diff options
Diffstat (limited to 'old/36812-8.txt')
| -rw-r--r-- | old/36812-8.txt | 18823 |
1 files changed, 0 insertions, 18823 deletions
diff --git a/old/36812-8.txt b/old/36812-8.txt deleted file mode 100644 index 0640788..0000000 --- a/old/36812-8.txt +++ /dev/null @@ -1,18823 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Création et rédemption; Première partie: Le -docteur mystérieux, by Alexandre Dumas - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Création et rédemption - Première partie: Le docteur mystérieux - -Author: Alexandre Dumas - -Release Date: July 22, 2011 [EBook #36812] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CRÉATION ET RÉDEMPTION *** - - - - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net - - - - - - - - -CRÉATION ET RÉDEMPTION - -LE DOCTEUR -MYSTÉRIEUX - -PAR - -ALEXANDRE DUMAS - -NOUVELLE ÉDITION - -PARIS - -MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS - -RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA - -LIBRAIRIE NOUVELLE - -BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT - -1875 - -Droits de reproduction et de traduction réservés - - - - -CRÉATION ET RÉDEMPTION - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -LE DOCTEUR MYSTÉRIEUX - - - - -I - -Une ville du Berri - - -Le 17 juillet 1785, la Creuse, après une matinée d'orage, roulait -profonde et troublée entre deux rangs de maisons fort peu symétriquement -alignées sur ses rives, et qui baignaient dans l'eau leur pied de bois. -Toutes vieilles et toutes délabrées qu'elles étaient, elles n'en -souriaient pas moins au soleil, qui, en sortant du double nuage d'où -venait de s'échapper l'éclair, jetait un ardent rayon sur la terre -encore trempée de pluie. - -Ce tas de maisons boiteuses, borgnes et édentées avait la prétention -d'être une ville, et cette ville se nommait Argenton. - -Inutile de dire qu'elle était située dans le Berri. Aujourd'hui que la -civilisation a effacé le caractère des races, des provinces et des -cités, c'est encore un spectacle à faire bondir de joie le coeur de -l'artiste qu'Argenton vu des hauteurs qui dominent ses toits chargés de -mousse et de giroflées en fleur. - -Montez, par un beau jour, le long de ces rochers où se tordent des -racines pareilles à des couleuvres, frayez vous-même votre chemin, à -travers ces blocs que recouvre une fauve et sèche végétation de lichens -jaunis, de fougères ensoleillées et de ronces rougies, accrochez vos -ongles à ces ruines qui se confondent avec le roc par la couleur et la -solidité de leurs masses, si vastes et si obstinées, qu'il a fallu les -terribles guerre de la Ligue et les puissantes épaules de Richelieu pour -renverser ces ouvrages de l'art qui, soudés à l'oeuvre de la nature, -semblaient aussi impérissables que leurs bases granitiques; et encore -ces guerres d'extermination n'ont-elles pu déraciner ces indestructibles -fondements qui restent là foudroyés par le canon, déchirés par la scie, -ébréchés par le vent, broyés par le sabot des boeufs, écaillés par le -fer des chevaux, foulés par le pied du pâtre, mais immobiles. - -Au plus haut de ces ruines, faites par les guerres civiles et non par -le temps, asseyez-vous et regardez. - -Au-dessous de vous s'abîme, comme une ville engouffrée par une -catastrophe géologique, une sauvage et pittoresque cohue de maisons, -avec des poutres saillantes, de lourds escaliers de bois qui grimpent -extérieurement à l'étage supérieur, des toits de chaume poudreux et des -tuiles noires que recouvre une crasse de végétation spontanée. Du point -où vous la regardez, la ville semble déchirée en deux par une rivière -sombre et encaissée, dont le nom significatif, _la Creuse_, indique les -profondeurs dans lesquelles elle roule. - -De longues perches, fixées aux maisons qui bordent son cours, étalent -comme des drapeaux de mille couleurs le linge en train de sécher et qui -flotte au vent. Ce groupe d'habitations informes, dont les fondements -déchaussés, la charpente accusée à vif, les nervures de bois massives -attestent l'enfance de l'art de bâtir, est encadré dans le plus frais, -le plus charmant et le plus naïf paysage qui se puisse voir. - -Ici, la nature n'a point cherché l'effet. Ce bon Berri est de toute la -France l'endroit où la simplicité a le plus de caractère, et Argenton -est, je crois, la ville la plus simple du Berri; les moutons, ces armes -de la province, si j'ose ainsi dire, y sont plus moutons qu'ailleurs, et -les oies qui barbotent dans l'eau rapide de la rivière y ont -admirablement l'air de ce qu'elles sont. - -Tel est encore Argenton aujourd'hui et tel il devait être en 1785, car -c'est une des rares villes de France que le souffle des révolutions -modernes et que l'esprit de changement n'a point encore atteinte. Ces -maisons, quoique près d'un siècle soit écoulé depuis l'époque que nous -venons de citer, étaient vieilles alors comme elles le sont aujourd'hui, -car depuis longtemps elles ont atteint un âge qui ne marque plus; si -quelque chose étonne le touriste, le peintre ou l'architecte, c'est la -solidité de ces masures; elles ressemblent aux rochers et aux débris de -fortifications qui les dominent. On dirait qu'elles durent par leur -vétusté même, et que c'est l'excès de leur vieillesse qui les fait -vivre; il y a si longtemps qu'elles penchent d'un côté ou de l'autre, -qu'elles en ont pris l'habitude et qu'elles n'ont plus de raison honnête -pour tomber, même du côté où elles penchent. - -Rien ne peut donner une idée du calme, de l'insouciance et de la -placidité des habitants d'Argenton ce 17 juillet 1785; le clocher de -l'église venait d'égrener sur la ville l'_Angelus_ de midi, et, dans ces -tranquilles demeures, chacun offrait à Dieu sa paisible misère comme une -expiation de ses fautes et un moyen douloureux mais salutaire de gagner -le ciel; cette quiétude de caractère est en rapport avec la sérénité du -paysage et avec les occupations uniformes des habitants de cette petite -ville, que n'agite ni l'industrie, ni le commerce, ni la politique; -entourés d'une nature toujours la même, d'arbres qu'ils ont toujours -connus grands, de maisons qu'ils ont toujours connues vieilles, les -habitants d'Argenton ne se voyaient point changer ni vieillir. Comme -l'hirondelle qui revenait tous les ans aux toits de leurs maisons, tous -les ans la joie du printemps, éclose dans le soleil d'avril, ramenait -dans leurs coeurs le courage de supporter les rudes travaux de l'été -et l'oisiveté douloureuse de l'hiver. - -Argenton, malgré tous les grands mouvements qui s'étaient faits dans les -esprits vers la fin du règne de Louis XV et au commencement du règne de -Louis XVI, ne reconnaissait guère d'autre puissance que celle de -l'habitude. Il y avait alors pour Argenton un roi de France qu'on -n'avait jamais vu, mais auquel on croyait et auquel on obéissait sur la -parole du bailli, comme on croyait et on obéissait à Dieu sur la parole -du curé. - -Dans une des rues les plus désertes et les plus rongées d'herbe, -s'élevait une maison peu différente des autres maisons, si ce n'est -qu'elle était presque ensevelie sous un immense lierre, dans lequel, le -soir, semblaient se réfugier tous les moineaux de la ville et des -environs. - -Malgré leur confiance dans cette maison à l'abri de laquelle ils ne -craignaient pas de s'endormir, après avoir longtemps fait tressaillir le -feuillage, malgré leur caquetage joyeux et bruyant qui commençait avec -l'aurore, cette maison était mal famée. Là, en effet, demeurait un jeune -médecin venu de Paris depuis trois ans et qui en avait vingt-huit à -peine. Pourquoi avait-il devancé la mode des cheveux courts et non -poudrés que Talma devait inaugurer cinq ans seulement plus tard, dans -son rôle de Titus? Sans doute parce qu'il lui était plus commode de -porter les cheveux courts et sans poudre. Mais, à cette époque, c'était -une innovation malheureuse pour un médecin; quand la science médicale -était si souvent mesurée au développement gigantesque de la perruque -dont se coiffaient les disciples d'Hippocrate, personne ne remarquait -que les cheveux du jeune docteur étaient ondés par la nature mieux que -n'eût pu le faire le talent du plus habile coiffeur; personne ne -remarquait que ces cheveux, du plus beau noir, encadraient admirablement -un visage pâli par les veilles, dont les traits fermes et sévères -indiquaient surtout l'application à l'étude. - -Quel motif avait porté cet étranger à se retirer dans une ville aussi -agreste et présentant si peu de ressources à l'exercice de la médecine -que la ville d'Argenton? Peut-être le goût de la solitude et le désir du -travail non interrompu; et, en effet, ce jeune savant, surnommé dans la -ville _le docteur mystérieux_ à cause de sa manière de vivre, ne -fréquentait personne, et, chose doublement scandaleuse dans une petite -ville de province, ne mettait pas plus le pied à l'église qu'au café. -Mille bruits malveillants et superstitieux couraient sur son compte. Ce -n'était pas sans raison qu'il ne portait ni poudre ni perruque, mais -cette raison était mauvaise puisqu'il ne la disait pas. On l'accusait -d'être en communication avec les mauvais esprits, et sans doute -l'étiquette n'était point la même dans le monde nocturne que dans le -nôtre. - -Mais ces soupçons de magie reposaient surtout sur des cures vraiment -merveilleuses que le jeune médecin avait opérées par des moyens d'une -simplicité extrême; beaucoup de malades condamnés et abandonnés par les -autres praticiens avaient été sauvés par lui en si peu de temps, que les -bienveillants criaient au miracle et que les ingrats et les curieux -criaient au sortilège. Or, comme il y a plus d'ingrats et d'envieux que -de bienveillants, le docteur avait pour ennemis, non seulement presque -tous ceux à qui il avait fait du tort comme concurrent, mais encore tous -ceux qu'il avait soulagés, secourus, guéris comme malades, et le nombre -en était grand. - -Les vieilles femmes qui n'étaient pas méchantes, et on en comptait cinq -ou six dans Argenton, disaient de lui qu'il avait le bon oeil. C'est -en effet une croyance très répandue dans cette partie du Berri que -certains individus naissent non seulement pour le bien ou le mal de -leurs semblables, mais encore pour le bien ou le mal de la création, -étendant leur influence jusque sur les animaux, les moissons et les -autres productions de la terre. Quelques-uns, aux idées plus abstraites, -attribuaient cette faculté surprenante de faire des miracles à un -souffle de vie que le docteur projetait sur le front de ses malades; -d'autres à certains gestes et à certaines paroles qu'il récitait tout -bas; d'autres enfin à une connaissance approfondie de la nature humaine -et de ses lois les plus obscures. - -Toujours est-il que, si l'on différait sur la cause, nul ne contestait -l'évidence des phénomènes, cette science s'étant exercée publiquement -sur les hommes et sur les animaux. - -Ainsi, un jour, un voiturier qui s'était endormi, comme cela arrive -souvent, sur le siège mobile suspendu en avant de la roue de sa -charrette, était tombé de ce siège, et ses chevaux, en continuant de -marcher, lui avaient écrasé une cuisse sous la roue du gros véhicule -qu'ils traînaient. Ce n'était pas une cuisse cassée, c'était une cuisse -bel et bien écrasée. Les trois médecins d'Argenton s'étaient réunis, et, -comme il n'y avait d'autre remède à l'horrible blessure que la -désarticulation du col du fémur, c'est-à-dire une de ces opérations -devant lesquelles reculent les plus habiles praticiens de la capitale, -ils avaient décidé d'un commun accord d'abandonner le malade à la -nature, c'est-à-dire à la gangrène, et à la mort qui ne pouvait manquer -de la suivre. - -C'est alors que le pauvre diable, comprenant la gravité de sa situation, -avait appelé à son secours le docteur mystérieux. Celui-ci, étant -accouru, avait déclaré l'opération grave, mais inévitable, et, en -conséquence avait annoncé qu'il allait la tenter sans aucun retard. Les -trois médecins lui avaient fait observer, à titre d'avis charitable, -qu'à côté de la gravité de l'_inévitable opération_, il y avait la -douleur physique pendant la durée de cette opération et la terreur -morale qu'allait éprouver, l'opération terminée, le malade en voyant une -partie de lui-même se détacher de lui sous le tranchant du bistouri. - -Mais le docteur, à cette objection, s'était contenté de sourire, et, se -rapprochant du blessé, l'avait regardé fixement en étendant la main vers -lui, et, d'un ton impératif, lui avait commandé de dormir. - -Les trois médecins s'étaient regardés en riant; éloignés de Paris, ils -avaient bien entendu parler vaguement des phénomènes du mesmérisme, mais -ils n'en avaient pas vu l'application. À leur grand étonnement, le -malade alors, obéissant à l'ordre de dormir que lui avait donné le -médecin, s'était endormi presque subitement. Le docteur lui avait pris -la main, et lui avait demandé de sa voix douce, mais dans laquelle -cependant était mêlée une nuance de commandement: «Dormez-vous?» Et, sur -la réponse affirmative, il avait tiré sa trousse, choisi ses -instruments, et, avec la même sérénité que s'il eût opéré sur un -cadavre, il avait sur le corps insensible du blessé pratiqué -l'effroyable opération; il avait demandé dix minutes, et, au bout de -neuf minutes, montre à la main, le membre avait été détaché, emporté -hors de la chambre, le linge taché de sang enlevé, le malade couché sur -un autre lit; et, au grand étonnement des trois médecins, l'appareil -posé, l'amputé s'était, sur l'ordre du docteur, réveillé en souriant. - -La convalescence avait été longue; mais, lorsqu'elle fut complète et que -le malade put se lever, il trouva un appareil préparé par le médecin -lui-même, et à l'aide duquel, quoiqu'il eût perdu à peu près le quart de -sa personne, il retrouva la faculté de se mouvoir. - -Mais maintenant qu'allait faire ce malheureux, disaient non seulement -les trois médecins qui avaient eu l'intention de le laisser mourir, mais -encore bon nombre de personnes qui trouvent toujours quelque chose à -redire aux événements et aux dénouements les mieux conduits? Ne -valait-il pas mieux, en effet, laisser mourir le pauvre diable que de -prolonger avec une infirmité pareille son existence de dix, vingt, -trente années peut-être? Qu'allait-il faire? Vivrait-il d'aumônes, et -serait-ce une charge de plus pour la commune déjà si pauvre? - -Mais tout à coup on apprit par le receveur particulier, qui avait été -avisé de cette décision par celui de la province, qu'une rente de trois -cents livres était faite au pauvre diable, sans qu'on sût d'où lui -venait cette rente et qui l'avait sollicitée. - -Sans doute le blessé n'en savait pas plus que les autres sur le sujet; -mais quand il parlait du docteur, c'était habituellement pour dire: - ---Ah! quant à celui-là, ma vie lui appartient. Il n'a qu'à me la -demander et je la lui donnerai de grand coeur. - -Eh bien, chose presque incroyable pour quiconque ne connaîtrait pas le -monde des petites villes, cette splendide cure fut une de celles qui -firent le plus de tort au docteur dans la ville d'Argenton; les trois -autres médecins ayant déclaré que peut-être eussent-ils pu sauver le -malade en se servant des mêmes moyens, mais qu'ils aimaient mieux voir -mourir un homme que de lui sauver la vie à pareil prix, attendu qu'ils -regardaient l'âme d'un malade plus précieuse que son corps. - -C'était la première fois que ces trois honnêtes praticiens parlaient de -l'âme. - -Un autre jour, jour de foire, un taureau furieux avait jeté le désordre -dans le marché, et les cris des fuyards, femmes et enfants, étaient -montés jusqu'au laboratoire du docteur, qui dominait la place. Le -docteur avait mis alors la tête à sa fenêtre et avait vu ce dont il -s'agissait. Tout fuyait devant l'animal furieux, qui venait d'éventrer -un boucher, lequel avait eu l'audace de l'attendre une masse à la main. -Lui était descendu alors précipitamment sans chapeau; ses beaux cheveux -jetés au vent, les angles de la bouche plissés par cette volonté de fer -qui était une des principales qualités ou un des principaux défauts de -son caractère, il avait été se placer tout droit sur la route du -taureau, l'appelant du geste. L'animal l'avait à peine aperçu, que, -acceptant le défi, il s'était élancé sur lui la tête basse... - -De sorte que son adversaire, n'ayant pas pu rencontrer son oeil, avait -été obligé de se jeter de côté pour éviter sa rencontre. Le taureau, -emporté par sa course, l'avait dépassé de dix pas, puis s'était -retourné, avait relevé la tête, et avait regardé de son oeil sombre et -profond l'audacieux lutteur qui venait lui présenter le combat. Mais un -instant avait suffi, cet oeil sombre et profond de l'animal avait -rencontré l'oeil fixe et dominateur de l'homme, le taureau s'était -arrêté court, avait fouillé la terre des pieds, avait mugi comme pour se -donner du courage, mais était resté immobile; alors, le docteur avait -marché droit à lui, et l'on avait pu voir à chaque pas qu'il faisait le -taureau trembler sur ses jambes et s'affaisser sur lui-même; enfin de -son bras étendu il avait pu toucher l'animal entre les deux cornes, et, -comme un autre Achéloüs devant un autre Hercule, le taureau s'était -couché à ses pieds. - -Une autre occasion s'était encore présentée pour le docteur de montrer -l'étonnante puissance magnétique qu'il exerçait sur les animaux. Il -s'agissait de ferrer pour la première fois un cheval de trois ans, -encore indompté, qui avait brisé tous les liens qui l'attachaient au -travail, avait renversé le maréchal-ferrant et était rentré furieux dans -son écurie, où personne n'osait aller le chercher, aucune bride ni aucun -licou ne lui étant resté sur le corps pour le conduire. - -Le docteur, qui passait là par hasard, avait d'abord porté secours à -l'homme renversé; puis, comme le choc avait été violent, mais que dans -la chute la tête n'avait point porté, il invita le maréchal-ferrant à -l'attendre, promettant de lui ramener le cheval soumis et obéissant. - -Et, en effet, accompagné de ce rassemblement qui, dans les petites -villes, se groupe à toute occasion, il était entré dans l'écurie du -maître de poste à qui ce cheval appartenait, et, tout en sifflant, les -mains dans ses poches, mais sans perdre le cheval du regard, il s'était -approché de l'animal furieux, qui avait reculé devant lui jusqu'à ce -qu'il se sentît acculé au mur; alors il l'avait pris par les naseaux, -et, sans effort, quoique l'on vît à l'oeil sanglant du cheval avec -quelle répugnance il obéissait à cette puissance supérieure, il l'avait -amené, marchant à reculons, jusque dans le travail où il s'était échappé -une heure auparavant, et là, sans qu'il fût nécessaire de l'attacher, le -contenant et le fascinant toujours, il avait dit au maréchal-ferrant de -commercer sa besogne, et à ses quatre pieds, l'un après l'autre, le -maréchal avait cloué les fers sans que le cheval fît d'autre mouvement -que ce frissonnement douloureux de la peau qui est chez les quadrupèdes -de son espèce l'aveu de leur défaite. - -On comprend, après de pareils prodiges opérés en face de tous vers la -fin du dernier siècle, dans une des villes les moins éclairées de -France, sous combien d'aspects différents devaient être jugé Jacques -Mérey.--C'était le nom du docteur. - - - - -II - -Le docteur Jacques Mérey - - -Les plus acharnés parmi les détracteurs de Jacques Mérey étaient -certainement les médecins: les uns le traitaient de charlatan, les -autres d'empirique, et mettaient sur le compte de la crédulité la -plupart des prodiges que l'on racontait. - -Voyant néanmoins que l'instinct du merveilleux, si vif chez les classes -ignorantes, résistait à leur critique et rapprochait du docteur cette -foule qu'ils voulaient vainement en écarter, ils se décidèrent à faire -franchement cause commune avec le préjugé religieux, et traitèrent de -diabolique la science de cet homme qui osait guérir en dehors des formes -autorisées par l'école. - -Ce qui appuyait ces accusations, c'est que l'étranger ne fréquentait ni -l'église ni le presbytère; si on lui connaissait une doctrine, soulager -son prochain, on ne lui connaissait pas de religion. On ne l'avait -jamais vu se mettre à genoux ni joindre les mains, et cependant on -l'avait surpris plus d'une fois contemplant la nature dans cette -attitude de recueillement et de méditation qui ressemble à la prière. - -Mais les médecins et le curé avaient beau dire, il était peu de malades -et d'infirmes qui résistassent au désir de se faire soigner par le -mystérieux docteur, quitte à se repentir plus tard de leur guérison et -de brûler un cierge en guise de remords s'il était vrai qu'ils fussent -délivrés de leur mal par l'intervention du diable. - -Ce qui contribuait surtout à populariser ces légendes qui s'attachaient -à Jacques Mérey comme à un être extraordinaire, c'est qu'il ne -prodiguait point à tout le monde les bienfaits de sa science et de son -ministère. Les riches étaient obstinément exclus de sa clientèle. -Plusieurs d'entre eux ayant réclamé à prix d'or les consultations du -docteur, il répondit qu'il se devait aux pauvres et qu'il y avait, sans -lui, assez de médecins à Argenton avides de soigner des malades de -qualité. Que, d'ailleurs, ses remèdes, presque toujours préparés par -lui-même, étaient calculés sur le tempérament rustique de la race à -laquelle il les appliquait. - -On pense bien que, pendant cette époque où commençaient à se soulever -toutes les oppositions philanthropiques ou populaires, cette résistance -donna libre carrière à la critique des beaux esprits. Ils cherchèrent -plus que jamais à jeter des doutes sur une vertu curative qui se bornait -aux cures démocratiques, et, n'osant affronter l'épreuve des gens comme -il faut, aimait à envelopper ses services dans la ténébreuse -reconnaissance des classes ignorantes. - -Jacques Mérey les laissa dire et n'en poursuivit pas moins son oeuvre -silencieuse et solitaire. Comme il menait une vie très retirée, comme sa -maison était impénétrable, comme on voyait chaque nuit veiller à sa -fenêtre une petite lampe, étoile du travail, les hommes intelligents et -sans parti pris avaient tout lieu de croire, comme nous l'avons déjà -dit, que le savant docteur était venu chercher dans le Berry une -solitude aussi inviolable que celle que les anciens anachorètes allaient -chercher dans la Thébaïde. - -Quant aux pauvres et aux paysans, que n'égarait ni la superstition ni la -malveillance, ils disaient de lui: - ---M. Mérey est comme le Bon Dieu, il ne se montre que par le bien qu'il -fait. - -Or, le 17 juillet 1785, par une chaleur de vingt-cinq degrés, Jacques -Mérey était à son laboratoire surveillant dans une cornue les premiers -tressaillements d'une opération difficile qui avait déjà plus d'une fois -avorté sous sa main. - -Il était chimiste et même alchimiste; né dans une de ces époques de -doute scientifique, politique et social, où le malaise qui pèse sur une -nation pousse les individus à la recherche de l'inconnu, du merveilleux, -de l'impossible même, il avait vu Franklin découvrir l'électricité et -commander au tonnerre; il avait vu Montgolfier enlever ses premiers -ballons et conquérir, en espérance, il est vrai, plutôt qu'en réalité, -le domaine de l'air. Il avait vu Mesmer professer le magnétisme animal, -mais il n'avait point tardé à laisser le maître derrière lui, car on -sait que Mesmer, tout ébloui des premières manifestations de cette force -inhérente qu'il rêva, qu'il reconnut, mais qu'il ne perfectionna point, -s'était arrêté devant les convulsions, les spasmes et les merveilles du -baquet enchanté; qu'il n'avait point poussé ses recherches jusqu'au -somnambulisme, à peu près semblable en cela à Christophe Colomb, qui, -tout heureux d'avoir découvert quelques îles du nouveau monde, laissa -ensuite à un autre l'honneur d'aborder au continent américain et de lui -donner son nom. - -M. de Puységur, on le sait, avait été l'Améric Vespuce de Mesmer, et -Jacques Mérey était le disciple direct de M. de Puységur. - -Il avait donc appliqué à la science de guérir la vague découverte du -maître allemand. Emporté tout jeune par l'inquiétude du merveilleux, -Jacques Mérey s'était jeté dans la forêt Noire des sciences occultes. Ce -que cet esprit curieux avait exploré de voies nouvelles et ténébreuses, -les antres obscurs dans lesquels il était descendu pour consulter les -modernes Trophonius, les puits souterrains par la bouche desquels il -s'était plongé au centre des initiations, les heures qu'il avait -passées, muet et debout, devant l'implacable sphinx des connaissances -humaines; les combats de Titan qu'il avait engagés avec la nature pour -la faire parler malgré elle et lui arracher l'éternel et sublime secret -qu'elle cache dans son sein, tout cela eût pu faire le sujet d'une -épopée scientifique dans le genre du poème de Jason à la recherche de la -Toison d'or. - -Ce qu'il avait le moins rencontré dans ce voyage fabuleux, c'était la -toison, c'était l'or. - -Mais Jacques Mérey, en vérité, ne s'en souciait guère, et il était -habitué à compter comme ses écus toutes les étoiles du ciel. Puis -quelques voix indiscrètes disaient qu'il était riche et même très riche. - -Les rêveries des rose-croix, des illuminés, des alchimistes, des -astrologues, des nécromanciens, des mages, des physiognomistes, il -avait tout parcouru, tout sondé, tout analysé, et de tout cela il était -ressorti pour son esprit et pour sa conscience une religion à laquelle -il eût été bien difficile de donner un nom. Il n'était ni juif, ni -chrétien, ni turc, ni schismatique, ni huguenot; il n'était ni déiste, -ni animiste, il était panthéiste, plutôt; il croyait à un fluide -universel répandu dans tout l'univers et reliant par une atmosphère -vivante et pleine d'intelligence les mondes entre eux. Il croyait, ou -plutôt il espérait, que ce fluide créateur et conservateur des êtres -pouvait se diriger selon la puissante volonté de l'homme et recevoir son -application de la main de la science. - -C'est sur cette base qu'il avait élevé un système médical dont l'audace -aurait fait hurler toutes les académies et tous les corps savants; mais -une fois que notre docteur s'était dit, je crois croire ceci, ou je dois -faire cela, il tenait peu au jugement des hommes, à leur blâme ou à leur -approbation; il aimait la science pour la science elle-même et pour le -bien qu'il pouvait en tirer et appliquer au profit de l'humanité. - -Quand, ravi au troisième ciel de la pensée, il voyait ou croyait voir -les atomes, les simples et les composés, les infiniment petits et les -infiniment grands, les cirons et les mondes, tout cela se mouvant en -vertu du droit qu'il appelait magnétique, oh! alors, tout son corps -débordait d'amour, d'admiration et de reconnaissance pour la grandeur de -la nature, et les applaudissements du monde entier ne lui eussent pas -semblé valoir mieux en ce moment-là que le bruit à peine perceptible que -fait l'aile d'un moucheron qui vole. - -Il avait étudié la chiromancie dans Moïse et dans Aristote; la -physiognomonie avec Porta et Lavater; il avait, déroulant les lobes du -cerveau, pressenti Gall et Spurzheim, et devancé ainsi la plupart des -découvertes modernes en physiologie. Ses aspirations--et cela, nous -l'avons dit, tenait à l'époque de malaise dans laquelle il vivait et qui -précède tous les grands cataclysmes sociaux et politiques--, ses -aspirations, il faut le dire, allaient même plus loin encore que les -limites artificielles de la science. - -Il est un rêve pour lequel Prométhée a été cloué à son rocher avec des -clous d'airain et enchaîné avec des chaînes de diamant; ce qui n'a pas -empêché les cabalistes du Moyen Âge, depuis Albert le Grand, dont -l'Église a fait un saint, jusqu'à Cornélius Agrippa, dont l'Église a -fait un démon, de poursuivre la même chimère audacieuse; ce rêve était -de faire, de créer, de donner la vie à un homme. - -Faire un homme, comme disent les alchimistes, en dehors du vase naturel, -_extra vas naturale_, tel est l'éternel mirage, tel est le but qu'ont -poursuivi de siècle en siècle les inspirés ou les fous. - -Alors, et si on arrivait à ce résultat, l'arbre de la science -confondrait à tout jamais ses rameaux avec l'arbre de la vie; alors, le -savant ne serait plus seulement un grand homme, il serait un dieu; -alors, l'antique serpent aurait le droit de relever la tête et de dire -aux successeurs d'Adam: «Eh bien! vous avais-je trompé?» - -Jacques Mérey, qui, pareil à Pic de la Mirandole, pouvait parler sur -toutes les choses connues et sur quelques autres encore, passa en revue -tous les procédés dont les savants du Moyen Âge s'étaient servis pour -créer un être à leur image; mais il trouva tous ces procédés ridicules, -depuis celui qui couvait la génération de l'enfant dans une courge, -jusqu'à cet autre qui avait construit un androïde d'airain. - -Tous ces hommes s'étaient trompés, ils n'avaient pas remonté aux sources -de la vie. - -Malgré tant d'essais infructueux, le docteur ne désespérait point, -voleur sublime, de rencontrer le moyen de dérober le feu sacré. - -Cette préoccupation avait étouffé chez lui tous les autres sentiments; -son coeur était resté froid, et à l'état purement matériel de viscère -chargé d'envoyer le sang aux extrémités et de le recevoir à son tour. - -C'était une nature de Dieu, incapable d'aimer un être qu'il n'aurait -point créé lui-même. Aussi, seul et triste au milieu de la foule pour -laquelle il n'avait pas de regards, ou n'avait que des regards -distraits, il payait cher l'ambition de ses désirs. - -Comme le Seigneur avant la création du monde, il s'ennuyait. - -Ce jour-là, Jacques Mérey était assez content de la manière dont se -comportait dans la cornue la dissolution d'un certain sel dont il -étudiait les plus heureuses vertus curatives, quand trois coups -précipités retentirent à la porte de la rue. - -Ces trois coups éveillèrent les miaulements furieux d'un chat noir, que -les mauvaises langues de la ville, les dévotes surtout, prétendaient -être le génie familier du docteur. - -Une vieille servante connue dans tout Argenton sous le nom de Marthe la -bossue, et qui jouissait pour son compte d'une nuance d'impopularité -inhérente à celle du docteur, monta tout essoufflée l'escalier de bois -extérieur, et entra précipitamment dans le laboratoire sans avoir cogné -à la porte, comme c'était l'usage formellement imposé par le docteur, -qui n'aimait point à être dérangé au milieu de ses délicates opérations. - ---Eh bien! qu'avez-vous donc, Marthe? demanda Jacques Mérey; vous avez -l'air tout bouleversé! - ---Monsieur, répondit-elle, ce sont des gens du château qui viennent vous -chercher en toute hâte. - ---Vous savez bien, Marthe, répondit le docteur en fronçant le sourcil, -que j'ai déjà refusé plusieurs fois de m'y rendre, à votre château; je -suis le médecin des pauvres et des ignorants; qu'on s'adresse à mon -voisin, au Dr Reynald. - ---Les médecins refusent d'y aller, monsieur; ils disent que cela ne les -regarde pas. - ---De quoi s'agit-il donc? - ---Il s'agit d'un chien enragé, qui mord tout le monde; si bien que les -plus braves garçons d'écurie n'osent pas l'aborder, même avec une -fourche, et qu'il jette en ce moment la consternation chez le seigneur -de Chazelay, car ce malheureux chien s'est réfugié dans la cour même du -château. - ---Je vous ai dit, Marthe, que les affaires du seigneur ne me -regardaient pas. - ---Oui, mais les pauvres gens que le chien a déjà mordus et ceux qu'il -peut mordre encore, cela vous regarde, il me semble. Et, s'ils ne sont -pas pansés immédiatement, ils deviendront enragés comme le chien qui les -a mordus. - ---C'est bien, Marthe, dit le docteur, c'est vous qui avait raison et -c'est moi qui avais tort. J'y vais. - -Le docteur se leva, recommanda à Marthe de bien surveiller sa cornue, -lui ordonna de laisser aller le feu tout seul, c'est-à-dire en -s'éteignant, et descendit dans la salle du rez-de-chaussée, où il trouva -en effet deux hommes du château, qui, tout bouleversés et tout pâles, -lui firent un sinistre récit des ravages que causait l'animal furieux. - -Le docteur écouta et répondit par ce seul mot: - ---Allons! - -Un cheval sellé et bridé attendait le docteur. Les deux hommes -remontèrent sur les chevaux fumants qui les avaient amenés, et tous -trois, ventre à terre, prirent le chemin du château. - - - - -III - -Le château de Chazelay - - -À deux ou trois lieues d'Argenton, la campagne change de caractère; des -lambeaux de terre inculte que les habitants appellent des _brandes_, -quelques champs recouverts d'une végétation chétive, des routes -pierreuses encaissées dans des ravines et bordées de haies sauvages; çà -et là, quelques monticules dont les flancs déchirés laissent apercevoir -l'ocre dans laquelle vient se teindre en rouge l'eau murmurante des -ruisseaux, telle est la physionomie générale des lieux que parcourait au -galop la cavalcade. - -Trois chevaux étaient alors pour cette partie du Berri un luxe inouï; on -ne connaissait à cette époque, dans cette bienheureuse province de la -France, teintée encore aujourd'hui en gris foncé sur la carte de M. le -baron Dupin, on ne connaissait, disons-nous, en fait de bêtes de somme, -que l'attelage des anciens rois fainéants. - -Nos cavaliers rencontrèrent, en effet, dans un des chemins creux qu'ils -parcouraient, une châtelaine des environs, dont le carrosse, traîné par -un couple de boeufs, se rendait gravement et lentement à un souper de -famille; il y avait un jour entier que la pesante machine était en -route. Il est vrai qu'elle avait déjà fait près de cinq lieues. - -Enfin une noire futaie de tourelles se détacha sur le paysage un peu sec -que le soleil noyait de ses rayons. Cette sombre masse, qui s'élevait de -terre, prenait, à mesure qu'on s'en approchait, la beauté farouche de -tous les monuments guerriers du Moyen Âge; sa construction pouvait -remonter à la fin du XIIIe siècle. Un art puissant dans sa rusticité -avait tracé les plans de cette demeure féodale, qui projetait son ombre -immense sur le village, c'est-à-dire sur quelques pauvres maisons -égarées çà et là parmi les arbres à fruits. - -C'était Chazelay. - -Le château de Chazelay était anciennement relié par une ligne défensive -aux châteaux de Luzrac et de Chassin-Grimont, car les petits seigneurs -cherchaient à s'appuyer sur leurs voisins pour se fortifier contre les -entreprises des hauts et puissants vautours de la féodalité. - -Mais, à l'époque où se passe notre histoire, les guerres civiles avaient -cessé depuis longtemps. De condottieri, les nobles étaient devenus -chasseurs. Quelques-uns même, atteints de doute par la lecture des -encyclopédistes, non seulement ne communiaient plus aux quatre grandes -fêtes de l'année, mais lisaient le _Dictionnaire philosophique_ de -Voltaire, se moquaient de leur curé, raillaient une nièce illégitime, ce -qui ne les empêchait pas d'aller à la messe le dimanche et de se faire -encenser dans leur banc de chêne par les mains du célébrant. - -Mal à l'aise dans ces lourdes et rugueuses armures de pierre, la plupart -des nobles de la décadence maudissaient l'art guerrier du Moyen Âge, et -auraient volontiers jeté bas leurs châteaux, s'ils n'eussent été retenus -par le respect des aïeux, par les privilèges attachés à ces vieux murs; -enfin par les souvenirs de domination et de terreur que de tels édifices -entretenaient dans l'esprit des paysans. - -Ils s'efforcèrent du moins d'adoucir et d'humaniser ces aires d'oiseaux -de proie; les uns en retouchant la façade, les autres en remplaçant les -meurtrières par des fenêtres ou des oeils-de-boeuf, les autres enfin -en supprimant les poternes, les ponts-levis, et les fossés remplis -d'eau, où les grenouilles coassaient d'autant mieux que, depuis une -dizaine d'années, les paysans se refusaient à les battre. - -Mais le château de Chazelay n'était point de ceux qui avaient fait des -concessions; il était resté dans toute la poésie de son caractère sombre -et taciturne; de petites tourelles latérales qu'on appelait des -poivrières dominaient la porte d'entrée, piquée de dessins de fer et de -gros clous à tête ronde; des bois de cerf, des pieds de biche et des -traces de sanglier, fixés sur la porte épaisse, annonçaient que le -seigneur de Chazelay usait largement de son droit de chasse. - -Cette exposition cynégétique se complétait par cinq ou six oiseaux de -nuit, de toutes tailles, depuis la petite chouette jusqu'à l'orfraie. -Cette société noctambule était présidée par un grand-duc aux ailes -éployées et dont les plumes arrachées par le vent, les yeux ronds et -vides, les serres crispées, étalaient la double image de la force -vaincue et de la mort violente. - -Il faut dire qu'une certaine terreur superstitieuse entourait ce -château. C'était dans le pays une vieille tradition, qui remontait à des -siècles, que cette demeure féodale était hantée par un génie malfaisant. - -La vérité est que la plupart des seigneurs de Chazelay, comme le -grand-duc cloué sur leur porte, étaient morts de mort violente, et que -la famille avait été éprouvée par de sanglantes et lugubres -catastrophes. - -Le propriétaire actuel était un exemple de cette fatalité qui pesait, -disait-on, sur le château. Il avait perdu, dès la seconde année de son -mariage, une femme jeune et charmante. Un soir qu'elle se rendait au bal -et qu'elle était accommodée à la manière du temps, c'est-à-dire avec de -larges paniers, la châtelaine avait eu l'imprudence de s'approcher des -tisons qui flambaient dans la vaste cheminée du salon; sa robe avait -pris feu rapidement; enveloppée de ce nimbe ardent, elle avait fui de -chambre en chambre, excitant la flamme autour d'elle, au lieu de la -calmer, par le courant d'air que sa course créait. Ses femmes, voyant -cette apparition flamboyante, effrayées des cris qui partaient de ce -tourbillon de feu, n'osèrent point lui porter secours, si bien qu'en -moins de dix minutes la pauvre créature était morte au milieu des plus -affreuses tortures, et son mari, absent du château en ce moment-là, -n'avait retrouvé qu'une chose informe, calcinée et sans nom. - -Elle avait laissé une fille, sur laquelle le seigneur de Chazelay -sembla reporter tout son amour; mais peu à peu cette enfant, qu'on avait -vu naître dans le village, pour laquelle les cloches joyeuses avaient -sonné pendant trois jours, que des comtesses et des marquises avaient -portée toute fleurie de dentelles et de rubans sur les fonts baptismaux, -cette enfant fut séquestrée, puis disparut tout à fait, et le bruit -courut qu'elle était morte par accident, et qu'elle avait été -secrètement enterrée dans le caveau de la famille. - -Depuis ce jour, le château de Chazelay, qui était naturellement triste, -était devenu funèbre. Un nuage de corbeaux obscurcissait les cinq -tourelles dont le toit circulaire et pointu, chargé d'un artichaut de -plomb, dominait les bâtiments et les cours intérieures. La nuit, on -entendait piauler la chouette dans le vieux donjon que blanchissait la -lune, et les paysans, saisis d'un tremblement superstitieux, -s'éloignaient de ces fantômes de pierre sur lesquels s'étendait, -croyait-on, la responsabilité d'un crime. - -Quel était ce crime? - -À quel seigneur de Chazelay remontait-il? Par quelle filiation morale -étendait-il son influence sur la destinée du seigneur actuel? On -l'ignorait. - -De la porte d'entrée flanquée des petites tourelles dont nous avons déjà -parlé, et contre laquelle s'adossait la maison du gardien du château, on -pénétrait dans une première cour, qui était occupée par les écuries, les -étables, les greniers, les granges, et, en général, par tous les -bâtiments d'exploitation. - -C'était la ferme. - -Était-ce une illusion, ou serait-il vrai que les animaux subissent -l'influence morale des lieux où ils habitent? Toujours est-il que les -chiens, sans doute effrayés par la vue de leur congénère furieux, -secouaient mélancoliquement leur chaîne, et que, à l'arrivée d'un -étranger, ils firent entendre le hurlement qui, la nuit, annonce aux -superstitieux la mort du maître ou de l'un de ses plus proches parents. -Les boeufs, que l'on dételait pour les mener boire, portaient la corne -basse et fixaient sur la terre leur grand oeil limpide, et les -chevaux eux-mêmes semblaient, comme les superbes coursiers d'Hippolyte, -se conformer à la triste pensée universellement répandue sur chacun. - -De cette cour extérieure, on découvrait les fossés de ce qu'on eût pu -appeler la forteresse. Par un pont-levis jeté sur ces fossés, et à -l'aide d'un passage bas et sombre creusé dans l'épaisseur d'un donjon, -sur la muraille duquel s'étendait une large tache de rouille ou de sang, -on pénétrait dans une autre cour. À part les cuisines et quelques salles -de l'aile du bâtiment destinées à marquer la configuration intérieure du -corps de logis, on ne voyait encore rien du château, rien que cette -masse puissante et monolithe dont la mélancolie plombait sur les hommes -et les animaux mêmes. - -Dans cette première cour, l'herbe poussait entre les cailloux; des -instruments de labour étaient négligemment jetés çà et là, et quelques -canards muets barbotaient dans l'eau stagnante et huileuse des fossés. - -Telle était la physionomie ordinaire du château de Chazelay. Mais, au -moment où Jacques Mérey, suivi des deux hommes du château, pénétra dans -la cour extérieure, la tristesse habituelle des visages et des choses -avait fait place à une terreur et à un désordre qu'il est difficile de -décrire. Des garçons de service, armés de bâtons, de fourches et de -fléaux, avaient d'abord poursuivi un gros chien qui venait d'effrayer le -village en en mordant plusieurs autres. Harcelé et blessé, mais rendu -plus furieux encore par ces blessures, l'animal ne s'était plus borné à -piller les quadrupèdes; il avait mordu deux des assaillants; puis, -trouvant la porte de la ferme seigneuriale ouverte, il s'était glissé -dans la cour et avait été s'acculer à un enfoncement de la muraille -pareil à un four. - -À la porte du pont-levis, tout le monde s'était arrêté; M. de Chazelay -lui-même, au lieu d'aller à l'animal avec son fusil de chasse, s'était -enfermé au château; une frayeur superstitieuse semblait avoir cloué tout -le monde au seuil de ce château fatal, qui, même dans d'autre temps, -n'était pas abordé sans effroi. - -Ce chien était la forme visible du mauvais génie qu'on disait avoir pour -ces lieux une prédilection amère et néfaste. - -Cependant, les chevaux attachés dans leur écurie, les boeufs et les -vaches dans leurs étables, les chiens enfermés dans leurs loges, -faisaient entendre des lamentations et des aboiements dont tous les -coeurs étaient glacés. - -S'il y a du bruit en enfer, ce bruit doit ressembler aux cris de -détresse qui sortaient en ce moment-là du château maudit. À travers cet -orage de gémissements, on entendait çà et là quelques voix de femmes, -sans doute quelques servantes et des filles de chambre que le chien -avait surprises dans leurs travaux et qui, réfugiées derrière leur abri -mal assuré, appelaient au secours. - -En arrivant dans la première cour, le docteur jeta un regard autour de -lui. Il vit deux hommes qui lavaient leurs plaies à une fontaine; l'un -était mordu à la joue, l'autre à la main. Il avait prévu le cas et -s'était muni d'un acide corrosif pour donner les premiers soins aux -blessés. - -Jacques Mérey sauta à bas de son cheval, courut à eux, tira son -bistouri, débrida les plaies, et, dans les sillons tracés par la lame -d'acier, injecta l'acide qui devait prévenir les effets de la morsure de -l'animal. Puis, les malades pansés, il s'informa où était le chien, et -ayant appris qu'il était dans la seconde cour, où personne n'osait -pénétrer, il écarta ceux qui lui barraient le chemin et entra seul -résolument et sans armes. - -Les paysans jetèrent un cri d'épouvante en voyant le docteur marcher -droit à cet enfoncement dans lequel était tapi le chien, et là, -s'arrêtant la bouche souriante, mais les lèvres légèrement retroussées -sur ses dents blanches, fixer son regard sur celui du chien. Tous -croyaient que l'animal furieux allait se précipiter sur le docteur; mais -au contraire, le chien, qui était arc-bouté sur ses quatre pattes, -s'abattit avec un gémissement plaintif. Puis, comme attiré par une force -irrésistible, il sortit en rampant de l'enfoncement où il était à moitié -caché. La fureur de son oeil sanglant était tombée; sa gueule, -ouverte et remplie d'une écume fétide, s'était fermée; il se traîna -jusqu'aux pieds du docteur comme un coupable qui implore sa grâce, ou -plutôt comme un malade qui demande sa guérison; humble, désarmé, vaincu -par une force occulte, l'animal semblait se calmer dans cette force et -déposer sa rage aux pieds de l'homme invulnérable qui le regardait -doucement et tranquillement. - -Le docteur fit un signe, le chien se redressa sur ses jambes de devant, -et s'assit, levant des yeux craintifs et suppliants vers le docteur, qui -posa sa main sur la tête hérissée et frémissante de l'animal. - -À ce spectacle, l'admiration des paysans éclata; ils n'avaient jamais lu -les récits que les poètes nous ont laissés d'Orphée endormant le chien -Cerbère et refoulant au fond de sa gorge le triple aboiement du monstre. -Mais ces naïfs enfants de la nature n'en furent que plus émus de la -nouveauté du prodige; ils se demandaient les uns aux autres ce que le -docteur avait pu jeter dans la gueule de l'animal enragé, et en vertu de -quelle loi cet homme commandait à l'aveugle fureur. - -Enhardis de plus en plus devant l'attitude soumise du chien devant -lequel ils tremblaient et reculaient tout à l'heure, les hommes armés -d'instruments aratoires s'approchèrent pour le tuer; mais le docteur, se -tournant vers eux avec autorité: - ---Arrière! dit-il; qu'aucun de vous ne touche à ce chien, je vous le -défends; celui qui lui ferait le moindre mal serait un lâche. -D'ailleurs, ce chien est à moi. - -Alors, les paysans confondus lui proposèrent des cordes pour lui lier -les pattes. - ---Non, dit Jacques en secouant la tête, il n'est pas besoin de cordes, -croyez-moi; il me suivra de lui-même, et sans qu'il soit nécessaire de -l'y forcer. - ---Mais, au moins, crièrent plusieurs voix, muselez-le, docteur, -muselez-le! - ---Inutile, répondit Jacques Mérey; j'ai une muselière plus solide que -toutes celles dont vous pouvez vous servir pour lui maintenir la gueule. - ---Et cette muselière, quelle est-elle? demandèrent les paysans. - ---Ma volonté. - -Cela dit, il fit un signe au chien. - -L'animal, à ce geste, se dressa sur ses quatre pattes, releva et fixa -sur l'oeil de son maître son oeil obéissant et fatigué, poussa par -trois fois un aboiement plaintif, et suivit Jacques Mérey avec la même -obéissance joyeuse que s'il lui eût appartenu depuis longtemps. - - - - -IV - -Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme, mais aussi l'ami -de la femme - - -Le lendemain, Jacques Mérey reçut un message du château. Dans une lettre -tout juste assez polie pour ne pas être blessante, le seigneur de -Chazelay, qui cependant à la vue du chien s'était retiré et enfermé chez -lui, le seigneur de Chazelay, qui se piquait d'être un esprit fort, -témoignait ne point croire au miracle accompli la veille par le docteur, -quoique de sa fenêtre il eût pu voir ce miracle s'accomplir. - -Un chien s'était en effet glissé dans la ferme du château, et de la -première cour était entré dans la seconde, où il avait porté le trouble -et le désordre avec lui; mais ce chien était-il réellement enragé? - -Là était le doute; que des gens simples et ignorants crussent à la -fascination du regard et de la volonté, rien n'était plus naturel; mais -des gens instruits et bien nés ne pouvaient raisonnablement admettre de -semblables prodiges. - -Comme cependant le docteur avait fait preuve d'énergie et de résolution -en affrontant la morsure d'un chien qui paraissait être enragé, le -châtelain lui envoyait deux pièces d'or, qu'il le priait d'accepter à -titre d'honoraires. - -Jacques Mérey déchira la lettre et refusa les deux pièces d'or. La -science n'était pas la préoccupation morale de Jacques Mérey, on peut -même dire qu'il n'aimait la science que par rapport à un but. Ce but -vers lequel tendaient toutes les forces de son esprit, tous les -mouvements de son coeur, c'était le but de la philosophie du XVIIIe -siècle, le bonheur du genre humain. - -Il interrogeait avec M. de Condorcet le moment, encore éloigné sans -doute (mais qu'importe la distance!) où la raison perfectible de l'homme -découvrirait les causes premières des choses, où les nations ne se -feraient plus la guerre, et où les hommes, délivrés des maux -qu'engendrent la misère et l'ignorance, accompliraient sur la terre une -existence indéfinie. L'Écriture sainte n'avoue-t-elle pas elle-même que -la mort est la dette du péché, c'est-à-dire la violation des lois -naturelles? Or, le jour où l'homme connaîtrait ces lois et où il les -observerait, l'homme s'affranchirait de sa dette, et, comme cette dette, -c'était la mort, l'homme ne mourrait plus. - -Créer et ne plus mourir, n'est-ce point l'idéal de la science? Car la -science est la rivale de Dieu. L'homme connût-il les mystères de toutes -les choses de ce monde, l'homme arrivât-il à exposer devant Dieu -lui-même d'irréfutables théories, Dieu lui répondra: - ---Si tu sais tout, tu n'es qu'à la moitié de ta route; maintenant, crée -un ver ou une étoile, et tu seras mon égal. - -Abîmé dans ces rêves de bonheur lointain, dans cet espoir de puissance -indéfinie, dans cet âge d'or de l'humanité que les poètes avaient placé -au commencement du monde, parce que les poètes sont les sublimes enfants -de la nature, Jacques Mérey voyait avec un frémissement d'impatience les -obstacles moraux et les barrières matérielles qu'opposait la classe des -privilégiés à l'accomplissement des destinées de l'homme sur la terre. - -Nature douce et sensible, comme on disait alors, il était venu à la -haine par l'amour. - -C'est parce qu'il aimait les opprimés qu'il détestait les oppresseurs. - -À part les deux ou trois fois qu'il l'avait croisé sur son chemin, le -seigneur de Chazelay lui était personnellement inconnu. Il est vrai que -Jacques Mérey, esprit supérieur, n'en voulait point aux hommes, mais aux -abus et aux inégalités sociales dont les nobles étaient la vivante -incarnation. Il refusa l'or du château avec le même dédain qu'il eût -refusé les présents d'un ennemi. - -Cette sombre apparition du Moyen Âge féodal remuait dans son sang -plébéien des souvenirs de colère; il voyait dans ces vieux murs le signe -d'une domination qui, bien que diminuée, durait encore; il se demandait -quelle force pourrait jamais déraciner ces titaniques monuments de la -race conquérante. Alors, découragé par la lenteur du progrès, par -l'énormité des obstacles que rencontre l'affranchissement d'un peuple, -il se plongeait avec désespoir dans l'étude de la nature, seul asile que -la société telle qu'elle était faite eût laissé à la science. - -Seul, il faisait souvent des promenades au plus profond des bois, et, -là, grave, attentif, pareil à OEdipe devant le Sphinx, il semblait -interroger l'âme de l'univers. - -Le chien qu'il avait sauvé de sa propre fureur était devenu son ami le -plus sincère et le plus dévoué; il suivait le docteur dans toutes ses -courses; doux et caressant, il lui obéissait comme l'ombre de sa pensée. - -Aussi le curé de Chazelay ne manqua-t-il pas de dire qu'il y avait dans -l'histoire des sorciers plusieurs exemples de cette accointance d'un -esprit familier sous la forme d'un animal domestique. Cet animal à coup -sûr devait avoir des cornes, et s'il ne les montrait point, c'était pour -mieux cacher son jeu. - -Un jour que Jacques Mérey était parti de bonne heure pour herboriser, il -se trouva, sans trop savoir comment il était arrivé là, sur la lisière -d'un bois touffu, emmêlé, impénétrable, comme il en existe encore dans -cette partie du Berri, véritable forêt d'Amérique en petit, où nulle -route frayée ne gardait la trace d'un pas humain. - -La solitude plaisait au docteur, nous l'avons déjà dit; il aimait à se -rapprocher de la nature, nous l'avons dit encore; mais la profonde nuit -qui régnait dans ce bois sauvage, l'aspect menaçant des herbes et des -broussailles remplies de couleuvres; la masse compacte des rochers qui -découpaient leur verdure de mousse sur la sombre verdure des chênes, -tout cela saisit le docteur aux entrailles; il hésitait à l'entrée de ce -bois comme un initié des mystères d'Eleusis au seuil du temple, où -l'attendaient les redoutables épreuves et les ténèbres. - -Alors, le chien s'approcha du docteur avec une physionomie étrange; -léchant les mains de son maître et le tirant par l'habit, il semblait le -conjurer de le suivre dans l'épaisseur du bois. - -C'était un de ces points de doctrine sur lesquels Jacques Mérey -s'accordait avec les illuminés, les cabalistes et même les historiens, -que les animaux sont doués quelquefois d'un esprit de divination. La -science des présages et des augures, cette science vieille comme le -monde, à laquelle ont cru tous les sages de l'antiquité depuis Homère -jusqu'à Cicéron, n'était point une chimère aux yeux du docteur. - -Il pensait que les animaux, les plantes, les objets inanimés eux-mêmes, -ont un langage, et que ce langage, interprète des éléments de la nature, -peut donner à l'homme des avertissements salutaires. - -Et, en effet, interrogez à la fois la fable et l'histoire, et vous les -trouverez toutes deux d'accord sur ce sujet. - -N'est-ce point un bélier qui découvrit à Bacchus, mourant de soif, ces -sources du désert autour desquelles verdissent aujourd'hui les oasis -d'Ammon? Ne sont-ce point deux colombes qui conduisirent Énée du cap -Misène au rameau d'or caché sur les rives du lac Averne? Et n'est-ce -point une biche blanche qui fraya le chemin d'Attila à travers les -Palus-Méotides? - -Jacques Mérey suivi donc le chien, persuadé qu'il le conduisait à un but -quelconque. - -L'animal s'avança dans le bois; le docteur marchait derrière lui, -péniblement, le visage à chaque instant fouetté par les branches, les -jambes perdues dans les herbes, ne voyant devant lui que la queue de son -chien, boussole vivante, et n'entendant que le froissement des plantes -et le bruit des reptiles fuyant sous les orties. - -Après un quart d'heure de marche, l'homme et le chien, le chien d'abord, -parvinrent à une clairière au milieu de laquelle, appuyée au tronc d'un -chêne immense, s'élevait une cabane. - -La queue du chien remua de joie. - -Cette cabane devait appartenir soit à un bûcheron, soit à un braconnier; -peut-être celui qui l'habitait exerçait-il ces deux états. - -Elle était située au centre d'une forêt appartenant à M. de Chazelay. -Comment M. de Chazelay, si grand amateur de la chasse, permettait-il -qu'un braconnier, dont il était impossible qu'il ignorât l'existence, -s'établît ainsi sur ses terres? - -Jacques Mérey s'adressa vaguement toutes ces questions; mais l'habitude -où il était de sacrifier les choses importantes aux choses secondaires -fit qu'il laissa de côté la cause et ne s'occupa que de l'effet. - -Le chien se dressa contre la porte; puis, comme la pression n'était pas -assez forte, il laissa retomber ses deux pattes de devant à terre et -poussa la porte avec son museau. - -La porte céda assez à temps pour que de sa main le docteur l'empêchât de -se refermer. Une vieille femme assise sur un escabeau filait -tranquillement sa quenouille, tandis qu'un homme d'une trentaine -d'années, qui devait être le fils de cette femme, nettoyait les pièces -démontées de la batterie d'un fusil. Devant la cheminée, où flambaient -des branches sèches, un quartier de chevreuil était en train de rôtir et -répandait ce fumet à la fois aromatique et appétissant de la venaison. - -Au moment où le chien entra, la vieille femme poussa un cri de plaisir -et l'homme bondit de joie. Jamais on ne vit reconnaissance plus -touchante; c'étaient des caresses, des embrassements, des transports à -n'en pas finir. - -Puis des dialogues auxquels le chien répondait par des modulations qui -eussent fait croire qu'il entendait les reproches qu'on lui faisait et -qu'il essayait de se disculper. - ---D'où viens-tu, misérable bandit? d'où viens-tu, affreux vagabond? -disait l'homme. - ---Qu'as-tu fait pendant quinze grands jours que tu nous a laissés dans -l'inquiétude? demandait la femme. - ---Nous t'avons cru mort ou enragé, ce qui revient au même, reprenait -l'homme. - ---Mais, non, Dieu merci! Il se porte bien; pauvre Scipion! il a -l'oeil limpide comme une goutte d'eau et vif comme un ver luisant. - ---Tu dois avoir faim, mauvais drôle! tiens, mords là-dedans. - -Et l'enfant prodigue, fêté, caressé à son retour au logis, se voyait -offrir le reste du déjeuner ou du souper de la vieille avec le même -empressement et les mêmes excitations que s'il eût été un véritable -convive. - -Alors seulement Scipion, dont le docteur venait d'apprendre le véritable -nom--nom qu'il devait sans doute à un parrain plus lettré que ne l'était -son maître--, Scipion, qui avait déjeuné avant de quitter la maison du -docteur, ayant tout dédaigné, le bûcheron releva la tête et s'aperçut de -la présence de Jacques Mérey. - -La vue de cet étranger parut lui déplaire; l'homme fronça le sourcil, et -la femme eût pâli si sa peau n'eût pas été depuis longtemps tannée par -l'âge et par le soleil. - -Jacques Mérey, voyant l'effet désagréable que causait à ses hôtes son -apparition inattendue, s'empressa de leur raconter l'histoire de -Scipion, et comment il l'avait sauvé des fourches et des fléaux des -garçons d'écurie du château de Chazelay. - -Une larme se forma lentement dans l'oeil aride de la vieille femme, et -mouilla le lin de sa quenouille. - -Quant au bûcheron, il éprouva le même sentiment de reconnaissance sans -doute pour l'homme qui avait sauvé son chien; cependant, un nuage sombre -ne resta pas moins sur son front. - -Le docteur se croyait tombé, nous l'avons dit, dans une cabane de -braconnier; il attribua le trouble de ces gens au métier qu'ils -faisaient et à la crainte d'être découverts. Mais, avec le sourire d'un -patriarche et les lèvres d'un jeune homme: - ---Rassurez-vous, mes amis, leur dit-il, je ne suis point un espion du -château; le Seigneur, qui est au-dessus des seigneurs de la terre, a -donné les animaux à l'homme pour que l'homme en fît sa nourriture. Or, -Dieu n'a point établi de distinction entre le noble et le roturier; nos -mauvaises lois sociales ont seules fait cela; elles ont donné le droit -de chasse aux uns et l'ont refusé aux autres, et les nobles, qui ne -respectent rien, pas même la parole de Dieu, ont violé la promesse que -Jéhovah avait faite à Noé et à ses successeurs dans la personne de Noé. -«Tout ce qui se meut sur la terre et dans les eaux vous appartient,» a -dit le Seigneur. - -Mais, au moment où le docteur achevait sa démonstration du droit de -chasse, droit universel, droit indestructible, puisqu'il est basé sur -les Saintes Écritures, un spectacle aussi nouveau qu'inattendu frappa -ses yeux. - -Une espèce d'alcôve pratiquée au fond de la cabane était voilée par des -rideaux de serge; le chien venait de soulever et d'écarter ce rideau -avec sa tête, et, dans la pénombre, Jacques Mérey distingua comme un -paquet inerte de membres humains appartenant évidemment à un enfant qui -avait l'air de vivre. - ---Qu'est cela? s'écria-t-il. - -Et il saisit le rideau pour l'écarter. - -Mais le braconnier se leva d'un air solennel. - ---Monsieur, lui dit-il, pour avoir vu ce que vous venez de voir, tout -autre que vous ne sortirait pas vivant d'ici; mais je m'aperçois que mon -chien vous aime; il vous doit de n'avoir pas été tué à coups de fourche -et de ne pas être mort de la rage; or, mon chien, voyez-vous, c'est mon -seul ami; en considération de mon chien, je vous fais grâce; mais -jurez-moi que vous ne raconterez à personne ce que vous avez cru voir. - ---Monsieur, dit Jacques Mérey en lâchant le rideau, mais en croisant les -bras en homme décidé à aller jusqu'au bout, vous oubliez que je suis -médecin et qu'un médecin est le confesseur du corps: je veux savoir ce -que c'est que cet enfant. - -Les yeux du bûcheron, qui avaient d'abord jeté une flamme, s'adoucirent. - ---Vous êtes médecin!... dit-il en devenant pensif. En effet, vous avez -rendu la vie et la raison à mon chien qui avait déjà perdu l'une et qui -allait perdre l'autre. - -Puis, tout à coup: - ---Oh! s'écria-t-il, quelle idée! si ce que vous avez pu pour un animal, -vous le pouviez... - -Il secoua la tête avec découragement. - ---Mais non, dit-il, c'est impossible! - ---Rien n'est impossible à la science, mon ami, répondit le docteur d'un -ton radouci! Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: «Si vous avez la foi -seulement gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne: -"Remue-toi et jette-toi dans la mer," et la montagne se remuera et se -jettera dans la mer.» Oh! s'écria le docteur, la foi n'est que le -premier âge de la science; le second, c'est la volonté. Vouloir, c'est -pouvoir. Jésus n'a-t-il pas ajouté: «Les oeuvres que je fais, celui -qui croit en moi les fera?» Or, brave homme, vous êtes chrétien: je le -vois à ce crucifix placé à la tête de votre lit. Mais ou votre -christianisme est faux, ou vous devez admettre que tout chrétien a le -droit de faire ce qu'on appelle des miracles, et ce que moi, qui ne -crois pas aux miracles, j'appelle le produit de la souveraineté de -l'intelligence sur la matière. - -Ces paroles n'étaient pas très compréhensibles pour le braconnier; -aussi, après avoir réfléchi un instant: - ---Je ne comprends rien à vos beaux raisonnements, monsieur, dit-il; mais -je me dis comme ça à moi-même que ce serait une fière providence qui -vous aurait amené. - -Il s'arrêta et toussa plusieurs fois comme si ce qu'il allait dire ne -pouvait passer par sa gorge. - - - - -V - -Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait - - -Le docteur attendit un instant, espérant que le braconnier achèverait sa -phrase suspendue. - -Mais comme il continuait de garder le silence: - ---La providence qui m'a conduit ici, dit-il, la voilà. Et il montra -Scipion. - ---Il est bien vrai que ce brave animal a toujours été l'âme, le -défenseur, le bon génie, et je dirai même quelquefois le pourvoyeur de -notre cabane. Et puis... - -Il s'arrêta de nouveau. - ---Et puis? insista le docteur. - ---Et puis, dit le braconnier, c'est stupide à dire, je le sais bien, -mais il l'aime tant, elle! - ---Qui, elle? demanda le docteur, ne pouvant croire qu'il fût question de -la petite idiote et de Scipion. - ---Eh! mon Dieu, oui, elle, dit le braconnier, dont les traits -s'adoucirent; la pauvre créature qui est là! - -Et, tout en haussant les épaules, il désignait de la main le rideau -derrière lequel s'agitait cette forme humaine inachevée. - ---Mais quelle est donc cette créature? demanda le docteur. - ---Une pauvre innocente. - -On sait que les paysans, par _innocents_, désignent les pauvres -d'esprit, les idiots et les fous. - ---Comment! fit le docteur; vous avez chez vous un pauvre enfant dans cet -état-là, et vous n'avez pas consulté les médecins? - ---Bon! dit le braconnier; avant qu'elle fût ici, elle en a eu, des -médecins, et des premiers encore, on l'a conduite à Paris, mais ils ont -tous dit qu'il n'y avait rien à faire. - ---Il ne fallait pas vous contenter de cela, vous; et lorsque l'enfant -vous a été rendue ou donnée--je ne cherche pas à savoir vos secrets--, -il fallait vous enquérir de votre côté; il y autre part qu'à Paris des -médecins habiles et amoureux de la science, qui guérissent pour guérir. - ---Où voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi aille chercher ces -gens-là? Je ne sais pas seulement où ça demeure, la médecine. Tel que -vous me voyez, tenez, je n'ai jamais pu vivre dans les villes; vos -maisons alignées et pressées les unes contre les autres m'étouffent. On -ne respire pas là-dedans. Il me faut, à moi, le grand air, le mouvement, -le plafond des forêts, la maison du Bon Dieu, enfin. Braconnier, oui, -c'est une vie qui me va, celle-là; vivre de mon fusil, respirer l'odeur -de la poudre, sentir le vent, la rosée, la neige dans les cheveux; la -lutte, la liberté, avec cela on est heureux comme un roi. - ---Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvé sans me chercher, et qu'à -trois ou quatre mots qui vous sont échappés vous m'avez laissé croire -que la Providence n'est pas étrangère à notre rencontre, me -laisserez-vous voir le pauvre enfant? - ---Oh! mon Dieu! oui, dit le braconnier. - ---C'est une fille, avez-vous dit? - ---Ai-je dit que c'était une fille, monsieur? Alors, je me suis trompé; -ce n'est, sauf votre respect, qu'un animal immonde que nous avons toutes -les peines du monde à tenir propre; mais au fait, libre à vous de -regarder. Tenez, la voilà. - -Et, soulevant tout à fait le rideau de serge, il indiqua du doigt une -créature inerte, ramassée sur elle-même, et se roulant sur une mauvaise -paillasse. - -Jacques Mérey contempla tristement cette chose humaine. - -Alors, les entrailles du docteur frémirent. - -C'était une de ces natures d'élite qui tressaillent de pitié devant -toutes les infortunes et devant toutes les dégradations; plus un être -était abaissé, plus il se sentait attiré vers lui par le magnétisme du -coeur. - -La pauvre idiote ne s'aperçut nullement de la présence d'un étranger; -sa main, nonchalante et molle, que l'on eût cru privée d'articulations, -caressait le chien. Il semblait que ces deux êtres inférieurs fussent en -communication, sinon de pensée, du moins d'instinct, et qu'ils se -portassent l'un vers l'autre en vertu de la grande loi des affinités. -Seulement, le chien était dans sa nature, la petite fille n'y était pas. - -Le docteur réfléchit longtemps; il se sentait attiré vers ce néant de -toutes les forces de sa charité. - -L'enfant poussa une plainte. - ---Elle souffre, murmura-t-il. L'absence de la pensée serait-elle une -douleur? Oui, car tout aspire à la vie, c'est-à-dire à l'intelligence. - -Le braconnier alors, lui montrant l'idiote, dont rien ne pouvait attirer -l'attention, secoua douloureusement la tête. - ---Vous voyez, monsieur le médecin, dit-il. Il y a peu de chose à espérer -avec une fille qui ne peut s'occuper à rien; ma mère et moi ne sommes -jamais arrivés à lui faire tenir une quenouille, quoiqu'elle ait déjà -sept ans. - -Mais le docteur, se parlant à lui-même: - ---Elle s'occupe du chien, dit-il. - -Et, sur ce mouvement de sympathie que l'enfant avait montré à l'animal, -Jacques Mérey bâtit à l'instant même tout un système de traitement -moral. - ---Ça, c'est vrai, répéta le braconnier; elle s'occupe du chien, mais -c'est tout. - ---Cela suffit, dit Jacques Mérey rêveur, nous avons trouvé le levier -d'Archimède. - ---Je ne connais pas le levier d'Archimède, murmura le braconnier, et -j'aime mieux, pour mon compte, manier mon fusil que le levier de qui que -ce soit. Mais, si vous pouviez, continua-t-il en élevant la voix et -frappant sur sa cuisse, si vous pouviez donner une idée à cette -fille-là, ma mère et moi, nous vous aurions de la reconnaissance, car -nous l'aimons, quoiqu'elle ne nous soit rien. Vous savez, l'habitude; à -force de la voir, nous avons fini par nous y attacher, si repoussante -qu'elle soit.--N'est-ce pas, petite?--Tenez, continua-t-il, elle ne -m'entend même pas, elle ne reconnaît même pas ma voix. - ---Non, reprit le docteur en secouant la tête de haut en bas, non, mais -elle a entendu et reconnu le chien; c'est tout ce qu'il me faut à moi. - -Jacques Mérey promit de revenir, et appela le chien, se déclarant -incapable de retrouver la maison s'il n'avait pas ce guide fidèle. - -Mais le chien le suivit jusqu'à la porte seulement, et, quand Jacques -Mérey en eut dépassé le seuil, le chien secoua la tête en signe de -dénégation, et revint vers l'enfant, plus fidèle à son ancienne amitié -qu'à sa nouvelle reconnaissance. - -Le docteur s'arrêta tout pensif. Il y avait plus d'un renseignement pour -lui dans cette persistance du chien à rester près de la petite idiote. - -Et, en effet, il réfléchit que, s'il voulait sérieusement traiter cette -enfant, c'étaient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de -toutes les minutes; c'étaient des inventions et des imaginations -toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait déjà par -la pitié attaché à ce petit être isolé, qui ne correspondait à rien dans -la nature, et qui représentait le néant de l'intelligence et de la -matière au milieu des êtres animés qui se _mouvaient_ et qui -_pensaient_, deux choses qu'il était incapable de faire. - -Les anciens cabalistes, voulant donner à Dieu un motif d'impulsion pour -le faire sortir de son repos, disent que Dieu créa le monde par amour. - -Jacques Mérey, malgré toutes ses tentatives, n'avait encore rien créé; -mais, nous l'avons dit, il aspirait à faire un être semblable à lui. La -vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine, -il n'existait que la matière, renouvela l'ardeur de son rêve. Comme -Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de -chair, et, comme le statuaire antique, il conçut l'espérance de -l'animer. - -Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'était trouvé lui -avaient permis d'étudier non seulement les moeurs des hommes, mais -encore les instincts et les inclinations des animaux. - -Il avait abandonné volontairement la société des villes pour se -rapprocher de la nature et des êtres inférieurs qui la peuplent, -persuadé que les animaux, dans une enveloppe plus ou moins grossière, -ont une étincelle du fluide divin, mais que cette âme est seulement -relative à des fonctions différentes des nôtres. Il considérait la -Création comme une grande famille, dont l'homme était non pas le roi, -mais le père: famille dans laquelle il y avait des aînés et des cadets, -ceux-ci tenus en tutelle par ceux-là. - -Il avait souvent observé, avec cet intérêt qui naît dans les esprits -profonds, tout incident, si léger qu'il soit, qui dénote un fait en -réserve pour l'avenir. Il avait souvent regardé un jeune chien et un -jeune enfant jouant ensemble. - -En écoutant les sons inarticulés qu'ils échangeaient au milieu de leurs -jeux et de leurs caresses, il avait souvent tenté de croire que l'animal -essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien. - -À coup sûr, quelle que fût la langue qu'ils parlaient, ils -s'entendaient, se comprenaient, et peut-être échangeaient-ils ces idées -primitives qui disent plus de vérités sur Dieu que n'en ont jamais dit -Platon et Bossuet. - -En regardant les animaux, c'est-à-dire les humbles de la Création, en -voyant l'air intelligent des uns, l'air doux et rêveur des autres, le -docteur avait compris qu'il y avait un profond mystère entre eux et le -grand tout. N'est-ce point pour établir ce mystère et pour les -envelopper dans la bénédiction universelle qui descend sur nous et sur -eux pendant cette sainte nuit de Noël, que le Seigneur, type de toute -humilité, voulut naître dans une crèche, entre un âne et un boeuf? -L'Orient, que Jésus touchait de la main, n'a-t-il pas adopté cette -croyance, que l'animal n'est qu'une âme endormie qui plus tard se -réveillera homme, pour plus tard peut-être se réveiller dieu? - -En un instant, ce monde de pensées, résumé de l'histoire et des travaux -de toute sa vie, se présentèrent à l'esprit de Jacques Mérey; il comprit -que, puisque le chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que -l'enfant et le chien ne devaient pas être séparés; que d'ailleurs, -quelque régularité qu'il mît dans ses visites, il ne pouvait les faire -que de deux jours en deux jours tout au plus; or, à son avis, un -traitement continu, une surveillance de toutes les heures, étaient -nécessaires pour tirer cette âme des ténèbres dans lesquelles un oubli -du Seigneur l'avait plongée. - -Il rentra donc dans la cabane, et, s'adressant au braconnier et à la -femme qui paraissait être sa mère: - ---Braves gens, leur dit-il, encore une fois, je ne vous demande pas -votre secret sur cette enfant; vous avez évidemment fait pour elle tout -ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous l'ayez reçue, -vous n'avez point trompé la main qui vous l'a confiée. C'est à moi de -faire le reste. Donnez-moi, ou plutôt prêtez-moi cette petite fille, qui -vous est un fardeau inutile; j'essayerai de la guérir et de vous rendre -à la place de cette matière inerte et muette une créature intelligente -qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la -famille, y apportera sa part de forces et de capacités. - -La mère et le fils se regardèrent alors, puis tous deux se retirèrent -dans le fond de la cabane, discutèrent quelques instants, parurent se -ranger au même avis, et le fils, revenant vers le docteur, lui dit: - ---Il est évident, monsieur, que vous êtes ici par l'intervention visible -du Seigneur, puisque c'est ce chien que nous avions cru perdu et dont -nous avions déjà fait notre deuil qui vous y a conduit. Prenez l'enfant -et emportez-le. Si le chien veut vous suivre, qu'il vous suive et s'en -aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait -une impiété de notre part de nous opposer à Sa volonté sainte. - -Le docteur déposa sur une table sa bourse et tout ce qu'elle contenait; -il enveloppa l'enfant dans son manteau, et sortit accompagné du chien, -qui, cette fois, ne fit aucune difficulté pour le suivre, et qui, plus -joyeux qu'il ne l'avait jamais été, allait et revenait devant lui, -flairant de son nez et donnant de petits coups de tête à l'enfant, qu'il -ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il -repartait, aboyant avec la même fierté qu'un héraut d'armes qui proclame -la victoire de son général. - - - - -VI - -Entre chien et chat - - -En voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si -intelligents, lui parlant avec des accents si nuancés, le docteur -s'affermissait plus que jamais dans l'idée de faire de ce chien qu'il -avait sauvé l'intermédiaire intelligent, le lien actif entre sa volonté -d'homme et le néant de la pauvre idiote qu'ils s'agissait de faire -vivre. - -C'était un moyen de s'introduire en quelque sorte par surprise dans la -place. Tout plein des mythes cabalistiques de l'antiquité, le docteur se -demandait si les poètes n'avaient point entrevu cette initiation quand -ils nous représentent Orphée passant à travers le triple aboiement du -chien Cerbère avant d'arriver à Eurydice. Son entreprise offrait, -suivant lui, plus d'un point de ressemblance avec la tentative du grand -poète primitif. Il s'agissait de plonger au plus profond de cet enfer -qu'on appelle l'imbécillité et de venir chercher une intelligence -accroupie dans les ténèbres de la mort, et, comme Orphée avait fait pour -Eurydice, la ramener malgré les dieux à la lumière du jour. - -Orphée avait échoué, il est vrai, mais parce qu'il avait manqué de foi. -Pourquoi avait-il douté de la parole du dieu des enfers? Pourquoi -s'était-il retourné pour voir si Eurydice le suivait? - -Ce fut dans cette disposition d'esprit que le docteur rentra chez lui et -monta à son laboratoire. - -La vieille Marthe, qui avait eu déjà beaucoup de peine à s'habituer à -Scipion, qui avait par sa présence inattendue effarouché son chat, -voyant que son maître apportait quelque chose dans son manteau, et -croyant que c'étaient quelques paquets d'herbes médicinales qu'il avait -récoltées dans la montagne, le suivit, car c'était son office à elle de -classer ces herbes avec des étiquettes. - -Le chat suivit la vieille. - -Ce chat, que Marthe la bossue avait d'abord appelé le _Président_ à -cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappelé la robe d'hermine du -président du tribunal de Bourges, qu'elle avait vu une fois en sa vie, -avait été en effet fort effarouché de la présence de Scipion. Scipion, -de son côté, avec l'instinct haineux des animaux de son espèce pour les -chats, s'était élancé sur le _Président_ et l'avait suivi sous les -chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobilier du docteur, -jusqu'à ce que, trouvant une fenêtre ouverte, le chat se fût élancé par -cette fenêtre, eût gagné les toits et disparu. - -Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par conséquent -dans le coeur des maîtres de cette maison, soit terreur excessive -éprouvée dans cette rencontre où les forces étaient inégales, le -_Président_, dont la vocation n'était pas la guerre, et qui depuis -longtemps même, grâce à la pâtée régulière que lui donnait, deux fois le -jour, la vieille Marthe, avait renoncé à la faire aux rats et aux -souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils -tombaient sous sa patte, que comme un dessert indigne de lui, le -_Président_ fut trois jours sans daigner rentrer à la maison, bien que, -chaque nuit on entendît ses miaulements plaintifs retentir sur le toit -et même dans le grenier. - -Quoique Marthe la bossue n'eût point osé se plaindre, M. le docteur lui -paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l'entourait, il -s'était fait, à la suite de cette fugue du _Président_, un changement -notable dans sa physionomie, et ce n'était qu'en soupirant qu'elle -présentait le matin le café au lait à son maître et qu'en rechignant -qu'elle trempait à midi la soupe de Scipion. - -Le docteur aimait l'harmonie pour l'harmonie elle-même, comme il -haïssait la guerre à cause de ses résultats. Il vit qu'un des ressorts -qui faisaient mouvoir les quatre personnages de sa maison s'était -arrêté, soit par lassitude, soit par accident; il s'informa à la vieille -Marthe de la cause de sa tristesse et, avec l'accent du reproche et en -fondant en larmes, elle se contenta de montrer le fauteuil où le chat -avait coutume de dormir, en s'écriant: - ---Le _Président_, monsieur le docteur! - -C'était l'heure de la soupe de Scipion et de la pâtée du _Président_. -Jacques Mérey ordonna à Marthe d'aller préparer l'un et l'autre et de -les apporter dans des récipients de différentes grandeurs. - -Marthe sortit, secouant les épaules, en femme qui dit: - ---Hélas! c'est bien inutile, ce que vous m'ordonnez là. - -Mais, comme elle était habituée à obéir sans discussion, elle se hâta de -faire ce que lui ordonnait son maître. - -À peine avait-elle refermé la porte, que le docteur était sur le balcon -et cherchait des yeux le _Président_. - -Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire -dominait la maison, l'oeil du docteur put plonger jusqu'aux -profondeurs les plus caverneuses de la Creuse; mais il n'eut point la -peine de se perdre dans ces sombres cavités: à dix mètres de lui, sur un -toit de chaume, le _Président_ dormait au soleil, enveloppé de sa -fourrure tant soit peu souillée par les excursions nocturnes auxquelles -il s'était livré depuis son départ de la maison. - -Le docteur appela le _Président_ avec un sifflement tout particulier. -L'animal, qui dormait, sentit pénétrer ce bruit au plus profond de son -sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour -de lui en s'étirant, bâilla à se démonter la mâchoire; mais, au milieu -de son bâillement, il aperçut le docteur qui l'avait appelé. - -Soit que cette attention de son maître lui parût une réparation -suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentît l'influence -irrésistible du magnétisme, il se mit à l'instant même sur ses quatre -pattes et s'achemina vers le balcon. - -Le docteur rentra, appela Scipion à lui. Un des talents de Scipion était -de faire le mort pour laisser passer l'infanterie et la cavalerie -légère, ne se réveillant que lorsqu'on lui annonçait la grosse -cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le -mort. Scipion se coucha et ferma les yeux. - -Au même moment, le _Président_ montrait à l'angle du balcon sa tête -fine, qui, malgré l'invitation du maître, n'était point exempte -d'inquiétude. - -Jacques Mérey alla à lui, le prit dans ses bras, l'embrassa sur le -front, ce qui ne lui était jamais arrivé, le caressa de la main, -dirigeant sa caresse depuis l'occiput jusqu'à l'extrémité de l'épine -dorsale, caresse à laquelle le _Président_ fut si sensible, que le -docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau à l'extrémité de la -queue; frémissement auquel succéda à l'instant même ce ronron -particulier pour exprimer le bien-être porté à la plus haute puissance. - -Alors, il le coucha entre les pattes de Scipion, lui faisant un oreiller -de l'une d'elles, tandis que de l'autre il lui enveloppait le corps -comme une mère fait de son nourrisson. Les deux animaux, qui trois jours -auparavant avaient voulu se dévorer--car, si la force était du côté de -Scipion, la bonne volonté ne manquait pas au _Président_--, se -trouvèrent nez à nez et tout émerveillés de leurs dispositions non -seulement pacifiques, mais bienveillantes vis-à-vis l'un de l'autre. - -Ils étaient sous le charme de ce rapprochement lorsque Marthe entra -tenant d'une main la pâtée du chat, et de l'autre la soupe du chien. Son -étonnement fut si grand, qu'elle posa la pâtée du chat sur la table, -pour faire le signe de la croix. - -Elle n'avait pas elle-même une confiance bien absolue dans la pureté de -croyance de son maître, et chaque fois qu'elle lui voyait accomplir un -acte qui lui paraissait dépasser les limites de la puissance humaine, -elle commençait à tout hasard par se mettre en garde contre Satan, en -dessinant entre elle et lui le signe de la croix. - ---Ah! monsieur! dit-elle en regardant le chien et le chat entre les -pattes l'un de l'autre, en voilà encore un, de vos tours! - ---Donne à ces animaux leur déjeuner, et attends, dit le docteur, qui -n'était pas fâché souvent d'apprécier, de ses propres yeux, l'effet que -ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les âmes -vulgaires. - -Marthe obéit, mais son trouble était si grand, qu'elle déposa la pâtée -du chat devant le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du -chat. Et, comme elle voulait réparer cette erreur: - ---Laisse faire, dit Jacques Mérey; chacun trouvera bien son écuelle. - -Alors, de ce sifflement avec lequel il avait réveillé le _Président_, il -tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l'avait -prédit, Scipion fit un bond à gauche pour arriver à sa soupe, et le -_Président_ passa entre les jambes de Scipion pour arriver à sa pâtée. - -À partir de ce jour, l'harmonie la plus parfaite s'était rétablie et -avait régné, à la grande satisfaction de Marthe, mais à la plus grande -satisfaction encore de son maître, dans la maison du docteur. - -C'était donc avec une confiance en son maître qu'avaient encore -augmentée les événements que nous venons de raconter, que Marthe suivait -le docteur à son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson -d'herbes ordinaire. - -Mais son étonnement fut grand, lorsque après avoir, avec toutes sortes -de précautions, déposé son manteau à terre, le docteur en laissa tomber -les quatre coins, et qu'elle vit que ce qu'elle avait pris pour des -bottes d'herbes n'était rien autre chose qu'une enfant de sept à huit -ans, qui resta immobile sur le parquet à l'endroit où l'avait déposée -Jacques Mérey, et qui ne donna signe de vie par un mouvement quelconque -que quand le chien accourut près d'elle et se fut mis à lui lécher le -visage. - ---Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Marthe la tête en -avant et les bras écartés. - ---_Ça!_ dit le docteur avec son mélancolique sourire; _ça!_ c'est une -masse de chair sans âme, sans volonté, sans mouvement, oubliée par le -Créateur parmi ces êtres difformes et incomplets auxquels il faut que la -science rende ce que la nature a oublié de leur donner. - ---Jésus Dieu! monsieur le docteur, s'exclama Marthe, vous n'allez pas -encore embarrasser, j'espère bien, la maison d'un pareil fétiche? C'est -bon à mettre dans les grands bocaux qui sont à la porte des -apothicaires, mais pas autre chose. - ---Au contraire, Marthe, dit Jacques Mérey, je vais la garder, et c'est -toi qui plus particulièrement seras chargée de veiller sur elle. Pour -commencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi-grandeur, et tu -vas savonner cette créature des pieds à la tête. - -Comme toujours, la vieille Marthe obéit. Une heure après l'ordre donné, -la baignoire pleine d'eau, tiédie à point, recevait la petite créature, -et la main exercée de Marthe la frottait du plus doux savon que l'on -avait pu trouver. - -Le docteur assistait à cette toilette et y donnait toute son attention. -L'enfant, en sortant de la cabane du bûcheron, était tellement salie par -le contact des choses les plus immondes, qu'il était impossible de voir -non seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau. - -Peu à peu, sous la main de Marthe et au milieu de la mousse savonneuse, -apparaissait un corps d'une blancheur mate et maladive, comme l'est -celui des enfants qui ont été tenus enfermés. - -Il y a dans les atomes de l'air et dans les rayons du soleil ce que l'on -pourrait appeler la couleur de la vie; les plantes qui n'ont ni air ni -soleil poussent pâles et blanches, tandis que leurs soeurs qui -jouissent des conditions ordinaires de la vie éclatent de toutes les -couleurs qu'elles empruntent au prisme solaire. - -Il était difficile de dire, même quand le soin le plus scrupuleux eut -présidé au débarbouillage de la figure, si l'enfant était belle ou -laide. Aucun des traits n'était assez suffisamment arrêté pour qu'on le -jugeât; l'oeil qui s'entrouvrait à peine et dont on ne pouvait -apprécier la grandeur, était cependant d'un beau bleu céleste; la -bouche, mal dessinée, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles -la pâleur des lèvres ôtait toute valeur; les sourcils étaient plutôt -indiqués par les tons de chair, qu'ils n'étaient marqués par l'arc -velouté dont la femme sait tirer un si bon parti, qu'ils soient -abondants ou non. Sa tête était à peu près dénudée de cheveux, excepté -au cervelet, où quelques boucles d'un blond pâle indiquaient que, si -cette créature devenait jamais une femme, elle se rattacherait à la -douce race germanique par la couleur de sa chevelure. - -En somme, à part quelques engorgements au cou, aux aines et aux genoux, -le docteur parut assez satisfait de l'état dans lequel il trouvait la -pauvre petite abandonnée. - -Un des caractères de l'idiotisme, c'est la torpeur. - -La nature a fait à l'homme trois dons, et dans ce triangle elle a -renfermé la vie. - -Ces trois dons sont la sensation, la volonté, le mouvement. L'homme -éprouve, il veut, il agit. Ces trois actions s'enchaînent et ne peuvent -se désunir. Du moment que l'homme n'éprouve pas, il ne peut pas vouloir, -et, ne pouvant vouloir, il n'agit pas. - -L'idiot n'éprouve pas; de là la cause première de son immobilité. - -Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre enfant ne quittait jamais -son lit, et restait des heures entières à rouler sur elle-même comme un -animal, ou à se balancer comme ces magots de la Chine qui n'ont de -mouvement que dans le va-et-vient de la tête, d'une épaule à l'autre. - -C'était là son plus grand rapprochement de la vie. - -Elle détestait le grand air, le mouvement, la lumière, enfin, elle avait -la tendance naturelle des corps bruts qui aspirent au repos. - -Comme dans toutes les provinces, où le terrain ne coûte pas cher, le -jardin était grand relativement à la maison. Il était planté d'arbres -forestiers au milieu desquels, au sommet d'un tertre, s'épanouissait un -magnifique pommier. Un cours d'eau, une source, claire, brillante, -sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en -petites cascades, et, traversant une cour pavée, dans l'encaissement -d'un ruisseau, allait, après avoir arrosé le jardin dans toute sa -longueur, se jeter dans la Creuse. - -À cette source, si humble et si exiguë qu'elle fût, le jardin, véritable -oasis, devait toute sa fraîcheur et toute sa verdure. Trois ou quatre -magnifiques saules pleureurs, placés d'étage en étage, mêlaient leur -feuillage doré aux différentes nuances de vert que présentait au regard -la palette variée du jardin. - -D'un coup d'oeil, Jacques Mérey mesura tout le parti qu'il pouvait -tirer pour sa petite malade d'un jardin en pente douce où le soleil, si -ardent qu'il fût, était toujours tamisé par l'ombre des arbres. Un -crayon à la main, il se fit à l'instant même l'architecte et le -jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destinée à une fine -pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout à -son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dépasser trente -centimètres, fut tracé avec des piquets de bois, que devait remplacer -une grille de fer; c'était le bain futur de l'enfant sans nom et sans -âme qui gisait dans le laboratoire. - -Des branches de tilleul furent entrelacées par Jacques Mérey lui-même, -pour former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours -de canicule et d'exaspération de la nature pendant lesquels tout devient -dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent -désignés pour y planter des fleurs, car Jacques Mérey, dans la cure -qu'il allait entreprendre, comptait appeler à la lui toutes les -ressources de la nature. - -Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers étaient, au point du -jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur était offerte -s'ils avaient, en une semaine, opéré tous les travaux que le docteur -venait en dix minutes de jeter sur le papier. - - - - -VII - -Une âme à sa genèse - - -Huit jours après, la besogne était terminée; le gazon, semé dès le -premier jour, commençait à sortir de terre. Le bassin, foncé de gravier -pris à la rivière, entouré d'une grille qui empêchait l'enfant d'y -rouler, disposé de manière à ce qu'elle y pût prendre, sous la -surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne gênerait le -caprice de ses mouvements, s'étendait sur un diamètre d'une dizaine de -pas; enfin des fleurs avaient été transportées dans leurs pots, pour -qu'elles n'eussent point à souffrir du déplacement, et formaient de -leurs différentes nuances trois tapis bariolés. - -Le petit Éden était prêt à recevoir sa petite Ève. - -L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pensé à lui en donner un. -Qu'avait-on besoin de l'appeler, puisqu'elle ne répondait pas? Elle -avait bien reçu autrefois, sans doute, au moment de sa naissance, le nom -de quelque saint ou de quelque sainte porté au calendrier, mais ces élus -du Seigneur avaient si mal veillé sur leur filleule, que ce n'était -véritablement pas la peine de rechercher ce nom impuissant, et qui, -d'ailleurs, était probablement perdu volontairement au fond de la -mémoire de ses nourriciers. - -Mais Marthe la bossue, qui non seulement avait un nom, mais aussi un -surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito; elle -tourmenta donc tant son maître pour savoir le nom de l'enfant, que -celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir à -répondre à une appellation, lui répondit qu'elle se nommait Éva. Et ce -n'était pas sans raison et sans y avoir réfléchi que Jacques Mérey -donnait ce nom à la petite orpheline; n'avait-il pas essayé de faire sur -elle la même oeuvre que Dieu avait faite sur la première femme? Cette -création toute matérielle qui lui était tombée entre les mains, -n'allait-il pas, lui, si son projet réussissait, en faire une créature -que Dieu pourrait reconnaître parmi les femmes, comme il reconnaît une -fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif eût-il pu lui donner -que celui d'Éva? - -Nous disons Éva, parce que lui seul persista à lui donner ce nom. Marthe -la bossue trouvait le nom de Rosalie bien plus joli, et elle demanda la -permission de substituer ce nom à celui que le docteur lui désignait, et -qui d'ailleurs n'était pas dans le calendrier. - -Jacques Mérey, qui commençait à éprouver un sentiment étrange pour la -petite fille, ne fut point fâché que tout le monde l'appelât d'un nom -tandis que lui seul l'appellerait d'un autre, et tandis qu'à lui seul -elle répondrait lorsqu'il l'appellerait de ce nom-là. - -L'enfant, appelée Rosalie par tout le monde, fut donc par le docteur -seul appelée Éva. - -Le jour où Éva fit son entrée dans le jardin était une chaude journée -d'été; il fit étendre un tapis sous le berceau de tilleuls, et Scipion, -bien lavé, bien frotté à son tour, fut admis à partager l'ombre avec -l'enfant. - -Le docteur avait beaucoup compté sur le chien pour l'aider dans son -oeuvre de création. Le chien porterait un jour Éva sur son dos; le -chien traînerait un jour la voiture d'Éva; en attendant, le chien, avec -une adresse admirable, jouait avec l'enfant, lui imprimait malgré elle -ce mouvement qui lui paraissait antipathique, mais qu'elle acceptait de -la part du chien. - -Pendant toute cette première journée, le docteur se tint en tiers avec -les deux pauvres êtres qu'il ne quittait pas des yeux. - -L'enfant était nue, la chaleur le permettait, et le docteur ne voulait, -par aucun obstacle, gêner ses premiers mouvements; plusieurs fois, il -essaya de la faire tenir debout; mais ses jambes plièrent, même en -donnant un banc pour appui à ses mains. - -Le docteur vit donc qu'il fallait, momentanément du moins, ne s'occuper -que de l'organisme, pour le mettre en état d'accepter ultérieurement les -bénéfices d'un traitement moral. - -Les premiers jours et même les premiers mois se passèrent en soins -médicaux destinés à combattre le lymphatisme de ce corps. - -Ce furent d'abord des bains froids dans le bassin de la source; ces -bains commencèrent d'abord à faire jeter des cris de douleur à l'enfant: -il en est toujours ainsi, et dans notre pauvre nature humaine, le cri de -douleur précède le cri de joie; puis, aux bains froids, auxquels la -petite Éva s'habitua peu à peu, qu'elle supporta bientôt sans angoisse, -et qu'elle finit même par prendre avec plaisir, succédèrent, quand les -jours de chaleur furent passés, les bains salins et alcalins, auxquels -vint en aide une bonne et succulente nourriture. - -Chez le braconnier, l'enfant n'avait jamais mangé que des soupes au lait -ou des panades; la soupe au boeuf y était rare, et à peine l'enfant -avait-elle eu l'occasion d'en goûter deux ou trois fois dans sa vie. - -D'ailleurs, sous le rapport de la nourriture, elle ne manifestait aucune -préférence; elle avalait ce qu'on lui donnait, et le mouvement de ses -mâchoires, comme tous les autres mouvements de son corps, était purement -instinctif. - -Le docteur commença par substituer d'excellents consommés aux panades et -aux soupes au lait; puis peu à peu, quand il se fut assuré que l'estomac -pouvait supporter quelque chose de plus substantiel, il en arriva aux -gelées de viandes blanches d'abord, puis de viande noire et -particulièrement de gibier, cette dernière viande contenant le double de -partie nutritive des autres. - -L'hiver se passa tout entier dans ces soins de tous les jours, et sans -que l'on pût constater le moindre progrès dans l'intelligence ou dans -l'organisme physique de l'enfant. Mais la patience du docteur semblait -plus obstinée que la faiblesse qu'elle avait entrepris de combattre. - -Souvent il était près de désespérer. - -Un fait qu'il provoqua, et qui réussit selon ses désirs, lui rendit -toutes ses espérances. - -Un jour, il ordonna à Marthe d'emmener le chien et de l'enfermer dans -une niche bâtie au fond du jardin, où l'on pouvait entendre ses cris. - -Mais le chien ne voulut pas suivre Marthe; il fallut que ce fût le -docteur lui-même qui le conduisît à la niche et qui lui ordonnât d'y -entrer. - -L'intelligent animal comprenait à quelle séparation on le condamnait; -contre tout autre que le docteur, à coup sûr, il se fût défendu; mais -par le docteur il se laissa enchaîner et enfermer, se contentant de se -plaindre douloureusement d'une pareille injustice. - -Bien entendu que ce fut le docteur qui se chargea de porter la -nourriture au pauvre prisonnier. Pour le consoler, il lui laissa une -gamelle pleine d'une soupe qu'il avait tout particulièrement recommandée -à la vieille Marthe. Puis il revint près d'Éva. - -C'était la première fois depuis près d'un an que la petite fille était -privée de son compagnon; elle l'avait vu sortir avec le docteur, et -l'avait suivi des yeux jusqu'à la porte; en ne le voyant pas rentrer -avec lui, ses yeux demeurèrent fixes et marquèrent une nuance -d'étonnement. - -Le docteur saisit cette nuance, tout imperceptible qu'elle était. - -Mais ce ne fut pas tout. Le reste de la journée se passa. L'enfant, -inquiète, regardait à droite et à gauche, faisant même de certains -mouvements qu'elle n'avait jamais faits pour regarder derrière elle; -puis des plaintes, vers le soir, commencèrent à s'échapper de ses -lèvres. - -Mais ce n'étaient pas des plaintes que voulait Jacques Mérey; souvent -déjà, il l'avait entendue se plaindre; c'était un sourire, car il ne -l'avait jamais vue sourire encore, et cependant peu à peu, -incontestablement, les traits de son visage s'étaient accentués; -l'oeil s'était agrandi, tout en restant sinon atone, du moins vague; -le nez s'était formé, les lèvres s'étaient dessinées et avaient pris une -teinte rosée; enfin sa tête s'était couverte de cheveux du plus beau -blond. - -Le docteur veilla près d'elle; les plaintes de la journée se -continuèrent pendant le sommeil. Deux ou trois fois, l'enfant fit des -mouvements plus brusques qu'elle n'en faisait étant éveillée, et elle -agita son bras avec moins de mollesse que de coutume. Rêvait-elle? y -avait-il une pensée dans ce cerveau? ou n'était-ce que de simples -tressaillements nerveux qui la secouaient? - -Le lendemain, en s'éveillant, Éva trouva près d'elle le chat, pour -lequel elle n'avait jamais manifesté ni sympathie ni antipathie; c'était -Jacques Mérey qui avait placé là l'animal afin de voir comment -l'accueillerait Éva. - -Éva, à moitié éveillée, sentant un poil doux à la portée de sa main, -commença par caresser l'animal; mais, peu à peu, ses yeux s'ouvrirent -et, avec la fatigue visible d'un effort accompli, se fixèrent sur le -_Président_, qu'elle commençait à ne plus confondre avec Scipion; enfin, -reconnaissant l'identité du matou, elle le repoussa avec un dépit assez -visible pour que l'irascible matou se crût insulté et sautât à bas du -lit de l'enfant. - -Dans ce moment, on entendit par les escaliers un grand bruit de chaînes -et comme le galop d'un cheval qui aurait gravi l'escalier du -laboratoire, puis la porte mal fermée s'ouvrit sous une violente -secousse, et Scipion parut, délivré de sa captivité. - -Il avait brisé sa chaîne et mangé sa porte. - -Il vint se jeter sur le lit d'Éva. - -Éva jeta un cri de joie, et, pour la première fois, sourit. - -C'était le dénouement qu'attendait le docteur, quoiqu'il l'eût préparé -d'une autre façon, et qu'il eût compté sans la vigueur et sans -l'impatience de Scipion. - -Il s'empressa de détacher du cou du chien le collier et la chaîne qu'il -traînait, et dont les anneaux eussent pu blesser les membres délicats de -l'enfant. Puis, joyeux, il contempla cette double joie se manifestant -dans une mutuelle caresse. - -Ainsi, la veille, l'enfant avait bien véritablement regretté le chien. - -Ainsi, la nuit, l'enfant avait bien véritablement rêvé. - -Ainsi, malgré les vingt-quatre heures écoulées, Éva n'avait point oublié -Scipion. - -Il y avait dans le cerveau de l'enfant, sinon la mémoire encore, du -moins le germe de la mémoire. - -Jacques Mérey murmura tout bas la devise de Descartes: _Cogito, ergo -sum_ (je pense, donc je suis). - -L'enfant _pensait_, donc elle _était_. - -Puis, aux premiers jours du printemps, quand l'eau eut repris son cours -et son murmure; quand avril eut fait éclater les bourgeons laineux des -hêtres et des tilleuls; quand l'herbe eut de nouveau de sa tête verte -percé la surface brune de la terre, par un beau soleil et par une belle -matinée, l'enfant, suivie du chien, fit sa rentrée dans son paradis. - -Le tapis l'attendait sous les tilleuls; mais cette fois, une surprise -attendait Jacques, qui fut la récompense de ses soins. En se cramponnant -à l'angle du banc, l'enfant se souleva d'elle-même, et aidée du docteur, -qui appuya ses deux mains au rebord de la banquette, elle se tint -debout, et toute joyeuse poussa une exclamation de plaisir qui pour le -docteur fut une exclamation de triomphe. - -Ainsi venait de se révéler presque en même temps le double progrès de la -pensée dans le cerveau et de la force dans les muscles. Ainsi, comme -chez les autres enfants, et en retard seulement de six ou sept années, -se développaient ensemble ces deux jumeaux, l'un terrestre, l'autre -divin, qu'on appelle le corps et l'âme. - - - - -VIII - -_Prima che spunti l'aura_ - - -C'était un progrès à ravir le docteur de joie, mais un progrès relatif. - -Éva commençait à distinguer ce qui se trouvait dans le cercle de son -rayon visuel; mais elle paraissait insensible au bruit, et, pour quelque -bruit qui se fît autour d'elle, elle ne se retournait point. - -Le docteur s'arrêta à une idée qui lui était déjà venue plusieurs fois, -mais que, dans la crainte d'avoir deviné vrai, il n'avait pas voulu -approfondir: c'est que la pauvre enfant était sourde. - -Un jour qu'elle jouait avec Scipion sur la pelouse, et que, trop faible -encore pour se tenir sur ses jambes, elle se traînait sur ses pieds et -sur ses mains, le docteur, qui avait abandonné pour elle creusets et -cornues, monta à son laboratoire, prit un pistolet, le chargea, et vint -le tirer derrière Éva et à son oreille. - -Scipion bondit, aboya, se précipita dans les massifs, les fouilla pour -savoir sur quel gibier le docteur avait tiré. - -Mais l'enfant ne tressaillit même pas. - -Elle suivait des yeux le chien, elle paraissait s'amuser de sa folie, -elle lui faisait de la main, et pour le rappeler auprès d'elle, des -gestes tout à fait inintelligibles d'un autre que lui. Mais, tout en -s'occupant de l'effet, elle était restée complètement étrangère à la -cause. - -Alors, le docteur résolut d'employer l'électricité comme adjuvant au -traitement que subissait la jeune fille: toutes les fois qu'elle -retombait dans ses phases de torpeur--et ces phases, à peu près -périodiques, se renouvelaient pendant vingt-quatre, trente-six ou même -quarante-huit heures, deux ou trois fois par mois--, Jacques Mérey la -frictionnait avec une brosse électrique, lui faisait prendre des bains -d'eau électrisée, et dirigeait sur le conduit auditif un courant -électrique continu pendant quelques minutes d'abord, puis pendant un -quart d'heure, une demi-heure et même une heure. - -Au bout de trois mois de traitement, le docteur renouvela l'expérience -du pistolet. - -L'enfant tressaillit et se retourna au bruit. - -Il était évident pour le docteur que, jusque là, Éva avait été muette -parce qu'elle avait été sourde; quand elle entendrait le bruit de la -parole, qui ne parvenait pas encore jusqu'à elle et qui frappait son -oreille sans y pénétrer, elle parlerait. - -Mais le docteur était encore loin d'avoir atteint ce résultat. - -Aussi continua-t-il avec énergie le même traitement électrique. L'enfant -paraissait physiquement s'en trouver à merveille, et elle y recueillait -un remarquable accroissement de forces physiques. Aussi le docteur -résolut-il de faire une autre tentative. - -Le pauvre voiturier qui avait eu la cuisse brisée, et à qui le docteur -avait si heureusement fait l'opération que nous avons décrite, outre les -trois cents francs que lui avait fait obtenir son protecteur inconnu, -avait obtenu de la mairie d'annoncer à son de trompe dans les rues -d'Argenton les nouvelles municipales, les ventes publiques, les objets -perdus, les récompenses promises. - -Le bruit de sa trompette était populaire à Argenton, et, dès que l'on -entendait sa fanfare accoutumée, la seule qu'il sût, chacun, mis en -mouvement par ce désir de nouvelles si impérieux dans les petites -villes, où elles sont si rares que l'on en fait quand il n'en vient -point, accourait au carrefour où elle se faisait entendre. - -Un jour qu'il venait de remplir son office et qu'il passait devant la -porte de Jacques Mérey, celui-ci l'appela. - -Basile se hâta de se rendre à l'invitation du docteur, aussi vite que le -lui permettait sa jambe de bois. - -Le docteur, inutile de le dire, était resté un dieu pour le brave -Basile, qui, voyant de quelle pluie de bénédictions la Providence -l'avait gratifié depuis son accident, en était arrivé à ne pas regretter -sa jambe, qui ne lui eût jamais, présente, rapporté ce que, absente, -elle lui rapportait. - -Jacques Mérey expliqua à Basile ce qu'il désirait de lui: c'était sa -fanfare la plus aiguë. - -Basile avoua naïvement au docteur qu'il n'en savait qu'une, mais qu'il -pouvait, si l'oreille destinée à l'entendre n'était pas trop délicate, -au risque de quelques notes hasardées, la monter un ton plus haut. - -Le docteur répondit que l'instrumentiste ne devait pas craindre de -risquer quelques sons discordants. Il les lui eût demandés s'il ne les -lui eût pas offerts de lui-même. - -Tous deux montèrent au laboratoire, car on était arrivé aux premiers -froids d'hiver. La douce chaleur du poêle, chaleur maintenue de 18 à 20 -degrés, permettait à l'enfant de rester vêtue d'une simple chemise. Elle -était couchée sur Scipion et tenait le _Président_ entre ses bras. - -Le _Président_ était beaucoup moins lié avec l'enfant que Scipion. Et, -il faut le dire, malgré le nom que lui avait donné Marthe, et malgré sa -fourrure bien autrement douce que celle du chien, le _Président_ n'était -pas d'un caractère facile, et, de même qu'il y a toujours beaucoup du -chat dans le tigre, il y a toujours un peu du tigre dans le chat. Et -Marthe elle-même, malgré sa tendresse de mère pour le quinteux matou, -n'était pas à l'abri d'un coup de griffe dans ses jours de misanthropie. - -Il est vrai que, si le _Président_ eût été amplement doué de ce filon de -mémoire qui avait, à la grande joie du docteur, traversé le cerveau -d'Éva, il eût bien, malgré sa fourrure immaculée et son embonpoint -chanoinesque, eu quelques reproches à faire à la vieille servante, quand -l'indifférence moqueuse des chattes argentonnaises lui rappelait que sa -trop prévoyante nourrice ne lui avait pas rendu l'équivalent de ce -qu'elle lui avait ôté. - -Mais jamais avec Éva le _Président_ n'avait manifesté un de ces moments -d'impatience, et jamais la moindre égratignure rayant d'un trait la -peau, hélas! trop blanche de l'enfant, n'avait témoigné que les griffes -aiguës de l'involontaire soprano fussent sorties de leur fourreau de -velours. - -Le docteur recommanda à Basile d'entrer sans bruit, non pas à cause de -l'enfant qui ne l'entendrait pas, à coup sûr, mais à cause du chien et -du chat qu'il pourrait effrayer. Aussi, malgré le bruit que faisait en -frappant sur le parquet cette jambe que Basile devait à la libéralité du -docteur, ils arrivèrent tous deux, leurs pas assourdis par le tapis, à -la distance d'un mètre à peu près du groupe pittoresque que formaient -l'enfant et les deux animaux. - -Scipion et le _Président_, qui avaient l'oreille fine, avaient bien -entendu venir deux personnes, mais l'une de ces deux personnes était le -maître, et par conséquent on le savait trop bienveillant pour supposer, -même eût-on les susceptibilités excessives du chien et les mauvaises -imaginations du chat, qu'il vînt avec de méchantes intentions. Quant à -celui qui l'accompagnait, ce n'était pas tout à fait un inconnu pour les -deux animaux. Assis sur le seuil de la porte, Scipion, et, couché sur -son toit, le _Président_, l'avaient plus d'une fois vu passer devant la -maison et même s'arrêter pour parler au docteur. Quant à cet instrument -d'une forme inconnue qu'il tenait à la main, c'eût été par trop -d'intelligence aux deux quadrupèdes de le suspecter, tous deux -ignoraient les tonnerres d'inharmonie et de discordance qu'il renfermait -dans son sein. Aussi, lorsqu'il l'approcha de sa bouche, mouvement que -ne vit point Éva, mais que suivirent en clignant béatement des yeux le -_Président_ et Scipion, nul ne se douta de ce qui allait arriver. - -Tout à coup la formidable fanfare éclata si terrible, que d'un seul bond -le _Président_ fut sur le toit voisin en passant à travers un carreau -qui se trouvait sur sa route; que Scipion fit entendre le plus lugubre -gémissement qui fût sorti du larynx d'un chien hurlant à la lune, et -qu'Éva se prit à pleurer. L'épreuve était heureuse mais non concluante, -Éva pouvait aussi bien pleurer à propos de la fuite du _Président_ ou du -brusque mouvement de Scipion qu'à propos de la fanfare qui venait -d'éclater si inopinément sur sa tête. - -Aussi fit-il signe à Basile de s'interrompre, et comme Éva continua à -pleurer encore quelques minutes, il fut impossible de connaître la -véritable cause de ses larmes. - -Mais, ses larmes ayant cessé, le docteur prit Scipion par le collier, -afin qu'aucun mouvement de l'animal ne vînt effrayer la malade, et -ordonna à Basile de recommencer son morceau. Basile, orgueilleux de -l'effet qu'il avait produit, ne se fit pas prier; il rapprocha -l'instrument de sa bouche, et en tira un son si terrible et si menaçant, -que les larmes d'Éva recommencèrent et qu'elle fit un mouvement pour -fuir comme avaient fui le _Président_ et Scipion. - -Dès lors, il n'y avait pas de doute à conserver, c'était bien la -trompette qui avait fait pleurer l'enfant, et la fuite du chat et les -lamentations du chien n'étaient pour rien dans ses larmes. - -Le docteur, enchanté de l'épreuve et convaincu de la bonté de son -système curatif, donna un écu de six livres au musicien, qui fit toutes -sortes de difficultés pour recevoir de l'argent de celui dont il avait -reçu la vie; mais le docteur insista tellement, que Basile finit par -mettre son écu de six livres dans sa poche, offrant à son sauveur de -revenir toutes et quantes fois il lui plairait, offre obligeante, mais -dont le docteur ne profita pas. - -Scipion, bon caractère, esprit calme et bienveillant, revint, aussitôt -que Basile fut sorti, se remettre à la disposition de l'enfant; mais le -_Président_, caractère plus aigre et plus rancunier, ne reparut qu'à -l'heure de la pâtée. - -Malgré la lenteur du traitement, car il y avait déjà plus de deux ans -qu'Éva avait quitté la maison du braconnier, la joie du docteur était -grande, car il ne doutait pas que la malade ne fût en voie de guérison. - -Il laissa écouler trois autres mois, pendant lesquels l'enfant fut -soumis à un traitement électrique décroissant, car Jacques Mérey -craignait de fatiguer outre mesure les organes sur lesquels il opérait; -puis, un jour, il fit apporter un orgue qui, avec toutes sortes de -précautions, lui était arrivé de Paris par le roulage. - -Il y avait bien un orgue dans l'église d'Argenton, mais il y avait -aussi un curé, et Jacques Mérey était tenu partout par le clergé pour un -si mauvais chrétien, qu'à moins d'exorcisme opéré sur lui, on ne lui eût -point permis de faire ses expériences dans l'église. - -Comme rien ne lui coûtait quand il s'agissait d'Éva, il avait donc, dans -les espérances curatives qu'il fondait sur la musique, fait sans la -regretter le moins du monde la dépense d'un de ces orgues de salon qui -coûtaient alors cent cinquante ou deux cents pistoles, et qu'on était -obligé de faire venir d'Allemagne, la fabrique d'Alexandre étant encore -inconnue. - -Aux larmes versées par Éva lorsque Basile avait exécuté son morceau, le -docteur avait non seulement acquis la certitude qu'elle avait entendu, -mais avait conçu l'espérance qu'elle aurait le sens musical, et que les -larmes lui étaient venues aux yeux autant de la discordance du musicien -et de l'instrument que de la formidable harmonie qui s'était échappée de -leur réunion. - -Ce fut toute une grande affaire que l'installation de cet orgue, sur -lequel Jacques Mérey comptait énormément. La question n'était pas de le -placer et de l'établir avec l'aplomb convenable à ces sortes -d'instruments, mais il importait qu'aucune vibration n'en sortît avant -l'heure où Jacques Mérey désirait que ses sons mélodieux produisent leur -effet, non seulement sur l'oreille, mais aussi sur le coeur de -l'enfant. - -On était aux premiers jours du printemps, dans cette période -merveilleuse où un nouveau fluide se répand par toute la nature, et, -comme une chaîne d'amour, fait éclore les êtres qui ne sont pas nés -encore et rattache d'un lien plus ardent ceux qui ont déjà subi son -influence. - -C'était la troisième fois que les bourgeons des arbres éclataient sous -les jeunes et premières feuilles d'avril depuis qu'Éva, encore enfermée -dans son bourgeon d'hiver, attendait dans la maison du docteur un rayon -de ce soleil vivifiant; elle avait dix ans. - -Jacques Mérey attendit que se levât une de ces journées qui remplissent -toutes les conditions vivifiantes de cette aurore printanière à -laquelle les choses inanimées semblent elles-mêmes devenir sensibles; il -ouvrit la fenêtre pour qu'un rayon de soleil pénétrât dans le -laboratoire; il attira les branches de lierre qui pendaient au toit pour -faire à ce rayon un voile de verdure; il coucha l'enfant sous le flot -tempéré de cet oeil de feu, et, tandis que son sourire et ses membres -détendus indiquaient ce bien-être qu'éprouve toute créature sous le -regard du Créateur, il marcha à son orgue ouvert d'avance et laissa -tomber ses mains sur la première mesure du _Prima che spunti l'aura_, de -Cimarosa. - -Jacques Mérey n'était pas ce qu'on peut appeler un habile -instrumentiste, c'était seulement un de ces hommes d'harmonie qui ont en -eux toutes les qualités intellectuelles, musicales, poétiques, qui -naissent de l'accord d'un grand coeur et d'un esprit élevé. Il eût été -poète, il eût été peintre, il eût surtout été musicien, si cette fureur -du bien ne l'eût entraîné sur les traces des Cabanis et des Condorcet. - -Ce fut donc avec une mélodie toute particulière que l'instrument presque -divin vibra sous ses doigts en sons mélancoliques et prolongés, et, -comme le musicien s'était placé de manière à ne pas perdre le moindre -effet produit par l'instrument sur l'auditeur, il put voir, au premier -flot de mélodie qui se répandit dans l'appartement, Éva tressaillir, -relever la tête, sourire, et, sur ses genoux, en s'aidant à peine de ses -mains, venir à lui comme le magnétisé vient au magnétiseur, et, arrivée -près de sa chaise, s'accrocher aux bâtons et se soulever de toute sa -hauteur en se soutenant au dossier du siège et en s'abreuvant à cette -source de notes qui jaillissait des touches de l'orgue sous les doigts -du docteur. - -Le docteur, joyeux, la prit dans ses bras et la pressa contre son -coeur, mais Éva, l'écartant doucement, laissa retomber sa propre main -sur l'ivoire de l'orgue et en tira avec une satisfaction étrange un long -gémissement. - -Mais elle n'essaya même pas de recommencer, et laissa retomber sa main -inerte auprès d'elle, comme si elle eût reconnu l'impossibilité de -produire les mêmes sons qu'elle venait d'entendre un instant auparavant. - -Alors, par des mots inarticulés, elle essaya de faire comprendre son -désir. - -Le docteur, qui n'avait qu'une âme pour lui et pour elle, crut avoir -compris ce murmure, si inintelligible qu'il fût, et, laissant retomber -ses deux mains sur l'orgue, il reprit le morceau où il l'avait -abandonné. - -Il y avait dans la jardin, tous les ans, une nichée de rossignols; le -docteur avait recommandé par-dessus toute chose qu'on ne tourmentât -jamais le mâle sur sa branche, la femelle sur son nid, les petits sous -elle. - -Aussi, tous les ans, quelque échappé de la nichée dernière, peut-être le -même mâle et la même femelle, revenaient faire leur nid au même endroit, -dans une épaisse touffe de seringas; cette touffe était adossée à la -tonnelle formée par des branches de tilleul entrelacées. - -Comme les ordres de Jacques Mérey, à l'endroit du roi des chanteurs, -avaient été observés religieusement; comme le _Président_ était nourri -de manière à n'avoir jamais besoin de chercher ailleurs un en-cas, tous -les ans, à la même époque, du 5 au 8 mai, on entendait éclater la voix -merveilleuse du ménestrel nocturne. - -Cette fois, Jacques Mérey guetta son retour; il comptait éprouver sur -l'organisme d'Éva cet instrument le plus merveilleux de tous, le chant -de l'oiseau. - -Le 7 mai, le chant se fit entendre. Il pouvait être onze heures du soir -lorsque la première note parvint jusqu'au laboratoire du docteur, dont -la fenêtre était ouverte. Il réveilla l'enfant. - -Jacques Mérey avait remarqué que, lorsqu'on réveillait Éva, elle était -d'humeur beaucoup moins souriante que lorsqu'elle se réveillait -d'elle-même; mais il espérait trop de l'épreuve pour attendre que le -rossignol chantât à une heure où elle aurait les yeux ouverts. Il -l'emporta toute maussade dans son berceau, et descendit avec elle au -jardin. - -L'enfant se plaignait sans pleurer, comme font les enfants de mauvaise -humeur; mais, à mesure que le docteur entrait dans le jardin et -s'approchait de l'endroit où chantait le rossignol, la sérénité -reparaissait sur le visage de l'enfant; ses yeux s'ouvraient comme si -elle eût espéré voir mieux dans la nuit que dans le jour. Sa respiration -même, de haletante qu'elle était, devenait régulière; elle écoutait non -seulement de toutes ses oreilles, mais avec tous ses sens; et, lorsque -le docteur l'eut posée à terre, sous la tonnelle, elle se leva toute -droite, sans appui cette fois, et marcha, en faisant de ses bras un -balancier, vers l'endroit d'où venait le son. - -C'était la première fois qu'elle marchait. - -Il n'y avait plus aucun doute pour le docteur, tous les sons arrivaient -et arriveraient désormais jusqu'à elle, tous les sens allaient rentrer -chez elle par la porte des sons, le monde intellectuel allait cesser -d'être un mystère pour l'enfant. - -La science ou le Seigneur avait prononcé le mot de l'Évangile: _Æphata_ -(ouvre-toi)! - - - - -IX - -Où le chien boit, où l'enfant se regarde - - -Une fois ouverte sur l'intelligence, cette porte ne se referme plus. - -Il y avait par la ville d'Argenton un pauvre fou qui avait été guéri par -le Dr Mérey, et qui, comme Basile, lui en avait gardé une grande -reconnaissance; celui-là s'appelait Antoine. - -Peut-être avait-il un autre nom, mais personne ne s'en était inquiété -plus que lui ne s'en était inquiété lui-même; sa folie consistait à se -croire l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_. - -Comment ces idées si abstraites entrent-elles dans le cerveau d'un -paysan? - -Il est vrai qu'elles n'y entrent que pour le rendre fou. Le docteur, -comme nous l'avons dit, l'avait guéri ou à peu près. Il se croyait -toujours l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_. Il se croyait -toujours en communication avec Dieu. - -Sur tous les autres points, il raisonnait avec justesse, et l'on avait -même pu remarquer que sa folie, après l'avoir quitté, avait laissé à ses -idées une élévation qu'elles n'avaient point auparavant. - -Il était porteur d'eau de son état lorsque sa folie l'avait pris, et -faisait avec une brouette et un tonneau le service dans la ville. -Pendant tout le temps de sa maladie, ce service avait été interrompu; -mais à peine revenu à la santé, il s'était remis à ce labeur, qui était -son seul gagne-pain. - -On le voyait parcourir la ville traînant sa petite charrette chargée de -son tonneau, au robinet duquel pendait le seau qui lui servait à -transporter sa marchandise à l'intérieur des maisons; seulement, il -avait toujours la main droite placée en manière de conque à son oreille, -pour entendre la voix de Dieu et ne rien perdre des pieuses paroles que -le Seigneur lui disait. - -Avant d'entrer dans la chambre où il avait l'habitude de verser l'eau -dont il emplissait son seau dans un récipient quelconque, il avait -l'habitude de frapper trois fois la terre du pied, et de dire d'une voix -formidable: - ---_Cercle de justice! centre de vérité!_ - -Il va sans dire que le docteur était devenu une de ses meilleures -pratiques, et que, tous les jours, soit dans la cuisine de Marthe, soit -dans le laboratoire du docteur, il versait ses trois ou quatre seaux -d'eau, qui étaient utilisés pour les besoins du ménage. - -Sa visite chez le docteur avait lieu de huit à neuf heures du matin. - -Pour la première fois, Éva était levée lorsque, quelques jours après le -concert que lui avait donné le rossignol, concert qu'elle réclamait tous -les soirs, et qu'excepté par les mauvais temps on lui accordait le -plaisir d'entendre, Antoine ouvrit la porte, frappa trois fois du pied, -et de sa voix de tonnerre cria: - ---_Cercle de justice! centre de vérité!