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+The Project Gutenberg EBook of Préfaces et manifestes littéraires, by
+Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Préfaces et manifestes littéraires
+
+Author: Edmond de Goncourt
+ Jules de Goncourt
+
+Release Date: August 12, 2011 [EBook #37051]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
+
+
+
+
+PRÉFACES ET MANIFESTES LITTÉRAIRES
+
+PAR
+
+EDMOND ET JULES DE GONCOURT
+
+PARIS
+
+G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
+
+1888
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+ROMANS ET NOUVELLES
+
+En 18..
+
+Charles Demailly
+
+Renée Mauperin
+
+Germinie Lacerteux
+
+La Fille Élisa
+
+Les Frères Zemganno
+
+La Faustin
+
+Chérie
+
+Quelques Créatures de ce temps
+
+
+THÉÂTRE
+
+Henriette Maréchal
+
+La Patrie en danger
+
+Théâtre: Henriette Maréchal.--La Patrie en danger
+
+
+AUTOBIOGRAPHIE
+
+Journal des Goncourt
+
+
+HISTOIRE
+
+Histoire de la Société française
+
+Portraits intimes du XVIIIe siècle
+
+Histoire de Marie-Antoinette
+
+Les Maîtresses de Louis XV
+
+La Femme au XVIIIe siècle
+
+Sophie Arnould
+
+Madame Saint-Huberty
+
+
+ART FRANÇAIS
+
+La Peinture à l'Exposition de 1855
+
+L'Art du XVIIIe siècle
+
+Gavarni
+
+La Maison d'un Artiste
+
+
+JAPONISME
+
+L'Art industriel japonais
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+Aujourd'hui que l'Œuvre des deux frères est terminé--l'un étant mort
+depuis des années, l'autre se trouvant trop vieux pour entreprendre à
+nouveau un travail d'imagination ou même un travail d'histoire de longue
+haleine,--il a paru intéressant au survivant de réunir, dans un volume,
+les préfaces et les manifestes littéraires, jetés en tête des diverses
+éditions de leurs livres.
+
+En effet c'est donner comme les bulletins des batailles que, depuis
+près de quarante ans, les deux frères ont livrées sur le terrain du
+roman, de l'histoire, du théâtre, de l'art français et japonais. C'est
+faire apprécier au lecteur l'ensemble de toutes les tentatives, dans
+lesquelles les auteurs se sont essayé à voir avec des yeux autres que
+ceux de tout le monde; à mettre en relief les grâces et l'originalité
+des arts mis au ban par les Académies et les Instituts; à découvrir le
+_caractère_ (la beauté) d'un paysage de la banlieue de Paris;--à
+apporter à une figure d'imagination la _vie vraie_, donnée par dix ans
+d'observations sur un être vivant (RENÉE MAUPERIN, GERMINIE LACERTEUX);
+à ne plus faire éternellement tourner le roman autour d'une amourette; à
+hausser le roman moderne à une sérieuse étude de l'amitié fraternelle,
+(LES FRÈRES ZEMGANNO) ou à une psychologie de la religiosité chez la
+femme (MADAME GERVAISAIS);--à introduire au théâtre une _langue
+littéraire parlée_;--à utiliser en histoire des matériaux historiques,
+restés sans emploi avant eux, (les lettres autographes, les tableaux,
+les gravures, l'objet mobilier);--tentatives enfin, où les deux frères
+ont cherché _à faire du neuf_, ont fait leurs efforts pour doter les
+diverses branches de la littérature de quelque chose, que n'avaient
+point songé à trouver leurs prédécesseurs.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Auteuil, septembre 1888.
+
+
+
+
+ROMANS ET NOUVELLES
+
+
+
+
+EN 18..[1]
+
+HISTOIRE D'UN PREMIER LIVRE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA DEUXIÈME ÉDITION
+
+
+Le 1er décembre 1851, nous nous couchions, mon frère et moi, dans le
+bienheureux état d'esprit de jeunes auteurs attendant, pour le jour
+suivant, l'apparition de leur premier volume aux étalages des libraires,
+et même assez avant dans la matinée du lendemain, nous rêvions
+d'éditions, d'éditions sans nombre... quand, claquant les portes,
+entrait bruyamment dans ma chambre le cousin Blamont, un ci-devant garde
+du corps, devenu un conservateur _poivre et sel_, asthmatique et rageur.
+
+--Nom de Dieu, c'est fait!--soufflait-il.
+
+--Quoi, c'est fait?
+
+--Eh bien, le coup d'État!
+
+--Ah! fichtre... et notre roman dont la mise en vente doit avoir lieu
+aujourd'hui!
+
+--Votre roman... un roman... la France se fout pas mal des romans...
+aujourd'hui, mes gaillards!--et par un geste qui lui était habituel,
+croisant sa redingote sur le ventre, comme on sangle un ceinturon, il
+prenait congé de nous, et allait porter la triomphante nouvelle, du
+quartier Notre-Dame-de-Lorette au faubourg Saint-Germain, en tous les
+logis de sa connaissance, encore mal éveillés.
+
+Nous nous jetions à bas de nos lits, et bien vite nous étions dans la
+rue.
+
+Dans la rue, les yeux aussitôt aux affiches--et égoïstement, nous
+l'avouons,--au milieu de tout ce papier fraîchement placardé, proclamant
+un changement de régime pour notre pays, nous cherchions «la nôtre
+d'affiche», l'affiche qui devait annoncer à Paris la publication d'EN
+18.., et apprendre à la France et au monde, les noms de deux hommes de
+lettres de plus: _MM. Edmond et Jules de Goncourt_.
+
+L'affiche manquait aux murs. Et la raison en était ceci: Gerdès, qui se
+trouvait à la fois, ô ironie! l'imprimeur de la REVUE DES DEUX MONDES et
+d'EN 18..; Gerdès, dont l'imprimerie avait été occupée par la troupe,
+hanté par l'idée qu'on pouvait prendre certaines phrases d'un chapitre
+politique du livre pour des allusions à l'événement du jour, et au fond
+tout plein de méfiance pour ce titre bizarre, incompréhensible,
+cabalistique, et dans lequel il craignait qu'on ne vît un rappel
+dissimulé du 18 brumaire; Gerdès, qui manquait d'héroïsme, avait, de
+son propre mouvement, jeté le paquet d'affiches au feu.
+
+C'était vraiment de la male-chance pour des auteurs de publier leur
+premier volume[2] juste le jour d'un coup d'État, et nous en fîmes
+l'expérience en ces semaines cruelles, où toute l'attention du public
+est à la politique.
+
+Et cependant nous eûmes une surprise. Le monde politique attendait
+curieusement le feuilleton de Janin. On croyait à une escarmouche de
+plume, à un feuilleton de combat des DÉBATS, sur n'importe quel thème, à
+un spirituel engagement de l'écrivain orléaniste avec le nouveau César.
+Par un hasard qui nous rendit bien heureux, le feuilleton de J. J.
+était consacré à EN 18.., spirituellement battu et brouillé avec LA
+DINDE TRUFFÉE de M. Varin, et LES CRAPAUDS IMMORTELS de MM. Clairville
+et Dumanoir.
+
+Jules Janin parlant tout le temps de notre livre, nous fouettait avec de
+l'ironie, nous pardonnait avec de l'estime et des paroles sérieuses, et
+présentait notre jeunesse au public en l'excusant, en lui serrant la
+main: une critique à la fois très blagueuse et très paternelle. Il
+disait:
+
+ Encore un mot, un mot sérieux, si je puis parler ici aux deux
+ frères, MM. Edmond et Jules de Goncourt. Ils sont jeunes, ils sont
+ hardis, ils ont le feu sacré; ils trouvent parfois des mots, des
+ phrases, des sons, des accents! je les loue et les blâme! Ils se
+ perdent de gaieté de cœur! Ils abusent déjà, les malheureux, des
+ plus charmantes qualités de l'esprit! Ils ne voient pas que ces
+ tristes excès les conduisent tout droit à l'abîme, au néant! Ils ne
+ comprennent pas que pour un curieux de ma sorte, un enthousiaste,
+ un fanatique de style qui se trouve content et satisfait, si par
+ hasard il rencontre en quelque tarte narbonnaise, un mot vrai, un
+ mot trouvé, le commun des lecteurs, le commun des martyrs, rassasié
+ de ces folies du style en délire, aussitôt les rejette et n'en veut
+ plus entendre parler, une fois qu'il a porté à ses lèvres ce
+ breuvage frelaté où se mêlent sans se confondre les plus extrêmes
+ saveurs. À quoi bon les excès de la forme que ne rachète pas la
+ moralité du fond? Que nous veulent ces audaces stériles, et quel
+ profit peuvent retirer de ces tentatives coupables, deux jeunes
+ gens que l'ardeur généreuse du travail et le zèle ardent de
+ l'inspiration pourraient placer si haut? Comment ce défi cruel à
+ leurs maîtres! Comment cette injure aux chefs-d'œuvre!...
+
+ ... Eh Dieu! il y a pourtant une page enchanteresse dans votre
+ livre, une certaine description du _Bas-Meudon_ qu'on voudrait
+ enlever de ces broussailles pour la placer dans un cadre à part, à
+ côté d'un paysage de Jules Dupré.
+
+Mais en dépit du feuilleton de J. J., si en faveur encore dans ces
+années, et si lu pendant ce mois de décembre 1851, nous vendions en
+tout, et pour tout, une soixantaine d'exemplaires de l'infortuné EN
+18..
+
+Quelques mois après, l'éditeur Dumineray, le seul éditeur parisien qui
+avait consenti à mettre son nom sur la couverture de notre bouquin, nous
+priait de le débarrasser du millier d'exemplaires restant, dont
+l'emmagasinement le gênait. Et l'édition rapportée chez nous, et jetée
+sur le carreau d'une mansarde, deux ou trois années après, comme nous
+étions montés dans cette mansarde, je ne sais plus pourquoi, nous nous
+mettions, chacun dans un coin, assis par terre, à relire un exemplaire
+ramassé dans le tas--et nous trouvions, ce jour-là, notre premier roman,
+si faible, si incomplet, si enfantin, que nous nous décidions à brûler
+le tas.
+
+ * * * * *
+
+Aujourd'hui que plus de trente ans se sont passés depuis l'autodafé d'EN
+18.., je n'estime pas beaucoup meilleur le volume, mais je le regarde,
+ainsi que Mme Sand m'a appris à le considérer, comme un intéressant
+embryon de nos romans de plus tard, comme un premier livre, contenant
+très curieusement en germe, les qualités et les défauts de notre talent,
+lors de sa complète formation,--en un mot, comme une curiosité
+littéraire, qui peut être l'amusement et l'instruction de quelques-uns.
+
+C'est mal fait, ce n'est pas fait, si vous le voulez, ce livre! mais les
+fières révoltes, les endiablés soulèvements, les forts blasphèmes à
+l'endroit des religions de toutes sortes, la crâne affiche
+d'indépendance littéraire et artistique, le hautain _révolutionnarisme_
+prêché en ces pages! Puis quelle recherche de l'érudition, quelle
+curiosité de la science,--et dans quelle littérature légère de débutant,
+trouverez-vous ce ferraillement des hautes conversations, cette
+prestidigitation des paradoxes, cette verve qui, plus tard, tout à fait
+maîtresse d'elle-même, enlèvera les morceaux de bravoure de CHARLES
+DEMAILLY et de MANETTE SALOMON;--et encore ce remuement des problèmes
+qu'agitent les bouquins les plus sérieux, et tout le long du volume, cet
+effort et cette aspiration des auteurs vers les sommets de la pensée?
+Oui, encore une fois, c'est bien entendu, un avorton de roman, mais déjà
+fabriqué à la façon sérieuse des romans d'à présent.
+
+Oh! ce qui fait le livre mauvais, je le sais mieux que personne! C'est
+une recherche agaçante de l'esprit, c'est un dialogue, dont la langue
+parlée est faite avec des phrases de livre, c'est un _caquetage_
+amoureux d'une fausseté insupportable, insupportable. Quant à notre
+style, il est encore bien trop plaqué du plus beau romantisme de 1830,
+de son clinquant, de son _similor_. On y compare le plus naturellement
+du monde la blancheur de la peau des femmes avec l'amalgatolithe, et les
+reflets bleuâtres de leur chevelure noire avec les aciers à la trempe
+de Coulauxa, etc., etc.
+
+Il existe un vice plus radical dans le style de ce roman d'EN 18.. Il
+est composé de deux styles disparates: d'un style alors amoureux de
+Janin, celui du frère cadet; d'un style alors amoureux de Théophile
+Gautier, celui du frère aîné;--et ces deux styles ne se sont point
+fondus, amalgamés en un style personnel, rejetant et l'excessif
+sautillement de Janin et la trop grosse matérialité de Gautier: un style
+dont Michelet voulait bien dire plus tard, qu'il donnait à voir, d'une
+manière toute spéciale, les objets d'art du XVIIIe siècle, un style
+peut-être trop ambitieux de choses impossibles, et auquel, dans une
+gronderie amicale, Sainte-Beuve reprochait de vouloir rendre _l'âme des
+paysages_, et de chercher à attraper _le mouvement dans la couleur_, un
+style enfin, tel quel, et qu'on peut juger diversement, mais un style
+arrivé à être bien un.
+
+Au fond, la grande faiblesse du livre, veut-on la savoir? la voici:
+quand nous l'avons écrit, nous n'avions pas encore la _vision directe_
+de l'humanité, la vision sans souvenirs et réminiscences aucunes d'une
+humanité apprise dans les livres. Et cette vision directe, c'est ce qui
+fait pour moi le romancier original.
+
+Tous ces défauts, je suis le premier à les reconnaître, mais aussi que
+de manières de voir, de systèmes, d'idées en faveur, à l'heure présente,
+auprès de l'attention publique, commencent à prendre voix, à balbutier
+dans ce méchant petit volume. On y rencontre et du _déterminisme_ et du
+_pessimisme_, et voire même du _japonisme_.
+
+Non vraiment, on ne peut nier aux auteurs un certain flair des goûts
+futurs de la pensée et de l'esprit français, en incubation dans l'air.
+Et, pressentiment bizarre, l'héroïne de ce livre se trouve être une
+espionne prussienne!
+
+Donc, après m'être longtemps refusé à la réédition de ce premier livre,
+sur une toute récente lecture, je me suis rendu aux aimables et
+pressantes instances du vaillant éditeur belge, désireux de le joindre
+dans sa bibliothèque aux premiers livres des _jeunes_ de ce temps.
+
+Je demande seulement comme une grâce à mon lecteur de demain, qu'au lieu
+et place de «_Kistemaeckers, Bruxelles_, 1884,» il veuille bien
+s'imaginer lire, sur la couverture du volume, le titre de la première
+édition:
+
+ PARIS
+
+ CHEZ DUMINERAY, ÉDITEUR,
+
+ RUE RICHELIEU, 52.
+
+ 1851
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+
+ Château de Jean d'Heurs, août 84.
+
+
+
+
+CHARLES DEMAILLY[3]
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+
+«Je dis en effet ce que je dis, et nullement ce qu'on assure que j'ai
+voulu dire, et je réponds encore moins de ce qu'on me fait dire, et que
+je ne dis point.»
+
+ LA BRUYÈRE[4].
+
+
+
+
+RENÉE MAUPERIN
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[5]
+
+
+RENÉE MAUPERIN, est-ce le vrai, est-ce le bon titre de ce livre? LA
+JEUNE BOURGEOISIE, le titre sous lequel mon frère et moi annoncions le
+roman, avant qu'il fût terminé, ne définissait-il pas mieux l'analyse
+psychologique que nous tentions, en 1864, de la jeunesse contemporaine?
+Mais à l'heure qu'il est, il est vraiment bien tard pour débaptiser le
+volume. Et, il m'est donné seulement aujourd'hui, de prévenir le
+lecteur que l'affabulation d'un roman à l'instar de tous les romans,
+n'est que secondaire dans cette œuvre.
+
+Ses auteurs, en effet, ont, préférablement à tout, cherché à peindre,
+avec le moins d'imagination possible, _la jeune fille moderne_, telle
+que l'éducation artistique et garçonnière des trente dernières années
+l'ont faite. Les auteurs se sont préoccupés, avant tout, de montrer _le
+jeune homme moderne_; tel que le font au sortir du collège, depuis
+l'avènement du roi Louis-Philippe, la fortune des doctrinaires, le règne
+du parlementarisme.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Ce 24 janvier 1875.
+
+
+
+
+GERMINIE LACERTEUX
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[6]
+
+
+Il nous faut demander pardon au public de lui donner ce livre, et
+l'avertir de ce qu'il y trouvera.
+
+Le public aime les romans faux: ce roman est un roman vrai.
+
+Il aime les livres qui font semblant d'aller dans le monde: ce livre
+vient de la rue.
+
+Il aime les petites œuvres polissonnes, les mémoires de filles, les
+confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se
+retrousse dans une image aux devantures des libraires: ce qu'il va lire
+est sévère et pur. Qu'il ne s'attende point à la photographie décolletée
+du Plaisir: l'étude qui suit est la clinique de l'Amour.
+
+Le public aime encore les lectures anodines et consolantes, les
+aventures qui finissent bien, les imaginations qui ne dérangent ni sa
+digestion ni sa sérénité: ce livre, avec sa triste et violente
+distraction, est fait pour contrarier ses habitudes et nuire à son
+hygiène.
+
+Pourquoi donc l'avons-nous écrit? Est-ce simplement pour choquer le
+public et scandaliser ses goûts?
+
+Non.
+
+Vivant au XIXe siècle, dans un temps de suffrage universel, de
+démocratie, de libéralisme, nous nous sommes demandé si ce qu'on appelle
+«les basses classes» n'avait pas droit au Roman; si ce monde sous un
+monde, le peuple, devait rester sous le coup de l'interdit littéraire et
+des dédains d'auteurs, qui ont fait jusqu'ici le silence sur l'âme et le
+cœur qu'il peut avoir. Nous nous sommes demandé s'il y avait encore pour
+l'écrivain et pour le lecteur, en ces années d'égalité où nous sommes,
+des classes indignes, des malheurs trop bas, des drames trop mal
+embouchés, des catastrophes d'une terreur trop peu noble. Il nous est
+venu la curiosité de savoir si cette forme conventionnelle d'une
+littérature oubliée et d'une société disparue, la Tragédie, était
+définitivement morte; si dans un pays sans caste et sans aristocratie
+légale, les misères des petits et des pauvres parleraient à l'intérêt, à
+l'émotion, à la pitié, aussi haut que les misères des grands et des
+riches; si, en un mot, les larmes qu'on pleure en bas, pourraient faire
+pleurer comme celles qu'on pleure en haut.
+
+Ces pensées nous avaient fait oser l'humble roman de SŒUR PHILOMÈNE, en
+1861; elles nous font publier aujourd'hui GERMINIE LACERTEUX.
+
+Maintenant, que ce livre soit calomnié: peu lui importe. Aujourd'hui que
+le Roman s'élargit et grandit, qu'il commence à être la forme sérieuse,
+passionnée, vivante, de l'étude littéraire et de l'enquête sociale,
+qu'il devient, par l'analyse et par la recherche psychologique,
+l'Histoire morale contemporaine; aujourd'hui que le Roman s'est imposé
+les études et les devoirs de la science, il peut en revendiquer les
+libertés et les franchises. Et qu'il cherche l'Art et la Vérité; qu'il
+montre des misères bonnes à ne pas laisser oublier aux heureux de Paris;
+qu'il fasse voir aux gens du monde ce que les dames de charité ont le
+courage de voir, ce que les Reines autrefois faisaient toucher de l'œil
+à leurs enfants dans les hospices: la souffrance humaine, présente et
+toute vive, qui apprend la charité; que le Roman ait cette religion que
+le siècle passé appelait de ce vaste et large nom: _Humanité_;--il lui
+suffit de cette conscience: son droit est là.
+
+ Paris, octobre 1861.
+
+ * * * * *
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[7]
+
+22 _juillet_ 1862.--La maladie fait, peu à peu, dans notre pauvre Rose,
+son travail destructeur. C'est comme une mort lente et successive des
+manifestations presque immatérielles qui émanaient de son corps. Sa
+physionomie est toute changée. Elle n'a plus les mêmes regards, elle
+n'a plus les mêmes gestes; et elle m'apparaît comme se dépouillant,
+chaque jour, de ce quelque chose d'humainement indéfinissable qui fait
+la personnalité d'un vivant. La maladie, avant de tuer quelqu'un,
+apporte à son corps de l'inconnu, de l'étranger, du _non lui_, en fait
+une espèce de nouvel être, dans lequel il faut chercher l'ancien...
+celui dont la silhouette animée et affectueuse n'est déjà plus.
+
+ * * * * *
+
+31 _juillet_.--Le docteur Simon va me dire, tout à l'heure, si notre
+vieille Rose vivra ou mourra. J'attends son coup de sonnette, qui est
+pour moi celui d'un jury des assises rentrant en séance... «C'est fini,
+plus d'espoir, une question de temps. Le mal a marché bien vite. Un
+poumon est perdu et l'autre tout comme...» Et il faut revenir à la
+malade, lui verser de la sérénité avec notre sourire, lui faire espérer
+sa convalescence dans tout l'air de nos personnes... Puis une hâte nous
+prend de fuir l'appartement, et cette pauvre femme. Nous sortons, nous
+allons au hasard dans Paris...; enfin, fatigués, nous nous attablons à
+une table de café. Là, nous prenons machinalement un numéro de
+l'ILLUSTRATION, et sous nos yeux tombe le mot du dernier rébus: _Contre
+la mort, il n'y a pas d'appel!_
+
+ * * * * *
+
+_Lundi_ 11 _août_.--La péritonite s'est mêlée à la maladie de poitrine.
+Elle souffre du ventre affreusement, ne peut se remuer, ne peut se tenir
+couchée sur le dos ou le côté gauche. La mort, ce n'est donc pas assez!
+il faut encore la souffrance, la torture, comme le suprême et implacable
+finale des organes humains... Et elle souffre cela, la pauvre
+malheureuse! dans une de ces chambres de domestiques, où le soleil,
+donnant sur une tabatière, fait l'air brûlant comme en une serre
+chaude, et où il y a si peu de place, que le médecin est obligé de poser
+son chapeau sur le lit... Nous avons lutté jusqu'au bout pour la garder,
+à la fin il a fallu se décider à la laisser partir. Elle n'a pas voulu
+aller à la maison Dubois, où nous nous proposions de la mettre: elle y a
+été voir, il y a de cela vingt-cinq ans, quand elle est entrée chez
+nous; elle y a été voir la nourrice d'Edmond qui y est morte, et cette
+maison de santé lui représente la maison où l'on meurt. J'attends Simon,
+qui doit lui apporter son billet d'entrée pour Lariboisière. Elle a
+passé presque une bonne nuit. Elle est toute prête, gaie même. Nous lui
+avons de notre mieux tout voilé. Elle aspire à s'en aller. Elle est
+pressée. Il lui semble qu'elle va guérir là. À deux heures, Simon
+arrive: «Voici, c'est fait...» Elle ne veut pas de brancard pour partir:
+«Je croirais être morte!» a-t-elle dit. On l'habille. Aussitôt hors du
+lit, tout ce qu'il y avait de vie sur son visage, disparaît. C'est comme
+de la terre qui lui monterait sous le teint. Elle descend dans
+l'appartement. Assise dans la salle à manger, d'une main tremblotante et
+dont les doigts se cognent, elle met ses bas, sur des jambes comme des
+manches à balai, sur des jambes de phtisique. Puis, un long moment, elle
+regarde les choses avec ces yeux de mourant qui paraissent vouloir
+emporter le souvenir des lieux qu'ils quittent, et la porte de
+l'appartement, en se fermant sur elle, fait un bruit d'adieu. Elle
+arrive au bas de l'escalier, où elle se repose un instant sur une
+chaise. Le portier lui promet, en goguenardant, la santé dans six
+semaines. Elle incline la tête en disant un oui, un oui étouffé... Le
+fiacre roule. Elle se tient de la main à la portière. Je la soutiens
+contre l'oreiller qu'elle a derrière le dos. De ses yeux ouverts et
+vides, elle regarde vaguement défiler les maisons, elle ne parle
+plus... Arrivée à la porte de l'hôpital, elle veut descendre sans qu'on
+la porte: «Pouvez-vous aller jusque-là?» dit le concierge. Elle fait un
+signe affirmatif et marche. Je ne sais vraiment où elle a ramassé les
+dernières forces avec lesquelles elle va devant elle. Enfin nous voilà
+dans la grande salle, haute, froide, rigide et nette, où un brancard
+tout prêt attend au milieu. Je l'assieds dans un fauteuil de paille près
+d'un guichet vitré. Un jeune homme ouvre le guichet, me demande le nom,
+l'âge... couvre d'écritures, pendant un quart d'heure, une dizaine de
+feuilles de papier, qui ont en tête une image religieuse. Enfin c'est
+fini, je l'embrasse... Un garçon la prend sous un bras, la femme de
+ménage sous l'autre. Alors je n'ai plus rien vu.
+
+ * * * * *
+
+_Jeudi_ 14 _août_.--Nous allons à Lariboisière. Nous trouvons Rose,
+tranquille, espérante, parlant de sa sortie prochaine,--dans trois
+semaines au plus,--et si dégagée de la pensée de la mort, qu'elle nous
+raconte une furieuse scène d'amour qui a eu lieu hier entre une femme
+couchée à côté d'elle et un frère des écoles chrétiennes, qui est encore
+là aujourd'hui. Cette pauvre Rose est la mort, mais la mort tout occupée
+de la vie.
+
+Voisine de son lit se trouve une jeune femme qu'est venu voir son mari,
+un ouvrier, et auquel elle dit: «Va, aussitôt que je pourrai marcher, je
+me promènerai tant dans le jardin, qu'ils seront bien forcés de me
+renvoyer!» Et la mère ajoute: «L'enfant demande-t-il quelquefois après
+moi?
+
+--Quelquefois, comme ça», répond l'ouvrier.
+
+ * * * * *
+
+_Samedi_ 16 _août_.--Ce matin, à dix heures, on sonne. J'entends un
+colloque à la porte entre la femme de ménage et le portier. La porte
+s'ouvre. Le portier entre tenant une lettre. Je prends la lettre; elle
+porte le timbre de Lariboisière. Rose est morte ce matin à sept heures.
+
+Pauvre fille! C'est donc fini! Je savais bien qu'elle était condamnée;
+mais l'avoir vue jeudi, si vivante encore, presque heureuse, gaie... Et
+nous voilà tous les deux marchant dans le salon avec cette pensée que
+fait la mort des personnes: Nous ne la reverrons plus!--une pensée
+machinale et qui se répète sans cesse au dedans de vous. Quel vide! quel
+trou dans notre intérieur! Une habitude, une affection de vingt-cinq
+ans, une fille qui savait notre vie, ouvrait nos lettres en notre
+absence, à qui nous racontions nos affaires. Tout petit, j'avais joué au
+cerceau avec elle, et elle m'achetait, sur son argent, des chaussons aux
+pommes dans nos promenades. Elle attendait Edmond jusqu'au matin pour
+lui ouvrir la porte de l'appartement, quand il allait, en cachette de
+ma mère, au bal de l'Opéra... Elle était la femme, la garde-malade
+admirable, dont ma mère en mourant avait mis les mains dans les
+nôtres... Elle avait les clefs de tout, elle menait, elle faisait tout
+autour de nous. Depuis vingt-cinq ans, elle nous bordait tous les soirs
+dans nos lits, et tous les soirs c'étaient les mêmes plaisanteries sur
+sa laideur et la disgrâce de son physique... Chagrins, joies, elle les
+partageait avec nous. Elle était un de ces dévouements dont on espère la
+sollicitude pour vous fermer les yeux. Nos corps, dans nos maladies,
+dans nos malaises, étaient habitués à ses soins. Elle possédait toutes
+nos manies. Elle avait connu toutes nos maîtresses. C'était un morceau
+de notre vie, un meuble de notre appartement, une épave de notre
+jeunesse, je ne sais quoi de tendre et de grognon et de _veilleur_ à la
+façon d'un chien de garde que nous avions l'habitude d'avoir à côté de
+nous, autour de nous, et qui semblait ne devoir finir qu'avec nous. Et
+jamais nous ne la reverrons! Ce qui remue dans l'appartement, ce n'est
+plus elle; ce qui nous dira bonjour le matin, en entrant dans notre
+chambre, ce ne sera plus elle! Grand déchirement, grand changement dans
+notre vie, et qui nous semble, je ne sais pourquoi, une de ces coupures
+solennelles de l'existence où, comme dit Byron, les destins changent de
+chevaux.
