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+Project Gutenberg's Le livre de la pitié et de la mort, by Pierre Loti
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le livre de la pitié et de la mort
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: July 23, 2011 [EBook #36814]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT ***
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+
+Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Note de transcription:
+
+Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+Quelques mots ont été modifiés. La liste des modifications se
+trouve à la fin du texte.
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+
+
+ LE LIVRE
+ DE LA PITIÉ ET DE LA MORT
+
+
+
+
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+
+
+ DU MÊME AUTEUR
+
+ Format grand in-18
+
+ AU MAROC 1 vol.
+ AZIYADÉ 1 --
+ FLEURS D'ENNUI 1 --
+ JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --
+ LE MARIAGE DE LOTI 1 --
+ MON FRÈRE YVES 1 --
+ PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --
+ PROPOS D'EXIL 1 --
+ LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --
+ LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --
+
+
+ Format in-8° cavalier
+
+ MADAME CHRYSANTHÈME, imprimé sur magnifique vélin
+ et illustré d'un grand nombre d'aquarelles et de
+ vignettes par ROSSI et MYRBACH 1 vol.
+
+ Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
+ y compris la Suède et la Norvège.
+
+ IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--13698-7-91.
+
+
+
+
+ LE LIVRE
+ DE LA PITIÉ ET DE LA MORT
+
+ PAR
+ PIERRE LOTI
+ de l'Académie française
+
+ DOUZIÈME ÉDITION
+
+ [Logo de l'éditeur]
+
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+ 3, RUE AUBER, 3
+
+ 1891
+
+
+
+
+ A MA MÈRE BIEN AIMÉE,
+
+
+ Je dédie ce livre,
+
+ Sans crainte, parce que la foi chrétienne lui
+ permet de lire avec sérénité les plus sombres
+ choses.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
+
+
+ «Ah! insensé qui crois que tu n'es pas moi.»
+ V. Hugo. (_Les Contemplations._)
+
+Ce livre est encore plus moi que tous ceux que j'ai écrits jusqu'à ce
+jour.
+
+Il renferme même un long chapitre (le neuvième, pages 221 à 286) que
+je n'ai consenti à livrer à aucune revue, de peur qu'il ne tombât sous
+les yeux de gens quelconques, sans que j'aie pu les avertir.
+
+D'abord, je voulais ne pas publier ce passage. Mais j'ai songé à mes
+amis inconnus: un seul mouvement de leur sympathie lointaine, je
+regretterais trop de m'en priver... Et puis j'ai toujours cette
+impression que, dans l'espace et dans la durée, je recule les limites
+de mon âme en la mêlant un peu aux leurs; quelques instants de plus,
+après que j'aurai passé, la mémoire de ces frères gardera peut-être
+vivantes de chères images que j'y aurai gravées.
+
+Ce besoin de lutter contre la mort est d'ailleurs--après le désir de
+faire quelque bien si l'on s'en croit capable--la seule raison
+immatérielle que l'on ait d'écrire.
+
+
+Parmi ceux qui font profession d'_étudier_ les oeuvres de leur
+prochain, il en est bon nombre avec lesquels je n'ai rien de commun,
+ni les idées ni le langage. Moins que jamais je me sens capable
+d'irritation contre eux, tant j'ai appris à tenir compte, avant de
+juger les autres hommes, des différences naturelles ou acquises.
+
+Mais cette fois est la première où leur gouaillerie aurait quelque
+chance de m'être pénible, si elle parvenait jusqu'à moi, parce qu'elle
+pourra porter sur des choses et des êtres qui me sont sacrés; je leur
+donne vraiment la partie belle en publiant ce livre. Aussi vais-je
+essayer de leur dire ici: faites-moi donc la grâce de ne pas le lire,
+il ne contient rien qui soit pour vous,--et il vous ennuiera tant, si
+vous saviez!...
+
+ PIERRE LOTI.
+
+
+
+
+RÊVE
+
+
+Je voudrais connaître une langue à part, dans laquelle pourraient
+s'écrire les visions de mes sommeils. Quand j'essaie avec les mots
+ordinaires, je n'arrive qu'à construire une sorte de récit gauche et
+lourd, à travers lequel ceux qui me lisent ne doivent assurément rien
+voir; moi seul, je puis distinguer encore, derrière l'_à peu près_ de
+ces mots accumulés, l'insondable abîme.
+
+Il paraît que les rêves, même ceux qui nous semblent les plus longs,
+n'ont qu'une durée à peine appréciable, rien que ces instants
+toujours très fugitifs où l'esprit flotte entre la veille et le
+sommeil; mais nous sommes trompés par l'excessive rapidité avec
+laquelle leurs mirages se succèdent et changent; ayant vu passer tant
+de choses, nous disons: j'ai rêvé toute une nuit, quand à peine
+avons-nous rêvé pendant une minute.
+
+ *
+ * *
+
+La vision dont je vais parler n'a peut-être pas eu, comme durée
+réelle, plus de quelques secondes, car elle m'a paru à moi-même fort
+courte.
+
+La première image s'est éclairée en deux ou trois fois, par saccades
+légères, comme si, derrière un transparent, on remontait par petites
+secousses la flamme d'une lampe.
+
+D'abord une lueur indécise, de forme allongée,--attirant l'attention
+de mon esprit au sortir du plein sommeil, de la nuit et du non-être.
+
+Puis la lueur devient une traînée de soleil, entrant par une fenêtre
+ouverte et s'étalant sur un plancher. En même temps, mon attention,
+plus excitée, s'inquiète tout à coup; vague ressouvenir de je ne sais
+quoi, pressentiment rapide comme l'éclair de quelque chose qui va me
+remuer jusqu'au fond de l'âme.
+
+Cela se précise: c'est le rayon d'un soleil du soir, venant d'un
+jardin sur lequel cette fenêtre donne;--jardin exotique où, sans les
+avoir vus, je sais à présent qu'il y a des manguiers. Dans cette
+traînée lumineuse sur le plancher, l'ombre d'une plante, qui est
+dehors, se découpe et tremble doucement,--l'ombre d'un bananier...
+
+Et maintenant les parties relativement obscures s'éclairent;--dans la
+pénombre, les objets se dessinent,--et je vois tout, avec un
+inexprimable frisson!
+
+Rien que de très simple pourtant; un petit appartement dans quelque
+maison coloniale, aux murs de bois, aux chaises de paille. Sur une
+console, une pendule du temps de Louis XV, dont le balancier tinte
+imperceptiblement. Mais j'ai déjà vu tout cela et j'ai conscience de
+l'impossibilité où je suis de me rappeler où, et je m'agite avec
+angoisse derrière cette sorte de voile ténébreux qui est tendu à un
+point donné dans ma mémoire, arrêtant les regards que je voudrais
+plonger au delà, dans je ne sais quel recul plus profond.
+
+... C'est bien le soir, c'est bien la lueur dorée d'un soleil qui va
+s'éteindre,--et les aiguilles de la pendule Louis XV marquent six
+heures... Six heures de quel jour à jamais perdu dans le gouffre
+éternel? de quel jour, de quelle année lointaine et disparue?
+
+Ces chaises ont aussi un air ancien. Dans l'une d'elles est posé un
+large chapeau de femme, en paille blanche, d'une forme démodée depuis
+plus de cent ans. Mes yeux s'y arrêtent et alors l'indicible frisson
+me secoue plus fort... La lumière baisse, baisse; maintenant, c'est à
+peine l'éclairage trouble des rêves ordinaires... Je ne comprends pas,
+je ne sais pas,--mais, malgré tout, je sens que j'ai été au courant
+des choses de cette maison et de la vie qui s'y mène,--cette vie plus
+mélancolique et plus exilée des colonies d'autrefois, alors que les
+distances étaient plus grandes et les mers plus inconnues.
+
+Et tandis que je regarde ce chapeau de femme, qui s'efface peu à peu,
+comme tout ce qui est là, dans des gris crépusculaires, cette
+réflexion me vient, faite en ma tête par un autre que par moi-même:
+«Alors, c'est qu'_elle_ est rentrée.»
+
+--En effet, ELLE apparaît. _Elle_, derrière moi sans que je l'aie
+entendue venir; _elle_, restant dans la partie obscure, dans le fond
+de l'appartement où ce reflet de soleil n'arrive pas; _elle_, très
+vague comme une esquisse tracée en couleurs mortes sur de l'ombre
+grise.
+
+_Elle_, très jeune, créole, nu-tête avec des boucles noires disposées
+autour du front d'une manière surannée; de beaux yeux limpides, ayant
+l'air de vouloir me parler, avec un mélange d'effarement triste et
+d'enfantine candeur; peut-être pas absolument belle, mais possédant le
+suprême charme... Et puis surtout c'était ELLE! _Elle_, un mot qui par
+lui-même est d'une douceur exquise à prononcer; un mot qui, pris dans
+le sens où je l'entends, résume en lui toute la raison qu'on a de
+vivre, exprime presque l'ineffable et l'infini. Dire que je la
+reconnaissais serait une expression bien banale et bien faible; il y
+avait beaucoup plus, tout mon être s'élançait vers elle, avec une
+force profonde et comme enchaînée, pour la ressaisir; et ce mouvement
+avait je ne sais quoi de sourd, d'affreusement étouffé, comme l'effort
+impossible de quelqu'un qui chercherait à reprendre son propre souffle
+et sa propre vie, après des années et des années passées sous le
+couvercle d'un sépulcre...
+
+ *
+ * *
+
+Habituellement une émotion très forte éprouvée dans un rêve en brise
+les fils impalpables, et c'est fini: on s'éveille; la trame fragile,
+une fois rompue, flotte un instant, puis retombe, s'évanouit d'autant
+plus vite que l'esprit s'efforce davantage à la retenir,--disparaît,
+comme une gaze déchirée dans le vide, qu'on voudrait poursuivre et que
+le vent emporte au fond des lointains inaccessibles.
+
+Mais non, cette fois, je ne m'éveillai pas et le rêve continua, en
+s'éteignant; le rêve se prolongea en traînée mourante.
+
+Un instant, nous restâmes l'un devant l'autre, arrêtés, dans notre
+élan de souvenir, par je ne sais quelle sombre inertie; sans voix pour
+nous parler, et presque sans pensée, croisant seulement nos regards de
+fantômes avec un étonnement et une délicieuse angoisse... Puis nos
+yeux aussi se voilèrent, et nous devînmes des formes plus vagues
+encore, accomplissant des choses insignifiantes et involontaires. La
+lumière baissait, baissait toujours; on n'y voyait presque plus. Elle
+sortit, et je la suivis dans une espèce de salon aux murs blanchis,
+vaste, à peine garni de meubles simples--comme d'ordinaire dans les
+habitations des planteurs.
+
+Une autre ombre de femme qui nous attendait là, vêtue d'une robe
+créole,--une femme âgée que je reconnus aussi tout de suite et qui lui
+ressemblait, sa mère sans doute,--se leva à notre approche et nous
+sortîmes tous les trois, sans nous être concertés, comme obéissant à
+une habitude... Mon Dieu, que de mots et que de longues phrases pour
+expliquer lourdement tout cela qui se passait sans durée et sans
+bruit, entre personnages diaphanes comme des reflets, se mouvant sans
+vie dans une obscurité toujours croissante, plus décolorée et plus
+trouble que celle de la nuit.
+
+Nous sortîmes tous trois, au crépuscule, dans une petite rue triste,
+triste, bordée de maisonnettes coloniales basses sous de grands
+arbres; au bout, la mer, vaguement devinée; une impression de
+dépaysement, de lointain exil, quelque chose comme ce que l'on devait
+éprouver au siècle passé dans les rues de la Martinique ou de la
+Réunion, mais avec la grande lumière en moins, tout cela vu dans cette
+pénombre où vivent les morts. De grands oiseaux tournoyaient dans le
+ciel lourd; malgré cette obscurité, on avait conscience de n'être qu'à
+cette heure encore claire qui vient après le soleil couché. Évidemment
+nous accomplissions là un acte habituel; dans ces ténèbres toujours
+plus épaisses, qui n'étaient pas celles de la nuit, nous refaisions
+_notre promenade du soir_.
+
+Mais les impressions perçues allaient s'éteignant toujours; les deux
+femmes n'étaient plus visibles; il ne me restait d'elles que la notion
+de deux spectres légers et doux cheminant à mes côtés... Puis, plus
+rien; tout s'éteignit à jamais dans la nuit absolue du vrai sommeil.
+
+ *
+ * *
+
+Je dormis longtemps après ce rêve,--une heure, deux heures, je ne
+sais; au réveil, au retour des pensées, dès qu'un premier souvenir
+m'en revint, j'éprouvai cette sorte de commotion intérieure qui fait
+faire un sursaut et ouvrir tout grands les yeux... Dans ma mémoire, je
+retrouvai d'abord la vision à son moment le plus intense, celui où
+tout à coup j'avais songé à _elle_, en reconnaissant son grand chapeau
+jeté sur cette chaise, et où, derrière moi, _elle_ avait paru... Puis
+lentement, peu à peu, je me rappelai tout le reste: les détails si
+précis de cet appartement _déjà connu_, cette femme plus âgée entrevue
+dans l'ombre, cette promenade dans cette petite rue déserte... Où donc
+avais-je vu et aimé tout cela? Je cherchai rapidement dans mon passé
+avec une sorte d'inquiétude, d'anxieuse tristesse, _me croyant sûr de
+trouver_. Mais non, rien, nulle part; dans ma propre vie, rien de
+pareil...
+
+La tête humaine est remplie de souvenirs innombrables, entassés
+pêle-mêle, comme des fils d'écheveaux brouillés; il y en a des
+milliers et des milliers serrés dans des recoins obscurs d'où ils ne
+sortiront jamais; la main mystérieuse qui les agite et les retourne va
+quelquefois prendre les plus ténus et les plus insaisissables pour les
+amener un instant en lumière, pendant ces calmes qui précèdent ou
+suivent les sommeils. Celui que je viens de raconter ne reparaîtra
+certainement jamais, et reparaîtrait-il même, une autre nuit, que je
+n'en apprendrais pas davantage au sujet de cette femme et de ce lieu
+d'exil, parce que, dans ma tête, il n'y a sans doute rien de plus qui
+les concerne; c'est le dernier fragment d'un fil brisé, qui doit finir
+là où s'est arrêté mon rêve; le commencement et la suite n'existaient
+que dans d'autres cerveaux depuis longtemps retournés à la poussière.
+
+Parmi mes ascendants, j'ai eu des marins dont la vie et les aventures
+ne me sont qu'imparfaitement connues; et il y a certainement, je ne
+sais où, dans quelque petit cimetière des colonies, de vieux ossements
+qui sont les restes de la jeune femme au grand chapeau de paille et
+aux boucles noires; le charme que ses yeux avaient exercé sur un de
+ces ancêtres inconnus a été assez puissant pour jeter un dernier
+reflet mystérieux jusqu'à moi; j'ai songé à elle tout un jour... et
+avec une mélancolie si étrange!
+
+
+
+
+CHAGRIN D'UN VIEUX FORÇAT
+
+
+C'est une bien petite histoire, qui m'a été contée par Yves,--un soir
+où il était allé en rade conduire, avec sa canonnière, une cargaison
+de condamnés au grand transport en partance pour la Nouvelle-Calédonie.
+
+Dans le nombre se trouvait un forçat très âgé (soixante-dix ans pour
+le moins), qui emmenait avec lui, tendrement, un pauvre moineau dans
+une petite cage.
+
+Yves, pour passer le temps, était entré en conversation avec ce vieux,
+qui n'avait pas mauvaise figure, paraît-il,--mais qui était accouplé
+par une chaîne à un jeune monsieur ignoble, gouailleur, portant
+lunettes de myope sur un mince nez blême.
+
+Vieux coureur de grands chemins, arrêté, en cinquième ou sixième
+récidive, pour vagabondage et vol, il disait: «Comment faire pour ne
+pas voler, quand on a commencé une fois,--et qu'on n'a pas de métier,
+rien,--et que les gens ne veulent plus de vous nulle part? Il faut
+bien manger, n'est-ce pas?--Pour ma dernière condamnation, c'était un
+sac de pommes de terre que j'avais pris dans un champ, avec un fouet
+de roulier et un giraumont. Est-ce qu'on n'aurait pas pu me laisser
+mourir en France, je vous demande, au lieu de m'envoyer là-bas, si
+vieux comme je suis?...»
+
+Et, tout heureux de voir que quelqu'un consentait à l'écouter avec
+compassion, il avait ensuite montré à Yves ce qu'il possédait de
+précieux au monde: la petite cage et le moineau.
+
+Le moineau apprivoisé, connaissant sa voix, et qui pendant près d'une
+année, en prison, avait vécu perché sur son épaule...--Ah! ce n'est
+pas sans peine qu'il avait obtenu la permission de l'emmener avec lui
+en Calédonie!--Et puis après, il avait fallu lui faire une cage
+convenable pour le voyage; se procurer du bois, un peu de vieux fil de
+fer, et un peu de peinture verte pour peindre le tout et que ce fût
+joli.
+
+Ici, je me rappelle textuellement ces mots d'Yves: «Pauvre moineau! Il
+avait pour manger dans sa cage un morceau de ce pain gris qu'on donne
+dans les prisons. Et il avait l'air de se trouver content tout de
+même; il sautillait comme n'importe quel autre oiseau.»
+
+
+Quelques heures après, comme on accostait le transport et que les
+forçats allaient s'y embarquer pour le grand voyage, Yves, qui avait
+oublié ce vieux, repassa par hasard près de lui.
+
+--Tenez, prenez-la, vous, lui dit-il d'une voix toute changée, en lui
+tendant sa petite cage. Je vous la donne; ça pourra peut-être vous
+servir à quelque chose, vous faire plaisir...
+
+--Non, certes! remercia Yves. Il faut l'emporter au contraire, vous
+savez bien. Ce sera votre petit _compagnon_ là-bas...
+
+--Oh! reprit le vieux, _il_ n'est plus dedans... Vous ne saviez donc
+pas? _il_ n'y est plus...
+
+Et deux larmes d'indicible misère lui coulaient sur les joues.
+
+Pendant une bousculade de la traversée, la porte s'était ouverte, le
+moineau avait eu peur, s'était envolé,--et tout de suite était tombé à
+la mer à cause de son aile coupée. Oh! le moment d'horrible douleur!
+Le voir se débattre et mourir, entraîné dans le sillage rapide, et ne
+pouvoir rien pour lui! D'abord, dans un premier mouvement bien
+naturel, il avait voulu crier, demander du secours, s'adresser à Yves
+lui-même, le supplier... Élan arrêté aussitôt par la réflexion, par la
+conscience immédiate de sa dégradation personnelle: un vieux misérable
+comme lui, qui est-ce qui aurait pitié de son moineau, qui est-ce qui
+voudrait seulement écouter sa prière? Est-ce qu'il pouvait lui venir à
+l'esprit qu'on retarderait le navire pour repêcher un moineau qui se
+noie,--et un pauvre oiseau de forçat, quel rêve absurde!... Alors il
+s'était tenu silencieux à sa place, regardant s'éloigner sur l'écume
+de la mer le petit corps gris qui se débattait toujours; il s'était
+senti effroyablement seul maintenant, pour jamais, et de grosses
+larmes, des larmes de désespérance solitaire et suprême lui
+brouillaient la vue,--tandis que le jeune monsieur à lunettes, son
+collègue de chaîne, riait de voir un vieux pleurer.
+
+Maintenant que l'oiseau n'y était plus, il ne voulait pas garder cette
+cage, construite avec tant de sollicitude pour le petit mort; il la
+tendait toujours à ce brave marin qui avait consenti à écouter son
+histoire, désirant lui laisser ce legs avant de partir pour son long
+et dernier voyage.
+
+Et Yves, tristement, avait accepté le cadeau, la maisonnette
+vide,--pour ne pas faire plus de peine à ce vieil abandonné en ayant
+l'air de dédaigner cette chose qui lui avait coûté tant de travail.
+
+Je crois que je n'ai rien su rendre de tout ce que j'avais trouvé de
+poignant dans ce récit tel qu'il me fut fait.
+
+C'était le soir, très tard, et j'étais près de m'en aller dormir. Moi
+qui dans la vie ai regardé sans trop m'émouvoir pas mal de douleurs à
+grand fracas, de drames, de tueries, je m'aperçus avec étonnement que
+cette détresse sénile me fendait le coeur--et irait même jusqu'à
+troubler mon sommeil:
+
+--S'il y avait moyen, dis-je, de lui en envoyer un autre...
+
+--Oui, répondit Yves, j'avais bien pensé à cela, moi aussi. Chez un
+oiseleur, lui acheter un bel oiseau, et le lui porter demain avec la
+pauvre cage, s'il en est encore temps avant le départ. Un peu
+difficile. Il n'y a du reste que vous-même qui puissiez obtenir
+d'aller en rade demain matin et de monter à bord du transport pour
+rechercher ce vieux dont je ne sais pas le nom. Seulement... on va
+trouver cela bien drôle...
+
+--Oh! oui, en effet. Oh! pour ce qui est d'être trouvé drôle, il n'y a
+pas d'illusion à se faire là-dessus!...
+
+Et, un instant, tout au fond de moi-même, je m'amusai de cette idée,
+riant de ce bon rire intérieur qui à la surface paraît à peine.
+
+Cependant je n'ai pas donné suite au projet: le lendemain, à mon
+réveil, la première impression envolée, il m'a semblé enfantin et
+ridicule. Ce chagrin-là, évidemment, n'était pas de ceux qu'un simple
+jouet console. Pauvre vieux forçat, seul au monde, le plus bel oiseau
+du paradis n'eût pas remplacé pour lui l'humble moineau grisâtre, à
+aile coupée, élevé au pain de prison, qui avait su réveiller les
+tendresses infiniment douces et les larmes, au fond de son coeur
+endurci, à moitié mort...
+
+ Rochefort, décembre 1889.
+
+
+
+
+UNE BÊTE GALEUSE
+
+
+Un vieux chat galeux, chassé sans doute de son logis par ses maîtres,
+s'était établi dans la rue, sur le trottoir de notre maison où un peu
+de soleil de novembre le réchauffait encore. C'est l'usage de
+certaines gens à pitié égoïste d'envoyer ainsi _perdre_ le plus loin
+possible les bêtes qu'ils ne veulent ni soigner ni voir souffrir.
+
+Tout le jour il se tenait piteusement assis dans quelque embrasure de
+fenêtre, l'air si malheureux et si humble! Objet de dégoût pour ceux
+qui passaient, menacé par les enfants, par les chiens, en danger
+continuel, d'heure en heure plus malade, et vivant de je ne sais quels
+débris ramassés à grand'peine dans les ruisseaux, il traînait là,
+seul, se prolongeant comme il pouvait, s'efforçant de retarder la
+mort. Sa pauvre tête était toute mangée de gale, couverte de croûtes,
+presque sans poils; mais ses yeux, restés jolis, semblaient penser
+profondément. Il devait certainement sentir, dans toute son amertume
+affreuse, cette souffrance, la dernière de toutes, de ne pouvoir plus
+faire sa toilette, de ne pouvoir plus lisser sa fourrure, se peigner
+comme font tous les chats avec tant de soin.
+
+Faire sa toilette! Je crois que, pour les bêtes comme pour les hommes,
+c'est une des plus nécessaires distractions de la vie. Les très
+pauvres, les très malades, les très décrépits qui, à certaines heures,
+se parent un peu, essayent de s'arranger encore, n'ont pas tout perdu
+dans l'existence. Mais ne plus s'occuper de son aspect, parce qu'il
+n'y a vraiment plus rien à y faire avant la pourriture finale, cela
+m'a toujours paru le dernier degré de tout, la misère suprême. Oh! les
+vieux mendiants qui ont déjà, avant la mort, de la terre et des
+immondices sur le visage, les êtres rongés par des lèpres visibles qui
+ne peuvent plus être lavées, les bêtes galeuses dont on n'a seulement
+plus pitié!
+
+Il me faisait tant de peine à regarder, ce chat à l'abandon, qu'après
+lui avoir envoyé à manger dans la rue, je finis un jour par
+m'approcher pour lui parler doucement. (Les bêtes arrivent très bien à
+comprendre les bonnes paroles, et y trouvent consolation.) Par
+habitude d'être pourchassé, il eut d'abord peur en me voyant arrêté
+devant lui; son premier regard fut méfiant, chargé de reproche et de
+prière: «Est-ce que tu vas encore me renvoyer, toi aussi, de ce
+dernier coin de soleil?» Puis, comprenant vite que j'étais venu par
+sympathie, et étonné de tant de bonheur, il m'adressa tout bas sa
+pauvre réponse de chat: «Trr! Trr! Trr!» en se levant par politesse,
+en essayant même de faire le gros dos, malgré ses croûtes, dans
+l'espoir que peut-être j'irais jusqu'à une caresse.
+
+Non, ma pitié, à moi qui seul au monde en éprouvais encore pour lui,
+n'allait pas jusque-là. Cette joie d'être caressé, il ne la
+connaîtrait sans doute jamais plus. Mais, en compensation, j'imaginai
+de lui donner la mort tout de suite, de ma main, et d'une façon
+presque douce.
+
+
+Une heure après, cela se passa dans l'écurie où Sylvestre, mon
+domestique, qui d'abord était allé acheter du chloroforme, l'avait
+attiré doucement, l'avait décidé à se coucher sur du foin bien chaud
+au fond d'une manne d'osier qui allait devenir sa chambre mortuaire.
+Nos préparatifs ne l'inquiétaient point; nous avions roulé une carte
+de visite en forme de cône, comme nous avions vu faire à des
+chirurgiens dans des ambulances; lui nous regardait, l'air confiant et
+heureux, pensant avoir enfin retrouvé un gîte et des gens qui auraient
+compassion, de nouveaux maîtres qui le recueilleraient.
+
+Cependant je m'étais baissé pour le caresser, malgré l'effroi de son
+mal, ayant déjà reçu des mains de Sylvestre le cornet de carton tout
+imbibé de la chose mortelle. En le caressant toujours, j'essayais de
+le décider à rester là, bien tranquille, à enfoncer peu à peu son bout
+de nez dans ce carton endormeur; lui, un peu surpris d'abord,
+reniflant avec un vague effroi cette senteur inconnue, finit pourtant
+par se laisser aller, avec une soumission telle que j'hésitai à
+continuer mon oeuvre. L'anéantissement d'une bête pensante, tout
+autant que celui d'un homme, a de quoi nous confondre; quand on y
+songe, c'est toujours le même révoltant mystère. Et la mort d'ailleurs
+porte en elle tant de majesté qu'elle est capable d'agrandir un
+instant, d'une façon inattendue, démesurée, les plus infimes petites
+scènes, dès que son ombre est près d'y apparaître: à ce moment, je me
+fis presque l'effet de quelque magicien noir s'arrogeant le droit
+d'apporter aux souffrants ce qu'il croit être l'apaisement suprême, le
+droit d'ouvrir, à ceux qui ne l'ont pas encore demandé, les portes de
+la grande nuit...
+
+Une fois il releva, pour me regarder fixement, sa pauvre tête bientôt
+morte; nos yeux se croisèrent; les siens interrogateurs, expressifs,
+avec une intensité extrême, me demandant: «Que me fais-tu? Toi à qui
+je me suis confié et que je connais si peu, que me fais-tu?» Et
+j'hésitai encore; mais son cou retomba; sa pauvre tête dégoûtante
+s'appuyait maintenant dans ma main que je ne retirai pas; une torpeur
+l'envahissait, malgré lui, et j'espérai qu'il ne me regarderait plus.
+
+Si pourtant, une dernière fois! les chats, comme disent les bonnes
+gens du peuple, ont l'âme chevillée au corps. Dans un dernier
+soubresaut de vie, il me fixa de nouveau, à travers son demi-sommeil
+mortel; il semblait même avoir maintenant tout à fait compris: «Alors
+c'était pour me tuer, décidément?... Et, tu vois, je me laisse
+faire... Il est trop tard... Je m'endors...»
+
+En vérité, j'avais peur de m'être égaré; dans ce monde où nous ne
+savons rien de rien, il ne nous est même pas permis d'avoir pitié
+d'une façon intelligente. Voici que son regard, infiniment triste,
+tout en se vitrifiant dans la mort, continuait de me poursuivre comme
+d'un reproche: «Pourquoi t'es-tu mêlé de ma destinée? Sans toi,
+j'aurais pu traîner quelque temps de plus, avoir encore quelques
+petites pensées pendant au moins une semaine. Il me restait assez de
+force pour sauter sur les appuis de tes fenêtres, où les chiens ne me
+tourmentaient pas trop, où je n'avais pas trop froid; le matin
+surtout, quand le soleil y donnait, je passais là quelques heures
+presque supportables, à regarder autour de moi le mouvement de la vie,
+à m'intéresser aux allées et venues des autres chats, à avoir encore
+conscience de quelque chose; tandis qu'à présent je vais me décomposer
+à jamais en je ne sais quoi d'autre qui ne se souviendra pas; à
+présent _je ne serai plus_...»
+
+J'aurais dû me rappeler, en effet, que les plus chétifs aiment mieux
+se prolonger par tous les moyens, jusqu'aux limites les plus
+misérables, préfèrent n'importe quoi à l'épouvante de n'être rien, de
+ne _plus être_...
+
+
+Quand je revins dans la soirée le voir, je le retrouvai raidi et froid
+dans la pose de sommeil où je l'avais laissé. Alors, je commandai à
+Sylvestre de fermer le petit panier mortuaire et de l'emporter loin de
+la ville pour le jeter dans les champs.
