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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Préfaces et manifestes littéraires + +Author: Edmond de Goncourt + Jules de Goncourt + +Release Date: August 12, 2011 [EBook #37051] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + + + + +PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES + +PAR + +EDMOND ET JULES DE GONCOURT + +PARIS + +G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS + +1888 + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +ROMANS ET NOUVELLES + +En 18.. + +Charles Demailly + +Renée Mauperin + +Germinie Lacerteux + +La Fille Élisa + +Les Frères Zemganno + +La Faustin + +Chérie + +Quelques Créatures de ce temps + + +THÉÂTRE + +Henriette Maréchal + +La Patrie en danger + +Théâtre: Henriette Maréchal.--La Patrie en danger + + +AUTOBIOGRAPHIE + +Journal des Goncourt + + +HISTOIRE + +Histoire de la Société française + +Portraits intimes du XVIIIe siècle + +Histoire de Marie-Antoinette + +Les Maîtresses de Louis XV + +La Femme au XVIIIe siècle + +Sophie Arnould + +Madame Saint-Huberty + + +ART FRANÇAIS + +La Peinture à l'Exposition de 1855 + +L'Art du XVIIIe siècle + +Gavarni + +La Maison d'un Artiste + + +JAPONISME + +L'Art industriel japonais + + + + +AVANT-PROPOS + + +Aujourd'hui que l'Œuvre des deux frères est terminé--l'un étant mort +depuis des années, l'autre se trouvant trop vieux pour entreprendre à +nouveau un travail d'imagination ou même un travail d'histoire de longue +haleine,--il a paru intéressant au survivant de réunir, dans un volume, +les préfaces et les manifestes littéraires, jetés en tête des diverses +éditions de leurs livres. + +En effet c'est donner comme les bulletins des batailles que, depuis +près de quarante ans, les deux frères ont livrées sur le terrain du +roman, de l'histoire, du théâtre, de l'art français et japonais. C'est +faire apprécier au lecteur l'ensemble de toutes les tentatives, dans +lesquelles les auteurs se sont essayé à voir avec des yeux autres que +ceux de tout le monde; à mettre en relief les grâces et l'originalité +des arts mis au ban par les Académies et les Instituts; à découvrir le +_caractère_ (la beauté) d'un paysage de la banlieue de Paris;--à +apporter à une figure d'imagination la _vie vraie_, donnée par dix ans +d'observations sur un être vivant (RENÉE MAUPERIN, GERMINIE LACERTEUX); +à ne plus faire éternellement tourner le roman autour d'une amourette; à +hausser le roman moderne à une sérieuse étude de l'amitié fraternelle, +(LES FRÈRES ZEMGANNO) ou à une psychologie de la religiosité chez la +femme (MADAME GERVAISAIS);--à introduire au théâtre une _langue +littéraire parlée_;--à utiliser en histoire des matériaux historiques, +restés sans emploi avant eux, (les lettres autographes, les tableaux, +les gravures, l'objet mobilier);--tentatives enfin, où les deux frères +ont cherché _à faire du neuf_, ont fait leurs efforts pour doter les +diverses branches de la littérature de quelque chose, que n'avaient +point songé à trouver leurs prédécesseurs. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Auteuil, septembre 1888. + + + + +ROMANS ET NOUVELLES + + + + +EN 18..[1] + +HISTOIRE D'UN PREMIER LIVRE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA DEUXIÈME ÉDITION + + +Le 1er décembre 1851, nous nous couchions, mon frère et moi, dans le +bienheureux état d'esprit de jeunes auteurs attendant, pour le jour +suivant, l'apparition de leur premier volume aux étalages des libraires, +et même assez avant dans la matinée du lendemain, nous rêvions +d'éditions, d'éditions sans nombre... quand, claquant les portes, +entrait bruyamment dans ma chambre le cousin Blamont, un ci-devant garde +du corps, devenu un conservateur _poivre et sel_, asthmatique et rageur. + +--Nom de Dieu, c'est fait!--soufflait-il. + +--Quoi, c'est fait? + +--Eh bien, le coup d'État! + +--Ah! fichtre... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu +aujourd'hui! + +--Votre roman... un roman... la France se fout pas mal des romans... +aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui était habituel, +croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il +prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle, du +quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les +logis de sa connaissance, encore mal éveillés. + +Nous nous jetions à bas de nos lits, et bien vite nous étions dans la +rue. + +Dans la rue, les yeux aussitôt aux affiches--et égoïstement, nous +l'avouons,--au milieu de tout ce papier fraîchement placardé, proclamant +un changement de régime pour notre pays, nous cherchions «la nôtre +d'affiche», l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'EN +18.., et apprendre à la France et au monde, les noms de deux hommes de +lettres de plus: _MM. Edmond et Jules de Goncourt_. + +L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était ceci: Gerdès, qui se +trouvait à la fois, ô ironie! l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et +d'EN 18..; Gerdès, dont l'imprimerie avait été occupée par la troupe, +hanté par l'idée qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre +politique du livre pour des allusions à l'événement du jour, et au fond +tout plein de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible, +cabalistique, et dans lequel il craignait qu'on ne vît un rappel +dissimulé du 18 brumaire; Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de +son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu. + +C'était vraiment de la male-chance pour des auteurs de publier leur +premier volume[2] juste le jour d'un coup d'État, et nous en fîmes +l'expérience en ces semaines cruelles, où toute l'attention du public +est à la politique. + +Et cependant nous eûmes une surprise. Le monde politique attendait +curieusement le feuilleton de Janin. On croyait à une escarmouche de +plume, à un feuilleton de combat des DÉBATS, sur n'importe quel thème, à +un spirituel engagement de l'écrivain orléaniste avec le nouveau César. +Par un hasard qui nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J. +était consacré à EN 18.., spirituellement battu et brouillé avec LA +DINDE TRUFFÉE de M. Varin, et LES CRAPAUDS IMMORTELS de MM. Clairville +et Dumanoir. + +Jules Janin parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de +l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles sérieuses, et +présentait notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la +main: une critique à la fois très blagueuse et très paternelle. Il +disait: + + Encore un mot, un mot sérieux, si je puis parler ici aux deux + frères, MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont + hardis, ils ont le feu sacré; ils trouvent parfois des mots, des + phrases, des sons, des accents! je les loue et les blâme! Ils se + perdent de gaieté de cœur! Ils abusent déjà, les malheureux, des + plus charmantes qualités de l'esprit! Ils ne voient pas que ces + tristes excès les conduisent tout droit à l'abîme, au néant! Ils ne + comprennent pas que pour un curieux de ma sorte, un enthousiaste, + un fanatique de style qui se trouve content et satisfait, si par + hasard il rencontre en quelque tarte narbonnaise, un mot vrai, un + mot trouvé, le commun des lecteurs, le commun des martyrs, rassasié + de ces folies du style en délire, aussitôt les rejette et n'en veut + plus entendre parler, une fois qu'il a porté à ses lèvres ce + breuvage frelaté où se mêlent sans se confondre les plus extrêmes + saveurs. À quoi bon les excès de la forme que ne rachète pas la + moralité du fond? Que nous veulent ces audaces stériles, et quel + profit peuvent retirer de ces tentatives coupables, deux jeunes + gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de + l'inspiration pourraient placer si haut? Comment ce défi cruel à + leurs maîtres! Comment cette injure aux chefs-d'œuvre!... + + ... Eh Dieu! il y a pourtant une page enchanteresse dans votre + livre, une certaine description du _Bas-Meudon_ qu'on voudrait + enlever de ces broussailles pour la placer dans un cadre à part, à + côté d'un paysage de Jules Dupré. + +Mais en dépit du feuilleton de J. J., si en faveur encore dans ces +années, et si lu pendant ce mois de décembre 1851, nous vendions en +tout, et pour tout, une soixantaine d'exemplaires de l'infortuné EN +18.. + +Quelques mois après, l'éditeur Dumineray, le seul éditeur parisien qui +avait consenti à mettre son nom sur la couverture de notre bouquin, nous +priait de le débarrasser du millier d'exemplaires restant, dont +l'emmagasinement le gênait. Et l'édition rapportée chez nous, et jetée +sur le carreau d'une mansarde, deux ou trois années après, comme nous +étions montés dans cette mansarde, je ne sais plus pourquoi, nous nous +mettions, chacun dans un coin, assis par terre, à relire un exemplaire +ramassé dans le tas--et nous trouvions, ce jour-là, notre premier roman, +si faible, si incomplet, si enfantin, que nous nous décidions à brûler +le tas. + + * * * * * + +Aujourd'hui que plus de trente ans se sont passés depuis l'autodafé d'EN +18.., je n'estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde, +ainsi que Mme Sand m'a appris à le considérer, comme un intéressant +embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre, contenant +très curieusement en germe, les qualités et les défauts de notre talent, +lors de sa complète formation,--en un mot, comme une curiosité +littéraire, qui peut être l'amusement et l'instruction de quelques-uns. + +C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! mais les +fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à +l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche +d'indépendance littéraire et artistique, le hautain _révolutionnarisme_ +prêché en ces pages! Puis quelle recherche de l'érudition, quelle +curiosité de la science,--et dans quelle littérature légère de débutant, +trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette +prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait +maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de CHARLES +DEMAILLY et de MANETTE SALOMON;--et encore ce remuement des problèmes +qu'agitent les bouquins les plus sérieux, et tout le long du volume, cet +effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pensée? +Oui, encore une fois, c'est bien entendu, un avorton de roman, mais déjà +fabriqué à la façon sérieuse des romans d'à présent. + +Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne! C'est +une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue, dont la langue +parlée est faite avec des phrases de livre, c'est un _caquetage_ +amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable. Quant à notre +style, il est encore bien trop plaqué du plus beau romantisme de 1830, +de son clinquant, de son _similor_. On y compare le plus naturellement +du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe, et les +reflets bleuâtres de leur chevelure noire avec les aciers à la trempe +de Coulauxa, etc., etc. + +Il existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'EN 18.. Il +est composé de deux styles disparates: d'un style alors amoureux de +Janin, celui du frère cadet; d'un style alors amoureux de Théophile +Gautier, celui du frère aîné;--et ces deux styles ne se sont point +fondus, amalgamés en un style personnel, rejetant et l'excessif +sautillement de Janin et la trop grosse matérialité de Gautier: un style +dont Michelet voulait bien dire plus tard, qu'il donnait à voir, d'une +manière toute spéciale, les objets d'art du XVIIIe siècle, un style +peut-être trop ambitieux de choses impossibles, et auquel, dans une +gronderie amicale, Sainte-Beuve reprochait de vouloir rendre _l'âme des +paysages_, et de chercher à attraper _le mouvement dans la couleur_, un +style enfin, tel quel, et qu'on peut juger diversement, mais un style +arrivé à être bien un. + +Au fond, la grande faiblesse du livre, veut-on la savoir? la voici: +quand nous l'avons écrit, nous n'avions pas encore la _vision directe_ +de l'humanité, la vision sans souvenirs et réminiscences aucunes d'une +humanité apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui +fait pour moi le romancier original. + +Tous ces défauts, je suis le premier à les reconnaître, mais aussi que +de manières de voir, de systèmes, d'idées en faveur, à l'heure présente, +auprès de l'attention publique, commencent à prendre voix, à balbutier +dans ce méchant petit volume. On y rencontre et du _déterminisme_ et du +_pessimisme_, et voire même du _japonisme_. + +Non vraiment, on ne peut nier aux auteurs un certain flair des goûts +futurs de la pensée et de l'esprit français, en incubation dans l'air. +Et, pressentiment bizarre, l'héroïne de ce livre se trouve être une +espionne prussienne! + +Donc, après m'être longtemps refusé à la réédition de ce premier livre, +sur une toute récente lecture, je me suis rendu aux aimables et +pressantes instances du vaillant éditeur belge, désireux de le joindre +dans sa bibliothèque aux premiers livres des _jeunes_ de ce temps. + +Je demande seulement comme une grâce à mon lecteur de demain, qu'au lieu +et place de «_Kistemaeckers, Bruxelles_, 1884,» il veuille bien +s'imaginer lire, sur la couverture du volume, le titre de la première +édition: + + PARIS + + CHEZ DUMINERAY, ÉDITEUR, + + RUE RICHELIEU, 52. + + 1851 + + EDMOND DE GONCOURT. + + + Château de Jean d'Heurs, août 84. + + + + +CHARLES DEMAILLY[3] + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION + + +«Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai +voulu dire, et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que +je ne dis point.» + + LA BRUYÈRE[4]. + + + + +RENÉE MAUPERIN + +PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[5] + + +RENÉE MAUPERIN, est-ce le vrai, est-ce le bon titre de ce livre? LA +JEUNE BOURGEOISIE, le titre sous lequel mon frère et moi annoncions le +roman, avant qu'il fût terminé, ne définissait-il pas mieux l'analyse +psychologique que nous tentions, en 1864, de la jeunesse contemporaine? +Mais à l'heure qu'il est, il est vraiment bien tard pour débaptiser le +volume. Et, il m'est donné seulement aujourd'hui, de prévenir le +lecteur que l'affabulation d'un roman à l'instar de tous les romans, +n'est que secondaire dans cette œuvre. + +Ses auteurs, en effet, ont, préférablement à tout, cherché à peindre, +avec le moins d'imagination possible, _la jeune fille moderne_, telle +que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années +l'ont faite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer _le +jeune homme moderne_; tel que le font au sortir du collège, depuis +l'avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne +du parlementarisme. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Ce 24 janvier 1875. + + + + +GERMINIE LACERTEUX + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[6] + + +Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et +l'avertir de ce qu'il y trouvera. + +Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai. + +Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre +vient de la rue. + +Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les +confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se +retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire +est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée +du Plaisir: l'étude qui suit est la clinique de l'Amour. + +Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les +aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa +digestion ni sa sérénité: ce livre, avec sa triste et violente +distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son +hygiène. + +Pourquoi donc l'avons-nous écrit? Est-ce simplement pour choquer le +public et scandaliser ses goûts? + +Non. + +Vivant au XIXe siècle, dans un temps de suffrage universel, de +démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle +«les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un +monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et +des dédains d'auteurs, qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le +cœur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé s'il y avait encore pour +l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous sommes, +des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal +embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est +venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une +littérature oubliée et d'une société disparue, la Tragédie, était +définitivement morte; si dans un pays sans caste et sans aristocratie +légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt, à +l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des +riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas, pourraient faire +pleurer comme celles qu'on pleure en haut. + +Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de SŒUR PHILOMÈNE, en +1861; elles nous font publier aujourd'hui GERMINIE LACERTEUX. + +Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que +le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la forme sérieuse, +passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête sociale, +qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique, +l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le Roman s'est imposé +les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les +libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il +montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris; +qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le +courage de voir, ce que les Reines autrefois faisaient toucher de l'œil +à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et +toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que +le siècle passé appelait de ce vaste et large nom: _Humanité_;--il lui +suffit de cette conscience: son droit est là. + + Paris, octobre 1861. + + * * * * * + +PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[7] + +22 _juillet_ 1862.--La maladie fait, peu à peu, dans notre pauvre Rose, +son travail destructeur. C'est comme une mort lente et successive des +manifestations presque immatérielles qui émanaient de son corps. Sa +physionomie est toute changée. Elle n'a plus les mêmes regards, elle +n'a plus les mêmes gestes; et elle m'apparaît comme se dépouillant, +chaque jour, de ce quelque chose d'humainement indéfinissable qui fait +la personnalité d'un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un, +apporte à son corps de l'inconnu, de l'étranger, du _non lui_, en fait +une espèce de nouvel être, dans lequel il faut chercher l'ancien... +celui dont la silhouette animée et affectueuse n'est déjà plus. + + * * * * * + +31 _juillet_.--Le docteur Simon va me dire, tout à l'heure, si notre +vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est +pour moi celui d'un jury des assises rentrant en séance... «C'est fini, +plus d'espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un +poumon est perdu et l'autre tout comme...» Et il faut revenir à la +malade, lui verser de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer +sa convalescence dans tout l'air de nos personnes... Puis une hâte nous +prend de fuir l'appartement, et cette pauvre femme. Nous sortons, nous +allons au hasard dans Paris...; enfin, fatigués, nous nous attablons à +une table de café. Là, nous prenons machinalement un numéro de +l'ILLUSTRATION, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rébus: _Contre +la mort, il n'y a pas d'appel!_ + + * * * * * + +_Lundi_ 11 _août_.--La péritonite s'est mêlée à la maladie de poitrine. +Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir +couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n'est donc pas assez! +il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable +finale des organes humains... Et elle souffre cela, la pauvre +malheureuse! dans une de ces chambres de domestiques, où le soleil, +donnant sur une tabatière, fait l'air brûlant comme en une serre +chaude, et où il y a si peu de place, que le médecin est obligé de poser +son chapeau sur le lit... Nous avons lutté jusqu'au bout pour la garder, +à la fin il a fallu se décider à la laisser partir. Elle n'a pas voulu +aller à la maison Dubois, où nous nous proposions de la mettre: elle y a +été voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez +nous; elle y a été voir la nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette +maison de santé lui représente la maison où l'on meurt. J'attends Simon, +qui doit lui apporter son billet d'entrée pour Lariboisière. Elle a +passé presque une bonne nuit. Elle est toute prête, gaie même. Nous lui +avons de notre mieux tout voilé. Elle aspire à s'en aller. Elle est +pressée. Il lui semble qu'elle va guérir là. À deux heures, Simon +arrive: «Voici, c'est fait...» Elle ne veut pas de brancard pour partir: +«Je croirais être morte!» a-t-elle dit. On l'habille. Aussitôt hors du +lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son visage, disparaît. C'est comme +de la terre qui lui monterait sous le teint. Elle descend dans +l'appartement. Assise dans la salle à manger, d'une main tremblotante et +dont les doigts se cognent, elle met ses bas, sur des jambes comme des +manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle +regarde les choses avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir +emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la porte de +l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu. Elle +arrive au bas de l'escalier, où elle se repose un instant sur une +chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six +semaines. Elle incline la tête en disant un oui, un oui étouffé... Le +fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens +contre l'oreiller qu'elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et +vides, elle regarde vaguement défiler les maisons, elle ne parle +plus... Arrivée à la porte de l'hôpital, elle veut descendre sans qu'on +la porte: «Pouvez-vous aller jusque-là?» dit le concierge. Elle fait un +signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les +dernières forces avec lesquelles elle va devant elle. Enfin nous voilà +dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où un brancard +tout prêt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de paille près +d'un guichet vitré. Un jeune homme ouvre le guichet, me demande le nom, +l'âge... couvre d'écritures, pendant un quart d'heure, une dizaine de +feuilles de papier, qui ont en tête une image religieuse. Enfin c'est +fini, je l'embrasse... Un garçon la prend sous un bras, la femme de +ménage sous l'autre. Alors je n'ai plus rien vu. + + * * * * * + +_Jeudi_ 14 _août_.--Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose, +tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine,--dans trois +semaines au plus,--et si dégagée de la pensée de la mort, qu'elle nous +raconte une furieuse scène d'amour qui a eu lieu hier entre une femme +couchée à côté d'elle et un frère des écoles chrétiennes, qui est encore +là aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée +de la vie. + +Voisine de son lit se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari, +un ouvrier, et auquel elle dit: «Va, aussitôt que je pourrai marcher, je +me promènerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcés de me +renvoyer!» Et la mère ajoute: «L'enfant demande-t-il quelquefois après +moi? + +--Quelquefois, comme ça», répond l'ouvrier. + + * * * * * + +_Samedi_ 16 _août_.--Ce matin, à dix heures, on sonne. J'entends un +colloque à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte +s'ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle +porte le timbre de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures. + +Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était condamnée; +mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie... Et +nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que +fait la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!--une pensée +machinale et qui se répète sans cesse au dedans de vous. Quel vide! quel +trou dans notre intérieur! Une habitude, une affection de vingt-cinq +ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre +absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais joué au +cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des chaussons aux +pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au matin pour +lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en cachette de +ma mère, au bal de l'Opéra... Elle était la femme, la garde-malade +admirable, dont ma mère en mourant avait mis les mains dans les +nôtres... Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout +autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs +dans nos lits, et tous les soirs c'étaient les mêmes plaisanteries sur +sa laideur et la disgrâce de son physique... Chagrins, joies, elle les +partageait avec nous. Elle était un de ces dévouements dont on espère la +sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies, +dans nos malaises, étaient habitués à ses soins. Elle possédait toutes +nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses. C'était un morceau +de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave de notre +jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de _veilleur_ à la +façon d'un chien de garde que nous avions l'habitude d'avoir à côté de +nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu'avec nous. Et +jamais nous ne la reverrons! Ce qui remue dans l'appartement, ce n'est +plus elle; ce qui nous dira bonjour le matin, en entrant dans notre +chambre, ce ne sera plus elle! Grand déchirement, grand changement dans +notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures +solennelles de l'existence où, comme dit Byron, les destins changent de +chevaux. + + * * * * * + +_Dimanche_ 17 _août._--Ce matin, nous devons faire toutes les tristes +démarches. Il faut retourner à l'hôpital, rentrer dans cette salle +d'admission, où, sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir +le spectre de la maigre créature que j'y ai assise, il n'y a pas huit +jours. «Voulez-vous reconnaître le corps?» me jette d'une voix dure le +garçon. Nous allons au fin fond de l'hôpital, à une grande porte +jaunâtre sur laquelle il y a écrit en grosses lettres noires: +_Amphithéâtre_. Le garçon frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de +quelque temps, et il en sort une tête de garçon boucher, le brûle-gueule +à la bouche: une tête où le belluaire se mêle au fossoyeur. J'ai cru +voir au Cirque l'esclave qui recevait les corps des gladiateurs,--et lui +aussi reçoit les tués de ce grand cirque: la société. On nous a fait, un +long moment attendre, avant d'ouvrir une autre porte, et pendant ces +minutes d'attente, tout notre courage s'en est allé, comme s'en va, +goutte à goutte, le sang d'un blessé s'efforçant de rester debout. +L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle vous +déchirant le cœur, la recherche de ce visage au milieu d'autres corps, +l'étude et la reconnaissance de ce pauvre corps, sans doute défiguré, +tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de +force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte +s'est ouverte, nous avons dit: «Nous enverrons quelqu'un», et nous nous +sommes sauvés... De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un +fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide. +Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui +semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce +phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, +que la Mort y ouvre comme un bureau. + +Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,--que de papier, mon +Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!