+
+ * * * * *
+
+_Dimanche_ 17 _août._--Ce matin, nous devons faire toutes les tristes
+démarches. Il faut retourner à l'hôpital, rentrer dans cette salle
+d'admission, où, sur le fauteuil contre le guichet, il me semble revoir
+le spectre de la maigre créature que j'y ai assise, il n'y a pas huit
+jours. «Voulez-vous reconnaître le corps?» me jette d'une voix dure le
+garçon. Nous allons au fin fond de l'hôpital, à une grande porte
+jaunâtre sur laquelle il y a écrit en grosses lettres noires:
+_Amphithéâtre_. Le garçon frappe. La porte s'entr'ouvre au bout de
+quelque temps, et il en sort une tête de garçon boucher, le brûle-gueule
+à la bouche: une tête où le belluaire se mêle au fossoyeur. J'ai cru
+voir au Cirque l'esclave qui recevait les corps des gladiateurs,--et lui
+aussi reçoit les tués de ce grand cirque: la société. On nous a fait, un
+long moment attendre, avant d'ouvrir une autre porte, et pendant ces
+minutes d'attente, tout notre courage s'en est allé, comme s'en va,
+goutte à goutte, le sang d'un blessé s'efforçant de rester debout.
+L'inconnu de ce que nous allions voir, la terreur d'un spectacle vous
+déchirant le cœur, la recherche de ce visage au milieu d'autres corps,
+l'étude et la reconnaissance de ce pauvre corps, sans doute défiguré,
+tout cela nous a fait lâches comme des enfants. Nous étions à bout de
+force, à bout de volonté, à bout de tension nerveuse, et quand la porte
+s'est ouverte, nous avons dit: «Nous enverrons quelqu'un», et nous nous
+sommes sauvés... De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un
+fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide.
+Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui
+semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce
+phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé,
+que la Mort y ouvre comme un bureau.
+
+Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,--que de papier, mon
+Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!--de la pièce à côté
+un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach,
+accroché au mur, le nom du saint du jour et le donner à son enfant. En
+passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la
+feuille de papier, où l'on inscrit la morte.
+
+Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser
+ses hardes, démêler l'entassement des choses, des fioles, des linges que
+fait la maladie... remuer de la mort enfin. Ç'a été affreux de rentrer
+dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit
+entr'ouvert, les miettes de pain de son repas. J'ai jeté la couverture
+sur le traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.
+
+ * * * * *
+
+_Lundi_ 18 _août._--... La chapelle est à côté de l'amphithéâtre. À
+l'hôpital, Dieu et le cadavre voisinent. À la messe dite pour la pauvre
+femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres qui
+bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité
+de salut dans cette adjonction: c'est la fosse commune de la prière...
+Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu'elle
+a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de
+dix-neuf ans, élevée chez les sœurs de Saint-Laurent: pauvre petite
+fillette étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop
+grosse pour le corps, le torse déjeté, l'air d'une Mayeux, triste reste
+de toute cette famille poitrinaire attendue par la Mort et dès
+maintenant touchée par elle,--avec, en ses doux yeux, déjà une lueur
+d'outre-vie.
+
+Puis, de la chapelle, au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une
+nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et
+qui n'en finit pas dans la boue... Enfin les psalmodies des prêtres, et
+le cercueil, que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort,
+au bout de cordes, comme une pièce de vin qu'on descend à la cave.
+
+ * * * * *
+
+_Mercredi_ 20 _août_.--Il me faut encore retourner à l'hôpital. Car
+entre la visite, que j'ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort, un
+jour après, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée,
+mais qui revient toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne
+sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains
+d'apprendre. Il ne me paraît pas qu'elle soit morte; j'ai seulement
+d'elle le sentiment d'une personne disparue. Mon imagination va à ses
+dernières heures, les cherche à tâtons, les reconstruit dans la nuit, et
+elles me tourmentent de leur horreur voilée, ces heures!... j'ai besoin
+d'être fixé. Enfin, ce matin, je prends mon courage à deux mains. Et je
+revois l'hôpital, et je revois le concierge rougeaud, obèse, puant la
+vie comme on pue le vin; et je revois ces corridors où de la lumière du
+matin tombe sur la pâleur de convalescentes souriantes...
+
+Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On
+ouvre et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une
+Vierge est posée sur une sorte d'autel. Aux murs de la pièce exposée au
+nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi,
+deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches, qui semblent,
+là toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte
+derrière moi, d'une petite pièce où le soleil donne en plein, il
+m'arrive des caquetages de sœurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons
+petits éclats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations
+fraîches: un bruit de volière ensoleillée... Des sœurs en blanc, à
+coiffe noire, passent et repassent; une s'arrête devant ma chaise. Elle
+est petite, mal venue, avec une figure laide et tendre, une pauvre
+figure à la grâce de Dieu. C'est la mère de la salle Saint-Joseph. Elle
+me raconte comment Rose est morte, ne souffrant pour ainsi dire plus, se
+trouvant mieux, presque bien, toute remplie de soulagement et
+d'espérance. Le matin, son lit refait, sans se voir du tout mourir,
+soudainement elle s'en est allée dans un vomissement de sang qui a duré
+quelques secondes. Je suis sorti de là, rasséréné, délivré de l'horrible
+pensée qu'elle avait eu l'avant-goût de la mort, la terreur de son
+approche.
+
+ * * * * *
+
+_Jeudi_ 21 _août._
+
+... Au milieu du dîner rendu tout triste par la causerie qui va et
+revient sur la morte, Maria, qui est venue dîner ce soir, après deux ou
+trois coups nerveux du bout de ses doigts sur le crépage de ses blonds
+cheveux bouffants, s'écrie: «Mes amis, tant que la pauvre fille a vécu,
+j'ai gardé le secret professionnel de mon métier... Mais maintenant
+qu'elle est en terre, il faut que vous sachiez la vérité.»
+
+Et nous apprenons sur la malheureuse des choses qui nous coupent
+l'appétit, en nous mettant dans la bouche l'amertume acide d'un fruit
+coupé avec un couteau d'acier. Et toute une existence inconnue, odieuse,
+répugnante, lamentable, nous est révélée. Les billets qu'elle a signés,
+les dettes qu'elle a laissées chez tous les fournisseurs, ont le dessous
+le plus imprévu, le plus surprenant, le plus incroyable. Elle
+entretenait des hommes, le fils de la crémière, auquel elle a meublé une
+chambre, un autre auquel elle portait notre vin, des poulets, de la
+victuaille... Une vie secrète d'orgies nocturnes, de découchages, de
+fureurs utérines qui faisaient dire à ses amants: «Nous y resterons,
+elle ou moi!» Une passion, des passions à la fois de toute la tête, de
+tout le cœur, de tous les sens, et où se mêlaient toutes les maladies de
+la misérable fille, la phtisie qui apporte de la fureur à la jouissance,
+l'hystérie, un commencement de folie. Elle a eu avec le fils de la
+crémière deux enfants, dont l'un a vécu six mois. Il y a quelques
+années, quand elle nous a dit qu'elle allait dans son pays, c'était pour
+accoucher. Et à l'égard de ces hommes, c'était une ardeur si
+extravagante, si maladive, si démente, qu'elle--l'honnêteté en personne
+autrefois--nous volait, nous prenait des pièces de vingt francs sur des
+rouleaux de cent francs, pour que les amoureux qu'elle payait, ne la
+quittassent pas. Or, après ces malhonnêtes actions involontaires, ces
+petits crimes arrachés à sa droite nature, elle s'enfonçait en de tels
+reproches, en de tels remords, en de telles tristesses, en de tels noirs
+de l'âme, que dans cet enfer, où elle roulait de fautes en fautes,
+désespérée et inassouvie, elle s'était mise à boire pour échapper à
+elle-même, se sauver du présent, se noyer et sombrer quelques heures
+dans ces sommeils, dans ces torpeurs léthargiques qui la vautraient
+toute une journée en travers d'un lit, sur lequel elle échouait en le
+faisant. La malheureuse! que de prédispositions et de motifs et de
+raisons, elle trouvait en elle pour se dévorer et saigner en dedans:
+d'abord le repoussement par moments d'idées religieuses avec les
+terreurs d'un enfer de feu et de soufre; puis la jalousie, cette
+jalousie toute particulière qui, à propos de tout et de tous,
+empoisonnait sa vie; puis, puis... puis le dégoût que les hommes, au
+bout de quelque temps, lui témoignaient brutalement pour sa laideur, et
+qui la poussait de plus en plus à la boisson, l'amenait un jour à faire
+une fausse couche, en tombant ivre-morte sur le parquet. Cet affreux
+déchirement du voile que nous avions devant les yeux, c'est comme
+l'autopsie d'une poche pleine d'horribles choses dans une morte tout à
+coup ouverte... Par ce qui nous est dit, j'entrevois soudainement tout
+ce qu'elle a dû souffrir depuis dix ans: et les craintes près de nous
+d'une lettre anonyme, d'une dénonciation de fournisseur, et la
+trépidation continuelle à propos de l'argent qu'on lui réclamait et
+qu'elle ne pouvait rendre, et la honte éprouvée par l'orgueilleuse
+créature pervertie, en cet abominable quartier Saint-Georges, à la suite
+de ses fréquentations avec de basses gens qu'elle méprisait, et la vue
+douloureuse de la sénilité prématurée que lui apportait l'ivrognerie, et
+les exigences et les duretés inhumaines des maquereaux du ruisseau, et
+les tentations de suicide qui me la faisaient un jour retirer d'une
+fenêtre, où elle était complètement penchée en dehors... et enfin toutes
+ces larmes que nous croyions sans causes;--cela mêlé à une tendresse
+d'entrailles très profonde pour nous, à un dévouement, comme pris de
+fièvre, dans les maladies de l'un ou de l'autre.
+
+Et chez cette femme, une énergie de caractère, une force de volonté, un
+art du mystère auxquels rien ne peut être comparé. Oui, oui, une
+fermeture de tous ces affreux secrets, cachés et renfoncés en elle, sans
+une échappade à nos yeux, à nos oreilles, à nos sens d'observateur, même
+dans ses attaques de nerfs, où rien ne sortait d'elle que des
+gémissements: un mystère continué jusqu'à la mort et qu'elle devait
+croire enterré avec elle.
+
+Et de quoi est-elle morte? d'avoir été, il y a de cela huit mois, en
+hiver, par la pluie, guetter toute une nuit, à Montmartre, le fils de la
+crémière qui l'avait chassée, pour savoir par quelle femme il l'avait
+remplacée: toute une nuit passée contre la fenêtre d'un rez-de-chaussée,
+et dont elle avait rapporté ses effets trempés jusqu'aux os avec une
+pleurésie mortelle!
+
+Pauvre créature, nous lui pardonnons, et même une grande commisération
+nous vient pour elle, en nous rendant compte de tout ce qu'elle a
+souffert... Mais, pour la vie, il est entré en nous la défiance du sexe
+entier de la femme, et de la femme de bas en haut comme de la femme de
+haut en bas. Une épouvante nous a pris du double fond de son âme, de la
+faculté puissante, de la science, du génie consommé, que tout son être a
+du mensonge...
+
+ * * * * *
+
+Ces notes, je les extrais de notre journal: JOURNAL DES GONCOURT
+(_Mémoires de la vie littéraire_); elles sont l'embryon documentaire sur
+lequel, deux ans après, mon frère et moi composions GERMINIE LACERTEUX,
+étudiée et montrée par nous en service chez notre vieille cousine, Mlle
+de Courmont, dont nous écrivions une biographie véridique à la façon
+d'une biographie d'histoire moderne.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Auteuil, avril 1886.
+
+
+
+
+LA FILLE ÉLISA
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[8]
+
+
+Mon frère et moi, il y a treize ans, nous écrivions en tête de GERMINIE
+LACERTEUX:
+
+ Aujourd'hui que le roman s'élargit et grandit, qu'il commence à
+ être la grande forme sérieuse, passionnée, vivante de l'étude
+ littéraire et de l'enquête sociale, qu'il devient par l'analyse et
+ la recherche psychologique l'Histoire morale contemporaine;
+ aujourd'hui que le roman s'est imposé les études et les devoirs de
+ la science, il peut en revendiquer les libertés et les franchises.
+
+En 1877, ces libertés et ces franchises, je viens seul, et une dernière
+fois peut-être, les réclamer hautement et bravement pour ce nouveau
+livre, écrit dans le même sentiment de curiosité intellectuelle et de
+commisération pour les misères humaines.
+
+Ce livre, j'ai la conscience de l'avoir fait austère et chaste, sans que
+jamais la page échappée à la nature délicate et brûlante de mon sujet,
+apporte autre chose à l'esprit de mon lecteur qu'une méditation triste.
+Mais il m'a été impossible parfois de ne pas parler comme un médecin,
+comme un savant, comme un historien. Il serait vraiment injurieux pour
+nous, la jeune et sérieuse école du roman moderne, de nous défendre de
+penser, d'analyser, de décrire tout ce qu'il est permis aux autres de
+mettre dans un volume qui porte sur sa couverture: _Étude_ ou tout autre
+intitulé grave. On ne peut, à l'heure qu'il est, vraiment plus condamner
+le genre à être l'amusement des jeunes demoiselles en chemin de fer.
+Nous avons acquis depuis le commencement du siècle, il me semble, le
+droit d'écrire pour les hommes faits, sinon s'imposerait à nous la
+douloureuse nécessité de recourir aux presses étrangères, et d'avoir
+comme sous Louis XIV et sous Louis XV, en plein régime républicain de la
+France, nos éditeurs de Hollande.
+
+Les romans, à l'heure présente, sont remplis des faits et gestes de la
+prostitution _clandestine_, graciés et pardonnés dans une prose galante
+et parfois polissonne. Il n'est question dans les volumes florissant aux
+étalages que des amours vénales de dames aux Camélias, de lorettes, de
+filles d'amour en contravention et en rupture de ban avec la police des
+mœurs, et il y aurait un danger à dessiner une sévère monographie de la
+prostituée _non clandestine_, et l'immoralité de l'auteur, remarquez-le,
+grandirait en raison de l'abaissement du tarif du vice? Non, je ne puis
+le croire!
+
+Mais la prostitution et la prostituée, ce n'est qu'un épisode,--la
+prison et la prisonnière: voilà l'intérêt de mon livre.
+
+Ici, je ne me cache pas d'avoir, au moyen du plaidoyer permis du roman,
+tenté de toucher, de remuer, de donner à réfléchir. Oui! cette pénalité
+du _silence continu_, ce perfectionnement pénitentiaire, auquel l'Europe
+n'a pas osé cependant emprunter ses coups de fouet sur les épaules nues
+de la femme, cette torture sèche, ce châtiment hypocrite allant au delà
+de la peine édictée par les magistrats et tuant pour toujours la raison
+de la femme condamnée à un nombre limité d'années de prison, ce régime
+américain et non français, ce système Auburn, j'ai travaillé à le
+combattre avec un peu de l'encre indignée qui, au XVIIIe siècle, a fait
+rayer la torture de notre ancien droit criminel. Et mon ambition, je
+l'avoue, serait que mon livre donnât la curiosité de lire les travaux
+sur la _folie pénitentiaire_[9], amenât à rechercher le chiffre des
+_imbéciles_ qui existent aujourd'hui dans les prisons de Clermont, de
+Montpellier, de Cadillac, de Doullens, de Rennes, d'Auberive; fît, en
+dernier ressort, examiner et juger la belle illusion de l'amendement
+moral par le silence; que mon livre enfin eût l'art de parler au cœur et
+à l'émotion de nos législateurs.
+
+ Décembre 1876.
+
+
+
+
+LES FRÈRES ZEMGANNO.
+
+PRÉFACE[10]
+
+
+On peut publier des ASSOMMOIR et des GERMINIE LACERTEUX, et agiter et
+remuer et passionner une partie du public. Oui! mais, pour moi, les
+succès de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et
+la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du
+naturalisme, de l'_étude d'après nature_ en littérature, ne se livrera
+pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le
+jour où l'analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-être moi-même,
+avons apportée dans le peinture du bas de la société, sera reprise par
+un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des
+femmes du monde, dans des milieux d'éducation et de distinction,--ce
+jour là seulement, le classicisme et sa queue seront tués.
+
+Ce roman réaliste de l'élégance, ça avait été notre ambition à mon frère
+et à moi de l'écrire. Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot
+drapeau, n'a pas en effet l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce
+qui est répugnant, ce qui pue; il est venu au monde aussi, lui, pour
+définir, dans de l'écriture _artiste_, ce qui est élevé, ce qui est
+joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils
+des êtres raffinés et des choses riches: mais cela, en une étude
+appliquée, rigoureuse et non conventionnelle et non imaginative de la
+beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire,
+en ces dernières années, de la laideur.
+
+Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l'avez-vous pas fait, ce roman? ne
+l'avez-vous pas au moins tenté. Ah! voilà... Nous avons commencé, nous,
+par la canaille, parce que la femme et l'homme du peuple, plus
+rapprochés de la nature et de la sauvagerie, sont des créatures simples
+et peu compliquées, tandis que le Parisien et la Parisienne de la
+société, ces civilisés excessifs, dont l'originalité tranchée est faite
+toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens
+insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se
+façonne le caractère d'une toilette distinguée de femme, demandent des
+années pour qu'on les perce, pour qu'on les sache, pour qu'on les
+_attrape_,--et le romancier du plus grand génie, croyez-le bien, ne les
+devinera jamais, ces gens de salon, avec les _racontars_ d'amis qui
+vont pour lui à la découverte dans le monde.
+
+Puis autour de ce Parisien, de cette Parisienne, tout est long,
+difficile, diplomatiquement laborieux à saisir. L'intérieur d'un
+ouvrier, d'une ouvrière, un observateur l'emporte en une visite; un
+salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre
+l'âme, et confesser à fond son palissandre ou son bois doré.
+
+Donc ces hommes, ces femmes et même les milieux dans lesquels ils
+vivent, ne peuvent se rendre qu'au moyen d'immenses emmagasinements
+d'observations, d'innombrables notes prises à coups de lorgnon, de
+l'amassement d'une collection de _documents humains_, semblable à ces
+montagnes de calepins de poche qui représentent, à la mort d'un peintre,
+tous les croquis de sa vie. Car seuls, disons-le bien haut, les
+documents humains font les bons livres: les livres où il y a de la
+vraie humanité sur ses jambes.
+
+Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le
+monde le plus quintessencié, et dont nous rassemblions lentement et
+minutieusement les éléments délicats et fugaces, je l'abandonnais après
+la mort de mon frère, convaincu de l'impossibilité de le réussir tout
+seul... puis je le reprenais... et ce sera le premier roman que je veux
+publier. Mais le ferai-je maintenant à mon âge? c'est peu probable... et
+cette préface a pour but de dire aux jeunes que le succès du réalisme
+est là, seulement là, et non plus dans le _canaille littéraire_, épuisé
+à l'heure qu'il est, par leurs devanciers.
+
+Quant aux FRÈRES ZEMGANNO, le roman que je publie aujourd'hui: c'est une
+tentative dans une réalité poétique[11]. Les lecteurs se plaignent des
+dures émotions que les écrivains contemporains leur apportent avec leur
+réalité brutale; ils ne se doutent guère que ceux qui fabriquent cette
+réalité en souffrent bien autrement qu'eux, et que quelquefois ils
+restent malades, nerveusement, pendant plusieurs semaines, du livre
+péniblement et douloureusement enfanté. Eh bien! cette année, je me suis
+trouvé dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives,
+lâches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en
+un état de l'âme où la vérité trop vraie m'était antipathique à moi
+aussi!--et j'ai fait cette fois de l'imagination dans du rêve mêlé à du
+souvenir.
+
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ 23 mars 1879.
+
+
+
+
+LA FAUSTIN
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[12]
+
+
+Aujourd'hui, lorsqu'un historien se prépare à écrire un livre sur une
+femme du passé, il fait appel à tous les détenteurs de l'intime de la
+vie de cette femme, à tous les possesseurs de petits morceaux de papier,
+où se trouve raconté un peu de l'histoire de l'âme de la morte.
+
+Pourquoi, à l'heure actuelle, un romancier (qui n'est au fond qu'un
+historien des gens qui n'ont pas d'histoire), pourquoi ne se
+servirait-il pas de cette méthode, en ne recourant plus à d'incomplets
+fragments de lettres et de journaux, mais en s'adressant à des souvenirs
+vivants, peut-être tout prêts à venir à lui? Je m'explique: je veux
+faire un roman qui sera simplement une étude psychologique et
+physiologique de jeune fille, grandie et élevée dans la serre chaude
+d'une capitale, un roman bâti sur des _documents humains_[13]. Eh bien,
+au moment de me mettre à ce travail, je trouve que les livres écrits sur
+les femmes par les hommes, manquent, manquent... de la collaboration
+féminine,--et je serais désireux de l'avoir, cette collaboration, et non
+pas d'une seule femme, mais d'un très grand nombre. Oui, j'aurais
+l'ambition de composer mon roman, avec un rien de l'aide et de la
+confiance des femmes, qui me font l'honneur de me lire. D'aventures, il
+est bien entendu que je n'en ai nul besoin; mais les impressions de
+petite fille et de toute petite fille, mais des détails sur l'éveil
+simultané de l'intelligence et de la coquetterie, mais des confidences
+sur l'être nouveau créé chez l'adolescente par la première communion,
+mais des aveux sur les perversions de la musique, mais des épanchements
+sur les sensations d'une jeune fille, les premières fois qu'elle va dans
+le monde, mais des analyses d'un sentiment dans de l'amour qui s'ignore,
+mais le dévoilement d'émotions délicates et de pudeurs raffinées, enfin,
+toute l'inconnue _féminilité_ du tréfonds de la femme, que les maris et
+même les amants passent leur vie à ignorer... voilà ce que je demande.
+
+Et je m'adresse à mes lectrices de tous les pays, réclamant d'elles, en
+ces heures vides de désœuvrement, où le passé remonte en elles, dans de
+la tristesse ou du bonheur, de mettre sur du papier un peu de leur
+pensée en train de se ressouvenir, et cela fait, de le jeter anonymement
+à l'adresse de mon éditeur.
+
+ EDMOND DE CONCOURT.
+
+ Auteuil, 15 octobre 1881.
+
+
+
+
+CHÉRIE
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[14]
+
+
+Voici le roman que j'annonçais dans l'introduction de LA FAUSTIN, et
+auquel je travaille depuis deux ans.
+
+C'est une monographie de jeune fille, observée dans le milieu des
+élégances de la richesse, du pouvoir, de la suprême bonne compagnie, une
+étude de jeune fille du monde officiel sous le second Empire.
+
+Pour le livre que je rêvais, il eût peut-être été préférable d'avoir
+pour modèle une jeune fille du faubourg Saint-Germain, dont
+l'affinement et les sélections de race, les traditions de famille, les
+aristocratiques relations, l'air ambiant même du faubourg qu'elle
+habite, auraient doté mon roman d'un type à la distinction plus
+profondément ancrée dans les veines, à la distinction perfectionnée par
+plusieurs générations. Mais cette jeune fille était à peindre par
+Balzac, aux temps de la Restauration ou du règne de Louis-Philippe,--et
+plus en ces années, où le monde légitimiste n'appartient presque pas, on
+peut le dire, à la vie vivante du siècle.
+
+Ce roman de CHÉRIE a été écrit avec les recherches qu'on met à la
+composition d'un livre d'histoire, et je crois pouvoir avancer qu'il est
+peu de livres sur la femme, sur l'intime _féminilité_ de son être depuis
+l'enfance jusqu'à ses vingt ans, peu de livres fabriqués avec autant de
+causeries, de confidences, de confessions féminines: bonnes fortunes
+littéraires arrivant, hélas! aux romanciers qui ont soixante ans sonnés.
+
+Je me suis appliqué à rendre le joli et le distingué de mon sujet et
+j'ai travaillé à créer de la _réalité élégante_; toutefois--et là était
+peut-être le gros succès,--je n'ai pu me résoudre à faire de ma jeune
+fille l'individu non humain, la créature insexuelle, abstraite,
+mensongèrement idéale des romans _chic_ d'hier et d'aujourd'hui.
+
+On trouvera bien certainement la fabulation de CHÉRIE manquant
+d'incidents, de péripéties, d'intrigue. Pour mon compte, je trouve qu'il
+y en a encore trop. S'il m'était donné de redevenir plus jeune de
+quelques années, je voudrais faire des romans sans plus de complications
+que la plupart des drames intimes de l'existence, des amours finissant
+sans plus de suicides que les amours que nous avons tous traversés; et
+la mort, cette mort que j'emploie volontiers pour le dénouement de mes
+romans, de celui-ci comme des autres, quoiqu'un peu plus _comme il faut_
+que le mariage, je la rejetterais de mes livres, ainsi qu'un moyen
+théâtral d'un emploi méprisable dans de la haute littérature. Oui, je
+crois,--et ici, je parle pour moi bien tout seul,--je crois que
+l'aventure, la machination _livresque_ a été épuisée par Soulié, par
+Sue, par les grands imaginateurs du commencement du siècle, et ma pensée
+est que la dernière évolution du roman, pour arriver à devenir tout à
+fait le grand livre des temps modernes, c'est de se faire un livre de
+pure analyse: livre pour lequel--je l'ai cherchée sans réussite--un
+_jeune_ trouvera peut-être, quelque jour, une nouvelle dénomination, une
+dénomination autre que celle de roman.
+
+Et à propos du roman sans péripéties, sans intrigue, sans bas amusement,
+tranchons le mot, qu'on ne me jette pas à la tête le goût du public! Le
+public... trois ou quatre hommes, pas plus, tous les trente ans, lui
+retournent ses catéchismes du beau, lui changent, du tout au tout, ses
+goûts de littérature et d'art, et font adorer à la génération qui
+s'élève ce que la génération précédente réputait exécrable. Aujourd'hui
+la reconnaissance générale de Hugo et Delacroix n'est-elle pas la
+négation absolue de la religion littéraire et picturale de la
+Restauration, et n'y a-t-il pas, en ce moment, des symptômes naissants
+de reconnaissances d'écoles qui seront à leur tour la négation de ce qui
+règne à peu près souverainement encore? Le public n'estime et ne
+reconnaît à la longue que ceux qui l'ont scandalisé tout d'abord, les
+_apporteurs de neuf_, les révolutionnaires du livre et du tableau,--les
+messieurs enfin, qui, dans la marche et le renouvellement incessants et
+universels des choses du monde, osent contrarier l'immuabilité
+paresseuse de ses opinions toutes faites.
+
+Arrivons maintenant pour moi à la grave question du moment. Dans la
+presse, en ces derniers temps, s'est produite une certaine opinion
+s'élevant contre l'effort d'écrire, opinion qui a amené un ébranlement
+dans quelques convictions mal affermies de notre petit monde. Quoi! nous
+les romanciers, les ouvriers du genre littéraire triomphant au XIXe
+siècle, nous renoncerions à ce qui a été la marque de fabrique de tous
+les vrais écrivains de tous les temps et de tous les pays, nous
+perdrions l'ambition d'avoir une langue rendant nos idées, nos
+sensations, nos figurations des hommes et des choses, d'une façon
+distincte de celui-ci ou de celui-là, une langue personnelle, une langue
+portant notre signature, et nous descendrions à parler le langage
+_omnibus_ des faits divers!
+
+Non, le romancier, qui a le désir de se survivre, continuera à
+s'efforcer de mettre dans sa prose de la poésie, continuera à vouloir un
+rythme et une cadence pour ses périodes, continuera à rechercher l'image
+peinte, continuera à courir après l'épithète rare, continuera, selon la
+rédaction d'un délicat styliste de ce siècle, à combiner dans une
+expression le _trop_ et l'_assez_, continuera à ne pas se refuser un
+tour pouvant faire de la peine aux ombres de MM. Noël et Chapsal, mais
+lui paraissant apporter de la vie à sa phrase, continuera à ne pas
+rejeter un vocable comblant un trou parmi les rares mots[15] admis à
+monter dans les carrosses de l'Académie, commettra enfin, mon Dieu, oui!
+un néologisme,--et cela, dans la grande indignation de critiques
+ignorant absolument que: _suer à grosses gouttes_, _prendre à tâche_,
+_tourner la cervelle_, _chercher chicane_, avoir l'air _consterné_,
+etc., etc., et presque toutes les locutions qu'ils emploient
+journellement, étaient d'abominables néologismes en l'année 1750.
+
+Puis toujours, toujours, ce romancier écrira en vue de ceux qui ont le
+goût le plus précieux, le plus raffiné de la prose française, et de la
+prose française de l'heure actuelle, et toujours il s'appliquera à
+mettre dans ce qu'il écrit cet indéfinissable exquis et charmeur, que la
+plus intelligente traduction ne peut jamais faire passer dans une autre
+langue.
+
+Quant à écrire, selon la recommandation de mon ami, M. Taine, en faveur
+du Suédois ou du Canadien[16], qui sait aux trois quarts le français ou
+l'a oublié à moitié, je ne ferai pas à cette théorie l'honneur de la
+discuter. Joubert, l'auteur des PENSÉES, n'avait pas cette servile
+préoccupation du suffrage universel en matière de style, quand il
+adjurait Mme de Beaumont de recommander à Chateaubriand «de garder avec
+soin les singularités qui lui étaient propres» et «de se montrer
+constamment ce que Dieu l'avait fait», corroborant ce brave conseil par
+cette curieuse phrase: «Les étrangers... ne trouveront que frappant, ce
+que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire
+bizarre dans le premier moment.» Et parmi le déchaînement de la
+critique, c'est encore Joubert, qui engage l'écrivain, attaqué dans les
+modernités de sa prose nouvelle, à persister à _chanter son propre
+ramage_[17].