+
+
+
+
+PAYS SANS NOM
+
+
+Une vision qui m'est venue une nuit d'avril, pendant mon sommeil sous
+la tente, dans un campement chez les Beni-Hassem, au Maroc, à environ
+trois journées de marche de la sainte ville de Méquinez:
+
+Le rideau du rêve s'est levé brusquement sur un pays lointain,--mais
+lointain, lointain bien au delà des habituelles distances terrestres,
+tellement que, tout de suite, dès que le décor a commencé de
+s'éclairer, même avant d'avoir bien vu, en moi-même j'ai eu la notion
+de cet éloignement effroyable. C'était une plaine pierreuse, nue,
+déserte, où il faisait terriblement chaud et lourd, sous un morne ciel
+crépusculaire; mais elle n'avait rien de bien particulier dans son
+aspect,--comme, par exemple, certaines plaines du Centre-Afrique, qui
+semblent insignifiantes par elles-mêmes, qui ont un air quelconque et
+qui pourtant sont d'un si difficile et dangereux accès. Si je n'avais
+pas _su_, j'aurais pu me croire n'importe où; mais je savais d'avance,
+par une sorte d'intuition immédiate, et alors cela m'oppressait d'être
+là; je me sentais en proie à la peur des distances sans fin, à
+l'angoisse des trop longs voyages dont on ne peut plus revenir.
+
+De loin en loin, sur cette plaine, poussaient des petits arbres
+rabougris, dont les branches noires se contournaient sur elles-mêmes
+par des séries de cassures rectangulaires, comme des bras de
+fauteuils chinois. Ils avaient chacun seulement trois ou quatre
+feuilles molles, d'un vert pâle, qui pendaient comme énervées de
+chaleur.
+
+J'avais conscience que, d'un moment à l'autre, des surprises
+sinistres, des périls sans nom pouvaient surgir de tous les points de
+cet horizon trouble, embrouillé de nuées stagnantes et d'obscurité.
+
+Un de mes compagnons de route imaginaires--je devais en avoir au moins
+deux, dont je sentais la présence, mais qui étaient invisibles: des
+esprits, des voix,--un de mes compagnons de route me dit à l'oreille:
+«Eh bien! puisque nous voilà ici, il va falloir se défier des _chiens
+crochus_.»--«Ah! oui, par exemple,» répondis-je d'un ton dégagé, comme
+quelqu'un qui serait aussi très au courant de ce genre de bêtes et du
+danger de leur voisinage... Évidemment j'étais déjà venu là; mais ces
+_chiens crochus_, leur image subitement rappelée à mon esprit,
+accentuant encore la notion de ce dépaysement extrême, me faisaient
+davantage frémir...
+
+Ils apparurent aussitôt, évoqués au seul prononcé de leur nom, grâce à
+l'étonnante facilité avec laquelle les choses se passent dans les
+rêves. Ils couraient très vite à travers la pénombre de ce lourd
+crépuscule, lancés comme des flèches, comme des boulets, on n'avait
+pas le temps de les voir venir: affreux chiens noirs, aux ongles de
+chats, en crochets, qui au passage griffaient cruellement d'un coup de
+patte rapide, puis se perdaient dans les lointains confus.
+
+Passaient aussi des petites femmes, presque naines, ricanantes,
+moqueuses, moitié singes (dans la vie réelle, j'en ai rencontré ainsi
+deux, au milieu d'une solitude africaine dévorée de soleil, sous
+l'accablement d'un ciel noir, aux environs d'Obock), des petites
+femmes qui, sans doute, étaient _crochues_ comme les chiens, car, en
+me croisant, elles me griffaient de même... Et leur souffle aussi
+était _crochu_: quand elles me soufflaient au visage, ça cinglait
+comme des pointes d'aiguilles...
+
+Mais les mots humains ne peuvent rendre les _dessous_ de cette vision,
+le mystère et la tristesse de cette plaine ainsi réapparue, tout ce
+qui s'ébauchait en moi d'inquiétudes désolées rien qu'à contempler ces
+chétifs arbustes aux longues feuilles pâlies de chaleur...
+
+Quand je m'éveillai, au petit jour timide qui commençait à filtrer à
+travers les toiles de ma tente, la notion me revint peu à peu des
+choses réelles, de l'Afrique, du Maroc, des Beni-Hassem, de notre
+petit campement isolé au milieu d'immenses pâturages déserts;--alors
+je reconquis tout de suite une douce impression de _chez moi_, de
+sécurité, d'inespéré retour. Et, mon Dieu, bien des gens, que fera
+sourire ma terreur de ces petites _femmes crochues_, à ma place se
+seraient préoccupés peut-être des tribus peu sûres d'alentour, des
+longues journées d'étape à faire en plein soleil, sans routes à
+travers les montagnes et sans ponts sur les fleuves. Quant à moi, ce
+territoire des Beni-Hassem me paraissait comparable à la plus anodine
+banlieue de Paris--auprès de ce pays de je ne sais quelle planète, de
+je ne sais où, entrevu au fond des insondables infinis du temps ou de
+l'espace, pendant les clairvoyances inexpliquées du rêve.
+
+
+
+
+VIES DE DEUX CHATTES
+
+(_Pour mon fils Samuel quand il saura lire._)
+
+
+I
+
+J'ai vu souvent, avec une sorte d'inquiétude infiniment triste, l'âme
+des bêtes m'apparaître au fond de leurs yeux;--l'âme d'un chat, l'âme
+d'un chien, l'âme d'un singe, aussi douloureuse pour un instant qu'une
+âme humaine, se révéler tout à coup dans un regard et chercher mon âme
+à moi, avec tendresse, supplication ou terreur... Et j'ai peut-être eu
+plus de pitié encore pour ces âmes des bêtes que pour celles de mes
+frères, parce qu'elles sont sans parole et incapables de sortir de
+leur demi-nuit, surtout parce qu'elles sont plus humbles et plus
+dédaignées.
+
+
+II
+
+Les deux chattes dont je vais conter l'histoire s'associent dans mon
+souvenir à quelques années relativement heureuses de ma vie.--Oh! des
+années toutes récentes, mon Dieu, si on les considère dates en main,
+mais des années qui semblent déjà lointaines, emportées avec la
+vitesse toujours de plus en plus effroyable du temps, et qui, vues
+ainsi dans le passé, se colorent presque de derniers reflets d'aube,
+de dernières lueurs roses de matin et de commencement, en comparaison
+de l'heure grise présente,--tant nos jours se hâtent de s'assombrir,
+tant notre chute est rapide dans la nuit...
+
+
+III
+
+Qu'on me pardonne de les appeler l'une et l'autre «Moumoutte». D'abord
+je n'ai jamais eu d'imagination pour donner des noms à mes chattes:
+Moumoutte, toujours;--et leurs petits, invariablement: Mimi. Et puis
+vraiment il n'existe pas pour moi d'autres noms qui conviennent mieux,
+qui soient plus _chat_ que ces deux adorables: Mimi et Moumoutte.
+
+Je garderai donc aux pauvres petites héroïnes de ce récit les noms
+qu'elles portaient dans leur vie réelle. Pour l'une: Moumoutte
+Blanche. Pour l'autre: Moumoutte Grise ou Moumoutte Chinoise.
+
+
+IV
+
+Par ordre d'ancienneté, c'est Moumoutte Blanche que je dois présenter
+d'abord; sur ses cartes de visite, elle avait du reste fait mentionner
+son titre de première chatte de ma maison:
+
+ MADAME MOUMOUTTE BLANCHE
+ _Première chatte_
+ Chez M. Pierre Loti.
+
+Il remonte à peu près à une dizaine d'années, l'inoubliable joyeux
+soir où je la vis pour la première fois. C'était un soir d'hiver, à
+un de mes retours au foyer, après je ne sais quelle campagne en
+Orient; j'étais arrivé à la maison depuis quelques minutes à peine et,
+dans le grand salon, je me chauffais devant une flambée de branches,
+entre maman et tante Claire assises aux deux coins du feu. Tout à coup
+quelque chose fit irruption en bondissant comme une paume, puis se
+roula follement par terre, tout blanc, tout neigeux sur le rouge
+sombre des tapis:
+
+--Ah! dit tante Claire, tu ne savais pas?... Je te la présente, c'est
+notre nouvelle «Moumoutte». Que veux-tu, nous nous sommes décidées à
+en avoir une autre: jusque dans notre petit salon là-bas, une souris
+était venue nous trouver!
+
+Il y avait eu chez nous un assez long interrègne sans Moumouttes. Et
+cela, pour le deuil d'une certaine chatte du Sénégal, ramenée avec
+moi de là-bas à ma première campagne, et adorée pendant deux ans, qui
+un beau matin de juin avait, après une courte maladie, exhalé sa
+petite âme étrangère, en me regardant avec une expression de prière
+suprême, et puis, que j'avais moi-même enterrée au pied d'un arbre
+dans notre cour.
+
+Je ramassai, pour la voir de près, la belle pelote de fourrure qui
+s'étalait si blanche sur ces tapis rouges. Je la pris à deux mains,
+bien entendu,--avec ces égards particuliers auxquels je ne manque
+jamais vis-à-vis des chats et qui leur font tout de suite se dire:
+Voici un homme qui nous comprend, qui sait nous toucher, qui est de
+nos amis et aux caresses duquel on peut condescendre avec
+bienveillance.
+
+Il était très avenant, le minois de la nouvelle Moumoutte: des yeux
+tout flambants jeunes, presque enfantins, le bout d'un petit nez
+rose,--puis plus rien, tout le reste perdu dans les touffes d'une
+fourrure d'angora, soyeuse, propre, chaude, sentant bon, exquise à
+frôler et à embrasser. D'ailleurs, coiffée et tachée absolument comme
+l'autre, comme la défunte Moumoutte du Sénégal,--ce qui peut-être
+avait décidé le choix de maman et de tante Claire, afin qu'une sorte
+d'illusion de personnes se fît à la longue dans mon coeur un peu
+volage... Sur les oreilles, un bonnet bien noir, posé droit et formant
+bandeau au-dessus des yeux vifs; une courte pèlerine noire jetée sur
+les épaules, et enfin une queue noire, en panache superbe, agitée d'un
+perpétuel mouvement de chasse-mouches. La poitrine, le ventre, les
+pattes étaient blancs comme le duvet d'un cygne, et l'ensemble donnait
+l'impression d'une grosse houppe de poils, légère, légère, presque
+sans poids, mue par un capricieux petit mécanisme de nerfs toujours
+tendus.
+
+Moumoutte, après cet examen, m'échappa pour recommencer ses jeux. Et,
+dans ces premières minutes d'arrivée,--forcément mélancoliques parce
+qu'elles marquent une étape de plus dans la vie--la nouvelle chatte
+blanche tachée de noir m'obligea de m'occuper d'elle, me sautant aux
+jambes pour me souhaiter la bienvenue, ou s'étalant par terre, avec
+une lassitude tout à fait feinte, pour me faire mieux admirer les
+blancheurs de son ventre et de son cou soyeux. Tout le temps gambada
+cette Moumoutte, tandis que mes yeux se reposaient avec recueillement
+sur les deux chers visages qui me souriaient là, un peu vieillis et
+encadrés de boucles plus grises; sur les portraits de famille qui
+conservaient leur même expression et leur même âge, dans les cadres du
+mur; sur les objets toujours connus aux mêmes places; sur les mille
+choses de ce logis héréditaire, restées immuables cette fois encore,
+pendant que j'avais promené par le monde changeant mon âme
+changeante...
+
+Et c'est l'image persistante, définitive, qui devait me rester d'elle,
+même après sa mort: une folle petite bête blanche, inattendue,
+s'ébattant sur fond rouge, entre les robes de deuil de maman et de
+tante Claire, le soir d'un de mes grands retours...
+
+
+Pauvre Moumoutte! pendant les premiers hivers de sa vie, elle fut plus
+d'une fois le petit démon familier, le petit lutin de cheminée qui
+égaya dans leur solitude ces deux gardiennes bénies de mon foyer,
+maman et tante Claire. Quand j'étais errant sur les mers lointaines,
+quand la maison était redevenue grande et vide, aux tristes
+crépuscules de décembre, aux veillées sans fin, elle leur tenait
+fidèle compagnie, les tourmentant à l'occasion et laissant sur leurs
+irréprochables robes noires, pareilles, des paquets de son duvet
+blanc. Très indiscrète, elle s'installait de force sur leurs genoux,
+sur leur table à ouvrage, dans leur corbeille même, par fantaisie,
+embrouillant leurs pelotons de laine ou leurs écheveaux de soie. Et
+alors elles disaient, avec des airs terribles et, au fond, avec des
+envies de rire: «Oh! mais, cette chatte, il n'y a plus moyen d'en
+avoir raison!... Allez-vous-en, mademoiselle, allez!... A-t-on jamais
+vu des façons comme ça!... Ah! par exemple!...»
+
+Il y avait même, à son usage, un martinet qu'on lui faisait voir.
+
+
+Elle les aimait à sa manière de chatte, avec indocilité, mais avec une
+constance touchante, et, rien qu'à cause de cela, sa petite âme
+incomplète et fantasque mérite que je lui garde un souvenir...
+
+Les printemps, quand le soleil de mars commençait à chauffer notre
+cour, elle avait des surprises toujours nouvelles à voir s'éveiller et
+sortir de la terre sa commensale et amie, Suleïma la tortue.
+
+Durant les beaux mois de mai, elle se sentait généralement l'âme
+envahie par un besoin irrésistible d'expansion et de liberté; alors il
+lui arrivait de faire, dans les jardins et sur les toits d'alentour,
+des absences nocturnes--qui, je dois le dire, n'étaient peut-être pas
+toujours assez comprises dans le milieu austère où le sort l'avait
+placée.
+
+Les étés, elle avait des langueurs de créole. Pendant des journées
+entières, elle se pâmait d'aise et de chaleur, couchée sur les vieux
+murs parmi les chèvrefeuilles et les rosiers, ou bien étalée par
+terre, présentant à l'ardent soleil son ventre blanc, sur les pierres
+blanches, entre les pots de cactus fleuris.
+
+Extrêmement soignée de sa personne, et, en temps ordinaire, posée,
+correcte, aristocrate même jusqu'au bout des ongles, elle était
+intraitable avec les autres chats et devenait brusquement très mal
+élevée quand un visiteur se présentait pour elle. Dans cette cour,
+qu'elle considérait comme son domaine, elle n'admettait point qu'un
+étranger eût le droit de paraître. Si, par-dessus le mur du jardin
+voisin, deux oreilles, un museau de chat, pointaient avec timidité, ou
+si seulement quelque chose avait remué dans les branches et le lierre,
+elle se précipitait comme une jeune furie, hérissée jusqu'au bout de
+la queue, impossible à retenir, plus comme il faut du tout; des cris
+du plus mauvais goût s'ensuivaient, des dégringolades et des coups de
+griffes...
+
+En somme, d'une indépendance farouche, et le plus souvent
+désobéissante; mais si affectueuse à ses heures, si caressante et
+câline, et jetant un si joli petit cri de joie chaque fois qu'elle
+revenait parmi nous après quelqu'une de ses excursions vagabondes dans
+les jardins du voisinage.
+
+Elle avait déjà cinq ans, elle était dans l'épanouissement de sa
+beauté d'angora, avec des attitudes d'une dignité superbe, des airs de
+reine, et j'avais eu le temps de m'attacher à elle par une série
+d'absences et de retours, la considérant comme une des choses du
+foyer, comme un des êtres de la maison--quand naquit à trois mille
+lieues de chez nous, dans le golfe de Pékin, et d'une famille plus que
+modeste, celle qui devait devenir son inséparable amie, la plus
+bizarre petite personne que j'aie jamais connue: la Moumoutte
+Chinoise.
+
+
+V
+
+ MADAME MOUMOUTTE CHINOISE
+ _Deuxième chatte_
+ Chez M. Pierre Loti.
+
+Très singulière, la destinée qui unit à moi cette Moumoutte de race
+jaune, issue de parents indigents et dépourvue de toute beauté.
+
+Ce fut à la fin de la guerre là-bas, un de ces soirs de bagarre qui
+étaient fréquents alors. Je ne sais comment cette petite bête affolée,
+sortie de quelque jonque en désarroi, sautée à bord de notre bateau
+par terreur, vint chercher asile dans ma chambre, sous ma couchette.
+Elle était jeune, pas encore de taille adulte, minable, efflanquée,
+plaintive, ayant sans doute, comme ses parents et ses maîtres, vécu
+chichement de quelques têtes de poisson avec un peu de riz cuit à
+l'eau. Et j'en eus tant de pitié que je commandai à mon ordonnance de
+lui préparer une pâtée et de lui offrir à boire.
+
+D'un air humble et reconnaissant, elle accepta ma prévenance,--et je
+la vois encore s'approchant avec lenteur de ce repas inespéré,
+avançant une patte, puis l'autre, ses yeux clairs tout le temps fixés
+sur les miens pour s'assurer si elle ne se trompait pas, si bien
+réellement c'était pour elle...
+
+Le lendemain matin, par exemple, je voulus la mettre à la porte. Après
+lui avoir fait servir un déjeuner d'adieu, je frappai dans mes mains
+très fort, en trépignant des deux pieds à la fois, comme il est
+d'usage en pareil cas, et en disant d'un ton rude: «Allez-vous-en,
+petite Moumoutte!»
+
+Mais non, elle ne s'en allait pas, la chinoise. Évidemment, elle
+n'avait aucune frayeur de moi, comprenant par intuition que c'était
+très exagéré, tout ce bruit. Avec un air de me dire: «Je sais bien,
+va, que tu ne me feras pas de mal», elle restait tapie dans son coin,
+écrasée sur le plancher, dans la pose d'une suppliante, fixant sur moi
+deux yeux dilatés, un regard humain que je n'ai jamais vu qu'à elle
+seule.
+
+Comment faire? Je ne pouvais pourtant pas établir une chatte à demeure
+dans ma chambre de bord. Et surtout une bête si vilaine et si
+maladive, quel encombrement pour l'avenir!...
+
+Alors je la pris à mon cou, avec mille égards toutefois et en lui
+disant même: «Je suis bien fâché, ma petite Moumoutte,»--mais je
+l'emportai résolument dehors, à l'autre bout de la batterie, au milieu
+des matelots qui, en général, sont hospitaliers et accueillants pour
+les chats quels qu'ils soient.
+
+Tout aplatie contre les planches du pont, et la tête retournée vers
+moi pour m'implorer toujours avec son regard de prière, elle se mit à
+filer, d'une petite allure humble et drôle, dans la direction de ma
+chambre, où elle fut rentrée la première de nous deux; quand j'y
+revins après elle, je la trouvai tapie obstinément dans son même petit
+coin, et ses yeux étaient si expressifs que le courage me manqua pour
+la chasser de nouveau.--Voilà comment cette chinoise me prit pour
+maître.
+
+Mon ordonnance, qui était visiblement gagné à sa cause depuis le
+commencement du débat, compléta sur-le-champ son installation en
+plaçant par terre, sous mon lit, une corbeille rembourrée pour son
+couchage,--et un de mes grands plats de Chine, très pratiquement
+rempli de sable... (détail qui me glaça d'effroi).
+
+
+VI
+
+Sans sortir ni jour ni nuit, elle vécut sept mois passés, dans la
+demi-obscurité et le continuel balancement de cette chambre de bord,
+et peu à peu une intimité s'établit entre nous deux, en même temps que
+nous acquérions une faculté de pénétration mutuelle très rare entre un
+homme et une bête.
+
+Je me rappelle le premier jour où nos relations devinrent
+véritablement affectueuses. C'était au large, dans le nord de la Mer
+Jaune, par un temps triste de septembre. Les premières brumes
+d'automne s'étaient déjà formées sur les eaux subitement refroidies et
+inquiètes. Dans ces climats, les fraîcheurs et les ciels sombres
+arrivent vite, apportant, pour nous Européens de passage, une
+mélancolie d'autant plus grande que nous nous sentons plus loin. Nous
+nous en allions vers l'Est, en travers à une longue houle qui s'était
+levée, et bercés d'une façon monotone, avec des craquements plaintifs
+de tout le navire. Il avait fallu fermer mon sabord, et ma chambre ne
+recevait plus qu'un éclairage de cave à travers la lentille de verre
+épais sur laquelle des crêtes de lames passaient en transparences
+vertes, faisant des intermittences d'obscurité.
+
+Sur cet étroit petit bureau à glissières, qui est le même dans toutes
+nos chambres de bord, j'étais installé à écrire, pendant un de ces
+moments assez rares où le service laisse une paix complète et où
+l'idée vient de se retirer chez soi comme dans la cellule d'un
+cloître.
+
+Moumoutte Chinoise habitait sous mon lit depuis deux semaines à peu
+près. Elle vivait là très retirée, discrète, mélancolique, observant
+les conventions et les strictes limites de son plat rempli de sable,
+se montrant peu, presque constamment cachée, et comme prise de la
+nostalgie de son pays où elle ne devait jamais revenir.
+
+Tout à coup, je la vis paraître dans la pénombre, s'étirer longuement
+comme pour se donner le temps de réfléchir encore, puis s'avancer vers
+moi, hésitante, avec des temps d'arrêt; parfois même, en affectant une
+grâce toute chinoise, elle retenait une de ses pattes en l'air pendant
+quelques secondes, avant de se décider à la poser devant elle pour
+faire un pas de plus. Et toujours elle me regardait fixement, d'un air
+interrogateur.
+
+Qu'est-ce qu'elle pouvait me vouloir?... Elle n'avait pas faim,
+évidemment: une pâtée fort convenable lui était, deux fois le jour,
+servie par mon ordonnance. Alors, quoi?...
+
+Quand elle fut bien près, bien près, à toucher ma jambe, elle s'assit
+sur son derrière, ramena sa queue et poussa un petit cri très doux.
+
+Et elle continuait de me regarder, mais de me regarder _dans les
+yeux_, ce qui déjà indiquait dans sa petite tête tout un monde de
+conceptions intelligentes: il fallait d'abord qu'elle comprît, comme
+du reste tous les animaux supérieurs, que je n'étais pas une chose,
+mais un être pensant, capable de pitié et accessible à la muette
+prière d'un regard; de plus, il fallait que mes yeux fussent pour elle
+_des yeux_, c'est-à-dire les miroirs où sa petite âme cherchait
+anxieusement à saisir un reflet de la mienne... En vérité, ils sont
+effroyablement près de nous, quand on y songe, les animaux
+susceptibles de concevoir de telles choses...
+
+Quant à moi, je dévisageai pour la première fois avec attention la
+petite visiteuse qui, depuis tantôt deux semaines, partageait mon
+logis: d'une couleur fauve de lapin sauvage, toute mouchetée de taches
+comme un tigre, avec le museau et le cou blancs; laide en effet, mais
+surtout à cause de sa maigreur maladive,--et, en somme, plus bizarre
+que laide, pour un homme affranchi comme moi de toutes les règles
+banales sur la beauté. Assez différente d'ailleurs de nos chattes
+françaises; basse sur pattes, allongée en fouine, avec une queue
+démesurée; de grandes oreilles droites, avec un visage en coin de mur;
+tout le charme, dans les yeux, relevés aux tempes comme tous les yeux
+d'extrême Asie, d'un beau jaune d'or au lieu d'être verts, et sans
+cesse mobiles, étonnamment expressifs.
+
+Et, tout en la regardant, je laissai descendre ma main jusqu'à sa
+bizarre petite tête et la promenai sur son poil fauve, pour une
+première caresse.
+
+Ce qu'elle éprouva assurément fut autre chose et plus qu'une
+impression de plaisir physique; elle eut le sentiment d'une
+protection, d'une sympathie dans sa détresse d'abandonnée. Voilà donc
+pourquoi elle était sortie de sa cachette obscure, la Moumoutte; ce
+qu'elle avait résolu de me demander, après tant d'hésitations, ce
+n'était ni à manger ni à boire; c'était, pour sa petite âme de chatte,
+un peu de compagnie en ce monde, un peu d'amitié...
+
+Où avait-elle appris à connaître cela, cette bête de rebut, jamais
+flattée par une main bienveillante, jamais aimée par personne--si ce
+n'est peut-être dans la jonque paternelle, par quelque pauvre petit
+enfant chinois sans jouets et sans caresses, poussé au hasard comme
+une chétive plante de trop dans l'immense grouillement jaune, aussi
+misérable et affamé qu'elle-même, et dont l'âme incomplète ne
+laissera, en disparaissant, pas plus de trace que la sienne?...
+
+Alors une patte frêle se posa timidement sur moi--oh! avec tant de
+délicatesse, tant de discrétion!--et après m'avoir longtemps encore
+consulté et prié du regard, la Moumoutte, croyant pouvoir brusquer les
+choses, sauta enfin sur mes genoux.
+
+Elle s'y installa en rond, mais avec un tact, une réserve, se faisant
+toute légère, à peine appuyée, presque sans poids,--et me regardant
+toujours. Elle resta là longtemps, me gênant bien, et je manquai de
+courage pour la chasser,--ce que j'aurais fait sans nul doute si elle
+eût été une jolie bête gaie dans l'épanouissement de vivre. Tout le
+temps inquiète du moindre de mes mouvements, elle ne me perdait pas
+de vue, non par crainte que je lui fisse du mal, elle était bien trop
+intelligente pour m'en croire capable, mais avec un air de me dire:
+«Est-ce que vraiment je ne t'ennuie pas, je ne t'offense pas?...» Et
+puis, ses yeux devinrent plus expressifs encore et plus câlins, me
+disant très clairement: «Par ce jour d'automne, tellement triste à
+l'âme des chats, puisque nous sommes ici deux isolés, dans ce gîte
+agité et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini,
+si nous nous donnions l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui
+berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non
+soumise à la mort, qui s'appelle affection et qui s'exprime de temps
+en temps par des caresses...»
+
+
+VII
+
+Quand le pacte d'amitié fut signé entre cette bête et moi, des
+inquiétudes me vinrent sur son avenir. Qu'en faire? L'emmener jusqu'en
+France, à travers tant de milliers de lieues et de difficultés?
+Évidemment mon foyer serait pour elle l'asile inespéré où le court
+petit rêve mystérieux de sa vie de chatte pourrait se finir avec le
+plus de paix et le moins de souffrance. Mais je ne voyais pas bien
+cette minable chinoise, en fourrure de pauvre, devenue commensale de
+la superbe Moumoutte Blanche, si jalouse, qui certainement la
+houspillerait avec indignation dès qu'elle la verrait paraître... Non,
+cela n'était pas possible.
+
+D'un autre côté, l'abandonner dans une relâche, chez des amis de
+hasard, non plus: je l'aurais fait peut-être si elle eût été
+vigoureuse et belle, mais cette petite plaintive, aux yeux humains, me
+tenait par la pitié profonde.
+
+
+VIII
+
+Notre intimité, faite de nos deux isolements, se resserrait toujours.
+Les semaines et les mois passaient, au milieu d'un continuel
+changement du monde extérieur, tandis que tout restait immuablement
+pareil dans ce recoin obscur du navire où la bête avait fixé son gîte.
+Pour nous, les hommes, qui courons sur mer, il y a tout le temps les
+grands souffles frais qui nous éventent, la vie de plein vent, les
+nuits de quart à la belle étoile,--et les courses dans les pays
+étranges. Elle, au contraire, ne savait rien du monde immense où sa
+prison se promenait, rien de ses semblables, ni du soleil, ni des
+verdures, ni de l'ombre. Et, sans sortir jamais, elle vivait là, dans
+le renfermé de cette chambre de bord; c'était un lieu glacial par
+instants, quand le hublot s'ouvrait à quelque grande brise du travers
+balayant tout; le plus souvent, c'était une étuve sombre et
+étouffante, où des parfums chinois brûlaient devant de vieilles
+idoles, comme dans un temple bouddhique. Pour compagnons de rêve, elle
+avait les monstres de bois ou de bronze accrochés aux murs, qui
+riaient d'un méchant rire; au milieu d'un encombrement de choses
+saintes de son pays, prises dans des pillages, elle s'étiolait sans
+air, entre des tentures de soie qu'elle aimait déchirer de ses petites
+griffes inquiètes et nerveuses.
+
+Dès que j'entrais dans ma chambre, elle apparaissait avec un
+imperceptible cri de joie, sortant comme un diablotin de derrière
+quelque rideau, ou d'une étagère, ou d'une boîte. Si par hasard je
+m'asseyais à écrire, très câline, très attendrie, en quête de
+protection et de caresses, elle prenait lentement place sur mes genoux
+et suivait des yeux le va-et-vient de ma plume, effaçant même
+quelquefois, d'un coup de patte toujours imprévu, les lignes qu'elle
+n'approuvait pas.
+
+Les secousses des mauvais temps, le bruit de nos canons, lui causaient
+de dangereuses terreurs: en ces moments-là, elle sautait aux murs,
+tournoyait pendant quelques secondes comme une enragée, puis
+s'arrêtait haletante, pour aller se tapir dans un coin, le regard
+égaré et triste.
+
+Sa jeunesse cloîtrée avait quelque chose de maladif et d'étrange qui
+s'accentuait de plus en plus. L'appétit cependant restait bon et les
+pâtées continuaient de passer d'une façon rassurante, mais elle était
+maigre singulièrement, le museau allongé, les oreilles exagérées en
+chauve-souris. Ses grands yeux jaunes cherchaient les miens toujours,
+avec une expression de tendresse craintive--ou d'interrogation
+anxieuse sur tout l'inconnu de la vie, aussi troublant peut-être et
+bien plus insondable encore pour sa petite intelligence que pour la
+mienne...
