Les arrondissements militaires en pleine insurrection, bientôt et
+successivement renforcés par une portion des réserves de la division
+dont ils font partie, et au besoin par une fraction de la réserve
+générale, font occuper, à 600m autour de leur quartier général, cinq à
+six centres d'action tertiaires, espacés de 600m les uns des autres, et
+gardés, chacun, par un demi-bataillon de garde nationale avec 2 à 4
+compagnies de ligne.
+
+Ces points d'appui offensifs sont principalement établis au nœud des
+communications, aux défilés importants, sur les principales artères; là
+où se rend ordinairement la foule des promeneurs, des curieux, des
+émeutiers; au centre des quartiers populeux ou mécontents.
+
+ * * * * *
+
+146. Les subdivisions _extrà muros_, avec les gardes nationales des
+faubourgs et de la banlieue, avec de l'infanterie, de l'artillerie et la
+majeure partie de la cavalerie, successivement appelées dans la
+capitale, sont chacune sous les ordres d'un général de brigade.
+
+Elles surveillent, interceptent les avenues de la ville, la banlieue,
+les barrières, les chemins de fer, les passages des malles, diligences
+et courriers.
+
+147. S'il y a un mur d'octroi, les petites barrières sont fermées.
+
+Les barrières principales, espacées de 1500m en 1500m, sont gardées par
+des détachements de ligne qu'appuient les gardes nationales des
+faubourgs et des provinces.
+
+148. Les quartiers généraux des subdivisions militaires _extrà muros_,
+au nombre de trois ou de quatre, sont à une distance de l'enceinte au
+moins égale à la moitié du rayon de celle-ci; leur écartement entre eux
+peut être quatre fois plus grand: chacun est le chef-lieu d'un
+arrondissement administratif, où existent les réserves
+d'approvisionnements de vivres et de munitions nécessaires.
+
+Ces quartiers généraux commandent les avenues et les cours d'eau
+principaux, ainsi que toutes les positions intermédiaires; au besoin,
+ils assurent les mouvements, convois et communications par la banlieue;
+ils arrêtent les insurgés, rallient les secours qui viennent du dehors.
+
+ * * * * *
+
+149. On se récriera contre ce nombre de divisions et de subdivisions
+militaires; contre les intermédiaires, les lenteurs qui peuvent en
+résulter pour l'exécution des ordres. On dira que c'est créer, pour une
+capitale, à l'intérieur, en pleine paix apparente, une véritable armée.
+
+Cependant l'effectif des forces, l'étendue, la complication du théâtre
+des opérations, les péripéties imprévues que chaque heure y fait
+succéder, la difficulté des communications, la durée probable de la
+lutte, son acharnement, ses conséquences peuvent exiger désormais,
+quelque part en Europe, tout ce surcroît de sous-divisions dans les
+hauts commandements, cette hiérarchie de responsabilité pour des mesures
+ou des événements la plupart hors de la portée du général en chef.
+
+Ne faut-il pas une véritable armée organisée en permanence, d'une
+manière complète, avec les accessoires les plus puissants, pour une
+lutte qui durerait plusieurs jours, dans laquelle cent mille gardes
+nationaux ou soldats, répartis sur un dédale immense, au milieu de
+l'ouragan des révolutions, consommeraient des millions de cartouches et
+des milliers de coups de canon; perdraient plusieurs milliers d'hommes
+et autant de généraux que les plus grandes, les plus meurtrières
+journées de l'époque impériale en ont vus périr?
+
+Outre ces pertes cruelles et les quelques millions engloutis pour
+dévastations; outre la capitale transformée pendant plusieurs mois en un
+hôpital de blessés et de mourants, la société peut enfin y voir ses
+dernières journées.
+
+Certes, voilà des motifs suffisants pour prendre, à l'avance, de
+sérieuses dispositions.
+
+150. Aucun champ de bataille n'est plus vaste, plus difficile, plus
+voilé, plus mystérieux, plus inquiétant pour une seule responsabilité;
+aucun n'exige, pour chaque grade, fraction de troupe ou position
+occupée, autant de latitude et de spontanéité d'action dans de certaines
+limites.
+
+Napoléon lui-même, avec toutes ses puissantes facultés, y réclamerait
+encore le concours complet des admirables agents de combat qui le
+suppléèrent si heureusement, dans les opérations secondaires de ces
+champs de bataille immortels, dont l'immensité ne pouvait néanmoins rien
+dérober à son génie.
+
+151. Telles sont désormais les nécessités malheureuses de pareilles
+luttes: chaque général divisionnaire ou sous-divisionnaire doit
+irrévocablement s'attacher à son centre d'action pour y défendre les
+dernières murailles avec le dernier soldat. Ce centre a, dans le plan
+général adopté, une latitude en rapport avec l'importance des forces
+dont on y dispose et du grade élevé qui les dirige; lié au quartier
+militaire et aux centres voisins dans de certaines limites, il reste
+indépendant au-dessous de ces limites.
+
+Mieux vaut, sous quelques rapports et dans une juste mesure, plusieurs
+grandes défenses individuelles efficaces par leur responsabilité et leur
+influence réelles sur les événements; mieux vaut toute l'action du
+général en chef exclusivement consacrée à coordonner, soutenir, rallier
+ces défenses individuelles, selon le plan général de défense adopté,
+qu'une direction unique et impossible si elle doit dominer jusqu'aux
+détails des opérations secondaires.
+
+Un instant critique, qu'il faut prévoir, pourrait tout à coup étonner,
+déconcerter, jeter dans l'isolement et l'impuissance le commandement le
+plus actif ainsi compromis.
+
+152. D'ailleurs, ce nombre de divisions et de subdivisions militaires,
+tant intérieures qu'extérieures, résulte de la nécessité désormais
+évidente de coordonner partout, d'une manière intime et complète, en vue
+d'une répression énergique, l'action des troupes de ligne, des légions
+de garde nationale, des autorités municipales d'arrondissement et des
+agents de sûreté, de telle sorte que, dans chaque centre de résistance,
+il y ait unité forte de tous les concours, de tous les moyens répressifs
+et approvisionnements indispensables.
+
+Ce nombre résulte aussi de la nécessité également évidente d'utiliser
+les légions de garde nationale dans leur arrondissement, avec le chiffre
+des bataillons de ligne, qui seuls peuvent leur donner la consistance et
+la valeur désirables.
+
+Il résulte enfin de l'étendue même du champ de bataille, du nombre des
+positions capitales qui, à différents degrés d'importance, le
+subdivisent inévitablement; celles-ci exigent, dans de certaines
+limites, des forces ou des approvisionnements de toute nature,
+indépendants et assurés.
+
+Voilà bien des motifs, et cependant nous avons encore à donner le plus
+important, celui qui seul dominerait dans une pareille question: la
+nécessité de préserver l'humanité de jours sanglants et néfastes, en
+rendant, par un surcroît de moyens répressifs ou préventifs, toute
+tentative de lutte impossible à l'anarchie.
+
+En définitive, il faut également centraliser et élever la direction
+générale, multiplier et localiser l'action.
+
+ * * * * *
+
+153. Le chiffre relatif des réserves divisionnaires est réglé d'après
+l'étendue, l'importance de leurs circonscriptions, des craintes qu'elles
+donnent; les différentes armes y entrent dans la proportion présumée
+utile, en raison de la nature des localités.
+
+Ensuite, on fait ultérieurement, au fur et à mesure des nouvelles
+nécessités, à l'aide de la réserve générale et des troupes disponibles
+dans les arrondissements restés tranquilles, les modifications exigées
+par les événements.
+
+154. La répartition des forces entre les subdivisions intérieures,
+celles _extrà muros_, les quartiers généraux divisionnaires et la
+réserve centrale, a lieu, autant que possible, conformément au tableau
+ci-contre.
+
+DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES. 191
+
++------------------------------------------------------------------+
+| LIGNE. |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| |Infanterie| Cavalerie| Artillerie | Génie |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Subdivisions intrà | | | | |
+| muros. | 10/20 | » | » | » |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Subdivisions extrà | | | | |
+| muros. | 3/20 |8 à 10/20 | 8 à 10/20 | 2/20 |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Quartiers généraux | | | | |
+| divisionnaires. | 5/20 |10 à 8/20 | 10/20 | 10/20 |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Quartier général | | | | |
+| central. | 2/20 | 2 à 3/20 | 2 à 4/20 | 8/20 |
+|__________________________________________________________________|
+
++------------------------------------------------------------------+
+| GARDES. |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| Nationale. | Urbaine. |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| 8/12 des légions. | » |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| Toute la banlieue. | » |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| 3/12 des légions. | » |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| 1/12 des légions. | tout le corps. |
+|__________________________________|_______________________________|
+
+155. Les autorités civiles et militaires sont responsables du maintien
+de l'ordre dans l'étendue de leur circonscription.
+
+Elles y logent, ainsi que les officiers des corps de ligne casernés dans
+ledit quartier.
+
+156. Chaque centre d'action principal ou secondaire lance incessamment
+des patrouilles mixtes de garde nationale et de troupe de ligne vers les
+centres voisins, les grands carrefours environnants, les défilés au
+travers des rivières, canaux, escarpements, vieilles enceintes; vers les
+noyaux de rassemblement ou établissements à surveiller.
+
+On ne détache, en permanence, des fractions de ces centres qu'aux points
+les plus importants, non assurés convenablement par les patrouilles, et
+cependant indispensables comme postes intermédiaires.
+
+Ainsi, l'on conserve le plus possible de forces réunies autour de chaque
+centre d'action.
+
+Partout la garde nationale assiste la troupe de ligne de sa force
+morale, de la connaissance qu'elle a des localités, des individus et de
+la situation.
+
+ * * * * *
+
+157. La proportion la plus avantageuse des différentes armes paraît
+être, à l'intérieur d'une grande ville, 1 escadron, 3 bataillons, 1
+pièce 1/2 et 25 sapeurs du génie: c'est-à-dire, infanterie 177/200,
+cavalerie 12/200, artillerie 8/200, sapeurs du génie 3/200.
+
+Dans les arrondissements _extrà muros_, on peut adopter la proportion, 1
+bataillon, un escadron, 1 pièce et une escouade de sapeurs.
+
+La proportion moyenne, pour toute la garnison, paraît être celle établie
+par les chiffres suivants: 10 bataillons, 6 escadrons, 6 pièces et 1
+compagnie de sapeurs.
+
+158. Le calcul moyen des troupes de ligne nécessaires pour un pareil
+système de défense, dans une ville dont P représenterait le chiffre de
+population, est détaillé dans les deux tableaux ci-dessous.
+
+Ces chiffres, ceux que nous avons déjà donnés ou que nous établirons
+ultérieurement, ne sont que des moyennes approximatives; selon les
+circonstances morales ou politiques, ils peuvent beaucoup différer des
+chiffres véritables.
+
+_Nombre de bataillons nécessaires._
+
+|--------------------------------------|---------------------|
+| Désignation des commandements. | Bataillons. |
+|--------------------------------------|---------------------|
+| P/100,000 arrondissements intérieurs | 30 P/1,000,000 |
+| ou mairies à 3 bataillons | |
+| ou P/66,000 à 2 bat. | |
+| | |
+| 1/3 du chiffre précédent pour les | 10 P/1,000,000 |
+| arrondissements _extrà muros_. | |
+| | |
+| 1/2 du même chiffre pour les | 15 P/1,000,000 |
+| quartiers généraux divisionnaires. | |
+| | |
+| 1/5 pour le quartier général | 6 P/1,000,000 |
+| principal. |_____________________|
+| | |
+| Total des bataillons de ligne | P/10,000 |
+| nécessaires. | |
+|--------------------------------------|---------------------|
+
+_Troupes de lignes nécessaires._
+
+|------------------------------------------------------------------|
+| Désignation des armes. | Nombre |
+| | d'hommes. |
+|-----------------------------------------------|------------------|
+| P/16,000 bataillons de ligne à 700 h. | 700 P/16,000 |
+| | |
+| 1/10 de l'effectif précédent pour les | 70 P/16,000 |
+| escadr. | |
+| | |
+| 1/60 id. pour les pièces. | 11 P/10,000 |
+| | |
+| 8 sapeurs du génie par bataillon d'infanterie.| 8 P/16,000 |
+| | |
+| Garde urbaine, pompiers. | 56 P/16,000 |
+| |__________________|
+| | |
+| Total général de la garnison nécessaire. | P/20 hommes. |
+|-----------------------------------------------|------------------|
+
+
+
+
+
+§ III.
+
+OBSERVATIONS.
+
+
+159. Une direction unique, ferme et modérée, non exclusivement
+militaire, mais telle que le concours complet de tous soit assuré, part
+du centre même du gouvernement, autour duquel sont réunis le commandant
+en chef et tous les agents ou principaux moyens d'action nécessaires.
+
+Le chef de l'administration civile, celui de la police, le commandant
+des gardes nationales, une imprimerie, des courriers, une réserve
+générale, composée de partie des gardes nationales des provinces, des
+milices urbaines et des troupes de ligne, appelées successivement dans
+la capitale, restent disponibles.
+
+160. Les ordres généraux pour la prise d'armes, indiquant les positions
+principales, secondaires et tertiaires à occuper, sont concertés
+d'avance entre les autorités militaires ou civiles et le chef de la
+garde nationale.
+
+Ils sont rédigés, pour chaque fraction de corps logée ou devant prendre
+position séparément, de manière à pouvoir être expédiés et exécutés de
+suite.
+
+161. Mais le mieux est qu'un établissement judicieux des casernes et
+mairies, dans la position principale de chaque arrondissement, y fixe en
+permanence les troupes de ligne et de garde nationale qui y seraient
+indispensables au commencement de la lutte, pour rendre celle-ci
+difficile ou même impossible, en s'opposant à la formation des
+rassemblements et à leur établissement sérieux.
+
+Ainsi, même à défaut d'ordres généraux, la répression agirait partout,
+immédiatement et d'une manière convenable, avec des approvisionnements
+assurés.
+
+ * * * * *
+
+162. La direction militaire est trop souvent entravée, pendant l'émeute,
+par des influences diverses:
+
+1° Les solliciteurs de détachements ne demandent, le plus souvent, qu'à
+mettre leur responsabilité à couvert, dans l'intérêt particulier de leur
+service ou de leurs établissements, sans s'inquiéter de la situation
+générale et des considérations qui doivent dominer;
+
+2° Les incessants porteurs de nouvelles alarmantes prétendent avoir vu
+toutes les choses absurdes qu'une imagination timorée leur suggère;
+
+3° Les donneurs de conseils sont toujours nombreux, un faux et ridicule
+zèle les excite;
+
+4° Quelquefois des citoyens intéressés, passionnés, enveniment,
+prolongent, ensanglantent la lutte par leur intervention inopportune;
+
+5° Les entremêleurs officieux et suspects sont d'autant plus dangereux
+qu'ils ont presque toujours un pied dans la révolte: on profite du
+concours loyal ou perfide de ceux-ci, de manière à les compromettre et à
+désorganiser l'émeute; mais on ne leur permet pas de s'initier au secret
+des mesures de répression; on saisit le premier prétexte pour arrêter
+les plus dangereux.
+
+163. Les rapports régulièrement fréquents des chefs de patrouille aux
+commandants de centres d'action, de ceux-ci aux chefs de subdivisions et
+de divisions, de ces derniers au centre du gouvernement et au quartier
+général principal; des commissaires et agents de sûreté au commissaire
+central de police; des officiers de place ou de l'état major de ronde;
+dans chaque arrondissement, ceux de la milice urbaine; les signaux
+établis entre les différents quartiers généraux, mairies, positions
+militaires et casernes, permettent toujours d'apprécier, au juste, ces
+demandes de secours, ces avis, ces rapports exagérés, et d'agir avec
+connaissance de cause; ils assureront la prompte et complète exécution
+des ordres.
+
+Ces avantages, ces facilités résultent de la juxta-position permanente
+si utile des autorités civiles et militaires correspondantes, dans
+chaque arrondissement et quartier.
+
+On fait parler à chaque fraction de troupe ou de garde nationale; on
+trace une ligne de conduite, ferme, modérée, qui inspire la confiance;
+on explique le système de répression adopté, son efficacité; ainsi l'on
+doit triompher des principaux obstacles.
+
+ * * * * *
+
+164. Des proclamations fermes, modérées, sans jactance, sans
+provocation, sont adressées à la population pour l'éclairer et la
+soustraire à l'influence des partis.
+
+On invite les citoyens paisibles à rentrer chez eux de bonne heure et à
+ne pas renforcer l'émeute, en apparence, par leur présence curieuse.
+
+165. Le gouvernement indique aux populations un but et une idée de
+ralliement qui puissent convenir au plus grand nombre et permettre à
+chacun d'espérer.
+
+Il leur dévoile l'insurrection, ses projets véritables, ses progrès
+menaçants, leurs conséquences, de manière à lui retirer le plus possible
+de partisans; à satisfaire, à mettre à profit ce génie, cette fougue
+d'initiative qui distingue les nations turbulentes dans la politique
+comme du combat.
+
+Il conserve plutôt, ainsi, la bonne position du protecteur de la société
+que celle de principal ou unique intéressé à la répression.
+
+166. Il faut éloigner, de suite, les autorités ou les citoyens dont
+l'imprudence aurait fourni un juste sujet d'excitation à l'émeute;
+quelquefois même on sévit contre eux.
+
+En temps de malaise ou de mécontentement, les plus grands ménagements
+sont nécessaires; on évite ce qui peut surexciter.
+
+ * * * * *
+
+167. Les dispositions de ce chapitre sont prises en vue d'une lutte
+énergique à l'intérieur de la ville; mais le Pouvoir et le chef
+militaire doivent toujours se réserver, pour un cas extrême, la
+possibilité, suivant les circonstances, d'adopter, soit le plan de
+défense dans le quartier militaire, soit une concentration en dehors de
+la capitale.
+
+L'un ou l'autre de ces deux plans peut encore sauver, quoique pris
+éventuellement et après qu'un aura échoué dans celui dont il vient
+d'être question; car les mesures prescrites, en vue de ce dernier
+système de défense, ne sont nullement incompatibles avec celles que les
+autres partis exigent.
+
+168. Ce moment sera une épreuve pour les autorités diverses; il n'est
+pas au-dessus des forces vitales des nations européennes; et il faut
+bien que le grand problème des sociétés modernes puisse être résolu dans
+sa plus désespérante difficulté.
+
+Le soldat obéit toujours; il aime qu'on lui commande avec confiance et
+énergie des actes utiles au pays; le désordre lui est antipathique.
+
+Toute armée fera son devoir; on n'hésitera pas sur le chef à lui donner
+et sur les mesures à prendre: chefs et mesures, également désignés
+d'avance par l'anarchie, dans ses efforts pour les rendre impossibles.
+
+Les officiers savent jusqu'où s'élève l'importance de leur mission en
+de semblables circonstances; ils savent le sort qui les attendrait.
+
+Les grades, les honneurs qu'ils ont obtenus sont le prix d'un dévouement
+absolu aux intérêts de la société; en les acceptant, ils ont contracté
+de sérieux et glorieux engagements.
+
+Pendant une longue carrière, dont la presque totalité se passe souvent
+dans la tranquillité et les honneurs, il peut y avoir, pour chacun,
+quelques jours, quelques moments difficiles, où l'occasion glorieuse se
+présentera enfin de remplir cet engagement sacré pour tout homme de
+cœur.
+
+Le sang de l'officier ne peut être plus utilement versé qu'en préservant
+le pays de longs et irréparables malheurs; qu'en sauvant, par quelques
+moments d'énergie, les intérêts les plus chers des familles; l'honneur
+est son élément.
+
+Si les services rendus dans toutes les guerres contre l'étranger, la
+plupart également stériles et ruineuses, ont toujours été si justement
+honorés, de quelle considération les gouvernements et les peuples,
+aujourd'hui menacés dans leur existence, ne doivent-ils pas récompenser
+les défenseurs de la société en décadence.
+
+169. D'un autre côté, aucun pouvoir, ou fonctionnaire ne s'arrête, dans
+de pareilles circonstances, devant les fautes ou le découragement des
+autres: chacun a sa responsabilité dont le succès et le noble but à
+atteindre fixent seuls les limites.
+
+Si les gouvernements chancèlent, c'est, quelquefois, quand, par un fatal
+mal entendu, on paraît disposé à se préoccuper de l'apparence trompeuse
+d'un défaut de lumières, de dévouement et de résolution, pouvant ou
+sachant toujours se rendre utiles.
+
+En 1652, pendant une année d'angoisses et de folles rebellions, Turenne
+raffermit plusieurs fois le trône, soit par les résolutions prudentes et
+fermes qu'il inspira ou les projets désastreux qu'il put écarter; soit
+par un dévouement militaire de tous les instants, qui ne laissa échapper
+aucunes occasions, si peu importantes, si fréquentes qu'elles fussent,
+de prendre un avantage ou d'éviter un insuccès.
+
+Grâce à cette héroïque persévérance, payant aussi bien chaque jour, et
+de sa personne et de son génie, le fils d'Anne d'Autriche put devenir
+Louis XIV.
+
+Turenne replaça ainsi, sur la tête du jeune roi, cette couronne qu'il
+eut le bonheur de voir si belle, et qui, par un éclat inouï restera,
+pour la gloire de la France, pour l'admiration de la postérité, le
+symbole de la plus puissante nationalité.
+
+Les pleurs que le peuple versa à la mort de ce grand homme, le mot de
+Montecuculli, le respect de l'histoire, et d'âge en âge, l'estime, la
+reconnaissance des hommes d'état, sont la juste récompense d'une
+persévérance de dévouement, d'une probité politique, et d'une capacité
+également providentiels.
+
+Que cette grande renommée inspire les soldats appelés à rendre de tels
+services aux sociétés menacées!
+
+ _Justum et tenacem propositi virum
+ Non civium ardor prava jubentium,
+ Mente quatit solidâ._
+
+ (HORACE, Ode 3, liv. 3.)
+
+
+
+
+
+
+§ IV.
+
+APPLICATIONS.
+
+
+Appliquons ces considérations générales à quatre cas particuliers.
+
+170. La ville a 10,000 âmes de population; elle est entourée d'une
+enceinte.
+
+Une place centrale et l'hôtel-de-ville séparent les deux parties égales
+de la cité, aux extrémités desquelles sont des casernes.
+
+Un piquet de plusieurs compagnies de ligne et de garde nationale,
+renouvelé plusieurs fois dans les 24 heures, lance incessamment, de
+l'hôtel-de-ville, des patrouilles au-devant de celles envoyées par l'une
+et par l'autre caserne.
+
+Les faubourgs veillent chez eux et fournissent les gardes des portes;
+ils interceptent aux émeutiers toute communication.
+
+ * * * * *
+
+171. Supposons une ville de 50,000 âmes de population, de 3 bataillons
+de ligne de garnison; la garde nationale compte trois bataillons; il
+existe un mur d'octroi avec barrières: la troupe et la milice citoyenne,
+quoique résolues, manquent de consistance, et le pays s'attend aux plus
+graves événements.
+
+Les autorités réunies en permanence à la mairie ont, sous leur main,
+toute la garde nationale dans l'hôtel-de-ville et, en face, à l'autre
+extrémité d'une grande place, toute la garnison dans une caserne.
+
+Pendant deux heures consécutives, deux patrouilles mixtes, composées
+chacune de 50 à 100 hommes de ligne et d'autant de gardes nationaux,
+opèrent simultanément de manière à dégager un quartier.
+
+Ces doubles patrouilles mixtes sont relevées, à leur rentrée, par des
+patrouilles semblables pour opérer, selon les circonstances, ailleurs ou
+dans le même quartier.
+
+Les gardes nationaux des faubourgs gardent les barrières et interceptent
+la communication aux émeutiers.
+
+Les positions, qu'il devient utile d'occuper accidentellement, le sont,
+pendant tout le temps nécessaire, par des postes mixtes relevés de deux
+heures en deux heures.
+
+ * * * * *
+
+172. Supposons une ville fortifiée, avec château, de 80,000 âmes, de 250
+hectares de surface: elle a 7 bataillons et un escadron de garde
+nationale, 4 bataillons de ligne, un régiment de cavalerie et une
+section d'artillerie attelée; total: 3,000 hommes de garnison. Cette
+ville représente à peu près, par son étendue, l'un des arrondissements
+pris pour unité de résistance militaire dans une capitale. La mairie, à
+l'extrémité opposée de la citadelle, n'est pas centrale.
+
+La section d'artillerie, la compagnie hors rang, les malingres, les
+cuisiniers et une compagnie du centre du régiment caserné au château
+garderont ce réduit.
+
+Un bataillon de ligne, le bataillon de garde nationale du quartier et
+l'escadron de garde nationale formeront réserve générale, dans un
+établissement central, le plus rapproché de l'hôtel-de-ville.
+
+Plusieurs détachements composés d'un demi-bataillon de ligne et du
+bataillon de garde nationale du quartier, s'établiront, chacun, dans un
+bâtiment convenable, de manière à former, autour du quartier général,
+une circonférence de 5 à 6 centres d'action espacés entre eux de 300 à
+400m et d'autant du quartier général. La mairie sera un de ces centres
+d'action.
+
+Le régiment de cavalerie, les chevaux sellés, restera dans sa caserne:
+il enverra des patrouilles, dans les quartiers environnants les plus
+ouverts, et jusqu'aux centres voisins; des piquets extérieurs
+d'observation surveilleront les populations urbaines remuantes.
+
+Un demi-bataillon de ligne et un demi-bataillon de garde nationale
+occuperont une position intermédiaire de nature à assurer la
+communication avec le château.
+
+Chaque centre d'action fait garder les portes ou le débarcadère du
+chemin de fer, à sa proximité, par des détachements convenables.
+
+ * * * * *
+
+173. Supposons une grande capitale d'un million d'âmes et de 3,300
+hectares de superficie: elle a une garde urbaine, 42 bataillons de garde
+nationale et 14 pelotons à cheval; 80 bataillons, 32 escadrons, 7
+batteries, 8 compagnies du génie peuvent y être réunis facilement.
+
+Il y aura 4 divisions militaires, dont une au quartier général; 18
+subdivisions militaires, dont 14 _intrà muros_, correspondantes aux 14
+mairies.
+
+Sauf l'artillerie, en majeure partie réunie au quartier militaire,
+celui-ci aura à peu près le double de troupes des autres divisions.
+
+Sur les 80 positions tertiaires à occuper autour des quartiers généraux
+divisionnaires, 50 au plus, seraient simultanément nécessaires, l'émeute
+ne s'étendant jamais partout également: parmi ces dernières, les deux
+tiers, mairies ou casernes, seront déjà suffisamment gardés par les
+rassemblements obligés des gardes nationaux ou par les petits dépôts des
+corps: tout au plus peuvent-elles compter pour moitié, quant aux
+garnisons nécessaires.
+
+Il n'y aurait donc réellement que quarante détachements à fournir
+simultanément, par un peu plus du quart des forces subdivisionnaires.
+
+Les troupes seraient rendues sur leur position de combat: savoir, celles
+des subdivisions _intrà muros_, deux heures après le départ des ordres;
+celles des subdivisions _extrà muros_ et des réserves divisionnaires
+trois heures après ce départ des ordres; la majeure partie de la
+réserve générale trois à six heures en suite des ordres donnés.
+
+6 à 18 heures après l'expédition dus ordres, il pourrait arriver, par
+les voies de fer, de terre ou d'eau, des garnisons voisines, un renfort
+d'un septième de troupes, surtout en cavalerie.
+
+24 à 36 heures après l'expédition des ordres, il arriverait peut-être
+des divisions voisines, par la voie de fer ou en poste, principalement
+en infanterie et en artillerie ou en sapeurs, un renfort aussi
+important.
+
+Ces secours non indispensables rendraient le succès encore plus assuré.
+
+174. Beaucoup de cas peuvent être ramenés aux quatre suppositions qui
+viennent d'être faites: et le système général de défense, précédemment
+exposé, se plie également à chacun d'eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Dispositions de détail.
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+ÉTABLISSEMENT SUR LES POSITIONS DE COMBAT.
+
+
+175. Ce chapitre est le développement indispensable de celui qui
+précède: on y expose les détails pratiques d'exécution.
+
+À l'aide de quelques répétitions nécessaires, puisqu'elles ne portent
+que sur les principes les plus incontestables, les plus importants, on a
+pu présenter l'ensemble de toutes les mesures pratiques de répression,
+indépendamment du plan général de défense précédemment exposé et comme
+une autre solution moins générale, moins théorique, moins absolue du
+problème qui nous occupe.
+
+Mais, cette fois encore, ne l'oublions pas, la principale condition du
+problème sera de rendre toute lutte impossible à la révolte, afin du
+mieux éviter l'effusion du sang et les autres calamités qui en résultent
+pour tous.
+
+ * * * * *
+
+176. Contre une émeute sérieuse, qui veut faire une révolution, il faut
+occuper plus d'un point; les rebelles libres, ou soutenus de tous les
+indifférents et peureux, y bloqueraient la garnison.
+
+Si, au contraire, on occupe toute la ville uniformément, on n'est fort
+nulle part; les troupes disséminées agissent sans ensemble, leurs
+communications sont interceptées; chaque corps bloqué est livré à ses
+propres forces et impressions; la situation est moins bonne.
+
+Il faut choisir un _quartier militaire_ renfermant le centre du
+Gouvernement, les ministères, la poste, les télégraphes, les chambres,
+les messageries, la manutention, l'arsenal et les principales
+administrations: de cette position, on doit pouvoir dominer le reste de
+la cité, séparer les unes des autres les différentes parties de ville en
+insurrection, communiquer directement avec l'extérieur, isoler les
+quartiers extérieurs abandonnés ou révoltés.
+
+177. Le rassemblement des gardes nationaux se fera aux mairies: les
+premiers réunis, ou un peloton d'élite, envoyé par la troupe dès qu'elle
+sera arrivée, parcourra tambour battant les rues deux fois de suite: une
+première fois pour appeler aux armes, une seconde pour rallier.
+
+Aussitôt, un signe général, jusque-là inconnu, sera délivré ou assigné à
+chaque garde national: le peloton de la ligne retournera à son
+bataillon.
+
+178. Chaque corps, avant départir, laissera dans sa caserne, sous les
+ordres d'un officier, 25 à 30 hommes renforcés par autant de gardes
+nationaux du quartier, pour défendre l'édifice, empêcher le pillage des
+armes: celles-ci seront démontées et incomplètes.
+
+On occupera un bâtiment en face de la porte de la caserne, surtout si
+celle-ci n'a pas de cour.
+
+170. Les bataillons, formés sur deux rangs, seront divisés en pelotons
+de 40 à 50 hommes, sous les ordres de deux officiers, de manière à ce
+que les soldats restent, autant que possible, avec leurs chefs
+habituels: ordinairement il y aura 10 pelotons, dont 4 d'élite par
+bataillon.
+
+180. Dès que les troupes arriveront dans un quartier en pleine révolte,
+on y prendra position.
+
+Elles seront précédées et suivies, à 50 pas, de deux files de 7 à 8
+tirailleurs sur un rang, sous les ordres d'un officier.
+
+Les divisions, en colonne par section, prendront entre elles 50 pas de
+distance, tambours et clairons dans les intervalles.
+
+181. Lorsqu'une compagnie marchera isolément, la première section en
+tirailleurs à droite et à gauche, pour faire fermer les fenêtres et
+tirer à tout ce qui s'y montre armé, éclairera la 2e suivant à 60 pas en
+arrière.
+
+ * * * * *
+
+182. Parvenu au premier embranchement de rue voisin de la position, le
+bataillon sera arrêté à l'abri du feu des insurgés; chaque division
+surveillant provisoirement le carrefour près duquel elle se trouve et
+assurant les derrières de la précédente.
+
+Le premier peloton de fusiliers occupera les maisons d'angle du premier
+carrefour.
+
+L'embranchement suivant à 50 ou 80 pas de distance, plus ou moins, de
+manière à ne laisser aucune partie de rue non observée, recevra le 2e
+peloton, protégé s'il est nécessaire, pendant sa marche, par le feu du
+1er.
+
+On placera de la même manière le 3e et, s'il y a lieu, le 4e peloton de
+fusiliers.
+
+183. L'état-major et les 4 pelotons d'élite de réserve occuperont, au
+centre des pelotons déjà placés, un ou deux bâtiments contigus ou
+vis-à-vis l'un de l'autre, spacieux, susceptibles d'une bonne défense et
+à débouchés faciles.
+
+184. Les compagnies du centre, non encore employées, prendront position
+aux carrefours de droite et de gauche, dans les rues littorales,
+vis-à-vis de cette position centrale.
+
+185. Chaque poste particulier aura, au plus, deux factionnaires dans la
+rue: une des fenêtres, par maison occupée, sera constamment ouverte la
+nuit, sans lumière dans la chambre, et garnie de deux factionnaires.
+
+De jour, les hommes se montreront aux fenêtres.
+
+La grande porte du bâtiment occupé par la réserve sera ouverte, afin que
+les forces de celle-ci soient vues et qu'elles puissent déboucher
+immédiatement.
+
+Les boutiques des maisons occupées resteront fermées.
+
+ * * * * *
+
+186. Chaque détachement s'établira d'abord militairement.
+
+1° Des feux de flancs plongeants, et des feux de revers renforceront
+l'enceinte occupée, au point de la rendre inexpugnable, même par des
+forces considérables, et de manière à ce que la majeure partie du
+détachement puisse agir au dehors, selon les circonstances.
+
+2° Des positions extérieures seront prises pour laisser, entre elles et
+le poste principal de chaque détachement, les défilés d'où celui-ci
+pourrait être plus facilement bloqué.
+
+3° Les maisons, qui battent ou commandent la communication du poste
+principal avec les avancées, seront occupées ainsi que celles qui
+domineraient la porte.
+
+4° Celui de ces détachements, qui sera au milieu d'un quartier populeux
+et resserré, établira le gros de ses forces aussi à proximité que
+possible d'un arrondissement ouvert et tranquille, se bornant à
+soutenir, par des échelons plus ou moins forts, une avancée au centre
+même de l'insurrection.
+
+187. Un peloton de la réserve du bataillon, allant se faire reconnaître
+aux différents postes occupés, ou lier communication avec les bataillons
+voisins, sera constamment dehors; il arrêtera, désarmera les insurgés et
+ralliera les gardes nationaux en retard.
+
+La patrouille faite sera recommencée immédiatement par le même peloton
+qui, après la seconde, tournée, devra être remplacé par un autre. Tous
+les soldats au repos conserveront la giberne et le sabre.
+
+188. De cette manière, et tant qu'il n'y aura pas de lutte sérieuse,
+chaque homme pourra se reposer trois et quatre heures de suite; moins du
+quart du bataillon veillera sous les armes.
+
+La troupe, abritée et bien nourrie, résistera facilement à une émeute de
+plusieurs jours; elle occupera, à portée des chefs, les positions
+dominantes, sous la protection de la réserve; le bataillon entier pourra
+être réuni facilement pour un mouvement quelconque.
+
+189. Les 5 et 6 juin 1832, un bataillon occupa, conformément à ces
+principes, la grande poste et le quartier environnant.
+
+Les rebelles avaient intérêt à bloquer cet établissement, afin de
+tromper la province par l'absence des courriers ou l'envoi de fausses
+nouvelles; il leur suffisait, pour parvenir à ce but, de faire des
+barricades tout autour, sans même qu'il fût nécessaire de les défendre.
+
+De ce centre d'action, d'incessantes patrouilles rayonnèrent au delà des
+petits postes extérieurs, jusqu'au Carrousel, les Halles, la Banque, les
+Petits-Pères; elles rallièrent les gardes nationaux et empêchèrent
+l'insurrection de s'établir dans ce quartier; elles assurèrent
+l'approvisionnement régulier du bataillon en vivres pris chez les
+fournisseurs voisins et en munitions: la soupe fut régulièrement faite
+dans l'hôtel même de la poste.
+
+190. Un bataillon, posté connue il a été dit plus haut, tiendra un
+espace circulaire de 2 à 300m de diamètre, dans les lieux importants
+duquel aucun homme armé ne pourra se montrer sans être fusillé de
+plusieurs points.
+
+Un second bataillon, dont la réserve sera à 5, ou 600m de celle du
+précédent, maintiendra un autre quartier hostile; il sera impossible aux
+insurgés de faire un établissement sérieux, et même de se grouper, entre
+eus deux centres d'action constamment liés par des patrouilles.
+
+191. Le 11 et le 12 mai 1839, deux bataillons occupèrent ainsi les
+quartiers Saint-Méry, du marché des Innocents, du Châtelet et du
+Quai-aux-Fleurs, de manière à y rendre impossible tout désordre,
+nonobstant le nombre et la nature des masses de curieux ou autres
+individus venus de tous les points de Paris.
+
+Un bataillon eut sa réserve dans l'église Saint-Méry, l'autre sur la
+place du Châtelet, à la chambre des notaires.
+
+192. La partie de la ville à occuper sera maintenue par des bataillons
+ainsi postés, dans les quartiers les plus difficiles et les plus
+rétrécis, mais à portée des grandes communications et des lieux ouverts.
+
+
+Ces bataillons feront réseau en avant de l'espace militaire qui renferme
+le centre du Gouvernement, les Chambres, les ministères, les principales
+administrations, la manutention des vivres, les télégraphes.
+
+Liés entre eux et avec l'état-major général, ils agiront sur un rayon
+proportionné à leur force, et offriront aux gardes nationaux ou aux
+autorités, dans ces espèces de citadelles, des centres d'action et de
+réunion. On triomphera bientôt, ainsi, d'une insurrection débordée de
+toutes parts.
+
+ * * * * *
+
+193. Les îles qui commandent les divers ponts, les débouchés des places,
+les étranglements et passages, rampes, escaliers, en travers des
+vieilles enceintes ou escarpements, seront gardés et défendus comme
+postes détachés, de manière à ce qu'on puisse couper les communications
+aux insurgés et conserver celles-ci pour la troupe.
+
+D'autres bataillons, espacés comme il vient d'être dit, rattacheront les
+faubourgs et quartiers à maintenir, les citadelles ou postes extérieurs
+à conserver.
+
+194. Les troupes de ligne seront à peu près réparties de la manière
+suivante:
+
+1° 6/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes pour former le réseau;
+
+2° 2/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes à l'extérieur;
+
+3° 2/10 de toutes les armes comme réserve générale au centre du quartier
+militaire.
+
+195. La garde nationale s'établira dans les mairies et places
+environnantes; elle pourra garder des carrefours voisins de ceux occupés
+par la ligne, détacher des compagnies auprès des réserves des
+bataillons, et des bataillons entiers auprès de la réserve générale.
+
+196. On interceptera, à l'aide des 2/10 de l'infanterie et des 4/10 des
+autres armes, les communications de l'insurrection avec le dehors:
+
+1° En occupant ou bouchant les différentes portes, si la ville a une
+enceinte;
+
+2° En plaçant des bataillons ou demi-bataillons dans trois ou quatre
+positions extérieures commandant les principaux obstacles ou issues,
+chemins, ponts, rivières, canaux, et communiquant directement avec le
+quartier militaire;
+
+3° Des piquets de cavalerie battent les environs, interceptent les
+nouvelles, dispersent les rassemblements, gardent les défilés extérieurs
+et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville.
+
+197. Les gardes de la manutention, des télégraphes, de l'arsenal, de la
+banque, des postes et même des messageries ou autres administrations
+rentreront, sur l'avis des agents de police, dans ces établissements;
+elles s'y barricaderont et s'y défendront; la porte du corps-de-garde
+sera fermée s'il est extérieur.
+
+Si, nonobstant les concours de la garde nationale, la conservation de
+ces postes exigeait un trop grand déploiement de forces, il faudrait,
+autant que possible, avant de les évacuer, transporter dans le quartier
+militaire, ou, au moins détruire, tout ce qui pourrait favoriser la
+révolte: bateaux, voitures, poudres, moyens de transport et de
+correspondance.
+
+Les gardes qui, par leur faiblesse, ne pourraient résister, se
+replieraient, à l'avertissement des agents de sûreté, sur d'autres
+postes indiqués.
+
+198. Suivant la force de la garnison et les dispositions de la milice
+citoyenne, l'on occupera, sur quelques points, les dépôts de grains et
+de farines, les maisons de boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les
+imprimeries, les caisses publiques et particulières, les églises ou
+clochers d'où l'on pourrait sonner le tocsin ou faire des signaux, ainsi
+que les bâtiments qui protégent le débouché sur les places et en dehors
+des casernes.
+
+Mais on évitera toujours de disséminer la troupe, de l'engager
+légèrement sans les appuis et moyens nécessaires, sur des points trop
+éloignés communiquant difficilement entre eux ou avec la réserve.
+
+199. On fera provision, dans le réduit de chaque bataillon et dans les
+mairies, de vivres, munitions, cordes, haches, leviers, échelles, petits
+pétards de 5 à 6 livres de poudre, mantelets, pompes à incendie,
+chariots légers à un cheval, béliers en bois, serpes, scies, pelles,
+pioches, gros marteaux et tenailles de trois pieds de long.
+
+200. Dans les principaux centres de résistance, existent des tonneaux à
+lancer, soit des grenades jusqu'à 200m de distance; soit des carcasses
+enflammées ou de mitraille.
+
+Ces tonneaux portatifs sont traînés et établis sur de petits traîneaux
+roulants: deux hommes suffisent pour les servir, soit contre une
+barricade, soit contre un rassemblement à disperser.
+
+201. Les mantelets avec canonnières auront deux ou trois petites roues,
+deux manches et des montants de 4 à 5 pieds de haut, 3 à 4 de large:
+ils seront surmontés d'une pareille construction en planches légères, à
+l'épreuve de la balle.
+
+Plusieurs soldats, marchant de front, en poussent chacun un devant eux;
+ils le renversent contre la barricade et escaladent celle-ci.
+
+202. Chaque bataillon fera cuire du pain chez les boulangers voisins; on
+fera la soupe dans plusieurs des locaux occupés.
+
+Des escortes régulières iront chercher les vivres, soit à la
+manutention, soit au quartier, si ceux-ci sont peu éloignés.
+
+Dans le dernier cas, chaque compagnie, avec armes et bagages, pourra, à
+son tour, aller prendre ses repas à la caserne: elle servira de
+patrouille à l'aller et au retour.
+
+On profitera des patrouilles, dirigées vers les dépôts les plus voisins,
+pour augmenter l'approvisionnement en cartouches.
+
+203. Toutes ces dispositions prises, et autant que possible de manière à
+ce que les commandements militaires, le casernement des troupes, qui en
+dépendent, aient les mêmes circonscriptions que les mairies et que les
+légions de garde nationale, ainsi que nous l'avons expliqué dans le
+chapitre 3, les opérations ultérieures auront lieu conformément aux
+principes suivants.
+
+
+
+
+§ II.
+
+OPÉRATIONS ULTÉRIEURES.
+
+
+204. De deux on trois centres de bataillon, on marche au foyer même de
+l'insurrection, s'il est extérieur, avec des troupes de la réserve; on
+le cerne, on s'emparant au fur et à mesure des bâtiments convenables,
+surtout des édifices publics; on y rallie la garde nationale des
+environs.
+
+On avance toujours ainsi, en resserrant et isolant les rebelles de
+l'intérieur et de l'extérieur, mais de manière à pouvoir se rapprocher
+du gros de la garnison, en cas d'échec.
+
+205. Si, au centre même de l'insurrection, est un bâtiment ou groupe de
+bâtiments important, facile à défendre, et bien approvisionné, il faut y
+jeter quelques compagnies, même un bataillon bien commandé.
+
+Ce détachement facilitera les attaques, en tournant une partie des
+barricades et positions ennemies; il contiendra le quartier et en
+ralliera les gardes nationales; on communiquera, avec ce centre
+d'action, par quelques positions intermédiaires, par des patrouilles,
+ou, au moins, par des signaux.
+
+ * * * * *
+
+206. Si une grande rue, promenade ou place, est au milieu des parties
+insurgées, on fera tous ses efforts pour y arriver par plusieurs
+directions.
+
+On occupera fortement tous les bâtiments qui les flanquent, et ceux aux
+angles des rues aboutissantes; on délogera les rebelles de toutes les
+maisons qui y ont vue, afin que l'artillerie soit libre d'agir.
+
+Plusieurs attaques tentées de cette place d'armes et de ces rues
+aboutissantes, dont deux fausses sur les ailes et les flancs de
+l'ennemi, une ou deux véritables sur le centre, doivent, si elles ont
+été bien préparées, forcer les positions des insurgés.
+
+207. S'il y a difficulté de pénétrer dans les lieux rétrécis qu'occupent
+les rebelles, on les attire par une retraite simulée sur un terrain
+ouvert, battu de feux croisés d'artillerie et d'infanterie; on les
+cerne, on les attaque.
+
+208. Partout où l'on s’étend, il faut s'emparer des défiles qui divisent
+l'insurrection ou qui l'isolent de l'extérieur et des autres quartiers.
+
+Si on ne peut garder ces passages, et s'ils sont inutiles à l'attaque,
+on les coupe, on les barricade.
+
+Il faut aussi s'assurer des défilés ou positions qui commandent les
+communications des différentes colonnes entre elles, ou avec les points
+occupés en arrière.
+
+ * * * * *
+
+209. On marche, dans toutes ces opérations, par divisions à grandes
+distances, comme nous l'avons déjà expliqué, un peu de cavalerie
+soutenant l'infanterie, les flancs éclairés.
+
+Une réserve intermédiaire est laissée entre le réduit ou point de
+départ.
+
+Sur les flancs, des petits corps de garde bien établis empêchent qu'on
+ne soit tourné.
+
+Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle, canal, rivière, muraille,
+on n'aura qu'un flanc à couvrir.
+
+210. Vu la difficulté du feu oblique à droite, surtout par une fenêtre
+élevée et sans se découvrir, une colonne suivant une rue non tortueuse,
+n'a guère à craindre que les feux à droite: elle évitera le plus souvent
+la fusillade des maisons en longeant le pied des bâtiments du côté droit
+de la rue.
+
+Pour le même motif elle peut, en faisant occuper, par les derrières, les
+maisons du rang gauche de la rue, ordinairement peu garnies, assurer sa
+marche.
+
+Ces principes résultent des observations faites, en juin 1848, par le
+génie militaire, à l'attaque au delà du canal Saint-Martin.
+
+ * * * * *
+
+211. On s'étend le plus possible aux environs des rues par lesquelles ou
+près desquelles on a pénétré; ou occupe de distance en distance,
+principalement aux carrefours, deux bâtiments solides, élevés et
+vis-à-vis l'un de l'autre.
+
+À mesure qu'on avance, il faut laisser à chaque attaque, de cent pas en
+cent pas, dans des jardins, sur les places, en arrière des clôtures ou
+barricades, des petites réserves de cavalerie, autant que possible
+abritées contre le feu des positions non forcées, et ayant des
+communications libres.
+
+En dehors ou dans les parties enlevées, les lieux et bâtiments, d'où
+l'on peut plonger à revers sur les défenseurs des enclos ou sur les
+positions non encore prises, sont occupées.
+
+212. On attaque chaque poste, sur plusieurs têtes de colonnes, par
+différente rues, de côté, de front, en queue; la cavalerie est
+échelonnée sur les flancs pour protéger ou pour prévenir les
+contre-attaques en tête, en queue, de côté.
+
+Les positions enlevées et utiles sont fortifiées; les autres démolies,
+si elles peuvent favoriser les rebelles; on occupe les clochers, maisons
+et points extérieurs dominants.
+
+Les postes que l'on ne peut forcer sont bloqués, en garnissant les
+bâtiments extérieurs qui les commandent.
+
+213. Ce genre d'attaque suppose qu'il y ait peu d'obstacles matériels à
+franchir; ou que l'on veuille finir vite, coûte que coûte, soit pour
+disperser une insurrection naissante qui peut grossir; soit pour joindre
+un corps bloqué et sur le point de faiblir.
+
+Il est en effet des circonstances où, vu la fatigue et
+l'affaiblissement des insurgés, la faiblesse de leurs positions, la
+nécessité de hâter la conclusion ou, au moins de nettoyer un quartier,
+et de parvenir, soit à une troupe bloquée qui n'a plus ni vivres, ni
+munitions, soit à une position importante, où l'émeute, avec le temps,
+pourrait solidement s'établir, il faut lancer une colonne d'attaque, à
+travers le dédale des rues, et enlever plusieurs positions successives
+de vive force.
+
+
+
+
+§ III.
+
+DÉFENSE PLUS RÉGULIÈRE.
+
+
+214. Ces cas exceptés, il vaut mieux avancer pied à pied, ne faire un
+pas qu'autant que l'on s'est bien établi en arrière; gagner le long des
+murailles et maisons pour se soustraire à l'effet des feux; au besoin
+cheminer par l'intérieur des bâtiments, et même par les toits.
+
+Rassurée par le nombre surabondant des regrettables moyens de défense
+qui vont être extraits de l'_Officier d'infanterie en campagne_, la
+répression n'oubliera pas un seul instant quels sont les hommes égarés à
+combattre; elle règlera, avec le calme et toute la modération possible,
+l'énergie de son action sur l'impérieuse nécessité ou sur le plus ou
+moins de violence de la révolte; choisissant toujours, de préférence,
+les voies les moins calamiteuses, elle n'adoptera les mesures extrêmes
+que dans les cas les plus désespérés.
+
+215. Ne pas marcher à une enceinte ultérieure que tous les postes
+voisins de droite et de gauche, en avant, à hauteur, et en arrière de la
+précédente, ne soient enlevés, occupés; les passages en travers élargis;
+on ouvre des communications latérales; les coupures dominées sont
+enlevées ou masquées à l'aide de troupes et de contre-barricades; les
+masses d'ennemis éloignées à coups du fusil.
+
+On établit de larges communications en arrière, et entre les attaques, à
+mesure que l'on avance on s'assure des voies transversales, pour que les
+colonnes constamment liées puissent s'entre-secourir dans les grandes
+rues.
+
+La cavalerie ne doit dépasser l'infanterie, et poursuivre les ennemis en
+retraite, qu'autant que cette infanterie s'est emparée de toutes les
+maisons dominantes ou occupées par l'émeute.
+
+216. Chaque attaque, précédée à 50 pas de deux rangs de 5 à 6
+tirailleurs, marchera par petites colonnes du front d'une section ou
+d'une demi-section, de la force d'une à deux compagnies espacées de 50 à
+100 mètres, les tambours dans les intervalles.
+
+Cette formation a plusieurs avantages;
+
+La troupe n'est pas entassée inutilement; ses diverses fractions peuvent
+agir, selon les circonstances, sous la direction d'officiers vigoureux.
+
+On augmente ainsi les réserves, qui ne sont pas toutes sous le feu de
+l'ennemi; ces petites colonnes se protègent les unes les autres,
+empêchant que, des croisées ou des rues en arrière, on ne puisse prendre
+à dos les subdivisions les plus avancées.
+
+Les dernières colonnes soutiennent les premières, prennent à droite ou à
+gauche pour tourner les obstacles qui arrêtent la tête.
+
+Cette tactique fut employée par le général de division Roguet, d'après
+les ordres de Napoléon, pour enlever le village de Ligny, le 16 juin
+1815, avec 2 bataillons de vieille garde, marchant par division à 100
+mètres de distance.
+
+Elle convient d'autant plus, quand la solidité déjà éprouvée d'une
+troupe permet de multiplier ainsi les commandements particuliers, et les
+détachements si important, si délicats en pareilles circonstances.
+
+217. On borde, aussi près et aussi à couvert que possible, un obstacle
+intérieur défendu; on occupe surtout les maisons extérieures qui le
+dominent; on le fait évacuer à coups de fusil, avant d'essayer de le
+franchir; et toujours on passe sur plusieurs points à la fois.
+
+On s'établit solidement au delà; on y ouvre des brèches larges et
+nombreuses, sous le commandement des positions occupées.
+
+Si l'obstacle n'est pas défendu, il faut le franchir et s'établir
+lestement de l'autre côté.
+
+ * * * * *
+
+218. Se pas s'aventurer en trop grand nombre dans une place ou enceinte
+battue de feux; établir des tirailleurs dans les premières maisons ou
+lieux élevés voisins; occuper les deux bâtiments d'angle de la place.
+
+S'étendre successivement pour protéger le débouché de la colonne, sous
+leur appui, soit par l'intérieur des maisons; soit extérieurement, en
+faisant contre-battre les tirailleurs opposés.
+
+La tête de la colonne s'établit dans les bâtiments qui enfilent, barrent
+ou commandent les défilés voisins.
+
+219. Il sera possible quelquefois d'exciter la présomption d'ennemis peu
+habiles, de les engager par une fuite simulée, mais lente, à déboucher
+en force de la place: on fera volte-face, auprès d'obstacles à l'abri
+desquels des réserves masquées déboucheront.
+
+L'infanterie chargera dans le milieu, la cavalerie coupera la retraite
+sur les flancs; n'ayant plus à craindre le feu des maisons, on y entrera
+pêle mêle avec l'ennemi, avant qu'il puisse s'y mettre en état de
+défense.
+
+ * * * * *
+
+220. Les barricades et maisons attenantes sont les clefs de toutes les
+positions:
+
+Leur attaque sera d'autant plus lente et meurtrière qu'on négligera
+davantage les moyens tournants.
+
+Il faut éviter de trop disséminer, sous le feu de ces positions, des
+troupes fatiguées.
+
+221. Si la coupure est mal établie ou mal défendue, un seul peloton
+précédé de la 1re section de tirailleurs, l'enlèvera sans aucune
+opération préliminaire.
+
+222. Deux divisions suffisent pour prendre la plus forte barricade;
+l'attaque est conduite pied à pied sur les flancs de la position, de
+manière à assurer le succès sans effusion inutile de sang.
+
+Elles arriveront par une rue latérale et s'arrêteront, en arrière du
+retour de rue le plus voisin, à l'abri des feux de la coupure.
+
+Une compagnie prendra position dans les maisons du 1er carrefour; elle
+dirigera son feu, des étages élevés, contre la barricade et les
+bâtiments qui la protègent; au besoin, une section, sous l'appui de ce
+feu, occupera un bâtiment plus rapproché, d'où elle remplira mieux ce
+but.
+
+Deux autres compagnies ou sections s'établiront de même, aux deux
+carrefours voisins, dans les rues latérales de droite et de gauche pour
+menacer par des feux, ou par une attaque, soit le long des maisons, soit
+dans la rue, les flancs ou les derrières du la coupure.
+
+Il suffira, dès-lors, de marcher à celle-ci, avec quelques hommes, pour
+l'enlever.
+
+223. Si l'on ne peut tourner ainsi la traverse, les deux sections d'une
+même compagnie, munies de pétards, de mantelets, de leviers ou de
+haches, s'en rapprocheront alternativement de 50 à 100 mètres; chaque
+section, sous la protection de celle restée en position dans un étage
+supérieur en arrière, avancera pour occuper chaque fois un bâtiment
+plus rapproché.
+
+Après un ou deux mouvements pareils, on plongera de près sur la
+barricade et sur les fenêtres qui la flanquent: l'attaque sera facile;
+deux pelotons suffiront pour cette opération.
+
+Les colonnes latérales détachent quelques hommes résolus vers celle du
+centre, et celle-ci vers les autres, par les jardins ou maisons, pour
+prendre ou plonger à dos les barricades.
+
+224. Huit à dix coups de canon suffisent pour renverser une barricade.
+
+Souvent on tire, contre une pareille position, 400 à 800 coups de fusil.
+
+1/20 des insurgés qui la défendent sont frappés; ils ont 4 à 8 morts; 15
+à 30 blessés.
+
+225. Si l'on préférait atteindre le but moins vite, sans grande effusion
+de sang, on arriverait par l'intérieur des cours ou des maisons, en
+escaladant les murs de clôture, en perçant ceux de refend au-dessus et
+derrière la position à enlever: on occuperait les toits.
+
+226. On ne doit pas dépasser une barricade avant de s'être rendu maître
+des maisons attenantes; il faut exécuter avec prudence le passage du
+défilé en avant, et faire élargir aussitôt le chemin pour la cavalerie
+qui ne viendra qu'ensuite.
+
+227. Alors cette arme, soit contre les retours offensifs mal appuyés,
+soit contre les groupes qui tentent de se reformer, agit par petites
+troupes dans les rues, sous la protection de l'infanterie logée aux
+fenêtres: Elle se replie au besoin en arrière de ces maisons occupées;
+elle charge, en tête et en flanc, les ennemis déjà repoussés par le feu
+des bâtiments garnis de fusiliers: mais elle doit éviter de gêner
+l'action de ces derniers comme le fit, le 13 mai 1839, un escadron de
+cavalerie qui obstrua longtemps la rue Saint-Merry dont les fenêtres
+étaient garnies de fantassins.
+
+ * * * * *
+
+228. Les longues rues seront déblayées à coups de canon, en
+s'établissant toujours un peu en arrière de leurs coudes, si tout autre
+moyen est insuffisant; les maisons qui flanquent les barricades seront
+battues en brèche ou incendiées avec des obus, ce qui ne les fera
+peut-être pas évacuer.
+
+229. On attaque ces maisons à dos, en se glissant derrière, et les
+enveloppant si elles sont isolées.
+
+On occupera les bâtiments les plus voisins dans le cas contraire, afin
+de l'emporter par un plus grand feu.
+
+Les meilleurs tireurs seront embusqués dans les greniers, sur les toits,
+derrière les cheminées; ils tireront à tout homme armé qui se montrera,
+et contraindront l'ennemi à laisser le champ libre.
+
+230. On pénètre, d'une maison dans une autre attenante, par tous les
+étages à la fois, par la cave, le grenier, le toit ou la terrasse.
+
+À chacun de ces étages, on perce des créneaux dans le mur de refend, on
+les garnit de fusiliers; sous la protection de ceux-ci, on fait ensuite
+des trous plus gros pour le passage des hommes.
+
+231. Si l'on ne peut ainsi s'emparer d'une maison contiguë, et si
+l'importance de la position, les circonstances les plus impérieuses, les
+plus désespérées, l'exigent, on y met le feu, ou on brûle le bâtiment
+qui est à côté.
+
+Dos soldats délogent les tireurs qui sont aux fenêtres ou sur les toits,
+et ceux qui veulent éteindre un incendie, dernier et regrettable moyen
+de salut.
+
+232. Chaque bâtiment principal enlevé sera gardé et fortifié sans perdre
+de temps.
+
+On occupera, par autant d'escouades, une maison en face de chacune de
+ses portes.
+
+Si la position est nuisible à la troupe, elle sera ouverte et démolie du
+côté opposé.
+
+233. Le pétard, pour faire sauter les portes, est une boîte en tôle, ou
+un sac goudronné, rempli de 4 à 5 livres de poudre; au marteau de la
+porte il y a un œil à mèche.
+
+L'homme qui a mis le feu, sous la protection de quelques tirailleurs, ou
+en se glissant de nuit et le long des maisons, s'abrite dans une allée
+voisine, du même côté, pendant l'explosion.
+
+ * * * * *
+
+234. L'attaque du réduit, ordinairement la dernière et la plus sérieuse
+des opérations successives contre une cité étrangère, a beaucoup moins
+d'importance et présente peu de difficultés dans le cas qui doit plus
+nous occuper.
+
+Car une insurrection cernée et resserrée dans son dernier réduit, à
+l'intérieur d'une ville, se disperse bientôt, lors même que l'on
+voudrait l'en empêcher, ce que l'on se garde bien de faire; alors
+chaque insurgé s'échappe le plus souvent inconnu et insaisissable, à
+travers les positions de la troupe dont le cercle, nonobstant toutes les
+précautions prises, a toujours quelques solutions de continuité.
+
+Bienheureux la ville et le Gouvernement qui voient ainsi, après de
+lugubres journées, l'ordre renaître et l'effusion du sang s'arrêter.
+
+En récapitulant toutes les cruelles nécessités de la répression, les
+malheurs, les victimes, les ruines que cause immédiatement l'émeute,
+alors même qu'elle est réprimée, on ne saurait trop flétrir les
+coupables excès d'une anarchie fratricide, et désirer la prompte
+guérison de cette monomanie furieuse du temps actuel.
+
+L'humanité lasse d'une civilisation si féconde en chefs-d'œuvres divers,
+en inventions puissantes et utiles, en hommes illustres, voudrait-t-elle
+rétrograder vers des époques d'une barbarie telle, qu'à peine les
+annales des temps les plus calamiteux en donnent l'idée.
+
+Quelle époque que celle où il faut s'occuper de pareilles théories: où
+la défense sanglante du foyer domestique, lui-même, par les moyens les
+plus désespérés, peut devenir le sujet d'étude journalier et trop
+souvent applicable du citoyen, menacé dans le produit de ses labeurs,
+dans sa sûreté, et dans ses affections les plus douces, les plus
+sacrées.
+
+Félicitons-nous d'avoir pu échapper à de tels malheurs, et plaignons les
+peuples qui auraient encore à traverser d'aussi dures épreuves;
+plaignons-les surtout de n'avoir pas su les conjurer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_Cas particuliers._
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+DIVERS CAS D'ÉMEUTE.
+
+
+235. Les principes précédemment exposés doivent subir d'importantes
+modifications, selon le caractère de l'émeute à comprimer et les
+circonstances au milieu desquelles celle-ci éclate.
+
+Ces circonstances dépendent de cinq éléments principaux:
+
+1° État moral et politique;
+
+2° Esprit des populations intérieures et extérieures;
+
+3° La force publique;
+
+4° Nature de la ville;
+
+5° Résidence du chef de l’État au moment de l'émeute.
+
+ * * * * *
+
+236. L'état moral et la politique dominent tout: si les esprits sont
+agités et mécontents; si l'opposition est dans toutes les têtes, la
+patience nulle part; si les affaires souffrent; si les ambitions depuis
+longtemps sont surexcitées et les esprits habitués aux changements; si
+des puissances voisines, gênées dans leur politique ambitieuse, désirent
+la chute du Gouvernement; si une classe importante est hostile à ce
+Pouvoir, une seule étincelle déterminera l'explosion pour laquelle tout
+est préparé.
+
+Peu d'hommes décidés à tout, et depuis longtemps unis dans les mêmes
+desseins, seraient en effet une force redoutable, vis à vis d'une
+société divisée ou sans énergie, sans confiance en elle-même, et qui,
+n'ayant qu'indifférence, doute ou esprit d'opposition, ne présenterait
+nulle part, au milieu d'une tourmente sérieuse, un point d'appui réel à
+l'autorité depuis longtemps affaiblie.
+
+Le pouvoir le plus nécessaire au pays, le plus régulier, et en apparence
+le plus fort, pourra s'affaisser tout à coup, au milieu de l'abandon
+général.
+
+Heureux si, alors, une résolution vigoureuse, prise à propos, lui permet
+d'attendre, à la tête de l'armée, que cette surexcitation, que ces
+erreurs aient fait leur temps.
+
+237. Si le Gouvernement, disposant d'une troupe suffisante, a pour lui
+l'opinion, tant dans la capitale qu'au dehors; si, rassuré contre une
+révolution, il ne peut redouter qu'une simple émeute excitée par un
+parti sans racines, il protégera l'ordre et les propriétés partout où
+ils seront menacés.
+
+Il pourra, alors, disséminer ses forces et les laisser à la disposition
+des agents civils que cette affaire regardera particulièrement.
+
+Mais il faut éviter que ces sortes de troubles se renouvellent et
+laissent descendre l'agitation jusque dans les dernières profondeurs de
+la société; éviter aussi que la troupe y soit employée d'une manière
+indécise et compromettante, et que l'anarchie y fasse parade de ses
+moyens: ce qui affaiblirait, à la longue, le moral du parti de l'ordre
+et élèverait celui des factieux, pour des circonstances plus graves.
+
+L'anarchie aveuglée n'apprécie jamais bien ses forces et ses ressources
+relatives: elle compte tous les mécontents, tous les curieux pour ses
+adhérents: au premier coup de fusil ceux-ci se retirent: il ne reste
+plus que quelques groupes compromis dont les chefs prennent leurs
+sûretés, et alors une moitié se défie de l'autre: il ne faut croire ni à
+toutes ses espérances, ni à la sécurité que le défaut de ses forces
+réelles inspirerait.
+
+238. Si l'insurrection préparée, soit dans un faubourg, soit à la
+campagne, est tout a fait étrangère et extérieure à la ville, où elle
+veut agir dans une circonstance donnée, le mieux sera de lui barrer le
+chemin, de l'isoler, soit en gardant les issues de l'enceinte; soit en
+occupant le débouché des principaux faubourgs et une forte position
+centrale intérieure, sur laquelle on convergera, en cas de trouble; soit
+en prenant une position intermédiaire extérieure d'observation avec de
+la cavalerie, sur la direction des populations agitées.
+
+À l'entrée ou à l'intérieur de la ville, et même dans les communes
+environnantes suspectes, on arrête les meneurs, mais de manière à ne pas
+déterminer une explosion.
+
+Dans ce cas, il faut se borner à repousser le désordre, éviter d'aller
+le chercher dans son centre; de l'exciter, de lui fournir un prétexte;
+d'appeler aux armes et de forcer, pour ainsi dire, à s'ameuter tous les
+habitants des communes mécontentes, soit par des dispositions militaires
+qui ne seraient pas indispensables, soit par des motifs de
+mécontentement donnés aux approches des jours de fête, de marché ou de
+réunion; on a soin de ne pas rallumer d'anciens dissentiments, par
+l'emploi de gardes nationales étrangères à la localité.
+
+239. Éviter, surtout, d'attaquer ouvertement, de retenir dans une lutte
+des insurgés arrivés de l'extérieur sans but bien déterminé; faciliter,
+sous main, leurs projets pour une autre direction, sauf à pourvoir: ou
+aura plus facilement raison de cette insurrection bientôt réduite, au
+dehors, au dixième, par la dispersion. Dans tous les cas, elle sera
+moins redoutable que dans une capitale, où existent tant d'éléments
+inflammables.
+
+ * * * * *
+
+240. Si l'insurrection est dans le quartier militaire qu'occupe la
+garnison, celle-ci, non affaiblie par des détachements, l'isolera
+d'abord du reste de la ville et de l'extérieur.
+
+Sans grande effusion de sang, on pourra compter sur un succès avant le
+second ou le troisième jour, suivant les forces et les
+approvisionnements des rebelles.
+
+Mais, si l'on veut hâter la conclusion, les différents corps postés dans
+les établissements publics les plus importants, bien approvisionnés de
+vivres et de tous les moyens indispensables dans la guerre de maisons,
+logés à l'écart de la population et des agitateurs, se lieront entre eux
+et avec l'état-major général, comme il a été expliqué: agissant sur un
+rayon proportionné à leurs forces, ils offriront ainsi aux gardes
+nationaux et autorités civiles, dans des espèces de citadelles actives,
+des centres de réunion et de défense.
+
+Engagées de cette manière, les troupes n'éprouveront nulle part ni
+perte, ni grande résistance, et triompheront bientôt d'une insurrection
+débordée de toutes parts.
+
+241. Dans le cas d'une émeute intérieure et sérieuse, les insurgés
+veulent agir à la fois sur tous les points et se disséminent; alors, on
+enlève la position la plus importante par un grand effort, et l'on
+marche ensuite aux autres jusque-là contenues par de fausses attaques.
+
+Ou les réduit successivement, on menace, on avance, avec toutes les
+troupes réunies, en tête, en queue et par les flancs.
+
+242. Si les insurgés n'occupent réellement qu'un seul point en forces,
+il faut les y amuser par peu d'hommes éprouvés et, en même temps, les
+cerner en occupant tous les débouchés environnants.
+
+On agit vigoureusement et simultanément en plusieurs endroits, là où les
+colonnes d'attaque pourraient être soutenues par une réserve commune.
+
+243. Dans le cas d'une rébellion ouverte, l'émeute se développe à
+l'extérieur du quartier militaire occupé; des secours attendus, des
+causes de division ou de lassitude qui peuvent survenir parmi les
+insurgés engagent à gagner du temps; alors, on se fera une enceinte, en
+profitant des rues, jardins, vieux murs, canaux, rivières, le long de
+laquelle on occupera de bons bâtiments, surtout aux embranchements de
+rues et de carrefours, de 200 en 200 pas, afin du mieux se flanquer,
+d'enfiler les principales communications parallèles et transversales.
+
+Les édifices, faisant tête de pont au delà de cette enceinte, seront
+également occupés, pour prendre des revers utiles sur le pourtour, et
+permettre d'agir au dehors dès que cela sera possible ou nécessaire.
+
+Ce parti serait chanceux, en cas de révolution imminente, dans la
+capitale d'un gouvernement centralisé: il ne faut le prendre que comme
+un pis aller, ou un des derniers moyens de ne pas abandonner tout à fait
+un théâtre si important, et alors seulement que la garde nationale
+refuse son concours; ainsi l'on reste près des factions, on profite de
+leurs divisions, hésitations ou découragements.
+
+Dans ce cas, on abandonne à la garde nationale la majeure partie de la
+ville qu'elle sera obligée de préserver du pillage.
+
+L'émeute de Clermont, en septembre 1841, est, sous certains rapports, un
+exemple de l'application de ce principe.
+
+244. L'agitation excitée dans la ville, parmi une classe de citoyens,
+veut agir au dehors, contre quelques localités ou établissements, soit
+par le pillage, soit par l'incendie.
