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+The Project Gutenberg EBook of L'Instruction Publique en France et en
+Italie au dix-neuvième siècle, by Charles Dejob
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle
+ Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie.
+ L'enseignement supérieur libre en France. Villemain en
+ Sorbonne. Des édit
+
+Author: Charles Dejob
+
+Release Date: August 12, 2011 [EBook #37052]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INSTRUCTION PUBLIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE ET EN ITALIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
+
+CHARLES DEJOB
+
+Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie.
+
+L'enseignement supérieur libre en France.
+
+Villemain en Sorbonne.
+
+Des éditions classiques, à propos des livres scolaires de l'Italie.
+
+PARIS
+
+ARMAND COLIN ET Cie, ÉDITEURS
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Préface.
+
+NAPOLÉON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne,
+que de sots propos et des mesures oppressives semblaient
+menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de
+notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction
+publique.
+
+CHAPITRE II.
+
+L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première
+tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon
+sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de
+l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses
+représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à
+Vérone, à Lodi.
+
+CHAPITRE III.
+
+Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement
+des maisons de la Légion d'honneur.
+
+CHAPITRE IV.
+
+Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de
+Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et
+tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion
+publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice
+française reste en fonctions jusqu'en 1849.
+
+CHAPITRE V.
+
+Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le
+collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les
+voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de
+ces collèges a puissamment contribué à relever le cœur et l'esprit de la
+femme en Italie.
+
+L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Du goût pour les cours publics.
+
+CHAPITRE II.
+
+Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la
+Révolution.
+
+CHAPITRE III.
+
+Période de la Révolution et de l'Empire.
+
+CHAPITRE IV.
+
+Période de la Restauration.
+
+CHAPITRE V.
+
+Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre,
+en 1849.
+
+CHAPITRE VI.
+
+Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.
+
+VILLEMAIN EN SORBONNE.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la
+Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il
+s'est interdits.
+
+CHAPITRE II.
+
+Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses
+qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas
+toujours allé en grandissant.
+
+CHAPITRE III.
+
+Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de
+l'enseignement de Villemain.
+
+DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRE DE L'ITALIE.
+
+Appendice A.--Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de
+jeunes filles de Naples.--Le pensionnat de Lodi.
+
+Appendice B.--Projet de Napoléon Ier de fonder, dans toutes les
+capitales de l'Europe, un lycée français.--Professeurs français et
+professeurs de français en Italie sous Napoléon Ier.
+
+Appendice C.--Le personnel français au Collège de jeunes filles de
+Milan.--La comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et
+professeurs de français.
+
+Appendice D.--Élèves et professeurs italiens au Collège de Sorèze
+pendant la Révolution et l'Empire.
+
+Appendice E.--Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier
+
+Appendice F.--Ginguené.
+
+Appendice G.--Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur.
+
+Appendice H.--Liste des professeurs de l'Athénée.
+
+Appendice I.--Professeurs du lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an
+IV.
+
+Appendice J.--De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de
+Lycée ou d'Athénée.
+
+Appendice K.--Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres.
+
+INDEX DES NOMS PROPRES.
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+De nos jours, les progrès de l'instruction publique sont subordonnés à
+deux conditions: l'initiative de l'État, l'abnégation des maîtres.
+
+Dans une société démocratique où le temps n'a pas encore, quoi qu'on
+dise, fondé les mœurs de la liberté, rien de grand et de durable ne peut
+se faire que par l'État. Il ne s'ensuit pas qu'il doive interdire ou
+entraver les entreprises indépendantes ou même rivales. Loin de là:
+supprimer la rivalité, c'est-à-dire l'émulation, serait préparer sa
+propre décadence; il doit au contraire stimuler l'activité des individus
+et de ce qui reste de corps constitués, mais sans s'abuser sur les
+ressources que cette activité peut offrir. Il faut qu'il sache qu'il
+détient aujourd'hui une telle part de la force publique que seul il peut
+être libéral dans tous les sens du mot. Convaincu de son inquiétante
+responsabilité, il faut qu'il se défende énergiquement de l'esprit
+d'indifférence, de coterie et de parti, parce qu'on ne sait qui
+réparerait ses fautes et parce qu'il est probable qu'au contraire ses
+amis et ses ennemis renchériraient sur ses erreurs.
+
+D'autre part l'abnégation chez les professeurs devient plus difficile
+parce qu'ils sont plus en vue qu'autrefois. Il suffit d'interroger le
+roman et le théâtre contemporains pour apprendre qu'ils font dans le
+monde une tout autre figure que jadis. L'abnégation (et ce mot signifie
+non pas l'application au travail, mais, ce qui est fort différent,
+l'oubli de soi) n'en demeure pas moins pour eux la plus nécessaire des
+qualités, puisqu'ils doivent se proportionner à la jeunesse,
+c'est-à-dire se dépouiller jusqu'à un certain point de la supériorité du
+talent, des connaissances et de l'âge. Qu'ils s'adressent d'ailleurs à
+un public juvénile ou à un public mûr, il leur faut accroître sans cesse
+la somme de leur science, faire participer leurs auditeurs à ce progrès,
+et cependant se régler toujours moins sur l'étendue de leur propre
+capacité que sur celle de l'auditoire. Ils doivent cultiver leur talent
+et toutefois ne pas s'y complaire; ils ne l'ont pas reçu pour en faire
+simplement jouir le public, mais pour l'en faire profiter.
+
+Ces deux pensées forment l'unité du volume qu'on va lire: les deux
+premières des études qui le composent se rapportent à l'une, les deux
+suivantes à l'autre. Peut-être en effet voudra-t-on bien y reconnaître
+autre chose que de simples monographies, quoique le détail y ait été
+traité avec le soin qu'on apporte d'ordinaire aux ouvrages de ce genre.
+On verra d'un côté un État créant dans un autre État, c'est-à-dire au
+milieu de difficultés toutes particulières, une œuvre qui, après plus de
+quatre-vingts ans, est aussi florissante qu'au premier jour, et l'on
+remarquera que les divers essais tentés à ce propos en Italie sous la
+domination française ont précisément réussi dans la proportion où le
+gouvernement en avait assumé la responsabilité. D'autre part on verra en
+France des établissements entourés dès leur naissance de la faveur
+publique, longtemps soutenus par le talent ou même par le génie de leurs
+professeurs, par l'assiduité de leurs abonnés, par le désintéressement
+de leurs fondateurs, décliner après avoir rendu d'importants services,
+et disparaître, sans même laisser l'espérance que d'autres puissent
+durer aussi longtemps.
+
+Cette première et cette deuxième étude se confirment en ce que l'une
+fait la contre-partie de l'autre; la troisième et la quatrième se
+confirment plus directement. Le cours d'un professeur brillant et même à
+certains égards fort soucieux de ses devoirs, puis des éditions
+scolaires qui font honneur non seulement à leurs auteurs mais à
+l'Université nous montreront les divers inconvénients qui peuvent naître
+de la complaisance pourtant pardonnable d'un professeur pour la
+dextérité de sa parole ou pour l'étendue de son érudition.
+
+C'est parce que toutes les parties de ce livre se relient à des
+questions générales qu'en reprenant ici l'histoire des Athénées j'en ai
+changé le titre. En comparant le morceau intitulé _L'enseignement
+supérieur libre en France_ avec l'article publié en 1889, dans la _Revue
+internationale de l'enseignement_, on trouverait que la nouvelle étude
+ne diffère pas seulement de ma première esquisse par une étendue à peu
+près double et par quelques erreurs de moins; car la notice de 1889
+visait seulement à faire connaître et apprécier quelques établissements
+érigés à la fin du dix-huitième siècle: l'étude nouvelle, outre qu'elle
+embrasse aussi la curieuse Société des Bonnes Lettres, fondée par les
+royalistes de la Restauration pour faire échec à l'Athénée, vise à
+déterminer par un historique approfondi la mesure dans laquelle chez
+nous l'enseignement supérieur libre peut servir la cause de la science.
+La chute de l'Athénée, après une glorieuse carrière, n'est plus
+expliquée seulement par des circonstances passagères, mais par des
+raisons qui tiennent à la transformation des mœurs et qui autorisent des
+conjectures sur l'avenir.
+
+Pour l'étude par laquelle s'ouvre ce livre, ce n'est pas seulement par
+la pédagogie qu'elle se rapporte à l'histoire générale. On a pu
+entrevoir, par une des lignes qui précèdent, qu'elle se rattache aussi à
+la vaste et belle question sur laquelle j'ai déjà essayé d'appeler, par
+un autre ouvrage, l'attention des historiens: l'heureuse influence
+exercée par la France sur l'Italie entre 1796 et 1814. Le moment serait
+venu d'en présenter le tableau. Les Italiens ont beaucoup écrit sur
+cette période de leur histoire, à laquelle ils accordent avec raison une
+importance capitale; il ne suffirait certainement pas de lire les
+nombreux articles ou volumes qu'ils y ont consacrés; mais le Français
+qui entreprendrait de l'exposer se sentirait guidé dès ses premiers pas,
+et la satisfaction qu'il ressentirait tantôt à entendre proclamer les
+services alors rendus par la France, tantôt à lui découvrir de nouveaux
+titres à la reconnaissance, le payerait amplement de sa peine. Il
+n'aurait pas à craindre de paraître réclamer pour elle une orgueilleuse
+supériorité. Toutes les nations sont à tour de rôle redevables les unes
+aux autres. En rendant compte de mon dernier livre dans la _Cultura_, M.
+Zannoni disait fort justement que l'Italie avait tant fait pour la
+France qu'elle entendait volontiers un Français rappeler ce que la
+France avait fait pour elle. Certes nous honorons la mémoire de
+Vercingétorix et nous sommes avec lui de cœur dans sa résistance à
+Jules César, mais nous savons gré aux Romains d'avoir aboli chez nous
+les sacrifices des druides, et d'avoir mis la Gaule au rang des pays
+civilisés; nous nous rappelons avec plus de plaisir les victoires de
+Fornoue, d'Agnadel et de Marignan que la défaite de Pavie, mais nous
+remercions l'Italie de la Renaissance de nous avoir donné le goût des
+arts. Le matin de la journée de Coutras, le Béarnais rappelait à ses
+cousins qu'ils étaient Bourbons comme lui et promettait de se montrer
+leur aîné; à quoi ses cousins répondaient par la promesse de se montrer
+ses dignes cadets: la France et l'Italie ont joué tour à tour l'une
+vis-à-vis de l'autre le rôle d'un aîné qui forme ses cadets et se
+réjouit de se voir égaler par eux. Il faut donc espérer que l'exemple
+donné depuis longtemps par M. Rambaud, lorsqu'il décrivit l'action
+bienfaisante de la France dans la vallée du Rhin au temps de la
+Révolution et de l'Empire, sera enfin suivi. Au reste, on n'en est déjà
+plus à le souhaiter; car on dit qu'une thèse de doctorat portera bientôt
+sur l'administration impériale en Dalmatie, qu'on en projette une autre
+sur l'administration impériale en Italie, qu'on travaille en ce moment à
+l'histoire de la Belgique sous le gouvernement français. Je souhaite
+d'autant plus volontiers le succès de ces trois projets que deux de
+ceux qui les ont formés me rappellent d'anciens et agréables souvenirs.
+
+L'histoire des collèges fondés par les Français en Italie a été surtout
+écrite à l'aide du journal officiel du premier royaume d'Italie et des
+Archives de Milan que M. Cesare Cantù m'a encore une fois gracieusement
+ouvertes; mais j'ai reçu d'importantes communications de M. Malagola,
+directeur des Archives de Bologne, que M. le sénateur Capellini avait eu
+l'obligeance d'intéresser à mes recherches, de M. Benedetto Croce,
+l'aimable érudit napolitain, de M. Flamini, jeune et déjà savant
+professeur de Turin. MM. Luigi Ferri et Alessandro d'Ancona, M. le baron
+Manno, MM. Novati, Bernardo Morsolin, Giuseppe Biadego, Ach. Neri m'ont
+également prêté leur aide, ainsi que MM. Debidour, Mérimée, Bayet et
+Astor, qui ont mis leurs amis à ma disposition.
+
+Quelques-unes des additions faites à l'histoire de l'Athénée sont dues à
+d'utiles avis que MM. Aulard et Chuquet m'ont donnés en rendant compte
+de mon premier travail sur cet établissement.
+
+D'autres personnes m'ont fourni ou procuré quelques documents; on verra
+leurs noms au cours de ce travail. J'offre ma gratitude à tous les
+érudits dont l'amitié ou la courtoisie a facilité mes investigations.
+
+
+
+
+NAPOLEON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne,
+que de sots propos et des mesures oppressives semblaient
+menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de
+notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction
+publique.
+
+
+«Les Italiens avaient absolument abandonné et méprisé leur langue:
+arrivent les Français, et, avec leur outrecuidance naturelle, ils
+veulent interdire à la meilleure partie de l'Italie l'usage de l'idiome
+national. Une indignation générale s'élève dans toute l'Italie; on
+n'épargne ni peine ni étude pour recouvrer le patrimoine délaissé, dont
+un tyran insolent et insensé voulait nous ravir les derniers restes.»
+Ainsi s'exprime Pietro Giordani dans une de ses lettres. Au premier
+abord, on qualifierait volontiers d'absurde l'imputation que l'ancien
+panégyriste de Napoléon Ier lance ici contre le gouvernement impérial:
+tout au plus l'excuserait-on par la fureur où le jetaient ceux qui
+voulaient _intedescare_ l'Italie, qui décachetaient les lettres des
+patriotes et auxquels il adresse, quelques lignes plus bas, le défi
+d'une courageuse exaspération.
+
+Toutefois, la colère de Giordani ne manque pas d'une apparence de
+fondement. Usant de ce qu'on appelle le droit de la conquête, Napoléon
+avait un instant imposé à toutes les parties de la péninsule qu'il
+annexait à son empire, l'emploi du français dans les affaires
+judiciaires et dans les actes notariés; et plus d'un Italien avait vu
+dans cette mesure, non pas simplement la pratique constamment suivie
+pour assurer la prédominance des vainqueurs, mais une tentative pour
+évincer progressivement leur langue au profit du français.
+
+Cette crainte était-elle purement chimérique? Assurément, ni Napoléon,
+ni les Français en général n'avaient conçu l'extravagant projet de faire
+désapprendre la langue de Dante et de Pétrarque. L'inquiétude fort
+respectable dont nous parlons s'explique surtout par une ombrageuse
+délicatesse qui annonçait le réveil du patriotisme. Les promesses de
+Napoléon, la fondation de républiques censées autonomes, d'un royaume où
+les Lombards, les Vénitiens, les Romagnols cessaient d'être des
+étrangers les uns pour les autres, donnaient aux Italiens, dans
+l'assujettissement même, un avant-goût de l'indépendance; et, comme
+c'était surtout leur littérature, dont ils étaient fiers, comme c'est là
+surtout, dans le patrimoine d'un peuple, le bien que ses vainqueurs lui
+interdisent le moins de réclamer, il revendiquait parfois cette gloire
+avec plus d'âpreté que d'à-propos. Par exemple, un certain Romaniaco
+s'était imaginé que l'_Histoire critique de la République romaine_, de
+Lévesque, dirigée contre l'esprit républicain, visait à mortifier
+l'Italie[1]. Cependant il n'est pas impossible que l'espérance de voir
+notre langue supplanter celle de nos voisins, ait été caressée par
+quelques Français. Nos victoires avaient alors tourné bien des têtes, et
+la France était non moins infatuée de son génie que de ses conquêtes:
+elle comptait un grand siècle de plus que cent ans auparavant; elle
+tenait plus que jamais à sa tradition littéraire, parce que Voltaire
+avait fortifié en elle le respect de Boileau; à l'école de Condillac,
+elle avait même appris à renchérir sur l'Art Poétique: les qualités que
+Boileau avait déclarées nécessaires, elle les croyait suffisantes; la
+clarté, l'élégance, la finesse lui paraissaient à la fois l'idéal du
+style et le cachet de sa propre langue; elle applaudissait à des
+tragédies, à des épopées que Boileau eût taxées de prosaïques: quelques
+beaux esprits ont pu prendre alors au pied de la lettre le mot sur le
+clinquant du Tasse, sur les faux brillants de l'Italie, et, tandis que
+jusque-là les lecteurs de Boileau, de Voltaire, de Jean-Jacques étaient
+demeurés sensibles au charme de la poésie italienne, ils purent croire
+qu'en donnant à nos voisins notre idiome, après lui avoir donné notre
+Code, nous lui imposerions un second bienfait. N'avait-on pas entendu
+cette étonnante réflexion de Mercier dans un rapport aux Cinq-Cents? «Je
+croyais qu'il n'existait plus d'autre langue en Europe que celle des
+républicains français!» L'hyperbole déclamatoire, la boutade
+impertinente se mêlent vite en France aux naïves suggestions de la
+vanité, et ceux d'entre nous qui n'y donnent pas ne les découragent
+point assez résolument; il nous semble qu'un propos en l'air ne tire pas
+à conséquence, et, quoique persuadés que l'Europe a les yeux fixés sur
+nous, nous oublions qu'elle nous écoute. De sots propos sont pourtant
+toujours relevés. En 1811, Angeloni, ancien membre du gouvernement de la
+république romaine, qui depuis, impliqué dans un complot contre
+Bonaparte, avait subi dix mois de captivité, racontait que deux ou trois
+ans auparavant on soutenait qu'il fallait supprimer la langue
+italienne[2], qu'il avait plusieurs fois soutenu de longues discussions
+à ce sujet, contre des Français qui ne savaient d'autre langue que la
+leur, et auxquels il avait représenté la difficulté de l'entreprise. De
+son côté, Foscolo s'écriait dans son _Hypercalypsis_: «Un Gaulois
+s'engraissera des fruits de la terre féconde entre toutes et criera:
+Oubliez la langue de vos pères, qui n'est que vanité! Parlez la nôtre,
+qui renferme les paroles de la sagesse et qui résonne admirablement sur
+le théâtre.»
+
+Du reste, quelques étrangers, et notamment des Italiens même, avaient,
+soit pour faire leur cour à la France, soit parce qu'ils subissaient son
+prestige, autorisé par leurs doctrines les prétentions de notre vanité.
+Ainsi, le savant abbé piémontais Denina, tout en maintenant que
+l'italien était plus riche, mieux fait pour la poésie que le français,
+avait affirmé publiquement que notre littérature comprenait plus de
+livres utiles ou agréables, que le dialecte des Piémontais s'en
+approchait plus que de l'italien, et que si l'obligation d'employer le
+français dans les actes devait les gêner d'abord, ils s'en trouveraient
+bien par la suite; aussi indiquait-il les moyens de leur inculquer notre
+idiome: il faudrait, disait-il, reprendre l'usage d'enseigner le
+catéchisme en piémontais, puis faire prêcher en français; de plus, on
+ferait jouer des pièces dans le patois local, en attendant qu'on eût des
+troupes d'acteurs français[3]. Or, quoique Denina louât beaucoup le
+prince Eugène et Napoléon, et qu'il eût accepté la charge de
+bibliothécaire de l'empereur, il ne faudrait pas voir en lui un traître
+à son pays: M. de Mazade nous apprend que, longtemps après, le patriote
+Montanelli aimait à répéter que l'Italie finissait au Tessin, et Victor
+Amédée II considérait le Piémont comme n'étant ni français, ni
+italien[4]. Lorsqu'Alfieri commença à écrire pour le théâtre, il était
+obligé de rédiger ses plans en français, et pour acquérir une pratique
+facile de l'italien, il dut recommencer ses voyages en Italie.
+
+D'autres, comme s'ils avaient pressenti que la France allait fournir
+pendant cinquante années le livret original des plus beaux opéras,
+donnaient une nouvelle tournure à la vieille querelle des glückistes et
+des piccinistes: le Suisse Escherny, dans un _Fragment sur la Musique_,
+déclarait notre langue très mélodieuse[5]; le Sicilien Ant. Scoppa
+soutenait que l'accent en français était plus énergique qu'en italien,
+que notre idiome fournissait plus aisément des vers iambiques et
+anapestiques, les plus heureux de tous, qu'en général les Français sont
+naturellement poètes, que chez nous les gens du peuple retiennent
+facilement les airs, et les personnes bien élevées sont bonnes
+musiciennes, ce qui, d'après lui, se rencontre rarement en Italie; si la
+France n'avait pas encore produit beaucoup de bonne musique, c'était, à
+l'entendre, parce qu'elle n'avait pas assez confiance en elle-même, que
+les librettistes n'appropriaient pas assez les vers aux exigences du
+chant, qu'on mettait trop souvent les paroles sur de vieux airs choisis
+au hasard, qu'on goûtait trop les accompagnements bruyants, enfin que le
+pouvoir n'encourageait pas assez l'étude du chant[6]. Dès 1803,
+c'est-à-dire l'année même du livre de l'abbé Denina, Scoppa avait sous
+un autre titre donné une ébauche de cette théorie: le français Dépéret
+ne croyait donc scandaliser personne en lisant dans cette même année, à
+l'Académie de Turin, un Mémoire où il disait: «La langue française est
+peut être de toutes les langues vivantes et analogues la plus éloquente,
+la plus énergique et la plus propre à la déclamation, parce que l'accent
+syllabique y est entièrement subordonné à l'accent oratoire et qu'elle
+est sans prosodie... J'ai entendu en Italie déclamer de très beaux vers
+et prononcer des discours oratoires par des hommes habiles et j'ai le
+plus souvent senti que l'accent syllabique de cette langue, en rendant
+trop sensible le son partiel de chaque mot, suspendait l'élan de la
+voix, l'entrecoupait, et nuisait entièrement à ce son fondamental qui,
+produit par le sentiment, doit retentir et s'étendre depuis la première
+jusqu'à la dernière syllabe d'une phrase ou d'une période.»
+
+Mais ces prétentions, encouragées par les uns, impatientaient les
+autres. Nous avons mentionné, dans notre livre sur Mme de Staël et
+l'Italie, la fermeté avec laquelle certains Italiens rappelèrent alors
+les droits de leur littérature au respect des nations; d'autres allèrent
+encore plus loin. Angeloni, dans un ouvrage précité, répliquait en ces
+termes à Escherny qui avançait que les langues modernes ne sont pas
+lyriques: «Fort bien! mais à condition que vous l'entendiez seulement
+des langues qui, comme le français, écorchent les oreilles;» il le
+raillait de s'en prendre aux chanteurs de notre Opéra de ce qu'ils
+criaient, et l'engageait à s'en prendre plutôt à la langue sourde qui
+les y forçait; à l'auteur d'un article sur les occupations de la classe
+des Beaux-Arts à l'Institut de France, il répondait que, pour rendre
+notre langue musicale, il faudrait en refondre tous les sons, et que
+tous les Instituts du monde n'y suffiraient pas: il accordait à sa
+colère le soulagement de défigurer les noms français, écrivant à
+l'italienne Boalò pour Boileau, afin, disait-il, d'en rendre la
+prononciation possible aux Italiens, _qui ne peuvent presque pas
+s'imaginer qu'il y a au monde une orthographe aussi étrange où tantôt
+quatre ou six consonnes d'un même mot sont réputées superflues, tantôt
+trois voyelles sont employées pour exprimer un même son_. Corniani,
+dans ses _Secoli della letteratura italiana_ (1796), retournant contre
+les Français le mot de Boileau, avait dit qu'il voulait montrer à ses
+compatriotes l'or qu'ils possèdent, pour qu'ils ne se laissassent plus
+éblouir par le clinquant étranger. Dans un langage plus mesuré, De Velo,
+professeur à l'université de Pavie, publiait en 1810 des leçons qu'il y
+avait faites deux ans auparavant sur l'éloquence, où, non content
+d'affirmer que sa nation avait inspiré tous les chefs-d'œuvre des
+lettres et des arts, il imputait à l'étranger, particulièrement à la
+France, tous les défauts qui s'étaient ensuite glissés dans les
+productions de sa patrie. Le journal dirigé par Monti, le _Poligrafo_,
+dira bientôt avec une précision encore plus hardie que Marini et
+Achillini avaient _mendié_ presque tous leurs défauts en France[7].
+Amanzio Cattaneo, professeur de belles lettres au Lycée du Mincio, lut à
+l'Académie de Mantoue, le 1er juillet 1807, un discours où il qualifiait
+la langue et la littérature d'outre-mont d'ordure malpropre, _lordante
+sozzura_.
+
+Mais les patriotes italiens, quand ils voulaient être justes,
+convenaient qu'ils n'étaient pas seuls à réclamer contre l'impertinence
+de quelques individus et les mesures gênantes du gouvernement: tout en
+relevant les appréciations fâcheuses de Boileau et de Bouhours,
+Angeloni rendait hommage à Régnier-Desmarais, à Ménage, pour le zèle
+avec lequel ils s'étaient essayés dans la langue poétique de son pays;
+il louait du premier sa traduction en italien d'_Anacréon_, des huit
+premiers livres de l'_Iliade_, du deuxième ses _Origini italiane_, ses
+_Annotazioni sopra l'Aminta del Tasso_; il citait cette généreuse
+déclaration de Malte-Brun: «Les classiques italiens ont fondé la
+littérature moderne et en sont encore les chefs et les princes, quoi
+qu'en ait pu dire l'impuissante envie des autres nations.» Il citait ces
+paroles plus belles encore de Ginguené: «La langue italienne n'est plus
+pour nous un objet de pure curiosité. À mesure que l'Italie devient plus
+française, il devient pour les Français d'une nécessité plus urgente
+d'entendre la langue de ce beau pays qui la conservera sans doute. Ce
+serait un triste fruit de notre influence sur ses destinées, si elle
+s'étendait jusqu'à effacer peu à peu, du nombre des langues modernes,
+celle qui en est reconnue la plus belle, la plus riche, la plus féconde
+en chefs-d'œuvre de tous les genres; c'en sera un très heureux, au
+contraire, si nous nous trouvons engagés et comme forcés à étudier
+enfin, avec l'attention dont elle est digne, cette belle langue et les
+grands écrivains qu'elle a produits[8].» Honneur à Ginguené pour avoir
+ainsi défendu la gloire d'un peuple non encore affranchi! Trop souvent
+homme de parti dans les questions de politique intérieure et de
+religion, sec et hautain dans les relations privées, il a, en écrivant
+ces lignes, pratiqué celle de toutes les vertus qui est la plus
+populaire en France, le respect du faible. Bien plus, il admettait, ce
+qui est encore plus rare, que les Italiens se permissent de revendiquer
+eux-mêmes la considération qui leur appartenait; car il louait un
+discours prononcé par Foscolo à l'université de Pavie, pour la force des
+pensées et surtout pour le patriotisme, _la véhémence entraînante qui,
+loin de blesser en nous l'orgueil national, nous fait pour ainsi dire
+adopter le sien_[9].
+
+C'est une joie pour nous de le constater: de même qu'il s'est trouvé des
+Français pour réprouver la spoliation des musées italiens, il s'en
+trouva pour repousser la velléité, le rêve aussi coupable que ridicule
+de faire tomber une langue en désuétude. On peut le dire hardiment: la
+grande pluralité des esprits cultivés de France s'intéressait à la
+littérature italienne; le même _Mercure_ qui avait publié le vœu de
+Ginguené traduisit, les 14 et 28 septembre 1811, une page de l'_Ape
+subalpina_ contre les Italiens qui écrivaient en style francisé, et des
+articles de circonstance n'épuisaient point ces bonnes dispositions. La
+France était alors le pays où l'on étudiait avec le plus d'amour et
+d'intelligence la littérature italienne. Nous ne rappellerons pas tous
+les critiques qui s'en occupèrent avec goût et savoir dans des feuilles
+spéciales. Nous citerons seulement Amaury Duval pour ses comptes rendus
+dans la _Décade_ et dans le _Mercure étranger_; Marie-Joseph Chénier,
+qui, à la suite de son conte, _Le maître italien_, prouve l'étendue de
+ses connaissances par un aperçu des richesses de la langue italienne;
+Dacier, qui, dans, son _Tableau historique de l'érudition française_,
+n'omet aucun des savants travaux publiés de son temps au sud des Alpes.
+Nous rappellerons surtout que Ginguené commençait alors la tradition
+brillamment continuée après lui par Fauriel, Ozanam et M. Gebhart:
+esprit moins ouvert, moins pénétrant que ses successeurs, il a mérité
+pourtant que Sismondi et Giordani le dédommageassent des appréciations
+dédaigneuses émises par Féletz, par Mme de Genlis et par Chateaubriand,
+sur son _Histoire littéraire de l'Italie_.
+
+À la vérité, Ginguené se plaint que le public français montre peu
+d'empressement pour la littérature italienne; mais l'accueil fait à
+Giulia Beccaria par la société d'Auteuil, l'influence affectueuse que
+Fauriel exerça sur le jeune Manzoni, les nombreuses éditions et
+traductions publiées à cette époque, prouvent qu'il se montre là bien
+exigeant. On n'achetait pas assez, paraît-il, des éditions récemment
+publiées en France du _Tacite_ de Davanzati et des _Lettres_ de
+Bentivoglio: cela se peut; mais entre 1741 et 1815, il a paru cinq ou
+six versions françaises du _Roland Furieux_, dont une a été réimprimée
+sept fois et une autre cinq durant cette période. Dans le même laps de
+temps, on a imprimé ou réimprimé huit fois chez nous des traductions du
+_Décaméron_, dix fois des traductions de la _Jérusalem Délivrée_[10]. La
+classe cultivée donnait alors, en France, une preuve encore plus
+incontestable de son estime pour la langue italienne par l'empressement
+qu'elle mettait à l'apprendre. Il est vrai que les événements de la
+péninsule avaient déjà commencé à offrir aux amateurs les séduisantes
+leçons de patriotes obligés, comme jadis les savants de Constantinople,
+de gagner leur pain dans l'exil, et que, en attendant qu'un Foscolo
+donnât des conférences à Londres, qu'un Daniel Manin, chez nous,
+acceptât des élèves, des hommes distingués, tels que Buttura et Biagioli
+à Paris, Urbano Lampredi et Filippo Pananti à Sorèze, distribuaient un
+enseignement très apprécié. La liste des souscripteurs à la _Préparation
+à l'étude de la langue latine_ par Biagioli, sous la Restauration,
+prouve l'étendue de sa clientèle; il se glorifiait, sans doute, d'avoir
+eu _pour seul et unique maître l'immortel Dumarsais_, et Ginguené avait
+dit spirituellement de lui, en recommandant sa _Grammaire italienne
+élémentaire et raisonnée_: «Si je ne craignais de lui faire tort dans le
+monde, s'il ne fallait pas être très réservé dans des accusations de
+cette espèce, je le croirais entaché d'idéologie.» Mais ce disciple de
+nos idéologues n'en était pas moins un intraitable défenseur de Dante,
+et personne, à Paris, ne lui en voulait de ne pas capituler sur ce
+point. De moindres talents suffisaient encore à rappeler sur les bancs
+des dames élégantes et des hommes à barbe grise. Boldoni a enseigné
+vingt-cinq ans dans ce brillant Athénée dont nous raconterons
+l'histoire: à Lyon, un Niçois instruit, mais fort médiocre, nommé Rusca,
+fondait une _Società d'emulazione italiana_, dans laquelle il commentait
+les auteurs de son pays; Silvio Pellico se moque de lui et des Lyonnais,
+parce qu'il déclamait devant un auditoire qui ne l'entendait pas, et
+parce qu'il soutenait dans les journaux d'indécentes querelles avec un
+rival; mais comme ces auditeurs payaient, il est, ce me semble, tout au
+plus permis de sourire de leur naïve bonne volonté. Au surplus, dès
+1785, l'_Année littéraire_ disait que _les dames françaises apprenaient
+l'italien avec autant de soin que leur propre langue, et que les hommes
+trouvaient beaucoup plus commode de l'apprendre que le latin qu'ont
+appris leurs pères_. M. Aulard constate que Danton, qui, comme
+Robespierre, savait très bien l'anglais, parlait aussi italien[11].
+
+Sur le sol italien également, en pays conquis, on peut dire d'une façon
+générale que les Français qui furent chargés à un titre quelconque de
+diriger l'esprit public, professèrent le plus sincère respect pour la
+gloire littéraire de l'Italie. On sait les égards de Championnet pour
+ses grands souvenirs; M. Ademollo a retracé ceux du général Miollis,
+pour l'illustration passée et présente du peuple qu'il gouvernait avec
+autant d'intégrité que de fermeté; Moreau de St-Méry, dans les duchés
+de Parme, Plaisance et Guastalla, témoigna des mêmes sentiments. Parmi
+les agents inférieurs, Charles Jean La Folie, tantôt journaliste, tantôt
+employé dans l'administration du vice-roi qu'il a plus tard racontée,
+publiait en 1810 des _Tavole cronologiche degli uomini più illustri
+d'Italia dal tempo della Magna Grecia fino ai giorni nostri_; Aimé
+Guillon, précepteur des pages du prince Eugène, un des principaux
+rédacteurs du journal officiel, a pu ne pas comprendre la beauté des
+fameux _Sepolcri_ d'Ugo Foscolo, et s'attirer par là quelques ennuis,
+mais l'esprit de ses articles prouve qu'il ne l'a pas niée de parti
+pris: il préférait le style facile de Monti au style travaillé de son
+rival; rien de plus: il loue en effet de très bon cœur, non seulement
+des poésies en l'honneur de Napoléon, mais des traités techniques, des
+tableaux, Canova et les _Secoli_ de Corniani. Il défend Alfieri contre
+Pietro Schedoni, qui accusait ses tragédies d'offenser la morale et de
+troubler l'ordre public par des maximes républicaines; il réfute avec
+modération les attaques du poète d'Asti contre Racine, et avertit que la
+tragédie et la comédie françaises ont des obligations à l'Italie. Se
+faisant Italien de cœur, il proteste que les étrangers, et notamment les
+Français, ne sont pas seuls à avoir produit de bons romans, ce qu'il
+prouve par les poèmes chevaleresques et les nouvelles de l'Italie; il
+fait observer que le _Paolo e Daria_ de Gasparo Visconti est bien
+antérieur à Paul et Virginie, et loue les Italiens de préférer les vers
+à la prose pour les romans. Ailleurs, il félicite Hager, qu'il appelle
+son compatriote, parce qu'ils sont tous deux sujets du royaume d'Italie,
+de soutenir contre le Français (lisez le Sarde au service de la France)
+Azuni, que la boussole n'est pas d'invention française; il voudrait
+seulement que l'invention en fût rapportée, non aux Chinois, mais aux
+Italiens[12].
+
+Le zèle de Guillon pour sa patrie adoptive ne lui a pas coûté seulement
+des phrases de compliment, il lui a coûté aussi des études assez
+sérieuses. Foscolo, Monti même, quand la _Spada di Federigo_ eut essuyé
+quelques critiques dans le _Giornale italiano_, ont pu prétendre qu'il
+n'entendait ni la langue ni la littérature de leur pays: ils auraient
+été mal fondés à lui refuser le mérite d'une lecture considérable. Il
+faut en accorder autant à Hesmivy d'Auribeau, ecclésiastique français,
+qui avait passé en Italie le temps de la Révolution, et que Napoléon
+nomma professeur de littérature française à l'université de Pise; dans
+le fatras ampoulé de son discours d'ouverture de 1812, on démêle un réel
+travail; car, s'il est aisé d'appeler Pétrarque un génie sans égal, il
+l'était moins pour un Français de rassembler les éloges que les
+écrivains du moyen âge ont donné à Pise, d'énumérer les grands hommes
+qu'elle a produits. Tout médiocre qu'il est, ce discours respire une
+sincérité touchante; l'auteur ne cache pas que le gouvernement le charge
+de travailler à ce que _les Italiens et les Français soient tellement
+confondus entre eux qu'ils ne forment plus qu'une même famille_, la plus
+polie et la plus éclairée de l'univers; mais, quand il parle de la
+France, il est aussi loin du ton de supériorité que de la fausse
+modestie: «Renonçons,» dit-il, «de part et d'autre avec une égale
+franchise aux anciens préjugés, aux préventions nationales... On peut
+être fort bon Français, disait La Harpe, sans regarder exclusivement sa
+langue comme la première du monde... Au lieu donc de nous déprécier ou
+flatter à l'excès, unissons sincèrement nos efforts pour augmenter nos
+mutuelles richesses!» Chargé d'enseigner le français aux jeunes Pisans,
+il veut si peu leur faire oublier l'italien qu'il leur dit:
+«Défendez-vous sévèrement d'emprunter de la langue française, toute
+belle qu'elle est, aucune de ces locutions que les véritables gens de
+lettres en France gémiraient sans aucun doute de voir se mêler à vos
+discours!»
+
+Mais, dès lors, une réflexion s'impose: si Angeloni, qui écrivait à
+Paris, déjà suspect par ses antécédents, sous l'œil de Napoléon; si
+Monti, Foscolo, Cattaneo, professeurs à la nomination du prince Eugène,
+ont pu s'exprimer avec liberté sur la même matière; si Auribeau et
+Guillon, tous deux fonctionnaires français, marquent tant de
+ménagements, il faut croire que le gouvernement ne nourrissait pas de
+trop noirs desseins contre l'indépendance littéraire de l'Italie. Pour
+le _Giornale italiano_ surtout, le cas est curieux: dans cette feuille
+officielle, des rédacteurs qui ne signent que par des initiales, mais
+qu'évidemment l'autorité connaissait, se prononcent très franchement. Le
+7 mai 1809, par exemple, le journal accueille une très vive réfutation
+d'un article où il avait jugé sévèrement une traduction italienne des
+_Jardins_, de Delille; l'_Aiace_, de Foscolo, où l'on dit en Italie que
+la police impériale vit des allusions hostiles, est jugé bien ou mal
+dans le numéro du 15 décembre 1811, mais sans ombre d'insinuation. Si,
+dans les numéros des 24 et 26 février 1809, l'autobiographie d'Alfieri
+est qualifiée d'œuvre orgueilleuse, qu'il eût mieux valu ne pas publier,
+un autre rédacteur, le 18 août de la même année, décerne l'immortalité
+au poète d'Asti. Rien, en un mot, à l'adresse des écrivains d'Italie qui
+ressemble à la malveillance systématique que l'empereur passait pour
+encourager, en France, à l'égard de nos écrivains indépendants. La
+presse était surveillée tout aussi rigoureusement en Italie que chez
+nous; mais le langage du _Giornale italiano_ montre que l'autorité
+française n'avait pas, sur le point qui nous occupe, les intentions
+suspectées assez tard par Giordani.
+
+Elle le prouva au surplus en révoquant, le 9 avril 1809, pour la
+Toscane, le 10 août de la même année pour les États de l'Église,
+l'obligation d'employer notre langue dans les actes notariés et devant
+les tribunaux; seuls, le Piémont, la Ligurie et le Parmesan y
+demeurèrent soumis. Quant au royaume d'Italie et au royaume de Naples,
+ils y avaient naturellement échappé. Ajoutons que le gouvernement, aussi
+bien dans les provinces réunies à l'Empire que dans celles que
+Beauharnais administrait sous l'étroite tutelle de Napoléon, a protégé
+de toutes ses forces la littérature italienne. Je n'entends pas
+seulement par là les pensions, les titres donnés à Monti, à Cesarotti, à
+une foule d'écrivains ou de savants; on pourrait n'y voir que le dessein
+de payer des dithyrambes ou de s'assurer des hommes qui influaient sur
+l'opinion publique; mais la fondation d'une Académie modelée sur
+l'Institut de France, la réorganisation de la Crusca, restaurée
+spécialement en vue de conserver l'intégrité de l'idiome national, les
+prix donnés aux auteurs des ouvrages les plus purement écrits, les
+instructions ministérielles, comme celle de Scopoli, directeur général
+de l'instruction publique sous Beauharnais, qui, en instituant des
+concours d'opéra, requérait expressément _la purità dello stile e della
+lingua_ fournissent des arguments péremptoires. Un petit détail montrera
+l'esprit dans lequel le gouvernement français entendait les rapports
+avec les lettrés d'Italie: le célèbre imprimeur Bodoni avait été traité
+d'une manière si flatteuse par Beauharnais et par Murat, qui, tour à
+tour, avaient essayé de lui faire quitter Parme, l'un pour Milan,
+l'autre pour Naples, qu'il avait commencé, pour leur marquer sa
+reconnaissance, une édition in-folio des classiques français; or, en
+1813, un voyageur français, se persuadant que Bodoni ne méritait pas sa
+réputation, écrivit contre lui; c'était assurément une attaque injuste;
+mais il était parti jadis de l'imprimerie de Bodoni une imputation
+calomnieuse contre les Didot, et ceux-ci n'avaient eu pour dédommagement
+qu'un article de Ginguené; Bodoni ne s'en plaignit pas moins à M. de
+Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie en
+France, et M. de Pommereul fit saisir la brochure, puis écrivit à
+l'imprimeur italien une lettre de consolation[13].
+
+Napoléon a beaucoup moins songé à faire oublier aux Italiens leur langue
+qu'à étendre chez eux la connaissance de la nôtre, intention beaucoup
+moins tyrannique, on en conviendra. C'est peut-être dans ce dessein
+qu'il établit, en 1806, une troupe permanente de comédiens français à
+Milan, en quoi il ne commençait pas à exécuter le plan d'éviction
+proposé par Denina, puisqu'il établit bientôt après, dans la même ville,
+une troupe permanente d'acteurs italiens[14]. Mais l'entreprise offrait
+bien des difficultés: une troupe lyrique étrangère peut donner des
+représentations très suivies, parce que l'auditoire, sans comprendre les
+paroles, peut se plaire à la musique; il n'en est pas de même pour une
+troupe purement dramatique. Le désir d'amuser la garnison française
+entrava encore davantage le succès: il aurait fallu jouer surtout les
+chefs-d'œuvre de notre répertoire: d'abord parce que la bonne compagnie
+serait volontiers venue les voir, les rédacteurs italiens du _Poligrafo_
+de Monti étant d'accord avec les rédacteurs, en partie français, du
+_Giornale italiano_, pour les louer; ensuite parce que, connaissant par
+avance ces pièces pour les avoir lues, elle en aurait plus facilement
+suivi la représentation. Au contraire, pour amuser nos militaires, on se
+jeta dans la nouveauté, et point toujours dans la plus délicate; on
+donna surtout les farces des petits théâtres de Paris, des Variétés, du
+Vaudeville, ou quelquefois, en représentant le répertoire de la Comédie
+française, on l'assaisonna de mots et de gestes licencieux. Le genre de
+comique qui plaisait à nos braves obtenait encore bien plus la
+préférence de certaines _donnicciuole_, de certaines _ragazzine_, dont
+la présence n'était évidemment pas sans rapport avec la leur; ces
+demoiselles, fort paisibles quand on donnait des pièces lubriques ou
+lestes, s'ennuyaient au _Misanthrope_ et troublaient la représentation
+_comme une bande de moineaux babillards_. Les acteurs achevèrent
+d'éloigner le public indigène en ne prenant pas la peine de ralentir
+leur débit, en ne donnant pas assez de pièces à spectacle, en ne se
+conformant pas, pour le prix des places, aux habitudes du pays. Enfin,
+on ne les avait pas recrutés parmi les meilleurs de la capitale: Mlle
+Raucourt, qui dirigea d'ordinaire le théâtre français de Milan, n'était
+plus dans l'éclat de la jeunesse et de la faveur publique quand on lui
+confia cette fonction; sauf Mme Vanhove, ou, si l'on aime mieux, Mme
+Talma, qui ne parut qu'un instant, sauf Mme Grasseau et ses filles, elle
+n'eut guère que des collaborateurs d'un talent médiocre ou inégal.
+Aussi, excepté les jours où le vice-roi se montrait dans sa loge, la
+salle était-elle fort peu garnie de spectateurs. Vers la fin de
+l'Empire, la troupe espaça beaucoup ses représentations, et, quand elle
+les cessa, au retour des Autrichiens, il ne paraît pas qu'on l'ait fort
+regrettée[15].
+
+Un moyen plus sûr de faire naître, ou plutôt d'entretenir le goût de
+notre littérature, consistait à enseigner notre langue. Le gouvernement
+y travailla tantôt en subordonnant certaines faveurs à la connaissance
+du français, tantôt en l'enseignant. D'un côté, un décret de
+Beauharnais, du 15 novembre 1808, décida que les candidats aux chaires
+de toutes les Facultés seraient, entre autres matières, examinés sur le
+français, et Fontanes, dans une lettre du 22 février 1811 au recteur de
+Pise, l'informe que les écoles consacrées dans le ressort de cette
+Académie à l'enseignement du français obtiendraient pour leurs chefs la
+dispense du diplôme décennal et pour leurs élèves celle de la
+rétribution due à l'Université[16]. D'autre part, on institua des cours
+de français dans les Lycées et dans les Facultés. Sans doute, ces
+mesures inspiraient quelques inquiétudes à certains Italiens; mais les
+esprits avisés ne s'arrêtaient pas à leurs soupçons, plus respectables
+que fondés: «Quelques personnes, «disait Scopoli dans un rapport au
+ministre,» murmurent de voir introduire l'étude du français jusque dans
+nos gymnases, craignant qu'une langue étrangère n'en bannisse la nôtre
+ou n'en corrompe la pureté. Mais un penseur a par avance réfuté cette
+erreur en faisant remarquer que, s'il était possible d'apprendre toutes
+les langues vivantes de l'Europe, les progrès de nos connaissances
+seraient plus grands et plus nombreux. Si la richesse du langage va de
+pair avec la civilisation et si, à proprement parler, il n'y a pas de
+synonymes, la nation où l'on apprendrait le plus de langues étrangères
+serait plus riche d'idées et, par suite, plus forte de pensée.» Ce n'est
+pas le lieu de chercher s'il n'y a pas quelque excès dans la réflexion
+que Scopoli emprunte ici à Condillac; mais le fait même que la réflexion
+est d'un Français marque bien que l'enseignement de notre langue en
+Italie n'était pas uniquement inspiré par une pensée d'intérêt;
+d'ailleurs, la pièce où Scopoli l'insère, porte avec elle la preuve
+manifeste que le gouvernement n'entendait pas condamner l'Italie à ne
+voir que par les yeux de la France: c'est, en effet, un rapport daté du
+1er avril 1813 sur la mission que le prince Eugène lui avait confiée
+d'étudier les établissements d'instruction publique en Allemagne[17].
+
+Ce n'est pas tout: de même qu'en France le grand-maître de l'Université
+ne se hâtait pas de remplir les cadres, préférant une chaire vide à une
+chaire mal occupée, de même on procéda en Italie avec une lenteur
+consciencieuse. De plus, on aurait pu réserver ces chaires à des
+Français, tant pour faire vivre quelques nationaux aux frais des sujets
+de Beauharnais que pour s'assurer des agents de propagande; car nul ne
+dira que la France n'aurait pu fournir quinze à seize maîtres sachant
+assez l'italien pour enseigner le français dans autant de Lycées. Au
+contraire, on décida que ces chaires, comme toutes les autres, seraient
+données au concours, sauf le cas où les publications antérieures d'un
+candidat autoriseraient à le dispenser de l'examen; et on attendit
+patiemment que des sujets convenables se présentassent. Ainsi, sous
+l'Empire, Pise n'a jamais eu de Lycée et le Lycée de Turin n'a jamais eu
+de professeur de français. Quant à la nationalité des maîtres qui
+enseignèrent notre langue dans les Lycées ou Facultés du prince Eugène
+(car dans les Facultés comme dans les Lycées c'était tout autant notre
+langue que notre littérature qu'on enseignait), on trouve à peu près
+deux Italiens pour un Français.
+
+Malheureusement l'enseignement des langues vivantes est le plus
+difficile de tous à bien établir, peut-être parce qu'ici l'insuffisance
+des maîtres et des élèves se découvre plus aisément: on ne demande à
+l'homme qui enseigne une langue ancienne ni de la bien prononcer ni de
+connaître ces mille nuances, ces mille expressions familières qui font
+le désespoir des étrangers; on admet que bien des points de la
+civilisation antique lui échappent puisqu'ils demeurent mystérieux pour
+tout le monde; quand il a mis la moyenne de ses élèves en état
+d'expliquer à livre ouvert des passages faciles ou d'écrire avec une
+correction suffisante quelques pages de latin, on le tient quitte et
+avec raison puisqu'avec cette somme de capacité ils sont en mesure de
+profiter des aperçus qu'il leur ouvre sur le génie de l'antiquité. Le
+maître qui enseigne une langue vivante, à supposer même qu'on le
+dispense de contribuer autant que ses collègues à former l'esprit de
+l'élève, a bien plus à craindre de prêter au ridicule, et par
+l'imperfection presque inévitable et facile à constater des
+connaissances qu'on emporte de son cours, de se déconsidérer. Puis la
+France avait dû faire ici comme pour la troupe de comédiens de Milan:
+elle n'avait pas envoyé ses plus habiles sujets, et le gouvernement
+n'avait pas eu, autant qu'il le souhaitait, l'embarras du choix. Il faut
+d'ailleurs reconnaître que, sous l'Empire comme au reste dans les deux
+siècles précédents, le corps enseignant ne comptait pas en France
+beaucoup d'hommes distingués: combien peu de professeurs du
+dix-septième siècle et du dix-huitième dont le nom, je dis simplement le
+nom, soit arrivé jusqu'à nous! On n'en faisait pas moins de bonnes
+études parce que, dans un pays où les gens du monde savaient lire et
+causer, c'était surtout une bonne discipline morale et intellectuelle
+qu'il importait d'offrir dans les maisons d'éducation: la rectitude
+d'esprit, la gravité des maîtres suffisaient avec l'aide de la
+tradition. Mais en Italie, pour cet enseignement nouveau, la tradition
+manquait. Ces diverses raisons expliquent pourquoi les cours de français
+n'eurent pas absolument partout le succès désiré. Le _Giornale Italiano_
+dans deux articles, l'un du 8 mai 1809, l'autre du 18 avril 1811,
+faisait remarquer qu'on n'y employait pas toujours de bonnes grammaires,
+de bonnes méthodes, et que par suite le résultat ne répondait pas
+invariablement à la peine prise. Il est évident néanmoins que les
+efforts tentés simultanément dans les plus grandes villes de l'Italie
+pour répandre notre idiome n'ont pas été perdus.
+
+Aussi bien toutes les branches de l'instruction publique furent alors
+notablement perfectionnées. Certes l'Italie comptait, à la fin du
+dix-huitième siècle, des écoles florissantes où des hommes supérieurs
+avaient formé de brillants élèves: une génération qui comprenait Monti,
+Foscolo, Volta, Canova, n'avait assurément pas grandi dans l'ignorance.
+Mais les lumières étaient presque toutes concentrées dans le Nord de la
+Péninsule. M. Tivaroni nous révèle, par exemple, que dans certaines
+provinces des États de l'Église, aucun paysan ne savait ni lire ni
+écrire, que dans le royaume de Naples, plus arriéré par endroits, disait
+Genovesi, que le pays des Samoyèdes, ces connaissances élémentaires
+étaient rares parmi la bourgeoisie même, que le papier, les livres y
+coûtaient si cher que les écoles de campagne s'en passaient, enfin que
+dans ces deux États l'histoire et la géographie ne faisaient point
+partie d'un cours complet d'instruction[18].
+
+Les Français firent deux choses: premièrement, ils firent pénétrer
+l'enseignement dans les pays où il n'avait point encore d'accès; car ils
+ne s'en tinrent pas à fonder sur le papier des maisons d'éducation,
+puisque le même M. Tivaroni constate que le royaume de Naples, à la fin
+du règne de Joachim, possédait trois mille écoles primaires gratuites
+avec cent mille élèves[19]; secondement, ils établirent un système
+d'éducation coordonné; auparavant le zèle d'une corporation religieuse,
+le talent d'un maître, une réforme partielle émanée du gouvernement,
+assuraient ici un bon enseignement élémentaire, ailleurs faisaient
+fleurir un collège ou jetaient un éclat subit sur telle science:
+désormais l'enseignement fut à la fois complet et gradué. Nous
+n'entreprendrons pas de tracer le tableau de toutes les mesures prises à
+cet effet par Napoléon et par ses lieutenants: nous nous bornerons à
+renvoyer au Recueil de ses Lois et Règlements concernant l'Instruction
+publique, à l'excellent _Rapport sur les établissements d'Instruction
+publique des départements au delà des Alpes fait en 1809 et 1810, par
+une commission extraordinaire composée de MM. Cuvier, conseiller
+titulaire, de Coiffier, conseiller ordinaire et De Balbe, inspecteur
+général de l'Université_, enfin aux historiens italiens qui, pour la
+plupart, s'accordent à louer cette partie du gouvernement de
+Napoléon[20]. M. Cantù a mieux que personne caractérisé l'ensemble de
+ces mesures; après avoir montré comment Napoléon imposait l'obligation
+du travail aux compagnies savantes, souvent suspectes de préférer les
+conversations agréables aux lectures pénibles, après avoir rappelé que
+l'Institut italien, fondé par l'empereur, devait rendre compte des
+livres ou machines soumis à son examen, exécuter des expériences,
+proposer une liste de trois noms pour les places vacantes dans les
+Universités, il ajoute: «C'était une institution moins spéculative que
+pratique, qui visait encore moins au progrès des lettres qu'à celui de
+la civilisation; et l'histoire ne peut taire l'effet que ces réformes
+produisirent sur une époque que pourtant de violentes commotions
+rendaient bien peu favorable aux études, aux beaux arts, à l'industrie.»
+
+Mais, dans l'ordre de l'instruction publique, un point particulier nous
+arrêtera: les collèges de jeunes filles fondés en Italie par Napoléon
+Ier. D'abord la matière est neuve; car les historiens, sans méconnaître
+l'importance de ces établissements, les ont à peine signalés d'un mot.
+Puis l'éducation des femmes en Italie appelait une réforme bien
+autrement urgente que celle des hommes. Ces deux raisons justifient
+notre choix.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première
+tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon
+sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de
+l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses
+représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à
+Vérone, à Lodi.
+
+
+Dans une satire d'Alfieri, un noble passe marché avec un prêtre pour
+l'éducation de ses enfants. Le précepteur en expectative proteste qu'il
+sait très bien le latin. «Votre latin,» répond le seigneur, «sent son
+antiquaille; ne me faites pas d'eux de petits docteurs; qu'ils sachent
+seulement parler un peu de tout pour ne pas faire figure de bois dans la
+conversation.» Puis, il rabat la prétention du pauvre homme qui voudrait
+être payé au moins autant que le cocher, et l'avertit qu'il devra se
+lever de table quand on apportera le dessert. Tout est réglé, quand le
+noble s'aperçoit qu'il a omis un petit détail: «J'oubliais: vous ferez
+faire de temps en temps un semblant de lecture à ma fille, Métastase,
+les ariettes; elle en est folle. Elle étudie toute seule, car je n'ai
+pas le temps de m'occuper d'elle, et la comtesse encore moins. Mais vous
+les lui expliquerez. Dans deux ans, je compte la mettre au couvent pour
+qu'on achève d'orner son esprit.»
+
+ _Mi scordai d'una cosa: la ragazza
+ Farete leggicchiar di quando in quando
+ Metastasio, le ariette; ella n'è pazza.
+
+ La si va da sè stessa esercitando;
+ Ch'io non ho il tempo e la Contessa meno:
+ Ma voi gliele verrete interpretando.
+
+ Finchè un altro par d'anni fatti sieno;
+ Ch'io penso allor di porta in monastero,
+ Per ch'ivi abbia sua mente ornato pieno._
+
+Quand c'est sur un pareil ton qu'un père traite de semblables matières,
+on devine ce que doit être l'instruction publique. Parini confirmerait
+au besoin le témoignage d'Alfieri sur l'indifférence des hautes classes
+en Italie à la fin du dix-huitième siècle pour l'éducation des filles.
+Les historiens vont nous prouver que ce ne sont point là des boutades de
+satiriques.
+
+Voici, d'après un érudit italien, comment l'éducation des filles était
+comprise avant l'arrivée des Français dans une des plus grandes villes
+de l'Italie: «À Naples, en fait d'institutions féminines, il y avait le
+conservatoire du Saint-Esprit avec soixante religieuses et cent
+soixante-trois enfants nées de mères qui exerçaient la prostitution.
+Comme on y dotait les filles, les femmes honnêtes employaient cadeaux et
+recommandations à se faire passer pour courtisanes. Le principal objet
+de l'éducation consistait à préparer le service de la chapelle. Il y
+avait d'autres maisons pour les repenties, pour les filles en danger,
+pour les filles tombées; on y recevait plusieurs milliers de vierges et
+de non vierges, qui, grâce aux aumônes, trouvaient un morceau de pain à
+manger, et à qui leur quenouille donnait des habits. Le nombre total de
+ces conservatoires était de quarante-cinq, dont plus de vingt
+renfermaient environ cinq mille pauvres femmes, la plupart sous la
+direction du clergé qui les préparait seulement à la vie mystique. Dans
+la maison royale du petit Carmen, près le Marché, il n'y avait point de
+religieuses: on enseignait à deux cent trente jeunes filles à tisser le
+fil, la soie et le coton[21].» Ainsi, des ateliers de charité, peuplés
+en partie de filles de mauvaise vie ou de mauvaise extraction, et plus
+semblables à notre maison des Madelonnettes ou à des hospices qu'à nos
+ouvroirs, tels étaient les pensionnats féminins de Naples en 1789.
+Certes, les provinces du nord ne se réglaient pas sur ce modèle. Nous
+avons nous-même montré ailleurs que beaucoup d'Italiennes, à cette
+époque, se piquaient, non seulement de poésie, mais de science, que
+plusieurs occupaient des chaires publiques[22]. Mais c'était précisément
+l'ignorance, l'insignifiance générale du sexe qui, en excitant le dépit
+de quelques femmes de cœur, les avait portées à rivaliser de savoir avec
+les hommes. À la fin du dix-huitième siècle, les grandes dames de Milan
+n'étaient ni plus corrompues ni plus frivoles que les grandes dames de
+Paris, dont les faiblesses ont fait alors assez de bruit; mais, faute
+d'étude, de lecture, de conversation, elles étaient beaucoup moins
+capables de ces échappées de raison, de ces accès d'enthousiasme pour
+toutes les grandes causes, qui honoraient chez nous l'aristocratie
+féminine. Dans des couvents où les luttes religieuses n'avaient point,
+comme chez nous, retrempé le catholicisme, elles apprenaient la
+superstition et la paresse; le monde trouvait son compte à cette
+éducation et la conservait soigneusement.
+
+De là, un étrange affaissement de l'esprit public. On en connaît, sous
+le nom de sigisbéisme, le témoignage le plus curieux. Un trait moins
+connu en France montrera combien la conscience était égarée, même dans
+les familles à qui le génie et la gloire semblaient donner mission de
+guider les autres: en 1806, quand mourut le comte Carlo Imbonati, avec
+lequel la mère de Manzoni, abandonnant son époux, avait parcouru
+l'Italie et la France, Manzoni le célébra dans une composition poétique,
+qu'il dédia à sa mère et publia, du vivant même de son père, sans se
+douter qu'il déshonorait par là l'une et l'autre. Ainsi, à cette date,
+l'homme qui plus tard composera un des livres les plus purs, les plus
+délicatement édifiants qu'on ait jamais lus, croyait faire œuvre de bon
+fils en chantant un nom que son père ne pouvait entendre sans rougir, en
+essuyant des larmes qui n'étaient malheureusement pas celles du remords,
+en révélant aux contemporains et à la postérité cette coupable douleur!
+Et c'était à une fille de Beccaria que s'adressait l'étonnant hommage de
+cette piété filiale, et sa tendresse maternelle en était accrue!
+
+À plus forte raison ne pouvait-on compter sur la plupart des femmes
+italiennes pour conserver ou refaire le patrimoine des familles. Une des
+choses qui surprirent à Paris le marquis Malaspina, quand il visita la
+France en 1786, ce fut de voir à combien d'emplois se prêtait la souple
+intelligence de la Française, et quelle somme d'activité on pouvait
+obtenir d'elle, alors qu'ailleurs le sexe ne lui semblait propre qu'à
+mettre des enfants au monde ou à végéter dans des couvents. Personne ne
+me reprochera de citer presque tout au long la spirituelle analyse que
+M. d'Ancona donne dans la _Nuova Antologia_ du 16 décembre dernier, de
+cette partie de sa relation de voyage: «Malaspina a besoin à Paris de
+faire réparer sa montre, et c'est une femme qui la lui répare; il lui
+faut des souliers, une femme lui en prend mesure. Les églises ont des
+femmes pour gardiennes; à la bibliothèque du roi, beaucoup de lectrices;
+des femmes aux tribunaux pour enregistrer les actes. Il apprit que dans
+certaines contrées de la France les femmes exerçaient le commerce de
+préférence aux hommes, et il affirme que, généralement, une Française
+parvient plus vite à la maturité de la réflexion qu'un Français. Les
+marchandes ont des manières qu'une femme de la meilleure éducation
+pourrait leur envier; elles occupent leurs moments de loisirs, en
+attendant les clients, à la lecture. Sur l'article de ces marchandes
+l'admiration de Malaspina prend feu comme celle de Sterne racontant son
+aventure avec la jolie gantière.»
+
+À peine la France avait-elle pris pied au delà des Alpes, qu'un effort
+fut tenté pour changer l'éducation des femmes d'Italie: la République
+cisalpine, instituée et surveillée par nous, ne comptait pas encore cinq
+mois d'existence lorsqu'elle s'en occupa. Le 28 brumaire an VI, 18
+novembre 1797, son ministre de l'intérieur envoya une circulaire à
+toutes les maisons religieuses ou laïques vouées à l'éducation des
+filles, pour les informer que «les soins paternels du Directoire
+exécutif, pour préparer à la République un bonheur durable, s'étaient
+tournés vers l'éducation républicaine des filles,» que la citoyenne
+veuve Visconti Saxy avait été chargée de la surintendance sur toutes les
+personnes adonnées à l'instruction du sexe, notamment dans les couvents,
+et qu'on espérait que celles-ci voudraient bien se conformer aux
+observations qu'elle pourrait leur faire[23]. Le choix fait pour la
+fonction de surintendante était heureux: Mme Visconti, née Carlotta de
+Saxy, était entrée par son mariage dans une des familles qui donnaient
+alors le plus de gages à la France, puisque, sans parler d'Ennio
+Quirino Visconti, bientôt ministre de la République romaine, puis
+Français de fait et de cœur, Francesco Visconti acceptait une place
+importante dans le gouvernement de la Cisalpine, et qu'un autre Visconti
+ira sous peu étudier au collège de Sorèze; d'autre part, cette famille
+était une des plus illustres de la Lombardie. La surintendante devait
+avoir un âge respectable, puisque le comte Pompeo Litta, dans les
+_Famiglie celebri ltaliane_, dit qu'elle avait été la troisième et
+dernière femme d'Alessandro Visconti, mort en 1757. Enfin, le même
+historien souscrit aux éloges que le ministre de 1797 donnait à Mme de
+Saxy-Visconti, puisqu'il l'appelle «une femme très distinguée par
+quelques œuvres destinées à l'éducation du peuple.»
+
+À la vérité, les divers programmes rédigés par elle et fortifiés par le
+droit de visite conféré à la surintendante sur tous les établissements
+d'éducation féminine, eurent pour objet de tempérer autant que de
+seconder l'effet des principes que la France apportait en Italie. Le
+préambule en est invariablement consacré à l'importance de prémunir les
+élèves, dans l'intérêt de l'ordre public, contre l'abus des mots de
+liberté, d'égalité, de souveraineté populaire: on sentait que les folies
+ruineuses, sinon sanglantes qui s'étaient mêlées dans la Cisalpine à
+l'enthousiasme pour le nouveau régime, risquaient de tout compromettre;
+aussi, les programmes recommandaient expressément d'expliquer que la
+liberté consiste pour une nation à faire ses propres lois et non à y
+désobéir, que l'égalité devant la loi n'implique pas le mépris des
+supérieurs, et que la souveraineté du peuple n'est pas le règne de la
+licence. On y exprimait la confiance la plus courtoise dans le zèle et
+l'habileté des religieuses pour l'éducation des filles; on y considérait
+comme une des autorités dont la Révolution n'affranchissait pas
+l'Evangile, cette _expression la plus pure de la loi naturelle_; et
+c'était peut-être pour faire abandonner les _robes à la guillotine_
+réprouvées dans une ode célèbre de Parini qu'on recommandait aux enfants
+les habits de leur pays. Mais aussi ces programmes, sans récriminer d'un
+seul mot contre le passé, prescrivaient de former les élèves à une piété
+toute différente de celle que jusque-là les jeunes Italiennes
+apprenaient, puisqu'on prescrivait de les former aux vertus morales et
+sociales. La surintendante se réserve de leur expliquer la Constitution
+et même le recueil des lois de la Cisalpine; mais elle compte sur les
+maîtresses pour façonner le caractère des jeunes filles. La franchise
+est spécifiée parmi les qualités qu'on devra leur enseigner; les
+maîtresses s'interdiront de frapper les élèves. On fera lire des livres
+qui leur donneront une idée précise des droits de l'homme et des
+avantages qu'on trouve à remplir les devoirs sociaux et les devoirs
+propres à chaque condition. On accoutumera les jeunes filles à la plus
+grande propreté du corps, des dents et des mains, «aussi nécessaire
+qu'utile à la santé.»
+
+Quant à l'instruction, dans les établissements d'un ordre supérieur,
+outre les travaux de leur sexe, les élèves apprendront à lire et à
+écrire en italien, et, si cela se peut, en français; elles sauront
+autant d'arithmétique qu'il leur en faudra pour l'usage de la vie; on
+leur fera connaître le prix des denrées, et les pensionnaires des
+couvents seront employées à tour de rôle dans l'administration du
+monastère. Elles apprendront un peu de géographie, surtout celle de leur
+patrie. Surtout, on leur fera connaître les parties les plus
+intéressantes de l'histoire naturelle pour qu'elles touchent du doigt en
+quelque sorte la Providence. «On leur donnera une idée de l'histoire
+universelle si bien traitée par Bossuet;» elles étudieront l'histoire de
+leur pays. Pour les écoles réservées aux enfants pauvres, en sus des
+travaux à l'aiguille, on y enseignera seulement, et dans la mesure où ce
+sera praticable (_per quanto è fattibile_) la lecture, l'écriture; mais
+l'éducation hygiénique et morale y sera la même que pour les enfants des
+riches: l'eau et un peu de diligence ne coûtent rien, dit Mme de
+Saxy-Visconti; donc, tout le monde peut être propre; à plus forte
+raison, pour les écoles inférieures et pour les écoles plus relevées,
+elle propose un même modèle de vertu.
+
+Quelque modeste que fût ce programme, surtout pour les petites écoles,
+on voit qu'il témoignait la volonté de réveiller l'intelligence, de
+relever le cœur de la femme italienne. L'erreur de nos amis de la
+Cisalpine, la nôtre aussi, car ils s'inspiraient de nous dans tous leurs
+actes, consistait seulement à procéder en ces matières délicates par
+voie d'autorité au lieu de procéder par voie d'exemple. L'État peut
+régler les conditions auxquelles on obtiendra des diplômes publics,
+pénétrer même dans les établissements particuliers pour y exercer une
+sorte de police; mais là s'arrête son droit. Il n'a pas qualité pour
+imposer un plan d'éducation, surtout un plan qui comporte de la
+politique, d'exiger, comme le fait Mme de Saxy-Visconti, qu'on plante un
+arbre de liberté dans les couvents, qu'on n'y emploie pas d'autre
+appellation que celle de citoyenne, qu'on proscrive la lecture des
+biographies d'ascètes. Imposer ce plan, c'était le rendre odieux à la
+moitié des maîtresses qui, si l'on s'y fût pris d'une autre manière, en
+eussent accepté une partie et la plus essentielle. Enfin, par la raison
+même qu'on rédigeait des programmes obligatoires pour toutes les
+écoles, on n'entrait pas, par crainte de multiplier les résistances,
+dans les minutieuses exigences qui sont nécessaires toutes les fois
+qu'on propose une réforme à laquelle il faut tout d'abord façonner ceux
+à qui l'on en remettra l'application. Il aurait mieux valu fonder en
+Lombardie un ou deux établissements dont, sans violenter personne, on
+eût rédigé la règle en toute liberté.
+
+Napoléon, devenu empereur, n'oublia ni ce qu'il y avait d'excellent, ni
+ce qu'il y avait de défectueux dans la tentative que nous venons de
+raconter. On sait comment il a repris et modifié pour la France le plan
+tracé par Mme de Maintenon. Comme elle, il voulait qu'on formât tout
+d'abord les jeunes filles à une dévotion, tout ensemble exacte et
+raisonnable, et que l'on cultivât leur raison plus que leur imagination;
+mais, tandis que Mme de Maintenon avait entendu pourvoir à un besoin
+particulier de son temps, il voulait pourvoir à un besoin général du
+sien. Vivant dans une société aristocratique, c'est-à-dire établie sur
+l'inégalité des classes, la fondatrice de Saint-Cyr avait travaillé pour
+les filles des gentilshommes pauvres; elle avait pour objet de les
+préparer à soutenir et l'illustration de leur naissance et la médiocrité
+de leur fortune; c'est sur l'exiguïté de leur patrimoine qu'elle réglait
+la simplicité, la gravité de l'éducation qu'elle leur offrait, en les
+séparant à la fois des filles de la noblesse riche et des filles de la
+bourgeoisie. Napoléon, travaillant pour une société démocratique,
+admettait à Ecouen des enfants de toutes les classes, pourvu que leurs
+pères eussent bien servi l'État; c'est à elles toutes qu'il voulait que
+l'uniforme et une règle sévère enseignassent l'esprit d'égalité,
+d'économie, de discernement. Puis, s'il fallait continuer à former des
+femmes chrétiennes, il fallait les préparer à vivre dans un monde qui
+n'était plus fort chrétien, où l'hérétique, l'athée même, avaient
+légalement le droit de propager leurs doctrines, où, en matière de
+politique aussi, les esprits, sinon la presse, étaient définitivement
+affranchis; il ne suffisait donc plus de préserver les jeunes filles des
+écarts du mysticisme; il fallait les former à la tolérance, les préparer
+à entendre sans scandale les libres discussions. Aussi prenait-il des
+mesures pour que toute la partie saine de la philosophie du dix-huitième
+siècle pénétrât dans ses maisons d'éducation.
+
+Si ces innovations d'une prudente hardiesse devaient rencontrer
+l'approbation du public français, combien ne devaient-elles pas être
+accueillies plus favorablement encore en Italie, où elles étaient plus
+nécessaires, par tous les bons esprits qui souhaitaient une
+régénération de leur patrie et se sentaient impuissants à l'accomplir
+seuls!
+
+Ce fut à Bologne que le gouvernement français tenta son premier, son
+moins heureux essai. La maison qu'il y fonda ou plutôt dont il consentit
+à prendre le patronage, ne fit jamais que végéter parce que, au moment
+où le prince Eugène accorda (19 décembre 1805) à une Française, Mme
+Thérèse Laugers, une subvention et le titre de _Casa Giuseppina_ pour le
+pensionnat qu'elle venait d'établir dans cette ville, les esprits
+n'étaient point assez préparés, parce qu'on ne prit à Bologne que des
+demi-mesures, enfin parce que la directrice ne réunissait pas toutes les
+qualités requises. La pièce suivante, dont nous donnerons une traduction
+intégrale, fera comprendre les difficultés de l'entreprise; et la
+sévérité avec laquelle on s'y exprime en plusieurs endroits sur la
+personne de Mme Laugers fera ressortir l'hommage rendu à l'esprit
+pédagogique qu'elle apportait en Italie; c'est un Rapport adressé le 31
+août 1808 au ministère de l'intérieur du royaume d'Italie par le préfet
+de Bologne[24].
+
+ «À Monsieur le conseiller d'État, directeur de l'instruction
+ publique, etc.
+
+ »Milan,
+
+ »31 août 1808.
+
+»La maison Joséphine doit son origine aux efforts incessants de Mme
+Laugers, à qui il sembla que Bologne pouvait offrir un vaste champ pour
+introduire en Italie de nouvelles méthodes qui donneraient aux femmes
+une éducation plus relevée et plus achevée.
+
+»Il faut avouer toutefois que l'éminente institutrice ne fut pas très
+heureuse dans ses débuts. La nouveauté qui plut à quelques-uns inspira
+des soupçons à beaucoup d'autres, d'autant qu'il s'agissait d'une
+étrangère qui ne rendait pas d'elle-même un compte très précis (_la
+quale non rendeva di se conto e ragione precisissima_); beaucoup aussi
+voyaient d'un mauvais œil qu'elle n'était pas fort pourvue de moyens de
+subsistance, si bien que son œuvre semblait inspirée par le besoin et le
+calcul. Il est certain que l'opinion se divisa, qu'un parti peu
+nombreux, peu énergique, se déclara pour elle, que les autorités locales
+ne lui prêtèrent jamais une assistance efficace, et que le projet se
+serait évanoui dans sa naissance, si la Préfecture n'avait interposé
+plusieurs fois ses offices pour procurer au pays un aussi sensible
+avantage que celui d'élever moins grossièrement les jeunes filles (_un
+sensibile vantaggio quale lo è quello di educare men rozzamente le
+fanciulle_).
+
+»Les choses étaient dans cet état, lorsque, s'étant rendu à Bologne,
+notre excellent prince daigna accorder sa haute faveur au pensionnat.
+Alors tout obstacle sembla disparaître et l'on put croire que les
+meilleurs résultats étaient assurés. La municipalité devait s'occuper du
+détail, c'est-à-dire s'enquérir des besoins, trouver les ressources
+nécessaires, fixer la discipline, veiller sur le bon ordre et donner à
+l'établissement vie et dignité. On ne doit pas dissimuler que si l'on
+avait procédé de cette sorte, la répugnance publique aurait fait place à
+la faveur la plus décidée. Le nombre des élèves se serait alors
+multiplié, et par suite les moyens de balancer les dépenses et les
+recettes. Mais ce serait trahir la vérité que de ne pas dire que la
+municipalité ou bien négligea absolument l'enquête nécessaire, ou s'en
+remit à des personnes inexpérimentées et indolentes, ou ne sut pas ou ne
+voulut pas écarter les inconvénients et surmonter les difficultés. Ainsi
+le fruit de la faveur précieuse qui avait érigé le pensionnat en collège
+honoré d'un titre auguste ne sortit pas de son germe, et ainsi la Maison
+royale languit, déchut et périt presque entièrement[25].
+
+»Le nombre des élèves n'y a jamais dépassé vingt-deux; et on y
+comprenait des pensionnaires du prince, quelques autres enfants qui
+payaient très peu, d'autres qui ne payaient rien. Les malveillants
+s'industrièrent à répandre certains bruits qui portèrent atteinte à la
+réputation de l'établissement. Cela suffit pour que la plupart des
+jeunes filles fussent rappelées dans leurs familles et que tout
+expédient tenté en vue de repeupler le collège échouât. Présentement on
+n'y compte que neuf élèves dont quatre ne payent pas; c'est la
+directrice qui supplée pour elles (_La direttrice supplisce per esse_).
+
+»Les cours se font tous les jours. Le matin on enseigne les lettres et
+les beaux-arts, dans l'après-midi les travaux de femme[26]. Les leçons
+dites du matin sont données de huit heures à trois heures. Il faut
+convenir que le temps n'est pas perdu; car les élèves apprennent et se
+développent. Qui les comparerait avec les élèves des couvents ou des
+autres pensionnats privés remarquerait une différence capitale et
+inexprimable (_Bisogna convenir che il tempo non è perduto giacchè le
+alunne apprendono e si sviluppano. Chi le confrontasse con quelle
+de'Monasterj o delle altre scuole private rimarcherebbe una differenza
+somma e inesprimibile_). Les Bolonais peuvent s'en convaincre dans les
+séances publiques que la Maison donne[27]. IL est vrai d'autre part
+que, autant dans ces circonstances ils montrent de surprise, de plaisir,
+d'approbation, autant l'établissement demeure en mauvais état et désert.
+
+»Les besoins dont il souffre actuellement sont d'une double nature. Les
+uns regardent la réparation des bâtiments, les autres la tenue du
+pensionnat. Relativement aux premiers, on peut consulter l'expertise
+avec plan rédigée par M. Venturcii, ingénieur public; on y indique les
+réparations les plus urgentes. Il en faudrait d'ailleurs beaucoup
+d'autres, et, quand on les exécuterait toutes, la Maison resterait
+imparfaite et défectueuse. Elle est située dans un quartier écarté;
+irrégulière et grossière, elle n'offre rien qui flatte l'œil; de
+misérables constructions habitées par la basse classe l'entourent, de
+sorte que les élèves sont exposées à mille regards curieux et
+indiscrets. On ferait donc beaucoup pour cet établissement, si on
+l'installait dans une autre propriété domaniale. Mais il est
+indispensable d'avertir que, parmi les édifices de cette catégorie, il
+n'en reste qu'un sur lequel on pourrait utilement compter. C'est celui
+du collège supprimé de Montalto. Fondé pour une maison d'éducation et
+d'instruction, il semble expressément fait pour la circonstance. On
+n'aurait même pas besoin de l'occuper tout entier; on laisserait libre
+une élégante salle qui servirait pour les réunions des corps
+considérables; et l'on ne toucherait pas à la vaste salle d'archives où
+l'on a réuni les livres et papiers des corporations supprimées.
+
+»Relativement à la tenue journalière du pensionnat, on peut voir le
+mémoire avec tableau remis par Mme Laugers. Il a été rédigé en
+conséquence de la visite que M. le podestat a faite à l'établissement et
+on le trouvera ci-inclus[28].
+
+»Il semble que le nombre des maîtres, leurs honoraires, le nombre des
+gens de service, leurs gages, les dépenses d'entretien et de nourriture
+n'excèdent pas les limites que trace une juste et sage économie. Une
+réforme opérée sur ce point ne donnerait qu'un résultat minime et ne
+rétablirait pas la balance du budget de la maison.
+
+»L'article de l'église exige une réflexion. Elle est comprise parmi
+celles qui, aux termes du décret royal du 10 mars 1808 cessent d'être
+publiques, et par conséquent ne réclamerait pas dorénavant une dépense
+aussi forte que par le passé. Mais il est vrai aussi que la perception
+des revenus assignés par le domaine ne se fera pas bien tant qu'elle
+sera entre les mains d'une femme peu estimée et peu considérée des
+débiteurs et à qui au surplus il ne conviendrait pas de tenter des
+démarches vigoureuses et offensives; car elle a trop besoin de se
+concilier l'estime et la bienveillance.
+
+»Pour faire face au passif, et pour soutenir ultérieurement la maison,
+un nouveau subside du gouvernement est absolument indispensable. Mais,
+tant que les choses resteront sur le pied actuel, ce serait se jouer du
+gouvernement lui-même que de l'assurer du moindre changement heureux.
+Peut-être les tentatives les plus énergiques ne donneraient pas un
+résultat satisfaisant, parce que, après tant et de si amères
+vicissitudes, elles pourraient être intempestives. Néanmoins, au cas où,
+pour l'honneur d'un établissement érigé par un prince et décoré d'un nom
+très auguste, on voudrait essayer des améliorations, il semble qu'on ne
+pourrait imaginer et suggérer que les suivantes:
+
+»La première de toutes les réformes devrait être le choix d'un meilleur
+local. Autant, du reste, l'édifice actuel inspire de répugnance au
+physique et au moral, autant il est permis de répéter, avec fermeté, que
+celui de Montalto plairait généralement.
+
+»En second lieu, il conviendrait de concevoir un plan de discipline
+intérieure plus circonstancié et plus libéral. Celui d'aujourd'hui est
+trop aride d'une part, et peu philosophique de l'autre. Il laisse
+subsister beaucoup de préjugés sans prévenir et rendre impossibles
+beaucoup d'inconvénients.
+
+»En troisième lieu, il importerait que la nomination des personnes de
+service et des maîtres fût faite par la Préfecture ou par le Ministère
+sur une double liste présentée par le Podestat, et après avoir pris,
+comme il est convenable, l'avis de la Directrice. Il est indispensable
+que la maison ne soit accessible qu'à des personnes d'âge mûr, de sens
+éprouvé et de mœurs garanties par la voix publique.
+
+»En quatrième lieu, on pourrait proposer une mesure qui induirait les
+pères de famille à envoyer leurs enfants dans ce pensionnat: ce serait
+d'engager la Congrégation de Charité de Bologne à réserver un certain
+nombre de ses meilleures dots pour celles des élèves en qui l'on
+reconnaîtrait les qualités demandées par les testateurs. Tout dépend
+d'un premier pas, et il est incontestable que, dès que pour un motif ou
+pour un autre, l'établissement acquerrait un peu de crédit par un
+accroissement de sa population, la multitude, qui ne se rend qu'aux
+faits accomplis, applaudirait et dicterait presque la loi à la volonté
+des particuliers.
+
+»Enfin, il serait à souhaiter qu'une des dames les plus distinguées et
+les plus honorées de la ville fût chargée de la surintendance de la
+maison, et en garantît l'ordre et la discipline. Il n'est ni convenable,
+ni possible à la Préfecture et à la Municipalité d'exercer dans
+l'intérieur du pensionnat une surveillance assidue et efficace; et les
+choses sont à un tel point, que c'est seulement en plaçant la Directrice
+sous la suprématie ininterrompue et absolue d'une personne
+universellement considérée qu'on peut réfréner les langues malveillantes
+et rendre l'institution profitable.
+
+»Tel est, Monsieur le conseiller, le rapport circonstancié et sincère
+que je vous soumets, en réponse à votre honorée dépêche du 16 du mois
+dernier, n° 3002. Permettez qu'en attendant le retour des papiers
+originaux ci-inclus, je vous renouvelle les sentiments de ma parfaite
+estime et profonde considération.
+
+ »F° MOSCA.»
+
+Le Ministère approuva la proposition de nommer une surintendante, de
+rédiger une règle nouvelle pour l'établissement, le transporta, non
+dans l'ex-collège Montalto qui ne se trouva point disponible, mais dans
+le _Conservatorio di Santa Croce e San Giuseppe_, rue Castiglione[29];
+en 1810, par la nomination d'un économe, il déchargea Mme Laugers du
+soin de l'administration. La maison n'en prospéra pas beaucoup plus; en
+cette année 1810, le nombre des élèves, tant boursières que payantes,
+était de seize. L'entreprise avait été mal commencée et ne s'en releva
+jamais.
+
+Il en fut tout autrement partout où le gouvernement français s'occupa
+dès le premier jour de choisir le personnel, d'élaborer les règlements
+et d'en assurer l'observation; c'est ce qui eut lieu dans le royaume de
+Naples d'abord, puis à Milan, à Vérone et à Lodi enfin. Je nomme cette
+dernière ville quoique le collège qu'on y institua ait été une fondation
+particulière, parce que le bailleur de fonds était le chancelier même du
+prince Eugène, le duc Melzi. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer
+l'initiative de ce dernier: lady Morgan dit, dans son _Voyage en
+Italie_, qu'elle croit l'origine de tous ces établissements due au duc
+Melzi, en sa qualité de fondateur du pensionnat féminin de Lodi; mais
+tous les papiers relatifs au collège de Milan et de Vérone prouvent que
+c'est la maison française de la Légion d'honneur que le gouvernement
+prenait pour modèle; de plus, une notice que M. Agnelli, de Lodi, a bien
+voulu rédiger pour moi, assigne la date de 1812 au collège de cette
+ville[30]; or les collèges du royaume de Naples et celui de Milan, sans
+parler de la maison de Mme Laugers, sont antérieurs.
+
+Le plus ancien de tous ces collèges est celui de Naples. Le 11 août
+1807, Joseph Bonaparte décréta la fondation «d'une maison honorée d'une
+distinction particulière pour l'éducation des jeunes filles à qui
+l'éclat de leur nom, l'illustration de leurs parents dans les emplois
+éminents et les dignités suprêmes de l'État peuvent donner une influence
+prépondérante sur leur sexe et dont l'exemple peut plus facilement
+contribuer à répandre les vertus qui rendent les familles heureuses.»
+Cent places gratuites étaient réservées à des filles de hauts
+fonctionnaires, et vingt-quatre mille ducats de rente étaient assignés à
+l'établissement. Un sixième des places vacantes serait réservé aux
+élèves des pensionnats établis dans les provinces qui en seraient
+dignes, chaque élève, après sa sortie du collège, recevrait cent ducats
+par an jusqu'à son mariage, puis une dot de mille ducats. Joachim Murat,
+successeur de Joseph, plaça cette maison, par un décret du 21 octobre
+1808, sous la protection de la reine sa femme et d'un président qui
+serait nommé par elle et qui fut l'archevêque de Tarente, ministre de
+l'intérieur[31]. Ce fut le collège d'Aversa, après lequel s'ouvrirent,
+dans le même royaume, ceux de S. Marcellino à Naples, de San Giorgio, de
+Frasso, de Muratea, de Reggio[32]. Le collège de Milan fut fondé par un
+décret de Napoléon, daté de Saint-Cloud, 19 septembre 1808 et ouvert le
+3 mars 1811; celui de Vérone fut fondé par un décret du prince Eugène du
+8 février 1812 et s'ouvrit le 3 septembre de la même année. Je ne parle
+pas du collège de Bologne décrété en même temps que celui de Vérone,
+parce que les événements en empêchèrent l'ouverture.
+
+Parmi tous ces collèges, c'est celui de Milan que nous choisirons comme
+type, en priant seulement le lecteur de ne pas tirer un argument contre
+nous des dates que nous venons de citer: si ces maisons d'éducation
+s'ouvrirent bien peu d'années avant le décret de Napoléon, l'œuvre du
+fondateur, on le verra, ne tomba pas avec lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement
+des maisons de la Légion d'honneur.
+
+
+Nous avons cité dans un précédent ouvrage un rapport, adressé le 20
+octobre 1809, à la reine Hortense, Protectrice des maisons de la Légion
+d'honneur, où Mme Campan dit qu'il sortira de ces établissements des
+femmes qui porteront l'art d'enseigner dans des maisons fondées sur les
+mêmes principes: «Il en existe déjà deux à Naples,» disait-elle; «il va
+y en avoir une à Munich, fondée par le roi de Bavière; il y en aura une
+incessamment à Milan[33].» Ce fut en effet le Règlement Général
+Provisoire de la maison d'Ecouen qui servit de base au règlement du
+collège de Milan. Le 20 octobre 1808, Marescalchi, ministre des
+relations extérieures du royaume d'Italie, envoya de Paris tous les
+documents propres à définir l'esprit des maisons impériales. Toutefois,
+si l'on compare la règle adoptée pour le collège de Milan, le 17
+décembre 1810, avec le règlement provisoire que nous venons de citer, on
+verra que, pour le fond et pour la forme, le prince Eugène et ses
+conseillers se sont inspirés de celui-ci, mais ne l'ont pas servilement
+copié; on les verra tantôt consultant les besoins spéciaux de l'Italie
+oser davantage, tantôt consultant les principes universels du bon sens,
+écarter certaines chimères introduites dans la maison de la Légion
+d'honneur, d'où un nouveau règlement, daté du 3 mars 1811, ne les
+chassera pas.
+
+Voici le texte même du règlement de Milan, car c'est en français qu'on
+le trouve rédigé dans les Archives d'État de cette ville, sous le titre
+de _Règlement général provisoire du collège des demoiselles_[34]:
+
+Titre Ier.--De l'administration intérieure de la maison.
+
+Article Ier. La Directrice a la direction et la surveillance générale du
+collège; la Maîtresse en a l'administration inférieure sous son
+inspection.
+
+Art. 2. La Maîtresse est dépositaire de la caisse de la maison; elle ne
+pourra faire aucun payement que d'après un mandat de la Directrice; tous
+les comptes de la maison porteront en marge de chaque article
+l'exposition sommaire de l'objet de la dépense et la date du mandat de
+la Directrice.
+
+Art. 3. La Directrice tiendra un registre de tous les mandats qu'elle
+donnera à la Maîtresse.
+
+Art. 4. La Maîtresse ne pourra faire aucune dépense sans autorisation de
+la Directrice.--Art. 5. L'Econome s'adressera à la Maîtresse toutes les
+fois que des achats et des dépenses seront jugés nécessaires, et cette
+dernière en soumettra la demande à la Directrice. Cependant la Maîtresse
+aura droit d'autoriser les dépenses de nourriture journalière, sauf
+ensuite à faire ratifier ces dépenses par la Directrice.--Art. 6. La
+Maîtresse rendra compte toutes les semaines à la Directrice de la
+situation de la caisse, des dépenses faites et des besoins de la
+maison.--Art. 7. La Directrice présentera chaque mois au Conseil
+d'administration un compte des dépenses. Ces comptes seront appuyés de
+toutes les pièces justificatives, des mandats de payement et mémoires
+des fournisseurs. Lorsque les mandats de payement ne seront que pour des
+acomptes, on y joindra une note de ce qui sera dû aux
+fournisseurs.--Art. 8. Si les sommes allouées dans le budget présomptif
+de l'année sont, pour certains articles, insuffisantes ou excédantes, la
+Directrice en exposera les motifs et sollicitera du Conseil la
+présentation de ses réclamations à Son Altesse Impériale.
+
+Art. 9. La Dame lingère aura la garde du linge de table, de lit et de
+corps; elle sera chargée d'en surveiller l'emploi et l'entretien d'après
+les instructions de la Directrice et de la Maîtresse, et de régler
+également tous les objets relatifs à la buanderie, aux détirages et
+repassages.--Art. 10. Elle sera aussi chargée, sous inspection de la
+Maîtresse, de la confection, réparation et entretien des habits, et
+généralement de l'emploi des fils, soie, etc.--Art. 11. L'Econome, la
+Dame lingère et l'infirmière ne recevront aucun des objets confiés à
+leur garde sans s'assurer en détail de la quantité et de la qualité des
+objets fournis, ainsi que de leur conformité aux différents échantillons
+adoptés par la Maîtresse; elles signeront le certificat de
+réception.--Art. 12. Ce certificat devra être remis à la Maîtresse et
+présenté par elle à la Directrice quand elle demandera le mandat de
+payement, et ensuite remis avec ce mandat comme pièce justificative des
+comptes.--Art. 13. Les dépositaires exigeront un reçu de tous les objets
+qu'elles distribueront et les(_sic_) présenteront à la Directrice ou à
+la Maîtresse toute les fois qu'elles en seront requises, pour justifier
+de l'emploi des objets confiés à leur garde et de ceux qui restent en
+leurs mains.--Art. 14.[35]est dépositaire des comestibles, combustibles
+et liquides, de l'argenterie, de la vaisselle, des objets de papeterie
+et de divers ustensiles à la maison (_sic_); elle en aura la garde et
+elle veillera à ce que leur distribution et consommation soient
+conformes aux règles établies.--Art. 15. Chaque classe aura deux
+institutrices, dont l'une, appelée surveillante, sera chargée par la
+Directrice de tout ce qui est relatif à la police des dortoirs, à la
+conduite des élèves à leur récréation, à leur promenade et leurs études
+dans les moments d'absence de l'institutrice.--Art. 16. Si la santé de
+la Directrice l'oblige à interrompre ses fonctions, le Ministre de
+l'Intérieur autorise la Maîtresse à les remplir, et alors une
+institutrice aussi choisie par le Ministre remplit les fonctions de la
+Maîtresse.
+
+Titre II--De l'éducation et de l'instruction des élèves.
+
+Chapitre 1er.--De la distribution des élèves.
+
+Article 17. Les élèves seront distribuées en quatre classes.--Art. 18.
+Les classes seront distinguées par la couleur de la ceinture.--Art. 19.
+La première classe portera une ceinture de ruban ponceau, la deuxième
+violette, la troisième orange, la quatrième gros vert.
+
+Chapitre 2. Trousseau et costume des élèves.
+
+Art. 20. Le trousseau des élèves est composé ainsi qu'il suit.--Art. 21.
+8 chemises, 4 jupons de mousseline épaisse, 2 jupons de tricot de laine
+pour l'hiver, 2 camisoles de toile de coton pour la nuit; 4 pèlerines en
+percale; 4 fichus montants sans garniture; 6 serre-tête; 12 mouchoirs de
+poche; 6 paires de bas gris, 6 paires de bas blancs; 2 bonnets de jour;
+4 serviettes en toile fine; 1 châle de tissu, 2 robes de couleur pour
+l'uniforme de tous les jours; 2 tabliers de percale noire dont l'un à
+manches longues pour l'hiver; 1 caleçon pareil aux robes pour l'hiver; 2
+robes blanches pour le grand uniforme; 1 tablier noir en taffetas pour
+_idem_; 4 paires de mitaines en percale de couleur, 4 paires de blanches
+tricotées; 1 chapeau de paille noir; une paire de souliers par mois; 1
+peigne à démêler; 1 peigne fin; une brosse pour les peignes, 2 éponges;
+1 corset par an.
+
+Chapitre 3.--Du lever et du coucher.
+
+Article 22. L'été la cloche sonnera le réveil à six heures, l'hiver à
+sept.--Art. 23. Les élèves les plus âgées aideront à l'habillement des
+plus jeunes.--Art. 24. Les élèves les plus âgées s'habilleront
+elles-mêmes et ne seront aidées que par leurs compagnes.
+
+Art. 25. Le coucher sera sonné à neuf heures pendant l'hiver et à dix
+heures pendant l'été.
+
+Chapitre 4.--Des prières, de la messe et des vêpres.
+
+Article 26. L'appel des élèves se fait dans chaque dortoir le matin
+avant de se rendre à la chapelle et le soir dans les classes.--Art. 27.
+Cet appel achevé, chaque institutrice conduit sa classe à la
+chapelle.--Art. 28. Toutes les classes doivent y être réunies une heure
+après le réveil.--Art. 29. La prière se fera sous l'inspection d'une des
+institutrices nommées pour cela.--Art. 30. Cette prière consistera dans
+le _Pater_, l'_Ave_, le _Credo_, le _Confiteor_, les commandements de
+Dieu, ceux de l'Église et l'oraison pour l'Empereur récitée en italien
+par une des élèves. Elle sera terminée par la lecture à haute voix de
+l'Epître et de l'Evangile du jour. Chaque jour, le livre de prière
+passera à une nouvelle élève; elles entendront la messe tous les
+jours.--Art. 31. Il y aura deux messes les dimanches et tous les jours
+de fêtes, catéchisme et instruction à la portée des élèves. Les vêpres
+seront chantées par les élèves tous les dimanches et fêtes établies par
+le Concordat, à l'anniversaire du couronnement et du mariage de Sa
+Majesté Impériale.--Art. 32. Il y aura salut le jour de la Toussaint, de
+Noël, le premier jour de l'an, le jour des Rois, le jour de Pâques, le
+jour de l'Ascension et de l'anniversaire du couronnement de l'Empereur,
+le jour de la Fête-Dieu, le jour de la Pentecôte, de l'Assomption et de
+la Saint-Napoléon.
+
+Chapitre 5.--Des repas.
+
+Article 33.--De la soupe et des fruits composeront le déjeuner.--Art.
+34. Les dimanches, les mardis et les jeudis, le dîner sera composé d'une
+soupe, d'un bouilli, d'un rôti, d'un plat de légumes ou d'une salade;
+les jours maigres, d'une soupe, d'un plat de poisson ou d'œufs, d'un
+plat de légumes et d'une salade.--Art. 35. Le souper consistera en une
+soupe au lait ou au riz, un plat de légumes et un plat de fruits.--Art.
+36. Les élèves boiront à leur repas du vin mêlé avec l'eau. Suivant leur
+tempérament, les plus faibles pourront boire du vin pur.--Art. 37. Le
+déjeuner aura lieu à neuf heures; à midi l'on distribuera des morceaux
+de pain; à trois heures les élèves dîneront; elles souperont à huit
+heures.
+
+Chapitre 6.--Des leçons.
+
+Article 37 bis. Les leçons de grammaire italienne et française, de
+géographie et d'histoire seront données l'après-midi.--Art. 33. Chaque
+institutrice, dans sa classe, sera chargée de donner des leçons de
+lecture et de faire répéter aux élèves les leçons qui auront été données
+par les professeurs.--Art. 39. Les leçons de lecture, d'écriture, de
+calcul, de musique, de dessin et de danse seront données le matin et
+aussi en présence de la Directrice, de la Maîtresse ou de deux
+institutrices.--Art. 40. Les livres à adopter pour l'instruction des
+élèves seront proposés par la Directrice et approuvés par le Ministre de
+l'Intérieur.--Art. 41. La Directrice, sur le rapport des professeurs,
+jugera de l'époque à laquelle une élève pourra passer d'une classe dans
+une autre.--Art. 42. Les soirées seront occupées depuis cinq heures
+jusqu'à sept par les leçons de grammaire italienne et française,
+histoire (_un mot illisible_), et depuis sept jusqu'à huit au travail à
+l'aiguille.--Art. 43. La Directrice nommera chaque mois une élève de
+chaque classe, parmi les plus âgées, pour aider l'infirmière et
+apprendre auprès d'elle tout ce qui est relatif aux soins d'une
+garde-malade attentive et éclairée. Cette disposition n'aura lieu que
+lorsqu'il n'y aura pas de maladies contagieuses et que le médecin l'aura
+affirmé.--Art. 44. Les institutrices qui président aux classes noteront
+chaque jour la conduite de chaque élève sur un registre à ce destiné. Ce
+registre sera présenté tous les samedis à la Directrice.--Art. 45. Les
+professeurs noteront sur un cahier, à la fin de chaque leçon, à côté, en
+marge du nom de chaque élève, s'il a été content ou mécontent de
+l'aptitude ou du zèle de l'élève. Ce cahier sera également présenté à
+la Directrice tous les samedis.--Art. 46. Les élèves que la Directrice
+jugera capables de s'occuper de la conduite d'un ménage et de tout ce
+qui y a rapport seront confiées à la Maîtresse à des heures réglées pour
+s'instruire avec elle de tout ce qui sera de son département.--Art. 47.
+La même mesure sera prise pour celles qui seraient en âge de prendre
+connaissance de tout ce qui concerne la lingerie. Les élèves feront
+leurs robes, leur linge et celui de la maison autant que leurs forces le
+leur permettront.
+
+Chapitre 7.--Des récréations.
+
+Art. 48. Il y aura une heure de récréation après les leçons du matin,
+une heure après le dîner, une heure après le souper.--Art. 49. Les
+portiques et le jardin qu'ils entourent sont réservés aux récréations
+ordinaires.--Art. 50. Les dimanches, les fêtes et les jeudis, on fera
+des promenades dans le grand jardin.
+
+Chapitre 8.--Police de la maison.
+
+Article non numéroté. La Directrice a droit de remontrance envers la
+Maîtresse; si celle-ci, malgré les avertissements réitérés de la
+Directrice, retombait dans la même faute et que cette faute fût d'un
+mauvais exemple pour les élèves et quelle portât préjudice à la maison,
+la Directrice serait tenue d'en prévenir le Ministre de
+l'Intérieur.--Art. 51. Si la Maîtresse avait à se plaindre des
+institutrices, elle porte sa plainte à la Directrice.--Art. 52. La
+Directrice a droit de réprimande envers les institutrices. Elle peut
+même, dans un cas grave, les suspendre de leurs fonctions, en donnant
+toutefois avis de cette suspension dans le même jour au Ministre de
+l'Intérieur et en lui en faisant connaître les motifs.--Art. 53. La
+Directrice peut punir par la suspension du salaire toutes les personnes
+de service et même les renvoyer.--Art. 54. Les clefs du grillon (_sic_)
+et des portes d'entrée seront toutes déposées chez la Directrice à neuf
+heures du soir en hiver et à dix en été.--Art. 55. Une tournée sera
+faite tous les soirs à dix heures et demie par la Directrice ou par la
+Maîtresse pour s'assurer si toutes les lumières sont éteintes et si tout
+est en ordre.
+
+Art. 56. La Maîtresse, les Dames institutrices, lingère et infirmière
+déposeront leurs lettres cachetées dans une boîte fermée qui sera dans
+une salle de communauté.--Art. 57. La Directrice aura les clefs de cette
+boîte, se la fera apporter et l'ouvrira tous les jours de départ.--Art.
+58. Les élèves de chaque classe remettront à leur institutrice les
+lettres destinées à leur père ou à leur mère; elles seront sans cachet
+et remises à la Directrice par l'institutrice.--Art. 59. Il est
+expressément défendu à toutes les personnes attachées à la maison, sous
+quelque titre que ce soit, de se charger pour l'extérieur de lettres
+adressées par les élèves et de permettre qu'il en soit porté par aucune
+personne étrangère à la maison.--Art. 60. Les lettres qui arriveront
+pour toutes les personnes de la maison seront remises à la Directrice;
+celles adressées à la Maîtresse, aux institutrices, aux employées seront
+de suite remises par la Directrice à leur destination. Les lettres aux
+élèves ne seront remises qu'après avoir été décachetées.--Art. 61. La
+Maîtresse peut sortir quand besoin est pour affaires de la maison, en
+donnant préalablement avis de sa sortie à la Directrice.--Art. 62. La
+Directrice a seule le droit de visiter les parents des élèves, à moins
+que la Maîtresse n'en soit spécialement chargée par la Directrice.--Art.
+63. Il est accordé un jour de sortie par mois aux Dames institutrices,
+mais elles sont tenues d'être rentrées à huit heures en été et à quatre
+en hiver, à moins d'une permission particulière de la Directrice. Les
+Dames ne pourront passer la nuit hors du collège qu'avec une
+autorisation signée par la Directrice.--Art. 64. Toutes les fois que la
+Directrice autorisera une Dame à s'absenter pendant plus de vingt-quatre
+heures, elle en instruira d'avance S. E. le Ministre de l'Intérieur et
+l'informera du motif pour lequel on lui demande son autorisation.--Art.
+65. Les Dames institutrices, lingère, infirmière ne pourront se réunir
+que dans la salle de communauté et ne pourront aller les unes chez les
+autres que lorsqu'elles y seront envoyées pour affaire de la part de la
+Directrice ou de la Maîtresse.--Art. 66. Les unes et les autres ne
+pourront recevoir les personnes qui viendront pour elles dans les
+parties extérieures du parloir qu'avec une permission de la
+Directrice.--Art. 67. Aucune élève ne pourra sortir de la maison sans
+être cherchée par son père ou sa mère ou par une femme de confiance qui,
+chargée d'une lettre, pourrait les suppléer.--Art. 68. Les parents des
+jeunes personnes ne pourront les voir que le jeudi et le dimanche depuis
+onze heures jusqu'à trois en hiver, et en été depuis quatre jusqu'à
+sept.--Art. 69. L'heure fixée pour la sortie des élèves sera de neuf à
+dix; (elles) devront rentrer de sept à huit en été, et de quatre à cinq
+en hiver. Le jeudi sera le jour spécialement choisi pour la sortie des
+élèves. Il n'en pourra sortir qu'une classe à la fois.
+
+Art. 70. Il est expressément interdit à toutes les élèves d'apporter de
+chez leurs parents aucun livre ni papier. En rentrant au collège, elles
+seront soumises à la surveillance nécessaire pour s'assurer qu'elles ne
+désobéissent point à cette défense.
+
+Art. 71. Aucun présent ne peut être accepté par aucune des personnes
+employées dans la maison, quand même le présent viendrait des parents ou
+des élèves.--Art. 72. Aucune personne de service de la maison ne peut
+recevoir d'étrennes.--Art. 73. Les femmes seules pourront être admises
+dans l'intérieur du collège.--Art. 74. Seront exceptés les professeurs,
+le Directeur spirituel, le chapelain, le médecin, le chirurgien dentiste
+et les ouvriers qui ne pourront être remplacés par des femmes.--Art. 75.
+Les professeurs n'auront entrée dans le collège qu'à l'heure fixée pour
+leurs leçons, et les autres, que lorsqu'ils seront appelés par la
+Directrice. Aucun desdits individus ne pourra d'ailleurs circuler dans
+l'intérieur qu'accompagné d'une fille de service.--Art. 76. Les pères et
+grands-pères des élèves ne pourront avoir entrée dans l'intérieur du
+collège qu'en cas de maladie de leurs enfants et avec une permission du
+Ministre de l'Intérieur. Dans toute autre circonstance, ils ne pourront
+les voir qu'au parloir.--Art. 77. Les élèves auxquelles la Directrice
+permettra de se rendre au parloir y seront accompagnées d'une
+institutrice. Elles pourront, avec la permission de la Directrice, être
+conduites dans la partie extérieure du parloir, lorsque leur père ou
+leur mère viendront les voir.--Art. 78. Cette dernière permission ne
+sera jamais accordée lorsque les élèves recevront la visite de leurs
+autres parents.--Art. 79. Les jours de fêtes et de cérémonies, la
+Directrice, la Maîtresse et les institutrices seront vêtues d'une robe
+de soie noire. La Directrice et la Maîtresse auront seules le droit de
+la porter traînante.--Art. 80. Les Dames lingère et infirmière seront
+aussi vêtues de noir.--Art. 81. L'habillement des filles de service sera
+d'étamine et de couleur foncée.--Art. 82. Une institutrice, choisie par
+la Directrice pour un mois au plus, sera spécialement chargée de la
+police du réfectoire pendant les repas.--Art. 83. La Dame institutrice
+chargée de la police du réfectoire sera servie après le dîner
+général.--Art. 84. La permission de sortir une fois par mois ne sera
+accordée à une élève que par la Directrice et sur le rapport favorable
+qui sera rendu de sa conduite et de ses études dans les notes de son
+institutrice et de ses professeurs.
+
+Titre III.--Service de santé.
+
+Art. 85. La Dame infirmière sera dépositaire des médicaments
+usuels.--Art 86. Lorsqu'elle aura besoin de médicaments qui exigeront
+une préparation, elle présentera à la Maîtresse l'ordonnance du médecin
+et, sur le vu de cette ordonnance, la Maîtresse en autorisera
+l'achat.--Art. 87. Lorsqu'une élève entrera dans le collège, la
+Directrice prendra, de concert avec le médecin de la maison, les mesures
+nécessaires pour s'instruire avec les parents de la jeune demoiselle des
+différentes maladies ou inconvénients que la jeune fille pourrait avoir
+éprouvés depuis sa naissance, ou des infirmités qui pourraient
+l'exclure.--Art. 88. Le chirurgien dentiste de la maison se concertera
+avec le médecin pour les opérations qu'il jugera convenables, et rendra
+compte à la Directrice du résultat de leur conférence.
+
+Titre IV.--Dispositions générales.
+
+Art. 89. Le Règlement général du collège, le Règlement intérieur proposé
+par la Directrice et approuvé par le Ministre de l'Intérieur et les
+décisions du Ministre qui pourraient intervenir seront lus tous les six
+mois dans une assemblée composée de la Directrice, de la Maîtresse, des
+institutrices, des Dames lingère et infirmière.--Art. 90. Toutes les
+fois qu'une décision sera adressée par S. E. le Ministre de l'Intérieur
+à Mme la Directrice, cette décision sera lue dans une séance de toutes
+les Dames, que Mme la Directrice convoquera. Cette séance doit avoir
+lieu dans l'un des trois jours de la réception de la décision.--Art. 91.
+La Directrice réglera provisoirement tout ce qui n'est pas déterminé par
+le présent Règlement ou par le Règlement intérieur. Elle rendra compte à
+S. E. le Ministre de l'Intérieur de toutes les mesures qu'elle aura cru
+devoir prendre et, chaque mois, de la conduite des élèves.
+
+Note des livres français:
+
+La petite grammaire de Lhomond; l'abrégé de Rostaut; la grammaire de
+Wailly, 11me édition; la syntaxe de Fabre.--Géographie: L'abrégé de
+géographie de Guthrie, et, quand il aura paru, celui de Malte-Brun;
+l'atlas du précis de géographie universelle de Malte-Brun (il réunit
+tout ce qu'on peut demander en cartes anciennes, du moyen âge et
+modernes); cosmographie de Mentelle.--Mythologie du Père Jouvency, qu'on
+trouve à la fin de l'abrégé de l'histoire ancienne à l'usage de l'Ecole
+militaire, de Bass-ville; abrégé de celle de l'abbé Banier.--Histoire:
+Abrégé de la Bible, par l'Euy[36], 3 volumes in-8°; éléments d'histoire
+générale, par Millot. Précis de l'histoire ancienne, de la république
+romaine, des empereurs et du Bas-Empire, par Royou. Histoire
+d'Angleterre, par Millot. La vie des hommes illustres, de Plutarque.
+Abrégé de l'Histoire universelle, de Bossuet. Le Voyage du jeune
+Anacharsis, par Barthélemy. L'Atlas de Le Sage. Eléments de l'histoire
+d'Allemagne, par Millot ou par Efele[37]. Histoire de l'Espagne, par
+Gaillard. Histoire de Russie, par Voltaire; Histoire de Charles XII, par
+le même. Histoire de Suède et de Danemarck, par Vertot. Histoire de
+Charles-Quint, par Robertson. Les Oraisons funèbres de Fléchier et de
+Bossuet. Le Petit Carême, de Massillon. Précis de l'Histoire de la
+Révolution, par Lacretelle; Histoire de France, XVIIIe siècle, par le
+même. Les Révolutions romaines, de Vertot. Histoire de France, par
+Millot. La Chronologie; de Prévost d'Iray.--Littérature: Le cours de
+littérature de Le Batteux. Leçons de littérature, de Noël, à l'usage de
+tous les établissements d'instruction.--Poèmes: Le poème de la Religion,
+de Racine; l'Homère, traduit par Bitaubé. Les satires de Boileau. Les
+poésies sacrées de J.-B. Rousseau. Télémaque. Le théâtre de Racine, le
+théâtre de Corneille. Lettres de Mme de Sévigné. Le fablier de La
+Fontaine.--Livres de récréation: Don Quichotte, les Voyages de Campe.
+
+Note des livres italiens:
+
+Tous les livres élémentaires de Soave pour les commençants. Le
+_Galateo_, de Mgr Della Casa; les _Rivoluzioni d'Italia_, de Denina.
+Lettres familières à l'usage des lycées. Lettres d'Ann. Caro. Comédies
+choisies de Goldoni. Nouvelles morales du P. Soave. Grammaire de la
+langue italienne, du même; livre des Devoirs, du même. Choix des
+tragédies d'Alfieri. Anthologie italienne tirée des meilleurs
+classiques. Les leçons d'éloquence de Villa. Blair, traduit par le P.
+Soave. Lettres du card. Bembo. Lettres familières de Magalotti. La Force
+de l'imagination humaine, par Muratori; De la Vraie et de la fausse
+Religion, _id._; La Philosophie morale, _id._[38].
+
+Certes, ce Règlement porte la marque du génie de Napoléon: l'esprit,
+souvent les expressions, en rappellent celui d'Ecouen, la distribution
+en est la même. Convaincu que c'est le bon ordre, c'est-à-dire la
+subordination et l'économie qui assure la durée d'un établissement, le
+gouvernement français avait tout d'abord fixé la hiérarchie, la
+distribution des fonctions, le partage de la responsabilité. Comme lui,
+le prince Eugène estima qu'aucune méthode pédagogique ne vaut une forte
+discipline et une bonne comptabilité. Mais un examen attentif prouve
+qu'il a médité et non copié son texte. En voici un exemple: Napoléon,
+quoique très positif jusque dans ses chimères, était obligé de passer
+quelques fantaisies sentimentales aux Français de son temps; Lacépède,
+grand chancelier de la Légion d'honneur, avait donc pu décider que, tous
+les ans, les élèves d'Ecouen planteraient dans le parc deux arbres qui
+porteraient le nom des deux demoiselles les plus méritantes et au pied
+desquels, plus tard, les mères donneraient à leurs filles une leçon de
+reconnaissance envers les bienfaitrices de leur jeunesse, et il avait
+soigneusement envoyé au prince Eugène ce supplément de sa façon à la
+règle impériale[39]. Les Italiens, qui discernent mieux que nous ce qui
+est bon à mettre en vers de ce qui est bon à mettre en pratique,
+laissèrent à la maison d'Ecouen le privilège des petites scènes à la
+Rousseau. Ils démêlèrent une autre illusion cachée dans une des parties
+les plus raisonnables du plan français, dans la partie qui regardait
+l'enseignement des travaux domestiques: accordant peut-être un peu trop
+de portée à des épigrammes que Mme Campan avait eu, dit-on, la faiblesse
+de prendre pour elle et de vouloir faire supprimer[40], les rédacteurs y
+avaient donné dans l'encyclopédie et s'étaient imaginé candidement que
+leurs élèves apprendraient _tout ce qui peut être nécessaire à une mère
+de famille pour la conduite de l'intérieur de sa maison, la direction du
+jardinage, la préparation du pain et des autres aliments_; ils n'avaient
+pas réfléchi que le temps manquerait dans un cours d'éducation qui
+embrassait jusqu'à deux langues vivantes. Le gouvernement italien ne
+retint que le principe, qui était excellent, savoir qu'une jeune fille
+doit occuper ses doigts et non pas seulement son esprit; qu'une
+aiguille entre ses mains est encore plus à sa place qu'un livre, et
+qu'elle doit apprendre à soigner les malades et les enfants. Sur ce
+point, on retrouvera une pareille sagesse dans un règlement pour la
+Maison Joséphine de Bologne, que nous donnerons en appendice.
+
+Même indépendance, même sagacité sur d'autres chapitres. Comme la
+vigilance sur les mœurs était encore plus nécessaire alors en Italie
+qu'en France, les Italiens redoublèrent de précautions à cet égard: les
+lettres des institutrices durent toutes passer, cachetées, il est vrai,
+sous les yeux de la directrice; toutes les lettres des élèves, même
+celles des grandes et celles qui étaient adressées aux pères et aux
+mères durent être lues par elle, précautions qu'en France on n'avait pas
+exigées. Le Règlement d'Ecouen ne permettait que quelques tragédies de
+Corneille et de Racine et permettait _Paul et Virginie_, la _Chaumière
+indienne_: le collège de Milan admit tout le théâtre de Corneille et de
+Racine, et rejeta les deux romans de Bernardin de Saint-Pierre. Les
+Italiens avaient compris que la peinture des troubles de l'amour
+naissant est dangereuse, tandis que la peinture de l'amour cédant au
+devoir est morale; ils avaient encore plus facilement compris que
+c'était un non-sens de recommander la _Chaumière indienne_ à des jeunes
+filles qu'on voulait élever dans celle des religions modernes, qui
+s'éloigne davantage du pur déisme. Ils proscrivirent également les
+_Saisons_, de Saint-Lambert, où l'on se demande comment les rédacteurs
+du plan d'Ecouen avaient pu ne pas apercevoir un sensualisme à peine
+voilé. Il n'est même pas impossible que ce soit cette judicieuse
+épuration qui ait déterminé le gouvernement français à écarter Bernardin
+de Saint-Pierre et Saint-Lambert de la liste remaniée qui accompagne le
+nouveau Règlement des Maisons de la Légion d'honneur du 3 mars 1811.
+
+En revanche, comme il était encore plus nécessaire en Italie qu'en
+France d'agrandir l'esprit des femmes, de l'ouvrir à tout ce qu'il y a
+de fort et de généreux dans les théories du dix-huitième siècle, le
+Règlement du collège lombard admit un très grand nombre d'ouvrages
+d'histoire qu'on ne trouve pas sur la liste d'Ecouen, et, notamment, le
+_Charles-Quint_, de Robertson, à côté du _Discours sur l'Histoire
+universelle_, de Bossuet, les livres de Voltaire à côté de ceux de
+Vertot. Enfin, l'admission des deux ouvrages de Lacretelle prouve qu'on
+voulut, à Milan, que les jeunes filles connussent le siècle de la
+philosophie dans ses grandeurs comme dans ses misères, au lieu de le
+maudire de confiance.
+
+Pour la liste des auteurs italiens, qui a été dressée d'original,
+puisque le Règlement provisoire d'Ecouen n'en parlait pas, quoiqu'il
+prescrivît l'étude de la langue italienne, on aura pu être surpris de
+n'y voir figurer nommément aucun des grands poètes du treizième et du
+quinzième siècles: on s'est fié aux anthologies du soin de les faire
+connaître, alors que, pour ceux-mêmes qu'on ne pouvait intégralement
+donner à des jeunes filles, on pouvait recourir à des éditions
+expurgées; mais on est probablement parti de l'idée que ce n'était pas
+surtout de poésie que la nation avait besoin; la gloire de ses grands
+poètes ne courait aucun péril et leurs imitateurs ne pullulaient que
+trop. On a donc surtout cherché, outre les écrivains épistolaires qui
+enseignent à s'exprimer avec élégance, les auteurs judicieux et d'une
+morale irréprochable, ceux qui pouvaient le mieux accréditer par la
+considération dont ils jouissaient les principes d'une philosophie
+raisonnable. Voilà pourquoi l'on prescrivit l'étude des _Lettres
+familières_, de Magalotti, réfutation estimable de l'athéisme et œuvre
+d'un savant distingué; voilà pourquoi on inscrivit au programme jusqu'à
+trois traités de Muratori, dont la piété sincère et libérale
+s'insinuerait d'autant plus facilement dans les esprits que la renommée
+de sa colossale érudition commandait le respect; enfin, voilà pourquoi
+l'honnête Soave y figure. On remarquera enfin que, dans son désir de
+retremper les âmes, le gouvernement ordonnait l'étude des tragédies
+d'Alfieri; or, le prince Eugène n'ignorait certainement pas la haine
+dont Alfieri avait, dans ses dernières années, poursuivi la France et
+dont il avait voulu qu'une dernière expression sortît de son tombeau; la
+réplique que Ginguené venait d'opposer à un passage de son
+autobiographie aurait suffi à rappeler cette animosité furieuse[41]. La
+France s'intéressait donc assez sincèrement à la génération nouvelle
+pour ne point se venger à ses dépens des pamphlets d'Alfieri sur ses
+chefs-d'œuvre, et il faut l'en féliciter d'autant plus que l'omission
+d'Alfieri n'eût en aucune façon surpris le public italien, alors
+beaucoup moins unanime qu'aujourd'hui en sa faveur et beaucoup moins
+habitué à voir enseigner la littérature nationale dans les collèges,
+surtout au moyen d'auteurs contemporains.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de
+Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et
+tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion
+publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice
+française reste en fonctions jusqu'en 1849.
+
+
+La finesse italienne avait, disions-nous, amélioré l'œuvre du bon sens
+français. Mais comme les idées sur lesquelles reposait le fond commun
+des deux règlements étaient beaucoup plus répandues chez nous que chez
+nos voisins, il importait que les personnes chargées plus spécialement
+de les inculquer aux jeunes filles fussent en pluralité françaises. Lady
+Morgan exagère lorsqu'elle, dit, dans son _Voyage en Italie_, qu'_il est
+de fait que quand ce collège fut établi, il ne se trouvait pas une dame
+italienne que son éducation ou son expérience rendît propre à en
+accepter la direction_. Nous verrons, en effet, que, pour Vérone, on
+rencontra en Italie, quelques années après, une personne fort
+distinguée. Toutefois, en 1812 comme en 1808, on croyait sage de
+chercher de préférence hors de l'Italie, puisque ce fut une Anglaise,
+Maria Cosway, la Vigée-Lebrun de l'Angleterre, à qui Melzi confia la
+direction du collège de Lodi, et que, pour Vérone même, on ne prendra
+une Italienne que sur le refus d'une Française.
+
+Le prince Eugène demanda donc à notre nation la plupart des dames entre
+les mains desquelles il remit le collège de Milan. Mais la France
+elle-même ne surabondait pas alors de sujets disponibles. De nos jours,
+l'embarras d'un ministre de l'instruction publique n'est pas de pourvoir
+aux places qui réclament des sujets capables, mais de pourvoir aux
+sujets capables qui réclament des places. Il en était autrement alors.
+La Révolution avait dispersé une partie du personnel, et les mécomptes
+de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, n'avaient pas encore jeté
+dans la carrière de l'enseignement ce surplus de gradués des deux sexes
+que l'on compte aujourd'hui par centaines ou par milliers, et dont on
+désespère d'employer les services, tout en cédant quelquefois à la
+tentation de faciliter encore davantage les examens élémentaires qui
+ouvrent l'accès de la profession. Sous le premier Empire, il fallait
+chercher longtemps les gens à mettre en place. Il fallut attendre le 21
+janvier 1809 pour pouvoir nommer une directrice, Mme de Lort; le 4
+avril pour nommer la maîtresse, Mme de Soucy; le 9 mars 1810 pour nommer
+les institutrices, Mmes Victoire et Hortense de Maulevrier, Clausier,
+Smith, Gibert; le 9 décembre de la même année pour nommer les
+professeurs hommes, tous Italiens, sauf Garcin, chargé du français et de
+la géographie[42].
+
+On aurait probablement trouvé plus vite le personnel féminin, si l'on se
+fût adressé aux congrégations religieuses, quelques brèches que la
+Révolution eût faites dans leurs rangs. Mais Napoléon estimait qu'il
+n'était pas sage de les employer tout d'abord. Il ne repoussait pas
+absolument leur concours, puisqu'il permettait à quelques-unes d'entre
+elles d'ouvrir des pensionnats privés dans ses États; il laissera
+bientôt Joachim Murat autoriser, sous conditions, les religieuses de la
+Visitation à recevoir des novices, à établir des collèges, en se
+fondant, dira le roi de Naples, sur l'avantage que l'Empire français et
+le royaume d'Italie tiraient de cet Ordre pour l'éducation des filles;
+il le laissera même assigner à ces religieuses, par un décret du 10
+janvier 1811, l'ex-couvent de San Marcellino devenu collège royal:
+décision qui, par parenthèse, mit encore une Française à la tête d'un
+pensionnat italien, la supérieure des Visitandines de Naples étant alors
+Mme Eulalie de Bayanne, d'une noble famille dauphinoise, qui comptait
+alors parmi les siens un cardinal[43]; enfin on sait que, quand Napoléon
+ajoutera aux maisons d'Ecouen et de Saint-Denis les orphelinats de la
+Légion d'honneur, il les confiera aux religieuses de la Mère de Dieu.
+Mais il voulait commencer par des laïques, d'ailleurs non engagées dans
+les liens du mariage, pour bien établir le caractère de l'éducation
+qu'il avait en vue.
+
+Où avait-on été chercher les dames qui allaient surveiller l'éducation
+des jeunes Milanaises? Très près et très loin. Les unes, comme Mme
+Clausier, que la mort d'un frère administrateur général des vivres
+venait de laisser sans ressources, habitaient Milan même; les autres,
+comme Mme de Lort qui était de Strasbourg ou de Nancy, venaient de
+Paris. On avait dû renoncer à exiger l'expérience de l'enseignement. Mme
+de Soucy, qu'avait prêtée la maison d'Ecouen, en avait seule une courte
+pratique; peut-être en était-il de même de la directrice, mais je ne
+l'affirmerais pas. On n'avait pas davantage pu demander de diplômes, ni
+même, comme on en peut juger par quelques lettres conservées aux
+Archives de Milan, un respect scrupuleux de l'orthographe. On avait
+voulu, avant tout, des personnes qui joignissent à des mœurs
+irrépréhensibles une éducation excellente et, autant que possible, une
+naissance relevée. Mme Caroline de Lort était comtesse et avait été
+chanoinesse dans le chapitre de Bouxières où, pour être admise, il
+fallait faire preuve d'antique noblesse; Mme Angélique de Fitte de Soucy
+avait été élevée à Saint-Cyr; Mmes de Maulevrier, filles d'un officier
+supérieur à qui les événements de Saint-Domingue avaient fait perdre une
+fortune considérable, portaient un des grands noms de France.
+L'aristocratie fournit également quelques-unes des institutrices qui,
+dans les années suivantes, remplacèrent plusieurs des premières
+titulaires.
+
+Au prestige de la naissance, Napoléon avait voulu ajouter la
+considération qui s'attache aux fonctions bien rétribuées. Dans les
+maisons de la Légion d'honneur, sans parler de la surintendante qui
+recevait 15,000 francs, une dame dignitaire touchait 2,000 francs, une
+dame de première classe 1,200, une demoiselle 600, sommes considérables
+pour l'époque, surtout si l'on songe qu'elles étaient toutes entièrement
+défrayées. Le gouvernement se montra plus généreux encore envers les
+dames du collège de Milan, traitant avec la même faveur celles qu'on
+avait trouvées à Milan même et celles qui avaient consenti à s'expatrier
+exprès: la directrice fut appointée à 4,000 francs, la maîtresse à
+3,000, chaque institutrice à 1,500. Le traitement de la maîtresse était
+précisément celui d'un professeur de Faculté dans les Universités
+impériales. Enfin, le gouvernement payait sans observation les _cent
+louis_ qu'avait coûté le voyage de Mme de Lort.
+
+La plupart de ces personnes, comme il est naturel, avaient postulé les
+places qu'elles occupaient. Quelquefois pourtant c'était le gouvernement
+qui avait fait les premières démarches, ou plutôt, procédant avec une
+rapidité un peu militaire, il nommait, sur la foi de leur renom, des
+personnes qui ne s'étaient pas mises sur les rangs. Une lettre du
+ministre des affaires extérieures du royaume d'Italie à son collègue le
+marquis de Breme, ministre de l'intérieur, montre qu'on avait nommé Mme
+de Soucy sans lui faire connaître le traitement qu'elle aurait, la date
+à laquelle elle devrait partir, sans lui dire si ses frais de route
+seraient payés: «Il est pourtant naturel,» disait Marescalchi, «qu'elle
+désire être instruite de choses qui la touchent de si près.» C'est ainsi
+qu'en 1813, une dame Rambaldi, qui administrait depuis douze ans
+l'orphelinat de Vérone, fut toute surprise de recevoir un décret du 6
+janvier qui la nommait institutrice au collège de cette ville, honneur
+qu'elle déclina[44].
+
+Mais cette façon expéditive de conférer les emplois ne doit pas faire
+mal juger de la manière dont le gouvernement se comportait avec les
+directrices et avec leurs subordonnées. Sans doute, au premier abord, on
+est un peu étonné, en examinant la correspondance administrative, du
+style alors en usage dans les bureaux des ministères italiens; les
+décrets du prince y sont qualifiés de vénérables et de très vénérés; lui
+adresser une pièce officielle s'appelle _umiliarla_; la réponse qu'il y
+fait est dite _abbassata da lui_; on ne lui _offre_ pas sa démission, on
+la lui _demande_; il ne l'_accepte_ pas, il l'_accorde_, et ce mot
+d'accorder revient à propos de tous ses actes qui semblent autant de
+faveurs gratuites. Mais en retour, le ministère, qu'il s'adresse à la
+directrice ou à une simple institutrice, s'exprime avec une aimable
+courtoisie; les arrêtés de nomination sont quelquefois accompagnés de
+gracieux compliments sur les mérites qui ont dicté le choix du
+souverain. Les agents du ministère s'inspirent du même esprit: le jour
+où le préfet de l'Adige ouvrit le collège des jeunes filles de Vérone,
+il remit à la directrice provisoire une médaille d'honneur en signe de
+la confiance du gouvernement. On accueillait avec une pareille
+courtoisie les familles des élèves: le même préfet, dans la circonstance
+que nous venons de rappeler, offrit un banquet, non seulement aux
+autorités de la ville, mais aux parents qui étaient venus présenter
+leurs enfants[45].
+
+La correspondance officielle atteste que la bonne grâce n'était pas la
+seule qualité des ministres de ce temps-là. On est frappé de leur
+activité. Par une conséquence du pouvoir absolu, qui n'en compense pas
+d'ailleurs les inconvénients, ces ministres qui n'ont à satisfaire qu'un
+seul homme, et un homme impérieux mais point capricieux, peuvent donner
+tout leur temps aux affaires de leur ressort. Des détails, même fort
+minces, passent sous leurs yeux; ils veulent tout savoir et y
+réussissent; toute question qu'on leur adresse reçoit une réponse
+immédiate, mais ils tiennent à être interrogés.--Mais alors, dira-t-on,
+ils se substituent à la directrice et l'annihilent.--Nullement. Vaccari,
+successeur du marquis de Breme au ministère de l'intérieur, se montre,
+dans sa conduite avec Mme de Lort et avec les institutrices, plein
+d'égards, de tact et de bonté. Lorsqu'on fonda le collège de Vérone, on
+avait naturellement songé à emprunter à Mme de Lort une de ses
+collaboratrices, de même qu'on avait, quelques années plus tôt, demandé
+à Mme Campan de donner Mme de Soucy au collège de Milan: «Je ne puis me
+décider, avait dit le prince Eugène au ministre, à nommer (à Vérone)
+une directrice que je ne connais pas... J'ai donc nommé seulement une
+Maîtresse et quatre institutrices. Je vous invite ensuite à voir, avec
+Mme de Lort, si elle pourrait nous donner une directrice et deux ou
+quatre institutrices. Je ne dis pas que toutes ces personnes fussent
+prises dans sa maison, mais je voudrais qu'elle nous en donnât au moins
+une et nous indiquât les autres.» Loin d'ordonner, le vice-roi priait.
+Le ministre, entrant dans ses intentions, écrivait qu'il espérait
+déterminer Mme de Lort à se priver d'une de ses auxiliaires. Or, Mme de
+Lort indiqua très volontiers, pour le poste de directrice, une
+demoiselle Monnier qu'elle avait connue à Paris et qu'on aurait acceptée
+de sa main sans disputer sur les conditions, si cette personne n'avait
+décliné la proposition pour raison de santé; mais elle répondit à la
+demande de prêter une de ses collaboratrices en faisant observer que son
+personnel n'était pas au complet; et, plutôt que de la désobliger, le
+ministre recommença ses recherches dans l'inconnu[46].
+
+Encore, dans cette circonstance, Mme de Lort pouvait-elle avoir raison.
+Mais ce qui fait particulièrement honneur au ministre, c'est la façon
+dont il pénètre, supporte et tempère les défauts qu'elle mêlait à ses
+vertus et à ses talents. Le gouvernement avait voulu, pour diriger le
+collège de Milan, une grande dame: à certains jours, il put croire qu'il
+avait réussi au delà de ses souhaits. Mme de Lort n'aimait pas à
+compter; elle aurait voulu qu'on fît tenir les livres de la maison par
+un agent spécial, et ce désir se justifie; mais elle aimait la
+représentation, et un peu plus qu'il n'était nécessaire. Son voyage,
+disions-nous, avait coûté cent louis; c'était beaucoup, si l'on songe
+que Mmes de Maulevrier n'avaient à elles deux dépensé pour venir que 884
+francs. Quand il s'agit de monter le collège, Mme de Lort réclamait dès
+le premier jour, et avant que la maison fût pleine d'élèves, un nombre
+considérable de gens de service. Le ministère la ramena doucement à
+l'économie.
+
+Ce n'est pas tout: Mme de Lort oubliait facilement sa naissance avec les
+enfants, à qui au réfectoire elle coupait elle-même les portions; elle
+l'oubliait aussi avec celles de ses collaboratrices qui ne pouvaient à
+cet égard élever aucune prétention rivale; elle inspirait en particulier
+à Mme Smith beaucoup d'affection et de dévouement; mais, en face de ses
+égales, la femme de qualité reparaissait avec les petitesses de son
+sexe et les exigences hautaines de sa caste. Elle n'eut pas toujours les
+torts de son côté, mais la conduite du ministère n'en était que plus
+difficile entre ces dames qui ne se sentaient pas nées pour gagner leur
+vie, pour obéir, et qui n'avaient plus ni famille, ni foyer paternel, ni
+fortune, ni patrie. Mme de Soucy entra la première en mésintelligence
+avec Mme de Lort; mais, frêle, souffrante, Mme de Soucy ne fit point
+d'éclat; et, quand elle obtint d'être relevée de ses fonctions, les
+élèves purent croire que la maladie seule l'y déterminait. Les yeux
+malins de la jeunesse surprirent au contraire les démêlés qui éclatèrent
+l'année suivante, en 1812, entre la comtesse de Lort et les dames de
+Maulevrier. Mme de Lort accusait les deux sœurs de traiter durement les
+élèves; Mmes de Maulevrier affirmaient que la Directrice manquait aux
+égards dus à deux personnes de leur rang, ou même simplement de leur
+profession; les élèves prenaient naturellement parti contre elles, et un
+jour une enfant heurta une de ces dames, sans que cet acte, mis par Mme
+de Lort sur le compte de l'inadvertance, fût puni; Mme Victoire de
+Maulevrier interprétait comme une bravade une visite de la Directrice à
+sa sœur malade, et la mettait plus ou moins littéralement à la porte de
+la chambre. La comtesse leur adressait à toutes deux le billet
+caractéristique que voici: «Mme la Directrice a l'honneur de prévenir
+Mmes de Maulevrier qu'elle a reçu l'ordre de S. E. M. le Ministre de
+l'intérieur, de faire servir ces dames dans l'une de leurs chambres où,
+par son ordre encore, on leur portera l'ordinaire de la maison, avant ou
+après le repas des élèves. Ces dames voudront bien dire à la personne
+qui leur remettra ce billet, le moment qui leur conviendra le mieux. Mme
+la Directrice croit aussi qu'il pourra leur convenir mieux de coucher
+dans la même chambre ou chacune dans la leur, et en conséquence, elle se
+dispose à faire porter le lit de Mme Hortense à la place qu'elle
+désignera.» Ici, Mme de Lort n'interprétait pas très exactement la
+pensée du Ministre: il avait non pas ordonné, mais permis ces mesures,
+et il les avait autorisées non par voie de punition, mais pour séparer
+les parties belligérantes. Ses lettres montrent qu'il suivait d'un œil
+attentif et perspicace ces fâcheux mais inévitables démêlés: dans le
+différend de Mme de Soucy avec la Directrice, il avait aperçu que les
+prétentions de la première avaient causé la mésintelligence; dans
+l'affaire des dames de Maulevrier, où les torts étaient partagés, on le
+voit offrir au début sa médiation, puis, s'abstenir sur l'observation de
+la Directrice que cette intervention envenimerait le dissentiment; aux
+deux sœurs qui s'imaginent que Mme de Lort veut les évincer pour faire
+place à ses protégées, il répond sans humeur que, le nombre des
+institutrices ne se trouvant pas complet, Mme de Lort n'a pas besoin de
+les exclure pour introduire les personnes à qui elle voudrait du bien;
+il ne les en protégeait pas moins contre toute représaille et invitait
+poliment la Directrice à ne pas permettre aux enfants de s'immiscer dans
+le débat. Il ne lui échappe aucun trait de raillerie ou d'impatience. En
+Italien qu'il est, il sait prendre son parti de ce qu'on ne peut
+empêcher, et ne se flatte pas de faire vivre des femmes dans une paix
+éternelle. Il maintient le principe d'autorité en laissant partir Mmes
+de Maulevrier comme Mme de Soucy, puisqu'elles ne peuvent s'accommoder
+au commandement de Mme de Lort; mais alors même ses égards témoignent
+aux innocentes rebelles que les qualités qui leur manquent ne lui font
+pas méconnaître celles qu'elles possèdent.
+
+Le prince Eugène, qui est Français, prend les choses plus à cœur: «Le
+Ministre,» écrit-il de Moscou le 8 octobre 1812, «fera connaître à Mme
+la Directrice que cette affaire m'a affligé et que, pour son propre
+intérêt comme pour celui du Collège Royal, je verrais avec beaucoup de
+peine qu'il se présentât jamais un troisième événement de la même
+nature. Je ne doute pas des torts de Mmes de Maulevrier; mais je me
+persuade que, si Mme de Lort eût appelé plus tôt à son secours
+l'intervention du Ministre, on aurait prévenu les conséquences que la
+mesure _aujourd'hui nécessaire_ (souligné dans le texte) ne peut manquer
+d'avoir dans l'opinion publique[47].»
+
+Mais le flegme bienveillant du ministre voyait plus juste que le chagrin
+affectueux du prince Eugène. Ces petites brouilles ne portèrent aucune
+atteinte à la prospérité de la maison qui frappait tous les regards.
+Nous en avons pour preuve, non pas seulement des déclarations publiques
+qu'on pourrait suspecter: par exemple le _Giornale Italiano_, en
+relatant le 19 avril, le 18 décembre 1811 des visites que la vice-reine
+et son mari y ont faites, assure que leurs Altesses se sont montrées
+très contentes et ont félicité Mme de Lort. On pourrait prétendre que ce
+langage s'adresse au public qu'on veut séduire. Mais voici une lettre
+ministérielle du 21 juin 1812 qui n'était pas destinée au public, mais à
+Mme de Lort seule: «Ma visite d'hier à votre collège m'a convaincu
+encore davantage des progrès que les élèves font dans leurs études,
+nouvelle preuve de l'excellente direction que vous savez donner à toutes
+les parties de leur éducation. J'ai déjà eu, Madame, l'occasion de me
+louer de vous; j'ai même eu récemment la satisfaction de voir comme Son
+Altesse Impériale a daigné vous manifester par mon intermédiaire son
+approbation pour l'œuvre que vous avez accomplie.» Une gratification de
+deux cents francs pour chacun des professeurs du collège accompagnait
+cette lettre et en corroborait irréfragablement la sincérité.
+
+Le public en jugeait comme l'autorité; car il sollicitait les places
+payantes avec autant d'empressement que les places gratuites; et c'est
+pour répondre à cette disposition si flatteuse que l'on décida la
+fondation des collèges de Vérone et de Bologne où, toutefois, puisqu'il
+ne s'agissait plus de fonder dans la capitale du royaume une institution
+modèle, on ménagerait le trésor public et la bourse des familles: ces
+collèges devaient donner une instruction un peu moins étendue; le prix
+de la pension y était fixé à six cents francs au lieu de huit cents, et
+chacun des deux recevrait, non plus seulement cinquante élèves comme le
+collège de Milan, mais cent, dont moitié, comme à Milan, à titre
+gratuit. Le personnel de ces deux collèges de second ordre devait
+toucher des appointements un peu inférieurs; (1,000 francs pour la
+Directrice, 800 francs pour la Maîtresse, 600 pour chaque
+institutrice); et on ne le faisait plus venir d'au delà des Alpes. On
+avait pourtant cette fois encore, nous avons eu occasion de le dire,
+cherché hors du royaume, au moins pour Vérone; on avait aussi songé à
+confier le collège de cette ville à des religieuses salésiennes qui
+auraient à cet effet quitté Roveredo; le préfet de l'Adige fut sans
+doute fort heureux quand on abandonna ce dernier projet; car dans son
+discours d'ouverture, on trouve un passage qu'on croirait d'hier sur
+_l'insuffisance babillarde de vierges voilées qui, privées du doux nom
+de mères, en pratiquaient mal les fonctions puisqu'elles en ignoraient
+les sentiments et les devoirs_[48]. Mais en somme l'esprit et les
+méthodes demeurèrent les mêmes qu'à Milan. On apporta les mêmes soins au
+choix de la Directrice, et, pour la seule des deux maisons qui s'ouvrit,
+celle de Vérone, on en rencontra une fort estimable dans la personne
+d'Amalia Guazza qu'on avait nommée Maîtresse le 13 juillet 1812 et que
+l'on mit le 6 janvier 1813 à la tête de l'établissement: «Le préfet de
+l'Adige, avait dit le ministre, donne les meilleures informations tant
+sur le zèle qu'elle a déployé dans les premiers temps de l'installation
+du collège, suppléant presque à elle seule à l'absence des
+institutrices non encore parvenues à leur destination, que sur son
+habileté peu commune à s'acquitter des charges difficiles qui lui
+étaient confiées. Il dépeint de la manière la plus avantageuse sa
+manière de se présenter, son amabilité qui lui a gagné l'affection de
+toutes les élèves alors qu'elle maintenait dans le collège la plus
+exacte observance de la Règle[49].»
+
+Le collège de Vérone rencontra dans le public la même faveur que celui
+de Milan.
+
+Mais, dira un sceptique, qui sait si en mettant leurs filles dans ces
+collèges, les pères n'entendaient pas uniquement faire leur cour à
+Napoléon, ou s'ils n'obéissaient même pas aux injonctions de ses agents?
+M. Tivaroni n'affirme-t-il pas qu'on ordonnait aux nobles romains
+d'envoyer leurs enfants dans les lycées de Paris? Nous répondrons par
+des faits positifs. D'abord il suffit si peu de la volonté déclarée du
+gouvernement le plus absolu pour peupler un collège, que nous avons vu
+l'établissement de Mme Laugers demeurer vide malgré les titres dont on
+le décorait, malgré les subventions et un changement de local; ce n'est
+ni l'adulation ni la crainte qui font la prospérité d'une maison
+d'éducation, c'est la confiance fondée sur l'estime. À Parme,
+l'administration française était dirigée par un préfet d'un zèle
+intempérant qui s'était mis en tête de communiquer au collège de
+Sainte-Catherine, dit collège des nobles, son enthousiasme pour
+Napoléon; il en invitait à ses brillantes soirées les sujets les plus
+méritants; il faisait jouer par les élèves des pièces militaires, _Le
+Dragon de Thionville_, _La Bataille d'Austerlitz_; comme il n'est pas
+très difficile d'échauffer l'imagination de la jeunesse, surtout quand
+on lui parle au nom d'un victorieux, il avait assez bien réussi auprès
+d'elle; ses comédiens imberbes avaient joué avec une verve qui charmait
+l'état-major; mais les familles n'entendaient pas que l'on transformât
+le collège en prytanée militaire. Elles redemandèrent leurs enfants.
+Quelques-uns de ceux-ci protestèrent. Quand le prince romain Spada
+envoya réclamer ses trois fils, modèles de bonne conduite, l'aîné qui
+était le plus âgé du collège «tint avec ses deux frères un petit conseil
+de famille, à la suite duquel il fit connaître à l'agent de sa maison
+qu'il ne croyait pas convenable de retirer ses jeunes frères du collège,
+et que, comme leur aîné, il ne pouvait y consentir, qu'au reste, son
+père ne les réclamant que sur les calomnies et les bruits répandus
+contre le collège, il conviendrait qu'il vînt s'éclairer par lui-même de
+la vérité, et que l'intérêt de ses enfants devait suffire pour le
+déterminer.» Mais en vain l'obstiné préfet signifia qu'une fois admis au
+collège, on n'en sortait qu'à la fin des études: les parents employèrent
+les larmes des mères, les recommandations des ambassadeurs,
+l'intervention des ministres: il fallut rendre un à un bon nombre
+d'élèves, et l'on vit l'instant où il ne resterait plus personne dans le
+collège[50]. L'insuccès du préfet de Parme, comme celui de Mme Laugers,
+prouve que le succès de nos collèges de jeunes filles était mérité.
+
+Un autre fait que j'ai annoncé par une allusion anticipée, prouvera
+combien l'opinion publique était attachée à nos collèges: ce fut elle
+qui les sauva en 1814, ce fut elle qui obligea l'Autriche à les
+respecter et qui par là leur permit de donner tous les fruits qu'on en
+pouvait attendre.
+
+La haine des restaurateurs de l'ancien régime contre les Français
+s'étendait en effet jusqu'aux établissements d'ordre pédagogique ou
+scientifique fondés par nous. Ainsi, en Toscane, Napoléon avait vivifié
+un Musée de physique et d'histoire naturelle qui datait de 1775; il
+l'avait employé à propager par la parole et par la plume les
+connaissances nouvelles, si bien qu'on avait publié un premier volume
+d'Annales en 1808, un deuxième en 1810: le gouvernement du grand-duc,
+non seulement ne pressa pas la continuation de ce recueil dont le
+troisième volume ne parut qu'en 1866, mais supprima les chaires du
+Musée[51]. En Lombardie, les Autrichiens établirent en principe, par un
+décret du 31 mai 1814, que tous les membres étrangers du corps
+enseignant quitteraient leurs fonctions, sauf les exceptions qui
+paraîtraient nécessaires. L'application de ce principe eût entraîné la
+fermeture immédiate du collège de Milan, puisque, comme le montrait le
+tableau du personnel, demandé en cette occasion à Mme de Lort, la
+directrice, la maîtresse et trois institutrices au moins sur six,
+étaient françaises. Mais Paolo De Capitani, chargé du portefeuille de
+l'intérieur, représenta, dès le lendemain 1er juin, cette conséquence à
+la régence du gouvernement provisoire, ajoutant que l'établissement
+jouissait de la pleine faveur du public, _gode tutto il favore del
+pubblico_[52], et les Autrichiens eurent le mérite d'ordonner que le
+personnel serait provisoirement maintenu: ils se bornèrent à cet égard à
+remercier, par raison d'économie, deux institutrices, les deux dernières
+venues: ce fut donc le hasard seul qui fit tomber cette mesure sur deux
+Françaises, Mmes Valentine Duhautmuid ou Dehuitmuid et Jasler de
+Gricourt, qui reçurent même une indemnité[53].
+
+L'enquête à laquelle les Autrichiens procédèrent ensuite les amena, au
+cours de l'année suivante, à émettre le plus honorable témoignage en
+faveur de l'institution: «Le gouvernement,» disait le rapport, «devant
+rendre justice aux soins de la directrice et à la sagesse des
+règlements, ne peut que se déclarer extrêmement satisfait en toute chose
+de la marche de cet établissement.» Cette déclaration si flatteuse du
+gouvernement s'accorde de tout point avec le vœu de l'opinion publique
+et le respectable suffrage des pères et mères de famille des classes les
+plus distinguées, qui considèrent comme une faveur insigne d'obtenir
+pour leurs filles une place dans le collège, même contre payement de la
+pension entière[54].» Le local, sur le choix duquel le gouvernement
+français avait longtemps réfléchi avant de s'arrêter au couvent de
+Saint-Philippe de Neri, lui paraissait des mieux appropriés à la
+destination. Bref, le 8 juillet 1816, Mme de Lort fut informée, par
+l'intermédiaire de M. d'Adda, que le collège était définitivement
+conservé: «Le gouvernement,» disait le haut fonctionnaire, «a le plaisir
+de vous notifier que Sa Majesté impériale et royale, dans sa parfaite
+clémence, daigne approuver la conservation du collège impérial et royal
+des jeunes filles, si avantageusement confié à votre sage direction,
+_alla di Lei saggia direzione tanto vantaggiosamente affidato_;» et ils
+résolurent d'augmenter le nombre des places payantes[55].
+
+L'enthousiasme d'une Anglaise va nous expliquer la satisfaction des
+Allemands. Voici le récit que lady Morgan nous a laissé de sa visite au
+collège de Milan. Après avoir rappelé que Mme de Lort, femme d'un mérite
+distingué et d'une conduite irréprochable, avait présidé à la fondation
+du collège, elle ajoute: «Depuis, nous recherchâmes toujours l'occasion
+de jouir de sa société. Comme il n'existe aucune école de ce genre en
+Angleterre, il est impossible d'en donner l'idée par aucune comparaison;
+mais sous les rapports essentiels du bon air, de l'espace, de
+l'élégance, de la propreté, des soins et du bon ordre, il est impossible
+de surpasser cet établissement. Le couvent de Saint-Philippe de Neri
+ressemble à un château royal; ses arcades, surmontées de galeries
+ouvertes, entourent un jardin superbe et parfaitement cultivé. Les
+dortoirs sont très grands et pourvus de cabinets de toilette abondamment
+fournis d'eau par de belles fontaines.» Je passe ici quelques détails
+sur les dortoirs et l'infirmerie. «Des bains chauds et froids y sont
+attenants. La lingerie est une grande pièce remplie de tout ce qui est
+nécessaire pour l'habillement d'une femme, fait par les élèves pour leur
+propre usage; mais les matériaux sont fournis par la maison. Une autre
+chambre contient les ouvrages d'agrément. Chaque classe a des
+appartements séparés qui donnent tous sur le jardin, et le désavantage
+d'un air chaud et renfermé, si commun même dans nos meilleures écoles,
+est ainsi réellement évité. Nous vîmes des groupes d'enfants courant
+d'une classe à l'autre à travers des orangers et des buissons couverts
+de fleurs, chacune avec son petit chapeau de paille et son panier au
+bras. Nous les vîmes ensuite rassemblées dans une belle salle, d'où
+elles se rendirent au réfectoire autour d'un excellent dîner. Quand Mme
+de Lort entra, plusieurs des plus petites se pressèrent auprès d'elle et
+reçurent un moment des caresses ou quelques marques d'affection et de
+familiarité. Elle leur parla en français à toutes pour nous montrer
+leurs progrès, et les fit rire de bon cœur des méprises qu'elles
+faisaient. L'italien est soigneusement cultivé et l'on permet le moins
+possible l'usage du milanais. Les études sont très libérales et doivent
+choquer la plupart de leurs grand'mères, qui apprenaient à peine à lire
+et à écrire et qui voient leurs illustres descendantes, que leur
+naissance devait condamner à l'insipidité et à l'indolence, occupées à
+couper des chemises ou à faire des corsets, à inventer des formes de
+robes et à raccommoder des bas, instruites dans tous les détails que
+doit connaître une maîtresse de maison et combinant ces devoirs
+domestiques avec l'étude des langues, les arts, les sciences et la
+littérature[56].»
+
+À la vérité, les Autrichiens opérèrent bientôt, le 1er août 1818,
+quelques changements dans la maison; mais ces changements ne portèrent
+guère que sur les exercices religieux, le choix des livres et les
+relations de la Directrice avec l'autorité. Napoléon, tout en inculquant
+fortement l'habitude de la piété aux jeunes filles, les tenait en garde
+contre le mysticisme: il spécifiait des prières purement canoniques: le
+règlement autrichien porta, au contraire, que la prière commune serait
+ou composée ou tirée exprès de quelque bon livre de spiritualité; il
+prescrivit une huitaine de manuels de dévotion. La liste des ouvrages de
+pure littérature fut notablement réduite, malgré l'adjonction naturelle
+sous un empereur d'Autriche de la langue et de la littérature de
+l'Allemagne; elle se composa seulement des ouvrages suivants:
+Anthologies italiennes à l'usage des humanités supérieures, des
+humanités inférieures, des classes de grammaire; Lettres des meilleurs
+écrivains italiens choisies par Elia Giardini, Lettres sur le chant de
+Minoja, Lettres familières (en italien également). Fables de La
+Fontaine, de Gellert, de Lessing, de Gessner. Contes moraux (en
+allemand) de Filippi; Å’uvres diverses pour la jeunesse (en allemand) de
+Campe; enfin, comme ouvrages de divertissement, Berquin en italien et en
+français, les ouvrages sacrés de Métastase, les Nouvelles Morales de
+Soave, les Contes Moraux de De Cristoforis. La liste des ouvrages
+d'histoire fut encore plus réduite. Plutarque, par exemple, le Voyage
+d'Anacharsis, les ouvrages de Robertson, de Voltaire, de Lacretelle,
+ceux même de Fléchier, de Bossuet disparurent, aussi bien que Boileau,
+Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Cervantès, Goldoni et Alfieri. Enfin,
+tandis que sous l'Empire, la Directrice était en communication directe
+et constante avec le ministère, le collège fut désormais placé sous la
+surveillance d'un curateur choisi dans l'aristocratie lombarde, le comte
+Giovanni Luca della Somaglia, qui eut plus tard pour successeur le comte
+Giovanni Pietro Porro d'abord, le comte Renato Borromeo ensuite.
+
+Mais la timidité d'esprit qui avait dicté tous ces changements
+n'empêchait pas le gouvernement autrichien de subir l'ascendant de la
+pensée qui avait présidé à la fondation du collège: le régime intérieur
+de la maison demeura identiquement le même, sauf que, d'accord avec la
+Directrice, on espaça davantage les sorties des élèves et que les
+visites des parents furent assujetties aux usages des couvents. On
+n'emprunta rien au collège de filles, fondé à Vienne, rue Abster, par
+Joseph II, bien qu'on eût un instant expédié d'Autriche la règle de ce
+collège dans la pensée de l'appliquer en Lombardie. Les élèves admises
+à titre gratuit continuèrent à être traitées sur le même pied que les
+autres: à Vienne, celles des jeunes filles qu'on admettait gratuitement
+s'engageaient à se vouer pour six ans à l'instruction publique,
+engagement fort honorable dans une École Normale où tous le prennent,
+mais distinction fâcheuse dans une maison où les pauvres seuls y sont
+soumis. À Vienne, les élèves payantes s'entretenaient elles-mêmes; à
+Milan, la maison continua à se réserver le moyen de maintenir
+l'uniformité du costume. Les habitudes démocratiques, ou, si l'on aime
+mieux, viriles, furent maintenues: les grandes élèves durent, comme par
+le passé, s'habiller seules ou sans autre aide que celle de leurs
+compagnes, aider à tour de rôle l'infirmière pour apprendre à soigner
+les malades, faire leurs vêtements, leur linge et celui du collège.
+Enfin, si la littérature et la philosophie françaises n'occupèrent plus
+la même place dans les programmes, c'étaient une directrice et une
+Maîtresse françaises qui continuaient à diriger la maison. Pour les
+simples institutrices, si la pluralité avait bientôt cessé de nous
+appartenir, si, pour celles qu'on ne prenait pas en Italie, on chercha
+peut-être plutôt à Genève ou en Savoie, on n'exclut jamais
+systématiquement nos compatriotes.
+
+C'est même chose curieuse que le soin avec lequel les Autrichiens
+s'abstiennent d'ordinaire de toucher aux usages de ce collège. Nous
+avons dit que la raison d'économie leur avait fait, en 1814, remercier
+deux institutrices; cette question de l'économie revint plusieurs fois,
+car le collège, comme la plupart des établissements publics, coûtait
+plus qu'il ne rapportait; néanmoins on voit François II, en 1818,
+déclarer qu'il n'y a point lieu à réduire les dépenses de la maison, et,
+détail plus piquant, la Direction impériale et royale de comptabilité
+elle-même batailler en 1828 contre la proposition de réduire les
+appointements des institutrices à nommer par la suite. «Il fallait avoir
+égard,» disait-elle, «aux branches d'enseignement qu'on cultivait dans
+ce collège, au degré éminent, aux conditions toutes particulières où il
+est placé.» Si cette réduction passa l'année suivante, c'est que le
+curateur, fort bien intentionné pour la maison, l'appuya par un argument
+fort plausible: il fit remarquer que des appointements très élevés,
+offerts à des personnes souvent très jeunes (et quinze cents francs,
+pour des femmes nourries et logées, étaient alors en effet une assez
+grosse somme) amenaient quelquefois au collège des personnes fort
+honnêtes, mais sans vocation véritable, qui n'y restaient que le temps
+nécessaire pour amasser un peu d'argent. Enfin l'Autriche eut le mérite
+de comprendre que, tandis que la conformité de notre langue avec
+l'italien en rendait l'étude attrayante à de jeunes italiennes,
+l'allemand semblerait toujours à la plupart d'entre elles un _pensum_
+désespérant; aussi, tout en en prescrivant l'étude, ne l'imposa-t-elle
+qu'aux élèves les plus avancées, alors que le français, comme l'italien,
+s'apprenait dans toutes les classes. Ce fut sans doute par inadvertance
+qu'elle supprima dans la liste des livres l'histoire spéciale de
+l'Allemagne, en maintenant celle de la France, mais le fait qu'une
+pareille inadvertance ait été commise est déjà significatif[57].
+
+Avouons que les Autrichiens eurent du mérite à conserver, même en la
+modifiant, une institution du vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de
+Wagram! Ils en furent récompensés par la prospérité du collège. Dès
+qu'ils avaient mis quelques nouvelles places payantes à la disposition
+des familles auxquelles Napoléon n'en offrait que vingt-six sur
+cinquante, celles-ci en avaient profité; en 1821, outre les vingt-quatre
+élèves gratuites, on eut trente et une élèves payantes, trente-neuf en
+1822, quarante-six en 1824 et 1825, accroissement qui élevait la
+population totale du collège de cinquante à soixante et onze élèves. Ces
+chiffres étaient considérables pour l'époque; car voici la population
+des collèges de jeunes filles en 1817 pour la Lombardie d'après
+l'Almanach officiel de la province: collège des Salésiennes à Alzano, 65
+élèves; collège de Brescia, 14; collège des Salésiennes de Salo, 15; id.
+de Côme, 44; collège de Crémone, 12; de Mantoue, 13; à Milan, le collège
+des Salésiennes ne compte que 46 élèves et le collège de la Guastalla
+réservé aux filles nobles ne comprend, outre ses 24 élèves gratuites,
+que 9 payantes. Ce dernier chiffre est fort intéressant, car il prouve
+que l'aristocratie lombarde préférait à cette maison purement nobiliaire
+l'établissement fondé sur le principe de l'égalité. Ajoutons que ce
+n'était pas seulement la partie libérale de la noblesse qui appréciait
+ce dernier: on s'attendait bien que le comte Luigi Porro Lambertenghi,
+dont les fils eurent Silvio Pellico pour précepteur, y mettrait ses
+filles[58]. Mais les partisans, les représentants même de la
+restauration de l'ancien régime souhaitaient aussi d'y placer leurs
+enfants, témoin le marquis Alfieri di Sostegno, ambassadeur de Sardaigne
+à Paris et jadis otage de la France, qui sollicita et obtint en 1815 d'y
+faire élever sa fille[59].
+
+Le nombre des élèves du collège diminua un moment vers 1828; mais il se
+releva bientôt, puisque le curateur, dans un rapport du 28 février 1834,
+demanda qu'on agrandît un peu les dortoirs pour que deux élèves de plus
+pussent venir se joindre aux quatre-vingts que la maison comptait alors.
+Quant à la diminution momentanée, il l'avait expliquée en juin 1829
+d'une manière fort honorable pour le collège, tout en signalant quelques
+réformes à y introduire; c'était, disait-il, l'effet de l'ouverture de
+beaucoup de pensionnats particuliers à Milan et en Lombardie et des
+services mêmes rendus par le collège, beaucoup d'anciennes élèves se
+sentant capables d'élever leurs filles chez elles[60]. Le collège
+n'avait pas été davantage étranger à cette élévation du nombre des
+pensionnats en Lombardie qui avait plus que doublé, comme on peut le
+voir en comparant l'Almanach officiel de 1828 à celui de 1817; car, dès
+le 5 juin 1813, le gouvernement français avait cru devoir prémunir le
+public par la voie du _Giornale italiano_ contre une sorte de
+contrefaçon.
+
+Les Rapports annuels qui constataient la prospérité de notre collège
+l'attribuaient tous à la bonne tenue de la maison, aux progrès des
+élèves: «L'établissement,» dit, par exemple, celui de 1824-1825, «est
+florissant au même degré que les années précédentes, comme le montrent
+le nombre des élèves et leurs progrès tant dans les mœurs que dans
+l'instruction civile et religieuse; les examens semestriels de 1825 en
+ont fourni une preuve publique. Pour les professeurs et la Maîtresse, on
+ne peut que se louer de leur zèle et de leur conduite régulière et
+subordonnée[61].» Aussi le gouvernement autrichien donna-t-il à la
+Directrice un gage public de son estime en lui conférant l'Ordre de la
+Croix étoilée, «destiné à des dames nobles qui, se consacrant surtout
+au service et à l'adoration de la croix, s'adonneraient de plus à la
+vertu, aux bonnes œuvres et à la charité[62].» Il est vrai que l'âge de
+Mme de Lort et sa santé depuis longtemps ébranlée lui conseillèrent
+bientôt après la retraite. Mais, quand elle obtint son congé, à
+soixante-quatre ans environ, au début de septembre 1828, le collège
+était sur un trop bon pied pour en souffrir. Mme Henriette Smith, qui
+appartenait à la maison depuis dix-huit années, qui depuis le 20 mars
+1812 y remplissait les fonctions de Maîtresse, qui avait toujours vécu
+en parfaite intelligence avec la Directrice et l'avait suppléée avec
+dévouement, avec habileté durant ses absences et ses maladies, fut
+nommée à sa place le 24 août 1829, après avoir encore une fois exercé la
+fonction par intérim.
+
+Les documents qui subsistent ne permettent pas d'instituer le parallèle
+de la première et de la deuxième Directrice. Tout ce que l'on peut
+conjecturer, c'est que la seconde, si elle n'avait ni les qualités ni
+les défauts d'une comtesse, possédait une aptitude plus marquée pour se
+mettre à toute espèce de travaux: ainsi, elle emploie au besoin
+l'italien dans sa correspondance officielle, tandis que Mme de Lort
+répondait toujours en français aux lettres écrites en italien; elle se
+déclarait prête à tenir la comptabilité de la maison, tâche que Mme de
+Lort avait toujours déclinée autant qu'elle l'avait pu. Quoi qu'il en
+soit, l'autorité marquait pour l'une et pour l'autre une égale estime et
+leur attribuait à toutes deux une grande part dans la prospérité du
+collège.
+
+La seconde et dernière Directrice française administra la maison encore
+plus longtemps que n'avait fait la première; car elle resta en activité
+jusqu'à la fin de 1849[63]. Je ne sais si c'est la mort ou le besoin de
+repos qui l'enleva à ses fonctions et si elle a vu le retour du drapeau
+français dans la capitale de la Lombardie; mais je suis du moins
+content pour elle qu'elle ait vu les journées de mars 1848, date
+glorieuse et pleine de promesses à laquelle les fils et les frères de
+ses élèves en avaient une première fois chassé les Allemands.
+
+Elle emporta une autre satisfaction, celle de laisser le collège dans
+une prospérité qui dure encore aujourd'hui dans le nouveau local de la
+_via Passione_.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le
+collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les
+voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de
+ces collèges a puissamment contribué à relever le cœur et l'esprit de la
+femme en Italie.
+
+
+Le collège de Vérone n'avait pas couru les mêmes dangers, précisément
+par les raisons qui nous ont fait prendre de préférence le collège de
+Milan pour objet de notre étude: le personnel en était italien, et le
+plan d'études moins étendu; il pouvait donc moins inquiéter l'Autriche.
+Toutefois, comme nous l'avons dit, on y appliquait le même système
+d'éducation, sinon d'instruction, qu'à Milan. Il avait donc, lui aussi,
+de quoi déplaire. Mais il faut croire que lui aussi il fut sauvé par les
+services qu'il rendait: ici encore, en effet, les Autrichiens
+maintinrent en fonctions le personnel nommé par le prince Eugène et
+laissèrent en vigueur la règle primitive jusqu'en 1837; encore ne
+touchèrent-ils jamais aux points essentiels, à ceux qui pouvaient le
+mieux retremper le caractère et réformer les mœurs du sexe féminin en
+Italie; on peut s'en convaincre en lisant un récit succinct des
+vicissitudes de ce collège, que le gouvernement italien a publié en
+1873[64]. Car ce collège, comme celui de Milan, est toujours vivant et
+prospère. Nous renvoyons à cette histoire sommaire qui achèvera de
+montrer la solidité de cette œuvre de Napoléon. Détachons-en seulement
+une note de la page 4, qui rend un glorieux témoignage de l'excellence
+du choix fait par le prince Eugène pour la direction de l'établissement:
+«C'est une dette de reconnaissance de rappeler le nom de la première
+Directrice, qui fut Mme Amalia Guazza, et dont les éminents services ont
+laissé dans le pays et dans la maison le plus cher, le plus impérissable
+souvenir. Entrée au collège à l'époque même de la fondation, et nommée
+Directrice effective par décret du 6 janvier 1813, elle soutint cette
+charge difficile pendant plus de quarante années et l'exerçait encore
+lorsqu'elle mourut le 30 juin 1854.»
+
+Le collège de Lodi fut également conservé: quand lady Morgan le visita
+dans les premières années qui suivirent la chute de Napoléon, Maria
+Cosway avait été rappelée en Angleterre par des affaires domestiques, et
+une autre dame le dirigeait; mais il était florissant comme il l'est
+encore aujourd'hui. Lady Morgan, qui attribue à Maria Cosway _tous les
+talents, toutes les qualités qui peuvent rendre une femme accomplie_, y
+dit que sous sa direction ce pensionnat était devenu et restait _une des
+meilleures maisons qui existent en Italie et peut-être en Europe_. Ce
+qu'elle ajoute prouve que, sauf quelques modifications sur l'article du
+parloir, les Autrichiens avaient laissé subsister la règle de la maison
+émanée du même esprit que celle du collège de Milan, quoique visant à
+une éducation moins complète: «Le costume est uniforme, simple et propre
+sans recherche. L'instruction est la même pour tous, excepté la musique,
+la danse et le dessin que l'on n'enseigne qu'à celles dont les parents
+sont de rang à nécessiter des talents de ce genre. Elles apprennent des
+ouvrages d'aiguille utiles et l'économie domestique, de manière à
+pouvoir, en rentrant dans leur famille à l'âge de quatorze ans, tenir
+des livres de commerce ou conduire une maison. L'écriture,
+l'arithmétique et le style épistolaire sont particulièrement soignés, et
+la géographie, la grammaire et l'histoire enseignées à fond[65].»
+
+L'œuvre française dont nous retraçons l'histoire désarma jusqu'à la
+haine plus aveugle encore des Bourbons de Naples. Caroline Murat, qui
+avait pris à cœur l'établissement placé sous sa protection, avait,
+dit-on, en quittant le royaume, répété à tous les Napolitains qui lui
+faisaient leurs adieux: «Conservez mon école, veillez sur les _Miracoli_
+(ex-couvent de Naples dans lequel on avait transporté le collège
+d'Aversa)!» Son vœu fut exaucé. Le roi Ferdinand Ier montra sa mauvaise
+humeur en refusant de visiter l'établissement; mais le 6 novembre 1816,
+il le confirma _quoique élevé par l'envahisseur_. Pietro Colletta
+constate avec joie, dans son Histoire du Royaume de Naples, que cette
+maison, fondée par Joseph et Joachim, «après avoir grandi sept années en
+mérite, en importance, et en renommée,» a été conservée avec la règle
+originelle. Ce que lady Morgan, dans sa relation de voyage, appelle de
+grands changements, se réduisit à l'adjonction d'un professeur de
+catéchisme et à quelques modifications dans les rapports entre les
+parents et les familles; la règle intérieure fut maintenue[66].
+Aujourd'hui encore deux des trois collèges qui existent à Naples sont
+établis l'un aux Miracoli, l'autre à San Marcellino. Les noms de la
+princesse Maria Clotilda, de la reine Maria Pia, qu'ils portent
+présentement, ne suffisent pas à faire oublier les véritables
+fondateurs.
+
+Je le demande maintenant: s'il est vrai que de pareils établissements
+eussent partout produit de bons effets, combien ne furent-ils pas
+efficaces, nécessaires, chez un peuple qui commençait à vouloir se
+relever de sa décadence, mais où l'instruction et l'éducation des femmes
+étaient dans le délaissement que nous dépeignent les historiens
+italiens? À une éducation qui entretenait la mollesse, les préjugés de
+caste, l'ignorance, où la piété même ne tournait pas au profit de la
+vertu, ils avaient substitué une éducation qui reposait sur une piété
+agissante et éclairée, qui enseignait que le mérite seul établit des
+différences entre les hommes, qui préparait, non plus des femmes sans
+défense contre les surprises du cœur, sans intérêt pour les idées
+généreuses, mais les épouses et les mères des patriotes qui ont relevé
+l'Italie. Si Parini, si Alfieri avaient pu voir ces nouveaux principes
+appliqués pendant quarante années par les personnes mêmes que les
+fondateurs avaient reconnues dignes de les répandre, s'ils avaient pu
+voir l'élite de la société solliciter le bienfait de cette éducation
+pour ses filles, avec quelle éloquence, avec quelle émotion
+n'auraient-ils pas béni un pareil symptôme de régénération, et l'auteur
+du _Misogallo_ n'eût-il pas avoué ce que proclamait Stendhal, que les
+collèges de jeunes filles institués en Italie par le gouvernement
+français _ont eu la plus salutaire influence_?