+
+Très curieuse des choses du dehors, malgré son obstination
+inexplicable à ne pas seulement franchir le seuil de ma porte, elle ne
+manquait jamais d'examiner avec une attention extrême tous les objets
+nouveaux qui arrivaient dans notre logis commun, lui apportant
+l'impression confuse des exotiques contrées où passait notre navire.
+Dans l'Inde, par exemple, je me la rappelle, une fois, intéressée,
+jusqu'à en oublier de déjeuner, par un bouquet d'orchidées
+odorantes--si extraordinaires, pour elle surtout qui n'avait jamais
+connu ni jardins ni forêts, jamais vu de fleurs autrement que
+cueillies et mourantes dans mes vases de bronze.
+
+Malgré sa vilaine fourrure râpée, qui lui donnait un premier aspect de
+chat de gouttière, elle avait dans la figure une distinction rare, et
+les moindres mouvements de ses pattes très fines étaient d'une grâce
+patricienne. Aussi me faisait-elle l'effet de quelque petite princesse
+condamnée par les fées méchantes à partager ma solitude sous une forme
+inférieure, et je songeais à cette histoire de la mère du grand
+Tchengiz-Khan, que jadis à Constantinople un vieux prêtre arménien,
+mon professeur de langue turque, m'avait donnée à traduire:
+
+ La jeune princesse Ulemalik-Kurekli, vouée avant sa naissance à
+ mourir si elle voyait jamais la lumière du jour, vivait enfermée
+ dans un donjon obscur.
+
+ Et elle demandait à ses suivantes:
+
+ --Est-ce ceci, dites-moi, qu'on appelle le monde? Ou bien
+ existe-t-il des espaces ailleurs, et cette tour est-elle _dans
+ quelque chose_?
+
+ --Non, princesse, ceci n'est pas le monde: il est dehors et bien
+ plus grand. Et puis il y a aussi des choses qu'on appelle
+ étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune.
+
+ --Oh! reprit Ulemalik, que je meure, mais que je les voie!
+
+
+IX
+
+Ce fut à la fin d'un hiver, aux premiers jours tièdes d'un mois de
+mars, que Moumoutte Chinoise fit son entrée dans ma maison de France.
+
+Moumoutte Blanche, que mes yeux s'étaient déshabitués de voir pendant
+ma campagne de Chine, portait encore à cette époque de l'année sa
+royale fourrure des temps froids et je ne l'avais jamais connue si
+imposante.
+
+Le contraste allait être d'autant plus écrasant pour l'autre,
+efflanquée, avec son pauvre poil de lapin sauvage usé par places comme
+si les teignes l'avaient mangé. Aussi me trouvé-je très confus quand
+mon domestique Sylvestre, revenant de la chercher à bord, souleva d'un
+air semi-narquois le couvercle du panier où il l'avait mise, et qu'il
+fallut voir, en présence de la maison assemblée, sortir craintivement
+cette petite amie chinoise...
+
+L'impression fut déplorable, et je me rappelle toute la conviction que
+tante Claire mit dans cette simple phrase: «Oh! mon ami... qu'elle est
+vilaine!»
+
+Bien vilaine, en effet. Et comment, sous quel prétexte, avec quelle
+formule d'excuse la présenter à Moumoutte Blanche? N'imaginant rien,
+je la fis conduire pour le moment dans un grenier isolé, afin de les
+dissimuler d'abord l'une à l'autre, de gagner du temps et de
+réfléchir.
+
+
+X
+
+Ce fut une chose vraiment épouvantable que leur première entrevue.
+
+Cela se passa inopinément, quelques jours après, à la cuisine (un lieu
+d'irrésistible attrait où les chats d'une même maison, quoi que l'on
+fasse, finissent toujours par se réunir). En toute hâte on vint me
+chercher et j'accourus: on entendait des cris inhumains; une pelote,
+une boule de poils et de griffes, faite de leurs deux petits corps
+enchevêtrés, roulait et bondissait, chavirant des verres, des
+assiettes, des plats, tandis que le duvet blanc, le duvet gris, le
+duvet couleur de lapin, voltigeait en petites touffes alentour.--Il
+fallut intervenir avec énergie, les séparer en jetant dessus toute
+l'eau d'une carafe.--J'étais consterné...
+
+
+XI
+
+Tremblante, égratignée, le coeur battant à se rompre, Moumoutte
+Chinoise, recueillie dans mes bras, se tenait blottie contre moi, et
+s'apaisait progressivement, les nerfs détendus par une expression de
+douce sécurité; puis se faisait peu à peu inerte et molle comme une
+chose sans vie, ce qui est, chez les chats, la façon de témoigner à
+ceux qui les tiennent une suprême confiance.
+
+Moumoutte Blanche, assise dans un coin, pensive et sombre, nous
+regardait de ses pleins yeux, et un raisonnement s'ébauchait dans sa
+petite tête jalouse; elle qui, d'un bout de l'année à l'autre,
+houspillait sur les murs les mêmes voisins et les mêmes voisines, sans
+pouvoir s'habituer à leurs minois, venait de comprendre que cette
+étrangère était à moi, puisque je la prenais ainsi à mon cou et
+qu'elle s'y abandonnait avec tendresse; donc, il fallait ne plus lui
+faire de mal et se résigner à tolérer sa présence au logis.
+
+Ma surprise et mon admiration furent grandes de les voir, un instant
+après, passer l'une près de l'autre, dédaigneuses seulement, mais
+calmes, très correctes, et ce fut fini: de leur vie, elles ne se
+fâchèrent plus.
+
+
+XII
+
+Le printemps de cette année-là!... j'en garde bon souvenir. Bien que
+très court, comme me paraissent à présent toutes les saisons, il fut
+un des derniers qui eut encore pour moi le charme, presque
+l'enchantement mystérieux de ceux de mon enfance,--du reste, dans le
+même cadre de plantes et de jardins, au milieu des mêmes fleurs,
+renouvelées aux mêmes places par les mêmes antiques jasmins et les
+mêmes rosiers. Après chacune de mes campagnes, j'en viens d'ailleurs
+très facilement, en très peu de jours, à ne plus me souvenir des
+continents et des mers immenses; de nouveau, comme au début de ma vie,
+je limite le monde extérieur à ces vieux murs garnis de lierre et de
+mousse qui m'ont enfermé quand j'étais petit enfant; les lointains
+pays où je suis tant de fois allé vivre me semblent aussi irréels
+qu'aux temps où j'y rêvais sans les avoir vus. Les horizons démesurés
+se resserrent, tout se rétrécit doucement, et j'en arrive, en fait de
+nature, à presque oublier s'il existe autre chose que nos pierres
+moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chères roses blanches...
+
+Je faisais construire, à cette époque, dans un coin de ma maison, une
+pagode bouddhique, avec des débris de temples détruits là-bas. Et
+d'énormes caisses s'ouvraient journellement dans ma cour répandant
+l'indéfinissable et complexe odeur de la Chine, tandis qu'on
+déballait, au beau soleil nouveau, des fûts de colonnes, des
+sculptures de voûtes, de lourds autels et des idoles très
+vieilles.--Il était du reste amusant, un peu singulier aussi, de voir
+un à un reparaître, puis s'étaler là sur l'herbe et la mousse des
+vieilles pierres familiales, tous ces monstres d'extrême Asie qui
+faisaient, à notre soleil plus pâle, les mêmes grimaces que chez eux
+depuis des années et des siècles.--De temps à autre, maman et tante
+Claire venaient les dévisager, inquiètes de leur étonnante laideur.
+Mais c'était surtout Moumoutte Chinoise qui assistait avec intérêt à
+ces déballages; reconnaissant ses compagnons de route, elle flairait
+tout, avec de confus ressouvenirs de patrie; puis, par habitude de
+vivre enfermée dans l'obscurité, elle se hâtait d'entrer dans les
+caisses vides et de s'y cacher, à la place des magots, sous ce foin
+exotique qui sentait le musc et le sandal...
+
+C'était vraiment un très beau et clair printemps, avec une musique
+excessive d'hirondelles et de martinets dans l'air.
+
+Et Moumoutte Chinoise s'en émerveillait beaucoup. Pauvre petite
+solitaire, élevée dans une étouffante pénombre, le grand jour, le vent
+suave à respirer, le voisinage des autres chats, l'épouvantaient et la
+charmaient en même temps. Elle faisait à présent de longues promenades
+d'exploration dans la cour, flairant de bien près tous les jeunes
+brins d'herbes, toutes les pousses nouvelles, tout ce qui sortait,
+frais et odorant, de la terre attiédie. Ces formes et ces nuances,
+vieilles comme le monde, que les plantes reproduisent inconsciemment à
+chaque avril, ces lois d'une si tranquille immuabilité suivant
+lesquelles se déplient et se découpent les premières feuilles, étaient
+choses absolument neuves et surprenantes, pour elle qui n'avait jamais
+vu de verdure ni de printemps. Et Moumoutte Blanche, autrefois la
+reine unique et intolérante de ce lieu, avait consenti au partage, la
+laissant errer à sa guise au milieu des arbustes, des pots de fleurs,
+et le long des vieux murs gris, sous les branches retombantes.
+C'étaient surtout les bords de ce lac en miniature--si intimement lié
+à mes souvenirs d'enfance--qui la captivaient longuement; là, dans
+l'herbe chaque jour plus haute et plus touffue, elle circulait en se
+baissant comme les fauves en chasse (ayant sans doute hérité cette
+allure de ses ancêtres, chats mongols aux moeurs primitives). Elle se
+cachait derrière les rochers lilliputiens, s'enfonçait sous les
+lierres, comme un petit tigre dans une minuscule forêt vierge.
+
+Je m'amusais à suivre des yeux ses allées et venues, ses arrêts
+subits, ses étonnements; elle, alors, se sentant regardée, se
+retournait pour me regarder aussi, immobile tout à coup dans une pose
+qui lui était propre;--pose gracieuse, mais très maniérée à la
+chinoise, avec une patte de devant toujours en l'air, à la façon de
+ces personnes qui, en prenant un objet, relèvent coquettement leur
+petit doigt. Et ses drôles d'yeux jaunes étaient alors expressifs à
+l'excès, «parlants» comme les bonnes gens disent: «Tu me permets bien
+de continuer ma promenade?» semblait-elle me demander. «Ça ne te
+contrarie pas, au moins? Du reste, je marche et je passe avec tant de
+légèreté, tant de discrétion! Et crois-tu au moins que c'est joli tout
+ça! Toutes ces extraordinaires petites choses vertes qui répandent des
+odeurs fraîches, et ce bon air si pur, et cet espace! Et ces autres
+choses aussi, que je vois tour à tour là-haut, ces choses _qu'on
+appelle étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune_!...
+Quelle différence avec notre ancien logis, et comme on est bien dans
+ce pays où nous voilà arrivés tous deux!»
+
+Ce lieu, si neuf pour elle, était précisément pour moi le plus ancien
+et le plus familier de tous les lieux de la terre; celui dont les
+moindres détails, les plus infimes brins d'herbe me sont connus depuis
+les premières heures incertaines et étonnées de mon existence.
+Tellement que je m'y suis attaché de toute mon âme, tellement que
+j'aime d'une façon singulière, un peu fétichiste peut-être, des
+plantes anciennes qui sont là, des treilles, des jasmins,--et un
+certain diclytra rose qui, à chaque mois de mars, montre à la même
+place ses pousses rougies de jeune sève, étale bien vite ses feuilles
+hâtives, donne ses mêmes fleurs en avril, jaunit au soleil de juin,
+puis brûle au soleil d'août et semble mourir.
+
+Et tandis qu'elle se laissait leurrer, la Moumoutte, par tous ces airs
+de joie, de jeunesse, de commencement, moi, au contraire, qui savais
+que cela passe, je sentais pour la première fois monter dans ma vie
+l'impression du soir, du grand soir inexorable et sans lendemain, du
+suprême automne qu'aucun printemps ne suivra plus.--Et, avec une
+infinie mélancolie, dans cette cour égayée de soleil nouveau, je
+regardais les deux chères promeneuses en cheveux blancs, en robe de
+deuil, maman et tante Claire, aller et venir, se pencher pour
+reconnaître, comme depuis tant de printemps, quels germes de fleurs
+étaient sortis de la terre, ou lever la tête pour apercevoir les
+boutons des glycines et des roses. Et quand leurs deux robes noires
+cheminaient, s'écartaient de moi, dans le recul de cette avenue verte
+qui est la cour de notre maison familiale, je remarquais surtout ce
+que leur allure avait de plus lent et de plus brisé... Oh! le temps,
+peut-être prochain, où, dans l'avenue verte toujours pareille, je ne
+les verrai plus!... Est-ce vraiment possible que ce temps vienne?
+Quand elles s'en seront allées, j'ai presque cette illusion qu'au
+moins ce ne sera pas un départ absolu, tant que moi je serai là,
+appelant encore leur bienfaisante présence; que les soirs d'été, je
+verrai quelquefois passer leurs ombres bénies sous les vieux jasmins
+et les vieilles vignes; que quelque chose d'elles demeurera
+confusément dans les plantes qu'elles ont soignées, dans les
+chèvrefeuilles retombants,--dans le vieux diclytra rose...
+
+
+XIII
+
+Depuis que Moumoutte Chinoise vivait de cette vie en plein air, elle
+embellissait à vue d'oeil. Les trous de sa fourrure de lapin râpé se
+regarnissaient de poils tout neufs; elle devenait moins maigre, plus
+lisse et plus soignée de sa personne, n'avait plus sa mauvaise mine de
+bête de Sabbat. Il arrivait que maman et tante Claire s'arrêtaient
+pour lui parler, amusées elles aussi de ses manières à part, de ses
+yeux expressifs et des petites réponses si douces: «Trr! trr! trr!»
+que jamais elle ne manquait de faire quand on lui avait adressé la
+parole.
+
+--«Vraiment, disaient-elles, cette Chinoise a l'air heureux chez nous;
+jamais nous n'avions vu figure de chat plus contente.»
+
+L'air heureux, en effet; même l'air reconnaissant envers moi qui
+l'avais amenée.--Et le bonheur des bêtes jeunes est complet peut-être,
+parce qu'elles n'ont pas comme nous l'appréhension de l'inexorable
+avenir.--Elle passait des journées contemplatives délicieuses, dans
+des poses de bien-être, étalée nonchalamment sur les pierres et la
+mousse, jouissant du silence--un peu mélancolique pour moi--de cette
+maison que les canons sourds ni les coups de mer ne venaient plus
+jamais troubler. Elle était arrivée au port lointain et tranquille, à
+l'étape dernière de sa vie,--et s'y reposait sans avoir conscience de
+la fin.
+
+
+XIV
+
+Un beau jour, sans transition, par subite fantaisie, la tolérance de
+Moumoutte Blanche pour Moumoutte Chinoise se changea en amitié tendre.
+Elle s'approcha délibérément et vint lui sentir à bout portant les
+babines, ce qui, entre chattes, équivaut au plus affectueux baiser.
+
+Sylvestre, présent à cette scène, se montra sceptique:
+
+--As-tu vu, lui dis-je, le baiser de paix des moumouttes?
+
+--Oh! non, monsieur, répondit-il sur ce ton de connaisseur entendu
+qu'il prend lorsqu'il s'agit des affaires intimes de mes chats,
+chevaux ou bêtes quelconques; non, monsieur; c'est que tout simplement
+la Moumoutte Blanche voulait s'assurer, d'après l'odeur du museau, si
+la Chinoise ne venait pas de lui manger sa viande...
+
+Il se trompait pourtant,--et, à partir de ce jour, elles furent amies.
+On les vit s'asseoir sur la même chaise, manger la pâtée dans la même
+assiette et, chaque matin, accourir pour se dire bonjour en frottant
+leurs bouts de nez cocasses, l'un jaune sur l'autre rose...
+
+
+XV
+
+On disait maintenant: «Les moumouttes ont fait ceci ou cela.» Elles
+étaient un duo intime et inséparable, se consultant, se suivant pour
+les moindres et les plus triviales actions de leur vie; se peignant,
+se léchant l'une l'autre, faisant toilette en commun avec une mutuelle
+tendresse.
+
+Moumoutte Blanche continuait d'être plus spécialement la chatte de
+tante Claire, tandis que la Chinoise demeurait ma petite amie fidèle,
+avec toujours sa même façon plus tendre de me suivre des yeux, de
+répondre au moindre appel de ma voix. A peine m'asseyais-je, qu'une
+patte légère se posait doucement sur moi, comme jadis à bord; deux
+yeux jaunes m'interrogeaient avec une intense expression humaine;
+puis, houp! la Chinoise était sur mes genoux,--très lente ensuite à
+chercher sa position, pilant des deux pattes, se tournant en rond dans
+un sens, en rond dans un autre, et tout juste installée quand j'étais
+prêt à repartir...
+
+Mystère immatériel peut-être, mystère d'âme, que l'affection constante
+d'une bête et sa longue reconnaissance...
+
+
+XVI
+
+Très gâtées, les deux moumouttes; admises dans la salle à manger aux
+heures des repas; souvent assises à mes côtés, l'une à droite, l'autre
+à gauche; se rappelant de temps en temps à mon souvenir par un petit
+coup de patte discret sur ma serviette, et guettant des bouchées que
+je leur faisais passer, furtivement comme un écolier en faute, au bout
+de ma fourchette personnelle.
+
+En contant cela, je vais nuire encore à ma réputation qui, paraît-il,
+est déjà si entachée de bizarrerie et d'incorrectitude. Je puis
+cependant dénoncer certain académicien qui, m'ayant fait l'honneur de
+s'asseoir à ma table, ne se tint pas de leur offrir à chacune, dans sa
+propre cuillère, un peu de crème Chantilly[1].
+
+ 1. _Note de l'éditeur._ Ce passage était écrit avant la
+ nomination de M. Pierre Loti à l'Académie française.
+
+
+XVII
+
+L'été qui survint fut pour la Moumoutte Chinoise une période de vie
+absolument délicieuse. Avec son originalité et son air distingué, elle
+était devenue presque jolie, ainsi remplumée; alentour, dans le monde
+des chats, au fond des jardins et sur les toits, le bruit avait
+circulé de la présence de cette piquante étrangère, et les prétendants
+étaient nombreux, qui venaient roucouler sous ses fenêtres, par les
+belles nuits chaudes embaumées de chèvrefeuille.
+
+Vers la mi-septembre, les deux moumouttes connurent presque en même
+temps la joie d'être mère.
+
+Moumoutte Blanche, cela va sans dire, était déjà une matrone entendue.
+Quant à Moumoutte Chinoise, les premiers instants de surprise passés,
+on la vit tendrement lécher l'impayable et minuscule mimi gris,
+moucheté comme un tigre, qui était son unique fils.
+
+
+XVIII
+
+Ce fut très touchant ensuite, l'affection réciproque de ces deux
+familles: le petit Chinois comique et le petit angora, tout rond comme
+une houppe à poudrer, jouant ensemble, et soignés, peignés, nourris
+par l'une ou l'autre des deux moumouttes, avec une sollicitude presque
+égale.
+
+
+XIX
+
+L'hiver est la saison où les chats deviennent plus particulièrement
+des hôtes du foyer, des compagnons de tous les instants au coin du
+feu, partageant avec nous, devant les flammes qui dansent, les vagues
+mélancolies des crépuscules et les insondables rêves.
+
+C'est aussi, chacun sait cela, l'époque où ils sont en beauté, en
+grand luxe de poils, toute fourrure dehors. Moumoutte Chinoise, dès
+les premiers froids, n'avait déjà plus de trous à sa robe, et
+Moumoutte Blanche avait arboré une imposante cravate, un boa d'un
+blanc de neige, qui encadrait son minois comme une fraise à la
+Médicis. Leur tendresse s'augmentait du plaisir qu'elles éprouvaient à
+se réchauffer mutuellement; près des cheminées, sur les coussins, sur
+les fauteuils, elles dormaient des jours entiers dans les bras l'une
+de l'autre, roulées en une seule boule où ne se distinguait plus ni
+tête ni queue.
+
+C'était surtout Moumoutte Chinoise qui ne se trouvait jamais assez
+près. Au retour de quelque course en plein air, si elle apercevait son
+amie Blanche endormie devant le feu, tout doucement, tout doucement
+elle s'approchait, avec des ruses comme pour surprendre une souris;
+l'autre, toujours fantasque, nerveuse, agacée d'être dérangée,
+quelquefois lançait un léger coup de patte, une gifle... Elle ne
+ripostait pas, la Chinoise, mais levait seulement sa petite main, en
+geste de menace pour rire, puis me disait, du coin de l'oeil:
+«Crois-tu au moins qu'elle a un caractère difficile! Mais je ne prends
+pas ça au sérieux, tu penses bien!» Avec un redoublement de
+précautions, elle en venait toujours à ses fins, qui étaient de se
+coucher complètement sur l'autre, la tête enfouie dans sa belle
+fourrure de neige,--et, avant de s'endormir, elle me disait encore,
+d'un demi-regard à peine ouvert: «C'était ce que je voulais!... J'y
+suis!...»
+
+
+XX
+
+Oh! nos soirées d'hiver en ce temps-là!... Tout au fond de la maison
+silencieuse, obscure, laissée vide et comme trop grande, dans un petit
+salon bien chaud du rez-de-chaussée donnant sur la cour et sur des
+jardins, veillaient maman et tante Claire, sous leur lampe suspendue,
+à des places accoutumées depuis tant d'hivers antérieurs et pareils.
+Et, le plus souvent, je veillais là, moi aussi, pour ne pas perdre le
+temps de leur présence sur terre et de mes séjours auprès d'elles.
+Dans une autre partie de la maison, loin de nous, je laissais noir et
+sans feu mon cabinet de travail, mon logis d'Aladin, pour tout
+simplement passer ma soirée à trois, en leur compagnie, dans ce petit
+salon qui était bien la coulisse la plus secrète de notre vie
+familiale, le chez nous le plus sans façon de tous. (Aucun autre lieu,
+du reste, ne m'a donné jamais une plus complète et plus douce
+impression de nid; nulle part je ne me suis chauffé avec une plus
+berçante mélancolie que devant les flambées de bois de cette petite
+cheminée.) Les fenêtres, aux contrevents jamais fermés, par sécurité
+confiante, la porte vitrée, presque un peu campagnarde, donnaient sur
+le noir des feuillages d'hiver, sur des lauriers, des lierres de
+murailles qu'éclairait parfois un rayon de lune. Aucun bruit ne
+parvenait jusqu'à nous de la rue, qui était assez éloignée--et
+d'ailleurs fort tranquille, à peine troublée de temps en temps par
+des chants de matelots célébrant un retour. Non, nous avions plutôt
+les bruits de la campagne, dont on sentait la présence presque proche,
+au delà des vieux jardins et des remparts de la ville; l'été,
+l'immense concert des grenouilles, dans ces plaines marines qui nous
+entourent, unies comme des steppes, et, de minute en minute, la petite
+note en flûte triste des hiboux; l'hiver, à ces veillées dont je
+parle, quelque cri très rare d'oiseau de marais, et surtout la longue
+plainte du vent d'ouest arrivant de la mer.
+
+Sur la grande table, couverte de certain tapis à fleurs connu toute ma
+vie, maman et tante Claire étalaient leurs chères corbeilles à ouvrage,
+où il y avait des choses que j'appellerais _fondamentales_, si j'osais
+employer ce mot qui, dans le cas présent, n'aura de sens que pour
+moi-même; de ces petites choses qui ont pris place de reliques à mes
+yeux, qui ont acquis dans mon souvenir, dans ma vie, une importance tout
+à fait de premier ordre: ciseaux à broder, venus des aïeules, qu'on me
+prêtait avec mille recommandations quand j'étais tout enfant, pour
+m'amuser à des découpures; bobines à fil, en bois rare des colonies,
+rapportées jadis de là-bas par des marins et qui me donnaient tant à
+rêver; porte-aiguilles, lunettes, dés et étuis... Comme je les connais
+tous et que les aime, les pauvres petits riens si précieux, étalés le
+soir, depuis tant d'années, sur le vieux tapis à fleurs, par les mains
+de maman et de tante Claire; après chaque lointain voyage, avec quel
+sentiment attendri je les retrouve et leur dis mon bonjour d'arrivée!
+J'ai employé tout à l'heure pour eux le mot: _fondamental_--si impropre,
+dans l'espèce, je le reconnais,--voici comment je puis l'expliquer: si
+on me les détruisait, s'ils cessaient d'exister à leurs mêmes places
+éternelles, j'aurais l'impression d'avoir fait un grand pas de plus vers
+l'anéantissement de moi-même, vers la poussière, l'oubli.
+
+Et quand elles seront parties toutes les deux, maman et tante Claire,
+il me semble que ces chers petits objets, religieusement conservés
+après elles, appelleront leur présence, prolongeront presque un peu
+leur séjour parmi nous...
+
+Les moumouttes, il va sans dire, se tenaient aussi dans ce salon,
+endormies ensemble en une seule boule bien chaude, sur quelque
+fauteuil ou quelque tabouret, le plus près possible du feu. Et leurs
+réveils inattendus, leurs réflexions, leurs idées drôles égayaient nos
+soirées un peu silencieuses.
+
+Une fois c'était Moumoutte Blanche qui, prise d'un désir subit d'être
+plus en notre compagnie, sautait sur la table, et venait s'asseoir
+avec gravité sur l'ouvrage même de tante Claire, lui tournant le dos,
+après lui avoir inopinément frôlé la figure de son imposante queue
+noire; puis restait là, indiscrète et obstinée, en contemplation
+devant la flamme de la lampe.
+
+Ou bien, par quelqu'une de ces nuits de piquante gelée qui portent sur
+les nerfs des chats, on entendait tout à coup, dans les jardins
+voisins, une discussion: «Miaou! miaraouraou!» Alors la tranquille
+pelote de fourrure, qui sommeillait si bien, dressait aussitôt deux
+têtes, deux paires d'oreilles... Encore: «Miaraou! miaraou!»--Ça ne
+s'apaisait pas! La Moumoutte Blanche, résolument levée, le poil
+hérissé en guerre, courait d'une porte à l'autre, cherchant une issue
+pour sortir, comme appelée dehors par un devoir impérieux et d'une
+capitale importance: «Mais non, Moumoutte, disait tante Claire, tu
+n'as pas besoin de t'en mêler, je t'assure; ça s'arrangera sans
+toi!»--Et la Chinoise au contraire, toujours plus calme et ennemie des
+périlleuses aventures, se contentait de me regarder du coin de l'oeil,
+l'air très intelligent et un peu moqueur pour l'autre, me disant:
+«N'est-ce pas que j'ai raison, moi, de rester neutre?»
+
+Un certain moi tranquille, rasséréné et presque enfant, se retrouvait là
+le soir, dans ce petit salon doucement silencieux, à cette table où
+travaillaient maman et tante Claire. Et si par instants je me souvenais,
+avec une sourde commotion intérieure, d'avoir eu une âme orientale, une
+âme africaine et un tas d'autres âmes encore; d'avoir promené, sous
+différents soleils, des rêves et des fantaisies sans nombre, tout cela
+m'apparaissait comme très loin et à jamais fini. Et ce passé errant me
+faisait plus complètement goûter l'heure présente, le repos,
+l'entr'acte, dans cette coulisse tout à fait intime de ma vie, qui est
+si inconnue, qui étonnerait tant de gens et peut-être les ferait
+sourire. En toute sincérité d'intention, je me disais que je ne
+repartirais plus, que rien ne valait la paix d'être là et d'y retrouver
+un peu de son âme première; de sentir autour de soi, dans ce nid de
+l'enfance, je ne sais quelles protections bénies contre le vide et la
+mort; de deviner, à travers les vitres de la fenêtre, dans l'obscurité
+des feuillages et sous la lune d'hiver, cette cour qui jadis résumait
+presque le monde, qui est restée pareille, avec son lierre, ses petits
+rochers et ses vieux murs, et qui, mon Dieu, reprendrait peut-être
+encore à mes yeux son importance, son grandissement d'autrefois et se
+repeuplerait des mêmes rêves... Surtout, je me disais que rien, dans le
+monde immense, ne valait la joie douce de regarder maman et tante Claire
+assises à travailler à cette table, penchant vers le tapis à fleurs
+leurs bonnets de dentelle noire et leurs coques de cheveux blancs...
+
+Oh! un soir, je me rappelle... Il y eut une scène de chats!... Encore
+aujourd'hui je ne puis y repenser sans rire.
+
+C'était une nuit de gelée aux environs de Noël. Dans le grand silence,
+nous avions entendu passer au-dessus des toits, à travers le ciel froid
+et tranquille, un vol d'oies sauvages qui émigraient vers d'autres
+climats: un peu une musique de chasse-gallery, un bruit de voix aigres,
+très nombreuses, gémissant toutes à la fois là-haut dans le vide, puis
+bientôt perdues dans les lointains de l'air.--«Entends-tu? entends-tu?»
+m'avait dit tante Claire, avec un petit sourire et une mine inquiète
+pour se moquer de moi, se rappelant que dans mon enfance j'avais
+grand'peur de ces passages nocturnes d'oiseaux. Pour entendre, il
+fallait du reste avoir l'oreille fine et être dans un endroit
+silencieux.