+
+Des troupes d'infanterie et de cavalerie sont cantonnées, dans des
+positions intermédiaires d'observation, de manière à intercepter les
+communications aux mal intentionnés; à les arrêter au départ ou au
+retour; à se porter rapidement, soit au secours des établissements
+menacés avec des pompes à incendie; soit aux quartiers de la ville où
+les rassemblements s'organiseraient, en attaquant ceux-ci, partout où on
+pourrait les atteindre, avant qu'ils ne deviennent dangereux par leur
+nombre et leur position.
+
+ * * * * *
+
+245. Si la force armée se compose d'éléments vigoureux et dévoués, tous
+éprouvés dans des guerres longues et glorieuses, si les chefs sont des
+hommes d'expérience, si les grands principes d'autorité et de fidélité
+sont intacts; si de récentes catastrophes n'ont donné ni le goût ni
+l'habitude des révolutions, le pouvoir ne peut redouter d'émeute que
+celle qui aurait les motifs les plus graves, les plus irritants, pour
+l'honneur et les intérêts de la nation: alors, la plus faible garnison
+agissant, avec un ensemble majestueux, donnera facilement force à la
+loi. Mais il faut que l'autorité veuille se défendre, et ne se laisse
+pas égarer, de concessions en concessions, par l'espoir trompeur d'une
+conciliation quelquefois impossible.
+
+On ne doit pas oublier qu'au commencement de sa victoire, l'émeute n'est
+en mesure nulle part, même sur les positions les plus importantes:
+partout elle ne présente qu'une foule ivre de son succès; une compagnie
+balayerait tout en un instant, si le pouvoir attaqué gardait son
+sang-froid pour ce moment décisif.
+
+246. Dans les mêmes circonstances, l'effectif du la troupe est si peu
+nombreux qu'il lui est impossible de conserver ses postes au milieu de
+l'insurrection. Des forces extérieures peuvent être ralliées: alors on
+se concentre de plus en plus, se jetant, s'il le faut, au dehors de la
+ville, ou à une de ses extrémités, de manière à pouvoir, soit rentrer au
+besoin; soit couper extérieurement les communications de la révolte,
+conserver les siennes et appeler les secours nécessaires.
+
+Le caractère du chef pourra encore triompher d'une émeute bientôt
+effrayée de sa propre victoire, et qui, à l'aspect des troupes qui vont
+fondre sur elle de toutes parts et des difficultés intérieures qui
+l'attendent, viendra elle-même prier qu'on reçoive sa soumission.
+
+Les autorités civiles resteront, autant que possible, à leur poste, pour
+profiter des premières bonnes dispositions des rebelles, et empêcher
+l'élévation d'autorités nouvelles qui, une fois compromises, s'opposent
+à tout accommodement.
+
+La conduite ferme et habile de la reine-mère, dans l'émeute de 1588, est
+un exemple de l'observation de ce principe.
+
+247. Dans un état des pouvoirs publics, où ceux-ci auraient besoin
+d'être fortifiés, encouragés, rassurés par le concours de l'opinion, il
+faudrait agir avec prudence et résoudre le plus de difficultés possibles
+sans rien compromettre.
+
+248. Si, à proximité de la ville, existe un corps auxiliaire que l'on ne
+peut immédiatement y faire entrer, pour quelque motif que soit, le camp
+provisoirement occupé par ce corps et les positions de combat de la
+garnison seront tels que leurs communications restent constamment
+faciles et assurées.
+
+249. Dans les états où il n'existe pas de garde nationale, le plan
+général de défense exposé, chapitre 4, devra être grandement modifié; il
+ne sera plus, alors, aussi indispensable d'organiser à l'avance, comme
+centres d'action et magasins d'approvisionnements, toutes les mairies;
+les règles pratiques du chapitre 5 resteront utiles.
+
+Dans ce cas nouveau, il ne faudrait pas désespérer de réprimer le
+désordre; un principe militaire plus fort, vis-à-vis de l'anarchie
+entièrement désarmée, pourrait encore suppléer au défaut de cet utile
+auxiliaire.
+
+ * * * * *
+
+250. La topographie de la ville permet à la garnison d'occuper, comme
+base d'opérations, un quartier militaire à cheval sur toutes les rives,
+communiquant avec toutes les directions, renfermant les principales
+administrations et s'étendant de la circonférence vers le centre: c'est
+le cas le plus avantageux qui puisse se présenter.
+
+251. Le nombre et l'importance des obstacles qui divisent la ville sont
+à l'avantage de la troupe ou de l'insurrection, selon que la première
+peut, d'un petit nombre de positions à sa portée, dominer ces obstacles,
+ou que ceux-ci ne couvrent pas directement l'insurrection.
+
+252. Un quartier militaire central est d'autant moins convenable que les
+approvisionnements de toute nature y sont moins assurés, que la force
+publique est moins puissante et que ses communications avec l'extérieur
+peuvent être plus facilement interceptées. Il a souvent l'avantage
+d'isoler les différents arrondissements insurrectionnels.
+
+Le plus heureusement placé du tous ces quartiers est celui qui se
+trouve dans un arrondissement peu habité et ouvert, au point de concours
+de plusieurs obstacles transversaux, et au centre de diverses parties de
+ville hostiles, populeuses, rétrécies et éloignées les unes des autres.
+
+253. Si un quartier ennemi, très-habité, mal percé, domine toute la
+ville, si la troupe ne peut y parvenir, en cas d'émeute, qu'en forçant
+de redoutables positions, il faut nécessairement y avoir un
+établissement militaire permanent.
+
+À défaut du celui-ci, et si l'on veut éviter une affaire vive et
+sanglante, l'attaque par le dehors de la cité ou le blocus peuvent
+réussir.
+
+254. Une enceinte de ville facilite la répression toutes les fois qu'on
+peut faire garder ses rares issues, sans se trop diviser; mais elle rend
+encore plus critique le parti déjà si hasardeux de l'évacuation; dans ce
+cas, l'émeute, à qui on aurait abandonné la ville, s'y trouverait
+fortifiée; avec des approvisionnements de vivres et du combat, elle
+aurait peut-être les moyens de s'y défendre quelque temps.
+
+255. Dans une grande ville que commande une citadelle, et quoiqu'on ait
+peu de forces, il vaut mieux occuper cette bonne position militaire d'où
+l'on pourra surveiller, contenir et au moins résister à la révolte, que
+de laisser, en se retirant, celle-ci libre de soulever les plus
+indifférents, et de venir, au dehors, profiter des avantages du nombre
+ou de la position.
+
+ * * * * *
+
+256. La résidence du chef de l’État, ou plus généralement la position
+éventuelle du pouvoir et de ses principaux moyens d'action ou de
+défense, avant ou au moment de l'émeute, est souvent décisive.
+
+La position la plus favorable est assurément au dehors; on apprécie, on
+domine mieux les événements, on est moins gêné par les hommes et les
+circonstances, on est plus libre d'esprit et d'action, on est obligé à
+moins de concessions; on peut enfin intervenir, avec autorité et un
+grand effet moral, au moment opportun, et de la manière la plus
+convenable; ces grands avantages, il ne faut pas se hâter légèrement de
+les perdre, d'autant plus qu'on ne les retrouverait pas tels, en se
+retirant ensuite après s'être avancé.
+
+257. À la supériorité de cette position se joindront tous les moyens de
+la faire valoir, si le chef de l’État apprend les événements au milieu
+de forces réunies dans toute autre prévision, ou de populations
+vigoureuses et dévouées, qu'il serait alors également facile de rallier
+et de mettre en action.
+
+258. La pire de toutes les positions est l'investissement complet du
+chef de l’État dans un réduit intérieur; quels que soient la force, la
+garnison et les approvisionnements de cette citadelle, il faut en
+sortir, même au prix des plus larges concessions, pour se soustraire aux
+enlacements de l'émeute ou à la discrétion des dangereux amis qui
+viendraient la combattre à leur manière; il faut, aussi tôt que
+possible, se mettre en rapport véritable avec les populations, les
+moyens de gouvernement et de résistance.
+
+Un bruit vrai ou faux, de nature à servir d'autre aliment à la révolte,
+pourra la détourner tout à coup de la voie qu'elle suit; avant les
+conséquences de sa nouvelle direction, si dangereuses qu'elles soient,
+on aura le temps de prendre un parti et de tenter un effort décisif;
+ainsi, il y aura moyen d'échapper et de ressaisir la direction des
+événements.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les mesures adoptées par Napoléon, le 13 vendémiaire, on doit
+remarquer la réunion aux Tuileries de tous les vivres et munitions
+ramassés dans Paris, et les dispositions prises pour se retirer, avec la
+Convention, sur la position de Meudon qu'il avait fait occuper, en vue
+des circonstances les plus extrêmes.
+
+
+
+
+§ II.
+
+TROUBLES AU SUJET DES GRAINS OU DES CONTRIBUTIONS.
+
+
+Il y a encore malheureusement lieu, quelquefois, de réprimer ou de
+prévenir d'autres troubles sérieux et peu motivés, mais plus
+excusables, soit pour la cherté des grains, soit au sujet du
+recouvrement des contributions; les uns et les autres exigent des
+mesures spéciales.
+
+Un hiver rigoureux, une certaine situation politique des esprits,
+peuvent donner à ces désordres la plus grande gravité; ce sujet ne
+comporte que des détails assez simples et déjà connus; néanmoins il doit
+être traité ici.
+
+Nous le ferons en résumant les usages et les règlements ou législations
+le plus généralement adoptés; nous emprunterons presque tout à la
+France, où, plus souvent menacée, l'autorité a dû s'occuper davantage de
+la question et fournir d'utiles documents pour les autres pays.
+
+ * * * * *
+
+259. Dans chaque circonscription, l'administration encourage le commerce
+à faire arriver, vers les ports ou grands dépôts limitrophes, des
+grains, et, à leur défaut, des denrées alimentaires qui puissent y
+suppléer; elle assure l'écoulement de ces denrées vers l'intérieur;
+partout elle oblige, ainsi, les accapareurs et gens timorés à ne pas
+cacher et retenir leurs approvisionnements, quelquefois considérables.
+
+260. Dans une contrée, les troubles ont lieu à l'occasion de la cherté
+des grains, tantôt sur un marché, tantôt sur un autre ou à leurs
+abords; alors on prend les dispositions suivantes:
+
+Une à deux compagnies d'infanterie sont cantonnées de 7 à 8 lieues en 7
+à 8 lieues, généralement aux chefs-lieux administratifs, ou au centre
+des communications les plus importantes, de manière à couvrir le pays
+agité d'un réseau de détachements espacés d'une journée de marche.
+
+261. Dans la position centrale la plus importante, sous le rapport de la
+population et des communications, il y aura, pour 4, 5, 6 détachements
+ou arrondissements pareils, une réserve d'un à un demi-bataillon et
+escadron.
+
+262. Chaque détachement sera caserné dans un bâtiment loué par la
+commune; pendant les courses, les cuisiniers et les malades pourront y
+rester sans craindre d'être inquiétés.
+
+À défaut de ce bâtiment, la troupe sera cantonnée sous la main du chef,
+autour d'un corps-de-garde central; elle fera ordinaire.
+
+Les visites de santé seront régulièrement faites dans les cantonnements;
+on dirigera, à temps, les malades sur les hôpitaux voisins.
+
+On évitera de faire voyager, soit des hommes isolés, soit des
+détachements sans chefs, sans armes, sans munitions; mais les
+évacuations seront faites, soit sous la protection des patrouilles
+journalières, soit à des époques fixées.
+
+263. La troupe, ainsi cantonnée, recevra l'indemnité de rassemblement.
+
+L'indemnité de route sera allouée aux troupes casernées dans les
+garnisons ordinaires, toutes les fois qu'elles feront 24 kilomètres,
+aller et retour, ou quand elles découcheront; la feuille de route prise
+au départ constatera le droit de percevoir.
+
+ * * * * *
+
+264. Le jour de marché dans une des communes, à moins d'une demi-journée
+de marche d'un détachement, celui-ci se transportera auprès de ladite
+commune, avec armes, munitions, bagages et vivres pour un repas.
+
+Il s’arrêtera dans un local au dehors, et à proximité du marché, afin
+d'intervenir pour le rétablissement de l'ordre à la première demande des
+autorités.
+
+Les soldats resteront réunis et prêts à prendre les armes: sur l'avis du
+maire, que leur présence n'est plus nécessaire, ils rentreront à leur
+cantonnement.
+
+Les brigades de gendarmerie voisines se réuniront sur le marché pour y
+assurer la tranquillité; elles arrêteront les mutins et les accapareurs.
+
+265. Les détachements, les piquets armés doivent se faire par fractions
+constituées.
+
+Les premiers, lorsqu'il s'agira de réprimer ou de prévenir des troubles,
+à plus de deux lieues de distance, ne doivent jamais être moindres de 40
+à 60 hommes.
+
+266. Dans ses courses, la troupe rassurera les habitants, répandra les
+bonnes nouvelles des villes voisines, engagera à venir aux marchés et à
+les alimenter.
+
+Partout les officiers verront les autorités, vivront bien avec elles et
+avec les principaux habitants; la troupe restera étrangère aux inimitiés
+locales, elle évitera les querelles de cabaret ou avec la population.
+
+267. Les chefs de cantonnement adresseront régulièrement, au commandant
+territorial des 4 ou 6 arrondissements réunis, le rapport sur les
+événements de la journée.
+
+Au besoin, ils correspondront entre eux ou avec les brigades de
+gendarmerie, soit pour combiner des courses dans un but commun, soit
+pour prévenir ou être prévenus de ce qui se passe.
+
+268. Ainsi, une à deux compagnies d'infanterie assureront les marchés
+dans un arrondissement de 64 lieues carrées et de 100,000 âmes de
+population; 1 à 2 bataillons, et autant d'escadrons, en tout 700 à 1,400
+hommes, garderont une circonscription de 320 lieues carrées et de
+500,000 âmes; c'est-à-dire qu'il faudra moyennement 4 soldats par lieue
+carrée et par 1,000 âmes.
+
+Le difficile hiver de 1846 à 1847 exigea, dans presque toute la France,
+l'application de mesures analogues; comme toujours alors l'armée rendit
+d'utiles services.
+
+ * * * * *
+
+269. En cas de troubles sérieux dans une localité, quatre principes
+serviront de règle.
+
+1° Nulle troupe, même _requise_ ne doit sortir de la ville où elle se
+trouve sans un ordre du général commandant la circonscription
+territoriale.
+
+2° Nulle troupe ne doit être employée, même dans la ville où elle est
+établie, que d'après des réquisitions écrites par l'autorité civile à
+l'autorité militaire, indiquant clairement le but à atteindre et
+laissant au chef militaire le choix des moyens pour y arriver, quant au
+nombre d'hommes et à leur emploi.
+
+3° Toute action des troupes doit être le résultat du concert préalable
+entre les autorités civiles et militaires.
+
+En principe, la réquisition est faite par l'intermédiaire du chef
+supérieur de l'administration civile au général de brigade.
+
+Il n'est fait exception aux deux premières règles que pour le cas de
+flagrant délit et d'urgence, c'est-à-dire pour ceux où le temps et les
+moyens d'avoir une réponse, à la réquisition de l'autorité civile,
+manqueraient absolument.
+
+Mais alors, et bien que le chef de détachement doive toujours obtempérer
+immédiatement à la réquisition, les formalités prescrites, en cas
+ordinaire pour celle-ci, seront de suite remplies à son égard, en lieu
+et place du général; la réquisition écrite sera adressée dans la
+journée, à ce dernier, ainsi que le rapport sur l'événement, et les
+suites qu'il peut avoir.
+
+4° En France, conformément à la loi du 3 août 1791, la troupe chargée,
+soit d'occuper un poste et de le défendre, soit de conserver intact un
+dépôt ou un convoi, n'a pas besoin, pour faire usage de la force, d'être
+requise par un magistrat civil, alors que les attroupements se disposent
+à la forcer dans ses positions, à la désarmer ou à violer la consigne.
+
+Dans cette pénible circonstance, c'est à l'officier qui commande à
+éviter, autant que possible, l'effusion du sang, en prononçant lui-même
+à haute voix, si les autorités civiles sont absentes ou muettes, et si
+la nature de l'attaque le permet, les mots: _obéissance à la loi_; _on
+va faire usage de la force_; après quoi il agit suivant sa consigne.
+
+Le concert le plus complet entre les diverses autorités, et la réserve
+de chacune d'elles dans ses attributions spéciales, sont désirables en
+de telles circonstances.
+
+ * * * * *
+
+270. S'il n'y a qu'une seule compagnie dans la localité, et surtout si
+le casernement est étendu et ne peut être fermé, le chef juge le petit
+nombre d'hommes qu'il sera nécessaire de laisser au centre du
+cantonnement pour le garder pendant son absence.
+
+Mais, lors même qu'il serait assuré de n'avoir pas à agir, il partira en
+mesure de le faire et restera toujours dans cette position; le
+détachement étant constamment réuni et chaque homme ayant ses
+cartouches: de cette manière il ne tentera pas les malintentionnés.
+
+271. Pendant les marchés, on évitera de détacher des hommes au milieu de
+la foule, comme surveillants, ou comme auxiliaires de la police qu'ils
+ne peuvent suppléer.
+
+Si des accapareurs occupent les avenues des marchés, achètent ou
+détournent les grains qui y arrivent, afin de pousser à la hausse, le
+chef se concertera à ce sujet, avec les autorités; mais il évitera
+toujours de disséminer son détachement et d'en exiger un service de
+surveillance individuelle ou fractionné qui n'est pas le sien.
+
+272. Si la troupe ne peut paraître, à la fois, sur tous les nombreux
+marchés à sa portée, elle fera en sorte d'arriver inopinément, et
+alternativement, sur chacun d'eux où sa présence sera toujours ainsi
+attendue.
+
+273. Des signaux, convenus entra tous les détachements, la brigade de
+gendarmerie et la réserve générale; à leur défaut, des estafettes ou
+cavaliers de correspondance avertiront de suite, de la nécessite d'être
+secouru.
+
+Dans ce cas, tout ou partie de la réserve générale sera dirigée, par la
+voie la plus prompte, chemin de fer, bateau à vapeur, relais de voitures
+organisés d'avance, sur le lieu où sa présence devient momentanément
+nécessaire.
+
+274. Partout où il y aura lieu d'intervenir, soit pour assister
+l'autorité dans les arrestations, soit pour stationner près des marchés
+et les surveiller, soit pour y paraître en cas de désordres, soit pour
+agir militairement de quelque manière que ce puisse être, le chef du
+détachement tiendra son monde prêt à prendre les armes, réuni en une
+seule masse, sauf les quelques hommes à détacher pour se garder, mais
+vers lesquels on devra toujours pouvoir se porter promptement en cas de
+besoin.
+
+Avant tout, on conservera l'influence morale que l'on est appelé à
+produire: on se présentera toujours en forces et en mesure d'agir
+promptement, avec vigueur, prudence et calme, mais aussi sans
+hésitation, si nécessité survenait: on évitera les tirailleries.
+
+Le chef sera accompagné en pareille circonstance, autant que possible,
+par des agents de l'autorité administrative ou judiciaire, ayant qualité
+pour faire les sommations, conformément à la loi du 10 juillet 1791, si
+l'emploi des armes devient indispensable: dans le cas contraire, il
+agira conformément aux dernières prescriptions du n° 269.
+
+275. Il se rappellera que, même dans les émeutes sérieuses, la troupe a
+devant elle des hommes sans organisation, sans bonnes armes, avec peu de
+munitions, sans expérience et sans chefs; aussi prompts à menacer qu'à
+fuir, et d'autant moins résolus qu'ils se savent en faute ou que le
+soldat est plus ferme.
+
+La supériorité de celui-ci est donc grande surtout s'il est bien
+commandé, si le chef lui donne de la confiance en lui en montrant: s'il
+maintient le moral sans lequel la force numérique n'est qu'un embarras.
+
+Les soldats sont ce qu'on les fait par des soins journaliers: il faut
+s'en occuper constamment dans leur intérêt et dans celui du service,
+même au moment où il y a le moins lieu de prévoir qu'il deviendra
+nécessaire d'avoir recours à leur dévouement: on peut être assuré de
+retrouver toujours celui-ci, s'il devient nécessaire.
+
+Dans les mêmes circonstances où un détachement bien tenu, bien commandé,
+ne rencontre que quelques mutins effrayés de leur isolement, une autre
+fraction mal administrée, mal dirigée, pourra hésiter devant des
+centaines de turbulents enhardis par sa médiocre contenance; des
+rigueurs, qu'un aurait évitées, deviendront, dans ce dernier cas,
+nécessaires.
+
+Rappelons, en terminant, que la troupe ne vaut que par la manière dont
+elle est groupée et employée, dans un certain nombre de centres d'action
+en rapport avec son effectif, avec l'étendue et l'état du pays: les
+bonnes réserves agissent à de grandes distances, dans toutes les
+directions à la fois, et souvent sans se déplacer: les petits
+détachements ne sont qu'inquiétants pour le chef de qui ils dépendent:
+d'un autre côté, les devoirs du soldat sont d'autant plus faciles qu'il
+sera resté plus étranger aux populations agitées et aux passions qui les
+divisent.
+
+ * * * * *
+
+276. Le concours de la force publique, pour assurer le recouvrement des
+impôts, ne peut être refusé; d'anciennes instructions fixent les règles
+dont on ne doit point s'écarter.
+
+La perception se poursuit par des porteurs de contrainte, par des
+saisies et par des garnisaires; ces derniers sont des agents
+commissionnés par le percepteur: ils s'établissent, pour deux jours au
+plus, chez le contribuable, lequel doit les nourrir ou leur payer la
+nourriture.
+
+Les soldats ne sont jamais employés comme garnisaires, mais ils peuvent
+et doivent prêter appui et défense aux percepteurs, protéger les saisies
+et assurer les ventes, défendre au besoin la personne des garnisaires et
+de tout agent du fisc.
+
+277. Lorsque l'autorité administrative, jugeant l'intervention de la
+force armée indispensable pour le recouvrement de l'impôt, adressera, à
+cet effet, une réquisition explicite et motivée, un bataillon ou un
+demi-bataillon, suivant le cas, sera dirigé sur le chef-lieu
+d'arrondissement de canton ou même de commune, habité ou entouré par les
+contribuables récalcitrants.
+
+Des compagnies ou des demi-compagnies pourront être détachées, de ce
+centre, dans les communes environnantes, à une journée de marche au
+plus, afin d'être toujours à portée d'un appui respectable.
+
+278. Ces détachements ne devront pas cesser un instant d'être sous les
+ordres du chef principal; c'est lui qui fixera leur force et réglera
+leur marche, sur les indications des autorités civiles; celles-ci
+pourront faire savoir aux populations quel est le motif de l'appel des
+troupes.
+
+279. Les soldats seront logés chez l'habitant comme troupes en marche;
+les administrations municipales distribueront les billets de logement
+comme elles l'entendront; elles pourront faire principalement porter
+cette charge sur les contribuables volontairement en retard.
+
+Mais l'autorité militaire, restée étrangère à ces considérations, ne
+doit faire valoir que celles qui auraient pour but un établissement des
+compagnies plus militaire et plus favorable au maintien de la
+discipline.
+
+280. En France, nulle troupe, ainsi requise, ne reste dans le même lieu
+pendant plus de trois jours, après lesquels sa présence donnerait lieu à
+une indemnité payée par l’État.
+
+Mais elle peut revenir après 24 heures d'intervalle, ou être remplacée
+par une autre; ce retour de la force publique se reproduit autant de
+fois qu'il est nécessaire.
+
+
+
+
+§ III.
+
+GARNISON DANS UNE VILLE ÉTRANGÈRE ENNEMIE.
+
+
+281. Complétons ce chapitre en examinant le cas d'une population
+étrangère ennemie, révoltée contre sa garnison, et à l'égard de laquelle
+il n'y a plus lieu de garder les mêmes ménagements.
+
+L'insurrection de Madrid contre l'armée française, le 2 mai 1808, est un
+événement qui peut se reproduire sur des échelles diverses.
+
+Le fanatisme politique qui présida à la défense des Espagnols dans la
+guerre de la Péninsule; à celle des Russes, en 1812, donne lieu de
+penser que, malgré les progrès de la civilisation, nonobstant l'empire
+d'intérêts matériels énervants, les corps réguliers ne seront pas
+toujours les seuls qu'auront à combattre les armées d'invasion.
+
+Les garnisons que celles-ci laisseront dans les places fortes conquises
+ou dans les villes de dépôt nécessaires pour assurer leurs opérations,
+et les troupes momentanément cantonnées, devront toujours s'établir en
+vue de luttes, sinon probables, du moins possibles, avec des populations
+hostiles.
+
+Trop de sécurité exposerait des forces réellement irrésistibles à des
+échecs d'autant plus honteux qu'ils viendraient d'ennemis peu
+redoutables.
+
+282. Les commandants territoriaux ne feront à la contrée que le tort
+rigoureusement inévitable dans l'état de guerre, et de la manière la
+moins blessante pour l'orgueil national.
+
+Les précautions qu'ils prendront pour éviter le désordre, le gaspillage,
+les vexations, à l'aide d'une discipline sévère et d'une sage
+administration; leur sollicitude pour connaître ceux des intérêts des
+populations ennemies que l'on peut et que l'on doit respecter ou
+protéger; leurs rapports avec les citoyens les plus influents, les plus
+éclairés; la bonne administration des armées, des provinces, des villes,
+et principalement, une politique aussi sage que ferme, sont les vrais
+moyens préventifs contre de telles insurrections.
+
+Ces mesures exerceront également une salutaire influence sur l'ensemble
+des opérations militaires, simplifiées et préservées des complications
+les plus graves. Un article spécial ne serait pas inutile sur ces
+éléments de succès si importants et néanmoins quelquefois négligés.
+
+283. On évitera tout mouvement rétrograde, surtout dans une grande ville
+centre de province.
+
+On n'évacuera jamais entièrement celle-ci, à moins d'un ordre formel, de
+peur de donner, dans la ville et ailleurs, aux révoltés, la masse
+toujours très-grande des indifférente pour auxiliaire; et que, par suite
+d'un événement aussi décisif sur l'esprit des populations, on soit
+obligé de suspendre l'exécution de projets d'ensemble déjà commencée,
+pour se livrer à toute une nouvelle série d'opérations accessoires,
+longues et chanceuses.
+
+284. Des mesures de police auront pu prévenir ces luttes ou en limiter
+les suites.
+
+On assurera les approvisionnements des populations.
+
+On surveillera les quartiers les plus populeux et les grands
+établissements industriels où des masses d'ouvriers de même état sont
+réunis.
+
+On fera concourir ces industries aux approvisionnements de l'armée; on
+emploiera à des travaux de défense, ou même à des ouvrages d'utilité
+publique, comme le fit le maréchal Suchet en Aragon, le peuple inoccupé,
+en évitant, toutefois, d'attirer les ouvriers de l'extérieur.
+
+285. À moins d'une hostilité déclarée et irrévocable d'une partie de la
+population, les garnisons resteront entièrement étrangères aux passions
+qui divisent les cités; elles n'épouseront, elles ne persécuteront aucun
+parti. Les officiers, à cet égard, donneront l'exemple de la neutralité
+la plus complète.
+
+L'étranger qui se mêle à des dissensions intérieures ne recueille que
+les haines les plus violentes des uns, l'indifférence, et quelquefois la
+jalousie secrète des autres, la défiance de tous.
+
+286. Hâter l'explosion d'une révolte inévitable pour la combattre moins
+terrible, serait sage, si le public, toujours porté en pareilles
+circonstances à ne remarquer que le mauvais côté des choses, ne voyait
+alors que provocation et abus du droit de légitime défense contre une
+population ennemie égarée.
+
+ * * * * *
+
+287. L'administration des provinces de l'est du la péninsule espagnole,
+sous l'Empire, a été souvent citée comme modèle à étudier et à imiter.
+
+Le duc d'Albuféra eut d'autant plus de ressources dans le pays pour
+entretenir son armée, ses forces purent d'autant plus être réduites,
+qu'il avait su habilement neutraliser les populations, les consoler par
+une politique sage, une administration régulière.
+
+Dans la même guerre, d'autres maréchaux préparèrent un pareil état de
+choses; mais moins stables, moins isolés; constamment détournés ou
+déplacés par les grands mouvements des armées impériales et par des
+événements inattendus, ils ne purent recueillir le fruit de leurs sages
+dispositions.
+
+Un jour d'aussi beaux exemples inspireront d'autres généraux français,
+utilisant, sur de glorieux théâtres pour la grandeur de leur patrie, un
+excédant de forces vives au moins embarrassant lorsqu'il n'est pas
+noblement employé.
+
+ * * * * *
+
+288. Napoléon, dont les actions donnent de si utiles renseignements,
+soit pour la politique, soit pour la guerre, parvint à étouffer, en
+1796, sur les derrières de son armée, un moment retardée dans sa marche
+victorieuse, une insurrection qui menaçait de prendre les plus grandes
+proportions: il agit avec la célérité et la vigueur qui, presque
+toujours, suffisent pour arrêter le mal naissant.
+
+La garnison autrichienne du château de Milan avait donné, aux campagnes
+environnantes, le signal d'une révolte générale, en attaquant la
+division française qui l'investissait; les moines et les nobles étaient
+à la tête de ce mouvement, qui fut immédiatement comprimé.
+
+Aux environs de Pavie, les révoltés furent plus heureux; ils entrèrent
+en ville, et s'en emparèrent, malgré la résistance de 300 soldats
+français malades.
+
+Le 23 mai, Bonaparte apprend, à Lodi, ces événements inquiétants; il
+rebrousse chemin avec un bataillon de grenadiers, 300 chevaux et 6
+pièces: l'ordre était déjà rétabli dans Milan; il continue sa route sur
+Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan.
+
+Lannes disperse l'avant-garde des insurgés au bourg de Binasco, et
+incendie ce village pour effrayer Pavie: Bonaparte s'arrête devant cette
+ville de 30,000 âmes de population, défendue par 8,000 paysans révoltés,
+et entourée d'une enceinte: il fait afficher aux portes, pendant la
+nuit, la proclamation suivante:
+
+«Une multitude égarée, et sans moyens réels de résistance, brave une
+armée triomphante des rois; elle veut perdre le peuple italien. La
+France, persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux
+peuples, veut bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte
+au repentir; mais ceux qui ne poseront pas les armes à l'instant seront
+traités comme rebelles. On brûlera leurs villages: les flammes de
+Binasco doivent servir de leçon.»
+
+Le matin, les paysans aveuglés refusèrent encore de se rendre. Bonaparte
+fit balayer les murailles à coups de mitraille et d'obus; ses grenadiers
+enfoncèrent à la hache les portes et pénétrèrent dans la ville, dont ils
+restèrent les maîtres après quelques combats de rue.
+
+Pour faire un exemple, Bonaparte accorda à ses 1000 soldats trois heures
+de pillage; ensuite, il fit sabrer, dans la campagne, par ses 300
+chevaux, les paysans en fuite.
+
+L'Italie, sur le point de se révolter sous l'influence des nobles et des
+moines, apprit en même temps cette insurrection et sa prompte
+répression. Le 28 mai, Bonaparte faisait franchir le Mincio à son armée
+toujours victorieuse et redoutée.
+
+ * * * * *
+
+289. Il y a quelquefois lieu aussi de contenir l'anarchie, se produisant
+sous un autre aspect, au milieu des populations envahies; de la réprimer
+alors que, pour se livrer aux plus coupables excès, elle tente de se
+faire l'auxiliaire dangereux du vainqueur lui-même, en exagérant,
+dénaturant ses principes politiques.
+
+Rien n'ajoute davantage à la gloire de ce dernier, vis-à-vis des
+contrées conquises et de l'humanité en général, que de savoir deviner et
+flétrir de pareilles menées; leur impunité préparerait, au pays, des
+discordes et des calamités bien plus funestes que l'invasion elle-même;
+la discipline de l'armée victorieuse pourrait aussi être altérée. Un
+général qui se respecte se hâte de repousser de tels auxiliaires. Ici
+encore, nous retrouvons pour guide le génie de Napoléon.
+
+En octobre 1796, Bonaparte, effrayé des progrès de la démagogie
+italienne, dut, en effet, rappeler au peuple de Bologne les éternels
+principes qui servent de fondement aux sociétés, paroles dignes des
+méditations de la génération européenne actuelle.
+
+«J'ai vu avec plaisir, disait-il au peuple de Bologne, le 19 octobre
+1796, en entrant dans votre ville, l'enthousiasme qui anime les citoyens
+et la ferme résolution où ils sont de conserver la liberté. La
+constitution et votre garde nationale seront promptement organisées.
+Mais j'ai été affligé de voir les excès auxquels se sont portés quelques
+mauvais sujets indignes d'être Bolonais.
+
+«Un peuple qui se livre à des excès est indigne de la liberté. Un peuple
+libre est celui qui respecte les personnes et les propriétés; l'anarchie
+produit la guerre intestine et les calamités publiques. Je suis l'ennemi
+des tyrans; mais, avant tout, je suis l'ennemi des scélérats qui les
+rendent nécessaires lorsqu'ils pillent; je ferai fusiller ceux qui,
+renversant l'ordre social, sont nés pour l'opprobre et le malheur du
+monde.
+
+«Peuple de Bologne, voulez-vous que la République française vous
+protège? Voulez-vous que l'armée française vous estime et s'honore de
+faire votre bonheur? Voulez-vous que je me vante quelquefois de l'amitié
+que vous me témoignez? Réprimez ce petit nombre de scélérats, faites que
+personne ne soit opprimé: quelles que soient ses opinions, nul ne peut
+être opprimé qu'en vertu de la loi... Faites surtout que les propriétés
+soient respectées.»
+
+ * * * * *
+
+290. Après la bonne administration du territoire, sous le rapport
+politique et financier, la meilleure mesure contre les révoltés est une
+judicieuse répartition des garnisons.
+
+Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces
+matérielles; 1,000 hommes de secours qu'un commandant supérieur peut
+recevoir sont plus pour lui que 2,000 hommes à la présence desquels le
+peuple ennemi est habitué.
+
+Les troupes qui occupent une province conquise et très-hostile doivent
+donc, en général, être tenues, soit dans les places fortes, soit à
+proximité des villes les plus remuantes, les plus populeuses, plutôt que
+dans ces villes mêmes où elles seraient souvent dispersées, neutralisées
+ou affaiblies par un service et des obligations toujours pénibles.
+
+On fera surveiller la plupart de ces villes par des détachements
+établis, dans des réduits ou des quartiers militaires fortifiés d'une
+étendue en rapport avec l'importance politique et stratégique de ces
+cités; détachements qui concourent aussi au service de la ligne
+d'opérations.
+
+En cas de révolte, ces garnisons se défendront, observeront ou cerneront
+la population, en attendant les secours qui leur seront immédiatement
+envoyés par les divisions actives ou garnisons plus importantes à
+proximité.
+
+C'est ici le cas de répéter que toute révolte partielle dans une
+province peut être ainsi comprimée; victorieuse ou vaincue, elle tendra
+les bras au chef habile, après deux ou trois jours de lutte, et souvent
+même avant que celui-ci ne soit secouru.
+
+291. Les garnisons plus importantes, là où les populations sont
+hostiles, s'installeront de la manière suivante:
+
+La moitié de l'infanterie embrassera la circonférence entière de la
+ville en occupant, au plus, le tiers de sa surface.
+
+Un, deux à trois bataillons de cette moitié seront casernés dans les
+grands établissements, à droite et à gauche de chacune des quatre ou
+cinq entrées principales du la ville, en s'étendant le long de
+l'enceinte, avec le moins possible de solutions de continuité, par
+ordre de compagnies et de bataillons, au besoin retranchés, de telle
+sorte que chaque issue principale fasse système de défense indépendant.
+
+Un détachement d'égale importance occupera, de la même manière, les
+maisons dominantes d'une place centrale.
+
+À défaut de celle-ci, on établira, dans cinq ou six petites places du
+centre de la ville, et, autant que possible, à des passages obligés,
+autant de corps-de-garde fortifiés pour 50 à 100 fantassins, 25 à 50
+chevaux.
+
+Chaque porte de la ville sera gardée par 80 à 160 fantassins.
+
+L'autre moitié de l'infanterie, avec la presque totalité de la
+cavalerie, seront cantonnées et retranchées dans les faubourgs les plus
+voisins du la ville, ou qui la dominent le mieux.
+
+Les communications de ces faubourgs aux grandes entrées de la ville
+seront réparées, élargies, assurées, raccourcies.
+
+Si les soldats sont logés chez l'habitant, ils ne conserveront que leurs
+armes pour se défendre: les selles, brides et chevaux resteront réunis
+au parc ou dans de grands locaux gardés.
+
+Les bourgeois, dont on pourra exiger des sûretés, seront désarmés; ils
+devront être rentrés chez eux, le soir, à une certaine heure; des
+exemples sévères les maintiendront.
+
+On ne laissera circuler, en dehors des quartiers occupés, aucun homme
+isolé, aucune petite corvée, surtout sans armes; les officiers logeront
+auprès des soldats.
+
+292. En cas de troubles, les camps nombreux des faubourgs et les corps
+retranchés ou casernés aux principales entrées, ou sur le pourtour de
+l'enceinte, convergeront, par les principales rues, sur le détachement
+établi à la place centrale ou sur les corps de garde qui en tiennent
+lieu.
+
+Les gardes des portes principales continueront d'intercepter les
+communications avec le dehors; elles arrêteront les gens de la campagne
+qui voudraient venir prendre part à la révolte. Celle-ci, débordée de
+toutes parts, ne pourra ni se masser, ni agir, en présence d'une
+garnison convenablement établie pour appliquer, de suite, les principes
+de ce genre de guerre.
+
+293. S'il existe dans la ville des troupes et des autorités indigènes,
+pouvant devenir hostiles, et que des raisons politiques ont empêché de
+supprimer, ces corps seront, autant que possible, disséminés dans des
+quartiers éloignés les uns des autres, du centre de leurs autorités et
+de leurs arsenaux.
+
+Ces quartiers et locaux devront être facilement surveillés par des
+troupes à proximité, et, autant que possible, situés au delà de défilés
+ou obstacles derrière lesquels on les arrêterait.
+
+Les positions de combat, assignées à la garnison, seront choisies de
+manière à intercepter toute communication entre ces établissements.
+
+Le général s'attachera quelque sous-ordre de chaque corps en
+administration indigène à surveiller; ainsi il tiendra leurs chefs dans
+une salutaire défiance.
+
+Les troupes indigènes, lors même qu'elles ne voudraient prendre part à
+aucun désordre, exigeraient encore une certaine surveillance, soit à
+cause des insurgés qui pourraient revêtir leur uniforme et abuser de son
+influence, soit pour les armes et munitions que la révolte en exigerait.
+
+ * * * * *
+
+294. Le 21 juillet 1808, Napoléon écrivait: «Sarragosse n'a pas été
+prise; elle est aujourd'hui cernée, et une ville de 40 à 50,000 âmes,
+défendue par un mouvement populaire, ne se prend qu'avec du temps et de
+la patience. Les histoires des guerres sont pleines de catastrophes des
+plus considérables pour avoir brusqué et s'être enfourné dans les rues
+étroites des villes. L'exemple de Buenos-Ayres et des 12,000 Anglais
+d'élite qui y ont péri, en est une preuve.»
+
+Si donc, ce qui pourra quelquefois arriver, le nombre et l'acharnement
+des populations ennemies, la force de leurs positions, le défaut de
+dispositions antérieures prises, obligent à d'autres précautions, à plus
+d'efforts et de lenteur, s'ils rendent infructueuses les dispositions
+détaillées n°s 290 et suivants, ce sera le cas d'exécuter, à l'égard
+d'un ou plusieurs quartiers, les prescriptions suivantes de l'officier
+d'infanterie en campagne, pour l'attaque régulière des villes fortifiées
+passagèrement.
+
+Deux ou trois attaques voisines, à distance de 600 mètres, et concourant
+l'une vers l'autre, se prêteront un mutuel appui; elles domineront tout
+le terrain intermédiaire; chacune d'elles suivra, autant que possible,
+les deux côtés d'une large rue perpendiculaire qui, en cas d'assaut,
+livrera passage aux colonnes. Ces attaques convergeront sur une place ou
+aboutiront à une grande communication.
+
+Un régiment, à chaque attaque, fournit 1/10 de travailleurs; un autre
+régiment est en arrière en réserve; en tête du tout, 50 à 60 sapeurs,
+sous les ordres de 3 officiers du génie, cheminent en prenant les
+précautions nécessaires. Ils sont relevés tous les matins, à 6 heures,
+afin qu'ils puissent mieux connaître les positions à défendre ou à
+enlever.
+
+Une attaque exige donc 2 à 3,000 hommes, et 10,000 si l'on compte les
+troupes au repos; sur ce chiffre, il y a 1/30 de militaires du génie,
+dont 1/15 d'officiers, 2/15 de mineurs, 11/15 de sapeurs. Chaque attaque
+s'étend à 100 mètres au moins, à droite et à gauche, pour assurer ses
+flancs.
+
+295. On organisera, vis-à-vis les positions à aborder, une parallèle
+continue, les ailes bien appuyées, le centre renforcé par des maisons
+dominantes.
+
+Il faut qu'on puisse en déboucher par des rues larges et droites, sur
+une grande communication, d'où l'on gagnera le réduit de la défense, et
+d'où l'on donnera la main aux autres attaques.
+
+Tant qu'une aile d'attaque n'est pas bien appuyée, une réserve
+extérieure garde les défilés en arrière contre les sorties latérales.
+
+ * * * * *
+
+296. Deux espèces de batteries appuient les flancs, les unes pour les
+soutenir directement, les autres pour battre en brèche les positions
+latérales qui les contrarient.
+
+Dans les cheminements, établir des batteries de mortier et de petit
+calibre pour battre, à faibles charges, les défenses les plus
+rapprochées et incommoder l'ennemi au delà des bâtiments qui le
+défilent.
+
+Quelques pièces de campagne pourront être employées pour faire brèche
+aux maisons.
+
+Des communications larges et faciles auront été ouvertes, à travers les
+obstacles franchis, pour le passage de cette artillerie et des
+différentes armes.
+
+«Remarquons que, le 18 juillet 1808, Napoléon écrivait: Le 14e et le 44e
+arrivent demain: après demain ils partent pour Sarragosse: _non pas que
+ces troupes puissent avancer la reddition qui est une affaire de
+canon_.»
+
+Cette importance de l'artillerie en pareille circonstance, sur laquelle
+les meilleurs esprits ont été partagés, dépend de la facilité des
+communications, de la légèreté, de la simplicité du matériel employé, de
+la profondeur des masses qui se présentent imprudemment à ses coups, et
+enfin de l'action inintelligente des tirailleurs ennemis, car désormais
+la lutte est entre ceux-ci et les pièces, et dans beaucoup de cas
+l'avantage peut rester aux premiers, s'ils sont instruits et bien armés.
+
+ * * * * *
+
+297. Dans une rue parallèle, filer le long des maisons qui forment le
+côté le plus rapproché, occuper les îlots en face, y communiquer à
+l'aide de doubles caponnières ou de caves, fortifier les bâtiments qui
+flanquent cette rue ou qui enfilent les voies transversales.
+
+S'étendre, par l'intérieur des maisons, des deux côtés des rues
+perpendiculaires; occuper les édifices qui enfilent les voies
+transversales; franchir celles-ci de nuit, après avoir pris position du
+côté de bâtiments contigus aux positions; occuper vis-à-vis une maison
+d'où on avance, à droite et à gauche, en perçant des créneaux dans les
+murs de refend et en y prévenant l'ennemi.
+
+Garnir de fusiliers les étages et les toits des maisons voisines
+attenantes à celles de l'ennemi; boucher les portes et les fenêtres qui
+lui font face, avec des sacs à terre; chercher à s'étendre sur les
+côtés.
+
+Cheminer vers les bâtiments qui tournent les positons conservées par
+l'ennemi, sur les flancs en arrière; y faire brèche, s'en emparer, et de
+là menacer les communications.
+
+298. Une ville, dont les rues étroites et tortueuses n'ont entre elles
+que de rares communications, offre un champ de bataille à l'avantage de
+celui qui s'y défend: il faut éviter de se laisser emporter par un
+succès obtenu, de peur d'avoir de suite une situation et une fortune
+contraires.
+
+Chercher à s'étendre le plus possible aux environs des rues par
+lesquelles on veut pénétrer: occuper les bâtiments latéraux, tourner les
+barricades et ne jamais les attaquer de front; enfin, mettre en action
+au moins autant de monde que l'ennemi.
+
+Si l'on est faible, il faut rester sur ce terrain; si l'on et plus fort,
+on attire, par une fuite simulée, l'ennemi dans un quartier où, établi
+d'avance, on prendra sur lui le même avantage.
+
+Que l'attaque soit plus ou moins brusquée, plus ou moins régulière, elle
+offre d'autant plus de chances de succès qu'elle est mieux conduite
+conformément aux principes précédents.
+
+Ainsi, il faut toujours pénétrer sur 3 ou 4 colonnes concourantes ou au
+moins parallèles, de 2 à 3 bataillons, autant d'escadrons et de pièces
+chacune, écartées de 500 mètres, et faisant des établissements à même
+hauteur, en avant des communications transversales, comme chaînons de
+parallèles générales, de 300m en 300m; les points forts d'une parallèle
+précédente, serviront du réduits, aux parties correspondantes de la
+parallèle nouvelle, sur laquelle on prend position; et les postes
+avancés du celle-ci deviendront plus tard les points forts d'une 3e
+parallèle ultérieure. La nécessité de ces précautions est également
+démontrée par la sanglante journée du faubourg Saint-Antoine, le 2
+juillet 1652, et par les longues luttes de Sarragosse en 1808.
+
+ * * * * *
+
+299. Pour ce qui est du détail des cheminements, éviter toute
+échauffourée; à mesure qu'on s'empare d'une maison, s'y établir, la
+créneler, boucher les basses ouvertures sur la rue.
+
+Élargir la communication avec le précédent bâtiment pris, avant d'en
+attaquer un autre plus éloigné.
+
+300. Les mines peuvent avoir l'inconvénient d'arrêter plusieurs jours
+par les incendies qu'elles produisent, comme cela eut lieu dans la rue
+des Munitions, le 1er février, au deuxième siège de Sarragosse.
+
+Le meilleur moyen est le fourneau peu chargé, de manière à percer et à
+ébranler les maisons sans les renverser, ni ouvrir de grands entonnoirs
+vus de toutes parts; il y reste encore des abris contre les feux
+plongeants des édifices voisins.
+
+Dans l'espace de 24 heures, on avance ainsi de 80 à 100 mètres; on a par
+attaque 30 hommes tués ou blessés; on gagne, de chaque côté de rue, 4 ou
+5 maisons.
+
+À chaque attaque, il y a 50 sapeurs, 50 travailleurs et 100 soldats
+armés, dont une moitié en réserve.
+
+On consomme, en 48 heures, pour une mine, 100 à 150 livres de poudre; on
+prend, par ce moyen, 4 à 5 maisons fortifiées.
+
+Profiter des caves pour communiquer sous les rues; les employer comme
+entrées de rameaux; éviter autant que possible, ainsi que cela eut lieu
+au deuxième siége de Sarragosse, de coffrer et d'être en arrière de la
+sape.
+
+Après chaque explosion, on s'empare d'une ou de plusieurs maisons; la
+réserve relève les troupes qui y sont logées; l'ordre est donné pour le
+travail de nuit.
+
+301. La nuit, on ouvre les communications avec les maisons prises de
+jour; on traverse, à la sape, les rues transversales: 10 sapeurs et
+quelques travailleurs suffisent à chaque attaque.
+
+Profiter du jour pour bien reconnaître les communications; dans les
+ordres être clair et précis, afin d'éviter des méprises fâcheuses, comme
+le fut celle d'un régiment qui, au premier siége de Sarragosse, vint
+dans un passage tortueux et étroit, où quelques hommes l'arrêtèrent.
+
+302. Les communications seront établies le long des rues non enfilées
+par l'ennemi, ou sur le côté de celles qui sont battues; on les fera
+droites autant que possible; elles ne seront contournées que pour éviter
+un passage périlleux ou difficile.
+
+On allumera, de distance en distance, des petits feux, en lieux
+couverts, pour y servir de repaires pendant la nuit.
+
+Des draps ou des tapis, pendus à des cordes d'un côté de rue à l'autre,
+couvriront les communications que l'on ne pourra défiler autrement.
+
+ * * * * *
+
+303. Pour franchir d'une maison à une autre, on fera, à chaque étage,
+des créneaux, et ensuite quelques grosses ouvertures, dont une sur le
+toit pour le passage; d'autres trous et créneaux, s'il est possible,
+sont percés sur les flancs ou au-dessous, pour obliger l'ennemi à
+évacuer sans se défendre.
+
+304. Si l'ennemi dispute une chambre, on ouvre des créneaux en face des
+siens, l'on tiraille des deux côtés; la chambre intermédiaire se remplit
+bientôt de fumée; le sapeur s'y glisse à plat-ventre jusque sous les
+canons de fusil des défenseurs; il se lève, frappe les fusils à coups
+redoublés, avec une barre à mine, oblige à les retirer; aussitôt des
+hommes déterminés embouchent les créneaux, y jettent des grenades et
+forcent l'ennemi à défendre un mur plus éloigné.
+
+Si un gros mur arrête, les sapeurs réduisent son épaisseur avec la
+pioche avant d'y faire ouverture; puis ils le renversent d'un seul coup
+sur l'ennemi. Si le temps manque, ils le font sauter avec un sac de
+poudre.
+
+305. Il est surtout nécessaire d'occuper en force les toits, pour y
+blottir, derrière les cheminées ou les lucarnes, d'adroits tirailleurs,
+qui feront évacuer les parties inférieures ou empêcheront les retours
+offensifs de l'ennemi sur les derrières et communications des attaques.
+Il ne faut s'aventurer, dans une cage d'escalier, qu'après s'être rendu
+maître des toits et étages supérieurs.
+
+Si l'on pénètre plus avant dans les étages élevés, on déloge les
+défenseurs de l'étage inférieur, soit en menaçant leurs communications,
+soit en les fusillant par les ouvertures faites aux planchers. Dans
+cette position, on n'aura à craindre, ni la fusillade sans effet de bas
+en haut, ni l'incendie dont l'emploi est presque toujours dangereux pour
+celui qui se défend.
+
+Les coupures d'une chambre ou d'un corps de logis à l'autre sont
+franchies à l'aide de madriers, également utiles pour se préserver des
+feux de flanc, en les appuyant contre les créneaux; on s'abrite des feux
+de l'étage supérieur, à l'aide de paniers mis sur la tête, et au-dessus
+du fond desquels sont fixées des rondelles en forts madriers.
+
+306. Si l'on ne peut vaincre la résistance des défenseurs établis dans
+un étage supérieur, on se hâte de mettre le feu en dessous, ou d'y faire
+déposer, par une escouade d'élite, un sac de 100 à 150 livres du poudre;
+ce moyen est suffisant pour chasser l'ennemi et ouvrir le bâtiment sans
+le renverser; il restera encore, après l'explosion, des abris contre les
+feux plongeants des maisons voisines.
+
+Si plusieurs assauts n'ont pu faciliter l'entrée dans le bâtiment, il
+faut l'incendier. On lance dessus les toits, contre les fenêtres et les
+portes, des flèches entortillées de mèches allumées, des tourteaux
+goudronnés; on tire sans relâche sur le feu à coups de fusil ou de
+canon, pour empêcher d'éteindre ou de jeter les parties enflammées
+dehors.
+
+Ou peut aussi incendier les bâtiments voisins du côté du vent;
+approcher, de la partie de la maison la moins bien défendue, des
+matériaux combustibles, auxquels on met le feu; ou saper un mur et
+jeter, par l'ouverture, des grenades ou carcasses enflammées.
+
+Ces diverses attaques se font simultanément à tous les étages d'une même
+maison, afin de n'être pas exposé, soit à la fusillade à travers les
+planchers supérieurs, soit aux grenades jetées par les cheminées ou les
+toits.
+
+Il est surtout nécessaire d'occuper ceux-ci en force. Les Espagnols en
+profitèrent, à Sarragosse, pour faire des sorties sur nos derrières et
+pour couper nos communications.
+
+307. De nuit, enduire de résine les portes faiblement barricadées, et
+ensuite y mettre le feu.
+
+Battre à coups de bélier celles qu'on est obligé d'enfoncer de nuit.
+
+308. Donner les assauts aux bâtiments et positions, dès le point du
+jour, afin d'éviter les méprises et de ne pas laisser le temps à
+l'assiégé de replacer ses postes pendant la nuit.
+
+Si l'on marche vers une grande communication ou une place bien connue,
+ou si l'on veut donner le change et surprendre, on peut s'écarter de ce
+principe.
+
+ * * * * *
+
+309. Il est inutile de faire remarquer l'avantage incontestable des
+armées régulières ainsi engagées, avec entière liberté de déployer toute
+leur majestueuse et invincible puissance.
+
+S'il n'y avait de plus grands malheurs à éviter, de tristes mais
+impérieux devoirs à remplir, et la perspective d'un ineffaçable outrage
+au drapeau, on n'éprouverait peut-être qu'une sorte d'intérêt pour des
+populations ennemies révoltées toujours follement compromises, en
+pareille circonstance, sans chefs expérimentés, sans organisation, sans
+discipline, sans armes, sans matériel et sans approvisionnements
+suffisants.
+
+La lutte pourra être lente et sanglante: mais, à une heure prévue, le
+succès est assuré. Ici et en tout, la disproportion est si grande, que
+la raison ne peut même s'expliquer une tentative sérieuse et réfléchie.
+D'un autre côté, l'honneur militaire a trop de prestige pour permettre,
+à cet égard, le moindre doute.
+
+Les populations qui auront le courage de soutenir leurs garnisons
+assiégées et de défendre avec elles, non-seulement les remparts, mais
+encore l'intérieur des villes contre l'étranger, pourront aussi
+succomber dans une lutte inégale; mais ce sera après avoir noblement
+bravé toutes les horreurs d'un long siége, pour la défense de leurs
+foyers, l'indépendance et l'honneur de la patrie: les projets les plus
+importants de l'armée d'invasion auront été remis ou abandonnés: une
+inquiétude salutaire les rendra désormais plus timides, moins décisifs:
+le monde entier respectera une telle chute, désormais la gloire et la
+force du pays, et, pour toutes les nations, une nouvelle leçon de
+patriotisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_Récapitulation._
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+DISPOSITIONS PERMANENTES.
+
+
+310. En France, on ne se soucie guère de voir trop répéter la même
+pièce: l'Empire nous a saturés de gloire, la Restauration et le
+Gouvernement de Juillet de liberté prospère, les premiers mois de 1848
+de désordres sanglants; ceux-ci, pour longtemps, ne sont donc plus à
+craindre chez nous; mais l'étranger n'a ni les mêmes enseignements, ni
+la même satiété.
+
+Les événements des dernières années renferment de grandes leçons pour
+les Gouvernements européens; ceux qui ne se mettraient pas sérieusement
+en mesure de résister à la violence des ouragans révolutionnaires
+manqueraient à leur mission.
+
+Une sage prévoyance doit éviter aux bons citoyens ces luttes
+fratricides, et empêcher que les sources providentielles de l'aisance du
+peuple ne soient subitement taries.
+
+Les nations, menacées de décadence subite, au milieu de leur plus grande
+prospérité, implorent aussi protection contre un danger si grand.
+
+Ces habitudes de guerre civile, de plus en plus enracinées dans une
+partie des populations européennes, nécessitent pour les grandes
+capitales, à l'instar de ce qui a déjà lieu dans quelques-unes,
+l'adoption des dispositions suivantes:
+
+ * * * * *
+
+311. Installation successive de tous les ministères, des principales
+administrations, de la Poste, de l'Imprimerie nationale, des
+Messageries, dans un grand quartier militaire, autour du chef du
+Gouvernement et des pouvoirs législatifs: les mesures de défense
+précédemment prescrites deviendront plus faciles.
+
+312. À l'avenir, les casernes seront construites dans des positions
+militaires, de manière à faciliter l'attaque comme la défense, à pouvoir
+être gardées par peu de monde, et contenir des forces considérables
+libres de déboucher dans plusieurs directions.
+
+Elles seront, soit à la circonférence du quartier militaire, soit dans
+les arrondissements les plus éloignés du centre, pour commander les
+grandes avenues et les faubourgs remuants.
+
+Chaque mairie, avec une caserne en face ou attenante, pour 1, 2 à 3
+bataillons de ligne, dominera sa circonscription délimitée
+militairement; une place ou une cour intermédiaire liera ces deux
+établissements jumelés, qui formeront centre de défense et
+d'approvisionnements de tous genres à débouchés nombreux.
+
+Ainsi le ralliement des gardes nationaux devient facile; et en
+revêtissant l'uniforme de ces derniers, les insurgés ne peuvent
+dominer, par surprise, dans les mairies ou légions.
+
+313. De l'établissement de l'administration municipale dans un hôtel de
+ville central, d'où surgissent ordinairement les pouvoirs
+révolutionnaires, résultent, pendant la crise, l'isolement,
+l'antagonisme des autorités principales, la nécessité de la dispersion
+des forces.
+
+On en finirait, avec chacun de ces forum de l'anarchie, en y
+établissant, soit une caserne, soit un hôpital civil: l'administration
+centrale serait placée dans le quartier militaire, sous la main du chef
+du Gouvernement.
+
+Peut-être même, malgré tous les inconvénients d'un ordre différent qui
+pourraient en résulter, conviendrait-il de diviser chacun de ces
+pouvoirs uniques, dangereux et presque toujours si mal placés, en
+plusieurs grandes directions civiles établies au centre des divisions
+militaires de ces capitales, correspondant à ces divisions, et
+centralisant chacune trois ou quatre arrondissements avec les banlieues
+attenantes.
+
+Avoir, dans chaque état, dans chaque grande capitale, plusieurs centres
+importants d'une administration unique, c'est fractionner et affaiblir
+la révolte; les réunir, tout en divisant les pouvoirs, séparant les
+attributions et multipliant les spécialités, c'est désarmer; il ne
+reste de centralité et de fort que l'anarchie.
+
+ * * * * *
+
+314. Un ordre pareil à ceux qui existent dans les places de guerre, pour
+les cas d'alerte, étudié et rédigé d'avance, d'après les principes
+précédents, serait connu de tous les chefs militaires, de manière à ce
+que chacun puisse s'y conformer, au premier avertissement.
+
+Ainsi la concentration de tous les corps sur leurs positions de combat,
+s'ils n'y sont déjà établis en permanence, se fera militairement, par
+une agglomération progressive le long de communications faciles et
+assurées, dans le temps convenable et sans que ces corps cessent un
+moment d'être utiles à la répression, sur la voie stratégique qu'ils
+parcourent.
+
+315. Ces principes, d'après lesquels la troupe doit être employée pour
+réprimer les émeutes, sont écrits dans l'histoire des guerres civiles
+qui, à diverses époques, ont désolé le monde; par les événements de
+Paris en 1830 et 1832, ceux de Lyon en 1831, ils avaient acquis un tel
+degré d'évidence qu'il eut été impardonnable de les méconnaître.
+
+Disperser la troupe par pelotons, sur les places et rues, sans moyens
+d'attaque ou de défense, au fur et à mesure que les émeutiers s'y
+agglomèrent; la laisser ainsi stationner au milieu de ces derniers, sans
+repos ni abris, et quelquefois sans vivres; suivre le désordre partout
+où il lui convient d'agir et de prendre position, sans réserves ni bases
+fixes, ni points d'appui ou centres de commandement, ce serait ne pas
+agir militairement et compromettre le salut de l’État.
+
+ * * * * *
+
+316. Les armées, leurs nobles institutions, les principes salutaires et
+traditionnels d'où résultent la force, la discipline, la fidélité au
+drapeau, l'énergie du devoir sont les soutiens des États.
+
+Par leurs institutions, par la nature du service habituel, par le
+maintien de la force militaire dans les meilleures conditions, les
+armées, restent mobiles et puissantes.
+
+En temps de paix, les corps dont la spécialité, dont l'organisation
+fortifient la discipline, sont relativement plus nombreux.
+
+Partout, le militaire demeure complètement étranger aux passions qui
+divisent le pays, et au milieu desquelles son intervention calme
+pourrait être réclamée.
+
+Banni d'une société, l'ordre régnerait encore longtemps dans son armée.
+
+317. L'état-major général est un des principaux éléments de force; il
+s'entretient actif et vigoureux, dans l'exercice le plus large du
+commandement et de l'initiative.
+
+Le commandement est fortifié par une centralisation réelle des
+spécialités; c'est un principe salutaire de force pour la société
+européenne.
+
+318. Des lois de recrutement, sans déclasser les populations tranquilles
+et laborieuses, attirent aux armées les hommes inoccupés et retiennent
+longtemps les vieux soldais au service; elles font partout de l'état
+militaire, à l'opposé de l'imprudent système de landwehr, une véritable
+profession spéciale; du telle sorte que la partie aguerrie de chaque
+nation soit dans l'armée et non en dehors.
+
+Ces lois se prêtent à l'extension la plus complète, la plus rapide de la
+force armée pour le cas d'invasion du territoire ou d'une coalition, en
+vue desquelles elles ne sont cependant pas conçues exclusivement: car il
+y a d'autres éventualités.
+
+319. Partout les milices bourgeoise sont constituées d'après ce
+principe, qu'en militarisant moins de monde, mais plus complètement,
+dans un but plus sérieux d'une réelle utilité, on augmente d'autant le
+prestige militaire.
+
+Des armées passons au triste théâtre de leur action considérée du point
+de vue de ce livre. Tel est l'état des choses, qu'il faut désormais se
+dérober au spectacle admirable des plus rassurantes institutions, pour
+se préoccuper exclusivement de difficultés qui seraient désespérantes,
+si, après tant de dévastations, la société n'avait pas, pour les
+vaincre, une surabondance de moyens plus grands encore.
+
+ * * * * *
+
+320. Les principales communications intérieures, telles que les quais,
+les boulevards, les rues importantes, ne devraient point être pavées, ni
+plantées d'arbres: les progrès de la science des constructions
+permettent d'espérer, à cet égard, une solution qui satisfasse toutes
+les nécessités.
+
+Il faudrait même que ces grandes voies fussent plutôt bordées par des
+maisons précédées de cours ou de jardins que par des bâtiments contigus
+et à un grand nombre d'étages: cette modification est plus désirable
+que facile à obtenir.
+
+321. Un obstacle, rivière, canal, escarpement, pâté longitudinal de
+maisons sans passage, vieille enceinte ou muraille, dont les rares
+intervalles ou défilés, à 1200m les uns des autres, seraient commandés
+par autant de casernes, et des deux côtés duquel existerait une
+communication large et facile, diviserait ou arrêterait l'insurrection;
+il permettrait de porter successivement, contre ses différentes
+factions, des réserves importantes.
+
+Chaque intervalle d'obstacle, créé _ad hoc_, coûterait plusieurs
+millions, y compris les expropriations.
+
+On pourrait, à la rigueur, se servir d'un pareil obstacle, soit pour
+entourer et couvrir, en partie, le quartier militaire, soit pour diviser
+et maintenir un arrondissement difficile; soit enfin pour dominer toute
+une ville, à l'aide d'un tracé particulier.
+
+322. Des sémaphores mettraient en rapide communication, pendant le jour
+et la nuit, les mairies avec le centre du Gouvernement, l'hôtel de
+ville, la police centrale, l'état-major de la garde nationale et les
+quartiers généraux des divisions ou subdivisions militaires, _intrà_ ou
+_extrà muros_.
+
+323. Des peines successivement plus fortes menaceraient:
+
+1° Les individus non armés faisant partie des rassemblements;
+
+2° Ceux qui commettraient des dévastations;
+
+3° Les individus armés étrangers à la garde nationale;
+
+4° Les étrangers à la garde nationale, qui revêtiraient son uniforme;
+
+5° Ceux qui construiraient des barricades;
+
+6° Les chefs d'attroupements, afficheurs de proclamation, péroreurs;
+
+7° Les personnes chez qui se tiendraient des réunions séditieuses;
+
+8° Ceux qui désarmeraient les gardes nationaux à domicile, dans les rues
+ou qui pilleraient des magasins d'armes;
+
+9° Les meurtriers de gardes nationaux, soldats, ou autres citoyens;
+
+10° Les provinciaux récemment arrivés dans la capitale et coupables de
+l'un des délits précédents;
+
+11° Les étrangers, et successivement les individus suivants qui
+seraient dans le même cas;
+
+12° Les employés des administrations;
+
+13° Les réfugiés politiques et étrangers;
+
+14° Les repris de justice;
+
+15° Les hommes en rupture de ban.
+
+324. 6 à 8,000 réfugiés de toutes les nations ont pris la part la plus
+active aux désordres européens; une réserve révolutionnaire de tous les
+pays se transporte successivement d'une capitale à l'autre et y impose
+l'anarchie.
+
+Les étrangers, à qui un peuple accorde refuge, n'ont pas le droit de se
+mêler d'affaires qui le regardent seul; encore moins de décider de son
+avenir.
+
+325. Les dépenses, pour dégradations commises pendant l'émeute, dans
+chaque quartier, seraient exclusivement à la charge de l'arrondissement.
+
+Tout individu, dont une partie du mobilier aurait servi à élever une
+barricade, serait passible, à moins de cas de force majeure constatée,
+d'une amende égale au montant de ses contributions réunies.
+
+Le locataire d'un appartement, duquel on aurait fait feu sur la troupe,
+serait, à moins de force majeure également constatée, passible d'une
+amende équivalente à une ou deux fois son loyer.
+
+Des amendes plus importantes frapperaient les cabaretiers, logeurs et
+chefs d'établissements auteurs des mêmes délits, par négligence ou
+mauvaise intention.
+
+ * * * * *
+
+320. Les maisons garnies, les logeurs, les dépôts de remplaçants, ainsi
+que les arrivages des voitures publiques, exigent la surveillance la
+plus active.
+
+Les propriétaires et maîtres d'hôtels doivent déclarer, dans les 24
+heures, les noms, qualités, lieux de départ et de destination des
+personnes descendues chez eux, sous peine, en cas de condamnation
+desdits individus pour délits politiques, de payer une amende au plus
+égale au loyer de leur maison ou hôtel.
+
+Le déplacement des ex-fonctionnaires ou des pensionnés est également
+surveillé.
+
+327. Le séjour des grandes villes serait interdit aux personnes
+étrangères non munies d'un passeport ou d'un livret en règle. Toute
+famille ruinée tombe à la charge d'une capitale; le nombre des
+mécontents y augmente chaque jour.
+
+Les repris de justice doivent être éloignés à 30 lieues des grandes
+villes et punis en cas d'arrestation dans celles-ci.
+
+328. Il y a un ensemble de mesures à prendre à l'égard de quelques
+cabarets, quant à leurs emplacements plus ou moins favorables à la
+révolte comme dépôts d'armes, de munitions et comme centres d'action;
+quant aux intentions des personnes qui les tiennent, à leur
+responsabilité et à la surveillance dont ils devraient être l'objet.
+
+Certains cabarets sont les clubs les plus dangereux, les véritables
+lieux de dépôt, d'organisation, de recrutement, d'excitation et les
+centres d'action de l'émeute; c'est là que les insurgés passent leurs
+revues, et sont entretenus sur le pied de la révolte: c'est de là que
+part le signal.
+
+Dans les cabarets sont détournés les fruits du labeur journalier; les
+familles délaissées, oubliées, y voient une cause incessante de misère
+et de désordres intérieurs; beaucoup de délits, de crimes publics ou
+privés s'y préparent également: de toutes les prépondérances, la plus
+regrettable serait celle de l'estaminet.
+
+329. Les armuriers et les débitants de poudre, commissionnés et
+constamment surveillés, seraient tenus d'inscrire sur leurs registres, à
+chaque vente, les noms, la demeure et la qualité de l'acquéreur assisté
+de témoins.
+
+Leurs boutiques, autant que possible voisines des mairies, casernes ou
+postes, seraient solidement grillées et closes; pendant l'émeute, on ne
+pourrait pas les forcer facilement.
+
+Les magasins ne contiendraient pas au delà d'une certaine quantité
+d'armes et de munitions; les premières seraient démontées et
+incomplètes. La fabrication de la poudre coton, sévèrement punie en tout
+temps, le serait plus encore pondant l'émeute.
+
+En temps anormal, et dans une capitale complètement organisée en vue de
+périls journaliers, n'y aurait-il même pas lieu d'exagérer toutes ces
+précautions, pour quelques quartiers les plus importants?
+
+Ainsi, les principaux magasins indispensables, pendant une insurrection,
+pour les approvisionnements de tous genres, pourraient être, soit à
+l'abri de toute attaque, par la solidité de leur clôture; soit groupés
+autour des mairies et de quelques positions tertiaires déterminées à
+l'avance.
+
+Pendant la lutte, la vente s'y ferait à des heures déterminées, en
+présence des agents de l'autorité; l'action de la troupe et de la garde
+nationale, vis-à-vis d'une insurrection privée de moyens, serait
+d'autant mieux assurée.