+
+Répétons-le, le jour où n'existera plus chez le lettré l'effort
+d'écrire, et l'effort d'écrire personnellement, on peut être sûr
+d'avance que le reportage aura succédé en France à la littérature.
+Tâchons donc d'écrire médiocrement, d'écrire mal, même plutôt que ne pas
+écrire du tout; mais qu'il soit bien entendu qu'il n'existe pas un
+patron de style unique, ainsi que l'enseignent les professeurs de
+l'_éternel beau_, mais que le style de La Bruyère, le style de Bossuet,
+le style de Saint-Simon, le style de Bernardin de Saint-Pierre, le style
+de Diderot, tout divers et dissemblables qu'ils soient, sont des styles
+d'égale valeur, des styles d'écrivains parfaits.
+
+Et peut-être l'espèce d'hésitation du monde lettré à accorder à Balzac
+la place due à l'immense grand homme, vient-elle de ce qu'il n'est point
+un écrivain qui ait un style personnel?
+
+Que mon lecteur me permette aujourd'hui d'être un peu plus long que
+d'habitude, cette préface étant la préface de mon dernier livre, une
+sorte de testament littéraire.
+
+Il y a aujourd'hui plus de trente ans que je lutte, que je peine, que je
+combats, et pendant nombre d'années, nous étions, mon frère et moi, tout
+seuls, sous les coups de tout le monde. Je suis fatigué, j'en ai assez,
+je laisse la place aux autres.
+
+Je crois aussi qu'il ne faut pas s'attarder dans la littérature
+d'imagination, au delà de certaines années, et qu'il est sage de
+prématurément choisir son heure pour en sortir.
+
+Enfin, j'ai besoin de relire nos confessions, notre livre préféré entre
+tous, un journal de notre double vie, commencé le jour de l'entrée en
+littérature des deux frères et ayant pour titre: JOURNAL DE LA VIE
+LITTÉRAIRE (1851-188.), journal qui ne doit paraître que vingt ans
+après ma mort.
+
+Et devant le menaçant avenir promis par le pétrole et la dynamite aux
+choses secrètes léguées à la postérité, je donne aujourd'hui la préface
+de ce journal[18]. S'il vient à périr, ce sera toujours ça au moins de
+sauvé.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant toi, petite CHÉRIE, toi, pauvre dernier volume du dernier des
+Goncourt, va où sont allés tous tes aînés, depuis LES HOMMES DE LETTRES
+jusqu'à LA FAUSTIN, va t'exposer aux mépris, aux dédains, aux ironies,
+aux injures, aux insultes, dont le labeur obstiné de ton auteur, sa
+vieillesse, les tristesses de sa vie solitaire ne le défendaient pas
+encore hier, et qui cependant lui laissent entière, malgré tout et tous,
+une confiance à la Stendhal dans le siècle qui va venir.
+
+Deux ou trois mois avant la mort de mon frère, à la sortie de
+l'établissement hydrothérapique de Beni-Barde, tous deux nous faisions
+notre promenade de tous les matins, au soleil, dans une certaine allée
+du bois de Boulogne, où je ne repasse plus,--une promenade silencieuse,
+comme il s'en fait, en ces moments de la vie, entre gens qui s'aiment et
+se cachent l'un à l'autre leur triste pensée fixe.
+
+Tout à coup brusquement mon frère s'arrêta, et me dit:
+
+«Ça ne fait rien, vois-tu, on nous niera tant qu'on voudra... il faudra
+bien reconnaître un jour que nous avons fait GERMINIE LACERTEUX... et
+que «Germinie Lacerteux» est le livre-type qui a servi de modèle à tout
+ce qui a été fabriqué depuis nous, sous le nom de réalisme, naturalisme,
+etc. Et d'un!
+
+«Maintenant par les écrits, par la parole, par les achats... qu'est-ce
+qui a imposé à la génération aux commodes d'acajou, le goût de l'art et
+du mobilier du XVIIIe siècle?... Où est celui qui osera dire que ce
+n'est pas nous? Et de deux!
+
+«Enfin cette description d'un salon parisien meublé de japonaiseries,
+publiée dans notre premier roman, dans notre roman d'EN 18.., paru en
+1851... oui, en 1851...--qu'on me montre les japonisants de ce
+temps-là...--Et nos acquisitions de bronzes et de laques de ces années
+chez Mallinet et un peu plus tard chez Mme Desoye... et la découverte en
+1860, à la _Porte Chinoise_, du premier album japonais connu à Paris...
+connu au moins du monde des littérateurs et des peintres... et les pages
+consacrées aux choses du Japon dans MANETTE SALOMON, dans IDÉES ET
+SENSATIONS... ne font-ils pas de nous les premiers propagateurs de cet
+art... de cet art en train, sans qu'on s'en doute, de révolutionner
+l'optique des peuples occidentaux? Et de trois!
+
+«Or la recherche du _vrai_ en littérature, la résurrection de l'art du
+XVIIIe siècle, la victoire du japonisme: ce sont, sais-tu,--ajouta-t-il
+après un silence, et avec un réveil de la vie intelligente dans
+l'œil,--ce sont les trois grands mouvements littéraires et artistiques
+de la seconde moitié du XIXe siècle... et nous les aurons menés, ces
+trois mouvements... nous pauvres obscurs. Eh bien! quand on a fait
+cela... c'est vraiment difficile de n'être pas _quelqu'un_ dans
+l'avenir.»
+
+Et, ma foi, le promeneur mourant de l'allée du bois de Boulogne pourrait
+peut-être avoir raison.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+
+
+
+QUELQUES CRÉATURES DE CE TEMPS
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
+
+
+Ce livre, publié à très petit nombre, et épuisé depuis des années, a
+paru portant sur sa couverture: UNE VOITURE DE MASQUES. Je réédite ce
+livre aujourd'hui sous un titre qui me semble mieux le nommer.
+
+Ce volume complète l'Œuvre d'imagination des deux frères. Il montre,
+lors de notre début littéraire, la tendance de nos esprits à déjà
+introduire dans l'invention la réalité du _document humain_, à faire
+entrer dans le roman, un peu de cette histoire individuelle qui, dans
+l'Histoire, n'a pas d'historien.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Août 1876.
+
+
+
+
+THÉÂTRE
+
+
+
+
+HENRIETTE MARÉCHAL
+
+HISTOIRE DE LA PIÈCE QUI A SERVI DE PRÉFACE À LA PREMIÈRE ÉDITION[19]
+
+
+Voici une pièce qui excite bien des passions, bien des colères et bien
+des haines.
+
+Nous allons raconter son histoire. Et cette histoire restera une page
+curieuse et instructive de l'histoire littéraire de ce temps-ci.
+
+Nous demandons pardon au public de lui parler de nous: notre excuse est
+de ne lui en avoir jamais parlé jusqu'ici.
+
+Nous terminions, au mois de décembre 1863[20], le drame intitulé
+HENRIETTE MARÉCHAL; et vers la fin de janvier 1864, nous le présentions
+à M. de Beaufort, alors directeur du Vaudeville. Dans le mois de juin ou
+de juillet, M. de Beaufort nous le rendait, en nous disant, de premier
+mot, très nettement, qu'il était impossible. Nous essayions de faire
+valoir auprès de lui la nouveauté au théâtre de l'acte de l'Opéra; il
+nous répondait que cela avait été fait par tout le monde. Nous lui
+demandions s'il ne croyait pas notre pièce, telle qu'elle était, appelée
+à plus de représentations que la pièce qu'il avait jouée cette
+semaine-là, et qui était morte au bout de trois soirées: il nous
+laissait entendre, d'ailleurs très poliment, qu'il ne le croyait pas.
+Sur ce refus, nous jetions, assez découragés, notre pièce dans un
+tiroir, nous promettant de revenir plus tard à la scène par le roman, et
+de ne plus frapper à la porte d'un directeur qu'avec un de ces noms qui
+se font ouvrir le théâtre.
+
+Le travail et l'émotion d'écrire GERMINIE LACERTEUX nous faisaient
+complètement oublier notre pièce, quand, un soir du printemps de 1865,
+un de nos amis ayant une soirée à passer avec nous, et ne sachant
+comment la perdre, nous demanda de lui lire notre HENRIETTE. Nous eûmes
+assez de mal à retrouver le manuscrit. À la fin de la lecture, l'ami fut
+pris par l'intérêt de la pièce, nous complimenta, nous prédit que nous
+serions joués. Nous ne le croyions guère, sachant toute la répugnance
+des directeurs à accepter une pièce de gens accusés de littérature, de
+style et d'art. Cependant cette lecture nous avait, malgré nous, un peu
+rattachés à HENRIETTE. À ce moment, M. de Girardin venait de lire le
+SUPPLICE D'UNE FEMME chez la princesse Mathilde. Nous avions l'honneur
+d'être reçus dans ce salon. Nous pensâmes qu'une lecture, là, devant un
+public d'hommes de lettres, aurait peut-être chance de valoir à notre
+pièce une heure d'attention, la lecture personnelle d'un directeur de
+théâtre comme M. Harmand, qui avait succédé à M. de Beaufort, ou comme
+M. Montigny. La pièce fut lue. Elle souleva, dans le salon, des
+objections et des sympathies. Quelques journaux annoncèrent cette
+lecture, et, quelques jours après, nous écrivions à M. Harmand pour lui
+demander un rendez-vous. Nous attendions la réponse du directeur du
+Vaudeville, lorsque nous reçûmes la lettre suivante de M. Théodore de
+Banville, qui avait été l'un des écouteurs et l'un des applaudisseurs
+d'HENRIETTE.
+
+ Mardi, 11 avril 1865.
+
+ Mes chers amis,
+
+Édouard Thierry (ceci est confidentiel) m'a exprimé un vif désir de
+connaître votre pièce. Il est un de vos ardents admirateurs, il a dit du
+bien de vos livres dans les papiers imprimés, et dans ce moment-ci même,
+ayant à monter une pièce dont l'action se passe sous le Directoire, il
+consulte et relit sans relâche votre HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
+SOUS LE DIRECTOIRE.
+
+Je lui ai fait observer que votre talent, votre situation littéraire et
+la juste renommée acquise par vos longs efforts ne vous permettent pas
+de vouloir être refusés à un théâtre. Mais il le comprend aussi bien et
+mieux que moi. Aussi est-ce à un point de vue non officiel et absolument
+amical qu'il vous prie de faire connaître votre pièce à l'homme de
+lettres Édouard Thierry, à qui elle inspire une vive curiosité. Pour
+votre gouverne, sachez bien, au pied de la lettre, que ce désir a été
+réellement et spontanément exprimé par Thierry, sans aucune provocation
+de ma part...
+
+Là-dessus nous hésitions. À quoi servirait cette communication de notre
+manuscrit? À rien, nous disions-nous. Cependant un soir, passant rue de
+Richelieu, nous montions au Théâtre-Français; nous ne trouvions pas M.
+Thierry.
+
+Le 21 avril, M. Harmand nous répondait qu'il serait très heureux de nous
+offrir une lecture, mais après la pièce qu'il montait, le MONSIEUR DE
+SAINT-BERTRAND de M. Ernest Feydeau. Nous avions reçu, avant cette
+réponse de M. Harmand, une lettre où M. Thierry s'excusait de ne pas
+s'être trouvé au théâtre lorsque nous y étions venus, et se mettait à la
+disposition de notre jour et de notre heure. Nous allions le voir, nous
+lui exposions très nettement l'inutilité, pour lui, de lire notre pièce,
+une pièce qui ne rentrait pas dans le cadre ordinaire du répertoire des
+Français. M. Thierry insistait pour lire HENRIETTE; et il mettait tant
+de bonne grâce et de bon désir à vouloir la connaître, que nous
+cédions. N'ayant aucune idée que notre pièce pût être retenue par le
+Théâtre-Français, et pressés par un rendez-vous que nous venions de
+recevoir de M. Harmand, nous écrivions à M. Thierry de nous renvoyer
+notre pièce. M. Thierry nous la renvoyait avec cette lettre:
+
+ Messieurs et chers confrères,
+
+J'avais l'espérance que vous voudriez bien venir hier reprendre votre
+manuscrit; il paraît que vous comptiez sur moi pour vous le renvoyer; je
+vous le renvoie donc avec les compliments les plus sincères. Je ne sais
+pas si le Vaudeville vous attend et si vous êtes en pourparlers avec
+lui; ce que je sais, c'est que la pièce ne me semble pas plus impossible
+au Théâtre-Français qu'au Vaudeville. Ce que le Théâtre-Français
+retrancherait, dans le premier acte, sera retranché partout ailleurs et
+avec les mêmes ciseaux, ceux de la commission d'examen. Le dénoûment est
+brutal, je ne dis pas non, et le coup de pistolet est terrible; mais il
+n'y a pas encore là d'impossibilité absolue. Au fond, je vois dans
+votre pièce, non pas précisément une pièce bien faite, mais un début
+très remarquable, et pour ma part je serais heureux de présenter au
+public cette première passe d'armes de deux vrais et sincères talents
+qui gagnent leurs éperons au théâtre.
+
+ Tout à vous.
+
+ E. Thierry.
+
+ 27 avril 1865.
+
+Sur cette lettre, qui nous mettait au cœur des espérances dépassant nos
+ambitions, nous rapportions notre manuscrit au Théâtre-Français.
+
+Quinze jours après, nous obtenions une lecture du Comité; et le 8 mai
+les sociétaires de la Comédie-Française nous faisaient l'honneur de
+recevoir notre pièce[21].
+
+On a parlé de protections, d'influences ayant déterminé cette réception.
+C'est une injure gratuite contre l'indépendance bien connue du Comité,
+auprès duquel rien ne nous a recommandés qu'un passé de travail, des
+livres d'histoire honorés de l'éloge d'un adversaire comme M. Michelet,
+des romans dont toute la critique s'est émue. Et pourquoi n'y aurait-il
+pas là des titres au rare honneur d'un début sur la première scène
+littéraire de France?
+
+Pendant l'été, nous remaniâmes, sur les intelligentes indications de M.
+Thierry, notre troisième acte, pour adoucir, au point de vue de la
+scène, ce qui était logique, mais ce qui pouvait être antipathique dans
+la passion de la mère. La pièce était distribuée. Mme Arnould-Plessy
+daignait accepter le rôle de la mère. M. Got, M. Bressant, M.
+Lafontaine, Mme Victoria Lafontaine, Mlle Dinah Félix, voulaient bien
+donner à nos débuts l'appui de leurs noms et de leurs talents. Nous
+recevions le bulletin de la première répétition, lorsque M. Delaunay,
+obéissant à des scrupules et à des modesties exagérées d'artiste,
+rendait le rôle de Paul de Bréville, pour lequel il ne se croyait plus
+suffisamment jeune. Ce refus de M. Delaunay arrêtait tout. Nous vîmes
+notre pièce perdue, au moins pour le moment, et nous partîmes, assez
+désespérés, nous enterrer à la campagne dans le travail et la
+consolation d'un grand roman.
+
+Cependant la presse, avec une sympathie dont nous avons gardé le
+souvenir, combattait le refus de M. Delaunay. Un critique, que toutes
+les questions de théâtre trouvent à son poste de feuilletonniste, armé
+de conscience et de bon sens, M. Sarcey, pressait M. Delaunay, au nom
+des auteurs et du public, de revenir sur sa résolution et d'oser avoir
+vingt ans, les vingt ans de son talent. Devant cet intérêt de la
+presse, la situation du théâtre, celle des deux auteurs, M. Delaunay
+cédait, et nous recevions tout à coup un beau jour, le 4 novembre,--dans
+le trou où nous étions terrés, ne pensant plus à notre pièce,--une
+lettre de M. Thierry qui nous annonçait en même temps la bonne nouvelle,
+et l'entrée en répétitions d'HENRIETTE.
+
+La pièce était répétée. Les excellents acteurs qui devaient la jouer
+mettaient au service des auteurs tous leurs efforts, toute leur
+expérience, donnaient, nous pouvons le dire, tout leur cœur à la pièce.
+La confiance d'un grand succès était dans tout le théâtre; et le succès
+paraissait éclater déjà aux dernières répétitions, devant l'admirable
+jeu des scènes d'amour.
+
+Pendant ce temps, la chronique s'emparait de notre pièce. Et cette
+chronique, qu'on a dit avoir d'avance tant soutenu notre pièce,
+commençait à lui faire la méchante et basse guerre des cancans
+calomnieux, des citations falsifiées, et des dénonciations anonymes.
+Les petites informations empoisonnées s'écoulaient dans les
+Correspondances. Le _Nord_ signalait et racontait notre premier acte, en
+lui prêtant les couleurs d'une turpitude immorale; et nous ne savons
+comment l’article non signé du _Nord_ parvenait, sous bande, à la
+censure.
+
+Enfin arrivait la première représentation. Elle avait lieu le 5
+décembre. Tous les journaux ont raconté ce qui s'y passa. Deux hommes
+seulement, dans toute la presse, n'ont pas vu ce soir-là de cabale dans
+la salle: ce sont M. de Biéville, du _Siècle_, et M. de Béchard, de la
+_Gazette de France_.--Le rapprochement de ces deux extrêmes nous semble
+assez curieux pour le noter en passant.
+
+Qu'y a-t-il maintenant au fond de toutes ces colères, au fond de toutes
+ces passions ennemies et jalouses?
+
+Il y a trois questions:
+
+La question littéraire;
+
+La question politique;
+
+La question personnelle,--ou plutôt la question sociale.
+
+La question littéraire!--Celle-là, laissons-la de côté, nous y
+reviendrons plus tard. Mais aujourd'hui, il serait niais de discuter, de
+répondre, de se défendre, à propos d'art, quand cinquante sifflets
+d'omnibus écrasent tous les soirs une pièce que la salle veut écouter,
+quand une petite fraction des écoles[22] couvre de la tyrannie de son
+goût et de la révolte de ses pudeurs les applaudissements des loges, de
+l'orchestre, des femmes de la société, des hommes du monde, du public
+élégant, intelligent et lettré de Paris. Non, pas de discussion. Nous
+nous inclinons devant nos maîtres, devant les maîtres de l'Odéon
+devenus les maîtres du Théâtre-Français et que nous espérons bien voir
+demain les maîtres de toutes les scènes, y décidant la chute de ce qui
+leur déplaira, empêchant les avenirs dont ils ne voudront pas, et tuant,
+du haut des cintres, toute pensée qu'ils voudront tuer, par-dessus la
+tête du public et la plume de la critique[23]!
+
+La question politique?--Vidons-la nettement pour n'avoir plus à y
+revenir.
+
+On dit, on imprime même, qu'on siffle notre pièce parce que le
+gouvernement l'a fait jouer, parce que la princesse Mathilde l'a imposée
+au Théâtre-Français, parce que nous sommes des «protégés», des
+courtisans.
+
+Nous, des protégés! Nous, les seuls hommes de lettres qu'on ait fait
+asseoir, en 1852, entre des gendarmes, sur les bancs de la police
+correctionnelle, pour délit de presse! Nous, auxquels le ministère de la
+police d'alors donnait l'avertissement de ne plus écrire dans les
+journaux!...
+
+Nous, des courtisans!... Mais qui sommes-nous donc? Rien que des
+artistes qui n'ont jamais appartenu à un parti. Si nos études nous ont
+donné un peu de justice, et quelquefois un peu de regret pour le passé,
+nous croyons que nous avons montré dans nos livres historiques assez
+d'indépendance pour mécontenter toutes les opinions; et nous avons cette
+conscience que nos romans se sont assez intéressés aux misères
+populaires du présent, et aux larmes des pauvres.
+
+Arrivons à ce grand crime que nous lisons partout et qui a rempli tous
+ces jours-ci de circulaires le quartier Latin: la protection de la
+princesse Mathilde.
+
+Ici, on nous permettra quelques détails,--et quelques vérités.
+
+Après dix ans de travail solitaire, acharné, enragé, sans publicité,
+presque sans relations, un jour un de nos amis, M. de Chennevières, vint
+nous dire que la maîtresse d'un des grands salons de Paris, ayant lu nos
+livres, désirait nous connaître. C'était la première fois qu'un salon
+s'ouvrait devant nos titres littéraires. Il y avait presque quatre ans
+que nous n'avions mis d'habit. Nous allâmes dans ce salon, dans le salon
+de cette femme, une artiste qui est coupable d'être née princesse. Nous
+y trouvâmes toutes les libertés et presque toutes les intelligences, des
+artistes et des hommes de lettres comme nous, des philosophes, des
+savants, des poètes: M. Renan et M. Berthelot, M. Claude Bernard et M.
+Taine, M. Sainte-Beuve et M. Bertrand, M. Théophile Gautier, M. Gustave
+Flaubert, M. Paul de Saint-Victor, M. Dumas fils, M. Émile Augier, les
+peintres, les sculpteurs d'avenir et de talent. Nous entendîmes là, dans
+ce salon d'art et de libre pensée, M. Sainte-Beuve défendre Proudhon, et
+M. Charles Blanc demander la levée de l'interdiction de la vente sur la
+voie publique pour l'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION écrite par son frère. Ce
+fut là, devant un public de lettrés, que nous lûmes HENRIETTE MARÉCHAL,
+à l'exemple d'autres auteurs plus connus que nous, aussi soucieux de
+leur dignité, et qui ne croyaient pas faire acte d'insolence envers le
+public, en consultant le premier salon de Paris sur l'effet d'une œuvre
+dramatique.
+
+Est-ce pour cela qu'on nous siffle, et qu'on veut empêcher notre pièce
+de parler au public? Mais alors qui peut dire si demain on n'ira pas
+huer au Salon les toiles de M. Baudry ou de M. Hébert, parce que la
+maîtresse de ce salon aura été les voir dans leur atelier? Et pourquoi
+ne ferait-on pas une partie d'aller casser à une prochaine exposition
+les sculptures de ce grand sculpteur, M. Carpeaux, parce qu'il a eu
+l'imprudence de faire un chef-d'œuvre du buste de la maîtresse de ce
+salon?
+
+Si ce n'est pas pour cela qu'on nous siffle, est-ce pour quelque chose
+de plus grave? Est-ce parce que «cette haute protection», comme on
+l'appelle, a fait pour nous ce qu'elle a fait pour d'autres,--pour M.
+Louis Bouilhet, par exemple, à propos de FAUSTINE? Est-ce parce qu'elle
+a défendu notre pièce contre la menace d'interdiction de la
+censure[24]?
+
+Nous, ne pouvons le croire. Nous ne pouvons croire que ce qui s'appelle
+la jeunesse française, en 1865, ait les ciseaux de la censure dans son
+drapeau.
+
+Mais, quoi qu'il en soit, puisqu'il semble y avoir quelque péril en ce
+moment à ne pas désavouer notre reconnaissance pour une princesse qui
+n'a d'autres courtisans que des amis, nous la remercions ici hautement
+et publiquement avec une gratitude, qui serait presque tentée de lui
+souhaiter une de ces fortunes où l'on peut éprouver, autour de soi, le
+désintéressement des dévouements.
+
+Arrivons à la dernière question, à la question personnelle, et cherchons
+en nous tout ce qui peut expliquer cet inexplicable déchaînement
+d'hostilités.
+
+D'abord, nous avons le malheur de nous appeler messieurs _de_ Goncourt.
+
+Mon Dieu! ce n'est pas notre faute. Nous ne faisons que porter le nom de
+notre grand-père, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de
+notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande Armée,
+mort à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses
+blessures, des sept coups de sabre sur la tête d'une action d'éclat en
+Italie, de la campagne de Russie faite tout du long avec l'épaule droite
+cassée, le lendemain de la Moskowa.
+
+Puis nous avons encore le malheur de passer pour être riches, de passer
+pour être heureux, de passer pour être arrivés facilement.
+
+Eh bien! puisque, dans ce moment du siècle, c'est une suspicion et une
+raison d'ostracisme que l'apparence de la fortune et du bonheur, il
+nous faut essayer de désarmer l'envie, en la consolant un peu.
+
+Nous avons travaillé quinze ans, renfermés, solitaires, acharnés au
+travail. Nous avons eu toutes les défaites, tous les chagrins, tous les
+désespoirs, toutes les injures amères de la vie littéraire. Nous avons
+saigné dans notre orgueil, pendant de longues heures d'obscurité.
+Pendant des années, c'est à peine si nos livres nous ont payé l'huile et
+le bois de nos nuits. Nous sommes arrivés pas à pas, livre à livre,
+obligés de tout disputer et de tout conquérir. Et nous avons mis quinze
+ans enfin à parvenir au Théâtre-Français.
+
+Pour notre fortune, nous n'avons pas tout à fait douze mille livres de
+rentes à nous deux. Nous logeons au quatrième, et nous avons une femme
+de ménage pour nous servir.
+
+Et pour notre bonheur, il ne faut pas qu'on se l'exagère tant: nous
+avons, l'un une maladie de nerfs, l'autre une maladie de foie, qui
+doivent assurer nos ennemis de nos souffrances dans la cruelle bataille
+des lettres; deux maladies qui finiront peut-être un jour par nous faire
+mourir,--à moins que nous ne mourions d'autre chose, tous les deux
+ensemble, selon des promesses qu'une menace a bien voulu nous faire.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ 12 décembre 1865.
+
+ * * * * *
+
+Il nous reste à demander pardon au talent, au courage de nos grands
+acteurs, aux talents de Mme Arnould-Plessy, de Mme Victoria Lafontaine,
+de Mlle Dinah Félix, de Mme Ramelli, de Mlle Rosa Didier, de M.
+Delaunay, de M. Got, de M. Bressant, de M. Lafontaine, pour les avoir
+exposés à ces huées sauvages. Nous faisons personnellement des excuses à
+Mme Plessy, pour lui avoir fait subir des insultes, qu'un public
+français n'avait jamais encore fait subir, du moins là, à une actrice de
+génie qui a marqué, dans cette soirée du 5 décembre, sa place entre Mme
+Dorval et Mlle Rachel.
+
+ * * * * *
+
+Finissons cette histoire d'HENRIETTE MARÉCHAL par la lettre envoyée par
+nous aux journaux, où nous racontons comment elle a disparu de l'affiche
+de la Comédie-Française:
+
+ 21 décembre 1865.
+
+ Monsieur le rédacteur en chef,
+
+Les journaux ont annoncé que les représentations de notre pièce:
+HENRIETTE MARÉCHAL, étaient arrêtées. Le fait est vrai: HENRIETTE
+MARÉCHAL a disparu de l'affiche du Théâtre-Français dans les
+circonstances suivantes.
+
+Le 15 décembre, il parut dans la _Gazette de France_ une attaque qui
+méritait d'être remarquée parmi toutes les attaques lancées, chaque soir
+et chaque matin, contre notre pièce. La _Gazette de France_ commençait
+par souligner ce qu'elle appelait «l'admiration du _Moniteur officiel_
+et du _Constitutionnel_» pour notre pièce. Puis elle parlait du _morne
+silence_ dans lequel avait été écouté le second acte, de l'_attitude
+somnolente_ du public au troisième. Elle ajoutait que le public ne
+venait là, que pour s'amuser du scandale, que tous les applaudisseurs
+appartenaient à la claque, qu'il fallait l'intervention de la police
+pour «maintenir et comprimer le public entier à bout de patience, et se
+levant comme un seul homme». L'article continuait, en nous imputant à
+crime ce que nous avions coupé, ce qui n'était plus dans la pièce
+représentée, et ce que l'auteur de l'article y mettait,--un inceste, par
+exemple,--dont il prêtait gratuitement l'intention au dénouement. Ici,
+la _Gazette de France_ faisait appel à la dignité des comédiens, en leur
+reprochant de se ménager quelques recettes à la faveur de la curiosité
+provoquée par des scènes bruyantes; et elle terminait par un procédé de
+critique littéraire jusqu'ici inusité,--une dénonciation aux
+contribuables! «Ce qui nous regarde, nous, _contribuables_,
+disait-elle, c'est de savoir si nous devons, dans un temps où l'on parle
+tant d'économies, continuer à sacrifier trois ou quatre cent mille
+francs, par an, pour le plus grand profit d'une _entreprise
+ministérielle_, qui sait si bien tirer profit même du scandale...
+
+Ce même jour, l'administrateur du Théâtre-Français, M. E. Thierry,
+venait chez nous. Nous lui demandions s'il était content des
+explications données par nous en tête de la pièce, que nous lui avions
+dédiée. Son embarras, quelques mots, nous laissaient voir son
+impression. Nous lui représentions notre situation, la nécessité où nous
+avions été de dire la vérité, toute la vérité. Et pourquoi,
+ajoutions-nous, le Théâtre-Français aurait-il à rougir d'une pièce,
+parce qu'elle a pris deux fois le chemin du Vaudeville, et parce que les
+auteurs ont la franchise de l'avouer? Nous ne sommes pas de ceux qui
+écrivent pour tel ou tel théâtre; nous écrivons pour le public que peut
+intéresser, sur n'importe quelle scène, une pièce qui a au moins la
+conscience d'être une œuvre d'art. Si nous avons frappé au Vaudeville,
+c'est que nous ne voyions pas plus haut des chances d'être joués; c'est
+que nous croyions--à tort--le Théâtre-Français fermé à tout ce qui
+n'était pas une tragédie, une comédie en vers, ou une pièce en prose
+signée d'un nom aussi populaire au théâtre que celui de M. Émile Augier.
