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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:07:06 -0700 |
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Des édit + +Author: Charles Dejob + +Release Date: August 12, 2011 [EBook #37052] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INSTRUCTION PUBLIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE ET EN ITALIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE + +CHARLES DEJOB + +Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie. + +L'enseignement supérieur libre en France. + +Villemain en Sorbonne. + +Des éditions classiques, à propos des livres scolaires de l'Italie. + +PARIS + +ARMAND COLIN ET Cie, ÉDITEURS + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +Préface. + +NAPOLÉON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE. + +CHAPITRE PREMIER. + +Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne, +que de sots propos et des mesures oppressives semblaient +menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de +notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction +publique. + +CHAPITRE II. + +L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première +tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon +sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de +l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses +représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à +Vérone, à Lodi. + +CHAPITRE III. + +Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement +des maisons de la Légion d'honneur. + +CHAPITRE IV. + +Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de +Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et +tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion +publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice +française reste en fonctions jusqu'en 1849. + +CHAPITRE V. + +Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le +collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les +voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de +ces collèges a puissamment contribué à relever le cÅ“ur et l'esprit de la +femme en Italie. + +L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE. + +CHAPITRE PREMIER. + +Du goût pour les cours publics. + +CHAPITRE II. + +Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la +Révolution. + +CHAPITRE III. + +Période de la Révolution et de l'Empire. + +CHAPITRE IV. + +Période de la Restauration. + +CHAPITRE V. + +Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre, +en 1849. + +CHAPITRE VI. + +Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France. + +VILLEMAIN EN SORBONNE. + +CHAPITRE PREMIER. + +Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la +Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il +s'est interdits. + +CHAPITRE II. + +Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses +qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas +toujours allé en grandissant. + +CHAPITRE III. + +Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de +l'enseignement de Villemain. + +DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRE DE L'ITALIE. + +Appendice A.--Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de +jeunes filles de Naples.--Le pensionnat de Lodi. + +Appendice B.--Projet de Napoléon Ier de fonder, dans toutes les +capitales de l'Europe, un lycée français.--Professeurs français et +professeurs de français en Italie sous Napoléon Ier. + +Appendice C.--Le personnel français au Collège de jeunes filles de +Milan.--La comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et +professeurs de français. + +Appendice D.--Élèves et professeurs italiens au Collège de Sorèze +pendant la Révolution et l'Empire. + +Appendice E.--Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier + +Appendice F.--Ginguené. + +Appendice G.--Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur. + +Appendice H.--Liste des professeurs de l'Athénée. + +Appendice I.--Professeurs du lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an +IV. + +Appendice J.--De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de +Lycée ou d'Athénée. + +Appendice K.--Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres. + +INDEX DES NOMS PROPRES. + + + + +PRÉFACE + + +De nos jours, les progrès de l'instruction publique sont subordonnés à +deux conditions: l'initiative de l'État, l'abnégation des maîtres. + +Dans une société démocratique où le temps n'a pas encore, quoi qu'on +dise, fondé les mÅ“urs de la liberté, rien de grand et de durable ne peut +se faire que par l'État. Il ne s'ensuit pas qu'il doive interdire ou +entraver les entreprises indépendantes ou même rivales. Loin de là : +supprimer la rivalité, c'est-à -dire l'émulation, serait préparer sa +propre décadence; il doit au contraire stimuler l'activité des individus +et de ce qui reste de corps constitués, mais sans s'abuser sur les +ressources que cette activité peut offrir. Il faut qu'il sache qu'il +détient aujourd'hui une telle part de la force publique que seul il peut +être libéral dans tous les sens du mot. Convaincu de son inquiétante +responsabilité, il faut qu'il se défende énergiquement de l'esprit +d'indifférence, de coterie et de parti, parce qu'on ne sait qui +réparerait ses fautes et parce qu'il est probable qu'au contraire ses +amis et ses ennemis renchériraient sur ses erreurs. + +D'autre part l'abnégation chez les professeurs devient plus difficile +parce qu'ils sont plus en vue qu'autrefois. Il suffit d'interroger le +roman et le théâtre contemporains pour apprendre qu'ils font dans le +monde une tout autre figure que jadis. L'abnégation (et ce mot signifie +non pas l'application au travail, mais, ce qui est fort différent, +l'oubli de soi) n'en demeure pas moins pour eux la plus nécessaire des +qualités, puisqu'ils doivent se proportionner à la jeunesse, +c'est-à -dire se dépouiller jusqu'à un certain point de la supériorité du +talent, des connaissances et de l'âge. Qu'ils s'adressent d'ailleurs à +un public juvénile ou à un public mûr, il leur faut accroître sans cesse +la somme de leur science, faire participer leurs auditeurs à ce progrès, +et cependant se régler toujours moins sur l'étendue de leur propre +capacité que sur celle de l'auditoire. Ils doivent cultiver leur talent +et toutefois ne pas s'y complaire; ils ne l'ont pas reçu pour en faire +simplement jouir le public, mais pour l'en faire profiter. + +Ces deux pensées forment l'unité du volume qu'on va lire: les deux +premières des études qui le composent se rapportent à l'une, les deux +suivantes à l'autre. Peut-être en effet voudra-t-on bien y reconnaître +autre chose que de simples monographies, quoique le détail y ait été +traité avec le soin qu'on apporte d'ordinaire aux ouvrages de ce genre. +On verra d'un côté un État créant dans un autre État, c'est-à -dire au +milieu de difficultés toutes particulières, une Å“uvre qui, après plus de +quatre-vingts ans, est aussi florissante qu'au premier jour, et l'on +remarquera que les divers essais tentés à ce propos en Italie sous la +domination française ont précisément réussi dans la proportion où le +gouvernement en avait assumé la responsabilité. D'autre part on verra en +France des établissements entourés dès leur naissance de la faveur +publique, longtemps soutenus par le talent ou même par le génie de leurs +professeurs, par l'assiduité de leurs abonnés, par le désintéressement +de leurs fondateurs, décliner après avoir rendu d'importants services, +et disparaître, sans même laisser l'espérance que d'autres puissent +durer aussi longtemps. + +Cette première et cette deuxième étude se confirment en ce que l'une +fait la contre-partie de l'autre; la troisième et la quatrième se +confirment plus directement. Le cours d'un professeur brillant et même à +certains égards fort soucieux de ses devoirs, puis des éditions +scolaires qui font honneur non seulement à leurs auteurs mais à +l'Université nous montreront les divers inconvénients qui peuvent naître +de la complaisance pourtant pardonnable d'un professeur pour la +dextérité de sa parole ou pour l'étendue de son érudition. + +C'est parce que toutes les parties de ce livre se relient à des +questions générales qu'en reprenant ici l'histoire des Athénées j'en ai +changé le titre. En comparant le morceau intitulé _L'enseignement +supérieur libre en France_ avec l'article publié en 1889, dans la _Revue +internationale de l'enseignement_, on trouverait que la nouvelle étude +ne diffère pas seulement de ma première esquisse par une étendue à peu +près double et par quelques erreurs de moins; car la notice de 1889 +visait seulement à faire connaître et apprécier quelques établissements +érigés à la fin du dix-huitième siècle: l'étude nouvelle, outre qu'elle +embrasse aussi la curieuse Société des Bonnes Lettres, fondée par les +royalistes de la Restauration pour faire échec à l'Athénée, vise à +déterminer par un historique approfondi la mesure dans laquelle chez +nous l'enseignement supérieur libre peut servir la cause de la science. +La chute de l'Athénée, après une glorieuse carrière, n'est plus +expliquée seulement par des circonstances passagères, mais par des +raisons qui tiennent à la transformation des mÅ“urs et qui autorisent des +conjectures sur l'avenir. + +Pour l'étude par laquelle s'ouvre ce livre, ce n'est pas seulement par +la pédagogie qu'elle se rapporte à l'histoire générale. On a pu +entrevoir, par une des lignes qui précèdent, qu'elle se rattache aussi à +la vaste et belle question sur laquelle j'ai déjà essayé d'appeler, par +un autre ouvrage, l'attention des historiens: l'heureuse influence +exercée par la France sur l'Italie entre 1796 et 1814. Le moment serait +venu d'en présenter le tableau. Les Italiens ont beaucoup écrit sur +cette période de leur histoire, à laquelle ils accordent avec raison une +importance capitale; il ne suffirait certainement pas de lire les +nombreux articles ou volumes qu'ils y ont consacrés; mais le Français +qui entreprendrait de l'exposer se sentirait guidé dès ses premiers pas, +et la satisfaction qu'il ressentirait tantôt à entendre proclamer les +services alors rendus par la France, tantôt à lui découvrir de nouveaux +titres à la reconnaissance, le payerait amplement de sa peine. Il +n'aurait pas à craindre de paraître réclamer pour elle une orgueilleuse +supériorité. Toutes les nations sont à tour de rôle redevables les unes +aux autres. En rendant compte de mon dernier livre dans la _Cultura_, M. +Zannoni disait fort justement que l'Italie avait tant fait pour la +France qu'elle entendait volontiers un Français rappeler ce que la +France avait fait pour elle. Certes nous honorons la mémoire de +Vercingétorix et nous sommes avec lui de cÅ“ur dans sa résistance à +Jules César, mais nous savons gré aux Romains d'avoir aboli chez nous +les sacrifices des druides, et d'avoir mis la Gaule au rang des pays +civilisés; nous nous rappelons avec plus de plaisir les victoires de +Fornoue, d'Agnadel et de Marignan que la défaite de Pavie, mais nous +remercions l'Italie de la Renaissance de nous avoir donné le goût des +arts. Le matin de la journée de Coutras, le Béarnais rappelait à ses +cousins qu'ils étaient Bourbons comme lui et promettait de se montrer +leur aîné; à quoi ses cousins répondaient par la promesse de se montrer +ses dignes cadets: la France et l'Italie ont joué tour à tour l'une +vis-à -vis de l'autre le rôle d'un aîné qui forme ses cadets et se +réjouit de se voir égaler par eux. Il faut donc espérer que l'exemple +donné depuis longtemps par M. Rambaud, lorsqu'il décrivit l'action +bienfaisante de la France dans la vallée du Rhin au temps de la +Révolution et de l'Empire, sera enfin suivi. Au reste, on n'en est déjà +plus à le souhaiter; car on dit qu'une thèse de doctorat portera bientôt +sur l'administration impériale en Dalmatie, qu'on en projette une autre +sur l'administration impériale en Italie, qu'on travaille en ce moment à +l'histoire de la Belgique sous le gouvernement français. Je souhaite +d'autant plus volontiers le succès de ces trois projets que deux de +ceux qui les ont formés me rappellent d'anciens et agréables souvenirs. + +L'histoire des collèges fondés par les Français en Italie a été surtout +écrite à l'aide du journal officiel du premier royaume d'Italie et des +Archives de Milan que M. Cesare Cantù m'a encore une fois gracieusement +ouvertes; mais j'ai reçu d'importantes communications de M. Malagola, +directeur des Archives de Bologne, que M. le sénateur Capellini avait eu +l'obligeance d'intéresser à mes recherches, de M. Benedetto Croce, +l'aimable érudit napolitain, de M. Flamini, jeune et déjà savant +professeur de Turin. MM. Luigi Ferri et Alessandro d'Ancona, M. le baron +Manno, MM. Novati, Bernardo Morsolin, Giuseppe Biadego, Ach. Neri m'ont +également prêté leur aide, ainsi que MM. Debidour, Mérimée, Bayet et +Astor, qui ont mis leurs amis à ma disposition. + +Quelques-unes des additions faites à l'histoire de l'Athénée sont dues à +d'utiles avis que MM. Aulard et Chuquet m'ont donnés en rendant compte +de mon premier travail sur cet établissement. + +D'autres personnes m'ont fourni ou procuré quelques documents; on verra +leurs noms au cours de ce travail. J'offre ma gratitude à tous les +érudits dont l'amitié ou la courtoisie a facilité mes investigations. + + + + +NAPOLEON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne, +que de sots propos et des mesures oppressives semblaient +menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de +notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction +publique. + + +«Les Italiens avaient absolument abandonné et méprisé leur langue: +arrivent les Français, et, avec leur outrecuidance naturelle, ils +veulent interdire à la meilleure partie de l'Italie l'usage de l'idiome +national. Une indignation générale s'élève dans toute l'Italie; on +n'épargne ni peine ni étude pour recouvrer le patrimoine délaissé, dont +un tyran insolent et insensé voulait nous ravir les derniers restes.» +Ainsi s'exprime Pietro Giordani dans une de ses lettres. Au premier +abord, on qualifierait volontiers d'absurde l'imputation que l'ancien +panégyriste de Napoléon Ier lance ici contre le gouvernement impérial: +tout au plus l'excuserait-on par la fureur où le jetaient ceux qui +voulaient _intedescare_ l'Italie, qui décachetaient les lettres des +patriotes et auxquels il adresse, quelques lignes plus bas, le défi +d'une courageuse exaspération. + +Toutefois, la colère de Giordani ne manque pas d'une apparence de +fondement. Usant de ce qu'on appelle le droit de la conquête, Napoléon +avait un instant imposé à toutes les parties de la péninsule qu'il +annexait à son empire, l'emploi du français dans les affaires +judiciaires et dans les actes notariés; et plus d'un Italien avait vu +dans cette mesure, non pas simplement la pratique constamment suivie +pour assurer la prédominance des vainqueurs, mais une tentative pour +évincer progressivement leur langue au profit du français. + +Cette crainte était-elle purement chimérique? Assurément, ni Napoléon, +ni les Français en général n'avaient conçu l'extravagant projet de faire +désapprendre la langue de Dante et de Pétrarque. L'inquiétude fort +respectable dont nous parlons s'explique surtout par une ombrageuse +délicatesse qui annonçait le réveil du patriotisme. Les promesses de +Napoléon, la fondation de républiques censées autonomes, d'un royaume où +les Lombards, les Vénitiens, les Romagnols cessaient d'être des +étrangers les uns pour les autres, donnaient aux Italiens, dans +l'assujettissement même, un avant-goût de l'indépendance; et, comme +c'était surtout leur littérature, dont ils étaient fiers, comme c'est là +surtout, dans le patrimoine d'un peuple, le bien que ses vainqueurs lui +interdisent le moins de réclamer, il revendiquait parfois cette gloire +avec plus d'âpreté que d'à -propos. Par exemple, un certain Romaniaco +s'était imaginé que l'_Histoire critique de la République romaine_, de +Lévesque, dirigée contre l'esprit républicain, visait à mortifier +l'Italie[1]. Cependant il n'est pas impossible que l'espérance de voir +notre langue supplanter celle de nos voisins, ait été caressée par +quelques Français. Nos victoires avaient alors tourné bien des têtes, et +la France était non moins infatuée de son génie que de ses conquêtes: +elle comptait un grand siècle de plus que cent ans auparavant; elle +tenait plus que jamais à sa tradition littéraire, parce que Voltaire +avait fortifié en elle le respect de Boileau; à l'école de Condillac, +elle avait même appris à renchérir sur l'Art Poétique: les qualités que +Boileau avait déclarées nécessaires, elle les croyait suffisantes; la +clarté, l'élégance, la finesse lui paraissaient à la fois l'idéal du +style et le cachet de sa propre langue; elle applaudissait à des +tragédies, à des épopées que Boileau eût taxées de prosaïques: quelques +beaux esprits ont pu prendre alors au pied de la lettre le mot sur le +clinquant du Tasse, sur les faux brillants de l'Italie, et, tandis que +jusque-là les lecteurs de Boileau, de Voltaire, de Jean-Jacques étaient +demeurés sensibles au charme de la poésie italienne, ils purent croire +qu'en donnant à nos voisins notre idiome, après lui avoir donné notre +Code, nous lui imposerions un second bienfait. N'avait-on pas entendu +cette étonnante réflexion de Mercier dans un rapport aux Cinq-Cents? «Je +croyais qu'il n'existait plus d'autre langue en Europe que celle des +républicains français!» L'hyperbole déclamatoire, la boutade +impertinente se mêlent vite en France aux naïves suggestions de la +vanité, et ceux d'entre nous qui n'y donnent pas ne les découragent +point assez résolument; il nous semble qu'un propos en l'air ne tire pas +à conséquence, et, quoique persuadés que l'Europe a les yeux fixés sur +nous, nous oublions qu'elle nous écoute. De sots propos sont pourtant +toujours relevés. En 1811, Angeloni, ancien membre du gouvernement de la +république romaine, qui depuis, impliqué dans un complot contre +Bonaparte, avait subi dix mois de captivité, racontait que deux ou trois +ans auparavant on soutenait qu'il fallait supprimer la langue +italienne[2], qu'il avait plusieurs fois soutenu de longues discussions +à ce sujet, contre des Français qui ne savaient d'autre langue que la +leur, et auxquels il avait représenté la difficulté de l'entreprise. De +son côté, Foscolo s'écriait dans son _Hypercalypsis_: «Un Gaulois +s'engraissera des fruits de la terre féconde entre toutes et criera: +Oubliez la langue de vos pères, qui n'est que vanité! Parlez la nôtre, +qui renferme les paroles de la sagesse et qui résonne admirablement sur +le théâtre.» + +Du reste, quelques étrangers, et notamment des Italiens même, avaient, +soit pour faire leur cour à la France, soit parce qu'ils subissaient son +prestige, autorisé par leurs doctrines les prétentions de notre vanité. +Ainsi, le savant abbé piémontais Denina, tout en maintenant que +l'italien était plus riche, mieux fait pour la poésie que le français, +avait affirmé publiquement que notre littérature comprenait plus de +livres utiles ou agréables, que le dialecte des Piémontais s'en +approchait plus que de l'italien, et que si l'obligation d'employer le +français dans les actes devait les gêner d'abord, ils s'en trouveraient +bien par la suite; aussi indiquait-il les moyens de leur inculquer notre +idiome: il faudrait, disait-il, reprendre l'usage d'enseigner le +catéchisme en piémontais, puis faire prêcher en français; de plus, on +ferait jouer des pièces dans le patois local, en attendant qu'on eût des +troupes d'acteurs français[3]. Or, quoique Denina louât beaucoup le +prince Eugène et Napoléon, et qu'il eût accepté la charge de +bibliothécaire de l'empereur, il ne faudrait pas voir en lui un traître +à son pays: M. de Mazade nous apprend que, longtemps après, le patriote +Montanelli aimait à répéter que l'Italie finissait au Tessin, et Victor +Amédée II considérait le Piémont comme n'étant ni français, ni +italien[4]. Lorsqu'Alfieri commença à écrire pour le théâtre, il était +obligé de rédiger ses plans en français, et pour acquérir une pratique +facile de l'italien, il dut recommencer ses voyages en Italie. + +D'autres, comme s'ils avaient pressenti que la France allait fournir +pendant cinquante années le livret original des plus beaux opéras, +donnaient une nouvelle tournure à la vieille querelle des glückistes et +des piccinistes: le Suisse Escherny, dans un _Fragment sur la Musique_, +déclarait notre langue très mélodieuse[5]; le Sicilien Ant. Scoppa +soutenait que l'accent en français était plus énergique qu'en italien, +que notre idiome fournissait plus aisément des vers iambiques et +anapestiques, les plus heureux de tous, qu'en général les Français sont +naturellement poètes, que chez nous les gens du peuple retiennent +facilement les airs, et les personnes bien élevées sont bonnes +musiciennes, ce qui, d'après lui, se rencontre rarement en Italie; si la +France n'avait pas encore produit beaucoup de bonne musique, c'était, à +l'entendre, parce qu'elle n'avait pas assez confiance en elle-même, que +les librettistes n'appropriaient pas assez les vers aux exigences du +chant, qu'on mettait trop souvent les paroles sur de vieux airs choisis +au hasard, qu'on goûtait trop les accompagnements bruyants, enfin que le +pouvoir n'encourageait pas assez l'étude du chant[6]. Dès 1803, +c'est-à -dire l'année même du livre de l'abbé Denina, Scoppa avait sous +un autre titre donné une ébauche de cette théorie: le français Dépéret +ne croyait donc scandaliser personne en lisant dans cette même année, à +l'Académie de Turin, un Mémoire où il disait: «La langue française est +peut être de toutes les langues vivantes et analogues la plus éloquente, +la plus énergique et la plus propre à la déclamation, parce que l'accent +syllabique y est entièrement subordonné à l'accent oratoire et qu'elle +est sans prosodie... J'ai entendu en Italie déclamer de très beaux vers +et prononcer des discours oratoires par des hommes habiles et j'ai le +plus souvent senti que l'accent syllabique de cette langue, en rendant +trop sensible le son partiel de chaque mot, suspendait l'élan de la +voix, l'entrecoupait, et nuisait entièrement à ce son fondamental qui, +produit par le sentiment, doit retentir et s'étendre depuis la première +jusqu'à la dernière syllabe d'une phrase ou d'une période.» + +Mais ces prétentions, encouragées par les uns, impatientaient les +autres. Nous avons mentionné, dans notre livre sur Mme de Staël et +l'Italie, la fermeté avec laquelle certains Italiens rappelèrent alors +les droits de leur littérature au respect des nations; d'autres allèrent +encore plus loin. Angeloni, dans un ouvrage précité, répliquait en ces +termes à Escherny qui avançait que les langues modernes ne sont pas +lyriques: «Fort bien! mais à condition que vous l'entendiez seulement +des langues qui, comme le français, écorchent les oreilles;» il le +raillait de s'en prendre aux chanteurs de notre Opéra de ce qu'ils +criaient, et l'engageait à s'en prendre plutôt à la langue sourde qui +les y forçait; à l'auteur d'un article sur les occupations de la classe +des Beaux-Arts à l'Institut de France, il répondait que, pour rendre +notre langue musicale, il faudrait en refondre tous les sons, et que +tous les Instituts du monde n'y suffiraient pas: il accordait à sa +colère le soulagement de défigurer les noms français, écrivant à +l'italienne Boalò pour Boileau, afin, disait-il, d'en rendre la +prononciation possible aux Italiens, _qui ne peuvent presque pas +s'imaginer qu'il y a au monde une orthographe aussi étrange où tantôt +quatre ou six consonnes d'un même mot sont réputées superflues, tantôt +trois voyelles sont employées pour exprimer un même son_. Corniani, +dans ses _Secoli della letteratura italiana_ (1796), retournant contre +les Français le mot de Boileau, avait dit qu'il voulait montrer à ses +compatriotes l'or qu'ils possèdent, pour qu'ils ne se laissassent plus +éblouir par le clinquant étranger. Dans un langage plus mesuré, De Velo, +professeur à l'université de Pavie, publiait en 1810 des leçons qu'il y +avait faites deux ans auparavant sur l'éloquence, où, non content +d'affirmer que sa nation avait inspiré tous les chefs-d'Å“uvre des +lettres et des arts, il imputait à l'étranger, particulièrement à la +France, tous les défauts qui s'étaient ensuite glissés dans les +productions de sa patrie. Le journal dirigé par Monti, le _Poligrafo_, +dira bientôt avec une précision encore plus hardie que Marini et +Achillini avaient _mendié_ presque tous leurs défauts en France[7]. +Amanzio Cattaneo, professeur de belles lettres au Lycée du Mincio, lut à +l'Académie de Mantoue, le 1er juillet 1807, un discours où il qualifiait +la langue et la littérature d'outre-mont d'ordure malpropre, _lordante +sozzura_. + +Mais les patriotes italiens, quand ils voulaient être justes, +convenaient qu'ils n'étaient pas seuls à réclamer contre l'impertinence +de quelques individus et les mesures gênantes du gouvernement: tout en +relevant les appréciations fâcheuses de Boileau et de Bouhours, +Angeloni rendait hommage à Régnier-Desmarais, à Ménage, pour le zèle +avec lequel ils s'étaient essayés dans la langue poétique de son pays; +il louait du premier sa traduction en italien d'_Anacréon_, des huit +premiers livres de l'_Iliade_, du deuxième ses _Origini italiane_, ses +_Annotazioni sopra l'Aminta del Tasso_; il citait cette généreuse +déclaration de Malte-Brun: «Les classiques italiens ont fondé la +littérature moderne et en sont encore les chefs et les princes, quoi +qu'en ait pu dire l'impuissante envie des autres nations.» Il citait ces +paroles plus belles encore de Ginguené: «La langue italienne n'est plus +pour nous un objet de pure curiosité. À mesure que l'Italie devient plus +française, il devient pour les Français d'une nécessité plus urgente +d'entendre la langue de ce beau pays qui la conservera sans doute. Ce +serait un triste fruit de notre influence sur ses destinées, si elle +s'étendait jusqu'à effacer peu à peu, du nombre des langues modernes, +celle qui en est reconnue la plus belle, la plus riche, la plus féconde +en chefs-d'Å“uvre de tous les genres; c'en sera un très heureux, au +contraire, si nous nous trouvons engagés et comme forcés à étudier +enfin, avec l'attention dont elle est digne, cette belle langue et les +grands écrivains qu'elle a produits[8].» Honneur à Ginguené pour avoir +ainsi défendu la gloire d'un peuple non encore affranchi! Trop souvent +homme de parti dans les questions de politique intérieure et de +religion, sec et hautain dans les relations privées, il a, en écrivant +ces lignes, pratiqué celle de toutes les vertus qui est la plus +populaire en France, le respect du faible. Bien plus, il admettait, ce +qui est encore plus rare, que les Italiens se permissent de revendiquer +eux-mêmes la considération qui leur appartenait; car il louait un +discours prononcé par Foscolo à l'université de Pavie, pour la force des +pensées et surtout pour le patriotisme, _la véhémence entraînante qui, +loin de blesser en nous l'orgueil national, nous fait pour ainsi dire +adopter le sien_[9]. + +C'est une joie pour nous de le constater: de même qu'il s'est trouvé des +Français pour réprouver la spoliation des musées italiens, il s'en +trouva pour repousser la velléité, le rêve aussi coupable que ridicule +de faire tomber une langue en désuétude. On peut le dire hardiment: la +grande pluralité des esprits cultivés de France s'intéressait à la +littérature italienne; le même _Mercure_ qui avait publié le vÅ“u de +Ginguené traduisit, les 14 et 28 septembre 1811, une page de l'_Ape +subalpina_ contre les Italiens qui écrivaient en style francisé, et des +articles de circonstance n'épuisaient point ces bonnes dispositions. La +France était alors le pays où l'on étudiait avec le plus d'amour et +d'intelligence la littérature italienne. Nous ne rappellerons pas tous +les critiques qui s'en occupèrent avec goût et savoir dans des feuilles +spéciales. Nous citerons seulement Amaury Duval pour ses comptes rendus +dans la _Décade_ et dans le _Mercure étranger_; Marie-Joseph Chénier, +qui, à la suite de son conte, _Le maître italien_, prouve l'étendue de +ses connaissances par un aperçu des richesses de la langue italienne; +Dacier, qui, dans, son _Tableau historique de l'érudition française_, +n'omet aucun des savants travaux publiés de son temps au sud des Alpes. +Nous rappellerons surtout que Ginguené commençait alors la tradition +brillamment continuée après lui par Fauriel, Ozanam et M. Gebhart: +esprit moins ouvert, moins pénétrant que ses successeurs, il a mérité +pourtant que Sismondi et Giordani le dédommageassent des appréciations +dédaigneuses émises par Féletz, par Mme de Genlis et par Chateaubriand, +sur son _Histoire littéraire de l'Italie_. + +À la vérité, Ginguené se plaint que le public français montre peu +d'empressement pour la littérature italienne; mais l'accueil fait à +Giulia Beccaria par la société d'Auteuil, l'influence affectueuse que +Fauriel exerça sur le jeune Manzoni, les nombreuses éditions et +traductions publiées à cette époque, prouvent qu'il se montre là bien +exigeant. On n'achetait pas assez, paraît-il, des éditions récemment +publiées en France du _Tacite_ de Davanzati et des _Lettres_ de +Bentivoglio: cela se peut; mais entre 1741 et 1815, il a paru cinq ou +six versions françaises du _Roland Furieux_, dont une a été réimprimée +sept fois et une autre cinq durant cette période. Dans le même laps de +temps, on a imprimé ou réimprimé huit fois chez nous des traductions du +_Décaméron_, dix fois des traductions de la _Jérusalem Délivrée_[10]. La +classe cultivée donnait alors, en France, une preuve encore plus +incontestable de son estime pour la langue italienne par l'empressement +qu'elle mettait à l'apprendre. Il est vrai que les événements de la +péninsule avaient déjà commencé à offrir aux amateurs les séduisantes +leçons de patriotes obligés, comme jadis les savants de Constantinople, +de gagner leur pain dans l'exil, et que, en attendant qu'un Foscolo +donnât des conférences à Londres, qu'un Daniel Manin, chez nous, +acceptât des élèves, des hommes distingués, tels que Buttura et Biagioli +à Paris, Urbano Lampredi et Filippo Pananti à Sorèze, distribuaient un +enseignement très apprécié. La liste des souscripteurs à la _Préparation +à l'étude de la langue latine_ par Biagioli, sous la Restauration, +prouve l'étendue de sa clientèle; il se glorifiait, sans doute, d'avoir +eu _pour seul et unique maître l'immortel Dumarsais_, et Ginguené avait +dit spirituellement de lui, en recommandant sa _Grammaire italienne +élémentaire et raisonnée_: «Si je ne craignais de lui faire tort dans le +monde, s'il ne fallait pas être très réservé dans des accusations de +cette espèce, je le croirais entaché d'idéologie.» Mais ce disciple de +nos idéologues n'en était pas moins un intraitable défenseur de Dante, +et personne, à Paris, ne lui en voulait de ne pas capituler sur ce +point. De moindres talents suffisaient encore à rappeler sur les bancs +des dames élégantes et des hommes à barbe grise. Boldoni a enseigné +vingt-cinq ans dans ce brillant Athénée dont nous raconterons +l'histoire: à Lyon, un Niçois instruit, mais fort médiocre, nommé Rusca, +fondait une _Società d'emulazione italiana_, dans laquelle il commentait +les auteurs de son pays; Silvio Pellico se moque de lui et des Lyonnais, +parce qu'il déclamait devant un auditoire qui ne l'entendait pas, et +parce qu'il soutenait dans les journaux d'indécentes querelles avec un +rival; mais comme ces auditeurs payaient, il est, ce me semble, tout au +plus permis de sourire de leur naïve bonne volonté. Au surplus, dès +1785, l'_Année littéraire_ disait que _les dames françaises apprenaient +l'italien avec autant de soin que leur propre langue, et que les hommes +trouvaient beaucoup plus commode de l'apprendre que le latin qu'ont +appris leurs pères_. M. Aulard constate que Danton, qui, comme +Robespierre, savait très bien l'anglais, parlait aussi italien[11]. + +Sur le sol italien également, en pays conquis, on peut dire d'une façon +générale que les Français qui furent chargés à un titre quelconque de +diriger l'esprit public, professèrent le plus sincère respect pour la +gloire littéraire de l'Italie. On sait les égards de Championnet pour +ses grands souvenirs; M. Ademollo a retracé ceux du général Miollis, +pour l'illustration passée et présente du peuple qu'il gouvernait avec +autant d'intégrité que de fermeté; Moreau de St-Méry, dans les duchés +de Parme, Plaisance et Guastalla, témoigna des mêmes sentiments. Parmi +les agents inférieurs, Charles Jean La Folie, tantôt journaliste, tantôt +employé dans l'administration du vice-roi qu'il a plus tard racontée, +publiait en 1810 des _Tavole cronologiche degli uomini più illustri +d'Italia dal tempo della Magna Grecia fino ai giorni nostri_; Aimé +Guillon, précepteur des pages du prince Eugène, un des principaux +rédacteurs du journal officiel, a pu ne pas comprendre la beauté des +fameux _Sepolcri_ d'Ugo Foscolo, et s'attirer par là quelques ennuis, +mais l'esprit de ses articles prouve qu'il ne l'a pas niée de parti +pris: il préférait le style facile de Monti au style travaillé de son +rival; rien de plus: il loue en effet de très bon cÅ“ur, non seulement +des poésies en l'honneur de Napoléon, mais des traités techniques, des +tableaux, Canova et les _Secoli_ de Corniani. Il défend Alfieri contre +Pietro Schedoni, qui accusait ses tragédies d'offenser la morale et de +troubler l'ordre public par des maximes républicaines; il réfute avec +modération les attaques du poète d'Asti contre Racine, et avertit que la +tragédie et la comédie françaises ont des obligations à l'Italie. Se +faisant Italien de cÅ“ur, il proteste que les étrangers, et notamment les +Français, ne sont pas seuls à avoir produit de bons romans, ce qu'il +prouve par les poèmes chevaleresques et les nouvelles de l'Italie; il +fait observer que le _Paolo e Daria_ de Gasparo Visconti est bien +antérieur à Paul et Virginie, et loue les Italiens de préférer les vers +à la prose pour les romans. Ailleurs, il félicite Hager, qu'il appelle +son compatriote, parce qu'ils sont tous deux sujets du royaume d'Italie, +de soutenir contre le Français (lisez le Sarde au service de la France) +Azuni, que la boussole n'est pas d'invention française; il voudrait +seulement que l'invention en fût rapportée, non aux Chinois, mais aux +Italiens[12]. + +Le zèle de Guillon pour sa patrie adoptive ne lui a pas coûté seulement +des phrases de compliment, il lui a coûté aussi des études assez +sérieuses. Foscolo, Monti même, quand la _Spada di Federigo_ eut essuyé +quelques critiques dans le _Giornale italiano_, ont pu prétendre qu'il +n'entendait ni la langue ni la littérature de leur pays: ils auraient +été mal fondés à lui refuser le mérite d'une lecture considérable. Il +faut en accorder autant à Hesmivy d'Auribeau, ecclésiastique français, +qui avait passé en Italie le temps de la Révolution, et que Napoléon +nomma professeur de littérature française à l'université de Pise; dans +le fatras ampoulé de son discours d'ouverture de 1812, on démêle un réel +travail; car, s'il est aisé d'appeler Pétrarque un génie sans égal, il +l'était moins pour un Français de rassembler les éloges que les +écrivains du moyen âge ont donné à Pise, d'énumérer les grands hommes +qu'elle a produits. Tout médiocre qu'il est, ce discours respire une +sincérité touchante; l'auteur ne cache pas que le gouvernement le charge +de travailler à ce que _les Italiens et les Français soient tellement +confondus entre eux qu'ils ne forment plus qu'une même famille_, la plus +polie et la plus éclairée de l'univers; mais, quand il parle de la +France, il est aussi loin du ton de supériorité que de la fausse +modestie: «Renonçons,» dit-il, «de part et d'autre avec une égale +franchise aux anciens préjugés, aux préventions nationales... On peut +être fort bon Français, disait La Harpe, sans regarder exclusivement sa +langue comme la première du monde... Au lieu donc de nous déprécier ou +flatter à l'excès, unissons sincèrement nos efforts pour augmenter nos +mutuelles richesses!» Chargé d'enseigner le français aux jeunes Pisans, +il veut si peu leur faire oublier l'italien qu'il leur dit: +«Défendez-vous sévèrement d'emprunter de la langue française, toute +belle qu'elle est, aucune de ces locutions que les véritables gens de +lettres en France gémiraient sans aucun doute de voir se mêler à vos +discours!» + +Mais, dès lors, une réflexion s'impose: si Angeloni, qui écrivait à +Paris, déjà suspect par ses antécédents, sous l'Å“il de Napoléon; si +Monti, Foscolo, Cattaneo, professeurs à la nomination du prince Eugène, +ont pu s'exprimer avec liberté sur la même matière; si Auribeau et +Guillon, tous deux fonctionnaires français, marquent tant de +ménagements, il faut croire que le gouvernement ne nourrissait pas de +trop noirs desseins contre l'indépendance littéraire de l'Italie. Pour +le _Giornale italiano_ surtout, le cas est curieux: dans cette feuille +officielle, des rédacteurs qui ne signent que par des initiales, mais +qu'évidemment l'autorité connaissait, se prononcent très franchement. Le +7 mai 1809, par exemple, le journal accueille une très vive réfutation +d'un article où il avait jugé sévèrement une traduction italienne des +_Jardins_, de Delille; l'_Aiace_, de Foscolo, où l'on dit en Italie que +la police impériale vit des allusions hostiles, est jugé bien ou mal +dans le numéro du 15 décembre 1811, mais sans ombre d'insinuation. Si, +dans les numéros des 24 et 26 février 1809, l'autobiographie d'Alfieri +est qualifiée d'Å“uvre orgueilleuse, qu'il eût mieux valu ne pas publier, +un autre rédacteur, le 18 août de la même année, décerne l'immortalité +au poète d'Asti. Rien, en un mot, à l'adresse des écrivains d'Italie qui +ressemble à la malveillance systématique que l'empereur passait pour +encourager, en France, à l'égard de nos écrivains indépendants. La +presse était surveillée tout aussi rigoureusement en Italie que chez +nous; mais le langage du _Giornale italiano_ montre que l'autorité +française n'avait pas, sur le point qui nous occupe, les intentions +suspectées assez tard par Giordani. + +Elle le prouva au surplus en révoquant, le 9 avril 1809, pour la +Toscane, le 10 août de la même année pour les États de l'Église, +l'obligation d'employer notre langue dans les actes notariés et devant +les tribunaux; seuls, le Piémont, la Ligurie et le Parmesan y +demeurèrent soumis. Quant au royaume d'Italie et au royaume de Naples, +ils y avaient naturellement échappé. Ajoutons que le gouvernement, aussi +bien dans les provinces réunies à l'Empire que dans celles que +Beauharnais administrait sous l'étroite tutelle de Napoléon, a protégé +de toutes ses forces la littérature italienne. Je n'entends pas +seulement par là les pensions, les titres donnés à Monti, à Cesarotti, à +une foule d'écrivains ou de savants; on pourrait n'y voir que le dessein +de payer des dithyrambes ou de s'assurer des hommes qui influaient sur +l'opinion publique; mais la fondation d'une Académie modelée sur +l'Institut de France, la réorganisation de la Crusca, restaurée +spécialement en vue de conserver l'intégrité de l'idiome national, les +prix donnés aux auteurs des ouvrages les plus purement écrits, les +instructions ministérielles, comme celle de Scopoli, directeur général +de l'instruction publique sous Beauharnais, qui, en instituant des +concours d'opéra, requérait expressément _la purità dello stile e della +lingua_ fournissent des arguments péremptoires. Un petit détail montrera +l'esprit dans lequel le gouvernement français entendait les rapports +avec les lettrés d'Italie: le célèbre imprimeur Bodoni avait été traité +d'une manière si flatteuse par Beauharnais et par Murat, qui, tour à +tour, avaient essayé de lui faire quitter Parme, l'un pour Milan, +l'autre pour Naples, qu'il avait commencé, pour leur marquer sa +reconnaissance, une édition in-folio des classiques français; or, en +1813, un voyageur français, se persuadant que Bodoni ne méritait pas sa +réputation, écrivit contre lui; c'était assurément une attaque injuste; +mais il était parti jadis de l'imprimerie de Bodoni une imputation +calomnieuse contre les Didot, et ceux-ci n'avaient eu pour dédommagement +qu'un article de Ginguené; Bodoni ne s'en plaignit pas moins à M. de +Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie en +France, et M. de Pommereul fit saisir la brochure, puis écrivit à +l'imprimeur italien une lettre de consolation[13]. + +Napoléon a beaucoup moins songé à faire oublier aux Italiens leur langue +qu'à étendre chez eux la connaissance de la nôtre, intention beaucoup +moins tyrannique, on en conviendra. C'est peut-être dans ce dessein +qu'il établit, en 1806, une troupe permanente de comédiens français à +Milan, en quoi il ne commençait pas à exécuter le plan d'éviction +proposé par Denina, puisqu'il établit bientôt après, dans la même ville, +une troupe permanente d'acteurs italiens[14]. Mais l'entreprise offrait +bien des difficultés: une troupe lyrique étrangère peut donner des +représentations très suivies, parce que l'auditoire, sans comprendre les +paroles, peut se plaire à la musique; il n'en est pas de même pour une +troupe purement dramatique. Le désir d'amuser la garnison française +entrava encore davantage le succès: il aurait fallu jouer surtout les +chefs-d'Å“uvre de notre répertoire: d'abord parce que la bonne compagnie +serait volontiers venue les voir, les rédacteurs italiens du _Poligrafo_ +de Monti étant d'accord avec les rédacteurs, en partie français, du +_Giornale italiano_, pour les louer; ensuite parce que, connaissant par +avance ces pièces pour les avoir lues, elle en aurait plus facilement +suivi la représentation. Au contraire, pour amuser nos militaires, on se +jeta dans la nouveauté, et point toujours dans la plus délicate; on +donna surtout les farces des petits théâtres de Paris, des Variétés, du +Vaudeville, ou quelquefois, en représentant le répertoire de la Comédie +française, on l'assaisonna de mots et de gestes licencieux. Le genre de +comique qui plaisait à nos braves obtenait encore bien plus la +préférence de certaines _donnicciuole_, de certaines _ragazzine_, dont +la présence n'était évidemment pas sans rapport avec la leur; ces +demoiselles, fort paisibles quand on donnait des pièces lubriques ou +lestes, s'ennuyaient au _Misanthrope_ et troublaient la représentation +_comme une bande de moineaux babillards_. Les acteurs achevèrent +d'éloigner le public indigène en ne prenant pas la peine de ralentir +leur débit, en ne donnant pas assez de pièces à spectacle, en ne se +conformant pas, pour le prix des places, aux habitudes du pays. Enfin, +on ne les avait pas recrutés parmi les meilleurs de la capitale: Mlle +Raucourt, qui dirigea d'ordinaire le théâtre français de Milan, n'était +plus dans l'éclat de la jeunesse et de la faveur publique quand on lui +confia cette fonction; sauf Mme Vanhove, ou, si l'on aime mieux, Mme +Talma, qui ne parut qu'un instant, sauf Mme Grasseau et ses filles, elle +n'eut guère que des collaborateurs d'un talent médiocre ou inégal. +Aussi, excepté les jours où le vice-roi se montrait dans sa loge, la +salle était-elle fort peu garnie de spectateurs. Vers la fin de +l'Empire, la troupe espaça beaucoup ses représentations, et, quand elle +les cessa, au retour des Autrichiens, il ne paraît pas qu'on l'ait fort +regrettée[15]. + +Un moyen plus sûr de faire naître, ou plutôt d'entretenir le goût de +notre littérature, consistait à enseigner notre langue. Le gouvernement +y travailla tantôt en subordonnant certaines faveurs à la connaissance +du français, tantôt en l'enseignant. D'un côté, un décret de +Beauharnais, du 15 novembre 1808, décida que les candidats aux chaires +de toutes les Facultés seraient, entre autres matières, examinés sur le +français, et Fontanes, dans une lettre du 22 février 1811 au recteur de +Pise, l'informe que les écoles consacrées dans le ressort de cette +Académie à l'enseignement du français obtiendraient pour leurs chefs la +dispense du diplôme décennal et pour leurs élèves celle de la +rétribution due à l'Université[16]. D'autre part, on institua des cours +de français dans les Lycées et dans les Facultés. Sans doute, ces +mesures inspiraient quelques inquiétudes à certains Italiens; mais les +esprits avisés ne s'arrêtaient pas à leurs soupçons, plus respectables +que fondés: «Quelques personnes, «disait Scopoli dans un rapport au +ministre,» murmurent de voir introduire l'étude du français jusque dans +nos gymnases, craignant qu'une langue étrangère n'en bannisse la nôtre +ou n'en corrompe la pureté. Mais un penseur a par avance réfuté cette +erreur en faisant remarquer que, s'il était possible d'apprendre toutes +les langues vivantes de l'Europe, les progrès de nos connaissances +seraient plus grands et plus nombreux. Si la richesse du langage va de +pair avec la civilisation et si, à proprement parler, il n'y a pas de +synonymes, la nation où l'on apprendrait le plus de langues étrangères +serait plus riche d'idées et, par suite, plus forte de pensée.» Ce n'est +pas le lieu de chercher s'il n'y a pas quelque excès dans la réflexion +que Scopoli emprunte ici à Condillac; mais le fait même que la réflexion +est d'un Français marque bien que l'enseignement de notre langue en +Italie n'était pas uniquement inspiré par une pensée d'intérêt; +d'ailleurs, la pièce où Scopoli l'insère, porte avec elle la preuve +manifeste que le gouvernement n'entendait pas condamner l'Italie à ne +voir que par les yeux de la France: c'est, en effet, un rapport daté du +1er avril 1813 sur la mission que le prince Eugène lui avait confiée +d'étudier les établissements d'instruction publique en Allemagne[17]. + +Ce n'est pas tout: de même qu'en France le grand-maître de l'Université +ne se hâtait pas de remplir les cadres, préférant une chaire vide à une +chaire mal occupée, de même on procéda en Italie avec une lenteur +consciencieuse. De plus, on aurait pu réserver ces chaires à des +Français, tant pour faire vivre quelques nationaux aux frais des sujets +de Beauharnais que pour s'assurer des agents de propagande; car nul ne +dira que la France n'aurait pu fournir quinze à seize maîtres sachant +assez l'italien pour enseigner le français dans autant de Lycées. Au +contraire, on décida que ces chaires, comme toutes les autres, seraient +données au concours, sauf le cas où les publications antérieures d'un +candidat autoriseraient à le dispenser de l'examen; et on attendit +patiemment que des sujets convenables se présentassent. Ainsi, sous +l'Empire, Pise n'a jamais eu de Lycée et le Lycée de Turin n'a jamais eu +de professeur de français. Quant à la nationalité des maîtres qui +enseignèrent notre langue dans les Lycées ou Facultés du prince Eugène +(car dans les Facultés comme dans les Lycées c'était tout autant notre +langue que notre littérature qu'on enseignait), on trouve à peu près +deux Italiens pour un Français. + +Malheureusement l'enseignement des langues vivantes est le plus +difficile de tous à bien établir, peut-être parce qu'ici l'insuffisance +des maîtres et des élèves se découvre plus aisément: on ne demande à +l'homme qui enseigne une langue ancienne ni de la bien prononcer ni de +connaître ces mille nuances, ces mille expressions familières qui font +le désespoir des étrangers; on admet que bien des points de la +civilisation antique lui échappent puisqu'ils demeurent mystérieux pour +tout le monde; quand il a mis la moyenne de ses élèves en état +d'expliquer à livre ouvert des passages faciles ou d'écrire avec une +correction suffisante quelques pages de latin, on le tient quitte et +avec raison puisqu'avec cette somme de capacité ils sont en mesure de +profiter des aperçus qu'il leur ouvre sur le génie de l'antiquité. Le +maître qui enseigne une langue vivante, à supposer même qu'on le +dispense de contribuer autant que ses collègues à former l'esprit de +l'élève, a bien plus à craindre de prêter au ridicule, et par +l'imperfection presque inévitable et facile à constater des +connaissances qu'on emporte de son cours, de se déconsidérer. Puis la +France avait dû faire ici comme pour la troupe de comédiens de Milan: +elle n'avait pas envoyé ses plus habiles sujets, et le gouvernement +n'avait pas eu, autant qu'il le souhaitait, l'embarras du choix. Il faut +d'ailleurs reconnaître que, sous l'Empire comme au reste dans les deux +siècles précédents, le corps enseignant ne comptait pas en France +beaucoup d'hommes distingués: combien peu de professeurs du +dix-septième siècle et du dix-huitième dont le nom, je dis simplement le +nom, soit arrivé jusqu'à nous! On n'en faisait pas moins de bonnes +études parce que, dans un pays où les gens du monde savaient lire et +causer, c'était surtout une bonne discipline morale et intellectuelle +qu'il importait d'offrir dans les maisons d'éducation: la rectitude +d'esprit, la gravité des maîtres suffisaient avec l'aide de la +tradition. Mais en Italie, pour cet enseignement nouveau, la tradition +manquait. Ces diverses raisons expliquent pourquoi les cours de français +n'eurent pas absolument partout le succès désiré. Le _Giornale Italiano_ +dans deux articles, l'un du 8 mai 1809, l'autre du 18 avril 1811, +faisait remarquer qu'on n'y employait pas toujours de bonnes grammaires, +de bonnes méthodes, et que par suite le résultat ne répondait pas +invariablement à la peine prise. Il est évident néanmoins que les +efforts tentés simultanément dans les plus grandes villes de l'Italie +pour répandre notre idiome n'ont pas été perdus. + +Aussi bien toutes les branches de l'instruction publique furent alors +notablement perfectionnées. Certes l'Italie comptait, à la fin du +dix-huitième siècle, des écoles florissantes où des hommes supérieurs +avaient formé de brillants élèves: une génération qui comprenait Monti, +Foscolo, Volta, Canova, n'avait assurément pas grandi dans l'ignorance. +Mais les lumières étaient presque toutes concentrées dans le Nord de la +Péninsule. M. Tivaroni nous révèle, par exemple, que dans certaines +provinces des États de l'Église, aucun paysan ne savait ni lire ni +écrire, que dans le royaume de Naples, plus arriéré par endroits, disait +Genovesi, que le pays des Samoyèdes, ces connaissances élémentaires +étaient rares parmi la bourgeoisie même, que le papier, les livres y +coûtaient si cher que les écoles de campagne s'en passaient, enfin que +dans ces deux États l'histoire et la géographie ne faisaient point +partie d'un cours complet d'instruction[18]. + +Les Français firent deux choses: premièrement, ils firent pénétrer +l'enseignement dans les pays où il n'avait point encore d'accès; car ils +ne s'en tinrent pas à fonder sur le papier des maisons d'éducation, +puisque le même M. Tivaroni constate que le royaume de Naples, à la fin +du règne de Joachim, possédait trois mille écoles primaires gratuites +avec cent mille élèves[19]; secondement, ils établirent un système +d'éducation coordonné; auparavant le zèle d'une corporation religieuse, +le talent d'un maître, une réforme partielle émanée du gouvernement, +assuraient ici un bon enseignement élémentaire, ailleurs faisaient +fleurir un collège ou jetaient un éclat subit sur telle science: +désormais l'enseignement fut à la fois complet et gradué. Nous +n'entreprendrons pas de tracer le tableau de toutes les mesures prises à +cet effet par Napoléon et par ses lieutenants: nous nous bornerons à +renvoyer au Recueil de ses Lois et Règlements concernant l'Instruction +publique, à l'excellent _Rapport sur les établissements d'Instruction +publique des départements au delà des Alpes fait en 1809 et 1810, par +une commission extraordinaire composée de MM. Cuvier, conseiller +titulaire, de Coiffier, conseiller ordinaire et De Balbe, inspecteur +général de l'Université_, enfin aux historiens italiens qui, pour la +plupart, s'accordent à louer cette partie du gouvernement de +Napoléon[20]. M. Cantù a mieux que personne caractérisé l'ensemble de +ces mesures; après avoir montré comment Napoléon imposait l'obligation +du travail aux compagnies savantes, souvent suspectes de préférer les +conversations agréables aux lectures pénibles, après avoir rappelé que +l'Institut italien, fondé par l'empereur, devait rendre compte des +livres ou machines soumis à son examen, exécuter des expériences, +proposer une liste de trois noms pour les places vacantes dans les +Universités, il ajoute: «C'était une institution moins spéculative que +pratique, qui visait encore moins au progrès des lettres qu'à celui de +la civilisation; et l'histoire ne peut taire l'effet que ces réformes +produisirent sur une époque que pourtant de violentes commotions +rendaient bien peu favorable aux études, aux beaux arts, à l'industrie.» + +Mais, dans l'ordre de l'instruction publique, un point particulier nous +arrêtera: les collèges de jeunes filles fondés en Italie par Napoléon +Ier. D'abord la matière est neuve; car les historiens, sans méconnaître +l'importance de ces établissements, les ont à peine signalés d'un mot. +Puis l'éducation des femmes en Italie appelait une réforme bien +autrement urgente que celle des hommes. Ces deux raisons justifient +notre choix. + + + + +CHAPITRE II. + +L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première +tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon +sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de +l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses +représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à +Vérone, à Lodi. + + +Dans une satire d'Alfieri, un noble passe marché avec un prêtre pour +l'éducation de ses enfants. Le précepteur en expectative proteste qu'il +sait très bien le latin. «Votre latin,» répond le seigneur, «sent son +antiquaille; ne me faites pas d'eux de petits docteurs; qu'ils sachent +seulement parler un peu de tout pour ne pas faire figure de bois dans la +conversation.» Puis, il rabat la prétention du pauvre homme qui voudrait +être payé au moins autant que le cocher, et l'avertit qu'il devra se +lever de table quand on apportera le dessert. Tout est réglé, quand le +noble s'aperçoit qu'il a omis un petit détail: «J'oubliais: vous ferez +faire de temps en temps un semblant de lecture à ma fille, Métastase, +les ariettes; elle en est folle. Elle étudie toute seule, car je n'ai +pas le temps de m'occuper d'elle, et la comtesse encore moins. Mais vous +les lui expliquerez. Dans deux ans, je compte la mettre au couvent pour +qu'on achève d'orner son esprit.» + + _Mi scordai d'una cosa: la ragazza + Farete leggicchiar di quando in quando + Metastasio, le ariette; ella n'è pazza. + + La si va da sè stessa esercitando; + Ch'io non ho il tempo e la Contessa meno: + Ma voi gliele verrete interpretando. + + Finchè un altro par d'anni fatti sieno; + Ch'io penso allor di porta in monastero, + Per ch'ivi abbia sua mente ornato pieno._ + +Quand c'est sur un pareil ton qu'un père traite de semblables matières, +on devine ce que doit être l'instruction publique. Parini confirmerait +au besoin le témoignage d'Alfieri sur l'indifférence des hautes classes +en Italie à la fin du dix-huitième siècle pour l'éducation des filles. +Les historiens vont nous prouver que ce ne sont point là des boutades de +satiriques. + +Voici, d'après un érudit italien, comment l'éducation des filles était +comprise avant l'arrivée des Français dans une des plus grandes villes +de l'Italie: «À Naples, en fait d'institutions féminines, il y avait le +conservatoire du Saint-Esprit avec soixante religieuses et cent +soixante-trois enfants nées de mères qui exerçaient la prostitution. +Comme on y dotait les filles, les femmes honnêtes employaient cadeaux et +recommandations à se faire passer pour courtisanes. Le principal objet +de l'éducation consistait à préparer le service de la chapelle. Il y +avait d'autres maisons pour les repenties, pour les filles en danger, +pour les filles tombées; on y recevait plusieurs milliers de vierges et +de non vierges, qui, grâce aux aumônes, trouvaient un morceau de pain à +manger, et à qui leur quenouille donnait des habits. Le nombre total de +ces conservatoires était de quarante-cinq, dont plus de vingt +renfermaient environ cinq mille pauvres femmes, la plupart sous la +direction du clergé qui les préparait seulement à la vie mystique. Dans +la maison royale du petit Carmen, près le Marché, il n'y avait point de +religieuses: on enseignait à deux cent trente jeunes filles à tisser le +fil, la soie et le coton[21].» Ainsi, des ateliers de charité, peuplés +en partie de filles de mauvaise vie ou de mauvaise extraction, et plus +semblables à notre maison des Madelonnettes ou à des hospices qu'à nos +ouvroirs, tels étaient les pensionnats féminins de Naples en 1789. +Certes, les provinces du nord ne se réglaient pas sur ce modèle. Nous +avons nous-même montré ailleurs que beaucoup d'Italiennes, à cette +époque, se piquaient, non seulement de poésie, mais de science, que +plusieurs occupaient des chaires publiques[22]. Mais c'était précisément +l'ignorance, l'insignifiance générale du sexe qui, en excitant le dépit +de quelques femmes de cÅ“ur, les avait portées à rivaliser de savoir avec +les hommes. À la fin du dix-huitième siècle, les grandes dames de Milan +n'étaient ni plus corrompues ni plus frivoles que les grandes dames de +Paris, dont les faiblesses ont fait alors assez de bruit; mais, faute +d'étude, de lecture, de conversation, elles étaient beaucoup moins +capables de ces échappées de raison, de ces accès d'enthousiasme pour +toutes les grandes causes, qui honoraient chez nous l'aristocratie +féminine. Dans des couvents où les luttes religieuses n'avaient point, +comme chez nous, retrempé le catholicisme, elles apprenaient la +superstition et la paresse; le monde trouvait son compte à cette +éducation et la conservait soigneusement. + +De là , un étrange affaissement de l'esprit public. On en connaît, sous +le nom de sigisbéisme, le témoignage le plus curieux. Un trait moins +connu en France montrera combien la conscience était égarée, même dans +les familles à qui le génie et la gloire semblaient donner mission de +guider les autres: en 1806, quand mourut le comte Carlo Imbonati, avec +lequel la mère de Manzoni, abandonnant son époux, avait parcouru +l'Italie et la France, Manzoni le célébra dans une composition poétique, +qu'il dédia à sa mère et publia, du vivant même de son père, sans se +douter qu'il déshonorait par là l'une et l'autre. Ainsi, à cette date, +l'homme qui plus tard composera un des livres les plus purs, les plus +délicatement édifiants qu'on ait jamais lus, croyait faire Å“uvre de bon +fils en chantant un nom que son père ne pouvait entendre sans rougir, en +essuyant des larmes qui n'étaient malheureusement pas celles du remords, +en révélant aux contemporains et à la postérité cette coupable douleur! +Et c'était à une fille de Beccaria que s'adressait l'étonnant hommage de +cette piété filiale, et sa tendresse maternelle en était accrue! + +À plus forte raison ne pouvait-on compter sur la plupart des femmes +italiennes pour conserver ou refaire le patrimoine des familles. Une des +choses qui surprirent à Paris le marquis Malaspina, quand il visita la +France en 1786, ce fut de voir à combien d'emplois se prêtait la souple +intelligence de la Française, et quelle somme d'activité on pouvait +obtenir d'elle, alors qu'ailleurs le sexe ne lui semblait propre qu'à +mettre des enfants au monde ou à végéter dans des couvents. Personne ne +me reprochera de citer presque tout au long la spirituelle analyse que +M. d'Ancona donne dans la _Nuova Antologia_ du 16 décembre dernier, de +cette partie de sa relation de voyage: «Malaspina a besoin à Paris de +faire réparer sa montre, et c'est une femme qui la lui répare; il lui +faut des souliers, une femme lui en prend mesure. Les églises ont des +femmes pour gardiennes; à la bibliothèque du roi, beaucoup de lectrices; +des femmes aux tribunaux pour enregistrer les actes. Il apprit que dans +certaines contrées de la France les femmes exerçaient le commerce de +préférence aux hommes, et il affirme que, généralement, une Française +parvient plus vite à la maturité de la réflexion qu'un Français. Les +marchandes ont des manières qu'une femme de la meilleure éducation +pourrait leur envier; elles occupent leurs moments de loisirs, en +attendant les clients, à la lecture. Sur l'article de ces marchandes +l'admiration de Malaspina prend feu comme celle de Sterne racontant son +aventure avec la jolie gantière.» + +À peine la France avait-elle pris pied au delà des Alpes, qu'un effort +fut tenté pour changer l'éducation des femmes d'Italie: la République +cisalpine, instituée et surveillée par nous, ne comptait pas encore cinq +mois d'existence lorsqu'elle s'en occupa. Le 28 brumaire an VI, 18 +novembre 1797, son ministre de l'intérieur envoya une circulaire à +toutes les maisons religieuses ou laïques vouées à l'éducation des +filles, pour les informer que «les soins paternels du Directoire +exécutif, pour préparer à la République un bonheur durable, s'étaient +tournés vers l'éducation républicaine des filles,» que la citoyenne +veuve Visconti Saxy avait été chargée de la surintendance sur toutes les +personnes adonnées à l'instruction du sexe, notamment dans les couvents, +et qu'on espérait que celles-ci voudraient bien se conformer aux +observations qu'elle pourrait leur faire[23]. Le choix fait pour la +fonction de surintendante était heureux: Mme Visconti, née Carlotta de +Saxy, était entrée par son mariage dans une des familles qui donnaient +alors le plus de gages à la France, puisque, sans parler d'Ennio +Quirino Visconti, bientôt ministre de la République romaine, puis +Français de fait et de cÅ“ur, Francesco Visconti acceptait une place +importante dans le gouvernement de la Cisalpine, et qu'un autre Visconti +ira sous peu étudier au collège de Sorèze; d'autre part, cette famille +était une des plus illustres de la Lombardie. La surintendante devait +avoir un âge respectable, puisque le comte Pompeo Litta, dans les +_Famiglie celebri ltaliane_, dit qu'elle avait été la troisième et +dernière femme d'Alessandro Visconti, mort en 1757. Enfin, le même +historien souscrit aux éloges que le ministre de 1797 donnait à Mme de +Saxy-Visconti, puisqu'il l'appelle «une femme très distinguée par +quelques Å“uvres destinées à l'éducation du peuple.» + +À la vérité, les divers programmes rédigés par elle et fortifiés par le +droit de visite conféré à la surintendante sur tous les établissements +d'éducation féminine, eurent pour objet de tempérer autant que de +seconder l'effet des principes que la France apportait en Italie. Le +préambule en est invariablement consacré à l'importance de prémunir les +élèves, dans l'intérêt de l'ordre public, contre l'abus des mots de +liberté, d'égalité, de souveraineté populaire: on sentait que les folies +ruineuses, sinon sanglantes qui s'étaient mêlées dans la Cisalpine à +l'enthousiasme pour le nouveau régime, risquaient de tout compromettre; +aussi, les programmes recommandaient expressément d'expliquer que la +liberté consiste pour une nation à faire ses propres lois et non à y +désobéir, que l'égalité devant la loi n'implique pas le mépris des +supérieurs, et que la souveraineté du peuple n'est pas le règne de la +licence. On y exprimait la confiance la plus courtoise dans le zèle et +l'habileté des religieuses pour l'éducation des filles; on y considérait +comme une des autorités dont la Révolution n'affranchissait pas +l'Evangile, cette _expression la plus pure de la loi naturelle_; et +c'était peut-être pour faire abandonner les _robes à la guillotine_ +réprouvées dans une ode célèbre de Parini qu'on recommandait aux enfants +les habits de leur pays. Mais aussi ces programmes, sans récriminer d'un +seul mot contre le passé, prescrivaient de former les élèves à une piété +toute différente de celle que jusque-là les jeunes Italiennes +apprenaient, puisqu'on prescrivait de les former aux vertus morales et +sociales. La surintendante se réserve de leur expliquer la Constitution +et même le recueil des lois de la Cisalpine; mais elle compte sur les +maîtresses pour façonner le caractère des jeunes filles. La franchise +est spécifiée parmi les qualités qu'on devra leur enseigner; les +maîtresses s'interdiront de frapper les élèves. On fera lire des livres +qui leur donneront une idée précise des droits de l'homme et des +avantages qu'on trouve à remplir les devoirs sociaux et les devoirs +propres à chaque condition. On accoutumera les jeunes filles à la plus +grande propreté du corps, des dents et des mains, «aussi nécessaire +qu'utile à la santé.» + +Quant à l'instruction, dans les établissements d'un ordre supérieur, +outre les travaux de leur sexe, les élèves apprendront à lire et à +écrire en italien, et, si cela se peut, en français; elles sauront +autant d'arithmétique qu'il leur en faudra pour l'usage de la vie; on +leur fera connaître le prix des denrées, et les pensionnaires des +couvents seront employées à tour de rôle dans l'administration du +monastère. Elles apprendront un peu de géographie, surtout celle de leur +patrie. Surtout, on leur fera connaître les parties les plus +intéressantes de l'histoire naturelle pour qu'elles touchent du doigt en +quelque sorte la Providence. «On leur donnera une idée de l'histoire +universelle si bien traitée par Bossuet;» elles étudieront l'histoire de +leur pays. Pour les écoles réservées aux enfants pauvres, en sus des +travaux à l'aiguille, on y enseignera seulement, et dans la mesure où ce +sera praticable (_per quanto è fattibile_) la lecture, l'écriture; mais +l'éducation hygiénique et morale y sera la même que pour les enfants des +riches: l'eau et un peu de diligence ne coûtent rien, dit Mme de +Saxy-Visconti; donc, tout le monde peut être propre; à plus forte +raison, pour les écoles inférieures et pour les écoles plus relevées, +elle propose un même modèle de vertu. + +Quelque modeste que fût ce programme, surtout pour les petites écoles, +on voit qu'il témoignait la volonté de réveiller l'intelligence, de +relever le cÅ“ur de la femme italienne. L'erreur de nos amis de la +Cisalpine, la nôtre aussi, car ils s'inspiraient de nous dans tous leurs +actes, consistait seulement à procéder en ces matières délicates par +voie d'autorité au lieu de procéder par voie d'exemple. L'État peut +régler les conditions auxquelles on obtiendra des diplômes publics, +pénétrer même dans les établissements particuliers pour y exercer une +sorte de police; mais là s'arrête son droit. Il n'a pas qualité pour +imposer un plan d'éducation, surtout un plan qui comporte de la +politique, d'exiger, comme le fait Mme de Saxy-Visconti, qu'on plante un +arbre de liberté dans les couvents, qu'on n'y emploie pas d'autre +appellation que celle de citoyenne, qu'on proscrive la lecture des +biographies d'ascètes. Imposer ce plan, c'était le rendre odieux à la +moitié des maîtresses qui, si l'on s'y fût pris d'une autre manière, en +eussent accepté une partie et la plus essentielle. Enfin, par la raison +même qu'on rédigeait des programmes obligatoires pour toutes les +écoles, on n'entrait pas, par crainte de multiplier les résistances, +dans les minutieuses exigences qui sont nécessaires toutes les fois +qu'on propose une réforme à laquelle il faut tout d'abord façonner ceux +à qui l'on en remettra l'application. Il aurait mieux valu fonder en +Lombardie un ou deux établissements dont, sans violenter personne, on +eût rédigé la règle en toute liberté. + +Napoléon, devenu empereur, n'oublia ni ce qu'il y avait d'excellent, ni +ce qu'il y avait de défectueux dans la tentative que nous venons de +raconter. On sait comment il a repris et modifié pour la France le plan +tracé par Mme de Maintenon. Comme elle, il voulait qu'on formât tout +d'abord les jeunes filles à une dévotion, tout ensemble exacte et +raisonnable, et que l'on cultivât leur raison plus que leur imagination; +mais, tandis que Mme de Maintenon avait entendu pourvoir à un besoin +particulier de son temps, il voulait pourvoir à un besoin général du +sien. Vivant dans une société aristocratique, c'est-à -dire établie sur +l'inégalité des classes, la fondatrice de Saint-Cyr avait travaillé pour +les filles des gentilshommes pauvres; elle avait pour objet de les +préparer à soutenir et l'illustration de leur naissance et la médiocrité +de leur fortune; c'est sur l'exiguïté de leur patrimoine qu'elle réglait +la simplicité, la gravité de l'éducation qu'elle leur offrait, en les +séparant à la fois des filles de la noblesse riche et des filles de la +bourgeoisie. Napoléon, travaillant pour une société démocratique, +admettait à Ecouen des enfants de toutes les classes, pourvu que leurs +pères eussent bien servi l'État; c'est à elles toutes qu'il voulait que +l'uniforme et une règle sévère enseignassent l'esprit d'égalité, +d'économie, de discernement. Puis, s'il fallait continuer à former des +femmes chrétiennes, il fallait les préparer à vivre dans un monde qui +n'était plus fort chrétien, où l'hérétique, l'athée même, avaient +légalement le droit de propager leurs doctrines, où, en matière de +politique aussi, les esprits, sinon la presse, étaient définitivement +affranchis; il ne suffisait donc plus de préserver les jeunes filles des +écarts du mysticisme; il fallait les former à la tolérance, les préparer +à entendre sans scandale les libres discussions. Aussi prenait-il des +mesures pour que toute la partie saine de la philosophie du dix-huitième +siècle pénétrât dans ses maisons d'éducation. + +Si ces innovations d'une prudente hardiesse devaient rencontrer +l'approbation du public français, combien ne devaient-elles pas être +accueillies plus favorablement encore en Italie, où elles étaient plus +nécessaires, par tous les bons esprits qui souhaitaient une +régénération de leur patrie et se sentaient impuissants à l'accomplir +seuls! + +Ce fut à Bologne que le gouvernement français tenta son premier, son +moins heureux essai. La maison qu'il y fonda ou plutôt dont il consentit +à prendre le patronage, ne fit jamais que végéter parce que, au moment +où le prince Eugène accorda (19 décembre 1805) à une Française, Mme +Thérèse Laugers, une subvention et le titre de _Casa Giuseppina_ pour le +pensionnat qu'elle venait d'établir dans cette ville, les esprits +n'étaient point assez préparés, parce qu'on ne prit à Bologne que des +demi-mesures, enfin parce que la directrice ne réunissait pas toutes les +qualités requises. La pièce suivante, dont nous donnerons une traduction +intégrale, fera comprendre les difficultés de l'entreprise; et la +sévérité avec laquelle on s'y exprime en plusieurs endroits sur la +personne de Mme Laugers fera ressortir l'hommage rendu à l'esprit +pédagogique qu'elle apportait en Italie; c'est un Rapport adressé le 31 +août 1808 au ministère de l'intérieur du royaume d'Italie par le préfet +de Bologne[24]. + + «À Monsieur le conseiller d'État, directeur de l'instruction + publique, etc. + + »Milan, + + »31 août 1808. + +»La maison Joséphine doit son origine aux efforts incessants de Mme +Laugers, à qui il sembla que Bologne pouvait offrir un vaste champ pour +introduire en Italie de nouvelles méthodes qui donneraient aux femmes +une éducation plus relevée et plus achevée. + +»Il faut avouer toutefois que l'éminente institutrice ne fut pas très +heureuse dans ses débuts. La nouveauté qui plut à quelques-uns inspira +des soupçons à beaucoup d'autres, d'autant qu'il s'agissait d'une +étrangère qui ne rendait pas d'elle-même un compte très précis (_la +quale non rendeva di se conto e ragione precisissima_); beaucoup aussi +voyaient d'un mauvais Å“il qu'elle n'était pas fort pourvue de moyens de +subsistance, si bien que son Å“uvre semblait inspirée par le besoin et le +calcul. Il est certain que l'opinion se divisa, qu'un parti peu +nombreux, peu énergique, se déclara pour elle, que les autorités locales +ne lui prêtèrent jamais une assistance efficace, et que le projet se +serait évanoui dans sa naissance, si la Préfecture n'avait interposé +plusieurs fois ses offices pour procurer au pays un aussi sensible +avantage que celui d'élever moins grossièrement les jeunes filles (_un +sensibile vantaggio quale lo è quello di educare men rozzamente le +fanciulle_). + +»Les choses étaient dans cet état, lorsque, s'étant rendu à Bologne, +notre excellent prince daigna accorder sa haute faveur au pensionnat. +Alors tout obstacle sembla disparaître et l'on put croire que les +meilleurs résultats étaient assurés. La municipalité devait s'occuper du +détail, c'est-à -dire s'enquérir des besoins, trouver les ressources +nécessaires, fixer la discipline, veiller sur le bon ordre et donner à +l'établissement vie et dignité. On ne doit pas dissimuler que si l'on +avait procédé de cette sorte, la répugnance publique aurait fait place à +la faveur la plus décidée. Le nombre des élèves se serait alors +multiplié, et par suite les moyens de balancer les dépenses et les +recettes. Mais ce serait trahir la vérité que de ne pas dire que la +municipalité ou bien négligea absolument l'enquête nécessaire, ou s'en +remit à des personnes inexpérimentées et indolentes, ou ne sut pas ou ne +voulut pas écarter les inconvénients et surmonter les difficultés. Ainsi +le fruit de la faveur précieuse qui avait érigé le pensionnat en collège +honoré d'un titre auguste ne sortit pas de son germe, et ainsi la Maison +royale languit, déchut et périt presque entièrement[25]. + +»Le nombre des élèves n'y a jamais dépassé vingt-deux; et on y +comprenait des pensionnaires du prince, quelques autres enfants qui +payaient très peu, d'autres qui ne payaient rien. Les malveillants +s'industrièrent à répandre certains bruits qui portèrent atteinte à la +réputation de l'établissement. Cela suffit pour que la plupart des +jeunes filles fussent rappelées dans leurs familles et que tout +expédient tenté en vue de repeupler le collège échouât. Présentement on +n'y compte que neuf élèves dont quatre ne payent pas; c'est la +directrice qui supplée pour elles (_La direttrice supplisce per esse_). + +»Les cours se font tous les jours. Le matin on enseigne les lettres et +les beaux-arts, dans l'après-midi les travaux de femme[26]. Les leçons +dites du matin sont données de huit heures à trois heures. Il faut +convenir que le temps n'est pas perdu; car les élèves apprennent et se +développent. Qui les comparerait avec les élèves des couvents ou des +autres pensionnats privés remarquerait une différence capitale et +inexprimable (_Bisogna convenir che il tempo non è perduto giacchè le +alunne apprendono e si sviluppano. Chi le confrontasse con quelle +de'Monasterj o delle altre scuole private rimarcherebbe una differenza +somma e inesprimibile_). Les Bolonais peuvent s'en convaincre dans les +séances publiques que la Maison donne[27]. IL est vrai d'autre part +que, autant dans ces circonstances ils montrent de surprise, de plaisir, +d'approbation, autant l'établissement demeure en mauvais état et désert. + +»Les besoins dont il souffre actuellement sont d'une double nature. Les +uns regardent la réparation des bâtiments, les autres la tenue du +pensionnat. Relativement aux premiers, on peut consulter l'expertise +avec plan rédigée par M. Venturcii, ingénieur public; on y indique les +réparations les plus urgentes. Il en faudrait d'ailleurs beaucoup +d'autres, et, quand on les exécuterait toutes, la Maison resterait +imparfaite et défectueuse. Elle est située dans un quartier écarté; +irrégulière et grossière, elle n'offre rien qui flatte l'Å“il; de +misérables constructions habitées par la basse classe l'entourent, de +sorte que les élèves sont exposées à mille regards curieux et +indiscrets. On ferait donc beaucoup pour cet établissement, si on +l'installait dans une autre propriété domaniale. Mais il est +indispensable d'avertir que, parmi les édifices de cette catégorie, il +n'en reste qu'un sur lequel on pourrait utilement compter. C'est celui +du collège supprimé de Montalto. Fondé pour une maison d'éducation et +d'instruction, il semble expressément fait pour la circonstance. On +n'aurait même pas besoin de l'occuper tout entier; on laisserait libre +une élégante salle qui servirait pour les réunions des corps +considérables; et l'on ne toucherait pas à la vaste salle d'archives où +l'on a réuni les livres et papiers des corporations supprimées. + +»Relativement à la tenue journalière du pensionnat, on peut voir le +mémoire avec tableau remis par Mme Laugers. Il a été rédigé en +conséquence de la visite que M. le podestat a faite à l'établissement et +on le trouvera ci-inclus[28]. + +»Il semble que le nombre des maîtres, leurs honoraires, le nombre des +gens de service, leurs gages, les dépenses d'entretien et de nourriture +n'excèdent pas les limites que trace une juste et sage économie. Une +réforme opérée sur ce point ne donnerait qu'un résultat minime et ne +rétablirait pas la balance du budget de la maison. + +»L'article de l'église exige une réflexion. Elle est comprise parmi +celles qui, aux termes du décret royal du 10 mars 1808 cessent d'être +publiques, et par conséquent ne réclamerait pas dorénavant une dépense +aussi forte que par le passé. Mais il est vrai aussi que la perception +des revenus assignés par le domaine ne se fera pas bien tant qu'elle +sera entre les mains d'une femme peu estimée et peu considérée des +débiteurs et à qui au surplus il ne conviendrait pas de tenter des +démarches vigoureuses et offensives; car elle a trop besoin de se +concilier l'estime et la bienveillance. + +»Pour faire face au passif, et pour soutenir ultérieurement la maison, +un nouveau subside du gouvernement est absolument indispensable. Mais, +tant que les choses resteront sur le pied actuel, ce serait se jouer du +gouvernement lui-même que de l'assurer du moindre changement heureux. +Peut-être les tentatives les plus énergiques ne donneraient pas un +résultat satisfaisant, parce que, après tant et de si amères +vicissitudes, elles pourraient être intempestives. Néanmoins, au cas où, +pour l'honneur d'un établissement érigé par un prince et décoré d'un nom +très auguste, on voudrait essayer des améliorations, il semble qu'on ne +pourrait imaginer et suggérer que les suivantes: + +»La première de toutes les réformes devrait être le choix d'un meilleur +local. Autant, du reste, l'édifice actuel inspire de répugnance au +physique et au moral, autant il est permis de répéter, avec fermeté, que +celui de Montalto plairait généralement. + +»En second lieu, il conviendrait de concevoir un plan de discipline +intérieure plus circonstancié et plus libéral. Celui d'aujourd'hui est +trop aride d'une part, et peu philosophique de l'autre. Il laisse +subsister beaucoup de préjugés sans prévenir et rendre impossibles +beaucoup d'inconvénients. + +»En troisième lieu, il importerait que la nomination des personnes de +service et des maîtres fût faite par la Préfecture ou par le Ministère +sur une double liste présentée par le Podestat, et après avoir pris, +comme il est convenable, l'avis de la Directrice. Il est indispensable +que la maison ne soit accessible qu'à des personnes d'âge mûr, de sens +éprouvé et de mÅ“urs garanties par la voix publique. + +»En quatrième lieu, on pourrait proposer une mesure qui induirait les +pères de famille à envoyer leurs enfants dans ce pensionnat: ce serait +d'engager la Congrégation de Charité de Bologne à réserver un certain +nombre de ses meilleures dots pour celles des élèves en qui l'on +reconnaîtrait les qualités demandées par les testateurs. Tout dépend +d'un premier pas, et il est incontestable que, dès que pour un motif ou +pour un autre, l'établissement acquerrait un peu de crédit par un +accroissement de sa population, la multitude, qui ne se rend qu'aux +faits accomplis, applaudirait et dicterait presque la loi à la volonté +des particuliers. + +»Enfin, il serait à souhaiter qu'une des dames les plus distinguées et +les plus honorées de la ville fût chargée de la surintendance de la +maison, et en garantît l'ordre et la discipline. Il n'est ni convenable, +ni possible à la Préfecture et à la Municipalité d'exercer dans +l'intérieur du pensionnat une surveillance assidue et efficace; et les +choses sont à un tel point, que c'est seulement en plaçant la Directrice +sous la suprématie ininterrompue et absolue d'une personne +universellement considérée qu'on peut réfréner les langues malveillantes +et rendre l'institution profitable. + +»Tel est, Monsieur le conseiller, le rapport circonstancié et sincère +que je vous soumets, en réponse à votre honorée dépêche du 16 du mois +dernier, n° 3002. Permettez qu'en attendant le retour des papiers +originaux ci-inclus, je vous renouvelle les sentiments de ma parfaite +estime et profonde considération. + + »F° MOSCA.» + +Le Ministère approuva la proposition de nommer une surintendante, de +rédiger une règle nouvelle pour l'établissement, le transporta, non +dans l'ex-collège Montalto qui ne se trouva point disponible, mais dans +le _Conservatorio di Santa Croce e San Giuseppe_, rue Castiglione[29]; +en 1810, par la nomination d'un économe, il déchargea Mme Laugers du +soin de l'administration. La maison n'en prospéra pas beaucoup plus; en +cette année 1810, le nombre des élèves, tant boursières que payantes, +était de seize. L'entreprise avait été mal commencée et ne s'en releva +jamais. + +Il en fut tout autrement partout où le gouvernement français s'occupa +dès le premier jour de choisir le personnel, d'élaborer les règlements +et d'en assurer l'observation; c'est ce qui eut lieu dans le royaume de +Naples d'abord, puis à Milan, à Vérone et à Lodi enfin. Je nomme cette +dernière ville quoique le collège qu'on y institua ait été une fondation +particulière, parce que le bailleur de fonds était le chancelier même du +prince Eugène, le duc Melzi. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer +l'initiative de ce dernier: lady Morgan dit, dans son _Voyage en +Italie_, qu'elle croit l'origine de tous ces établissements due au duc +Melzi, en sa qualité de fondateur du pensionnat féminin de Lodi; mais +tous les papiers relatifs au collège de Milan et de Vérone prouvent que +c'est la maison française de la Légion d'honneur que le gouvernement +prenait pour modèle; de plus, une notice que M. Agnelli, de Lodi, a bien +voulu rédiger pour moi, assigne la date de 1812 au collège de cette +ville[30]; or les collèges du royaume de Naples et celui de Milan, sans +parler de la maison de Mme Laugers, sont antérieurs. + +Le plus ancien de tous ces collèges est celui de Naples. Le 11 août +1807, Joseph Bonaparte décréta la fondation «d'une maison honorée d'une +distinction particulière pour l'éducation des jeunes filles à qui +l'éclat de leur nom, l'illustration de leurs parents dans les emplois +éminents et les dignités suprêmes de l'État peuvent donner une influence +prépondérante sur leur sexe et dont l'exemple peut plus facilement +contribuer à répandre les vertus qui rendent les familles heureuses.» +Cent places gratuites étaient réservées à des filles de hauts +fonctionnaires, et vingt-quatre mille ducats de rente étaient assignés à +l'établissement. Un sixième des places vacantes serait réservé aux +élèves des pensionnats établis dans les provinces qui en seraient +dignes, chaque élève, après sa sortie du collège, recevrait cent ducats +par an jusqu'à son mariage, puis une dot de mille ducats. Joachim Murat, +successeur de Joseph, plaça cette maison, par un décret du 21 octobre +1808, sous la protection de la reine sa femme et d'un président qui +serait nommé par elle et qui fut l'archevêque de Tarente, ministre de +l'intérieur[31]. Ce fut le collège d'Aversa, après lequel s'ouvrirent, +dans le même royaume, ceux de S. Marcellino à Naples, de San Giorgio, de +Frasso, de Muratea, de Reggio[32]. Le collège de Milan fut fondé par un +décret de Napoléon, daté de Saint-Cloud, 19 septembre 1808 et ouvert le +3 mars 1811; celui de Vérone fut fondé par un décret du prince Eugène du +8 février 1812 et s'ouvrit le 3 septembre de la même année. Je ne parle +pas du collège de Bologne décrété en même temps que celui de Vérone, +parce que les événements en empêchèrent l'ouverture. + +Parmi tous ces collèges, c'est celui de Milan que nous choisirons comme +type, en priant seulement le lecteur de ne pas tirer un argument contre +nous des dates que nous venons de citer: si ces maisons d'éducation +s'ouvrirent bien peu d'années avant le décret de Napoléon, l'Å“uvre du +fondateur, on le verra, ne tomba pas avec lui. + + + + +CHAPITRE III. + +Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement +des maisons de la Légion d'honneur. + + +Nous avons cité dans un précédent ouvrage un rapport, adressé le 20 +octobre 1809, à la reine Hortense, Protectrice des maisons de la Légion +d'honneur, où Mme Campan dit qu'il sortira de ces établissements des +femmes qui porteront l'art d'enseigner dans des maisons fondées sur les +mêmes principes: «Il en existe déjà deux à Naples,» disait-elle; «il va +y en avoir une à Munich, fondée par le roi de Bavière; il y en aura une +incessamment à Milan[33].» Ce fut en effet le Règlement Général +Provisoire de la maison d'Ecouen qui servit de base au règlement du +collège de Milan. Le 20 octobre 1808, Marescalchi, ministre des +relations extérieures du royaume d'Italie, envoya de Paris tous les +documents propres à définir l'esprit des maisons impériales. Toutefois, +si l'on compare la règle adoptée pour le collège de Milan, le 17 +décembre 1810, avec le règlement provisoire que nous venons de citer, on +verra que, pour le fond et pour la forme, le prince Eugène et ses +conseillers se sont inspirés de celui-ci, mais ne l'ont pas servilement +copié; on les verra tantôt consultant les besoins spéciaux de l'Italie +oser davantage, tantôt consultant les principes universels du bon sens, +écarter certaines chimères introduites dans la maison de la Légion +d'honneur, d'où un nouveau règlement, daté du 3 mars 1811, ne les +chassera pas. + +Voici le texte même du règlement de Milan, car c'est en français qu'on +le trouve rédigé dans les Archives d'État de cette ville, sous le titre +de _Règlement général provisoire du collège des demoiselles_[34]: + +Titre Ier.--De l'administration intérieure de la maison. + +Article Ier. La Directrice a la direction et la surveillance générale du +collège; la Maîtresse en a l'administration inférieure sous son +inspection. + +Art. 2. La Maîtresse est dépositaire de la caisse de la maison; elle ne +pourra faire aucun payement que d'après un mandat de la Directrice; tous +les comptes de la maison porteront en marge de chaque article +l'exposition sommaire de l'objet de la dépense et la date du mandat de +la Directrice. + +Art. 3. La Directrice tiendra un registre de tous les mandats qu'elle +donnera à la Maîtresse. + +Art. 4. La Maîtresse ne pourra faire aucune dépense sans autorisation de +la Directrice.--Art. 5. L'Econome s'adressera à la Maîtresse toutes les +fois que des achats et des dépenses seront jugés nécessaires, et cette +dernière en soumettra la demande à la Directrice. Cependant la Maîtresse +aura droit d'autoriser les dépenses de nourriture journalière, sauf +ensuite à faire ratifier ces dépenses par la Directrice.--Art. 6. La +Maîtresse rendra compte toutes les semaines à la Directrice de la +situation de la caisse, des dépenses faites et des besoins de la +maison.--Art. 7. La Directrice présentera chaque mois au Conseil +d'administration un compte des dépenses. Ces comptes seront appuyés de +toutes les pièces justificatives, des mandats de payement et mémoires +des fournisseurs. Lorsque les mandats de payement ne seront que pour des +acomptes, on y joindra une note de ce qui sera dû aux +fournisseurs.--Art. 8. Si les sommes allouées dans le budget présomptif +de l'année sont, pour certains articles, insuffisantes ou excédantes, la +Directrice en exposera les motifs et sollicitera du Conseil la +présentation de ses réclamations à Son Altesse Impériale. + +Art. 9. La Dame lingère aura la garde du linge de table, de lit et de +corps; elle sera chargée d'en surveiller l'emploi et l'entretien d'après +les instructions de la Directrice et de la Maîtresse, et de régler +également tous les objets relatifs à la buanderie, aux détirages et +repassages.--Art. 10. Elle sera aussi chargée, sous inspection de la +Maîtresse, de la confection, réparation et entretien des habits, et +généralement de l'emploi des fils, soie, etc.--Art. 11. L'Econome, la +Dame lingère et l'infirmière ne recevront aucun des objets confiés à +leur garde sans s'assurer en détail de la quantité et de la qualité des +objets fournis, ainsi que de leur conformité aux différents échantillons +adoptés par la Maîtresse; elles signeront le certificat de +réception.--Art. 12. Ce certificat devra être remis à la Maîtresse et +présenté par elle à la Directrice quand elle demandera le mandat de +payement, et ensuite remis avec ce mandat comme pièce justificative des +comptes.--Art. 13. Les dépositaires exigeront un reçu de tous les objets +qu'elles distribueront et les(_sic_) présenteront à la Directrice ou à +la Maîtresse toute les fois qu'elles en seront requises, pour justifier +de l'emploi des objets confiés à leur garde et de ceux qui restent en +leurs mains.--Art. 14.[35]est dépositaire des comestibles, combustibles +et liquides, de l'argenterie, de la vaisselle, des objets de papeterie +et de divers ustensiles à la maison (_sic_); elle en aura la garde et +elle veillera à ce que leur distribution et consommation soient +conformes aux règles établies.--Art. 15. Chaque classe aura deux +institutrices, dont l'une, appelée surveillante, sera chargée par la +Directrice de tout ce qui est relatif à la police des dortoirs, à la +conduite des élèves à leur récréation, à leur promenade et leurs études +dans les moments d'absence de l'institutrice.--Art. 16. Si la santé de +la Directrice l'oblige à interrompre ses fonctions, le Ministre de +l'Intérieur autorise la Maîtresse à les remplir, et alors une +institutrice aussi choisie par le Ministre remplit les fonctions de la +Maîtresse. + +Titre II--De l'éducation et de l'instruction des élèves. + +Chapitre 1er.--De la distribution des élèves. + +Article 17. Les élèves seront distribuées en quatre classes.--Art. 18. +Les classes seront distinguées par la couleur de la ceinture.--Art. 19. +La première classe portera une ceinture de ruban ponceau, la deuxième +violette, la troisième orange, la quatrième gros vert. + +Chapitre 2. Trousseau et costume des élèves. + +Art. 20. Le trousseau des élèves est composé ainsi qu'il suit.--Art. 21. +8 chemises, 4 jupons de mousseline épaisse, 2 jupons de tricot de laine +pour l'hiver, 2 camisoles de toile de coton pour la nuit; 4 pèlerines en +percale; 4 fichus montants sans garniture; 6 serre-tête; 12 mouchoirs de +poche; 6 paires de bas gris, 6 paires de bas blancs; 2 bonnets de jour; +4 serviettes en toile fine; 1 châle de tissu, 2 robes de couleur pour +l'uniforme de tous les jours; 2 tabliers de percale noire dont l'un à +manches longues pour l'hiver; 1 caleçon pareil aux robes pour l'hiver; 2 +robes blanches pour le grand uniforme; 1 tablier noir en taffetas pour +_idem_; 4 paires de mitaines en percale de couleur, 4 paires de blanches +tricotées; 1 chapeau de paille noir; une paire de souliers par mois; 1 +peigne à démêler; 1 peigne fin; une brosse pour les peignes, 2 éponges; +1 corset par an. + +Chapitre 3.--Du lever et du coucher. + +Article 22. L'été la cloche sonnera le réveil à six heures, l'hiver à +sept.--Art. 23. Les élèves les plus âgées aideront à l'habillement des +plus jeunes.--Art. 24. Les élèves les plus âgées s'habilleront +elles-mêmes et ne seront aidées que par leurs compagnes. + +Art. 25. Le coucher sera sonné à neuf heures pendant l'hiver et à dix +heures pendant l'été. + +Chapitre 4.--Des prières, de la messe et des vêpres. + +Article 26. L'appel des élèves se fait dans chaque dortoir le matin +avant de se rendre à la chapelle et le soir dans les classes.--Art. 27. +Cet appel achevé, chaque institutrice conduit sa classe à la +chapelle.--Art. 28. Toutes les classes doivent y être réunies une heure +après le réveil.--Art. 29. La prière se fera sous l'inspection d'une des +institutrices nommées pour cela.--Art. 30. Cette prière consistera dans +le _Pater_, l'_Ave_, le _Credo_, le _Confiteor_, les commandements de +Dieu, ceux de l'Église et l'oraison pour l'Empereur récitée en italien +par une des élèves. Elle sera terminée par la lecture à haute voix de +l'Epître et de l'Evangile du jour. Chaque jour, le livre de prière +passera à une nouvelle élève; elles entendront la messe tous les +jours.--Art. 31. Il y aura deux messes les dimanches et tous les jours +de fêtes, catéchisme et instruction à la portée des élèves. Les vêpres +seront chantées par les élèves tous les dimanches et fêtes établies par +le Concordat, à l'anniversaire du couronnement et du mariage de Sa +Majesté Impériale.--Art. 32. Il y aura salut le jour de la Toussaint, de +Noël, le premier jour de l'an, le jour des Rois, le jour de Pâques, le +jour de l'Ascension et de l'anniversaire du couronnement de l'Empereur, +le jour de la Fête-Dieu, le jour de la Pentecôte, de l'Assomption et de +la Saint-Napoléon. + +Chapitre 5.--Des repas. + +Article 33.--De la soupe et des fruits composeront le déjeuner.--Art. +34. Les dimanches, les mardis et les jeudis, le dîner sera composé d'une +soupe, d'un bouilli, d'un rôti, d'un plat de légumes ou d'une salade; +les jours maigres, d'une soupe, d'un plat de poisson ou d'Å“ufs, d'un +plat de légumes et d'une salade.--Art. 35. Le souper consistera en une +soupe au lait ou au riz, un plat de légumes et un plat de fruits.--Art. +36. Les élèves boiront à leur repas du vin mêlé avec l'eau. Suivant leur +tempérament, les plus faibles pourront boire du vin pur.--Art. 37. Le +déjeuner aura lieu à neuf heures; à midi l'on distribuera des morceaux +de pain; à trois heures les élèves dîneront; elles souperont à huit +heures. + +Chapitre 6.--Des leçons. + +Article 37 bis. Les leçons de grammaire italienne et française, de +géographie et d'histoire seront données l'après-midi.--Art. 33. Chaque +institutrice, dans sa classe, sera chargée de donner des leçons de +lecture et de faire répéter aux élèves les leçons qui auront été données +par les professeurs.--Art. 39. Les leçons de lecture, d'écriture, de +calcul, de musique, de dessin et de danse seront données le matin et +aussi en présence de la Directrice, de la Maîtresse ou de deux +institutrices.--Art. 40. Les livres à adopter pour l'instruction des +élèves seront proposés par la Directrice et approuvés par le Ministre de +l'Intérieur.--Art. 41. La Directrice, sur le rapport des professeurs, +jugera de l'époque à laquelle une élève pourra passer d'une classe dans +une autre.--Art. 42. Les soirées seront occupées depuis cinq heures +jusqu'à sept par les leçons de grammaire italienne et française, +histoire (_un mot illisible_), et depuis sept jusqu'à huit au travail à +l'aiguille.--Art. 43. La Directrice nommera chaque mois une élève de +chaque classe, parmi les plus âgées, pour aider l'infirmière et +apprendre auprès d'elle tout ce qui est relatif aux soins d'une +garde-malade attentive et éclairée. Cette disposition n'aura lieu que +lorsqu'il n'y aura pas de maladies contagieuses et que le médecin l'aura +affirmé.--Art. 44. Les institutrices qui président aux classes noteront +chaque jour la conduite de chaque élève sur un registre à ce destiné. Ce +registre sera présenté tous les samedis à la Directrice.--Art. 45. Les +professeurs noteront sur un cahier, à la fin de chaque leçon, à côté, en +marge du nom de chaque élève, s'il a été content ou mécontent de +l'aptitude ou du zèle de l'élève. Ce cahier sera également présenté à +la Directrice tous les samedis.--Art. 46. Les élèves que la Directrice +jugera capables de s'occuper de la conduite d'un ménage et de tout ce +qui y a rapport seront confiées à la Maîtresse à des heures réglées pour +s'instruire avec elle de tout ce qui sera de son département.--Art. 47. +La même mesure sera prise pour celles qui seraient en âge de prendre +connaissance de tout ce qui concerne la lingerie. Les élèves feront +leurs robes, leur linge et celui de la maison autant que leurs forces le +leur permettront. + +Chapitre 7.--Des récréations. + +Art. 48. Il y aura une heure de récréation après les leçons du matin, +une heure après le dîner, une heure après le souper.--Art. 49. Les +portiques et le jardin qu'ils entourent sont réservés aux récréations +ordinaires.--Art. 50. Les dimanches, les fêtes et les jeudis, on fera +des promenades dans le grand jardin. + +Chapitre 8.--Police de la maison. + +Article non numéroté. La Directrice a droit de remontrance envers la +Maîtresse; si celle-ci, malgré les avertissements réitérés de la +Directrice, retombait dans la même faute et que cette faute fût d'un +mauvais exemple pour les élèves et quelle portât préjudice à la maison, +la Directrice serait tenue d'en prévenir le Ministre de +l'Intérieur.--Art. 51. Si la Maîtresse avait à se plaindre des +institutrices, elle porte sa plainte à la Directrice.--Art. 52. La +Directrice a droit de réprimande envers les institutrices. Elle peut +même, dans un cas grave, les suspendre de leurs fonctions, en donnant +toutefois avis de cette suspension dans le même jour au Ministre de +l'Intérieur et en lui en faisant connaître les motifs.--Art. 53. La +Directrice peut punir par la suspension du salaire toutes les personnes +de service et même les renvoyer.--Art. 54. Les clefs du grillon (_sic_) +et des portes d'entrée seront toutes déposées chez la Directrice à neuf +heures du soir en hiver et à dix en été.--Art. 55. Une tournée sera +faite tous les soirs à dix heures et demie par la Directrice ou par la +Maîtresse pour s'assurer si toutes les lumières sont éteintes et si tout +est en ordre. + +Art. 56. La Maîtresse, les Dames institutrices, lingère et infirmière +déposeront leurs lettres cachetées dans une boîte fermée qui sera dans +une salle de communauté.--Art. 57. La Directrice aura les clefs de cette +boîte, se la fera apporter et l'ouvrira tous les jours de départ.--Art. +58. Les élèves de chaque classe remettront à leur institutrice les +lettres destinées à leur père ou à leur mère; elles seront sans cachet +et remises à la Directrice par l'institutrice.--Art. 59. Il est +expressément défendu à toutes les personnes attachées à la maison, sous +quelque titre que ce soit, de se charger pour l'extérieur de lettres +adressées par les élèves et de permettre qu'il en soit porté par aucune +personne étrangère à la maison.--Art. 60. Les lettres qui arriveront +pour toutes les personnes de la maison seront remises à la Directrice; +celles adressées à la Maîtresse, aux institutrices, aux employées seront +de suite remises par la Directrice à leur destination. Les lettres aux +élèves ne seront remises qu'après avoir été décachetées.--Art. 61. La +Maîtresse peut sortir quand besoin est pour affaires de la maison, en +donnant préalablement avis de sa sortie à la Directrice.--Art. 62. La +Directrice a seule le droit de visiter les parents des élèves, à moins +que la Maîtresse n'en soit spécialement chargée par la Directrice.--Art. +63. Il est accordé un jour de sortie par mois aux Dames institutrices, +mais elles sont tenues d'être rentrées à huit heures en été et à quatre +en hiver, à moins d'une permission particulière de la Directrice. Les +Dames ne pourront passer la nuit hors du collège qu'avec une +autorisation signée par la Directrice.--Art. 64. Toutes les fois que la +Directrice autorisera une Dame à s'absenter pendant plus de vingt-quatre +heures, elle en instruira d'avance S. E. le Ministre de l'Intérieur et +l'informera du motif pour lequel on lui demande son autorisation.--Art. +65. Les Dames institutrices, lingère, infirmière ne pourront se réunir +que dans la salle de communauté et ne pourront aller les unes chez les +autres que lorsqu'elles y seront envoyées pour affaire de la part de la +Directrice ou de la Maîtresse.--Art. 66. Les unes et les autres ne +pourront recevoir les personnes qui viendront pour elles dans les +parties extérieures du parloir qu'avec une permission de la +Directrice.--Art. 67. Aucune élève ne pourra sortir de la maison sans +être cherchée par son père ou sa mère ou par une femme de confiance qui, +chargée d'une lettre, pourrait les suppléer.--Art. 68. Les parents des +jeunes personnes ne pourront les voir que le jeudi et le dimanche depuis +onze heures jusqu'à trois en hiver, et en été depuis quatre jusqu'à +sept.--Art. 69. L'heure fixée pour la sortie des élèves sera de neuf à +dix; (elles) devront rentrer de sept à huit en été, et de quatre à cinq +en hiver. Le jeudi sera le jour spécialement choisi pour la sortie des +élèves. Il n'en pourra sortir qu'une classe à la fois. + +Art. 70. Il est expressément interdit à toutes les élèves d'apporter de +chez leurs parents aucun livre ni papier. En rentrant au collège, elles +seront soumises à la surveillance nécessaire pour s'assurer qu'elles ne +désobéissent point à cette défense. + +Art. 71. Aucun présent ne peut être accepté par aucune des personnes +employées dans la maison, quand même le présent viendrait des parents ou +des élèves.--Art. 72. Aucune personne de service de la maison ne peut +recevoir d'étrennes.--Art. 73. Les femmes seules pourront être admises +dans l'intérieur du collège.--Art. 74. Seront exceptés les professeurs, +le Directeur spirituel, le chapelain, le médecin, le chirurgien dentiste +et les ouvriers qui ne pourront être remplacés par des femmes.--Art. 75. +Les professeurs n'auront entrée dans le collège qu'à l'heure fixée pour +leurs leçons, et les autres, que lorsqu'ils seront appelés par la +Directrice. Aucun desdits individus ne pourra d'ailleurs circuler dans +l'intérieur qu'accompagné d'une fille de service.--Art. 76. Les pères et +grands-pères des élèves ne pourront avoir entrée dans l'intérieur du +collège qu'en cas de maladie de leurs enfants et avec une permission du +Ministre de l'Intérieur. Dans toute autre circonstance, ils ne pourront +les voir qu'au parloir.--Art. 77. Les élèves auxquelles la Directrice +permettra de se rendre au parloir y seront accompagnées d'une +institutrice. Elles pourront, avec la permission de la Directrice, être +conduites dans la partie extérieure du parloir, lorsque leur père ou +leur mère viendront les voir.--Art. 78. Cette dernière permission ne +sera jamais accordée lorsque les élèves recevront la visite de leurs +autres parents.--Art. 79. Les jours de fêtes et de cérémonies, la +Directrice, la Maîtresse et les institutrices seront vêtues d'une robe +de soie noire. La Directrice et la Maîtresse auront seules le droit de +la porter traînante.--Art. 80. Les Dames lingère et infirmière seront +aussi vêtues de noir.--Art. 81. L'habillement des filles de service sera +d'étamine et de couleur foncée.--Art. 82. Une institutrice, choisie par +la Directrice pour un mois au plus, sera spécialement chargée de la +police du réfectoire pendant les repas.--Art. 83. La Dame institutrice +chargée de la police du réfectoire sera servie après le dîner +général.--Art. 84. La permission de sortir une fois par mois ne sera +accordée à une élève que par la Directrice et sur le rapport favorable +qui sera rendu de sa conduite et de ses études dans les notes de son +institutrice et de ses professeurs. + +Titre III.--Service de santé. + +Art. 85. La Dame infirmière sera dépositaire des médicaments +usuels.--Art 86. Lorsqu'elle aura besoin de médicaments qui exigeront +une préparation, elle présentera à la Maîtresse l'ordonnance du médecin +et, sur le vu de cette ordonnance, la Maîtresse en autorisera +l'achat.--Art. 87. Lorsqu'une élève entrera dans le collège, la +Directrice prendra, de concert avec le médecin de la maison, les mesures +nécessaires pour s'instruire avec les parents de la jeune demoiselle des +différentes maladies ou inconvénients que la jeune fille pourrait avoir +éprouvés depuis sa naissance, ou des infirmités qui pourraient +l'exclure.--Art. 88. Le chirurgien dentiste de la maison se concertera +avec le médecin pour les opérations qu'il jugera convenables, et rendra +compte à la Directrice du résultat de leur conférence. + +Titre IV.--Dispositions générales. + +Art. 89. Le Règlement général du collège, le Règlement intérieur proposé +par la Directrice et approuvé par le Ministre de l'Intérieur et les +décisions du Ministre qui pourraient intervenir seront lus tous les six +mois dans une assemblée composée de la Directrice, de la Maîtresse, des +institutrices, des Dames lingère et infirmière.--Art. 90. Toutes les +fois qu'une décision sera adressée par S. E. le Ministre de l'Intérieur +à Mme la Directrice, cette décision sera lue dans une séance de toutes +les Dames, que Mme la Directrice convoquera. Cette séance doit avoir +lieu dans l'un des trois jours de la réception de la décision.--Art. 91. +La Directrice réglera provisoirement tout ce qui n'est pas déterminé par +le présent Règlement ou par le Règlement intérieur. Elle rendra compte à +S. E. le Ministre de l'Intérieur de toutes les mesures qu'elle aura cru +devoir prendre et, chaque mois, de la conduite des élèves. + +Note des livres français: + +La petite grammaire de Lhomond; l'abrégé de Rostaut; la grammaire de +Wailly, 11me édition; la syntaxe de Fabre.--Géographie: L'abrégé de +géographie de Guthrie, et, quand il aura paru, celui de Malte-Brun; +l'atlas du précis de géographie universelle de Malte-Brun (il réunit +tout ce qu'on peut demander en cartes anciennes, du moyen âge et +modernes); cosmographie de Mentelle.--Mythologie du Père Jouvency, qu'on +trouve à la fin de l'abrégé de l'histoire ancienne à l'usage de l'Ecole +militaire, de Bass-ville; abrégé de celle de l'abbé Banier.--Histoire: +Abrégé de la Bible, par l'Euy[36], 3 volumes in-8°; éléments d'histoire +générale, par Millot. Précis de l'histoire ancienne, de la république +romaine, des empereurs et du Bas-Empire, par Royou. Histoire +d'Angleterre, par Millot. La vie des hommes illustres, de Plutarque. +Abrégé de l'Histoire universelle, de Bossuet. Le Voyage du jeune +Anacharsis, par Barthélemy. L'Atlas de Le Sage. Eléments de l'histoire +d'Allemagne, par Millot ou par Efele[37]. Histoire de l'Espagne, par +Gaillard. Histoire de Russie, par Voltaire; Histoire de Charles XII, par +le même. Histoire de Suède et de Danemarck, par Vertot. Histoire de +Charles-Quint, par Robertson. Les Oraisons funèbres de Fléchier et de +Bossuet. Le Petit Carême, de Massillon. Précis de l'Histoire de la +Révolution, par Lacretelle; Histoire de France, XVIIIe siècle, par le +même. Les Révolutions romaines, de Vertot. Histoire de France, par +Millot. La Chronologie; de Prévost d'Iray.--Littérature: Le cours de +littérature de Le Batteux. Leçons de littérature, de Noël, à l'usage de +tous les établissements d'instruction.--Poèmes: Le poème de la Religion, +de Racine; l'Homère, traduit par Bitaubé. Les satires de Boileau. Les +poésies sacrées de J.-B. Rousseau. Télémaque. Le théâtre de Racine, le +théâtre de Corneille. Lettres de Mme de Sévigné. Le fablier de La +Fontaine.--Livres de récréation: Don Quichotte, les Voyages de Campe. + +Note des livres italiens: + +Tous les livres élémentaires de Soave pour les commençants. Le +_Galateo_, de Mgr Della Casa; les _Rivoluzioni d'Italia_, de Denina. +Lettres familières à l'usage des lycées. Lettres d'Ann. Caro. Comédies +choisies de Goldoni. Nouvelles morales du P. Soave. Grammaire de la +langue italienne, du même; livre des Devoirs, du même. Choix des +tragédies d'Alfieri. Anthologie italienne tirée des meilleurs +classiques. Les leçons d'éloquence de Villa. Blair, traduit par le P. +Soave. Lettres du card. Bembo. Lettres familières de Magalotti. La Force +de l'imagination humaine, par Muratori; De la Vraie et de la fausse +Religion, _id._; La Philosophie morale, _id._[38]. + +Certes, ce Règlement porte la marque du génie de Napoléon: l'esprit, +souvent les expressions, en rappellent celui d'Ecouen, la distribution +en est la même. Convaincu que c'est le bon ordre, c'est-à -dire la +subordination et l'économie qui assure la durée d'un établissement, le +gouvernement français avait tout d'abord fixé la hiérarchie, la +distribution des fonctions, le partage de la responsabilité. Comme lui, +le prince Eugène estima qu'aucune méthode pédagogique ne vaut une forte +discipline et une bonne comptabilité. Mais un examen attentif prouve +qu'il a médité et non copié son texte. En voici un exemple: Napoléon, +quoique très positif jusque dans ses chimères, était obligé de passer +quelques fantaisies sentimentales aux Français de son temps; Lacépède, +grand chancelier de la Légion d'honneur, avait donc pu décider que, tous +les ans, les élèves d'Ecouen planteraient dans le parc deux arbres qui +porteraient le nom des deux demoiselles les plus méritantes et au pied +desquels, plus tard, les mères donneraient à leurs filles une leçon de +reconnaissance envers les bienfaitrices de leur jeunesse, et il avait +soigneusement envoyé au prince Eugène ce supplément de sa façon à la +règle impériale[39]. Les Italiens, qui discernent mieux que nous ce qui +est bon à mettre en vers de ce qui est bon à mettre en pratique, +laissèrent à la maison d'Ecouen le privilège des petites scènes à la +Rousseau. Ils démêlèrent une autre illusion cachée dans une des parties +les plus raisonnables du plan français, dans la partie qui regardait +l'enseignement des travaux domestiques: accordant peut-être un peu trop +de portée à des épigrammes que Mme Campan avait eu, dit-on, la faiblesse +de prendre pour elle et de vouloir faire supprimer[40], les rédacteurs y +avaient donné dans l'encyclopédie et s'étaient imaginé candidement que +leurs élèves apprendraient _tout ce qui peut être nécessaire à une mère +de famille pour la conduite de l'intérieur de sa maison, la direction du +jardinage, la préparation du pain et des autres aliments_; ils n'avaient +pas réfléchi que le temps manquerait dans un cours d'éducation qui +embrassait jusqu'à deux langues vivantes. Le gouvernement italien ne +retint que le principe, qui était excellent, savoir qu'une jeune fille +doit occuper ses doigts et non pas seulement son esprit; qu'une +aiguille entre ses mains est encore plus à sa place qu'un livre, et +qu'elle doit apprendre à soigner les malades et les enfants. Sur ce +point, on retrouvera une pareille sagesse dans un règlement pour la +Maison Joséphine de Bologne, que nous donnerons en appendice. + +Même indépendance, même sagacité sur d'autres chapitres. Comme la +vigilance sur les mÅ“urs était encore plus nécessaire alors en Italie +qu'en France, les Italiens redoublèrent de précautions à cet égard: les +lettres des institutrices durent toutes passer, cachetées, il est vrai, +sous les yeux de la directrice; toutes les lettres des élèves, même +celles des grandes et celles qui étaient adressées aux pères et aux +mères durent être lues par elle, précautions qu'en France on n'avait pas +exigées. Le Règlement d'Ecouen ne permettait que quelques tragédies de +Corneille et de Racine et permettait _Paul et Virginie_, la _Chaumière +indienne_: le collège de Milan admit tout le théâtre de Corneille et de +Racine, et rejeta les deux romans de Bernardin de Saint-Pierre. Les +Italiens avaient compris que la peinture des troubles de l'amour +naissant est dangereuse, tandis que la peinture de l'amour cédant au +devoir est morale; ils avaient encore plus facilement compris que +c'était un non-sens de recommander la _Chaumière indienne_ à des jeunes +filles qu'on voulait élever dans celle des religions modernes, qui +s'éloigne davantage du pur déisme. Ils proscrivirent également les +_Saisons_, de Saint-Lambert, où l'on se demande comment les rédacteurs +du plan d'Ecouen avaient pu ne pas apercevoir un sensualisme à peine +voilé. Il n'est même pas impossible que ce soit cette judicieuse +épuration qui ait déterminé le gouvernement français à écarter Bernardin +de Saint-Pierre et Saint-Lambert de la liste remaniée qui accompagne le +nouveau Règlement des Maisons de la Légion d'honneur du 3 mars 1811. + +En revanche, comme il était encore plus nécessaire en Italie qu'en +France d'agrandir l'esprit des femmes, de l'ouvrir à tout ce qu'il y a +de fort et de généreux dans les théories du dix-huitième siècle, le +Règlement du collège lombard admit un très grand nombre d'ouvrages +d'histoire qu'on ne trouve pas sur la liste d'Ecouen, et, notamment, le +_Charles-Quint_, de Robertson, à côté du _Discours sur l'Histoire +universelle_, de Bossuet, les livres de Voltaire à côté de ceux de +Vertot. Enfin, l'admission des deux ouvrages de Lacretelle prouve qu'on +voulut, à Milan, que les jeunes filles connussent le siècle de la +philosophie dans ses grandeurs comme dans ses misères, au lieu de le +maudire de confiance. + +Pour la liste des auteurs italiens, qui a été dressée d'original, +puisque le Règlement provisoire d'Ecouen n'en parlait pas, quoiqu'il +prescrivît l'étude de la langue italienne, on aura pu être surpris de +n'y voir figurer nommément aucun des grands poètes du treizième et du +quinzième siècles: on s'est fié aux anthologies du soin de les faire +connaître, alors que, pour ceux-mêmes qu'on ne pouvait intégralement +donner à des jeunes filles, on pouvait recourir à des éditions +expurgées; mais on est probablement parti de l'idée que ce n'était pas +surtout de poésie que la nation avait besoin; la gloire de ses grands +poètes ne courait aucun péril et leurs imitateurs ne pullulaient que +trop. On a donc surtout cherché, outre les écrivains épistolaires qui +enseignent à s'exprimer avec élégance, les auteurs judicieux et d'une +morale irréprochable, ceux qui pouvaient le mieux accréditer par la +considération dont ils jouissaient les principes d'une philosophie +raisonnable. Voilà pourquoi l'on prescrivit l'étude des _Lettres +familières_, de Magalotti, réfutation estimable de l'athéisme et Å“uvre +d'un savant distingué; voilà pourquoi on inscrivit au programme jusqu'à +trois traités de Muratori, dont la piété sincère et libérale +s'insinuerait d'autant plus facilement dans les esprits que la renommée +de sa colossale érudition commandait le respect; enfin, voilà pourquoi +l'honnête Soave y figure. On remarquera enfin que, dans son désir de +retremper les âmes, le gouvernement ordonnait l'étude des tragédies +d'Alfieri; or, le prince Eugène n'ignorait certainement pas la haine +dont Alfieri avait, dans ses dernières années, poursuivi la France et +dont il avait voulu qu'une dernière expression sortît de son tombeau; la +réplique que Ginguené venait d'opposer à un passage de son +autobiographie aurait suffi à rappeler cette animosité furieuse[41]. La +France s'intéressait donc assez sincèrement à la génération nouvelle +pour ne point se venger à ses dépens des pamphlets d'Alfieri sur ses +chefs-d'Å“uvre, et il faut l'en féliciter d'autant plus que l'omission +d'Alfieri n'eût en aucune façon surpris le public italien, alors +beaucoup moins unanime qu'aujourd'hui en sa faveur et beaucoup moins +habitué à voir enseigner la littérature nationale dans les collèges, +surtout au moyen d'auteurs contemporains. + + + + +CHAPITRE IV. + +Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de +Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et +tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion +publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice +française reste en fonctions jusqu'en 1849. + + +La finesse italienne avait, disions-nous, amélioré l'Å“uvre du bon sens +français. Mais comme les idées sur lesquelles reposait le fond commun +des deux règlements étaient beaucoup plus répandues chez nous que chez +nos voisins, il importait que les personnes chargées plus spécialement +de les inculquer aux jeunes filles fussent en pluralité françaises. Lady +Morgan exagère lorsqu'elle, dit, dans son _Voyage en Italie_, qu'_il est +de fait que quand ce collège fut établi, il ne se trouvait pas une dame +italienne que son éducation ou son expérience rendît propre à en +accepter la direction_. Nous verrons, en effet, que, pour Vérone, on +rencontra en Italie, quelques années après, une personne fort +distinguée. Toutefois, en 1812 comme en 1808, on croyait sage de +chercher de préférence hors de l'Italie, puisque ce fut une Anglaise, +Maria Cosway, la Vigée-Lebrun de l'Angleterre, à qui Melzi confia la +direction du collège de Lodi, et que, pour Vérone même, on ne prendra +une Italienne que sur le refus d'une Française. + +Le prince Eugène demanda donc à notre nation la plupart des dames entre +les mains desquelles il remit le collège de Milan. Mais la France +elle-même ne surabondait pas alors de sujets disponibles. De nos jours, +l'embarras d'un ministre de l'instruction publique n'est pas de pourvoir +aux places qui réclament des sujets capables, mais de pourvoir aux +sujets capables qui réclament des places. Il en était autrement alors. +La Révolution avait dispersé une partie du personnel, et les mécomptes +de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, n'avaient pas encore jeté +dans la carrière de l'enseignement ce surplus de gradués des deux sexes +que l'on compte aujourd'hui par centaines ou par milliers, et dont on +désespère d'employer les services, tout en cédant quelquefois à la +tentation de faciliter encore davantage les examens élémentaires qui +ouvrent l'accès de la profession. Sous le premier Empire, il fallait +chercher longtemps les gens à mettre en place. Il fallut attendre le 21 +janvier 1809 pour pouvoir nommer une directrice, Mme de Lort; le 4 +avril pour nommer la maîtresse, Mme de Soucy; le 9 mars 1810 pour nommer +les institutrices, Mmes Victoire et Hortense de Maulevrier, Clausier, +Smith, Gibert; le 9 décembre de la même année pour nommer les +professeurs hommes, tous Italiens, sauf Garcin, chargé du français et de +la géographie[42]. + +On aurait probablement trouvé plus vite le personnel féminin, si l'on se +fût adressé aux congrégations religieuses, quelques brèches que la +Révolution eût faites dans leurs rangs. Mais Napoléon estimait qu'il +n'était pas sage de les employer tout d'abord. Il ne repoussait pas +absolument leur concours, puisqu'il permettait à quelques-unes d'entre +elles d'ouvrir des pensionnats privés dans ses États; il laissera +bientôt Joachim Murat autoriser, sous conditions, les religieuses de la +Visitation à recevoir des novices, à établir des collèges, en se +fondant, dira le roi de Naples, sur l'avantage que l'Empire français et +le royaume d'Italie tiraient de cet Ordre pour l'éducation des filles; +il le laissera même assigner à ces religieuses, par un décret du 10 +janvier 1811, l'ex-couvent de San Marcellino devenu collège royal: +décision qui, par parenthèse, mit encore une Française à la tête d'un +pensionnat italien, la supérieure des Visitandines de Naples étant alors +Mme Eulalie de Bayanne, d'une noble famille dauphinoise, qui comptait +alors parmi les siens un cardinal[43]; enfin on sait que, quand Napoléon +ajoutera aux maisons d'Ecouen et de Saint-Denis les orphelinats de la +Légion d'honneur, il les confiera aux religieuses de la Mère de Dieu. +Mais il voulait commencer par des laïques, d'ailleurs non engagées dans +les liens du mariage, pour bien établir le caractère de l'éducation +qu'il avait en vue. + +Où avait-on été chercher les dames qui allaient surveiller l'éducation +des jeunes Milanaises? Très près et très loin. Les unes, comme Mme +Clausier, que la mort d'un frère administrateur général des vivres +venait de laisser sans ressources, habitaient Milan même; les autres, +comme Mme de Lort qui était de Strasbourg ou de Nancy, venaient de +Paris. On avait dû renoncer à exiger l'expérience de l'enseignement. Mme +de Soucy, qu'avait prêtée la maison d'Ecouen, en avait seule une courte +pratique; peut-être en était-il de même de la directrice, mais je ne +l'affirmerais pas. On n'avait pas davantage pu demander de diplômes, ni +même, comme on en peut juger par quelques lettres conservées aux +Archives de Milan, un respect scrupuleux de l'orthographe. On avait +voulu, avant tout, des personnes qui joignissent à des mÅ“urs +irrépréhensibles une éducation excellente et, autant que possible, une +naissance relevée. Mme Caroline de Lort était comtesse et avait été +chanoinesse dans le chapitre de Bouxières où, pour être admise, il +fallait faire preuve d'antique noblesse; Mme Angélique de Fitte de Soucy +avait été élevée à Saint-Cyr; Mmes de Maulevrier, filles d'un officier +supérieur à qui les événements de Saint-Domingue avaient fait perdre une +fortune considérable, portaient un des grands noms de France. +L'aristocratie fournit également quelques-unes des institutrices qui, +dans les années suivantes, remplacèrent plusieurs des premières +titulaires. + +Au prestige de la naissance, Napoléon avait voulu ajouter la +considération qui s'attache aux fonctions bien rétribuées. Dans les +maisons de la Légion d'honneur, sans parler de la surintendante qui +recevait 15,000 francs, une dame dignitaire touchait 2,000 francs, une +dame de première classe 1,200, une demoiselle 600, sommes considérables +pour l'époque, surtout si l'on songe qu'elles étaient toutes entièrement +défrayées. Le gouvernement se montra plus généreux encore envers les +dames du collège de Milan, traitant avec la même faveur celles qu'on +avait trouvées à Milan même et celles qui avaient consenti à s'expatrier +exprès: la directrice fut appointée à 4,000 francs, la maîtresse à +3,000, chaque institutrice à 1,500. Le traitement de la maîtresse était +précisément celui d'un professeur de Faculté dans les Universités +impériales. Enfin, le gouvernement payait sans observation les _cent +louis_ qu'avait coûté le voyage de Mme de Lort. + +La plupart de ces personnes, comme il est naturel, avaient postulé les +places qu'elles occupaient. Quelquefois pourtant c'était le gouvernement +qui avait fait les premières démarches, ou plutôt, procédant avec une +rapidité un peu militaire, il nommait, sur la foi de leur renom, des +personnes qui ne s'étaient pas mises sur les rangs. Une lettre du +ministre des affaires extérieures du royaume d'Italie à son collègue le +marquis de Breme, ministre de l'intérieur, montre qu'on avait nommé Mme +de Soucy sans lui faire connaître le traitement qu'elle aurait, la date +à laquelle elle devrait partir, sans lui dire si ses frais de route +seraient payés: «Il est pourtant naturel,» disait Marescalchi, «qu'elle +désire être instruite de choses qui la touchent de si près.» C'est ainsi +qu'en 1813, une dame Rambaldi, qui administrait depuis douze ans +l'orphelinat de Vérone, fut toute surprise de recevoir un décret du 6 +janvier qui la nommait institutrice au collège de cette ville, honneur +qu'elle déclina[44]. + +Mais cette façon expéditive de conférer les emplois ne doit pas faire +mal juger de la manière dont le gouvernement se comportait avec les +directrices et avec leurs subordonnées. Sans doute, au premier abord, on +est un peu étonné, en examinant la correspondance administrative, du +style alors en usage dans les bureaux des ministères italiens; les +décrets du prince y sont qualifiés de vénérables et de très vénérés; lui +adresser une pièce officielle s'appelle _umiliarla_; la réponse qu'il y +fait est dite _abbassata da lui_; on ne lui _offre_ pas sa démission, on +la lui _demande_; il ne l'_accepte_ pas, il l'_accorde_, et ce mot +d'accorder revient à propos de tous ses actes qui semblent autant de +faveurs gratuites. Mais en retour, le ministère, qu'il s'adresse à la +directrice ou à une simple institutrice, s'exprime avec une aimable +courtoisie; les arrêtés de nomination sont quelquefois accompagnés de +gracieux compliments sur les mérites qui ont dicté le choix du +souverain. Les agents du ministère s'inspirent du même esprit: le jour +où le préfet de l'Adige ouvrit le collège des jeunes filles de Vérone, +il remit à la directrice provisoire une médaille d'honneur en signe de +la confiance du gouvernement. On accueillait avec une pareille +courtoisie les familles des élèves: le même préfet, dans la circonstance +que nous venons de rappeler, offrit un banquet, non seulement aux +autorités de la ville, mais aux parents qui étaient venus présenter +leurs enfants[45]. + +La correspondance officielle atteste que la bonne grâce n'était pas la +seule qualité des ministres de ce temps-là . On est frappé de leur +activité. Par une conséquence du pouvoir absolu, qui n'en compense pas +d'ailleurs les inconvénients, ces ministres qui n'ont à satisfaire qu'un +seul homme, et un homme impérieux mais point capricieux, peuvent donner +tout leur temps aux affaires de leur ressort. Des détails, même fort +minces, passent sous leurs yeux; ils veulent tout savoir et y +réussissent; toute question qu'on leur adresse reçoit une réponse +immédiate, mais ils tiennent à être interrogés.--Mais alors, dira-t-on, +ils se substituent à la directrice et l'annihilent.--Nullement. Vaccari, +successeur du marquis de Breme au ministère de l'intérieur, se montre, +dans sa conduite avec Mme de Lort et avec les institutrices, plein +d'égards, de tact et de bonté. Lorsqu'on fonda le collège de Vérone, on +avait naturellement songé à emprunter à Mme de Lort une de ses +collaboratrices, de même qu'on avait, quelques années plus tôt, demandé +à Mme Campan de donner Mme de Soucy au collège de Milan: «Je ne puis me +décider, avait dit le prince Eugène au ministre, à nommer (à Vérone) +une directrice que je ne connais pas... J'ai donc nommé seulement une +Maîtresse et quatre institutrices. Je vous invite ensuite à voir, avec +Mme de Lort, si elle pourrait nous donner une directrice et deux ou +quatre institutrices. Je ne dis pas que toutes ces personnes fussent +prises dans sa maison, mais je voudrais qu'elle nous en donnât au moins +une et nous indiquât les autres.» Loin d'ordonner, le vice-roi priait. +Le ministre, entrant dans ses intentions, écrivait qu'il espérait +déterminer Mme de Lort à se priver d'une de ses auxiliaires. Or, Mme de +Lort indiqua très volontiers, pour le poste de directrice, une +demoiselle Monnier qu'elle avait connue à Paris et qu'on aurait acceptée +de sa main sans disputer sur les conditions, si cette personne n'avait +décliné la proposition pour raison de santé; mais elle répondit à la +demande de prêter une de ses collaboratrices en faisant observer que son +personnel n'était pas au complet; et, plutôt que de la désobliger, le +ministre recommença ses recherches dans l'inconnu[46]. + +Encore, dans cette circonstance, Mme de Lort pouvait-elle avoir raison. +Mais ce qui fait particulièrement honneur au ministre, c'est la façon +dont il pénètre, supporte et tempère les défauts qu'elle mêlait à ses +vertus et à ses talents. Le gouvernement avait voulu, pour diriger le +collège de Milan, une grande dame: à certains jours, il put croire qu'il +avait réussi au delà de ses souhaits. Mme de Lort n'aimait pas à +compter; elle aurait voulu qu'on fît tenir les livres de la maison par +un agent spécial, et ce désir se justifie; mais elle aimait la +représentation, et un peu plus qu'il n'était nécessaire. Son voyage, +disions-nous, avait coûté cent louis; c'était beaucoup, si l'on songe +que Mmes de Maulevrier n'avaient à elles deux dépensé pour venir que 884 +francs. Quand il s'agit de monter le collège, Mme de Lort réclamait dès +le premier jour, et avant que la maison fût pleine d'élèves, un nombre +considérable de gens de service. Le ministère la ramena doucement à +l'économie. + +Ce n'est pas tout: Mme de Lort oubliait facilement sa naissance avec les +enfants, à qui au réfectoire elle coupait elle-même les portions; elle +l'oubliait aussi avec celles de ses collaboratrices qui ne pouvaient à +cet égard élever aucune prétention rivale; elle inspirait en particulier +à Mme Smith beaucoup d'affection et de dévouement; mais, en face de ses +égales, la femme de qualité reparaissait avec les petitesses de son +sexe et les exigences hautaines de sa caste. Elle n'eut pas toujours les +torts de son côté, mais la conduite du ministère n'en était que plus +difficile entre ces dames qui ne se sentaient pas nées pour gagner leur +vie, pour obéir, et qui n'avaient plus ni famille, ni foyer paternel, ni +fortune, ni patrie. Mme de Soucy entra la première en mésintelligence +avec Mme de Lort; mais, frêle, souffrante, Mme de Soucy ne fit point +d'éclat; et, quand elle obtint d'être relevée de ses fonctions, les +élèves purent croire que la maladie seule l'y déterminait. Les yeux +malins de la jeunesse surprirent au contraire les démêlés qui éclatèrent +l'année suivante, en 1812, entre la comtesse de Lort et les dames de +Maulevrier. Mme de Lort accusait les deux sÅ“urs de traiter durement les +élèves; Mmes de Maulevrier affirmaient que la Directrice manquait aux +égards dus à deux personnes de leur rang, ou même simplement de leur +profession; les élèves prenaient naturellement parti contre elles, et un +jour une enfant heurta une de ces dames, sans que cet acte, mis par Mme +de Lort sur le compte de l'inadvertance, fût puni; Mme Victoire de +Maulevrier interprétait comme une bravade une visite de la Directrice à +sa sÅ“ur malade, et la mettait plus ou moins littéralement à la porte de +la chambre. La comtesse leur adressait à toutes deux le billet +caractéristique que voici: «Mme la Directrice a l'honneur de prévenir +Mmes de Maulevrier qu'elle a reçu l'ordre de S. E. M. le Ministre de +l'intérieur, de faire servir ces dames dans l'une de leurs chambres où, +par son ordre encore, on leur portera l'ordinaire de la maison, avant ou +après le repas des élèves. Ces dames voudront bien dire à la personne +qui leur remettra ce billet, le moment qui leur conviendra le mieux. Mme +la Directrice croit aussi qu'il pourra leur convenir mieux de coucher +dans la même chambre ou chacune dans la leur, et en conséquence, elle se +dispose à faire porter le lit de Mme Hortense à la place qu'elle +désignera.» Ici, Mme de Lort n'interprétait pas très exactement la +pensée du Ministre: il avait non pas ordonné, mais permis ces mesures, +et il les avait autorisées non par voie de punition, mais pour séparer +les parties belligérantes. Ses lettres montrent qu'il suivait d'un Å“il +attentif et perspicace ces fâcheux mais inévitables démêlés: dans le +différend de Mme de Soucy avec la Directrice, il avait aperçu que les +prétentions de la première avaient causé la mésintelligence; dans +l'affaire des dames de Maulevrier, où les torts étaient partagés, on le +voit offrir au début sa médiation, puis, s'abstenir sur l'observation de +la Directrice que cette intervention envenimerait le dissentiment; aux +deux sÅ“urs qui s'imaginent que Mme de Lort veut les évincer pour faire +place à ses protégées, il répond sans humeur que, le nombre des +institutrices ne se trouvant pas complet, Mme de Lort n'a pas besoin de +les exclure pour introduire les personnes à qui elle voudrait du bien; +il ne les en protégeait pas moins contre toute représaille et invitait +poliment la Directrice à ne pas permettre aux enfants de s'immiscer dans +le débat. Il ne lui échappe aucun trait de raillerie ou d'impatience. En +Italien qu'il est, il sait prendre son parti de ce qu'on ne peut +empêcher, et ne se flatte pas de faire vivre des femmes dans une paix +éternelle. Il maintient le principe d'autorité en laissant partir Mmes +de Maulevrier comme Mme de Soucy, puisqu'elles ne peuvent s'accommoder +au commandement de Mme de Lort; mais alors même ses égards témoignent +aux innocentes rebelles que les qualités qui leur manquent ne lui font +pas méconnaître celles qu'elles possèdent. + +Le prince Eugène, qui est Français, prend les choses plus à cÅ“ur: «Le +Ministre,» écrit-il de Moscou le 8 octobre 1812, «fera connaître à Mme +la Directrice que cette affaire m'a affligé et que, pour son propre +intérêt comme pour celui du Collège Royal, je verrais avec beaucoup de +peine qu'il se présentât jamais un troisième événement de la même +nature. Je ne doute pas des torts de Mmes de Maulevrier; mais je me +persuade que, si Mme de Lort eût appelé plus tôt à son secours +l'intervention du Ministre, on aurait prévenu les conséquences que la +mesure _aujourd'hui nécessaire_ (souligné dans le texte) ne peut manquer +d'avoir dans l'opinion publique[47].» + +Mais le flegme bienveillant du ministre voyait plus juste que le chagrin +affectueux du prince Eugène. Ces petites brouilles ne portèrent aucune +atteinte à la prospérité de la maison qui frappait tous les regards. +Nous en avons pour preuve, non pas seulement des déclarations publiques +qu'on pourrait suspecter: par exemple le _Giornale Italiano_, en +relatant le 19 avril, le 18 décembre 1811 des visites que la vice-reine +et son mari y ont faites, assure que leurs Altesses se sont montrées +très contentes et ont félicité Mme de Lort. On pourrait prétendre que ce +langage s'adresse au public qu'on veut séduire. Mais voici une lettre +ministérielle du 21 juin 1812 qui n'était pas destinée au public, mais à +Mme de Lort seule: «Ma visite d'hier à votre collège m'a convaincu +encore davantage des progrès que les élèves font dans leurs études, +nouvelle preuve de l'excellente direction que vous savez donner à toutes +les parties de leur éducation. J'ai déjà eu, Madame, l'occasion de me +louer de vous; j'ai même eu récemment la satisfaction de voir comme Son +Altesse Impériale a daigné vous manifester par mon intermédiaire son +approbation pour l'Å“uvre que vous avez accomplie.» Une gratification de +deux cents francs pour chacun des professeurs du collège accompagnait +cette lettre et en corroborait irréfragablement la sincérité. + +Le public en jugeait comme l'autorité; car il sollicitait les places +payantes avec autant d'empressement que les places gratuites; et c'est +pour répondre à cette disposition si flatteuse que l'on décida la +fondation des collèges de Vérone et de Bologne où, toutefois, puisqu'il +ne s'agissait plus de fonder dans la capitale du royaume une institution +modèle, on ménagerait le trésor public et la bourse des familles: ces +collèges devaient donner une instruction un peu moins étendue; le prix +de la pension y était fixé à six cents francs au lieu de huit cents, et +chacun des deux recevrait, non plus seulement cinquante élèves comme le +collège de Milan, mais cent, dont moitié, comme à Milan, à titre +gratuit. Le personnel de ces deux collèges de second ordre devait +toucher des appointements un peu inférieurs; (1,000 francs pour la +Directrice, 800 francs pour la Maîtresse, 600 pour chaque +institutrice); et on ne le faisait plus venir d'au delà des Alpes. On +avait pourtant cette fois encore, nous avons eu occasion de le dire, +cherché hors du royaume, au moins pour Vérone; on avait aussi songé à +confier le collège de cette ville à des religieuses salésiennes qui +auraient à cet effet quitté Roveredo; le préfet de l'Adige fut sans +doute fort heureux quand on abandonna ce dernier projet; car dans son +discours d'ouverture, on trouve un passage qu'on croirait d'hier sur +_l'insuffisance babillarde de vierges voilées qui, privées du doux nom +de mères, en pratiquaient mal les fonctions puisqu'elles en ignoraient +les sentiments et les devoirs_[48]. Mais en somme l'esprit et les +méthodes demeurèrent les mêmes qu'à Milan. On apporta les mêmes soins au +choix de la Directrice, et, pour la seule des deux maisons qui s'ouvrit, +celle de Vérone, on en rencontra une fort estimable dans la personne +d'Amalia Guazza qu'on avait nommée Maîtresse le 13 juillet 1812 et que +l'on mit le 6 janvier 1813 à la tête de l'établissement: «Le préfet de +l'Adige, avait dit le ministre, donne les meilleures informations tant +sur le zèle qu'elle a déployé dans les premiers temps de l'installation +du collège, suppléant presque à elle seule à l'absence des +institutrices non encore parvenues à leur destination, que sur son +habileté peu commune à s'acquitter des charges difficiles qui lui +étaient confiées. Il dépeint de la manière la plus avantageuse sa +manière de se présenter, son amabilité qui lui a gagné l'affection de +toutes les élèves alors qu'elle maintenait dans le collège la plus +exacte observance de la Règle[49].» + +Le collège de Vérone rencontra dans le public la même faveur que celui +de Milan. + +Mais, dira un sceptique, qui sait si en mettant leurs filles dans ces +collèges, les pères n'entendaient pas uniquement faire leur cour à +Napoléon, ou s'ils n'obéissaient même pas aux injonctions de ses agents? +M. Tivaroni n'affirme-t-il pas qu'on ordonnait aux nobles romains +d'envoyer leurs enfants dans les lycées de Paris? Nous répondrons par +des faits positifs. D'abord il suffit si peu de la volonté déclarée du +gouvernement le plus absolu pour peupler un collège, que nous avons vu +l'établissement de Mme Laugers demeurer vide malgré les titres dont on +le décorait, malgré les subventions et un changement de local; ce n'est +ni l'adulation ni la crainte qui font la prospérité d'une maison +d'éducation, c'est la confiance fondée sur l'estime. À Parme, +l'administration française était dirigée par un préfet d'un zèle +intempérant qui s'était mis en tête de communiquer au collège de +Sainte-Catherine, dit collège des nobles, son enthousiasme pour +Napoléon; il en invitait à ses brillantes soirées les sujets les plus +méritants; il faisait jouer par les élèves des pièces militaires, _Le +Dragon de Thionville_, _La Bataille d'Austerlitz_; comme il n'est pas +très difficile d'échauffer l'imagination de la jeunesse, surtout quand +on lui parle au nom d'un victorieux, il avait assez bien réussi auprès +d'elle; ses comédiens imberbes avaient joué avec une verve qui charmait +l'état-major; mais les familles n'entendaient pas que l'on transformât +le collège en prytanée militaire. Elles redemandèrent leurs enfants. +Quelques-uns de ceux-ci protestèrent. Quand le prince romain Spada +envoya réclamer ses trois fils, modèles de bonne conduite, l'aîné qui +était le plus âgé du collège «tint avec ses deux frères un petit conseil +de famille, à la suite duquel il fit connaître à l'agent de sa maison +qu'il ne croyait pas convenable de retirer ses jeunes frères du collège, +et que, comme leur aîné, il ne pouvait y consentir, qu'au reste, son +père ne les réclamant que sur les calomnies et les bruits répandus +contre le collège, il conviendrait qu'il vînt s'éclairer par lui-même de +la vérité, et que l'intérêt de ses enfants devait suffire pour le +déterminer.» Mais en vain l'obstiné préfet signifia qu'une fois admis au +collège, on n'en sortait qu'à la fin des études: les parents employèrent +les larmes des mères, les recommandations des ambassadeurs, +l'intervention des ministres: il fallut rendre un à un bon nombre +d'élèves, et l'on vit l'instant où il ne resterait plus personne dans le +collège[50]. L'insuccès du préfet de Parme, comme celui de Mme Laugers, +prouve que le succès de nos collèges de jeunes filles était mérité. + +Un autre fait que j'ai annoncé par une allusion anticipée, prouvera +combien l'opinion publique était attachée à nos collèges: ce fut elle +qui les sauva en 1814, ce fut elle qui obligea l'Autriche à les +respecter et qui par là leur permit de donner tous les fruits qu'on en +pouvait attendre. + +La haine des restaurateurs de l'ancien régime contre les Français +s'étendait en effet jusqu'aux établissements d'ordre pédagogique ou +scientifique fondés par nous. Ainsi, en Toscane, Napoléon avait vivifié +un Musée de physique et d'histoire naturelle qui datait de 1775; il +l'avait employé à propager par la parole et par la plume les +connaissances nouvelles, si bien qu'on avait publié un premier volume +d'Annales en 1808, un deuxième en 1810: le gouvernement du grand-duc, +non seulement ne pressa pas la continuation de ce recueil dont le +troisième volume ne parut qu'en 1866, mais supprima les chaires du +Musée[51]. En Lombardie, les Autrichiens établirent en principe, par un +décret du 31 mai 1814, que tous les membres étrangers du corps +enseignant quitteraient leurs fonctions, sauf les exceptions qui +paraîtraient nécessaires. L'application de ce principe eût entraîné la +fermeture immédiate du collège de Milan, puisque, comme le montrait le +tableau du personnel, demandé en cette occasion à Mme de Lort, la +directrice, la maîtresse et trois institutrices au moins sur six, +étaient françaises. Mais Paolo De Capitani, chargé du portefeuille de +l'intérieur, représenta, dès le lendemain 1er juin, cette conséquence à +la régence du gouvernement provisoire, ajoutant que l'établissement +jouissait de la pleine faveur du public, _gode tutto il favore del +pubblico_[52], et les Autrichiens eurent le mérite d'ordonner que le +personnel serait provisoirement maintenu: ils se bornèrent à cet égard à +remercier, par raison d'économie, deux institutrices, les deux dernières +venues: ce fut donc le hasard seul qui fit tomber cette mesure sur deux +Françaises, Mmes Valentine Duhautmuid ou Dehuitmuid et Jasler de +Gricourt, qui reçurent même une indemnité[53]. + +L'enquête à laquelle les Autrichiens procédèrent ensuite les amena, au +cours de l'année suivante, à émettre le plus honorable témoignage en +faveur de l'institution: «Le gouvernement,» disait le rapport, «devant +rendre justice aux soins de la directrice et à la sagesse des +règlements, ne peut que se déclarer extrêmement satisfait en toute chose +de la marche de cet établissement.» Cette déclaration si flatteuse du +gouvernement s'accorde de tout point avec le vÅ“u de l'opinion publique +et le respectable suffrage des pères et mères de famille des classes les +plus distinguées, qui considèrent comme une faveur insigne d'obtenir +pour leurs filles une place dans le collège, même contre payement de la +pension entière[54].» Le local, sur le choix duquel le gouvernement +français avait longtemps réfléchi avant de s'arrêter au couvent de +Saint-Philippe de Neri, lui paraissait des mieux appropriés à la +destination. Bref, le 8 juillet 1816, Mme de Lort fut informée, par +l'intermédiaire de M. d'Adda, que le collège était définitivement +conservé: «Le gouvernement,» disait le haut fonctionnaire, «a le plaisir +de vous notifier que Sa Majesté impériale et royale, dans sa parfaite +clémence, daigne approuver la conservation du collège impérial et royal +des jeunes filles, si avantageusement confié à votre sage direction, +_alla di Lei saggia direzione tanto vantaggiosamente affidato_;» et ils +résolurent d'augmenter le nombre des places payantes[55]. + +L'enthousiasme d'une Anglaise va nous expliquer la satisfaction des +Allemands. Voici le récit que lady Morgan nous a laissé de sa visite au +collège de Milan. Après avoir rappelé que Mme de Lort, femme d'un mérite +distingué et d'une conduite irréprochable, avait présidé à la fondation +du collège, elle ajoute: «Depuis, nous recherchâmes toujours l'occasion +de jouir de sa société. Comme il n'existe aucune école de ce genre en +Angleterre, il est impossible d'en donner l'idée par aucune comparaison; +mais sous les rapports essentiels du bon air, de l'espace, de +l'élégance, de la propreté, des soins et du bon ordre, il est impossible +de surpasser cet établissement. Le couvent de Saint-Philippe de Neri +ressemble à un château royal; ses arcades, surmontées de galeries +ouvertes, entourent un jardin superbe et parfaitement cultivé. Les +dortoirs sont très grands et pourvus de cabinets de toilette abondamment +fournis d'eau par de belles fontaines.» Je passe ici quelques détails +sur les dortoirs et l'infirmerie. «Des bains chauds et froids y sont +attenants. La lingerie est une grande pièce remplie de tout ce qui est +nécessaire pour l'habillement d'une femme, fait par les élèves pour leur +propre usage; mais les matériaux sont fournis par la maison. Une autre +chambre contient les ouvrages d'agrément. Chaque classe a des +appartements séparés qui donnent tous sur le jardin, et le désavantage +d'un air chaud et renfermé, si commun même dans nos meilleures écoles, +est ainsi réellement évité. Nous vîmes des groupes d'enfants courant +d'une classe à l'autre à travers des orangers et des buissons couverts +de fleurs, chacune avec son petit chapeau de paille et son panier au +bras. Nous les vîmes ensuite rassemblées dans une belle salle, d'où +elles se rendirent au réfectoire autour d'un excellent dîner. Quand Mme +de Lort entra, plusieurs des plus petites se pressèrent auprès d'elle et +reçurent un moment des caresses ou quelques marques d'affection et de +familiarité. Elle leur parla en français à toutes pour nous montrer +leurs progrès, et les fit rire de bon cÅ“ur des méprises qu'elles +faisaient. L'italien est soigneusement cultivé et l'on permet le moins +possible l'usage du milanais. Les études sont très libérales et doivent +choquer la plupart de leurs grand'mères, qui apprenaient à peine à lire +et à écrire et qui voient leurs illustres descendantes, que leur +naissance devait condamner à l'insipidité et à l'indolence, occupées à +couper des chemises ou à faire des corsets, à inventer des formes de +robes et à raccommoder des bas, instruites dans tous les détails que +doit connaître une maîtresse de maison et combinant ces devoirs +domestiques avec l'étude des langues, les arts, les sciences et la +littérature[56].» + +À la vérité, les Autrichiens opérèrent bientôt, le 1er août 1818, +quelques changements dans la maison; mais ces changements ne portèrent +guère que sur les exercices religieux, le choix des livres et les +relations de la Directrice avec l'autorité. Napoléon, tout en inculquant +fortement l'habitude de la piété aux jeunes filles, les tenait en garde +contre le mysticisme: il spécifiait des prières purement canoniques: le +règlement autrichien porta, au contraire, que la prière commune serait +ou composée ou tirée exprès de quelque bon livre de spiritualité; il +prescrivit une huitaine de manuels de dévotion. La liste des ouvrages de +pure littérature fut notablement réduite, malgré l'adjonction naturelle +sous un empereur d'Autriche de la langue et de la littérature de +l'Allemagne; elle se composa seulement des ouvrages suivants: +Anthologies italiennes à l'usage des humanités supérieures, des +humanités inférieures, des classes de grammaire; Lettres des meilleurs +écrivains italiens choisies par Elia Giardini, Lettres sur le chant de +Minoja, Lettres familières (en italien également). Fables de La +Fontaine, de Gellert, de Lessing, de Gessner. Contes moraux (en +allemand) de Filippi; Å’uvres diverses pour la jeunesse (en allemand) de +Campe; enfin, comme ouvrages de divertissement, Berquin en italien et en +français, les ouvrages sacrés de Métastase, les Nouvelles Morales de +Soave, les Contes Moraux de De Cristoforis. La liste des ouvrages +d'histoire fut encore plus réduite. Plutarque, par exemple, le Voyage +d'Anacharsis, les ouvrages de Robertson, de Voltaire, de Lacretelle, +ceux même de Fléchier, de Bossuet disparurent, aussi bien que Boileau, +Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Cervantès, Goldoni et Alfieri. Enfin, +tandis que sous l'Empire, la Directrice était en communication directe +et constante avec le ministère, le collège fut désormais placé sous la +surveillance d'un curateur choisi dans l'aristocratie lombarde, le comte +Giovanni Luca della Somaglia, qui eut plus tard pour successeur le comte +Giovanni Pietro Porro d'abord, le comte Renato Borromeo ensuite. + +Mais la timidité d'esprit qui avait dicté tous ces changements +n'empêchait pas le gouvernement autrichien de subir l'ascendant de la +pensée qui avait présidé à la fondation du collège: le régime intérieur +de la maison demeura identiquement le même, sauf que, d'accord avec la +Directrice, on espaça davantage les sorties des élèves et que les +visites des parents furent assujetties aux usages des couvents. On +n'emprunta rien au collège de filles, fondé à Vienne, rue Abster, par +Joseph II, bien qu'on eût un instant expédié d'Autriche la règle de ce +collège dans la pensée de l'appliquer en Lombardie. Les élèves admises +à titre gratuit continuèrent à être traitées sur le même pied que les +autres: à Vienne, celles des jeunes filles qu'on admettait gratuitement +s'engageaient à se vouer pour six ans à l'instruction publique, +engagement fort honorable dans une École Normale où tous le prennent, +mais distinction fâcheuse dans une maison où les pauvres seuls y sont +soumis. À Vienne, les élèves payantes s'entretenaient elles-mêmes; à +Milan, la maison continua à se réserver le moyen de maintenir +l'uniformité du costume. Les habitudes démocratiques, ou, si l'on aime +mieux, viriles, furent maintenues: les grandes élèves durent, comme par +le passé, s'habiller seules ou sans autre aide que celle de leurs +compagnes, aider à tour de rôle l'infirmière pour apprendre à soigner +les malades, faire leurs vêtements, leur linge et celui du collège. +Enfin, si la littérature et la philosophie françaises n'occupèrent plus +la même place dans les programmes, c'étaient une directrice et une +Maîtresse françaises qui continuaient à diriger la maison. Pour les +simples institutrices, si la pluralité avait bientôt cessé de nous +appartenir, si, pour celles qu'on ne prenait pas en Italie, on chercha +peut-être plutôt à Genève ou en Savoie, on n'exclut jamais +systématiquement nos compatriotes. + +C'est même chose curieuse que le soin avec lequel les Autrichiens +s'abstiennent d'ordinaire de toucher aux usages de ce collège. Nous +avons dit que la raison d'économie leur avait fait, en 1814, remercier +deux institutrices; cette question de l'économie revint plusieurs fois, +car le collège, comme la plupart des établissements publics, coûtait +plus qu'il ne rapportait; néanmoins on voit François II, en 1818, +déclarer qu'il n'y a point lieu à réduire les dépenses de la maison, et, +détail plus piquant, la Direction impériale et royale de comptabilité +elle-même batailler en 1828 contre la proposition de réduire les +appointements des institutrices à nommer par la suite. «Il fallait avoir +égard,» disait-elle, «aux branches d'enseignement qu'on cultivait dans +ce collège, au degré éminent, aux conditions toutes particulières où il +est placé.» Si cette réduction passa l'année suivante, c'est que le +curateur, fort bien intentionné pour la maison, l'appuya par un argument +fort plausible: il fit remarquer que des appointements très élevés, +offerts à des personnes souvent très jeunes (et quinze cents francs, +pour des femmes nourries et logées, étaient alors en effet une assez +grosse somme) amenaient quelquefois au collège des personnes fort +honnêtes, mais sans vocation véritable, qui n'y restaient que le temps +nécessaire pour amasser un peu d'argent. Enfin l'Autriche eut le mérite +de comprendre que, tandis que la conformité de notre langue avec +l'italien en rendait l'étude attrayante à de jeunes italiennes, +l'allemand semblerait toujours à la plupart d'entre elles un _pensum_ +désespérant; aussi, tout en en prescrivant l'étude, ne l'imposa-t-elle +qu'aux élèves les plus avancées, alors que le français, comme l'italien, +s'apprenait dans toutes les classes. Ce fut sans doute par inadvertance +qu'elle supprima dans la liste des livres l'histoire spéciale de +l'Allemagne, en maintenant celle de la France, mais le fait qu'une +pareille inadvertance ait été commise est déjà significatif[57]. + +Avouons que les Autrichiens eurent du mérite à conserver, même en la +modifiant, une institution du vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de +Wagram! Ils en furent récompensés par la prospérité du collège. Dès +qu'ils avaient mis quelques nouvelles places payantes à la disposition +des familles auxquelles Napoléon n'en offrait que vingt-six sur +cinquante, celles-ci en avaient profité; en 1821, outre les vingt-quatre +élèves gratuites, on eut trente et une élèves payantes, trente-neuf en +1822, quarante-six en 1824 et 1825, accroissement qui élevait la +population totale du collège de cinquante à soixante et onze élèves. Ces +chiffres étaient considérables pour l'époque; car voici la population +des collèges de jeunes filles en 1817 pour la Lombardie d'après +l'Almanach officiel de la province: collège des Salésiennes à Alzano, 65 +élèves; collège de Brescia, 14; collège des Salésiennes de Salo, 15; id. +de Côme, 44; collège de Crémone, 12; de Mantoue, 13; à Milan, le collège +des Salésiennes ne compte que 46 élèves et le collège de la Guastalla +réservé aux filles nobles ne comprend, outre ses 24 élèves gratuites, +que 9 payantes. Ce dernier chiffre est fort intéressant, car il prouve +que l'aristocratie lombarde préférait à cette maison purement nobiliaire +l'établissement fondé sur le principe de l'égalité. Ajoutons que ce +n'était pas seulement la partie libérale de la noblesse qui appréciait +ce dernier: on s'attendait bien que le comte Luigi Porro Lambertenghi, +dont les fils eurent Silvio Pellico pour précepteur, y mettrait ses +filles[58]. Mais les partisans, les représentants même de la +restauration de l'ancien régime souhaitaient aussi d'y placer leurs +enfants, témoin le marquis Alfieri di Sostegno, ambassadeur de Sardaigne +à Paris et jadis otage de la France, qui sollicita et obtint en 1815 d'y +faire élever sa fille[59]. + +Le nombre des élèves du collège diminua un moment vers 1828; mais il se +releva bientôt, puisque le curateur, dans un rapport du 28 février 1834, +demanda qu'on agrandît un peu les dortoirs pour que deux élèves de plus +pussent venir se joindre aux quatre-vingts que la maison comptait alors. +Quant à la diminution momentanée, il l'avait expliquée en juin 1829 +d'une manière fort honorable pour le collège, tout en signalant quelques +réformes à y introduire; c'était, disait-il, l'effet de l'ouverture de +beaucoup de pensionnats particuliers à Milan et en Lombardie et des +services mêmes rendus par le collège, beaucoup d'anciennes élèves se +sentant capables d'élever leurs filles chez elles[60]. Le collège +n'avait pas été davantage étranger à cette élévation du nombre des +pensionnats en Lombardie qui avait plus que doublé, comme on peut le +voir en comparant l'Almanach officiel de 1828 à celui de 1817; car, dès +le 5 juin 1813, le gouvernement français avait cru devoir prémunir le +public par la voie du _Giornale italiano_ contre une sorte de +contrefaçon. + +Les Rapports annuels qui constataient la prospérité de notre collège +l'attribuaient tous à la bonne tenue de la maison, aux progrès des +élèves: «L'établissement,» dit, par exemple, celui de 1824-1825, «est +florissant au même degré que les années précédentes, comme le montrent +le nombre des élèves et leurs progrès tant dans les mÅ“urs que dans +l'instruction civile et religieuse; les examens semestriels de 1825 en +ont fourni une preuve publique. Pour les professeurs et la Maîtresse, on +ne peut que se louer de leur zèle et de leur conduite régulière et +subordonnée[61].» Aussi le gouvernement autrichien donna-t-il à la +Directrice un gage public de son estime en lui conférant l'Ordre de la +Croix étoilée, «destiné à des dames nobles qui, se consacrant surtout +au service et à l'adoration de la croix, s'adonneraient de plus à la +vertu, aux bonnes Å“uvres et à la charité[62].» Il est vrai que l'âge de +Mme de Lort et sa santé depuis longtemps ébranlée lui conseillèrent +bientôt après la retraite. Mais, quand elle obtint son congé, à +soixante-quatre ans environ, au début de septembre 1828, le collège +était sur un trop bon pied pour en souffrir. Mme Henriette Smith, qui +appartenait à la maison depuis dix-huit années, qui depuis le 20 mars +1812 y remplissait les fonctions de Maîtresse, qui avait toujours vécu +en parfaite intelligence avec la Directrice et l'avait suppléée avec +dévouement, avec habileté durant ses absences et ses maladies, fut +nommée à sa place le 24 août 1829, après avoir encore une fois exercé la +fonction par intérim. + +Les documents qui subsistent ne permettent pas d'instituer le parallèle +de la première et de la deuxième Directrice. Tout ce que l'on peut +conjecturer, c'est que la seconde, si elle n'avait ni les qualités ni +les défauts d'une comtesse, possédait une aptitude plus marquée pour se +mettre à toute espèce de travaux: ainsi, elle emploie au besoin +l'italien dans sa correspondance officielle, tandis que Mme de Lort +répondait toujours en français aux lettres écrites en italien; elle se +déclarait prête à tenir la comptabilité de la maison, tâche que Mme de +Lort avait toujours déclinée autant qu'elle l'avait pu. Quoi qu'il en +soit, l'autorité marquait pour l'une et pour l'autre une égale estime et +leur attribuait à toutes deux une grande part dans la prospérité du +collège. + +La seconde et dernière Directrice française administra la maison encore +plus longtemps que n'avait fait la première; car elle resta en activité +jusqu'à la fin de 1849[63]. Je ne sais si c'est la mort ou le besoin de +repos qui l'enleva à ses fonctions et si elle a vu le retour du drapeau +français dans la capitale de la Lombardie; mais je suis du moins +content pour elle qu'elle ait vu les journées de mars 1848, date +glorieuse et pleine de promesses à laquelle les fils et les frères de +ses élèves en avaient une première fois chassé les Allemands. + +Elle emporta une autre satisfaction, celle de laisser le collège dans +une prospérité qui dure encore aujourd'hui dans le nouveau local de la +_via Passione_. + + + + +CHAPITRE V. + +Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le +collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les +voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de +ces collèges a puissamment contribué à relever le cÅ“ur et l'esprit de la +femme en Italie. + + +Le collège de Vérone n'avait pas couru les mêmes dangers, précisément +par les raisons qui nous ont fait prendre de préférence le collège de +Milan pour objet de notre étude: le personnel en était italien, et le +plan d'études moins étendu; il pouvait donc moins inquiéter l'Autriche. +Toutefois, comme nous l'avons dit, on y appliquait le même système +d'éducation, sinon d'instruction, qu'à Milan. Il avait donc, lui aussi, +de quoi déplaire. Mais il faut croire que lui aussi il fut sauvé par les +services qu'il rendait: ici encore, en effet, les Autrichiens +maintinrent en fonctions le personnel nommé par le prince Eugène et +laissèrent en vigueur la règle primitive jusqu'en 1837; encore ne +touchèrent-ils jamais aux points essentiels, à ceux qui pouvaient le +mieux retremper le caractère et réformer les mÅ“urs du sexe féminin en +Italie; on peut s'en convaincre en lisant un récit succinct des +vicissitudes de ce collège, que le gouvernement italien a publié en +1873[64]. Car ce collège, comme celui de Milan, est toujours vivant et +prospère. Nous renvoyons à cette histoire sommaire qui achèvera de +montrer la solidité de cette Å“uvre de Napoléon. Détachons-en seulement +une note de la page 4, qui rend un glorieux témoignage de l'excellence +du choix fait par le prince Eugène pour la direction de l'établissement: +«C'est une dette de reconnaissance de rappeler le nom de la première +Directrice, qui fut Mme Amalia Guazza, et dont les éminents services ont +laissé dans le pays et dans la maison le plus cher, le plus impérissable +souvenir. Entrée au collège à l'époque même de la fondation, et nommée +Directrice effective par décret du 6 janvier 1813, elle soutint cette +charge difficile pendant plus de quarante années et l'exerçait encore +lorsqu'elle mourut le 30 juin 1854.» + +Le collège de Lodi fut également conservé: quand lady Morgan le visita +dans les premières années qui suivirent la chute de Napoléon, Maria +Cosway avait été rappelée en Angleterre par des affaires domestiques, et +une autre dame le dirigeait; mais il était florissant comme il l'est +encore aujourd'hui. Lady Morgan, qui attribue à Maria Cosway _tous les +talents, toutes les qualités qui peuvent rendre une femme accomplie_, y +dit que sous sa direction ce pensionnat était devenu et restait _une des +meilleures maisons qui existent en Italie et peut-être en Europe_. Ce +qu'elle ajoute prouve que, sauf quelques modifications sur l'article du +parloir, les Autrichiens avaient laissé subsister la règle de la maison +émanée du même esprit que celle du collège de Milan, quoique visant à +une éducation moins complète: «Le costume est uniforme, simple et propre +sans recherche. L'instruction est la même pour tous, excepté la musique, +la danse et le dessin que l'on n'enseigne qu'à celles dont les parents +sont de rang à nécessiter des talents de ce genre. Elles apprennent des +ouvrages d'aiguille utiles et l'économie domestique, de manière à +pouvoir, en rentrant dans leur famille à l'âge de quatorze ans, tenir +des livres de commerce ou conduire une maison. L'écriture, +l'arithmétique et le style épistolaire sont particulièrement soignés, et +la géographie, la grammaire et l'histoire enseignées à fond[65].» + +L'Å“uvre française dont nous retraçons l'histoire désarma jusqu'à la +haine plus aveugle encore des Bourbons de Naples. Caroline Murat, qui +avait pris à cÅ“ur l'établissement placé sous sa protection, avait, +dit-on, en quittant le royaume, répété à tous les Napolitains qui lui +faisaient leurs adieux: «Conservez mon école, veillez sur les _Miracoli_ +(ex-couvent de Naples dans lequel on avait transporté le collège +d'Aversa)!» Son vÅ“u fut exaucé. Le roi Ferdinand Ier montra sa mauvaise +humeur en refusant de visiter l'établissement; mais le 6 novembre 1816, +il le confirma _quoique élevé par l'envahisseur_. Pietro Colletta +constate avec joie, dans son Histoire du Royaume de Naples, que cette +maison, fondée par Joseph et Joachim, «après avoir grandi sept années en +mérite, en importance, et en renommée,» a été conservée avec la règle +originelle. Ce que lady Morgan, dans sa relation de voyage, appelle de +grands changements, se réduisit à l'adjonction d'un professeur de +catéchisme et à quelques modifications dans les rapports entre les +parents et les familles; la règle intérieure fut maintenue[66]. +Aujourd'hui encore deux des trois collèges qui existent à Naples sont +établis l'un aux Miracoli, l'autre à San Marcellino. Les noms de la +princesse Maria Clotilda, de la reine Maria Pia, qu'ils portent +présentement, ne suffisent pas à faire oublier les véritables +fondateurs. + +Je le demande maintenant: s'il est vrai que de pareils établissements +eussent partout produit de bons effets, combien ne furent-ils pas +efficaces, nécessaires, chez un peuple qui commençait à vouloir se +relever de sa décadence, mais où l'instruction et l'éducation des femmes +étaient dans le délaissement que nous dépeignent les historiens +italiens? À une éducation qui entretenait la mollesse, les préjugés de +caste, l'ignorance, où la piété même ne tournait pas au profit de la +vertu, ils avaient substitué une éducation qui reposait sur une piété +agissante et éclairée, qui enseignait que le mérite seul établit des +différences entre les hommes, qui préparait, non plus des femmes sans +défense contre les surprises du cÅ“ur, sans intérêt pour les idées +généreuses, mais les épouses et les mères des patriotes qui ont relevé +l'Italie. Si Parini, si Alfieri avaient pu voir ces nouveaux principes +appliqués pendant quarante années par les personnes mêmes que les +fondateurs avaient reconnues dignes de les répandre, s'ils avaient pu +voir l'élite de la société solliciter le bienfait de cette éducation +pour ses filles, avec quelle éloquence, avec quelle émotion +n'auraient-ils pas béni un pareil symptôme de régénération, et l'auteur +du _Misogallo_ n'eût-il pas avoué ce que proclamait Stendhal, que les +collèges de jeunes filles institués en Italie par le gouvernement +français _ont eu la plus salutaire influence_? + +Nous objectera-t-on que Stendhal était Français, que nous faisons parler +à notre guise Alfieri et Parini? En ce cas, nous laisserons le dernier +mot à deux témoins dont on ne suspectera pas l'impartialité et dont on +ne nous accusera pas d'interpréter arbitrairement le silence; car ils +sont tous deux étrangers, et