+
+330. Les clochers, d'où l'on pourrait tirer des coups de fusil et sonner
+le tocsin; les édifices publics, non susceptibles d'être gardés pendant
+la lutte, seraient bien clos dans le pourtour de leur rez-de-chaussée et
+fermés de portes assez solides pour qu'on ne puisse s'y introduire
+facilement; au besoin, les clefs de l'escalier de chaque clocher
+seraient de suite remises aux mairies.
+
+On ne perd pas de vue les maisons particulières qui enfilent les rues,
+dominent les environs et les carrefours: on empêche qu'elles ne soient
+occupées par les rebelles; on les garnit, s'il le faut, de fusiliers.
+
+ * * * * *
+
+331. Imposer des limites à l'extension exagérée des industries de même
+nature; à l'agglomération en trop grands ateliers, dans et autour des
+capitales.
+
+Faire peser une certaine responsabilité sur les chefs de ces
+établissements; l'avenir des sociétés ne peut dépendre du plus ou du
+moins de prévoyance des spéculateurs.
+
+Pendant l'émeute, ou s'assure que les ouvriers restent à l'ouvrage; une
+prévision est nécessaire à cet égard.
+
+332. L'administration doit combattre la misère, non en ouvrant
+simultanément un nombre de travaux considérables dans la capitale, ce
+qui augmenterait, au delà de tous les besoins normaux, la classe
+ouvrière et les petits établissements qu'elle fait prospérer.
+
+Au moment tôt ou tard inévitable de la brusque clôture de ces
+entreprises extraordinaires dans une seule localité, surgiraient des
+misères impossibles à soulager.
+
+Mais on entreprendrait successivement des travaux aux alentours, et de
+plus en plus loin, afin d'y retenir les ouvriers et de diminuer d'autant
+la masse de ceux qui ont peine à vivre dans les grandes villes. On
+éviterait ainsi à cette classe, trop souvent malheureuse, un
+déclassement qui la ruine.
+
+ * * * * *
+
+333. On a proposé d'établir, comme agents de sûreté, par quartier de
+100,000 âmes de chaque capitale,
+
+1 Commissaire de police central,
+dépense annuelle. 3,000 fr.
+
+5 _Id_. de quartier. 10,000
+
+25 Sergents de ville. 25,000
+
+250 Agents de police. 125,000
+___
+
+281 Agents de sûreté donnant lieu __________
+à une dépense annuelle de 163,000 fr.
+
+6 sergents de ville et 60 agents, c'est-à-dire six brigades de dix
+hommes se relevant toutes les six heures, suffisent pour parcourir
+constamment les divers quartiers d'un arrondissement.
+
+Les sergents et agents de police ont, sur leur uniforme, un n° d'ordre
+et la lettre du quartier, dont ils connaissent les rues, les habitants
+et les gens suspects.
+
+Chaque réunion de quatre brigades surveille 25 rues, places, quais,
+passages, boulevards ou ports.
+
+334. On compte habituellement, en temps les plus tranquilles, dans une
+capitale et par arrondissement de 100,000 âmes, un régiment d'infanterie
+de 2,000 hommes, et près d'un million de dépenses annuelles, pour la
+garnison.
+
+En réduisant dans les circonstances ordinaires, là où les précédents et
+les habitudes de la population le permettraient, cette garnison ainsi
+que cette dépense du tiers, on ferait, a-t-on dit, plus que l'économie
+nécessaire pour payer l'excédent d'agents de police, qui résulterait de
+ce projet.
+
+La tranquillité journalière serait assurée; la troupe pourrait être
+utilement employée ailleurs, dans l'intérêt de l'état et du maintien des
+traditions militaires.
+
+Si des troubles graves, si des circonstances anormales nécessitaient
+éventuellement la présence d'une force armée plus considérable et son
+intervention, la garnison serait bientôt secourue par une ou plusieurs
+divisions, survenant pour agir d'une manière militaire et avec d'autant
+plus de chances de succès.
+
+À l'aide des communications par chemins de fer ou bateaux à vapeur, des
+camps convenablement placés pourraient ainsi exercer au loin leur
+puissante action.
+
+Napoléon, alors qu'il était obligé de jouer chaque jour la fortune du
+monde aux extrémités de l'Europe, et à une époque où n'existait pas la
+même rapidité de communications, contenait ou défendait les contrées
+laissées au loin derrière lui, avec un petit nombre de camps
+successivement renforcés, au besoin, par des réserves d'élite agissant,
+sur une circonférence de 7 à 8 journées de marche, à l'aide de relais de
+postes habilement organisés.
+
+
+
+
+§ II.
+
+DISPOSITIONS PENDANT L'ÉMEUTE.
+
+
+335. Si la majeure partie de la population est contre l'émeute,
+l'autorité l'invite, dès les premiers rassemblements, à porter un signe
+qui la distingue des révoltés et constate leur isolement.
+
+L'autorité municipale, les chefs de légions, les agents de sûreté
+empêchent également que les insurgés ne se glissent travestis dans les
+compagnies de la garde nationale, ou n'agissent au nom de celle-ci.
+
+336. Par d'incessantes patrouilles jumelées, lancées de chacun des
+centres d'action sur des directions parallèles et voisines, on cerne, on
+dissipe les groupes; on y arrête les meneurs, serait-ce dans la
+proportion de un sur dix, de manière à intimider l'émeute, à dissoudre
+ses cadres.
+
+Dans chaque mairie, une commission permanente met de suite en liberté la
+moitié ou le tiers des moins coupables, parmi les individus arrêtés: on
+interroge, on fait observer les autres.
+
+ * * * * *
+
+337. En cas d'émeute sérieuse, la circulation est interdite aux voitures
+et à toutes personnes étrangères à l'autorité ou non employées par elle.
+
+Les messageries partent et reviennent toutes à une grande place, ou
+enclos du quartier militaire, surveillé et gardé.
+
+338. Les boutiques des armuriers, marchands de vin, débitants de poudre
+et de plomb, pharmaciens, toutes à clôtures solides, et dans les plus
+importants quartiers à proximité des mairies ou des centres d'actions
+militaires, seront fermées et surveillées par la garde nationale de
+l'arrondissement.
+
+339. La troupe, assistée d'un commissaire de police, d'un officier
+municipal ou de trois gardes nationaux du quartier, dont un officier,
+pourra pénétrer dans les maisons, jardins et cours, soit pour les
+visiter, soit pour les occuper ou empêcher que l'émeute ne les envahisse
+dans le but de les défendre.
+
+S'il y avait refus de la part des propriétaires, on aurait le droit de
+s'y installer, en respectant, autant que possible, les personnes et les
+propriétés.
+
+En cas de soumission de la part des habitants, la force armée ou l’État
+deviendrait responsable des dégâts, des pertes ou des accidents
+éprouvés.
+
+ * * * * *
+
+340. Les chefs d'établissements industriels, les administrations
+publiques et particulières tiendront réunis leurs employés étrangers à
+la garde nationale; ils adresseront chaque jour, aux mairies, l'état des
+individus présents ou absents, lequel pourra être vérifié.
+
+341. Les bureaux de journaux et les imprimeries, dans ou à l'occasion
+desquels il y aurait des réunions hostiles, seraient momentanément
+fermés.
+
+Un journal anarchique et les feuilles de province qui deviendraient
+bientôt ses succursales, dans chaque localité, pourraient constituer, en
+face de l’État, un véritable Gouvernement révolutionnaire avec toute une
+hiérarchie d'agents.
+
+ * * * * *
+
+342. Le télégraphe donne fréquemment des nouvelles sur les diverses
+lignes.
+
+Chaque courrier, chaque messagerie, emporte et distribue, sur sa route,
+des bulletins imprimés où l'autorité résume la situation des choses.
+
+Des bulletins plus fréquents, plus détaillés, sont affichés aux portes
+des mairies, casernes, centres d'action et postes conservés à
+l'intérieur de la capitale.
+
+343. Dans les provinces, des mesures sont prises pour protéger le
+service des télégraphes, des chemins de fer et des relais de poste.
+
+Ou assurera de deux manières les communications menacées:
+
+1° Par la remise des dépêches à des voyageurs connus ou à des agents en
+mission.
+
+2° Les directeurs de poste font parvenir, sans retard, aux
+fonctionnaires voisins, les nouvelles importantes; et ces derniers les
+communiquent aux autorités limitrophes qui peuvent ne pas les connaître.
+
+344. Le télégraphe ou des estafettes portent immédiatement, à
+quelques-uns des généraux commandant les divisions militaires
+territoriales, l'ordre de faire usage, comme commissaires généraux
+extraordinaires, des pleins pouvoirs pour l'exercice desquels ils
+auraient d'avance les instructions nécessaires.
+
+Ces gouvernements accidentels, délimités militairement et de manière à
+grouper des pays et des intérêts homogènes, auraient une étendue, une
+population, une importance et des ressources telles que la résistance y
+serait possible contre toute influence anti-nationale.
+
+Chacun de ces gouvernements compterait: 2 à 4 mille lieues carrées de
+superficie; 2 à 4 millions d'habitants; 25 à 30,000 hommes de troupes de
+ligne de toutes armes avec les états-majors, les moyens administratifs
+et approvisionnements nécessaires.
+
+Les chefs-lieux de ces gouvernement accidentels doivent également être
+importants sous les rapports militaire, administratif et commercial; ils
+commandent les grands cours d'eau et les communications principales:
+leur choix dépend aussi de l'esprit des populations, dont on peut
+attendre indifférence ou appui; des états étrangers circonvoisins amis
+ou ennemis; des postes ou cordons de places fortes à proximité; du
+chef-lieu éventuel de gouvernement central que l'on se propose de
+choisir, en cas d'évacuation de la capitale comme moyen extrême; il
+dépend enfin des rapports généraux de défense ou d'approvisionnements
+qu'il serait nécessaire d'établir pour une lutte sérieuse contre
+l'anarchie.
+
+Chaque commissaire général, dans son importante circonscription,
+concentrerait accidentellement en ses mains et exercerait, sur sa
+responsabilité, tous les pouvoirs y compris celui de déclarer l'état de
+siége.
+
+345. Ces commissaires généraux, à dix ou douze marches les uns des
+autres, réunissent autant d'armées, organisent autant de centres de
+résistance énergique à la révolte.
+
+Ils communiquent, avec le Gouvernement, par les voies les plus promptes
+et les plus fréquentes.
+
+Ils correspondent avec toutes les autorités de leur ressort, qu'ils
+suspendent, révoquent ou investissent de certaines attributions.
+
+Ils peuvent réunir les conseils provinciaux, auprès d'eux, ou autour des
+chefs d'administration.
+
+Ils maintiennent partout l'ordre, dans les limites de leur situation
+militaire et politique, et tiennent les populations au courant de la
+marche des événements.
+
+Ils ont autorité pour mobiliser les gardes nationales, rappeler les
+réserves de l'armée et faire toutes réquisitions.
+
+Partout, et principalement sur les grandes communications, les milices
+urbaines, les agents de sûreté, les garnisons veillent, font des
+patrouilles, arrêtent tous gens suspects revenant de la capitale ou s'y
+rendant sans papiers.
+
+Les commissaires généraux peuvent, sur leur responsabilité, porter aux
+extrémités du commandement, vers la capitale ou les villes qui
+réclameraient ces secours, des troupes de ligne et de garde nationale,
+pour s'y tenir prêtes à franchir cette limite à la demande, soit du
+Gouvernement, soit du commissaire général limitrophe.
+
+Toujours la garde nationale est mobilisée par fractions constituées; les
+hommes, dont l'indisponibilité est régulièrement constatée, sont seuls
+exempts de marcher.
+
+Ainsi, au premier signe du télégraphe, les divers pouvoirs aussitôt
+centralisés par grandes circonscriptions constitueraient chacune de
+celles-ci, dans l'étendue de la nationalité menacée, et sous la
+direction du gouvernement central, sur un pied de résistance redoutable,
+contre toute tentative de guerre civile.
+
+
+
+
+§ III.
+
+CAUSES GÉNÉRALES D'ANARCHIE.
+
+
+346. Terminons par des considérations qui, bien que diverses, sortent
+des entrailles même du sujet: car le seul moyen préventif réellement
+efficace serait la suppression de causes puissantes quoique d'un ordre
+différent; ne pas laisser produire le désordre vaut certes mieux que
+d'avoir périodiquement à le combattre sur une arène sanglante: sous ce
+rapport, et s'il était donné à l'humanité de ne pas s'égarer sans cesse,
+ou de pouvoir revenir facilement sur ses erreurs, le sombre sujet de ce
+livre pourrait heureusement perdre tout intérêt.
+
+ * * * * *
+
+347. «Repassez, dit Massillon, sur les grands talents qui rendent les
+hommes illustres; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le
+malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances
+empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs
+célèbres de mensonge qui, dans tous les âges, ont levé l'étendard du
+schisme et de l'erreur, et formé, dans le sein même du christianisme,
+les sectes qui le déchirent.
+
+«Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talents heureux ont
+rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens, dès que
+leur cœur s'est corrompu, ils n'ont laissé au monde que des ouvrages
+lascifs et pernicieux, où le poison, préparé par des mains habiles,
+infecte tous les jours les mœurs publiques, et où les siècles qui nous
+suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre.
+
+«Tournez-vous d'un autre côté, comment ont paru sur la terre ces génies
+supérieurs, mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les
+ressorts des états et des empires, et ébranler l'univers entier? Les
+peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs
+intrigues; les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été
+les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents.
+
+«Esprits vastes, mais inquiets et turbulents, capables de tout soutenir,
+hors le repos, qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe
+et qui les attache, et qui, semblables à Samson, sans être animés de son
+esprit, aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous ses
+ruines, que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de
+leur force. Malheur au siècle qui produit de ces hommes rares et
+merveilleux! et chaque nation a eu là-dessus ses leçons et ses exemples
+domestiques.»
+
+ * * * * *
+
+348. La guerre civile ruine les nationalités sous des formes diverses:
+mais toujours le fléau résulte d'un état de civilisation anormal. De nos
+jours, cette idée a été développée avec le langage de la plus vive
+préoccupation.
+
+Dans la Vendée, a-t-on dit, il y eut défaut d'activité et de centres de
+population, au milieu d'un dédale de borderies, échappant à toute
+influence réelle par leur isolement, leur petitesse et leur nombre.
+
+Les grandes capitales offrent aujourd'hui des inconvénients contraires:
+et, après tant d'efforts de plusieurs siècles, l'homme, parvenu à une
+haute civilisation, retrouverait-il, à coté, l'ingouvernable rudesse des
+contrées primitives, surexcitée par le besoin des jouissances, l'excès
+des misères?
+
+Dominé par de nouvelles préoccupations, il sonderait épouvanté les
+redoutables mystères d'une autre société longtemps ignorée: en présence
+de l'envie des uns, de la turbulence, de la légèreté des autres, quelle
+mission auraient ces hommes de diverses nations, invisibles, errants ou
+flétris par la justice, dans l'immense dédale de tant de quartiers, de
+rues, de maisons, d'étages, de réduits, ainsi pressés et superposés?
+
+Chaque jour y condense plus imprudemment la vie, l'activité, les
+richesses, les passions, les mécontentements d'un grand pays, classe
+vis-à-vis classe, intérêts vis-à-vis intérêts, au risque d'explosions
+redoutables.
+
+Si le progrès du mal continuait, on en viendrait peut-être à se
+demander: quelle administration possible pour tant de nécessités
+diverses; quelle police pour ce nombre de délits et de sinistres
+projets; quelle règle pour trop d'appétits échappant à toute censure
+réelle; quelle répression facile et non sanglante pour des forces
+imprévues, se produisant à l'appel des plus dangereuses passions,
+surexcitées par les paroles et les actions de chaque jour?
+
+349. La centralisation ne souffre de vie que dans les capitales;
+décentraliser, ce serait diviser le territoire en éléments assez
+importants, conservant encore, dans de certaines limites, une existence
+administrative propre: de ces limites, que l'on ne choisit pas à
+volonté, peuvent résulter, soit l'anarchie, soit une salutaire
+pondération.
+
+La centralisation une fois établie devient une nécessité chaque jour
+plus grande, par suite de l'affaiblissement graduel du pouvoir local; un
+peuple convaincu de ses inconvénients ne serait pas toujours maître de
+les atténuer, encore moins de s'en débarrasser.
+
+Regrettons donc que les nations modernes n'aient pas été dirigées sur
+une voie de civilisation également éloignée de ces deux extrêmes: _le
+défaut et l'excès de centralisation_: et si partagés que puissent être
+les avis à cet égard, continuons d'examiner l'un des deux côtés d'une
+question que le temps, ou des circonstances au-dessus de toute volonté
+humaine, semblent exclusivement dominer.
+
+350. Y-a-t-il nécessité que la capitale soit la ville la plus
+considérable de l'empire, pour la population ou pour le mouvement des
+esprits? la liberté d'action de l'autorité n'est-elle pas en raison
+inverse de l'agitation tumultueuse de son chef-lieu? À certains égards,
+il paraîtrait quelquefois plus avantageux, pour la durée des états,
+l'indépendance de leurs grands pouvoirs, que le centre du Gouvernement
+fût établi en dehors d'une telle ville, mais à proximité: et alors, on
+apprécierait l'utilité d'une capitale militaire fortifiée, comme
+contrepoids de celle à qui l'on aurait laissé prendre, sans retour
+possible, une importance excessive.
+
+Plus la centralisation est complète, a-t-on dit, plus le gros de toutes
+les forces nationales se fixe exclusivement dans la métropole: ce séjour
+les altère à la longue; et l'influence peut s'étendre jusqu'aux
+provinces les plus éloignées.
+
+En transportant le centre de son Gouvernement Lombardo-Vénitien, de
+Milan à Vérone, alors qu'il en était encore temps, l'Autriche n'a pas eu
+seulement pour but de prendre une ligne militaire contre toutes
+éventualités: elle place le pouvoir central en lieu sûr, d'où, libre des
+plus redoutables préoccupations, il dominera mieux Milan, que s'il y
+demeurait exposé à la contagion d'une atmosphère anarchique.
+
+351. Au même point de vue, il n'y aurait pas toujours nécessité que les
+richesses, l'activité et la masse des forces vives d'un État fussent
+exclusivement concentrées dans une seule capitale, sous la pression des
+passions anarchiques qui y établissent leur empire: l'avantage de
+paraître tout diriger plus facilement ne devrait pas faire renoncer à
+celui, plus réel, de ne pas tout exposer à la fois? Un peuple sage se
+constitue également, quand il le peut, en vue de tous les périls
+extrêmes, sans prétendre éviter aussi les moindres.
+
+À de certaines époques exceptionnelles, deux métropoles rivales, par une
+importance et des intérêts différents, assureraient peut-être quelque
+temps, la durée du pouvoir, les contenant l'une par l'autre; ainsi
+s'expliqueraient ces déplacements de capitales, ou ces centres multiples
+de gouvernement, dont le singulier spectacle étonne dans l'histoire de
+quelques nations.
+
+L'État le moins imparfait ne serait-il pas celui dans lequel de sages
+limites assignées aux excès de chaque influence, déterminent une
+harmonie où tout se balance? cet équilibre ne peut résulter que de
+l'antagonisme constant mais régulier de forces à peu près égales, se
+contenant quelquefois l'une l'autre sans trop de violences, et
+conspirant presque toujours pour leur grandeur commune.
+
+352. Tel pays se serait exposé à décheoir, au milieu de révolutions
+successives, par le fait d'une subdivision administrative et
+territoriale uniformément parcellaire, affaiblissant pouvoir et forces
+réelles partout ailleurs qu'au centre.
+
+Quels auraient été, à chaque crise révolutionnaire, les moyens réguliers
+des autorités attendant du premier courrier, dans une petite
+circonscription, leur sort et celui de l'état.
+
+Ailleurs, on aurait supprimé, à la fois, et à tous les points du vue,
+social, politique, religieux, territorial jusqu'aux dernières traces des
+influences, des antagonismes, des contre-poids, des fonctions rivales
+enfin sur lesquelles se fonde un équilibre véritable.
+
+Une telle situation serait peu favorable aux libertés: il semble,
+quelquefois, que les empires ainsi uniformément découpés ne puissent
+aller que de l'anarchie au despotisme, à travers des convulsions et des
+ruines.
+
+353. Tôt ou tard, des dangers sérieux résulteraient également d'une
+constitution d'état opposée; mais est-il donné de rester longtemps dans
+une situation raisonnable: l'essentiel, le possible est de ne pas trop
+s'écarter de cet équilibre instable où les passions humaines empêchent
+de séjourner.
+
+Sitôt que l'on approche de la dernière limite des excès dans un sens, il
+ne faudrait pas craindre de pouvoir se retourner vers les maux opposés:
+si grands, si inévitables que soient ceux-ci, on ne les subirait pas de
+longtemps, et sans avoir traversé, pendant une courte période de
+bonheur, la position la plus convenable, mais où il est si difficile de
+se maintenir contre la tendance à de successives oscillations
+politiques.
+
+Chaque époque a ses infirmités dont il faut d'abord se préoccuper: qui
+signalerait, aujourd'hui, le danger des écarts de la foi et du
+dévouement; des influences provinciales, de l'esprit de profession, de
+classe, de secte ou de nationalité trop exclusifs?
+
+Sans prétendre résoudre, dans un mémoire militaire, un problème aussi
+complexe, aussi difficile, et qui, d'ailleurs, doit être pris de loin ou
+dans les circonstances les plus favorables, il convient d'insister sur
+son importance.
+
+Cette grave question aurait pu être envisagée à un point de vue tout
+autre, mais trop étranger au sujet de ce livre pour qu'on doive en tenir
+compte ici.
+
+ * * * * *
+
+354. L'humanité réagit constamment sur elle-même; quand elle n'a pas la
+guerre de nation à nation, elle la fait de classe à classe, de gouverné
+à gouvernant: ainsi les sociétés se dissolvent.
+
+Les forces vives des peuples paraissent d'autant plus dangereuses, pour
+leur bonheur et leur puissance, qu'elles sont plus accumulées par
+l'inaction.
+
+Il faut que les nations, aussi bien que l'homme, soient sérieusement
+occupées, sinon elles emploient mal leurs puissantes facultés trop
+longtemps oisives.
+
+355. Pendant la paix, chacun développe son énergie, son intelligence
+dans les affaires; on voit grandir des réputations, des moyens
+d'influence et d'action, dont aucuns ne sont à la disposition du
+Pouvoir; celui-ci reste privé, ainsi que ses principaux agents, de la
+force que donne une activité fécondante; alors les gouvernements
+désarment plus encore vis-à-vis les mauvaises passions que contre
+l'extérieur; ils perdent une partie de leur puissance; ils détendent
+leurs ressorts.
+
+La guerre autorise, oblige même l'État à réunir, augmenter, entretenir,
+perfectionner, mettre en action tous ses moyens; alors lui et ses agents
+occupent presque seuls la scène; les réputations, les influences sont
+exclusivement son partage: la force morale et l'héroïsme deviennent sa
+base inébranlable.
+
+La guerre emploie au dehors les forces matérielles d'une nation, donne
+une noble direction à ses forces morales.
+
+Une lutte longue et désastreuse épuise un empire; la paix prolongée lui
+donne, en dehors du pouvoir, un excédent de vie, de célébrités ou
+d'influences qui pourraient le rendre ingouvernable.
+
+356. On a fait observer que ces préoccupations extérieures seraient
+indispensables là où les révolutions auraient tout détruit, tout
+uniformisé: à défaut d'antagonisme de classes, de sectes, de
+professions, de corporations, de pouvoirs, de provinces, on verrait les
+passions d'autant plus violentes, qu'après avoir davantage renversé,
+elles seraient sans frein: ne sachant plus où se prendre, puisqu'il ne
+resterait rien d'humain à combattre ou à détruire, elles en viendraient,
+peut-être, à attaquer les éternelles et divines conditions de
+l'existence des sociétés, qui seules subsisteraient: la famille, la
+propriété, la religion.
+
+Les vœux de paix universelle et de désarmement sont donc irréalisables.
+
+Jusqu'à ce jour, l'humanité a vécu par la famille; par les nationalités
+et les religions diverses.
+
+Vouloir abaisser toutes les barrières, détruire toutes les nuances qui
+différencient, qui classent, qui facilitent l'équilibre du monde par
+l'antagonisme de ses parties; qui assurent le progrès indéfini de
+l'humanité par la concurrence, par la division du travail dans
+l'acception la plus élevée, la plus générale de ces deux mots, ce serait
+préparer la barbarie.
+
+De tous les antagonismes, le moins dangereux, le plus indispensable pour
+le bonheur de l'humanité, c'est celui qui résulte de l'esprit de
+patriotisme; loi divine du la famille appliquée à l'harmonie de
+l'univers.
+
+ * * * * *
+
+357. Les états, où des révolutions successives ont altéré le principe
+d'autorité, sont le jouet de leurs voisins habiles à ne leur point
+laisser rétablir les éléments de nationalité.
+
+La grandeur passée d'un peuple et celle qu'il pourrait encore avoir
+excitent des états rivaux à le faire périr dans l'anarchie.
+
+Telle puissance ne daigne même pas faire la guerre aux gouvernements qui
+gênent sa politique ambitieuse; elle soudoie la révolte et les ébranle
+en quelques journées.
+
+Ainsi, au risque de compromettre sa propre existence dans la ruine
+commune, elle entretient depuis longues années de malheureux pays dans
+cet état normal d'anarchie qui les prive également d'institutions mûries
+par le temps et de la puissance des traditions.
+
+À l'aspect des redoutables fléaux qui peuvent chaque fois lui être
+renvoyés de tant de nationalités ébranlées par elle, l'appel coupable
+aux passions révolutionnaires de tous les pays cessera peut-être; une
+politique moins machiavélique peut rendre le repos au monde.
+
+ * * * * *
+
+358. Trois partis sérieux, et non incompatibles avec toute pensée
+d'ordre ou d'avenir, affaiblissent plusieurs sociétés européennes:
+l'aristocratie, la bourgeoisie, la démocratie; leur désaccord pourrait
+seul faire triompher le génie de la destruction.
+
+L'un de ces partis s'est-il établi au pouvoir..., on a vu les deux
+autres aveuglés préparer et décider sa chute, à l'aide de l'anarchie,
+qui seule en a profité.
+
+Partout, à chaque révolution, la condition du principe d'autorité et de
+la société a également empiré; le nombre et l'influence des hommes ou
+des idées anarchiques ont crû, en même temps que celui des hommes ou des
+idées d'ordre a diminué; et toujours le flot révolutionnaire avance
+engloutissant de nouvelles ruines.
+
+359. Deux de ces partis n'auraient pu, même réunis, lutter contre
+l'anarchie, accidentellement renforcée par le troisième; tous ensemble
+détourneraient les nations des abîmes où elles sont entraînées.
+
+On fonderait peut-être ainsi quelque chose de solide; on assurerait, du
+moins, aux contemporains si agités quelques années de repos; et de
+nouvelles péripéties modifieraient la direction des esprits.
+
+Dès qu'ils ne réunissent pas l'unanimité de vœux, sans lesquels ils ne
+triompheraient qu'accidentellement, et pour l'anarchie, tout parti,
+toute idée patriotique doivent renoncer à leur individualité et se
+rallier au drapeau qui compte le plus de forces; agir autrement serait
+un crime de lèse-humanité.
+
+Le naufragé s'obstine-t-il à périr en refusant la main qui peut le
+sauver, pour une autre hors de portée?
+
+Celui qui ne surnage pas doit-il s'efforcer d'entraîner tous les autres
+dans sa ruine?
+
+Pourquoi se diviser par des préoccupations d'un autre temps?
+
+Les partis impatients, quelque agitation qu'ils se donnent, ne
+parviendront pas à arracher de l'avenir un secret, qui, comme lui, est
+encore à naître.
+
+À moins qu'un bienfait providentiel ne fasse surgir, du milieu des
+sociétés désunies, la force qui, étrangère à tant d'aberrations,
+mettrait fin à l'aveuglement, au désordre des esprits, ces sociétés sont
+condamnées à périr de marasme anarchique ou par la conquête.
+
+Il ne s'agit même plus, pour des nationalités jadis prospères,
+d'intérêts de famille, de classe ou de dynastie; c'est la vieille Europe
+qui s'en va avec ses grandeurs, ses gloires, sa foi, ses idées d'avenir,
+ses éléments de progrès, fruits de longs et heureux efforts de la
+civilisation moderne; c'est le principe d'autorité successivement démoli
+par tous qu'il faut recréer; c'est la société qui est à relever en
+commençant par ses bases primordiales.
+
+360. Ce grand labeur, on doit l'entreprendre, avec quelques rares et
+chétifs débris, sous l'ouragan déchaîné des idées de destruction, et en
+présence d'états rivaux qui préparent ou convoitent toutes les ruines.
+
+Au-dessous d'aucune noble ambition, cette tâche sera, partout, l'œuvre
+providentielle de fortes volontés. Le monde a besoin de grands exemples.
+
+Le 22 juin 1815, après sa seconde abdication, et alors qu'en butte aux
+factions qui déchiraient son pays, il devait s'expatrier pour toujours,
+Napoléon, plus que jamais nécessaire, disait-il au peuple français:
+_Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation
+indépendante._ Ce solennel adieu, cette dernière et patriotique trace du
+génie des temps modernes, devrait aussi éclairer la génération
+européenne actuelle sur le plus grand de ses intérêts.
+
+Si tant de sublimes esprits, hommes d'état, écrivains ou capitaines, la
+gloire et jadis la force des nationalités aujourd'hui menacées, si leur
+puissante raison pouvaient encore renaître et dominer au milieu d'elles,
+ils gémiraient sur leur œuvre follement compromise, sur trop de pénibles
+travaux et de généreux efforts devenus inutiles; ils conjureraient
+l'humanité égarée de revenir, en toute hâte, à la concorde et au respect
+du pouvoir qui peuvent seuls sauver.
+
+ _O navis, referent in mare te novi
+ Fluctus! o quid agis? fortiter occupa
+ Portum ...
+ tu, nisi ventis
+ debes ludibrium, cave!_
+
+ (HORACE, Ode 12, liv. 1er.)
+
+ * * * * *
+
+361. Parvenu au terme de ce travail, il reste à choisir entre les deux
+parties principales qui le composent.
+
+Si l'on admet la nécessité du système général de défense proposé dans
+les chapitres 3 et 4, on devra, pour compléter ceux-ci, extraire des
+chapitres suivants de nombreuses prescriptions pratiques et de détails
+nécessaires dans toute hypothèse.
+
+Si l'on juge les considérations des chapitres 3 et 4 exagérées et trop
+théoriques, il suffira de s'en tenir aux chapitres 5 et 6, où se
+trouvent également résumés les principes les moins contestables de la
+première partie.
+
+Dans l'une ou l'autre manière de voir, ce livre, rédigé à deux points de
+vue différents, mais dans un même but, paraîtra peut-être utile; en
+quelque pays, et, de quelque manière que l'émeute surgisse, un ou
+plusieurs des principes exposés deviendraient plus ou moins applicables.
+
+Si nous avons pu contribuer à rendre encore plus évidente pour tous
+cette vérité: _Vis-à-vis d'un pouvoir régulier pénétré de ses devoirs,
+et au milieu de nations éclairées par tant de désastres, l'anarchie ne
+peut désormais espérer que des succès trop éphémères pour exciter ses
+coupables projets_; alors le but de cet ouvrage sera rempli.
+
+Dans un pareil sujet, plus que dans tout autre, un mot de Napoléon
+doit-être constamment rappelé: «À la guerre, les trois quarts sont des
+affaires morales; la balance des forces réelles n'est que pour un autre
+quart.»
+
+Terminons enfin par cet adage de tous les temps: _L'anarchie est le
+fléau du peuple, la ruine des nationalités_.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Insurrections et guerre des barricades
+dans les grandes villes, by Christophe-Michel Roguet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE ***
+
+***** This file should be named 37053-0.txt or 37053-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/7/0/5/37053/
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+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,8518 @@
+The Project Gutenberg EBook of Insurrections et guerre des barricades dans
+les grandes villes, by Christophe-Michel Roguet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Insurrections et guerre des barricades dans les grandes villes
+ par le général de brigade Roguet
+
+Author: Christophe-Michel Roguet
+
+Release Date: August 12, 2011 [EBook #37053]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+INSURRECTIONS ET GUERRE DES BARRICADES DANS LES GRANDES VILLES
+
+PAR
+
+LE GÉNÉRAL DE BRIGADE ROGUET.
+
+
+ Quand un prince d'une ville est chassé de sa ville, le procès est
+ fini; s'il a plusieurs villes, le procès n'est que commencé.
+
+ (_Esprit des lois_, liv. VIII, chap. 16.)
+
+
+ À la guerre, les circonstances morales exercent la plus grande
+ influence sur les événements: elles sont tout dans une guerre
+ civile.
+
+
+PARIS,
+
+LIBRAIRIE MILITAIRE DE J. DUMAINE.
+
+1850
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+CHAPITRE Ier.--HISTORIQUE.
+
+§ 1er.--_Temps anciens et moyen-âge._
+
+Temps anciens et derniers Carlovingiens.
+
+Républiques italiennes du moyen-âge.
+
+Guerre civile de 33 ans dans Florence, 1215.
+
+Émeute de Venise, 1310.
+
+Bourgeoisie des communes.
+
+Révolte de Bruges, 1302.
+
+Émeute de Paris, 1306.
+
+Révolte des Pastoureaux, 1320.
+
+§ 2.--_Valois._
+
+Révolte du prévôt des marchands Marcel, 1358.
+
+Émeute de Londres, 1381.
+
+_Id._ de Paris, 1382.
+
+Les rois de Paris et de Bourges, 1420.
+
+Révolte de Gênes, 1461.
+
+_Id._ de Bruges, 1488.
+
+_Id._ de Naples, 1547.
+
+_Id._ de Bordeaux, 1548.
+
+Émeute de Toulouse, 1562.
+
+Journée des barricades à Paris, 1588.
+
+§ 3.--_Bourbons._
+
+Guerre de la ligue, 1589.
+
+Fronde, 13 septembre 1647 et 5 janvier 1648.
+
+Fronde, 1649.
+
+Dispositions de sûreté contre la population d'Utreck, 1672.
+
+Lutte dans Crémone, 1702.
+
+§ 4.--_Révolution, Empire, Restauration_.
+
+Émeute de Varsovie, 1794.
+
+Journée de vendémiaire, 1795.
+
+Émeute de Madrid du 2 mai, 1808.
+
+Journée de juillet, 1830.
+
+§ 5.--_Depuis 1830._
+
+Révolution de Bruxelles, 1830.
+
+Émeute de Lyon, 1831.
+
+Émeutes des 5 et 6 juin 1832 et suivante, jusqu'à 1839.
+
+Émeute de Clermont-Ferrand, 1841.
+
+Révolution de février, 1848.
+
+Émeute du 23 juin, 1848.
+
+Émeute du 13 juin, 1849.
+
+Problème désormais important, non pour la France, mais pour l'Europe.
+
+
+CHAPITRE II.--DIFFÉRENTS PARTIS À PRENDRE.
+
+§ Ier.--_Réprimer la révolte dans toute la ville._
+
+§ 2.--_Occuper un grand quartier militaire._
+
+Avantages de ce parti.
+
+Choix du quartier militaire et des positions extérieures.
+
+§ 3.--_Occuper une position contiguë._
+
+Cas où il faut prendre ce parti.
+
+Opinion de quelques hommes d'état.
+
+Opinion de quelques militaires.
+
+Opinion probable de Napoléon.
+
+§ 4.--_Position extérieure de ralliement._
+
+Cas où il faut la prendre.
+
+Dispositions permanentes nécessaires pour ce cas.
+
+Campagnes de Henri IV contre la ligue, de 1590 à 1596.
+
+Campagne de Turenne, en 1652.
+
+Ce qu'on aurait peut-être pu faire, le 24 février 1848.
+
+§ 5.--_Éloignement de la capitale._
+
+Il y a deux partis également dangereux.
+
+Projet de retraite formé par la Cour, le 5 juillet 1652, à Saint Denis.
+
+Projet de défense de Louis XVIII, dans le département du Nord, en 1815.
+
+
+CHAPITRE III.--PRINCIPES FONDAMENTAUX.
+
+§ 1er.--_Principes généraux._
+
+Emploi de la force année dans les troubles civils.
+
+Conservation de l'élément du combat.
+
+Commandement en chef.
+
+Légions de gardes nationales, mairies, commandements militaires et
+casernements ont les mêmes circonscriptions.
+
+Pronostics et commencements de l'émeute.
+
+§ 2.--_Principes particuliers._
+
+Conséquence de l'élévation des barricades relativement à la répression.
+
+Ce qu'il faut de force dans chaque circonstance.
+
+Force et composition des colonnes actives.
+
+Comment la troupe doit être employée.
+
+Principes généraux sur les détachements, établissement sur les positions
+de combat.
+
+Données diverses.
+
+§ 3.--_Moyens matériels nécessaires._
+
+Opinion du chevalier de Ville.
+
+Émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562.
+
+Journée du faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652.--Opinion de
+Turenne.
+
+Services administratifs, approvisionnements de vivres et de combat.
+
+Matériel nécessaire.
+
+Sage maxime du chancelier de l'Hôpital.
+
+
+CHAPITRE IV.--MESURES GÉNÉRALES DE DÉFENSE.
+
+§ 1er.--_Dispositions permanentes._
+
+Garde nationale.
+
+Troupe de ligne, ses positions de casernement et de combat.
+
+Militaires sans troupe ou de passage.
+
+Système de mairies et casernes-magasins juxta-posées.
+
+§ 2.--_Divisions et subdivisions militaires._
+
+Quartier général central.
+
+Quartiers généraux divisionnaires et quartier militaire.
+
+Subdivisions _intrà muros_ et positions accessoires.
+
+Subdivisions _extrà muros_.
+
+Il faut également centraliser la direction générale et multiplier
+l'action.
+
+Répartition générale des forces.
+
+Donnée diverses.
+
+§ 3.--_Observations._
+
+Ce que doit être la direction générale.
+
+Entraves habituelles de la direction militaire.
+
+Se mettre en rapport avec tous.
+
+Il faut pouvoir toujours modifier le plan adopté.
+
+Epreuve pour les pouvoirs.
+
+§ 4.--_Applications._
+
+1° Ville de 10,000 âmes.
+
+2° de 50,000 âmes.
+
+3° de 80,000 âmes.
+
+4° d'un million d'âmes.
+
+
+CHAPITRE V.--DISPOSITIONS DE DÉTAIL.
+
+§ 1er.--_Etablissement sur les positions de combat._
+
+Marche et établissement de la troupe, ralliement de la garde nationale.
+
+Etablissement de chaque bataillon.
+
+Réseaux de bataillons.
+
+Positions avancées ou extérieures.
+
+Approvisionnements de chaque détachement.
+
+§ 2.--_Opérations ultérieures._
+
+Marcher de 2 à 3 centres d'action au foyer de l'insurrection.
+
+Émeute dans une grande rue, dans un quartier rétréci, au delà de
+défilés.
+
+Avancer dans une rue occupée.
+
+Positions successives à prendre.
+
+§ 3.--_Marche plus régulière._
+
+Forcer une enceinte de positions et s'établir au delà.
+
+Déboucher sur une place.
+
+Attaque des barricades.
+
+Cheminer, dans les longues rues, de maisons en maisons.
+
+Réduit de l'insurrection.
+
+
+CHAPITRE VI.--CAS PARTICULIERS.
+
+§ 1er.--_Divers cas d'émeute._
+
+Suivant l'état moral et politique.
+
+-- l'esprit des populations au dedans et au dehors.
+
+--la force publique.
+
+--la nature de la ville.
+
+--la résidence du chef de l'État au moment de l'émeute.
+
+§ 2.--_Émeute à l'occasion des grains ou des impôts._
+
+Etablissement de la troupe dans les cantonnements.
+
+Service de la troupe pour la police des marchés.
+
+Règles de conduite légale.
+
+Principes militaires.
+
+Recouvrement des impôts.
+
+§ 3.--_Révoltes des populations ennemies contre leurs garnisons._
+
+La bonne politique et la vigilance administrative préviennent souvent
+les révoltes.
+
+Maréchal Suchet en Aragon.
+
+Napoléon en Italie.
+
+Autres menées de l'anarchie.
+
+Etablissement judicieux des troupes.
+
+Direction générale des attaques en cas de révolte.
+
+Importance de l'artillerie.
+
+Parallèles successives.
+
+Détail des cheminements.
+
+Attaque des maisons.
+
+Supériorité incontestable des armées.
+
+
+CHAPITRE VII.--RÉCAPITULATION.
+
+§ 1er.--_Dispositions permanentes._
+
+Concentration des principaux moyens d'action dans un quartier militaire.
+
+Plan de défense.
+
+Armées européennes.
+
+Communications, obstacles.
+
+Pénalité spéciale.
+
+Police spéciale.
+
+Limites imposées aux industries de même nature, dans chaque localité.
+
+Agents de sûreté.
+
+§ 2.--_Dispositions pendant l'émeute._
+
+Signe d'ordre, arrestations.
+
+Surveillance pour la circulation, les cabarets, armuriers, pharmaciens
+et maisons.
+
+Devoirs et responsabilité des chefs d'établissements industriels.
+
+Rapports fréquents avec les populations.
+
+Commissaires généraux éventuels; état de siége.
+
+§ 3.--_Causes générales d'anarchie._
+
+Grands talents déréglés.
+
+Excès de la centralisation.
+
+Il vaut mieux la guerre entre nations qu'entre classes.
+
+Une nation anarchique est le jouet de ses rivales.
+
+La concorde et le respect du pouvoir peuvent seuls sauver.
+
+Conclusion.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS.
+
+
+Le sujet de ce livre est la répression des émeutes dans les grandes
+capitales de l'Europe.
+
+Une table analytique fait connaître la nature, l'ordre et la division
+des matières traitées.
+
+Il n'y a point d'officier, en Europe, qui n'ait eu l'occasion d'étudier
+et même de pratiquer plusieurs fois, sur une échelle plus ou moins
+restreinte, ce triste genre de guerre: ce que tous ont fait ou vu,
+chacun a pu le méditer et en composer une théorie.
+
+On ne dira, dans ce livre, rien de particulier à la France, quant aux
+mesures à prendre; non que cela eût offert quelqu'inconvénient: mais
+c'eût été inutile et en dehors du sujet exclusivement européen que nous
+nous proposions de traiter: tout projet, à l'égard de Paris, serait
+au-dessous des mesures actuellement prises dans cette capitale; toute
+préoccupation paraîtrait plus qu'exagérée, vu la surabondance et la
+solidité des moyens de répression; d'ailleurs, nous trouvons, à l'abri
+d'un pouvoir sage, la solution des difficultés actuelles: et la France,
+désormais fatiguée de révolutions, n'aspire qu'au repos.
+
+La question se présente bien autrement générale et importante: une de
+ces périodes de bonheur, rarement accordées à l'humanité, va peut-être
+finir; et le monde paraît vouloir rentrer dans cet état normal d'excès
+qui assombrit l'histoire de siècles entiers.
+
+Sur quelques points, il se livre une lutte désespérée à l'anarchie.
+
+Des nationalités et des gouvernements européens sont plus ou moins en
+péril: peu de pays pourront rester tranquilles, tant qu'on n'y aura pas
+vu les drames les plus sanglants: trop de ruines ou d'anxiétés
+n'éclaireront peut-être pas: c'est exclusivement, en vue de ces
+déplorables parodies, que le lugubre problème de ce livre doit offrir
+quelque intérêt.
+
+Si, par exception, on parlera quelquefois de la France, ce sera pour
+citer son passé, pour rappeler les redoutables écueils qu'elle a plus ou
+moins heureusement évités; ou pour mieux constater, à l'aide d'un pays
+plus connu de nous, mais désormais moins intéressé dans la question, la
+facile application des mesures proposées.
+
+Aucun des principes de ce livre n'est absolu ou indispensable, aucun ne
+peut convenir à tous les cas et dans sa généralité: mais il pourra être
+avantageux de les appliquer le mieux possible, dans un grand nombre de
+circonstances, avec les modifications que celles-ci rendent toujours
+nécessaires; modifications qu'il serait également difficile de prévoir
+et d'énumérer.
+
+Il est peu de préceptes théoriques qui, dans un cas donné, ne deviennent
+plus ou moins utiles; qu'on ne s'étonne pas de leur nombre, de leur
+généralité absolue, de la puissance des moyens représentés: il fallait
+tenir compte de la diversité infinie des situations possibles; il
+fallait surtout avoir constamment en vue l'émeute la plus sérieuse,
+l'attaque la plus formidable contre la société, celle qui aurait
+d'autres chances de succès qu'une surprise ou un malentendu.
+
+Heureuse la répression toutes les fois qu'elle pourra modérer la
+rigueur de ses moyens vis-à-vis d'une révolte moins redoutable.
+
+La théorie n'indique que les axes des directions les plus générales, et
+à côté desquelles, presque toujours, le praticien doit savoir marcher
+ainsi que le veulent les circonstances: à mesure qu'elle descend aux
+détails, ses indications deviennent plus vagues, plus rares, moins
+complètes: elle ne donne même alors, quelquefois, que des moyennes
+grossières, utiles pour fixer les idées, un moment, non pour servir, en
+quoique ce soit, dans l'action.
+
+Un chef utilise d'autant mieux les règles de l'art, qu'il possède à un
+degré plus éminent le jugement et l'énergie: ces deux qualités innées,
+exclusivement constitutives de l'homme d'action, échapperont toujours à
+toute théorie.
+
+La science militaire peut néanmoins rappeler, avec utilité, d'habiles
+dispositions tant de fois recommandées, à des époques ou dans des pays
+divers, et par le succès, et par les hommes éminents qui les ont prises.
+
+Ces dispositions convenablement imitées rendraient, dans le plus grand
+nombre de cas, toute tentative de lutte impossible à l'anarchie; elles
+préserveraient l'humanité de calamités publiques et privées également
+irréparables: à ce titre, elles doivent vivement intéresser les hommes
+de bien.
+
+Telle est désormais la noble et difficile tâche de quelques armées
+étrangères: car, on l'a dit, longtemps encore, gouverner les sociétés
+ce sera monter la garde et la faction; car la vie et l'activité des
+empires, la richesse, le bonheur des peuples, les labeurs de l'artisan,
+la petite et si respectable aisance des classes pauvres, l'existence
+même des nationalités deviendraient impossibles, au milieu des scènes
+sanglantes, des terreurs ou des excès journaliers; et alors que chaque
+famille pourrait, à tous moments, se dire avec une douloureuse anxiété:
+
+ _Pauperis et tuguri congestum cespite culmen,
+ Post aliquot, mea regna, videns mirabor aristas?
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+ Barbarus has segetes! en quo discordia cives
+ Perduxit miseros! en queis consevimus agros!_
+
+ Août 1849.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+AVENIR DES ARMÉES EUROPÉENNES
+
+ou le
+
+SOLDAT CITOYEN.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+_Historiques._
+
+
+1. Les luttes qui ont ensanglanté les grandes villes donnent de nombreux
+enseignements à recueillir; ce tableau rétrospectif sera une première
+exposition de règles qu'il est utile, vu leur importance, de reproduire
+plusieurs fois de manières diverses; au besoin, il prémunirait contre
+des préceptes erronés, excessifs ou incomplets.
+
+La théorie devrait même se composer de principes assez nombreux, assez
+généraux, assez variés pour convenir au grand nombre de cas qui ont déjà
+eu lieu, et, s'il était possible, au nombre plus grand de ceux qui
+peuvent se présenter, surtout à une époque où l'insurrection semble être
+devenue une maladie européenne: maladie toujours fatale aux nationalités
+chez lesquelles ne met point fin à l'anarchie, un pouvoir assez absolu
+pour employer au dehors, dans l'intérêt de leur grandeur et de leur
+prospérité, l'excédant de forces vives qui les tourmente.
+
+ * * * * *
+
+Notre époque n'est pas la première où il soit venu à l'idée du peuple
+des villes d'élever des barricades, de transformer les places et les
+principaux édifices en autant de redoutes: mais jamais cette manie
+n'avait été aussi peu motivée et barbare, aussi fatale aux nationalités.
+
+
+
+
+§ 1er.
+
+TEMPS ANCIENS ET MOYEN ÂGE.
+
+
+2. Chez les anciens, plusieurs grandes villes, entre autres Thèbes,
+Syracuse, Rome et plus tard Constantinople, ont été, nonobstant des
+armes de jet moins puissantes, le théâtre d'émeutes sérieuses.
+
+Le moyen âge offre des enseignements divers et nombreux: nous voyons
+l'évacuation des capitales ne pas toujours décider immédiatement la
+chute des dynasties; l'exemple suivant, nonobstant la différence des
+temps, a encore quelqu'intérêt, quoiqu'il soit difficile d'en tirer
+aucune conséquence utile pour l'époque actuelle.
+
+Débordés par la féodalité, obligés de reconnaître, après de vaines
+résistances, l'hérédité des fiefs et offices royaux, de permettre aux
+seigneurs d'hérisser la France de châteaux, les derniers Carlovingiens
+luttèrent, de 843 à 991, pour obtenir une ombre de l'autorité que
+Charlemagne leur avait transmise: partout s'étaient élevés de petits
+États ayant une existence distincte, des intérêts séparés et une
+indépendance de fait.
+
+Obligés de donner en fiefs leurs dernières provinces pour s'attacher des
+hommes vaillants, ils finirent par être réduits au rocher de Laon: ce
+fut là, mais seulement après soixante années de luttes, qu'expira la
+royauté Carlovingienne.
+
+Ne possédant que Laon et son territoire, sans autre appui que des
+alliances dans le midi et l'influence du pape, ils résistèrent de 936 à
+987, pendant trois règnes, avec des fortunes très-diverses, aux
+puissants seigneurs du nord, les ducs de France et de Normandie, le
+comte de Vermandois, qui n'avaient pas craint de faire hommage à un
+souverain étranger.
+
+À la mort de Louis V, il ne restait qu'un Carlovingien, Charles, haï des
+Français comme vassal germain.
+
+Hugues-Capet fut proclamé roi par l'assemblée de Noyon, composée de ses
+vassaux et de ceux des ducs de Bourgogne et de Normandie ses proches.
+
+Mais les comtes de Vermandois, de Flandres, de Troyes, de Blois, le duc
+d'Aquitaine, et presque tout le midi, ne tardent pas à lui opposer
+Charles.
+
+En 988, celui-ci s'empare de Laon et s'y fait couronner; son oncle,
+l'archevêque de Rheims, lui livre cette dernière ville.
+
+Hugues commence par isoler Charles de ses alliés, puis il assiége Laon
+deux fois sans succès: Charles s'empare de Soissons; mais, en 991,
+l'évêque de Laon ouvre les portes de la ville à Hugues.
+
+Charles, prisonnier, fut enfermé à Orléans où il mourut.
+
+ * * * * *
+
+3. L'émeute a ensanglanté les Républiques italiennes du moyen âge; les
+Guelfes et les Gibelins, ces deux factions qui s'y disputèrent longtemps
+le pouvoir, avaient leurs maisons fortifiées même à l'intérieur des
+villes. À chaque émeute, leurs partisans prenaient position autour de
+ces espèces de citadelles constamment approvisionnées de vivres, d'armes
+et de munitions; ils attaquaient les postes environnants ou les
+défendaient, en élevant des barricades, tendant des chaînes préparées à
+l'avance.
+
+Chaque chef de faction était établi dans un solide bâtiment commandant
+les communications voisines, ainsi que la barricade, chaîne ou cheval
+de frise qu'il faisait, au besoin, placer contre, à l'aide d'anneaux
+fixés aux murs.
+
+En cas d'émeute, les uns défendaient ainsi les places et carrefours,
+d'autres gardaient les grandes communications, d'autres bloquaient,
+attaquaient les chefs et les administrations opposées.
+
+Ces combats, souvent renouvelés et pour lesquels, quoique les armes à
+feu n'aient été en usage que vers le milieu du 14e siècle, on prenait
+déjà des dispositions qui égalent la science militaire moderne,
+finissaient ordinairement par l'expulsion et la ruine de l'un des deux
+partis; ils ont formé la plupart des hommes de guerre de l'Italie; ce
+beau pays, subissant depuis les conséquences fatales d'un trop funeste
+genre de gloire, n'a pu encore, après tant de siècles écoulés,
+reconstituer une nationalité profondément atteinte par ces luttes
+fratricides. Citons deux exemples entre tant d'autres.
+
+ * * * * *
+
+ 4. En 1215, la guerre civile éclata dans Florence à l'occasion d'une
+alliance manquée entre deux familles puissantes; des combats fréquents
+s'engagèrent entre quarante-deux familles Guelfes et vingt-quatre
+familles Gibelines: chacun éleva des tours et fortifia ses palais; les
+deux partis demeurèrent ensemble, dans l'enceinte des mêmes murs,
+pendant trente-trois ans; ils vécurent dans et pour la guerre civile
+jusqu'à l'expulsion de l'un d'eux par l'étranger.
+
+Cette guerre continue, au sein de Florence, n'eut pas seulement pour
+effet d'accoutumer la nation aux luttes domestiques: elle imprima aussi
+un caractère particulier à son architecture, dont la force fait le
+principal et triste ornement; ce sont d'épaisses murailles embossées,
+des portes élevées au dessus du sol, de larges anneaux où l'on plaçait
+les drapeaux et les chaînes; enfin, tout l'appareil lourd et sévère de
+la guerre civile en permanence, de rue à rue, de maison à maison.
+
+Les familles nobles des deux factions se combattaient fréquemment, soit
+devant les tours que chaque maison puissante avait élevées, soit dans
+quatre à cinq places principales, où les nobles de tout un quartier
+avaient placé des fortifications mobiles appelées _serragli_; c'étaient
+des barricades ou chevaux de frises pour barrer, en partie, une rue et
+se défendre derrière.
+
+Les familles, près du palais desquelles les barricades étaient
+pratiquées, en conservaient le commandement, et elles se bâtaient de les
+fermer dès qu'il y avait une émeute: ainsi les Uberti, qui occupaient
+l'espace où est aujourd'hui le Palais vieux, commandaient la rue qui
+aboutit par cet endroit à la grande place; les Tedallini défendaient la
+porte Saint-Pierre; les Cattani la tour du Dôme.
+
+En 1248, l'empereur Frédéric II, moyennant la promesse d'un secours de
+1600 chevaux, engagea les Uberti à prendre les armes pour chasser les
+Guelfes; l'un et l'autre parti courut, avec fureur, à ses barricades
+accoutumées; les Gibelins, négligeant leurs autres retranchements, se
+concentrèrent tous à la maison des Uberti et obtinrent aisément la
+victoire sur les Guelfes d'un seul quartier; ils suivirent ainsi leurs
+adversaires de barricade en barricade, battant toujours des ennemis non
+encore réunis.
+
+Tous les Guelfes échappés aux combats précédents se trouvèrent resserrés
+aux barricades des Guidollolli et des Bagnesi, en face de la porte
+San-Pier Scheraggio. Pour la première fois, les deux partis entiers
+furent en présence; pendant qu'ils combattaient, le secours promis par
+Frédéric arriva par une porte dont les Gibelins étaient les maîtres; les
+Guelfes soutinrent quelque temps l'effort des Gibelins et de la
+cavalerie allemande; mais, au bout de quatre jours, la nuit de la
+Chandeleur, ils se retirèrent tous dans leurs possessions de la campagne
+où ils se fortifièrent de nouveau. Jusqu'alors l'autorité publique
+avait cru pouvoir maintenir les deux factions d'une main impartiale.
+Mais, comme toujours, l'étranger était venu dire son mot décisif.
+
+ * * * * *
+
+5. Le 15 juin 1310, dans la soirée, le doge de Venise fut instruit de
+l'existence d'une conspiration: on lui rapporta qu'il se formait un
+grand rassemblement chez Boemond Liepalo et un autre devant la maison
+Quirini; aussitôt il fit réunir son monde, envoya sommer les séditieux
+de se disperser et fortifia toutes les avenues de la place Saint-Marc.
+
+Pendant ce temps, les conjurés s'étaient rendus maîtres de la chambre
+des officiers de paix au Rialto et de celle des blés.
+
+Au point du jour, ils marchèrent vers la place; la bataille fut
+sanglante: mais le doge, qui avait eu plusieurs heures pour se préparer,
+profita de l'avantage des lieux, avantage grand pour celui qui se
+défend.
+
+Les rues qui aboutissaient à la place Saint-Marc étaient étroites et
+tortueuses; la multitude des assaillants y devenait inutile: ils
+tombaient sans avoir combattu, sous les coups de ceux qui défendaient
+les barricades, ou qui des maisons lançaient des pierres.
+
+Après une attaque obstinée, les rebelles, découragés par l'inutilité de
+leurs efforts, se retirèrent vers le pont de Rialto et se fortifièrent
+dans le quartier de la ville, au delà du canal.
+
+Si le doge les y avait poursuivis, il aurait éprouvé à son tour le même
+désavantage qui, dans Venise, est le partage des assaillants; mais il
+traita avec eux, profitant du découragement où ils étaient, par suite du
+combat de Saint-Marc.
+
+ * * * * *
+
+6. À la même époque, nos rois posaient les fondements de leur puissance en protégeant les bourgeois des communes contre les nobles et le clergé.
+
+Il n'est pas de ville de France où cette émancipation n'ait donné lieu à
+des combats pareils à ceux dont il vient d'être question: mais livrés
+sur des théâtres moins importants, ils n'ont point toujours été signalés
+par l'histoire qui, cette fois, aurait pu constater le résultat heureux
+pour les peuples et pour la civilisation qu'en obtint quelquefois un
+pouvoir de plus en plus fort. Là se résume la politique intérieure des
+rois de France, de Louis-le-Gros à saint Louis.
+
+ * * * * *
+
+7. Plus tard, lorsque saint Louis n'est plus, que les croisades ont
+cessé, l'esprit du moyen âge expire avec son plus beau représentant: des
+faits d'un caractère nouveau, d'épouvantables excès assombrissent la fin
+de cette période et forment le prélude sanglant du mouvement social du
+14e siècle et de la première moitié du 15e, qui, à deux reprises
+différentes, désolera les Flandres, Paris et les campagnes, l'Angleterre
+et l'Allemagne.
+
+À la nouvelle du soulèvement des artisans de Bruges et de leurs
+désordres dans la campagne, en 1302, Jacques de Châtillon entra dans
+cette cité avec 1500 cavaliers et 2500 sergents à pied français.
+
+Mais les chefs des tisserands et des bouchers introduisirent leurs
+bandes dans la ville pendant la nuit du 21 mars.
+
+Les corps de métiers prirent les armes en silence, tendirent des chaînes
+dans les rues pour arrêter la cavalerie: chaque bourgeois s'était chargé
+de dérober au cavalier logé chez lui sa selle et sa bride; les soldats
+furent réveillés par le cri: _Vive la commune; Mort aux Français_. Ils
+furent attaqués en détail dans les rues et dans l'intérieur des maisons.
+Le massacre continua pendant trois jours; les prisonniers conduits
+devant la communauté, y étaient mis à mort: les femmes plus féroces
+précipitaient les soldats des fenêtres.
+
+1200 cavaliers et 2000 sergents périrent. Jacques de Châtillon, qui
+n'avait pas su préserver la garnison de telles horreurs, se déroba par
+une prompte fuite.
+
+ * * * * *
+
+8. En 1306, le rétablissement du tarif des monnaies de saint Louis, par
+la réduction au tiers, exaspéra les Parisiens dont un grand nombre dut,
+par suite, payer le triple des loyers réellement convenus.
+
+La populace se précipita vers le palais du Temple, où logeait alors
+Philippe IV, et n'ayant pu lui exposer ses plaintes, résolut de le
+forcer par la famine, en interceptant toutes les communications du
+palais.
+
+La foule, informée qu'un riche propriétaire de maisons, nommé Barbet,
+avait suggéré par intérêt cette ordonnance, quitta le Temple pour se
+porter à sa maison, près Saint-Martin-des-Champs, et la piller.
+
+Philippe IV profita de ce moment pour réunir et faire agir ses archers:
+les principaux agitateurs furent arrêtés et exécutés.
+
+Néanmoins, dès le mois d'octobre, le roi modifia ce qu'il y avait de
+plus criant dans les ordonnances.
+
+ * * * * *
+
+
+
+9. En 1320, un prêtre et un moine déserteurs des autels entraînèrent, en
+procession mendiante, les gens des campagnes, sous le nom de
+pastoureaux.
+
+Une de ces troupes arriva à Paris, délivra les prisonniers de
+Saint-Martin-des-Champs, força le Châtelet, Saint-Germain-des-Prés, et
+se retrancha au Pré-aux-Clercs, d'où le gouvernement effrayé la laissa
+s'échapper.
+
+Cette bande se dirigea sur le Languedoc, qu'elle traversa en juin:
+40,000 hommes entrèrent en même temps par différents côtés.
+
+Ces malheureux, dont les magistrats et les prêtres demandaient
+l'extermination, étaient eux-mêmes animés d'une égale férocité: le
+massacre des juifs était leur mission; partout ils les livrèrent à
+d'affreux supplices.
+
+Les juifs du diocèse de Toulouse s'étalent réfugiés, au nombre de 600,
+dans le château royal de Verdun-sur-Garonne: ils y furent bientôt
+assiégés, les officiers royaux ne pouvant engager aucun chrétien à
+prendre leur défense. Les pastoureaux les poursuivent dans la plus haute
+tour, mettent le feu aux étages inférieurs et les réduisent, avant de
+s'entregorger, à jeter leurs enfants aux assaillants, dans l'espoir,
+bientôt trompé, qu'on prendrait pitié de leur innocence.
+
+Le pape, lui-même, effrayé dans Avignon, prononça l'anathème contre ces
+forcenés; il somma les sénéchaux de Beaucaire et de Carcassonne de
+résister: les pastoureaux se rejetèrent sur Aigues-Mortes, pour s'y
+embarquer: ils furent cernés et moissonnés dans ces plaines
+pestilentielles, faute de vivres et d'abris: ceux qui essayaient de
+s'échapper étaient exécutés.
+
+Il y a des époques ou l'histoire des nations semble être celle de tous
+les excès.
+
+
+
+
+
+§ II.
+
+VALOIS.
+
+
+10. Le 22 février 1358, pondant la captivité du roi Jean, le prévôt des
+marchands, Marcel, d'accord avec la municipalité turbulente de Paris,
+massacre les maréchaux de Champagne et de Normandie aux pieds du dauphin
+et intimide ce prince.
+
+D'abord, il gouverne Paris au moyen des Trente-Six, presque tous
+bourgeois ou clercs, la province, par de semblables conseils
+démagogiques.
+
+Le 14 mars, les États-Généraux et les Trente-Six, las de la commune,
+limitent son pouvoir et nomment le dauphin régent du royaume.
+
+Ce prince se retire à Meaux; il transfère les États-Généraux de Paris à
+Compiègne, le 4 mai; une partie des députés refuse de le suivre, l'autre
+se montre très-ardente pour les réformes: il y eut deux assemblées
+nationales et deux gouvernements en guerre ouverte.
+
+Marcel s'empare du Louvre, fortifie Paris, prend à sa solde des
+compagnies de gens de guerre.
+
+Le dauphin, avec 30,000 hommes, intercepte les avenues de la capitale,
+principalement sur la Seine et la Marne.
+
+Du 21 mai aux première jours du juin, cent mille paysans de Champagne et
+de Picardie font la guerre il la noblesse; les campagnes rentrent enfin
+dans l'ordre, mais restent incultes et dépeuplées.
+
+Dès ce moment, les bourgeois de Paris et une partie des États qui
+siégent dans la capitale travaillent ouvertement à la Restauration; le
+dauphin reprend le blocus, interrompu par la jacquerie des paysans.
+
+Le 30 juillet, Marcel embarrassé, sans vivres, sans argent, allait
+livrer Paris au roi de Navarre, et par suite, aux Anglais ses alliés:
+les royalistes l'assassinent; ils parcourent la ville, excitent le
+peuple contre cette trahison, arrêtent soixante chefs de la sédition et
+avertissent le dauphin qui arrive le 2 août avec son armée: les
+réactions commencèrent, et le pouvoir royal fut bientôt plus absolu
+qu'avant le mouvement.
+
+ * * * * *
+
+
+11. En 1381, Jean Wiclef, membre de l'université d'Oxford, prêchait les
+doctrines suivantes:
+
+«Haine du peuple contre les riches.
+
+«Les pauvres affranchis de toutes les puissances terrestres et seuls
+libres; entre eux, tout est commun, les femmes, l'argent, tous les biens
+et tous les maux de la terre.
+
+«Tout ce qui est naturel est agréable à Dieu.
+
+«Le vicieux doit être dépouillé; le droit de propriété est fondé sur la
+grâce, et les pécheurs ne peuvent réclamer aucun service des autres.
+
+«Le peuple peut corriger à discrétion le souverain qui pèche.
+
+«Les distinctions sociales ne sont que des tyrannies.»
+
+Un prétexte rassemble, à Blackbeath, 60,000 paysans excités par ces
+doctrines; ils se portent sur Londres en chantant:
+
+«Quand Adam labourait et Ève filait, qui était alors gentilhomme? Nous
+sommes tous égaux; plus de prélats, plus de seigneurs.»
+
+Le bas peuple de Londres se déclara pour eux: les bourgeois n'osèrent
+pas résister et fermer leurs portes; beaucoup de nobles furent forcés de
+suivre. Le 12 juin, les insurgés étaient maîtres de la capitale, de
+Cantorbéry, de Rochester. Le roi Richard II, sur le point d'être assiégé
+à la Tour de Londres, où il s'était retiré avec peu de vivres et de
+moyens de défense, consentit à l'évacuer et à traiter; la tour fut
+prise, l'archevêque de Cantorbéry, chancelier d'Angleterre, avec trois
+autres personnages, y eurent la tête tranchée.
+
+Le 15 juin, le roi se rendit à Smithfield pour conférer de nouveau avec
+les chefs de l'insurrection. Provoqué arrogamment par eux, Richard fit
+en vain preuve de courage, de modération et de présence d'esprit.
+Bientôt 8,000 soldats d'élite entourèrent Smithfield: alors Richard
+changea de langage, les insurgés prirent la fuite et trois des leurs
+furent exécutés; cette insurrection dura huit jours.
+
+ * * * * *
+
+12. Le 1er mars 1382, après la proclamation pour les perceptions, en
+France, du douzième denier sur les vivres, un collecteur fut battu aux
+halles; le cri: _Aux armes pour la liberté_ se fit entendre dans Paris.
+
+L'évêque, le prévôt, plusieurs conseillers du roi, divers riches
+bourgeois et Hugues Aubriot, ancien prévôt, tiré du cachot par les
+rebelles pour être élu capitaine, se dérobèrent afin de n'être pas
+confondus avec les séditieux. D'autres suivirent au contraire ceux-ci
+pour les modérer.
+
+Les révoltés forcèrent l'Arsenal, l'Hôtel-de-Ville, l'abbaye de
+Saint-Germain-des-Prés, le Châtelet, l'Évêché, s'armèrent de maillets de
+plomb, seule arme non saisie par le duc d'Anjou; ils délivrèrent les
+prisonniers et assommèrent les collecteurs.
+
+Le jeune roi était à Meaux ainsi que le duc d'Anjou et ses oncles. Il se
+dirigea d'abord sur Rouen, avec sa maison, pour punir cette ville moins
+difficile à réduire; l'émeute n'y avait duré qu'un jour; le roi y entra,
+avec sa petite armée, par un pan de mur abattu exprès; la bourgeoisie
+tremblante fut désarmée, les chefs de la révolte exécutés et les impôts
+rétablis.
+
+Ensuite le roi se rapprocha de Paris; l'Université et l'avocat-général
+Desmarets lui demandèrent grâce à Vincennes. Le pardon fut accordé et
+les impôts les plus odieux supprimés, à condition que les chefs des
+métiers seraient punis.
+
+À la vue des apprêts du supplice, les maillotins exaspérés s'emparèrent
+de la place et demandèrent grâce; l'exécution eut lieu la nuit.
+
+Dans le midi, les paysans abandonnent leurs champs, leurs villages, et
+se forment en bandes sous le nom de _truchins_, secondés, dit-on, par
+l'ordre inférieur de la bourgeoisie, dans toutes les villes, ils firent
+une guerre impitoyable aux hautes classes. On correspondait, à cet
+effet, d'Angleterre, d'Allemagne et de France, avec Gand, centre de tous
+ces mouvements.
+
+«Rien ne montre mieux la vie anarchique des cités communales que
+l'existence continuellement tumultueuse des villes de Flandres. Comme le
+commerce y était très-abondant, les ouvriers, surtout les tisserands et
+les foulons, y faisaient de grands gains, et on les voyait presque
+toujours dans les tavernes, sur les places publiques, en querelles
+perpétuelles. Dans une seule année on compte 1,400 meurtres à Gand.»