_ - -L'enfant se retourna tout effrayée et poussa un cri qui avait la -modulation d'un appel. - -Jacques Mérey, qui était dans le cabinet voisin, accourut tout joyeux; -c'était la première fois qu'Éva donnait une attention quelconque à la -voix humaine. - -Le docteur la prit dans ses bras, l'approcha d'Antoine, et son regard, -en s'approchant de lui, exprima une certaine terreur. - -C'était assez pour un jour de cette nouvelle sensation de crainte; le -docteur fit signe à Antoine de s'éloigner; mais il lui recommanda de -venir tous les jours afin que l'enfant s'habituât à lui; et, en effet, -au bout de quelques jours, l'enfant semblait attendre l'arrivée -d'Antoine, dont le manège l'amusait, et dont la grosse voix maintenant -la faisait rire. - -Un jour, Antoine reçut la recommandation de ne pas venir le lendemain. -Le lendemain, à l'heure habituelle, Éva donna quelques signes -d'impatience; elle se leva, alla jusqu'à la porte, devant laquelle elle -resta debout, le mécanisme lui étant inconnu. Elle revint alors avec -impatience vers le docteur; mais, sa vue ayant été attirée par un -foulard rouge qu'il avait autour du cou, elle oublia Antoine pour tirer -de toute sa force le foulard, que le docteur tira lui-même doucement et -laissa tomber entre ses mains. - -Alors, elle le secoua avec des rires bruyants, comme elle eût fait d'un -étendard; puis, de même qu'elle l'avait vu autour du cou de Jacques -Mérey, elle essaya de le mettre au sien; ce fut un nouveau trait de -lumière pour le docteur. Il se demanda si la coquetterie ne serait point -un mobile capable d'éveiller dans son cerveau un nouvel ordre de -sensations et d'idées; il avait cru reconnaître que, malgré son -indifférence, elle promenait volontiers ses yeux sur les fleurs d'une -couleur vive. - -C'était l'heure où l'on descendait l'enfant dans le jardin. - -Depuis longtemps, le rossignol avait un nid, des petits, une famille, et -par conséquent avait cessé de chanter, car on sait que les soucis de la -paternité vont chez lui jusqu'à lui imposer pendant les trois couvées -que fait sa femelle le silence le plus complet. - -Jacques Mérey, qui avait à réfléchir sur l'incident du foulard et qui -voulait en tirer parti, s'assit sur un banc. Scipion et Éva jouaient sur -la pelouse que baignait le bassin fermé par une grille. Le petit -ruisselet qui s'en échappait était trop peu profond pour donner la -crainte que l'enfant ne s'y noyât; d'ailleurs, y fût-elle tombée, -Scipion l'en eût tirée à l'instant même. Le docteur, sans rien suivre -des yeux que sa pensée, voyait vaguement errer sur le gazon l'enfant et -le chien; tous deux cessèrent à l'instant de se mouvoir et par leur -immobilité fixèrent le regard du docteur. - -Le chien et la jeune fille étaient couchés l'un à côté de l'autre à la -marge du ruisseau. - -Le chien buvait; l'enfant, qui était parvenue à fixer le mouchoir sur sa -tête, se regardait. - -Elle se leva sur ses genoux, et agenouillée regarda encore. - -Il y avait déjà quelque temps, on a pu le voir, que le docteur, -abandonnant peu à peu le traitement physique, s'occupait du moral et de -l'intelligence, et, comme les sciences occultes étaient en grand honneur -à cette époque, il ne négligeait pas une occasion d'appliquer leurs -secrets les plus cachés au double traitement qu'il faisait suivre à sa -pupille avec tous les mystérieux procédés de la cabale. - -Jusqu'à l'âge de sept ans, nous l'avons vu, la pauvre enfant avait été -couverte de vêtements grossiers, que les soins assidus de la grand-mère -avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, à -maintenir propres. - -La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et -qui ne se connaissait pas elle-même. - -Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vêtements, cherché à -développer, par le contact de l'air, de la brise et du soleil, toutes -les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient à -l'absence de la compression un développement toujours si chétif et si -lent chez les lymphatiques et les scrofuleux. - -À son réveil, le lendemain, Éva trouva une robe ponceau brodée d'or sur -la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux dès que ses -yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son -lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit à la robe. - -Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutôt ne put pas lui faire -entendre, que cette robe était pour elle, autrement qu'en la lui passant -sur le corps. Elle s'y était cramponnée de toutes ses forces quand elle -avait cru qu'on allait la lui ôter; mais, du moment qu'elle vit faire le -même mouvement pour lui passer la robe que l'on faisait pour lui passer -la chemise, quand elle vit qu'on ajustait à son corps ces riches -étoffes, elle se laissa faire en joignant les mains et laissa--opération -qui ne se passait pas toujours sans larmes--peigner ses cheveux blonds, -qui commençaient non seulement à épaissir, mais à s'allonger, et qui -tombaient sur ses épaules. - -La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avait -en sortant laissées le docteur. - -Jacques Mérey arriva une heure environ après la toilette faite. Il -apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane -des braconniers, et placé trop haut dans le laboratoire du docteur pour -que la petite Éva eût jamais pu se rendre compte de l'utilité de ce -meuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention. - -C'était un de ces miroirs magnétiques dont l'usage paraît remonter aux -temps les plus fabuleux de l'Orient, un miroir comme ceux où se -regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les -Sémiramis, et à l'aide desquels les cabalistes prétendent transmettre -aux initiés les privilèges de la seconde vue. Ce miroir avait été, si on -ose parler ainsi à des lecteurs qui ne sont point familiers avec les -sciences occultes, ce miroir avait été animé par Jacques Mérey, qui, à -l'aide de signes, lui avait pour ainsi dire communiqué ses intentions, -sa volonté, son but. - -Humaniser la matière, la charger de transmettre le fluide électrique -d'une pensée, tous les actes que la science relègue encore aujourd'hui -parmi les chimères, le Dr Jacques Mérey les expliquait au moyen de la -sympathie universelle. J'en demande humblement pardon à messieurs de -l'Académie de médecine en particulier, mais Jacques Mérey était de -l'école des philosophes péripatéticiens. - -Il croyait avec eux à une âme divine et universelle qui anime et met en -mouvement toutes les choses sensibles, mais à l'extinction de laquelle -le grand tout ne fait pas plus attention qu'à la flamme d'une luciole -errante qui replie ses ailes et cesse tout à coup de briller. - -Suivant lui, tout s'enchaînait dans la Création: les plantes, les -métaux, les êtres vivants, le bois même, travaillaient, exerçaient les -uns sur les autres des actions et des réactions dont les spirites, à -l'heure qu'il est, développent la théorie et cherchent le secret. -Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls éléments sensibles -l'un à l'autre, et quel est le savant qui donnera une définition plus -claire de l'aimant appelant le fer à lui, que d'un spirite vivant -attirant à lui l'âme d'un mort? La base de ces influences constituait, -disait-il, le mécanisme de la physique occulte à laquelle Cornélius -Agrippa, Cardan, Porta, Zikker, Bayle et tant d'autres ont rapporté les -effets magiques de la baguette divinatoire et généralement les -phénomènes si nombreux de l'attraction des corps. - -Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mots _agir_ -et _subir_. - -À l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons -de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est -le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air. - -Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés; ils -produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse -entière de la substance dont ils émanent. - -Telle est maintenant la force de la volonté humaine, qu'elle trace une -route invincible parmi ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces -effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un -autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents -secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois. - -Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose -dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien -restreint pour le commun des mortels, Jacques Mérey n'avait pas de peine -à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de -donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de -notre raison. Sans accorder au miroir magnétique la confiance ou la -croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen -Âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les -atomes d'une pensée, à peu près comme l'industrie fixe les atomes du -mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces -molécules, cette poussière intelligente fixée à l'intention d'une -personne sont ensuite recueillis par elle seule. - -C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de -Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par -son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans -son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages -se volatilisent et qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son -éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce -n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour -montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux -quand il s'attache à montrer seulement la beauté plastique, et que l'on -cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps, -au reste, cette belle fille cessait peu à peu d'être non seulement -belle, mais vivante; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et -froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule -chose, l'expression. C'était le contraire du conte arabe, où la bête -cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté -cachait le néant, c'est-à-dire l'absence de la pensée. - -Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellie, la contemplait -avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il -s'y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y -regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour. - -Elle se regarda; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et -somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur, -souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait éprouver ce -vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la -Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que -les créatures à leur tour éprouvèrent sans doute elles-mêmes en voyant -qu'elles répondaient à l'idée de leur auteur. - -Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons -vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau, -et compréhensible quoique inarticulé, et l'on entendit ces deux sons qui -ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole -humaine: - ---BE... ELLE... - -C'est-à-dire: «Je suis belle!» - -C'était la fleur qui devenait femme. - -Les métamorphoses d'Ovide n'étaient plus des fables, il était donc -possible de changer la nature d'un être, de lui donner la connaissance -de lui-même, de l'intéresser enfin à un ordre nouveau de sensations et -d'idées. - -Toutes ces conséquences apparurent comme dans un éclair dans l'esprit du -docteur, qui ne douta plus de son oeuvre. - -Éva avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses -lèvres le premier mot qu'elle eût prononcé. - -Le docteur avait autrefois cherché la pierre philosophale. Il avait -fatigué ses matrices et ses cornues à poursuivre la transmutation des -métaux, mais l'invincible résistance des _corps simples_ avait fini par -décourager ses efforts. Il avait beau se dire que ces mots de _corps -simples_ et de _corps élémentaires_ sont des termes relatifs à l'état -présent de nos connaissances, qu'ils désignent purement et simplement la -limite à laquelle s'arrête la puissance actuelle de nos moyens de -décomposition; il avait beau se répéter que la science franchirait, -selon toute probabilité, beaucoup de ces prétendues barrières de la -nature; que, jusqu'aux grandes découvertes de Priestley et de Lavoisier, -il était aussi naturel de considérer l'eau et l'air comme des éléments, -qu'il l'est aujourd'hui de donner le même titre à l'or. Malgré cette -possibilité entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner -une voie ruineuse où, contrairement à ses espérances, au lieu de semer -du plomb et de récolter de l'or, il semait de l'or et ne récoltait que -du plomb. - -Émerveillé par le succès laborieux de ses premières tentatives sur la -nature de l'idiote, il y avait persisté, quoiqu'il eût vu que c'étaient -des années et non des mois qu'il fallait consacrer à cette oeuvre. - -Mais effrayé d'abord, il s'était bientôt demandé si ce n'était pas -changer le plomb en or, si ce n'était pas faire de l'alchimie vivante, -que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner l'âme à un -corps, la pensée à la matière, la beauté, la vie, les formes physiques, -tout l'organisme enfin, et si la pierre philosophale, si l'élixir de vie -des anciens maîtres, depuis Hermès jusqu'à Raymond Lulle, n'était pas un -symbole de transformation que la volonté impose à la matière humaine. - -Et, en effet, Jacques Mérey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les -progrès lents, mais continus, que faisait Éva dans la connaissance -d'elle-même. - -Scipion, de son côté, en paraissait ravi; lui qui, jusque-là, dans son -orgueil de quadrupède, avait l'air de se considérer comme le protecteur -et comme l'instituteur de cette jeune fille, commençait à reconnaître -une maîtresse dans son élève; après s'être laissé conduire par lui, elle -le commandait, et, du jour où sa voix avait prononcé un mot, un seul, de -la langue humaine, il avait paru reconnaître sans aucune contestation ce -signe de supériorité donné par le Seigneur à l'homme sur les animaux. - -La vieille Marthe elle-même, malgré le double entêtement des vieillards -et des bossus, était émerveillée devant l'oeuvre du maître, qu'elle -regardait comme fort incomplète tant que l'objet de tous ses soins -resterait muet. Elle avait beau voir se développer chez la jeune fille, -avec la furie d'une sève que son inaction primitive a rendue plus -abondante du moment que la nature lui a permis de circuler, la jeunesse, -elle s'obstinait à dire sans malice aucune: - ---Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour où -Éva prononça le mot _belle_ et où, sur la prière et l'indication du -docteur, elle eut prononcé quelques mots primitifs comme _Dieu_, _jour_, -_faim_, _soif_, _pain_ et _eau_, l'opinion de Marthe changea -entièrement, et elle fut prête à se mettre à genoux devant celle qu'au -premier abord elle avait traité de _fétiche_ bon à mettre dans le bocal -d'un apothicaire. - -Le _Président_ seul était resté, soit égoïsme de chat, soit stoïcisme -de juge, dans son indifférence primitive. Éva ne lui avait pas fait de -mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous -sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce -n'était pas pour dire à la jeune fille: _Je t'aime_! comme le lui disait -Scipion en gambadant autour d'elle et en lui léchant les mains; c'était -purement et simplement qu'il subissait l'effet d'une caresse sensuelle, -qui développait chez lui le mouvement de cette électricité concentrée -dans ses poils, et que ses pieds, mauvais conducteurs, ne rendaient pas -à la terre. - -Quant à Éva, elle n'avait, jusque-là, fait que deux parts de ses -affections: - -L'une pour Scipion; - -L'autre pour le docteur. - -Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle; le chat -lui était indifférent; Antoine la faisait rire; Basile lui faisait peur. - -La gamme de ses sentiments, de la sympathie à l'antipathie, ne -comprenait que six notes. - -Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments -parce que ce fut d'abord Scipion qu'Eva remarqua et affectionna -par-dessus tout; puis, peu à peu, quand l'intelligence commença de -s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pénétra jusqu'à son -coeur, elle commença de comprendre et d'apprécier les soins du -docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses -sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se -rapprochait plus de l'amour que de toute autre émanation de l'esprit ou -du coeur. - -Ainsi, depuis longtemps déjà, lorsqu'elle prononça le mot _belle_, le -docteur était l'objet de sa préoccupation de tous les instants; -seulement, le regard qu'elle jetait autour d'elle pour voir s'il était -là, le son inarticulé qu'elle poussait pour l'appeler, était plutôt le -cri de détresse de l'animal abandonné et s'effrayant de son abandon que -celui d'un coeur s'adressant à un autre coeur. Ce qu'appelait ce -cri, était un protecteur venant à l'appui de sa faiblesse et de -l'isolement, ayant conscience de leur humilité et de leur impuissance, -et non pas même à l'appel d'un ami à un ami. - -Il y avait toujours eu enfin quelque chose d'inférieur et de craintif, -plutôt que de passionné et même de tendre, dans les deux bras que -l'enfant avait tendus vers le docteur. - -C'était le chien demandant son maître, ou plutôt c'était l'aveugle -implorant son conducteur. - -Et, chose remarquable, c'est que le physique, qui pendant les sept -premières années de la vie d'Éva était resté enchaîné au moral, s'était -en quelque sorte un beau jour détaché de lui pour faire son chemin à -part. - -Au moral, Éva avait six ans à peine; au physique, elle en avait douze. - -Il fallait rétablir cet équilibre entre l'intelligence et les années. - -Maintenant qu'Éva parlait, les choses allaient marcher toutes seules. - -Maintenant, quelle sorte de curiosité allait se développer chez elle? -serait-ce la curiosité de la vue, serait-ce la curiosité du coeur? - -Habituée depuis longtemps à s'entendre parler Éva, elle avait depuis -longtemps compris que c'était là son nom; seulement, ce nom produisait -sur elle une impression différente selon la personne qui le prononçait, -et il n'y avait que trois personnes qui le prononçassent: le docteur, -Marthe et Antoine. - -Quand c'était le docteur, de quelque soin, futile ou sérieux, qu'Éva fût -occupée, elle bondissait, quittait tout et s'élançait du côté d'où -venait la voix. - -Quand c'était Marthe, elle se levait lentement et se contentait d'aller -se placer dans le rayon de l'oeil de la vieille servante, n'allant à -elle que si une seconde fois elle l'appelait ou lui faisait un signe -pressant de venir. - -Enfin, si c'était Antoine qui, après être entré, avoir frappé du pied -trois fois et avoir dit de sa voix formidable: _Cercle de justice, -centre de vérité_! ajoutait d'une voix plus douce: «Bonjour à -mademoiselle Éva,» Éva sans se déranger tournait la tête de son côté, -et, ne parlant pas encore, avec un sourire enfantin, lui disait -_bonjour_ de la tête. - -Jacques Mérey avait mesuré avec joie le degré de plaisir qu'éveillaient -dans son âme ces différents appels. - -Il l'avait vue joyeuse accourir au sien. C'était une vive affection que -ce mouvement traduisait. - -Il l'avait vue souriante répondre sans empressement à celui de Marthe; -sa lenteur indiquait une simple obéissance passive. - -Il l'avait vue se retourner simplement au bonjour d'Antoine; il n'y -avait dans ce mouvement qu'une bienveillante indifférence. - -Restait à connaître avec quelles modulations différentes Éva -prononcerait à son tour les trois noms du docteur, de la vieille -servante et du porteur d'eau. - -Ce fut la curiosité du coeur qui se développa la première chez Éva. - -Nous avons dit que, depuis longtemps, elle savait comment on l'appelait, -puisque nous avons raconté de quelle façon elle répondait à son nom -prononcé par trois bouches différentes. - -Elle désira à son tour savoir comment s'appelait le docteur. - -Un jour, elle réfléchit longtemps, regarda le docteur plus tendrement -encore que de coutume; puis rassemblant toute la puissance de son esprit -dans la volonté d'exprimer sa pensée: - ---Moi, dit-elle, en mettant un doigt sur sa poitrine, moi, Éva. - -Puis, mettant le même doigt sur la poitrine du docteur: - ---Et toi? ajouta-t-elle. - -Le docteur bondit de joie, elle venait de souder une idée à une autre -idée. Elle venait donc de dépasser la limite de l'intelligence animal -pour entrer dans l'intelligence humaine. - ---Moi, dit-il, moi, _Jacques_. - ---_Jacques_, répéta Éva, à la manière des échos, sans même saisir -l'intonation du docteur, et comme si ce mot n'eût présenté aucune idée à -son esprit. - -Le docteur sentit son coeur se serrer et la regarda tristement. - -Mais le coeur d'Éva était déjà à l'oeuvre, elle était elle-même -mécontente de la pâle intonation de sa voix; elle secoua la tête et dit: - ---Non! non! - -Puis elle répéta le nom de Jacques une seconde fois en essayant de lui -donner une expression selon sa pensée. - -Mais elle fut cette fois encore mécontente d'elle-même, et, répondant à -la pression de la main du docteur: - ---Attends, dit-elle. - -Et, après une seconde pendant laquelle sa figure s'anima de toutes les -expressions tendres qui peuvent s'épanouir sur le visage de la femme: - ---Jacques! s'écria-t-elle une troisième fois. - -Et elle mit dans ce mot une telle tendresse, que celui auquel elle -faisait appel ne put s'empêcher, en la serrant contre son coeur, de -s'écrier à son tour: - ---Éva, chère Éva! - -Mais, à cette étreinte, la jeune fille pâlit, ferma les yeux, et, sans -force pour supporter une pareille sensation, retomba inerte, la bouche à -demi ouverte et près de s'évanouir. - -Le docteur comprit la somme de ménagements qu'exigeait cette frêle -organisation, et se recula vivement. - -Il l'écrasait de sa force; d'un baiser, il l'eût tuée! - -C'étaient des sensations plus douces, des sensations essentiellement -morales qu'il fallait éveiller en elle. - -Après avoir réfléchi, Jacques Mérey s'arrêta à la pitié. - -Éva n'avait jamais vu pleurer, Éva n'avait jamais vu souffrir. - -Un jour que Scipion jouait avec elle dans le jardin, nous disons jouait -avec elle, car, de même qu'elle s'était élevée d'abord jusqu'à -l'instinct du chien, le chien, du moment qu'elle l'avait dépassé, -s'était cramponné à elle, l'avait suivie et s'était élevé jusqu'à son -intelligence; tout ce qu'elle commandait à Scipion, Scipion le faisait: -retrouver les objets perdus ou cachés n'était qu'un jeu; il y avait -longtemps que l'intelligent animal avait laissé loin derrière lui les -sauts pour le roi, pour la reine et pour le dauphin de France, et les -refus pour le roi de Prusse; il y avait longtemps que sa mort simulée -laissait enjamber par-dessus son corps l'infanterie et la cavalerie -légère pour ne se réveiller qu'à l'approche de la grosse cavalerie; tout -ce que Scipion avait pu faire pour amuser l'enfant, monter sa garde, -fumer sa pipe, marcher sur les pattes de derrière, il l'avait fait. Il -en était arrivé non plus à amuser Éva, mais à jouer avec Éva, lisant -tous ses caprices dans un regard, jouant avec elle à cache-cache et au -colin-maillard, lorsqu'un jour, disons-nous, après avoir traversé un -buisson pour obéir au commandement d'Éva, il poussa un cri, alla -chercher l'objet qu'Éva lui avait commandé de rapporter, mais revint en -tenant en l'air sa patte de derrière. - -Puis, ayant déposé l'objet demandé aux pieds d'Éva, il se coucha, se -plaignit douloureusement et se mit à lécher sa patte en essayant d'en -extraire quelque chose avec les dents. Éva le regarda avec étonnement -d'abord, puis ensuite avec inquiétude; un spectacle nouveau se -produisait pour elle. - -C'était celui de la douleur. - -Son instinct la porta à prononcer le nom de Scipion d'une façon plus -douce et plus tendre, puis elle souleva la patte de l'animal et chercha -la cause de la douleur. - -C'était une épine, qui, en entrant dans les chairs du chien, s'était -brisée au ras de la peau. - -Éva essaya plusieurs fois d'arracher l'écharde avec ses doigts, mais, -n'ayant pas de prise, elle n'en put venir à bout. Alors, continuant de -souffrir, Scipion continua de se plaindre, tirant doucement sa patte à -lui quand Éva en approchait sa main. - -Éva reconnut alors qu'elle était impuissante à soulager, et cette idée -lui vint à l'esprit ou plutôt au coeur, que ce qu'elle ne pouvait pas -faire entrait dans le domaine de ce que pouvait faire Jacques. - -C'était un nouveau progrès de son esprit. - -Elle appela donc d'un ton plein d'angoisse: - ---Jacques! Jacques! Jacques! - -Et chacune de ces appellations était plus pressante et plus triste. - -Dès la première, Jacques s'était mis à la fenêtre de son laboratoire et -avait compris ce dont il était question, car Éva lui montrait le chien -couché languissamment près d'elle. Jacques descendit vivement. - -Il se coucha à son tour près du chien, et comme Éva lui montrait la -patte de l'animal soulevée et saignante, il prit une pince dans sa -trousse, et, parvenant à saisir l'épine brisée dans la plaie, il la tira -des chairs de la pauvre bête, qui, soulagée aussitôt, se remit à bondir -sur ses quatre pieds, et à bondir joyeusement. Aussi joyeuse que lui, -Éva se mit à bondir avec lui: comme elle avait partagé ses douleurs, -elle partageait sa joie. - -Quelques jours après, la vieille Marthe fit une chute dans l'escalier. -Éva était seule à la maison avec elle, elle avait entendu le bruit de -cette chute, elle était descendue précipitamment, elle trouva Marthe -étendue sur le palier. - -La vieille femme s'était démis le genou dans sa chute. Éva voulut -l'aider à se relever, mais c'était impossible, sa force ne lui -permettait pas de soulever la vieille servante. - -Elle voulut examiner la plaie, comme elle avait fait pour Scipion, mais -il n'y avait pas de plaie; force fut donc d'attendre le docteur, qui, -n'étant jamais longtemps dehors, revint quelques minutes après -l'accident. - -Dès qu'Éva l'entendit rentrer, elle le reconnut à sa manière d'ouvrir et -de fermer la porte. Elle appela de toutes ses forces et d'une voix plus -inquiète et plus émue qu'elle n'avait jamais fait pour Scipion. - -Le docteur monta, et, voyant Marthe assise sur l'escalier, il craignit -un accident plus grave que celui qui était arrivé, c'est-à-dire une -fracture. - -Mais, à la première inspection du genou, il reconnut une simple -luxation, prit la vieille dans ses bras, et l'emporta dans sa chambre, -suivi d'Éva qui était suivie de Scipion. - -Quant au _Président_, le bruit de la chute l'avait effrayé, et, -abandonnant à son malheureux sort celle qui avait pour lui le coeur et -les soins d'une nourrice, il s'était élancé par une fenêtre et avait -gagné les toits. - -Pendant toute cette journée, Éva ne joua point et resta dans la chambre -de Marthe; mais comme l'indisposition n'était pas grave, dès le -lendemain elle se remit à sa vie habituelle. - -Nous avons dit qu'Antoine, en frappant trois fois du pied, en criant sur -le seuil de la porte: _Cercle de justice!_ _centre de vérité!_ avait -gagné les bonnes grâces d'Éva, qui s'était toujours tenue vis-à-vis de -lui néanmoins dans la mesure d'un salut amical. - -Un jour qu'elle était seule avec Scipion dans le laboratoire, Jacques -Mérey étant dans le cabinet à côté, le porteur d'eau monta son seau -habituel au deuxième étage, frappa du pied, prononça les paroles -sacramentelles; et, comme il faisait chaud, que son front ruisselait de -sueur et que la jeune fille était seule, il crut pouvoir se permettre, -la croyant toujours idiote, de s'écrier devant elle: - ---Sacrisiti! qu'il fait chaud. Je boirais bien un coup. - -Éva le regarda, le vit en effet rouge et couvert de sueur, s'essuyant le -front avec sa manche. - ---Attends, lui dit-elle. - -C'était un mot dont elle se servait depuis longtemps, nous l'avons vu, -pour commander l'attention. - -Et elle s'élança hors du laboratoire. - -Antoine tout étonné attendit en effet. - -Un instant après, Éva remonta avec un beau verre d'eau claire à la main, -et le présenta au journalier. - ---Ah! mademoiselle, dit-il, c'est bien gentil de votre part; mais, -comme j'en vends, si j'avais eu soif d'eau, j'aurais pu en boire. - -En ce moment, du cabinet où était Jacques Mérey sortirent ces trois -mots: - ---Du vin, Éva! - -Éva savait ce que c'était que du vin, quoiqu'elle n'en eût jamais bu, -malgré les instances du docteur, mais elle lui en avait vu boire. - -Elle descendit, en conséquence, et pensant que, quand on offrait du vin -à l'homme qui a chaud, il fallait lui en offrir beaucoup et du meilleur, -elle lui monta un verre plein de bordeaux. - -En voyant la couleur du breuvage qui lui était offert, Antoine sourit -béatifiquement. - -Puis, prenant le verre des mains d'Éva, comme il eût fait d'un verre de -vin de Suresnes ou de vin d'Argenteuil, il avala d'un coup, et sans -prendre la peine de le déguster, le contenu du verre que lui offrait -Éva. - -Éva, joyeuse, le regarda faire. - -Le vin avalé, Antoine cligna de l'oeil et fit clapper sa langue. - ---Bon? demanda Éva. - ---Velours! répondit laconiquement Antoine. - -Puis le porteur d'eau vida son seau dans le récipient ordinaire et -s'éloigna. - ---Velours? demanda Éva au docteur rentrant dans son laboratoire. -Velours? - -Si le docteur n'eût point entendu la demande d'Éva et la réponse -d'Antoine, il eût été fort embarrassé pour répondre à la question de son -élève. - -Mais il prit dans l'armoire où il enfermait ses effets un habit de -velours, fit passer à l'enfant sa main dessus, et, lui faisant le signe -d'un homme qui fait glisser lentement sa main sur son estomac, il lui -répéta le mot: - ---Velours! - -Alors, Éva comprit que le vin avait fait à l'estomac d'Antoine juste le -même effet que le toucher du velours avait fait à sa main. - -Et elle en demeura toute joyeuse le reste de la journée. - -Jacques Mérey était non moins joyeux qu'elle, car il disait, en se -rappelant l'épine de Scipion, la foulure de la vieille Marthe et le -verre de vin d'Antoine: - ---Non seulement elle sera belle, mais elle sera bonne. - - - - -X - -Ève et la pomme - - -Peu à peu, et seulement avec plus de vitesse qu'un enfant n'apprend à -parler, Éva en vint à exprimer par la parole à peu près toutes ses -pensées; seulement, comme tous les peuples primitifs, elle fut longtemps -à s'habituer à mettre les verbes à leurs temps, s'obstinant à s'en -servir seulement à l'infinitif; mais, lorsqu'il s'agit de lui apprendre -à lire, ce fut un bien autre travail. - -Éva, qui avait toutes les curiosités de la nature, qui ne voyait pas un -objet nouveau sans demander le nom de cet objet et sans le graver -aussitôt dans sa mémoire, Éva n'avait aucune des curiosités de la -science. - -Elle méprisait profondément les livres et ce qu'ils contenaient. Les -seuls qu'elle appréciât étaient les livres à gravures, et encore, quand -elle regardait la gravure, si Jacques Mérey se refusait à lui en donner -l'explication--ce qu'il faisait de temps en temps pour exciter sa -curiosité--, elle passait sans se plaindre et sans insister aux gravures -suivantes. Le docteur se demandait comment il parviendrait à vaincre une -pareille insouciance. - -Il chercha quelque temps, puis une idée lui vint qui lui parut et qui en -effet était en tout point lumineuse. Un jour, il prépara du phosphore, -prit Éva par la main, descendit dans la cave, en ferma le soupirail de -manière que la lumière n'y pénétrât point; puis alors, avec un pinceau, -il traça sur la muraille la première lettre de l'alphabet: la lettre à -l'instant même apparut toute en flamme. - -Éva jeta un petit cri; mais sa peur disparut bientôt à côté de cette -lettre qui s'effaçait lentement c'est vrai, mais qui allait s'effaçant. -Il traça un _b_, puis un _c_, puis un _d_, puis un _e_. - -Il s'arrêta à ces cinq lettres. - ---Encore? dit Éva. - -Oui, répondit Jacques, mais quand tu les auras nommées l'une après -l'autre et que tu les sauras par coeur. - -Et il traça de nouveau un a sur la muraille. - ---Quelle est cette lettre, demanda le docteur. - -Éva fit un effort, et, tandis que la lettre allait s'effaçant: - ---Un _a_, un _a_, dit-elle. - -Le docteur sourit. Il avait trouvé le moyen d'intéresser la curiosité -d'Éva à l'endroit de cette chose si abstraite et si difficile pour les -enfants qu'on appelle la lecture. - -Un mois après, Éva savait lire. - -Il n'en était point de même pour la musique. - -Éva l'adorait; ses moments de récréation, ou plutôt ses heures de joie, -étaient quand le docteur se mettait au piano, et, comme maître Wolfram, -les mains sur les touches, les yeux en l'air, l'âme au ciel, jouait -quelque splendide rêverie de ces vieux maîtres qu'on appelle Porpora, -Haydn ou Pergolèse. Mais, quand il voulait faire sourire d'un sourire -plus doux les charmantes lèvres d'Éva et attirer une larme à l'angle de -son oeil si brillant qui se voilait en devenant humide, c'était le -premier air qu'elle avait entendu, c'était le _Prima che spunti l'aura_ -que jouait le docteur. - -Souvent l'enfant s'était approchée du piano et avait posé ses petites -mains dessus, mais ses doigts n'avaient point encore la force nécessaire -à la pression des touches; puis son professeur, avec sa logique -habituelle, ne voulait lui rien apprendre à demi et par routine. Il -attendait donc qu'elle sût lire ses lettres pour lui faire lire ses -notes, et peut-être comptait-il aussi sur son grand désir d'apprendre la -musique pour lui faire une récompense des choses antipathiques par -celles qui lui paraissaient lui être les plus agréables. - -Il en résultait qu'Éva avait toujours écouté, toujours regardé avec la -plus grande attention le docteur, mais n'avait jamais essayé, même en -son absence, de tirer le moindre son de l'instrument. - -Ici se place l'évolution d'un phénomène psychologique dont jamais le -docteur n'avait été témoin, et qui fut tout simplement pour lui un de -ces hasards providentiels qui viennent en aide à l'homme de science, et -qui semblent une récompense de la nature pour son fervent adorateur. - -On était au mois d'août; un orage terrible éclata, un de ces orages -comme il en fond sur le Berri, et au milieu des éclairs duquel on -croirait que l'on va entendre, au lieu du tonnerre, la trompette du -jugement dernier. - -Ce n'était pas le premier orage qui eût éclaté sur Argenton depuis -qu'Éva avait franchi la barrière qui conduit de la végétation à -l'existence. - -Pendant les premiers orages, et avant d'être soumise à l'électricité, -l'enfant avait éprouvé des tressaillements nerveux et des terreurs -involontaires qui avaient donné à Jacques Mérey la première idée -d'appliquer à sa guérison cette même électricité qui la secoua si -violemment des pieds à la tête. - -Nous avons vu qu'en effet, pendant deux ou trois ans, il avait soumis -Éva à un traitement tout particulier dont l'électricité était la base, -et il avait pu remarquer que, plus il avançait dans ce traitement, moins -Éva était accessible à ce phénomène météorologique qu'on appelle -l'orage. Elle en était arrivée à ne plus craindre ni la lueur des -éclairs, ni le bruit du tonnerre, mais elle n'en était pas encore -arrivée à en recevoir une joyeuse perception. - -Jacques Mérey fut donc assez étonné, cet orage ayant éclaté dans des -conditions de violence telles qu'il ne se souvenait pas d'en avoir -entendu un pareil; Jacques Mérey fut donc très étonné de voir la jeune -fille non seulement n'éprouver aucune crainte, mais encore manifester -une sensation de bien-être étrange. - -Les portes et les fenêtres étaient fermées selon l'habitude, pour ne pas -établir de courant d'air; mais Éva alla droit à la fenêtre et l'ouvrit -juste au moment où un éclair combiné avec un coup de tonnerre effroyable -éclatait au-dessus de la maison. L'éclair et le coup de tonnerre avaient -été tellement simultanés, que le docteur s'élança et tira Éva à lui, -croyant que le tonnerre allait tomber sur la maison même ou tout proche -d'elle. - -Mais, dans ce mouvement presque involontaire, Éva s'arracha de ses mains -et courut à la fenêtre en criant: - ---Non, non, laisse-moi voir les éclairs; laisse-moi entendre le -tonnerre, cela me fait du bien. - -Elle écarta les bras et elle aspira cet air tout chargé d'électricité -avec un bonheur que trahissait la sensualité de sa pose et de son -visage. - -Ses traits s'illuminaient comme si elle eût été en communication avec la -flamme céleste. - -On eût dit que l'orage se répercutait dans cette chétive créature et -doublait ses forces. - -En ce moment, et comme le docteur la laissait maîtresse absolue de ses -actions, elle se dirigea vers l'orgue, l'ouvrit, et, d'une manière -incomplète sans doute, mais suffisante pour en reconnaître le principal -motif, elle joua le fameux air de Cimarosa, devenu son air favori. - -Le docteur écoutait dans l'étonnement, presque dans l'admiration; il -ignorait, ce qui a été reconnu depuis, les aptitudes étranges des -facultés instinctives qu'ont certains individus, et particulièrement les -fous, pour la musique. - -Et, en effet, c'est Gall qui, le premier, a signalé des individus qui, -sans maîtres aucuns, étaient nativement des musiciens, des dessinateurs, -des peintres. - -En peinture, Giotto et Corrège avaient donné un exemple, dont les -autres, plus tard, donnèrent la preuve. - -Un des hommes qui ont le mieux et le plus étudié la folie et surtout -l'idiotisme, M. Morel, de Rouen, me racontait avoir connu des imbéciles, -des idiots véritables, qui exécutaient à première vue la musique la plus -difficile, mais qui ne jouaient pas avec plus de compréhension, plus de -sentiment, plus d'âme, ce morceau la centième fois que la première; leur -talent était le résultat d'un instinct inné, d'une aptitude naturelle, -d'une certaine disposition artistique qui doit faire admettre les -localisations cérébrales, sans que l'on puisse dire au juste dans quelle -case du cerveau est nichée telle ou telle faculté; et la preuve que tout -cela n'est qu'instinct, c'est que, comme nous l'avons dit, ces -individus-là ne progressent point et restent toujours au même degré, ne -peuvent rien inventer et rien perfectionner. - -C'est un pur instinct qui naît et qui meurt avec eux. - -Il y a parmi les hommes les mêmes dispositions qu'entre les animaux, et -c'est une conséquence de cette logique absolue de la nature, qui ne -laisse pas plus d'intervalle dans la chaîne physique des corps que dans -l'échelle des intelligences. - -L'abeille et le castor sont certainement les plus instinctifs des -animaux, mais ils sont bien moins intelligents que le chien, qui est -capable d'une certaine éducation et chez lequel existent des facultés -affectives susceptibles d'être développées. - -Parfois certaines facultés instinctives chez les individus sont le -résultat d'une maladie. Mondheux, le célèbre calculateur, était -épileptique; il possédait, et cela à la plus haute puissance, la table -des logarithmes, mais il eût été incapable de raisonner un problème de -simple arithmétique. - -M. Morel, que je ne saurais trop citer, dont j'ai profondément étudié le -livre, et dont j'ai avidement écouté les avis lorsque j'ai entrepris -l'histoire si simple et en même temps si pleine de difficultés que je -mets sous les yeux de mes lecteurs, me racontait encore, lorsque je -l'eus consulté sur la possibilité de facultés développées par l'orage -chez une jeune fille devenant adulte, qu'il avait soigné un jeune -instinctif qui jouait à première vue les morceaux des plus grands -maîtres, et cela mieux que n'eût fait son professeur; mais il n'avait -jamais pu acquérir la moindre notion de composition musicale, et il -était incapable de perfectionnement. - ---Mais, ajoutait M. Morel, le plus étonnant de tous les idiots que j'ai -connus, celui que je me plaisais à présenter aux médecins qui nous -visitaient, c'était un nommé Perrin, né dans un village près de Nancy, -où le crétinisme est endémique. Celui-là était un idiot dans la pure -acception du mot, sourd et muet, ne poussant que des cris inarticulés. -On l'occupait à soigner les vaches. Un jour qu'il passait au moment où -le tambour du village faisait une annonce, on le vit tourner comme un -furieux autour du musicien officiel, lui arracher son tambour, lui -prendre ses baguettes, et se mettre à battre une marche des plus -ronflantes et des plus justes. - -M. Morel le demanda à sa commune. On le lui accorda, et il devint dans -son hôpital le tambour en chef de la section des imbéciles. C'était lui -qui dirigeait la promenade quand les malades sortaient. - -Jacques Mérey ne connaissait point tous ces exemples, qui furent le -résultat des observations faites depuis les événements dont il fut le -principal héros; aussi fut-il prodigieusement étonné en voyant le fait -qui s'accomplissait sous ses yeux, et auquel il n'eût certes pas cru -s'il l'eût lu dans un livre ou s'il lui eût été raconté par un de ses -confrères. Il résolut de ne pas perdre un instant pour mettre Éva à la -musique comme il l'avait mise à la lecture. - -Mais Éva refusa toutes ces précautions dont Jacques avait entouré ses -études alphabétiques; elle prit le solfège, l'ouvrit à la première page, -et dit de sa voix la plus caressante: - ---Montrer à moi, cher Jacques! - -Et Jacques commença sa leçon à l'instant même, et huit jours après, Éva -connaissait les notes, leur valeur, les signes qui, ajoutés à la clef, -haussent ou abaissent les tons. - -Un mois après, elle jouait à livre ouvert tous les morceaux transcrits -pour l'orgue qu'on lui présentait. - -Nous l'avons vu, Jacques Mérey s'était emparé de tous les moyens -capables d'agir sur cette intelligence assoupie, sur cette _Belle au -bois dormant_ qui avait attendu si longtemps que l'on eût rompu le -charme dont une des mauvaises fées de la nature l'avait affligée dans -son berceau. - -Nous l'avons vu successivement employer la science occulte, la science -réelle, les mystérieuses révélations de la nature. Nous l'avons vu -recourir à Albert le Grand, à Hermès, à Raymond Lulle, à Cornélius -Agrippa, à la Bible. Un jour, il avait lu dans le livre du Seigneur un -passage qui exprime hardiment l'action d'un être sur un autre être, -l'omnipotence de la volonté, la force magnétique du regard, -l'irrésistible commandement du fort au faible. - -C'est quand Jéhovah envoie Moïse au pharaon et lui dit: «Tu seras le -dieu de cet homme.» - -Envoyé par la science auprès d'une idiote qui s'opiniâtrait à ne pas -laisser sortir les forces de son intelligence captive, Jacques Mérey -suivit le précepte donné à Moïse, et se fit le dieu de cette enfant. - -Ses agents extérieurs étaient autant d'intermédiaires par lesquels il -faisait parvenir ses ordres jusqu'à elle: le _Président_, Scipion, la -vieille Marthe, Antoine, Basile, les étoffes qui récréaient sa vue, les -fleurs qui charmaient son odorat, les pelouses sur lesquelles elle se -roulait, l'eau de la source qu'elle buvait à même le réservoir, tout -dans la nature devenait ainsi à son caprice une vaste machine électrique -qu'il chargeait, si on ose dire ainsi, de l'irrésistible fluide de sa -volonté. - -Éva commençait à être femme physiquement et moralement, mais elle ne -connaissait pas encore son sexe. - -Élevée par le braconnier et par sa mère, elle n'éprouvait aucun embarras -à demeurer nue devant eux. - -Depuis qu'elle avait été transportée chez le docteur, depuis qu'elle -avait été baptisée du nom d'Éva et qu'elle était devenue la reine de son -Éden, elle courait revêtue d'une simple chemise tantôt rouge (nous avons -vu l'effet que cette couleur produisait sur elle), tantôt bleue, -toujours d'une couleur voyante, avec l'innocence de celle dont elle -portait le nom. - -Il est vrai qu'Ève, supériorité ou infériorité sur Éva, n'avait pas même -la chemise. - -Lorsque le docteur avait pris cette décision de n'enfermer le corps de -l'enfant dans aucun lien, lorsqu'il l'avait revêtue du plus simple de -tous les vêtements, il s'était assuré qu'aucun oeil profane ne pouvait -pénétrer sous l'épaisseur des ombrages de son jardin. - -D'ailleurs, Éva était très obéissante; le docteur lui avait indiqué son -domaine, et elle s'y était toujours enfermée scrupuleusement. - -Éva n'avait pas été vue même par le serpent. - -On était arrivé à l'automne de l'année 1791; depuis six ans, le docteur -poursuivait son oeuvre. - -Éva allait avoir quatorze ans. - -Il y avait, au centre du jardin, sur le plateau au pied duquel -jaillissait la source, il y avait, nous l'avons dit, un superbe pommier -tout chargé de fleurs en avril, tout chargé de fruits en septembre. Éva, -comme son aïeule, aimait beaucoup les fruits, et surtout les pommes. - -Jacques Mérey fit sur cet arbre ce qu'il avait déjà fait sur le miroir; -il aimanta pour ainsi dire le feuillage d'une force d'attraction et de -volonté; les arbres jouent un rôle important dans les annales de la -science mesmérienne. On sait quelle juste célébrité s'attacha, dans le -dernier siècle, à cet ormeau séculaire de Buzancy, à l'ombre duquel M. -de Puységur observa les merveilles du somnambulisme. - -Au cours des effets qu'il cherchait à produire, Jacques Mérey appelait -toujours les explications de la physique occulte. Il croyait que les -arbres surtout étaient de grands appareils destinés à recevoir et à -transmettre la matière subtile de l'homme. Voilà pourquoi il avait -arrêté sa pensée sur le pommier; la similitude dans l'espèce n'avait été -que le second motif de son choix. - -Éva sortit de la maison à son heure accoutumée; c'est-à-dire vers huit -heures du matin, et, comme si elle eût été attirée par l'arbre -magnétique ou simplement par le fruit de la gourmandise, elle se dirigea -du côté des belles pommes mûres qui détachaient sur le vert foncé des -branches leur couleur de pourpre et d'or. Elle était presque nue. -Jamais de plus belles formes ne s'accusèrent avec plus de liberté! On -eût dit une des trois Grâces de Germain Pilon, si chastement et si -coquettement drapées à la fois, qu'en laissant presque tout voir elles -laissaient tout désirer. - -Mais ces splendeurs de la nature, ces trésors de la beauté physique -étaient couverts et sanctifiés aux yeux de Jacques Mérey par le plus -chaste de tous les voiles: par la science. - -Ne voit-on pas, dans les ateliers, des peintres et des sculpteurs cesser -d'être hommes devant un beau modèle nu. - -Ils sont artistes. - -Dans cette belle créature, Jacques Mérey ne voyait point une femme, mais -un sujet à guérir. - -Il était médecin. - -Quand la pauvre enfant, se levant sur la pointe des pieds pour atteindre -celle des pommes qu'elle convoitait, eut cueilli cette pomme et -satisfait sa gourmandise, le docteur sortit de derrière le buisson où il -était caché. - -Le premier mouvement d'Éva fut un petit cri de surprise et de frayeur, -le second fut de s'élancer vers le docteur; mais, comme Jacques Mérey -fixait à dessein sur sa nudité un regard profond et hardi, la jeune -fille, comme sous un rayon de soleil trop brillant, baissa les yeux, et, -voyant son sein qui était nu, elle se fit de ses belles mains croisées -un fichu pour le cacher. On eût dit la statue antique de la Pudicité. - -Le docteur alla à elle, lui prit la main. - -Elle releva les yeux, les baissa de nouveau, et un nuage rose se -répandit sur le marbre de la statue. - -Elle avait rougi: elle était femme. - -Pygmalion était dépassé, Galatée n'avait pas rougi: elle n'était que -déesse! - - - - -XI - -La baguette divinatoire - - -Il ne manquait plus à Éva qu'une chose pour devenir ce que Jacques Mérey -voulait faire d'elle, c'est-à-dire un être accompli du côté de -l'intelligence comme elle l'était du côté de la beauté. - -Il ne lui manquait plus que d'aimer. - -L'esprit des femmes est encore plus dans leur coeur que dans leur -tête. - -L'état habituel d'Éva avant les derniers événements que nous venons de -raconter, et quand la vie végétative l'emportait sur la vie -intellectuelle, était l'indifférence; elle avait le même visage pour les -personnes que pour les choses; non seulement elle ne comprenait pas, -mais, à part Scipion, elle n'aimait pas. Or, depuis que tout son être -avait été bouleversé par de fécondes émotions, depuis qu'elle avait -failli s'évanouir dans les bras de Jacques Mérey, depuis qu'ayant goûté -le fruit de l'arbre du bien et du mal, elle avait rougi devant lui comme -Ève devant le Seigneur; sans éprouver encore l'amour, elle éprouvait -déjà le trouble des instincts amoureux; mais, entre ces pâles clartés de -sentiments communs à tous les êtres, et ces lumineuses effluves du -coeur qui font de la femme l'être le plus aimant et le plus aimé de la -Création, il y a un abîme. - -Pour animer cette fleur et lui donner le parfum de la femme comme il -venait de lui en donner déjà la coloration, le docteur comptait beaucoup -sur la puissance du regard. - -Tous les anciens avaient mis dans le regard le siège de la puissance et -de l'action physiologique d'un être sur les autres êtres; Horace n'a été -que l'écho des traditions de l'Orient lorsqu'il nous représente Jupiter, -le grand magnétiseur des mondes, qui remue tout l'Olympe par un -froncement de sourcil, _cuncta supercilio moventis_. - -Cette idée de la puissance du regard, dont nous voyons au reste à tout -moment des exemples même sur les animaux, était tellement répandue chez -les Juifs que Jésus-Christ fait plusieurs fois allusion à la différence -du _bon_ et du _mauvais oeil_. - ---Ton oeil, dit-il, est la lanterne de ton corps; si ton oeil est -simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton oeil est mauvais, -tout ton corps sera ténébreux. - -L'oeil du docteur était bon, car Jacques Mérey était une de ces rares -créatures envoyées sur la terre pour le bien de leurs semblables. - -Il aimait. Suprême preuve de bonté; c'était pour se répandre comme Dieu -dans ses ouvrages qu'il avait la passion de créer et de guérir. - -En promenant cet oeil conducteur de sa volonté sur tous les objets -dont s'approchait Éva, il tendait à se mettre psychologiquement en -relation avec elle; il cherchait en quelque lieu du corps où Dieu -l'avait placée l'âme de la jeune fille. Pur comme ce ciel qu'Hippolyte -implore en témoignage de sa chasteté, c'était à l'âme qu'il en voulait -et non au corps. - -Entourée de Jacques comme d'une atmosphère immense, Éva le retrouvait -invisible, mais présent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur -avait eu soin d'agir sur tous les meubles de la chambre qu'elle -habitait, sur tous les arbres, sur toutes les fleurs du jardin dont elle -était la plus belle fleur, sur les bagatelles de sa toilette, jusque sur -la nourriture qu'elle prenait, jusque sur l'air qu'elle respirait. -Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le -charger de son souffle, et c'était comme s'il lui eût donné son âme à -boire. Tous ces objets, vivifiés par lui dans un seul but, étaient -autant de sacrements qui le mettaient en communion avec l'intéressante -créature à laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonheur de laquelle il -voulait faire son bonheur. - -Absent--et parfois Jacques Mérey s'absentait un jour ou deux pour se -rendre compte à lui-même de sa puissance--, absent, Jacques Mérey se -servait de la nature comme d'une entremetteuse pour faire parvenir à Éva -le sentiment qu'il voulait lui inspirer. Il attachait une vertu de -révélation aux tertres de gazon sur lesquels la jeune fille avait -l'habitude de s'asseoir; au ruisseau où le chien buvait et où elle se -regardait; au houx qui absorbait l'électricité par les pointes de ses -feuilles; il chargeait le vent, le murmure des arbres, le chant des -oiseaux, le sanglot des petites cascades, tous les bruits du jardin -enfin, de murmurer à l'oreille d'Éva le mot qui n'était pas encore dans -son coeur. - -Un jour que la jeune fille s'était approchée d'un rosier sauvage qui de -lui-même avait développé dans un massif sa tige chargée d'étoiles -rosées, Éva remarqua au milieu du buisson une fleur qui attirait -mystérieusement sa main et qui demandait pour ainsi dire à être -cueillie. - -Elle étendit le bras et cueillit la fleur. - -Mais à peine l'eut-elle portée machinalement à sa bouche, qu'elle -respira dans le doux parfum de l'églantine un doux sommeil pendant -lequel Jacques Mérey, tel qu'elle l'avait vu près du pommier, le jour où -elle avait rougi pour la première fois, passa comme une ombre sur la -toile de son cerveau. - -C'était Jacques qui s'était communiqué à la rose sauvage pour qu'Éva la -cueillît et le respirât dans cette fleur. - -Nous avons déjà vu que le docteur attachait une grande valeur aux signes -dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phénomènes de -volonté. Il était alors ou plutôt il avait été grandement question dans -les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, à -laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-même entre les -mains de certaines personnes et de révéler par ce mouvement la présence -souterraine des sources, des métaux, et même des cadavres. La baguette -ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre -des phénomènes nerveux, qui varient d'intensité avec la nature des -individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la -vibration de la baguette était donnée par ce que l'on appelait alors la -physique occulte. Cette science rapportait à l'écoulement des -corpuscules, et à l'action de ces corpuscules sur la baguette de -coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait découvrir -plusieurs fois des ruisseaux, des trésors enfouis et la trace même de -crimes inconnus. - -Jacques Mérey eut l'idée de se servir de cette baguette pour découvrir -au fond du coeur de son élève la source d'amour virginal qui y était -encore cachée. - -La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la -prétention d'expliquer, en les ramenant à une cause naturelle, toutes -les fables et tous les mythes de l'antiquité. Énée conduit par le rameau -d'or à la porte des enfers n'était plus qu'une image poétique des -mystères auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui -dirigeait dans l'air le mouvement des corpuscules. - -La baguette de Moïse, qui avait fait jaillir l'eau du rocher; celle de -Jephté, qui s'était reprise à verdoyer; celle de Circé, qui avait changé -les compagnons d'Ulysse en pourceaux, tous ces exemples guidaient et -encourageaient la science des Cagliostro, des Mesmer et des -Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur, -plus généreux que Circé, aimait mieux changer les pourceaux en hommes -que les hommes en pourceaux. - -Jacques Mérey fit avec Scipion une promenade dans la forêt la plus -proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea à force de fluide -de transmettre sa volonté à Éva, et chargea Scipion de lui reporter la -baguette, tandis que lui, par un autre chemin, regagnait Argenton et -rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont -lui seul avait la clef. - -Nous avons dit que, dans ce jardin, grand au reste comme un parc, -Jacques Mérey avait tracé un cercle où devait se promener Éva sans -jamais le dépasser. - -Éva, dans son obéissance passive, n'avait jamais eu l'idée de franchir -la limite désignée. - -À l'extrémité du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse, -où sourdait, dans un petit réservoir limpide comme l'air, la source qui -reparaissait au pied du tertre sur lequel était planté le pommier. - -Le docteur l'appelait la grotte des Méditations. - -C'était là que, isolé du monde, éloigné de tout bruit, délivré de toute -préoccupation, il venait rêver à ces choses inconnues que, tant qu'elles -ne sont pas réalisées, on croit des choses impossibles. - -Il y était venu souvent avant de connaître Éva, plus souvent peut-être -depuis qu'il la connaissait. - -L'entrée de cette grotte, éclairée intérieurement par une ouverture -donnant au-dessus d'un réservoir, était toute masquée par des lierres et -des lianes pendantes. Il fallait la connaître pour se douter qu'elle -était là. - -Éva, en prenant la baguette de la gueule de Scipion, n'éprouva d'abord -aucun changement en elle. Puis, comme elle la garda involontairement -entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquiétude -vague, ce besoin de mouvement, cette nécessité d'air qui force à ouvrir -les fenêtres de sa chambre si le temps est mauvais et à sortir si le -temps est beau. - -En conséquence, elle s'achemina vers le jardin, sa promenade habituelle, -ou plutôt sa seule promenade. - -Cette fois, sans même y songer, sans être arrêtée par aucun obstacle -matériel ou idéal, elle franchit la limite hier encore imposée à sa -volonté, et, la baguette à la main, guidée en quelque sorte ou plutôt -réellement par elle, elle écarta les lierres et les lianes, et apparut à -la porte à moitié éclairée par le jour extérieur, pareille à une fée -tenant sa baguette à la main. - -Elle avait une longue tunique de cachemire blanc serrée à la taille par -un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux -voilaient ses épaules. - -La présence de Jacques Mérey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de -surprise. Son sens intérieur, son sens affectif, son âme enfin savait -qu'il était là. - -Elle prononça le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui -tendit les bras. - -Jacques tint quelque temps Éva pressée contre son coeur. - -Entre ces deux êtres qui, attirés l'un vers l'autre, semblaient se -chercher dans le grand mystère de la nature, c'était une sorte de -communion silencieuse et ineffable. - -Ils s'assirent l'un près de l'autre sur un banc de mousse. - -Alors, Éva prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda -avec ses grands yeux fixes dont l'émail semblait taillé dans la nacre -perlière, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui -savourait une à une toutes les lettres de ces deux mots: - ---Je t'aime! - -Au même instant, elle renversa sa tête sur l'épaule de Jacques, et ses -cheveux roulèrent sur le visage du jeune médecin, le mouvement du -coeur et des artères perdit son rythme ordinaire, et le souffle parut -s'arrêter sur les lèvres entrouvertes de la jeune fille. - -Les magnétiseurs du dernier siècle ont donné plusieurs noms à cet état -d'assoupissement et d'insensibilité qui ressort du somnambulisme, mais -qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'âme, dans ce moment-là, semble -rompre ses liens avec le corps. Psyché reprend ses ailes et s'envole on -ne sait où. Sainte Thérèse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu. - -Ce mot éternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la -nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magnétique -avait en quelque sorte arraché de son âme, ce mot _je t'aime_ avait -envoyé Éva au troisième ciel de l'extase. - -L'extase diffère du magnétisme, en ce que, pendant cet état, comme si la -personne magnétisée avait trouvé un protecteur plus puissant, elle -échappe à son magnétiseur. L'influence de Jacques Mérey avait jusque-là -trouvé dans Éva une docilité d'esclave. La pauvre enfant obéissait à -l'action du magnétisme. Sans le savoir, sa volonté était enchaînée à une -force extérieure, toute-puissante, irrésistible; mais les limites du -magnétisme dépassés, cette force avait beau agir, commander, l'âme -fugitive ne répondait plus à ses ordres que par l'insensibilité de la -résistance. En vain Jacques rassembla toute son énergie pour sommer une -dernière fois Éva de s'éveiller, le sommeil continuait malgré lui, un -sommeil qui, mêlé de catalepsie, prenait peu à peu la rigidité de la -mort. - -Ce sommeil glaçait Jacques Mérey d'épouvante et d'inquiétude. - -Épuisé de fatigue, il était tombé à genoux devant Éva, appuyant ses -lèvres sur sa main. - -Au contact de ses lèvres, il sentit sa main tressaillir; mais ce -tressaillement était si obscur et si insensible, cette main ressemblait -si bien à celle d'une jeune trépassée, que sa crainte redoubla, la sueur -lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses -deux mains et regardant Éva avec des yeux effarés. - -C'est alors qu'il vit sa bouche entrouverte et ses lèvres tressaillant -sous un léger frémissement, qui n'était rien autre chose que le souffle, -et qu'une inspiration lui vint. - -Le baiser qu'il avait donné à la main, s'il le donnait aux lèvres!... - -Jacques Mérey avait le sentiment de la délicatesse poussé au plus haut -degré. Avait-il le droit, lui éveillé, de poser ses lèvres sur les -lèvres d'Éva endormie? - -N'était-ce point une atteinte à la pudeur féminine? une souillure à -cette colombe immaculée? - -Si cependant c'était le seul moyen de la sauver? - -Jacques Mérey leva les yeux au ciel, prit Dieu à témoin de la pureté de -son intention, demanda pardon à la Vesta antique, à la chasteté -symbolisée dans la personne de la mère de Jésus, se pencha sur Éva, et -toucha ou plutôt effleura sa bouche de ses lèvres. - -À l'instant même, comme si la chaîne qui liait la jeune fille au monde -supérieur se brisait par cet attouchement humain, Éva jeta un léger cri, -et, frémissant de la pointe des pieds à la racine des cheveux: - ---Qui m'a éveillée? dit-elle. J'étais si heureuse! - -Puis, tournant ou plutôt élevant son regard vers le docteur, elle parut -étonnée de voir un homme devant elle; mais aussitôt une subite rougeur -couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la main de Jacques, -éveillée cette fois, elle lui redit dans un sourire ce qu'elle venait de -lui dire endormie: - ---Je t'aime! - -Puis elle porta la main au côté gauche de sa poitrine; la jeune fille -venait de trouver la place de son coeur. - - - - -XII - -L'anneau sympathique - - -Ce fut pour Éva comme une révélation de toute la nature; ce qu'elle -avait vu dans son extase, le ciel, Dieu, les anges, resta dans son -esprit, dans sa mémoire, dans son âme: peut-être ces trois mots -n'expriment-ils qu'une seule et même chose, voilà pourquoi nous les -disons tous les trois au lieu de n'en dire qu'un seul. - -Mais le miracle ne se borna point à la vue extérieure. - -Pour la première fois, à cette lumière nouvelle, elle distingua sous -leur véritable aspect le ciel, la terre, les oiseaux, les fleurs; -jusque-là, dans le demi-jour de son indifférence, Éva n'avait rien -apprécié de toutes ces merveilles. Il faut, pour voir et entendre la -Création, autre chose que des yeux et des oreilles. - -Il faut de l'amour. - -À mesure que le cercle des objets visibles et matériels s'élargissait -pour elle, Éva apprenait à parler de toutes ces choses jusque-là -inconnues, car les idées nouvelles inspirées par des objets nouveaux -appellent naturellement les paroles afférentes à ces idées et à ces -objets. - -Cette éducation était ce que les psychologistes d'alors appelaient une -_transfusion_. - -Éva recevait tout de Jacques; le docteur lui apprit le nom des plantes, -des animaux, des étoiles. Il lui raconta le poème tout entier de la -Création. - -La jeune fille l'écoutait avidement et devinait en quelque sorte la -science de Jacques, tant ce qu'il lui disait était imprégné de sympathie -et d'amour. En lui, elle étudiait par coeur toute la nature; dans la -pensée du maître, elle lisait sa pensée à elle et la raison des choses, -non seulement perceptibles, mais abstraites, non seulement visibles, -mais invisibles. - -L'immensité de l'univers et le spectacle de la vie expliqué par Jacques -lui donnaient le sentiment de l'existence de Dieu, dont lui avaient -seulement parlé jusque-là le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le -rayon caressant du soleil de mai. - -Au grand livre de la nature, le docteur donna pour commentaire les -ouvrages des poètes allemands ou anglais, qu'Éva ne tarda point à lire -et voulut absolument comprendre. - -La langue allemande et la langue anglaise étaient aussi familières à -Jacques que sa langue maternelle, et, au bout de deux ou trois mois, Éva -savait lui dire: _Je t'aime_, en trois langues différentes. - -Ce jeune cerveau était comme ces terres vierges de l'Amérique qui n'ont -rien produit depuis la création et qui, pour donner trois moissons à -l'année, n'attendaient qu'une triple semence. - -Jacques apprenait ainsi à Éva non seulement à devenir savante, mais en -même temps elle apprenait toute seule à devenir belle: elle avait pour -cela des dispositions très rares. - -Mais, en dépit de ses grands yeux, de ses traits irréprochables, de ses -formes admirablement modelées, elle ne produisait, dans son état -primitif, sur le peu d'étrangers qu'elle voyait, qu'une impression -pénible et presque désagréable; pour être belle, il lui manquait d'être -femme. - -Le traitement moral du docteur révéla chez Éva une beauté toute -nouvelle, la beauté de l'âme, la beauté de la vie, la beauté de la -pensée. - -Sa physionomie, autrefois morne et uniforme, commença de se multiplier -comme par miracle. - -Ce sentiment pour lequel nous n'avons pas de nom, que les Allemands -désignent sous le nom de _Gemüth_, et les Anglais sous celui de -_feeling_; ce sentiment pour lequel notre langue n'a d'autre terme que -celui de _sens affectif_ ou _sens émotif_, était venu poétiser la forme -en l'animant. Ce n'étaient plus ces lignes froides et immobiles dont -rien ne dérangeait la régularité glacée; ce n'était plus ce visage -toujours le même, mais où l'absence de la pensée imprimait le sceau du -néant; il y avait maintenant dans Éva plusieurs individualités, suivant -les impressions personnelles qu'elle recevait, suivant surtout le visage -de Jacques, dont elle reflétait la joie ou la tristesse. - -Avec l'amour se déclara chez elle la coquetterie, qui est pour ainsi -dire la fleur de l'amour. Éva, jusque-là insouciante d'elle même, prit -un plaisir extrême à soigner sa toilette, à relever et à lisser -elle-même ses longs cheveux, à être belle enfin. - -La perpétuelle relation dans laquelle vivaient Jacques et Éva avait -créé, et chaque jour resserrait entre ces deux êtres une sympathie -unique et sans borne. Ils étaient évidemment sous l'entière puissance de -cette loi universelle que les savants appliquent au monde et les poètes -aux individus; que les premiers appellent l'attraction et que les autres -appellent l'amour. - -Encore le mot d'amour, si délicat et si puissant qu'il soit, ne -saurait-il exprimer cette vie à deux que le lien magnétique avait formé -entre ce jeune homme et cette jeune fille. - -Tout ce qu'on observe des affinités mystérieuses qui existent entre -certains frères jumeaux que la nature a soudés l'un à l'autre, tout ce -que les poètes ont raconté des sympathies de l'héliotrope et du soleil, -tout ce que les savants ont imaginé des rapports enchaînés de la lune et -de l'Océan, ne donnerait qu'une idée bien imparfaite de l'état -d'identification auquel étaient parvenus Jacques et Éva. - -Et, en effet, ils se pressentaient, ils se devinaient, ils se -cherchaient, se parlaient dans la rêverie des bois, dans la plainte -éternelle des fontaines, dans l'harmonie générale des êtres. Ils -aspiraient l'un et l'autre à tout ce qui s'élève, à tout ce qui monte -vers le ciel. Les jours où l'un était malade, l'autre était souffrant. -S'il arrivait à Jacques de rougir, le même nuage rose se formait -sympathiquement sur les joues d'Éva. Dans les moments de gaieté, un même -sourire de bonheur glissait sur leurs lèvres. Ils étaient émus de la -même manière par les mêmes lectures; ce que l'un pensait, l'autre -l'avait deviné déjà. C'était le même être aimant deux fois dans une -seule existence; le lien qui les unissait l'un à l'autre était une sorte -d'égoïsme double. - -Ils buvaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, la vie à la même coupe. - -Jacques, voulant exprimer cette parfaite conformité de sentiment, -nommait Éva sa soeur; Éva appelait Jacques son frère; mais ces deux -mots comme tous les autres étaient impuissants à caractériser cette -union que les langues humaines n'ont pas prévue. - -Les choses trop tendres que Jacques avait pudeur de dire, car leur -attachement, si intime qu'il fût, se distinguait surtout par l'absence -des procédés terrestres, ou par leur innocence s'il était forcé d'y -recourir, les choses trop tendre que Jacques avait pudeur de dire, il -les communiquait aux arbres sous lesquels Éva venait s'asseoir; ces -arbres agitaient sur la tête de la jeune fille leurs rameaux, et leurs -feuilles, comme autant de langues vertes et mobiles, racontaient dans un -chuchotement mystérieux le coeur de Jacques au coeur d'Éva! - -Le magnétisme a comme la magie ancienne des signes et des moyens -occultes pour bouleverser les rapports naturels des choses et même pour -changer les choses de goût, de nature et d'aspect. Jacques se servait de -cette puissance sur Éva. Il donnait aux roses l'odeur des violettes; il -changeait l'eau en vin; il multipliait le pain de la table; il faisait -sécher et reverdir les arbres à fruit. Tous ces miracles, bien entendu, -n'existaient que dans l'esprit halluciné du sujet. Or, c'était -précisément l'intention de Jacques de créer autour d'Éva un monde -fabuleux sur lequel dominât sa pensée. Jacques ne se servait de cette -influence redoutable que pour le bonheur de son élève. S'il s'était fait -le dieu d'Éva, c'était pour achever en elle l'oeuvre imparfaite du -Créateur. - -Un jour que Jacques était allé voir un pauvre malade à une lieue -d'Argenton, et qu'une opération trop difficile pour qu'il la confiât à -un autre le retenait deux heures de plus qu'il ne comptait consacrer à -ce voyage, voulant voir jusqu'où allait chez lui la transmission de la -pensée, il prit une feuille de papier à lettres, blanche, tailla une -plume neuve, et écrivit sans encre sur le papier, de manière que pour -tout autre qu'Éva, l'écriture ne laissait aucune trace. - - _Retardé pendant deux heures. Sois sans inquiétude, soeur chérie, - et attends-moi à cinq heures sous_ l'arbre de la science du bien et - du mal, - - _Ton frère_, - - Jacques. - -C'était ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis l'aventure où, -pour la première fois, Éva avait rougi. - -Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller -retrouver Éva. - -Scipion obéit. - -Il trouva Éva près du ruisseau où il avait l'habitude de boire; il vint -à elle: la jeune fille dénoua le billet, et, quoiqu'il ne portât aucune -trace d'écriture, elle lut. - -Éva n'avait ni montre ni pendule, mais, sans même regarder le ciel pour -voir où en était le soleil, à cinq heures moins cinq minutes, elle vint -s'asseoir sur le tertre. - -À cinq heures précises, Jacques, rentré par la petite porte du jardin, -venait s'asseoir à l'ombre du pommier où Éva, cinq minutes auparavant, -venait s'asseoir elle-même. - -Jacques poussa un cri de joie, Éva avait la seconde vue. - -Il faisait une belle soirée d'automne. Les deux amants étaient fiers et -heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympathiquement par toutes -les fibres de l'âme; leur poitrine se gonflait superbement, il leur -semblait à chaque bouffée d'air qu'ils respiraient le ciel. - -À la figure solennelle et grave de Jacques, Éva se douta tout de suite -qu'elle allait recevoir une communication délicate et importante. - -Et en effet celui-ci regardait doucement et sérieusement la jeune fille. - ---Éva, lui dit-il, j'ai exercé jusqu'ici sur vous une action qui était -nécessaire pour vous amener au point moral et physique où vous êtes -parvenue aujourd'hui, mais à laquelle je renonce. Au moment où je vous -parle, je retire à moi toute ma puissance magnétique; je vous rends la -triple liberté de l'âme, du coeur et de l'esprit; je vous rends votre -libre arbitre enfin; ce n'est point à moi que vous allez obéir, c'est à -vous-même. Jusqu'ici, nous n'avons jamais parlé ensemble de l'engagement -que l'homme contracte avec la femme et qu'on appelle le mariage; les -devoirs de cet état, je vous les expliquerai plus tard, nous n'en sommes -encore qu'aux fiançailles. Vous avez jusqu'ici vécu dans la solitude, il -est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un -homme que vous aimiez. - ---Jacques, vous savez bien que c'est inutile, répondit Éva, mon fiancé, -c'est vous. - -Jacques appuya la main d'Éva contre son coeur, et, tirant un anneau -d'or de son doigt: - ---Si telle est votre volonté, Éva, telle est aussi la mienne. Recevez -donc, selon l'usage, cet anneau d'or, c'est le témoin de notre promesse, -c'est notre anneau de fiançailles. - -Et il lui glissa au doigt un anneau magnétisé par lui avec l'intention -que toutes les fois qu'Éva penserait à Jacques ayant cet anneau à la -main, elle le verrait, tout absent qu'il fût, sinon avec les yeux du -corps, du moins avec les yeux de l'âme. - - - - -XIII - -_Unde ortus?