+
+Nous objectera-t-on que Stendhal était Français, que nous faisons parler
+à notre guise Alfieri et Parini? En ce cas, nous laisserons le dernier
+mot à deux témoins dont on ne suspectera pas l'impartialité et dont on
+ne nous accusera pas d'interpréter arbitrairement le silence; car ils
+sont tous deux étrangers, et ils se sont prononcés avec une précision
+catégorique. Ecoutons d'abord lady Morgan: «De tous les bienfaits que la
+Révolution a conférés à l'Italie, celui dont les favorables effets
+dureront le plus longtemps, est un système d'éducation pour les femmes
+plus libéral, élevé sur les ruines d'un bigotisme dégradant.» Ecoutons
+enfin un patriote italien: Colletta, dans le passage précité où il nous
+apprend que le collège des Miracoli survécut à la réaction bourbonienne,
+déclare que cette maison a contribué et contribue encore puissamment à
+rendre meilleures les mœurs domestiques, à former beaucoup de vertueuses
+épouses, de mères prévoyantes, affectionnées aux joies de la famille: _è
+stata ed è potente cagione dei costumi migliorati delle famiglie e
+dell'incontrarsi spesso virtuose consorti, provvide madri amorose delle
+domestiche dolcezze_. Il est impossible de désirer un témoignage plus
+désintéressé et plus glorieux.
+
+
+
+
+L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Du goût pour les cours publics.
+
+
+Pourquoi, chez un peuple qui a de tout temps goûté l'art de bien dire,
+le brillant professeur qui avait plus fait, par l'éclat de sa parole,
+pour fonder l'université de Paris, que les papes par leurs bulles;
+pourquoi cet Abélard qui peuplait une solitude de la Champagne en y
+portant sa chaire, n'a-t-il trouvé qu'au dix-neuvième siècle, dans la
+personne d'illustres maîtres de la Sorbonne et du Collège de France, des
+héritiers de son talent et de sa popularité? Pourquoi, si l'on excepte
+la période de la Renaissance, où la science d'un Budé, d'un Turnèbe,
+aidée de la noblesse de leur caractère et de l'enthousiasme du temps,
+amenait à leurs cours quelques gentilshommes, la montagne
+Sainte-Geneviève voyait-elle si rarement avant notre siècle le grand
+public se mêler aux habitués du pays Latin? Sans doute, les exercices
+publics des collèges, surtout quand les jésuites en réglaient
+l'ordonnance, les joutes de la Faculté de théologie, surtout quand
+Arnauld y déployait sa dialectique passionnée, attiraient un concours
+nombreux de personnages marquants; tel professeur à la parole mordante,
+d'un tour d'esprit bizarre, un Guy Patin, par exemple, voyait
+quelquefois survenir un auditeur illustre qu'il saluait d'un compliment
+improvisé. Mais c'étaient là des circonstances extraordinaires: on peut
+dire, d'une manière générale, que les candidats aux grades
+universitaires fréquentaient seuls l'Université.
+
+Essayons d'expliquer ce fait.
+
+Le public, dans les derniers siècles, n'aimait certes pas moins la
+littérature que de nos jours; mais il la cultivait autrement. Aimer les
+lettres, c'était d'abord pour lui lire et relire les auteurs classiques
+de l'antiquité ou des temps modernes. On sortait jeune du collège; mais
+on y avait pris le goût d'un commerce intime avec un petit nombre
+d'auteurs du premier ordre; et comme en entrant dans le monde on y
+retrouvait ces auteurs en possession d'un égal crédit, on leur gardait
+une fidélité qui occupait une bonne part des loisirs de la vie. On ne
+désirait point un commentaire éloquent ou spirituel de ces grands
+écrivains: on préférait les étudier soi-même. C'est une des raisons pour
+lesquelles l'époque qui a le plus universellement, le plus vivement
+goûté Cicéron et Virgile, nous a bien laissé quelques pages admirables
+offertes en tribut à l'antiquité, mais non un bon livre de critique sur
+les orateurs ou sur les poètes anciens; et c'est aussi la raison pour
+laquelle on ne se remettait plus, à l'âge adulte, sur les bancs de
+l'école.
+
+Aimer les lettres, c'était encore s'essayer à écrire. Même parmi les
+personnes les plus résolues à ne point compromettre leur réputation
+d'esprit au profit d'un imprimeur, presque tous ceux qui se piquaient de
+goûter la littérature se hasardaient à rimer dans le secret de
+l'intimité, à enfermer dans d'élégantes maximes quelques ingénieuses
+remarques sur les mœurs, à esquisser le portrait d'un ami où l'on
+tâchait de mêler d'une main légère l'éloge et l'avertissement, à définir
+le sens précis des expressions de la bonne compagnie; ils soignaient
+leurs lettres, leurs entretiens des jours de réception: la
+correspondance épistolaire et la conversation formaient deux genres
+littéraires où l'on se risquait à huis clos. Ainsi passait la part de
+loisirs que la lecture ne prenait pas. On n'avait que faire de traverser
+la Seine pour aller chercher la littérature, puisqu'on la trouvait chez
+soi.
+
+Aussi, au dix-septième siècle, les précieuses ridicules mêmes ne
+songent-elles point à réclamer pour elles la fondation de cours publics:
+elles vont, à la vérité, dans leur impuissance à renverser les lois de
+la nature, prendre une idole dans le sexe dont elles prétendent
+s'affranchir; mais c'est un oracle qu'il leur faut, ce n'est pas un
+professeur; elles comptent monter à leur tour sur le trépied. Elles lui
+prêtent leur attention pour recevoir ses conseils, mais aussi pour qu'il
+les écoute ensuite. Elles lui soumettent leurs productions, mais à
+charge de revanche; et l'on ne voit même pas qu'elles tiennent de lui la
+science qui a brouillé leur jugement: ce n'est pas lui qui a installé
+chez elles la grande lunette à faire peur aux gens; elles ne doivent
+leur sottise qu'aux livres et à elles-mêmes.
+
+Durant la majeure partie du dix-huitième siècle, le public garda les
+mêmes usages. Le ton et la matière des exercices auxquels on s'amusait
+avaient changé: le persiflage se cachait sous la politesse; les
+discussions sur la philosophie de l'histoire remplaçaient les analyses
+de morale; mais on continuait à croire que le plus sûr, pour apprendre à
+marcher, comme pour prouver le mouvement, est de marcher plutôt que de
+regarder marcher; c'est-à-dire que, du moins l'adolescence passée, la
+lecture et la conversation valent encore mieux pour former l'esprit que
+de brillantes leçons que rien ne grave dans la mémoire et sur lesquelles
+rien ne force à réfléchir.
+
+La manière dont nos pères parachevaient leur instruction dans l'âge mûr
+marquait donc peut-être plus d'énergie que celle qui a prévalu depuis,
+et préparait un public plus véritablement cultivé; une époque où toute
+la société polie se divertissait à penser et à écrire avait plus de
+chances de produire des hommes de génie qu'une époque où cette même
+société s'amuse à écouter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre
+qu'elle témoigne d'un goût honorable encore, quoique passif, pour les
+lettres, a grandement servi les progrès du genre où notre génération
+réussit le mieux: la critique. À mesure que beaucoup d'œuvres
+brillantes, mais improvisées par des esprits plus fougueux que profonds
+perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne
+requiert point de facultés créatrices, est celui qui soutiendra la
+réputation de la fin du dix-neuvième siècle. Or, quoique la philosophie
+française et la philosophie allemande, l'école de Rousseau représentée
+par Mme de Staël et Chateaubriand, et l'école de Kant puissent
+revendiquer l'honneur d'avoir découvert les principes qui ont donné à
+la critique moderne sa finesse et sa portée, la nécessité d'intéresser
+un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a
+conduit les maîtres à chercher des vues plus neuves et plus vastes.
+Aussi le plus brillant élève de Mme de Staël a-t-il été Villemain; et
+depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de
+l'enseignement supérieur, les hommes qui l'y retiennent ont découvert
+dans l'histoire de la littérature plus de vérités que leurs devanciers
+n'en avaient aperçu en bien des siècles.
+
+Mais, dira-t-on, ce préambule conviendrait si le haut enseignement ne
+s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de
+sérieux adeptes à la sévérité des bonnes méthodes et ne pas seulement
+décrire les résultats brillants de la science, mais frayer la route qui
+y conduit.
+
+Nous répondrons que c'est de l'enseignement supérieur libre, et non des
+Facultés de l’État que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont
+nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rôle et
+l'influence, ont dû aux gens du monde leur naissance et leur durée.
+Étudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques
+traits à l'histoire anecdotique de notre littérature, à la biographie de
+beaucoup d'hommes célèbres, et défendre contre un injuste oubli
+plusieurs associations qui ont longtemps occupé l'attention publique;
+ce sera, de plus, s'éclairer sur les avantages et les inconvénients
+attachés, au moins dans notre patrie, aux Universités libres. Nous ne
+parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce
+qu'elles sont encore trop récentes. Les associations qui les ont
+précédées nous offrent dans leur longue carrière un champ d'observation
+plus vaste, plus sûr même, parce qu'il est plus aisé d'y demeurer
+impartial.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la
+Révolution.
+
+
+I
+
+Certes, si jamais, en fondant des cours libres, on a pu légitimement
+concevoir le dessein de suppléer à l'insuffisance de l'enseignement
+officiel, ça été à l'époque où Pilâtre de Rozier ouvrit son Musée. On se
+souvient de l'émotion, de l'ardeur généreuse qu'excitèrent un peu après
+1870 les hommes qui révélèrent courageusement à la France tout ce qui
+manquait aux Facultés de l’État. Les hommes compétents étaient encore
+beaucoup moins satisfaits de nos Universités dans les années qui
+précédèrent 1789, et ne gardaient pas davantage le silence. M. Liard a
+fortement marqué, dans son histoire de l'Enseignement supérieur en
+France, le contraste qui existait au dix-huitième siècle entre les
+savants libres qui remplissaient de leur nom l'Europe entière, qui
+découvraient non pas seulement des vérités, mais des sciences nouvelles
+et les maîtres des Universités, routiniers et obscurs, qui ne savaient
+même pas se faire honneur des inventions d'autrui. La faute n'en était
+pas uniquement à l'insouciance de Louis XV: il n'était pas, en effet,
+dans la tradition que le gouvernement provoquât des réformes
+pédagogiques favorables au progrès des lumières. Sauf l'heureuse
+dérogation par laquelle François Ier avait créé le Collège de France (et
+ce collège, créé pour chasser la routine, avait été envahi par elle),
+les rois récompensaient par des honneurs et des pensions la science déjà
+illustre; mais la science encore obscure et la transmission de la
+science ne les intéressaient pas. C'était sous le patronage de l’Église
+que les Universités avaient grandi, et l'on ne pouvait raisonnablement
+exiger que l’Église traitât les connaissances profanes avec la
+sollicitude qu'elle avait témoignée à la théologie. Aussi, nombre des
+chaires, locaux, mérite des professeurs, méthodes, tout était
+défectueux, tout appelait une réforme.
+
+Il semblerait donc que la pensée de Pilâtre dût être d'offrir aux jeunes
+gens qui voulaient se vouer à l'étude l'initiation à la fois prudente et
+hardie qu'ils auraient inutilement cherchée ailleurs. Pourtant Pilâtre
+ne songea pas surtout à eux. Je ne voudrais pas dire que ses défauts
+l'en détournèrent aussi bien que ses qualités; il répugne d'employer un
+mot désobligeant à propos d'un homme si sympathique par son courage, son
+activité, et dont l'esprit de ressources a été, en somme, beaucoup plus
+utile aux autres qu'à lui-même. Peut-être, cependant, n'eût-il été que
+médiocrement flatté d'avoir pour uniques auditeurs des étudiants,
+c'est-à-dire des jeunes gens pour la plupart sans nom, sans crédit, sans
+fortune. Quelques-uns de ses imitateurs penseront davantage à ces
+auditeurs modestes; mais ses continuateurs véritables, ceux qui
+s'inspireront fidèlement de son esprit, ne songeront que très tard à les
+attirer. Quand Pilâtre pensait à la jeunesse, c'était probablement
+surtout, comme les rédacteurs d'un programme publié pour son
+établissement vers décembre 1785, quelques mois après sa mort, à la
+jeunesse aristocratique qu'il songeait particulièrement, aux futurs
+chefs d'armées et gouverneurs de provinces. Mais cette préférence
+n'était pas de sa part une pure faiblesse. Il lui fallait des appuis et
+il connaissait la légèreté des puissances de son temps: il savait
+qu'incapables de s'intéresser à ce qui était uniquement sérieux, elles
+ne se faisaient pourtant pas une règle de l'indifférence, mais que
+l'empire de la mode pouvait seul les en tirer. Comme elles n'accordaient
+qu'une protection, et même qu'une tolérance précaire aux efforts des
+hommes de bonne volonté, ceux-ci étaient obligés de sacrifier à la
+frivolité pour la mettre de leur côté; il fallait se placer sous la
+protection de son caprice: l'appui du gouvernement, de la noblesse,
+était à ce prix. Pilâtre dut tenir compte de cette considération, qui
+faisait souvent échouer ou dévier les tentatives les plus généreuses.
+
+On pourrait également croire, parce que l'établissement qu'il a fondé
+rappelle surtout le nom de La Harpe, que l'amour des lettres en a
+suggéré la fondation. Il n'en est rien: le fondateur obéit à la pensée
+qui avait inspiré la partie scientifique de l'Encyclopédie. Le
+dix-huitième siècle, sans placer exclusivement le bonheur dans le
+bien-être, voulait que la science se proposât principalement de rendre
+la vie plus commode: de là, les soins que prend Diderot pour exposer les
+progrès des arts mécaniques, la célébrité qui, dès le premier jour,
+récompensa à des titres divers, les Jacquart, les Parmentier, les
+Jenner, les Franklin; de là, les sociétés qui se formèrent dans la
+seconde moitié du siècle pour encourager les découvertes applicables à
+l'agriculture ou aux métiers. Les lettres ne furent admises dans la
+maison de Pilâtre que quelques années plus tard. Mais toutes les fois
+qu'elles s'allient aux sciences dans une œuvre commune, comme elles
+sont plus accessibles à la foule, elles demeurent seules dans sa
+mémoire: le mot d'école d'Alexandrie fait surtout songer au poème sur
+l'expédition des Argonautes, à des hymnes, à des églogues, et pourtant
+Eratosthène et Hipparque avaient plus de force de génie que les poètes
+des Ptolémées. Déjà en 1808, un railleur s'étonnait que la salle des
+cours ressemblât fort peu à une bibliothèque de lettrés: «Quel aspect,»
+disait _La Gazette de France_ du 20 juillet, «offre à l'étranger cet
+asile des Muses! Un vaste fourneau, espèce d'antre représentant assez
+bien les forges de Vulcain, telle est la décoration du fond de la salle.
+Au-dessus de la tête des lecteurs, brillent des bocaux étiquetés et qui
+nous transportent dans ces laboratoires de l'alchimie que les peintres
+flamands se sont plu à rendre avec leur minutieuse et précieuse
+exactitude; des cornues, des alambics complètent l'illusion...; des
+globes métalliques suspendus à la voûte et propres à receler des feux
+dont Jupiter formera la foudre... frapperaient de terreur si l'œil ne se
+reposait enfin sur le modeste verre d'eau sucrée placé à la gauche du
+lecteur, comme un symbole des douceurs qu'il se prépare à débiter.» Mais
+laissons dire les railleurs: nous verrons que les sciences ont fourni à
+cette chaire plus d'hommes supérieurs que les lettres.
+
+Ce fut donc surtout pour intéresser les gens du monde à la physique et
+aux mathématiques que le hardi et brillant Pilâtre fonda, sous le
+patronage du roi et du comte de Provence, le Musée de Monsieur, qu'il
+ouvrit le mardi 11 décembre 1781, rue Sainte-Avoye[67]. Mais alors ne
+faut-il pas recommencer sa justification? Car la témérité était encore
+beaucoup plus grande que s'il se fût agi de cours de littérature ou
+d'histoire. Mais M. Guizot vient à notre aide: dans une notice sur Mme
+de Rumford, la veuve de Lavoisier, il reproche aux hommes spéciaux de
+trop dédaigner l'intérêt que les gens du monde peuvent porter à leurs
+études: «L'estime, le goût du public pour la science, et la
+manifestation fréquente, vive de ce sentiment, sont pour elle d'une
+haute importance... Les temps de cette sympathie un peu fastueuse et
+frivole ont toujours été pour les sciences des temps d'élan et de
+progrès.» C'est bien plutôt pour la pédagogie qu'il faut redouter
+l'intérêt du grand public parce qu'ici il s'agit d'établir des
+règlements, de légiférer, et que, en matière d'éducation surtout, ni la
+bonne volonté, ni l'intelligence, ni les lectures et la méditation, ne
+sauraient suppléer au défaut de pratique. Mais, pour les autres
+sciences, la popularité n'a guère que des avantages: elle stimule les
+savants, elle leur procure les ressources nécessaires à leurs
+recherches, sans qu'on ait rien à redouter de la foule médiocrement
+compétente qui la distribue.
+
+Au surplus, Pilâtre avait bien compris à quelle condition un
+établissement du genre de celui qu'il fondait pourrait contribuer
+véritablement aux progrès des sciences; et ce n'est pas un médiocre
+honneur pour lui que d'avoir tenté le premier d'offrir des laboratoires
+aux savants, des cours aux amateurs: «On y fera,» disent les _Mémoires
+secrets_, qui assignent à son Musée ce double objet[68]: «1° un cours
+physico-chimique servant d'introduction aux arts et métiers, dans lequel
+on fera connaître l'histoire naturelle des substances qu'on y emploie;
+2° un cours physico-mathématique expérimental, dans lequel on
+s'appliquera spécialement aux arts mécaniques; 3° un cours sur la
+fabrication des étoffes, la teinture, les apprêts; 4° un cours
+d'anatomie dans lequel on démontrera son utilité dans la sculpture et la
+peinture, auquel on joindra les connaissances physiologiques nécessaires
+à un amateur; 5° un cours de langue anglaise; 6° un cours de langue
+italienne.» On le voit, dès 1781, Pilâtre fondait une sorte d’École
+pratique des sciences et de Conservatoire des arts et métiers. C'est
+sans doute à cette pénétrante intelligence des besoins de son temps
+qu'il dut le suffrage de l'Académie des sciences, de l'Académie
+française, de l'Observatoire, de la Société royale de médecine, de
+l’École royale vétérinaire, encouragements auxquels il répondit en
+instituant de nouveaux cours sur les mathématiques, l'astronomie,
+l'électricité, les aimants[69].
+
+Mais Pilâtre aimait les applaudissements autant que la science: il était
+très répandu dans la haute société; au titre de premier professeur de
+chimie de la Société d'émulation de Reims, il joignait celui d'attaché
+au service de Madame, d'inspecteur des pharmacies de la principauté de
+Limbourg[70]; et il voulait, non pas un simple auditoire d'hommes
+studieux, mais un parterre de personnes de marque; il s'était donc fait
+autoriser à admettre les dames aux cours de son Musée[71]. D'ailleurs,
+en homme avisé, il devinait que les élèves ne viendraient pas tout
+d'abord, parce que les familles n'envoient leurs enfants aux écoles
+supérieures que quand il est bien avéré qu'ils y apprendront une science
+lucrative; et le titre d'ingénieur ou de chimiste leur paraissait alors
+beaucoup moins plein de promesses qu'aujourd'hui. Il fallait donc se
+ménager les moyens d'attendre les écoliers, de subvenir aux frais du
+laboratoire. Pardonnons-lui donc les innocents artifices dont il se
+servit pour éblouir et amuser un auditoire superficiel! Épargnons-lui
+les qualifications injustes de charlatan, d'aventurier que lui donnent
+parfois les _Mémoires secrets_[72]! N'eût-il dû recruter aucun adepte
+sérieux, la foule qu'il attirait concourait à son louable dessein.
+
+Son programme, tel que nous l'avons résumé, offre déjà un aperçu des
+moyens inventés par lui pour séduire la foule: la multiplicité des
+cours, le choix de sciences nées de la veille, les avances faites aux
+purs amateurs, la promesse de trouver un même homme qui enseignera
+l'anatomie aux artistes et la physiologie aux gens du monde, tout cela
+marque l'intention d'attirer les curieux. La rivalité de deux
+établissements qui avaient quelque peu précédé le sien, la
+_Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts_
+fondée par le sieur de La Blancherie, et le Musée de Paris, présidé par
+Court de Gébelin, stimulèrent son imagination[73].
+
+Certes il ne faut pas juger uniquement de ces sociétés par les sarcasmes
+des _Mémoires secrets_. Court de Gébelin ne manquait pas de mérite, et,
+pour La Blancherie, la lecture des_ Nouvelles de la République des
+lettres_, journal où il rendait compte des assemblées des savants et des
+artistes auxquels il s'offrait comme intermédiaire, prouve que durant
+dix années il a véritablement offert aux hommes d'étude dispersés à
+Paris, ou de passage à Paris, un moyen de s'entretenir; aux peintres et
+aux sculpteurs, un Salon permanent; qu'il a entretenu effectivement dans
+l'intérêt de la science des relations actives et étendues avec
+l'étranger; en somme, il ne s'est montré indigne ni de l'appui qu'il
+trouva longtemps près de la plus haute noblesse, ni du témoignage que
+Franklin, Leroi, Condorcet et Lalande avaient rendu en sa faveur le 20
+mai 1778, dans un rapport présenté à l'Académie des sciences. Mais, en
+même temps qu'on rivalisait de zèle, on se disputait la vogue. Dès le
+premier jour, on tenta de part et d'autre de se dérober les visiteurs:
+La Blancherie se fit donner, comme Pilâtre, la permission d'ouvrir ses
+séances aux dames, et Pilâtre riposta en dispensant les amateurs de
+payer la cotisation de trois louis par an qu'il exigeait d'abord[74],
+faveur dont il empruntait l'idée à La Blancherie, et que d'ailleurs il
+n'accorda que partiellement ou provisoirement. Bientôt la Société de La
+Blancherie ne fit plus que végéter: en vain il en multiplia les attraits
+au point de changer ses séances littéraires en bals et en concerts; elle
+ne se releva de plusieurs faillites que pour disparaître un peu avant la
+Révolution[75]. Il est vrai que Pilâtre était mort avant elle. Court de
+Gébelin commença aussi par se défendre avec succès: en mars 1782,
+l'affluence était si grande aux lectures publiques qu'il présidait le
+premier jeudi de chaque mois, qu'il fallait, pour y trouver place,
+arriver longtemps d'avance; il dut rebâtir son Musée à neuf, mettre des
+Suisses aux portes; et les gens en redingote s'en virent exclus.
+Toutefois la discorde s'y glissa au milieu de 1783; Court de Gébelin,
+qu'on voulait évincer, expulsa les dissidents et Cailhava d'Estandoux
+leur chef. Il commençait à s'applaudir des progrès de son œuvre, quand
+il mourut en mai 1784. Ses adhérents ne surent qu'élaborer à la fin de
+l'année des règlements pédantesques où l'on sent des hommes gonflés de
+l'importance qu'ils s'attribuent, qui croient que l'honneur d'appartenir
+à leur Compagnie met à leur disposition les loisirs et le talent de tous
+les amis de la science; on les voit fixer gravement le cérémonial et
+presque le Code pénal de leur association. Cette naïveté gourmée n'était
+pas celle qui plaisait alors. Le Musée de Paris, qui comprenait
+pourtant, jusque hors de France, un nombre de membres assez
+considérable, ne fit plus guère parler de lui[76].
+
+
+II
+
+Au contraire, la prospérité du Musée de Pilâtre croissait toujours: on
+accourait en foule aux fêtes qu'il y donnait, soit qu'il célébrât la
+réouverture de ses cours dans un nouveau local, rue de Valois, 1, par
+une illumination en feux de couleur et qu'il y fît couronner par
+Suffren un buste de Buffon qu'il aurait, de plus, honoré d'une cantate
+sans un manque de parole de la Saint-Huberti; soit qu'il amusât un
+prince nègre par des expériences de physique. Ses rivaux pouvaient bien,
+en effet, le lui disputer pour l'entregent et l'esprit de ressources,
+mais non pour le courage et le dévouement à la science: on savait qu'au
+milieu même de ses fêtes, il préparait l'entreprise où il laissa la
+vie[77]. Il perdit, il est vrai, par la faute de quelques-uns de ses
+auditeurs, un de ses collaborateurs les plus distingués, le chimiste
+Proust, qui, froissé de certaines critiques sur sa méthode, donna sa
+démission; lui-même il essuya quelques réclamations blessantes quand il
+se fit suppléer pour préluder à l'entreprise où il périt; mais il ferma
+la bouche aux mécontents par l'offre de leur rendre le prix de
+l'abonnement. La Société Patriotique Bretonne, les dissidents du Musée
+de Gébelin lui demandèrent et obtinrent l'hospitalité pour leurs
+séances[78]. À la date du 18 décembre 1784, les _Mémoires secrets_
+fixent à 40,000 livres la somme des abonnements à son Musée: si la
+cotisation était encore de trois louis, Pilâtre avait alors plus de 650
+souscripteurs.
+
+La Bibliothèque Carnavalet possède, pour l'année suivante, la «Liste de
+toutes les personnes qui composent le premier Musée autorisé par le
+gouvernement, sous la protection de Monsieur et de Madame.» On y voit, à
+la suite de la famille royale, les plus grands seigneurs et les plus
+grandes dames de France; on y trouve aussi la liste des administrateurs
+de l'établissement, où l'on apprend que Pilâtre, laissant la présidence
+à M. de Flesselles, se contentait des titres de garde des archives et de
+trésorier; vient ensuite la liste des cours: chimie, physique,
+hippiatrique, anatomie, mathématiques et astronomie, italien, anglais,
+espagnol, allemand. Deux de ces sciences, tout au moins, la physique et
+l'anatomie, sont enseignées par des hommes distingués, Deparcieux le
+neveu et Pierre Sue; la nomenclature des journaux reçus au Musée est
+curieuse, parce qu'elle montre chez les souscripteurs de Pilâtre une
+curiosité à la fois très étendue et peu exigeante: on les abonne, en
+effet, à des feuilles très spéciales, comme le _Journal de Physique_, le
+_Journal Militaire_; mais on ne leur donne aucun journal en langue
+étrangère. Bientôt on les pourvoira beaucoup mieux à cet égard, et ce
+sera un des mérites de cet établissement d'avoir toujours beaucoup
+travaillé à augmenter chez nous le nombre des hommes capables de goûter
+les écrits venus du dehors. Déjà, aux cours d'anglais et d'italien, il
+venait d'ajouter ces cours d'espagnol et d'allemand que, par malheur, on
+maintiendra beaucoup moins longtemps que les deux premiers.
+
+Le préambule de la liste en question montre que Pilâtre projetait
+d'assurer à ses souscripteurs, si la fortune lui demeurait fidèle, tous
+les avantages offerts par ses concurrents: «On verra,» disait-il,
+«s'élever un Panthéon littéraire dont la correspondance s'étendra de
+plus en plus. Le savant, l'amateur et l'artiste pourront suivre les
+progrès des arts et trouver au Musée tout ce qui peut flatter leur
+curiosité.» Sa mort tragique, le 15 juin 1785, fit plus que rompre ces
+projets: elle faillit ruiner son œuvre; sur le premier moment, on vendit
+la bibliothèque et les instruments de physique. Mais le comte de
+Provence se déclara protecteur à perpétuité du Musée, le racheta aux
+héritiers et en paya les dettes. Des personnes qui avaient aidé de leur
+argent Pilâtre à le fonder, firent de nouvelles avances, et l'on réunit
+ainsi la somme de cinquante mille francs que valait le cabinet de
+physique et les fonds nécessaires pour acquitter le loyer de quinze
+mille francs. Le Musée devint le Lycée et garda ses auditeurs[79].
+
+C'est même à partir de cette époque qu'il commença à faire parler de
+lui, non plus seulement par ses fêtes, mais par l'éclat de ses cours:
+deux professeurs nouveaux y introduisirent brillamment l'enseignement
+des lettres auquel, comme on l'a vu, on n'avait pas ménagé de place à
+l'origine; c'étaient Garat et La Harpe, qui, le 8 janvier 1786,
+inaugurèrent au Lycée, le premier l'enseignement de l'histoire
+proprement dite, le second celui de l'histoire littéraire[80]. Garat
+continuera ses leçons, avec de fréquentes interruptions, il est vrai,
+jusque sous l'Empire, et La Harpe attachera indissolublement son nom au
+Lycée. Par l'institution de ces deux chaires, comme, dès l'origine, par
+celle des chaires de sciences, l'établissement de Pilâtre se trouvait
+remédier à l'insuffisance de l'enseignement public, puisque, malgré les
+efforts de Rollin, l'étude de la littérature française, sauf à Paris, où
+on la pratiquait dans une certaine mesure, et celle de l'histoire,
+étaient communément négligées dans les établissements universitaires.
+Pour l'étude de l'histoire surtout on peut en voir d'amusantes preuves
+dans le livre de M. Liard: on saura, par exemple, qu'elle s'y enseignait
+au moyen d'un abrégé dont on lisait quelques pages un quart d'heure par
+classe pour distraire les élèves par _une variété agréable_ et procurer
+un _délassement aux maîtres, puisque ce sont les élèves qui lisent_; et
+l'on recueillera ce témoignage d'un ancien élève des Universités: «Le
+nom de Henri IV ne nous avait pas été prononcé pendant mes huit années
+d'études; et à dix-sept ans j'ignorais encore à quelle époque et comment
+la maison de Bourbon s'est établie sur le trône.»
+
+Les sciences, on n'en sera pas surpris, étaient encore mieux partagées,
+puisque à partir de cette époque l'enseignement des mathématiques est
+confié à Condorcet, celui de la chimie à Fourcroy, celui de la physique
+à Monge, et que Sue garde l'anatomie. Il est vrai que plusieurs des
+nouveaux venus ne prêtent au Lycée que le concours de leur nom, de
+leurs conseils, et ne paraissent guère dans leurs chaires: Condorcet a
+pour adjoint, ou plutôt pour suppléant, De la Croix; Gingembre remplit
+le même office auprès de Monge, de même que c'est Marmontel qui est le
+professeur titulaire de la chaire occupée par Garat. Mais tous ceux qui
+enseignent réellement au Lycée font vaillamment leur devoir, titulaires
+ou suppléants. Fourcroy ne possède peut-être pas encore ce talent
+d'exposition bientôt si universellement goûté que, quand il enseignera
+au Muséum, il faudra deux fois en élargir le grand amphithéâtre. Mais la
+leçon d'ouverture du cours de mathématiques que Condorcet a bien voulu
+faire en personne, celles des cours d'histoire et de littérature, ont eu
+tant de succès qu'on en a demandé une seconde audition. Le nombre des
+souscripteurs s'élève à six ou sept cents, parmi lesquels les femmes les
+plus distinguées de la cour et de la ville; car l'auditoire se compose,
+non de gens de lettres, mais de gens du monde. Ce sont les seigneurs du
+plus haut étage, les marquis de Montesquiou et de Montmorin, le duc de
+Villequier qui ont obtenu l'aide de Monsieur, rédigé le nouveau
+prospectus, recruté les nouveaux professeurs. L'abonnement coûte quatre
+louis; et moyennant ce prix, qui se payait pour un seul cours dans les
+établissements analogues, on a droit à suivre tous les cours ci-dessus
+et de plus les cours de langues vivantes. Les professeurs, qui ont
+devant eux jusqu'à trois cents auditeurs et au delà, sont écoutés dans
+le plus profond silence, et le Lycée occupe une assez grande place dans
+la vie intellectuelle de Paris pour que, non seulement La Harpe, mais
+Grimm, en entretienne les souverains étrangers[81].
+
+D'autre part, c'est aussi vers ce temps que le Lycée commença à donner
+dans l'esprit frondeur. Tandis que La Blancherie poussait la discrétion
+jusqu'à soumettre aux ambassadeurs des puissances étrangères les
+nouvelles littéraires qui lui venaient du dehors; tandis que Pilâtre,
+pour sceller à sa manière l'union des Bourbons de France et des Bourbons
+d'Espagne, avait accordé des faveurs particulières aux Espagnols, et que
+de son côté le roi catholique lui payait l'abonnement aux cours pour six
+de ses sujets[82], Condorcet, en décembre 1786, dans son discours
+d'ouverture, attaquait le Parlement. On crut, disent à ce propos les
+_Mémoires secrets_, que, comme ce n'était pas la première incartade des
+professeurs du Lycée, le gouvernement allait soumettre à la censure
+préalable leurs discours d'ouverture[83]. Déjà, du vivant de Pilâtre,
+Moreau de Saint-Méry, en qualité de secrétaire perpétuel, élu par les
+souscripteurs, y avait lu, le 1er décembre 1784, un discours sur les
+droits de l'opinion publique à juger des assemblées littéraires où
+beaucoup des arguments s'appliqueraient tout aussi bien à la politique
+qu'à la littérature. Mais depuis, on s'expliquait plus nettement encore.
+Garat et La Harpe surtout représentaient au Lycée l'esprit nouveau. La
+parodie du songe d'Athalie, publiée en 1787 sous le nom de Grimod de la
+Reynière, en témoigne. La Harpe a cité dans le _Mercure_ du 10 mars 1792
+un passage très hardi pour le temps, où en décembre 1788 il avait, dans
+une des cinq séances où il combattit certaines doctrines de Montesquieu,
+déclaré devant cinq cents personnes que l'autorité n'est que _le pouvoir
+donné par la loi de veiller à l'exécution de la loi_: que celle-ci
+n'est que l'expression de la volonté générale, et que, _où il n'y a
+point de loi il n'y a point de roi_, que _Dieu n'a point fait de rois
+mais des hommes_; à ces mots, dit-il, _la salle retentit
+d'acclamations_. Longtemps après, à la Convention, le 18 brumaire an
+III, Boissy d'Anglas rappelait que les leçons du Lycée et _surtout
+celles qui avaient pour objet l'histoire et les lettres_ n'avaient pas
+tardé à _déplaire aux despotes d'alors_: «Leur suppression,» disait-il,
+«fut plus d'une fois arrêtée dans les conciliabules de Versailles;
+d'Éprémesnil dénonça plus d'une fois au Parlement le Lycée où La Harpe,
+en analysant Montesquieu, avait combattu ses erreurs sur la monarchie,
+et où Garat, en traçant l'histoire des républiques anciennes, façonnait
+déjà nos âmes à l'énergie républicaine. Séguier prépara des
+réquisitoires et Breteuil des lettres de cachet[84].»
+
+Boissy d'Anglas, au reste, se trompe, quand il prétend que les nobles
+protecteurs du Musée avaient cherché dans cette institution un moyen de
+consolider le pouvoir absolu: ce sont au contraire les novateurs qui,
+bien plus inventifs alors que leurs adversaires, cherchèrent à employer
+l'enseignement à répandre leurs doctrines. Brissot, en 1784 et 1785,
+voulait fonder à Londres, sous le nom de Lycée, un salon de
+correspondance qu'il rattachait à un plan de propagande en faveur de la
+Révolution prochaine[85].
+
+Ce que Brissot eût voulu tenter par la conversation et la presse, Garat
+et La Harpe le firent un peu après par leurs cours.
+
+Pendant ce temps on ne corrigeait pas le défaut à la fois séduisant et
+radical du plan de Pilâtre. Pour s'en convaincre, il suffît de lire les
+discours que Condorcet prononça au Lycée.
+
+Les vues ingénieuses et philanthropiques qui abondent dans le premier
+n'en voilent pas la chimère. Lui-même, par la promesse de prémunir les
+gens du monde contre le charlatanisme des faux savants et les mères
+contre le dédain de leurs fils, il avoue que c'est à un auditoire
+incapable de profiter des leçons, que le Lycée enseignera les sciences
+qu'il énumère: calcul par les logarithmes, théorie des machines simples
+et application de cette théorie; problèmes sur la construction des
+vaisseaux, méthode pour calculer les différentes forces motrices
+employées dans la construction des machines, etc. Il confesse qu'on ne
+donnera que des connaissances superficielles et que les développements
+philosophiques remplaceront les preuves; mais, dit-il, des connaissances
+superficielles très répandues diminuent le prestige des imposteurs qui
+spéculent sur l'ignorance. Il se trompe: ce n'est pas la demi-science
+qui nous met à l'abri des impostures, c'est la modestie ou dans certains
+cas la résignation au sort commun de l'humanité; Condorcet les faisait
+peut-être prêcher par son suppléant après la démonstration des
+théorèmes; mais que devait comprendre le public aux préliminaires du
+sermon? Peu de chose. C'est Condorcet lui-même qui le donne à entendre
+dans le second discours, car il y déclare qu'on va désormais insister
+davantage sur les conséquences des principes, expliquer la folie des
+joueurs qui poursuivent une martingale, combattre l'abus des rentes
+viagères, préconiser les placements en vue de la vieillesse ou de la
+famille du déposant.--Excellents conseils, mais qui ne fournissent pas
+la matière d'un cours, et qui cessent d'être intelligibles pour les
+gens du monde quand on les explique par les mathématiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Période de la Révolution et de l'Empire.
+
+
+I
+
+La Révolution, du moins à ses débuts, ne jeta point de trouble dans un
+établissement déjà pénétré de son esprit. Le Lycée s'appliqua d'ailleurs
+à la seconder: estimant que l'enseignement doit embrasser plus d'objets
+à mesure qu'une nation assiste à de plus grands spectacles, il annonça
+dans son programme pour 1790 que La Harpe allait étudier Mably, J.-J.
+Rousseau et la philosophie de Voltaire, puis les historiens, se
+réservant, au reste, de délasser l'auditoire par l'examen des romans et
+de la littérature agréable; que Garat allait recommencer l'histoire de
+la Grèce et montrer ce que peuvent de petites nations éprises de
+liberté, qu'il traiterait aussi de la philosophie et des arts en Grèce;
+que l'avocat au Parlement De la Croix allait inaugurer un cours de
+droit public, que Fourcroy exposerait la chimie animale avec ses
+applications, qu'Ant. Deparcieux, avant d'aborder le cours de géométrie
+par lequel il terminerait l'année, présenterait des recherches sur la
+population, sur la durée de la vie, et qu'il tirerait la conséquence de
+ces observations relativement à des questions de finances[86]--Le
+_Journal général de la Cour et de la Ville_ se plaignit même, le 17
+janvier 1791, que le Lycée eût fait fuir les honnêtes gens, effrayés du
+_vertige démocratique_ qui l'avait saisi: le Lycée avait pourtant,
+disait ce journal, renoncé aux services du professeur de droit public,
+mais il avait conservé dans la chaire d'histoire _l'emphatique,
+inintelligible et très ennuyeux auteur du «Journal de Paris»_ (Garat).
+Les administrateurs du Lycée se soucièrent trop peu de dissiper ces
+alarmes: à la vérité, il n'est pas sûr qu'ils aient prescrit, au mois
+d'avril de la même année, qu'à l'occasion de la mort de Mirabeau, les
+auditeurs prissent le deuil, les hommes en noir, les femmes en blanc; la
+_Feuille du Jour_ du 21 de ce mois leur impute cette injonction d'un
+patriotisme indiscret, qui, d'après elle, excita des plaintes parmi les
+habitués français et étrangers; mais on n'en trouve pas trace dans les
+Registres du Lycée conservés à la Bibliothèque Carnavalet, ni dans la
+_Chronique de Paris_ du 20 avril, qui rapporte qu'on y exposa un très
+beau portrait de Mirabeau et son buste par Houdon, qu'on y lut la notice
+sur sa dernière maladie par Cabanis, que Joseph Chénier y déclama une
+ode en son honneur.
+
+Quoi qu'il en soit, en se prononçant d'une manière aussi éclatante, on
+s'aliénait une partie des habitués. Or, pour faire face à des frais
+généraux considérables, on avait besoin que le grand monde tout entier
+fût favorable à l'établissement. Dans les premières années de la
+Révolution, l'aristocratie avait continué à s'y intéresser; les
+registres précités montrent les noms des Laval-Montmorency, des
+Pastoret, des Béthune-Charost unis à ceux de Sieyès, de Fourcroy, de
+Lavoisier dans le conseil d'administration, en 1790 et en 1791. La plus
+simple prudence conseillait de s'interdire les démonstrations
+politiques.
+
+Le Lycée commença donc à souffrir de la perturbation générale: les
+recettes diminuaient; le professeur le plus en vue partit. Le 20
+novembre 1791, une lettre de La Harpe, publiée dans la _Feuille du
+Jour_, déclarait que, l'année suivante, ce serait chez lui, rue du
+Hasard, 2, qu'il continuerait son cours. La Harpe expliquait franchement
+ses motifs: durant l'année qui venait de s'écouler, les recettes du
+Lycée n'ayant guère fait que couvrir les frais, les professeurs
+n'avaient pas touché d'honoraires; La Harpe s'y serait résigné, si la
+suppression des privilèges et la suspension des pensions n'avaient
+détruit toutes ses ressources; il n'avait pas été fâché de montrer que
+son attachement à la Révolution était désintéressé, mais il fallait bien
+qu'il vécût de son travail.
+
+L'année 1792 ramena La Harpe au Lycée, mais suscita à cet établissement,
+qui avait déjà peine à se soutenir, une rivalité redoutable par la
+fondation du Lycée des Arts. Ce nouveau Lycée menaçait l'ancien, aussi
+bien, pour ainsi dire, par la concurrence qu'il ne lui faisait pas que
+par celle qu'il lui faisait: si, en effet, en ouvrant des cours de
+sciences, il pouvait détourner quelques-uns des habitués de la rue de
+Valois, d'autre part, en n'offrant aucun des cours littéraires que
+l'autre avait fini par instituer, il semblait inviter le public à les
+délaisser comme inutiles à une démocratie et à une nation en péril.
+
+Le Lycée des Arts, fondé en juin-août 1792 sous les auspices de la
+Société philomathique[87], par Gaullard de Saudray ou Désaudray,
+auparavant secrétaire d'ambassade et militaire qui y professa
+différentes sciences, s'ouvrit solennellement quelque temps après la fin
+de la Législative, sous la présidence de Fourcroy qui allait désormais
+se partager entre les deux établissements. Il était situé dans le cirque
+du Jardin-Égalité et comprenait, entre autres pièces, un salon pouvant
+contenir trois mille personnes, une jolie salle pour concerts, bals,
+spectacles, une bibliothèque et un cabinet littéraire, quatre salles
+pour les cours et pour les écoles primaires, une salle pour un _dépôt
+des arts_, un vauxhall et un salon pour des assemblées du soir, des
+emplacements pour bains, café, restaurant[88].
+
+On voit que si le Lycée des Arts n'enseignait pas les lettres, il ne se
+piquait point d'austérité spartiate ou genevoise. Mais on voit aussi,
+par la part faite aux études primaires, qu'on commençait à s'apercevoir
+que c'est surtout aux écoliers que les leçons profitent. Au surplus, la
+société fondée par Désaudray, et qui, sans parler de quelques
+littérateurs tels que Lebrun, Millin, Sedaine, du peintre Redouté, de
+l'acteur Molé, comprenait (outre Fourcroy) Berthollet, Darcet,
+Daubenton, Jussieu, Lavoisier, Vicq d'Azyr, se proposait d'encourager
+aussi les sciences en récompensant les inventeurs par des mentions, des
+médailles, des couronnes qu'on décernait dans des séances solennelles,
+après que le public avait confirmé le suffrage du directoire du Lycée;
+elle promettait de les appuyer auprès du gouvernement, d'exécuter pour
+eux les expériences dispendieuses, de les aider de son argent à
+poursuivre leurs recherches; elle publierait un _Journal des Arts_.
+Ajoutons que bientôt par l'effet des circonstances, tout fut gratuit
+dans ce Lycée: on ne recruta en effet qu'un très petit nombre de
+souscripteurs, étrangers pour la plupart, si bien que les professeurs à
+qui l'on avait promis vingt-quatre francs par leçon ne touchèrent à peu
+près rien, et que Désaudray ne retira rien de ses avances[89]. Mais on
+ne se découragea pas. Tous donnèrent leur peine sans rémunération. Nous
+pouvons avouer maintenant que, en vrais pédagogues du dix-huitième
+siècle, ils avaient établi, à côté de leurs écoles primaires, une école
+de danse et de déclamation. Pardonnons-leur d'avoir oublié qu'il est
+imprudent d'honorer toutes les muses dans un même temple! C'étaient des
+patriotes que ces hommes qui donnaient, sans compter, leur argent, leur
+temps, leur talent à la France, dans un moment où chacun perdait ses
+ressources habituelles et où d'un autre côté on risquait, à se mettre en
+avant, sa liberté et sa vie[90]!
+
+Les professeurs du Lycée des Arts traversèrent pourtant moins d'épreuves
+durant la Terreur que leurs collègues du Lycée de Pilâtre: on conçoit en
+effet que les séances en partie littéraires de celui-ci excitassent plus
+d'ombrage chez les terroristes que les séances exclusivement
+scientifiques ou artistiques de celui-là: la tyrannie, quelque nom
+qu'elle porte, s'est toujours beaucoup plus défiée des lettres que des
+arts et des sciences. Aussi le _Journal de Paris_ du 23 nivôse an III
+(12 janvier 1795) dira-t-il de l'établissement de la rue de Valois: «Il
+avait _mérité la préférence de nos derniers tyrans_.» Le désir d'obtenir
+du gouvernement des subsides devenus nécessaires avait amené les
+administrateurs à de tristes sacrifices. Déjà le 19 novembre 1792,
+Roland, en leur annonçant un secours de 10,000 livres, s'était plaint de
+quelques propos tenus dans leur établissement et de l'esprit de
+plusieurs des cours; le 14 brumaire an II, Fourcroy, en rendant compte
+de démarches faites en vue d'une nouvelle subvention, exposa aux
+actionnaires du Lycée que la Société encourrait l'_indignation du
+gouvernement_ tant qu'elle compterait des _émigrés_, des
+_contre-révolutionnaires_; on le chargea en conséquence, de concert avec
+Garat, Suë, Houel, Anach. Clootz et quelques autres, de l'épurer. Sur
+cent membres, soixante-douze, parmi lesquels Lavoisier, furent évincés,
+spoliés de leurs actions et remplacés[91]. Cette régénération de
+l'établissement appelé dès lors Lycée Républicain, ne lui procura ni les
+subsides espérés ni la tranquillité. Les terroristes s'imposèrent dans
+les séances publiques. Un de ces intrus, Varlet, lut à la tribune du
+Lycée un ridicule éloge de Marat que l'assemblée écouta dans le plus
+profond silence, cherchant à étouffer son horreur et par instants
+parvenant à peine à s'empêcher de rire[92]. Chaque jour, ses pareils
+_promenaient_ sur l'auditoire l'_œil hagard de la superstition pour y
+trouver des victimes_, dira encore la _Décade_ du 20 nivôse an III; ils
+intimidèrent les administrateurs du Lycée au point que ceux-ci, non
+seulement décidèrent à la reprise des cours de l'année 1793-94 qu'on
+professerait en bonnet rouge, mais songèrent à interdire de prononcer le
+nom de Dieu, vu que, suivant Garat, _le système de l'athéisme était plus
+républicain_ que le système opposé; c'était, paraît-il, sur la
+proposition d'un Espagnol, introduit par la faction dominante dans le
+directoire du Lycée, que cette proscription de Dieu faillit être
+votée[93]: il serait piquant que cet Espagnol eût été un des
+pensionnaires de Sa Majesté catholique auxquels Pilâtre avait ouvert son
+établissement.
+
+Il devenait périlleux de monter dans les chaires du Lycée, de s'asseoir
+même sur ses bancs; La Harpe était incarcéré: le Lycée ne ferma pas ses
+portes, comme l'ont cru Peignot et M. Thiers, mais ses recettes
+tombèrent bien au-dessous des dépenses[94].
+
+Pour le Lycée des Arts, on n'a jamais contesté qu'il soit demeuré
+ouvert. Son _Annuaire_ pour l'an III donne la liste ininterrompue de
+ses séances publiques sous la Terreur. Ce n'est pas, on l'a vu plus
+haut, qu'il ait dû son salut à sa pusillanimité[95]. Désaudray avait eu
+d'ailleurs l'honneur d'encourir, comme auxiliaire de La Fayette dans la
+répression du désordre, l'animadversion de Danton[96]. Mais, comme nous
+l'avons dit, l'enseignement plus technique du Lycée des Arts le
+compromettait moins.
+
+
+II
+
+À la fin de 1794, le Lycée Républicain n'était pas délivré de toute
+inquiétude: trouverait-il dans une population d'où la terreur était
+enfin bannie, mais où l'aisance, la liberté d'esprit n'étaient pas
+encore revenues, assez de souscripteurs pour subvenir à ses frais? Les
+administrateurs du Lycée s'adressèrent à la Convention; mais celle-ci se
+borna à ordonner l'impression du rapport très favorable de Boissy
+d'Anglas, qui concluait à une subvention de 20,000 francs, en retour de
+laquelle 96 auditeurs peu aisés seraient admis gratuitement, et ajourna
+le projet de décret[97]. Réduits à leurs seules ressources, les
+administrateurs du Lycée s'ingénièrent à en multiplier les attraits: le
+10 nivôse an III, la bienveillante _Décade_ annonça qu'ils tenaient à la
+disposition des amateurs un salon de conversation, un salon de lecture
+avec une bibliothèque nombreuse et choisie, d'autres pièces garnies de
+tableaux, de gravures, de dessins, de modèles de machines, un salon
+particulier pour les dames qui désireraient se réunir à part, avec un
+_forte piano_. (Qu'on ne s'étonne pas de cette attention mondaine! Rien
+n'était à dédaigner pour recomposer les auditoires dispersés par la
+Terreur. Un curieux article de la _Décade_ du même jour, qui peint
+vivement l'état de délaissement, de délabrement où végétaient plusieurs
+cours de physique, y compris celui du Collège de France, nous apprend
+que, dans un cours plus suivi qui se faisait au Louvre, on apportait une
+chaufferette à chaque citoyenne.)
+
+Le Lycée Républicain offrit au surplus, à partir de la rentrée de 1794,
+un attrait plus puissant; il offrit un soulagement à la conscience
+publique. Dès le 11 nivôse de l'an III (31 décembre 1794), La Harpe y
+commença la série de ses ardentes diatribes contre la Terreur par son
+discours sur la guerre déclarée par les tyrans (révolutionnaires) à la
+raison, à la morale, aux lettres et aux arts. Le sujet, annoncé à
+l'avance par la _Décade_ du 10 nivôse, avait attiré une foule
+considérable, qui écouta l'orateur, dit La Harpe, _avec une sorte de
+silence sombre et inquiet; il semblait que l'on eût peur d'entendre ce
+qu'il n'avait pas peur de dire; et, quand les applaudissements rompaient
+le silence, c'étaient les cris de l'indignation soulagée_[98].
+
+Dès lors, jusqu'à la fin de la vie de La Harpe, la haine de la Terreur
+forma comme l'esprit du cours le plus suivi du Lycée: elle en fut même
+quelque temps l'unique inspiratrice; car les leçons qui suivirent le
+discours du 31 décembre 1794 furent consacrées à une ample étude de
+l'abus des mots dans la langue révolutionnaire, dont l'auteur put
+composer plus tard tout un volume qu'il fallut réimprimer deux fois
+sur-le-champ pour satisfaire l'empressement du public[99]. Les auditeurs
+de La Harpe lui demandaient beaucoup moins alors de former leur goût que
+de traduire publiquement leurs douleurs, leurs colères, leurs craintes
+et leurs espérances. La _Quotidienne_ du 10 décembre 1795 rapporte les
+propos fort libres qu'ils tenaient sur le compte de Tallien. Jusque sous
+le Consulat, c'était, dit Dussault, un désappointement pour eux quand La
+Harpe se renfermait dans la littérature pure[100]. À peine sur les trois
+ou quatre cents personnes qui l'écoutaient, un mécontent se hasardait-il
+à l'interrompre; la minorité dissidente n'éclatait qu'après la séance,
+soit dans la salle même, soit dans les journaux[101]. D'ailleurs, bien
+que La Harpe ne soit plus là pour soutenir ses réquisitoires par
+l'habileté de son débit[102], la pitié pour les victimes, surtout la
+colère contre les oppresseurs, le souvenir de ses propres périls, le
+repentir de ses écarts, le zèle du néophyte y respirent encore.
+L'éloquence véritable ne s'y rencontre pas, parce que La Harpe n'a pas
+assez mûri sa colère; il s'y abandonne au lieu de la dominer, et
+l'exhale dans des pages rarement déclamatoires, rarement injustes, mais
+toujours diffuses. L'ensemble n'en demeure pas moins animé, et le détail
+offre de la couleur et du trait.
+
+Le Lycée qui applaudissait La Harpe lui-même n'avait pas encore rompu
+avec la République. C'est une erreur que de croire, comme on le fait
+d'ordinaire, qu'il était sorti monarchiste de la prison du Luxembourg:
+il en était seulement sorti chrétien. Ce qui a trompé, c'est qu'on a
+jugé de ses opinions par son cours de littérature où, comme il le dit
+lui-même, et comme les contemporains l'avaient remarqué, il a retouché
+ses discours et ses leçons du Lycée; il suffit, pour sortir d'erreur, de
+se reporter aux journaux du temps.
+
+Rappelons d'abord que La Harpe est l'auteur de la pièce de vers
+officielle lue dans la fête célébrée le 20 octobre 1794 (30 vendémiaire
+de l'an III), à l'occasion de l'évacuation complète du territoire de la
+République, et que cette ode exprime non seulement l'amour de
+l'indépendance, mais celui de la liberté. Puis, interrogeons sur le
+langage tenu par La Harpe au Lycée le 31 décembre 1794, non plus le
+texte remanié du _Cours de littérature_, mais le _Journal de Paris_, qui
+en publia la péroraison d'après un texte communiqué, peu de jours après
+la séance, par La Harpe lui-même. Voici un passage de cette péroraison:
+«Non, tous ces crimes ne sont point notre Révolution: car ils ne l'ont
+pas détruite, et le crime se détruit toujours lui-même. Non, leur
+tyrannie n'est point notre liberté; car leur tyrannie a passé, et notre
+liberté ne passera point. Redisons à l'Europe et à la postérité: Jugez
+notre République non par ce qu'elle a souffert, mais parce qu'elle a
+fait.» Par ces derniers mots, il entend, outre les victoires remportées
+sur les ennemis, la conduite de la France depuis le 9 thermidor; il
+appelle les conventionnels qui se sont unis contre Robespierre les
+_dignes représentants_ de la nation, les loue d'avoir révoqué de
+mauvaises lois, vante la gravité, l'énergie des rapports de Johannot, de
+Grégoire, des deux Merlin, de Chénier, de Boissy d'Anglas, de Ramel,
+_les discours véhéments et courageux_ de Laignelot, de Legendre, de
+Tallien, de Fréron, de Clauzel contre les terroristes: «La Convention,
+depuis qu'elle s'est si fièrement affranchie, a-t-elle fait autre chose
+que du bien? N'est elle pas sans cesse occupée à fermer des plaies que
+le temps seul peut cicatriser? Sachons attendre, puisque nous avons su
+souffrir... Que tous se persuadent bien que, notre Révolution ayant pour
+but une constitution républicaine fondée sur les droits de l'homme, ce
+qu'il y a de plus éminemment révolutionnaire, c'est la raison, la
+justice et la vérité!» La Harpe concluait ainsi, après un appel à la
+concorde: «S'il reste encore quelques mécontents entêtés de leurs
+anciens préjugés, ils ne seront ni écoutés ni même aperçus. Leurs
+plaintes stériles et leurs impuissants murmures se perdront dans la
+félicité universelle, comme dans l'immensité de la mer, quand un vent
+favorable porte le navire, on n'entend que l'heureux bruit du sillage
+régulier, si doux à l'oreille du navigateur qui se livre à l'espérance
+et à l'allégresse, sans savoir et même sans songer si quelque vent
+ennemi siffle loin d'eux dans quelques détroits obscurs ou sur des
+roches inconnues[103].» Voilà qui est catégorique! Ni Benjamin Constant,
+ni Ginguené, ni aucun des publicistes qui défendirent plus tard la
+République contre La Harpe, n'eût désavoué ce langage; aucun d'eux
+n'exprimait même alors avec cette netteté et cette chaleur la
+possibilité et le devoir de procurer à la France l'ordre et la liberté
+par un gouvernement républicain.
+
+Le même sentiment se rencontre dans un autre morceau lu par La Harpe
+quelques jours après au Lycée, et communiqué également par lui au
+_Journal de Paris_; car si La Harpe s'y prononce avec énergie sur le
+devoir d'imposer silence aux tribunes qui essayaient encore d'intimider
+la Convention, il s'écrie aussi: «Enfin, grâce à la Révolution,
+l'éloquence est rentrée ainsi que nous dans tous ses droits[104]!» Aussi
+bien les plus fermes républicains le tenaient-ils pour un des leurs: non
+seulement dans un _Rapport sur les destructions opérées par le
+vandalisme_ et sur les moyens de les réprimer, Grégoire l'avait compté,
+le 14 fructidor an II, parmi les hommes paisibles que les hébertistes et
+les amis de Robespierre avaient fait incarcérer pour leur esprit et
+leurs talents, mais nous avons vu Boissy d'Anglas le présenter, le 18
+brumaire de l'an III, comme un républicain de la veille, et quelques
+jours plus tôt le gouvernement lui demander une ode patriotique. Enfin
+sa nomination de professeur à l’École normale, le 19 nivôse an III (8
+janvier 1795)[105], prouve l'accord persistant de ses vues avec celles
+de la Convention. Il défendit même publiquement, le 15 mars 1795, le
+plan d'études tracé par elle pour cette École dans une verte réplique à
+l'auteur du pamphlet _la Tour de Babel_, qui disait qu'on voulait faire
+entrer en quatre mois l'Encyclopédie dans la tête des élèves[106]! Dans
+son cours à l’École normale, il combattit l'athéisme aux
+applaudissements de ses auditeurs; mais quand il exhortait les futurs
+instituteurs à _mettre toujours Dieu entre leurs élèves et eux_, il
+déclarait les engager par là _à remplir les vues bienfaisantes de nos
+représentants_; c'est dans la chaleureuse péroraison du discours qu'il
+prononça pour la clôture annuelle des cours, et que le _Journal de
+Paris_ publia le 14 prairial an III (2 juin 1795), que se trouvent ces
+expressions.
+
+Il n'est même pas sûr qu'en rompant avec la Convention La Harpe et son
+élégant auditoire aient tout d'abord rompu avec la République; car,
+malgré les factums dans lesquels La Harpe attaqua vivement les
+précautions que les conventionnels projetaient contre un revirement de
+l'opinion, le _Journal de Paris_, qui avait loué son attachement à la
+Révolution et qui plus tard se distinguera parmi les adversaires de La
+Harpe, loue sa brochure _le Salut Public ou la Vérité dite à la
+Convention, par Un homme libre_[107]. Les harangues que, d'après le
+Mémorial de Sainte-Hélène, La Harpe prononçait alors dans les Sections
+contre les conventionnels, le mandat d'arrêt lancé contre lui au
+lendemain de la canonnade de Saint-Roch, et le grief, d'ailleurs fort
+vague, fondé sur les papiers de Lemaître, qui pendant treize mois
+l'obligèrent à vivre au moins à demi caché[108], n'interrompirent pas
+les bonnes relations de La Harpe avec ce journal: le 5 frimaire an V (25
+novembre 1796), les rédacteurs le félicitent chaleureusement de pouvoir
+enfin se préparer à reparaître dans sa chaire.
+
+Il allait donc encore une fois briller parmi ses collègues, dont le même
+numéro du _Journal de Paris_ donne la liste[109]: Ant. Deparcieux pour
+la physique, Fourcroy pour la chimie, Sue pour l'anatomie, Brongniart
+pour la zoologie, Gautherot pour les arts et manufactures, Demoustier
+pour la morale, Roberts pour l'anglais, Boldoni pour l'italien,
+Coquebert pour les poids et mesures, Sicard pour l'art d'instruire les
+sourds-muets. Plusieurs de ces hommes égalaient La Harpe pour le talent
+d'exposition et le surpassaient par la portée de leur esprit; mais
+devant des gens du monde la partie n'était pas égale. Les
+administrateurs du Lycée venaient de supprimer, disent-ils dans leur
+programme pour l'an V, le cours d'astronomie et de navigation comme ils
+avaient précédemment supprimé celui de mathématiques, parce que ces
+sciences ne sont pas propres à être étudiées autrement que dans le
+silence du cabinet: la vérité était évidemment que leur public n'avait
+ni les notions ni l'application qu'exigent de pareilles études. La
+morale elle-même, quoique fort populaire alors (nous ne disons pas fort
+respectée), devait prendre un air de galanterie pour paraître devant
+lui: Demoustier avait, en effet, choisi pour son cours de cette année
+les devoirs des femmes, leur mission de dépositaires du bonheur public,
+l'union de leurs plaisirs et de leurs devoirs. Comment l'aimable public
+du Lycée se fût-il aperçu que Fourcroy, qu'au reste il goûtait fort,
+était plus profond que La Harpe? L'époque, d'ailleurs, appelait ces
+digressions sur la politique auxquelles la littérature offrait, on en
+conviendra, un prétexte plus naturel que la chimie.
+
+Celles auxquelles La Harpe se livra au cours de l'année 1797 prirent un
+caractère nouveau.
+
+
+III
+
+Alors, en effet, il attaque la philosophie du dix-huitième siècle tout
+entier, la République et même la Révolution en général. Il embrasse dans
+une haine commune tous les partis qui, depuis 1789, ont dirigé la
+France. Le terme de républicain devient dans sa bouche une expression
+flétrissante; il réprouve _les publicistes actuels qui nous ordonnent
+sous peine de la vie de regarder comme des mots synonymes la royauté, le
+despotisme, les tyrans_. Ses articles du _Mémorial_ qu'il rédige avec
+Fontanes et Vauxcelles, et où il déclare qu'en 1793 la Révolution
+comptait déjà quatre années de crimes, ne sont pas plus amers ni plus
+violents que ses leçons[110]. J'ignore ses relations avec le
+conspirateur royaliste Brotier dont les papiers rangent La Harpe avec
+Lacretelle et Richer-Serisy parmi les principaux meneurs des
+sections[111]; mais il est manifeste qu'il appartient alors de cœur au
+parti royaliste.
+
+Sainte-Beuve, dans un article sur Mme de Staël, émet l'opinion que ce
+ne dut pas être au Lycée demeuré fidèle à l'esprit de la Révolution que
+La Harpe se rétracta de la sorte, mais plutôt rue de Provence, près de
+la rue du Mont-Blanc[112]. Cette conjecture doit être écartée. Car,
+outre qu'elle a contre elle une assertion positive de M. Thiers[113], je
+n'ai rien trouvé qui l'appuie, ni dans les nombreuses notes ou préfaces
+du _Cours de littérature_ où La Harpe fournit des éclaircissements sur
+son enseignement, ni dans Daunou, son exact et véridique biographe,
+quoiqu'il avance que le Lycée l'avait rayé de sa liste après Vendémiaire
+et ne l'y rétablit qu'à la fin de 1796. Nous verrons La Harpe inscrit en
+1797 sur la liste des cours d'un autre établissement, mais cet
+établissement comptera précisément parmi ses membres plusieurs amis
+dévoués du gouvernement. Les procès-verbaux du Lycée conservés à l'Hôtel
+Carnavalet prouvent que La Harpe y resta durant tout le cours de l'an V
+et que l'on comptait sur lui pour l'an VI[114]; et toutes les fois que
+les contemporains relèveront une diatribe de La Harpe, c'est dans leurs
+comptes rendus des séances du Lycée Républicain.
+
+Pourquoi donc La Harpe et la société polie qui l'écoutait, si patients,
+si confiants sous les thermidoriens, haïssent-ils les hommes du
+Directoire à qui ils ne peuvent reprocher la Terreur? La cause en est
+dans la politique haineuse et méprisante à laquelle le Directoire se
+laissait aller contre le catholicisme. Provoqué par la propagande que
+les prêtres insermentés faisaient en faveur de la royauté, il revint sur
+la tolérance que la Convention avait fini par accorder[115]. Nourri des
+livres de Voltaire et de Rousseau, il constatait avec surprise et
+mécontentement l'ascendant que le catholicisme conservait encore; il
+avait cru épargner un moribond, et le malade se portait mieux que lui.
+Alors ces hommes qui avaient détesté et renversé Robespierre, mais qui
+avaient pris sous lui l'habitude de gouverner despotiquement,
+employèrent tout un système d'intimidation et de sarcasme contre une
+religion qui s'obstinait à vivre et menaçait la République de ses
+représailles. Ce fut ce retour partiel à la violence, ce repentir
+malencontreux d'hommes modérés tels que Chénier et La
+Révellière-Lepeaux[116], qui brouillèrent La Harpe et ses auditeurs avec
+le gouvernement. Ce sont les écrits et les instructions de La Révellière
+contre le christianisme qui excitèrent sa colère; c'est quand une
+administration locale déclare que, _fidèle aux principes républicains_,
+elle a _soigneusement défendu_ aux instituteurs publics _de mêler à
+leurs leçons rien qui puisse rappeler l'idée d'un culte religieux_,
+qu'il s'écrie au Lycée: «Partout on se demandera quel doit être l'état
+d'un peuple dont les magistrats parlent ce langage _au nom de la loi_
+(souligné) et que peut être une _république_ (souligné) dont ce sont là
+les principes.» C'est en haine de ceux qu'il appelle des _oppresseurs
+philosophes dont la place n'est déjà plus tenable dans l'opinion et qui
+bientôt n'en auront plus aucune_, qu'il conçoit pour la République une
+aversion qui va parfois jusqu'à troubler son jugement: ne prétendra-t-il
+pas bientôt que la journée du 30 prairial an VII (18 juin 1799), dans
+laquelle ses amis, unis à leurs adversaires, ont chassé La Révellière du
+Directoire, _a remis au premier rang dans la République les complices de
+Babœuf_?[117].
+
+L'enseignement de La Harpe et ses articles dans le _Mémorial_ jetèrent
+les partisans du Directoire dans une irritation qui se marqua, lors du
+18 fructidor, par un arrêt de proscription et inspirèrent aux
+voltairiens de toute opinion un ressentiment qui n'est peut-être pas
+encore apaisé de nos jours[118].
+
+Cependant le Lycée Républicain ne souffrit pas des attaques dirigées par
+La Harpe contre le gouvernement. Il se tira également bien d'une autre
+difficulté: l'année 1797, qui le priva pour deux ans de La Harpe, lui
+avait, dès les premiers jours, suscité un nouveau rival: le 17 janvier,
+les fondateurs d'un Salon des Étrangers, qui existait depuis deux ans,
+ouvrirent un établissement analogue, le Lycée des Étrangers, appelé
+aussi Lycée Marbeuf, du nom de l'hôtel où il fut d'abord installé dans
+le faubourg Saint-Honoré, puis Lycée Thélusson quand il eut été
+transporté à l'hôtel Thélusson, rue de Provence, en face de la rue
+d'Artois, et quelquefois aussi Lycée de Paris[119]. Ce Lycée avait
+obtenu que plusieurs des professeurs de la rue de Valois lui prêtassent
+aussi leur concours: aux noms peu connus d'Audin Rouvière, de Pinglin,
+chargés l'un de l'hygiène, l'autre de la logique, il était fier
+d'ajouter ceux de Sue pour l'histoire naturelle, de Demoustier pour la
+_morale à l'usage des dames_, de La Harpe enfin pour la littérature. Il
+ne faudrait pas croire qu'il eût pour cela dérobé ces trois professeurs
+au Lycée de Pilâtre. Les termes dans lesquels la _Décade_ annonce le 30
+nivôse an V qu'ils vont enseigner à l'hôtel Marbeuf marquent bien qu'ils
+gardent leur première chaire: «Ce qu'il y a de singulier, dit-elle,
+c'est que ce sont à peu près les mêmes professeurs qui remplissent les
+chaires de l'autre Lycée, c'est-à-dire La Harpe, Sue, Demoustier.» Pour
+La Harpe, en particulier, c'est au Lycée Républicain qu'il recommença en
+1797 la réfutation d'Helvétius qu'il y avait présentée en 1783. On
+retrouve sur tous les programmes ultérieurs du Lycée Républicain, sinon
+Demoustier, du moins Sue et même La Harpe dès qu'il ne croit plus le
+séjour de Paris dangereux pour lui. Les trois professeurs avaient sans
+doute cédé au désir légitime d'accroître leurs ressources[120].
+
+Il ne faudrait surtout pas croire que le nouveau Lycée eût été fondé
+dans une pensée d'hostilité contre la République. Si La Harpe y
+professe, si en juin 1797 on y couronne son buste, la _Décade_, qui sur
+un rapport inexact le raille d'avoir assisté complaisamment à sa propre
+apothéose[121], n'attribue au Lycée Marbeuf aucun caractère politique.
+Comment l'aurait-elle fait, quand Chénier comptait au nombre des
+souscripteurs de ce Lycée, et quand un des statuts en bannissait la
+politique? C'est le journal même de Chénier, le _Conservateur_, fondé le
+1er septembre 1797, trois jours avant le 18 fructidor, qui nous
+l'apprend dans le numéro du 3 floréal an VI. La vérité est que ce Lycée
+offrait l'attrait alors plus rare que jamais d'_une douce société_; le
+mot est de la _Décade_; les discussions irritantes étaient formellement
+exclues des morceaux qu'on présentait à ses concours et bannies même des
+conversations. L'on était sûr de goûter, dans un cercle où l'irascible
+Chénier consentait, c'est tout dire, à n'être qu'un poète, le plaisir
+d'oublier ce qu'on avait fait ou souffert pendant la Terreur. On y
+venait dans les instants où l'on était las d'entretenir ses propres
+ressentiments. Des femmes du monde, des hommes de lettres, des artistes
+de tous les partis ou dégagés de tous les partis, Lebrun, Lemercier,
+Ducis, Palissot, Cherubini, Lesueur, Méhul, Mesdames de Beauharnais et
+Dufresnoy s'asseyaient auprès de Rouget de l'Isle et de David, l'ancien
+ami de Marat. Il aurait fallu que les vers soumis avant la lecture
+publique au jugement d'Arnault, de Legouvé, de Laya et de Vigée fussent
+bien mauvais pour ne pas plaire à un auditoire heureux et surpris de se
+trouver si pacifique. Ce Lycée avait un journal à lui, _les Veillées des
+Muses_, qui trouvait des lecteurs. On avait sans doute la même
+indulgence pour ses cours, mais on la témoignait en n'en parlant pas.
+
+Nous ferons de même, et nous répondrons au journaliste malin qui
+constate que telle leçon n'y a duré qu'un quart d'heure, que dans ces
+cours, au moins, on n'avait pas le temps de s'ennuyer[122].
+
+
+IV
+
+Le Lycée des Arts avait de plus justes titres à balancer la célébrité
+du Lycée Républicain. Il avait même rendu des services plus immédiats.
+Durant ces années où il fallait défendre à la fois la France contre
+l'ennemi et contre la famine, ses membres, tout en faisant leurs cours,
+s'étaient employés avec un zèle admirable à provoquer, à faire connaître
+les inventions utiles, depuis la machine à fabriquer des canons que
+venait d'inventer un ancien facteur de pianos, Jean Dillon, depuis les
+procédés nouveaux pour faire du salpêtre, jusqu'aux moyens de réserver
+toute la farine pour l'alimentation; depuis l'exploitation des mines
+jusqu'à l'élève des vers à soie et aux machines à moissonner ou à
+fabriquer des rubans[123]. Dès la fin de 1794, le Lycée des Arts avait
+rédigé plus de cent cinquante rapports signés des noms de Lavoisier, de
+Darcet, de Fourcroy, de Vicq d'Azyr, de Lalande, etc.; en janvier 1797,
+il avait récompensé déjà cinq cent quatre-vingts inventions ou
+perfectionnements utiles[124]. Il appuyait d'autant plus efficacement
+les inventeurs pauvres auprès du gouvernement que ses membres
+composaient en grande partie le Bureau de consultation des Arts et
+Métiers, établi le 12 septembre 1791 pour leur distribuer 300,000 livres
+par an; il payait, nous l'avons dit, une partie des frais de
+l'application de leurs théories; il leur offrait un Bureau central des
+Arts pour se mettre en communication avec les industriels, une caisse de
+dépôts pour la montre et la vente de leurs machines moyennant un droit
+de 3 p. 100, leur avançait de l'argent aux mêmes conditions, et
+souhaitait que, à l'exemple de l'Angleterre, le gouvernement prêtât
+gratuitement à tout homme qui en aurait besoin, sur sa valeur
+personnelle estimée d'après sa profession[125]. Cinq sociétés d'utilité
+publique recevaient de lui l'hospitalité; la Vendée ravagée lui
+demandait un modèle de pressoirs propres à être construits rapidement,
+et il promettait d'en fournir un dans les quarante-huit heures;
+plusieurs départements, qui manquaient de professeurs pour leurs Ecoles
+centrales, en réclamaient de lui.
+
+Nous passerons, à un établissement d'un zèle reconnu, l'apparence de
+futilité que lui donnaient ses concerts et ses fêtes[126]. Nous
+donnerons acte des encouragements qu'il offrait à la vertu. Nous ne nous
+permettrons pas, comme la _Décade_ du 10 germinal an IV, de sourire de
+ce vœu adressé à un fabricant de filigrane: «Puissions-nous enflammer
+votre génie et l'encourager à produire de nouveaux miracles!» Mais nous
+ne lui accorderons pas le sens pédagogique; non que plusieurs de ses
+membres ne sussent parfaitement enseigner, mais ils méconnaissaient une
+vérité primordiale, savoir: que le talent des maîtres ne supplée pas à
+l'insuffisance de préparation des élèves. Il est vrai que sur ce point
+le malheur du temps les ramena malgré eux à des visées plus sages; en
+l'an II ils avaient professé des cours dont la plupart, pour être
+entendus, auraient réclamé des auditeurs une vocation éprouvée dans un
+examen: agronomie, mécanique et perspective, calcul appliqué au commerce
+et aux banques, physique végétale, chimie appliquée aux arts, harmonie
+théorique et pratique, contrepoint, composition, technologie
+(c'est-à-dire tout ce qui a rapport aux manufactures); mais l'année
+suivante, la réquisition ne laissant à Paris que les jeunes gens
+au-dessous de dix-huit ans, le Lycée des Arts ne distribua durant l'an
+III, outre l'enseignement primaire, que les connaissances qu'on acquiert
+aujourd'hui dans les Ecoles de commerce. Mais en l'an IV, l'anatomie, la
+physique végétale, l'économie politique reparurent; la chimie
+s'installa à côté d'elles; Sue et Fourcroy remontèrent en chaire,
+introduisant avec eux Brongniart: par malheur, pour de tels cours, ce ne
+sont pas toujours les maîtres, même illustres, qu'il est le plus
+difficile de trouver.
+
+Le directeur du Lycée des Arts n'entendait peut-être pas très bien non
+plus les règles d'une bonne éducation. N'était-ce pas exalter par une
+récompense disproportionnée l'amour-propre de ses jeunes élèves que de
+présenter les meilleurs d'entre eux à la Convention[127]? On nous
+répondra que cet honneur était si prodigué qu'il ne devait plus tourner
+les têtes. Soit! Mais, même dans un temps où nos soldats observaient
+leur _pacte avec la mort_, était-il sage de confier aux quatre cents
+élèves gratuitement admis, le soin de rédiger leur règlement d'ordre, et
+fallait-il demander à l'âge de l'étourderie un serment de bien
+travailler[128]? Espérons du moins que le Lycée des Arts n'avait pas
+invité ses écoliers à la séance publique où il laissa une institutrice
+de la rue des Champs-Elysées faire réciter par une de ses élèves un
+morceau sur l'influence réciproque des deux sexes qu'heureusement, dit
+la _Décade_ du 30 thermidor an III, l'enfant n'était pas en état
+d'avoir composé!
+
+Mais ces erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'il a
+rendus à la science, surtout si l'on se souvient qu'il donnait son zèle
+gratuitement, que l'entrée aux séances publiques même était gratuite, et
+que les deux artistes qui prirent à leur charge les frais que le
+désintéressement des savants ne pouvait supprimer ont caché leurs
+noms[129].
+
+Ce n'est qu'en l'an III que l'administration revint à l'espérance de
+faire payer l'entrée aux cours et aux séances: on espérait tirer de là
+quelques ressources qui, jointes au produit de la vente du _Journal des
+Arts_ et de notices sur les inventions examinées par le Lycée et aux
+cotisations des membres de son directoire, permettraient de subvenir à
+des dépenses qui en l'an IV allaient monter à 500,000 francs par an; on
+aurait aussi voulu, à partir de l'an IV, assurer quelques honoraires aux
+professeurs[130]. Encore réservait-on quatre cents places pour les
+sujets pauvres; et le _Journal de Paris_ put annoncer le 23 février et
+le 10 mars 1795 que, _à la prière de quantité de nos frères des
+départements_, appelés à l’École normale, le Lycée des Arts ouvrait dix
+cours dialogués où il leur offrait six cents places également gratuites.
+Malheureusement les recettes n'atteignirent pas la somme qu'on espérait:
+bien que les membres se décourageassent si peu qu'en l'an V ils étaient
+trois cents[131], il fallut solliciter l'appui du gouvernement. Déjà, le
+17 messidor an III, le directoire du département de la Seine avait
+recommandé le Lycée des Arts à la libéralité de la Convention, et, le 19
+vendémiaire de la même année, Grégoire avait demandé et obtenu que
+l’État imprimât à ses frais les rapports lus dans les séances publiques
+du Lycée des Arts[132]; mais cela ne suffit pas. Enfin le 1er
+vendémiaire de l'année suivante, Lakanal, au nom du comité d'instruction
+publique, obtint pour lui, à titre d'encouragement, une somme de 60,000
+livres.
+
+Pourtant des infiltrations détérioraient le local, l'architecte ayant eu
+l'ingénieuse idée de mettre les salles en contre-bas du jardin et
+d'entourer l'édifice d'une pièce d'eau. Ne pouvant obtenir qu'on le
+réparât[133], Désaudray sollicita, comme compensation, un prolongement
+de bail ou, à charge d'entretenir en bon état le Jardin-Égalité, la
+jouissance gratuite; mais certaines personnes mal disposées crièrent au
+charlatanisme, prétendirent qu'il ne cessait de demander de l'argent; et
+en ventôse an V, sur un rapport de Camus, les Cinq-Cents passèrent à
+l'ordre du jour sur la proposition[134]. Le gouvernement songeait même à
+s'épargner les frais d'assainissement que réclamait le quartier du
+Palais-Royal en faisant passer des rues sur l'emplacement du jardin, et
+laissait la _Décade_ penser toute seule qu'il conviendrait en pareil cas
+de donner un autre local au Lycée des Arts[135].
+
+Une circonstance imprévue dispensa le gouvernement de commettre une
+injustice: le 26 frimaire an VII (6 décembre 1798) un incendie consuma
+entièrement le cirque où le Lycée des Arts était installé; et il faut
+bien croire que l'établissement passait pour faire mal ses affaires; car
+certains accusaient, sans preuves d'ailleurs, les administrateurs
+d'avoir allumé eux-mêmes le feu[136].
+
+Cet événement porta un coup sensible au Lycée des Arts. Il erra quelque
+temps de salle en salle; un de ses membres, Frochot, préfet de la Seine,
+lui donna asile à l'Oratoire, alors sécularisé, puis à l'Hôtel de ville.
+Mais l'imminente réorganisation des écoles publiques fournit un prétexte
+opportun pour cesser les cours[137]. Réduit au rôle plus aisé à soutenir
+de société d'encouragement, le Lycée des Arts, devenu l'Athénée des
+Arts, continua tant à publier qu'à récompenser des travaux littéraires
+et surtout scientifiques. Ses séances publiques, où l'on entendit, entre
+beaucoup d'autres poètes, Mme Anaïs Ségalas, et auparavant la belle
+Théis, qui s'appelait alors Mme Pipelet avant de s'appeler la princesse
+de Salm, attirèrent encore longtemps la foule. Car il ne cessa
+d'exister qu'à la fin de 1869. Mais le grand public avait peu à peu
+perdu la mémoire de son désintéressement, de ses services, de ses
+exemples. Toutefois, la science contemporaine se souvient de lui: M.
+Berthelot l'a mentionné avec honneur en août 1888 dans le _Journal des
+Savants_[138].
+
+
+V
+
+Le Lycée Républicain, avec des cours plus attrayants et plus de
+professeurs célèbres, se maintint beaucoup mieux. L'absence de La Harpe,
+entre le 18 fructidor et la fin de l'année qui suivit le 18 brumaire,
+lui causa sans doute quelque préjudice. Il l'avait remplacé par Mercier,
+qui, dans une leçon, prit Newton à partie et replaça, de son autorité
+privée, la terre au centre du monde[139]. Du moins l'auditoire ne
+s'endormait pas; et La Harpe trouva un public attentif devant sa chaire,
+quand il y remonta à la fin de 1800.
+
+Au surplus, il amenait avec lui et plaçait savamment en évidence une
+auditrice dont la présence eût suffi pour remplir la salle, Mme
+Récamier; mais son talent et ses digressions politiques n'avaient rien
+perdu de leur popularité[140]. À la rentrée de l'an IX, on remarqua que
+le public était cinq fois plus nombreux que précédemment; et M. Legouvé
+m'a signalé le récit[141] d'une curieuse ovation que l'auditoire fit un
+jour à son professeur favori: La Harpe, dit Bouilly dans les
+_Encouragements de la Jeunesse_, ayant passé la nuit à retoucher un
+morceau sur La Fontaine, s'endormit dans la salle d'attente du Lycée,
+tandis qu'un de ses collègues occupait la chaire; il dormait encore
+quand celui-ci eut fini; on respecta son sommeil, et Luce de Lancival,
+prenant ses cahiers, fit sa leçon à sa place; mais La Harpe s'éveille,
+écoute, s'approche, se montre sans le vouloir, et la salle éclate en
+applaudissements. Mais les clameurs soulevées par la publication de sa
+Correspondance Russe et l'intempérance de ses attaques contre les
+philosophes, firent oublier à Bonaparte que La Harpe avait exalté le 18
+brumaire; et, une troisième fois, La Harpe, sexagénaire et malade, dut
+quitter le Lycée et Paris[142]. Il ne revint guères d'exil que pour
+mourir le 11 février 1803[143].
+
+Il n'emportait pas avec lui la fortune du Lycée[144]: l'administration
+avait acquis à la fin de 1800 de précieux collaborateurs en donnant à
+Rœderer une chaire d'économie politique, à de Gérando une chaire de
+philosophie morale; et celui-ci, résolu à s'interdire les réquisitoires
+que La Harpe n'avait pas eu tort de prononcer jadis, mais qu'il avait
+tort de répéter sous le Consulat, avait prononcé ces belles paroles:
+«C'est parce que nous avons tous souffert qu'il nous convient à tous
+d'oublier. Ce serait peut-être aujourd'hui être l'ennemi du présent, de
+l'avenir, que d'insister trop sur les souvenirs du passé;» enfin, recrue
+bien plus illustre, le Lycée s'était adjoint un peu auparavant Cuvier
+pour l'histoire naturelle des animaux[145], et Biot, Thénard et
+Richerand y commencèrent, quelques années après, le premier un cours de
+physique expérimentale, le second un cours de chimie, le troisième un
+cours de physiologie[146]. A.-M. Ampère y enseigna, en 1806-1807, le
+calcul des probabilités. Sans avoir une aussi bonne fortune pour
+l'enseignement des lettres, le Lycée, à la fin de 1803, put enfin
+ressaisir Garat, et s'agréger l'érudit et spirituel Ginguené, pour
+lequel il fonda une chaire d'histoire littéraire moderne, et qui
+préluda, devant ses auditeurs, à son important ouvrage sur la
+littérature italienne[147]. Seule, la chaire de La Harpe ne rencontra
+pas un brillant titulaire; on la donna à Vigée. François Hoffmann
+s'exprime avec inexactitude dans la première de ses _Lettres
+champenoises_ quand il présente Chénier comme ayant succédé à La
+Harpe[148]. Chénier ne professa au Lycée que dans les deux années qui
+précédèrent les _Lettres champenoises_ de 1807; il y fit alors, d'après
+la _Nouvelle Biographie générale_, un cours sur la littérature française
+jusqu'à Louis XII; auparavant, il y avait simplement lu quelques
+morceaux, par exemple, comme nous l'apprend l'édition des œuvres de
+Chateaubriand de 1836, son jugement sur _Atala_.
+
+La coutume s'était en effet introduite au Lycée de donner des séances
+littéraires où ne paraissaient pas seulement les professeurs: Luce de
+Lancival, Legouvé, Daru y lisaient des vers. On avait même cessé d'y
+dédaigner l'appât de la musique[149]. Les administrateurs, entrant dans
+la pensée de Pilâtre de Rozier, voulaient en faire un lieu de réunion
+mondaine en même temps que d'étude; de là, l'ouverture des salons de
+lecture et de conversation dont nous avons parlé.
+
+Ce mélange de solidité et de frivolité permit au Lycée Républicain de se
+soutenir. Le retour de la tranquillité, de la prospérité, le silence
+auquel fut bientôt réduite la tribune politique lui profitèrent.
+L'épithète qu'il avait prise pendant la Révolution n'allait bientôt plus
+être compatible avec les institutions de la France: une conjoncture lui
+épargna la mortification de l'immoler à Bonaparte, et lui fournit une
+occasion décente de changer de nom. Les établissements nationaux
+d'enseignement secondaire ayant reçu en 1803 le nom de Lycées, il prit
+celui d'Athénée tout court: l'adjectif compromettant disparut ainsi sans
+bruit avec le substantif.
+
+C'étaient d'ailleurs alors des citoyens fort paisibles que les habitués
+de ces cours: on nous les représente dormant près du feu ou parcourant
+des journaux dans le cabinet de lecture en attendant qu'un des garçons
+de service annonçât le commencement d'une leçon[150]. Mais ils étaient
+fortement attachés à un établissement où ils trouvaient des plaisirs si
+variés: ils le prouvèrent en lui demeurant fidèles malgré l'acharnement
+avec lequel certains des adversaires de la Révolution essayèrent de le
+déconsidérer. Les rédacteurs des _Débats_, en particulier, Féletz
+d'abord, puis Hoffmann, épuisèrent leur ironie sur les leçons et les
+lectures qu'on y entendait. Le premier surtout ne cessait de harceler
+d'épigrammes poliment désobligeantes Vigée et Ginguené. Les incidents
+fâcheux qui, par aventure, se produisaient avant ou pendant la leçon
+étaient aussitôt publiés par lui. Vigée perdit enfin patience, et un
+procès intenté à Féletz en 1804 délivra pour onze ans l'Athénée d'un
+auditeur malveillant. Mais d'autres continuèrent la guerre, en attendant
+que les _Débats_ revinssent à la charge à partir de 1807 avec les
+_Lettres champenoises_ d'Hoffmann et que la _Gazette de France_ pour des
+raisons analogues s'acharnât contre le cours d'éloquence de Victorin
+Fabre que le _Mercure_ soutenait.
+
+Les adversaires de l'Athénée lui reprochaient deux choses, le caractère
+superficiel de son enseignement et sa partialité contre le
+christianisme: griefs en partie fondés. Néanmoins le parti pris,
+l'insistance de Féletz lui font peu d'honneur. Autant on approuverait
+quelques articles où l'esprit du cours de Ginguené ou du Lycée en
+général serait exposé et critiqué, autant cette réfutation ironique,
+composée au jour le jour, fatigue même le lecteur désintéressé ou acquis
+aux idées que le journaliste défend. Aussi éprouve-t-on du plaisir à
+constater par les aveux répétés de Féletz et d'Hoffmann que les cours
+attiraient encore beaucoup d'auditeurs. On aime à entendre un de nos
+détracteurs, Auguste de Kotzebue, avouer, dans ses _Souvenirs de
+Paris_, qu'il est impossible de trouver à aussi bon marché un plaisir
+plus varié et qui flatte plus agréablement l'esprit. Pourtant on cessa
+de faire salle comble: les embarras financiers un instant conjurés
+reparurent. Mais l'Athénée restait en possession de la faveur publique.
+
+Vers 1810, deux nouveaux professeurs y avaient contribué; Gall, en
+exposant son système sur la _cranioscopie_, Lemercier par le cours de
+littérature dramatique qu'il publiera plus tard en 1820 après l'avoir
+repris sous la Restauration. Ces deux cours furent plus remarqués encore
+que les professeurs ne l'auraient désiré: Gall fut poursuivi de brocards
+par les journalistes ennemis de l'Athénée, et Lemercier faillit payer
+encore plus cher son succès. Les esprits cultivés étaient alors si las
+du despotisme impérial, des guerres éternelles où Napoléon épuisait la
+France, que le sage Guizot, dans sa leçon d'ouverture du 11 décembre
+1812 à la Faculté des Lettres, faussait par instants l'histoire pour
+censurer, non sans excès, le gouvernement de l'Empereur. Lemercier, de
+son côté, employait les auteurs anciens à rappeler aux auditeurs de
+l'Athénée que le despotisme tue la poésie. Ses paroles étaient
+rapportées au maître, et, en attendant que l'autorité punît ces
+insinuations, un fanatique de Napoléon prit sur lui de tirer sur
+Lemercier un coup de pistolet qui heureusement rata. Lemercier dut
+interrompre son cours[151].
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Période de la Restauration.
+
+
+I
+
+Sous la Restauration, l'Athénée perdit quelques-uns de ses titres à la
+faveur des juges impartiaux. Il ne faut pas accepter aveuglément
+l'affirmation des _Débats_ du 15 novembre 1820, qui le déclarent en
+décadence. Pourtant, il est vrai que la maison dut remercier cette
+année-là, par raison d'économie, le professeur d'italien Boldoni, qui
+lui appartenait depuis vingt-cinq ans, et que le nombre des cours, qui
+était d'environ quinze sous le Consulat, tombe à environ dix sous la
+Restauration et sous les premières années du règne de Louis-Philippe. Ce
+n'est pas, on le verra bientôt, que l'Athénée ne garde point un
+auditoire nombreux, enthousiaste. Mais nous avons fait remarquer plus
+haut qu'un établissement aussi dispendieux avait besoin de conserver sa
+clientèle tout entière, et, sous la Restauration, cette clientèle se
+divisa de nouveau.
+
+Le numéro précité des _Débats_ en accuse une mauvaise administration: de
+fait, le fréquent changement des professeurs et des cours que l'on
+remarquera dans les programmes de cette période marque bien chez les
+directeurs un manque d'esprit de suite. Toutefois deux circonstances
+indépendantes des administrateurs de l'Athénée lui ont sans doute nui
+davantage.
+
+En premier lieu, tant que la Sorbonne et le Collège de France avaient
+continué à distribuer sans éclat un enseignement abandonné par le grand
+public aux étudiants, il n'avait eu à lutter que contre des
+établissements privés qui, dès l'abord ou bientôt, faisaient, comme lui,
+payer leurs leçons, et il avait soutenu victorieusement la concurrence.
+Le Collège de France avait eu beau se mêler, dès avant la fondation du
+Lycée, de tenir des séances solennelles à l'exemple des Académies[152]:
+faute d'hommes de talent ou du moins faute d'hommes d'esprit, il n'en
+avait pas retiré grand honneur, jusqu'au temps où Delille, sous le
+Consulat, réveilla par ses vers, moins spirituels encore que son débit,
+l'auditoire endormi par la prose de ses collègues[153]; ses cours
+étaient fort arides: la plupart des professeurs exposaient des théories
+sans nouveauté, lisaient un texte classique, le commentaient
+laconiquement, comparaient, s'il s'agissait d'un ancien, une traduction
+avec l'original, et c'était tout[154]. Le cours de littérature française
+au Collège de France n'avait encore, en 1805, que cent cinquante
+auditeurs, en y comprenant tous les candidats aux grades
+universitaires[155]. Les amateurs aimaient mieux payer pour entendre La
+Harpe que de s'ennuyer gratuitement sur la montagne Sainte-Geneviève.
+Mais, vers la fin de l'Empire, Tissot au Collège de France, La
+Romiguière à la Sorbonne, commencèrent à ramener la foule vers les
+chaires de l’État auxquelles Cousin, Villemain et Guizot assurèrent sous
+la Restauration une popularité sans égale: on trouva dès lors un peu
+chères les leçons de l'Athénée.
+
+En second lieu, l'esprit de l'Athénée n'était plus de tout point à la
+mode: sa fidélité à la philosophie du dix-huitième siècle diminuait son
+influence sur la génération nouvelle. Encore la doctrine de la sensation
+se soutenait-elle par son air d'indépendance; mais la timidité d'esprit
+qu'elle engendre par ses procédés de minutieuse analyse, la froideur, la
+sécheresse dans lesquelles elle enferme ses partisans par la crainte
+d'être dupes de l'imagination ou du cœur, ne pouvaient plaire longtemps
+à un public charmé des vues générales qui renouvelaient alors l'histoire
+des sociétés. L'Athénée avait sans doute avec lui une partie des
+libéraux, quand il confiait au jeune Arm. Marrast, à la fin de 1828, un
+cours de philosophie destiné à combattre le romantisme et l'éclectisme;
+le _Courrier français_ approuvait cette résistance à l'éclectisme, dont
+l'apôtre le plus célèbre avait dit, d'après ce journal: «Il y a les
+trois quarts d'absurde dans ce que je dis,» et affirmait que cette leçon
+facilement et brillamment improvisée avait plu[156]. L'enseignement de
+l'Athénée n'en prenait pas moins par là, pour ce qui touche à la
+philosophie et à la littérature, un caractère un peu suranné que le
+cours de philosophie positive qu'Auguste Comte y professa en 1829-1830
+ne lui enleva pas, rien ne ressemblant plus au sensualisme démodé que le
+positivisme naissant.
+
+Enfin, pour comble de malheur, l'Athénée repoussait indistinctement tous
+les principes du romantisme, auquel ses professeurs, qu'ils
+enseignassent l'histoire, la littérature française ou la littérature
+italienne, qu'ils se nommassent Jay, Buttura ou Lemercier, déclaraient
+une guerre sans merci. Ceux de ses amis qui gardaient plus de mesure,
+Benjamin Constant, par exemple, ne se risquaient pas à lui prêcher la
+conciliation. Seuls, deux hommes s'y hasardèrent. Le premier, Lingay,
+est absolument oublié aujourd'hui; mais le courage, la judicieuse
+modération qu'il montre dans sa leçon d'ouverture du 22 novembre 1821,
+méritent qu'on s'y arrête un moment. Après avoir déclaré que Lemercier,
+auquel il donnait, d'un ton sincère, de grands éloges, avait, dans son
+cours, _immolé son génie à son goût_ et développé des théories que le
+rigorisme du siècle de Louis XIV eût avouées, mais qui pouvaient
+paraître désormais insuffisantes ou excessives, il ajoutait: «Notre
+siècle serait un siècle d'imitation, s'il était resté un siècle de
+despotisme, de cour et de servitude, ou un siècle de décadence et de
+délire sous le règne de cette anarchie déjà si longue en peu de jours
+qui atteste si éloquemment la réaction inévitable des institutions sur
+les lettres... Laissons dans la tombe de Louis XIV, dans celle de
+Voltaire les regrets de toutes les gloires qui ont illustré la
+monarchie; hâtons-nous de découvrir et de féconder les espérances qui
+reposent dans le berceau de la Charte.» Il accordait que les vieilles
+nations ne pouvaient prétendre à la même poésie que les peuples
+primitifs, mais il montrait fort bien les inspirations qu'elles
+pouvaient en échange tirer de la religion et de la philosophie. N'étant
+pas doué du don de prophétie, il se préparait en déniant à la poésie le
+pouvoir de peindre les objets physiques, l'irréfutable démenti de Victor
+Hugo, mais c'était déjà justifier sa place dans sa chaire que de
+comprendre si nettement que Lamartine avait fait une révolution dans la
+littérature.
+
+L'autre professeur qui, deux ans plus tard, réclama plus hardiment pour
+les poètes le droit de s'affranchir de la tradition, fut Artaud.
+Oubliant, comme tant d'autres, que ce sont des clercs de procureurs et
+des bourgeois assis aux places à quinze sous, qui ont fondé la
+réputation de Corneille et de Racine, il allait jusqu'à appeler notre
+système tragique «une littérature morte qui n'a rien de vrai, qui n'est
+pas la voix d'un peuple, mais tout au plus l'écho des temps passés,
+défigurés par l'ignorance et l'affectation.» Heureusement pour Artaud,
+de fines observations firent pardonner cette irrévérence; les plus
+intraitables classiques étaient bien obligés de convenir qu'ils
+recouraient à un étrange procédé quand ils imputaient leurs propres
+torts à leurs adversaires: il nous apprend en effet que les premiers
+accusaient les seconds d'employer des inversions forcées, de substituer
+la périphrase au mot propre; Artaud renvoyait fort justement la friperie
+mythologique dont les novateurs se revêtaient quelquefois par mégarde à
+ceux qui prétendaient en affubler de gré ou de force tous les aspirants
+à la poésie. On goûtait aussi sa franchise et sa finesse quand il
+confessait que le malheur des romantiques était de _se faire les
+législateurs d'une littérature qui n'existait pas encore_: «On fait la
+poétique de la tragédie romantique, avant d'en avoir. Faites des
+ouvrages neufs qui réussissent: on en aura bientôt trouvé la poétique.
+Vienne un homme de génie plus profondément ému que les autres à l'aspect
+des événements contemporains..., il ne fera qu'exprimer naïvement ce
+qu'il aura senti, et par un instinct sûr il ira toucher droit au but.»
+Si le romantisme n'a pas tenu toutes ses promesses, c'est parce que le
+conseil d'Artaud n'a pas été suivi et parce que son espoir n'a pas été
+exaucé; il est bien venu un chef d'école assez grand pour se faire
+obéir et admirer, mais aussi peu naïf que possible, qui lui aussi a
+rédigé trop tôt sa poétique, et qui a moins étudié l'histoire et la
+société que les systèmes débattus autour de lui[157].
+
+Mais tout ce qu'Artaud, comme Lingay, put obtenir, ce fut l'attention
+polie des habitués de l'Athénée; son cours ne dura également qu'une
+année, et rencontra plus de faveur au dehors que d'adhésion parmi ses
+premiers juges. C'est peut-être parce que l'hostilité déclarée de
+l'Athénée contre le romantisme limitait ses choix pour les professeurs
+de littérature française, qu'il alla souvent les chercher parmi des
+hommes incomparablement inférieurs à ses professeurs de sciences: on
+comprend fort bien en effet qu'il se soit attaché, pour l'enseignement
+de l'éloquence et de la poésie, des hommes tels qu'un Lemercier, un
+Tissot, un Jouy; mais l'obscurité d'un Berville, d'un Parent-Réal, d'un
+Villenave même, tranche trop vivement, si je puis m'exprimer ainsi, sur
+la notoriété ou la gloire de leurs collègues les physiciens ou les
+physiologistes.
+
+Toutefois, si les juges impartiaux et clairvoyants commençaient à
+mesurer leur faveur à l'Athénée, le gros de la bourgeoisie lui demeurait
+fidèle. Il se l'était attachée par une adhésion éclatante au parti
+libéral. À la vérité en 1814 il avait envoyé une adresse respectueuse à
+Louis XVIII; mais le souvenir des bienfaits du comte de Provence, la
+joie d'être enfin délivré de guerres éternelles, d'échapper au
+despotisme, de trouver un arrangement qui sauvait l'intégrité du
+territoire, suffisent à expliquer cette démarche qui lui est commune
+avec le Conseil de l'Université, le Collège de France, la Faculté de
+Droit[158]. Au demeurant, les ultras se chargèrent de tuer promptement
+la popularité renaissante des Bourbons. Sous ce régime où la censure ne
+parvenait pas plus à intimider l'opinion que la Charte à la rassurer, où
+l'on avait, si l'on veut parler sans chicane, et le droit de tout dire
+et le droit de tout craindre, l'Athénée accueillit hardiment les
+discussions politiques.
+
+Benjamin Constant les y introduisit, en effet, tantôt sous la forme de
+ces questions générales où il excellait, tantôt sous celle d'hommage
+rendu à un étranger de mérite; «L'Athénée,» disait un peu naïvement la
+_Minerve_, en 1819, «s'est ouvert une route nouvelle: débattre les
+questions politiques est un moyen assuré d'exciter un grand intérêt. La
+dernière lecture de M. B. Constant avait pour objet de rechercher la
+différence qui existe entre la liberté des peuples anciens et la liberté
+des nations modernes. L'assemblée était nombreuse et brillante, et
+l'orateur a été souvent interrompu par de fréquents et vifs
+applaudissements.» Or ce débat une fois posé avait tout naturellement
+amené l'orateur à condamner l'exil politique (c'est-à-dire le
+bannissement des régicides), l'intolérance en matière d'éducation
+(c'est-à-dire le projet de rendre l'enseignement au clergé), et il ne
+lui avait plus fallu qu'un peu de bonne volonté pour louer la loi des
+élections qui venait, suivant son expression, de permettre à la
+reconnaissance nationale de récompenser trente ans de fidélité aux
+principes dans la personne du plus illustre défenseur de la liberté
+(c'est-à-dire de Lafayette)[159]. Quand Jouy consacrait une partie de
+son cours de 1819-1820 à prouver que les rois ne peuvent se réclamer
+d'une morale spéciale, il partait lui aussi d'une thèse générale, mais
+les conseils que la même année Viennet donnait à Ferdinand VII, dans une
+épître lue à l'Athénée, invitait à l'application des théories. Azaïs,
+dans son cours de philosophie générale en 1821-1822, avait invité ses
+auditeurs à lui adresser par lettre des objections et des questions:
+ils en vinrent très vite, curieux symptôme du temps, à lui demander son
+opinion sur les conjonctures politiques; il répondit sans embarras qu'à
+son sens les hommes actuellement au pouvoir n'iraient pas jusqu'au bout
+de leur système, que la vérité triompherait prochainement puisqu'on le
+laissait paisiblement exposer sa doctrine, alors que sous Napoléon qu'il
+vénérait, mais qui était obligé de respecter la religiosité, il était
+mal vu du pouvoir: il ajoutait que, maintenant que _la glace était
+rompue_, il s'ouvrirait avec la même franchise sur tout ce qui
+intéresserait l'auditoire. Les administrateurs de l'Athénée firent sur
+ces digressions des remarques qui l'année suivante empêchèrent Azaïs de
+remonter dans sa chaire. Mais plus tard ils accordèrent à d'autres bien
+plus de liberté que n'en avait pris l'ancien pensionnaire du duc
+Decazes, puisqu'ils laissèrent Tissot, dans la séance d'ouverture de
+l'année 1826-1827, dénoncer, à la joie du _Courrier Français,
+l'influence occulte_ qui menaçait les libertés les plus chères de la
+France[160].
+
+Encore était-ce là seulement ce que l'on confiait à la presse; les
+professeurs de l'Athénée osaient bien davantage. Des rapports de police
+conservés aux Archives nationales les montrent discutant hardiment le
+projet de loi sur le sacrilège, le licenciement de la garde nationale,
+déchirant la fiction constitutionnelle de l'irresponsabilité du
+monarque; à propos d'une des mesures de Charles X, qu'il considère comme
+une provocation, Villenave disait: «Ce ne serait pas la première fois
+qu'on aurait vu des souverains déposés pour avoir méconnu la voix du
+peuple.» À propos de la chronique de Turpin, qui qualifie Charlemagne de
+très grand et très révérendissime, il s'écriait: «Voilà bien le style
+servile et rampant d'un moine! Il n'y avait qu'un prêtre qui fût capable
+de commencer ainsi un ouvrage rempli d'ailleurs de prodiges et de
+miracles.» Dunoyer, Charles Comte rivalisent de véhémence avec lui,
+Crussolle-Lami tient des propos séditieux; Alexis de Junien donne
+clairement à entendre que la Constitution des États-Unis pourrait bien
+franchir l'Atlantique; il n'est pas jusqu'à un futur recteur qui ne
+s'émancipe: Artaud taxe, en effet, les Croisés de fanatisme et de
+brigandage. Les rapports ajoutent qu'une assistance nombreuse savourait
+par avance ces invectives, les applaudissait avec éclat, les commentait
+avec passion.
+
+Il ne faudrait pas suspecter la police, quoique alors insuffisamment
+scrupuleuse d'avoir inventé ces propos. Le ministre de la police semble
+pourtant nous y inviter, quand il demande au préfet, son subordonné,
+s'il ne pourrait pas charger de ces rapports un commissaire de police
+qui eût qualité pour verbaliser. Mais le préfet, outre qu'il avertit
+judicieusement qu'un personnage officiel serait mal choisi pour une
+surveillance occulte, garantit l'exactitude de son agent, et tout
+lecteur de ces rapports y verra le cachet de la sincérité: ce n'est pas
+une énumération incohérente de propos compromettants que tout délateur
+peut imaginer; on y reconnaît un homme qui sait suivre et rédiger une
+leçon, qui discerne la thèse générale licite dans ses hardiesses d'avec
+le défi, le sarcasme, la menace. Le gouvernement n'a donc pu douter que
+l'Athénée ne se transformât à certains jours en un véritable club: il ne
+le ferma pas pourtant, et se contenta de refuser, en 1822,
+l'autorisation d'ouvrir à Marseille un établissement analogue[161].
+Cette longue patience indique de quel prestige la maison de Pilâtre
+jouissait encore.
+
+
+II
+
+Soit que cette tolérance déplût aux royalistes intransigeants, soit
+qu'ils espérassent battre l'adversaire par ses propres armes, ils
+résolurent de donner un rival à l'Athénée, de même qu'ils avaient fondé
+le _Conservateur_ pour l'opposer à la _Minerve_. Ils résolurent de
+fonder un établissement aussi royaliste et religieux que l'autre était
+libéral et philosophe, et d'offrir, là aussi, aux gens du monde et aux
+dames, des fêtes littéraires, une bibliothèque, un cercle. Ils
+imaginèrent même, ce dont l'Athénée ne s'avisa qu'à leur exemple,
+d'attirer les jeunes gens par une réduction de prix. Tous leurs
+prospectus portent en effet que l'abonnement sera seulement de cinquante
+francs, au lieu de cent, pour les étudiants en droit et en
+médecine[162]. Toutefois, Decazes, qui avait autant de raisons pour
+redouter que pour souhaiter leur concours, n'accorda jamais
+l'autorisation nécessaire; ce fut seulement après sa chute qu'on put
+préparer l'ouverture des cours qui eut lieu le 2 février 1821. Encore
+n'osa-t-on d'abord fonder l'association que pour trois années. Plus d'un
+an après, un vice-président de cette société appelée par un archaïsme
+significatif Société des bonnes lettres, flétrissait en ces termes les
+ministres qui s'étaient défiés d'elle: «Ils tremblaient pour leur
+déplorable système qui n'osait avouer la vertu par égard pour le vice,
+qui imposait silence aux honnêtes gens par la crainte des factieux, et
+qui ne connaissait d'autres moyens d'étouffer les cris de révolte que
+d'interdire aux Français le cri de vive le roi! Grâce à la Providence
+qui ne permet jamais en France un long empire à la sottise, ce système
+est tombé[163].» Le ministère de Villèle voyait assurément la nouvelle
+société d'un œil favorable; mais il ne paraît pas lui avoir octroyé
+autre chose que le titre de Société royale qu'elle porta depuis 1823.
+
+En revanche, le faubourg Saint-Germain et la jeunesse royaliste
+affluèrent dans les salons de plus en plus spacieux où elle s'installa
+tour à tour, rue de Grenelle, 27, rue Neuve-Saint-Augustin, 17, rue de
+Grammont, où elle occupa l'ancien hôtel de Gesvres. Présidée par
+Fontanes d'abord, puis par Châteaubriand, puis par le duc de
+Doudeauville, ayant pour rapporteurs attitrés de ses concours de poésie
+et d'éloquence des membres de l'Académie française: Roger, Charles
+Lacretelle, comment n'aurait-elle pas attiré un auditoire choisi? Un
+heureux hasard y avait aidé en donnant à quelques-uns de ses
+fondateurs, à Roger, à ses deux confrères Auger et Michaud, au baron
+Trouvé, des femmes et des filles charmantes qui furent là ce qu'avait
+été Mme Récamier au cours de La Harpe: on vint les regarder tout en
+écoutant les orateurs. La Société eut même assez longtemps un journal à
+elle: _Les annales de la littérature et des arts_, dont les trente-trois
+volumes fournissent beaucoup de documents sur son histoire, et qui lui
+prêtèrent pour ses séances et pour ses cours la plupart de leurs
+rédacteurs, lui empruntèrent à un certain moment son nom comme
+sous-titre. Le royalisme le plus pur, le plus exalté régnait dans cette
+réunion; les infortunes des Bourbons, leur rétablissement imprévu y
+excitaient un attendrissement simulé chez les uns, très sincère chez les
+autres; la Vendée, la guerre de 1823 y inspiraient des dithyrambes. On
+n'y mettait pas seulement au concours la réfutation du sensualisme mais
+l'entrée de Henri IV à Paris, l'exposition des avantages de la
+légitimité, l'éloge du duc d'Enghien. La politique était d'ailleurs
+alors tellement inséparable de toute assemblée qu'on y prononçait des
+discours spécialement consacrés à réclamer l'intervention de l'Europe en
+faveur des Grecs, et qu'on imagina, ce que l'Athénée avait également
+omis, de célébrer par des banquets les dates qui rappelaient des
+événements agréables: bien que la Société eût applaudi dans une de ses
+séances cette jolie épigramme lancée aux _ventrus_: «La gastronomie ne
+saurait plus être un ridicule sous le gouvernement représentatif,» elle
+célébra la Saint-Louis et le sacre de Charles X, en écoutant, le verre
+en main, les couplets de Martainville, le fougueux rédacteur du _Drapeau
+blanc_[164].
+
+Cependant, les historiens de la Restauration exagèrent lorsqu'ils
+présentent la Société des bonnes lettres comme uniquement occupée des
+intérêts du trône et de l'autel, et lorsqu'ils ne donnent ses exercices
+littéraires que comme un appât offert, presque comme un piège tendu à la
+jeunesse. L'illustration nobiliaire ou littéraire de quelques-uns des
+patrons de la Société lui amena quelques maîtres d'un grand mérite. Il
+est vrai qu'elle donnait des honoraires bien supérieurs
+proportionnellement à ceux qu'avait jamais proposés l'Athénée, puisque
+Véron nous dit dans ses Mémoires qu'elle payait chaque leçon ou lecture
+cent francs. Aussi, outre Michaud, on vit dans sa chaire des hommes d'un
+talent vraiment estimable, dans différents genres, comme Laurent de
+Jussieu, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages de morale populaire,
+Capefigue, Cayx, Alf. Nettement et même des hommes dont le nom demeure
+attaché à l'histoire des sciences ou des arts qu'ils ont cultivés; car
+Abel Rémusat y étudia les mœurs de la Chine, Raoul Rochette y disserta
+sur l'histoire et la littérature de la Grèce, M. Patin y lut l'ébauche
+de son ouvrage sur les tragiques grecs et, en parcourant les extraits
+que le _Journal de l'Instruction publique_ donnait alors de ses leçons,
+on se demande si L'ébauche a gagné de tout point aux patientes, aux
+lentes retouches qui en alourdirent l'agrément et en défraîchirent
+l'originalité. Enfin, Berryer y fit un cours pratique d'éloquence:
+observa-t-on bien dans ce cours la résolution qu'on avait prise d'en
+écarter les questions brûlantes? je l'ignore; mais ces discussions sur
+la morale, la politique, l'économie politique, l'histoire ancienne et
+moderne, instituées entre jeunes gens et dirigées par un des hommes les
+plus éloquents de notre siècle, ont certainement contribué à former les
+brillants publicistes et orateurs qui ont fleuri à la fin de la
+Restauration et sous le gouvernement de Juillet.
+
+Il faut, toutefois, reconnaître que, à la Société des bonnes lettres,
+l'enseignement fut d'ordinaire moins solide, moins sérieux qu'il ne
+l'était, certains cours mis à part, à l'Athénée. D'abord, dès l'origine,
+il n'y eut que trois jours de leçons par semaine et ce chiffre fut
+promptement réduit à deux: très peu de professeurs étaient chargés de
+plus de deux leçons par mois: et plus d'un se faisait peu de scrupule de
+manquer une leçon ou d'interrompre son cours avant la clôture de
+l'année. Puis, les sciences physiques et naturelles n'y furent jamais
+enseignées par des hommes vraiment supérieurs; on avait compté sur Biot
+pour l'astronomie, il fallut se contenter de Nicollet. Pour l'hygiène,
+Pariset, qui s'était vu remercier par l'Athénée pour avoir accepté une
+place de censeur, et qui finit par être suspect aussi à la Société des
+bonnes lettres[165], cherchait surtout à plaire par les grâces de sa
+parole; son jeune collègue pour la physiologie, Véron, le futur
+directeur de journaux et de théâtre, aurait eu quelque peine, sans
+doute, à donner un enseignement grave. Pour les sciences morales et
+politiques, la Société nouvelle le cédait également à sa rivale:
+qu'est-ce que son professeur de droit public, M. de Boisbertrand,
+comparé à Benjamin Constant, à Mignet qu'on entendit à l'Athénée? Il est
+singulier que ni l'auteur de la _Monarchie selon la Charte_, ni celui de
+la _Législation Primitive_, qui ne dédaignaient pas le titre de
+journalistes, se soient peu souciés de celui de professeurs, surtout
+alors que la chaire devait ressembler fort à une tribune; l'absence de
+loisirs ne l'expliquerait pas, car, sauf durant son court ministère et
+durant ses plus courtes ambassades, Chateaubriand était beaucoup moins
+occupé que Constant. On se serait moins aperçu de son silence, si Guizot
+avait consenti à consacrer à la Société une partie des vacances
+indéfinies que le gouvernement lui avait faites, mais je ne sais comment
+le rédacteur du prospectus de 1822-3 avait pu se bercer d'une telle
+espérance: il y avait trop longtemps que Guizot était revenu du voyage
+de Gand.
+
+On croirait que la Société des bonnes lettres prenait sa revanche dans
+les cours de littérature moderne, d'abord parce qu'ici elle n'était plus
+gênée par ses scrupules politiques et religieux, ensuite parce que,
+comme on admet généralement que le Romantisme est né à l'ombre du parti
+monarchique, on penserait que l'enthousiasme pour une doctrine vraie ou
+fausse, mais neuve, a dû vivifier son enseignement. Mais la célèbre
+préface où Alfred de Musset range tous les partisans de l'ancien régime
+sous la bannière du romantisme, tous les libéraux sous l'étendard
+opposé, n'est pas absolument d'accord avec les faits; car, si les
+romantiques fournirent plus d'adeptes que les libéraux à la nouvelle
+école, celle-ci pourrait se réclamer du très libéral auteur de
+_l'Allemagne_ à meilleur titre encore que de Chateaubriand. La
+divergence en littérature ne se réglait pas sur la divergence en
+politique. D'une manière générale, entre 1820 et 1830, la grande
+pluralité des littérateurs en renom, et, dans le public, la plupart des
+hommes faits, aussi bien parmi les amis que parmi les ennemis de la
+Restauration, tenait pour l'école classique; ce fut la jeune génération
+qui donna la victoire aux Romantiques.
+
+Aussi, dans la Société des bonnes lettres comme à l'Athénée, le
+romantisme ne se glissait-il qu'à la dérobée; le grand monde royaliste
+applaudissait Victor Hugo comme il applaudissait Guiraud, Soumet et bien
+d'autres, mais il ne distinguait pas sa poétique d'avec la poétique
+traditionnelle, par la raison simple que Hugo écrivit d'abord dans le
+goût classique et que, dans le _Conservateur Littéraire_, il se
+prononçait nettement contre quelques-uns des procédés dont il allait
+bientôt faire un usage retentissant. L'opinion dominante de la Société
+des bonnes lettres s'est exprimée dans les leçons où Duviquet réclamait
+pour nos poètes classiques toutes les qualités que s'attribuait le
+Romantisme naissant, dans le discours d'ouverture du 4 décembre 1823, où
+Lacretelle déclarait qu'un des objets de la Société était de combattre
+les novateurs littéraires, se prononçait pour la règle des trois unités
+et se moquait des poètes pleureurs qui prêtaient au joyeux moyen âge
+leur lugubre mélancolie. Sans doute M. Patin démêlait plus
+judicieusement du vrai goût classique la fausse délicatesse qui s'y
+était mêlée au cours du dix-huitième siècle, et raillait spirituellement
+La Harpe pour avoir dédaigné des beautés simples que Racine osait sentir
+s'il n'osait pas les copier: mais on peut voir dans le journal officiel
+de la Société que, tout en appréciant la finesse de son esprit, elle ne
+lui donnait pas raison[166]. Il n'aurait pas fallu moins qu'un
+Villemain, c'est-à-dire un véritable enchanteur, pour lui faire admettre
+que Voltaire l'avait pris de trop haut avec Shakespeare; encore
+Villemain n'y réussira-t-il en Sorbonne et peut-être ne s'en
+apercevra-t-il que dans les dernières années de la Restauration. Au
+reste Villemain, quoique Lacretelle dans le discours d'ouverture que
+nous venons de rappeler l'eût fait espérer à ses auditeurs, ne parut
+jamais dans la chaire de la Société des bonnes lettres.
+
+Aussi le _Globe_, qui rendait justice à cette Société comme à l'Athénée,
+mais qui ne cachait pas son éloignement pour la superstition intolérante
+des classiques de son temps, confondait à cet égard les deux maisons
+dans un même blâme. Le 4 décembre 1824, à propos d'un discours
+d'ouverture où Villenave avait maladroitement laissé voir l'inquiétude
+qu'une ardente concurrence faisait éprouver aux professeurs de la rue de
+Valois, le _Globe_ disait que l'Athénée, fort d'un passé illustre, de la
+sympathie attachée à _la seule société littéraire libérale de France_,
+n'éprouverait pas de pareilles craintes s'il gardait aussi bien ses
+avantages dans l'enseignement littéraire qu'il les gardait dans
+l'enseignement scientifique; le public, d'après le _Globe_, n'hésitait
+entre les deux maisons que parce que, dans le domaine de la critique, la
+routine y régnait également.
+
+
+III
+
+La concurrence entre les deux établissements dictait quelquefois des
+mots un peu vifs. C'est bien, je crois, la Société des bonnes lettres
+que vise un passage assez obscur du discours précité de Lingay, où il
+parle des «passions mal inspirées qui ont élevé aux Lettres qu'elles
+n'osent appeler belles, aux Arts qu'elles frémiraient de nommer
+libéraux, un autel rival consacré aux Muses par trois sœurs qui ne sont
+point les trois Grâces.» Roger, dans un rapport sur un concours
+d'éloquence présenté à la Société des bonnes lettres en 1827, affirme
+que les ennemis de la religion et de la royauté ont «épuisé contre elle
+toutes les ressources de la langue perfectionnée des injures et des
+calomnies» qu'on a «cherché par tous les moyens les plus odieux, soit à
+imposer silence à ses professeurs les plus distingués, soit à écarter de
+leurs leçons les auditeurs de tout âge et surtout la jeunesse de nos
+écoles.» Mais le _Drapeau blanc_, de son côté, ne ménageait pas
+Lingay[167]. Toutefois, ni les feuilles de droite ni celles de gauche ne
+marquèrent à cet égard l'acharnement que nous avons vu, sous le premier
+Empire, les _Débats_ déployer en pareille matière. Je mettrais plutôt
+l'intempérance de langage et les actes d'intimidation dont parle Roger
+sur le compte d'étudiants, qui auront porté plus loin qu'il n'est permis
+la crainte de se laisser endoctriner.
+
+Il y avait cependant un point sur lequel la Société des bonnes lettres
+et l'Athénée s'accordaient sans avoir besoin de s'entendre: c'était sur
+l'opportunité de propager chez nous la connaissance des langues et des
+littératures étrangères. L'Athénée, en renouvelant sous la Restauration
+son personnel pour cette partie de l'enseignement, trouva quelques
+étrangers de mérite, tels que Buttura et Michel Beer, le frère du
+compositeur, qui plus tard lui reviendra un jour de cérémonie pour
+prononcer l'éloge de Benjamin Constant; et, s'il ne posséda pas, lui non
+plus, Villemain, Artaud, en étudiant pour lui la littérature comparée,
+mérita d'être distingué par le _Globe_ des critiques étroits. La Société
+des bonnes lettres fit professer la littérature espagnole par Abel Hugo,
+les littératures italienne, anglaise, portugaise par des hommes oubliés
+aujourd'hui, mais qui contribuèrent à faire lire, au moins dans des
+traductions, Milton, Dante, Byron, Cervantès et Camoëns.
+
+Quelques circonstances étrangères à l'esprit de parti et au goût du jour
+aidèrent encore les deux établissements: d'abord, pour les changements
+dans le personnel, on n'était plus obligé de choisir parmi les seuls
+littérateurs de profession; on pouvait prendre aussi, ce qui rendait le
+recrutement plus aisé, des professeurs dans les collèges royaux de
+Paris. Avant la Révolution et sous Napoléon Ier, l'Université gardait
+encore trop le caractère d'une corporation religieuse, ses maîtres
+étaient en général trop exclusivement humanistes, trop timides pour
+qu'on pût trouver parmi eux beaucoup d'hommes capables d'affronter un
+auditoire de gens du monde. Au contraire, à partir de 1820, elle fournit
+un assez grand nombre de professeurs à l'Athénée et à la Société des
+bonnes lettres. Ensuite le talent de la parole s'était notablement
+développé en France; le don de parler d'abondance commençait à n'être
+pas beaucoup plus rare que l'art de bien lire, et le public prenait un
+tel plaisir à cette nouveauté qu'il allait en chercher le spectacle
+jusqu'au domicile des professeurs. On sait avec quelle émotion était
+écouté le cours que Jouffroy faisait dans sa chambre à quelques
+disciples d'élite. Azaïs, beaucoup moins profond, n'étonnait guère
+moins: «J'habite au sein de Paris une maison solitaire,» disait-il dans
+les _Débats_ du 8 décembre 1820 en annonçant un de ses livres, «un beau
+jardin l'entoure; tous les jours, pendant deux heures, j'y serai à la
+disposition des personnes qui voudraient se procurer l'un de mes
+ouvrages et en discuter avec moi les principes. De deux à quatre heures
+pendant l'hiver et, pendant l'été, de six heures jusqu'à la nuit, il me
+sera très agréable de faire connaissance avec les amateurs des sciences
+et de la philosophie, de me promener avec eux dans mon petit domaine, de
+répondre à leurs questions, à leurs observations... Si j'osais composer
+un mot qui peindrait nos rapports d'instruction et de confiance, je
+dirais: nous platoniserons ensemble.» La foule répondait à cet appel que
+le plus répandu, le plus à la mode des professeurs de philosophie de
+notre génération n'eût pas osé tenter; on dit qu'un jour, entre autres,
+deux mille personnes environ, réunies dans le jardin d'Azaïs,
+l'écoutèrent dans un silence qu'interrompaient parfois des salves
+d'applaudissements. Aussi, quand Azaïs parlait à l'Athénée, ceux même
+qui faisaient des réserves sur sa doctrine, subissaient le charme de
+_ses paroles qui naissaient sans affectation de ses pensées_[168].
+
+La Société des bonnes lettres avait aussi ses brillants improvisateurs;
+on admirait la facilité de Nicollet, la verve pittoresque de Pariset, la
+sensibilité toujours prête de Charles Lacretelle, ressource très
+appréciée de ses collègues qu'il suppléait au pied levé. Pour
+Lacretelle, en particulier, nous pouvons nous faire une idée assez
+exacte de l'effet qu'il produisait, parce que les journaux nous donnent
+l'analyse de plusieurs de ses leçons et même (car il n'improvisait pas
+toujours) le texte d'une partie de ses cours; il n'y faut certes pas
+chercher la profondeur ni la méthode; le lieu commun y abonde et
+l'apprêt s'y fait sentir quelquefois; mais la chaleur n'en est
+assurément pas refroidie, et, même quand on ne partage pas les opinions
+qu'il exprime, on est touché des sentiments généreux qui l'inspirent.
+
+La Révolution de 1830 fut fatale à la Société des bonnes lettres. Elle
+lui survécut à peine un an[169]. Les principes qu'elle représentait
+étaient devenus trop impopulaires, et une partie des hommes qui avaient
+contribué à l'établir était passée dans le camp des libéraux.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre,
+en 1849.
+
+
+I
+
+D'ailleurs, nous l'avons dit, l'enseignement avait eu moins de fond à la
+Société des bonnes lettres qu'à l'Athénée, qui, souvent aussi, à la
+vérité, se piquait surtout d'amuser les loisirs, de flatter les passions
+de son auditoire, mais qui du moins y mettait plus de suite. Devenu plus
+positif qu'élégant, depuis qu'il se considérait comme un asile de
+l'esprit moderne menacé par la Restauration, il cultivait avec éclat les
+sciences sociales. Il trouva pour les enseigner des hommes vraiment
+supérieurs: ses abonnés entendirent quelques morceaux de Daunou, deux
+cours consécutifs, dont un sur l'histoire de l'Angleterre, de Mignet, un
+cours sur la constitution anglaise de Benjamin Constant qui, l'année
+précédente, avait donné plusieurs conférences sur l'histoire du
+sentiment religieux[170], un cours de Charles Dupin sur les forces
+productives et commerciales de la France. Si l'Athénée courut une
+aventure en s'adressant à M. Considérant (1836-1837), il avait été fort
+bien inspiré en appelant à lui Jean-Baptiste Say et en priant Adolphe
+Blanqui de décrire la civilisation industrielle des nations de l'Europe
+(1827-1828).
+
+Mais c'est surtout pour les sciences proprement dites qu'il peut étaler
+avec orgueil la liste de ses maîtres. L'assemblée qui rédigea la liste
+de ses cours pour 1821-1822 était présidée par Chaptal, et l'on citerait
+difficilement un chimiste, un physicien, un mathématicien, un
+physiologiste illustre du temps de la Restauration qui n'y ait pas
+enseigné dans la chaire de Fourcroy, de Biot, de Cuvier, d'A.-M. Ampère,
+de Thénard; parmi ceux qui la remplirent dignement, nommons Chevreul,
+Orfila, de Blainville, Fresnel, Pouillet, Robiquet, Dumas, Trélat. Et
+qu'on ne croie pas que c'était à leurs débuts, et encore obscurs, que
+ces hommes acceptaient de professer à l'Athénée. Ils y ont pour la
+plupart accru et non commencé leur renommée. Qu'on ne pense pas que
+chacun d'eux se montrait un instant par complaisance aux abonnés et
+s'éclipsait après quelques leçons. Cuvier, Thénard, de Blainville y ont
+enseigné de longues années, Fourcroy y avait professé presque jusqu'à
+son dernier jour.
+
+L'éclat de ces cours prolongea la vie de l'Athénée: vers 1836, le nombre
+des cours s'éleva jusqu'au chiffre de quinze, comme à l'époque de sa
+plus grande prospérité; on en compte même vingt et un pour l'année
+1840-1841 et pour l'année 1842-1843. La raison en est sans doute que, à
+la suite de la révolution de 1830, l'Athénée avait eu la bonne fortune
+de mettre la main sur de spirituels causeurs qui, malheureusement, lui
+échappèrent bientôt, mais qui y relevèrent pour un temps l'enseignement
+de la littérature: ce furent d'abord M. Ernest Legouvé qui établit une
+comparaison ingénieuse entre la biographie de Byron et celle de
+Benvenuto Cellini; puis Léon Halévy, dont le onzième volume de la revue
+_la France littéraire_ a conservé la piquante leçon d'ouverture; Jules
+Janin, qui raconta l'histoire des journaux en France; Philarète Chasles,
+qui étudia tour à tour la littérature du seizième siècle et les romans
+anglais. Mais ensuite, pour cette partie de l'enseignement, la liste des
+professeurs recommença à offrir des noms inconnus. Tel d'entre eux,
+pour suppléer à l'originalité véritable par un adroit mélange de
+paradoxe et de flatterie à l'adresse des auteurs en vogue, donnera une
+analyse philosophique du livret de _Robert-le-Diable_ et la conclura en
+disant que cette œuvre de Scribe _est peut-être la plus capitale et la
+plus magnifique conception dramatique de la scène française_.
+
+Réfléchissons toutefois que parmi ces maîtres médiocres, il a pu s'en
+rencontrer à qui l'accent d'une énergique conviction donnait une réelle
+puissance de parole, témoin cet Ottavi, dont Gozlan s'est fait le
+biographe, et qui, estropié dans l'accomplissement d'un acte de courage,
+allait d'un auditoire à un autre, prodiguant et communiquant son
+enthousiasme, jusqu'à l'heure où un dernier effort lui coûta la vie.
+
+Une circonstance faillit pourtant hâter la fin de l'Athénée en lui
+suscitant un rival redoutable dans l'Institut historique, fondé le 24
+décembre 1833, constitué le 6 avril 1834. Michaud, de Monglave, et les
+autres fondateurs de cette société se proposaient surtout en effet de
+provoquer, de publier, de discuter des ouvrages historiques, mais ils
+projetaient aussi de fonder des chaires de toute nature; une commission
+des cours se forma, composée notamment d'Alex. Lenoir, du marquis de
+Sainte-Croix, de Villenave, de Mary Lafon, d'Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire. Un moment, en 1837 et en 1838, il ne manqua plus qu'un
+local convenable; l'Athénée tenta de parer le coup en offrant le sien;
+les deux établissements se seraient fondus, mais son offre fut déclinée,
+bien que plusieurs de ses amis, outre Villenave, fissent partie de
+l'Institut historique. Déjà la liste des cours était dressée; on avait
+élaboré une règle où l'on voit qu'on interdisait toute discussion à la
+suite des leçons professées, afin, disait le secrétaire perpétuel,
+d'éviter les désordres que ces discussions avaient produits à l'Athénée:
+constatation fâcheuse pour l'Athénée, d'une conséquence naturelle de la
+place qu'il avait souvent faite à la politique militante. Mais la
+défiance d'un propriétaire qui, prenant l'Institut historique pour
+l'honnête couverture d'une conspiration, n'en voulut pas pour locataire,
+fit ajourner indéfiniment la concurrence dont l'Athénée s'inquiétait.
+L'Institut historique entendit quelques conférences faites par des
+hommes de talent, mais demeura surtout une sorte d'Académie[171].
+
+Néanmoins le déclin de l'Athénée était visible. Le nombre des cours
+retombe à onze en 1844-1845, et, ce qui est beaucoup plus grave, la
+liste n'offre plus aucun nom célèbre, même pour les sciences, alors que,
+durant les années précédentes, elle présentait encore dans cet ordre
+d'enseignement, sans parler de Payen et d'Audoin, des noms tels que ceux
+d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Babinet, de Raspail. L'Athénée
+vivait sur sa réputation, qui suffisait encore à lui amener des
+auditeurs bénévoles, mais non des maîtres de génie. Les directeurs
+avaient cherché dans leur mémoire et dans leur imagination des moyens
+d'attirer le public; ils avaient rétabli les concerts dont les
+programmes ne faisaient plus mention depuis 1815, institué des
+_répétitions chorales de musique religieuse_; des séances de
+déclamation, inventé le _feuilleton dramatique parlé_, ouvert des
+discussions littéraires et philosophiques: tout s'usa, même des attraits
+plus sérieux ménagés à une curiosité légitime. Car, fidèle à l'esprit de
+son fondateur, l'Athénée se piquait de donner à son auditoire la primeur
+des découvertes. Il enseignait donc l'homéopathie au moment où Hahnemann
+venait de s'établir en France, la phrénologie, quand Spurzheim venait de
+modifier et de baptiser le système de Gall, la théorie des machines à
+vapeur, quand on lançait les premières locomotives; l'art photogénique,
+pendant que le nom de Daguerre était dans toutes les bouches; enfin la
+sténographie et l'écriture hiéroglyphique; il plaida le droit social des
+femmes, par la bouche de Mme Dauriat. Que dis-je? soit amour de la
+nouveauté, soit parce qu'il se sentait vieillir, peu s'en faut qu'il ne
+se soit fait ermite: il chargea Glade et Emile Broussais de lui prêcher
+le néo-catholicisme. Sainte-Beuve n'hésitait pas, et voyait là une
+marque irrécusable de sénilité. Il faut bien avouer que le second des
+deux apôtres annonçait, sur un ton étrange, _une nouvelle Église, un
+nouveau Dieu pour un autre univers_: «Je parais ici le cœur à la gêne,»
+s'écriait le fils du célèbre physiologiste, «les membres contractés,
+l'œil étincelant, comme un lion traqué dans son fort, mais ce n'est que
+la vérité de ma position vis-à-vis de l'influence prépondérante du
+monde. Je l'ai trouvé traître, féroce, implacable.» Em. Broussais
+anathématisait d'ailleurs l'Église et la sommait de ne pas
+répliquer[172]. La piété de quelques autres professeurs de l'Athénée
+n'avait rien d'hétérodoxe: la religion bienfaisante à laquelle Dréolle
+veut ramener, paraît être purement et simplement le christianisme, et
+son collègue pour l'histoire, Henri Prat, a fondé entre deux cours, à
+l'Athénée, le _Mémorial catholique_, un des adversaires les plus ardents
+du monopole de l'Université.
+
+Au demeurant, l'attention publique se portait ailleurs: on en trouve la
+preuve jusque dans l'indulgence des satiriques, qui épargne
+l'établissement: sans doute Louis Reybaud abonne encore le vaniteux
+Paturot _à tous les Athénées_, mais c'est aux cours de la Sorbonne et du
+Collège de France qu'il l'envoie satisfaire sa curiosité crédule et
+narquoise: quarante ans plus tôt, il l'aurait adressé rue de Valois, en
+compagnie du Champenois Lourdet d'Hoffmann.
+
+L'Athénée avait assez duré pour sa gloire. La Révolution de 1848 le
+trouva non plus rue de Valois, mais galerie Montpensier, n° 6; l'abandon
+du local, que pendant plus de soixante années il avait rendu célèbre,
+fut un symptôme inquiétant. Il cessa d'exister à la fin de 1849. Il ne
+figure plus, en effet, dans l'Almanach du Commerce de 1850. C'est
+peut-être lui qui renaît un instant en 1852, rue du 24 Février, 8, et
+Cour des Fontaines, 1, sous le nom d'Athénée National, qu'il avait pris
+en 1849, puis sous un autre nom rue de Valois, 8, en 1853; mais ces
+résurrections, s'il faut les appeler ainsi, n'appartiennent plus à son
+histoire.
+
+
+II
+
+Dans l'histoire de cet établissement, ce qui nous a paru mériter d'être
+exposé, c'est le changement dans les mœurs littéraires qui l'avait fait
+fonder, ce sont les péripéties qu'il a traversées durant la Révolution,
+les établissements analogues qu'il a suscités. Nous nous proposions
+moins d'en écrire les annales que d'étudier, à propos de ces
+vicissitudes, certaines transformations de l'esprit public. Sa vogue,
+quelque part qu'y ait eue la frivolité, fait époque dans l'histoire de
+l'enseignement supérieur. Elle a préparé, en se soutenant durant tout
+l'Empire, l'auditoire qui allait applaudir sous la Restauration les
+illustres régénérateurs de la Sorbonne. Ceux-ci auraient-ils même daigné
+monter en chaire, si les bancs, avaient dû être garnis comme quarante
+ans auparavant de simples écoliers, si le succès de l'Athénée ne leur
+avait appris que le public élégant peut donner à un brillant professeur
+une réputation, sinon aussi populaire et aussi fructueuse, du moins
+aussi prompte et aussi flatteuse que celle de l'auteur dramatique?
+D'ailleurs, une maison qui a compté pendant de longues années tant
+d'hommes éminents parmi ses maîtres appartient à l'histoire de notre
+patrie, d'autant que ses souscripteurs n'ont pas seuls profité de leur
+enseignement. Le _Système des connaissances chimiques_ et la
+_Philosophie chimique_, de Fourcroy, les _Leçons d'Anatomie comparée_,
+de Cuvier, le _Traité d’Économie politique_, de Jean-Baptiste Say
+ont-ils été véritablement composés pour lui, comme ses administrateurs
+le disent dans plusieurs de leurs prospectus? La nature de quelques-uns
+de ces ouvrages et le silence de leurs auteurs à cet égard permettraient
+d'en douter. Mais il est évident que l'obligation d'intéresser un
+auditoire mondain auquel ils offraient la primeur de leurs travaux a
+fait mieux sentir à ces savants la nécessité de répandre une vive clarté
+sur leurs démonstrations. Pour l'_Histoire littéraire de l'Italie_, par
+Ginguené, pour le _Lycée_ de La Harpe, il n'y a pas le moindre doute.
+Mais je pourrais citer une douzaine d'autres ouvrages dont quelques-uns
+fort appréciés ou même plusieurs fois réimprimés qui sont sortis de ces
+cours; je signalerai seulement les _Principes élémentaires de botanique
+expliqués au Lycée républicain_, par Ventenat, l'ouvrage où Charles
+Dupin a traité précisément sous le même titre le sujet qu'il venait d'y
+professer en 1826-7, l'_Étude des passions appliquée aux Beaux-Arts_,
+par Delestre; c'est évidemment aussi là qu'Adrien de la Fage avait
+préparé son _Histoire générale de la Musique et de la Danse_.
+
+L'influence de l'Athénée peut encore se mesurer au nombre des
+établissements créés à son image: à ceux que nous avons cités, nous en
+pourrions ajouter six autres pour la seule ville de Paris, sans parler
+de deux revues littéraires, le _Lycée Armoricain_, fondé à Nantes en
+1823 et le _Lycée Français_, de Charles Loyson, qui date de 1829,
+auxquelles, sans le vouloir, il servit de parrain. Dans la partie de la
+France où le don de la parole est le plus répandu, plusieurs grandes
+villes, Bordeaux, Marseille voulurent avoir leurs cours libres
+d'enseignement supérieur. Ce fut l'objet, dans la première de ces deux
+villes, d'une Société Philomathique qui y remplaça un Musée, fondé sur
+le modèle de l'établissement de Court de Gébelin; c'est à l'Athénée de
+Marseille, dont l'ouverture avait été enfin autorisée sous le ministère
+de Martignac, que J.-J. Ampère fit ses débuts à défaut de Méry et sur le
+refus de Sainte-Beuve, et qu'un premier caprice de sa mobile
+imagination lui donna bientôt pour successeur Auguste Brizeux[173].
+
+L'Athénée a eu des imitateurs au delà même de nos frontières. Outre les
+voyageurs qui de retour chez eux avaient vanté ses agréments de toute
+espèce, nombre d'étrangers admis à professer dans sa chaire avaient
+donné de lui une idée avantageuse à leurs compatriotes; car, sans
+compter les professeurs de langues, il avait vu parmi ses maîtres
+Spurzheim, un autre Allemand nommé Gustave Œlsner, chargé d'affaires de
+Francfort et de Brème, le Suisse Hollard, et un illustre exilé italien,
+le comte Mamiani. Aussi s'intéressait-on à lui ailleurs que chez nous.
+La feuille célèbre qui travaillait sous l'ombrageuse surveillance de
+l'Autriche, à entretenir en Italie l'esprit public naissant, le
+_Conciliatore_, le signalait à ses lecteurs, et un de ses plus nobles
+rédacteurs, Federico Confalonieri, projetait d'instituer un
+établissement analogue à Milan[174]. Sans doute, l'Athenœum de Londres
+ne doit à l'Athénée que son nom; mais c'est déjà quelque chose pour
+celui-ci que d'avoir baptisé un des plus luxueux et des plus riches
+clubs du monde. Quant à l'_Ateneo_ de Madrid, M. Rafael de Labra, son
+historien, a raison de le considérer comme unique dans son genre: une
+institution qui, dès le premier jour a excité l'intérêt des patriotes, à
+commencer par Castaňos, le vainqueur de Baylen, et que Ferdinand VII a
+honoré de sa haine, un établissement à qui la Commission chargée de
+réformer le Code pénal a demandé une consultation peut légitimement
+s'appeler original; c'est la générosité castillane qui en a décidé tous
+les professeurs pendant une suite d'années si longue à offrir
+gratuitement leur parole, circonstance qui explique pourquoi tous les
+cours y ont toujours eu un caractère d'apparat et pourquoi, à la
+différence de nos Athénées, l'enseignement des sciences proprement dites
+y a toujours langui; des cours dont les applaudissements sont l'unique
+salaire seront toujours plus ou moins faits en vue des applaudissements.
+Mais notre Athénée que M. de Labra oublie a évidemment fourni le modèle
+de l'institution madrilène; c'est à son exemple qu'elle a mêlé la
+politique et l'enseignement: toute la différence tient à ce que
+l'_Ateneo_ fondé en 1820 lors du soulèvement de Riego, supprimé au
+rétablissement de l'absolutisme, réouvert sous Marie-Christine, a sans
+cesse recruté plutôt des partisans pour la liberté que des adhérents
+pour la science même mondaine. Ce qui achève de prouver que cette
+institution encore aujourd'hui florissante fut imitée de la France,
+c'est qu'en 1836 Madrid vit naître un établissement assez semblable
+sous l'autre des deux noms que nous avions remis à la mode: _el
+Liceo_[175].
+
+L'Athénée a donc puissamment contribué à répandre le goût des
+conférences à la fois savantes, et mondaines qui est un des caractères
+de notre siècle. Mais on demandera quel profit réel ses auditeurs ont pu
+retirer de ses leçons. Certes tout l'avantage a été souvent pour les
+professeurs qui s'y sont plus instruits dans l'art d'enseigner la
+science qu'ils n'ont instruit leurs auditeurs dans la science elle-même:
+il faut se faire courageusement écolier pour suivre utilement un cours
+de mathématiques ou de chimie. Cependant la génération qui a fait la
+Révolution et soutenu pendant plus de vingt ans l'effort acharné de
+l'Europe cachait trop d'énergie sous sa frivolité pour ne pas porter
+quelque application dans ses divertissements. De nos jours, les gens du
+monde qui vont écouter un cours public, s'y rendent, j'en ai peur, ou
+par distraction, ou pour y rencontrer leurs amis, ou par bel air; et
+c'est beaucoup s'ils s'entretiennent, à la sortie, du cours qu'ils
+viennent d'entendre. On peut affirmer qu'aux beaux jours du Lycée, les
+gens du monde ne se croyaient pas si tôt quittes envers les sciences
+qu'ils se mêlaient d'aimer: de retour chez eux, ils complétaient par des
+lectures et des réflexions les connaissances qu'ils venaient d'acquérir.
+Pour la botanique en particulier, toute personne qui a pratiqué d'un peu
+près la littérature de cette époque conviendra qu'elle leur était alors
+très familière. Chateaubriand, pendant son ambassade à Londres, étonnait
+son jeune secrétaire, M. de Marcellus, par la sûreté avec laquelle il
+lui nommait les plantes que le hasard de la promenade leur faisait
+rencontrer. On peut même remarquer que ses descriptions et celles de
+Bernardin de Saint-Pierre, à la différence des descriptions de Victor
+Hugo, supposent souvent cette connaissance chez le lecteur; pour
+apprécier le dessin et le coloris de leurs paysages, il faut connaître
+par soi-même la forme, la couleur des arbres, des feuillages qu'ils y
+disposent en se bornant d'ordinaire à les nommer; et c'est précisément
+parce que leurs indications sommaires ne nous suffisent plus que nous
+sommes un peu moins touchés que les contemporains de leur talent
+pittoresque. Mais qu'on y regarde bien, et l'on verra que l'on peut leur
+appliquer ce qu'on a dit, je crois, de Théodore Rousseau, quand on l'a
+loué d'avoir dans ses tableaux substitué à l'_arbre en soi_, si l'on
+peut s'exprimer ainsi, dont se contentait l'école du paysage historique,
+les arbres vivants et variés que produit la nature. Or c'était à force
+de se parer de tous les attraits à la mode, de faire appel à la
+galanterie, à la sensibilité sous toutes ses formes, que la science
+s'était insinuée dans le grand monde; mais une fois admise, elle se
+faisait écouter. Nous sourions aujourd'hui, quand nous feuilletons un
+des mille ouvrages où les compliments aux dames et les déclamations
+philanthropiques s'entremêlent à l'énumération des plantes, et nous nous
+imaginons que les lecteurs ne lisaient que ces digressions. C'est de nos
+jours que l'on saute les pages sérieuses des romans d'aventure qui
+visent à répandre les découvertes de la science. Les souscripteurs du
+Lycée lisaient de pareils livres d'un bout à l'autre avec un intérêt
+soutenu; et des ouvrages que nous n'oserions plus appeler savants
+inspiraient un goût véritable pour l'étude. Un éminent géologue italien,
+M. le sénateur Capellini, me pardonnera mon indiscrétion si je dis que
+les Lettres d'Aimé Martin à Sophie sur la physique, la chimie et
+l'histoire naturelle lui ont révélé sa vocation. Assurément les amateurs
+des deux sexes qui s'amusaient à se composer un herbier n'ont pas autant
+fait avancer la science, et la raillerie a beau jeu contre un
+divertissement qui peut être aussi stérile qu'il est inoffensif, contre
+les chasseurs de papillons, les amateurs de tulipes, les collectionneurs
+de cailloux. Pourtant, à intelligence égale, de qui doit-on attendre
+des observations plus fines, plus originales, et un intérêt plus sincère
+pour la science, de l'homme du monde qui lit dans nos Revues le résumé
+des doctrines transformistes ou de l'homme du monde qui savait
+reconnaître et classer toutes les plantes de son jardin?
+
+Sur un autre point encore, la peine des professeurs du Lycée n'a pas été
+perdue. La connaissance de la langue, de la littérature de deux nations
+étrangères, l'Angleterre et l'Italie, était sans contestation beaucoup
+plus répandue alors qu'aujourd'hui dans le grand monde. Nous avons
+aujourd'hui plus de savants versés dans ces connaissances, plus de
+critiques capables d'apprécier justement les écrivains étrangers; nous
+envoyons plus d'habiles explorateurs dans les archives de Londres et de
+Rome. Mais la haute société compte infiniment moins de personnes
+capables de lire dans le texte les poèmes, les romans des deux nations,
+de saisir les allusions qui s'y rapportent. Au temps dont nous parlons,
+elle comprenait mal Shakespeare, mais Fielding, Richardson, Robertson
+trouvaient encore plus de lecteurs parmi ses membres que n'en ont eu
+plus tard Dickens et Macaulay. Quant à l'Italie, nous avons vu dans la
+précédente étude que les éditions et traductions de ses classiques
+formaient un article important de la librairie française. On dira que
+la faveur a passé aux romanciers russes, mais combien de personnes ont
+imité le courage de M. Ernest Dupuy et appris le russe pour les mieux
+goûter[176]? La méthode alors suivie dans l'enseignement et dans la
+critique amenait plus directement l'auditeur à prendre par lui-même
+connaissance des textes, car elle consistait principalement dans
+l'analyse suivie des chefs-d'œuvre. Fauriel admirait par exemple celle
+que Ginguené a donnée de la Divine Comédie, et l'appelait _un
+chef-d'œuvre en son genre_. Cette méthode nous paraît aujourd'hui bien
+timide, nous l'accusons de réduire les professeurs aux remarques que
+tout lecteur intelligent ferait de lui-même; nous essayons d'entrer plus
+avant et de découvrir non plus seulement la beauté des œuvres mais le
+secret de cette beauté, d'autant que l'analyse des chefs-d'œuvre se
+trouvant faite, nous ne pouvons la recommencer. Mais il faut bien
+reconnaître que des leçons consacrées au commentaire suivi d'un poème
+invitent plus irrésistiblement à le lire que de savantes leçons sur
+l'influence de la race et du milieu. Notre méthode requiert assurément
+des connaissances plus vastes et plus de force d'esprit; elle forme des
+esprits plus philosophes, elle développe davantage le sens de
+l'histoire. Les leçons de l'Athénée formaient des _dilettanti_, ou
+plutôt, car ce mot implique de nos jours une curiosité mobile et
+capricieuse, elles enseignaient à lire et à relire sans cesse un petit
+nombre de livres de choix.
+
+Cette méthode si simple nous paraît un peu primitive. Elle était neuve
+alors. On peut dire qu'un genre est né dans la maison de Pilâtre, la
+critique appliquée. L'école actuelle procède de La Harpe en ce sens que,
+tandis que Boileau, Fénelon et Voltaire recherchent surtout les lois de
+la littérature et n'apprécient les œuvres qu'incidemment et pour
+contrôler leurs théories, La Harpe s'intéresse déjà plus aux œuvres
+qu'aux principes, et que son dogmatisme, qui le sépare de ses
+successeurs, se cache d'ordinaire sous des analyses raisonnées.
+Autrefois on discutait sur les lois de l'épopée, sur les règles de
+théâtre, ou, comme dirait Cicéron, _de optimo genere dicendi_. Au Lycée
+comme aujourd'hui on discutait beaucoup moins sur les règles que sur la
+façon très différente dont les différents maîtres de l'art s'y sont
+conformés. Resterait seulement à savoir si ce changement n'a eu que des
+avantages; en effet, la littérature en général pourrait bien y avoir
+perdu autant que la critique en particulier y a gagné. La critique s'est
+assuré, par cette transformation, une vaste matière et un avenir
+indéfini, puisque à la discussion d'un petit nombre de principes
+invariables elle a substitué l'étude successive des innombrables
+ouvrages qui forment la bibliothèque du genre humain. Mais ici encore
+notre siècle pourrait bien se méprendre: car la critique appliquée, plus
+féconde assurément en aperçus, développe peut-être moins le talent
+oratoire ou poétique que la critique théorique, puisque, au lieu
+d'insister seulement sur les règles obligatoires pour tous et d'inviter
+ensuite à composer d'original, elle risque de retenir indéfiniment les
+esprits dans la contemplation des ouvrages d'autrui. Quoi qu'il en soit,
+le _Cours de littérature_ de La Harpe, tout inférieur qu'il est aux
+_Lundis_ de Sainte-Beuve, marque une date comme les célèbres
+feuilletons du _Moniteur_.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.
+
+
+Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec
+aucune Église, absolument réduite à ses propres forces, comme l'était
+celle-là, car c'est seulement d'une manière toute accidentelle qu'elle a
+reçu des secours du gouvernement, pourrait-elle prétendre à une aussi
+longue carrière? Pourrait-elle même s'installer aussi convenablement, ne
+fût-ce que pour vivre d'une existence éphémère? Il est permis d'en
+douter.
+
+D'abord les conditions matérielles ont changé: les loyers coûtent plus
+cher, les professeurs aussi; les progrès de la science ont rendu
+beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique;
+enfin, l'agrandissement de Paris a dispersé les amateurs. Ce n'est pas
+tout: l'esprit public a changé aussi. Ce qui avait soutenu l'Athénée
+aux heures de détresse qui furent fréquentes, au milieu de sa gloire,
+c'était le reste d'un sentiment jadis très énergique et qui va
+s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs,
+professeurs, abonnés, tous l'aimaient avec fidélité, avec fierté,
+souvent avec abnégation. Ils avaient pour lui quelque chose de
+l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois
+pour sa province et son quartier. C'est ce même sentiment qui, dans la
+première moitié de notre siècle, donnait encore tant de force à la
+camaraderie de collège, et en faisait une des formes proverbiales de
+l'amitié. Ce sentiment s'efface. Où est le temps où un ancien barbiste
+n'eût point, pour ainsi dire, osé envoyer son fils ailleurs qu'à
+Sainte-Barbe? Les succès d'un Lycée dans les concours académiques
+excitent-ils, parmi ses élèves présents ou passés, le même enthousiasme
+qu'autrefois? Les associations d'anciens élèves vivent toujours parce
+que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se
+rendre à leurs réunions annuelles pour se convaincre que les anciens
+condisciples n'éprouvent pas un impérieux désir de se revoir, même une
+fois par an. Une autre sorte de camaraderie est née, celle que Scribe a
+décrite: les gens habiles savent fort bien se réunir et s'entendre; les
+intrigants découvrent à merveille l'homme qu'il est utile de louer,
+sauf à glisser dans l'éloge et jusque dans l'expression du respect et de
+la reconnaissance un peu de perfidie et de méchanceté; car aujourd'hui
+la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire.
+Mais l'attachement naturel, désintéressé, dévoué, qui naît du
+rapprochement des personnes, des habitudes communes, des émotions
+partagées, n'existera bientôt plus. Aucun établissement privé ne
+survivrait donc à une suite un peu longue de mauvais jours.
+
+Un autre sentiment, qui aide à comprendre l'attachement des
+souscripteurs de l'Athénée pour leur établissement, s'est affaibli
+aussi: la sociabilité. On a vu que l'Athénée était un cercle en même
+temps qu'une sorte d'université. Il avait été fondé à une époque où le
+goût, le talent de la conversation, où la courtoisie atteignirent en
+France leur apogée; car à cet égard le règne de Louis XVI l'emporte même
+sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libéral a déjà rapproché les
+rangs sans que l'esprit démocratique ait encore gâté les manières. Les
+hommes des différentes classes se sentaient alors le besoin et la
+faculté de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui
+éveillaient l'intérêt public avait fort augmenté. C'était l'époque où
+l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes
+peuvent se rencontrer partout impunément, que les femmes honnêtes se
+rendaient aux bals publics de l'Opéra et dans ce qu'on nommait des
+vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des fêtes où il
+invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait
+l'Athénée, des dames au nombre de ses abonnés, et ouvrir un salon pour
+elles; ce sera désormais une association exclusivement masculine; encore
+l'âme des cercles véritablement vivants est-elle de nos jours, non plus
+la conversation, mais le jeu.
+
+Privé des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilité fournirent
+longtemps à l'Athénée, un établissement de ce genre n'est donc plus
+possible. Cependant une considération adoucira nos regrets: c'est bien
+l'esprit d'association qui a soutenu l'Athénée, mais c'est aussi quelque
+chose de beaucoup moins bon et qui, sans en être inséparable assurément,
+s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une
+certaine mesure, nous l'avons montré, ses derniers beaux jours au zèle
+obstiné qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitième
+siècle. Chose curieuse! L'enseignement de l’État s'est renouvelé
+beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athénée, c'est la
+Sorbonne qui a rompu la première avec une philosophie étroite, sèche,
+creuse, avec une école historique généreuse sans doute, mais dénuée de
+vigueur et de couleur, mais où la philanthropie tenait souvent lieu
+d'érudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non
+l'Athénée qui a fait la première, de bonne grâce, les concessions
+nécessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce
+point dans l'étude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l’État ont
+eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des
+lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les
+maîtres de l'Athénée.
+
+Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut évidemment pas reporter
+aux gouvernements le mérite de cette supériorité. Ni Fontanes, ni
+Corbière, ni l'évêque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les
+doctrines, et, à vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-maître de
+l'Université. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop
+vite quand le trône ou l'autel lui paraissait menacé, avait le mérite de
+ne pas prendre fait et cause contre des systèmes philosophiques ou
+littéraires qui ne menaçaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait
+aux professeurs de l’État de ne pas le gêner dans sa marche, et non de
+l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs
+du collège. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de
+Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prévenus en faveur
+des systèmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant
+nul droit d'empêcher qu'on pensât différemment, ils écoutaient et se
+laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athénée, qui
+payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient à l'insuffisance
+de la recette, exigeaient des maîtres, non pas seulement du talent, mais
+une doctrine de leur goût. Ils laissaient une entière indépendance aux
+mathématiciens et aux physiciens, parce que, dans ces matières
+spéciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide à
+comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athénée a brillé plus
+longtemps. Mais dans les matières où chacun croit pouvoir émettre un
+avis, il fallait que les professeurs fissent à l'auditoire la galanterie
+de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvénient, disions-nous
+à propos de l'_Ateneo_ de Madrid, à ce que les professeurs ne soient pas
+payés; il y en a un autre à ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On
+dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le
+débit des livres dépend de la satisfaction des lecteurs. Non; car
+l'écrivain s'adresse à tout le public; la pièce que les habitués des
+premières représentations accueillent froidement peut se relever le
+lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui débute
+dans un Athénée conservera, pour unique juge, une assistance
+invariablement composée de la même manière; puis, il se sent comme
+introduit dans une famille étrangère; il y trouve une tradition sur
+laquelle sans doute on ne lui fait pas prêter serment, mais qu'il se
+croit engagé d'honneur à ne pas choquer. Il aperçoit sur les visages
+gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne
+une adhésion paisible, invétérée à une doctrine et il se conforme peu à
+peu à l'opinion qu'il trouve établie; ou bien, comme Lingay et Artaud,
+il essaie doucement de la modifier, et l'inutilité de ses efforts
+l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite.
+
+En dernière analyse, un professeur était et sera d'ordinaire moins libre
+dans l'enseignement libre que dans renseignement de l’État. L'Athénée
+n'aurait pas remercié Cousin et Guizot pour les motifs qui firent
+suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant à Cousin tout au moins,
+il l'aurait certainement moins longtemps supporté que ne fit le
+ministère.
+
+Est-ce à dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus
+servir aux progrès de la science? Nullement, puisque nous avons vu les
+heureux effets du talent, du zèle des maîtres de l'Athénée. Qui sait si,
+par la routine même où une partie d'entre eux s'engagea, ils
+n'aiguillonnèrent pas d'une autre manière encore les professeurs de
+l’État? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science
+nouvelle née hors de l'Université ne parvienne pas tout d'abord à y
+trouver sa place légitime, soit que l’État la juge à tort futile, soit
+qu'il la voie d'un mauvais œil. En effet, il y a des revirements dans
+l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui
+d'un seul homme: à certaines époques l’État est prodigue, à d'autres il
+est avare; tantôt il se préoccupe un peu trop du devoir de n'imposer
+aucune doctrine, tantôt il prend un peu plus à cœur qu'il ne convient le
+devoir de veiller au salut de la société. Ce salut il l'entend, suivant
+les époques, de manières fort opposées. De la meilleure foi du monde, il
+juge pernicieuses, à certains moments, des opinions qu'il jugeait
+bienfaisantes quelques années plus tôt. C'est alors que l'enseignement
+libre méritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait
+équivoque, il se formera, à la faveur de la liberté, des établissements
+aussi intolérants peut-être, mais animés d'un autre esprit, et les
+systèmes opposés pourront se faire entendre et se balancer.
+
+Mais il se produira bientôt une conséquence après tout fort heureuse: la
+science dédaignée, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont
+fondées, à l’État lui-même qui les installera dans ses chaires; et
+alors cessera la raison d'être, non pas de la liberté de l'enseignement
+supérieur qui est essentielle là comme partout, mais de tel ou de tel
+établissement qui, indissolublement attaché à la vérité qu'il aura fait
+triompher, ne voudra pas voir les vérités qui limitent celle-là.
+Certains établissements libres d'enseignement supérieur pourront rendre
+des services permanents lorsque, comme notre École des sciences morales
+et politiques, ils prépareront à des examens spéciaux; mais quant aux
+Facultés libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un
+grand mérite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'éclat qu'a
+longtemps jeté l'Athénée, et elles ne rendront à la science que les
+services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au
+reste, pour qu'on leur souhaite de vivre.
+
+L’État a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement supérieur, la
+force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de
+monopole de la haute culture. De même que les collections particulières
+de livres et de tableaux viennent une à une se fondre dans ses vastes
+Musées, dans ses immenses bibliothèques, de même toutes les sciences
+viennent à lui pour se répandre par ses soins dans les intelligences. On
+peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou
+secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentanée dans
+l'enseignement supérieur. De là pour lui le devoir, auquel du reste il a
+travaillé avec ardeur, de porter à la perfection qu'elle peut
+atteindre cette partie de nos institutions pédagogiques.
+
+
+
+
+VILLEMAIN EN SORBONNE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la
+Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il
+s'est interdits.
+
+
+Nous nous proposons ici d'étudier en Villemain, non pas le critique
+récemment apprécié dans un intéressant chapitre de M. Brunetière, mais
+le professeur. Cette étude offre plus d'importance qu'il ne semble
+peut-être d'abord. L'art d'enseigner était à la vérité moins
+indispensable alors à un professeur de Faculté, par la raison que les
+Facultés n'avaient pas au même degré qu'aujourd'hui la charge de
+préparer aux examens et à l'enseignement. Mais un maître de
+l'enseignement supérieur, fût-il absolument dispensé de cette fonction
+plus spécialement pédagogique, il faudrait encore lui souhaiter les
+dons professionnels. Le talent de l'homme de lettres, c'est-à-dire un
+jugement fin, une plume habile, ne lui suffit pas. Sans doute, plus il
+aura de ce talent et plus il agira sur les esprits, mais il est clair
+que cette action dépendra de la façon dont il l'exerce, de la manière
+dont il présente ses pensées. Si par hasard, en effet, il ne joignait
+pas aux qualités d'un homme de lettres le talent de la parole qui ne les
+accompagne pas toujours, quelque occasion qu'on ait eue de s'y exercer,
+qui même se concilie malaisément avec certaines d'entre elles, son
+ascendant s'en trouverait à la longue notablement diminué. Mais laissons
+cette conséquence trop évidente. Ce n'est pas seulement par sa doctrine
+qu'un professeur influe sur l'assistance: l'idée qu'il donne de son
+caractère, la façon dont il en use avec le public, la manière dont il
+ordonne ses leçons, ne contribuent guère moins à la bonne ou à la
+mauvaise direction qu'il imprime. Chercher dans quelle mesure Villemain
+entendait son métier, c'est donc approfondir le rôle qu'il a joué dans
+l'histoire littéraire de notre temps.
+
+On nous permettra seulement de ne pas nous hâter, et, avant d'entrer en
+matière, d'examiner quelle était la condition des professeurs de
+l'enseignement supérieur sous la Restauration et de rectifier sur
+quelques points les idées inexactes qu'on s'en fait d'ordinaire.
+
+
+I
+
+D'abord, l'éclat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour
+nous effacé le souvenir de leurs collègues, et nous croirions volontiers
+qu'eux seuls ils attirèrent la foule. Or, sans rappeler l'Athénée dont
+nous venons d'écrire l'histoire, dès les dernières années du premier
+Empire plusieurs professeurs de la Faculté des Lettres et du Collège de
+France eurent un nombre considérable d'auditeurs. Ce n'était pas,
+paraît-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguière, mais Daunou, mais
+Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient à un public fidèle et
+nombreux, au milieu duquel il n'était pas rare d'apercevoir les hommes
+politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le général Foy
+reçût au cours d'éloquence française l'ovation que Villemain a racontée
+dans ses _Souvenirs contemporains_, La Fayette et Dupont de l'Eure,
+reconnus pendant une leçon de Daunou, avaient été vivement applaudis et
+installés par l'assistance à des places d'honneur. En 1827, un journal
+félicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans manège et
+sans passions de parti. «Quel charme depuis vingt ans attire à ses
+leçons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des
+étudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mères de
+famille[178]?» Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au
+même degré que les trois maîtres dont les noms sont inséparables; nul ne
+fut poursuivi comme eux par les offres de services des sténographes et
+des libraires; mais leur succès n'eût pas été aussi grand si d'autres
+n'avaient pas, à la même époque, répandu par leur talent le goût des
+leçons instructives et agréables.
+
+Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec
+quelque précision, ce sont les rapports du gouvernement et des
+professeurs.
+
+Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitât l'Université
+avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifiée à ses
+ennemis, elle l'a décimée. Voici le tableau des exécutions de la
+première heure, tel que l'a tracé Guizot, qui en approuvait le principe,
+sans prévoir qu'elles s'étendraient un jour jusqu'à lui: «Neuf recteurs
+entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'académie ont été remplacés. Dans
+les collèges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six
+professeurs, trois économes et un très grand nombre de maîtres d'étude
+ont été destitués; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois
+professeurs ont été suspendus ou déplacés; plus de trois cents élèves
+boursiers ont été renvoyés. Dans les collèges communaux, dix-huit
+principaux et cent quarante régents ont été destitués, suspendus ou
+déplacés. La suppression de la plupart des Facultés des lettres et des
+sciences a dispensé la commission d'examiner la conduite des professeurs
+de ces établissements. Dans les Facultés de droit et de médecine, neuf
+professeurs ont été suspendus[179].» La plupart de ces mesures n'étaient
+certainement pas plus justes que celle qui, à la même époque, atteignait
+Daunou, privé un instant de sa chaire du Collège de France et, pour
+quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui,
+ne s'aviserait de prétendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin
+méritassent qu'on leur retirât la parole. Tous deux avaient détesté
+l'Empire, mais ils ne détestaient pas la Restauration[180]. Lorsque,
+pour un enseignement qui ne s'adresse pas à des enfants et que la
+publicité corrige en cas d'erreur par la réfutation, un gouvernement a
+la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre
+de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot,
+comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant à une
+réflexion émise la veille par les _Débats_, le gouvernement avait violé
+non seulement l'équité, mais la justice; car Guizot, professeur
+titulaire et inamovible, n'aurait dû être suspendu que pour trois mois
+au plus. On lui avait laissé, il est vrai, son traitement, ce qui
+explique la demi-résignation qu'il confiait à Prosper de Barante[181];
+mais on ne pouvait prétendre qu'il ne demandait qu'à jouir de ce loisir
+rétribué, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il était prêt à
+reprendre son cours.
+
+Mais, ceci posé, il faut convenir qu'on s'exagère, en général, les torts
+de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer à Cousin
+et à Guizot (et c'est déjà beaucoup trop) des fautes qui n'étaient pas
+les leurs, mais qui, nous le montrerons, étaient à la fois très réelles
+et très difficiles à saisir, très fréquentes et très fâcheuses;
+j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes
+irréprochables, à les prendre au pied de la lettre, à des actes de
+l'autorité. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait à ses auditeurs du
+Collège de France qu'un gouvernement ébranle toutes les lois quand il en
+change une sans nécessité, il émettait la plus saine des doctrines; mais
+personne ne se trompait sur sa pensée, et, le _Constitutionnel_ n'eût-il
+pas transcrit dans son numéro du 24 décembre 1819 la déclaration du
+professeur, tout le monde aurait compris qu'il blâmait le projet de
+changer la loi des élections. Or, le droit du professeur de Faculté à
+inspirer des principes un peu différents de ceux du gouvernement pourvu
+que la morale ne les réprouve pas, ne va point évidemment jusqu'à celui
+de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait
+quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Université, dont
+les ultras lui avaient aliéné nombre de membres à une époque où Cousin
+et Guizot espéraient encore dans la branche aînée des Bourbons.