+
+(_Hist. des Français._)
+
+Pendant les expéditions que le roi entreprit ensuite contre les villes
+flamandes révoltées, les Parisiens attendaient chaque jour la nouvelle
+d'un succès des Gantois pour exécuter leur projet de raser le
+Château-Beauté, le Louvre, Vincennes, et toutes les fortes maisons
+autour de Paris. À Reims, Châlons, Orléans, Blois, Beauvais, et même
+dans toute la France, la bourgeoisie ne demandait qu'un signal pour
+massacrer la noblesse; elle se tenait en rapport, avec les Flandres,
+pour les succès desquelles étaient tous ses voeux, considérant la guerre
+comme allumée, non point de nation à nation, mais partout entre la
+noblesse et le peuple.
+
+Charles VI licencia les compagnies des provinces éloignées; et, avec
+celles de Bretagne, de l'Île-de-France, de Normandie, de Picardie,
+s'achemina de Flandre sur Saint-Denis, en janvier, 1383, par Arras et
+Compiègne. Ses coureurs eurent ordre de préparer les logements dans
+Paris.
+
+Le 10 février, le prévôt des marchands, assurant au roi que la capitale
+est entièrement soumise, obtient qu'il n'ajournerait pas davantage son
+entrée. La ville, effrayée, espérait soit flatter, soit intimider le
+roi, par le spectacle d'une grande réception militaire.
+
+Toute la milice, prête à livrer bataille, et parmi laquelle étaient plus
+de 20,000 maillotins, se rangea, le 11, du côté de Montmartre, entre
+Paris et Saint-Ladre; elle fit au connétable, qui précédait le roi, des
+protestations d'obéissance: celui-ci déclara que la première preuve de
+soumission était de rentrer chez eux et de désarmer immédiatement: on
+obéit sans murmurer.
+
+Aussitôt le roi entra dans Paris, à la tête d'une partie de son armée,
+l'autre restant campée dehors; l'ordre avait été donné d'abattre les
+portes et toutes les chaînes que les bourgeois tendaient le soir aux
+coins des rues; de faire partout des patrouilles, la nuit comme le jour.
+
+Le roi vint déposer, sur l'autel de Notre-Dame, un étendard semé de
+fleurs de lis d'or, et fut loger au Louvre. Les seigneurs s'établirent
+dans leurs hôtels; les soldats furent mis en quartier chez les
+bourgeois, avec ordre, sous peine de la vie, de les respecter ainsi que
+leurs propriétés.
+
+Le 16, 300 bourgeois les plus remuants, avocats au parlement de Paris ou
+négociants, étaient arrêtés.
+
+Le 21, toutes les chaînes avaient été arrachées et transportées à
+Vincennes. On procéda, par visites domiciliaires, au désarmement.
+
+Dans les quinze derniers jours de février, l'avocat-général Desmarets,
+qui s'était souvent interposé entre le peuple et le roi, et cent
+bourgeois des plus influents, la plupart anciens compagnons de Marcel,
+furent exécutés.
+
+Les principaux bourgeois, qui avaient exercé des charges pendant les
+séditions, furent successivement appelés devant la chambre du conseil,
+qui les taxa à des amendes, selon leur fortune. Les impôts furent
+maintenus.
+
+Le roi fit récapituler, devant le peuple assemblé au Louvre, toutes les
+séditions des Parisiens, depuis les trente dernières années; il déclara,
+néanmoins, que grâce était accordée au reste de la population.
+
+ * * * * *
+
+13. Dans la première moitié du XVe siècle, la France, théâtre sanglant
+de guerres civiles et étrangères, n'appartint, à proprement parler, ni
+aux Valois, ni à l'Angleterre.
+
+On vit les factions de Bourgogne et d'Armagnac, abusant de la démence de
+Charles VI, troubler l'État, déjà trop affaibli par les malheurs
+d'Azincourt et les progrès des Anglais.
+
+Le meurtre du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, à Montereau, jeta, dans
+les bras de ceux-ci, son successeur aveuglé par la vengeance.
+
+On vit la reine soutenir successivement les deux factions qui désolaient
+la France quelquefois contre le roi, toujours contre son propre fils; en
+1420, par le traité de Troyes, elle fait déshériter le dauphin, en
+faveur de sa fille promise au roi d'Angleterre, Henri V.
+
+Les deux rois Charles VI et Henri V font leur entrée à Paris: les
+États-Généraux ratifient le traité; la capitale, qui partageait ces
+sentiments éhontés, fêta les succès des Anglais et du malheureux Charles
+VI contre le dauphin. Plus tard, lors de la mort presque simultanée des
+deux monarques lignés, elle proclama Henri VI roi de France et
+d'Angleterre.
+
+Charles VII en appela à Dieu et à son épée: il se fit couronner roi de
+France dans la même ville de Poitiers où, avant la mort de son père, il
+avait déjà pris le titre de régent et organisé des universités, des
+parlements en opposition à ceux de Paris: les simulacres
+d'États-Généraux, assemblés à Bourges et à Carcassonne, lui donnèrent
+quelques subsides.
+
+La noblesse, en Aquitaine, en Dauphiné, en Champagne et en Lorraine, qui
+ne lui aurait peut-être pas obéi s'il eût été puissant, lutte, par amour
+du pillage, sous sa bannière, contre les Anglais. Le Midi, animé de sa
+vieille haine envers le Nord, sauve la nationalité française.
+
+Après des armées de fortunes diverses, de constance et d'efforts, les
+ducs de Bourgogne et de Bretagne se détachent successivement des
+Anglais.
+
+En 1429, Jeanne d'Arc fait lever miraculeusement le siège d'Orléans et
+sacrer le roi à Reims.
+
+En 1436, Charles VII redevient maître de Paris, où il ne se hâte pas de
+rentrer, par éloignement pour sa bourgeoisie turbulente; de Bourges, il
+réorganise l'administration de la capitale, il rétablit le parlement et
+règle les monnaies.
+
+En 1437, il visite Paris sans rien faire pour cette ville ruinée,
+paraissant encore décidé à transporter la capitale au delà de la Loire;
+l'année suivante, les États d'Orléans créent une armée royale permanente
+de 9,000 cavaliers.
+
+Malgré la révolte du nouveau dauphin et des seigneurs Français que
+Charles VII dut aller soumettre, dans cette même Aquitaine, d'où la
+monarchie s'était relevée, toutes les provinces furent successivement
+enlevées aux Anglais: dès 1450, ceux-ci ne possédèrent plus, en France,
+que Calais.
+
+Le souvenir de Jeanne d'Arc, de cette longue et mémorable lutte de
+trente années, où le roi et les peuples du midi sauvèrent la nationalité
+française, restera un des plus populaires de notre histoire: à plus d'un
+titre, il est encore digne d'être médité; les positions ou contrées
+suivantes jouèrent alors un rôle important:
+
+1° Les places de la moyenne Loire, de l'Yonne, de l'Oise, de l'Aisne, de
+la Basse-Marne, pivots des opérations, autour de Paris, pour le couvrir
+ou le bloquer;
+
+2° La Normandie, la Picardie, comme bases des opérations des étrangers
+auxiliaires de l'insurrection contre la nationalité;
+
+3° Le pays entre l'Oise et l'Aisne, grande voie stratégique des divers
+ennemis du roi;
+
+4° La Champagne, la Lorraine, les rives de la Loire, le Dauphiné, sont
+les éléments de la résistance nationale contre Paris et l'étranger: en
+dernier lieu, la Bretagne, devient l'auxiliaire de cette résistance.
+
+5° Bourges et Poitiers servirent de capitales éventuelles.
+
+ * * * * *
+
+14. En 1461, après la bataille de Northampton, Charles VII pressa les
+Gênois d'envoyer une flotte contre celle des Anglais; cette demande
+irrita une ville, dont le commerce aurait eu des valeurs considérables
+compromises à Londres; les conseillers refusèrent, en disant que le
+trésor était vide.
+
+Louis de la Vallée, gouverneur français, chercha à le remplir par de
+nouvelles taxes; les nobles lui conseillèrent d'augmenter les droits de
+consommation dont ils étaient exempts; la querelle s'engagea entre les
+diverses classes, sur les priviléges de la noblesse.
+
+Les officiers français, tous gentilshommes, oublièrent alors le rôle de
+neutralité qui leur convenait; ils se prononcèrent vivement pour la
+noblesse gênoise et excitèrent ainsi, dans le peuple, une haine qui fut
+fatale à la France.
+
+Le 9 mars, un homme obscur sortit de l'un des conseils en criant: _aux
+armes!_ Les plébéiens répondirent à son appel; Louis de la Vallée fut
+contraint de se retirer, avec tous les Français, dans la forteresse du
+Castello, abandonnant la ville aux partis du clergé et du peuple,
+momentanément réunis.
+
+Le 17 juillet, une nouvelle armée de six mille Français débarqua à
+Savonne: elle attaqua Gênes, par les hauteurs, de concert avec la
+noblesse du pays, tandis que la flotte se présentait devant le port;
+repoussés avec grande perte, les Français se rembarquèrent; le Castello
+fut évacué; la flotte regagna la Provence et Louis de la Vallée tint
+garnison à Savonne.
+
+ * * * * *
+
+15. En 1488, les soldats allemands de Maximilien pillaient la campagne;
+ses courtisans étaient logés chez les bourgeois de Bruges, et en
+exigeaient une table splendide; ils cherchaient à séduire leurs femmes
+et leurs filles; souvent ils les maltraitaient; les menaçait-on de
+porter plainte au roi des Romains, ils répondaient: Maximilien nous
+permettra de baigner nos bras dans le sang bourgeois.
+
+Le 1er février, après la révolte de Gand, Maximilien crut intimider le
+peuple par une grande revue de ses troupes sur la place: le comte de
+Sornes commanda: _abaissez les piques_; les soldats répondirent par le
+cri de _vive le roi_; les bourgeois croyant qu'on allait les charger,
+coururent aux armes. Tout à coup 52 bannières furent déployées, la place
+du marché occupée, et 49 canons dirigés contra l'hôtel de Maximilien;
+celui-ci, bloqué avec sa garde, s'estima heureux d'éviter les hostilités
+qu'il avait voulu provoquer; il signa, le 16 mai, avec la révolte, un
+traité, mal exécuté depuis, par suite duquel il devait évacuer la
+Flandre en huit jours, renonçant à ses droits et se contentant d'une
+pension de 6,000 livres: la jactance, les exactions, les provocations
+n'ont jamais réussi.
+
+ * * * * *
+
+16. En mai 1547, une insurrection éclata à Naples, par suite des
+intrigues des Français et de l'inquisition que don Pedro de Toledo,
+gouverneur espagnol, voulait introduire.
+
+Aucune des promesses de secours de la France ne se réalisa; les députés
+de la noblesse napolitaine n'obtinrent de Charles-Quint que l'ordre
+d'obéir; des troupes espagnoles arrivèrent de toutes parts, contre
+Naples, qui dut se soumettre.
+
+Le 12 août, après l'exécution des principaux chefs de la révolte, et une
+amende de 100,000 ducats d'or imposée à la ville, une amnistie fut
+publiée.
+
+ * * * * *
+
+17. En 1548, lors des ordonnances de François Ier pour rendre le prix du
+sel uniforme, Tristan de Monneins, lieutenant du roi de Navarre, s'était
+rendu odieux dans la Guienne par sa sévérité. Il eut la malheureuse idée
+de venir de Bayonne à Bordeaux pour intimider, par la menace des
+châtiments réservés aux révoltés, ce peuple jusque-là tranquille.
+
+La multitude, rassemblée par lui, vit ses forces et s'unit pour se
+venger de proclamations impolitiques. Elle se porta à l'arsenal, y prit
+des armes, et vint assiéger Monneins dans Château-Trompette.
+
+Le président au Parlement de Bordeaux, La Chassagne, obtient du peuple
+une capitulation pour Monneins: mais, voyant ce dernier assassiné, et
+tant d'excès commis, il se réfugie dans un couvent.
+
+La Chassagne pressé par le peuple de prendre l'autorité, adopta
+immédiatement les mesures suivantes, dans l'intérêt de l'ordre et du
+gouvernement dès ce moment menacés:
+
+1° Fermeture des portes de la ville, après renvoi des paysans accourus
+pour prêter main-forte à la révolte;
+
+2° Milice bourgeoise armée et organisée, pour fournir des corps du garde
+et des patrouilles dans toutes les rues;
+
+3° Réouverture des tribunaux; arrestation, jugement et exécution des
+principaux chefs de la révolte, à commencer par celui qui avait appelé
+aux armes en sonnant le tocsin.
+
+Le connétable, venu à Toulouse pour y réunir les troupes et marcher sur
+Bordeaux, repoussa une députation de cette ville, demandant que les
+landsknechts n'y entrassent pas. Nonobstant la soumission d'une cité qui
+aurait pu se défendre, il y pénétra par une large brèche qu'il fit
+ouvrir à travers les murailles, cantonna militairement ses troupes dans
+les principaux quartiers de la ville, procéda au désarmement des
+habitants et fit transporter les armes au château.
+
+Une information sévère eut lieu; 140 chefs furent successivement
+exécutés; la ville elle-même perdit tous ses priviléges; la maison de
+ville dut être rasée, et toutes les cloches transportées dans des
+châteaux fortifiés exprès; deux galères seraient équipées pour défendre
+les gouverneurs de la province contre une nouvelle révolte: toutes les
+dépenses nécessitées par ces mesures furent à la charge de la ville.
+
+Le 9 novembre, le connétable quitta Bordeaux, en y tenant le comte de
+Lude, avec une forte garnison devenue désormais nécessaire.
+
+ * * * * *
+
+18. Pendant les journées du 11 au 17 mai 1562, les réformés, quoique
+maîtres de l'hôtel de ville, dès le 11, échouèrent dans leur projet de
+s'emparer de l'intérieur de Toulouse.
+
+25,000 protestants, ayant pour eux les huit capitouls, devaient célébrer
+la Cène le 17 mai; le parlement leur défend de s'assembler et ordonne
+aux étrangers de sortir de la ville.
+
+Un cordelier défroqué, chef des calvinistes, les excite à s'emparer du
+Capitole, ce qui est exécuté, par surprise, dans la nuit du 11 au 12
+mai.
+
+Le parlement remplace les capitouls, demande des secours à Montluc et
+aux capitaines à proximité, fait sonner le tocsin, et, en robe rouge, il
+conduit le peuple à l'assaut de l'hôtel de ville, des librairies ou des
+maisons de réformés: celles-ci sont incendiées ou pillées.
+
+Les protestants, retranchés dans un tiers de la ville, défendaient
+l'hôtel de ville avec du canon, en attendant les secours promis par
+Montauban et autres villes du parti.
+
+Mais Montluc, à la tête d'un corps nombreux de cavalerie, donna de
+suite, du dehors, des ordres qui plus tard n'auraient pas été efficaces;
+il arrêta les secours de l'insurrection, fit sonner le tocsin, à huit
+lieues à la ronde, pour appeler aux armes les paysans catholiques; il
+introduisit successivement, et à propos, des renforts dans la ville,
+dont les principales portes étaient gardées.
+
+En vain, pour réduire le Capitole, la populace mit le feu au quartier
+environnant, l'incendie fut arrêté. Les deux partis firent usage de
+mantelets roulants.
+
+Le 17 mai, les protestants, affaiblis par la désertion, privés de
+munitions et de vivres, cernés de toutes parts dans l'hôtel de ville et
+les positions conservées par eux, furent heureux qu'on leur permît de se
+retirer sans armes ni bagages.
+
+À huit heures du soir, après avoir célébré la Cène, ils sortirent par la
+porte Villeneuve; mais à peine éparpillés dans la campagne, le tocsin
+rassembla contre eux les paysans: 3,000 périrent.
+
+_Au long tems que j'ai porté les armes_, disait à ce sujet le maréchal
+de Montluc, le 18, au parlement de Toulouse, _j'ai appris qu'en telles
+affaires, il vaut mieux se tenir dehors, pour y faire acheminer les
+secours, sachant que cette canaille n'étoit pas pour forcer si tôt la
+ville; que, s'ils m'eussent attendu, jamais entrepreneurs n'eussent été
+mieux accommodés_.
+
+Ces paroles résument, il est vrai, d'une manière un peu rude, la théorie
+de la répression des émeutes dans une ville de province: elles ne
+doivent même pas être oubliées contre une capitale, dans certains cas.
+Il serait à désirer que les anarchistes les comprissent: ils y verraient
+quelle peut être leur impuissance contre un pouvoir habile, et
+renonceraient, sans doute, à leurs projets.
+
+Quoi qu'il en soit, Montluc fit poursuivre les instigateurs de la
+révolte. Le parlement de Toulouse, refusant trois fois d'enregistrer
+l'amnistie accordée aux protestants par le roi, fit juger et exécuter
+200 personnes; 440 furent condamnées par contumace. La guerre civile ne
+développe que les mauvais penchants.
+
+ * * * * *
+
+La journée du 12 mai 1588, dite des barricades, est, pour le sujet qui
+nous occupe, une des plus fécondes en enseignements.
+
+En avril et en mai, le roi négligea deux occasions de faire arrêter, en
+flagrant délit de conspiration, Jean Leclerc et Lachapelle-Marteau,
+chefs du conseil secret des Seize, ces aventuriers perdus de dettes, qui
+excitaient le due de Guise et les révoltes futures, pour arriver à la
+ruine du pays.
+
+Pressé, à Soissons, par les Seize, de venir se mettre à la tête des
+30,000 milices bourgeoises de Paris, Guise les invite à s'organiser
+d'abord militairement; il fait déployer sous leurs yeux, par Lachapelle,
+un grand plan de Paris, qui fut aussitôt divisé en cinq quartiers au
+lieu de seize; dans chacun de ces arrondissements, l'action militaire
+fut centralisée sous un des cinq colonels, que Guise envoya avec un gros
+état-major. 500 chevaux vinrent occuper la banlieue, au nord de la
+capitale.
+
+Le désordre fut principalement excité, dans Paris, par 15,000 étrangers
+turbulents qui trompèrent la population. Henri III négligea l'occasion
+de comprimer la révolte, en faisant arrêter ou expulser les hommes les
+plus dangereux, et surtout le duc de Guise, qu'il avait eu, un moment,
+en son pouvoir au Louvre.
+
+Le 12 mai, Guise excite la bourgeoisie de Paris, en annonçant l'entrée
+dans la capitale des 4,000 suisses venus d'abord de Lagny à Saint-Denis,
+et de 2,000 soldais d'élite. À cette nouvelle vraie, il ajoute celle
+d'un prétendu projet d'exécution des seize et de cent principaux
+Parisiens dont il fait circuler la liste.
+
+La modération, à l'égard des factieux, fut sans succès. Après
+l'invitation faite par Henri III au duc de Guise de prêter son concours
+pour l'expulsion des étrangers, celui-ci annonce que le roi a peur,
+qu'on obtiendra de lui les États-Généraux et, par ceux-ci, tout ce qu'on
+voudra.
+
+Le maréchal de Biron ne comprit pas les ordres du roi, qui étaient
+d'occuper, extérieurement au quartier militaire du Louvre, trois
+positions avancées, dans les faubourgs Saint-Denis, Saint-Antoine et
+Saint-Marceau.
+
+Les places Saint-Antoine et Maubert, l'hôtel de Guise, furent les
+centres d'insurrection. À neuf heures du matin, leurs environs; à midi,
+le reste de la ville, et jusqu'aux approches du Louvre, étaient déjà
+barricadés de cent pas en cent pas. Des petits groupes, en tête de
+chacun desquels étaient des officiers du duc de Guise, péroraient,
+faisaient tendre les chaînes au coin des rues, et élevaient derrière des
+barricades de poutres ou de tonneaux remplis de terre.
+
+Les suisses et les gardes françaises, accablés de pierres du haut des
+maisons, sans communications avec leurs chefs, sans vivres et tombant
+sons les coups d'hommes invisibles, se replièrent sur le Louvre, où les
+6,000 hommes de troupes royales furent bientôt resserrés, sans positions
+extérieures.
+
+Dans la nuit du 12 au 13, un corps de 15,000 hommes, envoyé par le duc
+de Guise à travers la Chaussée-d'Antin, acheva de bloquer la Cour, sur
+toute la rive droite, dans son quartier militaire trop rétréci.
+
+La reine-mère et Villequier exhortèrent Henri III à sortir du Louvre
+pour se montrer au peuple; ils assuraient qu'éblouis de l'éclat de la
+majesté royale, les mutins le respecteraient et rentreraient dans le
+devoir.
+
+Le roi, qui ne manquait pas de courage, trouva ce conseil trop
+téméraire; il ne jugea pas à propos d'exposer sa réputation, sa dignité,
+et peut-être sa vie, à la discrétion de cette multitude déchaînée.
+
+Faute d'approvisionnements de vivres et de munitions, dans le Louvre, la
+défense y était impossible.
+
+Le 13 mai, au matin, tandis que la reine-mère était venue écouter les
+arrogantes propositions du duc de Guise, Henri III sortit par la porte
+neuve du pont Royal, jurant de ne rentrer dans sa capitale que par la
+brèche, et de la mettre hors d'état de se révolter désormais. Le duc de
+Guise ne put déguiser son dépit et ses craintes, en apprenant que le roi
+s'était soustrait à la révolte pour mieux la combattre. Cette nouvelle
+inattendue, modifiant tout à coup ses projets, frappa un moment
+d'indécision et de découragement ce chef, jusque-là toujours maître de
+lui-même.
+
+Henri III, bientôt suivi des gardes françaises et des suisses, coucha à
+Rambouillet; il fut le lendemain rallier, à Chartres, son gouvernement
+et ses moyens de répression.
+
+Cette victoire inespérée des milices urbaines sur des troupes aguerries
+surprend les deux partis dans l'incertitude; la reine-mère et la régente
+restent au Louvre pour tenter encore de profiter de ce moment de
+stupeur; néanmoins, la capitale, compromise plus qu'elle ne l'avait
+voulu, rejette l'autorité royale et délègue tous pouvoirs au conseil
+secret des Seize. Guise, peu confiant dans la masse des émeutiers,
+organise aussi bien que possible ses partisans les plus éprouvés en deux
+régiments; il se hâte de prendre Saint-Cloud, Lagny, Charenton,
+Pontoise, d'occuper Corbeil et Troyes, pour prévenir le blocus de la
+capitale dans la lutte longue et sérieuse à laquelle, dès ce moment, il
+croit devoir s'attendre. Il ne partage aucune des illusions de
+l'anarchie, et, pour ne pas échouer, s'efforce d'organiser, en dehors
+d'elle, des ressources de guerre plus réelles et moins ingouvernables.
+
+En juin, le roi s'établit à Rouen, en septembre à Blois, où les
+États-Généraux furent convoqués. Le 14 août, à l'instigation des deux
+reines restées à Paris, le duc de Guise fut nommé lieutenant-général du
+royaume, mesures de conciliation qui restèrent sans résultat.
+
+En juillet 1589, les rois de France et de Navarre, après avoir pris
+Gergeau, Pithiviers, Étampes, Pontoise, réunirent, à Saint-Cloud, 42,000
+hommes dont 15,000 suisses amenés par Sancy.
+
+Henri III s'établit au nord de la Seine, le roi de Navarre au midi, pour
+attaquer, le 2 août, Paris et les 8,000 hommes de Mayenne, également
+découragés; mais le 1er août, au matin, le roi était assassiné.
+
+La détermination prise par Henri III, le 13 mai 1588, retarda la chute
+des Valois et sauva la monarchie française; bien que sérieusement
+menacée par l'esprit de trahison, la couronne devait cependant avoir
+encore de nombreux et éclatants jours de gloire.
+
+La reine-mère pensait que le trône n'aurait jamais pu, au milieu du
+débordement révolutionnaire, et sous sa pression, se rétablir dans la
+splendeur qu'il eut depuis; mieux valait aborder de suite les plus
+redoutables difficultés que de rester dans une voie qui, éternisant la
+crise, conduirait tôt ou tard à une position plus désastreuse encore.
+
+La transmission de la couronne au roi de Navarre devint possible. Nous
+verrons Henri, après l'assassinat du dernier Valois, combattre pendant
+six années, avec des succès très-divers, mais toujours en intrépide
+soldat et en politique consommé, le parti révolté le plus souvent maître
+de la capitale et appuyé par l'Espagne; il soutint cette lutte difficile
+jusqu'au jour où les peuples, guéris de tant d'excès anarchiques,
+revinrent au pouvoir légitime, en délaissant les factieux qui les
+exploitaient de concert avec l'étranger.
+
+
+
+
+§ III.
+
+BOURBONS.
+
+
+20. En 1589, Henri IV, devenu l'héritier légitime du trône, se retire
+des environs de Paris au camp retranché d'Arques. Il y résiste à Mayenne
+et rallie quelques-uns de ses partisans ainsi qu'un renfort anglais.
+
+Le 19 octobre, il marche sur Paris, se rend maître des faubourgs qu'il
+dévaste pendant quatre jours; il disperse son armée près d'Étampes,
+s'établit à Tours, réduit Vendôme, le Mans, Falaise et la
+Basse-Normandie, ayant contre lui les prêtres, les bourgeois et les
+paysans.
+
+Pendant ces guerres de religion, la capitale, dévouée à la cause
+catholique, avait privé les huguenots d'un centre de puissance, où les
+autorités de la monarchie habituellement réunies obtenaient pour elle
+l'apparence du commandement et de l'obéissance.
+
+Tant que les deux partis s'étaient balancés, Condé et Coligny avaient
+tenté en vain de se rendre maîtres de Paris; après la mort de ces chefs,
+les huguenots, confinés au midi de la Loire, ne durent songer qu'à se
+défendre.
+
+Henri IV, dans la même position militaire, mais plus fort par son droit
+héréditaire, eut des chances de s'emparer de la capitale, dont la
+possession seule pouvait le faire roi: en dehors de celle-ci il n'était
+qu'un prétendant, tandis que la ligue et Mayenne y prenaient les
+apparences de la légitimité. C'était dans Paris, et reconnu par le
+Parlement, la Chambre des Comptes, la Sorbonne, que Mayenne pouvait oser
+se dire lieutenant-général du royaume.
+
+La capitale n'était pas encore sérieusement menacée: mais les royalistes
+avaient conservé dans le voisinage, surtout le long des rivières et des
+principales routes, des places circonvallantes; la famine menaçait une
+population trop accoutumée à toutes les douceurs; la victoire devait
+rester à celui des deux partis qui occuperait le plus longtemps ces
+positions d'investissement ou de communication avec le reste de la
+France et l'étranger, tout en commettant le moins possible de fautes
+politiques.
+
+En 1590, avec le secours d'argent du cardinal légat, Mayenne put
+s'emparer de Pontoise et assiéger Meulan qu'Henri IV délivra bientôt.
+
+Mayenne, après avoir rallié en Flandres 5,000 hommes du duc de Parme,
+revint contre Henri alors occupé au siége de Dreux; il fut battu, le 14
+mars, à Ivry, et alla de nouveau s'humilier en demandant des secours à
+Farnèse.
+
+Le 29 mars, Henri IV s'approche de Paris, occupe Chevreuse, Montlhéry,
+Lagny, Corbeil, Melun, Cressy, Moret, Provins, Nangis, Montereau,
+Brie-Comte-Robert, Nogent-sur-Seine, pour achever de resserrer la
+capitale; il échoue devant Sens.
+
+Le 8 mai, il canonne les murs de Paris; mais il évite une attaque de
+vive force, soit par défaut de moyens, soit pour épargner à la capitale
+les suites d'une prise d'assaut; il assiége Saint-Denis.
+
+Le 5 juin, Mayenne, renforcé de 5,000 auxiliaires, réunit 10,000 hommes
+à Laon, sa place de sûreté et de jonction avec les secours étrangers.
+Henri IV marche à sa rencontre, le force à s'enfermer dans la ville;
+mais, pendant ce temps, Saint-Paul, détaché par Mayenne avec 800 chevaux
+et un gros convoi de vivres, gagnait Meaux, filait derrière la Marne et
+rendait, le 17 à Paris, avec l'abondance, l'esprit de confiance et de
+sédition.
+
+Le 24 juillet, tous les faubourgs de la capitale sont pris par Henri
+IV; et la famine reparaît dans cette ville hermétiquement bloquée.
+
+Le duc de Parme, venu de Valenciennes avec 16,000 hommes, rejoint les
+12,000 hommes de Mayenne à Meaux, le 23 août.
+
+Le 30, Henri IV lève le siége de Paris qui est aussitôt ravitaillé; avec
+ses 33,000 hommes réunis à Chelles, il offre la bataille à Farnèse qui
+la refuse; ce dernier se retranche et continue de faciliter
+l'approvisionnement de la capitale.
+
+Le duc de Parme, après avoir pris Lagny, entre à Paris le 8 septembre,
+tandis que le roi, qui a échoué dans une nouvelle surprise contre la
+capitale, disperse en Touraine, Normandie, Champagne, Bourgogne et Brie,
+le gros de son armée impatiente de repos. Henri prend position de sa
+personne à Senlis, à Compiègne et sur l'Oise, de manière à intercepter
+les secours étrangers et les communications de ceux-ci.
+
+La ville de Lagny contenait de grands approvisionnements; elle assurait
+à la Ligue la navigation de la Marne: de riches et nombreux convois
+descendirent à Paris.
+
+À la fin de novembre, Farnèse rentre en Flandre, après avoir pris
+Corbeil.
+
+En janvier 1591, Henri IV recommence le même système de guerre, affamant
+Paris, essayant de le surprendre; il s'empare de Chartres et de Noyon.
+
+À la fin de novembre, Mayenne apprend, à Laon, que les Seize et le parti
+violent offrent la couronne à l'Espagne; il confie son armée à Guise;
+ramassant, avec 700 chevaux d'élite, les garnisons de Soissons et de
+Meaux, il arrive à Paris où, à l'aide de la bourgeoisie, il donne la
+victoire à un parti plus modéré et moins anti-national.
+
+En décembre, Henri IV assiége Rouen; forcé de lever le siége, en avril
+1592, par le duc de Parme, il soutient une campagne glorieuse,
+difficile, et indécise.
+
+Le 31 juillet 1593, après l'abjuration d'Henri IV, une trêve est signée
+à La Villette pour trois mois: de tous côtés les passions politiques
+s'apaisent.
+
+Le 21 mars 1594, le gouverneur Brissac livre Paris à Henri IV; la
+Bastille et Vincennes sont ensuite remis; les Espagnols se retirent sur
+Soissons. Il semble que la soumission de la capitale confère seule au
+roi la légitimité. Dès ce moment il n'y a plus qu'à rallier les factions
+vaincues, résister aux prétentions des vainqueurs, cicatriser les plaies
+de l'anarchie, et forcer le chef de la Ligue dans son dernier réduit, en
+le séparant des plus exaltés ligueurs et de l'étranger.
+
+Le 25 mai, après avoir soumis Rouen, Abbeville, Montreuil, Troyes, Sens,
+Riom, Agen, Poitiers, Honfleur, Henri IV assiége, avec 14,000 hommes,
+Laon, ancienne place de dépôt devenue la capitale des derniers ligueurs;
+il doit se garder contre les 8,000 Espagnols de Mansfeld retranchés à la
+Capelle, et contre les garnisons de Lafère, Soissons et Reims, entre
+lesquelles manoeuvre Mayenne.
+
+Le 22 juillet, après la retraite de l'armée espagnole, la ville
+capitule; ensuite Péronne, Roye, Montdidier, La Châtre, Orléans,
+Bourges, se rendent.
+
+Les principaux ligueurs font défection en 1595; le roi déclare
+ouvertement la guerre à l'Espagne, ce qu'il n'avait osé faire
+jusqu'alors: sa nationalité lui créait ainsi plus de forces que
+d'obstacles. Le pape lui accorde l'absolution; nonobstant les revers
+partiels éprouvés par Henri IV dans cette campagne Mayenne se soumet le
+24 janvier 1596 à Folembray.
+
+De 1596 à 1598, le roi prend Lafère, perd et reprend Amiens, et signe à
+Vervins la paix avec l'Espagne.
+
+Ainsi le pouvoir royal fut définitivement rétabli en faveur de la maison
+de Bourbon, à qui de grandes et diverses destinées étaient encore
+promises; ces six années de guerre, pendant lesquelles les deux partis
+prirent tour à tour, près de Paris, des positions militaires
+importantes; qui virent constamment le roi, habile politique, intrépide
+soldat, bon frère d'armes dans toute l'acception militaire du mot,
+monarque et général persévérant, sont dignes de méditation,
+principalement les campagnes de 1590 et de 1594.
+
+Jamais trône, dans aucun pays, à aucune époque, ne s'était trouvé aussi
+bas; un siècle plus tard, avec la même dynastie, il devait frapper
+l'univers d'un éclat inouï: mais il lui restait encore des jours
+difficiles.
+
+Ce n'est pas sans raison que la mémoire du bon roi, sauveur de la
+nationalité française, est restée populaire; sa noble image, qui domine
+la vieille cité, a dû souvent gémir de tant de folies, de tant
+d'attentats, de tant de revers également funestes à la gloire et à la
+puissance de notre malheureuse patrie.
+
+ * * * * *
+
+21. Le 13 septembre 1647 et le 6 janvier 1648, après les émeutes des 26
+et 27 août, la régente Anne d'Autriche sauva également la monarchie,
+mais dans des circonstances bien moins graves, en se retirant à
+Saint-Germain, avec son gouvernement, pour cerner Paris, qui se soumit
+six semaines après.
+
+ * * * * *
+
+22. Mais, en 1649, Mazarin compromit la royauté dans sa propre cause, en
+prolongeant un pouvoir devenu presque impossible; il brava l'opposition
+des hommes les plus considérables et une guerre civile qui pouvait avoir
+de graves conséquences; il avait fait sortir de Paris, sans une urgente
+nécessité, la cour et le gouvernement royal. Une minorité augmente les
+difficultés; mais celles-ci ne justifient pas la révolte.
+
+Turenne cherche à excuser ainsi, dans ses mémoires, et longtemps après,
+la grande faute où il se laissa alors entraîner: «Il lui répugna
+d'autoriser, une entreprise, le départ de la cour, qu'il ne croyait pas
+légitime en aucuns temps, et principalement dans une minorité, d'autant
+plus que personne encore n'avait pris les armes contre le roi, ni
+témoigné aucune désobéissance ouverte; il y avait, à la vérité, des
+compagnies qui avaient montré trop d'animation, mais c'était plutôt par
+des intérêts particuliers que par un dessein formé de se révolter contre
+la cour.»
+
+«Dieu, dit Fléchier, dont les jugements sont des abîmes, voulut affliger
+et punir la France par elle-même, et l'abandonna à tous les déréglements
+que causent dans un état les dissensions civiles. Souvenez-vous de ce
+temps de désordre et de trouble, où l'esprit ténébreux, l'esprit de
+discorde confondait le devoir avec la passion, le droit avec l'intérêt,
+la bonne cause avec la mauvaise; où les astres les plus brillants
+souffrirent presque tous quelque éclipse, et les plus fidèles sujets se
+virent entraînés, malgré eux, par le torrent des partis, comme ces
+pilotes qui, se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont
+contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner
+pour un temps au gré des vents et de la tempête. Telle est la justice de
+Dieu: telle est l'infirmité naturelle des hommes. Mais le sage revient
+aisément à soi, et il y a dans la politique, comme dans la religion, une
+espèce de pénitence plus glorieuse que l'innocence même, qui répare
+avantageusement un peu de fragilité par des vertus extraordinaires et
+par une fermeté continuelle.
+
+«Mais où m'arrêtai-je? votre esprit vous représente déjà, sans doute, M.
+de Turenne à la tête des armées du roi. Vous le voyez combattre et
+dissiper la rébellion, ramener ceux que le mensonge avait séduits,
+rassurer ceux que la crainte avait ébranlés, et crier, comme un autre
+Moïse, à toutes les portes d'Israël: _Que ceux qui sont au seigneur se
+joignent à moi._ Tantôt sur les rives de la Loire, suivi d'un petit
+nombre d'officiers et de domestiques, il court à la défense d'un pont,
+et tient ferme contre une armée; et soit la hardiesse de l'entreprise,
+soit la seule présence de ce grand homme, soit la protection visible du
+ciel, qui rendait les ennemis immobiles, il étonna par sa résolution
+ceux qu'il ne pouvait arrêter par la force, et releva par cette prudente
+et heureuse témérité l'État penchant vers sa ruine. Tantôt se servant de
+tous les avantages des temps et des lieux, il arrête avec peu de troupes
+une armée qui venait de vaincre, et mérite les louanges mêmes d'un
+ennemi qui, dans les siècles idolâtres, aurait passé pour le dieu des
+batailles. Tantôt, vers les bords de la Seine, il oblige, par un traité
+un prince étranger, dont il avait pénétré les plus secrètes intentions,
+de sortir de France, et d'abandonner les espérances qu'il avait conçues
+de profiter de nos désordres.»
+
+ * * * * *
+
+23. Au commencement de septembre 1672, le duc de Luxembourg cantonna ses
+50,000 fantassins et 8,000 chevaux dans la province de Gueldre et la
+tête de bêteau: 15,000 fantassins, 4,000 chevaux occupèrent la province
+d'Utrecht et les parties avancées; 9,000 fantassins et 2,600 chevaux de
+ce corps, c'est-à-dire 16 bataillons et 20 escadrons, furent cantonnés
+de la manière suivante, dans et autour de la ville d'Utrecht, grand
+quartier-général de l'armée.
+
+Il y aurait eu impossibilité de rassembler, à temps, dans cette grande
+ville hostile, les soldats logés par deux chez l'habitant; d'avoir la
+nuit les officiers, à qui les portes des maisons seraient peut-être
+barricadées.
+
+Deux bataillons furent casernés dans les maisons bourgeoises, à droite
+et à gauche de chacune des quatre portes principales, en s'étendant dans
+la rue ou le long des remparts, sans solution de continuité.
+
+À défaut de place centrale, où il aurait été convenable de caserner
+deux bataillons, huit petites places intérieures ou bâtiments principaux
+furent occupés, à l'aide de bons corps de garde défensifs, par autant de
+postes de 100 fantassins et de 50 chevaux.
+
+Au besoin, le surplus des troupes aurait été caserné le long des
+remparts, de manière à ne pas s'étendre sur plus du tiers de la ville,
+dont on embrassait ainsi toute la circonférence.
+
+À chacune des portes principales, il y avait 120 fantassins de garde.
+
+Les quatre faubourgs étaient tous retranchés à leur tête; au faubourg de
+la Porte-Blanche, un bataillon et une brigade de cavalerie formaient
+l'aile droite. Au faubourg Vyanem, aile gauche, il y avait autant de
+troupes. Ces deux annexes embrassaient la ville et communiquaient le
+plus facilement avec les deux autres. Dans les faubourgs d'Amsterdam et
+de Woorden, on mit 6 bataillons, les dragons et 7 escadrons.
+
+Les bourgeois furent désarmés, on leur fit prêter le serment de
+fidélité, des exemples sévères les retinrent dans le devoir.
+
+En cas du révolte dans la ville, autour de laquelle toutes les troupes
+étaient constamment concentrées ou casernées sur leurs positions de
+combat, 6 bataillons et 7 escadrons des faubourgs pouvaient arriver par
+les quatre portes, le surplus des forces extérieures restait sous les
+armes.
+
+Il est curieux de lire, dans la correspondance de Louvois et de
+Luxembourg, les motifs et les détails de ces mesures de prévoyance
+longuement et habilement préparées.
+
+ * * * * *
+
+24. La surprise de Crémone, par le prince Eugène, en 1702, donne lieu
+aux remarques suivantes:
+
+Celui des deux partis qui compte sur un secours, doit occuper,
+approvisionner, organiser en réduit une position communiquant avec la
+campagne, ainsi que les bâtiments, clochers ou postes voisins.
+
+Il partira de là pour s'emparer: 1° des portes ou poternes de l'enceinte
+de la ville; 2° des coupures, passages et ponts existant au travers des
+vieilles fortifications, murs de terrasse, rivières à l'intérieur, afin
+de resserrer davantage l'autre parti, d'intercepter ses communications
+avec le dehors et diviser ses forces au dedans.
+
+Si on ne peut garder ces passages, on les coupe, ou au moins on les
+barricade.
+
+On marche à ces défilés, la cavalerie soutenant l'infanterie, les flancs
+éclairés; on laisse, entre soi et le réduit, une réserve; et sur les
+flancs, des petits corps de garde pour n'être pas pris de côté ou par
+derrière.
+
+Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle on n'aura qu'un flanc à
+couvrir.
+
+On attaque ces positions sur plusieurs têtes de colonnes, par
+différentes rues, en flanc, en tête, en queue, la cavalerie échelonnée
+sur les côtés pour protéger; des tirailleurs, aussi bien abrités que
+possible, visent continuellement aux créneaux les plus dangereux; on
+incendie, on menace d'incendier les bâtiments les plus résistants; et,
+si on ne le peut, on occupe autour des points dominants.
+
+Les positions enlevées sont immédiatement fortifiées; on garnit de
+fusiliers les clochers et maisons extérieures qui complètent ces
+réduits.
+
+Des piquets de cavalerie parcourent sans cesse les environs,
+interceptent les nouvelles et les secours, gardent les défilés
+extérieurs et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville.
+
+On avance ensuite, par l'intérieur des maisons, aux arsenaux, magasins
+et places ou positions voisines; ou marche également au réduit du parti
+opposé pour le bloquer, du côté de la ville, et, s'il est possible
+aussi, du côté de la campagne.
+
+Une position attaquée se défend toujours par des contre-attaques en
+tête, en queue, sur les flancs.
+
+Si le parti opposé doit être secouru de deux côtés, il faut fortement
+occuper l'obstacle qui les sépare; ce parti, au contraire, organise de
+l'un à l'autre une communication assurée.
+
+On empêche de cerner, dans leurs quartiers, les troupes et surtout la
+cavalerie, en garnissant les clochers et lieux dominants, en face ou à
+proximité.
+
+Ne pas s'aventurer, en trop grand nombre, dans une enceinte battue de
+feux croisés, sans être appuyé par quelques tirailleurs qui les
+contrebattront.
+
+Gagner le pied des murailles et des maisons pour se soustraire à l'effet
+du tir.
+
+Les communications les plus importantes, dans un même édifice, ou entre
+plusieurs bâtiments faisant système de défense, doivent avoir lieu à
+couvert ou sous blindage.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+RÉVOLUTION, EMPIRE, RESTAURATION.
+
+
+25. L'émeute de Varsovie, contre les troupes russes, le 6 et le 7 avril
+1794, doit être mentionnée.
+
+La garnison russe comptait 9 bataillons, 8 escadrons, 36 canons, 5 à
+6,000 hommes.
+
+1,000 prussiens auxiliaires étaient cantonnés, à une et à deux lieues,
+au nord de la ville.
+
+2,000 polonais hostiles, à la disposition de généraux et d'un
+gouvernement également hostiles, étaient établis en ville, au nord, au
+sud et à l'ouest, dans quatre casernes; ils avaient des magasins
+d'armes, de munitions et d'artillerie.
+
+La ville de Varsovie, figurait une demi-circonférence de 2.500 mètres de
+rayon, sur la rive gauche et à l'ouest de la Vistule; elle communiquait,
+par un pont, avec Praga, sur la rive droite et à l'est; elle renfermait,
+dans une enceinte fortifiée, 900 hectares et 125,000 habitants.
+
+Par des affiches, des pièces de théâtre politiques, de fréquentes
+alarmes et incendies, par des rumeurs contre les Russes, par des clubs,
+on excitait le peuple, on l'attroupait.
+
+Les bourgeois restèrent chez eux, leurs portes fermées, sans prendre
+part à la révolte, où figurèrent, sous la direction de quelques
+mécontents, des ouvriers, domestiques et paysans, ainsi que des soldats
+congédiés venus du dehors; en tout, il y eut 1,000 à 1,200 émeutiers
+agissant par bandes de 150.
+
+Plus on approchait du jour de l'émeute, moins on pouvait prévoir qu'elle
+dût éclater; cependant, dans la journée du 5, plus de 50,000 cartouches
+furent distribuées de main en main.
+
+Le plan de défense était connu des polonais avec qui il avait fallu le
+concerter.
+
+4 brigades, espacées de 800 mètres les unes des autres et du quartier
+général, fortes chacunes de 2 à 3 bataillons et escadrons, 6 à 10
+pièces, devaient occuper au sud, à l'ouest, au centre, au nord de la
+ville, mais de trop loin et sans communications suffisamment assurées,
+les avenues du quartier général; surveiller et contenir les troupes
+polonaises, le pont et le faubourg de Praga.
+
+Le 6, à quatre heures du matin, les polonais commencèrent les
+hostilités, ayant pour principal but de parvenir au quartier général.
+
+Les 2 bataillons, 2 escadrons, 9 pièces de la brigade Milaschewicz
+occupaient, au sud, le carrefour des Trois-Croix et les grandes rues en
+arrière, vers le centre de la ville, pour contenir le régiment polonais
+Dzialinsky dans ses casernes.
+
+La tête de cette brigade et ses postes de flancs laissèrent passer ce
+régiment: le reste de la brigade l'arrêta et parlementa avec lui pendant
+3 heures, sans se mettre en mesure d'agir; lorsque les hostilités
+commencèrent, les compagnies contre lesquelles les Polonais s'étaient
+présentés, se battirent seules pendant plusieurs heures, sans être
+soutenues par le reste de la brigade: cette dernière troupe, qui eût
+décidé le succès contre le régiment polonais, ne donna plus signe de vie
+pendant les journées du 6 et du 7.
+
+Les deux bataillons de grenadiers, deux compagnies, trois escadrons et
+dix pièces de la brigade Van Suchteln, placés depuis le palais de Saxe
+jusqu'aux barrières de Wola et de Jérusalem, de l'est à l'ouest de la
+ville, dans la partie centrale la plus importante et la plus facile à
+tenir, près de laquelle le corps prussien et le parc auraient dû être
+réunis, restèrent inactifs, sans se garder, sans voir d'ennemis sérieux,
+sans marcher au secours du quartier général, faute des ordres et de la
+présence du général de brigade.
+
+Le général Nowiczky vint prendre ce commandement abandonné; et
+s'exagérant la position de la 1re brigade, fit sortir la 2e brigade de
+la ville, à 11 heures du matin, par une porte ouest; il prit position en
+carré, à 500 mètres de l'enceinte, avec le parc d'artillerie laissé à
+Wola, sous la garde de deux compagnies et d'un escadron; en ce moment,
+Nowiczky disposait de 4 bataillons, 5 escadrons et 24 canons.
+
+De ces troupes, sorties si mal à propos de Varsovie, il en rentra 3
+bataillons, 4 escadrons et 16 pièces, en une colonne profonde, à 2
+heures et demie du soir; la tête parvint jusqu'au palais de Saxe, à 500
+mètres du général en chef, dans un quartier tranquille et ouvert.
+
+Mais, après trois heures de station, alors que l'insurrection se croyait
+perdue à la vue d'une pareille colonne, contre laquelle aucun coup de
+fusil n'avait été tiré des fenêtres, on fut étonné de voir cette troupe,
+à 6 heures du soir, rétrograder jusqu'au dehors de la ville, devant 50
+émeutiers qui faisaient mine de lui disputer le passage avec un canon.
+Des compagnies entières de ce corps s'étaient débandées pour piller:
+elles furent plus tard massacrées ou prises.
+
+La colonne rejoignit, sans être nullement inquiétée, le général Nowiczky
+qui l'avait détachée; le corps entier fit halte jusqu'à minuit, puis se
+retira à deux lieues de la ville; le lendemain, à midi, le général
+Nowiczky se mit en marche, avec tout son monde, vers les grands
+équipages, vis-à-vis Karczew, sans s'occuper de ce qui se passait en
+ville. Le 19 avril, à Sgersche, le général en chef eut seulement des
+nouvelles de ce corps.
+
+Les trois bataillons et deux escadrons de la brigade du comte de Zouboff
+devaient garder le centre de la ville, plus au nord, direction
+ouest-est, ainsi que le passage de la Vistule.
+
+Un bataillon suivit le mouvement de retraite de la précédente brigade;
+un autre fut massacré dans une église où il communiait sans armes. Le 7,
+au soir, le 3e bataillon et l'hôpital évacuèrent tranquillement Praga,
+sur transports fournis par l'autorité municipale; ils rejoignirent, le
+13 avril, le général en chef à Modlack.
+
+Pendant l'émeute, toutes les attaques furent dirigées contre le quartier
+du général en chef Igelstrom, rue Podwal, par quatre bandes de 150
+hommes, occupant du côté de la Vieille ville et de l'arsenal, à 300
+mètres de distance, les maisons de seigneurs et les carrefours
+environnants, pour bloquer et fusiller les troupes du quartier général.
+
+Ce quartier général, dans une partie de ville rétrécie et hostile, non
+centrale par rapport aux autorités ou troupes polonaises et à la ville
+de Varsovie elle-même, aurait dû être placé rue Krolewska, près du
+palais de Saxe.
+
+Le matin du 6, l'ennemi fut partout repoussé autour de cette position,
+avec perte en hommes et en canons. À 2 heures après midi, il renouvela
+ses attaques; dans l'intervalle il s'était borné à tirer des fenêtres
+et des coins de rues contre les postes russes qui répondaient à ce feu.
+
+Ceux-ci résistèrent espérant être rejoints par les autres brigades: mais
+les tiraillements de l'état-major général, l'irrésolution des chefs
+détachés, les corps entiers débandés, le passage subit d'un excès de
+confiance au découragement; et, pardessus tout, le quartier général
+bloqué de près, sans possibilité de communiquer avec les autres
+brigades, ne permirent aucune bonne résolution.
+
+Les troupes du quartier général auraient pu marcher aux détachements et
+les réunir: mais on craignit d'abandonner les archives non encore
+brûlées.
+
+Le soir, on ne fut plus assailli que par le quart des rassemblements du
+matin; la nuit fut tranquille et aurait permis une retraite facile.
+
+Au commencement, le quartier général avait été défendu par un bataillon
+et deux escadrons; ces troupes furent successivement renforcées le 6,
+avant 7 heures du soir, par les deux bataillons de la 4e brigade.
+
+Celle-ci, chargée de défendre la partie nord de la ville, très-hostile,
+et en face de trois quartiers de troupes polonaises, se retira d'abord
+en dehors de Varsovie sur les Prussiens; puis, au bruit de la fusillade,
+elle revint assez facilement sur le quartier général.
+
+Au jour, les Polonais informés de la retraite définitive et inespérée de
+la 2e brigade, moitié de la garnison, reprirent avec la plus grande
+vivacité toutes leurs attaques, jusque-là successivement ralenties ou
+abandonnées; ils cernèrent le quartier général, de plus près, et au
+point de le rendre inhabitable: le moral des troupes était abattu.
+
+700 hommes, 50 chevaux et 4 canons restaient au quartier général ou dans
+une cour voisine.
+
+Le 7, vers 8 heures du matin, le général en chef se retira avec 350
+hommes, sur les Prussiens, par le nord de la ville, à travers une suite
+d'enclos où l'on ouvrit des passages; on évita ainsi les positions
+investissantes, le feu des maisons occupées et l'artillerie des
+insurgés. À 10 heures, on rejoignit, dans un assez grand désordre, mais
+avec perte seulement de 30 hommes, la cavalerie prussienne à la barrière
+de Powonsck: on fut camper avec les Prussiens à Babice.
+
+Pendant la nuit, un demi-escadron du quartier général avait porté, à ce
+corps auxiliaire, l'ordre de se joindre, vers Wola, à la brigade
+Nowiczky, pour rentrer en ville au secours du général en chef: lorsque
+les Prussiens rencontrèrent celui-ci, en retraite, ils exécutaient cette
+marche.
+
+Le colonel Parfentiew et les 400 hommes du quartier-général ne
+suivirent pas le mouvement de retraite; ils furent forcés, dans la
+soirée, par l'insurrection.
+
+Les Russes perdirent, à Varsovie, plus du tiers de leur garnison et 11
+pièces de canon.
+
+Le 7, à quatre heures du soir, le corps russo-prussien vint camper à
+Modzin, à trois quarts de lieue de Varsovie.
+
+Le 8 avril, il coucha à Sakroczin.
+
+Le 19, à Sgersche.
+
+L'arrivée, près de Varsovie, des troupes prussiennes, dont le général
+Igelstrom ne voulut pas profiter; les imprudentes propositions
+d'accommodement; la retraite intempestive d'une brigade russe, furent
+autant de causes d'exaltation pour les insurgés.
+
+Ainsi que dans plusieurs affaires de ce genre, l'honneur militaire fut
+ici compromis, devant des forces très-intérieures, par le défaut de
+vigilance et de bonnes dispositions; par l'irrésolution des chefs
+détachés; par de longs pourparlers toujours dangereux; par des
+tiraillements dans l'état-major-général; il en résulta des revers
+inattendus; ceux-ci abattirent entièrement le moral d'une troupe qui,
+mieux dirigée, eût glorieusement fait son devoir, et éprouvé beaucoup
+moins de perte.
+
+ * * * * *
+
+26. Dans la soirée du 12 vendémiaire an 3, les pourparlers, les
+hésitations et la retraite intempestive du général chargé d'arrêter les
+sectionnaires Lepelletier, au couvent des filles Saint-Thomas, à Paris,
+enhardirent ces réactionnaires, augmentèrent le nombre de leurs
+partisans; aussi, le lendemain, osèrent-ils attaquer la Convention, aux
+Tuileries, avec 40,000 hommes armés.
+
+Le 13, Bonaparte adopta pour ligne de défense, autour de la Convention,
+la Seine, depuis le pont Louis XV jusqu'au Pont-Neuf, le Louvre, les
+débouchés de la rue Saint-Honoré depuis la rue de Rohan jusqu'à la place
+de la Concorde; il repoussa, il foudroya, avec l'artillerie et les 5,000
+hommes de l'armée conventionnelle, cette émeute qui attaquait
+imprudemment par colonnes compactes de 4.000 hommes.
+
+Pendant la nuit, il empêcha, par quelques volées de coups de canons,
+l'élévation des barricades que tentèrent de construire les moins
+découragés; le peuple, ouvrier ordinaire des barricades, n'appuyait pas
+ce mouvement contre-révolutionnaire.
+
+Le 14, la section Lepelletier fut désarmée.
+
+Dans ces journées, Bonaparte n'hésita pas à prendre parti pour la
+Convention, malgré ses odieux excès antérieurs. Il comprit, qu'entre un
+pouvoir existant, qui avait traversé les plus redoutables crises, et une
+masse agitée sans union, sans influence dans le pays, le salut de la
+France ne permettait pas d'hésiter.
+
+Le commandement de l'armée d'Italie fut la récompense de cette haute
+pensée d'ordre à laquelle il demeura toujours fidèle, même aux dépens de
+son pouvoir, dans les phases les plus diverses d'une prodigieuse
+existence; de tous ses lauriers, celui de vendémiaire ne fut pas un des
+moins utiles. La postérité remarquera qu'il le cueillit au commencement
+de sa carrière, à l'aide d'un coup d'oeil et d'une énergie également
+exceptionnels. Ce début résume tout ce qui, dans cette grande nature,
+restera le plus cher à la France et à la civilisation.
+
+La gloire militaire de Napoléon sera sans égale, et cependant la
+postérité admirera encore plus son génie politique: il révèla à un
+siècle égaré les éternelles conditions du pouvoir et des sociétés; et
+rien ne marche encore que par ce qui reste de sa vigoureuse impulsion.
+
+Jamais chef d'État n'eut, contre l'anarchie, une soudaineté, une vigueur
+de résolution, des colères, des antipathies égales aux siennes: son
+exceptionnelle nature repoussait énergiquement toutes les impuretés des
+aberrations humaines, attirait, élevait à elle ce qui était vrai,
+utile, grand et beau.
+
+Les rois l'ont abattu et persécuté: mais sa mémoire restera le dieu Lare
+du foyer populaire; tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit y sera, de
+génération en génération, admiré et cru. Le peuple, dérouté par les
+mauvais exemples et les mauvaises leçons du siècle, n'ayant plus de foi
+que pour Napoléon, ne connaîtra d'idées nobles et sensées que celles de
+son héroïque légende. Sophistes qui conduisîtes l'Europe à l'anarchie et
+à la ruine, expliquez le double mystère de cette mission et de cette
+popularité également providentielles.
+
+ * * * * *
+
+27. Le 1er mai 1808, les gens de la campagne, accourus dans Madrid, se
+joignirent aux groupes nombreux de mécontents, surtout à la Puerta del
+Sol, grande place centrale qui lie les rues principales de Mayor,
+d'Alcala, de Montera, de Las Carretas; quelques escadrons de dragons
+maintinrent cette multitude.
+
+Le 2 mai, malgré les dispositions de la junte, Murat persista à faire
+partir le reste de la famille royale; la vue d'un aide-de-camp français,
+envoyé pour la complimenter, fut le signal d'une rixe qui bientôt excita
+un soulèvement universel.
+
+Les révoltés firent main basse sur les militaires isolés, qui,
+nonobstant les ordres de l'Empereur, étaient dispersés, soit dans les
+maisons de la ville, soit en corvée.
+
+Murat monte à cheval, se place, avec la cavalerie de la garde, en dehors
+des quartiers populeux, derrière le palais, près de la porte par
+laquelle devait arriver une des divisions extérieures, sur une position
+dominante, d'où il sera libre de déboucher dans toutes les directions.
+
+Il fait entrer en ville et marcher sur la Puerta del Sol, par les
+principales communications, les différents camps extérieurs ou corps
+cantonnés à la circonférence.
+
+Ces colonnes, venant à la rencontre l'une de l'autre, avaient rejeté sur
+la place centrale la multitude furieuse, n'ayant même plus la liberté de
+fuir. La cavalerie de la garde la dispersa.
+
+La foule repoussée se réfugia dans les maisons et tira par les fenêtres;
+les troupes firent des exécutions. La lutte la plus opiniâtre eut lieu à
+l'arsenal; une partie de la garnison espagnole y était renfermée avec
+ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y portèrent, firent feu sur
+nos troupes, et le corps des artilleurs espagnols se trouva malgré lui
+engagé.
+
+L'attaque, à découvert, d'un édifice d'où partait un feu vif de
+mousqueterie, nous coûta quelques hommes; nos soldats débusquèrent les
+défenseurs, et l'arsenal fut pris, avant que le peuple pût s'emparer des
+armes et des munitions.
+
+En deux heures, cette redoutable émeute fut ainsi réprimée, mais non
+sans carnage; d'abord, à l'hôtel des Postes, une commission militaire
+faisait fusiller les paysans pris les armes à la main; la cavalerie,
+dans la campagne, n'accordait aucun quartier aux fuyards, les ministres
+espagnols et le chef d'état-major français firent cesser le combat
+partout, et les premiers obtinrent la fin des exécutions.
+
+Cette journée ôta à la populace de Madrid tout espoir de résister, même
+à nos jeunes soldats dirigés par de vieux cadres. L'un des infants dit
+le soir à Murat: «_Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés
+de couteaux peuvent venir à bout de troupes régulières._» Les insurgés
+avaient perdu 400 hommes, les Français 100 soldats; mais une exagération
+salutaire donnait à cette journée plus d'importance; dès cet instant
+Murat aurait pu tout oser. Le lendemain, il fit partir sans difficulté
+le reste de la famille royale.
+
+Le 4 décembre 1808, Napoléon reprit Madrid que le roi Joseph avait
+évacué le 2 août.
+
+Mais, se bornant à cantonner militairement son armée dans les principaux
+quartiers de la ville et surtout dans les couvents; à faire opérer un
+désarmement général, il resta, lui et son frère, à deux lieues au
+dehors. Son intention était de réduire cette capitale, sous un long
+régime d'état de siége, avant d'y laisser rentrer le roi Joseph, dont le
+gouvernement n'aurait pu s'établir convenablement au milieu de
+l'anarchie.
+
+Il organisa, comme noyau d'armée espagnole, 16,000 soldats d'élite
+presque tous étrangers.
+
+La hauteur du Buen-Retiro fut entourée d'une enceinte, dont le parc et
+la fabrique de la China formaient le réduit fortifié. Celui-ci
+renfermait un hôpital, des magasins de matériel et de vivres
+considérables; le tout devait exiger une attaque régulière.
+
+Le 22 janvier 1809, mais après les succès de la Corogne et d'Uclès,
+alors que l'insurrection paraissait définitivement abandonnée et
+vaincue, Joseph fit son entrée dans Madrid à la tête des plus belles
+divisions françaises.
+
+ * * * * *
+
+28. En juillet 1830, le gouvernement avait un excès de confiance;
+l'apparition de la troupe, jusqu'alors, avait suffi pour dissiper les
+plus forts rassemblements; il ne prit pas toutes les dispositions
+indispensables pour pouvoir tenir pendant plusieurs jours, contre une
+rébellion armée, au milieu d'une population généralement mal disposée;
+position dont personne, pour ainsi dire, n'avait encore vu d'exemple, et
+que l'histoire seule pouvait faire supposer possible.
+
+Le 26 juillet 1830, des piquets commandés à la hâte par les premiers
+officiers qui se trouvèrent dans les casernes, furent s'établir dans les
+différents quartiers de Paris; ils y passèrent la nuit, sur le qui-vive
+et sans provisions; pendant ce temps, les curieux et mécontents
+s'assemblèrent et s'excitèrent autour d'eux; on brisa les réverbères et
+les insignes de la royauté.
+
+Le lendemain, l'autorité, ne voyant encore qu'une émeute et non une
+révolution, fit soutenir ces différents piquets par des détachements
+d'autres corps, au fur et à mesura des progrès de la révolte et des
+demandes de la police.
+
+Les mécontents élevèrent, dans tout Paris, un nombre infini de
+barricades; ils séparèrent, ainsi, ces différents petits détachements,
+entre eux, de l'état-major général, des vivres, des munitions, des
+casernes ou des mairies, et les annulèrent entièrement.
+
+Le 28, le pouvoir, au lieu de rallier ses débris dans le grand quartier
+militaire formé par le Louvre, les Tuileries, le Palais-Royal, les
+casernes du quai d'Orsay, Babylone, les Invalides, l'École militaire et
+le Trocadéro, pour y attendre les autres troupes de la 1re division,
+ainsi que le camp de Saint-Omer, et pour profiter plus tard des embarras
+de l'insurrection, battit en retraite sur Versailles et Rambouillet.
+
+Le roi Charles X pouvait prendre une bonne position autour de Paris;
+soit sur la basse Seine à Saint-Denis, Courbevoie et Saint-Cloud; soit
+au-dessus de la capitale; suit sous le canon de Vincennes; il pouvait
+également se retirer sur la Loire, comme le fit Henri III en 1588, en
+une circonstance pareille. Sa position, au dehors de la capitale, au
+moment de la révolte, lui assurait de grands avantages.
+
+Dans l'un ou l'autre cas, il eût causé de sérieux embarras au nouveau
+gouvernement, ou plutôt à la révolte que celui-ci allait avoir à
+combattre; la province suivit le mouvement de la capitale, et l'armée
+bientôt s'affaiblit. L'affaire de Rambouillet précipita une conclusion
+dès lors inévitable.
+
+Des quatre fautes qui amenèrent cette catastrophe, deux, le manque
+d'approvisionnements et de prévoyance; l'inaction du roi Charles X
+pendant, ou plutôt, après l'émeute, sont le fait du gouvernement.
+
+Les deux autres sont militaires; mais la première ne pourrait être
+reprochée au maréchal Marmont sans injustice. Ce chef, après le
+dévouement dont il fit preuve, fut blâmé; il se serait bien autrement
+exposé à cette disgrâce, si renonçant, comme l'expérience le
+conseillerait aujourd'hui, en pareille circonstance, à maintenir la
+tranquillité, à assurer la vie et les propriétés des citoyens, ainsi que
+l'exercice de l'autorité royale dans tout Paris à la fois, il s'était
+borné, en attendant l'arrivée des renforts, à occuper militairement la
+partie la plus importante de la capitale, et, selon les circonstances, à
+offrir, pour les autres quartiers, son appui aux détachements de gardes
+nationaux disposés à faire leur devoir en maintenant l'ordre.
+
+Cette dernière tactique sauve également des inconvénients dans lesquels
+tombèrent Henri III en 1588, qui, en défendant le centre du
+gouvernement, s'y laissa bloquer; et Marmont en 1830, qui, voulant tout
+contenir, ne fut assez fort nulle part; justifiée par les événements de
+Lyon, en 1831, elle doit être suivie, dans un grand nombre de cas avec
+les précautions qui seront indiquées.
+
+Quoi qu'il en soit, cette révolution allait être, pour elle-même, le
+plus dangereux précédent, si elle ne pouvait pas réduire à l'impuissance
+les idées anarchiques.
+
+
+
+
+
+§ V.
+
+DEPUIS 1830.
+
+
+29. L'émeute qui eut lieu à Bruxelles, du 22 au 26 septembre 1830, donne
+lieu aux observations suivantes:
+
+Le 22, une division hollandaise de 12,000 hommes, arrivée en vue de la
+ville, ne profita pas de l'imprudence que commirent les révoltés d'aller
+au-devant d'elle: cette division pouvait attirer les insurgés à une
+affaire décisive et les envelopper.
+
+On négligea de s'emparer des portes ou de les masquer; l'arrivée des
+secours entretint le moral des rebelles, et décida, le 27, l'évacuation
+de la ville.
+
+ * * * * *
+
+30. En novembre 1831, le lieutenant général Roguet, ayant à combattre, à
+Lyon, avec peu de troupes, à la suite des journées de juillet, une
+première et sérieuse insurrection, rallia ses forces, par une sortie
+vigoureuse à travers le faubourg Saint-Clair, sur la position de
+Montessuy.
+
+Il maintint l'honneur du drapeau, prit sur lui de donner des ordres aux
+troupes et gardes nationales des divisions voisines, les fit converger
+sur Lyon en poste ou en bateau à vapeur, et réunit du grands moyens
+contre l'insurrection bientôt effrayée de son isolement.
+
+Peu de jours après, le duc d'Orléans put rentrer, avec une véritable
+armée, dans la ville déjà soumise.
+
+ * * * * *
+
+31. Lors des émeutes des 5 et 6 juin, les premières qui, à Paris,
+menacèrent le Gouvernement de juillet, un ministre exprimait au conseil
+ses inquiétudes; quelqu'un proposa de signer l'ordre suivant: «_Le
+maréchal Lobeau, investi du commandement supérieur de toutes les forces
+réunies dans et autour de la capitale, est chargé, sur sa
+responsabilité, d'y rétablir l'ordre._» La signature apposée, on dit:
+_Maintenant il n'y a plus rien à faire_.
+
+L'émeute fut vigoureusement comprimée, nonobstant des fautes de détail
+et l'apparition inquiétante de quelques groupes hostiles de gardes
+nationaux, vrais ou supposés. Le roi saisit habilement le moment de sa
+rentrée dans Paris et la rendit décisive.
+
+Dans ces journées et celles qui successivement menacèrent l'existence du
+Gouvernement de juillet, celui-ci fut chaque fois sauvé grâces aux
+circonstances suivantes:
+
+1° Unité de commandement militaire dans la 1re division;
+
+2° Concours de la majeure partie de la garde nationale;
+
+3° Lassitude dans la bourgeoisie de tous genres de troubles, par suite
+de la révolution de juillet, encore trop récente, et aux périls de
+laquelle on avait miraculeusement échappé;
+
+4° Défaut de prétexte plausible pour l'émeute qui voulait évidemment une
+révolution et ne savait pas neutraliser, égarer la population, en
+masquant ses projets;
+
+5° Intervention utile, au moment décisif, du roi et des princes;
+
+6° Enfin, l'ascendant de la vieille expérience du maréchal Soult et de
+toutes les traditions militaires qu'il représentait.
+
+«Le gouvernement ne doit pas dédaigner des troubles qui ont déjà
+plusieurs fois eu lieu sans danger; quoique tout nuage n'excite pas une
+tempête, il en viendra, s'il en passe beaucoup, enfin un qui crèvera et
+donnera le vent.
+
+ «BACON.»
+
+ * * * * *
+
+32. L'émeute de Clermont-Ferrand, dans les journées des 9, 10 et 11
+septembre 1841, donne lieu aux remarques suivantes:
+
+Le 9, à 6 heures et demie du soir, une compagnie du 16e léger, chargée
+de protéger l'opération du recensement contre 200 factieux, reçoit
+prématurément l'ordre du faire feu; des gardes nationaux, mêlés aux
+groupes pour les calmer, sont atteints. La population exaspérée se
+prépare au combat, qui commence le lendemain matin.
+
+Le 10, à midi, les 1,200 hommes du 16e léger et les dragons se
+concentrent et se barricadent autour de la préfecture, de la mairie, sur
+les places de la Poterne et d'Espagne. L'absence de postes aux
+barrières, de patrouiller dans et autour de la ville, permet l'entrée
+des paysans des environs; une barricade est élevée de la maison Uscale,
+à la Petite-Fontaine.
+
+Pendant le combat, de 6 heures du soir à minuit, la troupe ne perd que
+la position de la poudrière.
+
+Les insurgés établissent des postes chez les boulangers de la ville
+basse, et songent à couper l'eau à la ville haute. Dans leurs attaques
+infructueuses, ils ont 50 tués et 100 blessés.