+
+Le calme revint ensuite, si complet qu'on eût distingué la plainte du
+bois flambant dans le foyer et la respiration régulière des deux
+chattes assises au coin de la cheminée.
+
+Tout à coup, certain gros matou jaune, que Moumoutte Blanche avait en
+horreur, et qui la poursuivait de ses déclarations, parut inopinément
+derrière la vitre de la cour, en lumière sur le noir des feuillages,
+la regardant d'un air effronté et ahuri, avec un formidable «Miaou» de
+provocation.--Alors elle bondit à cette fenêtre, comme une paume,
+comme un balle qu'on lance, et là, nez à nez, de chaque côté du
+carreau, ce fut une impayable bataille, une bordée d'injures affreuses
+à grosse voix rauque; des coups de patte à toute volée, des gifles à
+travers le verre, qui faisaient grand bruit, pouf, pouf, et qui ne
+portaient pas... Oh! l'épouvante de maman et de tante Claire,
+tressautant sur leur chaise à la première minute de surprise,--puis
+leur bon rire après; le comique de tout ce vacarme subit et saugrenu,
+succédant à un tel recueillement de silence,--et surtout la figure de
+l'autre, le matou jaune, déconfit et giflé, dont les yeux flambaient
+derrière ce carreau si drôlement!...
+
+Le «coucher» des chattes était en ce temps-là une des opérations
+importantes, primordiales, dirais-je même, de notre maison. Elles
+n'étaient point autorisées, comme tant d'autres, à passer des nuits
+errantes, dans les feuillages des murs, à la belle étoile ou en
+contemplation de la lune; nous avions sur ces questions-là des
+principes avec lesquels nous ne transigions point.
+
+Le «coucher» consistait à les enfermer dans un grenier situé au fond
+de la cour, dans un corps de logis séparé, très ancien, qui
+disparaissait sous les lierres, les treilles et les glycines; c'était
+précisément dans les quartiers de Sylvestre, à côté de sa chambre;
+aussi chaque soir partaient-ils tous les trois ensemble, les deux
+moumouttes et lui. Chaque fois qu'une de ces journées--auxquelles je
+ne prenais pas garde alors et que j'ai pleurées ensuite--était finie,
+était tombée dans l'abîme du temps, on appelait ce serviteur, devenu
+presque de la famille, et maman disait d'un ton demi-sérieux,
+s'amusant elle-même de ces fonctions remplies comme un sacerdoce:
+«Sylvestre, il est temps d'aller coucher vos chattes.»
+
+Aux premiers mots de cette phrase, même prononcée à voix basse,
+Moumoutte Blanche dressait une oreille inquiète; puis, convaincue que
+c'était bien cela, sautait à bas de son fauteuil, l'air important,
+l'air agité, et courait d'elle-même à la porte, afin de passer devant
+et de partir à pied, n'admettant pas d'être emportée, voulant entrer
+de son plein gré dans sa chambre à coucher ou n'y pas entrer du tout.
+
+La Chinoise, au contraire, rusait pour ne pas quitter, si possible, ce
+salon bien chaud, descendait tout doucement, se coulait sans bruit par
+terre et, toute baissée pour moins paraître, regardant du coin de
+l'oeil si on ne l'avait pas vue, s'en allait se cacher sous un meuble.
+Le grand Sylvestre alors, habitué de longue date à ce manège,
+demandait avec son sourire de petit enfant: «Où es-tu, Chinoise? Je
+devine bien, va, que tu n'es pas loin!»--Tendrement elle lui
+répondait: «Trr! Trr!», comprenant qu'il était inutile de feindre
+davantage, puis se laissait prendre et asseoir à califourchon, très
+douillettement, sur l'épaule large de son ami.
+
+Le cortège enfin se mettait en marche: devant, Moumoutte Blanche,
+indépendante et superbe; derrière, Sylvestre, qui disait: «Bonsoir,
+monsieur et dames» et qui, d'une main, portait sa lanterne pour
+traverser la cour, de l'autre tenait invariablement la longue queue
+grise de la Chinoise pendante sur sa poitrine.
+
+En général, Moumoutte Blanche prenait docilement le chemin de son
+grenier,--après avoir éprouvé le besoin toutefois de s'arrêter en
+route, de s'isoler un instant dans le noir des feuillages.
+
+Mais il arrivait aussi, à certaines phases de la lune, que des lubies
+vagabondes lui venaient, des fantaisies de s'en aller dormir à l'angle
+de quelque toit ou bien au sommet de quelque poirier solitaire, à la
+bonne fraîcheur de décembre, après s'être chauffée tout le jour sur un
+confortable fauteuil. Dans ces cas-là, on voyait bientôt reparaître,
+avec une comique figure de circonstance, Sylvestre, tenant toujours sa
+lanterne et la queue de la docile Chinoise blottie contre son cou:
+«Encore Moumoutte Blanche qui ne veut pas se coucher!»--«Comment!
+répondait tante Claire indignée. Ah! par exemple!...» Et elle sortait
+elle-même, pour essayer du prestige de son autorité, appelant:
+«Moumoutte! Moumoutte!» de sa pauvre chère voix, que je crois entendre
+encore, et qui se prolongeait là, dans le silence des jardins, dans la
+sonorité de la nuit d'hiver... Mais non, Moumoutte Blanche n'obéissait
+pas; du haut d'un arbre ou du haut d'un mur, elle se contentait de
+regarder, narquoisement assise, sa fourrure faisant tache blanche dans
+l'obscurité et ses yeux lançant de petites lueurs de phosphore...
+«Moumoutte! Moumoutte!... oh! la vilaine bête! c'est honteux,
+mademoiselle, cette conduite, honteux!»
+
+Puis maman sortait à son tour, inquiète du grand froid, voulant faire
+rentrer tante Claire.
+
+Puis moi-même, un instant après, pour les ramener toutes les deux. Et
+alors, de nous voir réunis dans cette cour, une nuit de gelée, y
+compris Sylvestre tenant sa Chinoise par la queue, et nargués en bloc
+par cette Moumoutte là-haut perchée, cela nous donnait aux dépens de
+nous-mêmes une irrésistible envie de rire, qui commençait par tante
+Claire et qu'aussitôt elle nous communiquait... Du reste, j'ai
+toujours douté qu'il y eût par le monde deux autres bonnes vieilles
+dames,--oh! bien vieilles, hélas!--capables de si franchement rire
+avec les jeunes; sachant si bien être aimables, si bien être gaies. En
+somme, je ne m'amuse autant avec personne qu'avec elles,--et toujours
+à propos des plus insignifiantes petites choses dont elles saisissent
+d'une façon à part le côté impayablement drôle...
+
+Cette Moumoutte en aurait le dernier mot, décidément!... Nous
+rentrions très mortifiés, dans le petit salon refroidi par ces portes
+ouvertes, pour gagner ensuite nos chambres respectives par une série
+d'escaliers et de passages sombres.--Et tante Claire, prise d'un
+regain d'indignation avant de rentrer chez elle, concluait ainsi, sur
+le pas de sa porte, en me disant bonsoir: «Oh! tout de même, qu'en
+dis-tu, de cette chatte?...»
+
+
+XXI
+
+Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun
+accident ne survient.
+
+Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second délicieux
+été; elles retrouvèrent leurs heures de nonchalante rêverie, en
+compagnie de Suleïma (la tortue éternelle que les années ne
+vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la
+cour chauffées à l'ardent soleil,--ou bien seules, au faîte des vieux
+murs, dans le fouillis annuel des chèvrefeuilles et des roses
+blanches. Elles eurent plusieurs petits, élevés avec tendresse et
+placés avantageusement dans le voisinage; même ceux de la Chinoise
+étaient d'une défaite facile et très demandés, à cause de
+l'originalité de leurs minois.
+
+Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs
+sommeils aux coins des cheminées, leurs méditations profondes devant
+l'aspect changeant des braises ou des flammes.
+
+Mais ce fut leur dernière saison de bonheur, et aussitôt après leur
+triste déclin commença. Dès le printemps suivant, d'indéfinissables
+maladies entreprirent de désorganiser leurs petites personnes
+bizarres, qui étaient d'âge cependant à durer quelques années de plus.
+
+Moumoutte Chinoise, atteinte la première, donna d'abord des indices de
+trouble mental, de mélancolie noire,--regrets peut-être de sa
+lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des
+retraites prolongées sur le haut des murs, immobile pendant des
+journées entières à la même place, ne répondant à tous nos appels que
+par des regards attendris et de plaintifs petits «miaou».
+
+Moumoutte Blanche aussi, dès les premiers beaux jours, avait commencé
+de languir, et, en avril, toutes deux étaient vraiment malades.
+
+Des vétérinaires, appelés en consultation, ordonnèrent sans rire
+d'inexécutables choses. Pour l'une, des pilules matin et soir et des
+cataplasmes sur le ventre!... Pour l'autre, de l'hydrothérapie; la
+tondre ras et la doucher deux fois par jour à grande eau!... Sylvestre
+lui-même, qui les adorait et s'en faisait obéir comme personne,
+déclara le tout impossible. On essaya alors des remèdes de bonnes
+femmes; des mères Michel furent convoquées et on suivit leurs
+prescriptions, mais rien n'y fit.
+
+Elles s'en allaient toutes deux, nos moumouttes, nous causant une
+grande pitié,--et ni le beau printemps, ni le beau soleil revenu ne
+les tiraient de leur torpeur de mort.
+
+Un matin, comme je rentrais d'un voyage à Paris, Sylvestre, en
+recevant une valise, me dit tristement: «Monsieur, la Chinoise est
+morte.»
+
+Depuis trois jours, elle avait disparu, elle si rangée, qui jamais ne
+quittait la maison. Nul doute que, sentant sa fin proche, elle ne fût
+définitivement partie, obéissant à ce sentiment d'exquise et suprême
+pudeur qui pousse certaines bêtes à se cacher pour mourir. «Elle était
+restée toute la semaine, monsieur, perchée là-haut sur le jasmin
+rouge, ne voulant plus descendre pour manger; elle répondait pourtant
+toujours quand nous lui parlions, mais d'une petite voix si faible!»
+
+Où donc était-elle allée passer l'heure terrible, la pauvre Moumoutte
+Chinoise? Peut-être, par ignorance de tout, chez des étrangers qui ne
+l'auront seulement pas laissée finir en paix, qui l'auront
+pourchassée, tourmentée,--et mise ensuite au fumier. Vraiment,
+j'aurais préféré apprendre qu'elle était morte chez nous; mon coeur se
+serrait un peu, au souvenir de son étrange regard humain, si
+suppliant, chargé toujours de ce même besoin d'affection qu'elle était
+incapable d'exprimer, et tout le temps cherchant mes yeux à moi avec
+cette même interrogation anxieuse qui n'avait jamais pu être
+formulée... Qui sait quelles mystérieuses angoisses traversent les
+petites âmes confuses des bêtes, aux heures d'agonie?...
+
+
+XXII
+
+Comme si un méchant sort eût été jeté sur nos chattes, Moumoutte
+Blanche, aussi, semblait à la fin.
+
+Par fantaisie de mourante, elle avait élu son dernier domicile dans
+mon cabinet de toilette--sur certain lit de repos dont la couleur rose
+l'avait sans doute charmée. On lui portait là un peu de nourriture, un
+peu de lait, auquel elle ne touchait même plus; seulement, elle vous
+regardait quand on entrait, avec de bons yeux contents de vous voir,
+et faisait encore un pauvre ronron affaibli, quand on la touchait
+doucement pour une caresse.
+
+Puis, un beau matin, elle disparut aussi, clandestinement, comme avait
+fait la Chinoise, et nous pensâmes qu'elle ne reviendrait plus.
+
+
+XXIII
+
+Elle devait reparaître cependant, et je ne me rappelle rien de si
+triste que ce retour.
+
+Ce fut environ trois jours après, par un de ces temps de commencement
+de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de
+l'air, trompeurs avec des apparences d'éternelle durée, mélancoliques
+sur les êtres destinés à mourir. Notre cour étalait toutes ses
+feuilles, toutes ses fleurs, toutes ses roses sur ses murs, comme à
+tant de mois de juin passés; les martinets, les hirondelles, affolés
+de lumière et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel
+tout bleu; il y avait partout grande fête des choses sans âme et des
+bêtes légères que la mort n'inquiète pas.
+
+Tante Claire, qui se promenait par là, surveillant la pousse des
+fleurs, m'appela tout à coup, et sa voix indiquait quelque chose
+d'extraordinaire:
+
+--Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!...
+
+Elle était bien là, en effet, réapparue comme un triste petit fantôme,
+maigre, la fourrure déjà souillée de terre, à moitié morte. Qui sait
+quel sentiment l'avait ramenée: une réflexion, un manque de courage à
+la dernière heure, un besoin de nous revoir avant de mourir!
+
+A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si
+familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait
+de faire sa police extérieure, de gifler quelque voisin, de corriger
+quelque voisine... Haletante de son grand effort pour revenir, elle
+restait à demi couchée sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du
+bassin, cherchant à se baisser pour y boire une gorgée d'eau fraîche.
+Et son regard nous implorait, nous appelait au secours: «Vous ne voyez
+donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez
+donc rien faire?...»
+
+Présages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et
+resplendissant soleil: tante Claire, penchée vers sa moumoutte
+finissante, me paraissait tout à coup si âgée, affaissée comme jamais,
+prête à s'en aller aussi...
+
+Nous décidâmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur
+ce même lit rose dont elle avait fait choix la semaine précédente et
+qui avait semblé lui plaire. Et je me promis de veiller à ce qu'elle
+ne partît plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre
+de notre cour, qu'elle ne fût pas jetée sur quelque fumier,--comme
+sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard
+anxieux me poursuivait toujours. Je la pris à mon cou, avec des
+précautions extrêmes et, contrairement à son habitude, elle se laissa
+emporter cette fois, en toute confiance, la tête abandonnée, appuyée
+sur mon bras.
+
+Sur ce lit rose, salissant tout, elle résista encore quelques jours,
+tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la
+maison et dans les jardins autour de nous.
+
+Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever
+pour nous faire fête, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux
+indiquant autant que des yeux humains la présence intérieure et la
+détresse de ce qu'on appelle âme...
+
+Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une
+bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre
+de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un
+arbuste... Où était passé ce que j'avais vu luire à travers ses yeux
+de mourante; la petite flamme inquiète du dedans, où était-elle
+allée?...
+
+
+XXIV
+
+L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le
+beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.
+
+A la place indiquée, Sylvestre creuse la terre,--puis s'arrête,
+regardant au fond du trou, et se baisse pour y prendre avec la main
+quelque chose qui l'étonne:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, dit-il, en remuant des petits os blancs
+qu'il vient d'apercevoir,--un lapin?
+
+Les débris d'une bête, en effet;--ceux de ma chatte du Sénégal, une
+ancienne moumoutte, ma compagne en Afrique, très aimée elle aussi
+jadis, que j'avais enterrée là une douzaine d'années auparavant, puis
+oubliée, dans l'abîme où s'entassent les choses et les êtres disparus.
+Et, en regardant ces petits os mêlés de terre, ces petites jambes en
+bâtons blancs, cet assemblage figurant encore l'arrière-train d'une
+bête vue de dos, je me rappelai tout à coup, avec une envie de sourire
+et un demi-serrement de coeur, une scène bien oubliée, une certaine
+circonstance où j'avais vu cette même petite charpente postérieure de
+chatte, garnie alors de muscles agiles et de fourrure soyeuse, fuir
+devant moi comiquement, détaler, queue en l'air, au comble de la
+terreur...
+
+C'était un jour où, avec l'obstination propre à sa race, elle était
+montée encore sur un meuble vingt fois défendu et y avait cassé un
+vase auquel je tenais beaucoup. Je l'avais d'abord tapée, puis, ma
+colère n'étant pas finie, je lui avais lancé en la poursuivant un coup
+de pied trop brutal. Elle, étonnée seulement de la tape, avait
+compris, au coup de pied d'après, que cela devenait la grande guerre;
+c'est alors qu'elle avait si lestement détalé à toutes jambes, son
+panache de queue au vent, me montrant d'une façon incorrecte et
+impayable son petit arrière-train affolé; puis, abritée sous un
+meuble, elle s'était retournée pour me jeter un regard de reproche et
+de détresse, se croyant perdue, trahie, assassinée par celui qu'elle
+aimait et aux mains de qui elle avait confié son sort; et, comme mes
+yeux restaient toujours méchants, elle avait enfin poussé son cri des
+grands abois, ce _miaou_ particulier et sinistre des chats qui se
+sentent en passe de mort.--Toute ma colère tomba du coup; je
+l'appelai, la caressai, la calmai sur mes genoux, encore toute
+inquiète et haletante. Oh! le cri de détresse dernière d'une bête,
+fût-ce celui du pauvre boeuf qu'on vient d'attacher à l'abattoir, même
+celui du rat misérable qu'un bouledogue tient entre ses dents; ce cri
+qui n'espère plus rien, qui ne s'adresse plus à personne, qui est
+comme une protestation suprême jetée à la nature elle-même, un appel à
+je ne sais quelles pitiés inconscientes épandues dans l'air...
+
+Deux ou trois os enfouis au pied d'un arbre, c'est ce qui reste à
+présent de ce petit arrière-train de moumoutte, que je me rappelle si
+vivant et si drôle. Et sa chair, sa petite personne, son attachement
+pour moi, sa grande terreur d'un certain jour, son cri d'angoisse et
+de reproche; tout ce qui était autour de ces os enfin,--est devenu un
+peu de terre... Quand le trou fut creusé à souhait, je montai chercher
+la moumoutte, raidie là-haut sur le lit rose.
+
+En en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour,
+maman et tante Claire, assises sur un banc, à l'ombre, avec un air d'y
+être venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi: nous
+assembler exprès pour cet enterrement de chat, nous eût peut-être
+semblé un peu ridicule à nous-mêmes, nous eût fait sourire malgré
+nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journée de juin, jamais
+plus tiède silence traversé de si gais bourdonnements de mouches; la
+cour était toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de
+village, de campagne, régnait dans les jardins d'alentour; les
+hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue éternelle,
+Suleïma, d'autant plus éveillée qu'il faisait plus chaud, trottait
+allégrement sans but, sur les vieilles pierres ensoleillées. Tout
+était en proie à la mélancolie des ciels trop tranquilles, des temps
+trop beaux, à l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de
+fraîches verdures, de joyeuses et éblouissantes lumières, les deux
+robes pareilles de maman et de tante Claire faisaient deux taches
+intensement noires. Leurs têtes, aux cheveux blancs bien lisses, se
+penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant
+de fois, près de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les
+plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de
+leur recommencement perpétuel, sans pitié pour les êtres fragiles qui
+les écoutaient, déjà angoissés par le présage de leur irrémédiable
+fin...
+
+Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire
+disparut tout de suite sous un éboulement et des pelletées de terre.
+J'étais content d'avoir réussi à la garder, à l'empêcher de s'en aller
+finir ailleurs comme l'autre; du moins, elle pourrirait là chez nous,
+dans cette cour où si longtemps elle avait fait la loi aux chats des
+voisins, où elle avait tant flâné l'été sur les vieux murs fleuris de
+roses blanches,--et où, les nuits d'hiver, à l'heure de son coucher
+capricieux, son nom avait résonné tant de fois dans le silence, appelé
+par la voix vieillie de tante Claire.
+
+Il me semblait que sa mort était le commencement de la fin des
+habitants de la maison; dans mon esprit, cette moumoutte était liée,
+comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes
+bien-aimées de mon foyer, assises là sur ce banc et à qui elle avait
+tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret était moins
+pour elle-même, indéchiffrable et douteuse petite âme, que pour sa
+_durée_ qui venait de finir. C'était comme dix années de notre propre
+vie, que nous venions d'enfouir là dans la terre...
+
+
+
+
+L'OEUVRE DE PEN-BRON
+
+
+Je m'étonne moi-même de prêter ma voix à cette oeuvre, qui est si en
+dehors de ma route, qui, à première vue, m'avait presque glacé. Je
+m'étonne surtout de le faire avec conviction, avec un vrai désir
+d'être écouté, de persuader, d'entraîner, comme j'ai fini par être
+entraîné moi-même.
+
+Cet automne, un très respecté amiral m'écrivit pour me prier de
+m'occuper des _Hôpitaux de Pen-Bron_, que j'entendais nommer pour la
+première fois. J'avoue que si la lettre n'eût pas été signée de ce
+nom de marin, j'aurais détourné la tête. Que me demandait-on là, mon
+Dieu, et à quel propos! Un _hôpital pour les enfants scrofuleux_,
+qu'est-ce que cela pouvait me faire, à moi? Qu'on les laissât plutôt
+mourir, ces pauvres petits, pour leur épargner une vie misérable--et
+peut-être une descendance honteuse. Il y en a bien assez, hélas!
+d'étiolés en France et de traînards dans nos armées...
+
+Par vénération pour celui qui s'était adressé à moi, je répondis
+cependant que je tâcherais, que je ferais tout ce que je pourrais
+même, avec ma meilleure volonté. Et j'écrivis, un peu à contre-coeur,
+au fondateur de Pen-Bron--M. Pallu, dont l'amiral me donnait le nom et
+l'adresse--qu'il pouvait disposer de moi.
+
+Deux ou trois jours après, M. Pallu en personne arriva de Nantes pour
+me voir.
+
+D'abord sa chaude parole ne me toucha pas. Ces petits êtres maladifs,
+ces petits scrofuleux dont il m'entretenait continuaient de ne me
+causer qu'un vague effroi, qu'une pitié relative mêlée de je ne sais
+quel insurmontable dégoût.--Je l'écoutais avec résignation.--On lui en
+apportait, me contait-il, qui avaient les membres étendus dans des
+gouttières et qui étaient rongés par des plaies horribles; dans des
+petites boîtes, on lui en apportait qui tombaient presque par
+morceaux;--et il les remettait sur pied, au bout de peu de mois, leur
+refaisait des os, une espèce de santé, leur assurait la vie...
+
+A la fin, lassé, je l'interrompis pour lui dire, un peu brutalement:
+«Il serait peut-être plus humain de les laisser mourir.»
+
+Avec un grand calme, il me répondit qu'il était de mon avis. Alors je
+commençai à prévoir que nous pourrions peut-être nous entendre: son
+oeuvre avait sans doute des dessous qu'il m'expliquerait, une portée
+plus haute que je ne devinais pas encore.
+
+Peu à peu il m'apprenait des choses encore inouïes pour moi, qui
+m'épouvantaient: les progrès de ce mal, dont le nom seul entraîne
+l'opprobre; les progrès de plus en plus rapides, en ces dernières
+années surtout; les misères, l'appauvrissement physique des enfants
+des grandes villes; le tiers au moins du sang français déjà vicié!...
+
+Ces guérisons, opérées à Pen-Bron, sur des petits êtres réputés perdus
+et qui resteraient piteusement débiles, n'avaient pour lui que la
+valeur d'expériences probantes; elles démontraient que ce mal, dont je
+ne veux plus écrire le nom, était curable, absolument curable, sous
+certains climats spéciaux, par le sel et par la mer. Et alors il
+rêvait d'étendre son oeuvre, d'en faire quelque chose d'immense, de
+général; de tenter un renouvellement de la race tout entière.
+
+«Aujourd'hui, me disait-il, dans cet hôpital si péniblement fondé, qui
+peut tout juste contenir cent enfants, nous n'avons guère que le rebut
+des autres hôpitaux de France: des pauvres petits phénomènes morbides,
+qui ont traîné pendant des années sur des lits, qui ont lassé tous les
+médecins et qu'on nous apporte _in extremis_, quand on n'espère plus.
+Mais si au lieu de cent enfants, nous pouvions en recevoir à Pen-Bron
+des milliers et des milliers, dans de grands bâtiments échelonnés sur
+des kilomètres de façade, tout le long de cette merveilleuse
+presqu'île de sable où l'air est toujours tiède et imprégné de sel;
+si, au lieu de ces petits êtres dont la chair est percée de trous
+profonds, on nous amenait tous ceux que le mal a encore à peine
+touchés, tous ceux qui sont menacés seulement;--oh! si on pouvait y
+faire passer chaque année tous les petits pâlots, tous les petits
+malsains qui croissent sans air dans les usines des grandes villes, et
+qui deviennent ensuite de faibles soldats couturés--et dont les fils
+seront plus pitoyables encore; s'ils pouvaient venir tous, à cet âge
+où la constitution s'améliore si vite, demander à la mer un peu de
+cette force qu'elle donne à ses marins, à ses pêcheurs...» Et à mesure
+qu'il me développait son idée, à mesure qu'il l'agrandissait devant
+moi avec une conviction ardente, je voyais monter dans ses yeux comme
+une expression d'apôtre; je comprenais que l'oeuvre à laquelle il
+avait voué sa vie était noble, française, humaine.
+
+Donc, presque gagné déjà à sa cause, je lui promis d'aller moi-même à
+Pen-Bron, pour voir, avant d'essayer d'en parler (je n'ai jamais su
+parler que de ce que j'avais bien vu), pour voir ce qu'il avait
+commencé de faire là--sur ses «sables merveilleux», comme il les
+appelait.
+
+ *
+ * *
+
+Quelques semaines plus tard--à la fin de septembre--nous sommes au
+Croisic, sur le port encombré de barques de pêche. Devant nous, l'eau
+marine a ce bleu plus intense qu'elle prend toujours dans les endroits
+où, sous l'influence de certains courants, elle est plus
+particulièrement salée et chaude. Et là-bas, au delà des premières
+bandes bleues, un vieux chalet à donjon, blanchi de frais, se dresse
+complètement isolé, sur des sables qui paraissent être une île; ce
+chalet est Pen-Bron; mais jamais hôpital n'eut moins l'air d'en être
+un; on a même grand'peine à se figurer que cette gaie habitation de
+plein vent puisse renfermer tant de pauvres choses sinistres, tant de
+variétés excessives et rares d'un mal horrible.
+
+Après quelques minutes de traversée, une barque nous dépose sur ces
+sables--qui ne sont point un îlot comme on l'aurait cru de loin, mais
+qui forment l'extrémité d'une longue, longue et étroite presqu'île,
+d'une espèce de plage sans fin resserrée entre l'Océan et des lagunes
+à sel alimentées par la mer. Pen-Bron est là, entouré d'eau comme un
+navire. Devant ses murs, on a esquissé un jardin, que balaient tous
+les souffles du large, mais où les fleurs poussent tout de même dans
+les plates-bandes sablonneuses.
+
+Une soixantaine d'enfants se tiennent dehors, petits garçons et
+petites filles, en deux groupes séparés. Les petits garçons jouent,
+causent, chantent. Sous la surveillance d'une bonne soeur en cornette,
+les petites filles en font autant de leur côté, à part quelques-unes
+un peu grandes, qui sont assises sur des chaises et travaillent à
+l'aiguille.--Et c'est comme cela tous les jours, paraît-il, excepté
+par les grandes pluies; constamment installés dehors, les
+pensionnaires de Pen-Bron tournent, d'après le vent et le soleil,
+autour des murs de leur maison, regardant tantôt la lagune, tantôt la
+grande mer, sans cesse respirant cette brise qui laisse aux lèvres un
+goût de sel. Et vraiment--si ce n'était qu'on aperçoit quelques
+béquilles soutenant de pauvres petites jambes trop faibles, quelques
+bandages cachant encore des moitiés de figure, et, adossés à la
+muraille, trois ou quatre petits fauteuils d'une forme un peu
+inquiétante--on croirait arriver dans un pensionnat quelconque, à
+l'heure de la récréation; tellement, que je sens tout à coup s'envoler
+cette sorte d'horreur physique, d'angoisse irraisonnée qui me serrait
+la poitrine à l'abord de ce muséum de misères.
+
+Je n'ai plus qu'un sentiment de curiosité en approchant de ces petits
+malades: de loin, je les vois jouer comme n'importe quels autres
+enfants de leur âge; mais, pour être là, cependant, il faut qu'ils
+soient tous, tous sans exception, atteints jusqu'aux moelles par
+quelque maladie effroyable.--Et alors, quelles figures vont-ils avoir?
+
+--Mon Dieu, des figures comme tout le monde; quelquefois même, à mon
+grand étonnement, des figures très gentilles, arrondies, pleines,
+imitant la santé. Et comme ils sont brunis, grillés; ils ont sur les
+joues la patine de la mer, comme de vrais petits pêcheurs; on dirait
+qu'ils ont volé aux enfants des marins ce bon hâle de vent et de
+soleil qui leur donne l'air si fort. C'est une surprise complète de
+les trouver ainsi.
+
+De plus près, cependant, oui, il y a bien quelques détails à faire
+frémir; sous les larges petits pantalons de campagnards, des jambes
+odieusement tordues, contournées, des tibias courbes; sous les petites
+vestes, des corsets durs soutenant encore des vertèbres ramollies qui
+s'effondreraient; et puis, dans les chairs, de grands trous qui sont à
+peine refermés, des cicatrices creuses et horribles; toutes sortes de
+mystérieux phénomènes, d'un ordre très lugubre...
+
+Mais la gaieté souriante est là quand même, dans presque tous les
+yeux; on sent que la confiance et l'espoir sont revenus à ces petits
+atrophiés qui ont l'impression d'un retour inespéré de la vie dans
+leurs corps frêles...