+
+Le cours de Tissot en fournirait la preuve[182]; mais ne nous lançons
+point à la poursuite d'allusions oubliées depuis longtemps, et
+arrêtons-nous sur une affaire célèbre. On a fait grand bruit, à l'époque
+où Cousin allait être frappé, de l'arrêté pris contre Bavoux, le
+professeur de la Faculté de droit. Je crois que toute personne qui se
+donnera la peine de lire en entier les pièces du procès, conviendra que
+Bavoux avait gravement manqué à la réserve professionnelle. Je ne parle
+pas ainsi sur la foi des journaux qui l'attaquèrent; on sait trop, et ma
+propre expérience me l'a montré jadis, jusqu'où peut aller la crédulité
+ou la mauvaise foi des feuilles politiques; je ne m'en rapporte pas
+davantage au petit nombre d'étudiants royalistes qui incriminèrent son
+enseignement: on peut juger Bavoux sur ses propres paroles puisque,
+suivant l'usage qui dominait encore à cette époque, il lisait son cours,
+et que son manuscrit, avoué par lui, fut produit aux débats. Bavoux,
+dans la leçon qui mit le feu à l’École de droit, avait agité une
+question qui n'excédait pas sa compétence et l'avait résolue d'une
+manière licite à un professeur de droit pénal qui, en principe, peut
+donner son avis sur les lois qu'il explique. Il examinait l'article du
+Code, qui punissait d'une amende de 16 à 200 francs le magistrat qui
+viole le domicile d'un citoyen hors des cas prévus par la loi; et il
+avait déclaré cette peine insuffisante. Mais il avait oublié qu'un
+professeur de droit, qui parle du haut de la chaire et devant un
+auditoire facile à enflammer, ne doit pas critiquer une loi, même
+défectueuse, avec la véhémence d'un orateur politique; il n'avait montré
+dans le Code pénal que l'œuvre d'une hypocrite tyrannie; et voici en
+quels termes il avait présenté l'inconvénient de ne pas prévenir par la
+menace d'une répression plus sévère la violation du domicile: «Ne nous y
+trompons pas! S'il est des êtres pusillanimes et capables de tout
+sacrifier à la crainte, il en est d'autres qui n'en ressentiront jamais
+l'impression; il en est que le sentiment d'une injustice révolte, que le
+péril enhardit, et qu'un vif attachement pour leurs proches exalte au
+moindre danger.» À qui la faute, si les auditeurs se battirent sous les
+yeux de Bavoux et sous ceux du doyen appelé par l'appariteur, si les
+partisans de Bavoux en vinrent aux mains avec la police, et si l'ordre
+ne put être rétabli que par l'intervention de la troupe et la fermeture
+momentanée de l’École de droit? Comme citoyen, Bavoux n'avait commis
+aucun délit, puisque c'était la résistance à un acte illégal qu'il
+approuvait; mais, comme professeur, la révocation dont il fut frappé lui
+fit très justement porter la peine d'un langage fougueux, qui n'avait
+même pas pour excuse l'entraînement de l'improvisation. Au reste, les
+hommes sages dans le parti libéral regrettèrent que dans cette affaire
+l'effervescence de la jeunesse eût été fomentée et exploitée à son
+détriment et à celui de l'ordre public; car à la Chambre, après une
+discussion où tout l'avantage avait été pour le garde des sceaux, pour
+le ministre de l'intérieur, pour Laîné qui les appuyait, l'ordre du jour
+pur et simple qu'ils demandaient sur une pétition des étudiants en
+faveur de Bavoux, fut voté même par le centre et par la gauche, à la
+réserve d'un petit nombre de voix; et, quelques années plus tard, devant
+Villemain, Foy blâmera Benjamin Constant, d'une façon générale, il est
+vrai, d'avoir échauffé les têtes des étudiants[183].
+
+Ce n'étaient pas seulement les étudiants qui s'agitaient: la
+tranquillité ne régnait pas davantage dans les collèges. Pendant la
+délibération qu'on vient de rappeler, Royer-Collard avait exposé à la
+Chambre que, quelques mois auparavant, une révolte avait éclaté à
+Louis-le-Grand et au collège de Nantes, qu'en même temps des désordres
+avaient été tentés dans les collèges de Rouen, de Bordeaux, de
+Périgueux, de Caen, de Lyon, de Tournon, de Vannes, à la suite de
+_provocations insensées_ répandues sous le nom du collège
+Louis-le-Grand; et l'on sait que les émeutes scolaires de ce temps-là ne
+se bornaient pas à des promenades en file indienne et à des refrains
+irrévérencieux; les poings se mettaient de la partie, et ce n'était pas
+toujours seulement sur les meubles que les mutins frappaient.
+
+Cette ébullition de l'Université ne justifie pas la disgrâce de Cousin
+et de Guizot, mais elle l'explique. Puis cette disgrâce ne fut point
+aussi brutale qu'on l'a prétendu. Kératry avançait, en 1821, dans _La
+France telle qu'on l'a faite_, que _des détails odieux_ s'étaient, à ce
+qu'on l'assurait, mêlés à la révocation de Cousin, et qu'il n'avait plus
+ni titre, ni fonctions, ni traitement. Mais M. Paul Janet qui a, en
+1884, dans de remarquables articles de la _Revue des Deux-Mondes_,
+approfondi l'histoire de l'enseignement de Cousin, fait fort justement
+observer qu'il conserva sa place de maître de conférences à l’École
+normale, et, en fait de détails odieux, n'a rencontré qu'une note, fort
+peu franche à la vérité, par laquelle le _Moniteur_ du 29 novembre 1820
+présentait la cessation de son cours à la Faculté comme une renonciation
+spontanée inspirée au jeune maître par le désir de réserver tout son
+temps pour d'importantes recherches sur la philosophie. Pour Guizot,
+nous avons déjà dit qu'il gardait son traitement de professeur
+titulaire; à plus forte raison conservait-il son droit de vote dans les
+assemblées de la Sorbonne, comme on peut le voir par le registre de la
+Faculté qui, malheureusement, ne contient pour cette époque que des
+résumés dénués d'intérêt.
+
+J'ajouterai, d'après des pièces conservées aux Archives nationales, que
+la foudre n'avait pas éclaté à l'improviste. Le directeur de l’École
+normale, Guéneau de Mussy, qui paraît avoir joué un rôle important dans
+la révocation de Cousin, avait écrit, le lundi 27 mars 1820, au
+président de la Commission de l'Instruction publique: «Monsieur le
+Président, j'ai l'honneur de vous envoyer, comme vous me l'avez demandé,
+le numéro du _Censeur_, où vous trouverez l'exposé sommaire de la
+doctrine philosophique de M. Cousin. Vous jugerez dans votre sagesse si
+vous devrez en parler au Ministre dans votre séance de demain. Si l'on
+veut prendre un parti, il me semble que c'est avant l'ouverture d'un
+second semestre qu'il convient de le prendre. Agréez la nouvelle
+assurance de mon respectueux dévouement[184].» Peut-être n'était-ce pas
+la première marque de défiance donnée à Cousin: le 13 novembre 1819, la
+Commission de l'Instruction publique avait écrit à Royer-Collard que
+Cousin venait de demander, pour raison de santé, un congé de trois mois
+à l’École normale, qu'on supposait qu'il ne pourrait pendant ce temps
+faire son cours à la Faculté, et qu'en conséquence on priait
+Royer-Collard d'indiquer un autre suppléant; le professeur titulaire
+n'avait heureusement pas tenu compte de ce zèle trop officieux. Mais,
+cette fois, les ennemis de Cousin le crurent perdu. Déjà la
+_Quotidienne_ annonçait (21 avril 1820) que le Conseil de l'Université
+venait de mettre Cousin à la retraite. Mais tous les maîtres de
+conférences de l’École normale écrivirent à Guéneau de Mussy en faveur
+de leur collègue, et Guéneau de Mussy transmit, le 17 mai 1820, à la
+Commission ces vœux qu'il déclarait partager dans la mesure où ils se
+concilieraient avec un intérêt qu'il devait mettre avant tous les
+autres: «Je me suis toujours plu, ajoutait-il, à rendre justice aux
+connaissances de M. Cousin et à son talent pour l'enseignement. Il peut
+sans aucun doute se rendre très utile à l’École; mais pour cela je crois
+qu'il faudrait que, même pour ses leçons publiques[185], il fût
+renfermé dans un sujet absolument étranger à ces questions qui ne
+peuvent pas être l'objet de discussions philosophiques, par cela seul
+que les passions auxquelles elles s'adressent les ont résolues d'avance,
+de manière que non seulement l’École ne reçût que l'enseignement qui lui
+convient, mais encore que le professeur, par la couleur trop tranchée
+qu'il aurait prise au dehors, ne pût lui apporter aucun préjudice. Un
+arrangement qui remplirait ces conditions paraîtrait concilier tous les
+intérêts. Les élèves pourraient continuer à profiter des leçons de M.
+Cousin, et M. Cousin lui-même y trouverait encore de plus grands
+avantages.» La note suivante tracée en marge de cette lettre indique
+l'accueil qu'elle reçut: «Écrire que la Commission serait fâchée que les
+services d'un homme aussi distingué que M. Cousin fussent perdus pour
+l’École normale et qu'elle désire connaître le programme détaillé des
+leçons qu'il pourrait y faire; qu'elle le croit d'autant plus disposé à
+le remettre, qu'il en a fait, il y a déjà du temps, la promesse verbale
+à M. le Président, et que M. le Directeur de l’École doit l'engager à
+l'exécuter.»
+
+Une correspondance s'engagea en fait à la fin des vacances de la Faculté
+entre le ministère et Cousin. Comme on n'a pas les réponses de celui-ci
+aux accusations de faux-fuyants que contiennent les lettres
+ministérielles dont on possède les minutes[186], on ne peut dire si
+vraiment il usa de tergiversations; mais le ministère, prévenu ou non,
+lui témoignait de réels égards. Dans une première lettre on se plaint
+qu'il n'ait pas accusé réception de la première partie de son programme
+qu'on lui a retournée paraphée, qu'il ait remis au doyen Barbié du
+Bocage une annonce de son cours rédigée dans des termes différents de
+ceux que contenait ce commencement de programme; et on l'avertit ainsi:
+«Je suis donc obligé, pour éviter toute erreur, de prévenir le Doyen de
+ce que je vous ai dit au sujet de votre cours et de ce que vous êtes
+convenu de faire.» On lui retourne la deuxième partie de son programme
+également paraphée, avec prière de faire parvenir au ministère l'épreuve
+du tout dès qu'elle sera tirée. Remarquons la formule finale de cette
+lettre: «Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération et
+de mon attachement.» Le 14 novembre on annonce à Cousin que la
+Commission de l'instruction publique a reçu communication de son
+programme: «Je sais», est-il dit dans cette lettre, «qu'en pareille
+matière un programme n'est pas un indice certain de doctrine; mais le
+Conseil Royal compte en cette occasion sur votre bonne foi, et il me
+charge de vous prévenir qu'en vous donnant une marque de la
+considération qu'il porte à vos talents, il se réserve, s'il était
+trompé dans son attente, le droit de faire tout ce que réclameraient
+l'honneur de l'Université et surtout l'intérêt de la jeunesse qui doit
+être le premier objet de sa sollicitude. Je vous renvoie les deux
+premières feuilles paraphées de ma main. Veuillez me faire passer de
+même les suivantes avant de les livrer.» Une dernière lettre adressée
+non plus à Cousin mais au Doyen prouve qu'à ce moment toutes les
+difficultés semblaient levées: «Monsieur le Doyen, la présente lettre
+est pour vous seul et ne doit, sous aucun prétexte être communiquée à
+d'autres. Le Conseil Royal de l'instruction publique a consenti à ce que
+M. Cousin continuât cette année à faire pour M. Royer-Collard le cours
+d'histoire de la philosophie, mais seulement à condition qu'il ferait,
+avant de l'ouvrir, imprimer son programme tel qu'il aurait été approuvé
+par le Conseil. M. Cousin m'a remis, en effet, ce programme. Je le lui
+ai rendu, paraphé de ma main en l'invitant à m'envoyer l'épreuve que je
+verrai encore avant le tirage, et ce n'est qu'après que j'aurai donné
+mon approbation à cette épreuve que M. Cousin sera autorisé à enseigner
+à la Faculté. Vous voudrez donc bien attendre pour insérer l'annonce de
+son cours dans votre programme que vous ayez reçu de moi avis que cette
+pièce a été vue. Vous aurez soin d'ailleurs de ne pas mettre l'annonce
+du cours telle que vous venez de me la faire connaître mais telle
+qu'elle était sur le programme que m'a remis M. Cousin. Je vous en
+communiquerai la rédaction. Le Conseil Royal me charge expressément de
+vous adresser ces instructions dont vous sentez sans doute assez
+l'importance pour que je n'aie pas besoin de vous en recommander
+davantage la stricte exécution. Veuillez, je vous prie, m'accuser
+réception de cette lettre et agréer...» Que se passa-t-il durant les
+quinze jours qui suivirent, je l'ignore; mais, en rapprochant ce qui
+précède du maintien de Cousin à l’École normale, je crois pouvoir
+conclure que, dans l'injustice même des mesures prises contre lui, le
+ministère n'avait pas dépouillé toute bienveillance.
+
+Quant à Guizot, qui, récemment évincé du Conseil d’État, remontait alors
+dans sa chaire d'où on ne l'écarta que deux ans après, on trouve une
+trace d'une négociation semblable, à son sujet, dans le _post-scriptum_
+de la dernière des lettres précitées: «Si M. Guizot ne vous a pas envoyé
+une autre rédaction de son annonce, je vous prie de me le faire savoir.
+Je vous donnerai également une direction à ce sujet.» Le bruit courut
+même alors que Guizot avait été mandé devant la Commission de
+l'instruction publique pour y donner communication de ses cahiers,
+rumeur que le _Constitutionnel_, après l'avoir rapportée le 3 décembre
+de cette année, démentit le lendemain.
+
+
+II
+
+La tolérance ininterrompue accordée à Villemain prouve encore que le
+gouvernement opposa plus de résistance qu'on ne croit aux ennemis de
+l'Université. L'opinion publique s'était si fort habituée à ne point
+séparer son nom de ceux de Guizot et de Cousin que certaines personnes,
+Étienne Delécluze, par exemple, ont cru qu'il avait été suspendu comme
+eux sous l'administration de Villèle, de même que beaucoup de personnes
+croient que Cousin et Guizot furent frappés dans un seul et même jour.
+L'erreur est excusable, parce que, du moins dans son cours sur le
+dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque où Villemain fut exclu du
+Conseil d’État pour avoir courageusement défendu la liberté de la
+presse, la politique inspira plus fréquemment sa parole qu'elle n'avait
+jamais fait celle de ses collègues. D'autre part, les gages qu'il avait
+donnés à la Restauration n'étaient pas plus marqués que ceux qu'elle
+avait reçus de l'un et de l'autre; il avait accepté la fonction de
+Directeur de l'Imprimerie et de la Librairie, mais Guizot avait accepté
+celle de secrétaire général du ministère de l'intérieur; il avait
+complimenté, en 1814, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, mais
+Guizot était allé où l'on sait pendant les Cent Jours, et il n'avait pas
+tenu à Cousin qu'à cette même époque les Normaliens ne couvrissent de
+leurs corps Louis XVIII, menacé par le retour de Napoléon. Villemain a
+loué Charles X dans les termes les plus gracieux, les plus caressants,
+mais c'était en 1824, dans un moment où l'amabilité du nouveau roi, la
+suppression de la censure faisaient oublier les fautes du comte
+d'Artois, et chacun de ces éloges cachait le plus opportun des
+conseils[187]. Néanmoins il fut, jusqu'en 1827, l'objet d'une
+bienveillance particulière. L'autorisation de ne faire qu'une leçon par
+semaine qu'on lui accorda dès le 6 novembre 1822 avait été accordée, au
+moins provisoirement, le 27 avril 1816, à Laya, à Raoul Rochette, alors
+suppléant de Guizot, à Cousin[188]; mais dès 1826 il était officier de
+la Légion d'honneur, distinction que pas un de ses collègues, ni le
+doyen, ni Guizot, ni Cousin n'avaient encore; et, lorsqu'on voulut
+l'incriminer pour l'accueil fait par ses auditeurs au général Foy,
+Frayssinous, c'est Villemain lui-même qui le rapporte, répondit que le
+professeur d'éloquence française aurait bien mal fait son devoir si les
+étudiants n'avaient pas pris un goût vif pour la parole brillante de cet
+orateur.
+
+On lui avait même accordé une faveur bien autrement précieuse pour lui
+que les décorations et qui tourna au bien de la littérature, mais dont
+la justice pourrait prêter à la contestation: on l'avait laissé changer
+absolument la nature de sa chaire et annexer à son domaine celui de son
+collègue Laya. Ce n'est même pas assez dire: Villemain était professeur
+d'éloquence française, et Laya professeur d'histoire littéraire et de
+poésie française; Laya, son aîné de trente ans, son ancien à la
+Faculté, après avoir obtenu de Fontanes une rhétorique pour ce débutant,
+s'était laissé, à la mort de Delille, transférer de la chaire
+d'éloquence à la chaire de poésie française, pour que la première de ces
+deux chaires pût être donnée à Villemain. Que Villemain s'attribuât pour
+son cours, non seulement les orateurs, mais tous les prosateurs, nul ne
+pouvait s'en étonner; mais si un des deux professeurs était fondé à
+embrasser dans son ensemble la littérature d'un siècle, c'était celui
+dont l'enseignement comprenait, d'après le titre de la chaire,
+l'histoire littéraire, c'est-à-dire Laya. Le gouvernement laissa
+Villemain renverser les choses et ajouter à la supériorité du talent
+l'avantage du rôle. Laya en fut probablement mal satisfait. Scribe
+aurait peut-être trouvé là l'occasion d'expliquer, suivant sa coutume,
+les grandes choses par les petites; il aurait dit que, par cette
+extension de son domaine, qui entraîna une révolution dans la critique,
+Villemain se vengeait de la brochure où Laya, en 1819, lui avait
+attribué «ce courage de persévérance qu'il faut pour arriver aux places,
+cette constance obséquieuse qu'il faut après cela pour s'y maintenir,»
+enfin, une reconnaissance qui ne survivait jamais au pouvoir des
+protecteurs[189]. Quoi qu'il en soit, et bien que le dossier de
+Villemain aux Archives ne porte pas trace d'une autorisation analogue à
+celle qui, dans le dossier de Cousin, autorise une incursion dans
+l'histoire de la philosophie ancienne, il est clair qu'en laissant faire
+Villemain, le gouvernement lui témoignait une bienveillance très
+caractérisée; on allait jusqu'à lui permettre de railler l'_objet
+officiel_ de son cours, ce qu'il appelait son _devoir ostensible_ et
+d'affirmer, contrairement à l'avis de tous les grands orateurs qui,
+depuis Démosthène jusqu'à Bourdaloue, ont cru à la rhétorique, que
+l'éloquence qu'il était chargé d'enseigner ne s'enseigne pas[190].
+
+D'où vient que le parti qui frappait Cousin et Guizot traitât Villemain
+avec tant de condescendance?
+
+Le premier motif est qu'une chaire de littérature donne toujours moins
+d'ombrage qu'une chaire d'histoire ou de philosophie. Sans doute, le
+siècle précédent avait fait voir quel allié redoutable l'esprit de
+révolution trouve dans le talent d'écrire; mais toute la génération qui
+lui avait survécu, Louis XVIII le premier, gardait au fond du cœur pour
+la littérature l'idolâtrie dont Rousseau, qui en était lui-même atteint,
+n'avait pu la guérir. Puis Villemain, aussi répandu dans le monde que
+Guizot et beaucoup plus que Cousin, était de sa personne plus séduisant
+que tous deux. Sa redoutable causticité ne lui nuisait pas, parce qu'il
+ne s'y livrait qu'à bon escient; et il portait dans les salons une
+grâce, une aisance que la nature leur avait refusées. Ce charme le
+suivait dans ses cours et en dissimulait la portée à ceux de ses
+auditeurs qui auraient pu s'en choquer. On les trouvait instructifs,
+mais par-dessus tout amusants. C'est le jugement de Charles de Rémusat
+dans une lettre à sa mère, de Dubois et de M. Patin dans le _Globe_, de
+Sainte-Beuve dans le premier volume des _Causeries du Lundi_. Les
+ouvrages où il a recueilli son enseignement des quatre dernières années
+ne peuvent donner une idée exacte de l'agrément qu'on y trouvait, parce
+que son goût, plus délicat que le nôtre, l'avertissait de sacrifier, en
+travaillant pour l'impression, certaines fantaisies piquantes de
+l'improvisation qui, dans un livre, eussent paru entachées tantôt de
+négligence, tantôt d'affectation.
+
+Obligés de croire sur l'attrait de sa parole vivante ceux qui l'avaient
+entendu, nous citerons quelques lignes des journaux du temps et un
+charmant passage de Sainte-Beuve que, d'ailleurs, M. de Loménie a déjà
+cité. Voici l'appréciation des _Annales de la littérature et des arts_:
+Il commence, disent-elles, par un morceau très brillant et très
+substantiel dont l'Académie avouerait l'élégance soutenue, puis entre
+pour ainsi dire en conversation avec l'auditoire, lui communique son
+enthousiasme, l'électrise, l'égaye par des saillies qui vont jusqu'à la
+naïveté et à la bonhomie; si un trait de satire lui échappe, il
+gourmande avec grâce et autorité les rires ou les applaudissements
+indiscrets et se condamne lui-même avec une modestie qu'on peut trouver
+extrême. Le _Globe_ dit qu'on peut jusqu'à un certain point se figurer
+l'action oratoire de Cousin et de Guizot sans les avoir entendus, mais
+qu'on ne saurait s'imaginer «cette éloquence toute en saillies, en
+originalités, en caprices» de Villemain, «ce désordre d'un esprit
+inspiré par le spectacle d'un chef-d'œuvre, et pourtant si présent pour
+en interpréter les beautés, ces agaceries d'une coquetterie charmante
+mêlées aux impétuosités d'une verve irréfléchie, ces élans comprimés
+tout à coup par un sourire et une suspension maligne.» Écoutons enfin
+Sainte-Beuve: «Il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur
+un point principal autour de la monade _moi_, comme faisait dans sa
+manière différemment admirable M. Cousin; mais penché au dehors,
+rayonnant sur tous, cherchant, demandant à l'entourage le point d'appui
+et l'aiguillon, questionnant et pour ainsi dire agaçant à la fois toutes
+les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme
+aux deux ailes de sa pensée, quel spectacle amusant et actif, quelle
+délicieuse étude que de l'entendre!... Si la saillie est trop forte,
+trop hardie (jamais pour le goût), il la ressaisit au vol, il la retire,
+et elle échappe encore; et c'est alors une lutte engagée de la vivacité
+et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de
+saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe
+du sens et de la grâce[191].»
+
+Aussi, Villemain était-il encore plus goûté que Cousin et Guizot. La
+preuve n'en est pas seulement dans le nombre encore plus grand
+d'auditeurs qu'il réunissait au pied de sa chaire: car, outre qu'on ne
+s'est point avisé de mettre un tourniquet à l'entrée des cours et qu'il
+faut se défier des évaluations approximatives[192], un cours de
+littérature est plus attrayant pour la foule qu'un cours d'histoire ou
+de philosophie; mais on peut noter que, dès le premier jour, Villemain
+fit courir les amateurs: sa première leçon sur la littérature française,
+le 8 décembre 1815, alors qu'il n'était encore connu du public que pour
+avoir quelque temps suppléé Guizot, amena à la Faculté, au dire du
+_Moniteur_, une assistance nombreuse qui avait réussi à découvrir la
+date de la séance, que nulle annonce n'avait indiquée. Les revues du
+temps rendent bien plus souvent compte des leçons de Villemain que des
+leçons de Cousin et de Guizot, et les comparaisons qu'elles établissent
+parfois entre eux sont d'ordinaire à son avantage. Tout en déclarant que
+l'ascendant de Cousin «est déjà très marqué sur une partie de son
+auditoire», les _Annales de la Littérature et des Arts_ estimaient qu'il
+plairait surtout aux _amateurs indigènes de la philosophie allemande_;
+elles croyaient également Guizot fait surtout pour plaire aux _enfants
+de la Germanie_: «M. Villemain a, plus que ses deux collègues, ce qu'il
+faut pour captiver des esprits éminemment français[193].» La
+_Quotidienne_ du 2 juin 1828 accusait Guizot de vouloir dérober à
+Villemain «les formes de son ingénieux et pittoresque langage», de se
+livrer à des _boutades d'imitation_; elle dit qu'elle comprend les
+expressions hasardées chez un littérateur ou chez M. Cousin, qui
+ressemble à un enfant racontant son rêve de la nuit, et qui, d'ailleurs,
+finira par trouver la vérité qu'il cherche avec tant d'ardeur; mais elle
+blâme ce langage aventureux chez un professeur d'histoire. Personne ne
+croira que Guizot ait copié Villemain; toutefois, la _Quotidienne_
+aurait touché juste, en disant qu'il avait dû acquérir lentement
+l'aisance dans la parole que Villemain avait apportée en venant au
+monde. Le _Globe_ constatait, en effet, en 1828, que Guizot avait gagné
+et non perdu dans la retraite: «Autrefois, il y avait plus de solennité
+apprêtée; maintenant c'est de la force qui va sans calcul, jaillit
+tantôt en mots spirituels et tantôt en émotions[194].» La réfutation
+qu'Armand Marrast a prétendu faire à cette époque du cours de Cousin
+marque un esprit aussi étroit qu'élégant, mais il ne se trompe pas quand
+il compare Villemain, qui s'assied négligemment dans sa chaire et ne
+cherche pas ses mots, et Cousin, qui compose ses attitudes et médite
+ses expressions: «M. Cousin, dit-il, se tient debout, ne s'assied qu'à
+temps fixes, et il n'est pas jusqu'à son verre d'eau qu'il ne boive d'un
+air méditatif et consciencieux.» Marrast nous apprend que, tandis que
+dans l'auditoire du premier on distingue des vieillards et de hauts
+fonctionnaires de l'Université, celui du deuxième est exclusivement
+formé de jeunes gens; il affirme même que, vers la fin, Cousin n'aurait
+plus eu pour auditeurs que _la cour de Victor Hugo_, y compris
+Sainte-Beuve, et Armand Marrast n'est pas absolument seul à soutenir
+qu'en 1829 l'auditoire de Cousin a diminué[195]. Au contraire,
+l'auditoire de Villemain est toujours allé s'accroissant; et c'est pour
+son cours, je crois, qu'en 1828 on ouvrit pour la première fois, aux
+étudiants, les tribunes de côté de la salle de distribution des prix du
+Concours général, mise depuis six ans à sa disposition[196].
+
+
+III
+
+Villemain a dû un pareil succès tout d'abord à son talent de parole,
+puis aux qualités qu'on lui reconnaît universellement, et dont nous
+avons dit que nous ne recommencerions pas l'analyse, à l'étendue de sa
+science, qui embrasse l'antiquité, le moyen âge dans tout ce qu'on en
+savait alors, et les temps modernes, qui s'étend des lettres sacrées aux
+lettres profanes, des œuvres originales aux livres de critique et aux
+journaux, de l'histoire littéraire à l'histoire politique, qui n'est
+guère moins familière avec l'Angleterre et l'Italie qu'avec la France,
+et cela dans un temps où l'on ne possédait pas encore ces manuels de
+toute nature qui aujourd'hui permettent à un homme adroit de feindre
+d'avoir tout étudié; il l'a dû aussi à sa prompte et souple
+intelligence, à sa manière neuve de concevoir la critique. Mais, puisque
+nous étudions en lui le professeur, c'est sa méthode d'exposition, et
+non sa doctrine avec toutes les qualités d'esprit qu'elle suppose, que
+nous examinerons. Cherchons donc si en lui le professeur acheta par de
+graves concessions la vogue qui ne l'abandonna pas.
+
+Il semble que nous ayons tranché d'avance la question par
+l'affirmative; car nous avons dit que durant plusieurs années son cours
+eut une visée politique. Étudier le dix-huitième siècle, c'était traiter
+une question brûlante; on ne s'échauffait guère moins à propos de
+Voltaire et de Jean-Jacques qu'à propos de Chateaubriand et de Villèle.
+Encore Villemain ne se bornait-il point à l'appréciation du talent que
+les philosophes du dix-huitième siècle avaient déployé dans leur lutte
+contre l'ancien régime; il s'intéressait à cette lutte, il y prenait
+parti, puisque tout son enseignement tendait alors à inspirer l'amour
+des conquêtes de la Révolution; par exemple, c'était évidemment ce désir
+qui lui faisait consacrer tant de leçons aux orateurs de l'Angleterre;
+car on ne dira pas que lord Chatam et son fils aient eu dans la France
+de leur temps des maîtres ou des élèves, et par conséquent ils ne se
+rattachent guère à l'histoire de notre littérature au dix-huitième
+siècle.
+
+Cela est vrai. Mais d'abord il faut remarquer que Villemain n'est arrivé
+à cette époque si voisine de la sienne que conduit en quelque sorte par
+la marche de son enseignement; en effet, il avait pris l'étude de notre
+littérature à son origine, et mis plus de dix ans pour parvenir à
+Voltaire; le dix-huitième siècle une fois étudié, il retourna
+immédiatement en arrière et revint au moyen âge. Il travaille à faire
+aimer la liberté, mais la liberté telle précisément que la Charte la
+définit et la garantit: ce n'est pas sa faute si le roi rêve la
+destruction de la Charte. Enfin, les allusions qu'il se permet ne
+sortent pas de ces généralités dont la forme fait tout le prix et dont
+ceux mêmes qu'elles pourraient atteindre seraient les premiers à
+sourire. Un prêtre se serait-il fâché pour lui entendre appeler le Père
+Isla _bon prédicateur et assez bon romancier_? Lorsqu'en réponse aux
+personnes qui l'accusent d'avoir fait l'apothéose _de ce vil, de cet
+infâme Rousseau_, il promet «d'être plus ennuyeux parce que cela est
+plus orthodoxe,» ce mot vif passe à la faveur de sa position d'accusé.
+Les hommes en place ne pouvaient guère s'offenser davantage de quelques
+railleries sur le goût naturel aux ministres pour le pouvoir, sur ceux
+d'entre eux qui, avec toute leur habileté, n'ont pas assez de génie pour
+s'accommoder de la libre discussion. À peine relèverait-on dans tout son
+cours un trait qui porte contre les hommes et les choses du jour, ici un
+regret pour l’École normale supprimée, là une allusion aux fournées de
+pairs, à l'article de la Constitution qui retarde outre mesure l'âge de
+l'éligibilité. À propos de la fin prématurée de quelques orateurs
+anglais, il rappelle, en terminant une leçon, Camille Jordan, de Serre,
+le général Foy; mais bien peu de royalistes eussent incriminé cette
+piété envers de pareils morts. Un mot sur Burke, à qui les ministres
+donnaient des maisons, pourrait tomber sur Azaïs, qu'on avait jadis
+accusé de s'être vendu à Decazes pour un semblable présent; mais
+Villemain et ses auditeurs se rappelaient-ils, en 1828, les sarcasmes
+que nous retrouvons dans les journaux de 1819? Seuls, les Jésuites ont à
+se plaindre de lui: il laisse percer sa joie quand cette _corporation
+puissante et vivace, mais moins indestructible que les Provinciales_, et
+qui, à la fin du dix-huitième siècle, _n'était plus qu'intrigante,
+tracassière et bonne à être chassée_, est _enfin_ abolie en France et
+dans d'autres États; il pense à elle, même quand son sujet ne l'y invite
+pas, puisqu'il appelle le sacre de Napoléon Ier _cette grande
+escobarderie du conquérant_; mais sous la Restauration, les évêques qui
+entraient au conseil des ministres se déclaraient gallicans et ne
+prenaient pas fait et cause pour la Compagnie de Jésus. En somme,
+Villemain ne touche pas à la politique courante.
+
+Mais, dira-t-on, vous en jugez d'après le cours imprimé où il a pu
+effacer ce qu'il a voulu; la première édition même, celle qui parut
+leçon par leçon grâce aux soins des sténographes, avait été revue par
+lui; Sainte-Beuve, dans un passage cité tout à l'heure, ne semble-t-il
+pas autoriser à croire que la parole de Villemain a été plus hardie que
+sa plume?--Je ne crois pas que sa malice ait souvent dépassé la limite.
+D'abord, et c'est un argument de poids, Guizot, dans ses Mémoires,
+précisément à propos de l'époque où l'on a dit depuis que Villemain se
+vengeait de sa radiation du Conseil d’État, déclare que Villemain et
+Cousin s'interdisaient comme lui-même les allusions aux événements du
+jour. Puis, ceux des contemporains qui attaquent Villemain, qui vont
+jusqu'à demander la suppression de sa chaire, l'accusent, les uns, comme
+on l'a vu, de trop louer Rousseau, les autres de méconnaître l'influence
+du christianisme sur la littérature du moyen âge, d'autres de
+discréditer les études classiques; mais on ne voit pas qu'on lui
+reproche des incursions dans la polémique des partis.
+
+Il ne faudrait pas conclure de quelques brocards contre les jésuites
+qu'il ait systématiquement flatté les passions de ses auditeurs. Il est
+vrai que, comme la plupart des libéraux de la Restauration, il pèche par
+un optimisme un peu confiant; il croit, non pas que la liberté suffit à
+tout, mais qu'elle produit nécessairement toutes les vertus dont la
+société a besoin, qu'elle corrige de toutes les erreurs, que, par
+exemple, la France est irrévocablement désabusée de celles qui ont égaré
+Jean-Jacques, et c'est pourquoi il prononce à son sujet la phrase qui
+souleva la colère des journaux royalistes: «Dans cette apothéose que
+fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services.» Il
+n'aperçoit pas le ferment caché qu'il eût pu reconnaître à la
+persistance du bonapartisme, au peu de scrupule des libéraux à s'allier
+avec lui, à entrer dans des sociétés secrètes. Mais avouons que c'est la
+lumière des événements postérieurs qui nous éclaire sur ces indices. Si
+Villemain se trompe sur l'avenir, ce n'est ni qu'il flatte le présent,
+ni qu'il se méprenne sur le passé. Il a très nettement démêlé toutes les
+parties répréhensibles de l'œuvre et de la vie de Rousseau; car s'il
+exalte son génie et son caractère, c'est par rapport aux autres hommes
+du dix-huitième siècle; Rousseau lui paraît beaucoup moins grand comparé
+aux hommes de l'âge antérieur: «Sa libre rêverie», dit-il, «en étant
+plus abandonnée que celle des écrivains du dix-septième siècle n'est pas
+toujours plus naïve; en s'arrêtant à plus de détails, elle n'est pas
+plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade plutôt
+que d'un homme en santé.» Il déclare courageusement que Jean-Jacques, du
+moins en France, n'a subi _ni persécution ni martyre_: «Nous disons les
+choses comme elles sont; il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle
+réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous
+êtes dignes par votre âge et par l'époque où vous vivez. Il faut encore
+moins sous la Charte s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et,
+pour être juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y
+avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.» Il ose
+davantage encore; il met les _Confessions_ de Jean-Jacques, pour la
+valeur morale, au-dessous des _Confessions_ de saint Augustin. Ce n'est
+pas la seule fois qu'il ait en Sorbonne rendu justice aux Pères, puisque
+son beau tableau de l'_Éloquence chrétienne au quatrième siècle_ avait
+été esquissé dans les dernières séances de l'année où il acheva l'étude
+du dix-huitième siècle. Chateaubriand lui en avait sans doute donné
+l'exemple; mais au lendemain de la Révolution, l'éloge de tout ce qui
+touche à l’Église ne rencontrait pas plus de défiance qu'à l'époque où
+l'entourage de Charles X compromettait le clergé. Quant à l'heureuse
+influence du christianisme, il ne l'a jamais méconnue, quoiqu'on l'en
+ait alors accusé; et c'est parce qu'il en était frappé, autant que par
+sympathie pour les victimes de la persécution, qu'il a consacré une de
+ses plus belles leçons, une de celles qui frappèrent le plus les
+contemporains à réfuter les froids et lourds sarcasmes de Gibbon contre
+les chrétiens morts pour leur foi.
+
+Il n'a pas davantage cherché le succès dans ce qu'on a nommé l'art de
+confire le fruit défendu. C'était une innovation hardie de la part du
+professeur et séduisante pour le public que de traiter du roman dans une
+chaire de Sorbonne. Il a senti le besoin de s'en justifier; mais il y a
+réussi aisément; si l'on admet qu'à l'étude isolée du genre oratoire on
+substitue celle du génie des peuples, il est clair que ce génie s'accuse
+dans les fictions en prose et dans la peinture des mœurs bourgeoises,
+comme dans l'épopée et dans la tragédie. Tout ce que l'on doit exiger,
+c'est qu'il en parle avec la réserve d'un homme tenu à se faire
+respecter. Villemain s'est assujetti à cette réserve avec une rigueur
+singulière. La Harpe avait montré, dans quelques pages fort
+intéressantes sur Manon Lescaut et sur Clarice Harlowe, qu'un homme de
+bonne compagnie peut analyser, même devant des dames, un roman hardi
+sans alarmer trop vivement aucune des parties de l'assistance. Villemain
+a pensé qu'il fallait encore plus de retenue devant un auditoire
+universitaire que devant un auditoire mondain, car là où le public mûr
+de l'Athénée n'observait que l'art du romancier, le public juvénile de
+la Sorbonne ne verrait que l'intrigue dont le romancier se sert pour
+caractériser ses personnages. Le passage où il touche au roman de
+Prévost est une merveille de délicatesse: l'essentiel s'y trouve
+indiqué, mais sans que les auditeurs puissent s'arrêter à rien de
+scabreux; c'est au milieu d'observations sur l'habitude qu'avait
+l'auteur de se peindre lui-même dans ses ouvrages, que Villemain jette
+le jugement auquel il ne pouvait se soustraire sur «cette aventure
+vulgaire dont les détails offrent souvent des mœurs dégradées,» mais
+«qui s'élève, en finissant, au sublime de la passion.» S'agit-il de
+romans dont l'appréciation n'est pas indispensable pour en faire
+connaître les auteurs? Il les rappelle d'une manière encore plus
+expéditive. Il montre la portée des _Lettres Persanes_; mais quant à la
+fiction même dans laquelle Montesquieu a caché son prélude à l'_Esprit
+des Lois_, il l'appelle «un ouvrage que nous ne pouvons pas lire ici.»
+«Ce n'est pas ici,» dira-t-il ailleurs, «que nous pouvons juger la
+_Nouvelle Héloïse_.» Il désigne l'_Ingénu_, de Voltaire, par ces mots:
+«un ouvrage que je ne nommerai pas.» On sait que Fénelon, dans la
+_Lettre sur les Occupations de l'Académie_, s'excuse de citer Catulle:
+Villemain demande également pardon de citer le _Satyricon_, de Pétrone,
+«ce livre qu'il ne faut pas lire et qu'il est à peine permis de nommer,»
+tant il est vrai qu'il est inutile d'étaler la licence d'un siècle pour
+en marquer la conséquence! Villemain doit être d'autant plus loué de
+cette retenue, qu'il ne paraît pas avoir prévu combien elle était
+opportune; car il était optimiste en matière de morale comme en matière
+de littérature, et ne semble pas avoir prévu que l'adultère allait,
+dans quelques années, devenir le thème obligé et presque le héros du
+drame et du roman.
+
+Villemain s'interdit aussi l'appât moins dangereux en apparence du
+paradoxe. Avec plus de lecture et d'ouverture d'esprit que La Harpe,
+avec un tact plus sûr que Mme de Staël et Chateaubriand, libre des
+partis-pris qui abusaient Schlegel, il ne pouvait se laisser surprendre
+par un système exclusif; mais on feint souvent par calcul les erreurs
+dont on n'est pas dupe. Il pouvait donc imaginer comme un autre un
+système à lui, auquel il aurait fait semblant de croire, auquel il
+aurait bientôt obtenu du ciel la faveur de croire; car la prédication
+peut donner la foi au prédicateur même. Rien ne frappe autant la foule
+qu'un système; et l'heure était particulièrement propice, puisque de
+toutes parts alors, en économie politique comme en littérature, on
+élaborait des plans de renouvellement universel. Nous avons souscrit,
+dans l'étude qui précède la présente, au jugement d'Artaud, qui croit
+que les romantiques auraient mieux fait de ne pas débuter par publier
+des manifestes; mais ce qui nuit à la gloire durable sert souvent à la
+vogue. Villemain, qui apercevait mieux que pas un de ses contemporains
+le fort et le faible de la littérature classique et de celle qui
+aspirait à la remplacer, eût frappé encore bien davantage l'opinion
+s'il s'était érigé en défenseur intransigeant de l'une ou de l'autre.
+Loin de là: jamais les imperfections de nos tragiques ne lui ont fait
+méconnaître la profondeur avec laquelle ils ont représenté les passions.
+Il déclare positivement à plusieurs reprises que la littérature est une
+science expérimentale, qu'on ne peut prévoir toutes les formes du beau,
+à plus forte raison imposer celles d'un siècle à un autre; mais
+affranchir les génies à venir, ce n'est pas pour lui les soulever contre
+les génies d'autrefois; l'ingratitude et le dédain lui paraissent une
+mauvaise école de liberté. Il montre d'ailleurs que, s'il y a des règles
+purement transitoires, il en existe d'éternelles. Il prévoit les
+inévitables changements de la langue; mais il n'en maintient pas moins
+qu'il y a pour chaque idiome un point de maturité après lequel il se
+gâte. Il ne veut pas plus qu'on copie les siècles barbares que les
+siècles polis, et prémunit contre l'engouement pour les littératures
+étrangères dans le moment où il en inspire le goût; il avertit par
+exemple que «la récente poésie du Nord est savante, réfléchie,
+artificielle,» que Goethe appartient à une école subtilement naturelle,
+laborieusement téméraire, que Byron cherche avec effort des émotions
+nouvelles. En un mot, il s'expose par amour pour la vérité, à déplaire
+tour à tour aux deux partis entre lesquels se partageaient alors à peu
+près tous les amateurs de littérature.
+
+L'amour de la vérité ou plutôt la malignité qui en prend le nom
+désaccoutume quelquefois d'une sorte de réserve différente de celle que
+nous avons relevée chez lui et dont il est plus méritoire de ne pas se
+départir parce que tout le monde n'a pas la finesse nécessaire pour y
+manquer. Lorsqu'on réfléchit notamment sur quelques passages des leçons
+qu'il consacre à Jean-Jacques, on se persuade qu'il n'a tenu qu'à lui
+d'égaler par avance la perspicacité presque diabolique avec laquelle
+Sainte-Beuve, dans l'instant même où il vient de louer comme un fervent
+solitaire de Port-Royal la vertu ou le grand sens d'Arnaud et de Nicole,
+signale leurs faiblesses et leurs ridicules. Dans le passage pénétrant
+où il montre que c'est plus par rapport à son siècle qu'absolument
+parlant que Jean-Jacques est original, il glisse cette remarque: son
+originalité réelle se marque par le pathétique familier et _la
+mélancolie dans les petites choses_. Quand Sainte-Beuve fait une
+découverte de ce genre, il n'appuie pas lourdement, mais il insiste
+d'une main légère et cruelle; il tient, non pas à humilier la raison
+humaine, mais à nous tenir en joie par le spectacle de ses faiblesses et
+à nous prémunir par là, en passant, contre les doctrines qui nous
+attribuent, à nos risques et périls, une origine et une destination
+d'ordre supérieur; personne ne prêche moins que lui, mais, s'il ne
+dogmatise jamais, il insinue toujours. Eût-il été difficile à Villemain
+d'expliquer agréablement ce qu'il entendait par la mélancolie dans les
+petites choses, et d'arriver enfin, de réflexions malignes en
+expressions pittoresques, à prononcer ou à suggérer les mots
+d'enfantillage charlatanesque? Il possédait, lui aussi, l'art de tout
+dire; il était sûr de retrouver à point, après un mot spirituel, sa
+sensibilité pour admirer le beau et le faire sentir. Dans la vie
+quotidienne, dans la polémique, il a su fort bien mêler les épigrammes
+aux compliments; il pouvait dans sa chaire exercer ce talent pour le
+plaisir de son auditoire; il n'a pas voulu l'exercer sans péril, aux
+dépens des grands écrivains et de la jeunesse même qui, en riant d'eux,
+aurait perdu l'habitude salutaire du respect. Ce cours si amusant ne
+forme point à l'irrévérence. Villemain avait trop d'esprit pour régenter
+le génie, mais il en avait assez pour oublier et faire oublier à ses
+auditeurs la distance qui les sépare, eux et lui, des grands hommes. Il
+s'en garde bien. Ce qu'il cherche à exciter en eux, plus encore que le
+sens critique, c'est l'enthousiasme.
+
+Cette dernière assertion, qui, aujourd'hui, étonnera peut-être, n'eût
+pourtant pas été contredite par ceux mêmes qui trouvaient, qu'en
+dernière analyse, le cours était surtout amusant. Qu'on se reporte aux
+éloges que nous avons cités plus haut, on verra que si Sainte-Beuve a
+surtout goûté l'agrément de Villemain, les revues du temps lui accordent
+le don de ressentir et de communiquer la passion du beau. Charles
+Lacretelle, dans son discours de 1823 à la Société des bonnes lettres,
+rappelle «un phénomène d'instruction et de facilité à qui l'expression
+éloquente ne coûte pas plus que l'expression spirituelle.» Comme nous
+lisons moins les livres de Villemain que nous ne discutons ses
+doctrines, comme aussi le don oratoire est allé chez lui s'affaiblissant
+du jour où il a plus écrit que parlé, nous nous étonnons un peu
+d'entendre vanter sa verve éloquente; nous lui concéderions seulement la
+verve spirituelle. Mais, de quelque épithète qu'on la distingue, la
+verve ne va jamais sans quelque chaleur; chez un homme dont le sens est
+juste et dont le cœur n'est pas corrompu, il suffit pour qu'elle change
+de nom, qu'elle passe d'un objet à un autre. Celle de Villemain, quand
+il s'émeut, n'est jamais factice ou déclamatoire, elle part de faits
+rassemblés et médités. Un jour, ses auditeurs applaudirent ce trait:
+«L'Angleterre a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan.» Dans
+le passage où il se rencontre, ce mot oratoire n'est autre chose que la
+conclusion d'un raisonnement: Villemain veut établir qu'une nation
+libre, au milieu même de ses fautes et de ses revers, travaille
+efficacement au bonheur du monde et à sa propre gloire, et il le prouve
+en montrant que la politique qui a fait perdre à l'Angleterre, sur la
+fin du siècle dernier, sa plus belle colonie, a donné naissance à une
+grande nation capable de se passer désormais de la métropole, et a
+remplacé cet empire perdu par l'Inde et par les clefs de tous les
+détroits du monde. Ailleurs, un instant après avoir approuvé Montesquieu
+d'attribuer à chaque climat une religion différente, il affirme que le
+christianisme sera un jour la religion de l'univers: est-ce une
+précaution de rhéteur prudent qui rachète une proposition hardie par une
+contradiction? Non. À lire le passage, on voit que, dans l'intervalle de
+ces deux déclarations qui s'accordent mal, la pensée des pointes
+aventureuses que les soldats, les négociants, les missionnaires anglais
+et russes, poussent chaque jour sur le continent asiatique, l'imposante
+perspective du triomphe final des lumières a frappé son imagination et
+entraîné sa parole[197]. Quand on pense qu'il avait fait sa rhétorique
+sous le premier Empire, à l'époque où la littérature d'opposition et la
+littérature officielle, très inégalement riches d'idées, cultivaient
+toutes deux l'emphase, on s'étonne de le trouver si sobre dans l'usage
+des procédés oratoires. Dans ses leçons, il fait des parallèles; le
+cours en comprenait même un peu plus que n'en contient le livre; mais on
+n'y sent pas l'antithèse arrangée à plaisir: le morceau où il oppose la
+mort de lord Chatam à celle de Richelieu et de Mazarin, est plus
+expressif encore par l'idée que par les mots, et l'idée du morceau est
+la morale même du cours dont il fait partie. Au reste, la chaleur ne se
+marque pas seulement dans quelques passages isolés; elle anime des
+leçons entières, par exemple celles où il fait l'apologie de
+Jean-Jacques, et celle où, comme nous l'avons dit, il défend le
+christianisme contre Gibbon.
+
+Une preuve qu'au milieu de toutes ses saillies, de toute sa coquetterie,
+il se faisait une haute idée de sa profession, c'est la sympathie, on
+dirait presque l'onction, avec laquelle, pour expier, disait-il, son
+enseignement et mille choses qui lui échappaient, il a tracé le portrait
+de Rollin. Les contemporains admirèrent, on le voit par les journaux du
+temps, l'affectueuse loyauté de la leçon où, tout en expliquant ce qui
+manque à l'auteur du _Traité des études_, il dépeint sa charmante et
+noble candeur. Ici encore, il diffère à son avantage de Sainte-Beuve,
+qui veut bien admirer la vertu, mais qui, lorsqu'elle n'a pas l'excuse
+du génie, en fait la consolation des esprits bornés.
+
+L'homme qui a dignement parlé de Rollin n'a pu, malgré son désir de
+succès, courtiser son auditoire. La tentation était grande; car la
+jeunesse de la Restauration, ces étudiants en droit qui formaient, non
+pas la totalité, mais la pluralité de son assistance[198], méritaient
+des éloges et étaient habitués à en recevoir. On pressentait tout ce que
+la jeune génération allait produire, on voyait ce qu'elle donnait déjà
+par les mains de Lamartine et de Victor Hugo, et les hommes politiques
+ne se faisaient pas faute de lui révéler les espérances fondées sur
+elle. Chateaubriand lui a en personne décerné des félicitations qui, du
+reste, ne dépassent pas la mesure de la vérité. Pourtant, ni le
+spectacle de l'attention qui dénotait le zèle de cette jeunesse, ni la
+reconnaissance pour l'admiration qu'elle lui témoignait n'ont décidé
+Villemain à l'aduler. Il loue très volontiers les débutants qui viennent
+de faire leurs preuves; le nom d'Augustin Thierry revient presque aussi
+souvent dans son cours que celui de Chateaubriand[199]; mais il ne dit
+pas à ses auditeurs, précisément parce qu'il le pense, qu'ils sont,
+suivant la phrase dont on abusait tant, l'espoir de la patrie ou de la
+science; il exprimait quelquefois des souhaits ambitieux pour elle, mais
+ne lui adressait pas de compliments. Il ne fait pas non plus étalage des
+lettres très nombreuses sans doute qu'il recevait de ses auditeurs: on
+le voit seulement en mentionner quatre qui contenaient des critiques et
+y répondre en homme uniquement occupé d'instruire l'auditoire et non de
+récompenser un flatteur ou de gagner un rebelle. Son éclatant succès,
+celui de Cousin et de Guizot avaient changé les rapports de l'auditoire
+et des professeurs; il n'a rien fait pour accélérer ce changement.
+Auparavant, c'était chose insolite dans une Faculté que d'applaudir un
+professeur; car, dans le réquisitoire prononcé contre Bavoux, ces
+marques d'approbation sont qualifiées de _non moins extraordinaires dans
+l’École que son genre d'enseignement_; ce n'était point là une vaine
+phrase; jusque vers 1825, l'interdiction d'applaudir fut assez rarement
+violée, sauf dans les séances d'ouverture et sauf pour des incidents
+étrangers aux leçons des maîtres pour qu'à propos d'une leçon de
+Villemain de décembre 1824; le _Globe_ constatât que c'était la deuxième
+fois qu'on l'enfreignait en son honneur[200]. Mais Villemain, tout en
+travaillant à mériter d'être applaudi, a toujours, comme Guizot, essayé
+de réprimer cette dérogation à l'usage, aussi bien quand l'hommage
+allait à son talent que quand il allait à son intervention en faveur de
+la liberté de la presse[201]; et il ne faut pas dire que c'était calcul
+de sa part, puisqu'il n'employait pas le moyen le plus sûr pour être
+applaudi, les compliments.
+
+Ajoutons que, si ses empiétements ont pu mécontenter Laya, il n'a, du
+moins, jamais cherché à traverser le succès des seuls collègues qu'il
+pût considérer comme ses rivaux. Il ne fait jamais que les plus
+honorables allusions à leurs cours, même quand il discute franchement
+une de leurs opinions. Bien plus: c'est par leur retour à la Faculté en
+1828, que dans une préface il explique l'accroissement, à partir de
+cette époque, de son propre succès.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses
+qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas
+toujours allé en grandissant.
+
+
+I
+
+Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut
+enfin marquer les défauts de sa méthode.
+
+Gardons-nous cependant de rien exagérer. Avant de lui demander compte de
+ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les
+auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu à la gravité
+doctorale, il faudrait les connaître, et nous ne les connaissons pas. Il
+les a effacées. Les contemporains disent que c'étaient de gracieux et
+charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifié ainsi ni des
+traits de mauvais goût, ni ces expressions triviales que le vulgaire
+aime aujourd'hui à retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes
+d'esprit. D'ailleurs, le mauvais goût et la bassesse du langage sont des
+défauts dont on se dépouille malaisément; il en serait demeuré des
+traces malgré la revision de Villemain. L'extrême limite de la
+familiarité était, je pense, chez Villemain des expressions comme: _À la
+bonne heure! Je crois bien!_ que nous rangerions presque aujourd'hui
+dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'étaient probablement des
+expressions piquantes dans le goût de La Bruyère, comme celle-ci qui a
+trouvé grâce devant la revision: il appelle le succès d'un livre qui
+préluda au succès du _Voyage du jeune Anacharsis_ «un commencement
+d'admiration qui était prêt et attendait l'ouvrage de l'abbé
+Barthélemy;» c'étaient encore des remarques utiles énoncées d'une
+manière frivole en apparence, telles que la mention du goût d'Alfieri
+pour les chevaux présentée comme par un caprice de la mémoire dans le
+moment où Villemain décrit l'impétuosité qui changeait tout sentiment en
+passion dans le cœur du poète d'Asti. Rien là qui donne prise au blâme.
+On voit bien au style que le cours de Villemain a été fait de vive voix
+avant d'être rédigé, et l'on peut dire à cette occasion qu'une des
+choses qui ont contribué dans notre siècle à gâter la langue, c'est
+qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus été que des
+conversations écrites; nos lectures même ne nous corrigent pas des
+négligences, des bizarreries de la parole improvisée; le cours de La
+Harpe, fort inférieur, à tout autre égard, à celui de Villemain,
+l'emporte par le naturel du style. Mais quant à la langue que Villemain
+parlait dans sa chaire, quant à son style considéré comme style
+d'improvisateur, rien n'autorise à l'inculper.
+
+Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps au reproche qu'un lecteur
+pourrait être tenté de faire à Villemain en parcourant la table des
+matières du cours sur le dix-huitième siècle: on pourrait dire que
+l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays à un
+autre, qu'il passe de la littérature militante à la littérature
+pacifique, sans autre raison que l'amour de la variété, laquelle, s'il
+fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fondé. Le
+plan de tout ouvrage qui embrassera la littérature d'une pareille époque
+prêtera par quelque endroit à la critique. Si toutes les productions de
+ce siècle se rattachaient étroitement à la querelle engagée entre les
+philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait
+de suivre la décadence du gouvernement et les progrès de la libre
+pensée; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers,
+trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les étudie d'une
+manière rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-même a voulu
+changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas été publiée; on
+le constate en rapprochant le cours imprimé des articles de journaux où
+l'on avait rendu compte de ses leçons: l'on verra que le nouvel ordre
+qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus défectueux[202].
+
+Voici un défaut plus véritable et plus préjudiciable de sa méthode
+d'enseignement: c'est la rapidité excessive, et l'on serait tenté de
+dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il
+traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les
+parties secondaires, entre les parties faciles et les parties
+difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un
+tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu
+qu'il soit animé. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les
+plans et la lumière; encore le travail du peintre nous laisse-t-il,
+comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de même de la
+parole. Aussi une leçon, une suite de leçons qui embrassent trop de
+matières diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un
+livre même, les détails risquent beaucoup plus que dans un tableau de
+faire oublier les idées générales, parce que nos yeux ont, à un plus
+haut degré que notre esprit, la faculté de ne voir, quand ils le
+veulent, que ce qui est saillant.
+
+Le défaut dont nous parlons est poussé, dans ce cours de Villemain,
+jusqu'à un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leçon sur
+le bel esprit, avec exemples empruntés à Fontenelle et à Marivaux; mais
+une leçon où l'on prétend étudier dans l'ensemble et Fontenelle, et
+Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leçon brillante peut-être,
+mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et
+Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leçons sur soixante-deux:
+c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxième, du
+moins dans un cours de littérature française. Villemain estime qu'un
+coup d'œil sur l'histoire de la poésie lyrique est nécessaire pour
+saisir le caractère factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau:
+fort bien, à condition qu'on s'en tienne à des généralités où l'on
+portera toute la pénétration dont on est capable; mais si vous
+caractérisez, dans la partie de la leçon que vous consacrez à cette
+revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot,
+tous les lyriques de l'antiquité, Dante, Pétrarque, Chiabrera et Cowley,
+vous éblouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez.
+L'inconvénient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur
+aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout à l'heure J.-J.
+Rousseau insuffisamment partagé; mais, après tout, il ne faut pas de
+longues heures pour faire comprendre son œuvre, parce que chez lui le
+sentiment domine la pensée; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort
+bien marqué, se ramènent à un petit nombre de propositions, justes ou
+non, mais claires et méthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans
+sa tête la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques,
+de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui
+montre dans ses méditations la prudence d'un sage, la générosité d'un
+philanthrope français, quelquefois les préjugés de la noblesse de robe,
+un homme qui veut tour à tour ou tout à la fois interpréter le passé,
+faire durer le présent, préparer l'avenir, peut-on en deux séances
+expliquer son génie à des auditeurs assez âgés pour en comprendre
+l'explication, trop jeunes pour y suppléer par eux-mêmes? Évidemment
+non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble même que,
+disposant de deux leçons tout entières, il doit se jeter dans quelques
+excursions; et il raconte des anecdotes, s'étend sur les théories de
+Niebuhr dont il énumère ensuite les prédécesseurs français, apprécie
+tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses
+commentateurs, raisonne sur les vicissitudes récentes de l'Angleterre!
+
+Si Villemain entendait émettre cette critique, il tendrait sans doute un
+piège à la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait
+s'échauffer jusqu'à prétendre qu'une pareille méthode conduit
+nécessairement à des appréciations superficielles. Alors, il la prierait
+de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spécialement consacrés depuis le
+sien aux divers auteurs du dix-huitième siècle, il en est beaucoup qui
+présentent des aperçus qui lui aient réellement échappé, qu'il n'ait
+indiqués avec autant de précision que de brièveté, d'élégance et de
+vivacité. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son
+regard mobile pénètre en un instant les objets que notre attention
+obstinée embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige à
+l'instant. Dans sa course éperdue à travers les lyriques de tous les
+siècles, il a d'abord parlé de Pindare en lecteur de Voltaire; mais
+qu'il cite à son auditoire un passage de l'ode à Hiéron, et aussitôt il
+aperçoit la piété simple et expressive qui l'a dictée. Trop confiant,
+nous l'avons dit, dans la persistance de l'élan qui emportait alors la
+France vers la liberté, il lui suffit d'aborder l'étude des orateurs
+anglais pour découvrir que c'est un attachement opiniâtre, chicanier si
+l'on veut, à la légalité, qui distingue les peuples destinés à demeurer
+libres. Presque seul en France, à l'époque où les premières tentatives
+de l'Italie pour recouvrer l'indépendance furent en un instant
+comprimées, il a deviné, en se rappelant le courage de ses soldats dans
+la campagne de Russie, que _l'expression géographique_ de M. de
+Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203].
+
+Mais un esprit pénétrant peut donner un enseignement superficiel, et
+c'est uniquement ce que nous reprochons à Villemain. Ce n'est pas son
+intelligence que nous accusons, c'est sa méthode d'enseignement. Il a
+quitté trop tôt le Lycée Charlemagne, il a cessé trop tôt d'avoir des
+élèves qu'on peut interroger sur la leçon qu'ils viennent d'entendre et
+dont les réponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas
+d'énoncer une idée pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne
+s'oublie pas assez lui-même. Il veut faire passer chez ses auditeurs son
+admiration pour les grands écrivains, mais cette admiration il veut, en
+quelque sorte, qu'ils la reçoivent de ses propres mains; car il ne leur
+laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages,
+puisqu'il les entraîne sans cesse d'un livre à un autre et souvent en
+étudie plusieurs à la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique
+du seizième siècle qui prêche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il
+distribue à ses auditeurs beaucoup plus d'idées qu'ils n'en trouveraient
+seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle
+qu'on se donne à soi-même et que, pour apprendre à un enfant à marcher,
+il faut marcher lentement près de lui en le tenant par la main, et non
+pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant à
+l'_Esprit des lois_ un nombre convenable de séances: l'auditoire auquel
+il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'étude de son génie, a le
+loisir de contrôler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par
+la lecture et la réflexion, une opinion personnelle, tout au moins de
+savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand,
+suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique,
+Villemain, pareil aux dieux d'Homère, est en trois pas au bout du monde?
+
+On pourrait croire que c'est en réimprimant son cours que Villemain,
+s'adressant non plus à des auditeurs mais à des lecteurs, a multiplié
+les digressions à mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est
+rien. Les analyses données par la presse du temps prouvent que dès
+l'origine il possédait cette science vaste, bien digérée même, mais trop
+impétueuse et qui profite moins à l'élève qu'elle n'a profité au maître.
+À peine citerait-on quelques passages surchargés ultérieurement, comme
+la digression sur les spectacles sous l'Empire romain à propos de la
+lettre de Jean-Jacques à d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la
+pédagogie à propos de l'_Émile_. Au contraire l'épreuve de l'impression
+a plutôt averti Villemain du danger de sa méthode; car, à partir du jour
+où, pour fermer la bouche à ceux qui dénaturaient sa doctrine, il
+consentit enfin à laisser publier après revision les notes des
+sténographes[204], il composa ses leçons avec plus de soin. Désormais il
+lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle
+des séances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tôt un auteur pour
+un autre; les actes successifs du drame qu'il déroule se passeront
+encore dans des régions trop éloignées l'une de l'autre, mais il abusera
+moins des changements à vue.
+
+
+II
+
+À la vérité, la méthode choisie par Villemain n'offrait pas tout à fait
+de son temps les inconvénients qu'elle aurait aujourd'hui, parce que le
+public, beaucoup moins bien préparé alors pour suivre un cours
+d'histoire (Guizot dans ses _Mémoires_ le reconnaît), était beaucoup
+mieux préparé à suivre un cours de littérature; il avait une
+connaissance préalable de la plupart des auteurs anciens ou modernes,
+français ou étrangers sur lesquels Villemain court trop vite. Les
+journaux et les revues étant alors beaucoup moins nombreux et beaucoup
+moins longs laissaient plus de temps pour lire les auteurs originaux;
+l'érudition de détail, ce gouffre où s'engloutissent nos heures,
+attirait moins les esprits; les théâtres jouaient beaucoup plus souvent
+et beaucoup mieux le répertoire des deux siècles précédents et
+entretenaient ainsi les amateurs dans la familiarité de notre passé
+dramatique. Enfin, on lisait avec plus d'ardeur parce qu'on lisait avec
+plus de foi; car les uns croyaient ou que la France avait atteint la
+perfection au dix-septième siècle ou qu'elle allait l'atteindre au
+dix-neuvième, les autres croyaient que les grands hommes de tous les
+pays conspiraient à l'établissement de la fraternité universelle.
+Villemain a évidemment compté sur cette heureuse conjoncture. Sa leçon
+sur Richardson, pour ne parler que de celle-là, suppose absolument que
+la presque totalité de l'assistance avait lu _Clarisse Harlowe_: non
+seulement, comme nous l'avons remarqué, il y glisse sur les situations
+hardies du roman, mais il n'y donne pas la plus légère analyse de
+l'ouvrage sur lequel il insiste néanmoins très longuement; une pareille
+leçon faite à une assistance qui n'aurait jamais lu Richardson, y aurait
+jeté un malaise, un froid dangereux pour la popularité du professeur. On
+ne remarquait rien de pareil chez les auditeurs de Villemain. Aussi les
+journaux qui insinuaient parfois qu'on aurait moins de peine à retenir
+ses entraînantes improvisations si elles formaient toujours un tout
+homogène, approuvaient-ils sans réserve les résumés où, en une seule
+leçon, il appréciait tous les écrivains d'un genre, par exemple, la
+leçon supprimée plus tard, où il appréciait tous les poètes épiques,
+depuis l'_Iliade_ jusqu'aux _Martyrs_, et jusqu'au _Philippe-Auguste_ de
+Parseval-Grandmaison[205].
+
+Mais il appartenait à Villemain de ne pas profiter des lectures
+préalables que son auditoire avait faites pour le dispenser de les
+recommencer; autre chose est de lire seul, à dix-huit ans, sur la foi de
+la renommée, un ouvrage de Montesquieu, de Jean-Jacques, autre chose de
+le relire pendant qu'un maître éloquent et fin explique comment la vie
+de l'auteur et l'histoire de son temps amenèrent l'auteur à l'écrire,
+fait entrer dans le détail de son génie, prémunit contre ses erreurs.
+Villemain donne certes l'envie d'approfondir tous les livres dont il
+parle; mais dans la plupart de ses leçons il en signale trop pour que le
+plus grand nombre de ses auditeurs, ne sachant par lequel commencer, ne
+se décident pas à n'en ouvrir aucun. Villemain répliquerait peut-être
+qu'il entend faire œuvre d'art en même temps que d'enseignement, et que
+c'est pour cela qu'il s'abandonne à sa libre allure, qu'au reste il ne
+prévarique pas, en n'assujettissant pas son cours à la marche lente et
+aux proportions exactes d'un livre; car le comte de Gormas aurait
+probablement dit à don Diègue que les étudiants apprennent mal leur
+devoir dans un livre et que les exemples vivants ont un autre pouvoir;
+si donc le professeur est tour à tour éloquent ou spirituel, il inspire
+une admiration, une émulation qui valent bien, pour le profit des
+auditeurs, une lecture à tête reposée; si, au cours d'une séance ou
+d'une séance à l'autre, il court au gré de sa fantaisie, c'est pour
+frapper plus sûrement les auditeurs.
+
+ _Ils apprendront_ à vaincre en me regardant faire.
+
+L'erreur de Villemain consisterait en ce cas à ne pas voir que l'art
+s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses
+exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchaîne aucunement
+l'esprit et l'éloquence. Villemain, qui démêlait fort bien
+l'inconvénient de calquer des plans d'Homère et de Pindare, se
+tromperait là comme les auteurs qui croyaient que dans une épopée
+l'exposition des faits antérieurs à l'action doit nécessairement être
+différée jusqu'à un récit placé après les premiers chants: il introduit
+dans ses leçons le _beau désordre_ dont il dénoncerait l'artifice s'il
+le rencontrait dans une ode. C'est là qu'on surprend le calcul chez ce
+professeur dont la parole était pourtant toute verve et toutes saillies.
+
+Il n'a pas osé procéder plus simplement: pour expliquer le défaut de sa
+méthode, il faut joindre à son insuffisante expérience de l'enseignement
+la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez
+lui; il la laisse très souvent percer. Cet homme, à qui la vie avait
+souri dès son enfance, qui fut maître de conférences à l’École normale
+et professeur en Sorbonne presque au sortir du lycée, qui fut membre de
+l'Académie française à trente et un ans, cet homme, non moins brillant
+dans le monde que dans sa chaire, non moins goûté dans le salon de la
+duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait
+partout avec lui une amabilité irrésistible ou une causticité
+redoutable, doutait de lui-même. Plus tard, secrétaire perpétuel de
+l'Académie française, pair de France, après avoir siégé dans les
+conseils de la couronne, il éprouvera pour un instant le délire de la
+persécution; car Victor Hugo a involontairement arrangé sans doute la
+conversation que dans _Choses vues_ il rapporte à l'année 1845, date du
+trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas dû l'inventer. Sous la
+Restauration, Villemain n'en est encore qu'à redouter de fatiguer son
+auditoire. De là, son soin de lui présenter sans cesse de nouveaux
+objets, de lui ménager de perpétuelles surprises; en un mot, une
+préoccupation qui rend d'autant plus méritoires tous les scrupules dont
+nous l'avons loué, mais qui explique pourquoi il a, comme à plaisir,
+empêché son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait
+attendre.
+
+Mais d'où provenait cette défiance de soi? Dans la conversation que je
+viens de rappeler, Villemain, à qui Victor Hugo conseille de dédaigner
+ses ennemis, d'être fort, répond en indiquant à la fois l'étendue et la
+limite de ses propres facultés, et se résume ainsi: «La force, mais
+c'est précisément ce qui me manque!» Le mot est juste: Villemain sait
+tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses idées.
+Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait
+doucement de ne pas conclure avec assez de netteté dans ses
+appréciations littéraires; ce n'est pas que son jugement hésite ou qu'il
+ne le laisse pas très clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la
+force d'esprit nécessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit
+dans la XLe leçon du cours sur le dix-huitième siècle son histoire de la
+critique, il est impossible de n'être pas frappé des remarques profondes
+qu'il y sème, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un
+Guizot les eût fait ressortir davantage, les eût plus fortement
+enchaînées les unes aux autres. Villemain a touché vingt fois à la
+querelle des classiques et des romantiques, il a donné aux deux parties
+les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indécision sur
+sa pensée; mais jamais il n'a traité la question à fond. Il veut donner
+un cours complet et non un cours méthodique; mais ce n'est pas
+uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce à être dogmatique, c'est
+aussi parce qu'il sent qu'il n'y réussirait pas.
+
+La force de l'homme tient à deux racines, l'énergie de sa volonté d'une
+part, les grandes idées auxquelles il s'attache, de l'autre. L'énergie
+pèche chez Villemain, et de plus, il n'est pas également touché des
+différentes idées qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une idée
+morale très élevée, mais non pas sur la plus élevée de toutes. On
+reconnaît en lui pour cette double raison un élève du philosophe qu'il
+exaltait sans se méprendre sur ses faiblesses et dont il avait reçu la
+tradition vivante par Mme de Staël. Reprenant à son grand honneur une
+noble thèse gâtée par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse
+qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littérature qui
+prétend se suffire à elle-même, que les bibliothèques, les salons, les
+académies, les applaudissements des lettrés, les faveurs du pouvoir ne
+forment pas à eux seuls un poète, qu'ils pourraient même, dans certains
+cas, l'empêcher de naître, et que la littérature trouve en revanche de
+grandes chances de prospérité là où le titre de citoyen est porté avec
+honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la liberté, c'est
+la vertu, cette condition de la liberté. Villemain respecte et fait
+aimer la vertu partout où il la rencontre, fût-elle, nous l'avons
+montré, séparée du génie; mais il ne pense à elle que quand il la voit.
+Il ne lui échappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique
+plusieurs fois, dans son aversion pour la carrière routinière des gens
+de lettres, il ait été sur le point de dire, comme le feront les
+romantiques, qu'un peu de désordre dans la vie ne nuit point au
+génie[206]; toujours il s'est retenu à temps. Mais il se contente de ne
+jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons.
+Son enseignement, pénétré de l'amour de la liberté, n'est pas pénétré de
+l'amour du bien, comme l'eût été celui, je ne dis pas seulement d'un
+Bossuet, mais d'un Platon, comme l'eût été celui d'un Démosthène s'il
+était descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas
+intérieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas
+assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons là un
+modèle un peu terne à un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le
+champ d'autres modèles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent
+le plus soucieux de se déployer librement; car le _Gorgias et le Traité
+de l’Éducation des Filles_ ont prouvé que l'éloquence, la malice,
+l'élégance, la grâce se concilient sans effort avec les visées les plus
+austères. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est
+pas dans un cours, nous rappellerions les leçons si spirituelles, si
+appréciées dans lesquelles Saint-Marc Girardin a réfuté plus tard les
+doctrines dangereuses répandues par les drames contemporains.
+
+Ce qui précède explique pourquoi Villemain, né avec des dons oratoires,
+et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux débats
+des assemblées, n'y a pas, à beaucoup près, obtenu le même succès que
+Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent à la Sorbonne il
+_électrisait_ les mêmes auditeurs qu'il venait d'égayer, passait à la
+Chambre des Pairs pour plus élégant qu'éloquent. Il ne suffit pas en
+effet de dire que la scène avait changé, que tel qui brille sur un
+théâtre plaît moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le
+dix-huitième siècle trouverait sa place dans les discussions d'un corps
+politique, surtout si l'on se rappelle que le goût du temps et la
+composition des collèges électoraux conservaient au style parlementaire
+une couleur littéraire qui s'est effacée depuis. Or, tandis que le
+doctrinaire Guizot se formait de plus en plus à l'éloquence politique,
+Villemain, qui s'était souvent moqué devant ses auditeurs de l'éloquence
+académique, s'en est rapproché de plus en plus. Ce qui a transformé la
+parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle
+n'apprend qu'à penser, c'est l'habitude de rassembler ses idées, d'en
+chercher les rapports, et d'attendre dans une forte méditation le moment
+où l'unité qui résulte de ces rapports, clairement aperçue, soulage la
+mémoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'était chez Villemain le
+feu de la jeunesse qui suppléait à la profondeur de la méditation; il
+distribuait les différentes parties de sa leçon dans un ordre un peu
+factice que sa mémoire exercée retenait sans peine; fraîche encore,
+riche d'idées et de souvenirs, elle lui suggérait pendant qu'il parlait
+une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes échauffait son
+discours. Mais, aux environs de la quarantième année, ce feu commença à
+s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa méthode
+l'obligeait, avaient souvent dérangé sa santé; car, bien que sous la
+Restauration il n'ait pris qu'une fois un suppléant, Pierrot, qui le
+remplaça dans l'année 1819-1820, il avait dû, en 1822, en 1823, manquer
+bien des leçons, et même lorsqu'il entreprit, au début de 1827, l'étude
+du dix-huitième siècle, il y avait deux ans qu'il n'avait professé[207].
+Dans la leçon de clôture du cours de 1827-1828, il confiait à ses
+auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mémoire, l'action
+naturelle, la facilité d'apprendre nécessaires à sa profession. Plus
+heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne
+parvint du moins qu'à une maturité autre et moins parfaite que celle
+qu'on eût pu espérer pour lui.
+
+La prépondérance donnée par Villemain à la politique sur la morale
+achève d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminué plutôt que
+grandi en lui. Le découragement est fatal aux orateurs; si le dernier
+que nous possédions des discours de Démosthène est le plus beau de tous,
+c'est qu'après Chéronée il ne désespérait pas; mais une pareille trempe
+d'âme est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures
+tellement tristes, que celui qui met toute la dignité de l'homme dans la
+liberté politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque
+attaché qu'il fut au régime parlementaire, en a supporté vaillamment la
+longue éclipse, parce que pour lui l'individu, même privé de ses droits
+de citoyen, conserve une noble tâche à remplir. Villemain, qui ne l'eût
+pas nié, mais qui n'arrêtait pas souvent son esprit sur cette pensée, a
+dû sentir son optimisme s'ébranler bien avant l'époque où, sous le
+second Empire, il exhalait en épigrammes son mécontentement du présent
+et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait été
+ministre sous Louis-Philippe, ses discours à la Chambre des pairs
+prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours
+tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la liberté
+avait été sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva
+rien pour la remplacer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de
+l'enseignement de Villemain.
+
+
+On voit donc ce qui a dû manquer à l'influence exercée par Villemain. Il
+a, en homme sage et pratique, inspiré à ses auditeurs une ambition plus
+relevée et plus facile à satisfaire en même temps que celle d'être de
+grands écrivains; il leur a inspiré l'ambition d'être des citoyens
+utiles; mais il n'a pas assez cherché à leur inspirer l'ambition encore
+plus relevée et encore plus permise à tous d'être, dans l'intimité de
+leur vie, des hommes de bien.
+
+Dans l'ordre intellectuel, sa méthode a pu contribuer à former des
+esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vérifier les
+théories du maître. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient
+un peu d'esprit et de faconde n'aient fait à son cours pour toute leur
+vie provision de jugements littéraires, ou, ce qui ne vaut guère mieux,
+ne se soient enhardis en voyant juger dans le préambule d'une leçon tous
+les écrivains d'un genre depuis l'époque la plus reculée jusqu'à nos
+jours, à improviser des systèmes nécessairement faux, puisqu'ils ne
+reposaient ni sur la science, ni sur la réflexion. L'instruction de
+Villemain était prodigieuse pour l'étendue et la solidité; mais la
+science chez lui paraît si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou
+du moins il devait sembler, après l'avoir entendu, qu'avec un peu de
+lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de
+l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers à sa charge
+l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse préface de
+_Cromwell_, V. Hugo émet les plus étonnantes assertions sur les
+vicissitudes de la poésie; sans doute, Villemain eût pu envier la
+vigueur de style qui y règne, le ton d'autorité qui y alterne avec les
+déclarations les plus modestes, et il eût souri d'entendre affirmer que
+toute la littérature de l'antiquité a le caractère épique, qu'avant la
+chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les États
+n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date
+l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne
+serais pas surpris que V. Hugo ait écrit sa préface au sortir d'une
+leçon de Villemain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il
+venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop
+d'inconvénients sa méthode à des esprits déliés comme J.-J. Ampère et
+Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procèdent de lui, le premier
+par la rapidité avec laquelle sa curiosité change d'objet, le second par
+les rapprochements, très judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus,
+qui donnent à son cours de littérature dramatique la forme d'un
+enseignement à bâtons rompus. Mais déjà Saint-Marc Girardin n'a pas
+toujours pratiqué cette méthode que personne aujourd'hui ne pratique
+plus.
+
+Villemain n'est assurément pas responsable des dangereuses utopies de
+ceux qui, entre 1830 et 1850, portèrent dans l'économie politique la
+légèreté présomptueuse que sa méthode, corrigée chez lui par la solidité
+de sa science et de son jugement, avait involontairement encouragée. On
+ne peut légitimement lui demander compte que de son influence dans la
+littérature et plus spécialement dans la critique. Mais aussi dans ce
+domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le
+faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est
+produit par l'effet d'une réaction. Si Villemain n'avait pas procédé
+d'une manière par trop expéditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-être pas
+dépensé son incomparable finesse dans les innombrables articles qui
+composent les _Causeries du Lundi_, véritable mine d'observations
+psychologiques plutôt que monument littéraire. Né pour composer plus de
+vrais livres qu'il n'en a laissé, il ne se serait pas si curieusement
+attaché à tant de personnages voués à l'oubli, si Villemain n'avait pas
+paru quitter les grands hommes presque aussitôt qu'il les abordait;
+Sainte-Beuve aurait laissé à d'autres le soin de peindre des modèles qui
+ne méritaient pas d'être si bien peints, et il aurait travaillé à des
+œuvres plus importantes. L'esprit public fût devenu moins mobile et
+moins léger. Nous avons innocenté les ingénieux caprices de la parole de
+Villemain, en faisant remarquer que, dans la rédaction de son cours, il
+les avait sacrifiés. Mais la séduction de ces caprices a piqué
+d'émulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modèle d'une
+improvisation enjouée, a rempli ses livres, souvent aux dépens de la
+brièveté et de l'élégance, de toutes les saillies de son imagination et
+de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier
+Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais à mon sens
+Sainte-Beuve eût pu encore mieux écrire. Si, lorsqu'on vient de lire une
+page des _Causeries du Lundi_, on lit une page de La Fontaine ou de Mme
+de Sévigné, on comprend combien un écrivain, à qui la nature a donné une
+grâce pittoresque et une science délicate du langage populaire, gagne à
+être difficile pour lui-même et à ne pas lâcher la bride à sa fantaisie.
+Le style de Mme de Sévigné et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis
+que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paraîtra souvent diffus et
+bizarre. On rendra toujours hommage aux qualités de fond ou de forme
+dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera
+d'avoir mis à la mode l'habitude d'écrire, non pas avec ces expressions
+simples et naturelles qu'on trouve les dernières, mais avec ces
+expressions contournées ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on
+prend l'étrangeté pour l'originalité véritable. La complaisance de
+Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a
+peut-être répandu le goût d'un travail incomplet qui, dans la recherche
+du naturel, s'arrête à l'affectation.
+
+Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction
+de professeur de Faculté, a dû, pour ainsi dire, se former tout seul. Il
+avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chénier et de
+quelques autres; mais il n'avait entendu, ni même lu ce que nous
+appellerions des leçons bien composées. Quand il débuta, ses collègues
+ou bien en étaient encore pour la plupart à lire des cahiers ou à
+commenter péniblement un texte, ou, quand ils savaient parler
+d'abondance et avec animation, leurs leçons étaient plutôt des homélies
+d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement supérieur. Voici, d'après
+le Moniteur du 18 décembre 1820, le résumé d'une leçon faite la veille à
+la Faculté des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire
+ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquité: Lacretelle a
+montré par l'usage des caravansérails que cette vertu n'était pas
+inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contrées, le despotisme
+a tout corrompu, qu'Athènes avait, par une pensée généreuse, établi le
+Prytanée, mais que dans les républiques anciennes les distributions de
+vivres ruinaient l'État et disposaient le peuple à vendre sa liberté;
+passant aux peuples chrétiens, il a opposé la charité de saint Vincent
+de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux législations
+païennes qui permettaient de les exposer; il a montré la science
+s'alliant de nos jours à la charité, enseignant l'importance hygiénique
+de la propreté; il a loué le courage, l'habileté, la discrétion des
+médecins préservant la population civile de la contagion au moment où
+les hôpitaux de la France envahie regorgeaient de blessés de toute
+nation; il a terminé en exhortant ses auditeurs à pratiquer la
+bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux
+gouvernements. On le voit: c'est une conférence judicieuse et
+chaleureuse dont le succès, attesté par le _Moniteur_, ne surprend pas:
+mais ce n'est point là ce qu'on attend d'un professeur de Faculté.
+Villemain donnait donc des leçons trop pleines ou trop discursives,
+parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu
+nourri ou trop terre à terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il
+n'eût été nécessaire à une conversation d'ailleurs étincelante parce que
+ses prédécesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la
+déclamation.
+
+Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que
+Cousin et que Guizot, il ne les égale pas comme professeur, c'est-à-dire
+dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine;
+mais pour Cousin on dira que ses artifices de comédien convenaient
+encore moins à sa mission que la coquette agilité de la méthode de
+Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort égayé des grands airs de
+Cousin et nous avons même vu que dès 1828 Armand Marrast les avait
+percés à jour. Mais à cette époque, pour échapper à l'ascendant de
+Cousin, il fallait presque nécessairement être tenu en garde soit par un
+invincible attachement aux doctrines du dix-huitième siècle, soit par
+l'inaptitude à la philosophie. La plupart des jeunes gens nés avec une
+véritable vocation se laissèrent ravir et provisoirement subjuguer. Près
+de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient
+la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se révolter. Leur
+esprit n'était pour cela ni enchaîné pour toujours ni stérilisé: tout au
+contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de
+la volonté quand on leur parle d'un ton d'autorité, on leur enseigne par
+là à vouloir: dans toute société, plus l'individu a été formé à
+l'obéissance, mieux ensuite il sait commander; la république romaine,
+l'état militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve.
+C'est seulement sous le régime des castes, là où l'inférieur sait que,
+quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obéira toujours, que la
+soumission tue la volonté. Le ton d'autorité de Cousin n'inféodait donc
+pas les auditeurs à sa doctrine, mais les obligeait à se pénétrer de la
+part de vérité qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait à sa
+manière, de même que la pluie qui arrose bon gré mal gré les plantes les
+aide toutes à produire les fruits que chacune comporte. L'autorité de
+Cousin venait de ce que, comme Guizot et à la différence de Villemain,
+il avait autre chose que du talent. Sa gravité n'eût-elle été qu'un
+_mystère du corps_ eût déjà imposé parce que c'est une qualité ou, si
+l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique
+calculée, elle tenait, comme celle de Guizot, à une autre qualité rare
+dans tous les pays, à une volonté énergique, et que cette volonté, pure
+ou non de tout égoïsme, servait de bonnes causes, d'abord la
+restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la
+philosophie, enfin l'œuvre fort délicate de l'enseignement de la
+philosophie dans les lycées. M. Janet a fort bien établi en 1884, dans
+la _Revue des Deux-Mondes_, ce dernier point trop oublié et a prouvé que
+celui qui sous le gouvernement de Juillet avait régenté la philosophie
+universitaire l'avait aussi sauvée. Cousin avait discipliné les jeunes
+philosophes comme Guizot avait discipliné la Chambre des députés.
+Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien
+quelques imitateurs, mais n'eut point véritablement de disciples. Ses
+anciens auditeurs ne l'oublièrent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex.
+Nicolas, le défendre en 1844 contre un écrit de M. Collombet. Mais il
+n'a point réuni un groupe autour de lui: après quinze ans de
+l'enseignement le plus applaudi, après avoir été ministre de
+l'instruction publique, il demeurait isolé.
+
+Il n'en a pas moins, dans la mesure où sa doctrine s'accordait avec
+celle de Guizot et de Cousin, contribué à un progrès des esprits. Ils se
+partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseigné l'équité à notre
+intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non
+pas à Voltaire (on nous dirait que la Révolution avait désabusé de
+l'esprit voltairien), non pas à La Harpe (on nous dirait que La Harpe
+n'était pas assez original), mais à Chateaubriand et à Mme de Staël.
+Combien les vues systématiques dominent encore chez l'un et chez
+l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque
+du premier, de la générosité impétueuse de la seconde! Tous deux nous
+ont appris des vérités nouvelles, nous en ont réappris d'anciennes, mais
+avec eux on perd toujours d'un côté ce qu'on gagne d'un autre; ils nous
+instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dépens d'une vérité. En
+1815, Mme de Staël n'avait plus que deux ans à vivre, et Chateaubriand
+s'enfermait dans la politique; mais la partialité demeurait la règle des
+jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les
+esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient
+rien voir au delà du cercle étroit où ils s'étaient placés; longtemps
+après, Daunou s'effraiera de la méthode d'Augustin Thierry, des
+généralisations hardies et fécondes enseignées à Cousin par Vico[208];
+et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des
+classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est à Villemain,
+à Cousin, à Guizot que nous devons notre véritable affranchissement.
+Lacordaire disait un jour, à Notre-Dame, que si les libres penseurs
+répandus dans son auditoire avaient vécu au douzième siècle, ils
+auraient apporté des pierres pour bâtir la cathédrale. Sans les trois
+hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en détracteurs
+de Shakespeare et du moyen âge, ou de Racine et de Voltaire.
+
+
+
+
+DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE
+
+
+Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public,
+ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les
+engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui
+inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison?
+Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet,
+les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche
+quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe
+la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les
+instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes,
+puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin
+tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme
+qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée
+qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des
+réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie
+non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait?
+plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier
+ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien
+dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner
+l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le
+monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en
+périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose
+des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le
+dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne
+protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En
+dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à
+remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou
+s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses
+travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les
+loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé.
+
+Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on
+pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai
+qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des
+traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur
+enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigés_, tandis que
+leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices
+d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance
+plus commode que canonique des bénéfices d’Église, depuis que le clergé,
+beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup
+moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre
+aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les
+bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous
+les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur
+pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à
+vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages
+dont nous allons parler, aux éditions classiques.
+
+
+I
+
+Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un
+chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays,
+on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands
+écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et,
+quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos
+jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de
+ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition
+des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les
+volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier,
+comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur
+temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand
+on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire
+préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner
+au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que
+le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un
+titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime
+publique n'est pas de trop pour les dédommager.
+
+L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur
+particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de
+lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié.
+Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux
+toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par
+quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment
+publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie
+l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes
+distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule
+sous la compétence d'un étranger.
+
+Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le
+ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt
+présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans
+l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent
+sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol
+et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos
+lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre
+supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils,
+faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et
+les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y
+ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de
+Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale
+ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles
+ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus
+sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des
+langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et
+industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs
+langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de
+l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de
+la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mérimée, dans la
+préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces
+doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour
+qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des
+décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un
+avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux
+lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues
+méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur
+les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de
+refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est
+donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions
+classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la
+façon dont elles ont été conçues.
+
+Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de
+voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont,
+pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des
+volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il
+semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres
+scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du
+texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à
+cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les
+illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés
+ou dont on pourrait contester le rapport avec l'œuvre où on les insère
+et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise;
+trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne
+noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits
+vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous
+devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux
+illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt
+ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits
+de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les
+services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes
+qui en possèdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù
+italiana_, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines
+militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce
+secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves
+le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche,
+n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne
+sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point
+tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux
+leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils
+savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent;
+leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage
+pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop
+blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un
+volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop
+menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères
+tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il
+faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie
+n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs
+de ne pas avancer l'âge de la myopie.
+
+Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent
+s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en
+France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis
+longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit
+une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées
+chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on
+trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant.
+
+Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en
+donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En
+France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de
+mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se
+rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour
+avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins
+d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que
+nous, par suite, à une époque où les mœurs n'avaient pas encore la
+délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses
+grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de
+Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme,
+pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont
+fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui
+s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai
+raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le
+seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les
+hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le _Décaméron_ complet,
+et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que
+le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus
+suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez
+mauvais œil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista
+critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas
+mettre le _Décaméron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les
+mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que,
+dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que,
+dans une édition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni
+eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de
+retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste
+lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés,
+il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé _qualche graziosa
+lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre
+sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des
+beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les
+consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.?
+Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de
+son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du _Roland
+furieux_[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux
+demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre
+offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait
+certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.--Mais,
+dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on
+prétend retarder pour eux la connaissance.--C'était précisément le
+langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la
+liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la
+rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini.
+Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très
+judicieusement observer dans la préface de son édition classique du
+_Cortegiano_, que le respect dû à la classe défend d'y parler de
+certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne
+suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages
+scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les
+élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne
+leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre
+effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit
+chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la
+débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de
+prêcher ensuite la régularité des mœurs avec autant de séduction
+qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de
+ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des
+passions presque irrésistibles dans la jeunesse.
+
+On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation
+intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B.
+Bolza, qui, lui aussi, a publié le _Roland furieux_ à l'usage des
+classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures
+nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire
+italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du
+_Décaméron_ dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a
+donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre
+les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que
+l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant
+qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la
+maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la
+préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et
+la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la
+crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs
+d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une
+œuvre exquise que le _Cortegiano_, et même une œuvre d'une morale à la
+fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les
+interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il
+assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des
+passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour
+titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle édition
+classique de la _Jérusalem délivrée_, de conserver entièrement la
+peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud?
+Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de cœur la cause d'une pauvre
+veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de
+présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en
+trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que
+la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que
+fréquentait Régnier. Monti a écrit:
+
+ _Disse rea d'adulterio altri la madre,
+ E di vile semenza di convento
+ Sparso il solco accusó del proprio padre._
+
+Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot
+_solco_ par une périphrase «_la via alla generazione_,» et indique les
+endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En
+vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne.
+
+
+II
+
+On ne trouve pas non plus, pour ce qui touche le commentaire du texte,
+autant d'uniformité en Italie que chez nous. En France, depuis vingt
+ans, il est universellement admis qu'une édition classique, outre
+qu'elle doit donner un texte revu sur les meilleures éditions (au besoin
+sur les manuscrits, et avec l'orthographe du temps), doit contenir les
+variantes, l'indication des imitations faites ou suggérées par l'auteur,
+des passages où d'autres écrivains se rencontrent avec lui ou le
+combattent, des jugements portés sur son œuvre; on veut qu'elle soit
+précédée d'une ample biographie et d'une introduction où l'on embrasse
+l'histoire de l'œuvre, du sujet s'il a été traité à d'autres époques, du
+genre auquel il appartient, avec un aperçu du siècle où il a été
+composé. En un mot, on tient généralement qu'une bonne édition classique
+doit être l'abrégé d'une édition savante. Les Italiens penchent aussi
+vers l'érudition, mais ne s'y livrent pas d'après un plan aussi
+méthodique. Dans beaucoup de leurs éditions les plus estimées, ils
+suppriment absolument toute biographie, à moins que l'auteur n'ait écrit
+lui-même un récit de sa vie ou qu'un biographe accrédité n'y ait
+suppléé; en ce cas, ils conservent en totalité ou en partie ces récits
+tout préparés. D'ordinaire aussi ils s'abstiennent de toute dissertation
+historique ou littéraire. Après une courte préface où ils exposent
+uniquement la méthode qu'ils ont suivie, le texte vient immédiatement.
+D'autres encore mettent d'abord sous les yeux des lecteurs les documents
+propres à éclairer l'œuvre qu'ils éditent, mais suppriment à peu près
+toute note au bas des pages.
+
+Ce n'est pas qu'ils entendent ménager leur peine: ces éditions, pour la
+plupart, ont coûté au moins autant de travail que les plus soignées de
+notre pays, surtout celles où ils ont porté tous leurs efforts sur
+l'annotation du texte. En effet, la tâche est d'ordinaire chez nous
+préparée d'avance par des éditions à l'usage des savants où il est
+permis de puiser, tandis que l'éditeur italien est souvent pour deux
+raisons privé d'un tel secours. Premièrement, comme il y a moins
+longtemps qu'on a réappris à travailler en Italie (et cette remarque est
+à l'honneur de la génération actuelle qui doit suffire à tout), il s'y
+rencontrait moins, je ne dis pas de belles, mais de bonnes éditions des
+auteurs; on sait, notamment, que les innombrables commentateurs qui
+s'étaient avant notre siècle exercés sur la _Divine Comédie_ ont
+médiocrement facilité la tâche des érudits contemporains; il manque
+également aux Italiens certains ouvrages de fonds qui ont été largement
+mis à profit pour nos éditions scolaires entre autres, un dictionnaire
+historique de la langue nationale. En second lieu, leurs siècles
+classiques ne fournissent pas comme notre dix-septième siècle un assez
+grand nombre de livres, à la fois graves et attrayants, pour qu'on en
+compose tout le programme des lycées; leurs plus beaux génies sont
+souvent ou trop profonds, ou trop hardis, ou trop légers pour que
+l'éducation de la jeunesse leur soit absolument confiée; on s'adresse
+donc aussi aux penseurs, aux patriotes de la fin du siècle dernier ou du
+commencement du nôtre, ou même à des hommes de cette période qui, comme
+Monti, sans prétendre à l'un ou à l'autre de ces titres, ont été avertis
+par le changement des mœurs de surveiller au moins l'expression de leur
+pensée. On a donc donné des éditions classiques d'écrivains très
+récents, sur lesquels sans doute on avait déjà beaucoup écrit, mais sur
+lesquels il ne s'était pas formé ce commentaire de tradition qu'un
+professeur trouve tout préparé dans sa mémoire quand il veut éditer un
+auteur mort depuis plusieurs siècles. Pour éditer, selon la méthode
+actuelle, un ouvrage de Chateaubriand, de Lamartine, de V. Hugo, il
+faudrait beaucoup plus de recherches que pour éditer un ouvrage du temps
+de Louis XIV. C'est le cas de quelques-uns des éditeurs italiens. Enfin,
+il faut à certains égards plus d'érudition pour commenter un auteur
+italien, parce que tandis que chez nous la plupart des auteurs n'ont
+guère imité que les anciens, en Italie la plupart des écrivains ont
+beaucoup emprunté en outre à leurs compatriotes des générations
+précédentes. Ce serait même, du moins pour un Français, une étude pleine
+de surprises que de rechercher l'influence gardée, malgré les variations
+du goût public, par Dante et par Pétrarque sur les poètes qui leur
+ressemblaient le moins; et ce n'étaient pas eux seuls qu'on imitait. On
+peut donc admettre sans crainte de se tromper, que les éditions
+scolaires dont les Italiens font cas, mais qui ne contiennent pas toutes
+les parties intégrantes que le genre nous paraît comporter, n'en ont
+pas moins de droits à l'estime.
+
+Au fond, le contraste signalé plus haut entre les systèmes des éditeurs
+italiens tient uniquement à une différence de méthode et non à une
+différence d'intention; elles sont faites d'après un même principe, qui
+est précisément celui qui a prévalu chez nous. En Italie, comme en
+France, on veut éviter de se substituer à l'élève. Ceux des éditeurs
+italiens qui s'interdisent les dissertations d'histoire littéraire,
+comme ceux d'entre eux qui s'interdisent les notes au bas des pages
+obéissent exactement au même scrupule qui, chez nous, a fait rejeter ce
+qu'on a nommé les notes admiratives. Des deux parts, on craint de dicter
+l'opinion de l'élève. On ne veut pas lui suggérer des jugements: on se
+borne à lui fournir des occasions d'exercer son jugement. Ce principe
+reçoit seulement des applications fort diverses. Celles qu'on préfère en
+Italie encourraient probablement notre censure. Un Français
+représenterait aux uns, que c'est laisser bien longtemps l'élève à
+lui-même que de l'abandonner aussitôt après l'introduction pour ne le
+retrouver que dans les additions qui suivent le texte, aux autres, que
+c'est mettre sa bonne volonté à une périlleuse épreuve que de l'obliger
+à chercher lui-même ailleurs les notions préliminaires sans lesquelles
+on ne comprend pas un ouvrage. Mais les Italiens pourraient bien nous
+répliquer que nous avons nous-mêmes fait quelques sacrifices d'une
+opportunité contestable à la crainte de prévenir le jugement de l'élève.
+
+Nous avons, en effet, banni de nos livres de classe les courtes
+remarques par lesquelles on y signalait jadis les beautés de style.
+C'est un lieu commun que de les railler, et il ne faudrait pas,
+d'ailleurs, pour le plaisir d'être seul à les défendre, soutenir que
+jamais commentateur d'autrefois n'a prêté au ridicule par un
+enthousiasme pédantesque ou inintelligent. Les Italiens ont, eux aussi,
+modifié leur style dans les passages où ils provoquent l'admiration des
+écoliers pour leur auteur. Nul d'entre eux ne s'écrierait plus
+aujourd'hui que Le Tasse ressemble «à un être surnaturel apparu sur la
+terre pour servir de guide à un peuple qui s'élève ou à une civilisation
+qui se transfigure,» «à l'Océan d'Homère riche de sa propre immensité et
+du tribut de tous les fleuves de l'univers;» nul n'entremêlerait ses
+remarques de petits sermons et ne présenterait ses réflexions sous forme
+d'apostrophe à la studieuse jeunesse, comme le voulait la mode d'il y a
+quarante ans. Mais le changement s'est opéré sans bruit et moins
+radicalement que chez nous. Comme les Italiens ne connaissent pas la
+peur de paraître naïfs, qui est une de nos pires faiblesses, il leur
+arrive encore de signaler, en les appelant du terme technique, les
+figures dont un écrivain orne sa diction. En France, aujourd'hui, nous
+partons de l'idée, qui pourrait bien manquer de justesse, que les
+beautés qui frappent une grande personne frappent un enfant et que, par
+suite, en cette matière, les remarques oiseuses pour l'une sont inutiles
+pour l'autre. L'expérience prouve, au contraire, que les rhétoriciens
+les mieux doués, ceux qui entendent le mieux une version, qui tournent
+avec le plus d'agrément une page de français, ne s'avisent pas eux-mêmes
+des beautés de style qui nous frappent le plus. Il ne faut pas dire
+qu'ils les sentent et que c'est seulement l'embarras de trouver les mots
+nécessaires ou une sorte de pudeur qui les empêche de les commenter. La
+plupart des meilleurs, quand on les met sur une page dont la tradition
+ne leur a pas appris d'avance les traits saillants ne sauraient même pas
+les montrer du doigt. Cette observation ne s'applique pas seulement aux
+rhétoriciens: elle s'applique aussi aux étudiants de première année,
+même à ceux dont le style fait déjà concevoir les plus heureuses
+espérances. Ce qui trompe, c'est la vivacité avec laquelle les jeunes
+gens sentent l'énergie d'une belle page quand on la leur interprète par
+une lecture animée; la manière dont ils goûtent l'ensemble fait croire
+qu'ils goûtent le détail. Ce qui trompe encore, c'est qu'au besoin ils
+savent, la plume à la main, apprécier ces beautés de détail; mais,
+s'ils y réussissent, c'est que, si précisément que soit indiqué le
+passage soumis à leur critique, ils s'aident des souvenirs de leurs
+cours, de leurs manuels; ils travaillent, en réalité, non pas sur la
+page dont il faudrait découvrir les beautés, mais sur le jugement qu'ils
+ont trouvé quelque part; ils changent, sans le remarquer eux-mêmes, un
+exercice d'invention critique en un exercice d'exposition oratoire. Tant
+il est vrai qu'il faut avoir beaucoup lu et même un peu vécu pour
+apercevoir, sans le secours d'autrui, le mérite de l'expression! Le
+style est la qualité qui se développe la première chez les jeunes
+gens[212], et c'est la dernière qu'ils démêlent chez les auteurs.
+
+Il n'est donc pas inopportun d'avertir en toute simplicité les jeunes
+gens qu'une belle parole est belle, dût-on faire sourire, par cet avis,
+l'homme fait qui n'en a pas besoin. Lorsque aujourd'hui, dans nos
+éditions, on donne à la jeunesse un de ces avis charitables, on veut le
+racheter par la finesse du commentaire qu'on fait de la beauté
+signalée. La vieille méthode, dans sa sécheresse prudemment banale,
+après avoir prévenu les jeunes lecteurs qu'il y avait là quelque chose
+d'admirable, les laissait chercher davantage. Quant à sa terminologie
+que nous sommes si fiers de ne plus comprendre, elle était peut-être
+plus commode que ridicule. Car, dès qu'on veut aller jusqu'à la
+précision, il est malaisé de se passer absolument de mots techniques;
+que deviendrait l'enseignement de la peinture si l'on proscrivait les
+mots de glacis, d'empâtement, etc.? La critique contemporaine parle elle
+aussi une langue fort spéciale; un puriste prétendrait même qu'elle a
+remplacé une nomenclature tirée du grec mais précise par un jargon vague
+mais inutile, qu'il n'a que faire d'appeler _suggestif_ un livre qui
+fait penser, tandis qu'il ne sait par quoi remplacer métonymie, qu'il
+comprenait fort bien le mot litote, mais qu'il n'entend pas très bien ce
+que c'est que l'_au-delà_ dans un écrivain.
+
+Il est vrai qu'on reproche aux notes dites admiratives d'empiéter sur le
+commentaire oral. Mais toutes les pages d'une édition classique ne sont
+pas destinées à être lues en classe; il faut penser à l'élève qui lit
+tout seul. Puis quel est donc le professeur qui ne trouvera plus rien à
+dire sur une expression pleine de sens ou de sentiment parce qu'une
+ligne placée au bas de la page en aura conseillé l'examen? Ce reproche
+atteindrait au surplus toute espèce de commentaires, et on l'adresserait
+avec plus de fondement aux nouvelles éditions qu'aux anciennes;
+celles-ci n'aidaient l'élève qu'à découvrir des beautés qu'à son âge on
+ne peut saisir seul, tandis que celles-là multiplient les observations
+sur le fond même des choses, lequel est plus à sa portée. Par exemple
+l'analyse d'une pièce de théâtre, d'un caractère tragique ou comique ne
+dépasse nullement la force d'un rhétoricien; or, outre que la plupart
+des éditions récentes de notre théâtre apprécient au cours de la pièce
+tous les passages où se marque le progrès de l'action ou de la passion,
+la plupart dans l'introduction traitent avec détails les questions peu
+nombreuses dont on peut proposer l'étude aux élèves. Or, si désireux que
+vous supposiez l'élève de ne pas copier ces aperçus, il ne réussit pas à
+s'affranchir de ce qu'il a lu; il ne pense pas assez pour n'être point
+dominé par la pensée d'autrui. En fait de commentaire général,
+j'aimerais mieux la méthode d'un auteur italien, M. Falorsi, qui donne
+alternativement les objections dirigées contre les drames d'Alfieri et
+les réponses de l'auteur, puis qui laisse l'élève se prononcer en
+connaissance de cause.
+
+
+III
+
+Mais si les Italiens ont moins peur que nous d'offrir au jugement de
+l'écolier le guide dont il a besoin, les voici de nouveau partagés sur
+l'esprit dont la critique littéraire doit procéder dans un livre de
+classe. Une des choses qui font la force de l'Université de France,
+c'est qu'elle porte dans l'appréciation de nos grands écrivains deux
+sentiments également précieux, une admiration sincère et une
+respectueuse liberté. Pour nous réconforter à l'heure de nos désastres,
+un de nos maîtres a pieusement recueilli à travers les siècles passés
+les paroles que le patriotisme a inspirées à tous nos écrivains obscurs
+ou célèbres[213]; mais jamais sa sympathie pour les chantres de nos
+joies, de nos douleurs, ne l'abuse sur leur talent; quand leur mérite
+littéraire n'égale pas la générosité de leur cœur, il avoue sans hésiter
+son regret de ne pas les trouver plus éloquents ou plus spirituels. Il
+me semble qu'en Italie de très bons esprits mêmes concilient plus
+malaisément les scrupules du critique et ceux du citoyen. Il semble qu'à
+cet égard les éditeurs italiens se partagent; les uns, dans leur crainte
+de refroidir l'enthousiasme de la jeunesse ou d'éveiller sa malignité,
+dispensent un peu trop libéralement l'éloge aux auteurs qu'ils
+commentent, ou ferment les yeux sur leurs défauts; les autres font payer
+à leur auteur les exagérations de ses panégyristes, sans se demander si
+l'admiration des élèves est assez robuste pour résister aux assauts
+qu'ils lui donnent.
+
+Ainsi M. Bertoldi, dans une édition fort érudite de Monti, trouve moyen
+de ne jamais censurer les palinodies de son poète; lui qui pousse la
+sévérité à l'endroit de Voltaire jusqu'à l'appeler un des plus efficaces
+coopérateurs de l'athéisme, qui l'accuse de mépris et de haine pour la
+divinité, il réussit à ne jamais condamner la versatilité de ce flatteur
+de tous les régimes; il cite sans observation les vers où il est dit que
+Napoléon inspire de la jalousie à Jupiter; il rapporte sans la discuter
+l'allégation insoutenable de Monti prétendant après les victoires de la
+France que la _Bassvilliana_ n'était écrite que contre la tyrannie
+démagogique. M. Puccianti, dans ses anthologies, dont le public italien
+fait grand cas avec beaucoup de raison, ne s'abstient pas de signaler
+les défauts des écrivains; mais, en beaucoup d'endroits, il fait
+visiblement effort, par patriotisme, pour trouver beau ce qui n'est que
+médiocre. Au contraire, l'édition des morceaux choisis de Giusti, que M.
+Guido Biagi a composée pour une excellente _Biblioteca delle
+Giovanette_, s'ouvre par une curieuse histoire de l'engouement que les
+circonstances avaient valu à son héros; il n'y aurait qu'à louer cette
+savante, cette piquante revue de tous les jugements portés en Italie et
+au dehors sur Giusti, si elle était destinée à des hommes faits qui,
+après l'avoir lue, n'en goûteraient pas moins _Girella_ et la _Terra dei
+morti_; mais n'est-il pas à craindre que dans l'âge où ]es préventions
+sont plus fortes que le goût n'est vif, les jeunes lectrices de M. Biagi
+ne sortent de cette lecture moins aptes à discerner le mérite du
+satirique toscan? Le terrible mot de pauvre esprit, _povera mente_,
+articulé par Tommaseo, ne gâtera-t-il pas pour elles la malice et la
+verve de Giusti, et ne pouvait-on les mettre en garde d'une façon moins
+savante mais moins cruelle contre une estime outrée pour son talent? M.
+Severino Ferrari a démêlé avec une remarquable finesse les petits
+artifices du Tasse; il a surpris tous ses emprunts, il a découvert que
+son originalité consiste quelquefois à exagérer les exagérations
+d'autrui; et il le dit. C'est son droit, et une étude où il en
+rassemblerait les preuves offrirait autant d'utilité que d'agrément.
+Mais une édition de la _Jérusalem délivrée_ qui doit conduire à un
+jugement général de l'œuvre, surtout une édition classique, devait-elle
+être conçue d'après ce plan? Non, certes, du moins à mon avis. Boileau
+lui-même, s'il avait entrepris un commentaire suivi de la _Jérusalem_, y
+eût montré aussi soigneusement l'or que le clinquant; il n'aurait pas
+consacré toute sa préface à établir que le style en est affecté, que les
+caractères n'y sont pas conformes à l'histoire. Puisque M. Severino
+Ferrari convient que le Tasse émeut encore aujourd'hui les charbonniers
+des Apennins, le devoir essentiel de ses commentateurs est de faire
+sentir le charme de sa poésie. Prémunissez les élèves contre les
+ornements recherchés qui abondent dans l'épisode d'Olinde et de
+Sophronie, mais à la condition d'excepter formellement de la
+condamnation des vers délicieux comme le
+
+ _Brama assai, poco spera e nulla chiede,_
+
+à condition de rendre hommage aux mâles et modestes paroles de Clorinde
+à Aladin, qui terminent l'épisode par un contraste plein de grandeur.
+Dans les paroles de Clorinde, vous énumérez les imitations de Dante et
+de Pétrarque: fort bien, pourvu que vous avertissiez les écoliers que ce
+n'est ni à Laure ni à Béatrix que l'héroïne doit l'incomparable accent
+de sa gratitude envers l'homme qui l'a tuée sans la connaître, qui lui a
+ouvert le ciel, et qui mourrait de douleur si elle ne lui apportait pas
+cette consolation céleste:
+
+ _Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo,
+ Quanto più creatura umana amar conviensi._
+
+Faites sentir que le cœur du Tasse, à la différence du cœur de Dante,
+n'est pas égal à son sujet, mais à condition d'ajouter que souvent, dans
+le langage qu'il prête à Godefroy de Bouillon, dans la peinture des
+chrétiens apercevant la cité sainte, ailleurs encore, il en a senti et
+exprimé dignement la grandeur. M. Ferrari ne cède pas à un parti pris
+d'injustice; il cite çà et là quelques éloges donnés à de beaux vers, il
+lui arrive de réfuter des critiques mal fondées; mais, laissé à
+lui-même, il vaque plus volontiers à l'office de désenchantement qu'il
+s'est attribué.
+
+Toutefois plusieurs éditions scolaires d'Italie échappent à la fois au
+reproche de complaisance et au reproche d'excessive sévérité. On peut
+citer à cet égard le résumé que M. Falorsi a donné de l'autobiographie
+d'Alfieri dans une édition d'œuvres choisies du poète d'Asti. M. Falorsi
+est malheureusement de ceux qui suppriment à peu près entièrement les
+notes, du moins pour les quatre pièces d'Alfieri qui forment la plus
+grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rédigerait fort bien
+les siennes; son récit de la vie du grand tragique ne contient pas une
+seule appréciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de
+netteté que de discrétion tout ce qui se mêlait de faiblesse bizarre et
+maladive à l'énergie d'Alfieri et comment c'est du jour où Alfieri a
+lutté courageusement contre lui-même qu'il s'est acquis des titres à la
+gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse
+qu'à propos du théâtre d'Alfieri il donne de quelques pièces de Racine;
+ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez
+ressortir les caractères, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu
+d'admirateurs de Racine même auraient mieux marqué la rapidité d'action,
+le caractère constamment tragique de notre _Britannicus_. Citons comme
+dernier exemple de cette liberté de jugement une note amusante qui
+établit fort bien que l'excès opposé à notre indifférence prétendue ou
+réelle pour les langues étrangères ne va pas sans inconvénient: «Les
+Italiens modernes qui, dans la lecture de méchantes gazettes d'un style
+pis que francisé, dans des traductions subreptices (_ladre_) d'ouvrages
+étrangers, dans le commerce de précepteurs, de bonnes d'enfants, bientôt
+de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon,
+sucent avec le lait un sot mépris (_dispregio ciuco_) de leur belle
+langue, feront bien de méditer un passage d'Alfieri sur le rapport
+nécessaire qui existe entre l'étude de la langue maternelle et
+l'éducation de la pensée[214].»
+
+Il va de soi que, quand un des maîtres de la critique italienne trouve
+le temps d'annoter une édition à l'usage des classes, il sait faire
+entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excès d'insistance.
+M. Alessandro d'Ancona l'a prouvé à l'occasion des Odes de Parini.
+C'était un sujet particulièrement délicat: la difficulté ne consistait
+pas pour un érudit de sa force à réunir tous les passages anciens et
+modernes dont l'habile imitation compose jusqu'à un certain point
+l'originalité laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de
+reconnaissance au noble poète qui, au siècle dernier, releva dans leur
+patrie la dignité de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent
+impatiemment toute censure à son adresse; ils pardonneraient encore un
+mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avoué
+d'extravagances que leur gratitude fort légitime ne peut pas se
+dissimuler ses travers. Mais le caractère pur, la vie sans faiblesses de
+Parini protègent sa gloire. Il était donc fort difficile, surtout dans
+un volume destiné à la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque à Parini
+pour être un penseur et un écrivain du premier ordre. Il ne faut donc
+pas reprocher à M. d'Ancona de ne point signaler certains défauts que
+l'ironie mordante de Parini et ses intentions généreuses ne nous
+empêchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, où
+la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points,
+M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de cœur, les a choisis d'une
+main heureuse et touchés d'une main délicate. En voici un exemple: un
+Italien, car en Italie même on ne peut s'aveugler toujours sur les
+défauts de Parini, avait osé dire que dans la _Caduta_, une de ses
+pièces les plus estimées, la bassesse officieuse de l'inconnu qui
+prétend tirer le poète de la pauvreté s'exprime avec une invraisemblance
+choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie,
+nous enseigne à reconnaître et à limiter en même temps la portée d'une
+critique qui n'atteint que l'exécution d'un morceau et n'entame pas la
+beauté fondamentale de la pièce: «Sans accepter entièrement,» dit-il,
+«les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet
+officieux conseille froidement et d'un ton amical à Parini de se faire
+démagogue, espion, voleur, il va peut-être un peu trop loin, même étant
+donnée l'intention sarcastique.» Quand l'intérêt public est en jeu, M.
+d'Ancona n'hésite pas: il donne nettement tort à Parini s'imaginant que
+la charité peut prévenir tous les crimes et que le pardon accordé à un
+criminel offre une garantie suffisante contre la récidive, et il conclut
+son commentaire de l'Ode _Il bisogno_ par ces belles paroles dont la
+citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi
+bien à la pédagogie qu'à la politique: «Du reste les disputes sur le
+devoir de prévenir et sur celui de réprimer sont des logomachies
+byzantines. L'État est tenu de prévenir quand il le peut, de réprimer
+quand il le doit. La limite de la prévention est la possibilité, la
+limite de la répression est la justice.»
+
+Ce franc aveu des défauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne
+pas un apparent oubli de leurs qualités, aurait d'autant moins
+d'inconvénients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux
+que chez nous avec les écrivains de talent. Chez nous, sauf durant des
+périodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la
+clarté sont les deux qualités réputées les plus indispensables; comme la
+multitude est compétente pour juger de ces deux qualités, elle fait tout
+d'abord des écrivains ses justiciables. En Italie, on demande tout
+d'abord à un écrivain de l'imagination; or l'imagination est une qualité
+qui varie d'homme à homme, qui suit sa fantaisie et à qui, si on l'aime,
+on permet de s'y livrer; puis Dante, élève des scolastiques, a, dès
+l'origine, accoutumé les Italiens à une poésie savante qui ne se laisse
+pas entendre à première lecture. L'ambition de conserver dans la langue
+vulgaire les inversions, les enchevêtrements de mots qui, dans le latin,
+n'engendrent pas la confusion à cause des désinences moins uniformes, a
+encore fait accepter une demi-obscurité qui tient le lecteur en respect;
+enfin, la langue littéraire de l'Italie n'est pas, n'était pas surtout
+jusqu'à ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens,
+chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de
+sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience,
+partant avec plus de déférence que nous. C'est même chose touchante que
+de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent
+chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand poète, avec
+quelle longanimité la nation s'éclaire tour à tour des interprétations
+successives qu'on lui en présente. Chez nous, lorsque Muret déclare que
+sans sa glose les _Amours_ de Ronsard sont inintelligibles, notre
+premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser là
+l'un et l'autre: en Italie une déclaration semblable ne choque personne.
+C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer
+les lecteurs dans l'admiration des beautés véritables de son texte,
+peut, s'il l'ose, en révéler les défauts, sans crainte de le
+discréditer.
+
+
+IV
+
+Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se
+rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent,
+soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si
+les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que
+réclame l'enseignement secondaire.
+
+Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus
+modeste des tâches; et c'est même le devoir strict de tout homme qui
+veut éditer un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au préalable qu'il
+connaît toutes les découvertes des érudits qui se rapportent à son
+auteur. Il doit aux élèves, sous la réserve des suppressions que leur
+âge exige, un texte authentique, et, par conséquent, il faut qu'il ait
+consulté les travaux où l'on a corrigé les mauvaises leçons. Il leur
+doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs
+déjà réfutées, et par conséquent il faut qu'il ait lu les érudits et les
+critiques dont les lumières s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il
+ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son édition la plus
+grande somme possible de la science qu'il a pu acquérir. Une édition
+destinée aux érudits n'est jamais trop érudite parce qu'elle doit
+répondre à d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent
+interroger l'un après l'autre notre admirable collection des grands
+écrivains de la France, la feuillettent chacun dans une pensée
+différente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prévoir et
+satisfaire tous leurs désirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout
+autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la première
+fois, qui cédera la place à un autre dans quelques semaines, ils n'en
+peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y
+parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vôtres. Ces beautés
+saillantes, que peut-être dans le fond de votre âme vous êtes las
+d'admirer et de commenter, ils ne les découvrent pas d'eux-mêmes et ne
+les comprendront bien que grâce à vous. Toutes les questions
+subsidiaires qui s'imposent à qui veut approfondir, ne se présentent pas
+à leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet
+principal qu'ils ont déjà beaucoup de peine à ne pas manquer. Toutes les
+notions qui nous ont fait pénétrer depuis notre jeunesse dans les
+auteurs que nous avions étudiés au collège, la vie, la lecture nous les
+ont données peu à peu; nous les avons digérées, et c'est pour cela
+qu'elles nous profitent. En présenter à la jeunesse un résumé, même fort
+judicieux, fort élégant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il
+faut donc s'accommoder à sa faiblesse. Dans une savante revue italienne
+que nous avons citée un peu plus haut, M. S. Morpurgo, répondant à un de
+ses compatriotes qui déclarait qu'on traite trop les lycéens en
+enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas très
+disproportionné à leur âge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des
+enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas
+mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions à étudier
+que celles qu'on étudie avec eux, mais il faut aussitôt après les
+ramener sur ces dernières. La meilleure édition classique est celle qui,
+tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse
+le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte
+lui-même.
+
+Une des principales qualités qu'il y faut est donc la brièveté, la
+sobriété. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tête du volume une
+biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour
+nos enfants que l'édition est faite et non pas pour nous, et que ce
+n'est peut-être pas faire l'éloge d'un livre scolaire que de constater
+l'intérêt que les parents prennent à le lire. Ces longs morceaux pleins
+de faits et d'idées qui font honneur à l'érudition, à l'étendue
+d'esprit, au style du professeur qui les a composés n'effraieront-ils
+pas l'élève? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui
+restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il même le
+désir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en
+auront-elles pas détourné? Prenons garde de rebuter les élèves légers,
+et, ce qui serait encore pis, de donner aux élèves studieux une habitude
+qu'hélas! nous avons peut-être contractée nous-mêmes, celle de lire trop
+vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur
+mémoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux élèves
+n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait
+autrefois certains exercices de la rhétorique dont les paresseux se
+tiraient, dit-on, par des larcins qualifiés de réminiscences; mais nos
+élèves ont aujourd'hui la tête si remplie de notices biographiques et
+critiques, que de la meilleure foi du monde ils les récitent sans s'en
+apercevoir; il leur semble même, comme aux légistes de l'époque
+antérieure à Cujas, que la seule manière d'étudier un texte soit d'en
+étudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes
+raisons pour garantir l'authenticité: il y a trois ans, à la Faculté des
+lettres de Paris, à la suite d'une conférence de littérature française,
+un jeune homme à figure ouverte et sympathique vint demander de quel
+manuel on recommandait particulièrement l'usage; on lui répondit
+naturellement que l'on conseillait plutôt de ne faire usage d'aucun
+manuel, du moins à propos des auteurs marqués au programme, et de lire
+assidûment ces auteurs pour se mettre en état de répondre même aux
+questions imprévues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il
+appartenait à un lycée de province et ne pouvait venir que de loin en
+loin à la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au
+candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien
+n'était plus facile pour les examinateurs que de discerner les
+compositions dont la mémoire seule avait fait les frais. Sa figure prit
+une expression d'incrédulité, de tristesse, et il partit évidemment
+persuadé que les maîtres de conférences de la Sorbonne, afin de ne point
+faire de tort à leurs auditeurs réguliers, gardaient pour eux le secret
+des recettes infaillibles grâce auxquelles un étudiant docile devenait à
+coup sûr licencié. Nos éditions scolaires ont contribué à cette
+disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle préface
+qui stimule la réflexion chez un homme fait l'engourdit chez les
+écoliers.
+
+En accordant qu'il faut donner aux élèves le texte véritable de nos
+classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallût y conserver une
+orthographe archaïque ou capricieuse; c'est leur prêter une apparence
+rébarbative. Quant aux notes, elles doivent, à mon sens, n'être pas trop
+multipliées. On pourrait ménager davantage les notes curieuses seulement
+en elles-mêmes, celles qu'on peut lire à part; car, si ces notes
+amusent, instruisent même, elles n'exercent pas assez l'esprit.
+Peut-être abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de
+l'indication des passages que l'auteur a imités. Il ne faut, pour ainsi
+dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'élève que pour
+expliquer à celui-ci le langage de celui-là, pour l'aider à en
+comprendre la force, pour l'inviter à interroger respectueusement son
+interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose à propos
+de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a déjà quelque peine à soutenir le
+dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui
+lui conte de piquantes historiettes. Les notes véritablement utiles sont
+celles qui soulèvent à demi le voile qui lui cache les beautés de
+l'éloquence et de la poésie, qui lui promettent au prix d'un effort un
+plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir
+d'imagination et de cœur. Quelquefois les notes pourraient prendre la
+forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on
+tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire,
+pourquoi tel vers est éloquent ou spirituel, en quoi l'idée d'une scène
+est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une édition
+savante doit faciliter l'étude de l'ouvrage dans ses rapports complexes
+avec l'histoire littéraire et morale de l'humanité, l'auteur d'une
+édition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'étude de
+l'ouvrage en lui-même. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir
+tout enseigner à qui a tout à apprendre.
+
+Circonscrite de cette manière, la tâche ne serait pas beaucoup plus
+facile ni moins capable de tenter les hommes dévoués et distingués
+auxquels nous prenons la liberté de soumettre ces réflexions. Pour
+atteindre la perfection dans le genre qui nous occupe, il ne leur manque
+plus qu'une chose, mais qui me paraît aussi malaisée qu'indispensable,
+c'est de vouloir bien se faire petits.
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+APPENDICE A.
+
+Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de jeunes filles
+de Naples.--Le pensionnat de Lodi.
+
+
+LE PENSIONNAT DE Mme LAUGERS À BOLOGNE.
+
+Outre la plupart des documents qui m'ont servi à faire connaître cette
+maison, MM. Capellini et Malagola m'ont encore fourni les deux pièces
+dont voici la traduction et dont les originaux sont aux Archives d’État
+de Bologne.
+
+ROYAUME D'ITALIE.
+
+ Bologne, 17 avril 1807.
+
+Le préfet du département du Reno,
+
+Vu le plan organique de la Maison Royale Joséphine, présenté
+antérieurement par M. le chevalier Salina, président royal,
+
+Considérant qu'il s'agit d'un établissement honoré d'une spéciale
+protection par S. A. I. le prince Vice-Roi,
+
+Qu'il a pour objet la garde la plus vigilante, la culture la plus pure
+des âmes des jeunes filles,
+
+Que des fins aussi importantes peuvent être pleinement atteintes sous la
+direction de l'institutrice actuelle, Mme Thérèse Laugers[215],
+
+Et que, pour accroître le nombre de ces chères écolières (_delle tenere
+alunne_), qui feront ensuite passer dans leurs familles et dans la
+société l'éducation parfaite qu'elles y auront puisée, il sera bon de
+faire connaître les dispositions précises et louables du plan susvisé,
+
+Décide:
+
+Le plan organique de la Royale Maison Joséphine sera imprimé et publié.
+
+La présente décision est communiquée en copie conforme à Mme la
+directrice Laugers, pour qu'elle l'exécute.
+
+ Signé: MOSCA, et, au-dessous: ZECCHINI, secrétaire général.
+
+ Pour copie conforme: F° Zecchini.
+
+
+Plan de la Maison Royale Joséphine de Bologne.
+
+I.--_Caractère particulier de ce pensionnat._
+
+La Royale Maison Joséphine de Bologne, située rue Nosadella, dans
+l'ex-couvent des Franciscaines du Tiers-Ordre, est dirigée et
+administrée immédiatement par Mme Laugers, qui y donne l'instruction. La
+discipline est sous la surveillance d'une commission nommée par la
+municipalité de Bologne et par un président choisi directement par S. A.
+I. le prince Vice-Roi. Les jeunes élèves sont partagées en trois classes
+d'après leur âge et leur capacité. Les unes sont pensionnaires, les
+autres demi-pensionnaires, les autres externes.
+
+II--_Culture de l'esprit._
+
+La religion catholique et la saine morale sont l'objet principal et
+capital de cette éducation. Aussi, outre la règle pour la pratique
+journalière des actes de religion, les instructions morales, le
+catéchisme des samedis, les exercices spirituels du 28 octobre au 1er
+novembre[216], il y aura un ou plusieurs prêtres chargés spécialement de
+cultiver l'esprit et le cœur des pensionnaires.
+
+III.--_Travail manuel._
+
+Tous les travaux à l'aiguille et à la maille qui conviennent au sexe
+féminin sont dirigés par la directrice elle-même, aidée d'une
+sous-maîtresse, et sont traités avec le soin que réclame ce genre
+d'occupation. On forme, en outre, les jeunes filles, dans la mesure du
+possible[217], à ce qui concerne le ménage domestique.
+
+IV.--_Études._
+
+La directrice enseigne la grammaire française, la géographie, la sphère,
+la chronologie, l'histoire et d'autres sciences et langues selon la
+capacité des enfants.
+
+Des maîtres probes et habiles enseignent à toutes les élèves l'écriture,
+l'arithmétique, la langue italienne.
+
+Pour celles qui désireraient apprendre le dessin, la danse, la musique
+vocale ou instrumentale, il y aura des maîtres spéciaux.
+
+V.--_Examens._
+
+Tous les six mois, il y a une épreuve publique à laquelle sont invités
+les parents, les autorités, et, à cette occasion, l'on distribue des
+prix.
+
+Tous les trois mois, on fait une récapitulation des études de chaque
+classe. La jeune fille qui s'est distinguée par-dessus toutes les autres
+par la douceur de son caractère, l'exactitude dans l'accomplissement de
+ses devoirs sans mériter aucun reproche, reçoit un insigne qu'elle porte
+durant trois mois, c'est-à-dire jusqu'à l'examen suivant.
+
+VI.--_Divertissements._
+
+Aux heures de récréation, les enfants se promènent ou se livrent, à
+l'intérieur, aux amusements de leur âge et de leur sexe. Tout jeu de
+cartes ou de dés est interdit.
+
+VII.--_Dépenses à la charge des pensionnaires[218]._
+
+1° La pension est de 30 livres italiennes par mois. Les étrangères[219]
+payent toujours quatre mois d'avance. Les Bolonaises payent également
+d'avance, mais seulement par trimestre. La nourriture est saine et
+bonne.
+
+2° L'habillement, le papier, les livres, les dépenses en cas de maladie
+sérieuse, sont également à la charge des élèves.
+
+3° De même l'enseignement de la danse, du dessin, de la musique vocale
+et instrumentale.
+
+4° Chaque élève apporte: un lit complet, avec les couvertures pour l'été
+et pour l'hiver; 4 paires de bas et 4 petites taies d'oreiller; 6
+serviettes; 6 essuie-mains; 6 chemises; 4 mouchoirs blancs, 4 de
+couleur; 2 jupons d'hiver, 2 d'été; 8 paires de bas; 2 tabliers blancs,
+2 de couleur; 4 bonnets de nuit; 4 camisoles de nuit; 2 bobines à
+dévider; 1 peigne et l nécessaire de toilette; une chaise; 6 assiettes;
+1 verre; 1 couvert.
+
+Comme la libre disposition de l'argent peut être cause, chez les jeunes
+filles, de nombreux désordres, on désire que les sommes accordées pour
+leur honnête divertissement soient remises à la directrice, qui en
+disposera avec une sage économie.
+
+VIII.--_Dépenses à la charge de l'établissement outre l'entretien
+quotidien._
+
+1° Tous les meubles d'un commun usage;
+
+2° Le feu pendant l'hiver, l'éclairage, l'encre;
+
+3° Les dépenses de voyage, aller et retour, quand on mènera les élèves à
+la campagne;
+
+4° La messe, les cierges et tout ce qui sert aux cérémonies de la
+chapelle;
+
+5° Les honoraires du médecin et du chirurgien dans les petites maladies;
+
+6° Les dépenses pour les examens et les séances publiques;
+
+7° La garde du vestiaire, le blanchissage de la literie et du linge de
+table;
+
+8° Les gages du cuisinier et des femmes de service.
+
+Pour toutes ces dépenses, les pensionnaires versent, par an, cent livres
+italiennes, payables par trimestre et d'avance.
+
+IX.--_Entrée, séjour, sortie des élèves._
+
+On n'admet les pensionnaires que de l'âge de cinq ans à douze ans
+révolus, et sur le vu d'un certificat qui prouve qu'elles ont eu la
+petite vérole ou qu'elles ont été vaccinées.
+
+Les payements qu'on acquittera, comme il a été dit; d'avance, se feront
+toujours en monnaie ayant cours légal.
+
+Les pensionnaires ne pourront dîner dans leurs familles qu'une fois tous
+les deux mois. Elles ne coucheront jamais hors du collège.
+
+Tous les quinze jours, un jeudi, de quatre à six heures dans
+l'après-midi, les parents pourront venir visiter leurs filles, mais
+toujours dans le parloir et en présence de la directrice ou de la
+sous-maîtresse.
+
+Nul ne pourra pénétrer dans le pensionnat, sauf les personnes qui en
+auront obtenu de la directrice une permission qu'il faudra faire
+renouveler à chaque fois.
+
+L'accès des chambres de l'étage supérieur est interdit à toute personne
+autre que celles qui sont commises à cet effet, le médecin et le
+chirurgien.
+
+Toutes ces règles concernent également les demi-pensionnaires et les
+externes pour toute la partie qui peut leur être appliquée.
+
+Le supplément à payer pour les unes et pour les autres est réglé par la
+directrice d'après les études et les leçons particulières que les
+parents auront demandées.
+
+
+Collèges de jeunes filles du Royaume de Naples, fondés par Joseph
+Bonaparte et Joachim Murat.
+
+Le plan de notre étude ne nous a permis que de faire quelques emprunts à
+la notice que M. Benedetto Croce a bien voulu fournir sur ces collèges.
+Nous n'avons garde d'en priver le lecteur. Voici donc la traduction de
+la partie que nous n'avons pas employée:
+
+Le décret de Joseph Bonaparte du 11 août 1807 (dont nous avons extrait
+ci-dessus les dispositions fondamentales) fixait que cinq dames seraient
+chargées de l'éducation des jeunes filles, sous la surveillance de
+personnes qualifiées de première et de deuxième dames. Le règlement de
+la maison d'Aversa devait être établi par une commission composée du
+président du conseil d'administration du collège, du _capellano
+maggiore_, de la première et de la deuxième dames, et de la plus âgée
+des autres, et approuvé par la reine. Un décret du 1er septembre 1807
+assigna pour local dans Aversa le couvent de l'ordre supprimé du
+Mont-Cassin et les jardins attenants. Une décision du 2 novembre nomma
+un administrateur des rentes du collège; une autre, du 27 novembre,
+renvoya, à l'arrivée de la reine, les travaux d'appropriation. Ces
+arrêtés et d'autres relatifs à l'administration de la maison se trouvent
+aux Archives d'État de Naples, à la section _Ministero dell'Interno_,
+fascicule 714. On y voit que, jusqu'au milieu de 1808, le collège
+n'était pas encore installé.
+
+Joseph Bonaparte avait aussi institué pour chaque province du royaume
+une maison d'éducation pour les jeunes filles de bonne famille (_di
+civili natali_); pour la province de Naples, cette maison fut établie au
+ci-devant monastère des bénédictines de San Marcellino.
+
+Joachim Murat, par un décret du 21 octobre 1808, disposa que le ministre
+de l'intérieur prendrait les ordres de la reine, sous les ordres de
+laquelle serait placé le collège d'Aversa, et qui en établirait le
+règlement; le même décret mit une rente de 24,000 ducats à la
+disposition du président de l'établissement, qui serait nommé par la
+reine. Des lors, le collège put fonctionner.
+
+Peu de temps après, ces deux institutions d'Aversa et de Naples furent
+réunies dans le local de la première, sous le nom de Maison Royale
+Caroline; une série de décrets de Joachim accrut les rentes et modifia
+l'administration de cet établissement.
+
+Le couvent de San Marcellino demeurait vide, mais il eut bientôt un
+emploi analogue. Par un décret du 12 décembre 1810, Joachim maintint
+dans son royaume les visitandines, «vu l'avantage que l'Empire français
+et le Royaume d'Italie tirent pour l'éducation des filles de l'ordre de
+la Visitation, rétabli et modifié par les décrets de notre auguste
+beau-frère l'empereur Napoléon[220].» Voulant donc, disait-il, procurer
+le même avantage à ses États, _où tant et de si grands motifs ordonnent
+de multiplier les maisons d'éducation pour les deux sexes_, Joachim
+autorisait à perpétuité les couvents de cet ordre actuellement établis
+dans le royaume, permettait d'en instituer d'autres là où il serait
+nécessaire et plaçait l'ordre sous la protection de la reine; les
+visitandines étaient autorisées à recevoir des novices et à les lier par
+des vœux simples, renouvelables chaque année, les vœux éternels
+demeurant interdits à tous les membres de la congrégation, quelles que
+fussent leurs conditions d'âge ou autres; les statuts de Saint-François
+de Sales étaient maintenus, sauf à être revus et approuvés; l'Ordre
+ressortirait pour le spirituel à l'évêque diocésain, pour
+l'administration économique et pour l'enseignement au ministère de
+l'intérieur. Un décret du 10 janvier 1811 assigna aux visitandines de
+Naples le couvent de San Marcellino.
+
+Ces Dames avaient alors pour supérieure une Française, Mme Eulalie de
+Bayanne.--J'interromps ici la notice de M. Croce pour dire que Mme de
+Bayanne était une des trois filles de Louis de Lathier, marquis de
+Bayanne, qui, à l'époque où Lachesnaye-Desbois imprimait son
+_Dictionnaire de la Noblesse_, étaient visitandines à Grenoble. Elle
+était assez avancée en âge au temps de Murat, puisque sa naissance
+remontait à l'année 1741, comme on peut le voir par son acte de baptême,
+que je dois à M. Lacroix, archiviste départemental de la Drôme: «L'an
+1741 et le 2e janvier a été baptisée Geneviève-Eulalie, fille naturelle
+et légitime de Mre Louis de Lathier de Bayane, seigneur d'Oursinas et
+autres places, et de dame Catherine de Sibeud de Saint-Ferréol, ses père
+et mère. Le parrain a été M. François Blancher, soubsigné, et la
+marraine a été Mlle Marguerite Bonal, aussi soubsignée.» Signé: Bayane,
+François Blanchet, Marguerite Bonnard, le chevalier de Bayane, Victoire
+de Bayane, Duperon de Ravel, Trévy curé[221]. Mme Eulalie de Bayanne
+avait sans doute passé en Italie à la suite de son parent, le duc
+Alphonse-Hubert Lathier de Bayanne, auditeur de Rote en 1777, plus tard
+cardinal, qui mourra le 6 avril 1813. Revenons à la notice de M.
+Croce.--Les autres sœurs et les professeurs du couvent furent (à en
+juger d'après les noms rencontrés par M. Croce, qui n'a point trouvé
+l'état complet du personnel) des natifs de l'Italie et même de Naples.
+
+Le 27 février 1811, Murat approuva le règlement de l'institution; le 24
+septembre de la même année, il mit à la charge de la municipalité de
+Naples l'entretien de l'édifice, la dépense de la chapelle,
+l'acquittement de la contribution foncière, etc.
+
+Dans la correspondance du ministère de l'intérieur avec Mme de Bayanne,
+on trouve une lettre du ministre en date du 31 mars 1811, où il lui fait
+connaître que la volonté de Sa Majesté est qu'on forme non des
+religieuses, mais des femmes utiles à la société civile, et prend des
+mesures pour être informé, chaque semaine, de l'enseignement distribué
+dans la maison et des progrès de chaque élève[222]. Le 22 août 1811, un
+décret interdit de recevoir pour élèves à San Marcellino les enfants de
+plus de douze ans; le 29 août, la maison fut autorisée à acquérir des
+biens. Le 24 janvier 1812, le gouvernement approuva un règlement pour
+les examens des élèves de San Marcellino.
+
+Tous ces documents proviennent encore du fascicule 714.
+
+Pendant ce temps, un établissement particulier de Naples, celui de Mme
+Rosalie Prota, dans l'ex-couvent de San Francesco delle Monache, avait
+acquis une grande réputation. Il existait donc alors dans le royaume
+trois établissements importants pour l'éducation des filles.
+
+En 1813, la Maison Royale Caroline fut transférée d'Aversa à l'édifice
+de Naples, appelé les Miracoli, en vertu d'un décret du 6 septembre de
+cette année. Des décrets de ce même jour, du 13 janvier et du 17
+novembre 1814, en accrurent encore les rentes. La reine Caroline
+déployait, en effet, une grande sollicitude pour ce collège, aidée, dans
+son œuvre intelligente, par le ministre Capecelatro, archevêque de
+Tarente.
+
+L'année 1815 ramena les Bourbons...
+
+Le collège royal jouissait alors d'un revenu d'environ 40,000 ducats. La
+direction et l'administration n'en relevaient d'aucun ministère[223],
+parce qu'il était uniquement et directement gouverné par Caroline Murat;
+Capecelatro, sous le titre de président, n'en réglait que la partie
+morale. Un décret du 27 juin 1815 fit passer la maison sous la direction
+du ministère de l'intérieur et en nomma président le prince de Luzzi,
+dont un rapport, daté du 2 août suivant, constata que l'ordre et la
+régularité qui y régnaient étaient absolument parfaits; le prince
+proposait seulement l'adjonction d'un professeur de catéchisme, vu
+l'importance suprême de cet enseignement...
+
+Sans continuer l'histoire de ces établissements, nous nous en tiendrons
+aux faits que voici:
+
+En avril 1829, les visitandines quittèrent volontairement Naples, et
+l'établissement de Mme Prota fut transporté au couvent de San Marcellino
+qu'elles laissaient, et fondu avec leur collège.
+
+La même année, la reine Isabelle de Bourbon, femme du roi François Ier,
+prit la direction des deux maisons, des Miracoli et de San Marcellino,
+qui reçurent respectivement les noms de _Primo_ et_ Secondo educandato
+Regio Isabella di Borbone_; toute la différence entre les deux
+établissements était dans la classe sociale à laquelle appartenaient les
+élèves; la discipline et l'instruction étaient les mêmes dans l'un et
+dans l'autre. Le premier, qui comprenait les enfants des familles les
+plus relevées, comptait deux cents places gratuites; le deuxième en
+comptait cent quatre; les autres places des deux collèges étaient
+payantes. La reine nommait aux places gratuites. Le programme des études
+et le règlement se trouvent dans l'ouvrage intitulé: _Napoli e luoghi
+celebri delle sue vicinanze_ (Naples, 1845, 2e volume, p. 45-51)[224].
+
+Après 1860, la distinction de naissance établie entre les élèves des
+deux collèges a été supprimée. Un statut organique commun aux deux
+maisons a été promulgué le 12 septembre 1861, puis modifié le 13 février
+1868 et le 3 octobre 1875. La maison des Miracoli porte le nom de
+_Collegio Principessa Maria Clotilde_; celle de San Marcellino s'appelle
+_Collegio Regina Maria Pia_.
+
+Pendant l'impression de ce volume, le hasard m'a fait connaître un
+opuscule qui prouve une fois de plus l'estime dont jouissaient nos
+collèges, et qui m'apprend en outre que Mme Prota, elle aussi, était
+notre compatriote. C'est une brochure intitulée: _De la musique à
+Naples, surtout parmi les femmes_. L'auteur en est la comtesse Cecilia
+De Luna Folliero, qui a composé également des poésies et un livre
+intitulé: _Moyens de faire contribuer les femmes à la félicité publique
+et à leur bien-être individuel_. Ce dernier ouvrage a été traduit en
+français, et le traducteur a réimprimé à la suite le susdit opuscule,
+qui avait été composé et publié une première fois à Paris en 1826. Mme
+De Luna Folliero reconnaît aux Napolitaines les plus heureuses
+dispositions pour la musique, mais se plaint que trop souvent à Naples
+les dames du monde, qui prétendent rivaliser pour les fredons avec les
+chanteuses d'opéra, ignorent le premier mot de la musique vocale et
+instrumentale. (Rappelons qu'un autre écrivain des Deux-Siciles, Ant.
+Scoppa, avait soutenu que les connaissances musicales étaient moins
+répandues dans sa patrie qu'à Paris.) Mais Mme De Luna Folliero termine
+en exprimant l'espoir que l'éducation des napolitaines sera par la suite
+moins négligée: «Déjà deux excellents établissements d'instruction
+publique ont donné à Naples des jeunes personnes remplies de vertus,
+d'esprit et de talents, dont l'heureux caractère empreint de cette
+aimable franchise, de cette piquante vivacité qui caractérisent les
+Napolitaines, leur fait soutenir sans crainte la comparaison avec les
+femmes les plus distinguées de l'Europe. En un mot, elles ont tout ce
+qu'il faut pour être des musiciennes parfaites, et font, par le double
+charme de leurs vertus et de leur talent distingué, les délices et la
+gloire d'un des plus beaux pays de la terre.» En note, elle désigne ces
+deux établissements, celui des Miracoli et celui de Mme Prota: «Qu'il
+soit permis à ma reconnaissance,» dit elle à propos de cette dernière,
+«de rendre ici un hommage public au noble caractère et aux rares
+qualités de cette dame aussi vertueuse que spirituelle. Née en France,
+elle a transporté à Naples avec elle ses vertus, ainsi que les talents
+qu'elle y avait acquis. Là, ses lumières l'ayant mise à même d'être à la
+tête d'une grande maison d'éducation, son exquise sensibilité a fait de
+cet établissement respectable le centre du bonheur pour les jeunes
+demoiselles qui y sont élevées, et qui trouvent en elle une mère tendre
+et éclairée. Cette digne Française, honneur de son sexe et de sa patrie,
+a voulu en mon absence me remplacer à Naples auprès de mes filles, qui,
+grâce à ses bontés, vont recevoir dans son institut une richesse qui
+n'est point sujette aux revers de la fortune, une excellente éducation.»
+Une des filles de Mme De Luna Folliero, Mme Aurelia Folliero, est en
+effet devenue un écrivain distingué, et s'est notamment occupée de
+l'éducation de la femme italienne, comme on peut voir dans un article de
+la _Bibliografia femminile italiana_ (Venise, 1875), par M. Oscar Greco.
+
+
+Pensionnat de jeunes filles de Lodi.
+
+Voici la traduction de la notice que je dois à l'amabilité de M.
+Agnelli, de Lodi.
+
+La baronne Maria Hadfield Cosway fonda, en 1812, à Lodi, sous les
+auspices de Franc. Melzi d'Eril, duc de Lodi, un pensionnat pour élever
+les enfants de bonne condition dans les principes d'une saine morale et
+faire d'elles à la fois de bonnes mères de famille et l'ornement de la
+société.
+
+À l'origine, le personnel se composait de maîtresses laïques sous la
+direction de la fondatrice; mais l'instabilité de ce personnel se
+prêtait mal à l'adoption d'une méthode fixe telle que la voulait Mme
+Cosway. Cette dame, qui joignait à son talent de peintre la passion des
+voyages, crut voir au cours d'une de ses excursions en Allemagne, en
+visitant les maisons consacrées dans ce pays à l'éducation des jeunes
+filles, que les meilleures étaient celles que dirigeait l'association
+religieuse des Dames Anglaises. D'accord avec le gouvernement, elle en
+appela quelques membres à Lodi pour son collège.
+
+Dès lors, on nomma indifféremment cette maison Institut Cosway ou des
+Dames Anglaises, et son existence légale fut constatée à l'occasion des
+dispositions testamentaires de la fondatrice et sanctionnée dans un acte
+du 7 juin 1833 par les soins de Me Giuseppe Carminali, notaire à Lodi.
+
+Le zèle des Dames Anglaises, dont Mme Cosway n'eut jamais qu'à se louer,
+le patronage de la municipalité de Lodi, ont maintenu la prospérité du
+collège, qui est aujourd'hui en grande partie peuplé de filles et de
+petites-filles d'anciennes élèves de la maison.
+
+Le patrimoine du collège est, aux termes du testament de la directrice,
+administré par une commission de cinq personnes; le revenu en est
+administré par les Dames Anglaises. L'édifice est grandiose, bien
+approprié à l'objet, et comprend: chapelle, vastes dortoirs,
+réfectoires, salles pour les séances publiques, classes, bains et
+cabinets de douches, bibliothèque, cabinet de physique, d'histoire
+naturelle, gymnase, cours spacieuses, jardins, le tout bien aéré et
+salubre.
+
+L'instruction est donnée par des institutrices italiennes pourvues des
+diplômes de l'enseignement élémentaire et supérieur; on suit les
+programmes officiels. Pour les langues française, anglaise, allemande,
+il y a des institutrices appelées des maisons que la Congrégation
+possède à l'étranger. Des maîtresses du dehors viennent donner les
+leçons de musique, de dessin et de danse.
+
+Le nombre des élèves varie de 70 à 90[225]; le prix de la pension est de
+800 francs, non comprises les leçons de musique et de dessin, qui se
+payent à part.
+
+L'instruction se donne en cinq classes divisées chacune en deux
+sections. Les trois premières embrassent l'enseignement élémentaire; la
+quatrième prépare à l'instruction supérieure, qui s'achève en trois
+années, c'est-à-dire dans la cinquième classe et dans deux cours de
+perfectionnement. Puis, les élèves, quand elles le désirent, sont
+admises au concours pour la patente normale supérieure qui a lieu dans
+un établissement public. Le collège a figuré avec honneur dans ces
+concours durant les années 1880 et suivantes.
+
+Les jeunes filles sortent d'ordinaire une fois par mois pour aller dans
+leurs familles, où elles passent de plus, tous les ans, les quinze
+premiers jours d'octobre; le reste des vacances s'écoule pour elles à la
+maison de campagne du collège, sur les hauteurs de San Colombano.
+
+Un règlement intérieur détermine tous les détails d'administration,
+d'instruction et d'éducation.
+
+La notice de M. Agnelli se termine par deux citations. La première est
+extraite du journal _La Donna_, dirigé par M. Vespucci: «Je n'hésite pas
+à affirmer que le collège Cosway, de Lodi, est un des meilleurs de
+l'Italie et qu'il se place dans le petit nombre de ceux qui peuvent
+soutenir la comparaison avec les plus renommés de l'étranger» (Numéro 15
+de la Ve année, 22 juillet 1879). L'autre citation est extraite du
+dernier livre de Bonfadini: «Parmi les réformes pédagogiques dont
+Francesco Melzi caressait l'idée, il faut mettre en première ligne
+l'intérêt croissant qu'il porta aux nouvelles méthodes anglaises
+d'instruction et d'éducation[226]. Ce fut lui qui, en 1812, acheta, à un
+certain Luigi Piccaluga, l'ancien couvent de Santa Maria delle Grazie,
+de Lodi, pour y installer un de ces établissements, qui acquit, par la
+suite, tant de réputation sous le nom de Maison des Dames Anglaises. Ses
+héritiers et successeurs continuèrent et parachevèrent ses intentions,
+et, en 1833, le duc Giovanni Francesco céda, par acte notarié, à Mme
+Maria Cosway, représentée par don Palamede Carpani, alors conseiller
+inspecteur des écoles élémentaires, tout l'édifice de Lodi, où le
+pensionnat a, depuis lors, siégé et fait honneur aux principes sur
+lesquels il repose.
+
+À cette notice, pour laquelle je renouvelle ici mes remerciements à M.
+Agnelli, j'ajouterai seulement que, à juger de Maria Cosway par
+l'article que le _Dictionary of national Biography_ de M. Leslie Stephen
+lui consacre, on prendrait une idée un peu moins favorable, non pas
+certes de son zèle ou de son intelligence, mais de sa gravité; cette
+femme de peintre, peintre elle-même, qui, entre deux accès de vocation
+religieuse, parcourt, à ce qu'il semble, l'Italie en compagnie d'un
+ténor italien (à la vérité sexagénaire et castrat), paraît moins bien
+préparée à la direction d'un pensionnat que Mme de Lort et Mme de
+Bayanne. Mais enfin, en lui conseillant de fonder un pensionnat, le
+cardinal Fesch avait sans doute trouvé le moyen de la fixer, puisque
+Melzi d'Eril se félicita de l'avoir encouragée. L'oncle de Napoléon
+aurait même voulu l'attacher à la France, car c'est à Lyon, d'après son
+biographe, l'abbé Lyonnet, qu'il aurait voulu lui confier une maison
+d'éducation[227].
+
+
+
+APPENDICE B.
+
+Projet de Napoléon Ier de fonder dans toutes les capitales de l'Europe
+un lycée français.--Professeurs français et professeurs de français en
+Italie, sous Napoléon Ier.
+
+
+Pendant l'impression de ce volume, M. Caussade, l'aimable érudit de la
+Bibliothèque mazarine, m'a fait une communication fort intéressante. Il
+m'a raconté qu'au cours des travaux de la commission qui, sous l'Empire,
+publiait la correspondance de Napoléon Ier, un membre de la famille
+impériale, ayant pris l'habitude d'anéantir les documents dont la
+divulgation lui aurait déplu, feu le docteur Bégin, un des membres de la
+commission, eut l'idée de copier une partie des papiers qu'il classait.
+Toutefois, ne voulant pas encourir l'accusation d'abus de confiance, il
+cacha ses copies dans un coin de la Bibliothèque du Louvre, remettant
+au hasard le soin de les faire retrouver un jour et au temps celui de
+dissiper les scrupules qui en dictaient alors la suppression. Les
+incendiaires de 1871 firent, sans le savoir, aux parents de l'Empereur,
+le plaisir de les protéger contre l'indiscrétion de l'avenir. Or, parmi
+les copies du Dr Bégin, brûlées avec la Bibliothèque du Louvre, il ne se
+trouvait pas seulement des lettres, mais une foule de plans que Napoléon
+jetait sur le papier, dans ses heures de loisir et qu'il se réservait
+d'exécuter plus tard; et, parmi ces plans, se rencontrait celui
+d'établir dans toutes les capitales de l'Europe un lycée français, pour
+répandre dans tous les pays civilisés notre langue et notre littérature.
+N'est-il pas curieux de voir Napoléon rêver longtemps à l'avance l'œuvre
+de l'Alliance française? Je remercie donc vivement M. Caussade, qui
+tient ces détails de M. Bégin, de m'avoir fourni une nouvelle preuve de
+l'importance que l'Empereur attachait à la collaboration de
+l'Université.
+
+Il faut cependant reconnaître que Napoléon aurait fort malaisément
+appliqué son vaste dessein. La preuve en est dans la peine qu'il eut à
+recruter le corps enseignant pour la France même et dans la lenteur que
+le prince Eugène et lui furent obligés de mettre à la nomination des
+professeurs dont nous rassemblerons ici les noms.
+
+À part Silvio Pellico, qui enseigna le français à l'orphelinat militaire
+de Milan, à partir de 1810, les noms à citer sont bien obscurs;
+toutefois on ne jugera peut-être pas que ce soit trop d'accorder une
+ligne de souvenir à des hommes qui ont travaillé à la propagation de
+notre langue.
+
+Dans les Universités impériales, on trouve comme professeurs de
+littérature française à Turin Gabriel Dépéret, à Gênes Marré, à Pise P.
+d'Hesmivy d'Auribeau. Dépéret était membre de l'Académie de Turin, pour
+la classe des sciences morales, de la littérature et des beaux-arts. Il
+a inséré dans les _Mémoires_ de cette classe des _Recherches
+philosophiques sur le langage des sons inarticulés_ (tome Ier, 1803),
+des _Réflexions sur les divers systèmes de versification_ (tome II,
+1805), et une dissertation intitulée: _Principe de l'harmonie des
+langues, de leur influence sur le chant et la déclamation_ (tome III,
+1809). Sur les nombreux écrits d'Auribeau, on peut consulter la _France
+littéraire_ de Quérard et la _Biographie des hommes vivants_ (Paris.
+Michaud, 1816-1819, 5 volumes). D'après les recherches que M. Ach. Neri,
+bibliothécaire de l'université de Gênes, a bien voulu faire, à la prière
+de M. le professeur Franc. Novati, Marré a laissé quelques écrits,
+notamment celui-ci: _Vera idea delle tragedie di Vitt. Alfieri_; et le
+_Giornale degli studiosi_ lui a consacré une notice en 1869. Je n'ai pu
+me procurer cette notice. Ce Marré était sans doute le même que Gaet.
+Marré, qui, professeur de droit commercial à l'université de Gênes en
+1821, publia cette année-là à Milan une dissertation intitulée _Sul
+merito tragico di Vitt. Alfieri_ composée pour un concours ouvert, en
+1818, par l'Académie de Berlin, et destinée à défendre le poète d'Asti
+contre les critiques de Schlegel.
+
+On voit dans le discours de P. d'Auribeau auquel nous avons fait des
+emprunts, que, dans sa chaire de l'Université de Pise, il unissait,
+comme il pouvait, l'enseignement de notre langue et celui de notre
+littérature; il y dit qu'il commencera par examiner ce que ses élèves
+savent de français, qu'il divisera d'abord ses leçons entre la grammaire
+et la littérature, que ses élèves lui en rendront compte sous forme de
+lettres; dans une note de la page 25, il se loue du soin et du succès
+avec lesquels ils pratiquent cet exercice; quelques-uns traduisent en
+vers italiens ou latins les vers français qu'il leur cite; à la page 3
+d'un avis aux élèves, placé à la fin, on voit que la leçon durait une
+heure et demie, dont une demi-heure employée à la revision de la leçon
+précédente et à des exercices de prononciation et de grammaire, puis le
+cours de littérature commençait.
+
+Voici les noms des professeurs de français dans les lycées du prince
+Eugène:
+
+Udine, Ant. Orioli; Capo d'Istria, Vincenzo Rebuffi; Bellune, Ant.
+Ochofer, Trévise, Giov. Zucconi ou Souchon, prêtre; Vicence, Giov.
+Domen. de Majenza[228]; Reggio d'Emilie, Tonelli[229]; Ferrare, Franc.
+Guazagni, ex-comptable de la Compagnie de Jésus; Fermo, Arcang. Corelli,
+de Faenza[230]; Crémone, Pierre Prégilot; Brescia, Jérôme Borgne;
+Modène, Maselli; Côme, Carlo Bonoli; Cesena, Baldass. Gessi[231];
+Trente, Agost. Lutterati; Vicence, Emanuele N. fre (ces abréviations
+indiquent peut-être qu'il s'agit d'un religieux)[232].
+
+Pour les lycées des pays annexés à la France, on trouve à Gênes,
+Berthon, qui, d'après M. Neri, devait être un religieux; à Casal,
+Pachoud; à Parme, Reynaud. Ce Reynaud était probablement le Français de
+ce nom qui dirigeait le collège des nobles, au moment où le fougueux
+préfet du Taro y faisait régner, aux risques et périls de la maison,
+l'esprit dont nous avons parlé. C'était peut-être aussi le conseiller de
+préfecture qui, dans ce département, est appelé du même nom.
+
+Nous avons dit qu'Aimé Guillon était professeur de français à l'école
+des pages du vice-roi. Si, comme le dit la _Biographie_ précitée des
+_Hommes vivants_, il faut lui attribuer dans le _Giornale italiano_, non
+seulement les articles signés _Guill._, mais les articles signés _O.
+N._, ce serait probablement lui qui se serait attiré, par un article de
+cette biographie, la réplique de Ludovico di Breme.
+
+Je dois à l'amitié de M. le professeur Morsolin, de Vicence, quelques
+documents qui montrent les difficultés que le gouvernement rencontra
+dans le recrutement du personnel. On trouve dans les archives du lycée
+de Vicence une lettre du proviseur qui avertit que le jour de la rentrée
+de 1809, Majenza ne s'est pas trouvé à son poste, non plus que le
+suppléant qu'il a fallu lui donner l'année précédente pendant la plus
+grande partie de laquelle Majenza a été absent; il prie donc le préfet
+de faire cesser ce désordre; le préfet répond que, le directeur général
+de l'Instruction publique ayant accordé à ce professeur un congé
+jusqu'au 18 décembre, avec obligation de se faire suppléer à ses frais,
+le proviseur est invité à trouver un suppléant capable. Le proviseur
+réplique le lendemain qu'il s'étonne que le professeur de français,
+après avoir si mal répondu l'année précédente au choix qu'on avait fait
+de lui, ait eu le courage de solliciter encore un suppléant; que, si M.
+Majenza continue, le nombre des élèves, déjà tombé de cinquante à cinq,
+tombera à néant. Il n'en fallut pas moins chercher un suppléant, et
+Majenza continua à ne plus se montrer.
+
+M. Morsolin m'a procuré deux autres communications, l'une de M. Vinc.
+Joppi, bibliothécaire à Udine, qui m'apprend qu'un programme de ce Lycée
+du 31 mars 1808 porte, comme grammaire française, la grammaire de
+Goudar, précisément celle que, le 8 mai 1809, le _Giornale italiano_
+déclarera mauvaise[233]; l'autre de M. Pellegrini, bibliothécaire du
+_Museo civico_ de Bellune sur Ochofer, qui eut l'honneur d'avoir pour
+beau-frère le naturaliste Tommaso Catullo, mais le malheur d'appartenir
+à une famille où tout le monde était fou, ses frères, sa sœur et lui; un
+de ses frères se jeta dans la Piave, et lui-même se coupa la gorge en
+1820.
+
+On pourrait presque compter comme un Français Ferri di San Costante, ce
+recteur provisoire de l'Académie universitaire de Rome, qui n'eut sans
+doute pas en cette qualité des occupations bien pénibles, car il
+constituait son Académie à lui tout seul. Il n'avait nullement renié
+l'Italie, puisqu'il écrivait dans la Gazette de Gênes contre les
+déprédations commises par les Français aux dépens de cette ville; mais
+il s'était certainement pénétré de notre esprit, puisqu'il s'était
+établi de bonne heure chez nous, avait rempli la fonction de secrétaire
+auprès de nos ambassadeurs en Hollande, puis, après avoir quitté la
+France pendant la Révolution, avait été quatre ans proviseur du Lycée
+d'Angers (Voir sur lui Quérard, la _France littéraire_; la Nouvelle
+Biographie Générale; le quarantième volume de l'_Antologia_ de
+Vieusseux, année 1830, page 203 et suiv. La même Revue apprécie dans
+son quatorzième volume un de ses ouvrages, _Lo Spettatore_, où Ferri
+examine les moralistes des divers pays et donne de petites dissertations
+morales dans le goût de J.-J. Rousseau; cet ouvrage est à la
+Bibliothèque nationale. S'il faut en croire le Dictionnaire de Larousse,
+San Costante n'était que la traduction du nom de sa femme qu'il avait
+ajouté au sien. Ces derniers documents m'ont été signalés par M. Luigi
+Ferri, qui a bien voulu rechercher pour moi la trace de cet ancien
+recteur).
+
+Le décret qui établissait le concours pour toutes les chaires de
+facultés ou de lycées est du 17 juillet 1807; les professeurs de
+français y étaient soumis comme les autres (Voir le _Giornale italiano_
+du 21 juillet 1807).
+
+Dans l'enseignement libre, parmi les cours de français, nous citerons
+les suivants: Charles Rouy, après avoir fait quelque bruit à Milan par
+des leçons d'astronomie en 1809, annonça le 4 janvier de l'année
+suivante dans le _Giornale italiano_, la fondation d'une école
+secondaire française et italienne dans cette ville, rue du Gesù, n°
+1285. La Bibliothèque Brera, à Milan, a de lui un _Saggio di cosmografia
+e descrizione del mecccanismo_, Milan, Pirotta, 1812, in-8.--Le 3
+septembre 1809, Bern. Rossi annonça dans la même feuille des cours
+d'anglais, d'allemand, de français, d'italien qu'il ouvrait à Milan, rue
+de la Passarella, n° 517.--Le 26 septembre 1809, G. B. Scagliotti fit
+connaître par la même voie qu'il allait ouvrir, rue de la Marine, n°
+1139, une triple école, 1° pour ceux qui ont les organes en bon état, 2°
+pour les sourds-muets; 3° pour les aveugles; que de plus il ferait pour
+les adultes des cours de psychologie et de grammaire philosophique; que
+par là il mettrait en état de comprendre non seulement les auteurs
+italiens, latins ou français, mais les anglais, etc.!
+
+Nommons, en terminant, deux hommes qui firent aussi connaître la France
+en Italie: Ant. Eyraud, qui mérita, par ses leçons aux sourds-muets les
+éloges de Lodovico di Breme, aumônier du vice-roi et fils du
+prédécesseur de Vaccari au ministère de l'intérieur, et Louis Dumolard,
+qui ouvrit à Milan, derrière le _Coperto dei Figini_, près du café
+Mazza, un cabinet de lecture, fort bien fourni, pour les livres
+français (_Giornale italiano_ du 26 juillet 1808).
+
+
+
+
+APPENDICE C.
+
+Le personnel français au collège des jeunes filles de Milan.--La
+comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et professeurs
+de français.
+
+
+LA COMTESSE DE LORT.
+
+La Chesnaye-Desbois, dans son Dictionnaire de la Noblesse indique deux
+familles nobles de ce nom: l'une dont il écrit le nom en deux mots et
+qui était du bas Languedoc, l'autre dont il écrit le nom en un seul mot
+et qui était de Guyenne; c'est sans doute à cette dernière
+qu'appartenait la première Directrice du collège de Milan, non par la
+raison insignifiante que ses contemporains écrivent tous son nom en un
+seul mot, d'autant qu'elle même l'écrivait en deux, mais parce que La
+Chesnaye dit que quelques membres de cette deuxième famille s'étaient
+transportés en Lorraine. En effet, La Folie, dans le catalogue placé en
+tête de son histoire pseudonyme de l'administration du royaume d'Italie,
+nous apprend que Mme de Lort avait été chanoinesse; or, en 1785, parmi
+les _dames nièces_ du chapitre de Bouxières-aux-Dames, abbaye située à 8
+kilomètres de Nancy, où l'on ne pouvait être admis qu'en prouvant seize
+quartiers de noblesse suivant les uns, neuf quartiers de chaque côté
+suivant les autres, on trouve une dame de Lort et une dame de
+Montesquiou[234]; et d'autre part, La Chesnaye nous dit qu'un arrêt qui
+établissait la noblesse purement militaire de la famille Delort de
+Guyenne, et que la Chambre des Comptes de Lorraine enregistra le 21 mars
+1764, permit l'entrée de Mlle de Montesquiou, fille du chevalier
+Delort, commandant de la ville, et de la citadelle de Nancy, au chapitre
+de Bouxières. Ce chevalier et cette dame de Montesquiou sont évidemment
+parents de Caroline de Lort: reste à savoir à quel degré, ce que
+j'ignore.
+
+En 1785, un membre de la même famille, De Lort de Saint-Victor, était
+membre du chapitre noble de la cathédrale de Nancy; à la même époque, un
+baron de Lort figurait parmi les Commandeurs de Saint-Louis pour le
+service de Terre; sa promotion remontait au 1er septembre 1766. (_La
+France chevaler. et chapitr._)
+
+Je dois dire que M. Duvernoy, archiviste paléographe de
+Meurthe-et-Moselle, qui a bien voulu, à la prière de M. l'inspecteur
+général Debidour, consulter en ma faveur les archives et la bibliothèque
+de Nancy, m'avertit que d'après une liste des dames qui composaient le
+chapitre de Bouxières au moment où ce chapitre fut supprimé[235], Mme De
+Lort avait pour prénoms Marie-Rose, que sa parente y est appelée
+Marie-Thérèse-Agnès-Angélique De Lort-Montesquiou, et que ni l'une ni
+l'autre ne porte le prénom de Caroline, invariablement attribué à la
+Directrice du Collège de Milan. Mais l'assertion positive de La Folie
+que notre Directrice avait été chanoinesse, l'uniformité avec laquelle
+elle est appelée comtesse, me semblent exiger qu'on la reconnaisse dans
+une des deux Dames du chapitre de Bouxières et qu'on admette qu'après la
+Révolution elle aura pour une raison ou pour une autre signé avec un
+autre prénom.
+
+Je dois également à M. Duvernoy le début de la lettre patente précitée:
+«Vu par la Chambre la requête à elle présentée par le Sr Maximilien De
+Lort, chevalier, seigneur de Montesquiou-Levantès, commandeur des villes
+et citadelle de Nancy, la dame Elisabeth-Agnès De Lort de Saint-Victor,
+son épouse, et le sieur Ch. Frédéric De Lort de Saint-Victor, brigadier
+des armées du Roi Très Chrétien, son lieutenant au Gouvernement de
+Strasbourg, chevalier seigneur de Tanviller, Saint-Maurice et
+Saint-Pierrebois, expositive que, étant originaires de Guyenne et du
+pays de Comminges, mais se trouvant établis en Lorraine... (Registre des
+arrêts d'entérinement de 1764; coté B. 258 aux Archives de
+Meurthe-et-Moselle, pièce n°11).
+
+D'après les registres de la paroisse Notre-Dame de Nancy, Maximilien De
+Lort était mort le 6 décembre 1777, à l'âge de soixante-dix-sept ans
+(Henri Lepage, _Archives de Nancy_, Nancy, Wiener, 1865, p. 372 du IIIe
+vol.)
+
+
+Mme DE FITTE DE SOUCY.
+
+Une dame de Soucy est comprise, ainsi que la veuve de Bernardin de
+Saint-Pierre, parmi les dames dignitaires de Saint-Denis, dont Louis
+XVIII approuva la nomination le 26 mars 1816 (p. 400 de l'_Histoire de
+la Légion d'Honneur_ par Saint-Maurice, Paris, Dénain, 1833) et portée
+comme trésorière cette année-là et l'année suivante dans l'Almanach
+Royal, d'où elle disparaît en 1818; c'est sans doute l'ancienne
+Maîtresse du collège de Milan.
+
+
+INSTITUTRICES ET PROFESSEURS DE FRANÇAIS.