+
+Le 11, après quarante-huit heures de pillage, les insurges abandonnent
+la ville et se retirent dans deux villages voisin. Le lendemain, la
+troupe reprend toutes les positions évacuées.
+
+De l'infanterie et de l'artillerie furent envoyées de Lyon et de
+Bourges; les troubles de Moulins, Mâcon et Châlons, empêchèrent les
+garnisons de ces villes d'arriver.
+
+ * * * * *
+
+33. Pendant la lutte, plus politique que militaire, mais si sérieuse de
+février 1848, on remarque un concours de circonstances fatalement
+décisives.
+
+Une revue étrangère, bien informée, a traité ce sujet de manière à ne
+plus laisser rien à dire de nouveau après elle. Nonobstant son point de
+vue particulier, nous la prendrons pour guide, chaque fois que nous
+aurons il parler des mêmes événements.
+
+Elle a signalé, avant tout, une prospérité inouïe qui, exaltant les
+ambitions et poussant chacune au delà des limites de la prudence, avait
+amené un véritable malaise dans les affaires.
+
+Un nombre d'ennemis, et parmi lesquels de très-redoutables,
+successivement grossi d'année en année, par tant d'ambitions non
+satisfaites.
+
+Peu pour défendre résolument le présent, quelque riche d'avenir qu'il
+fût; beaucoup trop pour l'attaquer. Chez tous, un vague et inexplicable
+désir d'innovation.
+
+Ensuite, on a remarqué le défaut d'unité dans le commandement de toutes
+les forces militaires réunies à Paris.
+
+La moins bonne partie de la garde nationale s'assembla d'abord et devint
+maîtresse des plus importantes positions; le reste, abandonné aux
+menées des partis, passa successivement de l'inquiétude à
+l'indifférence, de celle-ci à la turbulence ou à l'hostilité.
+
+De graves changements dans les commandements militaires les plus
+importants, intempestivement faits, au moment le plus critique, quant au
+personnel et aux circonscriptions.
+
+Une succession rapidement fatale de ministres et de commandants de la
+garde nationale, qui n'eurent même pas le temps d'agir et de se faire
+connaître.
+
+Un moment, le Roi veut rallier son gouvernement, son armée autour de
+Vincennes: heureuse pensée qui n'est pas suivie.
+
+Un changement de règne, dans une pareille crise, devait immédiatement
+briser, disperser tous les pouvoirs, décourager les plus fermes
+dévouements; la prépondérance, que le roi exerçait autour de lui, ne
+pouvait alors être ni déléguée, ni suppléée, ni supprimée.
+
+On sait comment fut accueillie la courageuse démarche de la duchesse
+d'Orléans, du duc de Nemours et des deux jeunes princes: dans cette
+heure solennelle, un groupe d'inconnus, d'étrangers peut-être, dispose
+de la société surprise.
+
+La chambre, cornue tous les pouvoirs légaux, devait être méconnue tant
+qu'elle resterait sous la pression de l'émeute; il était urgent de s'y
+dérober; il fallait suivre cette autre pensée de rallier l'armée à
+Saint-Cloud; un fatal et généreux espoir entraîna la monarchie.
+
+Au milieu de si graves événements, on ne fut pas assez en rapport avec
+les populations.
+
+On a aussi constaté le défaut d'approvisionnements nécessaires; le long
+stationnement des troupes au milieu des rassemblements; leur emploi en
+fortes colonnes isolées, sans les points d'appui indispensables.
+
+Enfin, ajoute-t-on, une pensée générale d'opposition, dans le but
+d'arracher quelques réformes à un Gouvernement qu'on ne voulait pas
+renverser, mais d'autant plus violemment attaqué qu'on le croyait
+inébranlable; pas assez de croyance au droit, ou plutôt au devoir de
+résister à l'anarchie; beaucoup trop de confiance dans la force de la
+légalité et dans la raison du pays.
+
+«Le prince ne doit pas mesurer le danger sur la justice des motifs qui
+ont aliéné les esprits, ce serait supposer au peuple plus de raison
+qu'il n'en a: souvent il regimbe contre ce qui peut lui être le plus
+utile.»
+
+ «BACON.»
+
+Ce Gouvernement s'est manqué à lui-même, par trop de confiance dans ses
+bonnes intentions et dans l'évidente nécessité de son existence; il eut,
+d'ailleurs, le tort grave de prendre au sérieux le régime
+constitutionnel dans un pays où, à de certains jours, rien ne paraît
+être sérieux.
+
+Mais, a-t-on dit, pourquoi chercher les causes d'une catastrophe qui
+restera inexplicable?
+
+Une royauté paraissait forte par sa tête, par ses rejetons, par son
+avenir, par les principes divers qu'elle représentait, par sa nécessité,
+par une armée, des ministres, des généraux également éprouvés; cette
+royauté, dont l'origine remontait aux premiers âges de notre monarchie,
+et qui rappelait à la France ses plus grandes splendeurs, avait fait
+trôner auprès d'elle, pendant 18 années de prospérité inouïe, les
+principes les plus sages de la bourgeoisie: en trois jours elle fut
+jetée aux abîmes.
+
+La postérité aura peine à le comprendre; les contemporains, pour qui
+l'instabilité était devenue habitude ou besoin, en sont eux-mêmes encore
+étonnés.
+
+Les chefs des peuplades sauvages ont d'autant plus d'inquiétude et de
+vigilance que leurs tribus sont plus prospères; que les récoltes, que
+les troupeaux sont plus riches; ils disent alors: _Méfie-toi, la
+prospérité, c'est l'ivresse_: On s'est demandé s'il devait en être de
+même des peuples civilisés?...
+
+ * * * * *
+
+34. Lors de l'émeute de juin 1848, toutes les forces avaient d'abord été
+concentrées près des Invalides, à l'extrémité du quartier militaire de
+la capitale, sans détachements dans les faubourgs Saint-Antoine,
+Saint-Marceau et Saint-Denis, comme centres extérieurs de résistance;
+les approvisionnements de combat étaient insuffisants; la lutte fut
+sanglante.
+
+Grâce au pouvoir unique et respecté de l'Assemblée, au péril évident qui
+menaçait la société, à de nobles dévouements dans l'armée et la garde
+nationale, à la précision, à la vigueur des opérations, à l'élan des
+provinces, le succès définitif resta assuré.
+
+L'arrivée d'un grand convoi de munitions fut décisive.
+
+Pour ces divers motifs, vu les circonstances et le faible effectif des
+troupes au premier moment, cette concentration, sur l'opportunité de
+laquelle les militaires et les hommes d'état seront souvent partagés,
+fut peut-être utile; ces journées eurent, d'ailleurs, après celles de
+février une immense portée. Honneur aux généraux et aux soldats! Honneur
+à tant de victimes du plus noble devoir!
+
+ * * * * *
+
+35. L'émeute du 13 juin 1849, si heureusement comprimée, prouve que le
+plus souvent ces sortes de mouvements commencent par une grande
+démonstration; une colonne se porte, avec un drapeau ou à un certain cri
+de ralliement, à un lieu convenable pour faire éclater la révolte.
+
+Attendre cette colonne à l'endroit choisi pour couronner la
+manifestation; chercher à résister de front à une masse qui se grossit
+en avançant de toute la foule des curieux, et dont la force morale peut
+devenir irrésistible au terme, serait une faute.
+
+Il faut charger transversalement sur ses flancs allongés; une double
+masse, composée de cavalerie en tête et d'infanterie, débouche d'une rue
+latérale; chaque colonne rabat sur l'un des deux côtés, et refoule la
+moitié séparée jusqu'à une bonne position, dont on occupe toutes les
+avenues; La cavalerie charge au milieu; l'infanterie l'appuie à droite
+et à gauche.
+
+ * * * * *
+
+36. Ces luttes, quelquefois usitées chez les anciens, très-souvent au
+moyen-âge, sont devenues plus sérieuses aujourd'hui, par suite de
+l'usage des armes à feu; du grand nombre de grosses voitures, barricades
+roulantes en circulation dans les grandes villes; de la nature du pavage
+des rues et des constructions qui les bordent; du système de recrutement
+qui jette chaque année, en dehors des armées, la partie la plus
+militaire de la population dès-lors déclassée; de l'extension exagérée
+de l'industrie; de la misère accidentelle qu'elle occasionne, dans des
+masses agglomérées d'ouvriers de même état; d'un luxe surabondant
+d'aspirants aux fonctions publiques de tous les degrés; mais, surtout,
+d'une centralisation imprudente et de l'affaiblissement graduel de tous
+les pouvoirs.
+
+De l'examen de chacun des faits précédents résultent des principes
+généraux et la nécessité de les modifier selon les circonstances.
+
+Nous essaierons de tenir compte de ces graves enseignements. Problème
+difficile, important, digne des méditations des hommes d'état, des
+militaires et des amis de l'humanité, non dans l'intérêt de la France
+mais de l'Europe: la première a eu trop à souffrir des révolutions pour
+désormais s'y exposer.
+
+ * * * * *
+
+Heureuse la nouvelle génération européenne, si le hideux tableau des
+luttes intestines, des excès barbares des âges passés; si le souvenir
+plus saisissant des jours néfastes qui l'ont vu grandir, pouvait la
+dégoûter, pour longtemps, de l'anarchie, et rendre oiseuse toute
+préoccupation à l'égard des moyens de prévenir ou de réprimer les
+désordres de la guerre civile.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+_Différents partis à prendre en cas d'émeute._
+
+
+
+
+§ 1er.
+
+RÉPRIMER LA RÉVOLTE DANS TOUTE LA VILLE.
+
+
+37. Selon l'état moral de la troupe, de la garde nationale, de la
+population, des provinces, des insurgés; selon les desseins avoués ou
+secrets des factions, les forces respectives de tous, la nature du
+théâtre de la lutte, la position du Gouvernement vis-à-vis les pouvoirs
+légaux et l'étranger, il y a quatre partis différents à prendre, de
+prime-abord, en cas de révolte.
+
+1° N'évacuer aucun quartier, réprimer partout l'émeute;
+
+2° Occuper un quartier militaire, sauf à agir ultérieurement au dehors
+de ce grand réduit;
+
+3° Concentrer toutes ses forces dans une position extérieure, contiguë,
+dominante;
+
+4° Se replier sur une place voisine pour revenir, avec toutes les forces
+réunies, contre la capitale.
+
+38. Le premier parti est ordinairement suivi; c'est le plus naturel:
+celui que conseillent à la fois l'humanité, la politique et les devoirs
+imposés à un Gouvernement dans sa capitale.
+
+Le plus souvent, il restreint l'insurrection et ses ravages; il permet
+d'éviter, dans tout le pays, une commotion sanglante; il empêche les
+dévouements de faiblir, les moyens répressifs d'échapper; il couvre
+mieux le Gouvernement menacé, en s'opposant directement à l'installation
+des pouvoirs révolutionnaires: nous nous en occuperons spécialement dans
+ce mémoire.
+
+Avant de s'arrêter à ce premier parti, il faut bien examiner la
+situation, peser toutes choses et leurs conséquences; les émeutes
+deviennent chaque jour plus fréquentes, redoutables et décisives.
+
+Il faut savoir si l'on peut, si l'on veut livrer bataille à l'intérieur,
+partout ou se présentera la révolte; si l'on est sûr de rester toujours
+calme au milieu du dédale immense des différents quartiers hostiles; en
+présence des vagues frémissantes d'une population follement
+impressionnable, qui sera, dans de certaines circonstances, à la suite,
+à la discrétion apparente ou réelle des partis les plus audacieux; si
+l'on doit compter sur l'inébranlable solidité de la troupe, même au delà
+de l'heure suprême; si la nature de la ville, les communications et
+obstacles qui la traversent, les positions qui y existent, facilitent la
+lutte; si une trop grande concentration ne donnerait pas plus de force
+et d'audace à l'insurrection que de chances à la répression; si le
+pouvoir sera certain de rester toujours un et fort; si, au milieu des
+surprises, des péripéties qui vont augmenter ses embarras, il ne sera
+pas exposé à laisser échapper ses moyens d'action les plus essentiels et
+jusqu'à l'autorité suprême.
+
+Dans une ville de province, où l'existence du Gouvernement ne peut être
+mise en question, et plus encore dans toute ville étrangère, différentes
+circonstances pourraient faire rejeter ce parti comme anti-militaire, si
+la question d'humanité ne devait pas le plus souvent dominer.
+
+
+
+
+
+§ II.
+
+OCCUPER UN QUARTIER MILITAIRE.
+
+
+39. Le second parti, c'est-à-dire la concentration dans et autour d'un
+grand quartier militaire, est plus conforme aux règles spéciales de la
+guerre; différentes circonstances, détaillées précédemment, peuvent le
+faire préférer, même au point de vue politique; il est moins exclusif,
+moins absolu; il n'abandonne pas entièrement la population à tous les
+écarts et à toutes les influences.
+
+Ce parti se prête d'ailleurs merveilleusement, pendant la lutte même,
+aux modifications devenues désirables, soit pour passer au premier plan,
+soit pour adopter successivement les deux derniers; il permet de tenir
+compte de toutes les éventualités et circonstances ultérieures, si
+variables, si imprévues.
+
+Il serait dangereux, inhumain et souvent inutile d'en venir de suite,
+sans une impérieuse nécessité évidemment démontrée par l'insuccès des
+premiers plans successivement et sérieusement essayés, au parti extrême
+de l'évacuation complète, du blocus et du bombardement; il faut se
+résoudre à combattre énergiquement, dans la ville même, et s'organiser
+de longue main en conséquence.
+
+40. Ce système de défense doit être adopté par une garnison inférieure,
+chargée de maintenir une population nombreuse, en s'appuyant à une
+position intérieure fortifiée, d'où elle peut donner la main aux amis de
+l'ordre.
+
+Si elle abandonnait la ville, ses forces affaiblies, en s'éloignant de
+la citadelle et de ses partisans, éprouveraient de grandes pertes au
+milieu d'une masse d'insurgés rapidement accrue sur la ligne de
+retraite: les plus graves désordres seraient commis dans la ville
+évacuée.
+
+41. Ce parti et le précédent sont les seuls à prendre, à l'égard de
+toute ville amie ou ennemie fortifiée d'une enceinte continue, derrière
+laquelle l'insurrection pourrait longtemps se défendre, avec des
+approvisionnements et moyens suffisants.
+
+Ils sont encore les plus convenables, malgré l'existence et la
+possession des forts dominants les rares issues de cette enceinte et
+toutes les avenues du la ville.
+
+42. Dès que les attroupements menacent d'une émeute, la garde nationale
+a dû faire d'abord ses efforts pour éloigner cette triste éventualité;
+elle tient bon, et se replie, en cas de nécessité, sur les casernes et
+mairies.
+
+Pendant ce temps, la troupe de ligne disposée, dès le premier bruit, à
+prendre les armes, et restée jusque-là au repos, sort de ses casernes
+pour occuper militairement le quartier de la ville le plus favorable.
+
+Elle prend position à l'intérieur des principaux établissements qui s'y
+trouvent, et où ont été rassemblés des approvisionnements de vivres, de
+munitions et de tout ce qui est indispensable pour faciliter la défense
+ou l'attaque dans ce genre de guerre.
+
+ * * * * *
+
+43. Le quartier militaire de défense choisi doit, autant que possible,
+dominer le reste de la ville et le dehors; communiquer facilement avec
+eux sans défilés intermédiaires; être à cheval sur les obstacles qui
+traversent la cité; renfermer le centre du gouvernement, les grandes
+administrations, les principaux magasins de vivres et de munitions ou,
+au moins, les couvrir; isoler les uns des autres les différents
+arrondissements insurgés; communiquer directement avec la capitale ou
+avec les villes et contrées principales d'où l'on peut être secouru.
+
+Il serait à désirer qu'il fût séparé de la partie de cité non occupée
+par une enceinte d'obstacles ou de grandes communications faciles à
+garder; et qu'il isolât, d'avec le dehors, les arrondissements
+abandonnes ou révoltés.
+
+La surface du quartier militaire doit être le tiers ou le quart, au
+moins, de celle de la ville.
+
+Les flancs de l'enceinte de séparation, difficiles à tourner, seront
+convenablement appuyés à de fortes positions extérieures dominantes, le
+tout afin de pouvoir agir dans les diverses directions, et d'éviter
+d'être bloqué ou refoulé.
+
+44. Dans le même but, et suivant que la ville a 100,000 âmes ou
+1,000,000 d'âmes de population, 500 ou 5,000 hectares de superficie, il
+est presque toujours nécessaire d'occuper, au milieu de la partie non
+gardée, à 800 ou 1500 mètres en avant, par des détachements de 1/2
+bataillon à 2 bataillons de ligne, renforcés, s'il y a lieu, à l'aide
+des gardes nationaux de l'arrondissement, trois positions importantes,
+fortes et approvisionnées: ces avancées devront, autant que possible,
+dominer les principaux défilés que forment les obstacles transversaux.
+
+S'il existe un quartier populeux et hostile plus en dehors de cette
+ligne avancée, il est même utile d'y occuper, au centre, par un
+détachement pareil, un poste dominant, fort et approvisionné, où peuvent
+se rallier également les gardes nationales des environs.
+
+Ces trois ou quatre positions extérieures au quartier militaire forment,
+dans la partie de ville non entièrement occupée, un réseau de centres
+d'action pour les retours offensifs, espacés de 500 à 1500 mètres l'un
+de l'autre, suivant que la ville a 100,000 âmes ou 1,000,000 d'âmes de
+population; elles sont surtout utiles contre une insurrection qui fait
+usage des barricades: elles retardent l'établissement de celles-ci, ou
+donnent le moyen de les tourner toutes lorsque l'on reprendra
+l'offensive.
+
+Les défilés existants, sur les communications de ces établissements avec
+le gros de la garnison, seront également gardés.
+
+Les mairies, la manutention, les télégraphes, l'arsenal, la poudrière,
+la poste, et même les messageries, pourraient être ainsi occupés comme
+postes extérieurs. On choisira, parmi ces édifices, les plus importants
+par eux-mêmes et par l'avantage de leur situation.
+
+Si, nonobstant le concours des gardes nationaux, la conservation de
+quelques-uns de ces établissements principaux, affaiblissait la troupe
+en exigeant un trop grand fractionnement de forces, on réduirait ces
+postes extérieurs au strict nécessaire.
+
+Mais il faudrait, autant que possible, avant d'évacuer les édifices les
+moins utiles à la défense, rallier la garde nationale de
+l'arrondissement; transporter dans le quartier militaire, ou au moins
+détruire tout ce dont les révoltés pourraient profiter, voitures,
+bateaux, moyens de transport, de correspondance ou de combat.
+
+La majeure partie des gardes nationales seront successivement dirigées,
+par détachements suffisants, sur des positions à occuper en arrière de
+la troupe de ligne.
+
+45. Si G représente le chiffre de la garnison qui était nécessaire dans
+la ville, pour y combattre partout l'émeute, conformément au premier
+plan, l'effectif de la troupe indispensable dans cette seconde hypothèse
+sera 1/8 G plus 2 à 8 bataillons, en général, la moitié de la garnison
+précédente.
+
+L'effectif de la troupe détachée au dehors du quartier militaire variera
+du tiers à la moitié au plus des forces totales.
+
+
+
+
+§ III.
+
+OCCUPER UNE POSITION CONTIGUË.
+
+
+46. Le troisième parti, la concentration dans une position dominante,
+extérieure et contiguë, tient à la fois du second et du quatrième.
+
+Par les motifs précédemment exposés, on ne peut soutenir la lutte à
+l'intérieur: la garde nationale est momentanément indifférente;
+l'évacuation complète offre plus d'avantages que d'inconvénients sous
+les rapports politiques et militaires. Une fois ce parti pris, la
+position de la garnison doit chaque jour s'améliorer, et celle de
+l'insurrection devenir plus difficile: cette révolte, restreinte dans la
+ville à une faction, n'a pas de racines au dehors; elle a été le
+résultat passager, imprévu, d'une excitation, d'une surprise, d'une
+erreur accidentellement partagée par une population entière, faible ou
+aveuglée, mais que ses véritables intérêts doivent bientôt ramener. De
+quelque manière que ce soit, cette insurrection renferme des germes de
+faiblesse et de dissolution: le parti de la révolte veut et peut
+empêcher la violation des personnes et des propriétés; c'est alors le
+cas, pour le Pouvoir, d'abandonner momentanément la capitale aux
+habitants; de rallier les forces militaires, avec tous les moyens
+d'action, dans une position extérieure, contiguë et dominante.
+
+Là, il fait appel à la raison du pays entier bientôt éclairé par
+l'audace et les excès de la faction un instant victorieuse: celle-ci,
+promptement réduite à ses faibles ressources, effrayée de son
+isolement, laissera la population rappeler le Gouvernement.
+
+47. On ne doit prendre ce parti extrême, dans sa propre capitale, qu'en
+cas de nécessité absolue et bien évidente pour tous.
+
+À l'égard d'une ville de province, et surtout d'une ville ennemie, ce
+parti est plus souvent admissible.
+
+Si, en février 1848, le dernier Gouvernement s'était retiré, avant
+l'abdication du roi, à Chaillot, dans l'anse de la Seine limitée par la
+route de Neuilly, en conservant le Champ de Mars, l'École militaire et
+les Invalides, comme tête de pont offensive, sur la rive gauche du
+fleuve, il eût peut-être sauvé la monarchie, sans avoir même besoin
+d'occuper d'autre position extérieure et voisine que Vincennes.
+
+ * * * * *
+
+Des hommes d'état, dont nous allons résumer ci-dessous les idées,
+avaient pensé que ce parti extrême de l'évacuation, tout décisif qu'il
+est contre une émeute, ne doit être pris, même dans une ville de
+province, qu'en cas d'une absolue nécessité et dans les circonstances
+exceptionnelles suivantes:
+
+1° Alors que la collision, n'ayant pas de couleur politique, doit
+naturellement cesser après l'exaspération passagère qui y a donné lieu.
+
+2° Quand la révolte, abandonnée à elle-même, pourra mieux juger les
+difficultés de sa position et les conséquences de ses excès.
+
+3° La faiblesse numérique d'une garnison cernée au milieu d'une
+population nombreuse, moitié exaspérée et hostile, moitié indifférente
+ou terrifiée.
+
+4° La chance, soit de périr faute de vivres, de munitions et de
+communications avec le pouvoir central ou les secours; soit de
+compromettre l'honneur du drapeau; soit de faiblir ou de succomber, au
+milieu d'un débordement de flot révolutionnaire, à l'influence duquel il
+est urgent de se soustraire, sont aussi des motifs pour évacuer le
+théâtre de la lutte.
+
+49. Ce parti, bien hasardeux dans une capitale, doit être pris
+vigoureusement et non comme une fuite, présage d'une chute définitive
+par l'affaiblissement de tous les dévouements, la dispersion de tous les
+pouvoirs, l'abandon de tous les moyens d'action.
+
+On l'adoptera comme le meilleur dans la circonstance et pour mieux
+vaincre par des moyens extrêmes, imprévus, décisifs, la rébellion à
+laquelle il sera utile de montrer ses forces et son énergie, même en se
+retirant. Il ne sera pas alors sans compensation que des raisons
+politiques et militaires engagent à prendre une direction difficile, sur
+laquelle le drapeau aura l'occasion de se déployer intact.
+
+50. Cette condition fut remplie lors de la retraite de la petite
+garnison de Lyon, en novembre 1831, sur l'importante position de
+Montessuy, à travers le faubourg Saint-Clair, position principale d'une
+émeute redoutable.
+
+Alors on fut étonné que le général Roguet, au lieu de passer sur la rive
+gauche du Rhône, ait préféré traverser le plus fort de l'insurrection
+pour établir de suite son camp au sortir de la ville. Cette position
+menaçante avait, dans la situation des choses, quelques inconvénients:
+mais elle imposa de suite aux rebelles, dès ce moment affaiblis par la
+crainte, l'indécision et la division; elle releva immédiatement le moral
+des troupes convaincues, dès lors, qu'on ne s'était ainsi placé que pour
+mieux dominer l'insurrection et la combattre, à l'aide des secours que
+l'on pourrait appeler à soi, des instructions que l'on serait en mesure
+de recevoir du Gouvernement: en pareille circonstance, le défaut de
+communications est toujours embarrassant et souvent décisif.
+
+51. Il était nécessaire d'insister sur le très-petit nombre de cas
+exceptionnels où, d'après cette autre manière de voir, le parti extrême
+de l'évacuation peut être approuvé; et nous continuons à développer
+cette opinion.
+
+Dans des cas différents, et même dans ceux où ce parti peut avoir les
+plus graves conséquences, on aurait cependant failli le prendre mal à
+propos.
+
+Ainsi le principe émis par le maréchal de Montluc, au sujet de l'affaire
+de Toulouse en 1562, _qu'en fait d'émeute il vaut mieux être dehors que
+dedans, pour y faire acheminer les secours_, souffrirait des exceptions,
+selon les circonstances morales et politiques, surtout à l'égard des
+capitales des états complètement centralisés, où le principe du pouvoir
+a perdu des appuis essentiels.
+
+52. En résumé, toute émeute de province peut souvent être ainsi
+comprimée.
+
+Victorieuse ou vaincue, elle tendra les bras au pouvoir après quelques
+jours: le sang et l'honneur militaires auront été épargnés, si la troupe
+s'est bornée à cerner la position et à l'observer du dehors: les
+propriétés seules seront violées.
+
+53. Une capitale ne doit être jamais abandonnée devant une émeute; on
+l'évacuera quelquefois en présence d'une révolution imminente.
+
+Il ne faut quitter qu'à la dernière extrémité le bras de levier avec
+lequel on ébranle les provinces, encore moins le céder aux factions: un
+mouvement rétrograde donne aux révoltés 50,000 auxiliaires, un
+gouvernement et de puissantes ressources; il expose aux plus grands
+désastres.
+
+54. En principe, chaque garnison ou fraction de troupe doit défendre,
+jusqu'à la dernière extrémité, la position qu'elle occupe et sauver à la
+fois, même au prix des plus grands sacrifices, la société et l'honneur
+militaire en péril.
+
+Il faut surtout ne pas songer à une retraite avec une garnison nombreuse
+et bien établie, vis-à-vis de factieux mal armés, mal commandés, sans
+sympathie dans la population.
+
+Enfants perdus d'un parti politique lui-même isolé, quelques hommes
+remuants deviendraient, au premier pas en arrière, le noyau de
+rassemblement d'une armée entière, bientôt grossie par la peur ou par un
+entraînement coupable. L'effet de cette reculade serait irréparable,
+surtout à l'égard d'une capitale où un gouvernement improvisé
+s'imposerait de suite.
+
+Telles étaient les appréhensions, les vues différentes qui faisaient
+généralement préférer, aux hommes d'état dont nous avons parlé, le
+premier et le deuxième parti; le troisième n'était adopté par eux que
+pour le cas le plus extrême.
+
+ * * * * *
+
+55. Mais la marche générale et toute exceptionnelle des choses, en
+Europe, la puissance destructive des partis hostiles à la société,
+l'insouciance, les divisions des hommes d'ordre, peuvent donner lieu, il
+est vrai accidentellement, à une tout autre série de considérations.
+
+Les grandes capitales ont toujours été les places fortes de l'esprit
+révolutionnaire: aujourd'hui, par suite d'une centralisation chaque jour
+progressive, et du rendez-vous que s'y donnent successivement les plus
+mauvaises passions de tous les pays, on les regarde comme un péril
+incessant pour les gouvernements, les nationalités et les principes
+sociaux.
+
+«Un grand empire suppose une influence despotique dans celui qui
+gouverne (prince, ville ou province); il faut que la promptitude des
+résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées; que
+la crainte empêche la négligence du gouverneur ou du magistrat éloigné;
+que la loi soit dans une seule tête; et qu'elle change sans cesse, comme
+les accidents, qui se multiplient toujours, dans l'État, à proportion de
+sa grandeur.
+
+ «MONTESQUIEU.»
+
+56. Jusqu'à quel point convient-il désormais, et tant que cet état de
+choses durera, de s'y engager obstinément pour remporter une victoire,
+qui, certaine dans le plus grand nombre de cas, si peu prévoyant que
+l'on soit, laisse toujours néanmoins sous la pression plus ou moins
+funeste d'une démagogie audacieuse, aveuglée et qu'il est impossible
+d'arrêter dans ses dévastations progressives?
+
+À quoi bon un système de défense malheureusement quelquefois stérile ou
+compromettant contre un ennemi qui n'a rien à perdre et est décidé à ne
+rien respecter; qui met habilement à profit le moindre succès; qui
+s'arrête, sans reculer, le jour d'une défaite, pour recommencer le
+lendemain; telles sont les questions que, dans toutes les armées de
+l'Europe, se posent aujourd'hui les militaires les plus distingués.
+
+Les événements de Paris, de Vienne, de Berlin, de Milan, de Rome, en
+1848; la pression déplorable exercée sur les corps constitués, sur les
+hommes les plus considérables et sur les provinces, par une minorité de
+factieux accourus successivement de tous les coins de l'Europe dans ces
+capitales; les périls auxquels des États rapidement déchus ont été
+exposés, ainsi que la société entière, font penser qu'il pourrait y
+avoir, alors, un quatrième parti à prendre pour sauver la civilisation
+en péril.
+
+ * * * * *
+
+57. On est même arrivé à se demander si, dans une certaine situation
+anormale de la société, le siège du gouvernement doit rester au milieu
+d'une grande capitale, foyer incessant d'agitations, place d'armes
+redoutable des factions antisociales.
+
+Plusieurs de nos rois, et surtout Louis XIV, n'avaient pas hésité à
+résoudre négativement cette question, à l'époque où une décentralisation
+complète la rendait moins grave.
+
+Napoléon fut souvent préoccupé de ces tristes idées, à diverses époques
+d'un règne glorieux, qui cependant avait comprimé les factions avec
+habileté et rétabli miraculeusement la société sur ses éternelles bases.
+
+D'abord il pensa, pour les temps plus difficiles que ses successeurs
+pourraient avoir à traverser, à l'établissement solide du château du roi
+de Rome; projet que reprit la Restauration sous le prétexte de la
+caserne du Trocadéro.
+
+En 1815, il ordonna d'importants travaux sur la butte Montmartre,
+travaux qui, dans une autre circonstance, disait-il, auraient une autre
+utilité.
+
+En 1807, il conseillait à son frère, le roi de Naples, de ne pas trop
+s'abuser sur les dispositions changeantes du peuple de sa capitale, et
+sur l'efficacité de la répression à l'aide d'une armée non cimentée par
+la guerre et la victoire.
+
+En attendant que la gloire et le temps eussent donné à celle-ci les
+sentiments d'honneur, de fidélité et de devoir, il conseillait d'appeler
+des corps suisses; de créer un grand réduit de sûreté à Castellamare,
+pour pouvoir au besoin s'y retirer et y dominer les événements, plus
+encore dans l'intérêt du peuple que dans celui de la couronne.
+
+Il suffisait alors de faire observer Naples par un corps de troupes
+légères, qu'appuyait un échelon également chargé de maintenir les
+Abruzes.
+
+Cette préoccupation a paru significative, chez un souverain, à qui on
+ne peut refuser l'énergie, la capacité, le jugement et la prévoyance
+éclairés par une connaissance profonde de toutes les conditions
+actuelles du pouvoir.
+
+58. Lord Liverpool entendant, en 1822, Chateaubriand faire l'éloge de la
+solidité de la monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la
+liberté et du pouvoir, dit, en montrant la cité de Londres: «_Qu'y
+a-t-il de solide avec ces villes énormes? Une insurrection sérieuse à
+Londres et tout est perdu._»
+
+Si l'on récapitule, en effet, les dangers que telle capitale aurait fait
+courir à son empire depuis qu'il existe; l'appui ouvertement prêté à
+l'étranger et aux ennemis de l'état; les abîmes où elle aurait failli
+précipiter; la tyrannique pression exercée, par elle, sur les pouvoirs
+les plus élevés, on la considérera comme une des fatalités qui
+entraînent vers la décadence.
+
+59. On fait aussi observer, qu'en même temps que la position morale des
+populations et celle des gouvernements ont graduellement varié, les
+moyens de sécurité ont décru.
+
+Ainsi, par exemple, Vincennes et même le Louvre étaient déjà
+d'insuffisants réduits intérieurs ou rapprochés, eu égard au Paris du
+XVIe siècle; et cependant, la Bastille dominait alors le faubourg le
+plus populeux.
+
+Il faudra bien un jour aborder cette redoutable question des chefs-lieux
+de gouvernement; on décidera, enfin, si l'existence des États devient
+possible avec une seule ville exclusivement prépondérante.
+
+La chute des pouvoirs ne serait qu'une révolution, si, dans un certain
+état des sociétés, les pouvoirs n'entraînaient, avec eux, les empires et
+les nationalités à une ruine commune.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+POSITION EXTÉRIEURE DE RALLIEMENT.
+
+
+60. Ainsi, supposons qu'une grande effervescence politique règne
+uniquement dans la capitale; l'on est assuré des provinces irritées
+contre une tyrannique oppression; la garde nationale est décidément
+aveuglée ou hostile; les moyens de répression suffisants n'ont point été
+réunis à propos; les dévouements sont sur le point de flotter
+incertains; alors des militaires compétents recommandent l'adoption du
+quatrième parti.
+
+Ils regardent la lutte comme très-chanceuse, non-seulement à l'intérieur
+de toute la ville, mais même à une de ses extrémités, vu les graves
+conséquences qu'elle peut entraîner, conséquences à redouter, la
+garnison eût-elle de forts points d'appui dans les principaux quartiers;
+car il peut y avoir contre l'autorité, disent-ils, et au moment le plus
+critique, une influence morale rapidement croissante.
+
+61. Dans ce cas, le Gouvernement exprime le désir qu'une méprise, qu'une
+surexcitation passagère et sans fondement ne finisse pas par une
+boucherie regrettable; il livre la capitale à la garde nationale sommée
+de la préserver du pillage.
+
+Il rallie son armée avant qu'elle ne soit paralysée par les
+manifestations, les hésitations, les insuccès; il la rallie, ainsi que
+les assemblées et les principales administrations, en dehors de ce foyer
+de révolte; soit sur une place forte ou position voisine; soit sur une
+ligne de places frontières, communiquant avec la majeure partie du pays
+ou appuyée à une puissance amie, et convenablement approvisionnée.
+
+Son but doit être d'aviser, selon les événements; il pourra, au moins,
+dans l'intérêt de la société, exiger que l'autorité soit transmise
+régulièrement, du pouvoir tombant à un autre élevé selon le voeu du pays,
+qui ne tardera pas à se faire connaître.
+
+ * * * * *
+
+62. À cet effet, toute grande capitale doit être dominée, à moins d'une
+journée de marche, par un réduit fortifié du 1/10e de son
+développement, du 1/25e de sa surface; 20 fronts seraient quelquefois
+nécessaires; cette citadelle est, ou peut devenir accidentellement, le
+siége du Gouvernement.
+
+Des dispositions sont prises pour que ce cas échéant:
+
+1° Les principaux services administratifs y trouvent réunis leurs moyens
+d'action les plus indispensables, en personnel et en matériel de tout
+genre;
+
+2° L'armée ait un considérable approvisionnement de vivres, de
+munitions, de matériel, avec les moyens de transports nécessaires.
+
+Une centralisation administrative exagérée rend indispensable l'adoption
+la plus complète de ces mesures difficiles.
+
+À une marche autour de la capitale, sur la circonférence des lignes
+d'invasion, sont trois ou quatre places semblables écartées, entre
+elles, d'une journée de marche, et dominant les lignes transversales ou
+parallèles de défense.
+
+Ces places et le réduit paraissent également nécessaires contre
+l'ennemi du dehors et celui du dedans. En temps de paix, on y entretient
+de fortes garnisons, auxquelles les troupes des divisions militaires
+voisines viennent se rallier, en cas d'évacuation de la capitale.
+
+Ces grands dépôts de sûreté contiennent, en tous temps, les
+approvisionnements, le matériel, les vivres et les moyens de transports
+nécessaires.
+
+Des règlements de police et de servitude militaires s'opposeraient à
+l'extension exagérée de la population, et surtout d'une population
+remuante, soit à l'intérieur, soit aux environs.
+
+63. La capitale cernée, menacée d'un blocus ou d'un siége, ayant contre
+elle le pays tout entier, serait bientôt obligée de rentrer dans le
+devoir; sa révolte la plus obstinée ne pourrait se prolonger au delà de
+quelques jours, ainsi que l'ont démontré les derniers événements de
+Vienne, en octobre 1848.
+
+Presque toujours, et ce n'est pas la moindre compensation des
+inconvénients de ce plan, car on est obligé de lui en reconnaître,
+l'emploi des moyens de rigueur serait moins nécessaire.
+
+ * * * * *
+
+64. Nous avons vu Henri IV dominer ainsi, de 1590 au commencement de
+1596, la capitale révoltée; la ligue était secourue par l'armée
+espagnole de Flandres, à l'aide de la position intermédiaire de Laon,
+son dernier réduit.
+
+Le roi, pour resserrer Paris, l'affamer et l'isoler, occupa
+simultanément plusieurs des positions suivantes: Meulan, Chartres,
+Chevreuse, Montlhéry, Corbeil, Melun, Moret, Montereau,
+Nogent-sur-Seine, Provins, Nangis, Brie-Comte-Robert, Lagny, Cressy et
+les places de l'Oise.
+
+Plus habile politique et officier de combat que général dirigeant, Henri
+IV sut néanmoins, par la persévérance de ses efforts intelligents,
+arriver enfin à un succès définitif, qui d'abord avait paru impossible
+aux plus capables.
+
+ * * * * *
+
+65. En 1652, Turenne contint, de la même manière, avec une armée de 8 à
+11,000 hommes, en s'appuyant sur les principales positions, à une
+journée de marche autour de Paris, depuis l'Oise jusqu'à la Loire, la
+capitale révoltée et les 15,000 hommes de l'armée des princes.
+
+Ceux-ci étaient successivement secourus, de Cambrai, par les 12,000
+Espagnols détachés sous les ordres de Fuenseldange; des rives de la
+Marne, par les 8,000 hommes du duc de Lorraine.
+
+Les forces de Turenne ne s'élevaient pas au tiers de celles de
+l'insurrection trop favorisée par le pays; le roi ne pouvait être reçu
+dans la plupart des villes. On avait à combattre le grand Condé.
+
+Du 30 janvier au 15 octobre, pendant huit mois d'angoisses journalières,
+Turenne sauva plusieurs fois par son activité, son habileté et sa
+prudence, la royauté chaque jour au moment de périr; il finit par la
+ramener triomphante dans la capitale.
+
+Les positions circonvallantes autour de Paris, occupées successivement
+par ce grand capitaine, dans cette immortelle campagne, furent:
+
+Sur l'Eure, Chartres;
+
+Sur la Loire, Jargeau, Briare et Bleneau;
+
+Sur la Haute-Seine, Melun, Corbeil, Ablon et Villeneuve-Saint-Georges;
+
+Sur la Marne, Meaux et Lagny;
+
+Entre la Marne et l'Oise, Dammartin et le Thillay près Gonesse, la
+Nonette de Borrestz à Senlis;
+
+Sur l'Oise, Compiègne, Creil et Beaumont;
+
+Sur la Basse-Seine, Épinay.
+
+Le 24 juillet, le roi ayant eu connaissance que les princes marchaient
+vers la Brie et avaient des intelligences sur l'Yonne, que les espagnols
+ne pénétreraient pas plus avant dans le royaume, avait prescrit
+d'occuper simultanément, sur les principales lignes transversales, à
+quatre et dix lieues de Paris, Étampes, Melun, Corbeil, Meaux, Lagny,
+Beaumont et Creil, dont on venait d'apprécier l'importance.
+
+Pendant cette campagne, la cour, pour laquelle les Parisiens
+conservèrent l'apparence de quelques ménagements, erra successivement de
+la rive gauche de la Loire, à Chartres, Saint-Cloud, Saint-Germain,
+Poissy et Saint-Denis.
+
+Laon, comme point de jonction des armées d'Espagne et de Lorraine, ou de
+refuge de l'armée des princes; Villeneuve-Saint-Georges, comme lieu de
+réunion de celle ci à l'armée de Lorraine, jouèrent un rôle important.
+
+C'est à Turenne, à la promptitude, à la sûreté de son jugement, à une
+activité et à un dévouement de tous les jours, de toutes les heures, que
+la France doit, pour ainsi dire, le beau siècle de Louis XIV. Jamais
+général ou homme d'état ne rendit à son pays, mis sur le bord de l'abîme
+par la félonie et l'esprit de faction, des services aussi signalés; de
+telles campagnes sont de celles qui laissent après elles autre chose que
+des morts et des dépenses ruineuses. L'exemple de Turenne a inspiré
+généreusement les hommes de guerre appelés, par les événements, à jouer
+le rôle si grand de défenseurs du principe d'autorité, au milieu de la
+société en ruine; pour honorer convenablement de tels génies, de tels
+services rendus, les plus éclatantes voix de la renommée seraient encore
+impuissantes.
+
+«Les princes doivent avoir toujours auprès d'eux, à tout événement,
+plusieurs hommes d'épée d'une fidélité et d'une capacité éprouvées pour
+étouffer les séditions dès le commencement.
+
+ «BACON.»
+
+À la même époque, Condé, autrefois et plus tard digne émule de Turenne,
+persévérait dans l'erreur avec les criminels agitateurs de la France; il
+devait un jour réparer aussi noblement, et par son repentir, et par de
+glorieux services, ces écarts regrettables.
+
+«Et puisqu'il faut une fois parler de ces choses, dont je voudrais
+pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison, il n'avait
+seulement pas songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et, dans son
+plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait
+encore plus de les mériter; c'est ce qui lui faisait dire qu'il était
+entré en prison le plus innocent des hommes, et qu'il en était sorti le
+plus coupable: _Hélas_, poursuivait-il, _je ne respirais que le service
+du roi et la grandeur de l'État_. On ressentait dans ses paroles un
+regret sincère d'avoir été poussé si loin dans ses malheurs.
+
+ «BOSSUET.»
+
+ * * * * *
+
+66. À défaut des dispositions de prévoyance militaire et politique
+détaillées au n° 62, le dernier Gouvernement, placé dans des
+circonstances peut-être équivalentes, n'avait-il pas encore, en Février
+1848, plusieurs partis à prendre; le succès était d'autant plus probable
+que telle était l'attente de la France?
+
+On pouvait se retirer, avec les forces de la 1re division militaire,
+entre les places de l'Aisne et de l'Oise, et rallier en quelques jours,
+de cette position importante, plusieurs armées sur les avenues de la
+capitale.
+
+1° Sur la ligne de la Somme, les nombreuses troupes de la 16e division.
+
+2° Sur Châlons et la Marne, celles des 2e, 3e et 5e divisions.
+
+3° Sur Troyes et la Haute-Seine, celles des 6e et 18e divisions.
+
+4° Sur Blois et la Loire, celles des 4e et 15e divisions.
+
+5° Sur la Basse-Seine, celles de la 14e division.
+
+Dans cette position, adossé au royaume ami de Belgique, en rapport avec
+l'Europe, le Gouvernement de 1830 eût intercepté, à son avantage, les
+communications du reste de la France.
+
+Parmi tant de capacités et d'illustrations, dont le dévouement ne
+pouvait être mis en doute, l'homme d'État pour conseiller et organiser
+l'exécution d'un tel plan, aurait-il été impuissant?
+
+Dans la société actuelle, sans hiérarchie, affaiblie, usée, dissoute par
+tant de révolutions successives et contraires, tous les liens, tous les
+dévouements, toutes les énergies, toutes les croyances, tous les
+pouvoirs sont-ils relâchés ou altérés au point de rendre impossible un
+effort sérieux à l'heure suprême de la vie des Gouvernements?
+
+67. Cependant, on a cru que le pouvoir de juillet s'était préparé, même
+avec préoccupation, à une telle lutte et à toutes ses conséquences.
+
+C'est peu présumable: car, de toutes les dispositions de prévoyance, ce
+pouvoir intelligent aurait donc, alors, pris la moins heureuse: celle de
+préparer, par l'enceinte continue et ses 14 forts détachés, une place
+forte à la révolte.
+
+Ces forts sont trop nombreux pour qu'on puisse espérer qu'ils seraient,
+dans de pareilles circonstances, convenablement garnis de troupes et
+utilisés.
+
+Ils augmentent la nécessité déjà si fâcheuse des détachements, et
+déplacent avec désavantage le casernement de Paris, en dehors des
+quartiers à dominer.
+
+Ils sont trop rapprochés de la capitale, trop inquiétants pour elle, et
+chacun pas assez importants, pour résister longtemps à l'influence
+révolutionnaire qui y surgirait.
+
+Tout au plus les positions principales, et cependant encore trop
+rapprochées, de Vincennes, de Saint-Denis, du Mont-Valérien, du haut
+Clamart, auraient pu être fortifiées, dans ce but et avec quelque
+avantage, sur une plus grande échelle: elles auraient été occupées et
+conservées par quatre détachements d'élite.
+
+Eu cas d'invasion étrangère, toujours malheureusement appuyée par un
+simulacre de parti, ces fortifications, colossales par leur étendue et
+les détachements qu'elles nécessiteraient, auraient une utilité toute
+spéciale: elles serviraient surtout contre une armée qui n'oserait pas
+ou ne pourrait pas réunir les immenses moyens nécessaires pour les
+aborder. Elles auraient toute leur incontestable valeur dans une
+certaine situation morale des populations. Comme ouvrages d'art, et
+surtout pour la rapide exécution, ces immenses travaux resteront un des
+monuments du dernier règne.
+
+68. Un fait a, d'ailleurs, été constaté: c'est la répugnance du roi
+Louis-Philippe pour l'emploi des moyens sanglants; c'est sa persévérance
+à résoudre la crise, par des voies de conciliation et de légalité, même
+aux dépens de sa dynastie.
+
+Si l'on ne craignait pas de paraître injuste pour de grandes infortunes,
+et de ne pas tenir assez de compte des impossibilités qui, vu l'étal
+actuel de notre société démantelée, peuvent, à une heure critique,
+arrêter, annihiler les plus beaux caractères, les plus nobles
+résolutions, ne serait-ce même pas le cas de dire: «semblables au
+pilote qui, environné d'écueils et assailli par la tempête, lutte,
+succombe ou se sauve avec l'équipage recueilli sur une mer agitée, les
+princes ont toujours mission de diriger, d'exciter leurs peuples, de les
+entraîner de force au milieu des grandes crises, et non de les
+abandonner à cet esprit de vertige ou de découragement qui les saisit
+alors: plus élevés vers la région des orages politiques ou sociaux, eux
+seuls peuvent leur faire tête et en triompher.»
+
+Trop d'esprits puissants ont échoué devant le mystère d'événements si
+grands, si imprévus, pour que longtemps encore le vulgaire soit
+excusable de revenir ainsi sur ce que l'on pouvait attendre de princes
+tant de fois éprouvés, partout où il y avait de nobles exemples à
+donner, et qui avaient si bien compris les exigences, les nécessités,
+les rudes devoirs de leur époque.
+
+Le 15 mars 1815, après le débarquement de Napoléon à Cannes, le duc
+d'Orléans conseillait au duc de Feltre, ministre de la guerre, de faire
+rallier la cour et le gouvernement à Lille.
+
+«Votre Altesse ne sait pas, lui avait répondu le ministre, ce qu'est une
+translation semblable: nous l'avons vu, l'an dernier, lorsque nous
+voulûmes transférer le gouvernement impérial à Blois. La queue de nos
+voitures s'étendait de Paris à Vendôme. Cela est impraticable; il faut
+tenir à Paris, car il est impossible d'aller ailleurs.»
+
+Le souvenir de cette conversation et des entraînements de 1815 a-t-il
+fatalement influé sur la conduite du roi, en février 1848?
+
+La difficulté vraiment grande du déplacement des principaux services
+administratifs, des autorités, des moyens de défense ou de subsistance,
+au milieu d'une pareille crise, à chaque instant plus compliquée, alors
+que les dévouements sont déconcertés ou ébranlés, s'est-elle alors
+manifestée trop insurmontable?
+
+Cependant les circonstances étaient peut-être différentes, quant à ce
+que l'on pouvait attendre ou craindre de Paris, des provinces, de
+l'armée, de l'étranger: le roi, mieux que personne, pouvait les
+apprécier.
+
+Son abdication, alors que le trône était si ouvertement menacé, fut, en
+définitive, l'obstacle à l'adoption de tout bon parti et la cause de la
+chute de la Monarchie.
+
+À propos des journées de juin 1848, on aurait dit: _Il n'y a qu'un
+gouvernement anonyme qui puisse se défendre ainsi._ Ce mot
+présenterait, sous un nouveau jour, l'événement de février.
+
+
+
+
+§ V.
+
+ÉLOIGNEMENT DE LA CAPITALE.
+
+
+69. Il serait presque inutile de parler de deux autres partis bien
+chanceux, et qui ne peuvent être approuvés que dans les circonstances
+les plus désespérées.
+
+1° S'éloigner de la capitale, des provinces mécontentes, des forces
+ennemies qui s'y appuient.
+
+2° Évacuer entièrement le territoire.
+
+Le premier parti conduit trop souvent au second, à une chute définitive
+et quelquefois au partage du pays.
+
+Le second n'est admissible que dans un cas encore plus désespéré, quand
+une faction tout à fait dominante ne laisse d'autre chance de
+rétablissement que l'appui dangereux de l'étranger.
+
+Alors, le mieux est de rester le plus près possible de la frontière, en
+communication directe et facile avec les partisans que l'on conserve à
+l'intérieur, et la protection sur laquelle on compte, ne serait-ce que
+pour la surveiller.
+
+Deux exemples, empruntés à notre histoire, malheureusement si féconde en
+catastrophes de ce genre, développeront suffisamment ces principes:
+
+ * * * * *
+
+70. Vers le 15 juillet 1652, la cour alarmée, à Saint-Denis, de la
+marche de l'archiduc avec les 20,000 soldats d'Espagne et de Lorraine,
+au secours des princes et de Paris révolté, décida que, le 17, elle se
+retirerait, sous l'escorte de 2,000 hommes, sur Lyon.
+
+Les motifs du conseil du roi, pour prendre cette résolution, étaient
+d'éviter que la cour et sa petite armée de 8,000 hommes fussent
+enfermées entre les 20.000 Espagnols de l'archiduc, Paris révolté et les
+8,000 soldats de l'armée des princes.
+
+L'essentiel paraissait être de mettre la personne du roi en sûreté. La
+Normandie avait refusé de le recevoir; il y avait partout tant
+d'étonnement ou de rébellion que peu de villes n'eussent ouvert leurs
+portes aux ennemis: Lyon et ses environs étaient seuls dévoués.
+
+M. de Turenne, arrivé le même jour à Saint-Denis, apprit ce projet et
+fut aussitôt le combattre, auprès du cardinal Mazarin, par les raisons
+suivantes:
+
+La retraite de la cour, au midi de Paris, entraînerait infailliblement
+la perte des places du roi en Picardie, Champagne et Lorraine; les
+Espagnols s'avanceraient vers Laon, Soissons et Compiègne, positions
+décisives en cas de toute révolte de la capitale appuyée de l'étranger.
+
+Ces provinces abandonnées s'accorderaient avec les Espagnols ou avec la
+Fronde. Les princes, ainsi établis, verraient leur force, leur
+réputation, leurs ressources augmenter aux dépens de celles de la
+couronne; le roi serait à la veille d'être entièrement chassé du
+royaume, et une pareille situation inspirerait la pensée de diviser la
+France.
+
+Turenne conclut que le parti le plus prudent, pour le roi, était de se
+retirer avec sa garde à Pontoise, où il serait respecté des Parisiens,
+encore bienséants, quoique hostiles; au pis aller, il pouvait se
+réfugier dans une des places de la Somme.
+
+En se portant à Compiègne, l'armée arrêterait ou retarderait au moins
+les progrès des Espagnols, à l'aide des rivières qui environnent cette
+position de flanc. Les Espagnols, naturellement soupçonneux et prudents
+à l'excès, craindraient, voyant Turenne venir à eux, de trop se fier aux
+princes et à l'inconstance ordinaire de la nation.
+
+L'archiduc n'oserait marcher sur Paris avec toutes ses forces, de peur
+de laisser l'armée du roi entre lui et la Flandre, sa base d'opérations
+alors entièrement dégarnie. S'il envoyait un secours considérable aux
+princes, il serait obligé de se retirer sur la frontière, ne pouvant
+rester en présence de l'armée du roi qu'avec des forces
+très-supérieures.
+
+La cour, mais surtout la reine, qui n'avait jamais trouvé aucun parti
+trop hasardeux, adoptèrent le projet de Turenne; et trois mois après, à
+la suite d'une admirable campagne qui mérite d'être méditée, dont l'idée
+et l'exécution appartiennent exclusivement à Turenne, le roi rentrait
+dans Paris soumis.
+
+ * * * * *
+
+71. Le 17 mars 1815, à la suite des progrès rapides de Napoléon sur
+Paris, le duc d'Orléans, ayant sous ses ordres le duc de Trévise, avait
+été envoyé à Péronne pour former dans le Nord un corps de réserve.
+
+Dans la nuit du 19 au 20 mars, Louis XVIII partit de Paris, arriva le 20
+à Abbeville; le maréchal Macdonald le détermina, au lieu d'y attendre sa
+maison, à se rendre à Lille, où il rallierait mieux ses forces, ainsi
+que son gouvernement.
+
+Arrivé le 22 à Lille, Louis XVIII apprit la déclaration du 15 mars du
+congrès de Vienne. D'abord il voulut se retirer à Dunkerque, où il
+aurait plus de liberté de communications avec la France et l'étranger,
+d'où il serait plus en dehors des mouvements ultérieurs des armées
+alliées; l'ordre fut même expédié à sa maison de s'y rendre. Il différa
+de répondre à une offre de secours du prince d'Orange.
+
+Dans la nuit, le roi changea de projet; il parut vouloir rester à Lille
+et craindre le trajet de cette ville à Dunkerque.
+
+Pendant ce temps, Napoléon ordonnait d'arrêter Louis XVIII et les
+princes, ou, au moins, de les rejeter sur le littoral, de manière à
+forcer la cour à s'embarquer pour l'Angleterre: la présence du Roi, à
+Londres, serait moins à craindre; il aurait moins d'influence sur les
+généraux et les conseils de la coalition.
+
+Le 23 mars, Louis XVIII ne pouvant plus rester à Lille, n'osant pas se
+rendre directement à Dunkerque, partit pour Ostende et Gand, où il se
+mit bientôt en communication avec la France, un des ministres de
+l'Empereur et la coalition.
+
+Ainsi échoua le projet de Napoléon, par suite d'une circonstance que
+Louis XVIII avait d'abord jugée regrettable.
+
+Napoléon et le duc de Guise, entre lesquels du reste aucune autre
+comparaison n'est possible, furent également inquiets d'apprendre, l'un,
+que Henri III venait de se dérober à l'émeute de Paris; l'autre, que
+Louis XVIII était à Gand en rapport avec la France et la coalition: en
+présence d'une révolution imminente, le pouvoir menacé doit être, au
+centre de ses points d'appuis réels, en dehors de la masse de ses
+ennemis.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'aborder, dans sa généralité et avec toutes ses difficultés,
+l'important problème de la répression des émeutes à l'intérieur des
+capitales de l'Europe, il était nécessaire d'énumérer les autres
+principaux plans de défense, proposés ou suivis jusqu'à ce jour, contre
+une tentative de révolution: ici, encore, les enseignements de
+l'histoire n'ont point fait défaut: il est malheureusement peu de sujets
+militaires sur lesquels on puisse recueillir autant de faits et de
+déplorables, mais utiles leçons.
+
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Principes fondamentaux._
+
+
+
+
+§ 1er.
+
+PRINCIPES GÉNÉRAUX.
+
+
+72. Commençons par l'exposé des principes généraux qui ont rapport à la
+force morale de la troupe et à son maintien en toutes circonstances.
+
+Il est d'abord nécessaire de rappeler huit assertions relatives à
+l'emploi de l'armée dans les troubles civils; on avait donné beaucoup
+trop d'importance aux trois premières; les militaires et les hommes
+d'État ne peuvent les admettre, même très-exceptionnellement et avec les
+plus grandes restrictions. Les trois dernières sont moins contestables.
+
+1° Le lendemain même d'une révolution, a-t-on dit, la troupe serait
+moins apte à faire cette guerre, sans aucune préoccupation.
+
+2° Il y aurait même, dans ce premier moment, lieu de ne pas trop
+s'exagérer ce service, qui, peu de jours après, serait décisif.
+
+3° La troupe obtiendra immédiatement un succès complet, si la garde
+nationale marche avec elle; dans le cas contraire, il faudra moins
+espérer de la prompte efficacité de son action.
+
+4° Un gouvernement régulier et national peut être forcé d'avoir,
+quelquefois, recours à ce moyen extrême.
+
+5° Dans ce genre de guerre, le tort et la défaite sont presque toujours
+pour le parti qui donne lieu à la lutte; le succès et le droit pour le
+Pouvoir qui se défend et sait se laisser attaquer.
+
+6° Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces
+matérielles: 10,000 hommes de secours que l'autorité peut recevoir sont
+plus, pour elle, que 20,000 hommes à la présence desquels les partis
+sont habitués.
+
+7° Si, dans la guerre ordinaire, le moral joue le plus grand rôle, il a
+une autre importance dans une guerre d'émeutes, au milieu des
+hésitations ou du délire des partis, et des embarras du Pouvoir.
+
+8° Les troupes doivent donc, en général, être tenues à proximité des
+villes où la tranquillité peut être compromise, plutôt que dans ces
+villes mêmes où elles pourraient, quelquefois, être disséminées dans une
+lutte mal engagée.
+
+ * * * * *
+
+73. Ajoutons que les armées n'ont pas une valeur égale et constante,
+surtout aux époques critiques de la vie des nationalités; il y a, pour
+cela, une infinité de raisons dont le sujet de ce livre ne comporte pas
+le développement: quatre principales doivent cependant être rappelées:
+la discipline, l'administration, le maintien de l'effectif des
+disponibles, la bonne composition des cadres.
+
+L'administration et la discipline font les armées patientes, durables,
+laborieuses, invincibles: avec elles le soldat est heureux, puisqu'il
+est pourvu aussi bien que possible, et qu'il sait ce qu'exige de lui une
+volonté intelligente, non capricieuse au gré des instants.
+
+Le militaire qui, tous les jours, et jusque dans les moindres choses,
+aura contracté l'habitude impérieuse de la règle et du devoir, n'y
+échappera jamais dans les circonstances les plus grandes, les plus
+difficiles, et même à l'heure suprême des Gouvernements où la mollesse
+et le scepticisme ont quelquefois plus de latitude.
+
+74. L'effectif, ou plutôt le maintien de l'effectif des disponibles, est
+une des premières causes d'ordre et de force morale: un corps qui, au
+jour d'une action, d'une opération militaire importante, a moitié moins
+de l'effectif disponible qu'il pourrait déployer, n'est capable que de
+la moitié de ce qu'il doit au pays; bien plus, le découragement qui
+résulte de cette situation fâcheuse, les vices dont elle provient,
+réduisent réellement sa force morale au quart de celle d'un autre
+régiment qui se serait mieux maintenu: souvent même, l'effet si
+rapidement progressif du désordre rend cette troupe d'un secours douteux
+ou négatif.
+
+Le maintien de l'effectif résulte de l'observation constante et
+intelligente de l'administration, de la discipline et des règles
+militaires: le soldat qui n'a pas ce qu'on peut lui procurer, qui n'est
+pas commandé comme il doit l'être et par qui il le faut, qui n'est pas
+utilisé comme le veulent les règlements, ce soldat, ailleurs précieux et
+inépuisable élément de gloire, prend l'habitude du désordre; il s'use au
+milieu des difficultés et du vice incessant d'une position rendue
+impossible; il végète dans les hôpitaux, échappe à ses chefs et au
+service de mille manières, ou succombe écrasé par un surcroît de devoirs
+devenus d'autant plus grands pour ceux qui restent auprès du drapeau:
+cent soldats ne sont pas égaux à cent soldats; ils valent d'autant plus
+que tous les éléments précédents se sont mieux maintenus autour et
+au-dessus d'eux; d'autant moins qu'ils ont été davantage négligés ou
+méprisés.
+
+L'art si difficile du commandement se compose de deux parties bien
+distinctes: créer et entretenir l'élément de combat; le mettre en
+action. Aucuns succès durables ne peuvent être obtenus sans le concours
+de toutes deux.
+
+75. Les cadres font aussi les armées qu'ils fortifient, qu'ils dominent,
+qu'ils entraînent aux plus grandes choses, s'ils sont vigoureux, riches
+de capacité, d'avenir, d'audace et de dévouement; ils forment, autour du
+chef, au-dessus des soldats, une atmosphère entraînante qui, bonne ou
+mauvaise, rend tout facile ou impossible: ils méritent la plus active,
+la plus constante sollicitude.
+
+Turenne, qu'il ne faut pas se lasser de citer, exécuta de grandes
+choses dans ces temps d'anarchie où tout marche vers l'impossible; il
+les exécuta avec de petits corps de troupes admirablement administrés et
+dont il soignait lui-même l'éducation militaire par un sollicitude de
+tous les jours, préparant chaque fois, dans d'immortelles conférences où
+s'échappaient les secrets de la victoire, ses officiers aux efforts
+surhumains que les circonstances exigeaient.
+
+Napoléon doubla la force des légions impériales par l'admirable
+composition de ses cadres. Ne se fiant même pas il sa prodigieuse
+activité d'investigation, à sa profonde connaissance des hommes dont il
+ne perdait aucun de vue, il aimait à reproduire, sous ce rapport, toute
+sa volonté, toute sa persévérance, au milieu de nombreuses et de
+lointaines armées, par des généraux de confiance longtemps éprouvés,
+sous ses yeux, comme créateurs et conservateurs de l'élément de combat.
+
+Il doubla surtout ses forces par d'inimitables proclamations, dont
+l'héroïque poésie fera battre le coeur des soldats jusqu'aux derniers
+âges du monde.
+
+Ainsi il put longtemps soutenir une lutte prodigieuse, et contre
+l'Europe, et contre les éléments, et contre des désastres successivement
+accumulés, par ceux-ci, comme pour lui rappeler les limites dont aucun
+génie humain n'avait jamais eu, encore, ni la force, ni l'audace
+d'approcher.
+
+Au dernier jour d'action et de gloire impériales, le monde étonné voit
+Napoléon impassible, seul avec une poignée de soldats privés de tout, au
+milieu des masses d'armées ennemies, étreindre, entraîner encore d'un
+bras vigoureux, sous ses aigles toujours redoutées, la victoire
+expirante de lassitude et d'efforts.
+
+D'immortels cadres, qui ne croyaient rien d'impossible parce qu'ils
+avaient déjà tant de fois fait ou vu faire tout ce qui est humainement
+exécutable, et quelques jeunes paysans apprenant la charge en douze
+temps dans les combats de chaque jour, partageront, avec le génie des
+temps modernes, la gloire de cette grande lutte et de ces grands revers.
+
+Mais c'est trop insister sur ces quatre principaux éléments de la force
+des armées; il eût été mieux, surtout pour les temps d'anarchie, de n'en
+compter qu'un seul: _le respect et l'habitude constante de la règle_,
+d'où découlent nécessairement tous les autres, même la force morale.
+
+ * * * * *
+
+76. Une capitale soulevée est un champ de bataille des plus difficiles
+par son étendue, les péripéties morales qui le compliquent, l'imprévu
+qui y règne, les masses rapidement impressionnables au milieu desquelles
+on agit, le terrain inextricable, le danger, quelquefois même la
+nécessité de beaucoup de détachements; les positions, qui peuvent les
+compromettre; l'importance, la diversité des résultats; le nombre des
+partis, entre lesquels il faut choisir de suite, et sans perdre les
+instants précieux aussi fugitifs que décisifs qui les conseillent; les
+influences, les impressions, les exigences au milieu desquelles le chef
+militaire est obligé de se débattre; les émotions progressives et
+rapides qui aggravent tout autour de lui; la difficulté de savoir juger,
+dans chaque circonstance, l'état dominant des esprits; ce qu'il permet
+d'employer de rigueur et d'énergie, de manière à faire constamment
+progresser la répression, sans accroître imprudemment l'excitation.
+
+77. Pour une pareille lutte, le chef ne peut avoir trop de supériorité,
+de fermeté, de calme, de jugement, de prudence ou de prévoyance habile.
+Cette lutte devient tout-à-coup des plus graves; elle menace l'existence
+du Pouvoir et de la société entière un moment après celui où elle
+paraissait sans importance.
+
+Le Gouvernement lui-même, presque toujours alors directement attaqué, et
+par conséquent affaibli, doit avoir toutes ces qualités, en conserver
+l'usage, et cependant les mettre entièrement à la disposition d'un chef
+militaire, en qui il ait pleine confiance.
+
+ * * * * *
+
+78. En face de l'insurrection qui ne cesse pas d'être unie et
+vigoureuse, en vue du renversement qu'elle se propose, les changements
+de commandants militaires, de ministres, et à plus forte raison de chef
+de l'État, sont toujours dangereux et décisifs.
+
+79. Les divisions et sous-divisions, dans le commandement militaire,
+doivent être assez nombreuses pour que partout la répression soit
+prompte, énergique et éclairée; sans qu'il y ait lieu d'attendre une
+direction qui ne peut partir de loin, quant aux détails d'exécution.
+
+Un arrondissement de 400 à 800 hectares d'étendue, de 50 à 100,000 âmes
+de population, est une unité de résistance partielle des plus
+convenables; la répression y sera forte du concours de tous les moyens
+d'action, de l'influence d'une autorité municipale et de la légion de
+garde nationale directement intéressées au maintien de l'ordre.
+
+La répression se multiplie autant qu'il est nécessaire, mais partout
+sous une direction unique; les gardes nationales, l'armée,
+l'administration, la police, le pouvoir judiciaire, la gendarmerie,
+doivent réunir leurs forces et centraliser leur impulsion, avec les
+services administratifs, dans des _quartiers généraux-magasins_ établis
+aux mairies, ou aux chefs-lieux de circonscriptions civiles, sous les
+ordres de commandants militaires investis des pouvoirs de l'état de
+siége.
+
+80. Trop souvent une faible insurrection semble tenir en échec le double
+et quelquefois même le triple de ses forces réelles, à l'aide du
+concours apparent des curieux et indécis trois ou quatre fois plus
+nombreux.
+
+ * * * * *
+
+81. L'émeute se porte habituellement:
+
+1° Sur les grandes communications ou places et dans les lieux de réunion
+ordinaires de la population.
+
+2° Dans les quartiers populeux, mécontents ou mal percés.
+
+3° Accidentellement, près des édifices, autorités ou demeures des
+individus qui sont le motif ou le prétexte du désordre.
+
+82. Les révolutionnaires ont toujours le même jeu: ils excitent le
+peuple, ils l'appellent dans la rue par la presse incendiaire, les
+agitations des clubs, les menées des sociétés secrètes, dont certains
+mots d'ordre répétés à la fois par toutes les bouches accusent la
+puissance et l'activité.
+
+Puis, l'on affecte de donner des conseils de prudence, de modération,
+qu'on sait bien ne pas devoir être suivis; des meneurs, au besoin
+désavoués, achèvent d'irriter, en attendant l'occasion d'apparaître dans
+la rue avec les éternels éléments de l'émeute.
+
+Il y a, dans toute capitale, une bande de vagabonds que toute émotion
+publique fait instantanément surgir à la disposition des agitateurs:
+cette troupe, audacieuse si la résistance est incertaine, disparaît
+devant un pouvoir résolu.
+
+Les rassemblements publics sont précédés de réunions occultes et
+précèdent, eux-mêmes, l'établissement des barricades. Celui-ci est
+d'abord timide, lent, décousu; mais bientôt, si l'on montre de la
+faiblesse ou de l'indécision, si la répression reste inactive, il
+s'étend avec audace, ensemble et activité progressive, chaque barricade
+poussant, pour ainsi dire, la suivante avec une vitesse de plus en plus
+accélérée.
+
+Un mouvement marqué de la province, et même de l'étranger; les routes
+couvertes de piétons voyageant par troupes vers la capitale, sont,
+plusieurs jours d'avance, des indices certains de l'émeute.
+
+83. La police, informée, avertit le gouvernement, qui a dû prendre les
+mesures nécessaires, parmi lesquelles il faut surtout compter:
+
+1° L'arrestation prompte et secrète des chefs principaux de
+l'insurrection, et quelquefois du parti hostile le plus en mesure d'en
+profiter.
+
+Les véritables instigateurs des révolutions sont presque toujours des
+hommes hauts placés dans le pays, souvent même auprès des diverses
+fonctions ou pouvoirs de l'État; il faut savoir remonter jusqu'à eux,
+par les chefs plus ostensibles et de confiance qui les représentent au
+plus bas de la masse des anarchistes.
+
+Le langage des journaux et bien des indiscrétions donnent, à ce sujet,
+des indices aussi certains que les rapports de police.
+
+2° La réunion, dans les centres de défense et surtout dans le quartier
+militaire, de considérables approvisionnements de vivres, de munitions
+et de matériel.