+Nous disions encore à M. Thierry que, si pour les inexpériences
+scéniques et les détails de métier, nous faisions bon marché de notre
+pièce, nous la trouvions, avec les critiques les plus autorisés, digne
+après tout du Théâtre-Français par ses qualités littéraires, par un
+style que les auteurs des HOMMES DE LETTRES, de SŒUR PHILOMÈNE, de RENÉE
+MAUPERIN, de GERMINIE LACERTEUX, ne trouvent pas trop inférieur au style
+du répertoire moderne de notre grande scène.
+
+M. Thierry nous répondait avec gêne, sortait de sa poche l'article de la
+_Gazette de France_ du matin, et nous donnait lecture d'un passage de
+cet article, où la _Gazette_ s'étonnait de ne pas nous voir retirer
+notre pièce. Là-dessus, nous disions à M. Thierry que, quand même nous
+aurions fait le plus grand chef-d'œuvre ou la plus grande turpitude,
+chef-d'œuvre ou turpitude n'exciteraient pas de telles passions, un tel
+bruit; que ce qu'on sifflait n'était point notre pièce; et que devant
+cette situation, devant des attaques sans précédent, devant la majorité
+des applaudissements, devant le courage et la confiance de nos acteurs,
+décidés à lutter jusqu'au bout, nous ne pouvions ni ne voulions retirer
+HENRIETTE MARÉCHAL et que nous étions décidés à attendre qu'elle fût
+arrêtée par l'administration, interdite par l'autorité. Seulement, nous
+demandions encore deux épreuves, celle de ce soir-là, et celle du lundi
+suivant: nous espérions, pour cette représentation du lundi, l'effet de
+notre brochure qu'on allait mettre en vente à quatre heures et qui nous
+semblait destinée à faire revenir les gens de cœur sur le compte de
+notre dignité et de notre indépendance. «_Lundi, c'est impossible!_»
+nous dit M. Thierry. Ici, qu'on le comprenne bien, nous n'accusons pas
+M. Thierry. Nous lui restons, et nous lui resterons toujours
+profondément reconnaissants pour le brave accueil qu'il a fait à notre
+pièce. Aussi le plaignons-nous seulement pour s'être trouvé dans une
+situation où il ne pouvait nous accorder cette dernière demande.
+
+La sixième représentation avait lieu le soir de cette entrevue. Tous
+ceux qui y ont assisté, peuvent dire le succès de la pièce dans cette
+soirée, la salle tout entière applaudissant, écrasant de ses bravos les
+quelques sifflets arriérés qui s'essayaient. Et c'était une salle de
+bonne foi, une salle payante: un vrai public de quatre mille francs de
+recette,--de trois mille neuf cent un, pour être exact. Nous allions
+voir M. Thierry après la pièce, nous lui disions qu'il nous semblait
+bien dur d'être arrêtés après une telle soirée, où le succès semblait
+enfin conquis: M. Thierry nous répondait qu'il ne pouvait rien nous
+promettre.
+
+Le lendemain, HENRIETTE MARÉCHAL disparaissait de l'affiche du
+Théâtre-Français.
+
+Maintenant, attaqués à droite et à gauche, attaqués en même temps par le
+_Siècle_ et par l'_Union_, par l'_Avenir national_ et par la _Gazette de
+France_, sans oublier le _Monde_; fusillés par un premier Paris de la
+_France_, arrêtés par l'administration,--que nous reste-t-il à faire
+pour une pièce à laquelle les sympathies de la grande critique, les
+feuilletons de Jules Janin, de Théophile Gautier, de Nestor Roqueplan,
+de Paul de Saint-Victor, de Louis Ulbach, de Francisque Sarcey, la
+presse et le public, des recettes de quatre mille francs, une location
+de huit jours à l'avance, devaient assurer, semblait-il, le droit de
+vivre?
+
+Il nous reste à faire un appel à l'opinion, à cette grande majorité de
+spectateurs qui a applaudi HENRIETTE MARÉCHAL, à tout ce monde d'hommes
+et de femmes du Paris intelligent et lettré qui ne veut pas que la
+tyrannie de la politique ou l'exagération de la morale touche à ses
+plaisirs, à ses goûts, à ses sympathies. Il nous reste à faire un appel
+à nos ennemis mêmes, à ceux qui aiment la liberté et qui doivent avoir
+quelques regrets devant leur victoire, devant l'interdiction de notre
+pièce par mesure administrative.
+
+Agréez, monsieur le rédacteur en chef, l'assurance de notre
+considération distinguée.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+Nous donnons ici, sans commentaires, ces deux pièces curieuses à
+confronter:
+
+ Paris, 7 décembre 1865.
+
+ Monsieur le rédacteur,
+
+On fait circuler, au sujet de la première représentation d'HENRIETTE
+MARÉCHAL certaines accusations contre une partie du public qui composait
+la salle.
+
+On veut jeter sur cette défaite une sorte de voile tout chargé de
+mystère; on veut mettre de la cire aux oreilles du public; on l'entoure
+de paravents pour lui dissimuler les sifflets; on s'enveloppe soi-même
+d'une sorte de peplum de Chalchas-Critique, et l'on crie à la foule un
+de ces gros mots à l'aide desquels on explique la _Raison universelle_
+et la _Cause efficiente et probante des choses!_
+
+En vérité, Figaro n'eut pas tort quand il parlait des avantages de la
+Sainte-Cabale.
+
+ On est tombé Gros-Jean, on se relève Étoile!
+
+Eh bien! non, Monsieur, il n'y avait point de cabale contre la pièce de
+MM. de Goncourt. Une cabale s'organise, et quoi que l'on ait--je ne sais
+déjà plus qui--prétendu qu'elle était bien disciplinée, c'est se railler
+du public que de vouloir prétendre qu'une bulle de savon ne peut crever
+sans que les puissances conjurées n'aient médité sa ruine.
+
+Une cabale!... Et de qui?... et pour quoi?... contre quoi?...--Voilà
+trois points d'interrogation auxquels il paraît difficile de répondre.
+C'est avec ce mot de cabale que les amis satisfont la politesse, que les
+auteurs consolent leur génie, et qu'enfin on fouette le dos des
+innocents assez niais, pour oser exprimer une opinion qui était _la
+leur_, en face d'une salle qui, ce soir-là, était toute aux soins
+empressés de l'amitié, aux benoîtes ferveurs de la sainte claque.
+
+Le poulailler a crié, hurlé, sifflé.--Complot!...
+
+Le parterre a applaudi, applaudi, applaudi.--Indépendance!
+
+Renversez les mots, Monsieur, et vous aurez la vérité!
+
+Nous autres, nous étions venus dès cinq heures, les pieds dans la boue,
+inquiets, impatients, plus sympathiques qu'hostiles, croyant au talent
+de ces messieurs et prêts à applaudir, si nous trouvions leur pièce
+bonne. Nous étions là près de trois cents jeunes gens... Et, en effet,
+on a raison de dire que nous étions une cabale...
+
+Une cabale, c'est un complot; et nous complotions la chose la plus
+extraordinaire, Monsieur, celle, étant les plus jeunes de l'assemblée,
+d'être les seuls payants! Nous avions organisé la conspiration des
+pièces de vingt sous contre les billets d'amis. Et,--voyez à quel point
+nous sommes simples,--au moment où l'on nous refusait au guichet des
+billets de parterre, nous subissions l'inspection d'un capitaine
+recruteur qui ne nous demandait qu'un peu de claque pour un bon
+fauteuil. Et, à notre tour, nous avons refusé;--refusé, voulant rester
+indépendants et ne pas mettre les ficelles de notre enthousiasme entre
+les mains d'un chef de claque, et, comme des pantins, ne pas lever les
+bras, jeter des cris, pleurer d'admiration, selon le caprice de Son
+Indépendance.
+
+Nous avons sifflé, comprend-on cela? sifflé, je ne sais quelles
+rapsodies que Bobino ne voudrait pas pour coudre à ses grelots! Sifflé
+un vieux paquet de ficelles dont le portrait de mon père, les gants de
+ma fille, le domino de madame, le mari qui manque le train, sont les
+bouts les moins roussis et les moins usés! Sifflé un premier acte dont
+le réalisme n'a même pas le charme de la nouveauté: les ENFERS DE PARIS
+et la MARIÉE DU MARDI-GRAS sont moins retroussés et plus joyeux! Sifflé
+un second acte dont la fantaisie court à travers un monde d'aphorismes
+prétentieux, de situations bizarres, de visions hystériques, commençant
+au babillage d'une servante et finissant au baiser ridicule d'une femme
+de quarante ans. Sifflé au troisième acte... Oh! le troisième acte!...
+N'est-ce pas du Girardin, première édition, non corrigée? Les DEUX
+FRÈRES faisant pendant aux _Deux Sœurs_?... Du Girardin, moins...
+Girardin! c'est-à-dire l'impossible, moins cette chose étonnante en
+faveur de laquelle on pardonne tout: l'originalité!
+
+Nous disons, nous autres, ce que nous avons sifflé; que les partisans de
+la pièce nous disent ce qu'ils ont applaudi, en dehors du magnifique jeu
+des acteurs, un seul acte, une seule scène, une situation, un mot, et
+nous nous déclarons satisfaits.
+
+Il y a eu cabale, prétend-on! Oui, la cabale des indépendants contre les
+engagés... volontaires ou non!...
+
+Qui siégeait à l'orchestre? Des amis, des amis, et toujours des amis!
+
+Qui siégeait au parterre?...--Un mot à ce propos, Monsieur. On a parlé
+d'HERNANI! Est-ce une ironie? À l'époque d'HERNANI, on livrait le
+parterre à la jeunesse, et l'on refusait la claque! Mardi dernier, quand
+les jeunes gens se sont présentés, le parterre était envahi.--Par
+qui?--Et ses portes fermées.--Pourquoi?--Alors nous avons gagné les
+hauteurs. Quant à ceux du parterre, ils ne sifflèrent pas, j'en suis
+bien sûr, étant de ceux pour qui Boileau n'a pas fait ce vers:
+
+ C'est un droit qu'à la porte on achète en entrant.
+
+Mardi, c'étaient les jeunes gens qui sifflaient et les _genoux_ qui
+applaudissaient! Voilà la petite différence à signaler entre les deux
+HERNANI. Ce n'est pas un drapeau autour duquel les frères de Goncourt
+rassemblaient leurs partisans! C'est un torchon! Nous, nous n'avons pas
+une sensitive à la place de cœur; nous ne prétendons pas faire un
+rempart de notre corps à Thalie, et Melpomène nous impose peu! Nous
+savons chiffonner d'une main osseuse la guimpe des vieilles Muses, et
+nous accrocher, quand nous voulons rire, à la queue des sourds satyres,
+amoureux de la joie et de la folie. Est-ce une raison pour ne pas crier:
+Pouah! quand la fange tente d'éclabousser l'art! Nous n'aimons pas voir
+sa robe s'accrocher au clou du lupanar, et toute débraillée, titubant à
+travers les ruisseaux, voir la Muse, le stigmate de l'impudeur au front,
+s'en aller, psalmodiant des rapsodies sans nom, parmi lesquelles rien ne
+transpire, ni vérité, ni style, ni inspiration!
+
+Nous ne sommes ni des cabaleurs, ni des amis! Nous avions payé nos
+places; et seuls peut-être dans toute la salle nous avions l'esprit
+dégagé de toutes les préoccupations de l'amitié et de la camaraderie.
+Mais, en vérité, en face des singulières rengaines qu'on voulait nous
+faire applaudir et accepter comme une transformation dans l'art, quand
+nous avons entendu comparer HERNANI à HENRIETTE, nous avons mis les clés
+à nos lèvres. Une révolution, cela? On ne fait pas des révolutions avec
+des bonshommes de bois; et si Bobèche avait voulu remplir le rôle de
+Mirabeau, la foule eût sifflé et tourné le dos. Qu'on nous donne RUY
+BLAS, OTHELLO, CHATTERTON, le GENDRE DE M. POIRIER, et vous verrez où
+seront les jeunes gens, et quelle grande cabale d'applaudissements nous
+nous chargeons de discipliner pour ces _vraies_ fêtes de l'intelligence
+et de l'art!...
+
+C'est sur ce souhait et cette espérance que nous finissons, Monsieur.
+Dussent certains esprits, complaisants _aux douceurs d'une amitié pure_,
+s'irriter parce que nous préférons CARMOSINE à HENRIETTE, nous ne nous
+attacherons pas à discuter leurs goûts. Seulement, lorsqu'on nous crie:
+«Adorez!»--Ma foi, non, nous aimons mieux siffler!--C'est plus
+conséquent.
+
+Mettez le bœuf gras dans une charrette, nous nous amusons; mettez-le sur
+un autel, nous haussons les épaules! Les messieurs de Goncourt se sont
+trompés de porte, ils ont pris la rue Richelieu pour la rue Montpensier;
+c'est à recommencer!
+
+Agréez, Monsieur, l'hommage de notre considération la plus distinguée.
+
+CHARLES DUPUY, 23, rue de Condé;
+LOUIS LINYER, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques;
+J. BERNARD, 3, rue des Fossés-Saint-Jacques;
+GEORGES NIVET, 51, rue Monsieur-le-Prince;
+ÉMILE RANQUET, 3, rue du Dragon.
+
+_Figaro-Programme_, 9 décembre.
+
+ 11 décembre 1865,
+
+ Monsieur,
+
+Nous avons l'honneur de vous envoyer la copie ci-jointe d'une note qui a
+couru aujourd'hui à l'École de droit, au cours de M. Colmet de Santerre.
+
+La voici:
+
+«MM. les étudiants en droit sont invités à se rendre ce soir lundi au
+Théâtre-Français pour siffler la nouvelle pièce, HENRIETTE MARÉCHAL. Il
+faut que la toile tombe au premier acte.
+
+ _Signé_: PIPE DE BOIS.»
+
+ 11 décembre 1865.
+
+En vous signalant cet étrange mot d'ordre, nous n'avons pas besoin,
+Monsieur, de vous dire que nous désapprouvons complètement, avec
+l'immense majorité des étudiants, une prétention aussi contraire à la
+liberté théâtrale qu'aux égards dus aux auteurs et à des acteurs de
+talent.
+
+ A. RAMIER, D'AIGREMONT,
+
+ Étudiant en droit, Étudiant en droit.
+
+ _Opinion nationale_, 12 décembre 1865.
+
+Nous remercions MM. Ramier et d'Aigremont, et tous ceux dont ils sont la
+voix.
+
+ E. ET J. DE G.
+
+ * * * * *
+
+PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
+
+Aujourd'hui que la reprise d'HENRIETTE MARÉCHAL a réussi, que la pièce
+est écoutée, est applaudie, applaudie «avec un parti pris d'applaudir»,
+impriment ceux qui eussent désiré qu'elle fût ressifflée, je demande au
+public la permission de compléter la préface en tête de notre THÉÂTRE
+par quelques observations, quelques anecdotes, et quelques idées sur
+l'art théâtral de l'heure présente.
+
+Dans cette préface j'ai dit: HENRIETTE MARÉCHAL est une pièce
+«ressemblant à toutes les pièces du monde» et les ennemis de la pièce
+ont fait dire à cet aveu plus qu'il ne disait, déclarant que l’œuvre
+n'avait pas la plus petite qualité personnelle. Voici seulement ce que
+j'ai voulu faire entendre, c'est que mon frère et moi, débutant au
+théâtre, et désireux d'être joués, nous avions essayé de faire une pièce
+jouable, une pièce cherchée parmi les combinaisons théâtrales
+ordinaires, trouvant déjà assez brave d'avoir risqué l'acte du bal
+masqué, un acte qui avait le mérite de la nouveauté, et d'un esprit
+original, avant que cet esprit fût devenu l'esprit de tout le monde,
+avant qu'il eût servi, tout un hiver, aux engueulements des bals de
+l'Opéra de la rue Le Peletier.
+
+Maintenant, venons aux critiques de détails. On me reproche de grosses
+_ficelles_; grosses ou petites, est-ce qu'il n'y en a pas chez tous les
+auteurs, les auteurs les plus habiles, dans cet art conventionnel, où
+je ne connais pas un dénouement de pièce qui ne soit amené par la
+surprise d'une conversation derrière un rideau, ou par l'interception
+d'une lettre, ou par un _truc_ forcé de cette qualité? Et tant qu'à
+choisir entre les petites et les grosses ficelles, ma foi, je préfère
+les grosses, les toutes franches: ce sont celles de l'ancien répertoire.
+
+Puis vraiment, n'y aurait-il pas de grosses ficelles dans l'agencement
+de la vie humaine, de la véritable, de celle que nous vivons? J'avais un
+cousin qui devint très amoureux d'une jeune fille du monde. Ce cousin
+avait eu une jeunesse un peu _noceuse_, était joueur... il fut refusé
+par les parents de la jeune fille. Mon cousin demeurait le cœur très
+pris. Il se passait un an, dix-huit mois, au bout desquels il lui
+arrivait un accident de voiture, dans le voisinage du château de celle
+qu'il aimait. Il y était recueilli, soigné... et devenait le mari de la
+jeune fille. C'est ce souvenir qui nous a donné, à mon frère et à moi,
+l'idée du transport de Paul de Bréville, blessé, chez Mme Maréchal.
+
+Ah! vraiment, on me fait un crime de bien des choses, de choses que me
+donne en spectacle, tous les jours, la vie du monde. Par exemple, on
+trouve tout à fait invraisemblable ce coup de cœur d'un tout jeune homme
+pour une femme de trente-quatre à trente-cinq ans. Savez-vous que chez
+tous les jeunes gens que j'ai connus, le premier amour effectif qui n'a
+pas été à une fille ou à une femme de chambre, je l'ai vu aller à des
+femmes de la société presque toujours plus âgées que Mme Maréchal,
+presque toujours à de sérieuses marraines de Chérubin?
+
+Enfin, en faisant tromper ce bon, cet excellent, cet hospitalier M.
+Maréchal par le jeune Paul de Bréville, j'aurais introduit sur les
+planches un adultère plus immérité, plus indigne, plus infâme, plus
+laid que les adultères jusqu'ici mis en scène par mes confrères en
+adultère au théâtre... comme si nous ne voyions pas journellement les
+trois quarts des messieurs Maréchal se montrer de vrais saints Vincent
+de Paul à l'endroit de l'homme qui les trompe.
+
+ * * * * *
+
+Il faut que nous en prenions notre parti, nous sommes des auteurs
+immoraux, et nous ne sommes pas des _carcassiers_. Mais il n'y a pas
+qu'une carcasse dans une pièce, il y a autre chose dans la nôtre.
+
+Théophile Gautier y trouvait une qualité, qu'il nous reconnaissait seuls
+posséder: une _langue littéraire parlée_. Et pour moi une langue
+nouvelle, c'est presque l'unique renouvellement dont est susceptible le
+théâtre. Une langue, où il n'existera plus de morceaux de livres, plus
+de phraséologie où passera le mot d'auteur, et où cependant le public
+sentira que c'est un lettré qui a fabriqué les paroles sortant de la
+bouche des acteurs, voilà la révolution à tenter! Et cette révolution,
+nous l'avons essayée, essayée seulement. Ah! si nous avions pu écrire
+une seconde pièce d'amour, celle-là, je vous en réponds, eût été balayée
+de tout jargon romantique ou _livresque_, et l'on n'y eût pas rencontré
+une phrase comme celle-ci: «Vous étiez dans mes rêves comme il y a du
+bleu dans le ciel», une phrase pas mal rédigée tout de même, mais
+appartenant au _vieux jeu_. Que ne l'avez-vous supprimée, me dira-t-on?
+C'est qu'il ne s'agit pas de la supprimer et que le talent serait de la
+remplacer, celle-ci ou toute autre du même genre, par un équivalent
+apportant une note poétique, lyrique, idéale, de la même valeur, et un
+équivalent pris dans le vrai de la langue d'un amoureux.
+
+Or, cela je le déclare tout à la fois le comble de la difficulté et le
+_summum_ de l'art dramatique des années qui vont venir,--et je me trouve
+tout seul, pas assez fort pour y arriver.
+
+Il était besoin, pour le tenter et peut-être réussir, de continuer à
+avoir pour collaborateur un poète doublé d'une oreille particulière, un
+original passant des heures entières, aux Tuileries, à entendre causer
+des bébés, pour le seul plaisir de surprendre la syntaxe de leurs
+phrases enfantines.
+
+Maintenant, n'y aurait-il pas dans notre pièce une seconde qualité que
+personne n'a remarquée? Si Henriette Maréchal n'étale pas absolument sur
+les planches des morceaux de notre vie, elle y apporte, tout le temps,
+les attitudes morales des deux frères, quand le jeune tombait amoureux.
+Elle redit sous des formules plus étudiées, avec des expressions plus
+littéraires, mais elle ne fait que redire les ironiques petites
+_chamaillades_, le tendre ferraillement d'esprit de ces moments-là,--en
+un mot le fraternel duel à huis clos de l'Expérience et de l'Illusion.
+Elle donne au public la note du scepticisme blagueur du _vieux_, et de
+l'appassionnement un peu ingénu de l'adolescent. Elle retrace enfin avec
+des souvenirs bien personnels et _vécus_--l'expression est acceptée
+aujourd'hui--des sentiments qui ont le mérite de représenter
+rigoureusement, à la scène, les sentiments humains et contradictoires de
+deux hommes d'âge différent, confondus et mêlés dans une même existence.
+
+ * * * * *
+
+J'ai avancé, dans ma préface, que je regardais le théâtre comme un genre
+arrivé à son déclin. Le théâtre, pour moi, me semble le grand art des
+civilisations primitives. Ainsi, du temps d'Eschyle, de Sophocle,
+d'Euripide, le théâtre est toute la littérature de la nation. Bien des
+années après, sous Louis XIV, dans une autre patrie de l'intelligence
+et du goût, le théâtre est encore presque toute la littérature; mais
+peut-être déjà, en ce XVIIe siècle, quelque gourmet de belles-lettres
+néglige, un soir, de se rendre à une comédie de Molière, pour lire au
+coin de son feu, les CARACTÈRES de La Bruyère. Et aujourd'hui, qui
+pourra nier qu'une SAPHO ou qu'un ASSOMOIR ne prenne pas l'attention de
+la France, tout autant qu'une pièce d'Émile Augier ou d'Alexandre Dumas
+fils? Au XXe siècle que nous touchons, quelle place aura donc le livre
+et quelle place aura le théâtre?
+
+À cette concurrence redoutable faite déjà aujourd'hui par le livre au
+théâtre, je ne veux pas répéter les causes particulières et
+accidentelles qui me font voir, dans un avenir prochain, sa lamentable
+déchéance. Non, l'art dramatique ne deviendra pas tout à fait ce que
+j'ai prédit: «Quelque chose digne de prendre place entre des exercices
+de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades», non,
+mais toutes les scènes de la capitale sont fatalement destinées à se
+transformer en des Édens, plus ou moins dissimulés.
+
+Enfin, puisque le théâtre n'est pas encore mort et qu'il a peut-être
+devant lui la durée _cahin caha_, qu'on prête à cette heure à la
+religion catholique, moi qui ne crois pas au _théâtre naturaliste_, au
+transbordement, dans le temple de carton de la convention, des faits,
+des événements, des situations de la vraie vie humaine: voici ma
+conviction. L'art théâtral, cet art malade, cet art fini, ne peut
+trouver un allongement de son existence que par la transfusion, dans son
+vieil organisme, d'éléments neufs, et j'ai beau chercher, je ne vois ces
+éléments que dans une _langue littéraire parlée_ et dans le _rendu
+d'après nature_ des sentiments,--toute l'extrême réalité, selon moi,
+dont on peut doter le théâtre.
+
+Eh bien! ces outils de renouvellement, je les trouve... à l'état
+embryonnaire bien certainement, mais je les trouve dans HENRIETTE
+MARÉCHAL, dans cette pièce qui est un début,--et un début ne produit
+jamais une œuvre tout à fait supérieure. Peut-être si l'on ne nous avait
+pas aussi brutalement arrêtés, à une troisième ou à une quatrième pièce,
+aurions-nous un peu plus complètement réalisé ce que notre ambition
+littéraire avait entrevu.
+
+Du vrai, du vrai dans notre pièce, du vrai, il y en a peut-être plus
+qu'on ne croit. À propos de la phrase «J'en ferais mon cœur,» un
+critique théâtral disait hier que c'était un propos de soubrette d'il y
+a cent ans. J'ouvre notre JOURNAL en octobre 1863, à la fin d'un séjour
+chez Mme Camille Marcille, à Oisème, près de Chartres, je trouve cette
+note écrite par mon frère:
+
+ Voici, je crois, la première aventure d'amour flatteuse qui
+ m'arrive. Une petite bonne, une pauvre enfant trouvée de l'hospice
+ de Châtellerault, servait les fillettes de Mme Marcille. Elle avait
+ une de ces figures minables, comme il semble qu'il y en ait eu au
+ moyen âge, après les grandes famines, avec des yeux dont le
+ dévouement jaillissait comme de ceux d'un chien battu. La brave
+ fille, un soir, en déshabillant sa maîtresse, se mit à lui dire:
+ «Ah! Madame, ce monsieur Jules, je le trouve si potelé, si gai, si
+ joufflu, si gentil, que, si j'étais riche, _j'en ferais mon cœur_.»
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ 15 mars 1883.
+
+
+
+
+LA PATRIE EN DANGER
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[25]
+
+
+La pièce ici imprimée, je la donne, telle qu'elle a été écrite par mon
+frère et par moi, telle qu'elle a été lue par mon frère au comité de la
+Comédie-Française, le 7 mars 1868, je la donne sans changer un mot[26].
+
+Maintenant, si cela intéresse quelques personnes, de savoir les raisons,
+pour lesquelles je renonce à épuiser toutes les chances d'une
+représentation théâtrale sur un théâtre quelconque, pour une œuvre dans
+laquelle mon frère avait mis et les derniers efforts et les dernières
+espérances de sa vie, ces raisons, les voici:
+
+Sous l'Empire, on nous avait dit: «Allez, c'est bien inutile de chercher
+à vous faire jouer, jamais la censure ne laissera passer votre pièce.»
+
+L'Empire est tombé, la République lui a succédé; mais sous le nouveau
+régime de liberté, je retrouve la censure replâtrée dans sa perpétuité
+et rafistolée dans sa toute-puissance. Or, avec les nouveaux
+censeurs,--qui, je crois bien, sont toujours les anciens,--je n'ai pas
+seulement à appréhender qu'ils trouvent notre pièce ou trop légitimiste
+ou trop révolutionnaire; par le fait cruel des derniers événements, j'ai
+à craindre qu'ils ne découvrent, en notre troisième acte--écrit en 1867,
+dans la prévision certaine de la guerre future,--des allusions, des
+manœuvres tendant à une agitation dangereuse pour nos relations avec la
+Prusse.
+
+Dans cette crainte, aujourd'hui que, des deux collaborateurs, je suis
+resté seul avec une énergie un peu défaillante, je ne me sens pas le
+courage d'entreprendre les démarches, de subir les taquineries, les
+ennuis, les petites tortures morales, qu'un fabricateur de livres
+rencontre d'ordinaire près d'une direction théâtrale, quand au bout
+d'une réussite si chèrement achetée peut se dresser le désespérant
+_veto_[27].
+
+Après tout, s'il me prenait fantaisie de faire le tour des théâtres de
+Paris, il se pourrait bien que les directeurs épargnassent aux censeurs
+le crime que je leur impute par avance et que notre pièce fût refusée
+partout. Le temps n'est guère aux tentatives d'art pur, et le public
+républicain d'aujourd'hui me paraît ressembler bien fort au public
+impérial d'hier, au public contemporain de cette anecdote.
+
+Je me trouvais, il y a quelques années, dans le salon d'un grand
+écrivain; autour de lui des auteurs de livres connus, des esprits
+distingués et bêtement idéaux, gémissaient, sur un mode élevé, du
+remplacement au théâtre des mots spirituels par des gorges, du
+remplacement des phrases bien faites par des cuisses, et à défaut de
+chair toute crue, et toute nue, du remplacement d'à peu près tout par
+des robes de Worth. Tout à coup, une actrice, connue par le cynisme de
+son esprit, interrompit les doléances littéraires par cette apostrophe:
+«Vous êtes jeunes, vous autres, mais le théâtre au fond, mes enfants,
+c'est l'absinthe du mauvais lieu.»
+
+Et ladite actrice avait toujours l'habitude d'appeler les sales choses
+par leurs noms propres.