+
+M. Pallu, qui m'accompagne, les appelle les uns après les autres, tout
+fier de me les présenter avec de si bonnes joues bronzées; et ils me
+montrent leurs cicatrices sans honte, les pauvres enfants--et chacun
+même me conte son passé lamentable. Celui-ci avait depuis six ans une
+plaie ouverte au côté, en dessous du bras; le trou se creusait
+toujours et les traitements des hôpitaux n'y faisaient rien; il y a
+quatre ou cinq mois qu'il est à Pen-Bron, et c'est fermé, c'est fini;
+en souriant, il écarte sa petite chemise pour que je voie la place, où
+ne reste plus qu'une longue cicatrice un peu rouge.--Un autre, d'une
+dizaine d'années, venait de passer quatre ans sur un lit d'hôpital,
+étendu dans une espèce de boîte, avec le mal de Pott, un mal dont je
+n'avais encore jamais entendu parler, mais dont le nom seul a je ne
+sais quelle consonance qui glace: c'est dans la colonne vertébrale;
+les anneaux ne se tiennent plus entre eux, la soudure en est rongée,
+et alors le petit corps du malade, livré à lui-même, s'effondrerait
+comme une lanterne vénitienne que l'on décroche et qui se replie. Eh
+bien! l'enfant qui avait ce mal-là est debout devant moi; on lui a ôté
+depuis deux ou trois jours le corset qui lui avait soutenu le dos
+pendant ses premières sorties; il n'en a plus besoin, et même son
+torse restera à peine déformé.
+
+Et tous ont des choses du même genre à me montrer et à me dire, avec
+une naïveté joyeuse, avec un air de confiance absolue dans leur
+guérison complète et prochaine. Le grand air salé de Pen-Bron vient à
+bout de toutes ces sinistres décompositions humaines, presque aussi
+sûrement que les vents chauds d'été dessèchent les cloaques putrides,
+les suintements des murailles et les moisissures.
+
+ *
+ * *
+
+Nous entrons ensuite dans l'hôpital qui, pendant la journée, est
+presque vide. C'est un très vieux bâtiment, un ancien magasin à sel,
+que M. Pallu a transformé. Et il lui a fallu pour cela une volonté et
+une constance extrêmes. Les frais ont été à peu près couverts par des
+dons. Mais ce n'est pas sans peine, sans déboires de toutes sortes,
+que l'on arrive à recueillir une centaine de mille francs pour une
+oeuvre pareille, si peu attrayante à première vue.
+
+L'hôpital de Pen-Bron, dans son état actuel, contient environ cent
+lits--cent lits d'enfant, quelques-uns à peine plus grands que des
+berceaux. Les salles toutes blanches ouvrent toujours des deux côtés
+sur la mer; comme si on était dans une maison flottante, on ne voit
+par les fenêtres que de grandes étendues marines, que de grands
+horizons changeants, avec des barques de pêche qui s'y promènent à la
+voile. Et la chapelle, très simple, avec sa voûte de chêne, ressemble
+à une chapelle de navire. Les petits malades nouveau-venus, qui ne
+peuvent pas encore sortir, au lieu de regarder de grands murs gris,
+comme dans les hôpitaux ordinaires, s'amusent, de leur place, à voir
+les bateaux passer et reçoivent jusque dans leur couchette le grand
+air vivifiant du large. Par contraste avec les pensionnaires plus
+anciens, ils ont, ceux-ci, un teint blême, une transparence de cire et
+de trop grands yeux cernés.
+
+Mais leur temps de stage dans les salles n'est généralement pas bien
+long; au plus vite, coûte que coûte, on les envoie dehors, au soleil,
+respirer la senteur salée des eaux. Il y a même pour eux des barques
+spéciales sur lesquelles on les couche, des espèces de lits flottants
+pour les mener sur la lagune. Par une fenêtre ouverte, on me montre
+là-bas leur pauvre petite escadre singulière qui s'éloigne de la rive,
+à la remorque d'un canot; trois de ces radeaux-lits sont occupés par
+des enfants pâles; dans le canot se tient l'aumônier qui les conduit,
+emportant un livre pour leur faire la lecture pendant les longues
+heures du mouillage quotidien.
+
+Parmi ceux qui ne peuvent sortir encore, il s'en trouve vraiment de
+bien étiolés, de bien blêmes, plus attristants à regarder que des
+enfants morts. Mais tous m'accueillent avec un gentil sourire; sans
+doute on le leur a recommandé; avant que je vienne, on a dû leur dire
+que j'étais quelqu'un de dévoué à leur cause; alors, dans leur
+imagination toujours en rêve, ils m'attribuent peut-être quelque
+bienfaisant pouvoir un peu magique. Et il me semble que leurs bons
+petits regards m'obligent davantage à faire pour leur hôpital tout mon
+possible. Çà et là, sur les lits, il y a des jouets. Oh! bien
+modestes: pour les petites filles, ce sont des poupées, des marottes
+plutôt, habillées en peignoir d'indienne. Ici, un petit garçon de
+quatre ou cinq ans--qui a les deux jambes dans des gouttières avec des
+poids attachés aux pieds pour empêcher ses os ramollis de se
+recoquiller--s'amuse à aligner sur son drap des soldats en carton,
+cadeau de la bonne soeur. Et puis mes yeux s'arrêtent charmés sur une
+délicieuse petite créature d'une douzaine d'années, blanche et rose,
+avec des traits affinés étrangement, qui ne joue à rien, mais qui
+paraît déjà rêver avec une mélancolie profonde, la tête sur son
+oreiller tout propre et tout blanc. Je demande quel est son mal, à
+cette petite si jolie. On me répond que c'est l'horrible mal de Pott,
+arrivé à son dernier degré, et qu'on a peur qu'il ne soit bien tard
+pour la guérir...
+
+Son regard, à elle, m'impressionne singulièrement; il est comme un
+appel, une supplication douloureuse, un cri de désespérance
+clairvoyante et sans borne.--D'ailleurs, aucune parole ni aucune larme
+n'égalent pour moi ces prières d'angoisse qui, à certains moments,
+jaillissent ainsi, muettes et brèves, des yeux des déshérités quels
+qu'ils soient--enfants malades, vieillards pauvres et abandonnés, ou
+même bêtes battues qui tremblent et qui souffrent... Oh! la pauvre
+petite! Et moi qui avais dit, en parlant de ces enfants de Pen-Bron,
+qu'il vaudrait mieux les laisser mourir! C'est d'une manière générale
+et vague que l'on dit de pareilles choses, _quand on n'a pas vu_; mais
+dès qu'il s'agit de passer à l'application individuelle, on sent tout
+de suite qu'on ne pourrait plus, que ce serait monstrueux. Et puis, de
+quel droit, lorsqu'il y a moyen de l'empêcher, laisserait-on repartir
+pour le mystérieux inconnu de la mort des petits yeux clairs,
+intelligents comme ceux-là, des petits yeux interrogateurs,
+suppliants--et qui viennent à peine de s'ouvrir sur la vie... Quand
+même l'idée de développer ces hôpitaux jusqu'à en faire une oeuvre de
+régénération nationale serait une chimère impossible, rien que pour
+ramener à la santé quelques petites créatures comme celles que je
+viens de voir, il vaudrait la peine cent fois de continuer,
+d'agrandir...
+
+Mais la chimère est très réalisable--avec de l'argent, par exemple, de
+l'argent, beaucoup d'argent. Derrière l'hôpital actuel, il y a cette
+interminable presqu'île de sable, qui court à perte de vue, comme un
+ruban jaunâtre entre les eaux bleues de la mer et les eaux encore plus
+bleues de la lagune salée. C'est là, dans cette exposition
+incomparable, que M. Pallu, le fondateur de Pen-Bron, rêve de
+prolonger sur des kilomètres de façade ses rangées de lits blancs,
+pour que des milliers de petits affaiblis viennent s'y faire, comme
+les marins, des poitrines bombées et des muscles durs.
+
+......................................................................
+
+Et surtout qu'on ne pense pas que j'ai prêté ma voix, par surprise, à
+une spéculation intéressée. Oh! non, qu'on ne se méprenne pas sur ce
+point. Celui qui a fondé Pen-Bron y a dépensé son argent en même temps
+que son énergie et sa volonté. Il y a là un conseil d'administration
+qui n'est pas rétribué; un conseil composé de gens d'élite qui,
+lorsqu'un déficit se produit dans la caisse, le comblent avec leur
+propre bourse. Il y a là des médecins qu'on ne paie pas et qui
+viennent tous les jours de Nantes par pur dévouement. Il y a là des
+soeurs de charité qui sont admirables, et voici un trait pour peindre
+la soeur supérieure: faute d'argent, on ne peut pas brûler les linges
+souillés qui ont bandé les plaies, on est obligé de les laver pour les
+faire resservir et, les femmes de peine refusant toutes cette
+effroyable besogne, cette soeur a dit simplement: «Moi, je les
+laverai.»--Et elle les a lavés, et elle les lave elle-même chaque jour
+pendant ses heures de repos.
+
+C'est toute une réunion de gens de coeur, liés par une foi commune
+dans leur oeuvre ébauchée, et soutenus, à travers les difficultés
+terribles, par les merveilleux résultats acquis. Ils ont fondé quelque
+espoir sur moi, sur ce que je pourrais dire pour les rendre un peu
+moins ignorés... et je tremble que leur espoir ne soit déçu, tant j'ai
+conscience, hélas! que leur oeuvre admirable est de celles qui, à
+première vue, n'attirent pas... L'argent leur manque, non seulement
+pour entreprendre leur grand projet rêvé, la régénération en masse des
+enfants de France, mais même pour faire face aux plus pressantes
+misères; chaque jour, faute de place, ils se voient obligés de fermer
+leur porte à des parents qui viennent supplier qu'on prenne leurs
+petits.
+
+Si ma voix pouvait être entendue! si je pouvais leur attirer quelques
+dons!... Ou si, au moins, à ceux qui ne se laisseront pas convaincre,
+je pouvais inspirer la curiosité d'aller, pendant leurs voyages de
+bains de mer, visiter Pen-Bron... je suis sûr que, quand ils auraient
+vu, ils seraient gagnés comme je l'ai été--et qu'ils donneraient.
+
+
+
+
+DANS LE PASSÉ MORT
+
+
+Le temps passé, tout l'antérieur amoncelé des durées, obsède mon
+imagination d'une manière presque constante.
+
+Et souvent j'ai eu ce désir,--le seul irréalisable d'une façon
+absolue, impossible même à Dieu,--de retourner, ne fût-ce que pour un
+instant furtif, en arrière, dans l'abîme des temps révolus, dans la
+fraîcheur matinale des autrefois plus ou moins lointains.
+
+Avec un peu d'attentive volonté, la demi-illusion d'un de ces retours
+peut me venir, à certaines heures particulières, quand par exemple je
+pénètre dans des lieux qui n'ont pas changé depuis des siècles, dans
+des habitations restées intactes,--où de vieux ossements, aujourd'hui
+éparpillés on ne sait plus dans quelle terre, vivaient, pensaient,
+souriaient. Je l'éprouve aussi en retrouvant par hasard de ces choses
+tout à fait fragiles, frêles, qui parfois se conservent
+miraculeusement, après que les êtres auxquels elles ont appartenu sont
+depuis longtemps retournés à la plus méconnaissable poussière.--Alors
+je revois assez bien, en esprit, des personnages disparus, vieux ou
+délicieusement jeunes. Mais jamais je n'arrive à me les représenter à
+la lumière du plein jour: le vague crépuscule dans lequel ils me
+réapparaissent d'ordinaire tient à la fois de l'extrême matin et de la
+nuit qui tombe, de l'aube étrangement fraîche et du suprême soir.
+
+Mes ancêtres les plus proches, ceux du commencement de ce siècle ou de
+la fin de l'autre, que les portraits m'ont appris à connaître de
+visage et de sourire, desquels on m'a dit les allures et les façons
+habituelles, dont certaines phrases entières m'ont même été
+rapportées,--et qui, d'ailleurs, vivaient d'une vie déjà si semblable
+à la nôtre au milieu d'objets connus,--je les revois parfaitement,
+ceux-là; mais toujours par des soirs de printemps, par de beaux
+crépuscules limpides embaumés de jasmin.
+
+Cette association, qui se fait malgré moi entre les soirées de mai,
+l'odeur de ces fleurs et le temps passé, je lui trouve beaucoup de
+charme. Je me l'explique d'ailleurs assez facilement. D'abord, le
+jasmin est une plante de mode ancienne; les vieux murs de notre maison
+familiale, dans l'île d'Oléron, en sont tapissés depuis deux ou trois
+siècles. Et puis surtout, un soir, dans mes commencements à moi,
+comme je revenais de la promenade, au crépuscule, grisé des senteurs
+de la campagne, du foin nouveau, de la belle verdure partout
+réapparue, je trouvai au fond de notre cour ma grand'mère et ma
+grand'tante Berthe, assises là à prendre le frais sur un banc, dans la
+pénombre, sous des branches retombantes dont on distinguait encore
+confusément les fleurs blanches (vieux jasmins toujours). Elles
+étaient en train de causer de deux de leurs soeurs, mortes
+accidentellement très jeunes,--vers 1820 à peu près,--qui, paraît-il,
+s'attardaient aussi dans cette cour, les soirs des printemps d'alors,
+à chanter des duos accompagnés de guitares... Alors, il me vint une
+impression subite de temps passé, la première vraiment vive depuis que
+j'étais au monde, saisissante, presque effrayante, avec tout un rappel
+de sensations qui semblaient ne plus bien m'appartenir à moi-même...
+
+On n'en avait encore jamais parlé devant moi, de ces deux jeunes filles
+mortes, et je m'approchai, frissonnant, l'imagination tendue, pour
+écouter avec une crainte avide ce qu'on dirait d'elles. Oh! ces duos
+qu'elles chantaient, ces voix d'autrefois qui vibraient à cette même
+place et par des soirs de mai pareils!... Poussière à présent, les
+lèvres, les gosiers, les cordes qui avaient donné, dans la même
+tranquillité fraîche des crépuscules, ces harmonies-là... Et très
+vieilles, près de mourir aussi, les deux aïeules qui, les dernières,
+s'en souvenaient.... J'écoutais, je questionnais timidement sur leurs
+aspects: «Comment étaient leurs figures, à qui ressemblaient-elles?...»
+Déjà se dressait devant ma route le sombre et révoltant mystère de
+l'anéantissement brutal des personnalités, de la continuation aveugle
+des familles et des races... Pendant tous ces printemps-là, le soir,
+sous ce berceau de jasmin, je songeai obstinément à ces deux jeunes
+filles, mes grand'tantes inconnues... Et l'association d'idées dont je
+parlais tout à l'heure fut faite dans mon esprit pour toujours.
+
+ *
+ * *
+
+Tout récemment, un soir de ce dernier mois de mai, à la fenêtre de mon
+cabinet de travail, je regardais la belle lumière s'éteindre peu à peu
+sur notre quartier tranquille, sur les maisons toujours connues
+d'alentour. Les hirondelles, les martinets, après des tournoiements et
+des cris de joie effrénée, intimidés maintenant par l'ombre, avaient
+fait silence tous en même temps, comme au signal d'un chef, s'étaient
+nichés un à un sous les tuiles, laissant libres les champs de l'air
+pour les rapides et à peine visibles chauves-souris. Un reste de
+splendeur rose planait au-dessus de nous, n'effleurant bientôt plus
+que le sommet des vieux toits, puis remontait toujours, et se perdait
+en haut dans le vide trop profond du ciel... La vraie nuit allait
+venir...
+
+Une senteur de jasmin m'arriva tout à coup des jardins du
+voisinage,--et alors je songeai au passé,--mais à ce passé qui nous
+précède à peine, à celui dont les acteurs ont encore forme sous la
+terre dévorante et encombrent les cimetières de leurs cercueils
+presque intacts: hommes qui portaient au cou la cravate à plusieurs
+tours de 1830, femmes qui se coiffaient en papillotes, pauvres débris
+qui ont été des grands-pères, des grand'mères tendrement pleurés--et
+que déjà l'on oublie... Sans doute, grâce à l'immobilité des petites
+villes de province, ce quartier placé sous mes yeux n'avait dû guère
+changer depuis l'époque antérieure qui maintenant préoccupait mon
+imagination. Restée la même aussi, cette vieille maison qui nous fait
+vis-à-vis et où jadis une de mes grand'mères habitait. Et l'obscurité
+aidant, je m'efforçai, avec toute ma volonté, de me figurer que les
+temps actuels n'avaient pas encore commencé d'être; que la date de ce
+jour était plus jeune de soixante ou quatre-vingts années.--Si la
+porte de cette maison d'en face allait s'ouvrir, pour donner passage à
+cette grand'mère à peine connue, qui apparaîtrait là, jeune encore et
+jolie, avec des manches à gigot et une étrange coiffure; si d'autres
+promeneuses aussi, dans des atours de la même époque, allaient peupler
+la rue de leurs ombres légères... Oh! quel charme, quel amusement
+mélancolique il y aurait à revoir, ne fût-ce qu'un seul instant, ce
+même quartier par un crépuscule de mai 1820 ou 1830; les jeunes
+filles d'alors, dans leurs costumes et leurs attitudes surannés,
+partant pour la promenade ou paraissant aux fenêtres pour prendre la
+fraîcheur du soir!...
+
+......................................................................
+
+Il s'ensuivit que, la nuit d'après, je vis en songe ce que je m'étais
+si intensément représenté à moi-même pendant cette rêverie-là: une
+tombée de nuit de mai, vers le premier quart de ce siècle prêt à
+finir. Dans les rues de ma ville natale, qui n'étaient guère changées
+mais où descendait une pénombre de soir assez sinistre, je me
+promenais, avec quelqu'un de ma génération... je ne sais trop qui, par
+exemple, un être invisible, pur esprit, comme en général mes
+compagnons de rêve,--ma nièce peut-être, ou bien Léo, en tout cas un
+personnage en communion habituelle d'idées avec moi et hanté à ma
+manière par l'obsession du passé. Et nous regardions de nos pleins
+yeux, pour ne rien perdre de cet instant, que nous savions rare,
+unique, instable, impossible à retenir, instant d'une époque si
+ensevelie, qui revivait par quelque artifice magique.--On sentait très
+bien du reste qu'on ne pouvait compter sur la fixité de ces choses;
+parfois les images s'éteignaient brusquement, pour une demi-seconde,
+réapparaissaient, puis s'éteignaient encore; c'était comme une pâle
+fantasmagorie clignotante, qu'un effort de volonté, très pénible à
+soutenir, aurait réussi à faire jouer à travers des couches trop
+épaisses d'ombre morte.--Nous pressions le pas, un peu affolés, pour
+voir, voir le plus possible, avant le coup de baguette qui
+replongerait tout dans la grande nuit définitive; il nous tardait
+d'arriver jusqu'à notre quartier, dans l'espoir d'y rencontrer quelque
+personne de la famille, quelque aïeul que nous pourrions
+reconnaître,--ou, qui sait, peut-être maman et tante Claire, encore
+très petites filles, qu'on ramènerait de la promenade du soir, de la
+cueillette des fleurs de mai... Les passants se hâtaient aussi de
+rentrer, de disparaître, dans les maisons dont ils fermaient vite les
+portes,--comme des ombres déshabituées d'errer en pleine rue, un peu
+inquiètes de se retrouver en vie. Les femmes avaient des manches à
+gigot, des peignes à la girafe, des chapeaux si surannés que, malgré
+notre saisissement et notre vague effroi, il nous arrivait de
+sourire... Un vent triste, au coin des rues surtout, agitait, dans le
+crépuscule confus, les jupes, les petits châles, les écharpes un peu
+comiques des promeneuses, leur donnant l'air encore plus fantôme.
+Mais, malgré ce vent-là et malgré cette pénombre funèbre, c'était bien
+le printemps: les tilleuls étaient en fleurs, et, sur les vieux murs,
+des jasmins embaumaient... Bien près de nous, passa un couple encore
+tout jeune, deux amoureux tendrement appuyés au bras l'un de l'autre,
+et je ne sais quoi de déjà connu dans leurs figures nous fit les
+dévisager avec plus d'attention: «Oh! dit ma nièce, d'un ton moitié
+attendri, moitié moqueur sans méchanceté... les vieux Dougas!»
+(C'était devenu définitivement ma nièce, cette personne, imprécise au
+début, qui m'accompagnait; je la voyais même à présent d'une façon
+assez nette, cheminant à mes côtés, très vite elle aussi, courant
+presque.)
+
+Les vieux Dougas, en effet! c'était la ressemblance que je cherchais
+moi-même. Et nous étions tout émus, non pas précisément à cause d'eux,
+mais du fait seul d'avoir enfin réussi à reconnaître quelqu'un dans ce
+peuple de spectres furtifs. Cela donnait tout à coup un charme de plus
+frappante vérité à cette replongée dans le temps et cela jetait sur
+cette revue de choses effacées une mélancolie encore plus indicible...
+
+Ces vieux Dougas, les personnages certes auxquels nous pensions le
+moins, sous quel aspect inattendu ils venaient de passer près de
+nous!... Deux pauvres êtres grotesques, connus de vue autrefois dans
+le quartier, déjà caducs et perclus quand nous étions encore enfants,
+de ces vieillards qui font aux jeunes l'effet d'avoir toujours été
+ainsi... Et c'étaient vraiment eux qui trottaient de ce pas alerte, à
+ce petit vent du soir, avec ces airs de tourtereaux. Elle, absolument
+jeune, tête penchée, cheveux très noirs, arrangés assez coquettement
+sous un grand chapeau de son temps. Pas plus ridicules que d'autres,
+mon Dieu, pas plus laids, transfigurés par la seule magie de la
+jeunesse, ayant l'air de jouir autant que n'importe qui des heures
+fugitives du printemps et de l'amour... Et, de les voir amoureux et
+jeunes, eux aussi, ces vieux Dougas, cela me donnait une compréhension
+encore plus désolée de la fragilité de ces deux choses, amour et
+jeunesse,--les seules qui vaillent la peine que l'on vive...
+
+ *
+ * *
+
+Une autre impression très poignante de temps passé m'est venue tout
+dernièrement, en pays corse.
+
+A Ajaccio, où j'arrivais à peine et pour la première fois, des amis
+m'avaient mené voir la maison où naquit Napoléon Ier.--C'était au
+printemps, toujours,--un printemps plus chaud que le nôtre, lourd sous
+un ciel couvert, avec des senteurs d'orangers et de je ne sais quelles
+autres plantes presque africaines.--Par avance, je ne m'en souciais
+guère de cette maison, comme du reste de tous les lieux très cotés
+dans les guides et où chacun se croit obligé de courir; ça ne me
+disait rien, et je n'en attendais aucune émotion.
+
+Le quartier cependant me plut assez dès l'abord; on sentait que, dans
+le voisinage immédiat, rien n'avait dû beaucoup changer, depuis
+l'enfance de cet homme qui a tant bouleversé le monde.
+
+La maison surtout était intacte et, dès l'entrée, l'heure du soir et
+le silence aidant, le passé commença de sortir pour moi des ténèbres
+d'en-dessous--évoqué comme toujours par les détails les plus infimes:
+l'usure des marches de l'escalier, le badigeon fané des murailles, le
+vieux râcloir en fer placé sur le seuil, pour les pieds crottés du
+XVIIIe siècle...--Le passé commença de s'agiter d'une vie spectrale,
+dans ma tête attentive...
+
+D'abord la cour, la toute petite cour triste et sans verdure, entourée
+de hautes maisons très anciennes... Je vis jouer là-dedans, en
+costume d'autrefois, l'enfant singulier qui devint l'empereur...
+
+Les appartements, où je pénétrai au crépuscule, ne s'éclairaient qu'à
+travers des jalousies partout fermées, comme pour plus de mystère. Les
+choses avaient un air d'élégance, un parfum de bon ton dans cette
+grande demeure; évidemment, en tenant compte de l'époque, les maîtres
+de céans avaient dû être des gens fort bien. Et puis le sceau du passé
+était imprimé si fortement partout! L'odeur de poussière, le
+délabrement extrême de ces meubles Louis XV ou Louis XVI, mangés par
+les mites et la vermoulure, donnaient si facilement l'illusion d'un
+abandon absolu, d'une longue immobilité de sépulcre, comme si personne
+n'eût pénétré là, depuis tantôt cent ans que les hôtes historiques en
+étaient sortis. Dans la salle à manger, donnant sur la petite rue
+presque déserte, il y avait au milieu leur table encore dressée, avec
+de bizarres chaises de forme antique rangées autour,--et peu à peu
+j'arrivai à me représenter, par une soirée de printemps effroyablement
+pareille à celle-ci, avec les mêmes bruits d'oiseaux sur les toits et
+les mêmes senteurs dans l'air, un de leurs soupers de famille; ils
+ressuscitaient tous à mes yeux maintenant, dans la pénombre favorable
+aux morts, avec leurs costumes et leurs visages; la pâle madame
+Loetitia, assise au milieu de ses enfants un peu étranges, dont
+l'avenir énigmatique préoccupait déjà son esprit grave... C'est si
+près de nous, leur époque, quand on y songe; nous sommes encore si
+voisins les uns des autres, dans la suite profonde et sans
+commencement des durées...
+
+Puis, de cette mère d'empereur, ma pensée se reporta sur la mienne, à
+moi l'obscur, et--sans qu'il me soit possible d'expliquer en aucune
+façon ce sentiment-là--j'éprouvai une tristesse subite, quelque chose
+comme un vertige d'abîme, à me dire que ce souper des Bonaparte, revu
+tout à coup si nettement, se passait plus d'un demi-siècle avant qu'il
+fût question dans ce monde de ma mère à moi; de ma mère qui est
+toujours ce que j'ai de plus précieux et de plus stable, qui est
+toujours celle contre qui je me serre, avec un reste de confiance
+tendre de petit enfant, quand la terreur me prend, plus sombre, de la
+destruction et du vide.
+
+Je ne sais comment exprimer cela, mais j'aimerais mieux pouvoir me
+figurer que ses commencements à elle remontent plus haut que tout, que
+sa foi douce, qui me rassure encore, a des origines un peu lointaines
+dans le passé;--de même que j'ai l'inconséquence de presque espérer
+pour son âme, au delà de la mort, un prolongement sans fin. Non,
+songer à un temps déjà si semblable au nôtre et où cependant elle
+n'avait pas même commencé d'exister, cela me déroute; je crois que
+cela me donne une perception nouvelle, plus décevante encore, du rien
+que nous sommes tous deux dans le tourbillonnement immense des êtres
+et dans l'infinité des temps.
+
+ *
+ * *
+
+L'attention est vite distraite, par fatigue, dès qu'elle a été un peu
+trop tendue sur un sujet donné. Je continuai maintenant ma visite à la
+maison de l'empereur en pensant à autre chose, à n'importe quoi, sans
+m'y intéresser plus.
+
+Je regardai pourtant encore sa modeste chambre à lui, sa chambre de
+jeune homme, où, dit-on, il coucha pour la dernière fois à son retour
+d'Égypte. Elle était assez saisissante d'aspect, avec tous ses menus
+détails respectés. Dans notre vieille maison de l'île d'Oléron, je me
+souviens d'en avoir connu une pareille, habitée jadis par une
+arrière-grand'tante huguenote qui avait été presque sa contemporaine.
+
+ *
+ * *
+
+Mais, pour moi, l'âme et l'épouvante du lieu, c'est, dans la chambre
+de madame Loetitia, un pâle portrait d'elle-même, placé à contre-jour,
+que je n'avais pas remarqué d'abord et qui, à l'instant du départ,
+m'arrête pour m'effrayer au passage. Dans un ovale dédoré, sous une
+vitre moisie, un pastel incolore, une tête blême sur fond noir. Elle
+lui ressemble à lui; elle a les mêmes yeux impératifs et les mêmes
+cheveux plats en mèches collées; son expression, d'une intensité
+surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant;
+elle paraît comme en proie à l'angoisse de ne plus être... La figure,
+on ne comprend pas pourquoi, n'est pas restée au milieu du cadre,--et
+l'on dirait d'une morte, effarée de se trouver dans la nuit, qui
+aurait mis furtivement la tête au trou obscur de cet ovale pour
+essayer de regarder, à travers la brume du verre terni, ce que font
+les vivants--et ce qu'est devenue la gloire de son fils... Pauvre
+femme! à côté de son portrait, sur la commode de sa vieille chambre
+mangée aux vers, il y a sous globe, une «crèche de Bethléem» à
+personnages en ivoire, qui semble un jouet d'enfant; c'est son fils,
+paraît-il, qui lui avait rapporté ce cadeau d'un de ses voyages... Ce
+serait si curieux à connaître, leur manière d'être ensemble, le degré
+de tendresse qu'ils pouvaient avoir l'un pour l'autre, lui affolé de
+gloire, elle toujours inquiète, sévère, attristée, clairvoyante...
+
+Pauvre femme! Elle est bien dans la nuit, en effet, et le grand éclat
+mourant de l'empereur suffit à peine à maintenir son nom dans quelques
+mémoires humaines.--Ainsi, cet homme a eu beau s'immortaliser autant
+que les vieux héros légendaires, en moins d'un siècle sa mère est
+oubliée; pour la sauver du néant, il reste à peine deux ou trois
+portraits à l'abandon, comme celui-ci qui déjà s'efface. Alors, les
+nôtres,--nos mères à nous les ignorés,--qui s'en souviendra? Qui
+conservera leur image chérie quand nous n'y serons plus?...