ils se sont prononcés avec une précision +catégorique. Ecoutons d'abord lady Morgan: «De tous les bienfaits que la +Révolution a conférés à l'Italie, celui dont les favorables effets +dureront le plus longtemps, est un système d'éducation pour les femmes +plus libéral, élevé sur les ruines d'un bigotisme dégradant.» Ecoutons +enfin un patriote italien: Colletta, dans le passage précité où il nous +apprend que le collège des Miracoli survécut à la réaction bourbonienne, +déclare que cette maison a contribué et contribue encore puissamment à +rendre meilleures les mÅ“urs domestiques, à former beaucoup de vertueuses +épouses, de mères prévoyantes, affectionnées aux joies de la famille: _è +stata ed è potente cagione dei costumi migliorati delle famiglie e +dell'incontrarsi spesso virtuose consorti, provvide madri amorose delle +domestiche dolcezze_. Il est impossible de désirer un témoignage plus +désintéressé et plus glorieux. + + + + +L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Du goût pour les cours publics. + + +Pourquoi, chez un peuple qui a de tout temps goûté l'art de bien dire, +le brillant professeur qui avait plus fait, par l'éclat de sa parole, +pour fonder l'université de Paris, que les papes par leurs bulles; +pourquoi cet Abélard qui peuplait une solitude de la Champagne en y +portant sa chaire, n'a-t-il trouvé qu'au dix-neuvième siècle, dans la +personne d'illustres maîtres de la Sorbonne et du Collège de France, des +héritiers de son talent et de sa popularité? Pourquoi, si l'on excepte +la période de la Renaissance, où la science d'un Budé, d'un Turnèbe, +aidée de la noblesse de leur caractère et de l'enthousiasme du temps, +amenait à leurs cours quelques gentilshommes, la montagne +Sainte-Geneviève voyait-elle si rarement avant notre siècle le grand +public se mêler aux habitués du pays Latin? Sans doute, les exercices +publics des collèges, surtout quand les jésuites en réglaient +l'ordonnance, les joutes de la Faculté de théologie, surtout quand +Arnauld y déployait sa dialectique passionnée, attiraient un concours +nombreux de personnages marquants; tel professeur à la parole mordante, +d'un tour d'esprit bizarre, un Guy Patin, par exemple, voyait +quelquefois survenir un auditeur illustre qu'il saluait d'un compliment +improvisé. Mais c'étaient là des circonstances extraordinaires: on peut +dire, d'une manière générale, que les candidats aux grades +universitaires fréquentaient seuls l'Université. + +Essayons d'expliquer ce fait. + +Le public, dans les derniers siècles, n'aimait certes pas moins la +littérature que de nos jours; mais il la cultivait autrement. Aimer les +lettres, c'était d'abord pour lui lire et relire les auteurs classiques +de l'antiquité ou des temps modernes. On sortait jeune du collège; mais +on y avait pris le goût d'un commerce intime avec un petit nombre +d'auteurs du premier ordre; et comme en entrant dans le monde on y +retrouvait ces auteurs en possession d'un égal crédit, on leur gardait +une fidélité qui occupait une bonne part des loisirs de la vie. On ne +désirait point un commentaire éloquent ou spirituel de ces grands +écrivains: on préférait les étudier soi-même. C'est une des raisons pour +lesquelles l'époque qui a le plus universellement, le plus vivement +goûté Cicéron et Virgile, nous a bien laissé quelques pages admirables +offertes en tribut à l'antiquité, mais non un bon livre de critique sur +les orateurs ou sur les poètes anciens; et c'est aussi la raison pour +laquelle on ne se remettait plus, à l'âge adulte, sur les bancs de +l'école. + +Aimer les lettres, c'était encore s'essayer à écrire. Même parmi les +personnes les plus résolues à ne point compromettre leur réputation +d'esprit au profit d'un imprimeur, presque tous ceux qui se piquaient de +goûter la littérature se hasardaient à rimer dans le secret de +l'intimité, à enfermer dans d'élégantes maximes quelques ingénieuses +remarques sur les mÅ“urs, à esquisser le portrait d'un ami où l'on +tâchait de mêler d'une main légère l'éloge et l'avertissement, à définir +le sens précis des expressions de la bonne compagnie; ils soignaient +leurs lettres, leurs entretiens des jours de réception: la +correspondance épistolaire et la conversation formaient deux genres +littéraires où l'on se risquait à huis clos. Ainsi passait la part de +loisirs que la lecture ne prenait pas. On n'avait que faire de traverser +la Seine pour aller chercher la littérature, puisqu'on la trouvait chez +soi. + +Aussi, au dix-septième siècle, les précieuses ridicules mêmes ne +songent-elles point à réclamer pour elles la fondation de cours publics: +elles vont, à la vérité, dans leur impuissance à renverser les lois de +la nature, prendre une idole dans le sexe dont elles prétendent +s'affranchir; mais c'est un oracle qu'il leur faut, ce n'est pas un +professeur; elles comptent monter à leur tour sur le trépied. Elles lui +prêtent leur attention pour recevoir ses conseils, mais aussi pour qu'il +les écoute ensuite. Elles lui soumettent leurs productions, mais à +charge de revanche; et l'on ne voit même pas qu'elles tiennent de lui la +science qui a brouillé leur jugement: ce n'est pas lui qui a installé +chez elles la grande lunette à faire peur aux gens; elles ne doivent +leur sottise qu'aux livres et à elles-mêmes. + +Durant la majeure partie du dix-huitième siècle, le public garda les +mêmes usages. Le ton et la matière des exercices auxquels on s'amusait +avaient changé: le persiflage se cachait sous la politesse; les +discussions sur la philosophie de l'histoire remplaçaient les analyses +de morale; mais on continuait à croire que le plus sûr, pour apprendre à +marcher, comme pour prouver le mouvement, est de marcher plutôt que de +regarder marcher; c'est-à -dire que, du moins l'adolescence passée, la +lecture et la conversation valent encore mieux pour former l'esprit que +de brillantes leçons que rien ne grave dans la mémoire et sur lesquelles +rien ne force à réfléchir. + +La manière dont nos pères parachevaient leur instruction dans l'âge mûr +marquait donc peut-être plus d'énergie que celle qui a prévalu depuis, +et préparait un public plus véritablement cultivé; une époque où toute +la société polie se divertissait à penser et à écrire avait plus de +chances de produire des hommes de génie qu'une époque où cette même +société s'amuse à écouter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre +qu'elle témoigne d'un goût honorable encore, quoique passif, pour les +lettres, a grandement servi les progrès du genre où notre génération +réussit le mieux: la critique. À mesure que beaucoup d'Å“uvres +brillantes, mais improvisées par des esprits plus fougueux que profonds +perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne +requiert point de facultés créatrices, est celui qui soutiendra la +réputation de la fin du dix-neuvième siècle. Or, quoique la philosophie +française et la philosophie allemande, l'école de Rousseau représentée +par Mme de Staël et Chateaubriand, et l'école de Kant puissent +revendiquer l'honneur d'avoir découvert les principes qui ont donné à +la critique moderne sa finesse et sa portée, la nécessité d'intéresser +un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a +conduit les maîtres à chercher des vues plus neuves et plus vastes. +Aussi le plus brillant élève de Mme de Staël a-t-il été Villemain; et +depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de +l'enseignement supérieur, les hommes qui l'y retiennent ont découvert +dans l'histoire de la littérature plus de vérités que leurs devanciers +n'en avaient aperçu en bien des siècles. + +Mais, dira-t-on, ce préambule conviendrait si le haut enseignement ne +s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de +sérieux adeptes à la sévérité des bonnes méthodes et ne pas seulement +décrire les résultats brillants de la science, mais frayer la route qui +y conduit. + +Nous répondrons que c'est de l'enseignement supérieur libre, et non des +Facultés de l’État que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont +nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rôle et +l'influence, ont dû aux gens du monde leur naissance et leur durée. +Étudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques +traits à l'histoire anecdotique de notre littérature, à la biographie de +beaucoup d'hommes célèbres, et défendre contre un injuste oubli +plusieurs associations qui ont longtemps occupé l'attention publique; +ce sera, de plus, s'éclairer sur les avantages et les inconvénients +attachés, au moins dans notre patrie, aux Universités libres. Nous ne +parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce +qu'elles sont encore trop récentes. Les associations qui les ont +précédées nous offrent dans leur longue carrière un champ d'observation +plus vaste, plus sûr même, parce qu'il est plus aisé d'y demeurer +impartial. + + + + +CHAPITRE II. + +Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la +Révolution. + + +I + +Certes, si jamais, en fondant des cours libres, on a pu légitimement +concevoir le dessein de suppléer à l'insuffisance de l'enseignement +officiel, ça été à l'époque où Pilâtre de Rozier ouvrit son Musée. On se +souvient de l'émotion, de l'ardeur généreuse qu'excitèrent un peu après +1870 les hommes qui révélèrent courageusement à la France tout ce qui +manquait aux Facultés de l’État. Les hommes compétents étaient encore +beaucoup moins satisfaits de nos Universités dans les années qui +précédèrent 1789, et ne gardaient pas davantage le silence. M. Liard a +fortement marqué, dans son histoire de l'Enseignement supérieur en +France, le contraste qui existait au dix-huitième siècle entre les +savants libres qui remplissaient de leur nom l'Europe entière, qui +découvraient non pas seulement des vérités, mais des sciences nouvelles +et les maîtres des Universités, routiniers et obscurs, qui ne savaient +même pas se faire honneur des inventions d'autrui. La faute n'en était +pas uniquement à l'insouciance de Louis XV: il n'était pas, en effet, +dans la tradition que le gouvernement provoquât des réformes +pédagogiques favorables au progrès des lumières. Sauf l'heureuse +dérogation par laquelle François Ier avait créé le Collège de France (et +ce collège, créé pour chasser la routine, avait été envahi par elle), +les rois récompensaient par des honneurs et des pensions la science déjà +illustre; mais la science encore obscure et la transmission de la +science ne les intéressaient pas. C'était sous le patronage de l’Église +que les Universités avaient grandi, et l'on ne pouvait raisonnablement +exiger que l’Église traitât les connaissances profanes avec la +sollicitude qu'elle avait témoignée à la théologie. Aussi, nombre des +chaires, locaux, mérite des professeurs, méthodes, tout était +défectueux, tout appelait une réforme. + +Il semblerait donc que la pensée de Pilâtre dût être d'offrir aux jeunes +gens qui voulaient se vouer à l'étude l'initiation à la fois prudente et +hardie qu'ils auraient inutilement cherchée ailleurs. Pourtant Pilâtre +ne songea pas surtout à eux. Je ne voudrais pas dire que ses défauts +l'en détournèrent aussi bien que ses qualités; il répugne d'employer un +mot désobligeant à propos d'un homme si sympathique par son courage, son +activité, et dont l'esprit de ressources a été, en somme, beaucoup plus +utile aux autres qu'à lui-même. Peut-être, cependant, n'eût-il été que +médiocrement flatté d'avoir pour uniques auditeurs des étudiants, +c'est-à -dire des jeunes gens pour la plupart sans nom, sans crédit, sans +fortune. Quelques-uns de ses imitateurs penseront davantage à ces +auditeurs modestes; mais ses continuateurs véritables, ceux qui +s'inspireront fidèlement de son esprit, ne songeront que très tard à les +attirer. Quand Pilâtre pensait à la jeunesse, c'était probablement +surtout, comme les rédacteurs d'un programme publié pour son +établissement vers décembre 1785, quelques mois après sa mort, à la +jeunesse aristocratique qu'il songeait particulièrement, aux futurs +chefs d'armées et gouverneurs de provinces. Mais cette préférence +n'était pas de sa part une pure faiblesse. Il lui fallait des appuis et +il connaissait la légèreté des puissances de son temps: il savait +qu'incapables de s'intéresser à ce qui était uniquement sérieux, elles +ne se faisaient pourtant pas une règle de l'indifférence, mais que +l'empire de la mode pouvait seul les en tirer. Comme elles n'accordaient +qu'une protection, et même qu'une tolérance précaire aux efforts des +hommes de bonne volonté, ceux-ci étaient obligés de sacrifier à la +frivolité pour la mettre de leur côté; il fallait se placer sous la +protection de son caprice: l'appui du gouvernement, de la noblesse, +était à ce prix. Pilâtre dut tenir compte de cette considération, qui +faisait souvent échouer ou dévier les tentatives les plus généreuses. + +On pourrait également croire, parce que l'établissement qu'il a fondé +rappelle surtout le nom de La Harpe, que l'amour des lettres en a +suggéré la fondation. Il n'en est rien: le fondateur obéit à la pensée +qui avait inspiré la partie scientifique de l'Encyclopédie. Le +dix-huitième siècle, sans placer exclusivement le bonheur dans le +bien-être, voulait que la science se proposât principalement de rendre +la vie plus commode: de là , les soins que prend Diderot pour exposer les +progrès des arts mécaniques, la célébrité qui, dès le premier jour, +récompensa à des titres divers, les Jacquart, les Parmentier, les +Jenner, les Franklin; de là , les sociétés qui se formèrent dans la +seconde moitié du siècle pour encourager les découvertes applicables à +l'agriculture ou aux métiers. Les lettres ne furent admises dans la +maison de Pilâtre que quelques années plus tard. Mais toutes les fois +qu'elles s'allient aux sciences dans une Å“uvre commune, comme elles +sont plus accessibles à la foule, elles demeurent seules dans sa +mémoire: le mot d'école d'Alexandrie fait surtout songer au poème sur +l'expédition des Argonautes, à des hymnes, à des églogues, et pourtant +Eratosthène et Hipparque avaient plus de force de génie que les poètes +des Ptolémées. Déjà en 1808, un railleur s'étonnait que la salle des +cours ressemblât fort peu à une bibliothèque de lettrés: «Quel aspect,» +disait _La Gazette de France_ du 20 juillet, «offre à l'étranger cet +asile des Muses! Un vaste fourneau, espèce d'antre représentant assez +bien les forges de Vulcain, telle est la décoration du fond de la salle. +Au-dessus de la tête des lecteurs, brillent des bocaux étiquetés et qui +nous transportent dans ces laboratoires de l'alchimie que les peintres +flamands se sont plu à rendre avec leur minutieuse et précieuse +exactitude; des cornues, des alambics complètent l'illusion...; des +globes métalliques suspendus à la voûte et propres à receler des feux +dont Jupiter formera la foudre... frapperaient de terreur si l'Å“il ne se +reposait enfin sur le modeste verre d'eau sucrée placé à la gauche du +lecteur, comme un symbole des douceurs qu'il se prépare à débiter.» Mais +laissons dire les railleurs: nous verrons que les sciences ont fourni à +cette chaire plus d'hommes supérieurs que les lettres. + +Ce fut donc surtout pour intéresser les gens du monde à la physique et +aux mathématiques que le hardi et brillant Pilâtre fonda, sous le +patronage du roi et du comte de Provence, le Musée de Monsieur, qu'il +ouvrit le mardi 11 décembre 1781, rue Sainte-Avoye[67]. Mais alors ne +faut-il pas recommencer sa justification? Car la témérité était encore +beaucoup plus grande que s'il se fût agi de cours de littérature ou +d'histoire. Mais M. Guizot vient à notre aide: dans une notice sur Mme +de Rumford, la veuve de Lavoisier, il reproche aux hommes spéciaux de +trop dédaigner l'intérêt que les gens du monde peuvent porter à leurs +études: «L'estime, le goût du public pour la science, et la +manifestation fréquente, vive de ce sentiment, sont pour elle d'une +haute importance... Les temps de cette sympathie un peu fastueuse et +frivole ont toujours été pour les sciences des temps d'élan et de +progrès.» C'est bien plutôt pour la pédagogie qu'il faut redouter +l'intérêt du grand public parce qu'ici il s'agit d'établir des +règlements, de légiférer, et que, en matière d'éducation surtout, ni la +bonne volonté, ni l'intelligence, ni les lectures et la méditation, ne +sauraient suppléer au défaut de pratique. Mais, pour les autres +sciences, la popularité n'a guère que des avantages: elle stimule les +savants, elle leur procure les ressources nécessaires à leurs +recherches, sans qu'on ait rien à redouter de la foule médiocrement +compétente qui la distribue. + +Au surplus, Pilâtre avait bien compris à quelle condition un +établissement du genre de celui qu'il fondait pourrait contribuer +véritablement aux progrès des sciences; et ce n'est pas un médiocre +honneur pour lui que d'avoir tenté le premier d'offrir des laboratoires +aux savants, des cours aux amateurs: «On y fera,» disent les _Mémoires +secrets_, qui assignent à son Musée ce double objet[68]: «1° un cours +physico-chimique servant d'introduction aux arts et métiers, dans lequel +on fera connaître l'histoire naturelle des substances qu'on y emploie; +2° un cours physico-mathématique expérimental, dans lequel on +s'appliquera spécialement aux arts mécaniques; 3° un cours sur la +fabrication des étoffes, la teinture, les apprêts; 4° un cours +d'anatomie dans lequel on démontrera son utilité dans la sculpture et la +peinture, auquel on joindra les connaissances physiologiques nécessaires +à un amateur; 5° un cours de langue anglaise; 6° un cours de langue +italienne.» On le voit, dès 1781, Pilâtre fondait une sorte d’École +pratique des sciences et de Conservatoire des arts et métiers. C'est +sans doute à cette pénétrante intelligence des besoins de son temps +qu'il dut le suffrage de l'Académie des sciences, de l'Académie +française, de l'Observatoire, de la Société royale de médecine, de +l’École royale vétérinaire, encouragements auxquels il répondit en +instituant de nouveaux cours sur les mathématiques, l'astronomie, +l'électricité, les aimants[69]. + +Mais Pilâtre aimait les applaudissements autant que la science: il était +très répandu dans la haute société; au titre de premier professeur de +chimie de la Société d'émulation de Reims, il joignait celui d'attaché +au service de Madame, d'inspecteur des pharmacies de la principauté de +Limbourg[70]; et il voulait, non pas un simple auditoire d'hommes +studieux, mais un parterre de personnes de marque; il s'était donc fait +autoriser à admettre les dames aux cours de son Musée[71]. D'ailleurs, +en homme avisé, il devinait que les élèves ne viendraient pas tout +d'abord, parce que les familles n'envoient leurs enfants aux écoles +supérieures que quand il est bien avéré qu'ils y apprendront une science +lucrative; et le titre d'ingénieur ou de chimiste leur paraissait alors +beaucoup moins plein de promesses qu'aujourd'hui. Il fallait donc se +ménager les moyens d'attendre les écoliers, de subvenir aux frais du +laboratoire. Pardonnons-lui donc les innocents artifices dont il se +servit pour éblouir et amuser un auditoire superficiel! Épargnons-lui +les qualifications injustes de charlatan, d'aventurier que lui donnent +parfois les _Mémoires secrets_[72]! N'eût-il dû recruter aucun adepte +sérieux, la foule qu'il attirait concourait à son louable dessein. + +Son programme, tel que nous l'avons résumé, offre déjà un aperçu des +moyens inventés par lui pour séduire la foule: la multiplicité des +cours, le choix de sciences nées de la veille, les avances faites aux +purs amateurs, la promesse de trouver un même homme qui enseignera +l'anatomie aux artistes et la physiologie aux gens du monde, tout cela +marque l'intention d'attirer les curieux. La rivalité de deux +établissements qui avaient quelque peu précédé le sien, la +_Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts_ +fondée par le sieur de La Blancherie, et le Musée de Paris, présidé par +Court de Gébelin, stimulèrent son imagination[73]. + +Certes il ne faut pas juger uniquement de ces sociétés par les sarcasmes +des _Mémoires secrets_. Court de Gébelin ne manquait pas de mérite, et, +pour La Blancherie, la lecture des_ Nouvelles de la République des +lettres_, journal où il rendait compte des assemblées des savants et des +artistes auxquels il s'offrait comme intermédiaire, prouve que durant +dix années il a véritablement offert aux hommes d'étude dispersés à +Paris, ou de passage à Paris, un moyen de s'entretenir; aux peintres et +aux sculpteurs, un Salon permanent; qu'il a entretenu effectivement dans +l'intérêt de la science des relations actives et étendues avec +l'étranger; en somme, il ne s'est montré indigne ni de l'appui qu'il +trouva longtemps près de la plus haute noblesse, ni du témoignage que +Franklin, Leroi, Condorcet et Lalande avaient rendu en sa faveur le 20 +mai 1778, dans un rapport présenté à l'Académie des sciences. Mais, en +même temps qu'on rivalisait de zèle, on se disputait la vogue. Dès le +premier jour, on tenta de part et d'autre de se dérober les visiteurs: +La Blancherie se fit donner, comme Pilâtre, la permission d'ouvrir ses +séances aux dames, et Pilâtre riposta en dispensant les amateurs de +payer la cotisation de trois louis par an qu'il exigeait d'abord[74], +faveur dont il empruntait l'idée à La Blancherie, et que d'ailleurs il +n'accorda que partiellement ou provisoirement. Bientôt la Société de La +Blancherie ne fit plus que végéter: en vain il en multiplia les attraits +au point de changer ses séances littéraires en bals et en concerts; elle +ne se releva de plusieurs faillites que pour disparaître un peu avant la +Révolution[75]. Il est vrai que Pilâtre était mort avant elle. Court de +Gébelin commença aussi par se défendre avec succès: en mars 1782, +l'affluence était si grande aux lectures publiques qu'il présidait le +premier jeudi de chaque mois, qu'il fallait, pour y trouver place, +arriver longtemps d'avance; il dut rebâtir son Musée à neuf, mettre des +Suisses aux portes; et les gens en redingote s'en virent exclus. +Toutefois la discorde s'y glissa au milieu de 1783; Court de Gébelin, +qu'on voulait évincer, expulsa les dissidents et Cailhava d'Estandoux +leur chef. Il commençait à s'applaudir des progrès de son Å“uvre, quand +il mourut en mai 1784. Ses adhérents ne surent qu'élaborer à la fin de +l'année des règlements pédantesques où l'on sent des hommes gonflés de +l'importance qu'ils s'attribuent, qui croient que l'honneur d'appartenir +à leur Compagnie met à leur disposition les loisirs et le talent de tous +les amis de la science; on les voit fixer gravement le cérémonial et +presque le Code pénal de leur association. Cette naïveté gourmée n'était +pas celle qui plaisait alors. Le Musée de Paris, qui comprenait +pourtant, jusque hors de France, un nombre de membres assez +considérable, ne fit plus guère parler de lui[76]. + + +II + +Au contraire, la prospérité du Musée de Pilâtre croissait toujours: on +accourait en foule aux fêtes qu'il y donnait, soit qu'il célébrât la +réouverture de ses cours dans un nouveau local, rue de Valois, 1, par +une illumination en feux de couleur et qu'il y fît couronner par +Suffren un buste de Buffon qu'il aurait, de plus, honoré d'une cantate +sans un manque de parole de la Saint-Huberti; soit qu'il amusât un +prince nègre par des expériences de physique. Ses rivaux pouvaient bien, +en effet, le lui disputer pour l'entregent et l'esprit de ressources, +mais non pour le courage et le dévouement à la science: on savait qu'au +milieu même de ses fêtes, il préparait l'entreprise où il laissa la +vie[77]. Il perdit, il est vrai, par la faute de quelques-uns de ses +auditeurs, un de ses collaborateurs les plus distingués, le chimiste +Proust, qui, froissé de certaines critiques sur sa méthode, donna sa +démission; lui-même il essuya quelques réclamations blessantes quand il +se fit suppléer pour préluder à l'entreprise où il périt; mais il ferma +la bouche aux mécontents par l'offre de leur rendre le prix de +l'abonnement. La Société Patriotique Bretonne, les dissidents du Musée +de Gébelin lui demandèrent et obtinrent l'hospitalité pour leurs +séances[78]. À la date du 18 décembre 1784, les _Mémoires secrets_ +fixent à 40,000 livres la somme des abonnements à son Musée: si la +cotisation était encore de trois louis, Pilâtre avait alors plus de 650 +souscripteurs. + +La Bibliothèque Carnavalet possède, pour l'année suivante, la «Liste de +toutes les personnes qui composent le premier Musée autorisé par le +gouvernement, sous la protection de Monsieur et de Madame.» On y voit, à +la suite de la famille royale, les plus grands seigneurs et les plus +grandes dames de France; on y trouve aussi la liste des administrateurs +de l'établissement, où l'on apprend que Pilâtre, laissant la présidence +à M. de Flesselles, se contentait des titres de garde des archives et de +trésorier; vient ensuite la liste des cours: chimie, physique, +hippiatrique, anatomie, mathématiques et astronomie, italien, anglais, +espagnol, allemand. Deux de ces sciences, tout au moins, la physique et +l'anatomie, sont enseignées par des hommes distingués, Deparcieux le +neveu et Pierre Sue; la nomenclature des journaux reçus au Musée est +curieuse, parce qu'elle montre chez les souscripteurs de Pilâtre une +curiosité à la fois très étendue et peu exigeante: on les abonne, en +effet, à des feuilles très spéciales, comme le _Journal de Physique_, le +_Journal Militaire_; mais on ne leur donne aucun journal en langue +étrangère. Bientôt on les pourvoira beaucoup mieux à cet égard, et ce +sera un des mérites de cet établissement d'avoir toujours beaucoup +travaillé à augmenter chez nous le nombre des hommes capables de goûter +les écrits venus du dehors. Déjà , aux cours d'anglais et d'italien, il +venait d'ajouter ces cours d'espagnol et d'allemand que, par malheur, on +maintiendra beaucoup moins longtemps que les deux premiers. + +Le préambule de la liste en question montre que Pilâtre projetait +d'assurer à ses souscripteurs, si la fortune lui demeurait fidèle, tous +les avantages offerts par ses concurrents: «On verra,» disait-il, +«s'élever un Panthéon littéraire dont la correspondance s'étendra de +plus en plus. Le savant, l'amateur et l'artiste pourront suivre les +progrès des arts et trouver au Musée tout ce qui peut flatter leur +curiosité.» Sa mort tragique, le 15 juin 1785, fit plus que rompre ces +projets: elle faillit ruiner son Å“uvre; sur le premier moment, on vendit +la bibliothèque et les instruments de physique. Mais le comte de +Provence se déclara protecteur à perpétuité du Musée, le racheta aux +héritiers et en paya les dettes. Des personnes qui avaient aidé de leur +argent Pilâtre à le fonder, firent de nouvelles avances, et l'on réunit +ainsi la somme de cinquante mille francs que valait le cabinet de +physique et les fonds nécessaires pour acquitter le loyer de quinze +mille francs. Le Musée devint le Lycée et garda ses auditeurs[79]. + +C'est même à partir de cette époque qu'il commença à faire parler de +lui, non plus seulement par ses fêtes, mais par l'éclat de ses cours: +deux professeurs nouveaux y introduisirent brillamment l'enseignement +des lettres auquel, comme on l'a vu, on n'avait pas ménagé de place à +l'origine; c'étaient Garat et La Harpe, qui, le 8 janvier 1786, +inaugurèrent au Lycée, le premier l'enseignement de l'histoire +proprement dite, le second celui de l'histoire littéraire[80]. Garat +continuera ses leçons, avec de fréquentes interruptions, il est vrai, +jusque sous l'Empire, et La Harpe attachera indissolublement son nom au +Lycée. Par l'institution de ces deux chaires, comme, dès l'origine, par +celle des chaires de sciences, l'établissement de Pilâtre se trouvait +remédier à l'insuffisance de l'enseignement public, puisque, malgré les +efforts de Rollin, l'étude de la littérature française, sauf à Paris, où +on la pratiquait dans une certaine mesure, et celle de l'histoire, +étaient communément négligées dans les établissements universitaires. +Pour l'étude de l'histoire surtout on peut en voir d'amusantes preuves +dans le livre de M. Liard: on saura, par exemple, qu'elle s'y enseignait +au moyen d'un abrégé dont on lisait quelques pages un quart d'heure par +classe pour distraire les élèves par _une variété agréable_ et procurer +un _délassement aux maîtres, puisque ce sont les élèves qui lisent_; et +l'on recueillera ce témoignage d'un ancien élève des Universités: «Le +nom de Henri IV ne nous avait pas été prononcé pendant mes huit années +d'études; et à dix-sept ans j'ignorais encore à quelle époque et comment +la maison de Bourbon s'est établie sur le trône.» + +Les sciences, on n'en sera pas surpris, étaient encore mieux partagées, +puisque à partir de cette époque l'enseignement des mathématiques est +confié à Condorcet, celui de la chimie à Fourcroy, celui de la physique +à Monge, et que Sue garde l'anatomie. Il est vrai que plusieurs des +nouveaux venus ne prêtent au Lycée que le concours de leur nom, de +leurs conseils, et ne paraissent guère dans leurs chaires: Condorcet a +pour adjoint, ou plutôt pour suppléant, De la Croix; Gingembre remplit +le même office auprès de Monge, de même que c'est Marmontel qui est le +professeur titulaire de la chaire occupée par Garat. Mais tous ceux qui +enseignent réellement au Lycée font vaillamment leur devoir, titulaires +ou suppléants. Fourcroy ne possède peut-être pas encore ce talent +d'exposition bientôt si universellement goûté que, quand il enseignera +au Muséum, il faudra deux fois en élargir le grand amphithéâtre. Mais la +leçon d'ouverture du cours de mathématiques que Condorcet a bien voulu +faire en personne, celles des cours d'histoire et de littérature, ont eu +tant de succès qu'on en a demandé une seconde audition. Le nombre des +souscripteurs s'élève à six ou sept cents, parmi lesquels les femmes les +plus distinguées de la cour et de la ville; car l'auditoire se compose, +non de gens de lettres, mais de gens du monde. Ce sont les seigneurs du +plus haut étage, les marquis de Montesquiou et de Montmorin, le duc de +Villequier qui ont obtenu l'aide de Monsieur, rédigé le nouveau +prospectus, recruté les nouveaux professeurs. L'abonnement coûte quatre +louis; et moyennant ce prix, qui se payait pour un seul cours dans les +établissements analogues, on a droit à suivre tous les cours ci-dessus +et de plus les cours de langues vivantes. Les professeurs, qui ont +devant eux jusqu'à trois cents auditeurs et au delà , sont écoutés dans +le plus profond silence, et le Lycée occupe une assez grande place dans +la vie intellectuelle de Paris pour que, non seulement La Harpe, mais +Grimm, en entretienne les souverains étrangers[81]. + +D'autre part, c'est aussi vers ce temps que le Lycée commença à donner +dans l'esprit frondeur. Tandis que La Blancherie poussait la discrétion +jusqu'à soumettre aux ambassadeurs des puissances étrangères les +nouvelles littéraires qui lui venaient du dehors; tandis que Pilâtre, +pour sceller à sa manière l'union des Bourbons de France et des Bourbons +d'Espagne, avait accordé des faveurs particulières aux Espagnols, et que +de son côté le roi catholique lui payait l'abonnement aux cours pour six +de ses sujets[82], Condorcet, en décembre 1786, dans son discours +d'ouverture, attaquait le Parlement. On crut, disent à ce propos les +_Mémoires secrets_, que, comme ce n'était pas la première incartade des +professeurs du Lycée, le gouvernement allait soumettre à la censure +préalable leurs discours d'ouverture[83]. Déjà , du vivant de Pilâtre, +Moreau de Saint-Méry, en qualité de secrétaire perpétuel, élu par les +souscripteurs, y avait lu, le 1er décembre 1784, un discours sur les +droits de l'opinion publique à juger des assemblées littéraires où +beaucoup des arguments s'appliqueraient tout aussi bien à la politique +qu'à la littérature. Mais depuis, on s'expliquait plus nettement encore. +Garat et La Harpe surtout représentaient au Lycée l'esprit nouveau. La +parodie du songe d'Athalie, publiée en 1787 sous le nom de Grimod de la +Reynière, en témoigne. La Harpe a cité dans le _Mercure_ du 10 mars 1792 +un passage très hardi pour le temps, où en décembre 1788 il avait, dans +une des cinq séances où il combattit certaines doctrines de Montesquieu, +déclaré devant cinq cents personnes que l'autorité n'est que _le pouvoir +donné par la loi de veiller à l'exécution de la loi_: que celle-ci +n'est que l'expression de la volonté générale, et que, _où il n'y a +point de loi il n'y a point de roi_, que _Dieu n'a point fait de rois +mais des hommes_; à ces mots, dit-il, _la salle retentit +d'acclamations_. Longtemps après, à la Convention, le 18 brumaire an +III, Boissy d'Anglas rappelait que les leçons du Lycée et _surtout +celles qui avaient pour objet l'histoire et les lettres_ n'avaient pas +tardé à _déplaire aux despotes d'alors_: «Leur suppression,» disait-il, +«fut plus d'une fois arrêtée dans les conciliabules de Versailles; +d'Éprémesnil dénonça plus d'une fois au Parlement le Lycée où La Harpe, +en analysant Montesquieu, avait combattu ses erreurs sur la monarchie, +et où Garat, en traçant l'histoire des républiques anciennes, façonnait +déjà nos âmes à l'énergie républicaine. Séguier prépara des +réquisitoires et Breteuil des lettres de cachet[84].» + +Boissy d'Anglas, au reste, se trompe, quand il prétend que les nobles +protecteurs du Musée avaient cherché dans cette institution un moyen de +consolider le pouvoir absolu: ce sont au contraire les novateurs qui, +bien plus inventifs alors que leurs adversaires, cherchèrent à employer +l'enseignement à répandre leurs doctrines. Brissot, en 1784 et 1785, +voulait fonder à Londres, sous le nom de Lycée, un salon de +correspondance qu'il rattachait à un plan de propagande en faveur de la +Révolution prochaine[85]. + +Ce que Brissot eût voulu tenter par la conversation et la presse, Garat +et La Harpe le firent un peu après par leurs cours. + +Pendant ce temps on ne corrigeait pas le défaut à la fois séduisant et +radical du plan de Pilâtre. Pour s'en convaincre, il suffît de lire les +discours que Condorcet prononça au Lycée. + +Les vues ingénieuses et philanthropiques qui abondent dans le premier +n'en voilent pas la chimère. Lui-même, par la promesse de prémunir les +gens du monde contre le charlatanisme des faux savants et les mères +contre le dédain de leurs fils, il avoue que c'est à un auditoire +incapable de profiter des leçons, que le Lycée enseignera les sciences +qu'il énumère: calcul par les logarithmes, théorie des machines simples +et application de cette théorie; problèmes sur la construction des +vaisseaux, méthode pour calculer les différentes forces motrices +employées dans la construction des machines, etc. Il confesse qu'on ne +donnera que des connaissances superficielles et que les développements +philosophiques remplaceront les preuves; mais, dit-il, des connaissances +superficielles très répandues diminuent le prestige des imposteurs qui +spéculent sur l'ignorance. Il se trompe: ce n'est pas la demi-science +qui nous met à l'abri des impostures, c'est la modestie ou dans certains +cas la résignation au sort commun de l'humanité; Condorcet les faisait +peut-être prêcher par son suppléant après la démonstration des +théorèmes; mais que devait comprendre le public aux préliminaires du +sermon? Peu de chose. C'est Condorcet lui-même qui le donne à entendre +dans le second discours, car il y déclare qu'on va désormais insister +davantage sur les conséquences des principes, expliquer la folie des +joueurs qui poursuivent une martingale, combattre l'abus des rentes +viagères, préconiser les placements en vue de la vieillesse ou de la +famille du déposant.--Excellents conseils, mais qui ne fournissent pas +la matière d'un cours, et qui cessent d'être intelligibles pour les +gens du monde quand on les explique par les mathématiques. + + + + +CHAPITRE III. + +Période de la Révolution et de l'Empire. + + +I + +La Révolution, du moins à ses débuts, ne jeta point de trouble dans un +établissement déjà pénétré de son esprit. Le Lycée s'appliqua d'ailleurs +à la seconder: estimant que l'enseignement doit embrasser plus d'objets +à mesure qu'une nation assiste à de plus grands spectacles, il annonça +dans son programme pour 1790 que La Harpe allait étudier Mably, J.-J. +Rousseau et la philosophie de Voltaire, puis les historiens, se +réservant, au reste, de délasser l'auditoire par l'examen des romans et +de la littérature agréable; que Garat allait recommencer l'histoire de +la Grèce et montrer ce que peuvent de petites nations éprises de +liberté, qu'il traiterait aussi de la philosophie et des arts en Grèce; +que l'avocat au Parlement De la Croix allait inaugurer un cours de +droit public, que Fourcroy exposerait la chimie animale avec ses +applications, qu'Ant. Deparcieux, avant d'aborder le cours de géométrie +par lequel il terminerait l'année, présenterait des recherches sur la +population, sur la durée de la vie, et qu'il tirerait la conséquence de +ces observations relativement à des questions de finances[86]--Le +_Journal général de la Cour et de la Ville_ se plaignit même, le 17 +janvier 1791, que le Lycée eût fait fuir les honnêtes gens, effrayés du +_vertige démocratique_ qui l'avait saisi: le Lycée avait pourtant, +disait ce journal, renoncé aux services du professeur de droit public, +mais il avait conservé dans la chaire d'histoire _l'emphatique, +inintelligible et très ennuyeux auteur du «Journal de Paris»_ (Garat). +Les administrateurs du Lycée se soucièrent trop peu de dissiper ces +alarmes: à la vérité, il n'est pas sûr qu'ils aient prescrit, au mois +d'avril de la même année, qu'à l'occasion de la mort de Mirabeau, les +auditeurs prissent le deuil, les hommes en noir, les femmes en blanc; la +_Feuille du Jour_ du 21 de ce mois leur impute cette injonction d'un +patriotisme indiscret, qui, d'après elle, excita des plaintes parmi les +habitués français et étrangers; mais on n'en trouve pas trace dans les +Registres du Lycée conservés à la Bibliothèque Carnavalet, ni dans la +_Chronique de Paris_ du 20 avril, qui rapporte qu'on y exposa un très +beau portrait de Mirabeau et son buste par Houdon, qu'on y lut la notice +sur sa dernière maladie par Cabanis, que Joseph Chénier y déclama une +ode en son honneur. + +Quoi qu'il en soit, en se prononçant d'une manière aussi éclatante, on +s'aliénait une partie des habitués. Or, pour faire face à des frais +généraux considérables, on avait besoin que le grand monde tout entier +fût favorable à l'établissement. Dans les premières années de la +Révolution, l'aristocratie avait continué à s'y intéresser; les +registres précités montrent les noms des Laval-Montmorency, des +Pastoret, des Béthune-Charost unis à ceux de Sieyès, de Fourcroy, de +Lavoisier dans le conseil d'administration, en 1790 et en 1791. La plus +simple prudence conseillait de s'interdire les démonstrations +politiques. + +Le Lycée commença donc à souffrir de la perturbation générale: les +recettes diminuaient; le professeur le plus en vue partit. Le 20 +novembre 1791, une lettre de La Harpe, publiée dans la _Feuille du +Jour_, déclarait que, l'année suivante, ce serait chez lui, rue du +Hasard, 2, qu'il continuerait son cours. La Harpe expliquait franchement +ses motifs: durant l'année qui venait de s'écouler, les recettes du +Lycée n'ayant guère fait que couvrir les frais, les professeurs +n'avaient pas touché d'honoraires; La Harpe s'y serait résigné, si la +suppression des privilèges et la suspension des pensions n'avaient +détruit toutes ses ressources; il n'avait pas été fâché de montrer que +son attachement à la Révolution était désintéressé, mais il fallait bien +qu'il vécût de son travail. + +L'année 1792 ramena La Harpe au Lycée, mais suscita à cet établissement, +qui avait déjà peine à se soutenir, une rivalité redoutable par la +fondation du Lycée des Arts. Ce nouveau Lycée menaçait l'ancien, aussi +bien, pour ainsi dire, par la concurrence qu'il ne lui faisait pas que +par celle qu'il lui faisait: si, en effet, en ouvrant des cours de +sciences, il pouvait détourner quelques-uns des habitués de la rue de +Valois, d'autre part, en n'offrant aucun des cours littéraires que +l'autre avait fini par instituer, il semblait inviter le public à les +délaisser comme inutiles à une démocratie et à une nation en péril. + +Le Lycée des Arts, fondé en juin-août 1792 sous les auspices de la +Société philomathique[87], par Gaullard de Saudray ou Désaudray, +auparavant secrétaire d'ambassade et militaire qui y professa +différentes sciences, s'ouvrit solennellement quelque temps après la fin +de la Législative, sous la présidence de Fourcroy qui allait désormais +se partager entre les deux établissements. Il était situé dans le cirque +du Jardin-Égalité et comprenait, entre autres pièces, un salon pouvant +contenir trois mille personnes, une jolie salle pour concerts, bals, +spectacles, une bibliothèque et un cabinet littéraire, quatre salles +pour les cours et pour les écoles primaires, une salle pour un _dépôt +des arts_, un vauxhall et un salon pour des assemblées du soir, des +emplacements pour bains, café, restaurant[88]. + +On voit que si le Lycée des Arts n'enseignait pas les lettres, il ne se +piquait point d'austérité spartiate ou genevoise. Mais on voit aussi, +par la part faite aux études primaires, qu'on commençait à s'apercevoir +que c'est surtout aux écoliers que les leçons profitent. Au surplus, la +société fondée par Désaudray, et qui, sans parler de quelques +littérateurs tels que Lebrun, Millin, Sedaine, du peintre Redouté, de +l'acteur Molé, comprenait (outre Fourcroy) Berthollet, Darcet, +Daubenton, Jussieu, Lavoisier, Vicq d'Azyr, se proposait d'encourager +aussi les sciences en récompensant les inventeurs par des mentions, des +médailles, des couronnes qu'on décernait dans des séances solennelles, +après que le public avait confirmé le suffrage du directoire du Lycée; +elle promettait de les appuyer auprès du gouvernement, d'exécuter pour +eux les expériences dispendieuses, de les aider de son argent à +poursuivre leurs recherches; elle publierait un _Journal des Arts_. +Ajoutons que bientôt par l'effet des circonstances, tout fut gratuit +dans ce Lycée: on ne recruta en effet qu'un très petit nombre de +souscripteurs, étrangers pour la plupart, si bien que les professeurs à +qui l'on avait promis vingt-quatre francs par leçon ne touchèrent à peu +près rien, et que Désaudray ne retira rien de ses avances[89]. Mais on +ne se découragea pas. Tous donnèrent leur peine sans rémunération. Nous +pouvons avouer maintenant que, en vrais pédagogues du dix-huitième +siècle, ils avaient établi, à côté de leurs écoles primaires, une école +de danse et de déclamation. Pardonnons-leur d'avoir oublié qu'il est +imprudent d'honorer toutes les muses dans un même temple! C'étaient des +patriotes que ces hommes qui donnaient, sans compter, leur argent, leur +temps, leur talent à la France, dans un moment où chacun perdait ses +ressources habituelles et où d'un autre côté on risquait, à se mettre en +avant, sa liberté et sa vie[90]! + +Les professeurs du Lycée des Arts traversèrent pourtant moins d'épreuves +durant la Terreur que leurs collègues du Lycée de Pilâtre: on conçoit en +effet que les séances en partie littéraires de celui-ci excitassent plus +d'ombrage chez les terroristes que les séances exclusivement +scientifiques ou artistiques de celui-là : la tyrannie, quelque nom +qu'elle porte, s'est toujours beaucoup plus défiée des lettres que des +arts et des sciences. Aussi le _Journal de Paris_ du 23 nivôse an III +(12 janvier 1795) dira-t-il de l'établissement de la rue de Valois: «Il +avait _mérité la préférence de nos derniers tyrans_.» Le désir d'obtenir +du gouvernement des subsides devenus nécessaires avait amené les +administrateurs à de tristes sacrifices. Déjà le 19 novembre 1792, +Roland, en leur annonçant un secours de 10,000 livres, s'était plaint de +quelques propos tenus dans leur établissement et de l'esprit de +plusieurs des cours; le 14 brumaire an II, Fourcroy, en rendant compte +de démarches faites en vue d'une nouvelle subvention, exposa aux +actionnaires du Lycée que la Société encourrait l'_indignation du +gouvernement_ tant qu'elle compterait des _émigrés_, des +_contre-révolutionnaires_; on le chargea en conséquence, de concert avec +Garat, Suë, Houel, Anach. Clootz et quelques autres, de l'épurer. Sur +cent membres, soixante-douze, parmi lesquels Lavoisier, furent évincés, +spoliés de leurs actions et remplacés[91]. Cette régénération de +l'établissement appelé dès lors Lycée Républicain, ne lui procura ni les +subsides espérés ni la tranquillité. Les terroristes s'imposèrent dans +les séances publiques. Un de ces intrus, Varlet, lut à la tribune du +Lycée un ridicule éloge de Marat que l'assemblée écouta dans le plus +profond silence, cherchant à étouffer son horreur et par instants +parvenant à peine à s'empêcher de rire[92]. Chaque jour, ses pareils +_promenaient_ sur l'auditoire l'_Å“il hagard de la superstition pour y +trouver des victimes_, dira encore la _Décade_ du 20 nivôse an III; ils +intimidèrent les administrateurs du Lycée au point que ceux-ci, non +seulement décidèrent à la reprise des cours de l'année 1793-94 qu'on +professerait en bonnet rouge, mais songèrent à interdire de prononcer le +nom de Dieu, vu que, suivant Garat, _le système de l'athéisme était plus +républicain_ que le système opposé; c'était, paraît-il, sur la +proposition d'un Espagnol, introduit par la faction dominante dans le +directoire du Lycée, que cette proscription de Dieu faillit être +votée[93]: il serait piquant que cet Espagnol eût été un des +pensionnaires de Sa Majesté catholique auxquels Pilâtre avait ouvert son +établissement. + +Il devenait périlleux de monter dans les chaires du Lycée, de s'asseoir +même sur ses bancs; La Harpe était incarcéré: le Lycée ne ferma pas ses +portes, comme l'ont cru Peignot et M. Thiers, mais ses recettes +tombèrent bien au-dessous des dépenses[94]. + +Pour le Lycée des Arts, on n'a jamais contesté qu'il soit demeuré +ouvert. Son _Annuaire_ pour l'an III donne la liste ininterrompue de +ses séances publiques sous la Terreur. Ce n'est pas, on l'a vu plus +haut, qu'il ait dû son salut à sa pusillanimité[95]. Désaudray avait eu +d'ailleurs l'honneur d'encourir, comme auxiliaire de La Fayette dans la +répression du désordre, l'animadversion de Danton[96]. Mais, comme nous +l'avons dit, l'enseignement plus technique du Lycée des Arts le +compromettait moins. + + +II + +À la fin de 1794, le Lycée Républicain n'était pas délivré de toute +inquiétude: trouverait-il dans une population d'où la terreur était +enfin bannie, mais où l'aisance, la liberté d'esprit n'étaient pas +encore revenues, assez de souscripteurs pour subvenir à ses frais? Les +administrateurs du Lycée s'adressèrent à la Convention; mais celle-ci se +borna à ordonner l'impression du rapport très favorable de Boissy +d'Anglas, qui concluait à une subvention de 20,000 francs, en retour de +laquelle 96 auditeurs peu aisés seraient admis gratuitement, et ajourna +le projet de décret[97]. Réduits à leurs seules ressources, les +administrateurs du Lycée s'ingénièrent à en multiplier les attraits: le +10 nivôse an III, la bienveillante _Décade_ annonça qu'ils tenaient à la +disposition des amateurs un salon de conversation, un salon de lecture +avec une bibliothèque nombreuse et choisie, d'autres pièces garnies de +tableaux, de gravures, de dessins, de modèles de machines, un salon +particulier pour les dames qui désireraient se réunir à part, avec un +_forte piano_. (Qu'on ne s'étonne pas de cette attention mondaine! Rien +n'était à dédaigner pour recomposer les auditoires dispersés par la +Terreur. Un curieux article de la _Décade_ du même jour, qui peint +vivement l'état de délaissement, de délabrement où végétaient plusieurs +cours de physique, y compris celui du Collège de France, nous apprend +que, dans un cours plus suivi qui se faisait au Louvre, on apportait une +chaufferette à chaque citoyenne.) + +Le Lycée Républicain offrit au surplus, à partir de la rentrée de 1794, +un attrait plus puissant; il offrit un soulagement à la conscience +publique. Dès le 11 nivôse de l'an III (31 décembre 1794), La Harpe y +commença la série de ses ardentes diatribes contre la Terreur par son +discours sur la guerre déclarée par les tyrans (révolutionnaires) à la +raison, à la morale, aux lettres et aux arts. Le sujet, annoncé à +l'avance par la _Décade_ du 10 nivôse, avait attiré une foule +considérable, qui écouta l'orateur, dit La Harpe, _avec une sorte de +silence sombre et inquiet; il semblait que l'on eût peur d'entendre ce +qu'il n'avait pas peur de dire; et, quand les applaudissements rompaient +le silence, c'étaient les cris de l'indignation soulagée_[98]. + +Dès lors, jusqu'à la fin de la vie de La Harpe, la haine de la Terreur +forma comme l'esprit du cours le plus suivi du Lycée: elle en fut même +quelque temps l'unique inspiratrice; car les leçons qui suivirent le +discours du 31 décembre 1794 furent consacrées à une ample étude de +l'abus des mots dans la langue révolutionnaire, dont l'auteur put +composer plus tard tout un volume qu'il fallut réimprimer deux fois +sur-le-champ pour satisfaire l'empressement du public[99]. Les auditeurs +de La Harpe lui demandaient beaucoup moins alors de former leur goût que +de traduire publiquement leurs douleurs, leurs colères, leurs craintes +et leurs espérances. La _Quotidienne_ du 10 décembre 1795 rapporte les +propos fort libres qu'ils tenaient sur le compte de Tallien. Jusque sous +le Consulat, c'était, dit Dussault, un désappointement pour eux quand La +Harpe se renfermait dans la littérature pure[100]. À peine sur les trois +ou quatre cents personnes qui l'écoutaient, un mécontent se hasardait-il +à l'interrompre; la minorité dissidente n'éclatait qu'après la séance, +soit dans la salle même, soit dans les journaux[101]. D'ailleurs, bien +que La Harpe ne soit plus là pour soutenir ses réquisitoires par +l'habileté de son débit[102], la pitié pour les victimes, surtout la +colère contre les oppresseurs, le souvenir de ses propres périls, le +repentir de ses écarts, le zèle du néophyte y respirent encore. +L'éloquence véritable ne s'y rencontre pas, parce que La Harpe n'a pas +assez mûri sa colère; il s'y abandonne au lieu de la dominer, et +l'exhale dans des pages rarement déclamatoires, rarement injustes, mais +toujours diffuses. L'ensemble n'en demeure pas moins animé, et le détail +offre de la couleur et du trait. + +Le Lycée qui applaudissait La Harpe lui-même n'avait pas encore rompu +avec la République. C'est une erreur que de croire, comme on le fait +d'ordinaire, qu'il était sorti monarchiste de la prison du Luxembourg: +il en était seulement sorti chrétien. Ce qui a trompé, c'est qu'on a +jugé de ses opinions par son cours de littérature où, comme il le dit +lui-même, et comme les contemporains l'avaient remarqué, il a retouché +ses discours et ses leçons du Lycée; il suffit, pour sortir d'erreur, de +se reporter aux journaux du temps. + +Rappelons d'abord que La Harpe est l'auteur de la pièce de vers +officielle lue dans la fête célébrée le 20 octobre 1794 (30 vendémiaire +de l'an III), à l'occasion de l'évacuation complète du territoire de la +République, et que cette ode exprime non seulement l'amour de +l'indépendance, mais celui de la liberté. Puis, interrogeons sur le +langage tenu par La Harpe au Lycée le 31 décembre 1794, non plus le +texte remanié du _Cours de littérature_, mais le _Journal de Paris_, qui +en publia la péroraison d'après un texte communiqué, peu de jours après +la séance, par La Harpe lui-même. Voici un passage de cette péroraison: +«Non, tous ces crimes ne sont point notre Révolution: car ils ne l'ont +pas détruite, et le crime se détruit toujours lui-même. Non, leur +tyrannie n'est point notre liberté; car leur tyrannie a passé, et notre +liberté ne passera point. Redisons à l'Europe et à la postérité: Jugez +notre République non par ce qu'elle a souffert, mais parce qu'elle a +fait.» Par ces derniers mots, il entend, outre les victoires remportées +sur les ennemis, la conduite de la France depuis le 9 thermidor; il +appelle les conventionnels qui se sont unis contre Robespierre les +_dignes représentants_ de la nation, les loue d'avoir révoqué de +mauvaises lois, vante la gravité, l'énergie des rapports de Johannot, de +Grégoire, des deux Merlin, de Chénier, de Boissy d'Anglas, de Ramel, +_les discours véhéments et courageux_ de Laignelot, de Legendre, de +Tallien, de Fréron, de Clauzel contre les terroristes: «La Convention, +depuis qu'elle s'est si fièrement affranchie, a-t-elle fait autre chose +que du bien? N'est elle pas sans cesse occupée à fermer des plaies que +le temps seul peut cicatriser? Sachons attendre, puisque nous avons su +souffrir... Que tous se persuadent bien que, notre Révolution ayant pour +but une constitution républicaine fondée sur les droits de l'homme, ce +qu'il y a de plus éminemment révolutionnaire, c'est la raison, la +justice et la vérité!» La Harpe concluait ainsi, après un appel à la +concorde: «S'il reste encore quelques mécontents entêtés de leurs +anciens préjugés, ils ne seront ni écoutés ni même aperçus. Leurs +plaintes stériles et leurs impuissants murmures se perdront dans la +félicité universelle, comme dans l'immensité de la mer, quand un vent +favorable porte le navire, on n'entend que l'heureux bruit du sillage +régulier, si doux à l'oreille du navigateur qui se livre à l'espérance +et à l'allégresse, sans savoir et même sans songer si quelque vent +ennemi siffle loin d'eux dans quelques détroits obscurs ou sur des +roches inconnues[103].» Voilà qui est catégorique! Ni Benjamin Constant, +ni Ginguené, ni aucun des publicistes qui défendirent plus tard la +République contre La Harpe, n'eût désavoué ce langage; aucun d'eux +n'exprimait même alors avec cette netteté et cette chaleur la +possibilité et le devoir de procurer à la France l'ordre et la liberté +par un gouvernement républicain. + +Le même sentiment se rencontre dans un autre morceau lu par La Harpe +quelques jours après au Lycée, et communiqué également par lui au +_Journal de Paris_; car si La Harpe s'y prononce avec énergie sur le +devoir d'imposer silence aux tribunes qui essayaient encore d'intimider +la Convention, il s'écrie aussi: «Enfin, grâce à la Révolution, +l'éloquence est rentrée ainsi que nous dans tous ses droits[104]!» Aussi +bien les plus fermes républicains le tenaient-ils pour un des leurs: non +seulement dans un _Rapport sur les destructions opérées par le +vandalisme_ et sur les moyens de les réprimer, Grégoire l'avait compté, +le 14 fructidor an II, parmi les hommes paisibles que les hébertistes et +les amis de Robespierre avaient fait incarcérer pour leur esprit et +leurs talents, mais nous avons vu Boissy d'Anglas le présenter, le 18 +brumaire de l'an III, comme un républicain de la veille, et quelques +jours plus tôt le gouvernement lui demander une ode patriotique. Enfin +sa nomination de professeur à l’École normale, le 19 nivôse an III (8 +janvier 1795)[105], prouve l'accord persistant de ses vues avec celles +de la Convention. Il défendit même publiquement, le 15 mars 1795, le +plan d'études tracé par elle pour cette École dans une verte réplique à +l'auteur du pamphlet _la Tour de Babel_, qui disait qu'on voulait faire +entrer en quatre mois l'Encyclopédie dans la tête des élèves[106]! Dans +son cours à l’École normale, il combattit l'athéisme aux +applaudissements de ses auditeurs; mais quand il exhortait les futurs +instituteurs à _mettre toujours Dieu entre leurs élèves et eux_, il +déclarait les engager par là _à remplir les vues bienfaisantes de nos +représentants_; c'est dans la chaleureuse péroraison du discours qu'il +prononça pour la clôture annuelle des cours, et que le _Journal de +Paris_ publia le 14 prairial an III (2 juin 1795), que se trouvent ces +expressions. + +Il n'est même pas sûr qu'en rompant avec la Convention La Harpe et son +élégant auditoire aient tout d'abord rompu avec la République; car, +malgré les factums dans lesquels La Harpe attaqua vivement les +précautions que les conventionnels projetaient contre un revirement de +l'opinion, le _Journal de Paris_, qui avait loué son attachement à la +Révolution et qui plus tard se distinguera parmi les adversaires de La +Harpe, loue sa brochure _le Salut Public ou la Vérité dite à la +Convention, par Un homme libre_[107]. Les harangues que, d'après le +Mémorial de Sainte-Hélène, La Harpe prononçait alors dans les Sections +contre les conventionnels, le mandat d'arrêt lancé contre lui au +lendemain de la canonnade de Saint-Roch, et le grief, d'ailleurs fort +vague, fondé sur les papiers de Lemaître, qui pendant treize mois +l'obligèrent à vivre au moins à demi caché[108], n'interrompirent pas +les bonnes relations de La Harpe avec ce journal: le 5 frimaire an V (25 +novembre 1796), les rédacteurs le félicitent chaleureusement de pouvoir +enfin se préparer à reparaître dans sa chaire. + +Il allait donc encore une fois briller parmi ses collègues, dont le même +numéro du _Journal de Paris_ donne la liste[109]: Ant. Deparcieux pour +la physique, Fourcroy pour la chimie, Sue pour l'anatomie, Brongniart +pour la zoologie, Gautherot pour les arts et manufactures, Demoustier +pour la morale, Roberts pour l'anglais, Boldoni pour l'italien, +Coquebert pour les poids et mesures, Sicard pour l'art d'instruire les +sourds-muets. Plusieurs de ces hommes égalaient La Harpe pour le talent +d'exposition et le surpassaient par la portée de leur esprit; mais +devant des gens du monde la partie n'était pas égale. Les +administrateurs du Lycée venaient de supprimer, disent-ils dans leur +programme pour l'an V, le cours d'astronomie et de navigation comme ils +avaient précédemment supprimé celui de mathématiques, parce que ces +sciences ne sont pas propres à être étudiées autrement que dans le +silence du cabinet: la vérité était évidemment que leur public n'avait +ni les notions ni l'application qu'exigent de pareilles études. La +morale elle-même, quoique fort populaire alors (nous ne disons pas fort +respectée), devait prendre un air de galanterie pour paraître devant +lui: Demoustier avait, en effet, choisi pour son cours de cette année +les devoirs des femmes, leur mission de dépositaires du bonheur public, +l'union de leurs plaisirs et de leurs devoirs. Comment l'aimable public +du Lycée se fût-il aperçu que Fourcroy, qu'au reste il goûtait fort, +était plus profond que La Harpe? L'époque, d'ailleurs, appelait ces +digressions sur la politique auxquelles la littérature offrait, on en +conviendra, un prétexte plus naturel que la chimie. + +Celles auxquelles La Harpe se livra au cours de l'année 1797 prirent un +caractère nouveau. + + +III + +Alors, en effet, il attaque la philosophie du dix-huitième siècle tout +entier, la République et même la Révolution en général. Il embrasse dans +une haine commune tous les partis qui, depuis 1789, ont dirigé la +France. Le terme de républicain devient dans sa bouche une expression +flétrissante; il réprouve _les publicistes actuels qui nous ordonnent +sous peine de la vie de regarder comme des mots synonymes la royauté, le +despotisme, les tyrans_. Ses articles du _Mémorial_ qu'il rédige avec +Fontanes et Vauxcelles, et où il déclare qu'en 1793 la Révolution +comptait déjà quatre années de crimes, ne sont pas plus amers ni plus +violents que ses leçons[110]. J'ignore ses relations avec le +conspirateur royaliste Brotier dont les papiers rangent La Harpe avec +Lacretelle et Richer-Serisy parmi les principaux meneurs des +sections[111]; mais il est manifeste qu'il appartient alors de cÅ“ur au +parti royaliste. + +Sainte-Beuve, dans un article sur Mme de Staël, émet l'opinion que ce +ne dut pas être au Lycée demeuré fidèle à l'esprit de la Révolution que +La Harpe se rétracta de la sorte, mais plutôt rue de Provence, près de +la rue du Mont-Blanc[112]. Cette conjecture doit être écartée. Car, +outre qu'elle a contre elle une assertion positive de M. Thiers[113], je +n'ai rien trouvé qui l'appuie, ni dans les nombreuses notes ou préfaces +du _Cours de littérature_ où La Harpe fournit des éclaircissements sur +son enseignement, ni dans Daunou, son exact et véridique biographe, +quoiqu'il avance que le Lycée l'avait rayé de sa liste après Vendémiaire +et ne l'y rétablit qu'à la fin de 1796. Nous verrons La Harpe inscrit en +1797 sur la liste des cours d'un autre établissement, mais cet +établissement comptera précisément parmi ses membres plusieurs amis +dévoués du gouvernement. Les procès-verbaux du Lycée conservés à l'Hôtel +Carnavalet prouvent que La Harpe y resta durant tout le cours de l'an V +et que l'on comptait sur lui pour l'an VI[114]; et toutes les fois que +les contemporains relèveront une diatribe de La Harpe, c'est dans leurs +comptes rendus des séances du Lycée Républicain. + +Pourquoi donc La Harpe et la société polie qui l'écoutait, si patients, +si confiants sous les thermidoriens, haïssent-ils les hommes du +Directoire à qui ils ne peuvent reprocher la Terreur? La cause en est +dans la politique haineuse et méprisante à laquelle le Directoire se +laissait aller contre le catholicisme. Provoqué par la propagande que +les prêtres insermentés faisaient en faveur de la royauté, il revint sur +la tolérance que la Convention avait fini par accorder[115]. Nourri des +livres de Voltaire et de Rousseau, il constatait avec surprise et +mécontentement l'ascendant que le catholicisme conservait encore; il +avait cru épargner un moribond, et le malade se portait mieux que lui. +Alors ces hommes qui avaient détesté et renversé Robespierre, mais qui +avaient pris sous lui l'habitude de gouverner despotiquement, +employèrent tout un système d'intimidation et de sarcasme contre une +religion qui s'obstinait à vivre et menaçait la République de ses +représailles. Ce fut ce retour partiel à la violence, ce repentir +malencontreux d'hommes modérés tels que Chénier et La +Révellière-Lepeaux[116], qui brouillèrent La Harpe et ses auditeurs avec +le gouvernement. Ce sont les écrits et les instructions de La Révellière +contre le christianisme qui excitèrent sa colère; c'est quand une +administration locale déclare que, _fidèle aux principes républicains_, +elle a _soigneusement défendu_ aux instituteurs publics _de mêler à +leurs leçons rien qui puisse rappeler l'idée d'un culte religieux_, +qu'il s'écrie au Lycée: «Partout on se demandera quel doit être l'état +d'un peuple dont les magistrats parlent ce langage _au nom de la loi_ +(souligné) et que peut être une _république_ (souligné) dont ce sont là +les principes.» C'est en haine de ceux qu'il appelle des _oppresseurs +philosophes dont la place n'est déjà plus tenable dans l'opinion et qui +bientôt n'en auront plus aucune_, qu'il conçoit pour la République une +aversion qui va parfois jusqu'à troubler son jugement: ne prétendra-t-il +pas bientôt que la journée du 30 prairial an VII (18 juin 1799), dans +laquelle ses amis, unis à leurs adversaires, ont chassé La Révellière du +Directoire, _a remis au premier rang dans la République les complices de +BabÅ“uf_?[117]. + +L'enseignement de La Harpe et ses articles dans le _Mémorial_ jetèrent +les partisans du Directoire dans une irritation qui se marqua, lors du +18 fructidor, par un arrêt de proscription et inspirèrent aux +voltairiens de toute opinion un ressentiment qui n'est peut-être pas +encore apaisé de nos jours[118]. + +Cependant le Lycée Républicain ne souffrit pas des attaques dirigées par +La Harpe contre le gouvernement. Il se tira également bien d'une autre +difficulté: l'année 1797, qui le priva pour deux ans de La Harpe, lui +avait, dès les premiers jours, suscité un nouveau rival: le 17 janvier, +les fondateurs d'un Salon des Étrangers, qui existait depuis deux ans, +ouvrirent un établissement analogue, le Lycée des Étrangers, appelé +aussi Lycée Marbeuf, du nom de l'hôtel où il fut d'abord installé dans +le faubourg Saint-Honoré, puis Lycée Thélusson quand il eut été +transporté à l'hôtel Thélusson, rue de Provence, en face de la rue +d'Artois, et quelquefois aussi Lycée de Paris[119]. Ce Lycée avait +obtenu que plusieurs des professeurs de la rue de Valois lui prêtassent +aussi leur concours: aux noms peu connus d'Audin Rouvière, de Pinglin, +chargés l'un de l'hygiène, l'autre de la logique, il était fier +d'ajouter ceux de Sue pour l'histoire naturelle, de Demoustier pour la +_morale à l'usage des dames_, de La Harpe enfin pour la littérature. Il +ne faudrait pas croire qu'il eût pour cela dérobé ces trois professeurs +au Lycée de Pilâtre. Les termes dans lesquels la _Décade_ annonce le 30 +nivôse an V qu'ils vont enseigner à l'hôtel Marbeuf marquent bien qu'ils +gardent leur première chaire: «Ce qu'il y a de singulier, dit-elle, +c'est que ce sont à peu près les mêmes professeurs qui remplissent les +chaires de l'autre Lycée, c'est-à -dire La Harpe, Sue, Demoustier.» Pour +La Harpe, en particulier, c'est au Lycée Républicain qu'il recommença en +1797 la réfutation d'Helvétius qu'il y avait présentée en 1783. On +retrouve sur tous les programmes ultérieurs du Lycée Républicain, sinon +Demoustier, du moins Sue et même La Harpe dès qu'il ne croit plus le +séjour de Paris dangereux pour lui. Les trois professeurs avaient sans +doute cédé au désir légitime d'accroître leurs ressources[120]. + +Il ne faudrait surtout pas croire que le nouveau Lycée eût été fondé +dans une pensée d'hostilité contre la République. Si La Harpe y +professe, si en juin 1797 on y couronne son buste, la _Décade_, qui sur +un rapport inexact le raille d'avoir assisté complaisamment à sa propre +apothéose[121], n'attribue au Lycée Marbeuf aucun caractère politique. +Comment l'aurait-elle fait, quand Chénier comptait au nombre des +souscripteurs de ce Lycée, et quand un des statuts en bannissait la +politique? C'est le journal même de Chénier, le _Conservateur_, fondé le +1er septembre 1797, trois jours avant le 18 fructidor, qui nous +l'apprend dans le numéro du 3 floréal an VI. La vérité est que ce Lycée +offrait l'attrait alors plus rare que jamais d'_une douce société_; le +mot est de la _Décade_; les discussions irritantes étaient formellement +exclues des morceaux qu'on présentait à ses concours et bannies même des +conversations. L'on était sûr de goûter, dans un cercle où l'irascible +Chénier consentait, c'est tout dire, à n'être qu'un poète, le plaisir +d'oublier ce qu'on avait fait ou souffert pendant la Terreur. On y +venait dans les instants où l'on était las d'entretenir ses propres +ressentiments. Des femmes du monde, des hommes de lettres, des artistes +de tous les partis ou dégagés de tous les partis, Lebrun, Lemercier, +Ducis, Palissot, Cherubini, Lesueur, Méhul, Mesdames de Beauharnais et +Dufresnoy s'asseyaient auprès de Rouget de l'Isle et de David, l'ancien +ami de Marat. Il aurait fallu que les vers soumis avant la lecture +publique au jugement d'Arnault, de Legouvé, de Laya et de Vigée fussent +bien mauvais pour ne pas plaire à un auditoire heureux et surpris de se +trouver si pacifique. Ce Lycée avait un journal à lui, _les Veillées des +Muses_, qui trouvait des lecteurs. On avait sans doute la même +indulgence pour ses cours, mais on la témoignait en n'en parlant pas. + +Nous ferons de même, et nous répondrons au journaliste malin qui +constate que telle leçon n'y a duré qu'un quart d'heure, que dans ces +cours, au moins, on n'avait pas le temps de s'ennuyer[122]. + + +IV + +Le Lycée des Arts avait de plus justes titres à balancer la célébrité +du Lycée Républicain. Il avait même rendu des services plus immédiats. +Durant ces années où il fallait défendre à la fois la France contre +l'ennemi et contre la famine, ses membres, tout en faisant leurs cours, +s'étaient employés avec un zèle admirable à provoquer, à faire connaître +les inventions utiles, depuis la machine à fabriquer des canons que +venait d'inventer un ancien facteur de pianos, Jean Dillon, depuis les +procédés nouveaux pour faire du salpêtre, jusqu'aux moyens de réserver +toute la farine pour l'alimentation; depuis l'exploitation des mines +jusqu'à l'élève des vers à soie et aux machines à moissonner ou à +fabriquer des rubans[123]. Dès la fin de 1794, le Lycée des Arts avait +rédigé plus de cent cinquante rapports signés des noms de Lavoisier, de +Darcet, de Fourcroy, de Vicq d'Azyr, de Lalande, etc.; en janvier 1797, +il avait récompensé déjà cinq cent quatre-vingts inventions ou +perfectionnements utiles[124]. Il appuyait d'autant plus efficacement +les inventeurs pauvres auprès du gouvernement que ses membres +composaient en grande partie le Bureau de consultation des Arts et +Métiers, établi le 12 septembre 1791 pour leur distribuer 300,000 livres +par an; il payait, nous l'avons dit, une partie des frais de +l'application de leurs théories; il leur offrait un Bureau central des +Arts pour se mettre en communication avec les industriels, une caisse de +dépôts pour la montre et la vente de leurs machines moyennant un droit +de 3 p. 100, leur avançait de l'argent aux mêmes conditions, et +souhaitait que, à l'exemple de l'Angleterre, le gouvernement prêtât +gratuitement à tout homme qui en aurait besoin, sur sa valeur +personnelle estimée d'après sa profession[125]. Cinq sociétés d'utilité +publique recevaient de lui l'hospitalité; la Vendée ravagée lui +demandait un modèle de pressoirs propres à être construits rapidement, +et il promettait d'en fournir un dans les quarante-huit heures; +plusieurs départements, qui manquaient de professeurs pour leurs Ecoles +centrales, en réclamaient de lui. + +Nous passerons, à un établissement d'un zèle reconnu, l'apparence de +futilité que lui donnaient ses concerts et ses fêtes[126]. Nous +donnerons acte des encouragements qu'il offrait à la vertu. Nous ne nous +permettrons pas, comme la _Décade_ du 10 germinal an IV, de sourire de +ce vÅ“u adressé à un fabricant de filigrane: «Puissions-nous enflammer +votre génie et l'encourager à produire de nouveaux miracles!» Mais nous +ne lui accorderons pas le sens pédagogique; non que plusieurs de ses +membres ne sussent parfaitement enseigner, mais ils méconnaissaient une +vérité primordiale, savoir: que le talent des maîtres ne supplée pas à +l'insuffisance de préparation des élèves. Il est vrai que sur ce point +le malheur du temps les ramena malgré eux à des visées plus sages; en +l'an II ils avaient professé des cours dont la plupart, pour être +entendus, auraient réclamé des auditeurs une vocation éprouvée dans un +examen: agronomie, mécanique et perspective, calcul appliqué au commerce +et aux banques, physique végétale, chimie appliquée aux arts, harmonie +théorique et pratique, contrepoint, composition, technologie +(c'est-à -dire tout ce qui a rapport aux manufactures); mais l'année +suivante, la réquisition ne laissant à Paris que les jeunes gens +au-dessous de dix-huit ans, le Lycée des Arts ne distribua durant l'an +III, outre l'enseignement primaire, que les connaissances qu'on acquiert +aujourd'hui dans les Ecoles de commerce. Mais en l'an IV, l'anatomie, la +physique végétale, l'économie politique reparurent; la chimie +s'installa à côté d'elles; Sue et Fourcroy remontèrent en chaire, +introduisant avec eux Brongniart: par malheur, pour de tels cours, ce ne +sont pas toujours les maîtres, même illustres, qu'il est le plus +difficile de trouver. + +Le directeur du Lycée des Arts n'entendait peut-être pas très bien non +plus les règles d'une bonne éducation. N'était-ce pas exalter par une +récompense disproportionnée l'amour-propre de ses jeunes élèves que de +présenter les meilleurs d'entre eux à la Convention[127]? On nous +répondra que cet honneur était si prodigué qu'il ne devait plus tourner +les têtes. Soit! Mais, même dans un temps où nos soldats observaient +leur _pacte avec la mort_, était-il sage de confier aux quatre cents +élèves gratuitement admis, le soin de rédiger leur règlement d'ordre, et +fallait-il demander à l'âge de l'étourderie un serment de bien +travailler[128]? Espérons du moins que le Lycée des Arts n'avait pas +invité ses écoliers à la séance publique où il laissa une institutrice +de la rue des Champs-Elysées faire réciter par une de ses élèves un +morceau sur l'influence réciproque des deux sexes qu'heureusement, dit +la _Décade_ du 30 thermidor an III, l'enfant n'était pas en état +d'avoir composé! + +Mais ces erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'il a +rendus à la science, surtout si l'on se souvient qu'il donnait son zèle +gratuitement, que l'entrée aux séances publiques même était gratuite, et +que les deux artistes qui prirent à leur charge les frais que le +désintéressement des savants ne pouvait supprimer ont caché leurs +noms[129]. + +Ce n'est qu'en l'an III que l'administration revint à l'espérance de +faire payer l'entrée aux cours et aux séances: on espérait tirer de là +quelques ressources qui, jointes au produit de la vente du _Journal des +Arts_ et de notices sur les inventions examinées par le Lycée et aux +cotisations des membres de son directoire, permettraient de subvenir à +des dépenses qui en l'an IV allaient monter à 500,000 francs par an; on +aurait aussi voulu, à partir de l'an IV, assurer quelques honoraires aux +professeurs[130]. Encore réservait-on quatre cents places pour les +sujets pauvres; et le _Journal de Paris_ put annoncer le 23 février et +le 10 mars 1795 que, _à la prière de quantité de nos frères des +départements_, appelés à l’École normale, le Lycée des Arts ouvrait dix +cours dialogués où il leur offrait six cents places également gratuites. +Malheureusement les recettes n'atteignirent pas la somme qu'on espérait: +bien que les membres se décourageassent si peu qu'en l'an V ils étaient +trois cents[131], il fallut solliciter l'appui du gouvernement. Déjà , le +17 messidor an III, le directoire du département de la Seine avait +recommandé le Lycée des Arts à la libéralité de la Convention, et, le 19 +vendémiaire de la même année, Grégoire avait demandé et obtenu que +l’État imprimât à ses frais les rapports lus dans les séances publiques +du Lycée des Arts[132]; mais cela ne suffit pas. Enfin le 1er +vendémiaire de l'année suivante, Lakanal, au nom du comité d'instruction +publique, obtint pour lui, à titre d'encouragement, une somme de 60,000 +livres. + +Pourtant des infiltrations détérioraient le local, l'architecte ayant eu +l'ingénieuse idée de mettre les salles en contre-bas du jardin et +d'entourer l'édifice d'une pièce d'eau. Ne pouvant obtenir qu'on le +réparât[133], Désaudray sollicita, comme compensation, un prolongement +de bail ou, à charge d'entretenir en bon état le Jardin-Égalité, la +jouissance gratuite; mais certaines personnes mal disposées crièrent au +charlatanisme, prétendirent qu'il ne cessait de demander de l'argent; et +en ventôse an V, sur un rapport de Camus, les Cinq-Cents passèrent à +l'ordre du jour sur la proposition[134]. Le gouvernement songeait même à +s'épargner les frais d'assainissement que réclamait le quartier du +Palais-Royal en faisant passer des rues sur l'emplacement du jardin, et +laissait la _Décade_ penser toute seule qu'il conviendrait en pareil cas +de donner un autre local au Lycée des Arts[135]. + +Une circonstance imprévue dispensa le gouvernement de commettre une +injustice: le 26 frimaire an VII (6 décembre 1798) un incendie consuma +entièrement le cirque où le Lycée des Arts était installé; et il faut +bien croire que l'établissement passait pour faire mal ses affaires; car +certains accusaient, sans preuves d'ailleurs, les administrateurs +d'avoir allumé eux-mêmes le feu[136]. + +Cet événement porta un coup sensible au Lycée des Arts. Il erra quelque +temps de salle en salle; un de ses membres, Frochot, préfet de la Seine, +lui donna asile à l'Oratoire, alors sécularisé, puis à l'Hôtel de ville. +Mais l'imminente réorganisation des écoles publiques fournit un prétexte +opportun pour cesser les cours[137]. Réduit au rôle plus aisé à soutenir +de société d'encouragement, le Lycée des Arts, devenu l'Athénée des +Arts, continua tant à publier qu'à récompenser des travaux littéraires +et surtout scientifiques. Ses séances publiques, où l'on entendit, entre +beaucoup d'autres poètes, Mme Anaïs Ségalas, et auparavant la belle +Théis, qui s'appelait alors Mme Pipelet avant de s'appeler la princesse +de Salm, attirèrent encore longtemps la foule. Car il ne cessa +d'exister qu'à la fin de 1869. Mais le grand public avait peu à peu +perdu la mémoire de son désintéressement, de ses services, de ses +exemples. Toutefois, la science contemporaine se souvient de lui: M. +Berthelot l'a mentionné avec honneur en août 1888 dans le _Journal des +Savants_[138]. + + +V + +Le Lycée Républicain, avec des cours plus attrayants et plus de +professeurs célèbres, se maintint beaucoup mieux. L'absence de La Harpe, +entre le 18 fructidor et la fin de l'année qui suivit le 18 brumaire, +lui causa sans doute quelque préjudice. Il l'avait remplacé par Mercier, +qui, dans une leçon, prit Newton à partie et replaça, de son autorité +privée, la terre au centre du monde[139]. Du moins l'auditoire ne +s'endormait pas; et La Harpe trouva un public attentif devant sa chaire, +quand il y remonta à la fin de 1800. + +Au surplus, il amenait avec lui et plaçait savamment en évidence une +auditrice dont la présence eût suffi pour remplir la salle, Mme +Récamier; mais son talent et ses digressions politiques n'avaient rien +perdu de leur popularité[140]. À la rentrée de l'an IX, on remarqua que +le public était cinq fois plus nombreux que précédemment; et M. Legouvé +m'a signalé le récit[141] d'une curieuse ovation que l'auditoire fit un +jour à son professeur favori: La Harpe, dit Bouilly dans les +_Encouragements de la Jeunesse_, ayant passé la nuit à retoucher un +morceau sur La Fontaine, s'endormit dans la salle d'attente du Lycée, +tandis qu'un de ses collègues occupait la chaire; il dormait encore +quand celui-ci eut fini; on respecta son sommeil, et Luce de Lancival, +prenant ses cahiers, fit sa leçon à sa place; mais La Harpe s'éveille, +écoute, s'approche, se montre sans le vouloir, et la salle éclate en +applaudissements. Mais les clameurs soulevées par la publication de sa +Correspondance Russe et l'intempérance de ses attaques contre les +philosophes, firent oublier à Bonaparte que La Harpe avait exalté le 18 +brumaire; et, une troisième fois, La Harpe, sexagénaire et malade, dut +quitter le Lycée et Paris[142]. Il ne revint guères d'exil que pour +mourir le 11 février 1803[143]. + +Il n'emportait pas avec lui la fortune du Lycée[144]: l'administration +avait acquis à la fin de 1800 de précieux collaborateurs en donnant à +RÅ“derer une chaire d'économie politique, à de Gérando une chaire de +philosophie morale; et celui-ci, résolu à s'interdire les réquisitoires +que La Harpe n'avait pas eu tort de prononcer jadis, mais qu'il avait +tort de répéter sous le Consulat, avait prononcé ces belles paroles: +«C'est parce que nous avons tous souffert qu'il nous convient à tous +d'oublier. Ce serait peut-être aujourd'hui être l'ennemi du présent, de +l'avenir, que d'insister trop sur les souvenirs du passé;» enfin, recrue +bien plus illustre, le Lycée s'était adjoint un peu auparavant Cuvier +pour l'histoire naturelle des animaux[145], et Biot, Thénard et +Richerand y commencèrent, quelques années après, le premier un cours de +physique expérimentale, le second un cours de chimie, le troisième un +cours de physiologie[146]. A.-M. Ampère y enseigna, en 1806-1807, le +calcul des probabilités. Sans avoir une aussi bonne fortune pour +l'enseignement des lettres, le Lycée, à la fin de 1803, put enfin +ressaisir Garat, et s'agréger l'érudit et spirituel Ginguené, pour +lequel il fonda une chaire d'histoire littéraire moderne, et qui +préluda, devant ses auditeurs, à son important ouvrage sur la +littérature italienne[147]. Seule, la chaire de La Harpe ne rencontra +pas un brillant titulaire; on la donna à Vigée. François Hoffmann +s'exprime avec inexactitude dans la première de ses _Lettres +champenoises_ quand il présente Chénier comme ayant succédé à La +Harpe[148]. Chénier ne professa au Lycée que dans les deux années qui +précédèrent les _Lettres champenoises_ de 1807; il y fit alors, d'après +la _Nouvelle Biographie générale_, un cours sur la littérature française +jusqu'à Louis XII; auparavant, il y avait simplement lu quelques +morceaux, par exemple, comme nous l'apprend l'édition des Å“uvres de +Chateaubriand de 1836, son jugement sur _Atala_. + +La coutume s'était en effet introduite au Lycée de donner des séances +littéraires où ne paraissaient pas seulement les professeurs: Luce de +Lancival, Legouvé, Daru y lisaient des vers. On avait même cessé d'y +dédaigner l'appât de la musique[149]. Les administrateurs, entrant dans +la pensée de Pilâtre de Rozier, voulaient en faire un lieu de réunion +mondaine en même temps que d'étude; de là , l'ouverture des salons de +lecture et de conversation dont nous avons parlé. + +Ce mélange de solidité et de frivolité permit au Lycée Républicain de se +soutenir. Le retour de la tranquillité, de la prospérité, le silence +auquel fut bientôt réduite la tribune politique lui profitèrent. +L'épithète qu'il avait prise pendant la Révolution n'allait bientôt plus +être compatible avec les institutions de la France: une conjoncture lui +épargna la mortification de l'immoler à Bonaparte, et lui fournit une +occasion décente de changer de nom. Les établissements nationaux +d'enseignement secondaire ayant reçu en 1803 le nom de Lycées, il prit +celui d'Athénée tout court: l'adjectif compromettant disparut ainsi sans +bruit avec le substantif. + +C'étaient d'ailleurs alors des citoyens fort paisibles que les habitués +de ces cours: on nous les représente dormant près du feu ou parcourant +des journaux dans le cabinet de lecture en attendant qu'un des garçons +de service annonçât le commencement d'une leçon[150]. Mais ils étaient +fortement attachés à un établissement où ils trouvaient des plaisirs si +variés: ils le prouvèrent en lui demeurant fidèles malgré l'acharnement +avec lequel certains des adversaires de la Révolution essayèrent de le +déconsidérer. Les rédacteurs des _Débats_, en particulier, Féletz +d'abord, puis Hoffmann, épuisèrent leur ironie sur les leçons et les +lectures qu'on y entendait. Le premier surtout ne cessait de harceler +d'épigrammes poliment désobligeantes Vigée et Ginguené. Les incidents +fâcheux qui, par aventure, se produisaient avant ou pendant la leçon +étaient aussitôt publiés par lui. Vigée perdit enfin patience, et un +procès intenté à Féletz en 1804 délivra pour onze ans l'Athénée d'un +auditeur malveillant. Mais d'autres continuèrent la guerre, en attendant +que les _Débats_ revinssent à la charge à partir de 1807 avec les +_Lettres champenoises_ d'Hoffmann et que la _Gazette de France_ pour des +raisons analogues s'acharnât contre le cours d'éloquence de Victorin +Fabre que le _Mercure_ soutenait. + +Les adversaires de l'Athénée lui reprochaient deux choses, le caractère +superficiel de son enseignement et sa partialité contre le +christianisme: griefs en partie fondés. Néanmoins le parti pris, +l'insistance de Féletz lui font peu d'honneur. Autant on approuverait +quelques articles où l'esprit du cours de Ginguené ou du Lycée en +général serait exposé et critiqué, autant cette réfutation ironique, +composée au jour le jour, fatigue même le lecteur désintéressé ou acquis +aux idées que le journaliste défend. Aussi éprouve-t-on du plaisir à +constater par les aveux répétés de Féletz et d'Hoffmann que les cours +attiraient encore beaucoup d'auditeurs. On aime à entendre un de nos +détracteurs, Auguste de Kotzebue, avouer, dans ses _Souvenirs de +Paris_, qu'il est impossible de trouver à aussi bon marché un plaisir +plus varié et qui flatte plus agréablement l'esprit. Pourtant on cessa +de faire salle comble: les embarras financiers un instant conjurés +reparurent. Mais l'Athénée restait en possession de la faveur publique. + +Vers 1810, deux nouveaux professeurs y avaient contribué; Gall, en +exposant son système sur la _cranioscopie_, Lemercier par le cours de +littérature dramatique qu'il publiera plus tard en 1820 après l'avoir +repris sous la Restauration. Ces deux cours furent plus remarqués encore +que les professeurs ne l'auraient désiré: Gall fut poursuivi de brocards +par les journalistes ennemis de l'Athénée, et Lemercier faillit payer +encore plus cher son succès. Les esprits cultivés étaient alors si las +du despotisme impérial, des guerres éternelles où Napoléon épuisait la +France, que le sage Guizot, dans sa leçon d'ouverture du 11 décembre +1812 à la Faculté des Lettres, faussait par instants l'histoire pour +censurer, non sans excès, le gouvernement de l'Empereur. Lemercier, de +son côté, employait les auteurs anciens à rappeler aux auditeurs de +l'Athénée que le despotisme tue la poésie. Ses paroles étaient +rapportées au maître, et, en attendant que l'autorité punît ces +insinuations, un fanatique de Napoléon prit sur lui de tirer sur +Lemercier un coup de pistolet qui heureusement rata. Lemercier dut +interrompre son cours[151]. + + + + +CHAPITRE IV. + +Période de la Restauration. + + +I + +Sous la Restauration, l'Athénée perdit quelques-uns de ses titres à la +faveur des juges impartiaux. Il ne faut pas accepter aveuglément +l'affirmation des _Débats_ du 15 novembre 1820, qui le déclarent en +décadence. Pourtant, il est vrai que la maison dut remercier cette +année-là , par raison d'économie, le professeur d'italien Boldoni, qui +lui appartenait depuis vingt-cinq ans, et que le nombre des cours, qui +était d'environ quinze sous le Consulat, tombe à environ dix sous la +Restauration et sous les premières années du règne de Louis-Philippe. Ce +n'est pas, on le verra bientôt, que l'Athénée ne garde point un +auditoire nombreux, enthousiaste. Mais nous avons fait remarquer plus +haut qu'un établissement aussi dispendieux avait besoin de conserver sa +clientèle tout entière, et, sous la Restauration, cette clientèle se +divisa de nouveau. + +Le numéro précité des _Débats_ en accuse une mauvaise administration: de +fait, le fréquent changement des professeurs et des cours que l'on +remarquera dans les programmes de cette période marque bien chez les +directeurs un manque d'esprit de suite. Toutefois deux circonstances +indépendantes des administrateurs de l'Athénée lui ont sans doute nui +davantage. + +En premier lieu, tant que la Sorbonne et le Collège de France avaient +continué à distribuer sans éclat un enseignement abandonné par le grand +public aux étudiants, il n'avait eu à lutter que contre des +établissements privés qui, dès l'abord ou bientôt, faisaient, comme lui, +payer leurs leçons, et il avait soutenu victorieusement la concurrence. +Le Collège de France avait eu beau se mêler, dès avant la fondation du +Lycée, de tenir des séances solennelles à l'exemple des Académies[152]: +faute d'hommes de talent ou du moins faute d'hommes d'esprit, il n'en +avait pas retiré grand honneur, jusqu'au temps où Delille, sous le +Consulat, réveilla par ses vers, moins spirituels encore que son débit, +l'auditoire endormi par la prose de ses collègues[153]; ses cours +étaient fort arides: la plupart des professeurs exposaient des théories +sans nouveauté, lisaient un texte classique, le commentaient +laconiquement, comparaient, s'il s'agissait d'un ancien, une traduction +avec l'original, et c'était tout[154]. Le cours de littérature française +au Collège de France n'avait encore, en 1805, que cent cinquante +auditeurs, en y comprenant tous les candidats aux grades +universitaires[155]. Les amateurs aimaient mieux payer pour entendre La +Harpe que de s'ennuyer gratuitement sur la montagne Sainte-Geneviève. +Mais, vers la fin de l'Empire, Tissot au Collège de France, La +Romiguière à la Sorbonne, commencèrent à ramener la foule vers les +chaires de l’État auxquelles Cousin, Villemain et Guizot assurèrent sous +la Restauration une popularité sans égale: on trouva dès lors un peu +chères les leçons de l'Athénée. + +En second lieu, l'esprit de l'Athénée n'était plus de tout point à la +mode: sa fidélité à la philosophie du dix-huitième siècle diminuait son +influence sur la génération nouvelle. Encore la doctrine de la sensation +se soutenait-elle par son air d'indépendance; mais la timidité d'esprit +qu'elle engendre par ses procédés de minutieuse analyse, la froideur, la +sécheresse dans lesquelles elle enferme ses partisans par la crainte +d'être dupes de l'imagination ou du cÅ“ur, ne pouvaient plaire longtemps +à un public charmé des vues générales qui renouvelaient alors l'histoire +des sociétés. L'Athénée avait sans doute avec lui une partie des +libéraux, quand il confiait au jeune Arm. Marrast, à la fin de 1828, un +cours de philosophie destiné à combattre le romantisme et l'éclectisme; +le _Courrier français_ approuvait cette résistance à l'éclectisme, dont +l'apôtre le plus célèbre avait dit, d'après ce journal: «Il y a les +trois quarts d'absurde dans ce que je dis,» et affirmait que cette leçon +facilement et brillamment improvisée avait plu[156]. L'enseignement de +l'Athénée n'en prenait pas moins par là , pour ce qui touche à la +philosophie et à la littérature, un caractère un peu suranné que le +cours de philosophie positive qu'Auguste Comte y professa en 1829-1830 +ne lui enleva pas, rien ne ressemblant plus au sensualisme démodé que le +positivisme naissant. + +Enfin, pour comble de malheur, l'Athénée repoussait indistinctement tous +les principes du romantisme, auquel ses professeurs, qu'ils +enseignassent l'histoire, la littérature française ou la littérature +italienne, qu'ils se nommassent Jay, Buttura ou Lemercier, déclaraient +une guerre sans merci. Ceux de ses amis qui gardaient plus de mesure, +Benjamin Constant, par exemple, ne se risquaient pas à lui prêcher la +conciliation. Seuls, deux hommes s'y hasardèrent. Le premier, Lingay, +est absolument oublié aujourd'hui; mais le courage, la judicieuse +modération qu'il montre dans sa leçon d'ouverture du 22 novembre 1821, +méritent qu'on s'y arrête un moment. Après avoir déclaré que Lemercier, +auquel il donnait, d'un ton sincère, de grands éloges, avait, dans son +cours, _immolé son génie à son goût_ et développé des théories que le +rigorisme du siècle de Louis XIV eût avouées, mais qui pouvaient +paraître désormais insuffisantes ou excessives, il ajoutait: «Notre +siècle serait un siècle d'imitation, s'il était resté un siècle de +despotisme, de cour et de servitude, ou un siècle de décadence et de +délire sous le règne de cette anarchie déjà si longue en peu de jours +qui atteste si éloquemment la réaction inévitable des institutions sur +les lettres... Laissons dans la tombe de Louis XIV, dans celle de +Voltaire les regrets de toutes les gloires qui ont illustré la +monarchie; hâtons-nous de découvrir et de féconder les espérances qui +reposent dans le berceau de la Charte.» Il accordait que les vieilles +nations ne pouvaient prétendre à la même poésie que les peuples +primitifs, mais il montrait fort bien les inspirations qu'elles +pouvaient en échange tirer de la religion et de la philosophie. N'étant +pas doué du don de prophétie, il se préparait en déniant à la poésie le +pouvoir de peindre les objets physiques, l'irréfutable démenti de Victor +Hugo, mais c'était déjà justifier sa place dans sa chaire que de +comprendre si nettement que Lamartine avait fait une révolution dans la +littérature. + +L'autre professeur qui, deux ans plus tard, réclama plus hardiment pour +les poètes le droit de s'affranchir de la tradition, fut Artaud. +Oubliant, comme tant d'autres, que ce sont des clercs de procureurs et +des bourgeois assis aux places à quinze sous, qui ont fondé la +réputation de Corneille et de Racine, il allait jusqu'à appeler notre +système tragique «une littérature morte qui n'a rien de vrai, qui n'est +pas la voix d'un peuple, mais tout au plus l'écho des temps passés, +défigurés par l'ignorance et l'affectation.» Heureusement pour Artaud, +de fines observations firent pardonner cette irrévérence; les plus +intraitables classiques étaient bien obligés de convenir qu'ils +recouraient à un étrange procédé quand ils imputaient leurs propres +torts à leurs adversaires: il nous apprend en effet que les premiers +accusaient les seconds d'employer des inversions forcées, de substituer +la périphrase au mot propre; Artaud renvoyait fort justement la friperie +mythologique dont les novateurs se revêtaient quelquefois par mégarde à +ceux qui prétendaient en affubler de gré ou de force tous les aspirants +à la poésie. On goûtait aussi sa franchise et sa finesse quand il +confessait que le malheur des romantiques était de _se faire les +législateurs d'une littérature qui n'existait pas encore_: «On fait la +poétique de la tragédie romantique, avant d'en avoir. Faites des +ouvrages neufs qui réussissent: on en aura bientôt trouvé la poétique. +Vienne un homme de génie plus profondément ému que les autres à l'aspect +des événements contemporains..., il ne fera qu'exprimer naïvement ce +qu'il aura senti, et par un instinct sûr il ira toucher droit au but.» +Si le romantisme n'a pas tenu toutes ses promesses, c'est parce que le +conseil d'Artaud n'a pas été suivi et parce que son espoir n'a pas été +exaucé; il est bien venu un chef d'école assez grand pour se faire +obéir et admirer, mais aussi peu naïf que possible, qui lui aussi a +rédigé trop tôt sa poétique, et qui a moins étudié l'histoire et la +société que les systèmes débattus autour de lui[157]. + +Mais tout ce qu'Artaud, comme Lingay, put obtenir, ce fut l'attention +polie des habitués de l'Athénée; son cours ne dura également qu'une +année, et rencontra plus de faveur au dehors que d'adhésion parmi ses +premiers juges. C'est peut-être parce que l'hostilité déclarée de +l'Athénée contre le romantisme limitait ses choix pour les professeurs +de littérature française, qu'il alla souvent les chercher parmi des +hommes incomparablement inférieurs à ses professeurs de sciences: on +comprend fort bien en effet qu'il se soit attaché, pour l'enseignement +de l'éloquence et de la poésie, des hommes tels qu'un Lemercier, un +Tissot, un Jouy; mais l'obscurité d'un Berville, d'un Parent-Réal, d'un +Villenave même, tranche trop vivement, si je puis m'exprimer ainsi, sur +la notoriété ou la gloire de leurs collègues les physiciens ou les +physiologistes. + +Toutefois, si les juges impartiaux et clairvoyants commençaient à +mesurer leur faveur à l'Athénée, le gros de la bourgeoisie lui demeurait +fidèle. Il se l'était attachée par une adhésion éclatante au parti +libéral. À la vérité en 1814 il avait envoyé une adresse respectueuse à +Louis XVIII; mais le souvenir des bienfaits du comte de Provence, la +joie d'être enfin délivré de guerres éternelles, d'échapper au +despotisme, de trouver un arrangement qui sauvait l'intégrité du +territoire, suffisent à expliquer cette démarche qui lui est commune +avec le Conseil de l'Université, le Collège de France, la Faculté de +Droit[158]. Au demeurant, les ultras se chargèrent de tuer promptement +la popularité renaissante des Bourbons. Sous ce régime où la censure ne +parvenait pas plus à intimider l'opinion que la Charte à la rassurer, où +l'on avait, si l'on veut parler sans chicane, et le droit de tout dire +et le droit de tout craindre, l'Athénée accueillit hardiment les +discussions politiques. + +Benjamin Constant les y introduisit, en effet, tantôt sous la forme de +ces questions générales où il excellait, tantôt sous celle d'hommage +rendu à un étranger de mérite; «L'Athénée,» disait un peu naïvement la +_Minerve_, en 1819, «s'est ouvert une route nouvelle: débattre les +questions politiques est un moyen assuré d'exciter un grand intérêt. La +dernière lecture de M. B. Constant avait pour objet de rechercher la +différence qui existe entre la liberté des peuples anciens et la liberté +des nations modernes. L'assemblée était nombreuse et brillante, et +l'orateur a été souvent interrompu par de fréquents et vifs +applaudissements.» Or ce débat une fois posé avait tout naturellement +amené l'orateur à condamner l'exil politique (c'est-à -dire le +bannissement des régicides), l'intolérance en matière d'éducation +(c'est-à -dire le projet de rendre l'enseignement au clergé), et il ne +lui avait plus fallu qu'un peu de bonne volonté pour louer la loi des +élections qui venait, suivant son expression, de permettre à la +reconnaissance nationale de récompenser trente ans de fidélité aux +principes dans la personne du plus illustre défenseur de la liberté +(c'est-à -dire de Lafayette)[159]. Quand Jouy consacrait une partie de +son cours de 1819-1820 à prouver que les rois ne peuvent se réclamer +d'une morale spéciale, il partait lui aussi d'une thèse générale, mais +les conseils que la même année Viennet donnait à Ferdinand VII, dans une +épître lue à l'Athénée, invitait à l'application des théories. Azaïs, +dans son cours de philosophie générale en 1821-1822, avait invité ses +auditeurs à lui adresser par lettre des objections et des questions: +ils en vinrent très vite, curieux symptôme du temps, à lui demander son +opinion sur les conjonctures politiques; il répondit sans embarras qu'à +son sens les hommes actuellement au pouvoir n'iraient pas jusqu'au bout +de leur système, que la vérité triompherait prochainement puisqu'on le +laissait paisiblement exposer sa doctrine, alors que sous Napoléon qu'il +vénérait, mais qui était obligé de respecter la religiosité, il était +mal vu du pouvoir: il ajoutait que, maintenant que _la glace était +rompue_, il s'ouvrirait avec la même franchise sur tout ce qui +intéresserait l'auditoire. Les administrateurs de l'Athénée firent sur +ces digressions des remarques qui l'année suivante empêchèrent Azaïs de +remonter dans sa chaire. Mais plus tard ils accordèrent à d'autres bien +plus de liberté que n'en avait pris l'ancien pensionnaire du duc +Decazes, puisqu'ils laissèrent Tissot, dans la séance d'ouverture de +l'année 1826-1827, dénoncer, à la joie du _Courrier Français, +l'influence occulte_ qui menaçait les libertés les plus chères de la +France[160]. + +Encore était-ce là seulement ce que l'on confiait à la presse; les +professeurs de l'Athénée osaient bien davantage. Des rapports de police +conservés aux Archives nationales les montrent discutant hardiment le +projet de loi sur le sacrilège, le licenciement de la garde nationale, +déchirant la fiction constitutionnelle de l'irresponsabilité du +monarque; à propos d'une des mesures de Charles X, qu'il considère comme +une provocation, Villenave disait: «Ce ne serait pas la première fois +qu'on aurait vu des souverains déposés pour avoir méconnu la voix du +peuple.» À propos de la chronique de Turpin, qui qualifie Charlemagne de +très grand et très révérendissime, il s'écriait: «Voilà bien le style +servile et rampant d'un moine! Il n'y avait qu'un prêtre qui fût capable +de commencer ainsi un ouvrage rempli d'ailleurs de prodiges et de +miracles.» Dunoyer, Charles Comte rivalisent de véhémence avec lui, +Crussolle-Lami tient des propos séditieux; Alexis de Junien donne +clairement à entendre que la Constitution des États-Unis pourrait bien +franchir l'Atlantique; il n'est pas jusqu'à un futur recteur qui ne +s'émancipe: Artaud taxe, en effet, les Croisés de fanatisme et de +brigandage. Les rapports ajoutent qu'une assistance nombreuse savourait +par avance ces invectives, les applaudissait avec éclat, les commentait +avec passion. + +Il ne faudrait pas suspecter la police, quoique alors insuffisamment +scrupuleuse d'avoir inventé ces propos. Le ministre de la police semble +pourtant nous y inviter, quand il demande au préfet, son subordonné, +s'il ne pourrait pas charger de ces rapports un commissaire de police +qui eût qualité pour verbaliser. Mais le préfet, outre qu'il avertit +judicieusement qu'un personnage officiel serait mal choisi pour une +surveillance occulte, garantit l'exactitude de son agent, et tout +lecteur de ces rapports y verra le cachet de la sincérité: ce n'est pas +une énumération incohérente de propos compromettants que tout délateur +peut imaginer; on y reconnaît un homme qui sait suivre et rédiger une +leçon, qui discerne la thèse générale licite dans ses hardiesses d'avec +le défi, le sarcasme, la menace. Le gouvernement n'a donc pu douter que +l'Athénée ne se transformât à certains jours en un véritable club: il ne +le ferma pas pourtant, et se contenta de refuser, en 1822, +l'autorisation d'ouvrir à Marseille un établissement analogue[161]. +Cette longue patience indique de quel prestige la maison de Pilâtre +jouissait encore. + + +II + +Soit que cette tolérance déplût aux royalistes intransigeants, soit +qu'ils espérassent battre l'adversaire par ses propres armes, ils +résolurent de donner un rival à l'Athénée, de même qu'ils avaient fondé +le _Conservateur_ pour l'opposer à la _Minerve_. Ils résolurent de +fonder un établissement aussi royaliste et religieux que l'autre était +libéral et philosophe, et d'offrir, là aussi, aux gens du monde et aux +dames, des fêtes littéraires, une bibliothèque, un cercle. Ils +imaginèrent même, ce dont l'Athénée ne s'avisa qu'à leur exemple, +d'attirer les jeunes gens par une réduction de prix. Tous leurs +prospectus portent en effet que l'abonnement sera seulement de cinquante +francs, au lieu de cent, pour les étudiants en droit et en +médecine[162]. Toutefois, Decazes, qui avait autant de raisons pour +redouter que pour souhaiter leur concours, n'accorda jamais +l'autorisation nécessaire; ce fut seulement après sa chute qu'on put +préparer l'ouverture des cours qui eut lieu le 2 février 1821. Encore +n'osa-t-on d'abord fonder l'association que pour trois années. Plus d'un +an après, un vice-président de cette société appelée par un archaïsme +significatif Société des bonnes lettres, flétrissait en ces termes les +ministres qui s'étaient défiés d'elle: «Ils tremblaient pour leur +déplorable système qui n'osait avouer la vertu par égard pour le vice, +qui imposait silence aux honnêtes gens par la crainte des factieux, et +qui ne connaissait d'autres moyens d'étouffer les cris de révolte que +d'interdire aux Français le cri de vive le roi! Grâce à la Providence +qui ne permet jamais en France un long empire à la sottise, ce système +est tombé[163].» Le ministère de Villèle voyait assurément la nouvelle +société d'un Å“il favorable; mais il ne paraît pas lui avoir octroyé +autre chose que le titre de Société royale qu'elle porta depuis 1823. + +En revanche, le faubourg Saint-Germain et la jeunesse royaliste +affluèrent dans les salons de plus en plus spacieux où elle s'installa +tour à tour, rue de Grenelle, 27, rue Neuve-Saint-Augustin, 17, rue de +Grammont, où elle occupa l'ancien hôtel de Gesvres. Présidée par +Fontanes d'abord, puis par Châteaubriand, puis par le duc de +Doudeauville, ayant pour rapporteurs attitrés de ses concours de poésie +et d'éloquence des membres de l'Académie française: Roger, Charles +Lacretelle, comment n'aurait-elle pas attiré un auditoire choisi? Un +heureux hasard y avait aidé en donnant à quelques-uns de ses +fondateurs, à Roger, à ses deux confrères Auger et Michaud, au baron +Trouvé, des femmes et des filles charmantes qui furent là ce qu'avait +été Mme Récamier au cours de La Harpe: on vint les regarder tout en +écoutant les orateurs. La Société eut même assez longtemps un journal à +elle: _Les annales de la littérature et des arts_, dont les trente-trois +volumes fournissent beaucoup de documents sur son histoire, et qui lui +prêtèrent pour ses séances et pour ses cours la plupart de leurs +rédacteurs, lui empruntèrent à un certain moment son nom comme +sous-titre. Le royalisme le plus pur, le plus exalté régnait dans cette +réunion; les infortunes des Bourbons, leur rétablissement imprévu y +excitaient un attendrissement simulé chez les uns, très sincère chez les +autres; la Vendée, la guerre de 1823 y inspiraient des dithyrambes. On +n'y mettait pas seulement au concours la réfutation du sensualisme mais +l'entrée de Henri IV à Paris, l'exposition des avantages de la +légitimité, l'éloge du duc d'Enghien. La politique était d'ailleurs +alors tellement inséparable de toute assemblée qu'on y prononçait des +discours spécialement consacrés à réclamer l'intervention de l'Europe en +faveur des Grecs, et qu'on imagina, ce que l'Athénée avait également +omis, de célébrer par des banquets les dates qui rappelaient des +événements agréables: bien que la Société eût applaudi dans une de ses +séances cette jolie épigramme lancée aux _ventrus_: «La gastronomie ne +saurait plus être un ridicule sous le gouvernement représentatif,» elle +célébra la Saint-Louis et le sacre de Charles X, en écoutant, le verre +en main, les couplets de Martainville, le fougueux rédacteur du _Drapeau +blanc_[164]. + +Cependant, les historiens de la Restauration exagèrent lorsqu'ils +présentent la Société des bonnes lettres comme uniquement occupée des +intérêts du trône et de l'autel, et lorsqu'ils ne donnent ses exercices +littéraires que comme un appât offert, presque comme un piège tendu à la +jeunesse. L'illustration nobiliaire ou littéraire de quelques-uns des +patrons de la Société lui amena quelques maîtres d'un grand mérite. Il +est vrai qu'elle donnait des honoraires bien supérieurs +proportionnellement à ceux qu'avait jamais proposés l'Athénée, puisque +Véron nous dit dans ses Mémoires qu'elle payait chaque leçon ou lecture +cent francs. Aussi, outre Michaud, on vit dans sa chaire des hommes d'un +talent vraiment estimable, dans différents genres, comme Laurent de +Jussieu, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages de morale populaire, +Capefigue, Cayx, Alf. Nettement et même des hommes dont le nom demeure +attaché à l'histoire des sciences ou des arts qu'ils ont cultivés; car +Abel Rémusat y étudia les mÅ“urs de la Chine, Raoul Rochette y disserta +sur l'histoire et la littérature de la Grèce, M. Patin y lut l'ébauche +de son ouvrage sur les tragiques grecs et, en parcourant les extraits +que le _Journal de l'Instruction publique_ donnait alors de ses leçons, +on se demande si L'ébauche a gagné de tout point aux patientes, aux +lentes retouches qui en alourdirent l'agrément et en défraîchirent +l'originalité. Enfin, Berryer y fit un cours pratique d'éloquence: +observa-t-on bien dans ce cours la résolution qu'on avait prise d'en +écarter les questions brûlantes? je l'ignore; mais ces discussions sur +la morale, la politique, l'économie politique, l'histoire ancienne et +moderne, instituées entre jeunes gens et dirigées par un des hommes les +plus éloquents de notre siècle, ont certainement contribué à former les +brillants publicistes et orateurs qui ont fleuri à la fin de la +Restauration et sous le gouvernement de Juillet. + +Il faut, toutefois, reconnaître que, à la Société des bonnes lettres, +l'enseignement fut d'ordinaire moins solide, moins sérieux qu'il ne +l'était, certains cours mis à part, à l'Athénée. D'abord, dès l'origine, +il n'y eut que trois jours de leçons par semaine et ce chiffre fut +promptement réduit à deux: très peu de professeurs étaient chargés de +plus de deux leçons par mois: et plus d'un se faisait peu de scrupule de +manquer une leçon ou d'interrompre son cours avant la clôture de +l'année. Puis, les sciences physiques et naturelles n'y furent jamais +enseignées par des hommes vraiment supérieurs; on avait compté sur Biot +pour l'astronomie, il fallut se contenter de Nicollet. Pour l'hygiène, +Pariset, qui s'était vu remercier par l'Athénée pour avoir accepté une +place de censeur, et qui finit par être suspect aussi à la Société des +bonnes lettres[165], cherchait surtout à plaire par les grâces de sa +parole; son jeune collègue pour la physiologie, Véron, le futur +directeur de journaux et de théâtre, aurait eu quelque peine, sans +doute, à donner un enseignement grave. Pour les sciences morales et +politiques, la Société nouvelle le cédait également à sa rivale: +qu'est-ce que son professeur de droit public, M. de Boisbertrand, +comparé à Benjamin Constant, à Mignet qu'on entendit à l'Athénée? Il est +singulier que ni l'auteur de la _Monarchie selon la Charte_, ni celui de +la _Législation Primitive_, qui ne dédaignaient pas le titre de +journalistes, se soient peu souciés de celui de professeurs, surtout +alors que la chaire devait ressembler fort à une tribune; l'absence de +loisirs ne l'expliquerait pas, car, sauf durant son court ministère et +durant ses plus courtes ambassades, Chateaubriand était beaucoup moins +occupé que Constant. On se serait moins aperçu de son silence, si Guizot +avait consenti à consacrer à la Société une partie des vacances +indéfinies que le gouvernement lui avait faites, mais je ne sais comment +le rédacteur du prospectus de 1822-3 avait pu se bercer d'une telle +espérance: il y avait trop longtemps que Guizot était revenu du voyage +de Gand. + +On croirait que la Société des bonnes lettres prenait sa revanche dans +les cours de littérature moderne, d'abord parce qu'ici elle n'était plus +gênée par ses scrupules politiques et religieux, ensuite parce que, +comme on admet généralement que le Romantisme est né à l'ombre du parti +monarchique, on penserait que l'enthousiasme pour une doctrine vraie ou +fausse, mais neuve, a dû vivifier son enseignement. Mais la célèbre +préface où Alfred de Musset range tous les partisans de l'ancien régime +sous la bannière du romantisme, tous les libéraux sous l'étendard +opposé, n'est pas absolument d'accord avec les faits; car, si les +romantiques fournirent plus d'adeptes que les libéraux à la nouvelle +école, celle-ci pourrait se réclamer du très libéral auteur de +_l'Allemagne_ à meilleur titre encore que de Chateaubriand. La +divergence en littérature ne se réglait pas sur la divergence en +politique. D'une manière générale, entre 1820 et 1830, la grande +pluralité des littérateurs en renom, et, dans le public, la plupart des +hommes faits, aussi bien parmi les amis que parmi les ennemis de la +Restauration, tenait pour l'école classique; ce fut la jeune génération +qui donna la victoire aux Romantiques. + +Aussi, dans la Société des bonnes lettres comme à l'Athénée, le +romantisme ne se glissait-il qu'à la dérobée; le grand monde royaliste +applaudissait Victor Hugo comme il applaudissait Guiraud, Soumet et bien +d'autres, mais il ne distinguait pas sa poétique d'avec la poétique +traditionnelle, par la raison simple que Hugo écrivit d'abord dans le +goût classique et que, dans le _Conservateur Littéraire_, il se +prononçait nettement contre quelques-uns des procédés dont il allait +bientôt faire un usage retentissant. L'opinion dominante de la Société +des bonnes lettres s'est exprimée dans les leçons où Duviquet réclamait +pour nos poètes classiques toutes les qualités que s'attribuait le +Romantisme naissant, dans le discours d'ouverture du 4 décembre 1823, où +Lacretelle déclarait qu'un des objets de la Société était de combattre +les novateurs littéraires, se prononçait pour la règle des trois unités +et se moquait des poètes pleureurs qui prêtaient au joyeux moyen âge +leur lugubre mélancolie. Sans doute M. Patin démêlait plus +judicieusement du vrai goût classique la fausse délicatesse qui s'y +était mêlée au cours du dix-huitième siècle, et raillait spirituellement +La Harpe pour avoir dédaigné des beautés simples que Racine osait sentir +s'il n'osait pas les copier: mais on peut voir dans le journal officiel +de la Société que, tout en appréciant la finesse de son esprit, elle ne +lui donnait pas raison[166]. Il n'aurait pas fallu moins qu'un +Villemain, c'est-à -dire un véritable enchanteur, pour lui faire admettre +que Voltaire l'avait pris de trop haut avec Shakespeare; encore +Villemain n'y réussira-t-il en Sorbonne et peut-être ne s'en +apercevra-t-il que dans les dernières années de la Restauration. Au +reste Villemain, quoique Lacretelle dans le discours d'ouverture que +nous venons de rappeler l'eût fait espérer à ses auditeurs, ne parut +jamais dans la chaire de la Société des bonnes lettres. + +Aussi le _Globe_, qui rendait justice à cette Société comme à l'Athénée, +mais qui ne cachait pas son éloignement pour la superstition intolérante +des classiques de son temps, confondait à cet égard les deux maisons +dans un même blâme. Le 4 décembre 1824, à propos d'un discours +d'ouverture où Villenave avait maladroitement laissé voir l'inquiétude +qu'une ardente concurrence faisait éprouver aux professeurs de la rue de +Valois, le _Globe_ disait que l'Athénée, fort d'un passé illustre, de la +sympathie attachée à _la seule société littéraire libérale de France_, +n'éprouverait pas de pareilles craintes s'il gardait aussi bien ses +avantages dans l'enseignement littéraire qu'il les gardait dans +l'enseignement scientifique; le public, d'après le _Globe_, n'hésitait +entre les deux maisons que parce que, dans le domaine de la critique, la +routine y régnait également. + + +III + +La concurrence entre les deux établissements dictait quelquefois des +mots un peu vifs. C'est bien, je crois, la Société des bonnes lettres +que vise un passage assez obscur du discours précité de Lingay, où il +parle des «passions mal inspirées qui ont élevé aux Lettres qu'elles +n'osent appeler belles, aux Arts qu'elles frémiraient de nommer +libéraux, un autel rival consacré aux Muses par trois sÅ“urs qui ne sont +point les trois Grâces.» Roger, dans un rapport sur un concours +d'éloquence présenté à la Société des bonnes lettres en 1827, affirme +que les ennemis de la religion et de la royauté ont «épuisé contre elle +toutes les ressources de la langue perfectionnée des injures et des +calomnies» qu'on a «cherché par tous les moyens les plus odieux, soit à +imposer silence à ses professeurs les plus distingués, soit à écarter de +leurs leçons les auditeurs de tout âge et surtout la jeunesse de nos +écoles.» Mais le _Drapeau blanc_, de son côté, ne ménageait pas +Lingay[167]. Toutefois, ni les feuilles de droite ni celles de gauche ne +marquèrent à cet égard l'acharnement que nous avons vu, sous le premier +Empire, les _Débats_ déployer en pareille matière. Je mettrais plutôt +l'intempérance de langage et les actes d'intimidation dont parle Roger +sur le compte d'étudiants, qui auront porté plus loin qu'il n'est permis +la crainte de se laisser endoctriner. + +Il y avait cependant un point sur lequel la Société des bonnes lettres +et l'Athénée s'accordaient sans avoir besoin de s'entendre: c'était sur +l'opportunité de propager chez nous la connaissance des langues et des +littératures étrangères. L'Athénée, en renouvelant sous la Restauration +son personnel pour cette partie de l'enseignement, trouva quelques +étrangers de mérite, tels que Buttura et Michel Beer, le frère du +compositeur, qui plus tard lui reviendra un jour de cérémonie pour +prononcer l'éloge de Benjamin Constant; et, s'il ne posséda pas, lui non +plus, Villemain, Artaud, en étudiant pour lui la littérature comparée, +mérita d'être distingué par le _Globe_ des critiques étroits. La Société +des bonnes lettres fit professer la littérature espagnole par Abel Hugo, +les littératures italienne, anglaise, portugaise par des hommes oubliés +aujourd'hui, mais qui contribuèrent à faire lire, au moins dans des +traductions, Milton, Dante, Byron, Cervantès et Camoëns. + +Quelques circonstances étrangères à l'esprit de parti et au goût du jour +aidèrent encore les deux établissements: d'abord, pour les changements +dans le personnel, on n'était plus obligé de choisir parmi les seuls +littérateurs de profession; on pouvait prendre aussi, ce qui rendait le +recrutement plus aisé, des professeurs dans les collèges royaux de +Paris. Avant la Révolution et sous Napoléon Ier, l'Université gardait +encore trop le caractère d'une corporation religieuse, ses maîtres +étaient en général trop exclusivement humanistes, trop timides pour +qu'on pût trouver parmi eux beaucoup d'hommes capables d'affronter un +auditoire de gens du monde. Au contraire, à partir de 1820, elle fournit +un assez grand nombre de professeurs à l'Athénée et à la Société des +bonnes lettres. Ensuite le talent de la parole s'était notablement +développé en France; le don de parler d'abondance commençait à n'être +pas beaucoup plus rare que l'art de bien lire, et le public prenait un +tel plaisir à cette nouveauté qu'il allait en chercher le spectacle +jusqu'au domicile des professeurs. On sait avec quelle émotion était +écouté le cours que Jouffroy faisait dans sa chambre à quelques +disciples d'élite. Azaïs, beaucoup moins profond, n'étonnait guère +moins: «J'habite au sein de Paris une maison solitaire,» disait-il dans +les _Débats_ du 8 décembre 1820 en annonçant un de ses livres, «un beau +jardin l'entoure; tous les jours, pendant deux heures, j'y serai à la +disposition des personnes qui voudraient se procurer l'un de mes +ouvrages et en discuter avec moi les principes. De deux à quatre heures +pendant l'hiver et, pendant l'été, de six heures jusqu'à la nuit, il me +sera très agréable de faire connaissance avec les amateurs des sciences +et de la philosophie, de me promener avec eux dans mon petit domaine, de +répondre à leurs questions, à leurs observations... Si j'osais composer +un mot qui peindrait nos rapports d'instruction et de confiance, je +dirais: nous platoniserons ensemble.» La foule répondait à cet appel que +le plus répandu, le plus à la mode des professeurs de philosophie de +notre génération n'eût pas osé tenter; on dit qu'un jour, entre autres, +deux mille personnes environ, réunies dans le jardin d'Azaïs, +l'écoutèrent dans un silence qu'interrompaient parfois des salves +d'applaudissements. Aussi, quand Azaïs parlait à l'Athénée, ceux même +qui faisaient des réserves sur sa doctrine, subissaient le charme de +_ses paroles qui naissaient sans affectation de ses pensées_[168]. + +La Société des bonnes lettres avait aussi ses brillants improvisateurs; +on admirait la facilité de Nicollet, la verve pittoresque de Pariset, la +sensibilité toujours prête de Charles Lacretelle, ressource très +appréciée de ses collègues qu'il suppléait au pied levé. Pour +Lacretelle, en particulier, nous pouvons nous faire une idée assez +exacte de l'effet qu'il produisait, parce que les journaux nous donnent +l'analyse de plusieurs de ses leçons et même (car il n'improvisait pas +toujours) le texte d'une partie de ses cours; il n'y faut certes pas +chercher la profondeur ni la méthode; le lieu commun y abonde et +l'apprêt s'y fait sentir quelquefois; mais la chaleur n'en est +assurément pas refroidie, et, même quand on ne partage pas les opinions +qu'il exprime, on est touché des sentiments généreux qui l'inspirent. + +La Révolution de 1830 fut fatale à la Société des bonnes lettres. Elle +lui survécut à peine un an[169]. Les principes qu'elle représentait +étaient devenus trop impopulaires, et une partie des hommes qui avaient +contribué à l'établir était passée dans le camp des libéraux. + + + + +CHAPITRE V. + +Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre, +en 1849. + + +I + +D'ailleurs, nous l'avons dit, l'enseignement avait eu moins de fond à la +Société des bonnes lettres qu'à l'Athénée, qui, souvent aussi, à la +vérité, se piquait surtout d'amuser les loisirs, de flatter les passions +de son auditoire, mais qui du moins y mettait plus de suite. Devenu plus +positif qu'élégant, depuis qu'il se considérait comme un asile de +l'esprit moderne menacé par la Restauration, il cultivait avec éclat les +sciences sociales. Il trouva pour les enseigner des hommes vraiment +supérieurs: ses abonnés entendirent quelques morceaux de Daunou, deux +cours consécutifs, dont un sur l'histoire de l'Angleterre, de Mignet, un +cours sur la constitution anglaise de Benjamin Constant qui, l'année +précédente, avait donné plusieurs conférences sur l'histoire du +sentiment religieux[170], un cours de Charles Dupin sur les forces +productives et commerciales de la France. Si l'Athénée courut une +aventure en s'adressant à M. Considérant (1836-1837), il avait été fort +bien inspiré en appelant à lui Jean-Baptiste Say et en priant Adolphe +Blanqui de décrire la civilisation industrielle des nations de l'Europe +(1827-1828). + +Mais c'est surtout pour les sciences proprement dites qu'il peut étaler +avec orgueil la liste de ses maîtres. L'assemblée qui rédigea la liste +de ses cours pour 1821-1822 était présidée par Chaptal, et l'on citerait +difficilement un chimiste, un physicien, un mathématicien, un +physiologiste illustre du temps de la Restauration qui n'y ait pas +enseigné dans la chaire de Fourcroy, de Biot, de Cuvier, d'A.-M. Ampère, +de Thénard; parmi ceux qui la remplirent dignement, nommons Chevreul, +Orfila, de Blainville, Fresnel, Pouillet, Robiquet, Dumas, Trélat. Et +qu'on ne croie pas que c'était à leurs débuts, et encore obscurs, que +ces hommes acceptaient de professer à l'Athénée. Ils y ont pour la +plupart accru et non commencé leur renommée. Qu'on ne pense pas que +chacun d'eux se montrait un instant par complaisance aux abonnés et +s'éclipsait après quelques leçons. Cuvier, Thénard, de Blainville y ont +enseigné de longues années, Fourcroy y avait professé presque jusqu'à +son dernier jour. + +L'éclat de ces cours prolongea la vie de l'Athénée: vers 1836, le nombre +des cours s'éleva jusqu'au chiffre de quinze, comme à l'époque de sa +plus grande prospérité; on en compte même vingt et un pour l'année +1840-1841 et pour l'année 1842-1843. La raison en est sans doute que, à +la suite de la révolution de 1830, l'Athénée avait eu la bonne fortune +de mettre la main sur de spirituels causeurs qui, malheureusement, lui +échappèrent bientôt, mais qui y relevèrent pour un temps l'enseignement +de la littérature: ce furent d'abord M. Ernest Legouvé qui établit une +comparaison ingénieuse entre la biographie de Byron et celle de +Benvenuto Cellini; puis Léon Halévy, dont le onzième volume de la revue +_la France littéraire_ a conservé la piquante leçon d'ouverture; Jules +Janin, qui raconta l'histoire des journaux en France; Philarète Chasles, +qui étudia tour à tour la littérature du seizième siècle et les romans +anglais. Mais ensuite, pour cette partie de l'enseignement, la liste des +professeurs recommença à offrir des noms inconnus. Tel d'entre eux, +pour suppléer à l'originalité véritable par un adroit mélange de +paradoxe et de flatterie à l'adresse des auteurs en vogue, donnera une +analyse philosophique du livret de _Robert-le-Diable_ et la conclura en +disant que cette Å“uvre de Scribe _est peut-être la plus capitale et la +plus magnifique conception dramatique de la scène française_. + +Réfléchissons toutefois que parmi ces maîtres médiocres, il a pu s'en +rencontrer à qui l'accent d'une énergique conviction donnait une réelle +puissance de parole, témoin cet Ottavi, dont Gozlan s'est fait le +biographe, et qui, estropié dans l'accomplissement d'un acte de courage, +allait d'un auditoire à un autre, prodiguant et communiquant son +enthousiasme, jusqu'à l'heure où un dernier effort lui coûta la vie. + +Une circonstance faillit pourtant hâter la fin de l'Athénée en lui +suscitant un rival redoutable dans l'Institut historique, fondé le 24 +décembre 1833, constitué le 6 avril 1834. Michaud, de Monglave, et les +autres fondateurs de cette société se proposaient surtout en effet de +provoquer, de publier, de discuter des ouvrages historiques, mais ils +projetaient aussi de fonder des chaires de toute nature; une commission +des cours se forma, composée notamment d'Alex. Lenoir, du marquis de +Sainte-Croix, de Villenave, de Mary Lafon, d'Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire. Un moment, en 1837 et en 1838, il ne manqua plus qu'un +local convenable; l'Athénée tenta de parer le coup en offrant le sien; +les deux établissements se seraient fondus, mais son offre fut déclinée, +bien que plusieurs de ses amis, outre Villenave, fissent partie de +l'Institut historique. Déjà la liste des cours était dressée; on avait +élaboré une règle où l'on voit qu'on interdisait toute discussion à la +suite des leçons professées, afin, disait le secrétaire perpétuel, +d'éviter les désordres que ces discussions avaient produits à l'Athénée: +constatation fâcheuse pour l'Athénée, d'une conséquence naturelle de la +place qu'il avait souvent faite à la politique militante. Mais la +défiance d'un propriétaire qui, prenant l'Institut historique pour +l'honnête couverture d'une conspiration, n'en voulut pas pour locataire, +fit ajourner indéfiniment la concurrence dont l'Athénée s'inquiétait. +L'Institut historique entendit quelques conférences faites par des +hommes de talent, mais demeura surtout une sorte d'Académie[171]. + +Néanmoins le déclin de l'Athénée était visible. Le nombre des cours +retombe à onze en 1844-1845, et, ce qui est beaucoup plus grave, la +liste n'offre plus aucun nom célèbre, même pour les sciences, alors que, +durant les années précédentes, elle présentait encore dans cet ordre +d'enseignement, sans parler de Payen et d'Audoin, des noms tels que ceux +d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Babinet, de Raspail. L'Athénée +vivait sur sa réputation, qui suffisait encore à lui amener des +auditeurs bénévoles, mais non des maîtres de génie. Les directeurs +avaient cherché dans leur mémoire et dans leur imagination des moyens +d'attirer le public; ils avaient rétabli les concerts dont les +programmes ne faisaient plus mention depuis 1815, institué des +_répétitions chorales de musique religieuse_; des séances de +déclamation, inventé le _feuilleton dramatique parlé_, ouvert des +discussions littéraires et philosophiques: tout s'usa, même des attraits +plus sérieux ménagés à une curiosité légitime. Car, fidèle à l'esprit de +son fondateur, l'Athénée se piquait de donner à son auditoire la primeur +des découvertes. Il enseignait donc l'homéopathie au moment où Hahnemann +venait de s'établir en France, la phrénologie, quand Spurzheim venait de +modifier et de baptiser le système de Gall, la théorie des machines à +vapeur, quand on lançait les premières locomotives; l'art photogénique, +pendant que le nom de Daguerre était dans toutes les bouches; enfin la +sténographie et l'écriture hiéroglyphique; il plaida le droit social des +femmes, par la bouche de Mme Dauriat. Que dis-je? soit amour de la +nouveauté, soit parce qu'il se sentait vieillir, peu s'en faut qu'il ne +se soit fait ermite: il chargea Glade et Emile Broussais de lui prêcher +le néo-catholicisme. Sainte-Beuve n'hésitait pas, et voyait là une +marque irrécusable de sénilité. Il faut bien avouer que le second des +deux apôtres annonçait, sur un ton étrange, _une nouvelle Église, un +nouveau Dieu pour un autre univers_: «Je parais ici le cÅ“ur à la gêne,» +s'écriait le fils du célèbre physiologiste, «les membres contractés, +l'Å“il étincelant, comme un lion traqué dans son fort, mais ce n'est que +la vérité de ma position vis-à -vis de l'influence prépondérante du +monde. Je l'ai trouvé traître, féroce, implacable.» Em. Broussais +anathématisait d'ailleurs l'Église et la sommait de ne pas +répliquer[172]. La piété de quelques autres professeurs de l'Athénée +n'avait rien d'hétérodoxe: la religion bienfaisante à laquelle Dréolle +veut ramener, paraît être purement et simplement le christianisme, et +son collègue pour l'histoire, Henri Prat, a fondé entre deux cours, à +l'Athénée, le _Mémorial catholique_, un des adversaires les plus ardents +du monopole de l'Université. + +Au demeurant, l'attention publique se portait ailleurs: on en trouve la +preuve jusque dans l'indulgence des satiriques, qui épargne +l'établissement: sans doute Louis Reybaud abonne encore le vaniteux +Paturot _à tous les Athénées_, mais c'est aux cours de la Sorbonne et du +Collège de France qu'il l'envoie satisfaire sa curiosité crédule et +narquoise: quarante ans plus tôt, il l'aurait adressé rue de Valois, en +compagnie du Champenois Lourdet d'Hoffmann. + +L'Athénée avait assez duré pour sa gloire. La Révolution de 1848 le +trouva non plus rue de Valois, mais galerie Montpensier, n° 6; l'abandon +du local, que pendant plus de soixante années il avait rendu célèbre, +fut un symptôme inquiétant. Il cessa d'exister à la fin de 1849. Il ne +figure plus, en effet, dans l'Almanach du Commerce de 1850. C'est +peut-être lui qui renaît un instant en 1852, rue du 24 Février, 8, et +Cour des Fontaines, 1, sous le nom d'Athénée National, qu'il avait pris +en 1849, puis sous un autre nom rue de Valois, 8, en 1853; mais ces +résurrections, s'il faut les appeler ainsi, n'appartiennent plus à son +histoire. + + +II + +Dans l'histoire de cet établissement, ce qui nous a paru mériter d'être +exposé, c'est le changement dans les mÅ“urs littéraires qui l'avait fait +fonder, ce sont les péripéties qu'il a traversées durant la Révolution, +les établissements analogues qu'il a suscités. Nous nous proposions +moins d'en écrire les annales que d'étudier, à propos de ces +vicissitudes, certaines transformations de l'esprit public. Sa vogue, +quelque part qu'y ait eue la frivolité, fait époque dans l'histoire de +l'enseignement supérieur. Elle a préparé, en se soutenant durant tout +l'Empire, l'auditoire qui allait applaudir sous la Restauration les +illustres régénérateurs de la Sorbonne. Ceux-ci auraient-ils même daigné +monter en chaire, si les bancs, avaient dû être garnis comme quarante +ans auparavant de simples écoliers, si le succès de l'Athénée ne leur +avait appris que le public élégant peut donner à un brillant professeur +une réputation, sinon aussi populaire et aussi fructueuse, du moins +aussi prompte et aussi flatteuse que celle de l'auteur dramatique? +D'ailleurs, une maison qui a compté pendant de longues années tant +d'hommes éminents parmi ses maîtres appartient à l'histoire de notre +patrie, d'autant que ses souscripteurs n'ont pas seuls profité de leur +enseignement. Le _Système des connaissances chimiques_ et la +_Philosophie chimique_, de Fourcroy, les _Leçons d'Anatomie comparée_, +de Cuvier, le _Traité d’Économie politique_, de Jean-Baptiste Say +ont-ils été véritablement composés pour lui, comme ses administrateurs +le disent dans plusieurs de leurs prospectus? La nature de quelques-uns +de ces ouvrages et le silence de leurs auteurs à cet égard permettraient +d'en douter. Mais il est évident que l'obligation d'intéresser un +auditoire mondain auquel ils offraient la primeur de leurs travaux a +fait mieux sentir à ces savants la nécessité de répandre une vive clarté +sur leurs démonstrations. Pour l'_Histoire littéraire de l'Italie_, par +Ginguené, pour le _Lycée_ de La Harpe, il n'y a pas le moindre doute. +Mais je pourrais citer une douzaine d'autres ouvrages dont quelques-uns +fort appréciés ou même plusieurs fois réimprimés qui sont sortis de ces +cours; je signalerai seulement les _Principes élémentaires de botanique +expliqués au Lycée républicain_, par Ventenat, l'ouvrage où Charles +Dupin a traité précisément sous le même titre le sujet qu'il venait d'y +professer en 1826-7, l'_Étude des passions appliquée aux Beaux-Arts_, +par Delestre; c'est évidemment aussi là qu'Adrien de la Fage avait +préparé son _Histoire générale de la Musique et de la Danse_. + +L'influence de l'Athénée peut encore se mesurer au nombre des +établissements créés à son image: à ceux que nous avons cités, nous en +pourrions ajouter six autres pour la seule ville de Paris, sans parler +de deux revues littéraires, le _Lycée Armoricain_, fondé à Nantes en +1823 et le _Lycée Français_, de Charles Loyson, qui date de 1829, +auxquelles, sans le vouloir, il servit de parrain. Dans la partie de la +France où le don de la parole est le plus répandu, plusieurs grandes +villes, Bordeaux, Marseille voulurent avoir leurs cours libres +d'enseignement supérieur. Ce fut l'objet, dans la première de ces deux +villes, d'une Société Philomathique qui y remplaça un Musée, fondé sur +le modèle de l'établissement de Court de Gébelin; c'est à l'Athénée de +Marseille, dont l'ouverture avait été enfin autorisée sous le ministère +de Martignac, que J.-J. Ampère fit ses débuts à défaut de Méry et sur le +refus de Sainte-Beuve, et qu'un premier caprice de sa mobile +imagination lui donna bientôt pour successeur Auguste Brizeux[173]. + +L'Athénée a eu des imitateurs au delà même de nos frontières. Outre les +voyageurs qui de retour chez eux avaient vanté ses agréments de toute +espèce, nombre d'étrangers admis à professer dans sa chaire avaient +donné de lui une idée avantageuse à leurs compatriotes; car, sans +compter les professeurs de langues, il avait vu parmi ses maîtres +Spurzheim, un autre Allemand nommé Gustave Å’lsner, chargé d'affaires de +Francfort et de Brème, le Suisse Hollard, et un illustre exilé italien, +le comte Mamiani. Aussi s'intéressait-on à lui ailleurs que chez nous. +La feuille célèbre qui travaillait sous l'ombrageuse surveillance de +l'Autriche, à entretenir en Italie l'esprit public naissant, le +_Conciliatore_, le signalait à ses lecteurs, et un de ses plus nobles +rédacteurs, Federico Confalonieri, projetait d'instituer un +établissement analogue à Milan[174]. Sans doute, l'AthenÅ“um de Londres +ne doit à l'Athénée que son nom; mais c'est déjà quelque chose pour +celui-ci que d'avoir baptisé un des plus luxueux et des plus riches +clubs du monde. Quant à l'_Ateneo_ de Madrid, M. Rafael de Labra, son +historien, a raison de le considérer comme unique dans son genre: une +institution qui, dès le premier jour a excité l'intérêt des patriotes, à +commencer par Castaňos, le vainqueur de Baylen, et que Ferdinand VII a +honoré de sa haine, un établissement à qui la Commission chargée de +réformer le Code pénal a demandé une consultation peut légitimement +s'appeler original; c'est la générosité castillane qui en a décidé tous +les professeurs pendant une suite d'années si longue à offrir +gratuitement leur parole, circonstance qui explique pourquoi tous les +cours y ont toujours eu un caractère d'apparat et pourquoi, à la +différence de nos Athénées, l'enseignement des sciences proprement dites +y a toujours langui; des cours dont les applaudissements sont l'unique +salaire seront toujours plus ou moins faits en vue des applaudissements. +Mais notre Athénée que M. de Labra oublie a évidemment fourni le modèle +de l'institution madrilène; c'est à son exemple qu'elle a mêlé la +politique et l'enseignement: toute la différence tient à ce que +l'_Ateneo_ fondé en 1820 lors du soulèvement de Riego, supprimé au +rétablissement de l'absolutisme, réouvert sous Marie-Christine, a sans +cesse recruté plutôt des partisans pour la liberté que des adhérents +pour la science même mondaine. Ce qui achève de prouver que cette +institution encore aujourd'hui florissante fut imitée de la France, +c'est qu'en 1836 Madrid vit naître un établissement assez semblable +sous l'autre des deux noms que nous avions remis à la mode: _el +Liceo_[175]. + +L'Athénée a donc puissamment contribué à répandre le goût des +conférences à la fois savantes, et mondaines qui est un des caractères +de notre siècle. Mais on demandera quel profit réel ses auditeurs ont pu +retirer de ses leçons. Certes tout l'avantage a été souvent pour les +professeurs qui s'y sont plus instruits dans l'art d'enseigner la +science qu'ils n'ont instruit leurs auditeurs dans la science elle-même: +il faut se faire courageusement écolier pour suivre utilement un cours +de mathématiques ou de chimie. Cependant la génération qui a fait la +Révolution et soutenu pendant plus de vingt ans l'effort acharné de +l'Europe cachait trop d'énergie sous sa frivolité pour ne pas porter +quelque application dans ses divertissements. De nos jours, les gens du +monde qui vont écouter un cours public, s'y rendent, j'en ai peur, ou +par distraction, ou pour y rencontrer leurs amis, ou par bel air; et +c'est beaucoup s'ils s'entretiennent, à la sortie, du cours qu'ils +viennent d'entendre. On peut affirmer qu'aux beaux jours du Lycée, les +gens du monde ne se croyaient pas si tôt quittes envers les sciences +qu'ils se mêlaient d'aimer: de retour chez eux, ils complétaient par des +lectures et des réflexions les connaissances qu'ils venaient d'acquérir. +Pour la botanique en particulier, toute personne qui a pratiqué d'un peu +près la littérature de cette époque conviendra qu'elle leur était alors +très familière. Chateaubriand, pendant son ambassade à Londres, étonnait +son jeune secrétaire, M. de Marcellus, par la sûreté avec laquelle il +lui nommait les plantes que le hasard de la promenade leur faisait +rencontrer. On peut même remarquer que ses descriptions et celles de +Bernardin de Saint-Pierre, à la différence des descriptions de Victor +Hugo, supposent souvent cette connaissance chez le lecteur; pour +apprécier le dessin et le coloris de leurs paysages, il faut connaître +par soi-même la forme, la couleur des arbres, des feuillages qu'ils y +disposent en se bornant d'ordinaire à les nommer; et c'est précisément +parce que leurs indications sommaires ne nous suffisent plus que nous +sommes un peu moins touchés que les contemporains de leur talent +pittoresque. Mais qu'on y regarde bien, et l'on verra que l'on peut leur +appliquer ce qu'on a dit, je crois, de Théodore Rousseau, quand on l'a +loué d'avoir dans ses tableaux substitué à l'_arbre en soi_, si l'on +peut s'exprimer ainsi, dont se contentait l'école du paysage historique, +les arbres vivants et variés que produit la nature. Or c'était à force +de se parer de tous les attraits à la mode, de faire appel à la +galanterie, à la sensibilité sous toutes ses formes, que la science +s'était insinuée dans le grand monde; mais une fois admise, elle se +faisait écouter. Nous sourions aujourd'hui, quand nous feuilletons un +des mille ouvrages où les compliments aux dames et les déclamations +philanthropiques s'entremêlent à l'énumération des plantes, et nous nous +imaginons que les lecteurs ne lisaient que ces digressions. C'est de nos +jours que l'on saute les pages sérieuses des romans d'aventure qui +visent à répandre les découvertes de la science. Les souscripteurs du +Lycée lisaient de pareils livres d'un bout à l'autre avec un intérêt +soutenu; et des ouvrages que nous n'oserions plus appeler savants +inspiraient un goût véritable pour l'étude. Un éminent géologue italien, +M. le sénateur Capellini, me pardonnera mon indiscrétion si je dis que +les Lettres d'Aimé Martin à Sophie sur la physique, la chimie et +l'histoire naturelle lui ont révélé sa vocation. Assurément les amateurs +des deux sexes qui s'amusaient à se composer un herbier n'ont pas autant +fait avancer la science, et la raillerie a beau jeu contre un +divertissement qui peut être aussi stérile qu'il est inoffensif, contre +les chasseurs de papillons, les amateurs de tulipes, les collectionneurs +de cailloux. Pourtant, à intelligence égale, de qui doit-on attendre +des observations plus fines, plus originales, et un intérêt plus sincère +pour la science, de l'homme du monde qui lit dans nos Revues le résumé +des doctrines transformistes ou de l'homme du monde qui savait +reconnaître et classer toutes les plantes de son jardin? + +Sur un autre point encore, la peine des professeurs du Lycée n'a pas été +perdue. La connaissance de la langue, de la littérature de deux nations +étrangères, l'Angleterre et l'Italie, était sans contestation beaucoup +plus répandue alors qu'aujourd'hui dans le grand monde. Nous avons +aujourd'hui plus de savants versés dans ces connaissances, plus de +critiques capables d'apprécier justement les écrivains étrangers; nous +envoyons plus d'habiles explorateurs dans les archives de Londres et de +Rome. Mais la haute société compte infiniment moins de personnes +capables de lire dans le texte les poèmes, les romans des deux nations, +de saisir les allusions qui s'y rapportent. Au temps dont nous parlons, +elle comprenait mal Shakespeare, mais Fielding, Richardson, Robertson +trouvaient encore plus de lecteurs parmi ses membres que n'en ont eu +plus tard Dickens et Macaulay. Quant à l'Italie, nous avons vu dans la +précédente étude que les éditions et traductions de ses classiques +formaient un article important de la librairie française. On dira que +la faveur a passé aux romanciers russes, mais combien de personnes ont +imité le courage de M. Ernest Dupuy et appris le russe pour les mieux +goûter[176]? La méthode alors suivie dans l'enseignement et dans la +critique amenait plus directement l'auditeur à prendre par lui-même +connaissance des textes, car elle consistait principalement dans +l'analyse suivie des chefs-d'Å“uvre. Fauriel admirait par exemple celle +que Ginguené a donnée de la Divine Comédie, et l'appelait _un +chef-d'Å“uvre en son genre_. Cette méthode nous paraît aujourd'hui bien +timide, nous l'accusons de réduire les professeurs aux remarques que +tout lecteur intelligent ferait de lui-même; nous essayons d'entrer plus +avant et de découvrir non plus seulement la beauté des Å“uvres mais le +secret de cette beauté, d'autant que l'analyse des chefs-d'Å“uvre se +trouvant faite, nous ne pouvons la recommencer. Mais il faut bien +reconnaître que des leçons consacrées au commentaire suivi d'un poème +invitent plus irrésistiblement à le lire que de savantes leçons sur +l'influence de la race et du milieu. Notre méthode requiert assurément +des connaissances plus vastes et plus de force d'esprit; elle forme des +esprits plus philosophes, elle développe davantage le sens de +l'histoire. Les leçons de l'Athénée formaient des _dilettanti_, ou +plutôt, car ce mot implique de nos jours une curiosité mobile et +capricieuse, elles enseignaient à lire et à relire sans cesse un petit +nombre de livres de choix. + +Cette méthode si simple nous paraît un peu primitive. Elle était neuve +alors. On peut dire qu'un genre est né dans la maison de Pilâtre, la +critique appliquée. L'école actuelle procède de La Harpe en ce sens que, +tandis que Boileau, Fénelon et Voltaire recherchent surtout les lois de +la littérature et n'apprécient les Å“uvres qu'incidemment et pour +contrôler leurs théories, La Harpe s'intéresse déjà plus aux Å“uvres +qu'aux principes, et que son dogmatisme, qui le sépare de ses +successeurs, se cache d'ordinaire sous des analyses raisonnées. +Autrefois on discutait sur les lois de l'épopée, sur les règles de +théâtre, ou, comme dirait Cicéron, _de optimo genere dicendi_. Au Lycée +comme aujourd'hui on discutait beaucoup moins sur les règles que sur la +façon très différente dont les différents maîtres de l'art s'y sont +conformés. Resterait seulement à savoir si ce changement n'a eu que des +avantages; en effet, la littérature en général pourrait bien y avoir +perdu autant que la critique en particulier y a gagné. La critique s'est +assuré, par cette transformation, une vaste matière et un avenir +indéfini, puisque à la discussion d'un petit nombre de principes +invariables elle a substitué l'étude successive des innombrables +ouvrages qui forment la bibliothèque du genre humain. Mais ici encore +notre siècle pourrait bien se méprendre: car la critique appliquée, plus +féconde assurément en aperçus, développe peut-être moins le talent +oratoire ou poétique que la critique théorique, puisque, au lieu +d'insister seulement sur les règles obligatoires pour tous et d'inviter +ensuite à composer d'original, elle risque de retenir indéfiniment les +esprits dans la contemplation des ouvrages d'autrui. Quoi qu'il en soit, +le _Cours de littérature_ de La Harpe, tout inférieur qu'il est aux +_Lundis_ de Sainte-Beuve, marque une date comme les célèbres +feuilletons du _Moniteur_. + + + + +CHAPITRE VI. + +Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France. + + +Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec +aucune Église, absolument réduite à ses propres forces, comme l'était +celle-là , car c'est seulement d'une manière toute accidentelle qu'elle a +reçu des secours du gouvernement, pourrait-elle prétendre à une aussi +longue carrière? Pourrait-elle même s'installer aussi convenablement, ne +fût-ce que pour vivre d'une existence éphémère? Il est permis d'en +douter. + +D'abord les conditions matérielles ont changé: les loyers coûtent plus +cher, les professeurs aussi; les progrès de la science ont rendu +beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique; +enfin, l'agrandissement de Paris a dispersé les amateurs. Ce n'est pas +tout: l'esprit public a changé aussi. Ce qui avait soutenu l'Athénée +aux heures de détresse qui furent fréquentes, au milieu de sa gloire, +c'était le reste d'un sentiment jadis très énergique et qui va +s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs, +professeurs, abonnés, tous l'aimaient avec fidélité, avec fierté, +souvent avec abnégation. Ils avaient pour lui quelque chose de +l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois +pour sa province et son quartier. C'est ce même sentiment qui, dans la +première moitié de notre siècle, donnait encore tant de force à la +camaraderie de collège, et en faisait une des formes proverbiales de +l'amitié. Ce sentiment s'efface. Où est le temps où un ancien barbiste +n'eût point, pour ainsi dire, osé envoyer son fils ailleurs qu'à +Sainte-Barbe? Les succès d'un Lycée dans les concours académiques +excitent-ils, parmi ses élèves présents ou passés, le même enthousiasme +qu'autrefois? Les associations d'anciens élèves vivent toujours parce +que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se +rendre à leurs réunions annuelles pour se convaincre que les anciens +condisciples n'éprouvent pas un impérieux désir de se revoir, même une +fois par an. Une autre sorte de camaraderie est née, celle que Scribe a +décrite: les gens habiles savent fort bien se réunir et s'entendre; les +intrigants découvrent à merveille l'homme qu'il est utile de louer, +sauf à glisser dans l'éloge et jusque dans l'expression du respect et de +la reconnaissance un peu de perfidie et de méchanceté; car aujourd'hui +la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire. +Mais l'attachement naturel, désintéressé, dévoué, qui naît du +rapprochement des personnes, des habitudes communes, des émotions +partagées, n'existera bientôt plus. Aucun établissement privé ne +survivrait donc à une suite un peu longue de mauvais jours. + +Un autre sentiment, qui aide à comprendre l'attachement des +souscripteurs de l'Athénée pour leur établissement, s'est affaibli +aussi: la sociabilité. On a vu que l'Athénée était un cercle en même +temps qu'une sorte d'université. Il avait été fondé à une époque où le +goût, le talent de la conversation, où la courtoisie atteignirent en +France leur apogée; car à cet égard le règne de Louis XVI l'emporte même +sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libéral a déjà rapproché les +rangs sans que l'esprit démocratique ait encore gâté les manières. Les +hommes des différentes classes se sentaient alors le besoin et la +faculté de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui +éveillaient l'intérêt public avait fort augmenté. C'était l'époque où +l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes +peuvent se rencontrer partout impunément, que les femmes honnêtes se +rendaient aux bals publics de l'Opéra et dans ce qu'on nommait des +vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des fêtes où il +invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait +l'Athénée, des dames au nombre de ses abonnés, et ouvrir un salon pour +elles; ce sera désormais une association exclusivement masculine; encore +l'âme des cercles véritablement vivants est-elle de nos jours, non plus +la conversation, mais le jeu. + +Privé des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilité fournirent +longtemps à l'Athénée, un établissement de ce genre n'est donc plus +possible. Cependant une considération adoucira nos regrets: c'est bien +l'esprit d'association qui a soutenu l'Athénée, mais c'est aussi quelque +chose de beaucoup moins bon et qui, sans en être inséparable assurément, +s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une +certaine mesure, nous l'avons montré, ses derniers beaux jours au zèle +obstiné qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitième +siècle. Chose curieuse! L'enseignement de l’État s'est renouvelé +beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athénée, c'est la +Sorbonne qui a rompu la première avec une philosophie étroite, sèche, +creuse, avec une école historique généreuse sans doute, mais dénuée de +vigueur et de couleur, mais où la philanthropie tenait souvent lieu +d'érudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non +l'Athénée qui a fait la première, de bonne grâce, les concessions +nécessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce +point dans l'étude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l’État ont +eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des +lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les +maîtres de l'Athénée. + +Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut évidemment pas reporter +aux gouvernements le mérite de cette supériorité. Ni Fontanes, ni +Corbière, ni l'évêque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les +doctrines, et, à vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-maître de +l'Université. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop +vite quand le trône ou l'autel lui paraissait menacé, avait le mérite de +ne pas prendre fait et cause contre des systèmes philosophiques ou +littéraires qui ne menaçaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait +aux professeurs de l’État de ne pas le gêner dans sa marche, et non de +l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs +du collège. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de +Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prévenus en faveur +des systèmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant +nul droit d'empêcher qu'on pensât différemment, ils écoutaient et se +laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athénée, qui +payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient à l'insuffisance +de la recette, exigeaient des maîtres, non pas seulement du talent, mais +une doctrine de leur goût. Ils laissaient une entière indépendance aux +mathématiciens et aux physiciens, parce que, dans ces matières +spéciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide à +comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athénée a brillé plus +longtemps. Mais dans les matières où chacun croit pouvoir émettre un +avis, il fallait que les professeurs fissent à l'auditoire la galanterie +de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvénient, disions-nous +à propos de l'_Ateneo_ de Madrid, à ce que les professeurs ne soient pas +payés; il y en a un autre à ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On +dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le +débit des livres dépend de la satisfaction des lecteurs. Non; car +l'écrivain s'adresse à tout le public; la pièce que les habitués des +premières représentations accueillent froidement peut se relever le +lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui débute +dans un Athénée conservera, pour unique juge, une assistance +invariablement composée de la même manière; puis, il se sent comme +introduit dans une famille étrangère; il y trouve une tradition sur +laquelle sans doute on ne lui fait pas prêter serment, mais qu'il se +croit engagé d'honneur à ne pas choquer. Il aperçoit sur les visages +gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne +une adhésion paisible, invétérée à une doctrine et il se conforme peu à +peu à l'opinion qu'il trouve établie; ou bien, comme Lingay et Artaud, +il essaie doucement de la modifier, et l'inutilité de ses efforts +l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite. + +En dernière analyse, un professeur était et sera d'ordinaire moins libre +dans l'enseignement libre que dans renseignement de l’État. L'Athénée +n'aurait pas remercié Cousin et Guizot pour les motifs qui firent +suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant à Cousin tout au moins, +il l'aurait certainement moins longtemps supporté que ne fit le +ministère. + +Est-ce à dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus +servir aux progrès de la science? Nullement, puisque nous avons vu les +heureux effets du talent, du zèle des maîtres de l'Athénée. Qui sait si, +par la routine même où une partie d'entre eux s'engagea, ils +n'aiguillonnèrent pas d'une autre manière encore les professeurs de +l’État? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science +nouvelle née hors de l'Université ne parvienne pas tout d'abord à y +trouver sa place légitime, soit que l’État la juge à tort futile, soit +qu'il la voie d'un mauvais Å“il. En effet, il y a des revirements dans +l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui +d'un seul homme: à certaines époques l’État est prodigue, à d'autres il +est avare; tantôt il se préoccupe un peu trop du devoir de n'imposer +aucune doctrine, tantôt il prend un peu plus à cÅ“ur qu'il ne convient le +devoir de veiller au salut de la société. Ce salut il l'entend, suivant +les époques, de manières fort opposées. De la meilleure foi du monde, il +juge pernicieuses, à certains moments, des opinions qu'il jugeait +bienfaisantes quelques années plus tôt. C'est alors que l'enseignement +libre méritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait +équivoque, il se formera, à la faveur de la liberté, des établissements +aussi intolérants peut-être, mais animés d'un autre esprit, et les +systèmes opposés pourront se faire entendre et se balancer. + +Mais il se produira bientôt une conséquence après tout fort heureuse: la +science dédaignée, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont +fondées, à l’État lui-même qui les installera dans ses chaires; et +alors cessera la raison d'être, non pas de la liberté de l'enseignement +supérieur qui est essentielle là comme partout, mais de tel ou de tel +établissement qui, indissolublement attaché à la vérité qu'il aura fait +triompher, ne voudra pas voir les vérités qui limitent celle-là . +Certains établissements libres d'enseignement supérieur pourront rendre +des services permanents lorsque, comme notre École des sciences morales +et politiques, ils prépareront à des examens spéciaux; mais quant aux +Facultés libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un +grand mérite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'éclat qu'a +longtemps jeté l'Athénée, et elles ne rendront à la science que les +services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au +reste, pour qu'on leur souhaite de vivre. + +L’État a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement supérieur, la +force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de +monopole de la haute culture. De même que les collections particulières +de livres et de tableaux viennent une à une se fondre dans ses vastes +Musées, dans ses immenses bibliothèques, de même toutes les sciences +viennent à lui pour se répandre par ses soins dans les intelligences. On +peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou +secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentanée dans +l'enseignement supérieur. De là pour lui le devoir, auquel du reste il a +travaillé avec ardeur, de porter à la perfection qu'elle peut +atteindre cette partie de nos institutions pédagogiques. + + + + +VILLEMAIN EN SORBONNE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la +Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il +s'est interdits. + + +Nous nous proposons ici d'étudier en Villemain, non pas le critique +récemment apprécié dans un intéressant chapitre de M. Brunetière, mais +le professeur. Cette étude offre plus d'importance qu'il ne semble +peut-être d'abord. L'art d'enseigner était à la vérité moins +indispensable alors à un professeur de Faculté, par la raison que les +Facultés n'avaient pas au même degré qu'aujourd'hui la charge de +préparer aux examens et à l'enseignement. Mais un maître de +l'enseignement supérieur, fût-il absolument dispensé de cette fonction +plus spécialement pédagogique, il faudrait encore lui souhaiter les +dons professionnels. Le talent de l'homme de lettres, c'est-à -dire un +jugement fin, une plume habile, ne lui suffit pas. Sans doute, plus il +aura de ce talent et plus il agira sur les esprits, mais il est clair +que cette action dépendra de la façon dont il l'exerce, de la manière +dont il présente ses pensées. Si par hasard, en effet, il ne joignait +pas aux qualités d'un homme de lettres le talent de la parole qui ne les +accompagne pas toujours, quelque occasion qu'on ait eue de s'y exercer, +qui même se concilie malaisément avec certaines d'entre elles, son +ascendant s'en trouverait à la longue notablement diminué. Mais laissons +cette conséquence trop évidente. Ce n'est pas seulement par sa doctrine +qu'un professeur influe sur l'assistance: l'idée qu'il donne de son +caractère, la façon dont il en use avec le public, la manière dont il +ordonne ses leçons, ne contribuent guère moins à la bonne ou à la +mauvaise direction qu'il imprime. Chercher dans quelle mesure Villemain +entendait son métier, c'est donc approfondir le rôle qu'il a joué dans +l'histoire littéraire de notre temps. + +On nous permettra seulement de ne pas nous hâter, et, avant d'entrer en +matière, d'examiner quelle était la condition des professeurs de +l'enseignement supérieur sous la Restauration et de rectifier sur +quelques points les idées inexactes qu'on s'en fait d'ordinaire. + + +I + +D'abord, l'éclat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour +nous effacé le souvenir de leurs collègues, et nous croirions volontiers +qu'eux seuls ils attirèrent la foule. Or, sans rappeler l'Athénée dont +nous venons d'écrire l'histoire, dès les dernières années du premier +Empire plusieurs professeurs de la Faculté des Lettres et du Collège de +France eurent un nombre considérable d'auditeurs. Ce n'était pas, +paraît-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguière, mais Daunou, mais +Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient à un public fidèle et +nombreux, au milieu duquel il n'était pas rare d'apercevoir les hommes +politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le général Foy +reçût au cours d'éloquence française l'ovation que Villemain a racontée +dans ses _Souvenirs contemporains_, La Fayette et Dupont de l'Eure, +reconnus pendant une leçon de Daunou, avaient été vivement applaudis et +installés par l'assistance à des places d'honneur. En 1827, un journal +félicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans manège et +sans passions de parti. «Quel charme depuis vingt ans attire à ses +leçons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des +étudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mères de +famille[178]?» Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au +même degré que les trois maîtres dont les noms sont inséparables; nul ne +fut poursuivi comme eux par les offres de services des sténographes et +des libraires; mais leur succès n'eût pas été aussi grand si d'autres +n'avaient pas, à la même époque, répandu par leur talent le goût des +leçons instructives et agréables. + +Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec +quelque précision, ce sont les rapports du gouvernement et des +professeurs. + +Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitât l'Université +avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifiée à ses +ennemis, elle l'a décimée. Voici le tableau des exécutions de la +première heure, tel que l'a tracé Guizot, qui en approuvait le principe, +sans prévoir qu'elles s'étendraient un jour jusqu'à lui: «Neuf recteurs +entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'académie ont été remplacés. Dans +les collèges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six +professeurs, trois économes et un très grand nombre de maîtres d'étude +ont été destitués; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois +professeurs ont été suspendus ou déplacés; plus de trois cents élèves +boursiers ont été renvoyés. Dans les collèges communaux, dix-huit +principaux et cent quarante régents ont été destitués, suspendus ou +déplacés. La suppression de la plupart des Facultés des lettres et des +sciences a dispensé la commission d'examiner la conduite des professeurs +de ces établissements. Dans les Facultés de droit et de médecine, neuf +professeurs ont été suspendus[179].» La plupart de ces mesures n'étaient +certainement pas plus justes que celle qui, à la même époque, atteignait +Daunou, privé un instant de sa chaire du Collège de France et, pour +quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui, +ne s'aviserait de prétendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin +méritassent qu'on leur retirât la parole. Tous deux avaient détesté +l'Empire, mais ils ne détestaient pas la Restauration[180]. Lorsque, +pour un enseignement qui ne s'adresse pas à des enfants et que la +publicité corrige en cas d'erreur par la réfutation, un gouvernement a +la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre +de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot, +comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant à une +réflexion émise la veille par les _Débats_, le gouvernement avait violé +non seulement l'équité, mais la justice; car Guizot, professeur +titulaire et inamovible, n'aurait dû être suspendu que pour trois mois +au plus. On lui avait laissé, il est vrai, son traitement, ce qui +explique la demi-résignation qu'il confiait à Prosper de Barante[181]; +mais on ne pouvait prétendre qu'il ne demandait qu'à jouir de ce loisir +rétribué, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il était prêt à +reprendre son cours. + +Mais, ceci posé, il faut convenir qu'on s'exagère, en général, les torts +de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer à Cousin +et à Guizot (et c'est déjà beaucoup trop) des fautes qui n'étaient pas +les leurs, mais qui, nous le montrerons, étaient à la fois très réelles +et très difficiles à saisir, très fréquentes et très fâcheuses; +j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes +irréprochables, à les prendre au pied de la lettre, à des actes de +l'autorité. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait à ses auditeurs du +Collège de France qu'un gouvernement ébranle toutes les lois quand il en +change une sans nécessité, il émettait la plus saine des doctrines; mais +personne ne se trompait sur sa pensée, et, le _Constitutionnel_ n'eût-il +pas transcrit dans son numéro du 24 décembre 1819 la déclaration du +professeur, tout le monde aurait compris qu'il blâmait le projet de +changer la loi des élections. Or, le droit du professeur de Faculté à +inspirer des principes un peu différents de ceux du gouvernement pourvu +que la morale ne les réprouve pas, ne va point évidemment jusqu'à celui +de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait +quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Université, dont +les ultras lui avaient aliéné nombre de membres à une époque où Cousin +et Guizot espéraient encore dans la branche aînée des Bourbons. + +Le cours de Tissot en fournirait la preuve[182]; mais ne nous lançons +point à la poursuite d'allusions oubliées depuis longtemps, et +arrêtons-nous sur une affaire célèbre. On a fait grand bruit, à l'époque +où Cousin allait être frappé, de l'arrêté pris contre Bavoux, le +professeur de la Faculté de droit. Je crois que toute personne qui se +donnera la peine de lire en entier les pièces du procès, conviendra que +Bavoux avait gravement manqué à la réserve professionnelle. Je ne parle +pas ainsi sur la foi des journaux qui l'attaquèrent; on sait trop, et ma +propre expérience me l'a montré jadis, jusqu'où peut aller la crédulité +ou la mauvaise foi des feuilles politiques; je ne m'en rapporte pas +davantage au petit nombre d'étudiants royalistes qui incriminèrent son +enseignement: on peut juger Bavoux sur ses propres paroles puisque, +suivant l'usage qui dominait encore à cette époque, il lisait son cours, +et que son manuscrit, avoué par lui, fut produit aux débats. Bavoux, +dans la leçon qui mit le feu à l’École de droit, avait agité une +question qui n'excédait pas sa compétence et l'avait résolue d'une +manière licite à un professeur de droit pénal qui, en principe, peut +donner son avis sur les lois qu'il explique. Il examinait l'article du +Code, qui punissait d'une amende de 16 à 200 francs le magistrat qui +viole le domicile d'un citoyen hors des cas prévus par la loi; et il +avait déclaré cette peine insuffisante. Mais il avait oublié qu'un +professeur de droit, qui parle du haut de la chaire et devant un +auditoire facile à enflammer, ne doit pas critiquer une loi, même +défectueuse, avec la véhémence d'un orateur politique; il n'avait montré +dans le Code pénal que l'Å“uvre d'une hypocrite tyrannie; et voici en +quels termes il avait présenté l'inconvénient de ne pas prévenir par la +menace d'une répression plus sévère la violation du domicile: «Ne nous y +trompons pas! S'il est des êtres pusillanimes et capables de tout +sacrifier à la crainte, il en est d'autres qui n'en ressentiront jamais +l'impression; il en est que le sentiment d'une injustice révolte, que le +péril enhardit, et qu'un vif attachement pour leurs proches exalte au +moindre danger.» À qui la faute, si les auditeurs se battirent sous les +yeux de Bavoux et sous ceux du doyen appelé par l'appariteur, si les +partisans de Bavoux en vinrent aux mains avec la police, et si l'ordre +ne put être rétabli que par l'intervention de la troupe et la fermeture +momentanée de l’École de droit? Comme citoyen, Bavoux n'avait commis +aucun délit, puisque c'était la résistance à un acte illégal qu'il +approuvait; mais, comme professeur, la révocation dont il fut frappé lui +fit très justement porter la peine d'un langage fougueux, qui n'avait +même pas pour excuse l'entraînement de l'improvisation. Au reste, les +hommes sages dans le parti libéral regrettèrent que dans cette affaire +l'effervescence de la jeunesse eût été fomentée et exploitée à son +détriment et à celui de l'ordre public; car à la Chambre, après une +discussion où tout l'avantage avait été pour le garde des sceaux, pour +le ministre de l'intérieur, pour Laîné qui les appuyait, l'ordre du jour +pur et simple qu'ils demandaient sur une pétition des étudiants en +faveur de Bavoux, fut voté même par le centre et par la gauche, à la +réserve d'un petit nombre de voix; et, quelques années plus tard, devant +Villemain, Foy blâmera Benjamin Constant, d'une façon générale, il est +vrai, d'avoir échauffé les têtes des étudiants[183]. + +Ce n'étaient pas seulement les étudiants qui s'agitaient: la +tranquillité ne régnait pas davantage dans les collèges. Pendant la +délibération qu'on vient de rappeler, Royer-Collard avait exposé à la +Chambre que, quelques mois auparavant, une révolte avait éclaté à +Louis-le-Grand et au collège de Nantes, qu'en même temps des désordres +avaient été tentés dans les collèges de Rouen, de Bordeaux, de +Périgueux, de Caen, de Lyon, de Tournon, de Vannes, à la suite de +_provocations insensées_ répandues sous le nom du collège +Louis-le-Grand; et l'on sait que les émeutes scolaires de ce temps-là ne +se bornaient pas à des promenades en file indienne et à des refrains +irrévérencieux; les poings se mettaient de la partie, et ce n'était pas +toujours seulement sur les meubles que les mutins frappaient. + +Cette ébullition de l'Université ne justifie pas la disgrâce de Cousin +et de Guizot, mais elle l'explique. Puis cette disgrâce ne fut point +aussi brutale qu'on l'a prétendu. Kératry avançait, en 1821, dans _La +France telle qu'on l'a faite_, que _des détails odieux_ s'étaient, à ce +qu'on l'assurait, mêlés à la révocation de Cousin, et qu'il n'avait plus +ni titre, ni fonctions, ni traitement. Mais M. Paul Janet qui a, en +1884, dans de remarquables articles de la _Revue des Deux-Mondes_, +approfondi l'histoire de l'enseignement de Cousin, fait fort justement +observer qu'il conserva sa place de maître de conférences à l’École +normale, et, en fait de détails odieux, n'a rencontré qu'une note, fort +peu franche à la vérité, par laquelle le _Moniteur_ du 29 novembre 1820 +présentait la cessation de son cours à la Faculté comme une renonciation +spontanée inspirée au jeune maître par le désir de réserver tout son +temps pour d'importantes recherches sur la philosophie. Pour Guizot, +nous avons déjà dit qu'il gardait son traitement de professeur +titulaire; à plus forte raison conservait-il son droit de vote dans les +assemblées de la Sorbonne, comme on peut le voir par le registre de la +Faculté qui, malheureusement, ne contient pour cette époque que des +résumés dénués d'intérêt. + +J'ajouterai, d'après des pièces conservées aux Archives nationales, que +la foudre n'avait pas éclaté à l'improviste. Le directeur de l’École +normale, Guéneau de Mussy, qui paraît avoir joué un rôle important dans +la révocation de Cousin, avait écrit, le lundi 27 mars 1820, au +président de la Commission de l'Instruction publique: «Monsieur le +Président, j'ai l'honneur de vous envoyer, comme vous me l'avez demandé, +le numéro du _Censeur_, où vous trouverez l'exposé sommaire de la +doctrine philosophique de M. Cousin. Vous jugerez dans votre sagesse si +vous devrez en parler au Ministre dans votre séance de demain. Si l'on +veut prendre un parti, il me semble que c'est avant l'ouverture d'un +second semestre qu'il convient de le prendre. Agréez la nouvelle +assurance de mon respectueux dévouement[184].» Peut-être n'était-ce pas +la première marque de défiance donnée à Cousin: le 13 novembre 1819, la +Commission de l'Instruction publique avait écrit à Royer-Collard que +Cousin venait de demander, pour raison de santé, un congé de trois mois +à l’École normale, qu'on supposait qu'il ne pourrait pendant ce temps +faire son cours à la Faculté, et qu'en conséquence on priait +Royer-Collard d'indiquer un autre suppléant; le professeur titulaire +n'avait heureusement pas tenu compte de ce zèle trop officieux. Mais, +cette fois, les ennemis de Cousin le crurent perdu. Déjà la +_Quotidienne_ annonçait (21 avril 1820) que le Conseil de l'Université +venait de mettre Cousin à la retraite. Mais tous les maîtres de +conférences de l’École normale écrivirent à Guéneau de Mussy en faveur +de leur collègue, et Guéneau de Mussy transmit, le 17 mai 1820, à la +Commission ces vÅ“ux qu'il déclarait partager dans la mesure où ils se +concilieraient avec un intérêt qu'il devait mettre avant tous les +autres: «Je me suis toujours plu, ajoutait-il, à rendre justice aux +connaissances de M. Cousin et à son talent pour l'enseignement. Il peut +sans aucun doute se rendre très utile à l’École; mais pour cela je crois +qu'il faudrait que, même pour ses leçons publiques[185], il fût +renfermé dans un sujet absolument étranger à ces questions qui ne +peuvent pas être l'objet de discussions philosophiques, par cela seul +que les passions auxquelles elles s'adressent les ont résolues d'avance, +de manière que non seulement l’École ne reçût que l'enseignement qui lui +convient, mais encore que le professeur, par la couleur trop tranchée +qu'il aurait prise au dehors, ne pût lui apporter aucun préjudice. Un +arrangement qui remplirait ces conditions paraîtrait concilier tous les +intérêts. Les élèves pourraient continuer à profiter des leçons de M. +Cousin, et M. Cousin lui-même y trouverait encore de plus grands +avantages.» La note suivante tracée en marge de cette lettre indique +l'accueil qu'elle reçut: «Écrire que la Commission serait fâchée que les +services d'un homme aussi distingué que M. Cousin fussent perdus pour +l’École normale et qu'elle désire connaître le programme détaillé des +leçons qu'il pourrait y faire; qu'elle le croit d'autant plus disposé à +le remettre, qu'il en a fait, il y a déjà du temps, la promesse verbale +à M. le Président, et que M. le Directeur de l’École doit l'engager à +l'exécuter.» + +Une correspondance s'engagea en fait à la fin des vacances de la Faculté +entre le ministère et Cousin. Comme on n'a pas les réponses de celui-ci +aux accusations de faux-fuyants que contiennent les lettres +ministérielles dont on possède les minutes[186], on ne peut dire si +vraiment il usa de tergiversations; mais le ministère, prévenu ou non, +lui témoignait de réels égards. Dans une première lettre on se plaint +qu'il n'ait pas accusé réception de la première partie de son programme +qu'on lui a retournée paraphée, qu'il ait remis au doyen Barbié du +Bocage une annonce de son cours rédigée dans des termes différents de +ceux que contenait ce commencement de programme; et on l'avertit ainsi: +«Je suis donc obligé, pour éviter toute erreur, de prévenir le Doyen de +ce que je vous ai dit au sujet de votre cours et de ce que vous êtes +convenu de faire.» On lui retourne la deuxième partie de son programme +également paraphée, avec prière de faire parvenir au ministère l'épreuve +du tout dès qu'elle sera tirée. Remarquons la formule finale de cette +lettre: «Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération et +de mon attachement.» Le 14 novembre on annonce à Cousin que la +Commission de l'instruction publique a reçu communication de son +programme: «Je sais», est-il dit dans cette lettre, «qu'en pareille +matière un programme n'est pas un indice certain de doctrine; mais le +Conseil Royal compte en cette occasion sur votre bonne foi, et il me +charge de vous prévenir qu'en vous donnant une marque de la +considération qu'il porte à vos talents, il se réserve, s'il était +trompé dans son attente, le droit de faire tout ce que réclameraient +l'honneur de l'Université et surtout l'intérêt de la jeunesse qui doit +être le premier objet de sa sollicitude. Je vous renvoie les deux +premières feuilles paraphées de ma main. Veuillez me faire passer de +même les suivantes avant de les livrer.» Une dernière lettre adressée +non plus à Cousin mais au Doyen prouve qu'à ce moment toutes les +difficultés semblaient levées: «Monsieur le Doyen, la présente lettre +est pour vous seul et ne doit, sous aucun prétexte être communiquée à +d'autres. Le Conseil Royal de l'instruction publique a consenti à ce que +M. Cousin continuât cette année à faire pour M. Royer-Collard le cours +d'histoire de la philosophie, mais seulement à condition qu'il ferait, +avant de l'ouvrir, imprimer son programme tel qu'il aurait été approuvé +par le Conseil. M. Cousin m'a remis, en effet, ce programme. Je le lui +ai rendu, paraphé de ma main en l'invitant à m'envoyer l'épreuve que je +verrai encore avant le tirage, et ce n'est qu'après que j'aurai donné +mon approbation à cette épreuve que M. Cousin sera autorisé à enseigner +à la Faculté. Vous voudrez donc bien attendre pour insérer l'annonce de +son cours dans votre programme que vous ayez reçu de moi avis que cette +pièce a été vue. Vous aurez soin d'ailleurs de ne pas mettre l'annonce +du cours telle que vous venez de me la faire connaître mais telle +qu'elle était sur le programme que m'a remis M. Cousin. Je vous en +communiquerai la rédaction. Le Conseil Royal me charge expressément de +vous adresser ces instructions dont vous sentez sans doute assez +l'importance pour que je n'aie pas besoin de vous en recommander +davantage la stricte exécution. Veuillez, je vous prie, m'accuser +réception de cette lettre et agréer...» Que se passa-t-il durant les +quinze jours qui suivirent, je l'ignore; mais, en rapprochant ce qui +précède du maintien de Cousin à l’École normale, je crois pouvoir +conclure que, dans l'injustice même des mesures prises contre lui, le +ministère n'avait pas dépouillé toute bienveillance. + +Quant à Guizot, qui, récemment évincé du Conseil d’État, remontait alors +dans sa chaire d'où on ne l'écarta que deux ans après, on trouve une +trace d'une négociation semblable, à son sujet, dans le _post-scriptum_ +de la dernière des lettres précitées: «Si M. Guizot ne vous a pas envoyé +une autre rédaction de son annonce, je vous prie de me le faire savoir. +Je vous donnerai également une direction à ce sujet.» Le bruit courut +même alors que Guizot avait été mandé devant la Commission de +l'instruction publique pour y donner communication de ses cahiers, +rumeur que le _Constitutionnel_, après l'avoir rapportée le 3 décembre +de cette année, démentit le lendemain. + + +II + +La tolérance ininterrompue accordée à Villemain prouve encore que le +gouvernement opposa plus de résistance qu'on ne croit aux ennemis de +l'Université. L'opinion publique s'était si fort habituée à ne point +séparer son nom de ceux de Guizot et de Cousin que certaines personnes, +Étienne Delécluze, par exemple, ont cru qu'il avait été suspendu comme +eux sous l'administration de Villèle, de même que beaucoup de personnes +croient que Cousin et Guizot furent frappés dans un seul et même jour. +L'erreur est excusable, parce que, du moins dans son cours sur le +dix-huitième siècle, c'est-à -dire à l'époque où Villemain fut exclu du +Conseil d’État pour avoir courageusement défendu la liberté de la +presse, la politique inspira plus fréquemment sa parole qu'elle n'avait +jamais fait celle de ses collègues. D'autre part, les gages qu'il avait +donnés à la Restauration n'étaient pas plus marqués que ceux qu'elle +avait reçus de l'un et de l'autre; il avait accepté la fonction de +Directeur de l'Imprimerie et de la Librairie, mais Guizot avait accepté +celle de secrétaire général du ministère de l'intérieur; il avait +complimenté, en 1814, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, mais +Guizot était allé où l'on sait pendant les Cent Jours, et il n'avait pas +tenu à Cousin qu'à cette même époque les Normaliens ne couvrissent de +leurs corps Louis XVIII, menacé par le retour de Napoléon. Villemain a +loué Charles X dans les termes les plus gracieux, les plus caressants, +mais c'était en 1824, dans un moment où l'amabilité du nouveau roi, la +suppression de la censure faisaient oublier les fautes du comte +d'Artois, et chacun de ces éloges cachait le plus opportun des +conseils[187]. Néanmoins il fut, jusqu'en 1827, l'objet d'une +bienveillance particulière. L'autorisation de ne faire qu'une leçon par +semaine qu'on lui accorda dès le 6 novembre 1822 avait été accordée, au +moins provisoirement, le 27 avril 1816, à Laya, à Raoul Rochette, alors +suppléant de Guizot, à Cousin[188]; mais dès 1826 il était officier de +la Légion d'honneur, distinction que pas un de ses collègues, ni le +doyen, ni Guizot, ni Cousin n'avaient encore; et, lorsqu'on voulut +l'incriminer pour l'accueil fait par ses auditeurs au général Foy, +Frayssinous, c'est Villemain lui-même qui le rapporte, répondit que le +professeur d'éloquence française aurait bien mal fait son devoir si les +étudiants n'avaient pas pris un goût vif pour la parole brillante de cet +orateur. + +On lui avait même accordé une faveur bien autrement précieuse pour lui +que les décorations et qui tourna au bien de la littérature, mais dont +la justice pourrait prêter à la contestation: on l'avait laissé changer +absolument la nature de sa chaire et annexer à son domaine celui de son +collègue Laya. Ce n'est même pas assez dire: Villemain était professeur +d'éloquence française, et Laya professeur d'histoire littéraire et de +poésie française; Laya, son aîné de trente ans, son ancien à la +Faculté, après avoir obtenu de Fontanes une rhétorique pour ce débutant, +s'était laissé, à la mort de Delille, transférer de la chaire +d'éloquence à la chaire de poésie française, pour que la première de ces +deux chaires pût être donnée à Villemain. Que Villemain s'attribuât pour +son cours, non seulement les orateurs, mais tous les prosateurs, nul ne +pouvait s'en étonner; mais si un des deux professeurs était fondé à +embrasser dans son ensemble la littérature d'un siècle, c'était celui +dont l'enseignement comprenait, d'après le titre de la chaire, +l'histoire littéraire, c'est-à -dire Laya. Le gouvernement laissa +Villemain renverser les choses et ajouter à la supériorité du talent +l'avantage du rôle. Laya en fut probablement mal satisfait. Scribe +aurait peut-être trouvé là l'occasion d'expliquer, suivant sa coutume, +les grandes choses par les petites; il aurait dit que, par cette +extension de son domaine, qui entraîna une révolution dans la critique, +Villemain se vengeait de la brochure où Laya, en 1819, lui avait +attribué «ce courage de persévérance qu'il faut pour arriver aux places, +cette constance obséquieuse qu'il faut après cela pour s'y maintenir,» +enfin, une reconnaissance qui ne survivait jamais au pouvoir des +protecteurs[189]. Quoi qu'il en soit, et bien que le dossier de +Villemain aux Archives ne porte pas trace d'une autorisation analogue à +celle qui, dans le dossier de Cousin, autorise une incursion dans +l'histoire de la philosophie ancienne, il est clair qu'en laissant faire +Villemain, le gouvernement lui témoignait une bienveillance très +caractérisée; on allait jusqu'à lui permettre de railler l'_objet +officiel_ de son cours, ce qu'il appelait son _devoir ostensible_ et +d'affirmer, contrairement à l'avis de tous les grands orateurs qui, +depuis Démosthène jusqu'à Bourdaloue, ont cru à la rhétorique, que +l'éloquence qu'il était chargé d'enseigner ne s'enseigne pas[190]. + +D'où vient que le parti qui frappait Cousin et Guizot traitât Villemain +avec tant de condescendance? + +Le premier motif est qu'une chaire de littérature donne toujours moins +d'ombrage qu'une chaire d'histoire ou de philosophie. Sans doute, le +siècle précédent avait fait voir quel allié redoutable l'esprit de +révolution trouve dans le talent d'écrire; mais toute la génération qui +lui avait survécu, Louis XVIII le premier, gardait au fond du cÅ“ur pour +la littérature l'idolâtrie dont Rousseau, qui en était lui-même atteint, +n'avait pu la guérir. Puis Villemain, aussi répandu dans le monde que +Guizot et beaucoup plus que Cousin, était de sa personne plus séduisant +que tous deux. Sa redoutable causticité ne lui nuisait pas, parce qu'il +ne s'y livrait qu'à bon escient; et il portait dans les salons une +grâce, une aisance que la nature leur avait refusées. Ce charme le +suivait dans ses cours et en dissimulait la portée à ceux de ses +auditeurs qui auraient pu s'en choquer. On les trouvait instructifs, +mais par-dessus tout amusants. C'est le jugement de Charles de Rémusat +dans une lettre à sa mère, de Dubois et de M. Patin dans le _Globe_, de +Sainte-Beuve dans le premier volume des _Causeries du Lundi_. Les +ouvrages où il a recueilli son enseignement des quatre dernières années +ne peuvent donner une idée exacte de l'agrément qu'on y trouvait, parce +que son goût, plus délicat que le nôtre, l'avertissait de sacrifier, en +travaillant pour l'impression, certaines fantaisies piquantes de +l'improvisation qui, dans un livre, eussent paru entachées tantôt de +négligence, tantôt d'affectation. + +Obligés de croire sur l'attrait de sa parole vivante ceux qui l'avaient +entendu, nous citerons quelques lignes des journaux du temps et un +charmant passage de Sainte-Beuve que, d'ailleurs, M. de Loménie a déjà +cité. Voici l'appréciation des _Annales de la littérature et des arts_: +Il commence, disent-elles, par un morceau très brillant et très +substantiel dont l'Académie avouerait l'élégance soutenue, puis entre +pour ainsi dire en conversation avec l'auditoire, lui communique son +enthousiasme, l'électrise, l'égaye par des saillies qui vont jusqu'à la +naïveté et à la bonhomie; si un trait de satire lui échappe, il +gourmande avec grâce et autorité les rires ou les applaudissements +indiscrets et se condamne lui-même avec une modestie qu'on peut trouver +extrême. Le _Globe_ dit qu'on peut jusqu'à un certain point se figurer +l'action oratoire de Cousin et de Guizot sans les avoir entendus, mais +qu'on ne saurait s'imaginer «cette éloquence toute en saillies, en +originalités, en caprices» de Villemain, «ce désordre d'un esprit +inspiré par le spectacle d'un chef-d'Å“uvre, et pourtant si présent pour +en interpréter les beautés, ces agaceries d'une coquetterie charmante +mêlées aux impétuosités d'une verve irréfléchie, ces élans comprimés +tout à coup par un sourire et une suspension maligne.» Écoutons enfin +Sainte-Beuve: «Il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur +un point principal autour de la monade _moi_, comme faisait dans sa +manière différemment admirable M. Cousin; mais penché au dehors, +rayonnant sur tous, cherchant, demandant à l'entourage le point d'appui +et l'aiguillon, questionnant et pour ainsi dire agaçant à la fois toutes +les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme +aux deux ailes de sa pensée, quel spectacle amusant et actif, quelle +délicieuse étude que de l'entendre!... Si la saillie est trop forte, +trop hardie (jamais pour le goût), il la ressaisit au vol, il la retire, +et elle échappe encore; et c'est alors une lutte engagée de la vivacité +et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de +saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe +du sens et de la grâce[191].» + +Aussi, Villemain était-il encore plus goûté que Cousin et Guizot. La +preuve n'en est pas seulement dans le nombre encore plus grand +d'auditeurs qu'il réunissait au pied de sa chaire: car, outre qu'on ne +s'est point avisé de mettre un tourniquet à l'entrée des cours et qu'il +faut se défier des évaluations approximatives[192], un cours de +littérature est plus attrayant pour la foule qu'un cours d'histoire ou +de philosophie; mais on peut noter que, dès le premier jour, Villemain +fit courir les amateurs: sa première leçon sur la littérature française, +le 8 décembre 1815, alors qu'il n'était encore connu du public que pour +avoir quelque temps suppléé Guizot, amena à la Faculté, au dire du +_Moniteur_, une assistance nombreuse qui avait réussi à découvrir la +date de la séance, que nulle annonce n'avait indiquée. Les revues du +temps rendent bien plus souvent compte des leçons de Villemain que des +leçons de Cousin et de Guizot, et les comparaisons qu'elles établissent +parfois entre eux sont d'ordinaire à son avantage. Tout en déclarant que +l'ascendant de Cousin «est déjà très marqué sur une partie de son +auditoire», les _Annales de la Littérature et des Arts_ estimaient qu'il +plairait surtout aux _amateurs indigènes de la philosophie allemande_; +elles croyaient également Guizot fait surtout pour plaire aux _enfants +de la Germanie_: «M. Villemain a, plus que ses deux collègues, ce qu'il +faut pour captiver des esprits éminemment français[193].» La +_Quotidienne_ du 2 juin 1828 accusait Guizot de vouloir dérober à +Villemain «les formes de son ingénieux et pittoresque langage», de se +livrer à des _boutades d'imitation_; elle dit qu'elle comprend les +expressions hasardées chez un littérateur ou chez M. Cousin, qui +ressemble à un enfant racontant son rêve de la nuit, et qui, d'ailleurs, +finira par trouver la vérité qu'il cherche avec tant d'ardeur; mais elle +blâme ce langage aventureux chez un professeur d'histoire. Personne ne +croira que Guizot ait copié Villemain; toutefois, la _Quotidienne_ +aurait touché juste, en disant qu'il avait dû acquérir lentement +l'aisance dans la parole que Villemain avait apportée en venant au +monde. Le _Globe_ constatait, en effet, en 1828, que Guizot avait gagné +et non perdu dans la retraite: «Autrefois, il y avait plus de solennité +apprêtée; maintenant c'est de la force qui va sans calcul, jaillit +tantôt en mots spirituels et tantôt en émotions[194].» La réfutation +qu'Armand Marrast a prétendu faire à cette époque du cours de Cousin +marque un esprit aussi étroit qu'élégant, mais il ne se trompe pas quand +il compare Villemain, qui s'assied négligemment dans sa chaire et ne +cherche pas ses mots, et Cousin, qui compose ses attitudes et médite +ses expressions: «M. Cousin, dit-il, se tient debout, ne s'assied qu'à +temps fixes, et il n'est pas jusqu'à son verre d'eau qu'il ne boive d'un +air méditatif et consciencieux.» Marrast nous apprend que, tandis que +dans l'auditoire du premier on distingue des vieillards et de hauts +fonctionnaires de l'Université, celui du deuxième est exclusivement +formé de jeunes gens; il affirme même que, vers la fin, Cousin n'aurait +plus eu pour auditeurs que _la cour de Victor Hugo_, y compris +Sainte-Beuve, et Armand Marrast n'est pas absolument seul à soutenir +qu'en 1829 l'auditoire de Cousin a diminué[195]. Au contraire, +l'auditoire de Villemain est toujours allé s'accroissant; et c'est pour +son cours, je crois, qu'en 1828 on ouvrit pour la première fois, aux +étudiants, les tribunes de côté de la salle de distribution des prix du +Concours général, mise depuis six ans à sa disposition[196]. + + +III + +Villemain a dû un pareil succès tout d'abord à son talent de parole, +puis aux qualités qu'on lui reconnaît universellement, et dont nous +avons dit que nous ne recommencerions pas l'analyse, à l'étendue de sa +science, qui embrasse l'antiquité, le moyen âge dans tout ce qu'on en +savait alors, et les temps modernes, qui s'étend des lettres sacrées aux +lettres profanes, des Å“uvres originales aux livres de critique et aux +journaux, de l'histoire littéraire à l'histoire politique, qui n'est +guère moins familière avec l'Angleterre et l'Italie qu'avec la France, +et cela dans un temps où l'on ne possédait pas encore ces manuels de +toute nature qui aujourd'hui permettent à un homme adroit de feindre +d'avoir tout étudié; il l'a dû aussi à sa prompte et souple +intelligence, à sa manière neuve de concevoir la critique. Mais, puisque +nous étudions en lui le professeur, c'est sa méthode d'exposition, et +non sa doctrine avec toutes les qualités d'esprit qu'elle suppose, que +nous examinerons. Cherchons donc si en lui le professeur acheta par de +graves concessions la vogue qui ne l'abandonna pas. + +Il semble que nous ayons tranché d'avance la question par +l'affirmative; car nous avons dit que durant plusieurs années son cours +eut une visée politique. Étudier le dix-huitième siècle, c'était traiter +une question brûlante; on ne s'échauffait guère moins à propos de +Voltaire et de Jean-Jacques qu'à propos de Chateaubriand et de Villèle. +Encore Villemain ne se bornait-il point à l'appréciation du talent que +les philosophes du dix-huitième siècle avaient déployé dans leur lutte +contre l'ancien régime; il s'intéressait à cette lutte, il y prenait +parti, puisque tout son enseignement tendait alors à inspirer l'amour +des conquêtes de la Révolution; par exemple, c'était évidemment ce désir +qui lui faisait consacrer tant de leçons aux orateurs de l'Angleterre; +car on ne dira pas que lord Chatam et son fils aient eu dans la France +de leur temps des maîtres ou des élèves, et par conséquent ils ne se +rattachent guère à l'histoire de notre littérature au dix-huitième +siècle. + +Cela est vrai. Mais d'abord il faut remarquer que Villemain n'est arrivé +à cette époque si voisine de la sienne que conduit en quelque sorte par +la marche de son enseignement; en effet, il avait pris l'étude de notre +littérature à son origine, et mis plus de dix ans pour parvenir à +Voltaire; le dix-huitième siècle une fois étudié, il retourna +immédiatement en arrière et revint au moyen âge. Il travaille à faire +aimer la liberté, mais la liberté telle précisément que la Charte la +définit et la garantit: ce n'est pas sa faute si le roi rêve la +destruction de la Charte. Enfin, les allusions qu'il se permet ne +sortent pas de ces généralités dont la forme fait tout le prix et dont +ceux mêmes qu'elles pourraient atteindre seraient les premiers à +sourire. Un prêtre se serait-il fâché pour lui entendre appeler le Père +Isla _bon prédicateur et assez bon romancier_? Lorsqu'en réponse aux +personnes qui l'accusent d'avoir fait l'apothéose _de ce vil, de cet +infâme Rousseau_, il promet «d'être plus ennuyeux parce que cela est +plus orthodoxe,» ce mot vif passe à la faveur de sa position d'accusé. +Les hommes en place ne pouvaient guère s'offenser davantage de quelques +railleries sur le goût naturel aux ministres pour le pouvoir, sur ceux +d'entre eux qui, avec toute leur habileté, n'ont pas assez de génie pour +s'accommoder de la libre discussion. À peine relèverait-on dans tout son +cours un trait qui porte contre les hommes et les choses du jour, ici un +regret pour l’École normale supprimée, là une allusion aux fournées de +pairs, à l'article de la Constitution qui retarde outre mesure l'âge de +l'éligibilité. À propos de la fin prématurée de quelques orateurs +anglais, il rappelle, en terminant une leçon, Camille Jordan, de Serre, +le général Foy; mais bien peu de royalistes eussent incriminé cette +piété envers de pareils morts. Un mot sur Burke, à qui les ministres +donnaient des maisons, pourrait tomber sur Azaïs, qu'on avait jadis +accusé de s'être vendu à Decazes pour un semblable présent; mais +Villemain et ses auditeurs se rappelaient-ils, en 1828, les sarcasmes +que nous retrouvons dans les journaux de 1819? Seuls, les Jésuites ont à +se plaindre de lui: il laisse percer sa joie quand cette _corporation +puissante et vivace, mais moins indestructible que les Provinciales_, et +qui, à la fin du dix-huitième siècle, _n'était plus qu'intrigante, +tracassière et bonne à être chassée_, est _enfin_ abolie en France et +dans d'autres États; il pense à elle, même quand son sujet ne l'y invite +pas, puisqu'il appelle le sacre de Napoléon Ier _cette grande +escobarderie du conquérant_; mais sous la Restauration, les évêques qui +entraient au conseil des ministres se déclaraient gallicans et ne +prenaient pas fait et cause pour la Compagnie de Jésus. En somme, +Villemain ne touche pas à la politique courante. + +Mais, dira-t-on, vous en jugez d'après le cours imprimé où il a pu +effacer ce qu'il a voulu; la première édition même, celle qui parut +leçon par leçon grâce aux soins des sténographes, avait été revue par +lui; Sainte-Beuve, dans un passage cité tout à l'heure, ne semble-t-il +pas autoriser à croire que la parole de Villemain a été plus hardie que +sa plume?--Je ne crois pas que sa malice ait souvent dépassé la limite. +D'abord, et c'est un argument de poids, Guizot, dans ses Mémoires, +précisément à propos de l'époque où l'on a dit depuis que Villemain se +vengeait de sa radiation du Conseil d’État, déclare que Villemain et +Cousin s'interdisaient comme lui-même les allusions aux événements du +jour. Puis, ceux des contemporains qui attaquent Villemain, qui vont +jusqu'à demander la suppression de sa chaire, l'accusent, les uns, comme +on l'a vu, de trop louer Rousseau, les autres de méconnaître l'influence +du christianisme sur la littérature du moyen âge, d'autres de +discréditer les études classiques; mais on ne voit pas qu'on lui +reproche des incursions dans la polémique des partis. + +Il ne faudrait pas conclure de quelques brocards contre les jésuites +qu'il ait systématiquement flatté les passions de ses auditeurs. Il est +vrai que, comme la plupart des libéraux de la Restauration, il pèche par +un optimisme un peu confiant; il croit, non pas que la liberté suffit à +tout, mais qu'elle produit nécessairement toutes les vertus dont la +société a besoin, qu'elle corrige de toutes les erreurs, que, par +exemple, la France est irrévocablement désabusée de celles qui ont égaré +Jean-Jacques, et c'est pourquoi il prononce à son sujet la phrase qui +souleva la colère des journaux royalistes: «Dans cette apothéose que +fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services.» Il +n'aperçoit pas le ferment caché qu'il eût pu reconnaître à la +persistance du bonapartisme, au peu de scrupule des libéraux à s'allier +avec lui, à entrer dans des sociétés secrètes. Mais avouons que c'est la +lumière des événements postérieurs qui nous éclaire sur ces indices. Si +Villemain se trompe sur l'avenir, ce n'est ni qu'il flatte le présent, +ni qu'il se méprenne sur le passé. Il a très nettement démêlé toutes les +parties répréhensibles de l'Å“uvre et de la vie de Rousseau; car s'il +exalte son génie et son caractère, c'est par rapport aux autres hommes +du dix-huitième siècle; Rousseau lui paraît beaucoup moins grand comparé +aux hommes de l'âge antérieur: «Sa libre rêverie», dit-il, «en étant +plus abandonnée que celle des écrivains du dix-septième siècle n'est pas +toujours plus naïve; en s'arrêtant à plus de détails, elle n'est pas +plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade plutôt +que d'un homme en santé.» Il déclare courageusement que Jean-Jacques, du +moins en France, n'a subi _ni persécution ni martyre_: «Nous disons les +choses comme elles sont; il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle +réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous +êtes dignes par votre âge et par l'époque où vous vivez. Il faut encore +moins sous la Charte s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et, +pour être juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y +avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.» Il ose +davantage encore; il met les _Confessions_ de Jean-Jacques, pour la +valeur morale, au-dessous des _Confessions_ de saint Augustin. Ce n'est +pas la seule fois qu'il ait en Sorbonne rendu justice aux Pères, puisque +son beau tableau de l'_Éloquence chrétienne au quatrième siècle_ avait +été esquissé dans les dernières séances de l'année où il acheva l'étude +du dix-huitième siècle. Chateaubriand lui en avait sans doute donné +l'exemple; mais au lendemain de la Révolution, l'éloge de tout ce qui +touche à l’Église ne rencontrait pas plus de défiance qu'à l'époque où +l'entourage de Charles X compromettait le clergé. Quant à l'heureuse +influence du christianisme, il ne l'a jamais méconnue, quoiqu'on l'en +ait alors accusé; et c'est parce qu'il en était frappé, autant que par +sympathie pour les victimes de la persécution, qu'il a consacré une de +ses plus belles leçons, une de celles qui frappèrent le plus les +contemporains à réfuter les froids et lourds sarcasmes de Gibbon contre +les chrétiens morts pour leur foi. + +Il n'a pas davantage cherché le succès dans ce qu'on a nommé l'art de +confire le fruit défendu. C'était une innovation hardie de la part du +professeur et séduisante pour le public que de traiter du roman dans une +chaire de Sorbonne. Il a senti le besoin de s'en justifier; mais il y a +réussi aisément; si l'on admet qu'à l'étude isolée du genre oratoire on +substitue celle du génie des peuples, il est clair que ce génie s'accuse +dans les fictions en prose et dans la peinture des mÅ“urs bourgeoises, +comme dans l'épopée et dans la tragédie. Tout ce que l'on doit exiger, +c'est qu'il en parle avec la réserve d'un homme tenu à se faire +respecter. Villemain s'est assujetti à cette réserve avec une rigueur +singulière. La Harpe avait montré, dans quelques pages fort +intéressantes sur Manon Lescaut et sur Clarice Harlowe, qu'un homme de +bonne compagnie peut analyser, même devant des dames, un roman hardi +sans alarmer trop vivement aucune des parties de l'assistance. Villemain +a pensé qu'il fallait encore plus de retenue devant un auditoire +universitaire que devant un auditoire mondain, car là où le public mûr +de l'Athénée n'observait que l'art du romancier, le public juvénile de +la Sorbonne ne verrait que l'intrigue dont le romancier se sert pour +caractériser ses personnages. Le passage où il touche au roman de +Prévost est une merveille de délicatesse: l'essentiel s'y trouve +indiqué, mais sans que les auditeurs puissent s'arrêter à rien de +scabreux; c'est au milieu d'observations sur l'habitude qu'avait +l'auteur de se peindre lui-même dans ses ouvrages, que Villemain jette +le jugement auquel il ne pouvait se soustraire sur «cette aventure +vulgaire dont les détails offrent souvent des mÅ“urs dégradées,» mais +«qui s'élève, en finissant, au sublime de la passion.» S'agit-il de +romans dont l'appréciation n'est pas indispensable pour en faire +connaître les auteurs? Il les rappelle d'une manière encore plus +expéditive. Il montre la portée des _Lettres Persanes_; mais quant à la +fiction même dans laquelle Montesquieu a caché son prélude à l'_Esprit +des Lois_, il l'appelle «un ouvrage que nous ne pouvons pas lire ici.» +«Ce n'est pas ici,» dira-t-il ailleurs, «que nous pouvons juger la +_Nouvelle Héloïse_.» Il désigne l'_Ingénu_, de Voltaire, par ces mots: +«un ouvrage que je ne nommerai pas.» On sait que Fénelon, dans la +_Lettre sur les Occupations de l'Académie_, s'excuse de citer Catulle: +Villemain demande également pardon de citer le _Satyricon_, de Pétrone, +«ce livre qu'il ne faut pas lire et qu'il est à peine permis de nommer,» +tant il est vrai qu'il est inutile d'étaler la licence d'un siècle pour +en marquer la conséquence! Villemain doit être d'autant plus loué de +cette retenue, qu'il ne paraît pas avoir prévu combien elle était +opportune; car il était optimiste en matière de morale comme en matière +de littérature, et ne semble pas avoir prévu que l'adultère allait, +dans quelques années, devenir le thème obligé et presque le héros du +drame et du roman. + +Villemain s'interdit aussi l'appât moins dangereux en apparence du +paradoxe. Avec plus de lecture et d'ouverture d'esprit que La Harpe, +avec un tact plus sûr que Mme de Staël et Chateaubriand, libre des +partis-pris qui abusaient Schlegel, il ne pouvait se laisser surprendre +par un système exclusif; mais on feint souvent par calcul les erreurs +dont on n'est pas dupe. Il pouvait donc imaginer comme un autre un +système à lui, auquel il aurait fait semblant de croire, auquel il +aurait bientôt obtenu du ciel la faveur de croire; car la prédication +peut donner la foi au prédicateur même. Rien ne frappe autant la foule +qu'un système; et l'heure était particulièrement propice, puisque de +toutes parts alors, en économie politique comme en littérature, on +élaborait des plans de renouvellement universel. Nous avons souscrit, +dans l'étude qui précède la présente, au jugement d'Artaud, qui croit +que les romantiques auraient mieux fait de ne pas débuter par publier +des manifestes; mais ce qui nuit à la gloire durable sert souvent à la +vogue. Villemain, qui apercevait mieux que pas un de ses contemporains +le fort et le faible de la littérature classique et de celle qui +aspirait à la remplacer, eût frappé encore bien davantage l'opinion +s'il s'était érigé en défenseur intransigeant de l'une ou de l'autre. +Loin de là : jamais les imperfections de nos tragiques ne lui ont fait +méconnaître la profondeur avec laquelle ils ont représenté les passions. +Il déclare positivement à plusieurs reprises que la littérature est une +science expérimentale, qu'on ne peut prévoir toutes les formes du beau, +à plus forte raison imposer celles d'un siècle à un autre; mais +affranchir les génies à venir, ce n'est pas pour lui les soulever contre +les génies d'autrefois; l'ingratitude et le dédain lui paraissent une +mauvaise école de liberté. Il montre d'ailleurs que, s'il y a des règles +purement transitoires, il en existe d'éternelles. Il prévoit les +inévitables changements de la langue; mais il n'en maintient pas moins +qu'il y a pour chaque idiome un point de maturité après lequel il se +gâte. Il ne veut pas plus qu'on copie les siècles barbares que les +siècles polis, et prémunit contre l'engouement pour les littératures +étrangères dans le moment où il en inspire le goût; il avertit par +exemple que «la récente poésie du Nord est savante, réfléchie, +artificielle,» que Goethe appartient à une école subtilement naturelle, +laborieusement téméraire, que Byron cherche avec effort des émotions +nouvelles. En un mot, il s'expose par amour pour la vérité, à déplaire +tour à tour aux deux partis entre lesquels se partageaient alors à peu +près tous les amateurs de littérature. + +L'amour de la vérité ou plutôt la malignité qui en prend le nom +désaccoutume quelquefois d'une sorte de réserve différente de celle que +nous avons relevée chez lui et dont il est plus méritoire de ne pas se +départir parce que tout le monde n'a pas la finesse nécessaire pour y +manquer. Lorsqu'on réfléchit notamment sur quelques passages des leçons +qu'il consacre à Jean-Jacques, on se persuade qu'il n'a tenu qu'à lui +d'égaler par avance la perspicacité presque diabolique avec laquelle +Sainte-Beuve, dans l'instant même où il vient de louer comme un fervent +solitaire de Port-Royal la vertu ou le grand sens d'Arnaud et de Nicole, +signale leurs faiblesses et leurs ridicules. Dans le passage pénétrant +où il montre que c'est plus par rapport à son siècle qu'absolument +parlant que Jean-Jacques est original, il glisse cette remarque: son +originalité réelle se marque par le pathétique familier et _la +mélancolie dans les petites choses_. Quand Sainte-Beuve fait une +découverte de ce genre, il n'appuie pas lourdement, mais il insiste +d'une main légère et cruelle; il tient, non pas à humilier la raison +humaine, mais à nous tenir en joie par le spectacle de ses faiblesses et +à nous prémunir par là , en passant, contre les doctrines qui nous +attribuent, à nos risques et périls, une origine et une destination +d'ordre supérieur; personne ne prêche moins que lui, mais, s'il ne +dogmatise jamais, il insinue toujours. Eût-il été difficile à Villemain +d'expliquer agréablement ce qu'il entendait par la mélancolie dans les +petites choses, et d'arriver enfin, de réflexions malignes en +expressions pittoresques, à prononcer ou à suggérer les mots +d'enfantillage charlatanesque? Il possédait, lui aussi, l'art de tout +dire; il était sûr de retrouver à point, après un mot spirituel, sa +sensibilité pour admirer le beau et le faire sentir. Dans la vie +quotidienne, dans la polémique, il a su fort bien mêler les épigrammes +aux compliments; il pouvait dans sa chaire exercer ce talent pour le +plaisir de son auditoire; il n'a pas voulu l'exercer sans péril, aux +dépens des grands écrivains et de la jeunesse même qui, en riant d'eux, +aurait perdu l'habitude salutaire du respect. Ce cours si amusant ne +forme point à l'irrévérence. Villemain avait trop d'esprit pour régenter +le génie, mais il en avait assez pour oublier et faire oublier à ses +auditeurs la distance qui les sépare, eux et lui, des grands hommes. Il +s'en garde bien. Ce qu'il cherche à exciter en eux, plus encore que le +sens critique, c'est l'enthousiasme. + +Cette dernière assertion, qui, aujourd'hui, étonnera peut-être, n'eût +pourtant pas été contredite par ceux mêmes qui trouvaient, qu'en +dernière analyse, le cours était surtout amusant. Qu'on se reporte aux +éloges que nous avons cités plus haut, on verra que si Sainte-Beuve a +surtout goûté l'agrément de Villemain, les revues du temps lui accordent +le don de ressentir et de communiquer la passion du beau. Charles +Lacretelle, dans son discours de 1823 à la Société des bonnes lettres, +rappelle «un phénomène d'instruction et de facilité à qui l'expression +éloquente ne coûte pas plus que l'expression spirituelle.» Comme nous +lisons moins les livres de Villemain que nous ne discutons ses +doctrines, comme aussi le don oratoire est allé chez lui s'affaiblissant +du jour où il a plus écrit que parlé, nous nous étonnons un peu +d'entendre vanter sa verve éloquente; nous lui concéderions seulement la +verve spirituelle. Mais, de quelque épithète qu'on la distingue, la +verve ne va jamais sans quelque chaleur; chez un homme dont le sens est +juste et dont le cÅ“ur n'est pas corrompu, il suffit pour qu'elle change +de nom, qu'elle passe d'un objet à un autre. Celle de Villemain, quand +il s'émeut, n'est jamais factice ou déclamatoire, elle part de faits +rassemblés et médités. Un jour, ses auditeurs applaudirent ce trait: +«L'Angleterre a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan.» Dans +le passage où il se rencontre, ce mot oratoire n'est autre chose que la +conclusion d'un raisonnement: Villemain veut établir qu'une nation +libre, au milieu même de ses fautes et de ses revers, travaille +efficacement au bonheur du monde et à sa propre gloire, et il le prouve +en montrant que la politique qui a fait perdre à l'Angleterre, sur la +fin du siècle dernier, sa plus belle colonie, a donné naissance à une +grande nation capable de se passer désormais de la métropole, et a +remplacé cet empire perdu par l'Inde et par les clefs de tous les +détroits du monde. Ailleurs, un instant après avoir approuvé Montesquieu +d'attribuer à chaque climat une religion différente, il affirme que le +christianisme sera un jour la religion de l'univers: est-ce une +précaution de rhéteur prudent qui rachète une proposition hardie par une +contradiction? Non. À lire le passage, on voit que, dans l'intervalle de +ces deux déclarations qui s'accordent mal, la pensée des pointes +aventureuses que les soldats, les négociants, les missionnaires anglais +et russes, poussent chaque jour sur le continent asiatique, l'imposante +perspective du triomphe final des lumières a frappé son imagination et +entraîné sa parole[197]. Quand on pense qu'il avait fait sa rhétorique +sous le premier Empire, à l'époque où la littérature d'opposition et la +littérature officielle, très inégalement riches d'idées, cultivaient +toutes deux l'emphase, on s'étonne de le trouver si sobre dans l'usage +des procédés oratoires. Dans ses leçons, il fait des parallèles; le +cours en comprenait même un peu plus que n'en contient le livre; mais on +n'y sent pas l'antithèse arrangée à plaisir: le morceau où il oppose la +mort de lord Chatam à celle de Richelieu et de Mazarin, est plus +expressif encore par l'idée que par les mots, et l'idée du morceau est +la morale même du cours dont il fait partie. Au reste, la chaleur ne se +marque pas seulement dans quelques passages isolés; elle anime des +leçons entières, par exemple celles où il fait l'apologie de +Jean-Jacques, et celle où, comme nous l'avons dit, il défend le +christianisme contre Gibbon. + +Une preuve qu'au milieu de toutes ses saillies, de toute sa coquetterie, +il se faisait une haute idée de sa profession, c'est la sympathie, on +dirait presque l'onction, avec laquelle, pour expier, disait-il, son +enseignement et mille choses qui lui échappaient, il a tracé le portrait +de Rollin. Les contemporains admirèrent, on le voit par les journaux du +temps, l'affectueuse loyauté de la leçon où, tout en expliquant ce qui +manque à l'auteur du _Traité des études_, il dépeint sa charmante et +noble candeur. Ici encore, il diffère à son avantage de Sainte-Beuve, +qui veut bien admirer la vertu, mais qui, lorsqu'elle n'a pas l'excuse +du génie, en fait la consolation des esprits bornés. + +L'homme qui a dignement parlé de Rollin n'a pu, malgré son désir de +succès, courtiser son auditoire. La tentation était grande; car la +jeunesse de la Restauration, ces étudiants en droit qui formaient, non +pas la totalité, mais la pluralité de son assistance[198], méritaient +des éloges et étaient habitués à en recevoir. On pressentait tout ce que +la jeune génération allait produire, on voyait ce qu'elle donnait déjà +par les mains de Lamartine et de Victor Hugo, et les hommes politiques +ne se faisaient pas faute de lui révéler les espérances fondées sur +elle. Chateaubriand lui a en personne décerné des félicitations qui, du +reste, ne dépassent pas la mesure de la vérité. Pourtant, ni le +spectacle de l'attention qui dénotait le zèle de cette jeunesse, ni la +reconnaissance pour l'admiration qu'elle lui témoignait n'ont décidé +Villemain à l'aduler. Il loue très volontiers les débutants qui viennent +de faire leurs preuves; le nom d'Augustin Thierry revient presque aussi +souvent dans son cours que celui de Chateaubriand[199]; mais il ne dit +pas à ses auditeurs, précisément parce qu'il le pense, qu'ils sont, +suivant la phrase dont on abusait tant, l'espoir de la patrie ou de la +science; il exprimait quelquefois des souhaits ambitieux pour elle, mais +ne lui adressait pas de compliments. Il ne fait pas non plus étalage des +lettres très nombreuses sans doute qu'il recevait de ses auditeurs: on +le voit seulement en mentionner quatre qui contenaient des critiques et +y répondre en homme uniquement occupé d'instruire l'auditoire et non de +récompenser un flatteur ou de gagner un rebelle. Son éclatant succès, +celui de Cousin et de Guizot avaient changé les rapports de l'auditoire +et des professeurs; il n'a rien fait pour accélérer ce changement. +Auparavant, c'était chose insolite dans une Faculté que d'applaudir un +professeur; car, dans le réquisitoire prononcé contre Bavoux, ces +marques d'approbation sont qualifiées de _non moins extraordinaires dans +l’École que son genre d'enseignement_; ce n'était point là une vaine +phrase; jusque vers 1825, l'interdiction d'applaudir fut assez rarement +violée, sauf dans les séances d'ouverture et sauf pour des incidents +étrangers aux leçons des maîtres pour qu'à propos d'une leçon de +Villemain de décembre 1824; le _Globe_ constatât que c'était la deuxième +fois qu'on l'enfreignait en son honneur[200]. Mais Villemain, tout en +travaillant à mériter d'être applaudi, a toujours, comme Guizot, essayé +de réprimer cette dérogation à l'usage, aussi bien quand l'hommage +allait à son talent que quand il allait à son intervention en faveur de +la liberté de la presse[201]; et il ne faut pas dire que c'était calcul +de sa part, puisqu'il n'employait pas le moyen le plus sûr pour être +applaudi, les compliments. + +Ajoutons que, si ses empiétements ont pu mécontenter Laya, il n'a, du +moins, jamais cherché à traverser le succès des seuls collègues qu'il +pût considérer comme ses rivaux. Il ne fait jamais que les plus +honorables allusions à leurs cours, même quand il discute franchement +une de leurs opinions. Bien plus: c'est par leur retour à la Faculté en +1828, que dans une préface il explique l'accroissement, à partir de +cette époque, de son propre succès. + + + + +CHAPITRE II. + +Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses +qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas +toujours allé en grandissant. + + +I + +Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut +enfin marquer les défauts de sa méthode. + +Gardons-nous cependant de rien exagérer. Avant de lui demander compte de +ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les +auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu à la gravité +doctorale, il faudrait les connaître, et nous ne les connaissons pas. Il +les a effacées. Les contemporains disent que c'étaient de gracieux et +charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifié ainsi ni des +traits de mauvais goût, ni ces expressions triviales que le vulgaire +aime aujourd'hui à retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes +d'esprit. D'ailleurs, le mauvais goût et la bassesse du langage sont des +défauts dont on se dépouille malaisément; il en serait demeuré des +traces malgré la revision de Villemain. L'extrême limite de la +familiarité était, je pense, chez Villemain des expressions comme: _À la +bonne heure! Je crois bien!_ que nous rangerions presque aujourd'hui +dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'étaient probablement des +expressions piquantes dans le goût de La Bruyère, comme celle-ci qui a +trouvé grâce devant la revision: il appelle le succès d'un livre qui +préluda au succès du _Voyage du jeune Anacharsis_ «un commencement +d'admiration qui était prêt et attendait l'ouvrage de l'abbé +Barthélemy;» c'étaient encore des remarques utiles énoncées d'une +manière frivole en apparence, telles que la mention du goût d'Alfieri +pour les chevaux présentée comme par un caprice de la mémoire dans le +moment où Villemain décrit l'impétuosité qui changeait tout sentiment en +passion dans le cÅ“ur du poète d'Asti. Rien là qui donne prise au blâme. +On voit bien au style que le cours de Villemain a été fait de vive voix +avant d'être rédigé, et l'on peut dire à cette occasion qu'une des +choses qui ont contribué dans notre siècle à gâter la langue, c'est +qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus été que des +conversations écrites; nos lectures même ne nous corrigent pas des +négligences, des bizarreries de la parole improvisée; le cours de La +Harpe, fort inférieur, à tout autre égard, à celui de Villemain, +l'emporte par le naturel du style. Mais quant à la langue que Villemain +parlait dans sa chaire, quant à son style considéré comme style +d'improvisateur, rien n'autorise à l'inculper. + +Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps au reproche qu'un lecteur +pourrait être tenté de faire à Villemain en parcourant la table des +matières du cours sur le dix-huitième siècle: on pourrait dire que +l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays à un +autre, qu'il passe de la littérature militante à la littérature +pacifique, sans autre raison que l'amour de la variété, laquelle, s'il +fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fondé. Le +plan de tout ouvrage qui embrassera la littérature d'une pareille époque +prêtera par quelque endroit à la critique. Si toutes les productions de +ce siècle se rattachaient étroitement à la querelle engagée entre les +philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait +de suivre la décadence du gouvernement et les progrès de la libre +pensée; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers, +trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les étudie d'une +manière rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-même a voulu +changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas été publiée; on +le constate en rapprochant le cours imprimé des articles de journaux où +l'on avait rendu compte de ses leçons: l'on verra que le nouvel ordre +qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus défectueux[202]. + +Voici un défaut plus véritable et plus préjudiciable de sa méthode +d'enseignement: c'est la rapidité excessive, et l'on serait tenté de +dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il +traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les +parties secondaires, entre les parties faciles et les parties +difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un +tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu +qu'il soit animé. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les +plans et la lumière; encore le travail du peintre nous laisse-t-il, +comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de même de la +parole. Aussi une leçon, une suite de leçons qui embrassent trop de +matières diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un +livre même, les détails risquent beaucoup plus que dans un tableau de +faire oublier les idées générales, parce que nos yeux ont, à un plus +haut degré que notre esprit, la faculté de ne voir, quand ils le +veulent, que ce qui est saillant. + +Le défaut dont nous parlons est poussé, dans ce cours de Villemain, +jusqu'à un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leçon sur +le bel esprit, avec exemples empruntés à Fontenelle et à Marivaux; mais +une leçon où l'on prétend étudier dans l'ensemble et Fontenelle, et +Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leçon brillante peut-être, +mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et +Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leçons sur soixante-deux: +c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxième, du +moins dans un cours de littérature française. Villemain estime qu'un +coup d'Å“il sur l'histoire de la poésie lyrique est nécessaire pour +saisir le caractère factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau: +fort bien, à condition qu'on s'en tienne à des généralités où l'on +portera toute la pénétration dont on est capable; mais si vous +caractérisez, dans la partie de la leçon que vous consacrez à cette +revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot, +tous les lyriques de l'antiquité, Dante, Pétrarque, Chiabrera et Cowley, +vous éblouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez. +L'inconvénient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur +aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout à l'heure J.-J. +Rousseau insuffisamment partagé; mais, après tout, il ne faut pas de +longues heures pour faire comprendre son Å“uvre, parce que chez lui le +sentiment domine la pensée; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort +bien marqué, se ramènent à un petit nombre de propositions, justes ou +non, mais claires et méthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans +sa tête la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques, +de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui +montre dans ses méditations la prudence d'un sage, la générosité d'un +philanthrope français, quelquefois les préjugés de la noblesse de robe, +un homme qui veut tour à tour ou tout à la fois interpréter le passé, +faire durer le présent, préparer l'avenir, peut-on en deux séances +expliquer son génie à des auditeurs assez âgés pour en comprendre +l'explication, trop jeunes pour y suppléer par eux-mêmes? Évidemment +non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble même que, +disposant de deux leçons tout entières, il doit se jeter dans quelques +excursions; et il raconte des anecdotes, s'étend sur les théories de +Niebuhr dont il énumère ensuite les prédécesseurs français, apprécie +tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses +commentateurs, raisonne sur les vicissitudes récentes de l'Angleterre! + +Si Villemain entendait émettre cette critique, il tendrait sans doute un +piège à la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait +s'échauffer jusqu'à prétendre qu'une pareille méthode conduit +nécessairement à des appréciations superficielles. Alors, il la prierait +de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spécialement consacrés depuis le +sien aux divers auteurs du dix-huitième siècle, il en est beaucoup qui +présentent des aperçus qui lui aient réellement échappé, qu'il n'ait +indiqués avec autant de précision que de brièveté, d'élégance et de +vivacité. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son +regard mobile pénètre en un instant les objets que notre attention +obstinée embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige à +l'instant. Dans sa course éperdue à travers les lyriques de tous les +siècles, il a d'abord parlé de Pindare en lecteur de Voltaire; mais +qu'il cite à son auditoire un passage de l'ode à Hiéron, et aussitôt il +aperçoit la piété simple et expressive qui l'a dictée. Trop confiant, +nous l'avons dit, dans la persistance de l'élan qui emportait alors la +France vers la liberté, il lui suffit d'aborder l'étude des orateurs +anglais pour découvrir que c'est un attachement opiniâtre, chicanier si +l'on veut, à la légalité, qui distingue les peuples destinés à demeurer +libres. Presque seul en France, à l'époque où les premières tentatives +de l'Italie pour recouvrer l'indépendance furent en un instant +comprimées, il a deviné, en se rappelant le courage de ses soldats dans +la campagne de Russie, que _l'expression géographique_ de M. de +Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203]. + +Mais un esprit pénétrant peut donner un enseignement superficiel, et +c'est uniquement ce que nous reprochons à Villemain. Ce n'est pas son +intelligence que nous accusons, c'est sa méthode d'enseignement. Il a +quitté trop tôt le Lycée Charlemagne, il a cessé trop tôt d'avoir des +élèves qu'on peut interroger sur la leçon qu'ils viennent d'entendre et +dont les réponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas +d'énoncer une idée pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne +s'oublie pas assez lui-même. Il veut faire passer chez ses auditeurs son +admiration pour les grands écrivains, mais cette admiration il veut, en +quelque sorte, qu'ils la reçoivent de ses propres mains; car il ne leur +laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages, +puisqu'il les entraîne sans cesse d'un livre à un autre et souvent en +étudie plusieurs à la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique +du seizième siècle qui prêche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il +distribue à ses auditeurs beaucoup plus d'idées qu'ils n'en trouveraient +seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle +qu'on se donne à soi-même et que, pour apprendre à un enfant à marcher, +il faut marcher lentement près de lui en le tenant par la main, et non +pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant à +l'_Esprit des lois_ un nombre convenable de séances: l'auditoire auquel +il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'étude de son génie, a le +loisir de contrôler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par +la lecture et la réflexion, une opinion personnelle, tout au moins de +savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand, +suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique, +Villemain, pareil aux dieux d'Homère, est en trois pas au bout du monde? + +On pourrait croire que c'est en réimprimant son cours que Villemain, +s'adressant non plus à des auditeurs mais à des lecteurs, a multiplié +les digressions à mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est +rien. Les analyses données par la presse du temps prouvent que dès +l'origine il possédait cette science vaste, bien digérée même, mais trop +impétueuse et qui profite moins à l'élève qu'elle n'a profité au maître. +À peine citerait-on quelques passages surchargés ultérieurement, comme +la digression sur les spectacles sous l'Empire romain à propos de la +lettre de Jean-Jacques à d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la +pédagogie à propos de l'_Émile_. Au contraire l'épreuve de l'impression +a plutôt averti Villemain du danger de sa méthode; car, à partir du jour +où, pour fermer la bouche à ceux qui dénaturaient sa doctrine, il +consentit enfin à laisser publier après revision les notes des +sténographes[204], il composa ses leçons avec plus de soin. Désormais il +lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle +des séances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tôt un auteur pour +un autre; les actes successifs du drame qu'il déroule se passeront +encore dans des régions trop éloignées l'une de l'autre, mais il abusera +moins des changements à vue. + + +II + +À la vérité, la méthode choisie par Villemain n'offrait pas tout à fait +de son temps les inconvénients qu'elle aurait aujourd'hui, parce que le +public, beaucoup moins bien préparé alors pour suivre un cours +d'histoire (Guizot dans ses _Mémoires_ le reconnaît), était beaucoup +mieux préparé à suivre un cours de littérature; il avait une +connaissance préalable de la plupart des auteurs anciens ou modernes, +français ou étrangers sur lesquels Villemain court trop vite. Les +journaux et les revues étant alors beaucoup moins nombreux et beaucoup +moins longs laissaient plus de temps pour lire les auteurs originaux; +l'érudition de détail, ce gouffre où s'engloutissent nos heures, +attirait moins les esprits; les théâtres jouaient beaucoup plus souvent +et beaucoup mieux le répertoire des deux siècles précédents et +entretenaient ainsi les amateurs dans la familiarité de notre passé +dramatique. Enfin, on lisait avec plus d'ardeur parce qu'on lisait avec +plus de foi; car les uns croyaient ou que la France avait atteint la +perfection au dix-septième siècle ou qu'elle allait l'atteindre au +dix-neuvième, les autres croyaient que les grands hommes de tous les +pays conspiraient à l'établissement de la fraternité universelle. +Villemain a évidemment compté sur cette heureuse conjoncture. Sa leçon +sur Richardson, pour ne parler que de celle-là , suppose absolument que +la presque totalité de l'assistance avait lu _Clarisse Harlowe_: non +seulement, comme nous l'avons remarqué, il y glisse sur les situations +hardies du roman, mais il n'y donne pas la plus légère analyse de +l'ouvrage sur lequel il insiste néanmoins très longuement; une pareille +leçon faite à une assistance qui n'aurait jamais lu Richardson, y aurait +jeté un malaise, un froid dangereux pour la popularité du professeur. On +ne remarquait rien de pareil chez les auditeurs de Villemain. Aussi les +journaux qui insinuaient parfois qu'on aurait moins de peine à retenir +ses entraînantes improvisations si elles formaient toujours un tout +homogène, approuvaient-ils sans réserve les résumés où, en une seule +leçon, il appréciait tous les écrivains d'un genre, par exemple, la +leçon supprimée plus tard, où il appréciait tous les poètes épiques, +depuis l'_Iliade_ jusqu'aux _Martyrs_, et jusqu'au _Philippe-Auguste_ de +Parseval-Grandmaison[205]. + +Mais il appartenait à Villemain de ne pas profiter des lectures +préalables que son auditoire avait faites pour le dispenser de les +recommencer; autre chose est de lire seul, à dix-huit ans, sur la foi de +la renommée, un ouvrage de Montesquieu, de Jean-Jacques, autre chose de +le relire pendant qu'un maître éloquent et fin explique comment la vie +de l'auteur et l'histoire de son temps amenèrent l'auteur à l'écrire, +fait entrer dans le détail de son génie, prémunit contre ses erreurs. +Villemain donne certes l'envie d'approfondir tous les livres dont il +parle; mais dans la plupart de ses leçons il en signale trop pour que le +plus grand nombre de ses auditeurs, ne sachant par lequel commencer, ne +se décident pas à n'en ouvrir aucun. Villemain répliquerait peut-être +qu'il entend faire Å“uvre d'art en même temps que d'enseignement, et que +c'est pour cela qu'il s'abandonne à sa libre allure, qu'au reste il ne +prévarique pas, en n'assujettissant pas son cours à la marche lente et +aux proportions exactes d'un livre; car le comte de Gormas aurait +probablement dit à don Diègue que les étudiants apprennent mal leur +devoir dans un livre et que les exemples vivants ont un autre pouvoir; +si donc le professeur est tour à tour éloquent ou spirituel, il inspire +une admiration, une émulation qui valent bien, pour le profit des +auditeurs, une lecture à tête reposée; si, au cours d'une séance ou +d'une séance à l'autre, il court au gré de sa fantaisie, c'est pour +frapper plus sûrement les auditeurs. + + _Ils apprendront_ à vaincre en me regardant faire. + +L'erreur de Villemain consisterait en ce cas à ne pas voir que l'art +s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses +exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchaîne aucunement +l'esprit et l'éloquence. Villemain, qui démêlait fort bien +l'inconvénient de calquer des plans d'Homère et de Pindare, se +tromperait là comme les auteurs qui croyaient que dans une épopée +l'exposition des faits antérieurs à l'action doit nécessairement être +différée jusqu'à un récit placé après les premiers chants: il introduit +dans ses leçons le _beau désordre_ dont il dénoncerait l'artifice s'il +le rencontrait dans une ode. C'est là qu'on surprend le calcul chez ce +professeur dont la parole était pourtant toute verve et toutes saillies. + +Il n'a pas osé procéder plus simplement: pour expliquer le défaut de sa +méthode, il faut joindre à son insuffisante expérience de l'enseignement +la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez +lui; il la laisse très souvent percer. Cet homme, à qui la vie avait +souri dès son enfance, qui fut maître de conférences à l’École normale +et professeur en Sorbonne presque au sortir du lycée, qui fut membre de +l'Académie française à trente et un ans, cet homme, non moins brillant +dans le monde que dans sa chaire, non moins goûté dans le salon de la +duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait +partout avec lui une amabilité irrésistible ou une causticité +redoutable, doutait de lui-même. Plus tard, secrétaire perpétuel de +l'Académie française, pair de France, après avoir siégé dans les +conseils de la couronne, il éprouvera pour un instant le délire de la +persécution; car Victor Hugo a involontairement arrangé sans doute la +conversation que dans _Choses vues_ il rapporte à l'année 1845, date du +trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas dû l'inventer. Sous la +Restauration, Villemain n'en est encore qu'à redouter de fatiguer son +auditoire. De là , son soin de lui présenter sans cesse de nouveaux +objets, de lui ménager de perpétuelles surprises; en un mot, une +préoccupation qui rend d'autant plus méritoires tous les scrupules dont +nous l'avons loué, mais qui explique pourquoi il a, comme à plaisir, +empêché son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait +attendre. + +Mais d'où provenait cette défiance de soi? Dans la conversation que je +viens de rappeler, Villemain, à qui Victor Hugo conseille de dédaigner +ses ennemis, d'être fort, répond en indiquant à la fois l'étendue et la +limite de ses propres facultés, et se résume ainsi: «La force, mais +c'est précisément ce qui me manque!» Le mot est juste: Villemain sait +tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses idées. +Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait +doucement de ne pas conclure avec assez de netteté dans ses +appréciations littéraires; ce n'est pas que son jugement hésite ou qu'il +ne le laisse pas très clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la +force d'esprit nécessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit +dans la XLe leçon du cours sur le dix-huitième siècle son histoire de la +critique, il est impossible de n'être pas frappé des remarques profondes +qu'il y sème, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un +Guizot les eût fait ressortir davantage, les eût plus fortement +enchaînées les unes aux autres. Villemain a touché vingt fois à la +querelle des classiques et des romantiques, il a donné aux deux parties +les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indécision sur +sa pensée; mais jamais il n'a traité la question à fond. Il veut donner +un cours complet et non un cours méthodique; mais ce n'est pas +uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce à être dogmatique, c'est +aussi parce qu'il sent qu'il n'y réussirait pas. + +La force de l'homme tient à deux racines, l'énergie de sa volonté d'une +part, les grandes idées auxquelles il s'attache, de l'autre. L'énergie +pèche chez Villemain, et de plus, il n'est pas également touché des +différentes idées qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une idée +morale très élevée, mais non pas sur la plus élevée de toutes. On +reconnaît en lui pour cette double raison un élève du philosophe qu'il +exaltait sans se méprendre sur ses faiblesses et dont il avait reçu la +tradition vivante par Mme de Staël. Reprenant à son grand honneur une +noble thèse gâtée par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse +qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littérature qui +prétend se suffire à elle-même, que les bibliothèques, les salons, les +académies, les applaudissements des lettrés, les faveurs du pouvoir ne +forment pas à eux seuls un poète, qu'ils pourraient même, dans certains +cas, l'empêcher de naître, et que la littérature trouve en revanche de +grandes chances de prospérité là où le titre de citoyen est porté avec +honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la liberté, c'est +la vertu, cette condition de la liberté. Villemain respecte et fait +aimer la vertu partout où il la rencontre, fût-elle, nous l'avons +montré, séparée du génie; mais il ne pense à elle que quand il la voit. +Il ne lui échappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique +plusieurs fois, dans son aversion pour la carrière routinière des gens +de lettres, il ait été sur le point de dire, comme le feront les +romantiques, qu'un peu de désordre dans la vie ne nuit point au +génie[206]; toujours il s'est retenu à temps. Mais il se contente de ne +jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons. +Son enseignement, pénétré de l'amour de la liberté, n'est pas pénétré de +l'amour du bien, comme l'eût été celui, je ne dis pas seulement d'un +Bossuet, mais d'un Platon, comme l'eût été celui d'un Démosthène s'il +était descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas +intérieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas +assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons là un +modèle un peu terne à un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le +champ d'autres modèles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent +le plus soucieux de se déployer librement; car le _Gorgias et le Traité +de l’Éducation des Filles_ ont prouvé que l'éloquence, la malice, +l'élégance, la grâce se concilient sans effort avec les visées les plus +austères. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est +pas dans un cours, nous rappellerions les leçons si spirituelles, si +appréciées dans lesquelles Saint-Marc Girardin a réfuté plus tard les +doctrines dangereuses répandues par les drames contemporains. + +Ce qui précède explique pourquoi Villemain, né avec des dons oratoires, +et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux débats +des assemblées, n'y a pas, à beaucoup près, obtenu le même succès que +Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent à la Sorbonne il +_électrisait_ les mêmes auditeurs qu'il venait d'égayer, passait à la +Chambre des Pairs pour plus élégant qu'éloquent. Il ne suffit pas en +effet de dire que la scène avait changé, que tel qui brille sur un +théâtre plaît moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le +dix-huitième siècle trouverait sa place dans les discussions d'un corps +politique, surtout si l'on se rappelle que le goût du temps et la +composition des collèges électoraux conservaient au style parlementaire +une couleur littéraire qui s'est effacée depuis. Or, tandis que le +doctrinaire Guizot se formait de plus en plus à l'éloquence politique, +Villemain, qui s'était souvent moqué devant ses auditeurs de l'éloquence +académique, s'en est rapproché de plus en plus. Ce qui a transformé la +parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle +n'apprend qu'à penser, c'est l'habitude de rassembler ses idées, d'en +chercher les rapports, et d'attendre dans une forte méditation le moment +où l'unité qui résulte de ces rapports, clairement aperçue, soulage la +mémoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'était chez Villemain le +feu de la jeunesse qui suppléait à la profondeur de la méditation; il +distribuait les différentes parties de sa leçon dans un ordre un peu +factice que sa mémoire exercée retenait sans peine; fraîche encore, +riche d'idées et de souvenirs, elle lui suggérait pendant qu'il parlait +une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes échauffait son +discours. Mais, aux environs de la quarantième année, ce feu commença à +s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa méthode +l'obligeait, avaient souvent dérangé sa santé; car, bien que sous la +Restauration il n'ait pris qu'une fois un suppléant, Pierrot, qui le +remplaça dans l'année 1819-1820, il avait dû, en 1822, en 1823, manquer +bien des leçons, et même lorsqu'il entreprit, au début de 1827, l'étude +du dix-huitième siècle, il y avait deux ans qu'il n'avait professé[207]. +Dans la leçon de clôture du cours de 1827-1828, il confiait à ses +auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mémoire, l'action +naturelle, la facilité d'apprendre nécessaires à sa profession. Plus +heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne +parvint du moins qu'à une maturité autre et moins parfaite que celle +qu'on eût pu espérer pour lui. + +La prépondérance donnée par Villemain à la politique sur la morale +achève d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminué plutôt que +grandi en lui. Le découragement est fatal aux orateurs; si le dernier +que nous possédions des discours de Démosthène est le plus beau de tous, +c'est qu'après Chéronée il ne désespérait pas; mais une pareille trempe +d'âme est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures +tellement tristes, que celui qui met toute la dignité de l'homme dans la +liberté politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque +attaché qu'il fut au régime parlementaire, en a supporté vaillamment la +longue éclipse, parce que pour lui l'individu, même privé de ses droits +de citoyen, conserve une noble tâche à remplir. Villemain, qui ne l'eût +pas nié, mais qui n'arrêtait pas souvent son esprit sur cette pensée, a +dû sentir son optimisme s'ébranler bien avant l'époque où, sous le +second Empire, il exhalait en épigrammes son mécontentement du présent +et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait été +ministre sous Louis-Philippe, ses discours à la Chambre des pairs +prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours +tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la liberté +avait été sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva +rien pour la remplacer. + + + + +CHAPITRE III. + +Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de +l'enseignement de Villemain. + + +On voit donc ce qui a dû manquer à l'influence exercée par Villemain. Il +a, en homme sage et pratique, inspiré à ses auditeurs une ambition plus +relevée et plus facile à satisfaire en même temps que celle d'être de +grands écrivains; il leur a inspiré l'ambition d'être des citoyens +utiles; mais il n'a pas assez cherché à leur inspirer l'ambition encore +plus relevée et encore plus permise à tous d'être, dans l'intimité de +leur vie, des hommes de bien. + +Dans l'ordre intellectuel, sa méthode a pu contribuer à former des +esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vérifier les +théories du maître. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient +un peu d'esprit et de faconde n'aient fait à son cours pour toute leur +vie provision de jugements littéraires, ou, ce qui ne vaut guère mieux, +ne se soient enhardis en voyant juger dans le préambule d'une leçon tous +les écrivains d'un genre depuis l'époque la plus reculée jusqu'à nos +jours, à improviser des systèmes nécessairement faux, puisqu'ils ne +reposaient ni sur la science, ni sur la réflexion. L'instruction de +Villemain était prodigieuse pour l'étendue et la solidité; mais la +science chez lui paraît si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou +du moins il devait sembler, après l'avoir entendu, qu'avec un peu de +lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de +l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers à sa charge +l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse préface de +_Cromwell_, V. Hugo émet les plus étonnantes assertions sur les +vicissitudes de la poésie; sans doute, Villemain eût pu envier la +vigueur de style qui y règne, le ton d'autorité qui y alterne avec les +déclarations les plus modestes, et il eût souri d'entendre affirmer que +toute la littérature de l'antiquité a le caractère épique, qu'avant la +chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les États +n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date +l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne +serais pas surpris que V. Hugo ait écrit sa préface au sortir d'une +leçon de Villemain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il +venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop +d'inconvénients sa méthode à des esprits déliés comme J.-J. Ampère et +Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procèdent de lui, le premier +par la rapidité avec laquelle sa curiosité change d'objet, le second par +les rapprochements, très judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus, +qui donnent à son cours de littérature dramatique la forme d'un +enseignement à bâtons rompus. Mais déjà Saint-Marc Girardin n'a pas +toujours pratiqué cette méthode que personne aujourd'hui ne pratique +plus. + +Villemain n'est assurément pas responsable des dangereuses utopies de +ceux qui, entre 1830 et 1850, portèrent dans l'économie politique la +légèreté présomptueuse que sa méthode, corrigée chez lui par la solidité +de sa science et de son jugement, avait involontairement encouragée. On +ne peut légitimement lui demander compte que de son influence dans la +littérature et plus spécialement dans la critique. Mais aussi dans ce +domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le +faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est +produit par l'effet d'une réaction. Si Villemain n'avait pas procédé +d'une manière par trop expéditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-être pas +dépensé son incomparable finesse dans les innombrables articles qui +composent les _Causeries du Lundi_, véritable mine d'observations +psychologiques plutôt que monument littéraire. Né pour composer plus de +vrais livres qu'il n'en a laissé, il ne se serait pas si curieusement +attaché à tant de personnages voués à l'oubli, si Villemain n'avait pas +paru quitter les grands hommes presque aussitôt qu'il les abordait; +Sainte-Beuve aurait laissé à d'autres le soin de peindre des modèles qui +ne méritaient pas d'être si bien peints, et il aurait travaillé à des +Å“uvres plus importantes. L'esprit public fût devenu moins mobile et +moins léger. Nous avons innocenté les ingénieux caprices de la parole de +Villemain, en faisant remarquer que, dans la rédaction de son cours, il +les avait sacrifiés. Mais la séduction de ces caprices a piqué +d'émulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modèle d'une +improvisation enjouée, a rempli ses livres, souvent aux dépens de la +brièveté et de l'élégance, de toutes les saillies de son imagination et +de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier +Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais à mon sens +Sainte-Beuve eût pu encore mieux écrire. Si, lorsqu'on vient de lire une +page des _Causeries du Lundi_, on lit une page de La Fontaine ou de Mme +de Sévigné, on comprend combien un écrivain, à qui la nature a donné une +grâce pittoresque et une science délicate du langage populaire, gagne à +être difficile pour lui-même et à ne pas lâcher la bride à sa fantaisie. +Le style de Mme de Sévigné et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis +que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paraîtra souvent diffus et +bizarre. On rendra toujours hommage aux qualités de fond ou de forme +dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera +d'avoir mis à la mode l'habitude d'écrire, non pas avec ces expressions +simples et naturelles qu'on trouve les dernières, mais avec ces +expressions contournées ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on +prend l'étrangeté pour l'originalité véritable. La complaisance de +Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a +peut-être répandu le goût d'un travail incomplet qui, dans la recherche +du naturel, s'arrête à l'affectation. + +Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction +de professeur de Faculté, a dû, pour ainsi dire, se former tout seul. Il +avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chénier et de +quelques autres; mais il n'avait entendu, ni même lu ce que nous +appellerions des leçons bien composées. Quand il débuta, ses collègues +ou bien en étaient encore pour la plupart à lire des cahiers ou à +commenter péniblement un texte, ou, quand ils savaient parler +d'abondance et avec animation, leurs leçons étaient plutôt des homélies +d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement supérieur. Voici, d'après +le Moniteur du 18 décembre 1820, le résumé d'une leçon faite la veille à +la Faculté des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire +ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquité: Lacretelle a +montré par l'usage des caravansérails que cette vertu n'était pas +inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contrées, le despotisme +a tout corrompu, qu'Athènes avait, par une pensée généreuse, établi le +Prytanée, mais que dans les républiques anciennes les distributions de +vivres ruinaient l'État et disposaient le peuple à vendre sa liberté; +passant aux peuples chrétiens, il a opposé la charité de saint Vincent +de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux législations +païennes qui permettaient de les exposer; il a montré la science +s'alliant de nos jours à la charité, enseignant l'importance hygiénique +de la propreté; il a loué le courage, l'habileté, la discrétion des +médecins préservant la population civile de la contagion au moment où +les hôpitaux de la France envahie regorgeaient de blessés de toute +nation; il a terminé en exhortant ses auditeurs à pratiquer la +bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux +gouvernements. On le voit: c'est une conférence judicieuse et +chaleureuse dont le succès, attesté par le _Moniteur_, ne surprend pas: +mais ce n'est point là ce qu'on attend d'un professeur de Faculté. +Villemain donnait donc des leçons trop pleines ou trop discursives, +parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu +nourri ou trop terre à terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il +n'eût été nécessaire à une conversation d'ailleurs étincelante parce que +ses prédécesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la +déclamation. + +Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que +Cousin et que Guizot, il ne les égale pas comme professeur, c'est-à -dire +dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine; +mais pour Cousin on dira que ses artifices de comédien convenaient +encore moins à sa mission que la coquette agilité de la méthode de +Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort égayé des grands airs de +Cousin et nous avons même vu que dès 1828 Armand Marrast les avait +percés à jour. Mais à cette époque, pour échapper à l'ascendant de +Cousin, il fallait presque nécessairement être tenu en garde soit par un +invincible attachement aux doctrines du dix-huitième siècle, soit par +l'inaptitude à la philosophie. La plupart des jeunes gens nés avec une +véritable vocation se laissèrent ravir et provisoirement subjuguer. Près +de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient +la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se révolter. Leur +esprit n'était pour cela ni enchaîné pour toujours ni stérilisé: tout au +contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de +la volonté quand on leur parle d'un ton d'autorité, on leur enseigne par +là à vouloir: dans toute société, plus l'individu a été formé à +l'obéissance, mieux ensuite il sait commander; la république romaine, +l'état militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve. +C'est seulement sous le régime des castes, là où l'inférieur sait que, +quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obéira toujours, que la +soumission tue la volonté. Le ton d'autorité de Cousin n'inféodait donc +pas les auditeurs à sa doctrine, mais les obligeait à se pénétrer de la +part de vérité qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait à sa +manière, de même que la pluie qui arrose bon gré mal gré les plantes les +aide toutes à produire les fruits que chacune comporte. L'autorité de +Cousin venait de ce que, comme Guizot et à la différence de Villemain, +il avait autre chose que du talent. Sa gravité n'eût-elle été qu'un +_mystère du corps_ eût déjà imposé parce que c'est une qualité ou, si +l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique +calculée, elle tenait, comme celle de Guizot, à une autre qualité rare +dans tous les pays, à une volonté énergique, et que cette volonté, pure +ou non de tout égoïsme, servait de bonnes causes, d'abord la +restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la +philosophie, enfin l'Å“uvre fort délicate de l'enseignement de la +philosophie dans les lycées. M. Janet a fort bien établi en 1884, dans +la _Revue des Deux-Mondes_, ce dernier point trop oublié et a prouvé que +celui qui sous le gouvernement de Juillet avait régenté la philosophie +universitaire l'avait aussi sauvée. Cousin avait discipliné les jeunes +philosophes comme Guizot avait discipliné la Chambre des députés. +Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien +quelques imitateurs, mais n'eut point véritablement de disciples. Ses +anciens auditeurs ne l'oublièrent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex. +Nicolas, le défendre en 1844 contre un écrit de M. Collombet. Mais il +n'a point réuni un groupe autour de lui: après quinze ans de +l'enseignement le plus applaudi, après avoir été ministre de +l'instruction publique, il demeurait isolé. + +Il n'en a pas moins, dans la mesure où sa doctrine s'accordait avec +celle de Guizot et de Cousin, contribué à un progrès des esprits. Ils se +partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseigné l'équité à notre +intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non +pas à Voltaire (on nous dirait que la Révolution avait désabusé de +l'esprit voltairien), non pas à La Harpe (on nous dirait que La Harpe +n'était pas assez original), mais à Chateaubriand et à Mme de Staël. +Combien les vues systématiques dominent encore chez l'un et chez +l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque +du premier, de la générosité impétueuse de la seconde! Tous deux nous +ont appris des vérités nouvelles, nous en ont réappris d'anciennes, mais +avec eux on perd toujours d'un côté ce qu'on gagne d'un autre; ils nous +instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dépens d'une vérité. En +1815, Mme de Staël n'avait plus que deux ans à vivre, et Chateaubriand +s'enfermait dans la politique; mais la partialité demeurait la règle des +jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les +esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient +rien voir au delà du cercle étroit où ils s'étaient placés; longtemps +après, Daunou s'effraiera de la méthode d'Augustin Thierry, des +généralisations hardies et fécondes enseignées à Cousin par Vico[208]; +et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des +classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est à Villemain, +à Cousin, à Guizot que nous devons notre véritable affranchissement. +Lacordaire disait un jour, à Notre-Dame, que si les libres penseurs +répandus dans son auditoire avaient vécu au douzième siècle, ils +auraient apporté des pierres pour bâtir la cathédrale. Sans les trois +hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en détracteurs +de Shakespeare et du moyen âge, ou de Racine et de Voltaire. + + + + +DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE + + +Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public, +ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les +engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui +inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison? +Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet, +les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche +quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe +la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les +instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes, +puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin +tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme +qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée +qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des +réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie +non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait? +plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier +ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien +dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner +l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le +monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en +périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose +des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le +dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne +protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En +dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à +remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou +s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses +travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les +loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé. + +Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on +pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai +qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des +traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur +enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigés_, tandis que +leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices +d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance +plus commode que canonique des bénéfices d’Église, depuis que le clergé, +beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup +moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre +aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les +bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous +les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur +pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à +vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages +dont nous allons parler, aux éditions classiques. + + +I + +Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un +chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays, +on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands +écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et, +quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos +jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de +ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition +des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les +volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier, +comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur +temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand +on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire +préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner +au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que +le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un +titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime +publique n'est pas de trop pour les dédommager. + +L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur +particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de +lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié. +Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux +toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par +quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment +publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie +l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes +distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule +sous la compétence d'un étranger. + +Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le +ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt +présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans +l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent +sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol +et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos +lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre +supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils, +faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et +les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y +ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de +Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale +ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles +ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus +sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des +langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et +industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs +langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de +l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de +la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mérimée, dans la +préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces +doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour +qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des +décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un +avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux +lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues +méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur +les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de +refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est +donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions +classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la +façon dont elles ont été conçues. + +Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de +voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont, +pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des +volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il +semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres +scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du +texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à +cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les +illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés +ou dont on pourrait contester le rapport avec l'Å“uvre où on les insère +et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise; +trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne +noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits +vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous +devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux +illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt +ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits +de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les +services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes +qui en possèdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù +italiana_, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines +militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce +secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves +le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche, +n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne +sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point +tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux +leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils +savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent; +leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage +pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop +blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un +volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop +menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères +tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il +faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie +n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs +de ne pas avancer l'âge de la myopie. + +Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent +s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en +France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis +longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit +une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées +chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on +trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant. + +Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en +donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En +France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de +mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se +rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour +avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins +d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que +nous, par suite, à une époque où les mÅ“urs n'avaient pas encore la +délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses +grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de +Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme, +pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont +fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui +s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai +raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le +seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les +hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le _Décaméron_ complet, +et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que +le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus +suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez +mauvais Å“il. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista +critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas +mettre le _Décaméron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les +mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que, +dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que, +dans une édition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni +eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de +retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste +lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés, +il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé _qualche graziosa +lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre +sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des +beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les +consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.? +Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de +son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du _Roland +furieux_[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux +demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre +offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait +certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.--Mais, +dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on +prétend retarder pour eux la connaissance.--C'était précisément le +langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la +liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la +rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini. +Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très +judicieusement observer dans la préface de son édition classique du +_Cortegiano_, que le respect dû à la classe défend d'y parler de +certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne +suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages +scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les +élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne +leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre +effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit +chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la +débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de +prêcher ensuite la régularité des mÅ“urs avec autant de séduction +qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de +ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des +passions presque irrésistibles dans la jeunesse. + +On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation +intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B. +Bolza, qui, lui aussi, a publié le _Roland furieux_ à l'usage des +classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures +nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire +italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du +_Décaméron_ dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a +donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre +les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que +l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant +qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la +maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la +préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et +la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la +crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs +d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une +Å“uvre exquise que le _Cortegiano_, et même une Å“uvre d'une morale à la +fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les +interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il +assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des +passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour +titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle édition +classique de la _Jérusalem délivrée_, de conserver entièrement la +peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud? +Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de cÅ“ur la cause d'une pauvre +veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de +présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en +trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que +la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que +fréquentait Régnier. Monti a écrit: + + _Disse rea d'adulterio altri la madre, + E di vile semenza di convento + Sparso il solco accusó del proprio padre._ + +Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot +_solco_ par une périphrase «_la via alla generazione_,» et indique les +endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En +vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne. + + +II + +On ne trouve pas non plus, pour ce qui touche le commentaire du texte, +autant d'uniformité en Italie que chez nous. En France, depuis vingt +ans, il est universellement admis qu'une édition classique, outre +qu'elle doit donner un texte revu sur les meilleures éditions (au besoin +sur les manuscrits, et avec l'orthographe du temps), doit contenir les +variantes, l'indication des imitations faites ou suggérées par l'auteur, +des passages où d'autres écrivains se rencontrent avec lui ou le +combattent, des jugements portés sur son Å“uvre; on veut qu'elle soit +précédée d'une ample biographie et d'une introduction où l'on embrasse +l'histoire de l'Å“uvre, du sujet s'il a été traité à d'autres époques, du +genre auquel il appartient, avec un aperçu du siècle où il a été +composé. En un mot, on tient généralement qu'une bonne édition classique +doit être l'abrégé d'une édition savante. Les Italiens penchent aussi +vers l'érudition, mais ne s'y livrent pas d'après un plan aussi +méthodique. Dans beaucoup de leurs éditions les plus estimées, ils +suppriment absolument toute biographie, à moins que l'auteur n'ait écrit +lui-même un récit de sa vie ou qu'un biographe accrédité n'y ait +suppléé; en ce cas, ils conservent en totalité ou en partie ces récits +tout préparés. D'ordinaire aussi ils s'abstiennent de toute dissertation +historique ou littéraire. Après une courte préface où ils exposent +uniquement la méthode qu'ils ont suivie, le texte vient immédiatement. +D'autres encore mettent d'abord sous les yeux des lecteurs les documents +propres à éclairer l'Å“uvre qu'ils éditent, mais suppriment à peu près +toute note au bas des pages. + +Ce n'est pas qu'ils entendent ménager leur peine: ces éditions, pour la +plupart, ont coûté au moins autant de travail que les plus soignées de +notre pays, surtout celles où ils ont porté tous leurs efforts sur +l'annotation du texte. En effet, la tâche est d'ordinaire chez nous +préparée d'avance par des éditions à l'usage des savants où il est +permis de puiser, tandis que l'éditeur italien est souvent pour deux +raisons privé d'un tel secours. Premièrement, comme il y a moins +longtemps qu'on a réappris à travailler en Italie (et cette remarque est +à l'honneur de la génération actuelle qui doit suffire à tout), il s'y +rencontrait moins, je ne dis pas de belles, mais de bonnes éditions des +auteurs; on sait, notamment, que les innombrables commentateurs qui +s'étaient avant notre siècle exercés sur la _Divine Comédie_ ont +médiocrement facilité la tâche des érudits contemporains; il manque +également aux Italiens certains ouvrages de fonds qui ont été largement +mis à profit pour nos éditions scolaires entre autres, un dictionnaire +historique de la langue nationale. En second lieu, leurs siècles +classiques ne fournissent pas comme notre dix-septième siècle un assez +grand nombre de livres, à la fois graves et attrayants, pour qu'on en +compose tout le programme des lycées; leurs plus beaux génies sont +souvent ou trop profonds, ou trop hardis, ou trop légers pour que +l'éducation de la jeunesse leur soit absolument confiée; on s'adresse +donc aussi aux penseurs, aux patriotes de la fin du siècle dernier ou du +commencement du nôtre, ou même à des hommes de cette période qui, comme +Monti, sans prétendre à l'un ou à l'autre de ces titres, ont été avertis +par le changement des mÅ“urs de surveiller au moins l'expression de leur +pensée. On a donc donné des éditions classiques d'écrivains très +récents, sur lesquels sans doute on avait déjà beaucoup écrit, mais sur +lesquels il ne s'était pas formé ce commentaire de tradition qu'un +professeur trouve tout préparé dans sa mémoire quand il veut éditer un +auteur mort depuis plusieurs siècles. Pour éditer, selon la méthode +actuelle, un ouvrage de Chateaubriand, de Lamartine, de V. Hugo, il +faudrait beaucoup plus de recherches que pour éditer un ouvrage du temps +de Louis XIV. C'est le cas de quelques-uns des éditeurs italiens. Enfin, +il faut à certains égards plus d'érudition pour commenter un auteur +italien, parce que tandis que chez nous la plupart des auteurs n'ont +guère imité que les anciens, en Italie la plupart des écrivains ont +beaucoup emprunté en outre à leurs compatriotes des générations +précédentes. Ce serait même, du moins pour un Français, une étude pleine +de surprises que de rechercher l'influence gardée, malgré les variations +du goût public, par Dante et par Pétrarque sur les poètes qui leur +ressemblaient le moins; et ce n'étaient pas eux seuls qu'on imitait. On +peut donc admettre sans crainte de se tromper, que les éditions +scolaires dont les Italiens font cas, mais qui ne contiennent pas toutes +les parties intégrantes que le genre nous paraît comporter, n'en ont +pas moins de droits à l'estime. + +Au fond, le contraste signalé plus haut entre les systèmes des éditeurs +italiens tient uniquement à une différence de méthode et non à une +différence d'intention; elles sont faites d'après un même principe, qui +est précisément celui qui a prévalu chez nous. En Italie, comme en +France, on veut éviter de se substituer à l'élève. Ceux des éditeurs +italiens qui s'interdisent les dissertations d'histoire littéraire, +comme ceux d'entre eux qui s'interdisent les notes au bas des pages +obéissent exactement au même scrupule qui, chez nous, a fait rejeter ce +qu'on a nommé les notes admiratives. Des deux parts, on craint de dicter +l'opinion de l'élève. On ne veut pas lui suggérer des jugements: on se +borne à lui fournir des occasions d'exercer son jugement. Ce principe +reçoit seulement des applications fort diverses. Celles qu'on préfère en +Italie encourraient probablement notre censure. Un Français +représenterait aux uns, que c'est laisser bien longtemps l'élève à +lui-même que de l'abandonner aussitôt après l'introduction pour ne le +retrouver que dans les additions qui suivent le texte, aux autres, que +c'est mettre sa bonne volonté à une périlleuse épreuve que de l'obliger +à chercher lui-même ailleurs les notions préliminaires sans lesquelles +on ne comprend pas un ouvrage. Mais les Italiens pourraient bien nous +répliquer que nous avons nous-mêmes fait quelques sacrifices d'une +opportunité contestable à la crainte de prévenir le jugement de l'élève. + +Nous avons, en effet, banni de nos livres de classe les courtes +remarques par lesquelles on y signalait jadis les beautés de style. +C'est un lieu commun que de les railler, et il ne faudrait pas, +d'ailleurs, pour le plaisir d'être seul à les défendre, soutenir que +jamais commentateur d'autrefois n'a prêté au ridicule par un +enthousiasme pédantesque ou inintelligent. Les Italiens ont, eux aussi, +modifié leur style dans les passages où ils provoquent l'admiration des +écoliers pour leur auteur. Nul d'entre eux ne s'écrierait plus +aujourd'hui que Le Tasse ressemble «à un être surnaturel apparu sur la +terre pour servir de guide à un peuple qui s'élève ou à une civilisation +qui se transfigure,» «à l'Océan d'Homère riche de sa propre immensité et +du tribut de tous les fleuves de l'univers;» nul n'entremêlerait ses +remarques de petits sermons et ne présenterait ses réflexions sous forme +d'apostrophe à la studieuse jeunesse, comme le voulait la mode d'il y a +quarante ans. Mais le changement s'est opéré sans bruit et moins +radicalement que chez nous. Comme les Italiens ne connaissent pas la +peur de paraître naïfs, qui est une de nos pires faiblesses, il leur +arrive encore de signaler, en les appelant du terme technique, les +figures dont un écrivain orne sa diction. En France, aujourd'hui, nous +partons de l'idée, qui pourrait bien manquer de justesse, que les +beautés qui frappent une grande personne frappent un enfant et que, par +suite, en cette matière, les remarques oiseuses pour l'une sont inutiles +pour l'autre. L'expérience prouve, au contraire, que les rhétoriciens +les mieux doués, ceux qui entendent le mieux une version, qui tournent +avec le plus d'agrément une page de français, ne s'avisent pas eux-mêmes +des beautés de style qui nous frappent le plus. Il ne faut pas dire +qu'ils les sentent et que c'est seulement l'embarras de trouver les mots +nécessaires ou une sorte de pudeur qui les empêche de les commenter. La +plupart des meilleurs, quand on les met sur une page dont la tradition +ne leur a pas appris d'avance les traits saillants ne sauraient même pas +les montrer du doigt. Cette observation ne s'applique pas seulement aux +rhétoriciens: elle s'applique aussi aux étudiants de première année, +même à ceux dont le style fait déjà concevoir les plus heureuses +espérances. Ce qui trompe, c'est la vivacité avec laquelle les jeunes +gens sentent l'énergie d'une belle page quand on la leur interprète par +une lecture animée; la manière dont ils goûtent l'ensemble fait croire +qu'ils goûtent le détail. Ce qui trompe encore, c'est qu'au besoin ils +savent, la plume à la main, apprécier ces beautés de détail; mais, +s'ils y réussissent, c'est que, si précisément que soit indiqué le +passage soumis à leur critique, ils s'aident des souvenirs de leurs +cours, de leurs manuels; ils travaillent, en réalité, non pas sur la +page dont il faudrait découvrir les beautés, mais sur le jugement qu'ils +ont trouvé quelque part; ils changent, sans le remarquer eux-mêmes, un +exercice d'invention critique en un exercice d'exposition oratoire. Tant +il est vrai qu'il faut avoir beaucoup lu et même un peu vécu pour +apercevoir, sans le secours d'autrui, le mérite de l'expression! Le +style est la qualité qui se développe la première chez les jeunes +gens[212], et c'est la dernière qu'ils démêlent chez les auteurs. + +Il n'est donc pas inopportun d'avertir en toute simplicité les jeunes +gens qu'une belle parole est belle, dût-on faire sourire, par cet avis, +l'homme fait qui n'en a pas besoin. Lorsque aujourd'hui, dans nos +éditions, on donne à la jeunesse un de ces avis charitables, on veut le +racheter par la finesse du commentaire qu'on fait de la beauté +signalée. La vieille méthode, dans sa sécheresse prudemment banale, +après avoir prévenu les jeunes lecteurs qu'il y avait là quelque chose +d'admirable, les laissait chercher davantage. Quant à sa terminologie +que nous sommes si fiers de ne plus comprendre, elle était peut-être +plus commode que ridicule. Car, dès qu'on veut aller jusqu'à la +précision, il est malaisé de se passer absolument de mots techniques; +que deviendrait l'enseignement de la peinture si l'on proscrivait les +mots de glacis, d'empâtement, etc.? La critique contemporaine parle elle +aussi une langue fort spéciale; un puriste prétendrait même qu'elle a +remplacé une nomenclature tirée du grec mais précise par un jargon vague +mais inutile, qu'il n'a que faire d'appeler _suggestif_ un livre qui +fait penser, tandis qu'il ne sait par quoi remplacer métonymie, qu'il +comprenait fort bien le mot litote, mais qu'il n'entend pas très bien ce +que c'est que l'_au-delà _ dans un écrivain. + +Il est vrai qu'on reproche aux notes dites admiratives d'empiéter sur le +commentaire oral. Mais toutes les pages d'une édition classique ne sont +pas destinées à être lues en classe; il faut penser à l'élève qui lit +tout seul. Puis quel est donc le professeur qui ne trouvera plus rien à +dire sur une expression pleine de sens ou de sentiment parce qu'une +ligne placée au bas de la page en aura conseillé l'examen? Ce reproche +atteindrait au surplus toute espèce de commentaires, et on l'adresserait +avec plus de fondement aux nouvelles éditions qu'aux anciennes; +celles-ci n'aidaient l'élève qu'à découvrir des beautés qu'à son âge on +ne peut saisir seul, tandis que celles-là multiplient les observations +sur le fond même des choses, lequel est plus à sa portée. Par exemple +l'analyse d'une pièce de théâtre, d'un caractère tragique ou comique ne +dépasse nullement la force d'un rhétoricien; or, outre que la plupart +des éditions récentes de notre théâtre apprécient au cours de la pièce +tous les passages où se marque le progrès de l'action ou de la passion, +la plupart dans l'introduction traitent avec détails les questions peu +nombreuses dont on peut proposer l'étude aux élèves. Or, si désireux que +vous supposiez l'élève de ne pas copier ces aperçus, il ne réussit pas à +s'affranchir de ce qu'il a lu; il ne pense pas assez pour n'être point +dominé par la pensée d'autrui. En fait de commentaire général, +j'aimerais mieux la méthode d'un auteur italien, M. Falorsi, qui donne +alternativement les objections dirigées contre les drames d'Alfieri et +les réponses de l'auteur, puis qui laisse l'élève se prononcer en +connaissance de cause. + + +III + +Mais si les Italiens ont moins peur que nous d'offrir au jugement de +l'écolier le guide dont il a besoin, les voici de nouveau partagés sur +l'esprit dont la critique littéraire doit procéder dans un livre de +classe. Une des choses qui font la force de l'Université de France, +c'est qu'elle porte dans l'appréciation de nos grands écrivains deux +sentiments également précieux, une admiration sincère et une +respectueuse liberté. Pour nous réconforter à l'heure de nos désastres, +un de nos maîtres a pieusement recueilli à travers les siècles passés +les paroles que le patriotisme a inspirées à tous nos écrivains obscurs +ou célèbres[213]; mais jamais sa sympathie pour les chantres de nos +joies, de nos douleurs, ne l'abuse sur leur talent; quand leur mérite +littéraire n'égale pas la générosité de leur cÅ“ur, il avoue sans hésiter +son regret de ne pas les trouver plus éloquents ou plus spirituels. Il +me semble qu'en Italie de très bons esprits mêmes concilient plus +malaisément les scrupules du critique et ceux du citoyen. Il semble qu'à +cet égard les éditeurs italiens se partagent; les uns, dans leur crainte +de refroidir l'enthousiasme de la jeunesse ou d'éveiller sa malignité, +dispensent un peu trop libéralement l'éloge aux auteurs qu'ils +commentent, ou ferment les yeux sur leurs défauts; les autres font payer +à leur auteur les exagérations de ses panégyristes, sans se demander si +l'admiration des élèves est assez robuste pour résister aux assauts +qu'ils lui donnent. + +Ainsi M. Bertoldi, dans une édition fort érudite de Monti, trouve moyen +de ne jamais censurer les palinodies de son poète; lui qui pousse la +sévérité à l'endroit de Voltaire jusqu'à l'appeler un des plus efficaces +coopérateurs de l'athéisme, qui l'accuse de mépris et de haine pour la +divinité, il réussit à ne jamais condamner la versatilité de ce flatteur +de tous les régimes; il cite sans observation les vers où il est dit que +Napoléon inspire de la jalousie à Jupiter; il rapporte sans la discuter +l'allégation insoutenable de Monti prétendant après les victoires de la +France que la _Bassvilliana_ n'était écrite que contre la tyrannie +démagogique. M. Puccianti, dans ses anthologies, dont le public italien +fait grand cas avec beaucoup de raison, ne s'abstient pas de signaler +les défauts des écrivains; mais, en beaucoup d'endroits, il fait +visiblement effort, par patriotisme, pour trouver beau ce qui n'est que +médiocre. Au contraire, l'édition des morceaux choisis de Giusti, que M. +Guido Biagi a composée pour une excellente _Biblioteca delle +Giovanette_, s'ouvre par une curieuse histoire de l'engouement que les +circonstances avaient valu à son héros; il n'y aurait qu'à louer cette +savante, cette piquante revue de tous les jugements portés en Italie et +au dehors sur Giusti, si elle était destinée à des hommes faits qui, +après l'avoir lue, n'en goûteraient pas moins _Girella_ et la _Terra dei +morti_; mais n'est-il pas à craindre que dans l'âge où ]es préventions +sont plus fortes que le goût n'est vif, les jeunes lectrices de M. Biagi +ne sortent de cette lecture moins aptes à discerner le mérite du +satirique toscan? Le terrible mot de pauvre esprit, _povera mente_, +articulé par Tommaseo, ne gâtera-t-il pas pour elles la malice et la +verve de Giusti, et ne pouvait-on les mettre en garde d'une façon moins +savante mais moins cruelle contre une estime outrée pour son talent? M. +Severino Ferrari a démêlé avec une remarquable finesse les petits +artifices du Tasse; il a surpris tous ses emprunts, il a découvert que +son originalité consiste quelquefois à exagérer les exagérations +d'autrui; et il le dit. C'est son droit, et une étude où il en +rassemblerait les preuves offrirait autant d'utilité que d'agrément. +Mais une édition de la _Jérusalem délivrée_ qui doit conduire à un +jugement général de l'Å“uvre, surtout une édition classique, devait-elle +être conçue d'après ce plan? Non, certes, du moins à mon avis. Boileau +lui-même, s'il avait entrepris un commentaire suivi de la _Jérusalem_, y +eût montré aussi soigneusement l'or que le clinquant; il n'aurait pas +consacré toute sa préface à établir que le style en est affecté, que les +caractères n'y sont pas conformes à l'histoire. Puisque M. Severino +Ferrari convient que le Tasse émeut encore aujourd'hui les charbonniers +des Apennins, le devoir essentiel de ses commentateurs est de faire +sentir le charme de sa poésie. Prémunissez les élèves contre les +ornements recherchés qui abondent dans l'épisode d'Olinde et de +Sophronie, mais à la condition d'excepter formellement de la +condamnation des vers délicieux comme le + + _Brama assai, poco spera e nulla chiede,_ + +à condition de rendre hommage aux mâles et modestes paroles de Clorinde +à Aladin, qui terminent l'épisode par un contraste plein de grandeur. +Dans les paroles de Clorinde, vous énumérez les imitations de Dante et +de Pétrarque: fort bien, pourvu que vous avertissiez les écoliers que ce +n'est ni à Laure ni à Béatrix que l'héroïne doit l'incomparable accent +de sa gratitude envers l'homme qui l'a tuée sans la connaître, qui lui a +ouvert le ciel, et qui mourrait de douleur si elle ne lui apportait pas +cette consolation céleste: + + _Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo, + Quanto più creatura umana amar conviensi._ + +Faites sentir que le cÅ“ur du Tasse, à la différence du cÅ“ur de Dante, +n'est pas égal à son sujet, mais à condition d'ajouter que souvent, dans +le langage qu'il prête à Godefroy de Bouillon, dans la peinture des +chrétiens apercevant la cité sainte, ailleurs encore, il en a senti et +exprimé dignement la grandeur. M. Ferrari ne cède pas à un parti pris +d'injustice; il cite çà et là quelques éloges donnés à de beaux vers, il +lui arrive de réfuter des critiques mal fondées; mais, laissé à +lui-même, il vaque plus volontiers à l'office de désenchantement qu'il +s'est attribué. + +Toutefois plusieurs éditions scolaires d'Italie échappent à la fois au +reproche de complaisance et au reproche d'excessive sévérité. On peut +citer à cet égard le résumé que M. Falorsi a donné de l'autobiographie +d'Alfieri dans une édition d'Å“uvres choisies du poète d'Asti. M. Falorsi +est malheureusement de ceux qui suppriment à peu près entièrement les +notes, du moins pour les quatre pièces d'Alfieri qui forment la plus +grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rédigerait fort bien +les siennes; son récit de la vie du grand tragique ne contient pas une +seule appréciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de +netteté que de discrétion tout ce qui se mêlait de faiblesse bizarre et +maladive à l'énergie d'Alfieri et comment c'est du jour où Alfieri a +lutté courageusement contre lui-même qu'il s'est acquis des titres à la +gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse +qu'à propos du théâtre d'Alfieri il donne de quelques pièces de Racine; +ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez +ressortir les caractères, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu +d'admirateurs de Racine même auraient mieux marqué la rapidité d'action, +le caractère constamment tragique de notre _Britannicus_. Citons comme +dernier exemple de cette liberté de jugement une note amusante qui +établit fort bien que l'excès opposé à notre indifférence prétendue ou +réelle pour les langues étrangères ne va pas sans inconvénient: «Les +Italiens modernes qui, dans la lecture de méchantes gazettes d'un style +pis que francisé, dans des traductions subreptices (_ladre_) d'ouvrages +étrangers, dans le commerce de précepteurs, de bonnes d'enfants, bientôt +de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon, +sucent avec le lait un sot mépris (_dispregio ciuco_) de leur belle +langue, feront bien de méditer un passage d'Alfieri sur le rapport +nécessaire qui existe entre l'étude de la langue maternelle et +l'éducation de la pensée[214].» + +Il va de soi que, quand un des maîtres de la critique italienne trouve +le temps d'annoter une édition à l'usage des classes, il sait faire +entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excès d'insistance. +M. Alessandro d'Ancona l'a prouvé à l'occasion des Odes de Parini. +C'était un sujet particulièrement délicat: la difficulté ne consistait +pas pour un érudit de sa force à réunir tous les passages anciens et +modernes dont l'habile imitation compose jusqu'à un certain point +l'originalité laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de +reconnaissance au noble poète qui, au siècle dernier, releva dans leur +patrie la dignité de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent +impatiemment toute censure à son adresse; ils pardonneraient encore un +mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avoué +d'extravagances que leur gratitude fort légitime ne peut pas se +dissimuler ses travers. Mais le caractère pur, la vie sans faiblesses de +Parini protègent sa gloire. Il était donc fort difficile, surtout dans +un volume destiné à la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque à Parini +pour être un penseur et un écrivain du premier ordre. Il ne faut donc +pas reprocher à M. d'Ancona de ne point signaler certains défauts que +l'ironie mordante de Parini et ses intentions généreuses ne nous +empêchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, où +la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points, +M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de cÅ“ur, les a choisis d'une +main heureuse et touchés d'une main délicate. En voici un exemple: un +Italien, car en Italie même on ne peut s'aveugler toujours sur les +défauts de Parini, avait osé dire que dans la _Caduta_, une de ses +pièces les plus estimées, la bassesse officieuse de l'inconnu qui +prétend tirer le poète de la pauvreté s'exprime avec une invraisemblance +choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie, +nous enseigne à reconnaître et à limiter en même temps la portée d'une +critique qui n'atteint que l'exécution d'un morceau et n'entame pas la +beauté fondamentale de la pièce: «Sans accepter entièrement,» dit-il, +«les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet +officieux conseille froidement et d'un ton amical à Parini de se faire +démagogue, espion, voleur, il va peut-être un peu trop loin, même étant +donnée l'intention sarcastique.» Quand l'intérêt public est en jeu, M. +d'Ancona n'hésite pas: il donne nettement tort à Parini s'imaginant que +la charité peut prévenir tous les crimes et que le pardon accordé à un +criminel offre une garantie suffisante contre la récidive, et il conclut +son commentaire de l'Ode _Il bisogno_ par ces belles paroles dont la +citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi +bien à la pédagogie qu'à la politique: «Du reste les disputes sur le +devoir de prévenir et sur celui de réprimer sont des logomachies +byzantines. L'État est tenu de prévenir quand il le peut, de réprimer +quand il le doit. La limite de la prévention est la possibilité, la +limite de la répression est la justice.» + +Ce franc aveu des défauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne +pas un apparent oubli de leurs qualités, aurait d'autant moins +d'inconvénients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux +que chez nous avec les écrivains de talent. Chez nous, sauf durant des +périodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la +clarté sont les deux qualités réputées les plus indispensables; comme la +multitude est compétente pour juger de ces deux qualités, elle fait tout +d'abord des écrivains ses justiciables. En Italie, on demande tout +d'abord à un écrivain de l'imagination; or l'imagination est une qualité +qui varie d'homme à homme, qui suit sa fantaisie et à qui, si on l'aime, +on permet de s'y livrer; puis Dante, élève des scolastiques, a, dès +l'origine, accoutumé les Italiens à une poésie savante qui ne se laisse +pas entendre à première lecture. L'ambition de conserver dans la langue +vulgaire les inversions, les enchevêtrements de mots qui, dans le latin, +n'engendrent pas la confusion à cause des désinences moins uniformes, a +encore fait accepter une demi-obscurité qui tient le lecteur en respect; +enfin, la langue littéraire de l'Italie n'est pas, n'était pas surtout +jusqu'à ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens, +chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de +sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience, +partant avec plus de déférence que nous. C'est même chose touchante que +de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent +chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand poète, avec +quelle longanimité la nation s'éclaire tour à tour des interprétations +successives qu'on lui en présente. Chez nous, lorsque Muret déclare que +sans sa glose les _Amours_ de Ronsard sont inintelligibles, notre +premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser là +l'un et l'autre: en Italie une déclaration semblable ne choque personne. +C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer +les lecteurs dans l'admiration des beautés véritables de son texte, +peut, s'il l'ose, en révéler les défauts, sans crainte de le +discréditer. + + +IV + +Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se +rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent, +soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si +les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que +réclame l'enseignement secondaire. + +Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus +modeste des tâches; et c'est même le devoir strict de tout homme qui +veut éditer un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au préalable qu'il +connaît toutes les découvertes des érudits qui se rapportent à son +auteur. Il doit aux élèves, sous la réserve des suppressions que leur +âge exige, un texte authentique, et, par conséquent, il faut qu'il ait +consulté les travaux où l'on a corrigé les mauvaises leçons. Il leur +doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs +déjà réfutées, et par conséquent il faut qu'il ait lu les érudits et les +critiques dont les lumières s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il +ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son édition la plus +grande somme possible de la science qu'il a pu acquérir. Une édition +destinée aux érudits n'est jamais trop érudite parce qu'elle doit +répondre à d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent +interroger l'un après l'autre notre admirable collection des grands +écrivains de la France, la feuillettent chacun dans une pensée +différente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prévoir et +satisfaire tous leurs désirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout +autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la première +fois, qui cédera la place à un autre dans quelques semaines, ils n'en +peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y +parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vôtres. Ces beautés +saillantes, que peut-être dans le fond de votre âme vous êtes las +d'admirer et de commenter, ils ne les découvrent pas d'eux-mêmes et ne +les comprendront bien que grâce à vous. Toutes les questions +subsidiaires qui s'imposent à qui veut approfondir, ne se présentent pas +à leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet +principal qu'ils ont déjà beaucoup de peine à ne pas manquer. Toutes les +notions qui nous ont fait pénétrer depuis notre jeunesse dans les +auteurs que nous avions étudiés au collège, la vie, la lecture nous les +ont données peu à peu; nous les avons digérées, et c'est pour cela +qu'elles nous profitent. En présenter à la jeunesse un résumé, même fort +judicieux, fort élégant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il +faut donc s'accommoder à sa faiblesse. Dans une savante revue italienne +que nous avons citée un peu plus haut, M. S. Morpurgo, répondant à un de +ses compatriotes qui déclarait qu'on traite trop les lycéens en +enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas très +disproportionné à leur âge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des +enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas +mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions à étudier +que celles qu'on étudie avec eux, mais il faut aussitôt après les +ramener sur ces dernières. La meilleure édition classique est celle qui, +tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse +le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte +lui-même. + +Une des principales qualités qu'il y faut est donc la brièveté, la +sobriété. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tête du volume une +biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour +nos enfants que l'édition est faite et non pas pour nous, et que ce +n'est peut-être pas faire l'éloge d'un livre scolaire que de constater +l'intérêt que les parents prennent à le lire. Ces longs morceaux pleins +de faits et d'idées qui font honneur à l'érudition, à l'étendue +d'esprit, au style du professeur qui les a composés n'effraieront-ils +pas l'élève? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui +restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il même le +désir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en +auront-elles pas détourné? Prenons garde de rebuter les élèves légers, +et, ce qui serait encore pis, de donner aux élèves studieux une habitude +qu'hélas! nous avons peut-être contractée nous-mêmes, celle de lire trop +vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur +mémoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux élèves +n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait +autrefois certains exercices de la rhétorique dont les paresseux se +tiraient, dit-on, par des larcins qualifiés de réminiscences; mais nos +élèves ont aujourd'hui la tête si remplie de notices biographiques et +critiques, que de la meilleure foi du monde ils les récitent sans s'en +apercevoir; il leur semble même, comme aux légistes de l'époque +antérieure à Cujas, que la seule manière d'étudier un texte soit d'en +étudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes +raisons pour garantir l'authenticité: il y a trois ans, à la Faculté des +lettres de Paris, à la suite d'une conférence de littérature française, +un jeune homme à figure ouverte et sympathique vint demander de quel +manuel on recommandait particulièrement l'usage; on lui répondit +naturellement que l'on conseillait plutôt de ne faire usage d'aucun +manuel, du moins à propos des auteurs marqués au programme, et de lire +assidûment ces auteurs pour se mettre en état de répondre même aux +questions imprévues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il +appartenait à un lycée de province et ne pouvait venir que de loin en +loin à la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au +candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien +n'était plus facile pour les examinateurs que de discerner les +compositions dont la mémoire seule avait fait les frais. Sa figure prit +une expression d'incrédulité, de tristesse, et il partit évidemment +persuadé que les maîtres de conférences de la Sorbonne, afin de ne point +faire de tort à leurs auditeurs réguliers, gardaient pour eux le secret +des recettes infaillibles grâce auxquelles un étudiant docile devenait à +coup sûr licencié. Nos éditions scolaires ont contribué à cette +disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle préface +qui stimule la réflexion chez un homme fait l'engourdit chez les +écoliers. + +En accordant qu'il faut donner aux élèves le texte véritable de nos +classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallût y conserver une +orthographe archaïque ou capricieuse; c'est leur prêter une apparence +rébarbative. Quant aux notes, elles doivent, à mon sens, n'être pas trop +multipliées. On pourrait ménager davantage les notes curieuses seulement +en elles-mêmes, celles qu'on peut lire à part; car, si ces notes +amusent, instruisent même, elles n'exercent pas assez l'esprit. +Peut-être abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de +l'indication des passages que l'auteur a imités. Il ne faut, pour ainsi +dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'élève que pour +expliquer à celui-ci le langage de celui-là , pour l'aider à en +comprendre la force, pour l'inviter à interroger respectueusement son +interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose à propos +de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a déjà quelque peine à soutenir le +dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui +lui conte de piquantes historiettes. Les notes véritablement utiles sont +celles qui soulèvent à demi le voile qui lui cache les beautés de +l'éloquence et de la poésie, qui lui promettent au prix d'un effort un +plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir +d'imagination et de cÅ“ur. Quelquefois les notes pourraient prendre la +forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on +tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire, +pourquoi tel vers est éloquent ou spirituel, en quoi l'idée d'une scène +est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une édition +savante doit faciliter l'étude de l'ouvrage dans ses rapports complexes +avec l'histoire littéraire et morale de l'humanité, l'auteur d'une +édition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'étude de +l'ouvrage en lui-même. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir +tout enseigner à qui a tout à apprendre. + +Circonscrite de cette manière, la tâche ne serait pas beaucoup plus +facile ni moins capable de tenter les hommes dévoués et distingués +auxquels nous prenons la liberté de soumettre ces réflexions. Pour +atteindre la perfection dans le genre qui nous occupe, il ne leur manque +plus qu'une chose, mais qui me paraît aussi malaisée qu'indispensable, +c'est de vouloir bien se faire petits. + + + + +APPENDICES + + + + +APPENDICE A. + +Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de jeunes filles +de Naples.--Le pensionnat de Lodi. + + +LE PENSIONNAT DE Mme LAUGERS À BOLOGNE. + +Outre la plupart des documents qui m'ont servi à faire connaître cette +maison, MM. Capellini et Malagola m'ont encore fourni les deux pièces +dont voici la traduction et dont les originaux sont aux Archives d’État +de Bologne. + +ROYAUME D'ITALIE. + + Bologne, 17 avril 1807. + +Le préfet du département du Reno, + +Vu le plan organique de la Maison Royale Joséphine, présenté +antérieurement par M. le chevalier Salina, président royal, + +Considérant qu'il s'agit d'un établissement honoré d'une spéciale +protection par S. A. I. le prince Vice-Roi, + +Qu'il a pour objet la garde la plus vigilante, la culture la plus pure +des âmes des jeunes filles, + +Que des fins aussi importantes peuvent être pleinement atteintes sous la +direction de l'institutrice actuelle, Mme Thérèse Laugers[215], + +Et que, pour accroître le nombre de ces chères écolières (_delle tenere +alunne_), qui feront ensuite passer dans leurs familles et dans la +société l'éducation parfaite qu'elles y auront puisée, il sera bon de +faire connaître les dispositions précises et louables du plan susvisé, + +Décide: + +Le plan organique de la Royale Maison Joséphine sera imprimé et publié. + +La présente décision est communiquée en copie conforme à Mme la +directrice Laugers, pour qu'elle l'exécute. + + Signé: MOSCA, et, au-dessous: ZECCHINI, secrétaire général. + + Pour copie conforme: F° Zecchini. + + +Plan de la Maison Royale Joséphine de Bologne. + +I.--_Caractère particulier de ce pensionnat._ + +La Royale Maison Joséphine de Bologne, située rue Nosadella, dans +l'ex-couvent des Franciscaines du Tiers-Ordre, est dirigée et +administrée immédiatement par Mme Laugers, qui y donne l'instruction. La +discipline est sous la surveillance d'une commission nommée par la +municipalité de Bologne et par un président choisi directement par S. A. +I. le prince Vice-Roi. Les jeunes élèves sont partagées en trois classes +d'après leur âge et leur capacité. Les unes sont pensionnaires, les +autres demi-pensionnaires, les autres externes. + +II--_Culture de l'esprit._ + +La religion catholique et la saine morale sont l'objet principal et +capital de cette éducation. Aussi, outre la règle pour la pratique +journalière des actes de religion, les instructions morales, le +catéchisme des samedis, les exercices spirituels du 28 octobre au 1er +novembre[216], il y aura un ou plusieurs prêtres chargés spécialement de +cultiver l'esprit et le cÅ“ur des pensionnaires. + +III.--_Travail manuel._ + +Tous les travaux à l'aiguille et à la maille qui conviennent au sexe +féminin sont dirigés par la directrice elle-même, aidée d'une +sous-maîtresse, et sont traités avec le soin que réclame ce genre +d'occupation. On forme, en outre, les jeunes filles, dans la mesure du +possible[217], à ce qui concerne le ménage domestique. + +IV.--_Études._ + +La directrice enseigne la grammaire française, la géographie, la sphère, +la chronologie, l'histoire et d'autres sciences et langues selon la +capacité des enfants. + +Des maîtres probes et habiles enseignent à toutes les élèves l'écriture, +l'arithmétique, la langue italienne. + +Pour celles qui désireraient apprendre le dessin, la danse, la musique +vocale ou instrumentale, il y aura des maîtres spéciaux. + +V.--_Examens._ + +Tous les six mois, il y a une épreuve publique à laquelle sont invités +les parents, les autorités, et, à cette occasion, l'on distribue des +prix. + +Tous les trois mois, on fait une récapitulation des études de chaque +classe. La jeune fille qui s'est distinguée par-dessus toutes les autres +par la douceur de son caractère, l'exactitude dans l'accomplissement de +ses devoirs sans mériter aucun reproche, reçoit un insigne qu'elle porte +durant trois mois, c'est-à -dire jusqu'à l'examen suivant. + +VI.--_Divertissements._ + +Aux heures de récréation, les enfants se promènent ou se livrent, à +l'intérieur, aux amusements de leur âge et de leur sexe. Tout jeu de +cartes ou de dés est interdit. + +VII.--_Dépenses à la charge des pensionnaires[218]._ + +1° La pension est de 30 livres italiennes par mois. Les étrangères[219] +payent toujours quatre mois d'avance. Les Bolonaises payent également +d'avance, mais seulement par trimestre. La nourriture est saine et +bonne. + +2° L'habillement, le papier, les livres, les dépenses en cas de maladie +sérieuse, sont également à la charge des élèves. + +3° De même l'enseignement de la danse, du dessin, de la musique vocale +et instrumentale. + +4° Chaque élève apporte: un lit complet, avec les couvertures pour l'été +et pour l'hiver; 4 paires de bas et 4 petites taies d'oreiller; 6 +serviettes; 6 essuie-mains; 6 chemises; 4 mouchoirs blancs, 4 de +couleur; 2 jupons d'hiver, 2 d'été; 8 paires de bas; 2 tabliers blancs, +2 de couleur; 4 bonnets de nuit; 4 camisoles de nuit; 2 bobines à +dévider; 1 peigne et l nécessaire de toilette; une chaise; 6 assiettes; +1 verre; 1 couvert. + +Comme la libre disposition de l'argent peut être cause, chez les jeunes +filles, de nombreux désordres, on désire que les sommes accordées pour +leur honnête divertissement soient remises à la directrice, qui en +disposera avec une sage économie. + +VIII.--_Dépenses à la charge de l'établissement outre l'entretien +quotidien._ + +1° Tous les meubles d'un commun usage; + +2° Le feu pendant l'hiver, l'éclairage, l'encre; + +3° Les dépenses de voyage, aller et retour, quand on mènera les élèves à +la campagne; + +4° La messe, les cierges et tout ce qui sert aux cérémonies de la +chapelle; + +5° Les honoraires du médecin et du chirurgien dans les petites maladies; + +6° Les dépenses pour les examens et les séances publiques; + +7° La garde du vestiaire, le blanchissage de la literie et du linge de +table; + +8° Les gages du cuisinier et des femmes de service. + +Pour toutes ces dépenses, les pensionnaires versent, par an, cent livres +italiennes, payables par trimestre et d'avance. + +IX.--_Entrée, séjour, sortie des élèves._ + +On n'admet les pensionnaires que de l'âge de cinq ans à douze ans +révolus, et sur le vu d'un certificat qui prouve qu'elles ont eu la +petite vérole ou qu'elles ont été vaccinées. + +Les payements qu'on acquittera, comme il a été dit; d'avance, se feront +toujours en monnaie ayant cours légal. + +Les pensionnaires ne pourront dîner dans leurs familles qu'une fois tous +les deux mois. Elles ne coucheront jamais hors du collège. + +Tous les quinze jours, un jeudi, de quatre à six heures dans +l'après-midi, les parents pourront venir visiter leurs filles, mais +toujours dans le parloir et en présence de la directrice ou de la +sous-maîtresse. + +Nul ne pourra pénétrer dans le pensionnat, sauf les personnes qui en +auront obtenu de la directrice une permission qu'il faudra faire +renouveler à chaque fois. + +L'accès des chambres de l'étage supérieur est interdit à toute personne +autre que celles qui sont commises à cet effet, le médecin et le +chirurgien. + +Toutes ces règles concernent également les demi-pensionnaires et les +externes pour toute la partie qui peut leur être appliquée. + +Le supplément à payer pour les unes et pour les autres est réglé par la +directrice d'après les études et les leçons particulières que les +parents auront demandées. + + +Collèges de jeunes filles du Royaume de Naples, fondés par Joseph +Bonaparte et Joachim Murat. + +Le plan de notre étude ne nous a permis que de faire quelques emprunts à +la notice que M. Benedetto Croce a bien voulu fournir sur ces collèges. +Nous n'avons garde d'en priver le lecteur. Voici donc la traduction de +la partie que nous n'avons pas employée: + +Le décret de Joseph Bonaparte du 11 août 1807 (dont nous avons extrait +ci-dessus les dispositions fondamentales) fixait que cinq dames seraient +chargées de l'éducation des jeunes filles, sous la surveillance de +personnes qualifiées de première et de deuxième dames. Le règlement de +la maison d'Aversa devait être établi par une commission composée du +président du conseil d'administration du collège, du _capellano +maggiore_, de la première et de la deuxième dames, et de la plus âgée +des autres, et approuvé par la reine. Un décret du 1er septembre 1807 +assigna pour local dans Aversa le couvent de l'ordre supprimé du +Mont-Cassin et les jardins attenants. Une décision du 2 novembre nomma +un administrateur des rentes du collège; une autre, du 27 novembre, +renvoya, à l'arrivée de la reine, les travaux d'appropriation. Ces +arrêtés et d'autres relatifs à l'administration de la maison se trouvent +aux Archives d'État de Naples, à la section _Ministero dell'Interno_, +fascicule 714. On y voit que, jusqu'au milieu de 1808, le collège +n'était pas encore installé. + +Joseph Bonaparte avait aussi institué pour chaque province du royaume +une maison d'éducation pour les jeunes filles de bonne famille (_di +civili natali_); pour la province de Naples, cette maison fut établie au +ci-devant monastère des bénédictines de San Marcellino. + +Joachim Murat, par un décret du 21 octobre 1808, disposa que le ministre +de l'intérieur prendrait les ordres de la reine, sous les ordres de +laquelle serait placé le collège d'Aversa, et qui en établirait le +règlement; le même décret mit une rente de 24,000 ducats à la +disposition du président de l'établissement, qui serait nommé par la +reine. Des lors, le collège put fonctionner. + +Peu de temps après, ces deux institutions d'Aversa et de Naples furent +réunies dans le local de la première, sous le nom de Maison Royale +Caroline; une série de décrets de Joachim accrut les rentes et modifia +l'administration de cet établissement. + +Le couvent de San Marcellino demeurait vide, mais il eut bientôt un +emploi analogue. Par un décret du 12 décembre 1810, Joachim maintint +dans son royaume les visitandines, «vu l'avantage que l'Empire français +et le Royaume d'Italie tirent pour l'éducation des filles de l'ordre de +la Visitation, rétabli et modifié par les décrets de notre auguste +beau-frère l'empereur Napoléon[220].» Voulant donc, disait-il, procurer +le même avantage à ses États, _où tant et de si grands motifs ordonnent +de multiplier les maisons d'éducation pour les deux sexes_, Joachim +autorisait à perpétuité les couvents de cet ordre actuellement établis +dans le royaume, permettait d'en instituer d'autres là où il serait +nécessaire et plaçait l'ordre sous la protection de la reine; les +visitandines étaient autorisées à recevoir des novices et à les lier par +des vÅ“ux simples, renouvelables chaque année, les vÅ“ux éternels +demeurant interdits à tous les membres de la congrégation, quelles que +fussent leurs conditions d'âge ou autres; les statuts de Saint-François +de Sales étaient maintenus, sauf à être revus et approuvés; l'Ordre +ressortirait pour le spirituel à l'évêque diocésain, pour +l'administration économique et pour l'enseignement au ministère de +l'intérieur. Un décret du 10 janvier 1811 assigna aux visitandines de +Naples le couvent de San Marcellino. + +Ces Dames avaient alors pour supérieure une Française, Mme Eulalie de +Bayanne.--J'interromps ici la notice de M. Croce pour dire que Mme de +Bayanne était une des trois filles de Louis de Lathier, marquis de +Bayanne, qui, à l'époque où Lachesnaye-Desbois imprimait son +_Dictionnaire de la Noblesse_, étaient visitandines à Grenoble. Elle +était assez avancée en âge au temps de Murat, puisque sa naissance +remontait à l'année 1741, comme on peut le voir par son acte de baptême, +que je dois à M. Lacroix, archiviste départemental de la Drôme: «L'an +1741 et le 2e janvier a été baptisée Geneviève-Eulalie, fille naturelle +et légitime de Mre Louis de Lathier de Bayane, seigneur d'Oursinas et +autres places, et de dame Catherine de Sibeud de Saint-Ferréol, ses père +et mère. Le parrain a été M. François Blancher, soubsigné, et la +marraine a été Mlle Marguerite Bonal, aussi soubsignée.» Signé: Bayane, +François Blanchet, Marguerite Bonnard, le chevalier de Bayane, Victoire +de Bayane, Duperon de Ravel, Trévy curé[221]. Mme Eulalie de Bayanne +avait sans doute passé en Italie à la suite de son parent, le duc +Alphonse-Hubert Lathier de Bayanne, auditeur de Rote en 1777, plus tard +cardinal, qui mourra le 6 avril 1813. Revenons à la notice de M. +Croce.--Les autres sÅ“urs et les professeurs du couvent furent (à en +juger d'après les noms rencontrés par M. Croce, qui n'a point trouvé +l'état complet du personnel) des natifs de l'Italie et même de Naples. + +Le 27 février 1811, Murat approuva le règlement de l'institution; le 24 +septembre de la même année, il mit à la charge de la municipalité de +Naples l'entretien de l'édifice, la dépense de la chapelle, +l'acquittement de la contribution foncière, etc. + +Dans la correspondance du ministère de l'intérieur avec Mme de Bayanne, +on trouve une lettre du ministre en date du 31 mars 1811, où il lui fait +connaître que la volonté de Sa Majesté est qu'on forme non des +religieuses, mais des femmes utiles à la société civile, et prend des +mesures pour être informé, chaque semaine, de l'enseignement distribué +dans la maison et des progrès de chaque élève[222]. Le 22 août 1811, un +décret interdit de recevoir pour élèves à San Marcellino les enfants de +plus de douze ans; le 29 août, la maison fut autorisée à acquérir des +biens. Le 24 janvier 1812, le gouvernement approuva un règlement pour +les examens des élèves de San Marcellino. + +Tous ces documents proviennent encore du fascicule 714. + +Pendant ce temps, un établissement particulier de Naples, celui de Mme +Rosalie Prota, dans l'ex-couvent de San Francesco delle Monache, avait +acquis une grande réputation. Il existait donc alors dans le royaume +trois établissements importants pour l'éducation des filles. + +En 1813, la Maison Royale Caroline fut transférée d'Aversa à l'édifice +de Naples, appelé les Miracoli, en vertu d'un décret du 6 septembre de +cette année. Des décrets de ce même jour, du 13 janvier et du 17 +novembre 1814, en accrurent encore les rentes. La reine Caroline +déployait, en effet, une grande sollicitude pour ce collège, aidée, dans +son Å“uvre intelligente, par le ministre Capecelatro, archevêque de +Tarente. + +L'année 1815 ramena les Bourbons... + +Le collège royal jouissait alors d'un revenu d'environ 40,000 ducats. La +direction et l'administration n'en relevaient d'aucun ministère[223], +parce qu'il était uniquement et directement gouverné par Caroline Murat; +Capecelatro, sous le titre de président, n'en réglait que la partie +morale. Un décret du 27 juin 1815 fit passer la maison sous la direction +du ministère de l'intérieur et en nomma président le prince de Luzzi, +dont un rapport, daté du 2 août suivant, constata que l'ordre et la +régularité qui y régnaient étaient absolument parfaits; le prince +proposait seulement l'adjonction d'un professeur de catéchisme, vu +l'importance suprême de cet enseignement... + +Sans continuer l'histoire de ces établissements, nous nous en tiendrons +aux faits que voici: + +En avril 1829, les visitandines quittèrent volontairement Naples, et +l'établissement de Mme Prota fut transporté au couvent de San Marcellino +qu'elles laissaient, et fondu avec leur collège. + +La même année, la reine Isabelle de Bourbon, femme du roi François Ier, +prit la direction des deux maisons, des Miracoli et de San Marcellino, +qui reçurent respectivement les noms de _Primo_ et_ Secondo educandato +Regio Isabella di Borbone_; toute la différence entre les deux +établissements était dans la classe sociale à laquelle appartenaient les +élèves; la discipline et l'instruction étaient les mêmes dans l'un et +dans l'autre. Le premier, qui comprenait les enfants des familles les +plus relevées, comptait deux cents places gratuites; le deuxième en +comptait cent quatre; les autres places des deux collèges étaient +payantes. La reine nommait aux places gratuites. Le programme des études +et le règlement se trouvent dans l'ouvrage intitulé: _Napoli e luoghi +celebri delle sue vicinanze_ (Naples, 1845, 2e volume, p. 45-51)[224]. + +Après 1860, la distinction de naissance établie entre les élèves des +deux collèges a été supprimée. Un statut organique commun aux deux +maisons a été promulgué le 12 septembre 1861, puis modifié le 13 février +1868 et le 3 octobre 1875. La maison des Miracoli porte le nom de +_Collegio Principessa Maria Clotilde_; celle de San Marcellino s'appelle +_Collegio Regina Maria Pia_. + +Pendant l'impression de ce volume, le hasard m'a fait connaître un +opuscule qui prouve une fois de plus l'estime dont jouissaient nos +collèges, et qui m'apprend en outre que Mme Prota, elle aussi, était +notre compatriote. C'est une brochure intitulée: _De la musique à +Naples, surtout parmi les femmes_. L'auteur en est la comtesse Cecilia +De Luna Folliero, qui a composé également des poésies et un livre +intitulé: _Moyens de faire contribuer les femmes à la félicité publique +et à leur bien-être individuel_. Ce dernier ouvrage a été traduit en +français, et le traducteur a réimprimé à la suite le susdit opuscule, +qui avait été composé et publié une première fois à Paris en 1826. Mme +De Luna Folliero reconnaît aux Napolitaines les plus heureuses +dispositions pour la musique, mais se plaint que trop souvent à Naples +les dames du monde, qui prétendent rivaliser pour les fredons avec les +chanteuses d'opéra, ignorent le premier mot de la musique vocale et +instrumentale. (Rappelons qu'un autre écrivain des Deux-Siciles, Ant. +Scoppa, avait soutenu que les connaissances musicales étaient moins +répandues dans sa patrie qu'à Paris.) Mais Mme De Luna Folliero termine +en exprimant l'espoir que l'éducation des napolitaines sera par la suite +moins négligée: «Déjà deux excellents établissements d'instruction +publique ont donné à Naples des jeunes personnes remplies de vertus, +d'esprit et de talents, dont l'heureux caractère empreint de cette +aimable franchise, de cette piquante vivacité qui caractérisent les +Napolitaines, leur fait soutenir sans crainte la comparaison avec les +femmes les plus distinguées de l'Europe. En un mot, elles ont tout ce +qu'il faut pour être des musiciennes parfaites, et font, par le double +charme de leurs vertus et de leur talent distingué, les délices et la +gloire d'un des plus beaux pays de la terre.» En note, elle désigne ces +deux établissements, celui des Miracoli et celui de Mme Prota: «Qu'il +soit permis à ma reconnaissance,» dit elle à propos de cette dernière, +«de rendre ici un hommage public au noble caractère et aux rares +qualités de cette dame aussi vertueuse que spirituelle. Née en France, +elle a transporté à Naples avec elle ses vertus, ainsi que les talents +qu'elle y avait acquis. Là , ses lumières l'ayant mise à même d'être à la +tête d'une grande maison d'éducation, son exquise sensibilité a fait de +cet établissement respectable le centre du bonheur pour les jeunes +demoiselles qui y sont élevées, et qui trouvent en elle une mère tendre +et éclairée. Cette digne Française, honneur de son sexe et de sa patrie, +a voulu en mon absence me remplacer à Naples auprès de mes filles, qui, +grâce à ses bontés, vont recevoir dans son institut une richesse qui +n'est point sujette aux revers de la fortune, une excellente éducation.» +Une des filles de Mme De Luna Folliero, Mme Aurelia Folliero, est en +effet devenue un écrivain distingué, et s'est notamment occupée de +l'éducation de la femme italienne, comme on peut voir dans un article de +la _Bibliografia femminile italiana_ (Venise, 1875), par M. Oscar Greco. + + +Pensionnat de jeunes filles de Lodi. + +Voici la traduction de la notice que je dois à l'amabilité de M. +Agnelli, de Lodi. + +La baronne Maria Hadfield Cosway fonda, en 1812, à Lodi, sous les +auspices de Franc. Melzi d'Eril, duc de Lodi, un pensionnat pour élever +les enfants de bonne condition dans les principes d'une saine morale et +faire d'elles à la fois de bonnes mères de famille et l'ornement de la +société. + +À l'origine, le personnel se composait de maîtresses laïques sous la +direction de la fondatrice; mais l'instabilité de ce personnel se +prêtait mal à l'adoption d'une méthode fixe telle que la voulait Mme +Cosway. Cette dame, qui joignait à son talent de peintre la passion des +voyages, crut voir au cours d'une de ses excursions en Allemagne, en +visitant les maisons consacrées dans ce pays à l'éducation des jeunes +filles, que les meilleures étaient celles que dirigeait l'association +religieuse des Dames Anglaises. D'accord avec le gouvernement, elle en +appela quelques membres à Lodi pour son collège. + +Dès lors, on nomma indifféremment cette maison Institut Cosway ou des +Dames Anglaises, et son existence légale fut constatée à l'occasion des +dispositions testamentaires de la fondatrice et sanctionnée dans un acte +du 7 juin 1833 par les soins de Me Giuseppe Carminali, notaire à Lodi. + +Le zèle des Dames Anglaises, dont Mme Cosway n'eut jamais qu'à se louer, +le patronage de la municipalité de Lodi, ont maintenu la prospérité du +collège, qui est aujourd'hui en grande partie peuplé de filles et de +petites-filles d'anciennes élèves de la maison. + +Le patrimoine du collège est, aux termes du testament de la directrice, +administré par une commission de cinq personnes; le revenu en est +administré par les Dames Anglaises. L'édifice est grandiose, bien +approprié à l'objet, et comprend: chapelle, vastes dortoirs, +réfectoires, salles pour les séances publiques, classes, bains et +cabinets de douches, bibliothèque, cabinet de physique, d'histoire +naturelle, gymnase, cours spacieuses, jardins, le tout bien aéré et +salubre. + +L'instruction est donnée par des institutrices italiennes pourvues des +diplômes de l'enseignement élémentaire et supérieur; on suit les +programmes officiels. Pour les langues française, anglaise, allemande, +il y a des institutrices appelées des maisons que la Congrégation +possède à l'étranger. Des maîtresses du dehors viennent donner les +leçons de musique, de dessin et de danse. + +Le nombre des élèves varie de 70 à 90[225]; le prix de la pension est de +800 francs, non comprises les leçons de musique et de dessin, qui se +payent à part. + +L'instruction se donne en cinq classes divisées chacune en deux +sections. Les trois premières embrassent l'enseignement élémentaire; la +quatrième prépare à l'instruction supérieure, qui s'achève en trois +années, c'est-à -dire dans la cinquième classe et dans deux cours de +perfectionnement. Puis, les élèves, quand elles le désirent, sont +admises au concours pour la patente normale supérieure qui a lieu dans +un établissement public. Le collège a figuré avec honneur dans ces +concours durant les années 1880 et suivantes. + +Les jeunes filles sortent d'ordinaire une fois par mois pour aller dans +leurs familles, où elles passent de plus, tous les ans, les quinze +premiers jours d'octobre; le reste des vacances s'écoule pour elles à la +maison de campagne du collège, sur les hauteurs de San Colombano. + +Un règlement intérieur détermine tous les détails d'administration, +d'instruction et d'éducation. + +La notice de M. Agnelli se termine par deux citations. La première est +extraite du journal _La Donna_, dirigé par M. Vespucci: «Je n'hésite pas +à affirmer que le collège Cosway, de Lodi, est un des meilleurs de +l'Italie et qu'il se place dans le petit nombre de ceux qui peuvent +soutenir la comparaison avec les plus renommés de l'étranger» (Numéro 15 +de la Ve année, 22 juillet 1879). L'autre citation est extraite du +dernier livre de Bonfadini: «Parmi les réformes pédagogiques dont +Francesco Melzi caressait l'idée, il faut mettre en première ligne +l'intérêt croissant qu'il porta aux nouvelles méthodes anglaises +d'instruction et d'éducation[226]. Ce fut lui qui, en 1812, acheta, à un +certain Luigi Piccaluga, l'ancien couvent de Santa Maria delle Grazie, +de Lodi, pour y installer un de ces établissements, qui acquit, par la +suite, tant de réputation sous le nom de Maison des Dames Anglaises. Ses +héritiers et successeurs continuèrent et parachevèrent ses intentions, +et, en 1833, le duc Giovanni Francesco céda, par acte notarié, à Mme +Maria Cosway, représentée par don Palamede Carpani, alors conseiller +inspecteur des écoles élémentaires, tout l'édifice de Lodi, où le +pensionnat a, depuis lors, siégé et fait honneur aux principes sur +lesquels il repose. + +À cette notice, pour laquelle je renouvelle ici mes remerciements à M. +Agnelli, j'ajouterai seulement que, à juger de Maria Cosway par +l'article que le _Dictionary of national Biography_ de M. Leslie Stephen +lui consacre, on prendrait une idée un peu moins favorable, non pas +certes de son zèle ou de son intelligence, mais de sa gravité; cette +femme de peintre, peintre elle-même, qui, entre deux accès de vocation +religieuse, parcourt, à ce qu'il semble, l'Italie en compagnie d'un +ténor italien (à la vérité sexagénaire et castrat), paraît moins bien +préparée à la direction d'un pensionnat que Mme de Lort et Mme de +Bayanne. Mais enfin, en lui conseillant de fonder un pensionnat, le +cardinal Fesch avait sans doute trouvé le moyen de la fixer, puisque +Melzi d'Eril se félicita de l'avoir encouragée. L'oncle de Napoléon +aurait même voulu l'attacher à la France, car c'est à Lyon, d'après son +biographe, l'abbé Lyonnet, qu'il aurait voulu lui confier une maison +d'éducation[227]. + + + +APPENDICE B. + +Projet de Napoléon Ier de fonder dans toutes les capitales de l'Europe +un lycée français.