+
+Outre les dames citées au cours de notre étude[236], nous nommerons Mme
+Rollin, qui se trouvait en fonctions depuis environ deux ans lors de
+l'entrée des Autrichiens, et qui est indiquée comme Parisienne, ainsi
+que Mme Dehuitmuid, dans le tableau du personnel rédigé en cette
+occasion; vers la fin de 1815, rappelée chez elle pour des affaires de
+famille, elle donna sa démission.
+
+Mme Joséphine De Laulnes ou Delaunes, qui figure dans le tableau du
+personnel de 1815.
+
+Mme Gabrielle Rendu, fille d'un propriétaire de Gex, qui avait
+vingt-quatre ans, lorsqu'elle remplaça la précédente; toutefois, dans
+le tableau du personnel de 1822, on la fait naître à Mégrin-Genève.
+
+Mme Maire, de Besançon, qui entra au collège, le 9 avril 1827, à
+trente-neuf ans, après avoir été dans l'établissement de Mme Lille (ou
+Lilla) Viala, et en sortit le 30 avril 1830.
+
+Mme Negrotti, née à Marseille, était d'une famille gênoise; Mmes
+Paccoret, Laracine, Tisserand, institutrices au collège, à l'époque de
+la Restauration, étaient toutes trois de Chambéry; Mme Antoinette-Jeanne
+Berthollet, entrée le 19 avril 1831, était de Carouge, près Genève.
+J'ignore si Mme de l'Orne et Mme Luayon étaient des Françaises de
+France.
+
+Garcin (J.-B. ou plutôt Balthazar) professeur de français au collège
+depuis l'origine, prit sa retraite en 1830. Le Rapport dans lequel on
+l'avait proposé pour cette place, lui attribuait la qualité de prêtre,
+de professeur de français au collège de Porta Nuova à Milan et l'âge
+d'environ quarante-cinq ans. Il eut pour successeur Salvatore Torretti,
+de Gênes, qui avait étudié à Paris, et qui, en 1830, avait
+cinquante-deux ans; Torretti employa dans son cours une grammaire de sa
+composition (Voir sur toutes ces personnes, les divers cartons relatifs
+au collège des jeunes filles de Milan, dans les Archives de l'État de
+cette ville).
+
+
+
+
+APPENDICE D.
+
+Élèves et professeurs italiens au collège de Sorèze pendant la
+Révolution et l'Empire.
+
+
+Le général baron de Marbot a résumé dans ses Mémoires[237] l'histoire du
+collège de Sorèze, une des quatre maisons bénédictines où l'on avait
+entrepris de prouver que la suppression des jésuites ne privait pas
+irrévocablement le monde de maîtres habiles; les élèves y affluèrent
+bientôt, et l'on vit même beaucoup d'étrangers, surtout des Anglais, des
+Espagnols, des Américains, s'établir à Sorèze pour la durée des études
+de leurs enfants. Pendant la Révolution, à la vente des biens du
+clergé, le Principal, dom Ferlus, se porta acquéreur du collège et tout
+le pays lui facilita le payement. La maison comptait alors, s'il faut en
+croire le général, sept cents élèves; ce chiffre surprend un peu,
+d'autant qu'à une époque bien plus favorable, en 1802, le collège
+comptait seulement, d'après une brochure publiée cette année-là, le
+nombre déjà respectable de trois ou quatre cents écoliers. Il fallut
+seulement que le Principal feignant de s'accommoder aux idées du moment,
+tolérât chez les élèves une tenue passablement négligée, et déployât
+toutes les ressources de son esprit pour apprivoiser les représentants
+en mission, dont au reste il fit ce qu'il voulut.
+
+Un peu après le temps où s'arrête, pour ce collège, le récit du général,
+la réaction sanglante qui accompagna en Italie la destruction des
+républiques fondées par la France, obligea de nombreux patriotes à
+chercher un refuge dans notre pays. Deux Italiens, qui ont laissé un nom
+dans la littérature, Urbano Lampredi et Filippo Pananti professèrent
+alors à Sorèze, après avoir lutté pour les idées nouvelles, l'un à Rome,
+l'autre en Toscane. Mais, parmi leurs élèves, se trouvaient beaucoup de
+leurs compatriotes dont plus d'un appartenait à des familles mêlées aux
+événements récents. Les Génois surtout connaissaient déjà le chemin de
+Sorèze; car une partie des jeunes gens qui, avant l'occupation de Gênes
+par les Français avaient essayé de renverser dans leur patrie le
+gouvernement aristocratique, sortaient de ce collège. Ce piquant détail
+d'une maison de bénédictins formant et recueillant des républicains
+italiens a échappé à l'auteur du Voyage à Sorèze (Dax. 1802), J.-B.
+Lalanne, et à celui de la Notice Historique de l'Ecole de Sorèze, Dardé.
+Voilà pourquoi nous donnerons le tableau suivant que le Père Louis Selva
+a bien voulu, avec la permission de M. le Directeur du collège, rédiger
+pour moi. Nous rangerons les élèves italiens d'après l'année de leur
+entrée au collège de Sorèze.
+
+Ant. Greppi, de Milan (Probablement de la famille d'un des rédacteurs de
+la Constitution de la Cisalpine en 1797), entré en l'an VIII.
+
+Léon. Bensa, de Gênes ou de Porto Maurizio[238], probablement de la
+famille du personnage du même nom qui a travaillé à la Constitution de
+la République Ligurienne; Gianpietro et Giuseppe Franco, de Gênes;
+Luigi, Giulio, Orazio, Galeas Calepio, de Bergame; Visconti, de Milan,
+parent peut-être de Franc. Visconti qui a fait partie du gouvernement de
+la Cisalpine; Giov. Carlo Bataglini, de Nice, entrés en l'an IX.
+
+Giovanni et Ridolfo Castinella, de Pise (Ce sont évidemment les fils de
+Castinelli, chef des démocrates de Pise, dont M. Tribolati nous apprend
+que les fils vinrent étudier à Sorèze, à la suite des troubles de la
+Toscane. _Saggi critici e biografici_, Pise, Sproni, 1891, p. 260, n.
+1), entrés en l'an X.
+
+Angelo Campana, de Turin (dont le père servit avec honneur comme général
+dans les armées de Napoléon Ier); Franc. Guide, de Nice; Gius. Avogrado
+(sans doute, pour Avogadro), de Turin, de la famille de Pietro Avogadro,
+comte de Valdengo et Formigliana et membre du gouvernement provisoire
+que le Directoire avait institué en Piémont[239]; Auguste Sibille, de
+Nice; G. B. Bobone, de San Remo ou de Gênes; G. B. et Luca Podestà, de
+Gênes; Luigi Littardi, de Gênes, probablement de la famille de Nicoló
+Littardi, membre du Directoire de la République Ligurienne; Bartolomeo,
+Luigi et Enrico Boccardi, de Gênes; Giuseppe Franchetti, de Final,
+entrés en l'an XI[240].
+
+Carlo Alessandro Camilla, de Turin; Francesco Gioan, de Nice, entrés en
+l'an XII.
+
+Cesare Rufli, Ant. Feraudi, Charles Bades, Lorenzo Gioan, tous quatre de
+Nice; Em. Orosco, de Milan, entrés en l'an XIII.
+
+Bartol. Pontio, de Gênes; Giov. Freppa, de Livourne; Luigi Grillo, de
+Moneglia; Bartol. Costa, de Gênes, de la famille de Paolo Costa, qui fut
+membre du gouvernement de la République Ligurienne, entrés en 1807.
+
+Alexandre Roux, de Livourne, entré en 1808;
+
+Luigi Viala, de Ferrare, entré en 1812.
+
+À ces noms j'ajouterai ceux des enfants de Lavilla qui étudiaient à
+Sorèze en 1803, tandis que leur père et le beau-frère de celui-ci,
+Saint-Martin La Mothe, administraient des départements italiens (Préface
+du livre de Denina, _Dell'uso della lingua francese_... Berlin, 1803).
+
+Les nominations obtenues par les élèves italiens pendant ces années (les
+registres du collège ne mentionnent pas d'italiens pour les années 1813
+et 1814) prouvent qu'ils y firent très bonne figure, surtout les
+Castinella. Sans les transcrire, notons les titres des cours qu'on
+suivait au collège; on ne sera pas surpris d'apprendre qu'on enseignait
+à Sorèze, le latin, l'histoire, la géographie, la mythologie,
+l'éloquence, l'idéologie, la littérature, la géométrie, la physique,
+l'histoire naturelle, les langues vivantes; celles-ci avaient été dès
+l'origine cultivées dans le collège; M. Liard a rappelé que dom Ferlus a
+proposé un plan pour la réforme des Universités où figure l'étude de
+l'anglais et de l'allemand avec obligation aux candidats aux examens de
+Droit de connaître cette dernière langue; mais on s'attendait moins à
+des prix de statistique, de fortifications, de poésie dramatique,
+d'apologue, de poésie pastorale, de poésie lyrique, épique, didactique,
+de déclamation théâtrale.
+
+Pananti, qualifié de citoyen d'abord, de monsieur ensuite, est porté
+sur les registres comme professeur d'italien, en l'an VIII, en l'an IX,
+en l'an X[241]; Lampredi, comme professeur de métaphysique et de
+physique générale, en l'an X; comme professeur de physique générale, de
+latin et de grec, en l'an XII; comme professeur de physique générale, de
+calcul différentiel et intégral en l'an XIII. Une telle variété
+d'attributions préparait ce dernier à mériter l'éloge que lui donne
+Lodovico di Breme (_Grand Commentaire sur un Petit Article_) quand il
+dit que lui et Carpani, professeurs à l'Ecole des Pages, le premier pour
+les mathématiques, le deuxième pour l'histoire, tempéraient heureusement
+l'instruction trop scientifique qu'on y donnait par les digressions
+qu'ils faisaient, l'un dans la théorie fondamentale du raisonnement,
+l'autre dans ses applications morales et politiques. D'après la Nouvelle
+Biographie Générale, Lampredi ne quitta Sorèze qu'en 1807.
+
+Un de leurs collègues français de Sorèze, Cavaille, qui y enseigna de
+1795 jusqu'à 1825, où ses opinions libérales lui firent perdre sa place,
+traduisit en vers Virginie, Saül et Myrrha, d'Alfieri; et, sans une
+cabale, Talma, dit-on, eût fait jouer ces traductions au
+Théâtre-Français. (Magloire Raynal, 1er volume de _Bibliographies et
+Chroniques Castraises_. Castres, 1833-7, 4 volumes.)
+
+
+
+
+
+APPENDICE E.
+
+Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier.
+
+
+Aux indications données dans cette étude j'ajouterai ce qui suit: dans
+le _Giornale Italiano_ du 15 juin 1812, Raymond annonce que l'Ecole de
+Commerce de cette ville, située Coteau du Verbe-Incarné, n° 153,
+enseignera, entre autres choses, l'italien et l'allemand. Dès avant la
+Révolution, entre 1780 et 1790, sur treize maîtres de langues
+étrangères, huit, dont six italiens, y enseignaient l'italien. Je dois
+cette dernière particularité à une obligeante communication de M.
+Bleton, membre de l'Académie de Lyon et secrétaire du palais des Arts,
+que M. Bayet, recteur de l'Académie de Lille, avait interrogé pour moi.
+L'italien était enseigné dans l'établissement fondé à Lyon par Esclozas
+et loué dans un article du _Courrier_ du 25 juillet 1786.
+
+J.-B. Say, dans le fragment de Mémoires publié par M. Léon Say dans les
+_Débats_ du 8 juillet 1890, dit que, à neuf ans (par conséquent vers
+1776), il fut mis dans la pension que venaient d'établir à une lieue de
+Lyon, au village d'Ecully, l'abbé Gorati et le Napolitain Giro, qui fut
+plus tard un des martyrs de la république parthénopéenne; que cette
+école, où l'on appliquait des méthodes très incomplètement inspirées par
+l'esprit philosophique, essuya des persécutions de la part de
+l'archevêque de Lyon; que, au surplus, les deux chefs de la maison
+étaient bons, dévoués à leurs élèves, et que, s'ils enseignaient fort
+mal le latin, ils enseignaient assez bien l'italien.
+
+
+
+
+APPENDICE F.
+
+Ginguené.
+
+
+La vie et les ouvrages de Ginguené offriraient une étude très
+intéressante. D'une part, on y tracerait la triste et curieuse histoire
+de ces hommes honnêtes mais prévenus qui se laissèrent maladroitement
+entraîner à recommencer sous une autre forme la guerre que La Montagne
+avait faite au christianisme, qui se crurent modérés parce que, à la
+guillotine, ils substituèrent les tracasseries, les coups d’État sans
+effusion de sang et la déportation, qui achevèrent de perdre, par leur
+imprudence, la République qu'ils honoraient par leur désintéressement et
+qu'ils eurent l'honneur de regretter toujours. D'autre part, on
+comparerait les travaux de Ginguené sur la littérature italienne avec
+ceux de Tiraboschi, de Quadrio, de Fontanini, de Corniani, etc.; on y
+verrait l'esprit voltairien fausser quelquefois l'appréciation des
+siècles, mais diriger l'érudition au profit du bon goût et de la science
+véritable. Ginguené, dont la bibliothèque comprenait trois mille volumes
+italiens, avait de bonne heure et profondément étudié la littérature de
+nos voisins, mais il croyait qu'un érudit n'a fait qu'un tiers de sa
+tâche quand il a recueilli des faits, et qu'il lui reste à en discerner
+l'importance et à présenter d'une manière piquante ceux qui méritent
+d'être conservés.
+
+Parmi les articles de journaux écrits contre Ginguené, à l'époque où son
+amour inquiet et intolérant pour la liberté s'exhalait dans son ouvrage
+_de M. Necker et de son livre intitulé De la Révolution française_, nous
+citerons la _Gazette française_ du 15 juillet 1797, qui commente le
+frontispice du 32e numéro de l'_Accusateur public_, de Richer Sérisy, où
+l'on voit _un petit homme comme Ginguené, chauve comme Ginguené, portant
+des lunettes comme Ginguené_, qui reçoit une bourse d'un homme en
+manteau de Directeur et bossu, c'est-à-dire de Larevellière-Lépeaux; le
+lieu de la scène est le club de Salm; tous les membres aiguisent des
+poignards; sur la figure de chacun d'eux, dit la _Gazette_, on peut
+mettre le nom d'un coquin connu. (Voir une autre annonce de ce numéro de
+l'_Accusateur public_, dans le _Courrier républicain_ du 15 juillet
+1797. Le 30e numéro de l'_Accusateur public_ traite Necker aussi mal que
+faisait Ginguené, au nom de principes différents.) Par contre, quand, au
+lendemain du 18 fructidor, on planta un arbre de la liberté au club de
+Salm, et que Benjamin Constant harangua, du haut d'une galerie,
+l'assistance répandue dans le jardin, le directeur de l'instruction
+publique, Ginguené, qui chante, en l'honneur du récent coup d’État, des
+vers _qu'il faisait en quelque sorte à mesure qu'il les chantait_,
+reçoit les félicitations du Conservateur de Garat, Daunou et Chénier
+(numéros des 18 et 21 septembre 1797). Daunou écrira plus tard une
+notice très bienveillante sur Ginguené pour la deuxième édition de
+l'_Histoire de la littérature italienne_. Lady Morgan, qui avait visité
+Ginguené dans ses dernières années, lui consacre aussi un passage très
+sympathique, dans la relation de son voyage en France, aux pages 272-283
+du deuxième volume de la traduction française (Paris, Treuttel et Wurtz,
+1818, 2 vol. in-8).
+
+Ginguené est encore fort maltraité par Mme Vigée-Lebrun, dans les
+_Portraits à la plume_, insérés à la suite de ses _Souvenirs_; par Mme
+de Genlis, au Ve vol., p. 281 et suiv. de ses _Mémoires_; par
+Chateaubriand, qui le citait avec honneur dans son _Essai sur les
+révolutions_, mais qui marque peu de sympathie pour lui, dans ses
+_Mémoires d'outre-tombe_, à la p. 239 du Ier vol., et à la page 223 du
+IIe.
+
+Sur ses leçons à l’École normale, voir l'_Histoire littéraire de la
+Convention_, par Eug. Maron, p. 159-160, 328-331. M. Ristelhuber a
+rappelé la candidature malheureuse de Ginguené contre Andrieux, pour un
+fauteuil de l'Académie française, dans la préface des _Contes
+d'Andrieux_, pour l'édition de MM. Charavay, Paris, 1882.
+
+Il importerait aussi d'examiner le rôle diplomatique de Ginguené en
+Italie[242]. Il a pu s'y montrer hautain à l'égard du roi de Sardaigne,
+et peu scrupuleux observateur de l'indépendance de la Cisalpine, comme
+le dépeint M. Tivaroni (_L'Italia durante il dominio francese_, I, 43,
+47, 143); encore Ginguené protestait-il qu'il avait, au péril de sa vie,
+sauvé le Piémont de _révolutions subversives et sanglantes_, ajoutant
+que, quand on avait voulu un agent pour jouer un rôle perfide à Turin,
+on avait cherché un autre que lui (Lettre précitée à un académicien de
+l'Académie impériale de Turin). Quoi qu'il en soit, il paraît difficile
+d'admettre qu'il se soit fait donner des présents par le gouvernement
+provisoire de Turin, comme le dit encore M. Tivaroni, qui cite pourtant,
+mais sans en tenir compte, le jugement de Botta sur Ginguené: _homme
+vraiment probe, âme bienveillante_ (ceci est un peu exagéré, quoique
+Lady Morgan prétende qu'on disait _le bon Ginguené_), _esprit cultivé,
+mais imagination ardente, et très tenace dans ses idées_.
+
+C'est dans les _Débats_ qu'il faut chercher les nombreux articles de
+Féletz, contre le cours de Ginguené à l'Athénée d'où est sortie
+l'_Histoire de la littérature italienne_; car Féletz ne les a pas tous
+recueillis dans ses _Mélanges_. En réponse à ses attaques quelquefois
+justes, plus souvent malveillantes, on peut citer les articles de
+Fauriel dans le _Mercure_ (31 août, 7 septembre, 19 octobre 1811, 5
+décembre, 12 décembre 1812, 30 janvier 1813), et l'unanimité des
+journaux italiens du temps, par exemple le _Poligrafo_, de Monti du 21
+avril 1811, du 16 février 1812; le _Conciliatore_ du 12 novembre 1818,
+du 1er avril 1819; le _Spettatore_, p. 335-9 et 353 du IXe volume; le
+_Giornale enciclopedico di Firenze_, p. 97 du IIIe volume. Une preuve
+curieuse de l'estime dont Ginguené jouissait en Italie, est que le
+_Giornale bibliografico universale_ déclare, dans son Ve volume, que la
+lettre où notre compatriote qualifie d'_ingrat_ et de _lâche_, le
+procédé fort étrange en effet d'Alfieri à son égard, est dictée par un
+_noble ressentiment_. Quelques-unes des dates qui précèdent prouvent que
+ce ne fut pas seulement sous la domination française qu'on s'exprima
+ainsi. D'ailleurs, Ginguené ne comptait pas parmi ceux dont le
+gouvernement français eût récompensé les flatteurs. Enfin, veut-on des
+témoignages intimes? Sismondi s'exprime avec éloge sur l'ouvrage de
+Ginguené dans ses lettres à la comtesse d'Albany, et Giordani écrit à
+Cicognara: «Si Ginguené veut savoir combien d'Italiens l'estiment et
+l'aiment, ne manque pas de m'inscrire sur ce très long catalogue.»
+(Lettre du 14 juillet 1813, p. 55 du IIIe volume de son _Epistolario_.)
+
+
+
+
+
+APPENDICE G.
+
+Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur.
+
+
+Les défauts de La Harpe, en survivant à sa conversion, ne contribuèrent
+pas peu à la faire taxer d'hypocrisie par les philosophes. Toutefois,
+non seulement Mme de Genlis, qui avait autant à se plaindre qu'à se
+louer de lui, mais Benjamin Constant qui était allé, dans le feu de la
+polémique, jusqu'à dire que La Harpe avait été _athée par peur_, et,
+avant eux, Daunou, Dacier, Morellet, ont rendu hommage à la sincérité de
+son changement[243]. On trouve, d'ailleurs, dans ses controverses contre
+les philosophes, dans son _Apologie de la religion_ qui fait partie des
+_Œuvres choisies et posthumes_, des passages touchants ou énergiques
+d'autant plus concluants que le talent naturel de La Harpe n'était pas
+de ceux qui suppléent à une émotion véritable. Dans l'article du _Cours
+de littérature_ sur Diderot, par exemple, il relève vivement le mot
+célèbre: «Élargissez Dieu!» il montre combien il est faux que les gens
+du peuple croient que Dieu est renfermé dans les églises, en donne pour
+preuve la fête des Rogations et, à propos des arrêtés qui interdisent
+cette fête, s'écrie en apostrophant Diderot: «Ah! lorsque Dieu et ses
+adorateurs sont légalement confinés dans les temples, ce mot qui, dans
+ta bouche, n'était qu'un extravagant blasphème; ce mot, pris dans un
+sens trop réel et trop juste; ce mot nous appartient aujourd'hui, et
+c'est bien nous qui avons le droit de dire: «Élargissez Dieu!» On pourra
+lire encore, dans la préface de son _Apologie de la religion_, quelques
+lignes émouvantes sur le bienfait que Dieu accorde aux incrédules quand
+il les éclaire, et cette forte peinture de la jalousie des philosophes
+contre l’Église: «J'ai vu moi-même mille fois saigner cette plaie
+honteuse, surtout depuis que nos philosophes, faisant corps sous les
+remparts de l'Encyclopédie, enhardis les uns par les autres, fortifiés
+par la renommée littéraire devenue une espèce d'idole pour un peuple qui
+ne voulait plus avoir que de l'esprit, en vinrent jusqu'à s'indigner
+tout haut qu'il y eût au monde une autorité, une puissance au-dessus des
+_précepteurs du genre humain_, titre modeste, comme on voit, et qu'ils
+se prodiguaient à tout moment les uns aux autres en prose et en vers.»
+De même le passage où il se promet de montrer _combien ceux qui
+s'exagèrent la puissance révolutionnaire et ses effets possibles et sa
+durée probable, sont loin de la juger dans leurs craintes comme elle se
+juge dans les siennes_[244]. Il y a aussi de la sensibilité dans les
+passages où La Harpe cite, pour les condamner, ses anciens sarcasmes
+contre le christianisme. Enfin cette Apologie et son Discours sur le
+style des prophètes et l'esprit des Livres saints attestent qu'il a
+compris et goûté l’Écriture. Dans ce dernier ouvrage, il explique
+judicieusement qu'il ne faut pas confondre les exigences particulières
+du goût de chaque nation avec les règles universelles du goût; que,
+d'ailleurs, quand on approfondit les sentiments qui font parler les
+écrivains hébreux, notre goût même cesse de réclamer; que les
+répétitions d'idées, de sentiments dans les _Psaumes_ sont les effets
+naturels de l'amour pour Dieu qui y déborde, car _celui qui aime ne
+s'occupe uniquement qu'à répandre son âme devant ce qu'il aime et à
+exprimer ce qu'il sent, sans songer à varier ce qu'il dit_. L'éloquence
+des Psaumes, qui triomphe de ses scrupules littéraires, touche aussi son
+cœur: il affirme que nul écrivain non chrétien n'a si bien peint la
+bonté familière qui, suivant un prophète, _retournerait le lit de
+l'homme qui souffre_, et qui, jointe à la plus magnifique peinture qu'on
+ait jamais faite de la majesté de Dieu, forme _une démonstration morale
+venue de l'inspiration divine_; et montre que si, de tout temps, on a
+détesté le vice, seuls, dans l'antiquité, les prophètes ont souffert à
+la vue des péchés d'autrui.
+
+On retrouve malheureusement l'âpreté habituelle de La Harpe dans la
+manière dont il s'exprime sur les incrédules dans son _Apologie de la
+religion_, soit parce que, en psychologue de l'ancienne école, il sait
+mal apercevoir chez le même homme des qualités contradictoires, soit
+parce qu'il était malaisé d'apprécier la philanthropie de Voltaire et de
+Rousseau au moment où leurs disciples venaient de gouverner par la
+guillotine. Il va jusqu'à absoudre l'inquisition et les supplices
+d'hérétiques, sinon comme hérétiques du moins comme factieux. Mais
+l'intolérance, qui n'est pas en elle-même un signe de foi, n'est pas non
+plus un signe d'hypocrisie.
+
+Quant au reproche souvent répété d'avoir sous la Terreur flatté et
+excité la démagogie, La Harpe ne le mérite point davantage.
+
+Sans doute, il avait partagé à cette époque l'espérance haineuse que
+caressaient également Mirabeau, les Girondins et Robespierre, de voir
+bientôt disparaître le catholicisme. Il faut en croire l'abbé Morellet,
+quand il dit au chapitre XXII de ses _Mémoires_ que La Harpe _venait
+s'asseoir content de lui-même_ entre l'abbé Barthélemy et lui à
+l'Académie française, _après avoir imprimé dans le «Mercure» contre les
+prêtres une satire sanglante_: tel est en effet l'esprit qui inspire
+tous les articles de critique littéraire insérés alors dans ce journal
+par La Harpe[245], mais il ne faut pas faire de lui un pourvoyeur ni un
+panégyriste de l'échafaud.
+
+1° Les expressions de la fameuse _Ode_ lue au Lycée le 3 décembre 1792,
+où Palissot voit une glorification des massacres de septembre,
+s'appliquent au 10 août; les menaces que La Harpe y fait entendre visent
+les ennemis du dehors.
+
+2° On a dit souvent qu'il avait, dès 1792, coiffé spontanément le bonnet
+rouge au lycée. Il s'est expliqué sur ce point dans le _Mémorial_ du 10
+juillet 1797; il y déclare que c'est au renouvellement des cours de
+1794, et pour obéir à une disposition prise par les administrateurs du
+Lycée, qu'il s'en coiffa un instant, comme ses collègues Sue,
+Deparcieux, Le Hoc; et je n'ai pas vu que les deux journaux contre
+lesquels il se défend, dans cet article, d'avoir appuyé la Terreur, le
+_Journal de Paris_ et le _Rédacteur_, feuille en partie officielle,
+contredisent cette réplique[246].
+
+3° Attaqué sur ses articles du _Mercure_, notamment le 6 juillet 1797
+par le _Journal de Paris_, La Harpe a prouvé victorieusement que, durant
+l'année 1793, longtemps encore après le 31 mai, il n'avait cessé d'y
+faire entendre à la Convention de sages et courageuses vérités[247]. Il
+est inutile de transcrire tous les passages qu'il cite, je me bornerai à
+cette phrase que j'ai relevée dans le _Mercure_ même[248], sur
+l'imprudente déclaration de guerre faite aux puissances; après avoir dit
+que la politique d'un peuple libre _ne doit être que la fermeté calme
+et intrépide d'une nation qui a proclamé son indépendance, et non
+l'orgueil insensé qui proclame la guerre contre tous les rois_, il
+ajoute: «Nous avons fait de cruelles fautes, parce que l'ostentation
+d'un charlatanisme mercenaire a pris la place de ce courage tranquille
+et désintéressé qui caractérise les vrais républicains.» Qu'on lise les
+autres articles de 1793 auxquels il renvoie, et l'on avouera que peu de
+victimes des _décemvirs_ avaient condamné plus fortement leur politique.
+
+4° M. Aulard a très justement blâmé La Harpe, dans la _Justice_ du 25
+novembre 1889, d'avoir proposé, au club des Jacobins, le 17 décembre
+1790, d'ôter des tragédies les maximes monarchiques, et, dans le
+_Mercure_ du 15 février 1794, de faire disparaître sur les livres de la
+Bibliothèque nationale les armoiries royales; il s'est félicité à bon
+droit que La Harpe n'ait pas reçu satisfaction sur ce dernier point. Ces
+deux motions de La Harpe étaient à la vérité fort ridicules. Mais
+heureux qui, parmi les hommes en vue de cette époque d'affolement, n'a
+dénoncé que des vers, même classiques, et des armoiries, même
+artistiques, alors qu'autour de lui, par frénésie, par rancune ou par
+peur, tant d'autres demandaient ou accordaient la tête d'un Lavoisier,
+d'un André Chénier, d'un Malesherbes!
+
+Il faut toutefois reconnaître que le courage de La Harpe a fini par
+faiblir, vaincu par la durée affreuse et l'accroissement incessant du
+péril. Il ne faut sans doute pas abuser contre lui d'une assertion de
+Laya déclarant, près de quarante ans après, avoir vu, au lendemain du 10
+thermidor, une lettre pleine de flagornerie, que, du fond de sa prison,
+La Harpe aurait écrite à Robespierre à propos de son discours en
+l'honneur de l’Être suprême[249]; car, outre que la mémoire de Laya a pu
+le tromper sur l'existence ou sur l'auteur de cette lettre, il a pu à
+distance s'en exagérer la politesse. Mais il y a dans le _Mercure_ de
+1794 quelques passages que La Harpe n'a pas réussi à justifier. Il
+prétend que ce sont des expressions à double entente que ces épithètes
+de _mémorable_, de _si constamment et si éminemment révolutionnaire_
+qu'il applique le 15 février 1794 à la Commune de Paris dans un article
+de complaisance sur les poésies d'un de ses membres, Dorat-Cubières; il
+explique de même le passage du 8 mars, dans lequel il dit que, si l'on
+n'avait pas encore formé le projet de reviser les noms des rues de
+Paris, _c'est qu'il n'y avait pas non plus de modèle de cette autorité
+révolutionnaire qui a produit tant de merveilles inouïes jusqu'à nos
+jours, parce qu'elle tient à un enthousiasme patriotique qui se porte
+sur tout et fait exécuter d'un commun accord ce qui, par sa nature, ne
+saurait se commander et ce que, partout ailleurs, on tenterait
+vainement_. Mais en vérité, à lire ces deux articles, il est impossible
+d'y apercevoir l'ironie que l'auteur des courageux articles de 1793
+avait peut-être voulu y mettre. Or, un compliment ironique dont
+l'intention moqueuse passe inaperçue ressemble fort à une flatterie.
+
+Il se peut donc que La Harpe ait cédé à un moment de défaillance, mais
+il a racheté cette faiblesse, d'abord par sa détention de quatre mois
+(avril-juillet 1794) qu'il encourut pour avoir blessé les puissants du
+jour, soit dans leur fanatisme politique, soit dans leur vanité de
+littérateurs[250], puis par l'intrépidité avec laquelle, depuis sa
+sortie de prison, il lutta pour ses croyances. Si sa conversion ne l'a
+guère rendu plus charitable[251], ni plus modeste, elle l'a rendu plus
+courageux; c'est une nouvelle preuve qu'elle fut sincère.
+
+On n'a voulu voir dans sa polémique de 1795 et de 1797 que l'emportement
+d'un zèle aussi impuissant qu'imprévu, comme si, à braver la Convention
+et le Directoire, il n'avait encouru que des épigrammes. N'est-ce donc
+rien que d'avoir dû se cacher un an après le 13 vendémiaire, deux ans
+après le 18 fructidor? On ne l'inquiéta pas durant ces retraites
+forcées; mais serait-il mort dans son lit si les agents de Larevellière
+l'avaient arrêté en 1797? La _Décade_ du 10 frimaire an IX raille comme
+plat et injuste le mot de La Harpe, qu'au 18 fructidor _on ne tuait
+plus, mais on faisait mourir_; la bonne _Décade_ prend apparemment pour
+une excursion de plaisance la déportation à la Guyanne, et croit que
+tout le monde en est revenu. Faut-il d'ailleurs oublier le dénuement
+auquel l'impossibilité de reparaître en chaire condamnait La Harpe[252]?
+
+Refusons-lui donc l'aimable modération qui attire la sympathie, mais
+accordons-lui, pour sa conduite pendant ses dernières années, la loyauté
+courageuse qui commande l'estime[253]!
+
+
+
+
+APPENDICE H.
+
+Liste des professeurs de l'Athénée.
+
+
+On nous pardonnera sans doute les lacunes de ce tableau qui, tout
+incomplet qu'il est, nous a coûté de très longues recherches. Les
+programmes des cours se publiaient tantôt en octobre, tantôt en
+novembre, tantôt en décembre, quelquefois en janvier; un même journal ne
+les publiait pas toujours: on voit combien pour trouver celui d'une
+seule année il faut feuilleter de périodiques, quand on n'a pas la
+chance rare de mettre la main sur les prospectus que l'établissement
+publiait.
+
+Pour les années antérieures à 1789, à la réserve de 1785, je ne puis
+rien ajouter aux indications fournies dans mon étude, sauf que Chazet
+(Éloge de La Harpe, 1805) compte, comme La Harpe dans sa Correspondance
+Russe, Marmontel et Monge parmi les professeurs de la maison, et que
+d'autre part on ne trouve rien à cet égard dans les _Mémoires_ de
+Marmontel ni dans les notices composées sur Monge par son neveu Barnabé
+Brisson et par Charles Dupin.
+
+1784-1785.
+
+Mithouard (chimie); Deparcieux (physique); Flandrin (hippiatrique); Sue
+(anatomie); Prévost (mathématiques et astronomie); l'abbé Curioni
+(italien); Lenoir (anglais); l'abbé Pelicer (espagnol); Friedel
+(allemand) (_Liste de toutes les personnes qui composent le premier
+Musée_... 1785).
+
+1789-1790.
+
+Aux professeurs que j'ai cités pour cette année, il faut, d'après la
+_Chronique de Paris_, du 4 décembre 1789, ajouter l'abbé Ray, qui,
+l'histoire naturelle ne pouvant être enseignée par un seul maître, se
+chargea d'un cours de zoologie. Pendant cette année lycéenne, La Harpe
+se fit quelquefois remplacer par Jacques-François-Marie de Boisjolin,
+lecteur du duc de Montpensier; celui-ci, selon l'article que lui
+consacre la _Nouvelle biographie générale_, aurait simplement lu au
+Lycée les cahiers de La Harpe; mais l'article de la _Chronique de
+Paris_, du 27 mars 1790, ne paraît pas réduire M. de Boisjolin à ce rôle
+effacé. Le _Moniteur_ du temps donne de nombreux extraits du cours de
+l'avocat de La Croix, sur lequel on peut consulter, outre la Table de ce
+journal, pour la suite de sa vie, ses propres ouvrages: _Constitutions
+des principaux États de l'Europe et des États-Unis d'Amérique_; le
+_Spectateur français pendant le gouvernement révolutionnaire_. (En 1815,
+il donna une édition retouchée de ce dernier ouvrage,) Le _Moniteur_ du
+10 février 1790 donne des détails sur le cours de Fourcroy.
+
+1790-1791.
+
+La _Chronique de Paris_ du 9 janvier 1791 dit que le Lycée maintient,
+cette année, avec les mêmes professeurs, les mêmes cours que l'année
+précédente, savoir: littérature, histoire, physique, chimie, anatomie,
+histoire naturelle, anglais, italien. Sur les leçons d'ouverture de
+Fourcroy, Sue, Boldoni, La Harpe, voir le numéro de ce journal du 13
+janvier 1791. Pendant cette année, le Lycée projeta un cours d'allemand
+et ouvrit un cours de grec fait par un Grec (_ibid._, n°s du 11 février
+et du 4 mai 1791.) Sur les embarras financiers du Lycée à cette époque,
+voir ibid., n°s du 13 septembre et 26 décembre 1790 et du 9 janvier
+1791. Consulter encore sur le Lycée le même journal, p. 139 du IIe
+volume, p. 377 du IVe et le _Moniteur_ du 14 janvier 1791.
+
+1791-1792.
+
+Le registre des assemblées générales des nouveaux fondateurs du Lycée
+donne, pour cette année, le 17 août 1792, à la fois les noms et les
+honoraires: Fourcroy, 2000 fr.; Deparcieux, _id._; Garat, 1000 fr.; Sue,
+1200 fr,; Roberts (Anglais), 800 fr.; Boldoni (Italien), _id._; Selis
+(qui, à défaut de La Harpe, avait fait lire un cours de littérature),
+300 fr.; Domergue, _id._ (Manusc. Bibliothèque Carnavalet). Durant cette
+année, Cailhava fit un cours de littérature dramatique et Sicard donna
+quelques séances.
+
+AN I, 1792-1793.
+
+Fourcroy, Deparcieux, Sue, Roberts, Boldoni, tous aux mêmes conditions
+que l'année précédente; La Harpe, 1800 fr.; Thiéry, suppléant de Garat,
+600 fr.; Brongniart, 300 fr. (Même registre, 2 août 1793). À la date du
+6 novembre 1792, il y avait été dit que Fourcroy, n'ayant pas le temps
+de faire ses deux leçons par semaine, en confierait une à Vauquelin. Le
+_Moniteur_ du 26 novembre rédige ainsi la liste: Deparcieux (physique);
+Fourcroy et Vauquelin chimie; _id._, pour l'histoire naturelle; Sue
+(anatomie et physiologie); La Harpe et Selis (littérature); Garat et
+Théry (histoire); Roberts (anglais); Boldoni (italien); dans les séances
+extraordinaires, Delille, Sélis, Sicard, M. Chuquet, dans le compte
+rendu qu'il a bien voulu faire de ma première étude sur ce sujet (_Revue
+critique_, 4 novembre 1789), dit que le dimanche 20 janvier 1793,
+Rœderer ouvrit au Lycée un cours d'organisation sociale, et que le
+mercredi 27 février de la même année, dans une séance extraordinaire,
+Gail lut une traduction de quelques morceaux de Bion et d'Anacréon, et
+Sélis la première partie de l'_Anecdote de M. Salle_.
+
+AN II, 1793-1794.
+
+Deparcieux (physique); le même (mathématiques pures et appliquées); La
+Harpe; Ventenat (botanique); Sue (anatomie et physiologie); Parmentier
+(économie rurale); Boldoni; Garat (histoire); Tonnelier (minéralogie);
+Fourcroy (chimie); Hassenfratz (arts et métiers); Richard (zoologie);
+Publicola Chaussard (droit public); Le Hoc (lectures sur les rapports
+politiques et commerciaux de la France avec l'étranger)[254].
+
+AN III, 1794-1795.
+
+La Harpe[255], Garat, Molé (déclamation); Mentelle (géographie);
+Deparcieux, Fourcroy; les autres cours, dont la _Décade_ du 10 nivôse an
+III, que nous suivons ici, n'indique pas les professeurs, sont la
+zoologie, l'anatomie, la botanique, la minéralogie, les mathématiques,
+les arts et métiers, l'économie rurale, l'italien et l'anglais. Le
+_Moniteur_ du 30 décembre 1794 annonce qu'à la séance d'ouverture, La
+Harpe lira un discours sur la guerre déclarée par les derniers tyrans à
+la raison, à la morale, aux lettres et aux arts (ce morceau fait partie
+du cours de littérature); Le Hoc présentera des considérations sur la
+Hollande et l'Angleterre; Boldoni traitera des troubles de Florence et
+de Dante. Il ajoute qu'à la demande de beaucoup de citoyens retenus par
+leurs affaires durant la journée, les deux séances décadaires du cours
+de littérature auront lieu le soir, que les cours de Sicard (grammaire
+générale), et de Molé (déclamation), ne pourront s'ouvrir dans la
+première décade. Le professeur de botanique était alors Ventenat, qui
+publia aussitôt son cours sous ce titre: _Principes élémentaires de
+botanique expliqués au Lycée républicain_, Paris, Sallior, 1794-1795,
+in-8.
+
+AN V, 1796-1797.
+
+Le registre des Assemblées générales donne, à la date du 16 messidor, un
+nom de plus que notre liste empruntée au _Journal de Paris_, celui de
+Perreau (cours sur l'homme physique et moral), et trois noms en moins:
+Gautherot, Coquebert, Sicard.
+
+AN VI, 1797-1798.
+
+Deparcieux (physique expérimentale); Fourcroy (chimie élémentaire et
+chimie appliquée à la physique; ces deux cours sont distincts);
+Brongniart (histoire naturelle); Sue (anatomie et physiologie);
+Coquebert (géographie physico-économique); Hassenfratz; anglais, italien
+(_Décade_ du 10 frimaire an VI).
+
+AN VII, 1798-1799.
+
+Mercier (littérature); Garat, Fourcroy, Brongniart, Deparcieux, Sue,
+Boldoni, Roberts, Weiss, ce dernier pour l'allemand (_Révolution
+française_ du 10 juin 1888; toutefois, on voit par la _Décade_ du 10
+thermidor an V que Garat ne fit pas son cours cette année).
+
+AN VIII, 1799-1800.
+
+Fourcroy, Brongniart, Sue, Hassenfratz (arts et métiers); Coquebert
+(géographie physico-économique); Roberts; Boldoni. Ces deux derniers
+touchent 800 francs chacun; Fourcroy 1500; les autres 1200. Ginguené,
+Demoustier, Ducray-Duminil, Butet offrent gratuitement des cours, les
+trois premiers sur la littérature, le quatrième sur la physique
+(_Décade_ du 10 frimaire an VII; Délibérations et Arrêtés du conseil
+d'administration, 29 fructidor an VII). Fourcroy, ayant été chargé de
+fonctions publiques par Bonaparte, fut suppléé par Brongniart, que
+Cuvier s'offrit à suppléer (V. le même registre manuscrit de
+délibérations, 15 nivôse an VIII, au musée Carnavalet).
+
+AN IX, 1800-1801.
+
+Butet (physique expérimentale); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire
+naturelle); Sue (anatomie); Moreau (hygiène); Hassenfratz (arts et
+métiers); Adolphe Leroi (éducation des facultés physiques et morales de
+l'homme); La Harpe (littérature, en particulier étude de l'éloquence et
+de la philosophie au dix-huitième siècle); Garat (histoire, surtout
+celle de l’Égypte); De Gérando (philosophie morale); Legrand (principes
+généraux de l'art du dessin et histoire de l'architecture); Roberts
+(étude des poètes anglais); Boldoni (étude de la versification
+italienne). Il y aura en outre des séances littéraires, dont
+quelques-unes seront consacrées à la grammaire générale, et Sicard y
+prêtera son concours (_Moniteur_ du 13 brumaire an IX). Toutefois, les
+délibérations et arrêtés du conseil d'administration, à la date du 27
+prairial an IX, portent seulement à l'article des professeurs de cette
+année: La Harpe, 2,400 fr.; Fourcroy, 1,200 fr.; Cuvier, _id._;
+Hassenfratz, Sue, De Gérando, Roberts, Boldoni, 600 fr. chacun.
+
+AN X, 1801-1802.
+
+Butet (physique); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire naturelle);
+Ventenat et Mirbel (botanique); Sue (anatomie et physiologie); La Harpe
+(littérature); De Gérando (philosophie morale); Hassenfratz (arts et
+métiers); Legrand (architecture); Roberts (anglais); Boldoni (italien);
+Weiss (allemand) (_Moniteur_ du 18 brumaire an X).
+
+AN XII, 1803-1804.
+
+Biot (physique); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue; Cuvier; Mirbel
+(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Lavit (perspective); Vigée
+(littérature); Garat (histoire de la Grèce); Ginguené (histoire
+littéraire moderne); Sicard (grammaire générale); Roberts, Boldoni
+(_Décade_, 30 vendémiaire an XII).
+
+AN XIII, 1804-1805.
+
+Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue
+(anatomie et physiologie); Cuvier (histoire naturelle);
+Coquebert-Monbret (géographie physique et économique); Mirbel
+(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Vigée (littérature); Sicard
+(grammaire générale); Roberts (anglais); Boldoni (italien). (_Moniteur_
+du 12 novembre 1804.)
+
+AN XIV, 1805-1806.
+
+Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue;
+Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); Cuvier, Mirbel (physiologie
+végétale et botanique); Ducler (cosmographie et géologie); Hassenfratz,
+Vigée, Ginguené, Millin (histoire des arts chez les anciens); Sicard,
+Roberts. Boldoni (_Décade_, 10 frimaire an XIV, 1er décembre 1805). Le
+_Moniteur_ du 3 février 1806 donne quelques détails sur les cours de
+Hassenfratz, Fourcroy, Thénard, Esparron, Biot, Cuvier, Ducler,
+Ginguené, Boldoni, Roberts, Vigée, et ajoute que Desodoarts a continué
+la lecture de son histoire de France.
+
+1806-1807.
+
+Trémery (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue
+(anatomie et physiologie); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène);
+Cuvier (histoire naturelle); Ducler (cosmographie et géographie); Ampère
+(théorie des probabilités appliquée aux diverses branches des
+connaissances humaines); Hassenfratz (arts et métiers); Chénier
+(origines et progrès de la littérature française); Ginguené (littérature
+italienne); J.-J. Combes-Dounous, ex-législateur (histoire des guerres
+civiles de la république romaine); Desodoarts (histoire de France);
+Roberts (anglais); Boldoni (italien) (_Moniteur_ du 29 novembre 1806;
+on y trouve des détails sur les cours que doivent faire ces
+professeurs.)
+
+1807.
+
+Voir dans les délibérations et arrêtés de l'établissement quelques
+traits de délicatesse, de causticité et d'irascibilité de Joseph
+Chénier.
+
+1807-1808.
+
+Trémery (physique expérimentale); Thénard (chimie); Pariset
+(organisation de l'homme); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène);
+Cuvier (histoire naturelle des animaux); Ducler (cosmographie et
+géographie); Boldoni (italien); Roberts (anglais). (_Moniteur_ du 6
+novembre 1807; on y voit que Boldoni avait été autrefois professeur dans
+les écoles centrales, de même que Roberts, qui avait de plus enseigné à
+l’École royale militaire, et qui était alors professeur au lycée
+Napoléon; on y voit aussi que durant cette année les cours littéraires
+seront remplacés par des séances littéraires où on lira des morceaux
+acceptés par Legouvé, Luce de Lancival et Parceval de Grandmaison.)
+
+1808-1809.
+
+Cuvier, Trémery, Thénard; Barbier (botanique et physiologie végétales);
+Pariset (physiologie et anatomie); Esparron (hygiène); Prévost d'Iray,
+inspecteur général des études (histoire moderne); Ducler (histoire et
+géographie); J.-J. Leuliette (histoire littéraire); de Murville
+(littérature et poésie); Roberts, Boldoni. (_Moniteur_ du 3 octobre
+1808.)
+
+1809-1810.
+
+Cuvier, Trémery, Thénard, Barbier, Pariset; Ducler (chronologie,
+histoire et géographie); Caille (botanique); Népomucène Lemercier
+(littérature générale); Boldoni, Roberts. (_Moniteur_ du 4 novembre
+1809.)
+
+1810-1811.
+
+Sur le cours d'histoire de l'éloquence professé pendant cette année par
+Victorin Fabre, voir le _Moniteur_ du 14 décembre 1810, le _Mercure de
+France_ des 9 et 23 février et du 27 juillet 1811.
+
+1811-1812.
+
+Thénard (chimie); Trémery (physique); Chaussard (littérature); de
+Blainville (zoologie); Gall (physiologie générale de l'homme et
+particulièrement du cerveau). (_Gazette de France_ du 24 novembre 1811.
+Je ne suis pas sûr que la liste donnée par ce journal soit complète.)
+
+1812-1813.
+
+Les _Débats_ du 19 février 1813 annoncent que Lhéritier (géomètre, alors
+âgé de vingt-trois ans) ouvrira le 4 du mois suivant un cours
+d'arithmétique de la vie humaine à l'Athénée.
+
+1813-1814.
+
+Aimé Martin (littérature française); Thénard; Pariset (physiologie et
+hygiène); Trémery (physique); Jussieu (minéralogie), (_Débats_ du 3
+novembre 1813. Cette liste doit être fort incomplète.)
+
+1814-1815.
+
+Thénard; Jay (histoire); Trémery, Pariset; Lemercier (littérature);
+Lucas (minéralogie); Virey (histoire naturelle générale); Circaud des
+Gelins (physiognomonie). (_Débats_ du 1er novembre 1814. Liste
+incomplète.)
+
+1815-1816.
+
+Le _Moniteur_ du 11 décembre 1815 annonce que Ch. Lacretelle va ouvrir
+un cours d'histoire ancienne à l'Athénée.
+
+1816-1817.
+
+Thénard; Say (économie politique); Trémery (physique); Buttura
+(littérature italienne); Hippolyte Cloquet (physiologie); Pariset
+(entendement humain); Rougier de la Bergerie (agriculture et physique
+végétale); Brès (physiologie appliquée aux beaux-arts); Michel Beer
+(littérature allemande). (_Débats_ du 9 novembre 1816. Liste
+incomplète.)
+
+1817-1818.
+
+Trémery; Chevreul (chimie); de Blainville (zoologie); Cloquet;
+Pariset (entendement humain); Tissot (littérature); Choron (théorie de la
+musique); Roberts, Boldoni. Benjamin Constant (lectures sur l'histoire
+et le sentiment religieux). (_Débats_ du 7 novembre 1817.)
+
+1818-1819.
+
+Say (économie politique); Trémery (physique); Magendie (anatomie et
+physiologie); Orfila (chimie); Buttura (littérature italienne); Bérenger
+(droit naturel et des gens); de Blainville (zoologie); de la Bergerie
+(agriculture); Benjamin Constant (maximes fondamentales de la
+Constitution anglaise). (_Débats_ du 3 novembre 1813, _Moniteur_ du même
+jour.) Buttura a publié chez Firmin Didot, en 1819, le discours qu'il
+avait prononcé à l'Athénée le 6 mars de cette année sur la littérature
+de son pays.
+
+1819-1820.
+
+Fresnel (physique); Magendie (anatomie et physiologie); Daunou (lectures
+sur l'histoire); Despretz (chimie); Lemercier (lectures sur la
+littérature); de Blainville, le baron Fourier, de l'Institut d’Égypte
+(cours tout neuf sur les applications des mathématiques aux besoins de
+la société); Alex. Lenoir (antiquités). (_Débats_ du 13 novembre 1819,
+et Programme imprimé, à la bibliothèque Carnavalet.)
+
+1820-1821.
+
+Trognon (histoire); Pouillet (physique); Robiquet (chimie); Magendie
+(anatomie et physiologie); Jouy (littérature et morale); Flourens
+(théorie des sensations); de Blainville; Francœur (astronomie).
+(_Débats_ du 16 novembre 1820. Liste incomplète.)
+
+1821-1822.
+
+Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie, Francœur; Const. Prévost
+(géologie appliquée aux environs de Paris); Lingay (littérature); Azaïs
+(philosophie générale)[256].--Nous avons dit qu'Azaïs a publié son
+cours.
+
+1822-1823.
+
+Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie; Levillain (géographie
+générale); Berville (littérature); Victorin Fabre (recherches sur les
+principes de la société civile); Mignet et Bodin (histoire). Outre ces
+cours, Jomard, de l'Institut, traitera des sciences et arts chez les
+anciens Égyptiens; Denon, de l'Institut, donnera plusieurs séances sur
+l'étude de l'art par les fac-similés; Lenoir traitera des antiquités de
+Paris; Viennet, Merville, Boucharlat et plusieurs hommes de lettres
+feront des lectures[257]. Sur le cours de Fabre, voir l'article de
+Sainte-Beuve sur lui dans les _Portraits contemporains_.
+
+1823-1824.
+
+Pouillet; Dumas (chimie); Magendie; Francœur (astronomie); Parent Réal
+(littérature); Villenave (histoire littéraire de la France); Merville
+(art oratoire); Mignet (histoire d'Angleterre); outre ces cours, Jomard,
+Denon, F. Bodin, Victorin Fabre, le baron de la Bergerie, Dubois, Febvé
+Savardan et autres hommes de lettres ont promis des lectures[258].
+
+1824-1825.
+
+Pouillet, Dumas, Magendie, de Blainville, Ad. Brongniart, Eus. de
+Salles, Villenave; Amaury Duval (histoire philosophique des beaux-arts);
+Dunoyer (morale et économie politique); Artaud (tableau de la
+littérature en Europe aux quinzième et seizième siècles); Mignet,
+Casimir Bonjour, d'Anglemont, etc., feront des lectures[259].
+
+1825-1826.
+
+De Montferrand (physique); Dumas (chimie); Magendie (physiologie); de
+Blainville (zoologie); Eusèbe de Salles (hygiène); Auzoux (anatomie au
+moyen de pièces artificielles); Const. Prévost (géologie générale);
+Babinet (météorologie); Villenave (histoire littéraire de la France);
+Gall (philosophie des facultés intellectuelles); Dunoyer (morale, et
+économie politique); Alexis de Jussieu (considérations sur la
+civilisation aux dix-huitième et dix-neuvième siècles)[260].
+
+1826-1827.
+
+De Montferrand, Dumas, de Blainville, Constant Prévost, Villenave;
+Adolphe Brongniart (anatomie et physiologie appliquées à l'agriculture
+et à l'horticulture); Amussat (anatomie); Bertrand (extase et magnétisme
+animal); baron Ch. Dupin (forces productives et commerciales de la
+France); Crussole-Lami (histoire de la révolution des Pays-Bas); Buttura
+(poésie italienne). De plus, Auzoux fera quelques démonstrations avec
+les pièces articulées de son invention, et Maisonabe quelques leçons sur
+les difformités dont le corps humain est susceptible (_Moniteur_ du 26
+novembre 1826). Ch. Dupin a publié son cours, Paris, Bachelier, 1827, 2
+vol. in-4°.
+
+1827-1828.
+
+Gall (philosophie); Adolphe Blanqui (histoire de la civilisation
+industrielle des nations européennes); Levasseur (éloquence française);
+Parisot (l'école romantique); de Blainville (zoologie); de Montferrand
+(physique); Dumas (chimie appliquée aux arts); Constant Prévost
+(géologie); Adolphe Brongniart (physiologie comparée des végétaux et des
+animaux); Amussat (anatomie et physiologie); Mélier (médecine publique).
+(_Courrier français_ du 8 décembre 1827.)
+
+1828-1829.
+
+Pouillet (physique); Dumas (chimie); Constant Prévost (géologie); Bory
+de Saint-Vincent (géographie physique); Babinet (météorologie); Amussat
+(anatomie et physiologie); Trélat (hygiène); Armand Marrast
+(philosophie); Amédée Pommier (littérature); Doin (histoire des
+établissements d'utilité publique en France depuis le dixième siècle);
+Adol. Blanqui (économie politique). De Guy, avocat, ex-professeur de
+rhétorique, fera des lectures sur les opinions de la nouvelle école
+philosophique. (_Moniteur_ du 30 novembre 1828.)
+
+1829-1830.
+
+Nicollet (astronomie); Pouillet (physique); Dumas, Const. Prévost;
+Requin (physiologie); Trélat (hygiène); Aug. Comte (philosophie
+positive); Mottet (art dramatique); Mézières (littérature anglaise).
+(_Courrier français_, 1er décembre 1829.)
+
+1830-1831.
+
+Nicollet et Lechevalier (astronomie); Bussy (chimie); Requin (anatomie
+et physiologie); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire (zoologie); Aug. Comte;
+Villenave (littérature); Gandillot (économie politique); Jules Desnoyers
+(antiquités du moyen âge) (_Ibid._, 7 décembre 1830).
+
+1831-1832.
+
+Lechevalier (physique); Bussy (chimie); Requin (hygiène); Isid. Geoffroy
+Saint-Hilaire; Spurzheim (anthropologie); Am. Pommier (littérature
+contemporaine); Ch. Durosoir (histoire de France); Filon (sur la France
+et l'Angleterre)[261]. Filon a publié son cours de cette année.
+
+1832-1833.
+
+Gaultier de Claubry (physique expérimentale); Bussy (chimie); Laurent
+(physiologie philosophique); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire; Const.
+Prévost (géologie); Filon (histoire du seizième siècle); Legouvé
+(littérature dramatique); Eugène de Pradel (poésie et improvisation
+française); Delestre (étude des passions appliquées aux
+beaux-arts)[262]. Filon et Delestre ont publié des ouvrages sur les
+sujets qu'ils avaient traités durant cette année.
+
+1833-1834.
+
+Gaultier de Claubry (physique); Bussy (chimie); Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire (zoologie); Rozet (géologie); Léon Halévy (littérature
+française); le comte Mamiani (philosophie italienne); Parisot (histoire
+des croyances religieuses); Nau de la Sauvagère (droit commercial.)
+(_Moniteur_ du 6 décembre 1833.) Au 12e volume de la revue la _France
+littéraire_, on trouve un extrait du cours de Parisot; le volume
+précédent de cette revue donne un aperçu du cours de M. Mamiani, dont
+l'auteur a d'ailleurs publié une partie en français dans son livre
+_Dell'ontologia e del metodo_ (Paris, Lacombe, 1841).
+
+1834-1835.
+
+Aug. Comte (astronomie); Payen (chimie agricole et manufacturière);
+Lesueur (chimie toxicologique); Rozet (géologie); Audouin (zoologie);
+Ach. Comte (physiologie animale); Jules Janin (littérature); de Mersan
+(philosophie de l'histoire); Nau de la Sauvagère (droit commercial et
+économie politique). (_Courrier français_, 5 décembre 1834.)
+
+1835-1836.
+
+Sainte-Preuve (physique); Payen (chimie appliquée); Rozet (géologie);
+Ach. Comte (physiologie comparée et zoologie); Audouin (entomologie);
+Léon Simon (homœopathie); Philarète Chasles (histoire de l'intelligence
+au seizième siècle); Leudière (littérature grecque); Henri Duval
+(phraséologie poétique et prosodie française) (Programme imprimé à la
+bibliothèque Carnavalet).
+
+1836-1837.
+
+De La Borne (physique générale); Payen; Ach. Comte (histoire des
+animaux); Léon Simon (doctrine homéopathique); Watras (économie
+politique); Sainte-Preuve (examen de quelques grandes questions
+d'industrie); Gandillot (finances publiques); Considérant (science
+sociale); E. Lambert (histoire philosophique); Leudière (philosophie et
+éloquence grecques); Philar. Chasles (le roman en Angleterre); Raimond
+de Véricour (Milton et la poésie épique); Ch. Loubens (la comédie au
+dix-huitième siècle); Eug. de Pradel (improvisation)[263]. E. Lambert a
+publié son cours de cette année sous le titre de _Histoire des
+histoires_, Paris, 1838, in-8°.
+
+1837-1838.
+
+De La Borne; Babinet (météorologie); Rivière (géologie); Payen;
+Galy-Cazalat (machines à vapeur); de Rienzi (géographie encyclopédique);
+Cazalis (physiologie expérimentale); Casimir Broussais (phrénologie); de
+la Berge (hygiène); Turck (application de la physique et de la chimie à
+la physiologie); Dréolle (influence du principe religieux); Mme Dauriat
+(droit social des femmes); Henri Prat (histoire des premiers temps de
+la France); Charles Loubens (la comédie au dix-neuvième siècle)
+(Programme imprimé à la Bibliothèque Carnavalet). Dréolle a publié son
+cours (Paris, Ebrard, 1838).
+
+1838-1839.
+
+Babinet (physique et météorologie); Horace Demarçay (chimie générale);
+Payen (chimie appliquée); Rivière (géologie); Halmagrand (physiologie);
+Gervais (zoologie générale); Morand (histoire philosophique des
+sciences); Hippeau (philosophie de l'histoire); Henri Prat (féodalité en
+France); Œlsner (histoire générale de l'Europe); Gaubert (causes
+primordiales, géographiques et historiques); Ottavi (littérature);
+Charles Loubens (le roman au dix-huitième siècle); Michelot (théorie
+alphabétique de la parole). Loubens rendra compte tous les quinze jours
+des principales pièces de théâtre. Ch. Bonjour, Alf. de Musset ont
+promis des lectures. Hipp. Colet fera un cours d'harmonie. Tous les
+quinze jours, soirées musicales sous la direction de Richelmi[264]. A.
+Rivière a publié la même année des _Éléments de géologie_. Paris,
+Méquignon-Marvis, in-8°.
+
+1839-1840.
+
+Babinet (cosmographie et physique du globe); Baudrimont (chimie); Const.
+Prévost (physique générale), Rivière (géologie industrielle); Gervais
+(zoologie); Halmagrand (physiologie); Hollard (anthropologie); Léon
+Simon (homéopathie); Monneret (hygiène); Henri Prat (histoire des Valois
+directs); Ottavi (littérature française); Loubens (de la poésie en
+France jusqu'au dix-septième siècle); Cellier-Dufayel (littérature et
+législation comparées); Bouzeran (système d'unité linguistique); Midy
+(sténographie). Richelmi et Larivière continueront à donner leurs
+concerts tous les quinze jours (Programme imprimé, Bibliothèque
+Carnavalet).
+
+1840-1841.
+
+Babinet (physique); Tavernier (expériences et instruments de physique et
+de météorologie); Rivière (géologie); Raspail (chimie); Hollard
+(philosophie naturelle); Laurent (développement des corps organisés);
+Gervais (zoologie générale); Halmagrand (physiologie); Léon Simon
+(philosophie médicale); Samson (hygiène publique); Ricard (magnétisme
+animal); de Marivault (économie politique); Glade (histoire des
+religions); Bailleul (de la civilisation égyptienne par les monuments);
+de la Fage (histoire de la musique); Sudre (langue musicale); Henri Prat
+(la France au seizième siècle); Ch. Loubens (littérature contemporaine);
+Ottavi (histoire des journaux depuis 1789); Régnier (littérature arabe);
+Thénot (perspective pratique). Soirées musicales sous la direction de
+Larivière et d'Aristide Delatour (_Courrier français_, 16 décembre
+1840).
+
+1841-1842.
+
+Babinet (physique); Tavernier (instruments d'observation); Dupuis
+Delcourt (aérostats); Laurent (développement des corps organiques);
+Voisin-Dumoutier (phrénologie); Belhomme (études sur la folie); James
+(galvanisme); Léon Simon (homéopathie); Al. Samson (hygiène publique);
+Glade (étude sur la religion primitive); Artaud (philosophie de
+l'histoire); Henri Prat (histoire de France); Fresse-Montval (poèmes
+d'Hésiode); Bern. Julien (littérature française de l'époque impériale);
+Ottavi (littérature de la Restauration); Ch. Loubens (poésie au
+dix-neuvième siècle); Casella (Divine Comédie); Lourmand (lecture
+expressive). Discussions littéraires et philosophiques une fois par
+semaine. Répétitions chorales de musique religieuse. Séances de
+déclamation (_Courrier français_, 5 décembre 1841). Fresse-Montval a
+imprimé sa leçon d'ouverture de cette année à la suite de sa traduction
+en vers d'Hésiode (Paris, Langlois et Leclercq, 1842, in-12).
+
+1842-1843.
+
+Babinet (généralités d'une instruction libérale tant scientifique que
+littéraire); Tavernier (instruments d'observation et de voyage); Edm.
+Becquerel fils (de la lumière et de l'art photogénique); Jules Rossignon
+(chimie); Laurent (zoologie); Dr Grauby (humeurs et tissus); Dumoutier
+(phrénologie); Belhomme (maladies mentales); Maisonabe (erreurs et
+déceptions en médecine); Glade (histoire des religions); Em. Broussais
+(philosophie religieuse); Henri Prat (histoire de France); Joseph
+Garnier (économie politique); comte de Lencisa (institutions municipales
+de l'Europe); V.-H. Cellier Dufayel (Études sur les femmes);
+Fresse-Montval (poésie des peuples de l'Hellade); Casella (Divine
+Comédie); Ch. Loubens (la Comédie de Molière); Bern. Jullien
+(littérature française de l'époque impériale); de la Fage (histoire de
+la musique); Thénot (science et art de la perspective). Discussions
+littéraires et philosophiques de temps en temps (_Courrier français_ du
+23 décembre 1842). Bern. Jullien a publié son cours en 1844 (2 vol.
+in-12); en 1844 également, Adr. de la Fage a publié l'_Histoire générale
+de la Musique et de la Danse_ (Paris, 2 vol. in-8°).
+
+1844-1845.
+
+Plisson (astronomie); Anatole de Moyencourt (chimie); Grauby
+(physiologie); Mlle Magaud de Beaufort (botanique); Leharivel-Durocher
+(philosophie); Ch. Husson (philosophie de l'histoire); Jos. Garnier
+(économie politique); Fréd. Charassin (philosophie des langues); Bern.
+Jullien (littérature française); Loubens (Molière); de la Fage (histoire
+de la musique) (_Courrier français_, 27 décembre 1844).
+
+1847-1848.
+
+Auguste Bolot fit, durant cette année, un cours sur la poésie légère en
+France aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, qu'il
+ouvrit par un discours en vers, dont un fragment imprimé existe à la
+Bibliothèque Carnavalet.
+
+1848-1849.
+
+Ch. Loubens (études sur Molière); l'abbé Auger (littérature française);
+Fresse-Montval (de l'idée et de la forme dans les œuvres de
+l'intelligence); Léon Simon (homéopathie); Guézon-Duval (botanique);
+Vanier (physiologie générale); Josat (hygiène); Alexandre Ferrier
+(phrénologie); Camille Duteil (écriture hiéroglyphique); Hœfer (histoire
+des sciences physiques) (Programme imprimé à la Bibliothèque
+Carnavalet).
+
+
+L'abonnement, qui avait coûté trois louis par an à l'origine, quatre
+louis à partir de la réorganisation qui suivit la mort de Pilâtre,
+coûtait l'an I et l'an II 100 francs pour les hommes, 50 francs pour les
+femmes (_Moniteur_ du 14 novembre 1793); l'an IV, 1,000 livres en
+assignats pour les hommes, moitié pour les femmes (_Quotidienne_ du 10
+décembre 1795); l'an V, 90 francs pour les hommes, 48 pour les femmes
+(_Révolution française_ du 14 juin 1888)[265], même prix en l'an IX
+(Décade du 20 frimaire an IX); sous l'Empire, quatre louis (V. le 3e des
+articles sur le Lycée recueillis par Féletz, au IIIe vol. de ses
+Mémoires); puis 120 francs pour les hommes, 60 francs pour les femmes
+(_Moniteur_ du 11 octobre 1808, _Débats_ du 7 novembre 1817, _Courrier
+français_, du 14 novembre 1821 et du 30 novembre 1824).
+
+
+
+
+
+APPENDICE I.
+
+Professeurs du Lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an IV.
+
+
+AN II.
+
+Désaudray (droits et intérêts des nations); Descemet (agronomie); Targe
+(mathématiques appliquées); Dumas (mécanique et perspective linéaire;
+géométrie pratique à l'usage des constructeurs; ce sont deux cours
+distincts); Neveu (calcul appliqué au commerce et aux banques, et
+géographie, histoire avec ce qui se rapporte au commerce et aux
+manufactures; ce sont aussi deux cours distincts); Millin (zoologie);
+Gillet-Laumont et Tonnellier (minéralogie); Fourcroy (physique
+végétale); Sue (anatomie, physiologie, hygiène). Puis deux cours dont on
+n'indique pas les professeurs: chimie appliquée aux arts et cours
+théorique et pratique de peinture, sculpture et architecture; enfin
+Langlé (harmonie théorique et pratique, contrepoint, composition);
+Lépine (anglais); Hassenfratz (technologie, c'est-à-dire ce qui se
+rapporte aux manufactures).
+
+AN III.
+
+Laval (arithmétique décimale; poids et mesures); Leschard (écriture et
+orthographe); Perny (astronomie appliquée aux besoins usuels et à la
+navigation); Igoard et Breton (tachygraphie); Delmas (commerce, finances
+et tenue de livres; langue française et géographie); Daubenton (dessin
+appliqué); Dumas (géométrie appliquée aux constructions et à la
+mécanique); Lépine (anglais); Targe (mathématiques élémentaires);
+Désaudray (prononciation, art oratoire, déclamation; premiers éléments
+de la constitution d'un peuple libre et état civil et politique de la
+France); Millin (histoire naturelle). De plus, un cours particulier de
+mathématiques fait par le même Targe, et pour lequel on souscrit à part
+et à son profit.
+
+AN IV.
+
+Sue (anatomie); Laval (arithmétique décimale); Igoard et Breton
+(tachygraphie); Perny (astronomie appliquée); Brongniart (chimie); Neveu
+et Delmas (commerce, finances et tenue de livres); Daubenton et Bellot
+(dessin appliqué aux cartes, aux plans, à l'arpentage); Gervais (dessin
+pour la figure et l'ornement); Leschard (écriture et orthographe);
+Désaudray (économie politique; élocution française et art oratoire);
+Descemet (économie rurale); Dumas (géométrie pratique; perspective
+linéaire); Langlé (harmonie); Ventenat (histoire naturelle); Delmas
+(langue française et géographie); Lépine (anglais); Targe
+(mathématiques); Gillet-Laumont (minéralogie); Fourcroy (physique
+végétale); Millin (zoologie); professeur non indiqué (technologie)[266].
+
+L'Annuaire de ce Lycée, pour l'an VI, nous apprend qu'un de ses élèves,
+Guyot, âgé de quatorze ans, vient d'être admis premier à l’École
+Polytechnique: que le _secours provisoire_ de vendémiaire an IV s'est
+réduit à fort peu de chose par la dépréciation des assignats; que
+Désaudray l'a distribué aux professeurs; que le gouvernement voulait
+convertir ce lycée en école spéciale de mécanique pratique, mais qu'il y
+a renoncé faute d'argent. La bibliothèque Carnavalet possède un
+exemplaire de cet Annuaire. On y trouvera aussi quelques détails sur la
+fondation du lycée des Arts, ainsi que dans l'opuscule: _Établissement
+d'une école athénienne, sous le nom de Lycée des Arts_ (même
+bibliothèque). Le carton F17 1143 des Archives nationales fournirait un
+supplément d'indications sur les embarras financiers de l'établissement
+et sur les expédients proposés pour l'en tirer.
+
+
+
+
+
+APPENDICE J.
+
+De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de Lycée ou
+d'Athénée.
+
+
+Outre les associations sur lesquelles porte cette notice, citons encore:
+
+Le Lycée de l'Yonne, dont il est parlé dans le _Moniteur_ du 2 frimaire
+an X, et dont Féletz examine, au 6e volume de ses _Mélanges_, des
+Mémoires écrits dans l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle; le
+Lycée de Caen, qui tint sa première séance le 15 germinal an IX (v. la
+_Décade_ du 10 floréal an IX et du 10 floréal an X); le Lycée de
+Grenoble: Berriat Saint-Prix, un de ceux qui en soutenaient le mieux
+l'honneur, constatait, en 1802, qu'en cinq ans cette société avait reçu
+cent vingt mémoires ou pièces détachées[267]; le Lycée de Bourges; le
+Lycée de Toulouse, sur lequel on peut consulter, à la bibliothèque
+municipale de la ville: 1° un recueil contenant les noms des associés
+correspondants; les lectures faites dans les séances publiques, depuis
+le 10 floréal an VI jusqu'en l'an IX; 2° un recueil d'éloges, discours,
+poésies, notices de travaux, de l'an VII à l'an IX; 3° un discours en
+vers du citoyen Saint-Jean, professeur à l’École centrale, sur ce Lycée,
+en l'an VI; 4° des registres conservés aux archives de Toulouse. (Ces
+détails sur le Lycée de Toulouse m'ont été fournis par M. Lapierre,
+bibliothécaire de la ville, à la prière de M. Ernest Mérimée).
+
+C'étaient là de petites académies; voici des cours.
+
+Le Lycée de Marseille, pour lequel, grâce à Mgr Ricard interrogé pour
+moi par M. le recteur Bizos, son ancien collègue de la Faculté d'Aix, je
+puis fournir les éléments d'une notice. Autorisé le 7 décembre 1828, ce
+Lycée renonça assez promptement aux cours pour les simples séances
+littéraires, et bien avant d'être fermé en 1885, il n'était plus qu'un
+cercle; mais pendant le temps où il tenait école, il avait compté parmi
+ses professeurs, outre Ampère et Brizeux, quelques hommes distingués,
+tels que Bérard, plus tard membre de l'Institut et doyen à Montpellier;
+le cours de Brizeux fut consacré à la littérature française: celui
+d'Ampère avait roulé sur la poésie du Nord; la leçon d'ouverture du 12
+mars 1830, qu'Ampère en avait publiée, a été réimprimée dans ses
+_Mélanges d'histoire littéraire et de littérature_, publiés après sa
+mort, par M. de Loménie (Paris, Mich. Lévy, 1867, 2 vol. in-8°); la
+_Revue de Provence_ a donné un résumé de ce cours. On peut consulter,
+sur ce Lycée: 1° à la bibliothèque de Marseille, qui a acquis la presque
+totalité de l'importante bibliothèque que possédait l'établissement, les
+statuts (F p b 47); quelques recueils des lectures faites par des
+membres de l'association; des leçons sur différents sujets et en
+particulier des leçons d'Ampère; 2° une notice par M. Tamisier, dans la
+_Revue de Marseille_, année 1856, p. 79 et suiv., 140 et suiv.; 3° du
+même M. Tamisier, les _Noces d'or de l'Athénée_ (de Marseille),
+Marseille, 1879. Les historiens provençaux qui ont parlé _passim_ de ce
+Lycée, sont: Marius Chauvelin, Augustin Fabre dans _Les Rues de
+Marseille_; Justin Cauvière, dans le recueil appelé _le Caducée_.
+
+Le Musée de Bordeaux, fondé à l'imitation du Musée de Court de Gébelin,
+et dont il est parlé dans la _Séance du Musée de Paris du 5 février
+1784_ (Bibliothèque Carnavalet), n'avait été qu'une Académie; mais M.
+Dezeimeris m'apprend qu'il eut pour successeur une Société Philomathique
+qui se rapprochait davantage de l'établissement de Pilâtre. Bordeaux a
+eu un Athénée.
+
+Pour Paris, nous citerons:
+
+L'Athénée de la langue française, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 25, sous
+le premier Empire (Voir aux Archives nationales le carton F17 1144 et le
+_Publiciste_ du 16 décembre 1809).
+
+L'Athénée central qui avait deux établissements, l'un rue Vivienne, 10,
+l'autre rue de Touraine Saint-Germain, 6, près de l'Odéon, et qui
+enseignait l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le droit commercial,
+l'arithmétique commerciale; le seul nom un peu connu qu'on voie parmi
+ses professeurs dans le _Courrier français_ du 14 décembre 1828, dont
+j'extrais ce qui le concerne, est Suckau.
+
+L'Athénée des familles, rue de Monsigny, 6[268].
+
+L'Athénée populaire du XIIe arrondissement, où, sous la deuxième
+République, Demogeot enseignait l'histoire de France, M. A. Macé, alors
+professeur d'histoire au lycée Monge, l'histoire des institutions
+politiques; Demontz, la comptabilité commerciale; Gouiffès, la
+législation commerciale[269].
+
+L'Athénée de la jeunesse, 3, quai Malaquais, qui donnait un cours
+complet pour l'éducation des jeunes personnes.
+
+L'Athénée Européen, 33, rue de Montreuil.
+
+Le Lycée industriel et commercial, passage Saunier, 11.
+
+L'Athénée polyglotte, qui promettait de se charger de toute sorte de
+travaux, traduction, copie, rédaction, etc.
+
+L'Athénée des Beaux-Arts, rue de Seine, 37, fondé en 1834 par M.
+Gendrin, et dont le nom indique assez l'objet.
+
+J'ignore ce qu'était l'Athénée oriental situé quai des Grands-Augustins,
+47.
+
+
+
+
+APPENDICE K.
+
+Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres.
+
+
+On se rappellera que les cours de cette Société se composaient de leçons
+assez espacées, et que les trois ou plutôt les deux séances par semaine
+dans lesquelles on entendait les orateurs ou lecteurs étaient surtout
+consacrées à des conférences isolées. Autrement le tableau qui va suivre
+donnerait une idée fausse.
+
+1821[270].
+
+Duviquet (cours de littérature française), dont l'objet est de prouver
+que toutes les beautés préconisées par l'école romantique se rencontrent
+chez les classiques; Laurentie (littérature latine); Raoul Rochette
+(considérations sur l'histoire); Abel Hugo (lectures sur la littérature
+espagnole); Ch. Lacretelle (lecture de fragments de son Histoire du
+XVIIIe siècle); Michaud (lecture de fragments de son Histoire des
+Croisades) (Annales de la littérature et des arts, vol. II et III,
+_passim_). Laurentie a publié son cours sous le nom de _Études
+littéraires et morales sur les historiens latins_ (Paris, Méquignon, 2
+vol.).
+
+1822.
+
+Duviquet (littérature); Ch. Lacretelle (morale); Abel Hugo (littérature
+espagnole); Nicollet (astronomie); de Bois-Bertrand (économie
+politique); Berryer (cours pratique d'éloquence parlementaire); Dr Véron
+(physiologie) (Annales précitées, vol. V et VI; Véron, _Mémoires d'un
+bourgeois de Paris_).
+
+1823.
+
+À la page 121 du XIe volume des mêmes Annales, on trouvera quelques
+détails sur les cours de cette année; Malitourne a lu notamment une
+notice sur Balzac et commencé un essai sur le roman.
+
+1824.
+
+Bayard ou Savary (physique); Véron (physiologie); Pariset (causes qui
+troublent ou favorisent dans l'homme l'économie animale); Abel Rémusat
+(lettres sur la Chine); Ch. Lacretelle (histoire du XVIIIe siècle);
+Berryer (éloquence parlementaire); Duviquet (étude des auteurs qui ont
+écrit après La Harpe); Malitourne (continuation de l'essai sur les
+romans); Auger (réflexions sur la comédie); Dussault (critique
+littéraire). (Mêmes Annales, XIIIe vol., p. 388; Discours d'ouverture
+prononcé à cette Société par Ch. Lacretelle, le 4 décembre 1823, et qui
+fut publié aussitôt.--Je ne sais si Dussault, mort en 1824, eut le temps
+de commencer son cours.)
+
+1825.
+
+Pariset, Abel Rémusat, Auger, Malitourne, continuent leurs cours; Patin
+(tragédie grecque); Robert (histoire naturelle); Raoul Rochette (théâtre
+grec) (en particulier, je crois, la comédie); Auger, Laurentie (extrait
+d'un traité des bonnes lettres); Alletz (essai sur la morale dans ses
+rapports avec les arts); Rio, professeur au collège Louis-le-Grand
+(histoire générale et histoire de France en particulier); Raoul
+Rochette, Ch. Lacretelle, ont dû aussi se faire entendre quelquefois.
+(Mêmes annales, XVIIe vol., p. 390-391; _Moniteur_ des 15 et 24 janvier
+1815.)
+
+1826.
+
+Pariset, Rio, Patin, Auger, Alletz, Malitourne, continuent leurs cours;
+Gaultier de Claubry (physique); Raoul Rochette (essai sur les
+révolutions de Genève); Girardin, professeur au collège Henri IV
+(littérature française). (Mêmes annales, XXIe vol., p. 432-433.)
+
+1827.
+
+Patin, Gautier de Claubry, continuent les mêmes cours; Pariset (histoire
+des moralistes); Abel Rémusat (génie et mœurs des peuples orientaux);
+Rio (histoire du moyen âge); Caïx, professeur d'histoire au collège
+Charlemagne (histoire de France); Alletz (littérature sacrée);
+Indelicato (et non Indedicato) (littérature italienne), (Mêmes annales,
+XXVe vol, p. 516; _Moniteur_ du 20 décembre 1826 et du 9 janvier 1827.)
+
+1828.
+
+Pariset (hygiène); Rio (histoire); Laurent de Jussieu (morale);
+Despretz, professeur au collège Henri IV (physique expérimentale); Patin
+(tragédie grecque); Fallon, professeur à Sainte-Barbe (poésie anglaise);
+Paoli (littérature italienne); Auger et Abel Rémusat ont dû aussi donner
+des conférences. (Mêmes annales, XXIXe vol., p. 443; _Moniteur_ du 11
+janvier 1828.)
+
+1829.
+
+Despretz, Rio, Patin, Fallon continuent leurs cours; Dr Meyranx
+(sciences naturelles); baron d'Eckstein (philosophie du catholicisme);
+Febvé (cours de lecture à haute voix). (_Moniteur_ du 13 janvier 1829.)
+
+1830.
+
+Le _Moniteur_ du 7 mars 1830 contient la liste des séances de ce mois.
+Cette liste, qui comprend des conférences isolées et des cours, donne
+l'idée de la façon dont la Société concevait et composait l'ensemble de
+ses séances.--Lundi 1er mars, esquisses dramatiques sur la Révolution,
+par Ducancel.--Vendredi 5, lecture du discours sur le caractère moral et
+politique de Louis XIV, par Anatole Roux de Laborie, ouvrage couronné
+par la Société en 1829; contes en vers, par Vial.--Lundi 8, essai sur la
+tragédie grecque, par Patin; cours de morale, essai sur l'imagination,
+par Laurent de Jussieu.--Vendredi 12, cours d'histoire et d'éloquence
+parlementaire, par Moret, avocat à la Cour royale; cours de littérature
+française, par Nettement.--Lundi 15, littérature portugaise, fin des
+Lusiades, par Sarmento; fragment d'un voyage en Italie, par
+Lafitte.--Vendredi 19, poésie anglaise, Shakespeare, par Fallon; cours
+de morale, essai sur la curiosité, par Laurent de Jussieu.--Lundi 22,
+essai sur la tragédie grecque, par Patin; cours de littérature
+française, par Nettement.--Vendredi 26, cours d'histoire et d'éloquence
+parlementaire, par Moret; pièce de vers, par Lesguillon.--Lundi 29, sur
+l'état de la littérature au Brésil et les moyens de la développer, par
+Sarmueto; cours de morale, essai sur l'étude, par Laurent de Jussieu.
+
+
+
+
+
+INDEX DES NOMS PROPRES
+
+
+(On ne relève pas dans cet index les noms trop obscurs ou mentionnés
+d'une façon trop incidente.)
+
+Achillini.
+
+Ademollo.
+
+Agnelli.
+
+Alfieri (Vitt.).
+
+Alfieri di Sostegno.
+
+Ampère (A.-M.).
+
+Ampère (J.-J.).
+
+Amussat.
+
+Ancona (Aless. d').
+
+Andrieux.
+
+Angeloni.
+
+Arioste.
+
+Artaud (Nic.-Louis).
+
+Astor (A.).
+
+Atenco de Madrid.
+
+Athénée (fondé par Pilâtre de Rozier sous le nom de Musée, appelé
+ensuite Lycée, Lycée Républicain, Athénée, Athénée Royal et Athénée
+National).
+
+Audouin.
+
+Aulard (A.).
+
+Auribeau (P. d'Hesmivy d').
+
+Auzoux.
+
+Azaïs.
+
+Azuni.
+
+Babinet.
+
+Bacchi Della Lega.
+
+Bavoux.
+
+Bayanne (Mme Eulalie de).
+
+Bayet.
+
+Beauharnais (le prince Eugène de).
+
+Beccaria (Giulia).
+
+Beer (Mich.).
+
+Bentivoglio (le Card. Guido).
+
+Bernardin de Saint-Pierre.
+
+Berryer.
+
+Berthelot.
+
+Bertoldi (Alf.).
+
+Biadego (Gius.).
+
+Biagi (Guido).
+
+Biagioli.
+
+Bianchi (Nicom.).
+
+Biot.
+
+Bizos.
+
+Blainville (de).
+
+Blanqui (Ad.).
+
+Bleton.
+
+Boccace.
+
+Bodoni (G.-B.).
+
+Boileau.
+
+Boissy d'Anglas.
+
+Boldoni.
+
+Bolza (G.-B.).
+
+Bonaparte (Joseph).
+
+Borromeo (Famille).
+
+Bory de Saint-Vincent.
+
+Bouhours.
+
+Brissot.
+
+Brizeux (Aug.).
+
+Brongniart.
+
+Broussais (Em.).
+
+Brunetière.
+
+Buttura.
+
+Cailhava.
+
+Calvi (Felice).
+
+Campan (Mme).
+
+Canova.
+
+Cantù (Cesare).
+
+Capellini.
+
+Carutti.
+
+Casella.
+
+Casini (T.).
+
+Cattaneo (Amanzio).
+
+Caussade.
+
+Cesarotti.
+
+Championnet.
+
+Chasles (Phil.).
+
+Chateaubriand.
+
+Chénier (Jos.).
+
+Chevreul.
+
+Choron.
+
+Chuquet.
+
+Cimarosa.
+
+Collège de jeunes filles projeté pour Bologne.
+
+Collège de jeunes filles de Milan.
+
+Collèges de jeunes filles de Naples.
+
+Collège de jeunes filles de Vérone.
+
+Collège de jeunes filles fondé par Joseph II à Vienne.
+
+Colletta (Pietro).
+
+Comte (Ach.).
+
+Comte (Aug.).
+
+Comte (Ch.).
+
+Condorcet.
+
+Confalonieri (Fed.).
+
+Considérant (Vict.).
+
+Constant (B.).
+
+Corniani.
+
+Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts.
+
+Cosway (Maria).
+
+Court de Gébelin (Voir au mot _Musée de Paris_).
+
+Cousin (Vict.).
+
+Croce (Benedetto).
+
+Cusani.
+
+Cuvier.
+
+Dacier (Bon Joseph).
+
+Dante.
+
+Danton.
+
+Daunou.
+
+Davanzati.
+
+Debidour.
+
+_Décaméron (Le)_.
+
+Delille.
+
+Demogeot.
+
+Demoustier.
+
+Denina (l'abbé).
+
+Deparcieux.
+
+Dépéret.
+
+Desaudray (Gaullard).
+
+De Velo.
+
+Dezeimeris.
+
+Didot (Les).
+
+Ducler.
+
+Dumarsais.
+
+Dumas (le chimiste).
+
+Dunoyer.
+
+Dupin (Ch.).
+
+Dussault.
+
+Duval (Amaury).
+
+Duvernoy.
+
+Duviquet.
+
+Escherny.
+
+Eugène (le prince).
+
+Fabre (Victorin).
+
+Falorsi (G.).
+
+Fauriel.
+
+Féletz.
+
+Ferrari (Sever.).
+
+Ferrazzi (G.-J.).
+
+Ferri (Luigi).
+
+Ferri di San Costante.
+
+Filon.
+
+Flamini (Franc).
+
+Fontanes.
+
+Fornaciari (Raffaello).
+
+Foscolo (Ugo).
+
+Fourcroy.
+
+Fourier (J.-B.-Jos.).
+
+Fresnel.
+
+Gall.
+
+Garat (Dominique).
+
+Garnier (Joseph).
+
+Gazier.
+
+Gebhart.
+
+Genlis (Mme de).
+
+Genovesi.
+
+Geoffroy Saint-Hilaire (Isid.).
+
+Gérando (de).
+
+Gillet-Laumont.
+
+Ginguené.
+
+Giordani (Pietro).
+
+_Giornale italiano (Il)_.
+
+Grasseau (Mme et Mlles).
+
+Grégoire (l'abbé).
+
+Gricourt (Mme de).
+
+Guasti.
+
+Guazza (Mme Amalia).
+
+Gueneau de Mussy.
+
+Guillon (Aimé).
+
+Guizot (Franc.).
+
+Halévy (Léon).
+
+Hassenfratz.
+
+Himly (A.).
+
+Hippeau.
+
+Hœfer.
+
+Hoffmann (Fr.-Ben.).
+
+Hugo (Abel).
+
+Hugo (Vict.).
+
+Janin (J.).
+
+Janvier (Aug.).
+
+_Jérusalem délivrée (La)_.
+
+Joppi (Vinc.).
+
+Joret-Desclosières.
+
+Joubert (Jos.).
+
+Jouy.
+
+Jussieu (Al. de).
+
+Jussieu (Laur. de).
+
+La Blancherie.
+
+Labra (Raf. de).
+
+Lacépède.
+
+Lacretelle (Ch.).
+
+Lacroix.
+
+La Croix (de).
+
+La Fage (Adr. de).
+
+La Folie (Ch.-J.).
+
+La Harpe (Jean-François).
+
+Lama (de).
+
+Lampredi (Urb.).
+
+Lapierre.
+
+Larevellière-Lépeaux.
+
+Laugers (Mme Thérèse).
+
+Lavoisier.
+
+Laya (Jean-Louis).
+
+Legouvé (Ern.).
+
+Lemercier.
+
+Lenient (Ch.).
+
+Lenoir (Alex.).
+
+Lévesque.
+
+Liard.
+
+Lingay.
+
+Londonio.
+
+Lort (Mme Caroline de).
+
+Loubens (Ch.).
+
+Lycée de Lyon, fondé par Bassi.
+
+Lycée Républicain.
+
+Macé (A.).
+
+Magendie.
+
+Magnabal.
+
+Maisonabe.
+
+Malagola.
+
+Malaspina (le marquis).
+
+Malte-Brun.
+
+Mamiani (Ter.).
+
+Manin (Dan.).
+
+Manno (le baron Ant.).
+
+Manzoni (Aless.).
+
+Marini.
+
+Marmontel.
+
+Marrast (Arm.).
+
+Martin (Aimé).
+
+Maulevrier (Mmes de).
+
+Mazade (de).
+
+Méjan.
+
+Melzi d'Eril (duc de).
+
+Ménage.
+
+Mercier (Louis-Sébastien).
+
+Mérimée (Ernest).
+
+Métastase.
+
+Michaud.
+
+Mignet.
+
+Millin.
+
+Miollis.
+
+Monge.
+
+Montanelli (Giuseppe).
+
+Monti (Vinc.).
+
+Moreau de Saint-Méry.
+
+Morgan (Lady).
+
+Morpurgo (S.).
+
+Morsolin (Bern.).
+
+Mosca (Filippo).
+
+Mozart.
+
+Murat (Caroline).
+
+Murat (Joach.).
+
+Muratori.
+
+Musée fondé par Pilâtre de Rozier.
+
+_Musée de Paris_.
+
+Napoléon Ier.
+
+Naudet.
+
+Neri (Ach.).
+
+Nettement.
+
+Nicollet.
+
+Novati (Franc.).
+
+Orfila.
+
+Ottavi.
+
+Pananti (Fil.).
+
+Parini (Gius.).
+
+Pariset.
+
+Parisot.
+
+Parmentier.
+
+Patin.
+
+_Paul et Virginie_.
+
+Payen (le chimiste).
+
+Pellegrini.
+
+Pellico (Silvio).
+
+Pensionnat de jeunes filles de Bologne.
+
+Pensionnat de jeunes filles de Lodi.
+
+Pétrarque.
+
+Picavet.
+
+Picciola.
+
+Pilâtre de Rozier.
+
+_Poligrafo_ (_Il_).
+
+Pommereul (de).
+
+Porro (famille).
+
+Pouillet.
+
+Pradel (Eug. de).
+
+Prat (Henri).
+
+Prévost (Const.).
+
+Prota (Mme Rosalie).
+
+Proust.
+
+Prudhomme.
+
+Puccianti (Gius.).
+
+Rambaud.
+
+Raspail.
+
+Raucourt (Mlle).
+
+Regnier-Desmarais.
+
+Rémusat (Abel).
+
+_Revue internationale de l'enseignement_.
+
+Ricard.
+
+Richerand.
+
+Rigutini.
+
+Ristelhuber.
+
+_Rivista critica della letteratura italiana_.
+
+Robecchi (Levino).
+
+Robespierre.
+
+Robiquet (P.).
+
+Rochette (Raoul).
+
+Rœderer.
+
+Roger (Franc.).
+
+_Roland furieux (le)_.
+
+Romaniaco,
+
+Rousseau (J.-J.).
+
+Rusca.
+
+Saint-Lambert.
+
+Saint-Marc Girardin.
+
+Sainte-Beuve.
+
+Saxy-Visconti (Mme Carlotta de).
+
+Say (J.-B.).
+
+Scopoli.
+
+Scoppa (Ant.).
+
+Selva (Le P.).
+
+Sforza (G.).
+
+Sicard.
+
+Simon (Léon).
+
+Sismondi.
+
+Smith (Mme Henriette).
+
+Société des bonnes lettres.
+
+Sorèze (collège de).
+
+Soucy (Mme Angélique de Fitte de).
+
+Spurzheim.
+
+Stendhal.
+
+Sue (Pierre).
+
+Tasse (le).
+
+Thénard.
+
+Tissot.
+
+Tivaroni.
+
+Trélat.
+
+Tribolati (Fel.).
+
+Vaccari.
+
+Vanhove-Talma (Mme).
+
+Vauquelin.
+
+Ventenat.
+
+Véron (Dr).
+
+Victor Amédée.
+
+Vigée.
+
+Villemain.
+
+Villenave.
+
+Villoteau.
+
+Visconti (Gasp.).
+
+Voltaire.
+
+Zamboni (Virginio).
+
+Zannoni.
+
+Zobi.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1: _Giornale italiano_ du 12 mai 1805. Une preuve que chez les Italiens
+de cette époque les plus amères représailles contre les prétentions
+littéraires des Français n'impliquaient pas la révolte contre la
+suprématie politique de la France, c'est que Cattanco, dans l'année où
+il qualifie, comme on le verra tout à l'heure, notre littérature, donne,
+dans son _Discorso sull'apparecchio allo studio della storia
+universale_, les plus grands éloges au prince Eugène et à son secrétaire
+Méjan. Ajoutons qu'en 1825 il chanta la venue de l'empereur d'Autriche
+en Italie.]
+
+[2: _Che la lingua italiana dovesse mettersi in fondo_. Préface de son
+livre: _Sopra la vita, le opere e il sapere di Guido d'Arezzo_, Paris,
+1811, écrit contre les _Recherches_ de Villoteau _sur l'analogie de la
+musique avec les arts qui ont pour objet l'imitation du langage..._
+Paris, 2 tomes in-8°, 1807.]
+
+[3: _Dell' uso della lingua francese, discorso in forma di lettera,
+diretto a un letterato francese_, Berlin, 1803. Réserve, X, 1195 A, à la
+Bibliothèque nationale de Paris.]
+
+[4: Tivaroni, _L'Italia, prima della Rivoluzione francese_,
+Turin-Naples, Roux, 1888, p. 525.]
+
+[5: Paris, 1809. Voir, sur la querelle des partisans des _Noces de
+Figaro_ de Mozart, et des partisans du _Matrimonio Segreto_ de Cimarosa,
+un article signé L. V. P. dans la _Gazette de France_ du 28 décembre
+1808.]
+
+[6: Son livre: _Les vrais principes de la versification développés par
+un examen comparatif entre la langue italienne et la française_ (Paris,
+1811-1814, 3 vol. in-8°), a été, au cours de la publication, l'objet
+d'un rapport intéressant de Choron; on y trouve, au milieu de paradoxes,
+des vues neuves et justes.]
+
+[7: Page 136-138 du premier volume.]
+
+[8: Le passage de Malte-Brun est extrait du _Journal de l'Empire_ du 26
+juin 1810; celui de Ginguené, du _Mercure de France_ du 29 octobre
+1808.]
+
+[9: _Mercure de France_ du 24 février 1810.]
+
+[10: Voir les recherches bibliographiques de M. G. J. Ferrazzi sur
+Arioste, de M. Bacchi della Lega sur Boccace, et la réimpression que M.
+Guasti a donnée du livre de Serassi sur le Tasse; on y verra aussi les
+éditions françaises du texte de ces classiques.]
+
+[11: _Orateurs de la Législative et de la Convention_ (Paris, Hachette,
+1886, II, p. 174-175). Sur Rusca, voir p. 183 du 1er vol. des _Curiosità
+e ricerche di Storia subalpina_, publication dirigée par M. Nicom.
+Bianchi (Rome, Turin, Florence; Bocca, 1875); Ginguené est plus
+indulgent pour Rusca (_Mercure de France_ du 24 février 1810). Le
+passage de _L'Année littéraire_ est tome II, lettre 10.]
+
+[12: Voir ses articles du 12 janvier 1807, des 4, 5 et 9 décembre 1809,
+du 19 juillet 1810 dans le _Giornale italiano_.]
+
+[13: _Vita del cavaliere G.-B. Bodoni_, Parme, 1816, par Gius. de Lama.
+L'article de Ginguené pour les Didot est dans le _Mercure de France_ du
+29 juillet 1809.]
+
+[14: Le décret du 12 août 1807, qui décide qu'une troupe italienne sera
+formée sous la protection et avec subvention du gouvernement, ordonne
+qu'elle jouera à Milan et dans les principales villes du royaume, et que
+nulle troupe italienne ne pourra jouer en même temps qu'elle dans une
+ville à l'époque (annoncée à l'avance) où elle y donnera des
+représentations (_Giornale italiano_ du 22 août 1807, 11 juillet 1812,
+30 août 1812). En fondant cette troupe, le gouvernement français donnait
+satisfaction à un des vœux émis par Londonio en 1804, dans ses _Succinte
+osservazioni di un cittadino milanese sui publici spettacoli teatrali
+della sua patria_.]
+
+[15: Voir, sur ces représentations, qui avaient lieu le plus souvent au
+théâtre de la Canobiana, des articles du _Giornale italiano_ du 9
+janvier et du 12 mars 1807, du 21 avril et du 27 mai 1808, du 6 février
+1809, du 28 novembre 1810, du 5 juin, des 4 et 29 octobre, du 22
+novembre, du 10 décembre 1811, du 24 janvier, du 18 mars, du 8 avril
+1814, et une lettre de S. Pellico, p. 179 du 1er vol. des _Curiosità...
+di storia subalpina précitées_.]
+
+[16: Voir ces décisions dans le _Giornale italiano_ du 3 décembre 1808,
+et dans le discours précité d'Auribeau.]
+
+[17: Le passage cité du _Rapport_ de Scopoli se lit aux pages 32-33 de
+l'extrait que M. Giuseppe Biadego en a publié à Vérone en 1879. M.
+Biadego y a joint d'utiles éclaircissements; j'en détacherai une preuve
+touchante des bonnes relations dans lesquelles les officiers français et
+la population devaient vivre à Vérone: Le 15 octobre 1813, peu de temps
+avant que nos soldats abandonnassent l'Italie, un militaire français,
+offrant à la ville un ouvrage de sa composition, écrivait sur le volume:
+«Déposé à la Bibliothèque publique de S. Sébastien à Vérone, comme un
+témoignage de souvenir et d'attachement que je désire laisser aux
+habitants de cette ville où j'ai passé trois années avec ma famille...»
+Vers le même temps, quelques pauvres Espagnols, internés dans un village
+du Forez, offraient à l'église une corbeille tressée par leurs mains en
+souvenir du bon accueil qu'ils avaient trouvé dans le pays. On saisira
+l'analogie de ces deux faits]
+
+[18: _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 290, et p. 369 et
+suiv.]
+
+[19: _L'Italia sotto il dominio francese_ (Rome, Turin, Naples, Roux,
+1889, p. 266 du 2e volume).]
+
+[20: Cantù, _Dell' indipendenza italiana, cronistoria_, 1er vol.; Zobi,
+_Storia civile della Toscana dal 1787 al 1848_ (Florence, Molini, 1851),
+p. 431-435, 458 et suiv., 713-715 du 3e vol.; Cusani, _Storia di Milano
+dall' origine ai di nostri_ (Milan, typogr. Albertari, 1867), 6e vol.,
+p. 104-106, 132-133, 349-350.]
+
+[21: Tivaroni, _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 371.]
+
+[22: _Madame de Staël et l'Italie_ (Paris, Colin, 1890), p. 67-75.]
+
+[23: Voir les instructions et les arrêtés du ministre aux pages 34-41 et
+70 du 4e vol. de la _Raccolta delle leggi, proclami, ordini ed avvisi
+pubblicati in Milano nell'anno VIe_. Ce recueil, édité à l'époque même
+par Veladini, est devenu si rare que, non seulement on ne le trouve pas
+à la Bibliothèque nationale de Paris, mais à Rome même M. Zannoni l'a
+vainement cherché pour moi. C'est grâce à M. Lev. Robecchi, le libraire
+érudit de Milan, que j'ai pu le consulter.--Le comte Litta, dans le
+livre cité un peu plus bas, ne donne pas la particule à Mme de Saxy; il
+dit que son père avait pour prénom Gianluigi. Il existait en Provence
+une famille noble appelée Saxi. Je ne sais si la surintendante en
+descendait.]
+
+[24: Ce Rapport, qui porte le numéro d'ordre 18792, figure dans les
+Archives d'État de Bologne, dont le savant directeur, M. Malagola, à la
+prière de MM. Aless. d'Ancona et Capellini, a bien voulu l'extraire pour
+moi. C'est également à M. Malagola que je dois la plupart de mes autres
+données sur ce pensionnat.--Sur la subvention donnée par le prince
+Eugène à Mme Laugers, voir le _Giornale italiano_ du 22 décembre 1805.]
+
+[25: Dans le Règlement dont le préfet avait ordonné la publication, le
+17 avril 1807, afin d'inviter, comme il le disait un peu naïvement, les
+Bolonais à grossir le nombre des élèves (Archives d'État de Bologne), le
+prix de la pension est de 30 livres italiennes par mois, plus cent
+francs par an de faux frais, et non compris les arts d'agrément.]
+
+[26: Mme Laugers se chargeait du français, de l'histoire, de la
+géographie _et d'autres sciences et langues_, selon la capacité des
+élèves; elle dirigeait les travaux à l'aiguille avec l'aide d'une
+sous-maîtresse; des professeurs enseignaient l'écriture, l'arithmétique
+et l'italien. Les arts d'agrément étaient facultatifs.]
+
+[27: Ces examens avaient lieu tous les six mois. Chaque trimestre, on
+procédait à une récapitulation, et la plus méritante recevait un insigne
+qu'elle gardait pendant trois mois.]
+
+[28: Je n'ai pas ce document.]
+
+[29: L'établissement était auparavant rue Nosadella.]
+
+[30: C'est à la prière de M. Flamini, professeur d'histoire à l'Istituto
+tecnico de Turin, et auteur d'un très estimable ouvrage sur les poètes
+lyriques de la Toscane au quinzième siècle, que M. Agnelli m'a fourni
+cette notice que je donnerai en appendice. Le passage de lady Morgan
+forme une note du morceau qu'elle consacre aux collèges napoléoniens de
+jeunes filles, p. 248-254 du 1er volume.]
+
+[31: Voir le _Giornale italiano_ des 10 et 13 novembre 1808, et les
+documents originaux qui se trouvent aux Archives d'État de Naples, à la
+section _Ministero dell'Interno_, fascicule 714; M. Benedetto Croce a eu
+l'obligeance de m'envoyer un extrait de ces papiers, auquel je viens de
+faire quelques emprunts, et dont le reste se placera dans un appendice.]
+
+[32: Tivaroni, _L'Italia durante il dominio francese_, II, p. 266.]
+
+[33: Page 27 du 2e volume de la _Correspondance inédite de Mme Campan
+avec la reine Hortense_, Paris, Levavasseur, 1835.]
+
+[34: Voir le carton intitulé _Studj Collegi Milano Collº Re delle
+Fanciulle Prowidenze Generali dal 1808 al..._--Les deux Règlements de la
+Légion d'honneur se trouvent à la Bibliothèque nationale de Paris.]
+
+[35: Ce blanc qui est dans le texte manuscrit devait sans doute être
+rempli par les mots «l'Econome.» Toutefois, d'après une traduction faite
+plus tard pour le gouvernement autrichien, il s'agirait ici de la
+Maîtresse.]
+
+[36: Je n'ai point trouvé ce nom dans les dictionnaires, et soupçonne,
+par conséquent, une erreur du manuscrit.]
+
+[37: Probablement par erreur, au lieu de Pfeffel.]
+
+[38: Cette liste est, dans le texte, rédigée en italien.]
+
+[39: Voir aux Archives de Milan, dans le carton précité, une lettre de
+Lacépède à Mme Campan, du 28 septembre 1808; on y verra aussi une lettre
+de Lacépède, du 5 du même mois, qui s'accordait mieux avec la gravité du
+plan de Napoléon, en prescrivant la célébration d'une messe annuelle en
+souvenir des parents qui viendraient de mourir.]
+
+[40: C'est M. Lenient qui m'a appris qu'elle avait demandé
+l'interdiction du _Pacha de Suresnes_, comédie d'Etienne et de
+Gaugiran-Nanteuil, jouée en 1802, où la maîtresse d'un pensionnat
+morigénait en ces termes ses élèves: «On doit vous établir en sortant de
+chez moi; et si vous n'apprenez pas à dessiner, à chanter, à danser, à
+faire des vers et à jouer la comédie, comment voulez-vous devenir de
+bonnes femmes de ménage?»]
+
+[41: Voir la Lettre de M. Ginguené, membre de l'Institut de France à un
+académicien de l'Académie impériale de Turin (Valperga di Caluso) sur un
+passage de la Vie de Vitt. Alfieri (Paris, imp. Colas, 1809).]
+
+[42: C'étaient, pour l'italien et l'histoire, Luigi Romanelli; pour la
+calligraphie et l'arithmétique, Giuseppe Bissi; pour la danse, Mme
+Coralli, dont la directrice apprécia bientôt le tact; pour le chant,
+Ant. Secchi; pour le piano, Bened. Negri; pour le dessin, Giuseppe de
+Albertis.--Voir ces nominations dans le _Giornale italiano_ des 2
+février et 5 avril 1809, 1er avril et 9 décembre 1810. J'ai rectifié
+plusieurs noms français d'après les Archives de Milan. Il y eut toujours
+aussi, sous Napoléon, une ou deux institutrices italiennes. D'ailleurs,
+Mme Gibert, souvent appelée Giberti, est portée comme Milanaise dans une
+pièce du carton Ufficj PG et AZ (Archives de Milan).]
+
+[43: La notice de M. Croce, que nous publierons en appendice, donnera
+des détails sur ce collège.]
+
+[44: Le passage suivant de sa lettre de refus m'a paru mériter d'être
+traduit: «Madame Rambaldi (elle parle d'elle à la troisième personne)
+avait fort peu d'inclination pour les emplois publics de toute espèce;
+depuis douze ans, le destin a voulu qu'elle assumât la charge de diriger
+l'hospice civil de Vérone, où elle se trouve encore, et d'où elle ne
+pourrait s'éloigner sans une immense douleur. Cet emploi surpasse ses
+forces, et ce n'est qu'en redoublant de zèle qu'elle essaie de suppléer
+à l'insuffisance de ses talents dans l'exercice de ses fonctions; mais
+elle ne pourrait certes en faire autant au Collège Royal des jeunes
+filles, où on vient de la nommer, car il faudrait là, sans conteste,
+bien plus de lumières et de capacité qu'elle n'en possède. Accepter ce
+suffrage honorable et trop flatteur, ce serait se trahir elle-même, en
+même temps que trahir les vues sages de notre paternel gouvernement.» On
+s'était de même inutilement adressé, pour le poste de directrice du
+collège de Vérone, à une dame piémontaise nommée Dauptan.--Sur ces deux
+dames, voir aux Archives de Milan, le carton intitulé _Collegi d'educ.
+Verona, Collegio femminile. Ufficj_.]
+
+[45: Voir aux Archives de Milan le carton _Studj. Collegj d'educazione.
+Verona. Coll° Femminile. Prowe GenII_ et le _Giornale italiano_ du 23
+septembre 1812.--À l'occasion d'une visite des enfants du prince Eugène
+au collège de Milan, le 21 juin 1811, on avait construit un théâtre de
+marionnettes qui coûta plus de sept cents francs (_Studj. Colleg.
+d'educ. Milano. Coll° delle Fanciulle A-Z_. Archives de Milan).]
+
+[46: Voir un rapport ministériel qui porte en marge les observations
+ci-dessus du prince Eugène, datées du 13 juillet 1812, et une lettre du
+ministre, du 31 du même mois, dans le carton _Studj. Collegj d'educaz.
+Verona. Coll° Femminile Prow. Genli_, et dans un autre carton relatif au
+même collège qui porte la rubrique _Ufficj_ (mêmes Archives).]
+
+[47: Sur ces divers démêlés, voir _Studj. Collegj d'educaz. Milano.
+Coll° Reale delle Fanciulle, Direttrici. Uff. Istit. e Maestre. Prow.
+Gener._ (Arch. de Milan).--Conséquence plus inoffensive de son origine
+aristocratique, Mme de Lort attachait une grande importance à l'élégante
+simplicité de la démarche: un professeur de danse qu'on accusait de ne
+pas faire faire de progrès aux élèves répondra que la faute en est à Mme
+la Directrice, qui les dégoûte de la danse, en l'obligeant à ne donner
+presque que des leçons de maintien.]
+
+[48: Archives de Milan, carton _Studj. Collegj d'educ. Verona. Coll°
+Femminile. Prow. Gener_.]
+
+[49: Rapport du 7 décembre 1812, même carton des Archives de Milan. Les
+arrêtés de nomination de Mme Guazza comme Maîtresse, puis comme
+Directrice, sont dans le _Giornale Italiano_ du 28 juillet 1812 et du 7
+février 1813. Son nom est souvent estropié dans les pièces qui la
+concernent.]
+
+[50: Voir aux Archives nationales de Paris, dans le dossier Théâtre,
+Bibliothèque et Collège (de Parme), du carton Fle85 des lettres de ce
+préfet, notamment celles du 25 août et du 11 octobre 1806. Dans le même
+dossier, on trouve une lettre du même préfet, en date du 10 septembre
+1806, écrite dans un esprit analogue sur l'emploi à faire des comédiens
+français en Italie.]
+
+[51: Hugo Schiff, article sur l’École des hautes études de Florence,
+dans la _Revue internationale de l'enseignement_ du 15 septembre 1891.]
+
+[52: Carton _Studj. Collegj. Milano Coll° R. delle Fanciulle. Ufficj. PG
+ed AZ._]
+
+[53: Même carton et carton _Direttrici, Ufficj, Istit. e Maestre. Prow.
+Gener._]
+
+[54: _Il governo, dovendo render giustizia alle cure della Direttrice ed
+alla saviezza dei regolamenti, non puo non chiamarsi estremamente
+soddisfatto sotto ogni rapporto dell'andamento di questo Istituto. A
+simile testimonianza lusinghiera per parte del governo corrisponde
+pienamente il voto della pubblica opinione e il suffragio autorevole dei
+padri e delle madri di famiglia delle più cospicue classi della società,
+che riguardano come un favore insigne quello di ottenere per le loro
+figlie un posto nel collegio, anche contro la corrisponsione
+dell'intiera pensione. Carton Prow. Gener. dal 1808 a...,_ aux Archives
+de Milan.]
+
+[55: _Ibid._]
+
+[56: Premier volume de la traduction française de 1821, p. 248 et suiv.]
+
+[57: Sur les modifications que les Autrichiens apportèrent au règlement
+original, sur l'importance inégale donnée dans le collège au français et
+à l'allemand, sur la longue opposition aux économies, voir, aux Archives
+de Milan, celui des s précités qui est intitulé: _Prow. Gener, dal 1808,
+a..._]
+
+[58: Au moment où une de ses filles, Anna Maria, atteignit l'âge de
+dix-huit ans auquel les élèves devaient quitter la maison, elle était,
+non plus seulement orpheline de mère, mais privée de son père, qui avait
+dû fuir en 1821 et resta vingt ans environ en exil (Voir quelques mots
+sur la famille dans un article de M. Felice Calvi, _Archiv. Stor.
+Lombardo_, 2e série, 2e vol., 12e année). Son tuteur, le comte Giberto
+Borromeo, demanda qu'on voulût bien la garder; sur le rapport de Mme de
+Lort, qui déclara que la jeune fille était d'un excellent exemple par
+_sa piété, sa douceur, sa docilité et son application_, le gouvernement
+y consentit (1823. Archives de Milan, carton _Alunne, G. L._). Le
+tableau du personnel du collège pour 1824-5 porte une institutrice du
+nom d'Anna Porro, née à Milan, âgée de vingt et un ans, et entrée en
+fonctions le 1er janvier 1822. Ne serait-ce pas la fille du comte
+Luigi?]
+
+[59: Voyez aux Archives de Milan, parmi les cartons relatifs au collège,
+celui qui porte la rubrique _Alunne, A. G._]
+
+[60: Sur la population du collège à ces différentes époques, voyez, aux
+mêmes archives, le carton souvent cité _Prow. Gener. dal 1808 al.._, et
+le carton _Alunne, Prow. Gener. 1831_, dans la série des documents
+relatifs au collège.]
+
+[61: Voir le premier des deux cartons cités dans la note précédente.]
+
+[62: C'est dans l'Almanach officiel de 1828 que le nom de Mme de Lort se
+trouve accompagné de ce titre; nous empruntons la définition de l'ordre
+à la _Collection historique des ordres civils et militaires_ de A. M.
+Perrot. Paris, André, 1820, in-4°.]
+
+[63: Je n'avais eu entre les mains que les almanachs antérieurs à 1849
+qui la portent tous comme Directrice depuis l'époque de sa nomination.
+M. le professeur Novati, qui a bien voulu continuer mes recherches sur
+ce point, la trouve mentionnée, avec cette même qualité, dans la _Guida
+di Milano_ de 1849; en 1850, le nom de la Directrice est en blanc; en
+1851, la nouvelle titulaire est Mme Rosa Scatiglia. M. Novati fait
+observer à ce propos que, cet annuaire se publiant alors comme
+aujourd'hui entre les mois de février et de mars de l'année dont il
+porte le millésime, Mme Smith, du moment où elle ne figure plus dans
+l'édition de 1850, doit avoir cessé ses fonctions à la fin de 1849. Aux
+Archives de Milan, les particularités sur Mmes de Lort et Smith se
+trouvent surtout dans les cartons _Prow. Gener, dal 1808 al..._, et
+_Direttrici Uff. Istit. e Maest. Prow. Gener._]
+
+[64: _Regno d'Italia. R. Collegio Femminile di Verona_. Vérone, typogr.
+Gaetano Franchini. J'en dois la connaissance à M. Giuseppe Biadego.]
+
+[65: Voir la note qu'elle a mise au passage précité de sa relation de
+voyage.]
+
+[66: Le passage de Colletta est tiré de la _Storia del Reame di Napoli
+dal 1734 sino al 1835_, liv. VII, ch. I, § 7. Pour l'histoire des
+collèges de jeunes filles de Naples sous les Bourbons, j'ai mis à profit
+la notice de M. Croce que j'ai déjà citée et dont je donnerai le reste
+en appendice.]
+
+[67: Voyez p. 173 du 18e volume des _Mémoires secrets pour servir à
+l'histoire de la république des lettres_, à la date du 2 décembre 1781,
+et Dulaure, _Histoire de Paris_, 6e vol. de la 6e édit., p. 381.]
+
+[68: _Mémoires secrets_, 3 décembre 1781.]
+
+[69: _Ibid._, 3 décembre 1782.]
+
+[70: _Ibid._, 2 décembre 1781.]
+
+[71: _Ibid._, 3 janvier 1782.]
+
+[72: Par exemple, le 7 décembre 1784.]
+
+[73: La _Corresp. génér._ de La Blancherie avait été fondée sur le
+modèle du Lycée de Lyon, établi d'après les _Mémoires secrets_ en 1777,
+par un certain Bassi, à l'imitation du fameux club littéraire du café de
+Saint-James (Voir, sur le Lycée de Lyon, le _Courrier_ du 25 juillet
+1786). Le musée de Court de Gébelin datait du 17 novembre 1780. Bassi
+songea, en 1784, à ouvrir un club littéraire dans les nouvelles
+constructions du Palais-Royal, sous le nom que nous verrons reparaître,
+plus tard, de Lycée de Paris: on peut voir son prospectus imprimé à la
+Bibliothèque Carnavalet.]
+
+[74: _Mémoires secrets_ du 3 janvier 1782.]
+
+[75: Voyez la curieuse histoire des efforts de La Blancherie, dans les
+_Mémoires secrets_, 22 et 23 avril, 28 octobre, 9 décembre 1782, 20 août
+et 24 novembre 1783, 18 décembre 1784, 2 mars 1785, 17 avril, 7 mai, 20
+novembre 1786; mais il faut contrôler les assertions des _Mémoires
+secrets_, en consultant le journal de La Blancherie.]
+
+[76: Sur ce musée, voy. _Mém. secr._, 10 mars 1782, 4 juillet, 7, 9, 10,
+13, 21 août, 2 septembre 1783, 1er janvier 1784 (on voit, par l'article
+de ce jour, que le musée de Paris siégeait rue Dauphine), 25 mai 1784,
+et les deux pièces suivantes qu'on trouve à la Bibliothèque Carnavalet:
+_Séance du musée de Paris du 5 décembre 1784_; _Règlements du musée de
+Paris, 1785_. Le Prévost d'Exmes a consacré quelques pages de ses
+_Entretiens philosophiques_ (Genève, 1785) au musée de Paris, sur lequel
+il revient encore à la note D de cet opuscule.]
+
+[77: Sur les fêtes données au musée de Pilâtre, voyez _Mém. secrets_, 7
+décembre 1784, 31 janvier 1785, le Courrier du 18 janvier 1785. Sur la
+médaille destinée aux Montgolfier, _Mém. secrets_, 9 septembre 1783.--Le
+musée de Gébelin avait, le 11 mars 1783, fait une cantate en l'honneur
+de Franklin et couronné son buste.--Le 20 novembre 1783, à la reprise
+des cours de Pilâtre, Mme de Chartres couronna le buste du plus jeune
+des frères Montgolfier.]
+
+[78: Sur ces incidents fâcheux ou heureux, voy. Lenoir, _Eloge funèbre
+de M. Pilâtre de Rozier_, Londres et Paris, 1785, l'autobiographie de
+Pilâtre, les _Mém. secrets_, 9 septembre 1783, 31 janvier 1785. Les
+dissidents du musée de Paris se rejoignirent à leurs anciens confrères
+après la mort de Gébelin et de Pilâtre (_Mém. secrets_, 18 décembre
+1785).]
+
+[79: Sur les péripéties du Musée à la mort de Pilâtre, voyez un article
+de la _Révolution française_ du 14 juin 1888 sur le Lycée Républicain;
+la _Vie de Louis XVIII_, par Alph. de Beauchamp, Paris, Naudin, 1825,
+1er vol., p. 14; la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Flesselles;
+la 239e lettre de la _Correspondance russe_ de La Harpe. Les _Eloges
+funèbres_ de Pilâtre ont été publiés.]
+
+[80: Voir, dans le _Courrier_ du 7 février 1786, un article daté du 17
+janvier et la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Garat.]
+
+[81: Voir les lettres 201 et 239 de la _Correspondance russe_, la note
+ajoutée par Grimm dans sa _Correspondance littéraire, philosophique et
+critique_ à la lettre de février 1786 et _ibid_. la lettre du mois de
+mai de la même année. D'après Grimm, le professeur de physique du Lycée
+était alors Deparcieux; nous avons suivi l'assertion de La Harpe comme
+de l'homme en position pour être le mieux informé, quoique, avant et
+après cette date, Deparcieux ait certainement enseigné au Lycée auquel
+il demeurera fidèle jusqu'à sa mort, 1799.]
+
+[82: _Mémoires secrets_, 8 janvier 1786. Les Espagnols continuèrent,
+après la mort de Pilâtre, à jouir de ces divers avantages.]
+
+[83: _Mémoires secrets_, 22 décembre 1786. Ce discours de Condorcet est
+celui que l'on rapporte d'ordinaire à l'année 1787, parce qu'il
+inaugurait l'année scolaire ou, comme l'on disait, l'année lycéenne, qui
+suivit celle durant laquelle il avait prononcé au Lycée un autre
+discours, le 15 février 1786; je soupçonne encore une erreur dans la
+date de ce dernier discours que, d'après un article du 17 janvier de
+cette année inséré dans le _Courrier_ du 6 février, je rapporterais au 8
+janvier 1786.]
+
+[84: _Moniteur_ du 21 brumaire an III.--Quand La Harpe publia son cours
+de littérature, il rétracta cette réfutation de Montesquieu, qui,
+dit-il, avait eu un tel succès qu'on le sollicitait de toutes parts de
+l'imprimer sur-le-champ (V. la note 1 de la page 266 du 3e vol. de
+l'édition de Firmin-Didot, 1863).]
+
+[85: _Mémoires de Brissot_, p. 61-62 du 2e volume, et, d'après les _Mém.
+secrets_, 11 février 1785, le n° 9 du _Courrier de l'Europe_ du même
+jour. Brissot a publié un _Journal du Lycée de Londres_ ou _Tableau de
+l'état présent des sciences et des arts en Angleterre_ (Paris, Périsse
+jeune, 1784, in-8°).]
+
+[86: Voir le _Moniteur_ du 6 décembre 1789.]
+
+[87: Voir, sur cette société, un article de M. Berthelot dans le
+_Journal des savants_ d'août 1888.]
+
+[88: Voir la _Biographie Michaud_ au mot de Saudray et surtout
+l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_.]
+
+[89: Sur les embarras pécuniaires où le Lycée des Arts tomba dès 1793,
+voir, aux Archives nationales, le carton E 1143; on y lira, entre autres
+choses, une curieuse lettre de Fourcroy, du 12 brumaire an II, où il
+prie le ministre de l'Intérieur, qu'il tutoie, de subvenir à cette
+détresse; Fourcroy ne demande pas à être payé tout seul; il se confond
+dans la liste des professeurs de l'établissement; mais, en homme avisé,
+il glisse sur la demande d'indemnité qu'en conscience il ne peut
+s'empêcher de présenter en faveur des bailleurs de fonds: «Il est,»
+dit-il, «dans mes principes et dans mon cœur d'insister davantage auprès
+de toi sur le salaire dont les professeurs seraient frustrés.» Pourtant,
+la créance de ceux qui avaient engagé leur fortune dans le Lycée des
+Arts était au moins aussi respectable que celle des maîtres qui ne lui
+avaient donné que quelques mois de leçons.]
+
+[90: Sur tous ces détails, consulter l'_Annuaire du Lycée des Arts pour
+l'an III_. On y verra, de plus, que ce Lycée donnait un prix pour les
+arts agréables à chaque séance publique.]
+
+[91: _Moniteur_ du 14 novembre 1793 (On voit, dans ce numéro du
+_Moniteur_, que le prix d'abonnement venait d'être et allait être encore
+l'année suivante de 100 francs pour les hommes et de 50 francs pour les
+femmes), et Reg. ms. des assemblées générales des nouveaux fondateurs du
+Lycée (Hôtel Carnavalet).]
+
+[92: La Harpe, Introduction à son Discours sur la guerre déclarée par
+les tyrans révolutionnaires à la raison, à la morale, aux lettres et aux
+arts.]
+
+[93: La Harpe, _Histoire de mon bonnet rouge_, dans le _Mémorial_, 10
+juillet, et 1er supplément au n° du 13 juillet 1797.]
+
+[94: Registre précité des assemblées générales des fondateurs.]
+
+[95: Voir le _Moniteur_ du 25 brumaire an III (15 nov. 1794); _Décade_
+du 20 brumaire an III. On peut soupçonner toutefois que Lakanal, dans un
+rapport de 1795, que cite l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_,
+exagère un peu le courage des administrateurs de cet établissement.]
+
+[96: Voir l'accueil que fit Danton, dans la Convention, à la
+renonciation patriotique de Désaudray à une pension de 1,000 livres
+(_Moniteur_ du 7 frimaire an II, 27 novembre 1793).]
+
+[97: _Moniteur_ du 20 brumaire an III (19 novembre 1794) et le numéro du
+lendemain. Nous avons extrait ci-dessus la partie du rapport qui loue
+l'esprit indépendant dont le Lycée, dès avant la Révolution, se montrait
+animé.]
+
+[98: Voir ce discours et l'introduction qui le précède dans le _Cours de
+littérature_ de La Harpe; voir aussi la _Décade_ du 20 nivôse an III.]
+
+[99: _Du fanatisme dans la langue révolutionnaire_. Migneret, 1796,
+in-8°, 3e édit.]
+
+[100: _Débats_ du 9 décembre 1800.]
+
+[101: Voir la note qui termine l'introduction de La Harpe à son étude de
+la philosophie du dix-huitième siècle, dans le _Cours de littérature_;
+l'avertissement à l'appendice de l'article sur Vauvenargues, _ibid._; le
+discours préliminaire de Daunou sur les ouvrages de La Harpe et
+spécialement le passage sur son _Cours de littérature_; l'article de
+Dussault dans les _Débats_ du 26 novembre 1801.]
+
+[102: La Harpe au Lycée lisait ses leçons. C'est à partir de notre
+siècle seulement que l'habitude de parler d'abondance s'est répandue
+parmi les professeurs: auparavant, ils récitaient par cœur des discours
+d'apparat ou lisaient des commentaires qu'ils avaient entièrement
+rédigés dans leur cabinet. Nos premiers orateurs politiques ne se
+fièrent pas davantage à la facilité de leur parole (voir le livre de M.
+Aulard sur les orateurs de la Constituante). La Harpe avait la voix
+naturellement rauque, mais Daunou (Disc. prélim. déjà cité) et Dussault
+(_Débats_ du 26 janvier 1802) sont d'accord pour louer son talent de
+lecteur.]
+
+[103: _Journal de Paris_, 23 et 24 nivôse an III (12 et 13 janvier
+1795).]
+
+[104: _Journal de Paris_, 1er pluviôse an III.]
+
+[105: _Moniteur_ du 22 nivôse an III (11 janvier 1795).]
+
+[106: _Journal de Paris_ du 25 ventôse an III (15 mars 1795).]
+
+[107: Article du 22 fructidor an III (8 septembre 1795), trois semaines
+seulement avant le 13 vendémiaire.]
+
+[108: En juin 1796, les amis de La Harpe commençaient à penser qu'il
+pouvait se montrer sans inconvénient (_Gazette française_ du 21 de ce
+mois); mais le mandat d'arrêt n'était pas encore levé; c'est seulement
+en novembre 1796 qu'une sentence d'acquittement fut rendue (voir
+l'_Eclair_ du 20 nov. 1796). Dans les papiers de Lemaître, agent
+royaliste, qui furent analysés le 23 vendémiaire an III devant la
+Convention, La Harpe figurait parmi les personnages représentés comme
+_intéressants aux succès du plan_ (_Moniteur_ du 28 vendémiaire an IV).]
+
+[109: C'est par une erreur évidente et d'ailleurs rectifiée quelques
+jours après que ce numéro donne cette liste comme celle des professeurs
+du Lycée des Arts.--Sur les bons rapports de la Harpe avec le _Journal
+de Paris_ en 1796, voir aussi le numéro du 21 octobre.]
+
+[110: Les attaques de La Harpe contre la République se trouvent
+particulièrement dans les articles du cours de littérature sur Helvétius
+et sur Diderot; le mot tiré du _Mémorial_ s'y trouve dans le 1er
+supplément du n° du 13 juillet 1797.]
+
+[111: _Moniteur_ du 23 fructidor an V (9 septembre 1797).]
+
+[112: C'est-à-dire dans un troisième Lycée dont il sera parlé plus
+loin.]
+
+[113: _Histoire de la Révolution française_, VIIe vol., ch. XXVII.]
+
+[114: Sur les opinions politiques de l'auditoire, voir l'article de la
+_Quotidienne_, cité ci-dessus.]
+
+[115: Voir les savantes _Études sur l'histoire religieuse de la
+Révolution française_, de M. GAZIER, A. Colin, 1887.]
+
+[116: Il serait curieux d'étudier une pareille transformation dans les
+articles que Rœderer a insérés à cette époque dans le _Journal de
+Paris_.]
+
+[117: Voir l'article du _Cours de littérature_ sur Diderot.--Il paraît
+que La Harpe ne ménageait guère les prêtres assermentés (voir le
+post-scriptum d'une lettre insérée dans leur journal, _Les Annales de la
+religion_, le 24 juin 1797).]
+
+[118: Sur la condamnation de La Harpe à la déportation en fructidor,
+voir le _Moniteur_ du 27 fructidor an V (13 septembre 1797) et le livre
+de Peignot.--Arnault, bonapartiste mais voltairien, ne lui avait pas
+encore pardonné, en 1833, de s'être converti (voir la note 12 de ses
+_Souvenirs d'un sexagénaire_), et l'on sait comment M. Paul Albert a
+jugé de cette conversion dans sa _Littérature du dix-huitième siècle_.]
+
+[119: Voir le _Messager du soir_ du 18 janvier 1797 et la _Décade_ du 30
+nivôse an V.]
+
+[120: Fourcroy a longtemps professé à la fois au Lycée Républicain et au
+Lycée des Arts. Durant l'an VI, Sue fit simultanément un cours
+d'histoire naturelle au Lycée Républicain (_Décade_ du 10 frimaire an
+VI) et un autre chez lui (_Décade_ du 10 brumaire an VI).]
+
+[121: _Décade_ du 30 prairial an V; réponse du _Déjeuner_ du 23 juin
+1797; rétractation de la _Décade_ du 10 messidor an V.]
+
+[122: Voir, sur ce Lycée, le _Journal des veillées des muses_, le
+_Conservateur_ du 3 floréal an VI, la _Décade_ du 30 prairial an VIII,
+du 10 floréal an IX; le _Moniteur_ du 6 brumaire an IX, des 15 et 29
+brumaire an X; les _Débats_ du 26 février, du 20 et du 29 décembre 1808;
+les _Souvenirs de Paris en 1804_, par Kotzebue, p. 116-117 de la
+traduction française de 1805.]
+
+[123: On trouvera, dans les numéros de la _Décade_, le compte rendu de
+toutes les inventions propagées par le Lycée des Arts; celles que nous
+mentionnons sont consignées dans les numéros du 20 frim. an III, du 10
+germin. an IV et dans le _Moniteur_ du 28 fructidor an II.]
+
+[124: _Décade_ du 20 frim. an III; lettre de Désaudray du 1er pluviôse
+an V, dans le _Moniteur_ du 4 du même mois.]
+
+[125: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et pour l'an
+IV.]
+
+[126: Voir, outre l'_Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III, et la
+_Décade, passim_, le _Moniteur_ du 28 mars 1796, du 29 septembre et du
+25 novembre 1797, l'_Ami des lois_ du 19 mai 1796.]
+
+[127: _Moniteur_ du 25 vendém. an III.]
+
+[128: _Annuaire du Lycée des Arts_ pour l'an III.]
+
+[129: _Décade_ du 20 messidor an II et du 20 frimaire an III.]
+
+[130: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et l'an IV,
+la _Décade_ du 20 germinal an III, le _Journal de Paris_ du 17 thermidor
+an III. C'est surtout dans l'_Annuaire_ de l'an IV qu'il faut étudier le
+règlement de ce Lycée; on y verra les précautions prises pour obliger
+les membres du Directoire à prêter à l'œuvre une sérieuse
+collaboration.--En l'an III, l'entrée aux séances et l'abonnement au
+journal et aux notices coûtaient en tout, si l'on payait d'avance, 60
+livres; pour chaque cours, on payait de 3 à 5 livres par mois; les prix
+pour l'an IV sont un peu plus élevés.]
+
+[131: Lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V.]
+
+[132: _Moniteur_ du 27 thermidor an III (14 août 1795); _Décade_ du 20
+brumaire an III et _Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III.]
+
+[133: Sur l'installation du Cirque où était ce Lycée, voir les _Voyages
+d'Art. Young en France_ (p. 356 du 1er vol. de la traduction Lesage.
+Paris, Guillaumin et Cie, 1860). En vendémiaire an III, le Lycée des
+Arts avait demandé à la Convention un local plus sain et des livres pris
+dans les bibliothèques des émigrés.]
+
+[134: Voir une lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V
+(23 janvier 1797), le rapport de Camus dans le _Moniteur_ du 7 ventôse
+de la même année et une protestation de Désaudray, dans le _Journal de
+Paris_ du 13 ventôse.]
+
+[135: _Décade_ du 10 thermidor an V.]
+
+[136: _Moniteur_ du 27 frimaire an VII; Fontaine, _Le Palais Royal_,
+Paris, Gaultier-Laguionie, 1829, p. 23. Fontaine et l'auteur anonyme
+d'une _Histoire du Palais Royal_, publiée en 1830, se trompent en
+rapportant cet incendie à l'an VIII.]
+
+[137: En 1809, Bodard y ouvrit un cours de botanique médicale comparée
+dont il a publié l'analyse (Paris, Méquignon, in-4°), mais ce fut une
+exception dont on citerait peu d'exemples.]
+
+[138: Voir la _Décade_ du 30 pluviôse et du 10 thermidor an VIII, du 30
+fructidor an IX, la table alphabétique du _Moniteur_, le recueil coté
+2447 à la Bibliothèque Carnavalet. Le dernier Almanach du Commerce où
+figure l'Athénée des Arts est celui de 1869. Sur la fin, il siégeait à
+la mairie du quatrième arrondissement.]
+
+[139: _Décade_ du 30 ventôse an VIII. L'Annuaire du Lycée Républicain
+pour l'an VII donne comme professeurs, durant cette année, outre
+Mercier, Fourcroy, Brongniart, Sue, Boldoni, Roberts, Weiss, Garat (voir
+la _Révolution française_ du 14 juin 1888). D'après la _Décade_ du 10
+frimaire an VIII, Mercier ne professait pas proprement l'histoire
+littéraire au Lycée; il y avait prononcé en l'an VII des discours sur la
+littérature ancienne et moderne, française et étrangère, et allait
+continuer pendant l'an VIII.--Voir l'éloge du Lycée dans un curieux
+discours de Mercier, _Moniteur_, 22 et 23 fructidor an IV (8 et 9
+septembre 1796).]
+
+[140: Sur la présence de Mme Récamier, voir p. 14 du 1er vol. des
+_Souvenirs et correspondance tirés de ses papiers_, 4e édit.--Sur les
+digressions de la Harpe à cette époque, voir la notice que Daunou lui a
+consacrée et la _Décade_ du 10 frimaire an IX.]
+
+[141: _Décade_ du 20 frimaire an IX.]
+
+[142: Ce fut vers le 10 ventôse de l'an X qu'il reçut l'ordre de
+s'éloigner (v. la _Décade_ de ce jour). Sur ce nouvel exil, voir
+Peignot, _op. cit_.--Il pourrait aussi se faire que Bonaparte eût voulu
+punir La Harpe de s'être mêlé au projet de restaurer l'Académie
+française.]
+
+[143: Sur la mort et les obsèques de La Harpe, voir la _Décade_ des 12,
+15 et 17 février 1803.]
+
+[144: Ce n'était pas une raison pour le Lycée de différer jusqu'au
+milieu de l'année 1805 l'éloge public qu'il devait à La Harpe, et de le
+confier à un littérateur aussi obscur que Chazet. Les _Débats_ du 24
+novembre 1803 blâment avec raison le silence gardé sur La Harpe dans la
+séance de réouverture des cours de 1803-1804.]
+
+[145: _Décade_ des 20 et 30 frimaire et du 10 nivôse an IX.
+_Délibérations et arrêtés du Comité d'administration du Lycée_
+(manuscrit à l'hôtel Carnavalet).]
+
+[146: Je les trouve mentionnés pour la première fois comme professeurs
+au Lycée, les deux premiers dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII,
+et le troisième dans la _Décade_ du 10 frimaire an XIV.]
+
+[147: Daunou dit que déjà, dans l'hiver de 1802 et de 1803, Ginguené
+avait fait au Lycée des lectures sur la littérature italienne (Notice de
+Daunou sur Ginguené, dans la 2e édition de l'_Histoire de la littérature
+italienne_ de celui-ci, Paris, Michaud, 1824).]
+
+[148: Voir, au surplus, la liste des professeurs pour l'année 1803-1804,
+dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII et les _Débats_ du 5 décembre
+1803.]
+
+[149: _Décade_ du 10 thermidor an XII, 10 frimaire an XIII.]
+
+[150: _Débats_ du 12 décembre 1801.]
+
+[151: Sur le cours de Lemercier, voir ce qu'il en dit lui-même dans
+l'ouvrage où il l'a publié, et un article de la _Biographie des hommes
+du jour_ par Sarrut et Saint-Edme, 1re partie du 1er volume. Pour la
+leçon de Guizot à la Faculté, en 1812, on la trouvera dans ses
+_Mémoires_. Le passage suivant offre une allusion évidente: «Les
+provinces n'existaient pour Rome que par les tributs qu'elles lui
+payaient; Rome n'existait pour les provinces que par les tributs dont
+elle les accablait... Dès que cet empire fut conquis, il commença à
+cesser d'être, et cette orgueilleuse cité qui regardait comme soumises
+toutes les régions où elle pouvait, en entretenant une armée, envoyer un
+proconsul et lever des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner
+presque volontairement des provinces qu'elle était incapable de
+conserver.» On voit que Guizot abrège singulièrement la durée de la
+domination romaine, et qu'il oublie que les peuples vaincus par Rome et
+par Napoléon n'ont pas uniquement eu à se plaindre de leurs
+conquérants.]
+
+[152: Voir les _Nouvelles de la République des lettres_ de La
+Blancherie, à la date du 28 novembre 1779.]
+
+[153: Sur les séances d'ouverture du Collège de France, voir _Mémoires
+secrets_, 13 et 14 novembre 1786, 16 décembre 1786, 13 novembre 1787;
+_Décade_ du 30 brumaire an VI, 10 frimaire an VII, 30 brumaire an XI;
+_Journal de Paris_, 30 brumaire an III, 25 brumaire an V; _Débats_ du 26
+novembre 1803; _Publiciste_ du 25 novembre 1805.]
+
+[154: _Décade_ du 30 brumaire an VIII; _Débats_ du 3 janvier 1804.]
+
+[155: Article de M. Liard sur l'Enseignement supérieur et le Consulat,
+dans la _Revue internationale de l'Enseignement_, 15 avril 1889, p.
+347.]
+
+[156: Numéro du 20 novembre 1828. Arm. Marrast a publié un _Examen
+critique du cours de M. Cousin_ (Paris, Corréard jeune, 1828), qui
+justifie nos remarques sur le rationalisme méticuleux qui régnait alors
+à l'Athénée. Voir encore, à ce sujet, les éloges que le _Courrier
+français_, donne à Daunou le 9 décembre 1828, et le 7 du même mois, ses
+remarques malveillantes sur le cours de Guizot. Sur les rapports d'Arm.
+Marrast avec l'école de La Romiguière, voir les _Idéologues_, par M.
+Picavet (Paris, Alcan, 1891), p. 554-5 et 607-608.]
+
+[157: Voir, sur le cours d'Artaud à l'Athénée, ses _Essais_ posthumes
+_de littérature_ (Paris, Plon, 1863, in-8°), p. 306-351 et p. XII de la
+préface.]
+
+[158: Voir un article de M. Aulard, dans la _Révolution française_ du 14
+avril 1890.]
+
+[159: 5e vol. de la _Minerve_, p. 209; voir _ibid._, 4e vol., p. 516 et
+suiv.]
+
+[160: _Courrier français_ du 8 décembre 1826. Pour Azaïs, voir, dans son
+_Cours de philosophie générale_, les trois premiers volumes qui
+reproduisent ses leçons de l'Athénée.]
+
+[161: Une pièce, émanée des bureaux de la censure, rapporte qu'on dit
+que l'autorité a fait cesser, comme trop agressif, un cours de Jouy;
+c'est la seule mention d'une mesure prise contre l'Athénée, et elle
+n'est pas positive. Toutes ces pièces sont dans le carton F7, 6915, des
+Archives nationales, au dossier qui porte les noms de Villenave et de
+Comte.]
+
+[162: Voir aussi le numéro du _Drapeau blanc_ du 26-27 décembre 1822.]
+
+[163: Voir le discours de clôture prononcé par Roger, le 31 mai 1822,
+dans les _Annales de la littérature et des arts_.]
+
+[164: Débats du 31 août 1821; _Moniteur_ du 30 juin 1825.]
+
+[165: P. 46 de la _Galerie_, publiée par Lacretelle aîné, à la suite de
+la cessation de la _Minerve_; p. 121 du 18e volume des _Annales de la
+littérature et des arts_.]
+
+[166: Voir p. 122 du 18e volume des _Annales de la littérature et des
+arts_.]
+
+[167: Voir les numéros des 3, 9, 22 décembre 1821.]
+
+[168: Voir le _Constitutionnel_ du 18 décembre 1821, et sur les leçons
+qu'Azaïs faisait dans son jardin, la biographie placée en tête de la 5e
+édition de son traité des _Compensations_.]
+
+[169: C'est en 1832 qu'elle disparaît de l'_Almanach du commerce_, où
+elle figure encore en 1831.]
+
+[170: Voir, sur les cours de Mignet à l'Athénée, le livre de M. Édouard
+Petit: _François Mignet_, Paris, Didier, 1889, p. 40 et suiv., et sur
+les lectures de Constant, relatives au sentiment religieux, le
+_Moniteur_ des 6 février, 16 et 19 mars 1818.]
+
+[171: Voir l'_Investigateur_, journal de cette Société, vol. I, p. 185;
+vol. VII, p. 237-238; vol. VIII, p. 43-44, 89, 187. Je dois ces
+indications à M. Joret-Desclozières, secrétaire général de la Société
+historique, qui a succédé à l'Institut historique; c'est l'intervention
+de M. Berth. Zeller qui m'a valu cette gracieuse communication.]
+
+[172: C'est évidemment sa leçon d'ouverture qu'il a publiée sous un
+titre interminable dont nous transcrirons les premiers mots:
+_Régénération du monde_, Paris, Leroy, in-8°, 1842.--À propos des cours
+précités de Mme Dauriat, le programme imprimé de 1837-8, qui est à la
+bibliothèque Carnavalet, dit que Mme de Staël et la princesse de Salm
+s'étaient fait entendre à l'Athénée. C'est la seule mention que je
+connaisse de ce double fait. Quant aux lectures de la princesse de Salm
+à l'Athénée des arts, nous les avons rappelées. On sait d'autre part que
+Mme de Staël a lu à l'Académie romaine des Arcades une traduction en
+vers d'un sonnet italien.]
+
+[173: Dans un appendice sur les cours établis à Paris et en province à
+l'imitation du Lycée, nous donnerons des détails dus à M. Dezeimeris et
+à Mgr Richard, sur ces établissements de Bordeaux et de Marseille.]
+
+[174: Voir le _Conciliatore_ du 21 mars 1819 et la p. 28 de l'attachante
+étude de M. d'Ancona sur F. Confalonieri.]
+
+[175: Le livre où M. de Labra a écrit l'histoire de ces établissements a
+pour titre: _El Ateneo de Madrid_ (Madrid, Alaria, 1878). C'est M.
+Ernest Mérimée qui me l'a signalé.]
+
+[176: On n'oubliera pas que nous parlons des gens du monde, de
+l'éducation qu'on se donne à soi-même; car nul n'ignore ce que
+l'Université a fait depuis trente ans pour répandre la connaissance des
+langues modernes. Dans cet ordre de connaissances, les hommes qui
+écrivent sont en France beaucoup plus instruits que ceux des époques
+précédentes.]
+
+[177: Pour les sciences, tous les illustres professeurs de l'Athénée ont
+enseigné aussi dans les chaires de l’État.]
+
+[178: Article du _Mercure_ reproduit aux p. 23-25 du 1er volume du
+_Journal de l'Instruction publique_ (1827). Pour Daunou, voir le
+_Constitutionnel_ du 8 décembre 1819, et un article de Tissot, à la p.
+578 du 5e volume de la _Minerve_.]
+
+[179: Guizot, _Essai sur l'histoire et sur l'état actuel de
+l'instruction publique en France_ (Paris, Maradan, 1816, p. 121).]
+
+[180: Voir les vains griefs des _Débats_ du 18 novembre 1820 et du 8 mai
+1821 contre le cours de Guizot. Cousin donnait quelquefois une forme
+provocante à des idées très sages, mais c'était un pur artifice; dans la
+fameuse leçon où il exposa sa politique, il ne demandait même pas le
+jury pour la presse que tous les libéraux réclamaient.]
+
+[181: Le 20 octobre 1822, il lui écrivait qu'il regrettait un peu cette
+petite tribune d'où il exerçait quelque action directe; que cependant il
+avait pour dédommagement tout son temps et toute sa liberté. (Voir le
+volume de lettres de Guizot, publié par la maison Hachette, en 1884.)]
+
+[182: Voir, sur ce cours, un article du _Conservateur littéraire_ de
+juillet 1820.]
+
+[183: Sur l'affaire de Bavoux, voir le _Moniteur_ des 5, 6, 11, 12, 28
+juillet, 1, 2, 3 août, 9 septembre 1819. Entre autres journaux qui
+défendirent Bavoux, voir la _Minerve_, p. 418-9, 530 et suiv. du VIe
+volume; p. 26 et suiv. du VIIe. Parmi ceux qui l'attaquaient, voir un
+article de Chateaubriand, p. 76 et suiv. du IVe volume du
+_Conservateur_.]
+
+[184: Arch. nat., dossier de Cousin coté 71968. La lettre est simplement
+datée du lundi 27 mars, mais elle appartient évidemment à l'année 1820
+où le 27 mars tombait en effet un lundi.]
+
+[185: C'est-à-dire pour ses leçons de la Faculté, où il n'existait pas
+encore de cours fermé.]
+
+[186: Ces minutes sans signature, écrites de la même main et de la même
+encre, sur du papier qui porte l'en-tête imprimé: _Commission de
+l'Instruction publique_, se trouvent aux Archives nationales, dans le
+dossier précité.]
+
+[187: C'était sans doute à la même époque qu'il lui échappait le
+compliment par calembourg, rapporté dans les _Mémoires de Sosthène_ de
+Larochefoucauld: «Charles X, c'est deux fois Charles V.»]
+
+[188: Voir, aux Archives nationales, le dossier de Villemain coté F,
+72081 et le dossier déjà cité de Cousin. Un statut du 16 février 1810
+exigeait de chaque professeur de la Faculté deux leçons d'une heure et
+demie par semaine, fixait l'ouverture des cours au mois de décembre, et
+la durée de l'année scolaire, pour l'enseignement supérieur, à huit
+mois.--D'après un article de la _Rivista critica della letteratura
+italiana_ de janvier 1892, sur les vacances et les fêtes de l'Université
+de Pise, le grand-duc de Toscane avait décidé, en 1575, que les
+professeurs de Faculté feraient chacun, par an, au moins cent dix
+leçons: prétention exorbitante, et qui ne pouvait avoir pour effet que
+d'abaisser la valeur de l'enseignement donné.]
+
+[189: Cette brochure, éditée à Paris par Pélicier, avait pour titre: _Un
+mot sur M. le Directeur de l'imprimerie et de la librairie_. Villemain,
+en cette qualité, avait fait confirmer l'interdiction de jouer l'_Ami
+des lois_, que la Restauration n'osait laisser représenter par crainte
+des cabales des bonapartistes; ceux-ci prenaient alors pour eux ce que
+Laya avait écrit contre les démagogues de 1793. C'est dans cette
+brochure qu'on trouve la mention des services rendus auparavant à
+Villemain par Laya.]
+
+[190: Voir le début de la 52e leçon. Encore est-ce par malice que
+Villemain rappelle ici qu'il est professeur d'éloquence. Il veut
+justifier la longue étude qu'il entreprend de l'éloquence politique en
+Angleterre.]
+
+[191: Voir ces appréciations dans les _Annales de la littérature et des
+arts_, p. 234 du 26e vol.; dans le _Globe_, p. 387 du 6e vol.; dans
+l'article sur Villemain du 1er vol. des _Causeries du lundi_.]
+
+[192: Près de deux mille cartes auraient été distribuées lors de la
+séance d'ouverture de Guizot, en décembre 1820, d'après le
+_Constitutionnel_ du 8 de ce mois; mais on venait, ce jour-là, donner
+une marque d'adhésion à un homme politique qu'une disgrâce imméritée
+obligeait à reprendre possession de sa chaire, Guizot, dans ses
+_Mémoires_, dit que son auditoire était alors beaucoup moins nombreux et
+moins varié qu'il ne fut quelques années plus tard.]
+
+[193: 34e volume de cette Revue, à propos d'une leçon de Villemain, du 6
+janvier 1829.]
+
+[194: P. 347-348 du 6e volume du _Globe_.]
+
+[195: Nous avons déjà touché un mot de l'_Examen critique du cours de M.
+Cousin_, par Marrast, à propos de l'Athénée.]
+
+[196: Voir, dans les _Annales de la littérature et des arts_, l'article
+des p. 377 et suivantes du 33e volume, et le _Moniteur_ du 26-27
+décembre 1822. Sur d'autres travaux d'appropriation exécutés à la
+Sorbonne sous la Restauration, voir le _Moniteur_ du 13 novembre 1819 et
+du 3 janvier 1820. Il résulte, de recherches consignées par M. le doyen
+Himly dans un registre de la Faculté des lettres, que ce fut une
+ordonnance du 3 janvier 1821 qui attribua la Sorbonne aux Facultés de
+Théologie, des Sciences et des Lettres, et que les affiches de la
+Faculté des lettres, depuis 1815-6 jusqu'à 1817-8, portent: «rue
+Saint-Jacques, ancien Collège de France;» depuis 1817-8 jusqu'à
+1820-1821, «rue Saint-Jacques, ancien collège du Plessis;» depuis
+1821-2, «à la Sorbonne.»]
+
+[197: Voir ces deux passages dans le _Cours sur le dix-huitième siècle_,
+leçons XIV et XV.]
+
+[198: On a vu plus haut que son auditoire était moins exclusivement
+composé de jeunes gens que celui de Cousin.--C'est dans la 52e leçon du
+_Cours sur le dix-huitième siècle_ qu'il nous dit que la plupart de ses
+auditeurs sont des étudiants en droit.]
+
+[199: Il y loue aussi Lamartine; je n'ai pas remarqué qu'il y fasse
+mention de Victor Hugo.]
+
+[200: Dans l'affaire de Bavoux, on voit les étudiants royalistes avancer
+que, puisque ses partisans s'arrogent la liberté d'applaudir, les
+mécontents acquièrent le droit de siffler, et Bavoux, au moment où il
+s'inquiète de la tournure que prennent les événements, déclarer qu'il
+n'est pas un acteur, et prier ses auditeurs de l'approuver en silence ou
+de se retirer paisiblement.--Sur une manifestation politique des
+auditeurs au cours de Raoul Rochette et à celui de Charles Lacretelle,
+voir p. 45-6 de la _Galerie_, recueil qui avait succédé à la _Minerve_,
+en 1820.]
+
+[201: Voir les _Annales de la littérature et des arts_, 26e vol., p.
+198-9, et un article du _Moniteur_ sur la leçon du 24 novembre 1824.
+Pour Guizot, voir ses _Mémoires_, 1er vol., p. 343.]
+
+[202: On s'étonne, en lisant le cours imprimé, de voir Villemain
+s'excuser, dans la XXVIIe leçon, de traiter du roman, alors que dans la
+XIe il en a déjà traité sans se justifier. C'est qu'à l'origine, la
+leçon qui contient cette apologie venait bien avant l'autre.]
+
+[203: Sur sa confiance dans les qualités que les circonstances ne
+permettaient pas à l'Italie de produire au dehors, voir la 32e leçon du
+_Cours sur le dix-huitième siècle_. Sur le scepticisme de la génération
+de Villemain à l'endroit du relèvement de l'Italie, voir notre livre:
+_Mme de Staël et l'Italie_, p. 136-139.]
+
+[204: Ce fut à partir du 29 avril 1828, date de la leçon sur Hume.]
+
+[205: Voir le _Journal de l'Instruction publique_ du temps, articles des
+pages 91 et suiv. du Ier volume, 432 et suiv. du IIe.]
+
+[206: Voir, dans la 23e leçon du _Cours sur le dix-huitième siècle_, et
+ailleurs le passage où il prétend que c'est une vie d'aventures qui a
+formé tous les talents du seizième siècle, connue si, sans parler de
+Marot et de Ronsard, de l'Arioste et du Tasse, la vie de Montaigne et
+celle d’Érasme offraient beaucoup d'aventures.]
+
+[207: Outre son dossier aux Archives, voir les _Annales de la
+Littérature et des Arts_, vol. IX, p. 427, et vol. XXVI, p. 116; le
+_Moniteur_, numéros des 26-27 décembre 1822, du 19 novembre 1823, du 12
+janvier 1827. C'étaient tantôt des accidents de poitrine, tantôt une
+cruelle maladie des yeux qui avaient nécessité ces interruptions.]
+
+[208: Sur ce dernier point, voir, dans le _Courrier français_ du 9
+décembre 1828, le résumé d'une leçon de Daunou au Collège de France.]
+
+[209: 1re année de cette Revue, colonne 111.]
+
+[210: Même Revue, 2e année, colonne 45.]
+
+[211: J'éprouve presque un remords à critiquer un homme qui, dans ce
+même article, a parlé courageusement de notre patrie: «Au moment,»
+dit-il, «où des passions malsaines sèment la discorde entre deux peuples
+frères, il sera bon que le chant du plus sympathique de nos poètes, qui
+célèbre les exploits des vaillants et généreux paladins, donne aux
+jeunes gens l'amour de la noble et douce terre de France, de tous les
+peuples qui s'honorent et se vantent encore du sang latin qui coule dans
+leurs veines.»]
+
+[212: Il est, par exemple, bien supérieur au fond dans les premiers
+ouvrages de Molière et de Racine; jusqu'à un certain point, la remarque
+est vraie aussi des peuples; car les Romains, qui n'ont eu de
+jurisconsultes véritablement grands qu'après avoir appris la philosophie
+à l'école des Grecs, avaient, dès la Loi des Douze Tables, atteint la
+perfection du style législatif.]
+
+[213: M. Lenient, _La poésie patriotique en France au moyen âge_. Paris,
+Hachette, 1891.]
+
+[214: Note 3 de la page 270.]
+
+[215: Ce paragraphe est une réponse aux défiances qui entretenaient dans
+le pensionnat la demi-solitude avouée par le paragraphe suivant.]
+
+[216: Probablement une Retraite comme dans nos pensionnats
+ecclésiastiques.]
+
+[217: Remarquons ici encore que la prudence italienne ne contracte pas
+les engagements chimériques de la pédagogie française de ce temps-là.]
+
+[218: Ou plutôt, comme on le verra au dernier paragraphe de ce chapitre,
+dépenses que les parents payent par l'intermédiaire du pensionnat.]
+
+[219: _Le straniere._ À cette époque, un Italien ne reconnaissait encore
+pour compatriotes ou, du moins, ne nommait ainsi que ses concitoyens.]
+
+[220: Nous avons vu que les maisons d'éducation fondées par le
+gouvernement français dans le royaume d'Italie étaient purement laïques,
+mais il y existait un certain nombre de pensionnats tenus par des
+religieuses.]
+
+[221: Extrait des registres de l'état civil de Saint-Apollinaire (à
+Valence), de 1739 à 1749 (G. G., 52). Nous avons conservé les
+divergences dans l'orthographe des noms. C'est M. Prudhomme, archiviste
+de l'Isère, qui, après avoir fait des recherches dans son département, à
+la prière de M. Astor, professeur à la Faculté des sciences de Grenoble,
+a bien voulu m'obtenir cette obligeante communication de son collègue de
+la Drôme.]
+
+[222: Nous avons trouvé les mêmes intentions dans le gouvernement de
+Napoléon et du prince Eugène, la même vigilance dans leurs ministres.]
+
+[223: À la différence du collège de San Marcellino.]
+
+[224: On pourra consulter ce volume à la Bibliothèque nationale de
+Paris.]
+
+[225: Lors de la visite de lady Morgan, le nombre des élèves montait à
+vingt-deux seulement; mais, comme nous l'avons dit, les pensionnats de
+jeunes filles étaient alors tous moins peuplés qu'aujourd'hui.]
+
+[226: Au temps dont parle Bonfadini, ces expressions désignaient
+d'ordinaire la méthode des écoles lancastriennes, c'est-à-dire
+l'enseignement mutuel qui fit beaucoup parler de lui en France et un peu
+en Italie pendant la Restauration. Je ne sais, toutefois, si
+l'enseignement mutuel fut, en effet, appliqué par Mme Cosway à Lodi.]
+
+[227: Voir p. 209-212 du 2° volume de cette biographie publiée à Lyon en
+1841 (2 vol. in-8°).]
+
+[228: _Giornale italiano_ des 2 janvier, 25 juin 1808 et 1er décembre
+1809.]
+
+[229: Ibid., 1er avril 1808.]
+
+[230: Ibid., 1er décembre 1809.]
+
+[231: Ibid., 1er mai 1810.]
+
+[232: Ibid., 2 mai 1811.]
+
+[233: Sur cette grammaire et sur quelques autres, voir M. Ademollo, _Un
+awenturiere francese in Italia nella seconda metà del settecento_.
+Bergame, 1891, p. 21 et 146-151.]
+
+[234: _La France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G***,
+Paris, Leroy, 1785. _Catalogue des gentilshommes de Lorraine et du duché
+de Bar qui ont pris part ou envoyé leur procuration aux assemblées de la
+noblesse pour l'élection des députés aux états généraux de 1789_, par L.
+de Larroque et Édouard de Barthélemy, Paris, 1865.]
+
+[235: 9e volume des _Mémoires de la Société d'archéologie lorraine de
+Nancy_.]
+
+[236: Relativement à Mme de Gricourt, M. Janvier, président de la
+Société des antiquaires de Picardie, m'apprend qu'il existe encore une
+famille noble de ce nom alliée aux familles Cousin-Montauban et Tascher
+de la Pagerie; mais il n'oserait affirmer que l'institutrice de Milan
+appartînt à cette famille.]
+
+[237: Paris, Plon, Nourrit et Cie, 2 vol. in-8°, 1er vol., ch. IV.]
+
+[238: Là où les registres du collège indiquent tantôt Gênes, tantôt une
+autre ville de la Ligurie, il est probable que Gênes n'est qu'une
+désignation générique et que le véritable lieu de naissance est l'autre
+ville.]
+
+[239: M. le baron Ant. Manno veut bien m'écrire que ce Gius. Avogadro
+est celui qui devint, plus tard, lieutenant-colonel et qui eut pour fils
+l'abbé Gaetano, peintre de quelque mérite, et le comte Annibal, tué d'un
+coup de canon en 1848, sous les murs de Milan. Pour Ang. Campana, M.
+Manno, qui l'a connu dans sa vieillesse, me dit qu'après 1848 il
+commandait en second, comme major général, la garde nationale de Turin.]
+
+[240: M. Ach. Neri, bibliothécaire de l'Université de Gênes, a
+l'obligeance de m'apprendre que Luca Podestà fut, plus tard, ingénieur
+en chef des ponts et chaussées et eut pour fils le baron Andrea Podestà,
+actuellement sénateur et maire de Gênes, et que la famille des Boccardi
+a fourni un ambassadeur en France en 1798, et actuellement un sénateur,
+qui est, en même temps, un économiste distingué.]
+
+[241: M. G. Sforza a publié une lettre écrite par lui de Sorèze le 16
+mai 1802 (_Archivio storico italiano_, 1889, 5e série, n° 169.--P. 12
+des _Rime e prose di Fil. Pananti_ (Florence, Salani, 1882)). On dit que
+ses élèves pleurèrent à son départ, qu'il alla ensuite à Londres, y
+écrivit dans le journal _L'Italia_, donna des leçons d'italien dans le
+grand monde et gagna beaucoup d'argent ainsi que le titre de poète du
+Théâtre musical; il quitta l'Angleterre en 1813. Sous la Restauration,
+le professeur d'italien à la mode à Londres était P.-L. Costantini, qui
+a publié des Anthologies, et que Ginguené avait autrefois recommandé
+(_Mercure_, 29 octobre 1808).]
+
+[242: Voir, dans la bibliographie qui fait suite à mon livre sur Mme de
+Staël et l'Italie, les livres relatifs à l'histoire du Piémont et de la
+Lombardie à cette époque, et de plus, les chap. 3 et 4 du IVe vol. de la
+_Storia della corte di Savoja durante la Rivoluzione et l'Impero
+francese_, par M. Carutti (Turin-Rome; Roux, 1892, in-8°, 1er vol.
+L'ouvrage est en cours de publication).]
+
+[243: Voir quelques pages des _Mémoires sur la jeunesse de Mme
+Récamier_, de B. Constant, que Mme Lenormant donne en appendice à la
+suite des lettres du deuxième à la première qu'elle a publiées en 1882
+(Calmann-Lévy, in-8°); le _Discours préliminaire_ de Daunou sur La
+Harpe; le _Tableau historique de l'érudition française_ de Dacier; le
+chap. XXII des _Mémoires_ de Morellet; les _Mémoires_ de Mme de Genlis.
+Mme Récamier ne mettait pas en doute la sincérité de cette conversion;
+et, peut-être en réponse à la fameuse historiette sur la componction
+gastronomique de la Harpe, elle racontait comment des jeunes gens qui
+avaient tendu chez elle un piège à la dévotion de son hôte ne purent
+qu'en constater la vérité (_Souvenirs et corresp. tirés des papiers de
+Mme Récamier_, par Mme Lenormant, Paris, Mich. Lévy, 1873. p. 54-56 du
+1er vol.).]
+
+[244: On remarquera que, tandis que Chateaubriand, atteint dans son fond
+par l'incrédulité, parle presque de la religion dans le _Génie du
+christianisme_ comme d'une morte qu'il pleure et voudrait ressusciter,
+La Harpe voit déjà le philosophisme expirant.]
+
+[245: Encore convient-il de remarquer que l'injustice des autres envers
+le christianisme le ramène quelquefois à l'équité (voir la préface du
+vol. de J.-B. Salgues, _Mélanges inédits de littérature de La Harpe_,
+1810).]
+
+[246: Les articles qui avaient particulièrement piqué La Harpe sont la
+lettre assez amusante d'un Frère et Ami retiré des affaires insérée dans
+le _Journal de Paris_ du 18 messidor an V (6 juillet 1797) et le numéro
+du lendemain du _Rédacteur_. Or, je n'ai plus retrouvé mention de La
+Harpe dans le _Journal de Paris_ jusqu'au delà du 18 fructidor; et
+pourtant le _Journal de Paris_ était alors si déclaré contre les
+opinions de La Harpe que, le 25 fructidor an V, il approuva formellement
+le coup d'État du Directoire. Quant au _Rédacteur_, s'il revient à la
+charge contre La Harpe le 20 messidor (14 juillet) et le 10 fructidor
+(27 août), il ne dit plus rien du bonnet rouge.]
+
+[247: Voir l'art, précité du _Mémorial_, 10 juillet 1797, dont le titre
+est: _Histoire de mon bonnet rouge, de ma philosophie, de mon
+jacobinisme_, etc., et la suite de cet article dans le premier des deux
+suppléments au n° du 13 juillet; voir aussi, dans le _Cours de
+littérature_, le préambule du morceau intitulé: _Esprit de la
+Révolution_.]
+
+[248: Numéro du 29 juin 1793.]
+
+[249: Note manuscrite de Laya relevée sur un exemplaire de l'_Histoire
+de la Révolution_ de M. Thiers, édition de 1832, par M. Ravenel (voir
+l'article de M. Ravenel auquel renvoie la _Nouvelle Biographie générale_
+au mot LA HARPE).]
+
+[250: La Harpe a toujours dit qu'il avait été enfermé pour avoir
+qualifié Robespierre d'_inepte_; le _Journal de Paris_ dit, le 6 juillet
+1797, qu'_il fut coffré pour avoir contredit un de nos gros bonnets sur
+un point d'histoire_. Cette version se rapproche de celle de Daunou. Peu
+importe, en somme: les hommes de la Révolution pardonnaient moins encore
+une critique littéraire qu'une satire politique. Voir la fine
+explication que M. Aulard donne de l'amertume de Robespierre, p. 516-519
+de ses _Orateurs de la Constituante_.]
+
+[251: Des malheurs domestiques contribuèrent à tourner en acrimonie le
+zèle religieux de La Harpe. Voir, sur la fin tragique de sa première
+femme et sur les chagrins que lui causa son deuxième mariage, les
+_Mémoires secrets_ du comte d'Allonville (Paris, Werdet, 1838), p.
+352-353 du 1er vol., et _Souvenirs et corresp. tirés des papiers de Mme
+Récamier_, par Mme Lenormant, 4e édit. Paris, Michel Lévy, 1873, p.
+60-63 du 1er vol. La Harpe avait eu des torts avec sa première femme;
+mais Mme Récamier, qui avait fait le deuxième mariage (9 août 1797),
+témoignait qu'il se conduisit avec beaucoup de droiture, de modération
+et d'humilité dans les mortifications qui en furent pour lui la
+conséquence au moment même où le Directoire le poursuivait.]
+
+[252: D'après les _Mémoires_ de Fabre (de l'Aude), Paris, Ménard, 1832,
+p. 340-341 du 1er volume, La Harpe dut mettre ses livres en vente;
+quelques-uns furent acquis à des prix considérables par des personnes
+qui les lui laissèrent.]
+
+[253: Signalons à ceux qui voudront écrire sur La Harpe la réimpression
+de son discours sur la liberté des théâtres dans le n° de
+juillet-septembre 1789 de la _Révolution française_, p. 363, et, à
+propos de ce discours, le n° de la _Feuille du Jour_ du 21 décembre
+1790.]
+
+[254: Programme pour l'an II, rédigé par Garat, imprimé (Bibliothèque
+Carnavalet). Parmi les curieux détails sur l'épuration de l'an II que
+donne le registre des assemblées générales, notons que, pour remplacer
+les actionnaires évincés, on se proposait d'appeler pêle-mêle
+Berthollet, Monge, Pache, Barrère, Couthon.]
+
+[255: Je ne répéterai plus les attributions des professeurs chaque fois
+qu'un même nom reviendra.]
+
+[256: _Courrier français_, 14 novembre 1821, et _Moniteur_ du 15
+novembre 1821.]
+
+[257: _Ibid._, 17 novembre 1822.]
+
+[258: _Ibid._, 20 novembre 1823.]
+
+[259: _Courrier français_, 30 novembre 1824; _Globe_ du 2 décembre
+1824.]
+
+[260: _Courrier français_, 1er décembre 1825.]
+
+[261: _Courrier français_, 10 décembre 1831.]
+
+[262: _Ibid._, 17 décembre 1832.]
+
+[263: _Courrier français_, 8 décembre 1836, et Programme imprimé à la
+Bibliothèque Carnavalet.]
+
+[264: _Courrier français_, 1er décembre 1838.]
+
+[265: Le n° du 19 mai 1796 de l'_Ami des lois_, à propos des séances
+publiques du Lycée, dit qu'on peut s'abonner pour trois mois au prix de
+200 livres; il veut, sans doute, dire 200 livres en assignats.]
+
+[266: Ces trois listes sont tirées des annuaires du Lycée des Arts. Pour
+l'an II, des listes qu'on trouvera au carton F17 1143 des Archives
+nationales omettent le nom de Gillet-Laumont et mentionnent en plus, par
+contre, les cours de Trouville (hydraulique), et de Lussaut
+(architecture).]
+
+[267: Voir la _Décade_ du 20 floréal an VII, du 30 vendémiaire an VIII,
+du 20 floréal an IX, et les _Annuaires statistiques_ ou _Annuaires
+généraux du département de l'Isère_, rédigés par Berriat Saint-Prix.]
+
+[268: _Courrier français_, 3 décembre 1837.]
+
+[269: _Ibid._, 23 novembre 1848.]
+
+[270: Les cours commençaient quelquefois avant le 1er janvier, mais
+point assez régulièrement pour qu'on soit obligé de compter par année
+scolaire et non par année civile.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Instruction Publique en France et en
+Italie au dix-neuvième siècle, by Charles Dejob
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INSTRUCTION PUBLIQUE ***
+
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+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
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+works. See paragraph 1.E below.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+The Project Gutenberg EBook of L'Instruction Publique en France et en
+Italie au dix-neuvième siècle, by Charles Dejob
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle
+ Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie.