+
+En face de ce pastel, à un angle opposé de cette même chambre, une
+autre petite chose triste attire encore mes yeux, malgré l'obscurité
+crépusculaire qui tombe: c'est, dans un simple cadre de bois, une
+photographie jaunie accrochée au mur. Elle représente, tout enfant et
+en pantalon court, ce très jeune prince impérial qui fut tué en
+Afrique il y a une douzaine d'années. Une fantaisie singulière, assez
+touchante, de l'ex-impératrice Eugénie a placé là ce souvenir de son
+fils, dernier des Napoléon, dans la chambre même où était né l'autre,
+le grand qui remua le monde...
+
+Je songe à ce qu'il y aura de frappant et d'étrange, dans un siècle ou
+deux, pour quelques-uns de nos arrière-fils, à passer en revue des
+photographies d'ancêtres ou d'enfants morts. Si expressifs qu'ils
+soient, ces portraits, gravés ou peints, que nos ascendants nous ont
+légués, ne peuvent produire sur nous rien de pareil comme impression.
+Mais les photographies, qui sont des reflets émanés des êtres, qui
+fixent jusqu'à des attitudes fugitives, des gestes, des expressions
+instantanées, comme ce sera curieux et presque effrayant à revoir,
+pour les générations qui vont suivre, quand nous serons retombés,
+nous, dans le passé mort...
+
+
+
+
+VEUVES DE PÊCHEURS
+
+
+ A l'une des dernières saisons de pêche, deux navires de Paimpol,
+ la _Petite-Jeanne_ et la _Catherine_, se perdirent corps et
+ biens dans la mer d'Islande. Il y eut du même coup trente veuves
+ et quatre-vingts orphelins de plus sur la côte bretonne.
+
+ M. Pierre Loti fit alors appel à la charité publique. Une
+ souscription, ouverte aussitôt, rapporta une trentaine de mille
+ francs qui furent distribués aux familles en deuil.
+
+ C'est le compte rendu de cette distribution que l'on va lire.
+
+ (NOTE DE L'ÉDITEUR.)
+
+A Paimpol, un matin de septembre, par temps de Bretagne sombre et
+pluvieux...
+
+J'ai éprouvé une première émotion assez poignante quand, à l'heure
+convenue, je suis entré dans la maison du commissaire de la marine où
+l'on avait rassemblé les familles des pêcheurs disparus. Le corridor,
+le vestibule étaient encombrés de veuves, de vieilles mères, de femmes
+en deuil: des robes noires, des coiffes blanches sous lesquelles
+coulaient des larmes. Silencieuses toutes, tassées là à cause de la
+pluie qui tombait dehors, elles m'attendaient.
+
+Dans le bureau du commissaire étaient réunis, sur sa convocation, les
+maires de Ploubazlanec, de Plouëzec et de Kerity (les trois communes
+les plus éprouvées). Ils venaient pour assister comme témoins à la
+distribution et pour donner des renseignements sur la moralité des
+veuves à qui des sommes relativement considérables allaient être
+données; j'avais craint que, sur le grand nombre, il s'en trouvât de
+peu sûres, de trop dépensières, en ce pays où sévit l'alcool; mais je
+m'étais bien trompé. Oh! les pauvres femmes, l'assertion des maires,
+favorable à chacune, était presque inutile tant elles avaient la mine
+honnête. Et si propres toutes, si soignées, si décemment mises, avec
+leur humble toilette noire et leur coiffe repassée de frais.
+
+Nous avons commencé par les veuves des marins de la _Petite-Jeanne_.
+
+Elles répondaient l'une après l'autre à l'appel de leur nom et
+venaient chercher leur argent, les unes avec des sanglots, les autres
+avec des larmes tranquilles: ou bien seulement avec un petit salut
+triste, embarrassé, à notre adresse. Quand elles se retiraient, en
+remerciant tout le monde, les maires avaient la bonté de leur dire, me
+montrant à elles: «C'est à celui-là, c'est à _Nostre Loti_ (en
+français _Monsieur Loti_) qu'il faut faire vos remerciements.» Alors
+quelques-unes avançaient une main pour toucher la mienne; toutes
+m'adressaient un regard inoubliable de reconnaissance.
+
+Il s'en trouvait parmi elles qui n'avaient jamais vu de billet de mille
+francs et qui retournaient cette petite image bleue dans leurs doigts
+avec des airs presque effarés. En breton, on leur expliquait la valeur
+de ce papier. «Il faudra être économe, disait le maire, et réserver cela
+pour vos enfants.» Elles répondaient: «Je le placerai, mon bon
+monsieur,» ou bien: «J'achèterai un bout de champ,--j'achèterai des
+moutons--j'achèterai une vache...» Et elles s'en allaient en pleurant.
+
+ *
+ * *
+
+L'appel lugubre une fois terminé pour les veuves de la _Petite-Jeanne_,
+un incident assez déchirant s'est produit quand nous avons commencé pour
+la _Catherine_.
+
+Cette _Catherine_, vous savez, a eu un sort mystérieux, comme celui
+que j'ai conté jadis de la _Léopoldine_; personne ne l'a jamais
+rencontrée en Islande, elle a dû sombrer avant d'y arriver; on n'a
+rien vu, on ne sait rien de ce naufrage. Mais il y a six mois qu'on
+est sans nouvelles, et cela suffit pour affirmer qu'elle est
+perdue.--Cependant, quelques veuves, paraît-il, espéraient encore,
+contre toute vraisemblance, et je ne m'en doutais pas.
+
+La veille, sur l'avis de l'armateur, nous avions décidé, M. le
+commissaire de l'inscription maritime et moi, que, faute de preuves,
+on attendrait encore quelques semaines pour distribuer l'argent à ces
+familles de la _Catherine_. Les veuves avaient donc été prévenues
+qu'on les appellerait ce matin pour les informer seulement des sommes
+à elles destinées, et qu'elles ne les toucheraient qu'au 1er octobre,
+si aucune nouvelle heureuse n'arrivait d'ici là sur le sort du
+navire. Mais M. de Nouël, maire de Ploubazlanec, étant venu nous
+déclarer, pendant la séance, que des pêcheurs de sa commune, rentrés
+hier d'Islande, avaient rencontré une épave non douteuse de cette
+_Catherine_, nos hésitations naturellement étaient tombées; il n'y
+avait plus à balancer, nous pouvions payer de suite.
+
+Les premières veuves appelées--deux toutes jeunes femmes qui se sont
+présentées ensemble--pensaient être seulement informées du chiffre de
+leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme
+leurs soeurs de la _Petite-Jeanne_, elles se sont regardées l'une
+l'autre avec des yeux interrogateurs; en même temps, une affreuse
+angoisse contractait leur figure--et c'est devenu alors une explosion
+inattendue de sanglots qui s'est propagée jusque dans le vestibule où
+les autres étaient. Les malheureuses, elles ne désespéraient pas
+encore tout à fait; elles avaient déjà pris le deuil, pourtant, mais
+elles persistaient à attendre, obstinément,--et à présent qu'on leur
+mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout était plus
+fini, plus irrévocable; que c'était la vie de leur mari qu'on leur
+payait là. Je leur avais porté sans le vouloir, par étourderie, un
+coup cruel.
+
+ *
+ * *
+
+Quand toutes celles de la _Catherine_ furent parties, une dizaine de
+pauvres robes noires, qui avaient été convoquées aussi, attendaient
+encore à la porte... Ici, je suis forcé d'avouer que j'ai outrepassé
+mes droits. Mais, comme il eût été difficile de ne pas le faire! Et
+qui pourra m'en vouloir?
+
+Depuis la veille, à l'hôtel où j'étais descendu, des femmes en deuil
+venaient me demander, et me disaient humblement, sans récrimination,
+sans jalousie: «Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette année;
+il est tombé à la mer--ou il a été enlevé de son navire par une
+lame--et j'ai des petits enfants.» Il fallait leur répondre: «J'en
+suis bien fâché, mais vous n'êtes point de la _Petite-Jeanne_ ni de la
+_Catherine_; or, je n'ai de secours que pour celles-là; vous, je ne
+vous connais pas.»
+
+A la fin, j'ai trouvé cette inégalité inique et révoltante. J'en
+demande pardon aux souscripteurs, mais, après m'y être refusé d'abord,
+j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la répartition; je me suis
+décidé à donner une part d'aumône--une part moindre, il est vrai--aux
+autres femmes de la région de Paimpol _dont les maris se sont perdus
+en mer dans le courant de cette année_, et j'ai prié M. le commissaire
+de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma décision, de
+vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqué du partage.
+
+ *
+ * *
+
+Hélas! en ce pays d'_Islandais_, il reste bien des veuves encore
+auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'année dernière,
+des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une
+grande indigence et chargées de petits enfants bien jeunes. Pour
+elles, j'ai été obligé de paraître sourd; il a fallu se borner,
+s'arrêter.
+
+Il m'a été pénible de ne pouvoir rien pour ces misères plus anciennes;
+j'ai souffert surtout de pressentir ma complète impuissance à soulager
+les misères futures, imminentes, celles qui vont infailliblement
+résulter des prochaines saisons de pêche--(car je n'oserai plus
+maintenant adresser un nouvel appel à mes amis inconnus).
+
+C'est alors que j'ai mieux compris l'espèce de protestation courtoise
+que m'avaient envoyée les armateurs de Paimpol dès le début de la
+souscription; ils s'étaient effrayés presque de voir l'argent arriver
+si vite aux veuves de la _Petite-Jeanne_, quand d'autres femmes du
+même pays, demeurant porte à porte avec elles, ayant eu le même
+malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur détresse
+profonde. Ils m'avaient prié instamment de demander aux donateurs la
+permission de verser ces fonds à la _Société de Courcy_--et j'avais
+été sur le point de le faire...
+
+Mais voilà, si je l'avais fait, j'aurais arrêté net l'élan de charité
+qui se produisait d'une manière si spontanée. Nous sommes ainsi, tous:
+il faut des infortunes spéciales et mises d'une certaine façon sous
+nos yeux, pour nous ouvrir le coeur. Les sociétés de secours,
+organisées dans un but général, nous parlent bien moins, ne nous
+touchent presque pas. Donc, j'ai _laissé courir_, comme nous disons en
+marine.
+
+A présent, et pour l'avenir, je suis tout dévoué à cette _Société de
+Courcy_, dont j'ignorais même l'existence il y a seulement deux mois;
+si je puis contribuer à la faire un peu connaître, j'en serai bien
+heureux.
+
+Il s'est trouvé un homme de coeur--M. de Courcy[2]--qui s'est dévoué
+tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans,
+il a réuni et placé environ huit cent mille francs comme fonds de
+secours pour les familles de tous les matelots naufragés de France. Il
+n'y a pas un village de pêcheurs où son nom ne soit connu et béni.
+
+ 2. Le siège de la _Société de secours aux familles des
+ naufragés_, fondée par M. de Courcy, est à Paris, 87, rue de
+ Richelieu.
+
+Les secours que la société envoie ont, sur ceux qui proviennent
+d'initiatives particulières, cette supériorité très grande _d'être
+toujours égaux pour des infortunes égales_, de n'exciter aucun
+sentiment de jalousie entre les familles que le malheur a frappées.
+
+Mais ces secours sont malheureusement bien inférieurs à ceux que j'ai
+été assez heureux pour apporter aujourd'hui à Paimpol: ils sont très
+insuffisants parfois--car l'action de la société s'étend sans
+distinction sur toutes nos côtes, depuis la Méditerranée jusqu'à la
+Manche, et ils sont nombreux, hélas! les marins qui disparaissent tous
+les ans. Il faudrait encore à M. de Courcy beaucoup de legs, beaucoup
+de dons, et je voudrais savoir parler de son oeuvre excellente avec
+des mots assez touchants pour lui en attirer quelques-uns.
+
+ *
+ * *
+
+Grâce aux renseignements recueillis avec tant de soin par M. le
+commissaire de la marine, nous avons pu calculer les parts, d'une
+façon assez équitable, en tenant compte des sommes déjà données par M.
+de Courcy et en tenant compte surtout de la quantité d'enfants dans
+chaque famille (y compris les bébés attendus, qui étaient nombreux).
+
+J'ai cru devoir secourir aussi les parents âgés, qui avaient perdu
+leur soutien dans la personne d'un fils.
+
+ *
+ * *
+
+Sur l'état que nous avions préparé, celles qui savaient un peu écrire
+émargeaient en face de leur nom. Pour les autres qui ne savaient pas
+(les plus nombreuses), les maires présents signaient comme témoins.
+
+ *
+ * *
+
+A Pors-Even et à Ploubazlanec, où je suis allé le soir, après la
+distribution terminée, pour voir des amis pêcheurs qui habitent par
+là-bas, j'ai reçu bien des poignées de main, des remerciements, des
+bénédictions. Je voudrais pouvoir envoyer aux souscripteurs un peu de
+tout cela, qui était si franc, si rude et si bon.
+
+ *
+ * *
+
+Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le
+coupé de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'était fini.
+
+Vers deux heures, nous devions traverser Plouëzec--la commune la plus
+frappée--celle des marins de la _Petite-Jeanne_.
+
+D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses
+arbres, sa chapelle et sa flèche grise,--songeant à tout ce qu'il y
+avait eu là de deuil et de misère.
+
+En approchant davantage, je m'étonnai de voir beaucoup de monde
+stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire,
+mais c'étaient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes
+surtout et des enfants.
+
+--Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami
+Islandais, qui voyageait à côté de moi dans cette voiture.
+
+C'était pour moi en effet; je le compris bientôt. On avait su l'heure
+à laquelle je passerais et on voulait me voir.
+
+Quand le courrier se fut arrêté devant le bureau de la poste, le maire
+s'avança, élevant à deux mains une petite fille de six à sept ans qui
+avait affaire à moi,--une très belle petite fille avec de grands yeux
+noirs et des cheveux qui semblaient être en soie jaune paille. Elle
+avait à m'offrir un beau bouquet et à me dire ce compliment (dans
+lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): «Je vous
+remercie, parce que vous avez empêché les petits enfants de Plouëzec
+d'avoir faim.»
+
+Ils étaient tous alignés des deux côtés de la route, ces «petits
+enfants de Plouëzec»; et au premier rang après eux, je reconnaissais
+les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me
+regardant. Derrière elles, à peu près tout le monde du village et
+quelques étrangers aussi,--baigneurs, sans doute, ou touristes.
+
+Ce n'était pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'était
+beaucoup mieux et plus que cela; c'étaient quelques groupes, composés
+surtout de pauvres gens, émus, recueillis, immobiles, qui me
+regardaient sans rien dire.
+
+Le courrier se remit en marche et je saluai de la tête tout le long de
+la rue, en m'efforçant de conserver ma figure ordinaire,--car un homme
+est très ridicule quand il pleure...
+
+ *
+ * *
+
+J'ai déjà remercié, au nom de ces veuves et de ces orphelins, les
+souscripteurs qui ont répondu à mon appel. J'ai à les remercier aussi
+pour moi-même, à cause de ce moment d'émotion très douce que je leur
+dois.
+
+
+
+
+TANTE CLAIRE NOUS QUITTE
+
+
+ Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi.
+ (V. HUGO.--_Les Contemplations._)
+
+_Dimanche 31 novembre 1890._--Hier au soir, le pas douloureux a été
+franchi; la minute précise où l'on comprend tout à coup que la mort
+arrive, a été passée.
+
+Ceux qui ont eu des deuils le connaissent sans doute tous, cet
+entretien décisif avec le médecin, sur qui on fixe des yeux sombres
+presque et irrités tandis qu'il parle. Ses réponses, d'abord
+obstinément quelconques, puis de plus en plus désolantes à mesure
+qu'on le presse, font leur chemin peu à peu, vous enveloppant de
+couches de froid successives qui pénètrent toujours plus
+avant--jusqu'au moment où l'on baisse la tête, ayant tout à fait
+entendu... On a envie de lui demander grâce comme si cela dépendait de
+lui, et en même temps on lui en veut de ne rien pouvoir...
+
+Alors elle va mourir tante Claire...
+
+Et, quand on sait, un certain temps est nécessaire encore pour
+envisager tous les aspects de ce qui va arriver, même pour se rendre
+compte de ce qu'il y a d'effroyablement _définitif_ dans la mort...
+
+La première nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli
+momentané qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se
+réveiller en retrouvant plus assise que jamais la même pensée noire...
+
+Donc, c'est fini, tante Claire va mourir...
+
+ *
+ * *
+
+_Lundi 1er décembre._--Jour de grande gelée. Un triste soleil d'hiver
+éclaire blanc dans un ciel bleu pâle plus sinistre que ne serait un
+ciel gris.
+
+Journée passée à attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa
+chambre elle est couchée sur un lit bas, où on ne l'avait posée que
+pour un instant et où elle a demandé qu'on la laissât sans la déranger
+plus.
+
+C'est bien toujours sa chambre d'autrefois où j'aimais tant à me tenir
+des journées entières quand j'étais enfant; beaucoup de mes premiers
+petits rêves étranges, sur le grand univers inconnu, y sont restés
+accrochés un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles
+anciennes des murs,--et surtout enchevêtrés aux dessins nuageux du
+marbre de la cheminée, que je regardais de près les soirs d'hiver, y
+découvrant toutes sortes de formes de bêtes ou de choses, quand
+l'heure du crépuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien
+changé, à cette cheminée où jadis tante Claire plaçait pour moi
+l'_Ours aux pralines_--et je revois toujours à leurs mêmes places la
+table sur laquelle elle m'aidait à faire mes pensums, la grande
+commode que j'encombrais si bien de mon théâtre de _Peau d'Ane_, de
+mes fantastiques décors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute
+mon enfance, anxieuse ou enchantée, tous mes commencements, inquiets
+ou éblouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec déjà une
+sorte de mélancolie d'outre-tombe, dans cette chambre où j'ai été tant
+choyé, consolé, gâté, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout.
+Oh! le néant là, tout près, qui nous appelle et où nous serons
+demain...
+
+ *
+ * *
+
+Il n'y a plus rien à faire et nous restons assis auprès de son lit.
+
+Pendant ces heures de lourde attente, où l'esprit quelquefois s'endort
+et oublie, où il ne semble plus que cette pauvre tête blême et déjà
+presque sans pensée, qui est là, soit bien réellement celle de tante
+Claire, la bonne vieille tante si aimée,--mes yeux regardent par
+hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu
+fanés, fut brodé jadis par elle,--en surprise, je me souviens, pour un
+premier de l'an, à l'époque où cette approche des étrennes me
+transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente
+ans... Oh! le temps jeune que c'était!... oh! y revenir rien que pour
+une heure, rebrousser chemin à travers les durées accomplies, ou
+seulement s'arrêter un peu, ou seulement ne pas courir si vite à la
+mort...
+
+Rien à faire. Nous nous tenons là près d'elle, et de temps à autre les
+petits nouveau-venus de la famille--les tout-petits qui vieilliront si
+vite--arrivent aussi, menés par la main ou au cou de leurs bonnes, un
+peu effarés sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux
+anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront même à peine, eux, de
+celle qui s'en va.--Dehors, il gèle à pierre fendre sous ce pâle
+soleil hyperboréal.--Et ma bien-aimée vieille mère, constamment dans
+le même fauteuil bien en face de sa soeur mourante, regarde tout le
+temps ce pauvre visage qui se décompose et s'anéantit, veut voir
+obstinément jusqu'à la fin cette compagne de toute sa vie qui, la
+première, s'en retourne à la terre. Et je l'entends dire tout bas,
+avec un accent de douce et sublime pitié: «Comme c'est long!»--Cette
+chose qu'elle ne nomme pas et que nous connaîtrons tous, c'est
+l'agonie. Elle trouve que, pour sa soeur, c'est bien long, que rien ne
+lui est épargné. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un
+ailleurs radieux et très sûr; elle en parle avec sa foi tranquille que
+je vénère, qui est la seule chose au monde me donnant à certaines
+heures une espérance irraisonnée encore un peu douce.
+
+ *
+ * *
+
+Toujours ce froid, si inusité dans nos pays qui, à la tristesse de
+cette attente de mort, ajoute une impression générale sinistre, comme
+celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre.
+
+Vers trois heures du soir, dans la maison glacée, j'étais à errer,
+sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit
+distrait pour un moment; j'avais presque _oublié_, comme il arrive
+quand les attentes même les plus anxieuses se prolongent trop. Et
+j'étais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'où l'on
+apercevait au loin la campagne à travers les vitres tachetées de
+brouillard glacé, la campagne unie et morne sous un soleil rose de
+soir d'hiver...
+
+Sur l'appui d'une des fenêtres, à l'extérieur, mes yeux rencontrèrent
+deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille cassée
+qu'une ficelle retenait à un clou... Et tout à coup je me rappelai
+avec un déchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'était
+encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant à
+passer en même temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me
+montrant cela: «Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais
+faire.» Je ne sais pourquoi, dans la première minute, je m'étais
+senti attristé; cette idée de faire des boutures, quand il était bien
+plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un
+enfantillage sénile. Mais ensuite ma pensée s'était reportée avec un
+attendrissement très doux vers le temps passé, vers le temps où nous
+étions pauvres et où l'activité, l'ordre, l'économie de maman et de
+tante Claire, suffisaient à donner encore bon aspect à notre chère
+maison; en ce temps-là, comme toujours du reste, c'était tante Claire
+qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle
+faisait elle-même des boutures, des écussons, des semis au printemps,
+et trouvait le moyen, avec une dépense presque nulle, de rendre notre
+cour fleurie et délicieuse.--C'est une chose vraiment exquise que
+d'avoir été pauvre; je bénis cette pauvreté inattendue, qui nous
+arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et
+nous dura près de dix années; elle a resserré nos liens, elle m'a
+fait adorer davantage les deux chères gardiennes de mon foyer; elle a
+donné du prix à mille souvenirs; elle a beaucoup jeté de charme sur ma
+vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que
+je lui dois. Certainement il manque quelque chose à ceux qui n'ont
+jamais été pauvres; un côté attachant de ce monde leur reste inconnu.
+
+Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles
+sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas;
+qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semées
+jadis ou greffées par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutumé ne
+me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout à coup; j'en aurais un
+surcroît de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer
+toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y
+veiller avec plus de soin que jamais...
+
+Et je regarde de plus près, à travers les vitres, ces deux brins de
+laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont déjà gelés et
+la glace a fait fendre la bouteille où ils trempaient; personne ne la
+plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernière bouture laissée
+par tante Claire, et cela me déchire cruellement de la regarder, et
+les sanglots tout à coup me viennent, les premiers depuis que je sais
+qu'elle va mourir...
+
+Puis, j'ouvre la fenêtre, je ramasse pieusement la bouture gelée, les
+débris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le
+tout dans une boîte, écrivant, sur le couvercle, ce que cela a été,
+avec la date funèbre.--Qui sait entre quelles mains tombera cette
+petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourné à la
+terre!... Toujours cette dérision lamentable: aimer de tout son coeur
+des êtres et des choses que chaque journée, chaque heure travaille à
+user, à décrépir, à emporter par morceaux;--et, après avoir lutté,
+lutté avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va,
+passer à son tour.
+
+Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnaît, répond
+aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, égale, sans
+inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est déjà à moitié dans
+l'abîme...
+
+Je suis de garde à la caserne des matelots, où il me faut rentrer pour
+la nuit. Léo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et
+glacées, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement
+ces deux petites phrases si naïves en elles-mêmes, banales à force
+d'être simples, mais qui expriment précisément le genre de regret de
+mon passé lointain qu'en ce moment même j'éprouvais, qui sonnent le
+glas funèbre de toute l'époque matinale de ma vie: «Elle ne fera plus
+vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne
+travaillera plus à votre théâtre de _Peau d'Ane_...»
+
+ *
+ * *
+
+Nuit de garde passée sans sommeil dans cette caserne. Au dehors,
+grande gelée toujours, le froid persistant sous le ciel net et
+desséché. Dès que se lève le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des
+nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est
+changé; tante Claire est encore là.
+
+A la caserne, où je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui
+s'opère, ajoutant sa toute petite tristesse à la grande. Par suite
+d'un ordre du ministre réduisant encore notre division, on
+désapproprie des locaux où les marins habitaient depuis Louis XIV,
+entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir
+pris mes premières leçons d'armes, pour m'y être, pendant des années,
+rompu à tous les sports des matelots. Pêle-mêle, dehors, sur le sol
+gelé, sont jetés les masques, les paquets de fleurets, les bâtons et
+les gants de boxe, les vieux écussons et les vieux trophées. Et c'est
+encore presque un peu de ma jeunesse qui s'éparpille là par terre...
+
+Vers quatre heures du soir, après une tournée de service en plein air
+dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde
+que j'habite encore jusqu'à demain, j'aperçois, posé sur ces laids et
+tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes
+comme pour mourir,--un grand papillon d'été et de fleurs, une
+«vanesse», dont l'existence en décembre, après cette série de froids
+excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et
+d'inexpliqué; je m'approche pour le regarder: il est piqué par une
+grosse épingle qu'on a enfoncée jusqu'à la tête dans son petit corps
+affreusement crevé.--C'est mon ordonnance qui a dû faire cela, sans
+pitié comme les enfants.--Un tremblement de douloureuse agonie agite
+ses pauvres ailes encore fraîches... Dans les états d'âme très
+particuliers, pendant les anxiétés et les désespérances, de très
+insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous
+insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce
+dernier papillon de l'été, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et
+de gelée, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me
+semble une chose infiniment mélancolique, s'associe pour moi d'une
+façon mystérieuse à l'autre agonie qui va venir... Et des larmes--ces
+larmes plus amères que l'on verse seul--m'obscurcissent à présent les
+yeux.
+
+Oh! ce bel été passé, dont ce papillon est le dernier survivant, avec
+quel serrement de coeur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'éteindre peu
+à peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de
+nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce
+serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donné de
+voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer
+ensemble les deux chères robes noires pareilles!
+
+ *
+ * *
+
+Il n'y a rien à faire pour ce papillon; il est doublement perdu, à
+cause du froid et à cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien
+qu'à abréger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal
+possible, et je le jette au milieu du brasier de la cheminée, où il
+est consumé instantanément, son âme exhalée en une fumée
+imperceptible..
+
+ *
+ * *
+
+Nuit de garde à la caserne,--pendant laquelle je crois entendre à
+chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la
+maison m'annoncer que la mort a fait son oeuvre.
+
+ *
+ * *
+
+_Mercredi, 3 décembre._--Je finis le matin ma semaine de service.
+Toujours ce même temps de grande gelée, avec ce pâle soleil.
+
+Dans cette chambre de tante Claire où, depuis trois jours, il semble
+qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore
+leur même aspect d'attente. Et maman est dans le même fauteuil en
+face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'où
+elle ne veut plus qu'on l'enlève, très bas, très en vue et presque au
+milieu de l'appartement, tante Claire est couchée, se plaint, s'agite
+et souffre. De moins en moins elle se ressemble à elle-même,
+défigurée; les coques de ses cheveux blancs, qu'on était habitué à
+voir si bien faites, à présent tout en désordre. Son image s'altère et
+s'efface sous nos yeux, même avant la fin. Puis elle nous reconnaît à
+peine et ne trouve plus pour répondre que cette voix sourde qui ne
+paraît pas lui appartenir.--Alentour, pourtant, sa chambre a conservé
+son aspect accoutumé, avec toujours, aux mêmes places, les mêmes
+petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive à bien
+me représenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre débris
+déjà méconnaissable, condamné sans espérance, je sens un
+envahissement de tristesse qui est comme une tombée de nuit d'hiver
+sur ma vie,--avec aussi une inquiétude de ne lui avoir peut-être pas
+assez témoigné combien je l'aimais.
+
+ *
+ * *
+
+Le médecin déclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a
+plus absolument, rien à essayer ni à espérer; on pourra seulement lui
+éviter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de
+hasard, elle est aux prises avec le grand mystère d'épouvantement;
+elle va finir sa vie qui fut sans joie même aux heures de sa jeunesse,
+qui fut toujours humble et effacée, sacrifiée à nous tous.
+
+Dans la maison entière, dans les appartements, dans les escaliers, il
+fait, cette nuit, un froid qui pénètre jusqu'aux os, qui resserre
+l'esprit et le tient figé davantage dans l'unique pensée de la mort.
+On dirait que le soleil s'éloigne de nous pour jamais, comme la
+vie,--et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'années
+dans notre cour vont sans doute aussi mourir.
+
+Vers dix heures, maman, après l'avoir embrassée, consent à la quitter
+et à descendre se reposer dans une chambre éloignée où elle trouvera
+plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidèle Mélanie--qui
+est d'une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des
+membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a préparé,
+avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a présidé à toute sa
+vie, les choses blanches qui doivent servir à la dernière toilette.
+Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprêts, dans des
+ambulances ou sur des navires, je me sens étonné et glacé par mille
+petits détails qui m'étaient tout à fait inconnus...
+
+On tient conseil à voix basse pour cette veillée suprême; il est
+convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont
+ses nièces qui resteront là ensemble. Je coucherai tout à côté, dans
+la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me
+réveilleront. Elles ne frapperont pas à ma porte, de peur que maman,
+d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non,
+elles frapperont à certain point du mur qui est voisin de ma tête--et
+où précisément tante Claire elle-même avait jadis si souvent cogné
+avec une canne, de grand matin, à des heures toujours exactes de sa
+grande pendule, quand j'avais quelque corvée au petit jour ou quelque
+départ; je me fiais beaucoup plus à elle qu'à mon domestique
+dormeur,--et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois
+celle de coiffer les nymphes et les fées de _Peau d'Ane_ ou de me
+faire réciter l'_Iliade_, comme en général toutes les missions que ma
+fantaisie imaginait de lui confier...