--Professeurs français et professeurs de français en +Italie, sous Napoléon Ier. + + +Pendant l'impression de ce volume, M. Caussade, l'aimable érudit de la +Bibliothèque mazarine, m'a fait une communication fort intéressante. Il +m'a raconté qu'au cours des travaux de la commission qui, sous l'Empire, +publiait la correspondance de Napoléon Ier, un membre de la famille +impériale, ayant pris l'habitude d'anéantir les documents dont la +divulgation lui aurait déplu, feu le docteur Bégin, un des membres de la +commission, eut l'idée de copier une partie des papiers qu'il classait. +Toutefois, ne voulant pas encourir l'accusation d'abus de confiance, il +cacha ses copies dans un coin de la Bibliothèque du Louvre, remettant +au hasard le soin de les faire retrouver un jour et au temps celui de +dissiper les scrupules qui en dictaient alors la suppression. Les +incendiaires de 1871 firent, sans le savoir, aux parents de l'Empereur, +le plaisir de les protéger contre l'indiscrétion de l'avenir. Or, parmi +les copies du Dr Bégin, brûlées avec la Bibliothèque du Louvre, il ne se +trouvait pas seulement des lettres, mais une foule de plans que Napoléon +jetait sur le papier, dans ses heures de loisir et qu'il se réservait +d'exécuter plus tard; et, parmi ces plans, se rencontrait celui +d'établir dans toutes les capitales de l'Europe un lycée français, pour +répandre dans tous les pays civilisés notre langue et notre littérature. +N'est-il pas curieux de voir Napoléon rêver longtemps à l'avance l'Å“uvre +de l'Alliance française? Je remercie donc vivement M. Caussade, qui +tient ces détails de M. Bégin, de m'avoir fourni une nouvelle preuve de +l'importance que l'Empereur attachait à la collaboration de +l'Université. + +Il faut cependant reconnaître que Napoléon aurait fort malaisément +appliqué son vaste dessein. La preuve en est dans la peine qu'il eut à +recruter le corps enseignant pour la France même et dans la lenteur que +le prince Eugène et lui furent obligés de mettre à la nomination des +professeurs dont nous rassemblerons ici les noms. + +À part Silvio Pellico, qui enseigna le français à l'orphelinat militaire +de Milan, à partir de 1810, les noms à citer sont bien obscurs; +toutefois on ne jugera peut-être pas que ce soit trop d'accorder une +ligne de souvenir à des hommes qui ont travaillé à la propagation de +notre langue. + +Dans les Universités impériales, on trouve comme professeurs de +littérature française à Turin Gabriel Dépéret, à Gênes Marré, à Pise P. +d'Hesmivy d'Auribeau. Dépéret était membre de l'Académie de Turin, pour +la classe des sciences morales, de la littérature et des beaux-arts. Il +a inséré dans les _Mémoires_ de cette classe des _Recherches +philosophiques sur le langage des sons inarticulés_ (tome Ier, 1803), +des _Réflexions sur les divers systèmes de versification_ (tome II, +1805), et une dissertation intitulée: _Principe de l'harmonie des +langues, de leur influence sur le chant et la déclamation_ (tome III, +1809). Sur les nombreux écrits d'Auribeau, on peut consulter la _France +littéraire_ de Quérard et la _Biographie des hommes vivants_ (Paris. +Michaud, 1816-1819, 5 volumes). D'après les recherches que M. Ach. Neri, +bibliothécaire de l'université de Gênes, a bien voulu faire, à la prière +de M. le professeur Franc. Novati, Marré a laissé quelques écrits, +notamment celui-ci: _Vera idea delle tragedie di Vitt. Alfieri_; et le +_Giornale degli studiosi_ lui a consacré une notice en 1869. Je n'ai pu +me procurer cette notice. Ce Marré était sans doute le même que Gaet. +Marré, qui, professeur de droit commercial à l'université de Gênes en +1821, publia cette année-là à Milan une dissertation intitulée _Sul +merito tragico di Vitt. Alfieri_ composée pour un concours ouvert, en +1818, par l'Académie de Berlin, et destinée à défendre le poète d'Asti +contre les critiques de Schlegel. + +On voit dans le discours de P. d'Auribeau auquel nous avons fait des +emprunts, que, dans sa chaire de l'Université de Pise, il unissait, +comme il pouvait, l'enseignement de notre langue et celui de notre +littérature; il y dit qu'il commencera par examiner ce que ses élèves +savent de français, qu'il divisera d'abord ses leçons entre la grammaire +et la littérature, que ses élèves lui en rendront compte sous forme de +lettres; dans une note de la page 25, il se loue du soin et du succès +avec lesquels ils pratiquent cet exercice; quelques-uns traduisent en +vers italiens ou latins les vers français qu'il leur cite; à la page 3 +d'un avis aux élèves, placé à la fin, on voit que la leçon durait une +heure et demie, dont une demi-heure employée à la revision de la leçon +précédente et à des exercices de prononciation et de grammaire, puis le +cours de littérature commençait. + +Voici les noms des professeurs de français dans les lycées du prince +Eugène: + +Udine, Ant. Orioli; Capo d'Istria, Vincenzo Rebuffi; Bellune, Ant. +Ochofer, Trévise, Giov. Zucconi ou Souchon, prêtre; Vicence, Giov. +Domen. de Majenza[228]; Reggio d'Emilie, Tonelli[229]; Ferrare, Franc. +Guazagni, ex-comptable de la Compagnie de Jésus; Fermo, Arcang. Corelli, +de Faenza[230]; Crémone, Pierre Prégilot; Brescia, Jérôme Borgne; +Modène, Maselli; Côme, Carlo Bonoli; Cesena, Baldass. Gessi[231]; +Trente, Agost. Lutterati; Vicence, Emanuele N. fre (ces abréviations +indiquent peut-être qu'il s'agit d'un religieux)[232]. + +Pour les lycées des pays annexés à la France, on trouve à Gênes, +Berthon, qui, d'après M. Neri, devait être un religieux; à Casal, +Pachoud; à Parme, Reynaud. Ce Reynaud était probablement le Français de +ce nom qui dirigeait le collège des nobles, au moment où le fougueux +préfet du Taro y faisait régner, aux risques et périls de la maison, +l'esprit dont nous avons parlé. C'était peut-être aussi le conseiller de +préfecture qui, dans ce département, est appelé du même nom. + +Nous avons dit qu'Aimé Guillon était professeur de français à l'école +des pages du vice-roi. Si, comme le dit la _Biographie_ précitée des +_Hommes vivants_, il faut lui attribuer dans le _Giornale italiano_, non +seulement les articles signés _Guill._, mais les articles signés _O. +N._, ce serait probablement lui qui se serait attiré, par un article de +cette biographie, la réplique de Ludovico di Breme. + +Je dois à l'amitié de M. le professeur Morsolin, de Vicence, quelques +documents qui montrent les difficultés que le gouvernement rencontra +dans le recrutement du personnel. On trouve dans les archives du lycée +de Vicence une lettre du proviseur qui avertit que le jour de la rentrée +de 1809, Majenza ne s'est pas trouvé à son poste, non plus que le +suppléant qu'il a fallu lui donner l'année précédente pendant la plus +grande partie de laquelle Majenza a été absent; il prie donc le préfet +de faire cesser ce désordre; le préfet répond que, le directeur général +de l'Instruction publique ayant accordé à ce professeur un congé +jusqu'au 18 décembre, avec obligation de se faire suppléer à ses frais, +le proviseur est invité à trouver un suppléant capable. Le proviseur +réplique le lendemain qu'il s'étonne que le professeur de français, +après avoir si mal répondu l'année précédente au choix qu'on avait fait +de lui, ait eu le courage de solliciter encore un suppléant; que, si M. +Majenza continue, le nombre des élèves, déjà tombé de cinquante à cinq, +tombera à néant. Il n'en fallut pas moins chercher un suppléant, et +Majenza continua à ne plus se montrer. + +M. Morsolin m'a procuré deux autres communications, l'une de M. Vinc. +Joppi, bibliothécaire à Udine, qui m'apprend qu'un programme de ce Lycée +du 31 mars 1808 porte, comme grammaire française, la grammaire de +Goudar, précisément celle que, le 8 mai 1809, le _Giornale italiano_ +déclarera mauvaise[233]; l'autre de M. Pellegrini, bibliothécaire du +_Museo civico_ de Bellune sur Ochofer, qui eut l'honneur d'avoir pour +beau-frère le naturaliste Tommaso Catullo, mais le malheur d'appartenir +à une famille où tout le monde était fou, ses frères, sa sÅ“ur et lui; un +de ses frères se jeta dans la Piave, et lui-même se coupa la gorge en +1820. + +On pourrait presque compter comme un Français Ferri di San Costante, ce +recteur provisoire de l'Académie universitaire de Rome, qui n'eut sans +doute pas en cette qualité des occupations bien pénibles, car il +constituait son Académie à lui tout seul. Il n'avait nullement renié +l'Italie, puisqu'il écrivait dans la Gazette de Gênes contre les +déprédations commises par les Français aux dépens de cette ville; mais +il s'était certainement pénétré de notre esprit, puisqu'il s'était +établi de bonne heure chez nous, avait rempli la fonction de secrétaire +auprès de nos ambassadeurs en Hollande, puis, après avoir quitté la +France pendant la Révolution, avait été quatre ans proviseur du Lycée +d'Angers (Voir sur lui Quérard, la _France littéraire_; la Nouvelle +Biographie Générale; le quarantième volume de l'_Antologia_ de +Vieusseux, année 1830, page 203 et suiv. La même Revue apprécie dans +son quatorzième volume un de ses ouvrages, _Lo Spettatore_, où Ferri +examine les moralistes des divers pays et donne de petites dissertations +morales dans le goût de J.-J. Rousseau; cet ouvrage est à la +Bibliothèque nationale. S'il faut en croire le Dictionnaire de Larousse, +San Costante n'était que la traduction du nom de sa femme qu'il avait +ajouté au sien. Ces derniers documents m'ont été signalés par M. Luigi +Ferri, qui a bien voulu rechercher pour moi la trace de cet ancien +recteur). + +Le décret qui établissait le concours pour toutes les chaires de +facultés ou de lycées est du 17 juillet 1807; les professeurs de +français y étaient soumis comme les autres (Voir le _Giornale italiano_ +du 21 juillet 1807). + +Dans l'enseignement libre, parmi les cours de français, nous citerons +les suivants: Charles Rouy, après avoir fait quelque bruit à Milan par +des leçons d'astronomie en 1809, annonça le 4 janvier de l'année +suivante dans le _Giornale italiano_, la fondation d'une école +secondaire française et italienne dans cette ville, rue du Gesù, n° +1285. La Bibliothèque Brera, à Milan, a de lui un _Saggio di cosmografia +e descrizione del mecccanismo_, Milan, Pirotta, 1812, in-8.--Le 3 +septembre 1809, Bern. Rossi annonça dans la même feuille des cours +d'anglais, d'allemand, de français, d'italien qu'il ouvrait à Milan, rue +de la Passarella, n° 517.--Le 26 septembre 1809, G. B. Scagliotti fit +connaître par la même voie qu'il allait ouvrir, rue de la Marine, n° +1139, une triple école, 1° pour ceux qui ont les organes en bon état, 2° +pour les sourds-muets; 3° pour les aveugles; que de plus il ferait pour +les adultes des cours de psychologie et de grammaire philosophique; que +par là il mettrait en état de comprendre non seulement les auteurs +italiens, latins ou français, mais les anglais, etc.! + +Nommons, en terminant, deux hommes qui firent aussi connaître la France +en Italie: Ant. Eyraud, qui mérita, par ses leçons aux sourds-muets les +éloges de Lodovico di Breme, aumônier du vice-roi et fils du +prédécesseur de Vaccari au ministère de l'intérieur, et Louis Dumolard, +qui ouvrit à Milan, derrière le _Coperto dei Figini_, près du café +Mazza, un cabinet de lecture, fort bien fourni, pour les livres +français (_Giornale italiano_ du 26 juillet 1808). + + + + +APPENDICE C. + +Le personnel français au collège des jeunes filles de Milan.--La +comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et professeurs +de français. + + +LA COMTESSE DE LORT. + +La Chesnaye-Desbois, dans son Dictionnaire de la Noblesse indique deux +familles nobles de ce nom: l'une dont il écrit le nom en deux mots et +qui était du bas Languedoc, l'autre dont il écrit le nom en un seul mot +et qui était de Guyenne; c'est sans doute à cette dernière +qu'appartenait la première Directrice du collège de Milan, non par la +raison insignifiante que ses contemporains écrivent tous son nom en un +seul mot, d'autant qu'elle même l'écrivait en deux, mais parce que La +Chesnaye dit que quelques membres de cette deuxième famille s'étaient +transportés en Lorraine. En effet, La Folie, dans le catalogue placé en +tête de son histoire pseudonyme de l'administration du royaume d'Italie, +nous apprend que Mme de Lort avait été chanoinesse; or, en 1785, parmi +les _dames nièces_ du chapitre de Bouxières-aux-Dames, abbaye située à 8 +kilomètres de Nancy, où l'on ne pouvait être admis qu'en prouvant seize +quartiers de noblesse suivant les uns, neuf quartiers de chaque côté +suivant les autres, on trouve une dame de Lort et une dame de +Montesquiou[234]; et d'autre part, La Chesnaye nous dit qu'un arrêt qui +établissait la noblesse purement militaire de la famille Delort de +Guyenne, et que la Chambre des Comptes de Lorraine enregistra le 21 mars +1764, permit l'entrée de Mlle de Montesquiou, fille du chevalier +Delort, commandant de la ville, et de la citadelle de Nancy, au chapitre +de Bouxières. Ce chevalier et cette dame de Montesquiou sont évidemment +parents de Caroline de Lort: reste à savoir à quel degré, ce que +j'ignore. + +En 1785, un membre de la même famille, De Lort de Saint-Victor, était +membre du chapitre noble de la cathédrale de Nancy; à la même époque, un +baron de Lort figurait parmi les Commandeurs de Saint-Louis pour le +service de Terre; sa promotion remontait au 1er septembre 1766. (_La +France chevaler. et chapitr._) + +Je dois dire que M. Duvernoy, archiviste paléographe de +Meurthe-et-Moselle, qui a bien voulu, à la prière de M. l'inspecteur +général Debidour, consulter en ma faveur les archives et la bibliothèque +de Nancy, m'avertit que d'après une liste des dames qui composaient le +chapitre de Bouxières au moment où ce chapitre fut supprimé[235], Mme De +Lort avait pour prénoms Marie-Rose, que sa parente y est appelée +Marie-Thérèse-Agnès-Angélique De Lort-Montesquiou, et que ni l'une ni +l'autre ne porte le prénom de Caroline, invariablement attribué à la +Directrice du Collège de Milan. Mais l'assertion positive de La Folie +que notre Directrice avait été chanoinesse, l'uniformité avec laquelle +elle est appelée comtesse, me semblent exiger qu'on la reconnaisse dans +une des deux Dames du chapitre de Bouxières et qu'on admette qu'après la +Révolution elle aura pour une raison ou pour une autre signé avec un +autre prénom. + +Je dois également à M. Duvernoy le début de la lettre patente précitée: +«Vu par la Chambre la requête à elle présentée par le Sr Maximilien De +Lort, chevalier, seigneur de Montesquiou-Levantès, commandeur des villes +et citadelle de Nancy, la dame Elisabeth-Agnès De Lort de Saint-Victor, +son épouse, et le sieur Ch. Frédéric De Lort de Saint-Victor, brigadier +des armées du Roi Très Chrétien, son lieutenant au Gouvernement de +Strasbourg, chevalier seigneur de Tanviller, Saint-Maurice et +Saint-Pierrebois, expositive que, étant originaires de Guyenne et du +pays de Comminges, mais se trouvant établis en Lorraine... (Registre des +arrêts d'entérinement de 1764; coté B. 258 aux Archives de +Meurthe-et-Moselle, pièce n°11). + +D'après les registres de la paroisse Notre-Dame de Nancy, Maximilien De +Lort était mort le 6 décembre 1777, à l'âge de soixante-dix-sept ans +(Henri Lepage, _Archives de Nancy_, Nancy, Wiener, 1865, p. 372 du IIIe +vol.) + + +Mme DE FITTE DE SOUCY. + +Une dame de Soucy est comprise, ainsi que la veuve de Bernardin de +Saint-Pierre, parmi les dames dignitaires de Saint-Denis, dont Louis +XVIII approuva la nomination le 26 mars 1816 (p. 400 de l'_Histoire de +la Légion d'Honneur_ par Saint-Maurice, Paris, Dénain, 1833) et portée +comme trésorière cette année-là et l'année suivante dans l'Almanach +Royal, d'où elle disparaît en 1818; c'est sans doute l'ancienne +Maîtresse du collège de Milan. + + +INSTITUTRICES ET PROFESSEURS DE FRANÇAIS. + +Outre les dames citées au cours de notre étude[236], nous nommerons Mme +Rollin, qui se trouvait en fonctions depuis environ deux ans lors de +l'entrée des Autrichiens, et qui est indiquée comme Parisienne, ainsi +que Mme Dehuitmuid, dans le tableau du personnel rédigé en cette +occasion; vers la fin de 1815, rappelée chez elle pour des affaires de +famille, elle donna sa démission. + +Mme Joséphine De Laulnes ou Delaunes, qui figure dans le tableau du +personnel de 1815. + +Mme Gabrielle Rendu, fille d'un propriétaire de Gex, qui avait +vingt-quatre ans, lorsqu'elle remplaça la précédente; toutefois, dans +le tableau du personnel de 1822, on la fait naître à Mégrin-Genève. + +Mme Maire, de Besançon, qui entra au collège, le 9 avril 1827, à +trente-neuf ans, après avoir été dans l'établissement de Mme Lille (ou +Lilla) Viala, et en sortit le 30 avril 1830. + +Mme Negrotti, née à Marseille, était d'une famille gênoise; Mmes +Paccoret, Laracine, Tisserand, institutrices au collège, à l'époque de +la Restauration, étaient toutes trois de Chambéry; Mme Antoinette-Jeanne +Berthollet, entrée le 19 avril 1831, était de Carouge, près Genève. +J'ignore si Mme de l'Orne et Mme Luayon étaient des Françaises de +France. + +Garcin (J.-B. ou plutôt Balthazar) professeur de français au collège +depuis l'origine, prit sa retraite en 1830. Le Rapport dans lequel on +l'avait proposé pour cette place, lui attribuait la qualité de prêtre, +de professeur de français au collège de Porta Nuova à Milan et l'âge +d'environ quarante-cinq ans. Il eut pour successeur Salvatore Torretti, +de Gênes, qui avait étudié à Paris, et qui, en 1830, avait +cinquante-deux ans; Torretti employa dans son cours une grammaire de sa +composition (Voir sur toutes ces personnes, les divers cartons relatifs +au collège des jeunes filles de Milan, dans les Archives de l'État de +cette ville). + + + + +APPENDICE D. + +Élèves et professeurs italiens au collège de Sorèze pendant la +Révolution et l'Empire. + + +Le général baron de Marbot a résumé dans ses Mémoires[237] l'histoire du +collège de Sorèze, une des quatre maisons bénédictines où l'on avait +entrepris de prouver que la suppression des jésuites ne privait pas +irrévocablement le monde de maîtres habiles; les élèves y affluèrent +bientôt, et l'on vit même beaucoup d'étrangers, surtout des Anglais, des +Espagnols, des Américains, s'établir à Sorèze pour la durée des études +de leurs enfants. Pendant la Révolution, à la vente des biens du +clergé, le Principal, dom Ferlus, se porta acquéreur du collège et tout +le pays lui facilita le payement. La maison comptait alors, s'il faut en +croire le général, sept cents élèves; ce chiffre surprend un peu, +d'autant qu'à une époque bien plus favorable, en 1802, le collège +comptait seulement, d'après une brochure publiée cette année-là , le +nombre déjà respectable de trois ou quatre cents écoliers. Il fallut +seulement que le Principal feignant de s'accommoder aux idées du moment, +tolérât chez les élèves une tenue passablement négligée, et déployât +toutes les ressources de son esprit pour apprivoiser les représentants +en mission, dont au reste il fit ce qu'il voulut. + +Un peu après le temps où s'arrête, pour ce collège, le récit du général, +la réaction sanglante qui accompagna en Italie la destruction des +républiques fondées par la France, obligea de nombreux patriotes à +chercher un refuge dans notre pays. Deux Italiens, qui ont laissé un nom +dans la littérature, Urbano Lampredi et Filippo Pananti professèrent +alors à Sorèze, après avoir lutté pour les idées nouvelles, l'un à Rome, +l'autre en Toscane. Mais, parmi leurs élèves, se trouvaient beaucoup de +leurs compatriotes dont plus d'un appartenait à des familles mêlées aux +événements récents. Les Génois surtout connaissaient déjà le chemin de +Sorèze; car une partie des jeunes gens qui, avant l'occupation de Gênes +par les Français avaient essayé de renverser dans leur patrie le +gouvernement aristocratique, sortaient de ce collège. Ce piquant détail +d'une maison de bénédictins formant et recueillant des républicains +italiens a échappé à l'auteur du Voyage à Sorèze (Dax. 1802), J.-B. +Lalanne, et à celui de la Notice Historique de l'Ecole de Sorèze, Dardé. +Voilà pourquoi nous donnerons le tableau suivant que le Père Louis Selva +a bien voulu, avec la permission de M. le Directeur du collège, rédiger +pour moi. Nous rangerons les élèves italiens d'après l'année de leur +entrée au collège de Sorèze. + +Ant. Greppi, de Milan (Probablement de la famille d'un des rédacteurs de +la Constitution de la Cisalpine en 1797), entré en l'an VIII. + +Léon. Bensa, de Gênes ou de Porto Maurizio[238], probablement de la +famille du personnage du même nom qui a travaillé à la Constitution de +la République Ligurienne; Gianpietro et Giuseppe Franco, de Gênes; +Luigi, Giulio, Orazio, Galeas Calepio, de Bergame; Visconti, de Milan, +parent peut-être de Franc. Visconti qui a fait partie du gouvernement de +la Cisalpine; Giov. Carlo Bataglini, de Nice, entrés en l'an IX. + +Giovanni et Ridolfo Castinella, de Pise (Ce sont évidemment les fils de +Castinelli, chef des démocrates de Pise, dont M. Tribolati nous apprend +que les fils vinrent étudier à Sorèze, à la suite des troubles de la +Toscane. _Saggi critici e biografici_, Pise, Sproni, 1891, p. 260, n. +1), entrés en l'an X. + +Angelo Campana, de Turin (dont le père servit avec honneur comme général +dans les armées de Napoléon Ier); Franc. Guide, de Nice; Gius. Avogrado +(sans doute, pour Avogadro), de Turin, de la famille de Pietro Avogadro, +comte de Valdengo et Formigliana et membre du gouvernement provisoire +que le Directoire avait institué en Piémont[239]; Auguste Sibille, de +Nice; G. B. Bobone, de San Remo ou de Gênes; G. B. et Luca Podestà , de +Gênes; Luigi Littardi, de Gênes, probablement de la famille de Nicoló +Littardi, membre du Directoire de la République Ligurienne; Bartolomeo, +Luigi et Enrico Boccardi, de Gênes; Giuseppe Franchetti, de Final, +entrés en l'an XI[240]. + +Carlo Alessandro Camilla, de Turin; Francesco Gioan, de Nice, entrés en +l'an XII. + +Cesare Rufli, Ant. Feraudi, Charles Bades, Lorenzo Gioan, tous quatre de +Nice; Em. Orosco, de Milan, entrés en l'an XIII. + +Bartol. Pontio, de Gênes; Giov. Freppa, de Livourne; Luigi Grillo, de +Moneglia; Bartol. Costa, de Gênes, de la famille de Paolo Costa, qui fut +membre du gouvernement de la République Ligurienne, entrés en 1807. + +Alexandre Roux, de Livourne, entré en 1808; + +Luigi Viala, de Ferrare, entré en 1812. + +À ces noms j'ajouterai ceux des enfants de Lavilla qui étudiaient à +Sorèze en 1803, tandis que leur père et le beau-frère de celui-ci, +Saint-Martin La Mothe, administraient des départements italiens (Préface +du livre de Denina, _Dell'uso della lingua francese_... Berlin, 1803). + +Les nominations obtenues par les élèves italiens pendant ces années (les +registres du collège ne mentionnent pas d'italiens pour les années 1813 +et 1814) prouvent qu'ils y firent très bonne figure, surtout les +Castinella. Sans les transcrire, notons les titres des cours qu'on +suivait au collège; on ne sera pas surpris d'apprendre qu'on enseignait +à Sorèze, le latin, l'histoire, la géographie, la mythologie, +l'éloquence, l'idéologie, la littérature, la géométrie, la physique, +l'histoire naturelle, les langues vivantes; celles-ci avaient été dès +l'origine cultivées dans le collège; M. Liard a rappelé que dom Ferlus a +proposé un plan pour la réforme des Universités où figure l'étude de +l'anglais et de l'allemand avec obligation aux candidats aux examens de +Droit de connaître cette dernière langue; mais on s'attendait moins à +des prix de statistique, de fortifications, de poésie dramatique, +d'apologue, de poésie pastorale, de poésie lyrique, épique, didactique, +de déclamation théâtrale. + +Pananti, qualifié de citoyen d'abord, de monsieur ensuite, est porté +sur les registres comme professeur d'italien, en l'an VIII, en l'an IX, +en l'an X[241]; Lampredi, comme professeur de métaphysique et de +physique générale, en l'an X; comme professeur de physique générale, de +latin et de grec, en l'an XII; comme professeur de physique générale, de +calcul différentiel et intégral en l'an XIII. Une telle variété +d'attributions préparait ce dernier à mériter l'éloge que lui donne +Lodovico di Breme (_Grand Commentaire sur un Petit Article_) quand il +dit que lui et Carpani, professeurs à l'Ecole des Pages, le premier pour +les mathématiques, le deuxième pour l'histoire, tempéraient heureusement +l'instruction trop scientifique qu'on y donnait par les digressions +qu'ils faisaient, l'un dans la théorie fondamentale du raisonnement, +l'autre dans ses applications morales et politiques. D'après la Nouvelle +Biographie Générale, Lampredi ne quitta Sorèze qu'en 1807. + +Un de leurs collègues français de Sorèze, Cavaille, qui y enseigna de +1795 jusqu'à 1825, où ses opinions libérales lui firent perdre sa place, +traduisit en vers Virginie, Saül et Myrrha, d'Alfieri; et, sans une +cabale, Talma, dit-on, eût fait jouer ces traductions au +Théâtre-Français. (Magloire Raynal, 1er volume de _Bibliographies et +Chroniques Castraises_. Castres, 1833-7, 4 volumes.) + + + + + +APPENDICE E. + +Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier. + + +Aux indications données dans cette étude j'ajouterai ce qui suit: dans +le _Giornale Italiano_ du 15 juin 1812, Raymond annonce que l'Ecole de +Commerce de cette ville, située Coteau du Verbe-Incarné, n° 153, +enseignera, entre autres choses, l'italien et l'allemand. Dès avant la +Révolution, entre 1780 et 1790, sur treize maîtres de langues +étrangères, huit, dont six italiens, y enseignaient l'italien. Je dois +cette dernière particularité à une obligeante communication de M. +Bleton, membre de l'Académie de Lyon et secrétaire du palais des Arts, +que M. Bayet, recteur de l'Académie de Lille, avait interrogé pour moi. +L'italien était enseigné dans l'établissement fondé à Lyon par Esclozas +et loué dans un article du _Courrier_ du 25 juillet 1786. + +J.-B. Say, dans le fragment de Mémoires publié par M. Léon Say dans les +_Débats_ du 8 juillet 1890, dit que, à neuf ans (par conséquent vers +1776), il fut mis dans la pension que venaient d'établir à une lieue de +Lyon, au village d'Ecully, l'abbé Gorati et le Napolitain Giro, qui fut +plus tard un des martyrs de la république parthénopéenne; que cette +école, où l'on appliquait des méthodes très incomplètement inspirées par +l'esprit philosophique, essuya des persécutions de la part de +l'archevêque de Lyon; que, au surplus, les deux chefs de la maison +étaient bons, dévoués à leurs élèves, et que, s'ils enseignaient fort +mal le latin, ils enseignaient assez bien l'italien. + + + + +APPENDICE F. + +Ginguené. + + +La vie et les ouvrages de Ginguené offriraient une étude très +intéressante. D'une part, on y tracerait la triste et curieuse histoire +de ces hommes honnêtes mais prévenus qui se laissèrent maladroitement +entraîner à recommencer sous une autre forme la guerre que La Montagne +avait faite au christianisme, qui se crurent modérés parce que, à la +guillotine, ils substituèrent les tracasseries, les coups d’État sans +effusion de sang et la déportation, qui achevèrent de perdre, par leur +imprudence, la République qu'ils honoraient par leur désintéressement et +qu'ils eurent l'honneur de regretter toujours. D'autre part, on +comparerait les travaux de Ginguené sur la littérature italienne avec +ceux de Tiraboschi, de Quadrio, de Fontanini, de Corniani, etc.; on y +verrait l'esprit voltairien fausser quelquefois l'appréciation des +siècles, mais diriger l'érudition au profit du bon goût et de la science +véritable. Ginguené, dont la bibliothèque comprenait trois mille volumes +italiens, avait de bonne heure et profondément étudié la littérature de +nos voisins, mais il croyait qu'un érudit n'a fait qu'un tiers de sa +tâche quand il a recueilli des faits, et qu'il lui reste à en discerner +l'importance et à présenter d'une manière piquante ceux qui méritent +d'être conservés. + +Parmi les articles de journaux écrits contre Ginguené, à l'époque où son +amour inquiet et intolérant pour la liberté s'exhalait dans son ouvrage +_de M. Necker et de son livre intitulé De la Révolution française_, nous +citerons la _Gazette française_ du 15 juillet 1797, qui commente le +frontispice du 32e numéro de l'_Accusateur public_, de Richer Sérisy, où +l'on voit _un petit homme comme Ginguené, chauve comme Ginguené, portant +des lunettes comme Ginguené_, qui reçoit une bourse d'un homme en +manteau de Directeur et bossu, c'est-à -dire de Larevellière-Lépeaux; le +lieu de la scène est le club de Salm; tous les membres aiguisent des +poignards; sur la figure de chacun d'eux, dit la _Gazette_, on peut +mettre le nom d'un coquin connu. (Voir une autre annonce de ce numéro de +l'_Accusateur public_, dans le _Courrier républicain_ du 15 juillet +1797. Le 30e numéro de l'_Accusateur public_ traite Necker aussi mal que +faisait Ginguené, au nom de principes différents.) Par contre, quand, au +lendemain du 18 fructidor, on planta un arbre de la liberté au club de +Salm, et que Benjamin Constant harangua, du haut d'une galerie, +l'assistance répandue dans le jardin, le directeur de l'instruction +publique, Ginguené, qui chante, en l'honneur du récent coup d’État, des +vers _qu'il faisait en quelque sorte à mesure qu'il les chantait_, +reçoit les félicitations du Conservateur de Garat, Daunou et Chénier +(numéros des 18 et 21 septembre 1797). Daunou écrira plus tard une +notice très bienveillante sur Ginguené pour la deuxième édition de +l'_Histoire de la littérature italienne_. Lady Morgan, qui avait visité +Ginguené dans ses dernières années, lui consacre aussi un passage très +sympathique, dans la relation de son voyage en France, aux pages 272-283 +du deuxième volume de la traduction française (Paris, Treuttel et Wurtz, +1818, 2 vol. in-8). + +Ginguené est encore fort maltraité par Mme Vigée-Lebrun, dans les +_Portraits à la plume_, insérés à la suite de ses _Souvenirs_; par Mme +de Genlis, au Ve vol., p. 281 et suiv. de ses _Mémoires_; par +Chateaubriand, qui le citait avec honneur dans son _Essai sur les +révolutions_, mais qui marque peu de sympathie pour lui, dans ses +_Mémoires d'outre-tombe_, à la p. 239 du Ier vol., et à la page 223 du +IIe. + +Sur ses leçons à l’École normale, voir l'_Histoire littéraire de la +Convention_, par Eug. Maron, p. 159-160, 328-331. M. Ristelhuber a +rappelé la candidature malheureuse de Ginguené contre Andrieux, pour un +fauteuil de l'Académie française, dans la préface des _Contes +d'Andrieux_, pour l'édition de MM. Charavay, Paris, 1882. + +Il importerait aussi d'examiner le rôle diplomatique de Ginguené en +Italie[242]. Il a pu s'y montrer hautain à l'égard du roi de Sardaigne, +et peu scrupuleux observateur de l'indépendance de la Cisalpine, comme +le dépeint M. Tivaroni (_L'Italia durante il dominio francese_, I, 43, +47, 143); encore Ginguené protestait-il qu'il avait, au péril de sa vie, +sauvé le Piémont de _révolutions subversives et sanglantes_, ajoutant +que, quand on avait voulu un agent pour jouer un rôle perfide à Turin, +on avait cherché un autre que lui (Lettre précitée à un académicien de +l'Académie impériale de Turin). Quoi qu'il en soit, il paraît difficile +d'admettre qu'il se soit fait donner des présents par le gouvernement +provisoire de Turin, comme le dit encore M. Tivaroni, qui cite pourtant, +mais sans en tenir compte, le jugement de Botta sur Ginguené: _homme +vraiment probe, âme bienveillante_ (ceci est un peu exagéré, quoique +Lady Morgan prétende qu'on disait _le bon Ginguené_), _esprit cultivé, +mais imagination ardente, et très tenace dans ses idées_. + +C'est dans les _Débats_ qu'il faut chercher les nombreux articles de +Féletz, contre le cours de Ginguené à l'Athénée d'où est sortie +l'_Histoire de la littérature italienne_; car Féletz ne les a pas tous +recueillis dans ses _Mélanges_. En réponse à ses attaques quelquefois +justes, plus souvent malveillantes, on peut citer les articles de +Fauriel dans le _Mercure_ (31 août, 7 septembre, 19 octobre 1811, 5 +décembre, 12 décembre 1812, 30 janvier 1813), et l'unanimité des +journaux italiens du temps, par exemple le _Poligrafo_, de Monti du 21 +avril 1811, du 16 février 1812; le _Conciliatore_ du 12 novembre 1818, +du 1er avril 1819; le _Spettatore_, p. 335-9 et 353 du IXe volume; le +_Giornale enciclopedico di Firenze_, p. 97 du IIIe volume. Une preuve +curieuse de l'estime dont Ginguené jouissait en Italie, est que le +_Giornale bibliografico universale_ déclare, dans son Ve volume, que la +lettre où notre compatriote qualifie d'_ingrat_ et de _lâche_, le +procédé fort étrange en effet d'Alfieri à son égard, est dictée par un +_noble ressentiment_. Quelques-unes des dates qui précèdent prouvent que +ce ne fut pas seulement sous la domination française qu'on s'exprima +ainsi. D'ailleurs, Ginguené ne comptait pas parmi ceux dont le +gouvernement français eût récompensé les flatteurs. Enfin, veut-on des +témoignages intimes? Sismondi s'exprime avec éloge sur l'ouvrage de +Ginguené dans ses lettres à la comtesse d'Albany, et Giordani écrit à +Cicognara: «Si Ginguené veut savoir combien d'Italiens l'estiment et +l'aiment, ne manque pas de m'inscrire sur ce très long catalogue.» +(Lettre du 14 juillet 1813, p. 55 du IIIe volume de son _Epistolario_.) + + + + + +APPENDICE G. + +Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur. + + +Les défauts de La Harpe, en survivant à sa conversion, ne contribuèrent +pas peu à la faire taxer d'hypocrisie par les philosophes. Toutefois, +non seulement Mme de Genlis, qui avait autant à se plaindre qu'à se +louer de lui, mais Benjamin Constant qui était allé, dans le feu de la +polémique, jusqu'à dire que La Harpe avait été _athée par peur_, et, +avant eux, Daunou, Dacier, Morellet, ont rendu hommage à la sincérité de +son changement[243]. On trouve, d'ailleurs, dans ses controverses contre +les philosophes, dans son _Apologie de la religion_ qui fait partie des +_Å’uvres choisies et posthumes_, des passages touchants ou énergiques +d'autant plus concluants que le talent naturel de La Harpe n'était pas +de ceux qui suppléent à une émotion véritable. Dans l'article du _Cours +de littérature_ sur Diderot, par exemple, il relève vivement le mot +célèbre: «Élargissez Dieu!» il montre combien il est faux que les gens +du peuple croient que Dieu est renfermé dans les églises, en donne pour +preuve la fête des Rogations et, à propos des arrêtés qui interdisent +cette fête, s'écrie en apostrophant Diderot: «Ah! lorsque Dieu et ses +adorateurs sont légalement confinés dans les temples, ce mot qui, dans +ta bouche, n'était qu'un extravagant blasphème; ce mot, pris dans un +sens trop réel et trop juste; ce mot nous appartient aujourd'hui, et +c'est bien nous qui avons le droit de dire: «Élargissez Dieu!» On pourra +lire encore, dans la préface de son _Apologie de la religion_, quelques +lignes émouvantes sur le bienfait que Dieu accorde aux incrédules quand +il les éclaire, et cette forte peinture de la jalousie des philosophes +contre l’Église: «J'ai vu moi-même mille fois saigner cette plaie +honteuse, surtout depuis que nos philosophes, faisant corps sous les +remparts de l'Encyclopédie, enhardis les uns par les autres, fortifiés +par la renommée littéraire devenue une espèce d'idole pour un peuple qui +ne voulait plus avoir que de l'esprit, en vinrent jusqu'à s'indigner +tout haut qu'il y eût au monde une autorité, une puissance au-dessus des +_précepteurs du genre humain_, titre modeste, comme on voit, et qu'ils +se prodiguaient à tout moment les uns aux autres en prose et en vers.» +De même le passage où il se promet de montrer _combien ceux qui +s'exagèrent la puissance révolutionnaire et ses effets possibles et sa +durée probable, sont loin de la juger dans leurs craintes comme elle se +juge dans les siennes_[244]. Il y a aussi de la sensibilité dans les +passages où La Harpe cite, pour les condamner, ses anciens sarcasmes +contre le christianisme. Enfin cette Apologie et son Discours sur le +style des prophètes et l'esprit des Livres saints attestent qu'il a +compris et goûté l’Écriture. Dans ce dernier ouvrage, il explique +judicieusement qu'il ne faut pas confondre les exigences particulières +du goût de chaque nation avec les règles universelles du goût; que, +d'ailleurs, quand on approfondit les sentiments qui font parler les +écrivains hébreux, notre goût même cesse de réclamer; que les +répétitions d'idées, de sentiments dans les _Psaumes_ sont les effets +naturels de l'amour pour Dieu qui y déborde, car _celui qui aime ne +s'occupe uniquement qu'à répandre son âme devant ce qu'il aime et à +exprimer ce qu'il sent, sans songer à varier ce qu'il dit_. L'éloquence +des Psaumes, qui triomphe de ses scrupules littéraires, touche aussi son +cÅ“ur: il affirme que nul écrivain non chrétien n'a si bien peint la +bonté familière qui, suivant un prophète, _retournerait le lit de +l'homme qui souffre_, et qui, jointe à la plus magnifique peinture qu'on +ait jamais faite de la majesté de Dieu, forme _une démonstration morale +venue de l'inspiration divine_; et montre que si, de tout temps, on a +détesté le vice, seuls, dans l'antiquité, les prophètes ont souffert à +la vue des péchés d'autrui. + +On retrouve malheureusement l'âpreté habituelle de La Harpe dans la +manière dont il s'exprime sur les incrédules dans son _Apologie de la +religion_, soit parce que, en psychologue de l'ancienne école, il sait +mal apercevoir chez le même homme des qualités contradictoires, soit +parce qu'il était malaisé d'apprécier la philanthropie de Voltaire et de +Rousseau au moment où leurs disciples venaient de gouverner par la +guillotine. Il va jusqu'à absoudre l'inquisition et les supplices +d'hérétiques, sinon comme hérétiques du moins comme factieux. Mais +l'intolérance, qui n'est pas en elle-même un signe de foi, n'est pas non +plus un signe d'hypocrisie. + +Quant au reproche souvent répété d'avoir sous la Terreur flatté et +excité la démagogie, La Harpe ne le mérite point davantage. + +Sans doute, il avait partagé à cette époque l'espérance haineuse que +caressaient également Mirabeau, les Girondins et Robespierre, de voir +bientôt disparaître le catholicisme. Il faut en croire l'abbé Morellet, +quand il dit au chapitre XXII de ses _Mémoires_ que La Harpe _venait +s'asseoir content de lui-même_ entre l'abbé Barthélemy et lui à +l'Académie française, _après avoir imprimé dans le «Mercure» contre les +prêtres une satire sanglante_: tel est en effet l'esprit qui inspire +tous les articles de critique littéraire insérés alors dans ce journal +par La Harpe[245], mais il ne faut pas faire de lui un pourvoyeur ni un +panégyriste de l'échafaud. + +1° Les expressions de la fameuse _Ode_ lue au Lycée le 3 décembre 1792, +où Palissot voit une glorification des massacres de septembre, +s'appliquent au 10 août; les menaces que La Harpe y fait entendre visent +les ennemis du dehors. + +2° On a dit souvent qu'il avait, dès 1792, coiffé spontanément le bonnet +rouge au lycée. Il s'est expliqué sur ce point dans le _Mémorial_ du 10 +juillet 1797; il y déclare que c'est au renouvellement des cours de +1794, et pour obéir à une disposition prise par les administrateurs du +Lycée, qu'il s'en coiffa un instant, comme ses collègues Sue, +Deparcieux, Le Hoc; et je n'ai pas vu que les deux journaux contre +lesquels il se défend, dans cet article, d'avoir appuyé la Terreur, le +_Journal de Paris_ et le _Rédacteur_, feuille en partie officielle, +contredisent cette réplique[246]. + +3° Attaqué sur ses articles du _Mercure_, notamment le 6 juillet 1797 +par le _Journal de Paris_, La Harpe a prouvé victorieusement que, durant +l'année 1793, longtemps encore après le 31 mai, il n'avait cessé d'y +faire entendre à la Convention de sages et courageuses vérités[247]. Il +est inutile de transcrire tous les passages qu'il cite, je me bornerai à +cette phrase que j'ai relevée dans le _Mercure_ même[248], sur +l'imprudente déclaration de guerre faite aux puissances; après avoir dit +que la politique d'un peuple libre _ne doit être que la fermeté calme +et intrépide d'une nation qui a proclamé son indépendance, et non +l'orgueil insensé qui proclame la guerre contre tous les rois_, il +ajoute: «Nous avons fait de cruelles fautes, parce que l'ostentation +d'un charlatanisme mercenaire a pris la place de ce courage tranquille +et désintéressé qui caractérise les vrais républicains.» Qu'on lise les +autres articles de 1793 auxquels il renvoie, et l'on avouera que peu de +victimes des _décemvirs_ avaient condamné plus fortement leur politique. + +4° M. Aulard a très justement blâmé La Harpe, dans la _Justice_ du 25 +novembre 1889, d'avoir proposé, au club des Jacobins, le 17 décembre +1790, d'ôter des tragédies les maximes monarchiques, et, dans le +_Mercure_ du 15 février 1794, de faire disparaître sur les livres de la +Bibliothèque nationale les armoiries royales; il s'est félicité à bon +droit que La Harpe n'ait pas reçu satisfaction sur ce dernier point. Ces +deux motions de La Harpe étaient à la vérité fort ridicules. Mais +heureux qui, parmi les hommes en vue de cette époque d'affolement, n'a +dénoncé que des vers, même classiques, et des armoiries, même +artistiques, alors qu'autour de lui, par frénésie, par rancune ou par +peur, tant d'autres demandaient ou accordaient la tête d'un Lavoisier, +d'un André Chénier, d'un Malesherbes! + +Il faut toutefois reconnaître que le courage de La Harpe a fini par +faiblir, vaincu par la durée affreuse et l'accroissement incessant du +péril. Il ne faut sans doute pas abuser contre lui d'une assertion de +Laya déclarant, près de quarante ans après, avoir vu, au lendemain du 10 +thermidor, une lettre pleine de flagornerie, que, du fond de sa prison, +La Harpe aurait écrite à Robespierre à propos de son discours en +l'honneur de l’Être suprême[249]; car, outre que la mémoire de Laya a pu +le tromper sur l'existence ou sur l'auteur de cette lettre, il a pu à +distance s'en exagérer la politesse. Mais il y a dans le _Mercure_ de +1794 quelques passages que La Harpe n'a pas réussi à justifier. Il +prétend que ce sont des expressions à double entente que ces épithètes +de _mémorable_, de _si constamment et si éminemment révolutionnaire_ +qu'il applique le 15 février 1794 à la Commune de Paris dans un article +de complaisance sur les poésies d'un de ses membres, Dorat-Cubières; il +explique de même le passage du 8 mars, dans lequel il dit que, si l'on +n'avait pas encore formé le projet de reviser les noms des rues de +Paris, _c'est qu'il n'y avait pas non plus de modèle de cette autorité +révolutionnaire qui a produit tant de merveilles inouïes jusqu'à nos +jours, parce qu'elle tient à un enthousiasme patriotique qui se porte +sur tout et fait exécuter d'un commun accord ce qui, par sa nature, ne +saurait se commander et ce que, partout ailleurs, on tenterait +vainement_. Mais en vérité, à lire ces deux articles, il est impossible +d'y apercevoir l'ironie que l'auteur des courageux articles de 1793 +avait peut-être voulu y mettre. Or, un compliment ironique dont +l'intention moqueuse passe inaperçue ressemble fort à une flatterie. + +Il se peut donc que La Harpe ait cédé à un moment de défaillance, mais +il a racheté cette faiblesse, d'abord par sa détention de quatre mois +(avril-juillet 1794) qu'il encourut pour avoir blessé les puissants du +jour, soit dans leur fanatisme politique, soit dans leur vanité de +littérateurs[250], puis par l'intrépidité avec laquelle, depuis sa +sortie de prison, il lutta pour ses croyances. Si sa conversion ne l'a +guère rendu plus charitable[251], ni plus modeste, elle l'a rendu plus +courageux; c'est une nouvelle preuve qu'elle fut sincère. + +On n'a voulu voir dans sa polémique de 1795 et de 1797 que l'emportement +d'un zèle aussi impuissant qu'imprévu, comme si, à braver la Convention +et le Directoire, il n'avait encouru que des épigrammes. N'est-ce donc +rien que d'avoir dû se cacher un an après le 13 vendémiaire, deux ans +après le 18 fructidor? On ne l'inquiéta pas durant ces retraites +forcées; mais serait-il mort dans son lit si les agents de Larevellière +l'avaient arrêté en 1797? La _Décade_ du 10 frimaire an IX raille comme +plat et injuste le mot de La Harpe, qu'au 18 fructidor _on ne tuait +plus, mais on faisait mourir_; la bonne _Décade_ prend apparemment pour +une excursion de plaisance la déportation à la Guyanne, et croit que +tout le monde en est revenu. Faut-il d'ailleurs oublier le dénuement +auquel l'impossibilité de reparaître en chaire condamnait La Harpe[252]? + +Refusons-lui donc l'aimable modération qui attire la sympathie, mais +accordons-lui, pour sa conduite pendant ses dernières années, la loyauté +courageuse qui commande l'estime[253]! + + + + +APPENDICE H. + +Liste des professeurs de l'Athénée. + + +On nous pardonnera sans doute les lacunes de ce tableau qui, tout +incomplet qu'il est, nous a coûté de très longues recherches. Les +programmes des cours se publiaient tantôt en octobre, tantôt en +novembre, tantôt en décembre, quelquefois en janvier; un même journal ne +les publiait pas toujours: on voit combien pour trouver celui d'une +seule année il faut feuilleter de périodiques, quand on n'a pas la +chance rare de mettre la main sur les prospectus que l'établissement +publiait. + +Pour les années antérieures à 1789, à la réserve de 1785, je ne puis +rien ajouter aux indications fournies dans mon étude, sauf que Chazet +(Éloge de La Harpe, 1805) compte, comme La Harpe dans sa Correspondance +Russe, Marmontel et Monge parmi les professeurs de la maison, et que +d'autre part on ne trouve rien à cet égard dans les _Mémoires_ de +Marmontel ni dans les notices composées sur Monge par son neveu Barnabé +Brisson et par Charles Dupin. + +1784-1785. + +Mithouard (chimie); Deparcieux (physique); Flandrin (hippiatrique); Sue +(anatomie); Prévost (mathématiques et astronomie); l'abbé Curioni +(italien); Lenoir (anglais); l'abbé Pelicer (espagnol); Friedel +(allemand) (_Liste de toutes les personnes qui composent le premier +Musée_... 1785). + +1789-1790. + +Aux professeurs que j'ai cités pour cette année, il faut, d'après la +_Chronique de Paris_, du 4 décembre 1789, ajouter l'abbé Ray, qui, +l'histoire naturelle ne pouvant être enseignée par un seul maître, se +chargea d'un cours de zoologie. Pendant cette année lycéenne, La Harpe +se fit quelquefois remplacer par Jacques-François-Marie de Boisjolin, +lecteur du duc de Montpensier; celui-ci, selon l'article que lui +consacre la _Nouvelle biographie générale_, aurait simplement lu au +Lycée les cahiers de La Harpe; mais l'article de la _Chronique de +Paris_, du 27 mars 1790, ne paraît pas réduire M. de Boisjolin à ce rôle +effacé. Le _Moniteur_ du temps donne de nombreux extraits du cours de +l'avocat de La Croix, sur lequel on peut consulter, outre la Table de ce +journal, pour la suite de sa vie, ses propres ouvrages: _Constitutions +des principaux États de l'Europe et des États-Unis d'Amérique_; le +_Spectateur français pendant le gouvernement révolutionnaire_. (En 1815, +il donna une édition retouchée de ce dernier ouvrage,) Le _Moniteur_ du +10 février 1790 donne des détails sur le cours de Fourcroy. + +1790-1791. + +La _Chronique de Paris_ du 9 janvier 1791 dit que le Lycée maintient, +cette année, avec les mêmes professeurs, les mêmes cours que l'année +précédente, savoir: littérature, histoire, physique, chimie, anatomie, +histoire naturelle, anglais, italien. Sur les leçons d'ouverture de +Fourcroy, Sue, Boldoni, La Harpe, voir le numéro de ce journal du 13 +janvier 1791. Pendant cette année, le Lycée projeta un cours d'allemand +et ouvrit un cours de grec fait par un Grec (_ibid._, n°s du 11 février +et du 4 mai 1791.) Sur les embarras financiers du Lycée à cette époque, +voir ibid., n°s du 13 septembre et 26 décembre 1790 et du 9 janvier +1791. Consulter encore sur le Lycée le même journal, p. 139 du IIe +volume, p. 377 du IVe et le _Moniteur_ du 14 janvier 1791. + +1791-1792. + +Le registre des assemblées générales des nouveaux fondateurs du Lycée +donne, pour cette année, le 17 août 1792, à la fois les noms et les +honoraires: Fourcroy, 2000 fr.; Deparcieux, _id._; Garat, 1000 fr.; Sue, +1200 fr,; Roberts (Anglais), 800 fr.; Boldoni (Italien), _id._; Selis +(qui, à défaut de La Harpe, avait fait lire un cours de littérature), +300 fr.; Domergue, _id._ (Manusc. Bibliothèque Carnavalet). Durant cette +année, Cailhava fit un cours de littérature dramatique et Sicard donna +quelques séances. + +AN I, 1792-1793. + +Fourcroy, Deparcieux, Sue, Roberts, Boldoni, tous aux mêmes conditions +que l'année précédente; La Harpe, 1800 fr.; Thiéry, suppléant de Garat, +600 fr.; Brongniart, 300 fr. (Même registre, 2 août 1793). À la date du +6 novembre 1792, il y avait été dit que Fourcroy, n'ayant pas le temps +de faire ses deux leçons par semaine, en confierait une à Vauquelin. Le +_Moniteur_ du 26 novembre rédige ainsi la liste: Deparcieux (physique); +Fourcroy et Vauquelin chimie; _id._, pour l'histoire naturelle; Sue +(anatomie et physiologie); La Harpe et Selis (littérature); Garat et +Théry (histoire); Roberts (anglais); Boldoni (italien); dans les séances +extraordinaires, Delille, Sélis, Sicard, M. Chuquet, dans le compte +rendu qu'il a bien voulu faire de ma première étude sur ce sujet (_Revue +critique_, 4 novembre 1789), dit que le dimanche 20 janvier 1793, +RÅ“derer ouvrit au Lycée un cours d'organisation sociale, et que le +mercredi 27 février de la même année, dans une séance extraordinaire, +Gail lut une traduction de quelques morceaux de Bion et d'Anacréon, et +Sélis la première partie de l'_Anecdote de M. Salle_. + +AN II, 1793-1794. + +Deparcieux (physique); le même (mathématiques pures et appliquées); La +Harpe; Ventenat (botanique); Sue (anatomie et physiologie); Parmentier +(économie rurale); Boldoni; Garat (histoire); Tonnelier (minéralogie); +Fourcroy (chimie); Hassenfratz (arts et métiers); Richard (zoologie); +Publicola Chaussard (droit public); Le Hoc (lectures sur les rapports +politiques et commerciaux de la France avec l'étranger)[254]. + +AN III, 1794-1795. + +La Harpe[255], Garat, Molé (déclamation); Mentelle (géographie); +Deparcieux, Fourcroy; les autres cours, dont la _Décade_ du 10 nivôse an +III, que nous suivons ici, n'indique pas les professeurs, sont la +zoologie, l'anatomie, la botanique, la minéralogie, les mathématiques, +les arts et métiers, l'économie rurale, l'italien et l'anglais. Le +_Moniteur_ du 30 décembre 1794 annonce qu'à la séance d'ouverture, La +Harpe lira un discours sur la guerre déclarée par les derniers tyrans à +la raison, à la morale, aux lettres et aux arts (ce morceau fait partie +du cours de littérature); Le Hoc présentera des considérations sur la +Hollande et l'Angleterre; Boldoni traitera des troubles de Florence et +de Dante. Il ajoute qu'à la demande de beaucoup de citoyens retenus par +leurs affaires durant la journée, les deux séances décadaires du cours +de littérature auront lieu le soir, que les cours de Sicard (grammaire +générale), et de Molé (déclamation), ne pourront s'ouvrir dans la +première décade. Le professeur de botanique était alors Ventenat, qui +publia aussitôt son cours sous ce titre: _Principes élémentaires de +botanique expliqués au Lycée républicain_, Paris, Sallior, 1794-1795, +in-8. + +AN V, 1796-1797. + +Le registre des Assemblées générales donne, à la date du 16 messidor, un +nom de plus que notre liste empruntée au _Journal de Paris_, celui de +Perreau (cours sur l'homme physique et moral), et trois noms en moins: +Gautherot, Coquebert, Sicard. + +AN VI, 1797-1798. + +Deparcieux (physique expérimentale); Fourcroy (chimie élémentaire et +chimie appliquée à la physique; ces deux cours sont distincts); +Brongniart (histoire naturelle); Sue (anatomie et physiologie); +Coquebert (géographie physico-économique); Hassenfratz; anglais, italien +(_Décade_ du 10 frimaire an VI). + +AN VII, 1798-1799. + +Mercier (littérature); Garat, Fourcroy, Brongniart, Deparcieux, Sue, +Boldoni, Roberts, Weiss, ce dernier pour l'allemand (_Révolution +française_ du 10 juin 1888; toutefois, on voit par la _Décade_ du 10 +thermidor an V que Garat ne fit pas son cours cette année). + +AN VIII, 1799-1800. + +Fourcroy, Brongniart, Sue, Hassenfratz (arts et métiers); Coquebert +(géographie physico-économique); Roberts; Boldoni. Ces deux derniers +touchent 800 francs chacun; Fourcroy 1500; les autres 1200. Ginguené, +Demoustier, Ducray-Duminil, Butet offrent gratuitement des cours, les +trois premiers sur la littérature, le quatrième sur la physique +(_Décade_ du 10 frimaire an VII; Délibérations et Arrêtés du conseil +d'administration, 29 fructidor an VII). Fourcroy, ayant été chargé de +fonctions publiques par Bonaparte, fut suppléé par Brongniart, que +Cuvier s'offrit à suppléer (V. le même registre manuscrit de +délibérations, 15 nivôse an VIII, au musée Carnavalet). + +AN IX, 1800-1801. + +Butet (physique expérimentale); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire +naturelle); Sue (anatomie); Moreau (hygiène); Hassenfratz (arts et +métiers); Adolphe Leroi (éducation des facultés physiques et morales de +l'homme); La Harpe (littérature, en particulier étude de l'éloquence et +de la philosophie au dix-huitième siècle); Garat (histoire, surtout +celle de l’Égypte); De Gérando (philosophie morale); Legrand (principes +généraux de l'art du dessin et histoire de l'architecture); Roberts +(étude des poètes anglais); Boldoni (étude de la versification +italienne). Il y aura en outre des séances littéraires, dont +quelques-unes seront consacrées à la grammaire générale, et Sicard y +prêtera son concours (_Moniteur_ du 13 brumaire an IX). Toutefois, les +délibérations et arrêtés du conseil d'administration, à la date du 27 +prairial an IX, portent seulement à l'article des professeurs de cette +année: La Harpe, 2,400 fr.; Fourcroy, 1,200 fr.; Cuvier, _id._; +Hassenfratz, Sue, De Gérando, Roberts, Boldoni, 600 fr. chacun. + +AN X, 1801-1802. + +Butet (physique); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire naturelle); +Ventenat et Mirbel (botanique); Sue (anatomie et physiologie); La Harpe +(littérature); De Gérando (philosophie morale); Hassenfratz (arts et +métiers); Legrand (architecture); Roberts (anglais); Boldoni (italien); +Weiss (allemand) (_Moniteur_ du 18 brumaire an X). + +AN XII, 1803-1804. + +Biot (physique); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue; Cuvier; Mirbel +(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Lavit (perspective); Vigée +(littérature); Garat (histoire de la Grèce); Ginguené (histoire +littéraire moderne); Sicard (grammaire générale); Roberts, Boldoni +(_Décade_, 30 vendémiaire an XII). + +AN XIII, 1804-1805. + +Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue +(anatomie et physiologie); Cuvier (histoire naturelle); +Coquebert-Monbret (géographie physique et économique); Mirbel +(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Vigée (littérature); Sicard +(grammaire générale); Roberts (anglais); Boldoni (italien). (_Moniteur_ +du 12 novembre 1804.) + +AN XIV, 1805-1806. + +Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue; +Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); Cuvier, Mirbel (physiologie +végétale et botanique); Ducler (cosmographie et géologie); Hassenfratz, +Vigée, Ginguené, Millin (histoire des arts chez les anciens); Sicard, +Roberts. Boldoni (_Décade_, 10 frimaire an XIV, 1er décembre 1805). Le +_Moniteur_ du 3 février 1806 donne quelques détails sur les cours de +Hassenfratz, Fourcroy, Thénard, Esparron, Biot, Cuvier, Ducler, +Ginguené, Boldoni, Roberts, Vigée, et ajoute que Desodoarts a continué +la lecture de son histoire de France. + +1806-1807. + +Trémery (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue +(anatomie et physiologie); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); +Cuvier (histoire naturelle); Ducler (cosmographie et géographie); Ampère +(théorie des probabilités appliquée aux diverses branches des +connaissances humaines); Hassenfratz (arts et métiers); Chénier +(origines et progrès de la littérature française); Ginguené (littérature +italienne); J.-J. Combes-Dounous, ex-législateur (histoire des guerres +civiles de la république romaine); Desodoarts (histoire de France); +Roberts (anglais); Boldoni (italien) (_Moniteur_ du 29 novembre 1806; +on y trouve des détails sur les cours que doivent faire ces +professeurs.) + +1807. + +Voir dans les délibérations et arrêtés de l'établissement quelques +traits de délicatesse, de causticité et d'irascibilité de Joseph +Chénier. + +1807-1808. + +Trémery (physique expérimentale); Thénard (chimie); Pariset +(organisation de l'homme); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); +Cuvier (histoire naturelle des animaux); Ducler (cosmographie et +géographie); Boldoni (italien); Roberts (anglais). (_Moniteur_ du 6 +novembre 1807; on y voit que Boldoni avait été autrefois professeur dans +les écoles centrales, de même que Roberts, qui avait de plus enseigné à +l’École royale militaire, et qui était alors professeur au lycée +Napoléon; on y voit aussi que durant cette année les cours littéraires +seront remplacés par des séances littéraires où on lira des morceaux +acceptés par Legouvé, Luce de Lancival et Parceval de Grandmaison.) + +1808-1809. + +Cuvier, Trémery, Thénard; Barbier (botanique et physiologie végétales); +Pariset (physiologie et anatomie); Esparron (hygiène); Prévost d'Iray, +inspecteur général des études (histoire moderne); Ducler (histoire et +géographie); J.-J. Leuliette (histoire littéraire); de Murville +(littérature et poésie); Roberts, Boldoni. (_Moniteur_ du 3 octobre +1808.) + +1809-1810. + +Cuvier, Trémery, Thénard, Barbier, Pariset; Ducler (chronologie, +histoire et géographie); Caille (botanique); Népomucène Lemercier +(littérature générale); Boldoni, Roberts. (_Moniteur_ du 4 novembre +1809.) + +1810-1811. + +Sur le cours d'histoire de l'éloquence professé pendant cette année par +Victorin Fabre, voir le _Moniteur_ du 14 décembre 1810, le _Mercure de +France_ des 9 et 23 février et du 27 juillet 1811. + +1811-1812. + +Thénard (chimie); Trémery (physique); Chaussard (littérature); de +Blainville (zoologie); Gall (physiologie générale de l'homme et +particulièrement du cerveau). (_Gazette de France_ du 24 novembre 1811. +Je ne suis pas sûr que la liste donnée par ce journal soit complète.) + +1812-1813. + +Les _Débats_ du 19 février 1813 annoncent que Lhéritier (géomètre, alors +âgé de vingt-trois ans) ouvrira le 4 du mois suivant un cours +d'arithmétique de la vie humaine à l'Athénée. + +1813-1814. + +Aimé Martin (littérature française); Thénard; Pariset (physiologie et +hygiène); Trémery (physique); Jussieu (minéralogie), (_Débats_ du 3 +novembre 1813. Cette liste doit être fort incomplète.) + +1814-1815. + +Thénard; Jay (histoire); Trémery, Pariset; Lemercier (littérature); +Lucas (minéralogie); Virey (histoire naturelle générale); Circaud des +Gelins (physiognomonie). (_Débats_ du 1er novembre 1814. Liste +incomplète.) + +1815-1816. + +Le _Moniteur_ du 11 décembre 1815 annonce que Ch. Lacretelle va ouvrir +un cours d'histoire ancienne à l'Athénée. + +1816-1817. + +Thénard; Say (économie politique); Trémery (physique); Buttura +(littérature italienne); Hippolyte Cloquet (physiologie); Pariset +(entendement humain); Rougier de la Bergerie (agriculture et physique +végétale); Brès (physiologie appliquée aux beaux-arts); Michel Beer +(littérature allemande). (_Débats_ du 9 novembre 1816. Liste +incomplète.) + +1817-1818. + +Trémery; Chevreul (chimie); de Blainville (zoologie); Cloquet; +Pariset (entendement humain); Tissot (littérature); Choron (théorie de la +musique); Roberts, Boldoni. Benjamin Constant (lectures sur l'histoire +et le sentiment religieux). (_Débats_ du 7 novembre 1817.) + +1818-1819. + +Say (économie politique); Trémery (physique); Magendie (anatomie et +physiologie); Orfila (chimie); Buttura (littérature italienne); Bérenger +(droit naturel et des gens); de Blainville (zoologie); de la Bergerie +(agriculture); Benjamin Constant (maximes fondamentales de la +Constitution anglaise). (_Débats_ du 3 novembre 1813, _Moniteur_ du même +jour.) Buttura a publié chez Firmin Didot, en 1819, le discours qu'il +avait prononcé à l'Athénée le 6 mars de cette année sur la littérature +de son pays. + +1819-1820. + +Fresnel (physique); Magendie (anatomie et physiologie); Daunou (lectures +sur l'histoire); Despretz (chimie); Lemercier (lectures sur la +littérature); de Blainville, le baron Fourier, de l'Institut d’Égypte +(cours tout neuf sur les applications des mathématiques aux besoins de +la société); Alex. Lenoir (antiquités). (_Débats_ du 13 novembre 1819, +et Programme imprimé, à la bibliothèque Carnavalet.) + +1820-1821. + +Trognon (histoire); Pouillet (physique); Robiquet (chimie); Magendie +(anatomie et physiologie); Jouy (littérature et morale); Flourens +(théorie des sensations); de Blainville; FrancÅ“ur (astronomie). +(_Débats_ du 16 novembre 1820. Liste incomplète.) + +1821-1822. + +Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie, FrancÅ“ur; Const. Prévost +(géologie appliquée aux environs de Paris); Lingay (littérature); Azaïs +(philosophie générale)[256].--Nous avons dit qu'Azaïs a publié son +cours. + +1822-1823. + +Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie; Levillain (géographie +générale); Berville (littérature); Victorin Fabre (recherches sur les +principes de la société civile); Mignet et Bodin (histoire). Outre ces +cours, Jomard, de l'Institut, traitera des sciences et arts chez les +anciens Égyptiens; Denon, de l'Institut, donnera plusieurs séances sur +l'étude de l'art par les fac-similés; Lenoir traitera des antiquités de +Paris; Viennet, Merville, Boucharlat et plusieurs hommes de lettres +feront des lectures[257]. Sur le cours de Fabre, voir l'article de +Sainte-Beuve sur lui dans les _Portraits contemporains_. + +1823-1824. + +Pouillet; Dumas (chimie); Magendie; FrancÅ“ur (astronomie); Parent Réal +(littérature); Villenave (histoire littéraire de la France); Merville +(art oratoire); Mignet (histoire d'Angleterre); outre ces cours, Jomard, +Denon, F. Bodin, Victorin Fabre, le baron de la Bergerie, Dubois, Febvé +Savardan et autres hommes de lettres ont promis des lectures[258]. + +1824-1825. + +Pouillet, Dumas, Magendie, de Blainville, Ad. Brongniart, Eus. de +Salles, Villenave; Amaury Duval (histoire philosophique des beaux-arts); +Dunoyer (morale et économie politique); Artaud (tableau de la +littérature en Europe aux quinzième et seizième siècles); Mignet, +Casimir Bonjour, d'Anglemont, etc., feront des lectures[259]. + +1825-1826. + +De Montferrand (physique); Dumas (chimie); Magendie (physiologie); de +Blainville (zoologie); Eusèbe de Salles (hygiène); Auzoux (anatomie au +moyen de pièces artificielles); Const. Prévost (géologie générale); +Babinet (météorologie); Villenave (histoire littéraire de la France); +Gall (philosophie des facultés intellectuelles); Dunoyer (morale, et +économie politique); Alexis de Jussieu (considérations sur la +civilisation aux dix-huitième et dix-neuvième siècles)[260]. + +1826-1827. + +De Montferrand, Dumas, de Blainville, Constant Prévost, Villenave; +Adolphe Brongniart (anatomie et physiologie appliquées à l'agriculture +et à l'horticulture); Amussat (anatomie); Bertrand (extase et magnétisme +animal); baron Ch. Dupin (forces productives et commerciales de la +France); Crussole-Lami (histoire de la révolution des Pays-Bas); Buttura +(poésie italienne). De plus, Auzoux fera quelques démonstrations avec +les pièces articulées de son invention, et Maisonabe quelques leçons sur +les difformités dont le corps humain est susceptible (_Moniteur_ du 26 +novembre 1826). Ch. Dupin a publié son cours, Paris, Bachelier, 1827, 2 +vol. in-4°. + +1827-1828. + +Gall (philosophie); Adolphe Blanqui (histoire de la civilisation +industrielle des nations européennes); Levasseur (éloquence française); +Parisot (l'école romantique); de Blainville (zoologie); de Montferrand +(physique); Dumas (chimie appliquée aux arts); Constant Prévost +(géologie); Adolphe Brongniart (physiologie comparée des végétaux et des +animaux); Amussat (anatomie et physiologie); Mélier (médecine publique). +(_Courrier français_ du 8 décembre 1827.) + +1828-1829. + +Pouillet (physique); Dumas (chimie); Constant Prévost (géologie); Bory +de Saint-Vincent (géographie physique); Babinet (météorologie); Amussat +(anatomie et physiologie); Trélat (hygiène); Armand Marrast +(philosophie); Amédée Pommier (littérature); Doin (histoire des +établissements d'utilité publique en France depuis le dixième siècle); +Adol. Blanqui (économie politique). De Guy, avocat, ex-professeur de +rhétorique, fera des lectures sur les opinions de la nouvelle école +philosophique. (_Moniteur_ du 30 novembre 1828.) + +1829-1830. + +Nicollet (astronomie); Pouillet (physique); Dumas, Const. Prévost; +Requin (physiologie); Trélat (hygiène); Aug. Comte (philosophie +positive); Mottet (art dramatique); Mézières (littérature anglaise). +(_Courrier français_, 1er décembre 1829.) + +1830-1831. + +Nicollet et Lechevalier (astronomie); Bussy (chimie); Requin (anatomie +et physiologie); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire (zoologie); Aug. Comte; +Villenave (littérature); Gandillot (économie politique); Jules Desnoyers +(antiquités du moyen âge) (_Ibid._, 7 décembre 1830). + +1831-1832. + +Lechevalier (physique); Bussy (chimie); Requin (hygiène); Isid. Geoffroy +Saint-Hilaire; Spurzheim (anthropologie); Am. Pommier (littérature +contemporaine); Ch. Durosoir (histoire de France); Filon (sur la France +et l'Angleterre)[261]. Filon a publié son cours de cette année. + +1832-1833. + +Gaultier de Claubry (physique expérimentale); Bussy (chimie); Laurent +(physiologie philosophique); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire; Const. +Prévost (géologie); Filon (histoire du seizième siècle); Legouvé +(littérature dramatique); Eugène de Pradel (poésie et improvisation +française); Delestre (étude des passions appliquées aux +beaux-arts)[262]. Filon et Delestre ont publié des ouvrages sur les +sujets qu'ils avaient traités durant cette année. + +1833-1834. + +Gaultier de Claubry (physique); Bussy (chimie); Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire (zoologie); Rozet (géologie); Léon Halévy (littérature +française); le comte Mamiani (philosophie italienne); Parisot (histoire +des croyances religieuses); Nau de la Sauvagère (droit commercial.) +(_Moniteur_ du 6 décembre 1833.) Au 12e volume de la revue la _France +littéraire_, on trouve un extrait du cours de Parisot; le volume +précédent de cette revue donne un aperçu du cours de M. Mamiani, dont +l'auteur a d'ailleurs publié une partie en français dans son livre +_Dell'ontologia e del metodo_ (Paris, Lacombe, 1841). + +1834-1835. + +Aug. Comte (astronomie); Payen (chimie agricole et manufacturière); +Lesueur (chimie toxicologique); Rozet (géologie); Audouin (zoologie); +Ach. Comte (physiologie animale); Jules Janin (littérature); de Mersan +(philosophie de l'histoire); Nau de la Sauvagère (droit commercial et +économie politique). (_Courrier français_, 5 décembre 1834.) + +1835-1836. + +Sainte-Preuve (physique); Payen (chimie appliquée); Rozet (géologie); +Ach. Comte (physiologie comparée et zoologie); Audouin (entomologie); +Léon Simon (homÅ“opathie); Philarète Chasles (histoire de l'intelligence +au seizième siècle); Leudière (littérature grecque); Henri Duval +(phraséologie poétique et prosodie française) (Programme imprimé à la +bibliothèque Carnavalet). + +1836-1837. + +De La Borne (physique générale); Payen; Ach. Comte (histoire des +animaux); Léon Simon (doctrine homéopathique); Watras (économie +politique); Sainte-Preuve (examen de quelques grandes questions +d'industrie); Gandillot (finances publiques); Considérant (science +sociale); E. Lambert (histoire philosophique); Leudière (philosophie et +éloquence grecques); Philar. Chasles (le roman en Angleterre); Raimond +de Véricour (Milton et la poésie épique); Ch. Loubens (la comédie au +dix-huitième siècle); Eug. de Pradel (improvisation)[263]. E. Lambert a +publié son cours de cette année sous le titre de _Histoire des +histoires_, Paris, 1838, in-8°. + +1837-1838. + +De La Borne; Babinet (météorologie); Rivière (géologie); Payen; +Galy-Cazalat (machines à vapeur); de Rienzi (géographie encyclopédique); +Cazalis (physiologie expérimentale); Casimir Broussais (phrénologie); de +la Berge (hygiène); Turck (application de la physique et de la chimie à +la physiologie); Dréolle (influence du principe religieux); Mme Dauriat +(droit social des femmes); Henri Prat (histoire des premiers temps de +la France); Charles Loubens (la comédie au dix-neuvième siècle) +(Programme imprimé à la Bibliothèque Carnavalet). Dréolle a publié son +cours (Paris, Ebrard, 1838). + +1838-1839. + +Babinet (physique et météorologie); Horace Demarçay (chimie générale); +Payen (chimie appliquée); Rivière (géologie); Halmagrand (physiologie); +Gervais (zoologie générale); Morand (histoire philosophique des +sciences); Hippeau (philosophie de l'histoire); Henri Prat (féodalité en +France); Å’lsner (histoire générale de l'Europe); Gaubert (causes +primordiales, géographiques et historiques); Ottavi (littérature); +Charles Loubens (le roman au dix-huitième siècle); Michelot (théorie +alphabétique de la parole). Loubens rendra compte tous les quinze jours +des principales pièces de théâtre. Ch. Bonjour, Alf. de Musset ont +promis des lectures. Hipp. Colet fera un cours d'harmonie. Tous les +quinze jours, soirées musicales sous la direction de Richelmi[264]. A. +Rivière a publié la même année des _Éléments de géologie_. Paris, +Méquignon-Marvis, in-8°. + +1839-1840. + +Babinet (cosmographie et physique du globe); Baudrimont (chimie); Const. +Prévost (physique générale), Rivière (géologie industrielle); Gervais +(zoologie); Halmagrand (physiologie); Hollard (anthropologie); Léon +Simon (homéopathie); Monneret (hygiène); Henri Prat (histoire des Valois +directs); Ottavi (littérature française); Loubens (de la poésie en +France jusqu'au dix-septième siècle); Cellier-Dufayel (littérature et +législation comparées); Bouzeran (système d'unité linguistique); Midy +(sténographie). Richelmi et Larivière continueront à donner leurs +concerts tous les quinze jours (Programme imprimé, Bibliothèque +Carnavalet). + +1840-1841. + +Babinet (physique); Tavernier (expériences et instruments de physique et +de météorologie); Rivière (géologie); Raspail (chimie); Hollard +(philosophie naturelle); Laurent (développement des corps organisés); +Gervais (zoologie générale); Halmagrand (physiologie); Léon Simon +(philosophie médicale); Samson (hygiène publique); Ricard (magnétisme +animal); de Marivault (économie politique); Glade (histoire des +religions); Bailleul (de la civilisation égyptienne par les monuments); +de la Fage (histoire de la musique); Sudre (langue musicale); Henri Prat +(la France au seizième siècle); Ch. Loubens (littérature contemporaine); +Ottavi (histoire des journaux depuis 1789); Régnier (littérature arabe); +Thénot (perspective pratique). Soirées musicales sous la direction de +Larivière et d'Aristide Delatour (_Courrier français_, 16 décembre +1840). + +1841-1842. + +Babinet (physique); Tavernier (instruments d'observation); Dupuis +Delcourt (aérostats); Laurent (développement des corps organiques); +Voisin-Dumoutier (phrénologie); Belhomme (études sur la folie); James +(galvanisme); Léon Simon (homéopathie); Al. Samson (hygiène publique); +Glade (étude sur la religion primitive); Artaud (philosophie de +l'histoire); Henri Prat (histoire de France); Fresse-Montval (poèmes +d'Hésiode); Bern. Julien (littérature française de l'époque impériale); +Ottavi (littérature de la Restauration); Ch. Loubens (poésie au +dix-neuvième siècle); Casella (Divine Comédie); Lourmand (lecture +expressive). Discussions littéraires et philosophiques une fois par +semaine. Répétitions chorales de musique religieuse. Séances de +déclamation (_Courrier français_, 5 décembre 1841). Fresse-Montval a +imprimé sa leçon d'ouverture de cette année à la suite de sa traduction +en vers d'Hésiode (Paris, Langlois et Leclercq, 1842, in-12). + +1842-1843. + +Babinet (généralités d'une instruction libérale tant scientifique que +littéraire); Tavernier (instruments d'observation et de voyage); Edm. +Becquerel fils (de la lumière et de l'art photogénique); Jules Rossignon +(chimie); Laurent (zoologie); Dr Grauby (humeurs et tissus); Dumoutier +(phrénologie); Belhomme (maladies mentales); Maisonabe (erreurs et +déceptions en médecine); Glade (histoire des religions); Em. Broussais +(philosophie religieuse); Henri Prat (histoire de France); Joseph +Garnier (économie politique); comte de Lencisa (institutions municipales +de l'Europe); V.-H. Cellier Dufayel (Études sur les femmes); +Fresse-Montval (poésie des peuples de l'Hellade); Casella (Divine +Comédie); Ch. Loubens (la Comédie de Molière); Bern. Jullien +(littérature française de l'époque impériale); de la Fage (histoire de +la musique); Thénot (science et art de la perspective). Discussions +littéraires et philosophiques de temps en temps (_Courrier français_ du +23 décembre 1842). Bern. Jullien a publié son cours en 1844 (2 vol. +in-12); en 1844 également, Adr. de la Fage a publié l'_Histoire générale +de la Musique et de la Danse_ (Paris, 2 vol. in-8°). + +1844-1845. + +Plisson (astronomie); Anatole de Moyencourt (chimie); Grauby +(physiologie); Mlle Magaud de Beaufort (botanique); Leharivel-Durocher +(philosophie); Ch. Husson (philosophie de l'histoire); Jos. Garnier +(économie politique); Fréd. Charassin (philosophie des langues); Bern. +Jullien (littérature française); Loubens (Molière); de la Fage (histoire +de la musique) (_Courrier français_, 27 décembre 1844). + +1847-1848. + +Auguste Bolot fit, durant cette année, un cours sur la poésie légère en +France aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, qu'il +ouvrit par un discours en vers, dont un fragment imprimé existe à la +Bibliothèque Carnavalet. + +1848-1849. + +Ch. Loubens (études sur Molière); l'abbé Auger (littérature française); +Fresse-Montval (de l'idée et de la forme dans les Å“uvres de +l'intelligence); Léon Simon (homéopathie); Guézon-Duval (botanique); +Vanier (physiologie générale); Josat (hygiène); Alexandre Ferrier +(phrénologie); Camille Duteil (écriture hiéroglyphique); HÅ“fer (histoire +des sciences physiques) (Programme imprimé à la Bibliothèque +Carnavalet). + + +L'abonnement, qui avait coûté trois louis par an à l'origine, quatre +louis à partir de la réorganisation qui suivit la mort de Pilâtre, +coûtait l'an I et l'an II 100 francs pour les hommes, 50 francs pour les +femmes (_Moniteur_ du 14 novembre 1793); l'an IV, 1,000 livres en +assignats pour les hommes, moitié pour les femmes (_Quotidienne_ du 10 +décembre 1795); l'an V, 90 francs pour les hommes, 48 pour les femmes +(_Révolution française_ du 14 juin 1888)[265], même prix en l'an IX +(Décade du 20 frimaire an IX); sous l'Empire, quatre louis (V. le 3e des +articles sur le Lycée recueillis par Féletz, au IIIe vol. de ses +Mémoires); puis 120 francs pour les hommes, 60 francs pour les femmes +(_Moniteur_ du 11 octobre 1808, _Débats_ du 7 novembre 1817, _Courrier +français_, du 14 novembre 1821 et du 30 novembre 1824). + + + + + +APPENDICE I. + +Professeurs du Lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an IV. + + +AN II. + +Désaudray (droits et intérêts des nations); Descemet (agronomie); Targe +(mathématiques appliquées); Dumas (mécanique et perspective linéaire; +géométrie pratique à l'usage des constructeurs; ce sont deux cours +distincts); Neveu (calcul appliqué au commerce et aux banques, et +géographie, histoire avec ce qui se rapporte au commerce et aux +manufactures; ce sont aussi deux cours distincts); Millin (zoologie); +Gillet-Laumont et Tonnellier (minéralogie); Fourcroy (physique +végétale); Sue (anatomie, physiologie, hygiène). Puis deux cours dont on +n'indique pas les professeurs: chimie appliquée aux arts et cours +théorique et pratique de peinture, sculpture et architecture; enfin +Langlé (harmonie théorique et pratique, contrepoint, composition); +Lépine (anglais); Hassenfratz (technologie, c'est-à -dire ce qui se +rapporte aux manufactures). + +AN III. + +Laval (arithmétique décimale; poids et mesures); Leschard (écriture et +orthographe); Perny (astronomie appliquée aux besoins usuels et à la +navigation); Igoard et Breton (tachygraphie); Delmas (commerce, finances +et tenue de livres; langue française et géographie); Daubenton (dessin +appliqué); Dumas (géométrie appliquée aux constructions et à la +mécanique); Lépine (anglais); Targe (mathématiques élémentaires); +Désaudray (prononciation, art oratoire, déclamation; premiers éléments +de la constitution d'un peuple libre et état civil et politique de la +France); Millin (histoire naturelle). De plus, un cours particulier de +mathématiques fait par le même Targe, et pour lequel on souscrit à part +et à son profit. + +AN IV. + +Sue (anatomie); Laval (arithmétique décimale); Igoard et Breton +(tachygraphie); Perny (astronomie appliquée); Brongniart (chimie); Neveu +et Delmas (commerce, finances et tenue de livres); Daubenton et Bellot +(dessin appliqué aux cartes, aux plans, à l'arpentage); Gervais (dessin +pour la figure et l'ornement); Leschard (écriture et orthographe); +Désaudray (économie politique; élocution française et art oratoire); +Descemet (économie rurale); Dumas (géométrie pratique; perspective +linéaire); Langlé (harmonie); Ventenat (histoire naturelle); Delmas +(langue française et géographie); Lépine (anglais); Targe +(mathématiques); Gillet-Laumont (minéralogie); Fourcroy (physique +végétale); Millin (zoologie); professeur non indiqué (technologie)[266]. + +L'Annuaire de ce Lycée, pour l'an VI, nous apprend qu'un de ses élèves, +Guyot, âgé de quatorze ans, vient d'être admis premier à l’École +Polytechnique: que le _secours provisoire_ de vendémiaire an IV s'est +réduit à fort peu de chose par la dépréciation des assignats; que +Désaudray l'a distribué aux professeurs; que le gouvernement voulait +convertir ce lycée en école spéciale de mécanique pratique, mais qu'il y +a renoncé faute d'argent. La bibliothèque Carnavalet possède un +exemplaire de cet Annuaire. On y trouvera aussi quelques détails sur la +fondation du lycée des Arts, ainsi que dans l'opuscule: _Établissement +d'une école athénienne, sous le nom de Lycée des Arts_ (même +bibliothèque). Le carton F17 1143 des Archives nationales fournirait un +supplément d'indications sur les embarras financiers de l'établissement +et sur les expédients proposés pour l'en tirer. + + + + + +APPENDICE J. + +De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de Lycée ou +d'Athénée. + + +Outre les associations sur lesquelles porte cette notice, citons encore: + +Le Lycée de l'Yonne, dont il est parlé dans le _Moniteur_ du 2 frimaire +an X, et dont Féletz examine, au 6e volume de ses _Mélanges_, des +Mémoires écrits dans l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle; le +Lycée de Caen, qui tint sa première séance le 15 germinal an IX (v. la +_Décade_ du 10 floréal an IX et du 10 floréal an X); le Lycée de +Grenoble: Berriat Saint-Prix, un de ceux qui en soutenaient le mieux +l'honneur, constatait, en 1802, qu'en cinq ans cette société avait reçu +cent vingt mémoires ou pièces détachées[267]; le Lycée de Bourges; le +Lycée de Toulouse, sur lequel on peut consulter, à la bibliothèque +municipale de la ville: 1° un recueil contenant les noms des associés +correspondants; les lectures faites dans les séances publiques, depuis +le 10 floréal an VI jusqu'en l'an IX; 2° un recueil d'éloges, discours, +poésies, notices de travaux, de l'an VII à l'an IX; 3° un discours en +vers du citoyen Saint-Jean, professeur à l’École centrale, sur ce Lycée, +en l'an VI; 4° des registres conservés aux archives de Toulouse. (Ces +détails sur le Lycée de Toulouse m'ont été fournis par M. Lapierre, +bibliothécaire de la ville, à la prière de M. Ernest Mérimée). + +C'étaient là de petites académies; voici des cours. + +Le Lycée de Marseille, pour lequel, grâce à Mgr Ricard interrogé pour +moi par M. le recteur Bizos, son ancien collègue de la Faculté d'Aix, je +puis fournir les éléments d'une notice. Autorisé le 7 décembre 1828, ce +Lycée renonça assez promptement aux cours pour les simples séances +littéraires, et bien avant d'être fermé en 1885, il n'était plus qu'un +cercle; mais pendant le temps où il tenait école, il avait compté parmi +ses professeurs, outre Ampère et Brizeux, quelques hommes distingués, +tels que Bérard, plus tard membre de l'Institut et doyen à Montpellier; +le cours de Brizeux fut consacré à la littérature française: celui +d'Ampère avait roulé sur la poésie du Nord; la leçon d'ouverture du 12 +mars 1830, qu'Ampère en avait publiée, a été réimprimée dans ses +_Mélanges d'histoire littéraire et de littérature_, publiés après sa +mort, par M. de Loménie (Paris, Mich. Lévy, 1867, 2 vol. in-8°); la +_Revue de Provence_ a donné un résumé de ce cours. On peut consulter, +sur ce Lycée: 1° à la bibliothèque de Marseille, qui a acquis la presque +totalité de l'importante bibliothèque que possédait l'établissement, les +statuts (F p b 47); quelques recueils des lectures faites par des +membres de l'association; des leçons sur différents sujets et en +particulier des leçons d'Ampère; 2° une notice par M. Tamisier, dans la +_Revue de Marseille_, année 1856, p. 79 et suiv., 140 et suiv.; 3° du +même M. Tamisier, les _Noces d'or de l'Athénée_ (de Marseille), +Marseille, 1879. Les historiens provençaux qui ont parlé _passim_ de ce +Lycée, sont: Marius Chauvelin, Augustin Fabre dans _Les Rues de +Marseille_; Justin Cauvière, dans le recueil appelé _le Caducée_. + +Le Musée de Bordeaux, fondé à l'imitation du Musée de Court de Gébelin, +et dont il est parlé dans la _Séance du Musée de Paris du 5 février +1784_ (Bibliothèque Carnavalet), n'avait été qu'une Académie; mais M. +Dezeimeris m'apprend qu'il eut pour successeur une Société Philomathique +qui se rapprochait davantage de l'établissement de Pilâtre. Bordeaux a +eu un Athénée. + +Pour Paris, nous citerons: + +L'Athénée de la langue française, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 25, sous +le premier Empire (Voir aux Archives nationales le carton F17 1144 et le +_Publiciste_ du 16 décembre 1809). + +L'Athénée central qui avait deux établissements, l'un rue Vivienne, 10, +l'autre rue de Touraine Saint-Germain, 6, près de l'Odéon, et qui +enseignait l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le droit commercial, +l'arithmétique commerciale; le seul nom un peu connu qu'on voie parmi +ses professeurs dans le _Courrier français_ du 14 décembre 1828, dont +j'extrais ce qui le concerne, est Suckau. + +L'Athénée des familles, rue de Monsigny, 6[268]. + +L'Athénée populaire du XIIe arrondissement, où, sous la deuxième +République, Demogeot enseignait l'histoire de France, M. A. Macé, alors +professeur d'histoire au lycée Monge, l'histoire des institutions +politiques; Demontz, la comptabilité commerciale; Gouiffès, la +législation commerciale[269]. + +L'Athénée de la jeunesse, 3, quai Malaquais, qui donnait un cours +complet pour l'éducation des jeunes personnes. + +L'Athénée Européen, 33, rue de Montreuil. + +Le Lycée industriel et commercial, passage Saunier, 11. + +L'Athénée polyglotte, qui promettait de se charger de toute sorte de +travaux, traduction, copie, rédaction, etc. + +L'Athénée des Beaux-Arts, rue de Seine, 37, fondé en 1834 par M. +Gendrin, et dont le nom indique assez l'objet. + +J'ignore ce qu'était l'Athénée oriental situé quai des Grands-Augustins, +47. + + + + +APPENDICE K. + +Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres. + + +On se rappellera que les cours de cette Société se composaient de leçons +assez espacées, et que les trois ou plutôt les deux séances par semaine +dans lesquelles on entendait les orateurs ou lecteurs étaient surtout +consacrées à des conférences isolées. Autrement le tableau qui va suivre +donnerait une idée fausse. + +1821[270]. + +Duviquet (cours de littérature française), dont l'objet est de prouver +que toutes les beautés préconisées par l'école romantique se rencontrent +chez les classiques; Laurentie (littérature latine); Raoul Rochette +(considérations sur l'histoire); Abel Hugo (lectures sur la littérature +espagnole); Ch. Lacretelle (lecture de fragments de son Histoire du +XVIIIe siècle); Michaud (lecture de fragments de son Histoire des +Croisades) (Annales de la littérature et des arts, vol. II et III, +_passim_). Laurentie a publié son cours sous le nom de _Études +littéraires et morales sur les historiens latins_ (Paris, Méquignon, 2 +vol.). + +1822. + +Duviquet (littérature); Ch. Lacretelle (morale); Abel Hugo (littérature +espagnole); Nicollet (astronomie); de Bois-Bertrand (économie +politique); Berryer (cours pratique d'éloquence parlementaire); Dr Véron +(physiologie) (Annales précitées, vol. V et VI; Véron, _Mémoires d'un +bourgeois de Paris_). + +1823. + +À la page 121 du XIe volume des mêmes Annales, on trouvera quelques +détails sur les cours de cette année; Malitourne a lu notamment une +notice sur Balzac et commencé un essai sur le roman. + +1824. + +Bayard ou Savary (physique); Véron (physiologie); Pariset (causes qui +troublent ou favorisent dans l'homme l'économie animale); Abel Rémusat +(lettres sur la Chine); Ch. Lacretelle (histoire du XVIIIe siècle); +Berryer (éloquence parlementaire); Duviquet (étude des auteurs qui ont +écrit après La Harpe); Malitourne (continuation de l'essai sur les +romans); Auger (réflexions sur la comédie); Dussault (critique +littéraire). (Mêmes Annales, XIIIe vol., p. 388; Discours d'ouverture +prononcé à cette Société par Ch. Lacretelle, le 4 décembre 1823, et qui +fut publié aussitôt.--Je ne sais si Dussault, mort en 1824, eut le temps +de commencer son cours.) + +1825. + +Pariset, Abel Rémusat, Auger, Malitourne, continuent leurs cours; Patin +(tragédie grecque); Robert (histoire naturelle); Raoul Rochette (théâtre +grec) (en particulier, je crois, la comédie); Auger, Laurentie (extrait +d'un traité des bonnes lettres); Alletz (essai sur la morale dans ses +rapports avec les arts); Rio, professeur au collège Louis-le-Grand +(histoire générale et histoire de France en particulier); Raoul +Rochette, Ch. Lacretelle, ont dû aussi se faire entendre quelquefois. +(Mêmes annales, XVIIe vol., p. 390-391; _Moniteur_ des 15 et 24 janvier +1815.) + +1826. + +Pariset, Rio, Patin, Auger, Alletz, Malitourne, continuent leurs cours; +Gaultier de Claubry (physique); Raoul Rochette (essai sur les +révolutions de Genève); Girardin, professeur au collège Henri IV +(littérature française). (Mêmes annales, XXIe vol., p. 432-433.) + +1827. + +Patin, Gautier de Claubry, continuent les mêmes cours; Pariset (histoire +des moralistes); Abel Rémusat (génie et mÅ“urs des peuples orientaux); +Rio (histoire du moyen âge); Caïx, professeur d'histoire au collège +Charlemagne (histoire de France); Alletz (littérature sacrée); +Indelicato (et non Indedicato) (littérature italienne), (Mêmes annales, +XXVe vol, p. 516; _Moniteur_ du 20 décembre 1826 et du 9 janvier 1827.) + +1828. + +Pariset (hygiène); Rio (histoire); Laurent de Jussieu (morale); +Despretz, professeur au collège Henri IV (physique expérimentale); Patin +(tragédie grecque); Fallon, professeur à Sainte-Barbe (poésie anglaise); +Paoli (littérature italienne); Auger et Abel Rémusat ont dû aussi donner +des conférences. (Mêmes annales, XXIXe vol., p. 443; _Moniteur_ du 11 +janvier 1828.) + +1829. + +Despretz, Rio, Patin, Fallon continuent leurs cours; Dr Meyranx +(sciences naturelles); baron d'Eckstein (philosophie du catholicisme); +Febvé (cours de lecture à haute voix). (_Moniteur_ du 13 janvier 1829.) + +1830. + +Le _Moniteur_ du 7 mars 1830 contient la liste des séances de ce mois. +Cette liste, qui comprend des conférences isolées et des cours, donne +l'idée de la façon dont la Société concevait et composait l'ensemble de +ses séances.--Lundi 1er mars, esquisses dramatiques sur la Révolution, +par Ducancel.--Vendredi 5, lecture du discours sur le caractère moral et +politique de Louis XIV, par Anatole Roux de Laborie, ouvrage couronné +par la Société en 1829; contes en vers, par Vial.--Lundi 8, essai sur la +tragédie grecque, par Patin; cours de morale, essai sur l'imagination, +par Laurent de Jussieu.--Vendredi 12, cours d'histoire et d'éloquence +parlementaire, par Moret, avocat à la Cour royale; cours de littérature +française, par Nettement.--Lundi 15, littérature portugaise, fin des +Lusiades, par Sarmento; fragment d'un voyage en Italie, par +Lafitte.--Vendredi 19, poésie anglaise, Shakespeare, par Fallon; cours +de morale, essai sur la curiosité, par Laurent de Jussieu.--Lundi 22, +essai sur la tragédie grecque, par Patin; cours de littérature +française, par Nettement.--Vendredi 26, cours d'histoire et d'éloquence +parlementaire, par Moret; pièce de vers, par Lesguillon.--Lundi 29, sur +l'état de la littérature au Brésil et les moyens de la développer, par +Sarmueto; cours de morale, essai sur l'étude, par Laurent de Jussieu. + + + + + +INDEX DES NOMS PROPRES + + +(On ne relève pas dans cet index les noms trop obscurs ou mentionnés +d'une façon trop incidente.) + +Achillini. + +Ademollo. + +Agnelli. + +Alfieri (Vitt.). + +Alfieri di Sostegno. + +Ampère (A.-M.). + +Ampère (J.-J.). + +Amussat. + +Ancona (Aless. d'). + +Andrieux. + +Angeloni. + +Arioste. + +Artaud (Nic.-Louis). + +Astor (A.). + +Atenco de Madrid. + +Athénée (fondé par Pilâtre de Rozier sous le nom de Musée, appelé +ensuite Lycée, Lycée Républicain, Athénée, Athénée Royal et Athénée +National). + +Audouin. + +Aulard (A.). + +Auribeau (P. d'Hesmivy d'). + +Auzoux. + +Azaïs. + +Azuni. + +Babinet. + +Bacchi Della Lega. + +Bavoux. + +Bayanne (Mme Eulalie de). + +Bayet. + +Beauharnais (le prince Eugène de). + +Beccaria (Giulia). + +Beer (Mich.). + +Bentivoglio (le Card. Guido). + +Bernardin de Saint-Pierre. + +Berryer. + +Berthelot. + +Bertoldi (Alf.). + +Biadego (Gius.). + +Biagi (Guido). + +Biagioli. + +Bianchi (Nicom.). + +Biot. + +Bizos. + +Blainville (de). + +Blanqui (Ad.). + +Bleton. + +Boccace. + +Bodoni (G.-B.). + +Boileau. + +Boissy d'Anglas. + +Boldoni. + +Bolza (G.-B.). + +Bonaparte (Joseph). + +Borromeo (Famille). + +Bory de Saint-Vincent. + +Bouhours. + +Brissot. + +Brizeux (Aug.). + +Brongniart. + +Broussais (Em.). + +Brunetière. + +Buttura. + +Cailhava. + +Calvi (Felice). + +Campan (Mme). + +Canova. + +Cantù (Cesare). + +Capellini. + +Carutti. + +Casella. + +Casini (T.). + +Cattaneo (Amanzio). + +Caussade. + +Cesarotti. + +Championnet. + +Chasles (Phil.). + +Chateaubriand. + +Chénier (Jos.). + +Chevreul. + +Choron. + +Chuquet. + +Cimarosa. + +Collège de jeunes filles projeté pour Bologne. + +Collège de jeunes filles de Milan. + +Collèges de jeunes filles de Naples. + +Collège de jeunes filles de Vérone. + +Collège de jeunes filles fondé par Joseph II à Vienne. + +Colletta (Pietro). + +Comte (Ach.). + +Comte (Aug.). + +Comte (Ch.). + +Condorcet. + +Confalonieri (Fed.). + +Considérant (Vict.). + +Constant (B.). + +Corniani. + +Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts. + +Cosway (Maria). + +Court de Gébelin (Voir au mot _Musée de Paris_). + +Cousin (Vict.). + +Croce (Benedetto). + +Cusani. + +Cuvier. + +Dacier (Bon Joseph). + +Dante. + +Danton. + +Daunou. + +Davanzati. + +Debidour. + +_Décaméron (Le)_. + +Delille. + +Demogeot. + +Demoustier. + +Denina (l'abbé). + +Deparcieux. + +Dépéret. + +Desaudray (Gaullard). + +De Velo. + +Dezeimeris. + +Didot (Les). + +Ducler. + +Dumarsais. + +Dumas (le chimiste). + +Dunoyer. + +Dupin (Ch.). + +Dussault. + +Duval (Amaury). + +Duvernoy. + +Duviquet. + +Escherny. + +Eugène (le prince). + +Fabre (Victorin). + +Falorsi (G.). + +Fauriel. + +Féletz. + +Ferrari (Sever.). + +Ferrazzi (G.-J.). + +Ferri (Luigi). + +Ferri di San Costante. + +Filon. + +Flamini (Franc). + +Fontanes. + +Fornaciari (Raffaello). + +Foscolo (Ugo). + +Fourcroy. + +Fourier (J.-B.-Jos.). + +Fresnel. + +Gall. + +Garat (Dominique). + +Garnier (Joseph). + +Gazier. + +Gebhart. + +Genlis (Mme de). + +Genovesi. + +Geoffroy Saint-Hilaire (Isid.). + +Gérando (de). + +Gillet-Laumont. + +Ginguené. + +Giordani (Pietro). + +_Giornale italiano (Il)_. + +Grasseau (Mme et Mlles). + +Grégoire (l'abbé). + +Gricourt (Mme de). + +Guasti. + +Guazza (Mme Amalia). + +Gueneau de Mussy. + +Guillon (Aimé). + +Guizot (Franc.). + +Halévy (Léon). + +Hassenfratz. + +Himly (A.). + +Hippeau. + +HÅ“fer. + +Hoffmann (Fr.-Ben.). + +Hugo (Abel). + +Hugo (Vict.). + +Janin (J.). + +Janvier (Aug.). + +_Jérusalem délivrée (La)_. + +Joppi (Vinc.). + +Joret-Desclosières. + +Joubert (Jos.). + +Jouy. + +Jussieu (Al. de). + +Jussieu (Laur. de). + +La Blancherie. + +Labra (Raf. de). + +Lacépède. + +Lacretelle (Ch.). + +Lacroix. + +La Croix (de). + +La Fage (Adr. de). + +La Folie (Ch.-J.). + +La Harpe (Jean-François). + +Lama (de). + +Lampredi (Urb.). + +Lapierre. + +Larevellière-Lépeaux. + +Laugers (Mme Thérèse). + +Lavoisier. + +Laya (Jean-Louis). + +Legouvé (Ern.). + +Lemercier. + +Lenient (Ch.). + +Lenoir (Alex.). + +Lévesque. + +Liard. + +Lingay. + +Londonio. + +Lort (Mme Caroline de). + +Loubens (Ch.). + +Lycée de Lyon, fondé par Bassi. + +Lycée Républicain. + +Macé (A.). + +Magendie. + +Magnabal. + +Maisonabe. + +Malagola. + +Malaspina (le marquis). + +Malte-Brun. + +Mamiani (Ter.). + +Manin (Dan.). + +Manno (le baron Ant.). + +Manzoni (Aless.). + +Marini. + +Marmontel. + +Marrast (Arm.). + +Martin (Aimé). + +Maulevrier (Mmes de). + +Mazade (de). + +Méjan. + +Melzi d'Eril (duc de). + +Ménage. + +Mercier (Louis-Sébastien). + +Mérimée (Ernest). + +Métastase. + +Michaud. + +Mignet. + +Millin. + +Miollis. + +Monge. + +Montanelli (Giuseppe). + +Monti (Vinc.). + +Moreau de Saint-Méry. + +Morgan (Lady). + +Morpurgo (S.). + +Morsolin (Bern.). + +Mosca (Filippo). + +Mozart. + +Murat (Caroline). + +Murat (Joach.). + +Muratori. + +Musée fondé par Pilâtre de Rozier. + +_Musée de Paris_. + +Napoléon Ier. + +Naudet. + +Neri (Ach.). + +Nettement. + +Nicollet. + +Novati (Franc.). + +Orfila. + +Ottavi. + +Pananti (Fil.). + +Parini (Gius.). + +Pariset. + +Parisot. + +Parmentier. + +Patin. + +_Paul et Virginie_. + +Payen (le chimiste). + +Pellegrini. + +Pellico (Silvio). + +Pensionnat de jeunes filles de Bologne. + +Pensionnat de jeunes filles de Lodi. + +Pétrarque. + +Picavet. + +Picciola. + +Pilâtre de Rozier. + +_Poligrafo_ (_Il_). + +Pommereul (de). + +Porro (famille). + +Pouillet. + +Pradel (Eug. de). + +Prat (Henri). + +Prévost (Const.). + +Prota (Mme Rosalie). + +Proust. + +Prudhomme. + +Puccianti (Gius.). + +Rambaud. + +Raspail. + +Raucourt (Mlle). + +Regnier-Desmarais. + +Rémusat (Abel). + +_Revue internationale de l'enseignement_. + +Ricard. + +Richerand. + +Rigutini. + +Ristelhuber. + +_Rivista critica della letteratura italiana_. + +Robecchi (Levino). + +Robespierre. + +Robiquet (P.). + +Rochette (Raoul). + +RÅ“derer. + +Roger (Franc.). + +_Roland furieux (le)_. + +Romaniaco, + +Rousseau (J.-J.). + +Rusca. + +Saint-Lambert. + +Saint-Marc Girardin. + +Sainte-Beuve. + +Saxy-Visconti (Mme Carlotta de). + +Say (J.-B.). + +Scopoli. + +Scoppa (Ant.). + +Selva (Le P.). + +Sforza (G.). + +Sicard. + +Simon (Léon). + +Sismondi. + +Smith (Mme Henriette). + +Société des bonnes lettres. + +Sorèze (collège de). + +Soucy (Mme Angélique de Fitte de). + +Spurzheim. + +Stendhal. + +Sue (Pierre). + +Tasse (le). + +Thénard. + +Tissot. + +Tivaroni. + +Trélat. + +Tribolati (Fel.). + +Vaccari. + +Vanhove-Talma (Mme). + +Vauquelin. + +Ventenat. + +Véron (Dr). + +Victor Amédée. + +Vigée. + +Villemain. + +Villenave. + +Villoteau. + +Visconti (Gasp.). + +Voltaire. + +Zamboni (Virginio). + +Zannoni. + +Zobi. + + + + +NOTES: + +[1: _Giornale italiano_ du 12 mai 1805. Une preuve que chez les Italiens +de cette époque les plus amères représailles contre les prétentions +littéraires des Français n'impliquaient pas la révolte contre la +suprématie politique de la France, c'est que Cattanco, dans l'année où +il qualifie, comme on le verra tout à l'heure, notre littérature, donne, +dans son _Discorso sull'apparecchio allo studio della storia +universale_, les plus grands éloges au prince Eugène et à son secrétaire +Méjan. Ajoutons qu'en 1825 il chanta la venue de l'empereur d'Autriche +en Italie.] + +[2: _Che la lingua italiana dovesse mettersi in fondo_. Préface de son +livre: _Sopra la vita, le opere e il sapere di Guido d'Arezzo_, Paris, +1811, écrit contre les _Recherches_ de Villoteau _sur l'analogie de la +musique avec les arts qui ont pour objet l'imitation du langage..._ +Paris, 2 tomes in-8°, 1807.] + +[3: _Dell' uso della lingua francese, discorso in forma di lettera, +diretto a un letterato francese_, Berlin, 1803. Réserve, X, 1195 A, à la +Bibliothèque nationale de Paris.] + +[4: Tivaroni, _L'Italia, prima della Rivoluzione francese_, +Turin-Naples, Roux, 1888, p. 525.] + +[5: Paris, 1809. Voir, sur la querelle des partisans des _Noces de +Figaro_ de Mozart, et des partisans du _Matrimonio Segreto_ de Cimarosa, +un article signé L. V. P. dans la _Gazette de France_ du 28 décembre +1808.] + +[6: Son livre: _Les vrais principes de la versification développés par +un examen comparatif entre la langue italienne et la française_ (Paris, +1811-1814, 3 vol. in-8°), a été, au cours de la publication, l'objet +d'un rapport intéressant de Choron; on y trouve, au milieu de paradoxes, +des vues neuves et justes.] + +[7: Page 136-138 du premier volume.] + +[8: Le passage de Malte-Brun est extrait du _Journal de l'Empire_ du 26 +juin 1810; celui de Ginguené, du _Mercure de France_ du 29 octobre +1808.] + +[9: _Mercure de France_ du 24 février 1810.] + +[10: Voir les recherches bibliographiques de M. G. J. Ferrazzi sur +Arioste, de M. Bacchi della Lega sur Boccace, et la réimpression que M. +Guasti a donnée du livre de Serassi sur le Tasse; on y verra aussi les +éditions françaises du texte de ces classiques.] + +[11: _Orateurs de la Législative et de la Convention_ (Paris, Hachette, +1886, II, p. 174-175). Sur Rusca, voir p. 183 du 1er vol. des _Curiosità +e ricerche di Storia subalpina_, publication dirigée par M. Nicom. +Bianchi (Rome, Turin, Florence; Bocca, 1875); Ginguené est plus +indulgent pour Rusca (_Mercure de France_ du 24 février 1810). Le +passage de _L'Année littéraire_ est tome II, lettre 10.] + +[12: Voir ses articles du 12 janvier 1807, des 4, 5 et 9 décembre 1809, +du 19 juillet 1810 dans le _Giornale italiano_.] + +[13: _Vita del cavaliere G.-B. Bodoni_, Parme, 1816, par Gius. de Lama. +L'article de Ginguené pour les Didot est dans le _Mercure de France_ du +29 juillet 1809.] + +[14: Le décret du 12 août 1807, qui décide qu'une troupe italienne sera +formée sous la protection et avec subvention du gouvernement, ordonne +qu'elle jouera à Milan et dans les principales villes du royaume, et que +nulle troupe italienne ne pourra jouer en même temps qu'elle dans une +ville à l'époque (annoncée à l'avance) où elle y donnera des +représentations (_Giornale italiano_ du 22 août 1807, 11 juillet 1812, +30 août 1812). En fondant cette troupe, le gouvernement français donnait +satisfaction à un des vÅ“ux émis par Londonio en 1804, dans ses _Succinte +osservazioni di un cittadino milanese sui publici spettacoli teatrali +della sua patria_.] + +[15: Voir, sur ces représentations, qui avaient lieu le plus souvent au +théâtre de la Canobiana, des articles du _Giornale italiano_ du 9 +janvier et du 12 mars 1807, du 21 avril et du 27 mai 1808, du 6 février +1809, du 28 novembre 1810, du 5 juin, des 4 et 29 octobre, du 22 +novembre, du 10 décembre 1811, du 24 janvier, du 18 mars, du 8 avril +1814, et une lettre de S. Pellico, p. 179 du 1er vol. des _Curiosità ... +di storia subalpina précitées_.] + +[16: Voir ces décisions dans le _Giornale italiano_ du 3 décembre 1808, +et dans le discours précité d'Auribeau.] + +[17: Le passage cité du _Rapport_ de Scopoli se lit aux pages 32-33 de +l'extrait que M. Giuseppe Biadego en a publié à Vérone en 1879. M. +Biadego y a joint d'utiles éclaircissements; j'en détacherai une preuve +touchante des bonnes relations dans lesquelles les officiers français et +la population devaient vivre à Vérone: Le 15 octobre 1813, peu de temps +avant que nos soldats abandonnassent l'Italie, un militaire français, +offrant à la ville un ouvrage de sa composition, écrivait sur le volume: +«Déposé à la Bibliothèque publique de S. Sébastien à Vérone, comme un +témoignage de souvenir et d'attachement que je désire laisser aux +habitants de cette ville où j'ai passé trois années avec ma famille...» +Vers le même temps, quelques pauvres Espagnols, internés dans un village +du Forez, offraient à l'église une corbeille tressée par leurs mains en +souvenir du bon accueil qu'ils avaient trouvé dans le pays. On saisira +l'analogie de ces deux faits] + +[18: _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 290, et p. 369 et +suiv.] + +[19: _L'Italia sotto il dominio francese_ (Rome, Turin, Naples, Roux, +1889, p. 266 du 2e volume).] + +[20: Cantù, _Dell' indipendenza italiana, cronistoria_, 1er vol.; Zobi, +_Storia civile della Toscana dal 1787 al 1848_ (Florence, Molini, 1851), +p. 431-435, 458 et suiv., 713-715 du 3e vol.; Cusani, _Storia di Milano +dall' origine ai di nostri_ (Milan, typogr. Albertari, 1867), 6e vol., +p. 104-106, 132-133, 349-350.] + +[21: Tivaroni, _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 371.] + +[22: _Madame de Staël et l'Italie_ (Paris, Colin, 1890), p. 67-75.] + +[23: Voir les instructions et les arrêtés du ministre aux pages 34-41 et +70 du 4e vol. de la _Raccolta delle leggi, proclami, ordini ed avvisi +pubblicati in Milano nell'anno VIe_. Ce recueil, édité à l'époque même +par Veladini, est devenu si rare que, non seulement on ne le trouve pas +à la Bibliothèque nationale de Paris, mais à Rome même M. Zannoni l'a +vainement cherché pour moi. C'est grâce à M. Lev. Robecchi, le libraire +érudit de Milan, que j'ai pu le consulter.--Le comte Litta, dans le +livre cité un peu plus bas, ne donne pas la particule à Mme de Saxy; il +dit que son père avait pour prénom Gianluigi. Il existait en Provence +une famille noble appelée Saxi. Je ne sais si la surintendante en +descendait.] + +[24: Ce Rapport, qui porte le numéro d'ordre 18792, figure dans les +Archives d'État de Bologne, dont le savant directeur, M. Malagola, à la +prière de MM. Aless. d'Ancona et Capellini, a bien voulu l'extraire pour +moi. C'est également à M. Malagola que je dois la plupart de mes autres +données sur ce pensionnat.--Sur la subvention donnée par le prince +Eugène à Mme Laugers, voir le _Giornale italiano_ du 22 décembre 1805.] + +[25: Dans le Règlement dont le préfet avait ordonné la publication, le +17 avril 1807, afin d'inviter, comme il le disait un peu naïvement, les +Bolonais à grossir le nombre des élèves (Archives d'État de Bologne), le +prix de la pension est de 30 livres italiennes par mois, plus cent +francs par an de faux frais, et non compris les arts d'agrément.] + +[26: Mme Laugers se chargeait du français, de l'histoire, de la +géographie _et d'autres sciences et langues_, selon la capacité des +élèves; elle dirigeait les travaux à l'aiguille avec l'aide d'une +sous-maîtresse; des professeurs enseignaient l'écriture, l'arithmétique +et l'italien. Les arts d'agrément étaient facultatifs.] + +[27: Ces examens avaient lieu tous les six mois. Chaque trimestre, on +procédait à une récapitulation, et la plus méritante recevait un insigne +qu'elle gardait pendant trois mois.] + +[28: Je n'ai pas ce document.] + +[29: L'établissement était auparavant rue Nosadella.] + +[30: C'est à la prière de M. Flamini, professeur d'histoire à l'Istituto +tecnico de Turin, et auteur d'un très estimable ouvrage sur les poètes +lyriques de la Toscane au quinzième siècle, que M. Agnelli m'a fourni +cette notice que je donnerai en appendice. Le passage de lady Morgan +forme une note du morceau qu'elle consacre aux collèges napoléoniens de +jeunes filles, p. 248-254 du 1er volume.] + +[31: Voir le _Giornale italiano_ des 10 et 13 novembre 1808, et les +documents originaux qui se trouvent aux Archives d'État de Naples, à la +section _Ministero dell'Interno_, fascicule 714; M. Benedetto Croce a eu +l'obligeance de m'envoyer un extrait de ces papiers, auquel je viens de +faire quelques emprunts, et dont le reste se placera dans un appendice.] + +[32: Tivaroni, _L'Italia durante il dominio francese_, II, p. 266.] + +[33: Page 27 du 2e volume de la _Correspondance inédite de Mme Campan +avec la reine Hortense_, Paris, Levavasseur, 1835.] + +[34: Voir le carton intitulé _Studj Collegi Milano Collº Re delle +Fanciulle Prowidenze Generali dal 1808 al..._--Les deux Règlements de la +Légion d'honneur se trouvent à la Bibliothèque nationale de Paris.] + +[35: Ce blanc qui est dans le texte manuscrit devait sans doute être +rempli par les mots «l'Econome.» Toutefois, d'après une traduction faite +plus tard pour le gouvernement autrichien, il s'agirait ici de la +Maîtresse.] + +[36: Je n'ai point trouvé ce nom dans les dictionnaires, et soupçonne, +par conséquent, une erreur du manuscrit.] + +[37: Probablement par erreur, au lieu de Pfeffel.] + +[38: Cette liste est, dans le texte, rédigée en italien.] + +[39: Voir aux Archives de Milan, dans le carton précité, une lettre de +Lacépède à Mme Campan, du 28 septembre 1808; on y verra aussi une lettre +de Lacépède, du 5 du même mois, qui s'accordait mieux avec la gravité du +plan de Napoléon, en prescrivant la célébration d'une messe annuelle en +souvenir des parents qui viendraient de mourir.] + +[40: C'est M. Lenient qui m'a appris qu'elle avait demandé +l'interdiction du _Pacha de Suresnes_, comédie d'Etienne et de +Gaugiran-Nanteuil, jouée en 1802, où la maîtresse d'un pensionnat +morigénait en ces termes ses élèves: «On doit vous établir en sortant de +chez moi; et si vous n'apprenez pas à dessiner, à chanter, à danser, à +faire des vers et à jouer la comédie, comment voulez-vous devenir de +bonnes femmes de ménage?»] + +[41: Voir la Lettre de M. Ginguené, membre de l'Institut de France à un +académicien de l'Académie impériale de Turin (Valperga di Caluso) sur un +passage de la Vie de Vitt. Alfieri (Paris, imp. Colas, 1809).] + +[42: C'étaient, pour l'italien et l'histoire, Luigi Romanelli; pour la +calligraphie et l'arithmétique, Giuseppe Bissi; pour la danse, Mme +Coralli, dont la directrice apprécia bientôt le tact; pour le chant, +Ant. Secchi; pour le piano, Bened. Negri; pour le dessin, Giuseppe de +Albertis.--Voir ces nominations dans le _Giornale italiano_ des 2 +février et 5 avril 1809, 1er avril et 9 décembre 1810. J'ai rectifié +plusieurs noms français d'après les Archives de Milan. Il y eut toujours +aussi, sous Napoléon, une ou deux institutrices italiennes. D'ailleurs, +Mme Gibert, souvent appelée Giberti, est portée comme Milanaise dans une +pièce du carton Ufficj PG et AZ (Archives de Milan).] + +[43: La notice de M. Croce, que nous publierons en appendice, donnera +des détails sur ce collège.] + +[44: Le passage suivant de sa lettre de refus m'a paru mériter d'être +traduit: «Madame Rambaldi (elle parle d'elle à la troisième personne) +avait fort peu d'inclination pour les emplois publics de toute espèce; +depuis douze ans, le destin a voulu qu'elle assumât la charge de diriger +l'hospice civil de Vérone, où elle se trouve encore, et d'où elle ne +pourrait s'éloigner sans une immense douleur. Cet emploi surpasse ses +forces, et ce n'est qu'en redoublant de zèle qu'elle essaie de suppléer +à l'insuffisance de ses talents dans l'exercice de ses fonctions; mais +elle ne pourrait certes en faire autant au Collège Royal des jeunes +filles, où on vient de la nommer, car il faudrait là , sans conteste, +bien plus de lumières et de capacité qu'elle n'en possède. Accepter ce +suffrage honorable et trop flatteur, ce serait se trahir elle-même, en +même temps que trahir les vues sages de notre paternel gouvernement.» On +s'était de même inutilement adressé, pour le poste de directrice du +collège de Vérone, à une dame piémontaise nommée Dauptan.--Sur ces deux +dames, voir aux Archives de Milan, le carton intitulé _Collegi d'educ. +Verona, Collegio femminile. Ufficj_.] + +[45: Voir aux Archives de Milan le carton _Studj. Collegj d'educazione. +Verona. Coll° Femminile. Prowe GenII_ et le _Giornale italiano_ du 23 +septembre 1812.--À l'occasion d'une visite des enfants du prince Eugène +au collège de Milan, le 21 juin 1811, on avait construit un théâtre de +marionnettes qui coûta plus de sept cents francs (_Studj. Colleg. +d'educ. Milano. Coll° delle Fanciulle A-Z_. Archives de Milan).] + +[46: Voir un rapport ministériel qui porte en marge les observations +ci-dessus du prince Eugène, datées du 13 juillet 1812, et une lettre du +ministre, du 31 du même mois, dans le carton _Studj. Collegj d'educaz. +Verona. Coll° Femminile Prow. Genli_, et dans un autre carton relatif au +même collège qui porte la rubrique _Ufficj_ (mêmes Archives).] + +[47: Sur ces divers démêlés, voir _Studj. Collegj d'educaz. Milano. +Coll° Reale delle Fanciulle, Direttrici. Uff. Istit. e Maestre. Prow. +Gener._ (Arch. de Milan).--Conséquence plus inoffensive de son origine +aristocratique, Mme de Lort attachait une grande importance à l'élégante +simplicité de la démarche: un professeur de danse qu'on accusait de ne +pas faire faire de progrès aux élèves répondra que la faute en est à Mme +la Directrice, qui les dégoûte de la danse, en l'obligeant à ne donner +presque que des leçons de maintien.] + +[48: Archives de Milan, carton _Studj. Collegj d'educ. Verona. Coll° +Femminile. Prow. Gener_.] + +[49: Rapport du 7 décembre 1812, même carton des Archives de Milan. Les +arrêtés de nomination de Mme Guazza comme Maîtresse, puis comme +Directrice, sont dans le _Giornale Italiano_ du 28 juillet 1812 et du 7 +février 1813. Son nom est souvent estropié dans les pièces qui la +concernent.] + +[50: Voir aux Archives nationales de Paris, dans le dossier Théâtre, +Bibliothèque et Collège (de Parme), du carton Fle85 des lettres de ce +préfet, notamment celles du 25 août et du 11 octobre 1806. Dans le même +dossier, on trouve une lettre du même préfet, en date du 10 septembre +1806, écrite dans un esprit analogue sur l'emploi à faire des comédiens +français en Italie.] + +[51: Hugo Schiff, article sur l’École des hautes études de Florence, +dans la _Revue internationale de l'enseignement_ du 15 septembre 1891.] + +[52: Carton _Studj. Collegj. Milano Coll° R. delle Fanciulle. Ufficj. PG +ed AZ._] + +[53: Même carton et carton _Direttrici, Ufficj, Istit. e Maestre. Prow. +Gener._] + +[54: _Il governo, dovendo render giustizia alle cure della Direttrice ed +alla saviezza dei regolamenti, non puo non chiamarsi estremamente +soddisfatto sotto ogni rapporto dell'andamento di questo Istituto. A +simile testimonianza lusinghiera per parte del governo corrisponde +pienamente il voto della pubblica opinione e il suffragio autorevole dei +padri e delle madri di famiglia delle più cospicue classi della società , +che riguardano come un favore insigne quello di ottenere per le loro +figlie un posto nel collegio, anche contro la corrisponsione +dell'intiera pensione. Carton Prow. Gener. dal 1808 a...,_ aux Archives +de Milan.] + +[55: _Ibid._] + +[56: Premier volume de la traduction française de 1821, p. 248 et suiv.] + +[57: Sur les modifications que les Autrichiens apportèrent au règlement +original, sur l'importance inégale donnée dans le collège au français et +à l'allemand, sur la longue opposition aux économies, voir, aux Archives +de Milan, celui des s précités qui est intitulé: _Prow. Gener, dal 1808, +a..._] + +[58: Au moment où une de ses filles, Anna Maria, atteignit l'âge de +dix-huit ans auquel les élèves devaient quitter la maison, elle était, +non plus seulement orpheline de mère, mais privée de son père, qui avait +dû fuir en 1821 et resta vingt ans environ en exil (Voir quelques mots +sur la famille dans un article de M. Felice Calvi, _Archiv. Stor. +Lombardo_, 2e série, 2e vol., 12e année). Son tuteur, le comte Giberto +Borromeo, demanda qu'on voulût bien la garder; sur le rapport de Mme de +Lort, qui déclara que la jeune fille était d'un excellent exemple par +_sa piété, sa douceur, sa docilité et son application_, le gouvernement +y consentit (1823. Archives de Milan, carton _Alunne, G. L._). Le +tableau du personnel du collège pour 1824-5 porte une institutrice du +nom d'Anna Porro, née à Milan, âgée de vingt et un ans, et entrée en +fonctions le 1er janvier 1822. Ne serait-ce pas la fille du comte +Luigi?] + +[59: Voyez aux Archives de Milan, parmi les cartons relatifs au collège, +celui qui porte la rubrique _Alunne, A. G._] + +[60: Sur la population du collège à ces différentes époques, voyez, aux +mêmes archives, le carton souvent cité _Prow. Gener. dal 1808 al.._, et +le carton _Alunne, Prow. Gener. 1831_, dans la série des documents +relatifs au collège.] + +[61: Voir le premier des deux cartons cités dans la note précédente.] + +[62: C'est dans l'Almanach officiel de 1828 que le nom de Mme de Lort se +trouve accompagné de ce titre; nous empruntons la définition de l'ordre +à la _Collection historique des ordres civils et militaires_ de A. M. +Perrot. Paris, André, 1820, in-4°.] + +[63: Je n'avais eu entre les mains que les almanachs antérieurs à 1849 +qui la portent tous comme Directrice depuis l'époque de sa nomination. +M. le professeur Novati, qui a bien voulu continuer mes recherches sur +ce point, la trouve mentionnée, avec cette même qualité, dans la _Guida +di Milano_ de 1849; en 1850, le nom de la Directrice est en blanc; en +1851, la nouvelle titulaire est Mme Rosa Scatiglia. M. Novati fait +observer à ce propos que, cet annuaire se publiant alors comme +aujourd'hui entre les mois de février et de mars de l'année dont il +porte le millésime, Mme Smith, du moment où elle ne figure plus dans +l'édition de 1850, doit avoir cessé ses fonctions à la fin de 1849. Aux +Archives de Milan, les particularités sur Mmes de Lort et Smith se +trouvent surtout dans les cartons _Prow. Gener, dal 1808 al..._, et +_Direttrici Uff. Istit. e Maest. Prow. Gener._] + +[64: _Regno d'Italia. R. Collegio Femminile di Verona_. Vérone, typogr. +Gaetano Franchini. J'en dois la connaissance à M. Giuseppe Biadego.] + +[65: Voir la note qu'elle a mise au passage précité de sa relation de +voyage.] + +[66: Le passage de Colletta est tiré de la _Storia del Reame di Napoli +dal 1734 sino al 1835_, liv. VII, ch. I, § 7. Pour l'histoire des +collèges de jeunes filles de Naples sous les Bourbons, j'ai mis à profit +la notice de M. Croce que j'ai déjà citée et dont je donnerai le reste +en appendice.] + +[67: Voyez p. 173 du 18e volume des _Mémoires secrets pour servir à +l'histoire de la république des lettres_, à la date du 2 décembre 1781, +et Dulaure, _Histoire de Paris_, 6e vol. de la 6e édit., p. 381.] + +[68: _Mémoires secrets_, 3 décembre 1781.] + +[69: _Ibid._, 3 décembre 1782.] + +[70: _Ibid._, 2 décembre 1781.] + +[71: _Ibid._, 3 janvier 1782.] + +[72: Par exemple, le 7 décembre 1784.] + +[73: La _Corresp. génér._ de La Blancherie avait été fondée sur le +modèle du Lycée de Lyon, établi d'après les _Mémoires secrets_ en 1777, +par un certain Bassi, à l'imitation du fameux club littéraire du café de +Saint-James (Voir, sur le Lycée de Lyon, le _Courrier_ du 25 juillet +1786). Le musée de Court de Gébelin datait du 17 novembre 1780. Bassi +songea, en 1784, à ouvrir un club littéraire dans les nouvelles +constructions du Palais-Royal, sous le nom que nous verrons reparaître, +plus tard, de Lycée de Paris: on peut voir son prospectus imprimé à la +Bibliothèque Carnavalet.] + +[74: _Mémoires secrets_ du 3 janvier 1782.] + +[75: Voyez la curieuse histoire des efforts de La Blancherie, dans les +_Mémoires secrets_, 22 et 23 avril, 28 octobre, 9 décembre 1782, 20 août +et 24 novembre 1783, 18 décembre 1784, 2 mars 1785, 17 avril, 7 mai, 20 +novembre 1786; mais il faut contrôler les assertions des _Mémoires +secrets_, en consultant le journal de La Blancherie.] + +[76: Sur ce musée, voy. _Mém. secr._, 10 mars 1782, 4 juillet, 7, 9, 10, +13, 21 août, 2 septembre 1783, 1er janvier 1784 (on voit, par l'article +de ce jour, que le musée de Paris siégeait rue Dauphine), 25 mai 1784, +et les deux pièces suivantes qu'on trouve à la Bibliothèque Carnavalet: +_Séance du musée de Paris du 5 décembre 1784_; _Règlements du musée de +Paris, 1785_. Le Prévost d'Exmes a consacré quelques pages de ses +_Entretiens philosophiques_ (Genève, 1785) au musée de Paris, sur lequel +il revient encore à la note D de cet opuscule.] + +[77: Sur les fêtes données au musée de Pilâtre, voyez _Mém. secrets_, 7 +décembre 1784, 31 janvier 1785, le Courrier du 18 janvier 1785. Sur la +médaille destinée aux Montgolfier, _Mém. secrets_, 9 septembre 1783.--Le +musée de Gébelin avait, le 11 mars 1783, fait une cantate en l'honneur +de Franklin et couronné son buste.--Le 20 novembre 1783, à la reprise +des cours de Pilâtre, Mme de Chartres couronna le buste du plus jeune +des frères Montgolfier.] + +[78: Sur ces incidents fâcheux ou heureux, voy. Lenoir, _Eloge funèbre +de M. Pilâtre de Rozier_, Londres et Paris, 1785, l'autobiographie de +Pilâtre, les _Mém. secrets_, 9 septembre 1783, 31 janvier 1785. Les +dissidents du musée de Paris se rejoignirent à leurs anciens confrères +après la mort de Gébelin et de Pilâtre (_Mém. secrets_, 18 décembre +1785).] + +[79: Sur les péripéties du Musée à la mort de Pilâtre, voyez un article +de la _Révolution française_ du 14 juin 1888 sur le Lycée Républicain; +la _Vie de Louis XVIII_, par Alph. de Beauchamp, Paris, Naudin, 1825, +1er vol., p. 14; la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Flesselles; +la 239e lettre de la _Correspondance russe_ de La Harpe. Les _Eloges +funèbres_ de Pilâtre ont été publiés.] + +[80: Voir, dans le _Courrier_ du 7 février 1786, un article daté du 17 +janvier et la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Garat.] + +[81: Voir les lettres 201 et 239 de la _Correspondance russe_, la note +ajoutée par Grimm dans sa _Correspondance littéraire, philosophique et +critique_ à la lettre de février 1786 et _ibid_. la lettre du mois de +mai de la même année. D'après Grimm, le professeur de physique du Lycée +était alors Deparcieux; nous avons suivi l'assertion de La Harpe comme +de l'homme en position pour être le mieux informé, quoique, avant et +après cette date, Deparcieux ait certainement enseigné au Lycée auquel +il demeurera fidèle jusqu'à sa mort, 1799.] + +[82: _Mémoires secrets_, 8 janvier 1786. Les Espagnols continuèrent, +après la mort de Pilâtre, à jouir de ces divers avantages.] + +[83: _Mémoires secrets_, 22 décembre 1786. Ce discours de Condorcet est +celui que l'on rapporte d'ordinaire à l'année 1787, parce qu'il +inaugurait l'année scolaire ou, comme l'on disait, l'année lycéenne, qui +suivit celle durant laquelle il avait prononcé au Lycée un autre +discours, le 15 février 1786; je soupçonne encore une erreur dans la +date de ce dernier discours que, d'après un article du 17 janvier de +cette année inséré dans le _Courrier_ du 6 février, je rapporterais au 8 +janvier 1786.] + +[84: _Moniteur_ du 21 brumaire an III.--Quand La Harpe publia son cours +de littérature, il rétracta cette réfutation de Montesquieu, qui, +dit-il, avait eu un tel succès qu'on le sollicitait de toutes parts de +l'imprimer sur-le-champ (V. la note 1 de la page 266 du 3e vol. de +l'édition de Firmin-Didot, 1863).] + +[85: _Mémoires de Brissot_, p. 61-62 du 2e volume, et, d'après les _Mém. +secrets_, 11 février 1785, le n° 9 du _Courrier de l'Europe_ du même +jour. Brissot a publié un _Journal du Lycée de Londres_ ou _Tableau de +l'état présent des sciences et des arts en Angleterre_ (Paris, Périsse +jeune, 1784, in-8°).] + +[86: Voir le _Moniteur_ du 6 décembre 1789.] + +[87: Voir, sur cette société, un article de M. Berthelot dans le +_Journal des savants_ d'août 1888.] + +[88: Voir la _Biographie Michaud_ au mot de Saudray et surtout +l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_.] + +[89: Sur les embarras pécuniaires où le Lycée des Arts tomba dès 1793, +voir, aux Archives nationales, le carton E 1143; on y lira, entre autres +choses, une curieuse lettre de Fourcroy, du 12 brumaire an II, où il +prie le ministre de l'Intérieur, qu'il tutoie, de subvenir à cette +détresse; Fourcroy ne demande pas à être payé tout seul; il se confond +dans la liste des professeurs de l'établissement; mais, en homme avisé, +il glisse sur la demande d'indemnité qu'en conscience il ne peut +s'empêcher de présenter en faveur des bailleurs de fonds: «Il est,» +dit-il, «dans mes principes et dans mon cÅ“ur d'insister davantage auprès +de toi sur le salaire dont les professeurs seraient frustrés.» Pourtant, +la créance de ceux qui avaient engagé leur fortune dans le Lycée des +Arts était au moins aussi respectable que celle des maîtres qui ne lui +avaient donné que quelques mois de leçons.] + +[90: Sur tous ces détails, consulter l'_Annuaire du Lycée des Arts pour +l'an III_. On y verra, de plus, que ce Lycée donnait un prix pour les +arts agréables à chaque séance publique.] + +[91: _Moniteur_ du 14 novembre 1793 (On voit, dans ce numéro du +_Moniteur_, que le prix d'abonnement venait d'être et allait être encore +l'année suivante de 100 francs pour les hommes et de 50 francs pour les +femmes), et Reg. ms. des assemblées générales des nouveaux fondateurs du +Lycée (Hôtel Carnavalet).] + +[92: La Harpe, Introduction à son Discours sur la guerre déclarée par +les tyrans révolutionnaires à la raison, à la morale, aux lettres et aux +arts.] + +[93: La Harpe, _Histoire de mon bonnet rouge_, dans le _Mémorial_, 10 +juillet, et 1er supplément au n° du 13 juillet 1797.] + +[94: Registre précité des assemblées générales des fondateurs.] + +[95: Voir le _Moniteur_ du 25 brumaire an III (15 nov. 1794); _Décade_ +du 20 brumaire an III. On peut soupçonner toutefois que Lakanal, dans un +rapport de 1795, que cite l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_, +exagère un peu le courage des administrateurs de cet établissement.] + +[96: Voir l'accueil que fit Danton, dans la Convention, à la +renonciation patriotique de Désaudray à une pension de 1,000 livres +(_Moniteur_ du 7 frimaire an II, 27 novembre 1793).] + +[97: _Moniteur_ du 20 brumaire an III (19 novembre 1794) et le numéro du +lendemain. Nous avons extrait ci-dessus la partie du rapport qui loue +l'esprit indépendant dont le Lycée, dès avant la Révolution, se montrait +animé.] + +[98: Voir ce discours et l'introduction qui le précède dans le _Cours de +littérature_ de La Harpe; voir aussi la _Décade_ du 20 nivôse an III.] + +[99: _Du fanatisme dans la langue révolutionnaire_. Migneret, 1796, +in-8°, 3e édit.] + +[100: _Débats_ du 9 décembre 1800.] + +[101: Voir la note qui termine l'introduction de La Harpe à son étude de +la philosophie du dix-huitième siècle, dans le _Cours de littérature_; +l'avertissement à l'appendice de l'article sur Vauvenargues, _ibid._; le +discours préliminaire de Daunou sur les ouvrages de La Harpe et +spécialement le passage sur son _Cours de littérature_; l'article de +Dussault dans les _Débats_ du 26 novembre 1801.] + +[102: La Harpe au Lycée lisait ses leçons. C'est à partir de notre +siècle seulement que l'habitude de parler d'abondance s'est répandue +parmi les professeurs: auparavant, ils récitaient par cÅ“ur des discours +d'apparat ou lisaient des commentaires qu'ils avaient entièrement +rédigés dans leur cabinet. Nos premiers orateurs politiques ne se +fièrent pas davantage à la facilité de leur parole (voir le livre de M. +Aulard sur les orateurs de la Constituante). La Harpe avait la voix +naturellement rauque, mais Daunou (Disc. prélim. déjà cité) et Dussault +(_Débats_ du 26 janvier 1802) sont d'accord pour louer son talent de +lecteur.] + +[103: _Journal de Paris_, 23 et 24 nivôse an III (12 et 13 janvier +1795).] + +[104: _Journal de Paris_, 1er pluviôse an III.] + +[105: _Moniteur_ du 22 nivôse an III (11 janvier 1795).] + +[106: _Journal de Paris_ du 25 ventôse an III (15 mars 1795).] + +[107: Article du 22 fructidor an III (8 septembre 1795), trois semaines +seulement avant le 13 vendémiaire.] + +[108: En juin 1796, les amis de La Harpe commençaient à penser qu'il +pouvait se montrer sans inconvénient (_Gazette française_ du 21 de ce +mois); mais le mandat d'arrêt n'était pas encore levé; c'est seulement +en novembre 1796 qu'une sentence d'acquittement fut rendue (voir +l'_Eclair_ du 20 nov. 1796). Dans les papiers de Lemaître, agent +royaliste, qui furent analysés le 23 vendémiaire an III devant la +Convention, La Harpe figurait parmi les personnages représentés comme +_intéressants aux succès du plan_ (_Moniteur_ du 28 vendémiaire an IV).] + +[109: C'est par une erreur évidente et d'ailleurs rectifiée quelques +jours après que ce numéro donne cette liste comme celle des professeurs +du Lycée des Arts.--Sur les bons rapports de la Harpe avec le _Journal +de Paris_ en 1796, voir aussi le numéro du 21 octobre.] + +[110: Les attaques de La Harpe contre la République se trouvent +particulièrement dans les articles du cours de littérature sur Helvétius +et sur Diderot; le mot tiré du _Mémorial_ s'y trouve dans le 1er +supplément du n° du 13 juillet 1797.] + +[111: _Moniteur_ du 23 fructidor an V (9 septembre 1797).] + +[112: C'est-à -dire dans un troisième Lycée dont il sera parlé plus +loin.] + +[113: _Histoire de la Révolution française_, VIIe vol., ch. XXVII.] + +[114: Sur les opinions politiques de l'auditoire, voir l'article de la +_Quotidienne_, cité ci-dessus.] + +[115: Voir les savantes _Études sur l'histoire religieuse de la +Révolution française_, de M. GAZIER, A. Colin, 1887.] + +[116: Il serait curieux d'étudier une pareille transformation dans les +articles que RÅ“derer a insérés à cette époque dans le _Journal de +Paris_.] + +[117: Voir l'article du _Cours de littérature_ sur Diderot.--Il paraît +que La Harpe ne ménageait guère les prêtres assermentés (voir le +post-scriptum d'une lettre insérée dans leur journal, _Les Annales de la +religion_, le 24 juin 1797).] + +[118: Sur la condamnation de La Harpe à la déportation en fructidor, +voir le _Moniteur_ du 27 fructidor an V (13 septembre 1797) et le livre +de Peignot.--Arnault, bonapartiste mais voltairien, ne lui avait pas +encore pardonné, en 1833, de s'être converti (voir la note 12 de ses +_Souvenirs d'un sexagénaire_), et l'on sait comment M. Paul Albert a +jugé de cette conversion dans sa _Littérature du dix-huitième siècle_.] + +[119: Voir le _Messager du soir_ du 18 janvier 1797 et la _Décade_ du 30 +nivôse an V.] + +[120: Fourcroy a longtemps professé à la fois au Lycée Républicain et au +Lycée des Arts. Durant l'an VI, Sue fit simultanément un cours +d'histoire naturelle au Lycée Républicain (_Décade_ du 10 frimaire an +VI) et un autre chez lui (_Décade_ du 10 brumaire an VI).] + +[121: _Décade_ du 30 prairial an V; réponse du _Déjeuner_ du 23 juin +1797; rétractation de la _Décade_ du 10 messidor an V.] + +[122: Voir, sur ce Lycée, le _Journal des veillées des muses_, le +_Conservateur_ du 3 floréal an VI, la _Décade_ du 30 prairial an VIII, +du 10 floréal an IX; le _Moniteur_ du 6 brumaire an IX, des 15 et 29 +brumaire an X; les _Débats_ du 26 février, du 20 et du 29 décembre 1808; +les _Souvenirs de Paris en 1804_, par Kotzebue, p. 116-117 de la +traduction française de 1805.] + +[123: On trouvera, dans les numéros de la _Décade_, le compte rendu de +toutes les inventions propagées par le Lycée des Arts; celles que nous +mentionnons sont consignées dans les numéros du 20 frim. an III, du 10 +germin. an IV et dans le _Moniteur_ du 28 fructidor an II.] + +[124: _Décade_ du 20 frim. an III; lettre de Désaudray du 1er pluviôse +an V, dans le _Moniteur_ du 4 du même mois.] + +[125: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et pour l'an +IV.] + +[126: Voir, outre l'_Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III, et la +_Décade, passim_, le _Moniteur_ du 28 mars 1796, du 29 septembre et du +25 novembre 1797, l'_Ami des lois_ du 19 mai 1796.] + +[127: _Moniteur_ du 25 vendém. an III.] + +[128: _Annuaire du Lycée des Arts_ pour l'an III.] + +[129: _Décade_ du 20 messidor an II et du 20 frimaire an III.] + +[130: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et l'an IV, +la _Décade_ du 20 germinal an III, le _Journal de Paris_ du 17 thermidor +an III. C'est surtout dans l'_Annuaire_ de l'an IV qu'il faut étudier le +règlement de ce Lycée; on y verra les précautions prises pour obliger +les membres du Directoire à prêter à l'Å“uvre une sérieuse +collaboration.--En l'an III, l'entrée aux séances et l'abonnement au +journal et aux notices coûtaient en tout, si l'on payait d'avance, 60 +livres; pour chaque cours, on payait de 3 à 5 livres par mois; les prix +pour l'an IV sont un peu plus élevés.] + +[131: Lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V.] + +[132: _Moniteur_ du 27 thermidor an III (14 août 1795); _Décade_ du 20 +brumaire an III et _Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III.] + +[133: Sur l'installation du Cirque où était ce Lycée, voir les _Voyages +d'Art. Young en France_ (p. 356 du 1er vol. de la traduction Lesage. +Paris, Guillaumin et Cie, 1860). En vendémiaire an III, le Lycée des +Arts avait demandé à la Convention un local plus sain et des livres pris +dans les bibliothèques des émigrés.] + +[134: Voir une lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V +(23 janvier 1797), le rapport de Camus dans le _Moniteur_ du 7 ventôse +de la même année et une protestation de Désaudray, dans le _Journal de +Paris_ du 13 ventôse.] + +[135: _Décade_ du 10 thermidor an V.] + +[136: _Moniteur_ du 27 frimaire an VII; Fontaine, _Le Palais Royal_, +Paris, Gaultier-Laguionie, 1829, p. 23. Fontaine et l'auteur anonyme +d'une _Histoire du Palais Royal_, publiée en 1830, se trompent en +rapportant cet incendie à l'an VIII.] + +[137: En 1809, Bodard y ouvrit un cours de botanique médicale comparée +dont il a publié l'analyse (Paris, Méquignon, in-4°), mais ce fut une +exception dont on citerait peu d'exemples.] + +[138: Voir la _Décade_ du 30 pluviôse et du 10 thermidor an VIII, du 30 +fructidor an IX, la table alphabétique du _Moniteur_, le recueil coté +2447 à la Bibliothèque Carnavalet. Le dernier Almanach du Commerce où +figure l'Athénée des Arts est celui de 1869. Sur la fin, il siégeait à +la mairie du quatrième arrondissement.] + +[139: _Décade_ du 30 ventôse an VIII. L'Annuaire du Lycée Républicain +pour l'an VII donne comme professeurs, durant cette année, outre +Mercier, Fourcroy, Brongniart, Sue, Boldoni, Roberts, Weiss, Garat (voir +la _Révolution française_ du 14 juin 1888). D'après la _Décade_ du 10 +frimaire an VIII, Mercier ne professait pas proprement l'histoire +littéraire au Lycée; il y avait prononcé en l'an VII des discours sur la +littérature ancienne et moderne, française et étrangère, et allait +continuer pendant l'an VIII.--Voir l'éloge du Lycée dans un curieux +discours de Mercier, _Moniteur_, 22 et 23 fructidor an IV (8 et 9 +septembre 1796).] + +[140: Sur la présence de Mme Récamier, voir p. 14 du 1er vol. des +_Souvenirs et correspondance tirés de ses papiers_, 4e édit.--Sur les +digressions de la Harpe à cette époque, voir la notice que Daunou lui a +consacrée et la _Décade_ du 10 frimaire an IX.] + +[141: _Décade_ du 20 frimaire an IX.] + +[142: Ce fut vers le 10 ventôse de l'an X qu'il reçut l'ordre de +s'éloigner (v. la _Décade_ de ce jour). Sur ce nouvel exil, voir +Peignot, _op. cit_.--Il pourrait aussi se faire que Bonaparte eût voulu +punir La Harpe de s'être mêlé au projet de restaurer l'Académie +française.] + +[143: Sur la mort et les obsèques de La Harpe, voir la _Décade_ des 12, +15 et 17 février 1803.] + +[144: Ce n'était pas une raison pour le Lycée de différer jusqu'au +milieu de l'année 1805 l'éloge public qu'il devait à La Harpe, et de le +confier à un littérateur aussi obscur que Chazet. Les _Débats_ du 24 +novembre 1803 blâment avec raison le silence gardé sur La Harpe dans la +séance de réouverture des cours de 1803-1804.] + +[145: _Décade_ des 20 et 30 frimaire et du 10 nivôse an IX. +_Délibérations et arrêtés du Comité d'administration du Lycée_ +(manuscrit à l'hôtel Carnavalet).] + +[146: Je les trouve mentionnés pour la première fois comme professeurs +au Lycée, les deux premiers dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII, +et le troisième dans la _Décade_ du 10 frimaire an XIV.] + +[147: Daunou dit que déjà , dans l'hiver de 1802 et de 1803, Ginguené +avait fait au Lycée des lectures sur la littérature italienne (Notice de +Daunou sur Ginguené, dans la 2e édition de l'_Histoire de la littérature +italienne_ de celui-ci, Paris, Michaud, 1824).] + +[148: Voir, au surplus, la liste des professeurs pour l'année 1803-1804, +dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII et les _Débats_ du 5 décembre +1803.] + +[149: _Décade_ du 10 thermidor an XII, 10 frimaire an XIII.] + +[150: _Débats_ du 12 décembre 1801.] + +[151: Sur le cours de Lemercier, voir ce qu'il en dit lui-même dans +l'ouvrage où il l'a publié, et un article de la _Biographie des hommes +du jour_ par Sarrut et Saint-Edme, 1re partie du 1er volume. Pour la +leçon de Guizot à la Faculté, en 1812, on la trouvera dans ses +_Mémoires_. Le passage suivant offre une allusion évidente: «Les +provinces n'existaient pour Rome que par les tributs qu'elles lui +payaient; Rome n'existait pour les provinces que par les tributs dont +elle les accablait... Dès que cet empire fut conquis, il commença à +cesser d'être, et cette orgueilleuse cité qui regardait comme soumises +toutes les régions où elle pouvait, en entretenant une armée, envoyer un +proconsul et lever des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner +presque volontairement des provinces qu'elle était incapable de +conserver.» On voit que Guizot abrège singulièrement la durée de la +domination romaine, et qu'il oublie que les peuples vaincus par Rome et +par Napoléon n'ont pas uniquement eu à se plaindre de leurs +conquérants.] + +[152: Voir les _Nouvelles de la République des lettres_ de La +Blancherie, à la date du 28 novembre 1779.] + +[153: Sur les séances d'ouverture du Collège de France, voir _Mémoires +secrets_, 13 et 14 novembre 1786, 16 décembre 1786, 13 novembre 1787; +_Décade_ du 30 brumaire an VI, 10 frimaire an VII, 30 brumaire an XI; +_Journal de Paris_, 30 brumaire an III, 25 brumaire an V; _Débats_ du 26 +novembre 1803; _Publiciste_ du 25 novembre 1805.] + +[154: _Décade_ du 30 brumaire an VIII; _Débats_ du 3 janvier 1804.] + +[155: Article de M. Liard sur l'Enseignement supérieur et le Consulat, +dans la _Revue internationale de l'Enseignement_, 15 avril 1889, p. +347.] + +[156: Numéro du 20 novembre 1828. Arm. Marrast a publié un _Examen +critique du cours de M. Cousin_ (Paris, Corréard jeune, 1828), qui +justifie nos remarques sur le rationalisme méticuleux qui régnait alors +à l'Athénée. Voir encore, à ce sujet, les éloges que le _Courrier +français_, donne à Daunou le 9 décembre 1828, et le 7 du même mois, ses +remarques malveillantes sur le cours de Guizot. Sur les rapports d'Arm. +Marrast avec l'école de La Romiguière, voir les _Idéologues_, par M. +Picavet (Paris, Alcan, 1891), p. 554-5 et 607-608.] + +[157: Voir, sur le cours d'Artaud à l'Athénée, ses _Essais_ posthumes +_de littérature_ (Paris, Plon, 1863, in-8°), p. 306-351 et p. XII de la +préface.] + +[158: Voir un article de M. Aulard, dans la _Révolution française_ du 14 +avril 1890.] + +[159: 5e vol. de la _Minerve_, p. 209; voir _ibid._, 4e vol., p. 516 et +suiv.] + +[160: _Courrier français_ du 8 décembre 1826. Pour Azaïs, voir, dans son +_Cours de philosophie générale_, les trois premiers volumes qui +reproduisent ses leçons de l'Athénée.] + +[161: Une pièce, émanée des bureaux de la censure, rapporte qu'on dit +que l'autorité a fait cesser, comme trop agressif, un cours de Jouy; +c'est la seule mention d'une mesure prise contre l'Athénée, et elle +n'est pas positive. Toutes ces pièces sont dans le carton F7, 6915, des +Archives nationales, au dossier qui porte les noms de Villenave et de +Comte.] + +[162: Voir aussi le numéro du _Drapeau blanc_ du 26-27 décembre 1822.] + +[163: Voir le discours de clôture prononcé par Roger, le 31 mai 1822, +dans les _Annales de la littérature et des arts_.] + +[164: Débats du 31 août 1821; _Moniteur_ du 30 juin 1825.] + +[165: P. 46 de la _Galerie_, publiée par Lacretelle aîné, à la suite de +la cessation de la _Minerve_; p. 121 du 18e volume des _Annales de la +littérature et des arts_.] + +[166: Voir p. 122 du 18e volume des _Annales de la littérature et des +arts_.] + +[167: Voir les numéros des 3, 9, 22 décembre 1821.] + +[168: Voir le _Constitutionnel_ du 18 décembre 1821, et sur les leçons +qu'Azaïs faisait dans son jardin, la biographie placée en tête de la 5e +édition de son traité des _Compensations_.] + +[169: C'est en 1832 qu'elle disparaît de l'_Almanach du commerce_, où +elle figure encore en 1831.] + +[170: Voir, sur les cours de Mignet à l'Athénée, le livre de M. Édouard +Petit: _François Mignet_, Paris, Didier, 1889, p. 40 et suiv., et sur +les lectures de Constant, relatives au sentiment religieux, le +_Moniteur_ des 6 février, 16 et 19 mars 1818.] + +[171: Voir l'_Investigateur_, journal de cette Société, vol. I, p. 185; +vol. VII, p. 237-238; vol. VIII, p. 43-44, 89, 187. Je dois ces +indications à M. Joret-Desclozières, secrétaire général de la Société +historique, qui a succédé à l'Institut historique; c'est l'intervention +de M. Berth. Zeller qui m'a valu cette gracieuse communication.] + +[172: C'est évidemment sa leçon d'ouverture qu'il a publiée sous un +titre interminable dont nous transcrirons les premiers mots: +_Régénération du monde_, Paris, Leroy, in-8°, 1842.--À propos des cours +précités de Mme Dauriat, le programme imprimé de 1837-8, qui est à la +bibliothèque Carnavalet, dit que Mme de Staël et la princesse de Salm +s'étaient fait entendre à l'Athénée. C'est la seule mention que je +connaisse de ce double fait. Quant aux lectures de la princesse de Salm +à l'Athénée des arts, nous les avons rappelées. On sait d'autre part que +Mme de Staël a lu à l'Académie romaine des Arcades une traduction en +vers d'un sonnet italien.] + +[173: Dans un appendice sur les cours établis à Paris et en province à +l'imitation du Lycée, nous donnerons des détails dus à M. Dezeimeris et +à Mgr Richard, sur ces établissements de Bordeaux et de Marseille.] + +[174: Voir le _Conciliatore_ du 21 mars 1819 et la p. 28 de l'attachante +étude de M. d'Ancona sur F. Confalonieri.] + +[175: Le livre où M. de Labra a écrit l'histoire de ces établissements a +pour titre: _El Ateneo de Madrid_ (Madrid, Alaria, 1878). C'est M. +Ernest Mérimée qui me l'a signalé.] + +[176: On n'oubliera pas que nous parlons des gens du monde, de +l'éducation qu'on se donne à soi-même; car nul n'ignore ce que +l'Université a fait depuis trente ans pour répandre la connaissance des +langues modernes. Dans cet ordre de connaissances, les hommes qui +écrivent sont en France beaucoup plus instruits que ceux des époques +précédentes.] + +[177: Pour les sciences, tous les illustres professeurs de l'Athénée ont +enseigné aussi dans les chaires de l’État.] + +[178: Article du _Mercure_ reproduit aux p. 23-25 du 1er volume du +_Journal de l'Instruction publique_ (1827). Pour Daunou, voir le +_Constitutionnel_ du 8 décembre 1819, et un article de Tissot, à la p. +578 du 5e volume de la _Minerve_.] + +[179: Guizot, _Essai sur l'histoire et sur l'état actuel de +l'instruction publique en France_ (Paris, Maradan, 1816, p. 121).] + +[180: Voir les vains griefs des _Débats_ du 18 novembre 1820 et du 8 mai +1821 contre le cours de Guizot. Cousin donnait quelquefois une forme +provocante à des idées très sages, mais c'était un pur artifice; dans la +fameuse leçon où il exposa sa politique, il ne demandait même pas le +jury pour la presse que tous les libéraux réclamaient.] + +[181: Le 20 octobre 1822, il lui écrivait qu'il regrettait un peu cette +petite tribune d'où il exerçait quelque action directe; que cependant il +avait pour dédommagement tout son temps et toute sa liberté. (Voir le +volume de lettres de Guizot, publié par la maison Hachette, en 1884.)] + +[182: Voir, sur ce cours, un article du _Conservateur littéraire_ de +juillet 1820.] + +[183: Sur l'affaire de Bavoux, voir le _Moniteur_ des 5, 6, 11, 12, 28 +juillet, 1, 2, 3 août, 9 septembre 1819. Entre autres journaux qui +défendirent Bavoux, voir la _Minerve_, p. 418-9, 530 et suiv. du VIe +volume; p. 26 et suiv. du VIIe. Parmi ceux qui l'attaquaient, voir un +article de Chateaubriand, p. 76 et suiv. du IVe volume du +_Conservateur_.] + +[184: Arch. nat., dossier de Cousin coté 71968. La lettre est simplement +datée du lundi 27 mars, mais elle appartient évidemment à l'année 1820 +où le 27 mars tombait en effet un lundi.] + +[185: C'est-à -dire pour ses leçons de la Faculté, où il n'existait pas +encore de cours fermé.] + +[186: Ces minutes sans signature, écrites de la même main et de la même +encre, sur du papier qui porte l'en-tête imprimé: _Commission de +l'Instruction publique_, se trouvent aux Archives nationales, dans le +dossier précité.] + +[187: C'était sans doute à la même époque qu'il lui échappait le +compliment par calembourg, rapporté dans les _Mémoires de Sosthène_ de +Larochefoucauld: «Charles X, c'est deux fois Charles V.»] + +[188: Voir, aux Archives nationales, le dossier de Villemain coté F, +72081 et le dossier déjà cité de Cousin. Un statut du 16 février 1810 +exigeait de chaque professeur de la Faculté deux leçons d'une heure et +demie par semaine, fixait l'ouverture des cours au mois de décembre, et +la durée de l'année scolaire, pour l'enseignement supérieur, à huit +mois.--D'après un article de la _Rivista critica della letteratura +italiana_ de janvier 1892, sur les vacances et les fêtes de l'Université +de Pise, le grand-duc de Toscane avait décidé, en 1575, que les +professeurs de Faculté feraient chacun, par an, au moins cent dix +leçons: prétention exorbitante, et qui ne pouvait avoir pour effet que +d'abaisser la valeur de l'enseignement donné.] + +[189: Cette brochure, éditée à Paris par Pélicier, avait pour titre: _Un +mot sur M. le Directeur de l'imprimerie et de la librairie_. Villemain, +en cette qualité, avait fait confirmer l'interdiction de jouer l'_Ami +des lois_, que la Restauration n'osait laisser représenter par crainte +des cabales des bonapartistes; ceux-ci prenaient alors pour eux ce que +Laya avait écrit contre les démagogues de 1793. C'est dans cette +brochure qu'on trouve la mention des services rendus auparavant à +Villemain par Laya.] + +[190: Voir le début de la 52e leçon. Encore est-ce par malice que +Villemain rappelle ici qu'il est professeur d'éloquence. Il veut +justifier la longue étude qu'il entreprend de l'éloquence politique en +Angleterre.] + +[191: Voir ces appréciations dans les _Annales de la littérature et des +arts_, p. 234 du 26e vol.; dans le _Globe_, p. 387 du 6e vol.; dans +l'article sur Villemain du 1er vol. des _Causeries du lundi_.] + +[192: Près de deux mille cartes auraient été distribuées lors de la +séance d'ouverture de Guizot, en décembre 1820, d'après le +_Constitutionnel_ du 8 de ce mois; mais on venait, ce jour-là , donner +une marque d'adhésion à un homme politique qu'une disgrâce imméritée +obligeait à reprendre possession de sa chaire, Guizot, dans ses +_Mémoires_, dit que son auditoire était alors beaucoup moins nombreux et +moins varié qu'il ne fut quelques années plus tard.] + +[193: 34e volume de cette Revue, à propos d'une leçon de Villemain, du 6 +janvier 1829.] + +[194: P. 347-348 du 6e volume du _Globe_.] + +[195: Nous avons déjà touché un mot de l'_Examen critique du cours de M. +Cousin_, par Marrast, à propos de l'Athénée.] + +[196: Voir, dans les _Annales de la littérature et des arts_, l'article +des p. 377 et suivantes du 33e volume, et le _Moniteur_ du 26-27 +décembre 1822. Sur d'autres travaux d'appropriation exécutés à la +Sorbonne sous la Restauration, voir le _Moniteur_ du 13 novembre 1819 et +du 3 janvier 1820. Il résulte, de recherches consignées par M. le doyen +Himly dans un registre de la Faculté des lettres, que ce fut une +ordonnance du 3 janvier 1821 qui attribua la Sorbonne aux Facultés de +Théologie, des Sciences et des Lettres, et que les affiches de la +Faculté des lettres, depuis 1815-6 jusqu'à 1817-8, portent: «rue +Saint-Jacques, ancien Collège de France;» depuis 1817-8 jusqu'à +1820-1821, «rue Saint-Jacques, ancien collège du Plessis;» depuis +1821-2, «à la Sorbonne.»] + +[197: Voir ces deux passages dans le _Cours sur le dix-huitième siècle_, +leçons XIV et XV.] + +[198: On a vu plus haut que son auditoire était moins exclusivement +composé de jeunes gens que celui de Cousin.--C'est dans la 52e leçon du +_Cours sur le dix-huitième siècle_ qu'il nous dit que la plupart de ses +auditeurs sont des étudiants en droit.] + +[199: Il y loue aussi Lamartine; je n'ai pas remarqué qu'il y fasse +mention de Victor Hugo.] + +[200: Dans l'affaire de Bavoux, on voit les étudiants royalistes avancer +que, puisque ses partisans s'arrogent la liberté d'applaudir, les +mécontents acquièrent le droit de siffler, et Bavoux, au moment où il +s'inquiète de la tournure que prennent les événements, déclarer qu'il +n'est pas un acteur, et prier ses auditeurs de l'approuver en silence ou +de se retirer paisiblement.--Sur une manifestation politique des +auditeurs au cours de Raoul Rochette et à celui de Charles Lacretelle, +voir p. 45-6 de la _Galerie_, recueil qui avait succédé à la _Minerve_, +en 1820.] + +[201: Voir les _Annales de la littérature et des arts_, 26e vol., p. +198-9, et un article du _Moniteur_ sur la leçon du 24 novembre 1824. +Pour Guizot, voir ses _Mémoires_, 1er vol., p. 343.] + +[202: On s'étonne, en lisant le cours imprimé, de voir Villemain +s'excuser, dans la XXVIIe leçon, de traiter du roman, alors que dans la +XIe il en a déjà traité sans se justifier. C'est qu'à l'origine, la +leçon qui contient cette apologie venait bien avant l'autre.] + +[203: Sur sa confiance dans les qualités que les circonstances ne +permettaient pas à l'Italie de produire au dehors, voir la 32e leçon du +_Cours sur le dix-huitième siècle_. Sur le scepticisme de la génération +de Villemain à l'endroit du relèvement de l'Italie, voir notre livre: +_Mme de Staël et l'Italie_, p. 136-139.] + +[204: Ce fut à partir du 29 avril 1828, date de la leçon sur Hume.] + +[205: Voir le _Journal de l'Instruction publique_ du temps, articles des +pages 91 et suiv. du Ier volume, 432 et suiv. du IIe.] + +[206: Voir, dans la 23e leçon du _Cours sur le dix-huitième siècle_, et +ailleurs le passage où il prétend que c'est une vie d'aventures qui a +formé tous les talents du seizième siècle, connue si, sans parler de +Marot et de Ronsard, de l'Arioste et du Tasse, la vie de Montaigne et +celle d’Érasme offraient beaucoup d'aventures.] + +[207: Outre son dossier aux Archives, voir les _Annales de la +Littérature et des Arts_, vol. IX, p. 427, et vol. XXVI, p. 116; le +_Moniteur_, numéros des 26-27 décembre 1822, du 19 novembre 1823, du 12 +janvier 1827. C'étaient tantôt des accidents de poitrine, tantôt une +cruelle maladie des yeux qui avaient nécessité ces interruptions.] + +[208: Sur ce dernier point, voir, dans le _Courrier français_ du 9 +décembre 1828, le résumé d'une leçon de Daunou au Collège de France.] + +[209: 1re année de cette Revue, colonne 111.] + +[210: Même Revue, 2e année, colonne 45.] + +[211: J'éprouve presque un remords à critiquer un homme qui, dans ce +même article, a parlé courageusement de notre patrie: «Au moment,» +dit-il, «où des passions malsaines sèment la discorde entre deux peuples +frères, il sera bon que le chant du plus sympathique de nos poètes, qui +célèbre les exploits des vaillants et généreux paladins, donne aux +jeunes gens l'amour de la noble et douce terre de France, de tous les +peuples qui s'honorent et se vantent encore du sang latin qui coule dans +leurs veines.»] + +[212: Il est, par exemple, bien supérieur au fond dans les premiers +ouvrages de Molière et de Racine; jusqu'à un certain point, la remarque +est vraie aussi des peuples; car les Romains, qui n'ont eu de +jurisconsultes véritablement grands qu'après avoir appris la philosophie +à l'école des Grecs, avaient, dès la Loi des Douze Tables, atteint la +perfection du style législatif.] + +[213: M. Lenient, _La poésie patriotique en France au moyen âge_. Paris, +Hachette, 1891.] + +[214: Note 3 de la page 270.] + +[215: Ce paragraphe est une réponse aux défiances qui entretenaient dans +le pensionnat la demi-solitude avouée par le paragraphe suivant.] + +[216: Probablement une Retraite comme dans nos pensionnats +ecclésiastiques.] + +[217: Remarquons ici encore que la prudence italienne ne contracte pas +les engagements chimériques de la pédagogie française de ce temps-là .] + +[218: Ou plutôt, comme on le verra au dernier paragraphe de ce chapitre, +dépenses que les parents payent par l'intermédiaire du pensionnat.] + +[219: _Le straniere._ À cette époque, un Italien ne reconnaissait encore +pour compatriotes ou, du moins, ne nommait ainsi que ses concitoyens.] + +[220: Nous avons vu que les maisons d'éducation fondées par le +gouvernement français dans le royaume d'Italie étaient purement laïques, +mais il y existait un certain nombre de pensionnats tenus par des +religieuses.] + +[221: Extrait des registres de l'état civil de Saint-Apollinaire (à +Valence), de 1739 à 1749 (G. G., 52). Nous avons conservé les +divergences dans l'orthographe des noms. C'est M. Prudhomme, archiviste +de l'Isère, qui, après avoir fait des recherches dans son département, à +la prière de M. Astor, professeur à la Faculté des sciences de Grenoble, +a bien voulu m'obtenir cette obligeante communication de son collègue de +la Drôme.] + +[222: Nous avons trouvé les mêmes intentions dans le gouvernement de +Napoléon et du prince Eugène, la même vigilance dans leurs ministres.] + +[223: À la différence du collège de San Marcellino.] + +[224: On pourra consulter ce volume à la Bibliothèque nationale de +Paris.] + +[225: Lors de la visite de lady Morgan, le nombre des élèves montait à +vingt-deux seulement; mais, comme nous l'avons dit, les pensionnats de +jeunes filles étaient alors tous moins peuplés qu'aujourd'hui.] + +[226: Au temps dont parle Bonfadini, ces expressions désignaient +d'ordinaire la méthode des écoles lancastriennes, c'est-à -dire +l'enseignement mutuel qui fit beaucoup parler de lui en France et un peu +en Italie pendant la Restauration. Je ne sais, toutefois, si +l'enseignement mutuel fut, en effet, appliqué par Mme Cosway à Lodi.] + +[227: Voir p. 209-212 du 2° volume de cette biographie publiée à Lyon en +1841 (2 vol. in-8°).] + +[228: _Giornale italiano_ des 2 janvier, 25 juin 1808 et 1er décembre +1809.] + +[229: Ibid., 1er avril 1808.] + +[230: Ibid., 1er décembre 1809.] + +[231: Ibid., 1er mai 1810.] + +[232: Ibid., 2 mai 1811.] + +[233: Sur cette grammaire et sur quelques autres, voir M. Ademollo, _Un +awenturiere francese in Italia nella seconda metà del settecento_. +Bergame, 1891, p. 21 et 146-151.] + +[234: _La France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G***, +Paris, Leroy, 1785. _Catalogue des gentilshommes de Lorraine et du duché +de Bar qui ont pris part ou envoyé leur procuration aux assemblées de la +noblesse pour l'élection des députés aux états généraux de 1789_, par L. +de Larroque et Édouard de Barthélemy, Paris, 1865.] + +[235: 9e volume des _Mémoires de la Société d'archéologie lorraine de +Nancy_.] + +[236: Relativement à Mme de Gricourt, M. Janvier, président de la +Société des antiquaires de Picardie, m'apprend qu'il existe encore une +famille noble de ce nom alliée aux familles Cousin-Montauban et Tascher +de la Pagerie; mais il n'oserait affirmer que l'institutrice de Milan +appartînt à cette famille.] + +[237: Paris, Plon, Nourrit et Cie, 2 vol. in-8°, 1er vol., ch. IV.] + +[238: Là où les registres du collège indiquent tantôt Gênes, tantôt une +autre ville de la Ligurie, il est probable que Gênes n'est qu'une +désignation générique et que le véritable lieu de naissance est l'autre +ville.] + +[239: M. le baron Ant. Manno veut bien m'écrire que ce Gius. Avogadro +est celui qui devint, plus tard, lieutenant-colonel et qui eut pour fils +l'abbé Gaetano, peintre de quelque mérite, et le comte Annibal, tué d'un +coup de canon en 1848, sous les murs de Milan. Pour Ang. Campana, M. +Manno, qui l'a connu dans sa vieillesse, me dit qu'après 1848 il +commandait en second, comme major général, la garde nationale de Turin.] + +[240: M. Ach. Neri, bibliothécaire de l'Université de Gênes, a +l'obligeance de m'apprendre que Luca Podestà fut, plus tard, ingénieur +en chef des ponts et chaussées et eut pour fils le baron Andrea Podestà , +actuellement sénateur et maire de Gênes, et que la famille des Boccardi +a fourni un ambassadeur en France en 1798, et actuellement un sénateur, +qui est, en même temps, un économiste distingué.] + +[241: M. G. Sforza a publié une lettre écrite par lui de Sorèze le 16 +mai 1802 (_Archivio storico italiano_, 1889, 5e série, n° 169.--P. 12 +des _Rime e prose di Fil. Pananti_ (Florence, Salani, 1882)). On dit que +ses élèves pleurèrent à son départ, qu'il alla ensuite à Londres, y +écrivit dans le journal _L'Italia_, donna des leçons d'italien dans le +grand monde et gagna beaucoup d'argent ainsi que le titre de poète du +Théâtre musical; il quitta l'Angleterre en 1813. Sous la Restauration, +le professeur d'italien à la mode à Londres était P.-L. Costantini, qui +a publié des Anthologies, et que Ginguené avait autrefois recommandé +(_Mercure_, 29 octobre 1808).] + +[242: Voir, dans la bibliographie qui fait suite à mon livre sur Mme de +Staël et l'Italie, les livres relatifs à l'histoire du Piémont et de la +Lombardie à cette époque, et de plus, les chap. 3 et 4 du IVe vol. de la +_Storia della corte di Savoja durante la Rivoluzione et l'Impero +francese_, par M. Carutti (Turin-Rome; Roux, 1892, in-8°, 1er vol. +L'ouvrage est en cours de publication).] + +[243: Voir quelques pages des _Mémoires sur la jeunesse de Mme +Récamier_, de B. Constant, que Mme Lenormant donne en appendice à la +suite des lettres du deuxième à la première qu'elle a publiées en 1882 +(Calmann-Lévy, in-8°); le _Discours préliminaire_ de Daunou sur La +Harpe; le _Tableau historique de l'érudition française_ de Dacier; le +chap. XXII des _Mémoires_ de Morellet; les _Mémoires_ de Mme de Genlis. +Mme Récamier ne mettait pas en doute la sincérité de cette conversion; +et, peut-être en réponse à la fameuse historiette sur la componction +gastronomique de la Harpe, elle racontait comment des jeunes gens qui +avaient tendu chez elle un piège à la dévotion de son hôte ne purent +qu'en constater la vérité (_Souvenirs et corresp. tirés des papiers de +Mme Récamier_, par Mme Lenormant, Paris, Mich. Lévy, 1873. p. 54-56 du +1er vol.).] + +[244: On remarquera que, tandis que Chateaubriand, atteint dans son fond +par l'incrédulité, parle presque de la religion dans le _Génie du +christianisme_ comme d'une morte qu'il pleure et voudrait ressusciter, +La Harpe voit déjà le philosophisme expirant.] + +[245: Encore convient-il de remarquer que l'injustice des autres envers +le christianisme le ramène quelquefois à l'équité (voir la préface du +vol. de J.-B. Salgues, _Mélanges inédits de littérature de La Harpe_, +1810).] + +[246: Les articles qui avaient particulièrement piqué La Harpe sont la +lettre assez amusante d'un Frère et Ami retiré des affaires insérée dans +le _Journal de Paris_ du 18 messidor an V (6 juillet 1797) et le numéro +du lendemain du _Rédacteur_. Or, je n'ai plus retrouvé mention de La +Harpe dans le _Journal de Paris_ jusqu'au delà du 18 fructidor; et +pourtant le _Journal de Paris_ était alors si déclaré contre les +opinions de La Harpe que, le 25 fructidor an V, il approuva formellement +le coup d'État du Directoire. Quant au _Rédacteur_, s'il revient à la +charge contre La Harpe le 20 messidor (14 juillet) et le 10 fructidor +(27 août), il ne dit plus rien du bonnet rouge.] + +[247: Voir l'art, précité du _Mémorial_, 10 juillet 1797, dont le titre +est: _Histoire de mon bonnet rouge, de ma philosophie, de mon +jacobinisme_, etc., et la suite de cet article dans le premier des deux +suppléments au n° du 13 juillet; voir aussi, dans le _Cours de +littérature_, le préambule du morceau intitulé: _Esprit de la +Révolution_.] + +[248: Numéro du 29 juin 1793.] + +[249: Note manuscrite de Laya relevée sur un exemplaire de l'_Histoire +de la Révolution_ de M. Thiers, édition de 1832, par M. Ravenel (voir +l'article de M. Ravenel auquel renvoie la _Nouvelle Biographie générale_ +au mot LA HARPE).] + +[250: La Harpe a toujours dit qu'il avait été enfermé pour avoir +qualifié Robespierre d'_inepte_; le _Journal de Paris_ dit, le 6 juillet +1797, qu'_il fut coffré pour avoir contredit un de nos gros bonnets sur +un point d'histoire_. Cette version se rapproche de celle de Daunou. Peu +importe, en somme: les hommes de la Révolution pardonnaient moins encore +une critique littéraire qu'une satire politique. Voir la fine +explication que M. Aulard donne de l'amertume de Robespierre, p. 516-519 +de ses _Orateurs de la Constituante_.] + +[251: Des malheurs domestiques contribuèrent à tourner en acrimonie le +zèle religieux de La Harpe. Voir, sur la fin tragique de sa première +femme et sur les chagrins que lui causa son deuxième mariage, les +_Mémoires secrets_ du comte d'Allonville (Paris, Werdet, 1838), p. +352-353 du 1er vol., et _Souvenirs et corresp. tirés des papiers de Mme +Récamier_, par Mme Lenormant, 4e édit. Paris, Michel Lévy, 1873, p. +60-63 du 1er vol. La Harpe avait eu des torts avec sa première femme; +mais Mme Récamier, qui avait fait le deuxième mariage (9 août 1797), +témoignait qu'il se conduisit avec beaucoup de droiture, de modération +et d'humilité dans les mortifications qui en furent pour lui la +conséquence au moment même où le Directoire le poursuivait.] + +[252: D'après les _Mémoires_ de Fabre (de l'Aude), Paris, Ménard, 1832, +p. 340-341 du 1er volume, La Harpe dut mettre ses livres en vente; +quelques-uns furent acquis à des prix considérables par des personnes +qui les lui laissèrent.] + +[253: Signalons à ceux qui voudront écrire sur La Harpe la réimpression +de son discours sur la liberté des théâtres dans le n° de +juillet-septembre 1789 de la _Révolution française_, p. 363, et, à +propos de ce discours, le n° de la _Feuille du Jour_ du 21 décembre +1790.] + +[254: Programme pour l'an II, rédigé par Garat, imprimé (Bibliothèque +Carnavalet). Parmi les curieux détails sur l'épuration de l'an II que +donne le registre des assemblées générales, notons que, pour remplacer +les actionnaires évincés, on se proposait d'appeler pêle-mêle +Berthollet, Monge, Pache, Barrère, Couthon.] + +[255: Je ne répéterai plus les attributions des professeurs chaque fois +qu'un même nom reviendra.] + +[256: _Courrier français_, 14 novembre 1821, et _Moniteur_ du 15 +novembre 1821.] + +[257: _Ibid._, 17 novembre 1822.] + +[258: _Ibid._, 20 novembre 1823.] + +[259: _Courrier français_, 30 novembre 1824; _Globe_ du 2 décembre +1824.] + +[260: _Courrier français_, 1er décembre 1825.] + +[261: _Courrier français_, 10 décembre 1831.] + +[262: _Ibid._, 17 décembre 1832.] + +[263: _Courrier français_, 8 décembre 1836, et Programme imprimé à la +Bibliothèque Carnavalet.] + +[264: _Courrier français_, 1er décembre 1838.] + +[265: Le n° du 19 mai 1796 de l'_Ami des lois_, à propos des séances +publiques du Lycée, dit qu'on peut s'abonner pour trois mois au prix de +200 livres; il veut, sans doute, dire 200 livres en assignats.] + +[266: Ces trois listes sont tirées des annuaires du Lycée des Arts. Pour +l'an II, des listes qu'on trouvera au carton F17 1143 des Archives +nationales omettent le nom de Gillet-Laumont et mentionnent en plus, par +contre, les cours de Trouville (hydraulique), et de Lussaut +(architecture).] + +[267: Voir la _Décade_ du 20 floréal an VII, du 30 vendémiaire an VIII, +du 20 floréal an IX, et les _Annuaires statistiques_ ou _Annuaires +généraux du département de l'Isère_, rédigés par Berriat Saint-Prix.] + +[268: _Courrier français_, 3 décembre 1837.] + +[269: _Ibid._, 23 novembre 1848.] + +[270: Les cours commençaient quelquefois avant le 1er janvier, mais +point assez régulièrement pour qu'on soit obligé de compter par année +scolaire et non par année civile.