+ L'enseignement supérieur libre en France. Villemain en
+ Sorbonne. Des édit
+
+Author: Charles Dejob
+
+Release Date: August 12, 2011 [EBook #37052]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INSTRUCTION PUBLIQUE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE ET EN ITALIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
+
+CHARLES DEJOB
+
+Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie.
+
+L'enseignement supérieur libre en France.
+
+Villemain en Sorbonne.
+
+Des éditions classiques, à propos des livres scolaires de l'Italie.
+
+PARIS
+
+ARMAND COLIN ET Cie, ÉDITEURS
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Préface.
+
+NAPOLÉON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne,
+que de sots propos et des mesures oppressives semblaient
+menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de
+notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction
+publique.
+
+CHAPITRE II.
+
+L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première
+tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon
+sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de
+l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses
+représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à
+Vérone, à Lodi.
+
+CHAPITRE III.
+
+Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement
+des maisons de la Légion d'honneur.
+
+CHAPITRE IV.
+
+Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de
+Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et
+tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion
+publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice
+française reste en fonctions jusqu'en 1849.
+
+CHAPITRE V.
+
+Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le
+collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les
+voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de
+ces collèges a puissamment contribué à relever le coeur et l'esprit de la
+femme en Italie.
+
+L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Du goût pour les cours publics.
+
+CHAPITRE II.
+
+Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la
+Révolution.
+
+CHAPITRE III.
+
+Période de la Révolution et de l'Empire.
+
+CHAPITRE IV.
+
+Période de la Restauration.
+
+CHAPITRE V.
+
+Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre,
+en 1849.
+
+CHAPITRE VI.
+
+Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.
+
+VILLEMAIN EN SORBONNE.
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la
+Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il
+s'est interdits.
+
+CHAPITRE II.
+
+Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses
+qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas
+toujours allé en grandissant.
+
+CHAPITRE III.
+
+Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de
+l'enseignement de Villemain.
+
+DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRE DE L'ITALIE.
+
+Appendice A.--Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de
+jeunes filles de Naples.--Le pensionnat de Lodi.
+
+Appendice B.--Projet de Napoléon Ier de fonder, dans toutes les
+capitales de l'Europe, un lycée français.--Professeurs français et
+professeurs de français en Italie sous Napoléon Ier.
+
+Appendice C.--Le personnel français au Collège de jeunes filles de
+Milan.--La comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et
+professeurs de français.
+
+Appendice D.--Élèves et professeurs italiens au Collège de Sorèze
+pendant la Révolution et l'Empire.
+
+Appendice E.--Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier
+
+Appendice F.--Ginguené.
+
+Appendice G.--Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur.
+
+Appendice H.--Liste des professeurs de l'Athénée.
+
+Appendice I.--Professeurs du lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an
+IV.
+
+Appendice J.--De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de
+Lycée ou d'Athénée.
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+Appendice K.--Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres.
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+INDEX DES NOMS PROPRES.
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+PRÉFACE
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+De nos jours, les progrès de l'instruction publique sont subordonnés à
+deux conditions: l'initiative de l'État, l'abnégation des maîtres.
+
+Dans une société démocratique où le temps n'a pas encore, quoi qu'on
+dise, fondé les moeurs de la liberté, rien de grand et de durable ne peut
+se faire que par l'État. Il ne s'ensuit pas qu'il doive interdire ou
+entraver les entreprises indépendantes ou même rivales. Loin de là:
+supprimer la rivalité, c'est-à-dire l'émulation, serait préparer sa
+propre décadence; il doit au contraire stimuler l'activité des individus
+et de ce qui reste de corps constitués, mais sans s'abuser sur les
+ressources que cette activité peut offrir. Il faut qu'il sache qu'il
+détient aujourd'hui une telle part de la force publique que seul il peut
+être libéral dans tous les sens du mot. Convaincu de son inquiétante
+responsabilité, il faut qu'il se défende énergiquement de l'esprit
+d'indifférence, de coterie et de parti, parce qu'on ne sait qui
+réparerait ses fautes et parce qu'il est probable qu'au contraire ses
+amis et ses ennemis renchériraient sur ses erreurs.
+
+D'autre part l'abnégation chez les professeurs devient plus difficile
+parce qu'ils sont plus en vue qu'autrefois. Il suffit d'interroger le
+roman et le théâtre contemporains pour apprendre qu'ils font dans le
+monde une tout autre figure que jadis. L'abnégation (et ce mot signifie
+non pas l'application au travail, mais, ce qui est fort différent,
+l'oubli de soi) n'en demeure pas moins pour eux la plus nécessaire des
+qualités, puisqu'ils doivent se proportionner à la jeunesse,
+c'est-à-dire se dépouiller jusqu'à un certain point de la supériorité du
+talent, des connaissances et de l'âge. Qu'ils s'adressent d'ailleurs à
+un public juvénile ou à un public mûr, il leur faut accroître sans cesse
+la somme de leur science, faire participer leurs auditeurs à ce progrès,
+et cependant se régler toujours moins sur l'étendue de leur propre
+capacité que sur celle de l'auditoire. Ils doivent cultiver leur talent
+et toutefois ne pas s'y complaire; ils ne l'ont pas reçu pour en faire
+simplement jouir le public, mais pour l'en faire profiter.
+
+Ces deux pensées forment l'unité du volume qu'on va lire: les deux
+premières des études qui le composent se rapportent à l'une, les deux
+suivantes à l'autre. Peut-être en effet voudra-t-on bien y reconnaître
+autre chose que de simples monographies, quoique le détail y ait été
+traité avec le soin qu'on apporte d'ordinaire aux ouvrages de ce genre.
+On verra d'un côté un État créant dans un autre État, c'est-à-dire au
+milieu de difficultés toutes particulières, une oeuvre qui, après plus de
+quatre-vingts ans, est aussi florissante qu'au premier jour, et l'on
+remarquera que les divers essais tentés à ce propos en Italie sous la
+domination française ont précisément réussi dans la proportion où le
+gouvernement en avait assumé la responsabilité. D'autre part on verra en
+France des établissements entourés dès leur naissance de la faveur
+publique, longtemps soutenus par le talent ou même par le génie de leurs
+professeurs, par l'assiduité de leurs abonnés, par le désintéressement
+de leurs fondateurs, décliner après avoir rendu d'importants services,
+et disparaître, sans même laisser l'espérance que d'autres puissent
+durer aussi longtemps.
+
+Cette première et cette deuxième étude se confirment en ce que l'une
+fait la contre-partie de l'autre; la troisième et la quatrième se
+confirment plus directement. Le cours d'un professeur brillant et même à
+certains égards fort soucieux de ses devoirs, puis des éditions
+scolaires qui font honneur non seulement à leurs auteurs mais à
+l'Université nous montreront les divers inconvénients qui peuvent naître
+de la complaisance pourtant pardonnable d'un professeur pour la
+dextérité de sa parole ou pour l'étendue de son érudition.
+
+C'est parce que toutes les parties de ce livre se relient à des
+questions générales qu'en reprenant ici l'histoire des Athénées j'en ai
+changé le titre. En comparant le morceau intitulé _L'enseignement
+supérieur libre en France_ avec l'article publié en 1889, dans la _Revue
+internationale de l'enseignement_, on trouverait que la nouvelle étude
+ne diffère pas seulement de ma première esquisse par une étendue à peu
+près double et par quelques erreurs de moins; car la notice de 1889
+visait seulement à faire connaître et apprécier quelques établissements
+érigés à la fin du dix-huitième siècle: l'étude nouvelle, outre qu'elle
+embrasse aussi la curieuse Société des Bonnes Lettres, fondée par les
+royalistes de la Restauration pour faire échec à l'Athénée, vise à
+déterminer par un historique approfondi la mesure dans laquelle chez
+nous l'enseignement supérieur libre peut servir la cause de la science.
+La chute de l'Athénée, après une glorieuse carrière, n'est plus
+expliquée seulement par des circonstances passagères, mais par des
+raisons qui tiennent à la transformation des moeurs et qui autorisent des
+conjectures sur l'avenir.
+
+Pour l'étude par laquelle s'ouvre ce livre, ce n'est pas seulement par
+la pédagogie qu'elle se rapporte à l'histoire générale. On a pu
+entrevoir, par une des lignes qui précèdent, qu'elle se rattache aussi à
+la vaste et belle question sur laquelle j'ai déjà essayé d'appeler, par
+un autre ouvrage, l'attention des historiens: l'heureuse influence
+exercée par la France sur l'Italie entre 1796 et 1814. Le moment serait
+venu d'en présenter le tableau. Les Italiens ont beaucoup écrit sur
+cette période de leur histoire, à laquelle ils accordent avec raison une
+importance capitale; il ne suffirait certainement pas de lire les
+nombreux articles ou volumes qu'ils y ont consacrés; mais le Français
+qui entreprendrait de l'exposer se sentirait guidé dès ses premiers pas,
+et la satisfaction qu'il ressentirait tantôt à entendre proclamer les
+services alors rendus par la France, tantôt à lui découvrir de nouveaux
+titres à la reconnaissance, le payerait amplement de sa peine. Il
+n'aurait pas à craindre de paraître réclamer pour elle une orgueilleuse
+supériorité. Toutes les nations sont à tour de rôle redevables les unes
+aux autres. En rendant compte de mon dernier livre dans la _Cultura_, M.
+Zannoni disait fort justement que l'Italie avait tant fait pour la
+France qu'elle entendait volontiers un Français rappeler ce que la
+France avait fait pour elle. Certes nous honorons la mémoire de
+Vercingétorix et nous sommes avec lui de coeur dans sa résistance à
+Jules César, mais nous savons gré aux Romains d'avoir aboli chez nous
+les sacrifices des druides, et d'avoir mis la Gaule au rang des pays
+civilisés; nous nous rappelons avec plus de plaisir les victoires de
+Fornoue, d'Agnadel et de Marignan que la défaite de Pavie, mais nous
+remercions l'Italie de la Renaissance de nous avoir donné le goût des
+arts. Le matin de la journée de Coutras, le Béarnais rappelait à ses
+cousins qu'ils étaient Bourbons comme lui et promettait de se montrer
+leur aîné; à quoi ses cousins répondaient par la promesse de se montrer
+ses dignes cadets: la France et l'Italie ont joué tour à tour l'une
+vis-à-vis de l'autre le rôle d'un aîné qui forme ses cadets et se
+réjouit de se voir égaler par eux. Il faut donc espérer que l'exemple
+donné depuis longtemps par M. Rambaud, lorsqu'il décrivit l'action
+bienfaisante de la France dans la vallée du Rhin au temps de la
+Révolution et de l'Empire, sera enfin suivi. Au reste, on n'en est déjà
+plus à le souhaiter; car on dit qu'une thèse de doctorat portera bientôt
+sur l'administration impériale en Dalmatie, qu'on en projette une autre
+sur l'administration impériale en Italie, qu'on travaille en ce moment à
+l'histoire de la Belgique sous le gouvernement français. Je souhaite
+d'autant plus volontiers le succès de ces trois projets que deux de
+ceux qui les ont formés me rappellent d'anciens et agréables souvenirs.
+
+L'histoire des collèges fondés par les Français en Italie a été surtout
+écrite à l'aide du journal officiel du premier royaume d'Italie et des
+Archives de Milan que M. Cesare Cantù m'a encore une fois gracieusement
+ouvertes; mais j'ai reçu d'importantes communications de M. Malagola,
+directeur des Archives de Bologne, que M. le sénateur Capellini avait eu
+l'obligeance d'intéresser à mes recherches, de M. Benedetto Croce,
+l'aimable érudit napolitain, de M. Flamini, jeune et déjà savant
+professeur de Turin. MM. Luigi Ferri et Alessandro d'Ancona, M. le baron
+Manno, MM. Novati, Bernardo Morsolin, Giuseppe Biadego, Ach. Neri m'ont
+également prêté leur aide, ainsi que MM. Debidour, Mérimée, Bayet et
+Astor, qui ont mis leurs amis à ma disposition.
+
+Quelques-unes des additions faites à l'histoire de l'Athénée sont dues à
+d'utiles avis que MM. Aulard et Chuquet m'ont donnés en rendant compte
+de mon premier travail sur cet établissement.
+
+D'autres personnes m'ont fourni ou procuré quelques documents; on verra
+leurs noms au cours de ce travail. J'offre ma gratitude à tous les
+érudits dont l'amitié ou la courtoisie a facilité mes investigations.
+
+
+
+
+NAPOLEON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne,
+que de sots propos et des mesures oppressives semblaient
+menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de
+notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction
+publique.
+
+
+«Les Italiens avaient absolument abandonné et méprisé leur langue:
+arrivent les Français, et, avec leur outrecuidance naturelle, ils
+veulent interdire à la meilleure partie de l'Italie l'usage de l'idiome
+national. Une indignation générale s'élève dans toute l'Italie; on
+n'épargne ni peine ni étude pour recouvrer le patrimoine délaissé, dont
+un tyran insolent et insensé voulait nous ravir les derniers restes.»
+Ainsi s'exprime Pietro Giordani dans une de ses lettres. Au premier
+abord, on qualifierait volontiers d'absurde l'imputation que l'ancien
+panégyriste de Napoléon Ier lance ici contre le gouvernement impérial:
+tout au plus l'excuserait-on par la fureur où le jetaient ceux qui
+voulaient _intedescare_ l'Italie, qui décachetaient les lettres des
+patriotes et auxquels il adresse, quelques lignes plus bas, le défi
+d'une courageuse exaspération.
+
+Toutefois, la colère de Giordani ne manque pas d'une apparence de
+fondement. Usant de ce qu'on appelle le droit de la conquête, Napoléon
+avait un instant imposé à toutes les parties de la péninsule qu'il
+annexait à son empire, l'emploi du français dans les affaires
+judiciaires et dans les actes notariés; et plus d'un Italien avait vu
+dans cette mesure, non pas simplement la pratique constamment suivie
+pour assurer la prédominance des vainqueurs, mais une tentative pour
+évincer progressivement leur langue au profit du français.
+
+Cette crainte était-elle purement chimérique? Assurément, ni Napoléon,
+ni les Français en général n'avaient conçu l'extravagant projet de faire
+désapprendre la langue de Dante et de Pétrarque. L'inquiétude fort
+respectable dont nous parlons s'explique surtout par une ombrageuse
+délicatesse qui annonçait le réveil du patriotisme. Les promesses de
+Napoléon, la fondation de républiques censées autonomes, d'un royaume où
+les Lombards, les Vénitiens, les Romagnols cessaient d'être des
+étrangers les uns pour les autres, donnaient aux Italiens, dans
+l'assujettissement même, un avant-goût de l'indépendance; et, comme
+c'était surtout leur littérature, dont ils étaient fiers, comme c'est là
+surtout, dans le patrimoine d'un peuple, le bien que ses vainqueurs lui
+interdisent le moins de réclamer, il revendiquait parfois cette gloire
+avec plus d'âpreté que d'à-propos. Par exemple, un certain Romaniaco
+s'était imaginé que l'_Histoire critique de la République romaine_, de
+Lévesque, dirigée contre l'esprit républicain, visait à mortifier
+l'Italie[1]. Cependant il n'est pas impossible que l'espérance de voir
+notre langue supplanter celle de nos voisins, ait été caressée par
+quelques Français. Nos victoires avaient alors tourné bien des têtes, et
+la France était non moins infatuée de son génie que de ses conquêtes:
+elle comptait un grand siècle de plus que cent ans auparavant; elle
+tenait plus que jamais à sa tradition littéraire, parce que Voltaire
+avait fortifié en elle le respect de Boileau; à l'école de Condillac,
+elle avait même appris à renchérir sur l'Art Poétique: les qualités que
+Boileau avait déclarées nécessaires, elle les croyait suffisantes; la
+clarté, l'élégance, la finesse lui paraissaient à la fois l'idéal du
+style et le cachet de sa propre langue; elle applaudissait à des
+tragédies, à des épopées que Boileau eût taxées de prosaïques: quelques
+beaux esprits ont pu prendre alors au pied de la lettre le mot sur le
+clinquant du Tasse, sur les faux brillants de l'Italie, et, tandis que
+jusque-là les lecteurs de Boileau, de Voltaire, de Jean-Jacques étaient
+demeurés sensibles au charme de la poésie italienne, ils purent croire
+qu'en donnant à nos voisins notre idiome, après lui avoir donné notre
+Code, nous lui imposerions un second bienfait. N'avait-on pas entendu
+cette étonnante réflexion de Mercier dans un rapport aux Cinq-Cents? «Je
+croyais qu'il n'existait plus d'autre langue en Europe que celle des
+républicains français!» L'hyperbole déclamatoire, la boutade
+impertinente se mêlent vite en France aux naïves suggestions de la
+vanité, et ceux d'entre nous qui n'y donnent pas ne les découragent
+point assez résolument; il nous semble qu'un propos en l'air ne tire pas
+à conséquence, et, quoique persuadés que l'Europe a les yeux fixés sur
+nous, nous oublions qu'elle nous écoute. De sots propos sont pourtant
+toujours relevés. En 1811, Angeloni, ancien membre du gouvernement de la
+république romaine, qui depuis, impliqué dans un complot contre
+Bonaparte, avait subi dix mois de captivité, racontait que deux ou trois
+ans auparavant on soutenait qu'il fallait supprimer la langue
+italienne[2], qu'il avait plusieurs fois soutenu de longues discussions
+à ce sujet, contre des Français qui ne savaient d'autre langue que la
+leur, et auxquels il avait représenté la difficulté de l'entreprise. De
+son côté, Foscolo s'écriait dans son _Hypercalypsis_: «Un Gaulois
+s'engraissera des fruits de la terre féconde entre toutes et criera:
+Oubliez la langue de vos pères, qui n'est que vanité! Parlez la nôtre,
+qui renferme les paroles de la sagesse et qui résonne admirablement sur
+le théâtre.»
+
+Du reste, quelques étrangers, et notamment des Italiens même, avaient,
+soit pour faire leur cour à la France, soit parce qu'ils subissaient son
+prestige, autorisé par leurs doctrines les prétentions de notre vanité.
+Ainsi, le savant abbé piémontais Denina, tout en maintenant que
+l'italien était plus riche, mieux fait pour la poésie que le français,
+avait affirmé publiquement que notre littérature comprenait plus de
+livres utiles ou agréables, que le dialecte des Piémontais s'en
+approchait plus que de l'italien, et que si l'obligation d'employer le
+français dans les actes devait les gêner d'abord, ils s'en trouveraient
+bien par la suite; aussi indiquait-il les moyens de leur inculquer notre
+idiome: il faudrait, disait-il, reprendre l'usage d'enseigner le
+catéchisme en piémontais, puis faire prêcher en français; de plus, on
+ferait jouer des pièces dans le patois local, en attendant qu'on eût des
+troupes d'acteurs français[3]. Or, quoique Denina louât beaucoup le
+prince Eugène et Napoléon, et qu'il eût accepté la charge de
+bibliothécaire de l'empereur, il ne faudrait pas voir en lui un traître
+à son pays: M. de Mazade nous apprend que, longtemps après, le patriote
+Montanelli aimait à répéter que l'Italie finissait au Tessin, et Victor
+Amédée II considérait le Piémont comme n'étant ni français, ni
+italien[4]. Lorsqu'Alfieri commença à écrire pour le théâtre, il était
+obligé de rédiger ses plans en français, et pour acquérir une pratique
+facile de l'italien, il dut recommencer ses voyages en Italie.
+
+D'autres, comme s'ils avaient pressenti que la France allait fournir
+pendant cinquante années le livret original des plus beaux opéras,
+donnaient une nouvelle tournure à la vieille querelle des glückistes et
+des piccinistes: le Suisse Escherny, dans un _Fragment sur la Musique_,
+déclarait notre langue très mélodieuse[5]; le Sicilien Ant. Scoppa
+soutenait que l'accent en français était plus énergique qu'en italien,
+que notre idiome fournissait plus aisément des vers iambiques et
+anapestiques, les plus heureux de tous, qu'en général les Français sont
+naturellement poètes, que chez nous les gens du peuple retiennent
+facilement les airs, et les personnes bien élevées sont bonnes
+musiciennes, ce qui, d'après lui, se rencontre rarement en Italie; si la
+France n'avait pas encore produit beaucoup de bonne musique, c'était, à
+l'entendre, parce qu'elle n'avait pas assez confiance en elle-même, que
+les librettistes n'appropriaient pas assez les vers aux exigences du
+chant, qu'on mettait trop souvent les paroles sur de vieux airs choisis
+au hasard, qu'on goûtait trop les accompagnements bruyants, enfin que le
+pouvoir n'encourageait pas assez l'étude du chant[6]. Dès 1803,
+c'est-à-dire l'année même du livre de l'abbé Denina, Scoppa avait sous
+un autre titre donné une ébauche de cette théorie: le français Dépéret
+ne croyait donc scandaliser personne en lisant dans cette même année, à
+l'Académie de Turin, un Mémoire où il disait: «La langue française est
+peut être de toutes les langues vivantes et analogues la plus éloquente,
+la plus énergique et la plus propre à la déclamation, parce que l'accent
+syllabique y est entièrement subordonné à l'accent oratoire et qu'elle
+est sans prosodie... J'ai entendu en Italie déclamer de très beaux vers
+et prononcer des discours oratoires par des hommes habiles et j'ai le
+plus souvent senti que l'accent syllabique de cette langue, en rendant
+trop sensible le son partiel de chaque mot, suspendait l'élan de la
+voix, l'entrecoupait, et nuisait entièrement à ce son fondamental qui,
+produit par le sentiment, doit retentir et s'étendre depuis la première
+jusqu'à la dernière syllabe d'une phrase ou d'une période.»
+
+Mais ces prétentions, encouragées par les uns, impatientaient les
+autres. Nous avons mentionné, dans notre livre sur Mme de Staël et
+l'Italie, la fermeté avec laquelle certains Italiens rappelèrent alors
+les droits de leur littérature au respect des nations; d'autres allèrent
+encore plus loin. Angeloni, dans un ouvrage précité, répliquait en ces
+termes à Escherny qui avançait que les langues modernes ne sont pas
+lyriques: «Fort bien! mais à condition que vous l'entendiez seulement
+des langues qui, comme le français, écorchent les oreilles;» il le
+raillait de s'en prendre aux chanteurs de notre Opéra de ce qu'ils
+criaient, et l'engageait à s'en prendre plutôt à la langue sourde qui
+les y forçait; à l'auteur d'un article sur les occupations de la classe
+des Beaux-Arts à l'Institut de France, il répondait que, pour rendre
+notre langue musicale, il faudrait en refondre tous les sons, et que
+tous les Instituts du monde n'y suffiraient pas: il accordait à sa
+colère le soulagement de défigurer les noms français, écrivant à
+l'italienne Boalò pour Boileau, afin, disait-il, d'en rendre la
+prononciation possible aux Italiens, _qui ne peuvent presque pas
+s'imaginer qu'il y a au monde une orthographe aussi étrange où tantôt
+quatre ou six consonnes d'un même mot sont réputées superflues, tantôt
+trois voyelles sont employées pour exprimer un même son_. Corniani,
+dans ses _Secoli della letteratura italiana_ (1796), retournant contre
+les Français le mot de Boileau, avait dit qu'il voulait montrer à ses
+compatriotes l'or qu'ils possèdent, pour qu'ils ne se laissassent plus
+éblouir par le clinquant étranger. Dans un langage plus mesuré, De Velo,
+professeur à l'université de Pavie, publiait en 1810 des leçons qu'il y
+avait faites deux ans auparavant sur l'éloquence, où, non content
+d'affirmer que sa nation avait inspiré tous les chefs-d'oeuvre des
+lettres et des arts, il imputait à l'étranger, particulièrement à la
+France, tous les défauts qui s'étaient ensuite glissés dans les
+productions de sa patrie. Le journal dirigé par Monti, le _Poligrafo_,
+dira bientôt avec une précision encore plus hardie que Marini et
+Achillini avaient _mendié_ presque tous leurs défauts en France[7].
+Amanzio Cattaneo, professeur de belles lettres au Lycée du Mincio, lut à
+l'Académie de Mantoue, le 1er juillet 1807, un discours où il qualifiait
+la langue et la littérature d'outre-mont d'ordure malpropre, _lordante
+sozzura_.
+
+Mais les patriotes italiens, quand ils voulaient être justes,
+convenaient qu'ils n'étaient pas seuls à réclamer contre l'impertinence
+de quelques individus et les mesures gênantes du gouvernement: tout en
+relevant les appréciations fâcheuses de Boileau et de Bouhours,
+Angeloni rendait hommage à Régnier-Desmarais, à Ménage, pour le zèle
+avec lequel ils s'étaient essayés dans la langue poétique de son pays;
+il louait du premier sa traduction en italien d'_Anacréon_, des huit
+premiers livres de l'_Iliade_, du deuxième ses _Origini italiane_, ses
+_Annotazioni sopra l'Aminta del Tasso_; il citait cette généreuse
+déclaration de Malte-Brun: «Les classiques italiens ont fondé la
+littérature moderne et en sont encore les chefs et les princes, quoi
+qu'en ait pu dire l'impuissante envie des autres nations.» Il citait ces
+paroles plus belles encore de Ginguené: «La langue italienne n'est plus
+pour nous un objet de pure curiosité. À mesure que l'Italie devient plus
+française, il devient pour les Français d'une nécessité plus urgente
+d'entendre la langue de ce beau pays qui la conservera sans doute. Ce
+serait un triste fruit de notre influence sur ses destinées, si elle
+s'étendait jusqu'à effacer peu à peu, du nombre des langues modernes,
+celle qui en est reconnue la plus belle, la plus riche, la plus féconde
+en chefs-d'oeuvre de tous les genres; c'en sera un très heureux, au
+contraire, si nous nous trouvons engagés et comme forcés à étudier
+enfin, avec l'attention dont elle est digne, cette belle langue et les
+grands écrivains qu'elle a produits[8].» Honneur à Ginguené pour avoir
+ainsi défendu la gloire d'un peuple non encore affranchi! Trop souvent
+homme de parti dans les questions de politique intérieure et de
+religion, sec et hautain dans les relations privées, il a, en écrivant
+ces lignes, pratiqué celle de toutes les vertus qui est la plus
+populaire en France, le respect du faible. Bien plus, il admettait, ce
+qui est encore plus rare, que les Italiens se permissent de revendiquer
+eux-mêmes la considération qui leur appartenait; car il louait un
+discours prononcé par Foscolo à l'université de Pavie, pour la force des
+pensées et surtout pour le patriotisme, _la véhémence entraînante qui,
+loin de blesser en nous l'orgueil national, nous fait pour ainsi dire
+adopter le sien_[9].
+
+C'est une joie pour nous de le constater: de même qu'il s'est trouvé des
+Français pour réprouver la spoliation des musées italiens, il s'en
+trouva pour repousser la velléité, le rêve aussi coupable que ridicule
+de faire tomber une langue en désuétude. On peut le dire hardiment: la
+grande pluralité des esprits cultivés de France s'intéressait à la
+littérature italienne; le même _Mercure_ qui avait publié le voeu de
+Ginguené traduisit, les 14 et 28 septembre 1811, une page de l'_Ape
+subalpina_ contre les Italiens qui écrivaient en style francisé, et des
+articles de circonstance n'épuisaient point ces bonnes dispositions. La
+France était alors le pays où l'on étudiait avec le plus d'amour et
+d'intelligence la littérature italienne. Nous ne rappellerons pas tous
+les critiques qui s'en occupèrent avec goût et savoir dans des feuilles
+spéciales. Nous citerons seulement Amaury Duval pour ses comptes rendus
+dans la _Décade_ et dans le _Mercure étranger_; Marie-Joseph Chénier,
+qui, à la suite de son conte, _Le maître italien_, prouve l'étendue de
+ses connaissances par un aperçu des richesses de la langue italienne;
+Dacier, qui, dans, son _Tableau historique de l'érudition française_,
+n'omet aucun des savants travaux publiés de son temps au sud des Alpes.
+Nous rappellerons surtout que Ginguené commençait alors la tradition
+brillamment continuée après lui par Fauriel, Ozanam et M. Gebhart:
+esprit moins ouvert, moins pénétrant que ses successeurs, il a mérité
+pourtant que Sismondi et Giordani le dédommageassent des appréciations
+dédaigneuses émises par Féletz, par Mme de Genlis et par Chateaubriand,
+sur son _Histoire littéraire de l'Italie_.
+
+À la vérité, Ginguené se plaint que le public français montre peu
+d'empressement pour la littérature italienne; mais l'accueil fait à
+Giulia Beccaria par la société d'Auteuil, l'influence affectueuse que
+Fauriel exerça sur le jeune Manzoni, les nombreuses éditions et
+traductions publiées à cette époque, prouvent qu'il se montre là bien
+exigeant. On n'achetait pas assez, paraît-il, des éditions récemment
+publiées en France du _Tacite_ de Davanzati et des _Lettres_ de
+Bentivoglio: cela se peut; mais entre 1741 et 1815, il a paru cinq ou
+six versions françaises du _Roland Furieux_, dont une a été réimprimée
+sept fois et une autre cinq durant cette période. Dans le même laps de
+temps, on a imprimé ou réimprimé huit fois chez nous des traductions du
+_Décaméron_, dix fois des traductions de la _Jérusalem Délivrée_[10]. La
+classe cultivée donnait alors, en France, une preuve encore plus
+incontestable de son estime pour la langue italienne par l'empressement
+qu'elle mettait à l'apprendre. Il est vrai que les événements de la
+péninsule avaient déjà commencé à offrir aux amateurs les séduisantes
+leçons de patriotes obligés, comme jadis les savants de Constantinople,
+de gagner leur pain dans l'exil, et que, en attendant qu'un Foscolo
+donnât des conférences à Londres, qu'un Daniel Manin, chez nous,
+acceptât des élèves, des hommes distingués, tels que Buttura et Biagioli
+à Paris, Urbano Lampredi et Filippo Pananti à Sorèze, distribuaient un
+enseignement très apprécié. La liste des souscripteurs à la _Préparation
+à l'étude de la langue latine_ par Biagioli, sous la Restauration,
+prouve l'étendue de sa clientèle; il se glorifiait, sans doute, d'avoir
+eu _pour seul et unique maître l'immortel Dumarsais_, et Ginguené avait
+dit spirituellement de lui, en recommandant sa _Grammaire italienne
+élémentaire et raisonnée_: «Si je ne craignais de lui faire tort dans le
+monde, s'il ne fallait pas être très réservé dans des accusations de
+cette espèce, je le croirais entaché d'idéologie.» Mais ce disciple de
+nos idéologues n'en était pas moins un intraitable défenseur de Dante,
+et personne, à Paris, ne lui en voulait de ne pas capituler sur ce
+point. De moindres talents suffisaient encore à rappeler sur les bancs
+des dames élégantes et des hommes à barbe grise. Boldoni a enseigné
+vingt-cinq ans dans ce brillant Athénée dont nous raconterons
+l'histoire: à Lyon, un Niçois instruit, mais fort médiocre, nommé Rusca,
+fondait une _Società d'emulazione italiana_, dans laquelle il commentait
+les auteurs de son pays; Silvio Pellico se moque de lui et des Lyonnais,
+parce qu'il déclamait devant un auditoire qui ne l'entendait pas, et
+parce qu'il soutenait dans les journaux d'indécentes querelles avec un
+rival; mais comme ces auditeurs payaient, il est, ce me semble, tout au
+plus permis de sourire de leur naïve bonne volonté. Au surplus, dès
+1785, l'_Année littéraire_ disait que _les dames françaises apprenaient
+l'italien avec autant de soin que leur propre langue, et que les hommes
+trouvaient beaucoup plus commode de l'apprendre que le latin qu'ont
+appris leurs pères_. M. Aulard constate que Danton, qui, comme
+Robespierre, savait très bien l'anglais, parlait aussi italien[11].
+
+Sur le sol italien également, en pays conquis, on peut dire d'une façon
+générale que les Français qui furent chargés à un titre quelconque de
+diriger l'esprit public, professèrent le plus sincère respect pour la
+gloire littéraire de l'Italie. On sait les égards de Championnet pour
+ses grands souvenirs; M. Ademollo a retracé ceux du général Miollis,
+pour l'illustration passée et présente du peuple qu'il gouvernait avec
+autant d'intégrité que de fermeté; Moreau de St-Méry, dans les duchés
+de Parme, Plaisance et Guastalla, témoigna des mêmes sentiments. Parmi
+les agents inférieurs, Charles Jean La Folie, tantôt journaliste, tantôt
+employé dans l'administration du vice-roi qu'il a plus tard racontée,
+publiait en 1810 des _Tavole cronologiche degli uomini più illustri
+d'Italia dal tempo della Magna Grecia fino ai giorni nostri_; Aimé
+Guillon, précepteur des pages du prince Eugène, un des principaux
+rédacteurs du journal officiel, a pu ne pas comprendre la beauté des
+fameux _Sepolcri_ d'Ugo Foscolo, et s'attirer par là quelques ennuis,
+mais l'esprit de ses articles prouve qu'il ne l'a pas niée de parti
+pris: il préférait le style facile de Monti au style travaillé de son
+rival; rien de plus: il loue en effet de très bon coeur, non seulement
+des poésies en l'honneur de Napoléon, mais des traités techniques, des
+tableaux, Canova et les _Secoli_ de Corniani. Il défend Alfieri contre
+Pietro Schedoni, qui accusait ses tragédies d'offenser la morale et de
+troubler l'ordre public par des maximes républicaines; il réfute avec
+modération les attaques du poète d'Asti contre Racine, et avertit que la
+tragédie et la comédie françaises ont des obligations à l'Italie. Se
+faisant Italien de coeur, il proteste que les étrangers, et notamment les
+Français, ne sont pas seuls à avoir produit de bons romans, ce qu'il
+prouve par les poèmes chevaleresques et les nouvelles de l'Italie; il
+fait observer que le _Paolo e Daria_ de Gasparo Visconti est bien
+antérieur à Paul et Virginie, et loue les Italiens de préférer les vers
+à la prose pour les romans. Ailleurs, il félicite Hager, qu'il appelle
+son compatriote, parce qu'ils sont tous deux sujets du royaume d'Italie,
+de soutenir contre le Français (lisez le Sarde au service de la France)
+Azuni, que la boussole n'est pas d'invention française; il voudrait
+seulement que l'invention en fût rapportée, non aux Chinois, mais aux
+Italiens[12].
+
+Le zèle de Guillon pour sa patrie adoptive ne lui a pas coûté seulement
+des phrases de compliment, il lui a coûté aussi des études assez
+sérieuses. Foscolo, Monti même, quand la _Spada di Federigo_ eut essuyé
+quelques critiques dans le _Giornale italiano_, ont pu prétendre qu'il
+n'entendait ni la langue ni la littérature de leur pays: ils auraient
+été mal fondés à lui refuser le mérite d'une lecture considérable. Il
+faut en accorder autant à Hesmivy d'Auribeau, ecclésiastique français,
+qui avait passé en Italie le temps de la Révolution, et que Napoléon
+nomma professeur de littérature française à l'université de Pise; dans
+le fatras ampoulé de son discours d'ouverture de 1812, on démêle un réel
+travail; car, s'il est aisé d'appeler Pétrarque un génie sans égal, il
+l'était moins pour un Français de rassembler les éloges que les
+écrivains du moyen âge ont donné à Pise, d'énumérer les grands hommes
+qu'elle a produits. Tout médiocre qu'il est, ce discours respire une
+sincérité touchante; l'auteur ne cache pas que le gouvernement le charge
+de travailler à ce que _les Italiens et les Français soient tellement
+confondus entre eux qu'ils ne forment plus qu'une même famille_, la plus
+polie et la plus éclairée de l'univers; mais, quand il parle de la
+France, il est aussi loin du ton de supériorité que de la fausse
+modestie: «Renonçons,» dit-il, «de part et d'autre avec une égale
+franchise aux anciens préjugés, aux préventions nationales... On peut
+être fort bon Français, disait La Harpe, sans regarder exclusivement sa
+langue comme la première du monde... Au lieu donc de nous déprécier ou
+flatter à l'excès, unissons sincèrement nos efforts pour augmenter nos
+mutuelles richesses!» Chargé d'enseigner le français aux jeunes Pisans,
+il veut si peu leur faire oublier l'italien qu'il leur dit:
+«Défendez-vous sévèrement d'emprunter de la langue française, toute
+belle qu'elle est, aucune de ces locutions que les véritables gens de
+lettres en France gémiraient sans aucun doute de voir se mêler à vos
+discours!»
+
+Mais, dès lors, une réflexion s'impose: si Angeloni, qui écrivait à
+Paris, déjà suspect par ses antécédents, sous l'oeil de Napoléon; si
+Monti, Foscolo, Cattaneo, professeurs à la nomination du prince Eugène,
+ont pu s'exprimer avec liberté sur la même matière; si Auribeau et
+Guillon, tous deux fonctionnaires français, marquent tant de
+ménagements, il faut croire que le gouvernement ne nourrissait pas de
+trop noirs desseins contre l'indépendance littéraire de l'Italie. Pour
+le _Giornale italiano_ surtout, le cas est curieux: dans cette feuille
+officielle, des rédacteurs qui ne signent que par des initiales, mais
+qu'évidemment l'autorité connaissait, se prononcent très franchement. Le
+7 mai 1809, par exemple, le journal accueille une très vive réfutation
+d'un article où il avait jugé sévèrement une traduction italienne des
+_Jardins_, de Delille; l'_Aiace_, de Foscolo, où l'on dit en Italie que
+la police impériale vit des allusions hostiles, est jugé bien ou mal
+dans le numéro du 15 décembre 1811, mais sans ombre d'insinuation. Si,
+dans les numéros des 24 et 26 février 1809, l'autobiographie d'Alfieri
+est qualifiée d'oeuvre orgueilleuse, qu'il eût mieux valu ne pas publier,
+un autre rédacteur, le 18 août de la même année, décerne l'immortalité
+au poète d'Asti. Rien, en un mot, à l'adresse des écrivains d'Italie qui
+ressemble à la malveillance systématique que l'empereur passait pour
+encourager, en France, à l'égard de nos écrivains indépendants. La
+presse était surveillée tout aussi rigoureusement en Italie que chez
+nous; mais le langage du _Giornale italiano_ montre que l'autorité
+française n'avait pas, sur le point qui nous occupe, les intentions
+suspectées assez tard par Giordani.
+
+Elle le prouva au surplus en révoquant, le 9 avril 1809, pour la
+Toscane, le 10 août de la même année pour les États de l'Église,
+l'obligation d'employer notre langue dans les actes notariés et devant
+les tribunaux; seuls, le Piémont, la Ligurie et le Parmesan y
+demeurèrent soumis. Quant au royaume d'Italie et au royaume de Naples,
+ils y avaient naturellement échappé. Ajoutons que le gouvernement, aussi
+bien dans les provinces réunies à l'Empire que dans celles que
+Beauharnais administrait sous l'étroite tutelle de Napoléon, a protégé
+de toutes ses forces la littérature italienne. Je n'entends pas
+seulement par là les pensions, les titres donnés à Monti, à Cesarotti, à
+une foule d'écrivains ou de savants; on pourrait n'y voir que le dessein
+de payer des dithyrambes ou de s'assurer des hommes qui influaient sur
+l'opinion publique; mais la fondation d'une Académie modelée sur
+l'Institut de France, la réorganisation de la Crusca, restaurée
+spécialement en vue de conserver l'intégrité de l'idiome national, les
+prix donnés aux auteurs des ouvrages les plus purement écrits, les
+instructions ministérielles, comme celle de Scopoli, directeur général
+de l'instruction publique sous Beauharnais, qui, en instituant des
+concours d'opéra, requérait expressément _la purità dello stile e della
+lingua_ fournissent des arguments péremptoires. Un petit détail montrera
+l'esprit dans lequel le gouvernement français entendait les rapports
+avec les lettrés d'Italie: le célèbre imprimeur Bodoni avait été traité
+d'une manière si flatteuse par Beauharnais et par Murat, qui, tour à
+tour, avaient essayé de lui faire quitter Parme, l'un pour Milan,
+l'autre pour Naples, qu'il avait commencé, pour leur marquer sa
+reconnaissance, une édition in-folio des classiques français; or, en
+1813, un voyageur français, se persuadant que Bodoni ne méritait pas sa
+réputation, écrivit contre lui; c'était assurément une attaque injuste;
+mais il était parti jadis de l'imprimerie de Bodoni une imputation
+calomnieuse contre les Didot, et ceux-ci n'avaient eu pour dédommagement
+qu'un article de Ginguené; Bodoni ne s'en plaignit pas moins à M. de
+Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie en
+France, et M. de Pommereul fit saisir la brochure, puis écrivit à
+l'imprimeur italien une lettre de consolation[13].
+
+Napoléon a beaucoup moins songé à faire oublier aux Italiens leur langue
+qu'à étendre chez eux la connaissance de la nôtre, intention beaucoup
+moins tyrannique, on en conviendra. C'est peut-être dans ce dessein
+qu'il établit, en 1806, une troupe permanente de comédiens français à
+Milan, en quoi il ne commençait pas à exécuter le plan d'éviction
+proposé par Denina, puisqu'il établit bientôt après, dans la même ville,
+une troupe permanente d'acteurs italiens[14]. Mais l'entreprise offrait
+bien des difficultés: une troupe lyrique étrangère peut donner des
+représentations très suivies, parce que l'auditoire, sans comprendre les
+paroles, peut se plaire à la musique; il n'en est pas de même pour une
+troupe purement dramatique. Le désir d'amuser la garnison française
+entrava encore davantage le succès: il aurait fallu jouer surtout les
+chefs-d'oeuvre de notre répertoire: d'abord parce que la bonne compagnie
+serait volontiers venue les voir, les rédacteurs italiens du _Poligrafo_
+de Monti étant d'accord avec les rédacteurs, en partie français, du
+_Giornale italiano_, pour les louer; ensuite parce que, connaissant par
+avance ces pièces pour les avoir lues, elle en aurait plus facilement
+suivi la représentation. Au contraire, pour amuser nos militaires, on se
+jeta dans la nouveauté, et point toujours dans la plus délicate; on
+donna surtout les farces des petits théâtres de Paris, des Variétés, du
+Vaudeville, ou quelquefois, en représentant le répertoire de la Comédie
+française, on l'assaisonna de mots et de gestes licencieux. Le genre de
+comique qui plaisait à nos braves obtenait encore bien plus la
+préférence de certaines _donnicciuole_, de certaines _ragazzine_, dont
+la présence n'était évidemment pas sans rapport avec la leur; ces
+demoiselles, fort paisibles quand on donnait des pièces lubriques ou
+lestes, s'ennuyaient au _Misanthrope_ et troublaient la représentation
+_comme une bande de moineaux babillards_. Les acteurs achevèrent
+d'éloigner le public indigène en ne prenant pas la peine de ralentir
+leur débit, en ne donnant pas assez de pièces à spectacle, en ne se
+conformant pas, pour le prix des places, aux habitudes du pays. Enfin,
+on ne les avait pas recrutés parmi les meilleurs de la capitale: Mlle
+Raucourt, qui dirigea d'ordinaire le théâtre français de Milan, n'était
+plus dans l'éclat de la jeunesse et de la faveur publique quand on lui
+confia cette fonction; sauf Mme Vanhove, ou, si l'on aime mieux, Mme
+Talma, qui ne parut qu'un instant, sauf Mme Grasseau et ses filles, elle
+n'eut guère que des collaborateurs d'un talent médiocre ou inégal.
+Aussi, excepté les jours où le vice-roi se montrait dans sa loge, la
+salle était-elle fort peu garnie de spectateurs. Vers la fin de
+l'Empire, la troupe espaça beaucoup ses représentations, et, quand elle
+les cessa, au retour des Autrichiens, il ne paraît pas qu'on l'ait fort
+regrettée[15].
+
+Un moyen plus sûr de faire naître, ou plutôt d'entretenir le goût de
+notre littérature, consistait à enseigner notre langue. Le gouvernement
+y travailla tantôt en subordonnant certaines faveurs à la connaissance
+du français, tantôt en l'enseignant. D'un côté, un décret de
+Beauharnais, du 15 novembre 1808, décida que les candidats aux chaires
+de toutes les Facultés seraient, entre autres matières, examinés sur le
+français, et Fontanes, dans une lettre du 22 février 1811 au recteur de
+Pise, l'informe que les écoles consacrées dans le ressort de cette
+Académie à l'enseignement du français obtiendraient pour leurs chefs la
+dispense du diplôme décennal et pour leurs élèves celle de la
+rétribution due à l'Université[16]. D'autre part, on institua des cours
+de français dans les Lycées et dans les Facultés. Sans doute, ces
+mesures inspiraient quelques inquiétudes à certains Italiens; mais les
+esprits avisés ne s'arrêtaient pas à leurs soupçons, plus respectables
+que fondés: «Quelques personnes, «disait Scopoli dans un rapport au
+ministre,» murmurent de voir introduire l'étude du français jusque dans
+nos gymnases, craignant qu'une langue étrangère n'en bannisse la nôtre
+ou n'en corrompe la pureté. Mais un penseur a par avance réfuté cette
+erreur en faisant remarquer que, s'il était possible d'apprendre toutes
+les langues vivantes de l'Europe, les progrès de nos connaissances
+seraient plus grands et plus nombreux. Si la richesse du langage va de
+pair avec la civilisation et si, à proprement parler, il n'y a pas de
+synonymes, la nation où l'on apprendrait le plus de langues étrangères
+serait plus riche d'idées et, par suite, plus forte de pensée.» Ce n'est
+pas le lieu de chercher s'il n'y a pas quelque excès dans la réflexion
+que Scopoli emprunte ici à Condillac; mais le fait même que la réflexion
+est d'un Français marque bien que l'enseignement de notre langue en
+Italie n'était pas uniquement inspiré par une pensée d'intérêt;
+d'ailleurs, la pièce où Scopoli l'insère, porte avec elle la preuve
+manifeste que le gouvernement n'entendait pas condamner l'Italie à ne
+voir que par les yeux de la France: c'est, en effet, un rapport daté du
+1er avril 1813 sur la mission que le prince Eugène lui avait confiée
+d'étudier les établissements d'instruction publique en Allemagne[17].
+
+Ce n'est pas tout: de même qu'en France le grand-maître de l'Université
+ne se hâtait pas de remplir les cadres, préférant une chaire vide à une
+chaire mal occupée, de même on procéda en Italie avec une lenteur
+consciencieuse. De plus, on aurait pu réserver ces chaires à des
+Français, tant pour faire vivre quelques nationaux aux frais des sujets
+de Beauharnais que pour s'assurer des agents de propagande; car nul ne
+dira que la France n'aurait pu fournir quinze à seize maîtres sachant
+assez l'italien pour enseigner le français dans autant de Lycées. Au
+contraire, on décida que ces chaires, comme toutes les autres, seraient
+données au concours, sauf le cas où les publications antérieures d'un
+candidat autoriseraient à le dispenser de l'examen; et on attendit
+patiemment que des sujets convenables se présentassent. Ainsi, sous
+l'Empire, Pise n'a jamais eu de Lycée et le Lycée de Turin n'a jamais eu
+de professeur de français. Quant à la nationalité des maîtres qui
+enseignèrent notre langue dans les Lycées ou Facultés du prince Eugène
+(car dans les Facultés comme dans les Lycées c'était tout autant notre
+langue que notre littérature qu'on enseignait), on trouve à peu près
+deux Italiens pour un Français.
+
+Malheureusement l'enseignement des langues vivantes est le plus
+difficile de tous à bien établir, peut-être parce qu'ici l'insuffisance
+des maîtres et des élèves se découvre plus aisément: on ne demande à
+l'homme qui enseigne une langue ancienne ni de la bien prononcer ni de
+connaître ces mille nuances, ces mille expressions familières qui font
+le désespoir des étrangers; on admet que bien des points de la
+civilisation antique lui échappent puisqu'ils demeurent mystérieux pour
+tout le monde; quand il a mis la moyenne de ses élèves en état
+d'expliquer à livre ouvert des passages faciles ou d'écrire avec une
+correction suffisante quelques pages de latin, on le tient quitte et
+avec raison puisqu'avec cette somme de capacité ils sont en mesure de
+profiter des aperçus qu'il leur ouvre sur le génie de l'antiquité. Le
+maître qui enseigne une langue vivante, à supposer même qu'on le
+dispense de contribuer autant que ses collègues à former l'esprit de
+l'élève, a bien plus à craindre de prêter au ridicule, et par
+l'imperfection presque inévitable et facile à constater des
+connaissances qu'on emporte de son cours, de se déconsidérer. Puis la
+France avait dû faire ici comme pour la troupe de comédiens de Milan:
+elle n'avait pas envoyé ses plus habiles sujets, et le gouvernement
+n'avait pas eu, autant qu'il le souhaitait, l'embarras du choix. Il faut
+d'ailleurs reconnaître que, sous l'Empire comme au reste dans les deux
+siècles précédents, le corps enseignant ne comptait pas en France
+beaucoup d'hommes distingués: combien peu de professeurs du
+dix-septième siècle et du dix-huitième dont le nom, je dis simplement le
+nom, soit arrivé jusqu'à nous! On n'en faisait pas moins de bonnes
+études parce que, dans un pays où les gens du monde savaient lire et
+causer, c'était surtout une bonne discipline morale et intellectuelle
+qu'il importait d'offrir dans les maisons d'éducation: la rectitude
+d'esprit, la gravité des maîtres suffisaient avec l'aide de la
+tradition. Mais en Italie, pour cet enseignement nouveau, la tradition
+manquait. Ces diverses raisons expliquent pourquoi les cours de français
+n'eurent pas absolument partout le succès désiré. Le _Giornale Italiano_
+dans deux articles, l'un du 8 mai 1809, l'autre du 18 avril 1811,
+faisait remarquer qu'on n'y employait pas toujours de bonnes grammaires,
+de bonnes méthodes, et que par suite le résultat ne répondait pas
+invariablement à la peine prise. Il est évident néanmoins que les
+efforts tentés simultanément dans les plus grandes villes de l'Italie
+pour répandre notre idiome n'ont pas été perdus.
+
+Aussi bien toutes les branches de l'instruction publique furent alors
+notablement perfectionnées. Certes l'Italie comptait, à la fin du
+dix-huitième siècle, des écoles florissantes où des hommes supérieurs
+avaient formé de brillants élèves: une génération qui comprenait Monti,
+Foscolo, Volta, Canova, n'avait assurément pas grandi dans l'ignorance.
+Mais les lumières étaient presque toutes concentrées dans le Nord de la
+Péninsule. M. Tivaroni nous révèle, par exemple, que dans certaines
+provinces des États de l'Église, aucun paysan ne savait ni lire ni
+écrire, que dans le royaume de Naples, plus arriéré par endroits, disait
+Genovesi, que le pays des Samoyèdes, ces connaissances élémentaires
+étaient rares parmi la bourgeoisie même, que le papier, les livres y
+coûtaient si cher que les écoles de campagne s'en passaient, enfin que
+dans ces deux États l'histoire et la géographie ne faisaient point
+partie d'un cours complet d'instruction[18].
+
+Les Français firent deux choses: premièrement, ils firent pénétrer
+l'enseignement dans les pays où il n'avait point encore d'accès; car ils
+ne s'en tinrent pas à fonder sur le papier des maisons d'éducation,
+puisque le même M. Tivaroni constate que le royaume de Naples, à la fin
+du règne de Joachim, possédait trois mille écoles primaires gratuites
+avec cent mille élèves[19]; secondement, ils établirent un système
+d'éducation coordonné; auparavant le zèle d'une corporation religieuse,
+le talent d'un maître, une réforme partielle émanée du gouvernement,
+assuraient ici un bon enseignement élémentaire, ailleurs faisaient
+fleurir un collège ou jetaient un éclat subit sur telle science:
+désormais l'enseignement fut à la fois complet et gradué. Nous
+n'entreprendrons pas de tracer le tableau de toutes les mesures prises à
+cet effet par Napoléon et par ses lieutenants: nous nous bornerons à
+renvoyer au Recueil de ses Lois et Règlements concernant l'Instruction
+publique, à l'excellent _Rapport sur les établissements d'Instruction
+publique des départements au delà des Alpes fait en 1809 et 1810, par
+une commission extraordinaire composée de MM. Cuvier, conseiller
+titulaire, de Coiffier, conseiller ordinaire et De Balbe, inspecteur
+général de l'Université_, enfin aux historiens italiens qui, pour la
+plupart, s'accordent à louer cette partie du gouvernement de
+Napoléon[20]. M. Cantù a mieux que personne caractérisé l'ensemble de
+ces mesures; après avoir montré comment Napoléon imposait l'obligation
+du travail aux compagnies savantes, souvent suspectes de préférer les
+conversations agréables aux lectures pénibles, après avoir rappelé que
+l'Institut italien, fondé par l'empereur, devait rendre compte des
+livres ou machines soumis à son examen, exécuter des expériences,
+proposer une liste de trois noms pour les places vacantes dans les
+Universités, il ajoute: «C'était une institution moins spéculative que
+pratique, qui visait encore moins au progrès des lettres qu'à celui de
+la civilisation; et l'histoire ne peut taire l'effet que ces réformes
+produisirent sur une époque que pourtant de violentes commotions
+rendaient bien peu favorable aux études, aux beaux arts, à l'industrie.»
+
+Mais, dans l'ordre de l'instruction publique, un point particulier nous
+arrêtera: les collèges de jeunes filles fondés en Italie par Napoléon
+Ier. D'abord la matière est neuve; car les historiens, sans méconnaître
+l'importance de ces établissements, les ont à peine signalés d'un mot.
+Puis l'éducation des femmes en Italie appelait une réforme bien
+autrement urgente que celle des hommes. Ces deux raisons justifient
+notre choix.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première
+tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon
+sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de
+l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses
+représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à
+Vérone, à Lodi.
+
+
+Dans une satire d'Alfieri, un noble passe marché avec un prêtre pour
+l'éducation de ses enfants. Le précepteur en expectative proteste qu'il
+sait très bien le latin. «Votre latin,» répond le seigneur, «sent son
+antiquaille; ne me faites pas d'eux de petits docteurs; qu'ils sachent
+seulement parler un peu de tout pour ne pas faire figure de bois dans la
+conversation.» Puis, il rabat la prétention du pauvre homme qui voudrait
+être payé au moins autant que le cocher, et l'avertit qu'il devra se
+lever de table quand on apportera le dessert. Tout est réglé, quand le
+noble s'aperçoit qu'il a omis un petit détail: «J'oubliais: vous ferez
+faire de temps en temps un semblant de lecture à ma fille, Métastase,
+les ariettes; elle en est folle. Elle étudie toute seule, car je n'ai
+pas le temps de m'occuper d'elle, et la comtesse encore moins. Mais vous
+les lui expliquerez. Dans deux ans, je compte la mettre au couvent pour
+qu'on achève d'orner son esprit.»
+
+ _Mi scordai d'una cosa: la ragazza
+ Farete leggicchiar di quando in quando
+ Metastasio, le ariette; ella n'è pazza.
+
+ La si va da sè stessa esercitando;
+ Ch'io non ho il tempo e la Contessa meno:
+ Ma voi gliele verrete interpretando.
+
+ Finchè un altro par d'anni fatti sieno;
+ Ch'io penso allor di porta in monastero,
+ Per ch'ivi abbia sua mente ornato pieno._
+
+Quand c'est sur un pareil ton qu'un père traite de semblables matières,
+on devine ce que doit être l'instruction publique. Parini confirmerait
+au besoin le témoignage d'Alfieri sur l'indifférence des hautes classes
+en Italie à la fin du dix-huitième siècle pour l'éducation des filles.
+Les historiens vont nous prouver que ce ne sont point là des boutades de
+satiriques.
+
+Voici, d'après un érudit italien, comment l'éducation des filles était
+comprise avant l'arrivée des Français dans une des plus grandes villes
+de l'Italie: «À Naples, en fait d'institutions féminines, il y avait le
+conservatoire du Saint-Esprit avec soixante religieuses et cent
+soixante-trois enfants nées de mères qui exerçaient la prostitution.
+Comme on y dotait les filles, les femmes honnêtes employaient cadeaux et
+recommandations à se faire passer pour courtisanes. Le principal objet
+de l'éducation consistait à préparer le service de la chapelle. Il y
+avait d'autres maisons pour les repenties, pour les filles en danger,
+pour les filles tombées; on y recevait plusieurs milliers de vierges et
+de non vierges, qui, grâce aux aumônes, trouvaient un morceau de pain à
+manger, et à qui leur quenouille donnait des habits. Le nombre total de
+ces conservatoires était de quarante-cinq, dont plus de vingt
+renfermaient environ cinq mille pauvres femmes, la plupart sous la
+direction du clergé qui les préparait seulement à la vie mystique. Dans
+la maison royale du petit Carmen, près le Marché, il n'y avait point de
+religieuses: on enseignait à deux cent trente jeunes filles à tisser le
+fil, la soie et le coton[21].» Ainsi, des ateliers de charité, peuplés
+en partie de filles de mauvaise vie ou de mauvaise extraction, et plus
+semblables à notre maison des Madelonnettes ou à des hospices qu'à nos
+ouvroirs, tels étaient les pensionnats féminins de Naples en 1789.
+Certes, les provinces du nord ne se réglaient pas sur ce modèle. Nous
+avons nous-même montré ailleurs que beaucoup d'Italiennes, à cette
+époque, se piquaient, non seulement de poésie, mais de science, que
+plusieurs occupaient des chaires publiques[22]. Mais c'était précisément
+l'ignorance, l'insignifiance générale du sexe qui, en excitant le dépit
+de quelques femmes de coeur, les avait portées à rivaliser de savoir avec
+les hommes. À la fin du dix-huitième siècle, les grandes dames de Milan
+n'étaient ni plus corrompues ni plus frivoles que les grandes dames de
+Paris, dont les faiblesses ont fait alors assez de bruit; mais, faute
+d'étude, de lecture, de conversation, elles étaient beaucoup moins
+capables de ces échappées de raison, de ces accès d'enthousiasme pour
+toutes les grandes causes, qui honoraient chez nous l'aristocratie
+féminine. Dans des couvents où les luttes religieuses n'avaient point,
+comme chez nous, retrempé le catholicisme, elles apprenaient la
+superstition et la paresse; le monde trouvait son compte à cette
+éducation et la conservait soigneusement.
+
+De là, un étrange affaissement de l'esprit public. On en connaît, sous
+le nom de sigisbéisme, le témoignage le plus curieux. Un trait moins
+connu en France montrera combien la conscience était égarée, même dans
+les familles à qui le génie et la gloire semblaient donner mission de
+guider les autres: en 1806, quand mourut le comte Carlo Imbonati, avec
+lequel la mère de Manzoni, abandonnant son époux, avait parcouru
+l'Italie et la France, Manzoni le célébra dans une composition poétique,
+qu'il dédia à sa mère et publia, du vivant même de son père, sans se
+douter qu'il déshonorait par là l'une et l'autre. Ainsi, à cette date,
+l'homme qui plus tard composera un des livres les plus purs, les plus
+délicatement édifiants qu'on ait jamais lus, croyait faire oeuvre de bon
+fils en chantant un nom que son père ne pouvait entendre sans rougir, en
+essuyant des larmes qui n'étaient malheureusement pas celles du remords,
+en révélant aux contemporains et à la postérité cette coupable douleur!
+Et c'était à une fille de Beccaria que s'adressait l'étonnant hommage de
+cette piété filiale, et sa tendresse maternelle en était accrue!
+
+À plus forte raison ne pouvait-on compter sur la plupart des femmes
+italiennes pour conserver ou refaire le patrimoine des familles. Une des
+choses qui surprirent à Paris le marquis Malaspina, quand il visita la
+France en 1786, ce fut de voir à combien d'emplois se prêtait la souple
+intelligence de la Française, et quelle somme d'activité on pouvait
+obtenir d'elle, alors qu'ailleurs le sexe ne lui semblait propre qu'à
+mettre des enfants au monde ou à végéter dans des couvents. Personne ne
+me reprochera de citer presque tout au long la spirituelle analyse que
+M. d'Ancona donne dans la _Nuova Antologia_ du 16 décembre dernier, de
+cette partie de sa relation de voyage: «Malaspina a besoin à Paris de
+faire réparer sa montre, et c'est une femme qui la lui répare; il lui
+faut des souliers, une femme lui en prend mesure. Les églises ont des
+femmes pour gardiennes; à la bibliothèque du roi, beaucoup de lectrices;
+des femmes aux tribunaux pour enregistrer les actes. Il apprit que dans
+certaines contrées de la France les femmes exerçaient le commerce de
+préférence aux hommes, et il affirme que, généralement, une Française
+parvient plus vite à la maturité de la réflexion qu'un Français. Les
+marchandes ont des manières qu'une femme de la meilleure éducation
+pourrait leur envier; elles occupent leurs moments de loisirs, en
+attendant les clients, à la lecture. Sur l'article de ces marchandes
+l'admiration de Malaspina prend feu comme celle de Sterne racontant son
+aventure avec la jolie gantière.»
+
+À peine la France avait-elle pris pied au delà des Alpes, qu'un effort
+fut tenté pour changer l'éducation des femmes d'Italie: la République
+cisalpine, instituée et surveillée par nous, ne comptait pas encore cinq
+mois d'existence lorsqu'elle s'en occupa. Le 28 brumaire an VI, 18
+novembre 1797, son ministre de l'intérieur envoya une circulaire à
+toutes les maisons religieuses ou laïques vouées à l'éducation des
+filles, pour les informer que «les soins paternels du Directoire
+exécutif, pour préparer à la République un bonheur durable, s'étaient
+tournés vers l'éducation républicaine des filles,» que la citoyenne
+veuve Visconti Saxy avait été chargée de la surintendance sur toutes les
+personnes adonnées à l'instruction du sexe, notamment dans les couvents,
+et qu'on espérait que celles-ci voudraient bien se conformer aux
+observations qu'elle pourrait leur faire[23]. Le choix fait pour la
+fonction de surintendante était heureux: Mme Visconti, née Carlotta de
+Saxy, était entrée par son mariage dans une des familles qui donnaient
+alors le plus de gages à la France, puisque, sans parler d'Ennio
+Quirino Visconti, bientôt ministre de la République romaine, puis
+Français de fait et de coeur, Francesco Visconti acceptait une place
+importante dans le gouvernement de la Cisalpine, et qu'un autre Visconti
+ira sous peu étudier au collège de Sorèze; d'autre part, cette famille
+était une des plus illustres de la Lombardie. La surintendante devait
+avoir un âge respectable, puisque le comte Pompeo Litta, dans les
+_Famiglie celebri ltaliane_, dit qu'elle avait été la troisième et
+dernière femme d'Alessandro Visconti, mort en 1757. Enfin, le même
+historien souscrit aux éloges que le ministre de 1797 donnait à Mme de
+Saxy-Visconti, puisqu'il l'appelle «une femme très distinguée par
+quelques oeuvres destinées à l'éducation du peuple.»
+
+À la vérité, les divers programmes rédigés par elle et fortifiés par le
+droit de visite conféré à la surintendante sur tous les établissements
+d'éducation féminine, eurent pour objet de tempérer autant que de
+seconder l'effet des principes que la France apportait en Italie. Le
+préambule en est invariablement consacré à l'importance de prémunir les
+élèves, dans l'intérêt de l'ordre public, contre l'abus des mots de
+liberté, d'égalité, de souveraineté populaire: on sentait que les folies
+ruineuses, sinon sanglantes qui s'étaient mêlées dans la Cisalpine à
+l'enthousiasme pour le nouveau régime, risquaient de tout compromettre;
+aussi, les programmes recommandaient expressément d'expliquer que la
+liberté consiste pour une nation à faire ses propres lois et non à y
+désobéir, que l'égalité devant la loi n'implique pas le mépris des
+supérieurs, et que la souveraineté du peuple n'est pas le règne de la
+licence. On y exprimait la confiance la plus courtoise dans le zèle et
+l'habileté des religieuses pour l'éducation des filles; on y considérait
+comme une des autorités dont la Révolution n'affranchissait pas
+l'Evangile, cette _expression la plus pure de la loi naturelle_; et
+c'était peut-être pour faire abandonner les _robes à la guillotine_
+réprouvées dans une ode célèbre de Parini qu'on recommandait aux enfants
+les habits de leur pays. Mais aussi ces programmes, sans récriminer d'un
+seul mot contre le passé, prescrivaient de former les élèves à une piété
+toute différente de celle que jusque-là les jeunes Italiennes
+apprenaient, puisqu'on prescrivait de les former aux vertus morales et
+sociales. La surintendante se réserve de leur expliquer la Constitution
+et même le recueil des lois de la Cisalpine; mais elle compte sur les
+maîtresses pour façonner le caractère des jeunes filles. La franchise
+est spécifiée parmi les qualités qu'on devra leur enseigner; les
+maîtresses s'interdiront de frapper les élèves. On fera lire des livres
+qui leur donneront une idée précise des droits de l'homme et des
+avantages qu'on trouve à remplir les devoirs sociaux et les devoirs
+propres à chaque condition. On accoutumera les jeunes filles à la plus
+grande propreté du corps, des dents et des mains, «aussi nécessaire
+qu'utile à la santé.»
+
+Quant à l'instruction, dans les établissements d'un ordre supérieur,
+outre les travaux de leur sexe, les élèves apprendront à lire et à
+écrire en italien, et, si cela se peut, en français; elles sauront
+autant d'arithmétique qu'il leur en faudra pour l'usage de la vie; on
+leur fera connaître le prix des denrées, et les pensionnaires des
+couvents seront employées à tour de rôle dans l'administration du
+monastère. Elles apprendront un peu de géographie, surtout celle de leur
+patrie. Surtout, on leur fera connaître les parties les plus
+intéressantes de l'histoire naturelle pour qu'elles touchent du doigt en
+quelque sorte la Providence. «On leur donnera une idée de l'histoire
+universelle si bien traitée par Bossuet;» elles étudieront l'histoire de
+leur pays. Pour les écoles réservées aux enfants pauvres, en sus des
+travaux à l'aiguille, on y enseignera seulement, et dans la mesure où ce
+sera praticable (_per quanto è fattibile_) la lecture, l'écriture; mais
+l'éducation hygiénique et morale y sera la même que pour les enfants des
+riches: l'eau et un peu de diligence ne coûtent rien, dit Mme de
+Saxy-Visconti; donc, tout le monde peut être propre; à plus forte
+raison, pour les écoles inférieures et pour les écoles plus relevées,
+elle propose un même modèle de vertu.
+
+Quelque modeste que fût ce programme, surtout pour les petites écoles,
+on voit qu'il témoignait la volonté de réveiller l'intelligence, de
+relever le coeur de la femme italienne. L'erreur de nos amis de la
+Cisalpine, la nôtre aussi, car ils s'inspiraient de nous dans tous leurs
+actes, consistait seulement à procéder en ces matières délicates par
+voie d'autorité au lieu de procéder par voie d'exemple. L'État peut
+régler les conditions auxquelles on obtiendra des diplômes publics,
+pénétrer même dans les établissements particuliers pour y exercer une
+sorte de police; mais là s'arrête son droit. Il n'a pas qualité pour
+imposer un plan d'éducation, surtout un plan qui comporte de la
+politique, d'exiger, comme le fait Mme de Saxy-Visconti, qu'on plante un
+arbre de liberté dans les couvents, qu'on n'y emploie pas d'autre
+appellation que celle de citoyenne, qu'on proscrive la lecture des
+biographies d'ascètes. Imposer ce plan, c'était le rendre odieux à la
+moitié des maîtresses qui, si l'on s'y fût pris d'une autre manière, en
+eussent accepté une partie et la plus essentielle. Enfin, par la raison
+même qu'on rédigeait des programmes obligatoires pour toutes les
+écoles, on n'entrait pas, par crainte de multiplier les résistances,
+dans les minutieuses exigences qui sont nécessaires toutes les fois
+qu'on propose une réforme à laquelle il faut tout d'abord façonner ceux
+à qui l'on en remettra l'application. Il aurait mieux valu fonder en
+Lombardie un ou deux établissements dont, sans violenter personne, on
+eût rédigé la règle en toute liberté.
+
+Napoléon, devenu empereur, n'oublia ni ce qu'il y avait d'excellent, ni
+ce qu'il y avait de défectueux dans la tentative que nous venons de
+raconter. On sait comment il a repris et modifié pour la France le plan
+tracé par Mme de Maintenon. Comme elle, il voulait qu'on formât tout
+d'abord les jeunes filles à une dévotion, tout ensemble exacte et
+raisonnable, et que l'on cultivât leur raison plus que leur imagination;
+mais, tandis que Mme de Maintenon avait entendu pourvoir à un besoin
+particulier de son temps, il voulait pourvoir à un besoin général du
+sien. Vivant dans une société aristocratique, c'est-à-dire établie sur
+l'inégalité des classes, la fondatrice de Saint-Cyr avait travaillé pour
+les filles des gentilshommes pauvres; elle avait pour objet de les
+préparer à soutenir et l'illustration de leur naissance et la médiocrité
+de leur fortune; c'est sur l'exiguïté de leur patrimoine qu'elle réglait
+la simplicité, la gravité de l'éducation qu'elle leur offrait, en les
+séparant à la fois des filles de la noblesse riche et des filles de la
+bourgeoisie. Napoléon, travaillant pour une société démocratique,
+admettait à Ecouen des enfants de toutes les classes, pourvu que leurs
+pères eussent bien servi l'État; c'est à elles toutes qu'il voulait que
+l'uniforme et une règle sévère enseignassent l'esprit d'égalité,
+d'économie, de discernement. Puis, s'il fallait continuer à former des
+femmes chrétiennes, il fallait les préparer à vivre dans un monde qui
+n'était plus fort chrétien, où l'hérétique, l'athée même, avaient
+légalement le droit de propager leurs doctrines, où, en matière de
+politique aussi, les esprits, sinon la presse, étaient définitivement
+affranchis; il ne suffisait donc plus de préserver les jeunes filles des
+écarts du mysticisme; il fallait les former à la tolérance, les préparer
+à entendre sans scandale les libres discussions. Aussi prenait-il des
+mesures pour que toute la partie saine de la philosophie du dix-huitième
+siècle pénétrât dans ses maisons d'éducation.
+
+Si ces innovations d'une prudente hardiesse devaient rencontrer
+l'approbation du public français, combien ne devaient-elles pas être
+accueillies plus favorablement encore en Italie, où elles étaient plus
+nécessaires, par tous les bons esprits qui souhaitaient une
+régénération de leur patrie et se sentaient impuissants à l'accomplir
+seuls!
+
+Ce fut à Bologne que le gouvernement français tenta son premier, son
+moins heureux essai. La maison qu'il y fonda ou plutôt dont il consentit
+à prendre le patronage, ne fit jamais que végéter parce que, au moment
+où le prince Eugène accorda (19 décembre 1805) à une Française, Mme
+Thérèse Laugers, une subvention et le titre de _Casa Giuseppina_ pour le
+pensionnat qu'elle venait d'établir dans cette ville, les esprits
+n'étaient point assez préparés, parce qu'on ne prit à Bologne que des
+demi-mesures, enfin parce que la directrice ne réunissait pas toutes les
+qualités requises. La pièce suivante, dont nous donnerons une traduction
+intégrale, fera comprendre les difficultés de l'entreprise; et la
+sévérité avec laquelle on s'y exprime en plusieurs endroits sur la
+personne de Mme Laugers fera ressortir l'hommage rendu à l'esprit
+pédagogique qu'elle apportait en Italie; c'est un Rapport adressé le 31
+août 1808 au ministère de l'intérieur du royaume d'Italie par le préfet
+de Bologne[24].
+
+ «À Monsieur le conseiller d'État, directeur de l'instruction
+ publique, etc.
+
+ »Milan,
+
+ »31 août 1808.
+
+»La maison Joséphine doit son origine aux efforts incessants de Mme
+Laugers, à qui il sembla que Bologne pouvait offrir un vaste champ pour
+introduire en Italie de nouvelles méthodes qui donneraient aux femmes
+une éducation plus relevée et plus achevée.
+
+»Il faut avouer toutefois que l'éminente institutrice ne fut pas très
+heureuse dans ses débuts. La nouveauté qui plut à quelques-uns inspira
+des soupçons à beaucoup d'autres, d'autant qu'il s'agissait d'une
+étrangère qui ne rendait pas d'elle-même un compte très précis (_la
+quale non rendeva di se conto e ragione precisissima_); beaucoup aussi
+voyaient d'un mauvais oeil qu'elle n'était pas fort pourvue de moyens de
+subsistance, si bien que son oeuvre semblait inspirée par le besoin et le
+calcul. Il est certain que l'opinion se divisa, qu'un parti peu
+nombreux, peu énergique, se déclara pour elle, que les autorités locales
+ne lui prêtèrent jamais une assistance efficace, et que le projet se
+serait évanoui dans sa naissance, si la Préfecture n'avait interposé
+plusieurs fois ses offices pour procurer au pays un aussi sensible
+avantage que celui d'élever moins grossièrement les jeunes filles (_un
+sensibile vantaggio quale lo è quello di educare men rozzamente le
+fanciulle_).
+
+»Les choses étaient dans cet état, lorsque, s'étant rendu à Bologne,
+notre excellent prince daigna accorder sa haute faveur au pensionnat.
+Alors tout obstacle sembla disparaître et l'on put croire que les
+meilleurs résultats étaient assurés. La municipalité devait s'occuper du
+détail, c'est-à-dire s'enquérir des besoins, trouver les ressources
+nécessaires, fixer la discipline, veiller sur le bon ordre et donner à
+l'établissement vie et dignité. On ne doit pas dissimuler que si l'on
+avait procédé de cette sorte, la répugnance publique aurait fait place à
+la faveur la plus décidée. Le nombre des élèves se serait alors
+multiplié, et par suite les moyens de balancer les dépenses et les
+recettes. Mais ce serait trahir la vérité que de ne pas dire que la
+municipalité ou bien négligea absolument l'enquête nécessaire, ou s'en
+remit à des personnes inexpérimentées et indolentes, ou ne sut pas ou ne
+voulut pas écarter les inconvénients et surmonter les difficultés. Ainsi
+le fruit de la faveur précieuse qui avait érigé le pensionnat en collège
+honoré d'un titre auguste ne sortit pas de son germe, et ainsi la Maison
+royale languit, déchut et périt presque entièrement[25].
+
+»Le nombre des élèves n'y a jamais dépassé vingt-deux; et on y
+comprenait des pensionnaires du prince, quelques autres enfants qui
+payaient très peu, d'autres qui ne payaient rien. Les malveillants
+s'industrièrent à répandre certains bruits qui portèrent atteinte à la
+réputation de l'établissement. Cela suffit pour que la plupart des
+jeunes filles fussent rappelées dans leurs familles et que tout
+expédient tenté en vue de repeupler le collège échouât. Présentement on
+n'y compte que neuf élèves dont quatre ne payent pas; c'est la
+directrice qui supplée pour elles (_La direttrice supplisce per esse_).
+
+»Les cours se font tous les jours. Le matin on enseigne les lettres et
+les beaux-arts, dans l'après-midi les travaux de femme[26]. Les leçons
+dites du matin sont données de huit heures à trois heures. Il faut
+convenir que le temps n'est pas perdu; car les élèves apprennent et se
+développent. Qui les comparerait avec les élèves des couvents ou des
+autres pensionnats privés remarquerait une différence capitale et
+inexprimable (_Bisogna convenir che il tempo non è perduto giacchè le
+alunne apprendono e si sviluppano. Chi le confrontasse con quelle
+de'Monasterj o delle altre scuole private rimarcherebbe una differenza
+somma e inesprimibile_). Les Bolonais peuvent s'en convaincre dans les
+séances publiques que la Maison donne[27]. IL est vrai d'autre part
+que, autant dans ces circonstances ils montrent de surprise, de plaisir,
+d'approbation, autant l'établissement demeure en mauvais état et désert.
+
+»Les besoins dont il souffre actuellement sont d'une double nature. Les
+uns regardent la réparation des bâtiments, les autres la tenue du
+pensionnat. Relativement aux premiers, on peut consulter l'expertise
+avec plan rédigée par M. Venturcii, ingénieur public; on y indique les
+réparations les plus urgentes. Il en faudrait d'ailleurs beaucoup
+d'autres, et, quand on les exécuterait toutes, la Maison resterait
+imparfaite et défectueuse. Elle est située dans un quartier écarté;
+irrégulière et grossière, elle n'offre rien qui flatte l'oeil; de
+misérables constructions habitées par la basse classe l'entourent, de
+sorte que les élèves sont exposées à mille regards curieux et
+indiscrets. On ferait donc beaucoup pour cet établissement, si on
+l'installait dans une autre propriété domaniale. Mais il est
+indispensable d'avertir que, parmi les édifices de cette catégorie, il
+n'en reste qu'un sur lequel on pourrait utilement compter. C'est celui
+du collège supprimé de Montalto. Fondé pour une maison d'éducation et
+d'instruction, il semble expressément fait pour la circonstance. On
+n'aurait même pas besoin de l'occuper tout entier; on laisserait libre
+une élégante salle qui servirait pour les réunions des corps
+considérables; et l'on ne toucherait pas à la vaste salle d'archives où
+l'on a réuni les livres et papiers des corporations supprimées.
+
+»Relativement à la tenue journalière du pensionnat, on peut voir le
+mémoire avec tableau remis par Mme Laugers. Il a été rédigé en
+conséquence de la visite que M. le podestat a faite à l'établissement et
+on le trouvera ci-inclus[28].
+
+»Il semble que le nombre des maîtres, leurs honoraires, le nombre des
+gens de service, leurs gages, les dépenses d'entretien et de nourriture
+n'excèdent pas les limites que trace une juste et sage économie. Une
+réforme opérée sur ce point ne donnerait qu'un résultat minime et ne
+rétablirait pas la balance du budget de la maison.
+
+»L'article de l'église exige une réflexion. Elle est comprise parmi
+celles qui, aux termes du décret royal du 10 mars 1808 cessent d'être
+publiques, et par conséquent ne réclamerait pas dorénavant une dépense
+aussi forte que par le passé. Mais il est vrai aussi que la perception
+des revenus assignés par le domaine ne se fera pas bien tant qu'elle
+sera entre les mains d'une femme peu estimée et peu considérée des
+débiteurs et à qui au surplus il ne conviendrait pas de tenter des
+démarches vigoureuses et offensives; car elle a trop besoin de se
+concilier l'estime et la bienveillance.
+
+»Pour faire face au passif, et pour soutenir ultérieurement la maison,
+un nouveau subside du gouvernement est absolument indispensable. Mais,
+tant que les choses resteront sur le pied actuel, ce serait se jouer du
+gouvernement lui-même que de l'assurer du moindre changement heureux.
+Peut-être les tentatives les plus énergiques ne donneraient pas un
+résultat satisfaisant, parce que, après tant et de si amères
+vicissitudes, elles pourraient être intempestives. Néanmoins, au cas où,
+pour l'honneur d'un établissement érigé par un prince et décoré d'un nom
+très auguste, on voudrait essayer des améliorations, il semble qu'on ne
+pourrait imaginer et suggérer que les suivantes:
+
+»La première de toutes les réformes devrait être le choix d'un meilleur
+local. Autant, du reste, l'édifice actuel inspire de répugnance au
+physique et au moral, autant il est permis de répéter, avec fermeté, que
+celui de Montalto plairait généralement.
+
+»En second lieu, il conviendrait de concevoir un plan de discipline
+intérieure plus circonstancié et plus libéral. Celui d'aujourd'hui est
+trop aride d'une part, et peu philosophique de l'autre. Il laisse
+subsister beaucoup de préjugés sans prévenir et rendre impossibles
+beaucoup d'inconvénients.
+
+»En troisième lieu, il importerait que la nomination des personnes de
+service et des maîtres fût faite par la Préfecture ou par le Ministère
+sur une double liste présentée par le Podestat, et après avoir pris,
+comme il est convenable, l'avis de la Directrice. Il est indispensable
+que la maison ne soit accessible qu'à des personnes d'âge mûr, de sens
+éprouvé et de moeurs garanties par la voix publique.
+
+»En quatrième lieu, on pourrait proposer une mesure qui induirait les
+pères de famille à envoyer leurs enfants dans ce pensionnat: ce serait
+d'engager la Congrégation de Charité de Bologne à réserver un certain
+nombre de ses meilleures dots pour celles des élèves en qui l'on
+reconnaîtrait les qualités demandées par les testateurs. Tout dépend
+d'un premier pas, et il est incontestable que, dès que pour un motif ou
+pour un autre, l'établissement acquerrait un peu de crédit par un
+accroissement de sa population, la multitude, qui ne se rend qu'aux
+faits accomplis, applaudirait et dicterait presque la loi à la volonté
+des particuliers.
+
+»Enfin, il serait à souhaiter qu'une des dames les plus distinguées et
+les plus honorées de la ville fût chargée de la surintendance de la
+maison, et en garantît l'ordre et la discipline. Il n'est ni convenable,
+ni possible à la Préfecture et à la Municipalité d'exercer dans
+l'intérieur du pensionnat une surveillance assidue et efficace; et les
+choses sont à un tel point, que c'est seulement en plaçant la Directrice
+sous la suprématie ininterrompue et absolue d'une personne
+universellement considérée qu'on peut réfréner les langues malveillantes
+et rendre l'institution profitable.
+
+»Tel est, Monsieur le conseiller, le rapport circonstancié et sincère
+que je vous soumets, en réponse à votre honorée dépêche du 16 du mois
+dernier, n° 3002. Permettez qu'en attendant le retour des papiers
+originaux ci-inclus, je vous renouvelle les sentiments de ma parfaite
+estime et profonde considération.
+
+ »F° MOSCA.»
+
+Le Ministère approuva la proposition de nommer une surintendante, de
+rédiger une règle nouvelle pour l'établissement, le transporta, non
+dans l'ex-collège Montalto qui ne se trouva point disponible, mais dans
+le _Conservatorio di Santa Croce e San Giuseppe_, rue Castiglione[29];
+en 1810, par la nomination d'un économe, il déchargea Mme Laugers du
+soin de l'administration. La maison n'en prospéra pas beaucoup plus; en
+cette année 1810, le nombre des élèves, tant boursières que payantes,
+était de seize. L'entreprise avait été mal commencée et ne s'en releva
+jamais.
+
+Il en fut tout autrement partout où le gouvernement français s'occupa
+dès le premier jour de choisir le personnel, d'élaborer les règlements
+et d'en assurer l'observation; c'est ce qui eut lieu dans le royaume de
+Naples d'abord, puis à Milan, à Vérone et à Lodi enfin. Je nomme cette
+dernière ville quoique le collège qu'on y institua ait été une fondation
+particulière, parce que le bailleur de fonds était le chancelier même du
+prince Eugène, le duc Melzi. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer
+l'initiative de ce dernier: lady Morgan dit, dans son _Voyage en
+Italie_, qu'elle croit l'origine de tous ces établissements due au duc
+Melzi, en sa qualité de fondateur du pensionnat féminin de Lodi; mais
+tous les papiers relatifs au collège de Milan et de Vérone prouvent que
+c'est la maison française de la Légion d'honneur que le gouvernement
+prenait pour modèle; de plus, une notice que M. Agnelli, de Lodi, a bien
+voulu rédiger pour moi, assigne la date de 1812 au collège de cette
+ville[30]; or les collèges du royaume de Naples et celui de Milan, sans
+parler de la maison de Mme Laugers, sont antérieurs.
+
+Le plus ancien de tous ces collèges est celui de Naples. Le 11 août
+1807, Joseph Bonaparte décréta la fondation «d'une maison honorée d'une
+distinction particulière pour l'éducation des jeunes filles à qui
+l'éclat de leur nom, l'illustration de leurs parents dans les emplois
+éminents et les dignités suprêmes de l'État peuvent donner une influence
+prépondérante sur leur sexe et dont l'exemple peut plus facilement
+contribuer à répandre les vertus qui rendent les familles heureuses.»
+Cent places gratuites étaient réservées à des filles de hauts
+fonctionnaires, et vingt-quatre mille ducats de rente étaient assignés à
+l'établissement. Un sixième des places vacantes serait réservé aux
+élèves des pensionnats établis dans les provinces qui en seraient
+dignes, chaque élève, après sa sortie du collège, recevrait cent ducats
+par an jusqu'à son mariage, puis une dot de mille ducats. Joachim Murat,
+successeur de Joseph, plaça cette maison, par un décret du 21 octobre
+1808, sous la protection de la reine sa femme et d'un président qui
+serait nommé par elle et qui fut l'archevêque de Tarente, ministre de
+l'intérieur[31]. Ce fut le collège d'Aversa, après lequel s'ouvrirent,
+dans le même royaume, ceux de S. Marcellino à Naples, de San Giorgio, de
+Frasso, de Muratea, de Reggio[32]. Le collège de Milan fut fondé par un
+décret de Napoléon, daté de Saint-Cloud, 19 septembre 1808 et ouvert le
+3 mars 1811; celui de Vérone fut fondé par un décret du prince Eugène du
+8 février 1812 et s'ouvrit le 3 septembre de la même année. Je ne parle
+pas du collège de Bologne décrété en même temps que celui de Vérone,
+parce que les événements en empêchèrent l'ouverture.
+
+Parmi tous ces collèges, c'est celui de Milan que nous choisirons comme
+type, en priant seulement le lecteur de ne pas tirer un argument contre
+nous des dates que nous venons de citer: si ces maisons d'éducation
+s'ouvrirent bien peu d'années avant le décret de Napoléon, l'oeuvre du
+fondateur, on le verra, ne tomba pas avec lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement
+des maisons de la Légion d'honneur.
+
+
+Nous avons cité dans un précédent ouvrage un rapport, adressé le 20
+octobre 1809, à la reine Hortense, Protectrice des maisons de la Légion
+d'honneur, où Mme Campan dit qu'il sortira de ces établissements des
+femmes qui porteront l'art d'enseigner dans des maisons fondées sur les
+mêmes principes: «Il en existe déjà deux à Naples,» disait-elle; «il va
+y en avoir une à Munich, fondée par le roi de Bavière; il y en aura une
+incessamment à Milan[33].» Ce fut en effet le Règlement Général
+Provisoire de la maison d'Ecouen qui servit de base au règlement du
+collège de Milan. Le 20 octobre 1808, Marescalchi, ministre des
+relations extérieures du royaume d'Italie, envoya de Paris tous les
+documents propres à définir l'esprit des maisons impériales. Toutefois,
+si l'on compare la règle adoptée pour le collège de Milan, le 17
+décembre 1810, avec le règlement provisoire que nous venons de citer, on
+verra que, pour le fond et pour la forme, le prince Eugène et ses
+conseillers se sont inspirés de celui-ci, mais ne l'ont pas servilement
+copié; on les verra tantôt consultant les besoins spéciaux de l'Italie
+oser davantage, tantôt consultant les principes universels du bon sens,
+écarter certaines chimères introduites dans la maison de la Légion
+d'honneur, d'où un nouveau règlement, daté du 3 mars 1811, ne les
+chassera pas.
+
+Voici le texte même du règlement de Milan, car c'est en français qu'on
+le trouve rédigé dans les Archives d'État de cette ville, sous le titre
+de _Règlement général provisoire du collège des demoiselles_[34]:
+
+Titre Ier.--De l'administration intérieure de la maison.
+
+Article Ier. La Directrice a la direction et la surveillance générale du
+collège; la Maîtresse en a l'administration inférieure sous son
+inspection.
+
+Art. 2. La Maîtresse est dépositaire de la caisse de la maison; elle ne
+pourra faire aucun payement que d'après un mandat de la Directrice; tous
+les comptes de la maison porteront en marge de chaque article
+l'exposition sommaire de l'objet de la dépense et la date du mandat de
+la Directrice.
+
+Art. 3. La Directrice tiendra un registre de tous les mandats qu'elle
+donnera à la Maîtresse.
+
+Art. 4. La Maîtresse ne pourra faire aucune dépense sans autorisation de
+la Directrice.--Art. 5. L'Econome s'adressera à la Maîtresse toutes les
+fois que des achats et des dépenses seront jugés nécessaires, et cette
+dernière en soumettra la demande à la Directrice. Cependant la Maîtresse
+aura droit d'autoriser les dépenses de nourriture journalière, sauf
+ensuite à faire ratifier ces dépenses par la Directrice.--Art. 6. La
+Maîtresse rendra compte toutes les semaines à la Directrice de la
+situation de la caisse, des dépenses faites et des besoins de la
+maison.--Art. 7. La Directrice présentera chaque mois au Conseil
+d'administration un compte des dépenses. Ces comptes seront appuyés de
+toutes les pièces justificatives, des mandats de payement et mémoires
+des fournisseurs. Lorsque les mandats de payement ne seront que pour des
+acomptes, on y joindra une note de ce qui sera dû aux
+fournisseurs.--Art. 8. Si les sommes allouées dans le budget présomptif
+de l'année sont, pour certains articles, insuffisantes ou excédantes, la
+Directrice en exposera les motifs et sollicitera du Conseil la
+présentation de ses réclamations à Son Altesse Impériale.
+
+Art. 9. La Dame lingère aura la garde du linge de table, de lit et de
+corps; elle sera chargée d'en surveiller l'emploi et l'entretien d'après
+les instructions de la Directrice et de la Maîtresse, et de régler
+également tous les objets relatifs à la buanderie, aux détirages et
+repassages.--Art. 10. Elle sera aussi chargée, sous inspection de la
+Maîtresse, de la confection, réparation et entretien des habits, et
+généralement de l'emploi des fils, soie, etc.--Art. 11. L'Econome, la
+Dame lingère et l'infirmière ne recevront aucun des objets confiés à
+leur garde sans s'assurer en détail de la quantité et de la qualité des
+objets fournis, ainsi que de leur conformité aux différents échantillons
+adoptés par la Maîtresse; elles signeront le certificat de
+réception.--Art. 12. Ce certificat devra être remis à la Maîtresse et
+présenté par elle à la Directrice quand elle demandera le mandat de
+payement, et ensuite remis avec ce mandat comme pièce justificative des
+comptes.--Art. 13. Les dépositaires exigeront un reçu de tous les objets
+qu'elles distribueront et les(_sic_) présenteront à la Directrice ou à
+la Maîtresse toute les fois qu'elles en seront requises, pour justifier
+de l'emploi des objets confiés à leur garde et de ceux qui restent en
+leurs mains.--Art. 14.[35]est dépositaire des comestibles, combustibles
+et liquides, de l'argenterie, de la vaisselle, des objets de papeterie
+et de divers ustensiles à la maison (_sic_); elle en aura la garde et
+elle veillera à ce que leur distribution et consommation soient
+conformes aux règles établies.--Art. 15. Chaque classe aura deux
+institutrices, dont l'une, appelée surveillante, sera chargée par la
+Directrice de tout ce qui est relatif à la police des dortoirs, à la
+conduite des élèves à leur récréation, à leur promenade et leurs études
+dans les moments d'absence de l'institutrice.--Art. 16. Si la santé de
+la Directrice l'oblige à interrompre ses fonctions, le Ministre de
+l'Intérieur autorise la Maîtresse à les remplir, et alors une
+institutrice aussi choisie par le Ministre remplit les fonctions de la
+Maîtresse.
+
+Titre II--De l'éducation et de l'instruction des élèves.
+
+Chapitre 1er.--De la distribution des élèves.
+
+Article 17. Les élèves seront distribuées en quatre classes.--Art. 18.
+Les classes seront distinguées par la couleur de la ceinture.--Art. 19.
+La première classe portera une ceinture de ruban ponceau, la deuxième
+violette, la troisième orange, la quatrième gros vert.
+
+Chapitre 2. Trousseau et costume des élèves.
+
+Art. 20. Le trousseau des élèves est composé ainsi qu'il suit.--Art. 21.
+8 chemises, 4 jupons de mousseline épaisse, 2 jupons de tricot de laine
+pour l'hiver, 2 camisoles de toile de coton pour la nuit; 4 pèlerines en
+percale; 4 fichus montants sans garniture; 6 serre-tête; 12 mouchoirs de
+poche; 6 paires de bas gris, 6 paires de bas blancs; 2 bonnets de jour;
+4 serviettes en toile fine; 1 châle de tissu, 2 robes de couleur pour
+l'uniforme de tous les jours; 2 tabliers de percale noire dont l'un à
+manches longues pour l'hiver; 1 caleçon pareil aux robes pour l'hiver; 2
+robes blanches pour le grand uniforme; 1 tablier noir en taffetas pour
+_idem_; 4 paires de mitaines en percale de couleur, 4 paires de blanches
+tricotées; 1 chapeau de paille noir; une paire de souliers par mois; 1
+peigne à démêler; 1 peigne fin; une brosse pour les peignes, 2 éponges;
+1 corset par an.
+
+Chapitre 3.--Du lever et du coucher.
+
+Article 22. L'été la cloche sonnera le réveil à six heures, l'hiver à
+sept.--Art. 23. Les élèves les plus âgées aideront à l'habillement des
+plus jeunes.--Art. 24. Les élèves les plus âgées s'habilleront
+elles-mêmes et ne seront aidées que par leurs compagnes.
+
+Art. 25. Le coucher sera sonné à neuf heures pendant l'hiver et à dix
+heures pendant l'été.
+
+Chapitre 4.--Des prières, de la messe et des vêpres.
+
+Article 26. L'appel des élèves se fait dans chaque dortoir le matin
+avant de se rendre à la chapelle et le soir dans les classes.--Art. 27.
+Cet appel achevé, chaque institutrice conduit sa classe à la
+chapelle.--Art. 28. Toutes les classes doivent y être réunies une heure
+après le réveil.--Art. 29. La prière se fera sous l'inspection d'une des
+institutrices nommées pour cela.--Art. 30. Cette prière consistera dans
+le _Pater_, l'_Ave_, le _Credo_, le _Confiteor_, les commandements de
+Dieu, ceux de l'Église et l'oraison pour l'Empereur récitée en italien
+par une des élèves. Elle sera terminée par la lecture à haute voix de
+l'Epître et de l'Evangile du jour. Chaque jour, le livre de prière
+passera à une nouvelle élève; elles entendront la messe tous les
+jours.--Art. 31. Il y aura deux messes les dimanches et tous les jours
+de fêtes, catéchisme et instruction à la portée des élèves. Les vêpres
+seront chantées par les élèves tous les dimanches et fêtes établies par
+le Concordat, à l'anniversaire du couronnement et du mariage de Sa
+Majesté Impériale.--Art. 32. Il y aura salut le jour de la Toussaint, de
+Noël, le premier jour de l'an, le jour des Rois, le jour de Pâques, le
+jour de l'Ascension et de l'anniversaire du couronnement de l'Empereur,
+le jour de la Fête-Dieu, le jour de la Pentecôte, de l'Assomption et de
+la Saint-Napoléon.
+
+Chapitre 5.--Des repas.
+
+Article 33.--De la soupe et des fruits composeront le déjeuner.--Art.
+34. Les dimanches, les mardis et les jeudis, le dîner sera composé d'une
+soupe, d'un bouilli, d'un rôti, d'un plat de légumes ou d'une salade;
+les jours maigres, d'une soupe, d'un plat de poisson ou d'oeufs, d'un
+plat de légumes et d'une salade.--Art. 35. Le souper consistera en une
+soupe au lait ou au riz, un plat de légumes et un plat de fruits.--Art.
+36. Les élèves boiront à leur repas du vin mêlé avec l'eau. Suivant leur
+tempérament, les plus faibles pourront boire du vin pur.--Art. 37. Le
+déjeuner aura lieu à neuf heures; à midi l'on distribuera des morceaux
+de pain; à trois heures les élèves dîneront; elles souperont à huit
+heures.
+
+Chapitre 6.--Des leçons.
+
+Article 37 bis. Les leçons de grammaire italienne et française, de
+géographie et d'histoire seront données l'après-midi.--Art. 33. Chaque
+institutrice, dans sa classe, sera chargée de donner des leçons de
+lecture et de faire répéter aux élèves les leçons qui auront été données
+par les professeurs.--Art. 39. Les leçons de lecture, d'écriture, de
+calcul, de musique, de dessin et de danse seront données le matin et
+aussi en présence de la Directrice, de la Maîtresse ou de deux
+institutrices.--Art. 40. Les livres à adopter pour l'instruction des
+élèves seront proposés par la Directrice et approuvés par le Ministre de
+l'Intérieur.--Art. 41. La Directrice, sur le rapport des professeurs,
+jugera de l'époque à laquelle une élève pourra passer d'une classe dans
+une autre.--Art. 42. Les soirées seront occupées depuis cinq heures
+jusqu'à sept par les leçons de grammaire italienne et française,
+histoire (_un mot illisible_), et depuis sept jusqu'à huit au travail à
+l'aiguille.--Art. 43. La Directrice nommera chaque mois une élève de
+chaque classe, parmi les plus âgées, pour aider l'infirmière et
+apprendre auprès d'elle tout ce qui est relatif aux soins d'une
+garde-malade attentive et éclairée. Cette disposition n'aura lieu que
+lorsqu'il n'y aura pas de maladies contagieuses et que le médecin l'aura
+affirmé.--Art. 44. Les institutrices qui président aux classes noteront
+chaque jour la conduite de chaque élève sur un registre à ce destiné. Ce
+registre sera présenté tous les samedis à la Directrice.--Art. 45. Les
+professeurs noteront sur un cahier, à la fin de chaque leçon, à côté, en
+marge du nom de chaque élève, s'il a été content ou mécontent de
+l'aptitude ou du zèle de l'élève. Ce cahier sera également présenté à
+la Directrice tous les samedis.--Art. 46. Les élèves que la Directrice
+jugera capables de s'occuper de la conduite d'un ménage et de tout ce
+qui y a rapport seront confiées à la Maîtresse à des heures réglées pour
+s'instruire avec elle de tout ce qui sera de son département.--Art. 47.
+La même mesure sera prise pour celles qui seraient en âge de prendre
+connaissance de tout ce qui concerne la lingerie. Les élèves feront
+leurs robes, leur linge et celui de la maison autant que leurs forces le
+leur permettront.
+
+Chapitre 7.--Des récréations.
+
+Art. 48. Il y aura une heure de récréation après les leçons du matin,
+une heure après le dîner, une heure après le souper.--Art. 49. Les
+portiques et le jardin qu'ils entourent sont réservés aux récréations
+ordinaires.--Art. 50. Les dimanches, les fêtes et les jeudis, on fera
+des promenades dans le grand jardin.
+
+Chapitre 8.--Police de la maison.
+
+Article non numéroté. La Directrice a droit de remontrance envers la
+Maîtresse; si celle-ci, malgré les avertissements réitérés de la
+Directrice, retombait dans la même faute et que cette faute fût d'un
+mauvais exemple pour les élèves et quelle portât préjudice à la maison,
+la Directrice serait tenue d'en prévenir le Ministre de
+l'Intérieur.--Art. 51. Si la Maîtresse avait à se plaindre des
+institutrices, elle porte sa plainte à la Directrice.--Art. 52. La
+Directrice a droit de réprimande envers les institutrices. Elle peut
+même, dans un cas grave, les suspendre de leurs fonctions, en donnant
+toutefois avis de cette suspension dans le même jour au Ministre de
+l'Intérieur et en lui en faisant connaître les motifs.--Art. 53. La
+Directrice peut punir par la suspension du salaire toutes les personnes
+de service et même les renvoyer.--Art. 54. Les clefs du grillon (_sic_)
+et des portes d'entrée seront toutes déposées chez la Directrice à neuf
+heures du soir en hiver et à dix en été.--Art. 55. Une tournée sera
+faite tous les soirs à dix heures et demie par la Directrice ou par la
+Maîtresse pour s'assurer si toutes les lumières sont éteintes et si tout
+est en ordre.
+
+Art. 56. La Maîtresse, les Dames institutrices, lingère et infirmière
+déposeront leurs lettres cachetées dans une boîte fermée qui sera dans
+une salle de communauté.--Art. 57. La Directrice aura les clefs de cette
+boîte, se la fera apporter et l'ouvrira tous les jours de départ.--Art.
+58. Les élèves de chaque classe remettront à leur institutrice les
+lettres destinées à leur père ou à leur mère; elles seront sans cachet
+et remises à la Directrice par l'institutrice.--Art. 59. Il est
+expressément défendu à toutes les personnes attachées à la maison, sous
+quelque titre que ce soit, de se charger pour l'extérieur de lettres
+adressées par les élèves et de permettre qu'il en soit porté par aucune
+personne étrangère à la maison.--Art. 60. Les lettres qui arriveront
+pour toutes les personnes de la maison seront remises à la Directrice;
+celles adressées à la Maîtresse, aux institutrices, aux employées seront
+de suite remises par la Directrice à leur destination. Les lettres aux
+élèves ne seront remises qu'après avoir été décachetées.--Art. 61. La
+Maîtresse peut sortir quand besoin est pour affaires de la maison, en
+donnant préalablement avis de sa sortie à la Directrice.--Art. 62. La
+Directrice a seule le droit de visiter les parents des élèves, à moins
+que la Maîtresse n'en soit spécialement chargée par la Directrice.--Art.
+63. Il est accordé un jour de sortie par mois aux Dames institutrices,
+mais elles sont tenues d'être rentrées à huit heures en été et à quatre
+en hiver, à moins d'une permission particulière de la Directrice. Les
+Dames ne pourront passer la nuit hors du collège qu'avec une
+autorisation signée par la Directrice.--Art. 64. Toutes les fois que la
+Directrice autorisera une Dame à s'absenter pendant plus de vingt-quatre
+heures, elle en instruira d'avance S. E. le Ministre de l'Intérieur et
+l'informera du motif pour lequel on lui demande son autorisation.--Art.
+65. Les Dames institutrices, lingère, infirmière ne pourront se réunir
+que dans la salle de communauté et ne pourront aller les unes chez les
+autres que lorsqu'elles y seront envoyées pour affaire de la part de la
+Directrice ou de la Maîtresse.--Art. 66. Les unes et les autres ne
+pourront recevoir les personnes qui viendront pour elles dans les
+parties extérieures du parloir qu'avec une permission de la
+Directrice.--Art. 67. Aucune élève ne pourra sortir de la maison sans
+être cherchée par son père ou sa mère ou par une femme de confiance qui,
+chargée d'une lettre, pourrait les suppléer.--Art. 68. Les parents des
+jeunes personnes ne pourront les voir que le jeudi et le dimanche depuis
+onze heures jusqu'à trois en hiver, et en été depuis quatre jusqu'à
+sept.--Art. 69. L'heure fixée pour la sortie des élèves sera de neuf à
+dix; (elles) devront rentrer de sept à huit en été, et de quatre à cinq
+en hiver. Le jeudi sera le jour spécialement choisi pour la sortie des
+élèves. Il n'en pourra sortir qu'une classe à la fois.
+
+Art. 70. Il est expressément interdit à toutes les élèves d'apporter de
+chez leurs parents aucun livre ni papier. En rentrant au collège, elles
+seront soumises à la surveillance nécessaire pour s'assurer qu'elles ne
+désobéissent point à cette défense.
+
+Art. 71. Aucun présent ne peut être accepté par aucune des personnes
+employées dans la maison, quand même le présent viendrait des parents ou
+des élèves.--Art. 72. Aucune personne de service de la maison ne peut
+recevoir d'étrennes.--Art. 73. Les femmes seules pourront être admises
+dans l'intérieur du collège.--Art. 74. Seront exceptés les professeurs,
+le Directeur spirituel, le chapelain, le médecin, le chirurgien dentiste
+et les ouvriers qui ne pourront être remplacés par des femmes.--Art. 75.
+Les professeurs n'auront entrée dans le collège qu'à l'heure fixée pour
+leurs leçons, et les autres, que lorsqu'ils seront appelés par la
+Directrice. Aucun desdits individus ne pourra d'ailleurs circuler dans
+l'intérieur qu'accompagné d'une fille de service.--Art. 76. Les pères et
+grands-pères des élèves ne pourront avoir entrée dans l'intérieur du
+collège qu'en cas de maladie de leurs enfants et avec une permission du
+Ministre de l'Intérieur. Dans toute autre circonstance, ils ne pourront
+les voir qu'au parloir.--Art. 77. Les élèves auxquelles la Directrice
+permettra de se rendre au parloir y seront accompagnées d'une
+institutrice. Elles pourront, avec la permission de la Directrice, être
+conduites dans la partie extérieure du parloir, lorsque leur père ou
+leur mère viendront les voir.--Art. 78. Cette dernière permission ne
+sera jamais accordée lorsque les élèves recevront la visite de leurs
+autres parents.--Art. 79. Les jours de fêtes et de cérémonies, la
+Directrice, la Maîtresse et les institutrices seront vêtues d'une robe
+de soie noire. La Directrice et la Maîtresse auront seules le droit de
+la porter traînante.--Art. 80. Les Dames lingère et infirmière seront
+aussi vêtues de noir.--Art. 81. L'habillement des filles de service sera
+d'étamine et de couleur foncée.--Art. 82. Une institutrice, choisie par
+la Directrice pour un mois au plus, sera spécialement chargée de la
+police du réfectoire pendant les repas.--Art. 83. La Dame institutrice
+chargée de la police du réfectoire sera servie après le dîner
+général.--Art. 84. La permission de sortir une fois par mois ne sera
+accordée à une élève que par la Directrice et sur le rapport favorable
+qui sera rendu de sa conduite et de ses études dans les notes de son
+institutrice et de ses professeurs.
+
+Titre III.--Service de santé.
+
+Art. 85. La Dame infirmière sera dépositaire des médicaments
+usuels.--Art 86. Lorsqu'elle aura besoin de médicaments qui exigeront
+une préparation, elle présentera à la Maîtresse l'ordonnance du médecin
+et, sur le vu de cette ordonnance, la Maîtresse en autorisera
+l'achat.--Art. 87. Lorsqu'une élève entrera dans le collège, la
+Directrice prendra, de concert avec le médecin de la maison, les mesures
+nécessaires pour s'instruire avec les parents de la jeune demoiselle des
+différentes maladies ou inconvénients que la jeune fille pourrait avoir
+éprouvés depuis sa naissance, ou des infirmités qui pourraient
+l'exclure.--Art. 88. Le chirurgien dentiste de la maison se concertera
+avec le médecin pour les opérations qu'il jugera convenables, et rendra
+compte à la Directrice du résultat de leur conférence.
+
+Titre IV.--Dispositions générales.
+
+Art. 89. Le Règlement général du collège, le Règlement intérieur proposé
+par la Directrice et approuvé par le Ministre de l'Intérieur et les
+décisions du Ministre qui pourraient intervenir seront lus tous les six
+mois dans une assemblée composée de la Directrice, de la Maîtresse, des
+institutrices, des Dames lingère et infirmière.--Art. 90. Toutes les
+fois qu'une décision sera adressée par S. E. le Ministre de l'Intérieur
+à Mme la Directrice, cette décision sera lue dans une séance de toutes
+les Dames, que Mme la Directrice convoquera. Cette séance doit avoir
+lieu dans l'un des trois jours de la réception de la décision.--Art. 91.
+La Directrice réglera provisoirement tout ce qui n'est pas déterminé par
+le présent Règlement ou par le Règlement intérieur. Elle rendra compte à
+S. E. le Ministre de l'Intérieur de toutes les mesures qu'elle aura cru
+devoir prendre et, chaque mois, de la conduite des élèves.
+
+Note des livres français:
+
+La petite grammaire de Lhomond; l'abrégé de Rostaut; la grammaire de
+Wailly, 11me édition; la syntaxe de Fabre.--Géographie: L'abrégé de
+géographie de Guthrie, et, quand il aura paru, celui de Malte-Brun;
+l'atlas du précis de géographie universelle de Malte-Brun (il réunit
+tout ce qu'on peut demander en cartes anciennes, du moyen âge et
+modernes); cosmographie de Mentelle.--Mythologie du Père Jouvency, qu'on
+trouve à la fin de l'abrégé de l'histoire ancienne à l'usage de l'Ecole
+militaire, de Bass-ville; abrégé de celle de l'abbé Banier.--Histoire:
+Abrégé de la Bible, par l'Euy[36], 3 volumes in-8°; éléments d'histoire
+générale, par Millot. Précis de l'histoire ancienne, de la république
+romaine, des empereurs et du Bas-Empire, par Royou. Histoire
+d'Angleterre, par Millot. La vie des hommes illustres, de Plutarque.
+Abrégé de l'Histoire universelle, de Bossuet. Le Voyage du jeune
+Anacharsis, par Barthélemy. L'Atlas de Le Sage. Eléments de l'histoire
+d'Allemagne, par Millot ou par Efele[37]. Histoire de l'Espagne, par
+Gaillard. Histoire de Russie, par Voltaire; Histoire de Charles XII, par
+le même. Histoire de Suède et de Danemarck, par Vertot. Histoire de
+Charles-Quint, par Robertson. Les Oraisons funèbres de Fléchier et de
+Bossuet. Le Petit Carême, de Massillon. Précis de l'Histoire de la
+Révolution, par Lacretelle; Histoire de France, XVIIIe siècle, par le
+même. Les Révolutions romaines, de Vertot. Histoire de France, par
+Millot. La Chronologie; de Prévost d'Iray.--Littérature: Le cours de
+littérature de Le Batteux. Leçons de littérature, de Noël, à l'usage de
+tous les établissements d'instruction.--Poèmes: Le poème de la Religion,
+de Racine; l'Homère, traduit par Bitaubé. Les satires de Boileau. Les
+poésies sacrées de J.-B. Rousseau. Télémaque. Le théâtre de Racine, le
+théâtre de Corneille. Lettres de Mme de Sévigné. Le fablier de La
+Fontaine.--Livres de récréation: Don Quichotte, les Voyages de Campe.
+
+Note des livres italiens:
+
+Tous les livres élémentaires de Soave pour les commençants. Le
+_Galateo_, de Mgr Della Casa; les _Rivoluzioni d'Italia_, de Denina.
+Lettres familières à l'usage des lycées. Lettres d'Ann. Caro. Comédies
+choisies de Goldoni. Nouvelles morales du P. Soave. Grammaire de la
+langue italienne, du même; livre des Devoirs, du même. Choix des
+tragédies d'Alfieri. Anthologie italienne tirée des meilleurs
+classiques. Les leçons d'éloquence de Villa. Blair, traduit par le P.
+Soave. Lettres du card. Bembo. Lettres familières de Magalotti. La Force
+de l'imagination humaine, par Muratori; De la Vraie et de la fausse
+Religion, _id._; La Philosophie morale, _id._[38].
+
+Certes, ce Règlement porte la marque du génie de Napoléon: l'esprit,
+souvent les expressions, en rappellent celui d'Ecouen, la distribution
+en est la même. Convaincu que c'est le bon ordre, c'est-à-dire la
+subordination et l'économie qui assure la durée d'un établissement, le
+gouvernement français avait tout d'abord fixé la hiérarchie, la
+distribution des fonctions, le partage de la responsabilité. Comme lui,
+le prince Eugène estima qu'aucune méthode pédagogique ne vaut une forte
+discipline et une bonne comptabilité. Mais un examen attentif prouve
+qu'il a médité et non copié son texte. En voici un exemple: Napoléon,
+quoique très positif jusque dans ses chimères, était obligé de passer
+quelques fantaisies sentimentales aux Français de son temps; Lacépède,
+grand chancelier de la Légion d'honneur, avait donc pu décider que, tous
+les ans, les élèves d'Ecouen planteraient dans le parc deux arbres qui
+porteraient le nom des deux demoiselles les plus méritantes et au pied
+desquels, plus tard, les mères donneraient à leurs filles une leçon de
+reconnaissance envers les bienfaitrices de leur jeunesse, et il avait
+soigneusement envoyé au prince Eugène ce supplément de sa façon à la
+règle impériale[39]. Les Italiens, qui discernent mieux que nous ce qui
+est bon à mettre en vers de ce qui est bon à mettre en pratique,
+laissèrent à la maison d'Ecouen le privilège des petites scènes à la
+Rousseau. Ils démêlèrent une autre illusion cachée dans une des parties
+les plus raisonnables du plan français, dans la partie qui regardait
+l'enseignement des travaux domestiques: accordant peut-être un peu trop
+de portée à des épigrammes que Mme Campan avait eu, dit-on, la faiblesse
+de prendre pour elle et de vouloir faire supprimer[40], les rédacteurs y
+avaient donné dans l'encyclopédie et s'étaient imaginé candidement que
+leurs élèves apprendraient _tout ce qui peut être nécessaire à une mère
+de famille pour la conduite de l'intérieur de sa maison, la direction du
+jardinage, la préparation du pain et des autres aliments_; ils n'avaient
+pas réfléchi que le temps manquerait dans un cours d'éducation qui
+embrassait jusqu'à deux langues vivantes. Le gouvernement italien ne
+retint que le principe, qui était excellent, savoir qu'une jeune fille
+doit occuper ses doigts et non pas seulement son esprit; qu'une
+aiguille entre ses mains est encore plus à sa place qu'un livre, et
+qu'elle doit apprendre à soigner les malades et les enfants. Sur ce
+point, on retrouvera une pareille sagesse dans un règlement pour la
+Maison Joséphine de Bologne, que nous donnerons en appendice.
+
+Même indépendance, même sagacité sur d'autres chapitres. Comme la
+vigilance sur les moeurs était encore plus nécessaire alors en Italie
+qu'en France, les Italiens redoublèrent de précautions à cet égard: les
+lettres des institutrices durent toutes passer, cachetées, il est vrai,
+sous les yeux de la directrice; toutes les lettres des élèves, même
+celles des grandes et celles qui étaient adressées aux pères et aux
+mères durent être lues par elle, précautions qu'en France on n'avait pas
+exigées. Le Règlement d'Ecouen ne permettait que quelques tragédies de
+Corneille et de Racine et permettait _Paul et Virginie_, la _Chaumière
+indienne_: le collège de Milan admit tout le théâtre de Corneille et de
+Racine, et rejeta les deux romans de Bernardin de Saint-Pierre. Les
+Italiens avaient compris que la peinture des troubles de l'amour
+naissant est dangereuse, tandis que la peinture de l'amour cédant au
+devoir est morale; ils avaient encore plus facilement compris que
+c'était un non-sens de recommander la _Chaumière indienne_ à des jeunes
+filles qu'on voulait élever dans celle des religions modernes, qui
+s'éloigne davantage du pur déisme. Ils proscrivirent également les
+_Saisons_, de Saint-Lambert, où l'on se demande comment les rédacteurs
+du plan d'Ecouen avaient pu ne pas apercevoir un sensualisme à peine
+voilé. Il n'est même pas impossible que ce soit cette judicieuse
+épuration qui ait déterminé le gouvernement français à écarter Bernardin
+de Saint-Pierre et Saint-Lambert de la liste remaniée qui accompagne le
+nouveau Règlement des Maisons de la Légion d'honneur du 3 mars 1811.
+
+En revanche, comme il était encore plus nécessaire en Italie qu'en
+France d'agrandir l'esprit des femmes, de l'ouvrir à tout ce qu'il y a
+de fort et de généreux dans les théories du dix-huitième siècle, le
+Règlement du collège lombard admit un très grand nombre d'ouvrages
+d'histoire qu'on ne trouve pas sur la liste d'Ecouen, et, notamment, le
+_Charles-Quint_, de Robertson, à côté du _Discours sur l'Histoire
+universelle_, de Bossuet, les livres de Voltaire à côté de ceux de
+Vertot. Enfin, l'admission des deux ouvrages de Lacretelle prouve qu'on
+voulut, à Milan, que les jeunes filles connussent le siècle de la
+philosophie dans ses grandeurs comme dans ses misères, au lieu de le
+maudire de confiance.
+
+Pour la liste des auteurs italiens, qui a été dressée d'original,
+puisque le Règlement provisoire d'Ecouen n'en parlait pas, quoiqu'il
+prescrivît l'étude de la langue italienne, on aura pu être surpris de
+n'y voir figurer nommément aucun des grands poètes du treizième et du
+quinzième siècles: on s'est fié aux anthologies du soin de les faire
+connaître, alors que, pour ceux-mêmes qu'on ne pouvait intégralement
+donner à des jeunes filles, on pouvait recourir à des éditions
+expurgées; mais on est probablement parti de l'idée que ce n'était pas
+surtout de poésie que la nation avait besoin; la gloire de ses grands
+poètes ne courait aucun péril et leurs imitateurs ne pullulaient que
+trop. On a donc surtout cherché, outre les écrivains épistolaires qui
+enseignent à s'exprimer avec élégance, les auteurs judicieux et d'une
+morale irréprochable, ceux qui pouvaient le mieux accréditer par la
+considération dont ils jouissaient les principes d'une philosophie
+raisonnable. Voilà pourquoi l'on prescrivit l'étude des _Lettres
+familières_, de Magalotti, réfutation estimable de l'athéisme et oeuvre
+d'un savant distingué; voilà pourquoi on inscrivit au programme jusqu'à
+trois traités de Muratori, dont la piété sincère et libérale
+s'insinuerait d'autant plus facilement dans les esprits que la renommée
+de sa colossale érudition commandait le respect; enfin, voilà pourquoi
+l'honnête Soave y figure. On remarquera enfin que, dans son désir de
+retremper les âmes, le gouvernement ordonnait l'étude des tragédies
+d'Alfieri; or, le prince Eugène n'ignorait certainement pas la haine
+dont Alfieri avait, dans ses dernières années, poursuivi la France et
+dont il avait voulu qu'une dernière expression sortît de son tombeau; la
+réplique que Ginguené venait d'opposer à un passage de son
+autobiographie aurait suffi à rappeler cette animosité furieuse[41]. La
+France s'intéressait donc assez sincèrement à la génération nouvelle
+pour ne point se venger à ses dépens des pamphlets d'Alfieri sur ses
+chefs-d'oeuvre, et il faut l'en féliciter d'autant plus que l'omission
+d'Alfieri n'eût en aucune façon surpris le public italien, alors
+beaucoup moins unanime qu'aujourd'hui en sa faveur et beaucoup moins
+habitué à voir enseigner la littérature nationale dans les collèges,
+surtout au moyen d'auteurs contemporains.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de
+Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et
+tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion
+publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice
+française reste en fonctions jusqu'en 1849.
+
+
+La finesse italienne avait, disions-nous, amélioré l'oeuvre du bon sens
+français. Mais comme les idées sur lesquelles reposait le fond commun
+des deux règlements étaient beaucoup plus répandues chez nous que chez
+nos voisins, il importait que les personnes chargées plus spécialement
+de les inculquer aux jeunes filles fussent en pluralité françaises. Lady
+Morgan exagère lorsqu'elle, dit, dans son _Voyage en Italie_, qu'_il est
+de fait que quand ce collège fut établi, il ne se trouvait pas une dame
+italienne que son éducation ou son expérience rendît propre à en
+accepter la direction_. Nous verrons, en effet, que, pour Vérone, on
+rencontra en Italie, quelques années après, une personne fort
+distinguée. Toutefois, en 1812 comme en 1808, on croyait sage de
+chercher de préférence hors de l'Italie, puisque ce fut une Anglaise,
+Maria Cosway, la Vigée-Lebrun de l'Angleterre, à qui Melzi confia la
+direction du collège de Lodi, et que, pour Vérone même, on ne prendra
+une Italienne que sur le refus d'une Française.
+
+Le prince Eugène demanda donc à notre nation la plupart des dames entre
+les mains desquelles il remit le collège de Milan. Mais la France
+elle-même ne surabondait pas alors de sujets disponibles. De nos jours,
+l'embarras d'un ministre de l'instruction publique n'est pas de pourvoir
+aux places qui réclament des sujets capables, mais de pourvoir aux
+sujets capables qui réclament des places. Il en était autrement alors.
+La Révolution avait dispersé une partie du personnel, et les mécomptes
+de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, n'avaient pas encore jeté
+dans la carrière de l'enseignement ce surplus de gradués des deux sexes
+que l'on compte aujourd'hui par centaines ou par milliers, et dont on
+désespère d'employer les services, tout en cédant quelquefois à la
+tentation de faciliter encore davantage les examens élémentaires qui
+ouvrent l'accès de la profession. Sous le premier Empire, il fallait
+chercher longtemps les gens à mettre en place. Il fallut attendre le 21
+janvier 1809 pour pouvoir nommer une directrice, Mme de Lort; le 4
+avril pour nommer la maîtresse, Mme de Soucy; le 9 mars 1810 pour nommer
+les institutrices, Mmes Victoire et Hortense de Maulevrier, Clausier,
+Smith, Gibert; le 9 décembre de la même année pour nommer les
+professeurs hommes, tous Italiens, sauf Garcin, chargé du français et de
+la géographie[42].
+
+On aurait probablement trouvé plus vite le personnel féminin, si l'on se
+fût adressé aux congrégations religieuses, quelques brèches que la
+Révolution eût faites dans leurs rangs. Mais Napoléon estimait qu'il
+n'était pas sage de les employer tout d'abord. Il ne repoussait pas
+absolument leur concours, puisqu'il permettait à quelques-unes d'entre
+elles d'ouvrir des pensionnats privés dans ses États; il laissera
+bientôt Joachim Murat autoriser, sous conditions, les religieuses de la
+Visitation à recevoir des novices, à établir des collèges, en se
+fondant, dira le roi de Naples, sur l'avantage que l'Empire français et
+le royaume d'Italie tiraient de cet Ordre pour l'éducation des filles;
+il le laissera même assigner à ces religieuses, par un décret du 10
+janvier 1811, l'ex-couvent de San Marcellino devenu collège royal:
+décision qui, par parenthèse, mit encore une Française à la tête d'un
+pensionnat italien, la supérieure des Visitandines de Naples étant alors
+Mme Eulalie de Bayanne, d'une noble famille dauphinoise, qui comptait
+alors parmi les siens un cardinal[43]; enfin on sait que, quand Napoléon
+ajoutera aux maisons d'Ecouen et de Saint-Denis les orphelinats de la
+Légion d'honneur, il les confiera aux religieuses de la Mère de Dieu.
+Mais il voulait commencer par des laïques, d'ailleurs non engagées dans
+les liens du mariage, pour bien établir le caractère de l'éducation
+qu'il avait en vue.
+
+Où avait-on été chercher les dames qui allaient surveiller l'éducation
+des jeunes Milanaises? Très près et très loin. Les unes, comme Mme
+Clausier, que la mort d'un frère administrateur général des vivres
+venait de laisser sans ressources, habitaient Milan même; les autres,
+comme Mme de Lort qui était de Strasbourg ou de Nancy, venaient de
+Paris. On avait dû renoncer à exiger l'expérience de l'enseignement. Mme
+de Soucy, qu'avait prêtée la maison d'Ecouen, en avait seule une courte
+pratique; peut-être en était-il de même de la directrice, mais je ne
+l'affirmerais pas. On n'avait pas davantage pu demander de diplômes, ni
+même, comme on en peut juger par quelques lettres conservées aux
+Archives de Milan, un respect scrupuleux de l'orthographe. On avait
+voulu, avant tout, des personnes qui joignissent à des moeurs
+irrépréhensibles une éducation excellente et, autant que possible, une
+naissance relevée. Mme Caroline de Lort était comtesse et avait été
+chanoinesse dans le chapitre de Bouxières où, pour être admise, il
+fallait faire preuve d'antique noblesse; Mme Angélique de Fitte de Soucy
+avait été élevée à Saint-Cyr; Mmes de Maulevrier, filles d'un officier
+supérieur à qui les événements de Saint-Domingue avaient fait perdre une
+fortune considérable, portaient un des grands noms de France.
+L'aristocratie fournit également quelques-unes des institutrices qui,
+dans les années suivantes, remplacèrent plusieurs des premières
+titulaires.
+
+Au prestige de la naissance, Napoléon avait voulu ajouter la
+considération qui s'attache aux fonctions bien rétribuées. Dans les
+maisons de la Légion d'honneur, sans parler de la surintendante qui
+recevait 15,000 francs, une dame dignitaire touchait 2,000 francs, une
+dame de première classe 1,200, une demoiselle 600, sommes considérables
+pour l'époque, surtout si l'on songe qu'elles étaient toutes entièrement
+défrayées. Le gouvernement se montra plus généreux encore envers les
+dames du collège de Milan, traitant avec la même faveur celles qu'on
+avait trouvées à Milan même et celles qui avaient consenti à s'expatrier
+exprès: la directrice fut appointée à 4,000 francs, la maîtresse à
+3,000, chaque institutrice à 1,500. Le traitement de la maîtresse était
+précisément celui d'un professeur de Faculté dans les Universités
+impériales. Enfin, le gouvernement payait sans observation les _cent
+louis_ qu'avait coûté le voyage de Mme de Lort.
+
+La plupart de ces personnes, comme il est naturel, avaient postulé les
+places qu'elles occupaient. Quelquefois pourtant c'était le gouvernement
+qui avait fait les premières démarches, ou plutôt, procédant avec une
+rapidité un peu militaire, il nommait, sur la foi de leur renom, des
+personnes qui ne s'étaient pas mises sur les rangs. Une lettre du
+ministre des affaires extérieures du royaume d'Italie à son collègue le
+marquis de Breme, ministre de l'intérieur, montre qu'on avait nommé Mme
+de Soucy sans lui faire connaître le traitement qu'elle aurait, la date
+à laquelle elle devrait partir, sans lui dire si ses frais de route
+seraient payés: «Il est pourtant naturel,» disait Marescalchi, «qu'elle
+désire être instruite de choses qui la touchent de si près.» C'est ainsi
+qu'en 1813, une dame Rambaldi, qui administrait depuis douze ans
+l'orphelinat de Vérone, fut toute surprise de recevoir un décret du 6
+janvier qui la nommait institutrice au collège de cette ville, honneur
+qu'elle déclina[44].
+
+Mais cette façon expéditive de conférer les emplois ne doit pas faire
+mal juger de la manière dont le gouvernement se comportait avec les
+directrices et avec leurs subordonnées. Sans doute, au premier abord, on
+est un peu étonné, en examinant la correspondance administrative, du
+style alors en usage dans les bureaux des ministères italiens; les
+décrets du prince y sont qualifiés de vénérables et de très vénérés; lui
+adresser une pièce officielle s'appelle _umiliarla_; la réponse qu'il y
+fait est dite _abbassata da lui_; on ne lui _offre_ pas sa démission, on
+la lui _demande_; il ne l'_accepte_ pas, il l'_accorde_, et ce mot
+d'accorder revient à propos de tous ses actes qui semblent autant de
+faveurs gratuites. Mais en retour, le ministère, qu'il s'adresse à la
+directrice ou à une simple institutrice, s'exprime avec une aimable
+courtoisie; les arrêtés de nomination sont quelquefois accompagnés de
+gracieux compliments sur les mérites qui ont dicté le choix du
+souverain. Les agents du ministère s'inspirent du même esprit: le jour
+où le préfet de l'Adige ouvrit le collège des jeunes filles de Vérone,
+il remit à la directrice provisoire une médaille d'honneur en signe de
+la confiance du gouvernement. On accueillait avec une pareille
+courtoisie les familles des élèves: le même préfet, dans la circonstance
+que nous venons de rappeler, offrit un banquet, non seulement aux
+autorités de la ville, mais aux parents qui étaient venus présenter
+leurs enfants[45].
+
+La correspondance officielle atteste que la bonne grâce n'était pas la
+seule qualité des ministres de ce temps-là. On est frappé de leur
+activité. Par une conséquence du pouvoir absolu, qui n'en compense pas
+d'ailleurs les inconvénients, ces ministres qui n'ont à satisfaire qu'un
+seul homme, et un homme impérieux mais point capricieux, peuvent donner
+tout leur temps aux affaires de leur ressort. Des détails, même fort
+minces, passent sous leurs yeux; ils veulent tout savoir et y
+réussissent; toute question qu'on leur adresse reçoit une réponse
+immédiate, mais ils tiennent à être interrogés.--Mais alors, dira-t-on,
+ils se substituent à la directrice et l'annihilent.--Nullement. Vaccari,
+successeur du marquis de Breme au ministère de l'intérieur, se montre,
+dans sa conduite avec Mme de Lort et avec les institutrices, plein
+d'égards, de tact et de bonté. Lorsqu'on fonda le collège de Vérone, on
+avait naturellement songé à emprunter à Mme de Lort une de ses
+collaboratrices, de même qu'on avait, quelques années plus tôt, demandé
+à Mme Campan de donner Mme de Soucy au collège de Milan: «Je ne puis me
+décider, avait dit le prince Eugène au ministre, à nommer (à Vérone)
+une directrice que je ne connais pas... J'ai donc nommé seulement une
+Maîtresse et quatre institutrices. Je vous invite ensuite à voir, avec
+Mme de Lort, si elle pourrait nous donner une directrice et deux ou
+quatre institutrices. Je ne dis pas que toutes ces personnes fussent
+prises dans sa maison, mais je voudrais qu'elle nous en donnât au moins
+une et nous indiquât les autres.» Loin d'ordonner, le vice-roi priait.
+Le ministre, entrant dans ses intentions, écrivait qu'il espérait
+déterminer Mme de Lort à se priver d'une de ses auxiliaires. Or, Mme de
+Lort indiqua très volontiers, pour le poste de directrice, une
+demoiselle Monnier qu'elle avait connue à Paris et qu'on aurait acceptée
+de sa main sans disputer sur les conditions, si cette personne n'avait
+décliné la proposition pour raison de santé; mais elle répondit à la
+demande de prêter une de ses collaboratrices en faisant observer que son
+personnel n'était pas au complet; et, plutôt que de la désobliger, le
+ministre recommença ses recherches dans l'inconnu[46].
+
+Encore, dans cette circonstance, Mme de Lort pouvait-elle avoir raison.
+Mais ce qui fait particulièrement honneur au ministre, c'est la façon
+dont il pénètre, supporte et tempère les défauts qu'elle mêlait à ses
+vertus et à ses talents. Le gouvernement avait voulu, pour diriger le
+collège de Milan, une grande dame: à certains jours, il put croire qu'il
+avait réussi au delà de ses souhaits. Mme de Lort n'aimait pas à
+compter; elle aurait voulu qu'on fît tenir les livres de la maison par
+un agent spécial, et ce désir se justifie; mais elle aimait la
+représentation, et un peu plus qu'il n'était nécessaire. Son voyage,
+disions-nous, avait coûté cent louis; c'était beaucoup, si l'on songe
+que Mmes de Maulevrier n'avaient à elles deux dépensé pour venir que 884
+francs. Quand il s'agit de monter le collège, Mme de Lort réclamait dès
+le premier jour, et avant que la maison fût pleine d'élèves, un nombre
+considérable de gens de service. Le ministère la ramena doucement à
+l'économie.
+
+Ce n'est pas tout: Mme de Lort oubliait facilement sa naissance avec les
+enfants, à qui au réfectoire elle coupait elle-même les portions; elle
+l'oubliait aussi avec celles de ses collaboratrices qui ne pouvaient à
+cet égard élever aucune prétention rivale; elle inspirait en particulier
+à Mme Smith beaucoup d'affection et de dévouement; mais, en face de ses
+égales, la femme de qualité reparaissait avec les petitesses de son
+sexe et les exigences hautaines de sa caste. Elle n'eut pas toujours les
+torts de son côté, mais la conduite du ministère n'en était que plus
+difficile entre ces dames qui ne se sentaient pas nées pour gagner leur
+vie, pour obéir, et qui n'avaient plus ni famille, ni foyer paternel, ni
+fortune, ni patrie. Mme de Soucy entra la première en mésintelligence
+avec Mme de Lort; mais, frêle, souffrante, Mme de Soucy ne fit point
+d'éclat; et, quand elle obtint d'être relevée de ses fonctions, les
+élèves purent croire que la maladie seule l'y déterminait. Les yeux
+malins de la jeunesse surprirent au contraire les démêlés qui éclatèrent
+l'année suivante, en 1812, entre la comtesse de Lort et les dames de
+Maulevrier. Mme de Lort accusait les deux soeurs de traiter durement les
+élèves; Mmes de Maulevrier affirmaient que la Directrice manquait aux
+égards dus à deux personnes de leur rang, ou même simplement de leur
+profession; les élèves prenaient naturellement parti contre elles, et un
+jour une enfant heurta une de ces dames, sans que cet acte, mis par Mme
+de Lort sur le compte de l'inadvertance, fût puni; Mme Victoire de
+Maulevrier interprétait comme une bravade une visite de la Directrice à
+sa soeur malade, et la mettait plus ou moins littéralement à la porte de
+la chambre. La comtesse leur adressait à toutes deux le billet
+caractéristique que voici: «Mme la Directrice a l'honneur de prévenir
+Mmes de Maulevrier qu'elle a reçu l'ordre de S. E. M. le Ministre de
+l'intérieur, de faire servir ces dames dans l'une de leurs chambres où,
+par son ordre encore, on leur portera l'ordinaire de la maison, avant ou
+après le repas des élèves. Ces dames voudront bien dire à la personne
+qui leur remettra ce billet, le moment qui leur conviendra le mieux. Mme
+la Directrice croit aussi qu'il pourra leur convenir mieux de coucher
+dans la même chambre ou chacune dans la leur, et en conséquence, elle se
+dispose à faire porter le lit de Mme Hortense à la place qu'elle
+désignera.» Ici, Mme de Lort n'interprétait pas très exactement la
+pensée du Ministre: il avait non pas ordonné, mais permis ces mesures,
+et il les avait autorisées non par voie de punition, mais pour séparer
+les parties belligérantes. Ses lettres montrent qu'il suivait d'un oeil
+attentif et perspicace ces fâcheux mais inévitables démêlés: dans le
+différend de Mme de Soucy avec la Directrice, il avait aperçu que les
+prétentions de la première avaient causé la mésintelligence; dans
+l'affaire des dames de Maulevrier, où les torts étaient partagés, on le
+voit offrir au début sa médiation, puis, s'abstenir sur l'observation de
+la Directrice que cette intervention envenimerait le dissentiment; aux
+deux soeurs qui s'imaginent que Mme de Lort veut les évincer pour faire
+place à ses protégées, il répond sans humeur que, le nombre des
+institutrices ne se trouvant pas complet, Mme de Lort n'a pas besoin de
+les exclure pour introduire les personnes à qui elle voudrait du bien;
+il ne les en protégeait pas moins contre toute représaille et invitait
+poliment la Directrice à ne pas permettre aux enfants de s'immiscer dans
+le débat. Il ne lui échappe aucun trait de raillerie ou d'impatience. En
+Italien qu'il est, il sait prendre son parti de ce qu'on ne peut
+empêcher, et ne se flatte pas de faire vivre des femmes dans une paix
+éternelle. Il maintient le principe d'autorité en laissant partir Mmes
+de Maulevrier comme Mme de Soucy, puisqu'elles ne peuvent s'accommoder
+au commandement de Mme de Lort; mais alors même ses égards témoignent
+aux innocentes rebelles que les qualités qui leur manquent ne lui font
+pas méconnaître celles qu'elles possèdent.
+
+Le prince Eugène, qui est Français, prend les choses plus à coeur: «Le
+Ministre,» écrit-il de Moscou le 8 octobre 1812, «fera connaître à Mme
+la Directrice que cette affaire m'a affligé et que, pour son propre
+intérêt comme pour celui du Collège Royal, je verrais avec beaucoup de
+peine qu'il se présentât jamais un troisième événement de la même
+nature. Je ne doute pas des torts de Mmes de Maulevrier; mais je me
+persuade que, si Mme de Lort eût appelé plus tôt à son secours
+l'intervention du Ministre, on aurait prévenu les conséquences que la
+mesure _aujourd'hui nécessaire_ (souligné dans le texte) ne peut manquer
+d'avoir dans l'opinion publique[47].»
+
+Mais le flegme bienveillant du ministre voyait plus juste que le chagrin
+affectueux du prince Eugène. Ces petites brouilles ne portèrent aucune
+atteinte à la prospérité de la maison qui frappait tous les regards.
+Nous en avons pour preuve, non pas seulement des déclarations publiques
+qu'on pourrait suspecter: par exemple le _Giornale Italiano_, en
+relatant le 19 avril, le 18 décembre 1811 des visites que la vice-reine
+et son mari y ont faites, assure que leurs Altesses se sont montrées
+très contentes et ont félicité Mme de Lort. On pourrait prétendre que ce
+langage s'adresse au public qu'on veut séduire. Mais voici une lettre
+ministérielle du 21 juin 1812 qui n'était pas destinée au public, mais à
+Mme de Lort seule: «Ma visite d'hier à votre collège m'a convaincu
+encore davantage des progrès que les élèves font dans leurs études,
+nouvelle preuve de l'excellente direction que vous savez donner à toutes
+les parties de leur éducation. J'ai déjà eu, Madame, l'occasion de me
+louer de vous; j'ai même eu récemment la satisfaction de voir comme Son
+Altesse Impériale a daigné vous manifester par mon intermédiaire son
+approbation pour l'oeuvre que vous avez accomplie.» Une gratification de
+deux cents francs pour chacun des professeurs du collège accompagnait
+cette lettre et en corroborait irréfragablement la sincérité.
+
+Le public en jugeait comme l'autorité; car il sollicitait les places
+payantes avec autant d'empressement que les places gratuites; et c'est
+pour répondre à cette disposition si flatteuse que l'on décida la
+fondation des collèges de Vérone et de Bologne où, toutefois, puisqu'il
+ne s'agissait plus de fonder dans la capitale du royaume une institution
+modèle, on ménagerait le trésor public et la bourse des familles: ces
+collèges devaient donner une instruction un peu moins étendue; le prix
+de la pension y était fixé à six cents francs au lieu de huit cents, et
+chacun des deux recevrait, non plus seulement cinquante élèves comme le
+collège de Milan, mais cent, dont moitié, comme à Milan, à titre
+gratuit. Le personnel de ces deux collèges de second ordre devait
+toucher des appointements un peu inférieurs; (1,000 francs pour la
+Directrice, 800 francs pour la Maîtresse, 600 pour chaque
+institutrice); et on ne le faisait plus venir d'au delà des Alpes. On
+avait pourtant cette fois encore, nous avons eu occasion de le dire,
+cherché hors du royaume, au moins pour Vérone; on avait aussi songé à
+confier le collège de cette ville à des religieuses salésiennes qui
+auraient à cet effet quitté Roveredo; le préfet de l'Adige fut sans
+doute fort heureux quand on abandonna ce dernier projet; car dans son
+discours d'ouverture, on trouve un passage qu'on croirait d'hier sur
+_l'insuffisance babillarde de vierges voilées qui, privées du doux nom
+de mères, en pratiquaient mal les fonctions puisqu'elles en ignoraient
+les sentiments et les devoirs_[48]. Mais en somme l'esprit et les
+méthodes demeurèrent les mêmes qu'à Milan. On apporta les mêmes soins au
+choix de la Directrice, et, pour la seule des deux maisons qui s'ouvrit,
+celle de Vérone, on en rencontra une fort estimable dans la personne
+d'Amalia Guazza qu'on avait nommée Maîtresse le 13 juillet 1812 et que
+l'on mit le 6 janvier 1813 à la tête de l'établissement: «Le préfet de
+l'Adige, avait dit le ministre, donne les meilleures informations tant
+sur le zèle qu'elle a déployé dans les premiers temps de l'installation
+du collège, suppléant presque à elle seule à l'absence des
+institutrices non encore parvenues à leur destination, que sur son
+habileté peu commune à s'acquitter des charges difficiles qui lui
+étaient confiées. Il dépeint de la manière la plus avantageuse sa
+manière de se présenter, son amabilité qui lui a gagné l'affection de
+toutes les élèves alors qu'elle maintenait dans le collège la plus
+exacte observance de la Règle[49].»
+
+Le collège de Vérone rencontra dans le public la même faveur que celui
+de Milan.
+
+Mais, dira un sceptique, qui sait si en mettant leurs filles dans ces
+collèges, les pères n'entendaient pas uniquement faire leur cour à
+Napoléon, ou s'ils n'obéissaient même pas aux injonctions de ses agents?
+M. Tivaroni n'affirme-t-il pas qu'on ordonnait aux nobles romains
+d'envoyer leurs enfants dans les lycées de Paris? Nous répondrons par
+des faits positifs. D'abord il suffit si peu de la volonté déclarée du
+gouvernement le plus absolu pour peupler un collège, que nous avons vu
+l'établissement de Mme Laugers demeurer vide malgré les titres dont on
+le décorait, malgré les subventions et un changement de local; ce n'est
+ni l'adulation ni la crainte qui font la prospérité d'une maison
+d'éducation, c'est la confiance fondée sur l'estime. À Parme,
+l'administration française était dirigée par un préfet d'un zèle
+intempérant qui s'était mis en tête de communiquer au collège de
+Sainte-Catherine, dit collège des nobles, son enthousiasme pour
+Napoléon; il en invitait à ses brillantes soirées les sujets les plus
+méritants; il faisait jouer par les élèves des pièces militaires, _Le
+Dragon de Thionville_, _La Bataille d'Austerlitz_; comme il n'est pas
+très difficile d'échauffer l'imagination de la jeunesse, surtout quand
+on lui parle au nom d'un victorieux, il avait assez bien réussi auprès
+d'elle; ses comédiens imberbes avaient joué avec une verve qui charmait
+l'état-major; mais les familles n'entendaient pas que l'on transformât
+le collège en prytanée militaire. Elles redemandèrent leurs enfants.
+Quelques-uns de ceux-ci protestèrent. Quand le prince romain Spada
+envoya réclamer ses trois fils, modèles de bonne conduite, l'aîné qui
+était le plus âgé du collège «tint avec ses deux frères un petit conseil
+de famille, à la suite duquel il fit connaître à l'agent de sa maison
+qu'il ne croyait pas convenable de retirer ses jeunes frères du collège,
+et que, comme leur aîné, il ne pouvait y consentir, qu'au reste, son
+père ne les réclamant que sur les calomnies et les bruits répandus
+contre le collège, il conviendrait qu'il vînt s'éclairer par lui-même de
+la vérité, et que l'intérêt de ses enfants devait suffire pour le
+déterminer.» Mais en vain l'obstiné préfet signifia qu'une fois admis au
+collège, on n'en sortait qu'à la fin des études: les parents employèrent
+les larmes des mères, les recommandations des ambassadeurs,
+l'intervention des ministres: il fallut rendre un à un bon nombre
+d'élèves, et l'on vit l'instant où il ne resterait plus personne dans le
+collège[50]. L'insuccès du préfet de Parme, comme celui de Mme Laugers,
+prouve que le succès de nos collèges de jeunes filles était mérité.
+
+Un autre fait que j'ai annoncé par une allusion anticipée, prouvera
+combien l'opinion publique était attachée à nos collèges: ce fut elle
+qui les sauva en 1814, ce fut elle qui obligea l'Autriche à les
+respecter et qui par là leur permit de donner tous les fruits qu'on en
+pouvait attendre.
+
+La haine des restaurateurs de l'ancien régime contre les Français
+s'étendait en effet jusqu'aux établissements d'ordre pédagogique ou
+scientifique fondés par nous. Ainsi, en Toscane, Napoléon avait vivifié
+un Musée de physique et d'histoire naturelle qui datait de 1775; il
+l'avait employé à propager par la parole et par la plume les
+connaissances nouvelles, si bien qu'on avait publié un premier volume
+d'Annales en 1808, un deuxième en 1810: le gouvernement du grand-duc,
+non seulement ne pressa pas la continuation de ce recueil dont le
+troisième volume ne parut qu'en 1866, mais supprima les chaires du
+Musée[51]. En Lombardie, les Autrichiens établirent en principe, par un
+décret du 31 mai 1814, que tous les membres étrangers du corps
+enseignant quitteraient leurs fonctions, sauf les exceptions qui
+paraîtraient nécessaires. L'application de ce principe eût entraîné la
+fermeture immédiate du collège de Milan, puisque, comme le montrait le
+tableau du personnel, demandé en cette occasion à Mme de Lort, la
+directrice, la maîtresse et trois institutrices au moins sur six,
+étaient françaises. Mais Paolo De Capitani, chargé du portefeuille de
+l'intérieur, représenta, dès le lendemain 1er juin, cette conséquence à
+la régence du gouvernement provisoire, ajoutant que l'établissement
+jouissait de la pleine faveur du public, _gode tutto il favore del
+pubblico_[52], et les Autrichiens eurent le mérite d'ordonner que le
+personnel serait provisoirement maintenu: ils se bornèrent à cet égard à
+remercier, par raison d'économie, deux institutrices, les deux dernières
+venues: ce fut donc le hasard seul qui fit tomber cette mesure sur deux
+Françaises, Mmes Valentine Duhautmuid ou Dehuitmuid et Jasler de
+Gricourt, qui reçurent même une indemnité[53].
+
+L'enquête à laquelle les Autrichiens procédèrent ensuite les amena, au
+cours de l'année suivante, à émettre le plus honorable témoignage en
+faveur de l'institution: «Le gouvernement,» disait le rapport, «devant
+rendre justice aux soins de la directrice et à la sagesse des
+règlements, ne peut que se déclarer extrêmement satisfait en toute chose
+de la marche de cet établissement.» Cette déclaration si flatteuse du
+gouvernement s'accorde de tout point avec le voeu de l'opinion publique
+et le respectable suffrage des pères et mères de famille des classes les
+plus distinguées, qui considèrent comme une faveur insigne d'obtenir
+pour leurs filles une place dans le collège, même contre payement de la
+pension entière[54].» Le local, sur le choix duquel le gouvernement
+français avait longtemps réfléchi avant de s'arrêter au couvent de
+Saint-Philippe de Neri, lui paraissait des mieux appropriés à la
+destination. Bref, le 8 juillet 1816, Mme de Lort fut informée, par
+l'intermédiaire de M. d'Adda, que le collège était définitivement
+conservé: «Le gouvernement,» disait le haut fonctionnaire, «a le plaisir
+de vous notifier que Sa Majesté impériale et royale, dans sa parfaite
+clémence, daigne approuver la conservation du collège impérial et royal
+des jeunes filles, si avantageusement confié à votre sage direction,
+_alla di Lei saggia direzione tanto vantaggiosamente affidato_;» et ils
+résolurent d'augmenter le nombre des places payantes[55].
+
+L'enthousiasme d'une Anglaise va nous expliquer la satisfaction des
+Allemands. Voici le récit que lady Morgan nous a laissé de sa visite au
+collège de Milan. Après avoir rappelé que Mme de Lort, femme d'un mérite
+distingué et d'une conduite irréprochable, avait présidé à la fondation
+du collège, elle ajoute: «Depuis, nous recherchâmes toujours l'occasion
+de jouir de sa société. Comme il n'existe aucune école de ce genre en
+Angleterre, il est impossible d'en donner l'idée par aucune comparaison;
+mais sous les rapports essentiels du bon air, de l'espace, de
+l'élégance, de la propreté, des soins et du bon ordre, il est impossible
+de surpasser cet établissement. Le couvent de Saint-Philippe de Neri
+ressemble à un château royal; ses arcades, surmontées de galeries
+ouvertes, entourent un jardin superbe et parfaitement cultivé. Les
+dortoirs sont très grands et pourvus de cabinets de toilette abondamment
+fournis d'eau par de belles fontaines.» Je passe ici quelques détails
+sur les dortoirs et l'infirmerie. «Des bains chauds et froids y sont
+attenants. La lingerie est une grande pièce remplie de tout ce qui est
+nécessaire pour l'habillement d'une femme, fait par les élèves pour leur
+propre usage; mais les matériaux sont fournis par la maison. Une autre
+chambre contient les ouvrages d'agrément. Chaque classe a des
+appartements séparés qui donnent tous sur le jardin, et le désavantage
+d'un air chaud et renfermé, si commun même dans nos meilleures écoles,
+est ainsi réellement évité. Nous vîmes des groupes d'enfants courant
+d'une classe à l'autre à travers des orangers et des buissons couverts
+de fleurs, chacune avec son petit chapeau de paille et son panier au
+bras. Nous les vîmes ensuite rassemblées dans une belle salle, d'où
+elles se rendirent au réfectoire autour d'un excellent dîner. Quand Mme
+de Lort entra, plusieurs des plus petites se pressèrent auprès d'elle et
+reçurent un moment des caresses ou quelques marques d'affection et de
+familiarité. Elle leur parla en français à toutes pour nous montrer
+leurs progrès, et les fit rire de bon coeur des méprises qu'elles
+faisaient. L'italien est soigneusement cultivé et l'on permet le moins
+possible l'usage du milanais. Les études sont très libérales et doivent
+choquer la plupart de leurs grand'mères, qui apprenaient à peine à lire
+et à écrire et qui voient leurs illustres descendantes, que leur
+naissance devait condamner à l'insipidité et à l'indolence, occupées à
+couper des chemises ou à faire des corsets, à inventer des formes de
+robes et à raccommoder des bas, instruites dans tous les détails que
+doit connaître une maîtresse de maison et combinant ces devoirs
+domestiques avec l'étude des langues, les arts, les sciences et la
+littérature[56].»
+
+À la vérité, les Autrichiens opérèrent bientôt, le 1er août 1818,
+quelques changements dans la maison; mais ces changements ne portèrent
+guère que sur les exercices religieux, le choix des livres et les
+relations de la Directrice avec l'autorité. Napoléon, tout en inculquant
+fortement l'habitude de la piété aux jeunes filles, les tenait en garde
+contre le mysticisme: il spécifiait des prières purement canoniques: le
+règlement autrichien porta, au contraire, que la prière commune serait
+ou composée ou tirée exprès de quelque bon livre de spiritualité; il
+prescrivit une huitaine de manuels de dévotion. La liste des ouvrages de
+pure littérature fut notablement réduite, malgré l'adjonction naturelle
+sous un empereur d'Autriche de la langue et de la littérature de
+l'Allemagne; elle se composa seulement des ouvrages suivants:
+Anthologies italiennes à l'usage des humanités supérieures, des
+humanités inférieures, des classes de grammaire; Lettres des meilleurs
+écrivains italiens choisies par Elia Giardini, Lettres sur le chant de
+Minoja, Lettres familières (en italien également). Fables de La
+Fontaine, de Gellert, de Lessing, de Gessner. Contes moraux (en
+allemand) de Filippi; OEuvres diverses pour la jeunesse (en allemand) de
+Campe; enfin, comme ouvrages de divertissement, Berquin en italien et en
+français, les ouvrages sacrés de Métastase, les Nouvelles Morales de
+Soave, les Contes Moraux de De Cristoforis. La liste des ouvrages
+d'histoire fut encore plus réduite. Plutarque, par exemple, le Voyage
+d'Anacharsis, les ouvrages de Robertson, de Voltaire, de Lacretelle,
+ceux même de Fléchier, de Bossuet disparurent, aussi bien que Boileau,
+Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Cervantès, Goldoni et Alfieri. Enfin,
+tandis que sous l'Empire, la Directrice était en communication directe
+et constante avec le ministère, le collège fut désormais placé sous la
+surveillance d'un curateur choisi dans l'aristocratie lombarde, le comte
+Giovanni Luca della Somaglia, qui eut plus tard pour successeur le comte
+Giovanni Pietro Porro d'abord, le comte Renato Borromeo ensuite.
+
+Mais la timidité d'esprit qui avait dicté tous ces changements
+n'empêchait pas le gouvernement autrichien de subir l'ascendant de la
+pensée qui avait présidé à la fondation du collège: le régime intérieur
+de la maison demeura identiquement le même, sauf que, d'accord avec la
+Directrice, on espaça davantage les sorties des élèves et que les
+visites des parents furent assujetties aux usages des couvents. On
+n'emprunta rien au collège de filles, fondé à Vienne, rue Abster, par
+Joseph II, bien qu'on eût un instant expédié d'Autriche la règle de ce
+collège dans la pensée de l'appliquer en Lombardie. Les élèves admises
+à titre gratuit continuèrent à être traitées sur le même pied que les
+autres: à Vienne, celles des jeunes filles qu'on admettait gratuitement
+s'engageaient à se vouer pour six ans à l'instruction publique,
+engagement fort honorable dans une École Normale où tous le prennent,
+mais distinction fâcheuse dans une maison où les pauvres seuls y sont
+soumis. À Vienne, les élèves payantes s'entretenaient elles-mêmes; à
+Milan, la maison continua à se réserver le moyen de maintenir
+l'uniformité du costume. Les habitudes démocratiques, ou, si l'on aime
+mieux, viriles, furent maintenues: les grandes élèves durent, comme par
+le passé, s'habiller seules ou sans autre aide que celle de leurs
+compagnes, aider à tour de rôle l'infirmière pour apprendre à soigner
+les malades, faire leurs vêtements, leur linge et celui du collège.
+Enfin, si la littérature et la philosophie françaises n'occupèrent plus
+la même place dans les programmes, c'étaient une directrice et une
+Maîtresse françaises qui continuaient à diriger la maison. Pour les
+simples institutrices, si la pluralité avait bientôt cessé de nous
+appartenir, si, pour celles qu'on ne prenait pas en Italie, on chercha
+peut-être plutôt à Genève ou en Savoie, on n'exclut jamais
+systématiquement nos compatriotes.
+
+C'est même chose curieuse que le soin avec lequel les Autrichiens
+s'abstiennent d'ordinaire de toucher aux usages de ce collège. Nous
+avons dit que la raison d'économie leur avait fait, en 1814, remercier
+deux institutrices; cette question de l'économie revint plusieurs fois,
+car le collège, comme la plupart des établissements publics, coûtait
+plus qu'il ne rapportait; néanmoins on voit François II, en 1818,
+déclarer qu'il n'y a point lieu à réduire les dépenses de la maison, et,
+détail plus piquant, la Direction impériale et royale de comptabilité
+elle-même batailler en 1828 contre la proposition de réduire les
+appointements des institutrices à nommer par la suite. «Il fallait avoir
+égard,» disait-elle, «aux branches d'enseignement qu'on cultivait dans
+ce collège, au degré éminent, aux conditions toutes particulières où il
+est placé.» Si cette réduction passa l'année suivante, c'est que le
+curateur, fort bien intentionné pour la maison, l'appuya par un argument
+fort plausible: il fit remarquer que des appointements très élevés,
+offerts à des personnes souvent très jeunes (et quinze cents francs,
+pour des femmes nourries et logées, étaient alors en effet une assez
+grosse somme) amenaient quelquefois au collège des personnes fort
+honnêtes, mais sans vocation véritable, qui n'y restaient que le temps
+nécessaire pour amasser un peu d'argent. Enfin l'Autriche eut le mérite
+de comprendre que, tandis que la conformité de notre langue avec
+l'italien en rendait l'étude attrayante à de jeunes italiennes,
+l'allemand semblerait toujours à la plupart d'entre elles un _pensum_
+désespérant; aussi, tout en en prescrivant l'étude, ne l'imposa-t-elle
+qu'aux élèves les plus avancées, alors que le français, comme l'italien,
+s'apprenait dans toutes les classes. Ce fut sans doute par inadvertance
+qu'elle supprima dans la liste des livres l'histoire spéciale de
+l'Allemagne, en maintenant celle de la France, mais le fait qu'une
+pareille inadvertance ait été commise est déjà significatif[57].
+
+Avouons que les Autrichiens eurent du mérite à conserver, même en la
+modifiant, une institution du vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de
+Wagram! Ils en furent récompensés par la prospérité du collège. Dès
+qu'ils avaient mis quelques nouvelles places payantes à la disposition
+des familles auxquelles Napoléon n'en offrait que vingt-six sur
+cinquante, celles-ci en avaient profité; en 1821, outre les vingt-quatre
+élèves gratuites, on eut trente et une élèves payantes, trente-neuf en
+1822, quarante-six en 1824 et 1825, accroissement qui élevait la
+population totale du collège de cinquante à soixante et onze élèves. Ces
+chiffres étaient considérables pour l'époque; car voici la population
+des collèges de jeunes filles en 1817 pour la Lombardie d'après
+l'Almanach officiel de la province: collège des Salésiennes à Alzano, 65
+élèves; collège de Brescia, 14; collège des Salésiennes de Salo, 15; id.
+de Côme, 44; collège de Crémone, 12; de Mantoue, 13; à Milan, le collège
+des Salésiennes ne compte que 46 élèves et le collège de la Guastalla
+réservé aux filles nobles ne comprend, outre ses 24 élèves gratuites,
+que 9 payantes. Ce dernier chiffre est fort intéressant, car il prouve
+que l'aristocratie lombarde préférait à cette maison purement nobiliaire
+l'établissement fondé sur le principe de l'égalité. Ajoutons que ce
+n'était pas seulement la partie libérale de la noblesse qui appréciait
+ce dernier: on s'attendait bien que le comte Luigi Porro Lambertenghi,
+dont les fils eurent Silvio Pellico pour précepteur, y mettrait ses
+filles[58]. Mais les partisans, les représentants même de la
+restauration de l'ancien régime souhaitaient aussi d'y placer leurs
+enfants, témoin le marquis Alfieri di Sostegno, ambassadeur de Sardaigne
+à Paris et jadis otage de la France, qui sollicita et obtint en 1815 d'y
+faire élever sa fille[59].
+
+Le nombre des élèves du collège diminua un moment vers 1828; mais il se
+releva bientôt, puisque le curateur, dans un rapport du 28 février 1834,
+demanda qu'on agrandît un peu les dortoirs pour que deux élèves de plus
+pussent venir se joindre aux quatre-vingts que la maison comptait alors.
+Quant à la diminution momentanée, il l'avait expliquée en juin 1829
+d'une manière fort honorable pour le collège, tout en signalant quelques
+réformes à y introduire; c'était, disait-il, l'effet de l'ouverture de
+beaucoup de pensionnats particuliers à Milan et en Lombardie et des
+services mêmes rendus par le collège, beaucoup d'anciennes élèves se
+sentant capables d'élever leurs filles chez elles[60]. Le collège
+n'avait pas été davantage étranger à cette élévation du nombre des
+pensionnats en Lombardie qui avait plus que doublé, comme on peut le
+voir en comparant l'Almanach officiel de 1828 à celui de 1817; car, dès
+le 5 juin 1813, le gouvernement français avait cru devoir prémunir le
+public par la voie du _Giornale italiano_ contre une sorte de
+contrefaçon.
+
+Les Rapports annuels qui constataient la prospérité de notre collège
+l'attribuaient tous à la bonne tenue de la maison, aux progrès des
+élèves: «L'établissement,» dit, par exemple, celui de 1824-1825, «est
+florissant au même degré que les années précédentes, comme le montrent
+le nombre des élèves et leurs progrès tant dans les moeurs que dans
+l'instruction civile et religieuse; les examens semestriels de 1825 en
+ont fourni une preuve publique. Pour les professeurs et la Maîtresse, on
+ne peut que se louer de leur zèle et de leur conduite régulière et
+subordonnée[61].» Aussi le gouvernement autrichien donna-t-il à la
+Directrice un gage public de son estime en lui conférant l'Ordre de la
+Croix étoilée, «destiné à des dames nobles qui, se consacrant surtout
+au service et à l'adoration de la croix, s'adonneraient de plus à la
+vertu, aux bonnes oeuvres et à la charité[62].» Il est vrai que l'âge de
+Mme de Lort et sa santé depuis longtemps ébranlée lui conseillèrent
+bientôt après la retraite. Mais, quand elle obtint son congé, à
+soixante-quatre ans environ, au début de septembre 1828, le collège
+était sur un trop bon pied pour en souffrir. Mme Henriette Smith, qui
+appartenait à la maison depuis dix-huit années, qui depuis le 20 mars
+1812 y remplissait les fonctions de Maîtresse, qui avait toujours vécu
+en parfaite intelligence avec la Directrice et l'avait suppléée avec
+dévouement, avec habileté durant ses absences et ses maladies, fut
+nommée à sa place le 24 août 1829, après avoir encore une fois exercé la
+fonction par intérim.
+
+Les documents qui subsistent ne permettent pas d'instituer le parallèle
+de la première et de la deuxième Directrice. Tout ce que l'on peut
+conjecturer, c'est que la seconde, si elle n'avait ni les qualités ni
+les défauts d'une comtesse, possédait une aptitude plus marquée pour se
+mettre à toute espèce de travaux: ainsi, elle emploie au besoin
+l'italien dans sa correspondance officielle, tandis que Mme de Lort
+répondait toujours en français aux lettres écrites en italien; elle se
+déclarait prête à tenir la comptabilité de la maison, tâche que Mme de
+Lort avait toujours déclinée autant qu'elle l'avait pu. Quoi qu'il en
+soit, l'autorité marquait pour l'une et pour l'autre une égale estime et
+leur attribuait à toutes deux une grande part dans la prospérité du
+collège.
+
+La seconde et dernière Directrice française administra la maison encore
+plus longtemps que n'avait fait la première; car elle resta en activité
+jusqu'à la fin de 1849[63]. Je ne sais si c'est la mort ou le besoin de
+repos qui l'enleva à ses fonctions et si elle a vu le retour du drapeau
+français dans la capitale de la Lombardie; mais je suis du moins
+content pour elle qu'elle ait vu les journées de mars 1848, date
+glorieuse et pleine de promesses à laquelle les fils et les frères de
+ses élèves en avaient une première fois chassé les Allemands.
+
+Elle emporta une autre satisfaction, celle de laisser le collège dans
+une prospérité qui dure encore aujourd'hui dans le nouveau local de la
+_via Passione_.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le
+collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les
+voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de
+ces collèges a puissamment contribué à relever le coeur et l'esprit de la
+femme en Italie.
+
+
+Le collège de Vérone n'avait pas couru les mêmes dangers, précisément
+par les raisons qui nous ont fait prendre de préférence le collège de
+Milan pour objet de notre étude: le personnel en était italien, et le
+plan d'études moins étendu; il pouvait donc moins inquiéter l'Autriche.
+Toutefois, comme nous l'avons dit, on y appliquait le même système
+d'éducation, sinon d'instruction, qu'à Milan. Il avait donc, lui aussi,
+de quoi déplaire. Mais il faut croire que lui aussi il fut sauvé par les
+services qu'il rendait: ici encore, en effet, les Autrichiens
+maintinrent en fonctions le personnel nommé par le prince Eugène et
+laissèrent en vigueur la règle primitive jusqu'en 1837; encore ne
+touchèrent-ils jamais aux points essentiels, à ceux qui pouvaient le
+mieux retremper le caractère et réformer les moeurs du sexe féminin en
+Italie; on peut s'en convaincre en lisant un récit succinct des
+vicissitudes de ce collège, que le gouvernement italien a publié en
+1873[64]. Car ce collège, comme celui de Milan, est toujours vivant et
+prospère. Nous renvoyons à cette histoire sommaire qui achèvera de
+montrer la solidité de cette oeuvre de Napoléon. Détachons-en seulement
+une note de la page 4, qui rend un glorieux témoignage de l'excellence
+du choix fait par le prince Eugène pour la direction de l'établissement:
+«C'est une dette de reconnaissance de rappeler le nom de la première
+Directrice, qui fut Mme Amalia Guazza, et dont les éminents services ont
+laissé dans le pays et dans la maison le plus cher, le plus impérissable
+souvenir. Entrée au collège à l'époque même de la fondation, et nommée
+Directrice effective par décret du 6 janvier 1813, elle soutint cette
+charge difficile pendant plus de quarante années et l'exerçait encore
+lorsqu'elle mourut le 30 juin 1854.»
+
+Le collège de Lodi fut également conservé: quand lady Morgan le visita
+dans les premières années qui suivirent la chute de Napoléon, Maria
+Cosway avait été rappelée en Angleterre par des affaires domestiques, et
+une autre dame le dirigeait; mais il était florissant comme il l'est
+encore aujourd'hui. Lady Morgan, qui attribue à Maria Cosway _tous les
+talents, toutes les qualités qui peuvent rendre une femme accomplie_, y
+dit que sous sa direction ce pensionnat était devenu et restait _une des
+meilleures maisons qui existent en Italie et peut-être en Europe_. Ce
+qu'elle ajoute prouve que, sauf quelques modifications sur l'article du
+parloir, les Autrichiens avaient laissé subsister la règle de la maison
+émanée du même esprit que celle du collège de Milan, quoique visant à
+une éducation moins complète: «Le costume est uniforme, simple et propre
+sans recherche. L'instruction est la même pour tous, excepté la musique,
+la danse et le dessin que l'on n'enseigne qu'à celles dont les parents
+sont de rang à nécessiter des talents de ce genre. Elles apprennent des
+ouvrages d'aiguille utiles et l'économie domestique, de manière à
+pouvoir, en rentrant dans leur famille à l'âge de quatorze ans, tenir
+des livres de commerce ou conduire une maison. L'écriture,
+l'arithmétique et le style épistolaire sont particulièrement soignés, et
+la géographie, la grammaire et l'histoire enseignées à fond[65].»
+
+L'oeuvre française dont nous retraçons l'histoire désarma jusqu'à la
+haine plus aveugle encore des Bourbons de Naples. Caroline Murat, qui
+avait pris à coeur l'établissement placé sous sa protection, avait,
+dit-on, en quittant le royaume, répété à tous les Napolitains qui lui
+faisaient leurs adieux: «Conservez mon école, veillez sur les _Miracoli_
+(ex-couvent de Naples dans lequel on avait transporté le collège
+d'Aversa)!» Son voeu fut exaucé. Le roi Ferdinand Ier montra sa mauvaise
+humeur en refusant de visiter l'établissement; mais le 6 novembre 1816,
+il le confirma _quoique élevé par l'envahisseur_. Pietro Colletta
+constate avec joie, dans son Histoire du Royaume de Naples, que cette
+maison, fondée par Joseph et Joachim, «après avoir grandi sept années en
+mérite, en importance, et en renommée,» a été conservée avec la règle
+originelle. Ce que lady Morgan, dans sa relation de voyage, appelle de
+grands changements, se réduisit à l'adjonction d'un professeur de
+catéchisme et à quelques modifications dans les rapports entre les
+parents et les familles; la règle intérieure fut maintenue[66].
+Aujourd'hui encore deux des trois collèges qui existent à Naples sont
+établis l'un aux Miracoli, l'autre à San Marcellino. Les noms de la
+princesse Maria Clotilda, de la reine Maria Pia, qu'ils portent
+présentement, ne suffisent pas à faire oublier les véritables
+fondateurs.
+
+Je le demande maintenant: s'il est vrai que de pareils établissements
+eussent partout produit de bons effets, combien ne furent-ils pas
+efficaces, nécessaires, chez un peuple qui commençait à vouloir se
+relever de sa décadence, mais où l'instruction et l'éducation des femmes
+étaient dans le délaissement que nous dépeignent les historiens
+italiens? À une éducation qui entretenait la mollesse, les préjugés de
+caste, l'ignorance, où la piété même ne tournait pas au profit de la
+vertu, ils avaient substitué une éducation qui reposait sur une piété
+agissante et éclairée, qui enseignait que le mérite seul établit des
+différences entre les hommes, qui préparait, non plus des femmes sans
+défense contre les surprises du coeur, sans intérêt pour les idées
+généreuses, mais les épouses et les mères des patriotes qui ont relevé
+l'Italie. Si Parini, si Alfieri avaient pu voir ces nouveaux principes
+appliqués pendant quarante années par les personnes mêmes que les
+fondateurs avaient reconnues dignes de les répandre, s'ils avaient pu
+voir l'élite de la société solliciter le bienfait de cette éducation
+pour ses filles, avec quelle éloquence, avec quelle émotion
+n'auraient-ils pas béni un pareil symptôme de régénération, et l'auteur
+du _Misogallo_ n'eût-il pas avoué ce que proclamait Stendhal, que les
+collèges de jeunes filles institués en Italie par le gouvernement
+français _ont eu la plus salutaire influence_?