_ - - -Arrivés au point où en étaient les deux amants, c'est dire au jour de -leurs fiançailles, une grave question devait se présenter à leur esprit, -sinon comme un obstacle, du moins comme une inquiétude. - -De qui Éva était-elle la fille? - -On sait comment Jacques Mérey avait obtenu du braconnier et de sa mère -l'enfant qu'il avait emportée chez lui. - -Deux motifs les avaient déterminés à confier la petite fille au docteur: -le premier, tout égoïste, est qu'en l'emportant, il les débarrassait -d'un grand ennui. - -Le second, moins personnel, était l'espérance que les soins de Jacques -Mérey pourraient améliorer l'état de l'idiote. - -Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de -rendre l'enfant le jour où elle serait réclamée par ses parents -véritables. - -La certitude où il était que ses parents n'étaient ni le braconnier ni -la vieille femme, la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait -voulu se débarrasser d'elle en la déposant chez le braconnier, lui -donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais réclamée. - -C'est pour cela qu'il avait enfermé Éva dans le paradis terrestre qu'il -lui avait créé et qu'il ne l'avait laissé voir que des quelques -personnes que nous avons nommées. - -La première, la seconde, la troisième année même, Joseph, c'était le nom -du braconnier, et Magdeleine, c'était celui de la vieille femme, -n'étaient venus qu'une fois chaque année prendre des nouvelles de -l'enfant et demander à la voir. - -Chaque fois, Éva avait été apportée devant eux; mais, comme dans les -trois premières années sa guérison n'avait pas fait de grands progrès, -ils avaient à peu près perdu l'espérance que le docteur, si savant qu'il -fût, pût jamais faire de cette créature inerte, sans parole et sans -pensée, un être digne de prendre sa place dans le monde des -intelligences. - -Puis, il faut bien accuser Jacques Mérey de cette petite tromperie dans -laquelle son coeur avait fait taire sa conscience: quand le mieux -s'était déclaré d'une manière sensible, c'est lui qui, sans attendre que -Joseph et sa mère vinssent demander des nouvelles d'Éva, allait leur en -porter. - -Pour se faire un ami du braconnier, à chacune de ses visites, il lui -faisait cadeau de quelques boîtes de poudre et de quelques livres de -plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets à la ville, -recevait toujours avec une vive reconnaissance. - -Aux questions sur l'état, sur la santé d'Éva, le docteur répondait -évasivement: - ---Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'espérance, la nature est si -puissante! - -Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans Éva la boule -informe de chair qu'on avait emportée de chez lui, haussait les épaules -en disant: - ---Que voulez-vous, docteur, à la grâce de Dieu! - -Puis les deux hommes allaient faire un tour ensemble dans la forêt. -Après que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse à la vieille -mère, il tuait un ou deux lièvres, trois ou quatre lapins; il rapportait -son gibier à la maison et se gardait bien de parler à qui que ce soit de -la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visités. - -Quant à Éva, elle avait été longtemps insouciante de sa naissance, comme -de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tiré son esprit des -limbes où cette espèce d'hydrocéphalie dont elle était atteinte l'avait -reléguée, elle commença à se préoccuper de son origine. - -Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans une des dernières -visites qu'ils lui avaient faites, le braconnier et sa mère. Mais ce -souvenir n'avait rien de tendre, et aucun souvenir filial ne se remuait -pour eux dans son coeur. - -Jacques Mérey lui avait dit que deux ans ils avaient eu soin d'elle; -elle leur était reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intérieure -ne lui disait: «Cet homme est ton père, cette femme est ta mère.» - -Il y a plus: toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques -Mérey l'écartait avec un certain malaise qui laissait des traces sur son -visage. - -Si bien qu'elle avait fini par ne plus faire de questions sur sa -naissance, et par ne plus chercher à connaître ses parents. - -Dans une nature comme celle d'Éva, ouverte à toutes les intuitions -primitives, ce silence avait lieu d'étonner. - -Souvent Jacques Mérey l'avait trouvée triste, soucieuse, inquiète; son -coeur cherchait une voix mystérieuse lui demandant: - ---Qui es-tu? - -L'être humain est si faible, si borné, si calamiteux, qu'il a besoin -pour ne pas s'effrayer de lui-même de se chercher des points d'appui et -des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de -savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans la vie, à quel -bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas. - -Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de là le culte -des ancêtres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs. -L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme -une bouture de cet arbre, c'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le -fils est responsable de l'âme de son père et du sort qui attend cette -âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il -remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa -propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette -transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses -ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout cela -est une suite de l'inquiétude du sang pour remonter à la source. - -Au nombre des questions dont l'homme doit sérieusement se préoccuper -chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant -Linné met en première ligne celle-ci: - ---_Unde ortus?_ (D'où viens-je?) - -Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours -aux généalogies. - -On connaît celle de saint Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier -homme et le premier homme jusqu'à Dieu. - -Toutes les anciennes religions sont des genèses, elles racontent sous -des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la -filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la -succession des familles représentées l'une après l'autre par un chef; -elles rétablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le -passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait -encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature; il lui disait le -commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession -des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux -mammifères. - -Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement -des atomes la formation primitive des plantes, les différents essais de -la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme. - -Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du -moins conformes à la science de son temps, dont il avait touché et même -dépassé les limites. - -Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle -semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet -mouvement de ses lèvres: «Et moi, de qui suis-je née?» toute la science -du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et -à se taire. - -On raconte que Pic de la Mirandole avait dû soutenir une thèse qui avait -duré trois jours. - -Le cercle des connaissances humaines tel qu'il était tracé dans ce -temps-là avait été parcouru, et, sur tous les points, Pic de la -Mirandole avait défié ses examinateurs de le mettre en défaut. - -L'Envie était pâle et se mordait les lèvres, n'ayant pas autre chose à -mordre. - -Les théologiens s'en mêlèrent. - -La théologie était une forêt pleine de traquenards dans laquelle -l'esprit le plus exercé avait bien de la peine à ne pas être pris, une -sorte de puits ténébreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient -pied, un buisson épineux où les plus vieux docteurs laissaient des -lambeaux de leur robe. - -Lui, simple, calme, grave, avait dérouté toutes les arguties, évité tous -les pièges, désarmé tous les syllogismes, échappé à tous les dilemmes, -usé tous les artifices. - -Ce jeune homme était véritablement doué de la science universelle. - -Alors, une courtisane qui avait assisté à tous ces exercices, moins pour -voir et pour entendre que pour être vue elle-même, lassée de la longueur -des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi, -une question au savant invulnérable. - -Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemblée. Fier d'avoir -démonté tous ses adversaires dans cette fameuse thèse _De omni re -scibili et de quibusdam aliis_, Pic de la Mirandole considéra non sans -un peu d'étonnement cette femme qui osait l'interroger; un sourire de -dédain plissait légèrement ses lèvres. - ---Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est? - -Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien. - -Eh bien, il en était de même pour Jacques Mérey; sa science était solide -et universelle, on eût dit qu'il avait assisté au conseil du Dieu -créateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'origine et le -but des êtres, d'où ils viennent, où ils vont. Rien ne l'arrêtait dans -la filiation des créatures, des éléments, des mondes, et il ne savait -comment dévoiler la naissance de la femme qu'il aimait! - -Tout ce qu'il savait, c'est qu'Éva n'était point la fille du bûcheron ni -de la bûcheronne. - -En 1792, époque à laquelle nous sommes arrivés et qui va bientôt nous -emporter avec elle sur ses ailes de feu, les races n'étaient point -encore mêlées en France comme elles l'ont été dans la suite par la -révolution française; il y avait vraiment alors un type aristocratique; -si la noblesse s'était maintenue longtemps dans ce pays, dont les -moeurs légères et faciles inclinent visiblement à l'égalité, cela -tenait à la différence du sang. - -Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang dans la -distinction de leur personne; l'échafaud de 93 aurait confirmé -l'existence de cette égalité de race si l'hérédité physiologique avait -besoin de confirmation. - -_On ne détruit que ce qu'on ne peut effacer._ - -Je ne veux point dire que les familles nobles fussent supérieures aux -familles plébéiennes; les premières recélaient en elles un germe de -décadence et d'altération, tandis que les secondes, plus pures, plus -vigoureuses, aspiraient fortement à la vie sociale. - -Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de -beauté qui leur était propre, et qui tenait peut-être autant à -l'éducation qu'à la nature. - -La Révolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beauté -blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite à son -gré par des alliances bourgeoises, elle le faucha. - -Ce type, Jacques Mérey, ce démocrate, ce socialiste par excellence, ne -pouvait se défendre de le retrouver dans Éva. - -Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue -les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies -des épithètes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de -mieux à lui dire que de l'appeler «Vase d'élection» (_Vas electionis._) - -Ces signes d'élection, qui font de certaines femmes les vases précieux -de la nature par la délicatesse de la matière et par la pureté des -formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la -jeune fille qui passait pour être celle du bûcheron. - -Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans noeuds et aux -ongles effilés, son pied petit et cambré, son cou onduleux qu'on eût -pris pour de l'albâtre animé, tout dénonçait chez elle une race exquise, -tout démentait l'origine roturière que les apparences assignaient à Éva. - -Au fond, les opinions politiques de Jacques Mérey souffraient beaucoup -de cet aveu qu'il était contraint de se faire à lui-même. Il lui en -coûtait de démêler chez cette jeune fille les caractères d'une race -qu'il détestait; il s'en voulait d'être obligé de reconnaître une beauté -dans ce type dominateur; il eût donné dix ans de sa vie pour nier le -témoignage de ses yeux, récuser la science et dire à la nature: «Tu as -menti.» - -Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses -de leur sang se précipitaient toujours vers leur déclin; que la beauté -des traits, la blancheur de la peau n'empêchent point dans les classes -nobles l'invasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la -suite. - -Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant pas leurs alliances, -ces races privilégiées s'épuisaient sur elles-mêmes, que les enfants de -l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient -infirmes et la carie aux os; que les idiots et les idiotes abondaient -dans les grandes maisons, et qu'après être tombée en quenouille par -l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance. - -Les signes de cette dégénérescence lui semblaient empreints sur le roi -qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bonté -négative a été caractérisée il y a dix-sept cents ans par Tacite. - -Sa vertu consistait à ne pas avoir de vices. - -Il retrouvait les mêmes indices d'épuisement et d'imbécillité dans cette -pâle noblesse qui, poussée par une main supérieure et invisible, -prenait depuis cent ans à tâche de ruiner elle-même et sa fortune et sa -santé. - -Éva commençait de son côté à exprimer hautement ses doutes. - ---Cet homme et cette femme, disait-elle à Jacques en parlant du bûcheron -et de la bûcheronne, ont eu pour moi les soins d'un père et d'une mère; -et cependant rien ne me dit là, continuait-elle en mettant la main sur -son coeur, que leur sang soit mon sang; bien au contraire, j'ai beau -m'écouter intérieurement, rien ne remue en moi pour eux. Eh bien, je -dois vous le dire, Jacques, le démon de l'incertitude me dévore; vous -m'avez tirée des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous êtes le -véritable auteur de mon existence. Vous m'avez donné la lumière de l'âme -et la lumière du coeur. Avant de vous connaître, je ne vivais pas, je -végétais. Vous avez fait de moi une créature à votre image, et pourtant, -Dieu soit loué! vous n'êtes pas mon père. - -Elle rougit légèrement et reprit: - ---Vous qui savez tout, mon Jacques bien-aimé, vous dont le regard perce -les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance s'élève -jusqu'aux astres, vous qui scrutez les mondes dont l'océan de l'air est -peuplé, vous qui voyez au-delà de nos yeux et qui entendez ce que -l'oreille des hommes n'entend pas, dites-moi de qui je suis née. - -Et Jacques Mérey n'osait pas répondre. - - - - -XIV - -Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier Joseph, mais -sans que l'on sache de qui elle est la fille - - -Le lendemain du jour où les questions d'Éva étaient devenues plus -pressantes, le docteur résolut, coûte que coûte, de faire une démarche -pour se renseigner. Il envoya Scipion à Joseph; Scipion avait un billet -au cou. Jacques disait au braconnier: - - _Demain, au point du jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai - besoin de gibier._ - -Le lendemain, à six heures du matin, Jacques Mérey était à la cabane de -Joseph. - -On partit, on tira quelques coups de fusil, on tua un lièvre, deux -faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion, à qui ses nouveaux talents -n'avaient rien fait perdre des anciens, rapporta tout joyeux. - -L'heure du déjeuner arriva; on s'assit sur l'herbe, et Jacques Mérey -tira de son carnier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une -gourde de bon vin. - -Lorsque quelques gorgées de cette liqueur à laquelle il goûtait si -rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le -braconnier le chapitre d'Éva. - ---Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n'es venu voir la petite. - -Le braconnier haussa les épaules. - ---Que voulez-vous! dit-il, ça me retourne le coeur quand je la vois. - ---Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher -Joseph, continua Jacques. - ---Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas! Samuel Simon, le -crétin de la rue de l'Écluse, lui aussi, parle: il dit _papa_, _maman_. -À quoi ça l'avance-t-il? - ---Éva parle, et parle bien, je t'assure, Joseph; elle est même très -savante. - ---Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon. - ---Non, elle marche et elle court très légèrement. - ---Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là, monsieur Jacques; car la -pauvre petite, je m'y étais attaché, tout idiote qu'elle était, et je -l'aimais comme si j'étais son père. - ---Quoi que vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph? - -Le braconnier changea de couleur; il avait, malgré lui et sans y songer, -laissé échapper son secret. - ---Je crois que j'ai dit une grosse bêtise! fit-il. - -En m'avouant que tu n'étais pas son père? Il y avait longtemps que je le -savais. - ---Comment cela? demanda naïvement le braconnier. - -Jacques haussa les épaules: - ---Espérais-tu me cacher quelque chose, à moi? N'as-tu pas entendu dire -de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme -le Bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit à la -matière n'en ait point assez lui-même pour lever les voiles d'une -intrigue et pour pénétrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien -que ce secret ne soit sinon un crime tout à fait, du moins une -abominable action. - ---Comment cela? monsieur Jacques? - ---Les parents de la pauvre Éva auront voulu se débarrasser d'un être -inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien -d'inutile et d'inerte, et de tâcher de faire ce que j'ai fait, -c'est-à-dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur -taille le marbre avec son ciseau. Ils auront pensé d'abord à la jeter -dans quelque étang, ou à l'étouffer entre deux matelas, mais la peur les -aura retenus; peut-être savait-on qu'ils avaient cette enfant! En tout -cas, Dieu le savait! À défaut de la justice des hommes, ils ont craint -la justice de Dieu! - -Sans approuver tout à fait, Joseph fit un signe de la tête qui semblait -dire: «Vous pourriez bien avoir raison.» - ---Tu as pensé quelquefois à cela, n'est-ce pas, Joseph? - ---Oui, répondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans -inquiétude. - ---Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter -franchement tout ce que tu sais de cette jeune fille et de sa naissance. - ---Je ne demanderais pas mieux, monsieur Jacques, car vous nous avez -rendu un grand service et à elle aussi; mais... - ---Mais quoi? - ---Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire à -l'enfant? - ---Je te promets, Joseph, que, excepté elle, nul ne saura jamais un seul -mot de la révélation. - ---Et, d'ailleurs, tenez, continua Joseph en homme décidé, il y a déjà un -temps que ce secret-là me pèse, et que j'éprouve le besoin de m'en -décharger. - ---Parle donc, je t'écoute. - ---C'était le 29 décembre 1782; il y aura au mois de décembre prochain -dix ans de cela, que, voyant une jolie gelée suivie d'une petite neige -fine qui recouvrait à peine la terre, je me dis à moi-même: «Joseph, mon -ami, voilà un joli temps pour faire un coup de fusil.» Sur quoi, je pris -mon chien. - ---Scipion? demanda Jacques. - ---Non, son prédécesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant, qui -s'appelait tout simplement Canard; et nous partîmes. Nous voilà en -chasse: un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-là. Pif! paf! deux -lièvres dans le carnier, l'un fera le civet, l'autre fournira la -garniture; pendant ce temps, la mère était restée à la maison, elle -filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout à coup deux -hommes masqués poussent la porte et entrent. Qui fut effrayée? je vous -le demande; ce fut elle! Elle crut qu'on venait pour m'arrêter, car les -anciens seigneurs de Chazelay étaient durs aux braconniers, on disait -même qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du château, -sous prétexte qu'ils avaient droit de justice sur leurs terres; ces -hommes la rassurèrent en lui donnant le bonjour avec la main; puis l'un -d'eux s'approcha d'elle, laissant en arrière son compagnon, qui avait -l'air de porter un paquet sous son manteau. - -»--Femme, lui dit l'homme qui s'était approché d'elle, je sais que vous -avez été bonne nourrice et bonne mère, quoique votre fils ait un peu -tourné au chenapan... - -»--Oh! monsieur, mon pauvre Joseph! s'écria ma mère, peut-on dire...» - -»Mais lui l'interrompit. - -»--Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous. -Pourriez-vous vous charger d'un enfant? - -»--Bien certainement, monsieur. - -»--L'aimeriez-vous? - -»--Comme s'il était le mien, pauvre agneau! - -»--Vous êtes plus vieille que je ne croyais. - -»--Bon! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend -toujours. - -»--Mais, continua l'homme masqué, je dois vous dire une chose. - -»--Laquelle? - -»--C'est que l'enfant est imbécile. - -»--Elle n'en a que plus besoin de bons soins, répondit la mère. - -»--Ces soins, vous les lui donnerez, alors? - -»--Oui; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que -l'enfant ne manquât de rien, que les parents voulussent bien venir à -notre secours. - -»--Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille? - -»La mère calcula: - -»--Cent francs, monsieur, cela vous paraît-il de trop? - -»--Vous aurez trois cents francs par an tant que l'enfant restera chez -vous, et cinq cents francs tout de suite. - -»--Oh! monsieur, pour ce prix-là, elle sera traitée comme une dauphine. - -»--C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois. -Chaque mois sera payé d'avance. Faites-moi un reçu des huit cents livres -et de l'enfant. - -»--Ah! monsieur, dit la mère, voilà le malheur! c'est que je ne sais pas -écrire. - -»--Diable! fit l'homme en se retournant du côté de son compagnon, voilà -qui est fâcheux! - -»J'étais là depuis les premiers mots de la conversation; car, voyant -entrer deux hommes chez ma mère, j'étais accouru vite et m'étais glissé -par la petite porte du fournil. J'avais donc tout entendu. Je m'avançai. - -»--Mais je sais écrire, moi, monsieur, dis-je à l'inconnu, et je vais -vous donner les reçus que vous demandez. - -»--Quel est cet homme? s'écria le visiteur masqué. - -»--C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout à -l'heure un chenapan. - -»--Il n'est point question de cela, ma mère; que ces messieurs -m'appellent comme ils voudront, je sais que je suis un honnête homme; -cela me suffit. - -»Je tirai une plume et du papier de l'armoire, car je voyais dans le -nourrissage de l'enfant une bonne affaire, et je ne voulais pas que la -mère la manquât. - -»--Dictez, monsieur, dis-je en m'asseyant devant la table et m'apprêtant -à écrire. - -»L'homme s'appuya sur le dossier de ma chaise pour suivre ma plume des -yeux et voir si j'écrivais bien ce qu'il dictait. - -»--Écrivez, dit-il. - -»J'écrivis: - -»_Cejourd'hui, 29 décembre 1782, j'ai reçu d'un inconnu une petite fille -de cinq ans reconnue idiote et incurable; je m'engage, au nom de ma mère -et au mien, à la garder à la cabane ou dans tout autre domicile que je -choisirai, jusqu'à ce qu'elle me soit réclamée par la personne qui me -présentera ce reçu et l'autre moitié du louis d'or dont la première -moitié sera ou plutôt est à l'instant même déposée entre mes mains._ - -»L'inconnu tira de la poche de son gilet un louis coupé en deux d'une -façon bizarre, mais cependant dont les deux moitiés s'adaptaient -parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua: - -»_Celui qui dépose l'enfant entre les mains de Joseph Blangy et de sa -mère, outre la somme de huit cents francs qu'ils ont reçue à la -signature des présentes, s'engage à leur payer tous les ans et d'avance -la somme de trois cents francs. Et si l'un des deux meurt, au survivant -des deux la même somme sera payée._ - -»_Quand l'enfant aura atteint l'âge de quinze ans, comme elle -nécessitera peut-être de nouvelles dépenses, on prendra de nouveaux -arrangements._ - -»Selon les soins que l'on aura pris de l'enfant, une récompense sera -donnée. - -»--Signez, dit l'homme masqué; signez pour votre mère et pour vous. - -»J'écrivis au bas du reçu: - -»_Accepté pour moi et pour ma mère, avec engagement de me conformer - à tout ce qui est porté à l'engagement ci-dessus._ - - _Joseph Blangy._ - -»--Et maintenant, monsieur, demandai-je à l'homme masqué, avez-vous -d'autres recommandations à me faire? - -»--Une seule. - -»--Laquelle? - -»--Te taire. - -»--Cela nous est facile, à ma mère et à moi, répondis-je, car nous -aimons la compagnie des animaux, des arbres, des choses qui ne parlent -pas enfin. Dans cette cabane, nous ne voyons jamais personne, et, -excepté, _bonjour_ et _bonsoir_, à peine ma mère et moi échangeons-nous -deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est -Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie. - -»L'homme masqué qui avait joué un rôle actif dans toute cette histoire -prit le reçu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moitié du -louis d'or, et dit à ma mère: - -»--Allons, venez ici, et tendez votre tablier. - -»Ma mère s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reçut dans son -tablier la petite idiote à peu près dans l'état où vous l'avez vue. - -»--Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mère. - -»Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les -registres de baptême des environs, car il répondit: - -»--Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne répond à aucun nom; -qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique. - -»Puis, se tournant vers moi: - -»--Tu as entendu? dit-il, une seule chose t'est recommandée, le silence. - -»Les deux hommes sortirent; mais, en sortant, l'un d'eux dit à l'autre: - -»--Scipion est resté. - -»Je m'aperçus alors seulement qu'un beau chien noir était allé se -coucher près du feu, ni plus ni moins que s'il était chez lui. - -»--Eh bien! Scipion, lui dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle? - -»Scipion ne bougea point. J'allais le chasser pour qu'il suivît son -maître, mais celui-ci: - -»--Gardez ce chien, dit-il; il était très attaché à l'enfant, et -l'enfant ne connaît que lui. Pour te dédommager de son entretien et de -sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquiété comme -braconnier par M. de Chazelay. - -»Et il sortit en disant: - -»--Reste, Scipion, reste! - -»Permission dont le chien paraissait bien résolu de se passer. - -»Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnier, vous en savez -autant que moi.» - ---Et la rente vous fut toujours exactement payée. - ---Rubis sur l'ongle. - ---Par qui? - ---Par le second homme masqué. - ---Et, lors des différentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien -pu saisir dans ses paroles? - ---Il n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait -avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre répondait -de même. - ---Et vous ne savez rien de plus, Blangy? - ---Non. - ---Sur l'honneur? - ---Sur l'honneur! - ---Retournez chez vous et montrez-moi la moitié du louis d'or; vous -l'avez conservée, je suppose? - ---Il ne faut pas le demander! elle est dans le reliquaire de ma mère, -avec un os du petit doigt de sainte Solange. - -Le docteur se leva et prit le chemin de la cabane. - -Dix minutes après, ils étaient arrivés, et Joseph remettait la pièce au -docteur. - -C'était en effet la moitié d'un louis à l'effigie de Louis XV et au -millésime de 1769. - -Cette moitié n'avait rien de particulier, que le soin qu'on avait pris -de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erreur ou une -tromperie. - -Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il était parti; -seulement, au lieu du doute, il avait la certitude qu'Eva n'était pas la -fille du braconnier. - - - - -XV - -Où il nous faut abandonner les affaires privées de nos personnages pour -nous occuper des affaires publiques - - -En rentrant dans la ville d'Argenton, Jacques Mérey fut frappé -d'étonnement à la vue du trouble qui paraissait s'être emparé de cette -population, d'habitude si calme et si tranquille. - -Mais ce qui l'étonna bien plus, c'est que, aussitôt qu'on l'eût reconnu, -cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y -avait à faire dans une circonstance si critique. - ---Il faut d'abord, dit Jacques Mérey, avant que je vous donne des -conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est -question. - ---Comment! vous ne savez pas? s'écrièrent vingt voix. - ---C'est impossible! s'écrièrent vingt autres. - -Jacques Mérey haussa les épaules en homme qui n'est pas le moins du -monde au courant de la situation. - ---Affaire politique? demanda-t-il. - ---Je crois bien, affaire politique! - ---Eh bien, qu'est-il arrivé? - ---Allons donc, dit une voix, vous faites semblant de ne pas savoir, et -vous savez aussi bien que nous. - ---Mes amis, dit Jacques Mérey avec son exquise douceur, vous savez -comment je vis; à moins que ce ne soit pour faire une visite à quelque -pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille; -j'ignore donc complètement ce qui se passe au-dehors des quatre murs qui -m'enferment, et où je fais de la science, avec l'espoir que cette -science sera utile un jour, à vous d'abord, et ensuite à l'humanité. - ---Ah! nous savons bien que vous êtes un brave homme; nous vous aimons, -nous vous respectons et nous espérons vous en donner bientôt une preuve. -Mais c'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que -nous venons vous demander ce qu'il y a à faire dans l'extrémité où nous -nous trouvons. - ---Eh bien! voyons, mes bons amis, quelle est l'extrémité dans laquelle -nous nous trouvons? demanda le docteur. - ---On se bat à Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques. - ---Comment! on se bat? - ---C'est-à-dire qu'on s'est battu, mais, à ce qu'il paraît, tout est -fini, maintenant, dit un autre. - ---Dites-moi ce qui est fini, mes enfants. - ---Eh bien! reprit le premier, en deux mots, voilà ce que c'est: le -peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le -jour où Capet a mis le bonnet rouge? - ---Je ne sais rien, mes amis; mais continuez. - ---Le roi s'y est opposé, et les Suisses ont tiré sur le peuple. - ---Sur le peuple? les Suisses ont tiré sur les Parisiens? - ---Oh! il n'y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et -des gardes-françaises. Il paraît que c'est ceux-là qui ont fait le plus -grand carnage; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le -vestibule, dans les appartements, dans le jardin. Il y a eu sept cents -Suisses tués, et onze cents citoyens. - ---Oui, dit un autre, il paraît que c'était terrible; comme c'est -Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donné, on a -remporté les morts par charretées; au sang, on pouvait les suivre; puis -on les étendait de chaque côté de la rue, et chacun venait reconnaître -les siens au milieu des pleurs et des sanglots. - ---Et le roi? demanda Jacques Mérey. - ---Le roi s'est retiré à l'Assemblée nationale avec toute la famille -royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemblée -nationale a répondu qu'elle n'avait pas mission de décider d'une si -grave question; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir. -Puis on a décidé que le roi habiterait le Luxembourg. - ---Au moins, là, dit Jacques Mérey avec un sourire, s'il veut se sauver, -il aura la facilité des catacombes. - ---C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen -Manuel. Alors, on a décidé que le roi serait enfermé au Temple; on l'y a -conduit et il y est prisonnier. - ---Et où avez-vous vu tout cela? - ---D'abord dans _l'Ami du peuple_, du citoyen Marat; puis l'adjoint du -maire est revenu de Paris, et il était à l'Assemblée nationale pendant -toute la journée du 10-Août. - ---Et sait-on quelle résolution a prise l'Assemblée nationale? demanda -Jacques Mérey. - ---Aucune relativement au roi; elle veut faire face à l'ennemi avant -tout. - ---Oui, c'est vrai, dit Jacques Mérey avec un sentiment de tristesse -profonde, l'ennemi est en France. Et qu'a décrété l'Assemblée vis-à-vis -de l'ennemi? car là est le véritable péril. - ---Elle a décrété que la _patrie en danger_ serait proclamée, et que les -enrôlements volontaires se feraient sur la place publique. - ---Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi? - ---Il est à Longwy et marche sur Verdun. - -Jacques Mérey poussa un soupir. - ---Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles où nous nous -trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur ce -qu'il a à faire. Certes, tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter -un fusil, tout ce qui ne peut servir la France que les armes à la main -doit prendre les armes. Mais, avant tout, nous avons une Assemblée -nationale brave et fidèle, nous devons nous reposer sur elle avec -confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, ce -qui est ma conviction, c'est que la France ne périra pas. La France, mes -amis, c'est la nation élue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le -plus noble des sentiments que puisse contenir le coeur de l'homme, -l'amour de la liberté. La France, c'est le phare qui éclaire le monde. -Ce phare a été allumé par les plus grands hommes que le XVIIIe -siècle ait produits: par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm, -par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les -Helvétius. Dieu n'a pas fait naître tant et de si beaux génies pour que -leur passage soit inutile et leur trace effacée. Le canon de la Prusse -peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas -l'Encyclopédie. Restez bons Français et laissez à la Providence le soin -de conduire les événements. - ---Mais enfin, s'écrièrent plusieurs voix, il faut cependant que -quelqu'un nous guide. Nous ne vous demandons qu'un conseil, un conseil -ne se refuse pas. - ---Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habité Paris pendant ces -derniers temps, si j'étais de l'Assemblée nationale, si j'avais suivi de -l'oeil et de la pensée tout ce qui s'est passé depuis quatre ou cinq -ans en France et à l'étranger, peut-être en effet pourrais-je vous -guider dans ce que vous avez à faire, vous autres provinciaux, en ces -terribles circonstances, où l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de -la royauté vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre médecin n'ayant -plus aucune prétention à la vie publique, et priant la Providence de ne -pas me détourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y -faire le peu de bien auquel je suis appelé. - ---Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule. - ---Ce que j'ai fait par le passé, c'est-à-dire continuer ma mission -ici-bas, vous soutenir dans vos défaillances, vous guérir dans vos -maladies. Ébloui par les rêves de ma jeunesse et par les folles -illusions de l'espérance, j'ai cru d'abord que j'étais né pour les -grandes choses et que ma place était marquée au milieu des cataclysmes -que les révolutions allaient imposer à la société. Je me trompais. Comme -Jacob, j'ai lutté avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pensé un -instant que l'homme était le rival de Dieu, et, à l'instar de Dieu, -pouvait créer. Dieu a eu pitié de mon néant; il m'a pris comme un -sculpteur sublime prend un apprenti. Et il m'a donné à achever son -oeuvre ébauchée. Voilà tout; il m'a payé mon travail sinon en orgueil, -du moins en bonheur. Merci à Dieu! - -Ces paroles parurent causer à la foule qui les écoutait, non seulement -un grand étonnement, mais une profonde tristesse; quelques-uns de ceux -qui paraissaient les chefs du rassemblement échangèrent quelques paroles -entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrît les rangs pour laisser -passer le docteur. - -Mais un d'eux, se plaçant sur son chemin comme un dernier obstacle: - ---Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mérey, nous le -savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et -de votre patriotisme reste étranger et perdu dans une petite ville comme -la nôtre, lorsque vont se passer les événements les plus graves que les -annales d'un peuple ait déroulés à la face du monde; l'ennemi est en -France; l'ennemi est à Paris surtout; la France a besoin de tous ses -enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait -défaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mérey. Demain vous aurez de -nos nouvelles. - -Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne -songeât plus à l'arrêter. - -Le docteur avait hâte de revoir Éva. Depuis la veille au soir, il -l'avait quittée, et, étant parti avant le jour, n'avait pas voulu la -réveiller. - -Éva l'attendait sur la porte du jardin. - ---Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mérey. - ---Je vous sentais approcher; puis tout à coup vous vous êtes arrêté, -n'est-ce pas? - ---Oh! ce n'est pas moi qui me suis arrêté, c'est cette brave population -qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait à faire. Je lui ai -dit qu'elle avait à me laisser revenir bien vite près de mon Éva. - ---Eh bien, moi aussi je me suis arrêtée où j'étais, car j'avais déjà -fait quelques pas au-devant de vous. - ---Et quand ils ne se sont plus opposés à mon retour? - ---Je me suis sentie enlevée de terre, et je suis accourue. - ---Viens, chère Éva! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son -bras; j'ai à causer avec toi de choses sérieuses. - -Et il l'entraîna sous le berceau de tilleuls. - - * * * * * - -Tandis que le docteur causait de choses sérieuses avec Éva, c'est-à-dire -s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville était dans -une agitation croissante, que redoublaient encore les élections à la -nouvelle Assemblée, c'est-à-dire à la Convention nationale. - -Ces élections se faisaient à Châteauroux. - -À Argenton, comme ailleurs, les deux partis étaient en présence: - -Le parti du roi; - -Le parti du peuple. - -Ceux qui s'adressaient à Jacques Mérey et qui lui demandaient ce qu'il y -avait à faire, c'étaient ceux du parti populaire qui, le regardant à la -fois comme un savant médecin, comme un ami des pauvres, comme un homme -désintéressé, pensaient que la réunion de ces qualités devait faire un -bon citoyen, et se tenaient prêts à suivre ses conseils en tous points. - -Mais Jacques Mérey, homme de conscience avant tout, absorbé qu'il était -depuis six ou sept ans dans son oeuvre, s'étant complètement détourné -des affaires publiques, n'était plus assez au courant de la situation de -la France pour donner un conseil dont il pût affirmer la valeur. - -Puis Jacques Mérey était à cet âge où, quand l'homme aime, il aime avec -toutes les puissances de son être; sans autre amour que celui de la -science à l'époque où, dans toute sa sève juvénile, il éparpille son -amour dans toutes les femmes, il avait gardé concentré en lui-même cet -amour qui s'allume à l'adolescence et qui brille de tout son éclat dans -ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque, -comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, Éva, rose et -pêche à la fois, avait commencé de s'ouvrir et de se colorer sous ses -yeux; d'abord elle avait absorbé tous ses regards, puis toutes ses -pensées. - -Jacques avait cru faire oeuvre de science en caressant sa création--il -avait fait oeuvre d'amour; et, quand Joseph lui avait parlé de ces -parents inconnus qui pouvaient réclamer Éva un jour, lorsqu'il lui avait -montré cette pièce d'or dont l'autre morceau demeurait menaçant dans des -mains étrangères, il avait en quelque sorte jeté un regard sur ce que -serait sa vie sans Éva, et, prêt à jeter un cri de désespoir à l'aspect -d'une si profonde solitude, d'un désert si aride, il avait pris sa tête -entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la -douleur du coeur des athées eux-mêmes: - ---Mon Dieu! mon Dieu! - -Et c'était au moment où il revenait tout frémissant encore de la grande -émotion qu'il avait éprouvée, qu'on lui proposait, à lui, de mettre de -côté cet amour qui était devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce -problème insoluble qu'on appelle le Progrès, de cette déesse toujours -fugitive qu'on appelle la Liberté. - -Avant de revoir Éva, peut-être eût-il pu hésiter. Mais, après l'avoir -revue, c'était chose impossible. - -Cette femme, à peine femme encore, n'était-elle pas tout à la fois sa -fille et son amante? On a vu des coeurs, qui ont besoin d'aimer, -s'attacher dans la solitude à un insecte, à un oiseau, à une fleur; à -plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible à la femme -qui n'eût pas existé sans lui. Il avait trouvé l'écrin vide. Il y avait -mis tout un trésor de jeunesse, d'intelligence et de beauté. Maintenant, -l'écrin était bien à lui et il pouvait sans crainte et sans remords -l'appuyer sur son coeur. - -Et c'est ce que faisait Jacques Mérey en jurant à Éva de ne jamais se -séparer d'elle. - -Au moment où le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus -de la trompette de Baptiste, lequel--la trompette détachée de sa -bouche--annonçait à haute voix et officiellement la prise des Tuileries -par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcération au Temple. - - - - -XVI - -L'état de la France - - -La population d'Argenton, qui n'avait pas pénétré dans le jardin du -docteur, et qui ignorait les mystères de l'arbre de science, du berceau -de tilleuls et de la grotte de mousse, ne comprenait rien à -l'indifférence du docteur pour les affaires publiques. - -En effet, si jamais homme avait donné des preuves de haine pour la -noblesse et des preuves de dévouement à la démocratie, c'était bien lui. -Refus constant de soigner les riches, refus constant de rien recevoir -pour avoir soigné les pauvres, promptitude à accourir au premier appel -du malade plébéien, soit de jour, soit de nuit, voilà ce que l'on avait -toujours trouvé chez lui lorsqu'on était venu frapper à sa porte. - -Et lorsque, pour la première fois, au nom de la mère commune, au nom de -cette chose sacrée qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au -citoyen, l'homme se cachait derrière le savant, le philanthrope -disparaissait. - -Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette -pauvre France! - -Autant que le monde avait besoin d'elle. - -Et, en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et épurée; -elle semblait dater de l'avènement au trône de Louis XVI et avoir jeté -aux égouts de Marly sa robe souillée par Louis XV. - -Le nouveau monde la bénissait comme ayant concouru à sa délivrance. Le -vieux monde était amoureux d'elle; de tous les États tyranniques--et en -91 la tyrannie était partout--des voix gémissantes l'imploraient; -partout où elle eût étendu la main vers les peuples, les peuples si -froids et si désenchantés lui eussent serré la main; partout où elle eût -mis le pied, elle eût été reçue à genoux! - -C'était la trinité sublime de la justice, de la raison et du droit! - -C'est qu'à cette époque, la France n'étant pas entrée dans la violence, -l'Europe n'était pas entrée dans la haine. - -Et, en effet, que voulait la France de 1791? - -À l'intérieur, la liberté et la paix pour elle. - -À l'extérieur, la paix et la liberté pour les autres nations. - -Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains à chaque pas que -faisait la France? «Oh! si la France venait!» - -Quelle autre main que la main de la Suède écrivait sur la table du -successeur du grand Gustave: «Point de guerre avec la France»? - -C'est qu'à cette époque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle, -elle travaillait pour le monde! - -Toute son ambition se bornait à reprendre Liége et la Savoie, deux -provinces de France, puisqu'elles parlent la même langue qu'elle. - -Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien -accepter. - -Aussi, en 91, relevait-elle la tête; elle avait le sentiment de sa -puissante et féconde virginité. - -Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la -haine des rois. Les haines principales lui venaient de la Russie, de -l'Angleterre, de l'Autriche. - -Catherine, que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire -appelait la Sémiramis du Nord, cette étoile polaire qui, pour faire la -lumière, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la -Messaline russe, qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassiné -son Claude; Catherine, qui par le Scythe Souvarov avait accompli les -massacres d'Ismaël et de Raya, qui avait déjà dévoré une partie de la -Pologne et qui s'apprêtait à dévorer l'autre; Catherine, qui, dépassant -Pasiphaé, _avait une armée pour amant_, selon la terrible expression de -Michelet; Catherine, insatiable abîme qui ne disait jamais: _Assez!_ -Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reçu un soufflet en -pleine face. - -La tyrannie allait donc avoir une barrière. - -Aussi écrivait-elle à Léopold pour lui demander comment il ne vengeait -pas les insultes journalières faites à sa soeur Marie-Antoinette. - -Aussi avait-elle renvoyé sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI -lui annonçait qu'il acceptait la Constitution. - -L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt--son roi était -fou et son prince de Galles ivre--, jouissait profondément de tout ce -qui se passait en France. M. Pitt nous haïssait de toute la puissance de -son terrible génie, à cause de la part que nous avions prise à -l'indépendance de l'Amérique. Un oeil sur la carte de l'Inde, l'autre -sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrès -que faisait notre révolution. La reine avait une telle peur de lui, -qu'elle lui avait envoyé, quelques jours avant le 10-Août, Mme de -Lamballe pour lui demander grâce. _Je n'en parle pas_, disait-elle, _que -je n'aie la petite mort_. - -L'Autriche était aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant -que des pays despotiques se résument dans leurs souverains. Elle était -gouvernée par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux -ans, et par son empereur Léopold, qui en avait quarante-quatre. Appelé à -l'empire un an auparavant, il avait transporté de Florence à Vienne son -harem italien. Il sentait que, épuisé de débauche, il n'avait plus que -des mois à vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il préparait lui-même, -il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, était celle des -rois, laquelle consiste à oublier les soucis du trône dans les abus du -plaisir; de là Mme de Pompadour, Mme du Barry, le Parc-aux-Cerfs; -de là les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal; de là les -caprices gomorrhéens de Frédéric; de là les mignons de Gustave; de là -enfin les trois cent cinquante-quatre bâtards d'Auguste de Saxe, dont -l'histoire, la prude qu'elle est, n'a pas daigné signaler la naissance, -mais que compte un à un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde -à travers toutes les serrures, fût-ce celles de Tzarskoié-Sélo, de -Windsor, de Schoenbrünn ou de Versailles. - -Près de Kaunitz et de Léopold, il y avait le jeune Metternich, la plus -grande intelligence de l'époque, qui ne voulait pas qu'on nous fît la -guerre et qui résumait sa politique dans cette image toute réaliste: -«Laissez bouillir la révolution française dans sa marmite.» - -À ces ennemis extérieurs, qui n'avaient pas encore donné leur programme, -il faut ajouter les ennemis intérieurs. - -Le roi d'abord. - -Et qu'ici l'on nous permette une petite digression. - -D'où vient que les rois, au lieu d'acquiescer purement et simplement aux -désirs de leurs peuples, réagissent contre ces désirs, et forcés dans -leurs derniers retranchements, appellent l'étranger à leur secours? - -C'est que, pour eux, leur peuple est l'étranger, et l'étranger la -famille. - -Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le -sang lourd et l'inerte obésité. Il n'a déjà dans les veines qu'un tiers -de sang français, puisqu'il descend lui-même d'un prince qui avait -épousé une étrangère.--Or, il épouse à son tour Marie-Antoinette--Autriche -et Lorraine--; nous voilà avec deux sixièmes de sang français sur le -trône, deux sixièmes de Saxe, un sixième d'Autriche et un sixième de -Lorraine. - -Comment voulez-vous que le sang français l'emporte?