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Instruction Publique en France et en +Italie au dix-neuvième siècle, by Charles Dejob + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INSTRUCTION PUBLIQUE *** + +***** This file should be named 37052-0.txt or 37052-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/5/37052/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/37052-0.zip b/37052-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..db48b2b --- /dev/null +++ b/37052-0.zip diff --git a/37052-8.txt b/37052-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4b86510 --- /dev/null +++ b/37052-8.txt @@ -0,0 +1,12082 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'Instruction Publique en France et en +Italie au dix-neuvième siècle, by Charles Dejob + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Instruction Publique en France et en Italie au dix-neuvième siècle + Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie. + L'enseignement supérieur libre en France. Villemain en + Sorbonne. Des édit + +Author: Charles Dejob + +Release Date: August 12, 2011 [EBook #37052] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INSTRUCTION PUBLIQUE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +L'INSTRUCTION PUBLIQUE EN FRANCE ET EN ITALIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE + +CHARLES DEJOB + +Napoléon Ier et ses lycées de jeunes filles en Italie. + +L'enseignement supérieur libre en France. + +Villemain en Sorbonne. + +Des éditions classiques, à propos des livres scolaires de l'Italie. + +PARIS + +ARMAND COLIN ET Cie, ÉDITEURS + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +Préface. + +NAPOLÉON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE. + +CHAPITRE PREMIER. + +Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne, +que de sots propos et des mesures oppressives semblaient +menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de +notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction +publique. + +CHAPITRE II. + +L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première +tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon +sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de +l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses +représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à +Vérone, à Lodi. + +CHAPITRE III. + +Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement +des maisons de la Légion d'honneur. + +CHAPITRE IV. + +Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de +Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et +tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion +publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice +française reste en fonctions jusqu'en 1849. + +CHAPITRE V. + +Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le +collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les +voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de +ces collèges a puissamment contribué à relever le coeur et l'esprit de la +femme en Italie. + +L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE. + +CHAPITRE PREMIER. + +Du goût pour les cours publics. + +CHAPITRE II. + +Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la +Révolution. + +CHAPITRE III. + +Période de la Révolution et de l'Empire. + +CHAPITRE IV. + +Période de la Restauration. + +CHAPITRE V. + +Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre, +en 1849. + +CHAPITRE VI. + +Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France. + +VILLEMAIN EN SORBONNE. + +CHAPITRE PREMIER. + +Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la +Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il +s'est interdits. + +CHAPITRE II. + +Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses +qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas +toujours allé en grandissant. + +CHAPITRE III. + +Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de +l'enseignement de Villemain. + +DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRE DE L'ITALIE. + +Appendice A.--Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de +jeunes filles de Naples.--Le pensionnat de Lodi. + +Appendice B.--Projet de Napoléon Ier de fonder, dans toutes les +capitales de l'Europe, un lycée français.--Professeurs français et +professeurs de français en Italie sous Napoléon Ier. + +Appendice C.--Le personnel français au Collège de jeunes filles de +Milan.--La comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et +professeurs de français. + +Appendice D.--Élèves et professeurs italiens au Collège de Sorèze +pendant la Révolution et l'Empire. + +Appendice E.--Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier + +Appendice F.--Ginguené. + +Appendice G.--Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur. + +Appendice H.--Liste des professeurs de l'Athénée. + +Appendice I.--Professeurs du lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an +IV. + +Appendice J.--De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de +Lycée ou d'Athénée. + +Appendice K.--Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres. + +INDEX DES NOMS PROPRES. + + + + +PRÉFACE + + +De nos jours, les progrès de l'instruction publique sont subordonnés à +deux conditions: l'initiative de l'État, l'abnégation des maîtres. + +Dans une société démocratique où le temps n'a pas encore, quoi qu'on +dise, fondé les moeurs de la liberté, rien de grand et de durable ne peut +se faire que par l'État. Il ne s'ensuit pas qu'il doive interdire ou +entraver les entreprises indépendantes ou même rivales. Loin de là: +supprimer la rivalité, c'est-à-dire l'émulation, serait préparer sa +propre décadence; il doit au contraire stimuler l'activité des individus +et de ce qui reste de corps constitués, mais sans s'abuser sur les +ressources que cette activité peut offrir. Il faut qu'il sache qu'il +détient aujourd'hui une telle part de la force publique que seul il peut +être libéral dans tous les sens du mot. Convaincu de son inquiétante +responsabilité, il faut qu'il se défende énergiquement de l'esprit +d'indifférence, de coterie et de parti, parce qu'on ne sait qui +réparerait ses fautes et parce qu'il est probable qu'au contraire ses +amis et ses ennemis renchériraient sur ses erreurs. + +D'autre part l'abnégation chez les professeurs devient plus difficile +parce qu'ils sont plus en vue qu'autrefois. Il suffit d'interroger le +roman et le théâtre contemporains pour apprendre qu'ils font dans le +monde une tout autre figure que jadis. L'abnégation (et ce mot signifie +non pas l'application au travail, mais, ce qui est fort différent, +l'oubli de soi) n'en demeure pas moins pour eux la plus nécessaire des +qualités, puisqu'ils doivent se proportionner à la jeunesse, +c'est-à-dire se dépouiller jusqu'à un certain point de la supériorité du +talent, des connaissances et de l'âge. Qu'ils s'adressent d'ailleurs à +un public juvénile ou à un public mûr, il leur faut accroître sans cesse +la somme de leur science, faire participer leurs auditeurs à ce progrès, +et cependant se régler toujours moins sur l'étendue de leur propre +capacité que sur celle de l'auditoire. Ils doivent cultiver leur talent +et toutefois ne pas s'y complaire; ils ne l'ont pas reçu pour en faire +simplement jouir le public, mais pour l'en faire profiter. + +Ces deux pensées forment l'unité du volume qu'on va lire: les deux +premières des études qui le composent se rapportent à l'une, les deux +suivantes à l'autre. Peut-être en effet voudra-t-on bien y reconnaître +autre chose que de simples monographies, quoique le détail y ait été +traité avec le soin qu'on apporte d'ordinaire aux ouvrages de ce genre. +On verra d'un côté un État créant dans un autre État, c'est-à-dire au +milieu de difficultés toutes particulières, une oeuvre qui, après plus de +quatre-vingts ans, est aussi florissante qu'au premier jour, et l'on +remarquera que les divers essais tentés à ce propos en Italie sous la +domination française ont précisément réussi dans la proportion où le +gouvernement en avait assumé la responsabilité. D'autre part on verra en +France des établissements entourés dès leur naissance de la faveur +publique, longtemps soutenus par le talent ou même par le génie de leurs +professeurs, par l'assiduité de leurs abonnés, par le désintéressement +de leurs fondateurs, décliner après avoir rendu d'importants services, +et disparaître, sans même laisser l'espérance que d'autres puissent +durer aussi longtemps. + +Cette première et cette deuxième étude se confirment en ce que l'une +fait la contre-partie de l'autre; la troisième et la quatrième se +confirment plus directement. Le cours d'un professeur brillant et même à +certains égards fort soucieux de ses devoirs, puis des éditions +scolaires qui font honneur non seulement à leurs auteurs mais à +l'Université nous montreront les divers inconvénients qui peuvent naître +de la complaisance pourtant pardonnable d'un professeur pour la +dextérité de sa parole ou pour l'étendue de son érudition. + +C'est parce que toutes les parties de ce livre se relient à des +questions générales qu'en reprenant ici l'histoire des Athénées j'en ai +changé le titre. En comparant le morceau intitulé _L'enseignement +supérieur libre en France_ avec l'article publié en 1889, dans la _Revue +internationale de l'enseignement_, on trouverait que la nouvelle étude +ne diffère pas seulement de ma première esquisse par une étendue à peu +près double et par quelques erreurs de moins; car la notice de 1889 +visait seulement à faire connaître et apprécier quelques établissements +érigés à la fin du dix-huitième siècle: l'étude nouvelle, outre qu'elle +embrasse aussi la curieuse Société des Bonnes Lettres, fondée par les +royalistes de la Restauration pour faire échec à l'Athénée, vise à +déterminer par un historique approfondi la mesure dans laquelle chez +nous l'enseignement supérieur libre peut servir la cause de la science. +La chute de l'Athénée, après une glorieuse carrière, n'est plus +expliquée seulement par des circonstances passagères, mais par des +raisons qui tiennent à la transformation des moeurs et qui autorisent des +conjectures sur l'avenir. + +Pour l'étude par laquelle s'ouvre ce livre, ce n'est pas seulement par +la pédagogie qu'elle se rapporte à l'histoire générale. On a pu +entrevoir, par une des lignes qui précèdent, qu'elle se rattache aussi à +la vaste et belle question sur laquelle j'ai déjà essayé d'appeler, par +un autre ouvrage, l'attention des historiens: l'heureuse influence +exercée par la France sur l'Italie entre 1796 et 1814. Le moment serait +venu d'en présenter le tableau. Les Italiens ont beaucoup écrit sur +cette période de leur histoire, à laquelle ils accordent avec raison une +importance capitale; il ne suffirait certainement pas de lire les +nombreux articles ou volumes qu'ils y ont consacrés; mais le Français +qui entreprendrait de l'exposer se sentirait guidé dès ses premiers pas, +et la satisfaction qu'il ressentirait tantôt à entendre proclamer les +services alors rendus par la France, tantôt à lui découvrir de nouveaux +titres à la reconnaissance, le payerait amplement de sa peine. Il +n'aurait pas à craindre de paraître réclamer pour elle une orgueilleuse +supériorité. Toutes les nations sont à tour de rôle redevables les unes +aux autres. En rendant compte de mon dernier livre dans la _Cultura_, M. +Zannoni disait fort justement que l'Italie avait tant fait pour la +France qu'elle entendait volontiers un Français rappeler ce que la +France avait fait pour elle. Certes nous honorons la mémoire de +Vercingétorix et nous sommes avec lui de coeur dans sa résistance à +Jules César, mais nous savons gré aux Romains d'avoir aboli chez nous +les sacrifices des druides, et d'avoir mis la Gaule au rang des pays +civilisés; nous nous rappelons avec plus de plaisir les victoires de +Fornoue, d'Agnadel et de Marignan que la défaite de Pavie, mais nous +remercions l'Italie de la Renaissance de nous avoir donné le goût des +arts. Le matin de la journée de Coutras, le Béarnais rappelait à ses +cousins qu'ils étaient Bourbons comme lui et promettait de se montrer +leur aîné; à quoi ses cousins répondaient par la promesse de se montrer +ses dignes cadets: la France et l'Italie ont joué tour à tour l'une +vis-à-vis de l'autre le rôle d'un aîné qui forme ses cadets et se +réjouit de se voir égaler par eux. Il faut donc espérer que l'exemple +donné depuis longtemps par M. Rambaud, lorsqu'il décrivit l'action +bienfaisante de la France dans la vallée du Rhin au temps de la +Révolution et de l'Empire, sera enfin suivi. Au reste, on n'en est déjà +plus à le souhaiter; car on dit qu'une thèse de doctorat portera bientôt +sur l'administration impériale en Dalmatie, qu'on en projette une autre +sur l'administration impériale en Italie, qu'on travaille en ce moment à +l'histoire de la Belgique sous le gouvernement français. Je souhaite +d'autant plus volontiers le succès de ces trois projets que deux de +ceux qui les ont formés me rappellent d'anciens et agréables souvenirs. + +L'histoire des collèges fondés par les Français en Italie a été surtout +écrite à l'aide du journal officiel du premier royaume d'Italie et des +Archives de Milan que M. Cesare Cantù m'a encore une fois gracieusement +ouvertes; mais j'ai reçu d'importantes communications de M. Malagola, +directeur des Archives de Bologne, que M. le sénateur Capellini avait eu +l'obligeance d'intéresser à mes recherches, de M. Benedetto Croce, +l'aimable érudit napolitain, de M. Flamini, jeune et déjà savant +professeur de Turin. MM. Luigi Ferri et Alessandro d'Ancona, M. le baron +Manno, MM. Novati, Bernardo Morsolin, Giuseppe Biadego, Ach. Neri m'ont +également prêté leur aide, ainsi que MM. Debidour, Mérimée, Bayet et +Astor, qui ont mis leurs amis à ma disposition. + +Quelques-unes des additions faites à l'histoire de l'Athénée sont dues à +d'utiles avis que MM. Aulard et Chuquet m'ont donnés en rendant compte +de mon premier travail sur cet établissement. + +D'autres personnes m'ont fourni ou procuré quelques documents; on verra +leurs noms au cours de ce travail. J'offre ma gratitude à tous les +érudits dont l'amitié ou la courtoisie a facilité mes investigations. + + + + +NAPOLEON Ier ET SES LYCÉES DE JEUNES FILLES EN ITALIE + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Goût de la société française sous Napoléon Ier pour la langue italienne, +que de sots propos et des mesures oppressives semblaient +menacer.--Représentation de nos pièces de théâtre, et enseignement de +notre langue en Italie.--Napoléon Ier réorganise en Italie l'instruction +publique. + + +«Les Italiens avaient absolument abandonné et méprisé leur langue: +arrivent les Français, et, avec leur outrecuidance naturelle, ils +veulent interdire à la meilleure partie de l'Italie l'usage de l'idiome +national. Une indignation générale s'élève dans toute l'Italie; on +n'épargne ni peine ni étude pour recouvrer le patrimoine délaissé, dont +un tyran insolent et insensé voulait nous ravir les derniers restes.» +Ainsi s'exprime Pietro Giordani dans une de ses lettres. Au premier +abord, on qualifierait volontiers d'absurde l'imputation que l'ancien +panégyriste de Napoléon Ier lance ici contre le gouvernement impérial: +tout au plus l'excuserait-on par la fureur où le jetaient ceux qui +voulaient _intedescare_ l'Italie, qui décachetaient les lettres des +patriotes et auxquels il adresse, quelques lignes plus bas, le défi +d'une courageuse exaspération. + +Toutefois, la colère de Giordani ne manque pas d'une apparence de +fondement. Usant de ce qu'on appelle le droit de la conquête, Napoléon +avait un instant imposé à toutes les parties de la péninsule qu'il +annexait à son empire, l'emploi du français dans les affaires +judiciaires et dans les actes notariés; et plus d'un Italien avait vu +dans cette mesure, non pas simplement la pratique constamment suivie +pour assurer la prédominance des vainqueurs, mais une tentative pour +évincer progressivement leur langue au profit du français. + +Cette crainte était-elle purement chimérique? Assurément, ni Napoléon, +ni les Français en général n'avaient conçu l'extravagant projet de faire +désapprendre la langue de Dante et de Pétrarque. L'inquiétude fort +respectable dont nous parlons s'explique surtout par une ombrageuse +délicatesse qui annonçait le réveil du patriotisme. Les promesses de +Napoléon, la fondation de républiques censées autonomes, d'un royaume où +les Lombards, les Vénitiens, les Romagnols cessaient d'être des +étrangers les uns pour les autres, donnaient aux Italiens, dans +l'assujettissement même, un avant-goût de l'indépendance; et, comme +c'était surtout leur littérature, dont ils étaient fiers, comme c'est là +surtout, dans le patrimoine d'un peuple, le bien que ses vainqueurs lui +interdisent le moins de réclamer, il revendiquait parfois cette gloire +avec plus d'âpreté que d'à-propos. Par exemple, un certain Romaniaco +s'était imaginé que l'_Histoire critique de la République romaine_, de +Lévesque, dirigée contre l'esprit républicain, visait à mortifier +l'Italie[1]. Cependant il n'est pas impossible que l'espérance de voir +notre langue supplanter celle de nos voisins, ait été caressée par +quelques Français. Nos victoires avaient alors tourné bien des têtes, et +la France était non moins infatuée de son génie que de ses conquêtes: +elle comptait un grand siècle de plus que cent ans auparavant; elle +tenait plus que jamais à sa tradition littéraire, parce que Voltaire +avait fortifié en elle le respect de Boileau; à l'école de Condillac, +elle avait même appris à renchérir sur l'Art Poétique: les qualités que +Boileau avait déclarées nécessaires, elle les croyait suffisantes; la +clarté, l'élégance, la finesse lui paraissaient à la fois l'idéal du +style et le cachet de sa propre langue; elle applaudissait à des +tragédies, à des épopées que Boileau eût taxées de prosaïques: quelques +beaux esprits ont pu prendre alors au pied de la lettre le mot sur le +clinquant du Tasse, sur les faux brillants de l'Italie, et, tandis que +jusque-là les lecteurs de Boileau, de Voltaire, de Jean-Jacques étaient +demeurés sensibles au charme de la poésie italienne, ils purent croire +qu'en donnant à nos voisins notre idiome, après lui avoir donné notre +Code, nous lui imposerions un second bienfait. N'avait-on pas entendu +cette étonnante réflexion de Mercier dans un rapport aux Cinq-Cents? «Je +croyais qu'il n'existait plus d'autre langue en Europe que celle des +républicains français!» L'hyperbole déclamatoire, la boutade +impertinente se mêlent vite en France aux naïves suggestions de la +vanité, et ceux d'entre nous qui n'y donnent pas ne les découragent +point assez résolument; il nous semble qu'un propos en l'air ne tire pas +à conséquence, et, quoique persuadés que l'Europe a les yeux fixés sur +nous, nous oublions qu'elle nous écoute. De sots propos sont pourtant +toujours relevés. En 1811, Angeloni, ancien membre du gouvernement de la +république romaine, qui depuis, impliqué dans un complot contre +Bonaparte, avait subi dix mois de captivité, racontait que deux ou trois +ans auparavant on soutenait qu'il fallait supprimer la langue +italienne[2], qu'il avait plusieurs fois soutenu de longues discussions +à ce sujet, contre des Français qui ne savaient d'autre langue que la +leur, et auxquels il avait représenté la difficulté de l'entreprise. De +son côté, Foscolo s'écriait dans son _Hypercalypsis_: «Un Gaulois +s'engraissera des fruits de la terre féconde entre toutes et criera: +Oubliez la langue de vos pères, qui n'est que vanité! Parlez la nôtre, +qui renferme les paroles de la sagesse et qui résonne admirablement sur +le théâtre.» + +Du reste, quelques étrangers, et notamment des Italiens même, avaient, +soit pour faire leur cour à la France, soit parce qu'ils subissaient son +prestige, autorisé par leurs doctrines les prétentions de notre vanité. +Ainsi, le savant abbé piémontais Denina, tout en maintenant que +l'italien était plus riche, mieux fait pour la poésie que le français, +avait affirmé publiquement que notre littérature comprenait plus de +livres utiles ou agréables, que le dialecte des Piémontais s'en +approchait plus que de l'italien, et que si l'obligation d'employer le +français dans les actes devait les gêner d'abord, ils s'en trouveraient +bien par la suite; aussi indiquait-il les moyens de leur inculquer notre +idiome: il faudrait, disait-il, reprendre l'usage d'enseigner le +catéchisme en piémontais, puis faire prêcher en français; de plus, on +ferait jouer des pièces dans le patois local, en attendant qu'on eût des +troupes d'acteurs français[3]. Or, quoique Denina louât beaucoup le +prince Eugène et Napoléon, et qu'il eût accepté la charge de +bibliothécaire de l'empereur, il ne faudrait pas voir en lui un traître +à son pays: M. de Mazade nous apprend que, longtemps après, le patriote +Montanelli aimait à répéter que l'Italie finissait au Tessin, et Victor +Amédée II considérait le Piémont comme n'étant ni français, ni +italien[4]. Lorsqu'Alfieri commença à écrire pour le théâtre, il était +obligé de rédiger ses plans en français, et pour acquérir une pratique +facile de l'italien, il dut recommencer ses voyages en Italie. + +D'autres, comme s'ils avaient pressenti que la France allait fournir +pendant cinquante années le livret original des plus beaux opéras, +donnaient une nouvelle tournure à la vieille querelle des glückistes et +des piccinistes: le Suisse Escherny, dans un _Fragment sur la Musique_, +déclarait notre langue très mélodieuse[5]; le Sicilien Ant. Scoppa +soutenait que l'accent en français était plus énergique qu'en italien, +que notre idiome fournissait plus aisément des vers iambiques et +anapestiques, les plus heureux de tous, qu'en général les Français sont +naturellement poètes, que chez nous les gens du peuple retiennent +facilement les airs, et les personnes bien élevées sont bonnes +musiciennes, ce qui, d'après lui, se rencontre rarement en Italie; si la +France n'avait pas encore produit beaucoup de bonne musique, c'était, à +l'entendre, parce qu'elle n'avait pas assez confiance en elle-même, que +les librettistes n'appropriaient pas assez les vers aux exigences du +chant, qu'on mettait trop souvent les paroles sur de vieux airs choisis +au hasard, qu'on goûtait trop les accompagnements bruyants, enfin que le +pouvoir n'encourageait pas assez l'étude du chant[6]. Dès 1803, +c'est-à-dire l'année même du livre de l'abbé Denina, Scoppa avait sous +un autre titre donné une ébauche de cette théorie: le français Dépéret +ne croyait donc scandaliser personne en lisant dans cette même année, à +l'Académie de Turin, un Mémoire où il disait: «La langue française est +peut être de toutes les langues vivantes et analogues la plus éloquente, +la plus énergique et la plus propre à la déclamation, parce que l'accent +syllabique y est entièrement subordonné à l'accent oratoire et qu'elle +est sans prosodie... J'ai entendu en Italie déclamer de très beaux vers +et prononcer des discours oratoires par des hommes habiles et j'ai le +plus souvent senti que l'accent syllabique de cette langue, en rendant +trop sensible le son partiel de chaque mot, suspendait l'élan de la +voix, l'entrecoupait, et nuisait entièrement à ce son fondamental qui, +produit par le sentiment, doit retentir et s'étendre depuis la première +jusqu'à la dernière syllabe d'une phrase ou d'une période.» + +Mais ces prétentions, encouragées par les uns, impatientaient les +autres. Nous avons mentionné, dans notre livre sur Mme de Staël et +l'Italie, la fermeté avec laquelle certains Italiens rappelèrent alors +les droits de leur littérature au respect des nations; d'autres allèrent +encore plus loin. Angeloni, dans un ouvrage précité, répliquait en ces +termes à Escherny qui avançait que les langues modernes ne sont pas +lyriques: «Fort bien! mais à condition que vous l'entendiez seulement +des langues qui, comme le français, écorchent les oreilles;» il le +raillait de s'en prendre aux chanteurs de notre Opéra de ce qu'ils +criaient, et l'engageait à s'en prendre plutôt à la langue sourde qui +les y forçait; à l'auteur d'un article sur les occupations de la classe +des Beaux-Arts à l'Institut de France, il répondait que, pour rendre +notre langue musicale, il faudrait en refondre tous les sons, et que +tous les Instituts du monde n'y suffiraient pas: il accordait à sa +colère le soulagement de défigurer les noms français, écrivant à +l'italienne Boalò pour Boileau, afin, disait-il, d'en rendre la +prononciation possible aux Italiens, _qui ne peuvent presque pas +s'imaginer qu'il y a au monde une orthographe aussi étrange où tantôt +quatre ou six consonnes d'un même mot sont réputées superflues, tantôt +trois voyelles sont employées pour exprimer un même son_. Corniani, +dans ses _Secoli della letteratura italiana_ (1796), retournant contre +les Français le mot de Boileau, avait dit qu'il voulait montrer à ses +compatriotes l'or qu'ils possèdent, pour qu'ils ne se laissassent plus +éblouir par le clinquant étranger. Dans un langage plus mesuré, De Velo, +professeur à l'université de Pavie, publiait en 1810 des leçons qu'il y +avait faites deux ans auparavant sur l'éloquence, où, non content +d'affirmer que sa nation avait inspiré tous les chefs-d'oeuvre des +lettres et des arts, il imputait à l'étranger, particulièrement à la +France, tous les défauts qui s'étaient ensuite glissés dans les +productions de sa patrie. Le journal dirigé par Monti, le _Poligrafo_, +dira bientôt avec une précision encore plus hardie que Marini et +Achillini avaient _mendié_ presque tous leurs défauts en France[7]. +Amanzio Cattaneo, professeur de belles lettres au Lycée du Mincio, lut à +l'Académie de Mantoue, le 1er juillet 1807, un discours où il qualifiait +la langue et la littérature d'outre-mont d'ordure malpropre, _lordante +sozzura_. + +Mais les patriotes italiens, quand ils voulaient être justes, +convenaient qu'ils n'étaient pas seuls à réclamer contre l'impertinence +de quelques individus et les mesures gênantes du gouvernement: tout en +relevant les appréciations fâcheuses de Boileau et de Bouhours, +Angeloni rendait hommage à Régnier-Desmarais, à Ménage, pour le zèle +avec lequel ils s'étaient essayés dans la langue poétique de son pays; +il louait du premier sa traduction en italien d'_Anacréon_, des huit +premiers livres de l'_Iliade_, du deuxième ses _Origini italiane_, ses +_Annotazioni sopra l'Aminta del Tasso_; il citait cette généreuse +déclaration de Malte-Brun: «Les classiques italiens ont fondé la +littérature moderne et en sont encore les chefs et les princes, quoi +qu'en ait pu dire l'impuissante envie des autres nations.» Il citait ces +paroles plus belles encore de Ginguené: «La langue italienne n'est plus +pour nous un objet de pure curiosité. À mesure que l'Italie devient plus +française, il devient pour les Français d'une nécessité plus urgente +d'entendre la langue de ce beau pays qui la conservera sans doute. Ce +serait un triste fruit de notre influence sur ses destinées, si elle +s'étendait jusqu'à effacer peu à peu, du nombre des langues modernes, +celle qui en est reconnue la plus belle, la plus riche, la plus féconde +en chefs-d'oeuvre de tous les genres; c'en sera un très heureux, au +contraire, si nous nous trouvons engagés et comme forcés à étudier +enfin, avec l'attention dont elle est digne, cette belle langue et les +grands écrivains qu'elle a produits[8].» Honneur à Ginguené pour avoir +ainsi défendu la gloire d'un peuple non encore affranchi! Trop souvent +homme de parti dans les questions de politique intérieure et de +religion, sec et hautain dans les relations privées, il a, en écrivant +ces lignes, pratiqué celle de toutes les vertus qui est la plus +populaire en France, le respect du faible. Bien plus, il admettait, ce +qui est encore plus rare, que les Italiens se permissent de revendiquer +eux-mêmes la considération qui leur appartenait; car il louait un +discours prononcé par Foscolo à l'université de Pavie, pour la force des +pensées et surtout pour le patriotisme, _la véhémence entraînante qui, +loin de blesser en nous l'orgueil national, nous fait pour ainsi dire +adopter le sien_[9]. + +C'est une joie pour nous de le constater: de même qu'il s'est trouvé des +Français pour réprouver la spoliation des musées italiens, il s'en +trouva pour repousser la velléité, le rêve aussi coupable que ridicule +de faire tomber une langue en désuétude. On peut le dire hardiment: la +grande pluralité des esprits cultivés de France s'intéressait à la +littérature italienne; le même _Mercure_ qui avait publié le voeu de +Ginguené traduisit, les 14 et 28 septembre 1811, une page de l'_Ape +subalpina_ contre les Italiens qui écrivaient en style francisé, et des +articles de circonstance n'épuisaient point ces bonnes dispositions. La +France était alors le pays où l'on étudiait avec le plus d'amour et +d'intelligence la littérature italienne. Nous ne rappellerons pas tous +les critiques qui s'en occupèrent avec goût et savoir dans des feuilles +spéciales. Nous citerons seulement Amaury Duval pour ses comptes rendus +dans la _Décade_ et dans le _Mercure étranger_; Marie-Joseph Chénier, +qui, à la suite de son conte, _Le maître italien_, prouve l'étendue de +ses connaissances par un aperçu des richesses de la langue italienne; +Dacier, qui, dans, son _Tableau historique de l'érudition française_, +n'omet aucun des savants travaux publiés de son temps au sud des Alpes. +Nous rappellerons surtout que Ginguené commençait alors la tradition +brillamment continuée après lui par Fauriel, Ozanam et M. Gebhart: +esprit moins ouvert, moins pénétrant que ses successeurs, il a mérité +pourtant que Sismondi et Giordani le dédommageassent des appréciations +dédaigneuses émises par Féletz, par Mme de Genlis et par Chateaubriand, +sur son _Histoire littéraire de l'Italie_. + +À la vérité, Ginguené se plaint que le public français montre peu +d'empressement pour la littérature italienne; mais l'accueil fait à +Giulia Beccaria par la société d'Auteuil, l'influence affectueuse que +Fauriel exerça sur le jeune Manzoni, les nombreuses éditions et +traductions publiées à cette époque, prouvent qu'il se montre là bien +exigeant. On n'achetait pas assez, paraît-il, des éditions récemment +publiées en France du _Tacite_ de Davanzati et des _Lettres_ de +Bentivoglio: cela se peut; mais entre 1741 et 1815, il a paru cinq ou +six versions françaises du _Roland Furieux_, dont une a été réimprimée +sept fois et une autre cinq durant cette période. Dans le même laps de +temps, on a imprimé ou réimprimé huit fois chez nous des traductions du +_Décaméron_, dix fois des traductions de la _Jérusalem Délivrée_[10]. La +classe cultivée donnait alors, en France, une preuve encore plus +incontestable de son estime pour la langue italienne par l'empressement +qu'elle mettait à l'apprendre. Il est vrai que les événements de la +péninsule avaient déjà commencé à offrir aux amateurs les séduisantes +leçons de patriotes obligés, comme jadis les savants de Constantinople, +de gagner leur pain dans l'exil, et que, en attendant qu'un Foscolo +donnât des conférences à Londres, qu'un Daniel Manin, chez nous, +acceptât des élèves, des hommes distingués, tels que Buttura et Biagioli +à Paris, Urbano Lampredi et Filippo Pananti à Sorèze, distribuaient un +enseignement très apprécié. La liste des souscripteurs à la _Préparation +à l'étude de la langue latine_ par Biagioli, sous la Restauration, +prouve l'étendue de sa clientèle; il se glorifiait, sans doute, d'avoir +eu _pour seul et unique maître l'immortel Dumarsais_, et Ginguené avait +dit spirituellement de lui, en recommandant sa _Grammaire italienne +élémentaire et raisonnée_: «Si je ne craignais de lui faire tort dans le +monde, s'il ne fallait pas être très réservé dans des accusations de +cette espèce, je le croirais entaché d'idéologie.» Mais ce disciple de +nos idéologues n'en était pas moins un intraitable défenseur de Dante, +et personne, à Paris, ne lui en voulait de ne pas capituler sur ce +point. De moindres talents suffisaient encore à rappeler sur les bancs +des dames élégantes et des hommes à barbe grise. Boldoni a enseigné +vingt-cinq ans dans ce brillant Athénée dont nous raconterons +l'histoire: à Lyon, un Niçois instruit, mais fort médiocre, nommé Rusca, +fondait une _Società d'emulazione italiana_, dans laquelle il commentait +les auteurs de son pays; Silvio Pellico se moque de lui et des Lyonnais, +parce qu'il déclamait devant un auditoire qui ne l'entendait pas, et +parce qu'il soutenait dans les journaux d'indécentes querelles avec un +rival; mais comme ces auditeurs payaient, il est, ce me semble, tout au +plus permis de sourire de leur naïve bonne volonté. Au surplus, dès +1785, l'_Année littéraire_ disait que _les dames françaises apprenaient +l'italien avec autant de soin que leur propre langue, et que les hommes +trouvaient beaucoup plus commode de l'apprendre que le latin qu'ont +appris leurs pères_. M. Aulard constate que Danton, qui, comme +Robespierre, savait très bien l'anglais, parlait aussi italien[11]. + +Sur le sol italien également, en pays conquis, on peut dire d'une façon +générale que les Français qui furent chargés à un titre quelconque de +diriger l'esprit public, professèrent le plus sincère respect pour la +gloire littéraire de l'Italie. On sait les égards de Championnet pour +ses grands souvenirs; M. Ademollo a retracé ceux du général Miollis, +pour l'illustration passée et présente du peuple qu'il gouvernait avec +autant d'intégrité que de fermeté; Moreau de St-Méry, dans les duchés +de Parme, Plaisance et Guastalla, témoigna des mêmes sentiments. Parmi +les agents inférieurs, Charles Jean La Folie, tantôt journaliste, tantôt +employé dans l'administration du vice-roi qu'il a plus tard racontée, +publiait en 1810 des _Tavole cronologiche degli uomini più illustri +d'Italia dal tempo della Magna Grecia fino ai giorni nostri_; Aimé +Guillon, précepteur des pages du prince Eugène, un des principaux +rédacteurs du journal officiel, a pu ne pas comprendre la beauté des +fameux _Sepolcri_ d'Ugo Foscolo, et s'attirer par là quelques ennuis, +mais l'esprit de ses articles prouve qu'il ne l'a pas niée de parti +pris: il préférait le style facile de Monti au style travaillé de son +rival; rien de plus: il loue en effet de très bon coeur, non seulement +des poésies en l'honneur de Napoléon, mais des traités techniques, des +tableaux, Canova et les _Secoli_ de Corniani. Il défend Alfieri contre +Pietro Schedoni, qui accusait ses tragédies d'offenser la morale et de +troubler l'ordre public par des maximes républicaines; il réfute avec +modération les attaques du poète d'Asti contre Racine, et avertit que la +tragédie et la comédie françaises ont des obligations à l'Italie. Se +faisant Italien de coeur, il proteste que les étrangers, et notamment les +Français, ne sont pas seuls à avoir produit de bons romans, ce qu'il +prouve par les poèmes chevaleresques et les nouvelles de l'Italie; il +fait observer que le _Paolo e Daria_ de Gasparo Visconti est bien +antérieur à Paul et Virginie, et loue les Italiens de préférer les vers +à la prose pour les romans. Ailleurs, il félicite Hager, qu'il appelle +son compatriote, parce qu'ils sont tous deux sujets du royaume d'Italie, +de soutenir contre le Français (lisez le Sarde au service de la France) +Azuni, que la boussole n'est pas d'invention française; il voudrait +seulement que l'invention en fût rapportée, non aux Chinois, mais aux +Italiens[12]. + +Le zèle de Guillon pour sa patrie adoptive ne lui a pas coûté seulement +des phrases de compliment, il lui a coûté aussi des études assez +sérieuses. Foscolo, Monti même, quand la _Spada di Federigo_ eut essuyé +quelques critiques dans le _Giornale italiano_, ont pu prétendre qu'il +n'entendait ni la langue ni la littérature de leur pays: ils auraient +été mal fondés à lui refuser le mérite d'une lecture considérable. Il +faut en accorder autant à Hesmivy d'Auribeau, ecclésiastique français, +qui avait passé en Italie le temps de la Révolution, et que Napoléon +nomma professeur de littérature française à l'université de Pise; dans +le fatras ampoulé de son discours d'ouverture de 1812, on démêle un réel +travail; car, s'il est aisé d'appeler Pétrarque un génie sans égal, il +l'était moins pour un Français de rassembler les éloges que les +écrivains du moyen âge ont donné à Pise, d'énumérer les grands hommes +qu'elle a produits. Tout médiocre qu'il est, ce discours respire une +sincérité touchante; l'auteur ne cache pas que le gouvernement le charge +de travailler à ce que _les Italiens et les Français soient tellement +confondus entre eux qu'ils ne forment plus qu'une même famille_, la plus +polie et la plus éclairée de l'univers; mais, quand il parle de la +France, il est aussi loin du ton de supériorité que de la fausse +modestie: «Renonçons,» dit-il, «de part et d'autre avec une égale +franchise aux anciens préjugés, aux préventions nationales... On peut +être fort bon Français, disait La Harpe, sans regarder exclusivement sa +langue comme la première du monde... Au lieu donc de nous déprécier ou +flatter à l'excès, unissons sincèrement nos efforts pour augmenter nos +mutuelles richesses!» Chargé d'enseigner le français aux jeunes Pisans, +il veut si peu leur faire oublier l'italien qu'il leur dit: +«Défendez-vous sévèrement d'emprunter de la langue française, toute +belle qu'elle est, aucune de ces locutions que les véritables gens de +lettres en France gémiraient sans aucun doute de voir se mêler à vos +discours!» + +Mais, dès lors, une réflexion s'impose: si Angeloni, qui écrivait à +Paris, déjà suspect par ses antécédents, sous l'oeil de Napoléon; si +Monti, Foscolo, Cattaneo, professeurs à la nomination du prince Eugène, +ont pu s'exprimer avec liberté sur la même matière; si Auribeau et +Guillon, tous deux fonctionnaires français, marquent tant de +ménagements, il faut croire que le gouvernement ne nourrissait pas de +trop noirs desseins contre l'indépendance littéraire de l'Italie. Pour +le _Giornale italiano_ surtout, le cas est curieux: dans cette feuille +officielle, des rédacteurs qui ne signent que par des initiales, mais +qu'évidemment l'autorité connaissait, se prononcent très franchement. Le +7 mai 1809, par exemple, le journal accueille une très vive réfutation +d'un article où il avait jugé sévèrement une traduction italienne des +_Jardins_, de Delille; l'_Aiace_, de Foscolo, où l'on dit en Italie que +la police impériale vit des allusions hostiles, est jugé bien ou mal +dans le numéro du 15 décembre 1811, mais sans ombre d'insinuation. Si, +dans les numéros des 24 et 26 février 1809, l'autobiographie d'Alfieri +est qualifiée d'oeuvre orgueilleuse, qu'il eût mieux valu ne pas publier, +un autre rédacteur, le 18 août de la même année, décerne l'immortalité +au poète d'Asti. Rien, en un mot, à l'adresse des écrivains d'Italie qui +ressemble à la malveillance systématique que l'empereur passait pour +encourager, en France, à l'égard de nos écrivains indépendants. La +presse était surveillée tout aussi rigoureusement en Italie que chez +nous; mais le langage du _Giornale italiano_ montre que l'autorité +française n'avait pas, sur le point qui nous occupe, les intentions +suspectées assez tard par Giordani. + +Elle le prouva au surplus en révoquant, le 9 avril 1809, pour la +Toscane, le 10 août de la même année pour les États de l'Église, +l'obligation d'employer notre langue dans les actes notariés et devant +les tribunaux; seuls, le Piémont, la Ligurie et le Parmesan y +demeurèrent soumis. Quant au royaume d'Italie et au royaume de Naples, +ils y avaient naturellement échappé. Ajoutons que le gouvernement, aussi +bien dans les provinces réunies à l'Empire que dans celles que +Beauharnais administrait sous l'étroite tutelle de Napoléon, a protégé +de toutes ses forces la littérature italienne. Je n'entends pas +seulement par là les pensions, les titres donnés à Monti, à Cesarotti, à +une foule d'écrivains ou de savants; on pourrait n'y voir que le dessein +de payer des dithyrambes ou de s'assurer des hommes qui influaient sur +l'opinion publique; mais la fondation d'une Académie modelée sur +l'Institut de France, la réorganisation de la Crusca, restaurée +spécialement en vue de conserver l'intégrité de l'idiome national, les +prix donnés aux auteurs des ouvrages les plus purement écrits, les +instructions ministérielles, comme celle de Scopoli, directeur général +de l'instruction publique sous Beauharnais, qui, en instituant des +concours d'opéra, requérait expressément _la purità dello stile e della +lingua_ fournissent des arguments péremptoires. Un petit détail montrera +l'esprit dans lequel le gouvernement français entendait les rapports +avec les lettrés d'Italie: le célèbre imprimeur Bodoni avait été traité +d'une manière si flatteuse par Beauharnais et par Murat, qui, tour à +tour, avaient essayé de lui faire quitter Parme, l'un pour Milan, +l'autre pour Naples, qu'il avait commencé, pour leur marquer sa +reconnaissance, une édition in-folio des classiques français; or, en +1813, un voyageur français, se persuadant que Bodoni ne méritait pas sa +réputation, écrivit contre lui; c'était assurément une attaque injuste; +mais il était parti jadis de l'imprimerie de Bodoni une imputation +calomnieuse contre les Didot, et ceux-ci n'avaient eu pour dédommagement +qu'un article de Ginguené; Bodoni ne s'en plaignit pas moins à M. de +Pommereul, directeur général de l'imprimerie et de la librairie en +France, et M. de Pommereul fit saisir la brochure, puis écrivit à +l'imprimeur italien une lettre de consolation[13]. + +Napoléon a beaucoup moins songé à faire oublier aux Italiens leur langue +qu'à étendre chez eux la connaissance de la nôtre, intention beaucoup +moins tyrannique, on en conviendra. C'est peut-être dans ce dessein +qu'il établit, en 1806, une troupe permanente de comédiens français à +Milan, en quoi il ne commençait pas à exécuter le plan d'éviction +proposé par Denina, puisqu'il établit bientôt après, dans la même ville, +une troupe permanente d'acteurs italiens[14]. Mais l'entreprise offrait +bien des difficultés: une troupe lyrique étrangère peut donner des +représentations très suivies, parce que l'auditoire, sans comprendre les +paroles, peut se plaire à la musique; il n'en est pas de même pour une +troupe purement dramatique. Le désir d'amuser la garnison française +entrava encore davantage le succès: il aurait fallu jouer surtout les +chefs-d'oeuvre de notre répertoire: d'abord parce que la bonne compagnie +serait volontiers venue les voir, les rédacteurs italiens du _Poligrafo_ +de Monti étant d'accord avec les rédacteurs, en partie français, du +_Giornale italiano_, pour les louer; ensuite parce que, connaissant par +avance ces pièces pour les avoir lues, elle en aurait plus facilement +suivi la représentation. Au contraire, pour amuser nos militaires, on se +jeta dans la nouveauté, et point toujours dans la plus délicate; on +donna surtout les farces des petits théâtres de Paris, des Variétés, du +Vaudeville, ou quelquefois, en représentant le répertoire de la Comédie +française, on l'assaisonna de mots et de gestes licencieux. Le genre de +comique qui plaisait à nos braves obtenait encore bien plus la +préférence de certaines _donnicciuole_, de certaines _ragazzine_, dont +la présence n'était évidemment pas sans rapport avec la leur; ces +demoiselles, fort paisibles quand on donnait des pièces lubriques ou +lestes, s'ennuyaient au _Misanthrope_ et troublaient la représentation +_comme une bande de moineaux babillards_. Les acteurs achevèrent +d'éloigner le public indigène en ne prenant pas la peine de ralentir +leur débit, en ne donnant pas assez de pièces à spectacle, en ne se +conformant pas, pour le prix des places, aux habitudes du pays. Enfin, +on ne les avait pas recrutés parmi les meilleurs de la capitale: Mlle +Raucourt, qui dirigea d'ordinaire le théâtre français de Milan, n'était +plus dans l'éclat de la jeunesse et de la faveur publique quand on lui +confia cette fonction; sauf Mme Vanhove, ou, si l'on aime mieux, Mme +Talma, qui ne parut qu'un instant, sauf Mme Grasseau et ses filles, elle +n'eut guère que des collaborateurs d'un talent médiocre ou inégal. +Aussi, excepté les jours où le vice-roi se montrait dans sa loge, la +salle était-elle fort peu garnie de spectateurs. Vers la fin de +l'Empire, la troupe espaça beaucoup ses représentations, et, quand elle +les cessa, au retour des Autrichiens, il ne paraît pas qu'on l'ait fort +regrettée[15]. + +Un moyen plus sûr de faire naître, ou plutôt d'entretenir le goût de +notre littérature, consistait à enseigner notre langue. Le gouvernement +y travailla tantôt en subordonnant certaines faveurs à la connaissance +du français, tantôt en l'enseignant. D'un côté, un décret de +Beauharnais, du 15 novembre 1808, décida que les candidats aux chaires +de toutes les Facultés seraient, entre autres matières, examinés sur le +français, et Fontanes, dans une lettre du 22 février 1811 au recteur de +Pise, l'informe que les écoles consacrées dans le ressort de cette +Académie à l'enseignement du français obtiendraient pour leurs chefs la +dispense du diplôme décennal et pour leurs élèves celle de la +rétribution due à l'Université[16]. D'autre part, on institua des cours +de français dans les Lycées et dans les Facultés. Sans doute, ces +mesures inspiraient quelques inquiétudes à certains Italiens; mais les +esprits avisés ne s'arrêtaient pas à leurs soupçons, plus respectables +que fondés: «Quelques personnes, «disait Scopoli dans un rapport au +ministre,» murmurent de voir introduire l'étude du français jusque dans +nos gymnases, craignant qu'une langue étrangère n'en bannisse la nôtre +ou n'en corrompe la pureté. Mais un penseur a par avance réfuté cette +erreur en faisant remarquer que, s'il était possible d'apprendre toutes +les langues vivantes de l'Europe, les progrès de nos connaissances +seraient plus grands et plus nombreux. Si la richesse du langage va de +pair avec la civilisation et si, à proprement parler, il n'y a pas de +synonymes, la nation où l'on apprendrait le plus de langues étrangères +serait plus riche d'idées et, par suite, plus forte de pensée.» Ce n'est +pas le lieu de chercher s'il n'y a pas quelque excès dans la réflexion +que Scopoli emprunte ici à Condillac; mais le fait même que la réflexion +est d'un Français marque bien que l'enseignement de notre langue en +Italie n'était pas uniquement inspiré par une pensée d'intérêt; +d'ailleurs, la pièce où Scopoli l'insère, porte avec elle la preuve +manifeste que le gouvernement n'entendait pas condamner l'Italie à ne +voir que par les yeux de la France: c'est, en effet, un rapport daté du +1er avril 1813 sur la mission que le prince Eugène lui avait confiée +d'étudier les établissements d'instruction publique en Allemagne[17]. + +Ce n'est pas tout: de même qu'en France le grand-maître de l'Université +ne se hâtait pas de remplir les cadres, préférant une chaire vide à une +chaire mal occupée, de même on procéda en Italie avec une lenteur +consciencieuse. De plus, on aurait pu réserver ces chaires à des +Français, tant pour faire vivre quelques nationaux aux frais des sujets +de Beauharnais que pour s'assurer des agents de propagande; car nul ne +dira que la France n'aurait pu fournir quinze à seize maîtres sachant +assez l'italien pour enseigner le français dans autant de Lycées. Au +contraire, on décida que ces chaires, comme toutes les autres, seraient +données au concours, sauf le cas où les publications antérieures d'un +candidat autoriseraient à le dispenser de l'examen; et on attendit +patiemment que des sujets convenables se présentassent. Ainsi, sous +l'Empire, Pise n'a jamais eu de Lycée et le Lycée de Turin n'a jamais eu +de professeur de français. Quant à la nationalité des maîtres qui +enseignèrent notre langue dans les Lycées ou Facultés du prince Eugène +(car dans les Facultés comme dans les Lycées c'était tout autant notre +langue que notre littérature qu'on enseignait), on trouve à peu près +deux Italiens pour un Français. + +Malheureusement l'enseignement des langues vivantes est le plus +difficile de tous à bien établir, peut-être parce qu'ici l'insuffisance +des maîtres et des élèves se découvre plus aisément: on ne demande à +l'homme qui enseigne une langue ancienne ni de la bien prononcer ni de +connaître ces mille nuances, ces mille expressions familières qui font +le désespoir des étrangers; on admet que bien des points de la +civilisation antique lui échappent puisqu'ils demeurent mystérieux pour +tout le monde; quand il a mis la moyenne de ses élèves en état +d'expliquer à livre ouvert des passages faciles ou d'écrire avec une +correction suffisante quelques pages de latin, on le tient quitte et +avec raison puisqu'avec cette somme de capacité ils sont en mesure de +profiter des aperçus qu'il leur ouvre sur le génie de l'antiquité. Le +maître qui enseigne une langue vivante, à supposer même qu'on le +dispense de contribuer autant que ses collègues à former l'esprit de +l'élève, a bien plus à craindre de prêter au ridicule, et par +l'imperfection presque inévitable et facile à constater des +connaissances qu'on emporte de son cours, de se déconsidérer. Puis la +France avait dû faire ici comme pour la troupe de comédiens de Milan: +elle n'avait pas envoyé ses plus habiles sujets, et le gouvernement +n'avait pas eu, autant qu'il le souhaitait, l'embarras du choix. Il faut +d'ailleurs reconnaître que, sous l'Empire comme au reste dans les deux +siècles précédents, le corps enseignant ne comptait pas en France +beaucoup d'hommes distingués: combien peu de professeurs du +dix-septième siècle et du dix-huitième dont le nom, je dis simplement le +nom, soit arrivé jusqu'à nous! On n'en faisait pas moins de bonnes +études parce que, dans un pays où les gens du monde savaient lire et +causer, c'était surtout une bonne discipline morale et intellectuelle +qu'il importait d'offrir dans les maisons d'éducation: la rectitude +d'esprit, la gravité des maîtres suffisaient avec l'aide de la +tradition. Mais en Italie, pour cet enseignement nouveau, la tradition +manquait. Ces diverses raisons expliquent pourquoi les cours de français +n'eurent pas absolument partout le succès désiré. Le _Giornale Italiano_ +dans deux articles, l'un du 8 mai 1809, l'autre du 18 avril 1811, +faisait remarquer qu'on n'y employait pas toujours de bonnes grammaires, +de bonnes méthodes, et que par suite le résultat ne répondait pas +invariablement à la peine prise. Il est évident néanmoins que les +efforts tentés simultanément dans les plus grandes villes de l'Italie +pour répandre notre idiome n'ont pas été perdus. + +Aussi bien toutes les branches de l'instruction publique furent alors +notablement perfectionnées. Certes l'Italie comptait, à la fin du +dix-huitième siècle, des écoles florissantes où des hommes supérieurs +avaient formé de brillants élèves: une génération qui comprenait Monti, +Foscolo, Volta, Canova, n'avait assurément pas grandi dans l'ignorance. +Mais les lumières étaient presque toutes concentrées dans le Nord de la +Péninsule. M. Tivaroni nous révèle, par exemple, que dans certaines +provinces des États de l'Église, aucun paysan ne savait ni lire ni +écrire, que dans le royaume de Naples, plus arriéré par endroits, disait +Genovesi, que le pays des Samoyèdes, ces connaissances élémentaires +étaient rares parmi la bourgeoisie même, que le papier, les livres y +coûtaient si cher que les écoles de campagne s'en passaient, enfin que +dans ces deux États l'histoire et la géographie ne faisaient point +partie d'un cours complet d'instruction[18]. + +Les Français firent deux choses: premièrement, ils firent pénétrer +l'enseignement dans les pays où il n'avait point encore d'accès; car ils +ne s'en tinrent pas à fonder sur le papier des maisons d'éducation, +puisque le même M. Tivaroni constate que le royaume de Naples, à la fin +du règne de Joachim, possédait trois mille écoles primaires gratuites +avec cent mille élèves[19]; secondement, ils établirent un système +d'éducation coordonné; auparavant le zèle d'une corporation religieuse, +le talent d'un maître, une réforme partielle émanée du gouvernement, +assuraient ici un bon enseignement élémentaire, ailleurs faisaient +fleurir un collège ou jetaient un éclat subit sur telle science: +désormais l'enseignement fut à la fois complet et gradué. Nous +n'entreprendrons pas de tracer le tableau de toutes les mesures prises à +cet effet par Napoléon et par ses lieutenants: nous nous bornerons à +renvoyer au Recueil de ses Lois et Règlements concernant l'Instruction +publique, à l'excellent _Rapport sur les établissements d'Instruction +publique des départements au delà des Alpes fait en 1809 et 1810, par +une commission extraordinaire composée de MM. Cuvier, conseiller +titulaire, de Coiffier, conseiller ordinaire et De Balbe, inspecteur +général de l'Université_, enfin aux historiens italiens qui, pour la +plupart, s'accordent à louer cette partie du gouvernement de +Napoléon[20]. M. Cantù a mieux que personne caractérisé l'ensemble de +ces mesures; après avoir montré comment Napoléon imposait l'obligation +du travail aux compagnies savantes, souvent suspectes de préférer les +conversations agréables aux lectures pénibles, après avoir rappelé que +l'Institut italien, fondé par l'empereur, devait rendre compte des +livres ou machines soumis à son examen, exécuter des expériences, +proposer une liste de trois noms pour les places vacantes dans les +Universités, il ajoute: «C'était une institution moins spéculative que +pratique, qui visait encore moins au progrès des lettres qu'à celui de +la civilisation; et l'histoire ne peut taire l'effet que ces réformes +produisirent sur une époque que pourtant de violentes commotions +rendaient bien peu favorable aux études, aux beaux arts, à l'industrie.» + +Mais, dans l'ordre de l'instruction publique, un point particulier nous +arrêtera: les collèges de jeunes filles fondés en Italie par Napoléon +Ier. D'abord la matière est neuve; car les historiens, sans méconnaître +l'importance de ces établissements, les ont à peine signalés d'un mot. +Puis l'éducation des femmes en Italie appelait une réforme bien +autrement urgente que celle des hommes. Ces deux raisons justifient +notre choix. + + + + +CHAPITRE II. + +L'éducation des filles en Italie avant la Révolution.--Première +tentative de réforme au temps de la République Cisalpine.--Admirable bon +sens avec lequel Napoléon approprie ses vues en pédagogie aux besoins de +l'Italie.--Collèges de jeunes filles fondés par lui et par ses +représentants, ou protégés par eux, à Bologne, à Naples, à Milan, à +Vérone, à Lodi. + + +Dans une satire d'Alfieri, un noble passe marché avec un prêtre pour +l'éducation de ses enfants. Le précepteur en expectative proteste qu'il +sait très bien le latin. «Votre latin,» répond le seigneur, «sent son +antiquaille; ne me faites pas d'eux de petits docteurs; qu'ils sachent +seulement parler un peu de tout pour ne pas faire figure de bois dans la +conversation.» Puis, il rabat la prétention du pauvre homme qui voudrait +être payé au moins autant que le cocher, et l'avertit qu'il devra se +lever de table quand on apportera le dessert. Tout est réglé, quand le +noble s'aperçoit qu'il a omis un petit détail: «J'oubliais: vous ferez +faire de temps en temps un semblant de lecture à ma fille, Métastase, +les ariettes; elle en est folle. Elle étudie toute seule, car je n'ai +pas le temps de m'occuper d'elle, et la comtesse encore moins. Mais vous +les lui expliquerez. Dans deux ans, je compte la mettre au couvent pour +qu'on achève d'orner son esprit.» + + _Mi scordai d'una cosa: la ragazza + Farete leggicchiar di quando in quando + Metastasio, le ariette; ella n'è pazza. + + La si va da sè stessa esercitando; + Ch'io non ho il tempo e la Contessa meno: + Ma voi gliele verrete interpretando. + + Finchè un altro par d'anni fatti sieno; + Ch'io penso allor di porta in monastero, + Per ch'ivi abbia sua mente ornato pieno._ + +Quand c'est sur un pareil ton qu'un père traite de semblables matières, +on devine ce que doit être l'instruction publique. Parini confirmerait +au besoin le témoignage d'Alfieri sur l'indifférence des hautes classes +en Italie à la fin du dix-huitième siècle pour l'éducation des filles. +Les historiens vont nous prouver que ce ne sont point là des boutades de +satiriques. + +Voici, d'après un érudit italien, comment l'éducation des filles était +comprise avant l'arrivée des Français dans une des plus grandes villes +de l'Italie: «À Naples, en fait d'institutions féminines, il y avait le +conservatoire du Saint-Esprit avec soixante religieuses et cent +soixante-trois enfants nées de mères qui exerçaient la prostitution. +Comme on y dotait les filles, les femmes honnêtes employaient cadeaux et +recommandations à se faire passer pour courtisanes. Le principal objet +de l'éducation consistait à préparer le service de la chapelle. Il y +avait d'autres maisons pour les repenties, pour les filles en danger, +pour les filles tombées; on y recevait plusieurs milliers de vierges et +de non vierges, qui, grâce aux aumônes, trouvaient un morceau de pain à +manger, et à qui leur quenouille donnait des habits. Le nombre total de +ces conservatoires était de quarante-cinq, dont plus de vingt +renfermaient environ cinq mille pauvres femmes, la plupart sous la +direction du clergé qui les préparait seulement à la vie mystique. Dans +la maison royale du petit Carmen, près le Marché, il n'y avait point de +religieuses: on enseignait à deux cent trente jeunes filles à tisser le +fil, la soie et le coton[21].» Ainsi, des ateliers de charité, peuplés +en partie de filles de mauvaise vie ou de mauvaise extraction, et plus +semblables à notre maison des Madelonnettes ou à des hospices qu'à nos +ouvroirs, tels étaient les pensionnats féminins de Naples en 1789. +Certes, les provinces du nord ne se réglaient pas sur ce modèle. Nous +avons nous-même montré ailleurs que beaucoup d'Italiennes, à cette +époque, se piquaient, non seulement de poésie, mais de science, que +plusieurs occupaient des chaires publiques[22]. Mais c'était précisément +l'ignorance, l'insignifiance générale du sexe qui, en excitant le dépit +de quelques femmes de coeur, les avait portées à rivaliser de savoir avec +les hommes. À la fin du dix-huitième siècle, les grandes dames de Milan +n'étaient ni plus corrompues ni plus frivoles que les grandes dames de +Paris, dont les faiblesses ont fait alors assez de bruit; mais, faute +d'étude, de lecture, de conversation, elles étaient beaucoup moins +capables de ces échappées de raison, de ces accès d'enthousiasme pour +toutes les grandes causes, qui honoraient chez nous l'aristocratie +féminine. Dans des couvents où les luttes religieuses n'avaient point, +comme chez nous, retrempé le catholicisme, elles apprenaient la +superstition et la paresse; le monde trouvait son compte à cette +éducation et la conservait soigneusement. + +De là, un étrange affaissement de l'esprit public. On en connaît, sous +le nom de sigisbéisme, le témoignage le plus curieux. Un trait moins +connu en France montrera combien la conscience était égarée, même dans +les familles à qui le génie et la gloire semblaient donner mission de +guider les autres: en 1806, quand mourut le comte Carlo Imbonati, avec +lequel la mère de Manzoni, abandonnant son époux, avait parcouru +l'Italie et la France, Manzoni le célébra dans une composition poétique, +qu'il dédia à sa mère et publia, du vivant même de son père, sans se +douter qu'il déshonorait par là l'une et l'autre. Ainsi, à cette date, +l'homme qui plus tard composera un des livres les plus purs, les plus +délicatement édifiants qu'on ait jamais lus, croyait faire oeuvre de bon +fils en chantant un nom que son père ne pouvait entendre sans rougir, en +essuyant des larmes qui n'étaient malheureusement pas celles du remords, +en révélant aux contemporains et à la postérité cette coupable douleur! +Et c'était à une fille de Beccaria que s'adressait l'étonnant hommage de +cette piété filiale, et sa tendresse maternelle en était accrue! + +À plus forte raison ne pouvait-on compter sur la plupart des femmes +italiennes pour conserver ou refaire le patrimoine des familles. Une des +choses qui surprirent à Paris le marquis Malaspina, quand il visita la +France en 1786, ce fut de voir à combien d'emplois se prêtait la souple +intelligence de la Française, et quelle somme d'activité on pouvait +obtenir d'elle, alors qu'ailleurs le sexe ne lui semblait propre qu'à +mettre des enfants au monde ou à végéter dans des couvents. Personne ne +me reprochera de citer presque tout au long la spirituelle analyse que +M. d'Ancona donne dans la _Nuova Antologia_ du 16 décembre dernier, de +cette partie de sa relation de voyage: «Malaspina a besoin à Paris de +faire réparer sa montre, et c'est une femme qui la lui répare; il lui +faut des souliers, une femme lui en prend mesure. Les églises ont des +femmes pour gardiennes; à la bibliothèque du roi, beaucoup de lectrices; +des femmes aux tribunaux pour enregistrer les actes. Il apprit que dans +certaines contrées de la France les femmes exerçaient le commerce de +préférence aux hommes, et il affirme que, généralement, une Française +parvient plus vite à la maturité de la réflexion qu'un Français. Les +marchandes ont des manières qu'une femme de la meilleure éducation +pourrait leur envier; elles occupent leurs moments de loisirs, en +attendant les clients, à la lecture. Sur l'article de ces marchandes +l'admiration de Malaspina prend feu comme celle de Sterne racontant son +aventure avec la jolie gantière.» + +À peine la France avait-elle pris pied au delà des Alpes, qu'un effort +fut tenté pour changer l'éducation des femmes d'Italie: la République +cisalpine, instituée et surveillée par nous, ne comptait pas encore cinq +mois d'existence lorsqu'elle s'en occupa. Le 28 brumaire an VI, 18 +novembre 1797, son ministre de l'intérieur envoya une circulaire à +toutes les maisons religieuses ou laïques vouées à l'éducation des +filles, pour les informer que «les soins paternels du Directoire +exécutif, pour préparer à la République un bonheur durable, s'étaient +tournés vers l'éducation républicaine des filles,» que la citoyenne +veuve Visconti Saxy avait été chargée de la surintendance sur toutes les +personnes adonnées à l'instruction du sexe, notamment dans les couvents, +et qu'on espérait que celles-ci voudraient bien se conformer aux +observations qu'elle pourrait leur faire[23]. Le choix fait pour la +fonction de surintendante était heureux: Mme Visconti, née Carlotta de +Saxy, était entrée par son mariage dans une des familles qui donnaient +alors le plus de gages à la France, puisque, sans parler d'Ennio +Quirino Visconti, bientôt ministre de la République romaine, puis +Français de fait et de coeur, Francesco Visconti acceptait une place +importante dans le gouvernement de la Cisalpine, et qu'un autre Visconti +ira sous peu étudier au collège de Sorèze; d'autre part, cette famille +était une des plus illustres de la Lombardie. La surintendante devait +avoir un âge respectable, puisque le comte Pompeo Litta, dans les +_Famiglie celebri ltaliane_, dit qu'elle avait été la troisième et +dernière femme d'Alessandro Visconti, mort en 1757. Enfin, le même +historien souscrit aux éloges que le ministre de 1797 donnait à Mme de +Saxy-Visconti, puisqu'il l'appelle «une femme très distinguée par +quelques oeuvres destinées à l'éducation du peuple.» + +À la vérité, les divers programmes rédigés par elle et fortifiés par le +droit de visite conféré à la surintendante sur tous les établissements +d'éducation féminine, eurent pour objet de tempérer autant que de +seconder l'effet des principes que la France apportait en Italie. Le +préambule en est invariablement consacré à l'importance de prémunir les +élèves, dans l'intérêt de l'ordre public, contre l'abus des mots de +liberté, d'égalité, de souveraineté populaire: on sentait que les folies +ruineuses, sinon sanglantes qui s'étaient mêlées dans la Cisalpine à +l'enthousiasme pour le nouveau régime, risquaient de tout compromettre; +aussi, les programmes recommandaient expressément d'expliquer que la +liberté consiste pour une nation à faire ses propres lois et non à y +désobéir, que l'égalité devant la loi n'implique pas le mépris des +supérieurs, et que la souveraineté du peuple n'est pas le règne de la +licence. On y exprimait la confiance la plus courtoise dans le zèle et +l'habileté des religieuses pour l'éducation des filles; on y considérait +comme une des autorités dont la Révolution n'affranchissait pas +l'Evangile, cette _expression la plus pure de la loi naturelle_; et +c'était peut-être pour faire abandonner les _robes à la guillotine_ +réprouvées dans une ode célèbre de Parini qu'on recommandait aux enfants +les habits de leur pays. Mais aussi ces programmes, sans récriminer d'un +seul mot contre le passé, prescrivaient de former les élèves à une piété +toute différente de celle que jusque-là les jeunes Italiennes +apprenaient, puisqu'on prescrivait de les former aux vertus morales et +sociales. La surintendante se réserve de leur expliquer la Constitution +et même le recueil des lois de la Cisalpine; mais elle compte sur les +maîtresses pour façonner le caractère des jeunes filles. La franchise +est spécifiée parmi les qualités qu'on devra leur enseigner; les +maîtresses s'interdiront de frapper les élèves. On fera lire des livres +qui leur donneront une idée précise des droits de l'homme et des +avantages qu'on trouve à remplir les devoirs sociaux et les devoirs +propres à chaque condition. On accoutumera les jeunes filles à la plus +grande propreté du corps, des dents et des mains, «aussi nécessaire +qu'utile à la santé.» + +Quant à l'instruction, dans les établissements d'un ordre supérieur, +outre les travaux de leur sexe, les élèves apprendront à lire et à +écrire en italien, et, si cela se peut, en français; elles sauront +autant d'arithmétique qu'il leur en faudra pour l'usage de la vie; on +leur fera connaître le prix des denrées, et les pensionnaires des +couvents seront employées à tour de rôle dans l'administration du +monastère. Elles apprendront un peu de géographie, surtout celle de leur +patrie. Surtout, on leur fera connaître les parties les plus +intéressantes de l'histoire naturelle pour qu'elles touchent du doigt en +quelque sorte la Providence. «On leur donnera une idée de l'histoire +universelle si bien traitée par Bossuet;» elles étudieront l'histoire de +leur pays. Pour les écoles réservées aux enfants pauvres, en sus des +travaux à l'aiguille, on y enseignera seulement, et dans la mesure où ce +sera praticable (_per quanto è fattibile_) la lecture, l'écriture; mais +l'éducation hygiénique et morale y sera la même que pour les enfants des +riches: l'eau et un peu de diligence ne coûtent rien, dit Mme de +Saxy-Visconti; donc, tout le monde peut être propre; à plus forte +raison, pour les écoles inférieures et pour les écoles plus relevées, +elle propose un même modèle de vertu. + +Quelque modeste que fût ce programme, surtout pour les petites écoles, +on voit qu'il témoignait la volonté de réveiller l'intelligence, de +relever le coeur de la femme italienne. L'erreur de nos amis de la +Cisalpine, la nôtre aussi, car ils s'inspiraient de nous dans tous leurs +actes, consistait seulement à procéder en ces matières délicates par +voie d'autorité au lieu de procéder par voie d'exemple. L'État peut +régler les conditions auxquelles on obtiendra des diplômes publics, +pénétrer même dans les établissements particuliers pour y exercer une +sorte de police; mais là s'arrête son droit. Il n'a pas qualité pour +imposer un plan d'éducation, surtout un plan qui comporte de la +politique, d'exiger, comme le fait Mme de Saxy-Visconti, qu'on plante un +arbre de liberté dans les couvents, qu'on n'y emploie pas d'autre +appellation que celle de citoyenne, qu'on proscrive la lecture des +biographies d'ascètes. Imposer ce plan, c'était le rendre odieux à la +moitié des maîtresses qui, si l'on s'y fût pris d'une autre manière, en +eussent accepté une partie et la plus essentielle. Enfin, par la raison +même qu'on rédigeait des programmes obligatoires pour toutes les +écoles, on n'entrait pas, par crainte de multiplier les résistances, +dans les minutieuses exigences qui sont nécessaires toutes les fois +qu'on propose une réforme à laquelle il faut tout d'abord façonner ceux +à qui l'on en remettra l'application. Il aurait mieux valu fonder en +Lombardie un ou deux établissements dont, sans violenter personne, on +eût rédigé la règle en toute liberté. + +Napoléon, devenu empereur, n'oublia ni ce qu'il y avait d'excellent, ni +ce qu'il y avait de défectueux dans la tentative que nous venons de +raconter. On sait comment il a repris et modifié pour la France le plan +tracé par Mme de Maintenon. Comme elle, il voulait qu'on formât tout +d'abord les jeunes filles à une dévotion, tout ensemble exacte et +raisonnable, et que l'on cultivât leur raison plus que leur imagination; +mais, tandis que Mme de Maintenon avait entendu pourvoir à un besoin +particulier de son temps, il voulait pourvoir à un besoin général du +sien. Vivant dans une société aristocratique, c'est-à-dire établie sur +l'inégalité des classes, la fondatrice de Saint-Cyr avait travaillé pour +les filles des gentilshommes pauvres; elle avait pour objet de les +préparer à soutenir et l'illustration de leur naissance et la médiocrité +de leur fortune; c'est sur l'exiguïté de leur patrimoine qu'elle réglait +la simplicité, la gravité de l'éducation qu'elle leur offrait, en les +séparant à la fois des filles de la noblesse riche et des filles de la +bourgeoisie. Napoléon, travaillant pour une société démocratique, +admettait à Ecouen des enfants de toutes les classes, pourvu que leurs +pères eussent bien servi l'État; c'est à elles toutes qu'il voulait que +l'uniforme et une règle sévère enseignassent l'esprit d'égalité, +d'économie, de discernement. Puis, s'il fallait continuer à former des +femmes chrétiennes, il fallait les préparer à vivre dans un monde qui +n'était plus fort chrétien, où l'hérétique, l'athée même, avaient +légalement le droit de propager leurs doctrines, où, en matière de +politique aussi, les esprits, sinon la presse, étaient définitivement +affranchis; il ne suffisait donc plus de préserver les jeunes filles des +écarts du mysticisme; il fallait les former à la tolérance, les préparer +à entendre sans scandale les libres discussions. Aussi prenait-il des +mesures pour que toute la partie saine de la philosophie du dix-huitième +siècle pénétrât dans ses maisons d'éducation. + +Si ces innovations d'une prudente hardiesse devaient rencontrer +l'approbation du public français, combien ne devaient-elles pas être +accueillies plus favorablement encore en Italie, où elles étaient plus +nécessaires, par tous les bons esprits qui souhaitaient une +régénération de leur patrie et se sentaient impuissants à l'accomplir +seuls! + +Ce fut à Bologne que le gouvernement français tenta son premier, son +moins heureux essai. La maison qu'il y fonda ou plutôt dont il consentit +à prendre le patronage, ne fit jamais que végéter parce que, au moment +où le prince Eugène accorda (19 décembre 1805) à une Française, Mme +Thérèse Laugers, une subvention et le titre de _Casa Giuseppina_ pour le +pensionnat qu'elle venait d'établir dans cette ville, les esprits +n'étaient point assez préparés, parce qu'on ne prit à Bologne que des +demi-mesures, enfin parce que la directrice ne réunissait pas toutes les +qualités requises. La pièce suivante, dont nous donnerons une traduction +intégrale, fera comprendre les difficultés de l'entreprise; et la +sévérité avec laquelle on s'y exprime en plusieurs endroits sur la +personne de Mme Laugers fera ressortir l'hommage rendu à l'esprit +pédagogique qu'elle apportait en Italie; c'est un Rapport adressé le 31 +août 1808 au ministère de l'intérieur du royaume d'Italie par le préfet +de Bologne[24]. + + «À Monsieur le conseiller d'État, directeur de l'instruction + publique, etc. + + »Milan, + + »31 août 1808. + +»La maison Joséphine doit son origine aux efforts incessants de Mme +Laugers, à qui il sembla que Bologne pouvait offrir un vaste champ pour +introduire en Italie de nouvelles méthodes qui donneraient aux femmes +une éducation plus relevée et plus achevée. + +»Il faut avouer toutefois que l'éminente institutrice ne fut pas très +heureuse dans ses débuts. La nouveauté qui plut à quelques-uns inspira +des soupçons à beaucoup d'autres, d'autant qu'il s'agissait d'une +étrangère qui ne rendait pas d'elle-même un compte très précis (_la +quale non rendeva di se conto e ragione precisissima_); beaucoup aussi +voyaient d'un mauvais oeil qu'elle n'était pas fort pourvue de moyens de +subsistance, si bien que son oeuvre semblait inspirée par le besoin et le +calcul. Il est certain que l'opinion se divisa, qu'un parti peu +nombreux, peu énergique, se déclara pour elle, que les autorités locales +ne lui prêtèrent jamais une assistance efficace, et que le projet se +serait évanoui dans sa naissance, si la Préfecture n'avait interposé +plusieurs fois ses offices pour procurer au pays un aussi sensible +avantage que celui d'élever moins grossièrement les jeunes filles (_un +sensibile vantaggio quale lo è quello di educare men rozzamente le +fanciulle_). + +»Les choses étaient dans cet état, lorsque, s'étant rendu à Bologne, +notre excellent prince daigna accorder sa haute faveur au pensionnat. +Alors tout obstacle sembla disparaître et l'on put croire que les +meilleurs résultats étaient assurés. La municipalité devait s'occuper du +détail, c'est-à-dire s'enquérir des besoins, trouver les ressources +nécessaires, fixer la discipline, veiller sur le bon ordre et donner à +l'établissement vie et dignité. On ne doit pas dissimuler que si l'on +avait procédé de cette sorte, la répugnance publique aurait fait place à +la faveur la plus décidée. Le nombre des élèves se serait alors +multiplié, et par suite les moyens de balancer les dépenses et les +recettes. Mais ce serait trahir la vérité que de ne pas dire que la +municipalité ou bien négligea absolument l'enquête nécessaire, ou s'en +remit à des personnes inexpérimentées et indolentes, ou ne sut pas ou ne +voulut pas écarter les inconvénients et surmonter les difficultés. Ainsi +le fruit de la faveur précieuse qui avait érigé le pensionnat en collège +honoré d'un titre auguste ne sortit pas de son germe, et ainsi la Maison +royale languit, déchut et périt presque entièrement[25]. + +»Le nombre des élèves n'y a jamais dépassé vingt-deux; et on y +comprenait des pensionnaires du prince, quelques autres enfants qui +payaient très peu, d'autres qui ne payaient rien. Les malveillants +s'industrièrent à répandre certains bruits qui portèrent atteinte à la +réputation de l'établissement. Cela suffit pour que la plupart des +jeunes filles fussent rappelées dans leurs familles et que tout +expédient tenté en vue de repeupler le collège échouât. Présentement on +n'y compte que neuf élèves dont quatre ne payent pas; c'est la +directrice qui supplée pour elles (_La direttrice supplisce per esse_). + +»Les cours se font tous les jours. Le matin on enseigne les lettres et +les beaux-arts, dans l'après-midi les travaux de femme[26]. Les leçons +dites du matin sont données de huit heures à trois heures. Il faut +convenir que le temps n'est pas perdu; car les élèves apprennent et se +développent. Qui les comparerait avec les élèves des couvents ou des +autres pensionnats privés remarquerait une différence capitale et +inexprimable (_Bisogna convenir che il tempo non è perduto giacchè le +alunne apprendono e si sviluppano. Chi le confrontasse con quelle +de'Monasterj o delle altre scuole private rimarcherebbe una differenza +somma e inesprimibile_). Les Bolonais peuvent s'en convaincre dans les +séances publiques que la Maison donne[27]. IL est vrai d'autre part +que, autant dans ces circonstances ils montrent de surprise, de plaisir, +d'approbation, autant l'établissement demeure en mauvais état et désert. + +»Les besoins dont il souffre actuellement sont d'une double nature. Les +uns regardent la réparation des bâtiments, les autres la tenue du +pensionnat. Relativement aux premiers, on peut consulter l'expertise +avec plan rédigée par M. Venturcii, ingénieur public; on y indique les +réparations les plus urgentes. Il en faudrait d'ailleurs beaucoup +d'autres, et, quand on les exécuterait toutes, la Maison resterait +imparfaite et défectueuse. Elle est située dans un quartier écarté; +irrégulière et grossière, elle n'offre rien qui flatte l'oeil; de +misérables constructions habitées par la basse classe l'entourent, de +sorte que les élèves sont exposées à mille regards curieux et +indiscrets. On ferait donc beaucoup pour cet établissement, si on +l'installait dans une autre propriété domaniale. Mais il est +indispensable d'avertir que, parmi les édifices de cette catégorie, il +n'en reste qu'un sur lequel on pourrait utilement compter. C'est celui +du collège supprimé de Montalto. Fondé pour une maison d'éducation et +d'instruction, il semble expressément fait pour la circonstance. On +n'aurait même pas besoin de l'occuper tout entier; on laisserait libre +une élégante salle qui servirait pour les réunions des corps +considérables; et l'on ne toucherait pas à la vaste salle d'archives où +l'on a réuni les livres et papiers des corporations supprimées. + +»Relativement à la tenue journalière du pensionnat, on peut voir le +mémoire avec tableau remis par Mme Laugers. Il a été rédigé en +conséquence de la visite que M. le podestat a faite à l'établissement et +on le trouvera ci-inclus[28]. + +»Il semble que le nombre des maîtres, leurs honoraires, le nombre des +gens de service, leurs gages, les dépenses d'entretien et de nourriture +n'excèdent pas les limites que trace une juste et sage économie. Une +réforme opérée sur ce point ne donnerait qu'un résultat minime et ne +rétablirait pas la balance du budget de la maison. + +»L'article de l'église exige une réflexion. Elle est comprise parmi +celles qui, aux termes du décret royal du 10 mars 1808 cessent d'être +publiques, et par conséquent ne réclamerait pas dorénavant une dépense +aussi forte que par le passé. Mais il est vrai aussi que la perception +des revenus assignés par le domaine ne se fera pas bien tant qu'elle +sera entre les mains d'une femme peu estimée et peu considérée des +débiteurs et à qui au surplus il ne conviendrait pas de tenter des +démarches vigoureuses et offensives; car elle a trop besoin de se +concilier l'estime et la bienveillance. + +»Pour faire face au passif, et pour soutenir ultérieurement la maison, +un nouveau subside du gouvernement est absolument indispensable. Mais, +tant que les choses resteront sur le pied actuel, ce serait se jouer du +gouvernement lui-même que de l'assurer du moindre changement heureux. +Peut-être les tentatives les plus énergiques ne donneraient pas un +résultat satisfaisant, parce que, après tant et de si amères +vicissitudes, elles pourraient être intempestives. Néanmoins, au cas où, +pour l'honneur d'un établissement érigé par un prince et décoré d'un nom +très auguste, on voudrait essayer des améliorations, il semble qu'on ne +pourrait imaginer et suggérer que les suivantes: + +»La première de toutes les réformes devrait être le choix d'un meilleur +local. Autant, du reste, l'édifice actuel inspire de répugnance au +physique et au moral, autant il est permis de répéter, avec fermeté, que +celui de Montalto plairait généralement. + +»En second lieu, il conviendrait de concevoir un plan de discipline +intérieure plus circonstancié et plus libéral. Celui d'aujourd'hui est +trop aride d'une part, et peu philosophique de l'autre. Il laisse +subsister beaucoup de préjugés sans prévenir et rendre impossibles +beaucoup d'inconvénients. + +»En troisième lieu, il importerait que la nomination des personnes de +service et des maîtres fût faite par la Préfecture ou par le Ministère +sur une double liste présentée par le Podestat, et après avoir pris, +comme il est convenable, l'avis de la Directrice. Il est indispensable +que la maison ne soit accessible qu'à des personnes d'âge mûr, de sens +éprouvé et de moeurs garanties par la voix publique. + +»En quatrième lieu, on pourrait proposer une mesure qui induirait les +pères de famille à envoyer leurs enfants dans ce pensionnat: ce serait +d'engager la Congrégation de Charité de Bologne à réserver un certain +nombre de ses meilleures dots pour celles des élèves en qui l'on +reconnaîtrait les qualités demandées par les testateurs. Tout dépend +d'un premier pas, et il est incontestable que, dès que pour un motif ou +pour un autre, l'établissement acquerrait un peu de crédit par un +accroissement de sa population, la multitude, qui ne se rend qu'aux +faits accomplis, applaudirait et dicterait presque la loi à la volonté +des particuliers. + +»Enfin, il serait à souhaiter qu'une des dames les plus distinguées et +les plus honorées de la ville fût chargée de la surintendance de la +maison, et en garantît l'ordre et la discipline. Il n'est ni convenable, +ni possible à la Préfecture et à la Municipalité d'exercer dans +l'intérieur du pensionnat une surveillance assidue et efficace; et les +choses sont à un tel point, que c'est seulement en plaçant la Directrice +sous la suprématie ininterrompue et absolue d'une personne +universellement considérée qu'on peut réfréner les langues malveillantes +et rendre l'institution profitable. + +»Tel est, Monsieur le conseiller, le rapport circonstancié et sincère +que je vous soumets, en réponse à votre honorée dépêche du 16 du mois +dernier, n° 3002. Permettez qu'en attendant le retour des papiers +originaux ci-inclus, je vous renouvelle les sentiments de ma parfaite +estime et profonde considération. + + »F° MOSCA.» + +Le Ministère approuva la proposition de nommer une surintendante, de +rédiger une règle nouvelle pour l'établissement, le transporta, non +dans l'ex-collège Montalto qui ne se trouva point disponible, mais dans +le _Conservatorio di Santa Croce e San Giuseppe_, rue Castiglione[29]; +en 1810, par la nomination d'un économe, il déchargea Mme Laugers du +soin de l'administration. La maison n'en prospéra pas beaucoup plus; en +cette année 1810, le nombre des élèves, tant boursières que payantes, +était de seize. L'entreprise avait été mal commencée et ne s'en releva +jamais. + +Il en fut tout autrement partout où le gouvernement français s'occupa +dès le premier jour de choisir le personnel, d'élaborer les règlements +et d'en assurer l'observation; c'est ce qui eut lieu dans le royaume de +Naples d'abord, puis à Milan, à Vérone et à Lodi enfin. Je nomme cette +dernière ville quoique le collège qu'on y institua ait été une fondation +particulière, parce que le bailleur de fonds était le chancelier même du +prince Eugène, le duc Melzi. Il ne faut d'ailleurs pas exagérer +l'initiative de ce dernier: lady Morgan dit, dans son _Voyage en +Italie_, qu'elle croit l'origine de tous ces établissements due au duc +Melzi, en sa qualité de fondateur du pensionnat féminin de Lodi; mais +tous les papiers relatifs au collège de Milan et de Vérone prouvent que +c'est la maison française de la Légion d'honneur que le gouvernement +prenait pour modèle; de plus, une notice que M. Agnelli, de Lodi, a bien +voulu rédiger pour moi, assigne la date de 1812 au collège de cette +ville[30]; or les collèges du royaume de Naples et celui de Milan, sans +parler de la maison de Mme Laugers, sont antérieurs. + +Le plus ancien de tous ces collèges est celui de Naples. Le 11 août +1807, Joseph Bonaparte décréta la fondation «d'une maison honorée d'une +distinction particulière pour l'éducation des jeunes filles à qui +l'éclat de leur nom, l'illustration de leurs parents dans les emplois +éminents et les dignités suprêmes de l'État peuvent donner une influence +prépondérante sur leur sexe et dont l'exemple peut plus facilement +contribuer à répandre les vertus qui rendent les familles heureuses.» +Cent places gratuites étaient réservées à des filles de hauts +fonctionnaires, et vingt-quatre mille ducats de rente étaient assignés à +l'établissement. Un sixième des places vacantes serait réservé aux +élèves des pensionnats établis dans les provinces qui en seraient +dignes, chaque élève, après sa sortie du collège, recevrait cent ducats +par an jusqu'à son mariage, puis une dot de mille ducats. Joachim Murat, +successeur de Joseph, plaça cette maison, par un décret du 21 octobre +1808, sous la protection de la reine sa femme et d'un président qui +serait nommé par elle et qui fut l'archevêque de Tarente, ministre de +l'intérieur[31]. Ce fut le collège d'Aversa, après lequel s'ouvrirent, +dans le même royaume, ceux de S. Marcellino à Naples, de San Giorgio, de +Frasso, de Muratea, de Reggio[32]. Le collège de Milan fut fondé par un +décret de Napoléon, daté de Saint-Cloud, 19 septembre 1808 et ouvert le +3 mars 1811; celui de Vérone fut fondé par un décret du prince Eugène du +8 février 1812 et s'ouvrit le 3 septembre de la même année. Je ne parle +pas du collège de Bologne décrété en même temps que celui de Vérone, +parce que les événements en empêchèrent l'ouverture. + +Parmi tous ces collèges, c'est celui de Milan que nous choisirons comme +type, en priant seulement le lecteur de ne pas tirer un argument contre +nous des dates que nous venons de citer: si ces maisons d'éducation +s'ouvrirent bien peu d'années avant le décret de Napoléon, l'oeuvre du +fondateur, on le verra, ne tomba pas avec lui. + + + + +CHAPITRE III. + +Le Règlement du collège de jeunes filles de Milan comparé au Règlement +des maisons de la Légion d'honneur. + + +Nous avons cité dans un précédent ouvrage un rapport, adressé le 20 +octobre 1809, à la reine Hortense, Protectrice des maisons de la Légion +d'honneur, où Mme Campan dit qu'il sortira de ces établissements des +femmes qui porteront l'art d'enseigner dans des maisons fondées sur les +mêmes principes: «Il en existe déjà deux à Naples,» disait-elle; «il va +y en avoir une à Munich, fondée par le roi de Bavière; il y en aura une +incessamment à Milan[33].» Ce fut en effet le Règlement Général +Provisoire de la maison d'Ecouen qui servit de base au règlement du +collège de Milan. Le 20 octobre 1808, Marescalchi, ministre des +relations extérieures du royaume d'Italie, envoya de Paris tous les +documents propres à définir l'esprit des maisons impériales. Toutefois, +si l'on compare la règle adoptée pour le collège de Milan, le 17 +décembre 1810, avec le règlement provisoire que nous venons de citer, on +verra que, pour le fond et pour la forme, le prince Eugène et ses +conseillers se sont inspirés de celui-ci, mais ne l'ont pas servilement +copié; on les verra tantôt consultant les besoins spéciaux de l'Italie +oser davantage, tantôt consultant les principes universels du bon sens, +écarter certaines chimères introduites dans la maison de la Légion +d'honneur, d'où un nouveau règlement, daté du 3 mars 1811, ne les +chassera pas. + +Voici le texte même du règlement de Milan, car c'est en français qu'on +le trouve rédigé dans les Archives d'État de cette ville, sous le titre +de _Règlement général provisoire du collège des demoiselles_[34]: + +Titre Ier.--De l'administration intérieure de la maison. + +Article Ier. La Directrice a la direction et la surveillance générale du +collège; la Maîtresse en a l'administration inférieure sous son +inspection. + +Art. 2. La Maîtresse est dépositaire de la caisse de la maison; elle ne +pourra faire aucun payement que d'après un mandat de la Directrice; tous +les comptes de la maison porteront en marge de chaque article +l'exposition sommaire de l'objet de la dépense et la date du mandat de +la Directrice. + +Art. 3. La Directrice tiendra un registre de tous les mandats qu'elle +donnera à la Maîtresse. + +Art. 4. La Maîtresse ne pourra faire aucune dépense sans autorisation de +la Directrice.--Art. 5. L'Econome s'adressera à la Maîtresse toutes les +fois que des achats et des dépenses seront jugés nécessaires, et cette +dernière en soumettra la demande à la Directrice. Cependant la Maîtresse +aura droit d'autoriser les dépenses de nourriture journalière, sauf +ensuite à faire ratifier ces dépenses par la Directrice.--Art. 6. La +Maîtresse rendra compte toutes les semaines à la Directrice de la +situation de la caisse, des dépenses faites et des besoins de la +maison.--Art. 7. La Directrice présentera chaque mois au Conseil +d'administration un compte des dépenses. Ces comptes seront appuyés de +toutes les pièces justificatives, des mandats de payement et mémoires +des fournisseurs. Lorsque les mandats de payement ne seront que pour des +acomptes, on y joindra une note de ce qui sera dû aux +fournisseurs.--Art. 8. Si les sommes allouées dans le budget présomptif +de l'année sont, pour certains articles, insuffisantes ou excédantes, la +Directrice en exposera les motifs et sollicitera du Conseil la +présentation de ses réclamations à Son Altesse Impériale. + +Art. 9. La Dame lingère aura la garde du linge de table, de lit et de +corps; elle sera chargée d'en surveiller l'emploi et l'entretien d'après +les instructions de la Directrice et de la Maîtresse, et de régler +également tous les objets relatifs à la buanderie, aux détirages et +repassages.--Art. 10. Elle sera aussi chargée, sous inspection de la +Maîtresse, de la confection, réparation et entretien des habits, et +généralement de l'emploi des fils, soie, etc.--Art. 11. L'Econome, la +Dame lingère et l'infirmière ne recevront aucun des objets confiés à +leur garde sans s'assurer en détail de la quantité et de la qualité des +objets fournis, ainsi que de leur conformité aux différents échantillons +adoptés par la Maîtresse; elles signeront le certificat de +réception.--Art. 12. Ce certificat devra être remis à la Maîtresse et +présenté par elle à la Directrice quand elle demandera le mandat de +payement, et ensuite remis avec ce mandat comme pièce justificative des +comptes.--Art. 13. Les dépositaires exigeront un reçu de tous les objets +qu'elles distribueront et les(_sic_) présenteront à la Directrice ou à +la Maîtresse toute les fois qu'elles en seront requises, pour justifier +de l'emploi des objets confiés à leur garde et de ceux qui restent en +leurs mains.--Art. 14.[35]est dépositaire des comestibles, combustibles +et liquides, de l'argenterie, de la vaisselle, des objets de papeterie +et de divers ustensiles à la maison (_sic_); elle en aura la garde et +elle veillera à ce que leur distribution et consommation soient +conformes aux règles établies.--Art. 15. Chaque classe aura deux +institutrices, dont l'une, appelée surveillante, sera chargée par la +Directrice de tout ce qui est relatif à la police des dortoirs, à la +conduite des élèves à leur récréation, à leur promenade et leurs études +dans les moments d'absence de l'institutrice.--Art. 16. Si la santé de +la Directrice l'oblige à interrompre ses fonctions, le Ministre de +l'Intérieur autorise la Maîtresse à les remplir, et alors une +institutrice aussi choisie par le Ministre remplit les fonctions de la +Maîtresse. + +Titre II--De l'éducation et de l'instruction des élèves. + +Chapitre 1er.--De la distribution des élèves. + +Article 17. Les élèves seront distribuées en quatre classes.--Art. 18. +Les classes seront distinguées par la couleur de la ceinture.--Art. 19. +La première classe portera une ceinture de ruban ponceau, la deuxième +violette, la troisième orange, la quatrième gros vert. + +Chapitre 2. Trousseau et costume des élèves. + +Art. 20. Le trousseau des élèves est composé ainsi qu'il suit.--Art. 21. +8 chemises, 4 jupons de mousseline épaisse, 2 jupons de tricot de laine +pour l'hiver, 2 camisoles de toile de coton pour la nuit; 4 pèlerines en +percale; 4 fichus montants sans garniture; 6 serre-tête; 12 mouchoirs de +poche; 6 paires de bas gris, 6 paires de bas blancs; 2 bonnets de jour; +4 serviettes en toile fine; 1 châle de tissu, 2 robes de couleur pour +l'uniforme de tous les jours; 2 tabliers de percale noire dont l'un à +manches longues pour l'hiver; 1 caleçon pareil aux robes pour l'hiver; 2 +robes blanches pour le grand uniforme; 1 tablier noir en taffetas pour +_idem_; 4 paires de mitaines en percale de couleur, 4 paires de blanches +tricotées; 1 chapeau de paille noir; une paire de souliers par mois; 1 +peigne à démêler; 1 peigne fin; une brosse pour les peignes, 2 éponges; +1 corset par an. + +Chapitre 3.--Du lever et du coucher. + +Article 22. L'été la cloche sonnera le réveil à six heures, l'hiver à +sept.--Art. 23. Les élèves les plus âgées aideront à l'habillement des +plus jeunes.--Art. 24. Les élèves les plus âgées s'habilleront +elles-mêmes et ne seront aidées que par leurs compagnes. + +Art. 25. Le coucher sera sonné à neuf heures pendant l'hiver et à dix +heures pendant l'été. + +Chapitre 4.--Des prières, de la messe et des vêpres. + +Article 26. L'appel des élèves se fait dans chaque dortoir le matin +avant de se rendre à la chapelle et le soir dans les classes.--Art. 27. +Cet appel achevé, chaque institutrice conduit sa classe à la +chapelle.--Art. 28. Toutes les classes doivent y être réunies une heure +après le réveil.--Art. 29. La prière se fera sous l'inspection d'une des +institutrices nommées pour cela.--Art. 30. Cette prière consistera dans +le _Pater_, l'_Ave_, le _Credo_, le _Confiteor_, les commandements de +Dieu, ceux de l'Église et l'oraison pour l'Empereur récitée en italien +par une des élèves. Elle sera terminée par la lecture à haute voix de +l'Epître et de l'Evangile du jour. Chaque jour, le livre de prière +passera à une nouvelle élève; elles entendront la messe tous les +jours.--Art. 31. Il y aura deux messes les dimanches et tous les jours +de fêtes, catéchisme et instruction à la portée des élèves. Les vêpres +seront chantées par les élèves tous les dimanches et fêtes établies par +le Concordat, à l'anniversaire du couronnement et du mariage de Sa +Majesté Impériale.--Art. 32. Il y aura salut le jour de la Toussaint, de +Noël, le premier jour de l'an, le jour des Rois, le jour de Pâques, le +jour de l'Ascension et de l'anniversaire du couronnement de l'Empereur, +le jour de la Fête-Dieu, le jour de la Pentecôte, de l'Assomption et de +la Saint-Napoléon. + +Chapitre 5.--Des repas. + +Article 33.--De la soupe et des fruits composeront le déjeuner.--Art. +34. Les dimanches, les mardis et les jeudis, le dîner sera composé d'une +soupe, d'un bouilli, d'un rôti, d'un plat de légumes ou d'une salade; +les jours maigres, d'une soupe, d'un plat de poisson ou d'oeufs, d'un +plat de légumes et d'une salade.--Art. 35. Le souper consistera en une +soupe au lait ou au riz, un plat de légumes et un plat de fruits.--Art. +36. Les élèves boiront à leur repas du vin mêlé avec l'eau. Suivant leur +tempérament, les plus faibles pourront boire du vin pur.--Art. 37. Le +déjeuner aura lieu à neuf heures; à midi l'on distribuera des morceaux +de pain; à trois heures les élèves dîneront; elles souperont à huit +heures. + +Chapitre 6.--Des leçons. + +Article 37 bis. Les leçons de grammaire italienne et française, de +géographie et d'histoire seront données l'après-midi.--Art. 33. Chaque +institutrice, dans sa classe, sera chargée de donner des leçons de +lecture et de faire répéter aux élèves les leçons qui auront été données +par les professeurs.--Art. 39. Les leçons de lecture, d'écriture, de +calcul, de musique, de dessin et de danse seront données le matin et +aussi en présence de la Directrice, de la Maîtresse ou de deux +institutrices.--Art. 40. Les livres à adopter pour l'instruction des +élèves seront proposés par la Directrice et approuvés par le Ministre de +l'Intérieur.--Art. 41. La Directrice, sur le rapport des professeurs, +jugera de l'époque à laquelle une élève pourra passer d'une classe dans +une autre.--Art. 42. Les soirées seront occupées depuis cinq heures +jusqu'à sept par les leçons de grammaire italienne et française, +histoire (_un mot illisible_), et depuis sept jusqu'à huit au travail à +l'aiguille.--Art. 43. La Directrice nommera chaque mois une élève de +chaque classe, parmi les plus âgées, pour aider l'infirmière et +apprendre auprès d'elle tout ce qui est relatif aux soins d'une +garde-malade attentive et éclairée. Cette disposition n'aura lieu que +lorsqu'il n'y aura pas de maladies contagieuses et que le médecin l'aura +affirmé.--Art. 44. Les institutrices qui président aux classes noteront +chaque jour la conduite de chaque élève sur un registre à ce destiné. Ce +registre sera présenté tous les samedis à la Directrice.--Art. 45. Les +professeurs noteront sur un cahier, à la fin de chaque leçon, à côté, en +marge du nom de chaque élève, s'il a été content ou mécontent de +l'aptitude ou du zèle de l'élève. Ce cahier sera également présenté à +la Directrice tous les samedis.--Art. 46. Les élèves que la Directrice +jugera capables de s'occuper de la conduite d'un ménage et de tout ce +qui y a rapport seront confiées à la Maîtresse à des heures réglées pour +s'instruire avec elle de tout ce qui sera de son département.--Art. 47. +La même mesure sera prise pour celles qui seraient en âge de prendre +connaissance de tout ce qui concerne la lingerie. Les élèves feront +leurs robes, leur linge et celui de la maison autant que leurs forces le +leur permettront. + +Chapitre 7.--Des récréations. + +Art. 48. Il y aura une heure de récréation après les leçons du matin, +une heure après le dîner, une heure après le souper.--Art. 49. Les +portiques et le jardin qu'ils entourent sont réservés aux récréations +ordinaires.--Art. 50. Les dimanches, les fêtes et les jeudis, on fera +des promenades dans le grand jardin. + +Chapitre 8.--Police de la maison. + +Article non numéroté. La Directrice a droit de remontrance envers la +Maîtresse; si celle-ci, malgré les avertissements réitérés de la +Directrice, retombait dans la même faute et que cette faute fût d'un +mauvais exemple pour les élèves et quelle portât préjudice à la maison, +la Directrice serait tenue d'en prévenir le Ministre de +l'Intérieur.--Art. 51. Si la Maîtresse avait à se plaindre des +institutrices, elle porte sa plainte à la Directrice.--Art. 52. La +Directrice a droit de réprimande envers les institutrices. Elle peut +même, dans un cas grave, les suspendre de leurs fonctions, en donnant +toutefois avis de cette suspension dans le même jour au Ministre de +l'Intérieur et en lui en faisant connaître les motifs.--Art. 53. La +Directrice peut punir par la suspension du salaire toutes les personnes +de service et même les renvoyer.--Art. 54. Les clefs du grillon (_sic_) +et des portes d'entrée seront toutes déposées chez la Directrice à neuf +heures du soir en hiver et à dix en été.--Art. 55. Une tournée sera +faite tous les soirs à dix heures et demie par la Directrice ou par la +Maîtresse pour s'assurer si toutes les lumières sont éteintes et si tout +est en ordre. + +Art. 56. La Maîtresse, les Dames institutrices, lingère et infirmière +déposeront leurs lettres cachetées dans une boîte fermée qui sera dans +une salle de communauté.--Art. 57. La Directrice aura les clefs de cette +boîte, se la fera apporter et l'ouvrira tous les jours de départ.--Art. +58. Les élèves de chaque classe remettront à leur institutrice les +lettres destinées à leur père ou à leur mère; elles seront sans cachet +et remises à la Directrice par l'institutrice.--Art. 59. Il est +expressément défendu à toutes les personnes attachées à la maison, sous +quelque titre que ce soit, de se charger pour l'extérieur de lettres +adressées par les élèves et de permettre qu'il en soit porté par aucune +personne étrangère à la maison.--Art. 60. Les lettres qui arriveront +pour toutes les personnes de la maison seront remises à la Directrice; +celles adressées à la Maîtresse, aux institutrices, aux employées seront +de suite remises par la Directrice à leur destination. Les lettres aux +élèves ne seront remises qu'après avoir été décachetées.--Art. 61. La +Maîtresse peut sortir quand besoin est pour affaires de la maison, en +donnant préalablement avis de sa sortie à la Directrice.--Art. 62. La +Directrice a seule le droit de visiter les parents des élèves, à moins +que la Maîtresse n'en soit spécialement chargée par la Directrice.--Art. +63. Il est accordé un jour de sortie par mois aux Dames institutrices, +mais elles sont tenues d'être rentrées à huit heures en été et à quatre +en hiver, à moins d'une permission particulière de la Directrice. Les +Dames ne pourront passer la nuit hors du collège qu'avec une +autorisation signée par la Directrice.--Art. 64. Toutes les fois que la +Directrice autorisera une Dame à s'absenter pendant plus de vingt-quatre +heures, elle en instruira d'avance S. E. le Ministre de l'Intérieur et +l'informera du motif pour lequel on lui demande son autorisation.--Art. +65. Les Dames institutrices, lingère, infirmière ne pourront se réunir +que dans la salle de communauté et ne pourront aller les unes chez les +autres que lorsqu'elles y seront envoyées pour affaire de la part de la +Directrice ou de la Maîtresse.--Art. 66. Les unes et les autres ne +pourront recevoir les personnes qui viendront pour elles dans les +parties extérieures du parloir qu'avec une permission de la +Directrice.--Art. 67. Aucune élève ne pourra sortir de la maison sans +être cherchée par son père ou sa mère ou par une femme de confiance qui, +chargée d'une lettre, pourrait les suppléer.--Art. 68. Les parents des +jeunes personnes ne pourront les voir que le jeudi et le dimanche depuis +onze heures jusqu'à trois en hiver, et en été depuis quatre jusqu'à +sept.--Art. 69. L'heure fixée pour la sortie des élèves sera de neuf à +dix; (elles) devront rentrer de sept à huit en été, et de quatre à cinq +en hiver. Le jeudi sera le jour spécialement choisi pour la sortie des +élèves. Il n'en pourra sortir qu'une classe à la fois. + +Art. 70. Il est expressément interdit à toutes les élèves d'apporter de +chez leurs parents aucun livre ni papier. En rentrant au collège, elles +seront soumises à la surveillance nécessaire pour s'assurer qu'elles ne +désobéissent point à cette défense. + +Art. 71. Aucun présent ne peut être accepté par aucune des personnes +employées dans la maison, quand même le présent viendrait des parents ou +des élèves.--Art. 72. Aucune personne de service de la maison ne peut +recevoir d'étrennes.--Art. 73. Les femmes seules pourront être admises +dans l'intérieur du collège.--Art. 74. Seront exceptés les professeurs, +le Directeur spirituel, le chapelain, le médecin, le chirurgien dentiste +et les ouvriers qui ne pourront être remplacés par des femmes.--Art. 75. +Les professeurs n'auront entrée dans le collège qu'à l'heure fixée pour +leurs leçons, et les autres, que lorsqu'ils seront appelés par la +Directrice. Aucun desdits individus ne pourra d'ailleurs circuler dans +l'intérieur qu'accompagné d'une fille de service.--Art. 76. Les pères et +grands-pères des élèves ne pourront avoir entrée dans l'intérieur du +collège qu'en cas de maladie de leurs enfants et avec une permission du +Ministre de l'Intérieur. Dans toute autre circonstance, ils ne pourront +les voir qu'au parloir.--Art. 77. Les élèves auxquelles la Directrice +permettra de se rendre au parloir y seront accompagnées d'une +institutrice. Elles pourront, avec la permission de la Directrice, être +conduites dans la partie extérieure du parloir, lorsque leur père ou +leur mère viendront les voir.--Art. 78. Cette dernière permission ne +sera jamais accordée lorsque les élèves recevront la visite de leurs +autres parents.--Art. 79. Les jours de fêtes et de cérémonies, la +Directrice, la Maîtresse et les institutrices seront vêtues d'une robe +de soie noire. La Directrice et la Maîtresse auront seules le droit de +la porter traînante.--Art. 80. Les Dames lingère et infirmière seront +aussi vêtues de noir.--Art. 81. L'habillement des filles de service sera +d'étamine et de couleur foncée.--Art. 82. Une institutrice, choisie par +la Directrice pour un mois au plus, sera spécialement chargée de la +police du réfectoire pendant les repas.--Art. 83. La Dame institutrice +chargée de la police du réfectoire sera servie après le dîner +général.--Art. 84. La permission de sortir une fois par mois ne sera +accordée à une élève que par la Directrice et sur le rapport favorable +qui sera rendu de sa conduite et de ses études dans les notes de son +institutrice et de ses professeurs. + +Titre III.--Service de santé. + +Art. 85. La Dame infirmière sera dépositaire des médicaments +usuels.--Art 86. Lorsqu'elle aura besoin de médicaments qui exigeront +une préparation, elle présentera à la Maîtresse l'ordonnance du médecin +et, sur le vu de cette ordonnance, la Maîtresse en autorisera +l'achat.--Art. 87. Lorsqu'une élève entrera dans le collège, la +Directrice prendra, de concert avec le médecin de la maison, les mesures +nécessaires pour s'instruire avec les parents de la jeune demoiselle des +différentes maladies ou inconvénients que la jeune fille pourrait avoir +éprouvés depuis sa naissance, ou des infirmités qui pourraient +l'exclure.--Art. 88. Le chirurgien dentiste de la maison se concertera +avec le médecin pour les opérations qu'il jugera convenables, et rendra +compte à la Directrice du résultat de leur conférence. + +Titre IV.--Dispositions générales. + +Art. 89. Le Règlement général du collège, le Règlement intérieur proposé +par la Directrice et approuvé par le Ministre de l'Intérieur et les +décisions du Ministre qui pourraient intervenir seront lus tous les six +mois dans une assemblée composée de la Directrice, de la Maîtresse, des +institutrices, des Dames lingère et infirmière.--Art. 90. Toutes les +fois qu'une décision sera adressée par S. E. le Ministre de l'Intérieur +à Mme la Directrice, cette décision sera lue dans une séance de toutes +les Dames, que Mme la Directrice convoquera. Cette séance doit avoir +lieu dans l'un des trois jours de la réception de la décision.--Art. 91. +La Directrice réglera provisoirement tout ce qui n'est pas déterminé par +le présent Règlement ou par le Règlement intérieur. Elle rendra compte à +S. E. le Ministre de l'Intérieur de toutes les mesures qu'elle aura cru +devoir prendre et, chaque mois, de la conduite des élèves. + +Note des livres français: + +La petite grammaire de Lhomond; l'abrégé de Rostaut; la grammaire de +Wailly, 11me édition; la syntaxe de Fabre.--Géographie: L'abrégé de +géographie de Guthrie, et, quand il aura paru, celui de Malte-Brun; +l'atlas du précis de géographie universelle de Malte-Brun (il réunit +tout ce qu'on peut demander en cartes anciennes, du moyen âge et +modernes); cosmographie de Mentelle.--Mythologie du Père Jouvency, qu'on +trouve à la fin de l'abrégé de l'histoire ancienne à l'usage de l'Ecole +militaire, de Bass-ville; abrégé de celle de l'abbé Banier.--Histoire: +Abrégé de la Bible, par l'Euy[36], 3 volumes in-8°; éléments d'histoire +générale, par Millot. Précis de l'histoire ancienne, de la république +romaine, des empereurs et du Bas-Empire, par Royou. Histoire +d'Angleterre, par Millot. La vie des hommes illustres, de Plutarque. +Abrégé de l'Histoire universelle, de Bossuet. Le Voyage du jeune +Anacharsis, par Barthélemy. L'Atlas de Le Sage. Eléments de l'histoire +d'Allemagne, par Millot ou par Efele[37]. Histoire de l'Espagne, par +Gaillard. Histoire de Russie, par Voltaire; Histoire de Charles XII, par +le même. Histoire de Suède et de Danemarck, par Vertot. Histoire de +Charles-Quint, par Robertson. Les Oraisons funèbres de Fléchier et de +Bossuet. Le Petit Carême, de Massillon. Précis de l'Histoire de la +Révolution, par Lacretelle; Histoire de France, XVIIIe siècle, par le +même. Les Révolutions romaines, de Vertot. Histoire de France, par +Millot. La Chronologie; de Prévost d'Iray.--Littérature: Le cours de +littérature de Le Batteux. Leçons de littérature, de Noël, à l'usage de +tous les établissements d'instruction.--Poèmes: Le poème de la Religion, +de Racine; l'Homère, traduit par Bitaubé. Les satires de Boileau. Les +poésies sacrées de J.-B. Rousseau. Télémaque. Le théâtre de Racine, le +théâtre de Corneille. Lettres de Mme de Sévigné. Le fablier de La +Fontaine.--Livres de récréation: Don Quichotte, les Voyages de Campe. + +Note des livres italiens: + +Tous les livres élémentaires de Soave pour les commençants. Le +_Galateo_, de Mgr Della Casa; les _Rivoluzioni d'Italia_, de Denina. +Lettres familières à l'usage des lycées. Lettres d'Ann. Caro. Comédies +choisies de Goldoni. Nouvelles morales du P. Soave. Grammaire de la +langue italienne, du même; livre des Devoirs, du même. Choix des +tragédies d'Alfieri. Anthologie italienne tirée des meilleurs +classiques. Les leçons d'éloquence de Villa. Blair, traduit par le P. +Soave. Lettres du card. Bembo. Lettres familières de Magalotti. La Force +de l'imagination humaine, par Muratori; De la Vraie et de la fausse +Religion, _id._; La Philosophie morale, _id._[38]. + +Certes, ce Règlement porte la marque du génie de Napoléon: l'esprit, +souvent les expressions, en rappellent celui d'Ecouen, la distribution +en est la même. Convaincu que c'est le bon ordre, c'est-à-dire la +subordination et l'économie qui assure la durée d'un établissement, le +gouvernement français avait tout d'abord fixé la hiérarchie, la +distribution des fonctions, le partage de la responsabilité. Comme lui, +le prince Eugène estima qu'aucune méthode pédagogique ne vaut une forte +discipline et une bonne comptabilité. Mais un examen attentif prouve +qu'il a médité et non copié son texte. En voici un exemple: Napoléon, +quoique très positif jusque dans ses chimères, était obligé de passer +quelques fantaisies sentimentales aux Français de son temps; Lacépède, +grand chancelier de la Légion d'honneur, avait donc pu décider que, tous +les ans, les élèves d'Ecouen planteraient dans le parc deux arbres qui +porteraient le nom des deux demoiselles les plus méritantes et au pied +desquels, plus tard, les mères donneraient à leurs filles une leçon de +reconnaissance envers les bienfaitrices de leur jeunesse, et il avait +soigneusement envoyé au prince Eugène ce supplément de sa façon à la +règle impériale[39]. Les Italiens, qui discernent mieux que nous ce qui +est bon à mettre en vers de ce qui est bon à mettre en pratique, +laissèrent à la maison d'Ecouen le privilège des petites scènes à la +Rousseau. Ils démêlèrent une autre illusion cachée dans une des parties +les plus raisonnables du plan français, dans la partie qui regardait +l'enseignement des travaux domestiques: accordant peut-être un peu trop +de portée à des épigrammes que Mme Campan avait eu, dit-on, la faiblesse +de prendre pour elle et de vouloir faire supprimer[40], les rédacteurs y +avaient donné dans l'encyclopédie et s'étaient imaginé candidement que +leurs élèves apprendraient _tout ce qui peut être nécessaire à une mère +de famille pour la conduite de l'intérieur de sa maison, la direction du +jardinage, la préparation du pain et des autres aliments_; ils n'avaient +pas réfléchi que le temps manquerait dans un cours d'éducation qui +embrassait jusqu'à deux langues vivantes. Le gouvernement italien ne +retint que le principe, qui était excellent, savoir qu'une jeune fille +doit occuper ses doigts et non pas seulement son esprit; qu'une +aiguille entre ses mains est encore plus à sa place qu'un livre, et +qu'elle doit apprendre à soigner les malades et les enfants. Sur ce +point, on retrouvera une pareille sagesse dans un règlement pour la +Maison Joséphine de Bologne, que nous donnerons en appendice. + +Même indépendance, même sagacité sur d'autres chapitres. Comme la +vigilance sur les moeurs était encore plus nécessaire alors en Italie +qu'en France, les Italiens redoublèrent de précautions à cet égard: les +lettres des institutrices durent toutes passer, cachetées, il est vrai, +sous les yeux de la directrice; toutes les lettres des élèves, même +celles des grandes et celles qui étaient adressées aux pères et aux +mères durent être lues par elle, précautions qu'en France on n'avait pas +exigées. Le Règlement d'Ecouen ne permettait que quelques tragédies de +Corneille et de Racine et permettait _Paul et Virginie_, la _Chaumière +indienne_: le collège de Milan admit tout le théâtre de Corneille et de +Racine, et rejeta les deux romans de Bernardin de Saint-Pierre. Les +Italiens avaient compris que la peinture des troubles de l'amour +naissant est dangereuse, tandis que la peinture de l'amour cédant au +devoir est morale; ils avaient encore plus facilement compris que +c'était un non-sens de recommander la _Chaumière indienne_ à des jeunes +filles qu'on voulait élever dans celle des religions modernes, qui +s'éloigne davantage du pur déisme. Ils proscrivirent également les +_Saisons_, de Saint-Lambert, où l'on se demande comment les rédacteurs +du plan d'Ecouen avaient pu ne pas apercevoir un sensualisme à peine +voilé. Il n'est même pas impossible que ce soit cette judicieuse +épuration qui ait déterminé le gouvernement français à écarter Bernardin +de Saint-Pierre et Saint-Lambert de la liste remaniée qui accompagne le +nouveau Règlement des Maisons de la Légion d'honneur du 3 mars 1811. + +En revanche, comme il était encore plus nécessaire en Italie qu'en +France d'agrandir l'esprit des femmes, de l'ouvrir à tout ce qu'il y a +de fort et de généreux dans les théories du dix-huitième siècle, le +Règlement du collège lombard admit un très grand nombre d'ouvrages +d'histoire qu'on ne trouve pas sur la liste d'Ecouen, et, notamment, le +_Charles-Quint_, de Robertson, à côté du _Discours sur l'Histoire +universelle_, de Bossuet, les livres de Voltaire à côté de ceux de +Vertot. Enfin, l'admission des deux ouvrages de Lacretelle prouve qu'on +voulut, à Milan, que les jeunes filles connussent le siècle de la +philosophie dans ses grandeurs comme dans ses misères, au lieu de le +maudire de confiance. + +Pour la liste des auteurs italiens, qui a été dressée d'original, +puisque le Règlement provisoire d'Ecouen n'en parlait pas, quoiqu'il +prescrivît l'étude de la langue italienne, on aura pu être surpris de +n'y voir figurer nommément aucun des grands poètes du treizième et du +quinzième siècles: on s'est fié aux anthologies du soin de les faire +connaître, alors que, pour ceux-mêmes qu'on ne pouvait intégralement +donner à des jeunes filles, on pouvait recourir à des éditions +expurgées; mais on est probablement parti de l'idée que ce n'était pas +surtout de poésie que la nation avait besoin; la gloire de ses grands +poètes ne courait aucun péril et leurs imitateurs ne pullulaient que +trop. On a donc surtout cherché, outre les écrivains épistolaires qui +enseignent à s'exprimer avec élégance, les auteurs judicieux et d'une +morale irréprochable, ceux qui pouvaient le mieux accréditer par la +considération dont ils jouissaient les principes d'une philosophie +raisonnable. Voilà pourquoi l'on prescrivit l'étude des _Lettres +familières_, de Magalotti, réfutation estimable de l'athéisme et oeuvre +d'un savant distingué; voilà pourquoi on inscrivit au programme jusqu'à +trois traités de Muratori, dont la piété sincère et libérale +s'insinuerait d'autant plus facilement dans les esprits que la renommée +de sa colossale érudition commandait le respect; enfin, voilà pourquoi +l'honnête Soave y figure. On remarquera enfin que, dans son désir de +retremper les âmes, le gouvernement ordonnait l'étude des tragédies +d'Alfieri; or, le prince Eugène n'ignorait certainement pas la haine +dont Alfieri avait, dans ses dernières années, poursuivi la France et +dont il avait voulu qu'une dernière expression sortît de son tombeau; la +réplique que Ginguené venait d'opposer à un passage de son +autobiographie aurait suffi à rappeler cette animosité furieuse[41]. La +France s'intéressait donc assez sincèrement à la génération nouvelle +pour ne point se venger à ses dépens des pamphlets d'Alfieri sur ses +chefs-d'oeuvre, et il faut l'en féliciter d'autant plus que l'omission +d'Alfieri n'eût en aucune façon surpris le public italien, alors +beaucoup moins unanime qu'aujourd'hui en sa faveur et beaucoup moins +habitué à voir enseigner la littérature nationale dans les collèges, +surtout au moyen d'auteurs contemporains. + + + + +CHAPITRE IV. + +Le personnel: Mme Caroline de Lort, Mme de Fitte de Soucy, Mmes de +Maulevrier, etc.--Libéralité et bonté du prince Eugène; courtoisie et +tact du ministère italien.--Plein succès du collège de Milan.--L'opinion +publique oblige les Autrichiens à le respecter.--La deuxième directrice +française reste en fonctions jusqu'en 1849. + + +La finesse italienne avait, disions-nous, amélioré l'oeuvre du bon sens +français. Mais comme les idées sur lesquelles reposait le fond commun +des deux règlements étaient beaucoup plus répandues chez nous que chez +nos voisins, il importait que les personnes chargées plus spécialement +de les inculquer aux jeunes filles fussent en pluralité françaises. Lady +Morgan exagère lorsqu'elle, dit, dans son _Voyage en Italie_, qu'_il est +de fait que quand ce collège fut établi, il ne se trouvait pas une dame +italienne que son éducation ou son expérience rendît propre à en +accepter la direction_. Nous verrons, en effet, que, pour Vérone, on +rencontra en Italie, quelques années après, une personne fort +distinguée. Toutefois, en 1812 comme en 1808, on croyait sage de +chercher de préférence hors de l'Italie, puisque ce fut une Anglaise, +Maria Cosway, la Vigée-Lebrun de l'Angleterre, à qui Melzi confia la +direction du collège de Lodi, et que, pour Vérone même, on ne prendra +une Italienne que sur le refus d'une Française. + +Le prince Eugène demanda donc à notre nation la plupart des dames entre +les mains desquelles il remit le collège de Milan. Mais la France +elle-même ne surabondait pas alors de sujets disponibles. De nos jours, +l'embarras d'un ministre de l'instruction publique n'est pas de pourvoir +aux places qui réclament des sujets capables, mais de pourvoir aux +sujets capables qui réclament des places. Il en était autrement alors. +La Révolution avait dispersé une partie du personnel, et les mécomptes +de l'industrie, du commerce, de l'agriculture, n'avaient pas encore jeté +dans la carrière de l'enseignement ce surplus de gradués des deux sexes +que l'on compte aujourd'hui par centaines ou par milliers, et dont on +désespère d'employer les services, tout en cédant quelquefois à la +tentation de faciliter encore davantage les examens élémentaires qui +ouvrent l'accès de la profession. Sous le premier Empire, il fallait +chercher longtemps les gens à mettre en place. Il fallut attendre le 21 +janvier 1809 pour pouvoir nommer une directrice, Mme de Lort; le 4 +avril pour nommer la maîtresse, Mme de Soucy; le 9 mars 1810 pour nommer +les institutrices, Mmes Victoire et Hortense de Maulevrier, Clausier, +Smith, Gibert; le 9 décembre de la même année pour nommer les +professeurs hommes, tous Italiens, sauf Garcin, chargé du français et de +la géographie[42]. + +On aurait probablement trouvé plus vite le personnel féminin, si l'on se +fût adressé aux congrégations religieuses, quelques brèches que la +Révolution eût faites dans leurs rangs. Mais Napoléon estimait qu'il +n'était pas sage de les employer tout d'abord. Il ne repoussait pas +absolument leur concours, puisqu'il permettait à quelques-unes d'entre +elles d'ouvrir des pensionnats privés dans ses États; il laissera +bientôt Joachim Murat autoriser, sous conditions, les religieuses de la +Visitation à recevoir des novices, à établir des collèges, en se +fondant, dira le roi de Naples, sur l'avantage que l'Empire français et +le royaume d'Italie tiraient de cet Ordre pour l'éducation des filles; +il le laissera même assigner à ces religieuses, par un décret du 10 +janvier 1811, l'ex-couvent de San Marcellino devenu collège royal: +décision qui, par parenthèse, mit encore une Française à la tête d'un +pensionnat italien, la supérieure des Visitandines de Naples étant alors +Mme Eulalie de Bayanne, d'une noble famille dauphinoise, qui comptait +alors parmi les siens un cardinal[43]; enfin on sait que, quand Napoléon +ajoutera aux maisons d'Ecouen et de Saint-Denis les orphelinats de la +Légion d'honneur, il les confiera aux religieuses de la Mère de Dieu. +Mais il voulait commencer par des laïques, d'ailleurs non engagées dans +les liens du mariage, pour bien établir le caractère de l'éducation +qu'il avait en vue. + +Où avait-on été chercher les dames qui allaient surveiller l'éducation +des jeunes Milanaises? Très près et très loin. Les unes, comme Mme +Clausier, que la mort d'un frère administrateur général des vivres +venait de laisser sans ressources, habitaient Milan même; les autres, +comme Mme de Lort qui était de Strasbourg ou de Nancy, venaient de +Paris. On avait dû renoncer à exiger l'expérience de l'enseignement. Mme +de Soucy, qu'avait prêtée la maison d'Ecouen, en avait seule une courte +pratique; peut-être en était-il de même de la directrice, mais je ne +l'affirmerais pas. On n'avait pas davantage pu demander de diplômes, ni +même, comme on en peut juger par quelques lettres conservées aux +Archives de Milan, un respect scrupuleux de l'orthographe. On avait +voulu, avant tout, des personnes qui joignissent à des moeurs +irrépréhensibles une éducation excellente et, autant que possible, une +naissance relevée. Mme Caroline de Lort était comtesse et avait été +chanoinesse dans le chapitre de Bouxières où, pour être admise, il +fallait faire preuve d'antique noblesse; Mme Angélique de Fitte de Soucy +avait été élevée à Saint-Cyr; Mmes de Maulevrier, filles d'un officier +supérieur à qui les événements de Saint-Domingue avaient fait perdre une +fortune considérable, portaient un des grands noms de France. +L'aristocratie fournit également quelques-unes des institutrices qui, +dans les années suivantes, remplacèrent plusieurs des premières +titulaires. + +Au prestige de la naissance, Napoléon avait voulu ajouter la +considération qui s'attache aux fonctions bien rétribuées. Dans les +maisons de la Légion d'honneur, sans parler de la surintendante qui +recevait 15,000 francs, une dame dignitaire touchait 2,000 francs, une +dame de première classe 1,200, une demoiselle 600, sommes considérables +pour l'époque, surtout si l'on songe qu'elles étaient toutes entièrement +défrayées. Le gouvernement se montra plus généreux encore envers les +dames du collège de Milan, traitant avec la même faveur celles qu'on +avait trouvées à Milan même et celles qui avaient consenti à s'expatrier +exprès: la directrice fut appointée à 4,000 francs, la maîtresse à +3,000, chaque institutrice à 1,500. Le traitement de la maîtresse était +précisément celui d'un professeur de Faculté dans les Universités +impériales. Enfin, le gouvernement payait sans observation les _cent +louis_ qu'avait coûté le voyage de Mme de Lort. + +La plupart de ces personnes, comme il est naturel, avaient postulé les +places qu'elles occupaient. Quelquefois pourtant c'était le gouvernement +qui avait fait les premières démarches, ou plutôt, procédant avec une +rapidité un peu militaire, il nommait, sur la foi de leur renom, des +personnes qui ne s'étaient pas mises sur les rangs. Une lettre du +ministre des affaires extérieures du royaume d'Italie à son collègue le +marquis de Breme, ministre de l'intérieur, montre qu'on avait nommé Mme +de Soucy sans lui faire connaître le traitement qu'elle aurait, la date +à laquelle elle devrait partir, sans lui dire si ses frais de route +seraient payés: «Il est pourtant naturel,» disait Marescalchi, «qu'elle +désire être instruite de choses qui la touchent de si près.» C'est ainsi +qu'en 1813, une dame Rambaldi, qui administrait depuis douze ans +l'orphelinat de Vérone, fut toute surprise de recevoir un décret du 6 +janvier qui la nommait institutrice au collège de cette ville, honneur +qu'elle déclina[44]. + +Mais cette façon expéditive de conférer les emplois ne doit pas faire +mal juger de la manière dont le gouvernement se comportait avec les +directrices et avec leurs subordonnées. Sans doute, au premier abord, on +est un peu étonné, en examinant la correspondance administrative, du +style alors en usage dans les bureaux des ministères italiens; les +décrets du prince y sont qualifiés de vénérables et de très vénérés; lui +adresser une pièce officielle s'appelle _umiliarla_; la réponse qu'il y +fait est dite _abbassata da lui_; on ne lui _offre_ pas sa démission, on +la lui _demande_; il ne l'_accepte_ pas, il l'_accorde_, et ce mot +d'accorder revient à propos de tous ses actes qui semblent autant de +faveurs gratuites. Mais en retour, le ministère, qu'il s'adresse à la +directrice ou à une simple institutrice, s'exprime avec une aimable +courtoisie; les arrêtés de nomination sont quelquefois accompagnés de +gracieux compliments sur les mérites qui ont dicté le choix du +souverain. Les agents du ministère s'inspirent du même esprit: le jour +où le préfet de l'Adige ouvrit le collège des jeunes filles de Vérone, +il remit à la directrice provisoire une médaille d'honneur en signe de +la confiance du gouvernement. On accueillait avec une pareille +courtoisie les familles des élèves: le même préfet, dans la circonstance +que nous venons de rappeler, offrit un banquet, non seulement aux +autorités de la ville, mais aux parents qui étaient venus présenter +leurs enfants[45]. + +La correspondance officielle atteste que la bonne grâce n'était pas la +seule qualité des ministres de ce temps-là. On est frappé de leur +activité. Par une conséquence du pouvoir absolu, qui n'en compense pas +d'ailleurs les inconvénients, ces ministres qui n'ont à satisfaire qu'un +seul homme, et un homme impérieux mais point capricieux, peuvent donner +tout leur temps aux affaires de leur ressort. Des détails, même fort +minces, passent sous leurs yeux; ils veulent tout savoir et y +réussissent; toute question qu'on leur adresse reçoit une réponse +immédiate, mais ils tiennent à être interrogés.--Mais alors, dira-t-on, +ils se substituent à la directrice et l'annihilent.--Nullement. Vaccari, +successeur du marquis de Breme au ministère de l'intérieur, se montre, +dans sa conduite avec Mme de Lort et avec les institutrices, plein +d'égards, de tact et de bonté. Lorsqu'on fonda le collège de Vérone, on +avait naturellement songé à emprunter à Mme de Lort une de ses +collaboratrices, de même qu'on avait, quelques années plus tôt, demandé +à Mme Campan de donner Mme de Soucy au collège de Milan: «Je ne puis me +décider, avait dit le prince Eugène au ministre, à nommer (à Vérone) +une directrice que je ne connais pas... J'ai donc nommé seulement une +Maîtresse et quatre institutrices. Je vous invite ensuite à voir, avec +Mme de Lort, si elle pourrait nous donner une directrice et deux ou +quatre institutrices. Je ne dis pas que toutes ces personnes fussent +prises dans sa maison, mais je voudrais qu'elle nous en donnât au moins +une et nous indiquât les autres.» Loin d'ordonner, le vice-roi priait. +Le ministre, entrant dans ses intentions, écrivait qu'il espérait +déterminer Mme de Lort à se priver d'une de ses auxiliaires. Or, Mme de +Lort indiqua très volontiers, pour le poste de directrice, une +demoiselle Monnier qu'elle avait connue à Paris et qu'on aurait acceptée +de sa main sans disputer sur les conditions, si cette personne n'avait +décliné la proposition pour raison de santé; mais elle répondit à la +demande de prêter une de ses collaboratrices en faisant observer que son +personnel n'était pas au complet; et, plutôt que de la désobliger, le +ministre recommença ses recherches dans l'inconnu[46]. + +Encore, dans cette circonstance, Mme de Lort pouvait-elle avoir raison. +Mais ce qui fait particulièrement honneur au ministre, c'est la façon +dont il pénètre, supporte et tempère les défauts qu'elle mêlait à ses +vertus et à ses talents. Le gouvernement avait voulu, pour diriger le +collège de Milan, une grande dame: à certains jours, il put croire qu'il +avait réussi au delà de ses souhaits. Mme de Lort n'aimait pas à +compter; elle aurait voulu qu'on fît tenir les livres de la maison par +un agent spécial, et ce désir se justifie; mais elle aimait la +représentation, et un peu plus qu'il n'était nécessaire. Son voyage, +disions-nous, avait coûté cent louis; c'était beaucoup, si l'on songe +que Mmes de Maulevrier n'avaient à elles deux dépensé pour venir que 884 +francs. Quand il s'agit de monter le collège, Mme de Lort réclamait dès +le premier jour, et avant que la maison fût pleine d'élèves, un nombre +considérable de gens de service. Le ministère la ramena doucement à +l'économie. + +Ce n'est pas tout: Mme de Lort oubliait facilement sa naissance avec les +enfants, à qui au réfectoire elle coupait elle-même les portions; elle +l'oubliait aussi avec celles de ses collaboratrices qui ne pouvaient à +cet égard élever aucune prétention rivale; elle inspirait en particulier +à Mme Smith beaucoup d'affection et de dévouement; mais, en face de ses +égales, la femme de qualité reparaissait avec les petitesses de son +sexe et les exigences hautaines de sa caste. Elle n'eut pas toujours les +torts de son côté, mais la conduite du ministère n'en était que plus +difficile entre ces dames qui ne se sentaient pas nées pour gagner leur +vie, pour obéir, et qui n'avaient plus ni famille, ni foyer paternel, ni +fortune, ni patrie. Mme de Soucy entra la première en mésintelligence +avec Mme de Lort; mais, frêle, souffrante, Mme de Soucy ne fit point +d'éclat; et, quand elle obtint d'être relevée de ses fonctions, les +élèves purent croire que la maladie seule l'y déterminait. Les yeux +malins de la jeunesse surprirent au contraire les démêlés qui éclatèrent +l'année suivante, en 1812, entre la comtesse de Lort et les dames de +Maulevrier. Mme de Lort accusait les deux soeurs de traiter durement les +élèves; Mmes de Maulevrier affirmaient que la Directrice manquait aux +égards dus à deux personnes de leur rang, ou même simplement de leur +profession; les élèves prenaient naturellement parti contre elles, et un +jour une enfant heurta une de ces dames, sans que cet acte, mis par Mme +de Lort sur le compte de l'inadvertance, fût puni; Mme Victoire de +Maulevrier interprétait comme une bravade une visite de la Directrice à +sa soeur malade, et la mettait plus ou moins littéralement à la porte de +la chambre. La comtesse leur adressait à toutes deux le billet +caractéristique que voici: «Mme la Directrice a l'honneur de prévenir +Mmes de Maulevrier qu'elle a reçu l'ordre de S. E. M. le Ministre de +l'intérieur, de faire servir ces dames dans l'une de leurs chambres où, +par son ordre encore, on leur portera l'ordinaire de la maison, avant ou +après le repas des élèves. Ces dames voudront bien dire à la personne +qui leur remettra ce billet, le moment qui leur conviendra le mieux. Mme +la Directrice croit aussi qu'il pourra leur convenir mieux de coucher +dans la même chambre ou chacune dans la leur, et en conséquence, elle se +dispose à faire porter le lit de Mme Hortense à la place qu'elle +désignera.» Ici, Mme de Lort n'interprétait pas très exactement la +pensée du Ministre: il avait non pas ordonné, mais permis ces mesures, +et il les avait autorisées non par voie de punition, mais pour séparer +les parties belligérantes. Ses lettres montrent qu'il suivait d'un oeil +attentif et perspicace ces fâcheux mais inévitables démêlés: dans le +différend de Mme de Soucy avec la Directrice, il avait aperçu que les +prétentions de la première avaient causé la mésintelligence; dans +l'affaire des dames de Maulevrier, où les torts étaient partagés, on le +voit offrir au début sa médiation, puis, s'abstenir sur l'observation de +la Directrice que cette intervention envenimerait le dissentiment; aux +deux soeurs qui s'imaginent que Mme de Lort veut les évincer pour faire +place à ses protégées, il répond sans humeur que, le nombre des +institutrices ne se trouvant pas complet, Mme de Lort n'a pas besoin de +les exclure pour introduire les personnes à qui elle voudrait du bien; +il ne les en protégeait pas moins contre toute représaille et invitait +poliment la Directrice à ne pas permettre aux enfants de s'immiscer dans +le débat. Il ne lui échappe aucun trait de raillerie ou d'impatience. En +Italien qu'il est, il sait prendre son parti de ce qu'on ne peut +empêcher, et ne se flatte pas de faire vivre des femmes dans une paix +éternelle. Il maintient le principe d'autorité en laissant partir Mmes +de Maulevrier comme Mme de Soucy, puisqu'elles ne peuvent s'accommoder +au commandement de Mme de Lort; mais alors même ses égards témoignent +aux innocentes rebelles que les qualités qui leur manquent ne lui font +pas méconnaître celles qu'elles possèdent. + +Le prince Eugène, qui est Français, prend les choses plus à coeur: «Le +Ministre,» écrit-il de Moscou le 8 octobre 1812, «fera connaître à Mme +la Directrice que cette affaire m'a affligé et que, pour son propre +intérêt comme pour celui du Collège Royal, je verrais avec beaucoup de +peine qu'il se présentât jamais un troisième événement de la même +nature. Je ne doute pas des torts de Mmes de Maulevrier; mais je me +persuade que, si Mme de Lort eût appelé plus tôt à son secours +l'intervention du Ministre, on aurait prévenu les conséquences que la +mesure _aujourd'hui nécessaire_ (souligné dans le texte) ne peut manquer +d'avoir dans l'opinion publique[47].» + +Mais le flegme bienveillant du ministre voyait plus juste que le chagrin +affectueux du prince Eugène. Ces petites brouilles ne portèrent aucune +atteinte à la prospérité de la maison qui frappait tous les regards. +Nous en avons pour preuve, non pas seulement des déclarations publiques +qu'on pourrait suspecter: par exemple le _Giornale Italiano_, en +relatant le 19 avril, le 18 décembre 1811 des visites que la vice-reine +et son mari y ont faites, assure que leurs Altesses se sont montrées +très contentes et ont félicité Mme de Lort. On pourrait prétendre que ce +langage s'adresse au public qu'on veut séduire. Mais voici une lettre +ministérielle du 21 juin 1812 qui n'était pas destinée au public, mais à +Mme de Lort seule: «Ma visite d'hier à votre collège m'a convaincu +encore davantage des progrès que les élèves font dans leurs études, +nouvelle preuve de l'excellente direction que vous savez donner à toutes +les parties de leur éducation. J'ai déjà eu, Madame, l'occasion de me +louer de vous; j'ai même eu récemment la satisfaction de voir comme Son +Altesse Impériale a daigné vous manifester par mon intermédiaire son +approbation pour l'oeuvre que vous avez accomplie.» Une gratification de +deux cents francs pour chacun des professeurs du collège accompagnait +cette lettre et en corroborait irréfragablement la sincérité. + +Le public en jugeait comme l'autorité; car il sollicitait les places +payantes avec autant d'empressement que les places gratuites; et c'est +pour répondre à cette disposition si flatteuse que l'on décida la +fondation des collèges de Vérone et de Bologne où, toutefois, puisqu'il +ne s'agissait plus de fonder dans la capitale du royaume une institution +modèle, on ménagerait le trésor public et la bourse des familles: ces +collèges devaient donner une instruction un peu moins étendue; le prix +de la pension y était fixé à six cents francs au lieu de huit cents, et +chacun des deux recevrait, non plus seulement cinquante élèves comme le +collège de Milan, mais cent, dont moitié, comme à Milan, à titre +gratuit. Le personnel de ces deux collèges de second ordre devait +toucher des appointements un peu inférieurs; (1,000 francs pour la +Directrice, 800 francs pour la Maîtresse, 600 pour chaque +institutrice); et on ne le faisait plus venir d'au delà des Alpes. On +avait pourtant cette fois encore, nous avons eu occasion de le dire, +cherché hors du royaume, au moins pour Vérone; on avait aussi songé à +confier le collège de cette ville à des religieuses salésiennes qui +auraient à cet effet quitté Roveredo; le préfet de l'Adige fut sans +doute fort heureux quand on abandonna ce dernier projet; car dans son +discours d'ouverture, on trouve un passage qu'on croirait d'hier sur +_l'insuffisance babillarde de vierges voilées qui, privées du doux nom +de mères, en pratiquaient mal les fonctions puisqu'elles en ignoraient +les sentiments et les devoirs_[48]. Mais en somme l'esprit et les +méthodes demeurèrent les mêmes qu'à Milan. On apporta les mêmes soins au +choix de la Directrice, et, pour la seule des deux maisons qui s'ouvrit, +celle de Vérone, on en rencontra une fort estimable dans la personne +d'Amalia Guazza qu'on avait nommée Maîtresse le 13 juillet 1812 et que +l'on mit le 6 janvier 1813 à la tête de l'établissement: «Le préfet de +l'Adige, avait dit le ministre, donne les meilleures informations tant +sur le zèle qu'elle a déployé dans les premiers temps de l'installation +du collège, suppléant presque à elle seule à l'absence des +institutrices non encore parvenues à leur destination, que sur son +habileté peu commune à s'acquitter des charges difficiles qui lui +étaient confiées. Il dépeint de la manière la plus avantageuse sa +manière de se présenter, son amabilité qui lui a gagné l'affection de +toutes les élèves alors qu'elle maintenait dans le collège la plus +exacte observance de la Règle[49].» + +Le collège de Vérone rencontra dans le public la même faveur que celui +de Milan. + +Mais, dira un sceptique, qui sait si en mettant leurs filles dans ces +collèges, les pères n'entendaient pas uniquement faire leur cour à +Napoléon, ou s'ils n'obéissaient même pas aux injonctions de ses agents? +M. Tivaroni n'affirme-t-il pas qu'on ordonnait aux nobles romains +d'envoyer leurs enfants dans les lycées de Paris? Nous répondrons par +des faits positifs. D'abord il suffit si peu de la volonté déclarée du +gouvernement le plus absolu pour peupler un collège, que nous avons vu +l'établissement de Mme Laugers demeurer vide malgré les titres dont on +le décorait, malgré les subventions et un changement de local; ce n'est +ni l'adulation ni la crainte qui font la prospérité d'une maison +d'éducation, c'est la confiance fondée sur l'estime. À Parme, +l'administration française était dirigée par un préfet d'un zèle +intempérant qui s'était mis en tête de communiquer au collège de +Sainte-Catherine, dit collège des nobles, son enthousiasme pour +Napoléon; il en invitait à ses brillantes soirées les sujets les plus +méritants; il faisait jouer par les élèves des pièces militaires, _Le +Dragon de Thionville_, _La Bataille d'Austerlitz_; comme il n'est pas +très difficile d'échauffer l'imagination de la jeunesse, surtout quand +on lui parle au nom d'un victorieux, il avait assez bien réussi auprès +d'elle; ses comédiens imberbes avaient joué avec une verve qui charmait +l'état-major; mais les familles n'entendaient pas que l'on transformât +le collège en prytanée militaire. Elles redemandèrent leurs enfants. +Quelques-uns de ceux-ci protestèrent. Quand le prince romain Spada +envoya réclamer ses trois fils, modèles de bonne conduite, l'aîné qui +était le plus âgé du collège «tint avec ses deux frères un petit conseil +de famille, à la suite duquel il fit connaître à l'agent de sa maison +qu'il ne croyait pas convenable de retirer ses jeunes frères du collège, +et que, comme leur aîné, il ne pouvait y consentir, qu'au reste, son +père ne les réclamant que sur les calomnies et les bruits répandus +contre le collège, il conviendrait qu'il vînt s'éclairer par lui-même de +la vérité, et que l'intérêt de ses enfants devait suffire pour le +déterminer.» Mais en vain l'obstiné préfet signifia qu'une fois admis au +collège, on n'en sortait qu'à la fin des études: les parents employèrent +les larmes des mères, les recommandations des ambassadeurs, +l'intervention des ministres: il fallut rendre un à un bon nombre +d'élèves, et l'on vit l'instant où il ne resterait plus personne dans le +collège[50]. L'insuccès du préfet de Parme, comme celui de Mme Laugers, +prouve que le succès de nos collèges de jeunes filles était mérité. + +Un autre fait que j'ai annoncé par une allusion anticipée, prouvera +combien l'opinion publique était attachée à nos collèges: ce fut elle +qui les sauva en 1814, ce fut elle qui obligea l'Autriche à les +respecter et qui par là leur permit de donner tous les fruits qu'on en +pouvait attendre. + +La haine des restaurateurs de l'ancien régime contre les Français +s'étendait en effet jusqu'aux établissements d'ordre pédagogique ou +scientifique fondés par nous. Ainsi, en Toscane, Napoléon avait vivifié +un Musée de physique et d'histoire naturelle qui datait de 1775; il +l'avait employé à propager par la parole et par la plume les +connaissances nouvelles, si bien qu'on avait publié un premier volume +d'Annales en 1808, un deuxième en 1810: le gouvernement du grand-duc, +non seulement ne pressa pas la continuation de ce recueil dont le +troisième volume ne parut qu'en 1866, mais supprima les chaires du +Musée[51]. En Lombardie, les Autrichiens établirent en principe, par un +décret du 31 mai 1814, que tous les membres étrangers du corps +enseignant quitteraient leurs fonctions, sauf les exceptions qui +paraîtraient nécessaires. L'application de ce principe eût entraîné la +fermeture immédiate du collège de Milan, puisque, comme le montrait le +tableau du personnel, demandé en cette occasion à Mme de Lort, la +directrice, la maîtresse et trois institutrices au moins sur six, +étaient françaises. Mais Paolo De Capitani, chargé du portefeuille de +l'intérieur, représenta, dès le lendemain 1er juin, cette conséquence à +la régence du gouvernement provisoire, ajoutant que l'établissement +jouissait de la pleine faveur du public, _gode tutto il favore del +pubblico_[52], et les Autrichiens eurent le mérite d'ordonner que le +personnel serait provisoirement maintenu: ils se bornèrent à cet égard à +remercier, par raison d'économie, deux institutrices, les deux dernières +venues: ce fut donc le hasard seul qui fit tomber cette mesure sur deux +Françaises, Mmes Valentine Duhautmuid ou Dehuitmuid et Jasler de +Gricourt, qui reçurent même une indemnité[53]. + +L'enquête à laquelle les Autrichiens procédèrent ensuite les amena, au +cours de l'année suivante, à émettre le plus honorable témoignage en +faveur de l'institution: «Le gouvernement,» disait le rapport, «devant +rendre justice aux soins de la directrice et à la sagesse des +règlements, ne peut que se déclarer extrêmement satisfait en toute chose +de la marche de cet établissement.» Cette déclaration si flatteuse du +gouvernement s'accorde de tout point avec le voeu de l'opinion publique +et le respectable suffrage des pères et mères de famille des classes les +plus distinguées, qui considèrent comme une faveur insigne d'obtenir +pour leurs filles une place dans le collège, même contre payement de la +pension entière[54].» Le local, sur le choix duquel le gouvernement +français avait longtemps réfléchi avant de s'arrêter au couvent de +Saint-Philippe de Neri, lui paraissait des mieux appropriés à la +destination. Bref, le 8 juillet 1816, Mme de Lort fut informée, par +l'intermédiaire de M. d'Adda, que le collège était définitivement +conservé: «Le gouvernement,» disait le haut fonctionnaire, «a le plaisir +de vous notifier que Sa Majesté impériale et royale, dans sa parfaite +clémence, daigne approuver la conservation du collège impérial et royal +des jeunes filles, si avantageusement confié à votre sage direction, +_alla di Lei saggia direzione tanto vantaggiosamente affidato_;» et ils +résolurent d'augmenter le nombre des places payantes[55]. + +L'enthousiasme d'une Anglaise va nous expliquer la satisfaction des +Allemands. Voici le récit que lady Morgan nous a laissé de sa visite au +collège de Milan. Après avoir rappelé que Mme de Lort, femme d'un mérite +distingué et d'une conduite irréprochable, avait présidé à la fondation +du collège, elle ajoute: «Depuis, nous recherchâmes toujours l'occasion +de jouir de sa société. Comme il n'existe aucune école de ce genre en +Angleterre, il est impossible d'en donner l'idée par aucune comparaison; +mais sous les rapports essentiels du bon air, de l'espace, de +l'élégance, de la propreté, des soins et du bon ordre, il est impossible +de surpasser cet établissement. Le couvent de Saint-Philippe de Neri +ressemble à un château royal; ses arcades, surmontées de galeries +ouvertes, entourent un jardin superbe et parfaitement cultivé. Les +dortoirs sont très grands et pourvus de cabinets de toilette abondamment +fournis d'eau par de belles fontaines.» Je passe ici quelques détails +sur les dortoirs et l'infirmerie. «Des bains chauds et froids y sont +attenants. La lingerie est une grande pièce remplie de tout ce qui est +nécessaire pour l'habillement d'une femme, fait par les élèves pour leur +propre usage; mais les matériaux sont fournis par la maison. Une autre +chambre contient les ouvrages d'agrément. Chaque classe a des +appartements séparés qui donnent tous sur le jardin, et le désavantage +d'un air chaud et renfermé, si commun même dans nos meilleures écoles, +est ainsi réellement évité. Nous vîmes des groupes d'enfants courant +d'une classe à l'autre à travers des orangers et des buissons couverts +de fleurs, chacune avec son petit chapeau de paille et son panier au +bras. Nous les vîmes ensuite rassemblées dans une belle salle, d'où +elles se rendirent au réfectoire autour d'un excellent dîner. Quand Mme +de Lort entra, plusieurs des plus petites se pressèrent auprès d'elle et +reçurent un moment des caresses ou quelques marques d'affection et de +familiarité. Elle leur parla en français à toutes pour nous montrer +leurs progrès, et les fit rire de bon coeur des méprises qu'elles +faisaient. L'italien est soigneusement cultivé et l'on permet le moins +possible l'usage du milanais. Les études sont très libérales et doivent +choquer la plupart de leurs grand'mères, qui apprenaient à peine à lire +et à écrire et qui voient leurs illustres descendantes, que leur +naissance devait condamner à l'insipidité et à l'indolence, occupées à +couper des chemises ou à faire des corsets, à inventer des formes de +robes et à raccommoder des bas, instruites dans tous les détails que +doit connaître une maîtresse de maison et combinant ces devoirs +domestiques avec l'étude des langues, les arts, les sciences et la +littérature[56].» + +À la vérité, les Autrichiens opérèrent bientôt, le 1er août 1818, +quelques changements dans la maison; mais ces changements ne portèrent +guère que sur les exercices religieux, le choix des livres et les +relations de la Directrice avec l'autorité. Napoléon, tout en inculquant +fortement l'habitude de la piété aux jeunes filles, les tenait en garde +contre le mysticisme: il spécifiait des prières purement canoniques: le +règlement autrichien porta, au contraire, que la prière commune serait +ou composée ou tirée exprès de quelque bon livre de spiritualité; il +prescrivit une huitaine de manuels de dévotion. La liste des ouvrages de +pure littérature fut notablement réduite, malgré l'adjonction naturelle +sous un empereur d'Autriche de la langue et de la littérature de +l'Allemagne; elle se composa seulement des ouvrages suivants: +Anthologies italiennes à l'usage des humanités supérieures, des +humanités inférieures, des classes de grammaire; Lettres des meilleurs +écrivains italiens choisies par Elia Giardini, Lettres sur le chant de +Minoja, Lettres familières (en italien également). Fables de La +Fontaine, de Gellert, de Lessing, de Gessner. Contes moraux (en +allemand) de Filippi; OEuvres diverses pour la jeunesse (en allemand) de +Campe; enfin, comme ouvrages de divertissement, Berquin en italien et en +français, les ouvrages sacrés de Métastase, les Nouvelles Morales de +Soave, les Contes Moraux de De Cristoforis. La liste des ouvrages +d'histoire fut encore plus réduite. Plutarque, par exemple, le Voyage +d'Anacharsis, les ouvrages de Robertson, de Voltaire, de Lacretelle, +ceux même de Fléchier, de Bossuet disparurent, aussi bien que Boileau, +Racine, Corneille, Mme de Sévigné, Cervantès, Goldoni et Alfieri. Enfin, +tandis que sous l'Empire, la Directrice était en communication directe +et constante avec le ministère, le collège fut désormais placé sous la +surveillance d'un curateur choisi dans l'aristocratie lombarde, le comte +Giovanni Luca della Somaglia, qui eut plus tard pour successeur le comte +Giovanni Pietro Porro d'abord, le comte Renato Borromeo ensuite. + +Mais la timidité d'esprit qui avait dicté tous ces changements +n'empêchait pas le gouvernement autrichien de subir l'ascendant de la +pensée qui avait présidé à la fondation du collège: le régime intérieur +de la maison demeura identiquement le même, sauf que, d'accord avec la +Directrice, on espaça davantage les sorties des élèves et que les +visites des parents furent assujetties aux usages des couvents. On +n'emprunta rien au collège de filles, fondé à Vienne, rue Abster, par +Joseph II, bien qu'on eût un instant expédié d'Autriche la règle de ce +collège dans la pensée de l'appliquer en Lombardie. Les élèves admises +à titre gratuit continuèrent à être traitées sur le même pied que les +autres: à Vienne, celles des jeunes filles qu'on admettait gratuitement +s'engageaient à se vouer pour six ans à l'instruction publique, +engagement fort honorable dans une École Normale où tous le prennent, +mais distinction fâcheuse dans une maison où les pauvres seuls y sont +soumis. À Vienne, les élèves payantes s'entretenaient elles-mêmes; à +Milan, la maison continua à se réserver le moyen de maintenir +l'uniformité du costume. Les habitudes démocratiques, ou, si l'on aime +mieux, viriles, furent maintenues: les grandes élèves durent, comme par +le passé, s'habiller seules ou sans autre aide que celle de leurs +compagnes, aider à tour de rôle l'infirmière pour apprendre à soigner +les malades, faire leurs vêtements, leur linge et celui du collège. +Enfin, si la littérature et la philosophie françaises n'occupèrent plus +la même place dans les programmes, c'étaient une directrice et une +Maîtresse françaises qui continuaient à diriger la maison. Pour les +simples institutrices, si la pluralité avait bientôt cessé de nous +appartenir, si, pour celles qu'on ne prenait pas en Italie, on chercha +peut-être plutôt à Genève ou en Savoie, on n'exclut jamais +systématiquement nos compatriotes. + +C'est même chose curieuse que le soin avec lequel les Autrichiens +s'abstiennent d'ordinaire de toucher aux usages de ce collège. Nous +avons dit que la raison d'économie leur avait fait, en 1814, remercier +deux institutrices; cette question de l'économie revint plusieurs fois, +car le collège, comme la plupart des établissements publics, coûtait +plus qu'il ne rapportait; néanmoins on voit François II, en 1818, +déclarer qu'il n'y a point lieu à réduire les dépenses de la maison, et, +détail plus piquant, la Direction impériale et royale de comptabilité +elle-même batailler en 1828 contre la proposition de réduire les +appointements des institutrices à nommer par la suite. «Il fallait avoir +égard,» disait-elle, «aux branches d'enseignement qu'on cultivait dans +ce collège, au degré éminent, aux conditions toutes particulières où il +est placé.» Si cette réduction passa l'année suivante, c'est que le +curateur, fort bien intentionné pour la maison, l'appuya par un argument +fort plausible: il fit remarquer que des appointements très élevés, +offerts à des personnes souvent très jeunes (et quinze cents francs, +pour des femmes nourries et logées, étaient alors en effet une assez +grosse somme) amenaient quelquefois au collège des personnes fort +honnêtes, mais sans vocation véritable, qui n'y restaient que le temps +nécessaire pour amasser un peu d'argent. Enfin l'Autriche eut le mérite +de comprendre que, tandis que la conformité de notre langue avec +l'italien en rendait l'étude attrayante à de jeunes italiennes, +l'allemand semblerait toujours à la plupart d'entre elles un _pensum_ +désespérant; aussi, tout en en prescrivant l'étude, ne l'imposa-t-elle +qu'aux élèves les plus avancées, alors que le français, comme l'italien, +s'apprenait dans toutes les classes. Ce fut sans doute par inadvertance +qu'elle supprima dans la liste des livres l'histoire spéciale de +l'Allemagne, en maintenant celle de la France, mais le fait qu'une +pareille inadvertance ait été commise est déjà significatif[57]. + +Avouons que les Autrichiens eurent du mérite à conserver, même en la +modifiant, une institution du vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de +Wagram! Ils en furent récompensés par la prospérité du collège. Dès +qu'ils avaient mis quelques nouvelles places payantes à la disposition +des familles auxquelles Napoléon n'en offrait que vingt-six sur +cinquante, celles-ci en avaient profité; en 1821, outre les vingt-quatre +élèves gratuites, on eut trente et une élèves payantes, trente-neuf en +1822, quarante-six en 1824 et 1825, accroissement qui élevait la +population totale du collège de cinquante à soixante et onze élèves. Ces +chiffres étaient considérables pour l'époque; car voici la population +des collèges de jeunes filles en 1817 pour la Lombardie d'après +l'Almanach officiel de la province: collège des Salésiennes à Alzano, 65 +élèves; collège de Brescia, 14; collège des Salésiennes de Salo, 15; id. +de Côme, 44; collège de Crémone, 12; de Mantoue, 13; à Milan, le collège +des Salésiennes ne compte que 46 élèves et le collège de la Guastalla +réservé aux filles nobles ne comprend, outre ses 24 élèves gratuites, +que 9 payantes. Ce dernier chiffre est fort intéressant, car il prouve +que l'aristocratie lombarde préférait à cette maison purement nobiliaire +l'établissement fondé sur le principe de l'égalité. Ajoutons que ce +n'était pas seulement la partie libérale de la noblesse qui appréciait +ce dernier: on s'attendait bien que le comte Luigi Porro Lambertenghi, +dont les fils eurent Silvio Pellico pour précepteur, y mettrait ses +filles[58]. Mais les partisans, les représentants même de la +restauration de l'ancien régime souhaitaient aussi d'y placer leurs +enfants, témoin le marquis Alfieri di Sostegno, ambassadeur de Sardaigne +à Paris et jadis otage de la France, qui sollicita et obtint en 1815 d'y +faire élever sa fille[59]. + +Le nombre des élèves du collège diminua un moment vers 1828; mais il se +releva bientôt, puisque le curateur, dans un rapport du 28 février 1834, +demanda qu'on agrandît un peu les dortoirs pour que deux élèves de plus +pussent venir se joindre aux quatre-vingts que la maison comptait alors. +Quant à la diminution momentanée, il l'avait expliquée en juin 1829 +d'une manière fort honorable pour le collège, tout en signalant quelques +réformes à y introduire; c'était, disait-il, l'effet de l'ouverture de +beaucoup de pensionnats particuliers à Milan et en Lombardie et des +services mêmes rendus par le collège, beaucoup d'anciennes élèves se +sentant capables d'élever leurs filles chez elles[60]. Le collège +n'avait pas été davantage étranger à cette élévation du nombre des +pensionnats en Lombardie qui avait plus que doublé, comme on peut le +voir en comparant l'Almanach officiel de 1828 à celui de 1817; car, dès +le 5 juin 1813, le gouvernement français avait cru devoir prémunir le +public par la voie du _Giornale italiano_ contre une sorte de +contrefaçon. + +Les Rapports annuels qui constataient la prospérité de notre collège +l'attribuaient tous à la bonne tenue de la maison, aux progrès des +élèves: «L'établissement,» dit, par exemple, celui de 1824-1825, «est +florissant au même degré que les années précédentes, comme le montrent +le nombre des élèves et leurs progrès tant dans les moeurs que dans +l'instruction civile et religieuse; les examens semestriels de 1825 en +ont fourni une preuve publique. Pour les professeurs et la Maîtresse, on +ne peut que se louer de leur zèle et de leur conduite régulière et +subordonnée[61].» Aussi le gouvernement autrichien donna-t-il à la +Directrice un gage public de son estime en lui conférant l'Ordre de la +Croix étoilée, «destiné à des dames nobles qui, se consacrant surtout +au service et à l'adoration de la croix, s'adonneraient de plus à la +vertu, aux bonnes oeuvres et à la charité[62].» Il est vrai que l'âge de +Mme de Lort et sa santé depuis longtemps ébranlée lui conseillèrent +bientôt après la retraite. Mais, quand elle obtint son congé, à +soixante-quatre ans environ, au début de septembre 1828, le collège +était sur un trop bon pied pour en souffrir. Mme Henriette Smith, qui +appartenait à la maison depuis dix-huit années, qui depuis le 20 mars +1812 y remplissait les fonctions de Maîtresse, qui avait toujours vécu +en parfaite intelligence avec la Directrice et l'avait suppléée avec +dévouement, avec habileté durant ses absences et ses maladies, fut +nommée à sa place le 24 août 1829, après avoir encore une fois exercé la +fonction par intérim. + +Les documents qui subsistent ne permettent pas d'instituer le parallèle +de la première et de la deuxième Directrice. Tout ce que l'on peut +conjecturer, c'est que la seconde, si elle n'avait ni les qualités ni +les défauts d'une comtesse, possédait une aptitude plus marquée pour se +mettre à toute espèce de travaux: ainsi, elle emploie au besoin +l'italien dans sa correspondance officielle, tandis que Mme de Lort +répondait toujours en français aux lettres écrites en italien; elle se +déclarait prête à tenir la comptabilité de la maison, tâche que Mme de +Lort avait toujours déclinée autant qu'elle l'avait pu. Quoi qu'il en +soit, l'autorité marquait pour l'une et pour l'autre une égale estime et +leur attribuait à toutes deux une grande part dans la prospérité du +collège. + +La seconde et dernière Directrice française administra la maison encore +plus longtemps que n'avait fait la première; car elle resta en activité +jusqu'à la fin de 1849[63]. Je ne sais si c'est la mort ou le besoin de +repos qui l'enleva à ses fonctions et si elle a vu le retour du drapeau +français dans la capitale de la Lombardie; mais je suis du moins +content pour elle qu'elle ait vu les journées de mars 1848, date +glorieuse et pleine de promesses à laquelle les fils et les frères de +ses élèves en avaient une première fois chassé les Allemands. + +Elle emporta une autre satisfaction, celle de laisser le collège dans +une prospérité qui dure encore aujourd'hui dans le nouveau local de la +_via Passione_. + + + + +CHAPITRE V. + +Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le +collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les +voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de +ces collèges a puissamment contribué à relever le coeur et l'esprit de la +femme en Italie. + + +Le collège de Vérone n'avait pas couru les mêmes dangers, précisément +par les raisons qui nous ont fait prendre de préférence le collège de +Milan pour objet de notre étude: le personnel en était italien, et le +plan d'études moins étendu; il pouvait donc moins inquiéter l'Autriche. +Toutefois, comme nous l'avons dit, on y appliquait le même système +d'éducation, sinon d'instruction, qu'à Milan. Il avait donc, lui aussi, +de quoi déplaire. Mais il faut croire que lui aussi il fut sauvé par les +services qu'il rendait: ici encore, en effet, les Autrichiens +maintinrent en fonctions le personnel nommé par le prince Eugène et +laissèrent en vigueur la règle primitive jusqu'en 1837; encore ne +touchèrent-ils jamais aux points essentiels, à ceux qui pouvaient le +mieux retremper le caractère et réformer les moeurs du sexe féminin en +Italie; on peut s'en convaincre en lisant un récit succinct des +vicissitudes de ce collège, que le gouvernement italien a publié en +1873[64]. Car ce collège, comme celui de Milan, est toujours vivant et +prospère. Nous renvoyons à cette histoire sommaire qui achèvera de +montrer la solidité de cette oeuvre de Napoléon. Détachons-en seulement +une note de la page 4, qui rend un glorieux témoignage de l'excellence +du choix fait par le prince Eugène pour la direction de l'établissement: +«C'est une dette de reconnaissance de rappeler le nom de la première +Directrice, qui fut Mme Amalia Guazza, et dont les éminents services ont +laissé dans le pays et dans la maison le plus cher, le plus impérissable +souvenir. Entrée au collège à l'époque même de la fondation, et nommée +Directrice effective par décret du 6 janvier 1813, elle soutint cette +charge difficile pendant plus de quarante années et l'exerçait encore +lorsqu'elle mourut le 30 juin 1854.» + +Le collège de Lodi fut également conservé: quand lady Morgan le visita +dans les premières années qui suivirent la chute de Napoléon, Maria +Cosway avait été rappelée en Angleterre par des affaires domestiques, et +une autre dame le dirigeait; mais il était florissant comme il l'est +encore aujourd'hui. Lady Morgan, qui attribue à Maria Cosway _tous les +talents, toutes les qualités qui peuvent rendre une femme accomplie_, y +dit que sous sa direction ce pensionnat était devenu et restait _une des +meilleures maisons qui existent en Italie et peut-être en Europe_. Ce +qu'elle ajoute prouve que, sauf quelques modifications sur l'article du +parloir, les Autrichiens avaient laissé subsister la règle de la maison +émanée du même esprit que celle du collège de Milan, quoique visant à +une éducation moins complète: «Le costume est uniforme, simple et propre +sans recherche. L'instruction est la même pour tous, excepté la musique, +la danse et le dessin que l'on n'enseigne qu'à celles dont les parents +sont de rang à nécessiter des talents de ce genre. Elles apprennent des +ouvrages d'aiguille utiles et l'économie domestique, de manière à +pouvoir, en rentrant dans leur famille à l'âge de quatorze ans, tenir +des livres de commerce ou conduire une maison. L'écriture, +l'arithmétique et le style épistolaire sont particulièrement soignés, et +la géographie, la grammaire et l'histoire enseignées à fond[65].» + +L'oeuvre française dont nous retraçons l'histoire désarma jusqu'à la +haine plus aveugle encore des Bourbons de Naples. Caroline Murat, qui +avait pris à coeur l'établissement placé sous sa protection, avait, +dit-on, en quittant le royaume, répété à tous les Napolitains qui lui +faisaient leurs adieux: «Conservez mon école, veillez sur les _Miracoli_ +(ex-couvent de Naples dans lequel on avait transporté le collège +d'Aversa)!» Son voeu fut exaucé. Le roi Ferdinand Ier montra sa mauvaise +humeur en refusant de visiter l'établissement; mais le 6 novembre 1816, +il le confirma _quoique élevé par l'envahisseur_. Pietro Colletta +constate avec joie, dans son Histoire du Royaume de Naples, que cette +maison, fondée par Joseph et Joachim, «après avoir grandi sept années en +mérite, en importance, et en renommée,» a été conservée avec la règle +originelle. Ce que lady Morgan, dans sa relation de voyage, appelle de +grands changements, se réduisit à l'adjonction d'un professeur de +catéchisme et à quelques modifications dans les rapports entre les +parents et les familles; la règle intérieure fut maintenue[66]. +Aujourd'hui encore deux des trois collèges qui existent à Naples sont +établis l'un aux Miracoli, l'autre à San Marcellino. Les noms de la +princesse Maria Clotilda, de la reine Maria Pia, qu'ils portent +présentement, ne suffisent pas à faire oublier les véritables +fondateurs. + +Je le demande maintenant: s'il est vrai que de pareils établissements +eussent partout produit de bons effets, combien ne furent-ils pas +efficaces, nécessaires, chez un peuple qui commençait à vouloir se +relever de sa décadence, mais où l'instruction et l'éducation des femmes +étaient dans le délaissement que nous dépeignent les historiens +italiens? À une éducation qui entretenait la mollesse, les préjugés de +caste, l'ignorance, où la piété même ne tournait pas au profit de la +vertu, ils avaient substitué une éducation qui reposait sur une piété +agissante et éclairée, qui enseignait que le mérite seul établit des +différences entre les hommes, qui préparait, non plus des femmes sans +défense contre les surprises du coeur, sans intérêt pour les idées +généreuses, mais les épouses et les mères des patriotes qui ont relevé +l'Italie. Si Parini, si Alfieri avaient pu voir ces nouveaux principes +appliqués pendant quarante années par les personnes mêmes que les +fondateurs avaient reconnues dignes de les répandre, s'ils avaient pu +voir l'élite de la société solliciter le bienfait de cette éducation +pour ses filles, avec quelle éloquence, avec quelle émotion +n'auraient-ils pas béni un pareil symptôme de régénération, et l'auteur +du _Misogallo_ n'eût-il pas avoué ce que proclamait Stendhal, que les +collèges de jeunes filles institués en Italie par le gouvernement +français _ont eu la plus salutaire influence_? + +Nous objectera-t-on que Stendhal était Français, que nous faisons parler +à notre guise Alfieri et Parini? En ce cas, nous laisserons le dernier +mot à deux témoins dont on ne suspectera pas l'impartialité et dont on +ne nous accusera pas d'interpréter arbitrairement le silence; car ils +sont tous deux étrangers, et ils se sont prononcés avec une précision +catégorique. Ecoutons d'abord lady Morgan: «De tous les bienfaits que la +Révolution a conférés à l'Italie, celui dont les favorables effets +dureront le plus longtemps, est un système d'éducation pour les femmes +plus libéral, élevé sur les ruines d'un bigotisme dégradant.» Ecoutons +enfin un patriote italien: Colletta, dans le passage précité où il nous +apprend que le collège des Miracoli survécut à la réaction bourbonienne, +déclare que cette maison a contribué et contribue encore puissamment à +rendre meilleures les moeurs domestiques, à former beaucoup de vertueuses +épouses, de mères prévoyantes, affectionnées aux joies de la famille: _è +stata ed è potente cagione dei costumi migliorati delle famiglie e +dell'incontrarsi spesso virtuose consorti, provvide madri