+
+Obligé de reconnaître que le brutal aphorisme a du vrai pour aujourd'hui
+comme il en avait pour hier, et que la République n'a pas encore
+beaucoup fait pour la régénération du goût public, je me résigne, à peu
+près de la même manière qu'on se suicide, à imprimer cette pièce, un peu
+consolé cependant par un pressentiment vague, qui me dit qu'un jour, un
+jour que nous devons tous espérer, cette œuvre mort-née sera peut-être
+jugée digne d'être la voix avec laquelle un théâtre national fouettera
+le patriotisme à la France[28].
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Mars 1875.
+
+
+
+
+
+
+
+THÉÂTRE
+
+HENRIETTE MARÉCHAL.--LA PATRIE EN DANGER
+
+
+PRÉFACE[29]
+
+Sur une grande table à modèle, aux deux bouts de laquelle, du matin à la
+tombée du jour, mon frère et moi faisions de l'aquarelle dans un obscur
+entre-sol de la rue Saint-Georges, un soir de l'automne de l'année 1850,
+en ces heures où la lumière de la lampe met fin aux lavis de
+couleur,--poussés je ne sais par quelle inspiration, nous nous mettions
+à écrire ensemble un vaudeville avec un pinceau trempé dans de l'encre
+de Chine. Jusqu'à ce jour, toute notre littérature consistait en un
+carnet de notes, contenant les étapes et les menus de repas d'un voyage
+en France de six mois à pied, le sac sur le dos, et où seulement, tout à
+la fin, s'étaient glissées quelques notes sur le ciel, la terre, les
+Mauresques de l'Algérie. Je ne tiens pas compte toutefois d'un ÉTIENNE
+MARCEL, drame en cinq actes et en vers, commis en rhétorique par mon
+frère, et d'un indigeste travail sur les «Châteaux de la France au moyen
+âge», présenté par moi à la SOCIÉTÉ D'HISTOIRE DE FRANCE pour avoir
+l'honneur d'être admis parmi ses membres.
+
+Le vaudeville en deux actes, terminé et baptisé SANS TITRE, nous nous
+trouvions ne connaître ni un auteur, ni un journaliste, ni un acteur,
+enfin personne au monde qui tînt de loin ou de près à la littérature ou
+au théâtre. Nous allions chercher, au Palais-Royal, l'adresse de
+Sainville, nous lui écrivions; il nous accordait un rendez-vous. Nous
+sonnions à la porte du comique ainsi qu'on sonne à la porte d'un
+dentiste. Une jolie bonne, pareille à celles qui jaillissent d'un
+portant de coulisse de théâtre, nous ouvrait, nous introduisait au
+salon. Et nous commencions notre lecture devant Sainville et un grand
+monsieur qu'il nous disait avoir l'habitude de consulter. Ce n'était pas
+encourageant de lire à Sainville. Le rond et jovial acteur, sur les
+planches, avait chez lui, pour l'audition d'une pièce, une figure d'une
+impénétrabilité grognonne, et qui peu à peu prenait quelque chose de la
+face mauvaise de ces gras mandarins qu'on voit, sur des potiches du
+Céleste Empire, ordonner des supplices. La lecture terminée, d'abord un
+silence glacial... Puis le comique nous dit durement que la chose manque
+de couplets, nous tâte pour savoir si nous accepterions une
+collaboration, enfin nous demande de lui laisser la pièce une quinzaine
+de jours pour nous donner une réponse définitive.
+
+Les quinze jours se passaient dans l'attente anxieuse de gens qui ont
+une pièce, et une première pièce présentée à un théâtre. Au bout des
+deux semaines, nous recevions de Sainville cette lettre:
+
+ 28 octobre 1850.
+
+ ... Je viens de soumettre votre manuscrit à la personne chargée de
+ lire les pièces représentées, et c'est avec regret que je viens
+ vous annoncer que sa réponse n'a pas été favorable. Elle y a comme
+ moi trouvé beaucoup d'esprit, mais pas assez de pièce...
+
+Un certain nombre d'années se passaient; mon frère et moi, avions écrit
+l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE,
+l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE. Un soir, un de nos jeunes amis, Scholl,
+devenu depuis le brillant journaliste de ce temps, se moquait
+aimablement du sérieux de nos travaux, de nos prétendues visées
+académiques, quand je l'interrompis en lui disant:
+
+--Eh bien! vous ne vous douteriez jamais par quoi nous avons commencé en
+littérature. Si c'était cependant par un vaudeville?
+
+--Oh! lisez-moi-le donc?
+
+J'allai chercher le manuscrit et je lus une partie du premier acte.
+
+--Vous me faites poser, me jeta mon ami en m'interrompant. C'est le
+BOURREAU DES CRANES que vous me lisez là!
+
+Je n'avais pas vu la pièce, et, à ce qu'il paraît, elle commence par une
+dispute et un soufflet donné dans la salle.
+
+Peut-être, il n'y eut là, qu'une rencontre assez ordinaire entre des
+fabricateurs de pièces à la recherche d'une originalité quelconque.
+Enfin, Dieu merci, nous ne fûmes pas joués, et nous dûmes peut-être à ce
+bienheureux refus de ne pas devenir des vaudevillistes à tout jamais.
+
+L'échec de SANS TITRE ne nous décourageait pas dans le premier moment,
+et le mois suivant, arrivait, cette fois, directement au Palais-Royal,
+un nouveau vaudeville en trois actes intitulé: ABOU-HASSAN, que M.
+Coupart nous retournait avec les condoléances ordinaires.
+
+L'année d'après, nous publiions dans le mois de décembre, EN 18.., notre
+premier roman qui paraissait le jour du coup d'État, et dont les
+affiches étaient interdites, comme pouvant être prises par le public
+pour une allusion au 18 brumaire. En cette semaine violente, peu
+occupée, on le comprendra, de littérature, Janin, que nous allions
+remercier du seul article bienveillant publié sur notre livre, nous
+saluait, en nous reconduisant avec cette phrase: «Voyez-vous, il n'y a
+que le théâtre!» Et en revenant de chez lui, en chemin, l'idée naissait
+chez nous de faire pour les Français une revue de l'année, dans une
+conversation, au coin d'une cheminée, entre un homme et une femme,
+pendant la dernière heure du vieil an, un petit proverbe qui devait
+s'appeler: LA NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE[30].
+
+L'acte fait, Janin nous donne une lettre pour Mme Allan. Et nous voici,
+rue Mogador, au cinquième, dans l'appartement de l'actrice qui a
+rapporté Musset de Russie, et où une vierge byzantine au nimbe de cuivre
+doré rappelait le long séjour de la femme là-bas. Elle est en train de
+donner le dernier coup à sa toilette devant une psyché à trois
+battants, presque refermée sur elle et qui l'enveloppe d'un paravent de
+miroirs. La grande comédienne se montre accueillante, avec une voix
+rude, rocailleuse, une voix que nous ne reconnaissons pas, et qu'elle
+avait l'art de transformer en une musique au théâtre. Elle nous donne
+rendez-vous pour le lendemain. Mon frère est très ému, Mme Allan a de
+suite, pour l'encourager dans sa lecture, de ces petits murmures
+flatteurs pour lesquels on baiserait les pantoufles d'une actrice. Bref,
+elle accepte le rôle, et elle s'engage à l'apprendre et à le jouer le 31
+décembre, et nous sommes le 21.
+
+Il est deux heures. Nous dégringolons l'escalier et nous courons chez
+Janin. Mais c'est le jour de son feuilleton. Impossible de le voir. Il
+nous fait dire qu'il verra Houssaye le lendemain.
+
+De là, d'un saut, dans le cabinet du directeur du Théâtre-Français,
+auquel nous sommes alors parfaitement inconnus. «Messieurs, nous dit-il
+tout d'abord, nous ne jouerons pas de pièces nouvelles, cet hiver. C'est
+une détermination prise... je n'y puis rien.» Un peu touché toutefois
+par nos tristes figures, il ajoute: «Que Lireux vous lise et fasse son
+rapport, je vous ferai jouer, si je puis obtenir une lecture de faveur.»
+
+Il n'est encore que quatre heures. Un coupé nous jette chez Lireux.
+«Mais, Messieurs, nous dit assez brutalement la femme qui nous ouvre la
+porte, vous savez bien qu'on ne dérange pas M. Lireux, il est à son
+feuilleton...»--«Entrez, Messieurs,» nous crie une voix bon enfant, et
+nous pénétrons dans une chambre d'homme de lettres à la Balzac, où ça
+sent la mauvaise encre et la chaude odeur d'un lit qui n'est pas encore
+fait. Le critique, très aimablement, nous promet de nous lire le soir,
+et de faire son rapport le lendemain. Aussitôt, de chez Lireux, nous
+nous précipitons chez Brindeau qui doit donner la réplique à Mme Allan.
+Brindeau n'est pas rentré, mais il a promis d'être à la maison à cinq
+heures, et sa mère nous retient. Un intérieur tout rempli de gentilles
+et bavardes fillettes. Nous restons jusqu'à six heures... et pas de
+Brindeau.
+
+Enfin, nous nous décidons à aller le relancer au Théâtre-Français à sept
+heures et demie. «Dites toujours,--s'écrie-t-il en s'habillant, tout
+courant dans sa loge, et nu sous un peignoir blanc;--non, pas possible
+d'entendre la lecture de votre pièce.» Et il galope à la recherche d'un
+peigne, d'une brosse à dents. «Ce soir, par exemple, après la
+représentation?--Impossible, je vais souper en sortant d'ici avec des
+amis... Ah! tenez, j'ai dans ma pièce un quart d'heure de sortie... Je
+vous lirai pendant ce temps-là... Attendez-moi dans la salle.» La pièce
+dans laquelle il jouait finie, nous repinçons Brindeau qui veut bien du
+rôle!
+
+Du Théâtre-Français, nous portons le manuscrit chez Lireux, et à neuf
+heures nous retombons chez Mme Allan, que nous retrouvons tout entourée
+de famille, de collégiens, et à laquelle nous racontons notre journée.
+
+Deux jours après, assis sur une banquette de l'escalier du théâtre, et
+palpitants et tressaillants au moindre bruit, nous entendions Mme Allan
+jeter à travers une porte qui se refermait sur elle, de sa vilaine voix
+de la ville: «Ce n'est pas gentil, ça!»
+
+«Enfoncés,» dit l'un de nous à l'autre avec cet affaissement moral et
+physique qu'a si bien peint Gavarni dans l'écroulement de ce jeune
+homme, tombé sur la chaise d'une cellule de Clichy.
+
+Et c'étaient presque aussitôt des tentatives nouvelles, des inventions
+et des compositions de pièces dont j'ai oublié le titre et dont je ne
+soupçonne plus guère l'existence que par la lettre de refus d'un
+directeur de théâtre. Ainsi, je trouve une lettre de M.
+Lemoine-Montigny, à la date d'avril 1852, me parlant de la fraîcheur
+d'un acte au Bas-Meudon, et qui me rappelle vaguement que nous avons
+cherché une pièce dans notre premier roman. Il me revient même que,
+pressés de faire un opéra-comique par notre cousin de Villedeuil, qui
+avait de l'argent dans le Théâtre-Lyrique, nous avons écrit une farce
+dans la manière des vieux bouffons italiens, intitulée: MAM'SELLE
+ZIRZABELLE, acte pour lequel, je ne suis pas bien sûr que mon frère
+n'ait pas composé des vers qui s'entremêlaient à travers la prose. Mais
+elle est bien diffuse, bien incomplète aujourd'hui, la mémoire de ces
+pièces, et d'autres encore faites il y a près de trente ans, et que nous
+avons brûlées dans un jour, où nous ne voulions laisser rien de trop
+indigne de nous.
+
+Il y eut cependant en ces années, où nous nous occupions historiquement
+du Directoire, un acte présenté au Théâtre-Français, que je regrette de
+voir perdu[31], et dont j'aurais voulu donner quelques extraits dans
+cette préface. Cette pièce avait le mérite d'être la première pièce
+faite sur le Directoire, bien avant les pièces à succès. Et ce petit
+acte appelé par nous: INCROYABLES ET MERVEILLEUSES, c'était vraiment une
+jolie mise en scène du temps étudié par nous, au milieu du touchant
+épisode d'un divorce.
+
+Une autre pièce a un certain intérêt pour les gens qui sont curieux de
+l'histoire littéraire des auteurs qu'ils aiment. La pièce, intitulée LES
+HOMMES DE LETTRES, était l'embryon du roman qui a pour titre aujourd'hui
+CHARLES DEMAILLY. Les cinq actes terminés dans l'été de 1857, nous les
+lisions à nos amis au mois d'octobre. La mort du héros, un écrivain qui
+mourrait des attaques de la presse, on la rejetait «comme la mort d'une
+sensitive». Depuis, j'ai pu juger que cette mort n'était pas aussi
+invraisemblable qu'elle le paraissait à mes auditeurs. Enfin la pièce,
+réduite en quatre actes, était présentée au Vaudeville et sa réception
+d'avance annoncée par les journaux; toutefois l'acceptation définitive
+par le directeur ne devait nous parvenir qu'un certain mercredi.
+
+De cruels jours pour le système nerveux des gens, et des jours éternels,
+que ces jours d'attente; et je donne ici une note que je retrouve écrite
+sur un bout de papier: «Mercredi 21 octobre 1857.--Un mauvais sommeil
+et le matin la bouche sèche comme après une nuit de jeu. Des espérances
+qu'on chasse et qui reviennent. Et de l'émotion qui circule en vous et
+de noirs pressentiments. Nous n'avons pas le courage d'attendre la
+réponse chez nous. Nous allons battre la banlieue, regardant bêtement,
+ahuris et muets, à la portière du chemin de fer, passer les arbres et
+les maisons. D'Auteuil nous gagnons, à pied, le pont de Sèvres. Nous
+avons besoin de marcher. Là, sur la gauche, dans les vapeurs bleues de
+la Seine, parmi la rouille de l'automne: c'est la muse frileuse de notre
+pauvre EN 18.. Voici la route de Bellevue, et, sur cette route, nous
+rencontrons tenant par la main un joli enfant, la jeune fille, jeune
+femme aujourd'hui, que l'un de nous a eu, au moins pendant huit jours,
+la très sérieuse pensée d'épouser... et qui nous rappelle du vieux
+passé... Il y a des années qu'on ne s'est vu... On s'apprend les morts
+et les mariages... et l'on nous gronde doucement d'avoir oublié
+d'anciens amis... Puis nous voilà dans la maison de santé du docteur
+Fleuri, causant avec Banville, et croisant dans notre promenade, le
+vieux dieu du drame, le vieux Frédérick Lemaître...
+
+«... Dans tout cela, par tous ces chemins, en toutes ces rencontres, au
+milieu de toute notre vie morte que le hasard ramène autour de nous et
+qui semble nous mener à une vie nouvelle, nous roulons, les oreilles et
+les yeux aux bruits et aux choses comme à des présages bons ou mauvais,
+et prêtant à la nature le sentiment de notre fièvre... En rentrant:
+rien.»
+
+Une semaine après, nous apprenions que notre pièce n'était ni reçue ni
+refusée, que Beaufort voyait un danger dans la mise à la scène de la
+petite presse... qu'il attendait. Cette nouvelle qui, quelques jours
+auparavant, eût été un vrai chagrin pour nous, ne nous causait qu'une
+assez médiocre déception. Notre envie de voir jouer les HOMMES DE
+LETTRES s'était un peu usée dans le travail que nous avions entrepris de
+tirer de la pièce un roman avec tous les développements du livre. De ce
+jour, nous appartenions exclusivement au roman; cela jusqu'à l'année
+1863, où nous écrivions HENRIETTE MARÉCHAL.
+
+HENRIETTE MARÉCHAL était représentée le 5 décembre 1865.
+
+ * * * * *
+
+Nous avions montré jusque-là devant les attaques, les insultes, le
+barrage de notre carrière, que nous ne nous découragions pas facilement,
+et notre mémorable chute ne nous faisait point renoncer au théâtre. Au
+contraire, elle mettait en nous la volonté entêtée et presque colère de
+faire une dizaine de pièces coup sur coup, et cette fois sans aucune
+concession aux ingénieuses _ficelles_, au _secret_, à tout ce
+_charpentage_ moderne dont n'a jamais usé l'ancien, le classique
+répertoire. Mais, pour cet effort, pour ce travail, il fallait avoir la
+santé, et mon frère ne l'avait déjà plus. Nous nous plongions cependant
+en un drame de la Révolution vers laquelle nous nous sentions attirés
+depuis des années, et dans laquelle le siège de Verdun donnait l'épisode
+héroïque de la défense de la France contre l'étranger. Nous étions un
+peu poussés à cette pièce, il faut l'avouer, par une croyance à des
+événements prochainement graves. Des paroles prophétiques du général
+Ducrot, alors commandant à Strasbourg, prononcées dans le salon de la
+princesse Mathilde,--et qui faisaient sourire,--des conversations
+intimes avec notre parent Édouard Lefebvre de Béhaine premier secrétaire
+d'ambassade à Berlin nous avaient donné la certitude qu'une guerre
+était imminente avec la Prusse. Nous écrivions donc en l'année 1867 la
+PATRIE EN DANGER que nous lisions au Théâtre-Français, sans la moindre
+illusion sur notre réception, mais pour apprendre aux autres directeurs
+de théâtres qu'il y avait chez nous une pièce, qu'à un certain moment
+ils trouveraient peut-être utile de jouer. Mais la guerre était si
+promptement déclarée, et le cataclysme si rapide... puis mon frère était
+mort au mois de juin.
+
+LA PATRIE EN DANGER est incontestablement la meilleure pièce que nous
+ayons faite, elle a cela, que je ne retrouve nulle part, dans aucun
+drame du passé: une documentation historique qui n'a pas été encore
+tentée au théâtre.
+
+ * * * * *
+
+Au fond, nous avons échoué au Théâtre-Français pour le crime d'être des
+réalistes, et sous l'accusation d'avoir fait une pièce réaliste. Eh
+bien, là-dessus je tiens à m'expliquer. Dans le roman, je le confesse,
+je suis un réaliste convaincu; mais, au théâtre, pas le moins du monde.
+Ainsi, dans la pièce d'HENRIETTE MARÉCHAL, à propos de laquelle, un
+moment, il semblait qu'on nous fît l'honneur d'avoir inventé l'adultère
+au théâtre, dans cette pièce ressemblante à toutes les pièces du monde,
+il n'y a jamais eu pour nous qu'un acte original et bien personnel à
+nous: le Bal masqué. Et quand, dans cet acte, nous jetions cette poésie
+soupirante d'un jeune cœur qui s'ouvre au milieu de tous les bruits
+d'esprit, de tous les engueulements drolatiques, de toutes les folies
+cocasses d'une nuit d'Opéra,--pas si réelle qu'on a bien voulu le
+dire,--nous croyions très sincèrement faire de la fantaisie,--oui, de la
+fantaisie moderne, s'entend; car il n'y a pas à recommencer au XIXe
+siècle, n'est-ce pas, la fantaisie shakespearienne?
+
+Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité, que dans la série des
+pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre à nous,
+exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans des féeries.
+Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des
+fresques de maîtres, écrites sur le mode aristophanesque, et fouettant
+toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais, et
+parlant une langue ailée, une _langue littéraire parlée_ que je trouve,
+hélas! manquer aux meilleurs de l'heure présente: des comédies enfin où
+une myope Thalie ne serait plus cantonnée à regarder dans un petit coin
+avec une loupe. Parmi ces comédies, nous avions commencé à en chercher
+une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une
+comédie-satire qui devait s'appeler LA BLAGUE, et dont nous avions déjà
+écrit quelques scènes.
+
+Mais ce qui nous paraissait surtout tentant à bouleverser, à renouveler
+au théâtre: c'était la féerie, ce domaine de la fantaisie, ce cadre de
+toutes les imaginations, ce tremplin pour l'envolement dans l'idéalité!
+Et pense-t-on ce que pourrait être une scène, balayée de la prose du
+boulevard et des conceptions des dramaturges de cirque, et livrée à un
+vrai poète au service de la poésie duquel on mettrait des machinistes,
+des trucs, et toutes les splendeurs et toutes les magies du costume et
+de la mise en scène d'un Grand Opéra? Et songe-t-on à quelque chose
+comme un BEAU PÉCOPIN représenté dans ces conditions?... Il est vrai
+qu'on n'y a jamais songé, et qu'on ne songera jamais qu'aux SEPT
+CHÂTEAUX DU DIABLE.
+
+Je ne suis donc pas un réaliste au théâtre, et, sur ce point, je suis en
+complet désaccord avec mon ami Zola et ses jeunes fidèles. Et cependant,
+je dois l'avouer, Zola semble logique, quand il demande, quand il
+appelle, quand il espère pour le réalisme un théâtre, ainsi que le
+romantisme a eu le sien.
+
+Mais, lui dirai-je, que valent nos bonshommes à nous tous, sans les
+développements psychologiques et, au théâtre, il n'y en pas et il ne
+peut pas y en avoir! Puis sur les planches je ne trouve pas le champ à
+de profondes et intimes études des mœurs, je n'y rencontre que le
+terrain propre à de jolis croquetons parisiens, à de spirituels et
+courants crayonnages à la Meilhac-Halévy; mais, pour une recherche un
+peu aiguë, pour une dissection poussée à l'extrême, pour la récréation
+de vrais et d'_illogiques_ vivants, je ne vois que le roman; et
+j'avancerais même que si par hasard le même sujet d'analyse sérieuse
+était traité à la fois par un romancier et un auteur
+dramatique,--l'auteur dramatique fût-il supérieur au romancier, le
+premier aurait l'avantage et le devrait peut-être aux facilités, aux
+commodités, aux aises du livre.
+
+Et vraiment Zola se rend-il bien compte de cette boîte à convention, de
+cette machine de carton qu'est le théâtre, de ce tréteau enfin, sur
+lequel l'avarice _bouffe_ de l'AVARE de Molière arrive au point juste
+d'optique, tandis que l'humaine avarice d'un père Grandet, cette avarice
+si bellement étudiée, je ne suis pas bien sûr qu'elle fasse là l'effet
+de l'autre.
+
+Oui, le romantisme a eu un théâtre, et il existe des raisons pour cela.
+Quand même le romantisme ne posséderait pas à sa tête l'homme unique qui
+a doté l'art dramatique de la plus sonore langue poétique qui fût
+jamais, le romantisme aurait un théâtre; et, ce théâtre, il le devrait à
+son côté faible, à son humanité tant soit peu _sublunaire_ fabriquée de
+faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde
+merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais, les qualités d'une
+humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par
+son factice, par son mensonge.
+
+Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la
+revivification du théâtre, et comme quoi j'ai des idées particulières
+sur son compte. Qu'on ne me prête pas du dépit, de la mauvaise humeur,
+le sentiment bas et rancunier d'un homme qui ne veut pas que les autres
+réussissent là où il a échoué. Je vais faire une franche confession: je
+ne trouve pas que mon frère et moi ayons fait du théâtre à l'époque du
+complet développement de notre talent, sauf peut-être dans la PATRIE EN
+DANGER,--et encore c'est un genre pour lequel je n'ai guère plus
+d'estime que pour le roman historique;--par là-dessus, j'ai brûlé mes
+premières pièces, n'en ai point en carton, et n'en ferai jamais plus.
+J'ai donc lieu de me considérer comme un impartial et désintéressé
+spectateur qui regarde et juge de la galerie. Eh bien! regardant et
+jugeant ce qui se passe, le théâtre m'apparaît comme bien malade, comme
+moribond presque. Oh! je sais d'avance les ironies et les mépris qui
+vont accueillir cette proposition, mais les ironies et les mépris de mes
+contemporains, après m'avoir un peu troublé au commencement de ma
+carrière, me laissent bien tranquille à l'heure qu'il est, et je vais
+dire pourquoi. Quand en 1851, dans mon premier livre, je témoignais mon
+admiration pour l'art japonais et que je me permettais de dire que l'art
+industriel de ce pays était supérieur à l'_article Paris_, un
+journaliste a demandé que je fusse enfermé à Charenton comme coupable de
+mauvais goût; aujourd'hui je crois que ledit journaliste a plus de
+chance d'y être mené que moi par le goût public. Quand j'entreprenais
+la réhabilitation des peintres du XVIIIe siècle,--mon ami Burty l'a
+imprimé,--la bibliographie des revues d'art graves rougissait de
+mentionner seulement les noms de ces peintres de notre pays. Aujourd'hui
+on peut consulter les prix de vente de leurs tableaux, et l'on
+s'apercevra avant peu de la révolution qu'aura amenée dans les esprits,
+l'exposition des Beaux-Arts de ces jours-ci. Quand je disais dans ma
+préface de GERMINIE LACERTEUX qu'il était possible d'intéresser le
+public avec «des infortunes, et des larmes de peuple», on se rappelle
+les superbes négations qui se produisirent[32]; il me semble que les
+succès des derniers romans _peuple_ m'ont donné largement raison. Du
+haut de ces prétendus paradoxes passés à l'état de vérités, de _truism_,
+voici aujourd'hui ma _vaticination_ sur le théâtre. Avec l'évolution des
+genres qu'amènent les siècles, et dans laquelle est en train de passer
+au premier plan le roman, qu'il soit spiritualiste ou réaliste; avec le
+manque prochain sur la scène française de l'irremplaçable Hugo, dont la
+hautaine imagination et la magnifique langue planent uniquement sur le
+terre-à-terre général; avec le peu d'influence du théâtre actuel en
+Europe, si ce n'est dans les agences théâtrales; avec l'endormement des
+auteurs en des machines usées au milieu du renouveau de toutes les
+branches de la littérature; avec la diminution des facultés créatrices
+dans la seconde fournée de la génération dramatique contemporaine; avec
+les empêchements apportés à la représentation de pièces de purs hommes
+de lettres; avec de grosses subventions dont l'argent n'aide jamais un
+débutant; avec l'amusante tendance du gouvernement à n'accepter de
+tentatives dans un ordre élevé que de gens sans talent; avec, dans les
+collaborations, le doublement du poète par un _auteur d'affaires_; avec
+le remplacement de l'ancien parterre lettré de la Comédie-Française par
+un public d'opéra; avec... avec... avec des actrices qui ne sont plus
+guère pour la plupart que des porte-manteaux de Worth; et encore avec
+des _avec_ qui n'en finiraient pas, l'art théâtral, le grand art
+français du passé, l'art de Corneille, de Racine, de Molière et de
+Beaumarchais est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à
+devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec
+l'_écriture_, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre
+place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de
+marionnettes à tirades.
+
+Dans cinquante ans le livre aura tué le théâtre[33].
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Ce 11 mai 1879.
+
+
+
+
+AUTOBIOGRAPHIE
+
+
+
+
+JOURNAL DES GONCOURT MÉMOIRES DE LA VIE LITTÉRAIRE
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[34]
+
+
+Ce journal est notre confession de chaque soir: la confession de deux
+vies _inséparées_ dans le plaisir, le labeur, la peine, de deux pensées
+jumelles, de deux esprits recevant du contact des hommes et des choses
+des impressions si semblables, si identiques, si homogènes, que cette
+confession peut être considérée comme l'expansion d'un seul _moi_ et
+d'un seul _je_.
+
+Dans cette autobiographie, au jour le jour, entrent en scène les gens
+que les hasards de la vie ont jetés sur le chemin de notre existence.
+Nous les avons _portraiturés_, ces hommes, ces femmes, dans leurs
+ressemblances du jour et de l'heure, les reprenant au cours de notre
+journal, les remontrant plus tard sous des aspects différents, et, selon
+qu'ils changeaient et se modifiaient, désirant ne point imiter les
+faiseurs de mémoires qui présentent leurs figures historiques, peintes
+en bloc et d'une seule pièce, ou peintes avec des couleurs refroidies
+par l'éloignement et l'enfoncement de la rencontre,--ambitieux, en un
+mot, de représenter l'ondoyante humanité dans sa _vérité momentanée_.
+
+Quelquefois même, je l'avoue, le changement indiqué chez les personnes
+qui nous furent familières ou chères ne vient-il pas du changement qui
+s'était fait en nous? Cela est possible. Nous ne nous cachons pas
+d'avoir été des créatures passionnées, nerveuses, maladivement
+impressionnables, et par là quelquefois injustes. Mais ce que nous
+pouvons affirmer, c'est que si parfois nous nous exprimons avec
+l'injustice de la prévention ou l'aveuglement de l'antipathie
+irraisonnée, nous n'avons jamais menti sciemment sur le compte de ceux
+dont nous parlons.
+
+Donc, notre effort a été de chercher à faire revivre auprès de la
+postérité nos contemporains dans leur ressemblance animée, à les faire
+revivre par la sténographie ardente d'une conversation, par la surprise
+physiologique d'un geste, par ces riens de la passion où se révèle une
+personnalité, par ce je ne sais quoi qui donne l'intensité de la
+vie,--par la notation enfin d'un peu de cette fièvre qui est le propre
+de l'existence capiteuse de Paris.
+
+Et, dans ce travail qui voulait avant tout _faire vivant_ d'après un
+ressouvenir encore chaud, dans ce travail jeté à la hâte sur le papier
+et qui n'a pas été toujours relu--vaillent que vaillent la syntaxe au
+petit bonheur, et le mot qui n'a pas de passeport--nous avons toujours
+préféré la phrase et l'expression qui émoussaient et _académisaient_ le
+moins le vif de nos sensations, la fierté de nos idées.