+
+3° La concentration des principaux pouvoirs et moyens d'action autour du
+chef du gouvernement.
+
+Le défaut de ces trois prévisions a fait réussir la plupart des émeutes.
+
+
+
+
+§ II.
+
+PRINCIPES PARTICULIERS.
+
+84. 300 à 600 hommes suffisent, en quelques heures, pour barricader, à
+l'aide d'une première traverse provisoire couvrante et plus avancée,
+tout un quartier, de cent pas en cent pas; ils travaillent par groupes
+de 10 à 20 hommes; une fois l'opération exécutée, ils peuvent défendre
+la tête de leur travail, si profond qu'il soit.
+
+85. 150 à 200 hommes de troupes de ligne suffisent d'abord, dans un
+quartier de 15 à 25,000 âmes de population, de cent hectares d'étendue,
+pour empêcher, au premier moment, avec les quelques gardes nationaux
+déjà accourus, l'élévation des barricades.
+
+86. Une fois les insurgés groupés, fortifiés, et excités par l'inertie
+de la répression, 1,500 soldats deviendront insuffisants devant la série
+de barricades accumulées, les unes derrière les autres, le long d'une
+rue et sur ses flancs; ces véritables citadelles intercepteront toutes
+les communications, bloqueront chez eux les gardes nationaux; elles
+seront défendues, avec un entraînement inexplicable, par ceux-là mêmes
+qui d'abord seraient restés tranquilles, ou auraient aidé à les
+attaquer; une population ainsi agitée n'est que trop disposée à suivre
+moutonnement ceux qui savent l'entraîner; ses dispositions varient du
+tout au tout en un instant.
+
+Ces 1,500 hommes, vu leur nombre et la manière dont l'absence de la
+garde nationale aura été expliquée, seront insuffisants, quoique
+convenablement engagés par leurs chefs; mais si, ce qui arrive
+quelquefois dans des circonstances aussi critiques, la direction laisse
+à désirer, un échec partiel peut devenir bientôt imminent.
+
+87. L'élévation de ces barricades constitue, au milieu de la ville, un
+grand obstacle qui intercepte les communications, les mouvements de
+troupes, la transmission des ordres et des rapports, l'arrivée des
+vivres et de la grande quantité de munitions nécessaires, qu'il faut,
+dès lors, faire venir par de longs détours et avec de grosses escortes,
+si ces moyens de défense indispensables n'ont pas été, à l'avance,
+réunis sur les positions principales.
+
+88. Dès ce moment, la cavalerie ne peut être employée dans la partie
+barricadée que par petites troupes, sur les places et carrefours, en
+arrière des barricades, et avec beaucoup de prudence ou d'à-propos; elle
+est d'autant moins utile qu'on a laissé élever plus de retranchements.
+
+89. Lors même qu'elle fait peu de mal réel, l'artillerie produit un
+grand effet moral sur la population, soit avant l'élévation des
+barricades qu'elle empêche, à l'aide de quelques volées de coups de
+canon, dans les rues longues et droites.
+
+Soit, après leur construction, pour faire évacuer ces retranchements
+ainsi que les bâtiments qui les dominent.
+
+Soit contre les colonnes profondes d'insurgés qui se présentent
+imprudemment à ses coups. Avec son concours, la troupe les disperse sans
+courir risque de s'éparpiller elle-même en les poursuivant.
+
+Son action est plus avantageuse partout où elle peut atteindre de loin,
+sans se découvrir à la fusillade des insurgés, soit en se masquant
+pendant une partie de la manoeuvre derrière un retour de rue, ou en
+faisant occuper, en avant d'elle, par l'infanterie, les maisons d'où
+celle-ci pourra la protéger.
+
+Le nouveau tir des obus à balles de plein fouet aurait une puissance
+telle, qu'il est à désirer qu'on n'ait pas lieu d'en faire usage dans
+une lutte aussi funeste.
+
+L'artillerie ne peut plus circuler à travers un quartier déjà barricadé,
+elle doit éviter, soit de laisser couper ses communications en arrière
+et de côté, par des traverses; soit de traîner, à sa suite, en tête des
+colonnes d'attaque, le nombre de chevaux et de caissons excédant ses
+besoins les plus indispensables dans une pareille lutte; des pièces
+prises, ou que l'on ne pourrait facilement dégager, exalteraient le
+moral des insurgés; la place de cette arme est principalement aux
+réserves divisionnaires ou générales.
+
+90. Le feu de l'infanterie produit le plus d'effet dans des rues
+étroites, et du haut de positions dominantes, sur les groupes arrêtés
+par des obstacles.
+
+L'impulsion donnée par le duc d'Aumale, à l'aide d'écoles spéciales, aux
+exercices du tir et au perfectionnement de l'arme, ont fait acquérir,
+sous ce rapport, à l'infanterie, une puissance et des propriétés
+nouvelles, dont les premières guerres démontreront toute l'importance
+sur l'art désormais profondément modifié.
+
+Chaque arme attire les insurgés sur le terrain qui lui est favorable et
+évite de se laisser entraîner, là où elle perd une partie de ses
+avantages.
+
+ * * * * *
+
+91. 200 soldats de ligne, approvisionnés et bien commandés, résistent
+dans un bâtiment de facile défense cerné par l'insurrection.
+
+92. Deux bataillons de ligne, approvisionnés dans un centre d'action,
+ralliant au besoin les gardes nationales du quartier, commandent, autour
+d'eux, un espace militaire d'environ 500 mètres de rayon.
+
+93. Pour enlever une barricade, ordinairement faite par 10 à 20 hommes,
+défendue tout au plus par 50 à 100 hommes, deux patrouilles jumelées de
+100 hommes chaque, dont une agissant sur les flancs, par les rues
+latérales ou l'intérieur des maisons, suffisent en une demi-heure.
+
+L'attaque, uniquement faite de front, et par le bas de la rue même,
+exigerait dix fois plus de monde, de temps et de pertes.
+
+94. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, des patrouilles
+mixtes de 100 hommes de garde nationale et de troupes de ligne, chacune,
+cheminant en deux pelotons distants de 50 mètres, suffisent, surtout si
+elles sont appuyées par une patrouille semblable, suivant, à même
+hauteur, une direction parallèle.
+
+95. Par arrondissement de 50 à 100,000 âmes de population, de 400 à 800
+hectares de superficie, il faut, selon que le quartier est plus ou moins
+populeux, hostile ou révolté, 200, 2,000, 4,000 ou 6,000 hommes, au
+plus, de troupes de ligne, c'est-à-dire moins de 10 soldats par hectare,
+et 200 hommes par rayon de 250 mètres environ.
+
+96. Dans chaque arrondissement, les troupes en patrouille doivent être
+le tiers de celles en réserve, au centre d'action; les deux tiers de
+l'effectif total des disponibles.
+
+97. Entre deux grands quartiers généraux, disposant d'une réserve mobile
+de troupes, et espacés de 1,500 mètres, aucune insurrection sérieuse ne
+pourra solidement s'établir.
+
+98. Entre deux centres d'action espacés de 500 mètres, convenablement
+occupés et approvisionnés, aucune barricade ne pourra être élevée bien
+solidement, même dans le quartier le plus hostile; il sera difficile,
+pour des attroupements considérables, d'y stationner et même de s'y
+former.
+
+ * * * * *
+
+99. Un faible détachement d'une ou deux compagnies peut lutter
+avantageusement, dans le dédale des rues, contre un corps considérable
+d'insurgés, si celui-ci n'agit que de front, et si, au contraire, les
+flancs et derrière du détachement sont assurés.
+
+La profondeur des colonnes mobiles ou d'attaque n'est qu'un embarras et
+une cause de pertes ou d'étonnement; le chef ne peut répondre de ce qui
+se passe loin derrière lui; les subdivisions doivent marcher à une
+distance telle les unes des autres, qu'elles puissent se protéger
+réciproquement contre les entreprises tentées des maisons et rues
+transversales intermédiaires; deux ou trois subdivisions de garde
+nationale et de ligne entremêlées et flanquées de semblables colonnes
+jumelées suffisent.
+
+Plus une position à enlever est formidable, plus un quartier à battre
+est hostile et populeux, plus l'emploi de colonnes parallèles jumelées,
+cheminant à la fois de front et sur les flancs des rassemblements ou
+barricades, est indispensable.
+
+100. La concentration de la troupe par corps et fractions constituées de
+corps, sous les ordres de ses chefs naturels, fait sa force morale et
+assure plus facilement, plus complètement tous les besoins.
+
+Trop souvent cette troupe avait été fatalement fractionnée sur des
+étendues de 2 à 4,000m, sous des commandements supérieurs différents, en
+détachements de 2 à 4 compagnies, et chaque position se trouvait être
+occupée par des fractions ainsi affaiblies de plusieurs corps.
+
+Dans de pareilles circonstances, où tout moment peut amener des
+événements qui changent totalement la position des partis, les
+détachements sont toujours difficiles; ils deviennent fâcheux s'ils ne
+sont indispensables; tous ne sont pas également capables, au milieu de
+pareilles préoccupations, de prendre conseil des circonstances; un seul
+qui se trompe peut causer un échec partiel.
+
+ * * * * *
+
+101. Le soldat qui stationne, sans agir, plusieurs jours de suite sur
+les places ou rues, au milieu de la population agitée, se fatigue et
+s'inquiète: la troupe qui n'est pas active doit rester, au repos, à
+l'intérieur d'établissements et positions convenables.
+
+102. La force armée, obligée de se rassembler, d'attendre les officiers,
+de se munir de tout ce qui est nécessaire, et souvent de relever ses
+postes journaliers, occupe d'autant plus tard les positions de combat
+que celles-ci sont plus éloignées de ses quartiers.
+
+L'arrivé des ordres de mouvement exige une heure à une heure et demie de
+temps; le départ du quartier a lieu une demi-heure après; la troupe
+emploie une heure ou deux pour se rendre sur les points de
+concentration; elle n'entre en action que deux ou trois heures ensuite,
+obligée souvent de rebrousser chemin; ainsi, presque toujours, il y a
+quatre à six heures de retard, habilement mis à profit par l'émeute pour
+s'établir.
+
+103. Les divers corps doivent se concentrer sur les points d'une
+circonférence de positions les plus rapprochées de leurs casernes; cette
+circonférence menace les quartiers suspects et couvre, à proximité, le
+centre de défense ou quartier militaire.
+
+104. La réunion des gardes nationales est d'autant plus lente et plus
+difficile, leur action sera d'autant moins efficace, leur service
+d'autant plus pénible, qu'elles iront opérer sur des positions plus
+éloignées de leur quartier.
+
+Les légions de garde nationale, les pelotons à cheval, les
+arrondissements, les subdivisions militaires de défense, organisées
+d'une manière permanente, doivent avoir les mêmes circonscriptions, et
+pour centre unique d'action, la mairie convenablement établie dans un
+lieu central dominant à débouchés faciles; une caserne, pour 2 à 3
+bataillons, est en face ou à côté.
+
+105. Il faut se hâter d'occuper le réseau de toutes les positions
+principales; et successivement, au fur et à mesure du développement de
+l'insurrection et de l'arrivée des forces dont on dispose, occuper
+également, dans les plus mauvais quartiers, les positions secondaires et
+tertiaires autour des grands centres d'action, afin d'obliger la
+révolte, désunie et débordée de toutes parts, à les attaquer avec
+désavantage.
+
+Il serait regrettable de lui avoir laissé le temps de se réunir, de
+choisir, de prendre ces positions, de s'y fortifier et de réduire
+ensuite la troupe à en faire le siége long et sanglant.
+
+Dans ce genre de guerre, l'avantage est pour celui qui part de
+positions défensives judicieusement établies; les pertes, les
+difficultés, pour celui qui les attaque sans les bases d'appui
+nécessaires.
+
+Il y a d'autant moins de danger à occuper un plus grand nombre de postes
+que la position de l'armée et les dispositions de la garde nationale
+sont meilleures; mais toujours ces détachements doivent être
+convenablement appuyés d'une réserve centrale présentant une force
+double de l'effectif total des diverses fractions qui en dépendent.
+
+106. Les méprises, les engagements pris en apparence avec les révoltés,
+sont leur principal moyen de succès; l'insurrection les obtient à l'aide
+de pourparlers toujours compromettants et dangereux. Dans aucun cas, la
+troupe et ses chefs ne doivent entrer en rapport avec les insurgés, si
+habiles à profiter des hésitations et des malentendus, et décidés à
+pousser tout à l'extrême, tant que l'on reste sur la voie des
+concessions. Toute hésitation est funeste, même au seul point de vue de
+l'humanité.
+
+ * * * * *
+
+107. Les gros détachements doivent se lier entre eux et au quartier
+général par des postes intermédiaires ou, au moins, par des signaux de
+correspondance.
+
+108. Quelques grandes cours seront occupées comme places d'armes avec
+des réserves de toutes armes.
+
+Elles sont d'autant plus avantageuses qu'elles dominent mieux un plus
+grand nombre de débouchés et qu'elles assurent les communications entre
+les principaux détachements.
+
+109. Les divers postes, et même les plus considérables, doivent toujours
+pouvoir se soutenir et, au besoin, réunir toutes leurs forces contre un
+gros rassemblement qui se formerait dans leur rayon d'activité.
+
+110. Chaque poste ou détachement a son but, son centre d'action, sans y
+être immobilisé.
+
+Il doit marcher, soit au secours des corps voisins, soit au secours du
+quartier général lui-même, selon les circonstances.
+
+La première règle, pour tous, est de ne pas cesser d'être utiles et de
+prendre conseil des événements.
+
+111. Le temps de l'établissement des troupes sur leurs positions de
+combat est le plus critique de toute la lutte.
+
+Il faut l'abréger autant que possible, et éviter de modifier, pendant ce
+mouvement, les ordres donnés, ce qui le rendrait plus long, plus
+difficile, plus dangereux.
+
+ * * * * *
+
+112. Les dégâts résultant de la lutte donnent lieu à une dépense de 100
+à 200,000 fr., par journée, et pour un arrondissement de 100,000 âmes.
+
+113. La perte en tués et en blessés, pour les deux partis, s'élève de 1
+à 15/10,000 de la population, par journée de combat: la force armée
+supporte les 2 à 5/10 de ces pertes. Dans les deux partis, les hommes
+tués font les 3 à 4/12 de tous ceux frappés.
+
+114. Par heure, un parc d'artillerie organisé à raison de 50 bouches à
+feu, dont 1/2 à 2/3 mortiers, pour 100,000 âmes de population hostile,
+jettera dans un quartier de ville de cette importance 100 projectiles,
+dont 2/3 bombes, 1/3 boulets rouges. Il détruira 100 maisons et fera
+pour 250,000 fr. à 500,000 fr. de dégâts. Ce genre d'attaque, employé
+contre Bruxelles en 1695, peut se prolonger pendant 2 et 3 jours:
+l'humanité le réprouve, même contre une population étrangère.
+
+115. Dans la moitié ou les deux tiers d'une ville en émeute, et pendant
+deux à quatre jours, on élève ordinairement 8 à 12 barricades par
+hectare.
+
+On distribue le plus souvent 4 à 8 cartouches, par journée de lutte, à
+chaque soldat ou garde national; les 2/3 de ces munitions sont
+consommées. On peut tirer 400 à 800 coups de canon pur jour, dans la
+plus grande capitale; les approvisionnements seront faits d'avance à
+chaque quartier général, en conséquence, ainsi que pour les vivres.
+C'est surtout le quartier militaire qui doit être abondamment pourvu,
+non-seulement de tous moyens de résistance, mais encore des transports
+nécessaires.
+
+116. Si la ville a une surface en hectares de S hect.
+ le chiffre P de la population sera 250 S
+ y compris une population flottante de 50 S
+
+ Le nombre d'individus gênés en temps difficile 2/3 P
+ Les individus secourus P/3
+ parmi lesquels sont indigents P/10
+
+ Chiffre de la classe ouvrière P/36
+ dont sans ouvrage en temps difficile P/160
+
+ L'effectif de la garde nationale est 2P/25
+ dont un quart se présentera au rappel P/50
+
+ L'effectif des gardes journalières fournies
+ par la troupe sera P/250
+
+ La troupe disponible fera les 2/3 de son effectif total.
+
+ Le chiffre des gardes nationaux de province, accourus
+ 2 ou 3 jours après au secours de l'autorité,
+ s'élèvera peut-être à P/20
+
+ La garnison nécessaire pour avoir de suite, et sans
+ compter sur ce dernier secours tardif ou incertain,
+ moitié en sus des plus gros rassemblements hostiles
+ possibles, sera P/20
+
+ Le chiffre maximum des hommes sur lesquels l'émeute
+ pourrait compter, hommes la plupart accourus à cet
+ effet du dehors, s'élèverait peut-être, dans les
+ circonstances les plus critiques, à P/30
+
+ Chiffre plus probable des anarchistes P/250
+
+ Parmi lesquels sont véritablement résolus P/5000
+
+ Détenus de toute espèce P/100
+
+Telles sont les moyennes qui peuvent servir à fixer
+très-approximativement les idées. Telle est la triste statistique de la
+plus horrible de toutes les guerres civiles.
+
+
+
+
+§ III.
+
+MOYENS MATÉRIELS NÉCESSAIRES.
+
+
+117. Dès que l'émeute est solidement retranchée dans ses positions,
+l'attaque ne peut réussir, à moins d'une lutte longue et sanglante, qu'à
+l'aide des précautions et moyens accessoires ordinairement employés dans
+la guerre des retranchements.
+
+«Aux affaires de villages retranchés, de barricades, de maisons, dit
+Antoine de Ville, il y a des préparatifs sans lesquels je ne crois pas
+qu'on pusse réussir, si ce n'est par hasard, ou que la peur gagne ceux
+qui sont dedans, ce qui n'arrive jamais souvent.
+
+«Au contraire j'ai vu la plupart des attaques de ce genre échouer, les
+assaillants être repoussés avec perte et honte, l'assurance des ennemis
+augmenter, celle des nôtres diminuer lorsqu'il s'agissait de retourner à
+de nouvelles attaques, soit contre les mêmes positions, soit contre de
+nouvelles.
+
+«Cela est arrivé faute de s'être présenté muni de ce qui se peut
+préparer et conduire partout facilement, de ce qui assure la vie des
+soldats et diminue les obstacles à franchir.
+
+«Ces obstacles sont un fossé avec parapet derrière, une muraille, une
+barricade, palissade, barrière ou porte.
+
+«Si on n'emploie aucune invention pour les forcer, que celle des hommes,
+on en viendra difficilement à bout, et on n'en recevra que de la perte.
+
+«On a à faire à des gens assurés derrière leurs parapets; ceux qui
+attaquent viennent de loin et à découvert; on les canarde sans qu'ils
+puissent répondre efficacement; le remède est d'employer les moyens
+accessoires suivants:
+
+«Je voudrais premièrement avoir des chariots légers, tant des roues que
+du reste, qui puissent être facilement tirés par un cheval et marcher
+aussi vite que la cavalerie.
+
+«Il faudrait quelques pétards bien chargés, en état d'être appliqués
+avec leurs madriers, des fourchettes, des marteaux et autres choses
+nécessaires à cet effet. Cet instrument est indispensable dans toute
+entreprise où il peut y avoir quelque chose à rompre.
+
+«Les pièces de bois, en guise de béliers pour faire tomber les clôtures
+des jardins, sont aussi très-utiles: on passera, par ce moyen, en des
+endroits dont les défenseurs ne se doutent pas.
+
+«Les serpes, haches, hoyaux, pics et pelles sont également nécessaires
+pour abattre ou ouvrir les retranchements.
+
+«On rompt les portes à l'aide de gros marteaux ou en arrachant la
+serrure et le verrou avec de fortes tenailles longues de 3 pieds;
+d'autres tenailles plus petites et quelques scies seraient aussi utiles.
+
+«Qu'on ne dise pas que cet attirail serait embarrassant à porter;
+d'ailleurs, si on a bien reconnu la position, on ne traînera avec soi
+que les outils nécessaires à l'entreprise.
+
+«Les mantelets sont indispensables; je voudrais les faire avec 2 ou 3
+petites roues, 2 manches et des montants pour les tenir debout; ils
+auraient 5 pieds de hauteur par-dessus la partie à 1'épreuve du
+mousquet; j'y joindrais 5 pieds d'exhaussement en planches légères avec
+canonnières de 3 pieds de large pour tirer.
+
+«Il faudra avoir plusieurs mantelets; un chariot en portera 3. Lors de
+l'attaque, plusieurs avanceront de front poussés par les soldats
+abrités: lorsque ceux-ci seront aux barricades, ils abattront le
+mantelet contre, en haussant les manches, de manière à se couvrir des
+endroits où les ennemis seront; on montera par-dessus pour entrer dans
+le retranchement. Ce moyen est bon là où il n'y a pas de fossés.
+
+«J'ai vu quelquefois les paysans se retirer dans des églises où ils
+résistent tant qu'ils peuvent; puis ils montent au haut de la voûte et
+tirent l'échelle après eux; la voûte est percée en plusieurs endroits,
+d'où ils fusillent ceux qui veulent entrer pour prendre le butin qu'ils
+y ont retiré.
+
+«Pour ce cas, on aura des mantelets élevés et portés sur l'essieu de
+deux roues, à l'aide de pieds droits; ils seront soutenus debout par des
+soldats marchant au-dessous.
+
+«Avec ces mantelets, on avancera à couvert sans être exposé.
+
+«En marchant à travers la campagne, on les laisse porter sur l'essieu
+pour les élever quand cela est nécessaire.»
+
+118. Dans l'émeute de Toulouse, du 11 au 17 mai 1562, on fit
+avantageusement usage de mantelets analogues à ceux que recommande le
+chevalier de Ville.
+
+ * * * * *
+
+119. L'attaque de l'armée de Condé retranchée derrière les barricades du
+faubourg Saint-Antoine, le 2 juillet 1652, ne fut aussi sanglante qu'à
+cause du mépris de ces règles.
+
+Le roi, le cardinal et la cour, aussitôt qu'ils virent l'infanterie
+arrivée, envoyèrent ordre au vicomte de Turenne d'attaquer, sans
+attendre le maréchal de La Ferté, le canon et toutes les choses
+nécessaires pour rompre les murailles, combler les retranchements,
+enfoncer les barricades.
+
+M. de Turenne les fit inutilement prier de prendre patience; il
+représenta que l'ennemi ne pouvait échapper, si les Parisiens, dont on
+croyait être assuré, ne lui ouvraient les portes; le temps qu'il fallait
+pour avoir le canon n'en donnerait pas assez à Condé pour se fortifier
+davantage; il était dangereux de s'exposer ainsi, sans les précautions
+nécessaires, à un échec qui ferait manquer une entreprise, au contraire
+assurée si l'on attendait que le canon et les outils de pionniers
+fussent arrivés.
+
+L'impatience de la cour l'emporta sur toutes ces bonnes raisons; M. de
+Bouillon pressa plus que personne son frère de suivre aveuglément des
+ordres imprudents, mais formels, plutôt que de s'exposer à la censure
+des courtisans capables de persuader au roi qu'il voulait épargner le
+prince de Condé.
+
+M. de Turenne n'était pas encore assez bien dans l'esprit du roi; il
+n'avait pas alors cette réputation de probité acquise depuis; pour oser
+désobéir à des ordres contraires au bien du service, il ne se fiait pas,
+à cette époque, sur sa capacité et son expérience, autant qu'il le fit
+dans la suite en plusieurs occasions; après avoir opposé la résistance
+qui lui était alors permise, il crut qu'il était sage d'obéir à des
+volontés que son autorité, toute grande qu'elle était déjà, ne pouvait
+cependant pas encore éclairer.
+
+ * * * * *
+
+120. Mais de tous les moyens matériels d'action, ceux dont il faut
+constamment se préoccuper de la manière la plus sérieuse, et dont le
+défaut a fait triompher la plupart des émeutes, ce sont les
+approvisionnements de vivres et de combat, sur la plus grande échelle,
+et pour les diverses éventualités.
+
+Cette prévoyance des services administratifs, si importante dans toutes
+les guerres, devient encore plus décisive en celle-ci; le moral est
+alors plus impressionnable; tant de péripéties diverses peuvent tout à
+coup surprendre, et si peu de moments sont accordés, au milieu de la
+tourmente révolutionnaire, pour pourvoir aux nécessités nouvelles de
+chacun de ces instants, où se décident irrévocablement les plus grandes
+destinées.
+
+En pareille circonstance, la victoire sera presque toujours pour celui
+qui, le dernier, pourra subsister et combattre.
+
+Les magasins de vivres et de munitions des divers quartiers généraux,
+ceux du quartier militaire ou de la position extérieure de ralliement,
+les approvisionnements de vivres particuliers des fournisseurs protégés
+par ces centres d'action, les moyens de transports suffisants et de
+toute nature, des services administratifs actifs et mobiles avec
+l'armée, assureront, ainsi qu'il sera expliqué ultérieurement, ces
+grands et impérieux besoins.
+
+ * * * * *
+
+Nous venons de voir l'opinion de Turenne sur l'utilité de l'artillerie
+dans une semblable lutte.
+
+À propos du deuxième siége de Sarragosse, en 1808, Napoléon répète
+plusieurs fois: _La prise de cette ville est une affaire de canon, que
+ne pourraient avancer de nouveaux renforts de troupes_.
+
+Ainsi, plus la lutte sera sérieuse, plus la répression aura dû employer
+les voies lentes et régulières, plus il faudra de matériel: nécessité
+moins regrettable, si l'abondance des moyens prévient l'effusion du
+sang, en rendant toute lutte impossible.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir résumé les principaux faits observés ou les principes qui
+s'en déduisent pour ce triste genre de guerre, et avant d'exposer le
+système général de répression qu'il convient d'adopter, rappelons une
+maxime du chancelier de L'Hospital, qui doit être toujours présente à
+l'esprit:
+
+«Toute sédition est mauvaise et pernicieuse en royaume et république;
+encore qu'elle eust bonne et honnête cause, il vaut mieux souffrir
+toutes pertes et injures qu'être cause d'un si grand mal, que d'amener
+guerre civile en son pays.»
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Mesures générales de défense._
+
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+DISPOSITIONS PERMANENTES.
+
+
+En conséquence des principes qui viennent d'être exposés, les
+dispositions suivantes doivent être prises dans le cas où l'on veut
+soutenir la lutte à l'intérieur de la ville, partout où éclatera la
+révolte.
+
+121. Les légions, bataillons et compagnies de gardes nationales à pied
+ou à cheval sont établies par arrondissement, quartier et rue, pour les
+garder sans avoir à se déplacer.
+
+Des bataillons, demi-bataillons ou compagnies désignés d'avance occupent
+les positions importantes à proximité.
+
+D'autres détachements, tirés des arrondissements hostiles à l'émeute qui
+n'a pu s'y développer, vont de suite suppléer les gardes nationales
+moins bien disposées des plus mauvais arrondissements.
+
+122. L'artillerie de la garde nationale reste concentrée à la réserve
+générale; sa dissémination dans les divers arrondissements aurait peu
+d'utilité, elle pourrait donner lieu à la perte de quelques pièces.
+
+123. Les fractions de garde nationale ne laissent pas stationner dans
+les rues, dissipent les groupes, empêchent la formation des barricades,
+en font au besoin de défensives là où celles-ci ne peuvent être
+nuisibles à la répression, fouillent ou arrêtent les personnes
+suspectes, accompagnent les autres à l'aller et au retour.
+
+124. Dans chaque compagnie, on tient, pendant la lutte, un état des
+hommes hostiles du quartier ou des gardes nationaux qui manquent à
+l'appel.
+
+125. Sitôt que l'insurrection s'est complètement démasquée, des
+bataillons ou légions des arrondissements restés tranquilles, la moitié
+ou le tiers des troupes de ligne primitivement affectées à leur défense,
+viennent renforcer les réserves des divisions et subdivisions militaires
+engagées.
+
+ * * * * *
+
+126. Les troupes de ligne fournissent habituellement le service dans ou
+près de leur arrondissement de casernement ou de combat, de manière à ce
+que les gardes puissent être plus facilement appuyées, rappelées ou
+relevées s'il y a lieu.
+
+127. Les troupes agissent, autant que possible, dans la subdivision
+militaire où elles sont casernées, concurremment avec la garde nationale
+du quartier, à l'aide de l'assistance des autorités municipales et des
+agents de police dudit arrondissement.
+
+Ainsi, elles sont constamment sur leurs positions de combat, et
+convenablement approvisionnées de vivres, de munitions; elles n'ont même
+pas besoin d'ordres et de temps pour les occuper et les défendre.
+
+128. Les troupes casernées _extrà muros_ ou sur les lignes de chemin de
+fer composent la majeure partie de la réserve générale, des réserves
+divisionnaires et des subdivisions _extrà muros_ le plus à leur
+proximité.
+
+129. Les commandements militaires de division et de subdivision sont
+permanents quant à la troupe, aux quartiers et positions que celle-ci
+doit défendre, aux gardes nationales et aux agents municipaux ou de
+police avec lesquels elle doit opérer constamment.
+
+130. Les sections hors rang, les malades, les officiers et
+sous-officiers comptables, les caporaux d'ordinaire et les cuisiniers
+laissés dans les casernes; les postes journaliers, les patrouilles pour
+aller aux vivres sont, ainsi, autant de détachements inutiles aux corps
+casernés sur leurs positions de combat.
+
+Ceux-ci restent d'autant plus compacts et forts; il y a moins de chances
+d'échecs partiels, et pour la révolte plus d'impossibilités.
+
+ * * * * *
+
+131. Les officiers, sous-officiers et soldats de passage, en congé, en
+non-activité ou en retraite, dont l'état nominatif ou numérique doit
+constamment être tenu dans chaque arrondissement, se réunissent au
+premier rappel, à la mairie de leur quartier; on prend note de leur
+présence, on les embrigade, on les utilise.
+
+Les autres militaires, employés à des services spéciaux dans la
+capitale, se rendent, avec leur chef, au quartier général divisionnaire
+ou principal.
+
+Tous peuvent être employés utilement; aucuns ne doivent être, en
+apparence, livrés à de mauvaises excitations.
+
+ * * * * *
+
+132. Les meilleures dispositions pour l'établissement des mairies et
+casernes juxta-posées, au point de jonction de plusieurs rues, de
+manière à en faire des centres d'action complets et des magasins
+d'approvisionnements de tous genres, pour la lutte la plus sérieuse,
+sont:
+
+1° Une place uniquement formée par la mairie, une caserne et des
+établissements publics, de telle sorte que ceux-ci se trouveraient
+naturellement protégés sans qu'il soit besoin d'y faire des détachements
+et qu'aucun bâtiment de la place ne puisse tomber à la disposition des
+émeutiers.
+
+2° Un carrefour au centre duquel est une mairie isolée; à l'un des coins
+de rue en face est la caserne; toutes les fenêtres extérieures du
+rez-de-chaussée sont grillées.
+
+3° Une cour commune de communication pour la mairie et la caserne;
+chacun de ces établissements fait façade sur l'une des deux rues
+parallèles ou concourantes.
+
+4° La caserne et la mairie aux deux côtés opposés d'une rue; un de ces
+établissements possède un second débouché, derrière, sur une rue
+parallèle.
+
+133. Dans ces centres, il y a une réserve de munitions et
+d'approvisionnement en vivres de campagne, pour quatre jours, et pour
+chaque soldat.
+
+En outre, des mesures sont prises avec des bouchers, marchands de vins,
+boulangers et grènetiers voisins, pour la fourniture, pendant la lutte,
+des rations de viande, de vin, de pain et de fourrages journellement
+nécessaires.
+
+Dans le quartier militaire, et en sus des approvisionnements
+d'arrondissement, des mesures analogues sont prises, à l'effet de
+pourvoir aux besoins journaliers de toute l'armée, en vivres et en
+munitions, au cas où celle-ci viendrait à s'y concentrer.
+
+Des moyens de transport suffisants y sont rassemblés. Il y a, dans les
+magasins, une autre réserve d'approvisionnement de quatre jours en
+vivres de campagne et en munitions de combat.
+
+Ainsi le pouvoir, la force armée et chacune de ses subdivisions ou
+spécialités sont constamment mobiles et en mesure pour toutes
+circonstances.
+
+
+
+
+§ II.
+
+DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES.
+
+
+134. Le ministre de la guerre, ou un général en chef délégué, commande
+directement toutes les forces, sans être gêné ou retardé dans son action
+par les commandements parallèles ou spéciaux de la division ou
+subdivision territoriale, de la garde nationale ou urbaine.
+
+Il a, sous ses ordres, les commandants des divisions et subdivisions
+militaires de la capitale _intrà_ et _extrà muros_.
+
+ * * * * *
+
+135. Des généraux de division commandent chacun l'un des grands
+quartiers de la capitale, de 600 à 1800 hectares d'étendue, de 150 à
+400,000 âmes de population, ainsi que les subdivisions _extrà muros_
+attenantes.
+
+Leurs quartiers généraux, espacés entre eux de 1500m, à 1000 ou 1500m au
+plus de distance du centre, à proximité des grandes communications
+intérieures de la capitale, à 6000m des centres extérieurs d'action
+_extrà muros_, sont éloignés de 1000m au plus des quartiers généraux
+subdivisionnaires _intrà muros_ et des mairies qui en dépendent.
+
+136. Il y a, à l'avance, dans chaque centre tertiaire, si un
+établissement public convenable le permet, une réserve
+d'approvisionnement de vivres, de munitions et de matériel.
+
+137. Ces généraux ont avec eux, comme réserve, des troupes de ligne de
+toutes armes en grande partie casernées _extrà muros_.
+
+138. La circonscription du commandement des généraux de division a une
+grande étendue et une haute importance:
+
+Ces chefs ne peuvent que coordonner, d'un quartier général, les
+opérations secondaires des généraux de brigade dans leurs
+arrondissements, et les appuyer à propos, à l'aide d'une partie de la
+réserve dont ils disposent.
+
+139. Un de ces généraux de division commande exclusivement le _quartier
+militaire_ centre de défense, d'approvisionnement de toutes espèces et
+des moyens administratifs ou de gouvernement sur la plus vaste échelle.
+
+Il dispose de transports considérables pour toutes les éventualités.
+
+ * * * * *
+
+140. Chaque subdivision intérieure ou arrondissement municipal de 200 à
+600 hectares d'étendue, de 60 à 120,000 âmes de population, d'une
+défense indépendante ou au moins limitée par de grandes lignes de
+communication, est sous les ordres permanents d'un général de brigade.
+
+Le quartier général est à la mairie, où se trouvent, en tous temps, les
+approvisionnements nécessaires de vivres et de munitions de réserve.
+
+141. Ce général, outre la légion et le peloton de cavalerie du quartier,
+dispose d'une réserve de 2 à 3 bataillons de ligne casernés en face de
+la mairie ou, au moins, à proximité.
+
+142. Les généraux de subdivision intérieure doivent comprimer l'émeute
+dans l'étendue ordinaire d'une grande ville de province.
+
+Leur commandement est encore très important: ils ont une responsabilité
+qui exige une certaine initiative ou latitude.
+
+143. Dans chaque subdivision intérieure, les centres offensifs ont, pour
+l'action et le logement des troupes, des débouchés, des enceintes, des
+locaux convenables.
+
+Ils sont près d'établissements publics à préserver, de carrefours ou de
+défilés importants, sur des lignes de communications ou de séparations
+principales.
+
+144. Les passages sur les rivières, canaux, vieilles enceintes,
+escarpements, seront défendus, de manière à maintenir constamment
+séparées les diverses insurrections; à empêcher les transports d'armes,
+de poudre de l'une à l'autre, et à conserver cependant, pour la troupe,
+tous ces avantages décisifs.
+
+Suivant la force de la garnison, et le concours plus ou moins efficace
+de la garde nationale, l'on occupera également, dans les quartiers
+importants, les dépôts de grains et de farines, les maisons de
+boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les imprimeries, les caisses
+publiques et particulières, les églises et clochers où l'on pourrait
+sonner le tocsin, ainsi que les maisons, qui protégent le débouché sur
+les places.
+
+Tous les petits postes ordinaires, autres que ceux ci-dessus mentionnés,
+se replieront promptement sur les corps-de-garde les plus rapprochés non
+abandonnés.
+
+145. Ces dispositions résultent d'ailleurs de l'exécution intelligente
+du principe général suivant.
+
+Les arrondissements militaires en pleine insurrection, bientôt et
+successivement renforcés par une portion des réserves de la division
+dont ils font partie, et au besoin par une fraction de la réserve
+générale, font occuper, à 600m autour de leur quartier général, cinq à
+six centres d'action tertiaires, espacés de 600m les uns des autres, et
+gardés, chacun, par un demi-bataillon de garde nationale avec 2 à 4
+compagnies de ligne.
+
+Ces points d'appui offensifs sont principalement établis au noeud des
+communications, aux défilés importants, sur les principales artères; là
+où se rend ordinairement la foule des promeneurs, des curieux, des
+émeutiers; au centre des quartiers populeux ou mécontents.
+
+ * * * * *
+
+146. Les subdivisions _extrà muros_, avec les gardes nationales des
+faubourgs et de la banlieue, avec de l'infanterie, de l'artillerie et la
+majeure partie de la cavalerie, successivement appelées dans la
+capitale, sont chacune sous les ordres d'un général de brigade.
+
+Elles surveillent, interceptent les avenues de la ville, la banlieue,
+les barrières, les chemins de fer, les passages des malles, diligences
+et courriers.
+
+147. S'il y a un mur d'octroi, les petites barrières sont fermées.
+
+Les barrières principales, espacées de 1500m en 1500m, sont gardées par
+des détachements de ligne qu'appuient les gardes nationales des
+faubourgs et des provinces.
+
+148. Les quartiers généraux des subdivisions militaires _extrà muros_,
+au nombre de trois ou de quatre, sont à une distance de l'enceinte au
+moins égale à la moitié du rayon de celle-ci; leur écartement entre eux
+peut être quatre fois plus grand: chacun est le chef-lieu d'un
+arrondissement administratif, où existent les réserves
+d'approvisionnements de vivres et de munitions nécessaires.
+
+Ces quartiers généraux commandent les avenues et les cours d'eau
+principaux, ainsi que toutes les positions intermédiaires; au besoin,
+ils assurent les mouvements, convois et communications par la banlieue;
+ils arrêtent les insurgés, rallient les secours qui viennent du dehors.
+
+ * * * * *
+
+149. On se récriera contre ce nombre de divisions et de subdivisions
+militaires; contre les intermédiaires, les lenteurs qui peuvent en
+résulter pour l'exécution des ordres. On dira que c'est créer, pour une
+capitale, à l'intérieur, en pleine paix apparente, une véritable armée.
+
+Cependant l'effectif des forces, l'étendue, la complication du théâtre
+des opérations, les péripéties imprévues que chaque heure y fait
+succéder, la difficulté des communications, la durée probable de la
+lutte, son acharnement, ses conséquences peuvent exiger désormais,
+quelque part en Europe, tout ce surcroît de sous-divisions dans les
+hauts commandements, cette hiérarchie de responsabilité pour des mesures
+ou des événements la plupart hors de la portée du général en chef.
+
+Ne faut-il pas une véritable armée organisée en permanence, d'une
+manière complète, avec les accessoires les plus puissants, pour une
+lutte qui durerait plusieurs jours, dans laquelle cent mille gardes
+nationaux ou soldats, répartis sur un dédale immense, au milieu de
+l'ouragan des révolutions, consommeraient des millions de cartouches et
+des milliers de coups de canon; perdraient plusieurs milliers d'hommes
+et autant de généraux que les plus grandes, les plus meurtrières
+journées de l'époque impériale en ont vus périr?
+
+Outre ces pertes cruelles et les quelques millions engloutis pour
+dévastations; outre la capitale transformée pendant plusieurs mois en un
+hôpital de blessés et de mourants, la société peut enfin y voir ses
+dernières journées.
+
+Certes, voilà des motifs suffisants pour prendre, à l'avance, de
+sérieuses dispositions.
+
+150. Aucun champ de bataille n'est plus vaste, plus difficile, plus
+voilé, plus mystérieux, plus inquiétant pour une seule responsabilité;
+aucun n'exige, pour chaque grade, fraction de troupe ou position
+occupée, autant de latitude et de spontanéité d'action dans de certaines
+limites.
+
+Napoléon lui-même, avec toutes ses puissantes facultés, y réclamerait
+encore le concours complet des admirables agents de combat qui le
+suppléèrent si heureusement, dans les opérations secondaires de ces
+champs de bataille immortels, dont l'immensité ne pouvait néanmoins rien
+dérober à son génie.
+
+151. Telles sont désormais les nécessités malheureuses de pareilles
+luttes: chaque général divisionnaire ou sous-divisionnaire doit
+irrévocablement s'attacher à son centre d'action pour y défendre les
+dernières murailles avec le dernier soldat. Ce centre a, dans le plan
+général adopté, une latitude en rapport avec l'importance des forces
+dont on y dispose et du grade élevé qui les dirige; lié au quartier
+militaire et aux centres voisins dans de certaines limites, il reste
+indépendant au-dessous de ces limites.
+
+Mieux vaut, sous quelques rapports et dans une juste mesure, plusieurs
+grandes défenses individuelles efficaces par leur responsabilité et leur
+influence réelles sur les événements; mieux vaut toute l'action du
+général en chef exclusivement consacrée à coordonner, soutenir, rallier
+ces défenses individuelles, selon le plan général de défense adopté,
+qu'une direction unique et impossible si elle doit dominer jusqu'aux
+détails des opérations secondaires.
+
+Un instant critique, qu'il faut prévoir, pourrait tout à coup étonner,
+déconcerter, jeter dans l'isolement et l'impuissance le commandement le
+plus actif ainsi compromis.
+
+152. D'ailleurs, ce nombre de divisions et de subdivisions militaires,
+tant intérieures qu'extérieures, résulte de la nécessité désormais
+évidente de coordonner partout, d'une manière intime et complète, en vue
+d'une répression énergique, l'action des troupes de ligne, des légions
+de garde nationale, des autorités municipales d'arrondissement et des
+agents de sûreté, de telle sorte que, dans chaque centre de résistance,
+il y ait unité forte de tous les concours, de tous les moyens répressifs
+et approvisionnements indispensables.
+
+Ce nombre résulte aussi de la nécessité également évidente d'utiliser
+les légions de garde nationale dans leur arrondissement, avec le chiffre
+des bataillons de ligne, qui seuls peuvent leur donner la consistance et
+la valeur désirables.
+
+Il résulte enfin de l'étendue même du champ de bataille, du nombre des
+positions capitales qui, à différents degrés d'importance, le
+subdivisent inévitablement; celles-ci exigent, dans de certaines
+limites, des forces ou des approvisionnements de toute nature,
+indépendants et assurés.
+
+Voilà bien des motifs, et cependant nous avons encore à donner le plus
+important, celui qui seul dominerait dans une pareille question: la
+nécessité de préserver l'humanité de jours sanglants et néfastes, en
+rendant, par un surcroît de moyens répressifs ou préventifs, toute
+tentative de lutte impossible à l'anarchie.
+
+En définitive, il faut également centraliser et élever la direction
+générale, multiplier et localiser l'action.
+
+ * * * * *
+
+153. Le chiffre relatif des réserves divisionnaires est réglé d'après
+l'étendue, l'importance de leurs circonscriptions, des craintes qu'elles
+donnent; les différentes armes y entrent dans la proportion présumée
+utile, en raison de la nature des localités.
+
+Ensuite, on fait ultérieurement, au fur et à mesure des nouvelles
+nécessités, à l'aide de la réserve générale et des troupes disponibles
+dans les arrondissements restés tranquilles, les modifications exigées
+par les événements.
+
+154. La répartition des forces entre les subdivisions intérieures,
+celles _extrà muros_, les quartiers généraux divisionnaires et la
+réserve centrale, a lieu, autant que possible, conformément au tableau
+ci-contre.
+
+DIVISIONS ET SUBDIVISIONS MILITAIRES. 191
+
++------------------------------------------------------------------+
+| LIGNE. |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| |Infanterie| Cavalerie| Artillerie | Génie |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Subdivisions intrà | | | | |
+| muros. | 10/20 | » | » | » |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Subdivisions extrà | | | | |
+| muros. | 3/20 |8 à 10/20 | 8 à 10/20 | 2/20 |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Quartiers généraux | | | | |
+| divisionnaires. | 5/20 |10 à 8/20 | 10/20 | 10/20 |
++----------------------+----------+----------+------------+--------+
+| Quartier général | | | | |
+| central. | 2/20 | 2 à 3/20 | 2 à 4/20 | 8/20 |
+|__________________________________________________________________|
+
++------------------------------------------------------------------+
+| GARDES. |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| Nationale. | Urbaine. |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| 8/12 des légions. | » |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| Toute la banlieue. | » |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| 3/12 des légions. | » |
++----------------------------------+-------------------------------+
+| 1/12 des légions. | tout le corps. |
+|__________________________________|_______________________________|
+
+155. Les autorités civiles et militaires sont responsables du maintien
+de l'ordre dans l'étendue de leur circonscription.
+
+Elles y logent, ainsi que les officiers des corps de ligne casernés dans
+ledit quartier.
+
+156. Chaque centre d'action principal ou secondaire lance incessamment
+des patrouilles mixtes de garde nationale et de troupe de ligne vers les
+centres voisins, les grands carrefours environnants, les défilés au
+travers des rivières, canaux, escarpements, vieilles enceintes; vers les
+noyaux de rassemblement ou établissements à surveiller.
+
+On ne détache, en permanence, des fractions de ces centres qu'aux points
+les plus importants, non assurés convenablement par les patrouilles, et
+cependant indispensables comme postes intermédiaires.
+
+Ainsi, l'on conserve le plus possible de forces réunies autour de chaque
+centre d'action.
+
+Partout la garde nationale assiste la troupe de ligne de sa force
+morale, de la connaissance qu'elle a des localités, des individus et de
+la situation.
+
+ * * * * *
+
+157. La proportion la plus avantageuse des différentes armes paraît
+être, à l'intérieur d'une grande ville, 1 escadron, 3 bataillons, 1
+pièce 1/2 et 25 sapeurs du génie: c'est-à-dire, infanterie 177/200,
+cavalerie 12/200, artillerie 8/200, sapeurs du génie 3/200.
+
+Dans les arrondissements _extrà muros_, on peut adopter la proportion, 1
+bataillon, un escadron, 1 pièce et une escouade de sapeurs.
+
+La proportion moyenne, pour toute la garnison, paraît être celle établie
+par les chiffres suivants: 10 bataillons, 6 escadrons, 6 pièces et 1
+compagnie de sapeurs.
+
+158. Le calcul moyen des troupes de ligne nécessaires pour un pareil
+système de défense, dans une ville dont P représenterait le chiffre de
+population, est détaillé dans les deux tableaux ci-dessous.
+
+Ces chiffres, ceux que nous avons déjà donnés ou que nous établirons
+ultérieurement, ne sont que des moyennes approximatives; selon les
+circonstances morales ou politiques, ils peuvent beaucoup différer des
+chiffres véritables.
+
+_Nombre de bataillons nécessaires._
+
+|--------------------------------------|---------------------|
+| Désignation des commandements. | Bataillons. |
+|--------------------------------------|---------------------|
+| P/100,000 arrondissements intérieurs | 30 P/1,000,000 |
+| ou mairies à 3 bataillons | |
+| ou P/66,000 à 2 bat. | |
+| | |
+| 1/3 du chiffre précédent pour les | 10 P/1,000,000 |
+| arrondissements _extrà muros_. | |
+| | |
+| 1/2 du même chiffre pour les | 15 P/1,000,000 |
+| quartiers généraux divisionnaires. | |
+| | |
+| 1/5 pour le quartier général | 6 P/1,000,000 |
+| principal. |_____________________|
+| | |
+| Total des bataillons de ligne | P/10,000 |
+| nécessaires. | |
+|--------------------------------------|---------------------|
+
+_Troupes de lignes nécessaires._
+
+|------------------------------------------------------------------|
+| Désignation des armes. | Nombre |
+| | d'hommes. |
+|-----------------------------------------------|------------------|
+| P/16,000 bataillons de ligne à 700 h. | 700 P/16,000 |
+| | |
+| 1/10 de l'effectif précédent pour les | 70 P/16,000 |
+| escadr. | |
+| | |
+| 1/60 id. pour les pièces. | 11 P/10,000 |
+| | |
+| 8 sapeurs du génie par bataillon d'infanterie.| 8 P/16,000 |
+| | |
+| Garde urbaine, pompiers. | 56 P/16,000 |
+| |__________________|
+| | |
+| Total général de la garnison nécessaire. | P/20 hommes. |
+|-----------------------------------------------|------------------|
+
+
+
+
+
+§ III.
+
+OBSERVATIONS.
+
+
+159. Une direction unique, ferme et modérée, non exclusivement
+militaire, mais telle que le concours complet de tous soit assuré, part
+du centre même du gouvernement, autour duquel sont réunis le commandant
+en chef et tous les agents ou principaux moyens d'action nécessaires.
+
+Le chef de l'administration civile, celui de la police, le commandant
+des gardes nationales, une imprimerie, des courriers, une réserve
+générale, composée de partie des gardes nationales des provinces, des
+milices urbaines et des troupes de ligne, appelées successivement dans
+la capitale, restent disponibles.
+
+160. Les ordres généraux pour la prise d'armes, indiquant les positions
+principales, secondaires et tertiaires à occuper, sont concertés
+d'avance entre les autorités militaires ou civiles et le chef de la
+garde nationale.
+
+Ils sont rédigés, pour chaque fraction de corps logée ou devant prendre
+position séparément, de manière à pouvoir être expédiés et exécutés de
+suite.
+
+161. Mais le mieux est qu'un établissement judicieux des casernes et
+mairies, dans la position principale de chaque arrondissement, y fixe en
+permanence les troupes de ligne et de garde nationale qui y seraient
+indispensables au commencement de la lutte, pour rendre celle-ci
+difficile ou même impossible, en s'opposant à la formation des
+rassemblements et à leur établissement sérieux.
+
+Ainsi, même à défaut d'ordres généraux, la répression agirait partout,
+immédiatement et d'une manière convenable, avec des approvisionnements
+assurés.
+
+ * * * * *
+
+162. La direction militaire est trop souvent entravée, pendant l'émeute,
+par des influences diverses:
+
+1° Les solliciteurs de détachements ne demandent, le plus souvent, qu'à
+mettre leur responsabilité à couvert, dans l'intérêt particulier de leur
+service ou de leurs établissements, sans s'inquiéter de la situation
+générale et des considérations qui doivent dominer;
+
+2° Les incessants porteurs de nouvelles alarmantes prétendent avoir vu
+toutes les choses absurdes qu'une imagination timorée leur suggère;
+
+3° Les donneurs de conseils sont toujours nombreux, un faux et ridicule
+zèle les excite;
+
+4° Quelquefois des citoyens intéressés, passionnés, enveniment,
+prolongent, ensanglantent la lutte par leur intervention inopportune;
+
+5° Les entremêleurs officieux et suspects sont d'autant plus dangereux
+qu'ils ont presque toujours un pied dans la révolte: on profite du
+concours loyal ou perfide de ceux-ci, de manière à les compromettre et à
+désorganiser l'émeute; mais on ne leur permet pas de s'initier au secret
+des mesures de répression; on saisit le premier prétexte pour arrêter
+les plus dangereux.
+
+163. Les rapports régulièrement fréquents des chefs de patrouille aux
+commandants de centres d'action, de ceux-ci aux chefs de subdivisions et
+de divisions, de ces derniers au centre du gouvernement et au quartier
+général principal; des commissaires et agents de sûreté au commissaire
+central de police; des officiers de place ou de l'état major de ronde;
+dans chaque arrondissement, ceux de la milice urbaine; les signaux
+établis entre les différents quartiers généraux, mairies, positions
+militaires et casernes, permettent toujours d'apprécier, au juste, ces
+demandes de secours, ces avis, ces rapports exagérés, et d'agir avec
+connaissance de cause; ils assureront la prompte et complète exécution
+des ordres.
+
+Ces avantages, ces facilités résultent de la juxta-position permanente
+si utile des autorités civiles et militaires correspondantes, dans
+chaque arrondissement et quartier.
+
+On fait parler à chaque fraction de troupe ou de garde nationale; on
+trace une ligne de conduite, ferme, modérée, qui inspire la confiance;
+on explique le système de répression adopté, son efficacité; ainsi l'on
+doit triompher des principaux obstacles.
+
+ * * * * *
+
+164. Des proclamations fermes, modérées, sans jactance, sans
+provocation, sont adressées à la population pour l'éclairer et la
+soustraire à l'influence des partis.
+
+On invite les citoyens paisibles à rentrer chez eux de bonne heure et à
+ne pas renforcer l'émeute, en apparence, par leur présence curieuse.
+
+165. Le gouvernement indique aux populations un but et une idée de
+ralliement qui puissent convenir au plus grand nombre et permettre à
+chacun d'espérer.
+
+Il leur dévoile l'insurrection, ses projets véritables, ses progrès
+menaçants, leurs conséquences, de manière à lui retirer le plus possible
+de partisans; à satisfaire, à mettre à profit ce génie, cette fougue
+d'initiative qui distingue les nations turbulentes dans la politique
+comme du combat.
+
+Il conserve plutôt, ainsi, la bonne position du protecteur de la société
+que celle de principal ou unique intéressé à la répression.
+
+166. Il faut éloigner, de suite, les autorités ou les citoyens dont
+l'imprudence aurait fourni un juste sujet d'excitation à l'émeute;
+quelquefois même on sévit contre eux.
+
+En temps de malaise ou de mécontentement, les plus grands ménagements
+sont nécessaires; on évite ce qui peut surexciter.
+
+ * * * * *
+
+167. Les dispositions de ce chapitre sont prises en vue d'une lutte
+énergique à l'intérieur de la ville; mais le Pouvoir et le chef
+militaire doivent toujours se réserver, pour un cas extrême, la
+possibilité, suivant les circonstances, d'adopter, soit le plan de
+défense dans le quartier militaire, soit une concentration en dehors de
+la capitale.
+
+L'un ou l'autre de ces deux plans peut encore sauver, quoique pris
+éventuellement et après qu'un aura échoué dans celui dont il vient
+d'être question; car les mesures prescrites, en vue de ce dernier
+système de défense, ne sont nullement incompatibles avec celles que les
+autres partis exigent.
+
+168. Ce moment sera une épreuve pour les autorités diverses; il n'est
+pas au-dessus des forces vitales des nations européennes; et il faut
+bien que le grand problème des sociétés modernes puisse être résolu dans
+sa plus désespérante difficulté.
+
+Le soldat obéit toujours; il aime qu'on lui commande avec confiance et
+énergie des actes utiles au pays; le désordre lui est antipathique.
+
+Toute armée fera son devoir; on n'hésitera pas sur le chef à lui donner
+et sur les mesures à prendre: chefs et mesures, également désignés
+d'avance par l'anarchie, dans ses efforts pour les rendre impossibles.
+
+Les officiers savent jusqu'où s'élève l'importance de leur mission en
+de semblables circonstances; ils savent le sort qui les attendrait.
+
+Les grades, les honneurs qu'ils ont obtenus sont le prix d'un dévouement
+absolu aux intérêts de la société; en les acceptant, ils ont contracté
+de sérieux et glorieux engagements.
+
+Pendant une longue carrière, dont la presque totalité se passe souvent
+dans la tranquillité et les honneurs, il peut y avoir, pour chacun,
+quelques jours, quelques moments difficiles, où l'occasion glorieuse se
+présentera enfin de remplir cet engagement sacré pour tout homme de
+coeur.
+
+Le sang de l'officier ne peut être plus utilement versé qu'en préservant
+le pays de longs et irréparables malheurs; qu'en sauvant, par quelques
+moments d'énergie, les intérêts les plus chers des familles; l'honneur
+est son élément.
+
+Si les services rendus dans toutes les guerres contre l'étranger, la
+plupart également stériles et ruineuses, ont toujours été si justement
+honorés, de quelle considération les gouvernements et les peuples,
+aujourd'hui menacés dans leur existence, ne doivent-ils pas récompenser
+les défenseurs de la société en décadence.
+
+169. D'un autre côté, aucun pouvoir, ou fonctionnaire ne s'arrête, dans
+de pareilles circonstances, devant les fautes ou le découragement des
+autres: chacun a sa responsabilité dont le succès et le noble but à
+atteindre fixent seuls les limites.
+
+Si les gouvernements chancèlent, c'est, quelquefois, quand, par un fatal
+mal entendu, on paraît disposé à se préoccuper de l'apparence trompeuse
+d'un défaut de lumières, de dévouement et de résolution, pouvant ou
+sachant toujours se rendre utiles.
+
+En 1652, pendant une année d'angoisses et de folles rebellions, Turenne
+raffermit plusieurs fois le trône, soit par les résolutions prudentes et
+fermes qu'il inspira ou les projets désastreux qu'il put écarter; soit
+par un dévouement militaire de tous les instants, qui ne laissa échapper
+aucunes occasions, si peu importantes, si fréquentes qu'elles fussent,
+de prendre un avantage ou d'éviter un insuccès.
+
+Grâce à cette héroïque persévérance, payant aussi bien chaque jour, et
+de sa personne et de son génie, le fils d'Anne d'Autriche put devenir
+Louis XIV.
+
+Turenne replaça ainsi, sur la tête du jeune roi, cette couronne qu'il
+eut le bonheur de voir si belle, et qui, par un éclat inouï restera,
+pour la gloire de la France, pour l'admiration de la postérité, le
+symbole de la plus puissante nationalité.
+
+Les pleurs que le peuple versa à la mort de ce grand homme, le mot de
+Montecuculli, le respect de l'histoire, et d'âge en âge, l'estime, la
+reconnaissance des hommes d'état, sont la juste récompense d'une
+persévérance de dévouement, d'une probité politique, et d'une capacité
+également providentiels.
+
+Que cette grande renommée inspire les soldats appelés à rendre de tels
+services aux sociétés menacées!
+
+ _Justum et tenacem propositi virum
+ Non civium ardor prava jubentium,
+ Mente quatit solidâ._
+
+ (HORACE, Ode 3, liv. 3.)
+
+
+
+
+
+
+§ IV.
+
+APPLICATIONS.
+
+
+Appliquons ces considérations générales à quatre cas particuliers.
+
+170. La ville a 10,000 âmes de population; elle est entourée d'une
+enceinte.
+
+Une place centrale et l'hôtel-de-ville séparent les deux parties égales
+de la cité, aux extrémités desquelles sont des casernes.
+
+Un piquet de plusieurs compagnies de ligne et de garde nationale,
+renouvelé plusieurs fois dans les 24 heures, lance incessamment, de
+l'hôtel-de-ville, des patrouilles au-devant de celles envoyées par l'une
+et par l'autre caserne.
+
+Les faubourgs veillent chez eux et fournissent les gardes des portes;
+ils interceptent aux émeutiers toute communication.
+
+ * * * * *
+
+171. Supposons une ville de 50,000 âmes de population, de 3 bataillons
+de ligne de garnison; la garde nationale compte trois bataillons; il
+existe un mur d'octroi avec barrières: la troupe et la milice citoyenne,
+quoique résolues, manquent de consistance, et le pays s'attend aux plus
+graves événements.
+
+Les autorités réunies en permanence à la mairie ont, sous leur main,
+toute la garde nationale dans l'hôtel-de-ville et, en face, à l'autre
+extrémité d'une grande place, toute la garnison dans une caserne.
+
+Pendant deux heures consécutives, deux patrouilles mixtes, composées
+chacune de 50 à 100 hommes de ligne et d'autant de gardes nationaux,
+opèrent simultanément de manière à dégager un quartier.
+
+Ces doubles patrouilles mixtes sont relevées, à leur rentrée, par des
+patrouilles semblables pour opérer, selon les circonstances, ailleurs ou
+dans le même quartier.
+
+Les gardes nationaux des faubourgs gardent les barrières et interceptent
+la communication aux émeutiers.
+
+Les positions, qu'il devient utile d'occuper accidentellement, le sont,
+pendant tout le temps nécessaire, par des postes mixtes relevés de deux
+heures en deux heures.
+
+ * * * * *
+
+172. Supposons une ville fortifiée, avec château, de 80,000 âmes, de 250
+hectares de surface: elle a 7 bataillons et un escadron de garde
+nationale, 4 bataillons de ligne, un régiment de cavalerie et une
+section d'artillerie attelée; total: 3,000 hommes de garnison. Cette
+ville représente à peu près, par son étendue, l'un des arrondissements
+pris pour unité de résistance militaire dans une capitale. La mairie, à
+l'extrémité opposée de la citadelle, n'est pas centrale.
+
+La section d'artillerie, la compagnie hors rang, les malingres, les
+cuisiniers et une compagnie du centre du régiment caserné au château
+garderont ce réduit.
+
+Un bataillon de ligne, le bataillon de garde nationale du quartier et
+l'escadron de garde nationale formeront réserve générale, dans un
+établissement central, le plus rapproché de l'hôtel-de-ville.
+
+Plusieurs détachements composés d'un demi-bataillon de ligne et du
+bataillon de garde nationale du quartier, s'établiront, chacun, dans un
+bâtiment convenable, de manière à former, autour du quartier général,
+une circonférence de 5 à 6 centres d'action espacés entre eux de 300 à
+400m et d'autant du quartier général. La mairie sera un de ces centres
+d'action.
+
+Le régiment de cavalerie, les chevaux sellés, restera dans sa caserne:
+il enverra des patrouilles, dans les quartiers environnants les plus
+ouverts, et jusqu'aux centres voisins; des piquets extérieurs
+d'observation surveilleront les populations urbaines remuantes.
+
+Un demi-bataillon de ligne et un demi-bataillon de garde nationale
+occuperont une position intermédiaire de nature à assurer la
+communication avec le château.
+
+Chaque centre d'action fait garder les portes ou le débarcadère du
+chemin de fer, à sa proximité, par des détachements convenables.
+
+ * * * * *
+
+173. Supposons une grande capitale d'un million d'âmes et de 3,300
+hectares de superficie: elle a une garde urbaine, 42 bataillons de garde
+nationale et 14 pelotons à cheval; 80 bataillons, 32 escadrons, 7
+batteries, 8 compagnies du génie peuvent y être réunis facilement.
+
+Il y aura 4 divisions militaires, dont une au quartier général; 18
+subdivisions militaires, dont 14 _intrà muros_, correspondantes aux 14
+mairies.
+
+Sauf l'artillerie, en majeure partie réunie au quartier militaire,
+celui-ci aura à peu près le double de troupes des autres divisions.
+
+Sur les 80 positions tertiaires à occuper autour des quartiers généraux
+divisionnaires, 50 au plus, seraient simultanément nécessaires, l'émeute
+ne s'étendant jamais partout également: parmi ces dernières, les deux
+tiers, mairies ou casernes, seront déjà suffisamment gardés par les
+rassemblements obligés des gardes nationaux ou par les petits dépôts des
+corps: tout au plus peuvent-elles compter pour moitié, quant aux
+garnisons nécessaires.
+
+Il n'y aurait donc réellement que quarante détachements à fournir
+simultanément, par un peu plus du quart des forces subdivisionnaires.
+
+Les troupes seraient rendues sur leur position de combat: savoir, celles
+des subdivisions _intrà muros_, deux heures après le départ des ordres;
+celles des subdivisions _extrà muros_ et des réserves divisionnaires
+trois heures après ce départ des ordres; la majeure partie de la
+réserve générale trois à six heures en suite des ordres donnés.
+
+6 à 18 heures après l'expédition dus ordres, il pourrait arriver, par
+les voies de fer, de terre ou d'eau, des garnisons voisines, un renfort
+d'un septième de troupes, surtout en cavalerie.
+
+24 à 36 heures après l'expédition des ordres, il arriverait peut-être
+des divisions voisines, par la voie de fer ou en poste, principalement
+en infanterie et en artillerie ou en sapeurs, un renfort aussi
+important.
+
+Ces secours non indispensables rendraient le succès encore plus assuré.
+
+174. Beaucoup de cas peuvent être ramenés aux quatre suppositions qui
+viennent d'être faites: et le système général de défense, précédemment
+exposé, se plie également à chacun d'eux.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Dispositions de détail.
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+ÉTABLISSEMENT SUR LES POSITIONS DE COMBAT.
+
+
+175. Ce chapitre est le développement indispensable de celui qui
+précède: on y expose les détails pratiques d'exécution.
+
+À l'aide de quelques répétitions nécessaires, puisqu'elles ne portent
+que sur les principes les plus incontestables, les plus importants, on a
+pu présenter l'ensemble de toutes les mesures pratiques de répression,
+indépendamment du plan général de défense précédemment exposé et comme
+une autre solution moins générale, moins théorique, moins absolue du
+problème qui nous occupe.
+
+Mais, cette fois encore, ne l'oublions pas, la principale condition du
+problème sera de rendre toute lutte impossible à la révolte, afin du
+mieux éviter l'effusion du sang et les autres calamités qui en résultent
+pour tous.
+
+ * * * * *
+
+176. Contre une émeute sérieuse, qui veut faire une révolution, il faut
+occuper plus d'un point; les rebelles libres, ou soutenus de tous les
+indifférents et peureux, y bloqueraient la garnison.
+
+Si, au contraire, on occupe toute la ville uniformément, on n'est fort
+nulle part; les troupes disséminées agissent sans ensemble, leurs
+communications sont interceptées; chaque corps bloqué est livré à ses
+propres forces et impressions; la situation est moins bonne.
+
+Il faut choisir un _quartier militaire_ renfermant le centre du
+Gouvernement, les ministères, la poste, les télégraphes, les chambres,
+les messageries, la manutention, l'arsenal et les principales
+administrations: de cette position, on doit pouvoir dominer le reste de
+la cité, séparer les unes des autres les différentes parties de ville en
+insurrection, communiquer directement avec l'extérieur, isoler les
+quartiers extérieurs abandonnés ou révoltés.
+
+177. Le rassemblement des gardes nationaux se fera aux mairies: les
+premiers réunis, ou un peloton d'élite, envoyé par la troupe dès qu'elle
+sera arrivée, parcourra tambour battant les rues deux fois de suite: une
+première fois pour appeler aux armes, une seconde pour rallier.
+
+Aussitôt, un signe général, jusque-là inconnu, sera délivré ou assigné à
+chaque garde national: le peloton de la ligne retournera à son
+bataillon.
+
+178. Chaque corps, avant départir, laissera dans sa caserne, sous les
+ordres d'un officier, 25 à 30 hommes renforcés par autant de gardes
+nationaux du quartier, pour défendre l'édifice, empêcher le pillage des
+armes: celles-ci seront démontées et incomplètes.
+
+On occupera un bâtiment en face de la porte de la caserne, surtout si
+celle-ci n'a pas de cour.
+
+170. Les bataillons, formés sur deux rangs, seront divisés en pelotons
+de 40 à 50 hommes, sous les ordres de deux officiers, de manière à ce
+que les soldats restent, autant que possible, avec leurs chefs
+habituels: ordinairement il y aura 10 pelotons, dont 4 d'élite par
+bataillon.
+
+180. Dès que les troupes arriveront dans un quartier en pleine révolte,
+on y prendra position.
+
+Elles seront précédées et suivies, à 50 pas, de deux files de 7 à 8
+tirailleurs sur un rang, sous les ordres d'un officier.
+
+Les divisions, en colonne par section, prendront entre elles 50 pas de
+distance, tambours et clairons dans les intervalles.
+
+181. Lorsqu'une compagnie marchera isolément, la première section en
+tirailleurs à droite et à gauche, pour faire fermer les fenêtres et
+tirer à tout ce qui s'y montre armé, éclairera la 2e suivant à 60 pas en
+arrière.
+
+ * * * * *
+
+182. Parvenu au premier embranchement de rue voisin de la position, le
+bataillon sera arrêté à l'abri du feu des insurgés; chaque division
+surveillant provisoirement le carrefour près duquel elle se trouve et
+assurant les derrières de la précédente.
+
+Le premier peloton de fusiliers occupera les maisons d'angle du premier
+carrefour.
+
+L'embranchement suivant à 50 ou 80 pas de distance, plus ou moins, de
+manière à ne laisser aucune partie de rue non observée, recevra le 2e
+peloton, protégé s'il est nécessaire, pendant sa marche, par le feu du
+1er.
+
+On placera de la même manière le 3e et, s'il y a lieu, le 4e peloton de
+fusiliers.
+
+183. L'état-major et les 4 pelotons d'élite de réserve occuperont, au
+centre des pelotons déjà placés, un ou deux bâtiments contigus ou
+vis-à-vis l'un de l'autre, spacieux, susceptibles d'une bonne défense et
+à débouchés faciles.
+
+184. Les compagnies du centre, non encore employées, prendront position
+aux carrefours de droite et de gauche, dans les rues littorales,
+vis-à-vis de cette position centrale.
+
+185. Chaque poste particulier aura, au plus, deux factionnaires dans la
+rue: une des fenêtres, par maison occupée, sera constamment ouverte la
+nuit, sans lumière dans la chambre, et garnie de deux factionnaires.
+
+De jour, les hommes se montreront aux fenêtres.
+
+La grande porte du bâtiment occupé par la réserve sera ouverte, afin que
+les forces de celle-ci soient vues et qu'elles puissent déboucher
+immédiatement.