+
+ *
+ * *
+
+_Jeudi 4 décembre._--La même nuit, vers deux heures du matin, après
+quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane
+une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'éveille,
+frémissant d'une sorte d'horreur glacée: on a frappé derrière ce
+mur,--qui, de ce côté-ci, ressemble à celui de quelque lointaine
+mosquée blanche, dépayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans
+l'alcôve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir
+entendu; j'ai compris avec la même épouvante que si la mort elle-même,
+de l'os de son doigt, eût frappé ces petits coups inexorables dans
+cette alcôve...
+
+Et je me lève en hâte, dans la nuit de gelée, les dents claquant de
+froid, pour courir où l'on m'appelle...
+
+ *
+ * *
+
+Là, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Cela dure encore quelques
+secondes à peine; à travers le trouble du réveil, je vois cela comme
+dans un cauchemar angoissant... Puis la molle immobilité survient,
+l'apaisement suprême.--Oh! l'horreur de cet instant, l'effroi de cette
+pauvre tête, si vénérée et si aimée, qui retombe enfin sur son
+oreiller pour jamais...
+
+Maintenant, il faut faire les plus pénibles choses, s'acquitter des
+plus effroyables soins. Celles qui sont là décident de s'en charger
+elles-mêmes, sans vouloir que les domestiques s'en mêlent, ni
+seulement les assistent. Et, jusqu'à ce qu'elles aient fini, je me
+retire pour attendre dans l'antichambre glaciale, transi d'un froid
+mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'âme,
+pénétrant jusqu'aux tréfonds de moi-même. Dans cette antichambre de
+tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus là toute ma
+vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder: ils embrument
+mes yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre à elle, certains
+petits livres et une bible, posés là sur une table ancienne; puis
+surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapportée de
+l'_île_, conservée depuis soixante-dix ou soixante-quinze années et
+dans laquelle, étant tout petit, je venais m'asseoir près
+d'elle,--essayant de me représenter l'époque si reculée, presque
+légendaire et merveilleuse à mes yeux d'alors, où dans cette île
+d'Oléron, tante Claire avait été elle-même une petite fille...
+
+Quand c'est fini, la suprême toilette, on me rappelle. Alors nous
+prenons à deux le pauvre corps, maintenant calme et en vêtements
+blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait
+pris, malgré tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le
+porter sur le grand lit, tout blanc et immaculé.
+
+Puis nous commençons, à travers la maison noire et glacée, un
+va-et-vient étrange, sans éveiller les domestiques, sans bruit pour
+que maman n'entende rien; emporter pièce par pièce le lit de mort,
+toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'être, charroyer
+nous-mêmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt
+fois la cour où commence à tomber une pluie d'hiver plus froide que de
+la vraie neige. Il est environ trois heures du matin; nous avons l'air
+de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous
+accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune idée
+jusqu'à cette nuit, étonnés de le pouvoir sans plus de peine ni de
+dégoût, soutenus par une sorte de pudeur vis-à-vis des gens de
+service, par une sorte de sentiment pieux qui s'étend à de très
+petites choses...
+
+Revenus maintenant près du lit où nous l'avons couchée, nous enlevons,
+avec une anxieuse crainte, ce bandeau funèbre que, dans les premières
+minutes, on met aux morts,--et le visage réapparaît, immobilisé dans
+une expression déjà rassérénée, plus du tout pénible à voir.
+
+Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire
+pour la dernière fois ses vénérables boucles blanches dont elle était
+si soigneuse pendant sa vie. Et, sitôt que cette coiffure est
+terminée, la blancheur des cheveux encadrant le front pâle, c'est une
+transformation complète, surprenante; le cher visage que, depuis tant
+de jours, nous n'avions plus vu que contracté par la douleur physique,
+s'est transfiguré absolument; tante Claire a pris une expression de
+paix suprême, une distinction tranquille avec un vague sourire très
+doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mêmes.
+C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc
+comme neige, dans cette majesté tout à coup survenue--après tout
+l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour
+mourir....
+
+Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantômes, nous
+allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison
+par ces temps de gelée: des bouquets de chrysanthèmes blancs, qui
+étaient en bas dans le grand salon; des bouquets très odorants de
+fleurs d'oranger, venus du jardin de Léo en Provence; puis des
+primevères,--et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les
+palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir
+parce que, contrairement à l'habitude des cycas annuels, elles avaient
+résisté quatre étés durant, à l'ombre, dans notre cour.
+
+La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pâleur de cire
+vierge; jamais morte ne fut plus douce à regarder, et nous pensons que
+les tout petits enfants de la famille, même mon fils Samuel, pourront
+très bien entrer demain pour lui dire adieu.
+
+Avant de descendre chez ma mère, pour gagner du temps, pour retarder
+encore le moment de tout lui dire, nous décidons de mettre dans un
+ordre parfait la chambre entière; ainsi, quand elle montera revoir sa
+soeur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pénible, sera
+plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur
+l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mêmes, comme le reste; de
+cette façon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera
+apparente pour ceux qui n'y ont pas assisté. Dans le même silence
+toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons à
+l'oeuvre, avec un besoin d'activité qui est peut-être un peu fiévreux:
+comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des
+tasses, des remèdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis
+nous ouvrons les fenêtres au vent glacé de la nuit, nous brûlons de
+l'encens,--et je me rappelle avoir balayé moi-même les tapis, trouvant
+plaisir, en ce moment, à faire pour elle n'importe quelle plus humble
+besogne.
+
+Cinq heures du matin sonnent quand tout est terminé, dans un ordre
+parfait, et les fleurs arrangées. Une petite lampe d'argent, placée
+d'une certaine façon, tamise, à travers un abat-jour, de la lumière
+rosée sur le visage mort qui achève de se transfigurer radieusement.
+Tante Claire est devenue jolie, jolie comme jamais nous ne l'avions
+vue dans sa vie: l'expression de paix suprême et triomphante semble
+s'être fixée pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est
+plutôt une représentation idéale d'elle-même, dans laquelle, en
+régularisant tous les traits, on n'aurait conservé que le charme de
+douceur et de bonté reflété au dehors par son âme. Et ces palmes
+vertes, posées en croix sur sa poitrine, ajoutent à la tranquille
+majesté inattendue de son aspect.
+
+......................................................................
+
+Allons, maintenant, plus de prétexte pour attendre; il faut se décider
+à prévenir ma mère, lui dire comment tout s'est passé et quelles
+choses nous avons faites.--Pour arriver à sa chambre, il y a un long
+détour à prendre, par le rez-de-chaussée, à cause de mon fils qui
+dort son sommeil léger de tout petit enfant,--et je trouve
+interminable notre trajet silencieux, une lampe à la main, à cette
+heure inusitée, dans les appartements, les escaliers, qui se succèdent
+froids et noirs.
+
+C'est horriblement pénible d'apporter un tel message... Dès le premier
+coup, frappé bien doucement à la porte, avant que Mélanie ait eu le
+temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman, qui devine pourquoi
+nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, très vite, avec une
+intonation pressée d'angoisse:
+
+--C'est fini, n'est-ce pas?...
+
+ *
+ * *
+
+Le jour d'hiver se lève enfin, bien pâle, beaucoup moins froid que les
+jours précédents, attiédi par cette neige fondue qui est tombée, la
+nuit.
+
+Dès le matin, les domestiques vont de côté et d'autre annoncer la fin
+à nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs
+d'hiver, dont le lit se recouvre peu à peu, en attendant les roses de
+Provence commandées par dépêche. On vient de photographier le
+tranquille visage de cire encadré de boucles blanches, qui demain aura
+disparu pour l'éternité: l'image qu'on va en faire le fixera pour
+quelques années encore,--pour quelques instants de plus, d'une
+insignifiante durée dans la suite infinie du temps... Des amis montent
+et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulière,
+sourde, à pas étouffés--et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait
+toujours, toujours son même sourire de triomphante et inaltérable
+paix.
+
+Ma toute petite nièce, de cinq ans, qu'on a amenée auprès de ce lit,
+exprime ainsi son impression à sa plus petite soeur, qui n'est pas
+montée encore: «On vient de me faire voir tante Claire, en ange, qui
+partait pour le ciel.»
+
+Je me rappelle aussi cette scène avec Léo... Depuis tantôt quatre ans,
+il était son voisin à table; ils avaient ensemble de petits mystères,
+même de petites querelles comiques--surtout à propos d'une certaine
+paire de ces ciseaux courts pour les broderies qu'on appelle des
+_monstres_. Lui, inventait mille prétextes, plus saugrenus les uns que
+les autres, pour avoir très souvent besoin de ces petits monstres et
+venir les emprunter à tante Claire, qui les lui refusait toujours avec
+indignation. Une seule et unique fois elle les lui avait confiés,--le
+soir où il avait été reçu capitaine. Ce jour-là, elle les avait
+glissés elle-même en surprise sous sa serviette à table, pour exécuter
+une promesse ancienne: «Le jour où vous serez reçu, je vous les
+prêterai, si jusque-là vous êtes sage.»--Et ce matin, quelqu'un ayant
+prononcé devant lui ce nom des «petits monstres», il éclate en
+sanglots...
+
+ *
+ * *
+
+Je vais au cimetière, au soleil de midi, pour les dispositions à
+prendre au sujet du caveau et de la cérémonie de demain. Un temps
+doux, après ces grands froids passés; un soleil trompeur, jouant la
+lumière d'été. Je crois que les ciels sombres sont moins
+mélancoliques, en décembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers
+le milieu du jour pour faiblir de très bonne heure devant l'humidité
+et les brouillards. Dans ce cimetière ensoleillé, presque riant, où
+des milliers de couronnes de perles jettent de fraîches couleurs sur
+les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit détendu;
+puis, tout à coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que
+je suis venu là pour faire préparer la place d'anéantissement destinée
+à tante Claire.
+
+ *
+ * *
+
+La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernière veillée. Je
+regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante
+Claire, cherchant à fixer en moi cette suprême image d'elle, qui est
+si consolante et si jolie.
+
+Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je
+l'avais souhaité, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par
+avance avec une tristesse anticipée.
+
+Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une netteté rare.
+Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que
+tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre...
+
+Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je
+savais sa petite existence très fragile et j'avais eu cette précaution
+singulière de préparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour
+l'ensevelir: une petite boîte de plomb rembourrée de ouate rose et un
+mouchoir de batiste à tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce
+petit oiseau d'une affection étrange, exagérée comme étaient beaucoup
+de mes sentiments d'alors; longtemps à l'avance, je m'étais représenté
+qu'un jour viendrait où il faudrait coucher le bengali dans cette
+boîte et où je verrais la cage, devenue silencieuse, occupée par le
+tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.--Un matin, comme on
+venait de me ramener du collège, tante Claire, qui m'avait guetté par
+une fenêtre, me prit à part pour m'annoncer, avec des précautions,
+que l'oiseau avait été trouvé mort, tombé sans cause connue.--Je le
+pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projeté. Puis,
+jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en
+miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la
+contemplation triste de cela--qui _était la réalité d'une chose depuis
+longtemps redoutée et imaginée à l'avance absolument sous le même
+aspect_.
+
+Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de
+plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la
+vision de son lit de mort, de sa toilette dernière, de ses boucles
+blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetées sur elle. Ce
+soir, je contemple la réalité d'une chose que j'avais redoutée et
+prévue absolument telle qu'elle devait être, avec la certitude de son
+accomplissement inexorable...
+
+ *
+ * *
+
+_Vendredi 5 décembre._--Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur,
+funèbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait passé
+sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de
+tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se
+resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur
+la pensée dominante du moment--qui, pour nous tous, est la pensée de
+la mort.
+
+J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au
+jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions
+décidé de le recouvrir s'il avait cessé d'être agréable à voir...
+
+Après quelques heures de sommeil, je vais anxieusement le regarder...
+Mais non, pas un affaissement dans les traits pâles; on dirait plutôt
+que l'ensemble s'est rajeuni, poli et affiné encore. Et l'expression
+de paix et de triomphe, le mystérieux sourire doux, restent toujours
+identiquement les mêmes, comme décisifs et éternels. Nous aurions pu
+la conserver et la regarder une journée de plus, si tout n'était
+commandé pour aujourd'hui.
+
+ *
+ * *
+
+Il y a mille préparatifs à faire, qui empêchent de penser. Les paniers
+de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de la gare, et
+c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, où tante Claire
+sourit si doucement, est bientôt couvert de toutes ces nouvelles
+fleurs...
+
+Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je
+n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison,--ayant toujours
+été au loin sur mer quand la mort nous avait visités,--un cercueil.
+
+Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne: coucher
+tante Claire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour
+jamais!...
+
+Avant, il y a le départ de ma mère, que nous avons suppliée de quitter
+cette chambre pour ne pas voir...
+
+Oh! le chagrin des personnes très âgées, le chagrin des vieillards qui
+n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants
+à l'abandon, celui qui me fait le plus de mal à regarder. Et, en ce
+moment, il s'agit de ma propre mère, de son chagrin à elle; je crois
+que jamais rien ne m'a déchiré comme son baiser d'adieu à sa soeur et
+l'expression de ses yeux quand elle s'est retournée sur le seuil pour
+apercevoir encore, une suprême fois, cette compagne de toute sa vie;
+jamais ma révolte n'a été plus irritée et plus sombre contre tout
+l'odieux de la mort...
+
+ *
+ * *
+
+Nous l'ensevelirons nous-mêmes, sans qu'elle soit touchée par aucune
+main étrangère, même pas par ces domestiques fidèles qui sont presque
+des nôtres.
+
+C'est fait très vite, comme automatiquement...
+
+Du reste, il y a là beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers
+venus pour souder le lourd couvercle, et leur présence neutralise
+tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voilé à jamais,
+évanoui dans la grande nuit des choses passées...
+
+Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie
+pour l'éternité, de cette chère chambre, où, toute mon enfance,
+j'étais venu chercher ces gâteries à elle, que rien ne lassait,--et
+où il semblait que sa présence eût apporté un peu du charme de
+«l'île», un peu de la vie antérieure de nos ancêtres de là-bas...
+
+Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a placée à
+l'abri d'une tente; par terre, une jonchée de feuillages et, alentour,
+des arbustes verts. Je fais enlever en hâte tout ce que le rude mois
+de décembre a détruit à nos espaliers, couper les branches gelées,
+arracher les feuilles mortes. Pour la dernière fois qu'elle est là,
+dans cette cour où elle avait jardiné toute sa vie, où chaque plante
+et même chaque imperceptible mousse devait si bien la connaître, je
+veux que tout fasse, malgré l'hiver, une toilette pour elle.
+
+De la cérémonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me
+souviens à peine. En public, on devient presque inconscient, comme à
+un enterrement quelconque.--On retient seulement, parmi tant de
+manifestations extérieures de sympathie, un regard, une poignée de
+main qui ont été vraiment bons.
+
+Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de décembre, sous
+cette pluie glacée, par ce crépuscule funèbre; la maison en désordre,
+piétinée par la foule, avec la jonchée de branches vertes qui traîne
+dans la cour--et l'odeur des substances employées pour les morts qui
+reste vaguement dans les escaliers où le cercueil a passé.
+
+Puis le dîner du soir, le premier dîner qui nous rassemble tous,
+tranquilles maintenant, sans préoccupation d'aller et venir dans la
+chambre de la malade; le premier dîner qui recommence le train de vie
+d'autrefois--avec une place éternellement vide au milieu de nous.
+
+Et enfin la première nuit qui suit cette journée!...
+
+Couché dans la «chambre arabe», j'ai constamment, à travers mon
+demi-sommeil fatigué, l'impression obsédante, infiniment triste, du
+silence inusité qui s'est fait de l'autre côté du mur,--et pour
+jamais,--dans la chambre de tante Claire. Oh! les chères voix et les
+chers bruits protecteurs que j'entendais là depuis tant d'années, à
+travers ce mur, quand le silence de la nuit s'était fait dans la
+maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses
+ferrures d'une façon particulière (l'armoire où est remisé pour
+toujours l'Ours aux pralines); tante Claire échangeant à haute voix
+quelques mots, que j'arrivais presque à distinguer, avec maman couchée
+plus loin dans la chambre voisine: «Dors-tu, ma soeur?» Et sa grosse
+pendule murale--aujourd'hui arrêtée--qui sonnait si fort; cette
+pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui
+arrivait quelquefois, à notre grand amusement, de remonter elle-même
+avant de s'endormir, au coup de minuit,--si bien que c'était devenu
+une plaisanterie légendaire à la maison, dès qu'on entendait quelque
+tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout
+cela, éternellement fini. Partie pour le cimetière, tante Claire,--et
+maman, sans doute, préférera ne plus revenir habiter la chambre
+voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait là pour toujours.
+Depuis tant d'années, c'était ma joie et ma paix, de les entendre
+toutes deux, de reconnaître leurs chères bonnes vieilles voix, à
+travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, à présent; jamais,
+jamais je ne les entendrai plus...
+
+ *
+ * *
+
+Endormi enfin, cette nuit de deuil, après la fatigue extrême et le
+surmenage de ces jours, je rêve les choses que je vais essayer de
+conter et qui sont tout imprégnées de mort.
+
+Cela se passait à la maison; nous étions réunis dans la salle
+gothique, le soir. Ce devait être l'heure du coucher du soleil, car de
+grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest, à travers les rideaux
+et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus
+confus, comme aux fins de crépuscules. Il y avait dans cette salle une
+désolation de ruine: des murs lézardés, des fauteuils tombés, des
+meubles comme effondrés de vermoulure, des débris dans de la
+poussière. Mais nous étions insouciants de ce désordre,--précurseur de
+je ne sais quelles autres destructions ne pouvant être conjurées; nous
+restions groupés sur les stalles, immobiles, dans une attente résignée
+de fin de monde.
+
+Et maintenant, on commençait à voir, par le mur entr'ouvert, les
+ruines entassées des maisons du voisinage et, au delà, l'horizon
+monotone de la campagne, jusque vers Martrou et la Limoise; de grandes
+plaines, sur lesquelles posait le disque rouge du soleil couchant,
+nous envoyant toujours ses longs rayons de soir... Les formes et les
+figures de ceux qui attendaient là avec moi restaient indécises,
+d'aspect très fantôme; à part ma mère, que je reconnaissais bien, les
+autres?... peut-être des ancêtres jamais vus, de l'île d'Oléron, ou
+des descendants n'ayant pas encore existé; des êtres de la famille,
+c'est tout ce que j'en savais; des enfants d'une même branche humaine,
+mais sans époque ni personnalité précises... Nous étions sous
+l'impression de la mort de tante Claire, mais cette impression
+s'amoindrissait de la conscience que nous avions de la fin de tout et
+de nous-mêmes; le regret de ce qu'elle était perdue se diffusait dans
+une plus universelle mélancolie d'anéantissement. Et ce soleil, qui
+se couchait si tranquille, comme assuré d'une durée encore illimitée,
+nous le regardions avec une sorte de haine... Alors, une des mains de
+ces demi-fantômes qui étaient là avec moi se tendit vers lui, le doigt
+indicateur levé vers son disque comme pour le maudire, et une voix
+commença de proférer des paroles qui nous semblaient dévoiler des
+vérités inconnaissables, en même temps qu'elles étaient l'expression
+même de notre plainte à tous, de notre révolte, jusque-là muette,
+contre le néant inévitable et prochain.
+
+Les paroles que la voix prononça, retrouvées ensuite au réveil, se
+suivaient incohérentes et dénuées de sens; là, au contraire, elles
+m'avaient paru d'une profondeur apocalyptique, formulant des
+révélations supérieures... Dans le rêve, peut-être est-on plus lucide
+pour les mystères, plus capable de pénétrer dans les dessous insondés
+des origine et des causes...
+
+De toutes les phrases que la voix avait proférées contre le soleil,
+cette dernière seulement a gardé un sens, du reste banal et ordinaire,
+pour mon esprit réveillé: «... Le même, toujours le même!... Le même
+qui s'est couché à cette place, sur ces mêmes plaines, il y a des
+années, des siècles et des millénaires, aux âges antédiluviens, quand
+il s'agissait d'éclairer les bêtes de ces temps-là, les mammouths ou
+les plésiosaures...» Et ce nom de plésiosaure sur lequel la voix
+s'était tue, avait vibré étrangement, prolongé dans le silence comme
+un appel évocateur des monstruosités et des épouvantes originelles; la
+plaine crépusculaire, au son de ce mot qui traînait lugubre, s'était
+agrandie devant nous démesurément, avec toujours ce même terne soleil
+au fond de son horizon immense; la plaine avait repris son aspect
+antédiluvien, sa désolation et sa nudité rudimentaire des époques
+disparues...
+
+Et des choses inexplicables commençaient aussi à s'accomplir autour de
+nous. Au fond de la salle, dans la partie obscure, la porte de ce
+«musée»--où jadis mon esprit d'enfant avait été initié à la diversité
+infinie des formes de la nature--s'était ouverte, sur la galerie haute
+où elle donne, et des bêtes commençaient à en sortir: les vieilles
+bêtes empaillées, dont quelques-unes, rapportées par des marins
+d'autrefois, se dessèchent depuis si longtemps dans la poussière...
+
+Lentement, l'une après l'autre, les bêtes sortaient; du reste, il n'y
+avait plus ni époque, ni durée, ni vie, ni mort, et, dans cette grande
+confusion, rien n'étonnait...
+
+Les oiseaux, sortis des vitrines, venaient un à un, sans bruit, se
+poser sur les créneaux de la haute cheminée--et je reconnaissais
+surtout les plus anciens, ceux qu'on m'avait donnés les premiers,
+_quand j'étais enfant_: c'est étrange comme, aux instants de fatigue
+ou de douleur, de très grande surexcitation nerveuse quelconque, ce
+sont toujours les impressions d'enfance qui reparaissent et qui
+dominent tout...
+
+Les papillons aussi, les papillons morts depuis tant d'étés, avaient
+fui leurs épingles et leurs cadres de verre pour venir voler autour de
+nous, dans l'obscurité de plus en plus envahissante. Et il y en avait
+un surtout que je regardais approcher avec un sentiment de crainte
+indéfinie,--un certain papillon jaune pâle, le «_citron-aurore_», qui
+est mêlé pour moi à tout un monde de souvenirs ensoleillés et jeunes.
+Il venait de reprendre comme les autres sa vie légère, mais ses ailes
+avaient le tremblement d'agonie de celui que j'avais trouvé, trois ou
+quatre jours auparavant, piqué aux rideaux de mon lit de caserne. Et
+je m'écartais de lui avec respect pour ne pas gêner son vol,
+m'étonnant même de voir que les autres formes humaines présentes ne
+s'écartaient pas comme moi; car ce papillon était maintenant devenu
+une sorte d'émanation de tante Claire, un peu d'elle-même,--peut-être
+son âme errante...
+
+ *
+ * *
+
+Le lendemain, un rêve me revint encore dans ce même sentiment de la
+fin de toutes choses, mais avec déjà moins de révolte et d'horreur.
+
+Je rêvai cette fois qu'après de longs voyages sur mer, je revenais au
+logis familial, ayant vieilli beaucoup et portant chevelure grise. A
+travers le même demi-jour crépusculaire, je revoyais les choses de
+tout temps connues, mais nullement dérangées, en ordre comme dans les
+demeures vivantes--malgré cette anxiété de mort qui continuait de
+planer...
+
+J'arrivais seul, attendu par personne, après une absence qui avait
+tant duré. Je trouvai ma mère qui montait lentement l'escalier obscur,
+âgée et affaissée comme je ne l'avais jamais vue; nous nous
+rencontrâmes sans rien nous dire, unis dans cette même anxiété
+silencieuse. La prenant par la main, je la menai chez moi, dans le
+salon arabe, où je la fis asseoir et m'assis par terre près d'elle.
+Puis, attiré par je ne sais quel pressentiment inquiet vers la porte
+restée ouverte, j'allai jeter les yeux sur l'escalier; je sortis même,
+hésitant dans ce crépuscule sinistre, pour essayer de voir jusqu'en
+bas, si personne ni rien ne montaient après nous... La chambre de
+tante Claire, qui donne aussi sur ce vestibule, était ouverte,
+éclairée par une sorte de lueur jaune d'astre couchant; j'y entrai,
+pour regarder... Et là, me retournant, je la vis elle-même derrière
+moi, réapparue sans bruit, avec de bons yeux souriants, très tristes.
+Je n'en eus aucune frayeur; je la touchai seulement pour m'assurer si
+elle était bien aussi réelle que moi; ensuite, la prenant par la main
+et toujours sans parler, je l'emmenai dans le salon arabe, vers maman,
+à qui je dis seulement avant d'entrer: «Devine qui je te ramène.....»
+Quand elles furent assises toutes deux, et moi à leurs pieds, je les
+pris de nouveau par les mains pour les bien tenir, les empêcher de
+s'éteindre avant moi, n'ayant toujours pas trop confiance dans leur
+réalité ni leur durée... Et nous restâmes un long moment ainsi,
+immobiles et sans paroles, avec la conscience, non seulement d'être
+seuls dans la maison déserte, mais seuls aussi dans toute la ville
+abandonnée aux spectres, comme après une longue évolution des temps
+n'ayant épargné que nous trois. D'ailleurs nous savions aussi que nous
+allions disparaître, nous anéantir... Et je me disais, avec une
+désespérance suprême: j'ai pu fixer un peu de leurs traits dans des
+livres, les révéler l'une et l'autre à quelques milliers de frères
+inconnus--aussi angoissés que moi-même par la perspective de la mort
+et de l'oubli; mais ils sont passés, tous ceux qui m'ont lu, tous ceux
+de ma génération, et, à présent, c'est fini même de cette sorte de vie
+factice que je leur avais donnée à toutes deux dans le souvenir des
+hommes; c'est fini d'elles, fini de moi; notre trace même va être
+effacée, perdue dans l'absolu néant...
+
+ *
+ * *
+
+_Mars 1891._--Déjà plus de trois mois que tante Claire nous a
+quittés...
+
+Presque au lendemain de sa mort, je suis brusquement parti, laissant
+la maison encore dans le désarroi sinistre, et le pays dans le froid
+sombre du grand hiver; je m'en suis allé retrouver le soleil et la mer
+bleue, appelé au loin par mon métier de marin.
+
+Et je suis revenu hier, en congé de quelques heures, par un temps déjà
+printanier, très lumineux, très doux. J'ai été presque attristé de
+l'ordre parfait rétabli partout, de la tranquillité insouciante des
+choses... Le temps a passé, l'image de tante Claire s'est éloignée.
+
+Un soleil chaud, un peu hâtif, surprenant, a recommencé d'égayer notre
+cour, que j'avais quittée encore toute transie de ces froids
+noirs--avec les branches vertes de la jonchée funéraire encore
+entassées dans un coin sous de la neige. Plusieurs de nos plantes sont
+mortes, de celles que tante Claire soignait et auxquelles je tenais à
+cause d'elle; on les a remplacées par d'autres, apportées en hâte
+avant mon arrivée... Même dans cette cour, qui avait été son domaine,
+la trace de son bienfaisant et doux passage sur la terre aura bientôt
+disparu.
+
+ *
+ * *
+
+Nous allons tous ensemble au cimetière, faire visite au caveau où elle
+dort, murée dans des pierres neuves. Le plus joyeux soleil printanier
+joue sur nos vêtements noirs. Le cimetière secoue, lui aussi, la
+torpeur de cet hiver long et mortel: les plantes, dont les racines
+touchent aux morts, bourgeonnent doucement et vont revivre.
+
+Il semble presque que nous venons là voir une tombe déjà ancienne,
+avec un commencement d'oubli.
+
+ *
+ * *
+
+Au retour, j'entre dans sa chambre; les fenêtres sont ouvertes au vent
+tiède de printemps, et là encore règne un ordre parfait, avec je ne
+sais quel air de gaieté et de rajeunissement que je n'attendais pas.
+Sa présence est remplacée par un grand portrait tout fraîchement
+peint, qui fixe un peu de son expression et de son bon sourire; mais
+cette image, enchâssée dans cet or trop neuf qui se ternira, mon fils
+Samuel ne saura même pas qui elle représente, si on ne prend soin de
+le lui expliquer; après moi, elle deviendra, comme tous ces portraits
+d'ascendants que personne ne connaît plus, une chose simplement
+respectable, que l'on regarde à peine.
+
+J'ouvre sa grande armoire. Là, les menus objets qu'elle touchait
+chaque jour ont été classés religieusement, rangés par ma mère d'une
+façon définitive, et, derrière différentes petites boîtes de forme
+démodée auxquelles elle tenait beaucoup, l'_Ours aux pralines_
+m'apparaît dans un coin... Tout cela restera immobile, sur ces
+étagères qui ne bougeront pas, dans cette chambre où personne
+n'habitera plus,--jusqu'à l'heure de je ne sais quelles profanations
+qui finiront tout, plus tard, quand je serai mort...
+
+ *
+ * *
+
+Je retourne chez moi, dans mon cabinet de travail et, accoudé à ma
+fenêtre ouverte, en fumant une cigarette d'Orient, je regarde, comme
+depuis des années, la rue familière, le quartier qui ne change pas.