+
+Nous objectera-t-on que Stendhal était Français, que nous faisons parler
+à notre guise Alfieri et Parini? En ce cas, nous laisserons le dernier
+mot à deux témoins dont on ne suspectera pas l'impartialité et dont on
+ne nous accusera pas d'interpréter arbitrairement le silence; car ils
+sont tous deux étrangers, et ils se sont prononcés avec une précision
+catégorique. Ecoutons d'abord lady Morgan: «De tous les bienfaits que la
+Révolution a conférés à l'Italie, celui dont les favorables effets
+dureront le plus longtemps, est un système d'éducation pour les femmes
+plus libéral, élevé sur les ruines d'un bigotisme dégradant.» Ecoutons
+enfin un patriote italien: Colletta, dans le passage précité où il nous
+apprend que le collège des Miracoli survécut à la réaction bourbonienne,
+déclare que cette maison a contribué et contribue encore puissamment à
+rendre meilleures les moeurs domestiques, à former beaucoup de vertueuses
+épouses, de mères prévoyantes, affectionnées aux joies de la famille: _è
+stata ed è potente cagione dei costumi migliorati delle famiglie e
+dell'incontrarsi spesso virtuose consorti, provvide madri amorose delle
+domestiche dolcezze_. Il est impossible de désirer un témoignage plus
+désintéressé et plus glorieux.
+
+
+
+
+L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Du goût pour les cours publics.
+
+
+Pourquoi, chez un peuple qui a de tout temps goûté l'art de bien dire,
+le brillant professeur qui avait plus fait, par l'éclat de sa parole,
+pour fonder l'université de Paris, que les papes par leurs bulles;
+pourquoi cet Abélard qui peuplait une solitude de la Champagne en y
+portant sa chaire, n'a-t-il trouvé qu'au dix-neuvième siècle, dans la
+personne d'illustres maîtres de la Sorbonne et du Collège de France, des
+héritiers de son talent et de sa popularité? Pourquoi, si l'on excepte
+la période de la Renaissance, où la science d'un Budé, d'un Turnèbe,
+aidée de la noblesse de leur caractère et de l'enthousiasme du temps,
+amenait à leurs cours quelques gentilshommes, la montagne
+Sainte-Geneviève voyait-elle si rarement avant notre siècle le grand
+public se mêler aux habitués du pays Latin? Sans doute, les exercices
+publics des collèges, surtout quand les jésuites en réglaient
+l'ordonnance, les joutes de la Faculté de théologie, surtout quand
+Arnauld y déployait sa dialectique passionnée, attiraient un concours
+nombreux de personnages marquants; tel professeur à la parole mordante,
+d'un tour d'esprit bizarre, un Guy Patin, par exemple, voyait
+quelquefois survenir un auditeur illustre qu'il saluait d'un compliment
+improvisé. Mais c'étaient là des circonstances extraordinaires: on peut
+dire, d'une manière générale, que les candidats aux grades
+universitaires fréquentaient seuls l'Université.
+
+Essayons d'expliquer ce fait.
+
+Le public, dans les derniers siècles, n'aimait certes pas moins la
+littérature que de nos jours; mais il la cultivait autrement. Aimer les
+lettres, c'était d'abord pour lui lire et relire les auteurs classiques
+de l'antiquité ou des temps modernes. On sortait jeune du collège; mais
+on y avait pris le goût d'un commerce intime avec un petit nombre
+d'auteurs du premier ordre; et comme en entrant dans le monde on y
+retrouvait ces auteurs en possession d'un égal crédit, on leur gardait
+une fidélité qui occupait une bonne part des loisirs de la vie. On ne
+désirait point un commentaire éloquent ou spirituel de ces grands
+écrivains: on préférait les étudier soi-même. C'est une des raisons pour
+lesquelles l'époque qui a le plus universellement, le plus vivement
+goûté Cicéron et Virgile, nous a bien laissé quelques pages admirables
+offertes en tribut à l'antiquité, mais non un bon livre de critique sur
+les orateurs ou sur les poètes anciens; et c'est aussi la raison pour
+laquelle on ne se remettait plus, à l'âge adulte, sur les bancs de
+l'école.
+
+Aimer les lettres, c'était encore s'essayer à écrire. Même parmi les
+personnes les plus résolues à ne point compromettre leur réputation
+d'esprit au profit d'un imprimeur, presque tous ceux qui se piquaient de
+goûter la littérature se hasardaient à rimer dans le secret de
+l'intimité, à enfermer dans d'élégantes maximes quelques ingénieuses
+remarques sur les moeurs, à esquisser le portrait d'un ami où l'on
+tâchait de mêler d'une main légère l'éloge et l'avertissement, à définir
+le sens précis des expressions de la bonne compagnie; ils soignaient
+leurs lettres, leurs entretiens des jours de réception: la
+correspondance épistolaire et la conversation formaient deux genres
+littéraires où l'on se risquait à huis clos. Ainsi passait la part de
+loisirs que la lecture ne prenait pas. On n'avait que faire de traverser
+la Seine pour aller chercher la littérature, puisqu'on la trouvait chez
+soi.
+
+Aussi, au dix-septième siècle, les précieuses ridicules mêmes ne
+songent-elles point à réclamer pour elles la fondation de cours publics:
+elles vont, à la vérité, dans leur impuissance à renverser les lois de
+la nature, prendre une idole dans le sexe dont elles prétendent
+s'affranchir; mais c'est un oracle qu'il leur faut, ce n'est pas un
+professeur; elles comptent monter à leur tour sur le trépied. Elles lui
+prêtent leur attention pour recevoir ses conseils, mais aussi pour qu'il
+les écoute ensuite. Elles lui soumettent leurs productions, mais à
+charge de revanche; et l'on ne voit même pas qu'elles tiennent de lui la
+science qui a brouillé leur jugement: ce n'est pas lui qui a installé
+chez elles la grande lunette à faire peur aux gens; elles ne doivent
+leur sottise qu'aux livres et à elles-mêmes.
+
+Durant la majeure partie du dix-huitième siècle, le public garda les
+mêmes usages. Le ton et la matière des exercices auxquels on s'amusait
+avaient changé: le persiflage se cachait sous la politesse; les
+discussions sur la philosophie de l'histoire remplaçaient les analyses
+de morale; mais on continuait à croire que le plus sûr, pour apprendre à
+marcher, comme pour prouver le mouvement, est de marcher plutôt que de
+regarder marcher; c'est-à-dire que, du moins l'adolescence passée, la
+lecture et la conversation valent encore mieux pour former l'esprit que
+de brillantes leçons que rien ne grave dans la mémoire et sur lesquelles
+rien ne force à réfléchir.
+
+La manière dont nos pères parachevaient leur instruction dans l'âge mûr
+marquait donc peut-être plus d'énergie que celle qui a prévalu depuis,
+et préparait un public plus véritablement cultivé; une époque où toute
+la société polie se divertissait à penser et à écrire avait plus de
+chances de produire des hommes de génie qu'une époque où cette même
+société s'amuse à écouter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre
+qu'elle témoigne d'un goût honorable encore, quoique passif, pour les
+lettres, a grandement servi les progrès du genre où notre génération
+réussit le mieux: la critique. À mesure que beaucoup d'oeuvres
+brillantes, mais improvisées par des esprits plus fougueux que profonds
+perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne
+requiert point de facultés créatrices, est celui qui soutiendra la
+réputation de la fin du dix-neuvième siècle. Or, quoique la philosophie
+française et la philosophie allemande, l'école de Rousseau représentée
+par Mme de Staël et Chateaubriand, et l'école de Kant puissent
+revendiquer l'honneur d'avoir découvert les principes qui ont donné à
+la critique moderne sa finesse et sa portée, la nécessité d'intéresser
+un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a
+conduit les maîtres à chercher des vues plus neuves et plus vastes.
+Aussi le plus brillant élève de Mme de Staël a-t-il été Villemain; et
+depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de
+l'enseignement supérieur, les hommes qui l'y retiennent ont découvert
+dans l'histoire de la littérature plus de vérités que leurs devanciers
+n'en avaient aperçu en bien des siècles.
+
+Mais, dira-t-on, ce préambule conviendrait si le haut enseignement ne
+s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de
+sérieux adeptes à la sévérité des bonnes méthodes et ne pas seulement
+décrire les résultats brillants de la science, mais frayer la route qui
+y conduit.
+
+Nous répondrons que c'est de l'enseignement supérieur libre, et non des
+Facultés de l'État que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont
+nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rôle et
+l'influence, ont dû aux gens du monde leur naissance et leur durée.
+Étudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques
+traits à l'histoire anecdotique de notre littérature, à la biographie de
+beaucoup d'hommes célèbres, et défendre contre un injuste oubli
+plusieurs associations qui ont longtemps occupé l'attention publique;
+ce sera, de plus, s'éclairer sur les avantages et les inconvénients
+attachés, au moins dans notre patrie, aux Universités libres. Nous ne
+parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce
+qu'elles sont encore trop récentes. Les associations qui les ont
+précédées nous offrent dans leur longue carrière un champ d'observation
+plus vaste, plus sûr même, parce qu'il est plus aisé d'y demeurer
+impartial.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la
+Révolution.
+
+
+I
+
+Certes, si jamais, en fondant des cours libres, on a pu légitimement
+concevoir le dessein de suppléer à l'insuffisance de l'enseignement
+officiel, ça été à l'époque où Pilâtre de Rozier ouvrit son Musée. On se
+souvient de l'émotion, de l'ardeur généreuse qu'excitèrent un peu après
+1870 les hommes qui révélèrent courageusement à la France tout ce qui
+manquait aux Facultés de l'État. Les hommes compétents étaient encore
+beaucoup moins satisfaits de nos Universités dans les années qui
+précédèrent 1789, et ne gardaient pas davantage le silence. M. Liard a
+fortement marqué, dans son histoire de l'Enseignement supérieur en
+France, le contraste qui existait au dix-huitième siècle entre les
+savants libres qui remplissaient de leur nom l'Europe entière, qui
+découvraient non pas seulement des vérités, mais des sciences nouvelles
+et les maîtres des Universités, routiniers et obscurs, qui ne savaient
+même pas se faire honneur des inventions d'autrui. La faute n'en était
+pas uniquement à l'insouciance de Louis XV: il n'était pas, en effet,
+dans la tradition que le gouvernement provoquât des réformes
+pédagogiques favorables au progrès des lumières. Sauf l'heureuse
+dérogation par laquelle François Ier avait créé le Collège de France (et
+ce collège, créé pour chasser la routine, avait été envahi par elle),
+les rois récompensaient par des honneurs et des pensions la science déjà
+illustre; mais la science encore obscure et la transmission de la
+science ne les intéressaient pas. C'était sous le patronage de l'Église
+que les Universités avaient grandi, et l'on ne pouvait raisonnablement
+exiger que l'Église traitât les connaissances profanes avec la
+sollicitude qu'elle avait témoignée à la théologie. Aussi, nombre des
+chaires, locaux, mérite des professeurs, méthodes, tout était
+défectueux, tout appelait une réforme.
+
+Il semblerait donc que la pensée de Pilâtre dût être d'offrir aux jeunes
+gens qui voulaient se vouer à l'étude l'initiation à la fois prudente et
+hardie qu'ils auraient inutilement cherchée ailleurs. Pourtant Pilâtre
+ne songea pas surtout à eux. Je ne voudrais pas dire que ses défauts
+l'en détournèrent aussi bien que ses qualités; il répugne d'employer un
+mot désobligeant à propos d'un homme si sympathique par son courage, son
+activité, et dont l'esprit de ressources a été, en somme, beaucoup plus
+utile aux autres qu'à lui-même. Peut-être, cependant, n'eût-il été que
+médiocrement flatté d'avoir pour uniques auditeurs des étudiants,
+c'est-à-dire des jeunes gens pour la plupart sans nom, sans crédit, sans
+fortune. Quelques-uns de ses imitateurs penseront davantage à ces
+auditeurs modestes; mais ses continuateurs véritables, ceux qui
+s'inspireront fidèlement de son esprit, ne songeront que très tard à les
+attirer. Quand Pilâtre pensait à la jeunesse, c'était probablement
+surtout, comme les rédacteurs d'un programme publié pour son
+établissement vers décembre 1785, quelques mois après sa mort, à la
+jeunesse aristocratique qu'il songeait particulièrement, aux futurs
+chefs d'armées et gouverneurs de provinces. Mais cette préférence
+n'était pas de sa part une pure faiblesse. Il lui fallait des appuis et
+il connaissait la légèreté des puissances de son temps: il savait
+qu'incapables de s'intéresser à ce qui était uniquement sérieux, elles
+ne se faisaient pourtant pas une règle de l'indifférence, mais que
+l'empire de la mode pouvait seul les en tirer. Comme elles n'accordaient
+qu'une protection, et même qu'une tolérance précaire aux efforts des
+hommes de bonne volonté, ceux-ci étaient obligés de sacrifier à la
+frivolité pour la mettre de leur côté; il fallait se placer sous la
+protection de son caprice: l'appui du gouvernement, de la noblesse,
+était à ce prix. Pilâtre dut tenir compte de cette considération, qui
+faisait souvent échouer ou dévier les tentatives les plus généreuses.
+
+On pourrait également croire, parce que l'établissement qu'il a fondé
+rappelle surtout le nom de La Harpe, que l'amour des lettres en a
+suggéré la fondation. Il n'en est rien: le fondateur obéit à la pensée
+qui avait inspiré la partie scientifique de l'Encyclopédie. Le
+dix-huitième siècle, sans placer exclusivement le bonheur dans le
+bien-être, voulait que la science se proposât principalement de rendre
+la vie plus commode: de là, les soins que prend Diderot pour exposer les
+progrès des arts mécaniques, la célébrité qui, dès le premier jour,
+récompensa à des titres divers, les Jacquart, les Parmentier, les
+Jenner, les Franklin; de là, les sociétés qui se formèrent dans la
+seconde moitié du siècle pour encourager les découvertes applicables à
+l'agriculture ou aux métiers. Les lettres ne furent admises dans la
+maison de Pilâtre que quelques années plus tard. Mais toutes les fois
+qu'elles s'allient aux sciences dans une oeuvre commune, comme elles
+sont plus accessibles à la foule, elles demeurent seules dans sa
+mémoire: le mot d'école d'Alexandrie fait surtout songer au poème sur
+l'expédition des Argonautes, à des hymnes, à des églogues, et pourtant
+Eratosthène et Hipparque avaient plus de force de génie que les poètes
+des Ptolémées. Déjà en 1808, un railleur s'étonnait que la salle des
+cours ressemblât fort peu à une bibliothèque de lettrés: «Quel aspect,»
+disait _La Gazette de France_ du 20 juillet, «offre à l'étranger cet
+asile des Muses! Un vaste fourneau, espèce d'antre représentant assez
+bien les forges de Vulcain, telle est la décoration du fond de la salle.
+Au-dessus de la tête des lecteurs, brillent des bocaux étiquetés et qui
+nous transportent dans ces laboratoires de l'alchimie que les peintres
+flamands se sont plu à rendre avec leur minutieuse et précieuse
+exactitude; des cornues, des alambics complètent l'illusion...; des
+globes métalliques suspendus à la voûte et propres à receler des feux
+dont Jupiter formera la foudre... frapperaient de terreur si l'oeil ne se
+reposait enfin sur le modeste verre d'eau sucrée placé à la gauche du
+lecteur, comme un symbole des douceurs qu'il se prépare à débiter.» Mais
+laissons dire les railleurs: nous verrons que les sciences ont fourni à
+cette chaire plus d'hommes supérieurs que les lettres.
+
+Ce fut donc surtout pour intéresser les gens du monde à la physique et
+aux mathématiques que le hardi et brillant Pilâtre fonda, sous le
+patronage du roi et du comte de Provence, le Musée de Monsieur, qu'il
+ouvrit le mardi 11 décembre 1781, rue Sainte-Avoye[67]. Mais alors ne
+faut-il pas recommencer sa justification? Car la témérité était encore
+beaucoup plus grande que s'il se fût agi de cours de littérature ou
+d'histoire. Mais M. Guizot vient à notre aide: dans une notice sur Mme
+de Rumford, la veuve de Lavoisier, il reproche aux hommes spéciaux de
+trop dédaigner l'intérêt que les gens du monde peuvent porter à leurs
+études: «L'estime, le goût du public pour la science, et la
+manifestation fréquente, vive de ce sentiment, sont pour elle d'une
+haute importance... Les temps de cette sympathie un peu fastueuse et
+frivole ont toujours été pour les sciences des temps d'élan et de
+progrès.» C'est bien plutôt pour la pédagogie qu'il faut redouter
+l'intérêt du grand public parce qu'ici il s'agit d'établir des
+règlements, de légiférer, et que, en matière d'éducation surtout, ni la
+bonne volonté, ni l'intelligence, ni les lectures et la méditation, ne
+sauraient suppléer au défaut de pratique. Mais, pour les autres
+sciences, la popularité n'a guère que des avantages: elle stimule les
+savants, elle leur procure les ressources nécessaires à leurs
+recherches, sans qu'on ait rien à redouter de la foule médiocrement
+compétente qui la distribue.
+
+Au surplus, Pilâtre avait bien compris à quelle condition un
+établissement du genre de celui qu'il fondait pourrait contribuer
+véritablement aux progrès des sciences; et ce n'est pas un médiocre
+honneur pour lui que d'avoir tenté le premier d'offrir des laboratoires
+aux savants, des cours aux amateurs: «On y fera,» disent les _Mémoires
+secrets_, qui assignent à son Musée ce double objet[68]: «1° un cours
+physico-chimique servant d'introduction aux arts et métiers, dans lequel
+on fera connaître l'histoire naturelle des substances qu'on y emploie;
+2° un cours physico-mathématique expérimental, dans lequel on
+s'appliquera spécialement aux arts mécaniques; 3° un cours sur la
+fabrication des étoffes, la teinture, les apprêts; 4° un cours
+d'anatomie dans lequel on démontrera son utilité dans la sculpture et la
+peinture, auquel on joindra les connaissances physiologiques nécessaires
+à un amateur; 5° un cours de langue anglaise; 6° un cours de langue
+italienne.» On le voit, dès 1781, Pilâtre fondait une sorte d'École
+pratique des sciences et de Conservatoire des arts et métiers. C'est
+sans doute à cette pénétrante intelligence des besoins de son temps
+qu'il dut le suffrage de l'Académie des sciences, de l'Académie
+française, de l'Observatoire, de la Société royale de médecine, de
+l'École royale vétérinaire, encouragements auxquels il répondit en
+instituant de nouveaux cours sur les mathématiques, l'astronomie,
+l'électricité, les aimants[69].
+
+Mais Pilâtre aimait les applaudissements autant que la science: il était
+très répandu dans la haute société; au titre de premier professeur de
+chimie de la Société d'émulation de Reims, il joignait celui d'attaché
+au service de Madame, d'inspecteur des pharmacies de la principauté de
+Limbourg[70]; et il voulait, non pas un simple auditoire d'hommes
+studieux, mais un parterre de personnes de marque; il s'était donc fait
+autoriser à admettre les dames aux cours de son Musée[71]. D'ailleurs,
+en homme avisé, il devinait que les élèves ne viendraient pas tout
+d'abord, parce que les familles n'envoient leurs enfants aux écoles
+supérieures que quand il est bien avéré qu'ils y apprendront une science
+lucrative; et le titre d'ingénieur ou de chimiste leur paraissait alors
+beaucoup moins plein de promesses qu'aujourd'hui. Il fallait donc se
+ménager les moyens d'attendre les écoliers, de subvenir aux frais du
+laboratoire. Pardonnons-lui donc les innocents artifices dont il se
+servit pour éblouir et amuser un auditoire superficiel! Épargnons-lui
+les qualifications injustes de charlatan, d'aventurier que lui donnent
+parfois les _Mémoires secrets_[72]! N'eût-il dû recruter aucun adepte
+sérieux, la foule qu'il attirait concourait à son louable dessein.
+
+Son programme, tel que nous l'avons résumé, offre déjà un aperçu des
+moyens inventés par lui pour séduire la foule: la multiplicité des
+cours, le choix de sciences nées de la veille, les avances faites aux
+purs amateurs, la promesse de trouver un même homme qui enseignera
+l'anatomie aux artistes et la physiologie aux gens du monde, tout cela
+marque l'intention d'attirer les curieux. La rivalité de deux
+établissements qui avaient quelque peu précédé le sien, la
+_Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts_
+fondée par le sieur de La Blancherie, et le Musée de Paris, présidé par
+Court de Gébelin, stimulèrent son imagination[73].
+
+Certes il ne faut pas juger uniquement de ces sociétés par les sarcasmes
+des _Mémoires secrets_. Court de Gébelin ne manquait pas de mérite, et,
+pour La Blancherie, la lecture des_ Nouvelles de la République des
+lettres_, journal où il rendait compte des assemblées des savants et des
+artistes auxquels il s'offrait comme intermédiaire, prouve que durant
+dix années il a véritablement offert aux hommes d'étude dispersés à
+Paris, ou de passage à Paris, un moyen de s'entretenir; aux peintres et
+aux sculpteurs, un Salon permanent; qu'il a entretenu effectivement dans
+l'intérêt de la science des relations actives et étendues avec
+l'étranger; en somme, il ne s'est montré indigne ni de l'appui qu'il
+trouva longtemps près de la plus haute noblesse, ni du témoignage que
+Franklin, Leroi, Condorcet et Lalande avaient rendu en sa faveur le 20
+mai 1778, dans un rapport présenté à l'Académie des sciences. Mais, en
+même temps qu'on rivalisait de zèle, on se disputait la vogue. Dès le
+premier jour, on tenta de part et d'autre de se dérober les visiteurs:
+La Blancherie se fit donner, comme Pilâtre, la permission d'ouvrir ses
+séances aux dames, et Pilâtre riposta en dispensant les amateurs de
+payer la cotisation de trois louis par an qu'il exigeait d'abord[74],
+faveur dont il empruntait l'idée à La Blancherie, et que d'ailleurs il
+n'accorda que partiellement ou provisoirement. Bientôt la Société de La
+Blancherie ne fit plus que végéter: en vain il en multiplia les attraits
+au point de changer ses séances littéraires en bals et en concerts; elle
+ne se releva de plusieurs faillites que pour disparaître un peu avant la
+Révolution[75]. Il est vrai que Pilâtre était mort avant elle. Court de
+Gébelin commença aussi par se défendre avec succès: en mars 1782,
+l'affluence était si grande aux lectures publiques qu'il présidait le
+premier jeudi de chaque mois, qu'il fallait, pour y trouver place,
+arriver longtemps d'avance; il dut rebâtir son Musée à neuf, mettre des
+Suisses aux portes; et les gens en redingote s'en virent exclus.
+Toutefois la discorde s'y glissa au milieu de 1783; Court de Gébelin,
+qu'on voulait évincer, expulsa les dissidents et Cailhava d'Estandoux
+leur chef. Il commençait à s'applaudir des progrès de son oeuvre, quand
+il mourut en mai 1784. Ses adhérents ne surent qu'élaborer à la fin de
+l'année des règlements pédantesques où l'on sent des hommes gonflés de
+l'importance qu'ils s'attribuent, qui croient que l'honneur d'appartenir
+à leur Compagnie met à leur disposition les loisirs et le talent de tous
+les amis de la science; on les voit fixer gravement le cérémonial et
+presque le Code pénal de leur association. Cette naïveté gourmée n'était
+pas celle qui plaisait alors. Le Musée de Paris, qui comprenait
+pourtant, jusque hors de France, un nombre de membres assez
+considérable, ne fit plus guère parler de lui[76].
+
+
+II
+
+Au contraire, la prospérité du Musée de Pilâtre croissait toujours: on
+accourait en foule aux fêtes qu'il y donnait, soit qu'il célébrât la
+réouverture de ses cours dans un nouveau local, rue de Valois, 1, par
+une illumination en feux de couleur et qu'il y fît couronner par
+Suffren un buste de Buffon qu'il aurait, de plus, honoré d'une cantate
+sans un manque de parole de la Saint-Huberti; soit qu'il amusât un
+prince nègre par des expériences de physique. Ses rivaux pouvaient bien,
+en effet, le lui disputer pour l'entregent et l'esprit de ressources,
+mais non pour le courage et le dévouement à la science: on savait qu'au
+milieu même de ses fêtes, il préparait l'entreprise où il laissa la
+vie[77]. Il perdit, il est vrai, par la faute de quelques-uns de ses
+auditeurs, un de ses collaborateurs les plus distingués, le chimiste
+Proust, qui, froissé de certaines critiques sur sa méthode, donna sa
+démission; lui-même il essuya quelques réclamations blessantes quand il
+se fit suppléer pour préluder à l'entreprise où il périt; mais il ferma
+la bouche aux mécontents par l'offre de leur rendre le prix de
+l'abonnement. La Société Patriotique Bretonne, les dissidents du Musée
+de Gébelin lui demandèrent et obtinrent l'hospitalité pour leurs
+séances[78]. À la date du 18 décembre 1784, les _Mémoires secrets_
+fixent à 40,000 livres la somme des abonnements à son Musée: si la
+cotisation était encore de trois louis, Pilâtre avait alors plus de 650
+souscripteurs.
+
+La Bibliothèque Carnavalet possède, pour l'année suivante, la «Liste de
+toutes les personnes qui composent le premier Musée autorisé par le
+gouvernement, sous la protection de Monsieur et de Madame.» On y voit, à
+la suite de la famille royale, les plus grands seigneurs et les plus
+grandes dames de France; on y trouve aussi la liste des administrateurs
+de l'établissement, où l'on apprend que Pilâtre, laissant la présidence
+à M. de Flesselles, se contentait des titres de garde des archives et de
+trésorier; vient ensuite la liste des cours: chimie, physique,
+hippiatrique, anatomie, mathématiques et astronomie, italien, anglais,
+espagnol, allemand. Deux de ces sciences, tout au moins, la physique et
+l'anatomie, sont enseignées par des hommes distingués, Deparcieux le
+neveu et Pierre Sue; la nomenclature des journaux reçus au Musée est
+curieuse, parce qu'elle montre chez les souscripteurs de Pilâtre une
+curiosité à la fois très étendue et peu exigeante: on les abonne, en
+effet, à des feuilles très spéciales, comme le _Journal de Physique_, le
+_Journal Militaire_; mais on ne leur donne aucun journal en langue
+étrangère. Bientôt on les pourvoira beaucoup mieux à cet égard, et ce
+sera un des mérites de cet établissement d'avoir toujours beaucoup
+travaillé à augmenter chez nous le nombre des hommes capables de goûter
+les écrits venus du dehors. Déjà, aux cours d'anglais et d'italien, il
+venait d'ajouter ces cours d'espagnol et d'allemand que, par malheur, on
+maintiendra beaucoup moins longtemps que les deux premiers.
+
+Le préambule de la liste en question montre que Pilâtre projetait
+d'assurer à ses souscripteurs, si la fortune lui demeurait fidèle, tous
+les avantages offerts par ses concurrents: «On verra,» disait-il,
+«s'élever un Panthéon littéraire dont la correspondance s'étendra de
+plus en plus. Le savant, l'amateur et l'artiste pourront suivre les
+progrès des arts et trouver au Musée tout ce qui peut flatter leur
+curiosité.» Sa mort tragique, le 15 juin 1785, fit plus que rompre ces
+projets: elle faillit ruiner son oeuvre; sur le premier moment, on vendit
+la bibliothèque et les instruments de physique. Mais le comte de
+Provence se déclara protecteur à perpétuité du Musée, le racheta aux
+héritiers et en paya les dettes. Des personnes qui avaient aidé de leur
+argent Pilâtre à le fonder, firent de nouvelles avances, et l'on réunit
+ainsi la somme de cinquante mille francs que valait le cabinet de
+physique et les fonds nécessaires pour acquitter le loyer de quinze
+mille francs. Le Musée devint le Lycée et garda ses auditeurs[79].
+
+C'est même à partir de cette époque qu'il commença à faire parler de
+lui, non plus seulement par ses fêtes, mais par l'éclat de ses cours:
+deux professeurs nouveaux y introduisirent brillamment l'enseignement
+des lettres auquel, comme on l'a vu, on n'avait pas ménagé de place à
+l'origine; c'étaient Garat et La Harpe, qui, le 8 janvier 1786,
+inaugurèrent au Lycée, le premier l'enseignement de l'histoire
+proprement dite, le second celui de l'histoire littéraire[80]. Garat
+continuera ses leçons, avec de fréquentes interruptions, il est vrai,
+jusque sous l'Empire, et La Harpe attachera indissolublement son nom au
+Lycée. Par l'institution de ces deux chaires, comme, dès l'origine, par
+celle des chaires de sciences, l'établissement de Pilâtre se trouvait
+remédier à l'insuffisance de l'enseignement public, puisque, malgré les
+efforts de Rollin, l'étude de la littérature française, sauf à Paris, où
+on la pratiquait dans une certaine mesure, et celle de l'histoire,
+étaient communément négligées dans les établissements universitaires.
+Pour l'étude de l'histoire surtout on peut en voir d'amusantes preuves
+dans le livre de M. Liard: on saura, par exemple, qu'elle s'y enseignait
+au moyen d'un abrégé dont on lisait quelques pages un quart d'heure par
+classe pour distraire les élèves par _une variété agréable_ et procurer
+un _délassement aux maîtres, puisque ce sont les élèves qui lisent_; et
+l'on recueillera ce témoignage d'un ancien élève des Universités: «Le
+nom de Henri IV ne nous avait pas été prononcé pendant mes huit années
+d'études; et à dix-sept ans j'ignorais encore à quelle époque et comment
+la maison de Bourbon s'est établie sur le trône.»
+
+Les sciences, on n'en sera pas surpris, étaient encore mieux partagées,
+puisque à partir de cette époque l'enseignement des mathématiques est
+confié à Condorcet, celui de la chimie à Fourcroy, celui de la physique
+à Monge, et que Sue garde l'anatomie. Il est vrai que plusieurs des
+nouveaux venus ne prêtent au Lycée que le concours de leur nom, de
+leurs conseils, et ne paraissent guère dans leurs chaires: Condorcet a
+pour adjoint, ou plutôt pour suppléant, De la Croix; Gingembre remplit
+le même office auprès de Monge, de même que c'est Marmontel qui est le
+professeur titulaire de la chaire occupée par Garat. Mais tous ceux qui
+enseignent réellement au Lycée font vaillamment leur devoir, titulaires
+ou suppléants. Fourcroy ne possède peut-être pas encore ce talent
+d'exposition bientôt si universellement goûté que, quand il enseignera
+au Muséum, il faudra deux fois en élargir le grand amphithéâtre. Mais la
+leçon d'ouverture du cours de mathématiques que Condorcet a bien voulu
+faire en personne, celles des cours d'histoire et de littérature, ont eu
+tant de succès qu'on en a demandé une seconde audition. Le nombre des
+souscripteurs s'élève à six ou sept cents, parmi lesquels les femmes les
+plus distinguées de la cour et de la ville; car l'auditoire se compose,
+non de gens de lettres, mais de gens du monde. Ce sont les seigneurs du
+plus haut étage, les marquis de Montesquiou et de Montmorin, le duc de
+Villequier qui ont obtenu l'aide de Monsieur, rédigé le nouveau
+prospectus, recruté les nouveaux professeurs. L'abonnement coûte quatre
+louis; et moyennant ce prix, qui se payait pour un seul cours dans les
+établissements analogues, on a droit à suivre tous les cours ci-dessus
+et de plus les cours de langues vivantes. Les professeurs, qui ont
+devant eux jusqu'à trois cents auditeurs et au delà, sont écoutés dans
+le plus profond silence, et le Lycée occupe une assez grande place dans
+la vie intellectuelle de Paris pour que, non seulement La Harpe, mais
+Grimm, en entretienne les souverains étrangers[81].
+
+D'autre part, c'est aussi vers ce temps que le Lycée commença à donner
+dans l'esprit frondeur. Tandis que La Blancherie poussait la discrétion
+jusqu'à soumettre aux ambassadeurs des puissances étrangères les
+nouvelles littéraires qui lui venaient du dehors; tandis que Pilâtre,
+pour sceller à sa manière l'union des Bourbons de France et des Bourbons
+d'Espagne, avait accordé des faveurs particulières aux Espagnols, et que
+de son côté le roi catholique lui payait l'abonnement aux cours pour six
+de ses sujets[82], Condorcet, en décembre 1786, dans son discours
+d'ouverture, attaquait le Parlement. On crut, disent à ce propos les
+_Mémoires secrets_, que, comme ce n'était pas la première incartade des
+professeurs du Lycée, le gouvernement allait soumettre à la censure
+préalable leurs discours d'ouverture[83]. Déjà, du vivant de Pilâtre,
+Moreau de Saint-Méry, en qualité de secrétaire perpétuel, élu par les
+souscripteurs, y avait lu, le 1er décembre 1784, un discours sur les
+droits de l'opinion publique à juger des assemblées littéraires où
+beaucoup des arguments s'appliqueraient tout aussi bien à la politique
+qu'à la littérature. Mais depuis, on s'expliquait plus nettement encore.
+Garat et La Harpe surtout représentaient au Lycée l'esprit nouveau. La
+parodie du songe d'Athalie, publiée en 1787 sous le nom de Grimod de la
+Reynière, en témoigne. La Harpe a cité dans le _Mercure_ du 10 mars 1792
+un passage très hardi pour le temps, où en décembre 1788 il avait, dans
+une des cinq séances où il combattit certaines doctrines de Montesquieu,
+déclaré devant cinq cents personnes que l'autorité n'est que _le pouvoir
+donné par la loi de veiller à l'exécution de la loi_: que celle-ci
+n'est que l'expression de la volonté générale, et que, _où il n'y a
+point de loi il n'y a point de roi_, que _Dieu n'a point fait de rois
+mais des hommes_; à ces mots, dit-il, _la salle retentit
+d'acclamations_. Longtemps après, à la Convention, le 18 brumaire an
+III, Boissy d'Anglas rappelait que les leçons du Lycée et _surtout
+celles qui avaient pour objet l'histoire et les lettres_ n'avaient pas
+tardé à _déplaire aux despotes d'alors_: «Leur suppression,» disait-il,
+«fut plus d'une fois arrêtée dans les conciliabules de Versailles;
+d'Éprémesnil dénonça plus d'une fois au Parlement le Lycée où La Harpe,
+en analysant Montesquieu, avait combattu ses erreurs sur la monarchie,
+et où Garat, en traçant l'histoire des républiques anciennes, façonnait
+déjà nos âmes à l'énergie républicaine. Séguier prépara des
+réquisitoires et Breteuil des lettres de cachet[84].»
+
+Boissy d'Anglas, au reste, se trompe, quand il prétend que les nobles
+protecteurs du Musée avaient cherché dans cette institution un moyen de
+consolider le pouvoir absolu: ce sont au contraire les novateurs qui,
+bien plus inventifs alors que leurs adversaires, cherchèrent à employer
+l'enseignement à répandre leurs doctrines. Brissot, en 1784 et 1785,
+voulait fonder à Londres, sous le nom de Lycée, un salon de
+correspondance qu'il rattachait à un plan de propagande en faveur de la
+Révolution prochaine[85].
+
+Ce que Brissot eût voulu tenter par la conversation et la presse, Garat
+et La Harpe le firent un peu après par leurs cours.
+
+Pendant ce temps on ne corrigeait pas le défaut à la fois séduisant et
+radical du plan de Pilâtre. Pour s'en convaincre, il suffît de lire les
+discours que Condorcet prononça au Lycée.
+
+Les vues ingénieuses et philanthropiques qui abondent dans le premier
+n'en voilent pas la chimère. Lui-même, par la promesse de prémunir les
+gens du monde contre le charlatanisme des faux savants et les mères
+contre le dédain de leurs fils, il avoue que c'est à un auditoire
+incapable de profiter des leçons, que le Lycée enseignera les sciences
+qu'il énumère: calcul par les logarithmes, théorie des machines simples
+et application de cette théorie; problèmes sur la construction des
+vaisseaux, méthode pour calculer les différentes forces motrices
+employées dans la construction des machines, etc. Il confesse qu'on ne
+donnera que des connaissances superficielles et que les développements
+philosophiques remplaceront les preuves; mais, dit-il, des connaissances
+superficielles très répandues diminuent le prestige des imposteurs qui
+spéculent sur l'ignorance. Il se trompe: ce n'est pas la demi-science
+qui nous met à l'abri des impostures, c'est la modestie ou dans certains
+cas la résignation au sort commun de l'humanité; Condorcet les faisait
+peut-être prêcher par son suppléant après la démonstration des
+théorèmes; mais que devait comprendre le public aux préliminaires du
+sermon? Peu de chose. C'est Condorcet lui-même qui le donne à entendre
+dans le second discours, car il y déclare qu'on va désormais insister
+davantage sur les conséquences des principes, expliquer la folie des
+joueurs qui poursuivent une martingale, combattre l'abus des rentes
+viagères, préconiser les placements en vue de la vieillesse ou de la
+famille du déposant.--Excellents conseils, mais qui ne fournissent pas
+la matière d'un cours, et qui cessent d'être intelligibles pour les
+gens du monde quand on les explique par les mathématiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Période de la Révolution et de l'Empire.
+
+
+I
+
+La Révolution, du moins à ses débuts, ne jeta point de trouble dans un
+établissement déjà pénétré de son esprit. Le Lycée s'appliqua d'ailleurs
+à la seconder: estimant que l'enseignement doit embrasser plus d'objets
+à mesure qu'une nation assiste à de plus grands spectacles, il annonça
+dans son programme pour 1790 que La Harpe allait étudier Mably, J.-J.
+Rousseau et la philosophie de Voltaire, puis les historiens, se
+réservant, au reste, de délasser l'auditoire par l'examen des romans et
+de la littérature agréable; que Garat allait recommencer l'histoire de
+la Grèce et montrer ce que peuvent de petites nations éprises de
+liberté, qu'il traiterait aussi de la philosophie et des arts en Grèce;
+que l'avocat au Parlement De la Croix allait inaugurer un cours de
+droit public, que Fourcroy exposerait la chimie animale avec ses
+applications, qu'Ant. Deparcieux, avant d'aborder le cours de géométrie
+par lequel il terminerait l'année, présenterait des recherches sur la
+population, sur la durée de la vie, et qu'il tirerait la conséquence de
+ces observations relativement à des questions de finances[86]--Le
+_Journal général de la Cour et de la Ville_ se plaignit même, le 17
+janvier 1791, que le Lycée eût fait fuir les honnêtes gens, effrayés du
+_vertige démocratique_ qui l'avait saisi: le Lycée avait pourtant,
+disait ce journal, renoncé aux services du professeur de droit public,
+mais il avait conservé dans la chaire d'histoire _l'emphatique,
+inintelligible et très ennuyeux auteur du «Journal de Paris»_ (Garat).
+Les administrateurs du Lycée se soucièrent trop peu de dissiper ces
+alarmes: à la vérité, il n'est pas sûr qu'ils aient prescrit, au mois
+d'avril de la même année, qu'à l'occasion de la mort de Mirabeau, les
+auditeurs prissent le deuil, les hommes en noir, les femmes en blanc; la
+_Feuille du Jour_ du 21 de ce mois leur impute cette injonction d'un
+patriotisme indiscret, qui, d'après elle, excita des plaintes parmi les
+habitués français et étrangers; mais on n'en trouve pas trace dans les
+Registres du Lycée conservés à la Bibliothèque Carnavalet, ni dans la
+_Chronique de Paris_ du 20 avril, qui rapporte qu'on y exposa un très
+beau portrait de Mirabeau et son buste par Houdon, qu'on y lut la notice
+sur sa dernière maladie par Cabanis, que Joseph Chénier y déclama une
+ode en son honneur.
+
+Quoi qu'il en soit, en se prononçant d'une manière aussi éclatante, on
+s'aliénait une partie des habitués. Or, pour faire face à des frais
+généraux considérables, on avait besoin que le grand monde tout entier
+fût favorable à l'établissement. Dans les premières années de la
+Révolution, l'aristocratie avait continué à s'y intéresser; les
+registres précités montrent les noms des Laval-Montmorency, des
+Pastoret, des Béthune-Charost unis à ceux de Sieyès, de Fourcroy, de
+Lavoisier dans le conseil d'administration, en 1790 et en 1791. La plus
+simple prudence conseillait de s'interdire les démonstrations
+politiques.
+
+Le Lycée commença donc à souffrir de la perturbation générale: les
+recettes diminuaient; le professeur le plus en vue partit. Le 20
+novembre 1791, une lettre de La Harpe, publiée dans la _Feuille du
+Jour_, déclarait que, l'année suivante, ce serait chez lui, rue du
+Hasard, 2, qu'il continuerait son cours. La Harpe expliquait franchement
+ses motifs: durant l'année qui venait de s'écouler, les recettes du
+Lycée n'ayant guère fait que couvrir les frais, les professeurs
+n'avaient pas touché d'honoraires; La Harpe s'y serait résigné, si la
+suppression des privilèges et la suspension des pensions n'avaient
+détruit toutes ses ressources; il n'avait pas été fâché de montrer que
+son attachement à la Révolution était désintéressé, mais il fallait bien
+qu'il vécût de son travail.
+
+L'année 1792 ramena La Harpe au Lycée, mais suscita à cet établissement,
+qui avait déjà peine à se soutenir, une rivalité redoutable par la
+fondation du Lycée des Arts. Ce nouveau Lycée menaçait l'ancien, aussi
+bien, pour ainsi dire, par la concurrence qu'il ne lui faisait pas que
+par celle qu'il lui faisait: si, en effet, en ouvrant des cours de
+sciences, il pouvait détourner quelques-uns des habitués de la rue de
+Valois, d'autre part, en n'offrant aucun des cours littéraires que
+l'autre avait fini par instituer, il semblait inviter le public à les
+délaisser comme inutiles à une démocratie et à une nation en péril.
+
+Le Lycée des Arts, fondé en juin-août 1792 sous les auspices de la
+Société philomathique[87], par Gaullard de Saudray ou Désaudray,
+auparavant secrétaire d'ambassade et militaire qui y professa
+différentes sciences, s'ouvrit solennellement quelque temps après la fin
+de la Législative, sous la présidence de Fourcroy qui allait désormais
+se partager entre les deux établissements. Il était situé dans le cirque
+du Jardin-Égalité et comprenait, entre autres pièces, un salon pouvant
+contenir trois mille personnes, une jolie salle pour concerts, bals,
+spectacles, une bibliothèque et un cabinet littéraire, quatre salles
+pour les cours et pour les écoles primaires, une salle pour un _dépôt
+des arts_, un vauxhall et un salon pour des assemblées du soir, des
+emplacements pour bains, café, restaurant[88].
+
+On voit que si le Lycée des Arts n'enseignait pas les lettres, il ne se
+piquait point d'austérité spartiate ou genevoise. Mais on voit aussi,
+par la part faite aux études primaires, qu'on commençait à s'apercevoir
+que c'est surtout aux écoliers que les leçons profitent. Au surplus, la
+société fondée par Désaudray, et qui, sans parler de quelques
+littérateurs tels que Lebrun, Millin, Sedaine, du peintre Redouté, de
+l'acteur Molé, comprenait (outre Fourcroy) Berthollet, Darcet,
+Daubenton, Jussieu, Lavoisier, Vicq d'Azyr, se proposait d'encourager
+aussi les sciences en récompensant les inventeurs par des mentions, des
+médailles, des couronnes qu'on décernait dans des séances solennelles,
+après que le public avait confirmé le suffrage du directoire du Lycée;
+elle promettait de les appuyer auprès du gouvernement, d'exécuter pour
+eux les expériences dispendieuses, de les aider de son argent à
+poursuivre leurs recherches; elle publierait un _Journal des Arts_.
+Ajoutons que bientôt par l'effet des circonstances, tout fut gratuit
+dans ce Lycée: on ne recruta en effet qu'un très petit nombre de
+souscripteurs, étrangers pour la plupart, si bien que les professeurs à
+qui l'on avait promis vingt-quatre francs par leçon ne touchèrent à peu
+près rien, et que Désaudray ne retira rien de ses avances[89]. Mais on
+ne se découragea pas. Tous donnèrent leur peine sans rémunération. Nous
+pouvons avouer maintenant que, en vrais pédagogues du dix-huitième
+siècle, ils avaient établi, à côté de leurs écoles primaires, une école
+de danse et de déclamation. Pardonnons-leur d'avoir oublié qu'il est
+imprudent d'honorer toutes les muses dans un même temple! C'étaient des
+patriotes que ces hommes qui donnaient, sans compter, leur argent, leur
+temps, leur talent à la France, dans un moment où chacun perdait ses
+ressources habituelles et où d'un autre côté on risquait, à se mettre en
+avant, sa liberté et sa vie[90]!
+
+Les professeurs du Lycée des Arts traversèrent pourtant moins d'épreuves
+durant la Terreur que leurs collègues du Lycée de Pilâtre: on conçoit en
+effet que les séances en partie littéraires de celui-ci excitassent plus
+d'ombrage chez les terroristes que les séances exclusivement
+scientifiques ou artistiques de celui-là: la tyrannie, quelque nom
+qu'elle porte, s'est toujours beaucoup plus défiée des lettres que des
+arts et des sciences. Aussi le _Journal de Paris_ du 23 nivôse an III
+(12 janvier 1795) dira-t-il de l'établissement de la rue de Valois: «Il
+avait _mérité la préférence de nos derniers tyrans_.» Le désir d'obtenir
+du gouvernement des subsides devenus nécessaires avait amené les
+administrateurs à de tristes sacrifices. Déjà le 19 novembre 1792,
+Roland, en leur annonçant un secours de 10,000 livres, s'était plaint de
+quelques propos tenus dans leur établissement et de l'esprit de
+plusieurs des cours; le 14 brumaire an II, Fourcroy, en rendant compte
+de démarches faites en vue d'une nouvelle subvention, exposa aux
+actionnaires du Lycée que la Société encourrait l'_indignation du
+gouvernement_ tant qu'elle compterait des _émigrés_, des
+_contre-révolutionnaires_; on le chargea en conséquence, de concert avec
+Garat, Suë, Houel, Anach. Clootz et quelques autres, de l'épurer. Sur
+cent membres, soixante-douze, parmi lesquels Lavoisier, furent évincés,
+spoliés de leurs actions et remplacés[91]. Cette régénération de
+l'établissement appelé dès lors Lycée Républicain, ne lui procura ni les
+subsides espérés ni la tranquillité. Les terroristes s'imposèrent dans
+les séances publiques. Un de ces intrus, Varlet, lut à la tribune du
+Lycée un ridicule éloge de Marat que l'assemblée écouta dans le plus
+profond silence, cherchant à étouffer son horreur et par instants
+parvenant à peine à s'empêcher de rire[92]. Chaque jour, ses pareils
+_promenaient_ sur l'auditoire l'_oeil hagard de la superstition pour y
+trouver des victimes_, dira encore la _Décade_ du 20 nivôse an III; ils
+intimidèrent les administrateurs du Lycée au point que ceux-ci, non
+seulement décidèrent à la reprise des cours de l'année 1793-94 qu'on
+professerait en bonnet rouge, mais songèrent à interdire de prononcer le
+nom de Dieu, vu que, suivant Garat, _le système de l'athéisme était plus
+républicain_ que le système opposé; c'était, paraît-il, sur la
+proposition d'un Espagnol, introduit par la faction dominante dans le
+directoire du Lycée, que cette proscription de Dieu faillit être
+votée[93]: il serait piquant que cet Espagnol eût été un des
+pensionnaires de Sa Majesté catholique auxquels Pilâtre avait ouvert son
+établissement.
+
+Il devenait périlleux de monter dans les chaires du Lycée, de s'asseoir
+même sur ses bancs; La Harpe était incarcéré: le Lycée ne ferma pas ses
+portes, comme l'ont cru Peignot et M. Thiers, mais ses recettes
+tombèrent bien au-dessous des dépenses[94].
+
+Pour le Lycée des Arts, on n'a jamais contesté qu'il soit demeuré
+ouvert. Son _Annuaire_ pour l'an III donne la liste ininterrompue de
+ses séances publiques sous la Terreur. Ce n'est pas, on l'a vu plus
+haut, qu'il ait dû son salut à sa pusillanimité[95]. Désaudray avait eu
+d'ailleurs l'honneur d'encourir, comme auxiliaire de La Fayette dans la
+répression du désordre, l'animadversion de Danton[96]. Mais, comme nous
+l'avons dit, l'enseignement plus technique du Lycée des Arts le
+compromettait moins.
+
+
+II
+
+À la fin de 1794, le Lycée Républicain n'était pas délivré de toute
+inquiétude: trouverait-il dans une population d'où la terreur était
+enfin bannie, mais où l'aisance, la liberté d'esprit n'étaient pas
+encore revenues, assez de souscripteurs pour subvenir à ses frais? Les
+administrateurs du Lycée s'adressèrent à la Convention; mais celle-ci se
+borna à ordonner l'impression du rapport très favorable de Boissy
+d'Anglas, qui concluait à une subvention de 20,000 francs, en retour de
+laquelle 96 auditeurs peu aisés seraient admis gratuitement, et ajourna
+le projet de décret[97]. Réduits à leurs seules ressources, les
+administrateurs du Lycée s'ingénièrent à en multiplier les attraits: le
+10 nivôse an III, la bienveillante _Décade_ annonça qu'ils tenaient à la
+disposition des amateurs un salon de conversation, un salon de lecture
+avec une bibliothèque nombreuse et choisie, d'autres pièces garnies de
+tableaux, de gravures, de dessins, de modèles de machines, un salon
+particulier pour les dames qui désireraient se réunir à part, avec un
+_forte piano_. (Qu'on ne s'étonne pas de cette attention mondaine! Rien
+n'était à dédaigner pour recomposer les auditoires dispersés par la
+Terreur. Un curieux article de la _Décade_ du même jour, qui peint
+vivement l'état de délaissement, de délabrement où végétaient plusieurs
+cours de physique, y compris celui du Collège de France, nous apprend
+que, dans un cours plus suivi qui se faisait au Louvre, on apportait une
+chaufferette à chaque citoyenne.)
+
+Le Lycée Républicain offrit au surplus, à partir de la rentrée de 1794,
+un attrait plus puissant; il offrit un soulagement à la conscience
+publique. Dès le 11 nivôse de l'an III (31 décembre 1794), La Harpe y
+commença la série de ses ardentes diatribes contre la Terreur par son
+discours sur la guerre déclarée par les tyrans (révolutionnaires) à la
+raison, à la morale, aux lettres et aux arts. Le sujet, annoncé à
+l'avance par la _Décade_ du 10 nivôse, avait attiré une foule
+considérable, qui écouta l'orateur, dit La Harpe, _avec une sorte de
+silence sombre et inquiet; il semblait que l'on eût peur d'entendre ce
+qu'il n'avait pas peur de dire; et, quand les applaudissements rompaient
+le silence, c'étaient les cris de l'indignation soulagée_[98].
+
+Dès lors, jusqu'à la fin de la vie de La Harpe, la haine de la Terreur
+forma comme l'esprit du cours le plus suivi du Lycée: elle en fut même
+quelque temps l'unique inspiratrice; car les leçons qui suivirent le
+discours du 31 décembre 1794 furent consacrées à une ample étude de
+l'abus des mots dans la langue révolutionnaire, dont l'auteur put
+composer plus tard tout un volume qu'il fallut réimprimer deux fois
+sur-le-champ pour satisfaire l'empressement du public[99]. Les auditeurs
+de La Harpe lui demandaient beaucoup moins alors de former leur goût que
+de traduire publiquement leurs douleurs, leurs colères, leurs craintes
+et leurs espérances. La _Quotidienne_ du 10 décembre 1795 rapporte les
+propos fort libres qu'ils tenaient sur le compte de Tallien. Jusque sous
+le Consulat, c'était, dit Dussault, un désappointement pour eux quand La
+Harpe se renfermait dans la littérature pure[100]. À peine sur les trois
+ou quatre cents personnes qui l'écoutaient, un mécontent se hasardait-il
+à l'interrompre; la minorité dissidente n'éclatait qu'après la séance,
+soit dans la salle même, soit dans les journaux[101]. D'ailleurs, bien
+que La Harpe ne soit plus là pour soutenir ses réquisitoires par
+l'habileté de son débit[102], la pitié pour les victimes, surtout la
+colère contre les oppresseurs, le souvenir de ses propres périls, le
+repentir de ses écarts, le zèle du néophyte y respirent encore.
+L'éloquence véritable ne s'y rencontre pas, parce que La Harpe n'a pas
+assez mûri sa colère; il s'y abandonne au lieu de la dominer, et
+l'exhale dans des pages rarement déclamatoires, rarement injustes, mais
+toujours diffuses. L'ensemble n'en demeure pas moins animé, et le détail
+offre de la couleur et du trait.
+
+Le Lycée qui applaudissait La Harpe lui-même n'avait pas encore rompu
+avec la République. C'est une erreur que de croire, comme on le fait
+d'ordinaire, qu'il était sorti monarchiste de la prison du Luxembourg:
+il en était seulement sorti chrétien. Ce qui a trompé, c'est qu'on a
+jugé de ses opinions par son cours de littérature où, comme il le dit
+lui-même, et comme les contemporains l'avaient remarqué, il a retouché
+ses discours et ses leçons du Lycée; il suffit, pour sortir d'erreur, de
+se reporter aux journaux du temps.
+
+Rappelons d'abord que La Harpe est l'auteur de la pièce de vers
+officielle lue dans la fête célébrée le 20 octobre 1794 (30 vendémiaire
+de l'an III), à l'occasion de l'évacuation complète du territoire de la
+République, et que cette ode exprime non seulement l'amour de
+l'indépendance, mais celui de la liberté. Puis, interrogeons sur le
+langage tenu par La Harpe au Lycée le 31 décembre 1794, non plus le
+texte remanié du _Cours de littérature_, mais le _Journal de Paris_, qui
+en publia la péroraison d'après un texte communiqué, peu de jours après
+la séance, par La Harpe lui-même. Voici un passage de cette péroraison:
+«Non, tous ces crimes ne sont point notre Révolution: car ils ne l'ont
+pas détruite, et le crime se détruit toujours lui-même. Non, leur
+tyrannie n'est point notre liberté; car leur tyrannie a passé, et notre
+liberté ne passera point. Redisons à l'Europe et à la postérité: Jugez
+notre République non par ce qu'elle a souffert, mais parce qu'elle a
+fait.» Par ces derniers mots, il entend, outre les victoires remportées
+sur les ennemis, la conduite de la France depuis le 9 thermidor; il
+appelle les conventionnels qui se sont unis contre Robespierre les
+_dignes représentants_ de la nation, les loue d'avoir révoqué de
+mauvaises lois, vante la gravité, l'énergie des rapports de Johannot, de
+Grégoire, des deux Merlin, de Chénier, de Boissy d'Anglas, de Ramel,
+_les discours véhéments et courageux_ de Laignelot, de Legendre, de
+Tallien, de Fréron, de Clauzel contre les terroristes: «La Convention,
+depuis qu'elle s'est si fièrement affranchie, a-t-elle fait autre chose
+que du bien? N'est elle pas sans cesse occupée à fermer des plaies que
+le temps seul peut cicatriser? Sachons attendre, puisque nous avons su
+souffrir... Que tous se persuadent bien que, notre Révolution ayant pour
+but une constitution républicaine fondée sur les droits de l'homme, ce
+qu'il y a de plus éminemment révolutionnaire, c'est la raison, la
+justice et la vérité!» La Harpe concluait ainsi, après un appel à la
+concorde: «S'il reste encore quelques mécontents entêtés de leurs
+anciens préjugés, ils ne seront ni écoutés ni même aperçus. Leurs
+plaintes stériles et leurs impuissants murmures se perdront dans la
+félicité universelle, comme dans l'immensité de la mer, quand un vent
+favorable porte le navire, on n'entend que l'heureux bruit du sillage
+régulier, si doux à l'oreille du navigateur qui se livre à l'espérance
+et à l'allégresse, sans savoir et même sans songer si quelque vent
+ennemi siffle loin d'eux dans quelques détroits obscurs ou sur des
+roches inconnues[103].» Voilà qui est catégorique! Ni Benjamin Constant,
+ni Ginguené, ni aucun des publicistes qui défendirent plus tard la
+République contre La Harpe, n'eût désavoué ce langage; aucun d'eux
+n'exprimait même alors avec cette netteté et cette chaleur la
+possibilité et le devoir de procurer à la France l'ordre et la liberté
+par un gouvernement républicain.
+
+Le même sentiment se rencontre dans un autre morceau lu par La Harpe
+quelques jours après au Lycée, et communiqué également par lui au
+_Journal de Paris_; car si La Harpe s'y prononce avec énergie sur le
+devoir d'imposer silence aux tribunes qui essayaient encore d'intimider
+la Convention, il s'écrie aussi: «Enfin, grâce à la Révolution,
+l'éloquence est rentrée ainsi que nous dans tous ses droits[104]!» Aussi
+bien les plus fermes républicains le tenaient-ils pour un des leurs: non
+seulement dans un _Rapport sur les destructions opérées par le
+vandalisme_ et sur les moyens de les réprimer, Grégoire l'avait compté,
+le 14 fructidor an II, parmi les hommes paisibles que les hébertistes et
+les amis de Robespierre avaient fait incarcérer pour leur esprit et
+leurs talents, mais nous avons vu Boissy d'Anglas le présenter, le 18
+brumaire de l'an III, comme un républicain de la veille, et quelques
+jours plus tôt le gouvernement lui demander une ode patriotique. Enfin
+sa nomination de professeur à l'École normale, le 19 nivôse an III (8
+janvier 1795)[105], prouve l'accord persistant de ses vues avec celles
+de la Convention. Il défendit même publiquement, le 15 mars 1795, le
+plan d'études tracé par elle pour cette École dans une verte réplique à
+l'auteur du pamphlet _la Tour de Babel_, qui disait qu'on voulait faire
+entrer en quatre mois l'Encyclopédie dans la tête des élèves[106]! Dans
+son cours à l'École normale, il combattit l'athéisme aux
+applaudissements de ses auditeurs; mais quand il exhortait les futurs
+instituteurs à _mettre toujours Dieu entre leurs élèves et eux_, il
+déclarait les engager par là _à remplir les vues bienfaisantes de nos
+représentants_; c'est dans la chaleureuse péroraison du discours qu'il
+prononça pour la clôture annuelle des cours, et que le _Journal de
+Paris_ publia le 14 prairial an III (2 juin 1795), que se trouvent ces
+expressions.
+
+Il n'est même pas sûr qu'en rompant avec la Convention La Harpe et son
+élégant auditoire aient tout d'abord rompu avec la République; car,
+malgré les factums dans lesquels La Harpe attaqua vivement les
+précautions que les conventionnels projetaient contre un revirement de
+l'opinion, le _Journal de Paris_, qui avait loué son attachement à la
+Révolution et qui plus tard se distinguera parmi les adversaires de La
+Harpe, loue sa brochure _le Salut Public ou la Vérité dite à la
+Convention, par Un homme libre_[107]. Les harangues que, d'après le
+Mémorial de Sainte-Hélène, La Harpe prononçait alors dans les Sections
+contre les conventionnels, le mandat d'arrêt lancé contre lui au
+lendemain de la canonnade de Saint-Roch, et le grief, d'ailleurs fort
+vague, fondé sur les papiers de Lemaître, qui pendant treize mois
+l'obligèrent à vivre au moins à demi caché[108], n'interrompirent pas
+les bonnes relations de La Harpe avec ce journal: le 5 frimaire an V (25
+novembre 1796), les rédacteurs le félicitent chaleureusement de pouvoir
+enfin se préparer à reparaître dans sa chaire.
+
+Il allait donc encore une fois briller parmi ses collègues, dont le même
+numéro du _Journal de Paris_ donne la liste[109]: Ant. Deparcieux pour
+la physique, Fourcroy pour la chimie, Sue pour l'anatomie, Brongniart
+pour la zoologie, Gautherot pour les arts et manufactures, Demoustier
+pour la morale, Roberts pour l'anglais, Boldoni pour l'italien,
+Coquebert pour les poids et mesures, Sicard pour l'art d'instruire les
+sourds-muets. Plusieurs de ces hommes égalaient La Harpe pour le talent
+d'exposition et le surpassaient par la portée de leur esprit; mais
+devant des gens du monde la partie n'était pas égale. Les
+administrateurs du Lycée venaient de supprimer, disent-ils dans leur
+programme pour l'an V, le cours d'astronomie et de navigation comme ils
+avaient précédemment supprimé celui de mathématiques, parce que ces
+sciences ne sont pas propres à être étudiées autrement que dans le
+silence du cabinet: la vérité était évidemment que leur public n'avait
+ni les notions ni l'application qu'exigent de pareilles études. La
+morale elle-même, quoique fort populaire alors (nous ne disons pas fort
+respectée), devait prendre un air de galanterie pour paraître devant
+lui: Demoustier avait, en effet, choisi pour son cours de cette année
+les devoirs des femmes, leur mission de dépositaires du bonheur public,
+l'union de leurs plaisirs et de leurs devoirs. Comment l'aimable public
+du Lycée se fût-il aperçu que Fourcroy, qu'au reste il goûtait fort,
+était plus profond que La Harpe? L'époque, d'ailleurs, appelait ces
+digressions sur la politique auxquelles la littérature offrait, on en
+conviendra, un prétexte plus naturel que la chimie.
+
+Celles auxquelles La Harpe se livra au cours de l'année 1797 prirent un
+caractère nouveau.
+
+
+III
+
+Alors, en effet, il attaque la philosophie du dix-huitième siècle tout
+entier, la République et même la Révolution en général. Il embrasse dans
+une haine commune tous les partis qui, depuis 1789, ont dirigé la
+France. Le terme de républicain devient dans sa bouche une expression
+flétrissante; il réprouve _les publicistes actuels qui nous ordonnent
+sous peine de la vie de regarder comme des mots synonymes la royauté, le
+despotisme, les tyrans_. Ses articles du _Mémorial_ qu'il rédige avec
+Fontanes et Vauxcelles, et où il déclare qu'en 1793 la Révolution
+comptait déjà quatre années de crimes, ne sont pas plus amers ni plus
+violents que ses leçons[110]. J'ignore ses relations avec le
+conspirateur royaliste Brotier dont les papiers rangent La Harpe avec
+Lacretelle et Richer-Serisy parmi les principaux meneurs des
+sections[111]; mais il est manifeste qu'il appartient alors de coeur au
+parti royaliste.
+
+Sainte-Beuve, dans un article sur Mme de Staël, émet l'opinion que ce
+ne dut pas être au Lycée demeuré fidèle à l'esprit de la Révolution que
+La Harpe se rétracta de la sorte, mais plutôt rue de Provence, près de
+la rue du Mont-Blanc[112]. Cette conjecture doit être écartée. Car,
+outre qu'elle a contre elle une assertion positive de M. Thiers[113], je
+n'ai rien trouvé qui l'appuie, ni dans les nombreuses notes ou préfaces
+du _Cours de littérature_ où La Harpe fournit des éclaircissements sur
+son enseignement, ni dans Daunou, son exact et véridique biographe,
+quoiqu'il avance que le Lycée l'avait rayé de sa liste après Vendémiaire
+et ne l'y rétablit qu'à la fin de 1796. Nous verrons La Harpe inscrit en
+1797 sur la liste des cours d'un autre établissement, mais cet
+établissement comptera précisément parmi ses membres plusieurs amis
+dévoués du gouvernement. Les procès-verbaux du Lycée conservés à l'Hôtel
+Carnavalet prouvent que La Harpe y resta durant tout le cours de l'an V
+et que l'on comptait sur lui pour l'an VI[114]; et toutes les fois que
+les contemporains relèveront une diatribe de La Harpe, c'est dans leurs
+comptes rendus des séances du Lycée Républicain.
+
+Pourquoi donc La Harpe et la société polie qui l'écoutait, si patients,
+si confiants sous les thermidoriens, haïssent-ils les hommes du
+Directoire à qui ils ne peuvent reprocher la Terreur? La cause en est
+dans la politique haineuse et méprisante à laquelle le Directoire se
+laissait aller contre le catholicisme. Provoqué par la propagande que
+les prêtres insermentés faisaient en faveur de la royauté, il revint sur
+la tolérance que la Convention avait fini par accorder[115]. Nourri des
+livres de Voltaire et de Rousseau, il constatait avec surprise et
+mécontentement l'ascendant que le catholicisme conservait encore; il
+avait cru épargner un moribond, et le malade se portait mieux que lui.
+Alors ces hommes qui avaient détesté et renversé Robespierre, mais qui
+avaient pris sous lui l'habitude de gouverner despotiquement,
+employèrent tout un système d'intimidation et de sarcasme contre une
+religion qui s'obstinait à vivre et menaçait la République de ses
+représailles. Ce fut ce retour partiel à la violence, ce repentir
+malencontreux d'hommes modérés tels que Chénier et La
+Révellière-Lepeaux[116], qui brouillèrent La Harpe et ses auditeurs avec
+le gouvernement. Ce sont les écrits et les instructions de La Révellière
+contre le christianisme qui excitèrent sa colère; c'est quand une
+administration locale déclare que, _fidèle aux principes républicains_,
+elle a _soigneusement défendu_ aux instituteurs publics _de mêler à
+leurs leçons rien qui puisse rappeler l'idée d'un culte religieux_,
+qu'il s'écrie au Lycée: «Partout on se demandera quel doit être l'état
+d'un peuple dont les magistrats parlent ce langage _au nom de la loi_
+(souligné) et que peut être une _république_ (souligné) dont ce sont là
+les principes.» C'est en haine de ceux qu'il appelle des _oppresseurs
+philosophes dont la place n'est déjà plus tenable dans l'opinion et qui
+bientôt n'en auront plus aucune_, qu'il conçoit pour la République une
+aversion qui va parfois jusqu'à troubler son jugement: ne prétendra-t-il
+pas bientôt que la journée du 30 prairial an VII (18 juin 1799), dans
+laquelle ses amis, unis à leurs adversaires, ont chassé La Révellière du
+Directoire, _a remis au premier rang dans la République les complices de
+Baboeuf_?[117].
+
+L'enseignement de La Harpe et ses articles dans le _Mémorial_ jetèrent
+les partisans du Directoire dans une irritation qui se marqua, lors du
+18 fructidor, par un arrêt de proscription et inspirèrent aux
+voltairiens de toute opinion un ressentiment qui n'est peut-être pas
+encore apaisé de nos jours[118].
+
+Cependant le Lycée Républicain ne souffrit pas des attaques dirigées par
+La Harpe contre le gouvernement. Il se tira également bien d'une autre
+difficulté: l'année 1797, qui le priva pour deux ans de La Harpe, lui
+avait, dès les premiers jours, suscité un nouveau rival: le 17 janvier,
+les fondateurs d'un Salon des Étrangers, qui existait depuis deux ans,
+ouvrirent un établissement analogue, le Lycée des Étrangers, appelé
+aussi Lycée Marbeuf, du nom de l'hôtel où il fut d'abord installé dans
+le faubourg Saint-Honoré, puis Lycée Thélusson quand il eut été
+transporté à l'hôtel Thélusson, rue de Provence, en face de la rue
+d'Artois, et quelquefois aussi Lycée de Paris[119]. Ce Lycée avait
+obtenu que plusieurs des professeurs de la rue de Valois lui prêtassent
+aussi leur concours: aux noms peu connus d'Audin Rouvière, de Pinglin,
+chargés l'un de l'hygiène, l'autre de la logique, il était fier
+d'ajouter ceux de Sue pour l'histoire naturelle, de Demoustier pour la
+_morale à l'usage des dames_, de La Harpe enfin pour la littérature. Il
+ne faudrait pas croire qu'il eût pour cela dérobé ces trois professeurs
+au Lycée de Pilâtre. Les termes dans lesquels la _Décade_ annonce le 30
+nivôse an V qu'ils vont enseigner à l'hôtel Marbeuf marquent bien qu'ils
+gardent leur première chaire: «Ce qu'il y a de singulier, dit-elle,
+c'est que ce sont à peu près les mêmes professeurs qui remplissent les
+chaires de l'autre Lycée, c'est-à-dire La Harpe, Sue, Demoustier.» Pour
+La Harpe, en particulier, c'est au Lycée Républicain qu'il recommença en
+1797 la réfutation d'Helvétius qu'il y avait présentée en 1783. On
+retrouve sur tous les programmes ultérieurs du Lycée Républicain, sinon
+Demoustier, du moins Sue et même La Harpe dès qu'il ne croit plus le
+séjour de Paris dangereux pour lui. Les trois professeurs avaient sans
+doute cédé au désir légitime d'accroître leurs ressources[120].
+
+Il ne faudrait surtout pas croire que le nouveau Lycée eût été fondé
+dans une pensée d'hostilité contre la République. Si La Harpe y
+professe, si en juin 1797 on y couronne son buste, la _Décade_, qui sur
+un rapport inexact le raille d'avoir assisté complaisamment à sa propre
+apothéose[121], n'attribue au Lycée Marbeuf aucun caractère politique.
+Comment l'aurait-elle fait, quand Chénier comptait au nombre des
+souscripteurs de ce Lycée, et quand un des statuts en bannissait la
+politique? C'est le journal même de Chénier, le _Conservateur_, fondé le
+1er septembre 1797, trois jours avant le 18 fructidor, qui nous
+l'apprend dans le numéro du 3 floréal an VI. La vérité est que ce Lycée
+offrait l'attrait alors plus rare que jamais d'_une douce société_; le
+mot est de la _Décade_; les discussions irritantes étaient formellement
+exclues des morceaux qu'on présentait à ses concours et bannies même des
+conversations. L'on était sûr de goûter, dans un cercle où l'irascible
+Chénier consentait, c'est tout dire, à n'être qu'un poète, le plaisir
+d'oublier ce qu'on avait fait ou souffert pendant la Terreur. On y
+venait dans les instants où l'on était las d'entretenir ses propres
+ressentiments. Des femmes du monde, des hommes de lettres, des artistes
+de tous les partis ou dégagés de tous les partis, Lebrun, Lemercier,
+Ducis, Palissot, Cherubini, Lesueur, Méhul, Mesdames de Beauharnais et
+Dufresnoy s'asseyaient auprès de Rouget de l'Isle et de David, l'ancien
+ami de Marat. Il aurait fallu que les vers soumis avant la lecture
+publique au jugement d'Arnault, de Legouvé, de Laya et de Vigée fussent
+bien mauvais pour ne pas plaire à un auditoire heureux et surpris de se
+trouver si pacifique. Ce Lycée avait un journal à lui, _les Veillées des
+Muses_, qui trouvait des lecteurs. On avait sans doute la même
+indulgence pour ses cours, mais on la témoignait en n'en parlant pas.
+
+Nous ferons de même, et nous répondrons au journaliste malin qui
+constate que telle leçon n'y a duré qu'un quart d'heure, que dans ces
+cours, au moins, on n'avait pas le temps de s'ennuyer[122].
+
+
+IV
+
+Le Lycée des Arts avait de plus justes titres à balancer la célébrité
+du Lycée Républicain. Il avait même rendu des services plus immédiats.
+Durant ces années où il fallait défendre à la fois la France contre
+l'ennemi et contre la famine, ses membres, tout en faisant leurs cours,
+s'étaient employés avec un zèle admirable à provoquer, à faire connaître
+les inventions utiles, depuis la machine à fabriquer des canons que
+venait d'inventer un ancien facteur de pianos, Jean Dillon, depuis les
+procédés nouveaux pour faire du salpêtre, jusqu'aux moyens de réserver
+toute la farine pour l'alimentation; depuis l'exploitation des mines
+jusqu'à l'élève des vers à soie et aux machines à moissonner ou à
+fabriquer des rubans[123]. Dès la fin de 1794, le Lycée des Arts avait
+rédigé plus de cent cinquante rapports signés des noms de Lavoisier, de
+Darcet, de Fourcroy, de Vicq d'Azyr, de Lalande, etc.; en janvier 1797,
+il avait récompensé déjà cinq cent quatre-vingts inventions ou
+perfectionnements utiles[124]. Il appuyait d'autant plus efficacement
+les inventeurs pauvres auprès du gouvernement que ses membres
+composaient en grande partie le Bureau de consultation des Arts et
+Métiers, établi le 12 septembre 1791 pour leur distribuer 300,000 livres
+par an; il payait, nous l'avons dit, une partie des frais de
+l'application de leurs théories; il leur offrait un Bureau central des
+Arts pour se mettre en communication avec les industriels, une caisse de
+dépôts pour la montre et la vente de leurs machines moyennant un droit
+de 3 p. 100, leur avançait de l'argent aux mêmes conditions, et
+souhaitait que, à l'exemple de l'Angleterre, le gouvernement prêtât
+gratuitement à tout homme qui en aurait besoin, sur sa valeur
+personnelle estimée d'après sa profession[125]. Cinq sociétés d'utilité
+publique recevaient de lui l'hospitalité; la Vendée ravagée lui
+demandait un modèle de pressoirs propres à être construits rapidement,
+et il promettait d'en fournir un dans les quarante-huit heures;
+plusieurs départements, qui manquaient de professeurs pour leurs Ecoles
+centrales, en réclamaient de lui.
+
+Nous passerons, à un établissement d'un zèle reconnu, l'apparence de
+futilité que lui donnaient ses concerts et ses fêtes[126]. Nous
+donnerons acte des encouragements qu'il offrait à la vertu. Nous ne nous
+permettrons pas, comme la _Décade_ du 10 germinal an IV, de sourire de
+ce voeu adressé à un fabricant de filigrane: «Puissions-nous enflammer
+votre génie et l'encourager à produire de nouveaux miracles!» Mais nous
+ne lui accorderons pas le sens pédagogique; non que plusieurs de ses
+membres ne sussent parfaitement enseigner, mais ils méconnaissaient une
+vérité primordiale, savoir: que le talent des maîtres ne supplée pas à
+l'insuffisance de préparation des élèves. Il est vrai que sur ce point
+le malheur du temps les ramena malgré eux à des visées plus sages; en
+l'an II ils avaient professé des cours dont la plupart, pour être
+entendus, auraient réclamé des auditeurs une vocation éprouvée dans un
+examen: agronomie, mécanique et perspective, calcul appliqué au commerce
+et aux banques, physique végétale, chimie appliquée aux arts, harmonie
+théorique et pratique, contrepoint, composition, technologie
+(c'est-à-dire tout ce qui a rapport aux manufactures); mais l'année
+suivante, la réquisition ne laissant à Paris que les jeunes gens
+au-dessous de dix-huit ans, le Lycée des Arts ne distribua durant l'an
+III, outre l'enseignement primaire, que les connaissances qu'on acquiert
+aujourd'hui dans les Ecoles de commerce. Mais en l'an IV, l'anatomie, la
+physique végétale, l'économie politique reparurent; la chimie
+s'installa à côté d'elles; Sue et Fourcroy remontèrent en chaire,
+introduisant avec eux Brongniart: par malheur, pour de tels cours, ce ne
+sont pas toujours les maîtres, même illustres, qu'il est le plus
+difficile de trouver.
+
+Le directeur du Lycée des Arts n'entendait peut-être pas très bien non
+plus les règles d'une bonne éducation. N'était-ce pas exalter par une
+récompense disproportionnée l'amour-propre de ses jeunes élèves que de
+présenter les meilleurs d'entre eux à la Convention[127]? On nous
+répondra que cet honneur était si prodigué qu'il ne devait plus tourner
+les têtes. Soit! Mais, même dans un temps où nos soldats observaient
+leur _pacte avec la mort_, était-il sage de confier aux quatre cents
+élèves gratuitement admis, le soin de rédiger leur règlement d'ordre, et
+fallait-il demander à l'âge de l'étourderie un serment de bien
+travailler[128]? Espérons du moins que le Lycée des Arts n'avait pas
+invité ses écoliers à la séance publique où il laissa une institutrice
+de la rue des Champs-Elysées faire réciter par une de ses élèves un
+morceau sur l'influence réciproque des deux sexes qu'heureusement, dit
+la _Décade_ du 30 thermidor an III, l'enfant n'était pas en état
+d'avoir composé!
+
+Mais ces erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'il a
+rendus à la science, surtout si l'on se souvient qu'il donnait son zèle
+gratuitement, que l'entrée aux séances publiques même était gratuite, et
+que les deux artistes qui prirent à leur charge les frais que le
+désintéressement des savants ne pouvait supprimer ont caché leurs
+noms[129].
+
+Ce n'est qu'en l'an III que l'administration revint à l'espérance de
+faire payer l'entrée aux cours et aux séances: on espérait tirer de là
+quelques ressources qui, jointes au produit de la vente du _Journal des
+Arts_ et de notices sur les inventions examinées par le Lycée et aux
+cotisations des membres de son directoire, permettraient de subvenir à
+des dépenses qui en l'an IV allaient monter à 500,000 francs par an; on
+aurait aussi voulu, à partir de l'an IV, assurer quelques honoraires aux
+professeurs[130]. Encore réservait-on quatre cents places pour les
+sujets pauvres; et le _Journal de Paris_ put annoncer le 23 février et
+le 10 mars 1795 que, _à la prière de quantité de nos frères des
+départements_, appelés à l'École normale, le Lycée des Arts ouvrait dix
+cours dialogués où il leur offrait six cents places également gratuites.
+Malheureusement les recettes n'atteignirent pas la somme qu'on espérait:
+bien que les membres se décourageassent si peu qu'en l'an V ils étaient
+trois cents[131], il fallut solliciter l'appui du gouvernement. Déjà, le
+17 messidor an III, le directoire du département de la Seine avait
+recommandé le Lycée des Arts à la libéralité de la Convention, et, le 19
+vendémiaire de la même année, Grégoire avait demandé et obtenu que
+l'État imprimât à ses frais les rapports lus dans les séances publiques
+du Lycée des Arts[132]; mais cela ne suffit pas. Enfin le 1er
+vendémiaire de l'année suivante, Lakanal, au nom du comité d'instruction
+publique, obtint pour lui, à titre d'encouragement, une somme de 60,000
+livres.
+
+Pourtant des infiltrations détérioraient le local, l'architecte ayant eu
+l'ingénieuse idée de mettre les salles en contre-bas du jardin et
+d'entourer l'édifice d'une pièce d'eau. Ne pouvant obtenir qu'on le
+réparât[133], Désaudray sollicita, comme compensation, un prolongement
+de bail ou, à charge d'entretenir en bon état le Jardin-Égalité, la
+jouissance gratuite; mais certaines personnes mal disposées crièrent au
+charlatanisme, prétendirent qu'il ne cessait de demander de l'argent; et
+en ventôse an V, sur un rapport de Camus, les Cinq-Cents passèrent à
+l'ordre du jour sur la proposition[134]. Le gouvernement songeait même à
+s'épargner les frais d'assainissement que réclamait le quartier du
+Palais-Royal en faisant passer des rues sur l'emplacement du jardin, et
+laissait la _Décade_ penser toute seule qu'il conviendrait en pareil cas
+de donner un autre local au Lycée des Arts[135].
+
+Une circonstance imprévue dispensa le gouvernement de commettre une
+injustice: le 26 frimaire an VII (6 décembre 1798) un incendie consuma
+entièrement le cirque où le Lycée des Arts était installé; et il faut
+bien croire que l'établissement passait pour faire mal ses affaires; car
+certains accusaient, sans preuves d'ailleurs, les administrateurs
+d'avoir allumé eux-mêmes le feu[136].
+
+Cet événement porta un coup sensible au Lycée des Arts. Il erra quelque
+temps de salle en salle; un de ses membres, Frochot, préfet de la Seine,
+lui donna asile à l'Oratoire, alors sécularisé, puis à l'Hôtel de ville.
+Mais l'imminente réorganisation des écoles publiques fournit un prétexte
+opportun pour cesser les cours[137]. Réduit au rôle plus aisé à soutenir
+de société d'encouragement, le Lycée des Arts, devenu l'Athénée des
+Arts, continua tant à publier qu'à récompenser des travaux littéraires
+et surtout scientifiques. Ses séances publiques, où l'on entendit, entre
+beaucoup d'autres poètes, Mme Anaïs Ségalas, et auparavant la belle
+Théis, qui s'appelait alors Mme Pipelet avant de s'appeler la princesse
+de Salm, attirèrent encore longtemps la foule. Car il ne cessa
+d'exister qu'à la fin de 1869. Mais le grand public avait peu à peu
+perdu la mémoire de son désintéressement, de ses services, de ses
+exemples. Toutefois, la science contemporaine se souvient de lui: M.
+Berthelot l'a mentionné avec honneur en août 1888 dans le _Journal des
+Savants_[138].
+
+
+V
+
+Le Lycée Républicain, avec des cours plus attrayants et plus de
+professeurs célèbres, se maintint beaucoup mieux. L'absence de La Harpe,
+entre le 18 fructidor et la fin de l'année qui suivit le 18 brumaire,
+lui causa sans doute quelque préjudice. Il l'avait remplacé par Mercier,
+qui, dans une leçon, prit Newton à partie et replaça, de son autorité
+privée, la terre au centre du monde[139]. Du moins l'auditoire ne
+s'endormait pas; et La Harpe trouva un public attentif devant sa chaire,
+quand il y remonta à la fin de 1800.
+
+Au surplus, il amenait avec lui et plaçait savamment en évidence une
+auditrice dont la présence eût suffi pour remplir la salle, Mme
+Récamier; mais son talent et ses digressions politiques n'avaient rien
+perdu de leur popularité[140]. À la rentrée de l'an IX, on remarqua que
+le public était cinq fois plus nombreux que précédemment; et M. Legouvé
+m'a signalé le récit[141] d'une curieuse ovation que l'auditoire fit un
+jour à son professeur favori: La Harpe, dit Bouilly dans les
+_Encouragements de la Jeunesse_, ayant passé la nuit à retoucher un
+morceau sur La Fontaine, s'endormit dans la salle d'attente du Lycée,
+tandis qu'un de ses collègues occupait la chaire; il dormait encore
+quand celui-ci eut fini; on respecta son sommeil, et Luce de Lancival,
+prenant ses cahiers, fit sa leçon à sa place; mais La Harpe s'éveille,
+écoute, s'approche, se montre sans le vouloir, et la salle éclate en
+applaudissements. Mais les clameurs soulevées par la publication de sa
+Correspondance Russe et l'intempérance de ses attaques contre les
+philosophes, firent oublier à Bonaparte que La Harpe avait exalté le 18
+brumaire; et, une troisième fois, La Harpe, sexagénaire et malade, dut
+quitter le Lycée et Paris[142]. Il ne revint guères d'exil que pour
+mourir le 11 février 1803[143].
+
+Il n'emportait pas avec lui la fortune du Lycée[144]: l'administration
+avait acquis à la fin de 1800 de précieux collaborateurs en donnant à
+Roederer une chaire d'économie politique, à de Gérando une chaire de
+philosophie morale; et celui-ci, résolu à s'interdire les réquisitoires
+que La Harpe n'avait pas eu tort de prononcer jadis, mais qu'il avait
+tort de répéter sous le Consulat, avait prononcé ces belles paroles:
+«C'est parce que nous avons tous souffert qu'il nous convient à tous
+d'oublier. Ce serait peut-être aujourd'hui être l'ennemi du présent, de
+l'avenir, que d'insister trop sur les souvenirs du passé;» enfin, recrue
+bien plus illustre, le Lycée s'était adjoint un peu auparavant Cuvier
+pour l'histoire naturelle des animaux[145], et Biot, Thénard et
+Richerand y commencèrent, quelques années après, le premier un cours de
+physique expérimentale, le second un cours de chimie, le troisième un
+cours de physiologie[146]. A.-M. Ampère y enseigna, en 1806-1807, le
+calcul des probabilités. Sans avoir une aussi bonne fortune pour
+l'enseignement des lettres, le Lycée, à la fin de 1803, put enfin
+ressaisir Garat, et s'agréger l'érudit et spirituel Ginguené, pour
+lequel il fonda une chaire d'histoire littéraire moderne, et qui
+préluda, devant ses auditeurs, à son important ouvrage sur la
+littérature italienne[147]. Seule, la chaire de La Harpe ne rencontra
+pas un brillant titulaire; on la donna à Vigée. François Hoffmann
+s'exprime avec inexactitude dans la première de ses _Lettres
+champenoises_ quand il présente Chénier comme ayant succédé à La
+Harpe[148]. Chénier ne professa au Lycée que dans les deux années qui
+précédèrent les _Lettres champenoises_ de 1807; il y fit alors, d'après
+la _Nouvelle Biographie générale_, un cours sur la littérature française
+jusqu'à Louis XII; auparavant, il y avait simplement lu quelques
+morceaux, par exemple, comme nous l'apprend l'édition des oeuvres de
+Chateaubriand de 1836, son jugement sur _Atala_.
+
+La coutume s'était en effet introduite au Lycée de donner des séances
+littéraires où ne paraissaient pas seulement les professeurs: Luce de
+Lancival, Legouvé, Daru y lisaient des vers. On avait même cessé d'y
+dédaigner l'appât de la musique[149]. Les administrateurs, entrant dans
+la pensée de Pilâtre de Rozier, voulaient en faire un lieu de réunion
+mondaine en même temps que d'étude; de là, l'ouverture des salons de
+lecture et de conversation dont nous avons parlé.
+
+Ce mélange de solidité et de frivolité permit au Lycée Républicain de se
+soutenir. Le retour de la tranquillité, de la prospérité, le silence
+auquel fut bientôt réduite la tribune politique lui profitèrent.
+L'épithète qu'il avait prise pendant la Révolution n'allait bientôt plus
+être compatible avec les institutions de la France: une conjoncture lui
+épargna la mortification de l'immoler à Bonaparte, et lui fournit une
+occasion décente de changer de nom. Les établissements nationaux
+d'enseignement secondaire ayant reçu en 1803 le nom de Lycées, il prit
+celui d'Athénée tout court: l'adjectif compromettant disparut ainsi sans
+bruit avec le substantif.
+
+C'étaient d'ailleurs alors des citoyens fort paisibles que les habitués
+de ces cours: on nous les représente dormant près du feu ou parcourant
+des journaux dans le cabinet de lecture en attendant qu'un des garçons
+de service annonçât le commencement d'une leçon[150]. Mais ils étaient
+fortement attachés à un établissement où ils trouvaient des plaisirs si
+variés: ils le prouvèrent en lui demeurant fidèles malgré l'acharnement
+avec lequel certains des adversaires de la Révolution essayèrent de le
+déconsidérer. Les rédacteurs des _Débats_, en particulier, Féletz
+d'abord, puis Hoffmann, épuisèrent leur ironie sur les leçons et les
+lectures qu'on y entendait. Le premier surtout ne cessait de harceler
+d'épigrammes poliment désobligeantes Vigée et Ginguené. Les incidents
+fâcheux qui, par aventure, se produisaient avant ou pendant la leçon
+étaient aussitôt publiés par lui. Vigée perdit enfin patience, et un
+procès intenté à Féletz en 1804 délivra pour onze ans l'Athénée d'un
+auditeur malveillant. Mais d'autres continuèrent la guerre, en attendant
+que les _Débats_ revinssent à la charge à partir de 1807 avec les
+_Lettres champenoises_ d'Hoffmann et que la _Gazette de France_ pour des
+raisons analogues s'acharnât contre le cours d'éloquence de Victorin
+Fabre que le _Mercure_ soutenait.
+
+Les adversaires de l'Athénée lui reprochaient deux choses, le caractère
+superficiel de son enseignement et sa partialité contre le
+christianisme: griefs en partie fondés. Néanmoins le parti pris,
+l'insistance de Féletz lui font peu d'honneur. Autant on approuverait
+quelques articles où l'esprit du cours de Ginguené ou du Lycée en
+général serait exposé et critiqué, autant cette réfutation ironique,
+composée au jour le jour, fatigue même le lecteur désintéressé ou acquis
+aux idées que le journaliste défend. Aussi éprouve-t-on du plaisir à
+constater par les aveux répétés de Féletz et d'Hoffmann que les cours
+attiraient encore beaucoup d'auditeurs. On aime à entendre un de nos
+détracteurs, Auguste de Kotzebue, avouer, dans ses _Souvenirs de
+Paris_, qu'il est impossible de trouver à aussi bon marché un plaisir
+plus varié et qui flatte plus agréablement l'esprit. Pourtant on cessa
+de faire salle comble: les embarras financiers un instant conjurés
+reparurent. Mais l'Athénée restait en possession de la faveur publique.
+
+Vers 1810, deux nouveaux professeurs y avaient contribué; Gall, en
+exposant son système sur la _cranioscopie_, Lemercier par le cours de
+littérature dramatique qu'il publiera plus tard en 1820 après l'avoir
+repris sous la Restauration. Ces deux cours furent plus remarqués encore
+que les professeurs ne l'auraient désiré: Gall fut poursuivi de brocards
+par les journalistes ennemis de l'Athénée, et Lemercier faillit payer
+encore plus cher son succès. Les esprits cultivés étaient alors si las
+du despotisme impérial, des guerres éternelles où Napoléon épuisait la
+France, que le sage Guizot, dans sa leçon d'ouverture du 11 décembre
+1812 à la Faculté des Lettres, faussait par instants l'histoire pour
+censurer, non sans excès, le gouvernement de l'Empereur. Lemercier, de
+son côté, employait les auteurs anciens à rappeler aux auditeurs de
+l'Athénée que le despotisme tue la poésie. Ses paroles étaient
+rapportées au maître, et, en attendant que l'autorité punît ces
+insinuations, un fanatique de Napoléon prit sur lui de tirer sur
+Lemercier un coup de pistolet qui heureusement rata. Lemercier dut
+interrompre son cours[151].
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Période de la Restauration.
+
+
+I
+
+Sous la Restauration, l'Athénée perdit quelques-uns de ses titres à la
+faveur des juges impartiaux. Il ne faut pas accepter aveuglément
+l'affirmation des _Débats_ du 15 novembre 1820, qui le déclarent en
+décadence. Pourtant, il est vrai que la maison dut remercier cette
+année-là, par raison d'économie, le professeur d'italien Boldoni, qui
+lui appartenait depuis vingt-cinq ans, et que le nombre des cours, qui
+était d'environ quinze sous le Consulat, tombe à environ dix sous la
+Restauration et sous les premières années du règne de Louis-Philippe. Ce
+n'est pas, on le verra bientôt, que l'Athénée ne garde point un
+auditoire nombreux, enthousiaste. Mais nous avons fait remarquer plus
+haut qu'un établissement aussi dispendieux avait besoin de conserver sa
+clientèle tout entière, et, sous la Restauration, cette clientèle se
+divisa de nouveau.
+
+Le numéro précité des _Débats_ en accuse une mauvaise administration: de
+fait, le fréquent changement des professeurs et des cours que l'on
+remarquera dans les programmes de cette période marque bien chez les
+directeurs un manque d'esprit de suite. Toutefois deux circonstances
+indépendantes des administrateurs de l'Athénée lui ont sans doute nui
+davantage.
+
+En premier lieu, tant que la Sorbonne et le Collège de France avaient
+continué à distribuer sans éclat un enseignement abandonné par le grand
+public aux étudiants, il n'avait eu à lutter que contre des
+établissements privés qui, dès l'abord ou bientôt, faisaient, comme lui,
+payer leurs leçons, et il avait soutenu victorieusement la concurrence.
+Le Collège de France avait eu beau se mêler, dès avant la fondation du
+Lycée, de tenir des séances solennelles à l'exemple des Académies[152]:
+faute d'hommes de talent ou du moins faute d'hommes d'esprit, il n'en
+avait pas retiré grand honneur, jusqu'au temps où Delille, sous le
+Consulat, réveilla par ses vers, moins spirituels encore que son débit,
+l'auditoire endormi par la prose de ses collègues[153]; ses cours
+étaient fort arides: la plupart des professeurs exposaient des théories
+sans nouveauté, lisaient un texte classique, le commentaient
+laconiquement, comparaient, s'il s'agissait d'un ancien, une traduction
+avec l'original, et c'était tout[154]. Le cours de littérature française
+au Collège de France n'avait encore, en 1805, que cent cinquante
+auditeurs, en y comprenant tous les candidats aux grades
+universitaires[155]. Les amateurs aimaient mieux payer pour entendre La
+Harpe que de s'ennuyer gratuitement sur la montagne Sainte-Geneviève.
+Mais, vers la fin de l'Empire, Tissot au Collège de France, La
+Romiguière à la Sorbonne, commencèrent à ramener la foule vers les
+chaires de l'État auxquelles Cousin, Villemain et Guizot assurèrent sous
+la Restauration une popularité sans égale: on trouva dès lors un peu
+chères les leçons de l'Athénée.
+
+En second lieu, l'esprit de l'Athénée n'était plus de tout point à la
+mode: sa fidélité à la philosophie du dix-huitième siècle diminuait son
+influence sur la génération nouvelle. Encore la doctrine de la sensation
+se soutenait-elle par son air d'indépendance; mais la timidité d'esprit
+qu'elle engendre par ses procédés de minutieuse analyse, la froideur, la
+sécheresse dans lesquelles elle enferme ses partisans par la crainte
+d'être dupes de l'imagination ou du coeur, ne pouvaient plaire longtemps
+à un public charmé des vues générales qui renouvelaient alors l'histoire
+des sociétés. L'Athénée avait sans doute avec lui une partie des
+libéraux, quand il confiait au jeune Arm. Marrast, à la fin de 1828, un
+cours de philosophie destiné à combattre le romantisme et l'éclectisme;
+le _Courrier français_ approuvait cette résistance à l'éclectisme, dont
+l'apôtre le plus célèbre avait dit, d'après ce journal: «Il y a les
+trois quarts d'absurde dans ce que je dis,» et affirmait que cette leçon
+facilement et brillamment improvisée avait plu[156]. L'enseignement de
+l'Athénée n'en prenait pas moins par là, pour ce qui touche à la
+philosophie et à la littérature, un caractère un peu suranné que le
+cours de philosophie positive qu'Auguste Comte y professa en 1829-1830
+ne lui enleva pas, rien ne ressemblant plus au sensualisme démodé que le
+positivisme naissant.
+
+Enfin, pour comble de malheur, l'Athénée repoussait indistinctement tous
+les principes du romantisme, auquel ses professeurs, qu'ils
+enseignassent l'histoire, la littérature française ou la littérature
+italienne, qu'ils se nommassent Jay, Buttura ou Lemercier, déclaraient
+une guerre sans merci. Ceux de ses amis qui gardaient plus de mesure,
+Benjamin Constant, par exemple, ne se risquaient pas à lui prêcher la
+conciliation. Seuls, deux hommes s'y hasardèrent. Le premier, Lingay,
+est absolument oublié aujourd'hui; mais le courage, la judicieuse
+modération qu'il montre dans sa leçon d'ouverture du 22 novembre 1821,
+méritent qu'on s'y arrête un moment. Après avoir déclaré que Lemercier,
+auquel il donnait, d'un ton sincère, de grands éloges, avait, dans son
+cours, _immolé son génie à son goût_ et développé des théories que le
+rigorisme du siècle de Louis XIV eût avouées, mais qui pouvaient
+paraître désormais insuffisantes ou excessives, il ajoutait: «Notre
+siècle serait un siècle d'imitation, s'il était resté un siècle de
+despotisme, de cour et de servitude, ou un siècle de décadence et de
+délire sous le règne de cette anarchie déjà si longue en peu de jours
+qui atteste si éloquemment la réaction inévitable des institutions sur
+les lettres... Laissons dans la tombe de Louis XIV, dans celle de
+Voltaire les regrets de toutes les gloires qui ont illustré la
+monarchie; hâtons-nous de découvrir et de féconder les espérances qui
+reposent dans le berceau de la Charte.» Il accordait que les vieilles
+nations ne pouvaient prétendre à la même poésie que les peuples
+primitifs, mais il montrait fort bien les inspirations qu'elles
+pouvaient en échange tirer de la religion et de la philosophie. N'étant
+pas doué du don de prophétie, il se préparait en déniant à la poésie le
+pouvoir de peindre les objets physiques, l'irréfutable démenti de Victor
+Hugo, mais c'était déjà justifier sa place dans sa chaire que de
+comprendre si nettement que Lamartine avait fait une révolution dans la
+littérature.
+
+L'autre professeur qui, deux ans plus tard, réclama plus hardiment pour
+les poètes le droit de s'affranchir de la tradition, fut Artaud.
+Oubliant, comme tant d'autres, que ce sont des clercs de procureurs et
+des bourgeois assis aux places à quinze sous, qui ont fondé la
+réputation de Corneille et de Racine, il allait jusqu'à appeler notre
+système tragique «une littérature morte qui n'a rien de vrai, qui n'est
+pas la voix d'un peuple, mais tout au plus l'écho des temps passés,
+défigurés par l'ignorance et l'affectation.» Heureusement pour Artaud,
+de fines observations firent pardonner cette irrévérence; les plus
+intraitables classiques étaient bien obligés de convenir qu'ils
+recouraient à un étrange procédé quand ils imputaient leurs propres
+torts à leurs adversaires: il nous apprend en effet que les premiers
+accusaient les seconds d'employer des inversions forcées, de substituer
+la périphrase au mot propre; Artaud renvoyait fort justement la friperie
+mythologique dont les novateurs se revêtaient quelquefois par mégarde à
+ceux qui prétendaient en affubler de gré ou de force tous les aspirants
+à la poésie. On goûtait aussi sa franchise et sa finesse quand il
+confessait que le malheur des romantiques était de _se faire les
+législateurs d'une littérature qui n'existait pas encore_: «On fait la
+poétique de la tragédie romantique, avant d'en avoir. Faites des
+ouvrages neufs qui réussissent: on en aura bientôt trouvé la poétique.
+Vienne un homme de génie plus profondément ému que les autres à l'aspect
+des événements contemporains..., il ne fera qu'exprimer naïvement ce
+qu'il aura senti, et par un instinct sûr il ira toucher droit au but.»
+Si le romantisme n'a pas tenu toutes ses promesses, c'est parce que le
+conseil d'Artaud n'a pas été suivi et parce que son espoir n'a pas été
+exaucé; il est bien venu un chef d'école assez grand pour se faire
+obéir et admirer, mais aussi peu naïf que possible, qui lui aussi a
+rédigé trop tôt sa poétique, et qui a moins étudié l'histoire et la
+société que les systèmes débattus autour de lui[157].
+
+Mais tout ce qu'Artaud, comme Lingay, put obtenir, ce fut l'attention
+polie des habitués de l'Athénée; son cours ne dura également qu'une
+année, et rencontra plus de faveur au dehors que d'adhésion parmi ses
+premiers juges. C'est peut-être parce que l'hostilité déclarée de
+l'Athénée contre le romantisme limitait ses choix pour les professeurs
+de littérature française, qu'il alla souvent les chercher parmi des
+hommes incomparablement inférieurs à ses professeurs de sciences: on
+comprend fort bien en effet qu'il se soit attaché, pour l'enseignement
+de l'éloquence et de la poésie, des hommes tels qu'un Lemercier, un
+Tissot, un Jouy; mais l'obscurité d'un Berville, d'un Parent-Réal, d'un
+Villenave même, tranche trop vivement, si je puis m'exprimer ainsi, sur
+la notoriété ou la gloire de leurs collègues les physiciens ou les
+physiologistes.
+
+Toutefois, si les juges impartiaux et clairvoyants commençaient à
+mesurer leur faveur à l'Athénée, le gros de la bourgeoisie lui demeurait
+fidèle. Il se l'était attachée par une adhésion éclatante au parti
+libéral. À la vérité en 1814 il avait envoyé une adresse respectueuse à
+Louis XVIII; mais le souvenir des bienfaits du comte de Provence, la
+joie d'être enfin délivré de guerres éternelles, d'échapper au
+despotisme, de trouver un arrangement qui sauvait l'intégrité du
+territoire, suffisent à expliquer cette démarche qui lui est commune
+avec le Conseil de l'Université, le Collège de France, la Faculté de
+Droit[158]. Au demeurant, les ultras se chargèrent de tuer promptement
+la popularité renaissante des Bourbons. Sous ce régime où la censure ne
+parvenait pas plus à intimider l'opinion que la Charte à la rassurer, où
+l'on avait, si l'on veut parler sans chicane, et le droit de tout dire
+et le droit de tout craindre, l'Athénée accueillit hardiment les
+discussions politiques.
+
+Benjamin Constant les y introduisit, en effet, tantôt sous la forme de
+ces questions générales où il excellait, tantôt sous celle d'hommage
+rendu à un étranger de mérite; «L'Athénée,» disait un peu naïvement la
+_Minerve_, en 1819, «s'est ouvert une route nouvelle: débattre les
+questions politiques est un moyen assuré d'exciter un grand intérêt. La
+dernière lecture de M. B. Constant avait pour objet de rechercher la
+différence qui existe entre la liberté des peuples anciens et la liberté
+des nations modernes. L'assemblée était nombreuse et brillante, et
+l'orateur a été souvent interrompu par de fréquents et vifs
+applaudissements.» Or ce débat une fois posé avait tout naturellement
+amené l'orateur à condamner l'exil politique (c'est-à-dire le
+bannissement des régicides), l'intolérance en matière d'éducation
+(c'est-à-dire le projet de rendre l'enseignement au clergé), et il ne
+lui avait plus fallu qu'un peu de bonne volonté pour louer la loi des
+élections qui venait, suivant son expression, de permettre à la
+reconnaissance nationale de récompenser trente ans de fidélité aux
+principes dans la personne du plus illustre défenseur de la liberté
+(c'est-à-dire de Lafayette)[159]. Quand Jouy consacrait une partie de
+son cours de 1819-1820 à prouver que les rois ne peuvent se réclamer
+d'une morale spéciale, il partait lui aussi d'une thèse générale, mais
+les conseils que la même année Viennet donnait à Ferdinand VII, dans une
+épître lue à l'Athénée, invitait à l'application des théories. Azaïs,
+dans son cours de philosophie générale en 1821-1822, avait invité ses
+auditeurs à lui adresser par lettre des objections et des questions:
+ils en vinrent très vite, curieux symptôme du temps, à lui demander son
+opinion sur les conjonctures politiques; il répondit sans embarras qu'à
+son sens les hommes actuellement au pouvoir n'iraient pas jusqu'au bout
+de leur système, que la vérité triompherait prochainement puisqu'on le
+laissait paisiblement exposer sa doctrine, alors que sous Napoléon qu'il
+vénérait, mais qui était obligé de respecter la religiosité, il était
+mal vu du pouvoir: il ajoutait que, maintenant que _la glace était
+rompue_, il s'ouvrirait avec la même franchise sur tout ce qui
+intéresserait l'auditoire. Les administrateurs de l'Athénée firent sur
+ces digressions des remarques qui l'année suivante empêchèrent Azaïs de
+remonter dans sa chaire. Mais plus tard ils accordèrent à d'autres bien
+plus de liberté que n'en avait pris l'ancien pensionnaire du duc
+Decazes, puisqu'ils laissèrent Tissot, dans la séance d'ouverture de
+l'année 1826-1827, dénoncer, à la joie du _Courrier Français,
+l'influence occulte_ qui menaçait les libertés les plus chères de la
+France[160].
+
+Encore était-ce là seulement ce que l'on confiait à la presse; les
+professeurs de l'Athénée osaient bien davantage. Des rapports de police
+conservés aux Archives nationales les montrent discutant hardiment le
+projet de loi sur le sacrilège, le licenciement de la garde nationale,
+déchirant la fiction constitutionnelle de l'irresponsabilité du
+monarque; à propos d'une des mesures de Charles X, qu'il considère comme
+une provocation, Villenave disait: «Ce ne serait pas la première fois
+qu'on aurait vu des souverains déposés pour avoir méconnu la voix du
+peuple.» À propos de la chronique de Turpin, qui qualifie Charlemagne de
+très grand et très révérendissime, il s'écriait: «Voilà bien le style
+servile et rampant d'un moine! Il n'y avait qu'un prêtre qui fût capable
+de commencer ainsi un ouvrage rempli d'ailleurs de prodiges et de
+miracles.» Dunoyer, Charles Comte rivalisent de véhémence avec lui,
+Crussolle-Lami tient des propos séditieux; Alexis de Junien donne
+clairement à entendre que la Constitution des États-Unis pourrait bien
+franchir l'Atlantique; il n'est pas jusqu'à un futur recteur qui ne
+s'émancipe: Artaud taxe, en effet, les Croisés de fanatisme et de
+brigandage. Les rapports ajoutent qu'une assistance nombreuse savourait
+par avance ces invectives, les applaudissait avec éclat, les commentait
+avec passion.
+
+Il ne faudrait pas suspecter la police, quoique alors insuffisamment
+scrupuleuse d'avoir inventé ces propos. Le ministre de la police semble
+pourtant nous y inviter, quand il demande au préfet, son subordonné,
+s'il ne pourrait pas charger de ces rapports un commissaire de police
+qui eût qualité pour verbaliser. Mais le préfet, outre qu'il avertit
+judicieusement qu'un personnage officiel serait mal choisi pour une
+surveillance occulte, garantit l'exactitude de son agent, et tout
+lecteur de ces rapports y verra le cachet de la sincérité: ce n'est pas
+une énumération incohérente de propos compromettants que tout délateur
+peut imaginer; on y reconnaît un homme qui sait suivre et rédiger une
+leçon, qui discerne la thèse générale licite dans ses hardiesses d'avec
+le défi, le sarcasme, la menace. Le gouvernement n'a donc pu douter que
+l'Athénée ne se transformât à certains jours en un véritable club: il ne
+le ferma pas pourtant, et se contenta de refuser, en 1822,
+l'autorisation d'ouvrir à Marseille un établissement analogue[161].
+Cette longue patience indique de quel prestige la maison de Pilâtre
+jouissait encore.
+
+
+II
+
+Soit que cette tolérance déplût aux royalistes intransigeants, soit
+qu'ils espérassent battre l'adversaire par ses propres armes, ils
+résolurent de donner un rival à l'Athénée, de même qu'ils avaient fondé
+le _Conservateur_ pour l'opposer à la _Minerve_. Ils résolurent de
+fonder un établissement aussi royaliste et religieux que l'autre était
+libéral et philosophe, et d'offrir, là aussi, aux gens du monde et aux
+dames, des fêtes littéraires, une bibliothèque, un cercle. Ils
+imaginèrent même, ce dont l'Athénée ne s'avisa qu'à leur exemple,
+d'attirer les jeunes gens par une réduction de prix. Tous leurs
+prospectus portent en effet que l'abonnement sera seulement de cinquante
+francs, au lieu de cent, pour les étudiants en droit et en
+médecine[162]. Toutefois, Decazes, qui avait autant de raisons pour
+redouter que pour souhaiter leur concours, n'accorda jamais
+l'autorisation nécessaire; ce fut seulement après sa chute qu'on put
+préparer l'ouverture des cours qui eut lieu le 2 février 1821. Encore
+n'osa-t-on d'abord fonder l'association que pour trois années. Plus d'un
+an après, un vice-président de cette société appelée par un archaïsme
+significatif Société des bonnes lettres, flétrissait en ces termes les
+ministres qui s'étaient défiés d'elle: «Ils tremblaient pour leur
+déplorable système qui n'osait avouer la vertu par égard pour le vice,
+qui imposait silence aux honnêtes gens par la crainte des factieux, et
+qui ne connaissait d'autres moyens d'étouffer les cris de révolte que
+d'interdire aux Français le cri de vive le roi! Grâce à la Providence
+qui ne permet jamais en France un long empire à la sottise, ce système
+est tombé[163].» Le ministère de Villèle voyait assurément la nouvelle
+société d'un oeil favorable; mais il ne paraît pas lui avoir octroyé
+autre chose que le titre de Société royale qu'elle porta depuis 1823.
+
+En revanche, le faubourg Saint-Germain et la jeunesse royaliste
+affluèrent dans les salons de plus en plus spacieux où elle s'installa
+tour à tour, rue de Grenelle, 27, rue Neuve-Saint-Augustin, 17, rue de
+Grammont, où elle occupa l'ancien hôtel de Gesvres. Présidée par
+Fontanes d'abord, puis par Châteaubriand, puis par le duc de
+Doudeauville, ayant pour rapporteurs attitrés de ses concours de poésie
+et d'éloquence des membres de l'Académie française: Roger, Charles
+Lacretelle, comment n'aurait-elle pas attiré un auditoire choisi? Un
+heureux hasard y avait aidé en donnant à quelques-uns de ses
+fondateurs, à Roger, à ses deux confrères Auger et Michaud, au baron
+Trouvé, des femmes et des filles charmantes qui furent là ce qu'avait
+été Mme Récamier au cours de La Harpe: on vint les regarder tout en
+écoutant les orateurs. La Société eut même assez longtemps un journal à
+elle: _Les annales de la littérature et des arts_, dont les trente-trois
+volumes fournissent beaucoup de documents sur son histoire, et qui lui
+prêtèrent pour ses séances et pour ses cours la plupart de leurs
+rédacteurs, lui empruntèrent à un certain moment son nom comme
+sous-titre. Le royalisme le plus pur, le plus exalté régnait dans cette
+réunion; les infortunes des Bourbons, leur rétablissement imprévu y
+excitaient un attendrissement simulé chez les uns, très sincère chez les
+autres; la Vendée, la guerre de 1823 y inspiraient des dithyrambes. On
+n'y mettait pas seulement au concours la réfutation du sensualisme mais
+l'entrée de Henri IV à Paris, l'exposition des avantages de la
+légitimité, l'éloge du duc d'Enghien. La politique était d'ailleurs
+alors tellement inséparable de toute assemblée qu'on y prononçait des
+discours spécialement consacrés à réclamer l'intervention de l'Europe en
+faveur des Grecs, et qu'on imagina, ce que l'Athénée avait également
+omis, de célébrer par des banquets les dates qui rappelaient des
+événements agréables: bien que la Société eût applaudi dans une de ses
+séances cette jolie épigramme lancée aux _ventrus_: «La gastronomie ne
+saurait plus être un ridicule sous le gouvernement représentatif,» elle
+célébra la Saint-Louis et le sacre de Charles X, en écoutant, le verre
+en main, les couplets de Martainville, le fougueux rédacteur du _Drapeau
+blanc_[164].
+
+Cependant, les historiens de la Restauration exagèrent lorsqu'ils
+présentent la Société des bonnes lettres comme uniquement occupée des
+intérêts du trône et de l'autel, et lorsqu'ils ne donnent ses exercices
+littéraires que comme un appât offert, presque comme un piège tendu à la
+jeunesse. L'illustration nobiliaire ou littéraire de quelques-uns des
+patrons de la Société lui amena quelques maîtres d'un grand mérite. Il
+est vrai qu'elle donnait des honoraires bien supérieurs
+proportionnellement à ceux qu'avait jamais proposés l'Athénée, puisque
+Véron nous dit dans ses Mémoires qu'elle payait chaque leçon ou lecture
+cent francs. Aussi, outre Michaud, on vit dans sa chaire des hommes d'un
+talent vraiment estimable, dans différents genres, comme Laurent de
+Jussieu, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages de morale populaire,
+Capefigue, Cayx, Alf. Nettement et même des hommes dont le nom demeure
+attaché à l'histoire des sciences ou des arts qu'ils ont cultivés; car
+Abel Rémusat y étudia les moeurs de la Chine, Raoul Rochette y disserta
+sur l'histoire et la littérature de la Grèce, M. Patin y lut l'ébauche
+de son ouvrage sur les tragiques grecs et, en parcourant les extraits
+que le _Journal de l'Instruction publique_ donnait alors de ses leçons,
+on se demande si L'ébauche a gagné de tout point aux patientes, aux
+lentes retouches qui en alourdirent l'agrément et en défraîchirent
+l'originalité. Enfin, Berryer y fit un cours pratique d'éloquence:
+observa-t-on bien dans ce cours la résolution qu'on avait prise d'en
+écarter les questions brûlantes? je l'ignore; mais ces discussions sur
+la morale, la politique, l'économie politique, l'histoire ancienne et
+moderne, instituées entre jeunes gens et dirigées par un des hommes les
+plus éloquents de notre siècle, ont certainement contribué à former les
+brillants publicistes et orateurs qui ont fleuri à la fin de la
+Restauration et sous le gouvernement de Juillet.
+
+Il faut, toutefois, reconnaître que, à la Société des bonnes lettres,
+l'enseignement fut d'ordinaire moins solide, moins sérieux qu'il ne
+l'était, certains cours mis à part, à l'Athénée. D'abord, dès l'origine,
+il n'y eut que trois jours de leçons par semaine et ce chiffre fut
+promptement réduit à deux: très peu de professeurs étaient chargés de
+plus de deux leçons par mois: et plus d'un se faisait peu de scrupule de
+manquer une leçon ou d'interrompre son cours avant la clôture de
+l'année. Puis, les sciences physiques et naturelles n'y furent jamais
+enseignées par des hommes vraiment supérieurs; on avait compté sur Biot
+pour l'astronomie, il fallut se contenter de Nicollet. Pour l'hygiène,
+Pariset, qui s'était vu remercier par l'Athénée pour avoir accepté une
+place de censeur, et qui finit par être suspect aussi à la Société des
+bonnes lettres[165], cherchait surtout à plaire par les grâces de sa
+parole; son jeune collègue pour la physiologie, Véron, le futur
+directeur de journaux et de théâtre, aurait eu quelque peine, sans
+doute, à donner un enseignement grave. Pour les sciences morales et
+politiques, la Société nouvelle le cédait également à sa rivale:
+qu'est-ce que son professeur de droit public, M. de Boisbertrand,
+comparé à Benjamin Constant, à Mignet qu'on entendit à l'Athénée? Il est
+singulier que ni l'auteur de la _Monarchie selon la Charte_, ni celui de
+la _Législation Primitive_, qui ne dédaignaient pas le titre de
+journalistes, se soient peu souciés de celui de professeurs, surtout
+alors que la chaire devait ressembler fort à une tribune; l'absence de
+loisirs ne l'expliquerait pas, car, sauf durant son court ministère et
+durant ses plus courtes ambassades, Chateaubriand était beaucoup moins
+occupé que Constant. On se serait moins aperçu de son silence, si Guizot
+avait consenti à consacrer à la Société une partie des vacances
+indéfinies que le gouvernement lui avait faites, mais je ne sais comment
+le rédacteur du prospectus de 1822-3 avait pu se bercer d'une telle
+espérance: il y avait trop longtemps que Guizot était revenu du voyage
+de Gand.
+
+On croirait que la Société des bonnes lettres prenait sa revanche dans
+les cours de littérature moderne, d'abord parce qu'ici elle n'était plus
+gênée par ses scrupules politiques et religieux, ensuite parce que,
+comme on admet généralement que le Romantisme est né à l'ombre du parti
+monarchique, on penserait que l'enthousiasme pour une doctrine vraie ou
+fausse, mais neuve, a dû vivifier son enseignement. Mais la célèbre
+préface où Alfred de Musset range tous les partisans de l'ancien régime
+sous la bannière du romantisme, tous les libéraux sous l'étendard
+opposé, n'est pas absolument d'accord avec les faits; car, si les
+romantiques fournirent plus d'adeptes que les libéraux à la nouvelle
+école, celle-ci pourrait se réclamer du très libéral auteur de
+_l'Allemagne_ à meilleur titre encore que de Chateaubriand. La
+divergence en littérature ne se réglait pas sur la divergence en
+politique. D'une manière générale, entre 1820 et 1830, la grande
+pluralité des littérateurs en renom, et, dans le public, la plupart des
+hommes faits, aussi bien parmi les amis que parmi les ennemis de la
+Restauration, tenait pour l'école classique; ce fut la jeune génération
+qui donna la victoire aux Romantiques.
+
+Aussi, dans la Société des bonnes lettres comme à l'Athénée, le
+romantisme ne se glissait-il qu'à la dérobée; le grand monde royaliste
+applaudissait Victor Hugo comme il applaudissait Guiraud, Soumet et bien
+d'autres, mais il ne distinguait pas sa poétique d'avec la poétique
+traditionnelle, par la raison simple que Hugo écrivit d'abord dans le
+goût classique et que, dans le _Conservateur Littéraire_, il se
+prononçait nettement contre quelques-uns des procédés dont il allait
+bientôt faire un usage retentissant. L'opinion dominante de la Société
+des bonnes lettres s'est exprimée dans les leçons où Duviquet réclamait
+pour nos poètes classiques toutes les qualités que s'attribuait le
+Romantisme naissant, dans le discours d'ouverture du 4 décembre 1823, où
+Lacretelle déclarait qu'un des objets de la Société était de combattre
+les novateurs littéraires, se prononçait pour la règle des trois unités
+et se moquait des poètes pleureurs qui prêtaient au joyeux moyen âge
+leur lugubre mélancolie. Sans doute M. Patin démêlait plus
+judicieusement du vrai goût classique la fausse délicatesse qui s'y
+était mêlée au cours du dix-huitième siècle, et raillait spirituellement
+La Harpe pour avoir dédaigné des beautés simples que Racine osait sentir
+s'il n'osait pas les copier: mais on peut voir dans le journal officiel
+de la Société que, tout en appréciant la finesse de son esprit, elle ne
+lui donnait pas raison[166]. Il n'aurait pas fallu moins qu'un
+Villemain, c'est-à-dire un véritable enchanteur, pour lui faire admettre
+que Voltaire l'avait pris de trop haut avec Shakespeare; encore
+Villemain n'y réussira-t-il en Sorbonne et peut-être ne s'en
+apercevra-t-il que dans les dernières années de la Restauration. Au
+reste Villemain, quoique Lacretelle dans le discours d'ouverture que
+nous venons de rappeler l'eût fait espérer à ses auditeurs, ne parut
+jamais dans la chaire de la Société des bonnes lettres.
+
+Aussi le _Globe_, qui rendait justice à cette Société comme à l'Athénée,
+mais qui ne cachait pas son éloignement pour la superstition intolérante
+des classiques de son temps, confondait à cet égard les deux maisons
+dans un même blâme. Le 4 décembre 1824, à propos d'un discours
+d'ouverture où Villenave avait maladroitement laissé voir l'inquiétude
+qu'une ardente concurrence faisait éprouver aux professeurs de la rue de
+Valois, le _Globe_ disait que l'Athénée, fort d'un passé illustre, de la
+sympathie attachée à _la seule société littéraire libérale de France_,
+n'éprouverait pas de pareilles craintes s'il gardait aussi bien ses
+avantages dans l'enseignement littéraire qu'il les gardait dans
+l'enseignement scientifique; le public, d'après le _Globe_, n'hésitait
+entre les deux maisons que parce que, dans le domaine de la critique, la
+routine y régnait également.
+
+
+III
+
+La concurrence entre les deux établissements dictait quelquefois des
+mots un peu vifs. C'est bien, je crois, la Société des bonnes lettres
+que vise un passage assez obscur du discours précité de Lingay, où il
+parle des «passions mal inspirées qui ont élevé aux Lettres qu'elles
+n'osent appeler belles, aux Arts qu'elles frémiraient de nommer
+libéraux, un autel rival consacré aux Muses par trois soeurs qui ne sont
+point les trois Grâces.» Roger, dans un rapport sur un concours
+d'éloquence présenté à la Société des bonnes lettres en 1827, affirme
+que les ennemis de la religion et de la royauté ont «épuisé contre elle
+toutes les ressources de la langue perfectionnée des injures et des
+calomnies» qu'on a «cherché par tous les moyens les plus odieux, soit à
+imposer silence à ses professeurs les plus distingués, soit à écarter de
+leurs leçons les auditeurs de tout âge et surtout la jeunesse de nos
+écoles.» Mais le _Drapeau blanc_, de son côté, ne ménageait pas
+Lingay[167]. Toutefois, ni les feuilles de droite ni celles de gauche ne
+marquèrent à cet égard l'acharnement que nous avons vu, sous le premier
+Empire, les _Débats_ déployer en pareille matière. Je mettrais plutôt
+l'intempérance de langage et les actes d'intimidation dont parle Roger
+sur le compte d'étudiants, qui auront porté plus loin qu'il n'est permis
+la crainte de se laisser endoctriner.
+
+Il y avait cependant un point sur lequel la Société des bonnes lettres
+et l'Athénée s'accordaient sans avoir besoin de s'entendre: c'était sur
+l'opportunité de propager chez nous la connaissance des langues et des
+littératures étrangères. L'Athénée, en renouvelant sous la Restauration
+son personnel pour cette partie de l'enseignement, trouva quelques
+étrangers de mérite, tels que Buttura et Michel Beer, le frère du
+compositeur, qui plus tard lui reviendra un jour de cérémonie pour
+prononcer l'éloge de Benjamin Constant; et, s'il ne posséda pas, lui non
+plus, Villemain, Artaud, en étudiant pour lui la littérature comparée,
+mérita d'être distingué par le _Globe_ des critiques étroits. La Société
+des bonnes lettres fit professer la littérature espagnole par Abel Hugo,
+les littératures italienne, anglaise, portugaise par des hommes oubliés
+aujourd'hui, mais qui contribuèrent à faire lire, au moins dans des
+traductions, Milton, Dante, Byron, Cervantès et Camoëns.
+
+Quelques circonstances étrangères à l'esprit de parti et au goût du jour
+aidèrent encore les deux établissements: d'abord, pour les changements
+dans le personnel, on n'était plus obligé de choisir parmi les seuls
+littérateurs de profession; on pouvait prendre aussi, ce qui rendait le
+recrutement plus aisé, des professeurs dans les collèges royaux de
+Paris. Avant la Révolution et sous Napoléon Ier, l'Université gardait
+encore trop le caractère d'une corporation religieuse, ses maîtres
+étaient en général trop exclusivement humanistes, trop timides pour
+qu'on pût trouver parmi eux beaucoup d'hommes capables d'affronter un
+auditoire de gens du monde. Au contraire, à partir de 1820, elle fournit
+un assez grand nombre de professeurs à l'Athénée et à la Société des
+bonnes lettres. Ensuite le talent de la parole s'était notablement
+développé en France; le don de parler d'abondance commençait à n'être
+pas beaucoup plus rare que l'art de bien lire, et le public prenait un
+tel plaisir à cette nouveauté qu'il allait en chercher le spectacle
+jusqu'au domicile des professeurs. On sait avec quelle émotion était
+écouté le cours que Jouffroy faisait dans sa chambre à quelques
+disciples d'élite. Azaïs, beaucoup moins profond, n'étonnait guère
+moins: «J'habite au sein de Paris une maison solitaire,» disait-il dans
+les _Débats_ du 8 décembre 1820 en annonçant un de ses livres, «un beau
+jardin l'entoure; tous les jours, pendant deux heures, j'y serai à la
+disposition des personnes qui voudraient se procurer l'un de mes
+ouvrages et en discuter avec moi les principes. De deux à quatre heures
+pendant l'hiver et, pendant l'été, de six heures jusqu'à la nuit, il me
+sera très agréable de faire connaissance avec les amateurs des sciences
+et de la philosophie, de me promener avec eux dans mon petit domaine, de
+répondre à leurs questions, à leurs observations... Si j'osais composer
+un mot qui peindrait nos rapports d'instruction et de confiance, je
+dirais: nous platoniserons ensemble.» La foule répondait à cet appel que
+le plus répandu, le plus à la mode des professeurs de philosophie de
+notre génération n'eût pas osé tenter; on dit qu'un jour, entre autres,
+deux mille personnes environ, réunies dans le jardin d'Azaïs,
+l'écoutèrent dans un silence qu'interrompaient parfois des salves
+d'applaudissements. Aussi, quand Azaïs parlait à l'Athénée, ceux même
+qui faisaient des réserves sur sa doctrine, subissaient le charme de
+_ses paroles qui naissaient sans affectation de ses pensées_[168].
+
+La Société des bonnes lettres avait aussi ses brillants improvisateurs;
+on admirait la facilité de Nicollet, la verve pittoresque de Pariset, la
+sensibilité toujours prête de Charles Lacretelle, ressource très
+appréciée de ses collègues qu'il suppléait au pied levé. Pour
+Lacretelle, en particulier, nous pouvons nous faire une idée assez
+exacte de l'effet qu'il produisait, parce que les journaux nous donnent
+l'analyse de plusieurs de ses leçons et même (car il n'improvisait pas
+toujours) le texte d'une partie de ses cours; il n'y faut certes pas
+chercher la profondeur ni la méthode; le lieu commun y abonde et
+l'apprêt s'y fait sentir quelquefois; mais la chaleur n'en est
+assurément pas refroidie, et, même quand on ne partage pas les opinions
+qu'il exprime, on est touché des sentiments généreux qui l'inspirent.
+
+La Révolution de 1830 fut fatale à la Société des bonnes lettres. Elle
+lui survécut à peine un an[169]. Les principes qu'elle représentait
+étaient devenus trop impopulaires, et une partie des hommes qui avaient
+contribué à l'établir était passée dans le camp des libéraux.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre,
+en 1849.
+
+
+I
+
+D'ailleurs, nous l'avons dit, l'enseignement avait eu moins de fond à la
+Société des bonnes lettres qu'à l'Athénée, qui, souvent aussi, à la
+vérité, se piquait surtout d'amuser les loisirs, de flatter les passions
+de son auditoire, mais qui du moins y mettait plus de suite. Devenu plus
+positif qu'élégant, depuis qu'il se considérait comme un asile de
+l'esprit moderne menacé par la Restauration, il cultivait avec éclat les
+sciences sociales. Il trouva pour les enseigner des hommes vraiment
+supérieurs: ses abonnés entendirent quelques morceaux de Daunou, deux
+cours consécutifs, dont un sur l'histoire de l'Angleterre, de Mignet, un
+cours sur la constitution anglaise de Benjamin Constant qui, l'année
+précédente, avait donné plusieurs conférences sur l'histoire du
+sentiment religieux[170], un cours de Charles Dupin sur les forces
+productives et commerciales de la France. Si l'Athénée courut une
+aventure en s'adressant à M. Considérant (1836-1837), il avait été fort
+bien inspiré en appelant à lui Jean-Baptiste Say et en priant Adolphe
+Blanqui de décrire la civilisation industrielle des nations de l'Europe
+(1827-1828).
+
+Mais c'est surtout pour les sciences proprement dites qu'il peut étaler
+avec orgueil la liste de ses maîtres. L'assemblée qui rédigea la liste
+de ses cours pour 1821-1822 était présidée par Chaptal, et l'on citerait
+difficilement un chimiste, un physicien, un mathématicien, un
+physiologiste illustre du temps de la Restauration qui n'y ait pas
+enseigné dans la chaire de Fourcroy, de Biot, de Cuvier, d'A.-M. Ampère,
+de Thénard; parmi ceux qui la remplirent dignement, nommons Chevreul,
+Orfila, de Blainville, Fresnel, Pouillet, Robiquet, Dumas, Trélat. Et
+qu'on ne croie pas que c'était à leurs débuts, et encore obscurs, que
+ces hommes acceptaient de professer à l'Athénée. Ils y ont pour la
+plupart accru et non commencé leur renommée. Qu'on ne pense pas que
+chacun d'eux se montrait un instant par complaisance aux abonnés et
+s'éclipsait après quelques leçons. Cuvier, Thénard, de Blainville y ont
+enseigné de longues années, Fourcroy y avait professé presque jusqu'à
+son dernier jour.
+
+L'éclat de ces cours prolongea la vie de l'Athénée: vers 1836, le nombre
+des cours s'éleva jusqu'au chiffre de quinze, comme à l'époque de sa
+plus grande prospérité; on en compte même vingt et un pour l'année
+1840-1841 et pour l'année 1842-1843. La raison en est sans doute que, à
+la suite de la révolution de 1830, l'Athénée avait eu la bonne fortune
+de mettre la main sur de spirituels causeurs qui, malheureusement, lui
+échappèrent bientôt, mais qui y relevèrent pour un temps l'enseignement
+de la littérature: ce furent d'abord M. Ernest Legouvé qui établit une
+comparaison ingénieuse entre la biographie de Byron et celle de
+Benvenuto Cellini; puis Léon Halévy, dont le onzième volume de la revue
+_la France littéraire_ a conservé la piquante leçon d'ouverture; Jules
+Janin, qui raconta l'histoire des journaux en France; Philarète Chasles,
+qui étudia tour à tour la littérature du seizième siècle et les romans
+anglais. Mais ensuite, pour cette partie de l'enseignement, la liste des
+professeurs recommença à offrir des noms inconnus. Tel d'entre eux,
+pour suppléer à l'originalité véritable par un adroit mélange de
+paradoxe et de flatterie à l'adresse des auteurs en vogue, donnera une
+analyse philosophique du livret de _Robert-le-Diable_ et la conclura en
+disant que cette oeuvre de Scribe _est peut-être la plus capitale et la
+plus magnifique conception dramatique de la scène française_.
+
+Réfléchissons toutefois que parmi ces maîtres médiocres, il a pu s'en
+rencontrer à qui l'accent d'une énergique conviction donnait une réelle
+puissance de parole, témoin cet Ottavi, dont Gozlan s'est fait le
+biographe, et qui, estropié dans l'accomplissement d'un acte de courage,
+allait d'un auditoire à un autre, prodiguant et communiquant son
+enthousiasme, jusqu'à l'heure où un dernier effort lui coûta la vie.
+
+Une circonstance faillit pourtant hâter la fin de l'Athénée en lui
+suscitant un rival redoutable dans l'Institut historique, fondé le 24
+décembre 1833, constitué le 6 avril 1834. Michaud, de Monglave, et les
+autres fondateurs de cette société se proposaient surtout en effet de
+provoquer, de publier, de discuter des ouvrages historiques, mais ils
+projetaient aussi de fonder des chaires de toute nature; une commission
+des cours se forma, composée notamment d'Alex. Lenoir, du marquis de
+Sainte-Croix, de Villenave, de Mary Lafon, d'Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire. Un moment, en 1837 et en 1838, il ne manqua plus qu'un
+local convenable; l'Athénée tenta de parer le coup en offrant le sien;
+les deux établissements se seraient fondus, mais son offre fut déclinée,
+bien que plusieurs de ses amis, outre Villenave, fissent partie de
+l'Institut historique. Déjà la liste des cours était dressée; on avait
+élaboré une règle où l'on voit qu'on interdisait toute discussion à la
+suite des leçons professées, afin, disait le secrétaire perpétuel,
+d'éviter les désordres que ces discussions avaient produits à l'Athénée:
+constatation fâcheuse pour l'Athénée, d'une conséquence naturelle de la
+place qu'il avait souvent faite à la politique militante. Mais la
+défiance d'un propriétaire qui, prenant l'Institut historique pour
+l'honnête couverture d'une conspiration, n'en voulut pas pour locataire,
+fit ajourner indéfiniment la concurrence dont l'Athénée s'inquiétait.
+L'Institut historique entendit quelques conférences faites par des
+hommes de talent, mais demeura surtout une sorte d'Académie[171].
+
+Néanmoins le déclin de l'Athénée était visible. Le nombre des cours
+retombe à onze en 1844-1845, et, ce qui est beaucoup plus grave, la
+liste n'offre plus aucun nom célèbre, même pour les sciences, alors que,
+durant les années précédentes, elle présentait encore dans cet ordre
+d'enseignement, sans parler de Payen et d'Audoin, des noms tels que ceux
+d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Babinet, de Raspail. L'Athénée
+vivait sur sa réputation, qui suffisait encore à lui amener des
+auditeurs bénévoles, mais non des maîtres de génie. Les directeurs
+avaient cherché dans leur mémoire et dans leur imagination des moyens
+d'attirer le public; ils avaient rétabli les concerts dont les
+programmes ne faisaient plus mention depuis 1815, institué des
+_répétitions chorales de musique religieuse_; des séances de
+déclamation, inventé le _feuilleton dramatique parlé_, ouvert des
+discussions littéraires et philosophiques: tout s'usa, même des attraits
+plus sérieux ménagés à une curiosité légitime. Car, fidèle à l'esprit de
+son fondateur, l'Athénée se piquait de donner à son auditoire la primeur
+des découvertes. Il enseignait donc l'homéopathie au moment où Hahnemann
+venait de s'établir en France, la phrénologie, quand Spurzheim venait de
+modifier et de baptiser le système de Gall, la théorie des machines à
+vapeur, quand on lançait les premières locomotives; l'art photogénique,
+pendant que le nom de Daguerre était dans toutes les bouches; enfin la
+sténographie et l'écriture hiéroglyphique; il plaida le droit social des
+femmes, par la bouche de Mme Dauriat. Que dis-je? soit amour de la
+nouveauté, soit parce qu'il se sentait vieillir, peu s'en faut qu'il ne
+se soit fait ermite: il chargea Glade et Emile Broussais de lui prêcher
+le néo-catholicisme. Sainte-Beuve n'hésitait pas, et voyait là une
+marque irrécusable de sénilité. Il faut bien avouer que le second des
+deux apôtres annonçait, sur un ton étrange, _une nouvelle Église, un
+nouveau Dieu pour un autre univers_: «Je parais ici le coeur à la gêne,»
+s'écriait le fils du célèbre physiologiste, «les membres contractés,
+l'oeil étincelant, comme un lion traqué dans son fort, mais ce n'est que
+la vérité de ma position vis-à-vis de l'influence prépondérante du
+monde. Je l'ai trouvé traître, féroce, implacable.» Em. Broussais
+anathématisait d'ailleurs l'Église et la sommait de ne pas
+répliquer[172]. La piété de quelques autres professeurs de l'Athénée
+n'avait rien d'hétérodoxe: la religion bienfaisante à laquelle Dréolle
+veut ramener, paraît être purement et simplement le christianisme, et
+son collègue pour l'histoire, Henri Prat, a fondé entre deux cours, à
+l'Athénée, le _Mémorial catholique_, un des adversaires les plus ardents
+du monopole de l'Université.
+
+Au demeurant, l'attention publique se portait ailleurs: on en trouve la
+preuve jusque dans l'indulgence des satiriques, qui épargne
+l'établissement: sans doute Louis Reybaud abonne encore le vaniteux
+Paturot _à tous les Athénées_, mais c'est aux cours de la Sorbonne et du
+Collège de France qu'il l'envoie satisfaire sa curiosité crédule et
+narquoise: quarante ans plus tôt, il l'aurait adressé rue de Valois, en
+compagnie du Champenois Lourdet d'Hoffmann.
+
+L'Athénée avait assez duré pour sa gloire. La Révolution de 1848 le
+trouva non plus rue de Valois, mais galerie Montpensier, n° 6; l'abandon
+du local, que pendant plus de soixante années il avait rendu célèbre,
+fut un symptôme inquiétant. Il cessa d'exister à la fin de 1849. Il ne
+figure plus, en effet, dans l'Almanach du Commerce de 1850. C'est
+peut-être lui qui renaît un instant en 1852, rue du 24 Février, 8, et
+Cour des Fontaines, 1, sous le nom d'Athénée National, qu'il avait pris
+en 1849, puis sous un autre nom rue de Valois, 8, en 1853; mais ces
+résurrections, s'il faut les appeler ainsi, n'appartiennent plus à son
+histoire.
+
+
+II
+
+Dans l'histoire de cet établissement, ce qui nous a paru mériter d'être
+exposé, c'est le changement dans les moeurs littéraires qui l'avait fait
+fonder, ce sont les péripéties qu'il a traversées durant la Révolution,
+les établissements analogues qu'il a suscités. Nous nous proposions
+moins d'en écrire les annales que d'étudier, à propos de ces
+vicissitudes, certaines transformations de l'esprit public. Sa vogue,
+quelque part qu'y ait eue la frivolité, fait époque dans l'histoire de
+l'enseignement supérieur. Elle a préparé, en se soutenant durant tout
+l'Empire, l'auditoire qui allait applaudir sous la Restauration les
+illustres régénérateurs de la Sorbonne. Ceux-ci auraient-ils même daigné
+monter en chaire, si les bancs, avaient dû être garnis comme quarante
+ans auparavant de simples écoliers, si le succès de l'Athénée ne leur
+avait appris que le public élégant peut donner à un brillant professeur
+une réputation, sinon aussi populaire et aussi fructueuse, du moins
+aussi prompte et aussi flatteuse que celle de l'auteur dramatique?
+D'ailleurs, une maison qui a compté pendant de longues années tant
+d'hommes éminents parmi ses maîtres appartient à l'histoire de notre
+patrie, d'autant que ses souscripteurs n'ont pas seuls profité de leur
+enseignement. Le _Système des connaissances chimiques_ et la
+_Philosophie chimique_, de Fourcroy, les _Leçons d'Anatomie comparée_,
+de Cuvier, le _Traité d'Économie politique_, de Jean-Baptiste Say
+ont-ils été véritablement composés pour lui, comme ses administrateurs
+le disent dans plusieurs de leurs prospectus? La nature de quelques-uns
+de ces ouvrages et le silence de leurs auteurs à cet égard permettraient
+d'en douter. Mais il est évident que l'obligation d'intéresser un
+auditoire mondain auquel ils offraient la primeur de leurs travaux a
+fait mieux sentir à ces savants la nécessité de répandre une vive clarté
+sur leurs démonstrations. Pour l'_Histoire littéraire de l'Italie_, par
+Ginguené, pour le _Lycée_ de La Harpe, il n'y a pas le moindre doute.
+Mais je pourrais citer une douzaine d'autres ouvrages dont quelques-uns
+fort appréciés ou même plusieurs fois réimprimés qui sont sortis de ces
+cours; je signalerai seulement les _Principes élémentaires de botanique
+expliqués au Lycée républicain_, par Ventenat, l'ouvrage où Charles
+Dupin a traité précisément sous le même titre le sujet qu'il venait d'y
+professer en 1826-7, l'_Étude des passions appliquée aux Beaux-Arts_,
+par Delestre; c'est évidemment aussi là qu'Adrien de la Fage avait
+préparé son _Histoire générale de la Musique et de la Danse_.
+
+L'influence de l'Athénée peut encore se mesurer au nombre des
+établissements créés à son image: à ceux que nous avons cités, nous en
+pourrions ajouter six autres pour la seule ville de Paris, sans parler
+de deux revues littéraires, le _Lycée Armoricain_, fondé à Nantes en
+1823 et le _Lycée Français_, de Charles Loyson, qui date de 1829,
+auxquelles, sans le vouloir, il servit de parrain. Dans la partie de la
+France où le don de la parole est le plus répandu, plusieurs grandes
+villes, Bordeaux, Marseille voulurent avoir leurs cours libres
+d'enseignement supérieur. Ce fut l'objet, dans la première de ces deux
+villes, d'une Société Philomathique qui y remplaça un Musée, fondé sur
+le modèle de l'établissement de Court de Gébelin; c'est à l'Athénée de
+Marseille, dont l'ouverture avait été enfin autorisée sous le ministère
+de Martignac, que J.-J. Ampère fit ses débuts à défaut de Méry et sur le
+refus de Sainte-Beuve, et qu'un premier caprice de sa mobile
+imagination lui donna bientôt pour successeur Auguste Brizeux[173].
+
+L'Athénée a eu des imitateurs au delà même de nos frontières. Outre les
+voyageurs qui de retour chez eux avaient vanté ses agréments de toute
+espèce, nombre d'étrangers admis à professer dans sa chaire avaient
+donné de lui une idée avantageuse à leurs compatriotes; car, sans
+compter les professeurs de langues, il avait vu parmi ses maîtres
+Spurzheim, un autre Allemand nommé Gustave OElsner, chargé d'affaires de
+Francfort et de Brème, le Suisse Hollard, et un illustre exilé italien,
+le comte Mamiani. Aussi s'intéressait-on à lui ailleurs que chez nous.
+La feuille célèbre qui travaillait sous l'ombrageuse surveillance de
+l'Autriche, à entretenir en Italie l'esprit public naissant, le
+_Conciliatore_, le signalait à ses lecteurs, et un de ses plus nobles
+rédacteurs, Federico Confalonieri, projetait d'instituer un
+établissement analogue à Milan[174]. Sans doute, l'Athenoeum de Londres
+ne doit à l'Athénée que son nom; mais c'est déjà quelque chose pour
+celui-ci que d'avoir baptisé un des plus luxueux et des plus riches
+clubs du monde. Quant à l'_Ateneo_ de Madrid, M. Rafael de Labra, son
+historien, a raison de le considérer comme unique dans son genre: une
+institution qui, dès le premier jour a excité l'intérêt des patriotes, à
+commencer par Castanos, le vainqueur de Baylen, et que Ferdinand VII a
+honoré de sa haine, un établissement à qui la Commission chargée de
+réformer le Code pénal a demandé une consultation peut légitimement
+s'appeler original; c'est la générosité castillane qui en a décidé tous
+les professeurs pendant une suite d'années si longue à offrir
+gratuitement leur parole, circonstance qui explique pourquoi tous les
+cours y ont toujours eu un caractère d'apparat et pourquoi, à la
+différence de nos Athénées, l'enseignement des sciences proprement dites
+y a toujours langui; des cours dont les applaudissements sont l'unique
+salaire seront toujours plus ou moins faits en vue des applaudissements.
+Mais notre Athénée que M. de Labra oublie a évidemment fourni le modèle
+de l'institution madrilène; c'est à son exemple qu'elle a mêlé la
+politique et l'enseignement: toute la différence tient à ce que
+l'_Ateneo_ fondé en 1820 lors du soulèvement de Riego, supprimé au
+rétablissement de l'absolutisme, réouvert sous Marie-Christine, a sans
+cesse recruté plutôt des partisans pour la liberté que des adhérents
+pour la science même mondaine. Ce qui achève de prouver que cette
+institution encore aujourd'hui florissante fut imitée de la France,
+c'est qu'en 1836 Madrid vit naître un établissement assez semblable
+sous l'autre des deux noms que nous avions remis à la mode: _el
+Liceo_[175].
+
+L'Athénée a donc puissamment contribué à répandre le goût des
+conférences à la fois savantes, et mondaines qui est un des caractères
+de notre siècle. Mais on demandera quel profit réel ses auditeurs ont pu
+retirer de ses leçons. Certes tout l'avantage a été souvent pour les
+professeurs qui s'y sont plus instruits dans l'art d'enseigner la
+science qu'ils n'ont instruit leurs auditeurs dans la science elle-même:
+il faut se faire courageusement écolier pour suivre utilement un cours
+de mathématiques ou de chimie. Cependant la génération qui a fait la
+Révolution et soutenu pendant plus de vingt ans l'effort acharné de
+l'Europe cachait trop d'énergie sous sa frivolité pour ne pas porter
+quelque application dans ses divertissements. De nos jours, les gens du
+monde qui vont écouter un cours public, s'y rendent, j'en ai peur, ou
+par distraction, ou pour y rencontrer leurs amis, ou par bel air; et
+c'est beaucoup s'ils s'entretiennent, à la sortie, du cours qu'ils
+viennent d'entendre. On peut affirmer qu'aux beaux jours du Lycée, les
+gens du monde ne se croyaient pas si tôt quittes envers les sciences
+qu'ils se mêlaient d'aimer: de retour chez eux, ils complétaient par des
+lectures et des réflexions les connaissances qu'ils venaient d'acquérir.
+Pour la botanique en particulier, toute personne qui a pratiqué d'un peu
+près la littérature de cette époque conviendra qu'elle leur était alors
+très familière. Chateaubriand, pendant son ambassade à Londres, étonnait
+son jeune secrétaire, M. de Marcellus, par la sûreté avec laquelle il
+lui nommait les plantes que le hasard de la promenade leur faisait
+rencontrer. On peut même remarquer que ses descriptions et celles de
+Bernardin de Saint-Pierre, à la différence des descriptions de Victor
+Hugo, supposent souvent cette connaissance chez le lecteur; pour
+apprécier le dessin et le coloris de leurs paysages, il faut connaître
+par soi-même la forme, la couleur des arbres, des feuillages qu'ils y
+disposent en se bornant d'ordinaire à les nommer; et c'est précisément
+parce que leurs indications sommaires ne nous suffisent plus que nous
+sommes un peu moins touchés que les contemporains de leur talent
+pittoresque. Mais qu'on y regarde bien, et l'on verra que l'on peut leur
+appliquer ce qu'on a dit, je crois, de Théodore Rousseau, quand on l'a
+loué d'avoir dans ses tableaux substitué à l'_arbre en soi_, si l'on
+peut s'exprimer ainsi, dont se contentait l'école du paysage historique,
+les arbres vivants et variés que produit la nature. Or c'était à force
+de se parer de tous les attraits à la mode, de faire appel à la
+galanterie, à la sensibilité sous toutes ses formes, que la science
+s'était insinuée dans le grand monde; mais une fois admise, elle se
+faisait écouter. Nous sourions aujourd'hui, quand nous feuilletons un
+des mille ouvrages où les compliments aux dames et les déclamations
+philanthropiques s'entremêlent à l'énumération des plantes, et nous nous
+imaginons que les lecteurs ne lisaient que ces digressions. C'est de nos
+jours que l'on saute les pages sérieuses des romans d'aventure qui
+visent à répandre les découvertes de la science. Les souscripteurs du
+Lycée lisaient de pareils livres d'un bout à l'autre avec un intérêt
+soutenu; et des ouvrages que nous n'oserions plus appeler savants
+inspiraient un goût véritable pour l'étude. Un éminent géologue italien,
+M. le sénateur Capellini, me pardonnera mon indiscrétion si je dis que
+les Lettres d'Aimé Martin à Sophie sur la physique, la chimie et
+l'histoire naturelle lui ont révélé sa vocation. Assurément les amateurs
+des deux sexes qui s'amusaient à se composer un herbier n'ont pas autant
+fait avancer la science, et la raillerie a beau jeu contre un
+divertissement qui peut être aussi stérile qu'il est inoffensif, contre
+les chasseurs de papillons, les amateurs de tulipes, les collectionneurs
+de cailloux. Pourtant, à intelligence égale, de qui doit-on attendre
+des observations plus fines, plus originales, et un intérêt plus sincère
+pour la science, de l'homme du monde qui lit dans nos Revues le résumé
+des doctrines transformistes ou de l'homme du monde qui savait
+reconnaître et classer toutes les plantes de son jardin?
+
+Sur un autre point encore, la peine des professeurs du Lycée n'a pas été
+perdue. La connaissance de la langue, de la littérature de deux nations
+étrangères, l'Angleterre et l'Italie, était sans contestation beaucoup
+plus répandue alors qu'aujourd'hui dans le grand monde. Nous avons
+aujourd'hui plus de savants versés dans ces connaissances, plus de
+critiques capables d'apprécier justement les écrivains étrangers; nous
+envoyons plus d'habiles explorateurs dans les archives de Londres et de
+Rome. Mais la haute société compte infiniment moins de personnes
+capables de lire dans le texte les poèmes, les romans des deux nations,
+de saisir les allusions qui s'y rapportent. Au temps dont nous parlons,
+elle comprenait mal Shakespeare, mais Fielding, Richardson, Robertson
+trouvaient encore plus de lecteurs parmi ses membres que n'en ont eu
+plus tard Dickens et Macaulay. Quant à l'Italie, nous avons vu dans la
+précédente étude que les éditions et traductions de ses classiques
+formaient un article important de la librairie française. On dira que
+la faveur a passé aux romanciers russes, mais combien de personnes ont
+imité le courage de M. Ernest Dupuy et appris le russe pour les mieux
+goûter[176]? La méthode alors suivie dans l'enseignement et dans la
+critique amenait plus directement l'auditeur à prendre par lui-même
+connaissance des textes, car elle consistait principalement dans
+l'analyse suivie des chefs-d'oeuvre. Fauriel admirait par exemple celle
+que Ginguené a donnée de la Divine Comédie, et l'appelait _un
+chef-d'oeuvre en son genre_. Cette méthode nous paraît aujourd'hui bien
+timide, nous l'accusons de réduire les professeurs aux remarques que
+tout lecteur intelligent ferait de lui-même; nous essayons d'entrer plus
+avant et de découvrir non plus seulement la beauté des oeuvres mais le
+secret de cette beauté, d'autant que l'analyse des chefs-d'oeuvre se
+trouvant faite, nous ne pouvons la recommencer. Mais il faut bien
+reconnaître que des leçons consacrées au commentaire suivi d'un poème
+invitent plus irrésistiblement à le lire que de savantes leçons sur
+l'influence de la race et du milieu. Notre méthode requiert assurément
+des connaissances plus vastes et plus de force d'esprit; elle forme des
+esprits plus philosophes, elle développe davantage le sens de
+l'histoire. Les leçons de l'Athénée formaient des _dilettanti_, ou
+plutôt, car ce mot implique de nos jours une curiosité mobile et
+capricieuse, elles enseignaient à lire et à relire sans cesse un petit
+nombre de livres de choix.
+
+Cette méthode si simple nous paraît un peu primitive. Elle était neuve
+alors. On peut dire qu'un genre est né dans la maison de Pilâtre, la
+critique appliquée. L'école actuelle procède de La Harpe en ce sens que,
+tandis que Boileau, Fénelon et Voltaire recherchent surtout les lois de
+la littérature et n'apprécient les oeuvres qu'incidemment et pour
+contrôler leurs théories, La Harpe s'intéresse déjà plus aux oeuvres
+qu'aux principes, et que son dogmatisme, qui le sépare de ses
+successeurs, se cache d'ordinaire sous des analyses raisonnées.
+Autrefois on discutait sur les lois de l'épopée, sur les règles de
+théâtre, ou, comme dirait Cicéron, _de optimo genere dicendi_. Au Lycée
+comme aujourd'hui on discutait beaucoup moins sur les règles que sur la
+façon très différente dont les différents maîtres de l'art s'y sont
+conformés. Resterait seulement à savoir si ce changement n'a eu que des
+avantages; en effet, la littérature en général pourrait bien y avoir
+perdu autant que la critique en particulier y a gagné. La critique s'est
+assuré, par cette transformation, une vaste matière et un avenir
+indéfini, puisque à la discussion d'un petit nombre de principes
+invariables elle a substitué l'étude successive des innombrables
+ouvrages qui forment la bibliothèque du genre humain. Mais ici encore
+notre siècle pourrait bien se méprendre: car la critique appliquée, plus
+féconde assurément en aperçus, développe peut-être moins le talent
+oratoire ou poétique que la critique théorique, puisque, au lieu
+d'insister seulement sur les règles obligatoires pour tous et d'inviter
+ensuite à composer d'original, elle risque de retenir indéfiniment les
+esprits dans la contemplation des ouvrages d'autrui. Quoi qu'il en soit,
+le _Cours de littérature_ de La Harpe, tout inférieur qu'il est aux
+_Lundis_ de Sainte-Beuve, marque une date comme les célèbres
+feuilletons du _Moniteur_.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.
+
+
+Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec
+aucune Église, absolument réduite à ses propres forces, comme l'était
+celle-là, car c'est seulement d'une manière toute accidentelle qu'elle a
+reçu des secours du gouvernement, pourrait-elle prétendre à une aussi
+longue carrière? Pourrait-elle même s'installer aussi convenablement, ne
+fût-ce que pour vivre d'une existence éphémère? Il est permis d'en
+douter.
+
+D'abord les conditions matérielles ont changé: les loyers coûtent plus
+cher, les professeurs aussi; les progrès de la science ont rendu
+beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique;
+enfin, l'agrandissement de Paris a dispersé les amateurs. Ce n'est pas
+tout: l'esprit public a changé aussi. Ce qui avait soutenu l'Athénée
+aux heures de détresse qui furent fréquentes, au milieu de sa gloire,
+c'était le reste d'un sentiment jadis très énergique et qui va
+s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs,
+professeurs, abonnés, tous l'aimaient avec fidélité, avec fierté,
+souvent avec abnégation. Ils avaient pour lui quelque chose de
+l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois
+pour sa province et son quartier. C'est ce même sentiment qui, dans la
+première moitié de notre siècle, donnait encore tant de force à la
+camaraderie de collège, et en faisait une des formes proverbiales de
+l'amitié. Ce sentiment s'efface. Où est le temps où un ancien barbiste
+n'eût point, pour ainsi dire, osé envoyer son fils ailleurs qu'à
+Sainte-Barbe? Les succès d'un Lycée dans les concours académiques
+excitent-ils, parmi ses élèves présents ou passés, le même enthousiasme
+qu'autrefois? Les associations d'anciens élèves vivent toujours parce
+que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se
+rendre à leurs réunions annuelles pour se convaincre que les anciens
+condisciples n'éprouvent pas un impérieux désir de se revoir, même une
+fois par an. Une autre sorte de camaraderie est née, celle que Scribe a
+décrite: les gens habiles savent fort bien se réunir et s'entendre; les
+intrigants découvrent à merveille l'homme qu'il est utile de louer,
+sauf à glisser dans l'éloge et jusque dans l'expression du respect et de
+la reconnaissance un peu de perfidie et de méchanceté; car aujourd'hui
+la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire.
+Mais l'attachement naturel, désintéressé, dévoué, qui naît du
+rapprochement des personnes, des habitudes communes, des émotions
+partagées, n'existera bientôt plus. Aucun établissement privé ne
+survivrait donc à une suite un peu longue de mauvais jours.
+
+Un autre sentiment, qui aide à comprendre l'attachement des
+souscripteurs de l'Athénée pour leur établissement, s'est affaibli
+aussi: la sociabilité. On a vu que l'Athénée était un cercle en même
+temps qu'une sorte d'université. Il avait été fondé à une époque où le
+goût, le talent de la conversation, où la courtoisie atteignirent en
+France leur apogée; car à cet égard le règne de Louis XVI l'emporte même
+sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libéral a déjà rapproché les
+rangs sans que l'esprit démocratique ait encore gâté les manières. Les
+hommes des différentes classes se sentaient alors le besoin et la
+faculté de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui
+éveillaient l'intérêt public avait fort augmenté. C'était l'époque où
+l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes
+peuvent se rencontrer partout impunément, que les femmes honnêtes se
+rendaient aux bals publics de l'Opéra et dans ce qu'on nommait des
+vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des fêtes où il
+invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait
+l'Athénée, des dames au nombre de ses abonnés, et ouvrir un salon pour
+elles; ce sera désormais une association exclusivement masculine; encore
+l'âme des cercles véritablement vivants est-elle de nos jours, non plus
+la conversation, mais le jeu.
+
+Privé des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilité fournirent
+longtemps à l'Athénée, un établissement de ce genre n'est donc plus
+possible. Cependant une considération adoucira nos regrets: c'est bien
+l'esprit d'association qui a soutenu l'Athénée, mais c'est aussi quelque
+chose de beaucoup moins bon et qui, sans en être inséparable assurément,
+s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une
+certaine mesure, nous l'avons montré, ses derniers beaux jours au zèle
+obstiné qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitième
+siècle. Chose curieuse! L'enseignement de l'État s'est renouvelé
+beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athénée, c'est la
+Sorbonne qui a rompu la première avec une philosophie étroite, sèche,
+creuse, avec une école historique généreuse sans doute, mais dénuée de
+vigueur et de couleur, mais où la philanthropie tenait souvent lieu
+d'érudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non
+l'Athénée qui a fait la première, de bonne grâce, les concessions
+nécessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce
+point dans l'étude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l'État ont
+eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des
+lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les
+maîtres de l'Athénée.
+
+Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut évidemment pas reporter
+aux gouvernements le mérite de cette supériorité. Ni Fontanes, ni
+Corbière, ni l'évêque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les
+doctrines, et, à vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-maître de
+l'Université. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop
+vite quand le trône ou l'autel lui paraissait menacé, avait le mérite de
+ne pas prendre fait et cause contre des systèmes philosophiques ou
+littéraires qui ne menaçaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait
+aux professeurs de l'État de ne pas le gêner dans sa marche, et non de
+l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs
+du collège. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de
+Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prévenus en faveur
+des systèmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant
+nul droit d'empêcher qu'on pensât différemment, ils écoutaient et se
+laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athénée, qui
+payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient à l'insuffisance
+de la recette, exigeaient des maîtres, non pas seulement du talent, mais
+une doctrine de leur goût. Ils laissaient une entière indépendance aux
+mathématiciens et aux physiciens, parce que, dans ces matières
+spéciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide à
+comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athénée a brillé plus
+longtemps. Mais dans les matières où chacun croit pouvoir émettre un
+avis, il fallait que les professeurs fissent à l'auditoire la galanterie
+de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvénient, disions-nous
+à propos de l'_Ateneo_ de Madrid, à ce que les professeurs ne soient pas
+payés; il y en a un autre à ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On
+dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le
+débit des livres dépend de la satisfaction des lecteurs. Non; car
+l'écrivain s'adresse à tout le public; la pièce que les habitués des
+premières représentations accueillent froidement peut se relever le
+lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui débute
+dans un Athénée conservera, pour unique juge, une assistance
+invariablement composée de la même manière; puis, il se sent comme
+introduit dans une famille étrangère; il y trouve une tradition sur
+laquelle sans doute on ne lui fait pas prêter serment, mais qu'il se
+croit engagé d'honneur à ne pas choquer. Il aperçoit sur les visages
+gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne
+une adhésion paisible, invétérée à une doctrine et il se conforme peu à
+peu à l'opinion qu'il trouve établie; ou bien, comme Lingay et Artaud,
+il essaie doucement de la modifier, et l'inutilité de ses efforts
+l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite.
+
+En dernière analyse, un professeur était et sera d'ordinaire moins libre
+dans l'enseignement libre que dans renseignement de l'État. L'Athénée
+n'aurait pas remercié Cousin et Guizot pour les motifs qui firent
+suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant à Cousin tout au moins,
+il l'aurait certainement moins longtemps supporté que ne fit le
+ministère.
+
+Est-ce à dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus
+servir aux progrès de la science? Nullement, puisque nous avons vu les
+heureux effets du talent, du zèle des maîtres de l'Athénée. Qui sait si,
+par la routine même où une partie d'entre eux s'engagea, ils
+n'aiguillonnèrent pas d'une autre manière encore les professeurs de
+l'État? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science
+nouvelle née hors de l'Université ne parvienne pas tout d'abord à y
+trouver sa place légitime, soit que l'État la juge à tort futile, soit
+qu'il la voie d'un mauvais oeil. En effet, il y a des revirements dans
+l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui
+d'un seul homme: à certaines époques l'État est prodigue, à d'autres il
+est avare; tantôt il se préoccupe un peu trop du devoir de n'imposer
+aucune doctrine, tantôt il prend un peu plus à coeur qu'il ne convient le
+devoir de veiller au salut de la société. Ce salut il l'entend, suivant
+les époques, de manières fort opposées. De la meilleure foi du monde, il
+juge pernicieuses, à certains moments, des opinions qu'il jugeait
+bienfaisantes quelques années plus tôt. C'est alors que l'enseignement
+libre méritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait
+équivoque, il se formera, à la faveur de la liberté, des établissements
+aussi intolérants peut-être, mais animés d'un autre esprit, et les
+systèmes opposés pourront se faire entendre et se balancer.
+
+Mais il se produira bientôt une conséquence après tout fort heureuse: la
+science dédaignée, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont
+fondées, à l'État lui-même qui les installera dans ses chaires; et
+alors cessera la raison d'être, non pas de la liberté de l'enseignement
+supérieur qui est essentielle là comme partout, mais de tel ou de tel
+établissement qui, indissolublement attaché à la vérité qu'il aura fait
+triompher, ne voudra pas voir les vérités qui limitent celle-là.
+Certains établissements libres d'enseignement supérieur pourront rendre
+des services permanents lorsque, comme notre École des sciences morales
+et politiques, ils prépareront à des examens spéciaux; mais quant aux
+Facultés libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un
+grand mérite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'éclat qu'a
+longtemps jeté l'Athénée, et elles ne rendront à la science que les
+services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au
+reste, pour qu'on leur souhaite de vivre.
+
+L'État a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement supérieur, la
+force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de
+monopole de la haute culture. De même que les collections particulières
+de livres et de tableaux viennent une à une se fondre dans ses vastes
+Musées, dans ses immenses bibliothèques, de même toutes les sciences
+viennent à lui pour se répandre par ses soins dans les intelligences. On
+peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou
+secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentanée dans
+l'enseignement supérieur. De là pour lui le devoir, auquel du reste il a
+travaillé avec ardeur, de porter à la perfection qu'elle peut
+atteindre cette partie de nos institutions pédagogiques.
+
+
+
+
+VILLEMAIN EN SORBONNE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la
+Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il
+s'est interdits.
+
+
+Nous nous proposons ici d'étudier en Villemain, non pas le critique
+récemment apprécié dans un intéressant chapitre de M. Brunetière, mais
+le professeur. Cette étude offre plus d'importance qu'il ne semble
+peut-être d'abord. L'art d'enseigner était à la vérité moins
+indispensable alors à un professeur de Faculté, par la raison que les
+Facultés n'avaient pas au même degré qu'aujourd'hui la charge de
+préparer aux examens et à l'enseignement. Mais un maître de
+l'enseignement supérieur, fût-il absolument dispensé de cette fonction
+plus spécialement pédagogique, il faudrait encore lui souhaiter les
+dons professionnels. Le talent de l'homme de lettres, c'est-à-dire un
+jugement fin, une plume habile, ne lui suffit pas. Sans doute, plus il
+aura de ce talent et plus il agira sur les esprits, mais il est clair
+que cette action dépendra de la façon dont il l'exerce, de la manière
+dont il présente ses pensées. Si par hasard, en effet, il ne joignait
+pas aux qualités d'un homme de lettres le talent de la parole qui ne les
+accompagne pas toujours, quelque occasion qu'on ait eue de s'y exercer,
+qui même se concilie malaisément avec certaines d'entre elles, son
+ascendant s'en trouverait à la longue notablement diminué. Mais laissons
+cette conséquence trop évidente. Ce n'est pas seulement par sa doctrine
+qu'un professeur influe sur l'assistance: l'idée qu'il donne de son
+caractère, la façon dont il en use avec le public, la manière dont il
+ordonne ses leçons, ne contribuent guère moins à la bonne ou à la
+mauvaise direction qu'il imprime. Chercher dans quelle mesure Villemain
+entendait son métier, c'est donc approfondir le rôle qu'il a joué dans
+l'histoire littéraire de notre temps.
+
+On nous permettra seulement de ne pas nous hâter, et, avant d'entrer en
+matière, d'examiner quelle était la condition des professeurs de
+l'enseignement supérieur sous la Restauration et de rectifier sur
+quelques points les idées inexactes qu'on s'en fait d'ordinaire.
+
+
+I
+
+D'abord, l'éclat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour
+nous effacé le souvenir de leurs collègues, et nous croirions volontiers
+qu'eux seuls ils attirèrent la foule. Or, sans rappeler l'Athénée dont
+nous venons d'écrire l'histoire, dès les dernières années du premier
+Empire plusieurs professeurs de la Faculté des Lettres et du Collège de
+France eurent un nombre considérable d'auditeurs. Ce n'était pas,
+paraît-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguière, mais Daunou, mais
+Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient à un public fidèle et
+nombreux, au milieu duquel il n'était pas rare d'apercevoir les hommes
+politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le général Foy
+reçût au cours d'éloquence française l'ovation que Villemain a racontée
+dans ses _Souvenirs contemporains_, La Fayette et Dupont de l'Eure,
+reconnus pendant une leçon de Daunou, avaient été vivement applaudis et
+installés par l'assistance à des places d'honneur. En 1827, un journal
+félicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans manège et
+sans passions de parti. «Quel charme depuis vingt ans attire à ses
+leçons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des
+étudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mères de
+famille[178]?» Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au
+même degré que les trois maîtres dont les noms sont inséparables; nul ne
+fut poursuivi comme eux par les offres de services des sténographes et
+des libraires; mais leur succès n'eût pas été aussi grand si d'autres
+n'avaient pas, à la même époque, répandu par leur talent le goût des
+leçons instructives et agréables.
+
+Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec
+quelque précision, ce sont les rapports du gouvernement et des
+professeurs.
+
+Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitât l'Université
+avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifiée à ses
+ennemis, elle l'a décimée. Voici le tableau des exécutions de la
+première heure, tel que l'a tracé Guizot, qui en approuvait le principe,
+sans prévoir qu'elles s'étendraient un jour jusqu'à lui: «Neuf recteurs
+entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'académie ont été remplacés. Dans
+les collèges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six
+professeurs, trois économes et un très grand nombre de maîtres d'étude
+ont été destitués; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois
+professeurs ont été suspendus ou déplacés; plus de trois cents élèves
+boursiers ont été renvoyés. Dans les collèges communaux, dix-huit
+principaux et cent quarante régents ont été destitués, suspendus ou
+déplacés. La suppression de la plupart des Facultés des lettres et des
+sciences a dispensé la commission d'examiner la conduite des professeurs
+de ces établissements. Dans les Facultés de droit et de médecine, neuf
+professeurs ont été suspendus[179].» La plupart de ces mesures n'étaient
+certainement pas plus justes que celle qui, à la même époque, atteignait
+Daunou, privé un instant de sa chaire du Collège de France et, pour
+quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui,
+ne s'aviserait de prétendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin
+méritassent qu'on leur retirât la parole. Tous deux avaient détesté
+l'Empire, mais ils ne détestaient pas la Restauration[180]. Lorsque,
+pour un enseignement qui ne s'adresse pas à des enfants et que la
+publicité corrige en cas d'erreur par la réfutation, un gouvernement a
+la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre
+de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot,
+comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant à une
+réflexion émise la veille par les _Débats_, le gouvernement avait violé
+non seulement l'équité, mais la justice; car Guizot, professeur
+titulaire et inamovible, n'aurait dû être suspendu que pour trois mois
+au plus. On lui avait laissé, il est vrai, son traitement, ce qui
+explique la demi-résignation qu'il confiait à Prosper de Barante[181];
+mais on ne pouvait prétendre qu'il ne demandait qu'à jouir de ce loisir
+rétribué, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il était prêt à
+reprendre son cours.
+
+Mais, ceci posé, il faut convenir qu'on s'exagère, en général, les torts
+de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer à Cousin
+et à Guizot (et c'est déjà beaucoup trop) des fautes qui n'étaient pas
+les leurs, mais qui, nous le montrerons, étaient à la fois très réelles
+et très difficiles à saisir, très fréquentes et très fâcheuses;
+j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes
+irréprochables, à les prendre au pied de la lettre, à des actes de
+l'autorité. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait à ses auditeurs du
+Collège de France qu'un gouvernement ébranle toutes les lois quand il en
+change une sans nécessité, il émettait la plus saine des doctrines; mais
+personne ne se trompait sur sa pensée, et, le _Constitutionnel_ n'eût-il
+pas transcrit dans son numéro du 24 décembre 1819 la déclaration du
+professeur, tout le monde aurait compris qu'il blâmait le projet de
+changer la loi des élections. Or, le droit du professeur de Faculté à
+inspirer des principes un peu différents de ceux du gouvernement pourvu
+que la morale ne les réprouve pas, ne va point évidemment jusqu'à celui
+de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait
+quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Université, dont
+les ultras lui avaient aliéné nombre de membres à une époque où Cousin
+et Guizot espéraient encore dans la branche aînée des Bourbons.