--de la pièce à côté +un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach, +accroché au mur, le nom du saint du jour et le donner à son enfant. En +passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la +feuille de papier, où l'on inscrit la morte. + +Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser +ses hardes, démêler l'entassement des choses, des fioles, des linges que +fait la maladie... remuer de la mort enfin. Ç'a été affreux de rentrer +dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit +entr'ouvert, les miettes de pain de son repas. J'ai jeté la couverture +sur le traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort. + + * * * * * + +_Lundi_ 18 _août._--... La chapelle est à côté de l'amphithéâtre. À +l'hôpital, Dieu et le cadavre voisinent. À la messe dite pour la pauvre +femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres qui +bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité +de salut dans cette adjonction: c'est la fosse commune de la prière... +Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu'elle +a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de +dix-neuf ans, élevée chez les sœurs de Saint-Laurent: pauvre petite +fillette étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop +grosse pour le corps, le torse déjeté, l'air d'une Mayeux, triste reste +de toute cette famille poitrinaire attendue par la Mort et dès +maintenant touchée par elle,--avec, en ses doux yeux, déjà une lueur +d'outre-vie. + +Puis, de la chapelle, au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une +nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et +qui n'en finit pas dans la boue... Enfin les psalmodies des prêtres, et +le cercueil, que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort, +au bout de cordes, comme une pièce de vin qu'on descend à la cave. + + * * * * * + +_Mercredi_ 20 _août_.--Il me faut encore retourner à l'hôpital. Car +entre la visite, que j'ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort, un +jour après, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée, +mais qui revient toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne +sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains +d'apprendre. Il ne me paraît pas qu'elle soit morte; j'ai seulement +d'elle le sentiment d'une personne disparue. Mon imagination va à ses +dernières heures, les cherche à tâtons, les reconstruit dans la nuit, et +elles me tourmentent de leur horreur voilée, ces heures!... j'ai besoin +d'être fixé. Enfin, ce matin, je prends mon courage à deux mains. Et je +revois l'hôpital, et je revois le concierge rougeaud, obèse, puant la +vie comme on pue le vin; et je revois ces corridors où de la lumière du +matin tombe sur la pâleur de convalescentes souriantes... + +Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On +ouvre et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une +Vierge est posée sur une sorte d'autel. Aux murs de la pièce exposée au +nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi, +deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches, qui semblent, +là toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte +derrière moi, d'une petite pièce où le soleil donne en plein, il +m'arrive des caquetages de sœurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons +petits éclats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations +fraîches: un bruit de volière ensoleillée... Des sœurs en blanc, à +coiffe noire, passent et repassent; une s'arrête devant ma chaise. Elle +est petite, mal venue, avec une figure laide et tendre, une pauvre +figure à la grâce de Dieu. C'est la mère de la salle Saint-Joseph. Elle +me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour ainsi dire plus, se +trouvant mieux, presque bien, toute remplie de soulagement et +d'espérance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout mourir, +soudainement elle s'en est allée dans un vomissement de sang qui a duré +quelques secondes. Je suis sorti de là, rasséréné, délivré de l'horrible +pensée qu'elle avait eu l'avant-goût de la mort, la terreur de son +approche. + + * * * * * + +_Jeudi_ 21 _août._ + +... Au milieu du dîner rendu tout triste par la causerie qui va et +revient sur la morte, Maria, qui est venue dîner ce soir, après deux ou +trois coups nerveux du bout de ses doigts sur le crépage de ses blonds +cheveux bouffants, s'écrie: «Mes amis, tant que la pauvre fille a vécu, +j'ai gardé le secret professionnel de mon métier... Mais maintenant +qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vérité.» + +Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent +l'appétit, en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit +coupé avec un couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse, +répugnante, lamentable, nous est révélée. Les billets qu'elle a signés, +les dettes qu'elle a laissées chez tous les fournisseurs, ont le dessous +le plus imprévu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle +entretenait des hommes, le fils de la crémière, auquel elle a meublé une +chambre, un autre auquel elle portait notre vin, des poulets, de la +victuaille... Une vie secrète d'orgies nocturnes, de découchages, de +fureurs utérines qui faisaient dire à ses amants: «Nous y resterons, +elle ou moi!» Une passion, des passions à la fois de toute la tête, de +tout le cœur, de tous les sens, et où se mêlaient toutes les maladies de +la misérable fille, la phtisie qui apporte de la fureur à la jouissance, +l'hystérie, un commencement de folie. Elle a eu avec le fils de la +crémière deux enfants, dont l'un a vécu six mois. Il y a quelques +années, quand elle nous a dit qu'elle allait dans son pays, c'était pour +accoucher. Et à l'égard de ces hommes, c'était une ardeur si +extravagante, si maladive, si démente, qu'elle--l'honnêteté en personne +autrefois--nous volait, nous prenait des pièces de vingt francs sur des +rouleaux de cent francs, pour que les amoureux qu'elle payait, ne la +quittassent pas. Or, après ces malhonnêtes actions involontaires, ces +petits crimes arrachés à sa droite nature, elle s'enfonçait en de tels +reproches, en de tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs +de l'âme, que dans cet enfer, où elle roulait de fautes en fautes, +désespérée et inassouvie, elle s'était mise à boire pour échapper à +elle-même, se sauver du présent, se noyer et sombrer quelques heures +dans ces sommeils, dans ces torpeurs léthargiques qui la vautraient +toute une journée en travers d'un lit, sur lequel elle échouait en le +faisant. La malheureuse! que de prédispositions et de motifs et de +raisons, elle trouvait en elle pour se dévorer et saigner en dedans: +d'abord le repoussement par moments d'idées religieuses avec les +terreurs d'un enfer de feu et de soufre; puis la jalousie, cette +jalousie toute particulière qui, à propos de tout et de tous, +empoisonnait sa vie; puis, puis... puis le dégoût que les hommes, au +bout de quelque temps, lui témoignaient brutalement pour sa laideur, et +qui la poussait de plus en plus à la boisson, l'amenait un jour à faire +une fausse couche, en tombant ivre-morte sur le parquet. Cet affreux +déchirement du voile que nous avions devant les yeux, c'est comme +l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses dans une morte tout à +coup ouverte... Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout +ce qu'elle a dû souffrir depuis dix ans: et les craintes près de nous +d'une lettre anonyme, d'une dénonciation de fournisseur, et la +trépidation continuelle à propos de l'argent qu'on lui réclamait et +qu'elle ne pouvait rendre, et la honte éprouvée par l'orgueilleuse +créature pervertie, en cet abominable quartier Saint-Georges, à la suite +de ses fréquentations avec de basses gens qu'elle méprisait, et la vue +douloureuse de la sénilité prématurée que lui apportait l'ivrognerie, et +les exigences et les duretés inhumaines des maquereaux du ruisseau, et +les tentations de suicide qui me la faisaient un jour retirer d'une +fenêtre, où elle était complètement penchée en dehors... et enfin toutes +ces larmes que nous croyions sans causes;--cela mêlé à une tendresse +d'entrailles très profonde pour nous, à un dévouement, comme pris de +fièvre, dans les maladies de l'un ou de l'autre. + +Et chez cette femme, une énergie de caractère, une force de volonté, un +art du mystère auxquels rien ne peut être comparé. Oui, oui, une +fermeture de tous ces affreux secrets, cachés et renfoncés en elle, sans +une échappade à nos yeux, à nos oreilles, à nos sens d'observateur, même +dans ses attaques de nerfs, où rien ne sortait d'elle que des +gémissements: un mystère continué jusqu'à la mort et qu'elle devait +croire enterré avec elle. + +Et de quoi est-elle morte? d'avoir été, il y a de cela huit mois, en +hiver, par la pluie, guetter toute une nuit, à Montmartre, le fils de la +crémière qui l'avait chassée, pour savoir par quelle femme il l'avait +remplacée: toute une nuit passée contre la fenêtre d'un rez-de-chaussée, +et dont elle avait rapporté ses effets trempés jusqu'aux os avec une +pleurésie mortelle! + +Pauvre créature, nous lui pardonnons, et même une grande commisération +nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a +souffert... Mais, pour la vie, il est entré en nous la défiance du sexe +entier de la femme, et de la femme de bas en haut comme de la femme de +haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son âme, de la +faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout son être a +du mensonge... + + * * * * * + +Ces notes, je les extrais de notre journal: JOURNAL DES GONCOURT +(_Mémoires de la vie littéraire_); elles sont l'embryon documentaire sur +lequel, deux ans après, mon frère et moi composions GERMINIE LACERTEUX, +étudiée et montrée par nous en service chez notre vieille cousine, Mlle +de Courmont, dont nous écrivions une biographie véridique à la façon +d'une biographie d'histoire moderne. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Auteuil, avril 1886. + + + + +LA FILLE ÉLISA + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[8] + + +Mon frère et moi, il y a treize ans, nous écrivions en tête de GERMINIE +LACERTEUX: + + Aujourd'hui que le roman s'élargit et grandit, qu'il commence à + être la grande forme sérieuse, passionnée, vivante de l'étude + littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient par l'analyse et + la recherche psychologique l'Histoire morale contemporaine; + aujourd'hui que le roman s'est imposé les études et les devoirs de + la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises. + +En 1877, ces libertés et ces franchises, je viens seul, et une dernière +fois peut-être, les réclamer hautement et bravement pour ce nouveau +livre, écrit dans le même sentiment de curiosité intellectuelle et de +commisération pour les misères humaines. + +Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austère et chaste, sans que +jamais la page échappée à la nature délicate et brûlante de mon sujet, +apporte autre chose à l'esprit de mon lecteur qu'une méditation triste. +Mais il m'a été impossible parfois de ne pas parler comme un médecin, +comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour +nous, la jeune et sérieuse école du roman moderne, de nous défendre de +penser, d'analyser, de décrire tout ce qu'il est permis aux autres de +mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: _Étude_ ou tout autre +intitulé grave. On ne peut, à l'heure qu'il est, vraiment plus condamner +le genre à être l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer. +Nous avons acquis depuis le commencement du siècle, il me semble, le +droit d'écrire pour les hommes faits, sinon s'imposerait à nous la +douloureuse nécessité de recourir aux presses étrangères, et d'avoir +comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein régime républicain de la +France, nos éditeurs de Hollande. + +Les romans, à l'heure présente, sont remplis des faits et gestes de la +prostitution _clandestine_, graciés et pardonnés dans une prose galante +et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux +étalages que des amours vénales de dames aux Camélias, de lorettes, de +filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des +mœurs, et il y aurait un danger à dessiner une sévère monographie de la +prostituée _non clandestine_, et l'immoralité de l'auteur, remarquez-le, +grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis +le croire! + +Mais la prostitution et la prostituée, ce n'est qu'un épisode,--la +prison et la prisonnière: voilà l'intérêt de mon livre. + +Ici, je ne me cache pas d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman, +tenté de toucher, de remuer, de donner à réfléchir. Oui! cette pénalité +du _silence continu_, ce perfectionnement pénitentiaire, auquel l'Europe +n'a pas osé cependant emprunter ses coups de fouet sur les épaules nues +de la femme, cette torture sèche, ce châtiment hypocrite allant au delà +de la peine édictée par les magistrats et tuant pour toujours la raison +de la femme condamnée à un nombre limité d'années de prison, ce régime +américain et non français, ce système Auburn, j'ai travaillé à le +combattre avec un peu de l'encre indignée qui, au XVIIIe siècle, a fait +rayer la torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je +l'avoue, serait que mon livre donnât la curiosité de lire les travaux +sur la _folie pénitentiaire_[9], amenât à rechercher le chiffre des +_imbéciles_ qui existent aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de +Montpellier, de Cadillac, de Doullens, de Rennes, d'Auberive; fît, en +dernier ressort, examiner et juger la belle illusion de l'amendement +moral par le silence; que mon livre enfin eût l'art de parler au cœur et +à l'émotion de nos législateurs. + + Décembre 1876. + + + + +LES FRÈRES ZEMGANNO. + +PRÉFACE[10] + + +On peut publier des ASSOMMOIR et des GERMINIE LACERTEUX, et agiter et +remuer et passionner une partie du public. Oui! mais, pour moi, les +succès de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et +la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du +naturalisme, de l'_étude d'après nature_ en littérature, ne se livrera +pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le +jour où l'analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-être moi-même, +avons apportée dans le peinture du bas de la société, sera reprise par +un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des +femmes du monde, dans des milieux d'éducation et de distinction,--ce +jour là seulement, le classicisme et sa queue seront tués. + +Ce roman réaliste de l'élégance, ça avait été notre ambition à mon frère +et à moi de l'écrire. Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot +drapeau, n'a pas en effet l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce +qui est répugnant, ce qui pue; il est venu au monde aussi, lui, pour +définir, dans de l'écriture _artiste_, ce qui est élevé, ce qui est +joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils +des êtres raffinés et des choses riches: mais cela, en une étude +appliquée, rigoureuse et non conventionnelle et non imaginative de la +beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, +en ces dernières années, de la laideur. + +Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l'avez-vous pas fait, ce roman? ne +l'avez-vous pas au moins tenté. Ah! voilà... Nous avons commencé, nous, +par la canaille, parce que la femme et l'homme du peuple, plus +rapprochés de la nature et de la sauvagerie, sont des créatures simples +et peu compliquées, tandis que le Parisien et la Parisienne de la +société, ces civilisés excessifs, dont l'originalité tranchée est faite +toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens +insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se +façonne le caractère d'une toilette distinguée de femme, demandent des +années pour qu'on les perce, pour qu'on les sache, pour qu'on les +_attrape_,--et le romancier du plus grand génie, croyez-le bien, ne les +devinera jamais, ces gens de salon, avec les _racontars_ d'amis qui +vont pour lui à la découverte dans le monde. + +Puis autour de ce Parisien, de cette Parisienne, tout est long, +difficile, diplomatiquement laborieux à saisir. L'intérieur d'un +ouvrier, d'une ouvrière, un observateur l'emporte en une visite; un +salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre +l'âme, et confesser à fond son palissandre ou son bois doré. + +Donc ces hommes, ces femmes et même les milieux dans lesquels ils +vivent, ne peuvent se rendre qu'au moyen d'immenses emmagasinements +d'observations, d'innombrables notes prises à coups de lorgnon, de +l'amassement d'une collection de _documents humains_, semblable à ces +montagnes de calepins de poche qui représentent, à la mort d'un peintre, +tous les croquis de sa vie. Car seuls, disons-le bien haut, les +documents humains font les bons livres: les livres où il y a de la +vraie humanité sur ses jambes. + +Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le +monde le plus quintessencié, et dont nous rassemblions lentement et +minutieusement les éléments délicats et fugaces, je l'abandonnais après +la mort de mon frère, convaincu de l'impossibilité de le réussir tout +seul... puis je le reprenais... et ce sera le premier roman que je veux +publier. Mais le ferai-je maintenant à mon âge? c'est peu probable... et +cette préface a pour but de dire aux jeunes que le succès du réalisme +est là, seulement là, et non plus dans le _canaille littéraire_, épuisé +à l'heure qu'il est, par leurs devanciers. + +Quant aux FRÈRES ZEMGANNO, le roman que je publie aujourd'hui: c'est une +tentative dans une réalité poétique[11]. Les lecteurs se plaignent des +dures émotions que les écrivains contemporains leur apportent avec leur +réalité brutale; ils ne se doutent guère que ceux qui fabriquent cette +réalité en souffrent bien autrement qu'eux, et que quelquefois ils +restent malades, nerveusement, pendant plusieurs semaines, du livre +péniblement et douloureusement enfanté. Eh bien! cette année, je me suis +trouvé dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives, +lâches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en +un état de l'âme où la vérité trop vraie m'était antipathique à moi +aussi!--et j'ai fait cette fois de l'imagination dans du rêve mêlé à du +souvenir. + + + EDMOND DE GONCOURT. + + 23 mars 1879. + + + + +LA FAUSTIN + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[12] + + +Aujourd'hui, lorsqu'un historien se prépare à écrire un livre sur une +femme du passé, il fait appel à tous les détenteurs de l'intime de la +vie de cette femme, à tous les possesseurs de petits morceaux de papier, +où se trouve raconté un peu de l'histoire de l'âme de la morte. + +Pourquoi, à l'heure actuelle, un romancier (qui n'est au fond qu'un +historien des gens qui n'ont pas d'histoire), pourquoi ne se +servirait-il pas de cette méthode, en ne recourant plus à d'incomplets +fragments de lettres et de journaux, mais en s'adressant à des souvenirs +vivants, peut-être tout prêts à venir à lui? Je m'explique: je veux +faire un roman qui sera simplement une étude psychologique et +physiologique de jeune fille, grandie et élevée dans la serre chaude +d'une capitale, un roman bâti sur des _documents humains_[13]. Eh bien, +au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur +les femmes par les hommes, manquent, manquent... de la collaboration +féminine,--et je serais désireux de l'avoir, cette collaboration, et non +pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui, j'aurais +l'ambition de composer mon roman, avec un rien de l'aide et de la +confiance des femmes, qui me font l'honneur de me lire. D'aventures, il +est bien entendu que je n'en ai nul besoin; mais les impressions de +petite fille et de toute petite fille, mais des détails sur l'éveil +simultané de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences +sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la première communion, +mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des épanchements +sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans +le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore, +mais le dévoilement d'émotions délicates et de pudeurs raffinées, enfin, +toute l'inconnue _féminilité_ du tréfonds de la femme, que les maris et +même les amants passent leur vie à ignorer... voilà ce que je demande. + +Et je m'adresse à mes lectrices de tous les pays, réclamant d'elles, en +ces heures vides de désœuvrement, où le passé remonte en elles, dans de +la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur +pensée en train de se ressouvenir, et cela fait, de le jeter anonymement +à l'adresse de mon éditeur. + + EDMOND DE CONCOURT. + + Auteuil, 15 octobre 1881. + + + + +CHÉRIE + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[14] + + +Voici le roman que j'annonçais dans l'introduction de LA FAUSTIN, et +auquel je travaille depuis deux ans. + +C'est une monographie de jeune fille, observée dans le milieu des +élégances de la richesse, du pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une +étude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire. + +Pour le livre que je rêvais, il eût peut-être été préférable d'avoir +pour modèle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont +l'affinement et les sélections de race, les traditions de famille, les +aristocratiques relations, l'air ambiant même du faubourg qu'elle +habite, auraient doté mon roman d'un type à la distinction plus +profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par +plusieurs générations. Mais cette jeune fille était à peindre par +Balzac, aux temps de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe,--et +plus en ces années, où le monde légitimiste n'appartient presque pas, on +peut le dire, à la vie vivante du siècle. + +Ce roman de CHÉRIE a été écrit avec les recherches qu'on met à la +composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est +peu de livres sur la femme, sur l'intime _féminilité_ de son être depuis +l'enfance jusqu'à ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de +causeries, de confidences, de confessions féminines: bonnes fortunes +littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés. + +Je me suis appliqué à rendre le joli et le distingué de mon sujet et +j'ai travaillé à créer de la _réalité élégante_; toutefois--et là était +peut-être le gros succès,--je n'ai pu me résoudre à faire de ma jeune +fille l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite, +mensongèrement idéale des romans _chic_ d'hier et d'aujourd'hui. + +On trouvera bien certainement la fabulation de CHÉRIE manquant +d'incidents, de péripéties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il +y en a encore trop. S'il m'était donné de redevenir plus jeune de +quelques années, je voudrais faire des romans sans plus de complications +que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant +sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traversés; et +la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dénouement de mes +romans, de celui-ci comme des autres, quoiqu'un peu plus _comme il faut_ +que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen +théâtral d'un emploi méprisable dans de la haute littérature. Oui, je +crois,--et ici, je parle pour moi bien tout seul,--je crois que +l'aventure, la machination _livresque_ a été épuisée par Soulié, par +Sue, par les grands imaginateurs du commencement du siècle, et ma pensée +est que la dernière évolution du roman, pour arriver à devenir tout à +fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de +pure analyse: livre pour lequel--je l'ai cherchée sans réussite--un +_jeune_ trouvera peut-être, quelque jour, une nouvelle dénomination, une +dénomination autre que celle de roman. + +Et à propos du roman sans péripéties, sans intrigue, sans bas amusement, +tranchons le mot, qu'on ne me jette pas à la tête le goût du public! Le +public... trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui +retournent ses catéchismes du beau, lui changent, du tout au tout, ses +goûts de littérature et d'art, et font adorer à la génération qui +s'élève ce que la génération précédente réputait exécrable. Aujourd'hui +la reconnaissance générale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la +négation absolue de la religion littéraire et picturale de la +Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptômes naissants +de reconnaissances d'écoles qui seront à leur tour la négation de ce qui +règne à peu près souverainement encore? Le public n'estime et ne +reconnaît à la longue que ceux qui l'ont scandalisé tout d'abord, les +_apporteurs de neuf_, les révolutionnaires du livre et du tableau,--les +messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et +universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilité +paresseuse de ses opinions toutes faites. + +Arrivons maintenant pour moi à la grave question du moment. Dans la +presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion +s'élevant contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement +dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi! nous +les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au XIXe +siècle, nous renoncerions à ce qui a été la marque de fabrique de tous +les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous +perdrions l'ambition d'avoir une langue rendant nos idées, nos +sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une façon +distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue +portant notre signature, et nous descendrions à parler le langage +_omnibus_ des faits divers! + +Non, le romancier, qui a le désir de se survivre, continuera à +s'efforcer de mettre dans sa prose de la poésie, continuera à vouloir un +rythme et une cadence pour ses périodes, continuera à rechercher l'image +peinte, continuera à courir après l'épithète rare, continuera, selon la +rédaction d'un délicat styliste de ce siècle, à