+
+Les boutiques des maisons occupées resteront fermées.
+
+ * * * * *
+
+186. Chaque détachement s'établira d'abord militairement.
+
+1° Des feux de flancs plongeants, et des feux de revers renforceront
+l'enceinte occupée, au point de la rendre inexpugnable, même par des
+forces considérables, et de manière à ce que la majeure partie du
+détachement puisse agir au dehors, selon les circonstances.
+
+2° Des positions extérieures seront prises pour laisser, entre elles et
+le poste principal de chaque détachement, les défilés d'où celui-ci
+pourrait être plus facilement bloqué.
+
+3° Les maisons, qui battent ou commandent la communication du poste
+principal avec les avancées, seront occupées ainsi que celles qui
+domineraient la porte.
+
+4° Celui de ces détachements, qui sera au milieu d'un quartier populeux
+et resserré, établira le gros de ses forces aussi à proximité que
+possible d'un arrondissement ouvert et tranquille, se bornant à
+soutenir, par des échelons plus ou moins forts, une avancée au centre
+même de l'insurrection.
+
+187. Un peloton de la réserve du bataillon, allant se faire reconnaître
+aux différents postes occupés, ou lier communication avec les bataillons
+voisins, sera constamment dehors; il arrêtera, désarmera les insurgés et
+ralliera les gardes nationaux en retard.
+
+La patrouille faite sera recommencée immédiatement par le même peloton
+qui, après la seconde, tournée, devra être remplacé par un autre. Tous
+les soldats au repos conserveront la giberne et le sabre.
+
+188. De cette manière, et tant qu'il n'y aura pas de lutte sérieuse,
+chaque homme pourra se reposer trois et quatre heures de suite; moins du
+quart du bataillon veillera sous les armes.
+
+La troupe, abritée et bien nourrie, résistera facilement à une émeute de
+plusieurs jours; elle occupera, à portée des chefs, les positions
+dominantes, sous la protection de la réserve; le bataillon entier pourra
+être réuni facilement pour un mouvement quelconque.
+
+189. Les 5 et 6 juin 1832, un bataillon occupa, conformément à ces
+principes, la grande poste et le quartier environnant.
+
+Les rebelles avaient intérêt à bloquer cet établissement, afin de
+tromper la province par l'absence des courriers ou l'envoi de fausses
+nouvelles; il leur suffisait, pour parvenir à ce but, de faire des
+barricades tout autour, sans même qu'il fût nécessaire de les défendre.
+
+De ce centre d'action, d'incessantes patrouilles rayonnèrent au delà des
+petits postes extérieurs, jusqu'au Carrousel, les Halles, la Banque, les
+Petits-Pères; elles rallièrent les gardes nationaux et empêchèrent
+l'insurrection de s'établir dans ce quartier; elles assurèrent
+l'approvisionnement régulier du bataillon en vivres pris chez les
+fournisseurs voisins et en munitions: la soupe fut régulièrement faite
+dans l'hôtel même de la poste.
+
+190. Un bataillon, posté connue il a été dit plus haut, tiendra un
+espace circulaire de 2 à 300m de diamètre, dans les lieux importants
+duquel aucun homme armé ne pourra se montrer sans être fusillé de
+plusieurs points.
+
+Un second bataillon, dont la réserve sera à 5, ou 600m de celle du
+précédent, maintiendra un autre quartier hostile; il sera impossible aux
+insurgés de faire un établissement sérieux, et même de se grouper, entre
+eus deux centres d'action constamment liés par des patrouilles.
+
+191. Le 11 et le 12 mai 1839, deux bataillons occupèrent ainsi les
+quartiers Saint-Méry, du marché des Innocents, du Châtelet et du
+Quai-aux-Fleurs, de manière à y rendre impossible tout désordre,
+nonobstant le nombre et la nature des masses de curieux ou autres
+individus venus de tous les points de Paris.
+
+Un bataillon eut sa réserve dans l'église Saint-Méry, l'autre sur la
+place du Châtelet, à la chambre des notaires.
+
+192. La partie de la ville à occuper sera maintenue par des bataillons
+ainsi postés, dans les quartiers les plus difficiles et les plus
+rétrécis, mais à portée des grandes communications et des lieux ouverts.
+
+
+Ces bataillons feront réseau en avant de l'espace militaire qui renferme
+le centre du Gouvernement, les Chambres, les ministères, les principales
+administrations, la manutention des vivres, les télégraphes.
+
+Liés entre eux et avec l'état-major général, ils agiront sur un rayon
+proportionné à leur force, et offriront aux gardes nationaux ou aux
+autorités, dans ces espèces de citadelles, des centres d'action et de
+réunion. On triomphera bientôt, ainsi, d'une insurrection débordée de
+toutes parts.
+
+ * * * * *
+
+193. Les îles qui commandent les divers ponts, les débouchés des places,
+les étranglements et passages, rampes, escaliers, en travers des
+vieilles enceintes ou escarpements, seront gardés et défendus comme
+postes détachés, de manière à ce qu'on puisse couper les communications
+aux insurgés et conserver celles-ci pour la troupe.
+
+D'autres bataillons, espacés comme il vient d'être dit, rattacheront les
+faubourgs et quartiers à maintenir, les citadelles ou postes extérieurs
+à conserver.
+
+194. Les troupes de ligne seront à peu près réparties de la manière
+suivante:
+
+1° 6/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes pour former le réseau;
+
+2° 2/10 de l'infanterie, 4/10 des autres armes à l'extérieur;
+
+3° 2/10 de toutes les armes comme réserve générale au centre du quartier
+militaire.
+
+195. La garde nationale s'établira dans les mairies et places
+environnantes; elle pourra garder des carrefours voisins de ceux occupés
+par la ligne, détacher des compagnies auprès des réserves des
+bataillons, et des bataillons entiers auprès de la réserve générale.
+
+196. On interceptera, à l'aide des 2/10 de l'infanterie et des 4/10 des
+autres armes, les communications de l'insurrection avec le dehors:
+
+1° En occupant ou bouchant les différentes portes, si la ville a une
+enceinte;
+
+2° En plaçant des bataillons ou demi-bataillons dans trois ou quatre
+positions extérieures commandant les principaux obstacles ou issues,
+chemins, ponts, rivières, canaux, et communiquant directement avec le
+quartier militaire;
+
+3° Des piquets de cavalerie battent les environs, interceptent les
+nouvelles, dispersent les rassemblements, gardent les défilés extérieurs
+et rapprochés par lesquels on arriverait à la ville.
+
+197. Les gardes de la manutention, des télégraphes, de l'arsenal, de la
+banque, des postes et même des messageries ou autres administrations
+rentreront, sur l'avis des agents de police, dans ces établissements;
+elles s'y barricaderont et s'y défendront; la porte du corps-de-garde
+sera fermée s'il est extérieur.
+
+Si, nonobstant les concours de la garde nationale, la conservation de
+ces postes exigeait un trop grand déploiement de forces, il faudrait,
+autant que possible, avant de les évacuer, transporter dans le quartier
+militaire, ou, au moins détruire, tout ce qui pourrait favoriser la
+révolte: bateaux, voitures, poudres, moyens de transport et de
+correspondance.
+
+Les gardes qui, par leur faiblesse, ne pourraient résister, se
+replieraient, à l'avertissement des agents de sûreté, sur d'autres
+postes indiqués.
+
+198. Suivant la force de la garnison et les dispositions de la milice
+citoyenne, l'on occupera, sur quelques points, les dépôts de grains et
+de farines, les maisons de boulangers, d'armuriers, d'artificiers, les
+imprimeries, les caisses publiques et particulières, les églises ou
+clochers d'où l'on pourrait sonner le tocsin ou faire des signaux, ainsi
+que les bâtiments qui protégent le débouché sur les places et en dehors
+des casernes.
+
+Mais on évitera toujours de disséminer la troupe, de l'engager
+légèrement sans les appuis et moyens nécessaires, sur des points trop
+éloignés communiquant difficilement entre eux ou avec la réserve.
+
+199. On fera provision, dans le réduit de chaque bataillon et dans les
+mairies, de vivres, munitions, cordes, haches, leviers, échelles, petits
+pétards de 5 à 6 livres de poudre, mantelets, pompes à incendie,
+chariots légers à un cheval, béliers en bois, serpes, scies, pelles,
+pioches, gros marteaux et tenailles de trois pieds de long.
+
+200. Dans les principaux centres de résistance, existent des tonneaux à
+lancer, soit des grenades jusqu'à 200m de distance; soit des carcasses
+enflammées ou de mitraille.
+
+Ces tonneaux portatifs sont traînés et établis sur de petits traîneaux
+roulants: deux hommes suffisent pour les servir, soit contre une
+barricade, soit contre un rassemblement à disperser.
+
+201. Les mantelets avec canonnières auront deux ou trois petites roues,
+deux manches et des montants de 4 à 5 pieds de haut, 3 à 4 de large:
+ils seront surmontés d'une pareille construction en planches légères, à
+l'épreuve de la balle.
+
+Plusieurs soldats, marchant de front, en poussent chacun un devant eux;
+ils le renversent contre la barricade et escaladent celle-ci.
+
+202. Chaque bataillon fera cuire du pain chez les boulangers voisins; on
+fera la soupe dans plusieurs des locaux occupés.
+
+Des escortes régulières iront chercher les vivres, soit à la
+manutention, soit au quartier, si ceux-ci sont peu éloignés.
+
+Dans le dernier cas, chaque compagnie, avec armes et bagages, pourra, à
+son tour, aller prendre ses repas à la caserne: elle servira de
+patrouille à l'aller et au retour.
+
+On profitera des patrouilles, dirigées vers les dépôts les plus voisins,
+pour augmenter l'approvisionnement en cartouches.
+
+203. Toutes ces dispositions prises, et autant que possible de manière à
+ce que les commandements militaires, le casernement des troupes, qui en
+dépendent, aient les mêmes circonscriptions que les mairies et que les
+légions de garde nationale, ainsi que nous l'avons expliqué dans le
+chapitre 3, les opérations ultérieures auront lieu conformément aux
+principes suivants.
+
+
+
+
+§ II.
+
+OPÉRATIONS ULTÉRIEURES.
+
+
+204. De deux on trois centres de bataillon, on marche au foyer même de
+l'insurrection, s'il est extérieur, avec des troupes de la réserve; on
+le cerne, on s'emparant au fur et à mesure des bâtiments convenables,
+surtout des édifices publics; on y rallie la garde nationale des
+environs.
+
+On avance toujours ainsi, en resserrant et isolant les rebelles de
+l'intérieur et de l'extérieur, mais de manière à pouvoir se rapprocher
+du gros de la garnison, en cas d'échec.
+
+205. Si, au centre même de l'insurrection, est un bâtiment ou groupe de
+bâtiments important, facile à défendre, et bien approvisionné, il faut y
+jeter quelques compagnies, même un bataillon bien commandé.
+
+Ce détachement facilitera les attaques, en tournant une partie des
+barricades et positions ennemies; il contiendra le quartier et en
+ralliera les gardes nationales; on communiquera, avec ce centre
+d'action, par quelques positions intermédiaires, par des patrouilles,
+ou, au moins, par des signaux.
+
+ * * * * *
+
+206. Si une grande rue, promenade ou place, est au milieu des parties
+insurgées, on fera tous ses efforts pour y arriver par plusieurs
+directions.
+
+On occupera fortement tous les bâtiments qui les flanquent, et ceux aux
+angles des rues aboutissantes; on délogera les rebelles de toutes les
+maisons qui y ont vue, afin que l'artillerie soit libre d'agir.
+
+Plusieurs attaques tentées de cette place d'armes et de ces rues
+aboutissantes, dont deux fausses sur les ailes et les flancs de
+l'ennemi, une ou deux véritables sur le centre, doivent, si elles ont
+été bien préparées, forcer les positions des insurgés.
+
+207. S'il y a difficulté de pénétrer dans les lieux rétrécis qu'occupent
+les rebelles, on les attire par une retraite simulée sur un terrain
+ouvert, battu de feux croisés d'artillerie et d'infanterie; on les
+cerne, on les attaque.
+
+208. Partout où l'on s'étend, il faut s'emparer des défiles qui divisent
+l'insurrection ou qui l'isolent de l'extérieur et des autres quartiers.
+
+Si on ne peut garder ces passages, et s'ils sont inutiles à l'attaque,
+on les coupe, on les barricade.
+
+Il faut aussi s'assurer des défilés ou positions qui commandent les
+communications des différentes colonnes entre elles, ou avec les points
+occupés en arrière.
+
+ * * * * *
+
+209. On marche, dans toutes ces opérations, par divisions à grandes
+distances, comme nous l'avons déjà expliqué, un peu de cavalerie
+soutenant l'infanterie, les flancs éclairés.
+
+Une réserve intermédiaire est laissée entre le réduit ou point de
+départ.
+
+Sur les flancs, des petits corps de garde bien établis empêchent qu'on
+ne soit tourné.
+
+Si l'on peut se glisser le long d'un obstacle, canal, rivière, muraille,
+on n'aura qu'un flanc à couvrir.
+
+210. Vu la difficulté du feu oblique à droite, surtout par une fenêtre
+élevée et sans se découvrir, une colonne suivant une rue non tortueuse,
+n'a guère à craindre que les feux à droite: elle évitera le plus souvent
+la fusillade des maisons en longeant le pied des bâtiments du côté droit
+de la rue.
+
+Pour le même motif elle peut, en faisant occuper, par les derrières, les
+maisons du rang gauche de la rue, ordinairement peu garnies, assurer sa
+marche.
+
+Ces principes résultent des observations faites, en juin 1848, par le
+génie militaire, à l'attaque au delà du canal Saint-Martin.
+
+ * * * * *
+
+211. On s'étend le plus possible aux environs des rues par lesquelles ou
+près desquelles on a pénétré; ou occupe de distance en distance,
+principalement aux carrefours, deux bâtiments solides, élevés et
+vis-à-vis l'un de l'autre.
+
+À mesure qu'on avance, il faut laisser à chaque attaque, de cent pas en
+cent pas, dans des jardins, sur les places, en arrière des clôtures ou
+barricades, des petites réserves de cavalerie, autant que possible
+abritées contre le feu des positions non forcées, et ayant des
+communications libres.
+
+En dehors ou dans les parties enlevées, les lieux et bâtiments, d'où
+l'on peut plonger à revers sur les défenseurs des enclos ou sur les
+positions non encore prises, sont occupées.
+
+212. On attaque chaque poste, sur plusieurs têtes de colonnes, par
+différente rues, de côté, de front, en queue; la cavalerie est
+échelonnée sur les flancs pour protéger ou pour prévenir les
+contre-attaques en tête, en queue, de côté.
+
+Les positions enlevées et utiles sont fortifiées; les autres démolies,
+si elles peuvent favoriser les rebelles; on occupe les clochers, maisons
+et points extérieurs dominants.
+
+Les postes que l'on ne peut forcer sont bloqués, en garnissant les
+bâtiments extérieurs qui les commandent.
+
+213. Ce genre d'attaque suppose qu'il y ait peu d'obstacles matériels à
+franchir; ou que l'on veuille finir vite, coûte que coûte, soit pour
+disperser une insurrection naissante qui peut grossir; soit pour joindre
+un corps bloqué et sur le point de faiblir.
+
+Il est en effet des circonstances où, vu la fatigue et
+l'affaiblissement des insurgés, la faiblesse de leurs positions, la
+nécessité de hâter la conclusion ou, au moins de nettoyer un quartier,
+et de parvenir, soit à une troupe bloquée qui n'a plus ni vivres, ni
+munitions, soit à une position importante, où l'émeute, avec le temps,
+pourrait solidement s'établir, il faut lancer une colonne d'attaque, à
+travers le dédale des rues, et enlever plusieurs positions successives
+de vive force.
+
+
+
+
+§ III.
+
+DÉFENSE PLUS RÉGULIÈRE.
+
+
+214. Ces cas exceptés, il vaut mieux avancer pied à pied, ne faire un
+pas qu'autant que l'on s'est bien établi en arrière; gagner le long des
+murailles et maisons pour se soustraire à l'effet des feux; au besoin
+cheminer par l'intérieur des bâtiments, et même par les toits.
+
+Rassurée par le nombre surabondant des regrettables moyens de défense
+qui vont être extraits de l'_Officier d'infanterie en campagne_, la
+répression n'oubliera pas un seul instant quels sont les hommes égarés à
+combattre; elle règlera, avec le calme et toute la modération possible,
+l'énergie de son action sur l'impérieuse nécessité ou sur le plus ou
+moins de violence de la révolte; choisissant toujours, de préférence,
+les voies les moins calamiteuses, elle n'adoptera les mesures extrêmes
+que dans les cas les plus désespérés.
+
+215. Ne pas marcher à une enceinte ultérieure que tous les postes
+voisins de droite et de gauche, en avant, à hauteur, et en arrière de la
+précédente, ne soient enlevés, occupés; les passages en travers élargis;
+on ouvre des communications latérales; les coupures dominées sont
+enlevées ou masquées à l'aide de troupes et de contre-barricades; les
+masses d'ennemis éloignées à coups du fusil.
+
+On établit de larges communications en arrière, et entre les attaques, à
+mesure que l'on avance on s'assure des voies transversales, pour que les
+colonnes constamment liées puissent s'entre-secourir dans les grandes
+rues.
+
+La cavalerie ne doit dépasser l'infanterie, et poursuivre les ennemis en
+retraite, qu'autant que cette infanterie s'est emparée de toutes les
+maisons dominantes ou occupées par l'émeute.
+
+216. Chaque attaque, précédée à 50 pas de deux rangs de 5 à 6
+tirailleurs, marchera par petites colonnes du front d'une section ou
+d'une demi-section, de la force d'une à deux compagnies espacées de 50 à
+100 mètres, les tambours dans les intervalles.
+
+Cette formation a plusieurs avantages;
+
+La troupe n'est pas entassée inutilement; ses diverses fractions peuvent
+agir, selon les circonstances, sous la direction d'officiers vigoureux.
+
+On augmente ainsi les réserves, qui ne sont pas toutes sous le feu de
+l'ennemi; ces petites colonnes se protègent les unes les autres,
+empêchant que, des croisées ou des rues en arrière, on ne puisse prendre
+à dos les subdivisions les plus avancées.
+
+Les dernières colonnes soutiennent les premières, prennent à droite ou à
+gauche pour tourner les obstacles qui arrêtent la tête.
+
+Cette tactique fut employée par le général de division Roguet, d'après
+les ordres de Napoléon, pour enlever le village de Ligny, le 16 juin
+1815, avec 2 bataillons de vieille garde, marchant par division à 100
+mètres de distance.
+
+Elle convient d'autant plus, quand la solidité déjà éprouvée d'une
+troupe permet de multiplier ainsi les commandements particuliers, et les
+détachements si important, si délicats en pareilles circonstances.
+
+217. On borde, aussi près et aussi à couvert que possible, un obstacle
+intérieur défendu; on occupe surtout les maisons extérieures qui le
+dominent; on le fait évacuer à coups de fusil, avant d'essayer de le
+franchir; et toujours on passe sur plusieurs points à la fois.
+
+On s'établit solidement au delà; on y ouvre des brèches larges et
+nombreuses, sous le commandement des positions occupées.
+
+Si l'obstacle n'est pas défendu, il faut le franchir et s'établir
+lestement de l'autre côté.
+
+ * * * * *
+
+218. Se pas s'aventurer en trop grand nombre dans une place ou enceinte
+battue de feux; établir des tirailleurs dans les premières maisons ou
+lieux élevés voisins; occuper les deux bâtiments d'angle de la place.
+
+S'étendre successivement pour protéger le débouché de la colonne, sous
+leur appui, soit par l'intérieur des maisons; soit extérieurement, en
+faisant contre-battre les tirailleurs opposés.
+
+La tête de la colonne s'établit dans les bâtiments qui enfilent, barrent
+ou commandent les défilés voisins.
+
+219. Il sera possible quelquefois d'exciter la présomption d'ennemis peu
+habiles, de les engager par une fuite simulée, mais lente, à déboucher
+en force de la place: on fera volte-face, auprès d'obstacles à l'abri
+desquels des réserves masquées déboucheront.
+
+L'infanterie chargera dans le milieu, la cavalerie coupera la retraite
+sur les flancs; n'ayant plus à craindre le feu des maisons, on y entrera
+pêle mêle avec l'ennemi, avant qu'il puisse s'y mettre en état de
+défense.
+
+ * * * * *
+
+220. Les barricades et maisons attenantes sont les clefs de toutes les
+positions:
+
+Leur attaque sera d'autant plus lente et meurtrière qu'on négligera
+davantage les moyens tournants.
+
+Il faut éviter de trop disséminer, sous le feu de ces positions, des
+troupes fatiguées.
+
+221. Si la coupure est mal établie ou mal défendue, un seul peloton
+précédé de la 1re section de tirailleurs, l'enlèvera sans aucune
+opération préliminaire.
+
+222. Deux divisions suffisent pour prendre la plus forte barricade;
+l'attaque est conduite pied à pied sur les flancs de la position, de
+manière à assurer le succès sans effusion inutile de sang.
+
+Elles arriveront par une rue latérale et s'arrêteront, en arrière du
+retour de rue le plus voisin, à l'abri des feux de la coupure.
+
+Une compagnie prendra position dans les maisons du 1er carrefour; elle
+dirigera son feu, des étages élevés, contre la barricade et les
+bâtiments qui la protègent; au besoin, une section, sous l'appui de ce
+feu, occupera un bâtiment plus rapproché, d'où elle remplira mieux ce
+but.
+
+Deux autres compagnies ou sections s'établiront de même, aux deux
+carrefours voisins, dans les rues latérales de droite et de gauche pour
+menacer par des feux, ou par une attaque, soit le long des maisons, soit
+dans la rue, les flancs ou les derrières du la coupure.
+
+Il suffira, dès-lors, de marcher à celle-ci, avec quelques hommes, pour
+l'enlever.
+
+223. Si l'on ne peut tourner ainsi la traverse, les deux sections d'une
+même compagnie, munies de pétards, de mantelets, de leviers ou de
+haches, s'en rapprocheront alternativement de 50 à 100 mètres; chaque
+section, sous la protection de celle restée en position dans un étage
+supérieur en arrière, avancera pour occuper chaque fois un bâtiment
+plus rapproché.
+
+Après un ou deux mouvements pareils, on plongera de près sur la
+barricade et sur les fenêtres qui la flanquent: l'attaque sera facile;
+deux pelotons suffiront pour cette opération.
+
+Les colonnes latérales détachent quelques hommes résolus vers celle du
+centre, et celle-ci vers les autres, par les jardins ou maisons, pour
+prendre ou plonger à dos les barricades.
+
+224. Huit à dix coups de canon suffisent pour renverser une barricade.
+
+Souvent on tire, contre une pareille position, 400 à 800 coups de fusil.
+
+1/20 des insurgés qui la défendent sont frappés; ils ont 4 à 8 morts; 15
+à 30 blessés.
+
+225. Si l'on préférait atteindre le but moins vite, sans grande effusion
+de sang, on arriverait par l'intérieur des cours ou des maisons, en
+escaladant les murs de clôture, en perçant ceux de refend au-dessus et
+derrière la position à enlever: on occuperait les toits.
+
+226. On ne doit pas dépasser une barricade avant de s'être rendu maître
+des maisons attenantes; il faut exécuter avec prudence le passage du
+défilé en avant, et faire élargir aussitôt le chemin pour la cavalerie
+qui ne viendra qu'ensuite.
+
+227. Alors cette arme, soit contre les retours offensifs mal appuyés,
+soit contre les groupes qui tentent de se reformer, agit par petites
+troupes dans les rues, sous la protection de l'infanterie logée aux
+fenêtres: Elle se replie au besoin en arrière de ces maisons occupées;
+elle charge, en tête et en flanc, les ennemis déjà repoussés par le feu
+des bâtiments garnis de fusiliers: mais elle doit éviter de gêner
+l'action de ces derniers comme le fit, le 13 mai 1839, un escadron de
+cavalerie qui obstrua longtemps la rue Saint-Merry dont les fenêtres
+étaient garnies de fantassins.
+
+ * * * * *
+
+228. Les longues rues seront déblayées à coups de canon, en
+s'établissant toujours un peu en arrière de leurs coudes, si tout autre
+moyen est insuffisant; les maisons qui flanquent les barricades seront
+battues en brèche ou incendiées avec des obus, ce qui ne les fera
+peut-être pas évacuer.
+
+229. On attaque ces maisons à dos, en se glissant derrière, et les
+enveloppant si elles sont isolées.
+
+On occupera les bâtiments les plus voisins dans le cas contraire, afin
+de l'emporter par un plus grand feu.
+
+Les meilleurs tireurs seront embusqués dans les greniers, sur les toits,
+derrière les cheminées; ils tireront à tout homme armé qui se montrera,
+et contraindront l'ennemi à laisser le champ libre.
+
+230. On pénètre, d'une maison dans une autre attenante, par tous les
+étages à la fois, par la cave, le grenier, le toit ou la terrasse.
+
+À chacun de ces étages, on perce des créneaux dans le mur de refend, on
+les garnit de fusiliers; sous la protection de ceux-ci, on fait ensuite
+des trous plus gros pour le passage des hommes.
+
+231. Si l'on ne peut ainsi s'emparer d'une maison contiguë, et si
+l'importance de la position, les circonstances les plus impérieuses, les
+plus désespérées, l'exigent, on y met le feu, ou on brûle le bâtiment
+qui est à côté.
+
+Dos soldats délogent les tireurs qui sont aux fenêtres ou sur les toits,
+et ceux qui veulent éteindre un incendie, dernier et regrettable moyen
+de salut.
+
+232. Chaque bâtiment principal enlevé sera gardé et fortifié sans perdre
+de temps.
+
+On occupera, par autant d'escouades, une maison en face de chacune de
+ses portes.
+
+Si la position est nuisible à la troupe, elle sera ouverte et démolie du
+côté opposé.
+
+233. Le pétard, pour faire sauter les portes, est une boîte en tôle, ou
+un sac goudronné, rempli de 4 à 5 livres de poudre; au marteau de la
+porte il y a un oeil à mèche.
+
+L'homme qui a mis le feu, sous la protection de quelques tirailleurs, ou
+en se glissant de nuit et le long des maisons, s'abrite dans une allée
+voisine, du même côté, pendant l'explosion.
+
+ * * * * *
+
+234. L'attaque du réduit, ordinairement la dernière et la plus sérieuse
+des opérations successives contre une cité étrangère, a beaucoup moins
+d'importance et présente peu de difficultés dans le cas qui doit plus
+nous occuper.
+
+Car une insurrection cernée et resserrée dans son dernier réduit, à
+l'intérieur d'une ville, se disperse bientôt, lors même que l'on
+voudrait l'en empêcher, ce que l'on se garde bien de faire; alors
+chaque insurgé s'échappe le plus souvent inconnu et insaisissable, à
+travers les positions de la troupe dont le cercle, nonobstant toutes les
+précautions prises, a toujours quelques solutions de continuité.
+
+Bienheureux la ville et le Gouvernement qui voient ainsi, après de
+lugubres journées, l'ordre renaître et l'effusion du sang s'arrêter.
+
+En récapitulant toutes les cruelles nécessités de la répression, les
+malheurs, les victimes, les ruines que cause immédiatement l'émeute,
+alors même qu'elle est réprimée, on ne saurait trop flétrir les
+coupables excès d'une anarchie fratricide, et désirer la prompte
+guérison de cette monomanie furieuse du temps actuel.
+
+L'humanité lasse d'une civilisation si féconde en chefs-d'oeuvres divers,
+en inventions puissantes et utiles, en hommes illustres, voudrait-t-elle
+rétrograder vers des époques d'une barbarie telle, qu'à peine les
+annales des temps les plus calamiteux en donnent l'idée.
+
+Quelle époque que celle où il faut s'occuper de pareilles théories: où
+la défense sanglante du foyer domestique, lui-même, par les moyens les
+plus désespérés, peut devenir le sujet d'étude journalier et trop
+souvent applicable du citoyen, menacé dans le produit de ses labeurs,
+dans sa sûreté, et dans ses affections les plus douces, les plus
+sacrées.
+
+Félicitons-nous d'avoir pu échapper à de tels malheurs, et plaignons les
+peuples qui auraient encore à traverser d'aussi dures épreuves;
+plaignons-les surtout de n'avoir pas su les conjurer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_Cas particuliers._
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+DIVERS CAS D'ÉMEUTE.
+
+
+235. Les principes précédemment exposés doivent subir d'importantes
+modifications, selon le caractère de l'émeute à comprimer et les
+circonstances au milieu desquelles celle-ci éclate.
+
+Ces circonstances dépendent de cinq éléments principaux:
+
+1° État moral et politique;
+
+2° Esprit des populations intérieures et extérieures;
+
+3° La force publique;
+
+4° Nature de la ville;
+
+5° Résidence du chef de l'État au moment de l'émeute.
+
+ * * * * *
+
+236. L'état moral et la politique dominent tout: si les esprits sont
+agités et mécontents; si l'opposition est dans toutes les têtes, la
+patience nulle part; si les affaires souffrent; si les ambitions depuis
+longtemps sont surexcitées et les esprits habitués aux changements; si
+des puissances voisines, gênées dans leur politique ambitieuse, désirent
+la chute du Gouvernement; si une classe importante est hostile à ce
+Pouvoir, une seule étincelle déterminera l'explosion pour laquelle tout
+est préparé.
+
+Peu d'hommes décidés à tout, et depuis longtemps unis dans les mêmes
+desseins, seraient en effet une force redoutable, vis à vis d'une
+société divisée ou sans énergie, sans confiance en elle-même, et qui,
+n'ayant qu'indifférence, doute ou esprit d'opposition, ne présenterait
+nulle part, au milieu d'une tourmente sérieuse, un point d'appui réel à
+l'autorité depuis longtemps affaiblie.
+
+Le pouvoir le plus nécessaire au pays, le plus régulier, et en apparence
+le plus fort, pourra s'affaisser tout à coup, au milieu de l'abandon
+général.
+
+Heureux si, alors, une résolution vigoureuse, prise à propos, lui permet
+d'attendre, à la tête de l'armée, que cette surexcitation, que ces
+erreurs aient fait leur temps.
+
+237. Si le Gouvernement, disposant d'une troupe suffisante, a pour lui
+l'opinion, tant dans la capitale qu'au dehors; si, rassuré contre une
+révolution, il ne peut redouter qu'une simple émeute excitée par un
+parti sans racines, il protégera l'ordre et les propriétés partout où
+ils seront menacés.
+
+Il pourra, alors, disséminer ses forces et les laisser à la disposition
+des agents civils que cette affaire regardera particulièrement.
+
+Mais il faut éviter que ces sortes de troubles se renouvellent et
+laissent descendre l'agitation jusque dans les dernières profondeurs de
+la société; éviter aussi que la troupe y soit employée d'une manière
+indécise et compromettante, et que l'anarchie y fasse parade de ses
+moyens: ce qui affaiblirait, à la longue, le moral du parti de l'ordre
+et élèverait celui des factieux, pour des circonstances plus graves.
+
+L'anarchie aveuglée n'apprécie jamais bien ses forces et ses ressources
+relatives: elle compte tous les mécontents, tous les curieux pour ses
+adhérents: au premier coup de fusil ceux-ci se retirent: il ne reste
+plus que quelques groupes compromis dont les chefs prennent leurs
+sûretés, et alors une moitié se défie de l'autre: il ne faut croire ni à
+toutes ses espérances, ni à la sécurité que le défaut de ses forces
+réelles inspirerait.
+
+238. Si l'insurrection préparée, soit dans un faubourg, soit à la
+campagne, est tout a fait étrangère et extérieure à la ville, où elle
+veut agir dans une circonstance donnée, le mieux sera de lui barrer le
+chemin, de l'isoler, soit en gardant les issues de l'enceinte; soit en
+occupant le débouché des principaux faubourgs et une forte position
+centrale intérieure, sur laquelle on convergera, en cas de trouble; soit
+en prenant une position intermédiaire extérieure d'observation avec de
+la cavalerie, sur la direction des populations agitées.
+
+À l'entrée ou à l'intérieur de la ville, et même dans les communes
+environnantes suspectes, on arrête les meneurs, mais de manière à ne pas
+déterminer une explosion.
+
+Dans ce cas, il faut se borner à repousser le désordre, éviter d'aller
+le chercher dans son centre; de l'exciter, de lui fournir un prétexte;
+d'appeler aux armes et de forcer, pour ainsi dire, à s'ameuter tous les
+habitants des communes mécontentes, soit par des dispositions militaires
+qui ne seraient pas indispensables, soit par des motifs de
+mécontentement donnés aux approches des jours de fête, de marché ou de
+réunion; on a soin de ne pas rallumer d'anciens dissentiments, par
+l'emploi de gardes nationales étrangères à la localité.
+
+239. Éviter, surtout, d'attaquer ouvertement, de retenir dans une lutte
+des insurgés arrivés de l'extérieur sans but bien déterminé; faciliter,
+sous main, leurs projets pour une autre direction, sauf à pourvoir: ou
+aura plus facilement raison de cette insurrection bientôt réduite, au
+dehors, au dixième, par la dispersion. Dans tous les cas, elle sera
+moins redoutable que dans une capitale, où existent tant d'éléments
+inflammables.
+
+ * * * * *
+
+240. Si l'insurrection est dans le quartier militaire qu'occupe la
+garnison, celle-ci, non affaiblie par des détachements, l'isolera
+d'abord du reste de la ville et de l'extérieur.
+
+Sans grande effusion de sang, on pourra compter sur un succès avant le
+second ou le troisième jour, suivant les forces et les
+approvisionnements des rebelles.
+
+Mais, si l'on veut hâter la conclusion, les différents corps postés dans
+les établissements publics les plus importants, bien approvisionnés de
+vivres et de tous les moyens indispensables dans la guerre de maisons,
+logés à l'écart de la population et des agitateurs, se lieront entre eux
+et avec l'état-major général, comme il a été expliqué: agissant sur un
+rayon proportionné à leurs forces, ils offriront ainsi aux gardes
+nationaux et autorités civiles, dans des espèces de citadelles actives,
+des centres de réunion et de défense.
+
+Engagées de cette manière, les troupes n'éprouveront nulle part ni
+perte, ni grande résistance, et triompheront bientôt d'une insurrection
+débordée de toutes parts.
+
+241. Dans le cas d'une émeute intérieure et sérieuse, les insurgés
+veulent agir à la fois sur tous les points et se disséminent; alors, on
+enlève la position la plus importante par un grand effort, et l'on
+marche ensuite aux autres jusque-là contenues par de fausses attaques.
+
+Ou les réduit successivement, on menace, on avance, avec toutes les
+troupes réunies, en tête, en queue et par les flancs.
+
+242. Si les insurgés n'occupent réellement qu'un seul point en forces,
+il faut les y amuser par peu d'hommes éprouvés et, en même temps, les
+cerner en occupant tous les débouchés environnants.
+
+On agit vigoureusement et simultanément en plusieurs endroits, là où les
+colonnes d'attaque pourraient être soutenues par une réserve commune.
+
+243. Dans le cas d'une rébellion ouverte, l'émeute se développe à
+l'extérieur du quartier militaire occupé; des secours attendus, des
+causes de division ou de lassitude qui peuvent survenir parmi les
+insurgés engagent à gagner du temps; alors, on se fera une enceinte, en
+profitant des rues, jardins, vieux murs, canaux, rivières, le long de
+laquelle on occupera de bons bâtiments, surtout aux embranchements de
+rues et de carrefours, de 200 en 200 pas, afin du mieux se flanquer,
+d'enfiler les principales communications parallèles et transversales.
+
+Les édifices, faisant tête de pont au delà de cette enceinte, seront
+également occupés, pour prendre des revers utiles sur le pourtour, et
+permettre d'agir au dehors dès que cela sera possible ou nécessaire.
+
+Ce parti serait chanceux, en cas de révolution imminente, dans la
+capitale d'un gouvernement centralisé: il ne faut le prendre que comme
+un pis aller, ou un des derniers moyens de ne pas abandonner tout à fait
+un théâtre si important, et alors seulement que la garde nationale
+refuse son concours; ainsi l'on reste près des factions, on profite de
+leurs divisions, hésitations ou découragements.
+
+Dans ce cas, on abandonne à la garde nationale la majeure partie de la
+ville qu'elle sera obligée de préserver du pillage.
+
+L'émeute de Clermont, en septembre 1841, est, sous certains rapports, un
+exemple de l'application de ce principe.
+
+244. L'agitation excitée dans la ville, parmi une classe de citoyens,
+veut agir au dehors, contre quelques localités ou établissements, soit
+par le pillage, soit par l'incendie.
+
+Des troupes d'infanterie et de cavalerie sont cantonnées, dans des
+positions intermédiaires d'observation, de manière à intercepter les
+communications aux mal intentionnés; à les arrêter au départ ou au
+retour; à se porter rapidement, soit au secours des établissements
+menacés avec des pompes à incendie; soit aux quartiers de la ville où
+les rassemblements s'organiseraient, en attaquant ceux-ci, partout où on
+pourrait les atteindre, avant qu'ils ne deviennent dangereux par leur
+nombre et leur position.
+
+ * * * * *
+
+245. Si la force armée se compose d'éléments vigoureux et dévoués, tous
+éprouvés dans des guerres longues et glorieuses, si les chefs sont des
+hommes d'expérience, si les grands principes d'autorité et de fidélité
+sont intacts; si de récentes catastrophes n'ont donné ni le goût ni
+l'habitude des révolutions, le pouvoir ne peut redouter d'émeute que
+celle qui aurait les motifs les plus graves, les plus irritants, pour
+l'honneur et les intérêts de la nation: alors, la plus faible garnison
+agissant, avec un ensemble majestueux, donnera facilement force à la
+loi. Mais il faut que l'autorité veuille se défendre, et ne se laisse
+pas égarer, de concessions en concessions, par l'espoir trompeur d'une
+conciliation quelquefois impossible.
+
+On ne doit pas oublier qu'au commencement de sa victoire, l'émeute n'est
+en mesure nulle part, même sur les positions les plus importantes:
+partout elle ne présente qu'une foule ivre de son succès; une compagnie
+balayerait tout en un instant, si le pouvoir attaqué gardait son
+sang-froid pour ce moment décisif.
+
+246. Dans les mêmes circonstances, l'effectif du la troupe est si peu
+nombreux qu'il lui est impossible de conserver ses postes au milieu de
+l'insurrection. Des forces extérieures peuvent être ralliées: alors on
+se concentre de plus en plus, se jetant, s'il le faut, au dehors de la
+ville, ou à une de ses extrémités, de manière à pouvoir, soit rentrer au
+besoin; soit couper extérieurement les communications de la révolte,
+conserver les siennes et appeler les secours nécessaires.
+
+Le caractère du chef pourra encore triompher d'une émeute bientôt
+effrayée de sa propre victoire, et qui, à l'aspect des troupes qui vont
+fondre sur elle de toutes parts et des difficultés intérieures qui
+l'attendent, viendra elle-même prier qu'on reçoive sa soumission.
+
+Les autorités civiles resteront, autant que possible, à leur poste, pour
+profiter des premières bonnes dispositions des rebelles, et empêcher
+l'élévation d'autorités nouvelles qui, une fois compromises, s'opposent
+à tout accommodement.
+
+La conduite ferme et habile de la reine-mère, dans l'émeute de 1588, est
+un exemple de l'observation de ce principe.
+
+247. Dans un état des pouvoirs publics, où ceux-ci auraient besoin
+d'être fortifiés, encouragés, rassurés par le concours de l'opinion, il
+faudrait agir avec prudence et résoudre le plus de difficultés possibles
+sans rien compromettre.
+
+248. Si, à proximité de la ville, existe un corps auxiliaire que l'on ne
+peut immédiatement y faire entrer, pour quelque motif que soit, le camp
+provisoirement occupé par ce corps et les positions de combat de la
+garnison seront tels que leurs communications restent constamment
+faciles et assurées.
+
+249. Dans les états où il n'existe pas de garde nationale, le plan
+général de défense exposé, chapitre 4, devra être grandement modifié; il
+ne sera plus, alors, aussi indispensable d'organiser à l'avance, comme
+centres d'action et magasins d'approvisionnements, toutes les mairies;
+les règles pratiques du chapitre 5 resteront utiles.
+
+Dans ce cas nouveau, il ne faudrait pas désespérer de réprimer le
+désordre; un principe militaire plus fort, vis-à-vis de l'anarchie
+entièrement désarmée, pourrait encore suppléer au défaut de cet utile
+auxiliaire.
+
+ * * * * *
+
+250. La topographie de la ville permet à la garnison d'occuper, comme
+base d'opérations, un quartier militaire à cheval sur toutes les rives,
+communiquant avec toutes les directions, renfermant les principales
+administrations et s'étendant de la circonférence vers le centre: c'est
+le cas le plus avantageux qui puisse se présenter.
+
+251. Le nombre et l'importance des obstacles qui divisent la ville sont
+à l'avantage de la troupe ou de l'insurrection, selon que la première
+peut, d'un petit nombre de positions à sa portée, dominer ces obstacles,
+ou que ceux-ci ne couvrent pas directement l'insurrection.
+
+252. Un quartier militaire central est d'autant moins convenable que les
+approvisionnements de toute nature y sont moins assurés, que la force
+publique est moins puissante et que ses communications avec l'extérieur
+peuvent être plus facilement interceptées. Il a souvent l'avantage
+d'isoler les différents arrondissements insurrectionnels.
+
+Le plus heureusement placé du tous ces quartiers est celui qui se
+trouve dans un arrondissement peu habité et ouvert, au point de concours
+de plusieurs obstacles transversaux, et au centre de diverses parties de
+ville hostiles, populeuses, rétrécies et éloignées les unes des autres.
+
+253. Si un quartier ennemi, très-habité, mal percé, domine toute la
+ville, si la troupe ne peut y parvenir, en cas d'émeute, qu'en forçant
+de redoutables positions, il faut nécessairement y avoir un
+établissement militaire permanent.
+
+À défaut du celui-ci, et si l'on veut éviter une affaire vive et
+sanglante, l'attaque par le dehors de la cité ou le blocus peuvent
+réussir.
+
+254. Une enceinte de ville facilite la répression toutes les fois qu'on
+peut faire garder ses rares issues, sans se trop diviser; mais elle rend
+encore plus critique le parti déjà si hasardeux de l'évacuation; dans ce
+cas, l'émeute, à qui on aurait abandonné la ville, s'y trouverait
+fortifiée; avec des approvisionnements de vivres et du combat, elle
+aurait peut-être les moyens de s'y défendre quelque temps.
+
+255. Dans une grande ville que commande une citadelle, et quoiqu'on ait
+peu de forces, il vaut mieux occuper cette bonne position militaire d'où
+l'on pourra surveiller, contenir et au moins résister à la révolte, que
+de laisser, en se retirant, celle-ci libre de soulever les plus
+indifférents, et de venir, au dehors, profiter des avantages du nombre
+ou de la position.
+
+ * * * * *
+
+256. La résidence du chef de l'État, ou plus généralement la position
+éventuelle du pouvoir et de ses principaux moyens d'action ou de
+défense, avant ou au moment de l'émeute, est souvent décisive.
+
+La position la plus favorable est assurément au dehors; on apprécie, on
+domine mieux les événements, on est moins gêné par les hommes et les
+circonstances, on est plus libre d'esprit et d'action, on est obligé à
+moins de concessions; on peut enfin intervenir, avec autorité et un
+grand effet moral, au moment opportun, et de la manière la plus
+convenable; ces grands avantages, il ne faut pas se hâter légèrement de
+les perdre, d'autant plus qu'on ne les retrouverait pas tels, en se
+retirant ensuite après s'être avancé.
+
+257. À la supériorité de cette position se joindront tous les moyens de
+la faire valoir, si le chef de l'État apprend les événements au milieu
+de forces réunies dans toute autre prévision, ou de populations
+vigoureuses et dévouées, qu'il serait alors également facile de rallier
+et de mettre en action.
+
+258. La pire de toutes les positions est l'investissement complet du
+chef de l'État dans un réduit intérieur; quels que soient la force, la
+garnison et les approvisionnements de cette citadelle, il faut en
+sortir, même au prix des plus larges concessions, pour se soustraire aux
+enlacements de l'émeute ou à la discrétion des dangereux amis qui
+viendraient la combattre à leur manière; il faut, aussi tôt que
+possible, se mettre en rapport véritable avec les populations, les
+moyens de gouvernement et de résistance.
+
+Un bruit vrai ou faux, de nature à servir d'autre aliment à la révolte,
+pourra la détourner tout à coup de la voie qu'elle suit; avant les
+conséquences de sa nouvelle direction, si dangereuses qu'elles soient,
+on aura le temps de prendre un parti et de tenter un effort décisif;
+ainsi, il y aura moyen d'échapper et de ressaisir la direction des
+événements.
+
+ * * * * *
+
+Parmi les mesures adoptées par Napoléon, le 13 vendémiaire, on doit
+remarquer la réunion aux Tuileries de tous les vivres et munitions
+ramassés dans Paris, et les dispositions prises pour se retirer, avec la
+Convention, sur la position de Meudon qu'il avait fait occuper, en vue
+des circonstances les plus extrêmes.
+
+
+
+
+§ II.
+
+TROUBLES AU SUJET DES GRAINS OU DES CONTRIBUTIONS.
+
+
+Il y a encore malheureusement lieu, quelquefois, de réprimer ou de
+prévenir d'autres troubles sérieux et peu motivés, mais plus
+excusables, soit pour la cherté des grains, soit au sujet du
+recouvrement des contributions; les uns et les autres exigent des
+mesures spéciales.
+
+Un hiver rigoureux, une certaine situation politique des esprits,
+peuvent donner à ces désordres la plus grande gravité; ce sujet ne
+comporte que des détails assez simples et déjà connus; néanmoins il doit
+être traité ici.
+
+Nous le ferons en résumant les usages et les règlements ou législations
+le plus généralement adoptés; nous emprunterons presque tout à la
+France, où, plus souvent menacée, l'autorité a dû s'occuper davantage de
+la question et fournir d'utiles documents pour les autres pays.
+
+ * * * * *
+
+259. Dans chaque circonscription, l'administration encourage le commerce
+à faire arriver, vers les ports ou grands dépôts limitrophes, des
+grains, et, à leur défaut, des denrées alimentaires qui puissent y
+suppléer; elle assure l'écoulement de ces denrées vers l'intérieur;
+partout elle oblige, ainsi, les accapareurs et gens timorés à ne pas
+cacher et retenir leurs approvisionnements, quelquefois considérables.
+
+260. Dans une contrée, les troubles ont lieu à l'occasion de la cherté
+des grains, tantôt sur un marché, tantôt sur un autre ou à leurs
+abords; alors on prend les dispositions suivantes:
+
+Une à deux compagnies d'infanterie sont cantonnées de 7 à 8 lieues en 7
+à 8 lieues, généralement aux chefs-lieux administratifs, ou au centre
+des communications les plus importantes, de manière à couvrir le pays
+agité d'un réseau de détachements espacés d'une journée de marche.
+
+261. Dans la position centrale la plus importante, sous le rapport de la
+population et des communications, il y aura, pour 4, 5, 6 détachements
+ou arrondissements pareils, une réserve d'un à un demi-bataillon et
+escadron.
+
+262. Chaque détachement sera caserné dans un bâtiment loué par la
+commune; pendant les courses, les cuisiniers et les malades pourront y
+rester sans craindre d'être inquiétés.
+
+À défaut de ce bâtiment, la troupe sera cantonnée sous la main du chef,
+autour d'un corps-de-garde central; elle fera ordinaire.
+
+Les visites de santé seront régulièrement faites dans les cantonnements;
+on dirigera, à temps, les malades sur les hôpitaux voisins.
+
+On évitera de faire voyager, soit des hommes isolés, soit des
+détachements sans chefs, sans armes, sans munitions; mais les
+évacuations seront faites, soit sous la protection des patrouilles
+journalières, soit à des époques fixées.
+
+263. La troupe, ainsi cantonnée, recevra l'indemnité de rassemblement.
+
+L'indemnité de route sera allouée aux troupes casernées dans les
+garnisons ordinaires, toutes les fois qu'elles feront 24 kilomètres,
+aller et retour, ou quand elles découcheront; la feuille de route prise
+au départ constatera le droit de percevoir.
+
+ * * * * *
+
+264. Le jour de marché dans une des communes, à moins d'une demi-journée
+de marche d'un détachement, celui-ci se transportera auprès de ladite
+commune, avec armes, munitions, bagages et vivres pour un repas.
+
+Il s'arrêtera dans un local au dehors, et à proximité du marché, afin
+d'intervenir pour le rétablissement de l'ordre à la première demande des
+autorités.
+
+Les soldats resteront réunis et prêts à prendre les armes: sur l'avis du
+maire, que leur présence n'est plus nécessaire, ils rentreront à leur
+cantonnement.
+
+Les brigades de gendarmerie voisines se réuniront sur le marché pour y
+assurer la tranquillité; elles arrêteront les mutins et les accapareurs.
+
+265. Les détachements, les piquets armés doivent se faire par fractions
+constituées.
+
+Les premiers, lorsqu'il s'agira de réprimer ou de prévenir des troubles,
+à plus de deux lieues de distance, ne doivent jamais être moindres de 40
+à 60 hommes.
+
+266. Dans ses courses, la troupe rassurera les habitants, répandra les
+bonnes nouvelles des villes voisines, engagera à venir aux marchés et à
+les alimenter.
+
+Partout les officiers verront les autorités, vivront bien avec elles et
+avec les principaux habitants; la troupe restera étrangère aux inimitiés
+locales, elle évitera les querelles de cabaret ou avec la population.
+
+267. Les chefs de cantonnement adresseront régulièrement, au commandant
+territorial des 4 ou 6 arrondissements réunis, le rapport sur les
+événements de la journée.
+
+Au besoin, ils correspondront entre eux ou avec les brigades de
+gendarmerie, soit pour combiner des courses dans un but commun, soit
+pour prévenir ou être prévenus de ce qui se passe.
+
+268. Ainsi, une à deux compagnies d'infanterie assureront les marchés
+dans un arrondissement de 64 lieues carrées et de 100,000 âmes de
+population; 1 à 2 bataillons, et autant d'escadrons, en tout 700 à 1,400
+hommes, garderont une circonscription de 320 lieues carrées et de
+500,000 âmes; c'est-à-dire qu'il faudra moyennement 4 soldats par lieue
+carrée et par 1,000 âmes.
+
+Le difficile hiver de 1846 à 1847 exigea, dans presque toute la France,
+l'application de mesures analogues; comme toujours alors l'armée rendit
+d'utiles services.
+
+ * * * * *
+
+269. En cas de troubles sérieux dans une localité, quatre principes
+serviront de règle.
+
+1° Nulle troupe, même _requise_ ne doit sortir de la ville où elle se
+trouve sans un ordre du général commandant la circonscription
+territoriale.
+
+2° Nulle troupe ne doit être employée, même dans la ville où elle est
+établie, que d'après des réquisitions écrites par l'autorité civile à
+l'autorité militaire, indiquant clairement le but à atteindre et
+laissant au chef militaire le choix des moyens pour y arriver, quant au
+nombre d'hommes et à leur emploi.
+
+3° Toute action des troupes doit être le résultat du concert préalable
+entre les autorités civiles et militaires.
+
+En principe, la réquisition est faite par l'intermédiaire du chef
+supérieur de l'administration civile au général de brigade.
+
+Il n'est fait exception aux deux premières règles que pour le cas de
+flagrant délit et d'urgence, c'est-à-dire pour ceux où le temps et les
+moyens d'avoir une réponse, à la réquisition de l'autorité civile,
+manqueraient absolument.
+
+Mais alors, et bien que le chef de détachement doive toujours obtempérer
+immédiatement à la réquisition, les formalités prescrites, en cas
+ordinaire pour celle-ci, seront de suite remplies à son égard, en lieu
+et place du général; la réquisition écrite sera adressée dans la
+journée, à ce dernier, ainsi que le rapport sur l'événement, et les
+suites qu'il peut avoir.
+
+4° En France, conformément à la loi du 3 août 1791, la troupe chargée,
+soit d'occuper un poste et de le défendre, soit de conserver intact un
+dépôt ou un convoi, n'a pas besoin, pour faire usage de la force, d'être
+requise par un magistrat civil, alors que les attroupements se disposent
+à la forcer dans ses positions, à la désarmer ou à violer la consigne.
+
+Dans cette pénible circonstance, c'est à l'officier qui commande à
+éviter, autant que possible, l'effusion du sang, en prononçant lui-même
+à haute voix, si les autorités civiles sont absentes ou muettes, et si
+la nature de l'attaque le permet, les mots: _obéissance à la loi_; _on
+va faire usage de la force_; après quoi il agit suivant sa consigne.
+
+Le concert le plus complet entre les diverses autorités, et la réserve
+de chacune d'elles dans ses attributions spéciales, sont désirables en
+de telles circonstances.
+
+ * * * * *
+
+270. S'il n'y a qu'une seule compagnie dans la localité, et surtout si
+le casernement est étendu et ne peut être fermé, le chef juge le petit
+nombre d'hommes qu'il sera nécessaire de laisser au centre du
+cantonnement pour le garder pendant son absence.
+
+Mais, lors même qu'il serait assuré de n'avoir pas à agir, il partira en
+mesure de le faire et restera toujours dans cette position; le
+détachement étant constamment réuni et chaque homme ayant ses
+cartouches: de cette manière il ne tentera pas les malintentionnés.
+
+271. Pendant les marchés, on évitera de détacher des hommes au milieu de
+la foule, comme surveillants, ou comme auxiliaires de la police qu'ils
+ne peuvent suppléer.
+
+Si des accapareurs occupent les avenues des marchés, achètent ou
+détournent les grains qui y arrivent, afin de pousser à la hausse, le
+chef se concertera à ce sujet, avec les autorités; mais il évitera
+toujours de disséminer son détachement et d'en exiger un service de
+surveillance individuelle ou fractionné qui n'est pas le sien.
+
+272. Si la troupe ne peut paraître, à la fois, sur tous les nombreux
+marchés à sa portée, elle fera en sorte d'arriver inopinément, et
+alternativement, sur chacun d'eux où sa présence sera toujours ainsi
+attendue.
+
+273. Des signaux, convenus entra tous les détachements, la brigade de
+gendarmerie et la réserve générale; à leur défaut, des estafettes ou
+cavaliers de correspondance avertiront de suite, de la nécessite d'être
+secouru.
+
+Dans ce cas, tout ou partie de la réserve générale sera dirigée, par la
+voie la plus prompte, chemin de fer, bateau à vapeur, relais de voitures
+organisés d'avance, sur le lieu où sa présence devient momentanément
+nécessaire.
+
+274. Partout où il y aura lieu d'intervenir, soit pour assister
+l'autorité dans les arrestations, soit pour stationner près des marchés
+et les surveiller, soit pour y paraître en cas de désordres, soit pour
+agir militairement de quelque manière que ce puisse être, le chef du
+détachement tiendra son monde prêt à prendre les armes, réuni en une
+seule masse, sauf les quelques hommes à détacher pour se garder, mais
+vers lesquels on devra toujours pouvoir se porter promptement en cas de
+besoin.
+
+Avant tout, on conservera l'influence morale que l'on est appelé à
+produire: on se présentera toujours en forces et en mesure d'agir
+promptement, avec vigueur, prudence et calme, mais aussi sans
+hésitation, si nécessité survenait: on évitera les tirailleries.
+
+Le chef sera accompagné en pareille circonstance, autant que possible,
+par des agents de l'autorité administrative ou judiciaire, ayant qualité
+pour faire les sommations, conformément à la loi du 10 juillet 1791, si
+l'emploi des armes devient indispensable: dans le cas contraire, il
+agira conformément aux dernières prescriptions du n° 269.
+
+275. Il se rappellera que, même dans les émeutes sérieuses, la troupe a
+devant elle des hommes sans organisation, sans bonnes armes, avec peu de
+munitions, sans expérience et sans chefs; aussi prompts à menacer qu'à
+fuir, et d'autant moins résolus qu'ils se savent en faute ou que le
+soldat est plus ferme.
+
+La supériorité de celui-ci est donc grande surtout s'il est bien
+commandé, si le chef lui donne de la confiance en lui en montrant: s'il
+maintient le moral sans lequel la force numérique n'est qu'un embarras.
+
+Les soldats sont ce qu'on les fait par des soins journaliers: il faut
+s'en occuper constamment dans leur intérêt et dans celui du service,
+même au moment où il y a le moins lieu de prévoir qu'il deviendra
+nécessaire d'avoir recours à leur dévouement: on peut être assuré de
+retrouver toujours celui-ci, s'il devient nécessaire.
+
+Dans les mêmes circonstances où un détachement bien tenu, bien commandé,
+ne rencontre que quelques mutins effrayés de leur isolement, une autre
+fraction mal administrée, mal dirigée, pourra hésiter devant des
+centaines de turbulents enhardis par sa médiocre contenance; des
+rigueurs, qu'un aurait évitées, deviendront, dans ce dernier cas,
+nécessaires.
+
+Rappelons, en terminant, que la troupe ne vaut que par la manière dont
+elle est groupée et employée, dans un certain nombre de centres d'action
+en rapport avec son effectif, avec l'étendue et l'état du pays: les
+bonnes réserves agissent à de grandes distances, dans toutes les
+directions à la fois, et souvent sans se déplacer: les petits
+détachements ne sont qu'inquiétants pour le chef de qui ils dépendent:
+d'un autre côté, les devoirs du soldat sont d'autant plus faciles qu'il
+sera resté plus étranger aux populations agitées et aux passions qui les
+divisent.
+
+ * * * * *
+
+276. Le concours de la force publique, pour assurer le recouvrement des
+impôts, ne peut être refusé; d'anciennes instructions fixent les règles
+dont on ne doit point s'écarter.
+
+La perception se poursuit par des porteurs de contrainte, par des
+saisies et par des garnisaires; ces derniers sont des agents
+commissionnés par le percepteur: ils s'établissent, pour deux jours au
+plus, chez le contribuable, lequel doit les nourrir ou leur payer la
+nourriture.
+
+Les soldats ne sont jamais employés comme garnisaires, mais ils peuvent
+et doivent prêter appui et défense aux percepteurs, protéger les saisies
+et assurer les ventes, défendre au besoin la personne des garnisaires et
+de tout agent du fisc.
+
+277. Lorsque l'autorité administrative, jugeant l'intervention de la
+force armée indispensable pour le recouvrement de l'impôt, adressera, à
+cet effet, une réquisition explicite et motivée, un bataillon ou un
+demi-bataillon, suivant le cas, sera dirigé sur le chef-lieu
+d'arrondissement de canton ou même de commune, habité ou entouré par les
+contribuables récalcitrants.
+
+Des compagnies ou des demi-compagnies pourront être détachées, de ce
+centre, dans les communes environnantes, à une journée de marche au
+plus, afin d'être toujours à portée d'un appui respectable.
+
+278. Ces détachements ne devront pas cesser un instant d'être sous les
+ordres du chef principal; c'est lui qui fixera leur force et réglera
+leur marche, sur les indications des autorités civiles; celles-ci
+pourront faire savoir aux populations quel est le motif de l'appel des
+troupes.
+
+279. Les soldats seront logés chez l'habitant comme troupes en marche;
+les administrations municipales distribueront les billets de logement
+comme elles l'entendront; elles pourront faire principalement porter
+cette charge sur les contribuables volontairement en retard.
+
+Mais l'autorité militaire, restée étrangère à ces considérations, ne
+doit faire valoir que celles qui auraient pour but un établissement des
+compagnies plus militaire et plus favorable au maintien de la
+discipline.
+
+280. En France, nulle troupe, ainsi requise, ne reste dans le même lieu
+pendant plus de trois jours, après lesquels sa présence donnerait lieu à
+une indemnité payée par l'État.
+
+Mais elle peut revenir après 24 heures d'intervalle, ou être remplacée
+par une autre; ce retour de la force publique se reproduit autant de
+fois qu'il est nécessaire.
+
+
+
+
+§ III.
+
+GARNISON DANS UNE VILLE ÉTRANGÈRE ENNEMIE.
+
+
+281. Complétons ce chapitre en examinant le cas d'une population
+étrangère ennemie, révoltée contre sa garnison, et à l'égard de laquelle
+il n'y a plus lieu de garder les mêmes ménagements.
+
+L'insurrection de Madrid contre l'armée française, le 2 mai 1808, est un
+événement qui peut se reproduire sur des échelles diverses.
+
+Le fanatisme politique qui présida à la défense des Espagnols dans la
+guerre de la Péninsule; à celle des Russes, en 1812, donne lieu de
+penser que, malgré les progrès de la civilisation, nonobstant l'empire
+d'intérêts matériels énervants, les corps réguliers ne seront pas
+toujours les seuls qu'auront à combattre les armées d'invasion.
+
+Les garnisons que celles-ci laisseront dans les places fortes conquises
+ou dans les villes de dépôt nécessaires pour assurer leurs opérations,
+et les troupes momentanément cantonnées, devront toujours s'établir en
+vue de luttes, sinon probables, du moins possibles, avec des populations
+hostiles.
+
+Trop de sécurité exposerait des forces réellement irrésistibles à des
+échecs d'autant plus honteux qu'ils viendraient d'ennemis peu
+redoutables.
+
+282. Les commandants territoriaux ne feront à la contrée que le tort
+rigoureusement inévitable dans l'état de guerre, et de la manière la
+moins blessante pour l'orgueil national.
+
+Les précautions qu'ils prendront pour éviter le désordre, le gaspillage,
+les vexations, à l'aide d'une discipline sévère et d'une sage
+administration; leur sollicitude pour connaître ceux des intérêts des
+populations ennemies que l'on peut et que l'on doit respecter ou
+protéger; leurs rapports avec les citoyens les plus influents, les plus
+éclairés; la bonne administration des armées, des provinces, des villes,
+et principalement, une politique aussi sage que ferme, sont les vrais
+moyens préventifs contre de telles insurrections.
+
+Ces mesures exerceront également une salutaire influence sur l'ensemble
+des opérations militaires, simplifiées et préservées des complications
+les plus graves. Un article spécial ne serait pas inutile sur ces
+éléments de succès si importants et néanmoins quelquefois négligés.
+
+283. On évitera tout mouvement rétrograde, surtout dans une grande ville
+centre de province.
+
+On n'évacuera jamais entièrement celle-ci, à moins d'un ordre formel, de
+peur de donner, dans la ville et ailleurs, aux révoltés, la masse
+toujours très-grande des indifférente pour auxiliaire; et que, par suite
+d'un événement aussi décisif sur l'esprit des populations, on soit
+obligé de suspendre l'exécution de projets d'ensemble déjà commencée,
+pour se livrer à toute une nouvelle série d'opérations accessoires,
+longues et chanceuses.
+
+284. Des mesures de police auront pu prévenir ces luttes ou en limiter
+les suites.
+
+On assurera les approvisionnements des populations.
+
+On surveillera les quartiers les plus populeux et les grands
+établissements industriels où des masses d'ouvriers de même état sont
+réunis.
+
+On fera concourir ces industries aux approvisionnements de l'armée; on
+emploiera à des travaux de défense, ou même à des ouvrages d'utilité
+publique, comme le fit le maréchal Suchet en Aragon, le peuple inoccupé,
+en évitant, toutefois, d'attirer les ouvriers de l'extérieur.
+
+285. À moins d'une hostilité déclarée et irrévocable d'une partie de la
+population, les garnisons resteront entièrement étrangères aux passions
+qui divisent les cités; elles n'épouseront, elles ne persécuteront aucun
+parti. Les officiers, à cet égard, donneront l'exemple de la neutralité
+la plus complète.
+
+L'étranger qui se mêle à des dissensions intérieures ne recueille que
+les haines les plus violentes des uns, l'indifférence, et quelquefois la
+jalousie secrète des autres, la défiance de tous.
+
+286. Hâter l'explosion d'une révolte inévitable pour la combattre moins
+terrible, serait sage, si le public, toujours porté en pareilles
+circonstances à ne remarquer que le mauvais côté des choses, ne voyait
+alors que provocation et abus du droit de légitime défense contre une
+population ennemie égarée.
+
+ * * * * *
+
+287. L'administration des provinces de l'est du la péninsule espagnole,
+sous l'Empire, a été souvent citée comme modèle à étudier et à imiter.
+
+Le duc d'Albuféra eut d'autant plus de ressources dans le pays pour
+entretenir son armée, ses forces purent d'autant plus être réduites,
+qu'il avait su habilement neutraliser les populations, les consoler par
+une politique sage, une administration régulière.
+
+Dans la même guerre, d'autres maréchaux préparèrent un pareil état de
+choses; mais moins stables, moins isolés; constamment détournés ou
+déplacés par les grands mouvements des armées impériales et par des
+événements inattendus, ils ne purent recueillir le fruit de leurs sages
+dispositions.
+
+Un jour d'aussi beaux exemples inspireront d'autres généraux français,
+utilisant, sur de glorieux théâtres pour la grandeur de leur patrie, un
+excédant de forces vives au moins embarrassant lorsqu'il n'est pas
+noblement employé.
+
+ * * * * *
+
+288. Napoléon, dont les actions donnent de si utiles renseignements,
+soit pour la politique, soit pour la guerre, parvint à étouffer, en
+1796, sur les derrières de son armée, un moment retardée dans sa marche
+victorieuse, une insurrection qui menaçait de prendre les plus grandes
+proportions: il agit avec la célérité et la vigueur qui, presque
+toujours, suffisent pour arrêter le mal naissant.
+
+La garnison autrichienne du château de Milan avait donné, aux campagnes
+environnantes, le signal d'une révolte générale, en attaquant la
+division française qui l'investissait; les moines et les nobles étaient
+à la tête de ce mouvement, qui fut immédiatement comprimé.
+
+Aux environs de Pavie, les révoltés furent plus heureux; ils entrèrent
+en ville, et s'en emparèrent, malgré la résistance de 300 soldats
+français malades.
+
+Le 23 mai, Bonaparte apprend, à Lodi, ces événements inquiétants; il
+rebrousse chemin avec un bataillon de grenadiers, 300 chevaux et 6
+pièces: l'ordre était déjà rétabli dans Milan; il continue sa route sur
+Pavie, en se faisant précéder par l'archevêque de Milan.
+
+Lannes disperse l'avant-garde des insurgés au bourg de Binasco, et
+incendie ce village pour effrayer Pavie: Bonaparte s'arrête devant cette
+ville de 30,000 âmes de population, défendue par 8,000 paysans révoltés,
+et entourée d'une enceinte: il fait afficher aux portes, pendant la
+nuit, la proclamation suivante:
+
+«Une multitude égarée, et sans moyens réels de résistance, brave une
+armée triomphante des rois; elle veut perdre le peuple italien. La
+France, persistant dans son intention de ne pas faire la guerre aux
+peuples, veut bien pardonner à ce délire, et laisser une porte ouverte
+au repentir; mais ceux qui ne poseront pas les armes à l'instant seront
+traités comme rebelles. On brûlera leurs villages: les flammes de
+Binasco doivent servir de leçon.»
+
+Le matin, les paysans aveuglés refusèrent encore de se rendre. Bonaparte
+fit balayer les murailles à coups de mitraille et d'obus; ses grenadiers
+enfoncèrent à la hache les portes et pénétrèrent dans la ville, dont ils
+restèrent les maîtres après quelques combats de rue.
+
+Pour faire un exemple, Bonaparte accorda à ses 1000 soldats trois heures
+de pillage; ensuite, il fit sabrer, dans la campagne, par ses 300
+chevaux, les paysans en fuite.
+
+L'Italie, sur le point de se révolter sous l'influence des nobles et des
+moines, apprit en même temps cette insurrection et sa prompte
+répression. Le 28 mai, Bonaparte faisait franchir le Mincio à son armée
+toujours victorieuse et redoutée.
+
+ * * * * *
+
+289. Il y a quelquefois lieu aussi de contenir l'anarchie, se produisant
+sous un autre aspect, au milieu des populations envahies; de la réprimer
+alors que, pour se livrer aux plus coupables excès, elle tente de se
+faire l'auxiliaire dangereux du vainqueur lui-même, en exagérant,
+dénaturant ses principes politiques.
+
+Rien n'ajoute davantage à la gloire de ce dernier, vis-à-vis des
+contrées conquises et de l'humanité en général, que de savoir deviner et
+flétrir de pareilles menées; leur impunité préparerait, au pays, des
+discordes et des calamités bien plus funestes que l'invasion elle-même;
+la discipline de l'armée victorieuse pourrait aussi être altérée. Un
+général qui se respecte se hâte de repousser de tels auxiliaires. Ici
+encore, nous retrouvons pour guide le génie de Napoléon.
+
+En octobre 1796, Bonaparte, effrayé des progrès de la démagogie
+italienne, dut, en effet, rappeler au peuple de Bologne les éternels
+principes qui servent de fondement aux sociétés, paroles dignes des
+méditations de la génération européenne actuelle.
+
+«J'ai vu avec plaisir, disait-il au peuple de Bologne, le 19 octobre
+1796, en entrant dans votre ville, l'enthousiasme qui anime les citoyens
+et la ferme résolution où ils sont de conserver la liberté. La
+constitution et votre garde nationale seront promptement organisées.