+
+Ce journal a été commencé le 2 décembre 1851, jour de la mise en vente
+de notre premier livre qui parut le jour du coup d'État.
+
+Le manuscrit tout entier, pour ainsi dire, est écrit par mon frère, sous
+une dictée à deux: notre mode de travail pour ces Mémoires.
+
+Mon frère mort, regardant notre œuvre littéraire comme terminée, je
+prenais la résolution de cacheter le journal à la date du 20 janvier
+1870, aux dernières lignes tracées par sa main. Mais alors j'étais
+mordu du désir amer de me raconter à moi-même les derniers mois et la
+mort du pauvre cher, et presque aussitôt les tragiques événements du
+siège et de la Commune m'entraînaient à continuer ce journal, qui est
+encore, de temps en temps, le confident de ma pensée.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Schliersée, août 1872.
+
+ * * * * *
+
+Ce journal ne devait paraître que vingt ans après ma mort. C'était, de
+ma part, une résolution arrêtée, lorsque l'an dernier, dans un séjour
+que je faisais à la campagne, chez Alphonse Daudet, je lui lisais un
+cahier de ce journal, que sur sa demande j'avais pris avec moi. Daudet
+prenait plaisir à la lecture, s'échauffait sur l'intérêt des choses
+racontées sous le coup de l'impression, me sollicitait d'en publier des
+fragments, mettait une douce violence à emporter ma volonté, en parlait
+à notre ami commun, Francis Magnard, qui avait l'aimable idée de les
+publier dans le FIGARO.
+
+Or voici ce journal, ou du moins la partie qu'il est possible de livrer
+à la publicité de mon vivant et du vivant de ceux que j'ai étudiés et
+peints _ad vivum_.
+
+Ces mémoires sont absolument inédits, toutefois il m'a été impossible de
+ne pas à peu près rééditer, par-ci, par-là, tel petit morceau d'un roman
+ou d'une biographie contemporaine, qui se trouve être une page du
+journal, employée comme document dans ce roman ou cette biographie.
+
+Je demande enfin au lecteur de se montrer indulgent pour les premières
+années, où nous n'étions que d'assez imparfaits rédacteurs de la _note
+d'après nature_; puis il voudra bien songer aussi qu'en ce temps de
+début, nos relations étaient très restreintes et, par conséquent, le
+champ de nos observations assez borné[35].
+
+ E. DE G.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION[36]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LE DIRECTOIRE
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE _LA SOCIÉTÉ PENDANT LA RÉVOLUTION_
+
+
+Ceci n'est pas une préface. C'est un simple et court avertissement.
+
+Pour cet essai de reconstruction d'une société si proche tout à la fois
+et si éloignée de nous, nous avons consulté environ quinze mille
+documents contemporains: journaux, livres, brochures, etc. C'est dire
+que derrière le plus petit fait avancé dans ces pages, derrière le
+moindre mot, il est un document que nous nous tenons prêts à fournir à
+la critique. C'est dire que cette histoire intime appartient, sinon à
+l'histoire grave, au moins à l'histoire sérieuse.
+
+Si nous n'avons pas indiqué toutes nos sources, c'est qu'il eût fallu,
+pour ce faire, doubler notre volume. Le public n'ignore pas que le
+catalogue des journaux de la Révolution, dressé par Deschiens, forme
+seul un volume in-8 de 465 pages. La conscience de n'avoir rien pris au
+roman et de ne lui avoir rien donné, est notre seule excuse dans une
+tentative si grande.
+
+Il nous reste à remplir un agréable devoir et à satisfaire notre
+reconnaissance sans nous délier d'elle. Remercions tout haut les
+obligeances. M. Peyrot possesseur d'une précieuse collection sur la
+Révolution française l'a mise toute à notre disposition, avec un
+empressement et une grâce de bon office qui méritent qu'on n'en soit pas
+oublieux. Un savant trop modeste, M. Ménétrier, nous a communiqué livres
+et renseignements, de la façon la plus aimable et la plus bienveillante.
+
+Un dernier mot. Pour être complète, l'histoire de la société française
+pendant la Révolution, demande un autre volume l'Histoire de la société
+française pendant le Directoire: l'accueil que fera le public à ce
+premier volume décidera si nous irons jusqu'au bout de notre œuvre.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ 31 janvier 1854.
+
+ * * * * *
+
+PRÉFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE_[37]
+
+
+L'histoire de LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, n'a qu'à se
+louer du public et de la critique: le public l'a lue; la critique en a
+parlé.
+
+Des reproches qui ont été faits aux auteurs dans les journaux et les
+revues, quelques-uns leur ont paru mériter plus particulièrement une
+réponse.
+
+On a reproché aux auteurs de n'avoir point négligé l'anecdote, le
+détail, le coin intime des hommes et des choses.--Les auteurs
+répondront, pour leur défense, qu'ils ont été entraînés dans cette voie
+par deux anecdotiers, leurs maîtres: Plutarque et Saint-Simon.
+
+On a reproché aux auteurs d'avoir donné un tableau du développement de
+la prostitution pendant les années révolutionnaires, et de n'avoir point
+imité la chasteté de plume de Tacite.--Les auteurs répondront que
+l'historien des Césars n'a pas écrit l'histoire de la société romaine,
+et que ceux-là qui veulent savoir les mœurs, aux temps des Néron et des
+Locuste, se résignent à garder dans leur bibliothèque Juvénal à côté de
+Tacite.
+
+On a reproché aux auteurs d'avoir placé, en 1789, la société française à
+Paris, au lieu de l'avoir placée en province; on a reproché aux auteurs
+«dont le nom semble révéler une vieille origine provinciale», d'avoir
+commis ce contresens au mépris des traditions de famille.--Les auteurs
+ont remonté leur famille: ils ont trouvé en 1789, leur grand-père Huot
+de Goncourt, non en province, mais à Paris, député du Bassigni à
+l'Assemblée nationale.
+
+On a reproché aux auteurs, ici, des opinions; là, des indifférences
+politiques.--Les auteurs n'ont rien à répondre.
+
+Le public a paru désirer la preuve de tous les documents employés. Les
+auteurs sont d'autant plus heureux de se rendre à ce vœu du public, que
+le public appréciera plus nettement ainsi ce que coûte de recherches la
+petite histoire.
+
+Les auteurs veulent, au bout de ces quelques lignes, assurer de leur
+gratitude profonde M. François Barrière, qui, dans le JOURNAL DES DÉBATS
+les a payés de deux années de veilles, et qui a bien voulu donner à leur
+travail historique l'autorité d'une critique compétente et presque d'un
+témoignage contemporain.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ 31 janvier 1855.
+
+
+
+
+NOUVELLE PRÉFACE DE _L'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA
+RÉVOLUTION ET PENDANT LE DIRECTOIRE_[38]
+
+
+L'histoire politique de la Révolution est faite et se refait tous les
+jours.
+
+L'histoire sociale de la Révolution a été tentée pour la première fois
+dans ces études qui ont aujourd'hui l'honneur d'une nouvelle édition:
+l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA RÉVOLUTION, que va suivre
+l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ PENDANT LE DIRECTOIRE, en ce moment sous
+presse.
+
+Peindre la France, les mœurs, les âmes, la physionomie nationale, la
+couleur des choses, la vie et l'humanité de 1789 à 1800,--telle a été
+notre ambition.
+
+Pour cette nouvelle histoire, il nous a fallu découvrir les nouvelles
+sources du Vrai, demander nos documents aux journaux, aux brochures, à
+tout ce monde de papier mort et méprisé jusqu'ici, aux autographes, aux
+gravures, aux dessins, aux tableaux, à tous les monuments intimes qu'une
+époque laisse derrière elle pour être sa confession et sa résurrection.
+
+Le public et la critique ont bien voulu nous tenir compte de notre
+travail: nous les en remercions.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ Mai 1864.
+
+
+
+
+PORTRAITS INTIMES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[39]
+
+
+Quand les civilisations commencent, quand les peuples se forment,
+l'histoire est _drame_ ou _geste_. Qu'elle soit fable, qu'elle soit
+roman, l'histoire est action. Qu'elle raconte Hercule ou Roland, elle
+dit l'homme dans le mouvement et dans les entreprises de son corps; elle
+le montre dans l'exercice de sa force; elle le représente en ses
+dehors.
+
+Cependant il arrive que le monde s'apaise. Autour de l'homme, les choses
+ont perdu leur violence. L'idée désarme le fait. L'âme de l'humanité se
+recueille. Le _gnothi séauton_ des âges modernes renouvelle l'esprit mûr
+des peuples. Hamlet est venu. La psychologie naît. L'analyse entre dans
+la «caverne» de Bacon. Rousseau, Benjamin Constant, Chateaubriand,
+Byron, récitant leur cœur, récitent le cœur humain. L'homme écoute en
+lui.
+
+Par une évolution pareille et simultanée, l'histoire va du héros à
+l'homme, de l'action au mobile, du corps à l'âme; et elle se tourne vers
+cette biographie que Montaigne appelle «l'anatomie de la philosophie,
+par laquelle les plus abstruses parties de notre nature se pénètrent».
+
+Les siècles qui ont précédé notre siècle ne demandaient à l'historien
+que le personnage de l'homme, et le portrait de son génie. L'homme
+d'État, l'homme de guerre, le poète, le peintre, le grand homme de
+science ou de métier étaient montrés seulement en leur rôle, et comme en
+leur jour public, dans cette œuvre et cet effort dont hérite la
+postérité. Le XIXe siècle demande l'homme qui était cet homme d'État,
+cet homme de guerre, ce poète, ce peintre, ce grand homme de science ou
+de métier. L'âme qui était en cet acteur, le cœur qui a vécu derrière
+cet esprit, il les exige et les réclame; et s'il ne peut recueillir tout
+cet être moral, toute la vie intérieure, il commande du moins qu'on lui
+en apporte une trace, un jour, un lambeau, une relique.
+
+Là est la curiosité nouvelle de l'histoire, et le devoir nouveau de
+l'historien. Tout conspire à ce grand et légitime mouvement. Chaque jour
+lui apporte sa sanction. Voilà que les plumes les plus illustres s'y
+associent; voilà que les intelligences les plus sérieuses, séduites et
+gagnées par la fragilité même d'aimables figures, pratiquent, dans une
+amoureuse familiarité, et dans leurs grâces les plus secrètes, les âmes
+charmantes d'un grand siècle. Et qu'est-ce donc cette science sans
+dédains, cette peinture qui descend à tout sans s'amoindrir, cette
+sagacité déductive, cette reconstruction du microcosme humain avec un
+grain de sable? C'est l'histoire intime; c'est ce roman vrai que la
+postérité appellera peut-être un jour l'_histoire humaine_.
+
+Mais où chercher les sources nouvelles d'une telle histoire? Où la
+surprendre, où l'écouter, où la confesser? Où découvrir les images
+privées? Où reprendre la vie psychique, où retrouver le for intérieur,
+où ressaisir l'humanité de ces morts? Dans ce rien méprisé par
+l'histoire des temps passés, dans ce rien, chiffon, poussière, jouet du
+vent!--la lettre autographe.
+
+Qui révélera mieux que la lettre autographe la tête et le cœur de
+l'individu? Quoi donc sera une déposition plus fidèle et plus indiscrète
+du _moi_? Quoi donc, un battement plus plein et plus juste du pouls de
+l'intelligence? Quoi donc, une manifestation plus émue de la
+personnalité de l'âme pendant sa vie terrestre? Où l'homme enfin
+avouera-t-il davantage l'homme, qu'en ces lignes échappées de sa main?
+
+Seule, la lettre autographe fera toucher du doigt le jeu nerveux de
+l'être sous le choc des choses, la pesée de la vie, la tyrannie des
+sensations. Seule, elle dira les penchants, les goûts, les inclinations,
+les instincts, le secret conseil où se règlent les actions de l'homme.
+Seule, elle dira le pourquoi et le comment de cette œuvre, de cette
+volonté devenue fait. Seule, elle fera entrer dans l'esprit et dans
+toute l'audace de l'idée. Seule, elle montrera sur le vif cette santé de
+l'esprit: l'humeur. Seule, la lettre autographe sera le confessionnal
+où vous entendrez le rêve de l’imagination de la créature, ses
+tristesses et ses gaietés, ses fatigues et ses retours, ses défaillances
+et ses orgueils, sa lamentation et son inguérissable espoir.
+
+Miroir magique où se passe l'intention visible, et la pensée nue! Ce
+papier taché d'encre, c'est le greffe où est déposée l'âme humaine.
+Quelle lumière dans la nuit du temps! Quelle survie de l'homme! Quelle
+immortalité des grandeurs et des misères de notre nature! Quelle
+résurrection,--la lettre autographe,--ce silence qui dit tout!
+
+ * * * * *
+
+Nous tentons de reconstruire avec la lettre autographe, figure à figure,
+un siècle que nous aimons. Nous essayons de ranimer ces hommes et ces
+femmes, quelquefois avec une correspondance, trop souvent avec une
+lettre. Hélas! le feu, la révolution, les épiciers ont fait nos
+documents bien rares.
+
+Le lecteur ne doit pas s'attendre à trouver ici une suite de vies
+entières. Nous ne voulons point redire les biographies déjà dites. Nous
+voulons seulement ajouter aux recherches connues, aux documents publiés,
+l'inconnu et l'inédit, nous réservant de raconter d'un bout à l'autre,
+de peindre en pied, les personnages _oubliés ou dédaignés_ par
+l'histoire.
+
+Si peu que vaille notre tentative, elle est digne de la clémence du
+public. Elle mérite qu'on ne la chicane point trop sur son mode et son
+ordre, et qu'on n'exige pas d'elle plus qu'il n'est juste. Les
+autographes sont épars, disséminés par toute l'Europe. Les
+collectionneurs ne possèdent qu'une lettre de chacun. Bien des ventes se
+passent sans vous rien apporter sur l'homme que vous poursuivez. Il faut
+courir les bibliothèques, acheter, obtenir communication, rassembler,
+par mille moyens et par mille fatigues, les éléments uniques et
+dispersés du travail. Grande tâche! pour laquelle nous avons plus
+consulté peut-être notre zèle que nos forces.
+
+Voici donc notre butin: la première galerie d'un XVIIIe siècle peint par
+lui-même, vingt portraits, ou bustes, ou médaillons nouveaux, et pris
+dans le plus intime intérêt autobiographique. Le livre eût été
+impossible, sans l'aide, le concours, les communications obligeantes des
+amateurs d'autographes. Remercions donc de notre mieux M. F. Barrière,
+M. le marquis de Flers, M. Boutron, M. Chambry, M. Dentu, M. Fossé
+d'Arcosse, etc., qui ont bien voulu mettre leurs richesses à notre
+disposition, et quelque prix à notre reconnaissance[40].
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ 30 octobre 1856.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITION ILLUSTRÉE[41]
+
+
+Les auteurs de ce livre ont eu la fortune de peindre en pied une
+MARIE-ANTOINETTE que les récentes publications des _Archives_ de Vienne
+n'ont pas sensiblement modifiée.
+
+En effet, ils ne donnent pas pour le portrait de la Reine, la figure de
+convention, l'espèce de fausse duchesse d'Angoulême, fabriquée par la
+Restauration. Ils montrent une femme, une femme du XVIIIe siècle aimant
+la vie, l'amusement, la distraction, ainsi que l'aime, ainsi que l'a
+toujours aimée la jeunesse de la beauté, une femme un peu vive, un peu
+folâtre, un peu moqueuse, un peu étourdie, mais une femme honnête, mais
+une femme pure, qui n'a jamais eu, selon l'expression du prince de
+Ligne, «qu'une coquetterie de Reine pour plaire à tout le monde».
+
+Il ne faut pas oublier que Marie-Antoinette avait quinze ans et demi,
+lorsqu'elle arrive en France, lorsqu'elle tombe dans ce royaume du
+_papillotage_ et du Plaisir, parmi cette génération de Françaises qui
+semblent représenter la Déraison, dans l'agitation fiévreuse de leurs
+existences futiles et vides. Demander à cette jeune fille d'échapper
+entièrement aux milieux dans lesquels sa vie se passe, de n'appartenir
+en rien à l'humanité de sa nouvelle patrie: c'est exiger de la Nature
+qu'elle ait fait un miracle,--et elle n'en fait pas.
+
+Mais cependant allons au fond des rapports de Mercy-Argenteau et des
+lettres de Marie-Thérèse, lettres devenues des armes aux mains des
+ennemis de la mémoire de la Reine, etc. Qu'y trouvons-nous? Ici la
+sévère mère reproche à sa fille de monter à cheval, là d'aller au bal,
+plus loin de porter des plumes extravagantes, plus loin encore d'acheter
+des diamants. Elle la gronde «d'avoir de la curiosité et de ne
+s'entretenir qu'avec de jeunes dames, de se laisser aller à des propos
+inconséquents, de manquer de goût pour les occupations solides»... Je le
+demande en conscience aux lecteurs sans passion politique, s'il existait
+pour la jolie femme la plus humainement parfaite du monde, de seize à
+vingt-cinq ans, un procès-verbal, jour par jour, de toutes les
+_grogneries_ des vieux parents à propos de sa toilette, de son amour de
+la danse, de sa naturelle envie de s'amuser et de plaire, le dossier
+accusateur de cette jolie femme ne serait-il point aussi volumineux que
+celui de Marie-Antoinette?
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+
+
+
+LES MAÎTRESSES DE LOUIS XV
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[42]
+
+
+En donnant ces volumes au public, nous achevons la tâche que nous nous
+étions imposée. L'histoire du XVIIIe siècle, que nous avons tenté
+d'écrire, est aujourd'hui complète. Chacune des périodes de temps,
+chacune des révolutions d'état et de mœurs qui constituent le siècle,
+depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, a été étudiée par nous, selon notre
+conscience et selon nos forces. L'HISTOIRE DES MAÎTRESSES DE LOUIS XV
+mène le lecteur de 1730 à 1775; l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE le mène
+de 1775 à la Révolution; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE PENDANT LA
+RÉVOLUTION le mène de 1789 à 1794; l'HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE
+PENDANT LE DIRECTOIRE le mène enfin de 1794 à 1800. Ainsi tout le siècle
+tient dans ces quatre études, qui sont comme les quatre âges de l'époque
+qui nous a précédés et de la France d'où sont sortis le siècle
+contemporain et la patrie présente.
+
+Le titre de ces livres suffirait à montrer le dessein que nous avons eu,
+et le but auquel nous avons osé aspirer. C'est par l'histoire des
+maîtresses de Louis XV que nous avons essayé l'histoire du règne de
+Louis XV; c'est par l'histoire de Marie-Antoinette que nous avons essayé
+l'histoire du règne de Louis XVI; c'est par l'histoire de la société
+pendant la Révolution et pendant le Directoire que nous avons essayé
+l'histoire de la Révolution.
+
+Ajoutons cependant à cette signification des titres les courtes
+explications nécessaires à la justification, à l'intelligence et à
+l'autorité d'une histoire nouvelle.
+
+ * * * * *
+
+Aux premiers jours où, dans les agrégations d'hommes, l'homme éprouve le
+besoin d'interroger le passé et de se survivre à lui-même dans l'avenir;
+quand la famille humaine réunie commence à vouloir remonter jusqu'à ses
+origines, et s'essaye à fonder l'héritage des traditions, à nouer la
+chaîne des connaissances qui unissent et associent les générations aux
+générations, ce premier instinct, cette première révélation de
+l'histoire, s'annonce par la curiosité et la crédulité de l'enfance.
+L'imagination, ce principe et cette faculté mère des facultés humaines,
+semble, dans ces premières chroniques, éveiller la vérité au berceau.
+C'est comme le bégayement du monde où, confusément, passent les rêves de
+sa première patrie, les songes et les merveilles de l'Orient. Tout y est
+énorme et monstrueux, tout y est flottant et poétique comme dans un
+crépuscule. Voilà les premières annales, et ce qui succède à ces
+recueils de vers mnémoniques, hier toute la mémoire de l'humanité, et
+toute la conscience qu'elle avait, non de sa vie, mais de son âge:
+l'Histoire commence par un conte épique.
+
+Bientôt la famille humaine devient la patrie; et sous les regards
+satisfaits de cette Providence que les anciens voyaient sourire du haut
+du ciel aux sociétés d'hommes, les hommes se lient par la loi et le
+droit, et se transmettent le patrimoine de la chose publique. La
+pratique de la politique apporte l'expérience à l'esprit humain. Dans
+toutes les facultés humaines, il se fait la révolution qui substitue la
+parole au chant, l'éloquence à l'imagination. Le rapsode est devenu
+citoyen, et le conte épique devient un discours: l'histoire est une
+tribune où un homme, doué de cette harmonie des pensées et du ton que
+les Latins appelaient _uberté_, vient plaider la gloire de son pays et
+témoigner des grandes choses de son temps.
+
+Puis arrive l'heure où les crédulités de l'enfance, les illusions de la
+jeunesse abandonnent l'humanité. L'âge légendaire de la Grèce est fini;
+l'âge républicain de Rome est passé. La patrie est un homme et n'est
+plus qu'un homme: et c'est l'homme même que l'histoire va peindre. Il
+s'élève alors, dans le monde asservi et rempli de silence, un historien
+nouveau et prodigieux qui fait de l'Histoire, non plus la tradition des
+fables de son temps, non plus la tribune d'une patrie, mais la
+déposition de l'humanité, la conscience même du genre humain.
+
+Telle est la marche de l'Histoire antique. Fabuleuse avec Hérodote,
+oratoire avec Thucydide et Tite-Live, elle est humaine avec Tacite.
+L'Histoire humaine, voilà l'histoire moderne; l'histoire sociale, voilà
+la dernière expression de cette histoire.
+
+Cette histoire nouvelle, l'histoire sociale, embrassera toute une
+société. Elle l'embrassera dans son ensemble et dans ses détails, dans
+la généralité de son génie aussi bien que dans la particularité de ses
+manifestations. Ce ne seront plus seulement les actes officiels des
+peuples, les symptômes publics et extérieurs d'un état ou d'un système
+social, les guerres, les combats, les traités de paix, qui occuperont et
+rempliront cette histoire. L'histoire sociale s'attachera à l'histoire
+qu'oublie ou dédaigne l'histoire politique. Elle sera l'histoire privée
+d'une race d'hommes, d'un siècle, d'un pays. Elle étudiera et définira
+les révolutions morales de l'humanité, les formes temporelles et
+locales de la civilisation. Elle dira les idées portées par un monde, et
+d'où sont sorties les lois qui ont renouvelé ce monde. Elle dira ce
+caractère des nations, les mœurs qui commandent aux faits. Elle
+retrouvera, sous la cendre des bouleversements, cette mémoire vivante et
+présente que nous a gardée, d'un grand empire évanoui, la cendre du
+volcan de Naples. Elle pénétrera jusqu'au foyer, et en montrera les
+dieux lares et les religions familières. Elle entrera dans les intimités
+et dans la confidence de l'âge humain qu'elle se sera donné mission
+d'évoquer. Elle représentera cet âge sur son théâtre même, au milieu de
+ses entours, assis dans ce monde de choses, auquel un temps semble
+laisser l'ombre et comme le parfum de ses habitudes. Elle redira le ton
+de l'esprit, l'accent de l'âme des hommes qui ne sont plus. Elle fera à
+la femme, cette grande actrice méconnue de l'histoire, la place que lui
+a faite l'humanité moderne dans le gouvernement des mœurs et de
+l'opinion publique. Elle ressuscitera un monde disparu, avec ses misères
+et ses grandeurs, ses abaissements et ses grâces. Elle ne négligera rien
+pour peindre l'humanité en pied. Elle tirera de l'anecdote le bronze ou
+l'argile de ses figures. Elle cherchera partout l'écho, partout la vie
+d'hier; et elle s'inspirera de tous les souvenirs et des moindres
+témoignages pour retrouver ce grand secret d'un temps qui est la règle
+de ses institutions: l'esprit social,--clef perdue du droit et des lois
+du monde antique.
+
+Et lors même que cette histoire prendra pour cadre la biographie des
+personnages historiques, l'unité de son sujet ne lui ôtera rien de son
+caractère et ne diminuera rien de sa tâche. Elle groupera, autour de
+cette figure choisie, le temps qui l'aura entourée. Elle associera à
+cette vie, qui dominera le siècle ou le subira, la vie complexe de ce
+siècle; et elle fera mouvoir, derrière le personnage qui portera
+l'action et l'intérêt du récit, le chœur des idées et des passions
+contemporaines. Les pensées, les caractères, les sentiments, les hommes,
+les choses, l'âme et les dehors d'un peuple apparaîtront dans le
+portrait de cette personnalité où l'humanité d'un temps se montrera
+comme en un grand exemple.
+
+Pour une pareille histoire, pour cette reconstitution entière d'une
+société, il faudra que la patience et le courage de l'historien
+demandent des lumières, des documents, des secours à tous les signes, à
+toutes les traces, à tous les restes de l'époque. Il faudra que sans
+lassitude il rassemble de toutes parts les éléments de son œuvre, divers
+comme son œuvre même. Il aura à feuilleter les histoires du temps, les
+dépositions personnelles, les historiographes, les mémorialistes. Il
+recourra aux romanciers, aux auteurs dramatiques, aux conteurs, aux
+poètes comiques. Il feuilletera les journaux, et descendra à ces
+feuilles éphémères et volantes, jouets du vent, trésors du curieux, tout
+étonnées d'être pour la première fois feuilletées par l'étude:
+brochures, _sottisiers_, pamphlets, _gazetins_, factums. Mais l'imprimé
+ne lui suffira pas: il frappera à une source nouvelle, il ira aux
+confessions inédites de l'époque, aux lettres autographes, et il
+demandera à ce papier vivant la franchise crue de la vérité et la vérité
+intime de l'histoire. Mais les livres, les lettres, la bibliothèque et
+le cabinet noir du passé, ne seront point encore assez pour cet
+historien: s'il veut saisir son siècle sur le vif et le peindre tout
+chaud, il sera nécessaire qu'il pousse au delà du papier imprimé ou
+écrit. Un siècle a d'autres outils de survie, d'autres instruments et
+d'autres monuments d'immortalité: il a, pour se témoigner au souvenir et
+durer au regard, le bois, le cuivre, la laine même et la soie, le
+ciseau de ses sculpteurs, le pinceau de ses peintres, le burin de ses
+graveurs, le compas de ses architectes. Ce sera dans ces reliques d'un
+temps, dans son art, dans son industrie, que l'historien cherchera et
+trouvera ses accords. Ce sera dans la communion de cette inspiration
+d'un temps, sous la possession de son charme et de son sourire, que
+l'historien arrivera à vivre par la pensée aussi bien que par les yeux
+dans le passé de son étude et de son choix, et à donner à son histoire
+cette vie de la ressemblance, la physionomie de ce qu'il aura voulu
+peindre.
+
+Cette histoire qui demande ces travaux, ces recherches, cette
+assimilation et cette intuition, nous l'avons tentée. Nos livres en ont
+indiqué, croyons-nous, les limites, le dessin général, les droits et les
+devoirs. Cela nous suffit; et tous nos efforts seront payés, toutes nos
+ambitions seront satisfaites, si nous avons frayé à de meilleurs que
+nous la voie que nous avaient montrée Alexis Monteil et Augustin
+Thierry.
+
+ * * * * *
+
+Il nous reste à dire quelques mots du présent livre: LES MAÎTRESSES DE
+LOUIS XV, pour en définir la moralité et l'enseignement.
+
+La leçon de ce long et éclatant scandale sera l'avertissement que la
+Providence s'est plu à donner à l'avenir par la rencontre en un même
+règne de trois règnes de femmes, et la domination successive de la femme
+des trois ordres du temps, de la femme de la noblesse: Mme de la
+Tournelle; de la femme de la bourgeoisie: Mme de Pompadour; de la femme
+du peuple: Mme du Barry. Le livre qui racontera l'histoire de ces femmes
+montrera comment la maîtresse, sortie du haut, du milieu ou du bas de la
+société, comment la femme avec son sexe et sa nature, ses vanités, ses
+illusions, ses engouements, ses faiblesses, ses petitesses, ses
+fragilités, ses tyrannies et ses caprices, a tué la royauté en
+compromettant la volonté ou en avilissant la personne du Roi. Il
+convaincra encore les favorites du XVIIIe siècle d'une autre œuvre de
+destruction: il leur rapportera l'abaissement et la fin de la noblesse
+française. Il rappellera comment, par les exigences de leur
+toute-puissance, par les lâchetés et les agenouillements qu'elles
+obtinrent autour d'elles d'une petite partie de cette noblesse, ces
+trois femmes anéantirent dans la monarchie des Bourbons ce que
+Montesquieu appelle si justement le ressort des monarchies: l'honneur;
+comment elles ruinèrent cette base d'un état qui est le gage du
+lendemain d'une société: l'aristocratie; comment elles firent que la
+noblesse de France, celle qui les approchait aussi bien que celle qui
+mourait sur les champs de bataille, et celle qui donnait à la province
+l'exemple des vertus domestiques, enveloppée tout entière dans les
+calomnies, les accusations et les mépris de l'opinion publique, arriva
+comme la royauté, désarmée et découronnée, à la révolution de 1789.