combiner dans une +expression le _trop_ et l'_assez_, continuera à ne pas se refuser un +tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais +lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, continuera à ne pas +rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots[15] admis à +monter dans les carrosses de l'Académie, commettra enfin, mon Dieu, oui! +un néologisme,--et cela, dans la grande indignation de critiques +ignorant absolument que: _suer à grosses gouttes_, _prendre à tâche_, +_tourner la cervelle_, _chercher chicane_, avoir l'air _consterné_, +etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient +journellement, étaient d'abominables néologismes en l'année 1750. + +Puis toujours, toujours, ce romancier écrira en vue de ceux qui ont le +goût le plus précieux, le plus raffiné de la prose française, et de la +prose française de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera à +mettre dans ce qu'il écrit cet indéfinissable exquis et charmeur, que la +plus intelligente traduction ne peut jamais faire passer dans une autre +langue. + +Quant à écrire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur +du Suédois ou du Canadien[16], qui sait aux trois quarts le français ou +l'a oublié à moitié, je ne ferai pas à cette théorie l'honneur de la +discuter. Joubert, l'auteur des PENSÉES, n'avait pas cette servile +préoccupation du suffrage universel en matière de style, quand il +adjurait Mme de Beaumont de recommander à Chateaubriand «de garder avec +soin les singularités qui lui étaient propres» et «de se montrer +constamment ce que Dieu l'avait fait», corroborant ce brave conseil par +cette curieuse phrase: «Les étrangers... ne trouveront que frappant, ce +que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire +bizarre dans le premier moment.» Et parmi le déchaînement de la +critique, c'est encore Joubert, qui engage l'écrivain, attaqué dans les +modernités de sa prose nouvelle, à persister à _chanter son propre +ramage_[17]. + +Répétons-le, le jour où n'existera plus chez le lettré l'effort +d'écrire, et l'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr +d'avance que le reportage aura succédé en France à la littérature. +Tâchons donc d'écrire médiocrement, d'écrire mal, même plutôt que ne pas +écrire du tout; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un +patron de style unique, ainsi que l'enseignent les professeurs de +l'_éternel beau_, mais que le style de La Bruyère, le style de Bossuet, +le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style +de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles +d'égale valeur, des styles d'écrivains parfaits. + +Et peut-être l'espèce d'hésitation du monde lettré à accorder à Balzac +la place due à l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point +un écrivain qui ait un style personnel? + +Que mon lecteur me permette aujourd'hui d'être un peu plus long que +d'habitude, cette préface étant la préface de mon dernier livre, une +sorte de testament littéraire. + +Il y a aujourd'hui plus de trente ans que je lutte, que je peine, que je +combats, et pendant nombre d'années, nous étions, mon frère et moi, tout +seuls, sous les coups de tout le monde. Je suis fatigué, j'en ai assez, +je laisse la place aux autres. + +Je crois aussi qu'il ne faut pas s'attarder dans la littérature +d'imagination, au delà de certaines années, et qu'il est sage de +prématurément choisir son heure pour en sortir. + +Enfin, j'ai besoin de relire nos confessions, notre livre préféré entre +tous, un journal de notre double vie, commencé le jour de l'entrée en +littérature des deux frères et ayant pour titre: JOURNAL DE LA VIE +LITTÉRAIRE (1851-188.), journal qui ne doit paraître que vingt ans +après ma mort. + +Et devant le menaçant avenir promis par le pétrole et la dynamite aux +choses secrètes léguées à la postérité, je donne aujourd'hui la préface +de ce journal[18]. S'il vient à périr, ce sera toujours ça au moins de +sauvé. + + * * * * * + +Maintenant toi, petite CHÉRIE, toi, pauvre dernier volume du dernier des +Goncourt, va où sont allés tous tes aînés, depuis LES HOMMES DE LETTRES +jusqu'à LA FAUSTIN, va t'exposer aux mépris, aux dédains, aux ironies, +aux injures, aux insultes, dont le labeur obstiné de ton auteur, sa +vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le défendaient pas +encore hier, et qui cependant lui laissent entière, malgré tout et tous, +une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir. + +Deux ou trois mois avant la mort de mon frère, à la sortie de +l'établissement hydrothérapique de Beni-Barde, tous deux nous faisions +notre promenade de tous les matins, au soleil, dans une certaine allée +du bois de Boulogne, où je ne repasse plus,--une promenade silencieuse, +comme il s'en fait, en ces moments de la vie, entre gens qui s'aiment et +se cachent l'un à l'autre leur triste pensée fixe. + +Tout à coup brusquement mon frère s'arrêta, et me dit: + +«Ça ne fait rien, vois-tu, on nous niera tant qu'on voudra... il faudra +bien reconnaître un jour que nous avons fait GERMINIE LACERTEUX... et +que «Germinie Lacerteux» est le livre-type qui a servi de modèle à tout +ce qui a été fabriqué depuis nous, sous le nom de réalisme, naturalisme, +etc. Et d'un! + +«Maintenant par les écrits, par la parole, par les achats... qu'est-ce +qui a imposé à la génération aux commodes d'acajou, le goût de l'art et +du mobilier du XVIIIe siècle?... Où est celui qui osera dire que ce +n'est pas nous? Et de deux! + +«Enfin cette description d'un salon parisien meublé de japonaiseries, +publiée dans notre premier roman, dans notre roman d'EN 18.., paru en +1851... oui, en 1851...--qu'on me montre les japonisants de ce +temps-là...--Et nos acquisitions de bronzes et de laques de ces années +chez Mallinet et un peu plus tard chez Mme Desoye... et la découverte en +1860, à la _Porte Chinoise_, du premier album japonais connu à Paris... +connu au moins du monde des littérateurs et des peintres... et les pages +consacrées aux choses du Japon dans MANETTE SALOMON, dans IDÉES ET +SENSATIONS... ne font-ils pas de nous les premiers propagateurs de cet +art... de cet art en train, sans qu'on s'en doute, de révolutionner +l'optique des peuples occidentaux? Et de trois! + +«Or la recherche du _vrai_ en littérature, la résurrection de l'art du +XVIIIe siècle, la victoire du japonisme: ce sont, sais-tu,--ajouta-t-il +après un silence, et avec un réveil de la vie intelligente dans +l'œil,--ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques +de la seconde moitié du XIXe siècle... et nous les aurons menés, ces +trois mouvements... nous pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait +cela... c'est vraiment difficile de n'être pas _quelqu'un_ dans +l'avenir.» + +Et, ma foi, le promeneur mourant de l'allée du bois de Boulogne pourrait +peut-être avoir raison. + + EDMOND DE GONCOURT. + + + + +QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS + +PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION + + +Ce livre, publié à très petit nombre, et épuisé depuis des années, a +paru portant sur sa couverture: UNE VOITURE DE MASQUES. Je réédite ce +livre aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer. + +Ce volume complète l'Œuvre d'imagination des deux frères. Il montre, +lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà +introduire dans l'invention la réalité du _document humain_, à faire +entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle qui, dans +l'Histoire, n'a pas d'historien. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Août 1876. + + + + +THÉÂTRE + + + + +HENRIETTE MARÉCHAL + +HISTOIRE DE LA PIÈCE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION[19] + + +Voici une pièce qui excite bien des passions, bien des colères et bien +des haines. + +Nous allons raconter son histoire. Et cette histoire restera une page +curieuse et instructive de l'histoire littéraire de ce temps-ci. + +Nous demandons pardon au public de lui parler de nous: notre excuse est +de ne lui en avoir jamais parlé jusqu'ici. + +Nous terminions, au mois de décembre 1863[20], le drame intitulé +HENRIETTE MARÉCHAL; et vers la fin de janvier 1864, nous le présentions +à M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville. Dans le mois de juin ou +de juillet, M. de Beaufort nous le rendait, en nous disant, de premier +mot, très nettement, qu'il était impossible. Nous essayions de faire +valoir auprès de lui la nouveauté au théâtre de l'acte de l'Opéra; il +nous répondait que cela avait été fait par tout le monde. Nous lui +demandions s'il ne croyait pas notre pièce, telle qu'elle était, appelée +à plus de représentations que la pièce qu'il avait jouée cette +semaine-là, et qui était morte au bout de trois soirées: il nous +laissait entendre, d'ailleurs très poliment, qu'il ne le croyait pas. +Sur ce refus, nous jetions, assez découragés, notre pièce dans un +tiroir, nous promettant de revenir plus tard à la scène par le roman, et +de ne plus frapper à la porte d'un directeur qu'avec un de ces noms qui +se font ouvrir le théâtre. + +Le travail et l'émotion d'écrire GERMINIE LACERTEUX nous faisaient +complètement oublier notre pièce, quand, un soir du printemps de 1865, +un de nos amis ayant une soirée à passer avec nous, et ne sachant +comment la perdre, nous demanda de lui lire notre HENRIETTE. Nous eûmes +assez de mal à retrouver le manuscrit. À la fin de la lecture, l'ami fut +pris par l'intérêt de la pièce, nous complimenta, nous prédit que nous +serions joués. Nous ne le croyions guère, sachant toute la répugnance +des directeurs à accepter une pièce de gens accusés de littérature, de +style et d'art. Cependant cette lecture nous avait, malgré nous, un peu +rattachés à HENRIETTE. À ce moment, M. de Girardin venait de lire le +SUPPLICE D'UNE FEMME chez la princesse Mathilde. Nous avions l'honneur +d'être reçus dans ce salon. Nous pensâmes qu'une lecture, là, devant un +public d'hommes de lettres, aurait peut-être chance de valoir à notre +pièce une heure d'attention, la lecture personnelle d'un directeur de +théâtre comme M. Harmand, qui avait succédé à M. de Beaufort, ou comme +M. Montigny. La pièce fut lue. Elle souleva, dans le salon, des +objections et des sympathies. Quelques journaux annoncèrent cette +lecture, et, quelques jours après, nous écrivions à M. Harmand pour lui +demander un rendez-vous. Nous attendions la réponse du directeur du +Vaudeville, lorsque nous reçûmes la lettre suivante de M. Théodore de +Banville, qui avait été l'un des écouteurs et l'un des applaudisseurs +d'HENRIETTE. + + Mardi, 11 avril 1865. + + Mes chers amis, + +Édouard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprimé un vif désir de +connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du +bien de vos livres dans les papiers imprimés, et dans ce moment-ci même, +ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il +consulte et relit sans relâche votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE +SOUS LE DIRECTOIRE. + +Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et +la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas +de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et +mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument +amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de +lettres Édouard Thierry, à qui elle inspire une vive curiosité. Pour +votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été +réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation +de ma part... + +Là-dessus nous hésitions. À quoi servirait cette communication de notre +manuscrit? À rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de +Richelieu, nous montions au Théâtre-Français; nous ne trouvions pas M. +Thierry. + +Le 21 avril, M. Harmand nous répondait qu'il serait très heureux de nous +offrir une lecture, mais après la pièce qu'il montait, le MONSIEUR DE +SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reçu, avant cette +réponse de M. Harmand, une lettre où M. Thierry s'excusait de ne pas +s'être trouvé au théâtre lorsque nous y étions venus, et se mettait à la +disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous +lui exposions très nettement l'inutilité, pour lui, de lire notre pièce, +une pièce qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du répertoire des +Français. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant +de bonne grâce et de bon désir à vouloir la connaître, que nous +cédions. N'ayant aucune idée que notre pièce pût être retenue par le +Théâtre-Français, et pressés par un rendez-vous que nous venions de +recevoir de M. Harmand, nous écrivions à M. Thierry de nous renvoyer +notre pièce. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre: + + Messieurs et chers confrères, + +J'avais l'espérance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre +manuscrit; il paraît que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je +vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincères. Je ne sais +pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec +lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible +au Théâtre-Français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-Français +retrancherait, dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et +avec les mêmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dénoûment est +brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il +n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans +votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début +très remarquable, et pour ma part je serais heureux de présenter au +public cette première passe d'armes de deux vrais et sincères talents +qui gagnent leurs éperons au théâtre. + + Tout à vous. + + E. Thierry. + + 27 avril 1865. + +Sur cette lettre, qui nous mettait au cœur des espérances dépassant nos +ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Théâtre-Français. + +Quinze jours après, nous obtenions une lecture du Comité; et le 8 mai +les sociétaires de la Comédie-Française nous faisaient l'honneur de +recevoir notre pièce[21]. + +On a parlé de protections, d'influences ayant déterminé cette réception. +C'est une injure gratuite contre l'indépendance bien connue du Comité, +auprès duquel rien ne nous a recommandés qu'un passé de travail, des +livres d'histoire honorés de l'éloge d'un adversaire comme M. Michelet, +des romans dont toute la critique s'est émue. Et pourquoi n'y aurait-il +pas là des titres au rare honneur d'un début sur la première scène +littéraire de France? + +Pendant l'été, nous remaniâmes, sur les intelligentes indications de M. +Thierry, notre troisième acte, pour adoucir, au point de vue de la +scène, ce qui était logique, mais ce qui pouvait être antipathique dans +la passion de la mère. La pièce était distribuée. Mme Arnould-Plessy +daignait accepter le rôle de la mère. M. Got, M. Bressant, M. +Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Félix, voulaient bien +donner à nos débuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous +recevions le bulletin de la première répétition, lorsque M. Delaunay, +obéissant à des scrupules et à des modesties exagérées d'artiste, +rendait le rôle de Paul de Bréville, pour lequel il ne se croyait plus +suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrêtait tout. Nous vîmes +notre pièce perdue, au moins pour le moment, et nous partîmes, assez +désespérés, nous enterrer à la campagne dans le travail et la +consolation d'un grand roman. + +Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gardé le +souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes +les questions de théâtre trouvent à son poste de feuilletonniste, armé +de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom +des auteurs et du public, de revenir sur sa résolution et d'oser avoir +vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intérêt de la +presse, la situation du théâtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay +cédait, et nous recevions tout à coup un beau jour, le 4 novembre,--dans +le trou où nous étions terrés, ne pensant plus à notre pièce,--une +lettre de M. Thierry qui nous annonçait en même temps la bonne nouvelle, +et l'entrée en répétitions d'HENRIETTE. + +La pièce était répétée. Les excellents acteurs qui devaient la jouer +mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur +expérience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur cœur à la pièce. +La confiance d'un grand succès était dans tout le théâtre; et le succès +paraissait éclater déjà aux dernières répétitions, devant l'admirable +jeu des scènes d'amour. + +Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pièce. Et cette +chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pièce, +commençait à lui faire la méchante et basse guerre des cancans +calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes. +Les petites informations empoisonnées s'écoulaient dans les +Correspondances. Le _Nord_ signalait et racontait notre premier acte, en +lui prêtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons +comment l’article non signé du _Nord_ parvenait, sous bande, à la +censure. + +Enfin arrivait la première représentation. Elle avait lieu le 5 +décembre. Tous les journaux ont raconté ce qui s'y passa. Deux hommes +seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-là de cabale dans +la salle: ce sont M. de Biéville, du _Siècle_, et M. de Béchard, de la +_Gazette de France_.--Le rapprochement de ces deux extrêmes nous semble +assez curieux pour le noter en passant. + +Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colères, au fond de toutes +ces passions ennemies et jalouses? + +Il y a trois questions: + +La question littéraire; + +La question politique; + +La question personnelle,--ou plutôt la question sociale. + +La question littéraire!--Celle-là, laissons-la de côté, nous y +reviendrons plus tard. Mais aujourd'hui, il serait niais de discuter, de +répondre, de se défendre, à propos d'art, quand cinquante sifflets +d'omnibus écrasent tous les soirs une pièce que la salle veut écouter, +quand une petite fraction des écoles[22] couvre de la tyrannie de son +goût et de la révolte de ses pudeurs les applaudissements des loges, de +l'orchestre, des femmes de la société, des hommes du monde, du public +élégant, intelligent et lettré de Paris. Non, pas de discussion. Nous +nous inclinons devant nos maîtres, devant les maîtres de l'Odéon +devenus les maîtres du Théâtre-Français et que nous espérons bien voir +demain les maîtres de toutes les scènes, y décidant la chute de ce qui +leur déplaira, empêchant les avenirs dont ils ne voudront pas, et tuant, +du haut des cintres, toute pensée qu'ils voudront tuer, par-dessus la +tête du public et la plume de la critique[23]! + +La question politique?--Vidons-la nettement pour n'avoir plus à y +revenir. + +On dit, on imprime même, qu'on siffle notre pièce parce que le +gouvernement l'a fait jouer, parce que la princesse Mathilde l'a imposée +au Théâtre-Français, parce que nous sommes des «protégés», des +courtisans. + +Nous, des protégés! Nous, les seuls hommes de lettres qu'on ait fait +asseoir, en 1852, entre des gendarmes, sur les bancs de la police +correctionnelle, pour délit de presse! Nous, auxquels le ministère de la +police d'alors donnait l'avertissement de ne plus écrire dans les +journaux!... + +Nous, des courtisans!... Mais qui sommes-nous donc? Rien que des +artistes qui n'ont jamais appartenu à un parti. Si nos études nous ont +donné un peu de justice, et quelquefois un peu de regret pour le passé, +nous croyons que nous avons montré dans nos livres historiques assez +d'indépendance pour mécontenter toutes les opinions; et nous avons cette +conscience que nos romans se sont assez intéressés aux misères +populaires du présent, et aux larmes des pauvres. + +Arrivons à ce grand crime que nous lisons partout et qui a rempli tous +ces jours-ci de circulaires le quartier Latin: la protection de la +princesse Mathilde. + +Ici, on nous permettra quelques détails,--et quelques vérités. + +Après dix ans de travail solitaire, acharné, enragé, sans publicité, +presque sans relations, un jour un de nos amis, M. de Chennevières, vint +nous dire que la maîtresse d'un des grands salons de Paris, ayant lu nos +livres, désirait nous connaître. C'était la première fois qu'un salon +s'ouvrait devant nos titres littéraires. Il y avait presque quatre ans +que nous n'avions mis d'habit. Nous allâmes dans ce salon, dans le salon +de cette femme, une artiste qui est coupable d'être née princesse. Nous +y trouvâmes toutes les libertés et presque toutes les intelligences, des +artistes et des hommes de lettres comme nous, des philosophes, des +savants, des poètes: M. Renan et M. Berthelot, M. Claude Bernard et M. +Taine, M. Sainte-Beuve et M. Bertrand, M. Théophile Gautier, M. Gustave +Flaubert, M. Paul de Saint-Victor, M. Dumas fils, M. Émile Augier, les +peintres, les sculpteurs d'avenir et de talent. Nous entendîmes là, dans +ce salon d'art et de libre pensée, M. Sainte-Beuve défendre Proudhon, et +M. Charles Blanc demander la levée de l'interdiction de la vente sur la +voie publique pour l'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION écrite par son frère. Ce +fut là, devant un public de lettrés, que nous lûmes HENRIETTE MARÉCHAL, +à l'exemple d'autres auteurs plus connus que nous, aussi soucieux de +leur dignité, et qui ne croyaient pas faire acte d'insolence envers le +public, en consultant le premier salon de Paris sur l'effet d'une œuvre +dramatique. + +Est-ce pour cela qu'on nous siffle, et qu'on veut empêcher notre pièce +de parler au public? Mais alors qui peut dire si demain on n'ira pas +huer au Salon les toiles de M. Baudry ou de M. Hébert, parce que la +maîtresse de ce salon aura été les voir dans leur atelier? Et pourquoi +ne ferait-on pas une partie d'aller casser à une prochaine exposition +les sculptures de ce grand sculpteur, M. Carpeaux, parce qu'il a eu +l'imprudence de faire un chef-d'œuvre du buste de la maîtresse de ce +salon? + +Si ce n'est pas pour cela qu'on nous siffle, est-ce pour quelque chose +de plus grave? Est-ce parce que «cette haute protection», comme on +l'appelle, a fait pour nous ce qu'elle a fait pour d'autres,--pour M. +Louis Bouilhet, par exemple, à propos de FAUSTINE? Est-ce parce qu'elle +a défendu notre pièce contre la menace d'interdiction de la +censure[24]? + +Nous, ne pouvons le croire. Nous ne pouvons croire que ce qui s'appelle +la jeunesse française, en 1865, ait les ciseaux de la censure dans son +drapeau. + +Mais, quoi qu'il en soit, puisqu'il semble y avoir quelque péril en ce +moment à ne pas désavouer notre reconnaissance pour une princesse qui +n'a d'autres courtisans que des amis, nous la remercions ici hautement +et publiquement avec une gratitude, qui serait presque tentée de lui +souhaiter une de ces fortunes où l'on peut éprouver, autour de soi, le +désintéressement des dévouements. + +Arrivons à la dernière question, à la question personnelle, et cherchons +en nous tout ce qui peut expliquer cet inexplicable déchaînement +d'hostilités. + +D'abord, nous avons le malheur de nous appeler messieurs _de_ Goncourt. + +Mon Dieu! ce n'est pas notre faute. Nous ne faisons que porter le nom de +notre grand-père, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de +notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande Armée, +mort à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses +blessures, des sept coups de sabre sur la tête d'une action d'éclat en +Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'épaule droite +cassée, le lendemain de la Moskowa. + +Puis nous avons encore le malheur de passer pour être riches, de passer +pour être heureux, de passer pour être arrivés facilement. + +Eh bien! puisque, dans ce moment du siècle, c'est une suspicion et une +raison d'ostracisme que l'apparence de la fortune et du bonheur, il +nous faut essayer de désarmer l'envie, en la consolant un peu. + +Nous avons travaillé quinze ans, renfermés, solitaires, acharnés au +travail. Nous avons eu toutes les défaites, tous les chagrins, tous les +désespoirs, toutes les injures amères de la vie littéraire. Nous avons +saigné dans notre orgueil, pendant de longues heures d'obscurité. +Pendant des années, c'est à peine si nos livres nous ont payé l'huile et +le bois de nos nuits. Nous sommes arrivés pas à pas, livre à livre, +obligés de tout disputer et de tout conquérir. Et nous avons mis quinze +ans enfin à parvenir au Théâtre-Français. + +Pour notre fortune, nous n'avons pas tout à fait douze mille livres de +rentes à nous deux. Nous logeons au quatrième, et nous avons une femme +de ménage pour nous servir. + +Et pour notre bonheur, il ne faut pas qu'on se l'exagère tant: nous +avons, l'un une maladie de nerfs, l'autre une maladie de foie, qui +doivent assurer nos ennemis de nos souffrances dans la cruelle bataille +des lettres; deux maladies qui finiront peut-être un jour par nous faire +mourir,--à moins que nous ne mourions d'autre chose, tous les deux +ensemble, selon des promesses qu'une menace a bien voulu nous faire. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + 12 décembre 1865. + + * * * * * + +Il nous reste à demander pardon au talent, au courage de nos grands +acteurs, aux talents de Mme Arnould-Plessy, de Mme Victoria Lafontaine, +de Mlle Dinah Félix, de Mme Ramelli, de Mlle Rosa Didier, de M. +Delaunay, de M. Got, de M. Bressant, de M. Lafontaine, pour les avoir +exposés à ces huées sauvages. Nous faisons personnellement des excuses à +Mme Plessy, pour lui avoir fait subir des insultes, qu'un public +français n'avait jamais encore fait subir, du moins là, à une actrice de +génie qui a marqué, dans cette soirée du 5 décembre, sa place entre Mme +Dorval et Mlle Rachel. + + * * * * * + +Finissons cette histoire d'HENRIETTE MARÉCHAL par la lettre envoyée par +nous aux journaux, où nous racontons comment elle a disparu de l'affiche +de la Comédie-Française: + + 21 décembre 1865. + + Monsieur le rédacteur en chef, + +Les journaux ont annoncé que les représentations de notre pièce: +HENRIETTE MARÉCHAL, étaient arrêtées. Le fait est vrai: HENRIETTE +MARÉCHAL a disparu de l'affiche du Théâtre-Français dans les +circonstances suivantes. + +Le 15 décembre, il parut dans la _Gazette de France_ une attaque qui +méritait d'être remarquée parmi toutes les attaques lancées, chaque soir +et chaque matin, contre notre pièce. La _Gazette de France_ commençait +par souligner ce qu'elle appelait «l'admiration du _Moniteur officiel_ +et du _Constitutionnel_» pour notre pièce. Puis elle parlait du _morne +silence_ dans lequel avait été écouté le second acte, de l'_attitude +somnolente_ du public au troisième. Elle ajoutait que le public ne +venait là, que pour s'amuser du scandale, que tous les applaudisseurs +appartenaient à la claque, qu'il fallait l'intervention de la police +pour «maintenir et comprimer le public entier à bout de patience, et se +levant comme un seul homme». L'article continuait, en nous imputant à +crime ce que nous avions coupé, ce qui n'était plus dans la pièce +représentée, et ce que l'auteur de l'article y mettait,--un inceste, par +exemple,--dont il prêtait gratuitement l'intention au dénouement. Ici, +la _Gazette de France_ faisait appel à la dignité des comédiens, en leur +reprochant de se ménager quelques recettes à la faveur de la curiosité +provoquée par des scènes bruyantes; et elle terminait par un procédé de +critique littéraire jusqu'ici inusité,--une dénonciation aux +contribuables! «Ce qui nous regarde, nous, _contribuables_, +disait-elle, c'est de savoir si nous devons, dans un temps où l'on parle +tant d'économies, continuer à sacrifier trois ou quatre cent mille +francs, par an, pour le plus grand profit d'une _entreprise +ministérielle_, qui sait si bien tirer profit même du scandale... + +Ce même jour, l'administrateur du Théâtre-Français, M. E. Thierry, +venait chez nous. Nous lui demandions s'il était content des +explications données par nous en tête de la pièce, que nous lui avions +dédiée. Son embarras, quelques mots, nous laissaient voir son +impression. Nous lui représentions notre situation, la nécessité où nous +avions été de dire la vérité, toute la vérité. Et pourquoi, +ajoutions-nous, le Théâtre-Français aurait-il à rougir d'une pièce, +parce qu'elle a pris deux fois le chemin du Vaudeville, et parce que les +auteurs ont la franchise de l'avouer? Nous ne sommes pas de ceux qui +écrivent pour tel ou tel théâtre; nous écrivons pour le public que peut +intéresser, sur n'importe quelle scène, une pièce qui a au moins la +conscience d'être une œuvre d'art. Si nous avons frappé au Vaudeville, +c'est que nous ne voyions pas plus haut des chances d'être joués; c'est +que nous croyions--à tort--le Théâtre-Français fermé à tout ce qui +n'était pas une tragédie, une comédie en vers, ou une pièce en prose +signée d'un nom aussi populaire au théâtre que celui de M. Émile Augier. +Nous disions encore à M. Thierry que, si pour les inexpériences +scéniques et les détails de métier, nous faisions bon marché de notre +pièce, nous la trouvions, avec les critiques les plus autorisés, digne +après tout du Théâtre-Français par ses qualités littéraires, par un +style que les auteurs des HOMMES DE LETTRES, de SŒUR PHILOMÈNE, de RENÉE +MAUPERIN, de GERMINIE LACERTEUX, ne trouvent pas trop inférieur au style +du répertoire moderne de notre grande scène. + +M. Thierry nous répondait avec gêne, sortait de sa poche l'article de la +_Gazette de France_ du matin, et nous donnait lecture d'un passage de +cet article, où la _Gazette_ s'étonnait de ne pas nous voir retirer +notre pièce. Là-dessus, nous disions à M. Thierry que, quand même nous +aurions fait le plus grand chef-d'œuvre ou la plus grande turpitude, +chef-d'œuvre ou turpitude n'exciteraient pas de telles passions, un tel +bruit; que ce qu'on sifflait n'était point notre pièce; et que devant +cette situation, devant des attaques sans précédent, devant la majorité +des applaudissements, devant le courage et la confiance de nos acteurs, +décidés à lutter jusqu'au bout, nous ne pouvions ni ne voulions retirer +HENRIETTE MARÉCHAL et que nous étions décidés à attendre qu'elle fût +arrêtée par l'administration, interdite par l'autorité. Seulement, nous +demandions encore deux épreuves, celle de ce soir-là, et celle du lundi +suivant: nous espérions, pour cette représentation du lundi, l'effet de +notre brochure qu'on allait mettre en vente à quatre heures et qui nous +semblait destinée à faire revenir les gens de cœur sur le compte de +notre dignité et de notre indépendance. «_Lundi, c'est impossible!_» +nous dit M. Thierry. Ici, qu'on le comprenne bien, nous n'accusons pas +M. Thierry. Nous lui restons, et nous lui resterons toujours +profondément reconnaissants pour le brave accueil qu'il a fait à notre +pièce. Aussi le plaignons-nous seulement pour s'être trouvé dans une +situation où il ne pouvait nous accorder cette dernière demande. + +La sixième représentation avait lieu le soir de cette entrevue. Tous +ceux qui y ont assisté, peuvent dire le succès de la pièce dans cette +soirée, la salle tout entière applaudissant, écrasant de ses bravos les +quelques sifflets arriérés qui s'essayaient. Et c'était une salle de +bonne foi, une salle payante: un vrai public de quatre mille francs de +recette,--de trois mille neuf cent un, pour être exact. Nous allions +voir M. Thierry après la pièce, nous lui disions qu'il nous semblait +bien dur d'être arrêtés après une telle soirée, où le succès semblait +enfin conquis: M. Thierry nous répondait qu'il ne pouvait rien nous +promettre. + +Le lendemain, HENRIETTE MARÉCHAL disparaissait de l'affiche du +Théâtre-Français. + +Maintenant, attaqués à droite et à gauche, attaqués en même temps par le +_Siècle_ et par l'_Union_, par l'_Avenir national_ et par la _Gazette de +France_, sans oublier le _Monde_; fusillés par un premier Paris de la +_France_, arrêtés par l'administration,--que nous reste-t-il à faire +pour une pièce à laquelle les sympathies de la grande critique, les +feuilletons de Jules Janin, de Théophile Gautier, de Nestor Roqueplan, +de Paul de Saint-Victor, de Louis Ulbach, de Francisque Sarcey, la +presse et le public, des recettes de quatre mille francs, une location +de huit jours à l'avance, devaient assurer, semblait-il, le droit de +vivre? + +Il nous reste à faire un appel à l'opinion, à cette grande majorité de +spectateurs qui a applaudi HENRIETTE MARÉCHAL, à tout ce monde d'hommes +et de femmes du Paris intelligent et lettré qui ne veut pas que la +tyrannie de la politique ou l'exagération de la morale touche à ses +plaisirs, à ses goûts, à ses sympathies. Il nous reste à faire un appel +à nos ennemis mêmes, à ceux qui aiment la liberté et qui doivent avoir +quelques regrets devant leur victoire, devant l'interdiction de notre +pièce par mesure administrative. + +Agréez, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de notre +considération distinguée. + + + + +APPENDICE + +Nous donnons ici, sans commentaires, ces deux pièces curieuses à +confronter: + + Paris, 7 décembre 1865. + + Monsieur le rédacteur, + +On fait circuler, au sujet de la première représentation d'HENRIETTE +MARÉCHAL certaines accusations contre une partie du public qui composait +la salle. + +On veut jeter sur cette défaite une sorte de voile tout chargé de +mystère; on veut mettre de la cire aux oreilles du public; on l'entoure +de paravents pour lui dissimuler les sifflets; on s'enveloppe soi-même +d'une sorte de peplum de Chalchas-Critique, et l'on crie à la foule un +de ces gros mots à l'aide desquels on explique la _Raison universelle_ +et la _Cause efficiente et probante des choses!_ + +En vérité, Figaro n'eut pas tort quand il parlait des avantages de la +Sainte-Cabale. + + On est tombé Gros-Jean, on se relève Étoile! + +Eh bien! non, Monsieur, il n'y avait point de cabale contre la pièce de +MM. de Goncourt. Une cabale s'organise, et quoi que l'on ait--je ne sais +déjà plus qui--prétendu qu'elle était bien disciplinée, c'est se railler +du public que de vouloir prétendre qu'une bulle de savon ne peut crever +sans que les puissances conjurées n'aient médité sa ruine. + +Une cabale!... Et de qui?... et pour quoi?... contre quoi?...--Voilà +trois points d'interrogation auxquels il paraît difficile de répondre. +C'est avec ce mot de cabale que les amis satisfont la politesse, que les +auteurs consolent leur génie, et qu'enfin on fouette le dos des +innocents assez niais, pour oser exprimer une opinion qui était _la +leur_, en face d'une salle qui, ce soir-là, était toute aux soins +empressés de l'amitié, aux benoîtes ferveurs de la sainte claque. + +Le poulailler a crié, hurlé, sifflé.--Complot!... + +Le parterre a applaudi, applaudi, applaudi.--Indépendance! + +Renversez les mots, Monsieur, et vous aurez la vérité! + +Nous autres, nous étions venus dès cinq heures, les pieds dans la boue, +inquiets, impatients, plus sympathiques qu'hostiles, croyant au talent +de ces messieurs et prêts à applaudir, si nous trouvions leur pièce +bonne. Nous étions là près de trois cents jeunes gens... Et, en effet, +on a raison de dire que nous étions une cabale... + +Une cabale, c'est un complot; et nous complotions la chose la plus +extraordinaire, Monsieur, celle, étant les plus jeunes de l'assemblée, +d'être les seuls payants! Nous avions organisé la conspiration des +pièces de vingt sous contre les billets d'amis. Et,--voyez à quel point +nous sommes simples,--au moment où l'on nous refusait au guichet des +billets de parterre, nous subissions l'inspection d'un capitaine +recruteur qui ne nous demandait qu'un peu de claque pour un bon +fauteuil. Et, à notre tour, nous avons refusé;--refusé, voulant rester +indépendants et ne pas mettre les ficelles de notre enthousiasme entre +les mains d'un chef de claque, et, comme des pantins, ne pas lever les +bras, jeter des cris, pleurer d'admiration, selon le caprice de Son +Indépendance. + +Nous avons sifflé, comprend-on cela? sifflé, je ne sais quelles +rapsodies que Bobino ne voudrait pas pour coudre à ses grelots! Sifflé +un vieux paquet de ficelles dont le portrait de mon père, les gants de +ma fille, le domino de madame, le mari qui manque le train, sont les +bouts les moins roussis et les moins usés! Sifflé un premier acte dont +le réalisme n'a même pas le charme de la nouveauté: les ENFERS DE PARIS +et la MARIÉE DU MARDI-GRAS sont moins retroussés et plus joyeux! Sifflé +un second acte dont la fantaisie court à travers un monde d'aphorismes +prétentieux, de situations bizarres, de visions hystériques, commençant +au babillage d'une servante et finissant au baiser ridicule d'une femme +de quarante ans. Sifflé au troisième acte... Oh! le troisième acte!... +N'est-ce pas du Girardin, première édition, non corrigée? Les DEUX +FRÈRES faisant pendant aux _Deux Sœurs_?... Du Girardin, moins... +Girardin! c'est-à-dire l'impossible, moins cette chose étonnante en +faveur de laquelle on pardonne tout: l'originalité! + +Nous disons, nous autres, ce que nous avons sifflé; que les partisans de +la pièce nous disent ce qu'ils ont applaudi, en dehors du magnifique jeu +des acteurs, un seul acte, une seule scène, une situation, un mot, et +nous nous déclarons satisfaits. + +Il y a eu cabale, prétend-on! Oui, la cabale des indépendants contre les +engagés... volontaires ou non!... + +Qui siégeait à l'orchestre? Des amis, des amis, et toujours des amis! + +Qui siégeait au parterre?...--Un mot à ce propos, Monsieur. On a parlé +d'HERNANI! Est-ce une ironie? À l'époque d'HERNANI, on livrait le +parterre à la jeunesse, et l'on refusait la claque! Mardi dernier, quand +les jeunes gens se sont présentés, le parterre était envahi.--Par +qui?--Et ses portes fermées.--Pourquoi?--Alors nous avons gagné les +hauteurs. Quant à ceux du parterre, ils ne sifflèrent pas, j'en suis +bien sûr, étant de ceux pour qui Boileau n'a pas fait ce vers: + + C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant. + +Mardi, c'étaient les jeunes gens qui sifflaient et les _genoux_ qui +applaudissaient! Voilà la petite différence à signaler entre les deux +HERNANI. Ce n'est pas un drapeau autour duquel les frères de Goncourt +rassemblaient leurs partisans! C'est un torchon! Nous, nous n'avons pas +une sensitive à la place de cœur; nous ne prétendons pas faire un +rempart de notre corps à Thalie, et Melpomène nous impose peu! Nous +savons chiffonner d'une main osseuse la guimpe des vieilles Muses, et +nous accrocher, quand nous voulons rire, à la queue des sourds satyres, +amoureux de la joie et de la folie. Est-ce une raison pour ne pas crier: +Pouah! quand la fange tente d'éclabousser l'art! Nous n'aimons pas voir +sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et toute débraillée, titubant à +travers les ruisseaux, voir la Muse, le stigmate de l'impudeur au front, +s'en aller, psalmodiant des rapsodies sans nom, parmi lesquelles rien ne +transpire, ni vérité, ni style, ni inspiration! + +Nous ne sommes ni des cabaleurs, ni des amis! Nous avions payé nos +places; et seuls peut-être dans toute la salle nous avions l'esprit +dégagé de toutes les préoccupations de l'amitié et de la camaraderie. +Mais, en vérité, en face des singulières rengaines qu'on voulait nous +faire applaudir et accepter comme une transformation dans l'art, quand +nous avons entendu comparer HERNANI à HENRIETTE, nous avons mis les clés +à nos lèvres. Une révolution, cela? On ne fait pas des révolutions avec +des bonshommes de bois; et si Bobèche avait voulu remplir le rôle de +Mirabeau, la foule eût sifflé et tourné le dos. Qu'on nous donne RUY +BLAS, OTHELLO, CHATTERTON, le GENDRE DE M. POIRIER, et vous verrez où +seront les jeunes gens, et quelle grande cabale d'applaudissements nous +nous chargeons de discipliner pour ces _vraies_ fêtes de l'intelligence +et de l'art!... + +C'est sur ce souhait et cette espérance que nous finissons, Monsieur. +Dussent certains esprits, complaisants _aux douceurs d'une amitié pure_, +s'irriter parce que nous préférons CARMOSINE à HENRIETTE, nous ne nous +attacherons pas à discuter leurs goûts. Seulement, lorsqu'on nous crie: +«Adorez!»--Ma foi, non, nous aimons mieux siffler!--C'est plus +conséquent. + +Mettez le bœuf gras dans une charrette, nous nous amusons; mettez-le sur +un autel, nous haussons les épaules! Les messieurs de Goncourt se sont +trompés de porte, ils ont pris la rue Richelieu pour la rue Montpensier; +c'est à recommencer! + +Agréez, Monsieur, l'hommage de notre considération la plus distinguée. + +CHARLES DUPUY, 23, rue de Condé; +LOUIS LINYER, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques; +J. BERNARD, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques; +GEORGES NIVET, 51, rue Monsieur-le-Prince; +ÉMILE RANQUET, 3, rue du Dragon. + +_Figaro-Programme_, 9 décembre. + + 11 décembre 1865, + + Monsieur, + +Nous avons l'honneur de vous envoyer la copie ci-jointe d'une note qui a +couru aujourd'hui à l'École de droit, au cours de M. Colmet de Santerre. + +La voici: + +«MM. les étudiants en droit sont invités à se rendre ce soir lundi au +Théâtre-Français pour siffler la nouvelle pièce, HENRIETTE MARÉCHAL. Il +faut que la toile tombe au premier acte. + + _Signé_: PIPE DE BOIS.» + + 11 décembre 1865. + +En vous signalant cet étrange mot d'ordre, nous n'avons pas besoin, +Monsieur, de vous dire que nous désapprouvons complètement, avec +l'immense majorité des étudiants, une prétention aussi contraire à la +liberté théâtrale qu'aux égards dus aux auteurs et à des acteurs de +talent. + + A. RAMIER, D'AIGREMONT, + + Étudiant en droit, Étudiant en droit. + + _Opinion nationale_, 12 décembre 1865. + +Nous remercions MM. Ramier et d'Aigremont, et tous ceux dont ils sont la +voix. + + E. ET J. DE G. + + * * * * * + +PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION + +Aujourd'hui que la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL a réussi, que la pièce +est écoutée, est applaudie, applaudie «avec un parti pris d'applaudir», +impriment ceux qui eussent désiré qu'elle fût ressifflée, je demande au +public la permission de compléter la préface en tête de notre THÉÂTRE +par quelques observations, quelques anecdotes, et quelques idées sur +l'art théâtral de l'heure présente. + +Dans cette préface j'ai dit: HENRIETTE MARÉCHAL est une pièce +«ressemblant à toutes les pièces du monde» et les ennemis de la pièce +ont fait dire à cet aveu plus qu'il ne disait, déclarant que l’œuvre +n'avait pas la plus petite qualité personnelle. Voici seulement ce que +j'ai voulu faire entendre, c'est que mon frère et moi, débutant au +théâtre, et désireux d'être joués, nous avions essayé de faire une pièce +jouable, une pièce cherchée parmi les combinaisons théâtrales +ordinaires, trouvant déjà assez brave d'avoir risqué l'acte du bal +masqué, un acte qui avait le mérite de la nouveauté, et d'un esprit +original, avant que cet esprit fût devenu l'esprit de tout le monde, +avant qu'il eût servi, tout un hiver, aux engueulements des bals de +l'Opéra de la rue Le Peletier. + +Maintenant, venons aux critiques de détails. On me reproche de grosses +_ficelles_; grosses ou petites, est-ce qu'il n'y en a pas chez tous les +auteurs, les auteurs les plus habiles, dans cet art conventionnel, où +je ne connais pas un dénouement de pièce qui ne soit amené par la +surprise d'une conversation derrière un rideau, ou par l'interception +d'une lettre, ou par un _truc_ forcé de cette qualité? Et tant qu'à +choisir entre les petites et les grosses ficelles, ma foi, je préfère +les grosses, les toutes franches: ce sont celles de l'ancien répertoire. + +Puis vraiment, n'y aurait-il pas de grosses ficelles dans l'agencement +de la vie humaine, de la véritable, de celle que nous vivons? J'avais un +cousin qui devint très amoureux d'une jeune fille du monde. Ce cousin +avait eu une jeunesse un peu _noceuse_, était joueur... il fut refusé +par les parents de la jeune fille. Mon cousin demeurait le cœur très +pris. Il se passait un an, dix-huit mois, au bout desquels il lui +arrivait un accident de voiture, dans le voisinage du château de celle +qu'il aimait. Il y était recueilli, soigné... et devenait le mari de la +jeune fille. C'est ce souvenir qui nous a donné, à mon frère et à moi, +l'idée du transport de Paul de Bréville, blessé, chez Mme Maréchal. + +Ah! vraiment, on me fait un crime de bien des choses, de choses que me +donne en spectacle, tous les jours, la vie du monde. Par exemple, on +trouve tout à fait invraisemblable ce coup de cœur d'un tout jeune homme +pour une femme de trente-quatre à trente-cinq ans. Savez-vous que chez +tous les jeunes gens que j'ai connus, le premier amour effectif qui n'a +pas été à une fille ou à une femme de chambre, je l'ai vu aller à des +femmes de la société presque toujours plus âgées que Mme Maréchal, +presque toujours à de sérieuses marraines de Chérubin? + +Enfin, en faisant tromper ce bon, cet excellent, cet hospitalier M. +Maréchal par le jeune Paul de Bréville, j'aurais introduit sur les +planches un adultère plus immérité, plus indigne, plus infâme, plus +laid que les adultères jusqu'ici mis en scène par mes confrères en +adultère au théâtre... comme si nous ne voyions pas journellement les +trois quarts des messieurs Maréchal se montrer de vrais saints Vincent +de Paul à l'endroit de l'homme qui les trompe. + + * * * * * + +Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs +immoraux, et nous ne sommes pas des _carcassiers_. Mais il n'y a pas +qu'une carcasse dans une pièce, il y a autre chose dans la nôtre. + +Théophile Gautier y trouvait une qualité, qu'il nous reconnaissait seuls +posséder: une _langue littéraire parlée_. Et pour moi une langue +nouvelle, c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le +théâtre. Une langue, où il n'existera plus de morceaux de livres, plus +de phraséologie où passera le mot d'auteur, et où cependant le public +sentira que c'est un lettré qui a fabriqué les paroles sortant de la +bouche des acteurs, voilà la révolution à tenter! Et cette révolution, +nous l'avons essayée, essayée seulement. Ah! si nous avions pu écrire +une seconde pièce d'amour, celle-là, je vous en réponds, eût été balayée +de tout jargon romantique ou _livresque_, et l'on n'y eût pas rencontré +une phrase comme celle-ci: «Vous étiez dans mes rêves comme il y a du +bleu dans le ciel», une phrase pas mal rédigée tout de même, mais +appartenant au _vieux jeu_. Que ne l'avez-vous supprimée, me dira-t-on? +C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer et que le talent serait de la +remplacer, celle-ci ou toute autre du même genre, par un équivalent +apportant une note poétique, lyrique, idéale, de la même valeur, et un +équivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux. + +Or, cela je le déclare tout à la fois le comble de la difficulté et le +_summum_ de l'art dramatique des années qui vont venir,--et je me trouve +tout seul, pas assez fort pour y arriver. + +Il était besoin, pour le tenter et peut-être réussir, de continuer à +avoir pour collaborateur un poète doublé d'une oreille particulière, un +original passant des heures entières, aux Tuileries, à entendre causer +des bébés, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs +phrases enfantines. + +Maintenant, n'y aurait-il pas dans notre pièce une seconde qualité que +personne n'a remarquée? Si Henriette Maréchal n'étale pas absolument sur +les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps, +les attitudes morales des deux frères, quand le jeune tombait amoureux. +Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des expressions plus +littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites +_chamaillades_, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments-là,--en +un mot le fraternel duel à huis clos de l'Expérience et de l'Illusion. +Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du _vieux_, et de +l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec +des souvenirs bien personnels et _vécus_--l'expression est acceptée +aujourd'hui--des sentiments qui ont le mérite de représenter +rigoureusement, à la scène, les sentiments humains et contradictoires de +deux hommes d'âge différent, confondus et mêlés dans une même existence. + + * * * * * + +J'ai avancé, dans ma préface, que je regardais le théâtre comme un genre +arrivé à son déclin. Le théâtre, pour moi, me semble le grand art des +civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle, +d'Euripide, le théâtre est toute la littérature de la nation. Bien des +années après, sous Louis XIV, dans une autre patrie de l'intelligence +et du goût, le théâtre est encore presque toute la littérature; mais +peut-être déjà, en ce XVIIe siècle, quelque gourmet de belles-lettres +néglige, un soir, de se rendre à une comédie de Molière, pour lire au +coin de son feu, les CARACTÈRES de La Bruyère. Et aujourd'hui, qui +pourra nier qu'une SAPHO ou qu'un ASSOMOIR ne prenne pas l'attention de +la France, tout autant qu'une pièce d'Émile Augier ou d'Alexandre Dumas +fils? Au XXe siècle que nous touchons, quelle place aura donc le livre +et quelle place aura le théâtre? + +À cette concurrence redoutable faite déjà aujourd'hui par le livre au +théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et +accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable +déchéance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout à fait ce que +j'ai prédit: «Quelque chose digne de prendre place entre des exercices +de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades», non, +mais toutes les scènes de la capitale sont fatalement destinées à se +transformer en des Édens, plus ou moins dissimulés. + +Enfin, puisque le théâtre n'est pas encore mort et qu'il a peut-être +devant lui la durée _cahin caha_, qu'on prête à cette heure à la +religion catholique, moi qui ne crois pas au _théâtre naturaliste_, au +transbordement, dans le temple de carton de la convention, des faits, +des événements, des situations de la vraie vie humaine: voici ma +conviction. L'art théâtral, cet art malade, cet art fini, ne peut +trouver un allongement de son existence que par la transfusion, dans son +vieil organisme, d'éléments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces +éléments que dans une _langue littéraire parlée_ et dans le _rendu +d'après nature_ des sentiments,--toute l'extrême réalité, selon moi, +dont on peut doter le théâtre. + +Eh bien! ces outils de renouvellement, je les trouve... à l'état +embryonnaire bien certainement, mais je les trouve dans HENRIETTE +MARÉCHAL, dans cette pièce qui est un début,--et un début ne produit +jamais une œuvre tout à fait supérieure. Peut-être si l'on ne nous avait +pas aussi brutalement arrêtés, à une troisième ou à une quatrième pièce, +aurions-nous un peu plus complètement réalisé ce que notre ambition +littéraire avait entrevu. + +Du vrai, du vrai dans notre pièce, du vrai, il y en a peut-être plus +qu'on ne croit. À propos de la phrase «J'en ferais mon cœur,» un +critique théâtral disait hier que c'était un propos de soubrette d'il y +a cent ans. J'ouvre notre JOURNAL en octobre 1863, à la fin d'un séjour +chez Mme Camille Marcille, à Oisème, près de Chartres, je trouve cette +note écrite par mon frère: + + Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui + m'arrive. Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice + de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait + une de ces figures minables, comme il semble qu'il y en ait eu au + moyen âge, après les grandes famines, avec des yeux dont le + dévouement jaillissait comme de ceux d'un chien battu. La brave + fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire: + «Ah! Madame, ce monsieur Jules, je le trouve si potelé, si gai, si + joufflu, si gentil, que, si j'étais riche, _j'en ferais mon cœur_.» + + EDMOND DE GONCOURT. + + 15 mars 1883. + + + + +LA PATRIE EN DANGER + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[25] + + +La pièce ici imprimée, je la donne, telle qu'elle a été écrite par mon +frère et par moi, telle qu'elle a été lue par mon frère au comité de la +Comédie-Française, le 7 mars 1868, je la donne sans changer un mot[26]. + +Maintenant, si cela intéresse quelques personnes, de savoir les raisons, +pour lesquelles je renonce à épuiser toutes les chances d'une +représentation théâtrale sur un théâtre quelconque, pour une œuvre dans +laquelle mon frère avait mis et les derniers efforts et les dernières +espérances de sa vie, ces raisons, les voici: + +Sous l'Empire, on nous avait dit: «Allez, c'est bien inutile de chercher +à vous faire jouer, jamais la censure ne laissera passer votre pièce.» + +L'Empire est tombé, la République lui a succédé; mais sous le nouveau +régime de liberté, je retrouve la censure replâtrée dans sa perpétuité +et rafistolée dans sa toute-puissance. Or, avec les nouveaux +censeurs,--qui, je crois bien, sont toujours les anciens,--je n'ai pas +seulement à appréhender qu'ils trouvent notre pièce ou trop légitimiste +ou trop révolutionnaire; par le fait cruel des derniers événements, j'ai +à craindre qu'ils ne découvrent, en notre troisième acte--écrit en 1867, +dans la prévision certaine de la guerre future,--des allusions, des +manœuvres tendant à une agitation dangereuse pour nos relations avec la +Prusse. + +Dans cette crainte, aujourd'hui que, des deux collaborateurs, je suis +resté seul avec une énergie un peu défaillante, je ne me sens pas le +courage d'entreprendre les démarches, de subir les taquineries, les +ennuis, les petites tortures morales, qu'un fabricateur de livres +rencontre d'ordinaire près d'une direction théâtrale, quand au bout +d'une réussite si chèrement achetée peut se dresser le désespérant +_veto_[27]. + +Après tout, s'il me prenait fantaisie de faire le tour des théâtres de +Paris, il se pourrait bien que les directeurs épargnassent aux censeurs +le crime que je leur impute par avance et que notre pièce fût refusée +partout. Le temps n'est guère aux tentatives d'art pur, et le public +républicain d'aujourd'hui me paraît ressembler bien fort au public +impérial d'hier, au public contemporain de cette anecdote. + +Je me trouvais, il y a quelques années, dans le salon d'un grand +écrivain; autour de lui des auteurs de livres connus, des esprits +distingués et bêtement idéaux, gémissaient, sur un mode élevé, du +remplacement au théâtre des mots spirituels par des gorges, du +remplacement des phrases bien faites par des cuisses, et à défaut de +chair toute crue, et toute nue, du remplacement d'à peu près tout par +des robes de Worth. Tout à coup, une actrice, connue par le cynisme de +son esprit, interrompit les doléances littéraires par cette apostrophe: +«Vous êtes jeunes, vous autres, mais le théâtre au fond, mes enfants, +c'est l'absinthe du mauvais lieu.» + +Et ladite actrice avait toujours l'habitude d'appeler les sales choses +par leurs noms propres. + +Obligé de reconnaître que le brutal aphorisme a du vrai pour aujourd'hui +comme il en avait pour hier, et que la République n'a pas encore +beaucoup fait pour la régénération du goût public, je me résigne, à peu +près de la même manière qu'on se suicide, à imprimer cette pièce, un peu +consolé cependant par un pressentiment vague, qui me dit qu'un jour, un +jour que nous devons tous espérer, cette œuvre mort-née sera peut-être +jugée digne d'être la voix avec laquelle un théâtre national fouettera +le patriotisme à la France[28]. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Mars 1875. + + + + + + + +THÉÂTRE + +HENRIETTE MARÉCHAL.--LA PATRIE EN DANGER + + +PRÉFACE[29] + +Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la +tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur +entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'année 1850, +en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de +couleur,--poussés je ne sais par quelle inspiration, nous nous mettions +à écrire ensemble un vaudeville avec un pinceau trempé dans de l'encre +de Chine. Jusqu'à ce jour, toute notre littérature consistait en un +carnet de notes, contenant les étapes et les menus de repas d'un voyage +en France de six mois à pied, le sac sur le dos, et où seulement, tout à +la fin, s'étaient glissées quelques notes sur le ciel, la terre, les +Mauresques de l'Algérie. Je ne tiens pas compte toutefois d'un ÉTIENNE +MARCEL, drame en cinq actes et en vers, commis en rhétorique par mon +frère, et d'un indigeste travail sur les «Châteaux de la France au moyen +âge», présenté par moi à la SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DE FRANCE pour avoir +l'honneur d'être admis parmi ses membres. + +Le vaudeville en deux actes, terminé et baptisé SANS TITRE, nous nous +trouvions ne connaître ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur, +enfin personne au monde qui tînt de loin ou de près à la littérature ou +au théâtre. Nous allions chercher, au Palais-Royal, l'adresse de +Sainville, nous lui écrivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous +sonnions à la porte du comique ainsi qu'on sonne à la porte d'un +dentiste. Une jolie bonne, pareille à celles qui jaillissent d'un +portant de coulisse de théâtre, nous ouvrait, nous introduisait au +salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand +monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'était pas +encourageant de lire à Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les +planches, avait chez lui, pour l'audition d'une pièce, une figure d'une +impénétrabilité grognonne, et qui peu à peu prenait quelque chose de la +face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du +Céleste Empire, ordonner des supplices. La lecture terminée, d'abord un +silence glacial... Puis le comique nous dit durement que la chose manque +de couplets, nous tâte pour savoir si nous accepterions une +collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pièce une quinzaine +de jours pour nous donner une réponse définitive. + +Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont +une pièce, et une première pièce présentée à un théâtre. Au bout des +deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre: + + 28 octobre 1850. + + ... Je viens de soumettre votre manuscrit à la personne chargée de + lire les pièces représentées, et c'est avec regret que je viens + vous annoncer que sa réponse n'a pas été favorable. Elle y a comme + moi trouvé beaucoup d'esprit, mais pas assez de pièce... + +Un certain nombre d'années se passaient; mon frère et moi, avions écrit +l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE, +l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Un soir, un de nos jeunes amis, Scholl, +devenu depuis le brillant journaliste de ce temps, se moquait +aimablement du sérieux de nos travaux, de nos prétendues visées +académiques, quand je l'interrompis en lui disant: + +--Eh bien! vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commencé en +littérature. Si c'était cependant par un vaudeville? + +--Oh! lisez-moi-le donc? + +J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte. + +--Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C'est le +BOURREAU DES CRANES que vous me lisez là! + +Je n'avais pas vu la pièce, et, à ce qu'il paraît, elle commence par une +dispute et un soufflet donné dans la salle. + +Peut-être, il n'y eut là, qu'une rencontre assez ordinaire entre des +fabricateurs de pièces à la recherche d'une originalité quelconque. +Enfin, Dieu merci, nous ne fûmes pas joués, et nous dûmes peut-être à ce +bienheureux refus de ne pas devenir des vaudevillistes à tout jamais. + +L'échec de SANS TITRE ne nous décourageait pas dans le premier moment, +et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal, +un nouveau vaudeville en trois actes intitulé: ABOU-HASSAN, que M. +Coupart nous retournait avec les condoléances ordinaires. + +L'année d'après, nous publiions dans le mois de décembre, EN 18.., notre +premier roman qui paraissait le jour du coup d'État, et dont les +affiches étaient interdites, comme pouvant être prises par le public +pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu +occupée, on le comprendra, de littérature, Janin, que nous allions +remercier du seul article bienveillant publié sur notre livre, nous +saluait, en nous reconduisant avec cette phrase: «Voyez-vous, il n'y a +que le théâtre!» Et en revenant de chez lui, en chemin, l'idée naissait +chez nous de faire pour les Français une revue de l'année, dans une +conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme, +pendant la dernière heure du vieil an, un petit proverbe qui devait +s'appeler: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE[30]. + +L'acte fait, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan. Et nous voici, +rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a +rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine au nimbe de cuivre +doré rappelait le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train de +donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois +battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de +miroirs. La grande comédienne se montre accueillante, avec une voix +rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle +avait l'art de transformer en une musique au théâtre. Elle nous donne +rendez-vous pour le lendemain. Mon frère est très ému, Mme Allan a de +suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures +flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref, +elle accepte le rôle, et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31 +décembre, et nous sommes le 21. + +Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez +Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il +nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain. + +De là, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français, +auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. «Messieurs, nous dit-il +tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles, cet hiver. C'est +une détermination prise... je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois +par nos tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son +rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur.» + +Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux. +«Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la +porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son +feuilleton...»--«Entrez, Messieurs,» nous crie une voix bon enfant, et +nous pénétrons dans une chambre d'homme de lettres à la Balzac, où ça +sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore +fait. Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir, +et de faire son rapport le lendemain. Aussitôt, de chez Lireux, nous +nous précipitons chez Brindeau qui doit donner la réplique à Mme Allan. +Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être à la maison à cinq +heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles +et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures... et pas de +Brindeau. + +Enfin, nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français à sept +heures et demie. «Dites toujours,--s'écrie-t-il en s'habillant, tout +courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc;--non, pas possible +d'entendre la lecture de votre pièce.» Et il galope à la recherche d'un +peigne, d'une brosse à dents. «Ce soir, par exemple, après la +représentation?--Impossible, je vais souper en sortant d'ici avec des +amis... Ah! tenez, j'ai dans ma pièce un quart d'heure de sortie... Je +vous lirai pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle.» La pièce +dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du +rôle! + +Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et à neuf +heures nous retombons chez Mme Allan, que nous retrouvons tout entourée +de famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée. + +Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre, et +palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions Mme Allan +jeter à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix +de la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!» + +«Enfoncés,» dit l'un de nous à l'autre avec cet affaissement moral et +physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écroulement de ce jeune +homme, tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy. + +Et c'étaient presque aussitôt des tentatives nouvelles, des inventions +et des compositions de pièces dont j'ai oublié le titre et dont je ne +soupçonne plus guère l'existence que par la lettre de refus d'un +directeur de théâtre. Ainsi, je trouve une lettre de M. +Lemoine-Montigny, à la date d'avril 1852, me parlant de la fraîcheur +d'un acte au Bas-Meudon, et qui me rappelle vaguement que nous avons +cherché une pièce dans notre premier roman. Il me revient même que, +pressés de faire un opéra-comique par notre cousin de Villedeuil, qui +avait de l'argent dans le Théâtre-Lyrique, nous avons écrit une farce +dans la manière des vieux bouffons italiens, intitulée: MAM'SELLE +ZIRZABELLE, acte pour lequel, je ne suis pas bien sûr que mon frère +n'ait pas composé des vers qui s'entremêlaient à travers la prose. Mais +elle est bien diffuse, bien incomplète aujourd'hui, la mémoire de ces +pièces, et d'autres encore faites il y a près de trente ans, et que nous +avons brûlées dans un jour, où nous ne voulions laisser rien de trop +indigne de nous. + +Il y eut cependant en ces années, où nous nous occupions historiquement +du Directoire, un acte présenté au Théâtre-Français, que je regrette de +voir perdu[31], et dont j'aurais voulu donner quelques extraits dans +cette préface. Cette pièce avait le mérite d'être la première pièce +faite sur le Directoire, bien avant les pièces à succès. Et ce petit +acte appelé par nous: INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, c'était vraiment une +jolie mise en scène du temps étudié par nous, au milieu du touchant +épisode d'un divorce. + +Une autre pièce a un certain intérêt pour les gens qui sont curieux de +l'histoire littéraire des auteurs qu'ils aiment. La pièce, intitulée LES +HOMMES DE LETTRES, était l'embryon du roman qui a pour titre aujourd'hui +CHARLES DEMAILLY. Les cinq actes terminés dans l'été de 1857, nous les +lisions à nos amis au mois d'octobre. La mort du héros, un écrivain qui +mourrait des attaques de la presse, on la rejetait «comme la mort d'une +sensitive». Depuis, j'ai pu juger que cette mort n'était pas aussi +invraisemblable qu'elle le paraissait à mes auditeurs. Enfin la pièce, +réduite en quatre actes, était présentée au Vaudeville et sa réception +d'avance annoncée par les journaux; toutefois l'acceptation définitive +par le directeur ne devait nous parvenir qu'un certain mercredi. + +De cruels jours pour le système nerveux des gens, et des jours éternels, +que ces jours d'attente; et je donne ici une note que je retrouve écrite +sur un bout de papier: «Mercredi 21 octobre 1857.--Un mauvais sommeil +et le matin la bouche sèche comme après une nuit de jeu. Des espérances +qu'on chasse et qui reviennent. Et de l'émotion qui circule en vous et +de noirs pressentiments. Nous n'avons pas le courage d'attendre la +réponse chez nous. Nous allons battre la banlieue, regardant bêtement, +ahuris et muets, à la portière du chemin de fer, passer les arbres et +les maisons. D'Auteuil nous gagnons, à pied, le pont de Sèvres. Nous +avons besoin de marcher. Là, sur la gauche, dans les vapeurs bleues de +la Seine, parmi la rouille de l'automne: c'est la muse frileuse de notre +pauvre EN 18.. Voici la route de Bellevue, et, sur cette route, nous +rencontrons tenant par la main un joli enfant, la jeune fille, jeune +femme aujourd'hui, que l'un de nous a eu, au moins pendant huit jours, +la très sérieuse pensée d'épouser... et qui nous rappelle du vieux +passé... Il y a des années qu'on ne s'est vu... On s'apprend les morts +et les mariages... et l'on nous gronde doucement d'avoir oublié +d'anciens amis... Puis nous voilà dans la maison de santé du docteur +Fleuri, causant avec Banville, et croisant dans notre promenade, le +vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître... + +«... Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, au +milieu de toute notre vie morte que le hasard ramène autour de nous et +qui semble nous mener à une vie nouvelle, nous roulons, les oreilles et +les yeux aux bruits et aux choses comme à des présages bons ou mauvais, +et prêtant à la nature le sentiment de notre fièvre... En rentrant: +rien.» + +Une semaine après, nous apprenions que notre pièce n'était ni reçue ni +refusée, que Beaufort voyait un danger dans la mise à la scène de la +petite presse... qu'il attendait. Cette nouvelle qui, quelques jours +auparavant, eût été un vrai chagrin pour nous, ne nous causait qu'une +assez médiocre déception. Notre envie de voir jouer les HOMMES DE +LETTRES s'était un peu usée dans le travail que nous avions entrepris de +tirer de la pièce un roman avec tous les développements du livre. De ce +jour, nous appartenions exclusivement au roman; cela jusqu'à l'année +1863, où nous écrivions HENRIETTE MARÉCHAL. + +HENRIETTE MARÉCHAL était représentée le 5 décembre 1865. + + * * * * * + +Nous avions montré jusque-là devant les attaques, les insultes, le +barrage de notre carrière, que nous ne nous découragions pas facilement, +et notre mémorable chute ne nous faisait point renoncer au théâtre. Au +contraire, elle mettait en nous la volonté entêtée et presque colère de +faire une dizaine de pièces coup sur coup, et cette fois sans aucune +concession aux ingénieuses _ficelles_, au _secret_, à tout ce +_charpentage_ moderne dont n'a jamais usé l'ancien, le classique +répertoire. Mais, pour cet effort, pour ce travail, il fallait avoir la +santé, et mon frère ne l'avait déjà plus. Nous nous plongions cependant +en un drame de la Révolution vers laquelle nous nous sentions attirés +depuis des années, et dans laquelle le siège de Verdun donnait l'épisode +héroïque de la défense de la France contre l'étranger. Nous étions un +peu poussés à cette pièce, il faut l'avouer, par une croyance à des +événements prochainement graves. Des paroles prophétiques du général +Ducrot, alors commandant à Strasbourg, prononcées dans le salon de la +princesse Mathilde,--et qui faisaient sourire,--des conversations +intimes avec notre parent Édouard Lefebvre de Béhaine premier secrétaire +d'ambassade à Berlin nous avaient donné la certitude qu'une guerre +était imminente avec la Prusse. Nous écrivions donc en l'année 1867 la +PATRIE EN DANGER que nous lisions au Théâtre-Français, sans la moindre +illusion sur notre réception, mais pour apprendre aux autres directeurs +de théâtres qu'il y avait chez nous une pièce, qu'à un certain moment +ils trouveraient peut-être utile de jouer. Mais la guerre était si +promptement déclarée, et le cataclysme si rapide... puis mon frère était +mort au mois de juin. + +LA PATRIE EN DANGER est incontestablement la meilleure pièce que nous +ayons faite, elle a cela, que je ne retrouve nulle part, dans aucun +drame du passé: une documentation historique qui n'a pas été encore +tentée au théâtre. + + * * * * * + +Au fond, nous avons échoué au Théâtre-Français pour le crime d'être des +réalistes, et sous l'accusation d'avoir fait une pièce réaliste. Eh +bien, là-dessus je tiens à m'expliquer. Dans le roman, je le confesse, +je suis un réaliste convaincu; mais, au théâtre, pas le moins du monde. +Ainsi, dans la pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL, à propos de laquelle, un +moment, il semblait qu'on nous fît l'honneur d'avoir inventé l'adultère +au théâtre, dans cette pièce ressemblante à toutes les pièces du monde, +il n'y a jamais eu pour nous qu'un acte original et bien personnel à +nous: le Bal masqué. Et quand, dans cet acte, nous jetions cette poésie +soupirante d'un jeune cœur qui s'ouvre au milieu de tous les bruits +d'esprit, de tous les engueulements drolatiques, de toutes les folies +cocasses d'une nuit d'Opéra,--pas si réelle qu'on a bien voulu le +dire,--nous croyions très sincèrement faire de la fantaisie,--oui, de la +fantaisie moderne, s'entend; car il n'y a pas à recommencer au XIXe +siècle, n'est-ce pas, la fantaisie shakespearienne? + +Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité, que dans la série des +pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre à nous, +exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des féeries. +Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des +fresques de maîtres, écrites sur le mode aristophanesque, et fouettant +toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais, et +parlant une langue ailée, une _langue littéraire parlée_ que je trouve, +hélas! manquer aux meilleurs de l'heure présente: des comédies enfin où +une myope Thalie ne serait plus cantonnée à regarder dans un petit coin +avec une loupe. Parmi ces comédies, nous avions commencé à en chercher +une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une +comédie-satire qui devait s'appeler LA BLAGUE, et dont nous avions déjà +écrit quelques scènes. + +Mais ce qui nous paraissait surtout tentant à bouleverser, à renouveler +au théâtre: c'était la féerie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de +toutes les imaginations, ce tremplin pour l'envolement dans l'idéalité! +Et pense-t-on ce que pourrait être une scène, balayée de la prose du +boulevard et des conceptions des dramaturges de cirque, et livrée à un +vrai poète au service de la poésie duquel on mettrait des machinistes, +des trucs, et toutes les splendeurs et toutes les magies du costume et +de la mise en scène d'un Grand Opéra? Et songe-t-on à quelque chose +comme un BEAU PÉCOPIN représenté dans ces conditions?... Il est vrai +qu'on n'y a jamais songé, et qu'on ne songera jamais qu'aux SEPT +CHÂTEAUX DU DIABLE. + +Je ne suis donc pas un réaliste au théâtre, et, sur ce point, je suis en +complet désaccord avec mon ami Zola et ses jeunes fidèles. Et cependant, +je dois l'avouer, Zola semble logique, quand il demande, quand il +appelle, quand il espère pour le réalisme un théâtre, ainsi que le +romantisme a eu le sien. + +Mais, lui dirai-je, que valent nos bonshommes à nous tous, sans les +développements psychologiques et, au théâtre, il n'y en pas et il ne +peut pas y en avoir! Puis sur les planches je ne trouve pas le champ à +de profondes et intimes études des mœurs, je n'y rencontre que le +terrain propre à de jolis croquetons parisiens, à de spirituels et +courants crayonnages à la Meilhac-Halévy; mais, pour une recherche un +peu aiguë, pour une dissection poussée à l'extrême, pour la récréation +de vrais et d'_illogiques_ vivants, je ne vois que le roman; et +j'avancerais même que si par hasard le même sujet d'analyse sérieuse +était traité à la fois par un romancier et un auteur +dramatique,--l'auteur dramatique fût-il supérieur au romancier, le +premier aurait l'avantage et le devrait peut-être aux facilités, aux +commodités, aux aises du livre. + +Et vraiment Zola se rend-il bien compte de cette boîte à convention, de +cette machine de carton qu'est le théâtre, de ce tréteau enfin, sur +lequel l'avarice _bouffe_ de l'AVARE de Molière arrive au point juste +d'optique, tandis que l'humaine avarice d'un père Grandet, cette avarice +si bellement étudiée, je ne suis pas bien sûr qu'elle fasse là l'effet +de l'autre. + +Oui, le romantisme a eu un théâtre, et il existe des raisons pour cela. +Quand même le romantisme ne posséderait pas à sa tête l'homme unique qui +a doté l'art dramatique de la plus sonore langue poétique qui fût +jamais, le romantisme aurait un théâtre; et, ce théâtre, il le devrait à +son côté faible, à son humanité tant soit peu _sublunaire_ fabriquée de +faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde +merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais, les qualités d'une +humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par +son factice, par son mensonge. + +Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la +revivification du théâtre, et comme quoi j'ai des idées particulières +sur son compte. Qu'on ne me prête pas du dépit, de la mauvaise humeur, +le sentiment bas et rancunier d'un homme qui ne veut pas que les autres +réussissent là où il a échoué. Je vais faire une franche confession: je +ne trouve pas que mon frère et moi ayons fait du théâtre à l'époque du +complet développement de notre talent, sauf peut-être dans la PATRIE EN +DANGER,--et encore c'est un genre pour lequel je n'ai guère plus +d'estime que pour le roman historique;--par là-dessus, j'ai brûlé mes +premières pièces, n'en ai point en carton, et n'en ferai jamais plus. +J'ai donc lieu de me considérer comme un impartial et désintéressé +spectateur qui regarde et juge de la galerie. Eh bien! regardant et +jugeant ce qui se passe, le théâtre m'apparaît comme bien malade, comme +moribond presque. Oh! je sais d'avance les ironies et les mépris qui +vont accueillir cette proposition, mais les ironies et les mépris de mes +contemporains, après m'avoir un peu troublé au commencement de ma +carrière, me laissent bien tranquille à l'heure qu'il est, et je vais +dire pourquoi. Quand en 1851, dans mon premier livre, je témoignais mon +admiration pour l'art japonais et que je me permettais de dire que l'art +industriel de ce pays était supérieur à l'_article Paris_, un +journaliste a demandé que je fusse enfermé à Charenton comme coupable de +mauvais goût; aujourd'hui je crois que ledit journaliste a plus de +chance d'y être mené que moi par le goût public. Quand j'entreprenais +la réhabilitation des peintres du XVIIIe siècle,--mon ami Burty l'a +imprimé,--la bibliographie des revues d'art graves rougissait de +mentionner seulement les noms de ces peintres de notre pays. Aujourd'hui +on peut consulter les prix de vente de leurs tableaux, et l'on +s'apercevra avant peu de la révolution qu'aura amenée dans les esprits, +l'exposition des Beaux-Arts de ces jours-ci. Quand je disais dans ma +préface de GERMINIE LACERTEUX qu'il était possible d'intéresser le +public avec «des infortunes, et des larmes de peuple», on se rappelle +les superbes négations qui se produisirent[32]; il me semble que les +succès des derniers romans _peuple_ m'ont donné largement raison. Du +haut de ces prétendus paradoxes passés à l'état de vérités, de _truism_, +voici aujourd'hui ma _vaticination_ sur le théâtre. Avec l'évolution des +genres qu'amènent les siècles, et dans laquelle est en train de passer +au premier plan le roman, qu'il soit spiritualiste ou réaliste; avec le +manque prochain sur la scène française de l'irremplaçable Hugo, dont la +hautaine imagination et la magnifique langue planent uniquement sur le +terre-à-terre général; avec le peu d'influence du théâtre actuel en +Europe, si ce n'est dans les agences théâtrales; avec l'endormement des +auteurs en des machines usées au milieu du renouveau de toutes les +branches de la littérature; avec la diminution des facultés créatrices +dans la seconde fournée de la génération dramatique contemporaine; avec +les empêchements apportés à la représentation de pièces de purs hommes +de lettres; avec de grosses subventions dont l'argent n'aide jamais un +débutant; avec l'amusante tendance du gouvernement à n'accepter de +tentatives dans un ordre élevé que de gens sans talent; avec, dans les +collaborations, le doublement du poète par un _auteur d'affaires_; avec +le remplacement de l'ancien parterre lettré de la Comédie-Française par +un public d'opéra; avec... avec... avec des actrices qui ne sont plus +guère pour la plupart que des porte-manteaux de Worth; et encore avec +des _avec_ qui n'en finiraient pas, l'art théâtral, le grand art +français du passé, l'art de Corneille, de Racine, de Molière et de +Beaumarchais est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à +devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec +l'_écriture_, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre +place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de +marionnettes à tirades. + +Dans cinquante ans le livre aura tué le théâtre[33]. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Ce 11 mai 1879. + + + + +AUTOBIOGRAPHIE + + + + +JOURNAL DES GONCOURT MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[34] + + +Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux +vies _inséparées_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées +jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses +des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette +confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul _moi_ et +d'un seul _je_. + +Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens +que les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence. +Nous les avons _portraiturés_, ces hommes, ces femmes, dans leurs +ressemblances du jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre +journal, les remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon +qu'ils changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les +faiseurs de mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes +en bloc et d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies +par l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un +mot, de représenter l'ondoyante humanité dans sa _vérité momentanée_. + +Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes +qui nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui +s'était fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas +d'avoir été des créatures passionnées, nerveuses, maladivement +impressionnables, et par là quelquefois injustes. Mais ce que nous +pouvons affirmer, c'est que si parfois nous nous exprimons avec +l'injustice de la prévention ou l'aveuglement de l'antipathie +irraisonnée, nous n'avons jamais menti sciemment sur le compte de ceux +dont nous parlons. + +Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la +postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire +revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise +physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une +personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la +vie,--par la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre +de l'existence capiteuse de Paris. + +Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'après un +ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier +et qui n'a pas été toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au +petit bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours +préféré la phrase et l'expression qui émoussaient et _académisaient_ le +moins le vif de nos sensations, la fierté de nos idées. + +Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente +de notre premier livre qui parut le jour du coup d'État. + +Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous +une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires. + +Mon frère mort, regardant notre œuvre littéraire comme terminée, je +prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier +1870, aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais +mordu du désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la +mort du pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du +siège et de la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est +encore, de temps en temps, le confident de ma pensée. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Schliersée, août 1872. + + * * * * * + +Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de +ma part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour +que je faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un +cahier de ce journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet +prenait plaisir à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses +racontées sous le coup de l'impression, me sollicitait d'en publier des +fragments, mettait une douce violence à emporter ma volonté, en parlait +à notre ami commun, Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les +publier dans le FIGARO. + +Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer +à la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et +peints _ad vivum_. + +Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de +ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman +ou d'une biographie contemporaine, qui se trouve être une page du +journal, employée comme document dans ce roman ou cette biographie. + +Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières +années, où nous n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la _note +d'après nature_; puis il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de +début, nos relations étaient très restreintes et, par conséquent, le +champ de nos observations assez borné[35]. + + E. DE G. + + + + +HISTOIRE + + + + +HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION[36] + + + + +HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE _LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION_ + + +Ceci n'est pas une préface. C'est un simple et court avertissement. + +Pour cet essai de reconstruction d'une société si proche tout à la fois +et si éloignée de nous, nous avons consulté environ quinze mille +documents contemporains: journaux, livres, brochures, etc. C'est dire +que derrière le plus petit fait avancé dans ces pages, derrière le +moindre mot, il est un document que nous nous tenons prêts à fournir à +la critique. C'est dire que cette histoire intime appartient, sinon à +l'histoire grave, au moins à l'histoire sérieuse. + +Si nous n'avons pas indiqué toutes nos sources, c'est qu'il eût fallu, +pour ce faire, doubler notre volume. Le public n'ignore pas que le +catalogue des journaux de la Révolution, dressé par Deschiens, forme +seul un volume in-8 de 465 pages. La conscience de n'avoir rien pris au +roman et de ne lui avoir rien donné, est notre seule excuse dans une +tentative si grande. + +Il nous reste à remplir un agréable devoir et à satisfaire notre +reconnaissance sans nous délier d'elle. Remercions tout haut les +obligeances. M. Peyrot possesseur d'une précieuse collection sur la +Révolution française l'a mise toute à notre disposition, avec un +empressement et une grâce de bon office qui méritent qu'on n'en soit pas +oublieux. Un savant trop modeste, M. Ménétrier, nous a communiqué livres +et renseignements, de la façon la plus aimable et la plus bienveillante. + +Un dernier mot. Pour être complète, l'histoire de la société française +pendant la Révolution, demande un autre volume l'Histoire de la société +française pendant le Directoire: l'accueil que fera le public à ce +premier volume décidera si nous irons jusqu'au bout de notre œuvre. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + 31 janvier 1854. + + * * * * * + +PRÉFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE_[37] + + +L'histoire de LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, n'a qu'à se +louer du public et de la critique: le public l'a lue; la critique en a +parlé. + +Des reproches qui ont été faits aux auteurs dans les journaux et les +revues, quelques-uns leur ont paru mériter plus particulièrement une +réponse. + +On a reproché aux auteurs de n'avoir point négligé l'anecdote, le +détail, le coin intime des hommes et des choses.--Les auteurs +répondront, pour leur défense, qu'ils ont été entraînés dans cette voie +par deux anecdotiers, leurs maîtres: Plutarque et Saint-Simon. + +On a reproché aux auteurs d'avoir donné un tableau du développement de +la prostitution pendant les années révolutionnaires, et de n'avoir point +imité la chasteté de plume de Tacite.--Les auteurs répondront que +l'historien des Césars n'a pas écrit l'histoire de la société romaine, +et que ceux-là qui veulent savoir les mœurs, aux temps des Néron et des +Locuste, se résignent à garder dans leur bibliothèque Juvénal à côté de +Tacite. + +On a reproché aux auteurs d'avoir placé, en 1789, la société française à +Paris, au lieu de l'avoir placée en province; on a reproché aux auteurs +«dont le nom semble révéler une vieille origine provinciale», d'avoir +commis ce contresens au mépris des traditions de famille.--Les auteurs +ont remonté leur famille: ils ont trouvé en 1789, leur grand-père Huot +de Goncourt, non en province, mais à Paris, député du Bassigni à +l'Assemblée nationale. + +On a reproché aux auteurs, ici, des opinions; là, des indifférences +politiques.--Les auteurs n'ont rien à répondre. + +Le public a paru désirer la preuve de tous les documents employés. Les +auteurs sont d'autant plus heureux de se rendre à ce vœu du public, que +le public appréciera plus nettement ainsi ce que coûte de recherches la +petite histoire. + +Les auteurs veulent, au bout de ces quelques lignes, assurer de leur +gratitude profonde M. François Barrière, qui, dans le JOURNAL DES DÉBATS +les a payés de deux années de veilles, et qui a bien voulu donner à leur +travail historique l'autorité d'une critique compétente et presque d'un +témoignage contemporain. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + 31 janvier 1855. + + + + +NOUVELLE PRÉFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA +RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE_[38] + + +L'histoire politique de la Révolution est faite et se refait tous les +jours. + +L'histoire sociale de la Révolution a été tentée pour la première fois +dans ces études qui ont aujourd'hui l'honneur d'une nouvelle édition: +l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, que va suivre +l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE, en ce moment sous +presse. + +Peindre la France, les mœurs, les âmes, la physionomie nationale, la +couleur des choses, la vie et l'humanité de 1789 à 1800,--telle a été +notre ambition. + +Pour cette nouvelle histoire, il nous a fallu découvrir les nouvelles +sources du Vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, à +tout ce monde de papier mort et méprisé jusqu'ici, aux autographes, aux +gravures, aux dessins, aux tableaux, à tous les monuments intimes qu'une +époque laisse derrière elle pour être sa confession et sa résurrection. + +Le public et la critique ont bien voulu nous tenir compte de notre +travail: nous les en remercions. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + Mai 1864. + + + + +PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[39] + + +Quand les civilisations commencent, quand les peuples se forment, +l'histoire est _drame_ ou _geste_. Qu'elle soit fable, qu'elle soit +roman, l'histoire est action. Qu'elle raconte Hercule ou Roland, elle +dit l'homme dans le mouvement et dans les entreprises de son corps; elle +le montre dans l'exercice de sa force; elle le représente en ses +dehors. + +Cependant il arrive que le monde s'apaise. Autour de l'homme, les choses +ont perdu leur violence. L'idée désarme le fait. L'âme de l'humanité se +recueille. Le _gnothi séauton_ des âges modernes renouvelle l'esprit mûr +des peuples. Hamlet est venu. La psychologie naît. L'analyse entre dans +la «caverne» de Bacon. Rousseau, Benjamin Constant, Chateaubriand, +Byron, récitant leur cœur, récitent le cœur humain. L'homme écoute en +lui. + +Par une évolution pareille et simultanée, l'histoire va du héros à +l'homme, de l'action au mobile, du corps à l'âme; et elle se tourne vers +cette biographie que Montaigne appelle «l'anatomie de la philosophie, +par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent». + +Les siècles qui ont précédé notre siècle ne demandaient à l'historien +que le personnage de l'homme, et le portrait de son génie. L'homme +d'État, l'homme de guerre, le poète, le peintre, le grand homme de +science ou de métier étaient montrés seulement en leur rôle, et comme en +leur jour public, dans cette œuvre et cet effort dont hérite la +postérité. Le XIXe siècle demande l'homme qui était cet homme d'État, +cet homme de guerre, ce poète, ce peintre, ce grand homme de science ou +de métier. L'âme qui était en cet acteur, le cœur qui a vécu derrière +cet esprit, il les exige et les réclame; et s'il ne peut recueillir tout +cet être moral, toute la vie intérieure, il commande du moins qu'on lui +en apporte une trace, un jour, un lambeau, une relique. + +Là est la curiosité nouvelle de l'histoire, et le devoir nouveau de +l'historien. Tout conspire à ce grand et légitime mouvement. Chaque jour +lui apporte sa sanction. Voilà que les plumes les plus illustres s'y +associent; voilà que les intelligences les plus sérieuses, séduites et +gagnées par la fragilité même d'aimables figures, pratiquent, dans une +amoureuse familiarité, et dans leurs grâces les plus secrètes, les âmes +charmantes d'un grand siècle. Et qu'est-ce donc cette science sans +dédains, cette peinture qui descend à tout sans s'amoindrir, cette +sagacité déductive, cette reconstruction du microcosme humain avec un +grain de sable? C'est l'histoire intime; c'est ce roman vrai que la +postérité appellera peut-être un jour l'_histoire humaine_. + +Mais où chercher les sources nouvelles d'une telle histoire? Où la +surprendre, où l'écouter, où la confesser? Où découvrir les images +privées? Où reprendre la vie psychique, où retrouver le for intérieur, +où ressaisir l'humanité de ces morts? Dans ce rien méprisé par +l'histoire des temps passés, dans ce rien, chiffon, poussière, jouet du +vent!--la lettre autographe. + +Qui révélera mieux que la lettre autographe la tête et le cœur de +l'individu? Quoi donc sera une déposition plus fidèle et plus indiscrète +du _moi_? Quoi donc, un battement plus plein et plus juste du pouls de +l'intelligence? Quoi donc, une manifestation plus émue de la +personnalité de l'âme pendant sa vie terrestre? Où l'homme enfin +avouera-t-il davantage l'homme, qu'en ces lignes échappées de sa main? + +Seule, la lettre autographe fera toucher du doigt le jeu nerveux de +l'être sous le choc des choses, la pesée de la vie, la tyrannie des +sensations. Seule, elle dira les penchants, les goûts, les inclinations, +les instincts, le secret conseil où se règlent les actions de l'homme. +Seule, elle dira le pourquoi et le comment de cette œuvre, de cette +volonté devenue fait. Seule, elle fera entrer dans l'esprit et dans +toute l'audace de l'idée. Seule, elle montrera sur le vif cette santé de +l'esprit: l'humeur. Seule, la lettre autographe sera le confessionnal +où vous entendrez le rêve de l’imagination de la créature, ses +tristesses et ses gaietés, ses fatigues et ses retours, ses défaillances +et ses orgueils, sa lamentation et son inguérissable espoir. + +Miroir magique où se passe l'intention visible, et la pensée nue! Ce +papier taché d'encre, c'est le greffe où est déposée l'âme humaine. +Quelle lumière dans la nuit du temps! Quelle survie de l'homme! Quelle +immortalité des grandeurs et des misères de notre nature! Quelle +résurrection,--la lettre autographe,--ce silence qui dit tout! + + * * * * * + +Nous tentons de reconstruire avec la lettre autographe, figure à figure, +un siècle que nous aimons. Nous essayons de ranimer ces hommes et ces +femmes, quelquefois avec une correspondance, trop souvent avec une +lettre. Hélas! le feu, la révolution, les épiciers ont fait nos +documents bien rares. + +Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici une suite de vies +entières. Nous ne voulons point redire les biographies déjà dites. Nous +voulons seulement ajouter aux recherches connues, aux documents publiés, +l'inconnu et l'inédit, nous réservant de raconter d'un bout à l'autre, +de peindre en pied, les personnages _oubliés ou dédaignés_ par +l'histoire. + +Si peu que vaille notre tentative, elle est digne de la clémence du +public. Elle mérite qu'on ne la chicane point trop sur son mode et son +ordre, et qu'on n'exige pas d'elle plus qu'il n'est juste. Les +autographes sont épars, disséminés par toute l'Europe. Les +collectionneurs ne possèdent qu'une lettre de chacun. Bien des ventes se +passent sans vous rien apporter sur l'homme que vous poursuivez. Il faut +courir les bibliothèques, acheter, obtenir communication, rassembler, +par mille moyens et par mille fatigues, les éléments uniques et +dispersés du travail. Grande tâche! pour laquelle nous avons plus +consulté peut-être notre zèle que nos forces. + +Voici donc notre butin: la première galerie d'un XVIIIe siècle peint par +lui-même, vingt portraits, ou bustes, ou médaillons nouveaux, et pris +dans le plus intime intérêt autobiographique. Le livre eût été +impossible, sans l'aide, le concours, les communications obligeantes des +amateurs d'autographes. Remercions donc de notre mieux M. F. Barrière, +M. le marquis de Flers, M. Boutron, M. Chambry, M. Dentu, M. Fossé +d'Arcosse, etc., qui ont bien voulu mettre leurs richesses à notre +disposition, et quelque prix à notre reconnaissance[40]. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + 30 octobre 1856. + + + + +HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE + +PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[41] + + +Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une +MARIE-ANTOINETTE que les récentes publications des _Archives_ de Vienne +n'ont pas sensiblement modifiée. + +En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine, la figure de +convention, l'espèce de fausse duchesse d'Angoulême, fabriquée par la +Restauration. Ils montrent une femme, une femme du XVIIIe siècle aimant +la vie, l'amusement, la distraction, ainsi que l'aime, ainsi que l'a +toujours aimée la jeunesse de la beauté, une femme un peu vive, un peu +folâtre, un peu moqueuse, un peu étourdie, mais une femme honnête, mais +une femme pure, qui n'a jamais eu, selon l'expression du prince de +Ligne, «qu'une coquetterie de Reine pour plaire à tout le monde». + +Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi, +lorsqu'elle arrive en France, lorsqu'elle tombe dans ce royaume du +_papillotage_ et du Plaisir, parmi cette génération de Françaises qui +semblent représenter la Déraison, dans l'agitation fiévreuse de leurs +existences futiles et vides. Demander à cette jeune fille d'échapper +entièrement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de n'appartenir +en rien à l'humanité de sa nouvelle patrie: c'est exiger de la Nature +qu'elle ait fait un miracle,--et elle n'en fait pas. + +Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des +lettres de Marie-Thérèse, lettres devenues des armes aux mains des +ennemis de la mémoire de la Reine, etc. Qu'y trouvons-nous? Ici la +sévère mère reproche à sa fille de monter à cheval, là d'aller au bal, +plus loin de porter des plumes extravagantes, plus loin encore d'acheter +des diamants. Elle la gronde «d'avoir de la curiosité et de ne +s'entretenir qu'avec de jeunes dames, de se laisser aller à des propos +inconséquents, de manquer de goût pour les occupations solides»... Je le +demande en conscience aux lecteurs sans passion politique, s'il existait +pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize à +vingt-cinq ans, un procès-verbal, jour par jour, de toutes les +_grogneries_ des vieux parents à propos de sa toilette, de son amour de +la danse, de sa naturelle envie de s'amuser et de plaire, le dossier +accusateur de cette jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que +celui de Marie-Antoinette? + + EDMOND DE GONCOURT. + + + + +LES MAÎTRESSES DE LOUIS XV + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[42] + + +En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous +étions imposée. L'histoire du XVIIIe siècle, que nous avons tenté +d'écrire, est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps, +chacune des révolutions d'état et de mœurs qui constituent le siècle, +depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre +conscience et selon nos forces. L'HISTOIRE DES MAÎTRESSES DE LOUIS XV +mène le lecteur de 1730 à 1775; l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE le mène +de 1775 à la Révolution; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA +RÉVOLUTION le mène de 1789 à 1794; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE +PENDANT LE DIRECTOIRE le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le siècle +tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de l'époque +qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle +contemporain et la patrie présente. + +Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu, +et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des +maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de +Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé +l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société +pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé +l'histoire de la Révolution. + +Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes +explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à +l'autorité d'une histoire nouvelle. + + * * * * * + +Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le +besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir; +quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses +origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la +chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux +générations, ce premier instinct, cette première révélation de +l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance. +L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines, +semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau. +C'est comme le bégayement du monde où, confusément, passent les rêves de +sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est +énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un +crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces +recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et +toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge: +l'Histoire commence par un conte épique. + +Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards +satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut +du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le +droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La +pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans +toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la +parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu +citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une +tribune où un homme, doué de cette harmonie des pensées et du ton que +les Latins appelaient _uberté_, vient plaider la gloire de son pays et +témoigner des grandes choses de son temps. + +Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la +jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini; +l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est +plus qu'un homme: et c'est l'homme même que l'histoire va peindre. Il +s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien +nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des +fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la +déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain. + +Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote, +oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite. +L'Histoire humaine, voilà l'histoire moderne; l'histoire sociale, voilà +la dernière expression de cette histoire. + +Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une +société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans +la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses +manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des +peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système +social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et +rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire +qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée +d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira +les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et +locales de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et +d'où sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce +caractère des nations, les mœurs qui commandent aux faits. Elle +retrouvera, sous la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et +présente que nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du +volcan de Naples. Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les +dieux lares et les religions familières. Elle entrera dans les intimités +et dans la confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission +d'évoquer. Elle représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de +ses entours, assis dans ce monde de choses, auquel un temps semble +laisser l'ombre et comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton +de l'esprit, l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à +la femme, cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui +a faite l'humanité moderne dans le gouvernement des mœurs et de +l'opinion publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères +et ses grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien +pour peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou +l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie +d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres +témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle +de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois +du monde antique. + +Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des +personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son +caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de +cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à +cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce +siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera +l'action et l'intérêt du récit, le chœur des idées et des passions +contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes, +les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le +portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera +comme en un grand exemple. + +Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une +société, il faudra que la patience et le courage de l'historien +demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à +toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans +lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son œuvre, divers +comme son œuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les +dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il +recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux +poètes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces +feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout +étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude: +brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé +ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux +confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il +demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité +intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et +le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet +historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout +chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au delà du papier imprimé ou +écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et +d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et +durer au regard, le bois, le cuivre, la laine même et la soie, le +ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le burin de ses +graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces reliques d'un +temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien cherchera et +trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette inspiration +d'un temps, sous la possession de son charme et de son sourire, que +l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que par les yeux +dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à son histoire +cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il aura voulu +peindre. + +Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette +assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont +indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les +devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos +ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que +nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin +Thierry. + + * * * * * + +Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: LES MAÎTRESSES DE +LOUIS XV, pour en définir la moralité et l'enseignement. + +La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la +Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même +règne de trois règnes de femmes, et la domination successive de la femme +des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: Mme de la +Tournelle; de la femme de la bourgeoisie: Mme de Pompadour; de la femme +du peuple: Mme du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de ces femmes +montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou du bas de la +société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses vanités, ses +illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses, ses +fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en +compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il +convaincra encore les favorites du XVIIIe siècle d'une autre œuvre de +destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la noblesse +française. Il rappellera comment, par les exigences de leur +toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles +obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces +trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que +Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur; +comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du +lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la +noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui +mourait sur les champs de bataille, et celle qui donnait à la province +l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les +calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva +comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789. + +Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute +liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés, +nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne +demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de +Louis XV, sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les +plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions +contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière +et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu +appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à +la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien +basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du +présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre +à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de +plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos, +grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur +lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le +plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de +Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,» +dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + Paris, février 1860. + +Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV[43], écrite il y a bien des +années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la +retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le +livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant +trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop d'_airs +de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les +relie. + +J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des +temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent +qu'elles jouent dans les événements humains; que les faits, quelquefois +arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se +précipitaient, sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de ces règnes +et de ces dominations de femmes. + +Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre, +ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de +leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes, +de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas +assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des +contemporains. + +Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop +écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait +chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une +méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés +pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de +l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les +notions et les livres vulgarisés. + +Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre, +lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette +nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes +personnages, la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé +d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette +couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à leur +attribuer, même aux époques les plus décadentes. + +Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en +deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants +l'un de l'autre et ayant pour titre: + + LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SŒURS. + + MADAME DE POMPADOUR. + + LA DU BARRY. + +Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées, +et qui sont, en ce siècle de la toute-puissance de la femme, «l'Histoire +de Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Août 1878. + + + + +LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[44] + + +Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a +porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses +aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain. +Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne +est sorti de lui et datera de lui. Il est une ère humaine, il est le +siècle français par excellence. + +Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les +historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la +considération et la dignité de leur œuvre historique. Il semble qu'ils +aient craint d'être notés de légèreté, en s'approchant de ce siècle dont +la légèreté n'est que la surface et le masque. + +Négligé par l'histoire, le XVIIIe siècle est devenu la proie du roman et +du théâtre, qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini +par en faire comme le siècle légendaire de l'opéra-comique. + +C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction +et de la convention, que nous entreprenons l'œuvre, dont ce volume est +le commencement. + +Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce +siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer +de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses +pensées, de sa sécheresse jusqu'à son cœur, de sa corruption jusqu'à sa +fécondité, de ses œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les +mœurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses mœurs. Nous voulons +aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les +choses de cette époque les raisons de cette époque et les causes de +cette humanité. Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie +individuelle et de la vie collective, par l'appréciation des habitudes, +des passions, des idées, des modes morales aussi bien que des modes +matérielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base +au sommet, du corps à l'âme. + +Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du +temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons +interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons +cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans +ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations qui rendent +au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus que souvenir +et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des greffes, dans +les échos des procès, dans les mémoires judiciaires, véritables archives +des passions humaines qui sont la confession du foyer. Aux éléments +usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les documents nouveaux, et +jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et sociale. + +Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de LA FEMME AU XVIIIe +SIÈCLE. Ces trois volumes seront: l'HOMME, l'ÉTAT, PARIS[45]; et notre +œuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui +peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir: l'HISTOIRE DE LA +SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + Paris, février 1862. + + + + +SOPHIE ARNOULD + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[46] + + +Nous achetâmes, il y a deux ans, chez M. Charavay, une liasse de +papiers,--ne sachant guère ce que nous achetions. Dans cette liasse se +trouvaient pêle-mêle des documents, des notes, des extraits, des +fragments, l'ébauche d'une étude sur Sophie Arnould, des mémoires +inachevés de la chanteuse, attribués par le manuscrit à Sophie +elle-même, enfin des copies de lettres de Sophie. + +Une lecture attentive de ces dernières amena la conviction dans notre +esprit: ces lettres étaient incontestablement de Sophie; mais si nous +n'avions pas de doute, le public avait le droit d'en avoir. Il fallait +les preuves. Les catalogues d'autographes nous les fournirent +immédiatement. Des copies que nous possédions, nous rencontrions des +extraits, publiés d'après les originaux, dans les catalogues de vente de +lettres du 3 février et du 14 mai 1845, du 16 avril 1849, du 10 mars +1847, du 2 mars 1854. Plus tard, une lettre dont nous faisions +l'acquisition, chez M. Laverdet, se trouvait être le double, exactement +textuel, d'une de nos copies; plus tard encore, une lettre de Sophie, +relative à la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, que voulait +bien nous communiquer M. Chambry, présentait la reproduction littérale +d'une autre de nos copies. L'authenticité était donc établie et +parfaite: c'étaient vingt-deux lettres inédites de Sophie à M. et à Mme +Bélanger, sauvées et retrouvées. + +Les Mémoires de Sophie,--ils ne vont malheureusement, ces Mémoires, que +de sa naissance à son enlèvement,--ont pour nous la même authenticité +historique. Il ne leur manque que la preuve des lettres, la preuve +autographe. Mais c'est le tour et l'esprit de Sophie Arnould, et son ton +et son accent. Cette voix même un peu enflée, ces parures de roman +qu'elle donne à sa jeunesse, ce rehaussement de sa famille, cette allure +moins libre et se guindant devant le public de sa vie, n'est-ce pas le +caractère et le goût propre des mémoires d'une comédienne qui se +confesse? Sophie n'affiche-t-elle pas, dans une lettre à Lauraguais, de +l'an VII, donnée dans ce volume, l'intention d'écrire l'histoire de ses +amours? Et si ces mémoires étaient fabriqués, pourquoi +s'arrêteraient-ils en chemin? Toutefois, n'ayant point derrière nous le +manuscrit autographe, nous n'avons osé hasarder aucun extrait; nous nous +sommes contentés de tirer de ces mémoires les faits qui amplifient, +certifient, contredisent, avec un accent de vérité incontestable, les +récits déjà publiés. + +Il fallait encore apporter à cette étude l'intérêt de tous les documents +autographes, que la bonne volonté des amateurs pouvait mettre à notre +disposition. Nous avons réussi, et nous remercions M. le marquis de +Flers, M. Chambry, M. Boutron, M. Fossé d'Arcosse, etc., de nous avoir +donné, d'avoir offert au public les restes et les reliques de ce rare et +charmant esprit. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + Paris, 12 janvier 1857. + +Postérieurement à la publication de la première édition de ce volume, +j'ai retrouvé, j'ai acquis le commencement des Mémoires _autographes_ de +Sophie Arnould[47]. Malheureusement, ce n'est qu'un très petit fragment. +Il y a en tout quatorze pages, dans lesquelles Sophie recommence trois +fois l'histoire de sa naissance et de ses premières années. Toutefois, +quelque incomplet que soit le manuscrit, son existence démontre que les +Mémoires annexés aux lettres n'ont pas été fabriqués, qu'ils ont été +bien réellement écrits par la célèbre actrice, à la sollicitation d'un +ami, d'un _teinturier_, d'un éditeur dont le nom est resté inconnu. + + E. G. + + Décembre 1876. + +Depuis la publication de cette préface de la seconde édition[48], j'ai +eu connaissance d'un article de l'AMATEUR D'AUTOGRAPHES (août 1878) dans +lequel M. Dubrunfaut avançait qu'on ne connaissait pas le manuscrit +autographe de Sophie Arnould. Si, sans aucun doute, du moins un fragment +incontestablement de la main de Sophie,--les quatorze pages que je +possède,--et où elle recommence trois fois l'histoire de sa naissance et +de ses premières années. Seulement, alors je croyais à une suite +autographe des Mémoires, peut-être perdue, peut-être enfouie dans +quelque collection inconnue; à l'heure présente je n'y crois plus guère; +je suis presque convaincu que la paresseuse artiste, que l'écriture +n'amusait pas, s'est arrêtée à la quatorzième page, et que les mémoires +manuscrits que j'ai entre les mains,--sauf le commencement,--par un +certain Talbot, sur la commande de Loiseau, n'ont pas été rédigés, +dis-je, sur un brouillon de la chanteuse, mais bien d'après ses +confidences et ses conversations. Cela est confirmé par le prospectus du +livre qui a seul paru et que je possède également. Et ce prospectus, je +le donne comme l'annonce d'un livre construit d'une manière assez +originale pour le temps, et qui devait contenir des lettres et des +documents que je ne retrouve pas dans les papiers de Talbot en ma +possession. + + + + +Prospectus. + + * * * * * + +HUIT CONTEMPORAINS, + +OU + +CORRESPONDANCE AUTOGRAPHE DE + +Sophie Arnould. + +ADANSON, philosophe naturaliste; +NOVERRE, maître de ballets; +Le comte de LAURAGUAIS-BRANCAS; +FAUJAS DE SAINT-FOND, naturaliste; +BEAUMARCHAIS; +Mme BEAUMARCHAIS; + +AVEC + +Feu BÉLANGER, architecte du roi, etc., etc., + +PRÉCÉDÉE D'UNE PARTIE DE LA VIE DE SOPHIE ARNOULD, ÉCRITE PAR ELLE-MÊME; + +D'UNE NOTICE HISTORIQUE SUR CHACUN DES PERSONNAGES PRÉCÉDENS; + +D'UN FAC-SIMILÉ DE CHACUNE DE LEURS ÉCRITURES; + +ET ORNÉE DE TROIS PORTRAITS, AU NOMBRE DESQUELS SE TROUVE CELUI DE +SOPHIE ARNOULD, DESSINÉ PAR BOIZOT. + + +La France, amusée dans son enfance par des hochets, bercée dans sa +jeunesse par des prestiges de gloire, et parvenue enfin à la raison de +l'âge mûr, s'est lassée de mensonges, d'illusions, de fables... + +Au lieu de cela, que nous ont offert les mémoires contemporains? +l'esprit de parti, les animosités particulières, les préjugés, l'intérêt +surtout, dénaturant, décolorant les faits, en publiant d'imaginaires... + +Les lettres familières nous semblent plus particulièrement destinées à +enrichir l'histoire de documents authentiques. Cet abandon de l'amitié, +cette causerie de l'intimité, n'admettent ni faussetés ni détours, et +comme l'on n'en soupçonne pas plus qu'on n'en redoute la publicité, les +pensées les plus secrètes s'y trahissent, l'esprit et le cœur s'y +montrent sans déguisement. + +Les lettres que nous annonçons au public sont déjà recommandables, comme +on le voit, par le nom des personnages qui les ont écrites, et dont nous +possédons les originaux; mais quand on apprendra qu'elles renferment +tout ce qu'il y a de plus instructif à la fois, de plus original et de +plus piquant; quand on saura que la science, la politique, la +littérature, y ont leur compte avec de nouveaux aperçus, quand on y +verra le vieux philosophe Adanson, l'homme le plus scientifique et le +plus profond qui fût jamais, s'enivrer des regards d'une Dervieux, et +tourner le fuseau presque à ses pieds; Noverre, déployer toutes les +ressources de l'imagination la plus riche; Mme Beaumarchais, effacer +presque les Ninon et les Sévigné; et cette brillante Sophie Arnould, +parer tour à tour son style de tout ce que l'esprit a de folle gaieté, +de tout ce que le cœur a de sentiments les plus exquis, révéler avec cet +abandon séduisant toutes les petites indiscrétions du boudoir et nous +initier aux mystères de l'alcôve, c'est alors surtout que nos lecteurs +nous sauront gré de notre entreprise. 2 vol. in-8, 12 francs. + +NOTA.--Cet ouvrage sera précédé d'une Correspondance de divers +particuliers de distinction avec Bélanger, puis d'un Discours sur +l'architecture et sur les arts en général par Bélanger, et de +différentes lettres du même à divers personnages. + +J'avais espéré découvrir dans les _Papiers de Bélanger_, acquis par le +Musée de la Ville de Paris, à la vente Dubrunfaut, quelques nouvelles +copies de lettres d'Adanson, de Noverre, de Beaumarchais, etc., donnant +des détails circonstanciés sur la chanteuse; mais, sauf quatre lignes +d'une lettre de «l'ami Moyreau», je n'ai rien trouvé que les éléments +d'une curieuse biographie de Bélanger, et des réflexions, des projets, +des mémoires de l'amant de Sophie sur le goût, sur l'établissement +d'échaudoirs, sur le prix du cuivre, sur les enterrements des condamnés +révolutionnaires. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Novembre 1884. + + + + +MADAME SAINT-HUBERTY + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[49] + + +Avec l'ambition de mettre dans mes biographies--un peu des Mémoires des +gens qui n'en ont pas laissé,--j'achetais, il y a une quinzaine +d'années, chez le bouquiniste bien connu de l'arcade Colbert, les +papiers de la Saint-Huberty. Peu à peu, avec le temps, à ces papiers se +joignaient les lettres de la chanteuse, que les hasards des ventes +amenaient en ma possession. Enfin, quand le paquet de matériaux +autographes et de documents émanant de la femme me paraissait suffisant, +je complétais mon étude par la lecture de tous les cartons de l'ancienne +Académie royale de musique, conservés aux Archives nationales, de ces +correspondances de directeurs, que je m'étonne de voir si peu +consultées, de ces rapports vous initiant à tous les détails secrets des +coulisses, au sens dessus dessous produit à Versailles par l'audition +d'un nouvel opéra,--et qui vous montrent Louis XVI avançant le conseil +des ministres, pour leur permettre d'assister à la représentation de +DIDON jouée pour la première fois par la Saint-Huberty. + + EDMOND DE GONCOURT. + + Auteuil, février 1880. + + + + +ART FRANÇAIS + + + + +LA PEINTURE À L'EXPOSITION DE 1855 + +PRÉFACE[50] + + +La peinture est-elle un livre? La peinture est-elle une idée? Est-elle +une voix visible, une langue peinte de la pensée? Parle-t-elle au +cerveau? Son but et son action doivent-ils être d'immatérialiser cela +qu'elle fait de couleurs, d'empâtements et de glacis? sa préoccupation +et sa gloire de mépriser ses conditions de vie, le sens naturel dont +elle vient, le sens naturel qui la perçoit. La peinture est-elle en un +mot un art spiritualiste? + +N'est-il pas plutôt dans ses destins et dans sa fortune de réjouir les +yeux, d'être l'animation matérielle d'un fait, la représentation +sensible d'une chose, et de ne pas aspirer beaucoup au delà de la +récréation du nerf optique? La peinture n'est-elle pas plutôt un art +matérialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de vivifier +par les intentions du dessin, le par dedans, le moral, le spirituel de +la créature? + +Autrement, qu'est le peintre?--Un esclave de la chimie, un homme de +lettres aux ordres d'essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher +les oreilles de l'âme, du bitume et du blanc d'argent, de l'outremer et +du vermillon. + +Croit-on, au reste, que ce soit abaisser la peinture que de la réduire à +son domaine propre, ce domaine que lui ont conquis le génie de ces +palettes immortelles: Véronèse, Titien, Rubens, Rembrandt, Vélasquez, +grands peintres, vrais peintres! flamboyants évocateurs des seules +choses évocables par le pinceau: le soleil et la chair!--ce soleil et +cette chair que la nature refusa toujours aux peintres spiritualistes, +comme si elle voulait les punir de la négliger et de la trahir. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + + + +L'ART DU XVIIIe SIÈCLE[51] + +PRÉFACE DE L'ÉDITION ORIGINALE + + +Le livre a été commencé par deux frères, en des années de jeunesse et de +bonne santé, avec la confiance de le mener à sa fin. Tout un mois, +chaque année, au sortir des noires et mélancoliques études de la vie +contemporaine, il était le travail dans lequel se recréait, comme en de +riantes vacances, leur goût du temps passé. Et il y avait entre eux +deux une émulation pour définir en une phrase, pour faire dire à un mot, +le _cela_ presque inexprimable qui est dans un objet d'art. C'était leur +livre préféré, le livre qui leur avait donné le plus de mal. + +Deux années encore, et l'histoire de l'art français du XVIIIe siècle, +dans toutes ses manifestations véritablement françaises, était terminée. +Une année allait paraître l'ÉCOLE DE WATTEAU, contenant les biographies +de Pater, de Lancret, de Portail, encadrées dans un historique de la +domination du Maître pendant tout le siècle. À cet avant-dernier +fascicule devait succéder, l'année suivante, un travail général sur la +sculpture du temps, où se serait détachée, comme l'expression la plus +originale de la sculpture rococo, la petite figure du sculpteur CLODION. + +Ces deux années n'ont pas été données à la collaboration des deux +frères. Le plus jeune est mort. Le vieux ne se sent pas le courage--et +pourquoi ne le dirait-il pas--le talent d'écrire, lui tout seul, les +deux études qui manquent au livre. Du reste, s'il s'en croyait capable, +un sentiment pieux que comprendront quelques personnes le pousserait, le +pousse aujourd'hui à vouloir qu'il en soit de ce livre, ainsi que de la +chambre d'un mort bien-aimé, où les choses demeurent telles que les a +trouvées la mort. + + EDMOND DE GONCOURT. + + + + +GAVARNI + +L'HOMME ET L'ŒUVRE + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[52] + + +Nous avons aimé, admiré Gavarni. + +Nous avons beaucoup vécu avec lui. Pendant de longues années, nous avons +été presque la seule intimité du misanthrope. Il éprouvait pour le plus +jeune de nous deux une sorte d'affection paternelle; et la solitude du +Point-du-Jour s'ouvrait à notre visite avec cet aimable mot d'accueil: +«Mes enfants, vous êtes la joie de ma maison!» + +Ce sont, dans leur vagabondage libre et leur franche expansion, les +causeries, les confidences de cette intimité que nous donnons ici. Ce +sont des journées entières passées ensemble, des soirées où nous nous +attardions, oublieux de l'heure et de la dernière gondole de Versailles; +ce sont les lentes et successives retrouvailles d'un passé, revenant à +Gavarni au coin de son feu, ou au détour d'une allée de son jardin,--une +biographie, pour ainsi dire parlée,--où la parole du causeur, de l'homme +qui se raconte, est notée avec la fidélité d'un sténographe. + +Le fils de Gavarni, Pierre Gavarni, que nous ne saurions trop remercier, +a complété notre travail sur la vie de son père, par la communication +entière de ses papiers. Il nous a confié ses fragments de mémoires, ses +carnets, ses notules, ses récits de voyages, ses cahiers de +mathématique, au parchemin graissé et noirci par une compulsation +continue, et où la littérature écrite à rebours se mêle aux X, enfin les +feuilles volantes qui livrent des épisodes de son existence. + +Gavarni, en effet, fut toujours très écrivassier de ses impressions, de +ses sensations, de ses aventures psychologiques, et, sauf les dernières +années de sa vieillesse, où le philosophe ne formule plus sur ses +journaux que des pensées,--toute sa vie, il l'a écrite. + +Nous trouvons, jeté sur un morceau de papier, avec le désordre d'une +note: + +_Il me manque le premier volume de ma vie d'enfant... J'ai presque tout +le reste en portefeuille... J'aimerais qu'on écrivît sans esprit. On ne +s'écrit pas, on s'imprime._[53] + +Le soir où il écrivait cela, Gavarni avait près de lui une maîtresse +d'ancienne date; et, pour se tenir compagnie, il avait tiré d'un tiroir +secret _un petit livre rouge, à coins usés, usés, usés_. + +Le volume laissé sur la table de nuit, il se faisait par avance une +joie, sa maîtresse couchée et endormie, de se plonger dans le petit +livre rouge _avec recueillement, solennité, religion_. + +Il y avait déjà quelque temps qu'il entendait, sans y prendre garde, +crier du papier derrière lui, quand il se retourna. + +_Elle en avait fait des papillotes_... Et c'étaient deux années de la +vie de Gavarni. + + * * * * * + +Donc il y a des années dans la vie de Gavarni dont les femmes ont fait +des papillotes, il y a encore des années égarées et perdues; mais, +malgré ces petits malheurs, nul artiste jusqu'ici, croyons-nous, n'a +laissé sur lui-même autant de documents que Gavarni. + +Et avec l'inconnu et l'inédit de ces documents authentiques et +sincères, nous essayons aujourd'hui, dans ce livre, de faire connaître à +la France son grand peintre de mœurs. + + EDMOND ET JULES DE GONCOURT. + + Auteuil, janvier 1870. + + + + +LA MAISON D'UN ARTISTE + +PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[54] + + +En ce temps, où les choses, dont le poète latin a signalé la +mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description +littéraire moderne, à l'histoire de l'Humanité, pourquoi n'écrirait-on +pas les mémoires des choses, au milieu desquelles s'est écoulée une +existence d'homme? + + EDMOND DE GONCOURT. + + Auteuil, ce 26 juin 1880. + + + + + +JAPONISME + + + + +L'ART INDUSTRIEL JAPONAIS + +FRAGMENTS D'UNE PRÉFACE INÉDITE D'UN OUVRAGE EN PRÉPARATION + + +Voici dans une vitrine un netzké en fer, signé par SHÛRAKU (de +Yedo),--un artiste vivant dans les premières années du XIXe siècle. + +En haut du netzké, un peu plus grand qu'une pièce de deux francs, se +voit incisée, dans le fer, une patte d'oiseau, une patte de grue; mais +de la grue absente, volante en dehors du petit rond de métal, il n'y a +que la patte--et ce qu'a représenté au milieu du tout petit disque noir +le ciseleur, le savez-vous?