amorose delle +domestiche dolcezze_. Il est impossible de désirer un témoignage plus +désintéressé et plus glorieux. + + + + +L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR LIBRE EN FRANCE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Du goût pour les cours publics. + + +Pourquoi, chez un peuple qui a de tout temps goûté l'art de bien dire, +le brillant professeur qui avait plus fait, par l'éclat de sa parole, +pour fonder l'université de Paris, que les papes par leurs bulles; +pourquoi cet Abélard qui peuplait une solitude de la Champagne en y +portant sa chaire, n'a-t-il trouvé qu'au dix-neuvième siècle, dans la +personne d'illustres maîtres de la Sorbonne et du Collège de France, des +héritiers de son talent et de sa popularité? Pourquoi, si l'on excepte +la période de la Renaissance, où la science d'un Budé, d'un Turnèbe, +aidée de la noblesse de leur caractère et de l'enthousiasme du temps, +amenait à leurs cours quelques gentilshommes, la montagne +Sainte-Geneviève voyait-elle si rarement avant notre siècle le grand +public se mêler aux habitués du pays Latin? Sans doute, les exercices +publics des collèges, surtout quand les jésuites en réglaient +l'ordonnance, les joutes de la Faculté de théologie, surtout quand +Arnauld y déployait sa dialectique passionnée, attiraient un concours +nombreux de personnages marquants; tel professeur à la parole mordante, +d'un tour d'esprit bizarre, un Guy Patin, par exemple, voyait +quelquefois survenir un auditeur illustre qu'il saluait d'un compliment +improvisé. Mais c'étaient là des circonstances extraordinaires: on peut +dire, d'une manière générale, que les candidats aux grades +universitaires fréquentaient seuls l'Université. + +Essayons d'expliquer ce fait. + +Le public, dans les derniers siècles, n'aimait certes pas moins la +littérature que de nos jours; mais il la cultivait autrement. Aimer les +lettres, c'était d'abord pour lui lire et relire les auteurs classiques +de l'antiquité ou des temps modernes. On sortait jeune du collège; mais +on y avait pris le goût d'un commerce intime avec un petit nombre +d'auteurs du premier ordre; et comme en entrant dans le monde on y +retrouvait ces auteurs en possession d'un égal crédit, on leur gardait +une fidélité qui occupait une bonne part des loisirs de la vie. On ne +désirait point un commentaire éloquent ou spirituel de ces grands +écrivains: on préférait les étudier soi-même. C'est une des raisons pour +lesquelles l'époque qui a le plus universellement, le plus vivement +goûté Cicéron et Virgile, nous a bien laissé quelques pages admirables +offertes en tribut à l'antiquité, mais non un bon livre de critique sur +les orateurs ou sur les poètes anciens; et c'est aussi la raison pour +laquelle on ne se remettait plus, à l'âge adulte, sur les bancs de +l'école. + +Aimer les lettres, c'était encore s'essayer à écrire. Même parmi les +personnes les plus résolues à ne point compromettre leur réputation +d'esprit au profit d'un imprimeur, presque tous ceux qui se piquaient de +goûter la littérature se hasardaient à rimer dans le secret de +l'intimité, à enfermer dans d'élégantes maximes quelques ingénieuses +remarques sur les moeurs, à esquisser le portrait d'un ami où l'on +tâchait de mêler d'une main légère l'éloge et l'avertissement, à définir +le sens précis des expressions de la bonne compagnie; ils soignaient +leurs lettres, leurs entretiens des jours de réception: la +correspondance épistolaire et la conversation formaient deux genres +littéraires où l'on se risquait à huis clos. Ainsi passait la part de +loisirs que la lecture ne prenait pas. On n'avait que faire de traverser +la Seine pour aller chercher la littérature, puisqu'on la trouvait chez +soi. + +Aussi, au dix-septième siècle, les précieuses ridicules mêmes ne +songent-elles point à réclamer pour elles la fondation de cours publics: +elles vont, à la vérité, dans leur impuissance à renverser les lois de +la nature, prendre une idole dans le sexe dont elles prétendent +s'affranchir; mais c'est un oracle qu'il leur faut, ce n'est pas un +professeur; elles comptent monter à leur tour sur le trépied. Elles lui +prêtent leur attention pour recevoir ses conseils, mais aussi pour qu'il +les écoute ensuite. Elles lui soumettent leurs productions, mais à +charge de revanche; et l'on ne voit même pas qu'elles tiennent de lui la +science qui a brouillé leur jugement: ce n'est pas lui qui a installé +chez elles la grande lunette à faire peur aux gens; elles ne doivent +leur sottise qu'aux livres et à elles-mêmes. + +Durant la majeure partie du dix-huitième siècle, le public garda les +mêmes usages. Le ton et la matière des exercices auxquels on s'amusait +avaient changé: le persiflage se cachait sous la politesse; les +discussions sur la philosophie de l'histoire remplaçaient les analyses +de morale; mais on continuait à croire que le plus sûr, pour apprendre à +marcher, comme pour prouver le mouvement, est de marcher plutôt que de +regarder marcher; c'est-à-dire que, du moins l'adolescence passée, la +lecture et la conversation valent encore mieux pour former l'esprit que +de brillantes leçons que rien ne grave dans la mémoire et sur lesquelles +rien ne force à réfléchir. + +La manière dont nos pères parachevaient leur instruction dans l'âge mûr +marquait donc peut-être plus d'énergie que celle qui a prévalu depuis, +et préparait un public plus véritablement cultivé; une époque où toute +la société polie se divertissait à penser et à écrire avait plus de +chances de produire des hommes de génie qu'une époque où cette même +société s'amuse à écouter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre +qu'elle témoigne d'un goût honorable encore, quoique passif, pour les +lettres, a grandement servi les progrès du genre où notre génération +réussit le mieux: la critique. À mesure que beaucoup d'oeuvres +brillantes, mais improvisées par des esprits plus fougueux que profonds +perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne +requiert point de facultés créatrices, est celui qui soutiendra la +réputation de la fin du dix-neuvième siècle. Or, quoique la philosophie +française et la philosophie allemande, l'école de Rousseau représentée +par Mme de Staël et Chateaubriand, et l'école de Kant puissent +revendiquer l'honneur d'avoir découvert les principes qui ont donné à +la critique moderne sa finesse et sa portée, la nécessité d'intéresser +un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a +conduit les maîtres à chercher des vues plus neuves et plus vastes. +Aussi le plus brillant élève de Mme de Staël a-t-il été Villemain; et +depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de +l'enseignement supérieur, les hommes qui l'y retiennent ont découvert +dans l'histoire de la littérature plus de vérités que leurs devanciers +n'en avaient aperçu en bien des siècles. + +Mais, dira-t-on, ce préambule conviendrait si le haut enseignement ne +s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de +sérieux adeptes à la sévérité des bonnes méthodes et ne pas seulement +décrire les résultats brillants de la science, mais frayer la route qui +y conduit. + +Nous répondrons que c'est de l'enseignement supérieur libre, et non des +Facultés de l'État que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont +nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rôle et +l'influence, ont dû aux gens du monde leur naissance et leur durée. +Étudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques +traits à l'histoire anecdotique de notre littérature, à la biographie de +beaucoup d'hommes célèbres, et défendre contre un injuste oubli +plusieurs associations qui ont longtemps occupé l'attention publique; +ce sera, de plus, s'éclairer sur les avantages et les inconvénients +attachés, au moins dans notre patrie, aux Universités libres. Nous ne +parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce +qu'elles sont encore trop récentes. Les associations qui les ont +précédées nous offrent dans leur longue carrière un champ d'observation +plus vaste, plus sûr même, parce qu'il est plus aisé d'y demeurer +impartial. + + + + +CHAPITRE II. + +Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la +Révolution. + + +I + +Certes, si jamais, en fondant des cours libres, on a pu légitimement +concevoir le dessein de suppléer à l'insuffisance de l'enseignement +officiel, ça été à l'époque où Pilâtre de Rozier ouvrit son Musée. On se +souvient de l'émotion, de l'ardeur généreuse qu'excitèrent un peu après +1870 les hommes qui révélèrent courageusement à la France tout ce qui +manquait aux Facultés de l'État. Les hommes compétents étaient encore +beaucoup moins satisfaits de nos Universités dans les années qui +précédèrent 1789, et ne gardaient pas davantage le silence. M. Liard a +fortement marqué, dans son histoire de l'Enseignement supérieur en +France, le contraste qui existait au dix-huitième siècle entre les +savants libres qui remplissaient de leur nom l'Europe entière, qui +découvraient non pas seulement des vérités, mais des sciences nouvelles +et les maîtres des Universités, routiniers et obscurs, qui ne savaient +même pas se faire honneur des inventions d'autrui. La faute n'en était +pas uniquement à l'insouciance de Louis XV: il n'était pas, en effet, +dans la tradition que le gouvernement provoquât des réformes +pédagogiques favorables au progrès des lumières. Sauf l'heureuse +dérogation par laquelle François Ier avait créé le Collège de France (et +ce collège, créé pour chasser la routine, avait été envahi par elle), +les rois récompensaient par des honneurs et des pensions la science déjà +illustre; mais la science encore obscure et la transmission de la +science ne les intéressaient pas. C'était sous le patronage de l'Église +que les Universités avaient grandi, et l'on ne pouvait raisonnablement +exiger que l'Église traitât les connaissances profanes avec la +sollicitude qu'elle avait témoignée à la théologie. Aussi, nombre des +chaires, locaux, mérite des professeurs, méthodes, tout était +défectueux, tout appelait une réforme. + +Il semblerait donc que la pensée de Pilâtre dût être d'offrir aux jeunes +gens qui voulaient se vouer à l'étude l'initiation à la fois prudente et +hardie qu'ils auraient inutilement cherchée ailleurs. Pourtant Pilâtre +ne songea pas surtout à eux. Je ne voudrais pas dire que ses défauts +l'en détournèrent aussi bien que ses qualités; il répugne d'employer un +mot désobligeant à propos d'un homme si sympathique par son courage, son +activité, et dont l'esprit de ressources a été, en somme, beaucoup plus +utile aux autres qu'à lui-même. Peut-être, cependant, n'eût-il été que +médiocrement flatté d'avoir pour uniques auditeurs des étudiants, +c'est-à-dire des jeunes gens pour la plupart sans nom, sans crédit, sans +fortune. Quelques-uns de ses imitateurs penseront davantage à ces +auditeurs modestes; mais ses continuateurs véritables, ceux qui +s'inspireront fidèlement de son esprit, ne songeront que très tard à les +attirer. Quand Pilâtre pensait à la jeunesse, c'était probablement +surtout, comme les rédacteurs d'un programme publié pour son +établissement vers décembre 1785, quelques mois après sa mort, à la +jeunesse aristocratique qu'il songeait particulièrement, aux futurs +chefs d'armées et gouverneurs de provinces. Mais cette préférence +n'était pas de sa part une pure faiblesse. Il lui fallait des appuis et +il connaissait la légèreté des puissances de son temps: il savait +qu'incapables de s'intéresser à ce qui était uniquement sérieux, elles +ne se faisaient pourtant pas une règle de l'indifférence, mais que +l'empire de la mode pouvait seul les en tirer. Comme elles n'accordaient +qu'une protection, et même qu'une tolérance précaire aux efforts des +hommes de bonne volonté, ceux-ci étaient obligés de sacrifier à la +frivolité pour la mettre de leur côté; il fallait se placer sous la +protection de son caprice: l'appui du gouvernement, de la noblesse, +était à ce prix. Pilâtre dut tenir compte de cette considération, qui +faisait souvent échouer ou dévier les tentatives les plus généreuses. + +On pourrait également croire, parce que l'établissement qu'il a fondé +rappelle surtout le nom de La Harpe, que l'amour des lettres en a +suggéré la fondation. Il n'en est rien: le fondateur obéit à la pensée +qui avait inspiré la partie scientifique de l'Encyclopédie. Le +dix-huitième siècle, sans placer exclusivement le bonheur dans le +bien-être, voulait que la science se proposât principalement de rendre +la vie plus commode: de là, les soins que prend Diderot pour exposer les +progrès des arts mécaniques, la célébrité qui, dès le premier jour, +récompensa à des titres divers, les Jacquart, les Parmentier, les +Jenner, les Franklin; de là, les sociétés qui se formèrent dans la +seconde moitié du siècle pour encourager les découvertes applicables à +l'agriculture ou aux métiers. Les lettres ne furent admises dans la +maison de Pilâtre que quelques années plus tard. Mais toutes les fois +qu'elles s'allient aux sciences dans une oeuvre commune, comme elles +sont plus accessibles à la foule, elles demeurent seules dans sa +mémoire: le mot d'école d'Alexandrie fait surtout songer au poème sur +l'expédition des Argonautes, à des hymnes, à des églogues, et pourtant +Eratosthène et Hipparque avaient plus de force de génie que les poètes +des Ptolémées. Déjà en 1808, un railleur s'étonnait que la salle des +cours ressemblât fort peu à une bibliothèque de lettrés: «Quel aspect,» +disait _La Gazette de France_ du 20 juillet, «offre à l'étranger cet +asile des Muses! Un vaste fourneau, espèce d'antre représentant assez +bien les forges de Vulcain, telle est la décoration du fond de la salle. +Au-dessus de la tête des lecteurs, brillent des bocaux étiquetés et qui +nous transportent dans ces laboratoires de l'alchimie que les peintres +flamands se sont plu à rendre avec leur minutieuse et précieuse +exactitude; des cornues, des alambics complètent l'illusion...; des +globes métalliques suspendus à la voûte et propres à receler des feux +dont Jupiter formera la foudre... frapperaient de terreur si l'oeil ne se +reposait enfin sur le modeste verre d'eau sucrée placé à la gauche du +lecteur, comme un symbole des douceurs qu'il se prépare à débiter.» Mais +laissons dire les railleurs: nous verrons que les sciences ont fourni à +cette chaire plus d'hommes supérieurs que les lettres. + +Ce fut donc surtout pour intéresser les gens du monde à la physique et +aux mathématiques que le hardi et brillant Pilâtre fonda, sous le +patronage du roi et du comte de Provence, le Musée de Monsieur, qu'il +ouvrit le mardi 11 décembre 1781, rue Sainte-Avoye[67]. Mais alors ne +faut-il pas recommencer sa justification? Car la témérité était encore +beaucoup plus grande que s'il se fût agi de cours de littérature ou +d'histoire. Mais M. Guizot vient à notre aide: dans une notice sur Mme +de Rumford, la veuve de Lavoisier, il reproche aux hommes spéciaux de +trop dédaigner l'intérêt que les gens du monde peuvent porter à leurs +études: «L'estime, le goût du public pour la science, et la +manifestation fréquente, vive de ce sentiment, sont pour elle d'une +haute importance... Les temps de cette sympathie un peu fastueuse et +frivole ont toujours été pour les sciences des temps d'élan et de +progrès.» C'est bien plutôt pour la pédagogie qu'il faut redouter +l'intérêt du grand public parce qu'ici il s'agit d'établir des +règlements, de légiférer, et que, en matière d'éducation surtout, ni la +bonne volonté, ni l'intelligence, ni les lectures et la méditation, ne +sauraient suppléer au défaut de pratique. Mais, pour les autres +sciences, la popularité n'a guère que des avantages: elle stimule les +savants, elle leur procure les ressources nécessaires à leurs +recherches, sans qu'on ait rien à redouter de la foule médiocrement +compétente qui la distribue. + +Au surplus, Pilâtre avait bien compris à quelle condition un +établissement du genre de celui qu'il fondait pourrait contribuer +véritablement aux progrès des sciences; et ce n'est pas un médiocre +honneur pour lui que d'avoir tenté le premier d'offrir des laboratoires +aux savants, des cours aux amateurs: «On y fera,» disent les _Mémoires +secrets_, qui assignent à son Musée ce double objet[68]: «1° un cours +physico-chimique servant d'introduction aux arts et métiers, dans lequel +on fera connaître l'histoire naturelle des substances qu'on y emploie; +2° un cours physico-mathématique expérimental, dans lequel on +s'appliquera spécialement aux arts mécaniques; 3° un cours sur la +fabrication des étoffes, la teinture, les apprêts; 4° un cours +d'anatomie dans lequel on démontrera son utilité dans la sculpture et la +peinture, auquel on joindra les connaissances physiologiques nécessaires +à un amateur; 5° un cours de langue anglaise; 6° un cours de langue +italienne.» On le voit, dès 1781, Pilâtre fondait une sorte d'École +pratique des sciences et de Conservatoire des arts et métiers. C'est +sans doute à cette pénétrante intelligence des besoins de son temps +qu'il dut le suffrage de l'Académie des sciences, de l'Académie +française, de l'Observatoire, de la Société royale de médecine, de +l'École royale vétérinaire, encouragements auxquels il répondit en +instituant de nouveaux cours sur les mathématiques, l'astronomie, +l'électricité, les aimants[69]. + +Mais Pilâtre aimait les applaudissements autant que la science: il était +très répandu dans la haute société; au titre de premier professeur de +chimie de la Société d'émulation de Reims, il joignait celui d'attaché +au service de Madame, d'inspecteur des pharmacies de la principauté de +Limbourg[70]; et il voulait, non pas un simple auditoire d'hommes +studieux, mais un parterre de personnes de marque; il s'était donc fait +autoriser à admettre les dames aux cours de son Musée[71]. D'ailleurs, +en homme avisé, il devinait que les élèves ne viendraient pas tout +d'abord, parce que les familles n'envoient leurs enfants aux écoles +supérieures que quand il est bien avéré qu'ils y apprendront une science +lucrative; et le titre d'ingénieur ou de chimiste leur paraissait alors +beaucoup moins plein de promesses qu'aujourd'hui. Il fallait donc se +ménager les moyens d'attendre les écoliers, de subvenir aux frais du +laboratoire. Pardonnons-lui donc les innocents artifices dont il se +servit pour éblouir et amuser un auditoire superficiel! Épargnons-lui +les qualifications injustes de charlatan, d'aventurier que lui donnent +parfois les _Mémoires secrets_[72]! N'eût-il dû recruter aucun adepte +sérieux, la foule qu'il attirait concourait à son louable dessein. + +Son programme, tel que nous l'avons résumé, offre déjà un aperçu des +moyens inventés par lui pour séduire la foule: la multiplicité des +cours, le choix de sciences nées de la veille, les avances faites aux +purs amateurs, la promesse de trouver un même homme qui enseignera +l'anatomie aux artistes et la physiologie aux gens du monde, tout cela +marque l'intention d'attirer les curieux. La rivalité de deux +établissements qui avaient quelque peu précédé le sien, la +_Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts_ +fondée par le sieur de La Blancherie, et le Musée de Paris, présidé par +Court de Gébelin, stimulèrent son imagination[73]. + +Certes il ne faut pas juger uniquement de ces sociétés par les sarcasmes +des _Mémoires secrets_. Court de Gébelin ne manquait pas de mérite, et, +pour La Blancherie, la lecture des_ Nouvelles de la République des +lettres_, journal où il rendait compte des assemblées des savants et des +artistes auxquels il s'offrait comme intermédiaire, prouve que durant +dix années il a véritablement offert aux hommes d'étude dispersés à +Paris, ou de passage à Paris, un moyen de s'entretenir; aux peintres et +aux sculpteurs, un Salon permanent; qu'il a entretenu effectivement dans +l'intérêt de la science des relations actives et étendues avec +l'étranger; en somme, il ne s'est montré indigne ni de l'appui qu'il +trouva longtemps près de la plus haute noblesse, ni du témoignage que +Franklin, Leroi, Condorcet et Lalande avaient rendu en sa faveur le 20 +mai 1778, dans un rapport présenté à l'Académie des sciences. Mais, en +même temps qu'on rivalisait de zèle, on se disputait la vogue. Dès le +premier jour, on tenta de part et d'autre de se dérober les visiteurs: +La Blancherie se fit donner, comme Pilâtre, la permission d'ouvrir ses +séances aux dames, et Pilâtre riposta en dispensant les amateurs de +payer la cotisation de trois louis par an qu'il exigeait d'abord[74], +faveur dont il empruntait l'idée à La Blancherie, et que d'ailleurs il +n'accorda que partiellement ou provisoirement. Bientôt la Société de La +Blancherie ne fit plus que végéter: en vain il en multiplia les attraits +au point de changer ses séances littéraires en bals et en concerts; elle +ne se releva de plusieurs faillites que pour disparaître un peu avant la +Révolution[75]. Il est vrai que Pilâtre était mort avant elle. Court de +Gébelin commença aussi par se défendre avec succès: en mars 1782, +l'affluence était si grande aux lectures publiques qu'il présidait le +premier jeudi de chaque mois, qu'il fallait, pour y trouver place, +arriver longtemps d'avance; il dut rebâtir son Musée à neuf, mettre des +Suisses aux portes; et les gens en redingote s'en virent exclus. +Toutefois la discorde s'y glissa au milieu de 1783; Court de Gébelin, +qu'on voulait évincer, expulsa les dissidents et Cailhava d'Estandoux +leur chef. Il commençait à s'applaudir des progrès de son oeuvre, quand +il mourut en mai 1784. Ses adhérents ne surent qu'élaborer à la fin de +l'année des règlements pédantesques où l'on sent des hommes gonflés de +l'importance qu'ils s'attribuent, qui croient que l'honneur d'appartenir +à leur Compagnie met à leur disposition les loisirs et le talent de tous +les amis de la science; on les voit fixer gravement le cérémonial et +presque le Code pénal de leur association. Cette naïveté gourmée n'était +pas celle qui plaisait alors. Le Musée de Paris, qui comprenait +pourtant, jusque hors de France, un nombre de membres assez +considérable, ne fit plus guère parler de lui[76]. + + +II + +Au contraire, la prospérité du Musée de Pilâtre croissait toujours: on +accourait en foule aux fêtes qu'il y donnait, soit qu'il célébrât la +réouverture de ses cours dans un nouveau local, rue de Valois, 1, par +une illumination en feux de couleur et qu'il y fît couronner par +Suffren un buste de Buffon qu'il aurait, de plus, honoré d'une cantate +sans un manque de parole de la Saint-Huberti; soit qu'il amusât un +prince nègre par des expériences de physique. Ses rivaux pouvaient bien, +en effet, le lui disputer pour l'entregent et l'esprit de ressources, +mais non pour le courage et le dévouement à la science: on savait qu'au +milieu même de ses fêtes, il préparait l'entreprise où il laissa la +vie[77]. Il perdit, il est vrai, par la faute de quelques-uns de ses +auditeurs, un de ses collaborateurs les plus distingués, le chimiste +Proust, qui, froissé de certaines critiques sur sa méthode, donna sa +démission; lui-même il essuya quelques réclamations blessantes quand il +se fit suppléer pour préluder à l'entreprise où il périt; mais il ferma +la bouche aux mécontents par l'offre de leur rendre le prix de +l'abonnement. La Société Patriotique Bretonne, les dissidents du Musée +de Gébelin lui demandèrent et obtinrent l'hospitalité pour leurs +séances[78]. À la date du 18 décembre 1784, les _Mémoires secrets_ +fixent à 40,000 livres la somme des abonnements à son Musée: si la +cotisation était encore de trois louis, Pilâtre avait alors plus de 650 +souscripteurs. + +La Bibliothèque Carnavalet possède, pour l'année suivante, la «Liste de +toutes les personnes qui composent le premier Musée autorisé par le +gouvernement, sous la protection de Monsieur et de Madame.» On y voit, à +la suite de la famille royale, les plus grands seigneurs et les plus +grandes dames de France; on y trouve aussi la liste des administrateurs +de l'établissement, où l'on apprend que Pilâtre, laissant la présidence +à M. de Flesselles, se contentait des titres de garde des archives et de +trésorier; vient ensuite la liste des cours: chimie, physique, +hippiatrique, anatomie, mathématiques et astronomie, italien, anglais, +espagnol, allemand. Deux de ces sciences, tout au moins, la physique et +l'anatomie, sont enseignées par des hommes distingués, Deparcieux le +neveu et Pierre Sue; la nomenclature des journaux reçus au Musée est +curieuse, parce qu'elle montre chez les souscripteurs de Pilâtre une +curiosité à la fois très étendue et peu exigeante: on les abonne, en +effet, à des feuilles très spéciales, comme le _Journal de Physique_, le +_Journal Militaire_; mais on ne leur donne aucun journal en langue +étrangère. Bientôt on les pourvoira beaucoup mieux à cet égard, et ce +sera un des mérites de cet établissement d'avoir toujours beaucoup +travaillé à augmenter chez nous le nombre des hommes capables de goûter +les écrits venus du dehors. Déjà, aux cours d'anglais et d'italien, il +venait d'ajouter ces cours d'espagnol et d'allemand que, par malheur, on +maintiendra beaucoup moins longtemps que les deux premiers. + +Le préambule de la liste en question montre que Pilâtre projetait +d'assurer à ses souscripteurs, si la fortune lui demeurait fidèle, tous +les avantages offerts par ses concurrents: «On verra,» disait-il, +«s'élever un Panthéon littéraire dont la correspondance s'étendra de +plus en plus. Le savant, l'amateur et l'artiste pourront suivre les +progrès des arts et trouver au Musée tout ce qui peut flatter leur +curiosité.» Sa mort tragique, le 15 juin 1785, fit plus que rompre ces +projets: elle faillit ruiner son oeuvre; sur le premier moment, on vendit +la bibliothèque et les instruments de physique. Mais le comte de +Provence se déclara protecteur à perpétuité du Musée, le racheta aux +héritiers et en paya les dettes. Des personnes qui avaient aidé de leur +argent Pilâtre à le fonder, firent de nouvelles avances, et l'on réunit +ainsi la somme de cinquante mille francs que valait le cabinet de +physique et les fonds nécessaires pour acquitter le loyer de quinze +mille francs. Le Musée devint le Lycée et garda ses auditeurs[79]. + +C'est même à partir de cette époque qu'il commença à faire parler de +lui, non plus seulement par ses fêtes, mais par l'éclat de ses cours: +deux professeurs nouveaux y introduisirent brillamment l'enseignement +des lettres auquel, comme on l'a vu, on n'avait pas ménagé de place à +l'origine; c'étaient Garat et La Harpe, qui, le 8 janvier 1786, +inaugurèrent au Lycée, le premier l'enseignement de l'histoire +proprement dite, le second celui de l'histoire littéraire[80]. Garat +continuera ses leçons, avec de fréquentes interruptions, il est vrai, +jusque sous l'Empire, et La Harpe attachera indissolublement son nom au +Lycée. Par l'institution de ces deux chaires, comme, dès l'origine, par +celle des chaires de sciences, l'établissement de Pilâtre se trouvait +remédier à l'insuffisance de l'enseignement public, puisque, malgré les +efforts de Rollin, l'étude de la littérature française, sauf à Paris, où +on la pratiquait dans une certaine mesure, et celle de l'histoire, +étaient communément négligées dans les établissements universitaires. +Pour l'étude de l'histoire surtout on peut en voir d'amusantes preuves +dans le livre de M. Liard: on saura, par exemple, qu'elle s'y enseignait +au moyen d'un abrégé dont on lisait quelques pages un quart d'heure par +classe pour distraire les élèves par _une variété agréable_ et procurer +un _délassement aux maîtres, puisque ce sont les élèves qui lisent_; et +l'on recueillera ce témoignage d'un ancien élève des Universités: «Le +nom de Henri IV ne nous avait pas été prononcé pendant mes huit années +d'études; et à dix-sept ans j'ignorais encore à quelle époque et comment +la maison de Bourbon s'est établie sur le trône.» + +Les sciences, on n'en sera pas surpris, étaient encore mieux partagées, +puisque à partir de cette époque l'enseignement des mathématiques est +confié à Condorcet, celui de la chimie à Fourcroy, celui de la physique +à Monge, et que Sue garde l'anatomie. Il est vrai que plusieurs des +nouveaux venus ne prêtent au Lycée que le concours de leur nom, de +leurs conseils, et ne paraissent guère dans leurs chaires: Condorcet a +pour adjoint, ou plutôt pour suppléant, De la Croix; Gingembre remplit +le même office auprès de Monge, de même que c'est Marmontel qui est le +professeur titulaire de la chaire occupée par Garat. Mais tous ceux qui +enseignent réellement au Lycée font vaillamment leur devoir, titulaires +ou suppléants. Fourcroy ne possède peut-être pas encore ce talent +d'exposition bientôt si universellement goûté que, quand il enseignera +au Muséum, il faudra deux fois en élargir le grand amphithéâtre. Mais la +leçon d'ouverture du cours de mathématiques que Condorcet a bien voulu +faire en personne, celles des cours d'histoire et de littérature, ont eu +tant de succès qu'on en a demandé une seconde audition. Le nombre des +souscripteurs s'élève à six ou sept cents, parmi lesquels les femmes les +plus distinguées de la cour et de la ville; car l'auditoire se compose, +non de gens de lettres, mais de gens du monde. Ce sont les seigneurs du +plus haut étage, les marquis de Montesquiou et de Montmorin, le duc de +Villequier qui ont obtenu l'aide de Monsieur, rédigé le nouveau +prospectus, recruté les nouveaux professeurs. L'abonnement coûte quatre +louis; et moyennant ce prix, qui se payait pour un seul cours dans les +établissements analogues, on a droit à suivre tous les cours ci-dessus +et de plus les cours de langues vivantes. Les professeurs, qui ont +devant eux jusqu'à trois cents auditeurs et au delà, sont écoutés dans +le plus profond silence, et le Lycée occupe une assez grande place dans +la vie intellectuelle de Paris pour que, non seulement La Harpe, mais +Grimm, en entretienne les souverains étrangers[81]. + +D'autre part, c'est aussi vers ce temps que le Lycée commença à donner +dans l'esprit frondeur. Tandis que La Blancherie poussait la discrétion +jusqu'à soumettre aux ambassadeurs des puissances étrangères les +nouvelles littéraires qui lui venaient du dehors; tandis que Pilâtre, +pour sceller à sa manière l'union des Bourbons de France et des Bourbons +d'Espagne, avait accordé des faveurs particulières aux Espagnols, et que +de son côté le roi catholique lui payait l'abonnement aux cours pour six +de ses sujets[82], Condorcet, en décembre 1786, dans son discours +d'ouverture, attaquait le Parlement. On crut, disent à ce propos les +_Mémoires secrets_, que, comme ce n'était pas la première incartade des +professeurs du Lycée, le gouvernement allait soumettre à la censure +préalable leurs discours d'ouverture[83]. Déjà, du vivant de Pilâtre, +Moreau de Saint-Méry, en qualité de secrétaire perpétuel, élu par les +souscripteurs, y avait lu, le 1er décembre 1784, un discours sur les +droits de l'opinion publique à juger des assemblées littéraires où +beaucoup des arguments s'appliqueraient tout aussi bien à la politique +qu'à la littérature. Mais depuis, on s'expliquait plus nettement encore. +Garat et La Harpe surtout représentaient au Lycée l'esprit nouveau. La +parodie du songe d'Athalie, publiée en 1787 sous le nom de Grimod de la +Reynière, en témoigne. La Harpe a cité dans le _Mercure_ du 10 mars 1792 +un passage très hardi pour le temps, où en décembre 1788 il avait, dans +une des cinq séances où il combattit certaines doctrines de Montesquieu, +déclaré devant cinq cents personnes que l'autorité n'est que _le pouvoir +donné par la loi de veiller à l'exécution de la loi_: que celle-ci +n'est que l'expression de la volonté générale, et que, _où il n'y a +point de loi il n'y a point de roi_, que _Dieu n'a point fait de rois +mais des hommes_; à ces mots, dit-il, _la salle retentit +d'acclamations_. Longtemps après, à la Convention, le 18 brumaire an +III, Boissy d'Anglas rappelait que les leçons du Lycée et _surtout +celles qui avaient pour objet l'histoire et les lettres_ n'avaient pas +tardé à _déplaire aux despotes d'alors_: «Leur suppression,» disait-il, +«fut plus d'une fois arrêtée dans les conciliabules de Versailles; +d'Éprémesnil dénonça plus d'une fois au Parlement le Lycée où La Harpe, +en analysant Montesquieu, avait combattu ses erreurs sur la monarchie, +et où Garat, en traçant l'histoire des républiques anciennes, façonnait +déjà nos âmes à l'énergie républicaine. Séguier prépara des +réquisitoires et Breteuil des lettres de cachet[84].» + +Boissy d'Anglas, au reste, se trompe, quand il prétend que les nobles +protecteurs du Musée avaient cherché dans cette institution un moyen de +consolider le pouvoir absolu: ce sont au contraire les novateurs qui, +bien plus inventifs alors que leurs adversaires, cherchèrent à employer +l'enseignement à répandre leurs doctrines. Brissot, en 1784 et 1785, +voulait fonder à Londres, sous le nom de Lycée, un salon de +correspondance qu'il rattachait à un plan de propagande en faveur de la +Révolution prochaine[85]. + +Ce que Brissot eût voulu tenter par la conversation et la presse, Garat +et La Harpe le firent un peu après par leurs cours. + +Pendant ce temps on ne corrigeait pas le défaut à la fois séduisant et +radical du plan de Pilâtre. Pour s'en convaincre, il suffît de lire les +discours que Condorcet prononça au Lycée. + +Les vues ingénieuses et philanthropiques qui abondent dans le premier +n'en voilent pas la chimère. Lui-même, par la promesse de prémunir les +gens du monde contre le charlatanisme des faux savants et les mères +contre le dédain de leurs fils, il avoue que c'est à un auditoire +incapable de profiter des leçons, que le Lycée enseignera les sciences +qu'il énumère: calcul par les logarithmes, théorie des machines simples +et application de cette théorie; problèmes sur la construction des +vaisseaux, méthode pour calculer les différentes forces motrices +employées dans la construction des machines, etc. Il confesse qu'on ne +donnera que des connaissances superficielles et que les développements +philosophiques remplaceront les preuves; mais, dit-il, des connaissances +superficielles très répandues diminuent le prestige des imposteurs qui +spéculent sur l'ignorance. Il se trompe: ce n'est pas la demi-science +qui nous met à l'abri des impostures, c'est la modestie ou dans certains +cas la résignation au sort commun de l'humanité; Condorcet les faisait +peut-être prêcher par son suppléant après la démonstration des +théorèmes; mais que devait comprendre le public aux préliminaires du +sermon? Peu de chose. C'est Condorcet lui-même qui le donne à entendre +dans le second discours, car il y déclare qu'on va désormais insister +davantage sur les conséquences des principes, expliquer la folie des +joueurs qui poursuivent une martingale, combattre l'abus des rentes +viagères, préconiser les placements en vue de la vieillesse ou de la +famille du déposant.--Excellents conseils, mais qui ne fournissent pas +la matière d'un cours, et qui cessent d'être intelligibles pour les +gens du monde quand on les explique par les mathématiques. + + + + +CHAPITRE III. + +Période de la Révolution et de l'Empire. + + +I + +La Révolution, du moins à ses débuts, ne jeta point de trouble dans un +établissement déjà pénétré de son esprit. Le Lycée s'appliqua d'ailleurs +à la seconder: estimant que l'enseignement doit embrasser plus d'objets +à mesure qu'une nation assiste à de plus grands spectacles, il annonça +dans son programme pour 1790 que La Harpe allait étudier Mably, J.-J. +Rousseau et la philosophie de Voltaire, puis les historiens, se +réservant, au reste, de délasser l'auditoire par l'examen des romans et +de la littérature agréable; que Garat allait recommencer l'histoire de +la Grèce et montrer ce que peuvent de petites nations éprises de +liberté, qu'il traiterait aussi de la philosophie et des arts en Grèce; +que l'avocat au Parlement De la Croix allait inaugurer un cours de +droit public, que Fourcroy exposerait la chimie animale avec ses +applications, qu'Ant. Deparcieux, avant d'aborder le cours de géométrie +par lequel il terminerait l'année, présenterait des recherches sur la +population, sur la durée de la vie, et qu'il tirerait la conséquence de +ces observations relativement à des questions de finances[86]--Le +_Journal général de la Cour et de la Ville_ se plaignit même, le 17 +janvier 1791, que le Lycée eût fait fuir les honnêtes gens, effrayés du +_vertige démocratique_ qui l'avait saisi: le Lycée avait pourtant, +disait ce journal, renoncé aux services du professeur de droit public, +mais il avait conservé dans la chaire d'histoire _l'emphatique, +inintelligible et très ennuyeux auteur du «Journal de Paris»_ (Garat). +Les administrateurs du Lycée se soucièrent trop peu de dissiper ces +alarmes: à la vérité, il n'est pas sûr qu'ils aient prescrit, au mois +d'avril de la même année, qu'à l'occasion de la mort de Mirabeau, les +auditeurs prissent le deuil, les hommes en noir, les femmes en blanc; la +_Feuille du Jour_ du 21 de ce mois leur impute cette injonction d'un +patriotisme indiscret, qui, d'après elle, excita des plaintes parmi les +habitués français et étrangers; mais on n'en trouve pas trace dans les +Registres du Lycée conservés à la Bibliothèque Carnavalet, ni dans la +_Chronique de Paris_ du 20 avril, qui rapporte qu'on y exposa un très +beau portrait de Mirabeau et son buste par Houdon, qu'on y lut la notice +sur sa dernière maladie par Cabanis, que Joseph Chénier y déclama une +ode en son honneur. + +Quoi qu'il en soit, en se prononçant d'une manière aussi éclatante, on +s'aliénait une partie des habitués. Or, pour faire face à des frais +généraux considérables, on avait besoin que le grand monde tout entier +fût favorable à l'établissement. Dans les premières années de la +Révolution, l'aristocratie avait continué à s'y intéresser; les +registres précités montrent les noms des Laval-Montmorency, des +Pastoret, des Béthune-Charost unis à ceux de Sieyès, de Fourcroy, de +Lavoisier dans le conseil d'administration, en 1790 et en 1791. La plus +simple prudence conseillait de s'interdire les démonstrations +politiques. + +Le Lycée commença donc à souffrir de la perturbation générale: les +recettes diminuaient; le professeur le plus en vue partit. Le 20 +novembre 1791, une lettre de La Harpe, publiée dans la _Feuille du +Jour_, déclarait que, l'année suivante, ce serait chez lui, rue du +Hasard, 2, qu'il continuerait son cours. La Harpe expliquait franchement +ses motifs: durant l'année qui venait de s'écouler, les recettes du +Lycée n'ayant guère fait que couvrir les frais, les professeurs +n'avaient pas touché d'honoraires; La Harpe s'y serait résigné, si la +suppression des privilèges et la suspension des pensions n'avaient +détruit toutes ses ressources; il n'avait pas été fâché de montrer que +son attachement à la Révolution était désintéressé, mais il fallait bien +qu'il vécût de son travail. + +L'année 1792 ramena La Harpe au Lycée, mais suscita à cet établissement, +qui avait déjà peine à se soutenir, une rivalité redoutable par la +fondation du Lycée des Arts. Ce nouveau Lycée menaçait l'ancien, aussi +bien, pour ainsi dire, par la concurrence qu'il ne lui faisait pas que +par celle qu'il lui faisait: si, en effet, en ouvrant des cours de +sciences, il pouvait détourner quelques-uns des habitués de la rue de +Valois, d'autre part, en n'offrant aucun des cours littéraires que +l'autre avait fini par instituer, il semblait inviter le public à les +délaisser comme inutiles à une démocratie et à une nation en péril. + +Le Lycée des Arts, fondé en juin-août 1792 sous les auspices de la +Société philomathique[87], par Gaullard de Saudray ou Désaudray, +auparavant secrétaire d'ambassade et militaire qui y professa +différentes sciences, s'ouvrit solennellement quelque temps après la fin +de la Législative, sous la présidence de Fourcroy qui allait désormais +se partager entre les deux établissements. Il était situé dans le cirque +du Jardin-Égalité et comprenait, entre autres pièces, un salon pouvant +contenir trois mille personnes, une jolie salle pour concerts, bals, +spectacles, une bibliothèque et un cabinet littéraire, quatre salles +pour les cours et pour les écoles primaires, une salle pour un _dépôt +des arts_, un vauxhall et un salon pour des assemblées du soir, des +emplacements pour bains, café, restaurant[88]. + +On voit que si le Lycée des Arts n'enseignait pas les lettres, il ne se +piquait point d'austérité spartiate ou genevoise. Mais on voit aussi, +par la part faite aux études primaires, qu'on commençait à s'apercevoir +que c'est surtout aux écoliers que les leçons profitent. Au surplus, la +société fondée par Désaudray, et qui, sans parler de quelques +littérateurs tels que Lebrun, Millin, Sedaine, du peintre Redouté, de +l'acteur Molé, comprenait (outre Fourcroy) Berthollet, Darcet, +Daubenton, Jussieu, Lavoisier, Vicq d'Azyr, se proposait d'encourager +aussi les sciences en récompensant les inventeurs par des mentions, des +médailles, des couronnes qu'on décernait dans des séances solennelles, +après que le public avait confirmé le suffrage du directoire du Lycée; +elle promettait de les appuyer auprès du gouvernement, d'exécuter pour +eux les expériences dispendieuses, de les aider de son argent à +poursuivre leurs recherches; elle publierait un _Journal des Arts_. +Ajoutons que bientôt par l'effet des circonstances, tout fut gratuit +dans ce Lycée: on ne recruta en effet qu'un très petit nombre de +souscripteurs, étrangers pour la plupart, si bien que les professeurs à +qui l'on avait promis vingt-quatre francs par leçon ne touchèrent à peu +près rien, et que Désaudray ne retira rien de ses avances[89]. Mais on +ne se découragea pas. Tous donnèrent leur peine sans rémunération. Nous +pouvons avouer maintenant que, en vrais pédagogues du dix-huitième +siècle, ils avaient établi, à côté de leurs écoles primaires, une école +de danse et de déclamation. Pardonnons-leur d'avoir oublié qu'il est +imprudent d'honorer toutes les muses dans un même temple! C'étaient des +patriotes que ces hommes qui donnaient, sans compter, leur argent, leur +temps, leur talent à la France, dans un moment où chacun perdait ses +ressources habituelles et où d'un autre côté on risquait, à se mettre en +avant, sa liberté et sa vie[90]! + +Les professeurs du Lycée des Arts traversèrent pourtant moins d'épreuves +durant la Terreur que leurs collègues du Lycée de Pilâtre: on conçoit en +effet que les séances en partie littéraires de celui-ci excitassent plus +d'ombrage chez les terroristes que les séances exclusivement +scientifiques ou artistiques de celui-là: la tyrannie, quelque nom +qu'elle porte, s'est toujours beaucoup plus défiée des lettres que des +arts et des sciences. Aussi le _Journal de Paris_ du 23 nivôse an III +(12 janvier 1795) dira-t-il de l'établissement de la rue de Valois: «Il +avait _mérité la préférence de nos derniers tyrans_.» Le désir d'obtenir +du gouvernement des subsides devenus nécessaires avait amené les +administrateurs à de tristes sacrifices. Déjà le 19 novembre 1792, +Roland, en leur annonçant un secours de 10,000 livres, s'était plaint de +quelques propos tenus dans leur établissement et de l'esprit de +plusieurs des cours; le 14 brumaire an II, Fourcroy, en rendant compte +de démarches faites en vue d'une nouvelle subvention, exposa aux +actionnaires du Lycée que la Société encourrait l'_indignation du +gouvernement_ tant qu'elle compterait des _émigrés_, des +_contre-révolutionnaires_; on le chargea en conséquence, de concert avec +Garat, Suë, Houel, Anach. Clootz et quelques autres, de l'épurer. Sur +cent membres, soixante-douze, parmi lesquels Lavoisier, furent évincés, +spoliés de leurs actions et remplacés[91]. Cette régénération de +l'établissement appelé dès lors Lycée Républicain, ne lui procura ni les +subsides espérés ni la tranquillité. Les terroristes s'imposèrent dans +les séances publiques. Un de ces intrus, Varlet, lut à la tribune du +Lycée un ridicule éloge de Marat que l'assemblée écouta dans le plus +profond silence, cherchant à étouffer son horreur et par instants +parvenant à peine à s'empêcher de rire[92]. Chaque jour, ses pareils +_promenaient_ sur l'auditoire l'_oeil hagard de la superstition pour y +trouver des victimes_, dira encore la _Décade_ du 20 nivôse an III; ils +intimidèrent les administrateurs du Lycée au point que ceux-ci, non +seulement décidèrent à la reprise des cours de l'année 1793-94 qu'on +professerait en bonnet rouge, mais songèrent à interdire de prononcer le +nom de Dieu, vu que, suivant Garat, _le système de l'athéisme était plus +républicain_ que le système opposé; c'était, paraît-il, sur la +proposition d'un Espagnol, introduit par la faction dominante dans le +directoire du Lycée, que cette proscription de Dieu faillit être +votée[93]: il serait piquant que cet Espagnol eût été un des +pensionnaires de Sa Majesté catholique auxquels Pilâtre avait ouvert son +établissement. + +Il devenait périlleux de monter dans les chaires du Lycée, de s'asseoir +même sur ses bancs; La Harpe était incarcéré: le Lycée ne ferma pas ses +portes, comme l'ont cru Peignot et M. Thiers, mais ses recettes +tombèrent bien au-dessous des dépenses[94]. + +Pour le Lycée des Arts, on n'a jamais contesté qu'il soit demeuré +ouvert. Son _Annuaire_ pour l'an III donne la liste ininterrompue de +ses séances publiques sous la Terreur. Ce n'est pas, on l'a vu plus +haut, qu'il ait dû son salut à sa pusillanimité[95]. Désaudray avait eu +d'ailleurs l'honneur d'encourir, comme auxiliaire de La Fayette dans la +répression du désordre, l'animadversion de Danton[96]. Mais, comme nous +l'avons dit, l'enseignement plus technique du Lycée des Arts le +compromettait moins. + + +II + +À la fin de 1794, le Lycée Républicain n'était pas délivré de toute +inquiétude: trouverait-il dans une population d'où la terreur était +enfin bannie, mais où l'aisance, la liberté d'esprit n'étaient pas +encore revenues, assez de souscripteurs pour subvenir à ses frais? Les +administrateurs du Lycée s'adressèrent à la Convention; mais celle-ci se +borna à ordonner l'impression du rapport très favorable de Boissy +d'Anglas, qui concluait à une subvention de 20,000 francs, en retour de +laquelle 96 auditeurs peu aisés seraient admis gratuitement, et ajourna +le projet de décret[97]. Réduits à leurs seules ressources, les +administrateurs du Lycée s'ingénièrent à en multiplier les attraits: le +10 nivôse an III, la bienveillante _Décade_ annonça qu'ils tenaient à la +disposition des amateurs un salon de conversation, un salon de lecture +avec une bibliothèque nombreuse et choisie, d'autres pièces garnies de +tableaux, de gravures, de dessins, de modèles de machines, un salon +particulier pour les dames qui désireraient se réunir à part, avec un +_forte piano_. (Qu'on ne s'étonne pas de cette attention mondaine! Rien +n'était à dédaigner pour recomposer les auditoires dispersés par la +Terreur. Un curieux article de la _Décade_ du même jour, qui peint +vivement l'état de délaissement, de délabrement où végétaient plusieurs +cours de physique, y compris celui du Collège de France, nous apprend +que, dans un cours plus suivi qui se faisait au Louvre, on apportait une +chaufferette à chaque citoyenne.) + +Le Lycée Républicain offrit au surplus, à partir de la rentrée de 1794, +un attrait plus puissant; il offrit un soulagement à la conscience +publique. Dès le 11 nivôse de l'an III (31 décembre 1794), La Harpe y +commença la série de ses ardentes diatribes contre la Terreur par son +discours sur la guerre déclarée par les tyrans (révolutionnaires) à la +raison, à la morale, aux lettres et aux arts. Le sujet, annoncé à +l'avance par la _Décade_ du 10 nivôse, avait attiré une foule +considérable, qui écouta l'orateur, dit La Harpe, _avec une sorte de +silence sombre et inquiet; il semblait que l'on eût peur d'entendre ce +qu'il n'avait pas peur de dire; et, quand les applaudissements rompaient +le silence, c'étaient les cris de l'indignation soulagée_[98]. + +Dès lors, jusqu'à la fin de la vie de La Harpe, la haine de la Terreur +forma comme l'esprit du cours le plus suivi du Lycée: elle en fut même +quelque temps l'unique inspiratrice; car les leçons qui suivirent le +discours du 31 décembre 1794 furent consacrées à une ample étude de +l'abus des mots dans la langue révolutionnaire, dont l'auteur put +composer plus tard tout un volume qu'il fallut réimprimer deux fois +sur-le-champ pour satisfaire l'empressement du public[99]. Les auditeurs +de La Harpe lui demandaient beaucoup moins alors de former leur goût que +de traduire publiquement leurs douleurs, leurs colères, leurs craintes +et leurs espérances. La _Quotidienne_ du 10 décembre 1795 rapporte les +propos fort libres qu'ils tenaient sur le compte de Tallien. Jusque sous +le Consulat, c'était, dit Dussault, un désappointement pour eux quand La +Harpe se renfermait dans la littérature pure[100]. À peine sur les trois +ou quatre cents personnes qui l'écoutaient, un mécontent se hasardait-il +à l'interrompre; la minorité dissidente n'éclatait qu'après la séance, +soit dans la salle même, soit dans les journaux[101]. D'ailleurs, bien +que La Harpe ne soit plus là pour soutenir ses réquisitoires par +l'habileté de son débit[102], la pitié pour les victimes, surtout la +colère contre les oppresseurs, le souvenir de ses propres périls, le +repentir de ses écarts, le zèle du néophyte y respirent encore. +L'éloquence véritable ne s'y rencontre pas, parce que La Harpe n'a pas +assez mûri sa colère; il s'y abandonne au lieu de la dominer, et +l'exhale dans des pages rarement déclamatoires, rarement injustes, mais +toujours diffuses. L'ensemble n'en demeure pas moins animé, et le détail +offre de la couleur et du trait. + +Le Lycée qui applaudissait La Harpe lui-même n'avait pas encore rompu +avec la République. C'est une erreur que de croire, comme on le fait +d'ordinaire, qu'il était sorti monarchiste de la prison du Luxembourg: +il en était seulement sorti chrétien. Ce qui a trompé, c'est qu'on a +jugé de ses opinions par son cours de littérature où, comme il le dit +lui-même, et comme les contemporains l'avaient remarqué, il a retouché +ses discours et ses leçons du Lycée; il suffit, pour sortir d'erreur, de +se reporter aux journaux du temps. + +Rappelons d'abord que La Harpe est l'auteur de la pièce de vers +officielle lue dans la fête célébrée le 20 octobre 1794 (30 vendémiaire +de l'an III), à l'occasion de l'évacuation complète du territoire de la +République, et que cette ode exprime non seulement l'amour de +l'indépendance, mais celui de la liberté. Puis, interrogeons sur le +langage tenu par La Harpe au Lycée le 31 décembre 1794, non plus le +texte remanié du _Cours de littérature_, mais le _Journal de Paris_, qui +en publia la péroraison d'après un texte communiqué, peu de jours après +la séance, par La Harpe lui-même. Voici un passage de cette péroraison: +«Non, tous ces crimes ne sont point notre Révolution: car ils ne l'ont +pas détruite, et le crime se détruit toujours lui-même. Non, leur +tyrannie n'est point notre liberté; car leur tyrannie a passé, et notre +liberté ne passera point. Redisons à l'Europe et à la postérité: Jugez +notre République non par ce qu'elle a souffert, mais parce qu'elle a +fait.» Par ces derniers mots, il entend, outre les victoires remportées +sur les ennemis, la conduite de la France depuis le 9 thermidor; il +appelle les conventionnels qui se sont unis contre Robespierre les +_dignes représentants_ de la nation, les loue d'avoir révoqué de +mauvaises lois, vante la gravité, l'énergie des rapports de Johannot, de +Grégoire, des deux Merlin, de Chénier, de Boissy d'Anglas, de Ramel, +_les discours véhéments et courageux_ de Laignelot, de Legendre, de +Tallien, de Fréron, de Clauzel contre les terroristes: «La Convention, +depuis qu'elle s'est si fièrement affranchie, a-t-elle fait autre chose +que du bien? N'est elle pas sans cesse occupée à fermer des plaies que +le temps seul peut cicatriser? Sachons attendre, puisque nous avons su +souffrir... Que tous se persuadent bien que, notre Révolution ayant pour +but une constitution républicaine fondée sur les droits de l'homme, ce +qu'il y a de plus éminemment révolutionnaire, c'est la raison, la +justice et la vérité!» La Harpe concluait ainsi, après un appel à la +concorde: «S'il reste encore quelques mécontents entêtés de leurs +anciens préjugés, ils ne seront ni écoutés ni même aperçus. Leurs +plaintes stériles et leurs impuissants murmures se perdront dans la +félicité universelle, comme dans l'immensité de la mer, quand un vent +favorable porte le navire, on n'entend que l'heureux bruit du sillage +régulier, si doux à l'oreille du navigateur qui se livre à l'espérance +et à l'allégresse, sans savoir et même sans songer si quelque vent +ennemi siffle loin d'eux dans quelques détroits obscurs ou sur des +roches inconnues[103].» Voilà qui est catégorique! Ni Benjamin Constant, +ni Ginguené, ni aucun des publicistes qui défendirent plus tard la +République contre La Harpe, n'eût désavoué ce langage; aucun d'eux +n'exprimait même alors avec cette netteté et cette chaleur la +possibilité et le devoir de procurer à la France l'ordre et la liberté +par un gouvernement républicain. + +Le même sentiment se rencontre dans un autre morceau lu par La Harpe +quelques jours après au Lycée, et communiqué également par lui au +_Journal de Paris_; car si La Harpe s'y prononce avec énergie sur le +devoir d'imposer silence aux tribunes qui essayaient encore d'intimider +la Convention, il s'écrie aussi: «Enfin, grâce à la Révolution, +l'éloquence est rentrée ainsi que nous dans tous ses droits[104]!» Aussi +bien les plus fermes républicains le tenaient-ils pour un des leurs: non +seulement dans un _Rapport sur les destructions opérées par le +vandalisme_ et sur les moyens de les réprimer, Grégoire l'avait compté, +le 14 fructidor an II, parmi les hommes paisibles que les hébertistes et +les amis de Robespierre avaient fait incarcérer pour leur esprit et +leurs talents, mais nous avons vu Boissy d'Anglas le présenter, le 18 +brumaire de l'an III, comme un républicain de la veille, et quelques +jours plus tôt le gouvernement lui demander une ode patriotique. Enfin +sa nomination de professeur à l'École normale, le 19 nivôse an III (8 +janvier 1795)[105], prouve l'accord persistant de ses vues avec celles +de la Convention. Il défendit même publiquement, le 15 mars 1795, le +plan d'études tracé par elle pour cette École dans une verte réplique à +l'auteur du pamphlet _la Tour de Babel_, qui disait qu'on voulait faire +entrer en quatre mois l'Encyclopédie dans la tête des élèves[106]! Dans +son cours à l'École normale, il combattit l'athéisme aux +applaudissements de ses auditeurs; mais quand il exhortait les futurs +instituteurs à _mettre toujours Dieu entre leurs élèves et eux_, il +déclarait les engager par là _à remplir les vues bienfaisantes de nos +représentants_; c'est dans la chaleureuse péroraison du discours qu'il +prononça pour la clôture annuelle des cours, et que le _Journal de +Paris_ publia le 14 prairial an III (2 juin 1795), que se trouvent ces +expressions. + +Il n'est même pas sûr qu'en rompant avec la Convention La Harpe et son +élégant auditoire aient tout d'abord rompu avec la République; car, +malgré les factums dans lesquels La Harpe attaqua vivement les +précautions que les conventionnels projetaient contre un revirement de +l'opinion, le _Journal de Paris_, qui avait loué son attachement à la +Révolution et qui plus tard se distinguera parmi les adversaires de La +Harpe, loue sa brochure _le Salut Public ou la Vérité dite à la +Convention, par Un homme libre_[107]. Les harangues que, d'après le +Mémorial de Sainte-Hélène, La Harpe prononçait alors dans les Sections +contre les conventionnels, le mandat d'arrêt lancé contre lui au +lendemain de la canonnade de Saint-Roch, et le grief, d'ailleurs fort +vague, fondé sur les papiers de Lemaître, qui pendant treize mois +l'obligèrent à vivre au moins à demi caché[108], n'interrompirent pas +les bonnes relations de La Harpe avec ce journal: le 5 frimaire an V (25 +novembre 1796), les rédacteurs le félicitent chaleureusement de pouvoir +enfin se préparer à reparaître dans sa chaire. + +Il allait donc encore une fois briller parmi ses collègues, dont le même +numéro du _Journal de Paris_ donne la liste[109]: Ant. Deparcieux pour +la physique, Fourcroy pour la chimie, Sue pour l'anatomie, Brongniart +pour la zoologie, Gautherot pour les arts et manufactures, Demoustier +pour la morale, Roberts pour l'anglais, Boldoni pour l'italien, +Coquebert pour les poids et mesures, Sicard pour l'art d'instruire les +sourds-muets. Plusieurs de ces hommes égalaient La Harpe pour le talent +d'exposition et le surpassaient par la portée de leur esprit; mais +devant des gens du monde la partie n'était pas égale. Les +administrateurs du Lycée venaient de supprimer, disent-ils dans leur +programme pour l'an V, le cours d'astronomie et de navigation comme ils +avaient précédemment supprimé celui de mathématiques, parce que ces +sciences ne sont pas propres à être étudiées autrement que dans le +silence du cabinet: la vérité était évidemment que leur public n'avait +ni les notions ni l'application qu'exigent de pareilles études. La +morale elle-même, quoique fort populaire alors (nous ne disons pas fort +respectée), devait prendre un air de galanterie pour paraître devant +lui: Demoustier avait, en effet, choisi pour son cours de cette année +les devoirs des femmes, leur mission de dépositaires du bonheur public, +l'union de leurs plaisirs et de leurs devoirs. Comment l'aimable public +du Lycée se fût-il aperçu que Fourcroy, qu'au reste il goûtait fort, +était plus profond que La Harpe? L'époque, d'ailleurs, appelait ces +digressions sur la politique auxquelles la littérature offrait, on en +conviendra, un prétexte plus naturel que la chimie. + +Celles auxquelles La Harpe se livra au cours de l'année 1797 prirent un +caractère nouveau. + + +III + +Alors, en effet, il attaque la philosophie du dix-huitième siècle tout +entier, la République et même la Révolution en général. Il embrasse dans +une haine commune tous les partis qui, depuis 1789, ont dirigé la +France. Le terme de républicain devient dans sa bouche une expression +flétrissante; il réprouve _les publicistes actuels qui nous ordonnent +sous peine de la vie de regarder comme des mots synonymes la royauté, le +despotisme, les tyrans_. Ses articles du _Mémorial_ qu'il rédige avec +Fontanes et Vauxcelles, et où il déclare qu'en 1793 la Révolution +comptait déjà quatre années de crimes, ne sont pas plus amers ni plus +violents que ses leçons[110]. J'ignore ses relations avec le +conspirateur royaliste Brotier dont les papiers rangent La Harpe avec +Lacretelle et Richer-Serisy parmi les principaux meneurs des +sections[111]; mais il est manifeste qu'il appartient alors de coeur au +parti royaliste. + +Sainte-Beuve, dans un article sur Mme de Staël, émet l'opinion que ce +ne dut pas être au Lycée demeuré fidèle à l'esprit de la Révolution que +La Harpe se rétracta de la sorte, mais plutôt rue de Provence, près de +la rue du Mont-Blanc[112]. Cette conjecture doit être écartée. Car, +outre qu'elle a contre elle une assertion positive de M. Thiers[113], je +n'ai rien trouvé qui l'appuie, ni dans les nombreuses notes ou préfaces +du _Cours de littérature_ où La Harpe fournit des éclaircissements sur +son enseignement, ni dans Daunou, son exact et véridique biographe, +quoiqu'il avance que le Lycée l'avait rayé de sa liste après Vendémiaire +et ne l'y rétablit qu'à la fin de 1796. Nous verrons La Harpe inscrit en +1797 sur la liste des cours d'un autre établissement, mais cet +établissement comptera précisément parmi ses membres plusieurs amis +dévoués du gouvernement. Les procès-verbaux du Lycée conservés à l'Hôtel +Carnavalet prouvent que La Harpe y resta durant tout le cours de l'an V +et que l'on comptait sur lui pour l'an VI[114]; et toutes les fois que +les contemporains relèveront une diatribe de La Harpe, c'est dans leurs +comptes rendus des séances du Lycée Républicain. + +Pourquoi donc La Harpe et la société polie qui l'écoutait, si patients, +si confiants sous les thermidoriens, haïssent-ils les hommes du +Directoire à qui ils ne peuvent reprocher la Terreur? La cause en est +dans la politique haineuse et méprisante à laquelle le Directoire se +laissait aller contre le catholicisme. Provoqué par la propagande que +les prêtres insermentés faisaient en faveur de la royauté, il revint sur +la tolérance que la Convention avait fini par accorder[115]. Nourri des +livres de Voltaire et de Rousseau, il constatait avec surprise et +mécontentement l'ascendant que le catholicisme conservait encore; il +avait cru épargner un moribond, et le malade se portait mieux que lui. +Alors ces hommes qui avaient détesté et renversé Robespierre, mais qui +avaient pris sous lui l'habitude de gouverner despotiquement, +employèrent tout un système d'intimidation et de sarcasme contre une +religion qui s'obstinait à vivre et menaçait la République de ses +représailles. Ce fut ce retour partiel à la violence, ce repentir +malencontreux d'hommes modérés tels que Chénier et La +Révellière-Lepeaux[116], qui brouillèrent La Harpe et ses auditeurs avec +le gouvernement. Ce sont les écrits et les instructions de La Révellière +contre le christianisme qui excitèrent sa colère; c'est quand une +administration locale déclare que, _fidèle aux principes républicains_, +elle a _soigneusement défendu_ aux instituteurs publics _de mêler à +leurs leçons rien qui puisse rappeler l'idée d'un culte religieux_, +qu'il s'écrie au Lycée: «Partout on se demandera quel doit être l'état +d'un peuple dont les magistrats parlent ce langage _au nom de la loi_ +(souligné) et que peut être une _république_ (souligné) dont ce sont là +les principes.» C'est en haine de ceux qu'il appelle des _oppresseurs +philosophes dont la place n'est déjà plus tenable dans l'opinion et qui +bientôt n'en auront plus aucune_, qu'il conçoit pour la République une +aversion qui va parfois jusqu'à troubler son jugement: ne prétendra-t-il +pas bientôt que la journée du 30 prairial an VII (18 juin 1799), dans +laquelle ses amis, unis à leurs adversaires, ont chassé La Révellière du +Directoire, _a remis au premier rang dans la République les complices de +Baboeuf_?[117]. + +L'enseignement de La Harpe et ses articles dans le _Mémorial_ jetèrent +les partisans du Directoire dans une irritation qui se marqua, lors du +18 fructidor, par un arrêt de proscription et inspirèrent aux +voltairiens de toute opinion un ressentiment qui n'est peut-être pas +encore apaisé de nos jours[118]. + +Cependant le Lycée Républicain ne souffrit pas des attaques dirigées par +La Harpe contre le gouvernement. Il se tira également bien d'une autre +difficulté: l'année 1797, qui le priva pour deux ans de La Harpe, lui +avait, dès les premiers jours, suscité un nouveau rival: le 17 janvier, +les fondateurs d'un Salon des Étrangers, qui existait depuis deux ans, +ouvrirent un établissement analogue, le Lycée des Étrangers, appelé +aussi Lycée Marbeuf, du nom de l'hôtel où il fut d'abord installé dans +le faubourg Saint-Honoré, puis Lycée Thélusson quand il eut été +transporté à l'hôtel Thélusson, rue de Provence, en face de la rue +d'Artois, et quelquefois aussi Lycée de Paris[119]. Ce Lycée avait +obtenu que plusieurs des professeurs de la rue de Valois lui prêtassent +aussi leur concours: aux noms peu connus d'Audin Rouvière, de Pinglin, +chargés l'un de l'hygiène, l'autre de la logique, il était fier +d'ajouter ceux de Sue pour l'histoire naturelle, de Demoustier pour la +_morale à l'usage des dames_, de La Harpe enfin pour la littérature. Il +ne faudrait pas croire qu'il eût pour cela dérobé ces trois professeurs +au Lycée de Pilâtre. Les termes dans lesquels la _Décade_ annonce le 30 +nivôse an V qu'ils vont enseigner à l'hôtel Marbeuf marquent bien qu'ils +gardent leur première chaire: «Ce qu'il y a de singulier, dit-elle, +c'est que ce sont à peu près les mêmes professeurs qui remplissent les +chaires de l'autre Lycée, c'est-à-dire La Harpe, Sue, Demoustier.» Pour +La Harpe, en particulier, c'est au Lycée Républicain qu'il recommença en +1797 la réfutation d'Helvétius qu'il y avait présentée en 1783. On +retrouve sur tous les programmes ultérieurs du Lycée Républicain, sinon +Demoustier, du moins Sue et même La Harpe dès qu'il ne croit plus le +séjour de Paris dangereux pour lui. Les trois professeurs avaient sans +doute cédé au désir légitime d'accroître leurs ressources[120]. + +Il ne faudrait surtout pas croire que le nouveau Lycée eût été fondé +dans une pensée d'hostilité contre la République. Si La Harpe y +professe, si en juin 1797 on y couronne son buste, la _Décade_, qui sur +un rapport inexact le raille d'avoir assisté complaisamment à sa propre +apothéose[121], n'attribue au Lycée Marbeuf aucun caractère politique. +Comment l'aurait-elle fait, quand Chénier comptait au nombre des +souscripteurs de ce Lycée, et quand un des statuts en bannissait la +politique? C'est le journal même de Chénier, le _Conservateur_, fondé le +1er septembre 1797, trois jours avant le 18 fructidor, qui nous +l'apprend dans le numéro du 3 floréal an VI. La vérité est que ce Lycée +offrait l'attrait alors plus rare que jamais d'_une douce société_; le +mot est de la _Décade_; les discussions irritantes étaient formellement +exclues des morceaux qu'on présentait à ses concours et bannies même des +conversations. L'on était sûr de goûter, dans un cercle où l'irascible +Chénier consentait, c'est tout dire, à n'être qu'un poète, le plaisir +d'oublier ce qu'on avait fait ou souffert pendant la Terreur. On y +venait dans les instants où l'on était las d'entretenir ses propres +ressentiments. Des femmes du monde, des hommes de lettres, des artistes +de tous les partis ou dégagés de tous les partis, Lebrun, Lemercier, +Ducis, Palissot, Cherubini, Lesueur, Méhul, Mesdames de Beauharnais et +Dufresnoy s'asseyaient auprès de Rouget de l'Isle et de David, l'ancien +ami de Marat. Il aurait fallu que les vers soumis avant la lecture +publique au jugement d'Arnault, de Legouvé, de Laya et de Vigée fussent +bien mauvais pour ne pas plaire à un auditoire heureux et surpris de se +trouver si pacifique. Ce Lycée avait un journal à lui, _les Veillées des +Muses_, qui trouvait des lecteurs. On avait sans doute la même +indulgence pour ses cours, mais on la témoignait en n'en parlant pas. + +Nous ferons de même, et nous répondrons au journaliste malin qui +constate que telle leçon n'y a duré qu'un quart d'heure, que dans ces +cours, au moins, on n'avait pas le temps de s'ennuyer[122]. + + +IV + +Le Lycée des Arts avait de plus justes titres à balancer la célébrité +du Lycée Républicain. Il avait même rendu des services plus immédiats. +Durant ces années où il fallait défendre à la fois la France contre +l'ennemi et contre la famine, ses membres, tout en faisant leurs cours, +s'étaient employés avec un zèle admirable à provoquer, à faire connaître +les inventions utiles, depuis la machine à fabriquer des canons que +venait d'inventer un ancien facteur de pianos, Jean Dillon, depuis les +procédés nouveaux pour faire du salpêtre, jusqu'aux moyens de réserver +toute la farine pour l'alimentation; depuis l'exploitation des mines +jusqu'à l'élève des vers à soie et aux machines à moissonner ou à +fabriquer des rubans[123]. Dès la fin de 1794, le Lycée des Arts avait +rédigé plus de cent cinquante rapports signés des noms de Lavoisier, de +Darcet, de Fourcroy, de Vicq d'Azyr, de Lalande, etc.; en janvier 1797, +il avait récompensé déjà cinq cent quatre-vingts inventions ou +perfectionnements utiles[124]. Il appuyait d'autant plus efficacement +les inventeurs pauvres auprès du gouvernement que ses membres +composaient en grande partie le Bureau de consultation des Arts et +Métiers, établi le 12 septembre 1791 pour leur distribuer 300,000 livres +par an; il payait, nous l'avons dit, une partie des frais de +l'application de leurs théories; il leur offrait un Bureau central des +Arts pour se mettre en communication avec les industriels, une caisse de +dépôts pour la montre et la vente de leurs machines moyennant un droit +de 3 p. 100, leur avançait de l'argent aux mêmes conditions, et +souhaitait que, à l'exemple de l'Angleterre, le gouvernement prêtât +gratuitement à tout homme qui en aurait besoin, sur sa valeur +personnelle estimée d'après sa profession[125]. Cinq sociétés d'utilité +publique recevaient de lui l'hospitalité; la Vendée ravagée lui +demandait un modèle de pressoirs propres à être construits rapidement, +et il promettait d'en fournir un dans les quarante-huit heures; +plusieurs départements, qui manquaient de professeurs pour leurs Ecoles +centrales, en réclamaient de lui. + +Nous passerons, à un établissement d'un zèle reconnu, l'apparence de +futilité que lui donnaient ses concerts et ses fêtes[126]. Nous +donnerons acte des encouragements qu'il offrait à la vertu. Nous ne nous +permettrons pas, comme la _Décade_ du 10 germinal an IV, de sourire de +ce voeu adressé à un fabricant de filigrane: «Puissions-nous enflammer +votre génie et l'encourager à produire de nouveaux miracles!» Mais nous +ne lui accorderons pas le sens pédagogique; non que plusieurs de ses +membres ne sussent parfaitement enseigner, mais ils méconnaissaient une +vérité primordiale, savoir: que le talent des maîtres ne supplée pas à +l'insuffisance de préparation des élèves. Il est vrai que sur ce point +le malheur du temps les ramena malgré eux à des visées plus sages; en +l'an II ils avaient professé des cours dont la plupart, pour être +entendus, auraient réclamé des auditeurs une vocation éprouvée dans un +examen: agronomie, mécanique et perspective, calcul appliqué au commerce +et aux banques, physique végétale, chimie appliquée aux arts, harmonie +théorique et pratique, contrepoint, composition, technologie +(c'est-à-dire tout ce qui a rapport aux manufactures); mais l'année +suivante, la réquisition ne laissant à Paris que les jeunes gens +au-dessous de dix-huit ans, le Lycée des Arts ne distribua durant l'an +III, outre l'enseignement primaire, que les connaissances qu'on acquiert +aujourd'hui dans les Ecoles de commerce. Mais en l'an IV, l'anatomie, la +physique végétale, l'économie politique reparurent; la chimie +s'installa à côté d'elles; Sue et Fourcroy remontèrent en chaire, +introduisant avec eux Brongniart: par malheur, pour de tels cours, ce ne +sont pas toujours les maîtres, même illustres, qu'il est le plus +difficile de trouver. + +Le directeur du Lycée des Arts n'entendait peut-être pas très bien non +plus les règles d'une bonne éducation. N'était-ce pas exalter par une +récompense disproportionnée l'amour-propre de ses jeunes élèves que de +présenter les meilleurs d'entre eux à la Convention[127]? On nous +répondra que cet honneur était si prodigué qu'il ne devait plus tourner +les têtes. Soit! Mais, même dans un temps où nos soldats observaient +leur _pacte avec la mort_, était-il sage de confier aux quatre cents +élèves gratuitement admis, le soin de rédiger leur règlement d'ordre, et +fallait-il demander à l'âge de l'étourderie un serment de bien +travailler[128]? Espérons du moins que le Lycée des Arts n'avait pas +invité ses écoliers à la séance publique où il laissa une institutrice +de la rue des Champs-Elysées faire réciter par une de ses élèves un +morceau sur l'influence réciproque des deux sexes qu'heureusement, dit +la _Décade_ du 30 thermidor an III, l'enfant n'était pas en état +d'avoir composé! + +Mais ces erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'il a +rendus à la science, surtout si l'on se souvient qu'il donnait son zèle +gratuitement, que l'entrée aux séances publiques même était gratuite, et +que les deux artistes qui prirent à leur charge les frais que le +désintéressement des savants ne pouvait supprimer ont caché leurs +noms[129]. + +Ce n'est qu'en l'an III que l'administration revint à l'espérance de +faire payer l'entrée aux cours et aux séances: on espérait tirer de là +quelques ressources qui, jointes au produit de la vente du _Journal des +Arts_ et de notices sur les inventions examinées par le Lycée et aux +cotisations des membres de son directoire, permettraient de subvenir à +des dépenses qui en l'an IV allaient monter à 500,000 francs par an; on +aurait aussi voulu, à partir de l'an IV, assurer quelques honoraires aux +professeurs[130]. Encore réservait-on quatre cents places pour les +sujets pauvres; et le _Journal de Paris_ put annoncer le 23 février et +le 10 mars 1795 que, _à la prière de quantité de nos frères des +départements_, appelés à l'École normale, le Lycée des Arts ouvrait dix +cours dialogués où il leur offrait six cents places également gratuites. +Malheureusement les recettes n'atteignirent pas la somme qu'on espérait: +bien que les membres se décourageassent si peu qu'en l'an V ils étaient +trois cents[131], il fallut solliciter l'appui du gouvernement. Déjà, le +17 messidor an III, le directoire du département de la Seine avait +recommandé le Lycée des Arts à la libéralité de la Convention, et, le 19 +vendémiaire de la même année, Grégoire avait demandé et obtenu que +l'État imprimât à ses frais les rapports lus dans les séances publiques +du Lycée des Arts[132]; mais cela ne suffit pas. Enfin le 1er +vendémiaire de l'année suivante, Lakanal, au nom du comité d'instruction +publique, obtint pour lui, à titre d'encouragement, une somme de 60,000 +livres. + +Pourtant des infiltrations détérioraient le local, l'architecte ayant eu +l'ingénieuse idée de mettre les salles en contre-bas du jardin et +d'entourer l'édifice d'une pièce d'eau. Ne pouvant obtenir qu'on le +réparât[133], Désaudray sollicita, comme compensation, un prolongement +de bail ou, à charge d'entretenir en bon état le Jardin-Égalité, la +jouissance gratuite; mais certaines personnes mal disposées crièrent au +charlatanisme, prétendirent qu'il ne cessait de demander de l'argent; et +en ventôse an V, sur un rapport de Camus, les Cinq-Cents passèrent à +l'ordre du jour sur la proposition[134]. Le gouvernement songeait même à +s'épargner les frais d'assainissement que réclamait le quartier du +Palais-Royal en faisant passer des rues sur l'emplacement du jardin, et +laissait la _Décade_ penser toute seule qu'il conviendrait en pareil cas +de donner un autre local au Lycée des Arts[135]. + +Une circonstance imprévue dispensa le gouvernement de commettre une +injustice: le 26 frimaire an VII (6 décembre 1798) un incendie consuma +entièrement le cirque où le Lycée des Arts était installé; et il faut +bien croire que l'établissement passait pour faire mal ses affaires; car +certains accusaient, sans preuves d'ailleurs, les administrateurs +d'avoir allumé eux-mêmes le feu[136]. + +Cet événement porta un coup sensible au Lycée des Arts. Il erra quelque +temps de salle en salle; un de ses membres, Frochot, préfet de la Seine, +lui donna asile à l'Oratoire, alors sécularisé, puis à l'Hôtel de ville. +Mais l'imminente réorganisation des écoles publiques fournit un prétexte +opportun pour cesser les cours[137]. Réduit au rôle plus aisé à soutenir +de société d'encouragement, le Lycée des Arts, devenu l'Athénée des +Arts, continua tant à publier qu'à récompenser des travaux littéraires +et surtout scientifiques. Ses séances publiques, où l'on entendit, entre +beaucoup d'autres poètes, Mme Anaïs Ségalas, et auparavant la belle +Théis, qui s'appelait alors Mme Pipelet avant de s'appeler la princesse +de Salm, attirèrent encore longtemps la foule. Car il ne cessa +d'exister qu'à la fin de 1869. Mais le grand public avait peu à peu +perdu la mémoire de son désintéressement, de ses services, de ses +exemples. Toutefois, la science contemporaine se souvient de lui: M. +Berthelot l'a mentionné avec honneur en août 1888 dans le _Journal des +Savants_[138]. + + +V + +Le Lycée Républicain, avec des cours plus attrayants et plus de +professeurs célèbres, se maintint beaucoup mieux. L'absence de La Harpe, +entre le 18 fructidor et la fin de l'année qui suivit le 18 brumaire, +lui causa sans doute quelque préjudice. Il l'avait remplacé par Mercier, +qui, dans une leçon, prit Newton à partie et replaça, de son autorité +privée, la terre au centre du monde[139]. Du moins l'auditoire ne +s'endormait pas; et La Harpe trouva un public attentif devant sa chaire, +quand il y remonta à la fin de 1800. + +Au surplus, il amenait avec lui et plaçait savamment en évidence une +auditrice dont la présence eût suffi pour remplir la salle, Mme +Récamier; mais son talent et ses digressions politiques n'avaient rien +perdu de leur popularité[140]. À la rentrée de l'an IX, on remarqua que +le public était cinq fois plus nombreux que précédemment; et M. Legouvé +m'a signalé le récit[141] d'une curieuse ovation que l'auditoire fit un +jour à son professeur favori: La Harpe, dit Bouilly dans les +_Encouragements de la Jeunesse_, ayant passé la nuit à retoucher un +morceau sur La Fontaine, s'endormit dans la salle d'attente du Lycée, +tandis qu'un de ses collègues occupait la chaire; il dormait encore +quand celui-ci eut fini; on respecta son sommeil, et Luce de Lancival, +prenant ses cahiers, fit sa leçon à sa place; mais La Harpe s'éveille, +écoute, s'approche, se montre sans le vouloir, et la salle éclate en +applaudissements. Mais les clameurs soulevées par la publication de sa +Correspondance Russe et l'intempérance de ses attaques contre les +philosophes, firent oublier à Bonaparte que La Harpe avait exalté le 18 +brumaire; et, une troisième fois, La Harpe, sexagénaire et malade, dut +quitter le Lycée et Paris[142]. Il ne revint guères d'exil que pour +mourir le 11 février 1803[143]. + +Il n'emportait pas avec lui la fortune du Lycée[144]: l'administration +avait acquis à la fin de 1800 de précieux collaborateurs en donnant à +Roederer une chaire d'économie politique, à de Gérando une chaire de +philosophie morale; et celui-ci, résolu à s'interdire les réquisitoires +que La Harpe n'avait pas eu tort de prononcer jadis, mais qu'il avait +tort de répéter sous le Consulat, avait prononcé ces belles paroles: +«C'est parce que nous avons tous souffert qu'il nous convient à tous +d'oublier. Ce serait peut-être aujourd'hui être l'ennemi du présent, de +l'avenir, que d'insister trop sur les souvenirs du passé;» enfin, recrue +bien plus illustre, le Lycée s'était adjoint un peu auparavant Cuvier +pour l'histoire naturelle des animaux[145], et Biot, Thénard et +Richerand y commencèrent, quelques années après, le premier un cours de +physique expérimentale, le second un cours de chimie, le troisième un +cours de physiologie[146]. A.-M. Ampère y enseigna, en 1806-1807, le +calcul des probabilités. Sans avoir une aussi bonne fortune pour +l'enseignement des lettres, le Lycée, à la fin de 1803, put enfin +ressaisir Garat, et s'agréger l'érudit et spirituel Ginguené, pour +lequel il fonda une chaire d'histoire littéraire moderne, et qui +préluda, devant ses auditeurs, à son important ouvrage sur la +littérature italienne[147]. Seule, la chaire de La Harpe ne rencontra +pas un brillant titulaire; on la donna à Vigée. François Hoffmann +s'exprime avec inexactitude dans la première de ses _Lettres +champenoises_ quand il présente Chénier comme ayant succédé à La +Harpe[148]. Chénier ne professa au Lycée que dans les deux années qui +précédèrent les _Lettres champenoises_ de 1807; il y fit alors, d'après +la _Nouvelle Biographie générale_, un cours sur la littérature française +jusqu'à Louis XII; auparavant, il y avait simplement lu quelques +morceaux, par exemple, comme nous l'apprend l'édition des oeuvres de +Chateaubriand de 1836, son jugement sur _Atala_. + +La coutume s'était en effet introduite au Lycée de donner des séances +littéraires où ne paraissaient pas seulement les professeurs: Luce de +Lancival, Legouvé, Daru y lisaient des vers. On avait même cessé d'y +dédaigner l'appât de la musique[149]. Les administrateurs, entrant dans +la pensée de Pilâtre de Rozier, voulaient en faire un lieu de réunion +mondaine en même temps que d'étude; de là, l'ouverture des salons de +lecture et de conversation dont nous avons parlé. + +Ce mélange de solidité et de frivolité permit au Lycée Républicain de se +soutenir. Le retour de la tranquillité, de la prospérité, le silence +auquel fut bientôt réduite la tribune politique lui profitèrent. +L'épithète qu'il avait prise pendant la Révolution n'allait bientôt plus +être compatible avec les institutions de la France: une conjoncture lui +épargna la mortification de l'immoler à Bonaparte, et lui fournit une +occasion décente de changer de nom. Les établissements nationaux +d'enseignement secondaire ayant reçu en 1803 le nom de Lycées, il prit +celui d'Athénée tout court: l'adjectif compromettant disparut ainsi sans +bruit avec le substantif. + +C'étaient d'ailleurs alors des citoyens fort paisibles que les habitués +de ces cours: on nous les représente dormant près du feu ou parcourant +des journaux dans le cabinet de lecture en attendant qu'un des garçons +de service annonçât le commencement d'une leçon[150]. Mais ils étaient +fortement attachés à un établissement où ils trouvaient des plaisirs si +variés: ils le prouvèrent en lui demeurant fidèles malgré l'acharnement +avec lequel certains des adversaires de la Révolution essayèrent de le +déconsidérer. Les rédacteurs des _Débats_, en particulier, Féletz +d'abord, puis Hoffmann, épuisèrent leur ironie sur les leçons et les +lectures qu'on y entendait. Le premier surtout ne cessait de harceler +d'épigrammes poliment désobligeantes Vigée et Ginguené. Les incidents +fâcheux qui, par aventure, se produisaient avant ou pendant la leçon +étaient aussitôt publiés par lui. Vigée perdit enfin patience, et un +procès intenté à Féletz en 1804 délivra pour onze ans l'Athénée d'un +auditeur malveillant. Mais d'autres continuèrent la guerre, en attendant +que les _Débats_ revinssent à la charge à partir de 1807 avec les +_Lettres champenoises_ d'Hoffmann et que la _Gazette de France_ pour des +raisons analogues s'acharnât contre le cours d'éloquence de Victorin +Fabre que le _Mercure_ soutenait. + +Les adversaires de l'Athénée lui reprochaient deux choses, le caractère +superficiel de son enseignement et sa partialité contre le +christianisme: griefs en partie fondés. Néanmoins le parti pris, +l'insistance de Féletz lui font peu d'honneur. Autant on approuverait +quelques articles où l'esprit du cours de Ginguené ou du Lycée en +général serait exposé et critiqué, autant cette réfutation ironique, +composée au jour le jour, fatigue même le lecteur désintéressé ou acquis +aux idées que le journaliste défend. Aussi éprouve-t-on du plaisir à +constater par les aveux répétés de Féletz et d'Hoffmann que les cours +attiraient encore beaucoup d'auditeurs. On aime à entendre un de nos +détracteurs, Auguste de Kotzebue, avouer, dans ses _Souvenirs de +Paris_, qu'il est impossible de trouver à aussi bon marché un plaisir +plus varié et qui flatte plus agréablement l'esprit. Pourtant on cessa +de faire salle comble: les embarras financiers un instant conjurés +reparurent. Mais l'Athénée restait en possession de la faveur publique. + +Vers 1810, deux nouveaux professeurs y avaient contribué; Gall, en +exposant son système sur la _cranioscopie_, Lemercier par le cours de +littérature dramatique qu'il publiera plus tard en 1820 après l'avoir +repris sous la Restauration. Ces deux cours furent plus remarqués encore +que les professeurs ne l'auraient désiré: Gall fut poursuivi de brocards +par les journalistes ennemis de l'Athénée, et Lemercier faillit payer +encore plus cher son succès. Les esprits cultivés étaient alors si las +du despotisme impérial, des guerres éternelles où Napoléon épuisait la +France, que le sage Guizot, dans sa leçon d'ouverture du 11 décembre +1812 à la Faculté des Lettres, faussait par instants l'histoire pour +censurer, non sans excès, le gouvernement de l'Empereur. Lemercier, de +son côté, employait les auteurs anciens à rappeler aux auditeurs de +l'Athénée que le despotisme tue la poésie. Ses paroles étaient +rapportées au maître, et, en attendant que l'autorité punît ces +insinuations, un fanatique de Napoléon prit sur lui de tirer sur +Lemercier un coup de pistolet qui heureusement rata. Lemercier dut +interrompre son cours[151]. + + + + +CHAPITRE IV. + +Période de la Restauration. + + +I + +Sous la Restauration, l'Athénée perdit quelques-uns de ses titres à la +faveur des juges impartiaux. Il ne faut pas accepter aveuglément +l'affirmation des _Débats_ du 15 novembre 1820, qui le déclarent en +décadence. Pourtant, il est vrai que la maison dut remercier cette +année-là, par raison d'économie, le professeur d'italien Boldoni, qui +lui appartenait depuis vingt-cinq ans, et que le nombre des cours, qui +était d'environ quinze sous le Consulat, tombe à environ dix sous la +Restauration et sous les premières années du règne de Louis-Philippe. Ce +n'est pas, on le verra bientôt, que l'Athénée ne garde point un +auditoire nombreux, enthousiaste. Mais nous avons fait remarquer plus +haut qu'un établissement aussi dispendieux avait besoin de conserver sa +clientèle tout entière, et, sous la Restauration, cette clientèle se +divisa de nouveau. + +Le numéro précité des _Débats_ en accuse une mauvaise administration: de +fait, le fréquent changement des professeurs et des cours que l'on +remarquera dans les programmes de cette période marque bien chez les +directeurs un manque d'esprit de suite. Toutefois deux circonstances +indépendantes des administrateurs de l'Athénée lui ont sans doute nui +davantage. + +En premier lieu, tant que la Sorbonne et le Collège de France avaient +continué à distribuer sans éclat un enseignement abandonné par le grand +public aux étudiants, il n'avait eu à lutter que contre des +établissements privés qui, dès l'abord ou bientôt, faisaient, comme lui, +payer leurs leçons, et il avait soutenu victorieusement la concurrence. +Le Collège de France avait eu beau se mêler, dès avant la fondation du +Lycée, de tenir des séances solennelles à l'exemple des Académies[152]: +faute d'hommes de talent ou du moins faute d'hommes d'esprit, il n'en +avait pas retiré grand honneur, jusqu'au temps où Delille, sous le +Consulat, réveilla par ses vers, moins spirituels encore que son débit, +l'auditoire endormi par la prose de ses collègues[153]; ses cours +étaient fort arides: la plupart des professeurs exposaient des théories +sans nouveauté, lisaient un texte classique, le commentaient +laconiquement, comparaient, s'il s'agissait d'un ancien, une traduction +avec l'original, et c'était tout[154]. Le cours de littérature française +au Collège de France n'avait encore, en 1805, que cent cinquante +auditeurs, en y comprenant tous les candidats aux grades +universitaires[155]. Les amateurs aimaient mieux payer pour entendre La +Harpe que de s'ennuyer gratuitement sur la montagne Sainte-Geneviève. +Mais, vers la fin de l'Empire, Tissot au Collège de France, La +Romiguière à la Sorbonne, commencèrent à ramener la foule vers les +chaires de l'État auxquelles Cousin, Villemain et Guizot assurèrent sous +la Restauration une popularité sans égale: on trouva dès lors un peu +chères les leçons de l'Athénée. + +En second lieu, l'esprit de l'Athénée n'était plus de tout point à la +mode: sa fidélité à la philosophie du dix-huitième siècle diminuait son +influence sur la génération nouvelle. Encore la doctrine de la sensation +se soutenait-elle par son air d'indépendance; mais la timidité d'esprit +qu'elle engendre par ses procédés de minutieuse analyse, la froideur, la +sécheresse dans lesquelles elle enferme ses partisans par la crainte +d'être dupes de l'imagination ou du coeur, ne pouvaient plaire longtemps +à un public charmé des vues générales qui renouvelaient alors l'histoire +des sociétés. L'Athénée avait sans doute avec lui une partie des +libéraux, quand il confiait au jeune Arm. Marrast, à la fin de 1828, un +cours de philosophie destiné à combattre le romantisme et l'éclectisme; +le _Courrier français_ approuvait cette résistance à l'éclectisme, dont +l'apôtre le plus célèbre avait dit, d'après ce journal: «Il y a les +trois quarts d'absurde dans ce que je dis,» et affirmait que cette leçon +facilement et brillamment improvisée avait plu[156]. L'enseignement de +l'Athénée n'en prenait pas moins par là, pour ce qui touche à la +philosophie et à la littérature, un caractère un peu suranné que le +cours de philosophie positive qu'Auguste Comte y professa en 1829-1830 +ne lui enleva pas, rien ne ressemblant plus au sensualisme démodé que le +positivisme naissant. + +Enfin, pour comble de malheur, l'Athénée repoussait indistinctement tous +les principes du romantisme, auquel ses professeurs, qu'ils +enseignassent l'histoire, la littérature française ou la littérature +italienne, qu'ils se nommassent Jay, Buttura ou Lemercier, déclaraient +une guerre sans merci. Ceux de ses amis qui gardaient plus de mesure, +Benjamin Constant, par exemple, ne se risquaient pas à lui prêcher la +conciliation. Seuls, deux hommes s'y hasardèrent. Le premier, Lingay, +est absolument oublié aujourd'hui; mais le courage, la judicieuse +modération qu'il montre dans sa leçon d'ouverture du 22 novembre 1821, +méritent qu'on s'y arrête un moment. Après avoir déclaré que Lemercier, +auquel il donnait, d'un ton sincère, de grands éloges, avait, dans son +cours, _immolé son génie à son goût_ et développé des théories que le +rigorisme du siècle de Louis XIV eût avouées, mais qui pouvaient +paraître désormais insuffisantes ou excessives, il ajoutait: «Notre +siècle serait un siècle d'imitation, s'il était resté un siècle de +despotisme, de cour et de servitude, ou un siècle de décadence et de +délire sous le règne de cette anarchie déjà si longue en peu de jours +qui atteste si éloquemment la réaction inévitable des institutions sur +les lettres... Laissons dans la tombe de Louis XIV, dans celle de +Voltaire les regrets de toutes les gloires qui ont illustré la +monarchie; hâtons-nous de découvrir et de féconder les espérances qui +reposent dans le berceau de la Charte.» Il accordait que les vieilles +nations ne pouvaient prétendre à la même poésie que les peuples +primitifs, mais il montrait fort bien les inspirations qu'elles +pouvaient en échange tirer de la religion et de la philosophie. N'étant +pas doué du don de prophétie, il se préparait en déniant à la poésie le +pouvoir de peindre les objets physiques, l'irréfutable démenti de Victor +Hugo, mais c'était déjà justifier sa place dans sa chaire que de +comprendre si nettement que Lamartine avait fait une révolution dans la +littérature. + +L'autre professeur qui, deux ans plus tard, réclama plus hardiment pour +les poètes le droit de s'affranchir de la tradition, fut Artaud. +Oubliant, comme tant d'autres, que ce sont des clercs de procureurs et +des bourgeois assis aux places à quinze sous, qui ont fondé la +réputation de Corneille et de Racine, il allait jusqu'à appeler notre +système tragique «une littérature morte qui n'a rien de vrai, qui n'est +pas la voix d'un peuple, mais tout au plus l'écho des temps passés, +défigurés par l'ignorance et l'affectation.» Heureusement pour Artaud, +de fines observations firent pardonner cette irrévérence; les plus +intraitables classiques étaient bien obligés de convenir qu'ils +recouraient à un étrange procédé quand ils imputaient leurs propres +torts à leurs adversaires: il nous apprend en effet que les premiers +accusaient les seconds d'employer des inversions forcées, de substituer +la périphrase au mot propre; Artaud renvoyait fort justement la friperie +mythologique dont les novateurs se revêtaient quelquefois par mégarde à +ceux qui prétendaient en affubler de gré ou de force tous les aspirants +à la poésie. On goûtait aussi sa franchise et sa finesse quand il +confessait que le malheur des romantiques était de _se faire les +législateurs d'une littérature qui n'existait pas encore_: «On fait la +poétique de la tragédie romantique, avant d'en avoir. Faites des +ouvrages neufs qui réussissent: on en aura bientôt trouvé la poétique. +Vienne un homme de génie plus profondément ému que les autres à l'aspect +des événements contemporains..., il ne fera qu'exprimer naïvement ce +qu'il aura senti, et par un instinct sûr il ira toucher droit au but.» +Si le romantisme n'a pas tenu toutes ses promesses, c'est parce que le +conseil d'Artaud n'a pas été suivi et parce que son espoir n'a pas été +exaucé; il est bien venu un chef d'école assez grand pour se faire +obéir et admirer, mais aussi peu naïf que possible, qui lui aussi a +rédigé trop tôt sa poétique, et qui a moins étudié l'histoire et la +société que les systèmes débattus autour de lui[157]. + +Mais tout ce qu'Artaud, comme Lingay, put obtenir, ce fut l'attention +polie des habitués de l'Athénée; son cours ne dura également qu'une +année, et rencontra plus de faveur au dehors que d'adhésion parmi ses +premiers juges. C'est peut-être parce que l'hostilité déclarée de +l'Athénée contre le romantisme limitait ses choix pour les professeurs +de littérature française, qu'il alla souvent les chercher parmi des +hommes incomparablement inférieurs à ses professeurs de sciences: on +comprend fort bien en effet qu'il se soit attaché, pour l'enseignement +de l'éloquence et de la poésie, des hommes tels qu'un Lemercier, un +Tissot, un Jouy; mais l'obscurité d'un Berville, d'un Parent-Réal, d'un +Villenave même, tranche trop vivement, si je puis m'exprimer ainsi, sur +la notoriété ou la gloire de leurs collègues les physiciens ou les +physiologistes. + +Toutefois, si les juges impartiaux et clairvoyants commençaient à +mesurer leur faveur à l'Athénée, le gros de la bourgeoisie lui demeurait +fidèle. Il se l'était attachée par une adhésion éclatante au parti +libéral. À la vérité en 1814 il avait envoyé une adresse respectueuse à +Louis XVIII; mais le souvenir des bienfaits du comte de Provence, la +joie d'être enfin délivré de guerres éternelles, d'échapper au +despotisme, de trouver un arrangement qui sauvait l'intégrité du +territoire, suffisent à expliquer cette démarche qui lui est commune +avec le Conseil de l'Université, le Collège de France, la Faculté de +Droit[158]. Au demeurant, les ultras se chargèrent de tuer promptement +la popularité renaissante des Bourbons. Sous ce régime où la censure ne +parvenait pas plus à intimider l'opinion que la Charte à la rassurer, où +l'on avait, si l'on veut parler sans chicane, et le droit de tout dire +et le droit de tout craindre, l'Athénée accueillit hardiment les +discussions politiques. + +Benjamin Constant les y introduisit, en effet, tantôt sous la forme de +ces questions générales où il excellait, tantôt sous celle d'hommage +rendu à un étranger de mérite; «L'Athénée,» disait un peu naïvement la +_Minerve_, en 1819, «s'est ouvert une route nouvelle: débattre les +questions politiques est un moyen assuré d'exciter un grand intérêt. La +dernière lecture de M. B. Constant avait pour objet de rechercher la +différence qui existe entre la liberté des peuples anciens et la liberté +des nations modernes. L'assemblée était nombreuse et brillante, et +l'orateur a été souvent interrompu par de fréquents et vifs +applaudissements.» Or ce débat une fois posé avait tout naturellement +amené l'orateur à condamner l'exil politique (c'est-à-dire le +bannissement des régicides), l'intolérance en matière d'éducation +(c'est-à-dire le projet de rendre l'enseignement au clergé), et il ne +lui avait plus fallu qu'un peu de bonne volonté pour louer la loi des +élections qui venait, suivant son expression, de permettre à la +reconnaissance nationale de récompenser trente ans de fidélité aux +principes dans la personne du plus illustre défenseur de la liberté +(c'est-à-dire de Lafayette)[159]. Quand Jouy consacrait une partie de +son cours de 1819-1820 à prouver que les rois ne peuvent se réclamer +d'une morale spéciale, il partait lui aussi d'une thèse générale, mais +les conseils que la même année Viennet donnait à Ferdinand VII, dans une +épître lue à l'Athénée, invitait à l'application des théories. Azaïs, +dans son cours de philosophie générale en 1821-1822, avait invité ses +auditeurs à lui adresser par lettre des objections et des questions: +ils en vinrent très vite, curieux symptôme du temps, à lui demander son +opinion sur les conjonctures politiques; il répondit sans embarras qu'à +son sens les hommes actuellement au pouvoir n'iraient pas jusqu'au bout +de leur système, que la vérité triompherait prochainement puisqu'on le +laissait paisiblement exposer sa doctrine, alors que sous Napoléon qu'il +vénérait, mais qui était obligé de respecter la religiosité, il était +mal vu du pouvoir: il ajoutait que, maintenant que _la glace était +rompue_, il s'ouvrirait avec la même franchise sur tout ce qui +intéresserait l'auditoire. Les administrateurs de l'Athénée firent sur +ces digressions des remarques qui l'année suivante empêchèrent Azaïs de +remonter dans sa chaire. Mais plus tard ils accordèrent à d'autres bien +plus de liberté que n'en avait pris l'ancien pensionnaire du duc +Decazes, puisqu'ils laissèrent Tissot, dans la séance d'ouverture de +l'année 1826-1827, dénoncer, à la joie du _Courrier Français, +l'influence occulte_ qui menaçait les libertés les plus chères de la +France[160]. + +Encore était-ce là seulement ce que l'on confiait à la presse; les +professeurs de l'Athénée osaient bien davantage. Des rapports de police +conservés aux Archives nationales les montrent discutant hardiment le +projet de loi sur le sacrilège, le licenciement de la garde nationale, +déchirant la fiction constitutionnelle de l'irresponsabilité du +monarque; à propos d'une des mesures de Charles X, qu'il considère comme +une provocation, Villenave disait: «Ce ne serait pas la première fois +qu'on aurait vu des souverains déposés pour avoir méconnu la voix du +peuple.» À propos de la chronique de Turpin, qui qualifie Charlemagne de +très grand et très révérendissime, il s'écriait: «Voilà bien le style +servile et rampant d'un moine! Il n'y avait qu'un prêtre qui fût capable +de commencer ainsi un ouvrage rempli d'ailleurs de prodiges et de +miracles.» Dunoyer, Charles Comte rivalisent de véhémence avec lui, +Crussolle-Lami tient des propos séditieux; Alexis de Junien donne +clairement à entendre que la Constitution des États-Unis pourrait bien +franchir l'Atlantique; il n'est pas jusqu'à un futur recteur qui ne +s'émancipe: Artaud taxe, en effet, les Croisés de fanatisme et de +brigandage. Les rapports ajoutent qu'une assistance nombreuse savourait +par avance ces invectives, les applaudissait avec éclat, les commentait +avec passion. + +Il ne faudrait pas suspecter la police, quoique alors insuffisamment +scrupuleuse d'avoir inventé ces propos. Le ministre de la police semble +pourtant nous y inviter, quand il demande au préfet, son subordonné, +s'il ne pourrait pas charger de ces rapports un commissaire de police +qui eût qualité pour verbaliser. Mais le préfet, outre qu'il avertit +judicieusement qu'un personnage officiel serait mal choisi pour une +surveillance occulte, garantit l'exactitude de son agent, et tout +lecteur de ces rapports y verra le cachet de la sincérité: ce n'est pas +une énumération incohérente de propos compromettants que tout délateur +peut imaginer; on y reconnaît un homme qui sait suivre et rédiger une +leçon, qui discerne la thèse générale licite dans ses hardiesses d'avec +le défi, le sarcasme, la menace. Le gouvernement n'a donc pu douter que +l'Athénée ne se transformât à certains jours en un véritable club: il ne +le ferma pas pourtant, et se contenta de refuser, en 1822, +l'autorisation d'ouvrir à Marseille un établissement analogue[161]. +Cette longue patience indique de quel prestige la maison de Pilâtre +jouissait encore. + + +II + +Soit que cette tolérance déplût aux royalistes intransigeants, soit +qu'ils espérassent battre l'adversaire par ses propres armes, ils +résolurent de donner un rival à l'Athénée, de même qu'ils avaient fondé +le _Conservateur_ pour l'opposer à la _Minerve_. Ils résolurent de +fonder un établissement aussi royaliste et religieux que l'autre était +libéral et philosophe, et d'offrir, là aussi, aux gens du monde et aux +dames, des fêtes littéraires, une bibliothèque, un cercle. Ils +imaginèrent même, ce dont l'Athénée ne s'avisa qu'à leur exemple, +d'attirer les jeunes gens par une réduction de prix. Tous leurs +prospectus portent en effet que l'abonnement sera seulement de cinquante +francs, au lieu de cent, pour les étudiants en droit et en +médecine[162]. Toutefois, Decazes, qui avait autant de raisons pour +redouter que pour souhaiter leur concours, n'accorda jamais +l'autorisation nécessaire; ce fut seulement après sa chute qu'on put +préparer l'ouverture des cours qui eut lieu le 2 février 1821. Encore +n'osa-t-on d'abord fonder l'association que pour trois années. Plus d'un +an après, un vice-président de cette société appelée par un archaïsme +significatif Société des bonnes lettres, flétrissait en ces termes les +ministres qui s'étaient défiés d'elle: «Ils tremblaient pour leur +déplorable système qui n'osait avouer la vertu par égard pour le vice, +qui imposait silence aux honnêtes gens par la crainte des factieux, et +qui ne connaissait d'autres moyens d'étouffer les cris de révolte que +d'interdire aux Français le cri de vive le roi! Grâce à la Providence +qui ne permet jamais en France un long empire à la sottise, ce système +est tombé[163].» Le ministère de Villèle voyait assurément la nouvelle +société d'un oeil favorable; mais il ne paraît pas lui avoir octroyé +autre chose que le titre de Société royale qu'elle porta depuis 1823. + +En revanche, le faubourg Saint-Germain et la jeunesse royaliste +affluèrent dans les salons de plus en plus spacieux où elle s'installa +tour à tour, rue de Grenelle, 27, rue Neuve-Saint-Augustin, 17, rue de +Grammont, où elle occupa l'ancien hôtel de Gesvres. Présidée par +Fontanes d'abord, puis par Châteaubriand, puis par le duc de +Doudeauville, ayant pour rapporteurs attitrés de ses concours de poésie +et d'éloquence des membres de l'Académie française: Roger, Charles +Lacretelle, comment n'aurait-elle pas attiré un auditoire choisi? Un +heureux hasard y avait aidé en donnant à quelques-uns de ses +fondateurs, à Roger, à ses deux confrères Auger et Michaud, au baron +Trouvé, des femmes et des filles charmantes qui furent là ce qu'avait +été Mme Récamier au cours de La Harpe: on vint les regarder tout en +écoutant les orateurs. La Société eut même assez longtemps un journal à +elle: _Les annales de la littérature et des arts_, dont les trente-trois +volumes fournissent beaucoup de documents sur son histoire, et qui lui +prêtèrent pour ses séances et pour ses cours la plupart de leurs +rédacteurs, lui empruntèrent à un certain moment son nom comme +sous-titre. Le royalisme le plus pur, le plus exalté régnait dans cette +réunion; les infortunes des Bourbons, leur rétablissement imprévu y +excitaient un attendrissement simulé chez les uns, très sincère chez les +autres; la Vendée, la guerre de 1823 y inspiraient des dithyrambes. On +n'y mettait pas seulement au concours la réfutation du sensualisme mais +l'entrée de Henri IV à Paris, l'exposition des avantages de la +légitimité, l'éloge du duc d'Enghien. La politique était d'ailleurs +alors tellement inséparable de toute assemblée qu'on y prononçait des +discours spécialement consacrés à réclamer l'intervention de l'Europe en +faveur des Grecs, et qu'on imagina, ce que l'Athénée avait également +omis, de célébrer par des banquets les dates qui rappelaient des +événements agréables: bien que la Société eût applaudi dans une de ses +séances cette jolie épigramme lancée aux _ventrus_: «La gastronomie ne +saurait plus être un ridicule sous le gouvernement représentatif,» elle +célébra la Saint-Louis et le sacre de Charles X, en écoutant, le verre +en main, les couplets de Martainville, le fougueux rédacteur du _Drapeau +blanc_[164]. + +Cependant, les historiens de la Restauration exagèrent lorsqu'ils +présentent la Société des bonnes lettres comme uniquement occupée des +intérêts du trône et de l'autel, et lorsqu'ils ne donnent ses exercices +littéraires que comme un appât offert, presque comme un piège tendu à la +jeunesse. L'illustration nobiliaire ou littéraire de quelques-uns des +patrons de la Société lui amena quelques maîtres d'un grand mérite. Il +est vrai qu'elle donnait des honoraires bien supérieurs +proportionnellement à ceux qu'avait jamais proposés l'Athénée, puisque +Véron nous dit dans ses Mémoires qu'elle payait chaque leçon ou lecture +cent francs. Aussi, outre Michaud, on vit dans sa chaire des hommes d'un +talent vraiment estimable, dans différents genres, comme Laurent de +Jussieu, l'auteur d'un des meilleurs ouvrages de morale populaire, +Capefigue, Cayx, Alf. Nettement et même des hommes dont le nom demeure +attaché à l'histoire des sciences ou des arts qu'ils ont cultivés; car +Abel Rémusat y étudia les moeurs de la Chine, Raoul Rochette y disserta +sur l'histoire et la littérature de la Grèce, M. Patin y lut l'ébauche +de son ouvrage sur les tragiques grecs et, en parcourant les extraits +que le _Journal de l'Instruction publique_ donnait alors de ses leçons, +on se demande si L'ébauche a gagné de tout point aux patientes, aux +lentes retouches qui en alourdirent l'agrément et en défraîchirent +l'originalité. Enfin, Berryer y fit un cours pratique d'éloquence: +observa-t-on bien dans ce cours la résolution qu'on avait prise d'en +écarter les questions brûlantes? je l'ignore; mais ces discussions sur +la morale, la politique, l'économie politique, l'histoire ancienne et +moderne, instituées entre jeunes gens et dirigées par un des hommes les +plus éloquents de notre siècle, ont certainement contribué à former les +brillants publicistes et orateurs qui ont fleuri à la fin de la +Restauration et sous le gouvernement de Juillet. + +Il faut, toutefois, reconnaître que, à la Société des bonnes lettres, +l'enseignement fut d'ordinaire moins solide, moins sérieux qu'il ne +l'était, certains cours mis à part, à l'Athénée. D'abord, dès l'origine, +il n'y eut que trois jours de leçons par semaine et ce chiffre fut +promptement réduit à deux: très peu de professeurs étaient chargés de +plus de deux leçons par mois: et plus d'un se faisait peu de scrupule de +manquer une leçon ou d'interrompre son cours avant la clôture de +l'année. Puis, les sciences physiques et naturelles n'y furent jamais +enseignées par des hommes vraiment supérieurs; on avait compté sur Biot +pour l'astronomie, il fallut se contenter de Nicollet. Pour l'hygiène, +Pariset, qui s'était vu remercier par l'Athénée pour avoir accepté une +place de censeur, et qui finit par être suspect aussi à la Société des +bonnes lettres[165], cherchait surtout à plaire par les grâces de sa +parole; son jeune collègue pour la physiologie, Véron, le futur +directeur de journaux et de théâtre, aurait eu quelque peine, sans +doute, à donner un enseignement grave. Pour les sciences morales et +politiques, la Société nouvelle le cédait également à sa rivale: +qu'est-ce que son professeur de droit public, M. de Boisbertrand, +comparé à Benjamin Constant, à Mignet qu'on entendit à l'Athénée? Il est +singulier que ni l'auteur de la _Monarchie selon la Charte_, ni celui de +la _Législation Primitive_, qui ne dédaignaient pas le titre de +journalistes, se soient peu souciés de celui de professeurs, surtout +alors que la chaire devait ressembler fort à une tribune; l'absence de +loisirs ne l'expliquerait pas, car, sauf durant son court ministère et +durant ses plus courtes ambassades, Chateaubriand était beaucoup moins +occupé que Constant. On se serait moins aperçu de son silence, si Guizot +avait consenti à consacrer à la Société une partie des vacances +indéfinies que le gouvernement lui avait faites, mais je ne sais comment +le rédacteur du prospectus de 1822-3 avait pu se bercer d'une telle +espérance: il y avait trop longtemps que Guizot était revenu du voyage +de Gand. + +On croirait que la Société des bonnes lettres prenait sa revanche dans +les cours de littérature moderne, d'abord parce qu'ici elle n'était plus +gênée par ses scrupules politiques et religieux, ensuite parce que, +comme on admet généralement que le Romantisme est né à l'ombre du parti +monarchique, on penserait que l'enthousiasme pour une doctrine vraie ou +fausse, mais neuve, a dû vivifier son enseignement. Mais la célèbre +préface où Alfred de Musset range tous les partisans de l'ancien régime +sous la bannière du romantisme, tous les libéraux sous l'étendard +opposé, n'est pas absolument d'accord avec les faits; car, si les +romantiques fournirent plus d'adeptes que les libéraux à la nouvelle +école, celle-ci pourrait se réclamer du très libéral auteur de +_l'Allemagne_ à meilleur titre encore que de Chateaubriand. La +divergence en littérature ne se réglait pas sur la divergence en +politique. D'une manière générale, entre 1820 et 1830, la grande +pluralité des littérateurs en renom, et, dans le public, la plupart des +hommes faits, aussi bien parmi les amis que parmi les ennemis de la +Restauration, tenait pour l'école classique; ce fut la jeune génération +qui donna la victoire aux Romantiques. + +Aussi, dans la Société des bonnes lettres comme à l'Athénée, le +romantisme ne se glissait-il qu'à la dérobée; le grand monde royaliste +applaudissait Victor Hugo comme il applaudissait Guiraud, Soumet et bien +d'autres, mais il ne distinguait pas sa poétique d'avec la poétique +traditionnelle, par la raison simple que Hugo écrivit d'abord dans le +goût classique et que, dans le _Conservateur Littéraire_, il se +prononçait nettement contre quelques-uns des procédés dont il allait +bientôt faire un usage retentissant. L'opinion dominante de la Société +des bonnes lettres s'est exprimée dans les leçons où Duviquet réclamait +pour nos poètes classiques toutes les qualités que s'attribuait le +Romantisme naissant, dans le discours d'ouverture du 4 décembre 1823, où +Lacretelle déclarait qu'un des objets de la Société était de combattre +les novateurs littéraires, se prononçait pour la règle des trois unités +et se moquait des poètes pleureurs qui prêtaient au joyeux moyen âge +leur lugubre mélancolie. Sans doute M. Patin démêlait plus +judicieusement du vrai goût classique la fausse délicatesse qui s'y +était mêlée au cours du dix-huitième siècle, et raillait spirituellement +La Harpe pour avoir dédaigné des beautés simples que Racine osait sentir +s'il n'osait pas les copier: mais on peut voir dans le journal officiel +de la Société que, tout en appréciant la finesse de son esprit, elle ne +lui donnait pas raison[166]. Il n'aurait pas fallu moins qu'un +Villemain, c'est-à-dire un véritable enchanteur, pour lui faire admettre +que Voltaire l'avait pris de trop haut avec Shakespeare; encore +Villemain n'y réussira-t-il en Sorbonne et peut-être ne s'en +apercevra-t-il que dans les dernières années de la Restauration. Au +reste Villemain, quoique Lacretelle dans le discours d'ouverture que +nous venons de rappeler l'eût fait espérer à ses auditeurs, ne parut +jamais dans la chaire de la Société des bonnes lettres. + +Aussi le _Globe_, qui rendait justice à cette Société comme à l'Athénée, +mais qui ne cachait pas son éloignement pour la superstition intolérante +des classiques de son temps, confondait à cet égard les deux maisons +dans un même blâme. Le 4 décembre 1824, à propos d'un discours +d'ouverture où Villenave avait maladroitement laissé voir l'inquiétude +qu'une ardente concurrence faisait éprouver aux professeurs de la rue de +Valois, le _Globe_ disait que l'Athénée, fort d'un passé illustre, de la +sympathie attachée à _la seule société littéraire libérale de France_, +n'éprouverait pas de pareilles craintes s'il gardait aussi bien ses +avantages dans l'enseignement littéraire qu'il les gardait dans +l'enseignement scientifique; le public, d'après le _Globe_, n'hésitait +entre les deux maisons que parce que, dans le domaine de la critique, la +routine y régnait également. + + +III + +La concurrence entre les deux établissements dictait quelquefois des +mots un peu vifs. C'est bien, je crois, la Société des bonnes lettres +que vise un passage assez obscur du discours précité de Lingay, où il +parle des «passions mal inspirées qui ont élevé aux Lettres qu'elles +n'osent appeler belles, aux Arts qu'elles frémiraient de nommer +libéraux, un autel rival consacré aux Muses par trois soeurs qui ne sont +point les trois Grâces.» Roger, dans un rapport sur un concours +d'éloquence présenté à la Société des bonnes lettres en 1827, affirme +que les ennemis de la religion et de la royauté ont «épuisé contre elle +toutes les ressources de la langue perfectionnée des injures et des +calomnies» qu'on a «cherché par tous les moyens les plus odieux, soit à +imposer silence à ses professeurs les plus distingués, soit à écarter de +leurs leçons les auditeurs de tout âge et surtout la jeunesse de nos +écoles.» Mais le _Drapeau blanc_, de son côté, ne ménageait pas +Lingay[167]. Toutefois, ni les feuilles de droite ni celles de gauche ne +marquèrent à cet égard l'acharnement que nous avons vu, sous le premier +Empire, les _Débats_ déployer en pareille matière. Je mettrais plutôt +l'intempérance de langage et les actes d'intimidation dont parle Roger +sur le compte d'étudiants, qui auront porté plus loin qu'il n'est permis +la crainte de se laisser endoctriner. + +Il y avait cependant un point sur lequel la Société des bonnes lettres +et l'Athénée s'accordaient sans avoir besoin de s'entendre: c'était sur +l'opportunité de propager chez nous la connaissance des langues et des +littératures étrangères. L'Athénée, en renouvelant sous la Restauration +son personnel pour cette partie de l'enseignement, trouva quelques +étrangers de mérite, tels que Buttura et Michel Beer, le frère du +compositeur, qui plus tard lui reviendra un jour de cérémonie pour +prononcer l'éloge de Benjamin Constant; et, s'il ne posséda pas, lui non +plus, Villemain, Artaud, en étudiant pour lui la littérature comparée, +mérita d'être distingué par le _Globe_ des critiques étroits. La Société +des bonnes lettres fit professer la littérature espagnole par Abel Hugo, +les littératures italienne, anglaise, portugaise par des hommes oubliés +aujourd'hui, mais qui contribuèrent à faire lire, au moins dans des +traductions, Milton, Dante, Byron, Cervantès et Camoëns. + +Quelques circonstances étrangères à l'esprit de parti et au goût du jour +aidèrent encore les deux établissements: d'abord, pour les changements +dans le personnel, on n'était plus obligé de choisir parmi les seuls +littérateurs de profession; on pouvait prendre aussi, ce qui rendait le +recrutement plus aisé, des professeurs dans les collèges royaux de +Paris. Avant la Révolution et sous Napoléon Ier, l'Université gardait +encore trop le caractère d'une corporation religieuse, ses maîtres +étaient en général trop exclusivement humanistes, trop timides pour +qu'on pût trouver parmi eux beaucoup d'hommes capables d'affronter un +auditoire de gens du monde. Au contraire, à partir de 1820, elle fournit +un assez grand nombre de professeurs à l'Athénée et à la Société des +bonnes lettres. Ensuite le talent de la parole s'était notablement +développé en France; le don de parler d'abondance commençait à n'être +pas beaucoup plus rare que l'art de bien lire, et le public prenait un +tel plaisir à cette nouveauté qu'il allait en chercher le spectacle +jusqu'au domicile des professeurs. On sait avec quelle émotion était +écouté le cours que Jouffroy faisait dans sa chambre à quelques +disciples d'élite. Azaïs, beaucoup moins profond, n'étonnait guère +moins: «J'habite au sein de Paris une maison solitaire,» disait-il dans +les _Débats_ du 8 décembre 1820 en annonçant un de ses livres, «un beau +jardin l'entoure; tous les jours, pendant deux heures, j'y serai à la +disposition des personnes qui voudraient se procurer l'un de mes +ouvrages et en discuter avec moi les principes. De deux à quatre heures +pendant l'hiver et, pendant l'été, de six heures jusqu'à la nuit, il me +sera très agréable de faire connaissance avec les amateurs des sciences +et de la philosophie, de me promener avec eux dans mon petit domaine, de +répondre à leurs questions, à leurs observations... Si j'osais composer +un mot qui peindrait nos rapports d'instruction et de confiance, je +dirais: nous platoniserons ensemble.» La foule répondait à cet appel que +le plus répandu, le plus à la mode des professeurs de philosophie de +notre génération n'eût pas osé tenter; on dit qu'un jour, entre autres, +deux mille personnes environ, réunies dans le jardin d'Azaïs, +l'écoutèrent dans un silence qu'interrompaient parfois des salves +d'applaudissements. Aussi, quand Azaïs parlait à l'Athénée, ceux même +qui faisaient des réserves sur sa doctrine, subissaient le charme de +_ses paroles qui naissaient sans affectation de ses pensées_[168]. + +La Société des bonnes lettres avait aussi ses brillants improvisateurs; +on admirait la facilité de Nicollet, la verve pittoresque de Pariset, la +sensibilité toujours prête de Charles Lacretelle, ressource très +appréciée de ses collègues qu'il suppléait au pied levé. Pour +Lacretelle, en particulier, nous pouvons nous faire une idée assez +exacte de l'effet qu'il produisait, parce que les journaux nous donnent +l'analyse de plusieurs de ses leçons et même (car il n'improvisait pas +toujours) le texte d'une partie de ses cours; il n'y faut certes pas +chercher la profondeur ni la méthode; le lieu commun y abonde et +l'apprêt s'y fait sentir quelquefois; mais la chaleur n'en est +assurément pas refroidie, et, même quand on ne partage pas les opinions +qu'il exprime, on est touché des sentiments généreux qui l'inspirent. + +La Révolution de 1830 fut fatale à la Société des bonnes lettres. Elle +lui survécut à peine un an[169]. Les principes qu'elle représentait +étaient devenus trop impopulaires, et une partie des hommes qui avaient +contribué à l'établir était passée dans le camp des libéraux. + + + + +CHAPITRE V. + +Fin du plus illustre des établissements d'enseignement supérieur libre, +en 1849. + + +I + +D'ailleurs, nous l'avons dit, l'enseignement avait eu moins de fond à la +Société des bonnes lettres qu'à l'Athénée, qui, souvent aussi, à la +vérité, se piquait surtout d'amuser les loisirs, de flatter les passions +de son auditoire, mais qui du moins y mettait plus de suite. Devenu plus +positif qu'élégant, depuis qu'il se considérait comme un asile de +l'esprit moderne menacé par la Restauration, il cultivait avec éclat les +sciences sociales. Il trouva pour les enseigner des hommes vraiment +supérieurs: ses abonnés entendirent quelques morceaux de Daunou, deux +cours consécutifs, dont un sur l'histoire de l'Angleterre, de Mignet, un +cours sur la constitution anglaise de Benjamin Constant qui, l'année +précédente, avait donné plusieurs conférences sur l'histoire du +sentiment religieux[170], un cours de Charles Dupin sur les forces +productives et commerciales de la France. Si l'Athénée courut une +aventure en s'adressant à M. Considérant (1836-1837), il avait été fort +bien inspiré en appelant à lui Jean-Baptiste Say et en priant Adolphe +Blanqui de décrire la civilisation industrielle des nations de l'Europe +(1827-1828). + +Mais c'est surtout pour les sciences proprement dites qu'il peut étaler +avec orgueil la liste de ses maîtres. L'assemblée qui rédigea la liste +de ses cours pour 1821-1822 était présidée par Chaptal, et l'on citerait +difficilement un chimiste, un physicien, un mathématicien, un +physiologiste illustre du temps de la Restauration qui n'y ait pas +enseigné dans la chaire de Fourcroy, de Biot, de Cuvier, d'A.-M. Ampère, +de Thénard; parmi ceux qui la remplirent dignement, nommons Chevreul, +Orfila, de Blainville, Fresnel, Pouillet, Robiquet, Dumas, Trélat. Et +qu'on ne croie pas que c'était à leurs débuts, et encore obscurs, que +ces hommes acceptaient de professer à l'Athénée. Ils y ont pour la +plupart accru et non commencé leur renommée. Qu'on ne pense pas que +chacun d'eux se montrait un instant par complaisance aux abonnés et +s'éclipsait après quelques leçons. Cuvier, Thénard, de Blainville y ont +enseigné de longues années, Fourcroy y avait professé presque jusqu'à +son dernier jour. + +L'éclat de ces cours prolongea la vie de l'Athénée: vers 1836, le nombre +des cours s'éleva jusqu'au chiffre de quinze, comme à l'époque de sa +plus grande prospérité; on en compte même vingt et un pour l'année +1840-1841 et pour l'année 1842-1843. La raison en est sans doute que, à +la suite de la révolution de 1830, l'Athénée avait eu la bonne fortune +de mettre la main sur de spirituels causeurs qui, malheureusement, lui +échappèrent bientôt, mais qui y relevèrent pour un temps l'enseignement +de la littérature: ce furent d'abord M. Ernest Legouvé qui établit une +comparaison ingénieuse entre la biographie de Byron et celle de +Benvenuto Cellini; puis Léon Halévy, dont le onzième volume de la revue +_la France littéraire_ a conservé la piquante leçon d'ouverture; Jules +Janin, qui raconta l'histoire des journaux en France; Philarète Chasles, +qui étudia tour à tour la littérature du seizième siècle et les romans +anglais. Mais ensuite, pour cette partie de l'enseignement, la liste des +professeurs recommença à offrir des noms inconnus. Tel d'entre eux, +pour suppléer à l'originalité véritable par un adroit mélange de +paradoxe et de flatterie à l'adresse des auteurs en vogue, donnera une +analyse philosophique du livret de _Robert-le-Diable_ et la conclura en +disant que cette oeuvre de Scribe _est peut-être la plus capitale et la +plus magnifique conception dramatique de la scène française_. + +Réfléchissons toutefois que parmi ces maîtres médiocres, il a pu s'en +rencontrer à qui l'accent d'une énergique conviction donnait une réelle +puissance de parole, témoin cet Ottavi, dont Gozlan s'est fait le +biographe, et qui, estropié dans l'accomplissement d'un acte de courage, +allait d'un auditoire à un autre, prodiguant et communiquant son +enthousiasme, jusqu'à l'heure où un dernier effort lui coûta la vie. + +Une circonstance faillit pourtant hâter la fin de l'Athénée en lui +suscitant un rival redoutable dans l'Institut historique, fondé le 24 +décembre 1833, constitué le 6 avril 1834. Michaud, de Monglave, et les +autres fondateurs de cette société se proposaient surtout en effet de +provoquer, de publier, de discuter des ouvrages historiques, mais ils +projetaient aussi de fonder des chaires de toute nature; une commission +des cours se forma, composée notamment d'Alex. Lenoir, du marquis de +Sainte-Croix, de Villenave, de Mary Lafon, d'Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire. Un moment, en 1837 et en 1838, il ne manqua plus qu'un +local convenable; l'Athénée tenta de parer le coup en offrant le sien; +les deux établissements se seraient fondus, mais son offre fut déclinée, +bien que plusieurs de ses amis, outre Villenave, fissent partie de +l'Institut historique. Déjà la liste des cours était dressée; on avait +élaboré une règle où l'on voit qu'on interdisait toute discussion à la +suite des leçons professées, afin, disait le secrétaire perpétuel, +d'éviter les désordres que ces discussions avaient produits à l'Athénée: +constatation fâcheuse pour l'Athénée, d'une conséquence naturelle de la +place qu'il avait souvent faite à la politique militante. Mais la +défiance d'un propriétaire qui, prenant l'Institut historique pour +l'honnête couverture d'une conspiration, n'en voulut pas pour locataire, +fit ajourner indéfiniment la concurrence dont l'Athénée s'inquiétait. +L'Institut historique entendit quelques conférences faites par des +hommes de talent, mais demeura surtout une sorte d'Académie[171]. + +Néanmoins le déclin de l'Athénée était visible. Le nombre des cours +retombe à onze en 1844-1845, et, ce qui est beaucoup plus grave, la +liste n'offre plus aucun nom célèbre, même pour les sciences, alors que, +durant les années précédentes, elle présentait encore dans cet ordre +d'enseignement, sans parler de Payen et d'Audoin, des noms tels que ceux +d'Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Babinet, de Raspail. L'Athénée +vivait sur sa réputation, qui suffisait encore à lui amener des +auditeurs bénévoles, mais non des maîtres de génie. Les directeurs +avaient cherché dans leur mémoire et dans leur imagination des moyens +d'attirer le public; ils avaient rétabli les concerts dont les +programmes ne faisaient plus mention depuis 1815, institué des +_répétitions chorales de musique religieuse_; des séances de +déclamation, inventé le _feuilleton dramatique parlé_, ouvert des +discussions littéraires et philosophiques: tout s'usa, même des attraits +plus sérieux ménagés à une curiosité légitime. Car, fidèle à l'esprit de +son fondateur, l'Athénée se piquait de donner à son auditoire la primeur +des découvertes. Il enseignait donc l'homéopathie au moment où Hahnemann +venait de s'établir en France, la phrénologie, quand Spurzheim venait de +modifier et de baptiser le système de Gall, la théorie des machines à +vapeur, quand on lançait les premières locomotives; l'art photogénique, +pendant que le nom de Daguerre était dans toutes les bouches; enfin la +sténographie et l'écriture hiéroglyphique; il plaida le droit social des +femmes, par la bouche de Mme Dauriat. Que dis-je? soit amour de la +nouveauté, soit parce qu'il se sentait vieillir, peu s'en faut qu'il ne +se soit fait ermite: il chargea Glade et Emile Broussais de lui prêcher +le néo-catholicisme. Sainte-Beuve n'hésitait pas, et voyait là une +marque irrécusable de sénilité. Il faut bien avouer que le second des +deux apôtres annonçait, sur un ton étrange, _une nouvelle Église, un +nouveau Dieu pour un autre univers_: «Je parais ici le coeur à la gêne,» +s'écriait le fils du célèbre physiologiste, «les membres contractés, +l'oeil étincelant, comme un lion traqué dans son fort, mais ce n'est que +la vérité de ma position vis-à-vis de l'influence prépondérante du +monde. Je l'ai trouvé traître, féroce, implacable.» Em. Broussais +anathématisait d'ailleurs l'Église et la sommait de ne pas +répliquer[172]. La piété de quelques autres professeurs de l'Athénée +n'avait rien d'hétérodoxe: la religion bienfaisante à laquelle Dréolle +veut ramener, paraît être purement et simplement le christianisme, et +son collègue pour l'histoire, Henri Prat, a fondé entre deux cours, à +l'Athénée, le _Mémorial catholique_, un des adversaires les plus ardents +du monopole de l'Université. + +Au demeurant, l'attention publique se portait ailleurs: on en trouve la +preuve jusque dans l'indulgence des satiriques, qui épargne +l'établissement: sans doute Louis Reybaud abonne encore le vaniteux +Paturot _à tous les Athénées_, mais c'est aux cours de la Sorbonne et du +Collège de France qu'il l'envoie satisfaire sa curiosité crédule et +narquoise: quarante ans plus tôt, il l'aurait adressé rue de Valois, en +compagnie du Champenois Lourdet d'Hoffmann. + +L'Athénée avait assez duré pour sa gloire. La Révolution de 1848 le +trouva non plus rue de Valois, mais galerie Montpensier, n° 6; l'abandon +du local, que pendant plus de soixante années il avait rendu célèbre, +fut un symptôme inquiétant. Il cessa d'exister à la fin de 1849. Il ne +figure plus, en effet, dans l'Almanach du Commerce de 1850. C'est +peut-être lui qui renaît un instant en 1852, rue du 24 Février, 8, et +Cour des Fontaines, 1, sous le nom d'Athénée National, qu'il avait pris +en 1849, puis sous un autre nom rue de Valois, 8, en 1853; mais ces +résurrections, s'il faut les appeler ainsi, n'appartiennent plus à son +histoire. + + +II + +Dans l'histoire de cet établissement, ce qui nous a paru mériter d'être +exposé, c'est le changement dans les moeurs littéraires qui l'avait fait +fonder, ce sont les péripéties qu'il a traversées durant la Révolution, +les établissements analogues qu'il a suscités. Nous nous proposions +moins d'en écrire les annales que d'étudier, à propos de ces +vicissitudes, certaines transformations de l'esprit public. Sa vogue, +quelque part qu'y ait eue la frivolité, fait époque dans l'histoire de +l'enseignement supérieur. Elle a préparé, en se soutenant durant tout +l'Empire, l'auditoire qui allait applaudir sous la Restauration les +illustres régénérateurs de la Sorbonne. Ceux-ci auraient-ils même daigné +monter en chaire, si les bancs, avaient dû être garnis comme quarante +ans auparavant de simples écoliers, si le succès de l'Athénée ne leur +avait appris que le public élégant peut donner à un brillant professeur +une réputation, sinon aussi populaire et aussi fructueuse, du moins +aussi prompte et aussi flatteuse que celle de l'auteur dramatique? +D'ailleurs, une maison qui a compté pendant de longues années tant +d'hommes éminents parmi ses maîtres appartient à l'histoire de notre +patrie, d'autant que ses souscripteurs n'ont pas seuls profité de leur +enseignement. Le _Système des connaissances chimiques_ et la +_Philosophie chimique_, de Fourcroy, les _Leçons d'Anatomie comparée_, +de Cuvier, le _Traité d'Économie politique_, de Jean-Baptiste Say +ont-ils été véritablement composés pour lui, comme ses administrateurs +le disent dans plusieurs de leurs prospectus? La nature de quelques-uns +de ces ouvrages et le silence de leurs auteurs à cet égard permettraient +d'en douter. Mais il est évident que l'obligation d'intéresser un +auditoire mondain auquel ils offraient la primeur de leurs travaux a +fait mieux sentir à ces savants la nécessité de répandre une vive clarté +sur leurs démonstrations. Pour l'_Histoire littéraire de l'Italie_, par +Ginguené, pour le _Lycée_ de La Harpe, il n'y a pas le moindre doute. +Mais je pourrais citer une douzaine d'autres ouvrages dont quelques-uns +fort appréciés ou même plusieurs fois réimprimés qui sont sortis de ces +cours; je signalerai seulement les _Principes élémentaires de botanique +expliqués au Lycée républicain_, par Ventenat, l'ouvrage où Charles +Dupin a traité précisément sous le même titre le sujet qu'il venait d'y +professer en 1826-7, l'_Étude des passions appliquée aux Beaux-Arts_, +par Delestre; c'est évidemment aussi là qu'Adrien de la Fage avait +préparé son _Histoire générale de la Musique et de la Danse_. + +L'influence de l'Athénée peut encore se mesurer au nombre des +établissements créés à son image: à ceux que nous avons cités, nous en +pourrions ajouter six autres pour la seule ville de Paris, sans parler +de deux revues littéraires, le _Lycée Armoricain_, fondé à Nantes en +1823 et le _Lycée Français_, de Charles Loyson, qui date de 1829, +auxquelles, sans le vouloir, il servit de parrain. Dans la partie de la +France où le don de la parole est le plus répandu, plusieurs grandes +villes, Bordeaux, Marseille voulurent avoir leurs cours libres +d'enseignement supérieur. Ce fut l'objet, dans la première de ces deux +villes, d'une Société Philomathique qui y remplaça un Musée, fondé sur +le modèle de l'établissement de Court de Gébelin; c'est à l'Athénée de +Marseille, dont l'ouverture avait été enfin autorisée sous le ministère +de Martignac, que J.-J. Ampère fit ses débuts à défaut de Méry et sur le +refus de Sainte-Beuve, et qu'un premier caprice de sa mobile +imagination lui donna bientôt pour successeur Auguste Brizeux[173]. + +L'Athénée a eu des imitateurs au delà même de nos frontières. Outre les +voyageurs qui de retour chez eux avaient vanté ses agréments de toute +espèce, nombre d'étrangers admis à professer dans sa chaire avaient +donné de lui une idée avantageuse à leurs compatriotes; car, sans +compter les professeurs de langues, il avait vu parmi ses maîtres +Spurzheim, un autre Allemand nommé Gustave OElsner, chargé d'affaires de +Francfort et de Brème, le Suisse Hollard, et un illustre exilé italien, +le comte Mamiani. Aussi s'intéressait-on à lui ailleurs que chez nous. +La feuille célèbre qui travaillait sous l'ombrageuse surveillance de +l'Autriche, à entretenir en Italie l'esprit public naissant, le +_Conciliatore_, le signalait à ses lecteurs, et un de ses plus nobles +rédacteurs, Federico Confalonieri, projetait d'instituer un +établissement analogue à Milan[174]. Sans doute, l'Athenoeum de Londres +ne doit à l'Athénée que son nom; mais c'est déjà quelque chose pour +celui-ci que d'avoir baptisé un des plus luxueux et des plus riches +clubs du monde. Quant à l'_Ateneo_ de Madrid, M. Rafael de Labra, son +historien, a raison de le considérer comme unique dans son genre: une +institution qui, dès le premier jour a excité l'intérêt des patriotes, à +commencer par Castanos, le vainqueur de Baylen, et que Ferdinand VII a +honoré de sa haine, un établissement à qui la Commission chargée de +réformer le Code pénal a demandé une consultation peut légitimement +s'appeler original; c'est la générosité castillane qui en a décidé tous +les professeurs pendant une suite d'années si longue à offrir +gratuitement leur parole, circonstance qui explique pourquoi tous les +cours y ont toujours eu un caractère d'apparat et pourquoi, à la +différence de nos Athénées, l'enseignement des sciences proprement dites +y a toujours langui; des cours dont les applaudissements sont l'unique +salaire seront toujours plus ou moins faits en vue des applaudissements. +Mais notre Athénée que M. de Labra oublie a évidemment fourni le modèle +de l'institution madrilène; c'est à son exemple qu'elle a mêlé la +politique et l'enseignement: toute la différence tient à ce que +l'_Ateneo_ fondé en 1820 lors du soulèvement de Riego, supprimé au +rétablissement de l'absolutisme, réouvert sous Marie-Christine, a sans +cesse recruté plutôt des partisans pour la liberté que des adhérents +pour la science même mondaine. Ce qui achève de prouver que cette +institution encore aujourd'hui florissante fut imitée de la France, +c'est qu'en 1836 Madrid vit naître un établissement assez semblable +sous l'autre des deux noms que nous avions remis à la mode: _el +Liceo_[175]. + +L'Athénée a donc puissamment contribué à répandre le goût des +conférences à la fois savantes, et mondaines qui est un des caractères +de notre siècle. Mais on demandera quel profit réel ses auditeurs ont pu +retirer de ses leçons. Certes tout l'avantage a été souvent pour les +professeurs qui s'y sont plus instruits dans l'art d'enseigner la +science qu'ils n'ont instruit leurs auditeurs dans la science elle-même: +il faut se faire courageusement écolier pour suivre utilement un cours +de mathématiques ou de chimie. Cependant la génération qui a fait la +Révolution et soutenu pendant plus de vingt ans l'effort acharné de +l'Europe cachait trop d'énergie sous sa frivolité pour ne pas porter +quelque application dans ses divertissements. De nos jours, les gens du +monde qui vont écouter un cours public, s'y rendent, j'en ai peur, ou +par distraction, ou pour y rencontrer leurs amis, ou par bel air; et +c'est beaucoup s'ils s'entretiennent, à la sortie, du cours qu'ils +viennent d'entendre. On peut affirmer qu'aux beaux jours du Lycée, les +gens du monde ne se croyaient pas si tôt quittes envers les sciences +qu'ils se mêlaient d'aimer: de retour chez eux, ils complétaient par des +lectures et des réflexions les connaissances qu'ils venaient d'acquérir. +Pour la botanique en particulier, toute personne qui a pratiqué d'un peu +près la littérature de cette époque conviendra qu'elle leur était alors +très familière. Chateaubriand, pendant son ambassade à Londres, étonnait +son jeune secrétaire, M. de Marcellus, par la sûreté avec laquelle il +lui nommait les plantes que le hasard de la promenade leur faisait +rencontrer. On peut même remarquer que ses descriptions et celles de +Bernardin de Saint-Pierre, à la différence des descriptions de Victor +Hugo, supposent souvent cette connaissance chez le lecteur; pour +apprécier le dessin et le coloris de leurs paysages, il faut connaître +par soi-même la forme, la couleur des arbres, des feuillages qu'ils y +disposent en se bornant d'ordinaire à les nommer; et c'est précisément +parce que leurs indications sommaires ne nous suffisent plus que nous +sommes un peu moins touchés que les contemporains de leur talent +pittoresque. Mais qu'on y regarde bien, et l'on verra que l'on peut leur +appliquer ce qu'on a dit, je crois, de Théodore Rousseau, quand on l'a +loué d'avoir dans ses tableaux substitué à l'_arbre en soi_, si l'on +peut s'exprimer ainsi, dont se contentait l'école du paysage historique, +les arbres vivants et variés que produit la nature. Or c'était à force +de se parer de tous les attraits à la mode, de faire appel à la +galanterie, à la sensibilité sous toutes ses formes, que la science +s'était insinuée dans le grand monde; mais une fois admise, elle se +faisait écouter. Nous sourions aujourd'hui, quand nous feuilletons un +des mille ouvrages où les compliments aux dames et les déclamations +philanthropiques s'entremêlent à l'énumération des plantes, et nous nous +imaginons que les lecteurs ne lisaient que ces digressions. C'est de nos +jours que l'on saute les pages sérieuses des romans d'aventure qui +visent à répandre les découvertes de la science. Les souscripteurs du +Lycée lisaient de pareils livres d'un bout à l'autre avec un intérêt +soutenu; et des ouvrages que nous n'oserions plus appeler savants +inspiraient un goût véritable pour l'étude. Un éminent géologue italien, +M. le sénateur Capellini, me pardonnera mon indiscrétion si je dis que +les Lettres d'Aimé Martin à Sophie sur la physique, la chimie et +l'histoire naturelle lui ont révélé sa vocation. Assurément les amateurs +des deux sexes qui s'amusaient à se composer un herbier n'ont pas autant +fait avancer la science, et la raillerie a beau jeu contre un +divertissement qui peut être aussi stérile qu'il est inoffensif, contre +les chasseurs de papillons, les amateurs de tulipes, les collectionneurs +de cailloux. Pourtant, à intelligence égale, de qui doit-on attendre +des observations plus fines, plus originales, et un intérêt plus sincère +pour la science, de l'homme du monde qui lit dans nos Revues le résumé +des doctrines transformistes ou de l'homme du monde qui savait +reconnaître et classer toutes les plantes de son jardin? + +Sur un autre point encore, la peine des professeurs du Lycée n'a pas été +perdue. La connaissance de la langue, de la littérature de deux nations +étrangères, l'Angleterre et l'Italie, était sans contestation beaucoup +plus répandue alors qu'aujourd'hui dans le grand monde. Nous avons +aujourd'hui plus de savants versés dans ces connaissances, plus de +critiques capables d'apprécier justement les écrivains étrangers; nous +envoyons plus d'habiles explorateurs dans les archives de Londres et de +Rome. Mais la haute société compte infiniment moins de personnes +capables de lire dans le texte les poèmes, les romans des deux nations, +de saisir les allusions qui s'y rapportent. Au temps dont nous parlons, +elle comprenait mal Shakespeare, mais Fielding, Richardson, Robertson +trouvaient encore plus de lecteurs parmi ses membres que n'en ont eu +plus tard Dickens et Macaulay. Quant à l'Italie, nous avons vu dans la +précédente étude que les éditions et traductions de ses classiques +formaient un article important de la librairie française. On dira que +la faveur a passé aux romanciers russes, mais combien de personnes ont +imité le courage de M. Ernest Dupuy et appris le russe pour les mieux +goûter[176]? La méthode alors suivie dans l'enseignement et dans la +critique amenait plus directement l'auditeur à prendre par lui-même +connaissance des textes, car elle consistait principalement dans +l'analyse suivie des chefs-d'oeuvre. Fauriel admirait par exemple celle +que Ginguené a donnée de la Divine Comédie, et l'appelait _un +chef-d'oeuvre en son genre_. Cette méthode nous paraît aujourd'hui bien +timide, nous l'accusons de réduire les professeurs aux remarques que +tout lecteur intelligent ferait de lui-même; nous essayons d'entrer plus +avant et de découvrir non plus seulement la beauté des oeuvres mais le +secret de cette beauté, d'autant que l'analyse des chefs-d'oeuvre se +trouvant faite, nous ne pouvons la recommencer. Mais il faut bien +reconnaître que des leçons consacrées au commentaire suivi d'un poème +invitent plus irrésistiblement à le lire que de savantes leçons sur +l'influence de la race et du milieu. Notre méthode requiert assurément +des connaissances plus vastes et plus de force d'esprit; elle forme des +esprits plus philosophes, elle développe davantage le sens de +l'histoire. Les leçons de l'Athénée formaient des _dilettanti_, ou +plutôt, car ce mot implique de nos jours une curiosité mobile et +capricieuse, elles enseignaient à lire et à relire sans cesse un petit +nombre de livres de choix. + +Cette méthode si simple nous paraît un peu primitive. Elle était neuve +alors. On peut dire qu'un genre est né dans la maison de Pilâtre, la +critique appliquée. L'école actuelle procède de La Harpe en ce sens que, +tandis que Boileau, Fénelon et Voltaire recherchent surtout les lois de +la littérature et n'apprécient les oeuvres qu'incidemment et pour +contrôler leurs théories, La Harpe s'intéresse déjà plus aux oeuvres +qu'aux principes, et que son dogmatisme, qui le sépare de ses +successeurs, se cache d'ordinaire sous des analyses raisonnées. +Autrefois on discutait sur les lois de l'épopée, sur les règles de +théâtre, ou, comme dirait Cicéron, _de optimo genere dicendi_. Au Lycée +comme aujourd'hui on discutait beaucoup moins sur les règles que sur la +façon très différente dont les différents maîtres de l'art s'y sont +conformés. Resterait seulement à savoir si ce changement n'a eu que des +avantages; en effet, la littérature en général pourrait bien y avoir +perdu autant que la critique en particulier y a gagné. La critique s'est +assuré, par cette transformation, une vaste matière et un avenir +indéfini, puisque à la discussion d'un petit nombre de principes +invariables elle a substitué l'étude successive des innombrables +ouvrages qui forment la bibliothèque du genre humain. Mais ici encore +notre siècle pourrait bien se méprendre: car la critique appliquée, plus +féconde assurément en aperçus, développe peut-être moins le talent +oratoire ou poétique que la critique théorique, puisque, au lieu +d'insister seulement sur les règles obligatoires pour tous et d'inviter +ensuite à composer d'original, elle risque de retenir indéfiniment les +esprits dans la contemplation des ouvrages d'autrui. Quoi qu'il en soit, +le _Cours de littérature_ de La Harpe, tout inférieur qu'il est aux +_Lundis_ de Sainte-Beuve, marque une date comme les célèbres +feuilletons du _Moniteur_. + + + + +CHAPITRE VI. + +Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France. + + +Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec +aucune Église, absolument réduite à ses propres forces, comme l'était +celle-là, car c'est seulement d'une manière toute accidentelle qu'elle a +reçu des secours du gouvernement, pourrait-elle prétendre à une aussi +longue carrière? Pourrait-elle même s'installer aussi convenablement, ne +fût-ce que pour vivre d'une existence éphémère? Il est permis d'en +douter. + +D'abord les conditions matérielles ont changé: les loyers coûtent plus +cher, les professeurs aussi; les progrès de la science ont rendu +beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique; +enfin, l'agrandissement de Paris a dispersé les amateurs. Ce n'est pas +tout: l'esprit public a changé aussi. Ce qui avait soutenu l'Athénée +aux heures de détresse qui furent fréquentes, au milieu de sa gloire, +c'était le reste d'un sentiment jadis très énergique et qui va +s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs, +professeurs, abonnés, tous l'aimaient avec fidélité, avec fierté, +souvent avec abnégation. Ils avaient pour lui quelque chose de +l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois +pour sa province et son quartier. C'est ce même sentiment qui, dans la +première moitié de notre siècle, donnait encore tant de force à la +camaraderie de collège, et en faisait une des formes proverbiales de +l'amitié. Ce sentiment s'efface. Où est le temps où un ancien barbiste +n'eût point, pour ainsi dire, osé envoyer son fils ailleurs qu'à +Sainte-Barbe? Les succès d'un Lycée dans les concours académiques +excitent-ils, parmi ses élèves présents ou passés, le même enthousiasme +qu'autrefois? Les associations d'anciens élèves vivent toujours parce +que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se +rendre à leurs réunions annuelles pour se convaincre que les anciens +condisciples n'éprouvent pas un impérieux désir de se revoir, même une +fois par an. Une autre sorte de camaraderie est née, celle que Scribe a +décrite: les gens habiles savent fort bien se réunir et s'entendre; les +intrigants découvrent à merveille l'homme qu'il est utile de louer, +sauf à glisser dans l'éloge et jusque dans l'expression du respect et de +la reconnaissance un peu de perfidie et de méchanceté; car aujourd'hui +la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire. +Mais l'attachement naturel, désintéressé, dévoué, qui naît du +rapprochement des personnes, des habitudes communes, des émotions +partagées, n'existera bientôt plus. Aucun établissement privé ne +survivrait donc à une suite un peu longue de mauvais jours. + +Un autre sentiment, qui aide à comprendre l'attachement des +souscripteurs de l'Athénée pour leur établissement, s'est affaibli +aussi: la sociabilité. On a vu que l'Athénée était un cercle en même +temps qu'une sorte d'université. Il avait été fondé à une époque où le +goût, le talent de la conversation, où la courtoisie atteignirent en +France leur apogée; car à cet égard le règne de Louis XVI l'emporte même +sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libéral a déjà rapproché les +rangs sans que l'esprit démocratique ait encore gâté les manières. Les +hommes des différentes classes se sentaient alors le besoin et la +faculté de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui +éveillaient l'intérêt public avait fort augmenté. C'était l'époque où +l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes +peuvent se rencontrer partout impunément, que les femmes honnêtes se +rendaient aux bals publics de l'Opéra et dans ce qu'on nommait des +vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des fêtes où il +invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait +l'Athénée, des dames au nombre de ses abonnés, et ouvrir un salon pour +elles; ce sera désormais une association exclusivement masculine; encore +l'âme des cercles véritablement vivants est-elle de nos jours, non plus +la conversation, mais le jeu. + +Privé des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilité fournirent +longtemps à l'Athénée, un établissement de ce genre n'est donc plus +possible. Cependant une considération adoucira nos regrets: c'est bien +l'esprit d'association qui a soutenu l'Athénée, mais c'est aussi quelque +chose de beaucoup moins bon et qui, sans en être inséparable assurément, +s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une +certaine mesure, nous l'avons montré, ses derniers beaux jours au zèle +obstiné qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitième +siècle. Chose curieuse! L'enseignement de l'État s'est renouvelé +beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athénée, c'est la +Sorbonne qui a rompu la première avec une philosophie étroite, sèche, +creuse, avec une école historique généreuse sans doute, mais dénuée de +vigueur et de couleur, mais où la philanthropie tenait souvent lieu +d'érudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non +l'Athénée qui a fait la première, de bonne grâce, les concessions +nécessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce +point dans l'étude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l'État ont +eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des +lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les +maîtres de l'Athénée. + +Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut évidemment pas reporter +aux gouvernements le mérite de cette supériorité. Ni Fontanes, ni +Corbière, ni l'évêque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les +doctrines, et, à vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-maître de +l'Université. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop +vite quand le trône ou l'autel lui paraissait menacé, avait le mérite de +ne pas prendre fait et cause contre des systèmes philosophiques ou +littéraires qui ne menaçaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait +aux professeurs de l'État de ne pas le gêner dans sa marche, et non de +l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs +du collège. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de +Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prévenus en faveur +des systèmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant +nul droit d'empêcher qu'on pensât différemment, ils écoutaient et se +laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athénée, qui +payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient à l'insuffisance +de la recette, exigeaient des maîtres, non pas seulement du talent, mais +une doctrine de leur goût. Ils laissaient une entière indépendance aux +mathématiciens et aux physiciens, parce que, dans ces matières +spéciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide à +comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athénée a brillé plus +longtemps. Mais dans les matières où chacun croit pouvoir émettre un +avis, il fallait que les professeurs fissent à l'auditoire la galanterie +de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvénient, disions-nous +à propos de l'_Ateneo_ de Madrid, à ce que les professeurs ne soient pas +payés; il y en a un autre à ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On +dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le +débit des livres dépend de la satisfaction des lecteurs. Non; car +l'écrivain s'adresse à tout le public; la pièce que les habitués des +premières représentations accueillent froidement peut se relever le +lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui débute +dans un Athénée conservera, pour unique juge, une assistance +invariablement composée de la même manière; puis, il se sent comme +introduit dans une famille étrangère; il y trouve une tradition sur +laquelle sans doute on ne lui fait pas prêter serment, mais qu'il se +croit engagé d'honneur à ne pas choquer. Il aperçoit sur les visages +gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne +une adhésion paisible, invétérée à une doctrine et il se conforme peu à +peu à l'opinion qu'il trouve établie; ou bien, comme Lingay et Artaud, +il essaie doucement de la modifier, et l'inutilité de ses efforts +l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite. + +En dernière analyse, un professeur était et sera d'ordinaire moins libre +dans l'enseignement libre que dans renseignement de l'État. L'Athénée +n'aurait pas remercié Cousin et Guizot pour les motifs qui firent +suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant à Cousin tout au moins, +il l'aurait certainement moins longtemps supporté que ne fit le +ministère. + +Est-ce à dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus +servir aux progrès de la science? Nullement, puisque nous avons vu les +heureux effets du talent, du zèle des maîtres de l'Athénée. Qui sait si, +par la routine même où une partie d'entre eux s'engagea, ils +n'aiguillonnèrent pas d'une autre manière encore les professeurs de +l'État? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science +nouvelle née hors de l'Université ne parvienne pas tout d'abord à y +trouver sa place légitime, soit que l'État la juge à tort futile, soit +qu'il la voie d'un mauvais oeil. En effet, il y a des revirements dans +l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui +d'un seul homme: à certaines époques l'État est prodigue, à d'autres il +est avare; tantôt il se préoccupe un peu trop du devoir de n'imposer +aucune doctrine, tantôt il prend un peu plus à coeur qu'il ne convient le +devoir de veiller au salut de la société. Ce salut il l'entend, suivant +les époques, de manières fort opposées. De la meilleure foi du monde, il +juge pernicieuses, à certains moments, des opinions qu'il jugeait +bienfaisantes quelques années plus tôt. C'est alors que l'enseignement +libre méritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait +équivoque, il se formera, à la faveur de la liberté, des établissements +aussi intolérants peut-être, mais animés d'un autre esprit, et les +systèmes opposés pourront se faire entendre et se balancer. + +Mais il se produira bientôt une conséquence après tout fort heureuse: la +science dédaignée, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont +fondées, à l'État lui-même qui les installera dans ses chaires; et +alors cessera la raison d'être, non pas de la liberté de l'enseignement +supérieur qui est essentielle là comme partout, mais de tel ou de tel +établissement qui, indissolublement attaché à la vérité qu'il aura fait +triompher, ne voudra pas voir les vérités qui limitent celle-là. +Certains établissements libres d'enseignement supérieur pourront rendre +des services permanents lorsque, comme notre École des sciences morales +et politiques, ils prépareront à des examens spéciaux; mais quant aux +Facultés libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un +grand mérite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'éclat qu'a +longtemps jeté l'Athénée, et elles ne rendront à la science que les +services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au +reste, pour qu'on leur souhaite de vivre. + +L'État a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement supérieur, la +force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de +monopole de la haute culture. De même que les collections particulières +de livres et de tableaux viennent une à une se fondre dans ses vastes +Musées, dans ses immenses bibliothèques, de même toutes les sciences +viennent à lui pour se répandre par ses soins dans les intelligences. On +peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou +secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentanée dans +l'enseignement supérieur. De là pour lui le devoir, auquel du reste il a +travaillé avec ardeur, de porter à la perfection qu'elle peut +atteindre cette partie de nos institutions pédagogiques. + + + + +VILLEMAIN EN SORBONNE + + + + +CHAPITRE PREMIER + +Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la +Restauration.--Succès de Villemain.--Mauvais moyens de succès qu'il +s'est interdits. + + +Nous nous proposons ici d'étudier en Villemain, non pas le critique +récemment apprécié dans un intéressant chapitre de M. Brunetière, mais +le professeur. Cette étude offre plus d'importance qu'il ne semble +peut-être d'abord. L'art d'enseigner était à la vérité moins +indispensable alors à un professeur de Faculté, par la raison que les +Facultés n'avaient pas au même degré qu'aujourd'hui la charge de +préparer aux examens et à l'enseignement. Mais un maître de +l'enseignement supérieur, fût-il absolument dispensé de cette fonction +plus spécialement pédagogique, il faudrait encore lui souhaiter les +dons professionnels. Le talent de l'homme de lettres, c'est-à-dire un +jugement fin, une plume habile, ne lui suffit pas. Sans doute, plus il +aura de ce talent et plus il agira sur les esprits, mais il est clair +que cette action dépendra de la façon dont il l'exerce, de la manière +dont il présente ses pensées. Si par hasard, en effet, il ne joignait +pas aux qualités d'un homme de lettres le talent de la parole qui ne les +accompagne pas toujours, quelque occasion qu'on ait eue de s'y exercer, +qui même se concilie malaisément avec certaines d'entre elles, son +ascendant s'en trouverait à la longue notablement diminué. Mais laissons +cette conséquence trop évidente. Ce n'est pas seulement par sa doctrine +qu'un professeur influe sur l'assistance: l'idée qu'il donne de son +caractère, la façon dont il en use avec le public, la manière dont il +ordonne ses leçons, ne contribuent guère moins à la bonne ou à la +mauvaise direction qu'il imprime. Chercher dans quelle mesure Villemain +entendait son métier, c'est donc approfondir le rôle qu'il a joué dans +l'histoire littéraire de notre temps. + +On nous permettra seulement de ne pas nous hâter, et, avant d'entrer en +matière, d'examiner quelle était la condition des professeurs de +l'enseignement supérieur sous la Restauration et de rectifier sur +quelques points les idées inexactes qu'on s'en fait d'ordinaire. + + +I + +D'abord, l'éclat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour +nous effacé le souvenir de leurs collègues, et nous croirions volontiers +qu'eux seuls ils attirèrent la foule. Or, sans rappeler l'Athénée dont +nous venons d'écrire l'histoire, dès les dernières années du premier +Empire plusieurs professeurs de la Faculté des Lettres et du Collège de +France eurent un nombre considérable d'auditeurs. Ce n'était pas, +paraît-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguière, mais Daunou, mais +Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient à un public fidèle et +nombreux, au milieu duquel il n'était pas rare d'apercevoir les hommes +politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le général Foy +reçût au cours d'éloquence française l'ovation que Villemain a racontée +dans ses _Souvenirs contemporains_, La Fayette et Dupont de l'Eure, +reconnus pendant une leçon de Daunou, avaient été vivement applaudis et +installés par l'assistance à des places d'honneur. En 1827, un journal +félicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans manège et +sans passions de parti. «Quel charme depuis vingt ans attire à ses +leçons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des +étudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mères de +famille[178]?» Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au +même degré que les trois maîtres dont les noms sont inséparables; nul ne +fut poursuivi comme eux par les offres de services des sténographes et +des libraires; mais leur succès n'eût pas été aussi grand si d'autres +n'avaient pas, à la même époque, répandu par leur talent le goût des +leçons instructives et agréables. + +Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec +quelque précision, ce sont les rapports du gouvernement et des +professeurs. + +Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitât l'Université +avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifiée à ses +ennemis, elle l'a décimée. Voici le tableau des exécutions de la +première heure, tel que l'a tracé Guizot, qui en approuvait le principe, +sans prévoir qu'elles s'étendraient un jour jusqu'à lui: «Neuf recteurs +entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'académie ont été remplacés. Dans +les collèges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six +professeurs, trois économes et un très grand nombre de maîtres d'étude +ont été destitués; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois +professeurs ont été suspendus ou déplacés; plus de trois cents élèves +boursiers ont été renvoyés. Dans les collèges communaux, dix-huit +principaux et cent quarante régents ont été destitués, suspendus ou +déplacés. La suppression de la plupart des Facultés des lettres et des +sciences a dispensé la commission d'examiner la conduite des professeurs +de ces établissements. Dans les Facultés de droit et de médecine, neuf +professeurs ont été suspendus[179].» La plupart de ces mesures n'étaient +certainement pas plus justes que celle qui, à la même époque, atteignait +Daunou, privé un instant de sa chaire du Collège de France et, pour +quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui, +ne s'aviserait de prétendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin +méritassent qu'on leur retirât la parole. Tous deux avaient détesté +l'Empire, mais ils ne détestaient pas la Restauration[180]. Lorsque, +pour un enseignement qui ne s'adresse pas à des enfants et que la +publicité corrige en cas d'erreur par la réfutation, un gouvernement a +la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre +de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot, +comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant à une +réflexion émise la veille par les _Débats_, le gouvernement avait violé +non seulement l'équité, mais la justice; car Guizot, professeur +titulaire et inamovible, n'aurait dû être suspendu que pour trois mois +au plus. On lui avait laissé, il est vrai, son traitement, ce qui +explique la demi-résignation qu'il confiait à Prosper de Barante[181]; +mais on ne pouvait prétendre qu'il ne demandait qu'à jouir de ce loisir +rétribué, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il était prêt à +reprendre son cours. + +Mais, ceci posé, il faut convenir qu'on s'exagère, en général, les torts +de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer à Cousin +et à Guizot (et c'est déjà beaucoup trop) des fautes qui n'étaient pas +les leurs, mais qui, nous le montrerons, étaient à la fois très réelles +et très difficiles à saisir, très fréquentes et très fâcheuses; +j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes +irréprochables, à les prendre au pied de la lettre, à des actes de +l'autorité. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait à ses auditeurs du +Collège de France qu'un gouvernement ébranle toutes les lois quand il en +change une sans nécessité, il émettait la plus saine des doctrines; mais +personne ne se trompait sur sa pensée, et, le _Constitutionnel_ n'eût-il +pas transcrit dans son numéro du 24 décembre 1819 la déclaration du +professeur, tout le monde aurait compris qu'il blâmait le projet de +changer la loi des élections. Or, le droit du professeur de Faculté à +inspirer des principes un peu différents de ceux du gouvernement pourvu +que la morale ne les réprouve pas, ne va point évidemment jusqu'à celui +de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait +quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Université, dont +les ultras lui avaient aliéné nombre de membres à une époque où Cousin +et Guizot espéraient encore dans la branche aînée des Bourbons. + +Le cours de Tissot en fournirait la preuve[182]; mais ne nous lançons +point à la poursuite d'allusions oubliées depuis longtemps, et +arrêtons-nous sur une affaire célèbre. On a fait grand bruit, à l'époque +où Cousin allait être frappé, de l'arrêté pris contre Bavoux, le +professeur de la Faculté de droit. Je crois que toute personne qui se +donnera la peine de lire en entier les pièces du procès, conviendra que +Bavoux avait gravement manqué à la réserve professionnelle. Je ne parle +pas ainsi sur la foi des journaux qui l'attaquèrent; on sait trop, et ma +propre expérience me l'a montré jadis, jusqu'où peut aller la crédulité +ou la mauvaise foi des feuilles politiques; je ne m'en rapporte pas +davantage au petit nombre d'étudiants royalistes qui incriminèrent son +enseignement: on peut juger Bavoux sur ses propres paroles puisque, +suivant l'usage qui dominait encore à cette époque, il lisait son cours, +et que son manuscrit, avoué par lui, fut produit aux débats. Bavoux, +dans la leçon qui mit le feu à l'École de droit, avait agité une +question qui n'excédait pas sa compétence et l'avait résolue d'une +manière licite à un professeur de droit pénal qui, en principe, peut +donner son avis sur les lois qu'il explique. Il examinait l'article du +Code, qui punissait d'une amende de 16 à 200 francs le magistrat qui +viole le domicile d'un citoyen hors des cas prévus par la loi; et il +avait déclaré cette peine insuffisante. Mais il avait oublié qu'un +professeur de droit, qui parle du haut de la chaire et devant un +auditoire facile à enflammer, ne doit pas critiquer une loi, même +défectueuse, avec la véhémence d'un orateur politique; il n'avait montré +dans le Code pénal que l'oeuvre d'une hypocrite tyrannie; et voici en +quels termes il avait présenté l'inconvénient de ne pas prévenir par la +menace d'une répression plus sévère la violation du domicile: «Ne nous y +trompons pas! S'il est des êtres pusillanimes et capables de tout +sacrifier à la crainte, il en est d'autres qui n'en ressentiront jamais +l'impression; il en est que le sentiment d'une injustice révolte, que le +péril enhardit, et qu'un vif attachement pour leurs proches exalte au +moindre danger.» À qui la faute, si les auditeurs se battirent sous les +yeux de Bavoux et sous ceux du doyen appelé par l'appariteur, si les +partisans de Bavoux en vinrent aux mains avec la police, et si l'ordre +ne put être rétabli que par l'intervention de la troupe et la fermeture +momentanée de l'École de droit? Comme citoyen, Bavoux n'avait commis +aucun délit, puisque c'était la résistance à un acte illégal qu'il +approuvait; mais, comme professeur, la révocation dont il fut frappé lui +fit très justement porter la peine d'un langage fougueux, qui n'avait +même pas pour excuse l'entraînement de l'improvisation. Au reste, les +hommes sages dans le parti libéral regrettèrent que dans cette affaire +l'effervescence de la jeunesse eût été fomentée et exploitée à son +détriment et à celui de l'ordre public; car à la Chambre, après une +discussion où tout l'avantage avait été pour le garde des sceaux, pour +le ministre de l'intérieur, pour Laîné qui les appuyait, l'ordre du jour +pur et simple qu'ils demandaient sur une pétition des étudiants en +faveur de Bavoux, fut voté même par le centre et par la gauche, à la +réserve d'un petit nombre de voix; et, quelques années plus tard, devant +Villemain, Foy blâmera Benjamin Constant, d'une façon générale, il est +vrai, d'avoir échauffé les têtes des étudiants[183]. + +Ce n'étaient pas seulement les étudiants qui s'agitaient: la +tranquillité ne régnait pas davantage dans les collèges. Pendant la +délibération qu'on vient de rappeler, Royer-Collard avait exposé à la +Chambre que, quelques mois auparavant, une révolte avait éclaté à +Louis-le-Grand et au collège de Nantes, qu'en même temps des désordres +avaient été tentés dans les collèges de Rouen, de Bordeaux, de +Périgueux, de Caen, de Lyon, de Tournon, de Vannes, à la suite de +_provocations insensées_ répandues sous le nom du collège +Louis-le-Grand; et l'on sait que les émeutes scolaires de ce temps-là ne +se bornaient pas à des promenades en file indienne et à des refrains +irrévérencieux; les poings se mettaient de la partie, et ce n'était pas +toujours seulement sur les meubles que les mutins frappaient. + +Cette ébullition de l'Université ne justifie pas la disgrâce de Cousin +et de Guizot, mais elle l'explique. Puis cette disgrâce ne fut point +aussi brutale qu'on l'a prétendu. Kératry avançait, en 1821, dans _La +France telle qu'on l'a faite_, que _des détails odieux_ s'étaient, à ce +qu'on l'assurait, mêlés à la révocation de Cousin, et qu'il n'avait plus +ni titre, ni fonctions, ni traitement. Mais M. Paul Janet qui a, en +1884, dans de remarquables articles de la _Revue des Deux-Mondes_, +approfondi l'histoire de l'enseignement de Cousin, fait fort justement +observer qu'il conserva sa place de maître de conférences à l'École +normale, et, en fait de détails odieux, n'a rencontré qu'une note, fort +peu franche à la vérité, par laquelle le _Moniteur_ du 29 novembre 1820 +présentait la cessation de son cours à la Faculté comme une renonciation +spontanée inspirée au jeune maître par le désir de réserver tout son +temps pour d'importantes recherches sur la philosophie. Pour Guizot, +nous avons déjà dit qu'il gardait son traitement de professeur +titulaire; à plus forte raison conservait-il son droit de vote dans les +assemblées de la Sorbonne, comme on peut le voir par le registre de la +Faculté qui, malheureusement, ne contient pour cette époque que des +résumés dénués d'intérêt. + +J'ajouterai, d'après des pièces conservées aux Archives nationales, que +la foudre n'avait pas éclaté à l'improviste. Le directeur de l'École +normale, Guéneau de Mussy, qui paraît avoir joué un rôle important dans +la révocation de Cousin, avait écrit, le lundi 27 mars 1820, au +président de la Commission de l'Instruction publique: «Monsieur le +Président, j'ai l'honneur de vous envoyer, comme vous me l'avez demandé, +le numéro du _Censeur_, où vous trouverez l'exposé sommaire de la +doctrine philosophique de M. Cousin. Vous jugerez dans votre sagesse si +vous devrez en parler au Ministre dans votre séance de demain. Si l'on +veut prendre un parti, il me semble que c'est avant l'ouverture d'un +second semestre qu'il convient de le prendre. Agréez la nouvelle +assurance de mon respectueux dévouement[184].» Peut-être n'était-ce pas +la première marque de défiance donnée à Cousin: le 13 novembre 1819, la +Commission de l'Instruction publique avait écrit à Royer-Collard que +Cousin venait de demander, pour raison de santé, un congé de trois mois +à l'École normale, qu'on supposait qu'il ne pourrait pendant ce temps +faire son cours à la Faculté, et qu'en conséquence on priait +Royer-Collard d'indiquer un autre suppléant; le professeur titulaire +n'avait heureusement pas tenu compte de ce zèle trop officieux. Mais, +cette fois, les ennemis de Cousin le crurent perdu. Déjà la +_Quotidienne_ annonçait (21 avril 1820) que le Conseil de l'Université +venait de mettre Cousin à la retraite. Mais tous les maîtres de +conférences de l'École normale écrivirent à Guéneau de Mussy en faveur +de leur collègue, et Guéneau de Mussy transmit, le 17 mai 1820, à la +Commission ces voeux qu'il déclarait partager dans la mesure où ils se +concilieraient avec un intérêt qu'il devait mettre avant tous les +autres: «Je me suis toujours plu, ajoutait-il, à rendre justice aux +connaissances de M. Cousin et à son talent pour l'enseignement. Il peut +sans aucun doute se rendre très utile à l'École; mais pour cela je crois +qu'il faudrait que, même pour ses leçons publiques[185], il fût +renfermé dans un sujet absolument étranger à ces questions qui ne +peuvent pas être l'objet de discussions philosophiques, par cela seul +que les passions auxquelles elles s'adressent les ont résolues d'avance, +de manière que non seulement l'École ne reçût que l'enseignement qui lui +convient, mais encore que le professeur, par la couleur trop tranchée +qu'il aurait prise au dehors, ne pût lui apporter aucun préjudice. Un +arrangement qui remplirait ces conditions paraîtrait concilier tous les +intérêts. Les élèves pourraient continuer à profiter des leçons de M. +Cousin, et M. Cousin lui-même y trouverait encore de plus grands +avantages.» La note suivante tracée en marge de cette lettre indique +l'accueil qu'elle reçut: «Écrire que la Commission serait fâchée que les +services d'un homme aussi distingué que M. Cousin fussent perdus pour +l'École normale et qu'elle désire connaître le programme détaillé des +leçons qu'il pourrait y faire; qu'elle le croit d'autant plus disposé à +le remettre, qu'il en a fait, il y a déjà du temps, la promesse verbale +à M. le Président, et que M. le Directeur de l'École doit l'engager à +l'exécuter.» + +Une correspondance s'engagea en fait à la fin des vacances de la Faculté +entre le ministère et Cousin. Comme on n'a pas les réponses de celui-ci +aux accusations de faux-fuyants que contiennent les lettres +ministérielles dont on possède les minutes[186], on ne peut dire si +vraiment il usa de tergiversations; mais le ministère, prévenu ou non, +lui témoignait de réels égards. Dans une première lettre on se plaint +qu'il n'ait pas accusé réception de la première partie de son programme +qu'on lui a retournée paraphée, qu'il ait remis au doyen Barbié du +Bocage une annonce de son cours rédigée dans des termes différents de +ceux que contenait ce commencement de programme; et on l'avertit ainsi: +«Je suis donc obligé, pour éviter toute erreur, de prévenir le Doyen de +ce que je vous ai dit au sujet de votre cours et de ce que vous êtes +convenu de faire.» On lui retourne la deuxième partie de son programme +également paraphée, avec prière de faire parvenir au ministère l'épreuve +du tout dès qu'elle sera tirée. Remarquons la formule finale de cette +lettre: «Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération et +de mon attachement.» Le 14 novembre on annonce à Cousin que la +Commission de l'instruction publique a reçu communication de son +programme: «Je sais», est-il dit dans cette lettre, «qu'en pareille +matière un programme n'est pas un indice certain de doctrine; mais le +Conseil Royal compte en cette occasion sur votre bonne foi, et il me +charge de vous prévenir qu'en vous donnant une marque de la +considération qu'il porte à vos talents, il se réserve, s'il était +trompé dans son attente, le droit de faire tout ce que réclameraient +l'honneur de l'Université et surtout l'intérêt de la jeunesse qui doit +être le premier objet de sa sollicitude. Je vous renvoie les deux +premières feuilles paraphées de ma main. Veuillez me faire passer de +même les suivantes avant de les livrer.» Une dernière lettre adressée +non plus à Cousin mais au Doyen prouve qu'à ce moment toutes les +difficultés semblaient levées: «Monsieur le Doyen, la présente lettre +est pour vous seul et ne doit, sous aucun prétexte être communiquée à +d'autres. Le Conseil Royal de l'instruction publique a consenti à ce que +M. Cousin continuât cette année à faire pour M. Royer-Collard le cours +d'histoire de la philosophie, mais seulement à condition qu'il ferait, +avant de l'ouvrir, imprimer son programme tel qu'il aurait été approuvé +par le Conseil. M. Cousin m'a remis, en effet, ce programme. Je le lui +ai rendu, paraphé de ma main en l'invitant à m'envoyer l'épreuve que je +verrai encore avant le tirage, et ce n'est qu'après que j'aurai donné +mon approbation à cette épreuve que M. Cousin sera autorisé à enseigner +à la Faculté. Vous voudrez donc bien attendre pour insérer l'annonce de +son cours dans votre programme que vous ayez reçu de moi avis que cette +pièce a été vue. Vous aurez soin d'ailleurs de ne pas mettre l'annonce +du cours telle que vous venez de me la faire connaître mais telle +qu'elle était sur le programme que m'a remis M. Cousin. Je vous en +communiquerai la rédaction. Le Conseil Royal me charge expressément de +vous adresser ces instructions dont vous sentez sans doute assez +l'importance pour que je n'aie pas besoin de vous en recommander +davantage la stricte exécution. Veuillez, je vous prie, m'accuser +réception de cette lettre et agréer...» Que se passa-t-il durant les +quinze jours qui suivirent, je l'ignore; mais, en rapprochant ce qui +précède du maintien de Cousin à l'École normale, je crois pouvoir +conclure que, dans l'injustice même des mesures prises contre lui, le +ministère n'avait pas dépouillé toute bienveillance. + +Quant à Guizot, qui, récemment évincé du Conseil d'État, remontait alors +dans sa chaire d'où on ne l'écarta que deux ans après, on trouve une +trace d'une négociation semblable, à son sujet, dans le _post-scriptum_ +de la dernière des lettres précitées: «Si M. Guizot ne vous a pas envoyé +une autre rédaction de son annonce, je vous prie de me le faire savoir. +Je vous donnerai également une direction à ce sujet.» Le bruit courut +même alors que Guizot avait été mandé devant la Commission de +l'instruction publique pour y donner communication de ses cahiers, +rumeur que le _Constitutionnel_, après l'avoir rapportée le 3 décembre +de cette année, démentit le lendemain. + + +II + +La tolérance ininterrompue accordée à Villemain prouve encore que le +gouvernement opposa plus de résistance qu'on ne croit aux ennemis de +l'Université. L'opinion publique s'était si fort habituée à ne point +séparer son nom de ceux de Guizot et de Cousin que certaines personnes, +Étienne Delécluze, par exemple, ont cru qu'il avait été suspendu comme +eux sous l'administration de Villèle, de même que beaucoup de personnes +croient que Cousin et Guizot furent frappés dans un seul et même jour. +L'erreur est excusable, parce que, du moins dans son cours sur le +dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque où Villemain fut exclu du +Conseil d'État pour avoir courageusement défendu la liberté de la +presse, la politique inspira plus fréquemment sa parole qu'elle n'avait +jamais fait celle de ses collègues. D'autre part, les gages qu'il avait +donnés à la Restauration n'étaient pas plus marqués que ceux qu'elle +avait reçus de l'un et de l'autre; il avait accepté la fonction de +Directeur de l'Imprimerie et de la Librairie, mais Guizot avait accepté +celle de secrétaire général du ministère de l'intérieur; il avait +complimenté, en 1814, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, mais +Guizot était allé où l'on sait pendant les Cent Jours, et il n'avait pas +tenu à Cousin qu'à cette même époque les Normaliens ne couvrissent de +leurs corps Louis XVIII, menacé par le retour de Napoléon. Villemain a +loué Charles X dans les termes les plus gracieux, les plus caressants, +mais c'était en 1824, dans un moment où l'amabilité du nouveau roi, la +suppression de la censure faisaient oublier les fautes du comte +d'Artois, et chacun de ces éloges cachait le plus opportun des +conseils[187]. Néanmoins il fut, jusqu'en 1827, l'objet d'une +bienveillance particulière. L'autorisation de ne faire qu'une leçon par +semaine qu'on lui accorda dès le 6 novembre 1822 avait été accordée, au +moins provisoirement, le 27 avril 1816, à Laya, à Raoul Rochette, alors +suppléant de Guizot, à Cousin[188]; mais dès 1826 il était officier de +la Légion d'honneur, distinction que pas un de ses collègues, ni le +doyen, ni Guizot, ni Cousin n'avaient encore; et, lorsqu'on voulut +l'incriminer pour l'accueil fait par ses auditeurs au général Foy, +Frayssinous, c'est Villemain lui-même qui le rapporte, répondit que le +professeur d'éloquence française aurait bien mal fait son devoir si les +étudiants n'avaient pas pris un goût vif pour la parole brillante de cet +orateur. + +On lui avait même accordé une faveur bien autrement précieuse pour lui +que les décorations et qui tourna au bien de la littérature, mais dont +la justice pourrait prêter à la contestation: on l'avait laissé changer +absolument la nature de sa chaire et annexer à son domaine celui de son +collègue Laya. Ce n'est même pas assez dire: Villemain était professeur +d'éloquence française, et Laya professeur d'histoire littéraire et de +poésie française; Laya, son aîné de trente ans, son ancien à la +Faculté, après avoir obtenu de Fontanes une rhétorique pour ce débutant, +s'était laissé, à la mort de Delille, transférer de la chaire +d'éloquence à la chaire de poésie française, pour que la première de ces +deux chaires pût être donnée à Villemain. Que Villemain s'attribuât pour +son cours, non seulement les orateurs, mais tous les prosateurs, nul ne +pouvait s'en étonner; mais si un des deux professeurs était fondé à +embrasser dans son ensemble la littérature d'un siècle, c'était celui +dont l'enseignement comprenait, d'après le titre de la chaire, +l'histoire littéraire, c'est-à-dire Laya. Le gouvernement laissa +Villemain renverser les choses et ajouter à la supériorité du talent +l'avantage du rôle. Laya en fut probablement mal satisfait. Scribe +aurait peut-être trouvé là l'occasion d'expliquer, suivant sa coutume, +les grandes choses par les petites; il aurait dit que, par cette +extension de son domaine, qui entraîna une révolution dans la critique, +Villemain se vengeait de la brochure où Laya, en 1819, lui avait +attribué «ce courage de persévérance qu'il faut pour arriver aux places, +cette constance obséquieuse qu'il faut après cela pour s'y maintenir,» +enfin, une reconnaissance qui ne survivait jamais au pouvoir des +protecteurs[189]. Quoi qu'il en soit, et bien que le dossier de +Villemain aux Archives ne porte pas trace d'une autorisation analogue à +celle qui, dans le dossier de Cousin, autorise une incursion dans +l'histoire de la philosophie ancienne, il est clair qu'en laissant faire +Villemain, le gouvernement lui témoignait une bienveillance très +caractérisée; on allait jusqu'à lui permettre de railler l'_objet +officiel_ de son cours, ce qu'il appelait son _devoir ostensible_ et +d'affirmer, contrairement à l'avis de tous les grands orateurs qui, +depuis Démosthène jusqu'à Bourdaloue, ont cru à la rhétorique, que +l'éloquence qu'il était chargé d'enseigner ne s'enseigne pas[190]. + +D'où vient que le parti qui frappait Cousin et Guizot traitât Villemain +avec tant de condescendance? + +Le premier motif est qu'une chaire de littérature donne toujours moins +d'ombrage qu'une chaire d'histoire ou de philosophie. Sans doute, le +siècle précédent avait fait voir quel allié redoutable l'esprit de +révolution trouve dans le talent d'écrire; mais toute la génération qui +lui avait survécu, Louis XVIII le premier, gardait au fond du coeur pour +la littérature l'idolâtrie dont Rousseau, qui en était lui-même atteint, +n'avait pu la guérir. Puis Villemain, aussi répandu dans le monde que +Guizot et beaucoup plus que Cousin, était de sa personne plus séduisant +que tous deux. Sa redoutable causticité ne lui nuisait pas, parce qu'il +ne s'y livrait qu'à bon escient; et il portait dans les salons une +grâce, une aisance que la nature leur avait refusées. Ce charme le +suivait dans ses cours et en dissimulait la portée à ceux de ses +auditeurs qui auraient pu s'en choquer. On les trouvait instructifs, +mais par-dessus tout amusants. C'est le jugement de Charles de Rémusat +dans une lettre à sa mère, de Dubois et de M. Patin dans le _Globe_, de +Sainte-Beuve dans le premier volume des _Causeries du Lundi_. Les +ouvrages où il a recueilli son enseignement des quatre dernières années +ne peuvent donner une idée exacte de l'agrément qu'on y trouvait, parce +que son goût, plus délicat que le nôtre, l'avertissait de sacrifier, en +travaillant pour l'impression, certaines fantaisies piquantes de +l'improvisation qui, dans un livre, eussent paru entachées tantôt de +négligence, tantôt d'affectation. + +Obligés de croire sur l'attrait de sa parole vivante ceux qui l'avaient +entendu, nous citerons quelques lignes des journaux du temps et un +charmant passage de Sainte-Beuve que, d'ailleurs, M. de Loménie a déjà +cité. Voici l'appréciation des _Annales de la littérature et des arts_: +Il commence, disent-elles, par un morceau très brillant et très +substantiel dont l'Académie avouerait l'élégance soutenue, puis entre +pour ainsi dire en conversation avec l'auditoire, lui communique son +enthousiasme, l'électrise, l'égaye par des saillies qui vont jusqu'à la +naïveté et à la bonhomie; si un trait de satire lui échappe, il +gourmande avec grâce et autorité les rires ou les applaudissements +indiscrets et se condamne lui-même avec une modestie qu'on peut trouver +extrême. Le _Globe_ dit qu'on peut jusqu'à un certain point se figurer +l'action oratoire de Cousin et de Guizot sans les avoir entendus, mais +qu'on ne saurait s'imaginer «cette éloquence toute en saillies, en +originalités, en caprices» de Villemain, «ce désordre d'un esprit +inspiré par le spectacle d'un chef-d'oeuvre, et pourtant si présent pour +en interpréter les beautés, ces agaceries d'une coquetterie charmante +mêlées aux impétuosités d'une verve irréfléchie, ces élans comprimés +tout à coup par un sourire et une suspension maligne.» Écoutons enfin +Sainte-Beuve: «Il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur +un point principal autour de la monade _moi_, comme faisait dans sa +manière différemment admirable M. Cousin; mais penché au dehors, +rayonnant sur tous, cherchant, demandant à l'entourage le point d'appui +et l'aiguillon, questionnant et pour ainsi dire agaçant à la fois toutes +les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme +aux deux ailes de sa pensée, quel spectacle amusant et actif, quelle +délicieuse étude que de l'entendre!... Si la saillie est trop forte, +trop hardie (jamais pour le goût), il la ressaisit au vol, il la retire, +et elle échappe encore; et c'est alors une lutte engagée de la vivacité +et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de +saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe +du sens et de la grâce[191].» + +Aussi, Villemain était-il encore plus goûté que Cousin et Guizot. La +preuve n'en est pas seulement dans le nombre encore plus grand +d'auditeurs qu'il réunissait au pied de sa chaire: car, outre qu'on ne +s'est point avisé de mettre un tourniquet à l'entrée des cours et qu'il +faut se défier des évaluations approximatives[192], un cours de +littérature est plus attrayant pour la foule qu'un cours d'histoire ou +de philosophie; mais on peut noter que, dès le premier jour, Villemain +fit courir les amateurs: sa première leçon sur la littérature française, +le 8 décembre 1815, alors qu'il n'était encore connu du public que pour +avoir quelque temps suppléé Guizot, amena à la Faculté, au dire du +_Moniteur_, une assistance nombreuse qui avait réussi à découvrir la +date de la séance, que nulle annonce n'avait indiquée. Les revues du +temps rendent bien plus souvent compte des leçons de Villemain que des +leçons de Cousin et de Guizot, et les comparaisons qu'elles établissent +parfois entre eux sont d'ordinaire à son avantage. Tout en déclarant que +l'ascendant de Cousin «est déjà très marqué sur une partie de son +auditoire», les _Annales de la Littérature et des Arts_ estimaient qu'il +plairait surtout aux _amateurs indigènes de la philosophie allemande_; +elles croyaient également Guizot fait surtout pour plaire aux _enfants +de la Germanie_: «M. Villemain a, plus que ses deux collègues, ce qu'il +faut pour captiver des esprits éminemment français[193].» La +_Quotidienne_ du 2 juin 1828 accusait Guizot de vouloir dérober à +Villemain «les formes de son ingénieux et pittoresque langage», de se +livrer à des _boutades d'imitation_; elle dit qu'elle comprend les +expressions hasardées chez un littérateur ou chez M. Cousin, qui +ressemble à un enfant racontant son rêve de la nuit, et qui, d'ailleurs, +finira par trouver la vérité qu'il cherche avec tant d'ardeur; mais elle +blâme ce langage aventureux chez un professeur d'histoire. Personne ne +croira que Guizot ait copié Villemain; toutefois, la _Quotidienne_ +aurait touché juste, en disant qu'il avait dû acquérir lentement +l'aisance dans la parole que Villemain avait apportée en venant au +monde. Le _Globe_ constatait, en effet, en 1828, que Guizot avait gagné +et non perdu dans la retraite: «Autrefois, il y avait plus de solennité +apprêtée; maintenant c'est de la force qui va sans calcul, jaillit +tantôt en mots spirituels et tantôt en émotions[194].» La réfutation +qu'Armand Marrast a prétendu faire à cette époque du cours de Cousin +marque un esprit aussi étroit qu'élégant, mais il ne se trompe pas quand +il compare Villemain, qui s'assied négligemment dans sa chaire et ne +cherche pas ses mots, et Cousin, qui compose ses attitudes et médite +ses expressions: «M. Cousin, dit-il, se tient debout, ne s'assied qu'à +temps fixes, et il n'est pas jusqu'à son verre d'eau qu'il ne boive d'un +air méditatif et consciencieux.» Marrast nous apprend que, tandis que +dans l'auditoire du premier on distingue des vieillards et de hauts +fonctionnaires de l'Université, celui du deuxième est exclusivement +formé de jeunes gens; il affirme même que, vers la fin, Cousin n'aurait +plus eu pour auditeurs que _la cour de Victor Hugo_, y compris +Sainte-Beuve, et Armand Marrast n'est pas absolument seul à soutenir +qu'en 1829 l'auditoire de Cousin a diminué[195]. Au contraire, +l'auditoire de Villemain est toujours allé s'accroissant; et c'est pour +son cours, je crois, qu'en 1828 on ouvrit pour la première fois, aux +étudiants, les tribunes de côté de la salle de distribution des prix du +Concours général, mise depuis six ans à sa disposition[196]. + + +III + +Villemain a dû un pareil succès tout d'abord à son talent de parole, +puis aux qualités qu'on lui reconnaît universellement, et dont nous +avons dit que nous ne recommencerions pas l'analyse, à l'étendue de sa +science, qui embrasse l'antiquité, le moyen âge dans tout ce qu'on en +savait alors, et les temps modernes, qui s'étend des lettres sacrées aux +lettres profanes, des oeuvres originales aux livres de critique et aux +journaux, de l'histoire littéraire à l'histoire politique, qui n'est +guère moins familière avec l'Angleterre et l'Italie qu'avec la France, +et cela dans un temps où l'on ne possédait pas encore ces manuels de +toute nature qui aujourd'hui permettent à un homme adroit de feindre +d'avoir tout étudié; il l'a dû aussi à sa prompte et souple +intelligence, à sa manière neuve de concevoir la critique. Mais, puisque +nous étudions en lui le professeur, c'est sa méthode d'exposition, et +non sa doctrine avec toutes les qualités d'esprit qu'elle suppose, que +nous examinerons. Cherchons donc si en lui le professeur acheta par de +graves concessions la vogue qui ne l'abandonna pas. + +Il semble que nous ayons tranché d'avance la question par +l'affirmative; car nous avons dit que durant plusieurs années son cours +eut une visée politique. Étudier le dix-huitième siècle, c'était traiter +une question brûlante; on ne s'échauffait guère moins à propos de +Voltaire et de Jean-Jacques qu'à propos de Chateaubriand et de Villèle. +Encore Villemain ne se bornait-il point à l'appréciation du talent que +les philosophes du dix-huitième siècle avaient déployé dans leur lutte +contre l'ancien régime; il s'intéressait à cette lutte, il y prenait +parti, puisque tout son enseignement tendait alors à inspirer l'amour +des conquêtes de la Révolution; par exemple, c'était évidemment ce désir +qui lui faisait consacrer tant de leçons aux orateurs de l'Angleterre; +car on ne dira pas que lord Chatam et son fils aient eu dans la France +de leur temps des maîtres ou des élèves, et par conséquent ils ne se +rattachent guère à l'histoire de notre littérature au dix-huitième +siècle. + +Cela est vrai. Mais d'abord il faut remarquer que Villemain n'est arrivé +à cette époque si voisine de la sienne que conduit en quelque sorte par +la marche de son enseignement; en effet, il avait pris l'étude de notre +littérature à son origine, et mis plus de dix ans pour parvenir à +Voltaire; le dix-huitième siècle une fois étudié, il retourna +immédiatement en arrière et revint au moyen âge. Il travaille à faire +aimer la liberté, mais la liberté telle précisément que la Charte la +définit et la garantit: ce n'est pas sa faute si le roi rêve la +destruction de la Charte. Enfin, les allusions qu'il se permet ne +sortent pas de ces généralités dont la forme fait tout le prix et dont +ceux mêmes qu'elles pourraient atteindre seraient les premiers à +sourire. Un prêtre se serait-il fâché pour lui entendre appeler le Père +Isla _bon prédicateur et assez bon romancier_? Lorsqu'en réponse aux +personnes qui l'accusent d'avoir fait l'apothéose _de ce vil, de cet +infâme Rousseau_, il promet «d'être plus ennuyeux parce que cela est +plus orthodoxe,» ce mot vif passe à la faveur de sa position d'accusé. +Les hommes en place ne pouvaient guère s'offenser davantage de quelques +railleries sur le goût naturel aux ministres pour le pouvoir, sur ceux +d'entre eux qui, avec toute leur habileté, n'ont pas assez de génie pour +s'accommoder de la libre discussion. À peine relèverait-on dans tout son +cours un trait qui porte contre les hommes et les choses du jour, ici un +regret pour l'École normale supprimée, là une allusion aux fournées de +pairs, à l'article de la Constitution qui retarde outre mesure l'âge de +l'éligibilité. À propos de la fin prématurée de quelques orateurs +anglais, il rappelle, en terminant une leçon, Camille Jordan, de Serre, +le général Foy; mais bien peu de royalistes eussent incriminé cette +piété envers de pareils morts. Un mot sur Burke, à qui les ministres +donnaient des maisons, pourrait tomber sur Azaïs, qu'on avait jadis +accusé de s'être vendu à Decazes pour un semblable présent; mais +Villemain et ses auditeurs se rappelaient-ils, en 1828, les sarcasmes +que nous retrouvons dans les journaux de 1819? Seuls, les Jésuites ont à +se plaindre de lui: il laisse percer sa joie quand cette _corporation +puissante et vivace, mais moins indestructible que les Provinciales_, et +qui, à la fin du dix-huitième siècle, _n'était plus qu'intrigante, +tracassière et bonne à être chassée_, est _enfin_ abolie en France et +dans d'autres États; il pense à elle, même quand son sujet ne l'y invite +pas, puisqu'il appelle le sacre de Napoléon Ier _cette grande +escobarderie du conquérant_; mais sous la Restauration, les évêques qui +entraient au conseil des ministres se déclaraient gallicans et ne +prenaient pas fait et cause pour la Compagnie de Jésus. En somme, +Villemain ne touche pas à la politique courante. + +Mais, dira-t-on, vous en jugez d'après le cours imprimé où il a pu +effacer ce qu'il a voulu; la première édition même, celle qui parut +leçon par leçon grâce aux soins des sténographes, avait été revue par +lui; Sainte-Beuve, dans un passage cité tout à l'heure, ne semble-t-il +pas autoriser à croire que la parole de Villemain a été plus hardie que +sa plume?--Je ne crois pas que sa malice ait souvent dépassé la limite. +D'abord, et c'est un argument de poids, Guizot, dans ses Mémoires, +précisément à propos de l'époque où l'on a dit depuis que Villemain se +vengeait de sa radiation du Conseil d'État, déclare que Villemain et +Cousin s'interdisaient comme lui-même les allusions aux événements du +jour. Puis, ceux des contemporains qui attaquent Villemain, qui vont +jusqu'à demander la suppression de sa chaire, l'accusent, les uns, comme +on l'a vu, de trop louer Rousseau, les autres de méconnaître l'influence +du christianisme sur la littérature du moyen âge, d'autres de +discréditer les études classiques; mais on ne voit pas qu'on lui +reproche des incursions dans la polémique des partis. + +Il ne faudrait pas conclure de quelques brocards contre les jésuites +qu'il ait systématiquement flatté les passions de ses auditeurs. Il est +vrai que, comme la plupart des libéraux de la Restauration, il pèche par +un optimisme un peu confiant; il croit, non pas que la liberté suffit à +tout, mais qu'elle produit nécessairement toutes les vertus dont la +société a besoin, qu'elle corrige de toutes les erreurs, que, par +exemple, la France est irrévocablement désabusée de celles qui ont égaré +Jean-Jacques, et c'est pourquoi il prononce à son sujet la phrase qui +souleva la colère des journaux royalistes: «Dans cette apothéose que +fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services.» Il +n'aperçoit pas le ferment caché qu'il eût pu reconnaître à la +persistance du bonapartisme, au peu de scrupule des libéraux à s'allier +avec lui, à entrer dans des sociétés secrètes. Mais avouons que c'est la +lumière des événements postérieurs qui nous éclaire sur ces indices. Si +Villemain se trompe sur l'avenir, ce n'est ni qu'il flatte le présent, +ni qu'il se méprenne sur le passé. Il a très nettement démêlé toutes les +parties répréhensibles de l'oeuvre et de la vie de Rousseau; car s'il +exalte son génie et son caractère, c'est par rapport aux autres hommes +du dix-huitième siècle; Rousseau lui paraît beaucoup moins grand comparé +aux hommes de l'âge antérieur: «Sa libre rêverie», dit-il, «en étant +plus abandonnée que celle des écrivains du dix-septième siècle n'est pas +toujours plus naïve; en s'arrêtant à plus de détails, elle n'est pas +plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade plutôt +que d'un homme en santé.» Il déclare courageusement que Jean-Jacques, du +moins en France, n'a subi _ni persécution ni martyre_: «Nous disons les +choses comme elles sont; il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle +réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous +êtes dignes par votre âge et par l'époque où vous vivez. Il faut encore +moins sous la Charte s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et, +pour être juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y +avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.» Il ose +davantage encore; il met les _Confessions_ de Jean-Jacques, pour la +valeur morale, au-dessous des _Confessions_ de saint Augustin. Ce n'est +pas la seule fois qu'il ait en Sorbonne rendu justice aux Pères, puisque +son beau tableau de l'_Éloquence chrétienne au quatrième siècle_ avait +été esquissé dans les dernières séances de l'année où il acheva l'étude +du dix-huitième siècle. Chateaubriand lui en avait sans doute donné +l'exemple; mais au lendemain de la Révolution, l'éloge de tout ce qui +touche à l'Église ne rencontrait pas plus de défiance qu'à l'époque où +l'entourage de Charles X compromettait le clergé. Quant à l'heureuse +influence du christianisme, il ne l'a jamais méconnue, quoiqu'on l'en +ait alors accusé; et c'est parce qu'il en était frappé, autant que par +sympathie pour les victimes de la persécution, qu'il a consacré une de +ses plus belles leçons, une de celles qui frappèrent le plus les +contemporains à réfuter les froids et lourds sarcasmes de Gibbon contre +les chrétiens morts pour leur foi. + +Il n'a pas davantage cherché le succès dans ce qu'on a nommé l'art de +confire le fruit défendu. C'était une innovation hardie de la part du +professeur et séduisante pour le public que de traiter du roman dans une +chaire de Sorbonne. Il a senti le besoin de s'en justifier; mais il y a +réussi aisément; si l'on admet qu'à l'étude isolée du genre oratoire on +substitue celle du génie des peuples, il est clair que ce génie s'accuse +dans les fictions en prose et dans la peinture des moeurs bourgeoises, +comme dans l'épopée et dans la tragédie. Tout ce que l'on doit exiger, +c'est qu'il en parle avec la réserve d'un homme tenu à se faire +respecter. Villemain s'est assujetti à cette réserve avec une rigueur +singulière. La Harpe avait montré, dans quelques pages fort +intéressantes sur Manon Lescaut et sur Clarice Harlowe, qu'un homme de +bonne compagnie peut analyser, même devant des dames, un roman hardi +sans alarmer trop vivement aucune des parties de l'assistance. Villemain +a pensé qu'il fallait encore plus de retenue devant un auditoire +universitaire que devant un auditoire mondain, car là où le public mûr +de l'Athénée n'observait que l'art du romancier, le public juvénile de +la Sorbonne ne verrait que l'intrigue dont le romancier se sert pour +caractériser ses personnages. Le passage où il touche au roman de +Prévost est une merveille de délicatesse: l'essentiel s'y trouve +indiqué, mais sans que les auditeurs puissent s'arrêter à rien de +scabreux; c'est au milieu d'observations sur l'habitude qu'avait +l'auteur de se peindre lui-même dans ses ouvrages, que Villemain jette +le jugement auquel il ne pouvait se soustraire sur «cette aventure +vulgaire dont les détails offrent souvent des moeurs dégradées,» mais +«qui s'élève, en finissant, au sublime de la passion.» S'agit-il de +romans dont l'appréciation n'est pas indispensable pour en faire +connaître les auteurs? Il les rappelle d'une manière encore plus +expéditive. Il montre la portée des _Lettres Persanes_; mais quant à la +fiction même dans laquelle Montesquieu a caché son prélude à l'_Esprit +des Lois_, il l'appelle «un ouvrage que nous ne pouvons pas lire ici.» +«Ce n'est pas ici,» dira-t-il ailleurs, «que nous pouvons juger la +_Nouvelle Héloïse_.» Il désigne l'_Ingénu_, de Voltaire, par ces mots: +«un ouvrage que je ne nommerai pas.» On sait que Fénelon, dans la +_Lettre sur les Occupations de l'Académie_, s'excuse de citer Catulle: +Villemain demande également pardon de citer le _Satyricon_, de Pétrone, +«ce livre qu'il ne faut pas lire et qu'il est à peine permis de nommer,» +tant il est vrai qu'il est inutile d'étaler la licence d'un siècle pour +en marquer la conséquence! Villemain doit être d'autant plus loué de +cette retenue, qu'il ne paraît pas avoir prévu combien elle était +opportune; car il était optimiste en matière de morale comme en matière +de littérature, et ne semble pas avoir prévu que l'adultère allait, +dans quelques années, devenir le thème obligé et presque le héros du +drame et du roman. + +Villemain s'interdit aussi l'appât moins dangereux en apparence du +paradoxe. Avec plus de lecture et d'ouverture d'esprit que La Harpe, +avec un tact plus sûr que Mme de Staël et Chateaubriand, libre des +partis-pris qui abusaient Schlegel, il ne pouvait se laisser surprendre +par un système exclusif; mais on feint souvent par calcul les erreurs +dont on n'est pas dupe. Il pouvait donc imaginer comme un autre un +système à lui, auquel il aurait fait semblant de croire, auquel il +aurait bientôt obtenu du ciel la faveur de croire; car la prédication +peut donner la foi au prédicateur même. Rien ne frappe autant la foule +qu'un système; et l'heure était particulièrement propice, puisque de +toutes parts alors, en économie politique comme en littérature, on +élaborait des plans de renouvellement universel. Nous avons souscrit, +dans l'étude qui précède la présente, au jugement d'Artaud, qui croit +que les romantiques auraient mieux fait de ne pas débuter par publier +des manifestes; mais ce qui nuit à la gloire durable sert souvent à la +vogue. Villemain, qui apercevait mieux que pas un de ses contemporains +le fort et le faible de la littérature classique et de celle qui +aspirait à la remplacer, eût frappé encore bien davantage l'opinion +s'il s'était érigé en défenseur intransigeant de l'une ou de l'autre. +Loin de là: jamais les imperfections de nos tragiques ne lui ont fait +méconnaître la profondeur avec laquelle ils ont représenté les passions. +Il déclare positivement à plusieurs reprises que la littérature est une +science expérimentale, qu'on ne peut prévoir toutes les formes du beau, +à plus forte raison imposer celles d'un siècle à un autre; mais +affranchir les génies à venir, ce n'est pas pour lui les soulever contre +les génies d'autrefois; l'ingratitude et le dédain lui paraissent une +mauvaise école de liberté. Il montre d'ailleurs que, s'il y a des règles +purement transitoires, il en existe d'éternelles. Il prévoit les +inévitables changements de la langue; mais il n'en maintient pas moins +qu'il y a pour chaque idiome un point de maturité après lequel il se +gâte. Il ne veut pas plus qu'on copie les siècles barbares que les +siècles polis, et prémunit contre l'engouement pour les littératures +étrangères dans le moment où il en inspire le goût; il avertit par +exemple que «la récente poésie du Nord est savante, réfléchie, +artificielle,» que Goethe appartient à une école subtilement naturelle, +laborieusement téméraire, que Byron cherche avec effort des émotions +nouvelles. En un mot, il s'expose par amour pour la vérité, à déplaire +tour à tour aux deux partis entre lesquels se partageaient alors à peu +près tous les amateurs de littérature. + +L'amour de la vérité ou plutôt la malignité qui en prend le nom +désaccoutume quelquefois d'une sorte de réserve différente de celle que +nous avons relevée chez lui et dont il est plus méritoire de ne pas se +départir parce que tout le monde n'a pas la finesse nécessaire pour y +manquer. Lorsqu'on réfléchit notamment sur quelques passages des leçons +qu'il consacre à Jean-Jacques, on se persuade qu'il n'a tenu qu'à lui +d'égaler par avance la perspicacité presque diabolique avec laquelle +Sainte-Beuve, dans l'instant même où il vient de louer comme un fervent +solitaire de Port-Royal la vertu ou le grand sens d'Arnaud et de Nicole, +signale leurs faiblesses et leurs ridicules. Dans le passage pénétrant +où il montre que c'est plus par rapport à son siècle qu'absolument +parlant que Jean-Jacques est original, il glisse cette remarque: son +originalité réelle se marque par le pathétique familier et _la +mélancolie dans les petites choses_. Quand Sainte-Beuve fait une +découverte de ce genre, il n'appuie pas lourdement, mais il insiste +d'une main légère et cruelle; il tient, non pas à humilier la raison +humaine, mais à nous tenir en joie par le spectacle de ses faiblesses et +à nous prémunir par là, en passant, contre les doctrines qui nous +attribuent, à nos risques et périls, une origine et une destination +d'ordre supérieur; personne ne prêche moins que lui, mais, s'il ne +dogmatise jamais, il insinue toujours. Eût-il été difficile à Villemain +d'expliquer agréablement ce qu'il entendait par la mélancolie dans les +petites choses, et d'arriver enfin, de réflexions malignes en +expressions pittoresques, à prononcer ou à suggérer les mots +d'enfantillage charlatanesque? Il possédait, lui aussi, l'art de tout +dire; il était sûr de retrouver à point, après un mot spirituel, sa +sensibilité pour admirer le beau et le faire sentir. Dans la vie +quotidienne, dans la polémique, il a su fort bien mêler les épigrammes +aux compliments; il pouvait dans sa chaire exercer ce talent pour le +plaisir de son auditoire; il n'a pas voulu l'exercer sans péril, aux +dépens des grands écrivains et de la jeunesse même qui, en riant d'eux, +aurait perdu l'habitude salutaire du respect. Ce cours si amusant ne +forme point à l'irrévérence. Villemain avait trop d'esprit pour régenter +le génie, mais il en avait assez pour oublier et faire oublier à ses +auditeurs la distance qui les sépare, eux et lui, des grands hommes. Il +s'en garde bien. Ce qu'il cherche à exciter en eux, plus encore que le +sens critique, c'est l'enthousiasme. + +Cette dernière assertion, qui, aujourd'hui, étonnera peut-être, n'eût +pourtant pas été contredite par ceux mêmes qui trouvaient, qu'en +dernière analyse, le cours était surtout amusant. Qu'on se reporte aux +éloges que nous avons cités plus haut, on verra que si Sainte-Beuve a +surtout goûté l'agrément de Villemain, les revues du temps lui accordent +le don de ressentir et de communiquer la passion du beau. Charles +Lacretelle, dans son discours de 1823 à la Société des bonnes lettres, +rappelle «un phénomène d'instruction et de facilité à qui l'expression +éloquente ne coûte pas plus que l'expression spirituelle.» Comme nous +lisons moins les livres de Villemain que nous ne discutons ses +doctrines, comme aussi le don oratoire est allé chez lui s'affaiblissant +du jour où il a plus écrit que parlé, nous nous étonnons un peu +d'entendre vanter sa verve éloquente; nous lui concéderions seulement la +verve spirituelle. Mais, de quelque épithète qu'on la distingue, la +verve ne va jamais sans quelque chaleur; chez un homme dont le sens est +juste et dont le coeur n'est pas corrompu, il suffit pour qu'elle change +de nom, qu'elle passe d'un objet à un autre. Celle de Villemain, quand +il s'émeut, n'est jamais factice ou déclamatoire, elle part de faits +rassemblés et médités. Un jour, ses auditeurs applaudirent ce trait: +«L'Angleterre a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan.» Dans +le passage où il se rencontre, ce mot oratoire n'est autre chose que la +conclusion d'un raisonnement: Villemain veut établir qu'une nation +libre, au milieu même de ses fautes et de ses revers, travaille +efficacement au bonheur du monde et à sa propre gloire, et il le prouve +en montrant que la politique qui a fait perdre à l'Angleterre, sur la +fin du siècle dernier, sa plus belle colonie, a donné naissance à une +grande nation capable de se passer désormais de la métropole, et a +remplacé cet empire perdu par l'Inde et par les clefs de tous les +détroits du monde. Ailleurs, un instant après avoir approuvé Montesquieu +d'attribuer à chaque climat une religion différente, il affirme que le +christianisme sera un jour la religion de l'univers: est-ce une +précaution de rhéteur prudent qui rachète une proposition hardie par une +contradiction? Non. À lire le passage, on voit que, dans l'intervalle de +ces deux déclarations qui s'accordent mal, la pensée des pointes +aventureuses que les soldats, les négociants, les missionnaires anglais +et russes, poussent chaque jour sur le continent asiatique, l'imposante +perspective du triomphe final des lumières a frappé son imagination et +entraîné sa parole[197]. Quand on pense qu'il avait fait sa rhétorique +sous le premier Empire, à l'époque où la littérature d'opposition et la +littérature officielle, très inégalement riches d'idées, cultivaient +toutes deux l'emphase, on s'étonne de le trouver si sobre dans l'usage +des procédés oratoires. Dans ses leçons, il fait des parallèles; le +cours en comprenait même un peu plus que n'en contient le livre; mais on +n'y sent pas l'antithèse arrangée à plaisir: le morceau où il oppose la +mort de lord Chatam à celle de Richelieu et de Mazarin, est plus +expressif encore par l'idée que par les mots, et l'idée du morceau est +la morale même du cours dont il fait partie. Au reste, la chaleur ne se +marque pas seulement dans quelques passages isolés; elle anime des +leçons entières, par exemple celles où il fait l'apologie de +Jean-Jacques, et celle où, comme nous l'avons dit, il défend le +christianisme contre Gibbon. + +Une preuve qu'au milieu de toutes ses saillies, de toute sa coquetterie, +il se faisait une haute idée de sa profession, c'est la sympathie, on +dirait presque l'onction, avec laquelle, pour expier, disait-il, son +enseignement et mille choses qui lui échappaient, il a tracé le portrait +de Rollin. Les contemporains admirèrent, on le voit par les journaux du +temps, l'affectueuse loyauté de la leçon où, tout en expliquant ce qui +manque à l'auteur du _Traité des études_, il dépeint sa charmante et +noble candeur. Ici encore, il diffère à son avantage de Sainte-Beuve, +qui veut bien admirer la vertu, mais qui, lorsqu'elle n'a pas l'excuse +du génie, en fait la consolation des esprits bornés. + +L'homme qui a dignement parlé de Rollin n'a pu, malgré son désir de +succès, courtiser son auditoire. La tentation était grande; car la +jeunesse de la Restauration, ces étudiants en droit qui formaient, non +pas la totalité, mais la pluralité de son assistance[198], méritaient +des éloges et étaient habitués à en recevoir. On pressentait tout ce que +la jeune génération allait produire, on voyait ce qu'elle donnait déjà +par les mains de Lamartine et de Victor Hugo, et les hommes politiques +ne se faisaient pas faute de lui révéler les espérances fondées sur +elle. Chateaubriand lui a en personne décerné des félicitations qui, du +reste, ne dépassent pas la mesure de la vérité. Pourtant, ni le +spectacle de l'attention qui dénotait le zèle de cette jeunesse, ni la +reconnaissance pour l'admiration qu'elle lui témoignait n'ont décidé +Villemain à l'aduler. Il loue très volontiers les débutants qui viennent +de faire leurs preuves; le nom d'Augustin Thierry revient presque aussi +souvent dans son cours que celui de Chateaubriand[199]; mais il ne dit +pas à ses auditeurs, précisément parce qu'il le pense, qu'ils sont, +suivant la phrase dont on abusait tant, l'espoir de la patrie ou de la +science; il exprimait quelquefois des souhaits ambitieux pour elle, mais +ne lui adressait pas de compliments. Il ne fait pas non plus étalage des +lettres très nombreuses sans doute qu'il recevait de ses auditeurs: on +le voit seulement en mentionner quatre qui contenaient des critiques et +y répondre en homme uniquement occupé d'instruire l'auditoire et non de +récompenser un flatteur ou de gagner un rebelle. Son éclatant succès, +celui de Cousin et de Guizot avaient changé les rapports de l'auditoire +et des professeurs; il n'a rien fait pour accélérer ce changement. +Auparavant, c'était chose insolite dans une Faculté que d'applaudir un +professeur; car, dans le réquisitoire prononcé contre Bavoux, ces +marques d'approbation sont qualifiées de _non moins extraordinaires dans +l'École que son genre d'enseignement_; ce n'était point là une vaine +phrase; jusque vers 1825, l'interdiction d'applaudir fut assez rarement +violée, sauf dans les séances d'ouverture et sauf pour des incidents +étrangers aux leçons des maîtres pour qu'à propos d'une leçon de +Villemain de décembre 1824; le _Globe_ constatât que c'était la deuxième +fois qu'on l'enfreignait en son honneur[200]. Mais Villemain, tout en +travaillant à mériter d'être applaudi, a toujours, comme Guizot, essayé +de réprimer cette dérogation à l'usage, aussi bien quand l'hommage +allait à son talent que quand il allait à son intervention en faveur de +la liberté de la presse[201]; et il ne faut pas dire que c'était calcul +de sa part, puisqu'il n'employait pas le moyen le plus sûr pour être +applaudi, les compliments. + +Ajoutons que, si ses empiétements ont pu mécontenter Laya, il n'a, du +moins, jamais cherché à traverser le succès des seuls collègues qu'il +pût considérer comme ses rivaux. Il ne fait jamais que les plus +honorables allusions à leurs cours, même quand il discute franchement +une de leurs opinions. Bien plus: c'est par leur retour à la Faculté en +1828, que dans une préface il explique l'accroissement, à partir de +cette époque, de son propre succès. + + + + +CHAPITRE II. + +Défauts de la méthode d'exposition de Villemain.--Limites de ses +qualités intellectuelles et morales.--Pourquoi son talent n'est pas +toujours allé en grandissant. + + +I + +Pourtant, comme professeur, Villemain n'est pas impeccable, et il faut +enfin marquer les défauts de sa méthode. + +Gardons-nous cependant de rien exagérer. Avant de lui demander compte de +ces boutades, de ces fantaisies d'expressions qui amusaient les +auditeurs, avant de prononcer qu'elles conviennent peu à la gravité +doctorale, il faudrait les connaître, et nous ne les connaissons pas. Il +les a effacées. Les contemporains disent que c'étaient de gracieux et +charmants caprices; ils n'auraient certainement qualifié ainsi ni des +traits de mauvais goût, ni ces expressions triviales que le vulgaire +aime aujourd'hui à retrouver sous la plume ou dans la bouche des hommes +d'esprit. D'ailleurs, le mauvais goût et la bassesse du langage sont des +défauts dont on se dépouille malaisément; il en serait demeuré des +traces malgré la revision de Villemain. L'extrême limite de la +familiarité était, je pense, chez Villemain des expressions comme: _À la +bonne heure! Je crois bien!_ que nous rangerions presque aujourd'hui +dans le style soutenu. Quant aux boutades, c'étaient probablement des +expressions piquantes dans le goût de La Bruyère, comme celle-ci qui a +trouvé grâce devant la revision: il appelle le succès d'un livre qui +préluda au succès du _Voyage du jeune Anacharsis_ «un commencement +d'admiration qui était prêt et attendait l'ouvrage de l'abbé +Barthélemy;» c'étaient encore des remarques utiles énoncées d'une +manière frivole en apparence, telles que la mention du goût d'Alfieri +pour les chevaux présentée comme par un caprice de la mémoire dans le +moment où Villemain décrit l'impétuosité qui changeait tout sentiment en +passion dans le coeur du poète d'Asti. Rien là qui donne prise au blâme. +On voit bien au style que le cours de Villemain a été fait de vive voix +avant d'être rédigé, et l'on peut dire à cette occasion qu'une des +choses qui ont contribué dans notre siècle à gâter la langue, c'est +qu'un grand nombre de nos meilleurs livres n'ont plus été que des +conversations écrites; nos lectures même ne nous corrigent pas des +négligences, des bizarreries de la parole improvisée; le cours de La +Harpe, fort inférieur, à tout autre égard, à celui de Villemain, +l'emporte par le naturel du style. Mais quant à la langue que Villemain +parlait dans sa chaire, quant à son style considéré comme style +d'improvisateur, rien n'autorise à l'inculper. + +Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps au reproche qu'un lecteur +pourrait être tenté de faire à Villemain en parcourant la table des +matières du cours sur le dix-huitième siècle: on pourrait dire que +l'ordre n'en est pas lumineux, que Villemain voyage d'un pays à un +autre, qu'il passe de la littérature militante à la littérature +pacifique, sans autre raison que l'amour de la variété, laquelle, s'il +fallait l'en croire, forme son unique plan. Ce grief n'est pas fondé. Le +plan de tout ouvrage qui embrassera la littérature d'une pareille époque +prêtera par quelque endroit à la critique. Si toutes les productions de +ce siècle se rattachaient étroitement à la querelle engagée entre les +philosophes et leurs adversaires, le plan serait tout fait; il suffirait +de suivre la décadence du gouvernement et les progrès de la libre +pensée; mais on rencontre alors des talents trop nombreux, trop divers, +trop complexes pour qu'on puisse ordonner l'ouvrage qui les étudie d'une +manière rigoureusement satisfaisante. Villemain lui-même a voulu +changer son plan pour la partie qui d'abord n'avait pas été publiée; on +le constate en rapprochant le cours imprimé des articles de journaux où +l'on avait rendu compte de ses leçons: l'on verra que le nouvel ordre +qu'il substitue au premier n'est ni meilleur, ni plus défectueux[202]. + +Voici un défaut plus véritable et plus préjudiciable de sa méthode +d'enseignement: c'est la rapidité excessive, et l'on serait tenté de +dire inconcevable, avec laquelle il court parfois sur les sujets qu'il +traite, le manque de proportion entre les parties essentielles et les +parties secondaires, entre les parties faciles et les parties +difficiles. Villemain voudra se justifier par le titre de son cours: un +tableau, dira-t-il, peut embrasser une foule de personnages, pourvu +qu'il soit animé. Sans doute, mais il faut soigneusement distribuer les +plans et la lumière; encore le travail du peintre nous laisse-t-il, +comme un livre, le loisir de l'examiner. Il n'en est pas de même de la +parole. Aussi une leçon, une suite de leçons qui embrassent trop de +matières diverses laissent beaucoup de confusion dans l'esprit. Dans un +livre même, les détails risquent beaucoup plus que dans un tableau de +faire oublier les idées générales, parce que nos yeux ont, à un plus +haut degré que notre esprit, la faculté de ne voir, quand ils le +veulent, que ce qui est saillant. + +Le défaut dont nous parlons est poussé, dans ce cours de Villemain, +jusqu'à un point qui surprend. Nous concevrions fort bien une leçon sur +le bel esprit, avec exemples empruntés à Fontenelle et à Marivaux; mais +une leçon où l'on prétend étudier dans l'ensemble et Fontenelle, et +Mairan, et Terrasson, et Marivaux, est une leçon brillante peut-être, +mais, si l'on peut s'exprimer ainsi, infructueuse. J.-J. Rousseau et +Alfieri occupent chacun dans ce cours trois leçons sur soixante-deux: +c'est bien peu pour le premier, c'est beaucoup pour le deuxième, du +moins dans un cours de littérature française. Villemain estime qu'un +coup d'oeil sur l'histoire de la poésie lyrique est nécessaire pour +saisir le caractère factice des strophes harmonieuses de J.-J. Rousseau: +fort bien, à condition qu'on s'en tienne à des généralités où l'on +portera toute la pénétration dont on est capable; mais si vous +caractérisez, dans la partie de la leçon que vous consacrez à cette +revue, Pindare, la version de la Bible par Luther, le psautier huguenot, +tous les lyriques de l'antiquité, Dante, Pétrarque, Chiabrera et Cowley, +vous éblouissez l'auditoire plus que vous ne l'instruisez. +L'inconvénient est surtout sensible quand Villemain aborde un auteur +aussi profond que Montesquieu. Nous trouvions tout à l'heure J.-J. +Rousseau insuffisamment partagé; mais, après tout, il ne faut pas de +longues heures pour faire comprendre son oeuvre, parce que chez lui le +sentiment domine la pensée; tous ses ouvrages, comme Villemain l'a fort +bien marqué, se ramènent à un petit nombre de propositions, justes ou +non, mais claires et méthodiques. Au contraire, un homme qui porte dans +sa tête la science de tous les jurisconsultes, de tous les politiques, +de tous les historiens, qui ajoute ses vues profondes aux leurs, qui +montre dans ses méditations la prudence d'un sage, la générosité d'un +philanthrope français, quelquefois les préjugés de la noblesse de robe, +un homme qui veut tour à tour ou tout à la fois interpréter le passé, +faire durer le présent, préparer l'avenir, peut-on en deux séances +expliquer son génie à des auditeurs assez âgés pour en comprendre +l'explication, trop jeunes pour y suppléer par eux-mêmes? Évidemment +non. C'est pourtant ce qu'essaie Villemain. Il lui semble même que, +disposant de deux leçons tout entières, il doit se jeter dans quelques +excursions; et il raconte des anecdotes, s'étend sur les théories de +Niebuhr dont il énumère ensuite les prédécesseurs français, apprécie +tous les devanciers anciens ou modernes de Montesquieu et ses +commentateurs, raisonne sur les vicissitudes récentes de l'Angleterre! + +Si Villemain entendait émettre cette critique, il tendrait sans doute un +piège à la personne qui lui tiendrait ce langage; il la laisserait +s'échauffer jusqu'à prétendre qu'une pareille méthode conduit +nécessairement à des appréciations superficielles. Alors, il la prierait +de lui dire si, parmi tant d'ouvrages spécialement consacrés depuis le +sien aux divers auteurs du dix-huitième siècle, il en est beaucoup qui +présentent des aperçus qui lui aient réellement échappé, qu'il n'ait +indiqués avec autant de précision que de brièveté, d'élégance et de +vivacité. Villemain a l'air superficiel, mais il ne l'est pas. Son +regard mobile pénètre en un instant les objets que notre attention +obstinée embrasse avec peine. S'il commet une erreur, il la corrige à +l'instant. Dans sa course éperdue à travers les lyriques de tous les +siècles, il a d'abord parlé de Pindare en lecteur de Voltaire; mais +qu'il cite à son auditoire un passage de l'ode à Hiéron, et aussitôt il +aperçoit la piété simple et expressive qui l'a dictée. Trop confiant, +nous l'avons dit, dans la persistance de l'élan qui emportait alors la +France vers la liberté, il lui suffit d'aborder l'étude des orateurs +anglais pour découvrir que c'est un attachement opiniâtre, chicanier si +l'on veut, à la légalité, qui distingue les peuples destinés à demeurer +libres. Presque seul en France, à l'époque où les premières tentatives +de l'Italie pour recouvrer l'indépendance furent en un instant +comprimées, il a deviné, en se rappelant le courage de ses soldats dans +la campagne de Russie, que _l'expression géographique_ de M. de +Metternich deviendrait un jour une patrie vivante[203]. + +Mais un esprit pénétrant peut donner un enseignement superficiel, et +c'est uniquement ce que nous reprochons à Villemain. Ce n'est pas son +intelligence que nous accusons, c'est sa méthode d'enseignement. Il a +quitté trop tôt le Lycée Charlemagne, il a cessé trop tôt d'avoir des +élèves qu'on peut interroger sur la leçon qu'ils viennent d'entendre et +dont les réponses ou le silence nous apprennent qu'il ne suffit pas +d'énoncer une idée pour la faire comprendre et retenir. Puis il ne +s'oublie pas assez lui-même. Il veut faire passer chez ses auditeurs son +admiration pour les grands écrivains, mais cette admiration il veut, en +quelque sorte, qu'ils la reçoivent de ses propres mains; car il ne leur +laisse pas le temps d'aller la puiser dans la lecture de leurs ouvrages, +puisqu'il les entraîne sans cesse d'un livre à un autre et souvent en +étudie plusieurs à la fois. Un protestant dirait que c'est un catholique +du seizième siècle qui prêche la Bible et n'en permet pas l'usage. Il +distribue à ses auditeurs beaucoup plus d'idées qu'ils n'en trouveraient +seuls; mais il ignore que l'instruction la plus profitable est celle +qu'on se donne à soi-même et que, pour apprendre à un enfant à marcher, +il faut marcher lentement près de lui en le tenant par la main, et non +pas courir en le portant sur son dos. Supposez Villemain consacrant à +l'_Esprit des lois_ un nombre convenable de séances: l'auditoire auquel +il fait aimer Montesquieu, qu'il guide dans l'étude de son génie, a le +loisir de contrôler, de comprendre ses remarques, enfin de se faire, par +la lecture et la réflexion, une opinion personnelle, tout au moins de +savoir pourquoi il adopte celle du professeur. Le peut-il, quand, +suivant une spirituelle expression qui cachait une judicieuse critique, +Villemain, pareil aux dieux d'Homère, est en trois pas au bout du monde? + +On pourrait croire que c'est en réimprimant son cours que Villemain, +s'adressant non plus à des auditeurs mais à des lecteurs, a multiplié +les digressions à mesure que sa science s'accroissait. Il n'en est +rien. Les analyses données par la presse du temps prouvent que dès +l'origine il possédait cette science vaste, bien digérée même, mais trop +impétueuse et qui profite moins à l'élève qu'elle n'a profité au maître. +À peine citerait-on quelques passages surchargés ultérieurement, comme +la digression sur les spectacles sous l'Empire romain à propos de la +lettre de Jean-Jacques à d'Alembert, et le passage sur l'histoire de la +pédagogie à propos de l'_Émile_. Au contraire l'épreuve de l'impression +a plutôt averti Villemain du danger de sa méthode; car, à partir du jour +où, pour fermer la bouche à ceux qui dénaturaient sa doctrine, il +consentit enfin à laisser publier après revision les notes des +sténographes[204], il composa ses leçons avec plus de soin. Désormais il +lui arrivera encore de marcher trop vite, mais c'est dans l'intervalle +des séances qu'il fera trop de chemin, quittant trop tôt un auteur pour +un autre; les actes successifs du drame qu'il déroule se passeront +encore dans des régions trop éloignées l'une de l'autre, mais il abusera +moins des changements à vue. + + +II + +À la vérité, la méthode choisie par Villemain n'offrait pas tout à fait +de son temps les inconvénients qu'elle aurait aujourd'hui, parce que le +public, beaucoup moins bien préparé alors pour suivre un cours +d'histoire (Guizot dans ses _Mémoires_ le reconnaît), était beaucoup +mieux préparé à suivre un cours de littérature; il avait une +connaissance préalable de la plupart des auteurs anciens ou modernes, +français ou étrangers sur lesquels Villemain court trop vite. Les +journaux et les revues étant alors beaucoup moins nombreux et beaucoup +moins longs laissaient plus de temps pour lire les auteurs originaux; +l'érudition de détail, ce gouffre où s'engloutissent nos heures, +attirait moins les esprits; les théâtres jouaient beaucoup plus souvent +et beaucoup mieux le répertoire des deux siècles précédents et +entretenaient ainsi les amateurs dans la familiarité de notre passé +dramatique. Enfin, on lisait avec plus d'ardeur parce qu'on lisait avec +plus de foi; car les uns croyaient ou que la France avait atteint la +perfection au dix-septième siècle ou qu'elle allait l'atteindre au +dix-neuvième, les autres croyaient que les grands hommes de tous les +pays conspiraient à l'établissement de la fraternité universelle. +Villemain a évidemment compté sur cette heureuse conjoncture. Sa leçon +sur Richardson, pour ne parler que de celle-là, suppose absolument que +la presque totalité de l'assistance avait lu _Clarisse Harlowe_: non +seulement, comme nous l'avons remarqué, il y glisse sur les situations +hardies du roman, mais il n'y donne pas la plus légère analyse de +l'ouvrage sur lequel il insiste néanmoins très longuement; une pareille +leçon faite à une assistance qui n'aurait jamais lu Richardson, y aurait +jeté un malaise, un froid dangereux pour la popularité du professeur. On +ne remarquait rien de pareil chez les auditeurs de Villemain. Aussi les +journaux qui insinuaient parfois qu'on aurait moins de peine à retenir +ses entraînantes improvisations si elles formaient toujours un tout +homogène, approuvaient-ils sans réserve les résumés où, en une seule +leçon, il appréciait tous les écrivains d'un genre, par exemple, la +leçon supprimée plus tard, où il appréciait tous les poètes épiques, +depuis l'_Iliade_ jusqu'aux _Martyrs_, et jusqu'au _Philippe-Auguste_ de +Parseval-Grandmaison[205]. + +Mais il appartenait à Villemain de ne pas profiter des lectures +préalables que son auditoire avait faites pour le dispenser de les +recommencer; autre chose est de lire seul, à dix-huit ans, sur la foi de +la renommée, un ouvrage de Montesquieu, de Jean-Jacques, autre chose de +le relire pendant qu'un maître éloquent et fin explique comment la vie +de l'auteur et l'histoire de son temps amenèrent l'auteur à l'écrire, +fait entrer dans le détail de son génie, prémunit contre ses erreurs. +Villemain donne certes l'envie d'approfondir tous les livres dont il +parle; mais dans la plupart de ses leçons il en signale trop pour que le +plus grand nombre de ses auditeurs, ne sachant par lequel commencer, ne +se décident pas à n'en ouvrir aucun. Villemain répliquerait peut-être +qu'il entend faire oeuvre d'art en même temps que d'enseignement, et que +c'est pour cela qu'il s'abandonne à sa libre allure, qu'au reste il ne +prévarique pas, en n'assujettissant pas son cours à la marche lente et +aux proportions exactes d'un livre; car le comte de Gormas aurait +probablement dit à don Diègue que les étudiants apprennent mal leur +devoir dans un livre et que les exemples vivants ont un autre pouvoir; +si donc le professeur est tour à tour éloquent ou spirituel, il inspire +une admiration, une émulation qui valent bien, pour le profit des +auditeurs, une lecture à tête reposée; si, au cours d'une séance ou +d'une séance à l'autre, il court au gré de sa fantaisie, c'est pour +frapper plus sûrement les auditeurs. + + _Ils apprendront_ à vaincre en me regardant faire. + +L'erreur de Villemain consisterait en ce cas à ne pas voir que l'art +s'accommode fort bien, dans les sciences, de la logique, de ses +exigences, et que la marche qu'elle impose n'enchaîne aucunement +l'esprit et l'éloquence. Villemain, qui démêlait fort bien +l'inconvénient de calquer des plans d'Homère et de Pindare, se +tromperait là comme les auteurs qui croyaient que dans une épopée +l'exposition des faits antérieurs à l'action doit nécessairement être +différée jusqu'à un récit placé après les premiers chants: il introduit +dans ses leçons le _beau désordre_ dont il dénoncerait l'artifice s'il +le rencontrait dans une ode. C'est là qu'on surprend le calcul chez ce +professeur dont la parole était pourtant toute verve et toutes saillies. + +Il n'a pas osé procéder plus simplement: pour expliquer le défaut de sa +méthode, il faut joindre à son insuffisante expérience de l'enseignement +la crainte d'ennuyer son auditoire. Cette crainte est manifeste chez +lui; il la laisse très souvent percer. Cet homme, à qui la vie avait +souri dès son enfance, qui fut maître de conférences à l'École normale +et professeur en Sorbonne presque au sortir du lycée, qui fut membre de +l'Académie française à trente et un ans, cet homme, non moins brillant +dans le monde que dans sa chaire, non moins goûté dans le salon de la +duchesse de Duras que dans celui de M. Suard, cet homme qui portait +partout avec lui une amabilité irrésistible ou une causticité +redoutable, doutait de lui-même. Plus tard, secrétaire perpétuel de +l'Académie française, pair de France, après avoir siégé dans les +conseils de la couronne, il éprouvera pour un instant le délire de la +persécution; car Victor Hugo a involontairement arrangé sans doute la +conversation que dans _Choses vues_ il rapporte à l'année 1845, date du +trouble d'esprit de Villemain; mais il n'a pas dû l'inventer. Sous la +Restauration, Villemain n'en est encore qu'à redouter de fatiguer son +auditoire. De là, son soin de lui présenter sans cesse de nouveaux +objets, de lui ménager de perpétuelles surprises; en un mot, une +préoccupation qui rend d'autant plus méritoires tous les scrupules dont +nous l'avons loué, mais qui explique pourquoi il a, comme à plaisir, +empêché son enseignement de porter tous les fruits qu'on en pouvait +attendre. + +Mais d'où provenait cette défiance de soi? Dans la conversation que je +viens de rappeler, Villemain, à qui Victor Hugo conseille de dédaigner +ses ennemis, d'être fort, répond en indiquant à la fois l'étendue et la +limite de ses propres facultés, et se résume ainsi: «La force, mais +c'est précisément ce qui me manque!» Le mot est juste: Villemain sait +tout voir et tout exprimer: il ne sait ni dominer ni imposer ses idées. +Sainte-Beuve, dans un article du 19 novembre 1843, lui reprochait +doucement de ne pas conclure avec assez de netteté dans ses +appréciations littéraires; ce n'est pas que son jugement hésite ou qu'il +ne le laisse pas très clairement apercevoir; c'est qu'il n'a point la +force d'esprit nécessaire pour le mettre en relief. Ainsi, lorsqu'on lit +dans la XLe leçon du cours sur le dix-huitième siècle son histoire de la +critique, il est impossible de n'être pas frappé des remarques profondes +qu'il y sème, mais il est impossible aussi de ne pas se dire qu'un +Guizot les eût fait ressortir davantage, les eût plus fortement +enchaînées les unes aux autres. Villemain a touché vingt fois à la +querelle des classiques et des romantiques, il a donné aux deux parties +les avis les plus judicieux, sans jamais laisser aucune indécision sur +sa pensée; mais jamais il n'a traité la question à fond. Il veut donner +un cours complet et non un cours méthodique; mais ce n'est pas +uniquement de peur d'ennuyer qu'il renonce à être dogmatique, c'est +aussi parce qu'il sent qu'il n'y réussirait pas. + +La force de l'homme tient à deux racines, l'énergie de sa volonté d'une +part, les grandes idées auxquelles il s'attache, de l'autre. L'énergie +pèche chez Villemain, et de plus, il n'est pas également touché des +différentes idées qui fortifient l'homme. Son cours repose sur une idée +morale très élevée, mais non pas sur la plus élevée de toutes. On +reconnaît en lui pour cette double raison un élève du philosophe qu'il +exaltait sans se méprendre sur ses faiblesses et dont il avait reçu la +tradition vivante par Mme de Staël. Reprenant à son grand honneur une +noble thèse gâtée par les paradoxes de Rousseau, il montre sans cesse +qu'il n'y a rien de plus vide, de plus froid qu'une littérature qui +prétend se suffire à elle-même, que les bibliothèques, les salons, les +académies, les applaudissements des lettrés, les faveurs du pouvoir ne +forment pas à eux seuls un poète, qu'ils pourraient même, dans certains +cas, l'empêcher de naître, et que la littérature trouve en revanche de +grandes chances de prospérité là où le titre de citoyen est porté avec +honneur. Mais il y a quelque chose de plus grand que la liberté, c'est +la vertu, cette condition de la liberté. Villemain respecte et fait +aimer la vertu partout où il la rencontre, fût-elle, nous l'avons +montré, séparée du génie; mais il ne pense à elle que quand il la voit. +Il ne lui échappe jamais rien dont elle puisse s'offenser, quoique +plusieurs fois, dans son aversion pour la carrière routinière des gens +de lettres, il ait été sur le point de dire, comme le feront les +romantiques, qu'un peu de désordre dans la vie ne nuit point au +génie[206]; toujours il s'est retenu à temps. Mais il se contente de ne +jamais donner de mauvais conseils et d'en donner quelquefois de bons. +Son enseignement, pénétré de l'amour de la liberté, n'est pas pénétré de +l'amour du bien, comme l'eût été celui, je ne dis pas seulement d'un +Bossuet, mais d'un Platon, comme l'eût été celui d'un Démosthène s'il +était descendu de la tribune pour monter en chaire. Il ne se moque pas +intérieurement de Rollin quand il l'admire, mais il ne se soucie pas +assez de lui ressembler. Qu'on ne dise pas que nous proposons là un +modèle un peu terne à un fort brillant esprit! Nous proposerions sur le +champ d'autres modèles dont l'imitation ne ferait rien perdre au talent +le plus soucieux de se déployer librement; car le _Gorgias et le Traité +de l'Éducation des Filles_ ont prouvé que l'éloquence, la malice, +l'élégance, la grâce se concilient sans effort avec les visées les plus +austères. Si l'on disait que ce qui est possible dans un livre ne l'est +pas dans un cours, nous rappellerions les leçons si spirituelles, si +appréciées dans lesquelles Saint-Marc Girardin a réfuté plus tard les +doctrines dangereuses répandues par les drames contemporains. + +Ce qui précède explique pourquoi Villemain, né avec des dons oratoires, +et qui, par la suite, a pris une part plus active que Cousin aux débats +des assemblées, n'y a pas, à beaucoup près, obtenu le même succès que +Guizot. Lui, dont les journaux disaient que souvent à la Sorbonne il +_électrisait_ les mêmes auditeurs qu'il venait d'égayer, passait à la +Chambre des Pairs pour plus élégant qu'éloquent. Il ne suffit pas en +effet de dire que la scène avait changé, que tel qui brille sur un +théâtre plaît moins sur un autre: plus d'un morceau du cours sur le +dix-huitième siècle trouverait sa place dans les discussions d'un corps +politique, surtout si l'on se rappelle que le goût du temps et la +composition des collèges électoraux conservaient au style parlementaire +une couleur littéraire qui s'est effacée depuis. Or, tandis que le +doctrinaire Guizot se formait de plus en plus à l'éloquence politique, +Villemain, qui s'était souvent moqué devant ses auditeurs de l'éloquence +académique, s'en est rapproché de plus en plus. Ce qui a transformé la +parole de Guizot, ce n'est pas la pratique des affaires, laquelle +n'apprend qu'à penser, c'est l'habitude de rassembler ses idées, d'en +chercher les rapports, et d'attendre dans une forte méditation le moment +où l'unité qui résulte de ces rapports, clairement aperçue, soulage la +mémoire et anime l'intelligence. Au contraire, c'était chez Villemain le +feu de la jeunesse qui suppléait à la profondeur de la méditation; il +distribuait les différentes parties de sa leçon dans un ordre un peu +factice que sa mémoire exercée retenait sans peine; fraîche encore, +riche d'idées et de souvenirs, elle lui suggérait pendant qu'il parlait +une foule de remarques; et la joie de ces bonnes fortunes échauffait son +discours. Mais, aux environs de la quarantième année, ce feu commença à +s'amortir, d'autant que les immenses lectures auxquelles sa méthode +l'obligeait, avaient souvent dérangé sa santé; car, bien que sous la +Restauration il n'ait pris qu'une fois un suppléant, Pierrot, qui le +remplaça dans l'année 1819-1820, il avait dû, en 1822, en 1823, manquer +bien des leçons, et même lorsqu'il entreprit, au début de 1827, l'étude +du dix-huitième siècle, il y avait deux ans qu'il n'avait professé[207]. +Dans la leçon de clôture du cours de 1827-1828, il confiait à ses +auditeurs qu'il sentait s'affaiblir en lui la prompte mémoire, l'action +naturelle, la facilité d'apprendre nécessaires à sa profession. Plus +heureux qu'Hortensius qui perdit tout son talent avec sa jeunesse, il ne +parvint du moins qu'à une maturité autre et moins parfaite que celle +qu'on eût pu espérer pour lui. + +La prépondérance donnée par Villemain à la politique sur la morale +achève d'expliquer pourquoi le talent oratoire a diminué plutôt que +grandi en lui. Le découragement est fatal aux orateurs; si le dernier +que nous possédions des discours de Démosthène est le plus beau de tous, +c'est qu'après Chéronée il ne désespérait pas; mais une pareille trempe +d'âme est rare, et dans la vie des peuples il se rencontre des heures +tellement tristes, que celui qui met toute la dignité de l'homme dans la +liberté politique, risque fort de perdre courage. Guizot, quelque +attaché qu'il fut au régime parlementaire, en a supporté vaillamment la +longue éclipse, parce que pour lui l'individu, même privé de ses droits +de citoyen, conserve une noble tâche à remplir. Villemain, qui ne l'eût +pas nié, mais qui n'arrêtait pas souvent son esprit sur cette pensée, a +dû sentir son optimisme s'ébranler bien avant l'époque où, sous le +second Empire, il exhalait en épigrammes son mécontentement du présent +et son manque de confiance dans l'avenir; car, bien qu'il ait été +ministre sous Louis-Philippe, ses discours à la Chambre des pairs +prouvent que le gouvernement de Juillet ne lui paraissait pas toujours +tenir ses engagements. Sa foi dans le triomphe facile de la liberté +avait été sa meilleure inspiratrice; quand elle diminua, il ne trouva +rien pour la remplacer. + + + + +CHAPITRE III. + +Influence sur l'esprit public des qualités et des défauts de +l'enseignement de Villemain. + + +On voit donc ce qui a dû manquer à l'influence exercée par Villemain. Il +a, en homme sage et pratique, inspiré à ses auditeurs une ambition plus +relevée et plus facile à satisfaire en même temps que celle d'être de +grands écrivains; il leur a inspiré l'ambition d'être des citoyens +utiles; mais il n'a pas assez cherché à leur inspirer l'ambition encore +plus relevée et encore plus permise à tous d'être, dans l'intimité de +leur vie, des hommes de bien. + +Dans l'ordre intellectuel, sa méthode a pu contribuer à former des +esprits superficiels, en ne laissant pas le temps de vérifier les +théories du maître. J'ai peur que tous ceux de ses auditeurs qui avaient +un peu d'esprit et de faconde n'aient fait à son cours pour toute leur +vie provision de jugements littéraires, ou, ce qui ne vaut guère mieux, +ne se soient enhardis en voyant juger dans le préambule d'une leçon tous +les écrivains d'un genre depuis l'époque la plus reculée jusqu'à nos +jours, à improviser des systèmes nécessairement faux, puisqu'ils ne +reposaient ni sur la science, ni sur la réflexion. L'instruction de +Villemain était prodigieuse pour l'étendue et la solidité; mais la +science chez lui paraît si facile qu'elle finit par sembler inutile, ou +du moins il devait sembler, après l'avoir entendu, qu'avec un peu de +lecture tout homme d'esprit pouvait disserter sur l'histoire de +l'intelligence humaine. Je mettrais donc volontiers à sa charge +l'imperturbable assurance avec laquelle, dans la fameuse préface de +_Cromwell_, V. Hugo émet les plus étonnantes assertions sur les +vicissitudes de la poésie; sans doute, Villemain eût pu envier la +vigueur de style qui y règne, le ton d'autorité qui y alterne avec les +déclarations les plus modestes, et il eût souri d'entendre affirmer que +toute la littérature de l'antiquité a le caractère épique, qu'avant la +chute de l'empire romain les catastrophes qui frappaient les États +n'atteignaient pas les individus, que de l'invasion des Barbares date +l'introduction dans le monde de l'esprit de libre examen; mais je ne +serais pas surpris que V. Hugo ait écrit sa préface au sortir d'une +leçon de Villemain, trompé par l'apparente facilité des aperçus qu'il +venait d'entendre. Villemain pouvait transmettre sans trop +d'inconvénients sa méthode à des esprits déliés comme J.-J. Ampère et +Saint-Marc Girardin, qui l'un et l'autre procèdent de lui, le premier +par la rapidité avec laquelle sa curiosité change d'objet, le second par +les rapprochements, très judicieux d'ailleurs mais un peu inattendus, +qui donnent à son cours de littérature dramatique la forme d'un +enseignement à bâtons rompus. Mais déjà Saint-Marc Girardin n'a pas +toujours pratiqué cette méthode que personne aujourd'hui ne pratique +plus. + +Villemain n'est assurément pas responsable des dangereuses utopies de +ceux qui, entre 1830 et 1850, portèrent dans l'économie politique la +légèreté présomptueuse que sa méthode, corrigée chez lui par la solidité +de sa science et de son jugement, avait involontairement encouragée. On +ne peut légitimement lui demander compte que de son influence dans la +littérature et plus spécialement dans la critique. Mais aussi dans ce +domaine on peut lui imputer, non seulement comme nous venons de le +faire, ce que cette influence a produit directement, mais ce qui s'est +produit par l'effet d'une réaction. Si Villemain n'avait pas procédé +d'une manière par trop expéditive, Sainte-Beuve n'aurait peut-être pas +dépensé son incomparable finesse dans les innombrables articles qui +composent les _Causeries du Lundi_, véritable mine d'observations +psychologiques plutôt que monument littéraire. Né pour composer plus de +vrais livres qu'il n'en a laissé, il ne se serait pas si curieusement +attaché à tant de personnages voués à l'oubli, si Villemain n'avait pas +paru quitter les grands hommes presque aussitôt qu'il les abordait; +Sainte-Beuve aurait laissé à d'autres le soin de peindre des modèles qui +ne méritaient pas d'être si bien peints, et il aurait travaillé à des +oeuvres plus importantes. L'esprit public fût devenu moins mobile et +moins léger. Nous avons innocenté les ingénieux caprices de la parole de +Villemain, en faisant remarquer que, dans la rédaction de son cours, il +les avait sacrifiés. Mais la séduction de ces caprices a piqué +d'émulation Sainte-Beuve, qui, formant son style sur le modèle d'une +improvisation enjouée, a rempli ses livres, souvent aux dépens de la +brièveté et de l'élégance, de toutes les saillies de son imagination et +de son esprit. On dira que, s'il en est ainsi, il faut remercier +Villemain de nous avoir valu le style de Sainte-Beuve. Mais à mon sens +Sainte-Beuve eût pu encore mieux écrire. Si, lorsqu'on vient de lire une +page des _Causeries du Lundi_, on lit une page de La Fontaine ou de Mme +de Sévigné, on comprend combien un écrivain, à qui la nature a donné une +grâce pittoresque et une science délicate du langage populaire, gagne à +être difficile pour lui-même et à ne pas lâcher la bride à sa fantaisie. +Le style de Mme de Sévigné et de La Fontaine ne vieillira pas, tandis +que dans cinquante ans celui de Sainte-Beuve paraîtra souvent diffus et +bizarre. On rendra toujours hommage aux qualités de fond ou de forme +dont il n'a pas fait le meilleur emploi; mais un jour on lui reprochera +d'avoir mis à la mode l'habitude d'écrire, non pas avec ces expressions +simples et naturelles qu'on trouve les dernières, mais avec ces +expressions contournées ou triviales qu'on rencontre d'abord et dont on +prend l'étrangeté pour l'originalité véritable. La complaisance de +Villemain pour sa propre verve dans son cours, sinon dans ses livres, a +peut-être répandu le goût d'un travail incomplet qui, dans la recherche +du naturel, s'arrête à l'affectation. + +Mais, avant de conclure, rappelons-nous que Villemain, dans sa fonction +de professeur de Faculté, a dû, pour ainsi dire, se former tout seul. Il +avait lu le cours de La Harpe, les ouvrages critiques de Chénier et de +quelques autres; mais il n'avait entendu, ni même lu ce que nous +appellerions des leçons bien composées. Quand il débuta, ses collègues +ou bien en étaient encore pour la plupart à lire des cahiers ou à +commenter péniblement un texte, ou, quand ils savaient parler +d'abondance et avec animation, leurs leçons étaient plutôt des homélies +d'hommes instruits qu'un cours d'enseignement supérieur. Voici, d'après +le Moniteur du 18 décembre 1820, le résumé d'une leçon faite la veille à +la Faculté des lettres par Charles Lacretelle, le professeur d'histoire +ancienne. Le sujet en est la bienfaisance dans l'antiquité: Lacretelle a +montré par l'usage des caravansérails que cette vertu n'était pas +inconnue de l'Orient, que par malheur, dans ces contrées, le despotisme +a tout corrompu, qu'Athènes avait, par une pensée généreuse, établi le +Prytanée, mais que dans les républiques anciennes les distributions de +vivres ruinaient l'État et disposaient le peuple à vendre sa liberté; +passant aux peuples chrétiens, il a opposé la charité de saint Vincent +de Paul qui recueillait les enfants des pauvres aux législations +païennes qui permettaient de les exposer; il a montré la science +s'alliant de nos jours à la charité, enseignant l'importance hygiénique +de la propreté; il a loué le courage, l'habileté, la discrétion des +médecins préservant la population civile de la contagion au moment où +les hôpitaux de la France envahie regorgeaient de blessés de toute +nation; il a terminé en exhortant ses auditeurs à pratiquer la +bienfaisance dont le devoir s'impose aux particuliers comme aux +gouvernements. On le voit: c'est une conférence judicieuse et +chaleureuse dont le succès, attesté par le _Moniteur_, ne surprend pas: +mais ce n'est point là ce qu'on attend d'un professeur de Faculté. +Villemain donnait donc des leçons trop pleines ou trop discursives, +parce que autour de lui on distribuait souvent un enseignement trop peu +nourri ou trop terre à terre. Son cours ressemblait un peu plus qu'il +n'eût été nécessaire à une conversation d'ailleurs étincelante parce que +ses prédécesseurs rebutaient souvent par la froideur ou par la +déclamation. + +Il faut le dire cependant: quoiqu'il ait eu encore plus de vogue que +Cousin et que Guizot, il ne les égale pas comme professeur, c'est-à-dire +dans l'art de former les esprits. Pour Guizot, on l'admettra sans peine; +mais pour Cousin on dira que ses artifices de comédien convenaient +encore moins à sa mission que la coquette agilité de la méthode de +Villemain. Il est vrai que depuis on s'est fort égayé des grands airs de +Cousin et nous avons même vu que dès 1828 Armand Marrast les avait +percés à jour. Mais à cette époque, pour échapper à l'ascendant de +Cousin, il fallait presque nécessairement être tenu en garde soit par un +invincible attachement aux doctrines du dix-huitième siècle, soit par +l'inaptitude à la philosophie. La plupart des jeunes gens nés avec une +véritable vocation se laissèrent ravir et provisoirement subjuguer. Près +de Cousin on riait tout au plus sous cape, et les disciples qui avaient +la hardiesse de rire tout bas n'avaient pas celle de se révolter. Leur +esprit n'était pour cela ni enchaîné pour toujours ni stérilisé: tout au +contraire. Car, bien loin qu'on brise chez les jeunes gens le ressort de +la volonté quand on leur parle d'un ton d'autorité, on leur enseigne par +là à vouloir: dans toute société, plus l'individu a été formé à +l'obéissance, mieux ensuite il sait commander; la république romaine, +l'état militaire, les corporations religieuses en fournissent la preuve. +C'est seulement sous le régime des castes, là où l'inférieur sait que, +quoi qu'il fasse et quoi qu'il vaille, il obéira toujours, que la +soumission tue la volonté. Le ton d'autorité de Cousin n'inféodait donc +pas les auditeurs à sa doctrine, mais les obligeait à se pénétrer de la +part de vérité qu'elle contenait et dont plus tard chacun profitait à sa +manière, de même que la pluie qui arrose bon gré mal gré les plantes les +aide toutes à produire les fruits que chacune comporte. L'autorité de +Cousin venait de ce que, comme Guizot et à la différence de Villemain, +il avait autre chose que du talent. Sa gravité n'eût-elle été qu'un +_mystère du corps_ eût déjà imposé parce que c'est une qualité ou, si +l'on veut, une disposition rare en France. Mais on sentait que, quoique +calculée, elle tenait, comme celle de Guizot, à une autre qualité rare +dans tous les pays, à une volonté énergique, et que cette volonté, pure +ou non de tout égoïsme, servait de bonnes causes, d'abord la +restauration du spiritualisme, puis l'union de l'histoire et de la +philosophie, enfin l'oeuvre fort délicate de l'enseignement de la +philosophie dans les lycées. M. Janet a fort bien établi en 1884, dans +la _Revue des Deux-Mondes_, ce dernier point trop oublié et a prouvé que +celui qui sous le gouvernement de Juillet avait régenté la philosophie +universitaire l'avait aussi sauvée. Cousin avait discipliné les jeunes +philosophes comme Guizot avait discipliné la Chambre des députés. +Villemain, avec plus d'admirateurs que l'un et l'autre, eut bien +quelques imitateurs, mais n'eut point véritablement de disciples. Ses +anciens auditeurs ne l'oublièrent pas puisqu'on voit un d'eux, M. Alex. +Nicolas, le défendre en 1844 contre un écrit de M. Collombet. Mais il +n'a point réuni un groupe autour de lui: après quinze ans de +l'enseignement le plus applaudi, après avoir été ministre de +l'instruction publique, il demeurait isolé. + +Il n'en a pas moins, dans la mesure où sa doctrine s'accordait avec +celle de Guizot et de Cousin, contribué à un progrès des esprits. Ils se +partagent tous trois le grand honneur d'avoir enseigné l'équité à notre +intelligence. Pour mesurer ce qu'ils ont fait, il faut les comparer, non +pas à Voltaire (on nous dirait que la Révolution avait désabusé de +l'esprit voltairien), non pas à La Harpe (on nous dirait que La Harpe +n'était pas assez original), mais à Chateaubriand et à Mme de Staël. +Combien les vues systématiques dominent encore chez l'un et chez +l'autre! Combien elles triomphent souvent de la courtoisie chevaleresque +du premier, de la générosité impétueuse de la seconde! Tous deux nous +ont appris des vérités nouvelles, nous en ont réappris d'anciennes, mais +avec eux on perd toujours d'un côté ce qu'on gagne d'un autre; ils nous +instruisent toujours au prix d'une erreur, aux dépens d'une vérité. En +1815, Mme de Staël n'avait plus que deux ans à vivre, et Chateaubriand +s'enfermait dans la politique; mais la partialité demeurait la règle des +jugements. Les hommes les plus respectables et les plus instruits, les +esprits les plus libres en apparence, Daunou par exemple, ne voulaient +rien voir au delà du cercle étroit où ils s'étaient placés; longtemps +après, Daunou s'effraiera de la méthode d'Augustin Thierry, des +généralisations hardies et fécondes enseignées à Cousin par Vico[208]; +et l'on sait de reste que, dans la querelle des romantiques et des +classiques, les deux partis rivalisaient d'injustice. C'est à Villemain, +à Cousin, à Guizot que nous devons notre véritable affranchissement. +Lacordaire disait un jour, à Notre-Dame, que si les libres penseurs +répandus dans son auditoire avaient vécu au douzième siècle, ils +auraient apporté des pierres pour bâtir la cathédrale. Sans les trois +hommes dont nous parlons, nous nous partagerions encore en détracteurs +de Shakespeare et du moyen âge, ou de Racine et de Voltaire. + + + + +DES ÉDITIONS CLASSIQUES À PROPOS DES LIVRES SCOLAIRES DE L'ITALIE + + +Joubert aurait voulu détourner les professeurs d'écrire pour le public, +ou du moins de se donner ce plaisir avant l'âge de l'éméritat. Il les +engageait avec une douce malice à se contenter du rôle des Muses, qui +inspirent des vers mais qui n'en composent pas. Avait-il tort ou raison? +Nous n'entreprendrons pas de décider ce point. Des deux parts, en effet, +les bonnes raisons abondent. D'un côté, Joubert dirait que la tâche +quotidienne peut souffrir du travail de longue haleine dont on se passe +la fantaisie, que d'ailleurs ce travail, auquel on donne tous les +instants qu'on peut dérober, ménage peut-être bien des mécomptes, +puisqu'un excellent maître peut faire un très méchant auteur, qu'enfin +tout n'est pas agréable dans la préparation d'un ouvrage, et qu'un homme +qui, après avoir donné honnêtement à ses élèves la part de sa journée +qu'il leur doit, réserverait les autres heures pour des lectures, des +réflexions, des conversations de dilettante, mènerait peut-être une vie +non seulement plus douce, mais plus profitable aux autres, qui sait? +plus intelligente même que celle de son confrère obstiné à publier +ouvrage sur ouvrage. Mais, d'autre part, on peut répondre qu'il est bien +dur de s'interdire de prendre la plume quand on passe sa vie à enseigner +l'art d'écrire, et que, comme parle Juvénal, dans un siècle où tout le +monde écrit, c'est une sotte clémence que d'épargner un papier qui n'en +périra pas moins; puis, il n'est pas démontré que le maître qui compose +des livres soit toujours celui qui s'occupe le moins de ses élèves; le +dilettantisme entretient souvent mal l'activité de l'esprit et ne +protège pas toujours contre la tentation de la paresse routinière. En +dernière analyse, tout revient à savoir si le professeur est déterminé à +remplir loyalement ses fonctions, s'il entend gagner ses honoraires ou +s'il lui suffit de les toucher. Dans le premier cas, il accordera ses +travaux personnels avec la préparation de ses cours; dans le second, les +loisirs qu'il se réserve profiteront moins à ses élèves qu'à sa santé. + +Aussi, même à l'époque de la plus forte discipline, n'interdisait-on +pas aux professeurs de se hasarder à se faire imprimer. Il est vrai +qu'alors ils publiaient surtout des vers, des discours latins, des +traductions, en un mot des livres qui ne les détournaient pas de leur +enseignement et qui auraient pu passer pour des _corrigés_, tandis que +leurs successeurs ne s'enferment plus dans la limite de ces exercices +d'école. Mais depuis que les savants laïques ont perdu la jouissance +plus commode que canonique des bénéfices d'Église, depuis que le clergé, +beaucoup moins riche et moins nombreux que jadis, contribue beaucoup +moins aux progrès des lettres et des sciences, il faut bien permettre +aux professeurs de remplacer les abbés sans charge d'âmes et les +bénédictins d'autrefois. Si Joubert pouvait ressusciter et compter tous +les bons ouvrages qu'on doit aux universitaires de ce siècle, il leur +pardonnerait de n'avoir pas uniquement composé des livres destinés à +vivre toujours. À tout le moins il ferait grâce à la sorte d'ouvrages +dont nous allons parler, aux éditions classiques. + + +I + +Lorsqu'on écrira l'histoire de l'enseignement au dix-neuvième siècle, un +chapitre sera certainement réservé aux efforts que, dans tous les pays, +on a tentés pour rendre, par de bonnes éditions, l'étude des grands +écrivains plus facile, plus attrayante, plus fructueuse aux élèves; et, +quelque jugement que l'on porte sur les méthodes qui ont prévalu de nos +jours, on rendra hommage à la science, au labeur, à l'esprit de +ressources dont témoignent les livres mis aujourd'hui à la disposition +des enfants. Les pères de famille, quand ils jettent les yeux sur les +volumes dans lesquels leurs fils étudient, sont unanimes à s'écrier, +comme un héros de Rabelais et avec plus de raison encore, que de leur +temps la science se mettait moins en frais pour la jeunesse; et, quand +on vient à penser que les auteurs de ces éditions les ont d'ordinaire +préparées dans les heures que la fatigue de la journée semble assigner +au repos, qu'un travail de cette nature est fort médiocrement payé, que +le nombre des hommes de mérite qui s'y livrent empêche d'en faire un +titre sérieux pour l'avancement, on est forcé de convenir que l'estime +publique n'est pas de trop pour les dédommager. + +L'Université de France s'est fait dans cet ordre d'ouvrages un honneur +particulier, et, si je ne nomme personne, c'est pour avoir le droit de +lui rendre témoignage sans être suspect de complaisance pour l'amitié. +Mais l'Italie mériterait aussi à cet égard de grands éloges. Je ne veux +toutefois présenter qu'un petit nombre d'observations suggérées par +quelques-unes des meilleures éditions des classiques italiens récemment +publiées à l'usage des classes. On n'attend pas sans doute que j'aie +l'impertinence de prononcer sur l'érudition et le goût des hommes +distingués à qui on les doit. L'appréciation de leur méthode tombe seule +sous la compétence d'un étranger. + +Des mesures récentes et sages que vient de prendre en France le +ministère de l'instruction publique donnent à cet examen un intérêt +présent. Depuis plusieurs années, on se plaignait que dans +l'enseignement secondaire les langues de l'Europe méridionale fussent +sacrifiées à l'allemand et à l'anglais. Pourquoi, disait-on, l'espagnol +et l'italien ne sont-ils enseignés que dans un petit nombre de nos +lycées du Midi? Pourquoi ne sont-ils admis au baccalauréat qu'à titre +supplémentaire? Pourquoi les maîtres qui les enseignent ne peuvent-ils, +faute d'une agrégation spéciale, dépasser le certificat d'aptitude et +les modestes appointements qu'il confère? Comment se fait-il qu'il n'y +ait pas une chaire d'italien ni d'espagnol dans un seul des lycées de +Paris? On faisait remarquer que les littératures de l'Europe méridionale +ne le cèdent nullement en beauté à celles des nations du Nord, qu'elles +ont beaucoup plus souvent influé sur la nôtre, qu'on est beaucoup plus +sûr d'être payé de sa peine quand on enseigne à de jeunes Français des +langues néo-latines comme la nôtre, qu'enfin la condition commerciale et +industrielle de l'Italie et de l'Espagne rend la connaissance de leurs +langues au moins aussi avantageuse pour nos négociants que celle de +l'allemand et de l'anglais. M. Magnabal, dans un très curieux article de +la _Revue internationale de l'enseignement_, M. Ernest Mérimée, dans la +préface de son excellente thèse sur Quevedo, avaient présenté ces +doléances avec l'autorité qui leur appartient. Ce n'est pas en un jour +qu'on pouvait leur donner satisfaction. Mais le ministère a pris des +décisions qu'il nous permettra de considérer comme un gage pour un +avenir prochain. Il a établi une chaire d'espagnol dans un des nouveaux +lycées de Paris, au lycée Buffon, et il a réservé une place aux langues +méridionales dans le système d'éducation qui s'élève en ce moment sur +les ruines de l'enseignement spécial. À ce propos, il s'est occupé de +refondre la partie du programme qui concernait ces langues. L'heure est +donc bien choisie pour faire connaître quelques-unes des éditions +classiques les plus estimées en Italie, tout en discutant librement la +façon dont elles ont été conçues. + +Un mot d'abord sur l'aspect extérieur de ces ouvrages. On est surpris de +voir que la plupart sont vendus brochés: les nôtres, on le sait, sont, +pour la plupart, cartonnés, usage préférable sans conteste pour des +volumes qui, destinés à des enfants, ne sauraient être trop solides. Il +semble aussi qu'en Italie on orne moins souvent que chez nous les livres +scolaires de plans, de cartes, de figures destinés à l'explication du +texte; mais, sur ce point, il ne faut pas attacher trop d'importance à +cet avantage, si réellement nous le possédons: trop souvent les +illustrations des livres scolaires sont des dessins faiblement exécutés +ou dont on pourrait contester le rapport avec l'oeuvre où on les insère +et que le libraire a imposés au commentateur pour parer sa marchandise; +trop souvent une ombre grise de forme circulaire traversée par une ligne +noire sinueuse est censée représenter une ville, et une tête aux traits +vagues et effacés est donnée pour le portrait d'un grand homme. Nous +devrions prendre garde de revenir, sans nous en apercevoir, aux +illustrations de ces histoires de France dont on se moquait il y a vingt +ans, et où nous avons, quand nous étions enfants, colorié les portraits +de nos rois. Même bien exécutés, ces dessins ne rendent pas toujours les +services qu'on en espère. Par exemple, dans une des éditions italiennes +qui en possèdent, dans la _Gerusalemme Liberata esposta alla gioventù +italiana_, qui a eu au moins quatre éditions, on voit les machines +militaires du moyen âge; le dessin en est fort net; mais, même avec ce +secours, peu de professeurs seraient en état d'expliquer à leurs élèves +le jeu de ces machines qui, au musée de Saint-Germain où on les touche, +n'est pas fort aisé à comprendre, car une baliste ne dit rien à qui ne +sait pas un mot de balistique. Les libraires italiens n'ont donc point +tort de ménager à cet égard la bourse des familles. Il vaudrait mieux +leur reprocher de ne pas ménager toujours autant la vue des élèves; ils +savent que la jeunesse a des yeux de lynx et quelquefois ils en abusent; +leurs éditions, en général élégamment imprimées, sont souvent d'un usage +pénible, d'abord parce que leurs typographes font usage d'une encre trop +blanche, puis parce que, pour faire tenir beaucoup de matière dans un +volume qui doit demeurer maniable, ils font choix de caractères trop +menus. Dans plusieurs, le corps de l'ouvrage est imprimé en caractères +tout au plus aussi gros que ceux que nous employons pour les notes. Il +faut avouer que nos médecins, dont l'intervention dans la pédagogie +n'est pas toujours heureuse, ont eu raison en demandant aux imprimeurs +de ne pas avancer l'âge de la myopie. + +Pour le fond, les auteurs des éditions classiques italiennes paraissent +s'accorder un peu moins sur la méthode à suivre qu'on ne fait en +France. On ne s'en étonnera point. La France est centralisée depuis +longtemps; et, là même où l'autorité ne commande point, la mode établit +une harmonie parmi nous. Aussi toutes les éditions scolaires publiées +chez nous dans une période donnée se ressemblent fort. En Italie on +trouve plus de diversité dans les opinions du corps enseignant. + +Il ne faudrait pas insister démesurément sur le premier exemple que j'en +donnerai, mais il ne faut pas non plus le passer sous silence. En +France, on ne trouverait pas un seul universitaire qui proposât de +mettre intégralement Villon ou Régnier au programme de nos lycées; on se +rappelle les justes clameurs que souleva un corps non universitaire pour +avoir donné en prix certains livres. L'Italie est beaucoup moins +d'accord sur ce point. Comme elle a eu ses grands hommes plutôt que +nous, par suite, à une époque où les moeurs n'avaient pas encore la +délicatesse qui ne date en Europe que des environs de l'an 1660, ses +grands écrivains se permettent des libertés que chez nous l'hôtel de +Rambouillet avait déjà proscrites quand les nôtres parurent; et comme, +pendant plusieurs siècles, ces poètes, ces prosateurs de l'Italie ont +fait sa seule consolation, elle leur a voué une piété touchante qui +s'alarme au moindre projet de porter atteinte à leurs écrits. J'ai +raconté ailleurs la résistance victorieuse qu'elle opposa dans le +seizième siècle au projet d'expurger Boccace. Mais alors c'étaient les +hommes faits mêmes à qui l'on prétendait refuser le _Décaméron_ complet, +et d'ailleurs l'esprit de corps avait autant de part dans ce projet que +le respect de la morale. Aujourd'hui même, où l'on ne peut plus +suspecter les intentions des épurateurs, on les voit pourtant d'assez +mauvais oeil. M. T. Casini a eu besoin d'expliquer, dans la _Rivista +critica della letteratura italiana_, qu'on ne pouvait pourtant pas +mettre le _Décaméron_ et le _Roland furieux_ tout entiers entre les +mains des élèves[209]; mais il a si peu convaincu tout le monde que, +dans la même revue, un autre rédacteur a laissé échapper le regret que, +dans une édition classique de l'_Arioste_, MM. Picciola et Zamboni +eussent appliqué ce sage principe. Ne suffisait-il pas, disait-il, de +retrancher le vingt-huitième chant (l'aventure de Joconde), qu'Arioste +lui-même autorise à passer? Pour se consoler des retranchements opérés, +il est obligé de se dire qu'on a pourtant conservé _qualche graziosa +lascivia_, et d'en citer un exemple[210]. Quoi donc! Faudrait-il mettre +sous les yeux des écoliers la description à peu près complète des +beautés d'Alcina et d'Olimpia, les entreprises de l'ermite, les +consolations données par le frère de Bradamante à Fiordispina, etc.? +Certes le critique dont nous parlons reculerait devant l'application de +son conseil, s'il donnait à son tour une édition classique du _Roland +furieux_[211], de même que Ugo Foscolo, qui conseillait à deux +demoiselles anglaises de jeter à la mer, comme une offrande à l'ombre +offensée d'Arioste, une autre édition expurgée du poème, n'aurait +certainement pas entrepris de leur commenter le texte intégral.--Mais, +dit-on, la malice des collégiens a déjà deviné les mystères dont on +prétend retarder pour eux la connaissance.--C'était précisément le +langage que tenait un généreux écrivain qui a exposé sa vie pour la +liberté de sa patrie et qui flétrissait la licence quand il la +rencontrait chez d'autres que chez les grands écrivains, Settembrini. +Mais la question ne se pose pas ainsi. M. Rigutini fait très +judicieusement observer dans la préface de son édition classique du +_Cortegiano_, que le respect dû à la classe défend d'y parler de +certaines choses qu'on ne peut empêcher les écoliers de découvrir. Il ne +suffit pas de répondre qu'en classe on n'expliquera pas les passages +scabreux. C'est déjà beaucoup trop qu'on invite pour ainsi dire les +élèves à les lire seuls, qu'on leur présente des tableaux qui, s'ils ne +leur apprennent rien, font cependant sur leur imagination un tout autre +effet que sur celle de l'homme mûr. Ce qui n'était que débauche d'esprit +chez un poète du seizième siècle, tourne facilement en excitation à la +débauche sensuelle auprès d'un adolescent. Le maître, fût-il sûr de +prêcher ensuite la régularité des moeurs avec autant de séduction +qu'Arioste et Boccace prêchent quelquefois le contraire, ferait bien de +ne pas leur donner la parole dans les moments où ils flattent des +passions presque irrésistibles dans la jeunesse. + +On pense bien que dans la pratique la théorie de la conservation +intégrale des ouvrages sujets à caution n'a pas été suivie. M. G.-B. +Bolza, qui, lui aussi, a publié le _Roland furieux_ à l'usage des +classes, y a fait, comme MM. Picciola et Zamboni, les coupures +nécessaires. M. Raffaello Fornaciari, l'auteur d'une célèbre grammaire +italienne, a réduit hardiment de cent à vingt-cinq les Nouvelles du +_Décaméron_ dans la dernière recension de l'édition classique qu'il en a +donnée. Inutile de dire que l'on peut en toute confiance mettre entre +les mains de nos élèves l'excellent recueil de morceaux choisis que +l'éminent doyen de l'Université de Rome, M. Luigi Ferri, se souvenant +qu'il est élève de notre Ecole normale, a bien voulu composer pour la +maison Hachette, et où ils trouveront, tant dans les notes que dans la +préface, tout ce qui leur est nécessaire pour l'intelligence du texte et +la connaissance sommaire de la littérature italienne. Néanmoins, la +crainte d'entendre crier à la profanation a empêché quelques éditeurs +d'abréger aussi souvent qu'il aurait fallu. Ainsi, c'est à la vérité une +oeuvre exquise que le _Cortegiano_, et même une oeuvre d'une morale à la +fois délicate et forte pour qui sait la lire; mais, pour en laisser les +interlocuteurs disserter si longtemps sur l'amour, M. Rigutini était-il +assez sûr de la maturité de ses jeunes lecteurs? Il y a loin encore des +passages les plus voluptueux du Tasse au chant de l'_Adone_, qui a pour +titre: _I Trastulli_. Cela suffit-il pour absoudre telle édition +classique de la _Jérusalem délivrée_, de conserver entièrement la +peinture d'Armide arrivant parmi les Croisés ou s'ébattant avec Renaud? +Parini a plaidé avec beaucoup d'esprit et de coeur la cause d'une pauvre +veuve chargée de quatre enfants; mais il lui est arrivé tant de fois de +présenter spirituellement des idées généreuses, qu'on aimerait à en +trouver, dans une anthologie destinée aux classes, d'autre preuve que +la pièce où il finit par appeler de leur nom véritable les lieux que +fréquentait Régnier. Monti a écrit: + + _Disse rea d'adulterio altri la madre, + E di vile semenza di convento + Sparso il solco accusó del proprio padre._ + +Un commentateur conserve sans sourciller ce passage, explique le mot +_solco_ par une périphrase «_la via alla generazione_,» et indique les +endroits où l'on trouvera la même métaphore chez d'autres poètes. En +vérité, c'est compter beaucoup sur la gravité de la jeunesse italienne. + + +II + +On ne trouve pas non plus, pour ce qui touche le commentaire du texte, +autant d'uniformité en Italie que chez nous. En France, depuis vingt +ans, il est universellement admis qu'une édition classique, outre +qu'elle doit donner un texte revu sur les meilleures éditions (au besoin +sur les manuscrits, et avec l'orthographe du temps), doit contenir les +variantes, l'indication des imitations faites ou suggérées par l'auteur, +des passages où d'autres écrivains se rencontrent avec lui ou le +combattent, des jugements portés sur son oeuvre; on veut qu'elle soit +précédée d'une ample biographie et d'une introduction où l'on embrasse +l'histoire de l'oeuvre, du sujet s'il a été traité à d'autres époques, du +genre auquel il appartient, avec un aperçu du siècle où il a été +composé. En un mot, on tient généralement qu'une bonne édition classique +doit être l'abrégé d'une édition savante. Les Italiens penchent aussi +vers l'érudition, mais ne s'y livrent pas d'après un plan aussi +méthodique. Dans beaucoup de leurs éditions les plus estimées, ils +suppriment absolument toute biographie, à moins que l'auteur n'ait écrit +lui-même un récit de sa vie ou qu'un biographe accrédité n'y ait +suppléé; en ce cas, ils conservent en totalité ou en partie ces récits +tout préparés. D'ordinaire aussi ils s'abstiennent de toute dissertation +historique ou littéraire. Après une courte préface où ils exposent +uniquement la méthode qu'ils ont suivie, le texte vient immédiatement. +D'autres encore mettent d'abord sous les yeux des lecteurs les documents +propres à éclairer l'oeuvre qu'ils éditent, mais suppriment à peu près +toute note au bas des pages. + +Ce n'est pas qu'ils entendent ménager leur peine: ces éditions, pour la +plupart, ont coûté au moins autant de travail que les plus soignées de +notre pays, surtout celles où ils ont porté tous leurs efforts sur +l'annotation du texte. En effet, la tâche est d'ordinaire chez nous +préparée d'avance par des éditions à l'usage des savants où il est +permis de puiser, tandis que l'éditeur italien est souvent pour deux +raisons privé d'un tel secours. Premièrement, comme il y a moins +longtemps qu'on a réappris à travailler en Italie (et cette remarque est +à l'honneur de la génération actuelle qui doit suffire à tout), il s'y +rencontrait moins, je ne dis pas de belles, mais de bonnes éditions des +auteurs; on sait, notamment, que les innombrables commentateurs qui +s'étaient avant notre siècle exercés sur la _Divine Comédie_ ont +médiocrement facilité la tâche des érudits contemporains; il manque +également aux Italiens certains ouvrages de fonds qui ont été largement +mis à profit pour nos éditions scolaires entre autres, un dictionnaire +historique de la langue nationale. En second lieu, leurs siècles +classiques ne fournissent pas comme notre dix-septième siècle un assez +grand nombre de livres, à la fois graves et attrayants, pour qu'on en +compose tout le programme des lycées; leurs plus beaux génies sont +souvent ou trop profonds, ou trop hardis, ou trop légers pour que +l'éducation de la jeunesse leur soit absolument confiée; on s'adresse +donc aussi aux penseurs, aux patriotes de la fin du siècle dernier ou du +commencement du nôtre, ou même à des hommes de cette période qui, comme +Monti, sans prétendre à l'un ou à l'autre de ces titres, ont été avertis +par le changement des moeurs de surveiller au moins l'expression de leur +pensée. On a donc donné des éditions classiques d'écrivains très +récents, sur lesquels sans doute on avait déjà beaucoup écrit, mais sur +lesquels il ne s'était pas formé ce commentaire de tradition qu'un +professeur trouve tout préparé dans sa mémoire quand il veut éditer un +auteur mort depuis plusieurs siècles. Pour éditer, selon la méthode +actuelle, un ouvrage de Chateaubriand, de Lamartine, de V. Hugo, il +faudrait beaucoup plus de recherches que pour éditer un ouvrage du temps +de Louis XIV. C'est le cas de quelques-uns des éditeurs italiens. Enfin, +il faut à certains égards plus d'érudition pour commenter un auteur +italien, parce que tandis que chez nous la plupart des auteurs n'ont +guère imité que les anciens, en Italie la plupart des écrivains ont +beaucoup emprunté en outre à leurs compatriotes des générations +précédentes. Ce serait même, du moins pour un Français, une étude pleine +de surprises que de rechercher l'influence gardée, malgré les variations +du goût public, par Dante et par Pétrarque sur les poètes qui leur +ressemblaient le moins; et ce n'étaient pas eux seuls qu'on imitait. On +peut donc admettre sans crainte de se tromper, que les éditions +scolaires dont les Italiens font cas, mais qui ne contiennent pas toutes +les parties intégrantes que le genre nous paraît comporter, n'en ont +pas moins de droits à l'estime. + +Au fond, le contraste signalé plus haut entre les systèmes des éditeurs +italiens tient uniquement à une différence de méthode et non à une +différence d'intention; elles sont faites d'après un même principe, qui +est précisément celui qui a prévalu chez nous. En Italie, comme en +France, on veut éviter de se substituer à l'élève. Ceux des éditeurs +italiens qui s'interdisent les dissertations d'histoire littéraire, +comme ceux d'entre eux qui s'interdisent les notes au bas des pages +obéissent exactement au même scrupule qui, chez nous, a fait rejeter ce +qu'on a nommé les notes admiratives. Des deux parts, on craint de dicter +l'opinion de l'élève. On ne veut pas lui suggérer des jugements: on se +borne à lui fournir des occasions d'exercer son jugement. Ce principe +reçoit seulement des applications fort diverses. Celles qu'on préfère en +Italie encourraient probablement notre censure. Un Français +représenterait aux uns, que c'est laisser bien longtemps l'élève à +lui-même que de l'abandonner aussitôt après l'introduction pour ne le +retrouver que dans les additions qui suivent le texte, aux autres, que +c'est mettre sa bonne volonté à une périlleuse épreuve que de l'obliger +à chercher lui-même ailleurs les notions préliminaires sans lesquelles +on ne comprend pas un ouvrage. Mais les Italiens pourraient bien nous +répliquer que nous avons nous-mêmes fait quelques sacrifices d'une +opportunité contestable à la crainte de prévenir le jugement de l'élève. + +Nous avons, en effet, banni de nos livres de classe les courtes +remarques par lesquelles on y signalait jadis les beautés de style. +C'est un lieu commun que de les railler, et il ne faudrait pas, +d'ailleurs, pour le plaisir d'être seul à les défendre, soutenir que +jamais commentateur d'autrefois n'a prêté au ridicule par un +enthousiasme pédantesque ou inintelligent. Les Italiens ont, eux aussi, +modifié leur style dans les passages où ils provoquent l'admiration des +écoliers pour leur auteur. Nul d'entre eux ne s'écrierait plus +aujourd'hui que Le Tasse ressemble «à un être surnaturel apparu sur la +terre pour servir de guide à un peuple qui s'élève ou à une civilisation +qui se transfigure,» «à l'Océan d'Homère riche de sa propre immensité et +du tribut de tous les fleuves de l'univers;» nul n'entremêlerait ses +remarques de petits sermons et ne présenterait ses réflexions sous forme +d'apostrophe à la studieuse jeunesse, comme le voulait la mode d'il y a +quarante ans. Mais le changement s'est opéré sans bruit et moins +radicalement que chez nous. Comme les Italiens ne connaissent pas la +peur de paraître naïfs, qui est une de nos pires faiblesses, il leur +arrive encore de signaler, en les appelant du terme technique, les +figures dont un écrivain orne sa diction. En France, aujourd'hui, nous +partons de l'idée, qui pourrait bien manquer de justesse, que les +beautés qui frappent une grande personne frappent un enfant et que, par +suite, en cette matière, les remarques oiseuses pour l'une sont inutiles +pour l'autre. L'expérience prouve, au contraire, que les rhétoriciens +les mieux doués, ceux qui entendent le mieux une version, qui tournent +avec le plus d'agrément une page de français, ne s'avisent pas eux-mêmes +des beautés de style qui nous frappent le plus. Il ne faut pas dire +qu'ils les sentent et que c'est seulement l'embarras de trouver les mots +nécessaires ou une sorte de pudeur qui les empêche de les commenter. La +plupart des meilleurs, quand on les met sur une page dont la tradition +ne leur a pas appris d'avance les traits saillants ne sauraient même pas +les montrer du doigt. Cette observation ne s'applique pas seulement aux +rhétoriciens: elle s'applique aussi aux étudiants de première année, +même à ceux dont le style fait déjà concevoir les plus heureuses +espérances. Ce qui trompe, c'est la vivacité avec laquelle les jeunes +gens sentent l'énergie d'une belle page quand on la leur interprète par +une lecture animée; la manière dont ils goûtent l'ensemble fait croire +qu'ils goûtent le détail. Ce qui trompe encore, c'est qu'au besoin ils +savent, la plume à la main, apprécier ces beautés de détail; mais, +s'ils y réussissent, c'est que, si précisément que soit indiqué le +passage soumis à leur critique, ils s'aident des souvenirs de leurs +cours, de leurs manuels; ils travaillent, en réalité, non pas sur la +page dont il faudrait découvrir les beautés, mais sur le jugement qu'ils +ont trouvé quelque part; ils changent, sans le remarquer eux-mêmes, un +exercice d'invention critique en un exercice d'exposition oratoire. Tant +il est vrai qu'il faut avoir beaucoup lu et même un peu vécu pour +apercevoir, sans le secours d'autrui, le mérite de l'expression! Le +style est la qualité qui se développe la première chez les jeunes +gens[212], et c'est la dernière qu'ils démêlent chez les auteurs. + +Il n'est donc pas inopportun d'avertir en toute simplicité les jeunes +gens qu'une belle parole est belle, dût-on faire sourire, par cet avis, +l'homme fait qui n'en a pas besoin. Lorsque aujourd'hui, dans nos +éditions, on donne à la jeunesse un de ces avis charitables, on veut le +racheter par la finesse du commentaire qu'on fait de la beauté +signalée. La vieille méthode, dans sa sécheresse prudemment banale, +après avoir prévenu les jeunes lecteurs qu'il y avait là quelque chose +d'admirable, les laissait chercher davantage. Quant à sa terminologie +que nous sommes si fiers de ne plus comprendre, elle était peut-être +plus commode que ridicule. Car, dès qu'on veut aller jusqu'à la +précision, il est malaisé de se passer absolument de mots techniques; +que deviendrait l'enseignement de la peinture si l'on proscrivait les +mots de glacis, d'empâtement, etc.? La critique contemporaine parle elle +aussi une langue fort spéciale; un puriste prétendrait même qu'elle a +remplacé une nomenclature tirée du grec mais précise par un jargon vague +mais inutile, qu'il n'a que faire d'appeler _suggestif_ un livre qui +fait penser, tandis qu'il ne sait par quoi remplacer métonymie, qu'il +comprenait fort bien le mot litote, mais qu'il n'entend pas très bien ce +que c'est que l'_au-delà_ dans un écrivain. + +Il est vrai qu'on reproche aux notes dites admiratives d'empiéter sur le +commentaire oral. Mais toutes les pages d'une édition classique ne sont +pas destinées à être lues en classe; il faut penser à l'élève qui lit +tout seul. Puis quel est donc le professeur qui ne trouvera plus rien à +dire sur une expression pleine de sens ou de sentiment parce qu'une +ligne placée au bas de la page en aura conseillé l'examen? Ce reproche +atteindrait au surplus toute espèce de commentaires, et on l'adresserait +avec plus de fondement aux nouvelles éditions qu'aux anciennes; +celles-ci n'aidaient l'élève qu'à découvrir des beautés qu'à son âge on +ne peut saisir seul, tandis que celles-là multiplient les observations +sur le fond même des choses, lequel est plus à sa portée. Par exemple +l'analyse d'une pièce de théâtre, d'un caractère tragique ou comique ne +dépasse nullement la force d'un rhétoricien; or, outre que la plupart +des éditions récentes de notre théâtre apprécient au cours de la pièce +tous les passages où se marque le progrès de l'action ou de la passion, +la plupart dans l'introduction traitent avec détails les questions peu +nombreuses dont on peut proposer l'étude aux élèves. Or, si désireux que +vous supposiez l'élève de ne pas copier ces aperçus, il ne réussit pas à +s'affranchir de ce qu'il a lu; il ne pense pas assez pour n'être point +dominé par la pensée d'autrui. En fait de commentaire général, +j'aimerais mieux la méthode d'un auteur italien, M. Falorsi, qui donne +alternativement les objections dirigées contre les drames d'Alfieri et +les réponses de l'auteur, puis qui laisse l'élève se prononcer en +connaissance de cause. + + +III + +Mais si les Italiens ont moins peur que nous d'offrir au jugement de +l'écolier le guide dont il a besoin, les voici de nouveau partagés sur +l'esprit dont la critique littéraire doit procéder dans un livre de +classe. Une des choses qui font la force de l'Université de France, +c'est qu'elle porte dans l'appréciation de nos grands écrivains deux +sentiments également précieux, une admiration sincère et une +respectueuse liberté. Pour nous réconforter à l'heure de nos désastres, +un de nos maîtres a pieusement recueilli à travers les siècles passés +les paroles que le patriotisme a inspirées à tous nos écrivains obscurs +ou célèbres[213]; mais jamais sa sympathie pour les chantres de nos +joies, de nos douleurs, ne l'abuse sur leur talent; quand leur mérite +littéraire n'égale pas la générosité de leur coeur, il avoue sans hésiter +son regret de ne pas les trouver plus éloquents ou plus spirituels. Il +me semble qu'en Italie de très bons esprits mêmes concilient plus +malaisément les scrupules du critique et ceux du citoyen. Il semble qu'à +cet égard les éditeurs italiens se partagent; les uns, dans leur crainte +de refroidir l'enthousiasme de la jeunesse ou d'éveiller sa malignité, +dispensent un peu trop libéralement l'éloge aux auteurs qu'ils +commentent, ou ferment les yeux sur leurs défauts; les autres font payer +à leur auteur les exagérations de ses panégyristes, sans se demander si +l'admiration des élèves est assez robuste pour résister aux assauts +qu'ils lui donnent. + +Ainsi M. Bertoldi, dans une édition fort érudite de Monti, trouve moyen +de ne jamais censurer les palinodies de son poète; lui qui pousse la +sévérité à l'endroit de Voltaire jusqu'à l'appeler un des plus efficaces +coopérateurs de l'athéisme, qui l'accuse de mépris et de haine pour la +divinité, il réussit à ne jamais condamner la versatilité de ce flatteur +de tous les régimes; il cite sans observation les vers où il est dit que +Napoléon inspire de la jalousie à Jupiter; il rapporte sans la discuter +l'allégation insoutenable de Monti prétendant après les victoires de la +France que la _Bassvilliana_ n'était écrite que contre la tyrannie +démagogique. M. Puccianti, dans ses anthologies, dont le public italien +fait grand cas avec beaucoup de raison, ne s'abstient pas de signaler +les défauts des écrivains; mais, en beaucoup d'endroits, il fait +visiblement effort, par patriotisme, pour trouver beau ce qui n'est que +médiocre. Au contraire, l'édition des morceaux choisis de Giusti, que M. +Guido Biagi a composée pour une excellente _Biblioteca delle +Giovanette_, s'ouvre par une curieuse histoire de l'engouement que les +circonstances avaient valu à son héros; il n'y aurait qu'à louer cette +savante, cette piquante revue de tous les jugements portés en Italie et +au dehors sur Giusti, si elle était destinée à des hommes faits qui, +après l'avoir lue, n'en goûteraient pas moins _Girella_ et la _Terra dei +morti_; mais n'est-il pas à craindre que dans l'âge où ]es préventions +sont plus fortes que le goût n'est vif, les jeunes lectrices de M. Biagi +ne sortent de cette lecture moins aptes à discerner le mérite du +satirique toscan? Le terrible mot de pauvre esprit, _povera mente_, +articulé par Tommaseo, ne gâtera-t-il pas pour elles la malice et la +verve de Giusti, et ne pouvait-on les mettre en garde d'une façon moins +savante mais moins cruelle contre une estime outrée pour son talent? M. +Severino Ferrari a démêlé avec une remarquable finesse les petits +artifices du Tasse; il a surpris tous ses emprunts, il a découvert que +son originalité consiste quelquefois à exagérer les exagérations +d'autrui; et il le dit. C'est son droit, et une étude où il en +rassemblerait les preuves offrirait autant d'utilité que d'agrément. +Mais une édition de la _Jérusalem délivrée_ qui doit conduire à un +jugement général de l'oeuvre, surtout une édition classique, devait-elle +être conçue d'après ce plan? Non, certes, du moins à mon avis. Boileau +lui-même, s'il avait entrepris un commentaire suivi de la _Jérusalem_, y +eût montré aussi soigneusement l'or que le clinquant; il n'aurait pas +consacré toute sa préface à établir que le style en est affecté, que les +caractères n'y sont pas conformes à l'histoire. Puisque M. Severino +Ferrari convient que le Tasse émeut encore aujourd'hui les charbonniers +des Apennins, le devoir essentiel de ses commentateurs est de faire +sentir le charme de sa poésie. Prémunissez les élèves contre les +ornements recherchés qui abondent dans l'épisode d'Olinde et de +Sophronie, mais à la condition d'excepter formellement de la +condamnation des vers délicieux comme le + + _Brama assai, poco spera e nulla chiede,_ + +à condition de rendre hommage aux mâles et modestes paroles de Clorinde +à Aladin, qui terminent l'épisode par un contraste plein de grandeur. +Dans les paroles de Clorinde, vous énumérez les imitations de Dante et +de Pétrarque: fort bien, pourvu que vous avertissiez les écoliers que ce +n'est ni à Laure ni à Béatrix que l'héroïne doit l'incomparable accent +de sa gratitude envers l'homme qui l'a tuée sans la connaître, qui lui a +ouvert le ciel, et qui mourrait de douleur si elle ne lui apportait pas +cette consolation céleste: + + _Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo, + Quanto più creatura umana amar conviensi._ + +Faites sentir que le coeur du Tasse, à la différence du coeur de Dante, +n'est pas égal à son sujet, mais à condition d'ajouter que souvent, dans +le langage qu'il prête à Godefroy de Bouillon, dans la peinture des +chrétiens apercevant la cité sainte, ailleurs encore, il en a senti et +exprimé dignement la grandeur. M. Ferrari ne cède pas à un parti pris +d'injustice; il cite çà et là quelques éloges donnés à de beaux vers, il +lui arrive de réfuter des critiques mal fondées; mais, laissé à +lui-même, il vaque plus volontiers à l'office de désenchantement qu'il +s'est attribué. + +Toutefois plusieurs éditions scolaires d'Italie échappent à la fois au +reproche de complaisance et au reproche d'excessive sévérité. On peut +citer à cet égard le résumé que M. Falorsi a donné de l'autobiographie +d'Alfieri dans une édition d'oeuvres choisies du poète d'Asti. M. Falorsi +est malheureusement de ceux qui suppriment à peu près entièrement les +notes, du moins pour les quatre pièces d'Alfieri qui forment la plus +grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rédigerait fort bien +les siennes; son récit de la vie du grand tragique ne contient pas une +seule appréciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de +netteté que de discrétion tout ce qui se mêlait de faiblesse bizarre et +maladive à l'énergie d'Alfieri et comment c'est du jour où Alfieri a +lutté courageusement contre lui-même qu'il s'est acquis des titres à la +gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse +qu'à propos du théâtre d'Alfieri il donne de quelques pièces de Racine; +ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez +ressortir les caractères, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu +d'admirateurs de Racine même auraient mieux marqué la rapidité d'action, +le caractère constamment tragique de notre _Britannicus_. Citons comme +dernier exemple de cette liberté de jugement une note amusante qui +établit fort bien que l'excès opposé à notre indifférence prétendue ou +réelle pour les langues étrangères ne va pas sans inconvénient: «Les +Italiens modernes qui, dans la lecture de méchantes gazettes d'un style +pis que francisé, dans des traductions subreptices (_ladre_) d'ouvrages +étrangers, dans le commerce de précepteurs, de bonnes d'enfants, bientôt +de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon, +sucent avec le lait un sot mépris (_dispregio ciuco_) de leur belle +langue, feront bien de méditer un passage d'Alfieri sur le rapport +nécessaire qui existe entre l'étude de la langue maternelle et +l'éducation de la pensée[214].» + +Il va de soi que, quand un des maîtres de la critique italienne trouve +le temps d'annoter une édition à l'usage des classes, il sait faire +entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excès d'insistance. +M. Alessandro d'Ancona l'a prouvé à l'occasion des Odes de Parini. +C'était un sujet particulièrement délicat: la difficulté ne consistait +pas pour un érudit de sa force à réunir tous les passages anciens et +modernes dont l'habile imitation compose jusqu'à un certain point +l'originalité laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de +reconnaissance au noble poète qui, au siècle dernier, releva dans leur +patrie la dignité de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent +impatiemment toute censure à son adresse; ils pardonneraient encore un +mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avoué +d'extravagances que leur gratitude fort légitime ne peut pas se +dissimuler ses travers. Mais le caractère pur, la vie sans faiblesses de +Parini protègent sa gloire. Il était donc fort difficile, surtout dans +un volume destiné à la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque à Parini +pour être un penseur et un écrivain du premier ordre. Il ne faut donc +pas reprocher à M. d'Ancona de ne point signaler certains défauts que +l'ironie mordante de Parini et ses intentions généreuses ne nous +empêchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, où +la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points, +M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de coeur, les a choisis d'une +main heureuse et touchés d'une main délicate. En voici un exemple: un +Italien, car en Italie même on ne peut s'aveugler toujours sur les +défauts de Parini, avait osé dire que dans la _Caduta_, une de ses +pièces les plus estimées, la bassesse officieuse de l'inconnu qui +prétend tirer le poète de la pauvreté s'exprime avec une invraisemblance +choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie, +nous enseigne à reconnaître et à limiter en même temps la portée d'une +critique qui n'atteint que l'exécution d'un morceau et n'entame pas la +beauté fondamentale de la pièce: «Sans accepter entièrement,» dit-il, +«les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet +officieux conseille froidement et d'un ton amical à Parini de se faire +démagogue, espion, voleur, il va peut-être un peu trop loin, même étant +donnée l'intention sarcastique.» Quand l'intérêt public est en jeu, M. +d'Ancona n'hésite pas: il donne nettement tort à Parini s'imaginant que +la charité peut prévenir tous les crimes et que le pardon accordé à un +criminel offre une garantie suffisante contre la récidive, et il conclut +son commentaire de l'Ode _Il bisogno_ par ces belles paroles dont la +citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi +bien à la pédagogie qu'à la politique: «Du reste les disputes sur le +devoir de prévenir et sur celui de réprimer sont des logomachies +byzantines. L'État est tenu de prévenir quand il le peut, de réprimer +quand il le doit. La limite de la prévention est la possibilité, la +limite de la répression est la justice.» + +Ce franc aveu des défauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne +pas un apparent oubli de leurs qualités, aurait d'autant moins +d'inconvénients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux +que chez nous avec les écrivains de talent. Chez nous, sauf durant des +périodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la +clarté sont les deux qualités réputées les plus indispensables; comme la +multitude est compétente pour juger de ces deux qualités, elle fait tout +d'abord des écrivains ses justiciables. En Italie, on demande tout +d'abord à un écrivain de l'imagination; or l'imagination est une qualité +qui varie d'homme à homme, qui suit sa fantaisie et à qui, si on l'aime, +on permet de s'y livrer; puis Dante, élève des scolastiques, a, dès +l'origine, accoutumé les Italiens à une poésie savante qui ne se laisse +pas entendre à première lecture. L'ambition de conserver dans la langue +vulgaire les inversions, les enchevêtrements de mots qui, dans le latin, +n'engendrent pas la confusion à cause des désinences moins uniformes, a +encore fait accepter une demi-obscurité qui tient le lecteur en respect; +enfin, la langue littéraire de l'Italie n'est pas, n'était pas surtout +jusqu'à ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens, +chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de +sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience, +partant avec plus de déférence que nous. C'est même chose touchante que +de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent +chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand poète, avec +quelle longanimité la nation s'éclaire tour à tour des interprétations +successives qu'on lui en présente. Chez nous, lorsque Muret déclare que +sans sa glose les _Amours_ de Ronsard sont inintelligibles, notre +premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser là +l'un et l'autre: en Italie une déclaration semblable ne choque personne. +C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer +les lecteurs dans l'admiration des beautés véritables de son texte, +peut, s'il l'ose, en révéler les défauts, sans crainte de le +discréditer. + + +IV + +Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se +rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent, +soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si +les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que +réclame l'enseignement secondaire. + +Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus +modeste des tâches; et c'est même le devoir strict de tout homme qui +veut éditer un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au préalable qu'il +connaît toutes les découvertes des érudits qui se rapportent à son +auteur. Il doit aux élèves, sous la réserve des suppressions que leur +âge exige, un texte authentique, et, par conséquent, il faut qu'il ait +consulté les travaux où l'on a corrigé les mauvaises leçons. Il leur +doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs +déjà réfutées, et par conséquent il faut qu'il ait lu les érudits et les +critiques dont les lumières s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il +ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son édition la plus +grande somme possible de la science qu'il a pu acquérir. Une édition +destinée aux érudits n'est jamais trop érudite parce qu'elle doit +répondre à d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent +interroger l'un après l'autre notre admirable collection des grands +écrivains de la France, la feuillettent chacun dans une pensée +différente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prévoir et +satisfaire tous leurs désirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout +autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la première +fois, qui cédera la place à un autre dans quelques semaines, ils n'en +peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y +parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vôtres. Ces beautés +saillantes, que peut-être dans le fond de votre âme vous êtes las +d'admirer et de commenter, ils ne les découvrent pas d'eux-mêmes et ne +les comprendront bien que grâce à vous. Toutes les questions +subsidiaires qui s'imposent à qui veut approfondir, ne se présentent pas +à leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet +principal qu'ils ont déjà beaucoup de peine à ne pas manquer. Toutes les +notions qui nous ont fait pénétrer depuis notre jeunesse dans les +auteurs que nous avions étudiés au collège, la vie, la lecture nous les +ont données peu à peu; nous les avons digérées, et c'est pour cela +qu'elles nous profitent. En présenter à la jeunesse un résumé, même fort +judicieux, fort élégant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il +faut donc s'accommoder à sa faiblesse. Dans une savante revue italienne +que nous avons citée un peu plus haut, M. S. Morpurgo, répondant à un de +ses compatriotes qui déclarait qu'on traite trop les lycéens en +enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas très +disproportionné à leur âge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des +enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas +mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions à étudier +que celles qu'on étudie avec eux, mais il faut aussitôt après les +ramener sur ces dernières. La meilleure édition classique est celle qui, +tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse +le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte +lui-même. + +Une des principales qualités qu'il y faut est donc la brièveté, la +sobriété. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tête du volume une +biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour +nos enfants que l'édition est faite et non pas pour nous, et que ce +n'est peut-être pas faire l'éloge d'un livre scolaire que de constater +l'intérêt que les parents prennent à le lire. Ces longs morceaux pleins +de faits et d'idées qui font honneur à l'érudition, à l'étendue +d'esprit, au style du professeur qui les a composés n'effraieront-ils +pas l'élève? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui +restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il même le +désir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en +auront-elles pas détourné? Prenons garde de rebuter les élèves légers, +et, ce qui serait encore pis, de donner aux élèves studieux une habitude +qu'hélas! nous avons peut-être contractée nous-mêmes, celle de lire trop +vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur +mémoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux élèves +n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait +autrefois certains exercices de la rhétorique dont les paresseux se +tiraient, dit-on, par des larcins qualifiés de réminiscences; mais nos +élèves ont aujourd'hui la tête si remplie de notices biographiques et +critiques, que de la meilleure foi du monde ils les récitent sans s'en +apercevoir; il leur semble même, comme aux légistes de l'époque +antérieure à Cujas, que la seule manière d'étudier un texte soit d'en +étudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes +raisons pour garantir l'authenticité: il y a trois ans, à la Faculté des +lettres de Paris, à la suite d'une conférence de littérature française, +un jeune homme à figure ouverte et sympathique vint demander de quel +manuel on recommandait particulièrement l'usage; on lui répondit +naturellement que l'on conseillait plutôt de ne faire usage d'aucun +manuel, du moins à propos des auteurs marqués au programme, et de lire +assidûment ces auteurs pour se mettre en état de répondre même aux +questions imprévues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il +appartenait à un lycée de province et ne pouvait venir que de loin en +loin à la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au +candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien +n'était plus facile pour les examinateurs que de discerner les +compositions dont la mémoire seule avait fait les frais. Sa figure prit +une expression d'incrédulité, de tristesse, et il partit évidemment +persuadé que les maîtres de conférences de la Sorbonne, afin de ne point +faire de tort à leurs auditeurs réguliers, gardaient pour eux le secret +des recettes infaillibles grâce auxquelles un étudiant docile devenait à +coup sûr licencié. Nos éditions scolaires ont contribué à cette +disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle préface +qui stimule la réflexion chez un homme fait l'engourdit chez les +écoliers. + +En accordant qu'il faut donner aux élèves le texte véritable de nos +classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallût y conserver une +orthographe archaïque ou capricieuse; c'est leur prêter une apparence +rébarbative. Quant aux notes, elles doivent, à mon sens, n'être pas trop +multipliées. On pourrait ménager davantage les notes curieuses seulement +en elles-mêmes, celles qu'on peut lire à part; car, si ces notes +amusent, instruisent même, elles n'exercent pas assez l'esprit. +Peut-être abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de +l'indication des passages que l'auteur a imités. Il ne faut, pour ainsi +dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'élève que pour +expliquer à celui-ci le langage de celui-là, pour l'aider à en +comprendre la force, pour l'inviter à interroger respectueusement son +interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose à propos +de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a déjà quelque peine à soutenir le +dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui +lui conte de piquantes historiettes. Les notes véritablement utiles sont +celles qui soulèvent à demi le voile qui lui cache les beautés de +l'éloquence et de la poésie, qui lui promettent au prix d'un effort un +plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir +d'imagination et de coeur. Quelquefois les notes pourraient prendre la +forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on +tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire, +pourquoi tel vers est éloquent ou spirituel, en quoi l'idée d'une scène +est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une édition +savante doit faciliter l'étude de l'ouvrage dans ses rapports complexes +avec l'histoire littéraire et morale de l'humanité, l'auteur d'une +édition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'étude de +l'ouvrage en lui-même. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir +tout enseigner à qui a tout à apprendre. + +Circonscrite de cette manière, la tâche ne serait pas beaucoup plus +facile ni moins capable de tenter les hommes dévoués et distingués +auxquels nous prenons la liberté de soumettre ces réflexions. Pour +atteindre la perfection dans le genre qui nous occupe, il ne leur manque +plus qu'une chose, mais qui me paraît aussi malaisée qu'indispensable, +c'est de vouloir bien se faire petits. + + + + +APPENDICES + + + + +APPENDICE A. + +Le pensionnat de Mme Laugers à Bologne.--Les collèges de jeunes filles +de Naples.--Le pensionnat de Lodi. + + +LE PENSIONNAT DE Mme LAUGERS À BOLOGNE. + +Outre la plupart des documents qui m'ont servi à faire connaître cette +maison, MM. Capellini et Malagola m'ont encore fourni les deux pièces +dont voici la traduction et dont les originaux sont aux Archives d'État +de Bologne. + +ROYAUME D'ITALIE. + + Bologne, 17 avril 1807. + +Le préfet du département du Reno, + +Vu le plan organique de la Maison Royale Joséphine, présenté +antérieurement par M. le chevalier Salina, président royal, + +Considérant qu'il s'agit d'un établissement honoré d'une spéciale +protection par S. A. I. le prince Vice-Roi, + +Qu'il a pour objet la garde la plus vigilante, la culture la plus pure +des âmes des jeunes filles, + +Que des fins aussi importantes peuvent être pleinement atteintes sous la +direction de l'institutrice actuelle, Mme Thérèse Laugers[215], + +Et que, pour accroître le nombre de ces chères écolières (_delle tenere +alunne_), qui feront ensuite passer dans leurs familles et dans la +société l'éducation parfaite qu'elles y auront puisée, il sera bon de +faire connaître les dispositions précises et louables du plan susvisé, + +Décide: + +Le plan organique de la Royale Maison Joséphine sera imprimé et publié. + +La présente décision est communiquée en copie conforme à Mme la +directrice Laugers, pour qu'elle l'exécute. + + Signé: MOSCA, et, au-dessous: ZECCHINI, secrétaire général. + + Pour copie conforme: F° Zecchini. + + +Plan de la Maison Royale Joséphine de Bologne. + +I.--_Caractère particulier de ce pensionnat._ + +La Royale Maison Joséphine de Bologne, située rue Nosadella, dans +l'ex-couvent des Franciscaines du Tiers-Ordre, est dirigée et +administrée immédiatement par Mme Laugers, qui y donne l'instruction. La +discipline est sous la surveillance d'une commission nommée par la +municipalité de Bologne et par un président choisi directement par S. A. +I. le prince Vice-Roi. Les jeunes élèves sont partagées en trois classes +d'après leur âge et leur capacité. Les unes sont pensionnaires, les +autres demi-pensionnaires, les autres externes. + +II--_Culture de l'esprit._ + +La religion catholique et la saine morale sont l'objet principal et +capital de cette éducation. Aussi, outre la règle pour la pratique +journalière des actes de religion, les instructions morales, le +catéchisme des samedis, les exercices spirituels du 28 octobre au 1er +novembre[216], il y aura un ou plusieurs prêtres chargés spécialement de +cultiver l'esprit et le coeur des pensionnaires. + +III.--_Travail manuel._ + +Tous les travaux à l'aiguille et à la maille qui conviennent au sexe +féminin sont dirigés par la directrice elle-même, aidée d'une +sous-maîtresse, et sont traités avec le soin que réclame ce genre +d'occupation. On forme, en outre, les jeunes filles, dans la mesure du +possible[217], à ce qui concerne le ménage domestique. + +IV.--_Études._ + +La directrice enseigne la grammaire française, la géographie, la sphère, +la chronologie, l'histoire et d'autres sciences et langues selon la +capacité des enfants. + +Des maîtres probes et habiles enseignent à toutes les élèves l'écriture, +l'arithmétique, la langue italienne. + +Pour celles qui désireraient apprendre le dessin, la danse, la musique +vocale ou instrumentale, il y aura des maîtres spéciaux. + +V.--_Examens._ + +Tous les six mois, il y a une épreuve publique à laquelle sont invités +les parents, les autorités, et, à cette occasion, l'on distribue des +prix. + +Tous les trois mois, on fait une récapitulation des études de chaque +classe. La jeune fille qui s'est distinguée par-dessus toutes les autres +par la douceur de son caractère, l'exactitude dans l'accomplissement de +ses devoirs sans mériter aucun reproche, reçoit un insigne qu'elle porte +durant trois mois, c'est-à-dire jusqu'à l'examen suivant. + +VI.--_Divertissements._ + +Aux heures de récréation, les enfants se promènent ou se livrent, à +l'intérieur, aux amusements de leur âge et de leur sexe. Tout jeu de +cartes ou de dés est interdit. + +VII.--_Dépenses à la charge des pensionnaires[218]._ + +1° La pension est de 30 livres italiennes par mois. Les étrangères[219] +payent toujours quatre mois d'avance. Les Bolonaises payent également +d'avance, mais seulement par trimestre. La nourriture est saine et +bonne. + +2° L'habillement, le papier, les livres, les dépenses en cas de maladie +sérieuse, sont également à la charge des élèves. + +3° De même l'enseignement de la danse, du dessin, de la musique vocale +et instrumentale. + +4° Chaque élève apporte: un lit complet, avec les couvertures pour l'été +et pour l'hiver; 4 paires de bas et 4 petites taies d'oreiller; 6 +serviettes; 6 essuie-mains; 6 chemises; 4 mouchoirs blancs, 4 de +couleur; 2 jupons d'hiver, 2 d'été; 8 paires de bas; 2 tabliers blancs, +2 de couleur; 4 bonnets de nuit; 4 camisoles de nuit; 2 bobines à +dévider; 1 peigne et l nécessaire de toilette; une chaise; 6 assiettes; +1 verre; 1 couvert. + +Comme la libre disposition de l'argent peut être cause, chez les jeunes +filles, de nombreux désordres, on désire que les sommes accordées pour +leur honnête divertissement soient remises à la directrice, qui en +disposera avec une sage économie. + +VIII.--_Dépenses à la charge de l'établissement outre l'entretien +quotidien._ + +1° Tous les meubles d'un commun usage; + +2° Le feu pendant l'hiver, l'éclairage, l'encre; + +3° Les dépenses de voyage, aller et retour, quand on mènera les élèves à +la campagne; + +4° La messe, les cierges et tout ce qui sert aux cérémonies de la +chapelle; + +5° Les honoraires du médecin et du chirurgien dans les petites maladies; + +6° Les dépenses pour les examens et les séances publiques; + +7° La garde du vestiaire, le blanchissage de la literie et du linge de +table; + +8° Les gages du cuisinier et des femmes de service. + +Pour toutes ces dépenses, les pensionnaires versent, par an, cent livres +italiennes, payables par trimestre et d'avance. + +IX.--_Entrée, séjour, sortie des élèves._ + +On n'admet les pensionnaires que de l'âge de cinq ans à douze ans +révolus, et sur le vu d'un certificat qui prouve qu'elles ont eu la +petite vérole ou qu'elles ont été vaccinées. + +Les payements qu'on acquittera, comme il a été dit; d'avance, se feront +toujours en monnaie ayant cours légal. + +Les pensionnaires ne pourront dîner dans leurs familles qu'une fois tous +les deux mois. Elles ne coucheront jamais hors du collège. + +Tous les quinze jours, un jeudi, de quatre à six heures dans +l'après-midi, les parents pourront venir visiter leurs filles, mais +toujours dans le parloir et en présence de la directrice ou de la +sous-maîtresse. + +Nul ne pourra pénétrer dans le pensionnat, sauf les personnes qui en +auront obtenu de la directrice une permission qu'il faudra faire +renouveler à chaque fois. + +L'accès des chambres de l'étage supérieur est interdit à toute personne +autre que celles qui sont commises à cet effet, le médecin et le +chirurgien. + +Toutes ces règles concernent également les demi-pensionnaires et les +externes pour toute la partie qui peut leur être appliquée. + +Le supplément à payer pour les unes et pour les autres est réglé par la +directrice d'après les études et les leçons particulières que les +parents auront demandées. + + +Collèges de jeunes filles du Royaume de Naples, fondés par Joseph +Bonaparte et Joachim Murat. + +Le plan de notre étude ne nous a permis que de faire quelques emprunts à +la notice que M. Benedetto Croce a bien voulu fournir sur ces collèges. +Nous n'avons garde d'en priver le lecteur. Voici donc la traduction de +la partie que nous n'avons pas employée: + +Le décret de Joseph Bonaparte du 11 août 1807 (dont nous avons extrait +ci-dessus les dispositions fondamentales) fixait que cinq dames seraient +chargées de l'éducation des jeunes filles, sous la surveillance de +personnes qualifiées de première et de deuxième dames. Le règlement de +la maison d'Aversa devait être établi par une commission composée du +président du conseil d'administration du collège, du _capellano +maggiore_, de la première et de la deuxième dames, et de la plus âgée +des autres, et approuvé par la reine. Un décret du 1er septembre 1807 +assigna pour local dans Aversa le couvent de l'ordre supprimé du +Mont-Cassin et les jardins attenants. Une décision du 2 novembre nomma +un administrateur des rentes du collège; une autre, du 27 novembre, +renvoya, à l'arrivée de la reine, les travaux d'appropriation. Ces +arrêtés et d'autres relatifs à l'administration de la maison se trouvent +aux Archives d'État de Naples, à la section _Ministero dell'Interno_, +fascicule 714. On y voit que, jusqu'au milieu de 1808, le collège +n'était pas encore installé. + +Joseph Bonaparte avait aussi institué pour chaque province du royaume +une maison d'éducation pour les jeunes filles de bonne famille (_di +civili natali_); pour la province de Naples, cette maison fut établie au +ci-devant monastère des bénédictines de San Marcellino. + +Joachim Murat, par un décret du 21 octobre 1808, disposa que le ministre +de l'intérieur prendrait les ordres de la reine, sous les ordres de +laquelle serait placé le collège d'Aversa, et qui en établirait le +règlement; le même décret mit une rente de 24,000 ducats à la +disposition du président de l'établissement, qui serait nommé par la +reine. Des lors, le collège put fonctionner. + +Peu de temps après, ces deux institutions d'Aversa et de Naples furent +réunies dans le local de la première, sous le nom de Maison Royale +Caroline; une série de décrets de Joachim accrut les rentes et modifia +l'administration de cet établissement. + +Le couvent de San Marcellino demeurait vide, mais il eut bientôt un +emploi analogue. Par un décret du 12 décembre 1810, Joachim maintint +dans son royaume les visitandines, «vu l'avantage que l'Empire français +et le Royaume d'Italie tirent pour l'éducation des filles de l'ordre de +la Visitation, rétabli et modifié par les décrets de notre auguste +beau-frère l'empereur Napoléon[220].» Voulant donc, disait-il, procurer +le même avantage à ses États, _où tant et de si grands motifs ordonnent +de multiplier les maisons d'éducation pour les deux sexes_, Joachim +autorisait à perpétuité les couvents de cet ordre actuellement établis +dans le royaume, permettait d'en instituer d'autres là où il serait +nécessaire et plaçait l'ordre sous la protection de la reine; les +visitandines étaient autorisées à recevoir des novices et à les lier par +des voeux simples, renouvelables chaque année, les voeux éternels +demeurant interdits à tous les membres de la congrégation, quelles que +fussent leurs conditions d'âge ou autres; les statuts de Saint-François +de Sales étaient maintenus, sauf à être revus et approuvés; l'Ordre +ressortirait pour le spirituel à l'évêque diocésain, pour +l'administration économique et pour l'enseignement au ministère de +l'intérieur. Un décret du 10 janvier 1811 assigna aux visitandines de +Naples le couvent de San Marcellino. + +Ces Dames avaient alors pour supérieure une Française, Mme Eulalie de +Bayanne.--J'interromps ici la notice de M. Croce pour dire que Mme de +Bayanne était une des trois filles de Louis de Lathier, marquis de +Bayanne, qui, à l'époque où Lachesnaye-Desbois imprimait son +_Dictionnaire de la Noblesse_, étaient visitandines à Grenoble. Elle +était assez avancée en âge au temps de Murat, puisque sa naissance +remontait à l'année 1741, comme on peut le voir par son acte de baptême, +que je dois à M. Lacroix, archiviste départemental de la Drôme: «L'an +1741 et le 2e janvier a été baptisée Geneviève-Eulalie, fille naturelle +et légitime de Mre Louis de Lathier de Bayane, seigneur d'Oursinas et +autres places, et de dame Catherine de Sibeud de Saint-Ferréol, ses père +et mère. Le parrain a été M. François Blancher, soubsigné, et la +marraine a été Mlle Marguerite Bonal, aussi soubsignée.» Signé: Bayane, +François Blanchet, Marguerite Bonnard, le chevalier de Bayane, Victoire +de Bayane, Duperon de Ravel, Trévy curé[221]. Mme Eulalie de Bayanne +avait sans doute passé en Italie à la suite de son parent, le duc +Alphonse-Hubert Lathier de Bayanne, auditeur de Rote en 1777, plus tard +cardinal, qui mourra le 6 avril 1813. Revenons à la notice de M. +Croce.--Les autres soeurs et les professeurs du couvent furent (à en +juger d'après les noms rencontrés par M. Croce, qui n'a point trouvé +l'état complet du personnel) des natifs de l'Italie et même de Naples. + +Le 27 février 1811, Murat approuva le règlement de l'institution; le 24 +septembre de la même année, il mit à la charge de la municipalité de +Naples l'entretien de l'édifice, la dépense de la chapelle, +l'acquittement de la contribution foncière, etc. + +Dans la correspondance du ministère de l'intérieur avec Mme de Bayanne, +on trouve une lettre du ministre en date du 31 mars 1811, où il lui fait +connaître que la volonté de Sa Majesté est qu'on forme non des +religieuses, mais des femmes utiles à la société civile, et prend des +mesures pour être informé, chaque semaine, de l'enseignement distribué +dans la maison et des progrès de chaque élève[222]. Le 22 août 1811, un +décret interdit de recevoir pour élèves à San Marcellino les enfants de +plus de douze ans; le 29 août, la maison fut autorisée à acquérir des +biens. Le 24 janvier 1812, le gouvernement approuva un règlement pour +les examens des élèves de San Marcellino. + +Tous ces documents proviennent encore du fascicule 714. + +Pendant ce temps, un établissement particulier de Naples, celui de Mme +Rosalie Prota, dans l'ex-couvent de San Francesco delle Monache, avait +acquis une grande réputation. Il existait donc alors dans le royaume +trois établissements importants pour l'éducation des filles. + +En 1813, la Maison Royale Caroline fut transférée d'Aversa à l'édifice +de Naples, appelé les Miracoli, en vertu d'un décret du 6 septembre de +cette année. Des décrets de ce même jour, du 13 janvier et du 17 +novembre 1814, en accrurent encore les rentes. La reine Caroline +déployait, en effet, une grande sollicitude pour ce collège, aidée, dans +son oeuvre intelligente, par le ministre Capecelatro, archevêque de +Tarente. + +L'année 1815 ramena les Bourbons... + +Le collège royal jouissait alors d'un revenu d'environ 40,000 ducats. La +direction et l'administration n'en relevaient d'aucun ministère[223], +parce qu'il était uniquement et directement gouverné par Caroline Murat; +Capecelatro, sous le titre de président, n'en réglait que la partie +morale. Un décret du 27 juin 1815 fit passer la maison sous la direction +du ministère de l'intérieur et en nomma président le prince de Luzzi, +dont un rapport, daté du 2 août suivant, constata que l'ordre et la +régularité qui y régnaient étaient absolument parfaits; le prince +proposait seulement l'adjonction d'un professeur de catéchisme, vu +l'importance suprême de cet enseignement... + +Sans continuer l'histoire de ces établissements, nous nous en tiendrons +aux faits que voici: + +En avril 1829, les visitandines quittèrent volontairement Naples, et +l'établissement de Mme Prota fut transporté au couvent de San Marcellino +qu'elles laissaient, et fondu avec leur collège. + +La même année, la reine Isabelle de Bourbon, femme du roi François Ier, +prit la direction des deux maisons, des Miracoli et de San Marcellino, +qui reçurent respectivement les noms de _Primo_ et_ Secondo educandato +Regio Isabella di Borbone_; toute la différence entre les deux +établissements était dans la classe sociale à laquelle appartenaient les +élèves; la discipline et l'instruction étaient les mêmes dans l'un et +dans l'autre. Le premier, qui comprenait les enfants des familles les +plus relevées, comptait deux cents places gratuites; le deuxième en +comptait cent quatre; les autres places des deux collèges étaient +payantes. La reine nommait aux places gratuites. Le programme des études +et le règlement se trouvent dans l'ouvrage intitulé: _Napoli e luoghi +celebri delle sue vicinanze_ (Naples, 1845, 2e volume, p. 45-51)[224]. + +Après 1860, la distinction de naissance établie entre les élèves des +deux collèges a été supprimée. Un statut organique commun aux deux +maisons a été promulgué le 12 septembre 1861, puis modifié le 13 février +1868 et le 3 octobre 1875. La maison des Miracoli porte le nom de +_Collegio Principessa Maria Clotilde_; celle de San Marcellino s'appelle +_Collegio Regina Maria Pia_. + +Pendant l'impression de ce volume, le hasard m'a fait connaître un +opuscule qui prouve une fois de plus l'estime dont jouissaient nos +collèges, et qui m'apprend en outre que Mme Prota, elle aussi, était +notre compatriote. C'est une brochure intitulée: _De la musique à +Naples, surtout parmi les femmes_. L'auteur en est la comtesse Cecilia +De Luna Folliero, qui a composé également des poésies et un livre +intitulé: _Moyens de faire contribuer les femmes à la félicité publique +et à leur bien-être individuel_. Ce dernier ouvrage a été traduit en +français, et le traducteur a réimprimé à la suite le susdit opuscule, +qui avait été composé et publié une première fois à Paris en 1826. Mme +De Luna Folliero reconnaît aux Napolitaines les plus heureuses +dispositions pour la musique, mais se plaint que trop souvent à Naples +les dames du monde, qui prétendent rivaliser pour les fredons avec les +chanteuses d'opéra, ignorent le premier mot de la musique vocale et +instrumentale. (Rappelons qu'un autre écrivain des Deux-Siciles, Ant. +Scoppa, avait soutenu que les connaissances musicales étaient moins +répandues dans sa patrie qu'à Paris.) Mais Mme De Luna Folliero termine +en exprimant l'espoir que l'éducation des napolitaines sera par la suite +moins négligée: «Déjà deux excellents établissements d'instruction +publique ont donné à Naples des jeunes personnes remplies de vertus, +d'esprit et de talents, dont l'heureux caractère empreint de cette +aimable franchise, de cette piquante vivacité qui caractérisent les +Napolitaines, leur fait soutenir sans crainte la comparaison avec les +femmes les plus distinguées de l'Europe. En un mot, elles ont tout ce +qu'il faut pour être des musiciennes parfaites, et font, par le double +charme de leurs vertus et de leur talent distingué, les délices et la +gloire d'un des plus beaux pays de la terre.» En note, elle désigne ces +deux établissements, celui des Miracoli et celui de Mme Prota: «Qu'il +soit permis à ma reconnaissance,» dit elle à propos de cette dernière, +«de rendre ici un hommage public au noble caractère et aux rares +qualités de cette dame aussi vertueuse que spirituelle. Née en France, +elle a transporté à Naples avec elle ses vertus, ainsi que les talents +qu'elle y avait acquis. Là, ses lumières l'ayant mise à même d'être à la +tête d'une grande maison d'éducation, son exquise sensibilité a fait de +cet établissement respectable le centre du bonheur pour les jeunes +demoiselles qui y sont élevées, et qui trouvent en elle une mère tendre +et éclairée. Cette digne Française, honneur de son sexe et de sa patrie, +a voulu en mon absence me remplacer à Naples auprès de mes filles, qui, +grâce à ses bontés, vont recevoir dans son institut une richesse qui +n'est point sujette aux revers de la fortune, une excellente éducation.» +Une des filles de Mme De Luna Folliero, Mme Aurelia Folliero, est en +effet devenue un écrivain distingué, et s'est notamment occupée de +l'éducation de la femme italienne, comme on peut voir dans un article de +la _Bibliografia femminile italiana_ (Venise, 1875), par M. Oscar Greco. + + +Pensionnat de jeunes filles de Lodi. + +Voici la traduction de la notice que je dois à l'amabilité de M. +Agnelli, de Lodi. + +La baronne Maria Hadfield Cosway fonda, en 1812, à Lodi, sous les +auspices de Franc. Melzi d'Eril, duc de Lodi, un pensionnat pour élever +les enfants de bonne condition dans les principes d'une saine morale et +faire d'elles à la fois de bonnes mères de famille et l'ornement de la +société. + +À l'origine, le personnel se composait de maîtresses laïques sous la +direction de la fondatrice; mais l'instabilité de ce personnel se +prêtait mal à l'adoption d'une méthode fixe telle que la voulait Mme +Cosway. Cette dame, qui joignait à son talent de peintre la passion des +voyages, crut voir au cours d'une de ses excursions en Allemagne, en +visitant les maisons consacrées dans ce pays à l'éducation des jeunes +filles, que les meilleures étaient celles que dirigeait l'association +religieuse des Dames Anglaises. D'accord avec le gouvernement, elle en +appela quelques membres à Lodi pour son collège. + +Dès lors, on nomma indifféremment cette maison Institut Cosway ou des +Dames Anglaises, et son existence légale fut constatée à l'occasion des +dispositions testamentaires de la fondatrice et sanctionnée dans un acte +du 7 juin 1833 par les soins de Me Giuseppe Carminali, notaire à Lodi. + +Le zèle des Dames Anglaises, dont Mme Cosway n'eut jamais qu'à se louer, +le patronage de la municipalité de Lodi, ont maintenu la prospérité du +collège, qui est aujourd'hui en grande partie peuplé de filles et de +petites-filles d'anciennes élèves de la maison. + +Le patrimoine du collège est, aux termes du testament de la directrice, +administré par une commission de cinq personnes; le revenu en est +administré par les Dames Anglaises. L'édifice est grandiose, bien +approprié à l'objet, et comprend: chapelle, vastes dortoirs, +réfectoires, salles pour les séances publiques, classes, bains et +cabinets de douches, bibliothèque, cabinet de physique, d'histoire +naturelle, gymnase, cours spacieuses, jardins, le tout bien aéré et +salubre. + +L'instruction est donnée par des institutrices italiennes pourvues des +diplômes de l'enseignement élémentaire et supérieur; on suit les +programmes officiels. Pour les langues française, anglaise, allemande, +il y a des institutrices appelées des maisons que la Congrégation +possède à l'étranger. Des maîtresses du dehors viennent donner les +leçons de musique, de dessin et de danse. + +Le nombre des élèves varie de 70 à 90[225]; le prix de la pension est de +800 francs, non comprises les leçons de musique et de dessin, qui se +payent à part. + +L'instruction se donne en cinq classes divisées chacune en deux +sections. Les trois premières embrassent l'enseignement élémentaire; la +quatrième prépare à l'instruction supérieure, qui s'achève en trois +années, c'est-à-dire dans la cinquième classe et dans deux cours de +perfectionnement. Puis, les élèves, quand elles le désirent, sont +admises au concours pour la patente normale supérieure qui a lieu dans +un établissement public. Le collège a figuré avec honneur dans ces +concours durant les années 1880 et suivantes. + +Les jeunes filles sortent d'ordinaire une fois par mois pour aller dans +leurs familles, où elles passent de plus, tous les ans, les quinze +premiers jours d'octobre; le reste des vacances s'écoule pour elles à la +maison de campagne du collège, sur les hauteurs de San Colombano. + +Un règlement intérieur détermine tous les détails d'administration, +d'instruction et d'éducation. + +La notice de M. Agnelli se termine par deux citations. La première est +extraite du journal _La Donna_, dirigé par M. Vespucci: «Je n'hésite pas +à affirmer que le collège Cosway, de Lodi, est un des meilleurs de +l'Italie et qu'il se place dans le petit nombre de ceux qui peuvent +soutenir la comparaison avec les plus renommés de l'étranger» (Numéro 15 +de la Ve année, 22 juillet 1879). L'autre citation est extraite du +dernier livre de Bonfadini: «Parmi les réformes pédagogiques dont +Francesco Melzi caressait l'idée, il faut mettre en première ligne +l'intérêt croissant qu'il porta aux nouvelles méthodes anglaises +d'instruction et d'éducation[226]. Ce fut lui qui, en 1812, acheta, à un +certain Luigi Piccaluga, l'ancien couvent de Santa Maria delle Grazie, +de Lodi, pour y installer un de ces établissements, qui acquit, par la +suite, tant de réputation sous le nom de Maison des Dames Anglaises. Ses +héritiers et successeurs continuèrent et parachevèrent ses intentions, +et, en 1833, le duc Giovanni Francesco céda, par acte notarié, à Mme +Maria Cosway, représentée par don Palamede Carpani, alors conseiller +inspecteur des écoles élémentaires, tout l'édifice de Lodi, où le +pensionnat a, depuis lors, siégé et fait honneur aux principes sur +lesquels il repose. + +À cette notice, pour laquelle je renouvelle ici mes remerciements à M. +Agnelli, j'ajouterai seulement que, à juger de Maria Cosway par +l'article que le _Dictionary of national Biography_ de M. Leslie Stephen +lui consacre, on prendrait une idée un peu moins favorable, non pas +certes de son zèle ou de son intelligence, mais de sa gravité; cette +femme de peintre, peintre elle-même, qui, entre deux accès de vocation +religieuse, parcourt, à ce qu'il semble, l'Italie en compagnie d'un +ténor italien (à la vérité sexagénaire et castrat), paraît moins bien +préparée à la direction d'un pensionnat que Mme de Lort et Mme de +Bayanne. Mais enfin, en lui conseillant de fonder un pensionnat, le +cardinal Fesch avait sans doute trouvé le moyen de la fixer, puisque +Melzi d'Eril se félicita de l'avoir encouragée. L'oncle de Napoléon +aurait même voulu l'attacher à la France, car c'est à Lyon, d'après son +biographe, l'abbé Lyonnet, qu'il aurait voulu lui confier une maison +d'éducation[227]. + + + +APPENDICE B. + +Projet de Napoléon Ier de fonder dans toutes les capitales de l'Europe +un lycée français.