--Impossible. - -Aussi à qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la -France? À son beau-frère d'Autriche, à son beau-frère de Naples, à son -neveu d'Espagne, à son cousin de Prusse, c'est-à-dire à sa famille. - -Les historiens et même les légendaires ont été rarement justes pour -Louis XVI. - -Les légendaires étaient presque tous de la domesticité du roi. - -Les historiens sont presque tous du parti de la République. - -Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier. - -Le roi avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation jésuitique qui -avait modifié en mal le coeur droit qu'il avait reçu de son père et de -sa mère. Jamais ce qu'il restait de cette loyauté primitive ne lui -permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, détruire -la Révolution par la Révolution. En réalité, le roi n'aimait personne: -ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternité; la reine, parce qu'il -doutait de son amour; et cependant la reine était la seule qui eût sur -lui quelque influence. La seule de la famille, bien entendu. - -Mais, en échange, il était tout aux prêtres. C'est à leur influence -qu'il faut attribuer ces serments prêtés et révoqués, sa fausseté dans -la comédie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin. - -Il était toujours le roi de 88. La chute de la Bastille ne lui avait -rien appris; 89 était toujours pour lui une émeute, et 92 un complot du -duc d'Orléans. - -Jamais il ne voulut admettre le peuple comme une majesté égale à la -majesté royale. Chez lui, le droit divin primait le droit populaire, et -il tint pour une offense suprême que, le 13 septembre 1791, le président -Thouret, qui venait lui faire accepter la Constitution, le voyant -s'asseoir se fût assis. - -Ce fut ce soir-là que M. de Goguelat partit pour Vienne, avec une lettre -du roi pour l'empereur. - -À partir de ce moment, les Français étaient non seulement l'étranger, -mais l'ennemi; et on en appelait contre eux à la famille. - -Et voici dans quelle aberration son éducation jésuitique et princière -jetait Louis XVI: c'est qu'il put en même temps annoncer son acceptation -de la Constitution à tous les rois de l'Europe, et à l'Autriche sa -protestation contre elle. - -Il y aurait une histoire bien curieuse à écrire--par malheur les -documents de celle-là manquent--, c'est l'histoire du confessionnal de -Louis XVI, c'est-à-dire d'un coeur naturellement bon, d'une âme -foncièrement honnête aux prises avec l'obstination cléricale. Richelieu -disait que les douze pieds carrés de l'alcôve d'Anne d'Autriche lui -donnaient plus de peine à gouverner que le reste de l'Europe. - -Le roi pouvait dire que sa conscience, dans le confessionnal, soutenait -plus d'assauts que Lille. - -Mais Lille résista comme une ville loyale. - -La conscience de Louis XVI se rendit comme Verdun. - -Par malheur, en même temps que le roi déclarait à Vienne que le peuple -français était ennemi du roi, le peuple français se convainquait peu à -peu que le roi était son ennemi. - -Mais celle que depuis longtemps il regardait comme son ennemie, c'était -la reine. - -Sept ans de stérilité, que l'on ne savait à quoi attribuer, tant que -l'on ne connaissait pas l'infirmité du roi, ses amitiés exagérées avec -Mmes de Polignac, de Polastron et de Lamballe, dont la dernière au -moins lui fut fidèle jusqu'à la mort; ses imprudences avec Arthur Dillon -et de Coigny, ses folles matinées, ses plus folles nuits au petit -Trianon, ses largesses folles à ses favorites, qui la firent appeler -_madame Déficit_, son opposition à l'Assemblée, qui la fit appeler -_madame Veto_, cette préférence éternelle donnée à l'Autriche sur la -France, cet orgueil des Césars allemands qu'elle mettait son -amour-propre à ne pas voir plier, ce cri continuel dans l'attente de -l'ennemi, tantôt à Madame Élisabeth, tantôt à Mme de Lamballe: «Ma -soeur Anne, ne vois-tu rien venir?» en avaient fait l'exécration des -Français. - -Ils venaient, ces Prussiens tant désirés, tant attendus, ils venaient -précédés de la terreur pour le peuple et de l'espérance pour la royauté. -Ils venaient, le manifeste du duc de Brunswick à la main, et ils -commençaient dès la frontière à le mettre à exécution. Ils venaient, et -déjà la cavalerie autrichienne était aux environs de Sarrelouis, -enlevant les maires patriotes et les républicains connus. Puis les -uhlans, dans leurs passe-temps, leur coupaient les oreilles et les leur -clouaient au front. - -La nouvelle fut terrible aux Parisiens quand ils la lurent dans les -bulletins officiels. Mais la terreur fut plus grande encore quand, -l'armoire de fer forcée, on eut connaissance d'une lettre adressée à la -reine dans laquelle on lui annonçait avec joie que les tribunaux -arrivaient derrière les armées, et que les émigrés réunis à l'armée du -roi de Prusse, déjà en possession de Longwy, instruisaient le procès de -la Révolution et préparaient les potences destinées aux -révolutionnaires. - -Puis venait l'exagération qui accompagne d'ordinaire les grandes -catastrophes. - -C'était, disait-on, à Paris que les contre-révolutionnaires en -voulaient; tout ce qui avait trempé dans la Révolution y passerait. Si -les Autrichiens ont enfermé à Olmutz La Fayette, qui avait voulu sauver -le roi, ou plutôt la reine--et remarquez que l'enchanteresse avait -successivement usé Mirabeau, La Fayette et Barnave--, à plus forte -raison réagiraient-ils contre les trente mille personnes qui avaient été -chercher le roi à Versailles; contre les vingt mille qui avaient ramené -le roi de Varennes; contre les quinze mille qui avaient envahi le -château le 20 juin et contre les dix mille qui l'avaient forcé le 10 -août. - -On les exterminera depuis la première jusqu'à la dernière. - -La mise en scène était déjà arrêtée. - -Dans une grande plaine déserte--il n'y a pas de plaine déserte en -France, mais les souverains ayant dit: «Les déserts valent mieux que les -peuples révoltés,» on en ferait une; et les Parisiens indiquaient la -plaine Saint-Denis, où l'on brûlerait tout, moissons, arbres, maisons--, -on dresserait un trône à quatre faces: un pour Léopold, un pour le roi -de Prusse, un pour l'impératrice de Russie, l'autre pour M. Pitt. Sur -ces quatre faces, on dresserait quatre échafauds. La population, vil -bétail, serait chassée alors aux pieds des rois alliés. Là, comme au -jugement dernier, on séparerait les bons des mauvais, et les mauvais -(les révolutionnaires, bien entendu), on les guillotinerait. - -Mais, à peu d'exceptions près, les révolutionnaires, c'était tout le -monde, c'étaient les cent mille hommes qui avaient pris la Bastille, -c'étaient les trois cent mille hommes qui s'étaient juré fraternité au -Champ de Mars, c'étaient tous ceux qui avaient mis la cocarde tricolore -à leur oreille. - -Et ceux qui voyaient plus loin se disaient: - -«Hélas! c'est non seulement la France qui périra, mais la pensée de la -France; c'est la liberté du monde qui sera étouffée dans son berceau, -c'est le droit, c'est la justice.» - -Et toutes ces menaces qui épouvantaient Paris réjouissaient la reine. - -Une nuit, raconte Mme Campan--qui n'est pas suspecte de -jacobinisme--, une nuit que la reine veillait, c'était quelques jours -avant le 10 août, et que, à travers les persiennes de la fenêtre de sa -chambre restée ouverte, selon l'habitude qu'elle en avait fait prendre, -elle suivait la marche de la nuit, elle appela deux fois Mme Campan, -qui couchait dans sa chambre. - -Mme Campan lui répondit. - -La reine, au clair de lune, s'efforçait de lire une lettre; cette lettre -lui apprenait la prise de Longwy et la marche rapide des Prussiens sur -Paris. - -La reine calcula les lieux, puis les jours, et, avec un soupir de -satisfaction: - ---Il ne leur faut que huit jours, et, avec huit jours, nous serons -sauvés! - -Ces huit jours écoulés, les Prussiens étaient encore à Longwy et la -reine au Temple. - -C'étaient tous ces événements, dont le bruit était parvenu jusqu'à -Argenton, qui avaient porté le parti populaire à demander des conseils à -Jacques Mérey. - - - - -XVII - -L'homme propose - - -Le lendemain, vers neuf heures du matin, Jacques Mérey étant à son -laboratoire et Éva à son orgue, on entendit au bout de la rue une grande -rumeur qui allait s'approchant. - -Cette rumeur n'avait rien d'inquiétant, car c'étaient les cris de joie -qui y dominaient particulièrement. - -Jacques ouvrit la fenêtre, jeta un coup d'oeil dans la rue, et vit une -grande foule portant des drapeaux. En tête marchait la musique, et en -avant de la musique Baptiste avec sa trompette. - -Le docteur referma la fenêtre et se remit à son fourneau. - -Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s'arrêtait -devant sa maison. - -La porte de son laboratoire s'ouvrit et Éva parut, toute pâle et tout -émue. - ---Qu'as-tu, ma chère enfant? s'écria le docteur en allant à elle. - ---Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c'est pour vous, mon -ami. - ---Comment, pour moi, demanda Jacques. - ---Oui. Elle est arrêtée devant la maison. Et, tenez, voilà la trompette -de Baptiste qui va nous annoncer quelque chose. - -Et elle porta machinalement ses mains à ses oreilles. - -En effet, la trompette de Baptiste fit entendre son air habituel; il -n'en savait qu'un. - -Puis la parole succéda au son, et, d'une voix claire et parfaitement -accentuée: - ---Il est fait à savoir, dit-il, aux concitoyens d'Argenton, que le -citoyen Jacques Mérey a été nommé hier député à la Convention. - ---Vive le citoyen Jacques Mérey! - -Et toute la foule répéta: - ---Vive le citoyen Jacques Mérey! - -En ce moment, un pas se fit entendre dans l'escalier et Antoine parut à -son tour, et, frappant du pied, prononça les paroles sacramentelles: - ---_Centre de vérité, cercle de justice._ - -Et aussitôt il ajouta: - ---Tous les gens qui sont en bas demandent le DrJacques Mérey. - -Le docteur regarda Éva. - ---Il faut y aller, dit-elle. - -Le docteur descendit, Éva le suivit tremblante. - -Le docteur s'arrêta sur la porte de la rue, qui dominait la voie -publique de la hauteur de cinq ou six marches. - -À son apparition, la musique entonna l'air fraternel: - - Où peut-on être mieux... - -Baptiste, qui ne voulait pas rester muet au milieu de la symphonie -universelle, emboucha sa trompette et joua son air. - -Tout ce charivari cessa pour faire de nouveau place aux cris de «Vive -Jacques Mérey, notre député à la Convention!» - -Jacques Mérey avait compris. C'était cela que lui annonçait le patriote -qui lui avait barré le passage la veille, et qui avait dit en le lui -rouvrant: - ---Allez, demain vous aurez de nos nouvelles. - -Mais, depuis la veille, le docteur n'avait pas changé d'avis; les naïves -protestations d'amour d'Éva l'avaient au contraire encore plus -profondément confirmé dans sa résolution. - -Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria: - ---Silence. - ---Mes amis, dit-il, j'ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire -à mes paroles d'hier. Ma détermination est la même aujourd'hui. Je vous -remercie du grand honneur que vous m'avez fait; mais je n'en suis pas -digne et je me récuse. - ---Tu n'en as pas le droit, citoyen Mérey, dit une voix. - ---Comment! s'écria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-même -ce que je veux? - ---L'homme ne s'appartient pas à lui-même; il appartient à la nation, -reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux -premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi -mauvais citoyen. - ---Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et -non un législateur. - ---Soit! philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des -empires; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain; philosophe, -tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l'esprit, pour vivre et -se développer, que l'air aux poumons pour hématoser le sang et pour -respirer. Quand l'empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et -dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique)? -quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit? et que -crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de -l'individu? Seulement, l'individu vit des années et le peuple des -siècles; mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain -a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le guérir; tout -législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être -législateur. Cicéron l'a dit, quand un membre est gangrené, il faut le -couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est -offert, Jacques Mérey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a -de l'ouvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les -chirurgiens. - ---Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mérey, et vous avez -là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat. À lui seul il -suffira, je l'espère. - ---Ce n'est ni avec la lancette, ni avec le bistouri, ni avec la science -que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parlé d'un -chirurgien et non d'un bourreau. - ---Quand vous aurez besoin de moi là-bas, reprit Jacques avec la -tristesse de l'homme qui répond à de bonnes raisons par de mauvaises, -j'irai, mais le moment n'est pas venu. N'avez-vous pas Sieyès qui est la -logique, Vergniaud qui est l'éloquence, Robespierre qui est l'intégrité, -Condorcet qui est la science, Danton qui est la force, Pétion qui est la -loyauté, Roland qui est l'honneur? que ferais-je, moi pauvre ver luisant -au milieu de pareils flambeaux? - ---Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui, Jacques Mérey! -Dieu ne t'a pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour -que tu enfouisses le tout au fond d'une province, quand Paris, le -cerveau de la France, est en travail de la liberté. Pour la réussite -d'un tel travail, il faut la réunion de toutes les capacités; ne vois-tu -pas que c'est une volonté providentielle qui centralise dans Paris tout -ce que la province a d'esprits supérieurs? L'Assemblée nationale a -proclamé les droits de l'homme; la Constituante, la souveraineté du -peuple. Il reste à la Convention nationale quelque chose de grand à -proclamer; tu peux être de ceux-là qui crieront au monde: «La France est -libre!» et tu refuses! Jacques Mérey. Je te le dis, tu passes à côté -d'une gloire immortelle comme un aveugle près d'un trésor. Jacques -Mérey, la France pouvait t'honorer, elle te méprisera; elle pouvait te -bénir, elle te maudira. - ---Et qui donc es-tu pour t'obstiner à forcer ainsi ma volonté? - ---Je suis ton collège Hardouin, élu aujourd'hui en même temps que toi à -Châteauroux, et je me faisais une gloire de m'asseoir là-bas près de -toi, d'appuyer ta parole, de la combattre peut-être. - ---Eh bien, Hardouin, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de -ceux qui nous écoutent; mais une cause secrète, une cause que je dois -taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire, -m'enchaîne ici. - -Hardouin monta les quelques marches qui le séparaient de Jacques Mérey. - ---Cette cause, je la connais, dit-il à voix basse et en s'approchant de -son oreille; tu aimes, lâche coeur, et tu sacrifies tes concitoyens, -ton pays, ton honneur à un amour insensé; prends garde, ton amour est ta -faute: Dieu te punira par ton amour. - -Mais Jacques Mérey ne l'écoutait plus. L'oeil fixé sur une espèce de -ruelle qui communiquait directement du centre de la ville à sa maison, -il regardait venir avec inquiétude un groupe composé de quatre -personnes, si toutefois on peut appeler un groupe quatre personnes -marchant deux à deux et à une certaine distance les uns des autres. - -Les deux personnes qui marchaient en tête étaient le seigneur de -Chazelay, que l'on commençait à appeler le _ci-devant_ seigneur, et le -commissaire de la ville, ceint de son écharpe. - -Les deux autres étaient Joseph le braconnier et sa mère. Il faut dire -que ceux-ci avaient plutôt l'air de se faire traîner que de suivre de -bonne volonté. - -Ils semblaient venir droit à la maison de Jacques Mérey, que le -commissaire désignait du doigt au seigneur de Chazelay. - -Le docteur, de son côté, semblait les voir venir avec une angoisse -croissante. Il éprouvait ce qu'éprouvent instinctivement les animaux -quand un orage, s'amassant au ciel, charge l'air d'électricité et -suspend le tonnerre au-dessus de leur tête. - -La foule s'écarta devant le commissaire de police, tout en grondant à la -vue du seigneur de Chazelay. - -Le commissaire de police marcha droit au docteur. - ---Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir -les peines portées par la loi contre les coupables de séquestration de -mineur, de remettre à l'instant même entre les mains du citoyen -Félix-Adrien-Prosper de Chazelay sa fille Hélène de Chazelay, que tu -retiens depuis six ans enfermée dans ta maison, et qui t'a été confiée -par Joseph Blangy et sa mère, qui n'en étaient que dépositaires, pour -lui donner comme médecin les soins que nécessitait son état. - -Un cri déchirant éclata derrière le docteur. Ce cri, c'était Éva qui -l'avait poussé: elle venait d'entrouvrir la porte et avait entendu la -sommation du commissaire de police. - -Elle serait tombée évanouie si le docteur ne l'eût soutenue entre ses -bras. - ---Est-ce là la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre -les mains du DrMérey? demanda le commissaire en s'adressant à Joseph -Blangy, ainsi qu'à sa mère, et en désignant Éva. - ---Oui, monsieur, répondit le braconnier; quoiqu'il y ait une grande -différence entre l'idiote sans forme humaine et sans intelligence que le -docteur a reçue de nos mains, et ce qu'est aujourd'hui mademoiselle Éva. - ---Elle ne s'appelle pas Éva, mais Hélène, dit le seigneur de Chazelay. - ---Ah! s'écria le docteur, il ne lui restera rien de moi; pas même le nom -que je lui avais donné. - ---Allons, du courage, sois homme! dit Hardouin en lui serrant la main. - ---Ah! c'est toi qui m'as porté malheur! s'écria Jacques Mérey. - ---Je t'aiderai à le supporter, répondit Hardouin. - -Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule à la vue de -cet homme foudroyé, et à celle d'Éva, qui, revenue à elle, se suspendait -d'un bras à son cou en sanglotant: - ---Je reconnais, dit le seigneur de Chazelay, que les soins que vous avez -donnés à ma fille méritent rémunération, et je suis prêt à vous compter -telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus -grand honneur. - ---Oh! malheureux! dit Jacques Mérey, qui offre de l'argent en échange de -la beauté, du talent, de l'intelligence! n'avez-vous pas compris qu'on -ne fait pas ce que j'ai fait pour de l'argent, et que c'était elle seule -qui pouvait me payer? - ---Vous payer, et comment cela? - ---Je l'aime, monsieur, s'écria Éva. - -Et tout ce qu'il y avait d'âme, de coeur et de passion en elle, Éva le -mit dans ce cri. - ---Monsieur le commissaire, dit le seigneur de Chazelay, voilà qui -tranche la question. Vous comprenez que la dernière et l'unique -héritière d'une maison comme la nôtre ne peut pas épouser le premier -venu. - -Jacques, à cette insulte, frissonna de la tête aux pieds et releva son -front plissé par la colère. - ---Oh! mon ami, mon bien-aimé, murmura Éva, pardonne-lui; il ne connaît -que la noblesse des hommes et ne sait pas ce que c'est que la noblesse -de Dieu. - ---Monsieur, dit Jacques redevenant homme, voici Mlle Hélène de -Chazelay que, à la vue de tous, je remets entre vos mains. Belle, chaste -et pure, digne, je ne dirai pas d'être l'épouse d'un roi, d'un prince ou -d'un noble, mais digne d'être la femme d'un honnête homme. - ---Oh! Jacques, Jacques, vous m'abandonnez! s'écria Éva. - ---Je ne vous abandonne point. Je cède à la force; j'obéis à la loi; je -me courbe devant la majesté de la famille: je vous rends à votre père. - ---Vous savez, monsieur Mérey, ce que je vous ai dit relativement au -payement? - ---Assez, monsieur! la population tout entière d'Argenton s'est chargée -d'acquitter votre dette: elle m'a nommé membre de la Convention. - ---Faites avancer la voiture, Blangy. - -Blangy fit un signe, une voiture en grande livrée s'avança; un laquais -poudré ouvrit la portière. Jacques Mérey soutint Éva pour descendre les -quatre ou cinq marches qui conduisaient à la rue; puis, après lui avoir -donné devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de -son père. - -Celui-ci l'emporta évanouie dans la voiture, qui partit au galop. -Scipion jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la voiture. - ---Lui aussi! murmura Jacques Mérey. - ---Et maintenant, dit Hardouin, vous acceptez, n'est-ce pas? - -Le feu du génie et la flamme de la colère brillèrent tout ensemble dans -les yeux de Jacques Mérey. - ---Oh! oui, dit-il, j'accepte. Et malheur à ces rois qui jurent et qui -trahissent leur serment! malheur à ces princes qui reviennent avec -l'étranger l'épée nue contre leur mère! malheur à ces seigneurs aux -enfants desquels nous donnons notre science, notre vie, notre amour, que -nous tirons des limbes pour en faire des créatures dignes de -s'agenouiller devant Dieu un lis à la main, et qui, pour nous remercier -nous appellent les premiers venus! malheur à eux!--Au revoir, -Hardouin!--Merci, citoyens électeurs; vous entendrez parler de moi, je -vous le promets, je vous le jure! - -Et, d'un geste superbe, prenant le Ciel à témoin du serment qu'il venait -de faire, il rentra chez lui, et là, loin de tous les yeux, sans témoins -de sa faiblesse, il tomba étendu sur le tapis, sanglotant, s'enfonçant -les mains dans les cheveux, et criant: - ---Seul! seul! seul! - - - - -XVIII - -Une exécution place du Carrousel - - -Le samedi 26 août 1792, la diligence de Bordeaux déposait rue du Bouloi -le citoyen Jacques Mérey, député à la Convention. - -Une tristesse profonde planait sur Paris. Décidément Longwy, chose dont -on avait douté pendant trois jours, était pris par trahison, et -l'Assemblée nationale avait décrété à l'instant même que tout citoyen -qui, dans une place assiégée, parlerait de se rendre, après -confrontation faite avec les témoins qui auraient entendu la proposition -infâme, et affirmation de ceux-ci, serait, sans autre forme de procès, -mis à mort. - -Les souverains alliés avaient, le 24 août, pris possession de Longwy au -nom du roi de France. - -La Commune de Paris, dans laquelle s'était déjà incarné le sentiment de -la République, avait exigé de l'Assemblée la création d'un tribunal -extraordinaire, et, malgré la résistance de Choudieu, qui avait dit: _On -veut une inquisition, je résisterai jusqu'à la mort_; malgré celle de -Thuriot, qui s'était écrié: _La Révolution n'est pas seulement à la -France, nous en sommes comptables à l'humanité_, le tribunal -extraordinaire avait été voté. - -Il faut dire que, pendant les quelques jours qui venaient de s'écouler, -la situation ne s'était point embellie. Le voile de deuil qui couvrait -la France s'épaississait de plus en plus; les Prussiens étaient partis -de Coblentz le 30 juillet. Ils avaient avec eux toute une cavalerie -d'émigrés--ces messieurs étaient trop fiers pour servir dans -l'infanterie; ils voulaient bien sauver le roi, mais à cheval. Cette -cavalerie montait à quatre-vingt-dix escadrons. Le 18 août, ils avaient -fait leur jonction avec le général autrichien. Les deux armées, fortes -de cent mille hommes, avaient investi et pris Longwy. - -L'ennemi marchait sur Verdun. - -La Fayette, républicain en Amérique, constitutionnel en France, La -Fayette, qui n'avait pas fait un pas depuis 83, c'est-à-dire depuis -l'indépendance de l'Amérique jusqu'au 10 août, c'est-à-dire jusqu'à la -chute de la monarchie française et que nous devions, sans qu'il eût fait -un pas, retrouver en 1830 tel qu'il était en 1792, La Fayette avait -appelé son armée à marcher sur Paris pour y défaire le 10-Août; mais -l'armée n'avait pas bougé, et c'était lui qui avait été obligé de fuir, -comme plus tard devait fuir Dumouriez, dont il eût fait le pendant dans -l'histoire si les Autrichiens, en l'arrêtant et en le faisant -prisonnier, n'avaient point donné à Béranger l'occasion de faire ce -vers: - - Des fers d'Olmutz nous effaçons l'empreinte. - -L'Assemblée l'avait décrété d'accusation. Dumouriez l'avait remplacé à -l'armée de l'Est, en même temps que Kellermann remplaçait Luckner à -l'armée du Nord. - -On apprenait en même temps l'insurrection de la Vendée. - -À l'est, la guerre du grand jour, la guerre étrangère. - -À l'ouest, la guerre des ténèbres, la guerre civile. - -L'une marchant au-devant de l'autre, Paris mis entre les deux. - -Sans compter deux ennemis puissants: - -Le prêtre, la femme. - -Le prêtre, inviolable dans cette sombre forteresse de chêne où il se -retire et qu'on appelle le confessionnal. - -La femme, endoctrinée par lui, et qui a pour elle les pleurs et les -soupirs sur l'oreiller. - ---Qu'as-tu? demande le mari. - ---Notre pauvre roi qui est au Temple! Notre pauvre curé qu'on veut -forcer de prêter serment! la sainte Vierge s'en voile le visage; le -petit Jésus en pleure. - -Et le lit devenait l'allié du confessionnal. - -Mais, par bonheur, voici l'arrière-garde du Nord qui s'avance. Un corps -de trente mille Russes vient de se mettre en marche. - -La Commune de Paris, plus en contact avec tous que l'Assemblée, sentait -la conspiration contre-révolutionnaire ramper du palais à la mansarde et -des carrefours aux prisons. - -Elle rugissait. - -L'Assemblée se sentait impuissante à repousser sans quelque grand coup -l'ennemi du dehors, et surtout l'ennemi du dedans. - -Elle s'effrayait. - -Prenant un terme moyen, au lieu du grand coup que rêvait la Commune, -elle avait décrété une grande démonstration. - ---Mais que demandent donc les républicains? disaient les -constitutionnels, les larmes aux yeux; les Suisses sont morts, les -Tuileries sont foudroyées, le trône est en poussière; le roi est au -Temple, les royalistes sont en prison. Demain va avoir lieu la fête -expiatoire du 10-Août, et ce soir même, on exécute, en face des -Tuileries, ce bon Laporte, ce fidèle serviteur du roi, qui est venu -annoncer à l'Assemblée nationale, au nom de son maître en fuite, que ce -maître n'avait jamais juré la Constitution que contraint et forcé, de -sorte qu'il aimait mieux quitter la France que de tenir son serment. - -C'est vrai! les cent-suisses étaient morts: mais la masse des royalistes -était en armes et prête à agir; le roi avait perdu les Tuileries, avait -perdu son trône, avait perdu sa liberté; mais, en perdant les Tuileries, -le trône et la liberté, il gardait l'Europe; mais, en rompant avec la -France, il avait tous les rois pour alliés et tous les prêtres pour -amis. On allait célébrer l'apothéose des morts du 10-Août: mais, le soir -où l'on avait appris la trahison de Longwy, les royalistes s'étaient -montrés par groupes autour du Temple, échangeant des signes avec le roi; -on allait exécuter Laporte: mais, tandis qu'on punissait le valet -innocent, on laissait le maître coupable conspirer tout à son aise. - -«L'histoire, dit Michelet, n'a gardé le souvenir d'aucun peuple qui soit -entré si loin dans la mort. Quand la Hollande, voyant Louis XIV à ses -portes, n'eut de ressource que de s'inonder, que de se noyer elle-même, -elle fut en moindre danger, car elle avait l'Europe pour elle; quand -Athènes vit le trône de Xerxès sur le rocher de Salamine, perdit terre, -se jeta à la nage, n'eut plus que l'eau pour patrie, elle fut en moindre -danger; elle était toute sur sa flotte, puissante, organisée dans la -main du grand Thémistocle, et elle n'avait pas la trahison dans son -sein; la France était désorganisée et presque dissoute, trahie, livrée -et vendue.» - -C'était juste en ce moment, c'est-à-dire dans l'après-midi du 26 août, -que Jacques Mérey arrivait à Paris et se faisait conduire à l'hôtel de -_Nantes_, qui dressait ses cinq étages sur la place du Carrousel. - -Jacques Mérey commença par réparer le désordre causé à sa toilette par -une nuit et deux journées de diligence. Son intention était d'aller -immédiatement rendre visite à ses deux amis Danton et Camille -Desmoulins. - -C'était Danton qui, du temps où il était avocat au conseil du roi, avait -obtenu pour Baptiste la pension viagère qui avait si fort étonné les -bonnes gens d'Argenton. - -Mais, au moment où, sa toilette achevée, il s'approchait machinalement -de la fenêtre, il vit s'arrêter à quinze pas de l'hôtel une charrette -peinte en rouge et portant tout un mécanisme peint de la même couleur. - -Deux hommes, avec des bonnets rouges et des carmagnoles, étaient assis -sur la première banquette de la voiture. - -Un cabriolet suivait. Un homme, tout vêtu de noir, en descendit. - -La Révolution ne lui avait rien fait changer à son costume: il portait -la cravate blanche, les bas de soie et la poudre. Il paraissait âgé de -soixante-cinq à soixante-six ans. - -C'était Monsieur de Paris, autrement dit le bourreau. - -Les deux hommes en carmagnole et en bonnet rouge étaient ses aides. - -Le cabriolet s'éloigna. Monsieur de Paris resta pour faire dresser la -guillotine. - -Jacques Mérey était resté immobile à la fenêtre. Il avait beaucoup -entendu parler de la nouvelle invention de M. Guillotin, et il avait -même soutenu avec le célèbre Cabanis une discussion sur la douleur plus -ou moins grande que devait causer la section des vertèbres, et sur la -persistance de la vie chez le décapité. - -Il n'était pas du tout de l'avis de M. Guillotin, qui prétendait que les -gens qui auraient affaire à sa machine en seraient quittes pour une -légère fraîcheur sur le cou, et qui affirmait qu'il n'avait qu'une -crainte, c'est que la mort par la guillotine serait si douce qu'elle -accroîtrait le nombre des suicides, et qu'on ne saurait comment se -défaire des vieillards las de la vie qui voudraient absolument finir à -l'aide de la nouvelle invention. - -Jacques Mérey ne pouvait pas descendre pour examiner de près le fatal -instrument, qui grandissait à vue d'oeil sous ses yeux; mais il -pouvait inviter Monsieur de Paris à monter chez lui, et avoir ainsi d'un -professeur émérite tous les renseignements qu'il désirait obtenir sur -l'invention et les améliorations de l'oeuvre philanthropique qui, ne -pouvant pas faire l'égalité des Français devant la vie, avait fait au -moins l'égalité des Français devant la mort. - -Et, comme il commençait à tomber une pluie fine qui le servait à -merveille dans son dessein: - ---Monsieur, dit-il à l'homme habillé de noir, il n'est point absolument -besoin que vous restiez dehors et vous fassiez mouiller pour suivre -l'érection de votre machine; montez chez moi, vous verrez aussi bien que -de la place, et vous serez à couvert. En outre, comme je sais que vous -êtes un homme instruit, quelque peu médecin même, nous causerons -sérieusement de notre art commun, car je suis, moi, médecin tout à fait. - -Monsieur de Paris, reconnaissant à l'aspect et à la parole de celui qui -l'interpellait qu'il avait affaire à un homme sérieux et comme il faut, -salua, et, donnant un dernier ordre à ses aides, il prit l'escalier -latéral par lequel on montait aux appartements. - -Jacques Mérey attendait l'homme noir à sa porte, qu'il tenait -entrouverte pour lui indiquer l'endroit où il était attendu. - -Le bourreau entra. - -Tout le monde sait que l'exécuteur des hautes oeuvres, M. Sanson, -était un homme parfaitement distingué. - -Jacques Mérey le reçut et le traita en conséquence. - -Après les premiers compliments échangés: - ---Monsieur, dit-il à l'exécuteur des hautes oeuvres, j'ai connu -autrefois un très habile praticien qui s'était, avant M. Guillotin, -beaucoup occupé de la même question qui a illustré ce dernier. - ---Ah! oui, dit Sanson, vous voulez parler du DrLouis, n'est-ce pas? -celui qui était médecin par quartier du roi? - ---Justement, dit Jacques, j'ai étudié sous lui, et j'ai été son élève. - ---Eh bien, monsieur, reprit Sanson, je peux vous donner sur le -DrLouis et sur ses essais tous les renseignements que vous pouvez -désirer. Un jour, il nous convoqua à quatre heures du matin, dans la -cour de Bicêtre. Un instrument dans le genre de celui-ci était dressé, -et trois cadavres de la nuit même attendaient l'expérience qui devait -être faite. Ce fut la première fois que je vis opérer le couperet et que -je le mis en mouvement; car, vous savez, monsieur, que ce sont mes aides -qui font tout, et que je n'ai, moi, qu'à détacher l'anneau du clou qui -le retient et à le laisser glisser dans la rainure, comme vous pourrez -d'ailleurs le voir tout à l'heure, si vous voulez assister--et vous êtes -à merveille pour cela--à l'exécution de ce pauvre diable de Laporte. - ---Oui, monsieur, c'est ce que je ferai, répondit Jacques Mérey, et au -point de vue de la science, car je vous prie de croire que je ne suis -nullement sanguinaire; mais revenons à l'instrument du Dr Louis, qui, -autant que je puis me le rappeler, s'appela même un temps la _petite -Louisette_. Je crois que l'expérience dont vous parlez ne lui fut pas -favorable. - ---C'est-à-dire, monsieur, que les deux premières exécutions réussirent à -merveille. La tête fut détachée des cadavres comme elle l'eût été -d'hommes vivants; mais la troisième échoua. - ---Était-il arrivé quelque accident à la machine ou était-ce un vice de -conformation? demanda le DrMérey. - ---C'était un vice de conformation, non pas dans la machine, monsieur, -mais dans le couperet. Le couperet tombait à plat, ce qui n'eût rien -empêché s'il eût été secondé par une masse de plomb comme celle qui pèse -sur lui aujourd'hui. - ---Ah! je comprends! dit Jacques Mérey; ce fut le DrGuillotin qui -inventa la taille en biseau et, comme Améric Vespuce, il détrôna -Christophe Colomb. - ---Non, monsieur, non; la chose ne s'est pas passée comme cela; le -roi--je vous demande pardon, c'est une vieille habitude--, le citoyen -Capet, voulais-je dire, qui s'occupe de mécanique, voulut non pas voir -celle du DrLouis, mais s'en faire rendre compte; on lui en fit un -dessin exact, qu'il examina avec soin; puis tout à coup, prenant une -plume: «Là! dit-il, est le défaut.» Et il traça sur le fer cette ligne -savante qui de carré le rendit triangulaire. Le DrGuillotin alla -trouver le DrLouis avec le dessin du roi--pardon, du citoyen Capet--; -et, comme le DrLouis était déjà fort ennuyé qu'on eût donné à son -invention le nom de _petite Louisette_, n'ayant pas besoin de cela pour -sa réputation, il autorisa son confrère, le DrGuillotin, à faire à sa -machine toutes les corrections qui lui conviendraient et même à la -baptiser de son nom. Voilà comment le DrGuillotin est devenu l'auteur -de cet instrument de supplice qui abaisse notre profession au niveau des -plus humbles professions mécaniques, puisque maintenant, pour trancher -une tête, il s'agit tout simplement de décrocher un anneau d'un clou, et -qu'il n'est plus besoin, comme au temps où on décollait avec l'épée, de -force ni d'adresse. - ---Et vous regrettez ce temps là? dit Jacques Mérey. - ---Oui, monsieur; l'épée à la main, nous étions des justiciers; la -ficelle à la main, nous ne sommes plus que des bourreaux. Vous êtes -jeune, vous, et vous regardez en avant; moi je suis vieux et je -regrette le temps passé; mon fils, qui est mon premier aide et qui a -quarante-deux ans, s'y est fait tout de suite; mon petit-fils, qui en a -douze, n'y pensera plus et fera la chose comme si elle s'était toujours -passée ainsi. - ---Mais, dit Jacques Mérey, excusez mon indiscrétion, monsieur; vous -paraissez voir avec tristesse les préparatifs de cette exécution. - ---Oui, monsieur, c'est vrai. Je vous demande pardon de ne pas vous -appeler citoyen et de ne pas vous tutoyer; mais comme vous pouvez le -voir, et comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis vieux et ne puis -arriver à perdre mes anciennes habitudes. Oui, cette exécution -m'attriste profondément; je puis vous l'avouer, à vous, monsieur, qui me -paraissez être un philosophe; nous sommes, dans notre famille, les vieux -serviteurs de la royauté; il m'en coûte, à mon âge, de changer de maître -et de devenir le valet du peuple. - ---Mais alors pourquoi, pouvant déléguer votre fils à votre place pour -l'exécution de ce soir, pourquoi la faites-vous vous-même? - ---Quoique M. Laporte ne soit ni un grand seigneur, ni un noble, c'est un -homme éminent, qui a servi le roi avec fidélité: j'aurais cru manquer à -tous mes devoirs en n'assistant pas moi-même à ses derniers moments; il -peut avoir quelque mission suprême à me confier, quelque secret -important à me dire; je lui manquerais sur l'échafaud, et, quoique je ne -sache pas si j'en descendrai vivant, tant je me sens faible, j'ai cru -qu'il était de mon devoir d'y monter. Le soir de mon mariage, il y a de -cela quarante-quatre ans, nous étions en train de danser joyeusement -lorsqu'une troupe de jeunes seigneurs qui revenaient de quelque joyeuse -expédition, voyant le premier étage que j'habitais illuminé comme pour -une fête, monta et demanda le maître de la maison. - -»Je m'approchai et m'inclinai devant eux, attendant respectueusement -qu'ils voulussent bien dire la cause de leur visite. - -»--Monsieur, me dit celui qui paraissait chargé de porter la parole pour -les autres, nous sommes, comme vous pouvez le voir, des seigneurs de la -Cour; il nous semble de bien bonne heure pour rentrer chez nous; vous -nous paraissez en fête, quelque baptême ou quelque mariage? Nous vous -promettons de ne porter malheur ni à l'enfant, ni à la mariée. - -»--Monsieur, répondis-je, ce serait un grand honneur pour nous, mais je -doute que vous nous le fassiez quand vous saurez qui je suis. - -»--Qui êtes-vous donc? demanda-t-il. - -»--Je suis Monsieur de Paris, répondis-je. - -»--Comment! dit l'un d'eux, qui n'avait pas encore parlé; comment, -monsieur, c'est vous qui décapitez, qui pendez, qui rouez, qui cassez -les bras et les jambes? - -»--C'est-à-dire, monsieur, entendons-nous, ce sont mes aides qui font -tout cela, lorsqu'il s'agit du commun et de criminels vulgaires; mais -lorsque, par hasard, le patient est un grand seigneur comme vous autres, -messieurs, je me fais un honneur de remplir toutes ces fonctions -moi-même. - -»Vingt ans après, nous nous retrouvâmes face à face sur l'échafaud, ce -jeune homme et moi; je lui tins ma parole, je l'exécutai moi-même, et je -le fis souffrir le moins que je pus. C'était le baron de -Lally-Tollendal.» - -Jacques Mérey s'inclina; il admirait cette conscience d'autant plus -sincèrement qu'en effet Sanson était fort pâle, et, à la vue des -premières baïonnettes qui apparaissaient au guichet du Carrousel, -paraissait près de se trouver mal. - -Jacques Mérey lui offrit un verre de vin. - ---Oui, monsieur, lui dit-il, si vous voulez me faire l'honneur de -trinquer avec moi. - ---Je le veux bien, répondit le docteur; mais à la condition que vous -ferez raison à mon toast, quel qu'il soit. - ---C'est convenu, monsieur; c'est bien le moins que je vous doive pour -le grand honneur que vous me faites. - -Jacques Mérey sonna, demanda une bouteille de madère et deux verres. - -Il les emplit à moitié, en présenta un au bourreau, et, le choquant au -sien: - ---À l'abolition de la peine de mort! dit-il. - ---Oh! de grand coeur, monsieur, dit Sanson. Dieu m'épargnerait ainsi -de bien tristes journées que je prévois. - -Les deux hommes choquèrent de nouveau leur verre et le vidèrent d'un -trait. - ---Maintenant, dit l'exécuteur des hautes oeuvres, serait-ce indiscret -à moi de demander le nom de l'homme qui n'a pas dédaigné de toucher mon -verre du sien. - ---Je m'appelle Jacques Mérey, monsieur, et suis député à la Convention. - ---Ah! monsieur, laissez-moi vous baiser la main, car d'après ce que vous -venez de dire, vous ne condamnerez pas à mort notre pauvre roi. - ---Non, parce que je crois fermement que nul homme n'a le droit de -reprendre ce qu'il n'a pas donné et ce qu'il ne peut pas rendre: la vie! -Mais la peine la plus dure après la mort, je la demanderai pour lui, car -ce baron de Lally, dont vous parliez tout à l'heure et que vous avez -exécuté, était, près de l'homme qui a voulu livrer la France à -l'étranger, plus blanc que la neige. Allez, monsieur, faites votre -office terrible, et n'oubliez pas, toutes les fois que vous passerez sur -cette place, qu'il y a au premier étage de l'hôtel de _Nantes_ un -philosophe qui vous sait gré de plaindre les victimes que vous exécutez, -d'appeler Louis XVI «le roi,» et non «Capet,» de dire «monsieur» au lieu -de «citoyen,» et qui est tout prêt à vous serrer la main chaque fois que -vous lui tendrez la vôtre. - -Sanson s'inclina avec la dignité d'un homme qui vient d'être relevé à -ses propres yeux, et sortit. - -En effet, les troupes commandées pour l'exécution commencèrent à envahir -le Carrousel et formèrent un carré autour de l'échafaud, écartant tout -le monde et laissant un espace vide entre les spectateurs et la fatale -machine. La curiosité était encore grande, car c'était la quatrième ou -cinquième fois qu'elle opérait, et comme l'avait dit le grand-père -Sanson, c'était la première fois qu'il allait _assister_ un patient. - -Il était déjà sur l'échafaud lorsque le carré se forma. Il avait essayé -du pied chaque marche de l'escalier; il avait pesé sur les planches de -la plate-forme pour s'assurer de leur solidité; il faisait fonctionner -la bascule pour voir si rien ne l'arrêterait; enfin il faisait glisser -le couperet dans sa rainure pour voir si la rainure était suffisamment -graissée. - -C'est ainsi que, avant la représentation d'une pièce importante, le -machiniste fait, la toile baissée, la répétition de ses décors. - -L'exécution était fixée pour neuf heures; elle devait se faire aux -flambeaux pour produire une plus grande impression. - -À huit heures trois quarts, on commença d'entendre les roulements du -tambour, qui, détendu à dessein, rendait ce son sourd et funèbre qui -accompagne les convois. - -Bientôt les premières torches parurent à la porte du Carrousel qui donne -sur la Seine. Le condamné venait de la Conciergerie, et, pour surcroît -de peine, il devait être exécuté devant ce palais qu'il avait, pendant -près de quarante ans, habité avec le maître pour lequel il allait -mourir. - -La charrette où il était amené était entourée d'escadrons de cavalerie; -en tête du cortège marchaient une soixantaine de _sans-culottes_ portant -des torches. - -Le carré de soldats s'ouvrit pour laisser passer la charrette et son -conducteur, assis sur le timon. - -Le condamné était seul dans le fatal tombereau; il avait refusé un -prêtre assermenté, et nul n'ayant prêté serment n'avait osé risquer sa -tête à l'accompagner sur l'échafaud. Il était en chemise, en culotte et -en bas de soie noire; le col de sa chemise était coupé au ras des -épaules et ses cheveux au ras de la nuque. - -Il regarda avec tristesse, mais non avec crainte, l'échafaud dressé -devant lui. - ---Est-il temps de descendre? demanda-t-il à haute voix. - ---Attendez que l'on vous aide, cria un des valets. - ---Inutile, répondit le patient, et, pourvu qu'on me mette le marchepied, -je descendrai seul. - -Puis, avec un sourire, et regardant le double rang d'infanterie et de -cavalerie qui entourait l'échafaud: - ---Vous n'avez pas peur que je me sauve, n'est-ce pas? dit-il. - -On enleva alors la planche qui fermait le tombereau par derrière, on y -plaça le marchepied. Le patient descendit seul et sans aide, tourna -autour du tombereau, suivi du valet qui avait apporté le marchepied, et, -en avant de l'escalier, où l'attendait le grand-père Sanson pour l'aider -à monter sur la plate-forme, il trouva l'huissier, qui lui lut sa -condamnation à mort _pour cause de trahison au peuple_. - ---Ne pourriez-vous ajouter: _et de fidélité au roi?_ demanda Laporte. - ---Ce qui est écrit est écrit, dit l'huissier. Vous n'avez pas de -révélation à faire? - ---Non, répondit Laporte, sinon que j'espère que les trois quarts des -Français sont coupables comme moi, et, à ma place, se seraient conduits -comme moi. - -L'huissier se dérangea et démasqua l'escalier de l'échafaud. - -Sanson lui offrit le bras. Le patient, orgueilleux de montrer qu'il -avait conservé toute sa force en face de la mort, refusait de s'y -appuyer. - -Sanson lui dit deux mots tout bas, et il ne fit plus aucune difficulté -de monter, aidé par lui. - -Il monta lentement, mais chacun put remarquer que c'était l'exécuteur -qui ralentissait son pas; pendant ce temps, ils parlaient bas, et sans -doute Laporte le chargeait-il de ses volontés dernières. - -Arrivés sur la plate-forme, ils causèrent encore quelques secondes, puis -Sanson lui demanda: - ---Êtes-vous prêt? - ---M'est-il permis de faire ma prière? demanda Laporte. - -Sanson fit de la tête signe que oui. - -Le patient s'agenouilla, mais il indiqua que ses mains liées derrière le -dos le gênaient pour prier. - -Sanson les lui délia à la condition qu'il se laisserait lier de nouveau -lorsque la prière serait terminée. - -Laporte rapprocha ses deux mains et dit à haute voix la prière suivante, -que l'on put entendre au milieu du silence solennel qui se faisait -autour de l'échafaud: - ---Mon Dieu! pardonnez-moi mes péchés et regardez comme expiation la mort -douloureuse que je vais supporter pour avoir été fidèle à mon roi. Qu'il -sache que, à l'heure de ma mort, mon âme est à Dieu et que mon coeur -est à lui. - -Puis il ajouta en latin: - ---_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum._ - ---_Amen!_ dit à haute voix l'exécuteur. - -De grands murmures coururent dans la foule; mais lorsqu'on vit le -condamné se relever, faire le signe de la croix en se tournant du côté -des Tuileries, et donner sans résistance ses mains à lier, cette -résignation de victime toucha la foule, qui se tut. - -Ce qui suivit eut la durée de l'éclair. - -Le condamné fut poussé sur la bascule, sa tête glissa à travers la -lucarne, le couperet tomba. - ---La tête! la tête! cria la foule. - -Le bourreau s'approcha d'un pas ferme, fouilla dans le panier, tirant -par les cheveux blancs la tête souillée de sang, et la montra au peuple, -qui battit des mains. - -Mais, en même temps, on le vit vaciller, ses doigts se détendirent et -lâchèrent la tête, qui roula de l'échafaud à terre, tandis que lui -tombait mort sur la plate-forme. - ---Un médecin! un médecin! crièrent les aides. - ---Me voilà! répondit Jacques Mérey. - -Et, se suspendant d'une main au balcon, il se laissa tomber dans la rue. - -Non seulement la foule, mais la troupe elle-même s'ouvrit devant lui. On -le vit rapidement traverser l'espace vide, monter deux à deux l'escalier -de la plate-forme, en criant: - ---Enlevez-lui son habit! - -Alors, à genoux près du corps inerte, il lui posa la tête sur son genou, -et déchirant sa chemise de manière à mettre le bras à découvert, il -fouilla rapidement la veine d'un coup de lancette. - -Mais, quoiqu'il se fût passé dix secondes à peine entre la chute de -l'exécuteur et la tentative du docteur pour le rendre à la vie, le sang -ne vint pas. - -Le bourreau, fidèle à son devoir, était mort près de la victime, mort -fidèle à son roi. - - - - -XIX - -Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins - - -On se rappelle que, au moment où il venait de secouer la poussière de la -route pour se rendre chez ses deux amis, Danton et Desmoulins, Jacques -Mérey, en s'approchant de la fenêtre, avait vu se dresser l'échafaud, et -que c'était ce spectacle nouveau pour lui qui l'avait retenu. - -Aussi, après une nuit qui ne fut pas exempte de cauchemars et dans -laquelle il vit à plusieurs reprises la tête pâle et sanglante de -Laporte pendue par ses cheveux blancs à la main du bourreau, et où, tout -endormi, il chercha sa trousse pour y trouver une lancette, Jacques -Mérey se leva-t-il encore tout troublé des événements de la veille. - -Il eût cru certainement avoir été le jouet de quelque mauvais rêve s'il -n'eût eu devant lui la façade des Tuileries encore toute criblée des -balles populaires et toute tachée du massacre des Suisses. - -D'ailleurs, la guillotine était restée debout, et des groupes de curieux -stationnaient autour d'elle pour se raconter les détails inouïs qui -avaient accompagné et suivi l'exécution de la veille. - -À neuf heures du matin, on lui avait annoncé qu'un monsieur, vêtu de -noir à la manière de l'ancien régime, désirait lui parler. - -Il lui avait fait demander son nom. Mais celui-ci avait refusé de -répondre, lui faisant dire tout simplement qu'il était le fils de celui -à qui, la veille, il avait inutilement tenté de rendre la vie. - -Le docteur avait compris à l'instant même que celui qui voulait lui -parler était le fils de Sanson, élevé par la mort de son père au titre -de _Monsieur de Paris_. - -Il donna l'ordre de faire entrer à l'instant même. - -Et, en effet, il ne s'était point trompé. - ---Monsieur, lui dit Sanson, je sais qu'il est peu convenable à moi de me -présenter chez vous, fût-ce pour vous offrir mes remerciements; mais -notre premier aide, Legros, m'a dit avec quel empressement vous aviez -tenté de porter secours à mon père; plus le cercle qui nous enferme dans -la famille est infranchissable pour les étrangers, plus l'amour de la -famille est grand chez nous. J'adorais mon père, monsieur... (Et, en -effet, en disant ces mots, les larmes tombaient silencieusement des yeux -de l'homme qui parlait.) Il en est résulté que j'ai mieux aimé être -indiscret, inconvenant même, et venir vous dire: «Monsieur, je -n'oublierai jamais votre dévouement à l'humanité,» que d'être soupçonné -par vous d'ingratitude envers vous, d'indifférence pour mon père. Je ne -sais en quoi et si jamais je puis vous être utile, mais, dans quelque -circonstance que ce soit, soyez certain, monsieur, que je risquerai ma -vie pour la vôtre. - ---Monsieur, lui dit Jacques Mérey, croyez que je suis aise de vous voir; -j'ai eu le plaisir de boire hier à l'abolition de la peine de mort un -verre de vin d'Espagne avec monsieur votre père; je l'avais invité à -monter chez moi, d'abord pour lui épargner la pluie qui tombait à -torrents, et ensuite pour lui faire une question toute spéciale; -l'intérêt de la conversation m'en a fait oublier le but. - ---Dites, monsieur, reprit Sanson, et, si je peux répondre à cette -question, je le ferai avec bonheur. - ---Je voulais connaître l'opinion de votre père sur la persistance de la -vie chez les décapités; à défaut de l'opinion de votre père, me -ferez-vous l'honneur de me dire la vôtre? - ---Monsieur, répondit Sanson, ce n'est pas à nous autres, qui ne faisons -que lâcher le fil qui tient le couperet, qu'il faut demander cela, c'est -à nos aides. Si vous voulez, je vais appeler celui qui est chargé des -derniers détails. Et je crois que là-dessus il pourra vous donner tous -les renseignements que vous désirez. - -Le docteur fit un signe approbatif. - -Sanson s'approcha de la fenêtre, appela un gros garçon rouge et de -joyeuse humeur qui déjeunait assis sur la bascule de la guillotine avec -un morceau de pain et des saucisses. - -Le garçon leva la tête, regarda qui l'appelait, sauta du haut en bas de -la plate-forme sans se donner la peine de se servir de l'escalier, et -accourut au premier étage de l'hôtel de _Nantes_, où l'attendaient -Jacques Mérey et Sanson fils. - ---Legros, dit l'exécuteur à celui qu'il venait d'appeler, voici -monsieur, que tu reconnais bien, n'est-ce pas? - ---Je le crois bien, citoyen Sanson, que je le reconnais; c'est lui qui a -sauté hier de la fenêtre du premier pour venir porter secours à ton -père, comme j'ai sauté aujourd'hui du haut en bas de la plate-forme pour -venir demander ce que tu désirais de moi. - ---Voulez-vous, monsieur, adresser vous-même à ce garçon la question que -vous avez à lui faire? demanda Sanson. - ---Je voulais te demander, citoyen Legros, dit Jacques Mérey, employant -la langue en usage à cette époque, si tu croyais à la persistance de la -vie chez les décapités. - -Legros regarda le docteur en homme qui n'a pas compris. - ---Persistance de la vie? demanda-t-il. Qu'est-ce que cela veut dire? - ---Cela veut dire que je désire savoir si tu crois que, une fois séparées -l'une de l'autre, les deux parties du corps du décapité souffrent -encore. - ---Tiens! dit Legros, tu me fais juste la même question que le citoyen -Marat m'a déjà faite. Connais-tu le citoyen Marat? - ---De réputation seulement. J'ai quitté Paris il y a dix ans, et n'y suis -de retour que depuis hier. - ---Ah! c'est un pur, celui-là, le citoyen Marat; et, si nous en avions -seulement dix comme lui, en trois mois la Révolution serait faite. - ---Je le crois bien, dit Sanson, hier il demandait 293 000 têtes! - ---Et qu'as-tu répondu au citoyen Marat, quand il t'a fait la même -question que moi? - ---Je lui ai répondu que pour le corps, je n'en savais rien, mais que -pour la tête, j'en étais sûr. - ---Tu crois qu'il y a douleur sentie et appréciée par la tête une fois -séparée du corps? - ---Ah çà! mais tu crois donc que, parce qu'on les guillotine, les -aristocrates sont morts, toi? Eh bien! écoute, on en guillotine trois -aujourd'hui; c'est pas beaucoup; j'ai un panier tout neuf, veux-tu que -je te le montre demain? Ils en auront ravagé le fond avec leurs dents. - ---Cela peut être une action toute machinale, une dernière contraction -nerveuse, dit le docteur comme s'il se fût parlé à lui-même, mais -frissonnant encore des termes expressifs dont s'était servi le valet -Legros. - -Puis, se retournant vers Sanson: - ---Monsieur, dit-il, je crois qu'il y a un moyen plus sûr que celui-là; -et, si vous répugnez à en faire l'épreuve, laissez ce brave garçon, qui -ne me paraît pas d'une sensibilité alarmante, faire l'épreuve à votre -place. Aussitôt la tête coupée, qu'il la prenne par les cheveux et qu'il -lui crie son nom à l'oreille. Il verra bien à l'oeil du décapité s'il -a entendu. - ---Oh! si ce n'est que ça, dit Legros, ce n'est pas bien difficile. - ---Monsieur, dit Sanson, je tenterai l'épreuve moi-même, pour vous être -agréable et pour vous prouver ma reconnaissance, et, ce soir, un mot de -moi que vous trouverez à l'hôtel vous en dira le résultat. - -Peut-être la conversation eût-elle duré plus longtemps, mais un coup de -canon que l'on entendit indiqua que la fête des morts commençait. - -Le 27 août était, on se le rappelle, consacré à cette fête. - -L'ordonnateur de ces sortes de solennités était un des administrateurs -de la Commune. Il se nommait Sergent. - -C'était un artiste, non pas précisément dans son art--de son art il -était graveur et dessinateur--, mais artiste en fêtes révolutionnaires; -son patriotisme, un peu exagéré peut-être, était l'inépuisable volcan -auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la -hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer. - -C'était lui qui, aux désastreuses nouvelles venues de l'armée, avait, le -22 juillet 1792, proclamé la _patrie en danger_. - -C'était lui qui, le 27 août de la même année, un mois à peine après -cette proclamation, venait d'organiser la fête des morts. - -Au milieu du grand bassin des Tuileries, une pyramide gigantesque -couverte de serge noire avait été dressée. - -Sur cette pyramide étaient tracées en lettres rouges des inscriptions -rappelant les massacres de Nancy, de Nîmes, de Montauban, du Champ de -Mars, imputés, comme on le sait, aux royalistes. - -C'était pour faire pendant à cette pyramide que la guillotine était -restée debout. - -On avait réservé pour cette journée trois exécutions capitales, elles -faisaient partie du programme de la fête. - -À onze heures du matin, sortirent de la Commune de Paris, c'est-à-dire -de l'hôtel de ville, entourées d'un nuage d'encens et, comme eût fait -une théorie athénienne dans la rue des Trépieds, marchant au milieu des -parfums, les veuves et les orphelines du 10-Août, en robes blanches, -serrées de ceintures à la taille, portant dans une arche, sur le modèle -de l'arche d'alliance, cette fameuse pétition du 17 juillet 1791 qui -hâtivement avait demandé la République, et qui reparaissait à son heure -comme les choses fatalement décrétées. - -De temps en temps, une femme vêtue de noir marchait seule, portant une -bannière noire, sur laquelle étaient écrits ces trois mots: MORT POUR -MORT. - -Après cette procession lugubre et menaçante, comme pour répondre à son -appel, marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Loi, assise -dans un fauteuil et tenant son glaive. - -Derrière la Loi, venait immédiatement le terrible tribunal -révolutionnaire institué le 17 août et qui approvisionnait déjà la -guillotine. - -Mêlée au tribunal, toute la Commune s'avançait, conduisant la statue de -la Liberté. - -Puis enfin les juges et les tribunaux chargés de défendre cette liberté -au berceau, et au besoin de la venger. - -Les deux statues s'arrêtèrent un instant de chaque côté de la guillotine -pour voir tomber la tête d'un condamné, et continuèrent leur chemin. - -Il serait difficile, sans l'avoir vu, de se faire une idée de ce -qu'était un pareil cortège s'avançant à travers une population morne de -tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de Marie-Joseph -Chénier et de la musique de Gossec. - -Jacques Mérey regarda défiler le cortège lugubre; puis, sentant que la -douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur -les lèvres, il prit le chemin de la demeure de Danton. - -Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis que la mort elle-même qui -sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l'un de l'autre. - -Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier -étage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement -encore aujourd'hui arcade entre le passage et la rue de -l'École-de-Médecine. - -Camille Desmoulins demeurait au second étage d'une maison de la rue de -l'Ancienne-Comédie. - -Ce fut chez Danton que Jacques Mérey se présenta d'abord. Le député de -Paris n'était point chez lui. Le docteur n'y trouva que Mme Danton. - -Jacques Mérey lui était complètement inconnu de visage; mais, à peine se -fut-il nommé, que Mme Danton, qui avait souvent entendu parler de lui -comme d'un homme du plus grand mérite, l'accueillit en ami de la maison -et le força de s'asseoir. - -Danton venait d'être nommé, depuis trois jours seulement, ministre de la -Justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mérey. Et il était en train de -s'installer dans son ministère. - -Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement, -répétant sans cesse à son mari: «Je ne veux pas habiter l'hôtel de la -justice; il nous y arrivera malheur.» - -Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre -avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et à mesure qu'ils se -présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre. - -Danton, qui n'était point chez lui, et que nous retrouverons comme -Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes, était d'Arcis-sur-Aube; -avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la -fille d'un limonadier établi au coin du pont Neuf. Dans cette union, -c'était la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l'avenir; non -seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus puissant -athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté. - -Était-ce pour cela, était-ce parce qu'elle était grande, calme et belle -comme la Niobé antique, que Danton l'adorait? Non. C'était probablement -parce que, la première, elle avait eu foi en lui. - -L'Orient a dit: la femme, c'est la fortune. - -Cette première femme de Danton, ce fut sa fortune à lui, tant qu'elle -vécut. - -Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme: -Napoléon fut invulnérable tant qu'il fut l'époux de Joséphine. - -Les premières années du mariage de Danton avaient été dures. L'argent -manquait souvent dans le jeune ménage; alors, on allait s'asseoir à la -table du limonadier, et si la table du limonadier était trop surchargée -par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde -fois et s'en allait à Fontenay-sous-Bois, près Vincennes. - -Danton avait été nommé membre de la Commune de Paris, et en opinions -violentes il atteignait les plus exagérées de ses confrères. - -C'est grâce à cette violence et surtout à ces paroles prononcées à la -tribune: «Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser -les ennemis du dehors? De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!» -qu'entre l'invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous -dirons presque la mortelle faveur, d'être ministre de la Justice. - -Il venait encore de recevoir une formidable mission. - -La trahison de Longwy près de s'accomplir, la trahison de Verdun que -l'on craignait, avaient fait voter par l'Assemblée nationale une levée -de trente mille volontaires à Paris et dans les environs. - -C'était Danton qui avait été chargé de faire cette razzia dans les -familles. De sorte qu'à chaque instant sa femme s'attendait à le voir -rentrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les -fils et les pères. - -Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrôlements -volontaires, et l'on dressait sur toutes les places, dans tous les -carrefours, des théâtres, où les magistrats seraient chargés de recevoir -les signatures de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de -ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par un -roulement annoncer chaque enrôlement nouveau. - -Puis, pour le lendemain, il s'apprêtait à demander à l'Assemblée une -chose bien autrement terrible quand on connaît l'esprit des Français: -c'étaient les visites domiciliaires. - -Danton avait sa mère. - -Les deux femmes vivaient ensemble; elles soignaient à qui mieux mieux -les deux enfants de Danton: - -L'un qui datait de la prise de la Bastille, l'autre de la mort de -Mirabeau. - -Mérey causa longuement avec cette femme, qui l'intéressait d'une façon -étrange, car il avait vu sur son visage les signes d'une mort précoce; -ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses -pommettes brûlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les -craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-même les -enfants qu'elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin: -«Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort.» - -Et de cet intérêt qui avait pris le coeur de Jacques, de cette douceur -que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti un charme -qui avait été chercher jusqu'au fond de son âme la confiance de la -pauvre créature. - -Elle lui raconta alors combien de fois elle l'avait arrêté dans ces -emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l'Assemblée tout -entière; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas -voir coupable, de la pieuse Madame Élisabeth qu'elle admirait, de la -reine qu'elle essayait d'excuser; elle lui dit que, lorsque son mari -avait fait le 10-Août, c'est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait -juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré et qu'il ferait -tout au monde pour lui sauver la vie. - -Et Jacques Mérey écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il -sentait que Danton avait pris là des engagements qu'il ne pourrait -tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les -jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort. - -Il promit de chercher Danton dans tout Paris. - -Trouver Danton n'était pas difficile; partout où il passait, ses pas -étaient marqués; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un -écho. - -S'il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui -paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton. - -Pauvre femme! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce -coeur qu'elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait -prononcés cette voix douce et consolante. - -Jacques Mérey se rendit tout droit du passage du Commerce à la rue de la -Vieille-Comédie. - -Il monta au second étage de la maison qui lui avait été indiquée, sonna -et demanda Camille Desmoulins. - -Camille Desmoulins était sorti comme Danton. Dans ces jours terribles, -les hommes d'action se tenaient peu chez eux. - -C'étaient les femmes qui gardaient la maison comme d'anciennes Romaines; -les hommes agissaient, les femmes pleuraient. - -Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en -s'essuyant les yeux. - -Celle-là n'était pas comme Mme Danton, marquée d'avance pour la -tombe; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie; elle avait la -lèvre rose, l'oeil vif, les joues fraîches, et sur tout cela cependant -on sentait que l'insomnie et les larmes avaient passé; mais il y a un -âge et un état de santé où l'insomnie aiguise le regard, où les larmes -font sur les joues l'effet de la rosée sur les fleurs. - ---Ah! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnaître la manière de -sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer à -toute heure de la journée et de la nuit; mais, quand on attend, on -oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur? - ---Non, madame, répondit Jacques Mérey; j'ai deux amis seulement à Paris, -où je suis arrivé d'hier: Georges Danton et votre cher Camille; car je -présume que je parle à sa bien-aimée Lucile. Ce que vous me dites -m'apprend qu'il n'est point à la maison. - ---Hélas! non, monsieur, il est sorti avec l'aube. Il avait dit qu'il -rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous -êtes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment -où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur, -afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je -sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire -qui est venu. - -Jacques Mérey se nomma. - ---Comment, c'est vous! s'écria Lucile; si vous saviez combien de fois je -l'ai entendu prononcer votre nom! Il paraît que vous êtes un grand -savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rôle dans notre -sainte Révolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de -danger: «Ah! si Jacques était ici, quel bon conseil il nous donnerait!» -Entrez donc, monsieur, entrez donc! - -Et Lucile, avec une familiarité toute juvénile, prit le docteur par le -revers de son habit, le tira dans l'antichambre, et, refermant la porte -derrière lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, où elle lui -montra un canapé et lui fit signe de s'asseoir. - ---Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10-Août, je me -rappelle qu'il a demandé à Danton où vous étiez, et que Danton lui a -répondu que vous étiez dans une petite ville de province, à Argenton, je -crois. - ---Oui, madame. - ---Vous voyez bien que je vous dis la vérité. «Il faut lui écrire, -disait-il à Danton, il faut lui écrire.» - ---Et que répondit Danton? - ---Danton haussa les épaules: «Il est heureux là-bas, dit-il, ne -troublons pas des gens heureux dans leur bonheur.» Puis, comme nous -étions à table, et que Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit -son verre, le choqua contre celui de Camille, et lui dit quelques mots -en latin que je ne compris pas, mais que j'ai retenus. Je n'ai pas osé -en demander l'explication à Camille. - ---Vous les rappelez-vous, demanda Jacques, assez pour me les dire sans y -rien changer? - ---Oh! oui. _Edamus et bibamus, cras enim moriemur._ - ---Aujourd'hui, madame, dit Jacques, je puis vous traduire ces mots, car -le danger est passé, et ils s'appliquaient au danger: «Buvons et -mangeons, avait dit Danton à votre mari, car nous mourrons demain.» - ---Ah! si j'avais entendu cela, je serais morte de peur. Jacques sourit. - ---Je vous connaissais de réputation, madame, et, à votre charmant visage -mutin, orageux et fantasque, j'aurais cru que vous étiez brave. - ---Je le suis quand il est là, brave; si je meurs avec lui, vous verrez -comme je mourrai bravement; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je -ne peux répondre de rien. Vous n'étiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur, -pendant la nuit et la journée du 10-Août? - ---Je crois avoir eu l'honneur de vous dire, madame, que je n'étais -arrivé à Paris que d'hier. - ---Ah! c'est vrai. Mais je vous l'ai dit, quand il n'est pas là, je suis -folle. Si vous l'aviez vu cette nuit-là, tout homme que vous êtes, vous -auriez eu peur aussi, allez. - -En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinçait dans la -serrure. - ---Ah! c'est lui, s'écria-t-elle; c'est Camille! - -Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Mérey -seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux -larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher -aucune. - -Elle rentra pendue au cou de Camille, les lèvres sur les lèvres. - -Jacques Mérey poussa un profond soupir; il pensait à Éva. - -Camille lui tendit les deux mains. - -Camille était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment -avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie? - -Par l'attrait du coeur, par le charme du plus piquant esprit. - -Il fit grande fête à cet ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis dix -ans; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que Lucile, -assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse. - -Camille voulut retenir Jacques à dîner, Lucile joignit ses instances à -celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques -refusa. - -Mais Jacques annonça qu'il avait promis à Mme Danton de chercher son -mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus; -seulement ils s'engagèrent à aller passer la soirée chez Danton et à y -retrouver Jacques Mérey, si toutefois Jacques Mérey retrouvait Danton. - - - - -XX - -Les enrôlements volontaires - - -Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mérey avait passées chez -Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des -quartiers du centre, avait complètement changé d'aspect. On se serait -cru dans quelqu'une de ces places fortes menacées par l'approche de -l'ennemi. - -Partout des bureaux d'enrôlement, c'est-à-dire des plates-formes -pareilles à des théâtres, s'étaient élevées comme si le génie de la -France n'avait eu qu'à frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les -en faire sortir. - -À chaque angle de rue, des factionnaires répétaient pour mot d'ordre, -les uns: _La patrie est en danger_; les autres: _Souvenez-vous des morts -du 10-Août_. - -Danton avait fixé au même jour cette fête funèbre et les enrôlements -volontaires, afin que le deuil rejaillît sur la vengeance. - -Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles à tous ceux -qui passaient, ce cortège de veuves et d'orphelines qui sillonnaient les -rues de la capitale, le saint et terrible drapeau du danger de la -patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient à l'hôtel de ville -et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient -un sentiment de solidarité profond à toutes les classes de la société. -C'était à qui se ferait recruter pour la patrie, offrant des uniformes, -allant de maison en maison. Les enrôlés volontaires, tout enrubannés, -parcouraient les rues en tous sens et en criant: «Vive la nation! Mort à -l'étranger!» - -Tout autour des théâtres où l'on s'inscrivait, c'étaient des -embrassements, des larmes, des chants patriotiques, au milieu desquels -éclatait _la Marseillaise_, connue à peine. - -Puis, d'heure en heure, un coup sourd, un de ces bruits qui retentissent -dans toutes les âmes, un coup de canon, se faisait entendre, rappelant -à chacun, si on avait pu l'oublier, que l'ennemi n'était plus qu'à -soixante lieues de Paris. - -Jacques Mérey avait été droit à l'hôtel de ville, c'est-à-dire à la -Commune. Danton venait d'en sortir. Il allait à l'Assemblée, disait-on, -c'est-à-dire à côté des Feuillants. - -L'hôtel de ville était encombré de jeunes gens qui venaient s'enrôler; -l'immense drapeau noir flottait à la fenêtre du milieu et semblait -envelopper tout Paris. - -La Commune était en permanence. - -On sentait que c'était là le coeur de la Révolution; l'air que l'on y -respirait donnait l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la liberté. - -Mais là était le côté brillant, le mirage, si l'on peut dire, de la -situation; là étaient les beaux jeunes gens pleins d'ardeur, se grisant -à leurs propres cris de «Vive la nation! Mort aux traîtres!» Mais ce -qu'il eût fallu voir pour se faire une idée du sacrifice, c'était -l'appartement, c'était la mansarde, c'était la chaumière d'où le -volontaire sortait! c'était le père sexagénaire qui, après avoir remis -aux mains de son enfant le vieux fusil rouillé, était retombé sur son -fauteuil, faible, en face de l'abandon; c'était la vieille mère au -coeur brisé, aux sanglots intérieurs, faisant le paquet du voyage--et -quel voyage que celui qui mène à la bouche du canon ennemi!--et -ramassant les quelques sous épargnés à grand-peine sur sa propre -nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essuie -les yeux. - -Hélas! nos mères, matrones de la République, femmes de l'Empire, ont -toutes eu deux accouchements: le premier, joyeux, qui nous mettait au -jour; le second, terrible, qui nous envoyait à la mort. - -Tous ne mouraient pas, je le sais bien; beaucoup revenaient mutilés et -fiers, quelques-uns avec la glorieuse épaulette; mais combien dont on -n'entendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles, -pendant de longs mois, pendant de longues années! - -La Sibérie, qui l'eût cru? était devenue un espoir. - -Après cette désastreuse campagne de Russie, où de six cent mille hommes -il en revint cinquante mille, on se disait: - ---Il aura été fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. Il y -a si loin de la Sibérie en France, qu'il lui faut bien le temps de -revenir, à ce pauvre enfant. - -Et la mère ajoutait en frissonnant: - ---On dit qu'il fait bien froid en Sibérie! - -Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un échappé de cet -enfer de glaces était arrivé dans telle ville, dans tel village, dans -tel hameau. - -C'étaient cinq lieues, c'étaient dix lieues, c'étaient vingt lieues à -faire. Qu'importe! on les faisait, à pied, à âne, en charrette. On -arrivait dans la famille joyeuse. - ---Où est-il? - ---Le voilà. - -Et l'on voyait un spectre hâve, décharné, aux yeux creux, à qui, -maintenant qu'il était arrivé, les forces manquaient. - ---En restait-il encore après vous? demandait la mère haletante. - ---Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers à Tobolsk, à -Tomsk, à Irkoutsk! Peut-être votre enfant est-il dans l'une de ces trois -villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui? - -Et la mère s'en allait moins triste, et, au retour, répétait à ses -voisins, qui l'accueillaient avec sollicitude, les paroles qu'elle avait -entendues. - ---Il en est bien revenu! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas? - -Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit -d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusité, la pauvre vieille se -soulevait encore et demandait: - ---_Est-ce lui?_ - -Ce n'était pas lui. - -Elle retombait, poussait un soupir et mourait. - -Donner leurs enfants à cette guerre implacable du monde entier contre la -France, à ce gouffre de Curtius qui engloutissait des victimes par -milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y résignaient, mais la -plupart ne pouvaient supporter cette pensée et tombaient dans des accès -de rage et de maudissement. - -Aussi Danton, revenant de l'hôtel de ville à l'Assemblée nationale, -forcé de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes -furieuses. - -Il fut reconnu. - -Danton, c'était la Révolution faite homme. Sa face bouleversée, -sillonnée, labourée par les passions, en portait à la fois les beautés -et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un -volcan, à peine les yeux étaient-ils visibles, excepté lorsqu'ils -lançaient des éclairs. Le nez s'efface presque sous la grêle de la -petite vérole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes -mâchoires de l'homme de lutte. Dans ce tempérament tout sensuel, où -domine la chair, il y avait du dogue, du lion et du taureau; enfin, -derrière cette laideur sublime, beaucoup de coeur. Un coeur -_généreux_, dit Béranger; un coeur _magnanime_, dit Royer-Collard. - ---Ah! te voilà! lui crièrent les femmes, toi qui as fait insulter le roi -le 20 juin! toi qui as fait mitrailler le palais le 10-Août! (Les dames -de la halle étaient en général royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends -nos enfants; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles; te -voici entre nos mains, tu n'en sortiras plus! - -Et deux d'entre elles allongèrent le bras pour porter la main sur -Danton. - -Mais lui les repoussa du geste. - ---Bacchantes du ruisseau! s'écria-t-il avec son rire terrible qui -ressemblait à un rugissement, ne savez-vous donc point qu'on ne touche -pas à Danton sans tomber mort? Danton, c'est l'arche. Le 20 juin, votre -roi, si c'eût été un vrai roi, il fût mort plutôt que de mettre le -bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci! mais essayez de me le -mettre malgré moi, votre bonnet rouge, et vous verrez! Le 10-Août! mais, -si celui que vous appelez votre roi eût été un homme, il se serait fait -tuer avant qu'un seul d'entre nous eût mis le pied dans son palais! -Votre roi! Est-ce que c'est moi qui vous prends vos enfants? C'est lui. - ---Comment, lui? interrompirent cent voix. - ---Oui, lui! Contre qui vont-ils marcher, vos enfants? Contre l'ennemi. -Qui a attiré l'ennemi en France? C'est le roi. Qu'allait-il faire hors -de France, lorsque de braves patriotes l'ont arrêté à Varennes? Chercher -l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il l'accueillir comme on l'a -fait à Longwy? Faut-il lui ouvrir les portes de Paris? Faut-il devenir -Prussien, Autrichien, Cosaque? Ô folles créatures! peut-être les -attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brûleurs, ces -violeurs! et dans le geste que vous faites pour les inviter à venir, -peut-être y a-t-il encore plus d'obscénité que de trahison. - ---Que dis-tu donc là? s'écrièrent les femmes. - ---Ce que je dis? reprit Danton en montant sur une borne, je dis que, si -vous croyez, parce que vous les avez portés dans votre ventre, parce -qu'ils sont sortis de vos entrailles, parce que vous les avez nourris de -votre lait, si vous croyez que vos enfants sont à vous, vous vous -trompez étrangement! Vos enfants sont à la patrie. L'amour, la -génération, l'enfantement, tout cela est pour la patrie! La maternité -individuelle n'est qu'un moyen de donner des défenseurs à la mère -commune, la France! Ah! misérables renégates que vous êtes! la France se -met d'un côté, et vous de l'autre; la France crie: «À moi! à l'aide! au -secours!» Vos enfants s'élancent à ce cri et vous les retenez! Il ne -vous suffit pas d'être des mères lâches, vous êtes des filles impies. -Oh! moi aussi, j'ai deux enfants, nés dans des heures sacrées; que la -France me les demande, je lui dirai: «Mère, les voilà!» J'ai une femme -que j'adore; que la France me la demande, je lui dirai: «Mère, la -voilà!» Et que, après mes enfants et ma femme, la France me crie: «À ton -tour!» je bondirai au-devant du gouffre en disant: «Mère, me voici!» - -Les femmes se regardèrent étonnées. - ---Ô sainte liberté! s'écria Danton, moi qui croyais le jour du sacrifice -arrivé, et le jour de la fraternité près d'éclore, je me trompais donc! -Ô natures perverses, c'était à vous qu'il était réservé de me briser le -coeur, c'était à vous qu'il était donné de faire une chose plus -difficile que de tirer le sang de mes veines, c'était à vous qu'il était -donné de me tirer les larmes des yeux! Malheur à qui fait pleurer -Danton, car il fait pleurer la Liberté même! - -Et des larmes, de vraies larmes d'amour pour la France, commencèrent de -couler sur les joues de Danton. - -C'est qu'en effet Danton était la voix sombre et sublime de la patrie; -ce n'était point à tort qu'il disait: _Celui qui fait pleurer Danton -fait pleurer la Liberté_. L'acte chez lui était au service de la parole; -il dit de sa voix énergique et profonde: «Que la Révolution soit!» et la -Révolution fut. - -Née de lui, la Révolution mourut avec lui. - -À la vue de ces pleurs roulant sur le visage de Danton, les femmes -bouleversées n'y purent tenir plus longtemps: les unes l'arrachèrent de -la borne et le serrèrent entre leurs bras; les autres s'enfuirent en -cachant leur visage dans leur tablier. - -Jacques Mérey avait vu toute cette scène depuis le commencement jusqu'à -la fin. D'abord, il s'était tenu à l'écart, prêt à porter secours à son -ami, si besoin était; puis il avait admiré cette prodigieuse éloquence -qui savait se plier à toutes les circonstances, parlementaire à la -tribune, populaire sur la borne; il avait entendu ses premières paroles -burlesques, violentes, obscènes; il avait vu ce masque effrayant -s'animer et s'embellir de sa fureur vraie ou simulée; il avait senti -pénétrer jusqu'au fond de son coeur ces syllabes brusques dardées -comme des coups d'épée, puis, quand Danton pleura, lui, laissa tout -naturellement couler ses larmes. - -Danton, débarrassé de ces femmes, s'essuya le visage, vit Jacques Mérey -à dix pas de lui, le reconnut et se précipita dans ses bras. - -Danton, nous l'avons dit, se rendait à l'Assemblée nationale. Les -premiers mots, les premières preuves d'affection échangées entre les -deux amis: - ---Il n'y a pas de temps à perdre, dit Danton à Jacques; je vais à -l'Assemblée pour y provoquer une mesure de la plus haute importance; -viens avec moi. - -L'Assemblée était dans une grande agitation: des nouvelles venaient -d'arriver de Verdun. L'ennemi était à ses portes et le commandant -Beaurepaire avait fait le serment de se faire sauter la cervelle plutôt -que de se rendre. Mais on assurait qu'il y avait dans la ville un comité -royaliste qui forcerait la main au commandant Beaurepaire. - -À la vue de Danton, un grand murmure se fit. - -Danton ne parut pas même l'entendre. - -Il monta à la tribune, et, sans trouble, sans hésitation, il demanda les -visites domiciliaires. - -Une opposition très vive éclata, on parla de la liberté compromise, du -domicile violé, du secret du foyer mis au grand jour. - -Danton laissa dire avec un calme dont on l'eût cru incapable; puis, -quand la tempête fut apaisée: - ---Quand une armée étrangère est à soixante lieues de la capitale, quand -une armée royaliste est au coeur de Paris, il faut que ceux qui sont -sous la main de la France sentent peser cette main sur eux. Vous êtes -tous d'avis que sans la Révolution nous péririons, que la Révolution -seule peut nous sauver. Eh bien, si je représente comme ministre de la -Justice la Révolution, il faut que je connaisse les obstacles qu'on nous -oppose et les ressources qui nous restent. Que venez-vous me parler de -liberté compromise, de domicile violé, de secrets mis au grand jour! -Quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie, hommes et -choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites -domiciliaires! - -Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent décrétées, et, pour -qu'on n'eût pas le temps de rien cacher aux visiteurs, on décida -qu'elles commenceraient la nuit même. - -Jacques Mérey se chargea d'aller tranquilliser Mme Danton; quant à -lui, Danton, il se rendrait sans perdre un instant au ministère de la -Justice, où il donnerait ses ordres, et où il prendrait ses mesures pour -qu'ils fussent exécutés. - -Il invitait Mme Danton, si elle craignait quelque chose, à venir l'y -rejoindre. - -La pauvre femme craignait tout; elle fit charger une voiture de ses -effets les plus nécessaires, et se décida, ce qu'elle n'avait pu faire -encore, à aller habiter le sombre hôtel avec son mari. - -Jacques Mérey l'y conduisit. Mme Danton voulait le retenir à l'hôtel; -elle pensait que plus il y aurait d'hommes dévoués autour de son mari, -moins il y aurait à craindre pour lui. - -Mais il était quatre heures du soir; la générale commençait de battre -dans toutes les rues, et chacun était averti de rentrer chez soi à six -heures précises. - -En un instant, la population disparut comme par enchantement; on -entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que -nous avons si souvent entendu depuis; toutes les fenêtres suivirent -l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrières, la -Seine fut gardée, et, quoique les visites ne dussent commencer qu'à une -heure du matin, chaque rue fut interceptée par des patrouilles de -soixante hommes. - -Jacques Mérey ne voulait pas, pour son début à Paris, commencer par -désobéir à la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra à -l'hôtel de _Nantes_, et, mourant de faim, se fit servir à dîner. - -On lui apporta sur une assiette un billet proprement plié et cacheté de -cire noire. Le cachet représentait une cloche fêlée avec cette devise: -SANS SON. - -À ce cachet noir, à ce jeu de mots lugubre qui servait à indiquer que -l'épître venait du bourreau, Jacques Mérey devina ce que contenait la -lettre. - -C'était l'éclaircissement qu'il avait demandé à l'exécuteur sur la -persistance de la vie après la séparation de la tête et du corps. - -Il ne se trompait pas. Voici la brève explication que contenait la -lettre: - - _Citoyen,_ - - _J'ai fait l'épreuve moi-même. Ayant tranché la tête à un condamné - nommé Leclère, j'ai saisi, au moment où elle allait tomber dans le - panier, la tête par les cheveux, et ayant approché son oreille de - ma bouche, j'ai crié son nom. L'oeil fermé s'est rouvert avec - l'expression de l'effroi, mais s'est refermé presque aussitôt._ - - _L'épreuve n'en est pas moins décisive; la vie persiste, c'est du - moins mon avis._ - - _Celui qui n'ose se dire votre serviteur,_ - - SANSON. - -Cette presque certitude flatta l'amour-propre de Jacques Mérey, -puisqu'elle confirmait son opinion; mais elle lui ôta quelque peu de son -appétit. - -Il voyait toujours dans la pénombre de sa chambre cette tête sanglante -aux mains du bourreau, l'oeil gauche démesurément ouvert et écoutant -avec la double expression de l'angoisse et de l'effroi. - - - - -XXI - -L'ouvrage noir! - - -Jacques achevait à peine son dîner que la porte s'ouvrit et que Danton -entra. - -Le docteur se leva avec étonnement. - ---Oui, c'est moi, lui dit Danton, qui voyait l'effet produit par sa -présence inattendue. Depuis que je t'ai rencontré, j'ai beaucoup -réfléchi; tu vois dans quel état est Paris? - ---Il est évident que le sentiment de la terreur y est profond, répondit -Jacques. - ---Et tu ne vois pas cependant comme moi dans les profondeurs de la -situation. Je vais t'y conduire, et alors tu me remercieras d'avoir -trouvé moyen de t'éloigner de Paris. - ---Ne puis-je donc pas vous être utile ici? - ---Non! car ta mission ne commence que le 20 septembre, et jusque-là tu -dois rester étranger à tous les événements qui vont se passer ici. -Quelques-uns y laisseront leur vie. - -Jacques fit un mouvement d'insouciance. - ---Je sais qu'en acceptant la charge de député à la Convention, tu as -fait le sacrifice de la tienne; mais beaucoup y laisseront leur -réputation ou leur honneur. Or, tu dois te présenter à la Convention pur -de tout engagement, libre de tout parti. Il sera temps pour toi, une -fois que tu seras à l'Assemblée, de te faire jacobin ou cordelier, de -t'asseoir dans la plaine ou sur la montagne. - ---Que va-t-il donc, à ton avis, se passer ici? - ---Je vois encore vaguement l'avenir, si prochain qu'il soit, mais j'y -flaire du sang, et beaucoup. Il faut que la lutte de la Commune et de -l'Assemblée cesse. Jusqu'à présent, l'Assemblée s'est laissée traîner à -la suite de la Commune. Chaque fois que l'Assemblée essaye de s'en -défaire, la Commune montre les dents à l'Assemblée, qui recule. -L'Assemblée, mon cher Jacques, c'est la force selon la loi et avec la -loi; la Commune, c'est la force populaire sans contrôle et sans limites. -L'Assemblée, dans une de ses reculades, a voté un million par mois pour -la Commune de Paris. Elle n'est pas, comme tu le comprends bien, décidée -à renoncer en se suicidant à un pareil subside. Elle a placé sa -dictature entre des mains effrayantes--non pas entre les mains d'hommes -du peuple, j'en aurais moins peur que de celles où elle se trouve--, des -lettrés de taverne, des scribes de ruisseau, un Hébert qui a été -marchand de contremarques, un Chaumette, cordonnier manqué, mais -démagogue réussi; c'est à ce dernier qu'elle a eu l'idée de donner le -pouvoir sans limite d'ouvrir et de fermer les prisons, d'arrêter et -d'élargir; tous ensemble ils ont pris cette mortelle décision d'afficher -aux portes de chaque prison les noms des prisonniers. Or, pendant que le -peuple lit ces noms et rêve le massacre, les prisonniers eux-mêmes les -provoquent; ceux de l'Abbaye, par exemple, insultent les gens du -quartier à travers leurs grilles; ils font entendre des chansons -antirévolutionnaires; ils boivent à la santé du roi, aux Prussiens, à -leur prochaine délivrance; leurs maîtresses viennent les voir, manger et -boire avec eux; les geôliers sont devenus les valets de chambre des -nobles, les commissionnaires des riches; l'or roule à l'Abbaye et le -peuple qui manque de pain montre le poing à cet insolent Pactole qui -coule dans les prisons. Paris est inondé de faux assignats. Où dit-on -qu'on les fabrique? dans les prisons mêmes; vrais ou non, ces bruits se -répandent et exaspèrent la foule. Joins à cela un Marat qui, tordant sa -vilaine bouche, demande tous les matins cinquante mille, cent mille, -deux cent mille têtes. Non contente de fouler aux pieds toute liberté -individuelle, cette féroce dictature d'où je sors et que je voudrais -contenir en vain s'attaque à une liberté bien autrement dangereuse, à la -liberté de la presse. Quand c'est Marat qu'elle devrait poursuivre, -c'est un jeune patriote plein de dévouement et d'intelligence qu'elle -attaque; c'est Girey qu'elle poursuit, qu'elle poursuit jusqu'au -ministère de la Guerre où il s'est réfugié. L'Assemblée, mise en -demeure, a été forcée de mander à sa barre le président de la Commune -Huguenin. Huguenin n'a point paru. L'Assemblée, il y a une heure, a -cassé la Commune, en déclarant qu'une nouvelle Commune serait nommée par -les sections dans les vingt-quatre heures. Au reste, singulière anomalie -qui prouvera dans quel épouvantable gâchis nous sommes: l'Assemblée, en -cassant la Commune, a déclaré qu'elle avait bien mérité de la patrie. - ---_Ornandum et tollandum_, a dit Cicéron. - ---Oui, mais voilà que la Commune ne veut être ni couronnée ni chassée. -La Commune veut rester, régner par la terreur; elle restera et régnera. - ---Et tu crois qu'elle aura l'audace d'ordonner quelque grand massacre? - ---Elle n'aura pas besoin d'ordonner; elle laissera faire, elle laissera -Paris dans l'état de sourde fureur où est le peuple; elle laissera crier -les ventres vides, hurler les estomacs affamés; et si une voix a le -malheur de crier: «Assez de statues brisées comme cela! assez de marbres -en morceaux! assez de plâtres en poussière! au lieu de nous en prendre à -ces effigies, prenons-nous-en à ces aristocrates qui boivent à la -victoire des étrangers, à ce roi qui les appelle: à l'Abbaye, au Temple -d'abord, à la frontière après!» alors, tout sera dit. Il n'y a que la -première goutte de sang qui coûte à verser. La première goutte versée, -il en coulera des flots. - ---Mais, dit Jacques Mérey, n'y a-t-il donc point parmi vous un homme qui -puisse dominer la situation et diriger l'esprit des masses? - ---Nous ne sommes en réalité que trois hommes populaires, dit Danton. -Marat, qui veut et qui prêche le massacre; Robespierre, qui aurait -l'autorité; moi, qui aurais peut-être la force. - ---Eh bien? - ---Nous ne pouvons recourir à Marat pour empêcher ce qu'il demande. -Robespierre ne se risquera pas à se mettre en travers du flot -populaire. Pour chasser des coeurs le démon du massacre, pour faire -rougir la mort d'elle-même, pour la faire rentrer dans le néant d'où -elle sort, il faut être César ou Gustave-Adolphe. - ---Non, répliqua Jacques Mérey, il faut être Danton; il faut prendre un -drapeau et parler à ces hommes comme tu as parlé hier à ces femmes qui -voulaient te déchirer. Beaucoup peuvent approuver l'idée du massacre, -mais, crois-moi, les massacreurs sont peu nombreux. Mets aux portes des -prisons tes deux mille enrôlés volontaires d'aujourd'hui; dis-leur que -le prisonnier, tant que la sentence n'est point portée contre lui, est -sacré; qu'il est sous la loi de la nation tout entière, et que la prison -est un asile plus inviolable que le sanctuaire. Ils t'écouteront, et -pleins d'enthousiasme, ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la -noble cause dont tu les auras chargés. - ---Ah! ma foi! non, dit Danton avec insouciance; ils se sont enrôlés pour -marcher à l'ennemi, et je ne veux pas tromper leur attente; je ne -pousserai point au massacre, mais je ne m'y opposerai pas; j'y -risquerais ma vie. - ---Et depuis quand Danton ménage-t-il sa vie? dit en riant Jacques Mérey. - ---Depuis que je m'aperçois que personne ne ferait ce qui reste à faire: -à établir la République. Ce n'est pas ce fou furieux de Marat qui peut -être le Brutus de la nouvelle république--lui ne fait pas le fou, il -l'est réellement--. Ce n'est pas cet hypocrite de Robespierre, qui en -est peut-être le Washington; il s'est opposé à la guerre que tout le -monde voulait, et va être un an ou deux à rétablir sur sa base sa -popularité ébranlée. Il n'y a donc que moi. Eh bien! moi, je te le dirai -tout bas, au risque de t'épouvanter, moi, je ne suis pas bien convaincu -qu'il soit sage de marcher à un ennemi terrible en laissant un ennemi -plus terrible derrière soi. Le peuple, dans les grands cataclysmes -révolutionnaires, a parfois de ces subites et foudroyantes -illuminations. Oui, l'ennemi à craindre, le véritable ennemi, celui qui -perdra la France si nous le laissons vivre, conspirer, correspondre, de -sa prison du Temple et du Temple au camp de Frédéric-Guillaume, c'est le -roi, ce sont les royalistes et tous les aristocrates. - ---Comment, tu laisserais la vengeance populaire monter jusqu'au roi? - ---Non, car la mort des royalistes et des aristocrates suffira pour -épouvanter le roi et l'empêcher de continuer ses coupables menées. -D'ailleurs, ce n'est pas dans un orage populaire qu'il faut que le roi -meure, c'est par un jugement public, c'est par un arrêt de la nation, -c'est de la mort des traîtres, des transfuges et des parjures. - ---Mais je croyais que tu avais fait serment à ta femme non seulement de -ne jamais prendre part à la mort du roi, mais de le défendre. - ---Ami, aux jours de révolution, bien fou qui fait de pareils serments, -et plus fous encore sont ceux qui y croient. Si j'ai fait le serment que -tu dis, c'était avant la fuite de Varennes, il y a déjà longtemps de -cela, et des serments faits à cette époque je me souviens à peine. -Laisse écouler encore deux ou trois mois, je l'aurai oublié tout à fait. -Et puis, après tout, est-ce donc un sang si pur que celui qui coulera -par-dessous les portes des prisons? De faux Français, de mauvais -citoyens, des traîtres, des parricides! Et puisque nous avons des hommes -qui consentent à faire l'_ouvrage noir_, comme disent les Russes, -couvrons-nous le visage, gémissons et laissons-les faire. Il est bon, -crois-moi, de compromettre Paris tout entier aux yeux du monde, afin que -Paris sache qu'il n'y a pas de pardon pour lui s'il laisse entrer -l'ennemi dans ses murs. - -Jacques Mérey regarda Danton, et vit dans les lignes calmes de son -visage les preuves d'une inébranlable décision; il n'agirait pas, mais, -comme il le disait, il n'empêcherait pas les autres d'agir. - ---Tu as raison, Danton, dit Jacques Mérey, je ne suis pas encore assez -profondément trempé dans le stoïcisme révolutionnaire pour dire comme -toi: «Tel sang est pur, tel sang est impur;» pour moi, médecin, le sang -est encore la matière la plus précieuse à la vie, de la chair coulante, -une liqueur composée de fibrine, d'albumine et de sérosité, que je dois -essayer de faire rentrer dans les veines de l'homme au lieu de l'en -faire sortir: envoie-moi donc bien vite là où je puisse faire le bien -sans faire le mal, et où je ne sois pas obligé de passer par le mal pour -arriver au bien. - ---Voilà justement ce qui m'a fait venir te trouver. Écoute, voici en -deux mots ce qui se passe là-bas. Le 19 août 1792, les Prussiens et les -émigrés sont entrés en France. Ils entrèrent par une pluie battante, -présage terrible pour eux. - ---Tu crois aux présages? - ---Ne sommes-nous pas des Romains? Les Romains y croyaient, faisons comme -eux.--Ils se présentèrent le 20 devant Longwy, c'est-à-dire que, de -Coblence à Longwy, ils ont mis vingt jours à faire quarante lieues. Au -huitième coup de canon, Longwy se rendit, et le roi Frédéric-Guillaume y -fit son entrée. Au lieu de marcher immédiatement sur Verdun, ils -restèrent huit jours campés autour de leur conquête; ils y sont encore. -La France, pendant ce temps, resta sur la défensive. Or, la défensive ne -va point à la France. La France n'est point un bouclier, c'est une épée: -sa force est dans son attaque. - -»Ces huit jours d'hésitation de l'ennemi ont sauvé la France; pendant -ces huit jours, deux mille hommes sont partis chaque jour de Paris; tu -crois que les enrôlements volontaires datent d'aujourd'hui, tu te -trompes. Il a fallu, il y a trois jours, un décret de l'Assemblée pour -forcer de rester à leur atelier les typographes qui imprimaient les -séances; il a fallu étendre le décret aux serruriers, tous auraient pris -le fusil, pas un ne serait resté pour en faire. Nos églises, désertes -par la disparition d'un culte inutile, sont devenues des ateliers où des -milliers de femmes travaillent au salut commun: elles préparent les -tentes, les habits, les équipements militaires, chacune couvre et -réchauffe d'avance son enfant qui part et qui va combattre l'ennemi. - -»Dans ces églises mêmes s'accomplit sous leurs yeux une action -mystérieuse et salutaire. Sur ma proposition, l'Assemblée a décidé que -l'on fouillera les tombeaux et qu'on emploiera pour la défense du pays -le cuivre et le plomb des cercueils.» - -Jacques Mérey regarda Danton avec plus d'admiration encore que -d'étonnement. - ---Et c'est sur ta proposition, dit-il, que l'Assemblée a rendu ce -décret? - ---Oui, répondit Danton. Si près de périr, la France des vivants -n'avait-elle pas le droit de demander secours à la France des morts? -Crois-tu que ces morts dont on a ouvert et pris les cercueils ne les -eussent point donnés pour sauver leurs enfants et les enfants de leurs -enfants? Quant à moi, au premier tombeau ouvert, il m'a semblé entendre -ce cri sorti des abîmes de la mort: «Prenez non seulement nos cercueils, -mais nos ossements, si de nos ossements vous pouvez vous faire des armes -contre l'ennemi.» - -Jacques Mérey se leva. - ---Danton, dit-il, tu es vraiment grand, plus grand encore que je ne -croyais! - ---Non, mon ami, répondit Danton avec simplicité, c'est la France qui est -grande et non pas nous. Nous, nous n'atteignons pas la hauteur de cette -femme, de cette mère qui apporta à l'Assemblée sa croix d'or, son -coeur d'or, son dé d'argent, tandis que sa fille, une enfant de douze -ans, apportait sa timbale d'argent et une pièce de quinze sous. Le jour -où j'ai vu cela, vois-tu, j'ai dit: «La France a vaincu! Avec ta croix -d'or, avec ton coeur d'or, avec ton dé d'argent, femme; avec ta -timbale d'argent, avec tes quinze sous, enfant, la France va lever des -armées.» Non; où nous fûmes grands, sais-tu où ce fut? C'est lorsque la -Gironde, les jacobins et les cordeliers sont tombés d'accord pour -confier la défense nationale au seul homme qui pouvait sauver la France. - ---À Dumouriez? - ---À Dumouriez. Les Girondins le haïssaient, et non sans raison; ils -l'avaient fait arriver au ministère, et lui les en avait chassés; les -jacobins ne l'aimaient nullement, ils savaient très bien qu'il portait -deux masques et jouait un double jeu; mais ils savaient aussi qu'il -serait ambitieux de gloire et qu'avant tout il voudrait vaincre. - ---Et toi, qu'as-tu fait? - ---J'ai fait plus que les autres. Je lui ai envoyé Fabre d'Églantine, ma -pensée, Westermann, mon bras, Westermann, c'est-à-dire le 10-Août en -personne. Tous les vieux soldats, les Luckner et les Kellermann, lui ont -été infériorisés. Dillon son chef lui a été soumis. Toutes les forces de -la France ont été mises dans sa main. - ---Et tu ne doutes pas, tu ne trembles point parfois de t'être trompé? - ---Si fait, et tu vas voir tout à l'heure que si, puisque c'est à cette -occasion que je te fais partir. Tu vas te rendre à Verdun; tu -t'entendras avec Beaurepaire pour organiser la meilleure défense -possible; puis, si Verdun est pris, tu te rendras immédiatement près de -Dumouriez. Je te donnerai des lettres qui t'accréditeront près de lui; -tu l'étudieras profondément. S'il marche franchement, droitement, dans -la voie de la République, tu l'y encourageras par ton exemple et par tes -éloges; s'il hésite, si tu vois en lui quelque embarras, quelque -manoeuvre suspecte, tu lui brûleras la cervelle et tu donneras le -commandement à Kellermann. Voici tes pouvoirs. - ---Se bornent-ils là? - ---Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser à bout en le mettant dans -une position désespérée. J'ai tout lieu de croire que Frédéric-Guillaume -ne tient pas énormément à la coalition. Une grande bataille, une grande -victoire, et que les Prussiens arrivent à sortir de France, toute leur -machine est démontée. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me -charge de faire la conduite à ces messieurs. - ---Prends garde, Danton, si tu épargnes l'armée prussienne après avoir -laissé frapper si cruellement Paris, on dira que tu as reçu des subsides -du roi Guillaume. - ---Bon! on dira bien autre chose de moi, va! Mais nous autres, hommes de -lutte, qui faisons et qui défaisons les révolutions, nous sommes comme -ces chefs barbares que leurs soldats enfermaient d'abord dans un -cercueil d'or, puis dans un cercueil de plomb, puis enfin dans un -cercueil de chêne. Le premier historien qui nous exhume ne voit que le -cercueil de chêne; le second le brise et ne trouve que le cercueil de -plomb; le troisième, plus consciencieux que les autres, fouille plus -loin qu'eux et trouve le cercueil d'or. C'est dans celui-là que je serai -enseveli, Jacques. - -Jacques tendit la main à cet homme étrange, qui venait de grandir d'une -coudée sous ses yeux. - ---Et quand partirai-je? demanda-t-il. - ---Ce soir, et il n'y a pas une minute à perdre. Verdun est à près de -soixante lieues de Paris, il te faut vingt-cinq heures pour y aller. -Voilà dix mille francs en or, il faut que tu en fasses assez. - ---J'en aurai trop. - ---Tu rendras tes comptes à ton retour. Songe que tu es en mission pour -le gouvernement, et qu'aucun obstacle ne doit arrêter un homme qui a le -sabre au côté, deux pistolets à sa ceinture et dix mille francs dans sa -poche. - ---Rien ne m'arrêtera. - ---Adieu, bonne chance! Tu vas faire la besogne sainte, poétique, -glorieuse; nous, nous allons faire l'_ouvrage noir_. Adieu! - -Deux heures après, Jacques Mérey était en route. - - - - -XXII - -Beaurepaire - - -Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry. - -Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques -Mérey s'y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton, -Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier -dans sa pauvre petite ville d'Argenton et en revenir au coeur de son -coeur--comme dit Hamlet--, à Éva. - -Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec -l'absente. Combien de soupirs, combien d'exclamations à moitié -étouffées! Combien de fois le doux nom d'Éva fut-il répété, les bras -étendus pour saisir le vide! - -Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoré. Mais, -aussitôt que disparaissaient l'échafaud, les têtes coupées au poing du -bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas -régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d'or dans -la vie du pauvre amant. - -Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme -jalouse, vint réclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les -sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en -chantant _la Marseillaise_. Les collines sont hérissées de camps, de -gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé -veille sur son sillon. - ---Où sont tes enfants, vieillard? - ---Ils marchent à l'ennemi. - ---Et quand l'ennemi les aura tués? - ---Il faudra nous tuer à notre tour. - -Un pays défendu ainsi est invahissable. - -C'était ce hérissement de baïonnettes et de piques que voyait ou plutôt -que sentait l'ennemi, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu -combattu, si peu profité du temps. - -Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaçant dans ses -manifestes, était assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de -beaux succès guerriers sous le grand Frédéric. Il était resté brave, -spirituel, plein d'expérience; mais l'abus des plaisirs continué au-delà -de l'âge avait tué la détermination rapide. L'aigle était devenu myope. - -Plus Jacques Mérey avançait sur la route, plus les rangs des volontaires -s'épaississaient. - -Un peu au-delà de Sainte-Menehould, il rencontra sur la route un -bivouac. Il fit arrêter sa voiture et demanda à parler au chef du -détachement. - -Le chef du détachement était le colonel Galbaud, conduisant à Verdun le -17e régiment d'infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et -quatre canons. - -Jacques Mérey se fit reconnaître de Galbaud. Celui-ci, par ordre de -Dumouriez, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la -défendre jusqu'à la dernière extrémité, cette place étant en ce moment -une des clefs de la France. - -Galbaud arrivait à marches forcées et craignait de ne pas arriver à -temps. - -Il chargea Jacques Mérey d'annoncer sa venue à Beaurepaire et de lui -donner au besoin l'ordre de faire une sortie, si Verdun était entouré, -pour protéger son arrivée. - -Jacques comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre et ordonna aux -postillons de redoubler de vitesse. - -Les postillons brûlèrent le pavé. - -Au point du jour, on aperçut la ville et l'on entendit une canonnade; en -même temps, Jacques Mérey vit la côte Saint-Michel se couvrir de -troupes. - -C'étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville. - -Heureusement, la route par laquelle arrivait Jacques Mérey était encore -libre. - -Le tout était d'arriver avant les Prussiens. - ---Cinq louis d'or si nous entrons dans Verdun! cria Jacques Mérey au -postillon. - -La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l'avant-garde -prussienne à trois cents pas d'elle, et, au milieu d'une grêle de -balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière -elle. - ---Où trouverai-je le colonel Beaurepaire? demanda Jacques Mérey. - -Mais, au milieu de l'épouvante générale que produisait l'arrivée des -Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des -habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine -à obtenir une réponse positive. - -Le colonel Beaurepaire était en conseil à l'hôtel de ville. - -Au moment où Jacques Mérey en montait les degrés, il trouva le -commandant de place qui les descendait. - -Il le reconnut et se fit reconnaître. - -Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant. - -Un jeune officier attendait avec une impatience visible. - ---Eh bien? demanda-t-il. - ---La défense à outrance est arrêtée. - ---Dieu soit loué! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus -d'une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement -combattre et mourir, n'est-ce pas, commandant? - ---Sois tranquille, répondit Beaurepaire, ce n'est pas les hommes comme -toi que l'on oublie. - ---Alors, je vais attendre ici, n'est-ce pas? - ---Attends. - -Jacques Mérey et Beaurepaire entrèrent dans un cabinet retiré dont les -murailles étaient couvertes de plans de la ville de Verdun. - ---Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda Jacques Mérey; j'ai presque -envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune -fille? - ---Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme -Marceau. Il est ici comme chef du bataillon d'Eure-et-Loir. Tu le verras -au feu. - -Jacques Mérey justifia de ses pouvoirs à Beaurepaire et lui demanda -quels étaient ses moyens de défense. - ---Par ma foi! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les -Spartiates: _Nos poitrines_; comme garnison, 3 000 hommes à peu près; 12 -mortiers, dont deux hors de service; 32 pièces de canon de tout calibre, -dont deux démontées; 99 000 boulets de 24 et 22 511 de tous calibres. -Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s'il s'en présente, 143 -fusils d'infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets. - ---Tu sortais du conseil défensif quand je suis arrivé? - ---Oui. Il avait d'abord mis la ville en état de siège, ordonné de -dépaver les rues et défendu les attroupements sous peine de mort. - ---Ces ordres seront-ils exécutés? - ---Regarde dans la rue. - ---En effet, on commence à dépaver. Très bien. Maintenant, au plus -pressé. - -Et alors Jacques Mérey raconta à Beaurepaire qu'il avait rencontré -Galbaud, qui venait pour s'enfermer dans Verdun avec un ordre de -Dumouriez et un renfort de troupes. - ---Morbleu! s'écria Beaurepaire, rien ne peut m'être plus agréable que ce -que vous me dites là. C'est la responsabilité qu'il m'enlève et par -conséquent la vie qu'il me donne. Commandant en chef de la place, -j'avais juré de m'ensevelir sous ses ruines; commandant en second, je -suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle -chandelle, mon cher Galbaud! - ---Mais tu sais que la ville est complètement entourée. - ---Oui, et c'est pour cela qu'il faut aider l'entrée de Galbaud par une -sortie. J'ai justement là l'homme des sorties, Marceau. - -Il sonna: un planton entra. - ---Prévenez le chef de bataillon Marceau que je l'attends. - -On eût dit que le jeune officier avait été magnétiquement averti du -désir de son chef, tant il apparut rapidement. - ---Marceau, lui dit Beaurepaire, prends trois cents hommes d'infanterie, -tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la -garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront -t'accompagner en amateurs. - ---Je me charge de ceux-là, dit Jacques Mérey. - ---Tu viens avec nous? demanda Marceau. - ---Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne fût-ce que comme chirurgien. - ---Le citoyen, dit Beaurepaire à Marceau, est envoyé par le pouvoir -exécutif. - ---Et, comme j'aurai peut-être des ordres rigoureux à donner, des mesures -rigoureuses à prendre, je ne suis pas fâché qu'on me voie un peu à la -besogne et que l'on sache au besoin à qui l'on obéit! Allons examiner le -terrain. - -Mérey partit avec Marceau, s'empara d'un fusil de dragon, bourra ses -poches de cartouches, tandis que Marceau faisait battre le rappel, -sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne volonté parmi les -notables. - -Cinq ou six se présentèrent. - -Puis Marceau et Mérey montèrent avec une lunette sur un des clochers les -plus élevés de la ville, et ils aperçurent au loin l'avant-garde de -Galbaud qui arrivait par la route de Sainte-Menehould. Un cordon de -Prussiens leur fermait l'entrée de la ville. - -En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de -Brunswick. - -Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient. - -Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le -savait. - -Donc, il avait des communications cachées avec Verdun. - -C'était une sommation de rendre la ville. - -J'ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite -à la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu'eux, lorsque je me -suis rendu à Verdun pour y chercher la trace de mes héros, j'ai retrouvé -cette sommation entière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux -du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos, -incompréhensible pour tous ceux qui n'en ont pas reconnu comme nous la -véritable cause, c'est-à-dire le suicide de la volonté dans l'excès des -plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière. - -La voici: - - _Les sentiments d'équité et de justice qui animent Leurs Majestés - l'empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les opérations - qu'elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en - leur pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu'il est en elles - l'effusion du sang. En conséquence, j'offre à la garnison de livrer - aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la - citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et - bagages, à l'exception de l'artillerie. Dans ce cas, elle et les - habitants seront mis sous la protection de Leurs Majestés Impériale - et Royale; mais si elles rejetaient cette offre généreuse, elles ne - tarderaient pas d'éprouver les malheurs qui seraient les suites - naturelles de ce refus: elles seraient soumises à une exécution - militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat._ - - BRUNSWICK. - -Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mérey se mit à la tête des -notables dans les rangs des gardes nationaux, et l'on se massa derrière -la porte de France, de manière qu'il n'y eût plus qu'à l'ouvrir au -moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le -moment où Galbaud attaquerait de son côté. - -Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s'ouvrit; -la cavalerie se porta en avant et l'infanterie de la garnison et la -garde nationale se jetèrent de chaque côté par Jardin-Fontaine et -Thierville. - -À la côte de Varennes, on rencontra l'ennemi. - -Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des -renforts considérables, et particulièrement la cavalerie des émigrés. - -Le combat fut acharné des deux côtés; les deux troupes patriotes furent -lancées à plusieurs reprises l'une au-devant de l'autre. Jacques Mérey -en arriva un moment à voir reluire les baïonnettes de Galbaud; mais rien -ne put rompre la haie vivante placée entre les deux armées pour les -empêcher de se rejoindre. - -Un instant il sembla à Jacques Mérey voir passer, à travers la fumée de -la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de -Chazelay. Il l'appela de la voix et le défia du geste; mais le fantôme -ne répondit point et rentra dans la fumée d'où un instant il était -sorti. - -Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les -patriotes furent repoussés. De nouveaux renforts arrivèrent: les rangs -ennemis s'épaissirent; tout espoir de faire jonction avec Galbaud -disparut, et Marceau, épuisé, couvert du sang de ses adversaires, -luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite. - -La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonçant à l'espoir -d'entrer dans Verdun, se retira de son côté. - -Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura -jusqu'à une heure du matin. Il ne produisit que peu d'effet, quoique les -habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical, -eussent illuminé leurs maisons pour diriger les coups de l'ennemi. - -Le 1er septembre, à trois heures du matin, le roi de Prusse vint à la -batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures. - -Quelques maisons commencèrent à s'enflammer. - -Quant à l'artillerie verdunoise, elle n'atteignait point les hauteurs -où étaient les Prussiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal. - -Au reste, un seul assiégé fut tué, c'était un ex-constituant nommé -Gillion, qui était venu s'enfermer dans Verdun, à la tête des -volontaires de Saint-Mihiel; il fut frappé d'un éclat d'obus sur le quai -de la Boucherie. - -Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de -l'Hôtel-de-Ville, où se tenait le conseil défensif en permanence et où -Beaurepaire avait un logement séparé de celui de sa femme et de ses -enfants. - -Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil -d'avoir pitié d'elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine -du pays et des propriétés particulières. - -Différentes députations venaient de différentes partie de la ville pour -supplier le conseil défensif d'accepter les conditions offertes la -veille par le roi de Prusse dans la sommation qu'il avait introduite -dans Verdun. - -En même temps, on entendait la trompette d'un parlementaire. - -Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il -fut convenu qu'on le recevrait. - -Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la -nuit avait changé quelque chose à la décision de la ville. - -Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux. - -La parole fut d'abord à Beaurepaire, qui se contenta de dire: - ---J'ai promis de m'ensevelir sous les ruines de Verdun, l'ennemi n'y -entrera qu'en passant sur mon cadavre. - -Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mérey, que l'on -savait chargé d'une mission particulière: - ---Citoyens, dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le -brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu'il compte faire. -Vous m'avez vu au feu aujourd'hui sans que rien me forçât d'y aller; -mais, ayant exposé ma vie pour vous, il m'a semblé que mon droit serait -plus grand de vous dire ce que la France attend de vous. - -»La France attend de vous un grand acte d'héroïsme: tenez huit jours et -vous avez donné le temps à Paris d'organiser la défense, et vous avez -sauvé la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas -des armes de la ville: - -»_À Verdun la France reconnaissante._ - -»Défendez-vous. Je courrai les mêmes dangers que vous, et, s'il le faut, -je mourrai avec vous.» - -Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une -trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa -Majesté Frédéric-Guillaume. - -On fit revenir le parlementaire et on lui transmit la réponse du comité. - ---Messieurs, dit-il, je suis venu demander un _oui_ ou un _non_, pas -autre chose; Sa Majesté le roi de Prusse est pressée. - ---Nous n'avons pas d'autre réponse à lui faire, répliqua Beaurepaire; -s'il est pressé, qu'il agisse. - ---Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à -l'assaut. - ---Et vous, dites à votre maître, répliqua Beaurepaire, que si dans -l'assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des assiégeants, -nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les -tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire. - -Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trêve -furent accordées. - -Jacques Mérey savait que, dans les circonstances où l'on se trouvait, -les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire -traîner le siège en longueur en l'embarrassant dans d'interminables -pourparlers. - -Mais les corps administratifs et judiciaires envoyèrent une députation -composée de vingt-trois membres porteurs d'une supplique dans laquelle -ils disaient que, pour éviter la ruine entière et la subversion totale -de la place, il leur paraissait indispensable d'accepter les conditions -offertes à la garnison de la part du duc de Brunswick au nom du roi de -Prusse, puisque cette capitulation conservait à la nation sa garnison et -ses armes: tandis que la ruine de la ville ne serait d'aucune utilité à -la patrie. - -On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait là par hasard. Il se -leva. - ---Et moi, dit-il, au nom de l'armée, au nom de mon bataillon, au mien, -je demande que la ville profite des dix-huit heures de trêve qui lui -restent pour se mettre en état de résister aux coalisés. - -Mais, comme si cette réponse avait été entendue de la rue, des plaintes, -des gémissements, des lamentations montèrent jusqu'aux fenêtres de la -salle du conseil, qui étaient ouvertes. C'était un choeur d'enfants, -de femmes, de vieillards rassemblés sur les degrés de l'hôtel de ville -pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux voeux secrets de -ceux des membres défensifs qui étaient pour la reddition de la ville. -Ces voeux ne tardèrent point à se formuler, et le conseil se sépara ou -plutôt proposa de se séparer, en remettant au lendemain la rédaction de -la capitulation. - -Jacques Mérey avait les yeux fixés sur Beaurepaire, il le vit pâlir -légèrement: - ---Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien décidé dans vos esprits, je ne -dirai pas dans vos coeurs, que malgré ce qui vous a été dit de la -nécessité pour la France que Verdun tienne, vous êtes dans l'intention -de rendre la ville? - ---Nous reconnaissons l'impossibilité de la défense, répondirent les -membres du conseil d'une seule voix. - ---Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation? -insista Beaurepaire. - ---Nous ouvrirons nous-mêmes les portes de Verdun au roi de Prusse, et -nous nous en remettrons à sa générosité. - -Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard de mépris terrible: - ---Eh bien, messieurs, dit-il, j'avais fait le serment de mourir plutôt -que de me rendre; survivez à votre honte et à votre déshonneur, puisque -vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon -dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mérey, tu rendras pour moi -témoignage. - -Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu'on eût eu le temps, non -seulement de s'opposer à son dessein, mais encore de le deviner, il se -brûla la cervelle. - -Jacques Mérey reçut dans ses bras ce martyr de l'honneur. - - * * * * * - -Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de -voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi -de Prusse pour se rendre à l'hôtel de ville et portant des dragées dans -des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la -garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de -Sainte-Menehould, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se -trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore. - -Elle ne voulait pas laisser le cadavre du héros prisonnier des -Prussiens. - -Le bataillon d'Eure-et-Loir formait l'arrière-garde et, le dernier, -marchait Marceau, son commandant. - -L'avant-garde prussienne suivit l'armée française jusqu'à -Livry-la-Perche pour observer Clermont. - -Là, elle s'arrêta. - -Alors Marceau, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la -France cet adieu menaçant: - ---Au revoir, dans les plaines de la Champagne! - - - - -XXIII - -Dumouriez - - -Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur le siège de Verdun et sur la -mort héroïque de Beaurepaire, c'est que, à notre avis, aucun historien -n'a donné à la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et à -la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit l'historien, ce grand -prêtre de la postérité. - -Voici à quelle occasion j'ai été à même de remarquer cette étrange -lacune. - -J'ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels -poétiques que l'on tentait d'élever à ces prétendues vierges de Verdun -qui avaient été, des fleurs d'une main, des dragées de l'autre, ouvrir à -l'ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la -France. - -Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans l'ignorance de -femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le -sentiment du crime qu'elles commettaient. - -Les prêtres aussi y furent pour beaucoup. - -Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de Delille et -de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des -documents sur cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une médiocre part -aux 2 et 3 septembre. - -Je m'adressai tout d'abord tout naturellement au plus volumineux de nos -historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de -Valmy, qu'il est pressé de gagner, se contente de dire, page 198 de -l'édition de Furne: «Les Prussiens s'avançaient sur Verdun.» - -Puis, page 342: «La prise de Verdun excita la vanité de Frédéric.» - -Puis, page 347: «Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de Verdun, -était arrivé trop tard.» Pas un mot de plus; de Beaurepaire, il n'est -pas question. - -Le fait n'est cependant pas commun. - -Une ville rendue contre la volonté d'un commandant de place qui se brûle -la cervelle; - -Vingt-trois citoyens, convaincus d'en avoir ouvert les portes à -l'ennemi, exécutés le 25 avril 1794; - -Dix femmes, dont la plus vieille âgée de cinquante-cinq ans et la plus -jeune de dix-huit, les suivant sur l'échafaud pour avoir offert des -fleurs et des bonbons à l'ennemi, cela valait la peine d'être relaté, ne -fût-ce que dans une note. - -Quant à Dumouriez, dans ses Mémoires, il ne dit que quelques mots de -Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard! - -Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre -de traître. - -Michelet, l'admirable historien, cet homme à qui les gloires de la -France sont si chères, parce qu'il est lui-même une de ces gloires, ne -passe pas ainsi à côté du cercueil de Beaurepaire sans s'arrêter. - -Il s'y agenouille, il y prie. - -«Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu'elle -eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapporté de la -frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non point par des -paroles, mais par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait -faire en pareille circonstance. - -»Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé, commandé -depuis 89 l'intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au -moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez -vite. Ils ne s'amusèrent point à parler le long de la route: ils -traversèrent la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun. - -»Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils -étaient environnés, ils devaient périr; aussi chargèrent-ils d'avance un -député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, _de les -consoler et de dire qu'ils étaient morts_. Beaurepaire venait de se -marier et n'en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assemblé, -Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté; voyant enfin -qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le coeur tout -royaliste était déjà dans l'autre camp: - -»--Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à -votre honte. Je suis fidèle à mon serment; voici mon dernier mot: je -meurs! - -»Il se fit sauter la cervelle. - -»La France se reconnut, frémit d'admiration; elle mit la main sur son -coeur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards, -incertaine et vague; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des -dieux à qui l'on sacrifie ainsi.» - -Mais des _vierges de Verdun_, Michelet n'en parle point. - -Sans doute il n'a pas voulu, près d'une si belle tache de sang, mettre -une tache de boue. - -Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun -chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de Mme de Beaurepaire. Je -crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle -dans une brochure intitulée _Les réminiscences du roi de Prusse_. - -En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte -probablement à elle. - -«Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de -Verdun était bien connue, s'informa de la boutique où l'on pouvait -trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand -nommé Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reçut avec -beaucoup d'amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir -parfaitement. - -»Lorsqu'il commençait à faire nuit, notre collation fut troublée par un -bien triste incident. La maison d'en face était habitée _par une jeune -femme_, _parente_ du défunt commandant de place. On lui avait caché -l'événement jusqu'à cet instant; mais il fallut bien le lui apprendre. -Elle en fut si cruellement affectée, qu'elle tomba étendue à terre, en -proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêmement -violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine.» - -Il est probable que l'on ne voulût pas dire aux princesses que cette -jeune femme était Mme de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que -c'était une parente du commandant de place. - -La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la -France. - -Paris épouvanté crut voir l'ennemi à ses portes. Il y était en effet, -puisqu'en cinq étapes il franchissait la distance qui l'en séparait. On -battit la générale par toute la ville; on sonna le tocsin; le canon -grondait d'heure en heure. - -C'est alors que Danton, seul, inébranlable et comprenant le parti que -l'on pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu -de l'Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des -mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles -enregistrées par l'histoire: - ---Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme, c'est le pas -de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que -faut-il? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace! - -Ce fut alors que le dévouement héroïque de Beaurepaire fut raconté comme -savait raconter Danton. - -À l'instant même une commission fut nommée qui proposa le décret -suivant: - - I - - L'Assemblée nationale décrète que le corps de Beaurepaire, - commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera déposé au - Panthéon français. - - II - - L'inscription suivante sera placée sur sa tombe: - - IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT - QUE DE CAPITULER AVEC LES TYRANS - - III - - Le président est chargé d'écrire à la veuve et aux enfants de - Beaurepaire. - -Le nom de Beaurepaire fut donné à une rue qui a, jusqu'à ce jour, nous -le croyons du moins, conservé ce nom glorieux, que nous prions M. -Haussmann de transporter à une autre si celle-là était démolie. - -Tandis que l'Assemblée nationale rend ses derniers honneurs à -Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes -et chevaux, répond à un représentant du peuple qui lui demande: «Que -voulez-vous que l'on vous rende?--Un sabre pour venger notre défaite!» -tandis que le roi de Prusse, entré à Verdun, s'y trouve si commodément -qu'il y reste une semaine, occupé à donner des bals, à manger des -dragées et à affirmer qu'il ne vient en France que pour rendre la -royauté aux rois, les prêtres aux églises, la propriété aux -propriétaires, tandis que le paysan dresse l'oreille et comprend que -c'est la contre-révolution qui entre en France; que celui qui a un fusil -prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui -qui a une faux prend sa faux, cinq généraux étaient réunis dans la salle -du conseil de l'hôtel de ville de Sedan, sous la présidence de leur -général en chef Dumouriez. - -Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une faute, qu'une faiblesse ou -même qu'une mauvaise action doit faire perdre à un homme tous les -mérites de sa vie passée. Non, les actions humaines doivent être pesées -une à une, et à chacune l'historien doit apporter la part de louage ou -de blâme. - -On comprend que ces quelques lignes ne tombent de notre plume que pour -nous aider à aborder une des plus étranges personnalités de notre -époque, c'est-à-dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la -République, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui -contre elle, et qui cependant fut déshonoré, exilé de France, mourut en -Angleterre sans éveiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous -des arcs de triomphe, devint le patriarche de la révolution de 1830, et -mourut glorieux et honoré au milieu de sa glorieuse et honorable -famille. - -Dumouriez pouvait avoir à cette époque cinquante-six ans; leste, dispos, -nerveux, à peine en paraissait-il quarante-cinq. Né en Picardie quoique -d'origine provençale, il avait l'esprit du Méridional et la volonté de -l'homme du centre. Sa tête fine s'illuminait, dans certaines occasions, -de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il était -bon à tout. Il avait tout à la fois, chose rare, la rouerie du diplomate -et le courage obstiné du soldat. - -À vingt ans simple hussard, il s'était fait hacher en morceaux par six -cavaliers plutôt que de se rendre; mais à trente il s'était laissé -engrener dans cette diplomatie secrète de Louis XV, médiocrement -honorable en ce qu'elle touchait à l'espionnage. Tout cela fut effacé -sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le -premier agent. - -C'était un de ces hommes à peu près universels, dont les grandes -connaissances peuvent être appliquées à tout, mais auxquels il faut -l'occasion. Jusque-là elle ne s'était pas présentée. Serait-il grand -diplomate, serait-il général victorieux? nul ne pouvait le dire, et -peut-être lui-même n'avait-il pas encore la mesure exacte de son génie. - -Porté en 1792 au ministère par les girondins, c'est-à-dire par les -ennemis du roi, il était sorti des Tuileries complètement rallié au roi, -à la suite d'une scène avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait -bon coeur et était impressionnable aux femmes. - -Deux jeunes filles vêtues en hussard, qui étaient ses aides de camp, qui -ne le quittaient sur le champ de bataille que pour exécuter ses ordres, -les demoiselles de Fernig, dont j'ai connu le frère, servent de preuve à -ce que j'avance. - -Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Danton se défiât d'un pareil -homme, et à ce qu'il envoyât le Dr Mérey, dont il connaissait la -franchise, pour le surveiller. - -La séance s'ouvrait au moment où nous introduisons le lecteur dans la -salle du conseil. - ---Citoyens, dit Dumouriez, en s'adressant à ses cinq collègues, je vous -ai réunis pour vous faire part de la situation grave où nous nous -trouvons. - -»Je vais résumer les faits en quelques mots. - -»Le 19 août 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les -émigrés sont entrés en France. Si nous étions des Romains, je vous -dirais qu'ils sont entrés dans un jour néfaste, dans un jour de -tonnerre, de pluie et de grêle; mais ce ne fut que sur les deux heures -qu'ils arrivèrent à Brehain, la ville où ils s'arrêtèrent pour passer la -nuit, pendant que leurs détachements pillent les campagnes -environnantes. Pour en arriver là, Brunswick, le héros de Rossbach, a -fait de Coblentz à Longwy quarante lieues en vingt jours. - -»Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait être qu'une -promenade militaire de la frontière à Paris, ne se présente pas, il faut -le dire, sous un aspect d'activité bien redoutable. - -»Mais, citoyens, mon système est toujours de croire, quand un ennemi -aussi expérimenté que le nôtre commet une faute, mon système est -toujours de croire qu'il a une raison de la commettre, ce qui ne -m'empêche pas d'en profiter. - -»60 000 Prussiens, héritiers de la gloire et des traditions du grand -Frédéric, s'avancèrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22 -août dernier. Ils sont entrés à Longwy, et hier nous avons entendu le -canon du côté de Verdun. - -»Les Prussiens sont donc devant Verdun, s'ils ne sont point à Verdun. - -»26 000 Autrichiens, commandés par le général Clerfayt, les soutiennent -à droite en marchant sur Stenay. - -»16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et -10 000 Hessois, flanquent la gauche des Prussiens. - -»Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes. - -»Le prince de Condé, avec 6 000 émigrés, s'est porté sur Philippsburg. - -»Tout au contraire, nos armées sont disposées de la façon la plus -malheureuse pour résister à une masse de 60 000 hommes. Beurnonville, -Moreton et Duval réunissent 30 000 hommes dans les trois camps de -Maulde, de Maubeuge et de Lille. - -»L'armée de 33 000 hommes que nous commandons est complètement -désorganisée par la fuite de La Fayette, qui s'était fait aimer d'elle; -mais cela ne m'inquiète que secondairement. Si je ne m'en fais pas -aimer, je m'en ferai craindre. - -»20 000 hommes sont à Metz, commandés par Kellermann. - -»15 000 hommes, sous Custine, sont à Landau. - -»Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non seulement de nous occuper -de lui, mais d'y penser. - -»Nous n'avons donc à opposer à nos 60 000 Prussiens que mes 23 000 -hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu'il consente à -m'obéir et veuille bien faire sa jonction avec moi. - -»Voilà la situation claire, nette, précise. Vos avis?» - -Le plus jeune des généraux c'était ce beau Dillon, qui passait pour -avoir été l'amant de la reine. Après l'échauffourée de Quiévrain, son -frère, que l'on avait pris pour lui, avait été tué par ses propres -soldats, sous le prétexte que l'amant de la reine ne pouvait être qu'un -traître. - -Quant à lui, on citait à l'appui de ce bruit d'intimité avec -Marie-Antoinette deux faits: - -On avait reconnu à son colback une magnifique aigrette, montée en -diamants, que l'on avait vue deux ou trois jours auparavant à la -coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries il avait passé une -revue paré de cette aigrette. - -Puis on racontait que, à un bal où il avait eu l'honneur de valser avec -la reine, la reine, qui aimait cette danse à la folie, s'était arrêtée -tout étourdie pour reprendre haleine, sans s'apercevoir que le roi était -derrière elle, et, se penchant nonchalamment sur l'épaule du bel -officier, lui avait dit: - ---Mettez la main sur mon coeur, vous verrez comme il bat. - ---Madame, dit, en arrêtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu, -le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole. - -Arthur Dillon était non seulement d'une beauté remarquable, mais il -était brave à toute épreuve, et si l'on pouvait reprocher quelque chose -à son intelligence guerrière, c'était trop de témérité. - ---Citoyens, dit-il, c'est avec la timidité d'un jeune homme que j'oserai -donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre -expérience. Mais je crois, d'après ce que vient de nous dire le général -en chef, notre ligne de défense impossible, et serais d'avis de gagner -la Flandre et d'agir contre les Pays-Bas autrichiens de manière à opérer -une diversion qui forçât les ennemis de revenir sur Bruxelles, où -d'ailleurs la présence des Français ferait certainement éclater une -révolution. - -Il salua et se rassit; le général Monet se leva. - ---Il me semble, dit-il, tout en rendant justice à l'intention de notre -jeune collègue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste -où la France nous a placés. Je propose de nous retirer vers Châlons et -de défendre la ligne de la Marne. - -En ce moment, le soldat de planton annonça qu'un cavalier couvert de -poussière, arrivant de Verdun, demandait à parler sans retard au général -en chef. - -Dumouriez consulta de l'oeil le conseil. Il reconnut dans tous les -regards l'avidité des nouvelles. - ---Faites entrer, dit-il. - -Jacques Mérey parut avec le costume moitié civil, moitié militaire des -représentants du peuple: redingote bleue à larges revers avec une -ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau à plumes -tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du -genou. - ---Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles; mais les -mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voilà pourquoi j'ai -insisté pour être introduit près de vous. Verdun a été livré à l'ennemi; -Beaurepaire, son commandant, s'est brûlé la cervelle. Le général Galbaud -est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens -vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos -mains. - -Et, s'avançant vers le général en chef, il lui présenta la lettre dont -il était porteur. - -Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire. - ---Citoyens, dit-il, quelle est l'opinion de la majorité? - -Les trois généraux qui n'avaient point encore parlé se levèrent, et l'un -des trois, parlant pour lui et les deux autres: - ---Général, dit-il, nous nous rallions à l'avis du général Monet. - ---C'est-à-dire que vous êtes d'avis de vous retirer vers Châlons et de -défendre la ligne de la Marne. - ---Oui, citoyen général, répondirent les trois officiers d'une seule -voix. - ---C'est bien, dit Dumouriez; citoyens, j'aviserai. - -Et, levant la séance, il salua et congédia les officiers. - -Puis, se tournant vers Jacques Mérey: - ---Citoyen représentant, dit-il, tu as besoin d'un bain, d'un bon -déjeuner et d'un bon lit; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais -l'honneur d'accepter l'hospitalité que je t'offre. - ---De grand coeur, dit Jacques Mérey, d'autant plus que j'ai à vous -laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intéressantes et plus -terribles encore peut-être que ne sont celles de Verdun. - -Dumouriez, avec la courtoisie d'un ancien gentilhomme, sourit, salua et -passa devant pour montrer le chemin au messager. - -Il le conduisit à la salle à manger, où l'attendaient, pour se mettre à -table, Westermann et Fabre d'Églantine. - ---Citoyens, dit-il à Westermann et à Fabre d'Églantine, vous allez -déjeuner aussi rapidement que possible; puis, comme il faut faire face -aux nouvelles qui viennent d'arriver, Westermann, vous allez vous rendre -à Metz et donner à Kellermann l'ordre de venir me joindre sans perdre -une minute à Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous -rendre à toute bride à Châlons, où vous arrêterez la retraite de -Galbaud, que vous ramènerez avec ses deux ou trois mille hommes à -Révigny-aux-Vaches, où ils garderont jusqu'à nouvel ordre les sources de -l'Aisne et de la Marne. - -Les deux hommes désignés firent un mouvement. - ---Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoyé comme vous par Danton, -avec les mêmes instructions que vous. Il reste près de moi et suffira à -me brûler la cervelle si besoin est. - ---Mais, dit Westermann, notre mission est de rester près de toi, citoyen -général, et non d'aller où tu nous envoies. - ---Notre mission est de servir la patrie; or, pour le service de la -patrie, je vous ordonne, moi, général en chef de l'armée de l'Est, vous, -Westermann, d'aller à Metz et de m'amener Kellermann, et, à défaut de -Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout à la fois dans votre -poche sa destitution et votre nomination; à vous, Fabre, d'aller à -Clermont et d'arrêter la retraite. Si Galbaud essaye de vous résister, -vous l'arrêterez au milieu de ses hommes et l'enverrez pieds et poings -liés au Comité de Salut public. C'est ce que je ferai moi-même pour le -premier qui me résistera. - -»Pendant que vous déjeunerez, j'écrirai les ordres et le citoyen Mérey -prendra un bain, à la sortie duquel je le mettrai au courant de mes -intentions. Déjeunez donc, chers amis; et toi, citoyen, mon valet de -chambre va te conduire au bain; tu sais où est la salle à manger; au -sortir du bain, je t'y attendrai.» - -Fabre et Westermann se mirent à table. Dumouriez entra dans son cabinet, -qui confinait à la salle à manger, et Jacques Mérey suivit le valet de -chambre du général, qui le conduisait au bain. - - - - -XXIV - -Les Thermopyles de la France - - -Lorsque Jacques Mérey, le corps convenablement frotté par le valet de -chambre du général et les habits convenablement époussetés par son -hussard, entra dans la salle à manger, Dumouriez y était seul et -attendait. - ---Citoyen, dit-il à Jacques Mérey, je ne suis point étonné que Danton me -soupçonne et multiplie autour de moi ses agents; d'un mot, je vais le -rassurer, et vous aussi. - -Jacques Mérey s'inclina. - ---La situation est mauvaise, continua Dumouriez, mais telle que pouvait -la désirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera -ou perdra la France. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom à la -victoire. Je veux qu'on dise: «Les Prussiens n'étaient plus qu'à cinq -journées de Paris; Dumouriez, un homme inconnu, a sauvé la nation.» -Remarquez que je dis la nation.--D'autres, Villars à Denain, le maréchal -de Saxe à Fontenoy, ont sauvé le royaume; Dumouriez, à l'Argonne, aura -sauvé la nation. La forêt d'Argonne, c'est les Thermopyles de la France. -Je les défendrai et serai plus heureux que Léonidas. Déjeunons! - -Puis, en s'asseyant, il frappa sur un timbre. - ---Appelle Thévenot et mes deux officiers d'ordonnance, dit Dumouriez, -montrant en même temps un fauteuil à Jacques Mérey. - -Quelques secondes après, un jeune homme portant l'uniforme de chef de -brigade entra. Il pouvait avoir trente à trente-deux ans, avait l'oeil -ferme et intelligent, était de grande taille, et salua Dumouriez, qui -lui tendit familièrement la main. - ---Le chef de brigade Thévenot, dit Dumouriez; mon premier aide de camp -toujours, mon conseiller quelquefois. - -Puis, indiquant le docteur: - ---Le citoyen Jacques Mérey, docteur médecin, dit-il en souriant d'une -certaine façon, pour le moment représentant du peuple attaché à ma -personne. - -Puis, comme deux jeunes gens vêtus en officiers de hussards, paraissant -quinze ou seize ans, entraient, il continua: - ---Messieurs de Fernig, qui font sous moi leurs premières armes, et que -j'aime comme mes enfants. - -Et, en effet, l'oeil plein d'expression et même un peu dur de -Dumouriez devint, en regardant les deux jeunes gens, d'une douceur -extrême. - -Tous deux s'approchèrent de lui, il réunit leurs quatre mains dans les -deux siennes en leur souriant paternellement. - -Eux l'embrassèrent tour à tour au front. - -Jacques Mérey, qui s'était soulevé sur son siège pour Thévenot, se leva -tout à fait pour les deux frères, ou plutôt pour les deux soeurs, dont -il reconnut à l'instant même le sexe. - ---Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilité, reprit -Dumouriez; s'il arrivait malheur à l'un ou l'autre de ces enfants, je -vous le recommande, docteur. - -Et, presque malgré lui, sa bouche laissa échapper un soupir. - ---Le citoyen Mérey, qui avait été envoyé par notre _ami_ Danton à Verdun -(et Dumouriez souligna par son sourire et par son intonation le mot -ami), est arrivé nous annonçant que, comme Longwy, la ville s'est rendue -aux premiers coups de canon. - ---Est-ce que Beaurepaire n'était pas là? demanda Thévenot. - ---Beaurepaire, forcé de capituler par la municipalité, s'est brûlé la -cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit Jacques Mérey. - ---Mais ce n'est pas le tout, dit Dumouriez; le docteur, qui a quitté -Paris il y a trois jours seulement, prétend qu'il va s'y passer des -choses terribles. - ---Dans quel genre? demanda Thévenot. - -Les deux jeunes hussards étaient muets, mais leur regard parlait pour -eux. - ---Ce que j'ai cru deviner dans les quelques mots que Danton m'a dits, -reprit le docteur, c'est qu'il était important de compromettre Paris -tout entier en le trempant jusqu'au cou dans la révolution, afin que les -Parisiens, n'attendant point de pardon des souverains alliés, -s'ensevelissent sous les ruines de la capitale. - ---Et de quelle façon Danton s'y prendra-t-il? - ---On a parlé du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les -volontaires à la frontière en laissant derrière eux un ennemi plus -dangereux que celui qu'ils vont combattre. - ---En effet, dit Dumouriez, que la nouvelle n'étonna ni ne révolta, c'est -peut-être un moyen. - -Les deux jeunes gens avaient échangé un regard avec Thévenot, qui leur -répondit par un mouvement d'épaules. - -Leur regard disait _compassion_, le mouvement d'épaules de Thévenot -signifiait _nécessité_. - -En ce moment, le bruit d'un cheval entrant au galop dans la cour se fit -entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever, -Dumouriez les arrêta d'un regard. - -Puis, à Thévenot: - ---Voyez ce que c'est, dit-il. - -Thévenot alla à la fenêtre, qu'il ouvrit. Il se trouvait à la hauteur du -courrier qui arrivait. - ---De quelle part? demanda Thévenot. - ---Le général verra, répondit le courrier en tendant son pli au chef de -brigade. - ---Dépêche pour vous seul, à ce qu'il paraît, dit Thévenot. - -Et il remit la dépêche au général, en criant aux gens de la maison qui -aidaient le courrier à mettre pied à terre, brisé qu'il était par la -route: - ---Ayez soin à ce que cet homme ne manque de rien. - ---Pour _moi seul_, mon cher Thévenot, répéta Dumouriez. Vous savez que -je n'ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se -tournant du côté du docteur. - -Et brisant le cachet: - ---Ah! c'est du prince, dit-il; pardon, je ne pourrai jamais m'habituer à -l'appeler _Égalité_. Que voulez-vous, mon cher Thévenot, je suis un -aristocrate, c'est connu. - -Puis, se tournant vers Jacques Mérey, et lisant au fur et à mesure: - ---Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commencé avant-hier par -des voitures de prisonniers que l'on amenait à l'Abbaye. La moitié des -prisonniers ont été tués dans les voitures, l'autre moitié dans la cour -de l'église où on les avait fait entrer. De là le massacre s'est étendu -à l'Abbaye et va probablement s'étendre aux autres prisons. C'est Marat -et Robespierre qui ont fait le coup. Danton n'a point paru; il était au -Champ de Mars passant la revue des volontaires. - -Puis s'interrompant: - ---Ah! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c'est une affaire -entre _bourgeois_, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires. -Lisez, docteur, lisez. - -Et il jeta la lettre du duc d'Orléans de l'autre côté de la table, avec -une expression de mépris indiquant combien il se trouvait heureux d'être -général en chef sur le théâtre de la guerre au lieu d'être ministre à -Paris. - -Jacques Mérey la prit avec un calme prouvant qu'il n'avait rien à faire -avec le mépris de Dumouriez, et la lut d'un bout à l'autre. - ---Ah! dit-il, l'Assemble a réclamé l'abbé Sicard et l'a sauvé. - ---Cette bonne Assemblée! s'écria Dumouriez, elle a osé! Mais elle va se -faire donner le fouet par la Commune. - ---Manuel, continua Jacques, a sauvé de son côté Beaumarchais. - ---Par ma foi! dit Dumouriez, il eût pu mieux choisir. - ---Le duc continue, dit Jacques Mérey, en vous annonçant qu'il vous -enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses -deux fils pour aides de camp. - -Et Jacques Mérey posa la lettre sur la table. - ---Diable! fit Dumouriez, voilà de ces demandes auxquelles il faut songer -avant d'y répondre. Comme il y va, monseigneur! deux princes dans mon -armée! On verra. - -Chacun demeura sérieux ou tout au moins pensif pendant le reste du -repas. Seules les deux soeurs échangèrent quelques mots tout bas, puis -Dumouriez se leva, et, s'adressant à Thévenot et à Jacques: - ---Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon -cabinet. - -Tous deux se levèrent et suivirent Dumouriez. - ---Eh bien! demanda Thévenot, qu'a-t-on décidé au conseil? - ---Rien de bon. Dillon a proposé une pointe en Flandre. C'était bon il y -a quinze jours. L'ennemi serait à Paris avant que nous fussions à -Bruxelles. Les autres veulent se retirer derrière la Marne. Laisser -l'ennemi faire un pas de plus en France serait une honte; il n'y est -déjà entré que trop avant. Alors, continua Dumouriez, j'ai répondu que -je réfléchirais; mais déjà mon plan était fait. J'ai dit tout à l'heure -à notre cher hôte que les bois de l'Argonne seraient les Thermopyles de -la France. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande échelle où j'ai -pu le trouver, un plan de la forêt d'Argonne qui s'étend, vous le voyez, -de Semuy à Triaucourt. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un -garde de la forêt; nous n'en sommes qu'à sept ou huit lieues; faites -monter à cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu'il nous -amène le premier garde venu. - ---Inutile, citoyen général, dit Jacques Mérey. - ---Pourquoi inutile? demanda Dumouriez. - ---Mais parce que je suis de Stenay, parce que pendant dix ans j'ai -herborisé, chassé et pêché même dans la forêt d'Argonne, qui est en -quelque sorte enfermée par deux rivières, l'Oise et l'Aisne, et que je -connais ma forêt mieux qu'aucun garde. - ---Alors, dit Dumouriez, le citoyen Danton nous a rendu un double -service. - -»Vois-tu, Thévenot, dit Dumouriez s'animant, vois-tu tous les avantages -de mon plan? Outre que l'on ne recule pas, outre que l'on ne se réduit -pas à la Marne comme dernière ligne de défense, on fait perdre à -l'ennemi un temps précieux, on l'oblige à rester dans la Champagne -pouilleuse, sur un sol désolé, fangeux, stérile, insuffisant à la -nourriture d'une armée; on ne lui cède pas un pays riche et fertile où -il pourrait hiverner. Si l'ennemi, après avoir perdu quelques jours -devant la forêt, veut la trouver, il y rencontre Sedan et toute la ligne -des places fortes des Pays-Bas; remonte-t-il du côté opposé, il trouve -Metz et l'armée de Kellermann. Kellermann, moi et Galbaud réunissons -alors cinquante mille hommes, et à la rigueur nous pouvons livrer -bataille; d'ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d'intelligence avec -nous: une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les -mouille à fond; ils ont déjà trouvé la boue en Lorraine; vers Metz et -Verdun, la terre, d'après les rapports qui me sont faits, commence à se -détremper: la Champagne sera pour eux une véritable fondrière; les -paysans émigrent, les grains disparaissent comme si un tourbillon les -avait emportés; il ne restera plus pour l'ennemi que trois choses sur la -route: les raisins verts, la maladie et la mort. - ---Bravo, général, cria Thévenot. Ah! voilà où je vous reconnais. - -Jacques Mérey lui tendit la main. Il n'y avait point à se tromper à -l'enthousiasme qui brillait dans ses yeux. - ---Général, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat, mais -associez-moi d'une façon ou de l'autre à cette grande action qui va -sauver la France. Soyons vainqueurs d'abord, et je me charge d'être le -Grec de Marathon. - ---Eh bien! fit Dumouriez, dites-nous vite ce que vous pensez des -passages qui traversent la forêt d'Argonne? Il n'y a pas un instant à -perdre, les fers de nos chevaux sont rouges. - -Jacques Mérey se pencha sur la carte. - ---Écoutez, Thévenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu'il -va dire. - ---Soyez tranquille, général. - -Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois -hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l'honneur de la France -et le salut de trente millions d'hommes! - ---Il y a, dit Jacques Mérey au milieu du plus profond silence, cinq -défilés dans la forêt d'Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier, -à l'extrémité du côté de Semuy, appelé le _Chêne Populeux_; le second, à -la hauteur de Sugny, appelé la _Croix-au-Bois_; le troisième, en face -Brécy, appelé _Grand-Pré_; le quatrième, en face Vienne-la-ville, appelé -la _Chalade_; le cinquième, enfin, qui n'est autre que la route de -Clermont à Sainte-Menehould, appelé les _Islettes_. Les plus importants -sont ceux de _Grand-Pré_ et des _Islettes_. - ---Malheureusement aussi les plus éloignés de nous; aussi à ceux-là je me -porterai moi-même avec tout mon monde. - ---Maintenant, dit Jacques Mérey, pour accomplir cette opération, vous -avez deux routes: l'une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre -marche à l'ennemi, l'autre qui passe devant et qui la lui révèle. - -Dumouriez réfléchit un instant. - ---Je passerai devant, dit-il; en nous voyant faire ce mouvement, je -connais Clerfayt, c'est M. Fabius en personne; il croira qu'il m'est -arrivé des renforts et que j'attaque séparément Autrichiens et -Prussiens; il se retirera derrière Stenay, dans son camp fortifié de -Brouenne. Mettez-vous là, Thévenot. - -Thévenot s'assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le -général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et -attendit. - ---Écrivez, dit Dumouriez. Donnez ordre à Deubouquet de quitter le -département du Nord et de venir occuper le Chêne Populeux;--à Dillon, de -se mettre en marche entre la Meuse et l'Argonne. Je le suivrai avec le -corps d'armée. Il marchera jusqu'aux Islettes, qu'il occupera, ainsi que -la Chalade, forçant tout devant lui. Vous m'avez prié de vous employer, -docteur; je ne sais pas refuser ces demandes-là aux bons patriotes. Je -vous mets au poste du danger; vous serez son guide. - ---Merci, dit Jacques, tendant la main à Dumouriez. - ---Moi, continua Dumouriez, je me charge de la Croix-aux-Bois et de -Grand-Pré. Y êtes-vous? - ---Oui, dit Thévenot qui, sous la dictée du général, avait pris -l'habitude d'écrire aussi vite que la parole. - ---Maintenant, ordre à Beurnonville de quitter la frontière des Pays-Bas, -où il n'a rien à faire, et d'être à Rethel le 13 avec dix mille hommes. - ---Et maintenant, faites battre le départ et sonner le boute-selle. - -Ce dernier ordre fut donné par Dumouriez aux deux frères ou aux deux -soeurs Fernig, qui s'élancèrent au grand galop dans la ville. - -Un quart d'heure après, l'ordre de Dumouriez était exécuté, et l'on -entendait, dominant le brouhaha qu'il occasionnait, les fanfares -éclatantes de la trompette et les sourds roulement du tambour. - - - - -XXV - -La Croix-au-Bois - - -Deux heures après, toute l'armée était en marche et campait à quatre -heures de Sedan. - -Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt, -occupant les deux rives de la Meuse. - -Une heure après, sous la conduite de Jacques Mérey, le général Miakinsky -attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de -Clerfayt, qui, ainsi que l'avait prévu Dumouriez, se retirait et se -renfermait dans son camp de Brouenne. Dillon passa devant le Chêne -Populaire qui, nous l'avons dit, devait être occupé et défendu par le -général Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l'Argonne, -suivi par Dumouriez et ses quinze mille hommes. - -Le surlendemain, Dumouriez était à Baffu; là, il s'arrêtait pour occuper -les défilés de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré. - -Dillon continua audacieusement son chemin; il fit garder la Chalade, en -passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, où il trouva -Galbaud avec quatre mille hommes. - -Le général était venu là de lui-même, et n'avait pas encore vu Fabre -d'Églantine, qui courait après lui sur la route de Châlons. - -C'est aux Islettes que Jacques Mérey fut d'une véritable utilité à -Dillon; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au -général, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un -emplacement admirable pour établir une batterie qui rendait ce passage -inabordable et dont, après soixante-seize ans, on voit encore -l'emplacement aujourd'hui. - -Outre cette batterie, Dillon éleva d'excellents retranchements, fit des -abatis d'arbres qui formèrent sur la route autant de barricades, et se -rendit complètement maître des deux routes qui conduisent à -Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould à Châlons. Les travaux de -Dumouriez à Grand-Pré étaient non moins formidables: l'armée était -rangée sur des hauteurs s'élevant en amphithéâtre; au pied de ces -hauteurs étaient de vastes prairies que l'ennemi était forcé d'aborder à -découvert. - -Deux ponts étaient jetés sur l'Aire, deux avant-gardes défendaient ces -deux ponts; en cas d'attaque, elles se retiraient en les brûlant; et, en -supposant Dumouriez chassé de hauteur en hauteur, il descendait sur le -versant opposé, trouvait l'Aisne qu'il mettait entre lui et les -Prussiens en faisant sauter ces deux ponts. - -Or, il était à peu près certain que l'ennemi échouerait dans ses -attaques et que de ce poste élevé Dumouriez dominerait tranquillement la -situation. - -Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait -occupé le passage du Chêne Populeux; le seul qui restât libre était donc -celui de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne Populeux et le -Grand-Pré. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre -les arbres et y mit pour le défendre un colonel avec deux escadrons et -deux bataillons. - -Dès lors sa promesse était remplie; l'Argonne, comme les Thermopyles, -était gardée. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui -l'avait élevé regardait lui-même comme inexpugnable. - -Le duc d'Orléans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait été -instruit des massacres des prisons; sous une apparente insouciance, ces -hideux assassinats de Mme de Lamballe à l'Abbaye, des enfants à -Bicêtre, des femmes à la Salpêtrière, lui soulevaient le coeur; il -notait les assassins sur le calepin des représailles, et se promettait, -tout en souriant à ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si -jamais il arrivait au pouvoir. - -Le duc d'Orléans lui-même n'était pas resté impassible aux massacres. On -avait porté la tête de Mme de Lamballe sous ses fenêtres, sous -prétexte qu'une amie de la reine devait être une ennemie du duc -d'Orléans; mais on l'avait forcé de saluer cette tête, mais on avait -forcé Mme de Buffon de la saluer. Elle s'était levée de table, et, -pâle jusqu'à la lividité, à moitié morte, elle avait paru au balcon. - -Le duc d'Orléans, qui payait un douaire à Mme de Lamballe, écrivait à -Dumouriez: - - _Ma fortune, à cette mort, s'est augmentée de 300 000 francs de - rente, mais ma tête ne tient qu'à un fil._ - - _Je vous envoie mes deux fils aînés, sauvez-les._ - -Dès lors il n'y avait plus à balancer, il fallait les prendre. Le 10, le -duc de Chartres arriva de la Flandre française avec son régiment, dans -lequel son frère, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant. - -C'était à cette époque un beau et brave jeune homme de vingt ans à -peine, ayant été élevé à la Jean-Jacques par Mme de Genlis, -extrêmement instruit, quoique son instruction fût plus étendue que -profonde. Dans les quelques combats où il s'était trouvé, il avait fait -preuve d'un rare courage. - -Son frère n'était encore qu'un enfant, mais un enfant charmant, comme -celui que j'ai connu et qui portait le même nom que lui. - -Dumouriez les reçut à merveille, et dès ce jour une idée pointa dans son -esprit. - -Louis XVI était devenu impossible; trop de fautes, et même de parjures, -l'avaient rendu odieux à la nation. La République était imminente; mais -serait-elle durable? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence -et le comte d'Artois, en s'exilant, avaient renoncé au trône de France. -Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il -prendrait part, le nom du duc de Chartres, et, à un moment donné, le -présenter à la France comme un moyen terme entre la république et la -royauté. - -Ce fut le rêve que fit et que caressa Dumouriez à partir de ce moment. - -Avec le duc de Chartres et son frère, le corps que Dumouriez avait -commandé dans les Flandres vint le rejoindre; il était composé d'hommes -très braves, très aguerris, très dévoués. S'il restait quelque doute sur -Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontèrent de leur général -l'effaça. - -Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c'est surtout -le moral du soldat qu'il faut soutenir. Il ordonna à la musique de jouer -trois fois par jour. Il donna des bals sur l'herbe avec des -illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies -filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Château, de la Chalade, de -Saint-Thomas, de Vienne-la-ville et des Islettes. Les deux princes -commencèrent leur étude de la popularité en faisant danser des -paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou -trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de -Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun à y venir: s'ils -fussent venus, il leur eût fait visiter ses retranchements. Ils ne -vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade. - -Les souffrances cependant étaient à peu près les mêmes pour nos soldats -que pour l'ennemi: la pluie cinq jours sur six; on était obligé de -sabler avec le gravier de la rivière l'endroit sur lequel on dansait; -mauvais vin, mauvaise bière; mais il y avait dans l'air et dans la -parole du chef la flamme du Midi; en voyant le général gai, le soldat -chantait; en voyant le général manger son pain bis en riant, le soldat -mangeait son pain noir en criant: «Vive la nation!» - -Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d'outre en outre -l'esprit de cette armée sur laquelle reposait le salut de la France. - -Chaque jour, des détachements de volontaires arrivaient et étaient -incorporés dans des régiments. Châlons, comme les autres villes, envoya -son contingent; mais Châlons s'était, au profit de la Révolution, -débarrassé de ce qu'il avait de pis: c'était une tourbe de drôles, parmi -lesquels se trouvaient une cinquantaine d'hommes qui, sur la circulaire -de Marat, avaient septembrisé de leur mieux. Ils aboyèrent en criant: -«Vive Marat! la tête de Dumouriez! la tête de l'aristocrate! la tête du -traître.» Ils croyaient rallier à eux les trois quarts de l'armée, ils -se trouvèrent seuls. Puis, tandis qu'ils faisaient de leur mieux pour -mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta à cheval avec -ses hussards. Les mutins virent d'un côté mettre quatre canons en -batterie, de l'autre côté un escadron prêt à charger. Dumouriez ordonna -à ses canonniers d'allumer les mèches, à ses hussards de tirer le sabre -du fourreau; il en fit autant qu'eux, et, s'approchant d'eux à la -distance d'une trentaine de pas: - ---L'armée de Dumouriez, dit-il à haute voix, ne reçoit dans ses rangs -que de bons patriotes et des gens honnêtes. Elle a en mépris les -maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des -misérables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mêmes de vos -rangs ou j'ordonne à mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes -hussards ceux qui seront encore debout. Donc, vous entendez, pas de -maratistes, pas d'assassins, pas de bourreaux dans nos rangs. -Chassez-les. Devenez bons, braves et grands comme ceux parmi lesquels -vous avez l'honneur d'être admis! - -Cinquante ou soixante hommes furent chassés. Ils disparurent comme s'ils -s'étaient abîmés sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit -l'esprit de l'armée, complètement pur des excès de l'intérieur. - -Jusqu'au 10 septembre, le roi de Prusse resta à Verdun, répétant à qui -voulait l'entendre qu'il venait pour rendre _au roi la royauté, les -églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires_. - -Ces mots, nous l'avons déjà dit, avaient fait dresser l'oreille au -paysan. S'il ne s'était agi que de rendre l'église aux prêtres, le -sentiment de la France, qui est profondément religieux, leur en eût de -lui-même rouvert les portes, mais en rendant les églises aux prêtres, on -rendait les biens au clergé. - -Or, on avait confisqué pour quatre milliards de biens aux couvents et -aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient -été la suite, ces propriétés avaient passé de la main morte à la -vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des -chanoines ventrus, des évêques fastueux aux honnêtes laboureurs[A]; en -huit mois, une France nouvelle s'était faite. - -Le 10, cependant, les Prussiens se décidèrent à se mettre en mouvement; -ils sondèrent tous nos avant-postes, escarmouchèrent sur le front de -tous nos détachements. - -Sur plusieurs points, nos soldats étaient si désireux d'en arriver à une -action décisive, qu'ils escaladèrent leurs retranchements et chargèrent -à la baïonnette. - -Le soir même, il y eut rapport chez le général. Jacques Mérey, qui -n'avait aucune fonction fixe, s'était chargé d'inspecter tous les -postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la -Croix-aux-Bois n'était pas suffisamment gardé. - -Mais, sur ce point, il ne trouva malheureusement point d'accord avec le -colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois était le seul -que les Prussiens n'eussent pas éprouvé. Le colonel prétendit qu'il leur -était inconnu, et que non seulement il y avait assez d'hommes pour le -garder, mais qu'il pouvait encore envoyer deux ou trois cents hommes au -camp de Grand-Pré. - -Jacques Mérey insista près de Dumouriez; mais le colonel, qui tenait à -prouver qu'il avait raison, envoya à la Chalade un bataillon et un -escadron. - -La nuit suivante, tourmenté par ses pressentiments, Jacques Mérey monta -à cheval et s'achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois. - -Mais peu à peu d'autres pensées que celles qui avaient déterminé son -départ leur succédèrent dans son esprit, et il se mit à rêver comme il -rêvait quand il était seul. - -À Éva; - -À sa vie si vide depuis qu'elle semblait et même qu'elle était si -agitée. - -Oui, certes, Jacques Mérey était un excellent patriote; oui, la France -tenait dans son coeur la place qu'elle devait y tenir, mais elle n'y -avait rien fait perdre à la toute-puissance du souvenir d'Éva. - -Où était-elle? que devenait-elle? Ne lui avait-elle pas été arrachée -avant que la création complète, non pas du corps, mais du cerveau fût -accomplie? - -Elle resterait belle, il y avait même à parier qu'elle embellirait -encore; mais son esprit serait-il assez soutenu par l'éducation pour -conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien; -sa mémoire serait-elle assez tenace pour continuer d'enfermer dans son -coeur le souvenir de celui qui, après Dieu, l'avait faite ce qu'elle -était? - ---Oh! murmurait Jacques. - -La clarté s'était faite dans son esprit, mais il y avait encore du -trouble dans son âme... - -Et il voyait peu à peu son image s'obscurcissant dans cette âme pour -ainsi dire inachevée, jusqu'à ce qu'elle se confondit dans cette nuit du -passé où flottent les rêves vains sortis par la porte d'ivoire. - -Jacques Mérey avait jeté la bride sur le cou de son cheval. Il n'était -plus sur la limite de la forêt d'Argonne, il ne suivait plus les rives -de l'Aisne, il n'allait plus surveiller le passage menacé de la -Croix-aux-Bois. Il était à Argenton, dans la maison mystérieuse, sous -l'arbre de la science; il conduisait Éva dans la grotte où pour la -première fois elle lui avait dit qu'elle l'aimait et où elle le lui -redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout à coup il -crut entendre le pétillement de la fusillade suivi du cri d'alarme! - -D'un même mouvement, il se dressa sur ses étriers et son cheval hennit. - -Toute la fantasmagorie du passé disparut alors comme dans une féerie. -Pareil à un dormeur qu'un rêve avait transporté dans des jardins -délicieux, sous un lumineux soleil, et qui se réveille la nuit dans un -désert, au milieu des précipices, lui se réveilla dans un chemin boueux, -dans une forêt sombre, trempé par une pluie fine et glacée, au milieu -des éclairs de l'artillerie et de la fusillade qui illuminaient -l'épaisseur du bois. - -Jacques Mérey mit son cheval au galop, mais, en arrivant à la petite -plaine de Longwée, il se trouva au milieu des fuyards. - -Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait été attaquée comme il l'avait -prévu, la position était forcée par les Autrichiens et les émigrés -commandés par le prince de Ligne. - -Une espèce de bataillon carré s'était formé au commencement de la petite -plaine. Jacques Mérey courut là où on résistait encore. Mais, comme il y -arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel -français au milieu de ses quelques centaines d'hommes, avec lesquels il -essayait de soutenir la retraite. - -Jacques Mérey se jeta au milieu de la mêlée. - -Le colonel luttait corps à corps avec deux des cavaliers, qui, par une -charge de fond, avaient, au cri de «Vive le roi!» rompu le carré. De ses -deux coups de pistolets, Jacques les jeta à bas de leurs chevaux, mais à -l'instant même il se trouva entouré; il mit le sabre à la main; puis, au -milieu des ténèbres, para et porta quelques coups. La nuit était -complètement sombre, on ne voyait qu'à la lueur des coups de pistolet. -Deux ou trois coups échangés firent une de ces clartés éphémères; mais à -cette clarté Jacques crut reconnaître, sous l'uniforme gris et vert des -émigrés, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son -cheval sur lui; mais au même instant il sentit son cheval faiblir des -quatre pieds: une balle qui lui était destinée l'avait atteint à la tête -au moment où il le faisait cabrer pour franchir l'obstacle. Il s'abîma -entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s'abritant au -cadavre de l'animal mort; puis, se relevant et se glissant par une -éclaircie, il se trouva sous le dôme de la forêt, c'est-à-dire dans une -profonde obscurité. - -Il ne pouvait rien dans cette terrible échauffourée qui livrait un des -passages à l'ennemi, mais il pouvait beaucoup s'il prévenait à temps -Dumouriez de cette catastrophe. Il s'appuya au tronc d'un chêne, se tâta -pour voir s'il n'avait rien de cassé; puis s'orientant, il se rappela -qu'un petit sentier conduisait de Longwée à Grand-Pré, et que ce sentier -côtoyait une des sources de l'Aisne; il écouta, entendit à quelques pas -de lui le murmure d'un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la -source. Dès lors il était tranquille, comme il avait trouvé le ruisseau -il trouva le sentier, éloigné seulement d'une lieue et demie de -Grand-Pré. Il y fut en trois quarts d'heure. - -Deux heures du matin sonnaient au moment où, trempé tout à la fois de -pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait à la porte du -général. - - - - -XXVI - -Le prince de Ligne - - -Jacques Mérey avait instinctivement trop l'intelligence des accidents de -guerre pour communiquer la nouvelle à un autre qu'au général en chef. - -C'est, en pareil cas, le sang-froid, la décision rapide et surtout le -silence du général qui sauvent l'armée. - -Il connaissait la chambre de Dumouriez et s'apprêtait à le faire -réveiller par le planton qui veillait dans son antichambre, lorsqu'il -vit que la lumière filtrait à travers les rainures de la porte. - -Il frappa à cette porte. La voix ferme et nette du général lui répondit: - ---Entrez. - -Dumouriez n'était pas encore couché. Il travaillait à ses Mémoires, où -il avait l'habitude de consigner jour par jour ce qui lui arrivait. - -En retard de quelques jours, il se remettait au courant. - ---Ah! ah! dit-il en voyant Mérey couvert de boue et de sang. Mauvaise -nouvelle, je parie! - ---Oui, général; le passage de la Croix-aux-Bois est forcé par les -Autrichiens. - ---J'en avais le pressentiment. Et le colonel? - ---Tué. - ---C'est ce qu'il avait de mieux à faire. - -Dumouriez alla en toute hâte à un grand plan de la forêt d'Argonne pendu -au mur. - ---Ah! dit-il philosophiquement, il faut que chaque homme ait le défaut -de ses qualités. Ardent à concevoir, je manque souvent de patience dans -l'exécution. J'aurais dû étudier chaque passage de mes propres yeux; je -ne l'ai pas fait, et, imbécile que je suis, j'ai écrit à l'Assemblée que -l'Argonne était les Thermopyles de la France! Voilà mes Thermopyles -forcés, et tu n'es pas mort, Léonidas? - ---Heureusement, dit Jacques Mérey, après les Thermopyles, Salamines! - ---Cela vous est bien aisé à dire, fit Dumouriez avec le plus grand -calme. Et si Clerfayt ne perd pas son temps, selon son habitude, s'il -tourne la position de Grand-Pré, si avec ses trente mille Autrichiens il -occupe les passages de l'Aisne, tandis que les Prussiens m'attaqueront -de face, enfermé avec mes vingt-cinq mille hommes par soixante-quinze -mille hommes, par deux cours d'eau et de la forêt, je n'ai plus qu'à me -rendre ou à faire tuer mes hommes depuis le premier jusqu'au dernier. La -seule armée sur laquelle comptât la France est anéantie, et messieurs -les alliés peuvent tranquillement prendre la route de la capitale. - ---Il faut, sans perdre un instant, les débusquer de là, général. - ---C'est bien ce que je vais essayer de faire. Éveillez Thévenot dans la -chambre à côté. - -Jacques Mérey ouvrit la porte et appela Thévenot. Thévenot ne dormait -jamais que d'un oeil; il sauta à bas de son lit, passa un pantalon et -accourut. - ---La Croix-aux-Bois est forcée, lui dit Dumouriez; faites éveiller -Charot, qu'il parte avec six mille hommes, et que, coûte que coûte, il -reprenne le passage. - -Thévenot ne prit que le temps de s'habiller, s'élança vers le quartier -du général Charot, le réveilla et lui transmit l'ordre du général. - -Pendant ce temps, Jacques Mérey donnait à Dumouriez tous les détails de -ce qui s'était passé sous ses yeux à la Croix-aux-Bois. - -Lorsque Dumouriez apprit qu'il était revenu au camp de Grand-Pré par des -sentiers traversant la forêt, il lui demanda s'il pouvait par ces mêmes -sentiers guider une colonne qui attaquerait en flanc tandis que Charot -attaquerait en tête. - -Jacques Mérey s'engagea à conduire cette colonne, pourvu qu'elle fût -formée d'infanterie seulement; quant à la cavalerie, il regardait comme -une chose impossible de la faire passer par de pareils chemins. - -Quelque diligence que l'on y mît, il était grand jour lorsque la colonne -fut prête à partir. Mais Dumouriez réfléchit qu'une attaque de jour -entraînait avec elle trop de chances diverses, tandis que, attaqué la -nuit d'un côté par lequel il ne pouvait pas attendre l'ennemi, et en -même temps obligé de se défendre en tête, il y avait lieu de tout -espérer. - -Il fallait trois heures au général Charot pour faire les trois lieues -qu'il avait à franchir par la chaussée de l'Argonne, trajet qui -nécessitait un double détour. Il ne fallait qu'une heure et demie à -Jacques pour conduire sa colonne à la hauteur de Longwée. - -Il fut donc convenu que Charot partirait à cinq heures pour arriver à la -nuit close à l'entrée du défilé, et Jacques à six heures et demie. Les -premiers coups de canon de Charot, qui amenait avec lui deux pièces de -campagne, devaient servir de signal à Mérey pour charger. - -Mérey eut donc le temps de changer d'habits et de prendre un bain avant -de se remettre en route, et, à six heures et demie, avec son costume de -représentant, un fusil de munition à la main, il prit la tête de la -colonne. - -Le duc de Chartres avait demandé à être de l'expédition. Mais Dumouriez -lui avait dit en riant: - ---Patience, patience, monseigneur; attendez une belle bataille à la -lumière du soleil, les combats de nuit ne vont pas aux princes du sang. - -Puis il avait ajouté à voix basse: - ---Surtout quand ils sont aptes à succéder! - -À huit heures, Mérey et ses cinq cents hommes voyaient à un quart de -lieue, à travers les arbres, les feux des bivouacs qui coupaient la -forêt sur toute la ligne du défilé, mais qui se groupaient plus nombreux -autour du village de Longwée où était le quartier général du prince de -Ligne. - -Chaque soldat posa son sac à terre, s'assit sur son sac, mangea un -morceau de pain, but une goutte d'eau-de-vie, et plein d'impatience -attendit. - -Vers dix heures, on entendit les premiers coups de fusil échangés entre -les avant-postes autrichiens et l'avant-garde française. - -Puis, dix minutes après, le grondement du canon annonça que l'artillerie -venait de se mêler de la partie. - -Dès les premiers coups de fusil, la petite colonne conduite par Jacques -avait vu un grand trouble se manifester sur toute la ligne du défilé; on -voyait à la lueur des feux les soldats saisir leurs armes et courir du -côté de l'attaque. - -Jacques avait toutes les peines du monde à maintenir ses hommes, mais -ses instructions étaient précises: ne pas donner avant le premier coup -de canon. - -Ce premier coup de canon tant attendu se fit enfin entendre. Les soldats -saisirent leurs fusils et, Jacques Mérey à leur tête, s'élancèrent. - ---À la baïonnette! cria Jacques Mérey. Ne faites feu qu'au dernier -moment! - -Et tous s'élancèrent à ce cri magique de «Vive la nation!» qui, répété -par l'écho de la forêt, eût pu faire croire aux Autrichiens et aux -émigrés qu'il était poussé par dix mille voix. - -Mais, pour combattre contre la France, les émigrés n'en étaient pas -moins braves. Le cri de «Vive le roi!» répondit au cri de «Vive la -nation!» Et, pareille à un tourbillon, une charge de cavalerie, conduite -par un homme de trente à trente-cinq ans, portant l'uniforme de colonel -autrichien, habit blanc, pantalon rouge, ceinture d'or, descendit du -haut de la colline où le village était situé. - ---Feu à vingt pas, et recevez les survivants sur vos baïonnettes! - -Puis, d'une voix qui fut entendue de tous: - ---À moi l'officier! cria-t-il. - -Et, se plaçant au milieu du chemin, à la tête de la colonne, il attendit -que les premiers cavaliers fussent à vingt pas de lui, ajusta -l'officier, et fit feu. - -Cinq cents coups de fusil accompagnèrent le sien. - -Chacun s'était posté le plus commodément possible pour tirer; chacun -avait visé à la lueur du feu des bivouacs. La chaussée ne permettait à -la cavalerie de charger que sur huit hommes de front; mais les balles, -en se croisant, avaient plongé des deux côtés dans les rangs; plus de -cent chevaux et de deux cents cavaliers tombèrent. - -Quant à l'officier, emporté par le galop de son cheval, il vint rouler -auprès de Jacques Mérey, tué roide d'une balle au milieu de la poitrine. - -La chaussée était tellement obstruée de cadavres d'hommes et de chevaux, -que les derniers rangs ne purent franchir la barricade sanglante qui -venait de se lever entre eux et les patriotes. - -Quelques-uns des survivants, échappés au massacre, vinrent se jeter sur -les baïonnettes et furent tués ou pris. - ---Rechargez! cria Mérey, et feu à volonté! - -Les patriotes rechargèrent leurs fusils, et, s'élançant sous bois de -chaque côté de la chaussée, ce que ne pouvaient faire les cavaliers, ils -les poursuivirent en les fusillant. Quant à ceux qui étaient démontés, -c'était l'affaire de la baïonnette; tous se défendaient avec -acharnement, d'abord parce qu'ils étaient tous braves, ensuite parce -qu'ils savaient que tout prisonnier émigré était un homme fusillé. - -Donc ils aimaient mieux en finir sur le champ de bataille que dans les -fossés d'une citadelle ou contre un vieux mur. - -Au reste, on entendait le canon de Charot qui se rapprochait, indication -sûre que les Autrichiens battaient en retraite; ils avaient fait la même -faute: la Croix-aux-Bois prise, ils ne l'avaient pas fait garder par un -nombre d'hommes assez considérable. - -Les fuyards arrivèrent sur les derrières de la colonne autrichienne, -annonçant que l'armée était coupée, que le corps des émigrés était aux -trois quarts exterminé, et que son chef, le prince de Ligne, avait été -tué par le premier coup de fusil qui avait été tiré. - -Le désordre se mit dans les rangs des Autrichiens et des émigrés; chacun -se jeta dans les bois, tirant de son côté. La résistance cessa ou à peu -près; trois ou quatre cents Autrichiens furent tués, autant pris; deux -cent cinquante émigrés restèrent sur le champ de bataille. - -Quelques-uns, après une résistance désespérée, furent conduits à -Dumouriez. - -Quant à Jacques Mérey, à peine le combat avait-il cessé qu'il songea aux -blessés. Les ambulances étaient encore mal organisées à cette époque, ou -plutôt elles ne l'étaient pas du tout. Craignant quelque retour offensif -de l'ennemi, il fit réunir tous les chevaux sans maître que l'on put -trouver, y compris celui du prince de Ligne, que l'on reconnut à sa -housse et à ses fontes brodées d'or, et les employa à transporter les -blessés à Vouziers, où il établit le quartier général de ses malades, -laissant à un plus ambitieux que lui le soin de porter la nouvelle de la -victoire au général en chef. - -Jacques Mérey ordonna que les Autrichiens fussent amenés avec des soins -égaux à ceux qui étaient accordés aux Français; et, couchés dans les -mêmes chambres, ils recevaient les mêmes soins. - -Mais, à peine l'ambulance était-elle installée, à peine les premiers -pansements étaient-ils faits, que le canon se fit entendre de nouveau, -et cette fois en se rapprochant de Vouziers, ce qui indiquait que -c'était le général Charot qui à son tour battait en retraite. - -En effet, au bout de deux heures, quelques-uns de ces hommes qui -semblent avoir des ailes aux pieds pour annoncer les catastrophes -arrivèrent à Vouziers, se disant suivis du corps d'armée du général -Charot qui battait en retraite. - -Clerfayt, comprenant l'importance de la position de la Croix-aux-Bois, -était accouru au canon avec les trente mille hommes qui lui restaient, -et, avec ces trente mille hommes, il avait renversé tout ce qui -s'opposait à son passage. - -On annonça à Jacques Mérey qu'un des soldats qui avaient combattu sous -lui avait à lui remettre divers objets précieux qu'il ne voulait -remettre à personne. Il fit venir l'homme; c'était un caporal. Il avait -fouillé le chef des émigrés, avait trouvé sur lui une bourse contenant -cent vingt louis, un portefeuille dans lequel était une lettre commencée -pour sa femme, une montre enrichie de diamants et plusieurs bagues -précieuses. - -Il apportait le tout au docteur, sous ce prétexte tout militaire que, -puisque c'était lui qui avait tué le prince, c'était lui qui en devait -hériter. - ---Mon ami, lui dit Jacques Mérey, je ne me crois aucun droit à tous ces -objets, et cependant, comme ils sont entre mes mains, voilà à mon avis -ce qu'il faut en faire: il faut faire venir des médecins de Mézières, de -Sedan, de Rethel, de Reims et de Sainte-Menehould, accepter le -dévouement de ceux qui seront riches, et payer les soins de ceux qui -seront pauvres avec les cent vingt louis du prince de Ligne. Es-tu de -cet avis? - ---Parfaitement, citoyen représentant. - ---Comme le prince de Ligne n'est point un émigré, mais un prince de -Hainaut, et que ses biens ne sont pas confisqués, mon avis est encore -qu'il faut remettre le portefeuille, la montre et les bijoux trouvés sur -lui au général Dumouriez; il les fera passer à sa femme, qui, quoi que -tu en dises, a encore plus de droits à son héritage que moi. - ---C'est encore juste, dit le caporal. - ---Enfin, continua Jacques, comme il ne faut pas t'ôter aux yeux de qui -de droit le mérite de ta belle action, c'est toi qui porteras au -général, avec une lettre de moi, le portefeuille, la montre et les -bijoux. Après quoi, aussi vite que possible, tu me rapporteras ici la -réponse du général, et, comme il faut que cette réponse arrive le plus -tôt possible, tu prendras le cheval du prince, que je regarde comme ma -propriété, et tu diras au général que je le prie, pour l'amour de moi, -de le mettre dans ses écuries. - -Quatre heures après, le caporal était de retour sur un cheval que -Dumouriez envoyait à Jacques Mérey en échange du sien. - -Il était porteur d'une lettre de Dumouriez qui ne contenait que ces -mots: - - _Venez vite: j'ai besoin de vous._ - - DUMOURIEZ. - ---Eh bien! dit-il au soldat, tu as l'air content, mon brave. - ---Je crois bien, répondit celui-ci: le général m'a fait sergent et m'a -donné sa propre montre. - -Et il montra à Jacques Mérey la montre que lui avait donnée Dumouriez. - ---Bon, dit en riant Jacques, elle est d'argent. - ---Oui, répondit le soldat; mais les galons sont d'or! - - - - -XXVII - -Kellermann - - -Jacques Mérey trouva Dumouriez calme, quoique la situation fût presque -désespérée. - -Charot, au lieu de se retirer sur Grand-Pré, avait été prévenu et -s'était retiré sur Vouziers. - -Dumouriez, avec ses quinze mille hommes, se trouvait séparé de Charot, -qui était, comme nous l'avons dit, à Vouziers, et de Dubouquet, qui -était au Chêne Populeux, par les trente mille hommes de Clerfayt. - -Le général en chef écrivait. - -Il donnait l'ordre à Beurnonville de hâter sa marche sur Rethel, où il -n'était pas encore et où il eût dû être le 13; à Charot et à Dubouquet -de faire leur jonction et de marcher sur Sainte-Menehould. - -Enfin, il écrivait une dernière lettre à Kellermann, dans laquelle il le -priait, quelques bruits qu'il entendît venir de l'armée, et si -désastreux que fussent ces bruits, de ne pas s'arrêter un instant et de -marcher sur Sainte-Menehould. - -Il chargea des deux premières lettres ses deux jeunes hussards, qui, -connaissant le pays et admirablement montés, pouvaient en quatre ou cinq -heures atteindre Alligny par un détour; il leur ordonna de prendre deux -chemins différents, afin que si l'un des deux était arrêté en route, -l'autre suppléât. - -Tous deux partirent. - -Alors, prenant Jacques Mérey à part: - ---Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, depuis deux jours vous nous avez -donné de telles preuves de patriotisme et de courage, et de votre côté -vous m'avez vu agir si franchement, qu'il ne peut plus y avoir entre -nous ni doutes ni soupçons. - -Jacques Mérey tendit sa main au général. - ---À qui avez-vous besoin que je réponde de vous comme de moi-même? -dit-il. - ---Il n'est pas question de cela. Vous allez prendre mon meilleur cheval -et vous rendre au-devant de Kellermann; vous ne lui parlerez pas en mon -nom, le vieil Alsacien est blessé d'avoir été mis sous les ordres d'un -plus jeune général que lui, voilà pourquoi il ne se presse pas d'obéir; -mais vous lui parlerez au nom de la France, notre mère à tous; vous lui -direz que la France, les mains jointes, le supplie de faire sa jonction -avec moi; une fois sa jonction faite, je lui abandonnerai le -commandement s'il le désire, et je servirai sous lui comme général, -comme aide de camp, comme soldat. Kellermann, très brave, est en même -temps prudent jusqu'à l'irrésolution: il ne doit être qu'à quelques -lieues d'ici. Avec ses 20 000 hommes, il passera partout; trouvez-le, -amenez-le. Dans mon plan, je lui réserve les hauteurs de Gizaucourt; -mais qu'il se place où il voudra, pourvu que nous puissions nous donner -la main. Voilà mon plan: Dans une heure, je lève le camp; je m'adosse à -Dillon, que je laisse aux Islettes. Je rallie Bournonville et mes vieux -soldats du camp de Maulde, cela me fait 25 000 hommes; les 6 000 hommes -de Charot et les 4 000 de Dubouquet me font 35 000 hommes; les 20 000 de -Kellermann, 55 000. Avec 55 000 soldats gais, alertes, bien portants, je -ferai tête, s'il le faut, à 80 000 hommes. Mais il me faut Kellermann. -Sans Kellermann, je suis perdu et la France est perdue. Partez donc, et -que le génie de la nation vous mène par la main! - -Une heure après, en effet, Dumouriez recevait un parlementaire prussien -qu'il promenait par tout le camp de Grand-Pré; mais le parlementaire -était à peine à Chevières, qu'il faisait décamper et marcher en silence, -ordonnant de laisser tous les feux allumés. - -L'armée ignorait que le défilé de la Croix-aux-Bois avait été forcé. -Elle ignorait le motif de cette marche et croyait faire un simple -changement de position. Le lendemain, à huit heures du matin, on avait -traversé l'Aisne et l'on s'arrêtait sur les hauteurs d'Autry. - -Le 17 septembre, après deux de ces paniques inexplicables qui -éparpillent une armée comme un tourbillon fait d'un tas de feuilles -sèches, tandis que des fuyards couraient annoncer à Paris que Dumouriez -était passé à l'ennemi, que l'armée était vendue, Dumouriez entrait à -Sainte-Menehould avec son armée en excellent état; il y était accompagné -par Dubouquet, Charot et Beurnonville, et il écrivait à l'Assemblée -nationale: - - _J'ai été obligé de quitter le camp de Grand-Pré, lorsqu'une - terreur panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui - devant quinze cent hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus - de cinquante hommes et quelques bagages._ - - _Tout est réparé. Je réponds de tout!