--c'est dans la damasquinure d'un miroitement +argenté, le reflet renversé de la grue, déjà montée dans le ciel, le +reflet sous la lumière de la lune, en une rivière, coupée par de grands +roseaux. + +Et penser qu'il existe de bons petits journalistes parisiens qui n'ont +pas assez d'ironies méprisantes pour l'art d'un pays, où les ouvriers +sont de tels poètes! + + * * * * * + +Il y a des années, par un après-midi d'hiver, je tombais chez M. Bing, +au moment où l'on déballait un arrivage du Japon. + +Parmi les menus objets réunis sur un plateau de laque, se trouvait une +petite écritoire de poche--qu'au Japon, ils appellent _yataté_ +(porte-flèche), composée d'un étui de la grosseur d'un gros sucre d'orge +contenant le pinceau de blaireau pour écrire, et d'un petit seau fermé, +où est renfermée l'espèce d'éponge en poil de lapin, imbibée d'encre de +Chine. La petite bimbeloterie fabriquée de deux morceaux de bambou +représentait des jeux d'enfants gravés en noir sur le jaune fauve du +bois, des jeux d'enfants n'ayant rien de bien remarquable, mais le +bibelot avait pour moi l'intérêt d'un objet usuel, ancien, et j'étais +confirmé dans cette supposition par une longue inscription gravée sous +le petit seau, et par un raccommodage,--un de ces raccommodages naïfs et +francs, ainsi qu'on a l'habitude de les faire, là-bas, aux objets d'une +certaine valeur. + +J'offris un prix qui ne fut pas accepté, et d'assez mauvaise humeur, +j'abandonnai l'écritoire,--toutefois avec le regret lancinant, qu'on a +tout le long du chemin, en s'en allant, à l'endroit des objets ayant en +eux une _attirance_ secrète, inexplicable. Et puis le regret de la chose +manquée devint dans la nuit un si violent désir de la posséder, que le +lendemain matin, je retournais chez M. Bing. L'écritoire était vendue à +M. Marquis, le chocolatier, collectionneur d'un goût supérieur dans +l'exotique, et qui a été un des premiers à posséder les plus beaux et +les plus curieux objets japonais. + +Deux ou trois années se passèrent, et un jour, M. Marquis se dégoûtait +de sa collection de l'extrême Orient, et je retrouvai la petite +écritoire de poche chez les Sichel, où je l'achetai. La pauvre écritoire +restait des années chez moi, très peu regardée par les amateurs, très +peu appréciée même par les Japonais, dont l'un cependant, M. Otsouka, +reconnut que c'était une écritoire du XVIIe siècle--personne au monde +n'ayant un soupçon de la main illustre qui avait fabriqué cette +_curiosité_. + +Enfin un jour, Hayashi, en train de visiter ma collection, tirait +l'écritoire d'un tiroir, et je voyais ses doigts pris d'un tremblement +religieux, comme s'ils touchaient une relique, et je l'entendais, le +Japonais, me dire d'une voix émotionnée: «Vous savez, vous possédez là +une chose... une chose très curieuse... une chose fabriquée par un des +quarante-sept ronins!» + +Et détachant une feuille de papier d'un cahier qu'il avait sur lui, il +me traduisait incontinent dessus l'inscription gravée sur le fond du +seau de l'écritoire. + +[Illustration: + +[Caractères japonais] | ten. | nom de séries d'années. + | wa. + | san. | 3e. + + + | ki. | + | | fin du printemps. + | shun. | + + + | ni. | + | | 2e mois. + | gatsu. | + + + | aka. | nom du maître + | ô. | des 47 ronins. + + + | shin. | sujet + + + | ô. | nom de famille + | taka. | du ronin. + + + | nobu. | prénom + | kiyo. | du ronin. + + + | horu. | + | | sculptée. + | korco. | +] + +Traduction qui peut se résumer ainsi: _Sculpté par Otaka Noboukiyo sujet +du prince Akao, en 1683, à la fin du printemps._ + +Oui, vraiment, cette écritoire, ce petit objet de la vie usuelle, a été +fabriqué par un vassal du prince Akao, par un de ces quarante-sept héros +qui se vouèrent à la mort pour venger leur seigneur et maître, par un de +ces hommes dont la mémoire est devenue une sorte de religion au Japon, +en ce pays, adorateur du _sublime_, et qui, au dire d'Hayashi, +n'accueille et n'aime de toute notre littérature européenne que les +drames de Shakespeare et la tragédie du CID, de Corneille. + + * * * * * + +Un curieux fait dans l'histoire de l'humanité que ce grand acte de +dévouement accompli dans une société féodale par toute une famille de +vassaux, et que, depuis deux siècles, le Japon célèbre par le théâtre, +le roman[55], l'image. + +Un _daimio_, du nom de Takumi-no-Kami, portant un message du mikado à la +cour de Yédo, fut cruellement offensé par Kolsuké, l'un des grands +fonctionnaires du Shogun[56]. On ne tire pas le sabre dans l'enceinte du +palais, sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens. +Takumi se contint à la première offense, mais à une seconde il ne fut +pas maître de lui, et courut sur son insulteur, qui, légèrement blessé, +put s'enfuir. + +Takumi fut condamné à s'ouvrir le ventre. Son château d'Akô fut +confisqué, sa famille réduite à la misère, et ses gentilshommes tombés à +l'état de _ronins_, de déclassés, de déchus, d'_épaves_, selon +l'expression japonaise. + +Mais Kuranosuké, le premier conseiller du daimio et quarante-six des +_samuraï_ attachés à son service, avaient fait le serment de venger leur +maître. Et le serment prononcé, ces hommes, pour endormir les défiances +de Kotsuké qui les faisait surveiller par ses espions à Kioto, se +séparèrent et se rendirent dans d'autres villes, sous des déguisements +de professions mécaniques. + +Kuranosuké fit mieux pour tromper Kotsuké. Il simula la débauche, +l'ivrognerie, à ce point, qu'un homme de Satzuma, le trouvant étendu +dans un ruisseau, à la porte d'une maison de thé, et le croyant +ivre-mort, lui cria: «Oh! le misérable, indigne du nom de Samouraï, qui, +au lieu de venger son maître, se livre aux femmes, au vin!» Et l'homme +de Satzuma, en lui disant cela, le poussait du pied et urinait sur sa +figure. + +Le fidèle serviteur poussa encore plus loin la sublimité de son +dévouement. Il accablait d'injures sa femme, la chassait ostensiblement +de sa maison, ne gardant auprès de lui que son fils aîné, âgé de seize +ans. + +Mais il faut lire le récit de cette comédie surhumaine dans le roman du +Japonais Tamenaga Schounsoui, et qui laisse bien loin derrière elle la +comédie de l'avilissement d'un Lorenzaccio, dans le proverbe d'Alfred de +Musset. + + * * * * * + +«Ah! pauvre créature que je suis! Quels heureux jours que ceux +d'autrefois, quand il ne trouvait à faire aucun reproche à sa femme!» +s'écrie la malheureuse épouse qui attribue les mauvais traitements de +son mari à un dérangement de la cervelle causé par la mort du prince. + +Et la femme retirée, toute sanglotante après avoir jeté un regard +d'ineffable tendresse sur l'apparent dormeur,--Kuranosuké se lève, sans +aucune trace d'ivresse dans les manières et avec des traits exprimant la +plus vive émotion. + +«Ô dieux, dit-il en gémissant, quelle fidélité! C'est plus que je n'en +peux supporter!» + +Pendant qu'il parlait, les larmes ruisselaient sur ses joues. + +«C'est le modèle des femmes. Au lieu de me blâmer de ce qui peut sembler +un crime de ma part, elle invente des excuses à ma conduite et prend +pour elle toute la faute. Je vais mettre un terme à cela sur-le-champ. +Elle ne sera pas témoin du rôle que j'ai à jouer pour faire réussir mon +plan. D'un autre côté, mes petits-enfants ne se souviendront pas de moi +comme d'un ivrogne imbécile. Je vais la renvoyer. Mais encore, comment +m'y prendrai-je?» + +Cet homme énergique et brave arpentait la chambre, et dans son +angoisse, il se tordait les bras et grinçait des dents. Tout sage qu'il +était, il avait oublié, en entreprenant de jouer le rôle d'un débauché, +qu'il lui serait impossible de fatiguer le dévouement de sa femme. Le +seul parti qu'il eût à prendre, était de lui donner une lettre de +divorce, et de l'envoyer avec ses plus jeunes enfants chez son père, +lequel comprendrait, il en était certain, la véritable raison qui le +poussait à agir ainsi et donnerait à la pauvre femme consolation et +conseil. + +À ce moment, il entendit la voix de ses enfants, et sa femme qui leur +disait très bas: + +--«Ne faites pas de bruit, mes petits; votre papa n'est pas bien, vous +le dérangeriez. + +--Est-ce qu'il a encore cette drôle de maladie de l'autre jour? demanda +l'aîné. + +--Chut! chut! dit la mère. Votre papa a beaucoup d'ennuis, et il ne faut +pas parler ainsi.» + +L'infortuné pensa à ses devoirs envers son prince mort, et s'armant +d'un cœur d'acier contre tout sentiment, il se recoucha et recommença à +faire semblant de sommeiller. + +--«Honorable mari, votre bain est prêt. + +--Mon bain? s'écria-t-il, en se levant et en prenant un flageolet, dont +il se mit à jouer. Puis brusquement: Je sors.» + +Il se dirigea vers la porte. Aussitôt sa femme ramassa son chapeau de +_ronin_, et le lui présenta à genoux, en disant: + +--«Honorable époux, mettez ceci. Vous avez des ennemis aux environs.» + +Kuranoské se retourna et lui dit: + +--«Assez. Vous causez trop. Je vous donnerai une lettre de divorce et +vous aurez à retourner chez votre père. Je vous accorderai la +permission de vous charger de nos deux plus jeunes enfants. Mon +domestique vous accompagnera.» + +Avant qu'elle eût pu répondre, il avait mis son chapeau et descendait le +sentier, en chancelant. Sa femme le regarda s'éloigner comme si elle +venait de s'éveiller d'un songe. + + * * * * * + +C'est alors que Kotsuké (_celui qui a commis un grand forfait, entend +dans le trottinement d'une souris les pas du vengeur_), tout à fait +rassuré par l'indignité de la vie de son ennemi, se relâchait de la +surveillance qu'il faisait exercer autour de son habitation, renvoyait +une partie de ses gardes. + +La nuit de la vengeance était enfin arrivée, et la voici telle que nous +la fait voir la suite des planches d'un album. Une froide nuit d'hiver +(décembre 1701) à l'heure du bœuf (2 heures du matin), dans une +tourmente de neige, les conjurés, vêtus d'un surtout noir et blanc pour +se reconnaître, et en dessous de toile d'acier, marchent silencieusement +vers le _yashki_ de l'homme dont ils se sont promis d'aller déposer la +tête sur le tombeau de leur seigneur. + +Ils escaladent la palissade. Ils enfoncent à coups de marteau la porte +intérieure. Ils égorgent les samouraïs de Kotsuké, dans l'effarement +grotesque de grosses femmes, se sauvant chargées d'enfants. Ils +poursuivent les fuyards jusque sur les poutres du plafond, d'où ils les +précipitent en bas. + +Mais de Kotsuké, point. On ne le trouve nulle part, et on désespérait +même de le découvrir, quand Kuranosuké, plongeant les mains dans son +lit, s'aperçoit que les couvertures sont encore chaudes. Il ne peut être +loin. On sonde les recoins à coups de lance et bientôt on le tire de sa +cachette,--un coffre à charbon,--déjà blessé à la hanche. + +Une planche en couleur nous montre le vieillard, habillé d'une robe de +satin blanc, et traîné tout tremblant devant le chef de l'expédition. + +À ce moment Kuranosuké se met à genoux devant le blessé, et après les +démonstrations de respect dues au rang élevé du vieillard, lui dit: +«Seigneur, nous sommes des hommes de Takumi-no-Kami. Votre Grâce a eu +une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En +bons et fidèles serviteurs nous vous conjurons de faire _hara-kiri_ +(s'ouvrir le ventre). Je vous servirai de second, et après avoir en +toute humilité recueilli la tête de Votre Grâce, j'irai la déposer en +offrande sur la tombe du seigneur Takumi.» + +Kotsuké ne se rendant pas à l'invitation qui lui était faite, Kuranosuké +lui coupait la tête avec le petit sabre qui avait servi à son maître à +s'ouvrir le ventre. + +Alors les 47 ronins se dirigeaient vers le petit cimetière du temple de +la Colline-du-Printemps, où reposait le seigneur d'Akô sous trois +couches de pierre, surmontées d'une plaque et de son épitaphe ainsi +conçue: + +_Le grand Samuraï, couché en paix... et qui durant sa vie jouit des +titres honorables de Majordome général et de +Grand-homme-ayant-le-privilège-d'audience-avec-le-Mikado_. + +Et leur offrande faite de la tête de Kotsuké, se regardant déjà comme +morts, ils demandaient aux bonzes de les ensevelir, et se rendaient au +tribunal. + +Condamnés sur l'avis de Hayashi Daigaku, chef des académiciens, consulté +par le pouvoir exécutif, les quarante-sept ronins s'ouvraient le ventre, +et enterrés autour du corps de leur maître, la sépulture du prince d'Akô +et de ses fidèles serviteurs devenait un lieu de pèlerinage. + + * * * * * + +Telle est l'histoire de ces quarante-sept hommes dont faisait partie le +fabricateur de la petite écritoire de poche. On conçoit, après le +déchiffrement de l'inscription par Hayashi, l'intérêt que j'eus à savoir +la part qu'il avait pu prendre à l'expédition contre la résidence de +Kotsuké; part dont je ne trouvais trace ni dans le roman de Tamenaga +Shounsoui, ni dans les légendes du vieux Japon de M. Mitfort; on +comprend la curiosité que j'éprouvai même à faire connaissance avec la +personne de mon artiste-héros, par un portrait, une figuration, une +représentation quelconque. + +Et je me mis à fouiller mes albums, et je trouvai le recueil qui porte +pour titre: _Sei tû Guishi deu_ (LES CHEVALIERS DU DEVOIR ET DU +DÉVOUEMENT), ou le peintre Kouniyoshi nous représente les ronins dans +l'action de l'attaque du yashki de Kotsuké: l'un portant une bouteille +d'alcool «pour panser les blessures et faire de grandes flammes afin +d'épouvanter l'ennemi», l'autre «tenant deux chandelles et deux épingles +de bambou pour servir de chandeliers», celui-ci éteignant avec de l'eau +les lampes et les braseros, celui-là ayant aux lèvres le sifflet «dont +les trois coups prolongés» doivent annoncer la découverte de Kotsuké; et +presque tous dans des poses de violence et d'élancement, brandissant à +deux mains des sabres et des lances, et tous enveloppés d'un morceau +d'étoffe de soie bleue, avec leurs lettres distinctives sur leurs +uniformes, leurs armes, leurs objets d'équipement, et tous ayant sur eux +un _yatate_, écritoire de poche, et dans leur manche un papier +expliquant la raison de l'attaque[57]. + +L'album, montré à Hayashi, en le priant de désigner Otaka dans les +quarante-sept ronins représentés, et en lui demandant s'il ne +connaissait pas quelque détail imprimé sur l'homme, il me dit en +feuilletant l'album: «Le voici, Otaka!... ou plutôt Quengo Tadao... car +il y a une défense d'indiquer les vrais noms des ronins, et ils sont +représentés avec les noms _défigurés_ qu'ils ont au théâtre.» Et disant +cela, Hayashi avait le doigt sur la planche, où est imprimé, en couleur, +un guerrier au casque bleu, au vêtement noir et blanc doublé de bleu, la +tête baissée, les deux mains sur le bois d'une lance, un pied en l'air, +un autre appuyé à plat sur le sol, et portant un furieux coup de haut +en bas. + +Puis comme Hayashi cherchait dans sa mémoire, s'il connaissait quelque +détail biographique sur Otaka, ses yeux s'arrêtant sur la demi-page de +caractères gravés au-dessus du guerrier, il s'écria: «Mais sa +biographie... la voici!» Et je la donne telle qu'il me l'a traduite +d'après le texte d'Ippitsou-an. + + _Tadao appartient héréditairement à une famille vassale de Akao. + Dès sa jeunesse, il se fit remarquer par son dévouement au maître, + tel qu'il n'y en a pas deux. Son talent dans la tactique et les + manœuvres de cavalerie lui fit un renom brillant. Après le + désastre de la maison de son maître, il est venu à Yedo, en cachant + au fond du cœur l'idée de la vengeance. Mais ouvertement il se + présenta comme artiste, se fit appeler Shiyó dans la société de + poésie, et fut ami de Kikakou, célèbre poète de ce temps. Il fut + admis également à la société de thé de Tchanoyu et fut élève de + Yamada Sôhen, célèbre maître de thé, qui connaissait Kira (Kotsuké) + assez intimement. Il parvint ainsi à se mettre au courant des + habitudes de son ennemi. Afin de se renseigner le mieux possible, + il se déguisa en marchand d'objets de bambou[58], et de balais, + qu'il offrait naturellement dans les meilleures conditions, et + fréquenta la résidence de Kira. Il sut ainsi que le 14e jour du 12e + mois, était le jour du grand nettoyage, et que ce jour le monde + s'enivre et dort de fatigue. C'est ainsi qu'il indiqua à Oishi la + nuit qu'il fallait choisir pour attaquer. Pendant ce combat, il fut + blessé dans les ténèbres de la nuit, et l'on croit que c'est + Kobayashi Heihati qui fut son adversaire._ + +On remarquera la phrase _se déguisa en marchand d'objets de bambou_, +qu'il lui arrivait de fabriquer lui-même, ainsi que le prouve la petite +écritoire de poche de ma collection. + + EDMOND DE GONCOURT. + + + + +NOTES: + +[1: Chez Dumineray, éditeur, 1851, un vol. in-18.] + +[2: EN 18.. paraissait dans la première huitaine de décembre avec cette +note au verso du titre: + +_Ce roman a été livré à l'impression le 5 novembre._ + +Sauf les couvertures, il était complètement imprimé le 1er décembre. + +Au reste,--qui le lira?] + +[3: Ce roman portait pour titre dans la première édition: LES HOMMES DE +LETTRES.] + +[4: E. Dentu, libraire-éditeur, 1860, un volume in-18.] + +[5: Édition illustrée de dix eaux-fortes, gravées par James Tissot, un +volume grand in-8°, publié chez G. Charpentier, 1875.] + +[6: Charpentier, libraire-éditeur, 1864. 1 vol. in-18.] + +[7: Maison Quantin, 1886, un volume des _Chefs-d'œuvre du roman +contemporain_, illustré de dix compositions par Jeanniot, gravées par +Muller, petit in-4°.] + +[8: G. Charpentier, 1877. 1 vol. in-18.] + +[9: Rapports des docteurs Lélut et Baillarger dans la _Revue +pénitentiaire_, t. II, 1845.--Exemples de folie pénitentiaire aux +États-Unis, cités par le _Dictionnaire de la politique_, de Maurice +Block.] + +[10: Charpentier, 1879, 1 vol. in-18.] + +[11: À propos de la réalité que j'ai mise autour de ma fabulation, je +tiens à remercier hautement M. Victor Franconi, M. Léon Sari, et les +frères Hanlon-Lee qui ne sont pas seulement les souples gymnastes que +tout Paris applaudit, mais qui raisonnent encore de leur art comme des +savants et des artistes.] + +[12: G. Charpentier, éditeur, 1882. 1 volume in-18.] + +[13: Cette expression, très blaguée dans le moment, j'en réclame la +paternité, la regardant, cette expression, comme la formule définissant +le mieux et le plus significativement le mode nouveau de travail de +l'école qui a succédé au romantisme: l'école du _document humain_.] + +[14: G. Charpentier et Cie, éditeurs, 1884. 1 vol. in-18.] + +[15: La langue française, d'après le dictionnaire de l'Académie, est +peut-être, de toutes les langues des peuples civilisés du monde, la +langue possédant le plus petit nombre de mots.] + +[16: Lettre de M. Taine, publiée dans l'ÉVÉNEMENT du 7 octobre 1883.] + +[17: CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE, par Sainte-Beuve, qui jette +en note, au bas de mes citations: «La nouveauté, une nouveauté +originale, c'est là, le point important et le secret des grands +succès.»] + +[18: Voir cette préface à l'autobiographie JOURNAL DES GONCOURT, +_Mémoires de la vie littéraire_.] + +[19: Librairie internationale A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1866. 1 +volume in-8°.] + +[20: Nous appelons l'attention du public sur cette date, qui a son +importance pour l'originalité de notre pièce.] + +[21: Dans la première édition d'HENRIETTE MARÉCHAL, nous avons dit, +d'après l'annonce des journaux de théâtre, que nous avions été reçus à +l'unanimité. C'est une erreur. Nous avons été simplement reçus, d'après +le renseignement officiel que nous communique l'archiviste du +Théâtre-Français, M. Léon Guillard.] + +[22: Voir les deux pièces que nous donnons à l'_Appendice_.] + +[23: Nous n'avons que le temps de remercier, en courant, MM. Jules +Janin, Théophile Gautier, Nestor Roqueplan, Paul de Saint-Victor, Ernest +Feydeau, Jules Vallès, Xavier Aubryet, Louis Ulbach, Francisque Sarcey, +Jouvin, Jules Richard, Jules Claretie, Camille Guinbut, Henri de +Bornier, et tous ceux que nous oublions.] + +[24: À propos de ceci, M. Feydeau, dans un remarquable article, +rappelait que ce fait d'une haute protection n'était pas nouveau; que M. +Augier avait eu besoin de la volonté de l'Empereur pour se faire rendre +par la censure le FILS DE GIBOYER; M. Alexandre Dumas fils, de +l'intervention de M. de Morny, pour faire lever l'interdiction de la +DAME AUX CAMÉLIAS.--Et puisque ici les noms de ces deux maîtres du +théâtre moderne viennent sous notre plume, disons à M. Émile Augier et à +M. Alexandre Dumas fils, combien nous avons été consolés par les bravos +donnés par eux à une pièce, qu'honorait encore l'applaudissement de Mme +Sand.] + +[25: E. Dentu, 1873. 1 vol. in-8°.] + +[26: Seul le titre a été changé. La pièce a été lue sous le titre de +MADEMOISELLE DE LA ROCHEDRAGON. Mais le matin de la lecture, sur +l'annonce des journaux, nous recevions la visite d'une personne qui nous +apprenait l'existence d'une marquise de la Rochedragon, d'une vieille +femme qui souffrait de l'idée de se voir affichée, imprimée. Nous +n'avions pu nous refuser à un changement de nom.] + +[27: M. Carvalho, alors directeur du Vaudeville, avait eu l'idée de +monter LA PATRIE EN DANGER, dans le temps où il jouait l'_Arlésienne_ +d'Alphonse Daudet.] + +[28: (Note de la seconde édition.) Un journal nous a accusé de nous être +inspiré pour le type de Boussanel du Cimourdain de M. Hugo; nous n'avons +qu'à répondre ceci: l'impression de notre pièce a précédé la publication +de QUATRE-VINGT-TREIZE. Mais un critique légitimiste ne nous a-t-il pas +sérieusement reproché d'avoir plagié MADAME BENOITON dans RENÉE +MAUPERIN, roman paru deux ou trois ans avant la représentation de M. +Sardou?] + +[29: G. Charpentier, 1879. 1 volume in-18.] + +[30: La NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE a été publiée dans l'_Éclair_. C'est +un petit proverbe spirituel, mais dont l'esprit a un peu trop la bouche +en cœur.] + +[31: Une lettre de M. Monval, archiviste de la Comédie-Française, qui a +bien voulu, deux fois, faire la recherche, me dit que la pièce de LA +NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, et celle des INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, +peut-être présentée en dernier lieu, sous le titre du RETOUR À ITHAQUE, +n'existent pas aux archives. Il se demande si les manuscrits n'auraient +pas été remis directement aux examinateurs qui les auraient égarés.] + +[32: Les journalistes qui me disaient que ma tentative était absurde, et +que seules les mœurs de la bourgeoisie présentaient de l'intérêt, ne se +doutaient guère, que plus de cent ans avant, quand paraissait MARIANNE, +les gazetiers jetaient à Marivaux qu'il n'y avait uniquement que les +aventures de l'aristocratie qui pouvaient intéresser le public, qu'au +fond les mœurs des bourgeois étaient de basses mœurs, indignes de la +lecture d'un homme qui se respecte.] + +[33: Ma préface imprimée, j'apprends que la NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, +une des deux pièces déposées par moi au Théâtre-Français, et que je +réclamais il y a trois mois, vient d'être vendue en vente publique, le +26 mai, à la vente de M. Aubry, libraire. Je signale le fait aux auteurs +qui, dans le temps, auraient déposé des pièces au Théâtre-Français, et +croiraient pouvoir les retirer à leur heure.] + +[34: G. Charpentier et Cie, éditeurs, 1887, 3 vol. in-18.] + +[35: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDÉES ET +SENSATIONS qui en étaient tirées, en les remettant à leur place et à +leur date.] + +[36: E. DENTU, libraire, 1854, 1 vol. in-8.] + +[37: E. DENTU, libraire, 1855, 1 vol. in-8.] + +[38: _Librairie académique_, DIDIER ET Cie, libraires-éditeurs, 1865, 2 +vol. in-18.] + +[39: E. DENTU (1857-1858), 2 vol. in-16.] + +[40: Note de la seconde édition. Des changements ont été apportés à la +première édition. Indépendamment de corrections et d'additions, des +notices qui ont pris ou doivent prendre leur place naturelle dans +d'autres livres, telles que les notices de Watteau, de la du Barry, de +la Camargo, ont été remplacées par des études sur Lagrenée l'aîné, sur +Collin d'Harleville, sur la comtesse d'Albany.] + +[41: G. CHARPENTIER, éditeur, 1878, 1 vol. grand in-8, illustré +d'encadrements de pages et de reproductions de tableaux, dessins, +gravures du temps.] + +[42: Librairie de FIRMIN DIDOT fils, frères et Cie, 1860, 2 volumes +in-8°.] + +[43: Addition à la préface de l'édition de 1860, qui se trouve dans +l'édition en trois volumes in-18, publiés par G. CHARPENTIER, +1878-1879.] + +[44: Librairie FIRMIN-DIDOT ET Cie, 1862, 1 volume in-8.] + +[45: Ces trois volumes sont restés à l'état de projets.] + +[46: POULET-MALASSIS et DE BROISE, 1861. 1 vol. in-18.] + +[47: Addition à la préface de la première édition, publiée dans +l'édition illustrée donnée par DENTU en 1877, petit in-4°.] + +[48: Addition à la préface de la première et de la deuxième édition, +donnée dans l'édition publiée par G. CHARPENTIER en 1885.] + +[49: DENTU, 1882, petit in-8° carré illustré.] + +[50: E. DENTU, libraire-éditeur, 1855. Brochurette tirée à 42 +exemplaires.] + +[51: Édition publiée chaque année par fascicules contenant quatre +eaux-fortes gravées par Jules de Goncourt, et imprimés par Perrin à 200 +exemplaires. DENTU, libraire-éditeur, 1859-1873.] + +[52: HENRI PLON, imprimeur-éditeur, 1873, 1 vol. in-8.] + +[53: Dans cette édition, tout cet inédit, pour mieux le faire sentir et +apprécier par le lecteur, nous le donnons en italique.] + +[54: G. CHARPENTIER, éditeur, 1881, 2 vol. in-18.] + +[55: LES FIDÈLES RONINS, roman historique japonais, par Tamenaga +Shounsoui, traduit sur la version anglaise de MM. Shionchiro Saito et +Edward Greey, par B. H. Gausseron. Quantin, 1882.] + +[56: TALES OF OLD JAPAN, by A.-B. Mitfort. London, Macmillan, 1871.] + +[57: C'était la copie des instructions rédigées par Kuranosuké, dont +l'original existerait encore au temple de la Colline-du-Printemps, et +qui, au milieu de recommandations relatives aux préparatifs du combat, à +l'échange des mots de passe, etc., etc., contient ce curieux paragraphe: +«Avant de partir, prenez médecine. Faites-le, que vous soyez bien +portant ou non. L'émotion subite rend souvent malade un homme robuste.»] + +[58: La date de la fabrication de l'objet, 1683, si elle est +juste,--l'exécution du prince d'Akô ayant eu lieu en 1690,--semblerait +indiquer que la petite écritoire fut exécutée, avant que Otaka fût ronin +et marchand d'objets de bambou, mais ainsi qu'au Japon, les gens, qui ne +font pas profession d'être artistes, sculptent des netzkés pour leur +plaisir. Otaka, plus tard, comme marchand d'objets de bambou, aurait +utilisé le talent d'agrément de sa jeunesse.] + +[57: C'était la copie des instructions rédigées par Kuranosuké, dont +l'original existerait encore au temple de la Colline-du-Printemps, et +qui, au milieu de recommandations relatives aux préparatifs du combat, à +l'échange des mots de passe, etc., etc., contient ce curieux paragraphe: +«Avant de partir, prenez médecine. Faites-le, que vous soyez bien +portant ou non. L'émotion subite rend souvent malade un homme robuste.»] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Préfaces et manifestes littéraires, by +Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES *** + +***** This file should be named 37051-0.txt or 37051-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/7/0/5/37051/ + +Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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