+
+Ce livre, comme les livres qui l'ont précédé, a été écrit en toute
+liberté et en toute sincérité. Nous l'avons entrepris sans préjugés,
+nous l'avons achevé sans complaisances. Ne devant rien au passé, ne
+demandant rien à l'avenir, il nous a été permis de parler du siècle de
+Louis XV, sans injures comme sans flatteries. Peut-être les partis les
+plus contraires seront-ils choqués, peut-être les passions
+contemporaines seront-elles scandalisées de trouver en une telle matière
+et sur un temps une si singulière impartialité, une justice si peu
+appliquée à les satisfaire. Mais quoi? Celui-là ne ferait-il pas tout à
+la fois la tâche de l'histoire bien misérable et sa récompense bien
+basse, qui donnerait pour ambition à l'historien l'applaudissement du
+présent? Il est dans un ancien une grande et magnifique image qui montre
+à notre conscience de plus hautes espérances, et doit la convier à de
+plus nobles devoirs. L'architecte qui construisit la tour de Pharos,
+grava son nom dans la pierre, et le recouvrit d'un enduit de plâtre sur
+lequel il écrivit le nom du roi qui régnait alors. Avec le temps le
+plâtre tomba, laissant voir aux marins battus des flots: _Sostrate de
+Cnide, fils de Dexiphane_... «Voilà comment il faut écrire l'histoire,»
+dit Lucien, et c'est le dernier mot de son Traité de l'histoire.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ Paris, février 1860.
+
+Cette biographie des MAÎTRESSES DE LOUIS XV[43], écrite il y a bien des
+années, quand je me suis mis tout dernièrement à la relire et à la
+retravailler, m'a semblé manquer de certaines qualités historiques. Le
+livre, à la lecture, m'a fait l'impression d'une histoire renfermant
+trop de jolie rhétorique, trop de morceaux de littérature, trop d'_airs
+de bravoure_, placés côte à côte, sans un récit qui les espace et les
+relie.
+
+J'ai trouvé aussi qu'en cette étude, on ne sentait pas la succession des
+temps, que les années ne jouaient pas en ces pages le rôle un peu lent
+qu'elles jouent dans les événements humains; que les faits, quelquefois
+arrachés à leur chronologie et toujours groupés par tableaux, se
+précipitaient, sans donner à l'esprit du lecteur l'idée de ces règnes
+et de ces dominations de femmes.
+
+Même ces souveraines de l'amour que nous avions tenté de faire revivre,
+ne m'apparaissaient pas assez pénétrées dans l'intimité et le vif de
+leur _féminilité_ particulière, de leur manière d'être, de leurs gestes,
+de leurs habitudes de corps, de leur parole, du son de leur voix... pas
+assez peintes, en un mot, ainsi qu'elles auraient pu l'être par des
+contemporains.
+
+Cette histoire me paraissait enfin trop sommaire, trop courante, trop
+écrite à vol d'oiseau, si l'on peut dire. En ces années, il existait
+chez mon frère et moi, il faut l'avouer, un parti pris, un système, une
+méthode qui avait l'horreur des redites. Nous étions alors passionnés
+pour l'_inédit_ et nous avions, un peu à tort, l'ambition de faire de
+l'histoire absolument neuve, tout pleins d'un dédain exagéré pour les
+notions et les livres vulgarisés.
+
+Ce sont toutes ces choses et d'autres encore qui manquaient à ce livre,
+lors de sa première apparition, que j'ai tâché d'introduire dans cette
+nouvelle édition, m'appliquant à apporter dans la résurrection de mes
+personnages, la réalité cruelle que mon frère et moi avons essayé
+d'introduire dans le roman, m'appliquant à les dépouiller de cette
+couleur _épique_ que l'Histoire a été jusqu'ici toujours disposée à leur
+attribuer, même aux époques les plus décadentes.
+
+Cette histoire des MAÎTRESSES DE LOUIS XV, publiée dans le principe en
+deux volumes, je la réédite, aujourd'hui, en trois volumes indépendants
+l'un de l'autre et ayant pour titre:
+
+ LA DUCHESSE DE CHATEAUROUX ET SES SŒURS.
+
+ MADAME DE POMPADOUR.
+
+ LA DU BARRY.
+
+Trois volumes contenant la vie des trois grandes Maîtresses déclarées,
+et qui sont, en ce siècle de la toute-puissance de la femme, «l'Histoire
+de Louis XV», depuis sa puberté jusqu'à sa mort.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Août 1878.
+
+
+
+
+LA FEMME AU XVIIIe SIÈCLE
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[44]
+
+
+Un siècle est tout près de nous. Ce siècle a engendré le nôtre. Il l'a
+porté et l'a formé. Ses traditions circulent, ses idées vivent, ses
+aspirations s'agitent, son génie lutte dans le monde contemporain.
+Toutes nos origines et tous nos caractères sont en lui: l'âge moderne
+est sorti de lui et datera de lui. Il est une ère humaine, il est le
+siècle français par excellence.
+
+Ce siècle, chose étrange! a été jusqu'ici dédaigné par l'histoire. Les
+historiens s'en sont écartés comme d'une étude compromettante pour la
+considération et la dignité de leur œuvre historique. Il semble qu'ils
+aient craint d'être notés de légèreté, en s'approchant de ce siècle dont
+la légèreté n'est que la surface et le masque.
+
+Négligé par l'histoire, le XVIIIe siècle est devenu la proie du roman et
+du théâtre, qui l'ont peint avec des couleurs de vaudeville, et ont fini
+par en faire comme le siècle légendaire de l'opéra-comique.
+
+C'est contre ces mépris de l'histoire, contre ces préjugés de la fiction
+et de la convention, que nous entreprenons l'œuvre, dont ce volume est
+le commencement.
+
+Nous voulons, s'il est possible, retrouver et dire la vérité sur ce
+siècle inconnu ou méconnu, montrer ce qu'il a été réellement, pénétrer
+de ses apparences jusqu'à ses secrets, de ses dehors jusqu'à ses
+pensées, de sa sécheresse jusqu'à son cœur, de sa corruption jusqu'à sa
+fécondité, de ses œuvres jusqu'à sa conscience. Nous voulons exposer les
+mœurs de ce temps qui n'a eu d'autres lois que ses mœurs. Nous voulons
+aller, au-dessous ou plutôt au-dessus des faits, étudier dans toutes les
+choses de cette époque les raisons de cette époque et les causes de
+cette humanité. Par l'analyse psychologique, par l'observation de la vie
+individuelle et de la vie collective, par l'appréciation des habitudes,
+des passions, des idées, des modes morales aussi bien que des modes
+matérielles, nous voulons reconstituer tout un monde disparu, de la base
+au sommet, du corps à l'âme.
+
+Nous avons recouru, pour cette reconstitution, à tous les documents du
+temps, à tous ses témoignages, à ses moindres signes. Nous avons
+interrogé le livre et la brochure, le manuscrit et la lettre. Nous avons
+cherché le passé partout où le passé respire. Nous l'avons évoqué dans
+ces monuments peints et gravés, dans ces mille figurations qui rendent
+au regard et à la pensée la présence de ce qui n'est plus que souvenir
+et poussière. Nous l'avons poursuivi dans le papier des greffes, dans
+les échos des procès, dans les mémoires judiciaires, véritables archives
+des passions humaines qui sont la confession du foyer. Aux éléments
+usuels de l'histoire, nous avons ajouté tous les documents nouveaux, et
+jusqu'ici ignorés, de l'histoire morale et sociale.
+
+Trois volumes, si nous vivons, suivront ce volume de LA FEMME AU XVIIIe
+SIÈCLE. Ces trois volumes seront: l'HOMME, l'ÉTAT, PARIS[45]; et notre
+œuvre ainsi complétée, nous aurons mené à fin une histoire qui
+peut-être méritera quelque indulgence de l'avenir: l'HISTOIRE DE LA
+SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ Paris, février 1862.
+
+
+
+
+SOPHIE ARNOULD
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[46]
+
+
+Nous achetâmes, il y a deux ans, chez M. Charavay, une liasse de
+papiers,--ne sachant guère ce que nous achetions. Dans cette liasse se
+trouvaient pêle-mêle des documents, des notes, des extraits, des
+fragments, l'ébauche d'une étude sur Sophie Arnould, des mémoires
+inachevés de la chanteuse, attribués par le manuscrit à Sophie
+elle-même, enfin des copies de lettres de Sophie.
+
+Une lecture attentive de ces dernières amena la conviction dans notre
+esprit: ces lettres étaient incontestablement de Sophie; mais si nous
+n'avions pas de doute, le public avait le droit d'en avoir. Il fallait
+les preuves. Les catalogues d'autographes nous les fournirent
+immédiatement. Des copies que nous possédions, nous rencontrions des
+extraits, publiés d'après les originaux, dans les catalogues de vente de
+lettres du 3 février et du 14 mai 1845, du 16 avril 1849, du 10 mars
+1847, du 2 mars 1854. Plus tard, une lettre dont nous faisions
+l'acquisition, chez M. Laverdet, se trouvait être le double, exactement
+textuel, d'une de nos copies; plus tard encore, une lettre de Sophie,
+relative à la machine infernale de la rue Saint-Nicaise, que voulait
+bien nous communiquer M. Chambry, présentait la reproduction littérale
+d'une autre de nos copies. L'authenticité était donc établie et
+parfaite: c'étaient vingt-deux lettres inédites de Sophie à M. et à Mme
+Bélanger, sauvées et retrouvées.
+
+Les Mémoires de Sophie,--ils ne vont malheureusement, ces Mémoires, que
+de sa naissance à son enlèvement,--ont pour nous la même authenticité
+historique. Il ne leur manque que la preuve des lettres, la preuve
+autographe. Mais c'est le tour et l'esprit de Sophie Arnould, et son ton
+et son accent. Cette voix même un peu enflée, ces parures de roman
+qu'elle donne à sa jeunesse, ce rehaussement de sa famille, cette allure
+moins libre et se guindant devant le public de sa vie, n'est-ce pas le
+caractère et le goût propre des mémoires d'une comédienne qui se
+confesse? Sophie n'affiche-t-elle pas, dans une lettre à Lauraguais, de
+l'an VII, donnée dans ce volume, l'intention d'écrire l'histoire de ses
+amours? Et si ces mémoires étaient fabriqués, pourquoi
+s'arrêteraient-ils en chemin? Toutefois, n'ayant point derrière nous le
+manuscrit autographe, nous n'avons osé hasarder aucun extrait; nous nous
+sommes contentés de tirer de ces mémoires les faits qui amplifient,
+certifient, contredisent, avec un accent de vérité incontestable, les
+récits déjà publiés.
+
+Il fallait encore apporter à cette étude l'intérêt de tous les documents
+autographes, que la bonne volonté des amateurs pouvait mettre à notre
+disposition. Nous avons réussi, et nous remercions M. le marquis de
+Flers, M. Chambry, M. Boutron, M. Fossé d'Arcosse, etc., de nous avoir
+donné, d'avoir offert au public les restes et les reliques de ce rare et
+charmant esprit.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ Paris, 12 janvier 1857.
+
+Postérieurement à la publication de la première édition de ce volume,
+j'ai retrouvé, j'ai acquis le commencement des Mémoires _autographes_ de
+Sophie Arnould[47]. Malheureusement, ce n'est qu'un très petit fragment.
+Il y a en tout quatorze pages, dans lesquelles Sophie recommence trois
+fois l'histoire de sa naissance et de ses premières années. Toutefois,
+quelque incomplet que soit le manuscrit, son existence démontre que les
+Mémoires annexés aux lettres n'ont pas été fabriqués, qu'ils ont été
+bien réellement écrits par la célèbre actrice, à la sollicitation d'un
+ami, d'un _teinturier_, d'un éditeur dont le nom est resté inconnu.
+
+ E. G.
+
+ Décembre 1876.
+
+Depuis la publication de cette préface de la seconde édition[48], j'ai
+eu connaissance d'un article de l'AMATEUR D'AUTOGRAPHES (août 1878) dans
+lequel M. Dubrunfaut avançait qu'on ne connaissait pas le manuscrit
+autographe de Sophie Arnould. Si, sans aucun doute, du moins un fragment
+incontestablement de la main de Sophie,--les quatorze pages que je
+possède,--et où elle recommence trois fois l'histoire de sa naissance et
+de ses premières années. Seulement, alors je croyais à une suite
+autographe des Mémoires, peut-être perdue, peut-être enfouie dans
+quelque collection inconnue; à l'heure présente je n'y crois plus guère;
+je suis presque convaincu que la paresseuse artiste, que l'écriture
+n'amusait pas, s'est arrêtée à la quatorzième page, et que les mémoires
+manuscrits que j'ai entre les mains,--sauf le commencement,--par un
+certain Talbot, sur la commande de Loiseau, n'ont pas été rédigés,
+dis-je, sur un brouillon de la chanteuse, mais bien d'après ses
+confidences et ses conversations. Cela est confirmé par le prospectus du
+livre qui a seul paru et que je possède également. Et ce prospectus, je
+le donne comme l'annonce d'un livre construit d'une manière assez
+originale pour le temps, et qui devait contenir des lettres et des
+documents que je ne retrouve pas dans les papiers de Talbot en ma
+possession.
+
+
+
+
+Prospectus.
+
+ * * * * *
+
+HUIT CONTEMPORAINS,
+
+OU
+
+CORRESPONDANCE AUTOGRAPHE DE
+
+Sophie Arnould.
+
+ADANSON, philosophe naturaliste;
+NOVERRE, maître de ballets;
+Le comte de LAURAGUAIS-BRANCAS;
+FAUJAS DE SAINT-FOND, naturaliste;
+BEAUMARCHAIS;
+Mme BEAUMARCHAIS;
+
+AVEC
+
+Feu BÉLANGER, architecte du roi, etc., etc.,
+
+PRÉCÉDÉE D'UNE PARTIE DE LA VIE DE SOPHIE ARNOULD, ÉCRITE PAR ELLE-MÊME;
+
+D'UNE NOTICE HISTORIQUE SUR CHACUN DES PERSONNAGES PRÉCÉDENS;
+
+D'UN FAC-SIMILÉ DE CHACUNE DE LEURS ÉCRITURES;
+
+ET ORNÉE DE TROIS PORTRAITS, AU NOMBRE DESQUELS SE TROUVE CELUI DE
+SOPHIE ARNOULD, DESSINÉ PAR BOIZOT.
+
+
+La France, amusée dans son enfance par des hochets, bercée dans sa
+jeunesse par des prestiges de gloire, et parvenue enfin à la raison de
+l'âge mûr, s'est lassée de mensonges, d'illusions, de fables...
+
+Au lieu de cela, que nous ont offert les mémoires contemporains?
+l'esprit de parti, les animosités particulières, les préjugés, l'intérêt
+surtout, dénaturant, décolorant les faits, en publiant d'imaginaires...
+
+Les lettres familières nous semblent plus particulièrement destinées à
+enrichir l'histoire de documents authentiques. Cet abandon de l'amitié,
+cette causerie de l'intimité, n'admettent ni faussetés ni détours, et
+comme l'on n'en soupçonne pas plus qu'on n'en redoute la publicité, les
+pensées les plus secrètes s'y trahissent, l'esprit et le cœur s'y
+montrent sans déguisement.
+
+Les lettres que nous annonçons au public sont déjà recommandables, comme
+on le voit, par le nom des personnages qui les ont écrites, et dont nous
+possédons les originaux; mais quand on apprendra qu'elles renferment
+tout ce qu'il y a de plus instructif à la fois, de plus original et de
+plus piquant; quand on saura que la science, la politique, la
+littérature, y ont leur compte avec de nouveaux aperçus, quand on y
+verra le vieux philosophe Adanson, l'homme le plus scientifique et le
+plus profond qui fût jamais, s'enivrer des regards d'une Dervieux, et
+tourner le fuseau presque à ses pieds; Noverre, déployer toutes les
+ressources de l'imagination la plus riche; Mme Beaumarchais, effacer
+presque les Ninon et les Sévigné; et cette brillante Sophie Arnould,
+parer tour à tour son style de tout ce que l'esprit a de folle gaieté,
+de tout ce que le cœur a de sentiments les plus exquis, révéler avec cet
+abandon séduisant toutes les petites indiscrétions du boudoir et nous
+initier aux mystères de l'alcôve, c'est alors surtout que nos lecteurs
+nous sauront gré de notre entreprise. 2 vol. in-8, 12 francs.
+
+NOTA.--Cet ouvrage sera précédé d'une Correspondance de divers
+particuliers de distinction avec Bélanger, puis d'un Discours sur
+l'architecture et sur les arts en général par Bélanger, et de
+différentes lettres du même à divers personnages.
+
+J'avais espéré découvrir dans les _Papiers de Bélanger_, acquis par le
+Musée de la Ville de Paris, à la vente Dubrunfaut, quelques nouvelles
+copies de lettres d'Adanson, de Noverre, de Beaumarchais, etc., donnant
+des détails circonstanciés sur la chanteuse; mais, sauf quatre lignes
+d'une lettre de «l'ami Moyreau», je n'ai rien trouvé que les éléments
+d'une curieuse biographie de Bélanger, et des réflexions, des projets,
+des mémoires de l'amant de Sophie sur le goût, sur l'établissement
+d'échaudoirs, sur le prix du cuivre, sur les enterrements des condamnés
+révolutionnaires.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Novembre 1884.
+
+
+
+
+MADAME SAINT-HUBERTY
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[49]
+
+
+Avec l'ambition de mettre dans mes biographies--un peu des Mémoires des
+gens qui n'en ont pas laissé,--j'achetais, il y a une quinzaine
+d'années, chez le bouquiniste bien connu de l'arcade Colbert, les
+papiers de la Saint-Huberty. Peu à peu, avec le temps, à ces papiers se
+joignaient les lettres de la chanteuse, que les hasards des ventes
+amenaient en ma possession. Enfin, quand le paquet de matériaux
+autographes et de documents émanant de la femme me paraissait suffisant,
+je complétais mon étude par la lecture de tous les cartons de l'ancienne
+Académie royale de musique, conservés aux Archives nationales, de ces
+correspondances de directeurs, que je m'étonne de voir si peu
+consultées, de ces rapports vous initiant à tous les détails secrets des
+coulisses, au sens dessus dessous produit à Versailles par l'audition
+d'un nouvel opéra,--et qui vous montrent Louis XVI avançant le conseil
+des ministres, pour leur permettre d'assister à la représentation de
+DIDON jouée pour la première fois par la Saint-Huberty.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Auteuil, février 1880.
+
+
+
+
+ART FRANÇAIS
+
+
+
+
+LA PEINTURE À L'EXPOSITION DE 1855
+
+PRÉFACE[50]
+
+
+La peinture est-elle un livre? La peinture est-elle une idée? Est-elle
+une voix visible, une langue peinte de la pensée? Parle-t-elle au
+cerveau? Son but et son action doivent-ils être d'immatérialiser cela
+qu'elle fait de couleurs, d'empâtements et de glacis? sa préoccupation
+et sa gloire de mépriser ses conditions de vie, le sens naturel dont
+elle vient, le sens naturel qui la perçoit. La peinture est-elle en un
+mot un art spiritualiste?
+
+N'est-il pas plutôt dans ses destins et dans sa fortune de réjouir les
+yeux, d'être l'animation matérielle d'un fait, la représentation
+sensible d'une chose, et de ne pas aspirer beaucoup au delà de la
+récréation du nerf optique? La peinture n'est-elle pas plutôt un art
+matérialiste, vivifiant la forme par la couleur, incapable de vivifier
+par les intentions du dessin, le par dedans, le moral, le spirituel de
+la créature?
+
+Autrement, qu'est le peintre?--Un esclave de la chimie, un homme de
+lettres aux ordres d'essences et de sucs colorants, qui a, pour toucher
+les oreilles de l'âme, du bitume et du blanc d'argent, de l'outremer et
+du vermillon.
+
+Croit-on, au reste, que ce soit abaisser la peinture que de la réduire à
+son domaine propre, ce domaine que lui ont conquis le génie de ces
+palettes immortelles: Véronèse, Titien, Rubens, Rembrandt, Vélasquez,
+grands peintres, vrais peintres! flamboyants évocateurs des seules
+choses évocables par le pinceau: le soleil et la chair!--ce soleil et
+cette chair que la nature refusa toujours aux peintres spiritualistes,
+comme si elle voulait les punir de la négliger et de la trahir.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+
+
+
+L'ART DU XVIIIe SIÈCLE[51]
+
+PRÉFACE DE L'ÉDITION ORIGINALE
+
+
+Le livre a été commencé par deux frères, en des années de jeunesse et de
+bonne santé, avec la confiance de le mener à sa fin. Tout un mois,
+chaque année, au sortir des noires et mélancoliques études de la vie
+contemporaine, il était le travail dans lequel se recréait, comme en de
+riantes vacances, leur goût du temps passé. Et il y avait entre eux
+deux une émulation pour définir en une phrase, pour faire dire à un mot,
+le _cela_ presque inexprimable qui est dans un objet d'art. C'était leur
+livre préféré, le livre qui leur avait donné le plus de mal.
+
+Deux années encore, et l'histoire de l'art français du XVIIIe siècle,
+dans toutes ses manifestations véritablement françaises, était terminée.
+Une année allait paraître l'ÉCOLE DE WATTEAU, contenant les biographies
+de Pater, de Lancret, de Portail, encadrées dans un historique de la
+domination du Maître pendant tout le siècle. À cet avant-dernier
+fascicule devait succéder, l'année suivante, un travail général sur la
+sculpture du temps, où se serait détachée, comme l'expression la plus
+originale de la sculpture rococo, la petite figure du sculpteur CLODION.
+
+Ces deux années n'ont pas été données à la collaboration des deux
+frères. Le plus jeune est mort. Le vieux ne se sent pas le courage--et
+pourquoi ne le dirait-il pas--le talent d'écrire, lui tout seul, les
+deux études qui manquent au livre. Du reste, s'il s'en croyait capable,
+un sentiment pieux que comprendront quelques personnes le pousserait, le
+pousse aujourd'hui à vouloir qu'il en soit de ce livre, ainsi que de la
+chambre d'un mort bien-aimé, où les choses demeurent telles que les a
+trouvées la mort.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+
+
+
+GAVARNI
+
+L'HOMME ET L'ŒUVRE
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[52]
+
+
+Nous avons aimé, admiré Gavarni.
+
+Nous avons beaucoup vécu avec lui. Pendant de longues années, nous avons
+été presque la seule intimité du misanthrope. Il éprouvait pour le plus
+jeune de nous deux une sorte d'affection paternelle; et la solitude du
+Point-du-Jour s'ouvrait à notre visite avec cet aimable mot d'accueil:
+«Mes enfants, vous êtes la joie de ma maison!»
+
+Ce sont, dans leur vagabondage libre et leur franche expansion, les
+causeries, les confidences de cette intimité que nous donnons ici. Ce
+sont des journées entières passées ensemble, des soirées où nous nous
+attardions, oublieux de l'heure et de la dernière gondole de Versailles;
+ce sont les lentes et successives retrouvailles d'un passé, revenant à
+Gavarni au coin de son feu, ou au détour d'une allée de son jardin,--une
+biographie, pour ainsi dire parlée,--où la parole du causeur, de l'homme
+qui se raconte, est notée avec la fidélité d'un sténographe.
+
+Le fils de Gavarni, Pierre Gavarni, que nous ne saurions trop remercier,
+a complété notre travail sur la vie de son père, par la communication
+entière de ses papiers. Il nous a confié ses fragments de mémoires, ses
+carnets, ses notules, ses récits de voyages, ses cahiers de
+mathématique, au parchemin graissé et noirci par une compulsation
+continue, et où la littérature écrite à rebours se mêle aux X, enfin les
+feuilles volantes qui livrent des épisodes de son existence.
+
+Gavarni, en effet, fut toujours très écrivassier de ses impressions, de
+ses sensations, de ses aventures psychologiques, et, sauf les dernières
+années de sa vieillesse, où le philosophe ne formule plus sur ses
+journaux que des pensées,--toute sa vie, il l'a écrite.
+
+Nous trouvons, jeté sur un morceau de papier, avec le désordre d'une
+note:
+
+_Il me manque le premier volume de ma vie d'enfant... J'ai presque tout
+le reste en portefeuille... J'aimerais qu'on écrivît sans esprit. On ne
+s'écrit pas, on s'imprime._[53]
+
+Le soir où il écrivait cela, Gavarni avait près de lui une maîtresse
+d'ancienne date; et, pour se tenir compagnie, il avait tiré d'un tiroir
+secret _un petit livre rouge, à coins usés, usés, usés_.
+
+Le volume laissé sur la table de nuit, il se faisait par avance une
+joie, sa maîtresse couchée et endormie, de se plonger dans le petit
+livre rouge _avec recueillement, solennité, religion_.
+
+Il y avait déjà quelque temps qu'il entendait, sans y prendre garde,
+crier du papier derrière lui, quand il se retourna.
+
+_Elle en avait fait des papillotes_... Et c'étaient deux années de la
+vie de Gavarni.
+
+ * * * * *
+
+Donc il y a des années dans la vie de Gavarni dont les femmes ont fait
+des papillotes, il y a encore des années égarées et perdues; mais,
+malgré ces petits malheurs, nul artiste jusqu'ici, croyons-nous, n'a
+laissé sur lui-même autant de documents que Gavarni.
+
+Et avec l'inconnu et l'inédit de ces documents authentiques et
+sincères, nous essayons aujourd'hui, dans ce livre, de faire connaître à
+la France son grand peintre de mœurs.
+
+ EDMOND ET JULES DE GONCOURT.
+
+ Auteuil, janvier 1870.
+
+
+
+
+LA MAISON D'UN ARTISTE
+
+PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION[54]
+
+
+En ce temps, où les choses, dont le poète latin a signalé la
+mélancolique vie latente, sont associées si largement par la description
+littéraire moderne, à l'histoire de l'Humanité, pourquoi n'écrirait-on
+pas les mémoires des choses, au milieu desquelles s'est écoulée une
+existence d'homme?
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+ Auteuil, ce 26 juin 1880.
+
+
+
+
+
+JAPONISME
+
+
+
+
+L'ART INDUSTRIEL JAPONAIS
+
+FRAGMENTS D'UNE PRÉFACE INÉDITE D'UN OUVRAGE EN PRÉPARATION
+
+
+Voici dans une vitrine un netzké en fer, signé par SHÛRAKU (de
+Yedo),--un artiste vivant dans les premières années du XIXe siècle.
+
+En haut du netzké, un peu plus grand qu'une pièce de deux francs, se
+voit incisée, dans le fer, une patte d'oiseau, une patte de grue; mais
+de la grue absente, volante en dehors du petit rond de métal, il n'y a
+que la patte--et ce qu'a représenté au milieu du tout petit disque noir
+le ciseleur, le savez-vous?--c'est dans la damasquinure d'un miroitement
+argenté, le reflet renversé de la grue, déjà montée dans le ciel, le
+reflet sous la lumière de la lune, en une rivière, coupée par de grands
+roseaux.
+
+Et penser qu'il existe de bons petits journalistes parisiens qui n'ont
+pas assez d'ironies méprisantes pour l'art d'un pays, où les ouvriers
+sont de tels poètes!
+
+ * * * * *
+
+Il y a des années, par un après-midi d'hiver, je tombais chez M. Bing,
+au moment où l'on déballait un arrivage du Japon.
+
+Parmi les menus objets réunis sur un plateau de laque, se trouvait une
+petite écritoire de poche--qu'au Japon, ils appellent _yataté_
+(porte-flèche), composée d'un étui de la grosseur d'un gros sucre d'orge
+contenant le pinceau de blaireau pour écrire, et d'un petit seau fermé,
+où est renfermée l'espèce d'éponge en poil de lapin, imbibée d'encre de
+Chine. La petite bimbeloterie fabriquée de deux morceaux de bambou
+représentait des jeux d'enfants gravés en noir sur le jaune fauve du
+bois, des jeux d'enfants n'ayant rien de bien remarquable, mais le
+bibelot avait pour moi l'intérêt d'un objet usuel, ancien, et j'étais
+confirmé dans cette supposition par une longue inscription gravée sous
+le petit seau, et par un raccommodage,--un de ces raccommodages naïfs et
+francs, ainsi qu'on a l'habitude de les faire, là-bas, aux objets d'une
+certaine valeur.
+
+J'offris un prix qui ne fut pas accepté, et d'assez mauvaise humeur,
+j'abandonnai l'écritoire,--toutefois avec le regret lancinant, qu'on a
+tout le long du chemin, en s'en allant, à l'endroit des objets ayant en
+eux une _attirance_ secrète, inexplicable. Et puis le regret de la chose
+manquée devint dans la nuit un si violent désir de la posséder, que le
+lendemain matin, je retournais chez M. Bing. L'écritoire était vendue à
+M. Marquis, le chocolatier, collectionneur d'un goût supérieur dans
+l'exotique, et qui a été un des premiers à posséder les plus beaux et
+les plus curieux objets japonais.