+
+Le cours de Tissot en fournirait la preuve[182]; mais ne nous lançons
+point à la poursuite d'allusions oubliées depuis longtemps, et
+arrêtons-nous sur une affaire célèbre. On a fait grand bruit, à l'époque
+où Cousin allait être frappé, de l'arrêté pris contre Bavoux, le
+professeur de la Faculté de droit. Je crois que toute personne qui se
+donnera la peine de lire en entier les pièces du procès, conviendra que
+Bavoux avait gravement manqué à la réserve professionnelle. Je ne parle
+pas ainsi sur la foi des journaux qui l'attaquèrent; on sait trop, et ma
+propre expérience me l'a montré jadis, jusqu'où peut aller la crédulité
+ou la mauvaise foi des feuilles politiques; je ne m'en rapporte pas
+davantage au petit nombre d'étudiants royalistes qui incriminèrent son
+enseignement: on peut juger Bavoux sur ses propres paroles puisque,
+suivant l'usage qui dominait encore à cette époque, il lisait son cours,
+et que son manuscrit, avoué par lui, fut produit aux débats. Bavoux,
+dans la leçon qui mit le feu à l'École de droit, avait agité une
+question qui n'excédait pas sa compétence et l'avait résolue d'une
+manière licite à un professeur de droit pénal qui, en principe, peut
+donner son avis sur les lois qu'il explique. Il examinait l'article du
+Code, qui punissait d'une amende de 16 à 200 francs le magistrat qui
+viole le domicile d'un citoyen hors des cas prévus par la loi; et il
+avait déclaré cette peine insuffisante. Mais il avait oublié qu'un
+professeur de droit, qui parle du haut de la chaire et devant un
+auditoire facile à enflammer, ne doit pas critiquer une loi, même
+défectueuse, avec la véhémence d'un orateur politique; il n'avait montré
+dans le Code pénal que l'oeuvre d'une hypocrite tyrannie; et voici en
+quels termes il avait présenté l'inconvénient de ne pas prévenir par la
+menace d'une répression plus sévère la violation du domicile: «Ne nous y
+trompons pas! S'il est des êtres pusillanimes et capables de tout
+sacrifier à la crainte, il en est d'autres qui n'en ressentiront jamais
+l'impression; il en est que le sentiment d'une injustice révolte, que le
+péril enhardit, et qu'un vif attachement pour leurs proches exalte au
+moindre danger.» À qui la faute, si les auditeurs se battirent sous les
+yeux de Bavoux et sous ceux du doyen appelé par l'appariteur, si les
+partisans de Bavoux en vinrent aux mains avec la police, et si l'ordre
+ne put être rétabli que par l'intervention de la troupe et la fermeture
+momentanée de l'École de droit? Comme citoyen, Bavoux n'avait commis
+aucun délit, puisque c'était la résistance à un acte illégal qu'il
+approuvait; mais, comme professeur, la révocation dont il fut frappé lui
+fit très justement porter la peine d'un langage fougueux, qui n'avait
+même pas pour excuse l'entraînement de l'improvisation. Au reste, les
+hommes sages dans le parti libéral regrettèrent que dans cette affaire
+l'effervescence de la jeunesse eût été fomentée et exploitée à son
+détriment et à celui de l'ordre public; car à la Chambre, après une
+discussion où tout l'avantage avait été pour le garde des sceaux, pour
+le ministre de l'intérieur, pour Laîné qui les appuyait, l'ordre du jour
+pur et simple qu'ils demandaient sur une pétition des étudiants en
+faveur de Bavoux, fut voté même par le centre et par la gauche, à la
+réserve d'un petit nombre de voix; et, quelques années plus tard, devant
+Villemain, Foy blâmera Benjamin Constant, d'une façon générale, il est
+vrai, d'avoir échauffé les têtes des étudiants[183].
+
+Ce n'étaient pas seulement les étudiants qui s'agitaient: la
+tranquillité ne régnait pas davantage dans les collèges. Pendant la
+délibération qu'on vient de rappeler, Royer-Collard avait exposé à la
+Chambre que, quelques mois auparavant, une révolte avait éclaté à
+Louis-le-Grand et au collège de Nantes, qu'en même temps des désordres
+avaient été tentés dans les collèges de Rouen, de Bordeaux, de
+Périgueux, de Caen, de Lyon, de Tournon, de Vannes, à la suite de
+_provocations insensées_ répandues sous le nom du collège
+Louis-le-Grand; et l'on sait que les émeutes scolaires de ce temps-là ne
+se bornaient pas à des promenades en file indienne et à des refrains
+irrévérencieux; les poings se mettaient de la partie, et ce n'était pas
+toujours seulement sur les meubles que les mutins frappaient.
+
+Cette ébullition de l'Université ne justifie pas la disgrâce de Cousin
+et de Guizot, mais elle l'explique. Puis cette disgrâce ne fut point
+aussi brutale qu'on l'a prétendu. Kératry avançait, en 1821, dans _La
+France telle qu'on l'a faite_, que _des détails odieux_ s'étaient, à ce
+qu'on l'assurait, mêlés à la révocation de Cousin, et qu'il n'avait plus
+ni titre, ni fonctions, ni traitement. Mais M. Paul Janet qui a, en
+1884, dans de remarquables articles de la _Revue des Deux-Mondes_,
+approfondi l'histoire de l'enseignement de Cousin, fait fort justement
+observer qu'il conserva sa place de maître de conférences à l'École
+normale, et, en fait de détails odieux, n'a rencontré qu'une note, fort
+peu franche à la vérité, par laquelle le _Moniteur_ du 29 novembre 1820
+présentait la cessation de son cours à la Faculté comme une renonciation
+spontanée inspirée au jeune maître par le désir de réserver tout son
+temps pour d'importantes recherches sur la philosophie. Pour Guizot,
+nous avons déjà dit qu'il gardait son traitement de professeur
+titulaire; à plus forte raison conservait-il son droit de vote dans les
+assemblées de la Sorbonne, comme on peut le voir par le registre de la
+Faculté qui, malheureusement, ne contient pour cette époque que des
+résumés dénués d'intérêt.
+
+J'ajouterai, d'après des pièces conservées aux Archives nationales, que
+la foudre n'avait pas éclaté à l'improviste. Le directeur de l'École
+normale, Guéneau de Mussy, qui paraît avoir joué un rôle important dans
+la révocation de Cousin, avait écrit, le lundi 27 mars 1820, au
+président de la Commission de l'Instruction publique: «Monsieur le
+Président, j'ai l'honneur de vous envoyer, comme vous me l'avez demandé,
+le numéro du _Censeur_, où vous trouverez l'exposé sommaire de la
+doctrine philosophique de M. Cousin. Vous jugerez dans votre sagesse si
+vous devrez en parler au Ministre dans votre séance de demain. Si l'on
+veut prendre un parti, il me semble que c'est avant l'ouverture d'un
+second semestre qu'il convient de le prendre. Agréez la nouvelle
+assurance de mon respectueux dévouement[184].» Peut-être n'était-ce pas
+la première marque de défiance donnée à Cousin: le 13 novembre 1819, la
+Commission de l'Instruction publique avait écrit à Royer-Collard que
+Cousin venait de demander, pour raison de santé, un congé de trois mois
+à l'École normale, qu'on supposait qu'il ne pourrait pendant ce temps
+faire son cours à la Faculté, et qu'en conséquence on priait
+Royer-Collard d'indiquer un autre suppléant; le professeur titulaire
+n'avait heureusement pas tenu compte de ce zèle trop officieux. Mais,
+cette fois, les ennemis de Cousin le crurent perdu. Déjà la
+_Quotidienne_ annonçait (21 avril 1820) que le Conseil de l'Université
+venait de mettre Cousin à la retraite. Mais tous les maîtres de
+conférences de l'École normale écrivirent à Guéneau de Mussy en faveur
+de leur collègue, et Guéneau de Mussy transmit, le 17 mai 1820, à la
+Commission ces voeux qu'il déclarait partager dans la mesure où ils se
+concilieraient avec un intérêt qu'il devait mettre avant tous les
+autres: «Je me suis toujours plu, ajoutait-il, à rendre justice aux
+connaissances de M. Cousin et à son talent pour l'enseignement. Il peut
+sans aucun doute se rendre très utile à l'École; mais pour cela je crois
+qu'il faudrait que, même pour ses leçons publiques[185], il fût
+renfermé dans un sujet absolument étranger à ces questions qui ne
+peuvent pas être l'objet de discussions philosophiques, par cela seul
+que les passions auxquelles elles s'adressent les ont résolues d'avance,
+de manière que non seulement l'École ne reçût que l'enseignement qui lui
+convient, mais encore que le professeur, par la couleur trop tranchée
+qu'il aurait prise au dehors, ne pût lui apporter aucun préjudice. Un
+arrangement qui remplirait ces conditions paraîtrait concilier tous les
+intérêts. Les élèves pourraient continuer à profiter des leçons de M.
+Cousin, et M. Cousin lui-même y trouverait encore de plus grands
+avantages.» La note suivante tracée en marge de cette lettre indique
+l'accueil qu'elle reçut: «Écrire que la Commission serait fâchée que les
+services d'un homme aussi distingué que M. Cousin fussent perdus pour
+l'École normale et qu'elle désire connaître le programme détaillé des
+leçons qu'il pourrait y faire; qu'elle le croit d'autant plus disposé à
+le remettre, qu'il en a fait, il y a déjà du temps, la promesse verbale
+à M. le Président, et que M. le Directeur de l'École doit l'engager à
+l'exécuter.»
+
+Une correspondance s'engagea en fait à la fin des vacances de la Faculté
+entre le ministère et Cousin. Comme on n'a pas les réponses de celui-ci
+aux accusations de faux-fuyants que contiennent les lettres
+ministérielles dont on possède les minutes[186], on ne peut dire si
+vraiment il usa de tergiversations; mais le ministère, prévenu ou non,
+lui témoignait de réels égards. Dans une première lettre on se plaint
+qu'il n'ait pas accusé réception de la première partie de son programme
+qu'on lui a retournée paraphée, qu'il ait remis au doyen Barbié du
+Bocage une annonce de son cours rédigée dans des termes différents de
+ceux que contenait ce commencement de programme; et on l'avertit ainsi:
+«Je suis donc obligé, pour éviter toute erreur, de prévenir le Doyen de
+ce que je vous ai dit au sujet de votre cours et de ce que vous êtes
+convenu de faire.» On lui retourne la deuxième partie de son programme
+également paraphée, avec prière de faire parvenir au ministère l'épreuve
+du tout dès qu'elle sera tirée. Remarquons la formule finale de cette
+lettre: «Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération et
+de mon attachement.» Le 14 novembre on annonce à Cousin que la
+Commission de l'instruction publique a reçu communication de son
+programme: «Je sais», est-il dit dans cette lettre, «qu'en pareille
+matière un programme n'est pas un indice certain de doctrine; mais le
+Conseil Royal compte en cette occasion sur votre bonne foi, et il me
+charge de vous prévenir qu'en vous donnant une marque de la
+considération qu'il porte à vos talents, il se réserve, s'il était
+trompé dans son attente, le droit de faire tout ce que réclameraient
+l'honneur de l'Université et surtout l'intérêt de la jeunesse qui doit
+être le premier objet de sa sollicitude. Je vous renvoie les deux
+premières feuilles paraphées de ma main. Veuillez me faire passer de
+même les suivantes avant de les livrer.» Une dernière lettre adressée
+non plus à Cousin mais au Doyen prouve qu'à ce moment toutes les
+difficultés semblaient levées: «Monsieur le Doyen, la présente lettre
+est pour vous seul et ne doit, sous aucun prétexte être communiquée à
+d'autres. Le Conseil Royal de l'instruction publique a consenti à ce que
+M. Cousin continuât cette année à faire pour M. Royer-Collard le cours
+d'histoire de la philosophie, mais seulement à condition qu'il ferait,
+avant de l'ouvrir, imprimer son programme tel qu'il aurait été approuvé
+par le Conseil. M. Cousin m'a remis, en effet, ce programme. Je le lui
+ai rendu, paraphé de ma main en l'invitant à m'envoyer l'épreuve que je
+verrai encore avant le tirage, et ce n'est qu'après que j'aurai donné
+mon approbation à cette épreuve que M. Cousin sera autorisé à enseigner
+à la Faculté. Vous voudrez donc bien attendre pour insérer l'annonce de
+son cours dans votre programme que vous ayez reçu de moi avis que cette
+pièce a été vue. Vous aurez soin d'ailleurs de ne pas mettre l'annonce
+du cours telle que vous venez de me la faire connaître mais telle
+qu'elle était sur le programme que m'a remis M. Cousin. Je vous en
+communiquerai la rédaction. Le Conseil Royal me charge expressément de
+vous adresser ces instructions dont vous sentez sans doute assez
+l'importance pour que je n'aie pas besoin de vous en recommander
+davantage la stricte exécution. Veuillez, je vous prie, m'accuser
+réception de cette lettre et agréer...» Que se passa-t-il durant les
+quinze jours qui suivirent, je l'ignore; mais, en rapprochant ce qui
+précède du maintien de Cousin à l'École normale, je crois pouvoir
+conclure que, dans l'injustice même des mesures prises contre lui, le
+ministère n'avait pas dépouillé toute bienveillance.
+
+Quant à Guizot, qui, récemment évincé du Conseil d'État, remontait alors
+dans sa chaire d'où on ne l'écarta que deux ans après, on trouve une
+trace d'une négociation semblable, à son sujet, dans le _post-scriptum_
+de la dernière des lettres précitées: «Si M. Guizot ne vous a pas envoyé
+une autre rédaction de son annonce, je vous prie de me le faire savoir.
+Je vous donnerai également une direction à ce sujet.» Le bruit courut
+même alors que Guizot avait été mandé devant la Commission de
+l'instruction publique pour y donner communication de ses cahiers,
+rumeur que le _Constitutionnel_, après l'avoir rapportée le 3 décembre
+de cette année, démentit le lendemain.
+
+
+II
+
+La tolérance ininterrompue accordée à Villemain prouve encore que le
+gouvernement opposa plus de résistance qu'on ne croit aux ennemis de
+l'Université. L'opinion publique s'était si fort habituée à ne point
+séparer son nom de ceux de Guizot et de Cousin que certaines personnes,
+Étienne Delécluze, par exemple, ont cru qu'il avait été suspendu comme
+eux sous l'administration de Villèle, de même que beaucoup de personnes
+croient que Cousin et Guizot furent frappés dans un seul et même jour.
+L'erreur est excusable, parce que, du moins dans son cours sur le
+dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque où Villemain fut exclu du
+Conseil d'État pour avoir courageusement défendu la liberté de la
+presse, la politique inspira plus fréquemment sa parole qu'elle n'avait
+jamais fait celle de ses collègues. D'autre part, les gages qu'il avait
+donnés à la Restauration n'étaient pas plus marqués que ceux qu'elle
+avait reçus de l'un et de l'autre; il avait accepté la fonction de
+Directeur de l'Imprimerie et de la Librairie, mais Guizot avait accepté
+celle de secrétaire général du ministère de l'intérieur; il avait
+complimenté, en 1814, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, mais
+Guizot était allé où l'on sait pendant les Cent Jours, et il n'avait pas
+tenu à Cousin qu'à cette même époque les Normaliens ne couvrissent de
+leurs corps Louis XVIII, menacé par le retour de Napoléon. Villemain a
+loué Charles X dans les termes les plus gracieux, les plus caressants,
+mais c'était en 1824, dans un moment où l'amabilité du nouveau roi, la
+suppression de la censure faisaient oublier les fautes du comte
+d'Artois, et chacun de ces éloges cachait le plus opportun des
+conseils[187]. Néanmoins il fut, jusqu'en 1827, l'objet d'une
+bienveillance particulière. L'autorisation de ne faire qu'une leçon par
+semaine qu'on lui accorda dès le 6 novembre 1822 avait été accordée, au
+moins provisoirement, le 27 avril 1816, à Laya, à Raoul Rochette, alors
+suppléant de Guizot, à Cousin[188]; mais dès 1826 il était officier de
+la Légion d'honneur, distinction que pas un de ses collègues, ni le
+doyen, ni Guizot, ni Cousin n'avaient encore; et, lorsqu'on voulut
+l'incriminer pour l'accueil fait par ses auditeurs au général Foy,
+Frayssinous, c'est Villemain lui-même qui le rapporte, répondit que le
+professeur d'éloquence française aurait bien mal fait son devoir si les
+étudiants n'avaient pas pris un goût vif pour la parole brillante de cet
+orateur.
+
+On lui avait même accordé une faveur bien autrement précieuse pour lui
+que les décorations et qui tourna au bien de la littérature, mais dont
+la justice pourrait prêter à la contestation: on l'avait laissé changer
+absolument la nature de sa chaire et annexer à son domaine celui de son
+collègue Laya. Ce n'est même pas assez dire: Villemain était professeur
+d'éloquence française, et Laya professeur d'histoire littéraire et de
+poésie française; Laya, son aîné de trente ans, son ancien à la
+Faculté, après avoir obtenu de Fontanes une rhétorique pour ce débutant,
+s'était laissé, à la mort de Delille, transférer de la chaire
+d'éloquence à la chaire de poésie française, pour que la première de ces
+deux chaires pût être donnée à Villemain. Que Villemain s'attribuât pour
+son cours, non seulement les orateurs, mais tous les prosateurs, nul ne
+pouvait s'en étonner; mais si un des deux professeurs était fondé à
+embrasser dans son ensemble la littérature d'un siècle, c'était celui
+dont l'enseignement comprenait, d'après le titre de la chaire,
+l'histoire littéraire, c'est-à-dire Laya. Le gouvernement laissa
+Villemain renverser les choses et ajouter à la supériorité du talent
+l'avantage du rôle. Laya en fut probablement mal satisfait. Scribe
+aurait peut-être trouvé là l'occasion d'expliquer, suivant sa coutume,
+les grandes choses par les petites; il aurait dit que, par cette
+extension de son domaine, qui entraîna une révolution dans la critique,
+Villemain se vengeait de la brochure où Laya, en 1819, lui avait
+attribué «ce courage de persévérance qu'il faut pour arriver aux places,
+cette constance obséquieuse qu'il faut après cela pour s'y maintenir,»
+enfin, une reconnaissance qui ne survivait jamais au pouvoir des
+protecteurs[189]. Quoi qu'il en soit, et bien que le dossier de
+Villemain aux Archives ne porte pas trace d'une autorisation analogue à
+celle qui, dans le dossier de Cousin, autorise une incursion dans
+l'histoire de la philosophie ancienne, il est clair qu'en laissant faire
+Villemain, le gouvernement lui témoignait une bienveillance très
+caractérisée; on allait jusqu'à lui permettre de railler l'_objet
+officiel_ de son cours, ce qu'il appelait son _devoir ostensible_ et
+d'affirmer, contrairement à l'avis de tous les grands orateurs qui,
+depuis Démosthène jusqu'à Bourdaloue, ont cru à la rhétorique, que
+l'éloquence qu'il était chargé d'enseigner ne s'enseigne pas[190].
+
+D'où vient que le parti qui frappait Cousin et Guizot traitât Villemain
+avec tant de condescendance?
+
+Le premier motif est qu'une chaire de littérature donne toujours moins
+d'ombrage qu'une chaire d'histoire ou de philosophie. Sans doute, le
+siècle précédent avait fait voir quel allié redoutable l'esprit de
+révolution trouve dans le talent d'écrire; mais toute la génération qui
+lui avait survécu, Louis XVIII le premier, gardait au fond du coeur pour
+la littérature l'idolâtrie dont Rousseau, qui en était lui-même atteint,
+n'avait pu la guérir. Puis Villemain, aussi répandu dans le monde que
+Guizot et beaucoup plus que Cousin, était de sa personne plus séduisant
+que tous deux. Sa redoutable causticité ne lui nuisait pas, parce qu'il
+ne s'y livrait qu'à bon escient; et il portait dans les salons une
+grâce, une aisance que la nature leur avait refusées. Ce charme le
+suivait dans ses cours et en dissimulait la portée à ceux de ses
+auditeurs qui auraient pu s'en choquer. On les trouvait instructifs,
+mais par-dessus tout amusants. C'est le jugement de Charles de Rémusat
+dans une lettre à sa mère, de Dubois et de M. Patin dans le _Globe_, de
+Sainte-Beuve dans le premier volume des _Causeries du Lundi_. Les
+ouvrages où il a recueilli son enseignement des quatre dernières années
+ne peuvent donner une idée exacte de l'agrément qu'on y trouvait, parce
+que son goût, plus délicat que le nôtre, l'avertissait de sacrifier, en
+travaillant pour l'impression, certaines fantaisies piquantes de
+l'improvisation qui, dans un livre, eussent paru entachées tantôt de
+négligence, tantôt d'affectation.
+
+Obligés de croire sur l'attrait de sa parole vivante ceux qui l'avaient
+entendu, nous citerons quelques lignes des journaux du temps et un
+charmant passage de Sainte-Beuve que, d'ailleurs, M. de Loménie a déjà
+cité. Voici l'appréciation des _Annales de la littérature et des arts_:
+Il commence, disent-elles, par un morceau très brillant et très
+substantiel dont l'Académie avouerait l'élégance soutenue, puis entre
+pour ainsi dire en conversation avec l'auditoire, lui communique son
+enthousiasme, l'électrise, l'égaye par des saillies qui vont jusqu'à la
+naïveté et à la bonhomie; si un trait de satire lui échappe, il
+gourmande avec grâce et autorité les rires ou les applaudissements
+indiscrets et se condamne lui-même avec une modestie qu'on peut trouver
+extrême. Le _Globe_ dit qu'on peut jusqu'à un certain point se figurer
+l'action oratoire de Cousin et de Guizot sans les avoir entendus, mais
+qu'on ne saurait s'imaginer «cette éloquence toute en saillies, en
+originalités, en caprices» de Villemain, «ce désordre d'un esprit
+inspiré par le spectacle d'un chef-d'oeuvre, et pourtant si présent pour
+en interpréter les beautés, ces agaceries d'une coquetterie charmante
+mêlées aux impétuosités d'une verve irréfléchie, ces élans comprimés
+tout à coup par un sourire et une suspension maligne.» Écoutons enfin
+Sainte-Beuve: «Il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur
+un point principal autour de la monade _moi_, comme faisait dans sa
+manière différemment admirable M. Cousin; mais penché au dehors,
+rayonnant sur tous, cherchant, demandant à l'entourage le point d'appui
+et l'aiguillon, questionnant et pour ainsi dire agaçant à la fois toutes
+les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme
+aux deux ailes de sa pensée, quel spectacle amusant et actif, quelle
+délicieuse étude que de l'entendre!... Si la saillie est trop forte,
+trop hardie (jamais pour le goût), il la ressaisit au vol, il la retire,
+et elle échappe encore; et c'est alors une lutte engagée de la vivacité
+et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de
+saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe
+du sens et de la grâce[191].»
+
+Aussi, Villemain était-il encore plus goûté que Cousin et Guizot. La
+preuve n'en est pas seulement dans le nombre encore plus grand
+d'auditeurs qu'il réunissait au pied de sa chaire: car, outre qu'on ne
+s'est point avisé de mettre un tourniquet à l'entrée des cours et qu'il
+faut se défier des évaluations approximatives[192], un cours de
+littérature est plus attrayant pour la foule qu'un cours d'histoire ou
+de philosophie; mais on peut noter que, dès le premier jour, Villemain
+fit courir les amateurs: sa première leçon sur la littérature française,
+le 8 décembre 1815, alors qu'il n'était encore connu du public que pour
+avoir quelque temps suppléé Guizot, amena à la Faculté, au dire du
+_Moniteur_, une assistance nombreuse qui avait réussi à découvrir la
+date de la séance, que nulle annonce n'avait indiquée. Les revues du
+temps rendent bien plus souvent compte des leçons de Villemain que des
+leçons de Cousin et de Guizot, et les comparaisons qu'elles établissent
+parfois entre eux sont d'ordinaire à son avantage. Tout en déclarant que
+l'ascendant de Cousin «est déjà très marqué sur une partie de son
+auditoire», les _Annales de la Littérature et des Arts_ estimaient qu'il
+plairait surtout aux _amateurs indigènes de la philosophie allemande_;
+elles croyaient également Guizot fait surtout pour plaire aux _enfants
+de la Germanie_: «M. Villemain a, plus que ses deux collègues, ce qu'il
+faut pour captiver des esprits éminemment français[193].» La
+_Quotidienne_ du 2 juin 1828 accusait Guizot de vouloir dérober à
+Villemain «les formes de son ingénieux et pittoresque langage», de se
+livrer à des _boutades d'imitation_; elle dit qu'elle comprend les
+expressions hasardées chez un littérateur ou chez M. Cousin, qui
+ressemble à un enfant racontant son rêve de la nuit, et qui, d'ailleurs,
+finira par trouver la vérité qu'il cherche avec tant d'ardeur; mais elle
+blâme ce langage aventureux chez un professeur d'histoire. Personne ne
+croira que Guizot ait copié Villemain; toutefois, la _Quotidienne_
+aurait touché juste, en disant qu'il avait dû acquérir lentement
+l'aisance dans la parole que Villemain avait apportée en venant au
+monde. Le _Globe_ constatait, en effet, en 1828, que Guizot avait gagné
+et non perdu dans la retraite: «Autrefois, il y avait plus de solennité
+apprêtée; maintenant c'est de la force qui va sans calcul, jaillit
+tantôt en mots spirituels et tantôt en émotions[194].» La réfutation
+qu'Armand Marrast a prétendu faire à cette époque du cours de Cousin
+marque un esprit aussi étroit qu'élégant, mais il ne se trompe pas quand
+il compare Villemain, qui s'assied négligemment dans sa chaire et ne
+cherche pas ses mots, et Cousin, qui compose ses attitudes et médite
+ses expressions: «M. Cousin, dit-il, se tient debout, ne s'assied qu'à
+temps fixes, et il n'est pas jusqu'à son verre d'eau qu'il ne boive d'un
+air méditatif et consciencieux.» Marrast nous apprend que, tandis que
+dans l'auditoire du premier on distingue des vieillards et de hauts
+fonctionnaires de l'Université, celui du deuxième est exclusivement
+formé de jeunes gens; il affirme même que, vers la fin, Cousin n'aurait
+plus eu pour auditeurs que _la cour de Victor Hugo_, y compris
+Sainte-Beuve, et Armand Marrast n'est pas absolument seul à soutenir
+qu'en 1829 l'auditoire de Cousin a diminué[195]. Au contraire,
+l'auditoire de Villemain est toujours allé s'accroissant; et c'est pour
+son cours, je crois, qu'en 1828 on ouvrit pour la première fois, aux
+étudiants, les tribunes de côté de la salle de distribution des prix du
+Concours général, mise depuis six ans à sa disposition[196].
+
+
+III
+
+Villemain a dû un pareil succès tout d'abord à son talent de parole,
+puis aux qualités qu'on lui reconnaît universellement, et dont nous
+avons dit que nous ne recommencerions pas l'analyse, à l'étendue de sa
+science, qui embrasse l'antiquité, le moyen âge dans tout ce qu'on en
+savait alors, et les temps modernes, qui s'étend des lettres sacrées aux
+lettres profanes, des oeuvres originales aux livres de critique et aux
+journaux, de l'histoire littéraire à l'histoire politique, qui n'est
+guère moins familière avec l'Angleterre et l'Italie qu'avec la France,
+et cela dans un temps où l'on ne possédait pas encore ces manuels de
+toute nature qui aujourd'hui permettent à un homme adroit de feindre
+d'avoir tout étudié; il l'a dû aussi à sa prompte et souple
+intelligence, à sa manière neuve de concevoir la critique. Mais, puisque
+nous étudions en lui le professeur, c'est sa méthode d'exposition, et
+non sa doctrine avec toutes les qualités d'esprit qu'elle suppose, que
+nous examinerons. Cherchons donc si en lui le professeur acheta par de
+graves concessions la vogue qui ne l'abandonna pas.
+
+Il semble que nous ayons tranché d'avance la question par
+l'affirmative; car nous avons dit que durant plusieurs années son cours
+eut une visée politique. Étudier le dix-huitième siècle, c'était traiter
+une question brûlante; on ne s'échauffait guère moins à propos de
+Voltaire et de Jean-Jacques qu'à propos de Chateaubriand et de Villèle.
+Encore Villemain ne se bornait-il point à l'appréciation du talent que
+les philosophes du dix-huitième siècle avaient déployé dans leur lutte
+contre l'ancien régime; il s'intéressait à cette lutte, il y prenait
+parti, puisque tout son enseignement tendait alors à inspirer l'amour
+des conquêtes de la Révolution; par exemple, c'était évidemment ce désir
+qui lui faisait consacrer tant de leçons aux orateurs de l'Angleterre;
+car on ne dira pas que lord Chatam et son fils aient eu dans la France
+de leur temps des maîtres ou des élèves, et par conséquent ils ne se
+rattachent guère à l'histoire de notre littérature au dix-huitième
+siècle.
+
+Cela est vrai. Mais d'abord il faut remarquer que Villemain n'est arrivé
+à cette époque si voisine de la sienne que conduit en quelque sorte par
+la marche de son enseignement; en effet, il avait pris l'étude de notre
+littérature à son origine, et mis plus de dix ans pour parvenir à
+Voltaire; le dix-huitième siècle une fois étudié, il retourna
+immédiatement en arrière et revint au moyen âge. Il travaille à faire
+aimer la liberté, mais la liberté telle précisément que la Charte la
+définit et la garantit: ce n'est pas sa faute si le roi rêve la
+destruction de la Charte. Enfin, les allusions qu'il se permet ne
+sortent pas de ces généralités dont la forme fait tout le prix et dont
+ceux mêmes qu'elles pourraient atteindre seraient les premiers à
+sourire. Un prêtre se serait-il fâché pour lui entendre appeler le Père
+Isla _bon prédicateur et assez bon romancier_? Lorsqu'en réponse aux
+personnes qui l'accusent d'avoir fait l'apothéose _de ce vil, de cet
+infâme Rousseau_, il promet «d'être plus ennuyeux parce que cela est
+plus orthodoxe,» ce mot vif passe à la faveur de sa position d'accusé.
+Les hommes en place ne pouvaient guère s'offenser davantage de quelques
+railleries sur le goût naturel aux ministres pour le pouvoir, sur ceux
+d'entre eux qui, avec toute leur habileté, n'ont pas assez de génie pour
+s'accommoder de la libre discussion. À peine relèverait-on dans tout son
+cours un trait qui porte contre les hommes et les choses du jour, ici un
+regret pour l'École normale supprimée, là une allusion aux fournées de
+pairs, à l'article de la Constitution qui retarde outre mesure l'âge de
+l'éligibilité. À propos de la fin prématurée de quelques orateurs
+anglais, il rappelle, en terminant une leçon, Camille Jordan, de Serre,
+le général Foy; mais bien peu de royalistes eussent incriminé cette
+piété envers de pareils morts. Un mot sur Burke, à qui les ministres
+donnaient des maisons, pourrait tomber sur Azaïs, qu'on avait jadis
+accusé de s'être vendu à Decazes pour un semblable présent; mais
+Villemain et ses auditeurs se rappelaient-ils, en 1828, les sarcasmes
+que nous retrouvons dans les journaux de 1819? Seuls, les Jésuites ont à
+se plaindre de lui: il laisse percer sa joie quand cette _corporation
+puissante et vivace, mais moins indestructible que les Provinciales_, et
+qui, à la fin du dix-huitième siècle, _n'était plus qu'intrigante,
+tracassière et bonne à être chassée_, est _enfin_ abolie en France et
+dans d'autres États; il pense à elle, même quand son sujet ne l'y invite
+pas, puisqu'il appelle le sacre de Napoléon Ier _cette grande
+escobarderie du conquérant_; mais sous la Restauration, les évêques qui
+entraient au conseil des ministres se déclaraient gallicans et ne
+prenaient pas fait et cause pour la Compagnie de Jésus. En somme,
+Villemain ne touche pas à la politique courante.
+
+Mais, dira-t-on, vous en jugez d'après le cours imprimé où il a pu
+effacer ce qu'il a voulu; la première édition même, celle qui parut
+leçon par leçon grâce aux soins des sténographes, avait été revue par
+lui; Sainte-Beuve, dans un passage cité tout à l'heure, ne semble-t-il
+pas autoriser à croire que la parole de Villemain a été plus hardie que
+sa plume?--Je ne crois pas que sa malice ait souvent dépassé la limite.
+D'abord, et c'est un argument de poids, Guizot, dans ses Mémoires,
+précisément à propos de l'époque où l'on a dit depuis que Villemain se
+vengeait de sa radiation du Conseil d'État, déclare que Villemain et
+Cousin s'interdisaient comme lui-même les allusions aux événements du
+jour. Puis, ceux des contemporains qui attaquent Villemain, qui vont
+jusqu'à demander la suppression de sa chaire, l'accusent, les uns, comme
+on l'a vu, de trop louer Rousseau, les autres de méconnaître l'influence
+du christianisme sur la littérature du moyen âge, d'autres de
+discréditer les études classiques; mais on ne voit pas qu'on lui
+reproche des incursions dans la polémique des partis.
+
+Il ne faudrait pas conclure de quelques brocards contre les jésuites
+qu'il ait systématiquement flatté les passions de ses auditeurs. Il est
+vrai que, comme la plupart des libéraux de la Restauration, il pèche par
+un optimisme un peu confiant; il croit, non pas que la liberté suffit à
+tout, mais qu'elle produit nécessairement toutes les vertus dont la
+société a besoin, qu'elle corrige de toutes les erreurs, que, par
+exemple, la France est irrévocablement désabusée de celles qui ont égaré
+Jean-Jacques, et c'est pourquoi il prononce à son sujet la phrase qui
+souleva la colère des journaux royalistes: «Dans cette apothéose que
+fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services.» Il
+n'aperçoit pas le ferment caché qu'il eût pu reconnaître à la
+persistance du bonapartisme, au peu de scrupule des libéraux à s'allier
+avec lui, à entrer dans des sociétés secrètes. Mais avouons que c'est la
+lumière des événements postérieurs qui nous éclaire sur ces indices. Si
+Villemain se trompe sur l'avenir, ce n'est ni qu'il flatte le présent,
+ni qu'il se méprenne sur le passé. Il a très nettement démêlé toutes les
+parties répréhensibles de l'oeuvre et de la vie de Rousseau; car s'il
+exalte son génie et son caractère, c'est par rapport aux autres hommes
+du dix-huitième siècle; Rousseau lui paraît beaucoup moins grand comparé
+aux hommes de l'âge antérieur: «Sa libre rêverie», dit-il, «en étant
+plus abandonnée que celle des écrivains du dix-septième siècle n'est pas
+toujours plus naïve; en s'arrêtant à plus de détails, elle n'est pas
+plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade plutôt
+que d'un homme en santé.» Il déclare courageusement que Jean-Jacques, du
+moins en France, n'a subi _ni persécution ni martyre_: «Nous disons les
+choses comme elles sont; il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle
+réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous
+êtes dignes par votre âge et par l'époque où vous vivez. Il faut encore
+moins sous la Charte s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et,
+pour être juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y
+avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.» Il ose
+davantage encore; il met les _Confessions_ de Jean-Jacques, pour la
+valeur morale, au-dessous des _Confessions_ de saint Augustin. Ce n'est
+pas la seule fois qu'il ait en Sorbonne rendu justice aux Pères, puisque
+son beau tableau de l'_Éloquence chrétienne au quatrième siècle_ avait
+été esquissé dans les dernières séances de l'année où il acheva l'étude
+du dix-huitième siècle. Chateaubriand lui en avait sans doute donné
+l'exemple; mais au lendemain de la Révolution, l'éloge de tout ce qui
+touche à l'Église ne rencontrait pas plus de défiance qu'à l'époque où
+l'entourage de Charles X compromettait le clergé. Quant à l'heureuse
+influence du christianisme, il ne l'a jamais méconnue, quoiqu'on l'en
+ait alors accusé; et c'est parce qu'il en était frappé, autant que par
+sympathie pour les victimes de la persécution, qu'il a consacré une de
+ses plus belles leçons, une de celles qui frappèrent le plus les
+contemporains à réfuter les froids et lourds sarcasmes de Gibbon contre
+les chrétiens morts pour leur foi.
+
+Il n'a pas davantage cherché le succès dans ce qu'on a nommé l'art de
+confire le fruit défendu. C'était une innovation hardie de la part du
+professeur et séduisante pour le public que de traiter du roman dans une
+chaire de Sorbonne. Il a senti le besoin de s'en justifier; mais il y a
+réussi aisément; si l'on admet qu'à l'étude isolée du genre oratoire on
+substitue celle du génie des peuples, il est clair que ce génie s'accuse
+dans les fictions en prose et dans la peinture des moeurs bourgeoises,
+comme dans l'épopée et dans la tragédie. Tout ce que l'on doit exiger,
+c'est qu'il en parle avec la réserve d'un homme tenu à se faire
+respecter. Villemain s'est assujetti à cette réserve avec une rigueur
+singulière. La Harpe avait montré, dans quelques pages fort
+intéressantes sur Manon Lescaut et sur Clarice Harlowe, qu'un homme de
+bonne compagnie peut analyser, même devant des dames, un roman hardi
+sans alarmer trop vivement aucune des parties de l'assistance. Villemain
+a pensé qu'il fallait encore plus de retenue devant un auditoire
+universitaire que devant un auditoire mondain, car là où le public mûr
+de l'Athénée n'observait que l'art du romancier, le public juvénile de
+la Sorbonne ne verrait que l'intrigue dont le romancier se sert pour
+caractériser ses personnages. Le passage où il touche au roman de
+Prévost est une merveille de délicatesse: l'essentiel s'y trouve
+indiqué, mais sans que les auditeurs puissent s'arrêter à rien de
+scabreux; c'est au milieu d'observations sur l'habitude qu'avait
+l'auteur de se peindre lui-même dans ses ouvrages, que Villemain jette
+le jugement auquel il ne pouvait se soustraire sur «cette aventure
+vulgaire dont les détails offrent souvent des moeurs dégradées,» mais
+«qui s'élève, en finissant, au sublime de la passion.» S'agit-il de
+romans dont l'appréciation n'est pas indispensable pour en faire
+connaître les auteurs? Il les rappelle d'une manière encore plus
+expéditive. Il montre la portée des _Lettres Persanes_; mais quant à la
+fiction même dans laquelle Montesquieu a caché son prélude à l'_Esprit
+des Lois_, il l'appelle «un ouvrage que nous ne pouvons pas lire ici.»
+«Ce n'est pas ici,» dira-t-il ailleurs, «que nous pouvons juger la
+_Nouvelle Héloïse_.» Il désigne l'_Ingénu_, de Voltaire, par ces mots:
+«un ouvrage que je ne nommerai pas.» On sait que Fénelon, dans la
+_Lettre sur les Occupations de l'Académie_, s'excuse de citer Catulle:
+Villemain demande également pardon de citer le _Satyricon_, de Pétrone,
+«ce livre qu'il ne faut pas lire et qu'il est à peine permis de nommer,»
+tant il est vrai qu'il est inutile d'étaler la licence d'un siècle pour
+en marquer la conséquence! Villemain doit être d'autant plus loué de
+cette retenue, qu'il ne paraît pas avoir prévu combien elle était
+opportune; car il était optimiste en matière de morale comme en matière
+de littérature, et ne semble pas avoir prévu que l'adultère allait,
+dans quelques années, devenir le thème obligé et presque le héros du
+drame et du roman.
+
+Villemain s'interdit aussi l'appât moins dangereux en apparence du
+paradoxe. Avec plus de lecture et d'ouverture d'esprit que La Harpe,
+avec un tact plus sûr que Mme de Staël et Chateaubriand, libre des
+partis-pris qui abusaient Schlegel, il ne pouvait se laisser surprendre
+par un système exclusif; mais on feint souvent par calcul les erreurs
+dont on n'est pas dupe. Il pouvait donc imaginer comme un autre un
+système à lui, auquel il aurait fait semblant de croire, auquel il
+aurait bientôt obtenu du ciel la faveur de croire; car la prédication
+peut donner la foi au prédicateur même. Rien ne frappe autant la foule
+qu'un système; et l'heure était particulièrement propice, puisque de
+toutes parts alors, en économie politique comme en littérature, on
+élaborait des plans de renouvellement universel. Nous avons souscrit,
+dans l'étude qui précède la présente, au jugement d'Artaud, qui croit
+que les romantiques auraient mieux fait de ne pas débuter par publier
+des manifestes; mais ce qui nuit à la gloire durable sert souvent à la
+vogue. Villemain, qui apercevait mieux que pas un de ses contemporains
+le fort et le faible de la littérature classique et de celle qui
+aspirait à la remplacer, eût frappé encore bien davantage l'opinion
+s'il s'était érigé en défenseur intransigeant de l'une ou de l'autre.
+Loin de là: jamais les imperfections de nos tragiques ne lui ont fait
+méconnaître la profondeur avec laquelle ils ont représenté les passions.
+Il déclare positivement à plusieurs reprises que la littérature est une
+science expérimentale, qu'on ne peut prévoir toutes les formes du beau,
+à plus forte raison imposer celles d'un siècle à un autre; mais
+affranchir les génies à venir, ce n'est pas pour lui les soulever contre
+les génies d'autrefois; l'ingratitude et le dédain lui paraissent une
+mauvaise école de liberté. Il montre d'ailleurs que, s'il y a des règles
+purement transitoires, il en existe d'éternelles. Il prévoit les
+inévitables changements de la langue; mais il n'en maintient pas moins
+qu'il y a pour chaque idiome un point de maturité après lequel il se
+gâte. Il ne veut pas plus qu'on copie les siècles barbares que les
+siècles polis, et prémunit contre l'engouement pour les littératures
+étrangères dans le moment où il en inspire le goût; il avertit par
+exemple que «la récente poésie du Nord est savante, réfléchie,
+artificielle,» que Goethe appartient à une école subtilement naturelle,
+laborieusement téméraire, que Byron cherche avec effort des émotions
+nouvelles. En un mot, il s'expose par amour pour la vérité, à déplaire
+tour à tour aux deux partis entre lesquels se partageaient alors à peu
+près tous les amateurs de littérature.
+
+L'amour de la vérité ou plutôt la malignité qui en prend le nom
+désaccoutume quelquefois d'une sorte de réserve différente de celle que
+nous avons relevée chez lui et dont il est plus méritoire de ne pas se
+départir parce que tout le monde n'a pas la finesse nécessaire pour y
+manquer. Lorsqu'on réfléchit notamment sur quelques passages des leçons
+qu'il consacre à Jean-Jacques, on se persuade qu'il n'a tenu qu'à lui
+d'égaler par avance la perspicacité presque diabolique avec laquelle
+Sainte-Beuve, dans l'instant même où il vient de louer comme un fervent
+solitaire de Port-Royal la vertu ou le grand sens d'Arnaud et de Nicole,
+signale leurs faiblesses et leurs ridicules. Dans le passage pénétrant
+où il montre que c'est plus par rapport à son siècle qu'absolument
+parlant que Jean-Jacques est original, il glisse cette remarque: son
+originalité réelle se marque par le pathétique familier et _la
+mélancolie dans les petites choses_. Quand Sainte-Beuve fait une
+découverte de ce genre, il n'appuie pas lourdement, mais il insiste
+d'une main légère et cruelle; il tient, non pas à humilier la raison
+humaine, mais à nous tenir en joie par le spectacle de ses faiblesses et
+à nous prémunir par là, en passant, contre les doctrines qui nous
+attribuent, à nos risques et périls, une origine et une destination
+d'ordre supérieur; personne ne prêche moins que lui, mais, s'il ne
+dogmatise jamais, il insinue toujours. Eût-il été difficile à Villemain
+d'expliquer agréablement ce qu'il entendait par la mélancolie dans les
+petites choses, et d'arriver enfin, de réflexions malignes en
+expressions pittoresques, à prononcer ou à suggérer les mots
+d'enfantillage charlatanesque? Il possédait, lui aussi, l'art de tout
+dire; il était sûr de retrouver à point, après un mot spirituel, sa
+sensibilité pour admirer le beau et le faire sentir. Dans la vie
+quotidienne, dans la polémique, il a su fort bien mêler les épigrammes
+aux compliments; il pouvait dans sa chaire exercer ce talent pour le
+plaisir de son auditoire; il n'a pas voulu l'exercer sans péril, aux
+dépens des grands écrivains et de la jeunesse même qui, en riant d'eux,
+aurait perdu l'habitude salutaire du respect. Ce cours si amusant ne
+forme point à l'irrévérence. Villemain avait trop d'esprit pour régenter
+le génie, mais il en avait assez pour oublier et faire oublier à ses
+auditeurs la distance qui les sépare, eux et lui, des grands hommes. Il
+s'en garde bien. Ce qu'il cherche à exciter en eux, plus encore que le
+sens critique, c'est l'enthousiasme.
+
+Cette dernière assertion, qui, aujourd'hui, étonnera peut-être, n'eût
+pourtant pas été contredite par ceux mêmes qui trouvaient, qu'en
+dernière analyse, le cours était surtout amusant. Qu'on se reporte aux
+éloges que nous avons cités plus haut, on verra que si Sainte-Beuve a
+surtout goûté l'agrément de Villemain, les revues du temps lui accordent
+le don de ressentir et de communiquer la passion du beau. Charles
+Lacretelle, dans son discours de 1823 à la Société des bonnes lettres,
+rappelle «un phénomène d'instruction et de facilité à qui l'expression
+éloquente ne coûte pas plus que l'expression spirituelle.» Comme nous
+lisons moins les livres de Villemain que nous ne discutons ses
+doctrines, comme aussi le don oratoire est allé chez lui s'affaiblissant
+du jour où il a plus écrit que parlé, nous nous étonnons un peu
+d'entendre vanter sa verve éloquente; nous lui concéderions seulement la
+verve spirituelle. Mais, de quelque épithète qu'on la distingue, la
+verve ne va jamais sans quelque chaleur; chez un homme dont le sens est
+juste et dont le coeur n'est pas corrompu, il suffit pour qu'elle change
+de nom, qu'elle passe d'un objet à un autre. Celle de Villemain, quand
+il s'émeut, n'est jamais factice ou déclamatoire, elle part de faits
+rassemblés et médités. Un jour, ses auditeurs applaudirent ce trait:
+«L'Angleterre a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan.» Dans
+le passage où il se rencontre, ce mot oratoire n'est autre chose que la
+conclusion d'un raisonnement: Villemain veut établir qu'une nation
+libre, au milieu même de ses fautes et de ses revers, travaille
+efficacement au bonheur du monde et à sa propre gloire, et il le prouve
+en montrant que la politique qui a fait perdre à l'Angleterre, sur la
+fin du siècle dernier, sa plus belle colonie, a donné naissance à une
+grande nation capable de se passer désormais de la métropole, et a
+remplacé cet empire perdu par l'Inde et par les clefs de tous les
+détroits du monde. Ailleurs, un instant après avoir approuvé Montesquieu
+d'attribuer à chaque climat une religion différente, il affirme que le
+christianisme sera un jour la religion de l'univers: est-ce une
+précaution de rhéteur prudent qui rachète une proposition hardie par une
+contradiction? Non. À lire le passage, on voit que, dans l'intervalle de
+ces deux déclarations qui s'accordent mal, la pensée des pointes
+aventureuses que les soldats, les négociants, les missionnaires anglais
+et russes, poussent chaque jour sur le continent asiatique, l'imposante
+perspective du triomphe final des lumières a frappé son imagination et
+entraîné sa parole[197]. Quand on pense qu'il avait fait sa rhétorique
+sous le premier Empire, à l'époque où la littérature d'opposition et la
+littérature officielle, très inégalement riches d'idées, cultivaient
+toutes deux l'emphase, on s'étonne de le trouver si sobre dans l'usage
+des procédés oratoires. Dans ses leçons, il fait des parallèles; le
+cours en comprenait même un peu plus que n'en contient le livre; mais on
+n'y sent pas l'antithèse arrangée à plaisir: le morceau où il oppose la
+mort de lord Chatam à celle de Richelieu et de Mazarin, est plus
+expressif encore par l'idée que par les mots, et l'idée du morceau est
+la morale même du cours dont il fait partie. Au reste, la chaleur ne se
+marque pas seulement dans quelques passages isolés; elle anime des
+leçons entières, par exemple celles où il fait l'apologie de
+Jean-Jacques, et celle où, comme nous l'avons dit, il défend le
+christianisme contre Gibbon.
+
+Une preuve qu'au milieu de toutes ses saillies, de toute sa coquetterie,
+il se faisait une haute idée de sa profession, c'est la sympathie, on
+dirait presque l'onction, avec laquelle, pour expier, disait-il, son
+enseignement et mille choses qui lui échappaient, il a tracé le portrait
+de Rollin. Les contemporains admirèrent, on le voit par les journaux du
+temps, l'affectueuse loyauté de la leçon où, tout en expliquant ce qui
+manque à l'auteur du _Traité des études_, il dépeint sa charmante et
+noble candeur. Ici encore, il diffère à son avantage de Sainte-Beuve,
+qui veut bien admirer la vertu, mais qui, lorsqu'elle n'a pas l'excuse
+du génie, en fait la consolation des esprits bornés.
+
+L'homme qui a dignement parlé de Rollin n'a pu, malgré son désir de
+succès, courtiser son auditoire. La tentation était grande; car la
+jeunesse de la Restauration, ces étudiants en droit qui formaient, non
+pas la totalité, mais la pluralité de son assistance[198], méritaient
+des éloges et étaient habitués à en recevoir. On pressentait tout ce que
+la jeune génération allait produire, on voyait ce qu'elle donnait déjà
+par les mains de Lamartine et de Victor Hugo, et les hommes politiques
+ne se faisaient pas faute de lui révéler les espérances fondées sur
+elle. Chateaubriand lui a en personne décerné des félicitations qui, du
+reste, ne dépassent pas la mesure de la vérité. Pourtant, ni le
+spectacle de l'attention qui dénotait le zèle de cette jeunesse, ni la
+reconnaissance pour l'admiration qu'elle lui témoignait n'ont décidé
+Villemain à l'aduler. Il loue très volontiers les débutants qui viennent
+de faire leurs preuves; le nom d'Augustin Thierry revient presque aussi
+souvent dans son cours que celui de Chateaubriand[199]; mais il ne dit
+pas à ses auditeurs, précisément parce qu'il le pense, qu'ils sont,
+suivant la phrase dont on abusait tant, l'espoir de la patrie ou de la
+science; il exprimait quelquefois des souhaits ambitieux pour elle, mais
+ne lui adressait pas de compliments. Il ne fait pas non plus étalage des
+lettres très nombreuses sans doute qu'il recevait de ses auditeurs: on
+le voit seulement en mentionner quatre qui contenaient des critiques et
+y répondre en homme uniquement occupé d'instruire l'auditoire et non de
+récompenser un flatteur ou de gagner un rebelle. Son éclatant succès,
+celui de Cousin et de Guizot avaient changé les rapports de l'auditoire
+et des professeurs; il n'a rien fait pour accélérer ce changement.
+Auparavant, c'était chose insolite dans une Faculté que d'applaudir un
+professeur; car, dans le réquisitoire prononcé contre Bavoux, ces
+marques d'approbation sont qualifiées de _non moins extraordinaires dans
+l'École que son genre d'enseignement_; ce n'était point là une vaine
+phrase; jusque vers 1825, l'interdiction d'applaudir fut assez rarement
+violée, sauf dans les séances d'ouverture et sauf pour des incidents
+étrangers aux leçons des maîtres pour qu'à propos d'une leçon de
+Villemain de décembre 1824; le _Globe_ constatât que c'était la deuxième
+fois qu'on l'enfreignait en son honneur[200]. Mais Villemain, tout en
+travaillant à mériter d'être applaudi, a toujours, comme Guizot, essayé
+de réprimer cette dérogation à l'usage, aussi bien quand l'hommage
+allait à son talent que quand il allait à son intervention en faveur de
+la liberté de la presse[201]; et il ne faut pas dire que c'était calcul
+de sa part, puisqu'il n'employait pas le moyen le plus sûr pour être
+applaudi, les compliments.
+
+Ajoutons que, si ses empiétements ont pu mécontenter Laya, il n'a, du
+moins, jamais cherché à traverser le succès des seuls collègues qu'il
+pût considérer comme ses rivaux. Il ne fait jamais que les plus
+honorables allusions à leurs cours, même quand il discute franchement
+une de leurs opinions. Bien plus: c'est par leur retour à la Faculté en
+1828, que dans une préface il explique l'accroissement, à partir de
+cette époque, de son propre succès.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses
+qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas
+toujours allé en grandissant.
+
+
+I
+
+Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut
+enfin marquer les défauts de sa méthode.
+
+Gardons-nous cependant de rien exagérer. Avant de lui demander compte de
+ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les
+auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu à la gravité
+doctorale, il faudrait les connaître, et nous ne les connaissons pas. Il
+les a effacées. Les contemporains disent que c'étaient de gracieux et
+charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifié ainsi ni des
+traits de mauvais goût, ni ces expressions triviales que le vulgaire
+aime aujourd'hui à retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes
+d'esprit. D'ailleurs, le mauvais goût et la bassesse du langage sont des
+défauts dont on se dépouille malaisément; il en serait demeuré des
+traces malgré la revision de Villemain. L'extrême limite de la
+familiarité était, je pense, chez Villemain des expressions comme: _À la
+bonne heure! Je crois bien!_ que nous rangerions presque aujourd'hui
+dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'étaient probablement des
+expressions piquantes dans le goût de La Bruyère, comme celle-ci qui a
+trouvé grâce devant la revision: il appelle le succès d'un livre qui
+préluda au succès du _Voyage du jeune Anacharsis_ «un commencement
+d'admiration qui était prêt et attendait l'ouvrage de l'abbé
+Barthélemy;» c'étaient encore des remarques utiles énoncées d'une
+manière frivole en apparence, telles que la mention du goût d'Alfieri
+pour les chevaux présentée comme par un caprice de la mémoire dans le
+moment où Villemain décrit l'impétuosité qui changeait tout sentiment en
+passion dans le coeur du poète d'Asti. Rien là qui donne prise au blâme.
+On voit bien au style que le cours de Villemain a été fait de vive voix
+avant d'être rédigé, et l'on peut dire à cette occasion qu'une des
+choses qui ont contribué dans notre siècle à gâter la langue, c'est
+qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus été que des
+conversations écrites; nos lectures même ne nous corrigent pas des
+négligences, des bizarreries de la parole improvisée; le cours de La
+Harpe, fort inférieur, à tout autre égard, à celui de Villemain,
+l'emporte par le naturel du style. Mais quant à la langue que Villemain
+parlait dans sa chaire, quant à son style considéré comme style
+d'improvisateur, rien n'autorise à l'inculper.
+
+Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps au reproche qu'un lecteur
+pourrait être tenté de faire à Villemain en parcourant la table des
+matières du cours sur le dix-huitième siècle: on pourrait dire que
+l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays à un
+autre, qu'il passe de la littérature militante à la littérature
+pacifique, sans autre raison que l'amour de la variété, laquelle, s'il
+fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fondé. Le
+plan de tout ouvrage qui embrassera la littérature d'une pareille époque
+prêtera par quelque endroit à la critique. Si toutes les productions de
+ce siècle se rattachaient étroitement à la querelle engagée entre les
+philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait
+de suivre la décadence du gouvernement et les progrès de la libre
+pensée; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers,
+trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les étudie d'une
+manière rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-même a voulu
+changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas été publiée; on
+le constate en rapprochant le cours imprimé des articles de journaux où
+l'on avait rendu compte de ses leçons: l'on verra que le nouvel ordre
+qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus défectueux[202].
+
+Voici un défaut plus véritable et plus préjudiciable de sa méthode
+d'enseignement: c'est la rapidité excessive, et l'on serait tenté de
+dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il
+traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les
+parties secondaires, entre les parties faciles et les parties
+difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un
+tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu
+qu'il soit animé. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les
+plans et la lumière; encore le travail du peintre nous laisse-t-il,
+comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de même de la
+parole. Aussi une leçon, une suite de leçons qui embrassent trop de
+matières diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un
+livre même, les détails risquent beaucoup plus que dans un tableau de
+faire oublier les idées générales, parce que nos yeux ont, à un plus
+haut degré que notre esprit, la faculté de ne voir, quand ils le
+veulent, que ce qui est saillant.
+
+Le défaut dont nous parlons est poussé, dans ce cours de Villemain,
+jusqu'à un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leçon sur
+le bel esprit, avec exemples empruntés à Fontenelle et à Marivaux; mais
+une leçon où l'on prétend étudier dans l'ensemble et Fontenelle, et
+Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leçon brillante peut-être,
+mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et
+Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leçons sur soixante-deux:
+c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxième, du
+moins dans un cours de littérature française. Villemain estime qu'un
+coup d'oeil sur l'histoire de la poésie lyrique est nécessaire pour
+saisir le caractère factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau:
+fort bien, à condition qu'on s'en tienne à des généralités où l'on
+portera toute la pénétration dont on est capable; mais si vous
+caractérisez, dans la partie de la leçon que vous consacrez à cette
+revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot,
+tous les lyriques de l'antiquité, Dante, Pétrarque, Chiabrera et Cowley,
+vous éblouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez.
+L'inconvénient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur
+aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout à l'heure J.-J.
+Rousseau insuffisamment partagé; mais, après tout, il ne faut pas de
+longues heures pour faire comprendre son oeuvre, parce que chez lui le
+sentiment domine la pensée; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort
+bien marqué, se ramènent à un petit nombre de propositions, justes ou
+non, mais claires et méthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans
+sa tête la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques,
+de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui
+montre dans ses méditations la prudence d'un sage, la générosité d'un
+philanthrope français, quelquefois les préjugés de la noblesse de robe,
+un homme qui veut tour à tour ou tout à la fois interpréter le passé,
+faire durer le présent, préparer l'avenir, peut-on en deux séances
+expliquer son génie à des auditeurs assez âgés pour en comprendre
+l'explication, trop jeunes pour y suppléer par eux-mêmes? Évidemment
+non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble même que,
+disposant de deux leçons tout entières, il doit se jeter dans quelques
+excursions; et il raconte des anecdotes, s'étend sur les théories de
+Niebuhr dont il énumère ensuite les prédécesseurs français, apprécie
+tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses
+commentateurs, raisonne sur les vicissitudes récentes de l'Angleterre!
+
+Si Villemain entendait émettre cette critique, il tendrait sans doute un
+piège à la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait
+s'échauffer jusqu'à prétendre qu'une pareille méthode conduit
+nécessairement à des appréciations superficielles. Alors, il la prierait
+de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spécialement consacrés depuis le
+sien aux divers auteurs du dix-huitième siècle, il en est beaucoup qui
+présentent des aperçus qui lui aient réellement échappé, qu'il n'ait
+indiqués avec autant de précision que de brièveté, d'élégance et de
+vivacité. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son
+regard mobile pénètre en un instant les objets que notre attention
+obstinée embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige à
+l'instant. Dans sa course éperdue à travers les lyriques de tous les
+siècles, il a d'abord parlé de Pindare en lecteur de Voltaire; mais
+qu'il cite à son auditoire un passage de l'ode à Hiéron, et aussitôt il
+aperçoit la piété simple et expressive qui l'a dictée. Trop confiant,
+nous l'avons dit, dans la persistance de l'élan qui emportait alors la
+France vers la liberté, il lui suffit d'aborder l'étude des orateurs
+anglais pour découvrir que c'est un attachement opiniâtre, chicanier si
+l'on veut, à la légalité, qui distingue les peuples destinés à demeurer
+libres. Presque seul en France, à l'époque où les premières tentatives
+de l'Italie pour recouvrer l'indépendance furent en un instant
+comprimées, il a deviné, en se rappelant le courage de ses soldats dans
+la campagne de Russie, que _l'expression géographique_ de M. de
+Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203].
+
+Mais un esprit pénétrant peut donner un enseignement superficiel, et
+c'est uniquement ce que nous reprochons à Villemain. Ce n'est pas son
+intelligence que nous accusons, c'est sa méthode d'enseignement. Il a
+quitté trop tôt le Lycée Charlemagne, il a cessé trop tôt d'avoir des
+élèves qu'on peut interroger sur la leçon qu'ils viennent d'entendre et
+dont les réponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas
+d'énoncer une idée pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne
+s'oublie pas assez lui-même. Il veut faire passer chez ses auditeurs son
+admiration pour les grands écrivains, mais cette admiration il veut, en
+quelque sorte, qu'ils la reçoivent de ses propres mains; car il ne leur
+laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages,
+puisqu'il les entraîne sans cesse d'un livre à un autre et souvent en
+étudie plusieurs à la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique
+du seizième siècle qui prêche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il
+distribue à ses auditeurs beaucoup plus d'idées qu'ils n'en trouveraient
+seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle
+qu'on se donne à soi-même et que, pour apprendre à un enfant à marcher,
+il faut marcher lentement près de lui en le tenant par la main, et non
+pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant à
+l'_Esprit des lois_ un nombre convenable de séances: l'auditoire auquel
+il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'étude de son génie, a le
+loisir de contrôler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par
+la lecture et la réflexion, une opinion personnelle, tout au moins de
+savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand,
+suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique,
+Villemain, pareil aux dieux d'Homère, est en trois pas au bout du monde?
+
+On pourrait croire que c'est en réimprimant son cours que Villemain,
+s'adressant non plus à des auditeurs mais à des lecteurs, a multiplié
+les digressions à mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est
+rien. Les analyses données par la presse du temps prouvent que dès
+l'origine il possédait cette science vaste, bien digérée même, mais trop
+impétueuse et qui profite moins à l'élève qu'elle n'a profité au maître.
+À peine citerait-on quelques passages surchargés ultérieurement, comme
+la digression sur les spectacles sous l'Empire romain à propos de la
+lettre de Jean-Jacques à d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la
+pédagogie à propos de l'_Émile_. Au contraire l'épreuve de l'impression
+a plutôt averti Villemain du danger de sa méthode; car, à partir du jour
+où, pour fermer la bouche à ceux qui dénaturaient sa doctrine, il
+consentit enfin à laisser publier après revision les notes des
+sténographes[204], il composa ses leçons avec plus de soin. Désormais il
+lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle
+des séances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tôt un auteur pour
+un autre; les actes successifs du drame qu'il déroule se passeront
+encore dans des régions trop éloignées l'une de l'autre, mais il abusera
+moins des changements à vue.
+
+
+II
+
+À la vérité, la méthode choisie par Villemain n'offrait pas tout à fait
+de son temps les inconvénients qu'elle aurait aujourd'hui, parce que le
+public, beaucoup moins bien préparé alors pour suivre un cours
+d'histoire (Guizot dans ses _Mémoires_ le reconnaît), était beaucoup
+mieux préparé à suivre un cours de littérature; il avait une
+connaissance préalable de la plupart des auteurs anciens ou modernes,
+français ou étrangers sur lesquels Villemain court trop vite. Les
+journaux et les revues étant alors beaucoup moins nombreux et beaucoup
+moins longs laissaient plus de temps pour lire les auteurs originaux;
+l'érudition de détail, ce gouffre où s'engloutissent nos heures,
+attirait moins les esprits; les théâtres jouaient beaucoup plus souvent
+et beaucoup mieux le répertoire des deux siècles précédents et
+entretenaient ainsi les amateurs dans la familiarité de notre passé
+dramatique. Enfin, on lisait avec plus d'ardeur parce qu'on lisait avec
+plus de foi; car les uns croyaient ou que la France avait atteint la
+perfection au dix-septième siècle ou qu'elle allait l'atteindre au
+dix-neuvième, les autres croyaient que les grands hommes de tous les
+pays conspiraient à l'établissement de la fraternité universelle.
+Villemain a évidemment compté sur cette heureuse conjoncture. Sa leçon
+sur Richardson, pour ne parler que de celle-là, suppose absolument que
+la presque totalité de l'assistance avait lu _Clarisse Harlowe_: non
+seulement, comme nous l'avons remarqué, il y glisse sur les situations
+hardies du roman, mais il n'y donne pas la plus légère analyse de
+l'ouvrage sur lequel il insiste néanmoins très longuement; une pareille
+leçon faite à une assistance qui n'aurait jamais lu Richardson, y aurait
+jeté un malaise, un froid dangereux pour la popularité du professeur. On
+ne remarquait rien de pareil chez les auditeurs de Villemain. Aussi les
+journaux qui insinuaient parfois qu'on aurait moins de peine à retenir
+ses entraînantes improvisations si elles formaient toujours un tout
+homogène, approuvaient-ils sans réserve les résumés où, en une seule
+leçon, il appréciait tous les écrivains d'un genre, par exemple, la
+leçon supprimée plus tard, où il appréciait tous les poètes épiques,
+depuis l'_Iliade_ jusqu'aux _Martyrs_, et jusqu'au _Philippe-Auguste_ de
+Parseval-Grandmaison[205].
+
+Mais il appartenait à Villemain de ne pas profiter des lectures
+préalables que son auditoire avait faites pour le dispenser de les
+recommencer; autre chose est de lire seul, à dix-huit ans, sur la foi de
+la renommée, un ouvrage de Montesquieu, de Jean-Jacques, autre chose de
+le relire pendant qu'un maître éloquent et fin explique comment la vie
+de l'auteur et l'histoire de son temps amenèrent l'auteur à l'écrire,
+fait entrer dans le détail de son génie, prémunit contre ses erreurs.
+Villemain donne certes l'envie d'approfondir tous les livres dont il
+parle; mais dans la plupart de ses leçons il en signale trop pour que le
+plus grand nombre de ses auditeurs, ne sachant par lequel commencer, ne
+se décident pas à n'en ouvrir aucun. Villemain répliquerait peut-être
+qu'il entend faire oeuvre d'art en même temps que d'enseignement, et que
+c'est pour cela qu'il s'abandonne à sa libre allure, qu'au reste il ne
+prévarique pas, en n'assujettissant pas son cours à la marche lente et
+aux proportions exactes d'un livre; car le comte de Gormas aurait
+probablement dit à don Diègue que les étudiants apprennent mal leur
+devoir dans un livre et que les exemples vivants ont un autre pouvoir;
+si donc le professeur est tour à tour éloquent ou spirituel, il inspire
+une admiration, une émulation qui valent bien, pour le profit des
+auditeurs, une lecture à tête reposée; si, au cours d'une séance ou
+d'une séance à l'autre, il court au gré de sa fantaisie, c'est pour
+frapper plus sûrement les auditeurs.
+
+ _Ils apprendront_ à vaincre en me regardant faire.
+
+L'erreur de Villemain consisterait en ce cas à ne pas voir que l'art
+s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses
+exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchaîne aucunement
+l'esprit et l'éloquence. Villemain, qui démêlait fort bien
+l'inconvénient de calquer des plans d'Homère et de Pindare, se
+tromperait là comme les auteurs qui croyaient que dans une épopée
+l'exposition des faits antérieurs à l'action doit nécessairement être
+différée jusqu'à un récit placé après les premiers chants: il introduit
+dans ses leçons le _beau désordre_ dont il dénoncerait l'artifice s'il
+le rencontrait dans une ode. C'est là qu'on surprend le calcul chez ce
+professeur dont la parole était pourtant toute verve et toutes saillies.
+
+Il n'a pas osé procéder plus simplement: pour expliquer le défaut de sa
+méthode, il faut joindre à son insuffisante expérience de l'enseignement
+la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez
+lui; il la laisse très souvent percer. Cet homme, à qui la vie avait
+souri dès son enfance, qui fut maître de conférences à l'École normale
+et professeur en Sorbonne presque au sortir du lycée, qui fut membre de
+l'Académie française à trente et un ans, cet homme, non moins brillant
+dans le monde que dans sa chaire, non moins goûté dans le salon de la
+duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait
+partout avec lui une amabilité irrésistible ou une causticité
+redoutable, doutait de lui-même. Plus tard, secrétaire perpétuel de
+l'Académie française, pair de France, après avoir siégé dans les
+conseils de la couronne, il éprouvera pour un instant le délire de la
+persécution; car Victor Hugo a involontairement arrangé sans doute la
+conversation que dans _Choses vues_ il rapporte à l'année 1845, date du
+trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas dû l'inventer. Sous la
+Restauration, Villemain n'en est encore qu'à redouter de fatiguer son
+auditoire. De là, son soin de lui présenter sans cesse de nouveaux
+objets, de lui ménager de perpétuelles surprises; en un mot, une
+préoccupation qui rend d'autant plus méritoires tous les scrupules dont
+nous l'avons loué, mais qui explique pourquoi il a, comme à plaisir,
+empêché son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait
+attendre.
+
+Mais d'où provenait cette défiance de soi? Dans la conversation que je
+viens de rappeler, Villemain, à qui Victor Hugo conseille de dédaigner
+ses ennemis, d'être fort, répond en indiquant à la fois l'étendue et la
+limite de ses propres facultés, et se résume ainsi: «La force, mais
+c'est précisément ce qui me manque!» Le mot est juste: Villemain sait
+tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses idées.
+Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait
+doucement de ne pas conclure avec assez de netteté dans ses
+appréciations littéraires; ce n'est pas que son jugement hésite ou qu'il
+ne le laisse pas très clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la
+force d'esprit nécessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit
+dans la XLe leçon du cours sur le dix-huitième siècle son histoire de la
+critique, il est impossible de n'être pas frappé des remarques profondes
+qu'il y sème, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un
+Guizot les eût fait ressortir davantage, les eût plus fortement
+enchaînées les unes aux autres. Villemain a touché vingt fois à la
+querelle des classiques et des romantiques, il a donné aux deux parties
+les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indécision sur
+sa pensée; mais jamais il n'a traité la question à fond. Il veut donner
+un cours complet et non un cours méthodique; mais ce n'est pas
+uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce à être dogmatique, c'est
+aussi parce qu'il sent qu'il n'y réussirait pas.
+
+La force de l'homme tient à deux racines, l'énergie de sa volonté d'une
+part, les grandes idées auxquelles il s'attache, de l'autre. L'énergie
+pèche chez Villemain, et de plus, il n'est pas également touché des
+différentes idées qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une idée
+morale très élevée, mais non pas sur la plus élevée de toutes. On
+reconnaît en lui pour cette double raison un élève du philosophe qu'il
+exaltait sans se méprendre sur ses faiblesses et dont il avait reçu la
+tradition vivante par Mme de Staël. Reprenant à son grand honneur une
+noble thèse gâtée par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse
+qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littérature qui
+prétend se suffire à elle-même, que les bibliothèques, les salons, les
+académies, les applaudissements des lettrés, les faveurs du pouvoir ne
+forment pas à eux seuls un poète, qu'ils pourraient même, dans certains
+cas, l'empêcher de naître, et que la littérature trouve en revanche de
+grandes chances de prospérité là où le titre de citoyen est porté avec
+honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la liberté, c'est
+la vertu, cette condition de la liberté. Villemain respecte et fait
+aimer la vertu partout où il la rencontre, fût-elle, nous l'avons
+montré, séparée du génie; mais il ne pense à elle que quand il la voit.
+Il ne lui échappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique
+plusieurs fois, dans son aversion pour la carrière routinière des gens
+de lettres, il ait été sur le point de dire, comme le feront les
+romantiques, qu'un peu de désordre dans la vie ne nuit point au
+génie[206]; toujours il s'est retenu à temps. Mais il se contente de ne
+jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons.
+Son enseignement, pénétré de l'amour de la liberté, n'est pas pénétré de
+l'amour du bien, comme l'eût été celui, je ne dis pas seulement d'un
+Bossuet, mais d'un Platon, comme l'eût été celui d'un Démosthène s'il
+était descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas
+intérieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas
+assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons là un
+modèle un peu terne à un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le
+champ d'autres modèles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent
+le plus soucieux de se déployer librement; car le _Gorgias et le Traité
+de l'Éducation des Filles_ ont prouvé que l'éloquence, la malice,
+l'élégance, la grâce se concilient sans effort avec les visées les plus
+austères. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est
+pas dans un cours, nous rappellerions les leçons si spirituelles, si
+appréciées dans lesquelles Saint-Marc Girardin a réfuté plus tard les
+doctrines dangereuses répandues par les drames contemporains.
+
+Ce qui précède explique pourquoi Villemain, né avec des dons oratoires,
+et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux débats
+des assemblées, n'y a pas, à beaucoup près, obtenu le même succès que
+Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent à la Sorbonne il
+_électrisait_ les mêmes auditeurs qu'il venait d'égayer, passait à la
+Chambre des Pairs pour plus élégant qu'éloquent. Il ne suffit pas en
+effet de dire que la scène avait changé, que tel qui brille sur un
+théâtre plaît moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le
+dix-huitième siècle trouverait sa place dans les discussions d'un corps
+politique, surtout si l'on se rappelle que le goût du temps et la
+composition des collèges électoraux conservaient au style parlementaire
+une couleur littéraire qui s'est effacée depuis. Or, tandis que le
+doctrinaire Guizot se formait de plus en plus à l'éloquence politique,
+Villemain, qui s'était souvent moqué devant ses auditeurs de l'éloquence
+académique, s'en est rapproché de plus en plus. Ce qui a transformé la
+parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle
+n'apprend qu'à penser, c'est l'habitude de rassembler ses idées, d'en
+chercher les rapports, et d'attendre dans une forte méditation le moment
+où l'unité qui résulte de ces rapports, clairement aperçue, soulage la
+mémoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'était chez Villemain le
+feu de la jeunesse qui suppléait à la profondeur de la méditation; il
+distribuait les différentes parties de sa leçon dans un ordre un peu
+factice que sa mémoire exercée retenait sans peine; fraîche encore,
+riche d'idées et de souvenirs, elle lui suggérait pendant qu'il parlait
+une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes échauffait son
+discours. Mais, aux environs de la quarantième année, ce feu commença à
+s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa méthode
+l'obligeait, avaient souvent dérangé sa santé; car, bien que sous la
+Restauration il n'ait pris qu'une fois un suppléant, Pierrot, qui le
+remplaça dans l'année 1819-1820, il avait dû, en 1822, en 1823, manquer
+bien des leçons, et même lorsqu'il entreprit, au début de 1827, l'étude
+du dix-huitième siècle, il y avait deux ans qu'il n'avait professé[207].
+Dans la leçon de clôture du cours de 1827-1828, il confiait à ses
+auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mémoire, l'action
+naturelle, la facilité d'apprendre nécessaires à sa profession. Plus
+heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne
+parvint du moins qu'à une maturité autre et moins parfaite que celle
+qu'on eût pu espérer pour lui.
+
+La prépondérance donnée par Villemain à la politique sur la morale
+achève d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminué plutôt que
+grandi en lui. Le découragement est fatal aux orateurs; si le dernier
+que nous possédions des discours de Démosthène est le plus beau de tous,
+c'est qu'après Chéronée il ne désespérait pas; mais une pareille trempe
+d'âme est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures
+tellement tristes, que celui qui met toute la dignité de l'homme dans la
+liberté politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque
+attaché qu'il fut au régime parlementaire, en a supporté vaillamment la
+longue éclipse, parce que pour lui l'individu, même privé de ses droits
+de citoyen, conserve une noble tâche à remplir. Villemain, qui ne l'eût
+pas nié, mais qui n'arrêtait pas souvent son esprit sur cette pensée, a
+dû sentir son optimisme s'ébranler bien avant l'époque où, sous le
+second Empire, il exhalait en épigrammes son mécontentement du présent
+et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait été
+ministre sous Louis-Philippe, ses discours à la Chambre des pairs
+prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours
+tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la liberté
+avait été sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva
+rien pour la remplacer.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de
+l'enseignement de Villemain.
+
+
+On voit donc ce qui a dû manquer à l'influence exercée par Villemain. Il
+a, en homme sage et pratique, inspiré à ses auditeurs une ambition plus
+relevée et plus facile à satisfaire en même temps que celle d'être de
+grands écrivains; il leur a inspiré l'ambition d'être des citoyens
+utiles; mais il n'a pas assez cherché à leur inspirer l'ambition encore
+plus relevée et encore plus permise à tous d'être, dans l'intimité de
+leur vie, des hommes de bien.
+
+Dans l'ordre intellectuel, sa méthode a pu contribuer à former des
+esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vérifier les
+théories du maître. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient
+un peu d'esprit et de faconde n'aient fait à son cours pour toute leur
+vie provision de jugements littéraires, ou, ce qui ne vaut guère mieux,
+ne se soient enhardis en voyant juger dans le préambule d'une leçon tous
+les écrivains d'un genre depuis l'époque la plus reculée jusqu'à nos
+jours, à improviser des systèmes nécessairement faux, puisqu'ils ne
+reposaient ni sur la science, ni sur la réflexion. L'instruction de
+Villemain était prodigieuse pour l'étendue et la solidité; mais la
+science chez lui paraît si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou
+du moins il devait sembler, après l'avoir entendu, qu'avec un peu de
+lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de
+l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers à sa charge
+l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse préface de
+_Cromwell_, V. Hugo émet les plus étonnantes assertions sur les
+vicissitudes de la poésie; sans doute, Villemain eût pu envier la
+vigueur de style qui y règne, le ton d'autorité qui y alterne avec les
+déclarations les plus modestes, et il eût souri d'entendre affirmer que
+toute la littérature de l'antiquité a le caractère épique, qu'avant la
+chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les États
+n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date
+l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne
+serais pas surpris que V. Hugo ait écrit sa préface au sortir d'une
+leçon de Villemain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il
+venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop
+d'inconvénients sa méthode à des esprits déliés comme J.-J. Ampère et
+Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procèdent de lui, le premier
+par la rapidité avec laquelle sa curiosité change d'objet, le second par
+les rapprochements, très judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus,
+qui donnent à son cours de littérature dramatique la forme d'un
+enseignement à bâtons rompus. Mais déjà Saint-Marc Girardin n'a pas
+toujours pratiqué cette méthode que personne aujourd'hui ne pratique
+plus.
+
+Villemain n'est assurément pas responsable des dangereuses utopies de
+ceux qui, entre 1830 et 1850, portèrent dans l'économie politique la
+légèreté présomptueuse que sa méthode, corrigée chez lui par la solidité
+de sa science et de son jugement, avait involontairement encouragée. On
+ne peut légitimement lui demander compte que de son influence dans la
+littérature et plus spécialement dans la critique. Mais aussi dans ce
+domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le
+faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est
+produit par l'effet d'une réaction. Si Villemain n'avait pas procédé
+d'une manière par trop expéditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-être pas
+dépensé son incomparable finesse dans les innombrables articles qui
+composent les _Causeries du Lundi_, véritable mine d'observations
+psychologiques plutôt que monument littéraire. Né pour composer plus de
+vrais livres qu'il n'en a laissé, il ne se serait pas si curieusement
+attaché à tant de personnages voués à l'oubli, si Villemain n'avait pas
+paru quitter les grands hommes presque aussitôt qu'il les abordait;
+Sainte-Beuve aurait laissé à d'autres le soin de peindre des modèles qui
+ne méritaient pas d'être si bien peints, et il aurait travaillé à des
+oeuvres plus importantes. L'esprit public fût devenu moins mobile et
+moins léger. Nous avons innocenté les ingénieux caprices de la parole de
+Villemain, en faisant remarquer que, dans la rédaction de son cours, il
+les avait sacrifiés. Mais la séduction de ces caprices a piqué
+d'émulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modèle d'une
+improvisation enjouée, a rempli ses livres, souvent aux dépens de la
+brièveté et de l'élégance, de toutes les saillies de son imagination et
+de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier
+Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais à mon sens
+Sainte-Beuve eût pu encore mieux écrire. Si, lorsqu'on vient de lire une
+page des _Causeries du Lundi_, on lit une page de La Fontaine ou de Mme
+de Sévigné, on comprend combien un écrivain, à qui la nature a donné une
+grâce pittoresque et une science délicate du langage populaire, gagne à
+être difficile pour lui-même et à ne pas lâcher la bride à sa fantaisie.
+Le style de Mme de Sévigné et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis
+que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paraîtra souvent diffus et
+bizarre. On rendra toujours hommage aux qualités de fond ou de forme
+dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera
+d'avoir mis à la mode l'habitude d'écrire, non pas avec ces expressions
+simples et naturelles qu'on trouve les dernières, mais avec ces
+expressions contournées ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on
+prend l'étrangeté pour l'originalité véritable. La complaisance de
+Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a
+peut-être répandu le goût d'un travail incomplet qui, dans la recherche
+du naturel, s'arrête à l'affectation.
+
+Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction
+de professeur de Faculté, a dû, pour ainsi dire, se former tout seul. Il
+avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chénier et de
+quelques autres; mais il n'avait entendu, ni même lu ce que nous
+appellerions des leçons bien composées. Quand il débuta, ses collègues
+ou bien en étaient encore pour la plupart à lire des cahiers ou à
+commenter péniblement un texte, ou, quand ils savaient parler
+d'abondance et avec animation, leurs leçons étaient plutôt des homélies
+d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement supérieur. Voici, d'après
+le Moniteur du 18 décembre 1820, le résumé d'une leçon faite la veille à
+la Faculté des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire
+ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquité: Lacretelle a
+montré par l'usage des caravansérails que cette vertu n'était pas
+inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contrées, le despotisme
+a tout corrompu, qu'Athènes avait, par une pensée généreuse, établi le
+Prytanée, mais que dans les républiques anciennes les distributions de
+vivres ruinaient l'État et disposaient le peuple à vendre sa liberté;
+passant aux peuples chrétiens, il a opposé la charité de saint Vincent
+de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux législations
+païennes qui permettaient de les exposer; il a montré la science
+s'alliant de nos jours à la charité, enseignant l'importance hygiénique
+de la propreté; il a loué le courage, l'habileté, la discrétion des
+médecins préservant la population civile de la contagion au moment où
+les hôpitaux de la France envahie regorgeaient de blessés de toute
+nation; il a terminé en exhortant ses auditeurs à pratiquer la
+bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux
+gouvernements. On le voit: c'est une conférence judicieuse et
+chaleureuse dont le succès, attesté par le _Moniteur_, ne surprend pas:
+mais ce n'est point là ce qu'on attend d'un professeur de Faculté.
+Villemain donnait donc des leçons trop pleines ou trop discursives,
+parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu
+nourri ou trop terre à terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il
+n'eût été nécessaire à une conversation d'ailleurs étincelante parce que
+ses prédécesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la
+déclamation.
+
+Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que
+Cousin et que Guizot, il ne les égale pas comme professeur, c'est-à-dire
+dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine;
+mais pour Cousin on dira que ses artifices de comédien convenaient
+encore moins à sa mission que la coquette agilité de la méthode de
+Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort égayé des grands airs de
+Cousin et nous avons même vu que dès 1828 Armand Marrast les avait
+percés à jour. Mais à cette époque, pour échapper à l'ascendant de
+Cousin, il fallait presque nécessairement être tenu en garde soit par un
+invincible attachement aux doctrines du dix-huitième siècle, soit par
+l'inaptitude à la philosophie. La plupart des jeunes gens nés avec une
+véritable vocation se laissèrent ravir et provisoirement subjuguer. Près
+de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient
+la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se révolter. Leur
+esprit n'était pour cela ni enchaîné pour toujours ni stérilisé: tout au
+contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de
+la volonté quand on leur parle d'un ton d'autorité, on leur enseigne par
+là à vouloir: dans toute société, plus l'individu a été formé à
+l'obéissance, mieux ensuite il sait commander; la république romaine,
+l'état militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve.
+C'est seulement sous le régime des castes, là où l'inférieur sait que,
+quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obéira toujours, que la
+soumission tue la volonté. Le ton d'autorité de Cousin n'inféodait donc
+pas les auditeurs à sa doctrine, mais les obligeait à se pénétrer de la
+part de vérité qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait à sa
+manière, de même que la pluie qui arrose bon gré mal gré les plantes les
+aide toutes à produire les fruits que chacune comporte. L'autorité de
+Cousin venait de ce que, comme Guizot et à la différence de Villemain,
+il avait autre chose que du talent. Sa gravité n'eût-elle été qu'un
+_mystère du corps_ eût déjà imposé parce que c'est une qualité ou, si
+l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique
+calculée, elle tenait, comme celle de Guizot, à une autre qualité rare
+dans tous les pays, à une volonté énergique, et que cette volonté, pure
+ou non de tout égoïsme, servait de bonnes causes, d'abord la
+restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la
+philosophie, enfin l'oeuvre fort délicate de l'enseignement de la
+philosophie dans les lycées. M. Janet a fort bien établi en 1884, dans
+la _Revue des Deux-Mondes_, ce dernier point trop oublié et a prouvé que
+celui qui sous le gouvernement de Juillet avait régenté la philosophie
+universitaire l'avait aussi sauvée. Cousin avait discipliné les jeunes
+philosophes comme Guizot avait discipliné la Chambre des députés.
+Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien
+quelques imitateurs, mais n'eut point véritablement de disciples. Ses
+anciens auditeurs ne l'oublièrent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex.
+Nicolas, le défendre en 1844 contre un écrit de M. Collombet. Mais il
+n'a point réuni un groupe autour de lui: après quinze ans de
+l'enseignement le plus applaudi, après avoir été ministre de
+l'instruction publique, il demeurait isolé.
+
+Il n'en a pas moins, dans la mesure où sa doctrine s'accordait avec
+celle de Guizot et de Cousin, contribué à un progrès des esprits. Ils se
+partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseigné l'équité à notre
+intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non
+pas à Voltaire (on nous dirait que la Révolution avait désabusé de
+l'esprit voltairien), non pas à La Harpe (on nous dirait que La Harpe
+n'était pas assez original), mais à Chateaubriand et à Mme de Staël.
+Combien les vues systématiques dominent encore chez l'un et chez
+l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque
+du premier, de la générosité impétueuse de la seconde! Tous deux nous
+ont appris des vérités nouvelles, nous en ont réappris d'anciennes, mais
+avec eux on perd toujours d'un côté ce qu'on gagne d'un autre; ils nous
+instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dépens d'une vérité. En
+1815, Mme de Staël n'avait plus que deux ans à vivre, et Chateaubriand
+s'enfermait dans la politique; mais la partialité demeurait la règle des
+jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les
+esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient
+rien voir au delà du cercle étroit où ils s'étaient placés; longtemps
+après, Daunou s'effraiera de la méthode d'Augustin Thierry, des
+généralisations hardies et fécondes enseignées à Cousin par Vico[208];
+et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des
+classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est à Villemain,
+à Cousin, à Guizot que nous devons notre véritable affranchissement.
+Lacordaire disait un jour, à Notre-Dame, que si les libres penseurs
+répandus dans son auditoire avaient vécu au douzième siècle, ils
+auraient apporté des pierres pour bâtir la cathédrale. Sans les trois
+hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en détracteurs
+de Shakespeare et du moyen âge, ou de Racine et de Voltaire.
+
+
+
+
+DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE
+
+
+Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public,
+ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les
+engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui
+inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison?
+Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet,
+les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche
+quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe
+la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les
+instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes,
+puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin
+tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme
+qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée
+qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des
+réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie
+non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait?
+plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier
+ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien
+dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner
+l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le
+monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en
+périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose
+des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le
+dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne
+protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En
+dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à
+remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou
+s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses
+travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les
+loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé.
+
+Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on
+pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai
+qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des
+traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur
+enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigés_, tandis que
+leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices
+d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance
+plus commode que canonique des bénéfices d'Église, depuis que le clergé,
+beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup
+moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre
+aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les
+bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous
+les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur
+pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à
+vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages
+dont nous allons parler, aux éditions classiques.
+
+
+I
+
+Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un
+chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays,
+on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands
+écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et,
+quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos
+jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de
+ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition
+des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les
+volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier,
+comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur
+temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand
+on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire
+préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner
+au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que
+le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un
+titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime
+publique n'est pas de trop pour les dédommager.
+
+L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur
+particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de
+lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié.
+Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux
+toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par
+quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment
+publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie
+l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes
+distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule
+sous la compétence d'un étranger.
+
+Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le
+ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt
+présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans
+l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent
+sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol
+et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos
+lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre
+supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils,
+faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et
+les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y
+ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de
+Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale
+ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles
+ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus
+sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des
+langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et
+industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs
+langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de
+l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de
+la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mérimée, dans la
+préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces
+doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour
+qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des
+décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un
+avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux
+lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues
+méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur
+les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de
+refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est
+donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions
+classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la
+façon dont elles ont été conçues.
+
+Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de
+voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont,
+pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des
+volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il
+semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres
+scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du
+texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à
+cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les
+illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés
+ou dont on pourrait contester le rapport avec l'oeuvre où on les insère
+et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise;
+trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne
+noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits
+vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous
+devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux
+illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt
+ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits
+de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les
+services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes
+qui en possèdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù
+italiana_, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines
+militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce
+secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves
+le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche,
+n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne
+sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point
+tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux
+leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils
+savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent;
+leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage
+pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop
+blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un
+volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop
+menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères
+tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il
+faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie
+n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs
+de ne pas avancer l'âge de la myopie.
+
+Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent
+s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en
+France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis
+longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit
+une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées
+chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on
+trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant.
+
+Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en
+donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En
+France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de
+mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se
+rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour
+avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins
+d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que
+nous, par suite, à une époque où les moeurs n'avaient pas encore la
+délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses
+grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de
+Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme,
+pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont
+fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui
+s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai
+raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le
+seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les
+hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le _Décaméron_ complet,
+et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que
+le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus
+suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez
+mauvais oeil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista
+critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas
+mettre le _Décaméron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les
+mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que,
+dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que,
+dans une édition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni
+eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de
+retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste
+lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés,
+il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé _qualche graziosa
+lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre
+sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des
+beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les
+consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.?
+Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de
+son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du _Roland
+furieux_[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux
+demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre
+offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait
+certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.--Mais,
+dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on
+prétend retarder pour eux la connaissance.--C'était précisément le
+langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la
+liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la
+rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini.
+Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très
+judicieusement observer dans la préface de son édition classique du
+_Cortegiano_, que le respect dû à la classe défend d'y parler de
+certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne
+suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages
+scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les
+élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne
+leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre
+effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit
+chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la
+débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de
+prêcher ensuite la régularité des moeurs avec autant de séduction
+qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de
+ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des
+passions presque irrésistibles dans la jeunesse.
+
+On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation
+intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B.
+Bolza, qui, lui aussi, a publié le _Roland furieux_ à l'usage des
+classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures
+nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire
+italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du
+_Décaméron_ dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a
+donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre
+les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que
+l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant
+qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la
+maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la
+préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et
+la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la
+crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs
+d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une
+oeuvre exquise que le _Cortegiano_, et même une oeuvre d'une morale à la
+fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les
+interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il
+assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des
+passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour
+titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle édition
+classique de la _Jérusalem délivrée_, de conserver entièrement la
+peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud?
+Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de coeur la cause d'une pauvre
+veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de
+présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en
+trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que
+la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que
+fréquentait Régnier. Monti a écrit:
+
+ _Disse rea d'adulterio altri la madre,
+ E di vile semenza di convento
+ Sparso il solco accusó del proprio padre._
+
+Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot
+_solco_ par une périphrase «_la via alla generazione_,» et indique les
+endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En
+vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne.
+
+
+II
+
+On ne trouve pas non plus, pour ce qui touche le commentaire du texte,
+autant d'uniformité en Italie que chez nous. En France, depuis vingt
+ans, il est universellement admis qu'une édition classique, outre
+qu'elle doit donner un texte revu sur les meilleures éditions (au besoin
+sur les manuscrits, et avec l'orthographe du temps), doit contenir les
+variantes, l'indication des imitations faites ou suggérées par l'auteur,
+des passages où d'autres écrivains se rencontrent avec lui ou le
+combattent, des jugements portés sur son oeuvre; on veut qu'elle soit
+précédée d'une ample biographie et d'une introduction où l'on embrasse
+l'histoire de l'oeuvre, du sujet s'il a été traité à d'autres époques, du
+genre auquel il appartient, avec un aperçu du siècle où il a été
+composé. En un mot, on tient généralement qu'une bonne édition classique
+doit être l'abrégé d'une édition savante. Les Italiens penchent aussi
+vers l'érudition, mais ne s'y livrent pas d'après un plan aussi
+méthodique. Dans beaucoup de leurs éditions les plus estimées, ils
+suppriment absolument toute biographie, à moins que l'auteur n'ait écrit
+lui-même un récit de sa vie ou qu'un biographe accrédité n'y ait
+suppléé; en ce cas, ils conservent en totalité ou en partie ces récits
+tout préparés. D'ordinaire aussi ils s'abstiennent de toute dissertation
+historique ou littéraire. Après une courte préface où ils exposent
+uniquement la méthode qu'ils ont suivie, le texte vient immédiatement.
+D'autres encore mettent d'abord sous les yeux des lecteurs les documents
+propres à éclairer l'oeuvre qu'ils éditent, mais suppriment à peu près
+toute note au bas des pages.
+
+Ce n'est pas qu'ils entendent ménager leur peine: ces éditions, pour la
+plupart, ont coûté au moins autant de travail que les plus soignées de
+notre pays, surtout celles où ils ont porté tous leurs efforts sur
+l'annotation du texte. En effet, la tâche est d'ordinaire chez nous
+préparée d'avance par des éditions à l'usage des savants où il est
+permis de puiser, tandis que l'éditeur italien est souvent pour deux
+raisons privé d'un tel secours. Premièrement, comme il y a moins
+longtemps qu'on a réappris à travailler en Italie (et cette remarque est
+à l'honneur de la génération actuelle qui doit suffire à tout), il s'y
+rencontrait moins, je ne dis pas de belles, mais de bonnes éditions des
+auteurs; on sait, notamment, que les innombrables commentateurs qui
+s'étaient avant notre siècle exercés sur la _Divine Comédie_ ont
+médiocrement facilité la tâche des érudits contemporains; il manque
+également aux Italiens certains ouvrages de fonds qui ont été largement
+mis à profit pour nos éditions scolaires entre autres, un dictionnaire
+historique de la langue nationale. En second lieu, leurs siècles
+classiques ne fournissent pas comme notre dix-septième siècle un assez
+grand nombre de livres, à la fois graves et attrayants, pour qu'on en
+compose tout le programme des lycées; leurs plus beaux génies sont
+souvent ou trop profonds, ou trop hardis, ou trop légers pour que
+l'éducation de la jeunesse leur soit absolument confiée; on s'adresse
+donc aussi aux penseurs, aux patriotes de la fin du siècle dernier ou du
+commencement du nôtre, ou même à des hommes de cette période qui, comme
+Monti, sans prétendre à l'un ou à l'autre de ces titres, ont été avertis
+par le changement des moeurs de surveiller au moins l'expression de leur
+pensée. On a donc donné des éditions classiques d'écrivains très
+récents, sur lesquels sans doute on avait déjà beaucoup écrit, mais sur
+lesquels il ne s'était pas formé ce commentaire de tradition qu'un
+professeur trouve tout préparé dans sa mémoire quand il veut éditer un
+auteur mort depuis plusieurs siècles. Pour éditer, selon la méthode
+actuelle, un ouvrage de Chateaubriand, de Lamartine, de V. Hugo, il
+faudrait beaucoup plus de recherches que pour éditer un ouvrage du temps
+de Louis XIV. C'est le cas de quelques-uns des éditeurs italiens. Enfin,
+il faut à certains égards plus d'érudition pour commenter un auteur
+italien, parce que tandis que chez nous la plupart des auteurs n'ont
+guère imité que les anciens, en Italie la plupart des écrivains ont
+beaucoup emprunté en outre à leurs compatriotes des générations
+précédentes. Ce serait même, du moins pour un Français, une étude pleine
+de surprises que de rechercher l'influence gardée, malgré les variations
+du goût public, par Dante et par Pétrarque sur les poètes qui leur
+ressemblaient le moins; et ce n'étaient pas eux seuls qu'on imitait. On
+peut donc admettre sans crainte de se tromper, que les éditions
+scolaires dont les Italiens font cas, mais qui ne contiennent pas toutes
+les parties intégrantes que le genre nous paraît comporter, n'en ont
+pas moins de droits à l'estime.
+
+Au fond, le contraste signalé plus haut entre les systèmes des éditeurs
+italiens tient uniquement à une différence de méthode et non à une
+différence d'intention; elles sont faites d'après un même principe, qui
+est précisément celui qui a prévalu chez nous. En Italie, comme en
+France, on veut éviter de se substituer à l'élève. Ceux des éditeurs
+italiens qui s'interdisent les dissertations d'histoire littéraire,
+comme ceux d'entre eux qui s'interdisent les notes au bas des pages
+obéissent exactement au même scrupule qui, chez nous, a fait rejeter ce
+qu'on a nommé les notes admiratives. Des deux parts, on craint de dicter
+l'opinion de l'élève. On ne veut pas lui suggérer des jugements: on se
+borne à lui fournir des occasions d'exercer son jugement. Ce principe
+reçoit seulement des applications fort diverses. Celles qu'on préfère en
+Italie encourraient probablement notre censure. Un Français
+représenterait aux uns, que c'est laisser bien longtemps l'élève à
+lui-même que de l'abandonner aussitôt après l'introduction pour ne le
+retrouver que dans les additions qui suivent le texte, aux autres, que
+c'est mettre sa bonne volonté à une périlleuse épreuve que de l'obliger
+à chercher lui-même ailleurs les notions préliminaires sans lesquelles
+on ne comprend pas un ouvrage. Mais les Italiens pourraient bien nous
+répliquer que nous avons nous-mêmes fait quelques sacrifices d'une
+opportunité contestable à la crainte de prévenir le jugement de l'élève.
+
+Nous avons, en effet, banni de nos livres de classe les courtes
+remarques par lesquelles on y signalait jadis les beautés de style.
+C'est un lieu commun que de les railler, et il ne faudrait pas,
+d'ailleurs, pour le plaisir d'être seul à les défendre, soutenir que
+jamais commentateur d'autrefois n'a prêté au ridicule par un
+enthousiasme pédantesque ou inintelligent. Les Italiens ont, eux aussi,
+modifié leur style dans les passages où ils provoquent l'admiration des
+écoliers pour leur auteur. Nul d'entre eux ne s'écrierait plus
+aujourd'hui que Le Tasse ressemble «à un être surnaturel apparu sur la
+terre pour servir de guide à un peuple qui s'élève ou à une civilisation
+qui se transfigure,» «à l'Océan d'Homère riche de sa propre immensité et
+du tribut de tous les fleuves de l'univers;» nul n'entremêlerait ses
+remarques de petits sermons et ne présenterait ses réflexions sous forme
+d'apostrophe à la studieuse jeunesse, comme le voulait la mode d'il y a
+quarante ans. Mais le changement s'est opéré sans bruit et moins
+radicalement que chez nous. Comme les Italiens ne connaissent pas la
+peur de paraître naïfs, qui est une de nos pires faiblesses, il leur
+arrive encore de signaler, en les appelant du terme technique, les
+figures dont un écrivain orne sa diction. En France, aujourd'hui, nous
+partons de l'idée, qui pourrait bien manquer de justesse, que les
+beautés qui frappent une grande personne frappent un enfant et que, par
+suite, en cette matière, les remarques oiseuses pour l'une sont inutiles
+pour l'autre. L'expérience prouve, au contraire, que les rhétoriciens
+les mieux doués, ceux qui entendent le mieux une version, qui tournent
+avec le plus d'agrément une page de français, ne s'avisent pas eux-mêmes
+des beautés de style qui nous frappent le plus. Il ne faut pas dire
+qu'ils les sentent et que c'est seulement l'embarras de trouver les mots
+nécessaires ou une sorte de pudeur qui les empêche de les commenter. La
+plupart des meilleurs, quand on les met sur une page dont la tradition
+ne leur a pas appris d'avance les traits saillants ne sauraient même pas
+les montrer du doigt. Cette observation ne s'applique pas seulement aux
+rhétoriciens: elle s'applique aussi aux étudiants de première année,
+même à ceux dont le style fait déjà concevoir les plus heureuses
+espérances. Ce qui trompe, c'est la vivacité avec laquelle les jeunes
+gens sentent l'énergie d'une belle page quand on la leur interprète par
+une lecture animée; la manière dont ils goûtent l'ensemble fait croire
+qu'ils goûtent le détail. Ce qui trompe encore, c'est qu'au besoin ils
+savent, la plume à la main, apprécier ces beautés de détail; mais,
+s'ils y réussissent, c'est que, si précisément que soit indiqué le
+passage soumis à leur critique, ils s'aident des souvenirs de leurs
+cours, de leurs manuels; ils travaillent, en réalité, non pas sur la
+page dont il faudrait découvrir les beautés, mais sur le jugement qu'ils
+ont trouvé quelque part; ils changent, sans le remarquer eux-mêmes, un
+exercice d'invention critique en un exercice d'exposition oratoire. Tant
+il est vrai qu'il faut avoir beaucoup lu et même un peu vécu pour
+apercevoir, sans le secours d'autrui, le mérite de l'expression! Le
+style est la qualité qui se développe la première chez les jeunes
+gens[212], et c'est la dernière qu'ils démêlent chez les auteurs.
+
+Il n'est donc pas inopportun d'avertir en toute simplicité les jeunes
+gens qu'une belle parole est belle, dût-on faire sourire, par cet avis,
+l'homme fait qui n'en a pas besoin. Lorsque aujourd'hui, dans nos
+éditions, on donne à la jeunesse un de ces avis charitables, on veut le
+racheter par la finesse du commentaire qu'on fait de la beauté
+signalée. La vieille méthode, dans sa sécheresse prudemment banale,
+après avoir prévenu les jeunes lecteurs qu'il y avait là quelque chose
+d'admirable, les laissait chercher davantage. Quant à sa terminologie
+que nous sommes si fiers de ne plus comprendre, elle était peut-être
+plus commode que ridicule. Car, dès qu'on veut aller jusqu'à la
+précision, il est malaisé de se passer absolument de mots techniques;
+que deviendrait l'enseignement de la peinture si l'on proscrivait les
+mots de glacis, d'empâtement, etc.? La critique contemporaine parle elle
+aussi une langue fort spéciale; un puriste prétendrait même qu'elle a
+remplacé une nomenclature tirée du grec mais précise par un jargon vague
+mais inutile, qu'il n'a que faire d'appeler _suggestif_ un livre qui
+fait penser, tandis qu'il ne sait par quoi remplacer métonymie, qu'il
+comprenait fort bien le mot litote, mais qu'il n'entend pas très bien ce
+que c'est que l'_au-delà_ dans un écrivain.
+
+Il est vrai qu'on reproche aux notes dites admiratives d'empiéter sur le
+commentaire oral. Mais toutes les pages d'une édition classique ne sont
+pas destinées à être lues en classe; il faut penser à l'élève qui lit
+tout seul. Puis quel est donc le professeur qui ne trouvera plus rien à
+dire sur une expression pleine de sens ou de sentiment parce qu'une
+ligne placée au bas de la page en aura conseillé l'examen? Ce reproche
+atteindrait au surplus toute espèce de commentaires, et on l'adresserait
+avec plus de fondement aux nouvelles éditions qu'aux anciennes;
+celles-ci n'aidaient l'élève qu'à découvrir des beautés qu'à son âge on
+ne peut saisir seul, tandis que celles-là multiplient les observations
+sur le fond même des choses, lequel est plus à sa portée. Par exemple
+l'analyse d'une pièce de théâtre, d'un caractère tragique ou comique ne
+dépasse nullement la force d'un rhétoricien; or, outre que la plupart
+des éditions récentes de notre théâtre apprécient au cours de la pièce
+tous les passages où se marque le progrès de l'action ou de la passion,
+la plupart dans l'introduction traitent avec détails les questions peu
+nombreuses dont on peut proposer l'étude aux élèves. Or, si désireux que
+vous supposiez l'élève de ne pas copier ces aperçus, il ne réussit pas à
+s'affranchir de ce qu'il a lu; il ne pense pas assez pour n'être point
+dominé par la pensée d'autrui. En fait de commentaire général,
+j'aimerais mieux la méthode d'un auteur italien, M. Falorsi, qui donne
+alternativement les objections dirigées contre les drames d'Alfieri et
+les réponses de l'auteur, puis qui laisse l'élève se prononcer en
+connaissance de cause.
+
+
+III
+
+Mais si les Italiens ont moins peur que nous d'offrir au jugement de
+l'écolier le guide dont il a besoin, les voici de nouveau partagés sur
+l'esprit dont la critique littéraire doit procéder dans un livre de
+classe. Une des choses qui font la force de l'Université de France,
+c'est qu'elle porte dans l'appréciation de nos grands écrivains deux
+sentiments également précieux, une admiration sincère et une
+respectueuse liberté. Pour nous réconforter à l'heure de nos désastres,
+un de nos maîtres a pieusement recueilli à travers les siècles passés
+les paroles que le patriotisme a inspirées à tous nos écrivains obscurs
+ou célèbres[213]; mais jamais sa sympathie pour les chantres de nos
+joies, de nos douleurs, ne l'abuse sur leur talent; quand leur mérite
+littéraire n'égale pas la générosité de leur coeur, il avoue sans hésiter
+son regret de ne pas les trouver plus éloquents ou plus spirituels. Il
+me semble qu'en Italie de très bons esprits mêmes concilient plus
+malaisément les scrupules du critique et ceux du citoyen. Il semble qu'à
+cet égard les éditeurs italiens se partagent; les uns, dans leur crainte
+de refroidir l'enthousiasme de la jeunesse ou d'éveiller sa malignité,
+dispensent un peu trop libéralement l'éloge aux auteurs qu'ils
+commentent, ou ferment les yeux sur leurs défauts; les autres font payer
+à leur auteur les exagérations de ses panégyristes, sans se demander si
+l'admiration des élèves est assez robuste pour résister aux assauts
+qu'ils lui donnent.
+
+Ainsi M. Bertoldi, dans une édition fort érudite de Monti, trouve moyen
+de ne jamais censurer les palinodies de son poète; lui qui pousse la
+sévérité à l'endroit de Voltaire jusqu'à l'appeler un des plus efficaces
+coopérateurs de l'athéisme, qui l'accuse de mépris et de haine pour la
+divinité, il réussit à ne jamais condamner la versatilité de ce flatteur
+de tous les régimes; il cite sans observation les vers où il est dit que
+Napoléon inspire de la jalousie à Jupiter; il rapporte sans la discuter
+l'allégation insoutenable de Monti prétendant après les victoires de la
+France que la _Bassvilliana_ n'était écrite que contre la tyrannie
+démagogique. M. Puccianti, dans ses anthologies, dont le public italien
+fait grand cas avec beaucoup de raison, ne s'abstient pas de signaler
+les défauts des écrivains; mais, en beaucoup d'endroits, il fait
+visiblement effort, par patriotisme, pour trouver beau ce qui n'est que
+médiocre. Au contraire, l'édition des morceaux choisis de Giusti, que M.
+Guido Biagi a composée pour une excellente _Biblioteca delle
+Giovanette_, s'ouvre par une curieuse histoire de l'engouement que les
+circonstances avaient valu à son héros; il n'y aurait qu'à louer cette
+savante, cette piquante revue de tous les jugements portés en Italie et
+au dehors sur Giusti, si elle était destinée à des hommes faits qui,
+après l'avoir lue, n'en goûteraient pas moins _Girella_ et la _Terra dei
+morti_; mais n'est-il pas à craindre que dans l'âge où ]es préventions
+sont plus fortes que le goût n'est vif, les jeunes lectrices de M. Biagi
+ne sortent de cette lecture moins aptes à discerner le mérite du
+satirique toscan? Le terrible mot de pauvre esprit, _povera mente_,
+articulé par Tommaseo, ne gâtera-t-il pas pour elles la malice et la
+verve de Giusti, et ne pouvait-on les mettre en garde d'une façon moins
+savante mais moins cruelle contre une estime outrée pour son talent? M.
+Severino Ferrari a démêlé avec une remarquable finesse les petits
+artifices du Tasse; il a surpris tous ses emprunts, il a découvert que
+son originalité consiste quelquefois à exagérer les exagérations
+d'autrui; et il le dit. C'est son droit, et une étude où il en
+rassemblerait les preuves offrirait autant d'utilité que d'agrément.
+Mais une édition de la _Jérusalem délivrée_ qui doit conduire à un
+jugement général de l'oeuvre, surtout une édition classique, devait-elle
+être conçue d'après ce plan? Non, certes, du moins à mon avis. Boileau
+lui-même, s'il avait entrepris un commentaire suivi de la _Jérusalem_, y
+eût montré aussi soigneusement l'or que le clinquant; il n'aurait pas
+consacré toute sa préface à établir que le style en est affecté, que les
+caractères n'y sont pas conformes à l'histoire. Puisque M. Severino
+Ferrari convient que le Tasse émeut encore aujourd'hui les charbonniers
+des Apennins, le devoir essentiel de ses commentateurs est de faire
+sentir le charme de sa poésie. Prémunissez les élèves contre les
+ornements recherchés qui abondent dans l'épisode d'Olinde et de
+Sophronie, mais à la condition d'excepter formellement de la
+condamnation des vers délicieux comme le
+
+ _Brama assai, poco spera e nulla chiede,_
+
+à condition de rendre hommage aux mâles et modestes paroles de Clorinde
+à Aladin, qui terminent l'épisode par un contraste plein de grandeur.
+Dans les paroles de Clorinde, vous énumérez les imitations de Dante et
+de Pétrarque: fort bien, pourvu que vous avertissiez les écoliers que ce
+n'est ni à Laure ni à Béatrix que l'héroïne doit l'incomparable accent
+de sa gratitude envers l'homme qui l'a tuée sans la connaître, qui lui a
+ouvert le ciel, et qui mourrait de douleur si elle ne lui apportait pas
+cette consolation céleste:
+
+ _Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo,
+ Quanto più creatura umana amar conviensi._
+
+Faites sentir que le coeur du Tasse, à la différence du coeur de Dante,
+n'est pas égal à son sujet, mais à condition d'ajouter que souvent, dans
+le langage qu'il prête à Godefroy de Bouillon, dans la peinture des
+chrétiens apercevant la cité sainte, ailleurs encore, il en a senti et
+exprimé dignement la grandeur. M. Ferrari ne cède pas à un parti pris
+d'injustice; il cite çà et là quelques éloges donnés à de beaux vers, il
+lui arrive de réfuter des critiques mal fondées; mais, laissé à
+lui-même, il vaque plus volontiers à l'office de désenchantement qu'il
+s'est attribué.
+
+Toutefois plusieurs éditions scolaires d'Italie échappent à la fois au
+reproche de complaisance et au reproche d'excessive sévérité. On peut
+citer à cet égard le résumé que M. Falorsi a donné de l'autobiographie
+d'Alfieri dans une édition d'oeuvres choisies du poète d'Asti. M. Falorsi
+est malheureusement de ceux qui suppriment à peu près entièrement les
+notes, du moins pour les quatre pièces d'Alfieri qui forment la plus
+grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rédigerait fort bien
+les siennes; son récit de la vie du grand tragique ne contient pas une
+seule appréciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de
+netteté que de discrétion tout ce qui se mêlait de faiblesse bizarre et
+maladive à l'énergie d'Alfieri et comment c'est du jour où Alfieri a
+lutté courageusement contre lui-même qu'il s'est acquis des titres à la
+gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse
+qu'à propos du théâtre d'Alfieri il donne de quelques pièces de Racine;
+ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez
+ressortir les caractères, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu
+d'admirateurs de Racine même auraient mieux marqué la rapidité d'action,
+le caractère constamment tragique de notre _Britannicus_. Citons comme
+dernier exemple de cette liberté de jugement une note amusante qui
+établit fort bien que l'excès opposé à notre indifférence prétendue ou
+réelle pour les langues étrangères ne va pas sans inconvénient: «Les
+Italiens modernes qui, dans la lecture de méchantes gazettes d'un style
+pis que francisé, dans des traductions subreptices (_ladre_) d'ouvrages
+étrangers, dans le commerce de précepteurs, de bonnes d'enfants, bientôt
+de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon,
+sucent avec le lait un sot mépris (_dispregio ciuco_) de leur belle
+langue, feront bien de méditer un passage d'Alfieri sur le rapport
+nécessaire qui existe entre l'étude de la langue maternelle et
+l'éducation de la pensée[214].»
+
+Il va de soi que, quand un des maîtres de la critique italienne trouve
+le temps d'annoter une édition à l'usage des classes, il sait faire
+entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excès d'insistance.
+M. Alessandro d'Ancona l'a prouvé à l'occasion des Odes de Parini.
+C'était un sujet particulièrement délicat: la difficulté ne consistait
+pas pour un érudit de sa force à réunir tous les passages anciens et
+modernes dont l'habile imitation compose jusqu'à un certain point
+l'originalité laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de
+reconnaissance au noble poète qui, au siècle dernier, releva dans leur
+patrie la dignité de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent
+impatiemment toute censure à son adresse; ils pardonneraient encore un
+mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avoué
+d'extravagances que leur gratitude fort légitime ne peut pas se
+dissimuler ses travers. Mais le caractère pur, la vie sans faiblesses de
+Parini protègent sa gloire. Il était donc fort difficile, surtout dans
+un volume destiné à la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque à Parini
+pour être un penseur et un écrivain du premier ordre. Il ne faut donc
+pas reprocher à M. d'Ancona de ne point signaler certains défauts que
+l'ironie mordante de Parini et ses intentions généreuses ne nous
+empêchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, où
+la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points,
+M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de coeur, les a choisis d'une
+main heureuse et touchés d'une main délicate. En voici un exemple: un
+Italien, car en Italie même on ne peut s'aveugler toujours sur les
+défauts de Parini, avait osé dire que dans la _Caduta_, une de ses
+pièces les plus estimées, la bassesse officieuse de l'inconnu qui
+prétend tirer le poète de la pauvreté s'exprime avec une invraisemblance
+choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie,
+nous enseigne à reconnaître et à limiter en même temps la portée d'une
+critique qui n'atteint que l'exécution d'un morceau et n'entame pas la
+beauté fondamentale de la pièce: «Sans accepter entièrement,» dit-il,
+«les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet
+officieux conseille froidement et d'un ton amical à Parini de se faire
+démagogue, espion, voleur, il va peut-être un peu trop loin, même étant
+donnée l'intention sarcastique.» Quand l'intérêt public est en jeu, M.
+d'Ancona n'hésite pas: il donne nettement tort à Parini s'imaginant que
+la charité peut prévenir tous les crimes et que le pardon accordé à un
+criminel offre une garantie suffisante contre la récidive, et il conclut
+son commentaire de l'Ode _Il bisogno_ par ces belles paroles dont la
+citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi
+bien à la pédagogie qu'à la politique: «Du reste les disputes sur le
+devoir de prévenir et sur celui de réprimer sont des logomachies
+byzantines. L'État est tenu de prévenir quand il le peut, de réprimer
+quand il le doit. La limite de la prévention est la possibilité, la
+limite de la répression est la justice.»
+
+Ce franc aveu des défauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne
+pas un apparent oubli de leurs qualités, aurait d'autant moins
+d'inconvénients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux
+que chez nous avec les écrivains de talent. Chez nous, sauf durant des
+périodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la
+clarté sont les deux qualités réputées les plus indispensables; comme la
+multitude est compétente pour juger de ces deux qualités, elle fait tout
+d'abord des écrivains ses justiciables. En Italie, on demande tout
+d'abord à un écrivain de l'imagination; or l'imagination est une qualité
+qui varie d'homme à homme, qui suit sa fantaisie et à qui, si on l'aime,
+on permet de s'y livrer; puis Dante, élève des scolastiques, a, dès
+l'origine, accoutumé les Italiens à une poésie savante qui ne se laisse
+pas entendre à première lecture. L'ambition de conserver dans la langue
+vulgaire les inversions, les enchevêtrements de mots qui, dans le latin,
+n'engendrent pas la confusion à cause des désinences moins uniformes, a
+encore fait accepter une demi-obscurité qui tient le lecteur en respect;
+enfin, la langue littéraire de l'Italie n'est pas, n'était pas surtout
+jusqu'à ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens,
+chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de
+sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience,
+partant avec plus de déférence que nous. C'est même chose touchante que
+de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent
+chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand poète, avec
+quelle longanimité la nation s'éclaire tour à tour des interprétations
+successives qu'on lui en présente. Chez nous, lorsque Muret déclare que
+sans sa glose les _Amours_ de Ronsard sont inintelligibles, notre
+premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser là
+l'un et l'autre: en Italie une déclaration semblable ne choque personne.
+C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer
+les lecteurs dans l'admiration des beautés véritables de son texte,
+peut, s'il l'ose, en révéler les défauts, sans crainte de le
+discréditer.
+
+
+IV
+
+Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se
+rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent,
+soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si
+les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que
+réclame l'enseignement secondaire.
+
+Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus
+modeste des tâches; et c'est même le devoir strict de tout homme qui
+veut éditer un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au préalable qu'il
+connaît toutes les découvertes des érudits qui se rapportent à son
+auteur. Il doit aux élèves, sous la réserve des suppressions que leur
+âge exige, un texte authentique, et, par conséquent, il faut qu'il ait
+consulté les travaux où l'on a corrigé les mauvaises leçons. Il leur
+doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs
+déjà réfutées, et par conséquent il faut qu'il ait lu les érudits et les
+critiques dont les lumières s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il
+ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son édition la plus
+grande somme possible de la science qu'il a pu acquérir. Une édition
+destinée aux érudits n'est jamais trop érudite parce qu'elle doit
+répondre à d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent
+interroger l'un après l'autre notre admirable collection des grands
+écrivains de la France, la feuillettent chacun dans une pensée
+différente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prévoir et
+satisfaire tous leurs désirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout
+autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la première
+fois, qui cédera la place à un autre dans quelques semaines, ils n'en
+peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y
+parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vôtres. Ces beautés
+saillantes, que peut-être dans le fond de votre âme vous êtes las
+d'admirer et de commenter, ils ne les découvrent pas d'eux-mêmes et ne
+les comprendront bien que grâce à vous. Toutes les questions
+subsidiaires qui s'imposent à qui veut approfondir, ne se présentent pas
+à leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet
+principal qu'ils ont déjà beaucoup de peine à ne pas manquer. Toutes les
+notions qui nous ont fait pénétrer depuis notre jeunesse dans les
+auteurs que nous avions étudiés au collège, la vie, la lecture nous les
+ont données peu à peu; nous les avons digérées, et c'est pour cela
+qu'elles nous profitent. En présenter à la jeunesse un résumé, même fort
+judicieux, fort élégant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il
+faut donc s'accommoder à sa faiblesse. Dans une savante revue italienne
+que nous avons citée un peu plus haut, M. S. Morpurgo, répondant à un de
+ses compatriotes qui déclarait qu'on traite trop les lycéens en
+enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas très
+disproportionné à leur âge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des
+enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas
+mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions à étudier
+que celles qu'on étudie avec eux, mais il faut aussitôt après les
+ramener sur ces dernières. La meilleure édition classique est celle qui,
+tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse
+le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte
+lui-même.
+
+Une des principales qualités qu'il y faut est donc la brièveté, la
+sobriété. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tête du volume une
+biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour
+nos enfants que l'édition est faite et non pas pour nous, et que ce
+n'est peut-être pas faire l'éloge d'un livre scolaire que de constater
+l'intérêt que les parents prennent à le lire. Ces longs morceaux pleins
+de faits et d'idées qui font honneur à l'érudition, à l'étendue
+d'esprit, au style du professeur qui les a composés n'effraieront-ils
+pas l'élève? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui
+restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il même le
+désir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en
+auront-elles pas détourné? Prenons garde de rebuter les élèves légers,
+et, ce qui serait encore pis, de donner aux élèves studieux une habitude
+qu'hélas! nous avons peut-être contractée nous-mêmes, celle de lire trop
+vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur
+mémoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux élèves
+n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait
+autrefois certains exercices de la rhétorique dont les paresseux se
+tiraient, dit-on, par des larcins qualifiés de réminiscences; mais nos
+élèves ont aujourd'hui la tête si remplie de notices biographiques et
+critiques, que de la meilleure foi du monde ils les récitent sans s'en
+apercevoir; il leur semble même, comme aux légistes de l'époque
+antérieure à Cujas, que la seule manière d'étudier un texte soit d'en
+étudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes
+raisons pour garantir l'authenticité: il y a trois ans, à la Faculté des
+lettres de Paris, à la suite d'une conférence de littérature française,
+un jeune homme à figure ouverte et sympathique vint demander de quel
+manuel on recommandait particulièrement l'usage; on lui répondit
+naturellement que l'on conseillait plutôt de ne faire usage d'aucun
+manuel, du moins à propos des auteurs marqués au programme, et de lire
+assidûment ces auteurs pour se mettre en état de répondre même aux
+questions imprévues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il
+appartenait à un lycée de province et ne pouvait venir que de loin en
+loin à la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au
+candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien
+n'était plus facile pour les examinateurs que de discerner les
+compositions dont la mémoire seule avait fait les frais. Sa figure prit
+une expression d'incrédulité, de tristesse, et il partit évidemment
+persuadé que les maîtres de conférences de la Sorbonne, afin de ne point
+faire de tort à leurs auditeurs réguliers, gardaient pour eux le secret
+des recettes infaillibles grâce auxquelles un étudiant docile devenait à
+coup sûr licencié. Nos éditions scolaires ont contribué à cette
+disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle préface
+qui stimule la réflexion chez un homme fait l'engourdit chez les
+écoliers.
+
+En accordant qu'il faut donner aux élèves le texte véritable de nos
+classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallût y conserver une
+orthographe archaïque ou capricieuse; c'est leur prêter une apparence
+rébarbative. Quant aux notes, elles doivent, à mon sens, n'être pas trop
+multipliées. On pourrait ménager davantage les notes curieuses seulement
+en elles-mêmes, celles qu'on peut lire à part; car, si ces notes
+amusent, instruisent même, elles n'exercent pas assez l'esprit.
+Peut-être abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de
+l'indication des passages que l'auteur a imités. Il ne faut, pour ainsi
+dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'élève que pour
+expliquer à celui-ci le langage de celui-là, pour l'aider à en
+comprendre la force, pour l'inviter à interroger respectueusement son
+interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose à propos
+de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a déjà quelque peine à soutenir le
+dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui
+lui conte de piquantes historiettes. Les notes véritablement utiles sont
+celles qui soulèvent à demi le voile qui lui cache les beautés de
+l'éloquence et de la poésie, qui lui promettent au prix d'un effort un
+plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir
+d'imagination et de coeur. Quelquefois les notes pourraient prendre la
+forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on
+tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire,
+pourquoi tel vers est éloquent ou spirituel, en quoi l'idée d'une scène
+est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une édition
+savante doit faciliter l'étude de l'ouvrage dans ses rapports complexes
+avec l'histoire littéraire et morale de l'humanité, l'auteur d'une
+édition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'étude de
+l'ouvrage en lui-même. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir
+tout enseigner à qui a tout à apprendre.
+
+Circonscrite de cette manière, la tâche ne serait pas beaucoup plus
+facile ni moins capable de tenter les hommes dévoués et distingués
+auxquels nous prenons la liberté de soumettre ces réflexions. Pour
+atteindre la perfection dans le genre qui nous occupe, il ne leur manque
+plus qu'une chose, mais qui me paraît aussi malaisée qu'indispensable,
+c'est de vouloir bien se faire petits.
+
+
+
+
+APPENDICES
+
+
+
+
+APPENDICE A.
+
+Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de jeunes filles
+de Naples.--Le pensionnat de Lodi.
+
+
+LE PENSIONNAT DE Mme LAUGERS À BOLOGNE.
+
+Outre la plupart des documents qui m'ont servi à faire connaître cette
+maison, MM. Capellini et Malagola m'ont encore fourni les deux pièces
+dont voici la traduction et dont les originaux sont aux Archives d'État
+de Bologne.
+
+ROYAUME D'ITALIE.
+
+ Bologne, 17 avril 1807.
+
+Le préfet du département du Reno,
+
+Vu le plan organique de la Maison Royale Joséphine, présenté
+antérieurement par M. le chevalier Salina, président royal,
+
+Considérant qu'il s'agit d'un établissement honoré d'une spéciale
+protection par S. A. I. le prince Vice-Roi,
+
+Qu'il a pour objet la garde la plus vigilante, la culture la plus pure
+des âmes des jeunes filles,
+
+Que des fins aussi importantes peuvent être pleinement atteintes sous la
+direction de l'institutrice actuelle, Mme Thérèse Laugers[215],
+
+Et que, pour accroître le nombre de ces chères écolières (_delle tenere
+alunne_), qui feront ensuite passer dans leurs familles et dans la
+société l'éducation parfaite qu'elles y auront puisée, il sera bon de
+faire connaître les dispositions précises et louables du plan susvisé,
+
+Décide:
+
+Le plan organique de la Royale Maison Joséphine sera imprimé et publié.
+
+La présente décision est communiquée en copie conforme à Mme la
+directrice Laugers, pour qu'elle l'exécute.
+
+ Signé: MOSCA, et, au-dessous: ZECCHINI, secrétaire général.
+
+ Pour copie conforme: F° Zecchini.
+
+
+Plan de la Maison Royale Joséphine de Bologne.
+
+I.--_Caractère particulier de ce pensionnat._
+
+La Royale Maison Joséphine de Bologne, située rue Nosadella, dans
+l'ex-couvent des Franciscaines du Tiers-Ordre, est dirigée et
+administrée immédiatement par Mme Laugers, qui y donne l'instruction. La
+discipline est sous la surveillance d'une commission nommée par la
+municipalité de Bologne et par un président choisi directement par S. A.
+I. le prince Vice-Roi. Les jeunes élèves sont partagées en trois classes
+d'après leur âge et leur capacité. Les unes sont pensionnaires, les
+autres demi-pensionnaires, les autres externes.
+
+II--_Culture de l'esprit._
+
+La religion catholique et la saine morale sont l'objet principal et
+capital de cette éducation. Aussi, outre la règle pour la pratique
+journalière des actes de religion, les instructions morales, le
+catéchisme des samedis, les exercices spirituels du 28 octobre au 1er
+novembre[216], il y aura un ou plusieurs prêtres chargés spécialement de
+cultiver l'esprit et le coeur des pensionnaires.
+
+III.--_Travail manuel._
+
+Tous les travaux à l'aiguille et à la maille qui conviennent au sexe
+féminin sont dirigés par la directrice elle-même, aidée d'une
+sous-maîtresse, et sont traités avec le soin que réclame ce genre
+d'occupation. On forme, en outre, les jeunes filles, dans la mesure du
+possible[217], à ce qui concerne le ménage domestique.
+
+IV.--_Études._
+
+La directrice enseigne la grammaire française, la géographie, la sphère,
+la chronologie, l'histoire et d'autres sciences et langues selon la
+capacité des enfants.
+
+Des maîtres probes et habiles enseignent à toutes les élèves l'écriture,
+l'arithmétique, la langue italienne.
+
+Pour celles qui désireraient apprendre le dessin, la danse, la musique
+vocale ou instrumentale, il y aura des maîtres spéciaux.
+
+V.--_Examens._
+
+Tous les six mois, il y a une épreuve publique à laquelle sont invités
+les parents, les autorités, et, à cette occasion, l'on distribue des
+prix.
+
+Tous les trois mois, on fait une récapitulation des études de chaque
+classe. La jeune fille qui s'est distinguée par-dessus toutes les autres
+par la douceur de son caractère, l'exactitude dans l'accomplissement de
+ses devoirs sans mériter aucun reproche, reçoit un insigne qu'elle porte
+durant trois mois, c'est-à-dire jusqu'à l'examen suivant.
+
+VI.--_Divertissements._
+
+Aux heures de récréation, les enfants se promènent ou se livrent, à
+l'intérieur, aux amusements de leur âge et de leur sexe. Tout jeu de
+cartes ou de dés est interdit.
+
+VII.--_Dépenses à la charge des pensionnaires[218]._
+
+1° La pension est de 30 livres italiennes par mois. Les étrangères[219]
+payent toujours quatre mois d'avance. Les Bolonaises payent également
+d'avance, mais seulement par trimestre. La nourriture est saine et
+bonne.
+
+2° L'habillement, le papier, les livres, les dépenses en cas de maladie
+sérieuse, sont également à la charge des élèves.
+
+3° De même l'enseignement de la danse, du dessin, de la musique vocale
+et instrumentale.
+
+4° Chaque élève apporte: un lit complet, avec les couvertures pour l'été
+et pour l'hiver; 4 paires de bas et 4 petites taies d'oreiller; 6
+serviettes; 6 essuie-mains; 6 chemises; 4 mouchoirs blancs, 4 de
+couleur; 2 jupons d'hiver, 2 d'été; 8 paires de bas; 2 tabliers blancs,
+2 de couleur; 4 bonnets de nuit; 4 camisoles de nuit; 2 bobines à
+dévider; 1 peigne et l nécessaire de toilette; une chaise; 6 assiettes;
+1 verre; 1 couvert.
+
+Comme la libre disposition de l'argent peut être cause, chez les jeunes
+filles, de nombreux désordres, on désire que les sommes accordées pour
+leur honnête divertissement soient remises à la directrice, qui en
+disposera avec une sage économie.
+
+VIII.--_Dépenses à la charge de l'établissement outre l'entretien
+quotidien._
+
+1° Tous les meubles d'un commun usage;
+
+2° Le feu pendant l'hiver, l'éclairage, l'encre;
+
+3° Les dépenses de voyage, aller et retour, quand on mènera les élèves à
+la campagne;
+
+4° La messe, les cierges et tout ce qui sert aux cérémonies de la
+chapelle;
+
+5° Les honoraires du médecin et du chirurgien dans les petites maladies;
+
+6° Les dépenses pour les examens et les séances publiques;
+
+7° La garde du vestiaire, le blanchissage de la literie et du linge de
+table;
+
+8° Les gages du cuisinier et des femmes de service.
+
+Pour toutes ces dépenses, les pensionnaires versent, par an, cent livres
+italiennes, payables par trimestre et d'avance.
+
+IX.--_Entrée, séjour, sortie des élèves._
+
+On n'admet les pensionnaires que de l'âge de cinq ans à douze ans
+révolus, et sur le vu d'un certificat qui prouve qu'elles ont eu la
+petite vérole ou qu'elles ont été vaccinées.
+
+Les payements qu'on acquittera, comme il a été dit; d'avance, se feront
+toujours en monnaie ayant cours légal.
+
+Les pensionnaires ne pourront dîner dans leurs familles qu'une fois tous
+les deux mois. Elles ne coucheront jamais hors du collège.
+
+Tous les quinze jours, un jeudi, de quatre à six heures dans
+l'après-midi, les parents pourront venir visiter leurs filles, mais
+toujours dans le parloir et en présence de la directrice ou de la
+sous-maîtresse.
+
+Nul ne pourra pénétrer dans le pensionnat, sauf les personnes qui en
+auront obtenu de la directrice une permission qu'il faudra faire
+renouveler à chaque fois.
+
+L'accès des chambres de l'étage supérieur est interdit à toute personne
+autre que celles qui sont commises à cet effet, le médecin et le
+chirurgien.
+
+Toutes ces règles concernent également les demi-pensionnaires et les
+externes pour toute la partie qui peut leur être appliquée.
+
+Le supplément à payer pour les unes et pour les autres est réglé par la
+directrice d'après les études et les leçons particulières que les
+parents auront demandées.
+
+
+Collèges de jeunes filles du Royaume de Naples, fondés par Joseph
+Bonaparte et Joachim Murat.
+
+Le plan de notre étude ne nous a permis que de faire quelques emprunts à
+la notice que M. Benedetto Croce a bien voulu fournir sur ces collèges.
+Nous n'avons garde d'en priver le lecteur. Voici donc la traduction de
+la partie que nous n'avons pas employée:
+
+Le décret de Joseph Bonaparte du 11 août 1807 (dont nous avons extrait
+ci-dessus les dispositions fondamentales) fixait que cinq dames seraient
+chargées de l'éducation des jeunes filles, sous la surveillance de
+personnes qualifiées de première et de deuxième dames. Le règlement de
+la maison d'Aversa devait être établi par une commission composée du
+président du conseil d'administration du collège, du _capellano
+maggiore_, de la première et de la deuxième dames, et de la plus âgée
+des autres, et approuvé par la reine. Un décret du 1er septembre 1807
+assigna pour local dans Aversa le couvent de l'ordre supprimé du
+Mont-Cassin et les jardins attenants. Une décision du 2 novembre nomma
+un administrateur des rentes du collège; une autre, du 27 novembre,
+renvoya, à l'arrivée de la reine, les travaux d'appropriation. Ces
+arrêtés et d'autres relatifs à l'administration de la maison se trouvent
+aux Archives d'État de Naples, à la section _Ministero dell'Interno_,
+fascicule 714. On y voit que, jusqu'au milieu de 1808, le collège
+n'était pas encore installé.
+
+Joseph Bonaparte avait aussi institué pour chaque province du royaume
+une maison d'éducation pour les jeunes filles de bonne famille (_di
+civili natali_); pour la province de Naples, cette maison fut établie au
+ci-devant monastère des bénédictines de San Marcellino.
+
+Joachim Murat, par un décret du 21 octobre 1808, disposa que le ministre
+de l'intérieur prendrait les ordres de la reine, sous les ordres de
+laquelle serait placé le collège d'Aversa, et qui en établirait le
+règlement; le même décret mit une rente de 24,000 ducats à la
+disposition du président de l'établissement, qui serait nommé par la
+reine. Des lors, le collège put fonctionner.
+
+Peu de temps après, ces deux institutions d'Aversa et de Naples furent
+réunies dans le local de la première, sous le nom de Maison Royale
+Caroline; une série de décrets de Joachim accrut les rentes et modifia
+l'administration de cet établissement.
+
+Le couvent de San Marcellino demeurait vide, mais il eut bientôt un
+emploi analogue. Par un décret du 12 décembre 1810, Joachim maintint
+dans son royaume les visitandines, «vu l'avantage que l'Empire français
+et le Royaume d'Italie tirent pour l'éducation des filles de l'ordre de
+la Visitation, rétabli et modifié par les décrets de notre auguste
+beau-frère l'empereur Napoléon[220].» Voulant donc, disait-il, procurer
+le même avantage à ses États, _où tant et de si grands motifs ordonnent
+de multiplier les maisons d'éducation pour les deux sexes_, Joachim
+autorisait à perpétuité les couvents de cet ordre actuellement établis
+dans le royaume, permettait d'en instituer d'autres là où il serait
+nécessaire et plaçait l'ordre sous la protection de la reine; les
+visitandines étaient autorisées à recevoir des novices et à les lier par
+des voeux simples, renouvelables chaque année, les voeux éternels
+demeurant interdits à tous les membres de la congrégation, quelles que
+fussent leurs conditions d'âge ou autres; les statuts de Saint-François
+de Sales étaient maintenus, sauf à être revus et approuvés; l'Ordre
+ressortirait pour le spirituel à l'évêque diocésain, pour
+l'administration économique et pour l'enseignement au ministère de
+l'intérieur. Un décret du 10 janvier 1811 assigna aux visitandines de
+Naples le couvent de San Marcellino.
+
+Ces Dames avaient alors pour supérieure une Française, Mme Eulalie de
+Bayanne.--J'interromps ici la notice de M. Croce pour dire que Mme de
+Bayanne était une des trois filles de Louis de Lathier, marquis de
+Bayanne, qui, à l'époque où Lachesnaye-Desbois imprimait son
+_Dictionnaire de la Noblesse_, étaient visitandines à Grenoble. Elle
+était assez avancée en âge au temps de Murat, puisque sa naissance
+remontait à l'année 1741, comme on peut le voir par son acte de baptême,
+que je dois à M. Lacroix, archiviste départemental de la Drôme: «L'an
+1741 et le 2e janvier a été baptisée Geneviève-Eulalie, fille naturelle
+et légitime de Mre Louis de Lathier de Bayane, seigneur d'Oursinas et
+autres places, et de dame Catherine de Sibeud de Saint-Ferréol, ses père
+et mère. Le parrain a été M. François Blancher, soubsigné, et la
+marraine a été Mlle Marguerite Bonal, aussi soubsignée.» Signé: Bayane,
+François Blanchet, Marguerite Bonnard, le chevalier de Bayane, Victoire
+de Bayane, Duperon de Ravel, Trévy curé[221]. Mme Eulalie de Bayanne
+avait sans doute passé en Italie à la suite de son parent, le duc
+Alphonse-Hubert Lathier de Bayanne, auditeur de Rote en 1777, plus tard
+cardinal, qui mourra le 6 avril 1813. Revenons à la notice de M.
+Croce.--Les autres soeurs et les professeurs du couvent furent (à en
+juger d'après les noms rencontrés par M. Croce, qui n'a point trouvé
+l'état complet du personnel) des natifs de l'Italie et même de Naples.
+
+Le 27 février 1811, Murat approuva le règlement de l'institution; le 24
+septembre de la même année, il mit à la charge de la municipalité de
+Naples l'entretien de l'édifice, la dépense de la chapelle,
+l'acquittement de la contribution foncière, etc.
+
+Dans la correspondance du ministère de l'intérieur avec Mme de Bayanne,
+on trouve une lettre du ministre en date du 31 mars 1811, où il lui fait
+connaître que la volonté de Sa Majesté est qu'on forme non des
+religieuses, mais des femmes utiles à la société civile, et prend des
+mesures pour être informé, chaque semaine, de l'enseignement distribué
+dans la maison et des progrès de chaque élève[222]. Le 22 août 1811, un
+décret interdit de recevoir pour élèves à San Marcellino les enfants de
+plus de douze ans; le 29 août, la maison fut autorisée à acquérir des
+biens. Le 24 janvier 1812, le gouvernement approuva un règlement pour
+les examens des élèves de San Marcellino.
+
+Tous ces documents proviennent encore du fascicule 714.
+
+Pendant ce temps, un établissement particulier de Naples, celui de Mme
+Rosalie Prota, dans l'ex-couvent de San Francesco delle Monache, avait
+acquis une grande réputation. Il existait donc alors dans le royaume
+trois établissements importants pour l'éducation des filles.
+
+En 1813, la Maison Royale Caroline fut transférée d'Aversa à l'édifice
+de Naples, appelé les Miracoli, en vertu d'un décret du 6 septembre de
+cette année. Des décrets de ce même jour, du 13 janvier et du 17
+novembre 1814, en accrurent encore les rentes. La reine Caroline
+déployait, en effet, une grande sollicitude pour ce collège, aidée, dans
+son oeuvre intelligente, par le ministre Capecelatro, archevêque de
+Tarente.
+
+L'année 1815 ramena les Bourbons...
+
+Le collège royal jouissait alors d'un revenu d'environ 40,000 ducats. La
+direction et l'administration n'en relevaient d'aucun ministère[223],
+parce qu'il était uniquement et directement gouverné par Caroline Murat;
+Capecelatro, sous le titre de président, n'en réglait que la partie
+morale. Un décret du 27 juin 1815 fit passer la maison sous la direction
+du ministère de l'intérieur et en nomma président le prince de Luzzi,
+dont un rapport, daté du 2 août suivant, constata que l'ordre et la
+régularité qui y régnaient étaient absolument parfaits; le prince
+proposait seulement l'adjonction d'un professeur de catéchisme, vu
+l'importance suprême de cet enseignement...
+
+Sans continuer l'histoire de ces établissements, nous nous en tiendrons
+aux faits que voici:
+
+En avril 1829, les visitandines quittèrent volontairement Naples, et
+l'établissement de Mme Prota fut transporté au couvent de San Marcellino
+qu'elles laissaient, et fondu avec leur collège.
+
+La même année, la reine Isabelle de Bourbon, femme du roi François Ier,
+prit la direction des deux maisons, des Miracoli et de San Marcellino,
+qui reçurent respectivement les noms de _Primo_ et_ Secondo educandato
+Regio Isabella di Borbone_; toute la différence entre les deux
+établissements était dans la classe sociale à laquelle appartenaient les
+élèves; la discipline et l'instruction étaient les mêmes dans l'un et
+dans l'autre. Le premier, qui comprenait les enfants des familles les
+plus relevées, comptait deux cents places gratuites; le deuxième en
+comptait cent quatre; les autres places des deux collèges étaient
+payantes. La reine nommait aux places gratuites. Le programme des études
+et le règlement se trouvent dans l'ouvrage intitulé: _Napoli e luoghi
+celebri delle sue vicinanze_ (Naples, 1845, 2e volume, p. 45-51)[224].
+
+Après 1860, la distinction de naissance établie entre les élèves des
+deux collèges a été supprimée. Un statut organique commun aux deux
+maisons a été promulgué le 12 septembre 1861, puis modifié le 13 février
+1868 et le 3 octobre 1875. La maison des Miracoli porte le nom de
+_Collegio Principessa Maria Clotilde_; celle de San Marcellino s'appelle
+_Collegio Regina Maria Pia_.
+
+Pendant l'impression de ce volume, le hasard m'a fait connaître un
+opuscule qui prouve une fois de plus l'estime dont jouissaient nos
+collèges, et qui m'apprend en outre que Mme Prota, elle aussi, était
+notre compatriote. C'est une brochure intitulée: _De la musique à
+Naples, surtout parmi les femmes_. L'auteur en est la comtesse Cecilia
+De Luna Folliero, qui a composé également des poésies et un livre
+intitulé: _Moyens de faire contribuer les femmes à la félicité publique
+et à leur bien-être individuel_. Ce dernier ouvrage a été traduit en
+français, et le traducteur a réimprimé à la suite le susdit opuscule,
+qui avait été composé et publié une première fois à Paris en 1826. Mme
+De Luna Folliero reconnaît aux Napolitaines les plus heureuses
+dispositions pour la musique, mais se plaint que trop souvent à Naples
+les dames du monde, qui prétendent rivaliser pour les fredons avec les
+chanteuses d'opéra, ignorent le premier mot de la musique vocale et
+instrumentale. (Rappelons qu'un autre écrivain des Deux-Siciles, Ant.
+Scoppa, avait soutenu que les connaissances musicales étaient moins
+répandues dans sa patrie qu'à Paris.) Mais Mme De Luna Folliero termine
+en exprimant l'espoir que l'éducation des napolitaines sera par la suite
+moins négligée: «Déjà deux excellents établissements d'instruction
+publique ont donné à Naples des jeunes personnes remplies de vertus,
+d'esprit et de talents, dont l'heureux caractère empreint de cette
+aimable franchise, de cette piquante vivacité qui caractérisent les
+Napolitaines, leur fait soutenir sans crainte la comparaison avec les
+femmes les plus distinguées de l'Europe. En un mot, elles ont tout ce
+qu'il faut pour être des musiciennes parfaites, et font, par le double
+charme de leurs vertus et de leur talent distingué, les délices et la
+gloire d'un des plus beaux pays de la terre.» En note, elle désigne ces
+deux établissements, celui des Miracoli et celui de Mme Prota: «Qu'il
+soit permis à ma reconnaissance,» dit elle à propos de cette dernière,
+«de rendre ici un hommage public au noble caractère et aux rares
+qualités de cette dame aussi vertueuse que spirituelle. Née en France,
+elle a transporté à Naples avec elle ses vertus, ainsi que les talents
+qu'elle y avait acquis. Là, ses lumières l'ayant mise à même d'être à la
+tête d'une grande maison d'éducation, son exquise sensibilité a fait de
+cet établissement respectable le centre du bonheur pour les jeunes
+demoiselles qui y sont élevées, et qui trouvent en elle une mère tendre
+et éclairée. Cette digne Française, honneur de son sexe et de sa patrie,
+a voulu en mon absence me remplacer à Naples auprès de mes filles, qui,
+grâce à ses bontés, vont recevoir dans son institut une richesse qui
+n'est point sujette aux revers de la fortune, une excellente éducation.»
+Une des filles de Mme De Luna Folliero, Mme Aurelia Folliero, est en
+effet devenue un écrivain distingué, et s'est notamment occupée de
+l'éducation de la femme italienne, comme on peut voir dans un article de
+la _Bibliografia femminile italiana_ (Venise, 1875), par M. Oscar Greco.
+
+
+Pensionnat de jeunes filles de Lodi.
+
+Voici la traduction de la notice que je dois à l'amabilité de M.
+Agnelli, de Lodi.
+
+La baronne Maria Hadfield Cosway fonda, en 1812, à Lodi, sous les
+auspices de Franc. Melzi d'Eril, duc de Lodi, un pensionnat pour élever
+les enfants de bonne condition dans les principes d'une saine morale et
+faire d'elles à la fois de bonnes mères de famille et l'ornement de la
+société.
+
+À l'origine, le personnel se composait de maîtresses laïques sous la
+direction de la fondatrice; mais l'instabilité de ce personnel se
+prêtait mal à l'adoption d'une méthode fixe telle que la voulait Mme
+Cosway. Cette dame, qui joignait à son talent de peintre la passion des
+voyages, crut voir au cours d'une de ses excursions en Allemagne, en
+visitant les maisons consacrées dans ce pays à l'éducation des jeunes
+filles, que les meilleures étaient celles que dirigeait l'association
+religieuse des Dames Anglaises. D'accord avec le gouvernement, elle en
+appela quelques membres à Lodi pour son collège.
+
+Dès lors, on nomma indifféremment cette maison Institut Cosway ou des
+Dames Anglaises, et son existence légale fut constatée à l'occasion des
+dispositions testamentaires de la fondatrice et sanctionnée dans un acte
+du 7 juin 1833 par les soins de Me Giuseppe Carminali, notaire à Lodi.
+
+Le zèle des Dames Anglaises, dont Mme Cosway n'eut jamais qu'à se louer,
+le patronage de la municipalité de Lodi, ont maintenu la prospérité du
+collège, qui est aujourd'hui en grande partie peuplé de filles et de
+petites-filles d'anciennes élèves de la maison.
+
+Le patrimoine du collège est, aux termes du testament de la directrice,
+administré par une commission de cinq personnes; le revenu en est
+administré par les Dames Anglaises. L'édifice est grandiose, bien
+approprié à l'objet, et comprend: chapelle, vastes dortoirs,
+réfectoires, salles pour les séances publiques, classes, bains et
+cabinets de douches, bibliothèque, cabinet de physique, d'histoire
+naturelle, gymnase, cours spacieuses, jardins, le tout bien aéré et
+salubre.
+
+L'instruction est donnée par des institutrices italiennes pourvues des
+diplômes de l'enseignement élémentaire et supérieur; on suit les
+programmes officiels. Pour les langues française, anglaise, allemande,
+il y a des institutrices appelées des maisons que la Congrégation
+possède à l'étranger. Des maîtresses du dehors viennent donner les
+leçons de musique, de dessin et de danse.
+
+Le nombre des élèves varie de 70 à 90[225]; le prix de la pension est de
+800 francs, non comprises les leçons de musique et de dessin, qui se
+payent à part.
+
+L'instruction se donne en cinq classes divisées chacune en deux
+sections. Les trois premières embrassent l'enseignement élémentaire; la
+quatrième prépare à l'instruction supérieure, qui s'achève en trois
+années, c'est-à-dire dans la cinquième classe et dans deux cours de
+perfectionnement. Puis, les élèves, quand elles le désirent, sont
+admises au concours pour la patente normale supérieure qui a lieu dans
+un établissement public. Le collège a figuré avec honneur dans ces
+concours durant les années 1880 et suivantes.
+
+Les jeunes filles sortent d'ordinaire une fois par mois pour aller dans
+leurs familles, où elles passent de plus, tous les ans, les quinze
+premiers jours d'octobre; le reste des vacances s'écoule pour elles à la
+maison de campagne du collège, sur les hauteurs de San Colombano.
+
+Un règlement intérieur détermine tous les détails d'administration,
+d'instruction et d'éducation.
+
+La notice de M. Agnelli se termine par deux citations. La première est
+extraite du journal _La Donna_, dirigé par M. Vespucci: «Je n'hésite pas
+à affirmer que le collège Cosway, de Lodi, est un des meilleurs de
+l'Italie et qu'il se place dans le petit nombre de ceux qui peuvent
+soutenir la comparaison avec les plus renommés de l'étranger» (Numéro 15
+de la Ve année, 22 juillet 1879). L'autre citation est extraite du
+dernier livre de Bonfadini: «Parmi les réformes pédagogiques dont
+Francesco Melzi caressait l'idée, il faut mettre en première ligne
+l'intérêt croissant qu'il porta aux nouvelles méthodes anglaises
+d'instruction et d'éducation[226]. Ce fut lui qui, en 1812, acheta, à un
+certain Luigi Piccaluga, l'ancien couvent de Santa Maria delle Grazie,
+de Lodi, pour y installer un de ces établissements, qui acquit, par la
+suite, tant de réputation sous le nom de Maison des Dames Anglaises. Ses
+héritiers et successeurs continuèrent et parachevèrent ses intentions,
+et, en 1833, le duc Giovanni Francesco céda, par acte notarié, à Mme
+Maria Cosway, représentée par don Palamede Carpani, alors conseiller
+inspecteur des écoles élémentaires, tout l'édifice de Lodi, où le
+pensionnat a, depuis lors, siégé et fait honneur aux principes sur
+lesquels il repose.
+
+À cette notice, pour laquelle je renouvelle ici mes remerciements à M.
+Agnelli, j'ajouterai seulement que, à juger de Maria Cosway par
+l'article que le _Dictionary of national Biography_ de M. Leslie Stephen
+lui consacre, on prendrait une idée un peu moins favorable, non pas
+certes de son zèle ou de son intelligence, mais de sa gravité; cette
+femme de peintre, peintre elle-même, qui, entre deux accès de vocation
+religieuse, parcourt, à ce qu'il semble, l'Italie en compagnie d'un
+ténor italien (à la vérité sexagénaire et castrat), paraît moins bien
+préparée à la direction d'un pensionnat que Mme de Lort et Mme de
+Bayanne. Mais enfin, en lui conseillant de fonder un pensionnat, le
+cardinal Fesch avait sans doute trouvé le moyen de la fixer, puisque
+Melzi d'Eril se félicita de l'avoir encouragée. L'oncle de Napoléon
+aurait même voulu l'attacher à la France, car c'est à Lyon, d'après son
+biographe, l'abbé Lyonnet, qu'il aurait voulu lui confier une maison
+d'éducation[227].
+
+
+
+APPENDICE B.
+
+Projet de Napoléon Ier de fonder dans toutes les capitales de l'Europe
+un lycée français.--Professeurs français et professeurs de français en
+Italie, sous Napoléon Ier.
+
+
+Pendant l'impression de ce volume, M. Caussade, l'aimable érudit de la
+Bibliothèque mazarine, m'a fait une communication fort intéressante. Il
+m'a raconté qu'au cours des travaux de la commission qui, sous l'Empire,
+publiait la correspondance de Napoléon Ier, un membre de la famille
+impériale, ayant pris l'habitude d'anéantir les documents dont la
+divulgation lui aurait déplu, feu le docteur Bégin, un des membres de la
+commission, eut l'idée de copier une partie des papiers qu'il classait.
+Toutefois, ne voulant pas encourir l'accusation d'abus de confiance, il
+cacha ses copies dans un coin de la Bibliothèque du Louvre, remettant
+au hasard le soin de les faire retrouver un jour et au temps celui de
+dissiper les scrupules qui en dictaient alors la suppression. Les
+incendiaires de 1871 firent, sans le savoir, aux parents de l'Empereur,
+le plaisir de les protéger contre l'indiscrétion de l'avenir. Or, parmi
+les copies du Dr Bégin, brûlées avec la Bibliothèque du Louvre, il ne se
+trouvait pas seulement des lettres, mais une foule de plans que Napoléon
+jetait sur le papier, dans ses heures de loisir et qu'il se réservait
+d'exécuter plus tard; et, parmi ces plans, se rencontrait celui
+d'établir dans toutes les capitales de l'Europe un lycée français, pour
+répandre dans tous les pays civilisés notre langue et notre littérature.
+N'est-il pas curieux de voir Napoléon rêver longtemps à l'avance l'oeuvre
+de l'Alliance française? Je remercie donc vivement M. Caussade, qui
+tient ces détails de M. Bégin, de m'avoir fourni une nouvelle preuve de
+l'importance que l'Empereur attachait à la collaboration de
+l'Université.
+
+Il faut cependant reconnaître que Napoléon aurait fort malaisément
+appliqué son vaste dessein. La preuve en est dans la peine qu'il eut à
+recruter le corps enseignant pour la France même et dans la lenteur que
+le prince Eugène et lui furent obligés de mettre à la nomination des
+professeurs dont nous rassemblerons ici les noms.
+
+À part Silvio Pellico, qui enseigna le français à l'orphelinat militaire
+de Milan, à partir de 1810, les noms à citer sont bien obscurs;
+toutefois on ne jugera peut-être pas que ce soit trop d'accorder une
+ligne de souvenir à des hommes qui ont travaillé à la propagation de
+notre langue.
+
+Dans les Universités impériales, on trouve comme professeurs de
+littérature française à Turin Gabriel Dépéret, à Gênes Marré, à Pise P.
+d'Hesmivy d'Auribeau. Dépéret était membre de l'Académie de Turin, pour
+la classe des sciences morales, de la littérature et des beaux-arts. Il
+a inséré dans les _Mémoires_ de cette classe des _Recherches
+philosophiques sur le langage des sons inarticulés_ (tome Ier, 1803),
+des _Réflexions sur les divers systèmes de versification_ (tome II,
+1805), et une dissertation intitulée: _Principe de l'harmonie des
+langues, de leur influence sur le chant et la déclamation_ (tome III,
+1809). Sur les nombreux écrits d'Auribeau, on peut consulter la _France
+littéraire_ de Quérard et la _Biographie des hommes vivants_ (Paris.
+Michaud, 1816-1819, 5 volumes). D'après les recherches que M. Ach. Neri,
+bibliothécaire de l'université de Gênes, a bien voulu faire, à la prière
+de M. le professeur Franc. Novati, Marré a laissé quelques écrits,
+notamment celui-ci: _Vera idea delle tragedie di Vitt. Alfieri_; et le
+_Giornale degli studiosi_ lui a consacré une notice en 1869. Je n'ai pu
+me procurer cette notice. Ce Marré était sans doute le même que Gaet.
+Marré, qui, professeur de droit commercial à l'université de Gênes en
+1821, publia cette année-là à Milan une dissertation intitulée _Sul
+merito tragico di Vitt. Alfieri_ composée pour un concours ouvert, en
+1818, par l'Académie de Berlin, et destinée à défendre le poète d'Asti
+contre les critiques de Schlegel.
+
+On voit dans le discours de P. d'Auribeau auquel nous avons fait des
+emprunts, que, dans sa chaire de l'Université de Pise, il unissait,
+comme il pouvait, l'enseignement de notre langue et celui de notre
+littérature; il y dit qu'il commencera par examiner ce que ses élèves
+savent de français, qu'il divisera d'abord ses leçons entre la grammaire
+et la littérature, que ses élèves lui en rendront compte sous forme de
+lettres; dans une note de la page 25, il se loue du soin et du succès
+avec lesquels ils pratiquent cet exercice; quelques-uns traduisent en
+vers italiens ou latins les vers français qu'il leur cite; à la page 3
+d'un avis aux élèves, placé à la fin, on voit que la leçon durait une
+heure et demie, dont une demi-heure employée à la revision de la leçon
+précédente et à des exercices de prononciation et de grammaire, puis le
+cours de littérature commençait.
+
+Voici les noms des professeurs de français dans les lycées du prince
+Eugène:
+
+Udine, Ant. Orioli; Capo d'Istria, Vincenzo Rebuffi; Bellune, Ant.
+Ochofer, Trévise, Giov. Zucconi ou Souchon, prêtre; Vicence, Giov.
+Domen. de Majenza[228]; Reggio d'Emilie, Tonelli[229]; Ferrare, Franc.
+Guazagni, ex-comptable de la Compagnie de Jésus; Fermo, Arcang. Corelli,
+de Faenza[230]; Crémone, Pierre Prégilot; Brescia, Jérôme Borgne;
+Modène, Maselli; Côme, Carlo Bonoli; Cesena, Baldass. Gessi[231];
+Trente, Agost. Lutterati; Vicence, Emanuele N. fre (ces abréviations
+indiquent peut-être qu'il s'agit d'un religieux)[232].
+
+Pour les lycées des pays annexés à la France, on trouve à Gênes,
+Berthon, qui, d'après M. Neri, devait être un religieux; à Casal,
+Pachoud; à Parme, Reynaud. Ce Reynaud était probablement le Français de
+ce nom qui dirigeait le collège des nobles, au moment où le fougueux
+préfet du Taro y faisait régner, aux risques et périls de la maison,
+l'esprit dont nous avons parlé. C'était peut-être aussi le conseiller de
+préfecture qui, dans ce département, est appelé du même nom.
+
+Nous avons dit qu'Aimé Guillon était professeur de français à l'école
+des pages du vice-roi. Si, comme le dit la _Biographie_ précitée des
+_Hommes vivants_, il faut lui attribuer dans le _Giornale italiano_, non
+seulement les articles signés _Guill._, mais les articles signés _O.
+N._, ce serait probablement lui qui se serait attiré, par un article de
+cette biographie, la réplique de Ludovico di Breme.
+
+Je dois à l'amitié de M. le professeur Morsolin, de Vicence, quelques
+documents qui montrent les difficultés que le gouvernement rencontra
+dans le recrutement du personnel. On trouve dans les archives du lycée
+de Vicence une lettre du proviseur qui avertit que le jour de la rentrée
+de 1809, Majenza ne s'est pas trouvé à son poste, non plus que le
+suppléant qu'il a fallu lui donner l'année précédente pendant la plus
+grande partie de laquelle Majenza a été absent; il prie donc le préfet
+de faire cesser ce désordre; le préfet répond que, le directeur général
+de l'Instruction publique ayant accordé à ce professeur un congé
+jusqu'au 18 décembre, avec obligation de se faire suppléer à ses frais,
+le proviseur est invité à trouver un suppléant capable. Le proviseur
+réplique le lendemain qu'il s'étonne que le professeur de français,
+après avoir si mal répondu l'année précédente au choix qu'on avait fait
+de lui, ait eu le courage de solliciter encore un suppléant; que, si M.
+Majenza continue, le nombre des élèves, déjà tombé de cinquante à cinq,
+tombera à néant. Il n'en fallut pas moins chercher un suppléant, et
+Majenza continua à ne plus se montrer.
+
+M. Morsolin m'a procuré deux autres communications, l'une de M. Vinc.
+Joppi, bibliothécaire à Udine, qui m'apprend qu'un programme de ce Lycée
+du 31 mars 1808 porte, comme grammaire française, la grammaire de
+Goudar, précisément celle que, le 8 mai 1809, le _Giornale italiano_
+déclarera mauvaise[233]; l'autre de M. Pellegrini, bibliothécaire du
+_Museo civico_ de Bellune sur Ochofer, qui eut l'honneur d'avoir pour
+beau-frère le naturaliste Tommaso Catullo, mais le malheur d'appartenir
+à une famille où tout le monde était fou, ses frères, sa soeur et lui; un
+de ses frères se jeta dans la Piave, et lui-même se coupa la gorge en
+1820.
+
+On pourrait presque compter comme un Français Ferri di San Costante, ce
+recteur provisoire de l'Académie universitaire de Rome, qui n'eut sans
+doute pas en cette qualité des occupations bien pénibles, car il
+constituait son Académie à lui tout seul. Il n'avait nullement renié
+l'Italie, puisqu'il écrivait dans la Gazette de Gênes contre les
+déprédations commises par les Français aux dépens de cette ville; mais
+il s'était certainement pénétré de notre esprit, puisqu'il s'était
+établi de bonne heure chez nous, avait rempli la fonction de secrétaire
+auprès de nos ambassadeurs en Hollande, puis, après avoir quitté la
+France pendant la Révolution, avait été quatre ans proviseur du Lycée
+d'Angers (Voir sur lui Quérard, la _France littéraire_; la Nouvelle
+Biographie Générale; le quarantième volume de l'_Antologia_ de
+Vieusseux, année 1830, page 203 et suiv. La même Revue apprécie dans
+son quatorzième volume un de ses ouvrages, _Lo Spettatore_, où Ferri
+examine les moralistes des divers pays et donne de petites dissertations
+morales dans le goût de J.-J. Rousseau; cet ouvrage est à la
+Bibliothèque nationale. S'il faut en croire le Dictionnaire de Larousse,
+San Costante n'était que la traduction du nom de sa femme qu'il avait
+ajouté au sien. Ces derniers documents m'ont été signalés par M. Luigi
+Ferri, qui a bien voulu rechercher pour moi la trace de cet ancien
+recteur).
+
+Le décret qui établissait le concours pour toutes les chaires de
+facultés ou de lycées est du 17 juillet 1807; les professeurs de
+français y étaient soumis comme les autres (Voir le _Giornale italiano_
+du 21 juillet 1807).
+
+Dans l'enseignement libre, parmi les cours de français, nous citerons
+les suivants: Charles Rouy, après avoir fait quelque bruit à Milan par
+des leçons d'astronomie en 1809, annonça le 4 janvier de l'année
+suivante dans le _Giornale italiano_, la fondation d'une école
+secondaire française et italienne dans cette ville, rue du Gesù, n°
+1285. La Bibliothèque Brera, à Milan, a de lui un _Saggio di cosmografia
+e descrizione del mecccanismo_, Milan, Pirotta, 1812, in-8.--Le 3
+septembre 1809, Bern. Rossi annonça dans la même feuille des cours
+d'anglais, d'allemand, de français, d'italien qu'il ouvrait à Milan, rue
+de la Passarella, n° 517.--Le 26 septembre 1809, G. B. Scagliotti fit
+connaître par la même voie qu'il allait ouvrir, rue de la Marine, n°
+1139, une triple école, 1° pour ceux qui ont les organes en bon état, 2°
+pour les sourds-muets; 3° pour les aveugles; que de plus il ferait pour
+les adultes des cours de psychologie et de grammaire philosophique; que
+par là il mettrait en état de comprendre non seulement les auteurs
+italiens, latins ou français, mais les anglais, etc.!
+
+Nommons, en terminant, deux hommes qui firent aussi connaître la France
+en Italie: Ant. Eyraud, qui mérita, par ses leçons aux sourds-muets les
+éloges de Lodovico di Breme, aumônier du vice-roi et fils du
+prédécesseur de Vaccari au ministère de l'intérieur, et Louis Dumolard,
+qui ouvrit à Milan, derrière le _Coperto dei Figini_, près du café
+Mazza, un cabinet de lecture, fort bien fourni, pour les livres
+français (_Giornale italiano_ du 26 juillet 1808).
+
+
+
+
+APPENDICE C.
+
+Le personnel français au collège des jeunes filles de Milan.--La
+comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et professeurs
+de français.
+
+
+LA COMTESSE DE LORT.
+
+La Chesnaye-Desbois, dans son Dictionnaire de la Noblesse indique deux
+familles nobles de ce nom: l'une dont il écrit le nom en deux mots et
+qui était du bas Languedoc, l'autre dont il écrit le nom en un seul mot
+et qui était de Guyenne; c'est sans doute à cette dernière
+qu'appartenait la première Directrice du collège de Milan, non par la
+raison insignifiante que ses contemporains écrivent tous son nom en un
+seul mot, d'autant qu'elle même l'écrivait en deux, mais parce que La
+Chesnaye dit que quelques membres de cette deuxième famille s'étaient
+transportés en Lorraine. En effet, La Folie, dans le catalogue placé en
+tête de son histoire pseudonyme de l'administration du royaume d'Italie,
+nous apprend que Mme de Lort avait été chanoinesse; or, en 1785, parmi
+les _dames nièces_ du chapitre de Bouxières-aux-Dames, abbaye située à 8
+kilomètres de Nancy, où l'on ne pouvait être admis qu'en prouvant seize
+quartiers de noblesse suivant les uns, neuf quartiers de chaque côté
+suivant les autres, on trouve une dame de Lort et une dame de
+Montesquiou[234]; et d'autre part, La Chesnaye nous dit qu'un arrêt qui
+établissait la noblesse purement militaire de la famille Delort de
+Guyenne, et que la Chambre des Comptes de Lorraine enregistra le 21 mars
+1764, permit l'entrée de Mlle de Montesquiou, fille du chevalier
+Delort, commandant de la ville, et de la citadelle de Nancy, au chapitre
+de Bouxières. Ce chevalier et cette dame de Montesquiou sont évidemment
+parents de Caroline de Lort: reste à savoir à quel degré, ce que
+j'ignore.
+
+En 1785, un membre de la même famille, De Lort de Saint-Victor, était
+membre du chapitre noble de la cathédrale de Nancy; à la même époque, un
+baron de Lort figurait parmi les Commandeurs de Saint-Louis pour le
+service de Terre; sa promotion remontait au 1er septembre 1766. (_La
+France chevaler. et chapitr._)
+
+Je dois dire que M. Duvernoy, archiviste paléographe de
+Meurthe-et-Moselle, qui a bien voulu, à la prière de M. l'inspecteur
+général Debidour, consulter en ma faveur les archives et la bibliothèque
+de Nancy, m'avertit que d'après une liste des dames qui composaient le
+chapitre de Bouxières au moment où ce chapitre fut supprimé[235], Mme De
+Lort avait pour prénoms Marie-Rose, que sa parente y est appelée
+Marie-Thérèse-Agnès-Angélique De Lort-Montesquiou, et que ni l'une ni
+l'autre ne porte le prénom de Caroline, invariablement attribué à la
+Directrice du Collège de Milan. Mais l'assertion positive de La Folie
+que notre Directrice avait été chanoinesse, l'uniformité avec laquelle
+elle est appelée comtesse, me semblent exiger qu'on la reconnaisse dans
+une des deux Dames du chapitre de Bouxières et qu'on admette qu'après la
+Révolution elle aura pour une raison ou pour une autre signé avec un
+autre prénom.
+
+Je dois également à M. Duvernoy le début de la lettre patente précitée:
+«Vu par la Chambre la requête à elle présentée par le Sr Maximilien De
+Lort, chevalier, seigneur de Montesquiou-Levantès, commandeur des villes
+et citadelle de Nancy, la dame Elisabeth-Agnès De Lort de Saint-Victor,
+son épouse, et le sieur Ch. Frédéric De Lort de Saint-Victor, brigadier
+des armées du Roi Très Chrétien, son lieutenant au Gouvernement de
+Strasbourg, chevalier seigneur de Tanviller, Saint-Maurice et
+Saint-Pierrebois, expositive que, étant originaires de Guyenne et du
+pays de Comminges, mais se trouvant établis en Lorraine... (Registre des
+arrêts d'entérinement de 1764; coté B. 258 aux Archives de
+Meurthe-et-Moselle, pièce n°11).
+
+D'après les registres de la paroisse Notre-Dame de Nancy, Maximilien De
+Lort était mort le 6 décembre 1777, à l'âge de soixante-dix-sept ans
+(Henri Lepage, _Archives de Nancy_, Nancy, Wiener, 1865, p. 372 du IIIe
+vol.)
+
+
+Mme DE FITTE DE SOUCY.
+
+Une dame de Soucy est comprise, ainsi que la veuve de Bernardin de
+Saint-Pierre, parmi les dames dignitaires de Saint-Denis, dont Louis
+XVIII approuva la nomination le 26 mars 1816 (p. 400 de l'_Histoire de
+la Légion d'Honneur_ par Saint-Maurice, Paris, Dénain, 1833) et portée
+comme trésorière cette année-là et l'année suivante dans l'Almanach
+Royal, d'où elle disparaît en 1818; c'est sans doute l'ancienne
+Maîtresse du collège de Milan.