--Professeurs français et professeurs de français en +Italie, sous Napoléon Ier. + + +Pendant l'impression de ce volume, M. Caussade, l'aimable érudit de la +Bibliothèque mazarine, m'a fait une communication fort intéressante. Il +m'a raconté qu'au cours des travaux de la commission qui, sous l'Empire, +publiait la correspondance de Napoléon Ier, un membre de la famille +impériale, ayant pris l'habitude d'anéantir les documents dont la +divulgation lui aurait déplu, feu le docteur Bégin, un des membres de la +commission, eut l'idée de copier une partie des papiers qu'il classait. +Toutefois, ne voulant pas encourir l'accusation d'abus de confiance, il +cacha ses copies dans un coin de la Bibliothèque du Louvre, remettant +au hasard le soin de les faire retrouver un jour et au temps celui de +dissiper les scrupules qui en dictaient alors la suppression. Les +incendiaires de 1871 firent, sans le savoir, aux parents de l'Empereur, +le plaisir de les protéger contre l'indiscrétion de l'avenir. Or, parmi +les copies du Dr Bégin, brûlées avec la Bibliothèque du Louvre, il ne se +trouvait pas seulement des lettres, mais une foule de plans que Napoléon +jetait sur le papier, dans ses heures de loisir et qu'il se réservait +d'exécuter plus tard; et, parmi ces plans, se rencontrait celui +d'établir dans toutes les capitales de l'Europe un lycée français, pour +répandre dans tous les pays civilisés notre langue et notre littérature. +N'est-il pas curieux de voir Napoléon rêver longtemps à l'avance l'oeuvre +de l'Alliance française? Je remercie donc vivement M. Caussade, qui +tient ces détails de M. Bégin, de m'avoir fourni une nouvelle preuve de +l'importance que l'Empereur attachait à la collaboration de +l'Université. + +Il faut cependant reconnaître que Napoléon aurait fort malaisément +appliqué son vaste dessein. La preuve en est dans la peine qu'il eut à +recruter le corps enseignant pour la France même et dans la lenteur que +le prince Eugène et lui furent obligés de mettre à la nomination des +professeurs dont nous rassemblerons ici les noms. + +À part Silvio Pellico, qui enseigna le français à l'orphelinat militaire +de Milan, à partir de 1810, les noms à citer sont bien obscurs; +toutefois on ne jugera peut-être pas que ce soit trop d'accorder une +ligne de souvenir à des hommes qui ont travaillé à la propagation de +notre langue. + +Dans les Universités impériales, on trouve comme professeurs de +littérature française à Turin Gabriel Dépéret, à Gênes Marré, à Pise P. +d'Hesmivy d'Auribeau. Dépéret était membre de l'Académie de Turin, pour +la classe des sciences morales, de la littérature et des beaux-arts. Il +a inséré dans les _Mémoires_ de cette classe des _Recherches +philosophiques sur le langage des sons inarticulés_ (tome Ier, 1803), +des _Réflexions sur les divers systèmes de versification_ (tome II, +1805), et une dissertation intitulée: _Principe de l'harmonie des +langues, de leur influence sur le chant et la déclamation_ (tome III, +1809). Sur les nombreux écrits d'Auribeau, on peut consulter la _France +littéraire_ de Quérard et la _Biographie des hommes vivants_ (Paris. +Michaud, 1816-1819, 5 volumes). D'après les recherches que M. Ach. Neri, +bibliothécaire de l'université de Gênes, a bien voulu faire, à la prière +de M. le professeur Franc. Novati, Marré a laissé quelques écrits, +notamment celui-ci: _Vera idea delle tragedie di Vitt. Alfieri_; et le +_Giornale degli studiosi_ lui a consacré une notice en 1869. Je n'ai pu +me procurer cette notice. Ce Marré était sans doute le même que Gaet. +Marré, qui, professeur de droit commercial à l'université de Gênes en +1821, publia cette année-là à Milan une dissertation intitulée _Sul +merito tragico di Vitt. Alfieri_ composée pour un concours ouvert, en +1818, par l'Académie de Berlin, et destinée à défendre le poète d'Asti +contre les critiques de Schlegel. + +On voit dans le discours de P. d'Auribeau auquel nous avons fait des +emprunts, que, dans sa chaire de l'Université de Pise, il unissait, +comme il pouvait, l'enseignement de notre langue et celui de notre +littérature; il y dit qu'il commencera par examiner ce que ses élèves +savent de français, qu'il divisera d'abord ses leçons entre la grammaire +et la littérature, que ses élèves lui en rendront compte sous forme de +lettres; dans une note de la page 25, il se loue du soin et du succès +avec lesquels ils pratiquent cet exercice; quelques-uns traduisent en +vers italiens ou latins les vers français qu'il leur cite; à la page 3 +d'un avis aux élèves, placé à la fin, on voit que la leçon durait une +heure et demie, dont une demi-heure employée à la revision de la leçon +précédente et à des exercices de prononciation et de grammaire, puis le +cours de littérature commençait. + +Voici les noms des professeurs de français dans les lycées du prince +Eugène: + +Udine, Ant. Orioli; Capo d'Istria, Vincenzo Rebuffi; Bellune, Ant. +Ochofer, Trévise, Giov. Zucconi ou Souchon, prêtre; Vicence, Giov. +Domen. de Majenza[228]; Reggio d'Emilie, Tonelli[229]; Ferrare, Franc. +Guazagni, ex-comptable de la Compagnie de Jésus; Fermo, Arcang. Corelli, +de Faenza[230]; Crémone, Pierre Prégilot; Brescia, Jérôme Borgne; +Modène, Maselli; Côme, Carlo Bonoli; Cesena, Baldass. Gessi[231]; +Trente, Agost. Lutterati; Vicence, Emanuele N. fre (ces abréviations +indiquent peut-être qu'il s'agit d'un religieux)[232]. + +Pour les lycées des pays annexés à la France, on trouve à Gênes, +Berthon, qui, d'après M. Neri, devait être un religieux; à Casal, +Pachoud; à Parme, Reynaud. Ce Reynaud était probablement le Français de +ce nom qui dirigeait le collège des nobles, au moment où le fougueux +préfet du Taro y faisait régner, aux risques et périls de la maison, +l'esprit dont nous avons parlé. C'était peut-être aussi le conseiller de +préfecture qui, dans ce département, est appelé du même nom. + +Nous avons dit qu'Aimé Guillon était professeur de français à l'école +des pages du vice-roi. Si, comme le dit la _Biographie_ précitée des +_Hommes vivants_, il faut lui attribuer dans le _Giornale italiano_, non +seulement les articles signés _Guill._, mais les articles signés _O. +N._, ce serait probablement lui qui se serait attiré, par un article de +cette biographie, la réplique de Ludovico di Breme. + +Je dois à l'amitié de M. le professeur Morsolin, de Vicence, quelques +documents qui montrent les difficultés que le gouvernement rencontra +dans le recrutement du personnel. On trouve dans les archives du lycée +de Vicence une lettre du proviseur qui avertit que le jour de la rentrée +de 1809, Majenza ne s'est pas trouvé à son poste, non plus que le +suppléant qu'il a fallu lui donner l'année précédente pendant la plus +grande partie de laquelle Majenza a été absent; il prie donc le préfet +de faire cesser ce désordre; le préfet répond que, le directeur général +de l'Instruction publique ayant accordé à ce professeur un congé +jusqu'au 18 décembre, avec obligation de se faire suppléer à ses frais, +le proviseur est invité à trouver un suppléant capable. Le proviseur +réplique le lendemain qu'il s'étonne que le professeur de français, +après avoir si mal répondu l'année précédente au choix qu'on avait fait +de lui, ait eu le courage de solliciter encore un suppléant; que, si M. +Majenza continue, le nombre des élèves, déjà tombé de cinquante à cinq, +tombera à néant. Il n'en fallut pas moins chercher un suppléant, et +Majenza continua à ne plus se montrer. + +M. Morsolin m'a procuré deux autres communications, l'une de M. Vinc. +Joppi, bibliothécaire à Udine, qui m'apprend qu'un programme de ce Lycée +du 31 mars 1808 porte, comme grammaire française, la grammaire de +Goudar, précisément celle que, le 8 mai 1809, le _Giornale italiano_ +déclarera mauvaise[233]; l'autre de M. Pellegrini, bibliothécaire du +_Museo civico_ de Bellune sur Ochofer, qui eut l'honneur d'avoir pour +beau-frère le naturaliste Tommaso Catullo, mais le malheur d'appartenir +à une famille où tout le monde était fou, ses frères, sa soeur et lui; un +de ses frères se jeta dans la Piave, et lui-même se coupa la gorge en +1820. + +On pourrait presque compter comme un Français Ferri di San Costante, ce +recteur provisoire de l'Académie universitaire de Rome, qui n'eut sans +doute pas en cette qualité des occupations bien pénibles, car il +constituait son Académie à lui tout seul. Il n'avait nullement renié +l'Italie, puisqu'il écrivait dans la Gazette de Gênes contre les +déprédations commises par les Français aux dépens de cette ville; mais +il s'était certainement pénétré de notre esprit, puisqu'il s'était +établi de bonne heure chez nous, avait rempli la fonction de secrétaire +auprès de nos ambassadeurs en Hollande, puis, après avoir quitté la +France pendant la Révolution, avait été quatre ans proviseur du Lycée +d'Angers (Voir sur lui Quérard, la _France littéraire_; la Nouvelle +Biographie Générale; le quarantième volume de l'_Antologia_ de +Vieusseux, année 1830, page 203 et suiv. La même Revue apprécie dans +son quatorzième volume un de ses ouvrages, _Lo Spettatore_, où Ferri +examine les moralistes des divers pays et donne de petites dissertations +morales dans le goût de J.-J. Rousseau; cet ouvrage est à la +Bibliothèque nationale. S'il faut en croire le Dictionnaire de Larousse, +San Costante n'était que la traduction du nom de sa femme qu'il avait +ajouté au sien. Ces derniers documents m'ont été signalés par M. Luigi +Ferri, qui a bien voulu rechercher pour moi la trace de cet ancien +recteur). + +Le décret qui établissait le concours pour toutes les chaires de +facultés ou de lycées est du 17 juillet 1807; les professeurs de +français y étaient soumis comme les autres (Voir le _Giornale italiano_ +du 21 juillet 1807). + +Dans l'enseignement libre, parmi les cours de français, nous citerons +les suivants: Charles Rouy, après avoir fait quelque bruit à Milan par +des leçons d'astronomie en 1809, annonça le 4 janvier de l'année +suivante dans le _Giornale italiano_, la fondation d'une école +secondaire française et italienne dans cette ville, rue du Gesù, n° +1285. La Bibliothèque Brera, à Milan, a de lui un _Saggio di cosmografia +e descrizione del mecccanismo_, Milan, Pirotta, 1812, in-8.--Le 3 +septembre 1809, Bern. Rossi annonça dans la même feuille des cours +d'anglais, d'allemand, de français, d'italien qu'il ouvrait à Milan, rue +de la Passarella, n° 517.--Le 26 septembre 1809, G. B. Scagliotti fit +connaître par la même voie qu'il allait ouvrir, rue de la Marine, n° +1139, une triple école, 1° pour ceux qui ont les organes en bon état, 2° +pour les sourds-muets; 3° pour les aveugles; que de plus il ferait pour +les adultes des cours de psychologie et de grammaire philosophique; que +par là il mettrait en état de comprendre non seulement les auteurs +italiens, latins ou français, mais les anglais, etc.! + +Nommons, en terminant, deux hommes qui firent aussi connaître la France +en Italie: Ant. Eyraud, qui mérita, par ses leçons aux sourds-muets les +éloges de Lodovico di Breme, aumônier du vice-roi et fils du +prédécesseur de Vaccari au ministère de l'intérieur, et Louis Dumolard, +qui ouvrit à Milan, derrière le _Coperto dei Figini_, près du café +Mazza, un cabinet de lecture, fort bien fourni, pour les livres +français (_Giornale italiano_ du 26 juillet 1808). + + + + +APPENDICE C. + +Le personnel français au collège des jeunes filles de Milan.--La +comtesse de Lort.--Mme de Fitte de Soucy.--Institutrices et professeurs +de français. + + +LA COMTESSE DE LORT. + +La Chesnaye-Desbois, dans son Dictionnaire de la Noblesse indique deux +familles nobles de ce nom: l'une dont il écrit le nom en deux mots et +qui était du bas Languedoc, l'autre dont il écrit le nom en un seul mot +et qui était de Guyenne; c'est sans doute à cette dernière +qu'appartenait la première Directrice du collège de Milan, non par la +raison insignifiante que ses contemporains écrivent tous son nom en un +seul mot, d'autant qu'elle même l'écrivait en deux, mais parce que La +Chesnaye dit que quelques membres de cette deuxième famille s'étaient +transportés en Lorraine. En effet, La Folie, dans le catalogue placé en +tête de son histoire pseudonyme de l'administration du royaume d'Italie, +nous apprend que Mme de Lort avait été chanoinesse; or, en 1785, parmi +les _dames nièces_ du chapitre de Bouxières-aux-Dames, abbaye située à 8 +kilomètres de Nancy, où l'on ne pouvait être admis qu'en prouvant seize +quartiers de noblesse suivant les uns, neuf quartiers de chaque côté +suivant les autres, on trouve une dame de Lort et une dame de +Montesquiou[234]; et d'autre part, La Chesnaye nous dit qu'un arrêt qui +établissait la noblesse purement militaire de la famille Delort de +Guyenne, et que la Chambre des Comptes de Lorraine enregistra le 21 mars +1764, permit l'entrée de Mlle de Montesquiou, fille du chevalier +Delort, commandant de la ville, et de la citadelle de Nancy, au chapitre +de Bouxières. Ce chevalier et cette dame de Montesquiou sont évidemment +parents de Caroline de Lort: reste à savoir à quel degré, ce que +j'ignore. + +En 1785, un membre de la même famille, De Lort de Saint-Victor, était +membre du chapitre noble de la cathédrale de Nancy; à la même époque, un +baron de Lort figurait parmi les Commandeurs de Saint-Louis pour le +service de Terre; sa promotion remontait au 1er septembre 1766. (_La +France chevaler. et chapitr._) + +Je dois dire que M. Duvernoy, archiviste paléographe de +Meurthe-et-Moselle, qui a bien voulu, à la prière de M. l'inspecteur +général Debidour, consulter en ma faveur les archives et la bibliothèque +de Nancy, m'avertit que d'après une liste des dames qui composaient le +chapitre de Bouxières au moment où ce chapitre fut supprimé[235], Mme De +Lort avait pour prénoms Marie-Rose, que sa parente y est appelée +Marie-Thérèse-Agnès-Angélique De Lort-Montesquiou, et que ni l'une ni +l'autre ne porte le prénom de Caroline, invariablement attribué à la +Directrice du Collège de Milan. Mais l'assertion positive de La Folie +que notre Directrice avait été chanoinesse, l'uniformité avec laquelle +elle est appelée comtesse, me semblent exiger qu'on la reconnaisse dans +une des deux Dames du chapitre de Bouxières et qu'on admette qu'après la +Révolution elle aura pour une raison ou pour une autre signé avec un +autre prénom. + +Je dois également à M. Duvernoy le début de la lettre patente précitée: +«Vu par la Chambre la requête à elle présentée par le Sr Maximilien De +Lort, chevalier, seigneur de Montesquiou-Levantès, commandeur des villes +et citadelle de Nancy, la dame Elisabeth-Agnès De Lort de Saint-Victor, +son épouse, et le sieur Ch. Frédéric De Lort de Saint-Victor, brigadier +des armées du Roi Très Chrétien, son lieutenant au Gouvernement de +Strasbourg, chevalier seigneur de Tanviller, Saint-Maurice et +Saint-Pierrebois, expositive que, étant originaires de Guyenne et du +pays de Comminges, mais se trouvant établis en Lorraine... (Registre des +arrêts d'entérinement de 1764; coté B. 258 aux Archives de +Meurthe-et-Moselle, pièce n°11). + +D'après les registres de la paroisse Notre-Dame de Nancy, Maximilien De +Lort était mort le 6 décembre 1777, à l'âge de soixante-dix-sept ans +(Henri Lepage, _Archives de Nancy_, Nancy, Wiener, 1865, p. 372 du IIIe +vol.) + + +Mme DE FITTE DE SOUCY. + +Une dame de Soucy est comprise, ainsi que la veuve de Bernardin de +Saint-Pierre, parmi les dames dignitaires de Saint-Denis, dont Louis +XVIII approuva la nomination le 26 mars 1816 (p. 400 de l'_Histoire de +la Légion d'Honneur_ par Saint-Maurice, Paris, Dénain, 1833) et portée +comme trésorière cette année-là et l'année suivante dans l'Almanach +Royal, d'où elle disparaît en 1818; c'est sans doute l'ancienne +Maîtresse du collège de Milan. + + +INSTITUTRICES ET PROFESSEURS DE FRANÇAIS. + +Outre les dames citées au cours de notre étude[236], nous nommerons Mme +Rollin, qui se trouvait en fonctions depuis environ deux ans lors de +l'entrée des Autrichiens, et qui est indiquée comme Parisienne, ainsi +que Mme Dehuitmuid, dans le tableau du personnel rédigé en cette +occasion; vers la fin de 1815, rappelée chez elle pour des affaires de +famille, elle donna sa démission. + +Mme Joséphine De Laulnes ou Delaunes, qui figure dans le tableau du +personnel de 1815. + +Mme Gabrielle Rendu, fille d'un propriétaire de Gex, qui avait +vingt-quatre ans, lorsqu'elle remplaça la précédente; toutefois, dans +le tableau du personnel de 1822, on la fait naître à Mégrin-Genève. + +Mme Maire, de Besançon, qui entra au collège, le 9 avril 1827, à +trente-neuf ans, après avoir été dans l'établissement de Mme Lille (ou +Lilla) Viala, et en sortit le 30 avril 1830. + +Mme Negrotti, née à Marseille, était d'une famille gênoise; Mmes +Paccoret, Laracine, Tisserand, institutrices au collège, à l'époque de +la Restauration, étaient toutes trois de Chambéry; Mme Antoinette-Jeanne +Berthollet, entrée le 19 avril 1831, était de Carouge, près Genève. +J'ignore si Mme de l'Orne et Mme Luayon étaient des Françaises de +France. + +Garcin (J.-B. ou plutôt Balthazar) professeur de français au collège +depuis l'origine, prit sa retraite en 1830. Le Rapport dans lequel on +l'avait proposé pour cette place, lui attribuait la qualité de prêtre, +de professeur de français au collège de Porta Nuova à Milan et l'âge +d'environ quarante-cinq ans. Il eut pour successeur Salvatore Torretti, +de Gênes, qui avait étudié à Paris, et qui, en 1830, avait +cinquante-deux ans; Torretti employa dans son cours une grammaire de sa +composition (Voir sur toutes ces personnes, les divers cartons relatifs +au collège des jeunes filles de Milan, dans les Archives de l'État de +cette ville). + + + + +APPENDICE D. + +Élèves et professeurs italiens au collège de Sorèze pendant la +Révolution et l'Empire. + + +Le général baron de Marbot a résumé dans ses Mémoires[237] l'histoire du +collège de Sorèze, une des quatre maisons bénédictines où l'on avait +entrepris de prouver que la suppression des jésuites ne privait pas +irrévocablement le monde de maîtres habiles; les élèves y affluèrent +bientôt, et l'on vit même beaucoup d'étrangers, surtout des Anglais, des +Espagnols, des Américains, s'établir à Sorèze pour la durée des études +de leurs enfants. Pendant la Révolution, à la vente des biens du +clergé, le Principal, dom Ferlus, se porta acquéreur du collège et tout +le pays lui facilita le payement. La maison comptait alors, s'il faut en +croire le général, sept cents élèves; ce chiffre surprend un peu, +d'autant qu'à une époque bien plus favorable, en 1802, le collège +comptait seulement, d'après une brochure publiée cette année-là, le +nombre déjà respectable de trois ou quatre cents écoliers. Il fallut +seulement que le Principal feignant de s'accommoder aux idées du moment, +tolérât chez les élèves une tenue passablement négligée, et déployât +toutes les ressources de son esprit pour apprivoiser les représentants +en mission, dont au reste il fit ce qu'il voulut. + +Un peu après le temps où s'arrête, pour ce collège, le récit du général, +la réaction sanglante qui accompagna en Italie la destruction des +républiques fondées par la France, obligea de nombreux patriotes à +chercher un refuge dans notre pays. Deux Italiens, qui ont laissé un nom +dans la littérature, Urbano Lampredi et Filippo Pananti professèrent +alors à Sorèze, après avoir lutté pour les idées nouvelles, l'un à Rome, +l'autre en Toscane. Mais, parmi leurs élèves, se trouvaient beaucoup de +leurs compatriotes dont plus d'un appartenait à des familles mêlées aux +événements récents. Les Génois surtout connaissaient déjà le chemin de +Sorèze; car une partie des jeunes gens qui, avant l'occupation de Gênes +par les Français avaient essayé de renverser dans leur patrie le +gouvernement aristocratique, sortaient de ce collège. Ce piquant détail +d'une maison de bénédictins formant et recueillant des républicains +italiens a échappé à l'auteur du Voyage à Sorèze (Dax. 1802), J.-B. +Lalanne, et à celui de la Notice Historique de l'Ecole de Sorèze, Dardé. +Voilà pourquoi nous donnerons le tableau suivant que le Père Louis Selva +a bien voulu, avec la permission de M. le Directeur du collège, rédiger +pour moi. Nous rangerons les élèves italiens d'après l'année de leur +entrée au collège de Sorèze. + +Ant. Greppi, de Milan (Probablement de la famille d'un des rédacteurs de +la Constitution de la Cisalpine en 1797), entré en l'an VIII. + +Léon. Bensa, de Gênes ou de Porto Maurizio[238], probablement de la +famille du personnage du même nom qui a travaillé à la Constitution de +la République Ligurienne; Gianpietro et Giuseppe Franco, de Gênes; +Luigi, Giulio, Orazio, Galeas Calepio, de Bergame; Visconti, de Milan, +parent peut-être de Franc. Visconti qui a fait partie du gouvernement de +la Cisalpine; Giov. Carlo Bataglini, de Nice, entrés en l'an IX. + +Giovanni et Ridolfo Castinella, de Pise (Ce sont évidemment les fils de +Castinelli, chef des démocrates de Pise, dont M. Tribolati nous apprend +que les fils vinrent étudier à Sorèze, à la suite des troubles de la +Toscane. _Saggi critici e biografici_, Pise, Sproni, 1891, p. 260, n. +1), entrés en l'an X. + +Angelo Campana, de Turin (dont le père servit avec honneur comme général +dans les armées de Napoléon Ier); Franc. Guide, de Nice; Gius. Avogrado +(sans doute, pour Avogadro), de Turin, de la famille de Pietro Avogadro, +comte de Valdengo et Formigliana et membre du gouvernement provisoire +que le Directoire avait institué en Piémont[239]; Auguste Sibille, de +Nice; G. B. Bobone, de San Remo ou de Gênes; G. B. et Luca Podestà, de +Gênes; Luigi Littardi, de Gênes, probablement de la famille de Nicoló +Littardi, membre du Directoire de la République Ligurienne; Bartolomeo, +Luigi et Enrico Boccardi, de Gênes; Giuseppe Franchetti, de Final, +entrés en l'an XI[240]. + +Carlo Alessandro Camilla, de Turin; Francesco Gioan, de Nice, entrés en +l'an XII. + +Cesare Rufli, Ant. Feraudi, Charles Bades, Lorenzo Gioan, tous quatre de +Nice; Em. Orosco, de Milan, entrés en l'an XIII. + +Bartol. Pontio, de Gênes; Giov. Freppa, de Livourne; Luigi Grillo, de +Moneglia; Bartol. Costa, de Gênes, de la famille de Paolo Costa, qui fut +membre du gouvernement de la République Ligurienne, entrés en 1807. + +Alexandre Roux, de Livourne, entré en 1808; + +Luigi Viala, de Ferrare, entré en 1812. + +À ces noms j'ajouterai ceux des enfants de Lavilla qui étudiaient à +Sorèze en 1803, tandis que leur père et le beau-frère de celui-ci, +Saint-Martin La Mothe, administraient des départements italiens (Préface +du livre de Denina, _Dell'uso della lingua francese_... Berlin, 1803). + +Les nominations obtenues par les élèves italiens pendant ces années (les +registres du collège ne mentionnent pas d'italiens pour les années 1813 +et 1814) prouvent qu'ils y firent très bonne figure, surtout les +Castinella. Sans les transcrire, notons les titres des cours qu'on +suivait au collège; on ne sera pas surpris d'apprendre qu'on enseignait +à Sorèze, le latin, l'histoire, la géographie, la mythologie, +l'éloquence, l'idéologie, la littérature, la géométrie, la physique, +l'histoire naturelle, les langues vivantes; celles-ci avaient été dès +l'origine cultivées dans le collège; M. Liard a rappelé que dom Ferlus a +proposé un plan pour la réforme des Universités où figure l'étude de +l'anglais et de l'allemand avec obligation aux candidats aux examens de +Droit de connaître cette dernière langue; mais on s'attendait moins à +des prix de statistique, de fortifications, de poésie dramatique, +d'apologue, de poésie pastorale, de poésie lyrique, épique, didactique, +de déclamation théâtrale. + +Pananti, qualifié de citoyen d'abord, de monsieur ensuite, est porté +sur les registres comme professeur d'italien, en l'an VIII, en l'an IX, +en l'an X[241]; Lampredi, comme professeur de métaphysique et de +physique générale, en l'an X; comme professeur de physique générale, de +latin et de grec, en l'an XII; comme professeur de physique générale, de +calcul différentiel et intégral en l'an XIII. Une telle variété +d'attributions préparait ce dernier à mériter l'éloge que lui donne +Lodovico di Breme (_Grand Commentaire sur un Petit Article_) quand il +dit que lui et Carpani, professeurs à l'Ecole des Pages, le premier pour +les mathématiques, le deuxième pour l'histoire, tempéraient heureusement +l'instruction trop scientifique qu'on y donnait par les digressions +qu'ils faisaient, l'un dans la théorie fondamentale du raisonnement, +l'autre dans ses applications morales et politiques. D'après la Nouvelle +Biographie Générale, Lampredi ne quitta Sorèze qu'en 1807. + +Un de leurs collègues français de Sorèze, Cavaille, qui y enseigna de +1795 jusqu'à 1825, où ses opinions libérales lui firent perdre sa place, +traduisit en vers Virginie, Saül et Myrrha, d'Alfieri; et, sans une +cabale, Talma, dit-on, eût fait jouer ces traductions au +Théâtre-Français. (Magloire Raynal, 1er volume de _Bibliographies et +Chroniques Castraises_. Castres, 1833-7, 4 volumes.) + + + + + +APPENDICE E. + +Cours d'italien à Lyon sous Napoléon Ier. + + +Aux indications données dans cette étude j'ajouterai ce qui suit: dans +le _Giornale Italiano_ du 15 juin 1812, Raymond annonce que l'Ecole de +Commerce de cette ville, située Coteau du Verbe-Incarné, n° 153, +enseignera, entre autres choses, l'italien et l'allemand. Dès avant la +Révolution, entre 1780 et 1790, sur treize maîtres de langues +étrangères, huit, dont six italiens, y enseignaient l'italien. Je dois +cette dernière particularité à une obligeante communication de M. +Bleton, membre de l'Académie de Lyon et secrétaire du palais des Arts, +que M. Bayet, recteur de l'Académie de Lille, avait interrogé pour moi. +L'italien était enseigné dans l'établissement fondé à Lyon par Esclozas +et loué dans un article du _Courrier_ du 25 juillet 1786. + +J.-B. Say, dans le fragment de Mémoires publié par M. Léon Say dans les +_Débats_ du 8 juillet 1890, dit que, à neuf ans (par conséquent vers +1776), il fut mis dans la pension que venaient d'établir à une lieue de +Lyon, au village d'Ecully, l'abbé Gorati et le Napolitain Giro, qui fut +plus tard un des martyrs de la république parthénopéenne; que cette +école, où l'on appliquait des méthodes très incomplètement inspirées par +l'esprit philosophique, essuya des persécutions de la part de +l'archevêque de Lyon; que, au surplus, les deux chefs de la maison +étaient bons, dévoués à leurs élèves, et que, s'ils enseignaient fort +mal le latin, ils enseignaient assez bien l'italien. + + + + +APPENDICE F. + +Ginguené. + + +La vie et les ouvrages de Ginguené offriraient une étude très +intéressante. D'une part, on y tracerait la triste et curieuse histoire +de ces hommes honnêtes mais prévenus qui se laissèrent maladroitement +entraîner à recommencer sous une autre forme la guerre que La Montagne +avait faite au christianisme, qui se crurent modérés parce que, à la +guillotine, ils substituèrent les tracasseries, les coups d'État sans +effusion de sang et la déportation, qui achevèrent de perdre, par leur +imprudence, la République qu'ils honoraient par leur désintéressement et +qu'ils eurent l'honneur de regretter toujours. D'autre part, on +comparerait les travaux de Ginguené sur la littérature italienne avec +ceux de Tiraboschi, de Quadrio, de Fontanini, de Corniani, etc.; on y +verrait l'esprit voltairien fausser quelquefois l'appréciation des +siècles, mais diriger l'érudition au profit du bon goût et de la science +véritable. Ginguené, dont la bibliothèque comprenait trois mille volumes +italiens, avait de bonne heure et profondément étudié la littérature de +nos voisins, mais il croyait qu'un érudit n'a fait qu'un tiers de sa +tâche quand il a recueilli des faits, et qu'il lui reste à en discerner +l'importance et à présenter d'une manière piquante ceux qui méritent +d'être conservés. + +Parmi les articles de journaux écrits contre Ginguené, à l'époque où son +amour inquiet et intolérant pour la liberté s'exhalait dans son ouvrage +_de M. Necker et de son livre intitulé De la Révolution française_, nous +citerons la _Gazette française_ du 15 juillet 1797, qui commente le +frontispice du 32e numéro de l'_Accusateur public_, de Richer Sérisy, où +l'on voit _un petit homme comme Ginguené, chauve comme Ginguené, portant +des lunettes comme Ginguené_, qui reçoit une bourse d'un homme en +manteau de Directeur et bossu, c'est-à-dire de Larevellière-Lépeaux; le +lieu de la scène est le club de Salm; tous les membres aiguisent des +poignards; sur la figure de chacun d'eux, dit la _Gazette_, on peut +mettre le nom d'un coquin connu. (Voir une autre annonce de ce numéro de +l'_Accusateur public_, dans le _Courrier républicain_ du 15 juillet +1797. Le 30e numéro de l'_Accusateur public_ traite Necker aussi mal que +faisait Ginguené, au nom de principes différents.) Par contre, quand, au +lendemain du 18 fructidor, on planta un arbre de la liberté au club de +Salm, et que Benjamin Constant harangua, du haut d'une galerie, +l'assistance répandue dans le jardin, le directeur de l'instruction +publique, Ginguené, qui chante, en l'honneur du récent coup d'État, des +vers _qu'il faisait en quelque sorte à mesure qu'il les chantait_, +reçoit les félicitations du Conservateur de Garat, Daunou et Chénier +(numéros des 18 et 21 septembre 1797). Daunou écrira plus tard une +notice très bienveillante sur Ginguené pour la deuxième édition de +l'_Histoire de la littérature italienne_. Lady Morgan, qui avait visité +Ginguené dans ses dernières années, lui consacre aussi un passage très +sympathique, dans la relation de son voyage en France, aux pages 272-283 +du deuxième volume de la traduction française (Paris, Treuttel et Wurtz, +1818, 2 vol. in-8). + +Ginguené est encore fort maltraité par Mme Vigée-Lebrun, dans les +_Portraits à la plume_, insérés à la suite de ses _Souvenirs_; par Mme +de Genlis, au Ve vol., p. 281 et suiv. de ses _Mémoires_; par +Chateaubriand, qui le citait avec honneur dans son _Essai sur les +révolutions_, mais qui marque peu de sympathie pour lui, dans ses +_Mémoires d'outre-tombe_, à la p. 239 du Ier vol., et à la page 223 du +IIe. + +Sur ses leçons à l'École normale, voir l'_Histoire littéraire de la +Convention_, par Eug. Maron, p. 159-160, 328-331. M. Ristelhuber a +rappelé la candidature malheureuse de Ginguené contre Andrieux, pour un +fauteuil de l'Académie française, dans la préface des _Contes +d'Andrieux_, pour l'édition de MM. Charavay, Paris, 1882. + +Il importerait aussi d'examiner le rôle diplomatique de Ginguené en +Italie[242]. Il a pu s'y montrer hautain à l'égard du roi de Sardaigne, +et peu scrupuleux observateur de l'indépendance de la Cisalpine, comme +le dépeint M. Tivaroni (_L'Italia durante il dominio francese_, I, 43, +47, 143); encore Ginguené protestait-il qu'il avait, au péril de sa vie, +sauvé le Piémont de _révolutions subversives et sanglantes_, ajoutant +que, quand on avait voulu un agent pour jouer un rôle perfide à Turin, +on avait cherché un autre que lui (Lettre précitée à un académicien de +l'Académie impériale de Turin). Quoi qu'il en soit, il paraît difficile +d'admettre qu'il se soit fait donner des présents par le gouvernement +provisoire de Turin, comme le dit encore M. Tivaroni, qui cite pourtant, +mais sans en tenir compte, le jugement de Botta sur Ginguené: _homme +vraiment probe, âme bienveillante_ (ceci est un peu exagéré, quoique +Lady Morgan prétende qu'on disait _le bon Ginguené_), _esprit cultivé, +mais imagination ardente, et très tenace dans ses idées_. + +C'est dans les _Débats_ qu'il faut chercher les nombreux articles de +Féletz, contre le cours de Ginguené à l'Athénée d'où est sortie +l'_Histoire de la littérature italienne_; car Féletz ne les a pas tous +recueillis dans ses _Mélanges_. En réponse à ses attaques quelquefois +justes, plus souvent malveillantes, on peut citer les articles de +Fauriel dans le _Mercure_ (31 août, 7 septembre, 19 octobre 1811, 5 +décembre, 12 décembre 1812, 30 janvier 1813), et l'unanimité des +journaux italiens du temps, par exemple le _Poligrafo_, de Monti du 21 +avril 1811, du 16 février 1812; le _Conciliatore_ du 12 novembre 1818, +du 1er avril 1819; le _Spettatore_, p. 335-9 et 353 du IXe volume; le +_Giornale enciclopedico di Firenze_, p. 97 du IIIe volume. Une preuve +curieuse de l'estime dont Ginguené jouissait en Italie, est que le +_Giornale bibliografico universale_ déclare, dans son Ve volume, que la +lettre où notre compatriote qualifie d'_ingrat_ et de _lâche_, le +procédé fort étrange en effet d'Alfieri à son égard, est dictée par un +_noble ressentiment_. Quelques-unes des dates qui précèdent prouvent que +ce ne fut pas seulement sous la domination française qu'on s'exprima +ainsi. D'ailleurs, Ginguené ne comptait pas parmi ceux dont le +gouvernement français eût récompensé les flatteurs. Enfin, veut-on des +témoignages intimes? Sismondi s'exprime avec éloge sur l'ouvrage de +Ginguené dans ses lettres à la comtesse d'Albany, et Giordani écrit à +Cicognara: «Si Ginguené veut savoir combien d'Italiens l'estiment et +l'aiment, ne manque pas de m'inscrire sur ce très long catalogue.» +(Lettre du 14 juillet 1813, p. 55 du IIIe volume de son _Epistolario_.) + + + + + +APPENDICE G. + +Conversion de La Harpe.--Sa conduite pendant la Terreur. + + +Les défauts de La Harpe, en survivant à sa conversion, ne contribuèrent +pas peu à la faire taxer d'hypocrisie par les philosophes. Toutefois, +non seulement Mme de Genlis, qui avait autant à se plaindre qu'à se +louer de lui, mais Benjamin Constant qui était allé, dans le feu de la +polémique, jusqu'à dire que La Harpe avait été _athée par peur_, et, +avant eux, Daunou, Dacier, Morellet, ont rendu hommage à la sincérité de +son changement[243]. On trouve, d'ailleurs, dans ses controverses contre +les philosophes, dans son _Apologie de la religion_ qui fait partie des +_OEuvres choisies et posthumes_, des passages touchants ou énergiques +d'autant plus concluants que le talent naturel de La Harpe n'était pas +de ceux qui suppléent à une émotion véritable. Dans l'article du _Cours +de littérature_ sur Diderot, par exemple, il relève vivement le mot +célèbre: «Élargissez Dieu!» il montre combien il est faux que les gens +du peuple croient que Dieu est renfermé dans les églises, en donne pour +preuve la fête des Rogations et, à propos des arrêtés qui interdisent +cette fête, s'écrie en apostrophant Diderot: «Ah! lorsque Dieu et ses +adorateurs sont légalement confinés dans les temples, ce mot qui, dans +ta bouche, n'était qu'un extravagant blasphème; ce mot, pris dans un +sens trop réel et trop juste; ce mot nous appartient aujourd'hui, et +c'est bien nous qui avons le droit de dire: «Élargissez Dieu!» On pourra +lire encore, dans la préface de son _Apologie de la religion_, quelques +lignes émouvantes sur le bienfait que Dieu accorde aux incrédules quand +il les éclaire, et cette forte peinture de la jalousie des philosophes +contre l'Église: «J'ai vu moi-même mille fois saigner cette plaie +honteuse, surtout depuis que nos philosophes, faisant corps sous les +remparts de l'Encyclopédie, enhardis les uns par les autres, fortifiés +par la renommée littéraire devenue une espèce d'idole pour un peuple qui +ne voulait plus avoir que de l'esprit, en vinrent jusqu'à s'indigner +tout haut qu'il y eût au monde une autorité, une puissance au-dessus des +_précepteurs du genre humain_, titre modeste, comme on voit, et qu'ils +se prodiguaient à tout moment les uns aux autres en prose et en vers.» +De même le passage où il se promet de montrer _combien ceux qui +s'exagèrent la puissance révolutionnaire et ses effets possibles et sa +durée probable, sont loin de la juger dans leurs craintes comme elle se +juge dans les siennes_[244]. Il y a aussi de la sensibilité dans les +passages où La Harpe cite, pour les condamner, ses anciens sarcasmes +contre le christianisme. Enfin cette Apologie et son Discours sur le +style des prophètes et l'esprit des Livres saints attestent qu'il a +compris et goûté l'Écriture. Dans ce dernier ouvrage, il explique +judicieusement qu'il ne faut pas confondre les exigences particulières +du goût de chaque nation avec les règles universelles du goût; que, +d'ailleurs, quand on approfondit les sentiments qui font parler les +écrivains hébreux, notre goût même cesse de réclamer; que les +répétitions d'idées, de sentiments dans les _Psaumes_ sont les effets +naturels de l'amour pour Dieu qui y déborde, car _celui qui aime ne +s'occupe uniquement qu'à répandre son âme devant ce qu'il aime et à +exprimer ce qu'il sent, sans songer à varier ce qu'il dit_. L'éloquence +des Psaumes, qui triomphe de ses scrupules littéraires, touche aussi son +coeur: il affirme que nul écrivain non chrétien n'a si bien peint la +bonté familière qui, suivant un prophète, _retournerait le lit de +l'homme qui souffre_, et qui, jointe à la plus magnifique peinture qu'on +ait jamais faite de la majesté de Dieu, forme _une démonstration morale +venue de l'inspiration divine_; et montre que si, de tout temps, on a +détesté le vice, seuls, dans l'antiquité, les prophètes ont souffert à +la vue des péchés d'autrui. + +On retrouve malheureusement l'âpreté habituelle de La Harpe dans la +manière dont il s'exprime sur les incrédules dans son _Apologie de la +religion_, soit parce que, en psychologue de l'ancienne école, il sait +mal apercevoir chez le même homme des qualités contradictoires, soit +parce qu'il était malaisé d'apprécier la philanthropie de Voltaire et de +Rousseau au moment où leurs disciples venaient de gouverner par la +guillotine. Il va jusqu'à absoudre l'inquisition et les supplices +d'hérétiques, sinon comme hérétiques du moins comme factieux. Mais +l'intolérance, qui n'est pas en elle-même un signe de foi, n'est pas non +plus un signe d'hypocrisie. + +Quant au reproche souvent répété d'avoir sous la Terreur flatté et +excité la démagogie, La Harpe ne le mérite point davantage. + +Sans doute, il avait partagé à cette époque l'espérance haineuse que +caressaient également Mirabeau, les Girondins et Robespierre, de voir +bientôt disparaître le catholicisme. Il faut en croire l'abbé Morellet, +quand il dit au chapitre XXII de ses _Mémoires_ que La Harpe _venait +s'asseoir content de lui-même_ entre l'abbé Barthélemy et lui à +l'Académie française, _après avoir imprimé dans le «Mercure» contre les +prêtres une satire sanglante_: tel est en effet l'esprit qui inspire +tous les articles de critique littéraire insérés alors dans ce journal +par La Harpe[245], mais il ne faut pas faire de lui un pourvoyeur ni un +panégyriste de l'échafaud. + +1° Les expressions de la fameuse _Ode_ lue au Lycée le 3 décembre 1792, +où Palissot voit une glorification des massacres de septembre, +s'appliquent au 10 août; les menaces que La Harpe y fait entendre visent +les ennemis du dehors. + +2° On a dit souvent qu'il avait, dès 1792, coiffé spontanément le bonnet +rouge au lycée. Il s'est expliqué sur ce point dans le _Mémorial_ du 10 +juillet 1797; il y déclare que c'est au renouvellement des cours de +1794, et pour obéir à une disposition prise par les administrateurs du +Lycée, qu'il s'en coiffa un instant, comme ses collègues Sue, +Deparcieux, Le Hoc; et je n'ai pas vu que les deux journaux contre +lesquels il se défend, dans cet article, d'avoir appuyé la Terreur, le +_Journal de Paris_ et le _Rédacteur_, feuille en partie officielle, +contredisent cette réplique[246]. + +3° Attaqué sur ses articles du _Mercure_, notamment le 6 juillet 1797 +par le _Journal de Paris_, La Harpe a prouvé victorieusement que, durant +l'année 1793, longtemps encore après le 31 mai, il n'avait cessé d'y +faire entendre à la Convention de sages et courageuses vérités[247]. Il +est inutile de transcrire tous les passages qu'il cite, je me bornerai à +cette phrase que j'ai relevée dans le _Mercure_ même[248], sur +l'imprudente déclaration de guerre faite aux puissances; après avoir dit +que la politique d'un peuple libre _ne doit être que la fermeté calme +et intrépide d'une nation qui a proclamé son indépendance, et non +l'orgueil insensé qui proclame la guerre contre tous les rois_, il +ajoute: «Nous avons fait de cruelles fautes, parce que l'ostentation +d'un charlatanisme mercenaire a pris la place de ce courage tranquille +et désintéressé qui caractérise les vrais républicains.» Qu'on lise les +autres articles de 1793 auxquels il renvoie, et l'on avouera que peu de +victimes des _décemvirs_ avaient condamné plus fortement leur politique. + +4° M. Aulard a très justement blâmé La Harpe, dans la _Justice_ du 25 +novembre 1889, d'avoir proposé, au club des Jacobins, le 17 décembre +1790, d'ôter des tragédies les maximes monarchiques, et, dans le +_Mercure_ du 15 février 1794, de faire disparaître sur les livres de la +Bibliothèque nationale les armoiries royales; il s'est félicité à bon +droit que La Harpe n'ait pas reçu satisfaction sur ce dernier point. Ces +deux motions de La Harpe étaient à la vérité fort ridicules. Mais +heureux qui, parmi les hommes en vue de cette époque d'affolement, n'a +dénoncé que des vers, même classiques, et des armoiries, même +artistiques, alors qu'autour de lui, par frénésie, par rancune ou par +peur, tant d'autres demandaient ou accordaient la tête d'un Lavoisier, +d'un André Chénier, d'un Malesherbes! + +Il faut toutefois reconnaître que le courage de La Harpe a fini par +faiblir, vaincu par la durée affreuse et l'accroissement incessant du +péril. Il ne faut sans doute pas abuser contre lui d'une assertion de +Laya déclarant, près de quarante ans après, avoir vu, au lendemain du 10 +thermidor, une lettre pleine de flagornerie, que, du fond de sa prison, +La Harpe aurait écrite à Robespierre à propos de son discours en +l'honneur de l'Être suprême[249]; car, outre que la mémoire de Laya a pu +le tromper sur l'existence ou sur l'auteur de cette lettre, il a pu à +distance s'en exagérer la politesse. Mais il y a dans le _Mercure_ de +1794 quelques passages que La Harpe n'a pas réussi à justifier. Il +prétend que ce sont des expressions à double entente que ces épithètes +de _mémorable_, de _si constamment et si éminemment révolutionnaire_ +qu'il applique le 15 février 1794 à la Commune de Paris dans un article +de complaisance sur les poésies d'un de ses membres, Dorat-Cubières; il +explique de même le passage du 8 mars, dans lequel il dit que, si l'on +n'avait pas encore formé le projet de reviser les noms des rues de +Paris, _c'est qu'il n'y avait pas non plus de modèle de cette autorité +révolutionnaire qui a produit tant de merveilles inouïes jusqu'à nos +jours, parce qu'elle tient à un enthousiasme patriotique qui se porte +sur tout et fait exécuter d'un commun accord ce qui, par sa nature, ne +saurait se commander et ce que, partout ailleurs, on tenterait +vainement_. Mais en vérité, à lire ces deux articles, il est impossible +d'y apercevoir l'ironie que l'auteur des courageux articles de 1793 +avait peut-être voulu y mettre. Or, un compliment ironique dont +l'intention moqueuse passe inaperçue ressemble fort à une flatterie. + +Il se peut donc que La Harpe ait cédé à un moment de défaillance, mais +il a racheté cette faiblesse, d'abord par sa détention de quatre mois +(avril-juillet 1794) qu'il encourut pour avoir blessé les puissants du +jour, soit dans leur fanatisme politique, soit dans leur vanité de +littérateurs[250], puis par l'intrépidité avec laquelle, depuis sa +sortie de prison, il lutta pour ses croyances. Si sa conversion ne l'a +guère rendu plus charitable[251], ni plus modeste, elle l'a rendu plus +courageux; c'est une nouvelle preuve qu'elle fut sincère. + +On n'a voulu voir dans sa polémique de 1795 et de 1797 que l'emportement +d'un zèle aussi impuissant qu'imprévu, comme si, à braver la Convention +et le Directoire, il n'avait encouru que des épigrammes. N'est-ce donc +rien que d'avoir dû se cacher un an après le 13 vendémiaire, deux ans +après le 18 fructidor? On ne l'inquiéta pas durant ces retraites +forcées; mais serait-il mort dans son lit si les agents de Larevellière +l'avaient arrêté en 1797? La _Décade_ du 10 frimaire an IX raille comme +plat et injuste le mot de La Harpe, qu'au 18 fructidor _on ne tuait +plus, mais on faisait mourir_; la bonne _Décade_ prend apparemment pour +une excursion de plaisance la déportation à la Guyanne, et croit que +tout le monde en est revenu. Faut-il d'ailleurs oublier le dénuement +auquel l'impossibilité de reparaître en chaire condamnait La Harpe[252]? + +Refusons-lui donc l'aimable modération qui attire la sympathie, mais +accordons-lui, pour sa conduite pendant ses dernières années, la loyauté +courageuse qui commande l'estime[253]! + + + + +APPENDICE H. + +Liste des professeurs de l'Athénée. + + +On nous pardonnera sans doute les lacunes de ce tableau qui, tout +incomplet qu'il est, nous a coûté de très longues recherches. Les +programmes des cours se publiaient tantôt en octobre, tantôt en +novembre, tantôt en décembre, quelquefois en janvier; un même journal ne +les publiait pas toujours: on voit combien pour trouver celui d'une +seule année il faut feuilleter de périodiques, quand on n'a pas la +chance rare de mettre la main sur les prospectus que l'établissement +publiait. + +Pour les années antérieures à 1789, à la réserve de 1785, je ne puis +rien ajouter aux indications fournies dans mon étude, sauf que Chazet +(Éloge de La Harpe, 1805) compte, comme La Harpe dans sa Correspondance +Russe, Marmontel et Monge parmi les professeurs de la maison, et que +d'autre part on ne trouve rien à cet égard dans les _Mémoires_ de +Marmontel ni dans les notices composées sur Monge par son neveu Barnabé +Brisson et par Charles Dupin. + +1784-1785. + +Mithouard (chimie); Deparcieux (physique); Flandrin (hippiatrique); Sue +(anatomie); Prévost (mathématiques et astronomie); l'abbé Curioni +(italien); Lenoir (anglais); l'abbé Pelicer (espagnol); Friedel +(allemand) (_Liste de toutes les personnes qui composent le premier +Musée_... 1785). + +1789-1790. + +Aux professeurs que j'ai cités pour cette année, il faut, d'après la +_Chronique de Paris_, du 4 décembre 1789, ajouter l'abbé Ray, qui, +l'histoire naturelle ne pouvant être enseignée par un seul maître, se +chargea d'un cours de zoologie. Pendant cette année lycéenne, La Harpe +se fit quelquefois remplacer par Jacques-François-Marie de Boisjolin, +lecteur du duc de Montpensier; celui-ci, selon l'article que lui +consacre la _Nouvelle biographie générale_, aurait simplement lu au +Lycée les cahiers de La Harpe; mais l'article de la _Chronique de +Paris_, du 27 mars 1790, ne paraît pas réduire M. de Boisjolin à ce rôle +effacé. Le _Moniteur_ du temps donne de nombreux extraits du cours de +l'avocat de La Croix, sur lequel on peut consulter, outre la Table de ce +journal, pour la suite de sa vie, ses propres ouvrages: _Constitutions +des principaux États de l'Europe et des États-Unis d'Amérique_; le +_Spectateur français pendant le gouvernement révolutionnaire_. (En 1815, +il donna une édition retouchée de ce dernier ouvrage,) Le _Moniteur_ du +10 février 1790 donne des détails sur le cours de Fourcroy. + +1790-1791. + +La _Chronique de Paris_ du 9 janvier 1791 dit que le Lycée maintient, +cette année, avec les mêmes professeurs, les mêmes cours que l'année +précédente, savoir: littérature, histoire, physique, chimie, anatomie, +histoire naturelle, anglais, italien. Sur les leçons d'ouverture de +Fourcroy, Sue, Boldoni, La Harpe, voir le numéro de ce journal du 13 +janvier 1791. Pendant cette année, le Lycée projeta un cours d'allemand +et ouvrit un cours de grec fait par un Grec (_ibid._, n°s du 11 février +et du 4 mai 1791.) Sur les embarras financiers du Lycée à cette époque, +voir ibid., n°s du 13 septembre et 26 décembre 1790 et du 9 janvier +1791. Consulter encore sur le Lycée le même journal, p. 139 du IIe +volume, p. 377 du IVe et le _Moniteur_ du 14 janvier 1791. + +1791-1792. + +Le registre des assemblées générales des nouveaux fondateurs du Lycée +donne, pour cette année, le 17 août 1792, à la fois les noms et les +honoraires: Fourcroy, 2000 fr.; Deparcieux, _id._; Garat, 1000 fr.; Sue, +1200 fr,; Roberts (Anglais), 800 fr.; Boldoni (Italien), _id._; Selis +(qui, à défaut de La Harpe, avait fait lire un cours de littérature), +300 fr.; Domergue, _id._ (Manusc. Bibliothèque Carnavalet). Durant cette +année, Cailhava fit un cours de littérature dramatique et Sicard donna +quelques séances. + +AN I, 1792-1793. + +Fourcroy, Deparcieux, Sue, Roberts, Boldoni, tous aux mêmes conditions +que l'année précédente; La Harpe, 1800 fr.; Thiéry, suppléant de Garat, +600 fr.; Brongniart, 300 fr. (Même registre, 2 août 1793). À la date du +6 novembre 1792, il y avait été dit que Fourcroy, n'ayant pas le temps +de faire ses deux leçons par semaine, en confierait une à Vauquelin. Le +_Moniteur_ du 26 novembre rédige ainsi la liste: Deparcieux (physique); +Fourcroy et Vauquelin chimie; _id._, pour l'histoire naturelle; Sue +(anatomie et physiologie); La Harpe et Selis (littérature); Garat et +Théry (histoire); Roberts (anglais); Boldoni (italien); dans les séances +extraordinaires, Delille, Sélis, Sicard, M. Chuquet, dans le compte +rendu qu'il a bien voulu faire de ma première étude sur ce sujet (_Revue +critique_, 4 novembre 1789), dit que le dimanche 20 janvier 1793, +Roederer ouvrit au Lycée un cours d'organisation sociale, et que le +mercredi 27 février de la même année, dans une séance extraordinaire, +Gail lut une traduction de quelques morceaux de Bion et d'Anacréon, et +Sélis la première partie de l'_Anecdote de M. Salle_. + +AN II, 1793-1794. + +Deparcieux (physique); le même (mathématiques pures et appliquées); La +Harpe; Ventenat (botanique); Sue (anatomie et physiologie); Parmentier +(économie rurale); Boldoni; Garat (histoire); Tonnelier (minéralogie); +Fourcroy (chimie); Hassenfratz (arts et métiers); Richard (zoologie); +Publicola Chaussard (droit public); Le Hoc (lectures sur les rapports +politiques et commerciaux de la France avec l'étranger)[254]. + +AN III, 1794-1795. + +La Harpe[255], Garat, Molé (déclamation); Mentelle (géographie); +Deparcieux, Fourcroy; les autres cours, dont la _Décade_ du 10 nivôse an +III, que nous suivons ici, n'indique pas les professeurs, sont la +zoologie, l'anatomie, la botanique, la minéralogie, les mathématiques, +les arts et métiers, l'économie rurale, l'italien et l'anglais. Le +_Moniteur_ du 30 décembre 1794 annonce qu'à la séance d'ouverture, La +Harpe lira un discours sur la guerre déclarée par les derniers tyrans à +la raison, à la morale, aux lettres et aux arts (ce morceau fait partie +du cours de littérature); Le Hoc présentera des considérations sur la +Hollande et l'Angleterre; Boldoni traitera des troubles de Florence et +de Dante. Il ajoute qu'à la demande de beaucoup de citoyens retenus par +leurs affaires durant la journée, les deux séances décadaires du cours +de littérature auront lieu le soir, que les cours de Sicard (grammaire +générale), et de Molé (déclamation), ne pourront s'ouvrir dans la +première décade. Le professeur de botanique était alors Ventenat, qui +publia aussitôt son cours sous ce titre: _Principes élémentaires de +botanique expliqués au Lycée républicain_, Paris, Sallior, 1794-1795, +in-8. + +AN V, 1796-1797. + +Le registre des Assemblées générales donne, à la date du 16 messidor, un +nom de plus que notre liste empruntée au _Journal de Paris_, celui de +Perreau (cours sur l'homme physique et moral), et trois noms en moins: +Gautherot, Coquebert, Sicard. + +AN VI, 1797-1798. + +Deparcieux (physique expérimentale); Fourcroy (chimie élémentaire et +chimie appliquée à la physique; ces deux cours sont distincts); +Brongniart (histoire naturelle); Sue (anatomie et physiologie); +Coquebert (géographie physico-économique); Hassenfratz; anglais, italien +(_Décade_ du 10 frimaire an VI). + +AN VII, 1798-1799. + +Mercier (littérature); Garat, Fourcroy, Brongniart, Deparcieux, Sue, +Boldoni, Roberts, Weiss, ce dernier pour l'allemand (_Révolution +française_ du 10 juin 1888; toutefois, on voit par la _Décade_ du 10 +thermidor an V que Garat ne fit pas son cours cette année). + +AN VIII, 1799-1800. + +Fourcroy, Brongniart, Sue, Hassenfratz (arts et métiers); Coquebert +(géographie physico-économique); Roberts; Boldoni. Ces deux derniers +touchent 800 francs chacun; Fourcroy 1500; les autres 1200. Ginguené, +Demoustier, Ducray-Duminil, Butet offrent gratuitement des cours, les +trois premiers sur la littérature, le quatrième sur la physique +(_Décade_ du 10 frimaire an VII; Délibérations et Arrêtés du conseil +d'administration, 29 fructidor an VII). Fourcroy, ayant été chargé de +fonctions publiques par Bonaparte, fut suppléé par Brongniart, que +Cuvier s'offrit à suppléer (V. le même registre manuscrit de +délibérations, 15 nivôse an VIII, au musée Carnavalet). + +AN IX, 1800-1801. + +Butet (physique expérimentale); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire +naturelle); Sue (anatomie); Moreau (hygiène); Hassenfratz (arts et +métiers); Adolphe Leroi (éducation des facultés physiques et morales de +l'homme); La Harpe (littérature, en particulier étude de l'éloquence et +de la philosophie au dix-huitième siècle); Garat (histoire, surtout +celle de l'Égypte); De Gérando (philosophie morale); Legrand (principes +généraux de l'art du dessin et histoire de l'architecture); Roberts +(étude des poètes anglais); Boldoni (étude de la versification +italienne). Il y aura en outre des séances littéraires, dont +quelques-unes seront consacrées à la grammaire générale, et Sicard y +prêtera son concours (_Moniteur_ du 13 brumaire an IX). Toutefois, les +délibérations et arrêtés du conseil d'administration, à la date du 27 +prairial an IX, portent seulement à l'article des professeurs de cette +année: La Harpe, 2,400 fr.; Fourcroy, 1,200 fr.; Cuvier, _id._; +Hassenfratz, Sue, De Gérando, Roberts, Boldoni, 600 fr. chacun. + +AN X, 1801-1802. + +Butet (physique); Fourcroy (chimie); Cuvier (histoire naturelle); +Ventenat et Mirbel (botanique); Sue (anatomie et physiologie); La Harpe +(littérature); De Gérando (philosophie morale); Hassenfratz (arts et +métiers); Legrand (architecture); Roberts (anglais); Boldoni (italien); +Weiss (allemand) (_Moniteur_ du 18 brumaire an X). + +AN XII, 1803-1804. + +Biot (physique); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue; Cuvier; Mirbel +(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Lavit (perspective); Vigée +(littérature); Garat (histoire de la Grèce); Ginguené (histoire +littéraire moderne); Sicard (grammaire générale); Roberts, Boldoni +(_Décade_, 30 vendémiaire an XII). + +AN XIII, 1804-1805. + +Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue +(anatomie et physiologie); Cuvier (histoire naturelle); +Coquebert-Monbret (géographie physique et économique); Mirbel +(botanique); Hassenfratz (arts et métiers); Vigée (littérature); Sicard +(grammaire générale); Roberts (anglais); Boldoni (italien). (_Moniteur_ +du 12 novembre 1804.) + +AN XIV, 1805-1806. + +Biot (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue; +Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); Cuvier, Mirbel (physiologie +végétale et botanique); Ducler (cosmographie et géologie); Hassenfratz, +Vigée, Ginguené, Millin (histoire des arts chez les anciens); Sicard, +Roberts. Boldoni (_Décade_, 10 frimaire an XIV, 1er décembre 1805). Le +_Moniteur_ du 3 février 1806 donne quelques détails sur les cours de +Hassenfratz, Fourcroy, Thénard, Esparron, Biot, Cuvier, Ducler, +Ginguené, Boldoni, Roberts, Vigée, et ajoute que Desodoarts a continué +la lecture de son histoire de France. + +1806-1807. + +Trémery (physique expérimentale); Fourcroy et Thénard (chimie); Sue +(anatomie et physiologie); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); +Cuvier (histoire naturelle); Ducler (cosmographie et géographie); Ampère +(théorie des probabilités appliquée aux diverses branches des +connaissances humaines); Hassenfratz (arts et métiers); Chénier +(origines et progrès de la littérature française); Ginguené (littérature +italienne); J.-J. Combes-Dounous, ex-législateur (histoire des guerres +civiles de la république romaine); Desodoarts (histoire de France); +Roberts (anglais); Boldoni (italien) (_Moniteur_ du 29 novembre 1806; +on y trouve des détails sur les cours que doivent faire ces +professeurs.) + +1807. + +Voir dans les délibérations et arrêtés de l'établissement quelques +traits de délicatesse, de causticité et d'irascibilité de Joseph +Chénier. + +1807-1808. + +Trémery (physique expérimentale); Thénard (chimie); Pariset +(organisation de l'homme); Richerand (physiologie); Esparron (hygiène); +Cuvier (histoire naturelle des animaux); Ducler (cosmographie et +géographie); Boldoni (italien); Roberts (anglais). (_Moniteur_ du 6 +novembre 1807; on y voit que Boldoni avait été autrefois professeur dans +les écoles centrales, de même que Roberts, qui avait de plus enseigné à +l'École royale militaire, et qui était alors professeur au lycée +Napoléon; on y voit aussi que durant cette année les cours littéraires +seront remplacés par des séances littéraires où on lira des morceaux +acceptés par Legouvé, Luce de Lancival et Parceval de Grandmaison.) + +1808-1809. + +Cuvier, Trémery, Thénard; Barbier (botanique et physiologie végétales); +Pariset (physiologie et anatomie); Esparron (hygiène); Prévost d'Iray, +inspecteur général des études (histoire moderne); Ducler (histoire et +géographie); J.-J. Leuliette (histoire littéraire); de Murville +(littérature et poésie); Roberts, Boldoni. (_Moniteur_ du 3 octobre +1808.) + +1809-1810. + +Cuvier, Trémery, Thénard, Barbier, Pariset; Ducler (chronologie, +histoire et géographie); Caille (botanique); Népomucène Lemercier +(littérature générale); Boldoni, Roberts. (_Moniteur_ du 4 novembre +1809.) + +1810-1811. + +Sur le cours d'histoire de l'éloquence professé pendant cette année par +Victorin Fabre, voir le _Moniteur_ du 14 décembre 1810, le _Mercure de +France_ des 9 et 23 février et du 27 juillet 1811. + +1811-1812. + +Thénard (chimie); Trémery (physique); Chaussard (littérature); de +Blainville (zoologie); Gall (physiologie générale de l'homme et +particulièrement du cerveau). (_Gazette de France_ du 24 novembre 1811. +Je ne suis pas sûr que la liste donnée par ce journal soit complète.) + +1812-1813. + +Les _Débats_ du 19 février 1813 annoncent que Lhéritier (géomètre, alors +âgé de vingt-trois ans) ouvrira le 4 du mois suivant un cours +d'arithmétique de la vie humaine à l'Athénée. + +1813-1814. + +Aimé Martin (littérature française); Thénard; Pariset (physiologie et +hygiène); Trémery (physique); Jussieu (minéralogie), (_Débats_ du 3 +novembre 1813. Cette liste doit être fort incomplète.) + +1814-1815. + +Thénard; Jay (histoire); Trémery, Pariset; Lemercier (littérature); +Lucas (minéralogie); Virey (histoire naturelle générale); Circaud des +Gelins (physiognomonie). (_Débats_ du 1er novembre 1814. Liste +incomplète.) + +1815-1816. + +Le _Moniteur_ du 11 décembre 1815 annonce que Ch. Lacretelle va ouvrir +un cours d'histoire ancienne à l'Athénée. + +1816-1817. + +Thénard; Say (économie politique); Trémery (physique); Buttura +(littérature italienne); Hippolyte Cloquet (physiologie); Pariset +(entendement humain); Rougier de la Bergerie (agriculture et physique +végétale); Brès (physiologie appliquée aux beaux-arts); Michel Beer +(littérature allemande). (_Débats_ du 9 novembre 1816. Liste +incomplète.) + +1817-1818. + +Trémery; Chevreul (chimie); de Blainville (zoologie); Cloquet; +Pariset (entendement humain); Tissot (littérature); Choron (théorie de la +musique); Roberts, Boldoni. Benjamin Constant (lectures sur l'histoire +et le sentiment religieux). (_Débats_ du 7 novembre 1817.) + +1818-1819. + +Say (économie politique); Trémery (physique); Magendie (anatomie et +physiologie); Orfila (chimie); Buttura (littérature italienne); Bérenger +(droit naturel et des gens); de Blainville (zoologie); de la Bergerie +(agriculture); Benjamin Constant (maximes fondamentales de la +Constitution anglaise). (_Débats_ du 3 novembre 1813, _Moniteur_ du même +jour.) Buttura a publié chez Firmin Didot, en 1819, le discours qu'il +avait prononcé à l'Athénée le 6 mars de cette année sur la littérature +de son pays. + +1819-1820. + +Fresnel (physique); Magendie (anatomie et physiologie); Daunou (lectures +sur l'histoire); Despretz (chimie); Lemercier (lectures sur la +littérature); de Blainville, le baron Fourier, de l'Institut d'Égypte +(cours tout neuf sur les applications des mathématiques aux besoins de +la société); Alex. Lenoir (antiquités). (_Débats_ du 13 novembre 1819, +et Programme imprimé, à la bibliothèque Carnavalet.) + +1820-1821. + +Trognon (histoire); Pouillet (physique); Robiquet (chimie); Magendie +(anatomie et physiologie); Jouy (littérature et morale); Flourens +(théorie des sensations); de Blainville; Francoeur (astronomie). +(_Débats_ du 16 novembre 1820. Liste incomplète.) + +1821-1822. + +Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie, Francoeur; Const. Prévost +(géologie appliquée aux environs de Paris); Lingay (littérature); Azaïs +(philosophie générale)[256].--Nous avons dit qu'Azaïs a publié son +cours. + +1822-1823. + +Pouillet, Robiquet, de Blainville, Magendie; Levillain (géographie +générale); Berville (littérature); Victorin Fabre (recherches sur les +principes de la société civile); Mignet et Bodin (histoire). Outre ces +cours, Jomard, de l'Institut, traitera des sciences et arts chez les +anciens Égyptiens; Denon, de l'Institut, donnera plusieurs séances sur +l'étude de l'art par les fac-similés; Lenoir traitera des antiquités de +Paris; Viennet, Merville, Boucharlat et plusieurs hommes de lettres +feront des lectures[257]. Sur le cours de Fabre, voir l'article de +Sainte-Beuve sur lui dans les _Portraits contemporains_. + +1823-1824. + +Pouillet; Dumas (chimie); Magendie; Francoeur (astronomie); Parent Réal +(littérature); Villenave (histoire littéraire de la France); Merville +(art oratoire); Mignet (histoire d'Angleterre); outre ces cours, Jomard, +Denon, F. Bodin, Victorin Fabre, le baron de la Bergerie, Dubois, Febvé +Savardan et autres hommes de lettres ont promis des lectures[258]. + +1824-1825. + +Pouillet, Dumas, Magendie, de Blainville, Ad. Brongniart, Eus. de +Salles, Villenave; Amaury Duval (histoire philosophique des beaux-arts); +Dunoyer (morale et économie politique); Artaud (tableau de la +littérature en Europe aux quinzième et seizième siècles); Mignet, +Casimir Bonjour, d'Anglemont, etc., feront des lectures[259]. + +1825-1826. + +De Montferrand (physique); Dumas (chimie); Magendie (physiologie); de +Blainville (zoologie); Eusèbe de Salles (hygiène); Auzoux (anatomie au +moyen de pièces artificielles); Const. Prévost (géologie générale); +Babinet (météorologie); Villenave (histoire littéraire de la France); +Gall (philosophie des facultés intellectuelles); Dunoyer (morale, et +économie politique); Alexis de Jussieu (considérations sur la +civilisation aux dix-huitième et dix-neuvième siècles)[260]. + +1826-1827. + +De Montferrand, Dumas, de Blainville, Constant Prévost, Villenave; +Adolphe Brongniart (anatomie et physiologie appliquées à l'agriculture +et à l'horticulture); Amussat (anatomie); Bertrand (extase et magnétisme +animal); baron Ch. Dupin (forces productives et commerciales de la +France); Crussole-Lami (histoire de la révolution des Pays-Bas); Buttura +(poésie italienne). De plus, Auzoux fera quelques démonstrations avec +les pièces articulées de son invention, et Maisonabe quelques leçons sur +les difformités dont le corps humain est susceptible (_Moniteur_ du 26 +novembre 1826). Ch. Dupin a publié son cours, Paris, Bachelier, 1827, 2 +vol. in-4°. + +1827-1828. + +Gall (philosophie); Adolphe Blanqui (histoire de la civilisation +industrielle des nations européennes); Levasseur (éloquence française); +Parisot (l'école romantique); de Blainville (zoologie); de Montferrand +(physique); Dumas (chimie appliquée aux arts); Constant Prévost +(géologie); Adolphe Brongniart (physiologie comparée des végétaux et des +animaux); Amussat (anatomie et physiologie); Mélier (médecine publique). +(_Courrier français_ du 8 décembre 1827.) + +1828-1829. + +Pouillet (physique); Dumas (chimie); Constant Prévost (géologie); Bory +de Saint-Vincent (géographie physique); Babinet (météorologie); Amussat +(anatomie et physiologie); Trélat (hygiène); Armand Marrast +(philosophie); Amédée Pommier (littérature); Doin (histoire des +établissements d'utilité publique en France depuis le dixième siècle); +Adol. Blanqui (économie politique). De Guy, avocat, ex-professeur de +rhétorique, fera des lectures sur les opinions de la nouvelle école +philosophique. (_Moniteur_ du 30 novembre 1828.) + +1829-1830. + +Nicollet (astronomie); Pouillet (physique); Dumas, Const. Prévost; +Requin (physiologie); Trélat (hygiène); Aug. Comte (philosophie +positive); Mottet (art dramatique); Mézières (littérature anglaise). +(_Courrier français_, 1er décembre 1829.) + +1830-1831. + +Nicollet et Lechevalier (astronomie); Bussy (chimie); Requin (anatomie +et physiologie); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire (zoologie); Aug. Comte; +Villenave (littérature); Gandillot (économie politique); Jules Desnoyers +(antiquités du moyen âge) (_Ibid._, 7 décembre 1830). + +1831-1832. + +Lechevalier (physique); Bussy (chimie); Requin (hygiène); Isid. Geoffroy +Saint-Hilaire; Spurzheim (anthropologie); Am. Pommier (littérature +contemporaine); Ch. Durosoir (histoire de France); Filon (sur la France +et l'Angleterre)[261]. Filon a publié son cours de cette année. + +1832-1833. + +Gaultier de Claubry (physique expérimentale); Bussy (chimie); Laurent +(physiologie philosophique); Isid. Geoffroy Saint-Hilaire; Const. +Prévost (géologie); Filon (histoire du seizième siècle); Legouvé +(littérature dramatique); Eugène de Pradel (poésie et improvisation +française); Delestre (étude des passions appliquées aux +beaux-arts)[262]. Filon et Delestre ont publié des ouvrages sur les +sujets qu'ils avaient traités durant cette année. + +1833-1834. + +Gaultier de Claubry (physique); Bussy (chimie); Isidore Geoffroy +Saint-Hilaire (zoologie); Rozet (géologie); Léon Halévy (littérature +française); le comte Mamiani (philosophie italienne); Parisot (histoire +des croyances religieuses); Nau de la Sauvagère (droit commercial.) +(_Moniteur_ du 6 décembre 1833.) Au 12e volume de la revue la _France +littéraire_, on trouve un extrait du cours de Parisot; le volume +précédent de cette revue donne un aperçu du cours de M. Mamiani, dont +l'auteur a d'ailleurs publié une partie en français dans son livre +_Dell'ontologia e del metodo_ (Paris, Lacombe, 1841). + +1834-1835. + +Aug. Comte (astronomie); Payen (chimie agricole et manufacturière); +Lesueur (chimie toxicologique); Rozet (géologie); Audouin (zoologie); +Ach. Comte (physiologie animale); Jules Janin (littérature); de Mersan +(philosophie de l'histoire); Nau de la Sauvagère (droit commercial et +économie politique). (_Courrier français_, 5 décembre 1834.) + +1835-1836. + +Sainte-Preuve (physique); Payen (chimie appliquée); Rozet (géologie); +Ach. Comte (physiologie comparée et zoologie); Audouin (entomologie); +Léon Simon (homoeopathie); Philarète Chasles (histoire de l'intelligence +au seizième siècle); Leudière (littérature grecque); Henri Duval +(phraséologie poétique et prosodie française) (Programme imprimé à la +bibliothèque Carnavalet). + +1836-1837. + +De La Borne (physique générale); Payen; Ach. Comte (histoire des +animaux); Léon Simon (doctrine homéopathique); Watras (économie +politique); Sainte-Preuve (examen de quelques grandes questions +d'industrie); Gandillot (finances publiques); Considérant (science +sociale); E. Lambert (histoire philosophique); Leudière (philosophie et +éloquence grecques); Philar. Chasles (le roman en Angleterre); Raimond +de Véricour (Milton et la poésie épique); Ch. Loubens (la comédie au +dix-huitième siècle); Eug. de Pradel (improvisation)[263]. E. Lambert a +publié son cours de cette année sous le titre de _Histoire des +histoires_, Paris, 1838, in-8°. + +1837-1838. + +De La Borne; Babinet (météorologie); Rivière (géologie); Payen; +Galy-Cazalat (machines à vapeur); de Rienzi (géographie encyclopédique); +Cazalis (physiologie expérimentale); Casimir Broussais (phrénologie); de +la Berge (hygiène); Turck (application de la physique et de la chimie à +la physiologie); Dréolle (influence du principe religieux); Mme Dauriat +(droit social des femmes); Henri Prat (histoire des premiers temps de +la France); Charles Loubens (la comédie au dix-neuvième siècle) +(Programme imprimé à la Bibliothèque Carnavalet). Dréolle a publié son +cours (Paris, Ebrard, 1838). + +1838-1839. + +Babinet (physique et météorologie); Horace Demarçay (chimie générale); +Payen (chimie appliquée); Rivière (géologie); Halmagrand (physiologie); +Gervais (zoologie générale); Morand (histoire philosophique des +sciences); Hippeau (philosophie de l'histoire); Henri Prat (féodalité en +France); OElsner (histoire générale de l'Europe); Gaubert (causes +primordiales, géographiques et historiques); Ottavi (littérature); +Charles Loubens (le roman au dix-huitième siècle); Michelot (théorie +alphabétique de la parole). Loubens rendra compte tous les quinze jours +des principales pièces de théâtre. Ch. Bonjour, Alf. de Musset ont +promis des lectures. Hipp. Colet fera un cours d'harmonie. Tous les +quinze jours, soirées musicales sous la direction de Richelmi[264]. A. +Rivière a publié la même année des _Éléments de géologie_. Paris, +Méquignon-Marvis, in-8°. + +1839-1840. + +Babinet (cosmographie et physique du globe); Baudrimont (chimie); Const. +Prévost (physique générale), Rivière (géologie industrielle); Gervais +(zoologie); Halmagrand (physiologie); Hollard (anthropologie); Léon +Simon (homéopathie); Monneret (hygiène); Henri Prat (histoire des Valois +directs); Ottavi (littérature française); Loubens (de la poésie en +France jusqu'au dix-septième siècle); Cellier-Dufayel (littérature et +législation comparées); Bouzeran (système d'unité linguistique); Midy +(sténographie). Richelmi et Larivière continueront à donner leurs +concerts tous les quinze jours (Programme imprimé, Bibliothèque +Carnavalet). + +1840-1841. + +Babinet (physique); Tavernier (expériences et instruments de physique et +de météorologie); Rivière (géologie); Raspail (chimie); Hollard +(philosophie naturelle); Laurent (développement des corps organisés); +Gervais (zoologie générale); Halmagrand (physiologie); Léon Simon +(philosophie médicale); Samson (hygiène publique); Ricard (magnétisme +animal); de Marivault (économie politique); Glade (histoire des +religions); Bailleul (de la civilisation égyptienne par les monuments); +de la Fage (histoire de la musique); Sudre (langue musicale); Henri Prat +(la France au seizième siècle); Ch. Loubens (littérature contemporaine); +Ottavi (histoire des journaux depuis 1789); Régnier (littérature arabe); +Thénot (perspective pratique). Soirées musicales sous la direction de +Larivière et d'Aristide Delatour (_Courrier français_, 16 décembre +1840). + +1841-1842. + +Babinet (physique); Tavernier (instruments d'observation); Dupuis +Delcourt (aérostats); Laurent (développement des corps organiques); +Voisin-Dumoutier (phrénologie); Belhomme (études sur la folie); James +(galvanisme); Léon Simon (homéopathie); Al. Samson (hygiène publique); +Glade (étude sur la religion primitive); Artaud (philosophie de +l'histoire); Henri Prat (histoire de France); Fresse-Montval (poèmes +d'Hésiode); Bern. Julien (littérature française de l'époque impériale); +Ottavi (littérature de la Restauration); Ch. Loubens (poésie au +dix-neuvième siècle); Casella (Divine Comédie); Lourmand (lecture +expressive). Discussions littéraires et philosophiques une fois par +semaine. Répétitions chorales de musique religieuse. Séances de +déclamation (_Courrier français_, 5 décembre 1841). Fresse-Montval a +imprimé sa leçon d'ouverture de cette année à la suite de sa traduction +en vers d'Hésiode (Paris, Langlois et Leclercq, 1842, in-12). + +1842-1843. + +Babinet (généralités d'une instruction libérale tant scientifique que +littéraire); Tavernier (instruments d'observation et de voyage); Edm. +Becquerel fils (de la lumière et de l'art photogénique); Jules Rossignon +(chimie); Laurent (zoologie); Dr Grauby (humeurs et tissus); Dumoutier +(phrénologie); Belhomme (maladies mentales); Maisonabe (erreurs et +déceptions en médecine); Glade (histoire des religions); Em. Broussais +(philosophie religieuse); Henri Prat (histoire de France); Joseph +Garnier (économie politique); comte de Lencisa (institutions municipales +de l'Europe); V.-H. Cellier Dufayel (Études sur les femmes); +Fresse-Montval (poésie des peuples de l'Hellade); Casella (Divine +Comédie); Ch. Loubens (la Comédie de Molière); Bern. Jullien +(littérature française de l'époque impériale); de la Fage (histoire de +la musique); Thénot (science et art de la perspective). Discussions +littéraires et philosophiques de temps en temps (_Courrier français_ du +23 décembre 1842). Bern. Jullien a publié son cours en 1844 (2 vol. +in-12); en 1844 également, Adr. de la Fage a publié l'_Histoire générale +de la Musique et de la Danse_ (Paris, 2 vol. in-8°). + +1844-1845. + +Plisson (astronomie); Anatole de Moyencourt (chimie); Grauby +(physiologie); Mlle Magaud de Beaufort (botanique); Leharivel-Durocher +(philosophie); Ch. Husson (philosophie de l'histoire); Jos. Garnier +(économie politique); Fréd. Charassin (philosophie des langues); Bern. +Jullien (littérature française); Loubens (Molière); de la Fage (histoire +de la musique) (_Courrier français_, 27 décembre 1844). + +1847-1848. + +Auguste Bolot fit, durant cette année, un cours sur la poésie légère en +France aux dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, qu'il +ouvrit par un discours en vers, dont un fragment imprimé existe à la +Bibliothèque Carnavalet. + +1848-1849. + +Ch. Loubens (études sur Molière); l'abbé Auger (littérature française); +Fresse-Montval (de l'idée et de la forme dans les oeuvres de +l'intelligence); Léon Simon (homéopathie); Guézon-Duval (botanique); +Vanier (physiologie générale); Josat (hygiène); Alexandre Ferrier +(phrénologie); Camille Duteil (écriture hiéroglyphique); Hoefer (histoire +des sciences physiques) (Programme imprimé à la Bibliothèque +Carnavalet). + + +L'abonnement, qui avait coûté trois louis par an à l'origine, quatre +louis à partir de la réorganisation qui suivit la mort de Pilâtre, +coûtait l'an I et l'an II 100 francs pour les hommes, 50 francs pour les +femmes (_Moniteur_ du 14 novembre 1793); l'an IV, 1,000 livres en +assignats pour les hommes, moitié pour les femmes (_Quotidienne_ du 10 +décembre 1795); l'an V, 90 francs pour les hommes, 48 pour les femmes +(_Révolution française_ du 14 juin 1888)[265], même prix en l'an IX +(Décade du 20 frimaire an IX); sous l'Empire, quatre louis (V. le 3e des +articles sur le Lycée recueillis par Féletz, au IIIe vol. de ses +Mémoires); puis 120 francs pour les hommes, 60 francs pour les femmes +(_Moniteur_ du 11 octobre 1808, _Débats_ du 7 novembre 1817, _Courrier +français_, du 14 novembre 1821 et du 30 novembre 1824). + + + + + +APPENDICE I. + +Professeurs du Lycée des Arts en l'an II, l'an III et l'an IV. + + +AN II. + +Désaudray (droits et intérêts des nations); Descemet (agronomie); Targe +(mathématiques appliquées); Dumas (mécanique et perspective linéaire; +géométrie pratique à l'usage des constructeurs; ce sont deux cours +distincts); Neveu (calcul appliqué au commerce et aux banques, et +géographie, histoire avec ce qui se rapporte au commerce et aux +manufactures; ce sont aussi deux cours distincts); Millin (zoologie); +Gillet-Laumont et Tonnellier (minéralogie); Fourcroy (physique +végétale); Sue (anatomie, physiologie, hygiène). Puis deux cours dont on +n'indique pas les professeurs: chimie appliquée aux arts et cours +théorique et pratique de peinture, sculpture et architecture; enfin +Langlé (harmonie théorique et pratique, contrepoint, composition); +Lépine (anglais); Hassenfratz (technologie, c'est-à-dire ce qui se +rapporte aux manufactures). + +AN III. + +Laval (arithmétique décimale; poids et mesures); Leschard (écriture et +orthographe); Perny (astronomie appliquée aux besoins usuels et à la +navigation); Igoard et Breton (tachygraphie); Delmas (commerce, finances +et tenue de livres; langue française et géographie); Daubenton (dessin +appliqué); Dumas (géométrie appliquée aux constructions et à la +mécanique); Lépine (anglais); Targe (mathématiques élémentaires); +Désaudray (prononciation, art oratoire, déclamation; premiers éléments +de la constitution d'un peuple libre et état civil et politique de la +France); Millin (histoire naturelle). De plus, un cours particulier de +mathématiques fait par le même Targe, et pour lequel on souscrit à part +et à son profit. + +AN IV. + +Sue (anatomie); Laval (arithmétique décimale); Igoard et Breton +(tachygraphie); Perny (astronomie appliquée); Brongniart (chimie); Neveu +et Delmas (commerce, finances et tenue de livres); Daubenton et Bellot +(dessin appliqué aux cartes, aux plans, à l'arpentage); Gervais (dessin +pour la figure et l'ornement); Leschard (écriture et orthographe); +Désaudray (économie politique; élocution française et art oratoire); +Descemet (économie rurale); Dumas (géométrie pratique; perspective +linéaire); Langlé (harmonie); Ventenat (histoire naturelle); Delmas +(langue française et géographie); Lépine (anglais); Targe +(mathématiques); Gillet-Laumont (minéralogie); Fourcroy (physique +végétale); Millin (zoologie); professeur non indiqué (technologie)[266]. + +L'Annuaire de ce Lycée, pour l'an VI, nous apprend qu'un de ses élèves, +Guyot, âgé de quatorze ans, vient d'être admis premier à l'École +Polytechnique: que le _secours provisoire_ de vendémiaire an IV s'est +réduit à fort peu de chose par la dépréciation des assignats; que +Désaudray l'a distribué aux professeurs; que le gouvernement voulait +convertir ce lycée en école spéciale de mécanique pratique, mais qu'il y +a renoncé faute d'argent. La bibliothèque Carnavalet possède un +exemplaire de cet Annuaire. On y trouvera aussi quelques détails sur la +fondation du lycée des Arts, ainsi que dans l'opuscule: _Établissement +d'une école athénienne, sous le nom de Lycée des Arts_ (même +bibliothèque). Le carton F17 1143 des Archives nationales fournirait un +supplément d'indications sur les embarras financiers de l'établissement +et sur les expédients proposés pour l'en tirer. + + + + + +APPENDICE J. + +De quelques Sociétés ou Cours qui ont porté le nom de Lycée ou +d'Athénée. + + +Outre les associations sur lesquelles porte cette notice, citons encore: + +Le Lycée de l'Yonne, dont il est parlé dans le _Moniteur_ du 2 frimaire +an X, et dont Féletz examine, au 6e volume de ses _Mélanges_, des +Mémoires écrits dans l'esprit des philosophes du dix-huitième siècle; le +Lycée de Caen, qui tint sa première séance le 15 germinal an IX (v. la +_Décade_ du 10 floréal an IX et du 10 floréal an X); le Lycée de +Grenoble: Berriat Saint-Prix, un de ceux qui en soutenaient le mieux +l'honneur, constatait, en 1802, qu'en cinq ans cette société avait reçu +cent vingt mémoires ou pièces détachées[267]; le Lycée de Bourges; le +Lycée de Toulouse, sur lequel on peut consulter, à la bibliothèque +municipale de la ville: 1° un recueil contenant les noms des associés +correspondants; les lectures faites dans les séances publiques, depuis +le 10 floréal an VI jusqu'en l'an IX; 2° un recueil d'éloges, discours, +poésies, notices de travaux, de l'an VII à l'an IX; 3° un discours en +vers du citoyen Saint-Jean, professeur à l'École centrale, sur ce Lycée, +en l'an VI; 4° des registres conservés aux archives de Toulouse. (Ces +détails sur le Lycée de Toulouse m'ont été fournis par M. Lapierre, +bibliothécaire de la ville, à la prière de M. Ernest Mérimée). + +C'étaient là de petites académies; voici des cours. + +Le Lycée de Marseille, pour lequel, grâce à Mgr Ricard interrogé pour +moi par M. le recteur Bizos, son ancien collègue de la Faculté d'Aix, je +puis fournir les éléments d'une notice. Autorisé le 7 décembre 1828, ce +Lycée renonça assez promptement aux cours pour les simples séances +littéraires, et bien avant d'être fermé en 1885, il n'était plus qu'un +cercle; mais pendant le temps où il tenait école, il avait compté parmi +ses professeurs, outre Ampère et Brizeux, quelques hommes distingués, +tels que Bérard, plus tard membre de l'Institut et doyen à Montpellier; +le cours de Brizeux fut consacré à la littérature française: celui +d'Ampère avait roulé sur la poésie du Nord; la leçon d'ouverture du 12 +mars 1830, qu'Ampère en avait publiée, a été réimprimée dans ses +_Mélanges d'histoire littéraire et de littérature_, publiés après sa +mort, par M. de Loménie (Paris, Mich. Lévy, 1867, 2 vol. in-8°); la +_Revue de Provence_ a donné un résumé de ce cours. On peut consulter, +sur ce Lycée: 1° à la bibliothèque de Marseille, qui a acquis la presque +totalité de l'importante bibliothèque que possédait l'établissement, les +statuts (F p b 47); quelques recueils des lectures faites par des +membres de l'association; des leçons sur différents sujets et en +particulier des leçons d'Ampère; 2° une notice par M. Tamisier, dans la +_Revue de Marseille_, année 1856, p. 79 et suiv., 140 et suiv.; 3° du +même M. Tamisier, les _Noces d'or de l'Athénée_ (de Marseille), +Marseille, 1879. Les historiens provençaux qui ont parlé _passim_ de ce +Lycée, sont: Marius Chauvelin, Augustin Fabre dans _Les Rues de +Marseille_; Justin Cauvière, dans le recueil appelé _le Caducée_. + +Le Musée de Bordeaux, fondé à l'imitation du Musée de Court de Gébelin, +et dont il est parlé dans la _Séance du Musée de Paris du 5 février +1784_ (Bibliothèque Carnavalet), n'avait été qu'une Académie; mais M. +Dezeimeris m'apprend qu'il eut pour successeur une Société Philomathique +qui se rapprochait davantage de l'établissement de Pilâtre. Bordeaux a +eu un Athénée. + +Pour Paris, nous citerons: + +L'Athénée de la langue française, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 25, sous +le premier Empire (Voir aux Archives nationales le carton F17 1144 et le +_Publiciste_ du 16 décembre 1809). + +L'Athénée central qui avait deux établissements, l'un rue Vivienne, 10, +l'autre rue de Touraine Saint-Germain, 6, près de l'Odéon, et qui +enseignait l'anglais, l'allemand, l'espagnol, le droit commercial, +l'arithmétique commerciale; le seul nom un peu connu qu'on voie parmi +ses professeurs dans le _Courrier français_ du 14 décembre 1828, dont +j'extrais ce qui le concerne, est Suckau. + +L'Athénée des familles, rue de Monsigny, 6[268]. + +L'Athénée populaire du XIIe arrondissement, où, sous la deuxième +République, Demogeot enseignait l'histoire de France, M. A. Macé, alors +professeur d'histoire au lycée Monge, l'histoire des institutions +politiques; Demontz, la comptabilité commerciale; Gouiffès, la +législation commerciale[269]. + +L'Athénée de la jeunesse, 3, quai Malaquais, qui donnait un cours +complet pour l'éducation des jeunes personnes. + +L'Athénée Européen, 33, rue de Montreuil. + +Le Lycée industriel et commercial, passage Saunier, 11. + +L'Athénée polyglotte, qui promettait de se charger de toute sorte de +travaux, traduction, copie, rédaction, etc. + +L'Athénée des Beaux-Arts, rue de Seine, 37, fondé en 1834 par M. +Gendrin, et dont le nom indique assez l'objet. + +J'ignore ce qu'était l'Athénée oriental situé quai des Grands-Augustins, +47. + + + + +APPENDICE K. + +Liste des professeurs de la Société des bonnes lettres. + + +On se rappellera que les cours de cette Société se composaient de leçons +assez espacées, et que les trois ou plutôt les deux séances par semaine +dans lesquelles on entendait les orateurs ou lecteurs étaient surtout +consacrées à des conférences isolées. Autrement le tableau qui va suivre +donnerait une idée fausse. + +1821[270]. + +Duviquet (cours de littérature française), dont l'objet est de prouver +que toutes les beautés préconisées par l'école romantique se rencontrent +chez les classiques; Laurentie (littérature latine); Raoul Rochette +(considérations sur l'histoire); Abel Hugo (lectures sur la littérature +espagnole); Ch. Lacretelle (lecture de fragments de son Histoire du +XVIIIe siècle); Michaud (lecture de fragments de son Histoire des +Croisades) (Annales de la littérature et des arts, vol. II et III, +_passim_). Laurentie a publié son cours sous le nom de _Études +littéraires et morales sur les historiens latins_ (Paris, Méquignon, 2 +vol.). + +1822. + +Duviquet (littérature); Ch. Lacretelle (morale); Abel Hugo (littérature +espagnole); Nicollet (astronomie); de Bois-Bertrand (économie +politique); Berryer (cours pratique d'éloquence parlementaire); Dr Véron +(physiologie) (Annales précitées, vol. V et VI; Véron, _Mémoires d'un +bourgeois de Paris_). + +1823. + +À la page 121 du XIe volume des mêmes Annales, on trouvera quelques +détails sur les cours de cette année; Malitourne a lu notamment une +notice sur Balzac et commencé un essai sur le roman. + +1824. + +Bayard ou Savary (physique); Véron (physiologie); Pariset (causes qui +troublent ou favorisent dans l'homme l'économie animale); Abel Rémusat +(lettres sur la Chine); Ch. Lacretelle (histoire du XVIIIe siècle); +Berryer (éloquence parlementaire); Duviquet (étude des auteurs qui ont +écrit après La Harpe); Malitourne (continuation de l'essai sur les +romans); Auger (réflexions sur la comédie); Dussault (critique +littéraire). (Mêmes Annales, XIIIe vol., p. 388; Discours d'ouverture +prononcé à cette Société par Ch. Lacretelle, le 4 décembre 1823, et qui +fut publié aussitôt.--Je ne sais si Dussault, mort en 1824, eut le temps +de commencer son cours.) + +1825. + +Pariset, Abel Rémusat, Auger, Malitourne, continuent leurs cours; Patin +(tragédie grecque); Robert (histoire naturelle); Raoul Rochette (théâtre +grec) (en particulier, je crois, la comédie); Auger, Laurentie (extrait +d'un traité des bonnes lettres); Alletz (essai sur la morale dans ses +rapports avec les arts); Rio, professeur au collège Louis-le-Grand +(histoire générale et histoire de France en particulier); Raoul +Rochette, Ch. Lacretelle, ont dû aussi se faire entendre quelquefois. +(Mêmes annales, XVIIe vol., p. 390-391; _Moniteur_ des 15 et 24 janvier +1815.) + +1826. + +Pariset, Rio, Patin, Auger, Alletz, Malitourne, continuent leurs cours; +Gaultier de Claubry (physique); Raoul Rochette (essai sur les +révolutions de Genève); Girardin, professeur au collège Henri IV +(littérature française). (Mêmes annales, XXIe vol., p. 432-433.) + +1827. + +Patin, Gautier de Claubry, continuent les mêmes cours; Pariset (histoire +des moralistes); Abel Rémusat (génie et moeurs des peuples orientaux); +Rio (histoire du moyen âge); Caïx, professeur d'histoire au collège +Charlemagne (histoire de France); Alletz (littérature sacrée); +Indelicato (et non Indedicato) (littérature italienne), (Mêmes annales, +XXVe vol, p. 516; _Moniteur_ du 20 décembre 1826 et du 9 janvier 1827.) + +1828. + +Pariset (hygiène); Rio (histoire); Laurent de Jussieu (morale); +Despretz, professeur au collège Henri IV (physique expérimentale); Patin +(tragédie grecque); Fallon, professeur à Sainte-Barbe (poésie anglaise); +Paoli (littérature italienne); Auger et Abel Rémusat ont dû aussi donner +des conférences. (Mêmes annales, XXIXe vol., p. 443; _Moniteur_ du 11 +janvier 1828.) + +1829. + +Despretz, Rio, Patin, Fallon continuent leurs cours; Dr Meyranx +(sciences naturelles); baron d'Eckstein (philosophie du catholicisme); +Febvé (cours de lecture à haute voix). (_Moniteur_ du 13 janvier 1829.) + +1830. + +Le _Moniteur_ du 7 mars 1830 contient la liste des séances de ce mois. +Cette liste, qui comprend des conférences isolées et des cours, donne +l'idée de la façon dont la Société concevait et composait l'ensemble de +ses séances.--Lundi 1er mars, esquisses dramatiques sur la Révolution, +par Ducancel.--Vendredi 5, lecture du discours sur le caractère moral et +politique de Louis XIV, par Anatole Roux de Laborie, ouvrage couronné +par la Société en 1829; contes en vers, par Vial.--Lundi 8, essai sur la +tragédie grecque, par Patin; cours de morale, essai sur l'imagination, +par Laurent de Jussieu.--Vendredi 12, cours d'histoire et d'éloquence +parlementaire, par Moret, avocat à la Cour royale; cours de littérature +française, par Nettement.--Lundi 15, littérature portugaise, fin des +Lusiades, par Sarmento; fragment d'un voyage en Italie, par +Lafitte.--Vendredi 19, poésie anglaise, Shakespeare, par Fallon; cours +de morale, essai sur la curiosité, par Laurent de Jussieu.--Lundi 22, +essai sur la tragédie grecque, par Patin; cours de littérature +française, par Nettement.--Vendredi 26, cours d'histoire et d'éloquence +parlementaire, par Moret; pièce de vers, par Lesguillon.--Lundi 29, sur +l'état de la littérature au Brésil et les moyens de la développer, par +Sarmueto; cours de morale, essai sur l'étude, par Laurent de Jussieu. + + + + + +INDEX DES NOMS PROPRES + + +(On ne relève pas dans cet index les noms trop obscurs ou mentionnés +d'une façon trop incidente.) + +Achillini. + +Ademollo. + +Agnelli. + +Alfieri (Vitt.). + +Alfieri di Sostegno. + +Ampère (A.-M.). + +Ampère (J.-J.). + +Amussat. + +Ancona (Aless. d'). + +Andrieux. + +Angeloni. + +Arioste. + +Artaud (Nic.-Louis). + +Astor (A.). + +Atenco de Madrid. + +Athénée (fondé par Pilâtre de Rozier sous le nom de Musée, appelé +ensuite Lycée, Lycée Républicain, Athénée, Athénée Royal et Athénée +National). + +Audouin. + +Aulard (A.). + +Auribeau (P. d'Hesmivy d'). + +Auzoux. + +Azaïs. + +Azuni. + +Babinet. + +Bacchi Della Lega. + +Bavoux. + +Bayanne (Mme Eulalie de). + +Bayet. + +Beauharnais (le prince Eugène de). + +Beccaria (Giulia). + +Beer (Mich.). + +Bentivoglio (le Card. Guido). + +Bernardin de Saint-Pierre. + +Berryer. + +Berthelot. + +Bertoldi (Alf.). + +Biadego (Gius.). + +Biagi (Guido). + +Biagioli. + +Bianchi (Nicom.). + +Biot. + +Bizos. + +Blainville (de). + +Blanqui (Ad.). + +Bleton. + +Boccace. + +Bodoni (G.-B.). + +Boileau. + +Boissy d'Anglas. + +Boldoni. + +Bolza (G.-B.). + +Bonaparte (Joseph). + +Borromeo (Famille). + +Bory de Saint-Vincent. + +Bouhours. + +Brissot. + +Brizeux (Aug.). + +Brongniart. + +Broussais (Em.). + +Brunetière. + +Buttura. + +Cailhava. + +Calvi (Felice). + +Campan (Mme). + +Canova. + +Cantù (Cesare). + +Capellini. + +Carutti. + +Casella. + +Casini (T.). + +Cattaneo (Amanzio). + +Caussade. + +Cesarotti. + +Championnet. + +Chasles (Phil.). + +Chateaubriand. + +Chénier (Jos.). + +Chevreul. + +Choron. + +Chuquet. + +Cimarosa. + +Collège de jeunes filles projeté pour Bologne. + +Collège de jeunes filles de Milan. + +Collèges de jeunes filles de Naples. + +Collège de jeunes filles de Vérone. + +Collège de jeunes filles fondé par Joseph II à Vienne. + +Colletta (Pietro). + +Comte (Ach.). + +Comte (Aug.). + +Comte (Ch.). + +Condorcet. + +Confalonieri (Fed.). + +Considérant (Vict.). + +Constant (B.). + +Corniani. + +Correspondance générale et gratuite pour les sciences et les arts. + +Cosway (Maria). + +Court de Gébelin (Voir au mot _Musée de Paris_). + +Cousin (Vict.). + +Croce (Benedetto). + +Cusani. + +Cuvier. + +Dacier (Bon Joseph). + +Dante. + +Danton. + +Daunou. + +Davanzati. + +Debidour. + +_Décaméron (Le)_. + +Delille. + +Demogeot. + +Demoustier. + +Denina (l'abbé). + +Deparcieux. + +Dépéret. + +Desaudray (Gaullard). + +De Velo. + +Dezeimeris. + +Didot (Les). + +Ducler. + +Dumarsais. + +Dumas (le chimiste). + +Dunoyer. + +Dupin (Ch.). + +Dussault. + +Duval (Amaury). + +Duvernoy. + +Duviquet. + +Escherny. + +Eugène (le prince). + +Fabre (Victorin). + +Falorsi (G.). + +Fauriel. + +Féletz. + +Ferrari (Sever.). + +Ferrazzi (G.-J.). + +Ferri (Luigi). + +Ferri di San Costante. + +Filon. + +Flamini (Franc). + +Fontanes. + +Fornaciari (Raffaello). + +Foscolo (Ugo). + +Fourcroy. + +Fourier (J.-B.-Jos.). + +Fresnel. + +Gall. + +Garat (Dominique). + +Garnier (Joseph). + +Gazier. + +Gebhart. + +Genlis (Mme de). + +Genovesi. + +Geoffroy Saint-Hilaire (Isid.). + +Gérando (de). + +Gillet-Laumont. + +Ginguené. + +Giordani (Pietro). + +_Giornale italiano (Il)_. + +Grasseau (Mme et Mlles). + +Grégoire (l'abbé). + +Gricourt (Mme de). + +Guasti. + +Guazza (Mme Amalia). + +Gueneau de Mussy. + +Guillon (Aimé). + +Guizot (Franc.). + +Halévy (Léon). + +Hassenfratz. + +Himly (A.). + +Hippeau. + +Hoefer. + +Hoffmann (Fr.-Ben.). + +Hugo (Abel). + +Hugo (Vict.). + +Janin (J.). + +Janvier (Aug.). + +_Jérusalem délivrée (La)_. + +Joppi (Vinc.). + +Joret-Desclosières. + +Joubert (Jos.). + +Jouy. + +Jussieu (Al. de). + +Jussieu (Laur. de). + +La Blancherie. + +Labra (Raf. de). + +Lacépède. + +Lacretelle (Ch.). + +Lacroix. + +La Croix (de). + +La Fage (Adr. de). + +La Folie (Ch.-J.). + +La Harpe (Jean-François). + +Lama (de). + +Lampredi (Urb.). + +Lapierre. + +Larevellière-Lépeaux. + +Laugers (Mme Thérèse). + +Lavoisier. + +Laya (Jean-Louis). + +Legouvé (Ern.). + +Lemercier. + +Lenient (Ch.). + +Lenoir (Alex.). + +Lévesque. + +Liard. + +Lingay. + +Londonio. + +Lort (Mme Caroline de). + +Loubens (Ch.). + +Lycée de Lyon, fondé par Bassi. + +Lycée Républicain. + +Macé (A.). + +Magendie. + +Magnabal. + +Maisonabe. + +Malagola. + +Malaspina (le marquis). + +Malte-Brun. + +Mamiani (Ter.). + +Manin (Dan.). + +Manno (le baron Ant.). + +Manzoni (Aless.). + +Marini. + +Marmontel. + +Marrast (Arm.). + +Martin (Aimé). + +Maulevrier (Mmes de). + +Mazade (de). + +Méjan. + +Melzi d'Eril (duc de). + +Ménage. + +Mercier (Louis-Sébastien). + +Mérimée (Ernest). + +Métastase. + +Michaud. + +Mignet. + +Millin. + +Miollis. + +Monge. + +Montanelli (Giuseppe). + +Monti (Vinc.). + +Moreau de Saint-Méry. + +Morgan (Lady). + +Morpurgo (S.). + +Morsolin (Bern.). + +Mosca (Filippo). + +Mozart. + +Murat (Caroline). + +Murat (Joach.). + +Muratori. + +Musée fondé par Pilâtre de Rozier. + +_Musée de Paris_. + +Napoléon Ier. + +Naudet. + +Neri (Ach.). + +Nettement. + +Nicollet. + +Novati (Franc.). + +Orfila. + +Ottavi. + +Pananti (Fil.). + +Parini (Gius.). + +Pariset. + +Parisot. + +Parmentier. + +Patin. + +_Paul et Virginie_. + +Payen (le chimiste). + +Pellegrini. + +Pellico (Silvio). + +Pensionnat de jeunes filles de Bologne. + +Pensionnat de jeunes filles de Lodi. + +Pétrarque. + +Picavet. + +Picciola. + +Pilâtre de Rozier. + +_Poligrafo_ (_Il_). + +Pommereul (de). + +Porro (famille). + +Pouillet. + +Pradel (Eug. de). + +Prat (Henri). + +Prévost (Const.). + +Prota (Mme Rosalie). + +Proust. + +Prudhomme. + +Puccianti (Gius.). + +Rambaud. + +Raspail. + +Raucourt (Mlle). + +Regnier-Desmarais. + +Rémusat (Abel). + +_Revue internationale de l'enseignement_. + +Ricard. + +Richerand. + +Rigutini. + +Ristelhuber. + +_Rivista critica della letteratura italiana_. + +Robecchi (Levino). + +Robespierre. + +Robiquet (P.). + +Rochette (Raoul). + +Roederer. + +Roger (Franc.). + +_Roland furieux (le)_. + +Romaniaco, + +Rousseau (J.-J.). + +Rusca. + +Saint-Lambert. + +Saint-Marc Girardin. + +Sainte-Beuve. + +Saxy-Visconti (Mme Carlotta de). + +Say (J.-B.). + +Scopoli. + +Scoppa (Ant.). + +Selva (Le P.). + +Sforza (G.). + +Sicard. + +Simon (Léon). + +Sismondi. + +Smith (Mme Henriette). + +Société des bonnes lettres. + +Sorèze (collège de). + +Soucy (Mme Angélique de Fitte de). + +Spurzheim. + +Stendhal. + +Sue (Pierre). + +Tasse (le). + +Thénard. + +Tissot. + +Tivaroni. + +Trélat. + +Tribolati (Fel.). + +Vaccari. + +Vanhove-Talma (Mme). + +Vauquelin. + +Ventenat. + +Véron (Dr). + +Victor Amédée. + +Vigée. + +Villemain. + +Villenave. + +Villoteau. + +Visconti (Gasp.). + +Voltaire. + +Zamboni (Virginio). + +Zannoni. + +Zobi. + + + + +NOTES: + +[1: _Giornale italiano_ du 12 mai 1805. Une preuve que chez les Italiens +de cette époque les plus amères représailles contre les prétentions +littéraires des Français n'impliquaient pas la révolte contre la +suprématie politique de la France, c'est que Cattanco, dans l'année où +il qualifie, comme on le verra tout à l'heure, notre littérature, donne, +dans son _Discorso sull'apparecchio allo studio della storia +universale_, les plus grands éloges au prince Eugène et à son secrétaire +Méjan. Ajoutons qu'en 1825 il chanta la venue de l'empereur d'Autriche +en Italie.] + +[2: _Che la lingua italiana dovesse mettersi in fondo_. Préface de son +livre: _Sopra la vita, le opere e il sapere di Guido d'Arezzo_, Paris, +1811, écrit contre les _Recherches_ de Villoteau _sur l'analogie de la +musique avec les arts qui ont pour objet l'imitation du langage..._ +Paris, 2 tomes in-8°, 1807.] + +[3: _Dell' uso della lingua francese, discorso in forma di lettera, +diretto a un letterato francese_, Berlin, 1803. Réserve, X, 1195 A, à la +Bibliothèque nationale de Paris.] + +[4: Tivaroni, _L'Italia, prima della Rivoluzione francese_, +Turin-Naples, Roux, 1888, p. 525.] + +[5: Paris, 1809. Voir, sur la querelle des partisans des _Noces de +Figaro_ de Mozart, et des partisans du _Matrimonio Segreto_ de Cimarosa, +un article signé L. V. P. dans la _Gazette de France_ du 28 décembre +1808.] + +[6: Son livre: _Les vrais principes de la versification développés par +un examen comparatif entre la langue italienne et la française_ (Paris, +1811-1814, 3 vol. in-8°), a été, au cours de la publication, l'objet +d'un rapport intéressant de Choron; on y trouve, au milieu de paradoxes, +des vues neuves et justes.] + +[7: Page 136-138 du premier volume.] + +[8: Le passage de Malte-Brun est extrait du _Journal de l'Empire_ du 26 +juin 1810; celui de Ginguené, du _Mercure de France_ du 29 octobre +1808.] + +[9: _Mercure de France_ du 24 février 1810.] + +[10: Voir les recherches bibliographiques de M. G. J. Ferrazzi sur +Arioste, de M. Bacchi della Lega sur Boccace, et la réimpression que M. +Guasti a donnée du livre de Serassi sur le Tasse; on y verra aussi les +éditions françaises du texte de ces classiques.] + +[11: _Orateurs de la Législative et de la Convention_ (Paris, Hachette, +1886, II, p. 174-175). Sur Rusca, voir p. 183 du 1er vol. des _Curiosità +e ricerche di Storia subalpina_, publication dirigée par M. Nicom. +Bianchi (Rome, Turin, Florence; Bocca, 1875); Ginguené est plus +indulgent pour Rusca (_Mercure de France_ du 24 février 1810). Le +passage de _L'Année littéraire_ est tome II, lettre 10.] + +[12: Voir ses articles du 12 janvier 1807, des 4, 5 et 9 décembre 1809, +du 19 juillet 1810 dans le _Giornale italiano_.] + +[13: _Vita del cavaliere G.-B. Bodoni_, Parme, 1816, par Gius. de Lama. +L'article de Ginguené pour les Didot est dans le _Mercure de France_ du +29 juillet 1809.] + +[14: Le décret du 12 août 1807, qui décide qu'une troupe italienne sera +formée sous la protection et avec subvention du gouvernement, ordonne +qu'elle jouera à Milan et dans les principales villes du royaume, et que +nulle troupe italienne ne pourra jouer en même temps qu'elle dans une +ville à l'époque (annoncée à l'avance) où elle y donnera des +représentations (_Giornale italiano_ du 22 août 1807, 11 juillet 1812, +30 août 1812). En fondant cette troupe, le gouvernement français donnait +satisfaction à un des voeux émis par Londonio en 1804, dans ses _Succinte +osservazioni di un cittadino milanese sui publici spettacoli teatrali +della sua patria_.] + +[15: Voir, sur ces représentations, qui avaient lieu le plus souvent au +théâtre de la Canobiana, des articles du _Giornale italiano_ du 9 +janvier et du 12 mars 1807, du 21 avril et du 27 mai 1808, du 6 février +1809, du 28 novembre 1810, du 5 juin, des 4 et 29 octobre, du 22 +novembre, du 10 décembre 1811, du 24 janvier, du 18 mars, du 8 avril +1814, et une lettre de S. Pellico, p. 179 du 1er vol. des _Curiosità... +di storia subalpina précitées_.] + +[16: Voir ces décisions dans le _Giornale italiano_ du 3 décembre 1808, +et dans le discours précité d'Auribeau.] + +[17: Le passage cité du _Rapport_ de Scopoli se lit aux pages 32-33 de +l'extrait que M. Giuseppe Biadego en a publié à Vérone en 1879. M. +Biadego y a joint d'utiles éclaircissements; j'en détacherai une preuve +touchante des bonnes relations dans lesquelles les officiers français et +la population devaient vivre à Vérone: Le 15 octobre 1813, peu de temps +avant que nos soldats abandonnassent l'Italie, un militaire français, +offrant à la ville un ouvrage de sa composition, écrivait sur le volume: +«Déposé à la Bibliothèque publique de S. Sébastien à Vérone, comme un +témoignage de souvenir et d'attachement que je désire laisser aux +habitants de cette ville où j'ai passé trois années avec ma famille...» +Vers le même temps, quelques pauvres Espagnols, internés dans un village +du Forez, offraient à l'église une corbeille tressée par leurs mains en +souvenir du bon accueil qu'ils avaient trouvé dans le pays. On saisira +l'analogie de ces deux faits] + +[18: _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 290, et p. 369 et +suiv.] + +[19: _L'Italia sotto il dominio francese_ (Rome, Turin, Naples, Roux, +1889, p. 266 du 2e volume).] + +[20: Cantù, _Dell' indipendenza italiana, cronistoria_, 1er vol.; Zobi, +_Storia civile della Toscana dal 1787 al 1848_ (Florence, Molini, 1851), +p. 431-435, 458 et suiv., 713-715 du 3e vol.; Cusani, _Storia di Milano +dall' origine ai di nostri_ (Milan, typogr. Albertari, 1867), 6e vol., +p. 104-106, 132-133, 349-350.] + +[21: Tivaroni, _L'Italia prima della rivoluzione francese_, p. 371.] + +[22: _Madame de Staël et l'Italie_ (Paris, Colin, 1890), p. 67-75.] + +[23: Voir les instructions et les arrêtés du ministre aux pages 34-41 et +70 du 4e vol. de la _Raccolta delle leggi, proclami, ordini ed avvisi +pubblicati in Milano nell'anno VIe_. Ce recueil, édité à l'époque même +par Veladini, est devenu si rare que, non seulement on ne le trouve pas +à la Bibliothèque nationale de Paris, mais à Rome même M. Zannoni l'a +vainement cherché pour moi. C'est grâce à M. Lev. Robecchi, le libraire +érudit de Milan, que j'ai pu le consulter.--Le comte Litta, dans le +livre cité un peu plus bas, ne donne pas la particule à Mme de Saxy; il +dit que son père avait pour prénom Gianluigi. Il existait en Provence +une famille noble appelée Saxi. Je ne sais si la surintendante en +descendait.] + +[24: Ce Rapport, qui porte le numéro d'ordre 18792, figure dans les +Archives d'État de Bologne, dont le savant directeur, M. Malagola, à la +prière de MM. Aless. d'Ancona et Capellini, a bien voulu l'extraire pour +moi. C'est également à M. Malagola que je dois la plupart de mes autres +données sur ce pensionnat.--Sur la subvention donnée par le prince +Eugène à Mme Laugers, voir le _Giornale italiano_ du 22 décembre 1805.] + +[25: Dans le Règlement dont le préfet avait ordonné la publication, le +17 avril 1807, afin d'inviter, comme il le disait un peu naïvement, les +Bolonais à grossir le nombre des élèves (Archives d'État de Bologne), le +prix de la pension est de 30 livres italiennes par mois, plus cent +francs par an de faux frais, et non compris les arts d'agrément.] + +[26: Mme Laugers se chargeait du français, de l'histoire, de la +géographie _et d'autres sciences et langues_, selon la capacité des +élèves; elle dirigeait les travaux à l'aiguille avec l'aide d'une +sous-maîtresse; des professeurs enseignaient l'écriture, l'arithmétique +et l'italien. Les arts d'agrément étaient facultatifs.] + +[27: Ces examens avaient lieu tous les six mois. Chaque trimestre, on +procédait à une récapitulation, et la plus méritante recevait un insigne +qu'elle gardait pendant trois mois.] + +[28: Je n'ai pas ce document.] + +[29: L'établissement était auparavant rue Nosadella.] + +[30: C'est à la prière de M. Flamini, professeur d'histoire à l'Istituto +tecnico de Turin, et auteur d'un très estimable ouvrage sur les poètes +lyriques de la Toscane au quinzième siècle, que M. Agnelli m'a fourni +cette notice que je donnerai en appendice. Le passage de lady Morgan +forme une note du morceau qu'elle consacre aux collèges napoléoniens de +jeunes filles, p. 248-254 du 1er volume.] + +[31: Voir le _Giornale italiano_ des 10 et 13 novembre 1808, et les +documents originaux qui se trouvent aux Archives d'État de Naples, à la +section _Ministero dell'Interno_, fascicule 714; M. Benedetto Croce a eu +l'obligeance de m'envoyer un extrait de ces papiers, auquel je viens de +faire quelques emprunts, et dont le reste se placera dans un appendice.] + +[32: Tivaroni, _L'Italia durante il dominio francese_, II, p. 266.] + +[33: Page 27 du 2e volume de la _Correspondance inédite de Mme Campan +avec la reine Hortense_, Paris, Levavasseur, 1835.] + +[34: Voir le carton intitulé _Studj Collegi Milano Collº Re delle +Fanciulle Prowidenze Generali dal 1808 al..._--Les deux Règlements de la +Légion d'honneur se trouvent à la Bibliothèque nationale de Paris.] + +[35: Ce blanc qui est dans le texte manuscrit devait sans doute être +rempli par les mots «l'Econome.» Toutefois, d'après une traduction faite +plus tard pour le gouvernement autrichien, il s'agirait ici de la +Maîtresse.] + +[36: Je n'ai point trouvé ce nom dans les dictionnaires, et soupçonne, +par conséquent, une erreur du manuscrit.] + +[37: Probablement par erreur, au lieu de Pfeffel.] + +[38: Cette liste est, dans le texte, rédigée en italien.] + +[39: Voir aux Archives de Milan, dans le carton précité, une lettre de +Lacépède à Mme Campan, du 28 septembre 1808; on y verra aussi une lettre +de Lacépède, du 5 du même mois, qui s'accordait mieux avec la gravité du +plan de Napoléon, en prescrivant la célébration d'une messe annuelle en +souvenir des parents qui viendraient de mourir.] + +[40: C'est M. Lenient qui m'a appris qu'elle avait demandé +l'interdiction du _Pacha de Suresnes_, comédie d'Etienne et de +Gaugiran-Nanteuil, jouée en 1802, où la maîtresse d'un pensionnat +morigénait en ces termes ses élèves: «On doit vous établir en sortant de +chez moi; et si vous n'apprenez pas à dessiner, à chanter, à danser, à +faire des vers et à jouer la comédie, comment voulez-vous devenir de +bonnes femmes de ménage?»] + +[41: Voir la Lettre de M. Ginguené, membre de l'Institut de France à un +académicien de l'Académie impériale de Turin (Valperga di Caluso) sur un +passage de la Vie de Vitt. Alfieri (Paris, imp. Colas, 1809).] + +[42: C'étaient, pour l'italien et l'histoire, Luigi Romanelli; pour la +calligraphie et l'arithmétique, Giuseppe Bissi; pour la danse, Mme +Coralli, dont la directrice apprécia bientôt le tact; pour le chant, +Ant. Secchi; pour le piano, Bened. Negri; pour le dessin, Giuseppe de +Albertis.--Voir ces nominations dans le _Giornale italiano_ des 2 +février et 5 avril 1809, 1er avril et 9 décembre 1810. J'ai rectifié +plusieurs noms français d'après les Archives de Milan. Il y eut toujours +aussi, sous Napoléon, une ou deux institutrices italiennes. D'ailleurs, +Mme Gibert, souvent appelée Giberti, est portée comme Milanaise dans une +pièce du carton Ufficj PG et AZ (Archives de Milan).] + +[43: La notice de M. Croce, que nous publierons en appendice, donnera +des détails sur ce collège.] + +[44: Le passage suivant de sa lettre de refus m'a paru mériter d'être +traduit: «Madame Rambaldi (elle parle d'elle à la troisième personne) +avait fort peu d'inclination pour les emplois publics de toute espèce; +depuis douze ans, le destin a voulu qu'elle assumât la charge de diriger +l'hospice civil de Vérone, où elle se trouve encore, et d'où elle ne +pourrait s'éloigner sans une immense douleur. Cet emploi surpasse ses +forces, et ce n'est qu'en redoublant de zèle qu'elle essaie de suppléer +à l'insuffisance de ses talents dans l'exercice de ses fonctions; mais +elle ne pourrait certes en faire autant au Collège Royal des jeunes +filles, où on vient de la nommer, car il faudrait là, sans conteste, +bien plus de lumières et de capacité qu'elle n'en possède. Accepter ce +suffrage honorable et trop flatteur, ce serait se trahir elle-même, en +même temps que trahir les vues sages de notre paternel gouvernement.» On +s'était de même inutilement adressé, pour le poste de directrice du +collège de Vérone, à une dame piémontaise nommée Dauptan.--Sur ces deux +dames, voir aux Archives de Milan, le carton intitulé _Collegi d'educ. +Verona, Collegio femminile. Ufficj_.] + +[45: Voir aux Archives de Milan le carton _Studj. Collegj d'educazione. +Verona. Coll° Femminile. Prowe GenII_ et le _Giornale italiano_ du 23 +septembre 1812.--À l'occasion d'une visite des enfants du prince Eugène +au collège de Milan, le 21 juin 1811, on avait construit un théâtre de +marionnettes qui coûta plus de sept cents francs (_Studj. Colleg. +d'educ. Milano. Coll° delle Fanciulle A-Z_. Archives de Milan).] + +[46: Voir un rapport ministériel qui porte en marge les observations +ci-dessus du prince Eugène, datées du 13 juillet 1812, et une lettre du +ministre, du 31 du même mois, dans le carton _Studj. Collegj d'educaz. +Verona. Coll° Femminile Prow. Genli_, et dans un autre carton relatif au +même collège qui porte la rubrique _Ufficj_ (mêmes Archives).] + +[47: Sur ces divers démêlés, voir _Studj. Collegj d'educaz. Milano. +Coll° Reale delle Fanciulle, Direttrici. Uff. Istit. e Maestre. Prow. +Gener._ (Arch. de Milan).--Conséquence plus inoffensive de son origine +aristocratique, Mme de Lort attachait une grande importance à l'élégante +simplicité de la démarche: un professeur de danse qu'on accusait de ne +pas faire faire de progrès aux élèves répondra que la faute en est à Mme +la Directrice, qui les dégoûte de la danse, en l'obligeant à ne donner +presque que des leçons de maintien.] + +[48: Archives de Milan, carton _Studj. Collegj d'educ. Verona. Coll° +Femminile. Prow. Gener_.] + +[49: Rapport du 7 décembre 1812, même carton des Archives de Milan. Les +arrêtés de nomination de Mme Guazza comme Maîtresse, puis comme +Directrice, sont dans le _Giornale Italiano_ du 28 juillet 1812 et du 7 +février 1813. Son nom est souvent estropié dans les pièces qui la +concernent.] + +[50: Voir aux Archives nationales de Paris, dans le dossier Théâtre, +Bibliothèque et Collège (de Parme), du carton Fle85 des lettres de ce +préfet, notamment celles du 25 août et du 11 octobre 1806. Dans le même +dossier, on trouve une lettre du même préfet, en date du 10 septembre +1806, écrite dans un esprit analogue sur l'emploi à faire des comédiens +français en Italie.] + +[51: Hugo Schiff, article sur l'École des hautes études de Florence, +dans la _Revue internationale de l'enseignement_ du 15 septembre 1891.] + +[52: Carton _Studj. Collegj. Milano Coll° R. delle Fanciulle. Ufficj. PG +ed AZ._] + +[53: Même carton et carton _Direttrici, Ufficj, Istit. e Maestre. Prow. +Gener._] + +[54: _Il governo, dovendo render giustizia alle cure della Direttrice ed +alla saviezza dei regolamenti, non puo non chiamarsi estremamente +soddisfatto sotto ogni rapporto dell'andamento di questo Istituto. A +simile testimonianza lusinghiera per parte del governo corrisponde +pienamente il voto della pubblica opinione e il suffragio autorevole dei +padri e delle madri di famiglia delle più cospicue classi della società, +che riguardano come un favore insigne quello di ottenere per le loro +figlie un posto nel collegio, anche contro la corrisponsione +dell'intiera pensione. Carton Prow. Gener. dal 1808 a...,_ aux Archives +de Milan.] + +[55: _Ibid._] + +[56: Premier volume de la traduction française de 1821, p. 248 et suiv.] + +[57: Sur les modifications que les Autrichiens apportèrent au règlement +original, sur l'importance inégale donnée dans le collège au français et +à l'allemand, sur la longue opposition aux économies, voir, aux Archives +de Milan, celui des s précités qui est intitulé: _Prow. Gener, dal 1808, +a..._] + +[58: Au moment où une de ses filles, Anna Maria, atteignit l'âge de +dix-huit ans auquel les élèves devaient quitter la maison, elle était, +non plus seulement orpheline de mère, mais privée de son père, qui avait +dû fuir en 1821 et resta vingt ans environ en exil (Voir quelques mots +sur la famille dans un article de M. Felice Calvi, _Archiv. Stor. +Lombardo_, 2e série, 2e vol., 12e année). Son tuteur, le comte Giberto +Borromeo, demanda qu'on voulût bien la garder; sur le rapport de Mme de +Lort, qui déclara que la jeune fille était d'un excellent exemple par +_sa piété, sa douceur, sa docilité et son application_, le gouvernement +y consentit (1823. Archives de Milan, carton _Alunne, G. L._). Le +tableau du personnel du collège pour 1824-5 porte une institutrice du +nom d'Anna Porro, née à Milan, âgée de vingt et un ans, et entrée en +fonctions le 1er janvier 1822. Ne serait-ce pas la fille du comte +Luigi?] + +[59: Voyez aux Archives de Milan, parmi les cartons relatifs au collège, +celui qui porte la rubrique _Alunne, A. G._] + +[60: Sur la population du collège à ces différentes époques, voyez, aux +mêmes archives, le carton souvent cité _Prow. Gener. dal 1808 al.._, et +le carton _Alunne, Prow. Gener. 1831_, dans la série des documents +relatifs au collège.] + +[61: Voir le premier des deux cartons cités dans la note précédente.] + +[62: C'est dans l'Almanach officiel de 1828 que le nom de Mme de Lort se +trouve accompagné de ce titre; nous empruntons la définition de l'ordre +à la _Collection historique des ordres civils et militaires_ de A. M. +Perrot. Paris, André, 1820, in-4°.] + +[63: Je n'avais eu entre les mains que les almanachs antérieurs à 1849 +qui la portent tous comme Directrice depuis l'époque de sa nomination. +M. le professeur Novati, qui a bien voulu continuer mes recherches sur +ce point, la trouve mentionnée, avec cette même qualité, dans la _Guida +di Milano_ de 1849; en 1850, le nom de la Directrice est en blanc; en +1851, la nouvelle titulaire est Mme Rosa Scatiglia. M. Novati fait +observer à ce propos que, cet annuaire se publiant alors comme +aujourd'hui entre les mois de février et de mars de l'année dont il +porte le millésime, Mme Smith, du moment où elle ne figure plus dans +l'édition de 1850, doit avoir cessé ses fonctions à la fin de 1849. Aux +Archives de Milan, les particularités sur Mmes de Lort et Smith se +trouvent surtout dans les cartons _Prow. Gener, dal 1808 al..._, et +_Direttrici Uff. Istit. e Maest. Prow. Gener._] + +[64: _Regno d'Italia. R. Collegio Femminile di Verona_. Vérone, typogr. +Gaetano Franchini. J'en dois la connaissance à M. Giuseppe Biadego.] + +[65: Voir la note qu'elle a mise au passage précité de sa relation de +voyage.] + +[66: Le passage de Colletta est tiré de la _Storia del Reame di Napoli +dal 1734 sino al 1835_, liv. VII, ch. I, § 7. Pour l'histoire des +collèges de jeunes filles de Naples sous les Bourbons, j'ai mis à profit +la notice de M. Croce que j'ai déjà citée et dont je donnerai le reste +en appendice.] + +[67: Voyez p. 173 du 18e volume des _Mémoires secrets pour servir à +l'histoire de la république des lettres_, à la date du 2 décembre 1781, +et Dulaure, _Histoire de Paris_, 6e vol. de la 6e édit., p. 381.] + +[68: _Mémoires secrets_, 3 décembre 1781.] + +[69: _Ibid._, 3 décembre 1782.] + +[70: _Ibid._, 2 décembre 1781.] + +[71: _Ibid._, 3 janvier 1782.] + +[72: Par exemple, le 7 décembre 1784.] + +[73: La _Corresp. génér._ de La Blancherie avait été fondée sur le +modèle du Lycée de Lyon, établi d'après les _Mémoires secrets_ en 1777, +par un certain Bassi, à l'imitation du fameux club littéraire du café de +Saint-James (Voir, sur le Lycée de Lyon, le _Courrier_ du 25 juillet +1786). Le musée de Court de Gébelin datait du 17 novembre 1780. Bassi +songea, en 1784, à ouvrir un club littéraire dans les nouvelles +constructions du Palais-Royal, sous le nom que nous verrons reparaître, +plus tard, de Lycée de Paris: on peut voir son prospectus imprimé à la +Bibliothèque Carnavalet.] + +[74: _Mémoires secrets_ du 3 janvier 1782.] + +[75: Voyez la curieuse histoire des efforts de La Blancherie, dans les +_Mémoires secrets_, 22 et 23 avril, 28 octobre, 9 décembre 1782, 20 août +et 24 novembre 1783, 18 décembre 1784, 2 mars 1785, 17 avril, 7 mai, 20 +novembre 1786; mais il faut contrôler les assertions des _Mémoires +secrets_, en consultant le journal de La Blancherie.] + +[76: Sur ce musée, voy. _Mém. secr._, 10 mars 1782, 4 juillet, 7, 9, 10, +13, 21 août, 2 septembre 1783, 1er janvier 1784 (on voit, par l'article +de ce jour, que le musée de Paris siégeait rue Dauphine), 25 mai 1784, +et les deux pièces suivantes qu'on trouve à la Bibliothèque Carnavalet: +_Séance du musée de Paris du 5 décembre 1784_; _Règlements du musée de +Paris, 1785_. Le Prévost d'Exmes a consacré quelques pages de ses +_Entretiens philosophiques_ (Genève, 1785) au musée de Paris, sur lequel +il revient encore à la note D de cet opuscule.] + +[77: Sur les fêtes données au musée de Pilâtre, voyez _Mém. secrets_, 7 +décembre 1784, 31 janvier 1785, le Courrier du 18 janvier 1785. Sur la +médaille destinée aux Montgolfier, _Mém. secrets_, 9 septembre 1783.--Le +musée de Gébelin avait, le 11 mars 1783, fait une cantate en l'honneur +de Franklin et couronné son buste.--Le 20 novembre 1783, à la reprise +des cours de Pilâtre, Mme de Chartres couronna le buste du plus jeune +des frères Montgolfier.] + +[78: Sur ces incidents fâcheux ou heureux, voy. Lenoir, _Eloge funèbre +de M. Pilâtre de Rozier_, Londres et Paris, 1785, l'autobiographie de +Pilâtre, les _Mém. secrets_, 9 septembre 1783, 31 janvier 1785. Les +dissidents du musée de Paris se rejoignirent à leurs anciens confrères +après la mort de Gébelin et de Pilâtre (_Mém. secrets_, 18 décembre +1785).] + +[79: Sur les péripéties du Musée à la mort de Pilâtre, voyez un article +de la _Révolution française_ du 14 juin 1888 sur le Lycée Républicain; +la _Vie de Louis XVIII_, par Alph. de Beauchamp, Paris, Naudin, 1825, +1er vol., p. 14; la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Flesselles; +la 239e lettre de la _Correspondance russe_ de La Harpe. Les _Eloges +funèbres_ de Pilâtre ont été publiés.] + +[80: Voir, dans le _Courrier_ du 7 février 1786, un article daté du 17 +janvier et la _Nouvelle Biographie générale_, au mot Garat.] + +[81: Voir les lettres 201 et 239 de la _Correspondance russe_, la note +ajoutée par Grimm dans sa _Correspondance littéraire, philosophique et +critique_ à la lettre de février 1786 et _ibid_. la lettre du mois de +mai de la même année. D'après Grimm, le professeur de physique du Lycée +était alors Deparcieux; nous avons suivi l'assertion de La Harpe comme +de l'homme en position pour être le mieux informé, quoique, avant et +après cette date, Deparcieux ait certainement enseigné au Lycée auquel +il demeurera fidèle jusqu'à sa mort, 1799.] + +[82: _Mémoires secrets_, 8 janvier 1786. Les Espagnols continuèrent, +après la mort de Pilâtre, à jouir de ces divers avantages.] + +[83: _Mémoires secrets_, 22 décembre 1786. Ce discours de Condorcet est +celui que l'on rapporte d'ordinaire à l'année 1787, parce qu'il +inaugurait l'année scolaire ou, comme l'on disait, l'année lycéenne, qui +suivit celle durant laquelle il avait prononcé au Lycée un autre +discours, le 15 février 1786; je soupçonne encore une erreur dans la +date de ce dernier discours que, d'après un article du 17 janvier de +cette année inséré dans le _Courrier_ du 6 février, je rapporterais au 8 +janvier 1786.] + +[84: _Moniteur_ du 21 brumaire an III.--Quand La Harpe publia son cours +de littérature, il rétracta cette réfutation de Montesquieu, qui, +dit-il, avait eu un tel succès qu'on le sollicitait de toutes parts de +l'imprimer sur-le-champ (V. la note 1 de la page 266 du 3e vol. de +l'édition de Firmin-Didot, 1863).] + +[85: _Mémoires de Brissot_, p. 61-62 du 2e volume, et, d'après les _Mém. +secrets_, 11 février 1785, le n° 9 du _Courrier de l'Europe_ du même +jour. Brissot a publié un _Journal du Lycée de Londres_ ou _Tableau de +l'état présent des sciences et des arts en Angleterre_ (Paris, Périsse +jeune, 1784, in-8°).] + +[86: Voir le _Moniteur_ du 6 décembre 1789.] + +[87: Voir, sur cette société, un article de M. Berthelot dans le +_Journal des savants_ d'août 1888.] + +[88: Voir la _Biographie Michaud_ au mot de Saudray et surtout +l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_.] + +[89: Sur les embarras pécuniaires où le Lycée des Arts tomba dès 1793, +voir, aux Archives nationales, le carton E 1143; on y lira, entre autres +choses, une curieuse lettre de Fourcroy, du 12 brumaire an II, où il +prie le ministre de l'Intérieur, qu'il tutoie, de subvenir à cette +détresse; Fourcroy ne demande pas à être payé tout seul; il se confond +dans la liste des professeurs de l'établissement; mais, en homme avisé, +il glisse sur la demande d'indemnité qu'en conscience il ne peut +s'empêcher de présenter en faveur des bailleurs de fonds: «Il est,» +dit-il, «dans mes principes et dans mon coeur d'insister davantage auprès +de toi sur le salaire dont les professeurs seraient frustrés.» Pourtant, +la créance de ceux qui avaient engagé leur fortune dans le Lycée des +Arts était au moins aussi respectable que celle des maîtres qui ne lui +avaient donné que quelques mois de leçons.] + +[90: Sur tous ces détails, consulter l'_Annuaire du Lycée des Arts pour +l'an III_. On y verra, de plus, que ce Lycée donnait un prix pour les +arts agréables à chaque séance publique.] + +[91: _Moniteur_ du 14 novembre 1793 (On voit, dans ce numéro du +_Moniteur_, que le prix d'abonnement venait d'être et allait être encore +l'année suivante de 100 francs pour les hommes et de 50 francs pour les +femmes), et Reg. ms. des assemblées générales des nouveaux fondateurs du +Lycée (Hôtel Carnavalet).] + +[92: La Harpe, Introduction à son Discours sur la guerre déclarée par +les tyrans révolutionnaires à la raison, à la morale, aux lettres et aux +arts.] + +[93: La Harpe, _Histoire de mon bonnet rouge_, dans le _Mémorial_, 10 +juillet, et 1er supplément au n° du 13 juillet 1797.] + +[94: Registre précité des assemblées générales des fondateurs.] + +[95: Voir le _Moniteur_ du 25 brumaire an III (15 nov. 1794); _Décade_ +du 20 brumaire an III. On peut soupçonner toutefois que Lakanal, dans un +rapport de 1795, que cite l'_Annuaire du Lycée des Arts pour l'an III_, +exagère un peu le courage des administrateurs de cet établissement.] + +[96: Voir l'accueil que fit Danton, dans la Convention, à la +renonciation patriotique de Désaudray à une pension de 1,000 livres +(_Moniteur_ du 7 frimaire an II, 27 novembre 1793).] + +[97: _Moniteur_ du 20 brumaire an III (19 novembre 1794) et le numéro du +lendemain. Nous avons extrait ci-dessus la partie du rapport qui loue +l'esprit indépendant dont le Lycée, dès avant la Révolution, se montrait +animé.] + +[98: Voir ce discours et l'introduction qui le précède dans le _Cours de +littérature_ de La Harpe; voir aussi la _Décade_ du 20 nivôse an III.] + +[99: _Du fanatisme dans la langue révolutionnaire_. Migneret, 1796, +in-8°, 3e édit.] + +[100: _Débats_ du 9 décembre 1800.] + +[101: Voir la note qui termine l'introduction de La Harpe à son étude de +la philosophie du dix-huitième siècle, dans le _Cours de littérature_; +l'avertissement à l'appendice de l'article sur Vauvenargues, _ibid._; le +discours préliminaire de Daunou sur les ouvrages de La Harpe et +spécialement le passage sur son _Cours de littérature_; l'article de +Dussault dans les _Débats_ du 26 novembre 1801.] + +[102: La Harpe au Lycée lisait ses leçons. C'est à partir de notre +siècle seulement que l'habitude de parler d'abondance s'est répandue +parmi les professeurs: auparavant, ils récitaient par coeur des discours +d'apparat ou lisaient des commentaires qu'ils avaient entièrement +rédigés dans leur cabinet. Nos premiers orateurs politiques ne se +fièrent pas davantage à la facilité de leur parole (voir le livre de M. +Aulard sur les orateurs de la Constituante). La Harpe avait la voix +naturellement rauque, mais Daunou (Disc. prélim. déjà cité) et Dussault +(_Débats_ du 26 janvier 1802) sont d'accord pour louer son talent de +lecteur.] + +[103: _Journal de Paris_, 23 et 24 nivôse an III (12 et 13 janvier +1795).] + +[104: _Journal de Paris_, 1er pluviôse an III.] + +[105: _Moniteur_ du 22 nivôse an III (11 janvier 1795).] + +[106: _Journal de Paris_ du 25 ventôse an III (15 mars 1795).] + +[107: Article du 22 fructidor an III (8 septembre 1795), trois semaines +seulement avant le 13 vendémiaire.] + +[108: En juin 1796, les amis de La Harpe commençaient à penser qu'il +pouvait se montrer sans inconvénient (_Gazette française_ du 21 de ce +mois); mais le mandat d'arrêt n'était pas encore levé; c'est seulement +en novembre 1796 qu'une sentence d'acquittement fut rendue (voir +l'_Eclair_ du 20 nov. 1796). Dans les papiers de Lemaître, agent +royaliste, qui furent analysés le 23 vendémiaire an III devant la +Convention, La Harpe figurait parmi les personnages représentés comme +_intéressants aux succès du plan_ (_Moniteur_ du 28 vendémiaire an IV).] + +[109: C'est par une erreur évidente et d'ailleurs rectifiée quelques +jours après que ce numéro donne cette liste comme celle des professeurs +du Lycée des Arts.--Sur les bons rapports de la Harpe avec le _Journal +de Paris_ en 1796, voir aussi le numéro du 21 octobre.] + +[110: Les attaques de La Harpe contre la République se trouvent +particulièrement dans les articles du cours de littérature sur Helvétius +et sur Diderot; le mot tiré du _Mémorial_ s'y trouve dans le 1er +supplément du n° du 13 juillet 1797.] + +[111: _Moniteur_ du 23 fructidor an V (9 septembre 1797).] + +[112: C'est-à-dire dans un troisième Lycée dont il sera parlé plus +loin.] + +[113: _Histoire de la Révolution française_, VIIe vol., ch. XXVII.] + +[114: Sur les opinions politiques de l'auditoire, voir l'article de la +_Quotidienne_, cité ci-dessus.] + +[115: Voir les savantes _Études sur l'histoire religieuse de la +Révolution française_, de M. GAZIER, A. Colin, 1887.] + +[116: Il serait curieux d'étudier une pareille transformation dans les +articles que Roederer a insérés à cette époque dans le _Journal de +Paris_.] + +[117: Voir l'article du _Cours de littérature_ sur Diderot.--Il paraît +que La Harpe ne ménageait guère les prêtres assermentés (voir le +post-scriptum d'une lettre insérée dans leur journal, _Les Annales de la +religion_, le 24 juin 1797).] + +[118: Sur la condamnation de La Harpe à la déportation en fructidor, +voir le _Moniteur_ du 27 fructidor an V (13 septembre 1797) et le livre +de Peignot.--Arnault, bonapartiste mais voltairien, ne lui avait pas +encore pardonné, en 1833, de s'être converti (voir la note 12 de ses +_Souvenirs d'un sexagénaire_), et l'on sait comment M. Paul Albert a +jugé de cette conversion dans sa _Littérature du dix-huitième siècle_.] + +[119: Voir le _Messager du soir_ du 18 janvier 1797 et la _Décade_ du 30 +nivôse an V.] + +[120: Fourcroy a longtemps professé à la fois au Lycée Républicain et au +Lycée des Arts. Durant l'an VI, Sue fit simultanément un cours +d'histoire naturelle au Lycée Républicain (_Décade_ du 10 frimaire an +VI) et un autre chez lui (_Décade_ du 10 brumaire an VI).] + +[121: _Décade_ du 30 prairial an V; réponse du _Déjeuner_ du 23 juin +1797; rétractation de la _Décade_ du 10 messidor an V.] + +[122: Voir, sur ce Lycée, le _Journal des veillées des muses_, le +_Conservateur_ du 3 floréal an VI, la _Décade_ du 30 prairial an VIII, +du 10 floréal an IX; le _Moniteur_ du 6 brumaire an IX, des 15 et 29 +brumaire an X; les _Débats_ du 26 février, du 20 et du 29 décembre 1808; +les _Souvenirs de Paris en 1804_, par Kotzebue, p. 116-117 de la +traduction française de 1805.] + +[123: On trouvera, dans les numéros de la _Décade_, le compte rendu de +toutes les inventions propagées par le Lycée des Arts; celles que nous +mentionnons sont consignées dans les numéros du 20 frim. an III, du 10 +germin. an IV et dans le _Moniteur_ du 28 fructidor an II.] + +[124: _Décade_ du 20 frim. an III; lettre de Désaudray du 1er pluviôse +an V, dans le _Moniteur_ du 4 du même mois.] + +[125: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et pour l'an +IV.] + +[126: Voir, outre l'_Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III, et la +_Décade, passim_, le _Moniteur_ du 28 mars 1796, du 29 septembre et du +25 novembre 1797, l'_Ami des lois_ du 19 mai 1796.] + +[127: _Moniteur_ du 25 vendém. an III.] + +[128: _Annuaire du Lycée des Arts_ pour l'an III.] + +[129: _Décade_ du 20 messidor an II et du 20 frimaire an III.] + +[130: Voir les _Annuaires du Lycée des Arts_ pour l'an III et l'an IV, +la _Décade_ du 20 germinal an III, le _Journal de Paris_ du 17 thermidor +an III. C'est surtout dans l'_Annuaire_ de l'an IV qu'il faut étudier le +règlement de ce Lycée; on y verra les précautions prises pour obliger +les membres du Directoire à prêter à l'oeuvre une sérieuse +collaboration.--En l'an III, l'entrée aux séances et l'abonnement au +journal et aux notices coûtaient en tout, si l'on payait d'avance, 60 +livres; pour chaque cours, on payait de 3 à 5 livres par mois; les prix +pour l'an IV sont un peu plus élevés.] + +[131: Lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V.] + +[132: _Moniteur_ du 27 thermidor an III (14 août 1795); _Décade_ du 20 +brumaire an III et _Annuaire du Lycée des Arts_ de l'an III.] + +[133: Sur l'installation du Cirque où était ce Lycée, voir les _Voyages +d'Art. Young en France_ (p. 356 du 1er vol. de la traduction Lesage. +Paris, Guillaumin et Cie, 1860). En vendémiaire an III, le Lycée des +Arts avait demandé à la Convention un local plus sain et des livres pris +dans les bibliothèques des émigrés.] + +[134: Voir une lettre de Désaudray dans le _Moniteur_ du 4 pluviôse an V +(23 janvier 1797), le rapport de Camus dans le _Moniteur_ du 7 ventôse +de la même année et une protestation de Désaudray, dans le _Journal de +Paris_ du 13 ventôse.] + +[135: _Décade_ du 10 thermidor an V.] + +[136: _Moniteur_ du 27 frimaire an VII; Fontaine, _Le Palais Royal_, +Paris, Gaultier-Laguionie, 1829, p. 23. Fontaine et l'auteur anonyme +d'une _Histoire du Palais Royal_, publiée en 1830, se trompent en +rapportant cet incendie à l'an VIII.] + +[137: En 1809, Bodard y ouvrit un cours de botanique médicale comparée +dont il a publié l'analyse (Paris, Méquignon, in-4°), mais ce fut une +exception dont on citerait peu d'exemples.] + +[138: Voir la _Décade_ du 30 pluviôse et du 10 thermidor an VIII, du 30 +fructidor an IX, la table alphabétique du _Moniteur_, le recueil coté +2447 à la Bibliothèque Carnavalet. Le dernier Almanach du Commerce où +figure l'Athénée des Arts est celui de 1869. Sur la fin, il siégeait à +la mairie du quatrième arrondissement.] + +[139: _Décade_ du 30 ventôse an VIII. L'Annuaire du Lycée Républicain +pour l'an VII donne comme professeurs, durant cette année, outre +Mercier, Fourcroy, Brongniart, Sue, Boldoni, Roberts, Weiss, Garat (voir +la _Révolution française_ du 14 juin 1888). D'après la _Décade_ du 10 +frimaire an VIII, Mercier ne professait pas proprement l'histoire +littéraire au Lycée; il y avait prononcé en l'an VII des discours sur la +littérature ancienne et moderne, française et étrangère, et allait +continuer pendant l'an VIII.--Voir l'éloge du Lycée dans un curieux +discours de Mercier, _Moniteur_, 22 et 23 fructidor an IV (8 et 9 +septembre 1796).] + +[140: Sur la présence de Mme Récamier, voir p. 14 du 1er vol. des +_Souvenirs et correspondance tirés de ses papiers_, 4e édit.--Sur les +digressions de la Harpe à cette époque, voir la notice que Daunou lui a +consacrée et la _Décade_ du 10 frimaire an IX.] + +[141: _Décade_ du 20 frimaire an IX.] + +[142: Ce fut vers le 10 ventôse de l'an X qu'il reçut l'ordre de +s'éloigner (v. la _Décade_ de ce jour). Sur ce nouvel exil, voir +Peignot, _op. cit_.--Il pourrait aussi se faire que Bonaparte eût voulu +punir La Harpe de s'être mêlé au projet de restaurer l'Académie +française.] + +[143: Sur la mort et les obsèques de La Harpe, voir la _Décade_ des 12, +15 et 17 février 1803.] + +[144: Ce n'était pas une raison pour le Lycée de différer jusqu'au +milieu de l'année 1805 l'éloge public qu'il devait à La Harpe, et de le +confier à un littérateur aussi obscur que Chazet. Les _Débats_ du 24 +novembre 1803 blâment avec raison le silence gardé sur La Harpe dans la +séance de réouverture des cours de 1803-1804.] + +[145: _Décade_ des 20 et 30 frimaire et du 10 nivôse an IX. +_Délibérations et arrêtés du Comité d'administration du Lycée_ +(manuscrit à l'hôtel Carnavalet).] + +[146: Je les trouve mentionnés pour la première fois comme professeurs +au Lycée, les deux premiers dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII, +et le troisième dans la _Décade_ du 10 frimaire an XIV.] + +[147: Daunou dit que déjà, dans l'hiver de 1802 et de 1803, Ginguené +avait fait au Lycée des lectures sur la littérature italienne (Notice de +Daunou sur Ginguené, dans la 2e édition de l'_Histoire de la littérature +italienne_ de celui-ci, Paris, Michaud, 1824).] + +[148: Voir, au surplus, la liste des professeurs pour l'année 1803-1804, +dans la _Décade_ du 30 vendémiaire an XII et les _Débats_ du 5 décembre +1803.] + +[149: _Décade_ du 10 thermidor an XII, 10 frimaire an XIII.] + +[150: _Débats_ du 12 décembre 1801.] + +[151: Sur le cours de Lemercier, voir ce qu'il en dit lui-même dans +l'ouvrage où il l'a publié, et un article de la _Biographie des hommes +du jour_ par Sarrut et Saint-Edme, 1re partie du 1er volume. Pour la +leçon de Guizot à la Faculté, en 1812, on la trouvera dans ses +_Mémoires_. Le passage suivant offre une allusion évidente: «Les +provinces n'existaient pour Rome que par les tributs qu'elles lui +payaient; Rome n'existait pour les provinces que par les tributs dont +elle les accablait... Dès que cet empire fut conquis, il commença à +cesser d'être, et cette orgueilleuse cité qui regardait comme soumises +toutes les régions où elle pouvait, en entretenant une armée, envoyer un +proconsul et lever des impôts, se vit bientôt forcée d'abandonner +presque volontairement des provinces qu'elle était incapable de +conserver.» On voit que Guizot abrège singulièrement la durée de la +domination romaine, et qu'il oublie que les peuples vaincus par Rome et +par Napoléon n'ont pas uniquement eu à se plaindre de leurs +conquérants.] + +[152: Voir les _Nouvelles de la République des lettres_ de La +Blancherie, à la date du 28 novembre 1779.] + +[153: Sur les séances d'ouverture du Collège de France, voir _Mémoires +secrets_, 13 et 14 novembre 1786, 16 décembre 1786, 13 novembre 1787; +_Décade_ du 30 brumaire an VI, 10 frimaire an VII, 30 brumaire an XI; +_Journal de Paris_, 30 brumaire an III, 25 brumaire an V; _Débats_ du 26 +novembre 1803; _Publiciste_ du 25 novembre 1805.] + +[154: _Décade_ du 30 brumaire an VIII; _Débats_ du 3 janvier 1804.] + +[155: Article de M. Liard sur l'Enseignement supérieur et le Consulat, +dans la _Revue internationale de l'Enseignement_, 15 avril 1889, p. +347.] + +[156: Numéro du 20 novembre 1828. Arm. Marrast a publié un _Examen +critique du cours de M. Cousin_ (Paris, Corréard jeune, 1828), qui +justifie nos remarques sur le rationalisme méticuleux qui régnait alors +à l'Athénée. Voir encore, à ce sujet, les éloges que le _Courrier +français_, donne à Daunou le 9 décembre 1828, et le 7 du même mois, ses +remarques malveillantes sur le cours de Guizot. Sur les rapports d'Arm. +Marrast avec l'école de La Romiguière, voir les _Idéologues_, par M. +Picavet (Paris, Alcan, 1891), p. 554-5 et 607-608.] + +[157: Voir, sur le cours d'Artaud à l'Athénée, ses _Essais_ posthumes +_de littérature_ (Paris, Plon, 1863, in-8°), p. 306-351 et p. XII de la +préface.] + +[158: Voir un article de M. Aulard, dans la _Révolution française_ du 14 +avril 1890.] + +[159: 5e vol. de la _Minerve_, p. 209; voir _ibid._, 4e vol., p. 516 et +suiv.] + +[160: _Courrier français_ du 8 décembre 1826. Pour Azaïs, voir, dans son +_Cours de philosophie générale_, les trois premiers volumes qui +reproduisent ses leçons de l'Athénée.] + +[161: Une pièce, émanée des bureaux de la censure, rapporte qu'on dit +que l'autorité a fait cesser, comme trop agressif, un cours de Jouy; +c'est la seule mention d'une mesure prise contre l'Athénée, et elle +n'est pas positive. Toutes ces pièces sont dans le carton F7, 6915, des +Archives nationales, au dossier qui porte les noms de Villenave et de +Comte.] + +[162: Voir aussi le numéro du _Drapeau blanc_ du 26-27 décembre 1822.] + +[163: Voir le discours de clôture prononcé par Roger, le 31 mai 1822, +dans les _Annales de la littérature et des arts_.] + +[164: Débats du 31 août 1821; _Moniteur_ du 30 juin 1825.] + +[165: P. 46 de la _Galerie_, publiée par Lacretelle aîné, à la suite de +la cessation de la _Minerve_; p. 121 du 18e volume des _Annales de la +littérature et des arts_.] + +[166: Voir p. 122 du 18e volume des _Annales de la littérature et des +arts_.] + +[167: Voir les numéros des 3, 9, 22 décembre 1821.] + +[168: Voir le _Constitutionnel_ du 18 décembre 1821, et sur les leçons +qu'Azaïs faisait dans son jardin, la biographie placée en tête de la 5e +édition de son traité des _Compensations_.] + +[169: C'est en 1832 qu'elle disparaît de l'_Almanach du commerce_, où +elle figure encore en 1831.] + +[170: Voir, sur les cours de Mignet à l'Athénée, le livre de M. Édouard +Petit: _François Mignet_, Paris, Didier, 1889, p. 40 et suiv., et sur +les lectures de Constant, relatives au sentiment religieux, le +_Moniteur_ des 6 février, 16 et 19 mars 1818.] + +[171: Voir l'_Investigateur_, journal de cette Société, vol. I, p. 185; +vol. VII, p. 237-238; vol. VIII, p. 43-44, 89, 187. Je dois ces +indications à M. Joret-Desclozières, secrétaire général de la Société +historique, qui a succédé à l'Institut historique; c'est l'intervention +de M. Berth. Zeller qui m'a valu cette gracieuse communication.] + +[172: C'est évidemment sa leçon d'ouverture qu'il a publiée sous un +titre interminable dont nous transcrirons les premiers mots: +_Régénération du monde_, Paris, Leroy, in-8°, 1842.--À propos des cours +précités de Mme Dauriat, le programme imprimé de 1837-8, qui est à la +bibliothèque Carnavalet, dit que Mme de Staël et la princesse de Salm +s'étaient fait entendre à l'Athénée. C'est la seule mention que je +connaisse de ce double fait. Quant aux lectures de la princesse de Salm +à l'Athénée des arts, nous les avons rappelées. On sait d'autre part que +Mme de Staël a lu à l'Académie romaine des Arcades une traduction en +vers d'un sonnet italien.] + +[173: Dans un appendice sur les cours établis à Paris et en province à +l'imitation du Lycée, nous donnerons des détails dus à M. Dezeimeris et +à Mgr Richard, sur ces établissements de Bordeaux et de Marseille.] + +[174: Voir le _Conciliatore_ du 21 mars 1819 et la p. 28 de l'attachante +étude de M. d'Ancona sur F. Confalonieri.] + +[175: Le livre où M. de Labra a écrit l'histoire de ces établissements a +pour titre: _El Ateneo de Madrid_ (Madrid, Alaria, 1878). C'est M. +Ernest Mérimée qui me l'a signalé.] + +[176: On n'oubliera pas que nous parlons des gens du monde, de +l'éducation qu'on se donne à soi-même; car nul n'ignore ce que +l'Université a fait depuis trente ans pour répandre la connaissance des +langues modernes. Dans cet ordre de connaissances, les hommes qui +écrivent sont en France beaucoup plus instruits que ceux des époques +précédentes.] + +[177: Pour les sciences, tous les illustres professeurs de l'Athénée ont +enseigné aussi dans les chaires de l'État.] + +[178: Article du _Mercure_ reproduit aux p. 23-25 du 1er volume du +_Journal de l'Instruction publique_ (1827). Pour Daunou, voir le +_Constitutionnel_ du 8 décembre 1819, et un article de Tissot, à la p. +578 du 5e volume de la _Minerve_.] + +[179: Guizot, _Essai sur l'histoire et sur l'état actuel de +l'instruction publique en France_ (Paris, Maradan, 1816, p. 121).] + +[180: Voir les vains griefs des _Débats_ du 18 novembre 1820 et du 8 mai +1821 contre le cours de Guizot. Cousin donnait quelquefois une forme +provocante à des idées très sages, mais c'était un pur artifice; dans la +fameuse leçon où il exposa sa politique, il ne demandait même pas le +jury pour la presse que tous les libéraux réclamaient.] + +[181: Le 20 octobre 1822, il lui écrivait qu'il regrettait un peu cette +petite tribune d'où il exerçait quelque action directe; que cependant il +avait pour dédommagement tout son temps et toute sa liberté. (Voir le +volume de lettres de Guizot, publié par la maison Hachette, en 1884.)] + +[182: Voir, sur ce cours, un article du _Conservateur littéraire_ de +juillet 1820.] + +[183: Sur l'affaire de Bavoux, voir le _Moniteur_ des 5, 6, 11, 12, 28 +juillet, 1, 2, 3 août, 9 septembre 1819. Entre autres journaux qui +défendirent Bavoux, voir la _Minerve_, p. 418-9, 530 et suiv. du VIe +volume; p. 26 et suiv. du VIIe. Parmi ceux qui l'attaquaient, voir un +article de Chateaubriand, p. 76 et suiv. du IVe volume du +_Conservateur_.] + +[184: Arch. nat., dossier de Cousin coté 71968. La lettre est simplement +datée du lundi 27 mars, mais elle appartient évidemment à l'année 1820 +où le 27 mars tombait en effet un lundi.] + +[185: C'est-à-dire pour ses leçons de la Faculté, où il n'existait pas +encore de cours fermé.] + +[186: Ces minutes sans signature, écrites de la même main et de la même +encre, sur du papier qui porte l'en-tête imprimé: _Commission de +l'Instruction publique_, se trouvent aux Archives nationales, dans le +dossier précité.] + +[187: C'était sans doute à la même époque qu'il lui échappait le +compliment par calembourg, rapporté dans les _Mémoires de Sosthène_ de +Larochefoucauld: «Charles X, c'est deux fois Charles V.»] + +[188: Voir, aux Archives nationales, le dossier de Villemain coté F, +72081 et le dossier déjà cité de Cousin. Un statut du 16 février 1810 +exigeait de chaque professeur de la Faculté deux leçons d'une heure et +demie par semaine, fixait l'ouverture des cours au mois de décembre, et +la durée de l'année scolaire, pour l'enseignement supérieur, à huit +mois.--D'après un article de la _Rivista critica della letteratura +italiana_ de janvier 1892, sur les vacances et les fêtes de l'Université +de Pise, le grand-duc de Toscane avait décidé, en 1575, que les +professeurs de Faculté feraient chacun, par an, au moins cent dix +leçons: prétention exorbitante, et qui ne pouvait avoir pour effet que +d'abaisser la valeur de l'enseignement donné.] + +[189: Cette brochure, éditée à Paris par Pélicier, avait pour titre: _Un +mot sur M. le Directeur de l'imprimerie et de la librairie_. Villemain, +en cette qualité, avait fait confirmer l'interdiction de jouer l'_Ami +des lois_, que la Restauration n'osait laisser représenter par crainte +des cabales des bonapartistes; ceux-ci prenaient alors pour eux ce que +Laya avait écrit contre les démagogues de 1793. C'est dans cette +brochure qu'on trouve la mention des services rendus auparavant à +Villemain par Laya.] + +[190: Voir le début de la 52e leçon. Encore est-ce par malice que +Villemain rappelle ici qu'il est professeur d'éloquence. Il veut +justifier la longue étude qu'il entreprend de l'éloquence politique en +Angleterre.] + +[191: Voir ces appréciations dans les _Annales de la littérature et des +arts_, p. 234 du 26e vol.; dans le _Globe_, p. 387 du 6e vol.; dans +l'article sur Villemain du 1er vol. des _Causeries du lundi_.] + +[192: Près de deux mille cartes auraient été distribuées lors de la +séance d'ouverture de Guizot, en décembre 1820, d'après le +_Constitutionnel_ du 8 de ce mois; mais on venait, ce jour-là, donner +une marque d'adhésion à un homme politique qu'une disgrâce imméritée +obligeait à reprendre possession de sa chaire, Guizot, dans ses +_Mémoires_, dit que son auditoire était alors beaucoup moins nombreux et +moins varié qu'il ne fut quelques années plus tard.] + +[193: 34e volume de cette Revue, à propos d'une leçon de Villemain, du 6 +janvier 1829.] + +[194: P. 347-348 du 6e volume du _Globe_.] + +[195: Nous avons déjà touché un mot de l'_Examen critique du cours de M. +Cousin_, par Marrast, à propos de l'Athénée.] + +[196: Voir, dans les _Annales de la littérature et des arts_, l'article +des p. 377 et suivantes du 33e volume, et le _Moniteur_ du 26-27 +décembre 1822. Sur d'autres travaux d'appropriation exécutés à la +Sorbonne sous la Restauration, voir le _Moniteur_ du 13 novembre 1819 et +du 3 janvier 1820. Il résulte, de recherches consignées par M. le doyen +Himly dans un registre de la Faculté des lettres, que ce fut une +ordonnance du 3 janvier 1821 qui attribua la Sorbonne aux Facultés de +Théologie, des Sciences et des Lettres, et que les affiches de la +Faculté des lettres, depuis 1815-6 jusqu'à 1817-8, portent: «rue +Saint-Jacques, ancien Collège de France;» depuis 1817-8 jusqu'à +1820-1821, «rue Saint-Jacques, ancien collège du Plessis;» depuis +1821-2, «à la Sorbonne.»] + +[197: Voir ces deux passages dans le _Cours sur le dix-huitième siècle_, +leçons XIV et XV.] + +[198: On a vu plus haut que son auditoire était moins exclusivement +composé de jeunes gens que celui de Cousin.--C'est dans la 52e leçon du +_Cours sur le dix-huitième siècle_ qu'il nous dit que la plupart de ses +auditeurs sont des étudiants en droit.] + +[199: Il y loue aussi Lamartine; je n'ai pas remarqué qu'il y fasse +mention de Victor Hugo.] + +[200: Dans l'affaire de Bavoux, on voit les étudiants royalistes avancer +que, puisque ses partisans s'arrogent la liberté d'applaudir, les +mécontents acquièrent le droit de siffler, et Bavoux, au moment où il +s'inquiète de la tournure que prennent les événements, déclarer qu'il +n'est pas un acteur, et prier ses auditeurs de l'approuver en silence ou +de se retirer paisiblement.--Sur une manifestation politique des +auditeurs au cours de Raoul Rochette et à celui de Charles Lacretelle, +voir p. 45-6 de la _Galerie_, recueil qui avait succédé à la _Minerve_, +en 1820.] + +[201: Voir les _Annales de la littérature et des arts_, 26e vol., p. +198-9, et un article du _Moniteur_ sur la leçon du 24 novembre 1824. +Pour Guizot, voir ses _Mémoires_, 1er vol., p. 343.] + +[202: On s'étonne, en lisant le cours imprimé, de voir Villemain +s'excuser, dans la XXVIIe leçon, de traiter du roman, alors que dans la +XIe il en a déjà traité sans se justifier. C'est qu'à l'origine, la +leçon qui contient cette apologie venait bien avant l'autre.] + +[203: Sur sa confiance dans les qualités que les circonstances ne +permettaient pas à l'Italie de produire au dehors, voir la 32e leçon du +_Cours sur le dix-huitième siècle_. Sur le scepticisme de la génération +de Villemain à l'endroit du relèvement de l'Italie, voir notre livre: +_Mme de Staël et l'Italie_, p. 136-139.] + +[204: Ce fut à partir du 29 avril 1828, date de la leçon sur Hume.] + +[205: Voir le _Journal de l'Instruction publique_ du temps, articles des +pages 91 et suiv. du Ier volume, 432 et suiv. du IIe.] + +[206: Voir, dans la 23e leçon du _Cours sur le dix-huitième siècle_, et +ailleurs le passage où il prétend que c'est une vie d'aventures qui a +formé tous les talents du seizième siècle, connue si, sans parler de +Marot et de Ronsard, de l'Arioste et du Tasse, la vie de Montaigne et +celle d'Érasme offraient beaucoup d'aventures.] + +[207: Outre son dossier aux Archives, voir les _Annales de la +Littérature et des Arts_, vol. IX, p. 427, et vol. XXVI, p. 116; le +_Moniteur_, numéros des 26-27 décembre 1822, du 19 novembre 1823, du 12 +janvier 1827. C'étaient tantôt des accidents de poitrine, tantôt une +cruelle maladie des yeux qui avaient nécessité ces interruptions.] + +[208: Sur ce dernier point, voir, dans le _Courrier français_ du 9 +décembre 1828, le résumé d'une leçon de Daunou au Collège de France.] + +[209: 1re année de cette Revue, colonne 111.] + +[210: Même Revue, 2e année, colonne 45.] + +[211: J'éprouve presque un remords à critiquer un homme qui, dans ce +même article, a parlé courageusement de notre patrie: «Au moment,» +dit-il, «où des passions malsaines sèment la discorde entre deux peuples +frères, il sera bon que le chant du plus sympathique de nos poètes, qui +célèbre les exploits des vaillants et généreux paladins, donne aux +jeunes gens l'amour de la noble et douce terre de France, de tous les +peuples qui s'honorent et se vantent encore du sang latin qui coule dans +leurs veines.»] + +[212: Il est, par exemple, bien supérieur au fond dans les premiers +ouvrages de Molière et de Racine; jusqu'à un certain point, la remarque +est vraie aussi des peuples; car les Romains, qui n'ont eu de +jurisconsultes véritablement grands qu'après avoir appris la philosophie +à l'école des Grecs, avaient, dès la Loi des Douze Tables, atteint la +perfection du style législatif.] + +[213: M. Lenient, _La poésie patriotique en France au moyen âge_. Paris, +Hachette, 1891.] + +[214: Note 3 de la page 270.] + +[215: Ce paragraphe est une réponse aux défiances qui entretenaient dans +le pensionnat la demi-solitude avouée par le paragraphe suivant.] + +[216: Probablement une Retraite comme dans nos pensionnats +ecclésiastiques.] + +[217: Remarquons ici encore que la prudence italienne ne contracte pas +les engagements chimériques de la pédagogie française de ce temps-là.] + +[218: Ou plutôt, comme on le verra au dernier paragraphe de ce chapitre, +dépenses que les parents payent par l'intermédiaire du pensionnat.] + +[219: _Le straniere._ À cette époque, un Italien ne reconnaissait encore +pour compatriotes ou, du moins, ne nommait ainsi que ses concitoyens.] + +[220: Nous avons vu que les maisons d'éducation fondées par le +gouvernement français dans le royaume d'Italie étaient purement laïques, +mais il y existait un certain nombre de pensionnats tenus par des +religieuses.] + +[221: Extrait des registres de l'état civil de Saint-Apollinaire (à +Valence), de 1739 à 1749 (G. G., 52). Nous avons conservé les +divergences dans l'orthographe des noms. C'est M. Prudhomme, archiviste +de l'Isère, qui, après avoir fait des recherches dans son département, à +la prière de M. Astor, professeur à la Faculté des sciences de Grenoble, +a bien voulu m'obtenir cette obligeante communication de son collègue de +la Drôme.] + +[222: Nous avons trouvé les mêmes intentions dans le gouvernement de +Napoléon et du prince Eugène, la même vigilance dans leurs ministres.] + +[223: À la différence du collège de San Marcellino.] + +[224: On pourra consulter ce volume à la Bibliothèque nationale de +Paris.] + +[225: Lors de la visite de lady Morgan, le nombre des élèves montait à +vingt-deux seulement; mais, comme nous l'avons dit, les pensionnats de +jeunes filles étaient alors tous moins peuplés qu'aujourd'hui.] + +[226: Au temps dont parle Bonfadini, ces expressions désignaient +d'ordinaire la méthode des écoles lancastriennes, c'est-à-dire +l'enseignement mutuel qui fit beaucoup parler de lui en France et un peu +en Italie pendant la Restauration. Je ne sais, toutefois, si +l'enseignement mutuel fut, en effet, appliqué par Mme Cosway à Lodi.] + +[227: Voir p. 209-212 du 2° volume de cette biographie publiée à Lyon en +1841 (2 vol. in-8°).] + +[228: _Giornale italiano_ des 2 janvier, 25 juin 1808 et 1er décembre +1809.] + +[229: Ibid., 1er avril 1808.] + +[230: Ibid., 1er décembre 1809.] + +[231: Ibid., 1er mai 1810.] + +[232: Ibid., 2 mai 1811.] + +[233: Sur cette grammaire et sur quelques autres, voir M. Ademollo, _Un +awenturiere francese in Italia nella seconda metà del settecento_. +Bergame, 1891, p. 21 et 146-151.] + +[234: _La France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G***, +Paris, Leroy, 1785. _Catalogue des gentilshommes de Lorraine et du duché +de Bar qui ont pris part ou envoyé leur procuration aux assemblées de la +noblesse pour l'élection des députés aux états généraux de 1789_, par L. +de Larroque et Édouard de Barthélemy, Paris, 1865.] + +[235: 9e volume des _Mémoires de la Société d'archéologie lorraine de +Nancy_.] + +[236: Relativement à Mme de Gricourt, M. Janvier, président de la +Société des antiquaires de Picardie, m'apprend qu'il existe encore une +famille noble de ce nom alliée aux familles Cousin-Montauban et Tascher +de la Pagerie; mais il n'oserait affirmer que l'institutrice de Milan +appartînt à cette famille.] + +[237: Paris, Plon, Nourrit et Cie, 2 vol. in-8°, 1er vol., ch. IV.] + +[238: Là où les registres du collège indiquent tantôt Gênes, tantôt une +autre ville de la Ligurie, il est probable que Gênes n'est qu'une +désignation générique et que le véritable lieu de naissance est l'autre +ville.] + +[239: M. le baron Ant. Manno veut bien m'écrire que ce Gius. Avogadro +est celui qui devint, plus tard, lieutenant-colonel et qui eut pour fils +l'abbé Gaetano, peintre de quelque mérite, et le comte Annibal, tué d'un +coup de canon en 1848, sous les murs de Milan. Pour Ang. Campana, M. +Manno, qui l'a connu dans sa vieillesse, me dit qu'après 1848 il +commandait en second, comme major général, la garde nationale de Turin.] + +[240: M. Ach. Neri, bibliothécaire de l'Université de Gênes, a +l'obligeance de m'apprendre que Luca Podestà fut, plus tard, ingénieur +en chef des ponts et chaussées et eut pour fils le baron Andrea Podestà, +actuellement sénateur et maire de Gênes, et que la famille des Boccardi +a fourni un ambassadeur en France en 1798, et actuellement un sénateur, +qui est, en même temps, un économiste distingué.] + +[241: M. G. Sforza a publié une lettre écrite par lui de Sorèze le 16 +mai 1802 (_Archivio storico italiano_, 1889, 5e série, n° 169.--P. 12 +des _Rime e prose di Fil. Pananti_ (Florence, Salani, 1882)). On dit que +ses élèves pleurèrent à son départ, qu'il alla ensuite à Londres, y +écrivit dans le journal _L'Italia_, donna des leçons d'italien dans le +grand monde et gagna beaucoup d'argent ainsi que le titre de poète du +Théâtre musical; il quitta l'Angleterre en 1813. Sous la Restauration, +le professeur d'italien à la mode à Londres était P.-L. Costantini, qui +a publié des Anthologies, et que Ginguené avait autrefois recommandé +(_Mercure_, 29 octobre 1808).] + +[242: Voir, dans la bibliographie qui fait suite à mon livre sur Mme de +Staël et l'Italie, les livres relatifs à l'histoire du Piémont et de la +Lombardie à cette époque, et de plus, les chap. 3 et 4 du IVe vol. de la +_Storia della corte di Savoja durante la Rivoluzione et l'Impero +francese_, par M. Carutti (Turin-Rome; Roux, 1892, in-8°, 1er vol. +L'ouvrage est en cours de publication).] + +[243: Voir quelques pages des _Mémoires sur la jeunesse de Mme +Récamier_, de B. Constant, que Mme Lenormant donne en appendice à la +suite des lettres du deuxième à la première qu'elle a publiées en 1882 +(Calmann-Lévy, in-8°); le _Discours préliminaire_ de Daunou sur La +Harpe; le _Tableau historique de l'érudition française_ de Dacier; le +chap. XXII des _Mémoires_ de Morellet; les _Mémoires_ de Mme de Genlis. +Mme Récamier ne mettait pas en doute la sincérité de cette conversion; +et, peut-être en réponse à la fameuse historiette sur la componction +gastronomique de la Harpe, elle racontait comment des jeunes gens qui +avaient tendu chez elle un piège à la dévotion de son hôte ne purent +qu'en constater la vérité (_Souvenirs et corresp. tirés des papiers de +Mme Récamier_, par Mme Lenormant, Paris, Mich. Lévy, 1873. p. 54-56 du +1er vol.).] + +[244: On remarquera que, tandis que Chateaubriand, atteint dans son fond +par l'incrédulité, parle presque de la religion dans le _Génie du +christianisme_ comme d'une morte qu'il pleure et voudrait ressusciter, +La Harpe voit déjà le philosophisme expirant.] + +[245: Encore convient-il de remarquer que l'injustice des autres envers +le christianisme le ramène quelquefois à l'équité (voir la préface du +vol. de J.-B. Salgues, _Mélanges inédits de littérature de La Harpe_, +1810).] + +[246: Les articles qui avaient particulièrement piqué La Harpe sont la +lettre assez amusante d'un Frère et Ami retiré des affaires insérée dans +le _Journal de Paris_ du 18 messidor an V (6 juillet 1797) et le numéro +du lendemain du _Rédacteur_. Or, je n'ai plus retrouvé mention de La +Harpe dans le _Journal de Paris_ jusqu'au delà du 18 fructidor; et +pourtant le _Journal de Paris_ était alors si déclaré contre les +opinions de La Harpe que, le 25 fructidor an V, il approuva formellement +le coup d'État du Directoire. Quant au _Rédacteur_, s'il revient à la +charge contre La Harpe le 20 messidor (14 juillet) et le 10 fructidor +(27 août), il ne dit plus rien du bonnet rouge.] + +[247: Voir l'art, précité du _Mémorial_, 10 juillet 1797, dont le titre +est: _Histoire de mon bonnet rouge, de ma philosophie, de mon +jacobinisme_, etc., et la suite de cet article dans le premier des deux +suppléments au n° du 13 juillet; voir aussi, dans le _Cours de +littérature_, le préambule du morceau intitulé: _Esprit de la +Révolution_.] + +[248: Numéro du 29 juin 1793.] + +[249: Note manuscrite de Laya relevée sur un exemplaire de l'_Histoire +de la Révolution_ de M. Thiers, édition de 1832, par M. Ravenel (voir +l'article de M. Ravenel auquel renvoie la _Nouvelle Biographie générale_ +au mot LA HARPE).] + +[250: La Harpe a toujours dit qu'il avait été enfermé pour avoir +qualifié Robespierre d'_inepte_; le _Journal de Paris_ dit, le 6 juillet +1797, qu'_il fut coffré pour avoir contredit un de nos gros bonnets sur +un point d'histoire_. Cette version se rapproche de celle de Daunou. Peu +importe, en somme: les hommes de la Révolution pardonnaient moins encore +une critique littéraire qu'une satire politique. Voir la fine +explication que M. Aulard donne de l'amertume de Robespierre, p. 516-519 +de ses _Orateurs de la Constituante_.] + +[251: Des malheurs domestiques contribuèrent à tourner en acrimonie le +zèle religieux de La Harpe. Voir, sur la fin tragique de sa première +femme et sur les chagrins que lui causa son deuxième mariage, les +_Mémoires secrets_ du comte d'Allonville (Paris, Werdet, 1838), p. +352-353 du 1er vol., et _Souvenirs et corresp. tirés des papiers de Mme +Récamier_, par Mme Lenormant, 4e édit. Paris, Michel Lévy, 1873, p. +60-63 du 1er vol. La Harpe avait eu des torts avec sa première femme; +mais Mme Récamier, qui avait fait le deuxième mariage (9 août 1797), +témoignait qu'il se conduisit avec beaucoup de droiture, de modération +et d'humilité dans les mortifications qui en furent pour lui la +conséquence au moment même où le Directoire le poursuivait.] + +[252: D'après les _Mémoires_ de Fabre (de l'Aude), Paris, Ménard, 1832, +p. 340-341 du 1er volume, La Harpe dut mettre ses livres en vente; +quelques-uns furent acquis à des prix considérables par des personnes +qui les lui laissèrent.] + +[253: Signalons à ceux qui voudront écrire sur La Harpe la réimpression +de son discours sur la liberté des théâtres dans le n° de +juillet-septembre 1789 de la _Révolution française_, p. 363, et, à +propos de ce discours, le n° de la _Feuille du Jour_ du 21 décembre +1790.] + +[254: Programme pour l'an II, rédigé par Garat, imprimé (Bibliothèque +Carnavalet). Parmi les curieux détails sur l'épuration de l'an II que +donne le registre des assemblées générales, notons que, pour remplacer +les actionnaires évincés, on se proposait d'appeler pêle-mêle +Berthollet, Monge, Pache, Barrère, Couthon.] + +[255: Je ne répéterai plus les attributions des professeurs chaque fois +qu'un même nom reviendra.] + +[256: _Courrier français_, 14 novembre 1821, et _Moniteur_ du 15 +novembre 1821.] + +[257: _Ibid._, 17 novembre 1822.] + +[258: _Ibid._, 20 novembre 1823.] + +[259: _Courrier français_, 30 novembre 1824; _Globe_ du 2 décembre +1824.] + +[260: _Courrier français_, 1er décembre 1825.] + +[261: _Courrier français_, 10 décembre 1831.] + +[262: _Ibid._, 17 décembre 1832.] + +[263: _Courrier français_, 8 décembre 1836, et Programme imprimé à la +Bibliothèque Carnavalet.] + +[264: _Courrier français_, 1er décembre 1838.] + +[265: Le n° du 19 mai 1796 de l'_Ami des lois_, à propos des séances +publiques du Lycée, dit qu'on peut s'abonner pour trois mois au prix de +200 livres; il veut, sans doute, dire 200 livres en assignats.] + +[266: Ces trois listes sont tirées des annuaires du Lycée des Arts. Pour +l'an II, des listes qu'on trouvera au carton F17 1143 des Archives +nationales omettent le nom de Gillet-Laumont et mentionnent en plus, par +contre, les cours de Trouville (hydraulique), et de Lussaut +(architecture).] + +[267: Voir la _Décade_ du 20 floréal an VII, du 30 vendémiaire an VIII, +du 20 floréal an IX, et les _Annuaires statistiques_ ou _Annuaires +généraux du département de l'Isère_, rédigés par Berriat Saint-Prix.] + +[268: _Courrier français_, 3 décembre 1837.] + +[269: _Ibid._, 23 novembre 1848.] + +[270: Les cours commençaient quelquefois avant le 1er janvier, mais +point assez régulièrement pour qu'on soit obligé de compter par année +scolaire et non par année civile.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Instruction Publique en France et en +Italie au dix-neuvième siècle, by Charles Dejob + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INSTRUCTION PUBLIQUE *** + +***** This file should be named 37052-8.txt or 37052-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/5/37052/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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