+
+De tout temps, j'ai beaucoup songé et médité à cette même fenêtre, par
+les longs soirs de juin surtout,--et je voudrais bien que jusqu'à ma
+mort on ne dérangeât pas l'aspect des vieux toits d'alentour; je m'y
+suis attaché, bien qu'ils soient probablement si banals et quelconques
+pour ceux qui n'y retrouvent pas de souvenirs.--A chacun de mes
+séjours au foyer, pendant toutes ces différentes phases de ma vie, qui
+se sont superposées si vite, j'ai passé ici des instants de rêve, des
+heures nostalgiques, à me rappeler et à regretter mille choses
+d'Orient ou d'ailleurs. Et, dans ces ailleurs, ensuite, au milieu de
+leurs mirages, je regrettais par instants cette fenêtre... Le petit
+Samuel, mon fils, a commencé d'y venir, lui aussi, apporté au cou de
+sa bonne; plus d'une fois déjà il a promené, d'ici même, sur le
+voisinage, son petit oeil étonné et peu conscient. Après moi,
+peut-être, aimera-t-il ce lieu à son tour.
+
+Il y fait délicieusement beau aujourd'hui; le ciel est bleu, le vent
+passe sur ma tête, tiède comme un vent d'avril; on sent le printemps
+partout; on entend déjà le chalumeau des meneurs de chèvres qui
+viennent d'arriver des Pyrénées; puis voici ces trois musiciens
+ambulants, qui, chaque été, reparaissent et rejouent leurs mêmes airs;
+les voici installés à leur poste sur le trottoir d'en face, prêts à
+recommencer leur musique des belles saisons passées... Et, en ce
+moment, je me laisse prendre un peu à toute cette gaieté-là, à des
+lendemains de soleil que j'aurai peut-être, à de la vie que je sens
+encore en avant de moi...
+
+Mes yeux se portent maintenant sur la fenêtre la plus voisine de la
+mienne--une de celles de chez tante Claire--qui est à demi fermée et
+où je vois, par l'ouverture en tuile des persiennes, passer la petite
+tête odorante d'un vigoureux brin de réséda. (Le réséda était la fleur
+choisie de tante Claire; je lui en ai connu presque en toute saison,
+dans sa chambre,--et maman sans doute en aura conservé la tradition
+fidèlement, comme si elle était là encore.)
+
+Ces deux ou trois derniers étés, elle se tenait souvent derrière ses
+persiennes ainsi entre-bâillées, ayant un peu renoncé, par fatigue, à
+tous ces ouvrages qui l'occupaient depuis plus d'un demi-siècle; nous
+l'apercevions donc généralement là près de nous; elle nous disait
+bonjour d'un sourire, par-dessus ses éternels résédas fleuris, dans
+les moments où nous quittions, Léo et moi, nos tables de travail--lui,
+ses livres de mathématiques, moi, les feuillets où je m'efforçais de
+fixer d'insaisissables choses emportées à mesure par le temps,--pour
+nous reposer à la fenêtre, nous amuser à regarder de haut les
+passants, les chats en contemplation sur les toits et les martinets en
+vertige dans l'air...
+
+C'est que, pour tout dire, je tiens à mes passants aussi,--et j'y
+tiens d'autant plus qu'ils sont plus vieux dans notre voisinage.
+J'aime non seulement ceux qui, à l'occasion, lèvent la tête pour me
+faire un signe de connaissance; mais ceux-là même qui me jettent un
+regard méchant et niais, ruminant contre moi quelque petite vilenie
+anonyme; ils ne se doutent pas, ces derniers, qu'ils font partie de
+mon décor familier et qu'au besoin j'offrirais un pourboire à la Mort
+pour qu'elle me les laisse tranquilles quelque temps de plus...
+
+Donc, je regarde du côté de chez tante Claire.--Et voici que je trouve
+mélancolique, à présent, ce vent qui me charmait tout à l'heure; je
+trouve tout à coup morne et triste, ce soleil,--et désolée, cette
+immobile sérénité de l'air. Ces persiennes à demi ouvertes, entre
+lesquelles je ne verrai plus jamais, jamais, paraître son bonnet de
+dentelle noire et ses boucles blanches; ce brin de réséda, qui est là
+tout seul me montrant innocemment une gentille tête fraîche, non, je
+ne peux plus continuer de regarder ces choses;--et je referme vite ma
+fenêtre parce que je pleure, je pleure comme un petit enfant...
+
+ *
+ * *
+
+Peut-être, mon Dieu, est-ce la dernière fois que le regret de tante
+Claire se produira en moi avec cette intensité et sous cette forme
+spéciale qui amène les larmes, puisque tout s'apaise, puisque tout
+devient coutume, s'oublie, et qu'il y a un voile, une brume, une
+cendre, je ne sais quoi, de jeté comme en hâte et tout de suite sur le
+souvenir des êtres qui s'en sont retournés dans l'éternel rien...
+
+
+
+
+VIANDE DE BOUCHERIE
+
+
+Au milieu de l'océan Indien, un soir triste où le vent commençait à
+gémir.
+
+Deux pauvres boeufs nous restaient, de douze que nous avions pris à
+Singapoor pour les manger en route. On les avait ménagés, ces
+derniers, parce que la traversée se prolongeait, contrariée par la
+mousson mauvaise.
+
+Deux pauvres boeufs étiolés, amaigris, pitoyables, la peau déjà usée
+sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien
+des jours ils naviguaient ainsi misérablement, tournant le dos à leur
+pâturage de là-bas où personne ne les ramènerait plus jamais, attachés
+court, par les cornes, à côté l'un de l'autre et baissant la tête avec
+résignation chaque fois qu'une lame venait inonder leur corps d'une
+nouvelle douche si froide; l'oeil morne, ils ruminaient ensemble un
+mauvais foin mouillé de sel, bêtes condamnées, rayées par avance sans
+rémission du nombre des bêtes vivantes, mais devant encore souffrir
+longuement avant d'être tuées; souffrir du froid, des secousses, de la
+mouillure, de l'engourdissement, de la peur...
+
+Le soir dont je parle était triste particulièrement. En mer, il y a
+beaucoup de ces soirs-là, quand de vilaines nuées livides traînent sur
+l'horizon où la lumière baisse, quand le vent enfle sa voix et que la
+nuit s'annonce peu sûre. Alors, à se sentir isolé au milieu des eaux
+infinies, on est pris d'une vague angoisse que les crépuscules ne
+donneraient jamais sur terre, même dans les lieux les plus
+funèbres.--Et ces deux pauvres boeufs, créatures de prairies et
+d'herbages, plus dépaysées que les hommes dans ces déserts mouvants et
+n'ayant pas comme nous l'espérance, devaient très bien, malgré leur
+intelligence rudimentaire, subir à leur façon l'angoisse de ces
+aspects-là, y voir confusément l'image de leur prochaine mort.
+
+Ils ruminaient avec des lenteurs de malades, leurs gros yeux atones
+restant fixés sur ces sinistres lointains de la mer. Un à un, leurs
+compagnons avaient été abattus sur ces planches à côté d'eux; depuis
+deux semaines environ, ils vivaient donc plus rapprochés par leur
+solitude, s'appuyant l'un sur l'autre au roulis, se frottant les
+cornes, par amitié.
+
+Et voici que le personnage chargé du service des vivres (celui que
+nous appelons à bord: le maître-commis) monta vers moi sur la
+passerelle, pour me dire dans les termes consacrés: «Cap'taine, on va
+tuer un boeuf.» Le diable l'emporte, ce maître-commis! Je le reçus
+très mal, bien qu'il n'y eût assurément pas de sa faute; mais en
+vérité, je n'avais pas de chance depuis le commencement de cette
+traversée-là: toujours pendant mon quart, l'abatage des boeufs!... Or,
+cela se passe précisément au-dessous de la passerelle où nous nous
+promenons, et on a beau détourner les yeux, penser à autre chose,
+regarder le large, on ne peut se dispenser d'entendre le coup de
+masse, frappé entre les cornes, au milieu du pauvre front attaché très
+bas à une boucle par terre; puis le bruit de la bête qui s'effondre
+sur le pont avec un cliquetis d'os. Et sitôt après, elle est soufflée,
+pelée, dépecée; une atroce odeur fade se dégage de son ventre ouvert
+et, alentour, les planches du navire, d'habitude si propres, sont
+souillées de sang, de choses immondes...
+
+Donc c'était le moment de tuer le boeuf. Un cercle de matelots se
+forma autour de la boucle où l'on devait l'attacher pour
+l'exécution,--et, des deux qui restaient, on alla chercher le plus
+infirme, un qui était déjà presque mourant et qui se laissa emmener
+sans résistance.
+
+Alors, l'autre tourna lentement la tête, pour le suivre de son oeil
+mélancolique, et, voyant qu'on le conduisait vers ce même coin de
+malheur où tous les précédents étaient tombés, _il comprit_; une lueur
+se fit dans son pauvre front déprimé de bête ruminante et il poussa un
+beuglement de détresse... Oh! le cri de ce boeuf, c'est un des sons
+les plus lugubres qui m'aient jamais fait frémir, en même temps que
+c'est une des choses les plus mystérieuses que j'aie jamais
+entendues... Il y avait là-dedans du lourd reproche contre nous tous,
+les hommes, et puis aussi une sorte de navrante résignation; je ne
+sais quoi de contenu, d'étouffé, comme s'il avait profondément senti
+combien son gémissement était inutile et son appel écouté de personne.
+Avec la conscience d'un universel abandon, il avait l'air de dire:
+«Ah! oui... voici l'heure inévitable arrivée, pour celui qui était mon
+dernier frère, qui était venu avec moi de là-bas, de la patrie où l'on
+courait dans les herbages. Et mon tour sera bientôt, et pas un être au
+monde n'aura pitié, pas plus de moi que de lui...»
+
+Oh! si, j'avais pitié! J'avais même une pitié folle en ce moment, et
+un élan me venait presque d'aller prendre sa grosse tête malade et
+repoussante pour l'appuyer sur ma poitrine, puisque c'est là une des
+manières physiques qui nous sont le plus naturelles pour bercer d'une
+illusion de protection ceux qui souffrent ou qui vont mourir.
+
+Mais, en effet, il n'avait plus aucun secours à attendre de personne,
+car même moi qui avais si bien senti la détresse suprême de son cri,
+je restais raide et impassible à ma place en détournant les yeux... A
+cause du désespoir d'une bête, n'est-ce pas, on ne va pas changer la
+direction d'un navire et empêcher trois cents hommes de manger leur
+ration de viande fraîche! On passerait pour un fou, si seulement on y
+arrêtait une minute sa pensée.
+
+Cependant un petit gabier, qui peut-être, lui aussi, était seul au
+monde et n'avait jamais trouvé de pitié,--avait entendu son appel,
+entendu au fond de l'âme comme moi. Il s'approcha de lui, et, tout
+doucement, se mit à lui frotter le museau.
+
+Il aurait pu, s'il y avait songé, lui prédire:
+
+«Ils mourront aussi tous, va, ceux qui vont te manger demain; tous,
+même les plus forts et les plus jeunes; et peut-être qu'alors l'heure
+terrible sera encore plus cruelle pour eux que pour lui, avec des
+souffrances plus longues; peut-être qu'alors ils préféreraient le coup
+de masse en plein front.»
+
+La bête lui rendit bien sa caresse en le regardant avec de bons yeux
+et en lui léchant la main. Mais c'était fini, l'éclair d'intelligence
+qui avait passé sous son crâne bas et fermé venait de s'éteindre. Au
+milieu de l'immensité sinistre où le navire l'emportait toujours plus
+vite, dans les embruns froids, dans le crépuscule annonçant une nuit
+mauvaise,--et à côté du corps de son compagnon qui n'était plus qu'un
+amas informe de viande pendue à un croc,--il s'était remis à ruminer
+tranquillement, le pauvre boeuf; sa courte intelligence n'allait pas
+plus loin; il ne pensait plus à rien; il ne se souvenait plus.
+
+
+
+
+LA CHANSON DES VIEUX ÉPOUX
+
+
+Toto-San et Kaka-San, le mari et la femme.
+
+Ils étaient vieux, vieux; on les avait toujours connus; les plus
+anciens de Nangasaki ne se rappelaient même pas les avoir vus jeunes.
+
+Ils mendiaient par les rues. Toto-San, qui était aveugle, traînait
+dans une petite caisse à roulettes Kaka-San, qui était paralytique.
+
+Jadis ils s'étaient nommés Hato-San et Oumé-San (monsieur Pigeon et
+madame Prune), mais on ne s'en souvenait plus.
+
+En langue nippone, Toto et Kaka sont des mots très doux qui signifient
+«père et mère» dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur
+grand âge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d'excessive
+politesse, on faisait suivre ces noms familiers du terme _San_, qui
+est honorifique comme monsieur ou madame (_monsieur papa et madame
+maman_); les plus petits des bébés japonais ne négligent jamais ces
+formules d'étiquette.
+
+Leur façon de mendier était discrète et comme il faut; ils ne
+harcelaient point les gens avec des prières, mais tendaient les mains,
+simplement et sans rien dire, de pauvres mains ridées sur lesquelles
+il y avait déjà comme des plissures de momie. On leur donnait du riz,
+des têtes de poisson, des vieilles soupes.
+
+Très petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait réduite
+à rien dans cette boîte à roulettes, où son arrière-train presque mort
+s'était desséché et tassé pendant une si longue suite d'années.
+
+Sa voiture était mal suspendue; aussi lui arrivait-il d'être très
+cahotée dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait
+pourtant pas vite, son pauvre époux, et il était si rempli de soins,
+de précautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif,
+l'oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son éternelle
+obscurité, le trait de cuir passé à l'épaule et sondant avec un bambou
+la terre en avant de ses pas.
+
+Les moments très graves, c'était quand il s'agissait de monter une
+marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une
+ornière,--comment se tirerait-il de là, Toto-San?... Et il fallait
+voir alors la pauvre vieille s'agiter dans sa boîte: cette figure
+inquiète, ces yeux qui brillaient d'anxiété intelligente, malgré la
+buée que les ans avaient soufflée dessus pour les ternir... Évidemment
+la frayeur d'être chavirée était une des choses qui minaient le plus
+sa fin d'existence.
+
+
+Que se passait-il dans leurs têtes, à ces deux vieux qui s'adoraient?
+Qu'est-ce qu'ils pouvaient se conter l'un à l'autre, dans le
+recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes
+années, quand ils étaient nichés ensemble sous quelque hangar pour
+dormir, Kaka-San déjà encapuchonnée dans le mouchoir de coton bleu qui
+était sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de
+promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au
+jour d'avant, avec la même lutte pour manger, la même décrépitude et
+la même misère. Avaient-ils encore des joies, de petits restes
+d'espérance? Avaient-ils bien encore des pensées, seulement, et
+pourquoi s'obstinaient-ils à vivre, quand la terre était là toute
+prête pour les recevoir, pour achever de les décomposer sans plus les
+faire souffrir?...
+
+Ils se rendaient à toutes les fêtes religieuses célébrées dans les
+temples.
+
+Sous les grands cèdres noirs qui ombragent les préaux sacrés, au pied
+de quelque vieux monstre en granit, ils s'installaient de bonne heure,
+avant l'arrivée des premiers fidèles, et tant que durait le
+pèlerinage, beaucoup de passants s'arrêtaient à eux. Jeunes filles à
+figure de poupée et à tout petits yeux de chat, faisant traîner leurs
+hautes chaussures de bois; bébés nippons très comiques dans leurs
+longues robes bigarrées, arrivant par bandes pour faire leur dévotion
+en se tenant par la main; belles dames minaudières à chignon
+compliqué, venant à la pagode pour prier et pour rire; paysans à longs
+cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de
+ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore
+et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un
+regard bienveillant et parfois, d'un groupe, quelqu'un se détachait
+pour leur porter une aumône; on leur faisait même des révérences, tout
+comme à des gens de bonne compagnie, tant ils étaient connus et tant
+on est poli dans cet Empire.
+
+Et ces jours-là, il leur arrivait à eux aussi de sourire à la fête,
+quand le temps était beau et la brise tiède, quand leurs douleurs de
+vieillesse étaient un peu endormies au fond de leurs membres épuisés.
+Kaka-San, émoustillée par le brouhaha des voix rieuses et légères, se
+reprenait à minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son
+pauvre éventail de papier, se donnait un air d'être encore bien en vie
+et de s'intéresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde.
+
+
+Mais, quand le soir venait, ramenant de l'obscurité et du froid sous
+les cèdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystère
+répandus tout à coup alentour des temples, dans les allées bordées de
+monstres, les deux vieux époux s'affaissaient sur eux-mêmes. Il
+semblait que la fatigue du jour les eût rongés par en dedans, leurs
+rides étaient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes;
+leurs figures n'exprimaient plus que la misère affreuse et la détresse
+d'être près de mourir.
+
+Des milliers de lanternes s'allumaient pourtant autour d'eux dans les
+branches noires, et des fidèles stationnaient toujours sur les
+marches des sanctuaires. Le bourdonnement d'une gaieté frivole et
+bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les
+saintes voûtes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui
+gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec
+les vagues épouvantes de la nuit. La fête se prolongeait aux lumières
+et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus
+qu'une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine,
+bienveillante et surtout irrésistiblement joyeuse.
+
+C'est égal, le soleil couché, rien de tout cela ne ranimait plus ces
+deux débris humains; ils redevenaient sinistres à voir, accroupis à
+l'écart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes usés
+et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d'aumône. A ce moment,
+s'inquiétaient-ils de quelque chose de profond et d'éternel, pour
+avoir cette expression d'angoisse répandue sur leurs masques morts?
+Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles têtes japonaises?
+Peut-être rien!... Ils luttaient simplement pour tâcher de continuer
+de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois,
+en s'entr'aidant avec des soins tendres; ils s'enveloppaient pour
+n'avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rosée se déposer sur
+leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le désir d'être en vie
+demain et de recommencer, l'un roulant l'autre, leur même promenade
+errante...
+
+
+Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les
+objets de leur ménage: écuelles ébréchées en porcelaine bleue, pour
+mettre le riz, tasses en miniature pour boire le thé et lanterne en
+papier rouge qu'ils allumaient le soir.
+
+Chaque semaine une fois, Kaka-San était soigneusement repeignée et
+recoiffée par son mari aveugle. Ses bras, à elle, ne pouvaient plus se
+lever assez haut pour construire son chignon de Japonaise, et Toto-San
+avait appris. A tâtons, à mains tremblantes, il caressait la pauvre
+vieille tête qui se laissait tripoter avec un abandon câlin, et cela
+rappelait, en plus triste, ces toilettes deux à deux que se font les
+singes. Les cheveux étaient rares et Toto-San ne trouvait plus
+grand'chose à peigner sur ce parchemin jaune, ridé comme la peau des
+pommes en hiver. Il réussissait pourtant à former des coques, qu'il
+disposait avec un goût nippon; elle, très intéressée, suivait des yeux
+dans un casson de miroir: «Un peu plus haut, Toto-San!... Un peu plus
+à droite, un peu plus à gauche...» A la fin, quand il avait piqué
+là-dedans deux longues épingles en corne, qui achevaient de donner du
+genre à la coiffure, Kaka-San prenait encore une certaine mine de
+grand'mère comme il faut, une certaine silhouette apprêtée de bonne
+femme à potiche.
+
+Ils faisaient aussi leurs ablutions consciencieusement: on est si
+propre au Japon.
+
+Et, quand ils avaient accompli une fois de plus ce lavage,
+perpétuellement recommencé depuis tant d'années, quand ils avaient
+fini cette tâche de toilette que l'approche de la mort rendait de jour
+en jour plus ingrate, se sentaient-ils au moins vivifiés par l'eau
+pure et froide, éprouvaient-ils encore un peu de bien-être, au frais
+matin?
+
+O misère lamentable! Après chaque nuit, se réveiller tous deux plus
+caducs, plus endoloris, plus branlants, et, malgré tout, vouloir
+obstinément vivre, étaler sa décrépitude au soleil, et repartir pour
+la même éternelle promenade à roulettes, avec les mêmes lenteurs, les
+mêmes grincements de planches, les mêmes cahots, les mêmes fatigues;
+aller toujours, par les rues, par les faubourgs, par les villages,
+jusque dans la campagne lointaine, quand une fête était annoncée à
+quelque temple des bois...
+
+
+Ce fut dans les champs, un matin, au croisement de deux routes
+mikadales, que la mort, en sournoise, attrapa la vieille Kaka-San.
+
+Un beau matin d'avril, en plein soleil, en pleine verdure.
+
+Dans cette île de Kiu-Siu, le printemps est un peu plus chaud que le
+nôtre, un peu plus hâtif, et déjà tout resplendissait dans la fertile
+campagne. Les deux routes se coupaient en plaine, au milieu de
+rizières veloutées qu'un vent léger rendait chatoyantes comme des
+peluches vertes. L'air était rempli de la musique des cigales qui, au
+Japon, sont très bruyantes.
+
+A ce carrefour, il y avait une dizaine de tombes dans les herbes, sous
+un bouquet de grands cèdres isolés: des bornes carrées ou bien
+d'antiques bouddhas en granit assis dans des calices de lotus. Au delà
+des champs de riz, on apercevait les bois, assez semblables à nos bois
+de chênes, mais où se mêlaient quelques touffes blanches ou roses qui
+étaient des camélias à fleurs simples, et quelques feuillages très
+légers qui étaient des bambous; puis tout au loin, des montagnes
+ressemblant à de petits dômes, à de petites coupoles, dessinaient sur
+le ciel bleu des formes un peu maniérées, mais très gracieuses.
+
+C'est au milieu de cette région de calme et de verdure que l'équipage
+de Kaka-San s'était arrêté, et pour une halte suprême. Des paysans et
+des paysannes, habillés de longues robes en cotonnade bleu sombre à
+manches pagode, une vingtaine de bonnes petites âmes nipponnes,
+s'empressaient autour de la caisse à roulettes où la moribonde tordait
+ses vieux bras. Ça l'avait prise tout d'un coup en chemin, tandis que
+Toto-San la traînait à un pèlerinage dans un temple de la déesse
+Kwanon.
+
+
+Les bonnes petites âmes, qui s'étaient attroupées par bienveillance
+autant que par curiosité, se démenaient de leur mieux pour la soigner.
+C'étaient pour la plupart des gens qui se rendaient, eux aussi, à
+cette fête de Kwanon, divinité de la Grâce.
+
+Pauvre Kaka-San! On avait essayé de la remonter avec un cordial à
+l'eau-de-vie de riz; on lui avait frotté le creux de l'estomac avec
+des herbes aromatiques et tamponné la nuque avec l'eau fraîche d'un
+ruisseau.
+
+Toto-San la touchait tout doucement, la caressait à tâtons, ne
+sachant que faire, entravant les autres avec ses gestes d'aveugle, et
+tremblant plus que jamais de tous ses membres dans son angoisse.
+
+En dernier lieu, on lui avait fait avaler, en boulettes, des morceaux
+de papier qui contenaient d'efficaces prières écrites par les bonzes
+et qu'une femme secourable avait consenti à retirer de la doublure de
+ses propres manches. Peine perdue, car l'heure était sonnée;
+l'invisible Mort était là, riant au nez de tous ces Nippons et serrant
+déjà la vieille dans ses mains sûres.
+
+Une dernière contorsion, très douloureuse, et Kaka-San s'affaissa, la
+bouche ouverte, le corps tout de côté, à moitié tombée de sa boîte et
+les bras pendants, comme la poupée d'un guignol de pauvres qui serait
+au repos, la représentation finie.
+
+
+Ce petit cimetière ombreux, devant lequel s'était accomplie la scène
+finale, semblait tout indiqué par les Esprits et comme choisi par la
+morte elle-même.
+
+On n'hésita donc pas. On embaucha des _coolies_ qui passaient et bien
+vite on se mit en devoir de creuser la terre. Tout le monde était
+pressé, ne voulant pas manquer le pèlerinage, ni laisser cette pauvre
+vieille sans sépulture, d'autant plus que la journée s'annonçait
+chaude et que déjà de vilaines mouches s'assemblaient.
+
+En une demi-heure le trou fut prêt. On tira la morte de sa boîte, en
+l'enlevant par les épaules, et on la mit en terre, assise comme elle
+avait toujours été, l'arrière-train recoquillé comme durant sa vie,
+semblable à une de ces guenons desséchées que les chasseurs
+rencontrent parfois au pied des arbres dans les forêts.
+
+Toto-San essayait de tout faire par lui-même, n'ayant plus bien ses
+idées et gênant les _coolies_ qui n'avaient pas l'âme sensible et qui
+le bousculaient; il gémissait comme un petit enfant et des larmes
+coulaient de ses yeux sans regard. Il tâtait si au moins elle était
+bien peignée pour se présenter dans les demeures éternelles, si ses
+coques de cheveux étaient en ordre, et il voulut replacer les grandes
+épingles dans sa coiffure avant qu'on jetât la terre dessus...
+
+
+On entendait un léger frémissement dans les feuillages: c'étaient les
+Esprits des ancêtres de Kaka-San qui venaient la recevoir à son entrée
+dans le pays des Ombres.
+
+Elle avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le
+laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les _coolies_, pris de
+dégoût, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le ménage, souillé
+maintenant de matières immondes: la couverture, les loques de
+rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu'à la boîte
+elle-même, prétendant que la peste était dedans.
+
+Oh! alors Toto-San perdit tout à fait la tête de désespoir, en voyant
+qu'on allait lui enlever tous ces souvenirs; épuisé et pleurant, il se
+coucha dessus pour les défendre.
+
+Mais une autre vieille mendiante qui se rendait à la fête, elle aussi,
+pour y ramasser des aumônes, s'arrêta et eut pitié de lui: «Je laverai
+tout ça dans le ruisseau, moi, dit-elle.»
+
+Les gens qui s'étaient attroupés continuèrent donc leur chemin vers le
+temple de la déesse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de
+la solitude verte où les cigales chantaient.
+
+Dans le ruisseau d'eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec
+soin, même la boîte et ses roulettes; les détritus de Kaka-San
+allèrent féconder les fraîches plantes qui poussaient le long de la
+rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commençaient à
+monter des vases profondes.
+
+Ensuite elle étendit les loques sur des branches, au gai soleil, et,
+le soir, tout fut sec, bien replié, bien arrangé; Toto-San put
+reprendre sa route errante.
+
+
+Il s'attela et repartit, par habitude de marcher en roulant quelque
+chose. Mais derrière lui, la petite voiture était vide. Séparé de
+celle qui avait été son amie, son conseil, son intelligence et ses
+yeux, il s'en allait au hasard, débris plus pitoyable à présent,
+irrévocablement seul sur la terre jusqu'à sa fin, ne retrouvant plus
+ses idées, avançant à tâtons, sans but ni espérance, dans une nuit
+plus noire...
+
+Cependant, les cigales chantaient à pleine voix dans la verdure qui
+s'assombrissait sous les étoiles et, tandis que la vraie nuit
+descendait autour de l'homme aveugle, on commençait à entendre dans
+les branches les mêmes frémissements que le matin pendant la mise en
+terre; c'étaient encore des murmures d'Esprits qui disaient:
+«Console-toi, Toto-San, elle se repose dans cette sorte
+d'anéantissement très doux où nous sommes nous-mêmes et où tu viendras
+bientôt. Elle n'est plus ni vieille ni branlante, puisqu'elle est
+morte; ni désagréable à voir, puisqu'elle est bien cachée parmi les
+racines souterraines; ni dégoûtante pour personne, puisqu'elle est de
+la matière fertilisant le sol. Son corps va se purifier en
+s'infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes
+japonaises,--des rameaux de cèdre,--des camélias simples,--des
+bambous...»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+ TABLE
+
+
+ AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR I
+ RÊVE 1
+ CHAGRIN D'UN VIEUX FORÇAT 17
+ UNE BÊTE GALEUSE 27
+ PAYS SANS NOM 39
+ VIES DE DEUX CHATTES 47
+ L'OEUVRE DE PEN-BRON 151
+ DANS LE PASSÉ MORT 175
+ VEUVES DE PÊCHEURS 201
+ TANTE CLAIRE NOUS QUITTE 221
+ VIANDE DE BOUCHERIE 287
+ LA CHANSON DES VIEUX ÉPOUX 299
+
+
+IMPRIMERIE CHAIX.--RUE BERGÈRE, 20, PARIS.--13698-6-91.
+
+
+
+
+ Liste des modifications
+
+ page 88: «en» remplacé par «on» (on entendait des cris
+ inhumains)
+ page 88: «pelotte» par «pelote» (une pelote, une boule de poils
+ et de griffes)
+ page 138: «carresse» par «caresse» (quand on la touchait
+ doucement pour une caresse)
+ page 161: «moitié» par «moitiés» (des moitiés de figure)
+ page 209: «desespéraient» par «désespéraients» (elles ne
+ désespéraient pas encore)
+ page 210: «récrimation» par «récrimination» (sans récrimination,
+ sans jalousie)
+ page 258: «rembourée» par «rembourrée» (une petite boîte de
+ plomb rembourrée de ouate rose)
+ page 265: «main-nant» par «maintenant» (tranquilles maintenant,
+ sans préoccupation)
+ page 308: «de d'éternel» par «d'éternel» (quelque chose de
+ profond et d'éternel)
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Le livre de la pitié et de la mort, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT ***
+
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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