+
+Deux ou trois années se passèrent, et un jour, M. Marquis se dégoûtait
+de sa collection de l'extrême Orient, et je retrouvai la petite
+écritoire de poche chez les Sichel, où je l'achetai. La pauvre écritoire
+restait des années chez moi, très peu regardée par les amateurs, très
+peu appréciée même par les Japonais, dont l'un cependant, M. Otsouka,
+reconnut que c'était une écritoire du XVIIe siècle--personne au monde
+n'ayant un soupçon de la main illustre qui avait fabriqué cette
+_curiosité_.
+
+Enfin un jour, Hayashi, en train de visiter ma collection, tirait
+l'écritoire d'un tiroir, et je voyais ses doigts pris d'un tremblement
+religieux, comme s'ils touchaient une relique, et je l'entendais, le
+Japonais, me dire d'une voix émotionnée: «Vous savez, vous possédez là
+une chose... une chose très curieuse... une chose fabriquée par un des
+quarante-sept ronins!»
+
+Et détachant une feuille de papier d'un cahier qu'il avait sur lui, il
+me traduisait incontinent dessus l'inscription gravée sur le fond du
+seau de l'écritoire.
+
+[Illustration:
+
+[Caractères japonais] | ten. | nom de séries d'années.
+ | wa.
+ | san. | 3e.
+
+
+ | ki. |
+ | | fin du printemps.
+ | shun. |
+
+
+ | ni. |
+ | | 2e mois.
+ | gatsu. |
+
+
+ | aka. | nom du maître
+ | ô. | des 47 ronins.
+
+
+ | shin. | sujet
+
+
+ | ô. | nom de famille
+ | taka. | du ronin.
+
+
+ | nobu. | prénom
+ | kiyo. | du ronin.
+
+
+ | horu. |
+ | | sculptée.
+ | korco. |
+]
+
+Traduction qui peut se résumer ainsi: _Sculpté par Otaka Noboukiyo sujet
+du prince Akao, en 1683, à la fin du printemps._
+
+Oui, vraiment, cette écritoire, ce petit objet de la vie usuelle, a été
+fabriqué par un vassal du prince Akao, par un de ces quarante-sept héros
+qui se vouèrent à la mort pour venger leur seigneur et maître, par un de
+ces hommes dont la mémoire est devenue une sorte de religion au Japon,
+en ce pays, adorateur du _sublime_, et qui, au dire d'Hayashi,
+n'accueille et n'aime de toute notre littérature européenne que les
+drames de Shakespeare et la tragédie du CID, de Corneille.
+
+ * * * * *
+
+Un curieux fait dans l'histoire de l'humanité que ce grand acte de
+dévouement accompli dans une société féodale par toute une famille de
+vassaux, et que, depuis deux siècles, le Japon célèbre par le théâtre,
+le roman[55], l'image.
+
+Un _daimio_, du nom de Takumi-no-Kami, portant un message du mikado à la
+cour de Yédo, fut cruellement offensé par Kolsuké, l'un des grands
+fonctionnaires du Shogun[56]. On ne tire pas le sabre dans l'enceinte du
+palais, sans encourir la peine de mort et la confiscation de ses biens.
+Takumi se contint à la première offense, mais à une seconde il ne fut
+pas maître de lui, et courut sur son insulteur, qui, légèrement blessé,
+put s'enfuir.
+
+Takumi fut condamné à s'ouvrir le ventre. Son château d'Akô fut
+confisqué, sa famille réduite à la misère, et ses gentilshommes tombés à
+l'état de _ronins_, de déclassés, de déchus, d'_épaves_, selon
+l'expression japonaise.
+
+Mais Kuranosuké, le premier conseiller du daimio et quarante-six des
+_samuraï_ attachés à son service, avaient fait le serment de venger leur
+maître. Et le serment prononcé, ces hommes, pour endormir les défiances
+de Kotsuké qui les faisait surveiller par ses espions à Kioto, se
+séparèrent et se rendirent dans d'autres villes, sous des déguisements
+de professions mécaniques.
+
+Kuranosuké fit mieux pour tromper Kotsuké. Il simula la débauche,
+l'ivrognerie, à ce point, qu'un homme de Satzuma, le trouvant étendu
+dans un ruisseau, à la porte d'une maison de thé, et le croyant
+ivre-mort, lui cria: «Oh! le misérable, indigne du nom de Samouraï, qui,
+au lieu de venger son maître, se livre aux femmes, au vin!» Et l'homme
+de Satzuma, en lui disant cela, le poussait du pied et urinait sur sa
+figure.
+
+Le fidèle serviteur poussa encore plus loin la sublimité de son
+dévouement. Il accablait d'injures sa femme, la chassait ostensiblement
+de sa maison, ne gardant auprès de lui que son fils aîné, âgé de seize
+ans.
+
+Mais il faut lire le récit de cette comédie surhumaine dans le roman du
+Japonais Tamenaga Schounsoui, et qui laisse bien loin derrière elle la
+comédie de l'avilissement d'un Lorenzaccio, dans le proverbe d'Alfred de
+Musset.
+
+ * * * * *
+
+«Ah! pauvre créature que je suis! Quels heureux jours que ceux
+d'autrefois, quand il ne trouvait à faire aucun reproche à sa femme!»
+s'écrie la malheureuse épouse qui attribue les mauvais traitements de
+son mari à un dérangement de la cervelle causé par la mort du prince.
+
+Et la femme retirée, toute sanglotante après avoir jeté un regard
+d'ineffable tendresse sur l'apparent dormeur,--Kuranosuké se lève, sans
+aucune trace d'ivresse dans les manières et avec des traits exprimant la
+plus vive émotion.
+
+«Ô dieux, dit-il en gémissant, quelle fidélité! C'est plus que je n'en
+peux supporter!»
+
+Pendant qu'il parlait, les larmes ruisselaient sur ses joues.
+
+«C'est le modèle des femmes. Au lieu de me blâmer de ce qui peut sembler
+un crime de ma part, elle invente des excuses à ma conduite et prend
+pour elle toute la faute. Je vais mettre un terme à cela sur-le-champ.
+Elle ne sera pas témoin du rôle que j'ai à jouer pour faire réussir mon
+plan. D'un autre côté, mes petits-enfants ne se souviendront pas de moi
+comme d'un ivrogne imbécile. Je vais la renvoyer. Mais encore, comment
+m'y prendrai-je?»
+
+Cet homme énergique et brave arpentait la chambre, et dans son
+angoisse, il se tordait les bras et grinçait des dents. Tout sage qu'il
+était, il avait oublié, en entreprenant de jouer le rôle d'un débauché,
+qu'il lui serait impossible de fatiguer le dévouement de sa femme. Le
+seul parti qu'il eût à prendre, était de lui donner une lettre de
+divorce, et de l'envoyer avec ses plus jeunes enfants chez son père,
+lequel comprendrait, il en était certain, la véritable raison qui le
+poussait à agir ainsi et donnerait à la pauvre femme consolation et
+conseil.
+
+À ce moment, il entendit la voix de ses enfants, et sa femme qui leur
+disait très bas:
+
+--«Ne faites pas de bruit, mes petits; votre papa n'est pas bien, vous
+le dérangeriez.
+
+--Est-ce qu'il a encore cette drôle de maladie de l'autre jour? demanda
+l'aîné.
+
+--Chut! chut! dit la mère. Votre papa a beaucoup d'ennuis, et il ne faut
+pas parler ainsi.»
+
+L'infortuné pensa à ses devoirs envers son prince mort, et s'armant
+d'un cœur d'acier contre tout sentiment, il se recoucha et recommença à
+faire semblant de sommeiller.
+
+--«Honorable mari, votre bain est prêt.
+
+--Mon bain? s'écria-t-il, en se levant et en prenant un flageolet, dont
+il se mit à jouer. Puis brusquement: Je sors.»
+
+Il se dirigea vers la porte. Aussitôt sa femme ramassa son chapeau de
+_ronin_, et le lui présenta à genoux, en disant:
+
+--«Honorable époux, mettez ceci. Vous avez des ennemis aux environs.»
+
+Kuranoské se retourna et lui dit:
+
+--«Assez. Vous causez trop. Je vous donnerai une lettre de divorce et
+vous aurez à retourner chez votre père. Je vous accorderai la
+permission de vous charger de nos deux plus jeunes enfants. Mon
+domestique vous accompagnera.»
+
+Avant qu'elle eût pu répondre, il avait mis son chapeau et descendait le
+sentier, en chancelant. Sa femme le regarda s'éloigner comme si elle
+venait de s'éveiller d'un songe.
+
+ * * * * *
+
+C'est alors que Kotsuké (_celui qui a commis un grand forfait, entend
+dans le trottinement d'une souris les pas du vengeur_), tout à fait
+rassuré par l'indignité de la vie de son ennemi, se relâchait de la
+surveillance qu'il faisait exercer autour de son habitation, renvoyait
+une partie de ses gardes.
+
+La nuit de la vengeance était enfin arrivée, et la voici telle que nous
+la fait voir la suite des planches d'un album. Une froide nuit d'hiver
+(décembre 1701) à l'heure du bœuf (2 heures du matin), dans une
+tourmente de neige, les conjurés, vêtus d'un surtout noir et blanc pour
+se reconnaître, et en dessous de toile d'acier, marchent silencieusement
+vers le _yashki_ de l'homme dont ils se sont promis d'aller déposer la
+tête sur le tombeau de leur seigneur.
+
+Ils escaladent la palissade. Ils enfoncent à coups de marteau la porte
+intérieure. Ils égorgent les samouraïs de Kotsuké, dans l'effarement
+grotesque de grosses femmes, se sauvant chargées d'enfants. Ils
+poursuivent les fuyards jusque sur les poutres du plafond, d'où ils les
+précipitent en bas.
+
+Mais de Kotsuké, point. On ne le trouve nulle part, et on désespérait
+même de le découvrir, quand Kuranosuké, plongeant les mains dans son
+lit, s'aperçoit que les couvertures sont encore chaudes. Il ne peut être
+loin. On sonde les recoins à coups de lance et bientôt on le tire de sa
+cachette,--un coffre à charbon,--déjà blessé à la hanche.
+
+Une planche en couleur nous montre le vieillard, habillé d'une robe de
+satin blanc, et traîné tout tremblant devant le chef de l'expédition.
+
+À ce moment Kuranosuké se met à genoux devant le blessé, et après les
+démonstrations de respect dues au rang élevé du vieillard, lui dit:
+«Seigneur, nous sommes des hommes de Takumi-no-Kami. Votre Grâce a eu
+une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En
+bons et fidèles serviteurs nous vous conjurons de faire _hara-kiri_
+(s'ouvrir le ventre). Je vous servirai de second, et après avoir en
+toute humilité recueilli la tête de Votre Grâce, j'irai la déposer en
+offrande sur la tombe du seigneur Takumi.»
+
+Kotsuké ne se rendant pas à l'invitation qui lui était faite, Kuranosuké
+lui coupait la tête avec le petit sabre qui avait servi à son maître à
+s'ouvrir le ventre.
+
+Alors les 47 ronins se dirigeaient vers le petit cimetière du temple de
+la Colline-du-Printemps, où reposait le seigneur d'Akô sous trois
+couches de pierre, surmontées d'une plaque et de son épitaphe ainsi
+conçue:
+
+_Le grand Samuraï, couché en paix... et qui durant sa vie jouit des
+titres honorables de Majordome général et de
+Grand-homme-ayant-le-privilège-d'audience-avec-le-Mikado_.
+
+Et leur offrande faite de la tête de Kotsuké, se regardant déjà comme
+morts, ils demandaient aux bonzes de les ensevelir, et se rendaient au
+tribunal.
+
+Condamnés sur l'avis de Hayashi Daigaku, chef des académiciens, consulté
+par le pouvoir exécutif, les quarante-sept ronins s'ouvraient le ventre,
+et enterrés autour du corps de leur maître, la sépulture du prince d'Akô
+et de ses fidèles serviteurs devenait un lieu de pèlerinage.
+
+ * * * * *
+
+Telle est l'histoire de ces quarante-sept hommes dont faisait partie le
+fabricateur de la petite écritoire de poche. On conçoit, après le
+déchiffrement de l'inscription par Hayashi, l'intérêt que j'eus à savoir
+la part qu'il avait pu prendre à l'expédition contre la résidence de
+Kotsuké; part dont je ne trouvais trace ni dans le roman de Tamenaga
+Shounsoui, ni dans les légendes du vieux Japon de M. Mitfort; on
+comprend la curiosité que j'éprouvai même à faire connaissance avec la
+personne de mon artiste-héros, par un portrait, une figuration, une
+représentation quelconque.
+
+Et je me mis à fouiller mes albums, et je trouvai le recueil qui porte
+pour titre: _Sei tû Guishi deu_ (LES CHEVALIERS DU DEVOIR ET DU
+DÉVOUEMENT), ou le peintre Kouniyoshi nous représente les ronins dans
+l'action de l'attaque du yashki de Kotsuké: l'un portant une bouteille
+d'alcool «pour panser les blessures et faire de grandes flammes afin
+d'épouvanter l'ennemi», l'autre «tenant deux chandelles et deux épingles
+de bambou pour servir de chandeliers», celui-ci éteignant avec de l'eau
+les lampes et les braseros, celui-là ayant aux lèvres le sifflet «dont
+les trois coups prolongés» doivent annoncer la découverte de Kotsuké; et
+presque tous dans des poses de violence et d'élancement, brandissant à
+deux mains des sabres et des lances, et tous enveloppés d'un morceau
+d'étoffe de soie bleue, avec leurs lettres distinctives sur leurs
+uniformes, leurs armes, leurs objets d'équipement, et tous ayant sur eux
+un _yatate_, écritoire de poche, et dans leur manche un papier
+expliquant la raison de l'attaque[57].
+
+L'album, montré à Hayashi, en le priant de désigner Otaka dans les
+quarante-sept ronins représentés, et en lui demandant s'il ne
+connaissait pas quelque détail imprimé sur l'homme, il me dit en
+feuilletant l'album: «Le voici, Otaka!... ou plutôt Quengo Tadao... car
+il y a une défense d'indiquer les vrais noms des ronins, et ils sont
+représentés avec les noms _défigurés_ qu'ils ont au théâtre.» Et disant
+cela, Hayashi avait le doigt sur la planche, où est imprimé, en couleur,
+un guerrier au casque bleu, au vêtement noir et blanc doublé de bleu, la
+tête baissée, les deux mains sur le bois d'une lance, un pied en l'air,
+un autre appuyé à plat sur le sol, et portant un furieux coup de haut
+en bas.
+
+Puis comme Hayashi cherchait dans sa mémoire, s'il connaissait quelque
+détail biographique sur Otaka, ses yeux s'arrêtant sur la demi-page de
+caractères gravés au-dessus du guerrier, il s'écria: «Mais sa
+biographie... la voici!» Et je la donne telle qu'il me l'a traduite
+d'après le texte d'Ippitsou-an.
+
+ _Tadao appartient héréditairement à une famille vassale de Akao.
+ Dès sa jeunesse, il se fit remarquer par son dévouement au maître,
+ tel qu'il n'y en a pas deux. Son talent dans la tactique et les
+ manœuvres de cavalerie lui fit un renom brillant. Après le
+ désastre de la maison de son maître, il est venu à Yedo, en cachant
+ au fond du cœur l'idée de la vengeance. Mais ouvertement il se
+ présenta comme artiste, se fit appeler Shiyó dans la société de
+ poésie, et fut ami de Kikakou, célèbre poète de ce temps. Il fut
+ admis également à la société de thé de Tchanoyu et fut élève de
+ Yamada Sôhen, célèbre maître de thé, qui connaissait Kira (Kotsuké)
+ assez intimement. Il parvint ainsi à se mettre au courant des
+ habitudes de son ennemi. Afin de se renseigner le mieux possible,
+ il se déguisa en marchand d'objets de bambou[58], et de balais,
+ qu'il offrait naturellement dans les meilleures conditions, et
+ fréquenta la résidence de Kira. Il sut ainsi que le 14e jour du 12e
+ mois, était le jour du grand nettoyage, et que ce jour le monde
+ s'enivre et dort de fatigue. C'est ainsi qu'il indiqua à Oishi la
+ nuit qu'il fallait choisir pour attaquer. Pendant ce combat, il fut
+ blessé dans les ténèbres de la nuit, et l'on croit que c'est
+ Kobayashi Heihati qui fut son adversaire._
+
+On remarquera la phrase _se déguisa en marchand d'objets de bambou_,
+qu'il lui arrivait de fabriquer lui-même, ainsi que le prouve la petite
+écritoire de poche de ma collection.
+
+ EDMOND DE GONCOURT.
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1: Chez Dumineray, éditeur, 1851, un vol. in-18.]
+
+[2: EN 18.. paraissait dans la première huitaine de décembre avec cette
+note au verso du titre:
+
+_Ce roman a été livré à l'impression le 5 novembre._
+
+Sauf les couvertures, il était complètement imprimé le 1er décembre.
+
+Au reste,--qui le lira?]
+
+[3: Ce roman portait pour titre dans la première édition: LES HOMMES DE
+LETTRES.]
+
+[4: E. Dentu, libraire-éditeur, 1860, un volume in-18.]
+
+[5: Édition illustrée de dix eaux-fortes, gravées par James Tissot, un
+volume grand in-8°, publié chez G. Charpentier, 1875.]
+
+[6: Charpentier, libraire-éditeur, 1864. 1 vol. in-18.]
+
+[7: Maison Quantin, 1886, un volume des _Chefs-d'œuvre du roman
+contemporain_, illustré de dix compositions par Jeanniot, gravées par
+Muller, petit in-4°.]
+
+[8: G. Charpentier, 1877. 1 vol. in-18.]
+
+[9: Rapports des docteurs Lélut et Baillarger dans la _Revue
+pénitentiaire_, t. II, 1845.--Exemples de folie pénitentiaire aux
+États-Unis, cités par le _Dictionnaire de la politique_, de Maurice
+Block.]
+
+[10: Charpentier, 1879, 1 vol. in-18.]
+
+[11: À propos de la réalité que j'ai mise autour de ma fabulation, je
+tiens à remercier hautement M. Victor Franconi, M. Léon Sari, et les
+frères Hanlon-Lee qui ne sont pas seulement les souples gymnastes que
+tout Paris applaudit, mais qui raisonnent encore de leur art comme des
+savants et des artistes.]
+
+[12: G. Charpentier, éditeur, 1882. 1 volume in-18.]
+
+[13: Cette expression, très blaguée dans le moment, j'en réclame la
+paternité, la regardant, cette expression, comme la formule définissant
+le mieux et le plus significativement le mode nouveau de travail de
+l'école qui a succédé au romantisme: l'école du _document humain_.]
+
+[14: G. Charpentier et Cie, éditeurs, 1884. 1 vol. in-18.]
+
+[15: La langue française, d'après le dictionnaire de l'Académie, est
+peut-être, de toutes les langues des peuples civilisés du monde, la
+langue possédant le plus petit nombre de mots.]
+
+[16: Lettre de M. Taine, publiée dans l'ÉVÉNEMENT du 7 octobre 1883.]
+
+[17: CHATEAUBRIAND ET SON GROUPE LITTÉRAIRE, par Sainte-Beuve, qui jette
+en note, au bas de mes citations: «La nouveauté, une nouveauté
+originale, c'est là, le point important et le secret des grands
+succès.»]
+
+[18: Voir cette préface à l'autobiographie JOURNAL DES GONCOURT,
+_Mémoires de la vie littéraire_.]
+
+[19: Librairie internationale A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1866. 1
+volume in-8°.]
+
+[20: Nous appelons l'attention du public sur cette date, qui a son
+importance pour l'originalité de notre pièce.]
+
+[21: Dans la première édition d'HENRIETTE MARÉCHAL, nous avons dit,
+d'après l'annonce des journaux de théâtre, que nous avions été reçus à
+l'unanimité. C'est une erreur. Nous avons été simplement reçus, d'après
+le renseignement officiel que nous communique l'archiviste du
+Théâtre-Français, M. Léon Guillard.]
+
+[22: Voir les deux pièces que nous donnons à l'_Appendice_.]
+
+[23: Nous n'avons que le temps de remercier, en courant, MM. Jules
+Janin, Théophile Gautier, Nestor Roqueplan, Paul de Saint-Victor, Ernest
+Feydeau, Jules Vallès, Xavier Aubryet, Louis Ulbach, Francisque Sarcey,
+Jouvin, Jules Richard, Jules Claretie, Camille Guinbut, Henri de
+Bornier, et tous ceux que nous oublions.]
+
+[24: À propos de ceci, M. Feydeau, dans un remarquable article,
+rappelait que ce fait d'une haute protection n'était pas nouveau; que M.
+Augier avait eu besoin de la volonté de l'Empereur pour se faire rendre
+par la censure le FILS DE GIBOYER; M. Alexandre Dumas fils, de
+l'intervention de M. de Morny, pour faire lever l'interdiction de la
+DAME AUX CAMÉLIAS.--Et puisque ici les noms de ces deux maîtres du
+théâtre moderne viennent sous notre plume, disons à M. Émile Augier et à
+M. Alexandre Dumas fils, combien nous avons été consolés par les bravos
+donnés par eux à une pièce, qu'honorait encore l'applaudissement de Mme
+Sand.]
+
+[25: E. Dentu, 1873. 1 vol. in-8°.]
+
+[26: Seul le titre a été changé. La pièce a été lue sous le titre de
+MADEMOISELLE DE LA ROCHEDRAGON. Mais le matin de la lecture, sur
+l'annonce des journaux, nous recevions la visite d'une personne qui nous
+apprenait l'existence d'une marquise de la Rochedragon, d'une vieille
+femme qui souffrait de l'idée de se voir affichée, imprimée. Nous
+n'avions pu nous refuser à un changement de nom.]
+
+[27: M. Carvalho, alors directeur du Vaudeville, avait eu l'idée de
+monter LA PATRIE EN DANGER, dans le temps où il jouait l'_Arlésienne_
+d'Alphonse Daudet.]
+
+[28: (Note de la seconde édition.) Un journal nous a accusé de nous être
+inspiré pour le type de Boussanel du Cimourdain de M. Hugo; nous n'avons
+qu'à répondre ceci: l'impression de notre pièce a précédé la publication
+de QUATRE-VINGT-TREIZE. Mais un critique légitimiste ne nous a-t-il pas
+sérieusement reproché d'avoir plagié MADAME BENOITON dans RENÉE
+MAUPERIN, roman paru deux ou trois ans avant la représentation de M.
+Sardou?]
+
+[29: G. Charpentier, 1879. 1 volume in-18.]
+
+[30: La NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE a été publiée dans l'_Éclair_. C'est
+un petit proverbe spirituel, mais dont l'esprit a un peu trop la bouche
+en cœur.]
+
+[31: Une lettre de M. Monval, archiviste de la Comédie-Française, qui a
+bien voulu, deux fois, faire la recherche, me dit que la pièce de LA
+NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE, et celle des INCROYABLES ET MERVEILLEUSES,
+peut-être présentée en dernier lieu, sous le titre du RETOUR À ITHAQUE,
+n'existent pas aux archives. Il se demande si les manuscrits n'auraient
+pas été remis directement aux examinateurs qui les auraient égarés.]
+
+[32: Les journalistes qui me disaient que ma tentative était absurde, et
+que seules les mœurs de la bourgeoisie présentaient de l'intérêt, ne se
+doutaient guère, que plus de cent ans avant, quand paraissait MARIANNE,
+les gazetiers jetaient à Marivaux qu'il n'y avait uniquement que les
+aventures de l'aristocratie qui pouvaient intéresser le public, qu'au
+fond les mœurs des bourgeois étaient de basses mœurs, indignes de la
+lecture d'un homme qui se respecte.]
+
+[33: Ma préface imprimée, j'apprends que la NUIT DE LA SAINT-SYLVESTRE,
+une des deux pièces déposées par moi au Théâtre-Français, et que je
+réclamais il y a trois mois, vient d'être vendue en vente publique, le
+26 mai, à la vente de M. Aubry, libraire. Je signale le fait aux auteurs
+qui, dans le temps, auraient déposé des pièces au Théâtre-Français, et
+croiraient pouvoir les retirer à leur heure.]
+
+[34: G. Charpentier et Cie, éditeurs, 1887, 3 vol. in-18.]
+
+[35: Je refonds dans notre JOURNAL le petit volume des IDÉES ET
+SENSATIONS qui en étaient tirées, en les remettant à leur place et à
+leur date.]
+
+[36: E. DENTU, libraire, 1854, 1 vol. in-8.]
+
+[37: E. DENTU, libraire, 1855, 1 vol. in-8.]
+
+[38: _Librairie académique_, DIDIER ET Cie, libraires-éditeurs, 1865, 2
+vol. in-18.]
+
+[39: E. DENTU (1857-1858), 2 vol. in-16.]
+
+[40: Note de la seconde édition. Des changements ont été apportés à la
+première édition. Indépendamment de corrections et d'additions, des
+notices qui ont pris ou doivent prendre leur place naturelle dans
+d'autres livres, telles que les notices de Watteau, de la du Barry, de
+la Camargo, ont été remplacées par des études sur Lagrenée l'aîné, sur
+Collin d'Harleville, sur la comtesse d'Albany.]
+
+[41: G. CHARPENTIER, éditeur, 1878, 1 vol. grand in-8, illustré
+d'encadrements de pages et de reproductions de tableaux, dessins,
+gravures du temps.]
+
+[42: Librairie de FIRMIN DIDOT fils, frères et Cie, 1860, 2 volumes
+in-8°.]
+
+[43: Addition à la préface de l'édition de 1860, qui se trouve dans
+l'édition en trois volumes in-18, publiés par G. CHARPENTIER,
+1878-1879.]
+
+[44: Librairie FIRMIN-DIDOT ET Cie, 1862, 1 volume in-8.]
+
+[45: Ces trois volumes sont restés à l'état de projets.]
+
+[46: POULET-MALASSIS et DE BROISE, 1861. 1 vol. in-18.]
+
+[47: Addition à la préface de la première édition, publiée dans
+l'édition illustrée donnée par DENTU en 1877, petit in-4°.]
+
+[48: Addition à la préface de la première et de la deuxième édition,
+donnée dans l'édition publiée par G. CHARPENTIER en 1885.]
+
+[49: DENTU, 1882, petit in-8° carré illustré.]
+
+[50: E. DENTU, libraire-éditeur, 1855. Brochurette tirée à 42
+exemplaires.]
+
+[51: Édition publiée chaque année par fascicules contenant quatre
+eaux-fortes gravées par Jules de Goncourt, et imprimés par Perrin à 200
+exemplaires. DENTU, libraire-éditeur, 1859-1873.]
+
+[52: HENRI PLON, imprimeur-éditeur, 1873, 1 vol. in-8.]
+
+[53: Dans cette édition, tout cet inédit, pour mieux le faire sentir et
+apprécier par le lecteur, nous le donnons en italique.]
+
+[54: G. CHARPENTIER, éditeur, 1881, 2 vol. in-18.]
+
+[55: LES FIDÈLES RONINS, roman historique japonais, par Tamenaga
+Shounsoui, traduit sur la version anglaise de MM. Shionchiro Saito et
+Edward Greey, par B. H. Gausseron. Quantin, 1882.]
+
+[56: TALES OF OLD JAPAN, by A.-B. Mitfort. London, Macmillan, 1871.]
+
+[57: C'était la copie des instructions rédigées par Kuranosuké, dont
+l'original existerait encore au temple de la Colline-du-Printemps, et
+qui, au milieu de recommandations relatives aux préparatifs du combat, à
+l'échange des mots de passe, etc., etc., contient ce curieux paragraphe:
+«Avant de partir, prenez médecine. Faites-le, que vous soyez bien
+portant ou non. L'émotion subite rend souvent malade un homme robuste.»]
+
+[58: La date de la fabrication de l'objet, 1683, si elle est
+juste,--l'exécution du prince d'Akô ayant eu lieu en 1690,--semblerait
+indiquer que la petite écritoire fut exécutée, avant que Otaka fût ronin
+et marchand d'objets de bambou, mais ainsi qu'au Japon, les gens, qui ne
+font pas profession d'être artistes, sculptent des netzkés pour leur
+plaisir. Otaka, plus tard, comme marchand d'objets de bambou, aurait
+utilisé le talent d'agrément de sa jeunesse.]
+
+[57: C'était la copie des instructions rédigées par Kuranosuké, dont
+l'original existerait encore au temple de la Colline-du-Printemps, et
+qui, au milieu de recommandations relatives aux préparatifs du combat, à
+l'échange des mots de passe, etc., etc., contient ce curieux paragraphe:
+«Avant de partir, prenez médecine. Faites-le, que vous soyez bien
+portant ou non. L'émotion subite rend souvent malade un homme robuste.»]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Préfaces et manifestes littéraires, by
+Edmond de Goncourt and Jules de Goncourt
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
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+
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.