+Mais j'ai été affligé de voir les excès auxquels se sont portés quelques
+mauvais sujets indignes d'être Bolonais.
+
+«Un peuple qui se livre à des excès est indigne de la liberté. Un peuple
+libre est celui qui respecte les personnes et les propriétés; l'anarchie
+produit la guerre intestine et les calamités publiques. Je suis l'ennemi
+des tyrans; mais, avant tout, je suis l'ennemi des scélérats qui les
+rendent nécessaires lorsqu'ils pillent; je ferai fusiller ceux qui,
+renversant l'ordre social, sont nés pour l'opprobre et le malheur du
+monde.
+
+«Peuple de Bologne, voulez-vous que la République française vous
+protège? Voulez-vous que l'armée française vous estime et s'honore de
+faire votre bonheur? Voulez-vous que je me vante quelquefois de l'amitié
+que vous me témoignez? Réprimez ce petit nombre de scélérats, faites que
+personne ne soit opprimé: quelles que soient ses opinions, nul ne peut
+être opprimé qu'en vertu de la loi... Faites surtout que les propriétés
+soient respectées.»
+
+ * * * * *
+
+290. Après la bonne administration du territoire, sous le rapport
+politique et financier, la meilleure mesure contre les révoltés est une
+judicieuse répartition des garnisons.
+
+Les forces morales sont incommensurables par rapport aux forces
+matérielles; 1,000 hommes de secours qu'un commandant supérieur peut
+recevoir sont plus pour lui que 2,000 hommes à la présence desquels le
+peuple ennemi est habitué.
+
+Les troupes qui occupent une province conquise et très-hostile doivent
+donc, en général, être tenues, soit dans les places fortes, soit à
+proximité des villes les plus remuantes, les plus populeuses, plutôt que
+dans ces villes mêmes où elles seraient souvent dispersées, neutralisées
+ou affaiblies par un service et des obligations toujours pénibles.
+
+On fera surveiller la plupart de ces villes par des détachements
+établis, dans des réduits ou des quartiers militaires fortifiés d'une
+étendue en rapport avec l'importance politique et stratégique de ces
+cités; détachements qui concourent aussi au service de la ligne
+d'opérations.
+
+En cas de révolte, ces garnisons se défendront, observeront ou cerneront
+la population, en attendant les secours qui leur seront immédiatement
+envoyés par les divisions actives ou garnisons plus importantes à
+proximité.
+
+C'est ici le cas de répéter que toute révolte partielle dans une
+province peut être ainsi comprimée; victorieuse ou vaincue, elle tendra
+les bras au chef habile, après deux ou trois jours de lutte, et souvent
+même avant que celui-ci ne soit secouru.
+
+291. Les garnisons plus importantes, là où les populations sont
+hostiles, s'installeront de la manière suivante:
+
+La moitié de l'infanterie embrassera la circonférence entière de la
+ville en occupant, au plus, le tiers de sa surface.
+
+Un, deux à trois bataillons de cette moitié seront casernés dans les
+grands établissements, à droite et à gauche de chacune des quatre ou
+cinq entrées principales du la ville, en s'étendant le long de
+l'enceinte, avec le moins possible de solutions de continuité, par
+ordre de compagnies et de bataillons, au besoin retranchés, de telle
+sorte que chaque issue principale fasse système de défense indépendant.
+
+Un détachement d'égale importance occupera, de la même manière, les
+maisons dominantes d'une place centrale.
+
+À défaut de celle-ci, on établira, dans cinq ou six petites places du
+centre de la ville, et, autant que possible, à des passages obligés,
+autant de corps-de-garde fortifiés pour 50 à 100 fantassins, 25 à 50
+chevaux.
+
+Chaque porte de la ville sera gardée par 80 à 160 fantassins.
+
+L'autre moitié de l'infanterie, avec la presque totalité de la
+cavalerie, seront cantonnées et retranchées dans les faubourgs les plus
+voisins du la ville, ou qui la dominent le mieux.
+
+Les communications de ces faubourgs aux grandes entrées de la ville
+seront réparées, élargies, assurées, raccourcies.
+
+Si les soldats sont logés chez l'habitant, ils ne conserveront que leurs
+armes pour se défendre: les selles, brides et chevaux resteront réunis
+au parc ou dans de grands locaux gardés.
+
+Les bourgeois, dont on pourra exiger des sûretés, seront désarmés; ils
+devront être rentrés chez eux, le soir, à une certaine heure; des
+exemples sévères les maintiendront.
+
+On ne laissera circuler, en dehors des quartiers occupés, aucun homme
+isolé, aucune petite corvée, surtout sans armes; les officiers logeront
+auprès des soldats.
+
+292. En cas de troubles, les camps nombreux des faubourgs et les corps
+retranchés ou casernés aux principales entrées, ou sur le pourtour de
+l'enceinte, convergeront, par les principales rues, sur le détachement
+établi à la place centrale ou sur les corps de garde qui en tiennent
+lieu.
+
+Les gardes des portes principales continueront d'intercepter les
+communications avec le dehors; elles arrêteront les gens de la campagne
+qui voudraient venir prendre part à la révolte. Celle-ci, débordée de
+toutes parts, ne pourra ni se masser, ni agir, en présence d'une
+garnison convenablement établie pour appliquer, de suite, les principes
+de ce genre de guerre.
+
+293. S'il existe dans la ville des troupes et des autorités indigènes,
+pouvant devenir hostiles, et que des raisons politiques ont empêché de
+supprimer, ces corps seront, autant que possible, disséminés dans des
+quartiers éloignés les uns des autres, du centre de leurs autorités et
+de leurs arsenaux.
+
+Ces quartiers et locaux devront être facilement surveillés par des
+troupes à proximité, et, autant que possible, situés au delà de défilés
+ou obstacles derrière lesquels on les arrêterait.
+
+Les positions de combat, assignées à la garnison, seront choisies de
+manière à intercepter toute communication entre ces établissements.
+
+Le général s'attachera quelque sous-ordre de chaque corps en
+administration indigène à surveiller; ainsi il tiendra leurs chefs dans
+une salutaire défiance.
+
+Les troupes indigènes, lors même qu'elles ne voudraient prendre part à
+aucun désordre, exigeraient encore une certaine surveillance, soit à
+cause des insurgés qui pourraient revêtir leur uniforme et abuser de son
+influence, soit pour les armes et munitions que la révolte en exigerait.
+
+ * * * * *
+
+294. Le 21 juillet 1808, Napoléon écrivait: «Sarragosse n'a pas été
+prise; elle est aujourd'hui cernée, et une ville de 40 à 50,000 âmes,
+défendue par un mouvement populaire, ne se prend qu'avec du temps et de
+la patience. Les histoires des guerres sont pleines de catastrophes des
+plus considérables pour avoir brusqué et s'être enfourné dans les rues
+étroites des villes. L'exemple de Buenos-Ayres et des 12,000 Anglais
+d'élite qui y ont péri, en est une preuve.»
+
+Si donc, ce qui pourra quelquefois arriver, le nombre et l'acharnement
+des populations ennemies, la force de leurs positions, le défaut de
+dispositions antérieures prises, obligent à d'autres précautions, à plus
+d'efforts et de lenteur, s'ils rendent infructueuses les dispositions
+détaillées n°s 290 et suivants, ce sera le cas d'exécuter, à l'égard
+d'un ou plusieurs quartiers, les prescriptions suivantes de l'officier
+d'infanterie en campagne, pour l'attaque régulière des villes fortifiées
+passagèrement.
+
+Deux ou trois attaques voisines, à distance de 600 mètres, et concourant
+l'une vers l'autre, se prêteront un mutuel appui; elles domineront tout
+le terrain intermédiaire; chacune d'elles suivra, autant que possible,
+les deux côtés d'une large rue perpendiculaire qui, en cas d'assaut,
+livrera passage aux colonnes. Ces attaques convergeront sur une place ou
+aboutiront à une grande communication.
+
+Un régiment, à chaque attaque, fournit 1/10 de travailleurs; un autre
+régiment est en arrière en réserve; en tête du tout, 50 à 60 sapeurs,
+sous les ordres de 3 officiers du génie, cheminent en prenant les
+précautions nécessaires. Ils sont relevés tous les matins, à 6 heures,
+afin qu'ils puissent mieux connaître les positions à défendre ou à
+enlever.
+
+Une attaque exige donc 2 à 3,000 hommes, et 10,000 si l'on compte les
+troupes au repos; sur ce chiffre, il y a 1/30 de militaires du génie,
+dont 1/15 d'officiers, 2/15 de mineurs, 11/15 de sapeurs. Chaque attaque
+s'étend à 100 mètres au moins, à droite et à gauche, pour assurer ses
+flancs.
+
+295. On organisera, vis-à-vis les positions à aborder, une parallèle
+continue, les ailes bien appuyées, le centre renforcé par des maisons
+dominantes.
+
+Il faut qu'on puisse en déboucher par des rues larges et droites, sur
+une grande communication, d'où l'on gagnera le réduit de la défense, et
+d'où l'on donnera la main aux autres attaques.
+
+Tant qu'une aile d'attaque n'est pas bien appuyée, une réserve
+extérieure garde les défilés en arrière contre les sorties latérales.
+
+ * * * * *
+
+296. Deux espèces de batteries appuient les flancs, les unes pour les
+soutenir directement, les autres pour battre en brèche les positions
+latérales qui les contrarient.
+
+Dans les cheminements, établir des batteries de mortier et de petit
+calibre pour battre, à faibles charges, les défenses les plus
+rapprochées et incommoder l'ennemi au delà des bâtiments qui le
+défilent.
+
+Quelques pièces de campagne pourront être employées pour faire brèche
+aux maisons.
+
+Des communications larges et faciles auront été ouvertes, à travers les
+obstacles franchis, pour le passage de cette artillerie et des
+différentes armes.
+
+«Remarquons que, le 18 juillet 1808, Napoléon écrivait: Le 14e et le 44e
+arrivent demain: après demain ils partent pour Sarragosse: _non pas que
+ces troupes puissent avancer la reddition qui est une affaire de
+canon_.»
+
+Cette importance de l'artillerie en pareille circonstance, sur laquelle
+les meilleurs esprits ont été partagés, dépend de la facilité des
+communications, de la légèreté, de la simplicité du matériel employé, de
+la profondeur des masses qui se présentent imprudemment à ses coups, et
+enfin de l'action inintelligente des tirailleurs ennemis, car désormais
+la lutte est entre ceux-ci et les pièces, et dans beaucoup de cas
+l'avantage peut rester aux premiers, s'ils sont instruits et bien armés.
+
+ * * * * *
+
+297. Dans une rue parallèle, filer le long des maisons qui forment le
+côté le plus rapproché, occuper les îlots en face, y communiquer à
+l'aide de doubles caponnières ou de caves, fortifier les bâtiments qui
+flanquent cette rue ou qui enfilent les voies transversales.
+
+S'étendre, par l'intérieur des maisons, des deux côtés des rues
+perpendiculaires; occuper les édifices qui enfilent les voies
+transversales; franchir celles-ci de nuit, après avoir pris position du
+côté de bâtiments contigus aux positions; occuper vis-à-vis une maison
+d'où on avance, à droite et à gauche, en perçant des créneaux dans les
+murs de refend et en y prévenant l'ennemi.
+
+Garnir de fusiliers les étages et les toits des maisons voisines
+attenantes à celles de l'ennemi; boucher les portes et les fenêtres qui
+lui font face, avec des sacs à terre; chercher à s'étendre sur les
+côtés.
+
+Cheminer vers les bâtiments qui tournent les positons conservées par
+l'ennemi, sur les flancs en arrière; y faire brèche, s'en emparer, et de
+là menacer les communications.
+
+298. Une ville, dont les rues étroites et tortueuses n'ont entre elles
+que de rares communications, offre un champ de bataille à l'avantage de
+celui qui s'y défend: il faut éviter de se laisser emporter par un
+succès obtenu, de peur d'avoir de suite une situation et une fortune
+contraires.
+
+Chercher à s'étendre le plus possible aux environs des rues par
+lesquelles on veut pénétrer: occuper les bâtiments latéraux, tourner les
+barricades et ne jamais les attaquer de front; enfin, mettre en action
+au moins autant de monde que l'ennemi.
+
+Si l'on est faible, il faut rester sur ce terrain; si l'on et plus fort,
+on attire, par une fuite simulée, l'ennemi dans un quartier où, établi
+d'avance, on prendra sur lui le même avantage.
+
+Que l'attaque soit plus ou moins brusquée, plus ou moins régulière, elle
+offre d'autant plus de chances de succès qu'elle est mieux conduite
+conformément aux principes précédents.
+
+Ainsi, il faut toujours pénétrer sur 3 ou 4 colonnes concourantes ou au
+moins parallèles, de 2 à 3 bataillons, autant d'escadrons et de pièces
+chacune, écartées de 500 mètres, et faisant des établissements à même
+hauteur, en avant des communications transversales, comme chaînons de
+parallèles générales, de 300m en 300m; les points forts d'une parallèle
+précédente, serviront du réduits, aux parties correspondantes de la
+parallèle nouvelle, sur laquelle on prend position; et les postes
+avancés du celle-ci deviendront plus tard les points forts d'une 3e
+parallèle ultérieure. La nécessité de ces précautions est également
+démontrée par la sanglante journée du faubourg Saint-Antoine, le 2
+juillet 1652, et par les longues luttes de Sarragosse en 1808.
+
+ * * * * *
+
+299. Pour ce qui est du détail des cheminements, éviter toute
+échauffourée; à mesure qu'on s'empare d'une maison, s'y établir, la
+créneler, boucher les basses ouvertures sur la rue.
+
+Élargir la communication avec le précédent bâtiment pris, avant d'en
+attaquer un autre plus éloigné.
+
+300. Les mines peuvent avoir l'inconvénient d'arrêter plusieurs jours
+par les incendies qu'elles produisent, comme cela eut lieu dans la rue
+des Munitions, le 1er février, au deuxième siège de Sarragosse.
+
+Le meilleur moyen est le fourneau peu chargé, de manière à percer et à
+ébranler les maisons sans les renverser, ni ouvrir de grands entonnoirs
+vus de toutes parts; il y reste encore des abris contre les feux
+plongeants des édifices voisins.
+
+Dans l'espace de 24 heures, on avance ainsi de 80 à 100 mètres; on a par
+attaque 30 hommes tués ou blessés; on gagne, de chaque côté de rue, 4 ou
+5 maisons.
+
+À chaque attaque, il y a 50 sapeurs, 50 travailleurs et 100 soldats
+armés, dont une moitié en réserve.
+
+On consomme, en 48 heures, pour une mine, 100 à 150 livres de poudre; on
+prend, par ce moyen, 4 à 5 maisons fortifiées.
+
+Profiter des caves pour communiquer sous les rues; les employer comme
+entrées de rameaux; éviter autant que possible, ainsi que cela eut lieu
+au deuxième siége de Sarragosse, de coffrer et d'être en arrière de la
+sape.
+
+Après chaque explosion, on s'empare d'une ou de plusieurs maisons; la
+réserve relève les troupes qui y sont logées; l'ordre est donné pour le
+travail de nuit.
+
+301. La nuit, on ouvre les communications avec les maisons prises de
+jour; on traverse, à la sape, les rues transversales: 10 sapeurs et
+quelques travailleurs suffisent à chaque attaque.
+
+Profiter du jour pour bien reconnaître les communications; dans les
+ordres être clair et précis, afin d'éviter des méprises fâcheuses, comme
+le fut celle d'un régiment qui, au premier siége de Sarragosse, vint
+dans un passage tortueux et étroit, où quelques hommes l'arrêtèrent.
+
+302. Les communications seront établies le long des rues non enfilées
+par l'ennemi, ou sur le côté de celles qui sont battues; on les fera
+droites autant que possible; elles ne seront contournées que pour éviter
+un passage périlleux ou difficile.
+
+On allumera, de distance en distance, des petits feux, en lieux
+couverts, pour y servir de repaires pendant la nuit.
+
+Des draps ou des tapis, pendus à des cordes d'un côté de rue à l'autre,
+couvriront les communications que l'on ne pourra défiler autrement.
+
+ * * * * *
+
+303. Pour franchir d'une maison à une autre, on fera, à chaque étage,
+des créneaux, et ensuite quelques grosses ouvertures, dont une sur le
+toit pour le passage; d'autres trous et créneaux, s'il est possible,
+sont percés sur les flancs ou au-dessous, pour obliger l'ennemi à
+évacuer sans se défendre.
+
+304. Si l'ennemi dispute une chambre, on ouvre des créneaux en face des
+siens, l'on tiraille des deux côtés; la chambre intermédiaire se remplit
+bientôt de fumée; le sapeur s'y glisse à plat-ventre jusque sous les
+canons de fusil des défenseurs; il se lève, frappe les fusils à coups
+redoublés, avec une barre à mine, oblige à les retirer; aussitôt des
+hommes déterminés embouchent les créneaux, y jettent des grenades et
+forcent l'ennemi à défendre un mur plus éloigné.
+
+Si un gros mur arrête, les sapeurs réduisent son épaisseur avec la
+pioche avant d'y faire ouverture; puis ils le renversent d'un seul coup
+sur l'ennemi. Si le temps manque, ils le font sauter avec un sac de
+poudre.
+
+305. Il est surtout nécessaire d'occuper en force les toits, pour y
+blottir, derrière les cheminées ou les lucarnes, d'adroits tirailleurs,
+qui feront évacuer les parties inférieures ou empêcheront les retours
+offensifs de l'ennemi sur les derrières et communications des attaques.
+Il ne faut s'aventurer, dans une cage d'escalier, qu'après s'être rendu
+maître des toits et étages supérieurs.
+
+Si l'on pénètre plus avant dans les étages élevés, on déloge les
+défenseurs de l'étage inférieur, soit en menaçant leurs communications,
+soit en les fusillant par les ouvertures faites aux planchers. Dans
+cette position, on n'aura à craindre, ni la fusillade sans effet de bas
+en haut, ni l'incendie dont l'emploi est presque toujours dangereux pour
+celui qui se défend.
+
+Les coupures d'une chambre ou d'un corps de logis à l'autre sont
+franchies à l'aide de madriers, également utiles pour se préserver des
+feux de flanc, en les appuyant contre les créneaux; on s'abrite des feux
+de l'étage supérieur, à l'aide de paniers mis sur la tête, et au-dessus
+du fond desquels sont fixées des rondelles en forts madriers.
+
+306. Si l'on ne peut vaincre la résistance des défenseurs établis dans
+un étage supérieur, on se hâte de mettre le feu en dessous, ou d'y faire
+déposer, par une escouade d'élite, un sac de 100 à 150 livres du poudre;
+ce moyen est suffisant pour chasser l'ennemi et ouvrir le bâtiment sans
+le renverser; il restera encore, après l'explosion, des abris contre les
+feux plongeants des maisons voisines.
+
+Si plusieurs assauts n'ont pu faciliter l'entrée dans le bâtiment, il
+faut l'incendier. On lance dessus les toits, contre les fenêtres et les
+portes, des flèches entortillées de mèches allumées, des tourteaux
+goudronnés; on tire sans relâche sur le feu à coups de fusil ou de
+canon, pour empêcher d'éteindre ou de jeter les parties enflammées
+dehors.
+
+Ou peut aussi incendier les bâtiments voisins du côté du vent;
+approcher, de la partie de la maison la moins bien défendue, des
+matériaux combustibles, auxquels on met le feu; ou saper un mur et
+jeter, par l'ouverture, des grenades ou carcasses enflammées.
+
+Ces diverses attaques se font simultanément à tous les étages d'une même
+maison, afin de n'être pas exposé, soit à la fusillade à travers les
+planchers supérieurs, soit aux grenades jetées par les cheminées ou les
+toits.
+
+Il est surtout nécessaire d'occuper ceux-ci en force. Les Espagnols en
+profitèrent, à Sarragosse, pour faire des sorties sur nos derrières et
+pour couper nos communications.
+
+307. De nuit, enduire de résine les portes faiblement barricadées, et
+ensuite y mettre le feu.
+
+Battre à coups de bélier celles qu'on est obligé d'enfoncer de nuit.
+
+308. Donner les assauts aux bâtiments et positions, dès le point du
+jour, afin d'éviter les méprises et de ne pas laisser le temps à
+l'assiégé de replacer ses postes pendant la nuit.
+
+Si l'on marche vers une grande communication ou une place bien connue,
+ou si l'on veut donner le change et surprendre, on peut s'écarter de ce
+principe.
+
+ * * * * *
+
+309. Il est inutile de faire remarquer l'avantage incontestable des
+armées régulières ainsi engagées, avec entière liberté de déployer toute
+leur majestueuse et invincible puissance.
+
+S'il n'y avait de plus grands malheurs à éviter, de tristes mais
+impérieux devoirs à remplir, et la perspective d'un ineffaçable outrage
+au drapeau, on n'éprouverait peut-être qu'une sorte d'intérêt pour des
+populations ennemies révoltées toujours follement compromises, en
+pareille circonstance, sans chefs expérimentés, sans organisation, sans
+discipline, sans armes, sans matériel et sans approvisionnements
+suffisants.
+
+La lutte pourra être lente et sanglante: mais, à une heure prévue, le
+succès est assuré. Ici et en tout, la disproportion est si grande, que
+la raison ne peut même s'expliquer une tentative sérieuse et réfléchie.
+D'un autre côté, l'honneur militaire a trop de prestige pour permettre,
+à cet égard, le moindre doute.
+
+Les populations qui auront le courage de soutenir leurs garnisons
+assiégées et de défendre avec elles, non-seulement les remparts, mais
+encore l'intérieur des villes contre l'étranger, pourront aussi
+succomber dans une lutte inégale; mais ce sera après avoir noblement
+bravé toutes les horreurs d'un long siége, pour la défense de leurs
+foyers, l'indépendance et l'honneur de la patrie: les projets les plus
+importants de l'armée d'invasion auront été remis ou abandonnés: une
+inquiétude salutaire les rendra désormais plus timides, moins décisifs:
+le monde entier respectera une telle chute, désormais la gloire et la
+force du pays, et, pour toutes les nations, une nouvelle leçon de
+patriotisme.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_Récapitulation._
+
+
+
+
+§ Ier.
+
+DISPOSITIONS PERMANENTES.
+
+
+310. En France, on ne se soucie guère de voir trop répéter la même
+pièce: l'Empire nous a saturés de gloire, la Restauration et le
+Gouvernement de Juillet de liberté prospère, les premiers mois de 1848
+de désordres sanglants; ceux-ci, pour longtemps, ne sont donc plus à
+craindre chez nous; mais l'étranger n'a ni les mêmes enseignements, ni
+la même satiété.
+
+Les événements des dernières années renferment de grandes leçons pour
+les Gouvernements européens; ceux qui ne se mettraient pas sérieusement
+en mesure de résister à la violence des ouragans révolutionnaires
+manqueraient à leur mission.
+
+Une sage prévoyance doit éviter aux bons citoyens ces luttes
+fratricides, et empêcher que les sources providentielles de l'aisance du
+peuple ne soient subitement taries.
+
+Les nations, menacées de décadence subite, au milieu de leur plus grande
+prospérité, implorent aussi protection contre un danger si grand.
+
+Ces habitudes de guerre civile, de plus en plus enracinées dans une
+partie des populations européennes, nécessitent pour les grandes
+capitales, à l'instar de ce qui a déjà lieu dans quelques-unes,
+l'adoption des dispositions suivantes:
+
+ * * * * *
+
+311. Installation successive de tous les ministères, des principales
+administrations, de la Poste, de l'Imprimerie nationale, des
+Messageries, dans un grand quartier militaire, autour du chef du
+Gouvernement et des pouvoirs législatifs: les mesures de défense
+précédemment prescrites deviendront plus faciles.
+
+312. À l'avenir, les casernes seront construites dans des positions
+militaires, de manière à faciliter l'attaque comme la défense, à pouvoir
+être gardées par peu de monde, et contenir des forces considérables
+libres de déboucher dans plusieurs directions.
+
+Elles seront, soit à la circonférence du quartier militaire, soit dans
+les arrondissements les plus éloignés du centre, pour commander les
+grandes avenues et les faubourgs remuants.
+
+Chaque mairie, avec une caserne en face ou attenante, pour 1, 2 à 3
+bataillons de ligne, dominera sa circonscription délimitée
+militairement; une place ou une cour intermédiaire liera ces deux
+établissements jumelés, qui formeront centre de défense et
+d'approvisionnements de tous genres à débouchés nombreux.
+
+Ainsi le ralliement des gardes nationaux devient facile; et en
+revêtissant l'uniforme de ces derniers, les insurgés ne peuvent
+dominer, par surprise, dans les mairies ou légions.
+
+313. De l'établissement de l'administration municipale dans un hôtel de
+ville central, d'où surgissent ordinairement les pouvoirs
+révolutionnaires, résultent, pendant la crise, l'isolement,
+l'antagonisme des autorités principales, la nécessité de la dispersion
+des forces.
+
+On en finirait, avec chacun de ces forum de l'anarchie, en y
+établissant, soit une caserne, soit un hôpital civil: l'administration
+centrale serait placée dans le quartier militaire, sous la main du chef
+du Gouvernement.
+
+Peut-être même, malgré tous les inconvénients d'un ordre différent qui
+pourraient en résulter, conviendrait-il de diviser chacun de ces
+pouvoirs uniques, dangereux et presque toujours si mal placés, en
+plusieurs grandes directions civiles établies au centre des divisions
+militaires de ces capitales, correspondant à ces divisions, et
+centralisant chacune trois ou quatre arrondissements avec les banlieues
+attenantes.
+
+Avoir, dans chaque état, dans chaque grande capitale, plusieurs centres
+importants d'une administration unique, c'est fractionner et affaiblir
+la révolte; les réunir, tout en divisant les pouvoirs, séparant les
+attributions et multipliant les spécialités, c'est désarmer; il ne
+reste de centralité et de fort que l'anarchie.
+
+ * * * * *
+
+314. Un ordre pareil à ceux qui existent dans les places de guerre, pour
+les cas d'alerte, étudié et rédigé d'avance, d'après les principes
+précédents, serait connu de tous les chefs militaires, de manière à ce
+que chacun puisse s'y conformer, au premier avertissement.
+
+Ainsi la concentration de tous les corps sur leurs positions de combat,
+s'ils n'y sont déjà établis en permanence, se fera militairement, par
+une agglomération progressive le long de communications faciles et
+assurées, dans le temps convenable et sans que ces corps cessent un
+moment d'être utiles à la répression, sur la voie stratégique qu'ils
+parcourent.
+
+315. Ces principes, d'après lesquels la troupe doit être employée pour
+réprimer les émeutes, sont écrits dans l'histoire des guerres civiles
+qui, à diverses époques, ont désolé le monde; par les événements de
+Paris en 1830 et 1832, ceux de Lyon en 1831, ils avaient acquis un tel
+degré d'évidence qu'il eut été impardonnable de les méconnaître.
+
+Disperser la troupe par pelotons, sur les places et rues, sans moyens
+d'attaque ou de défense, au fur et à mesure que les émeutiers s'y
+agglomèrent; la laisser ainsi stationner au milieu de ces derniers, sans
+repos ni abris, et quelquefois sans vivres; suivre le désordre partout
+où il lui convient d'agir et de prendre position, sans réserves ni bases
+fixes, ni points d'appui ou centres de commandement, ce serait ne pas
+agir militairement et compromettre le salut de l'État.
+
+ * * * * *
+
+316. Les armées, leurs nobles institutions, les principes salutaires et
+traditionnels d'où résultent la force, la discipline, la fidélité au
+drapeau, l'énergie du devoir sont les soutiens des États.
+
+Par leurs institutions, par la nature du service habituel, par le
+maintien de la force militaire dans les meilleures conditions, les
+armées, restent mobiles et puissantes.
+
+En temps de paix, les corps dont la spécialité, dont l'organisation
+fortifient la discipline, sont relativement plus nombreux.
+
+Partout, le militaire demeure complètement étranger aux passions qui
+divisent le pays, et au milieu desquelles son intervention calme
+pourrait être réclamée.
+
+Banni d'une société, l'ordre régnerait encore longtemps dans son armée.
+
+317. L'état-major général est un des principaux éléments de force; il
+s'entretient actif et vigoureux, dans l'exercice le plus large du
+commandement et de l'initiative.
+
+Le commandement est fortifié par une centralisation réelle des
+spécialités; c'est un principe salutaire de force pour la société
+européenne.
+
+318. Des lois de recrutement, sans déclasser les populations tranquilles
+et laborieuses, attirent aux armées les hommes inoccupés et retiennent
+longtemps les vieux soldais au service; elles font partout de l'état
+militaire, à l'opposé de l'imprudent système de landwehr, une véritable
+profession spéciale; du telle sorte que la partie aguerrie de chaque
+nation soit dans l'armée et non en dehors.
+
+Ces lois se prêtent à l'extension la plus complète, la plus rapide de la
+force armée pour le cas d'invasion du territoire ou d'une coalition, en
+vue desquelles elles ne sont cependant pas conçues exclusivement: car il
+y a d'autres éventualités.
+
+319. Partout les milices bourgeoise sont constituées d'après ce
+principe, qu'en militarisant moins de monde, mais plus complètement,
+dans un but plus sérieux d'une réelle utilité, on augmente d'autant le
+prestige militaire.
+
+Des armées passons au triste théâtre de leur action considérée du point
+de vue de ce livre. Tel est l'état des choses, qu'il faut désormais se
+dérober au spectacle admirable des plus rassurantes institutions, pour
+se préoccuper exclusivement de difficultés qui seraient désespérantes,
+si, après tant de dévastations, la société n'avait pas, pour les
+vaincre, une surabondance de moyens plus grands encore.
+
+ * * * * *
+
+320. Les principales communications intérieures, telles que les quais,
+les boulevards, les rues importantes, ne devraient point être pavées, ni
+plantées d'arbres: les progrès de la science des constructions
+permettent d'espérer, à cet égard, une solution qui satisfasse toutes
+les nécessités.
+
+Il faudrait même que ces grandes voies fussent plutôt bordées par des
+maisons précédées de cours ou de jardins que par des bâtiments contigus
+et à un grand nombre d'étages: cette modification est plus désirable
+que facile à obtenir.
+
+321. Un obstacle, rivière, canal, escarpement, pâté longitudinal de
+maisons sans passage, vieille enceinte ou muraille, dont les rares
+intervalles ou défilés, à 1200m les uns des autres, seraient commandés
+par autant de casernes, et des deux côtés duquel existerait une
+communication large et facile, diviserait ou arrêterait l'insurrection;
+il permettrait de porter successivement, contre ses différentes
+factions, des réserves importantes.
+
+Chaque intervalle d'obstacle, créé _ad hoc_, coûterait plusieurs
+millions, y compris les expropriations.
+
+On pourrait, à la rigueur, se servir d'un pareil obstacle, soit pour
+entourer et couvrir, en partie, le quartier militaire, soit pour diviser
+et maintenir un arrondissement difficile; soit enfin pour dominer toute
+une ville, à l'aide d'un tracé particulier.
+
+322. Des sémaphores mettraient en rapide communication, pendant le jour
+et la nuit, les mairies avec le centre du Gouvernement, l'hôtel de
+ville, la police centrale, l'état-major de la garde nationale et les
+quartiers généraux des divisions ou subdivisions militaires, _intrà_ ou
+_extrà muros_.
+
+323. Des peines successivement plus fortes menaceraient:
+
+1° Les individus non armés faisant partie des rassemblements;
+
+2° Ceux qui commettraient des dévastations;
+
+3° Les individus armés étrangers à la garde nationale;
+
+4° Les étrangers à la garde nationale, qui revêtiraient son uniforme;
+
+5° Ceux qui construiraient des barricades;
+
+6° Les chefs d'attroupements, afficheurs de proclamation, péroreurs;
+
+7° Les personnes chez qui se tiendraient des réunions séditieuses;
+
+8° Ceux qui désarmeraient les gardes nationaux à domicile, dans les rues
+ou qui pilleraient des magasins d'armes;
+
+9° Les meurtriers de gardes nationaux, soldats, ou autres citoyens;
+
+10° Les provinciaux récemment arrivés dans la capitale et coupables de
+l'un des délits précédents;
+
+11° Les étrangers, et successivement les individus suivants qui
+seraient dans le même cas;
+
+12° Les employés des administrations;
+
+13° Les réfugiés politiques et étrangers;
+
+14° Les repris de justice;
+
+15° Les hommes en rupture de ban.
+
+324. 6 à 8,000 réfugiés de toutes les nations ont pris la part la plus
+active aux désordres européens; une réserve révolutionnaire de tous les
+pays se transporte successivement d'une capitale à l'autre et y impose
+l'anarchie.
+
+Les étrangers, à qui un peuple accorde refuge, n'ont pas le droit de se
+mêler d'affaires qui le regardent seul; encore moins de décider de son
+avenir.
+
+325. Les dépenses, pour dégradations commises pendant l'émeute, dans
+chaque quartier, seraient exclusivement à la charge de l'arrondissement.
+
+Tout individu, dont une partie du mobilier aurait servi à élever une
+barricade, serait passible, à moins de cas de force majeure constatée,
+d'une amende égale au montant de ses contributions réunies.
+
+Le locataire d'un appartement, duquel on aurait fait feu sur la troupe,
+serait, à moins de force majeure également constatée, passible d'une
+amende équivalente à une ou deux fois son loyer.
+
+Des amendes plus importantes frapperaient les cabaretiers, logeurs et
+chefs d'établissements auteurs des mêmes délits, par négligence ou
+mauvaise intention.
+
+ * * * * *
+
+320. Les maisons garnies, les logeurs, les dépôts de remplaçants, ainsi
+que les arrivages des voitures publiques, exigent la surveillance la
+plus active.
+
+Les propriétaires et maîtres d'hôtels doivent déclarer, dans les 24
+heures, les noms, qualités, lieux de départ et de destination des
+personnes descendues chez eux, sous peine, en cas de condamnation
+desdits individus pour délits politiques, de payer une amende au plus
+égale au loyer de leur maison ou hôtel.
+
+Le déplacement des ex-fonctionnaires ou des pensionnés est également
+surveillé.
+
+327. Le séjour des grandes villes serait interdit aux personnes
+étrangères non munies d'un passeport ou d'un livret en règle. Toute
+famille ruinée tombe à la charge d'une capitale; le nombre des
+mécontents y augmente chaque jour.
+
+Les repris de justice doivent être éloignés à 30 lieues des grandes
+villes et punis en cas d'arrestation dans celles-ci.
+
+328. Il y a un ensemble de mesures à prendre à l'égard de quelques
+cabarets, quant à leurs emplacements plus ou moins favorables à la
+révolte comme dépôts d'armes, de munitions et comme centres d'action;
+quant aux intentions des personnes qui les tiennent, à leur
+responsabilité et à la surveillance dont ils devraient être l'objet.
+
+Certains cabarets sont les clubs les plus dangereux, les véritables
+lieux de dépôt, d'organisation, de recrutement, d'excitation et les
+centres d'action de l'émeute; c'est là que les insurgés passent leurs
+revues, et sont entretenus sur le pied de la révolte: c'est de là que
+part le signal.
+
+Dans les cabarets sont détournés les fruits du labeur journalier; les
+familles délaissées, oubliées, y voient une cause incessante de misère
+et de désordres intérieurs; beaucoup de délits, de crimes publics ou
+privés s'y préparent également: de toutes les prépondérances, la plus
+regrettable serait celle de l'estaminet.
+
+329. Les armuriers et les débitants de poudre, commissionnés et
+constamment surveillés, seraient tenus d'inscrire sur leurs registres, à
+chaque vente, les noms, la demeure et la qualité de l'acquéreur assisté
+de témoins.
+
+Leurs boutiques, autant que possible voisines des mairies, casernes ou
+postes, seraient solidement grillées et closes; pendant l'émeute, on ne
+pourrait pas les forcer facilement.
+
+Les magasins ne contiendraient pas au delà d'une certaine quantité
+d'armes et de munitions; les premières seraient démontées et
+incomplètes. La fabrication de la poudre coton, sévèrement punie en tout
+temps, le serait plus encore pondant l'émeute.
+
+En temps anormal, et dans une capitale complètement organisée en vue de
+périls journaliers, n'y aurait-il même pas lieu d'exagérer toutes ces
+précautions, pour quelques quartiers les plus importants?
+
+Ainsi, les principaux magasins indispensables, pendant une insurrection,
+pour les approvisionnements de tous genres, pourraient être, soit à
+l'abri de toute attaque, par la solidité de leur clôture; soit groupés
+autour des mairies et de quelques positions tertiaires déterminées à
+l'avance.
+
+Pendant la lutte, la vente s'y ferait à des heures déterminées, en
+présence des agents de l'autorité; l'action de la troupe et de la garde
+nationale, vis-à-vis d'une insurrection privée de moyens, serait
+d'autant mieux assurée.
+
+330. Les clochers, d'où l'on pourrait tirer des coups de fusil et sonner
+le tocsin; les édifices publics, non susceptibles d'être gardés pendant
+la lutte, seraient bien clos dans le pourtour de leur rez-de-chaussée et
+fermés de portes assez solides pour qu'on ne puisse s'y introduire
+facilement; au besoin, les clefs de l'escalier de chaque clocher
+seraient de suite remises aux mairies.
+
+On ne perd pas de vue les maisons particulières qui enfilent les rues,
+dominent les environs et les carrefours: on empêche qu'elles ne soient
+occupées par les rebelles; on les garnit, s'il le faut, de fusiliers.
+
+ * * * * *
+
+331. Imposer des limites à l'extension exagérée des industries de même
+nature; à l'agglomération en trop grands ateliers, dans et autour des
+capitales.
+
+Faire peser une certaine responsabilité sur les chefs de ces
+établissements; l'avenir des sociétés ne peut dépendre du plus ou du
+moins de prévoyance des spéculateurs.
+
+Pendant l'émeute, ou s'assure que les ouvriers restent à l'ouvrage; une
+prévision est nécessaire à cet égard.
+
+332. L'administration doit combattre la misère, non en ouvrant
+simultanément un nombre de travaux considérables dans la capitale, ce
+qui augmenterait, au delà de tous les besoins normaux, la classe
+ouvrière et les petits établissements qu'elle fait prospérer.
+
+Au moment tôt ou tard inévitable de la brusque clôture de ces
+entreprises extraordinaires dans une seule localité, surgiraient des
+misères impossibles à soulager.
+
+Mais on entreprendrait successivement des travaux aux alentours, et de
+plus en plus loin, afin d'y retenir les ouvriers et de diminuer d'autant
+la masse de ceux qui ont peine à vivre dans les grandes villes. On
+éviterait ainsi à cette classe, trop souvent malheureuse, un
+déclassement qui la ruine.
+
+ * * * * *
+
+333. On a proposé d'établir, comme agents de sûreté, par quartier de
+100,000 âmes de chaque capitale,
+
+1 Commissaire de police central,
+dépense annuelle. 3,000 fr.
+
+5 _Id_. de quartier. 10,000
+
+25 Sergents de ville. 25,000
+
+250 Agents de police. 125,000
+___
+
+281 Agents de sûreté donnant lieu __________
+à une dépense annuelle de 163,000 fr.
+
+6 sergents de ville et 60 agents, c'est-à-dire six brigades de dix
+hommes se relevant toutes les six heures, suffisent pour parcourir
+constamment les divers quartiers d'un arrondissement.
+
+Les sergents et agents de police ont, sur leur uniforme, un n° d'ordre
+et la lettre du quartier, dont ils connaissent les rues, les habitants
+et les gens suspects.
+
+Chaque réunion de quatre brigades surveille 25 rues, places, quais,
+passages, boulevards ou ports.
+
+334. On compte habituellement, en temps les plus tranquilles, dans une
+capitale et par arrondissement de 100,000 âmes, un régiment d'infanterie
+de 2,000 hommes, et près d'un million de dépenses annuelles, pour la
+garnison.
+
+En réduisant dans les circonstances ordinaires, là où les précédents et
+les habitudes de la population le permettraient, cette garnison ainsi
+que cette dépense du tiers, on ferait, a-t-on dit, plus que l'économie
+nécessaire pour payer l'excédent d'agents de police, qui résulterait de
+ce projet.
+
+La tranquillité journalière serait assurée; la troupe pourrait être
+utilement employée ailleurs, dans l'intérêt de l'état et du maintien des
+traditions militaires.
+
+Si des troubles graves, si des circonstances anormales nécessitaient
+éventuellement la présence d'une force armée plus considérable et son
+intervention, la garnison serait bientôt secourue par une ou plusieurs
+divisions, survenant pour agir d'une manière militaire et avec d'autant
+plus de chances de succès.
+
+À l'aide des communications par chemins de fer ou bateaux à vapeur, des
+camps convenablement placés pourraient ainsi exercer au loin leur
+puissante action.
+
+Napoléon, alors qu'il était obligé de jouer chaque jour la fortune du
+monde aux extrémités de l'Europe, et à une époque où n'existait pas la
+même rapidité de communications, contenait ou défendait les contrées
+laissées au loin derrière lui, avec un petit nombre de camps
+successivement renforcés, au besoin, par des réserves d'élite agissant,
+sur une circonférence de 7 à 8 journées de marche, à l'aide de relais de
+postes habilement organisés.
+
+
+
+
+§ II.
+
+DISPOSITIONS PENDANT L'ÉMEUTE.
+
+
+335. Si la majeure partie de la population est contre l'émeute,
+l'autorité l'invite, dès les premiers rassemblements, à porter un signe
+qui la distingue des révoltés et constate leur isolement.
+
+L'autorité municipale, les chefs de légions, les agents de sûreté
+empêchent également que les insurgés ne se glissent travestis dans les
+compagnies de la garde nationale, ou n'agissent au nom de celle-ci.
+
+336. Par d'incessantes patrouilles jumelées, lancées de chacun des
+centres d'action sur des directions parallèles et voisines, on cerne, on
+dissipe les groupes; on y arrête les meneurs, serait-ce dans la
+proportion de un sur dix, de manière à intimider l'émeute, à dissoudre
+ses cadres.
+
+Dans chaque mairie, une commission permanente met de suite en liberté la
+moitié ou le tiers des moins coupables, parmi les individus arrêtés: on
+interroge, on fait observer les autres.
+
+ * * * * *
+
+337. En cas d'émeute sérieuse, la circulation est interdite aux voitures
+et à toutes personnes étrangères à l'autorité ou non employées par elle.
+
+Les messageries partent et reviennent toutes à une grande place, ou
+enclos du quartier militaire, surveillé et gardé.
+
+338. Les boutiques des armuriers, marchands de vin, débitants de poudre
+et de plomb, pharmaciens, toutes à clôtures solides, et dans les plus
+importants quartiers à proximité des mairies ou des centres d'actions
+militaires, seront fermées et surveillées par la garde nationale de
+l'arrondissement.
+
+339. La troupe, assistée d'un commissaire de police, d'un officier
+municipal ou de trois gardes nationaux du quartier, dont un officier,
+pourra pénétrer dans les maisons, jardins et cours, soit pour les
+visiter, soit pour les occuper ou empêcher que l'émeute ne les envahisse
+dans le but de les défendre.
+
+S'il y avait refus de la part des propriétaires, on aurait le droit de
+s'y installer, en respectant, autant que possible, les personnes et les
+propriétés.
+
+En cas de soumission de la part des habitants, la force armée ou l'État
+deviendrait responsable des dégâts, des pertes ou des accidents
+éprouvés.
+
+ * * * * *
+
+340. Les chefs d'établissements industriels, les administrations
+publiques et particulières tiendront réunis leurs employés étrangers à
+la garde nationale; ils adresseront chaque jour, aux mairies, l'état des
+individus présents ou absents, lequel pourra être vérifié.
+
+341. Les bureaux de journaux et les imprimeries, dans ou à l'occasion
+desquels il y aurait des réunions hostiles, seraient momentanément
+fermés.
+
+Un journal anarchique et les feuilles de province qui deviendraient
+bientôt ses succursales, dans chaque localité, pourraient constituer, en
+face de l'État, un véritable Gouvernement révolutionnaire avec toute une
+hiérarchie d'agents.
+
+ * * * * *
+
+342. Le télégraphe donne fréquemment des nouvelles sur les diverses
+lignes.
+
+Chaque courrier, chaque messagerie, emporte et distribue, sur sa route,
+des bulletins imprimés où l'autorité résume la situation des choses.
+
+Des bulletins plus fréquents, plus détaillés, sont affichés aux portes
+des mairies, casernes, centres d'action et postes conservés à
+l'intérieur de la capitale.
+
+343. Dans les provinces, des mesures sont prises pour protéger le
+service des télégraphes, des chemins de fer et des relais de poste.
+
+Ou assurera de deux manières les communications menacées:
+
+1° Par la remise des dépêches à des voyageurs connus ou à des agents en
+mission.
+
+2° Les directeurs de poste font parvenir, sans retard, aux
+fonctionnaires voisins, les nouvelles importantes; et ces derniers les
+communiquent aux autorités limitrophes qui peuvent ne pas les connaître.
+
+344. Le télégraphe ou des estafettes portent immédiatement, à
+quelques-uns des généraux commandant les divisions militaires
+territoriales, l'ordre de faire usage, comme commissaires généraux
+extraordinaires, des pleins pouvoirs pour l'exercice desquels ils
+auraient d'avance les instructions nécessaires.
+
+Ces gouvernements accidentels, délimités militairement et de manière à
+grouper des pays et des intérêts homogènes, auraient une étendue, une
+population, une importance et des ressources telles que la résistance y
+serait possible contre toute influence anti-nationale.
+
+Chacun de ces gouvernements compterait: 2 à 4 mille lieues carrées de
+superficie; 2 à 4 millions d'habitants; 25 à 30,000 hommes de troupes de
+ligne de toutes armes avec les états-majors, les moyens administratifs
+et approvisionnements nécessaires.
+
+Les chefs-lieux de ces gouvernement accidentels doivent également être
+importants sous les rapports militaire, administratif et commercial; ils
+commandent les grands cours d'eau et les communications principales:
+leur choix dépend aussi de l'esprit des populations, dont on peut
+attendre indifférence ou appui; des états étrangers circonvoisins amis
+ou ennemis; des postes ou cordons de places fortes à proximité; du
+chef-lieu éventuel de gouvernement central que l'on se propose de
+choisir, en cas d'évacuation de la capitale comme moyen extrême; il
+dépend enfin des rapports généraux de défense ou d'approvisionnements
+qu'il serait nécessaire d'établir pour une lutte sérieuse contre
+l'anarchie.
+
+Chaque commissaire général, dans son importante circonscription,
+concentrerait accidentellement en ses mains et exercerait, sur sa
+responsabilité, tous les pouvoirs y compris celui de déclarer l'état de
+siége.
+
+345. Ces commissaires généraux, à dix ou douze marches les uns des
+autres, réunissent autant d'armées, organisent autant de centres de
+résistance énergique à la révolte.
+
+Ils communiquent, avec le Gouvernement, par les voies les plus promptes
+et les plus fréquentes.
+
+Ils correspondent avec toutes les autorités de leur ressort, qu'ils
+suspendent, révoquent ou investissent de certaines attributions.
+
+Ils peuvent réunir les conseils provinciaux, auprès d'eux, ou autour des
+chefs d'administration.
+
+Ils maintiennent partout l'ordre, dans les limites de leur situation
+militaire et politique, et tiennent les populations au courant de la
+marche des événements.
+
+Ils ont autorité pour mobiliser les gardes nationales, rappeler les
+réserves de l'armée et faire toutes réquisitions.
+
+Partout, et principalement sur les grandes communications, les milices
+urbaines, les agents de sûreté, les garnisons veillent, font des
+patrouilles, arrêtent tous gens suspects revenant de la capitale ou s'y
+rendant sans papiers.
+
+Les commissaires généraux peuvent, sur leur responsabilité, porter aux
+extrémités du commandement, vers la capitale ou les villes qui
+réclameraient ces secours, des troupes de ligne et de garde nationale,
+pour s'y tenir prêtes à franchir cette limite à la demande, soit du
+Gouvernement, soit du commissaire général limitrophe.
+
+Toujours la garde nationale est mobilisée par fractions constituées; les
+hommes, dont l'indisponibilité est régulièrement constatée, sont seuls
+exempts de marcher.
+
+Ainsi, au premier signe du télégraphe, les divers pouvoirs aussitôt
+centralisés par grandes circonscriptions constitueraient chacune de
+celles-ci, dans l'étendue de la nationalité menacée, et sous la
+direction du gouvernement central, sur un pied de résistance redoutable,
+contre toute tentative de guerre civile.
+
+
+
+
+§ III.
+
+CAUSES GÉNÉRALES D'ANARCHIE.
+
+
+346. Terminons par des considérations qui, bien que diverses, sortent
+des entrailles même du sujet: car le seul moyen préventif réellement
+efficace serait la suppression de causes puissantes quoique d'un ordre
+différent; ne pas laisser produire le désordre vaut certes mieux que
+d'avoir périodiquement à le combattre sur une arène sanglante: sous ce
+rapport, et s'il était donné à l'humanité de ne pas s'égarer sans cesse,
+ou de pouvoir revenir facilement sur ses erreurs, le sombre sujet de ce
+livre pourrait heureusement perdre tout intérêt.
+
+ * * * * *
+
+347. «Repassez, dit Massillon, sur les grands talents qui rendent les
+hommes illustres; s'ils sont donnés aux impies, c'est toujours pour le
+malheur de leur nation et de leur siècle. Les vastes connaissances
+empoisonnées par l'orgueil ont enfanté ces chefs et ces docteurs
+célèbres de mensonge qui, dans tous les âges, ont levé l'étendard du
+schisme et de l'erreur, et formé, dans le sein même du christianisme,
+les sectes qui le déchirent.
+
+«Ces beaux esprits si vantés, et qui par des talents heureux ont
+rapproché leur siècle du goût et de la politesse des anciens, dès que
+leur coeur s'est corrompu, ils n'ont laissé au monde que des ouvrages
+lascifs et pernicieux, où le poison, préparé par des mains habiles,
+infecte tous les jours les moeurs publiques, et où les siècles qui nous
+suivront viendront encore puiser la licence et la corruption du nôtre.
+
+«Tournez-vous d'un autre côté, comment ont paru sur la terre ces génies
+supérieurs, mais ambitieux et inquiets, nés pour faire mouvoir les
+ressorts des états et des empires, et ébranler l'univers entier? Les
+peuples et les rois sont devenus le jouet de leur ambition et de leurs
+intrigues; les dissensions civiles et les malheurs domestiques ont été
+les théâtres lugubres où ont brillé leurs grands talents.
+
+«Esprits vastes, mais inquiets et turbulents, capables de tout soutenir,
+hors le repos, qui tournent sans cesse autour du pivot même qui les fixe
+et qui les attache, et qui, semblables à Samson, sans être animés de son
+esprit, aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous ses
+ruines, que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de
+leur force. Malheur au siècle qui produit de ces hommes rares et
+merveilleux! et chaque nation a eu là-dessus ses leçons et ses exemples
+domestiques.»
+
+ * * * * *
+
+348. La guerre civile ruine les nationalités sous des formes diverses:
+mais toujours le fléau résulte d'un état de civilisation anormal. De nos
+jours, cette idée a été développée avec le langage de la plus vive
+préoccupation.
+
+Dans la Vendée, a-t-on dit, il y eut défaut d'activité et de centres de
+population, au milieu d'un dédale de borderies, échappant à toute
+influence réelle par leur isolement, leur petitesse et leur nombre.
+
+Les grandes capitales offrent aujourd'hui des inconvénients contraires:
+et, après tant d'efforts de plusieurs siècles, l'homme, parvenu à une
+haute civilisation, retrouverait-il, à coté, l'ingouvernable rudesse des
+contrées primitives, surexcitée par le besoin des jouissances, l'excès
+des misères?
+
+Dominé par de nouvelles préoccupations, il sonderait épouvanté les
+redoutables mystères d'une autre société longtemps ignorée: en présence
+de l'envie des uns, de la turbulence, de la légèreté des autres, quelle
+mission auraient ces hommes de diverses nations, invisibles, errants ou
+flétris par la justice, dans l'immense dédale de tant de quartiers, de
+rues, de maisons, d'étages, de réduits, ainsi pressés et superposés?
+
+Chaque jour y condense plus imprudemment la vie, l'activité, les
+richesses, les passions, les mécontentements d'un grand pays, classe
+vis-à-vis classe, intérêts vis-à-vis intérêts, au risque d'explosions
+redoutables.
+
+Si le progrès du mal continuait, on en viendrait peut-être à se
+demander: quelle administration possible pour tant de nécessités
+diverses; quelle police pour ce nombre de délits et de sinistres
+projets; quelle règle pour trop d'appétits échappant à toute censure
+réelle; quelle répression facile et non sanglante pour des forces
+imprévues, se produisant à l'appel des plus dangereuses passions,
+surexcitées par les paroles et les actions de chaque jour?
+
+349. La centralisation ne souffre de vie que dans les capitales;
+décentraliser, ce serait diviser le territoire en éléments assez
+importants, conservant encore, dans de certaines limites, une existence
+administrative propre: de ces limites, que l'on ne choisit pas à
+volonté, peuvent résulter, soit l'anarchie, soit une salutaire
+pondération.
+
+La centralisation une fois établie devient une nécessité chaque jour
+plus grande, par suite de l'affaiblissement graduel du pouvoir local; un
+peuple convaincu de ses inconvénients ne serait pas toujours maître de
+les atténuer, encore moins de s'en débarrasser.
+
+Regrettons donc que les nations modernes n'aient pas été dirigées sur
+une voie de civilisation également éloignée de ces deux extrêmes: _le
+défaut et l'excès de centralisation_: et si partagés que puissent être
+les avis à cet égard, continuons d'examiner l'un des deux côtés d'une
+question que le temps, ou des circonstances au-dessus de toute volonté
+humaine, semblent exclusivement dominer.
+
+350. Y-a-t-il nécessité que la capitale soit la ville la plus
+considérable de l'empire, pour la population ou pour le mouvement des
+esprits? la liberté d'action de l'autorité n'est-elle pas en raison
+inverse de l'agitation tumultueuse de son chef-lieu? À certains égards,
+il paraîtrait quelquefois plus avantageux, pour la durée des états,
+l'indépendance de leurs grands pouvoirs, que le centre du Gouvernement
+fût établi en dehors d'une telle ville, mais à proximité: et alors, on
+apprécierait l'utilité d'une capitale militaire fortifiée, comme
+contrepoids de celle à qui l'on aurait laissé prendre, sans retour
+possible, une importance excessive.
+
+Plus la centralisation est complète, a-t-on dit, plus le gros de toutes
+les forces nationales se fixe exclusivement dans la métropole: ce séjour
+les altère à la longue; et l'influence peut s'étendre jusqu'aux
+provinces les plus éloignées.
+
+En transportant le centre de son Gouvernement Lombardo-Vénitien, de
+Milan à Vérone, alors qu'il en était encore temps, l'Autriche n'a pas eu
+seulement pour but de prendre une ligne militaire contre toutes
+éventualités: elle place le pouvoir central en lieu sûr, d'où, libre des
+plus redoutables préoccupations, il dominera mieux Milan, que s'il y
+demeurait exposé à la contagion d'une atmosphère anarchique.
+
+351. Au même point de vue, il n'y aurait pas toujours nécessité que les
+richesses, l'activité et la masse des forces vives d'un État fussent
+exclusivement concentrées dans une seule capitale, sous la pression des
+passions anarchiques qui y établissent leur empire: l'avantage de
+paraître tout diriger plus facilement ne devrait pas faire renoncer à
+celui, plus réel, de ne pas tout exposer à la fois? Un peuple sage se
+constitue également, quand il le peut, en vue de tous les périls
+extrêmes, sans prétendre éviter aussi les moindres.
+
+À de certaines époques exceptionnelles, deux métropoles rivales, par une
+importance et des intérêts différents, assureraient peut-être quelque
+temps, la durée du pouvoir, les contenant l'une par l'autre; ainsi
+s'expliqueraient ces déplacements de capitales, ou ces centres multiples
+de gouvernement, dont le singulier spectacle étonne dans l'histoire de
+quelques nations.
+
+L'État le moins imparfait ne serait-il pas celui dans lequel de sages
+limites assignées aux excès de chaque influence, déterminent une
+harmonie où tout se balance? cet équilibre ne peut résulter que de
+l'antagonisme constant mais régulier de forces à peu près égales, se
+contenant quelquefois l'une l'autre sans trop de violences, et
+conspirant presque toujours pour leur grandeur commune.
+
+352. Tel pays se serait exposé à décheoir, au milieu de révolutions
+successives, par le fait d'une subdivision administrative et
+territoriale uniformément parcellaire, affaiblissant pouvoir et forces
+réelles partout ailleurs qu'au centre.
+
+Quels auraient été, à chaque crise révolutionnaire, les moyens réguliers
+des autorités attendant du premier courrier, dans une petite
+circonscription, leur sort et celui de l'état.
+
+Ailleurs, on aurait supprimé, à la fois, et à tous les points du vue,
+social, politique, religieux, territorial jusqu'aux dernières traces des
+influences, des antagonismes, des contre-poids, des fonctions rivales
+enfin sur lesquelles se fonde un équilibre véritable.
+
+Une telle situation serait peu favorable aux libertés: il semble,
+quelquefois, que les empires ainsi uniformément découpés ne puissent
+aller que de l'anarchie au despotisme, à travers des convulsions et des
+ruines.
+
+353. Tôt ou tard, des dangers sérieux résulteraient également d'une
+constitution d'état opposée; mais est-il donné de rester longtemps dans
+une situation raisonnable: l'essentiel, le possible est de ne pas trop
+s'écarter de cet équilibre instable où les passions humaines empêchent
+de séjourner.
+
+Sitôt que l'on approche de la dernière limite des excès dans un sens, il
+ne faudrait pas craindre de pouvoir se retourner vers les maux opposés:
+si grands, si inévitables que soient ceux-ci, on ne les subirait pas de
+longtemps, et sans avoir traversé, pendant une courte période de
+bonheur, la position la plus convenable, mais où il est si difficile de
+se maintenir contre la tendance à de successives oscillations
+politiques.
+
+Chaque époque a ses infirmités dont il faut d'abord se préoccuper: qui
+signalerait, aujourd'hui, le danger des écarts de la foi et du
+dévouement; des influences provinciales, de l'esprit de profession, de
+classe, de secte ou de nationalité trop exclusifs?
+
+Sans prétendre résoudre, dans un mémoire militaire, un problème aussi
+complexe, aussi difficile, et qui, d'ailleurs, doit être pris de loin ou
+dans les circonstances les plus favorables, il convient d'insister sur
+son importance.
+
+Cette grave question aurait pu être envisagée à un point de vue tout
+autre, mais trop étranger au sujet de ce livre pour qu'on doive en tenir
+compte ici.
+
+ * * * * *
+
+354. L'humanité réagit constamment sur elle-même; quand elle n'a pas la
+guerre de nation à nation, elle la fait de classe à classe, de gouverné
+à gouvernant: ainsi les sociétés se dissolvent.
+
+Les forces vives des peuples paraissent d'autant plus dangereuses, pour
+leur bonheur et leur puissance, qu'elles sont plus accumulées par
+l'inaction.
+
+Il faut que les nations, aussi bien que l'homme, soient sérieusement
+occupées, sinon elles emploient mal leurs puissantes facultés trop
+longtemps oisives.
+
+355. Pendant la paix, chacun développe son énergie, son intelligence
+dans les affaires; on voit grandir des réputations, des moyens
+d'influence et d'action, dont aucuns ne sont à la disposition du
+Pouvoir; celui-ci reste privé, ainsi que ses principaux agents, de la
+force que donne une activité fécondante; alors les gouvernements
+désarment plus encore vis-à-vis les mauvaises passions que contre
+l'extérieur; ils perdent une partie de leur puissance; ils détendent
+leurs ressorts.
+
+La guerre autorise, oblige même l'État à réunir, augmenter, entretenir,
+perfectionner, mettre en action tous ses moyens; alors lui et ses agents
+occupent presque seuls la scène; les réputations, les influences sont
+exclusivement son partage: la force morale et l'héroïsme deviennent sa
+base inébranlable.
+
+La guerre emploie au dehors les forces matérielles d'une nation, donne
+une noble direction à ses forces morales.
+
+Une lutte longue et désastreuse épuise un empire; la paix prolongée lui
+donne, en dehors du pouvoir, un excédent de vie, de célébrités ou
+d'influences qui pourraient le rendre ingouvernable.
+
+356. On a fait observer que ces préoccupations extérieures seraient
+indispensables là où les révolutions auraient tout détruit, tout
+uniformisé: à défaut d'antagonisme de classes, de sectes, de
+professions, de corporations, de pouvoirs, de provinces, on verrait les
+passions d'autant plus violentes, qu'après avoir davantage renversé,
+elles seraient sans frein: ne sachant plus où se prendre, puisqu'il ne
+resterait rien d'humain à combattre ou à détruire, elles en viendraient,
+peut-être, à attaquer les éternelles et divines conditions de
+l'existence des sociétés, qui seules subsisteraient: la famille, la
+propriété, la religion.
+
+Les voeux de paix universelle et de désarmement sont donc irréalisables.
+
+Jusqu'à ce jour, l'humanité a vécu par la famille; par les nationalités
+et les religions diverses.
+
+Vouloir abaisser toutes les barrières, détruire toutes les nuances qui
+différencient, qui classent, qui facilitent l'équilibre du monde par
+l'antagonisme de ses parties; qui assurent le progrès indéfini de
+l'humanité par la concurrence, par la division du travail dans
+l'acception la plus élevée, la plus générale de ces deux mots, ce serait
+préparer la barbarie.
+
+De tous les antagonismes, le moins dangereux, le plus indispensable pour
+le bonheur de l'humanité, c'est celui qui résulte de l'esprit de
+patriotisme; loi divine du la famille appliquée à l'harmonie de
+l'univers.
+
+ * * * * *
+
+357. Les états, où des révolutions successives ont altéré le principe
+d'autorité, sont le jouet de leurs voisins habiles à ne leur point
+laisser rétablir les éléments de nationalité.
+
+La grandeur passée d'un peuple et celle qu'il pourrait encore avoir
+excitent des états rivaux à le faire périr dans l'anarchie.
+
+Telle puissance ne daigne même pas faire la guerre aux gouvernements qui
+gênent sa politique ambitieuse; elle soudoie la révolte et les ébranle
+en quelques journées.
+
+Ainsi, au risque de compromettre sa propre existence dans la ruine
+commune, elle entretient depuis longues années de malheureux pays dans
+cet état normal d'anarchie qui les prive également d'institutions mûries
+par le temps et de la puissance des traditions.
+
+À l'aspect des redoutables fléaux qui peuvent chaque fois lui être
+renvoyés de tant de nationalités ébranlées par elle, l'appel coupable
+aux passions révolutionnaires de tous les pays cessera peut-être; une
+politique moins machiavélique peut rendre le repos au monde.
+
+ * * * * *
+
+358. Trois partis sérieux, et non incompatibles avec toute pensée
+d'ordre ou d'avenir, affaiblissent plusieurs sociétés européennes:
+l'aristocratie, la bourgeoisie, la démocratie; leur désaccord pourrait
+seul faire triompher le génie de la destruction.
+
+L'un de ces partis s'est-il établi au pouvoir..., on a vu les deux
+autres aveuglés préparer et décider sa chute, à l'aide de l'anarchie,
+qui seule en a profité.
+
+Partout, à chaque révolution, la condition du principe d'autorité et de
+la société a également empiré; le nombre et l'influence des hommes ou
+des idées anarchiques ont crû, en même temps que celui des hommes ou des
+idées d'ordre a diminué; et toujours le flot révolutionnaire avance
+engloutissant de nouvelles ruines.
+
+359. Deux de ces partis n'auraient pu, même réunis, lutter contre
+l'anarchie, accidentellement renforcée par le troisième; tous ensemble
+détourneraient les nations des abîmes où elles sont entraînées.
+
+On fonderait peut-être ainsi quelque chose de solide; on assurerait, du
+moins, aux contemporains si agités quelques années de repos; et de
+nouvelles péripéties modifieraient la direction des esprits.
+
+Dès qu'ils ne réunissent pas l'unanimité de voeux, sans lesquels ils ne
+triompheraient qu'accidentellement, et pour l'anarchie, tout parti,
+toute idée patriotique doivent renoncer à leur individualité et se
+rallier au drapeau qui compte le plus de forces; agir autrement serait
+un crime de lèse-humanité.
+
+Le naufragé s'obstine-t-il à périr en refusant la main qui peut le
+sauver, pour une autre hors de portée?
+
+Celui qui ne surnage pas doit-il s'efforcer d'entraîner tous les autres
+dans sa ruine?
+
+Pourquoi se diviser par des préoccupations d'un autre temps?
+
+Les partis impatients, quelque agitation qu'ils se donnent, ne
+parviendront pas à arracher de l'avenir un secret, qui, comme lui, est
+encore à naître.
+
+À moins qu'un bienfait providentiel ne fasse surgir, du milieu des
+sociétés désunies, la force qui, étrangère à tant d'aberrations,
+mettrait fin à l'aveuglement, au désordre des esprits, ces sociétés sont
+condamnées à périr de marasme anarchique ou par la conquête.
+
+Il ne s'agit même plus, pour des nationalités jadis prospères,
+d'intérêts de famille, de classe ou de dynastie; c'est la vieille Europe
+qui s'en va avec ses grandeurs, ses gloires, sa foi, ses idées d'avenir,
+ses éléments de progrès, fruits de longs et heureux efforts de la
+civilisation moderne; c'est le principe d'autorité successivement démoli
+par tous qu'il faut recréer; c'est la société qui est à relever en
+commençant par ses bases primordiales.
+
+360. Ce grand labeur, on doit l'entreprendre, avec quelques rares et
+chétifs débris, sous l'ouragan déchaîné des idées de destruction, et en
+présence d'états rivaux qui préparent ou convoitent toutes les ruines.
+
+Au-dessous d'aucune noble ambition, cette tâche sera, partout, l'oeuvre
+providentielle de fortes volontés. Le monde a besoin de grands exemples.
+
+Le 22 juin 1815, après sa seconde abdication, et alors qu'en butte aux
+factions qui déchiraient son pays, il devait s'expatrier pour toujours,
+Napoléon, plus que jamais nécessaire, disait-il au peuple français:
+_Unissez-vous tous pour le salut public, et pour rester une nation
+indépendante._ Ce solennel adieu, cette dernière et patriotique trace du
+génie des temps modernes, devrait aussi éclairer la génération
+européenne actuelle sur le plus grand de ses intérêts.
+
+Si tant de sublimes esprits, hommes d'état, écrivains ou capitaines, la
+gloire et jadis la force des nationalités aujourd'hui menacées, si leur
+puissante raison pouvaient encore renaître et dominer au milieu d'elles,
+ils gémiraient sur leur oeuvre follement compromise, sur trop de pénibles
+travaux et de généreux efforts devenus inutiles; ils conjureraient
+l'humanité égarée de revenir, en toute hâte, à la concorde et au respect
+du pouvoir qui peuvent seuls sauver.
+
+ _O navis, referent in mare te novi
+ Fluctus! o quid agis? fortiter occupa
+ Portum ...
+ tu, nisi ventis
+ debes ludibrium, cave!_
+
+ (HORACE, Ode 12, liv. 1er.)
+
+ * * * * *
+
+361. Parvenu au terme de ce travail, il reste à choisir entre les deux
+parties principales qui le composent.
+
+Si l'on admet la nécessité du système général de défense proposé dans
+les chapitres 3 et 4, on devra, pour compléter ceux-ci, extraire des
+chapitres suivants de nombreuses prescriptions pratiques et de détails
+nécessaires dans toute hypothèse.
+
+Si l'on juge les considérations des chapitres 3 et 4 exagérées et trop
+théoriques, il suffira de s'en tenir aux chapitres 5 et 6, où se
+trouvent également résumés les principes les moins contestables de la
+première partie.
+
+Dans l'une ou l'autre manière de voir, ce livre, rédigé à deux points de
+vue différents, mais dans un même but, paraîtra peut-être utile; en
+quelque pays, et, de quelque manière que l'émeute surgisse, un ou
+plusieurs des principes exposés deviendraient plus ou moins applicables.
+
+Si nous avons pu contribuer à rendre encore plus évidente pour tous
+cette vérité: _Vis-à-vis d'un pouvoir régulier pénétré de ses devoirs,
+et au milieu de nations éclairées par tant de désastres, l'anarchie ne
+peut désormais espérer que des succès trop éphémères pour exciter ses
+coupables projets_; alors le but de cet ouvrage sera rempli.
+
+Dans un pareil sujet, plus que dans tout autre, un mot de Napoléon
+doit-être constamment rappelé: «À la guerre, les trois quarts sont des
+affaires morales; la balance des forces réelles n'est que pour un autre
+quart.»
+
+Terminons enfin par cet adage de tous les temps: _L'anarchie est le
+fléau du peuple, la ruine des nationalités_.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Insurrections et guerre des barricades
+dans les grandes villes, by Christophe-Michel Roguet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INSURRECTIONS ET GUERRE ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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