+
+
+INSTITUTRICES ET PROFESSEURS DE FRANÇAIS.
+
+Outre les dames citées au cours de notre étude[236], nous nommerons Mme
+Rollin, qui se trouvait en fonctions depuis environ deux ans lors de
+l'entrée des Autrichiens, et qui est indiquée comme Parisienne, ainsi
+que Mme Dehuitmuid, dans le tableau du personnel rédigé en cette
+occasion; vers la fin de 1815, rappelée chez elle pour des affaires de
+famille, elle donna sa démission.
+
+Mme Joséphine De Laulnes ou Delaunes, qui figure dans le tableau du
+personnel de 1815.
+
+Mme Gabrielle Rendu, fille d'un propriétaire de Gex, qui avait
+vingt-quatre ans, lorsqu'elle remplaça la précédente; toutefois, dans
+le tableau du personnel de 1822, on la fait naître à Mégrin-Genève.
+
+Mme Maire, de Besançon, qui entra au collège, le 9 avril 1827, à
+trente-neuf ans, après avoir été dans l'établissement de Mme Lille (ou
+Lilla) Viala, et en sortit le 30 avril 1830.
+
+Mme Negrotti, née à Marseille, était d'une famille gênoise; Mmes
+Paccoret, Laracine, Tisserand, institutrices au collège, à l'époque de
+la Restauration, étaient toutes trois de Chambéry; Mme Antoinette-Jeanne
+Berthollet, entrée le 19 avril 1831, était de Carouge, près Genève.
+J'ignore si Mme de l'Orne et Mme Luayon étaient des Françaises de
+France.
+
+Garcin (J.-B. ou plutôt Balthazar) professeur de français au collège
+depuis l'origine, prit sa retraite en 1830. Le Rapport dans lequel on
+l'avait proposé pour cette place, lui attribuait la qualité de prêtre,
+de professeur de français au collège de Porta Nuova à Milan et l'âge
+d'environ quarante-cinq ans. Il eut pour successeur Salvatore Torretti,
+de Gênes, qui avait étudié à Paris, et qui, en 1830, avait
+cinquante-deux ans; Torretti employa dans son cours une grammaire de sa
+composition (Voir sur toutes ces personnes, les divers cartons relatifs
+au collège des jeunes filles de Milan, dans les Archives de l'État de
+cette ville).
+
+
+
+
+APPENDICE D.
+
+Élèves et professeurs italiens au collège de Sorèze pendant la
+Révolution et l'Empire.
+
+
+Le général baron de Marbot a résumé dans ses Mémoires[237] l'histoire du
+collège de Sorèze, une des quatre maisons bénédictines où l'on avait
+entrepris de prouver que la suppression des jésuites ne privait pas
+irrévocablement le monde de maîtres habiles; les élèves y affluèrent
+bientôt, et l'on vit même beaucoup d'étrangers, surtout des Anglais, des
+Espagnols, des Américains, s'établir à Sorèze pour la durée des études
+de leurs enfants. Pendant la Révolution, à la vente des biens du
+clergé, le Principal, dom Ferlus, se porta acquéreur du collège et tout
+le pays lui facilita le payement. La maison comptait alors, s'il faut en
+croire le général, sept cents élèves; ce chiffre surprend un peu,
+d'autant qu'à une époque bien plus favorable, en 1802, le collège
+comptait seulement, d'après une brochure publiée cette année-là, le
+nombre déjà respectable de trois ou quatre cents écoliers. Il fallut
+seulement que le Principal feignant de s'accommoder aux idées du moment,
+tolérât chez les élèves une tenue passablement négligée, et déployât
+toutes les ressources de son esprit pour apprivoiser les représentants
+en mission, dont au reste il fit ce qu'il voulut.
+
+Un peu après le temps où s'arrête, pour ce collège, le récit du général,
+la réaction sanglante qui accompagna en Italie la destruction des
+républiques fondées par la France, obligea de nombreux patriotes à
+chercher un refuge dans notre pays. Deux Italiens, qui ont laissé un nom
+dans la littérature, Urbano Lampredi et Filippo Pananti professèrent
+alors à Sorèze, après avoir lutté pour les idées nouvelles, l'un à Rome,
+l'autre en Toscane. Mais, parmi leurs élèves, se trouvaient beaucoup de
+leurs compatriotes dont plus d'un appartenait à des familles mêlées aux
+événements récents. Les Génois surtout connaissaient déjà le chemin de
+Sorèze; car une partie des jeunes gens qui, avant l'occupation de Gênes
+par les Français avaient essayé de renverser dans leur patrie le
+gouvernement aristocratique, sortaient de ce collège. Ce piquant détail
+d'une maison de bénédictins formant et recueillant des républicains
+italiens a échappé à l'auteur du Voyage à Sorèze (Dax. 1802), J.-B.
+Lalanne, et à celui de la Notice Historique de l'Ecole de Sorèze, Dardé.
+Voilà pourquoi nous donnerons le tableau suivant que le Père Louis Selva
+a bien voulu, avec la permission de M. le Directeur du collège, rédiger
+pour moi. Nous rangerons les élèves italiens d'après l'année de leur
+entrée au collège de Sorèze.
+
+Ant. Greppi, de Milan (Probablement de la famille d'un des rédacteurs de
+la Constitution de la Cisalpine en 1797), entré en l'an VIII.
+
+Léon. Bensa, de Gênes ou de Porto Maurizio[238], probablement de la
+famille du personnage du même nom qui a travaillé à la Constitution de
+la République Ligurienne; Gianpietro et Giuseppe Franco, de Gênes;
+Luigi, Giulio, Orazio, Galeas Calepio, de Bergame; Visconti, de Milan,
+parent peut-être de Franc. Visconti qui a fait partie du gouvernement de
+la Cisalpine; Giov. Carlo Bataglini, de Nice, entrés en l'an IX.
+
+Giovanni et Ridolfo Castinella, de Pise (Ce sont évidemment les fils de
+Castinelli, chef des démocrates de Pise, dont M. Tribolati nous apprend
+que les fils vinrent étudier à Sorèze, à la suite des troubles de la
+Toscane. _Saggi critici e biografici_, Pise, Sproni, 1891, p. 260, n.
+1), entrés en l'an X.
+
+Angelo Campana, de Turin (dont le père servit avec honneur comme général
+dans les armées de Napoléon Ier); Franc. Guide, de Nice; Gius. Avogrado
+(sans doute, pour Avogadro), de Turin, de la famille de Pietro Avogadro,
+comte de Valdengo et Formigliana et membre du gouvernement provisoire
+que le Directoire avait institué en Piémont[239]; Auguste Sibille, de
+Nice; G. B. Bobone, de San Remo ou de Gênes; G. B. et Luca Podestà, de
+Gênes; Luigi Littardi, de Gênes, probablement de la famille de Nicoló
+Littardi, membre du Directoire de la République Ligurienne; Bartolomeo,
+Luigi et Enrico Boccardi, de Gênes; Giuseppe Franchetti, de Final,
+entrés en l'an XI[240].
+
+Carlo Alessandro Camilla, de Turin; Francesco Gioan, de Nice, entrés en
+l'an XII.
+
+Cesare Rufli, Ant. Feraudi, Charles Bades, Lorenzo Gioan, tous quatre de
+Nice; Em. Orosco, de Milan, entrés en l'an XIII.
+
+Bartol. Pontio, de Gênes; Giov. Freppa, de Livourne; Luigi Grillo, de
+Moneglia; Bartol. Costa, de Gênes, de la famille de Paolo Costa, qui fut
+membre du gouvernement de la République Ligurienne, entrés en 1807.
+
+Alexandre Roux, de Livourne, entré en 1808;
+
+Luigi Viala, de Ferrare, entré en 1812.
+
+À ces noms j'ajouterai ceux des enfants de Lavilla qui étudiaient à
+Sorèze en 1803, tandis que leur père et le beau-frère de celui-ci,
+Saint-Martin La Mothe, administraient des départements italiens (Préface
+du livre de Denina, _Dell'uso della lingua francese_... Berlin, 1803).
+
+Les nominations obtenues par les élèves italiens pendant ces années (les
+registres du collège ne mentionnent pas d'italiens pour les années 1813
+et 1814) prouvent qu'ils y firent très bonne figure, surtout les
+Castinella. Sans les transcrire, notons les titres des cours qu'on
+suivait au collège; on ne sera pas surpris d'apprendre qu'on enseignait
+à Sorèze, le latin, l'histoire, la géographie, la mythologie,
+l'éloquence, l'idéologie, la littérature, la géométrie, la physique,
+l'histoire naturelle, les langues vivantes; celles-ci avaient été dès
+l'origine cultivées dans le collège; M. Liard a rappelé que dom Ferlus a
+proposé un plan pour la réforme des Universités où figure l'étude de
+l'anglais et de l'allemand avec obligation aux candidats aux examens de
+Droit de connaître cette dernière langue; mais on s'attendait moins à
+des prix de statistique, de fortifications, de poésie dramatique,
+d'apologue, de poésie pastorale, de poésie lyrique, épique, didactique,
+de déclamation théâtrale.
+
+Pananti, qualifié de citoyen d'abord, de monsieur ensuite, est porté
+sur les registres comme professeur d'italien, en l'an VIII, en l'an IX,
+en l'an X[241]; Lampredi, comme professeur de métaphysique et de
+physique générale, en l'an X; comme professeur de physique générale, de
+latin et de grec, en l'an XII; comme professeur de physique générale, de
+calcul différentiel et intégral en l'an XIII. Une telle variété
+d'attributions préparait ce dernier à mériter l'éloge que lui donne
+Lodovico di Breme (_Grand Commentaire sur un Petit Article_) quand il
+dit que lui et Carpani, professeurs à l'Ecole des Pages, le premier pour
+les mathématiques, le deuxième pour l'histoire, tempéraient heureusement
+l'instruction trop scientifique qu'on y donnait par les digressions
+qu'ils faisaient, l'un dans la théorie fondamentale du raisonnement,
+l'autre dans ses applications morales et politiques. D'après la Nouvelle
+Biographie Générale, Lampredi ne quitta Sorèze qu'en 1807.
+
+Un de leurs collègues français de Sorèze, Cavaille, qui y enseigna de
+1795 jusqu'à 1825, où ses opinions libérales lui firent perdre sa place,
+traduisit en vers Virginie, Saül et Myrrha, d'Alfieri; et, sans une
+cabale, Talma, dit-on, eût fait jouer ces traductions au
+Théâtre-Français. (Magloire Raynal, 1er volume de _Bibliographies et
+Chroniques Castraises_. Castres, 1833-7, 4 volumes.)
+
+
+
+
+
+APPENDICE E.
+
+Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier.
+
+
+Aux indications données dans cette étude j'ajouterai ce qui suit: dans
+le _Giornale Italiano_ du 15 juin 1812, Raymond annonce que l'Ecole de
+Commerce de cette ville, située Coteau du Verbe-Incarné, n° 153,
+enseignera, entre autres choses, l'italien et l'allemand. Dès avant la
+Révolution, entre 1780 et 1790, sur treize maîtres de langues
+étrangères, huit, dont six italiens, y enseignaient l'italien. Je dois
+cette dernière particularité à une obligeante communication de M.
+Bleton, membre de l'Académie de Lyon et secrétaire du palais des Arts,
+que M. Bayet, recteur de l'Académie de Lille, avait interrogé pour moi.
+L'italien était enseigné dans l'établissement fondé à Lyon par Esclozas
+et loué dans un article du _Courrier_ du 25 juillet 1786.
+
+J.-B. Say, dans le fragment de Mémoires publié par M. Léon Say dans les
+_Débats_ du 8 juillet 1890, dit que, à neuf ans (par conséquent vers
+1776), il fut mis dans la pension que venaient d'établir à une lieue de
+Lyon, au village d'Ecully, l'abbé Gorati et le Napolitain Giro, qui fut
+plus tard un des martyrs de la république parthénopéenne; que cette
+école, où l'on appliquait des méthodes très incomplètement inspirées par
+l'esprit philosophique, essuya des persécutions de la part de
+l'archevêque de Lyon; que, au surplus, les deux chefs de la maison
+étaient bons, dévoués à leurs élèves, et que, s'ils enseignaient fort
+mal le latin, ils enseignaient assez bien l'italien.
+
+
+
+
+APPENDICE F.
+
+Ginguené.
+
+
+La vie et les ouvrages de Ginguené offriraient une étude très
+intéressante. D'une part, on y tracerait la triste et curieuse histoire
+de ces hommes honnêtes mais prévenus qui se laissèrent maladroitement
+entraîner à recommencer sous une autre forme la guerre que La Montagne
+avait faite au christianisme, qui se crurent modérés parce que, à la
+guillotine, ils substituèrent les tracasseries, les coups d'État sans
+effusion de sang et la déportation, qui achevèrent de perdre, par leur
+imprudence, la République qu'ils honoraient par leur désintéressement et
+qu'ils eurent l'honneur de regretter toujours. D'autre part, on
+comparerait les travaux de Ginguené sur la littérature italienne avec
+ceux de Tiraboschi, de Quadrio, de Fontanini, de Corniani, etc.; on y
+verrait l'esprit voltairien fausser quelquefois l'appréciation des
+siècles, mais diriger l'érudition au profit du bon goût et de la science
+véritable. Ginguené, dont la bibliothèque comprenait trois mille volumes
+italiens, avait de bonne heure et profondément étudié la littérature de
+nos voisins, mais il croyait qu'un érudit n'a fait qu'un tiers de sa
+tâche quand il a recueilli des faits, et qu'il lui reste à en discerner
+l'importance et à présenter d'une manière piquante ceux qui méritent
+d'être conservés.
+
+Parmi les articles de journaux écrits contre Ginguené, à l'époque où son
+amour inquiet et intolérant pour la liberté s'exhalait dans son ouvrage
+_de M. Necker et de son livre intitulé De la Révolution française_, nous
+citerons la _Gazette française_ du 15 juillet 1797, qui commente le
+frontispice du 32e numéro de l'_Accusateur public_, de Richer Sérisy, où
+l'on voit _un petit homme comme Ginguené, chauve comme Ginguené, portant
+des lunettes comme Ginguené_, qui reçoit une bourse d'un homme en
+manteau de Directeur et bossu, c'est-à-dire de Larevellière-Lépeaux; le
+lieu de la scène est le club de Salm; tous les membres aiguisent des
+poignards; sur la figure de chacun d'eux, dit la _Gazette_, on peut
+mettre le nom d'un coquin connu. (Voir une autre annonce de ce numéro de
+l'_Accusateur public_, dans le _Courrier républicain_ du 15 juillet
+1797. Le 30e numéro de l'_Accusateur public_ traite Necker aussi mal que
+faisait Ginguené, au nom de principes différents.) Par contre, quand, au
+lendemain du 18 fructidor, on planta un arbre de la liberté au club de
+Salm, et que Benjamin Constant harangua, du haut d'une galerie,
+l'assistance répandue dans le jardin, le directeur de l'instruction
+publique, Ginguené, qui chante, en l'honneur du récent coup d'État, des
+vers _qu'il faisait en quelque sorte à mesure qu'il les chantait_,
+reçoit les félicitations du Conservateur de Garat, Daunou et Chénier
+(numéros des 18 et 21 septembre 1797). Daunou écrira plus tard une
+notice très bienveillante sur Ginguené pour la deuxième édition de
+l'_Histoire de la littérature italienne_. Lady Morgan, qui avait visité
+Ginguené dans ses dernières années, lui consacre aussi un passage très
+sympathique, dans la relation de son voyage en France, aux pages 272-283
+du deuxième volume de la traduction française (Paris, Treuttel et Wurtz,
+1818, 2 vol. in-8).
+
+Ginguené est encore fort maltraité par Mme Vigée-Lebrun, dans les
+_Portraits à la plume_, insérés à la suite de ses _Souvenirs_; par Mme
+de Genlis, au Ve vol., p. 281 et suiv. de ses _Mémoires_; par
+Chateaubriand, qui le citait avec honneur dans son _Essai sur les
+révolutions_, mais qui marque peu de sympathie pour lui, dans ses
+_Mémoires d'outre-tombe_, à la p. 239 du Ier vol., et à la page 223 du
+IIe.
+
+Sur ses leçons à l'École normale, voir l'_Histoire littéraire de la
+Convention_, par Eug. Maron, p. 159-160, 328-331. M. Ristelhuber a
+rappelé la candidature malheureuse de Ginguené contre Andrieux, pour un
+fauteuil de l'Académie française, dans la préface des _Contes
+d'Andrieux_, pour l'édition de MM. Charavay, Paris, 1882.
+
+Il importerait aussi d'examiner le rôle diplomatique de Ginguené en
+Italie[242]. Il a pu s'y montrer hautain à l'égard du roi de Sardaigne,
+et peu scrupuleux observateur de l'indépendance de la Cisalpine, comme
+le dépeint M. Tivaroni (_L'Italia durante il dominio francese_, I, 43,
+47, 143); encore Ginguené protestait-il qu'il avait, au péril de sa vie,
+sauvé le Piémont de _révolutions subversives et sanglantes_, ajoutant
+que, quand on avait voulu un agent pour jouer un rôle perfide à Turin,
+on avait cherché un autre que lui (Lettre précitée à un académicien de
+l'Académie impériale de Turin). Quoi qu'il en soit, il paraît difficile
+d'admettre qu'il se soit fait donner des présents par le gouvernement
+provisoire de Turin, comme le dit encore M. Tivaroni, qui cite pourtant,
+mais sans en tenir compte, le jugement de Botta sur Ginguené: _homme
+vraiment probe, âme bienveillante_ (ceci est un peu exagéré, quoique
+Lady Morgan prétende qu'on disait _le bon Ginguené_), _esprit cultivé,
+mais imagination ardente, et très tenace dans ses idées_.
+
+C'est dans les _Débats_ qu'il faut chercher les nombreux articles de
+Féletz, contre le cours de Ginguené à l'Athénée d'où est sortie
+l'_Histoire de la littérature italienne_; car Féletz ne les a pas tous
+recueillis dans ses _Mélanges_. En réponse à ses attaques quelquefois
+justes, plus souvent malveillantes, on peut citer les articles de
+Fauriel dans le _Mercure_ (31 août, 7 septembre, 19 octobre 1811, 5
+décembre, 12 décembre 1812, 30 janvier 1813), et l'unanimité des
+journaux italiens du temps, par exemple le _Poligrafo_, de Monti du 21
+avril 1811, du 16 février 1812; le _Conciliatore_ du 12 novembre 1818,
+du 1er avril 1819; le _Spettatore_, p. 335-9 et 353 du IXe volume; le
+_Giornale enciclopedico di Firenze_, p. 97 du IIIe volume. Une preuve
+curieuse de l'estime dont Ginguené jouissait en Italie, est que le
+_Giornale bibliografico universale_ déclare, dans son Ve volume, que la
+lettre où notre compatriote qualifie d'_ingrat_ et de _lâche_, le
+procédé fort étrange en effet d'Alfieri à son égard, est dictée par un
+_noble ressentiment_. Quelques-unes des dates qui précèdent prouvent que
+ce ne fut pas seulement sous la domination française qu'on s'exprima
+ainsi. D'ailleurs, Ginguené ne comptait pas parmi ceux dont le
+gouvernement français eût récompensé les flatteurs. Enfin, veut-on des
+témoignages intimes? Sismondi s'exprime avec éloge sur l'ouvrage de
+Ginguené dans ses lettres à la comtesse d'Albany, et Giordani écrit à
+Cicognara: «Si Ginguené veut savoir combien d'Italiens l'estiment et
+l'aiment, ne manque pas de m'inscrire sur ce très long catalogue.»
+(Lettre du 14 juillet 1813, p. 55 du IIIe volume de son _Epistolario_.)
+
+
+
+
+
+APPENDICE G.
+
+Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur.
+
+
+Les défauts de La Harpe, en survivant à sa conversion, ne contribuèrent
+pas peu à la faire taxer d'hypocrisie par les philosophes. Toutefois,
+non seulement Mme de Genlis, qui avait autant à se plaindre qu'à se
+louer de lui, mais Benjamin Constant qui était allé, dans le feu de la
+polémique, jusqu'à dire que La Harpe avait été _athée par peur_, et,
+avant eux, Daunou, Dacier, Morellet, ont rendu hommage à la sincérité de
+son changement[243]. On trouve, d'ailleurs, dans ses controverses contre
+les philosophes, dans son _Apologie de la religion_ qui fait partie des
+_OEuvres choisies et posthumes_, des passages touchants ou énergiques
+d'autant plus concluants que le talent naturel de La Harpe n'était pas
+de ceux qui suppléent à une émotion véritable. Dans l'article du _Cours
+de littérature_ sur Diderot, par exemple, il relève vivement le mot
+célèbre: «Élargissez Dieu!» il montre combien il est faux que les gens
+du peuple croient que Dieu est renfermé dans les églises, en donne pour
+preuve la fête des Rogations et, à propos des arrêtés qui interdisent
+cette fête, s'écrie en apostrophant Diderot: «Ah! lorsque Dieu et ses
+adorateurs sont légalement confinés dans les temples, ce mot qui, dans
+ta bouche, n'était qu'un extravagant blasphème; ce mot, pris dans un
+sens trop réel et trop juste; ce mot nous appartient aujourd'hui, et
+c'est bien nous qui avons le droit de dire: «Élargissez Dieu!» On pourra
+lire encore, dans la préface de son _Apologie de la religion_, quelques
+lignes émouvantes sur le bienfait que Dieu accorde aux incrédules quand
+il les éclaire, et cette forte peinture de la jalousie des philosophes
+contre l'Église: «J'ai vu moi-même mille fois saigner cette plaie
+honteuse, surtout depuis que nos philosophes, faisant corps sous les
+remparts de l'Encyclopédie, enhardis les uns par les autres, fortifiés
+par la renommée littéraire devenue une espèce d'idole pour un peuple qui
+ne voulait plus avoir que de l'esprit, en vinrent jusqu'à s'indigner
+tout haut qu'il y eût au monde une autorité, une puissance au-dessus des
+_précepteurs du genre humain_, titre modeste, comme on voit, et qu'ils
+se prodiguaient à tout moment les uns aux autres en prose et en vers.»
+De même le passage où il se promet de montrer _combien ceux qui
+s'exagèrent la puissance révolutionnaire et ses effets possibles et sa
+durée probable, sont loin de la juger dans leurs craintes comme elle se
+juge dans les siennes_[244]. Il y a aussi de la sensibilité dans les
+passages où La Harpe cite, pour les condamner, ses anciens sarcasmes
+contre le christianisme. Enfin cette Apologie et son Discours sur le
+style des prophètes et l'esprit des Livres saints attestent qu'il a
+compris et goûté l'Écriture. Dans ce dernier ouvrage, il explique
+judicieusement qu'il ne faut pas confondre les exigences particulières
+du goût de chaque nation avec les règles universelles du goût; que,
+d'ailleurs, quand on approfondit les sentiments qui font parler les
+écrivains hébreux, notre goût même cesse de réclamer; que les
+répétitions d'idées, de sentiments dans les _Psaumes_ sont les effets
+naturels de l'amour pour Dieu qui y déborde, car _celui qui aime ne
+s'occupe uniquement qu'à répandre son âme devant ce qu'il aime et à
+exprimer ce qu'il sent, sans songer à varier ce qu'il dit_. L'éloquence
+des Psaumes, qui triomphe de ses scrupules littéraires, touche aussi son
+coeur: il affirme que nul écrivain non chrétien n'a si bien peint la
+bonté familière qui, suivant un prophète, _retournerait le lit de
+l'homme qui souffre_, et qui, jointe à la plus magnifique peinture qu'on
+ait jamais faite de la majesté de Dieu, forme _une démonstration morale
+venue de l'inspiration divine_; et montre que si, de tout temps, on a
+détesté le vice, seuls, dans l'antiquité, les prophètes ont souffert à
+la vue des péchés d'autrui.
+
+On retrouve malheureusement l'âpreté habituelle de La Harpe dans la
+manière dont il s'exprime sur les incrédules dans son _Apologie de la
+religion_, soit parce que, en psychologue de l'ancienne école, il sait
+mal apercevoir chez le même homme des qualités contradictoires, soit
+parce qu'il était malaisé d'apprécier la philanthropie de Voltaire et de
+Rousseau au moment où leurs disciples venaient de gouverner par la
+guillotine. Il va jusqu'à absoudre l'inquisition et les supplices
+d'hérétiques, sinon comme hérétiques du moins comme factieux. Mais
+l'intolérance, qui n'est pas en elle-même un signe de foi, n'est pas non
+plus un signe d'hypocrisie.
+
+Quant au reproche souvent répété d'avoir sous la Terreur flatté et
+excité la démagogie, La Harpe ne le mérite point davantage.
+
+Sans doute, il avait partagé à cette époque l'espérance haineuse que
+caressaient également Mirabeau, les Girondins et Robespierre, de voir
+bientôt disparaître le catholicisme. Il faut en croire l'abbé Morellet,
+quand il dit au chapitre XXII de ses _Mémoires_ que La Harpe _venait
+s'asseoir content de lui-même_ entre l'abbé Barthélemy et lui à
+l'Académie française, _après avoir imprimé dans le «Mercure» contre les
+prêtres une satire sanglante_: tel est en effet l'esprit qui inspire
+tous les articles de critique littéraire insérés alors dans ce journal
+par La Harpe[245], mais il ne faut pas faire de lui un pourvoyeur ni un
+panégyriste de l'échafaud.
+
+1° Les expressions de la fameuse _Ode_ lue au Lycée le 3 décembre 1792,
+où Palissot voit une glorification des massacres de septembre,
+s'appliquent au 10 août; les menaces que La Harpe y fait entendre visent
+les ennemis du dehors.
+
+2° On a dit souvent qu'il avait, dès 1792, coiffé spontanément le bonnet
+rouge au lycée. Il s'est expliqué sur ce point dans le _Mémorial_ du 10
+juillet 1797; il y déclare que c'est au renouvellement des cours de
+1794, et pour obéir à une disposition prise par les administrateurs du
+Lycée, qu'il s'en coiffa un instant, comme ses collègues Sue,
+Deparcieux, Le Hoc; et je n'ai pas vu que les deux journaux contre
+lesquels il se défend, dans cet article, d'avoir appuyé la Terreur, le
+_Journal de Paris_ et le _Rédacteur_, feuille en partie officielle,
+contredisent cette réplique[246].
+
+3° Attaqué sur ses articles du _Mercure_, notamment le 6 juillet 1797
+par le _Journal de Paris_, La Harpe a prouvé victorieusement que, durant
+l'année 1793, longtemps encore après le 31 mai, il n'avait cessé d'y
+faire entendre à la Convention de sages et courageuses vérités[247]. Il
+est inutile de transcrire tous les passages qu'il cite, je me bornerai à
+cette phrase que j'ai relevée dans le _Mercure_ même[248], sur
+l'imprudente déclaration de guerre faite aux puissances; après avoir dit
+que la politique d'un peuple libre _ne doit être que la fermeté calme
+et intrépide d'une nation qui a proclamé son indépendance, et non
+l'orgueil insensé qui proclame la guerre contre tous les rois_, il
+ajoute: «Nous avons fait de cruelles fautes, parce que l'ostentation
+d'un charlatanisme mercenaire a pris la place de ce courage tranquille
+et désintéressé qui caractérise les vrais républicains.» Qu'on lise les
+autres articles de 1793 auxquels il renvoie, et l'on avouera que peu de
+victimes des _décemvirs_ avaient condamné plus fortement leur politique.
+
+4° M. Aulard a très justement blâmé La Harpe, dans la _Justice_ du 25
+novembre 1889, d'avoir proposé, au club des Jacobins, le 17 décembre
+1790, d'ôter des tragédies les maximes monarchiques, et, dans le
+_Mercure_ du 15 février 1794, de faire disparaître sur les livres de la
+Bibliothèque nationale les armoiries royales; il s'est félicité à bon
+droit que La Harpe n'ait pas reçu satisfaction sur ce dernier point. Ces
+deux motions de La Harpe étaient à la vérité fort ridicules. Mais
+heureux qui, parmi les hommes en vue de cette époque d'affolement, n'a
+dénoncé que des vers, même classiques, et des armoiries, même
+artistiques, alors qu'autour de lui, par frénésie, par rancune ou par
+peur, tant d'autres demandaient ou accordaient la tête d'un Lavoisier,
+d'un André Chénier, d'un Malesherbes!
+
+Il faut toutefois reconnaître que le courage de La Harpe a fini par
+faiblir, vaincu par la durée affreuse et l'accroissement incessant du
+péril. Il ne faut sans doute pas abuser contre lui d'une assertion de
+Laya déclarant, près de quarante ans après, avoir vu, au lendemain du 10
+thermidor, une lettre pleine de flagornerie, que, du fond de sa prison,
+La Harpe aurait écrite à Robespierre à propos de son discours en
+l'honneur de l'Être suprême[249]; car, outre que la mémoire de Laya a pu
+le tromper sur l'existence ou sur l'auteur de cette lettre, il a pu à
+distance s'en exagérer la politesse. Mais il y a dans le _Mercure_ de
+1794 quelques passages que La Harpe n'a pas réussi à justifier. Il
+prétend que ce sont des expressions à double entente que ces épithètes
+de _mémorable_, de _si constamment et si éminemment révolutionnaire_
+qu'il applique le 15 février 1794 à la Commune de Paris dans un article
+de complaisance sur les poésies d'un de ses membres, Dorat-Cubières; il
+explique de même le passage du 8 mars, dans lequel il dit que, si l'on
+n'avait pas encore formé le projet de reviser les noms des rues de
+Paris, _c'est qu'il n'y avait pas non plus de modèle de cette autorité
+révolutionnaire qui a produit tant de merveilles inouïes jusqu'à nos
+jours, parce qu'elle tient à un enthousiasme patriotique qui se porte
+sur tout et fait exécuter d'un commun accord ce qui, par sa nature, ne
+saurait se commander et ce que, partout ailleurs, on tenterait
+vainement_. Mais en vérité, à lire ces deux articles, il est impossible
+d'y apercevoir l'ironie que l'auteur des courageux articles de 1793
+avait peut-être voulu y mettre. Or, un compliment ironique dont
+l'intention moqueuse passe inaperçue ressemble fort à une flatterie.
+
+Il se peut donc que La Harpe ait cédé à un moment de défaillance, mais
+il a racheté cette faiblesse, d'abord par sa détention de quatre mois
+(avril-juillet 1794) qu'il encourut pour avoir blessé les puissants du
+jour, soit dans leur fanatisme politique, soit dans leur vanité de
+littérateurs[250], puis par l'intrépidité avec laquelle, depuis sa
+sortie de prison, il lutta pour ses croyances. Si sa conversion ne l'a
+guère rendu plus charitable[251], ni plus modeste, elle l'a rendu plus
+courageux; c'est une nouvelle preuve qu'elle fut sincère.
+
+On n'a voulu voir dans sa polémique de 1795 et de 1797 que l'emportement
+d'un zèle aussi impuissant qu'imprévu, comme si, à braver la Convention
+et le Directoire, il n'avait encouru que des épigrammes. N'est-ce donc
+rien que d'avoir dû se cacher un an après le 13 vendémiaire, deux ans
+après le 18 fructidor? On ne l'inquiéta pas durant ces retraites
+forcées; mais serait-il mort dans son lit si les agents de Larevellière
+l'avaient arrêté en 1797? La _Décade_ du 10 frimaire an IX raille comme
+plat et injuste le mot de La Harpe, qu'au 18 fructidor _on ne tuait
+plus, mais on faisait mourir_; la bonne _Décade_ prend apparemment pour
+une excursion de plaisance la déportation à la Guyanne, et croit que
+tout le monde en est revenu. Faut-il d'ailleurs oublier le dénuement
+auquel l'impossibilité de reparaître en chaire condamnait La Harpe[252]?
+
+Refusons-lui donc l'aimable modération qui attire la sympathie, mais
+accordons-lui, pour sa conduite pendant ses dernières années, la loyauté
+courageuse qui commande l'estime[253]!
+
+
+
+
+APPENDICE H.
+
+Liste des professeurs de l'Athénée.
+
+
+On nous pardonnera sans doute les lacunes de ce tableau qui, tout
+incomplet qu'il est, nous a coûté de très longues recherches. Les
+programmes des cours se publiaient tantôt en octobre, tantôt en
+novembre, tantôt en décembre, quelquefois en janvier; un même journal ne
+les publiait pas toujours: on voit combien pour trouver celui d'une
+seule année il faut feuilleter de périodiques, quand on n'a pas la
+chance rare de mettre la main sur les prospectus que l'établissement
+publiait.
+
+Pour les années antérieures à 1789, à la réserve de 1785, je ne puis
+rien ajouter aux indications fournies dans mon étude, sauf que Chazet
+(Éloge de La Harpe, 1805) compte, comme La Harpe dans sa Correspondance
+Russe, Marmontel et Monge parmi les professeurs de la maison, et que
+d'autre part on ne trouve rien à cet égard dans les _Mémoires_ de
+Marmontel ni dans les notices composées sur Monge par son neveu Barnabé
+Brisson et par Charles Dupin.
+
+1784-1785.
+
+Mithouard (chimie); Deparcieux (physique); Flandrin (hippiatrique); Sue
+(anatomie); Prévost (mathématiques et astronomie); l'abbé Curioni
+(italien); Lenoir (anglais); l'abbé Pelicer (espagnol); Friedel
+(allemand) (_Liste de toutes les personnes qui composent le premier
+Musée_... 1785).
+
+1789-1790.
+
+Aux professeurs que j'ai cités pour cette année, il faut, d'après la
+_Chronique de Paris_, du 4 décembre 1789, ajouter l'abbé Ray, qui,
+l'histoire naturelle ne pouvant être enseignée par un seul maître, se
+chargea d'un cours de zoologie. Pendant cette année lycéenne, La Harpe
+se fit quelquefois remplacer par Jacques-François-Marie de Boisjolin,
+lecteur du duc de Montpensier; celui-ci, selon l'article que lui
+consacre la _Nouvelle biographie générale_, aurait simplement lu au
+Lycée les cahiers de La Harpe; mais l'article de la _Chronique de
+Paris_, du 27 mars 1790, ne paraît pas réduire M. de Boisjolin à ce rôle
+effacé. Le _Moniteur_ du temps donne de nombreux extraits du cours de
+l'avocat de La Croix, sur lequel on peut consulter, outre la Table de ce
+journal, pour la suite de sa vie, ses propres ouvrages: _Constitutions
+des principaux États de l'Europe et des États-Unis d'Amérique_; le
+_Spectateur français pendant le gouvernement révolutionnaire_. (En 1815,
+il donna une édition retouchée de ce dernier ouvrage,) Le _Moniteur_ du
+10 février 1790 donne des détails sur le cours de Fourcroy.
+
+1790-1791.
+
+La _Chronique de Paris_ du 9 janvier 1791 dit que le Lycée maintient,
+cette année, avec les mêmes professeurs, les mêmes cours que l'année
+précédente, savoir: littérature, histoire, physique, chimie, anatomie,
+histoire naturelle, anglais, italien. Sur les leçons d'ouverture de
+Fourcroy, Sue, Boldoni, La Harpe, voir le numéro de ce journal du 13
+janvier 1791. Pendant cette année, le Lycée projeta un cours d'allemand
+et ouvrit un cours de grec fait par un Grec (_ibid._, n°s du 11 février
+et du 4 mai 1791.) Sur les embarras financiers du Lycée à cette époque,
+voir ibid., n°s du 13 septembre et 26 décembre 1790 et du 9 janvier
+1791. Consulter encore sur le Lycée le même journal, p. 139 du IIe
+volume, p. 377 du IVe et le _Moniteur_ du 14 janvier 1791.
+
+1791-1792.
+
+Le registre des assemblées générales des nouveaux fondateurs du Lycée
+donne, pour cette année, le 17 août 1792, à la fois les noms et les
+honoraires: Fourcroy, 2000 fr.; Deparcieux, _id._; Garat, 1000 fr.; Sue,
+1200 fr,; Roberts (Anglais), 800 fr.; Boldoni (Italien), _id._; Selis
+(qui, à défaut de La Harpe, avait fait lire un cours de littérature),
+300 fr.; Domergue, _id._ (Manusc. Bibliothèque Carnavalet). Durant cette
+année, Cailhava fit un cours de littérature dramatique et Sicard donna
+quelques séances.
+
+AN I, 1792-1793.
+
+Fourcroy, Deparcieux, Sue, Roberts, Boldoni, tous aux mêmes conditions
+que l'année précédente; La Harpe, 1800 fr.; Thiéry, suppléant de Garat,
+600 fr.; Brongniart, 300 fr. (Même registre, 2 août 1793). À la date du
+6 novembre 1792, il y avait été dit que Fourcroy, n'ayant pas le temps
+de faire ses deux leçons par semaine, en confierait une à Vauquelin. Le
+_Moniteur_ du 26 novembre rédige ainsi la liste: Deparcieux (physique);
+Fourcroy et Vauquelin chimie; _id._, pour l'histoire naturelle; Sue
+(anatomie et physiologie); La Harpe et Selis (littérature); Garat et
+Théry (histoire); Roberts (anglais); Boldoni (italien); dans les séances
+extraordinaires, Delille, Sélis, Sicard, M. Chuquet, dans le compte
+rendu qu'il a bien voulu faire de ma première étude sur ce sujet (_Revue
+critique_, 4 novembre 1789), dit que le dimanche 20 janvier 1793,
+Roederer ouvrit au Lycée un cours d'organisation sociale, et que le
+mercredi 27 février de la même année, dans une séance extraordinaire,
+Gail lut une traduction de quelques morceaux de Bion et d'Anacréon, et
+Sélis la première partie de l'_Anecdote de M. Salle_.
+
+AN II, 1793-1794.
+
+Deparcieux (physique); le même (mathématiques pures et appliquées); La
+Harpe; Ventenat (botanique); Sue (anatomie et physiologie); Parmentier
+(économie rurale); Boldoni; Garat (histoire); Tonnelier (minéralogie);
+Fourcroy (chimie); Hassenfratz (arts et métiers); Richard (zoologie);
+Publicola Chaussard (droit public); Le Hoc (lectures sur les rapports
+politiques et commerciaux de la France avec l'étranger)[254].
+
+AN III, 1794-1795.
+
+La Harpe[255], Garat, Molé (déclamation); Mentelle (géographie);
+Deparcieux, Fourcroy; les autres cours, dont la _Décade_ du 10 nivôse an
+III, que nous suivons ici, n'indique pas les professeurs, sont la
+zoologie, l'anatomie, la botanique, la minéralogie, les mathématiques,
+les arts et métiers, l'économie rurale, l'italien et l'anglais. Le
+_Moniteur_ du 30 décembre 1794 annonce qu'à la séance d'ouverture, La
+Harpe lira un discours sur la guerre déclarée par les derniers tyrans à
+la raison, à la morale, aux lettres et aux arts (ce morceau fait partie
+du cours de littérature); Le Hoc présentera des considérations sur la
+Hollande et l'Angleterre; Boldoni traitera des troubles de Florence et
+de Dante. Il ajoute qu'à la demande de beaucoup de citoyens retenus par
+leurs affaires durant la journée, les deux séances décadaires du cours
+de littérature auront lieu le soir, que les cours de Sicard (grammaire
+générale), et de Molé (déclamation), ne pourront s'ouvrir dans la
+première décade. Le professeur de botanique était alors Ventenat, qui
+publia aussitôt son cours sous ce titre: _Principes élémentaires de
+botanique expliqués au Lycée républicain_, Paris, Sallior, 1794-1795,
+in-8.
+
+AN V, 1796-1797.
+
+Le registre des Assemblées générales donne, à la date du 16 messidor, un
+nom de plus que notre liste empruntée au _Journal de Paris_, celui de
+Perreau (cours sur l'homme physique et moral), et trois noms en moins:
+Gautherot, Coquebert, Sicard.
+
+AN VI, 1797-1798.
+
+Deparcieux (physique expérimentale); Fourcroy (chimie élémentaire et
+chimie appliquée à la physique; ces deux cours sont distincts);
+Brongniart (histoire naturelle); Sue (anatomie et physiologie);
+Coquebert (géographie physico-économique); Hassenfratz; anglais, italien
+(_Décade_ du 10 frimaire an VI).
+
+AN VII, 1798-1799.
+
+Mercier (littérature); Garat, Fourcroy, Brongniart, Deparcieux, Sue,
+Boldoni, Roberts, Weiss, ce dernier pour l'allemand (_Révolution
+française_ du 10 juin 1888; toutefois, on voit par la _Décade_ du 10
+thermidor an V que Garat ne fit pas son cours cette année).
+
+AN VIII, 1799-1800.
+
+Fourcroy, Brongniart, Sue, Hassenfratz (arts et métiers); Coquebert
+(géographie physico-économique); Roberts; Boldoni. Ces deux derniers
+touchent 800 francs chacun; Fourcroy 1500; les autres 1200. Ginguené,
+Demoustier, Ducray-Duminil, Butet offrent gratuitement des cours, les
+trois premiers sur la littérature, le quatrième sur la physique
+(_Décade_ du 10 frimaire an VII; Délibérations et Arrêtés du conseil
+d'administration, 29 fructidor an VII). Fourcroy, ayant été chargé de
+fonctions publiques par Bonaparte, fut suppléé par Brongniart, que
+Cuvier s'offrit à suppléer (V. le même registre manuscrit de
+délibérations, 15 nivôse an VIII, au musée Carnavalet).
+
+AN IX, 1800-1801.
+
+Butet (physique expérimentale); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire
+naturelle); Sue (anatomie); Moreau (hygiène); Hassenfratz (arts et
+métiers); Adolphe Leroi (éducation des facultés physiques et morales de
+l'homme); La Harpe (littérature, en particulier étude de l'éloquence et
+de la philosophie au dix-huitième siècle); Garat (histoire, surtout
+celle de l'Égypte); De Gérando (philosophie morale); Legrand (principes
+généraux de l'art du dessin et histoire de l'architecture); Roberts
+(étude des poètes anglais); Boldoni (étude de la versification
+italienne). Il y aura en outre des séances littéraires, dont
+quelques-unes seront consacrées à la grammaire générale, et Sicard y
+prêtera son concours (_Moniteur_ du 13 brumaire an IX). Toutefois, les
+délibérations et arrêtés du conseil d'administration, à la date du 27
+prairial an IX, portent seulement à l'article des professeurs de cette
+année: La Harpe, 2,400 fr.; Fourcroy, 1,200 fr.; Cuvier, _id._;
+Hassenfratz, Sue, De Gérando, Roberts, Boldoni, 600 fr. chacun.
+
+AN X, 1801-1802.
+
+Butet (physique); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire naturelle);
+Ventenat et Mirbel (botanique); Sue (anatomie et physiologie); La Harpe
+(littérature); De Gérando (philosophie morale); Hassenfratz (arts et
+métiers); Legrand (architecture); Roberts (anglais); Boldoni (italien);
+Weiss (allemand) (_Moniteur_ du 18 brumaire an X).
+
+AN XII, 1803-1804.
+
+Biot (physique); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue; Cuvier; Mirbel
+(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Lavit (perspective); Vigée
+(littérature); Garat (histoire de la Grèce); Ginguené (histoire
+littéraire moderne); Sicard (grammaire générale); Roberts, Boldoni
+(_Décade_, 30 vendémiaire an XII).
+
+AN XIII, 1804-1805.
+
+Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue
+(anatomie et physiologie); Cuvier (histoire naturelle);
+Coquebert-Monbret (géographie physique et économique); Mirbel
+(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Vigée (littérature); Sicard
+(grammaire générale); Roberts (anglais); Boldoni (italien). (_Moniteur_
+du 12 novembre 1804.)
+
+AN XIV, 1805-1806.
+
+Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue;
+Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); Cuvier, Mirbel (physiologie
+végétale et botanique); Ducler (cosmographie et géologie); Hassenfratz,
+Vigée, Ginguené, Millin (histoire des arts chez les anciens); Sicard,
+Roberts. Boldoni (_Décade_, 10 frimaire an XIV, 1er décembre 1805). Le
+_Moniteur_ du 3 février 1806 donne quelques détails sur les cours de
+Hassenfratz, Fourcroy, Thénard, Esparron, Biot, Cuvier, Ducler,
+Ginguené, Boldoni, Roberts, Vigée, et ajoute que Desodoarts a continué
+la lecture de son histoire de France.
+
+1806-1807.
+
+Trémery (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue
+(anatomie et physiologie); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène);
+Cuvier (histoire naturelle); Ducler (cosmographie et géographie); Ampère
+(théorie des probabilités appliquée aux diverses branches des
+connaissances humaines); Hassenfratz (arts et métiers); Chénier
+(origines et progrès de la littérature française); Ginguené (littérature
+italienne); J.-J. Combes-Dounous, ex-législateur (histoire des guerres
+civiles de la république romaine); Desodoarts (histoire de France);
+Roberts (anglais); Boldoni (italien) (_Moniteur_ du 29 novembre 1806;
+on y trouve des détails sur les cours que doivent faire ces
+professeurs.)
+
+1807.
+
+Voir dans les délibérations et arrêtés de l'établissement quelques
+traits de délicatesse, de causticité et d'irascibilité de Joseph
+Chénier.
+
+1807-1808.
+
+Trémery (physique expérimentale); Thénard (chimie); Pariset
+(organisation de l'homme); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène);
+Cuvier (histoire naturelle des animaux); Ducler (cosmographie et
+géographie); Boldoni (italien); Roberts (anglais). (_Moniteur_ du 6
+novembre 1807; on y voit que Boldoni avait été autrefois professeur dans
+les écoles centrales, de même que Roberts, qui avait de plus enseigné à
+l'École royale militaire, et qui était alors professeur au lycée
+Napoléon; on y voit aussi que durant cette année les cours littéraires
+seront remplacés par des séances littéraires où on lira des morceaux
+acceptés par Legouvé, Luce de Lancival et Parceval de Grandmaison.)
+
+1808-1809.
+
+Cuvier, Trémery, Thénard; Barbier (botanique et physiologie végétales);
+Pariset (physiologie et anatomie); Esparron (hygiène); Prévost d'Iray,
+inspecteur général des études (histoire moderne); Ducler (histoire et
+géographie); J.-J. Leuliette (histoire littéraire); de Murville
+(littérature et poésie); Roberts, Boldoni. (_Moniteur_ du 3 octobre
+1808.)
+
+1809-1810.
+
+Cuvier, Trémery, Thénard, Barbier, Pariset; Ducler (chronologie,
+histoire et géographie); Caille (botanique); Népomucène Lemercier
+(littérature générale); Boldoni, Roberts. (_Moniteur_ du 4 novembre
+1809.)
+
+1810-1811.
+
+Sur le cours d'histoire de l'éloquence professé pendant cette année par
+Victorin Fabre, voir le _Moniteur_ du 14 décembre 1810, le _Mercure de
+France_ des 9 et 23 février et du 27 juillet 1811.
+
+1811-1812.
+
+Thénard (chimie); Trémery (physique); Chaussard (littérature); de
+Blainville (zoologie); Gall (physiologie générale de l'homme et
+particulièrement du cerveau). (_Gazette de France_ du 24 novembre 1811.
+Je ne suis pas sûr que la liste donnée par ce journal soit complète.)
+
+1812-1813.
+
+Les _Débats_ du 19 février 1813 annoncent que Lhéritier (géomètre, alors
+âgé de vingt-trois ans) ouvrira le 4 du mois suivant un cours
+d'arithmétique de la vie humaine à l'Athénée.
+
+1813-1814.
+
+Aimé Martin (littérature française); Thénard; Pariset (physiologie et
+hygiène); Trémery (physique); Jussieu (minéralogie), (_Débats_ du 3
+novembre 1813. Cette liste doit être fort incomplète.)
+
+1814-1815.
+
+Thénard; Jay (histoire); Trémery, Pariset; Lemercier (littérature);
+Lucas (minéralogie); Virey (histoire naturelle générale); Circaud des
+Gelins (physiognomonie). (_Débats_ du 1er novembre 1814. Liste
+incomplète.)
+
+1815-1816.
+
+Le _Moniteur_ du 11 décembre 1815 annonce que Ch. Lacretelle va ouvrir
+un cours d'histoire ancienne à l'Athénée.
+
+1816-1817.
+
+Thénard; Say (économie politique); Trémery (physique); Buttura
+(littérature italienne); Hippolyte Cloquet (physiologie); Pariset
+(entendement humain); Rougier de la Bergerie (agriculture et physique
+végétale); Brès (physiologie appliquée aux beaux-arts); Michel Beer
+(littérature allemande). (_Débats_ du 9 novembre 1816. Liste
+incomplète.)
+
+1817-1818.
+
+Trémery; Chevreul (chimie); de Blainville (zoologie); Cloquet;
+Pariset (entendement humain); Tissot (littérature); Choron (théorie de la
+musique); Roberts, Boldoni. Benjamin Constant (lectures sur l'histoire
+et le sentiment religieux). (_Débats_ du 7 novembre 1817.)
+
+1818-1819.
+
+Say (économie politique); Trémery (physique); Magendie (anatomie et
+physiologie); Orfila (chimie); Buttura (littérature italienne); Bérenger
+(droit naturel et des gens); de Blainville (zoologie); de la Bergerie
+(agriculture); Benjamin Constant (maximes fondamentales de la
+Constitution anglaise). (_Débats_ du 3 novembre 1813, _Moniteur_ du même
+jour.) Buttura a publié chez Firmin Didot, en 1819, le discours qu'il
+avait prononcé à l'Athénée le 6 mars de cette année sur la littérature
+de son pays.
+
+1819-1820.
+
+Fresnel (physique); Magendie (anatomie et physiologie); Daunou (lectures
+sur l'histoire); Despretz (chimie); Lemercier (lectures sur la
+littérature); de Blainville, le baron Fourier, de l'Institut d'Égypte
+(cours tout neuf sur les applications des mathématiques aux besoins de
+la société); Alex. Lenoir (antiquités). (_Débats_ du 13 novembre 1819,
+et Programme imprimé, à la bibliothèque Carnavalet.)
+
+1820-1821.
+
+Trognon (histoire); Pouillet (physique); Robiquet (chimie); Magendie
+(anatomie et physiologie); Jouy (littérature et morale); Flourens
+(théorie des sensations); de Blainville; Francoeur (astronomie).
+(_Débats_ du 16 novembre 1820. Liste incomplète.)
+
+1821-1822.
+
+Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie, Francoeur; Const. Prévost
+(géologie appliquée aux environs de Paris); Lingay (littérature); Azaïs
+(philosophie générale)[256].--Nous avons dit qu'Azaïs a publié son
+cours.
+
+1822-1823.
+
+Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie; Levillain (géographie
+générale); Berville (littérature); Victorin Fabre (recherches sur les
+principes de la société civile); Mignet et Bodin (histoire). Outre ces
+cours, Jomard, de l'Institut, traitera des sciences et arts chez les
+anciens Égyptiens; Denon, de l'Institut, donnera plusieurs séances sur
+l'étude de l'art par les fac-similés; Lenoir traitera des antiquités de
+Paris; Viennet, Merville, Boucharlat et plusieurs hommes de lettres
+feront des lectures[257]. Sur le cours de Fabre, voir l'article de
+Sainte-Beuve sur lui dans les _Portraits contemporains_.
+
+1823-1824.
+
+Pouillet; Dumas (chimie); Magendie; Francoeur (astronomie); Parent Réal
+(littérature); Villenave (histoire littéraire de la France); Merville
+(art oratoire); Mignet (histoire d'Angleterre); outre ces cours, Jomard,
+Denon, F. Bodin, Victorin Fabre, le baron de la Bergerie, Dubois, Febvé
+Savardan et autres hommes de lettres ont promis des lectures[258].
+
+1824-1825.
+
+Pouillet, Dumas, Magendie, de Blainville, Ad. Brongniart, Eus. de
+Salles, Villenave; Amaury Duval (histoire philosophique des beaux-arts);
+Dunoyer (morale et économie politique); Artaud (tableau de la
+littérature en Europe aux quinzième et seizième siècles); Mignet,
+Casimir Bonjour, d'Anglemont, etc., feront des lectures[259].
+
+1825-1826.
+
+De Montferrand (physique); Dumas (chimie); Magendie (physiologie); de
+Blainville (zoologie); Eusèbe de Salles (hygiène); Auzoux (anatomie au
+moyen de pièces artificielles); Const. Prévost (géologie générale);
+Babinet (météorologie); Villenave (histoire littéraire de la France);
+Gall (philosophie des facultés intellectuelles); Dunoyer (morale, et
+économie politique); Alexis de Jussieu (considérations sur la
+civilisation aux dix-huitième et dix-neuvième siècles)[260].
+
+1826-1827.
+
+De Montferrand, Dumas, de Blainville, Constant Prévost, Villenave;
+Adolphe Brongniart (anatomie et physiologie appliquées à l'agriculture
+et à l'horticulture); Amussat (anatomie); Bertrand (extase et magnétisme
+animal); baron Ch. Dupin (forces productives et commerciales de la
+France); Crussole-Lami (histoire de la révolution des Pays-Bas); Buttura
+(poésie italienne). De plus, Auzoux fera quelques démonstrations avec
+les pièces articulées de son invention, et Maisonabe quelques leçons sur
+les difformités dont le corps humain est susceptible (_Moniteur_ du 26
+novembre 1826). Ch. Dupin a publié son cours, Paris, Bachelier, 1827, 2
+vol. in-4°.
+
+1827-1828.
+
+Gall (philosophie); Adolphe Blanqui (histoire de la civilisation
+industrielle des nations européennes); Levasseur (éloquence française);
+Parisot (l'école romantique); de Blainville (zoologie); de Montferrand
+(physique); Dumas (chimie appliquée aux arts); Constant Prévost
+(géologie); Adolphe Brongniart (physiologie comparée des végétaux et des
+animaux); Amussat (anatomie et physiologie); Mélier (médecine publique).
+(_Courrier français_ du 8 décembre 1827.)
+
+1828-1829.
+
+Pouillet (physique); Dumas (chimie); Constant Prévost (géologie); Bory
+de Saint-Vincent (géographie physique); Babinet (météorologie); Amussat
+(anatomie et physiologie); Trélat (hygiène); Armand Marrast
+(philosophie); Amédée Pommier (littérature); Doin (histoire des
+établissements d'utilité publique en France depuis le dixième siècle);
+Adol. Blanqui (économie politique). De Guy, avocat, ex-professeur de
+rhétorique, fera des lectures sur les opinions de la nouvelle école
+philosophique. (_Moniteur_ du 30 novembre 1828.)
+
+1829-1830.
+
+Nicollet (astronomie); Pouillet (physique); Dumas, Const. Prévost;
+Requin (physiologie); Trélat (hygiène); Aug. Comte (philosophie
+positive); Mottet (art dramatique); Mézières (littérature anglaise).
+(_Courrier français_, 1er décembre 1829.)
+
+1830-1831.
+
+Nicollet et Lechevalier (astronomie); Bussy (chimie); Requin (anatomie
+et physiologie); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire (zoologie); Aug. Comte;
+Villenave (littérature); Gandillot (économie politique); Jules Desnoyers
+(antiquités du moyen âge) (_Ibid._, 7 décembre 1830).
+
+1831-1832.
+
+Lechevalier (physique); Bussy (chimie); Requin (hygiène); Isid. Geoffroy
+Saint-Hilaire; Spurzheim (anthropologie); Am. Pommier (littérature
+contemporaine); Ch. Durosoir (histoire de France); Filon (sur la France
+et l'Angleterre)[261]. Filon a publié son cours de cette année.
+
+1832-1833.
+
+Gaultier de Claubry (physique expérimentale); Bussy (chimie); Laurent
+(physiologie philosophique); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire; Const.
+Prévost (géologie); Filon (histoire du seizième siècle); Legouvé
+(littérature dramatique); Eugène de Pradel (poésie et improvisation
+française); Delestre (étude des passions appliquées aux
+beaux-arts)[262]. Filon et Delestre ont publié des ouvrages sur les
+sujets qu'ils avaient traités durant cette année.
+
+1833-1834.
+
+Gaultier de Claubry (physique); Bussy (chimie); Isidore Geoffroy
+Saint-Hilaire (zoologie); Rozet (géologie); Léon Halévy (littérature
+française); le comte Mamiani (philosophie italienne); Parisot (histoire
+des croyances religieuses); Nau de la Sauvagère (droit commercial.)
+(_Moniteur_ du 6 décembre 1833.) Au 12e volume de la revue la _France
+littéraire_, on trouve un extrait du cours de Parisot; le volume
+précédent de cette revue donne un aperçu du cours de M. Mamiani, dont
+l'auteur a d'ailleurs publié une partie en français dans son livre
+_Dell'ontologia e del metodo_ (Paris, Lacombe, 1841).
+
+1834-1835.
+
+Aug. Comte (astronomie); Payen (chimie agricole et manufacturière);
+Lesueur (chimie toxicologique); Rozet (géologie); Audouin (zoologie);
+Ach. Comte (physiologie animale); Jules Janin (littérature); de Mersan
+(philosophie de l'histoire); Nau de la Sauvagère (droit commercial et
+économie politique). (_Courrier français_, 5 décembre 1834.)
+
+1835-1836.
+
+Sainte-Preuve (physique); Payen (chimie appliquée); Rozet (géologie);
+Ach. Comte (physiologie comparée et zoologie); Audouin (entomologie);
+Léon Simon (homoeopathie); Philarète Chasles (histoire de l'intelligence
+au seizième siècle); Leudière (littérature grecque); Henri Duval
+(phraséologie poétique et prosodie française) (Programme imprimé à la
+bibliothèque Carnavalet).
+
+1836-1837.
+
+De La Borne (physique générale); Payen; Ach. Comte (histoire des
+animaux); Léon Simon (doctrine homéopathique); Watras (économie
+politique); Sainte-Preuve (examen de quelques grandes questions
+d'industrie); Gandillot (finances publiques); Considérant (science
+sociale); E. Lambert (histoire philosophique); Leudière (philosophie et
+éloquence grecques); Philar. Chasles (le roman en Angleterre); Raimond
+de Véricour (Milton et la poésie épique); Ch. Loubens (la comédie au
+dix-huitième siècle); Eug. de Pradel (improvisation)[263]. E. Lambert a
+publié son cours de cette année sous le titre de _Histoire des
+histoires_, Paris, 1838, in-8°.
+
+1837-1838.
+
+De La Borne; Babinet (météorologie); Rivière (géologie); Payen;
+Galy-Cazalat (machines à vapeur); de Rienzi (géographie encyclopédique);
+Cazalis (physiologie expérimentale); Casimir Broussais (phrénologie); de
+la Berge (hygiène); Turck (application de la physique et de la chimie à
+la physiologie); Dréolle (influence du principe religieux); Mme Dauriat
+(droit social des femmes); Henri Prat (histoire des premiers temps de
+la France); Charles Loubens (la comédie au dix-neuvième siècle)
+(Programme imprimé à la Bibliothèque Carnavalet). Dréolle a publié son
+cours (Paris, Ebrard, 1838).
+
+1838-1839.
+
+Babinet (physique et météorologie); Horace Demarçay (chimie générale);
+Payen (chimie appliquée); Rivière (géologie); Halmagrand (physiologie);
+Gervais (zoologie générale); Morand (histoire philosophique des
+sciences); Hippeau (philosophie de l'histoire); Henri Prat (féodalité en
+France); OElsner (histoire générale de l'Europe); Gaubert (causes
+primordiales, géographiques et historiques); Ottavi (littérature);
+Charles Loubens (le roman au dix-huitième siècle); Michelot (théorie
+alphabétique de la parole). Loubens rendra compte tous les quinze jours
+des principales pièces de théâtre. Ch. Bonjour, Alf. de Musset ont
+promis des lectures. Hipp. Colet fera un cours d'harmonie. Tous les
+quinze jours, soirées musicales sous la direction de Richelmi[264]. A.
+Rivière a publié la même année des _Éléments de géologie_. Paris,
+Méquignon-Marvis, in-8°.
+
+1839-1840.
+
+Babinet (cosmographie et physique du globe); Baudrimont (chimie); Const.
+Prévost (physique générale), Rivière (géologie industrielle); Gervais
+(zoologie); Halmagrand (physiologie); Hollard (anthropologie); Léon
+Simon (homéopathie); Monneret (hygiène); Henri Prat (histoire des Valois
+directs); Ottavi (littérature française); Loubens (de la poésie en
+France jusqu'au dix-septième siècle); Cellier-Dufayel (littérature et
+législation comparées); Bouzeran (système d'unité linguistique); Midy
+(sténographie). Richelmi et Larivière continueront à donner leurs
+concerts tous les quinze jours (Programme imprimé, Bibliothèque
+Carnavalet).
+
+1840-1841.
+
+Babinet (physique); Tavernier (expériences et instruments de physique et
+de météorologie); Rivière (géologie); Raspail (chimie); Hollard
+(philosophie naturelle); Laurent (développement des corps organisés);
+Gervais (zoologie générale); Halmagrand (physiologie); Léon Simon
+(philosophie médicale); Samson (hygiène publique); Ricard (magnétisme
+animal); de Marivault (économie politique); Glade (histoire des
+religions); Bailleul (de la civilisation égyptienne par les monuments);
+de la Fage (histoire de la musique); Sudre (langue musicale); Henri Prat
+(la France au seizième siècle); Ch. Loubens (littérature contemporaine);
+Ottavi (histoire des journaux depuis 1789); Régnier (littérature arabe);
+Thénot (perspective pratique). Soirées musicales sous la direction de
+Larivière et d'Aristide Delatour (_Courrier français_, 16 décembre
+1840).
+
+1841-1842.
+
+Babinet (physique); Tavernier (instruments d'observation); Dupuis
+Delcourt (aérostats); Laurent (développement des corps organiques);
+Voisin-Dumoutier (phrénologie); Belhomme (études sur la folie); James
+(galvanisme); Léon Simon (homéopathie); Al. Samson (hygiène publique);
+Glade (étude sur la religion primitive); Artaud (philosophie de
+l'histoire); Henri Prat (histoire de France); Fresse-Montval (poèmes
+d'Hésiode); Bern. Julien (littérature française de l'époque impériale);
+Ottavi (littérature de la Restauration); Ch. Loubens (poésie au
+dix-neuvième siècle); Casella (Divine Comédie); Lourmand (lecture
+expressive). Discussions littéraires et philosophiques une fois par
+semaine. Répétitions chorales de musique religieuse. Séances de
+déclamation (_Courrier français_, 5 décembre 1841). Fresse-Montval a
+imprimé sa leçon d'ouverture de cette année à la suite de sa traduction
+en vers d'Hésiode (Paris, Langlois et Leclercq, 1842, in-12).
+
+1842-1843.
+
+Babinet (généralités d'une instruction libérale tant scientifique que
+littéraire); Tavernier (instruments d'observation et de voyage); Edm.
+Becquerel fils (de la lumière et de l'art photogénique); Jules Rossignon
+(chimie); Laurent (zoologie); Dr Grauby (humeurs et tissus); Dumoutier
+(phrénologie); Belhomme (maladies mentales); Maisonabe (erreurs et
+déceptions en médecine); Glade (histoire des religions); Em. Broussais
+(philosophie religieuse); Henri Prat (histoire de France); Joseph
+Garnier (économie politique); comte de Lencisa (institutions municipales
+de l'Europe); V.-H. Cellier Dufayel (Études sur les femmes);
+Fresse-Montval (poésie des peuples de l'Hellade); Casella (Divine
+Comédie); Ch. Loubens (la Comédie de Molière); Bern. Jullien
+(littérature française de l'époque impériale); de la Fage (histoire de
+la musique); Thénot (science et art de la perspective). Discussions
+littéraires et philosophiques de temps en temps (_Courrier français_ du
+23 décembre 1842). Bern. Jullien a publié son cours en 1844 (2 vol.
+in-12); en 1844 également, Adr. de la Fage a publié l'_Histoire générale
+de la Musique et de la Danse_ (Paris, 2 vol. in-8°).
+
+1844-1845.
+
+Plisson (astronomie); Anatole de Moyencourt (chimie); Grauby
+(physiologie); Mlle Magaud de Beaufort (botanique); Leharivel-Durocher
+(philosophie); Ch. Husson (philosophie de l'histoire); Jos. Garnier
+(économie politique); Fréd. Charassin (philosophie des langues); Bern.
+Jullien (littérature française); Loubens (Molière); de la Fage (histoire
+de la musique) (_Courrier français_, 27 décembre 1844).
+
+1847-1848.
+
+Auguste Bolot fit, durant cette année, un cours sur la poésie légère en
+France aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, qu'il
+ouvrit par un discours en vers, dont un fragment imprimé existe à la
+Bibliothèque Carnavalet.
+
+1848-1849.
+
+Ch. Loubens (études sur Molière); l'abbé Auger (littérature française);
+Fresse-Montval (de l'idée et de la forme dans les oeuvres de
+l'intelligence); Léon Simon (homéopathie); Guézon-Duval (botanique);
+Vanier (physiologie générale); Josat (hygiène); Alexandre Ferrier
+(phrénologie); Camille Duteil (écriture hiéroglyphique); Hoefer (histoire
+des sciences physiques) (Programme imprimé à la Bibliothèque
+Carnavalet).
+
+
+L'abonnement, qui avait coûté trois louis par an à l'origine, quatre
+louis à partir de la réorganisation qui suivit la mort de Pilâtre,
+coûtait l'an I et l'an II 100 francs pour les hommes, 50 francs pour les
+femmes (_Moniteur_ du 14 novembre 1793); l'an IV, 1,000 livres en
+assignats pour les hommes, moitié pour les femmes (_Quotidienne_ du 10
+décembre 1795); l'an V, 90 francs pour les hommes, 48 pour les femmes
+(_Révolution française_ du 14 juin 1888)[265], même prix en l'an IX
+(Décade du 20 frimaire an IX); sous l'Empire, quatre louis (V. le 3e des
+articles sur le Lycée recueillis par Féletz, au IIIe vol. de ses
+Mémoires); puis 120 francs pour les hommes, 60 francs pour les femmes
+(_Moniteur_ du 11 octobre 1808, _Débats_ du 7 novembre 1817, _Courrier
+français_, du 14 novembre 1821 et du 30 novembre 1824).
+
+
+
+
+
+APPENDICE I.
+
+Professeurs du Lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an IV.
+
+
+AN II.
+
+Désaudray (droits et intérêts des nations); Descemet (agronomie); Targe
+(mathématiques appliquées); Dumas (mécanique et perspective linéaire;
+géométrie pratique à l'usage des constructeurs; ce sont deux cours
+distincts); Neveu (calcul appliqué au commerce et aux banques, et
+géographie, histoire avec ce qui se rapporte au commerce et aux
+manufactures; ce sont aussi deux cours distincts); Millin (zoologie);
+Gillet-Laumont et Tonnellier (minéralogie); Fourcroy (physique
+végétale); Sue (anatomie, physiologie, hygiène). Puis deux cours dont on
+n'indique pas les professeurs: chimie appliquée aux arts et cours
+théorique et pratique de peinture, sculpture et architecture; enfin
+Langlé (harmonie théorique et pratique, contrepoint, composition);
+Lépine (anglais); Hassenfratz (technologie, c'est-à-dire ce qui se
+rapporte aux manufactures).
+
+AN III.
+
+Laval (arithmétique décimale; poids et mesures); Leschard (écriture et
+orthographe); Perny (astronomie appliquée aux besoins usuels et à la
+navigation); Igoard et Breton (tachygraphie); Delmas (commerce, finances
+et tenue de livres; langue française et géographie); Daubenton (dessin
+appliqué); Dumas (géométrie appliquée aux constructions et à la
+mécanique); Lépine (anglais); Targe (mathématiques élémentaires);
+Désaudray (prononciation, art oratoire, déclamation; premiers éléments
+de la constitution d'un peuple libre et état civil et politique de la
+France); Millin (histoire naturelle). De plus, un cours particulier de
+mathématiques fait par le même Targe, et pour lequel on souscrit à part
+et à son profit.
+
+AN IV.
+
+Sue (anatomie); Laval (arithmétique décimale); Igoard et Breton
+(tachygraphie); Perny (astronomie appliquée); Brongniart (chimie); Neveu
+et Delmas (commerce, finances et tenue de livres); Daubenton et Bellot
+(dessin appliqué aux cartes, aux plans, à l'arpentage); Gervais (dessin
+pour la figure et l'ornement); Leschard (écriture et orthographe);
+Désaudray (économie politique; élocution française et art oratoire);
+Descemet (économie rurale); Dumas (géométrie pratique; perspective
+linéaire); Langlé (harmonie); Ventenat (histoire naturelle); Delmas
+(langue française et géographie); Lépine (anglais); Targe
+(mathématiques); Gillet-Laumont (minéralogie); Fourcroy (physique
+végétale); Millin (zoologie); professeur non indiqué (technologie)[266].
+
+L'Annuaire de ce Lycée, pour l'an VI, nous apprend qu'un de ses élèves,
+Guyot, âgé de quatorze ans, vient d'être admis premier à l'École
+Polytechnique: que le _secours provisoire_ de vendémiaire an IV s'est
+réduit à fort peu de chose par la dépréciation des assignats; que
+Désaudray l'a distribué aux professeurs; que le gouvernement voulait
+convertir ce lycée en école spéciale de mécanique pratique, mais qu'il y
+a renoncé faute d'argent. La bibliothèque Carnavalet possède un
+exemplaire de cet Annuaire. On y trouvera aussi quelques détails sur la
+fondation du lycée des Arts, ainsi que dans l'opuscule: _Établissement
+d'une école athénienne, sous le nom de Lycée des Arts_ (même
+bibliothèque). Le carton F17 1143 des Archives nationales fournirait un
+supplément d'indications sur les embarras financiers de l'établissement
+et sur les expédients proposés pour l'en tirer.
+
+
+
+
+
+APPENDICE J.
+
+De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de Lycée ou
+d'Athénée.
+
+
+Outre les associations sur lesquelles porte cette notice, citons encore:
+
+Le Lycée de l'Yonne, dont il est parlé dans le _Moniteur_ du 2 frimaire
+an X, et dont Féletz examine, au 6e volume de ses _Mélanges_, des
+Mémoires écrits dans l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle; le
+Lycée de Caen, qui tint sa première séance le 15 germinal an IX (v. la
+_Décade_ du 10 floréal an IX et du 10 floréal an X); le Lycée de
+Grenoble: Berriat Saint-Prix, un de ceux qui en soutenaient le mieux
+l'honneur, constatait, en 1802, qu'en cinq ans cette société avait reçu
+cent vingt mémoires ou pièces détachées[267]; le Lycée de Bourges; le
+Lycée de Toulouse, sur lequel on peut consulter, à la bibliothèque
+municipale de la ville: 1° un recueil contenant les noms des associés
+correspondants; les lectures faites dans les séances publiques, depuis
+le 10 floréal an VI jusqu'en l'an IX; 2° un recueil d'éloges, discours,
+poésies, notices de travaux, de l'an VII à l'an IX; 3° un discours en
+vers du citoyen Saint-Jean, professeur à l'École centrale, sur ce Lycée,
+en l'an VI; 4° des registres conservés aux archives de Toulouse. (Ces
+détails sur le Lycée de Toulouse m'ont été fournis par M. Lapierre,
+bibliothécaire de la ville, à la prière de M. Ernest Mérimée).
+
+C'étaient là de petites académies; voici des cours.
+
+Le Lycée de Marseille, pour lequel, grâce à Mgr Ricard interrogé pour
+moi par M. le recteur Bizos, son ancien collègue de la Faculté d'Aix, je
+puis fournir les éléments d'une notice. Autorisé le 7 décembre 1828, ce
+Lycée renonça assez promptement aux cours pour les simples séances
+littéraires, et bien avant d'être fermé en 1885, il n'était plus qu'un
+cercle; mais pendant le temps où il tenait école, il avait compté parmi
+ses professeurs, outre Ampère et Brizeux, quelques hommes distingués,
+tels que Bérard, plus tard membre de l'Institut et doyen à Montpellier;
+le cours de Brizeux fut consacré à la littérature française: celui
+d'Ampère avait roulé sur la poésie du Nord; la leçon d'ouverture du 12
+mars 1830, qu'Ampère en avait publiée, a été réimprimée dans ses
+_Mélanges d'histoire littéraire et de littérature_, publiés après sa
+mort, par M. de Loménie (Paris, Mich. Lévy, 1867, 2 vol. in-8°); la
+_Revue de Provence_ a donné un résumé de ce cours. On peut consulter,
+sur ce Lycée: 1° à la bibliothèque de Marseille, qui a acquis la presque
+totalité de l'importante bibliothèque que possédait l'établissement, les
+statuts (F p b 47); quelques recueils des lectures faites par des
+membres de l'association; des leçons sur différents sujets et en
+particulier des leçons d'Ampère; 2° une notice par M. Tamisier, dans la
+_Revue de Marseille_, année 1856, p. 79 et suiv., 140 et suiv.; 3° du
+même M. Tamisier, les _Noces d'or de l'Athénée_ (de Marseille),
+Marseille, 1879. Les historiens provençaux qui ont parlé _passim_ de ce
+Lycée, sont: Marius Chauvelin, Augustin Fabre dans _Les Rues de
+Marseille_; Justin Cauvière, dans le recueil appelé _le Caducée_.
+
+Le Musée de Bordeaux, fondé à l'imitation du Musée de Court de Gébelin,
+et dont il est parlé dans la _Séance du Musée de Paris du 5 février
+1784_ (Bibliothèque Carnavalet), n'avait été qu'une Académie; mais M.
+Dezeimeris m'apprend qu'il eut pour successeur une Société Philomathique
+qui se rapprochait davantage de l'établissement de Pilâtre. Bordeaux a
+eu un Athénée.
+
+Pour Paris, nous citerons:
+
+L'Athénée de la langue française, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 25, sous
+le premier Empire (Voir aux Archives nationales le carton F17 1144 et le
+_Publiciste_ du 16 décembre 1809).
+
+L'Athénée central qui avait deux établissements, l'un rue Vivienne, 10,
+l'autre rue de Touraine Saint-Germain, 6, près de l'Odéon, et qui
+enseignait l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le droit commercial,
+l'arithmétique commerciale; le seul nom un peu connu qu'on voie parmi
+ses professeurs dans le _Courrier français_ du 14 décembre 1828, dont
+j'extrais ce qui le concerne, est Suckau.
+
+L'Athénée des familles, rue de Monsigny, 6[268].
+
+L'Athénée populaire du XIIe arrondissement, où, sous la deuxième
+République, Demogeot enseignait l'histoire de France, M. A. Macé, alors
+professeur d'histoire au lycée Monge, l'histoire des institutions
+politiques; Demontz, la comptabilité commerciale; Gouiffès, la
+législation commerciale[269].
+
+L'Athénée de la jeunesse, 3, quai Malaquais, qui donnait un cours
+complet pour l'éducation des jeunes personnes.
+
+L'Athénée Européen, 33, rue de Montreuil.
+
+Le Lycée industriel et commercial, passage Saunier, 11.
+
+L'Athénée polyglotte, qui promettait de se charger de toute sorte de
+travaux, traduction, copie, rédaction, etc.
+
+L'Athénée des Beaux-Arts, rue de Seine, 37, fondé en 1834 par M.
+Gendrin, et dont le nom indique assez l'objet.
+
+J'ignore ce qu'était l'Athénée oriental situé quai des Grands-Augustins,
+47.
+
+
+
+
+APPENDICE K.
+
+Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres.
+
+
+On se rappellera que les cours de cette Société se composaient de leçons
+assez espacées, et que les trois ou plutôt les deux séances par semaine
+dans lesquelles on entendait les orateurs ou lecteurs étaient surtout
+consacrées à des conférences isolées. Autrement le tableau qui va suivre
+donnerait une idée fausse.
+
+1821[270].
+
+Duviquet (cours de littérature française), dont l'objet est de prouver
+que toutes les beautés préconisées par l'école romantique se rencontrent
+chez les classiques; Laurentie (littérature latine); Raoul Rochette
+(considérations sur l'histoire); Abel Hugo (lectures sur la littérature
+espagnole); Ch. Lacretelle (lecture de fragments de son Histoire du
+XVIIIe siècle); Michaud (lecture de fragments de son Histoire des
+Croisades) (Annales de la littérature et des arts, vol. II et III,
+_passim_). Laurentie a publié son cours sous le nom de _Études
+littéraires et morales sur les historiens latins_ (Paris, Méquignon, 2
+vol.).
+
+1822.
+
+Duviquet (littérature); Ch. Lacretelle (morale); Abel Hugo (littérature
+espagnole); Nicollet (astronomie); de Bois-Bertrand (économie
+politique); Berryer (cours pratique d'éloquence parlementaire); Dr Véron
+(physiologie) (Annales précitées, vol. V et VI; Véron, _Mémoires d'un
+bourgeois de Paris_).
+
+1823.
+
+À la page 121 du XIe volume des mêmes Annales, on trouvera quelques
+détails sur les cours de cette année; Malitourne a lu notamment une
+notice sur Balzac et commencé un essai sur le roman.
+
+1824.
+
+Bayard ou Savary (physique); Véron (physiologie); Pariset (causes qui
+troublent ou favorisent dans l'homme l'économie animale); Abel Rémusat
+(lettres sur la Chine); Ch. Lacretelle (histoire du XVIIIe siècle);
+Berryer (éloquence parlementaire); Duviquet (étude des auteurs qui ont
+écrit après La Harpe); Malitourne (continuation de l'essai sur les
+romans); Auger (réflexions sur la comédie); Dussault (critique
+littéraire). (Mêmes Annales, XIIIe vol., p. 388; Discours d'ouverture
+prononcé à cette Société par Ch. Lacretelle, le 4 décembre 1823, et qui
+fut publié aussitôt.--Je ne sais si Dussault, mort en 1824, eut le temps
+de commencer son cours.)
+
+1825.
+
+Pariset, Abel Rémusat, Auger, Malitourne, continuent leurs cours; Patin
+(tragédie grecque); Robert (histoire naturelle); Raoul Rochette (théâtre
+grec) (en particulier, je crois, la comédie); Auger, Laurentie (extrait
+d'un traité des bonnes lettres); Alletz (essai sur la morale dans ses
+rapports avec les arts); Rio, professeur au collège Louis-le-Grand
+(histoire générale et histoire de France en particulier); Raoul
+Rochette, Ch. Lacretelle, ont dû aussi se faire entendre quelquefois.
+(Mêmes annales, XVIIe vol., p. 390-391; _Moniteur_ des 15 et 24 janvier
+1815.)
+
+1826.
+
+Pariset, Rio, Patin, Auger, Alletz, Malitourne, continuent leurs cours;
+Gaultier de Claubry (physique); Raoul Rochette (essai sur les
+révolutions de Genève); Girardin, professeur au collège Henri IV
+(littérature française). (Mêmes annales, XXIe vol., p. 432-433.)
+
+1827.
+
+Patin, Gautier de Claubry, continuent les mêmes cours; Pariset (histoire
+des moralistes); Abel Rémusat (génie et moeurs des peuples orientaux);
+Rio (histoire du moyen âge); Caïx, professeur d'histoire au collège
+Charlemagne (histoire de France); Alletz (littérature sacrée);
+Indelicato (et non Indedicato) (littérature italienne), (Mêmes annales,
+XXVe vol, p. 516; _Moniteur_ du 20 décembre 1826 et du 9 janvier 1827.)
+
+1828.
+
+Pariset (hygiène); Rio (histoire); Laurent de Jussieu (morale);
+Despretz, professeur au collège Henri IV (physique expérimentale); Patin
+(tragédie grecque); Fallon, professeur à Sainte-Barbe (poésie anglaise);
+Paoli (littérature italienne); Auger et Abel Rémusat ont dû aussi donner
+des conférences. (Mêmes annales, XXIXe vol., p. 443; _Moniteur_ du 11
+janvier 1828.)
+
+1829.
+
+Despretz, Rio, Patin, Fallon continuent leurs cours; Dr Meyranx
+(sciences naturelles); baron d'Eckstein (philosophie du catholicisme);
+Febvé (cours de lecture à haute voix). (_Moniteur_ du 13 janvier 1829.)
+
+1830.
+
+Le _Moniteur_ du 7 mars 1830 contient la liste des séances de ce mois.
+Cette liste, qui comprend des conférences isolées et des cours, donne
+l'idée de la façon dont la Société concevait et composait l'ensemble de
+ses séances.--Lundi 1er mars, esquisses dramatiques sur la Révolution,
+par Ducancel.--Vendredi 5, lecture du discours sur le caractère moral et
+politique de Louis XIV, par Anatole Roux de Laborie, ouvrage couronné
+par la Société en 1829; contes en vers, par Vial.--Lundi 8, essai sur la
+tragédie grecque, par Patin; cours de morale, essai sur l'imagination,
+par Laurent de Jussieu.--Vendredi 12, cours d'histoire et d'éloquence
+parlementaire, par Moret, avocat à la Cour royale; cours de littérature
+française, par Nettement.--Lundi 15, littérature portugaise, fin des
+Lusiades, par Sarmento; fragment d'un voyage en Italie, par
+Lafitte.--Vendredi 19, poésie anglaise, Shakespeare, par Fallon; cours
+de morale, essai sur la curiosité, par Laurent de Jussieu.--Lundi 22,
+essai sur la tragédie grecque, par Patin; cours de littérature
+française, par Nettement.--Vendredi 26, cours d'histoire et d'éloquence
+parlementaire, par Moret; pièce de vers, par Lesguillon.--Lundi 29, sur
+l'état de la littérature au Brésil et les moyens de la développer, par
+Sarmueto; cours de morale, essai sur l'étude, par Laurent de Jussieu.
+
+
+
+
+
+INDEX DES NOMS PROPRES
+
+
+(On ne relève pas dans cet index les noms trop obscurs ou mentionnés
+d'une façon trop incidente.)
+
+Achillini.
+
+Ademollo.
+
+Agnelli.
+
+Alfieri (Vitt.).
+
+Alfieri di Sostegno.
+
+Ampère (A.-M.).
+
+Ampère (J.-J.).
+
+Amussat.
+
+Ancona (Aless. d').
+
+Andrieux.
+
+Angeloni.
+
+Arioste.
+
+Artaud (Nic.-Louis).
+
+Astor (A.).
+
+Atenco de Madrid.
+
+Athénée (fondé par Pilâtre de Rozier sous le nom de Musée, appelé
+ensuite Lycée, Lycée Républicain, Athénée, Athénée Royal et Athénée
+National).
+
+Audouin.
+
+Aulard (A.).
+
+Auribeau (P. d'Hesmivy d').
+
+Auzoux.
+
+Azaïs.
+
+Azuni.
+
+Babinet.
+
+Bacchi Della Lega.
+
+Bavoux.
+
+Bayanne (Mme Eulalie de).
+
+Bayet.
+
+Beauharnais (le prince Eugène de).
+
+Beccaria (Giulia).
+
+Beer (Mich.).
+
+Bentivoglio (le Card. Guido).
+
+Bernardin de Saint-Pierre.
+
+Berryer.
+
+Berthelot.
+
+Bertoldi (Alf.).
+
+Biadego (Gius.).
+
+Biagi (Guido).
+
+Biagioli.
+
+Bianchi (Nicom.).
+
+Biot.
+
+Bizos.
+
+Blainville (de).
+
+Blanqui (Ad.).
+
+Bleton.
+
+Boccace.
+
+Bodoni (G.-B.).
+
+Boileau.
+
+Boissy d'Anglas.
+
+Boldoni.
+
+Bolza (G.-B.).
+
+Bonaparte (Joseph).
+
+Borromeo (Famille).
+
+Bory de Saint-Vincent.
+
+Bouhours.
+
+Brissot.
+
+Brizeux (Aug.).
+
+Brongniart.
+
+Broussais (Em.).
+
+Brunetière.
+
+Buttura.
+
+Cailhava.
+
+Calvi (Felice).
+
+Campan (Mme).
+
+Canova.
+
+Cantù (Cesare).
+
+Capellini.
+
+Carutti.
+
+Casella.
+
+Casini (T.).
+
+Cattaneo (Amanzio).
+
+Caussade.
+
+Cesarotti.
+
+Championnet.
+
+Chasles (Phil.).
+
+Chateaubriand.
+
+Chénier (Jos.).
+
+Chevreul.
+
+Choron.
+
+Chuquet.
+
+Cimarosa.
+
+Collège de jeunes filles projeté pour Bologne.
+
+Collège de jeunes filles de Milan.
+
+Collèges de jeunes filles de Naples.
+
+Collège de jeunes filles de Vérone.
+
+Collège de jeunes filles fondé par Joseph II à Vienne.
+
+Colletta (Pietro).
+
+Comte (Ach.).
+
+Comte (Aug.).
+
+Comte (Ch.).
+
+Condorcet.
+
+Confalonieri (Fed.).
+
+Considérant (Vict.).
+
+Constant (B.).
+
+Corniani.
+
+Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts.
+
+Cosway (Maria).
+
+Court de Gébelin (Voir au mot _Musée de Paris_).
+
+Cousin (Vict.).
+
+Croce (Benedetto).
+
+Cusani.
+
+Cuvier.
+
+Dacier (Bon Joseph).
+
+Dante.
+
+Danton.
+
+Daunou.
+
+Davanzati.
+
+Debidour.
+
+_Décaméron (Le)_.
+
+Delille.
+
+Demogeot.
+
+Demoustier.
+
+Denina (l'abbé).
+
+Deparcieux.
+
+Dépéret.
+
+Desaudray (Gaullard).
+
+De Velo.
+
+Dezeimeris.
+
+Didot (Les).
+
+Ducler.
+
+Dumarsais.
+
+Dumas (le chimiste).
+
+Dunoyer.
+
+Dupin (Ch.).
+
+Dussault.
+
+Duval (Amaury).
+
+Duvernoy.
+
+Duviquet.
+
+Escherny.
+
+Eugène (le prince).
+
+Fabre (Victorin).
+
+Falorsi (G.).
+
+Fauriel.
+
+Féletz.
+
+Ferrari (Sever.).
+
+Ferrazzi (G.-J.).
+
+Ferri (Luigi).
+
+Ferri di San Costante.
+
+Filon.
+
+Flamini (Franc).
+
+Fontanes.
+
+Fornaciari (Raffaello).
+
+Foscolo (Ugo).
+
+Fourcroy.
+
+Fourier (J.-B.-Jos.).
+
+Fresnel.
+
+Gall.
+
+Garat (Dominique).
+
+Garnier (Joseph).
+
+Gazier.
+
+Gebhart.
+
+Genlis (Mme de).
+
+Genovesi.
+
+Geoffroy Saint-Hilaire (Isid.).
+
+Gérando (de).
+
+Gillet-Laumont.
+
+Ginguené.
+
+Giordani (Pietro).
+
+_Giornale italiano (Il)_.
+
+Grasseau (Mme et Mlles).
+
+Grégoire (l'abbé).
+
+Gricourt (Mme de).
+
+Guasti.
+
+Guazza (Mme Amalia).
+
+Gueneau de Mussy.
+
+Guillon (Aimé).
+
+Guizot (Franc.).
+
+Halévy (Léon).
+
+Hassenfratz.
+
+Himly (A.).
+
+Hippeau.
+
+Hoefer.
+
+Hoffmann (Fr.-Ben.).
+
+Hugo (Abel).
+
+Hugo (Vict.).
+
+Janin (J.).
+
+Janvier (Aug.).
+
+_Jérusalem délivrée (La)_.
+
+Joppi (Vinc.).
+
+Joret-Desclosières.
+
+Joubert (Jos.).
+
+Jouy.
+
+Jussieu (Al. de).
+
+Jussieu (Laur. de).
+
+La Blancherie.
+
+Labra (Raf. de).
+
+Lacépède.
+
+Lacretelle (Ch.).
+
+Lacroix.
+
+La Croix (de).
+
+La Fage (Adr. de).
+
+La Folie (Ch.-J.).
+
+La Harpe (Jean-François).
+
+Lama (de).
+
+Lampredi (Urb.).
+
+Lapierre.
+
+Larevellière-Lépeaux.
+
+Laugers (Mme Thérèse).
+
+Lavoisier.
+
+Laya (Jean-Louis).
+
+Legouvé (Ern.).
+
+Lemercier.
+
+Lenient (Ch.).
+
+Lenoir (Alex.).
+
+Lévesque.
+
+Liard.
+
+Lingay.
+
+Londonio.
+
+Lort (Mme Caroline de).
+
+Loubens (Ch.).
+
+Lycée de Lyon, fondé par Bassi.
+
+Lycée Républicain.
+
+Macé (A.).
+
+Magendie.
+
+Magnabal.
+
+Maisonabe.
+
+Malagola.
+
+Malaspina (le marquis).
+
+Malte-Brun.
+
+Mamiani (Ter.).
+
+Manin (Dan.).
+
+Manno (le baron Ant.).
+
+Manzoni (Aless.).
+
+Marini.
+
+Marmontel.
+
+Marrast (Arm.).
+
+Martin (Aimé).
+
+Maulevrier (Mmes de).
+
+Mazade (de).
+
+Méjan.
+
+Melzi d'Eril (duc de).
+
+Ménage.
+
+Mercier (Louis-Sébastien).
+
+Mérimée (Ernest).
+
+Métastase.
+
+Michaud.
+
+Mignet.
+
+Millin.
+
+Miollis.
+
+Monge.
+
+Montanelli (Giuseppe).
+
+Monti (Vinc.).
+
+Moreau de Saint-Méry.
+
+Morgan (Lady).
+
+Morpurgo (S.).
+
+Morsolin (Bern.).
+
+Mosca (Filippo).
+
+Mozart.
+
+Murat (Caroline).
+
+Murat (Joach.).
+
+Muratori.
+
+Musée fondé par Pilâtre de Rozier.
+
+_Musée de Paris_.
+
+Napoléon Ier.
+
+Naudet.
+
+Neri (Ach.).
+
+Nettement.
+
+Nicollet.
+
+Novati (Franc.).
+
+Orfila.
+
+Ottavi.
+
+Pananti (Fil.).
+
+Parini (Gius.).
+
+Pariset.
+
+Parisot.
+
+Parmentier.
+
+Patin.
+
+_Paul et Virginie_.
+
+Payen (le chimiste).
+
+Pellegrini.
+
+Pellico (Silvio).
+
+Pensionnat de jeunes filles de Bologne.
+
+Pensionnat de jeunes filles de Lodi.
+
+Pétrarque.
+
+Picavet.
+
+Picciola.
+
+Pilâtre de Rozier.
+
+_Poligrafo_ (_Il_).
+
+Pommereul (de).
+
+Porro (famille).
+
+Pouillet.
+
+Pradel (Eug. de).
+
+Prat (Henri).
+
+Prévost (Const.).
+
+Prota (Mme Rosalie).
+
+Proust.
+
+Prudhomme.
+
+Puccianti (Gius.).
+
+Rambaud.
+
+Raspail.
+
+Raucourt (Mlle).
+
+Regnier-Desmarais.
+
+Rémusat (Abel).
+
+_Revue internationale de l'enseignement_.
+
+Ricard.
+
+Richerand.
+
+Rigutini.
+
+Ristelhuber.
+
+_Rivista critica della letteratura italiana_.
+
+Robecchi (Levino).
+
+Robespierre.
+
+Robiquet (P.).
+
+Rochette (Raoul).
+
+Roederer.
+
+Roger (Franc.).
+
+_Roland furieux (le)_.
+
+Romaniaco,
+
+Rousseau (J.-J.).
+
+Rusca.
+
+Saint-Lambert.
+
+Saint-Marc Girardin.
+
+Sainte-Beuve.
+
+Saxy-Visconti (Mme Carlotta de).
+
+Say (J.-B.).
+
+Scopoli.
+
+Scoppa (Ant.).
+
+Selva (Le P.).
+
+Sforza (G.).
+
+Sicard.
+
+Simon (Léon).
+
+Sismondi.
+
+Smith (Mme Henriette).
+
+Société des bonnes lettres.
+
+Sorèze (collège de).
+
+Soucy (Mme Angélique de Fitte de).
+
+Spurzheim.
+
+Stendhal.
+
+Sue (Pierre).
+
+Tasse (le).
+
+Thénard.
+
+Tissot.
+
+Tivaroni.
+
+Trélat.
+
+Tribolati (Fel.).
+
+Vaccari.
+
+Vanhove-Talma (Mme).
+
+Vauquelin.
+
+Ventenat.
+
+Véron (Dr).
+
+Victor Amédée.
+
+Vigée.
+
+Villemain.
+
+Villenave.
+
+Villoteau.
+
+Visconti (Gasp.).
+
+Voltaire.
+
+Zamboni (Virginio).
+
+Zannoni.
+
+Zobi.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1: _Giornale italiano_ du 12 mai 1805. Une preuve que chez les Italiens
+de cette époque les plus amères représailles contre les prétentions
+littéraires des Français n'impliquaient pas la révolte contre la
+suprématie politique de la France, c'est que Cattanco, dans l'année où
+il qualifie, comme on le verra tout à l'heure, notre littérature, donne,
+dans son _Discorso sull'apparecchio allo studio della storia
+universale_, les plus grands éloges au prince Eugène et à son secrétaire
+Méjan. Ajoutons qu'en 1825 il chanta la venue de l'empereur d'Autriche
+en Italie.]
+
+[2: _Che la lingua italiana dovesse mettersi in fondo_. Préface de son
+livre: _Sopra la vita, le opere e il sapere di Guido d'Arezzo_, Paris,
+1811, écrit contre les _Recherches_ de Villoteau _sur l'analogie de la
+musique avec les arts qui ont pour objet l'imitation du langage..._
+Paris, 2 tomes in-8°, 1807.]
+
+[3: _Dell' uso della lingua francese, discorso in forma di lettera,
+diretto a un letterato francese_, Berlin, 1803. Réserve, X, 1195 A, à la
+Bibliothèque nationale de Paris.]
+
+[4: Tivaroni, _L'Italia, prima della Rivoluzione francese_,
+Turin-Naples, Roux, 1888, p. 525.]
+
+[5: Paris, 1809. Voir, sur la querelle des partisans des _Noces de
+Figaro_ de Mozart, et des partisans du _Matrimonio Segreto_ de Cimarosa,
+un article signé L. V. P. dans la _Gazette de France_ du 28 décembre
+1808.]
+
+[6: Son livre: _Les vrais principes de la versification développés par
+un examen comparatif entre la langue italienne et la française_ (Paris,
+1811-1814, 3 vol. in-8°), a été, au cours de la publication, l'objet
+d'un rapport intéressant de Choron; on y trouve, au milieu de paradoxes,
+des vues neuves et justes.]
+
+[7: Page 136-138 du premier volume.]
+
+[8: Le passage de Malte-Brun est extrait du _Journal de l'Empire_ du 26
+juin 1810; celui de Ginguené, du _Mercure de France_ du 29 octobre
+1808.]
+
+[9: _Mercure de France_ du 24 février 1810.]
+
+[10: Voir les recherches bibliographiques de M. G. J. Ferrazzi sur
+Arioste, de M. Bacchi della Lega sur Boccace, et la réimpression que M.
+Guasti a donnée du livre de Serassi sur le Tasse; on y verra aussi les
+éditions françaises du texte de ces classiques.]
+
+[11: _Orateurs de la Législative et de la Convention_ (Paris, Hachette,
+1886, II, p. 174-175). Sur Rusca, voir p. 183 du 1er vol. des _Curiosità
+e ricerche di Storia subalpina_, publication dirigée par M. Nicom.
+Bianchi (Rome, Turin, Florence; Bocca, 1875); Ginguené est plus
+indulgent pour Rusca (_Mercure de France_ du 24 février 1810). Le
+passage de _L'Année littéraire_ est tome II, lettre 10.]
+
+[12: Voir ses articles du 12 janvier 1807, des 4, 5 et 9 décembre 1809,
+du 19 juillet 1810 dans le _Giornale italiano_.]
+
+[13: _Vita del cavaliere G.-B. Bodoni_, Parme, 1816, par Gius. de Lama.
+L'article de Ginguené pour les Didot est dans le _Mercure de France_ du
+29 juillet 1809.]
+
+[14: Le décret du 12 août 1807, qui décide qu'une troupe italienne sera
+formée sous la protection et avec subvention du gouvernement, ordonne
+qu'elle jouera à Milan et dans les principales villes du royaume, et que
+nulle troupe italienne ne pourra jouer en même temps qu'elle dans une
+ville à l'époque (annoncée à l'avance) où elle y donnera des
+représentations (_Giornale italiano_ du 22 août 1807, 11 juillet 1812,
+30 août 1812). En fondant cette troupe, le gouvernement français donnait
+satisfaction à un des voeux émis par Londonio en 1804, dans ses _Succinte
+osservazioni di un cittadino milanese sui publici spettacoli teatrali
+della sua patria_.]
+
+[15: Voir, sur ces représentations, qui avaient lieu le plus souvent au
+théâtre de la Canobiana, des articles du _Giornale italiano_ du 9
+janvier et du 12 mars 1807, du 21 avril et du 27 mai 1808, du 6 février
+1809, du 28 novembre 1810, du 5 juin, des 4 et 29 octobre, du 22
+novembre, du 10 décembre 1811, du 24 janvier, du 18 mars, du 8 avril
+1814, et une lettre de S. Pellico, p. 179 du 1er vol. des _Curiosità...
+di storia subalpina précitées_.]
+
+[16: Voir ces décisions dans le _Giornale italiano_ du 3 décembre 1808,
+et dans le discours précité d'Auribeau.]
+
+[17: Le passage cité du _Rapport_ de Scopoli se lit aux pages 32-33 de
+l'extrait que M. Giuseppe Biadego en a publié à Vérone en 1879. M.
+Biadego y a joint d'utiles éclaircissements; j'en détacherai une preuve
+touchante des bonnes relations dans lesquelles les officiers français et
+la population devaient vivre à Vérone: Le 15 octobre 1813, peu de temps
+avant que nos soldats abandonnassent l'Italie, un militaire français,
+offrant à la ville un ouvrage de sa composition, écrivait sur le volume:
+«Déposé à la Bibliothèque publique de S. Sébastien à Vérone, comme un
+témoignage de souvenir et d'attachement que je désire laisser aux
+habitants de cette ville où j'ai passé trois années avec ma famille...»
+Vers le même temps, quelques pauvres Espagnols, internés dans un village
+du Forez, offraient à l'église une corbeille tressée par leurs mains en
+souvenir du bon accueil qu'ils avaient trouvé dans le pays. On saisira
+l'analogie de ces deux faits]
+
+[18: _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 290, et p. 369 et
+suiv.]
+
+[19: _L'Italia sotto il dominio francese_ (Rome, Turin, Naples, Roux,
+1889, p. 266 du 2e volume).]
+
+[20: Cantù, _Dell' indipendenza italiana, cronistoria_, 1er vol.; Zobi,
+_Storia civile della Toscana dal 1787 al 1848_ (Florence, Molini, 1851),
+p. 431-435, 458 et suiv., 713-715 du 3e vol.; Cusani, _Storia di Milano
+dall' origine ai di nostri_ (Milan, typogr. Albertari, 1867), 6e vol.,
+p. 104-106, 132-133, 349-350.]
+
+[21: Tivaroni, _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 371.]
+
+[22: _Madame de Staël et l'Italie_ (Paris, Colin, 1890), p. 67-75.]
+
+[23: Voir les instructions et les arrêtés du ministre aux pages 34-41 et
+70 du 4e vol. de la _Raccolta delle leggi, proclami, ordini ed avvisi
+pubblicati in Milano nell'anno VIe_. Ce recueil, édité à l'époque même
+par Veladini, est devenu si rare que, non seulement on ne le trouve pas
+à la Bibliothèque nationale de Paris, mais à Rome même M. Zannoni l'a
+vainement cherché pour moi. C'est grâce à M. Lev. Robecchi, le libraire
+érudit de Milan, que j'ai pu le consulter.--Le comte Litta, dans le
+livre cité un peu plus bas, ne donne pas la particule à Mme de Saxy; il
+dit que son père avait pour prénom Gianluigi. Il existait en Provence
+une famille noble appelée Saxi. Je ne sais si la surintendante en
+descendait.]
+
+[24: Ce Rapport, qui porte le numéro d'ordre 18792, figure dans les
+Archives d'État de Bologne, dont le savant directeur, M. Malagola, à la
+prière de MM. Aless. d'Ancona et Capellini, a bien voulu l'extraire pour
+moi. C'est également à M. Malagola que je dois la plupart de mes autres
+données sur ce pensionnat.--Sur la subvention donnée par le prince
+Eugène à Mme Laugers, voir le _Giornale italiano_ du 22 décembre 1805.]
+
+[25: Dans le Règlement dont le préfet avait ordonné la publication, le
+17 avril 1807, afin d'inviter, comme il le disait un peu naïvement, les
+Bolonais à grossir le nombre des élèves (Archives d'État de Bologne), le
+prix de la pension est de 30 livres italiennes par mois, plus cent
+francs par an de faux frais, et non compris les arts d'agrément.]
+
+[26: Mme Laugers se chargeait du français, de l'histoire, de la
+géographie _et d'autres sciences et langues_, selon la capacité des
+élèves; elle dirigeait les travaux à l'aiguille avec l'aide d'une
+sous-maîtresse; des professeurs enseignaient l'écriture, l'arithmétique
+et l'italien. Les arts d'agrément étaient facultatifs.]
+
+[27: Ces examens avaient lieu tous les six mois. Chaque trimestre, on
+procédait à une récapitulation, et la plus méritante recevait un insigne
+qu'elle gardait pendant trois mois.]
+
+[28: Je n'ai pas ce document.]
+
+[29: L'établissement était auparavant rue Nosadella.]
+
+[30: C'est à la prière de M. Flamini, professeur d'histoire à l'Istituto
+tecnico de Turin, et auteur d'un très estimable ouvrage sur les poètes
+lyriques de la Toscane au quinzième siècle, que M. Agnelli m'a fourni
+cette notice que je donnerai en appendice. Le passage de lady Morgan
+forme une note du morceau qu'elle consacre aux collèges napoléoniens de
+jeunes filles, p. 248-254 du 1er volume.]
+
+[31: Voir le _Giornale italiano_ des 10 et 13 novembre 1808, et les
+documents originaux qui se trouvent aux Archives d'État de Naples, à la
+section _Ministero dell'Interno_, fascicule 714; M. Benedetto Croce a eu
+l'obligeance de m'envoyer un extrait de ces papiers, auquel je viens de
+faire quelques emprunts, et dont le reste se placera dans un appendice.]
+
+[32: Tivaroni, _L'Italia durante il dominio francese_, II, p. 266.]
+
+[33: Page 27 du 2e volume de la _Correspondance inédite de Mme Campan
+avec la reine Hortense_, Paris, Levavasseur, 1835.]
+
+[34: Voir le carton intitulé _Studj Collegi Milano Collº Re delle
+Fanciulle Prowidenze Generali dal 1808 al..._--Les deux Règlements de la
+Légion d'honneur se trouvent à la Bibliothèque nationale de Paris.]
+
+[35: Ce blanc qui est dans le texte manuscrit devait sans doute être
+rempli par les mots «l'Econome.» Toutefois, d'après une traduction faite
+plus tard pour le gouvernement autrichien, il s'agirait ici de la
+Maîtresse.]
+
+[36: Je n'ai point trouvé ce nom dans les dictionnaires, et soupçonne,
+par conséquent, une erreur du manuscrit.]
+
+[37: Probablement par erreur, au lieu de Pfeffel.]
+
+[38: Cette liste est, dans le texte, rédigée en italien.]
+
+[39: Voir aux Archives de Milan, dans le carton précité, une lettre de
+Lacépède à Mme Campan, du 28 septembre 1808; on y verra aussi une lettre
+de Lacépède, du 5 du même mois, qui s'accordait mieux avec la gravité du
+plan de Napoléon, en prescrivant la célébration d'une messe annuelle en
+souvenir des parents qui viendraient de mourir.]
+
+[40: C'est M. Lenient qui m'a appris qu'elle avait demandé
+l'interdiction du _Pacha de Suresnes_, comédie d'Etienne et de
+Gaugiran-Nanteuil, jouée en 1802, où la maîtresse d'un pensionnat
+morigénait en ces termes ses élèves: «On doit vous établir en sortant de
+chez moi; et si vous n'apprenez pas à dessiner, à chanter, à danser, à
+faire des vers et à jouer la comédie, comment voulez-vous devenir de
+bonnes femmes de ménage?»]
+
+[41: Voir la Lettre de M. Ginguené, membre de l'Institut de France à un
+académicien de l'Académie impériale de Turin (Valperga di Caluso) sur un
+passage de la Vie de Vitt. Alfieri (Paris, imp. Colas, 1809).]
+
+[42: C'étaient, pour l'italien et l'histoire, Luigi Romanelli; pour la
+calligraphie et l'arithmétique, Giuseppe Bissi; pour la danse, Mme
+Coralli, dont la directrice apprécia bientôt le tact; pour le chant,
+Ant. Secchi; pour le piano, Bened. Negri; pour le dessin, Giuseppe de
+Albertis.--Voir ces nominations dans le _Giornale italiano_ des 2
+février et 5 avril 1809, 1er avril et 9 décembre 1810. J'ai rectifié
+plusieurs noms français d'après les Archives de Milan. Il y eut toujours
+aussi, sous Napoléon, une ou deux institutrices italiennes. D'ailleurs,
+Mme Gibert, souvent appelée Giberti, est portée comme Milanaise dans une
+pièce du carton Ufficj PG et AZ (Archives de Milan).]
+
+[43: La notice de M. Croce, que nous publierons en appendice, donnera
+des détails sur ce collège.]
+
+[44: Le passage suivant de sa lettre de refus m'a paru mériter d'être
+traduit: «Madame Rambaldi (elle parle d'elle à la troisième personne)
+avait fort peu d'inclination pour les emplois publics de toute espèce;
+depuis douze ans, le destin a voulu qu'elle assumât la charge de diriger
+l'hospice civil de Vérone, où elle se trouve encore, et d'où elle ne
+pourrait s'éloigner sans une immense douleur. Cet emploi surpasse ses
+forces, et ce n'est qu'en redoublant de zèle qu'elle essaie de suppléer
+à l'insuffisance de ses talents dans l'exercice de ses fonctions; mais
+elle ne pourrait certes en faire autant au Collège Royal des jeunes
+filles, où on vient de la nommer, car il faudrait là, sans conteste,
+bien plus de lumières et de capacité qu'elle n'en possède. Accepter ce
+suffrage honorable et trop flatteur, ce serait se trahir elle-même, en
+même temps que trahir les vues sages de notre paternel gouvernement.» On
+s'était de même inutilement adressé, pour le poste de directrice du
+collège de Vérone, à une dame piémontaise nommée Dauptan.--Sur ces deux
+dames, voir aux Archives de Milan, le carton intitulé _Collegi d'educ.
+Verona, Collegio femminile. Ufficj_.]
+
+[45: Voir aux Archives de Milan le carton _Studj. Collegj d'educazione.
+Verona. Coll° Femminile. Prowe GenII_ et le _Giornale italiano_ du 23
+septembre 1812.--À l'occasion d'une visite des enfants du prince Eugène
+au collège de Milan, le 21 juin 1811, on avait construit un théâtre de
+marionnettes qui coûta plus de sept cents francs (_Studj. Colleg.
+d'educ. Milano. Coll° delle Fanciulle A-Z_. Archives de Milan).]
+
+[46: Voir un rapport ministériel qui porte en marge les observations
+ci-dessus du prince Eugène, datées du 13 juillet 1812, et une lettre du
+ministre, du 31 du même mois, dans le carton _Studj. Collegj d'educaz.
+Verona. Coll° Femminile Prow. Genli_, et dans un autre carton relatif au
+même collège qui porte la rubrique _Ufficj_ (mêmes Archives).]
+
+[47: Sur ces divers démêlés, voir _Studj. Collegj d'educaz. Milano.
+Coll° Reale delle Fanciulle, Direttrici. Uff. Istit. e Maestre. Prow.
+Gener._ (Arch. de Milan).--Conséquence plus inoffensive de son origine
+aristocratique, Mme de Lort attachait une grande importance à l'élégante
+simplicité de la démarche: un professeur de danse qu'on accusait de ne
+pas faire faire de progrès aux élèves répondra que la faute en est à Mme
+la Directrice, qui les dégoûte de la danse, en l'obligeant à ne donner
+presque que des leçons de maintien.]
+
+[48: Archives de Milan, carton _Studj. Collegj d'educ. Verona. Coll°
+Femminile. Prow. Gener_.]
+
+[49: Rapport du 7 décembre 1812, même carton des Archives de Milan. Les
+arrêtés de nomination de Mme Guazza comme Maîtresse, puis comme
+Directrice, sont dans le _Giornale Italiano_ du 28 juillet 1812 et du 7
+février 1813. Son nom est souvent estropié dans les pièces qui la
+concernent.]
+
+[50: Voir aux Archives nationales de Paris, dans le dossier Théâtre,
+Bibliothèque et Collège (de Parme), du carton Fle85 des lettres de ce
+préfet, notamment celles du 25 août et du 11 octobre 1806. Dans le même
+dossier, on trouve une lettre du même préfet, en date du 10 septembre
+1806, écrite dans un esprit analogue sur l'emploi à faire des comédiens
+français en Italie.]
+
+[51: Hugo Schiff, article sur l'École des hautes études de Florence,
+dans la _Revue internationale de l'enseignement_ du 15 septembre 1891.]
+
+[52: Carton _Studj. Collegj. Milano Coll° R. delle Fanciulle. Ufficj. PG
+ed AZ._]
+
+[53: Même carton et carton _Direttrici, Ufficj, Istit. e Maestre. Prow.
+Gener._]
+
+[54: _Il governo, dovendo render giustizia alle cure della Direttrice ed
+alla saviezza dei regolamenti, non puo non chiamarsi estremamente
+soddisfatto sotto ogni rapporto dell'andamento di questo Istituto. A
+simile testimonianza lusinghiera per parte del governo corrisponde
+pienamente il voto della pubblica opinione e il suffragio autorevole dei
+padri e delle madri di famiglia delle più cospicue classi della società,
+che riguardano come un favore insigne quello di ottenere per le loro
+figlie un posto nel collegio, anche contro la corrisponsione
+dell'intiera pensione. Carton Prow. Gener. dal 1808 a...,_ aux Archives
+de Milan.]
+
+[55: _Ibid._]
+
+[56: Premier volume de la traduction française de 1821, p. 248 et suiv.]
+
+[57: Sur les modifications que les Autrichiens apportèrent au règlement
+original, sur l'importance inégale donnée dans le collège au français et
+à l'allemand, sur la longue opposition aux économies, voir, aux Archives
+de Milan, celui des s précités qui est intitulé: _Prow. Gener, dal 1808,
+a..._]
+
+[58: Au moment où une de ses filles, Anna Maria, atteignit l'âge de
+dix-huit ans auquel les élèves devaient quitter la maison, elle était,
+non plus seulement orpheline de mère, mais privée de son père, qui avait
+dû fuir en 1821 et resta vingt ans environ en exil (Voir quelques mots
+sur la famille dans un article de M. Felice Calvi, _Archiv. Stor.
+Lombardo_, 2e série, 2e vol., 12e année). Son tuteur, le comte Giberto
+Borromeo, demanda qu'on voulût bien la garder; sur le rapport de Mme de
+Lort, qui déclara que la jeune fille était d'un excellent exemple par
+_sa piété, sa douceur, sa docilité et son application_, le gouvernement
+y consentit (1823. Archives de Milan, carton _Alunne, G. L._). Le
+tableau du personnel du collège pour 1824-5 porte une institutrice du
+nom d'Anna Porro, née à Milan, âgée de vingt et un ans, et entrée en
+fonctions le 1er janvier 1822. Ne serait-ce pas la fille du comte
+Luigi?]
+
+[59: Voyez aux Archives de Milan, parmi les cartons relatifs au collège,
+celui qui porte la rubrique _Alunne, A. G._]
+
+[60: Sur la population du collège à ces différentes époques, voyez, aux
+mêmes archives, le carton souvent cité _Prow. Gener. dal 1808 al.._, et
+le carton _Alunne, Prow. Gener. 1831_, dans la série des documents
+relatifs au collège.]
+
+[61: Voir le premier des deux cartons cités dans la note précédente.]
+
+[62: C'est dans l'Almanach officiel de 1828 que le nom de Mme de Lort se
+trouve accompagné de ce titre; nous empruntons la définition de l'ordre
+à la _Collection historique des ordres civils et militaires_ de A. M.
+Perrot. Paris, André, 1820, in-4°.]
+
+[63: Je n'avais eu entre les mains que les almanachs antérieurs à 1849
+qui la portent tous comme Directrice depuis l'époque de sa nomination.
+M. le professeur Novati, qui a bien voulu continuer mes recherches sur
+ce point, la trouve mentionnée, avec cette même qualité, dans la _Guida
+di Milano_ de 1849; en 1850, le nom de la Directrice est en blanc; en
+1851, la nouvelle titulaire est Mme Rosa Scatiglia. M. Novati fait
+observer à ce propos que, cet annuaire se publiant alors comme
+aujourd'hui entre les mois de février et de mars de l'année dont il
+porte le millésime, Mme Smith, du moment où elle ne figure plus dans
+l'édition de 1850, doit avoir cessé ses fonctions à la fin de 1849. Aux
+Archives de Milan, les particularités sur Mmes de Lort et Smith se
+trouvent surtout dans les cartons _Prow. Gener, dal 1808 al..._, et
+_Direttrici Uff. Istit. e Maest. Prow. Gener._]
+
+[64: _Regno d'Italia. R. Collegio Femminile di Verona_. Vérone, typogr.
+Gaetano Franchini. J'en dois la connaissance à M. Giuseppe Biadego.]
+
+[65: Voir la note qu'elle a mise au passage précité de sa relation de
+voyage.]
+
+[66: Le passage de Colletta est tiré de la _Storia del Reame di Napoli
+dal 1734 sino al 1835_, liv. VII, ch. I, § 7. Pour l'histoire des
+collèges de jeunes filles de Naples sous les Bourbons, j'ai mis à profit
+la notice de M. Croce que j'ai déjà citée et dont je donnerai le reste
+en appendice.]
+
+[67: Voyez p. 173 du 18e volume des _Mémoires secrets pour servir à
+l'histoire de la république des lettres_, à la date du 2 décembre 1781,
+et Dulaure, _Histoire de Paris_, 6e vol. de la 6e édit., p. 381.]
+
+[68: _Mémoires secrets_, 3 décembre 1781.]
+
+[69: _Ibid._, 3 décembre 1782.]
+
+[70: _Ibid._, 2 décembre 1781.]
+
+[71: _Ibid._, 3 janvier 1782.]
+
+[72: Par exemple, le 7 décembre 1784.]
+
+[73: La _Corresp. génér._ de La Blancherie avait été fondée sur le
+modèle du Lycée de Lyon, établi d'après les _Mémoires secrets_ en 1777,
+par un certain Bassi, à l'imitation du fameux club littéraire du café de
+Saint-James (Voir, sur le Lycée de Lyon, le _Courrier_ du 25 juillet
+1786). Le musée de Court de Gébelin datait du 17 novembre 1780. Bassi
+songea, en 1784, à ouvrir un club littéraire dans les nouvelles
+constructions du Palais-Royal, sous le nom que nous verrons reparaître,
+plus tard, de Lycée de Paris: on peut voir son prospectus imprimé à la
+Bibliothèque Carnavalet.]
+
+[74: _Mémoires secrets_ du 3 janvier 1782.]
+
+[75: Voyez la curieuse histoire des efforts de La Blancherie, dans les
+_Mémoires secrets_, 22 et 23 avril, 28 octobre, 9 décembre 1782, 20 août
+et 24 novembre 1783, 18 décembre 1784, 2 mars 1785, 17 avril, 7 mai, 20
+novembre 1786; mais il faut contrôler les assertions des _Mémoires
+secrets_, en consultant le journal de La Blancherie.]
+
+[76: Sur ce musée, voy. _Mém. secr._, 10 mars 1782, 4 juillet, 7, 9, 10,
+13, 21 août, 2 septembre 1783, 1er janvier 1784 (on voit, par l'article
+de ce jour, que le musée de Paris siégeait rue Dauphine), 25 mai 1784,
+et les deux pièces suivantes qu'on trouve à la Bibliothèque Carnavalet:
+_Séance du musée de Paris du 5 décembre 1784_; _Règlements du musée de
+Paris, 1785_. Le Prévost d'Exmes a consacré quelques pages de ses
+_Entretiens philosophiques_ (Genève, 1785) au musée de Paris, sur lequel
+il revient encore à la note D de cet opuscule.]
+
+[77: Sur les fêtes données au musée de Pilâtre, voyez _Mém. secrets_, 7
+décembre 1784, 31 janvier 1785, le Courrier du 18 janvier 1785. Sur la
+médaille destinée aux Montgolfier, _Mém. secrets_, 9 septembre 1783.--Le
+musée de Gébelin avait, le 11 mars 1783, fait une cantate en l'honneur
+de Franklin et couronné son buste.--Le 20 novembre 1783, à la reprise
+des cours de Pilâtre, Mme de Chartres couronna le buste du plus jeune
+des frères Montgolfier.]
+
+[78: Sur ces incidents fâcheux ou heureux, voy. Lenoir, _Eloge funèbre
+de M. Pilâtre de Rozier_, Londres et Paris, 1785, l'autobiographie de
+Pilâtre, les _Mém. secrets_, 9 septembre 1783, 31 janvier 1785. Les
+dissidents du musée de Paris se rejoignirent à leurs anciens confrères
+après la mort de Gébelin et de Pilâtre (_Mém. secrets_, 18 décembre
+1785).]
+
+[79: Sur les péripéties du Musée à la mort de Pilâtre, voyez un article
+de la _Révolution française_ du 14 juin 1888 sur le Lycée Républicain;
+la _Vie de Louis XVIII_, par Alph. de Beauchamp, Paris, Naudin, 1825,
+1er vol., p. 14; la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Flesselles;
+la 239e lettre de la _Correspondance russe_ de La Harpe. Les _Eloges
+funèbres_ de Pilâtre ont été publiés.]
+
+[80: Voir, dans le _Courrier_ du 7 février 1786, un article daté du 17
+janvier et la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Garat.]
+
+[81: Voir les lettres 201 et 239 de la _Correspondance russe_, la note
+ajoutée par Grimm dans sa _Correspondance littéraire, philosophique et
+critique_ à la lettre de février 1786 et _ibid_. la lettre du mois de
+mai de la même année. D'après Grimm, le professeur de physique du Lycée
+était alors Deparcieux; nous avons suivi l'assertion de La Harpe comme
+de l'homme en position pour être le mieux informé, quoique, avant et
+après cette date, Deparcieux ait certainement enseigné au Lycée auquel
+il demeurera fidèle jusqu'à sa mort, 1799.]
+
+[82: _Mémoires secrets_, 8 janvier 1786. Les Espagnols continuèrent,
+après la mort de Pilâtre, à jouir de ces divers avantages.]
+
+[83: _Mémoires secrets_, 22 décembre 1786. Ce discours de Condorcet est
+celui que l'on rapporte d'ordinaire à l'année 1787, parce qu'il
+inaugurait l'année scolaire ou, comme l'on disait, l'année lycéenne, qui
+suivit celle durant laquelle il avait prononcé au Lycée un autre
+discours, le 15 février 1786; je soupçonne encore une erreur dans la
+date de ce dernier discours que, d'après un article du 17 janvier de
+cette année inséré dans le _Courrier_ du 6 février, je rapporterais au 8
+janvier 1786.]
+
+[84: _Moniteur_ du 21 brumaire an III.--Quand La Harpe publia son cours
+de littérature, il rétracta cette réfutation de Montesquieu, qui,
+dit-il, avait eu un tel succès qu'on le sollicitait de toutes parts de
+l'imprimer sur-le-champ (V. la note 1 de la page 266 du 3e vol. de
+l'édition de Firmin-Didot, 1863).]
+
+[85: _Mémoires de Brissot_, p. 61-62 du 2e volume, et, d'après les _Mém.
+secrets_, 11 février 1785, le n° 9 du _Courrier de l'Europe_ du même
+jour. Brissot a publié un _Journal du Lycée de Londres_ ou _Tableau de
+l'état présent des sciences et des arts en Angleterre_ (Paris, Périsse
+jeune, 1784, in-8°).]
+
+[86: Voir le _Moniteur_ du 6 décembre 1789.]
+
+[87: Voir, sur cette société, un article de M. Berthelot dans le
+_Journal des savants_ d'août 1888.]
+
+[88: Voir la _Biographie Michaud_ au mot de Saudray et surtout
+l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_.]
+
+[89: Sur les embarras pécuniaires où le Lycée des Arts tomba dès 1793,
+voir, aux Archives nationales, le carton E 1143; on y lira, entre autres
+choses, une curieuse lettre de Fourcroy, du 12 brumaire an II, où il
+prie le ministre de l'Intérieur, qu'il tutoie, de subvenir à cette
+détresse; Fourcroy ne demande pas à être payé tout seul; il se confond
+dans la liste des professeurs de l'établissement; mais, en homme avisé,
+il glisse sur la demande d'indemnité qu'en conscience il ne peut
+s'empêcher de présenter en faveur des bailleurs de fonds: «Il est,»
+dit-il, «dans mes principes et dans mon coeur d'insister davantage auprès
+de toi sur le salaire dont les professeurs seraient frustrés.» Pourtant,
+la créance de ceux qui avaient engagé leur fortune dans le Lycée des
+Arts était au moins aussi respectable que celle des maîtres qui ne lui
+avaient donné que quelques mois de leçons.]
+
+[90: Sur tous ces détails, consulter l'_Annuaire du Lycée des Arts pour
+l'an III_. On y verra, de plus, que ce Lycée donnait un prix pour les
+arts agréables à chaque séance publique.]
+
+[91: _Moniteur_ du 14 novembre 1793 (On voit, dans ce numéro du
+_Moniteur_, que le prix d'abonnement venait d'être et allait être encore
+l'année suivante de 100 francs pour les hommes et de 50 francs pour les
+femmes), et Reg. ms. des assemblées générales des nouveaux fondateurs du
+Lycée (Hôtel Carnavalet).]
+
+[92: La Harpe, Introduction à son Discours sur la guerre déclarée par
+les tyrans révolutionnaires à la raison, à la morale, aux lettres et aux
+arts.]
+
+[93: La Harpe, _Histoire de mon bonnet rouge_, dans le _Mémorial_, 10
+juillet, et 1er supplément au n° du 13 juillet 1797.]
+
+[94: Registre précité des assemblées générales des fondateurs.]
+
+[95: Voir le _Moniteur_ du 25 brumaire an III (15 nov. 1794); _Décade_
+du 20 brumaire an III. On peut soupçonner toutefois que Lakanal, dans un
+rapport de 1795, que cite l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_,
+exagère un peu le courage des administrateurs de cet établissement.]
+
+[96: Voir l'accueil que fit Danton, dans la Convention, à la
+renonciation patriotique de Désaudray à une pension de 1,000 livres
+(_Moniteur_ du 7 frimaire an II, 27 novembre 1793).]
+
+[97: _Moniteur_ du 20 brumaire an III (19 novembre 1794) et le numéro du
+lendemain. Nous avons extrait ci-dessus la partie du rapport qui loue
+l'esprit indépendant dont le Lycée, dès avant la Révolution, se montrait
+animé.]
+
+[98: Voir ce discours et l'introduction qui le précède dans le _Cours de
+littérature_ de La Harpe; voir aussi la _Décade_ du 20 nivôse an III.]
+
+[99: _Du fanatisme dans la langue révolutionnaire_. Migneret, 1796,
+in-8°, 3e édit.]
+
+[100: _Débats_ du 9 décembre 1800.]
+
+[101: Voir la note qui termine l'introduction de La Harpe à son étude de
+la philosophie du dix-huitième siècle, dans le _Cours de littérature_;
+l'avertissement à l'appendice de l'article sur Vauvenargues, _ibid._; le
+discours préliminaire de Daunou sur les ouvrages de La Harpe et
+spécialement le passage sur son _Cours de littérature_; l'article de
+Dussault dans les _Débats_ du 26 novembre 1801.]
+
+[102: La Harpe au Lycée lisait ses leçons. C'est à partir de notre
+siècle seulement que l'habitude de parler d'abondance s'est répandue
+parmi les professeurs: auparavant, ils récitaient par coeur des discours
+d'apparat ou lisaient des commentaires qu'ils avaient entièrement
+rédigés dans leur cabinet. Nos premiers orateurs politiques ne se
+fièrent pas davantage à la facilité de leur parole (voir le livre de M.
+Aulard sur les orateurs de la Constituante). La Harpe avait la voix
+naturellement rauque, mais Daunou (Disc. prélim. déjà cité) et Dussault
+(_Débats_ du 26 janvier 1802) sont d'accord pour louer son talent de
+lecteur.]
+
+[103: _Journal de Paris_, 23 et 24 nivôse an III (12 et 13 janvier
+1795).]
+
+[104: _Journal de Paris_, 1er pluviôse an III.]
+
+[105: _Moniteur_ du 22 nivôse an III (11 janvier 1795).]
+
+[106: _Journal de Paris_ du 25 ventôse an III (15 mars 1795).]
+
+[107: Article du 22 fructidor an III (8 septembre 1795), trois semaines
+seulement avant le 13 vendémiaire.]
+
+[108: En juin 1796, les amis de La Harpe commençaient à penser qu'il
+pouvait se montrer sans inconvénient (_Gazette française_ du 21 de ce
+mois); mais le mandat d'arrêt n'était pas encore levé; c'est seulement
+en novembre 1796 qu'une sentence d'acquittement fut rendue (voir
+l'_Eclair_ du 20 nov. 1796). Dans les papiers de Lemaître, agent
+royaliste, qui furent analysés le 23 vendémiaire an III devant la
+Convention, La Harpe figurait parmi les personnages représentés comme
+_intéressants aux succès du plan_ (_Moniteur_ du 28 vendémiaire an IV).]
+
+[109: C'est par une erreur évidente et d'ailleurs rectifiée quelques
+jours après que ce numéro donne cette liste comme celle des professeurs
+du Lycée des Arts.--Sur les bons rapports de la Harpe avec le _Journal
+de Paris_ en 1796, voir aussi le numéro du 21 octobre.]
+
+[110: Les attaques de La Harpe contre la République se trouvent
+particulièrement dans les articles du cours de littérature sur Helvétius
+et sur Diderot; le mot tiré du _Mémorial_ s'y trouve dans le 1er
+supplément du n° du 13 juillet 1797.]
+
+[111: _Moniteur_ du 23 fructidor an V (9 septembre 1797).]
+
+[112: C'est-à-dire dans un troisième Lycée dont il sera parlé plus
+loin.]
+
+[113: _Histoire de la Révolution française_, VIIe vol., ch. XXVII.]
+
+[114: Sur les opinions politiques de l'auditoire, voir l'article de la
+_Quotidienne_, cité ci-dessus.]
+
+[115: Voir les savantes _Études sur l'histoire religieuse de la
+Révolution française_, de M. GAZIER, A. Colin, 1887.]
+
+[116: Il serait curieux d'étudier une pareille transformation dans les
+articles que Roederer a insérés à cette époque dans le _Journal de
+Paris_.]
+
+[117: Voir l'article du _Cours de littérature_ sur Diderot.--Il paraît
+que La Harpe ne ménageait guère les prêtres assermentés (voir le
+post-scriptum d'une lettre insérée dans leur journal, _Les Annales de la
+religion_, le 24 juin 1797).]
+
+[118: Sur la condamnation de La Harpe à la déportation en fructidor,
+voir le _Moniteur_ du 27 fructidor an V (13 septembre 1797) et le livre
+de Peignot.--Arnault, bonapartiste mais voltairien, ne lui avait pas
+encore pardonné, en 1833, de s'être converti (voir la note 12 de ses
+_Souvenirs d'un sexagénaire_), et l'on sait comment M. Paul Albert a
+jugé de cette conversion dans sa _Littérature du dix-huitième siècle_.]
+
+[119: Voir le _Messager du soir_ du 18 janvier 1797 et la _Décade_ du 30
+nivôse an V.]
+
+[120: Fourcroy a longtemps professé à la fois au Lycée Républicain et au
+Lycée des Arts. Durant l'an VI, Sue fit simultanément un cours
+d'histoire naturelle au Lycée Républicain (_Décade_ du 10 frimaire an
+VI) et un autre chez lui (_Décade_ du 10 brumaire an VI).]
+
+[121: _Décade_ du 30 prairial an V; réponse du _Déjeuner_ du 23 juin
+1797; rétractation de la _Décade_ du 10 messidor an V.]
+
+[122: Voir, sur ce Lycée, le _Journal des veillées des muses_, le
+_Conservateur_ du 3 floréal an VI, la _Décade_ du 30 prairial an VIII,
+du 10 floréal an IX; le _Moniteur_ du 6 brumaire an IX, des 15 et 29
+brumaire an X; les _Débats_ du 26 février, du 20 et du 29 décembre 1808;
+les _Souvenirs de Paris en 1804_, par Kotzebue, p. 116-117 de la
+traduction française de 1805.]
+
+[123: On trouvera, dans les numéros de la _Décade_, le compte rendu de
+toutes les inventions propagées par le Lycée des Arts; celles que nous
+mentionnons sont consignées dans les numéros du 20 frim. an III, du 10
+germin. an IV et dans le _Moniteur_ du 28 fructidor an II.]
+
+[124: _Décade_ du 20 frim. an III; lettre de Désaudray du 1er pluviôse
+an V, dans le _Moniteur_ du 4 du même mois.]
+
+[125: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et pour l'an
+IV.]
+
+[126: Voir, outre l'_Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III, et la
+_Décade, passim_, le _Moniteur_ du 28 mars 1796, du 29 septembre et du
+25 novembre 1797, l'_Ami des lois_ du 19 mai 1796.]
+
+[127: _Moniteur_ du 25 vendém. an III.]
+
+[128: _Annuaire du Lycée des Arts_ pour l'an III.]
+
+[129: _Décade_ du 20 messidor an II et du 20 frimaire an III.]
+
+[130: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et l'an IV,
+la _Décade_ du 20 germinal an III, le _Journal de Paris_ du 17 thermidor
+an III. C'est surtout dans l'_Annuaire_ de l'an IV qu'il faut étudier le
+règlement de ce Lycée; on y verra les précautions prises pour obliger
+les membres du Directoire à prêter à l'oeuvre une sérieuse
+collaboration.--En l'an III, l'entrée aux séances et l'abonnement au
+journal et aux notices coûtaient en tout, si l'on payait d'avance, 60
+livres; pour chaque cours, on payait de 3 à 5 livres par mois; les prix
+pour l'an IV sont un peu plus élevés.]
+
+[131: Lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V.]
+
+[132: _Moniteur_ du 27 thermidor an III (14 août 1795); _Décade_ du 20
+brumaire an III et _Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III.]
+
+[133: Sur l'installation du Cirque où était ce Lycée, voir les _Voyages
+d'Art. Young en France_ (p. 356 du 1er vol. de la traduction Lesage.
+Paris, Guillaumin et Cie, 1860). En vendémiaire an III, le Lycée des
+Arts avait demandé à la Convention un local plus sain et des livres pris
+dans les bibliothèques des émigrés.]
+
+[134: Voir une lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V
+(23 janvier 1797), le rapport de Camus dans le _Moniteur_ du 7 ventôse
+de la même année et une protestation de Désaudray, dans le _Journal de
+Paris_ du 13 ventôse.]
+
+[135: _Décade_ du 10 thermidor an V.]
+
+[136: _Moniteur_ du 27 frimaire an VII; Fontaine, _Le Palais Royal_,
+Paris, Gaultier-Laguionie, 1829, p. 23. Fontaine et l'auteur anonyme
+d'une _Histoire du Palais Royal_, publiée en 1830, se trompent en
+rapportant cet incendie à l'an VIII.]
+
+[137: En 1809, Bodard y ouvrit un cours de botanique médicale comparée
+dont il a publié l'analyse (Paris, Méquignon, in-4°), mais ce fut une
+exception dont on citerait peu d'exemples.]
+
+[138: Voir la _Décade_ du 30 pluviôse et du 10 thermidor an VIII, du 30
+fructidor an IX, la table alphabétique du _Moniteur_, le recueil coté
+2447 à la Bibliothèque Carnavalet. Le dernier Almanach du Commerce où
+figure l'Athénée des Arts est celui de 1869. Sur la fin, il siégeait à
+la mairie du quatrième arrondissement.]
+
+[139: _Décade_ du 30 ventôse an VIII. L'Annuaire du Lycée Républicain
+pour l'an VII donne comme professeurs, durant cette année, outre
+Mercier, Fourcroy, Brongniart, Sue, Boldoni, Roberts, Weiss, Garat (voir
+la _Révolution française_ du 14 juin 1888). D'après la _Décade_ du 10
+frimaire an VIII, Mercier ne professait pas proprement l'histoire
+littéraire au Lycée; il y avait prononcé en l'an VII des discours sur la
+littérature ancienne et moderne, française et étrangère, et allait
+continuer pendant l'an VIII.--Voir l'éloge du Lycée dans un curieux
+discours de Mercier, _Moniteur_, 22 et 23 fructidor an IV (8 et 9
+septembre 1796).]
+
+[140: Sur la présence de Mme Récamier, voir p. 14 du 1er vol. des
+_Souvenirs et correspondance tirés de ses papiers_, 4e édit.--Sur les
+digressions de la Harpe à cette époque, voir la notice que Daunou lui a
+consacrée et la _Décade_ du 10 frimaire an IX.]
+
+[141: _Décade_ du 20 frimaire an IX.]
+
+[142: Ce fut vers le 10 ventôse de l'an X qu'il reçut l'ordre de
+s'éloigner (v. la _Décade_ de ce jour). Sur ce nouvel exil, voir
+Peignot, _op. cit_.--Il pourrait aussi se faire que Bonaparte eût voulu
+punir La Harpe de s'être mêlé au projet de restaurer l'Académie
+française.]
+
+[143: Sur la mort et les obsèques de La Harpe, voir la _Décade_ des 12,
+15 et 17 février 1803.]
+
+[144: Ce n'était pas une raison pour le Lycée de différer jusqu'au
+milieu de l'année 1805 l'éloge public qu'il devait à La Harpe, et de le
+confier à un littérateur aussi obscur que Chazet. Les _Débats_ du 24
+novembre 1803 blâment avec raison le silence gardé sur La Harpe dans la
+séance de réouverture des cours de 1803-1804.]
+
+[145: _Décade_ des 20 et 30 frimaire et du 10 nivôse an IX.
+_Délibérations et arrêtés du Comité d'administration du Lycée_
+(manuscrit à l'hôtel Carnavalet).]
+
+[146: Je les trouve mentionnés pour la première fois comme professeurs
+au Lycée, les deux premiers dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII,
+et le troisième dans la _Décade_ du 10 frimaire an XIV.]
+
+[147: Daunou dit que déjà, dans l'hiver de 1802 et de 1803, Ginguené
+avait fait au Lycée des lectures sur la littérature italienne (Notice de
+Daunou sur Ginguené, dans la 2e édition de l'_Histoire de la littérature
+italienne_ de celui-ci, Paris, Michaud, 1824).]
+
+[148: Voir, au surplus, la liste des professeurs pour l'année 1803-1804,
+dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII et les _Débats_ du 5 décembre
+1803.]
+
+[149: _Décade_ du 10 thermidor an XII, 10 frimaire an XIII.]
+
+[150: _Débats_ du 12 décembre 1801.]
+
+[151: Sur le cours de Lemercier, voir ce qu'il en dit lui-même dans
+l'ouvrage où il l'a publié, et un article de la _Biographie des hommes
+du jour_ par Sarrut et Saint-Edme, 1re partie du 1er volume. Pour la
+leçon de Guizot à la Faculté, en 1812, on la trouvera dans ses
+_Mémoires_. Le passage suivant offre une allusion évidente: «Les
+provinces n'existaient pour Rome que par les tributs qu'elles lui
+payaient; Rome n'existait pour les provinces que par les tributs dont
+elle les accablait... Dès que cet empire fut conquis, il commença à
+cesser d'être, et cette orgueilleuse cité qui regardait comme soumises
+toutes les régions où elle pouvait, en entretenant une armée, envoyer un
+proconsul et lever des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner
+presque volontairement des provinces qu'elle était incapable de
+conserver.» On voit que Guizot abrège singulièrement la durée de la
+domination romaine, et qu'il oublie que les peuples vaincus par Rome et
+par Napoléon n'ont pas uniquement eu à se plaindre de leurs
+conquérants.]
+
+[152: Voir les _Nouvelles de la République des lettres_ de La
+Blancherie, à la date du 28 novembre 1779.]
+
+[153: Sur les séances d'ouverture du Collège de France, voir _Mémoires
+secrets_, 13 et 14 novembre 1786, 16 décembre 1786, 13 novembre 1787;
+_Décade_ du 30 brumaire an VI, 10 frimaire an VII, 30 brumaire an XI;
+_Journal de Paris_, 30 brumaire an III, 25 brumaire an V; _Débats_ du 26
+novembre 1803; _Publiciste_ du 25 novembre 1805.]
+
+[154: _Décade_ du 30 brumaire an VIII; _Débats_ du 3 janvier 1804.]
+
+[155: Article de M. Liard sur l'Enseignement supérieur et le Consulat,
+dans la _Revue internationale de l'Enseignement_, 15 avril 1889, p.
+347.]
+
+[156: Numéro du 20 novembre 1828. Arm. Marrast a publié un _Examen
+critique du cours de M. Cousin_ (Paris, Corréard jeune, 1828), qui
+justifie nos remarques sur le rationalisme méticuleux qui régnait alors
+à l'Athénée. Voir encore, à ce sujet, les éloges que le _Courrier
+français_, donne à Daunou le 9 décembre 1828, et le 7 du même mois, ses
+remarques malveillantes sur le cours de Guizot. Sur les rapports d'Arm.
+Marrast avec l'école de La Romiguière, voir les _Idéologues_, par M.
+Picavet (Paris, Alcan, 1891), p. 554-5 et 607-608.]
+
+[157: Voir, sur le cours d'Artaud à l'Athénée, ses _Essais_ posthumes
+_de littérature_ (Paris, Plon, 1863, in-8°), p. 306-351 et p. XII de la
+préface.]
+
+[158: Voir un article de M. Aulard, dans la _Révolution française_ du 14
+avril 1890.]
+
+[159: 5e vol. de la _Minerve_, p. 209; voir _ibid._, 4e vol., p. 516 et
+suiv.]
+
+[160: _Courrier français_ du 8 décembre 1826. Pour Azaïs, voir, dans son
+_Cours de philosophie générale_, les trois premiers volumes qui
+reproduisent ses leçons de l'Athénée.]
+
+[161: Une pièce, émanée des bureaux de la censure, rapporte qu'on dit
+que l'autorité a fait cesser, comme trop agressif, un cours de Jouy;
+c'est la seule mention d'une mesure prise contre l'Athénée, et elle
+n'est pas positive. Toutes ces pièces sont dans le carton F7, 6915, des
+Archives nationales, au dossier qui porte les noms de Villenave et de
+Comte.]
+
+[162: Voir aussi le numéro du _Drapeau blanc_ du 26-27 décembre 1822.]
+
+[163: Voir le discours de clôture prononcé par Roger, le 31 mai 1822,
+dans les _Annales de la littérature et des arts_.]
+
+[164: Débats du 31 août 1821; _Moniteur_ du 30 juin 1825.]
+
+[165: P. 46 de la _Galerie_, publiée par Lacretelle aîné, à la suite de
+la cessation de la _Minerve_; p. 121 du 18e volume des _Annales de la
+littérature et des arts_.]
+
+[166: Voir p. 122 du 18e volume des _Annales de la littérature et des
+arts_.]
+
+[167: Voir les numéros des 3, 9, 22 décembre 1821.]
+
+[168: Voir le _Constitutionnel_ du 18 décembre 1821, et sur les leçons
+qu'Azaïs faisait dans son jardin, la biographie placée en tête de la 5e
+édition de son traité des _Compensations_.]
+
+[169: C'est en 1832 qu'elle disparaît de l'_Almanach du commerce_, où
+elle figure encore en 1831.]
+
+[170: Voir, sur les cours de Mignet à l'Athénée, le livre de M. Édouard
+Petit: _François Mignet_, Paris, Didier, 1889, p. 40 et suiv., et sur
+les lectures de Constant, relatives au sentiment religieux, le
+_Moniteur_ des 6 février, 16 et 19 mars 1818.]
+
+[171: Voir l'_Investigateur_, journal de cette Société, vol. I, p. 185;
+vol. VII, p. 237-238; vol. VIII, p. 43-44, 89, 187. Je dois ces
+indications à M. Joret-Desclozières, secrétaire général de la Société
+historique, qui a succédé à l'Institut historique; c'est l'intervention
+de M. Berth. Zeller qui m'a valu cette gracieuse communication.]
+
+[172: C'est évidemment sa leçon d'ouverture qu'il a publiée sous un
+titre interminable dont nous transcrirons les premiers mots:
+_Régénération du monde_, Paris, Leroy, in-8°, 1842.--À propos des cours
+précités de Mme Dauriat, le programme imprimé de 1837-8, qui est à la
+bibliothèque Carnavalet, dit que Mme de Staël et la princesse de Salm
+s'étaient fait entendre à l'Athénée. C'est la seule mention que je
+connaisse de ce double fait. Quant aux lectures de la princesse de Salm
+à l'Athénée des arts, nous les avons rappelées. On sait d'autre part que
+Mme de Staël a lu à l'Académie romaine des Arcades une traduction en
+vers d'un sonnet italien.]
+
+[173: Dans un appendice sur les cours établis à Paris et en province à
+l'imitation du Lycée, nous donnerons des détails dus à M. Dezeimeris et
+à Mgr Richard, sur ces établissements de Bordeaux et de Marseille.]
+
+[174: Voir le _Conciliatore_ du 21 mars 1819 et la p. 28 de l'attachante
+étude de M. d'Ancona sur F. Confalonieri.]
+
+[175: Le livre où M. de Labra a écrit l'histoire de ces établissements a
+pour titre: _El Ateneo de Madrid_ (Madrid, Alaria, 1878). C'est M.
+Ernest Mérimée qui me l'a signalé.]
+
+[176: On n'oubliera pas que nous parlons des gens du monde, de
+l'éducation qu'on se donne à soi-même; car nul n'ignore ce que
+l'Université a fait depuis trente ans pour répandre la connaissance des
+langues modernes. Dans cet ordre de connaissances, les hommes qui
+écrivent sont en France beaucoup plus instruits que ceux des époques
+précédentes.]
+
+[177: Pour les sciences, tous les illustres professeurs de l'Athénée ont
+enseigné aussi dans les chaires de l'État.]
+
+[178: Article du _Mercure_ reproduit aux p. 23-25 du 1er volume du
+_Journal de l'Instruction publique_ (1827). Pour Daunou, voir le
+_Constitutionnel_ du 8 décembre 1819, et un article de Tissot, à la p.
+578 du 5e volume de la _Minerve_.]
+
+[179: Guizot, _Essai sur l'histoire et sur l'état actuel de
+l'instruction publique en France_ (Paris, Maradan, 1816, p. 121).]
+
+[180: Voir les vains griefs des _Débats_ du 18 novembre 1820 et du 8 mai
+1821 contre le cours de Guizot. Cousin donnait quelquefois une forme
+provocante à des idées très sages, mais c'était un pur artifice; dans la
+fameuse leçon où il exposa sa politique, il ne demandait même pas le
+jury pour la presse que tous les libéraux réclamaient.]
+
+[181: Le 20 octobre 1822, il lui écrivait qu'il regrettait un peu cette
+petite tribune d'où il exerçait quelque action directe; que cependant il
+avait pour dédommagement tout son temps et toute sa liberté. (Voir le
+volume de lettres de Guizot, publié par la maison Hachette, en 1884.)]
+
+[182: Voir, sur ce cours, un article du _Conservateur littéraire_ de
+juillet 1820.]
+
+[183: Sur l'affaire de Bavoux, voir le _Moniteur_ des 5, 6, 11, 12, 28
+juillet, 1, 2, 3 août, 9 septembre 1819. Entre autres journaux qui
+défendirent Bavoux, voir la _Minerve_, p. 418-9, 530 et suiv. du VIe
+volume; p. 26 et suiv. du VIIe. Parmi ceux qui l'attaquaient, voir un
+article de Chateaubriand, p. 76 et suiv. du IVe volume du
+_Conservateur_.]
+
+[184: Arch. nat., dossier de Cousin coté 71968. La lettre est simplement
+datée du lundi 27 mars, mais elle appartient évidemment à l'année 1820
+où le 27 mars tombait en effet un lundi.]
+
+[185: C'est-à-dire pour ses leçons de la Faculté, où il n'existait pas
+encore de cours fermé.]
+
+[186: Ces minutes sans signature, écrites de la même main et de la même
+encre, sur du papier qui porte l'en-tête imprimé: _Commission de
+l'Instruction publique_, se trouvent aux Archives nationales, dans le
+dossier précité.]
+
+[187: C'était sans doute à la même époque qu'il lui échappait le
+compliment par calembourg, rapporté dans les _Mémoires de Sosthène_ de
+Larochefoucauld: «Charles X, c'est deux fois Charles V.»]
+
+[188: Voir, aux Archives nationales, le dossier de Villemain coté F,
+72081 et le dossier déjà cité de Cousin. Un statut du 16 février 1810
+exigeait de chaque professeur de la Faculté deux leçons d'une heure et
+demie par semaine, fixait l'ouverture des cours au mois de décembre, et
+la durée de l'année scolaire, pour l'enseignement supérieur, à huit
+mois.--D'après un article de la _Rivista critica della letteratura
+italiana_ de janvier 1892, sur les vacances et les fêtes de l'Université
+de Pise, le grand-duc de Toscane avait décidé, en 1575, que les
+professeurs de Faculté feraient chacun, par an, au moins cent dix
+leçons: prétention exorbitante, et qui ne pouvait avoir pour effet que
+d'abaisser la valeur de l'enseignement donné.]
+
+[189: Cette brochure, éditée à Paris par Pélicier, avait pour titre: _Un
+mot sur M. le Directeur de l'imprimerie et de la librairie_. Villemain,
+en cette qualité, avait fait confirmer l'interdiction de jouer l'_Ami
+des lois_, que la Restauration n'osait laisser représenter par crainte
+des cabales des bonapartistes; ceux-ci prenaient alors pour eux ce que
+Laya avait écrit contre les démagogues de 1793. C'est dans cette
+brochure qu'on trouve la mention des services rendus auparavant à
+Villemain par Laya.]
+
+[190: Voir le début de la 52e leçon. Encore est-ce par malice que
+Villemain rappelle ici qu'il est professeur d'éloquence. Il veut
+justifier la longue étude qu'il entreprend de l'éloquence politique en
+Angleterre.]
+
+[191: Voir ces appréciations dans les _Annales de la littérature et des
+arts_, p. 234 du 26e vol.; dans le _Globe_, p. 387 du 6e vol.; dans
+l'article sur Villemain du 1er vol. des _Causeries du lundi_.]
+
+[192: Près de deux mille cartes auraient été distribuées lors de la
+séance d'ouverture de Guizot, en décembre 1820, d'après le
+_Constitutionnel_ du 8 de ce mois; mais on venait, ce jour-là, donner
+une marque d'adhésion à un homme politique qu'une disgrâce imméritée
+obligeait à reprendre possession de sa chaire, Guizot, dans ses
+_Mémoires_, dit que son auditoire était alors beaucoup moins nombreux et
+moins varié qu'il ne fut quelques années plus tard.]
+
+[193: 34e volume de cette Revue, à propos d'une leçon de Villemain, du 6
+janvier 1829.]
+
+[194: P. 347-348 du 6e volume du _Globe_.]
+
+[195: Nous avons déjà touché un mot de l'_Examen critique du cours de M.
+Cousin_, par Marrast, à propos de l'Athénée.]
+
+[196: Voir, dans les _Annales de la littérature et des arts_, l'article
+des p. 377 et suivantes du 33e volume, et le _Moniteur_ du 26-27
+décembre 1822. Sur d'autres travaux d'appropriation exécutés à la
+Sorbonne sous la Restauration, voir le _Moniteur_ du 13 novembre 1819 et
+du 3 janvier 1820. Il résulte, de recherches consignées par M. le doyen
+Himly dans un registre de la Faculté des lettres, que ce fut une
+ordonnance du 3 janvier 1821 qui attribua la Sorbonne aux Facultés de
+Théologie, des Sciences et des Lettres, et que les affiches de la
+Faculté des lettres, depuis 1815-6 jusqu'à 1817-8, portent: «rue
+Saint-Jacques, ancien Collège de France;» depuis 1817-8 jusqu'à
+1820-1821, «rue Saint-Jacques, ancien collège du Plessis;» depuis
+1821-2, «à la Sorbonne.»]
+
+[197: Voir ces deux passages dans le _Cours sur le dix-huitième siècle_,
+leçons XIV et XV.]
+
+[198: On a vu plus haut que son auditoire était moins exclusivement
+composé de jeunes gens que celui de Cousin.--C'est dans la 52e leçon du
+_Cours sur le dix-huitième siècle_ qu'il nous dit que la plupart de ses
+auditeurs sont des étudiants en droit.]
+
+[199: Il y loue aussi Lamartine; je n'ai pas remarqué qu'il y fasse
+mention de Victor Hugo.]
+
+[200: Dans l'affaire de Bavoux, on voit les étudiants royalistes avancer
+que, puisque ses partisans s'arrogent la liberté d'applaudir, les
+mécontents acquièrent le droit de siffler, et Bavoux, au moment où il
+s'inquiète de la tournure que prennent les événements, déclarer qu'il
+n'est pas un acteur, et prier ses auditeurs de l'approuver en silence ou
+de se retirer paisiblement.--Sur une manifestation politique des
+auditeurs au cours de Raoul Rochette et à celui de Charles Lacretelle,
+voir p. 45-6 de la _Galerie_, recueil qui avait succédé à la _Minerve_,
+en 1820.]
+
+[201: Voir les _Annales de la littérature et des arts_, 26e vol., p.
+198-9, et un article du _Moniteur_ sur la leçon du 24 novembre 1824.
+Pour Guizot, voir ses _Mémoires_, 1er vol., p. 343.]
+
+[202: On s'étonne, en lisant le cours imprimé, de voir Villemain
+s'excuser, dans la XXVIIe leçon, de traiter du roman, alors que dans la
+XIe il en a déjà traité sans se justifier. C'est qu'à l'origine, la
+leçon qui contient cette apologie venait bien avant l'autre.]
+
+[203: Sur sa confiance dans les qualités que les circonstances ne
+permettaient pas à l'Italie de produire au dehors, voir la 32e leçon du
+_Cours sur le dix-huitième siècle_. Sur le scepticisme de la génération
+de Villemain à l'endroit du relèvement de l'Italie, voir notre livre:
+_Mme de Staël et l'Italie_, p. 136-139.]
+
+[204: Ce fut à partir du 29 avril 1828, date de la leçon sur Hume.]
+
+[205: Voir le _Journal de l'Instruction publique_ du temps, articles des
+pages 91 et suiv. du Ier volume, 432 et suiv. du IIe.]
+
+[206: Voir, dans la 23e leçon du _Cours sur le dix-huitième siècle_, et
+ailleurs le passage où il prétend que c'est une vie d'aventures qui a
+formé tous les talents du seizième siècle, connue si, sans parler de
+Marot et de Ronsard, de l'Arioste et du Tasse, la vie de Montaigne et
+celle d'Érasme offraient beaucoup d'aventures.]
+
+[207: Outre son dossier aux Archives, voir les _Annales de la
+Littérature et des Arts_, vol. IX, p. 427, et vol. XXVI, p. 116; le
+_Moniteur_, numéros des 26-27 décembre 1822, du 19 novembre 1823, du 12
+janvier 1827. C'étaient tantôt des accidents de poitrine, tantôt une
+cruelle maladie des yeux qui avaient nécessité ces interruptions.]
+
+[208: Sur ce dernier point, voir, dans le _Courrier français_ du 9
+décembre 1828, le résumé d'une leçon de Daunou au Collège de France.]
+
+[209: 1re année de cette Revue, colonne 111.]
+
+[210: Même Revue, 2e année, colonne 45.]
+
+[211: J'éprouve presque un remords à critiquer un homme qui, dans ce
+même article, a parlé courageusement de notre patrie: «Au moment,»
+dit-il, «où des passions malsaines sèment la discorde entre deux peuples
+frères, il sera bon que le chant du plus sympathique de nos poètes, qui
+célèbre les exploits des vaillants et généreux paladins, donne aux
+jeunes gens l'amour de la noble et douce terre de France, de tous les
+peuples qui s'honorent et se vantent encore du sang latin qui coule dans
+leurs veines.»]
+
+[212: Il est, par exemple, bien supérieur au fond dans les premiers
+ouvrages de Molière et de Racine; jusqu'à un certain point, la remarque
+est vraie aussi des peuples; car les Romains, qui n'ont eu de
+jurisconsultes véritablement grands qu'après avoir appris la philosophie
+à l'école des Grecs, avaient, dès la Loi des Douze Tables, atteint la
+perfection du style législatif.]
+
+[213: M. Lenient, _La poésie patriotique en France au moyen âge_. Paris,
+Hachette, 1891.]
+
+[214: Note 3 de la page 270.]
+
+[215: Ce paragraphe est une réponse aux défiances qui entretenaient dans
+le pensionnat la demi-solitude avouée par le paragraphe suivant.]
+
+[216: Probablement une Retraite comme dans nos pensionnats
+ecclésiastiques.]
+
+[217: Remarquons ici encore que la prudence italienne ne contracte pas
+les engagements chimériques de la pédagogie française de ce temps-là.]
+
+[218: Ou plutôt, comme on le verra au dernier paragraphe de ce chapitre,
+dépenses que les parents payent par l'intermédiaire du pensionnat.]
+
+[219: _Le straniere._ À cette époque, un Italien ne reconnaissait encore
+pour compatriotes ou, du moins, ne nommait ainsi que ses concitoyens.]
+
+[220: Nous avons vu que les maisons d'éducation fondées par le
+gouvernement français dans le royaume d'Italie étaient purement laïques,
+mais il y existait un certain nombre de pensionnats tenus par des
+religieuses.]
+
+[221: Extrait des registres de l'état civil de Saint-Apollinaire (à
+Valence), de 1739 à 1749 (G. G., 52). Nous avons conservé les
+divergences dans l'orthographe des noms. C'est M. Prudhomme, archiviste
+de l'Isère, qui, après avoir fait des recherches dans son département, à
+la prière de M. Astor, professeur à la Faculté des sciences de Grenoble,
+a bien voulu m'obtenir cette obligeante communication de son collègue de
+la Drôme.]
+
+[222: Nous avons trouvé les mêmes intentions dans le gouvernement de
+Napoléon et du prince Eugène, la même vigilance dans leurs ministres.]
+
+[223: À la différence du collège de San Marcellino.]
+
+[224: On pourra consulter ce volume à la Bibliothèque nationale de
+Paris.]
+
+[225: Lors de la visite de lady Morgan, le nombre des élèves montait à
+vingt-deux seulement; mais, comme nous l'avons dit, les pensionnats de
+jeunes filles étaient alors tous moins peuplés qu'aujourd'hui.]
+
+[226: Au temps dont parle Bonfadini, ces expressions désignaient
+d'ordinaire la méthode des écoles lancastriennes, c'est-à-dire
+l'enseignement mutuel qui fit beaucoup parler de lui en France et un peu
+en Italie pendant la Restauration. Je ne sais, toutefois, si
+l'enseignement mutuel fut, en effet, appliqué par Mme Cosway à Lodi.]
+
+[227: Voir p. 209-212 du 2° volume de cette biographie publiée à Lyon en
+1841 (2 vol. in-8°).]
+
+[228: _Giornale italiano_ des 2 janvier, 25 juin 1808 et 1er décembre
+1809.]
+
+[229: Ibid., 1er avril 1808.]
+
+[230: Ibid., 1er décembre 1809.]
+
+[231: Ibid., 1er mai 1810.]
+
+[232: Ibid., 2 mai 1811.]
+
+[233: Sur cette grammaire et sur quelques autres, voir M. Ademollo, _Un
+awenturiere francese in Italia nella seconda metà del settecento_.
+Bergame, 1891, p. 21 et 146-151.]
+
+[234: _La France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G***,
+Paris, Leroy, 1785. _Catalogue des gentilshommes de Lorraine et du duché
+de Bar qui ont pris part ou envoyé leur procuration aux assemblées de la
+noblesse pour l'élection des députés aux états généraux de 1789_, par L.
+de Larroque et Édouard de Barthélemy, Paris, 1865.]
+
+[235: 9e volume des _Mémoires de la Société d'archéologie lorraine de
+Nancy_.]
+
+[236: Relativement à Mme de Gricourt, M. Janvier, président de la
+Société des antiquaires de Picardie, m'apprend qu'il existe encore une
+famille noble de ce nom alliée aux familles Cousin-Montauban et Tascher
+de la Pagerie; mais il n'oserait affirmer que l'institutrice de Milan
+appartînt à cette famille.]
+
+[237: Paris, Plon, Nourrit et Cie, 2 vol. in-8°, 1er vol., ch. IV.]
+
+[238: Là où les registres du collège indiquent tantôt Gênes, tantôt une
+autre ville de la Ligurie, il est probable que Gênes n'est qu'une
+désignation générique et que le véritable lieu de naissance est l'autre
+ville.]
+
+[239: M. le baron Ant. Manno veut bien m'écrire que ce Gius. Avogadro
+est celui qui devint, plus tard, lieutenant-colonel et qui eut pour fils
+l'abbé Gaetano, peintre de quelque mérite, et le comte Annibal, tué d'un
+coup de canon en 1848, sous les murs de Milan. Pour Ang. Campana, M.
+Manno, qui l'a connu dans sa vieillesse, me dit qu'après 1848 il
+commandait en second, comme major général, la garde nationale de Turin.]
+
+[240: M. Ach. Neri, bibliothécaire de l'Université de Gênes, a
+l'obligeance de m'apprendre que Luca Podestà fut, plus tard, ingénieur
+en chef des ponts et chaussées et eut pour fils le baron Andrea Podestà,
+actuellement sénateur et maire de Gênes, et que la famille des Boccardi
+a fourni un ambassadeur en France en 1798, et actuellement un sénateur,
+qui est, en même temps, un économiste distingué.]
+
+[241: M. G. Sforza a publié une lettre écrite par lui de Sorèze le 16
+mai 1802 (_Archivio storico italiano_, 1889, 5e série, n° 169.--P. 12
+des _Rime e prose di Fil. Pananti_ (Florence, Salani, 1882)). On dit que
+ses élèves pleurèrent à son départ, qu'il alla ensuite à Londres, y
+écrivit dans le journal _L'Italia_, donna des leçons d'italien dans le
+grand monde et gagna beaucoup d'argent ainsi que le titre de poète du
+Théâtre musical; il quitta l'Angleterre en 1813. Sous la Restauration,
+le professeur d'italien à la mode à Londres était P.-L. Costantini, qui
+a publié des Anthologies, et que Ginguené avait autrefois recommandé
+(_Mercure_, 29 octobre 1808).]
+
+[242: Voir, dans la bibliographie qui fait suite à mon livre sur Mme de
+Staël et l'Italie, les livres relatifs à l'histoire du Piémont et de la
+Lombardie à cette époque, et de plus, les chap. 3 et 4 du IVe vol. de la
+_Storia della corte di Savoja durante la Rivoluzione et l'Impero
+francese_, par M. Carutti (Turin-Rome; Roux, 1892, in-8°, 1er vol.
+L'ouvrage est en cours de publication).]
+
+[243: Voir quelques pages des _Mémoires sur la jeunesse de Mme
+Récamier_, de B. Constant, que Mme Lenormant donne en appendice à la
+suite des lettres du deuxième à la première qu'elle a publiées en 1882
+(Calmann-Lévy, in-8°); le _Discours préliminaire_ de Daunou sur La
+Harpe; le _Tableau historique de l'érudition française_ de Dacier; le
+chap. XXII des _Mémoires_ de Morellet; les _Mémoires_ de Mme de Genlis.
+Mme Récamier ne mettait pas en doute la sincérité de cette conversion;
+et, peut-être en réponse à la fameuse historiette sur la componction
+gastronomique de la Harpe, elle racontait comment des jeunes gens qui
+avaient tendu chez elle un piège à la dévotion de son hôte ne purent
+qu'en constater la vérité (_Souvenirs et corresp. tirés des papiers de
+Mme Récamier_, par Mme Lenormant, Paris, Mich. Lévy, 1873. p. 54-56 du
+1er vol.).]
+
+[244: On remarquera que, tandis que Chateaubriand, atteint dans son fond
+par l'incrédulité, parle presque de la religion dans le _Génie du
+christianisme_ comme d'une morte qu'il pleure et voudrait ressusciter,
+La Harpe voit déjà le philosophisme expirant.]
+
+[245: Encore convient-il de remarquer que l'injustice des autres envers
+le christianisme le ramène quelquefois à l'équité (voir la préface du
+vol. de J.-B. Salgues, _Mélanges inédits de littérature de La Harpe_,
+1810).]
+
+[246: Les articles qui avaient particulièrement piqué La Harpe sont la
+lettre assez amusante d'un Frère et Ami retiré des affaires insérée dans
+le _Journal de Paris_ du 18 messidor an V (6 juillet 1797) et le numéro
+du lendemain du _Rédacteur_. Or, je n'ai plus retrouvé mention de La
+Harpe dans le _Journal de Paris_ jusqu'au delà du 18 fructidor; et
+pourtant le _Journal de Paris_ était alors si déclaré contre les
+opinions de La Harpe que, le 25 fructidor an V, il approuva formellement
+le coup d'État du Directoire. Quant au _Rédacteur_, s'il revient à la
+charge contre La Harpe le 20 messidor (14 juillet) et le 10 fructidor
+(27 août), il ne dit plus rien du bonnet rouge.]
+
+[247: Voir l'art, précité du _Mémorial_, 10 juillet 1797, dont le titre
+est: _Histoire de mon bonnet rouge, de ma philosophie, de mon
+jacobinisme_, etc., et la suite de cet article dans le premier des deux
+suppléments au n° du 13 juillet; voir aussi, dans le _Cours de
+littérature_, le préambule du morceau intitulé: _Esprit de la
+Révolution_.]
+
+[248: Numéro du 29 juin 1793.]
+
+[249: Note manuscrite de Laya relevée sur un exemplaire de l'_Histoire
+de la Révolution_ de M. Thiers, édition de 1832, par M. Ravenel (voir
+l'article de M. Ravenel auquel renvoie la _Nouvelle Biographie générale_
+au mot LA HARPE).]
+
+[250: La Harpe a toujours dit qu'il avait été enfermé pour avoir
+qualifié Robespierre d'_inepte_; le _Journal de Paris_ dit, le 6 juillet
+1797, qu'_il fut coffré pour avoir contredit un de nos gros bonnets sur
+un point d'histoire_. Cette version se rapproche de celle de Daunou. Peu
+importe, en somme: les hommes de la Révolution pardonnaient moins encore
+une critique littéraire qu'une satire politique. Voir la fine
+explication que M. Aulard donne de l'amertume de Robespierre, p. 516-519
+de ses _Orateurs de la Constituante_.]
+
+[251: Des malheurs domestiques contribuèrent à tourner en acrimonie le
+zèle religieux de La Harpe. Voir, sur la fin tragique de sa première
+femme et sur les chagrins que lui causa son deuxième mariage, les
+_Mémoires secrets_ du comte d'Allonville (Paris, Werdet, 1838), p.
+352-353 du 1er vol., et _Souvenirs et corresp. tirés des papiers de Mme
+Récamier_, par Mme Lenormant, 4e édit. Paris, Michel Lévy, 1873, p.
+60-63 du 1er vol. La Harpe avait eu des torts avec sa première femme;
+mais Mme Récamier, qui avait fait le deuxième mariage (9 août 1797),
+témoignait qu'il se conduisit avec beaucoup de droiture, de modération
+et d'humilité dans les mortifications qui en furent pour lui la
+conséquence au moment même où le Directoire le poursuivait.]
+
+[252: D'après les _Mémoires_ de Fabre (de l'Aude), Paris, Ménard, 1832,
+p. 340-341 du 1er volume, La Harpe dut mettre ses livres en vente;
+quelques-uns furent acquis à des prix considérables par des personnes
+qui les lui laissèrent.]
+
+[253: Signalons à ceux qui voudront écrire sur La Harpe la réimpression
+de son discours sur la liberté des théâtres dans le n° de
+juillet-septembre 1789 de la _Révolution française_, p. 363, et, à
+propos de ce discours, le n° de la _Feuille du Jour_ du 21 décembre
+1790.]
+
+[254: Programme pour l'an II, rédigé par Garat, imprimé (Bibliothèque
+Carnavalet). Parmi les curieux détails sur l'épuration de l'an II que
+donne le registre des assemblées générales, notons que, pour remplacer
+les actionnaires évincés, on se proposait d'appeler pêle-mêle
+Berthollet, Monge, Pache, Barrère, Couthon.]
+
+[255: Je ne répéterai plus les attributions des professeurs chaque fois
+qu'un même nom reviendra.]
+
+[256: _Courrier français_, 14 novembre 1821, et _Moniteur_ du 15
+novembre 1821.]
+
+[257: _Ibid._, 17 novembre 1822.]
+
+[258: _Ibid._, 20 novembre 1823.]
+
+[259: _Courrier français_, 30 novembre 1824; _Globe_ du 2 décembre
+1824.]
+
+[260: _Courrier français_, 1er décembre 1825.]
+
+[261: _Courrier français_, 10 décembre 1831.]
+
+[262: _Ibid._, 17 décembre 1832.]
+
+[263: _Courrier français_, 8 décembre 1836, et Programme imprimé à la
+Bibliothèque Carnavalet.]
+
+[264: _Courrier français_, 1er décembre 1838.]
+
+[265: Le n° du 19 mai 1796 de l'_Ami des lois_, à propos des séances
+publiques du Lycée, dit qu'on peut s'abonner pour trois mois au prix de
+200 livres; il veut, sans doute, dire 200 livres en assignats.]
+
+[266: Ces trois listes sont tirées des annuaires du Lycée des Arts. Pour
+l'an II, des listes qu'on trouvera au carton F17 1143 des Archives
+nationales omettent le nom de Gillet-Laumont et mentionnent en plus, par
+contre, les cours de Trouville (hydraulique), et de Lussaut
+(architecture).]
+
+[267: Voir la _Décade_ du 20 floréal an VII, du 30 vendémiaire an VIII,
+du 20 floréal an IX, et les _Annuaires statistiques_ ou _Annuaires
+généraux du département de l'Isère_, rédigés par Berriat Saint-Prix.]
+
+[268: _Courrier français_, 3 décembre 1837.]
+
+[269: _Ibid._, 23 novembre 1848.]
+
+[270: Les cours commençaient quelquefois avant le 1er janvier, mais
+point assez régulièrement pour qu'on soit obligé de compter par année
+scolaire et non par année civile.]
+
+
+
+
+
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+Italie au dix-neuvième siècle, by Charles Dejob
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+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
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+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
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+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
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+Gutenberg-tm License.
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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