_ - -Pendant ce temps, Jacques Mérey courait après Kellermann. - -Il ne le rejoignit que le 17, vers cinq heures du matin, à Saint-Dizier. -En apprenant le 17 l'évacuation des défilés, il s'était mis en retraite. - -Ce qu'avait prévu Dumouriez serait arrivé s'il n'avait eu l'idée -d'envoyer Jacques Mérey à Kellermann. - -Jacques Mérey lui expliqua tout comme eût pu le faire le stratégiste le -plus consommé. Il lui raconta tout ce qui était arrivé, lui fit toucher -du doigt les ressources infinies du génie de Dumouriez; il lui dit -quelle gloire ce serait pour lui de participer au salut de la France, et -il lui dit tout cela en allemand, dans cette langue rude qui a tant de -puissance sur le coeur de ceux qui l'ont bégayée tout enfant. - -Kellermann, convaincu, donna l'ordre de la retraite et le lendemain -celui de marcher sur Gizaucourt. - -Le 19 au soir, Jacques Mérey entrait au galop dans la ville de -Sainte-Menehould, et entrait chez Dumouriez en criant: - ---Kellermann! - -Dumouriez leva les yeux au ciel et respira. - -Il avait vu pendant toute la journée les Prussiens venir, par le -passage de Grand-Pré, occuper les collines qui sont au-delà de -Sainte-Menehould et le point culminant de la route. - -Le roi de Prusse s'était logé à une mauvaise auberge appelée l'_Auberge -de la Lune_, ce qui fit donner à son campement, ou plutôt à son bivouac, -le nom de _Camp de la Lune_, nom que cette hauteur porte encore -aujourd'hui. - -Chose étrange! l'armée prussienne était plus près de Paris que l'armée -française, l'armée française plus près de l'Allemagne que l'armée -allemande. - -Le 20 au matin, Dumouriez sortit de Sainte-Menehould pour aller prendre -sa position de bataille, et fut tout étonné de voir les hauteurs de -Gizaucourt dégarnies et celles de Valmy occupées. - -Y avait-il erreur, ou Kellermann, forcé d'obéir, avait-il voulu au moins -prendre une position de son choix? - -Par malheur, sa position était mauvaise pour la retraite. Il est vrai -qu'elle était bonne pour le combat. Seulement, il fallait vaincre. - -Battu, Kellermann était obligé de faire passer son armée par un seul -pont; à droite ou à gauche, des marais à enfoncer jusqu'au cou si l'on -essayait de se replier. - -Mais, pour le combat, nous le répétons, la position était belle et -hardie. - -Le matin, de la fenêtre de l'_Auberge de la Lune_, le roi de Prusse -regarda avec sa lunette la position des deux généraux. - -Puis, après avoir bien regardé, il passa la lunette à Brunswick. - -Brunswick examina à son tour. - ---Qu'en pensez-vous? demanda le roi de Prusse. - ---Ma foi! sire, dit Brunswick en secouant la tête, je pense que nous -avons devant nous des gens qui veulent vaincre ou mourir. - ---Mais, en effet, dit le roi en indiquant Valmy, il me semble que ce -n'est pas là, comme nous l'avait dit M. de Calonne, une armée de -_vagabonds_, de _tailleurs_ et de _savetiers_. - ---Décidément, dit Brunswick en rendant au roi sa lunette, je commence à -croire que la Révolution française est une chose sérieuse. - -En ce moment, un brouillard commença de flotter dans l'air et de se -répandre dans la plaine, cachant l'une à l'autre chacune des trois -armées. - -Mais l'instant d'éclaircie avait suffi à Dumouriez pour juger la -position de Kellermann. - -Si Clerfayt et ses Autrichiens s'emparaient du mont Yron, placé derrière -Valmy, ils canonnaient de là Kellermann, qui, ayant les Prussiens en -tête et les Autrichiens en queue, ne pouvait recevoir de lui aucun -secours. Il envoya donc le général Steingel avec 4 000 hommes pour -occuper le mont Yron, qui n'était occupé que par quelques centaines -d'hommes qui ne pouvaient résister. - -Puis il ordonna à Beurnonville d'appuyer Steingel avec seize bataillons. - -Enfin, il dépêcha Charot avec neuf bataillons et huit escadrons pour -occuper Gizaucourt. - -Mais Charot s'égara dans le brouillard et alla se heurter à Kellermann, -auquel il demanda ses ordres, et qui, déjà embarrassé de ses vingt mille -hommes sur son promontoire de Valmy, le renvoya à Dumouriez. - -Dumouriez le renvoya à Gizaucourt; mais Brunswick, de son côté, avait -reconnu la faute que l'on avait commise en n'occupant pas tout d'abord -ce village, qui offrait une position aussi avantageuse que le mont de la -Lune, et l'avait fait occuper. - -Vers onze heures, le brouillard se leva. Dumouriez, avec son état-major -si leste et si élégant, traversa la plaine de Dammartin-la-Planchette à -Valmy, alla serrer la main de Kellermann, honneur qu'il rendait à son -doyen d'âge, puis, sous prétexte de communiquer avec lui, il lui laissa, -avec le titre de son officier d'ordonnance, le jeune duc de Chartres. - -Puis, tout bas à celui-ci: - ---C'est ici, dit-il, que sera le danger; c'est ici que vous devez être. -Arrangez-vous de manière à être remarqué. - -Le jeune prince sourit, serra la main de Dumouriez. - -Il n'avait pas besoin de cette recommandation. - -Quelque temps avant que le brouillard eût disparu, les Prussiens, qui -avaient une batterie de soixante pièces de canon braquées sur Valmy, -sachant que les Français ne pouvaient bouger de là, commencèrent le feu. - -Tout à coup, nos jeunes soldats entendirent éclater un tonnerre, et en -même temps un ouragan de fer s'abattit sur eux. - -Ils commençaient leur éducation militaire par la chose la plus -difficile: recevoir sans bouger le feu de l'ennemi. - -Nos artilleurs répondaient, c'est vrai; mais leurs boulets à eux -portaient-ils? Au reste, c'est ce qu'ils verraient bientôt, le -brouillard s'enlevait doucement et se dissipait peu à peu. - -Quand le brouillard eut disparu tout à fait, les Prussiens virent -l'armée française à son poste, pas un homme n'avait bougé. - -En ce moment où la lumière du soleil reparut comme pour voir cette -grande lutte de laquelle dépendait le destin de la France, les obus des -Prussiens, mieux dirigés, tombèrent sur deux caissons qui éclatèrent; il -en résulta un peu de trouble. Kellermann mit son cheval au galop pour -juger lui-même de l'importance de l'accident. Un boulet atteignit le -cheval à la poitrine, à 25 centimètres du genou du général: l'homme et -l'animal roulèrent dans la poussière. Un instant on les crut tués tous -deux; mais Kellermann se releva avec une ardeur toute juvénile, monta -sur un cheval qu'on lui amenait, refusant celui du duc de Chartres qui -avait mis pied à terre et qui lui offrait le sien. Mais, lorsqu'il -arriva sur le lieu de la catastrophe, le calme était déjà rétabli. - -Brunswick, voyant que, contre toute attente, cette prétendue armée de -vagabonds, de tailleurs et de savetiers recevait la mitraille avec le -calme de vieux soldats, pensa qu'il fallait en finir et ordonna de -charger. Entre onze heures et midi, il forma trois colonnes qui reçurent -l'ordre d'enlever le plateau de Valmy. - -Kellermann voit les colonnes se former, donne le même ordre, mais -seulement ajoute: - ---Ne pas tirer; attendre les Prussiens à la baïonnette. - -Du camp de la Lune à Valmy, il y a à peu près deux kilomètres; le -terrain, pendant un quart de kilomètre, descend par une pente douce; -puis, pendant trois quarts de kilomètre à peu près, on coupe en travers -une petite vallée, on arrive à un ressaut de terrain, puis, au bout de -deux cents pas, se présente la montée assez abrupte de Valmy. - -Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit que le -tambour prussien battant la charge; les trompettes de la cavalerie qui -accompagnaient les colonnes pour les soutenir se taisaient. Le roi de -Prusse et Brunswick, appuyés au mur de l'auberge, leur lunette à la -main, ne perdaient pas un détail. - -Pendant ce moment de silence, les trois colonnes prussiennes étaient -descendues et commençaient de franchir l'espace intermédiaire. - -Brunswick et le roi de Prusse ne perdaient pas de vue le plateau de -Valmy; ils virent les vingt mille hommes de Kellermann, les six mille -hommes de Steingel et les trente mille hommes de Dumouriez mettre leurs -chapeaux au bout de leurs fusils et faire retentir la vallée d'un seul -cri, du cri tonnant de «Vive la nation!» - -Puis le canon commença de gronder. Seize grosses pièces du côté de -Kellermann, trente pièces du côté de Dumouriez; Kellermann serrant les -Prussiens en tête, Dumouriez les brisant en flanc. - -Et, dans chaque intervalle des détonations de l'artillerie, les chapeaux -toujours agités au bout des baïonnettes, et l'éternel cri de «Vive la -nation!» - -Brunswick repoussa avec colère les canons de sa lunette les uns dans les -autres. - ---Eh bien? demanda le roi de Prusse. - ---Il n'y a rien à faire contre de pareils hommes, dit Brunswick; ce sont -des fanatiques. - -Les Prussiens montaient toujours, fermes et sombres; chaque volée de -Kellermann plongeait en profondeur et traçait de longs sillons dans les -rangs; chaque volée de Dumouriez coupait les lignes par des vides -immenses; les lignes flottaient un instant, puis se remplissaient de -nouveau, et le mouvement de progression continuait. - -Mais, arrivé au ressaut de terrain que nous avons indiqué, c'est-à-dire -à un tiers de portée de canon de Valmy, il sembla qu'une barrière de fer -et de feu, que personne ne peut franchir, venait de s'élever; les vieux -soldats de Frédéric s'y entassaient par monceaux; mais, comme aux flots, -Dieu criait: - ---Vous n'irez pas plus loin! - -Et ils n'allèrent pas plus loin; ils n'eurent pas l'honneur d'aborder -nos jeunes soldats. Brunswick frémissant ordonna d'arrêter un massacre -inutile: à quatre heures, il fit sonner la retraite. La bataille était -gagnée. - -L'ennemi venait de faire son premier pas en arrière; la France était -sauvée. - -Le jeune duc de Chartres n'avait rien fait et n'avait rien pu faire de -remarquable. Il était resté bravement au milieu du feu. C'est tout ce -que lui demandait Dumouriez, et cela suffisait à ce que son nom fût dans -le bulletin de la bataille. - - * * * * * - -Que l'on ne s'étonne pas que celui qui écrit ces lignes s'étende avec -une si profonde vénération sur tous les détails de notre grande, de -notre sainte, de notre immortelle Révolution; ayant à choisir entre la -vieille France, à laquelle appartenaient ses aïeux, et la France -nouvelle, à laquelle appartenait son père, il a opté pour la France -nouvelle; et, comme toutes les religions raisonnées, la sienne est -pleine de confiance et de foi. - -J'ai visité cette longue ligne qui s'étend du camp de la Lune à ce -ressaut que ne purent franchir les Prussiens. J'ai gravi la colline de -Valmy, véritable _Scala santa_ de la Révolution, que tout patriote -devrait monter à genoux. J'ai baisé cette terre sur laquelle, pendant -une de ces journées qui décident des destins du monde, battirent tant de -vaillants coeurs et où le vieux Kellermann, l'un des deux sauveurs de -la patrie, voulut que le sien fût enterré. - -Puis je me relevai en disant avec fierté: - ---Là aussi était mon père, venu du camp de Maulde comme simple -brigadier, avec Beurnonville. - -Un an après, il était général de brigade. - -Un an après, il était général en chef. - - - - -XXVIII - -Les hommes de la Convention - - -Ce fut le lendemain de la grande journée que nous venons de raconter, -que la salle de spectacle des Tuileries s'ouvrit pour recevoir les -membres de la Convention. - -Nous connaissons tous ce petit théâtre de cour, destiné à contenir cinq -cents personnes à peine et qui allait recevoir sept cent quarante-cinq -conventionnels. - -En général, plus l'arène est petite, plus le combat est acharné. - -Le rapprochement, qui rend l'amitié plus solide, rend la haine plus -grande. - -Quand deux ennemis se touchent, ils ne se menacent plus, ils se -frappent. - -Que devait être la Convention? - -Un concile politique où la France, écrivant son nouveau dogme, allait -assurer son unité. - -Par malheur, avant d'être, elle était déjà divisée. - -Et cependant où était le centre de l'unité vitale? où était le coeur -de la France dans la Convention? - -Forte comme elle l'était, la France pouvait lutter contre le monde. - -Mais pouvait-elle lutter contre elle-même? - -Là était la question. - -Triompherait-elle avec le schisme de la Montagne et de la Gironde dans -son sein? - -Triompherait-elle avec la guerre civile dans la Vendée? - -Elle ne craignait pas la royauté. Le jour où le roi avait menti, il -avait donné sa démission. - -UN ROI NE MENT PAS. - -Elle craignait sa guerre civile de l'Ouest, ses prêtres armant le peuple -contre le peuple. - -Ce qu'elle craignait, c'est ce qui arriva. - -Au fur et à mesure qu'ils entraient, ces hommes, tous enfants du -10-Août, tous inspirés de l'esprit qui avait présidé à cette grande -journée, ces hommes se désignaient par les noms de royalistes et -d'hommes de Septembre. - -Ces hommes qui venaient combattre pour la France et qui, au lieu de -combattre pour la France, avaient combattu l'un contre l'autre, ces -hommes s'ignoraient complètement. - -Ils se frappèrent sans se connaître. - -Les girondins n'étaient pas royalistes, c'étaient eux que l'on désignait -sous ce nom. - -Ce fut un discours de Vergniaud qui fit le 10-Août. «Nous avons vu, -avait-il dit en désignant du doigt les Tuileries, nous avons vu vingt -fois la terreur sortir de ce château. Qu'elle y rentre une fois, et que -tout soit dit!» - -Les montagnards n'avaient rien à faire avec _Septembre_. On savait que -Danton lui-même, qui en avait pris la responsabilité pour que le sang -versé ne tachât point la France, on savait que Danton n'y était pour -rien. - -On savait que c'était Marat et Robespierre qui avaient tout fait, avec -un agent secondaire, Panis. - -Les deux accusations était donc fausses. - -Presque tous les girondins, qu'on accusait de _royalisme_, votèrent la -mort du roi. - -Presque tous les montagnards désapprouvèrent Septembre. - -Seulement, ils ne voulurent pas que _Septembre_ fût puni. Au moment où -la France avait besoin de tous ses enfants, ce n'était pas le moment, -parmi les plus ardents patriotes, de se juger, de se punir et de -s'épurer. - -On a calculé du reste que, sur sept cent quarante-cinq membres qui -s'assirent sur les bancs de la Convention le jour de son ouverture, cinq -cents n'étaient ni girondins ni montagnards; tous ces nouveaux arrivants -de province, marchands, avocats, bourgeois, professeurs, journalistes, -venaient en amis du bien, de l'humanité, de la France. Ils voulaient -tous la prospérité de la nation; mais ils n'étaient, nous le répétons, -ni girondins ni montagnards. - -C'était à la Montagne à les attirer à elle par la terreur. - -C'était à la Gironde à les rallier à son parti par l'éloquence. - -Cependant on put voir, à la nomination du président et des secrétaires, -combien _l'horreur_ de Septembre dominait _l'envie_ qu'inspirait la -Gironde. - -Pétion fut nommé président. - -Les six secrétaires furent: Camus et Rabaud-Saint-Étienne, deux -constituants; - -Les quatre autres, Brissot, Vergniaud, Lassource, des girondins; -Condorcet, un ami de la Gironde, qui devait mourir avec elle, et par sa -mort comme par sa vie--juste qu'il était--la justifier dans l'histoire. - -Pas un homme de la Montagne, tout est pris à droite. La majorité est -donc à la droite. - -Aussi, dès son entrée, la masse, cette éternelle victime de l'erreur, -était-elle dans l'erreur. Ses instincts vulgaires, ses craintes -personnelles, la vue basse de la bourgeoisie, ne lui permettaient pas de -regarder en face l'énergique légion de la Montagne, dans laquelle était -le salut national. - -Il est vrai qu'au sommet de cette âpre et dure Montagne siégeait la pâle -et froide figure de Robespierre, peau de parchemin collée sur un crâne -d'inquisiteur, sphinx étrange posant éternellement des énigmes dont il -ne disait jamais le mot; Danton, masque terrible du damné, avec sa -bouche torse, son visage labouré par la petite vérole, sa voix de -dictateur, son attitude de tyran; et Marat, ce roi des batraciens, qui -semblait, comme Philippe-Égalité, avoir renoncé à la royauté--des -reptiles--pour s'appeler Marat tout court; Marat, par son père Sarde; -Marat, par sa mère Suisse, n'ouvrant la bouche que pour demander _des -têtes_, n'ouvrant ses lèvres jaunes que pour demander _du sang_. - -Danton le méprisait, Robespierre le haïssait, et tous deux cependant le -toléraient. - -Marat faisait peur physiquement et moralement. - -En opposition à cette masse de républicains farouches, formée à cette -heure encore du double club des Jacobins et des Cordeliers, on voyait -les vingt-neuf girondins autour desquels se groupait le parti de la -Gironde, tous hommes de bien sur lesquels la calomnie même n'avait pas -de prise, ou n'avait à reprocher que des fautes communes à beaucoup dans -cette époque de moeurs légères, plusieurs jeunes et beaux, presque -tous pleins de talent, Brissot, Roland, Condorcet, Vergniaud, Louvet, -Gensonné, Duperret, Lassource, Fonfrède, Ducos, Garat, Fauchet, Pétion, -Barbaroux, Guadet, Buzot, Salles, Sillery. - -Évidemment la sympathie était là. - -Chacun prit sa place bruyamment. - -Puis on fit l'appel nominal. - -Quand on en vint au nom de Jacques Mérey, Danton répondit pour lui: - ---En mission près de Dumouriez. - -L'appel nominal fini, le président et les secrétaires nommés, la -Convention constituée enfin, le premier qui parla, au milieu d'un -silence solennel, fut le cul-de-jatte Couthon, l'apôtre de Robespierre. - -Il se souleva, et de sa place dit quelques paroles qui avaient une -portée immense. - ---Je propose d'ouvrir la nouvelle session en jurant haine à la royauté, -haine à la dictature, haine à toute puissance individuelle. - -Quoique venant de la Montagne, la proposition fut accueillie par un -bravo unanime, auquel succéda un formidable cri de: «Vive la nation!» - -On eût dit l'écho de celui qui avait été poussé la veille sur le champ -de bataille de Valmy. - -Mais Danton se leva. - -On fit silence. - ---Avant, dit-il, d'exprimer mon opinion sur le premier acte que doit -faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit permis de résigner dans son -sein les fonctions qui m'avaient été déléguées par l'Assemblée -législative. Je les ai reçues au bruit du canon; hier nous avons reçu la -nouvelle que la jonction des armées était faite; aujourd'hui la jonction -des représentants est opérée. Je ne suis plus que mandataire du peuple, -et c'est en cette qualité que je vais parler. Il ne peut exister de -constitution que celle qui sera textuellement, nominativement, acceptée -par la majorité des assemblées primaires. Ces vains fantômes de -dictature dont on voudrait effrayer le public, dissipons-les; disons -qu'il n'y a de constitution que celle qui est acceptée du peuple. -Jusqu'ici, on l'a agité, il fallait l'éveiller contre les tyrans. -Maintenant que les lois sont aussi terribles contre ceux qui les -violeraient que le peuple l'a été en foudroyant la tyrannie, qu'elles -punissent tous les coupables, abjurons toute exagération, déclarons que -_toute propriété territoriale et industrielle sera éternellement -maintenue_. - -Cette déclaration répondait si merveilleusement aux paroles du roi de -Prusse à Verdun et aux craintes de la France, qu'elle fut couverte -d'applaudissements, quoiqu'elle vînt de celui que l'on regardait comme -le chef des septembriseurs. - -Et, en effet, la crainte générale n'était pas le massacre. Chacun savait -bien que, dans ce cas, organiser la défense serait chose facile. Non, la -crainte générale était qu'on ne reprît les biens des émigrés, et que -l'on ne déclarât nuls les ventes et les achats. - -Le peuple français avait admirablement compris le mot _révolution_. Il -l'avait décomposé, il savait qu'il voulait dire: Propriété facile, à bon -marché, à la portée de tous, un toit pour le pauvre, un foyer pour le -vieillard, un nid pour la famille. - -Au milieu des bravos suscités par cette promesse de l'Adamastor de la -Chambre, deux voix protestèrent. - ---J'eusse mieux aimé, dit Cambon, que Danton se bornât à sa première -proposition, c'est-à-dire qu'il établît seulement le droit que le peuple -a de voter sa constitution. Mais Danton est en opposition avec lui-même. -Quand la patrie est en danger, a-t-il dit, tout appartient à la patrie. -Qu'importe alors que la propriété subsiste si la personne périt! - -Du groupe des girondins une voix, celle de Lassource, s'éleva: - ---Danton, s'écria-t-il, en demandant que l'on consacre la propriété, la -compromet. Y toucher, même pour l'affermir, c'est l'ébranler. La -propriété est antérieure à la loi! - -La Convention alla aux voix et les deux propositions de Danton furent -résumées ainsi: - -1º Il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est acceptée par -le peuple; - -2º La sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de -la nation. - -Ce fut alors que Manuel se leva et dit, en étendant la main avec ce -geste qui commande l'attention et le silence: - ---Citoyens, ce n'est pas tout! Vous avez consacré la souveraineté du -vrai souverain, _le peuple_; il faut le débarrasser de son faux -souverain, _le roi_. - -À ces mots, une voix de droite s'écria: - ---Le peuple seul doit juger. - -Mais, à ces mots, Grégoire, l'évêque de Blois, se leva. - -Grégoire avait eu une grande autorité dans la première assemblée où il -avait siégé. Il s'y était trouvé le chef du clergé populaire. La fusion -des ordres consommée, il avait été élu secrétaire à la presque -unanimité, avec Mounier, Sieyès, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre et -Chapelier. Dans la Déclaration des droits de l'Homme, il fit inscrire -celle de ses devoirs, et le nom de Dieu; le premier il avait adhéré à la -constitution civile du clergé. - -Les membres de la Constituante ne pouvaient être réélus à la -Législative. Grégoire alors s'était établi dans son diocèse et avait -publié ses lettres pastorales; enfin, à la presque unanimité encore, il -avait été nommé à la Convention. - -On attendait avec impatience les paroles qui allaient sortir de sa -bouche dans cette grave question. - ---Inutile d'attendre, dit-il; certes, personne ne proposera jamais de -conserver en France la race funeste des rois. Nous savons trop bien que -toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes vivant de -chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté; -il faut détruire ce talisman dont la force magique serait propre à -stupéfier encore bien des hommes. Je demande donc que, par une loi -solennelle, vous consacriez l'abolition de la royauté. - -Au milieu des bravos et des cris frénétiques de toute l'Assemblée, -d'accord en principe sur ce point, le montagnard Bascle se leva: - ---Je demande, dit-il, que l'on ne précipite rien et qu'on attende le -voeu du peuple. - -Mais Grégoire, qui s'était rassis, se redressa à ces paroles, et, tirant -du plus profond de son coeur cette terrible phrase, il la jeta au -visage de son adversaire: - ---Le roi est dans l'ordre moral ce que le monstre est dans l'ordre -physique. - -Et, à l'instant même, d'un élan unanime, toute la salle s'écria: - ---La royauté est abolie. - -En ce moment, un homme dont la pâleur dénonçait la fatigue, les habits -un long voyage, le costume un représentant du peuple aux armées, entra -brusquement dans la salle, tenant entre ses bras trois drapeaux, deux -autrichiens et un prussien. - ---Citoyens, s'écria-t-il l'oeil rayonnant d'enthousiasme, l'ennemi est -battu, la France est sauvée. Dumouriez et Kellermann vainqueurs vous -envoient ces drapeaux pris sur les vaincus. J'arrive à temps pour -entendre la grande voix de la Convention proclamer l'abolition de la -royauté. Place parmi vous, citoyens, car je suis des vôtres! - -Et, sans répondre aux signes que lui faisait Danton pour venir prendre -place près de lui sur la Montagne, il alla s'asseoir, agitant son -chapeau aux plumes tricolores encore tout imprégnées de la fumée de la -bataille: - ---Vive la République! cria-t-il, et qu'elle date sa naissance du jour -qui l'a consolidée: 21 septembre 1792. - - * * * * * - -Et en même temps on entendit le canon tonner. Il croyait ne tonner que -pour la victoire de Valmy, il tonnait en même temps pour l'abolition de -la royauté et la proclamation de la république. - -Et, de même qu'en terminant le dernier chapitre nous nous sommes -inclinés devant ces hommes qui avaient sauvé militairement la France, -inclinons-nous devant ces autres hommes dont la mission était bien -autrement dangereuse et fut pour eux bien autrement mortelle. - -Une seule fois j'ai été appelé à assister à un spectacle donné dans -cette salle des Tuileries où se tint cette formidable séance que nous -venons de rapporter, et tant d'autres qui en furent la suite et la -conséquence. - -On jouait _le Misanthrope_ et _Pourceaugnac_. - -On applaudissait ce double chef-d'oeuvre de Molière, qui présente les -deux faces de son auteur, le rire et les larmes. - -Deux rois et deux reines étaient assis avec une foule de princes sur une -estrade et applaudissaient. - -Et je me demandais comment les rois osaient entrer dans une pareille -salle, où la royauté avait été abolie, où la république avait été -proclamée, où tant de spectres sanglants secouaient leurs linceuls, sans -craindre que ce dôme, qui avait entendu les applaudissements du 21 -septembre 1792, ne s'écroulât sur eux. - -Oui, certes, nous devons beaucoup à ces hommes, à Molière, à Corneille, -à Racine, qui ont tant fait pour la gloire de la France, à laquelle ils -ont consacré leur génie. - -Mais combien ne devons-nous pas plus à ces hommes qui ont prodigué leur -sang pour la liberté. - -Les premiers ont fondé les principes de l'art. - -Les autres ont consacré ceux du droit. - -Sans les premiers nous serions encore ignorants peut-être; sans les -autres, à coup sûr, nous serions encore esclaves. - -Et ce qu'il y a d'admirable dans ces hommes de 1792, c'est que tous -lavèrent dans leur propre sang leurs erreurs ou leurs crimes. - -Je mets à part Marat, dont le couteau de Charlotte Corday a fait -justice, et qui n'était d'aucun parti. - -Les girondins, qui causèrent la mort du roi, furent punis de cette mort -par les cordeliers. - -Les cordeliers furent punis de la mort des girondins par les -montagnards. - -Les montagnards furent punis de la mort des girondins par les hommes de -thermidor. - -Enfin ceux-ci se détruisirent entre eux. - -Ce qu'ils ont fait de mal, ils l'ont emporté dans leurs tombes -sanglantes. - -Ce qu'ils ont fait de bon est resté. - -Et tous, malgré leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes mêmes, étaient -de grands citoyens, d'ardents amis de la patrie; leur amour jaloux pour -la France les aveugla, ce fut cet amour frénétique qui en fit des -Orosmane et des Othello politiques: ils haïrent et tuèrent parce qu'ils -aimaient. - -Mais, parmi ces sept cent quarante-cinq hommes, pas un traître, pas un -concussionnaire. Rien de lâche en eux. Fondateurs de la république, ils -l'avaient dans le coeur. La république, c'était leur foi, c'était leur -espoir, c'était leur déesse. Elle montait avec eux dans la charrette, -elle les soutenait dans le douloureux trajet de la Conciergerie à la -place de la Révolution. C'était elle qui les faisait sourire jusque sous -le couteau. - -Le dix thermidor, elle ne voulut point descendre de l'échafaud et fut -guillotinée entre Saint-Just et Robespierre. - -Et voilà ce à quoi je pensais, voilà ce que je voyais comme à travers un -nuage dans cette salle des Tuileries où des rois et des reines, -inintelligents du passé et insoucieux de l'avenir, applaudissaient ces -deux excellents comédiens que l'on appelait Mlle Mars et Monrose. - -Notre récit serait incomplet si, le lendemain de ce grand jour que nous -venons de faire apparaître rayonnant dans le lointain de notre histoire, -nous ne suivions pas Jacques Mérey retournant près de Dumouriez, portant -des instructions secrètes de Danton. - -Jacques Mérey avait été absent trois jours; à son retour à -Sainte-Menehould, il ne trouva rien de changé: les Français, faisant -toujours face à la France, semblaient l'envahir; les Prussiens, lui -tournant le dos, semblaient la défendre. - -Les instructions de Danton étaient précises: - -Tout faire pour que les Prussiens abandonnassent la France, et, en -abandonnant matériellement la France, abandonnassent moralement le roi. - -En somme, la bataille de Valmy n'était qu'un échec; ce n'était point une -bataille, mais une canonnade; comme nous l'avons dit, les Prussiens y -avaient perdu douze ou quinze cents hommes, nous sept à huit cents. - -Les Prussiens n'étaient nullement entamés matériellement; démoralisés, -oui. - -Les deux armées comptaient un nombre à peu près égal de combattants, -soixante-dix à soixante-quinze mille hommes; mais celle des coalisés -était dans un état déplorable. - -Les escarmouches sur le front de l'armée n'amenaient aucun résultat, et -il avait été convenu d'un commun accord de les cesser; mais Dumouriez -avait détaché toute sa cavalerie dans les environs: il avait lancé tous -ses cavaliers à cette chasse des vivres dont nos soldats se faisaient un -plaisir et qui amenait l'abondance dans notre camp tout en poussant la -famine dans le camp prussien. - -L'armée coalisée perdait deux ou trois cents hommes par jour de la -dysenterie. - -Cependant Sa Majesté Frédéric-Guillaume tint bon pendant douze jours. - -Mais nul n'était, dans toute cette armée composée d'éléments divers, -plus troublé que le roi de Prusse lui-même. Il y avait schisme dans son -camp, guerre civile dans sa tente, combat dans son coeur. - -Le roi avait une maîtresse qu'il adorait. Les femmes n'aiment pas la -guerre; la comtesse de Lichtenau était à la tête du parti des -pacifiques; elle s'était avancée jusqu'à Spa et n'osait aller plus loin. - -Elle craignait pour la vie de son royal amant, bien plus encore pour son -coeur; les fêtes qu'on lui avait données à Verdun, ces vierges voilées -qui avaient été au-devant de lui avec des fleurs et des dragées, -n'étaient aucunement rassurantes. On voile souvent les vilains visages; -mais plus souvent encore les beaux. Elle écrivait au roi des lettres -désespérées. - -En échange, la nouvelle de l'échec de Valmy avait été reçue par le parti -de la paix avec autant de joie que la trahison de Verdun avait causé de -terreur. Brunswick, qui prenait ses soixante-huit ans, voyant que la -campagne de France ne serait point, comme il l'avait cru, précisément -une promenade militaire, aspirait au repos et à son duché, loin de se -douter encore que son fameux manifeste les lui ferait perdre tous les -deux. Le roi, de l'avis de Brunswick et des pacifistes, n'était plus -retenu que par un certain respect humain. À toutes les observations des -uns et des autres, et même de sa maîtresse, il répondit: - ---Mais la cause des rois, mais la liberté de Louis XVI! c'est une -affaire d'honneur qu'un roi ne saurait abandonner sans une suprême -honte. - -Puis, il faut le dire, les nouvelles arrivaient désastreuses pour la -coalition. Le 21 septembre, abolition de la royauté et proclamation de -la république; le 24, Chambéry ouvre ses portes; le 29, c'est Nice: la -république, comme le Nil, commençait à déborder sur le monde pour le -fertiliser. - -Vers les derniers jours de septembre, le malaise devint intolérable dans -l'armée des coalisés. Frédéric-Guillaume, que l'empereur d'Autriche et -l'impératrice Catherine attendaient à la table splendide où ils -dévoraient la Pologne, n'avait pas de quoi manger dans son camp. - -Dumouriez lui envoya douze livres de café, c'est tout ce qu'il en avait -lui-même. - -Ces douze livres de café furent le prétexte des accusations qui -s'élevèrent contre Dumouriez, et, il faut le dire aussi, la seule -preuve. - -Aux propositions faites par les premiers parlementaires envoyés, -Dumouriez avait répondu au nom de l'Assemblée: - ---Les Français ne traiteront avec l'ennemi que lorsqu'il sera sorti de -France. - -Mais les instructions secrètes que rapportait Jacques Mérey étaient loin -d'avoir cette rudesse toute romaine: - -Remporter une victoire moins glorieuse, mais aussi importante que celle -de Valmy, sans combattre; - -Ne pas pousser l'ennemi à un de ces désespoirs qui nous ont valu Crécy -et Poitiers; - -Reconduire l'armée prussienne avec tous les honneurs de la guerre, mais -enfin la reconduire jusqu'à la frontière; - -Constater bien clairement que Frédéric-Guillaume, en abandonnant la -cause de Louis XVI, abandonnait la cause des rois; au lieu de mettre -obstacle à la retraite des Prussiens, leur donner toute facilité de -l'opérer. - -Enfin, le 1er octobre, les Prussiens, ne pouvant tout à la fois -résister à l'épidémie et à la disette, commencèrent à décamper. - -Ils firent une lieue ce jour-là, une lieue le lendemain, mais enfin -c'étaient deux lieues en arrière. - -Le 30 septembre, une entrevue avait eu lieu entre Kellermann et -Brunswick. - -Brunswick avait deviné le plan de Dumouriez, mais Kellermann, esprit -moins délié, ne l'avait pas compris. - -Kellermann tenait absolument à poser les bases d'un arrangement. - -Brunswick l'évitait; il trouvait qu'il avait bien assez écrit comme -cela. - -Trop peut-être! - ---Mais, insista Kellermann, comment tout cela finira-t-il? - ---Rien de plus simple, répondit Brunswick; nous nous en retournerons -chacun chez nous, comme les gens de la noce. - ---D'accord, dit Kellermann. Mais qui payera les frais de la noce? Il me -semble que l'empereur, qui a attaqué le premier, nous doit bien les -Pays-Bas pour indemniser la France. - ---Quant à cela, la chose ne nous regarde en rien; c'est l'affaire des -plénipotentiaires. - -Et, comme nous l'avons dit, la retraite commença le lendemain. - -La retraite fut un échange de bons procédés. Dillon seul, qui -n'approuvait pas cette manière de faire la guerre, se fit donner deux ou -trois fois sur les ongles en voulant serrer l'ennemi de trop près. - -L'ennemi, on le caressait, on le choyait, on lui donnait du pain et du -vin pour qu'il eût la force de gagner plus vite la frontière. - -Verdun fut abandonné le 14, Longwy le 22. - -Enfin, le 26 octobre, le dernier Prussien vivant repassait la frontière. - -L'armée coalisée laissait trente-cinq mille morts pour engraisser les -plaines de la Champagne. - - - - -XXIX - -Une soirée chez Talma - - -Le 25 octobre de la même année, il y avait double fête, au théâtre des -Variétés du Palais-Royal, où Monvel avait engagé nos meilleurs artistes, -un peu effarouchés par les premiers événements de la révolution. - -Mlle Amélie-Julie Candeille, qui était la maîtresse de Vergniaud, -donnait la première représentation de sa pièce de _la Belle Fermière_, -où elle jouait le rôle principal, et Dumouriez, le vainqueur de Valmy, -devait venir au théâtre. - -Enfin, après la représentation, artistes, comédiennes, auteurs et hommes -politiques devaient se rencontrer chez Talma, dans la petite maison de -la rue Chantereine qu'il venait d'acheter, et où il donnait une de ces -soirées, moitié bal, moitié bel esprit, où l'on dansait et où l'on -disait des vers. - -Dumouriez était arrivé depuis quatre jours à Paris avec Jacques, chez -lequel il avait trouvé un homme qui lui convenait sous tous les -rapports. - -L'oeil loyal et profond du docteur l'inquiétait bien de temps en -temps, en ce qu'il plongeait jusqu'au fond de sa poitrine, comme s'il -n'était pas entièrement convaincu du dévouement de Dumouriez à la -République; mais sous ce rapport il avait affaire à forte partie; -d'ailleurs les faits étaient là pour démentir les soupçons. - -On accusait Dumouriez d'avoir été un peu trop courtois pour les -Prussiens en retraite; mais Jacques Mérey savait d'où lui en était venu -l'ordre, puisque cet ordre c'était lui-même qui l'avait transmis. - -Dumouriez, sous prétexte de présenter au ministère son plan favori de -l'invasion belge, était revenu à Paris étudier de son oeil intelligent -la situation. La royauté abolie, la république proclamée, venaient -mettre un obstacle à son plan favori: faire du duc de Chartres un roi -de France; mais il savait combien facilement la France, bonne fille au -fond, se laisse aller à ses haines et à ses enthousiasmes du moment. - -Il pensait donc que tout espoir n'était point perdu et qu'il fallait -laisser faire au temps. - -À sa première entrevue avec Mme Roland, Dumouriez, qui n'avait pas -encore changé les talons rouges de Versailles contre les bottes de -Valmy, avait traité un peu trop lestement la sévère matrone qui disait -d'elle-même: «Personne moins que moi n'a connu la volupté.» Mme -Roland, qui était le véritable ministre, qui sentait sa supériorité sur -Roland et qui craignait avant tout le ridicule pour son mari, lui avait -plus gardé rancune de ses façons cavalières envers elle, que de sa chute -du ministère. En tout cas, le ministère girondin avait été admirable -pour Dumouriez. Il l'avait, dans la mesure de son pouvoir, soutenu -physiquement, et, dans la mesure de sa popularité, soutenu moralement. -C'était à Dumouriez vainqueur de reconnaître à son retour à Paris la -part que ses loyaux ennemis avaient prise à sa victoire, et à amener, -s'il était possible, un rapprochement entre la Montagne et la Gironde. -La chose était d'autant plus facile qu'il y avait déjà eu rapprochement -entre Dumouriez et Danton. - -La première représentation de _la Belle Fermière_ devait compléter ce -raccommodement. - -En arrivant à Paris, Dumouriez s'était présenté au ministère de -l'Intérieur; puis, en passant du cabinet du ministre au salon de Mme -Roland, il avait fait prendre dans sa voiture un magnifique bouquet -qu'il lui avait offert. Mme Roland avait reçu en souriant cet emblème -des choses frivoles et éphémères; et, sur cette demande de Dumouriez: - ---Voyons, que pensez-vous de moi? - -Elle avait répondu: - ---Je vous crois quelque peu royaliste. - -Puis elle était entrée, en femme politique, dans les projets de son -mari et de ses collègues; elle avait reconnu la grande intelligence de -Dumouriez; mais plus cette intelligence était grande, plus il fallait -s'en défier. - ---Plus vous avez de talent, lui dit-elle, plus vous êtes dangereux, et -la République désormais se gardera bien de vous subordonner les autres -généraux. - -Dumouriez haussa les épaules: - ---La défiance est le défaut des républiques; c'est avec la défiance -qu'elles tuent le génie; c'est la défiance qui crée ces éternelles -paniques, ces cris de trahison poussés au hasard, qui ôtent toute force -morale à l'homme que vous employez, et qui l'envoient impuissant et -désarmé devant l'ennemi. Si les autres généraux ne m'avaient pas été -subordonnés, je n'eusse pas pu réunir les forces de Beurnonville aux -miennes, je n'eusse pas pu tirer Kellermann de Metz et le conduire à -temps à Valmy, et à l'heure qu'il est les Prussiens seraient à Paris et -c'est moi qui serais prisonnier à Berlin. - -Dumouriez quitta Mme Roland pour se rendre à la Convention; c'était -là qu'on l'attendait. - -Il y avait eu changement de gouvernement; il y avait donc un nouveau -serment à prêter. - -Mais Dumouriez s'était avancé à la barre, avait écouté les compliments -de Pétion, et avait répondu: - ---_Je ne vous ferai pas de nouveaux serments._ Je me montrerai digne de -commander aux enfants de la liberté et de soutenir les lois que le -peuple souverain va se faire par votre organe. - -Le soir, il se présenta aux jacobins. La dernière fois, il n'avait pas -marchandé avec la situation, et il avait mis le bonnet rouge; cette -fois, il y vint tout simplement avec son chapeau de général; quoique ce -fût le même qu'il portait à Valmy, il fut reçu très froidement. - -Collot-d'Herbois le comédien monta à la tribune, remercia le général de -l'éminent service qu'il avait rendu à la patrie; mais lui reprocha -d'avoir reconduit le roi de Prusse _avec trop de politesse_. - -Danton lui succéda à la tribune, et, après avoir expliqué les causes de -cette conduite courtoise: - ---Console-nous, lui dit-il, par des victoires sur l'Autriche, de ne pas -voir ici le despote de Prusse. - -On le voit, à la coupe où Dumouriez croyait venir boire le vin enivrant -de la victoire, l'ingratitude démocratique mêlait déjà son fiel. - -Deux des plus grands généraux de la Révolution, deux des hommes à qui la -République devait ses premières et ses plus belles victoires, devaient -boire successivement à la coupe amère: - -À peine vidée par Dumouriez, elle allait se remplir pour Pichegru. - -Enfin, comme nous l'avons dit, cette fameuse soirée devait tout -raccommoder, et c'était à l'oeuvre innocente de Mlle Candeille que -le baiser de paix devait se donner. - -Roland avait mis sa loge à la disposition de Dumouriez. - -Mme Roland devait y venir; puis, quand Roland aurait fini son labeur -ministériel, il les rejoindrait. - -Danton avait loué la loge à côté, pour lui, sa femme et sa mère. - -Soit qu'il se trompât de loge, soit qu'il le fît exprès, il entra avec -Dumouriez et sa femme dans la loge de Roland et s'y installa. Mme -Roland et Mme Danton ne se connaissaient pas. Mme Roland était un -grand esprit, Mme Danton était un grand coeur. Les deux femmes -devaient se convenir; les deux femmes liées rapprocheraient les deux -maris. - -Puis l'effet était admirable pour le public: - -On avait vu, dans la même loge, Dumouriez et Mme Roland, Danton et -Vergniaud! car Vergniaud avait promis de venir. La maladresse d'une -ouvreuse de loge fit manquer tout ce beau plan. - -Lorsque Mme Roland se présenta au bras de Vergniaud pour entrer dans -sa loge: - ---Pardon, madame, lui dit l'ouvreuse, mais la loge est occupée. - -Mme Roland voulut savoir qui se permettait d'occuper une loge qui -était louée au nom de son mari. - ---Ouvrez toujours, dit-elle. - -La femme ouvrit. - -Mme Roland jeta un coup d'oeil rapide dans sa loge, reconnut -Dumouriez, vit Danton avec une femme tenant la place qu'elle devait -occuper. - -Elle savait Danton peu soucieux de l'honorabilité des femmes avec -lesquelles il se montrait en public; elle prit Mme Danton pour une -femme près de laquelle elle ne pouvait s'asseoir. - ---C'est bien, dit-elle. - -Et elle repoussa la porte, qui se ferma seule. - -Avant que Danton l'eût ouverte, elle avait gagné l'escalier. - -D'ailleurs ce refus d'entrer dans une loge où se trouvait Mme Danton -était une insulte. Danton adorait sa femme, et d'autant plus en ce -moment, qu'elle avait déjà le coeur brisé par les journées de -Septembre. Une violente palpitation la prit, à la suite de laquelle elle -s'évanouit. Elle était déjà atteinte de la maladie dont elle mourut, -d'une anémie. Une partie du sang versé le 2 septembre semblait être le -sien. - -Il avait un dernier espoir de revoir Roland chez Talma; quant à sa -femme, à coup sûr elle n'y viendrait pas. - -Danton passa sa soirée dans la même loge que Dumouriez, qui fut fort -applaudi, mais beaucoup moins que s'il eût apparu au public entre Mme -Roland et Vergniaud. - -Dieu seul sait combien coûta de têtes cette vivacité de Mme Roland à -refermer la porte de sa loge. - -La pièce de Mlle Candeille, quoique appartenant à cette littérature -molle et insipide de l'époque, eut un grand succès et resta au -répertoire. Quarante ans après cette première représentation, j'y vis -débuter Mlle Mante. - -Le spectacle fini, l'auteur nommé au milieu des applaudissements, -Danton chercha inutilement son ami Jacques Mérey pour lui confier sa -femme, dont la santé commençait à l'inquiéter; mais Jacques Mérey, qui -devait venir le joindre au spectacle, n'avait point paru. - -Les deux hommes reconduisirent Mme Danton chez elle, la laissèrent -passage du Commerce, et revinrent rue Chantereine, chez Talma. - -La soirée était des plus brillantes. Talma était déjà à cette époque à -l'apogée de sa réputation. Quoique appartenant par son opinion au club -des Jacobins, quoique lié intimement avec David, l'ami de Marat, il -appartenait par l'esprit, par l'art, par la littérature, à la Gironde, -le plus élégant de tous les partis. Il en résultait qu'il réunissait -chez lui hommes d'État, poètes, artistes, peintres, généraux, de toutes -les opinions et de tous les partis. - -Lorsque Dumouriez et Danton entrèrent, Mlle Candeille avait eu le -temps de changer de costume et de venir recevoir les félicitations de -ses camarades. - -Ces félicitations étaient d'autant plus sincères que c'était un talent, -comme poète, qui ne portait ombrage à personne. - -Les nouveaux venus joignirent leurs compliments à ceux que Mlle -Candeille était en train de recevoir, et, comme on venait de lui offrir -une couronne de laurier, elle força Dumouriez de l'accepter. - -Dumouriez la prit et alla la déposer sur un buste de Talma, où elle se -fixa définitivement. - -Talma présenta à Dumouriez tous ces hommes portant déjà des noms -célèbres ou qui devaient le devenir. Tous ces noms étaient connus de -Dumouriez, l'un des généraux les plus lettrés de l'armée; mais, éloigné -par son état de la société parisienne, il ne connaissait que les noms. - -Là étaient Legouvé, Chénier, Arnaud, Lemercier, Ducis, David, Girodet, -Prud'hon, Lethière, Gros, Louvet de Couvrai, Pigault-Lebrun, Camille -Desmoulins, Lucile, Mlle de Keralio, Mlle Cabarrus, Cabanis, -Condorcet, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Garat, Mlle Raucourt, Rouget -de l'Isle, Méhulo, les deux Baptiste, Dazincourt, Fleury, Armand -Dugazon, Saint-Prix, Larive, Monvel, tout l'art, toute la politique du -temps. - -Là enfin, Dumouriez, applaudi par tous, goûtait cette joie sans mélange -du triomphateur au triomphe duquel ne se mêle pas la voix de l'esclave. - -Il croyait du moins que la chose se passerait ainsi. - -Tout à coup une rumeur sourde courut dans les salons; une inquiétude -vague sembla s'emparer de tout le monde, et le nom de Marat, vingt fois -répété, tomba sur les conviés du grand artiste, non pas comme des -langues de feu, mais comme des gouttes d'huile bouillante. - ---Marat! dit Talma, que vient-il faire ici? Que l'on m'appelle deux -domestique, et qu'on me le mette à la porte! - -Mais David s'y opposa. - ---Laisse-moi d'abord voir ce qu'il veut, dit David, ensuite tu -décideras. - -Talma fit un signe d'assentiment. - -David s'avança jusqu'au vestibule. - ---Que veux-tu? demanda-t-il à Marat. - ---Je veux parler au citoyen Dumouriez, répondit Marat. - ---Ne pourrais-tu choisir un autre moment que celui où l'on donne une -fête? - ---Pourquoi donne-t-on des fêtes à un traître? - ---Un traître qui vient de sauver la patrie. - ---Un traître! un traître! un traître! te dis-je. - ---Mais enfin que viens-tu demander? - ---Je viens demander sa tête. - ---Avec combien d'autres? demanda Danton qui parut à la porte. - ---Avec la tienne, dit Marat, avec celle de tous ceux qui ont pactisé -avec le roi de Prusse. Oui, ajouta-t-il en montrant le poing, on sait -que vous avez reçu chacun deux millions. - ---Laissez entrer ce fou afin que je le saigne! Il voit rouge! dit -Cabanis. - -Marat entra. - -Mais déjà beaucoup avaient disparu ou avaient passé dans les pièces à -côté. - -Dugazon avait pris une pelle et l'avait mise à rougir au feu. - -Marat était flanqué de deux jacobins, longs et maigres, ayant la tête de -plus que lui. - -Il venait demander compte à Dumouriez de l'épuration des volontaires de -Châlons, dont il avait fait chasser les maratistes et ceux qui -demandaient du sang. - -Il comptait, le folliculaire gonflé de fiel et de venin, épouvanter le -général vainqueur comme il épouvantait les badauds de Paris. - -Dumouriez l'attendit, calme, appuyé sur le pommeau de son sabre. - ---Qui êtes vous? demanda-t-il. - ---Je suis Marat, répondit celui-ci, tordant sa bouche baveuse. - ---Je n'ai affaire ni à vous ni à vos pareils. - -Et il lui tourna le dos avec un profond mépris. - -Tous ceux qui entouraient le général, et particulièrement les -militaires, éclatèrent de rire. - ---Ah! dit Marat, ce soir je vous fais rire, demain je vous ferai -pleurer! - -Et il sortit en montrant le poing et en menaçant. - -À peine fut-il sorti, que Dugazon tira du feu la pelle rouge, prit une -poignée de sucre en poudre, et, sans dire une parole, partout où avait -passé Marat, brûla du sucre. - -Cet épisode grotesque rendit la gaieté qui avait disparu. - -Mais le but de la réunion de la Gironde à la Montagne était manqué, -aussi bien dans le salon de la rue Chantereine que dans la loge du -théâtre des Variétés du Palais-Royal. - -Danton, en rentrant chez lui, trouva Jacques Mérey qui l'attendait avec -impatience. - -Le docteur vint à lui, et, sans lui donner le temps de l'interroger: - ---Ami, lui dit-il, je ne veux pas, quelques jours après mon entrée à la -Convention, demander un congé, mais il faut, pour une affaire de la plus -haute importance, que tu m'obtiennes une mission qui me laisse quinze -jours de liberté appliqués à mes propres affaires. - ---Diable! fit Danton, à qui veux-tu que je demande cela? Je suis mal -avec Servan et Clavier. Ce qui vient d'arriver ce soir ne m'a pas mis au -mieux avec Roland. Mlle Manon Philippon, ajouta-t-il avec un accent -de mépris, lui aura raconté la chose à sa manière. Il reste donc Garat, -le ministre de la justice. - ---Et comment es-tu avec celui-là? - ---Oh! celui-là n'a rien à me refuser. - ---C'est Garat justement qui a proposé, le 9 octobre dernier, la loi qui -prononce la peine de mort contre les émigrés pris les armes à la main et -leur exécution immédiate, n'est-ce pas? - ---C'est lui. - ---Eh bien! qu'il me charge de rechercher l'identité du seigneur de -Chazelay, pris à Mayence le 21 et fusillé le 22. Bien entendu que la -mission est tout honoraire, et que je ferai les recherches à mes frais. - ---La chose a l'importance que tu lui donnes? - ---Il y va de mon bonheur. - ---Tu auras ta mission demain. - -Jacques Mérey avait lu le soir même dans le _Moniteur_: - -«Le chef d'une petite bande d'émigrés, après avoir combattu en Champagne -avec ses hommes, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté-là, -est venu vers les premiers jours d'octobre s'enfermer dans la ville de -Mayence. - -»Mais la ville de Mayence s'étant rendue le 21 octobre dernier, et -aucune condition n'ayant été stipulée par le gouverneur en faveur des -émigrés, M. de Chazelay a été pris les armes à la main et, en vertu de -la loi du 9 octobre, fusillé dans les vingt-quatre heures. - -»On dit que le seigneur de Chazelay possédait de grands biens dans le -département de la Creuse, aux environs de la ville d'Argenton. - -»Encore un bel héritage pour la République!» - -Le lendemain, Jacques Mérey avait sa mission signée Garat, mission à -laquelle il pouvait consacrer depuis le 26 octobre jusqu'au 10 novembre -inclusivement. - -En conséquence, sans perdre un seul instant, il repartit pour Mayence -avec une lettre de recommandation du général Dumouriez pour le général -Custine. - -La veille de son départ, sur la proposition de Garnier (de Saintes), la -Convention avait rendu un décret qui bannissait les émigrés à perpétuité -et qui punissait de mort ceux qui rentraient en France--sans distinction -d'âge ni de sexe. - - - - -XXX - -Une lettre d'Éva - - -Jacques Mérey n'avait pas perdu un instant: à dix heures du matin, des -chevaux de poste étaient attelés à une solide calèche de voyage; et lui, -attendait sa mission en costume de voyageur. - -À onze heures du matin, Danton lui remettait l'ordre signé Garat, les -deux amis s'embrassaient, et à onze heures cinq minutes, après avoir -recommandé à Danton de veiller sur la santé de sa femme, Jacques Mérey -criait au postillon: - ---Route d'Allemagne! - -C'était celle qu'il venait de faire à son retour avec Dumouriez. - -Il revit Château-Thierry, Châlons. Il salua en passant le champ de -bataille de Valmy, encore tout bosselé de tombes. Il trouva Verdun -occupé, par une trop grande rigueur peut-être, à faire oublier sa trop -grande faiblesse. Les représailles commençaient: les malheureuses jeunes -filles, dont la plupart, sans comprendre la grandeur d'un pareil crime, -avaient été ouvrir les portes au roi de Prusse, étaient arrêtées, et -l'on instruisait leur procès. On sait que plus tard elles furent -exécutées. - -Il entra dans le Palatinat par Kaiserslautern et arriva à Mayence le -troisième jour après son départ; il avait fait deux cents lieues en -soixante heures. Mais le général Custine avait continué sa marche, et il -était déjà à Francfort-sur-le-Mein. - -Jacques Mérey s'informa auprès des officiers restés en garnison à -Mayence, s'il n'était pas à leur connaissance que les émigrés pris les -armes à la main eussent été fusillés. - -Le fait était exact, et la chose avait même fait une profonde sensation -dans la ville; le décret était du 9, et c'était la première fois qu'il -était appliqué. - -Il l'avait été dans toute sa rigueur. Aucun des sept accusés n'avait -échappé à la peine capitale. - -Il demanda les noms de ces malheureux: on les avait oubliés. - -Enfin on lui dit qu'un des officiers qui avaient fait partie du conseil -de guerre était encore à Mayence, et on lui donna son nom et son -adresse. - -Jacques Mérey alla le trouver. - -L'officier, qui était un capitaine, se rappelait parfaitement que le chef -des six cavaliers émigrés avait déclaré se nommer Charles-Louis-Ferdinand -de Chazelay; mais, en tout cas, il trouverait le dossier dans les mains -du rapporteur, qui était le plus jeune membre du conseil, et qui -appartenait comme officier d'ordonnance à la maison militaire du général -Custine. - -Or, nous l'avons dit, le général était à Francfort. - -Jacques Mérey s'était muni des noms du jeune officier, il se nommait -_Charles André_. - -Le lendemain, au point du jour, Jacques Mérey se présenta chez le -général; il était déjà levé et s'apprêtait à passer une revue de son -corps d'armée. - -Son titre de représentant du peuple effraya d'abord quelque peu Custine. -Custine appartenait comme Dumouriez, par ses antécédents, au parti -royaliste, et si son bras avait loyalement combattu, peut-être sa -conscience n'avait-elle pas toujours été de l'avis de son bras. - -La lettre de Dumouriez le rassura. Ce fut donc avec un grand allégement -du coeur qu'il fit appeler l'officier d'ordonnance Charles André, et -lui donna l'ordre de mettre à la disposition de Jacques Mérey tous les -documents qu'il pouvait avoir sur le ci-devant seigneur de Chazelay. - -Le jeune officier promit d'être à l'Hôtel d'Angleterre dans une -demi-heure, avec le dossier du mort et les papiers qui avaient été -trouvés sur lui et qui constataient son identité. - -Il tint parole. - -Ces papiers consistaient dans son interrogatoire, dans le procès-verbal -d'exécution, et dans trois lettres à lui écrites par sa soeur, -ex-chanoinesse à Bourges. - -L'interrogatoire était conçu en ces termes: - -«Le 21 octobre, à huit heures du soir, a comparu devant le Conseil de -guerre établi dans la ville de Mayence pour juger les émigrés pris les -armes à la main, le ci-devant seigneur de Chazelay, lequel a répondu de -la façon suivante aux questions qui lui ont été faites: - -»D. Vos noms, prénoms et qualités? - -»R. Charles-Louis-Ferdinand, seigneur de Chazelay. - -»D. Votre âge? - -»R. Quarante-cinq ans. - -»D. Le lieu de votre naissance? - -»R. Le château de Chazelay, près Argenton. - -»D. Pourquoi avez-vous quitté la France? - -»R. Pour ne pas être complice des crimes qui s'y commettaient. - -»D. Où avez-vous été en quittant la France? - -»R. Me joindre au corps des émigrés qui servait en Champagne sous le -prince de Ligne. - -»D. Quand avez-vous quitté la Champagne? - -»R. Huit jours après la bataille de Valmy, quand j'ai su de la bouche -même de M. de Calonne que la retraite était décidée. - -»D. Pourquoi quittiez-vous la Champagne? - -»R. Parce qu'il n'y avait plus rien à y faire. - -»D. Et vous êtes venu à Mayence pour y prendre de nouveau du service -contre la France? - -»R. Non pas contre la France, mais contre le gouvernement qui la -déshonore. - -»D. Vous connaissez le décret de la Convention du 9 octobre, qui -condamne à la peine de mort tout émigré pris les armes à la main? - -»R. Je le connais mais ne le reconnais pas. - -»D. Vous n'avez rien à dire pour votre défense? - -»R. Né royaliste et catholique, je meurs royaliste et catholique, -c'est-à-dire dans la foi de mes pères. - -»Le prévenu éloigné, le conseil a délibéré; mais comme -Charles-Louis-Ferdinand, ci-devant seigneur de Chazelay, n'a rien dit -qui pût appuyer sa défense, et qu'au contraire il a été pour ainsi dire -au-devant du châtiment qu'il avait mérité, il a été condamné à -l'unanimité à la peine de mort. - -»Le condamné, rappelé devant le conseil, a entendu tranquillement la -lecture de son arrêt et a répondu par le cri de "Vive le roi!" à la -demande à lui faite s'il n'avait rien à ajouter ou à réclamer. - -»Le lendemain, au point du jour, il a été fusillé et enterré dans les -fossés de la citadelle.» - -Jacques Mérey resta quelque temps absorbé en lui-même par cette lecture. - -La conduite du seigneur de Chazelay en face du tribunal qui le jugeait -était celle d'un mauvais patriote, c'est vrai, mais d'un gentilhomme -brave et loyal qui, ayant engagé son serment au roi, tient son serment à -la rigueur. - -Comment cette foi politique se trouvait-elle dans le même homme qui, -vis-à-vis de lui, avait manqué à toutes les lois de la délicatesse? - -C'est que la plupart du temps, chez l'homme, la conscience n'est qu'une -affaire d'éducation; l'éducation de la noblesse en général lui traçait -des devoirs pour ce qui était au-dessus d'elle, mais laissait la plus -grande latitude pour ce qui était au-dessous. - -Or, dans l'esprit du seigneur de Chazelay, un médecin de village était -tellement au-dessous de lui, que sa conscience, qui lui avait si -courageusement fait affronter la mort pour un principe politique, ne lui -avait rien inspiré en faveur du grand principe moral qu'il avait violé. - -Le droit divin n'était pas seulement pour les rois, il était aussi pour -la noblesse, et, de même que le roi régnait de droit divin sur la -noblesse, la noblesse régnait de droit divin sur ce qu'elle appelait le -peuple. - ---Pardon, lieutenant, dit le docteur, après avoir roulé pendant un -instant ces pensées dans son cerveau et en avoir tiré les déductions que -nous en avons tirées nous-même, mais ne m'avez-vous pas dit que trois -lettres étaient jointes au dossier de M. de Chazelay? - ---En effet, les voici, dit le jeune officier. - ---Est-ce une indiscrétion que de demander à en prendre connaissance? - ---Aucunement; j'ai ordre de vous communiquer les pièces, et même de vous -en laisser prendre les copies. - ---Ces lettres, disiez-vous, étaient de Mlle de Chazelay, -ex-chanoinesse aux Augustines de Bourges. - ---Voulez-vous me permettre de vous les passer par rang de date? - -Jacques Mérey fit un signe affirmatif. - -La première était du 16 août; elle disait: - - _Mon très cher et très honoré frère_, - - _Je suis revenue à Bourges avec le précieux dépôt dont vous m'avez - chargée._ - - _Mais jusqu'à présent je ne puis, en vérité, l'apprécier que du - côté physique; quant au côté moral, je n'ai reçu de vous qu'une - belle créature sans initiative et sans volonté, ne répondant pas à - son nom d'Hélène et ne donnant signe d'intelligence qu'à celui - d'Éva._ - - _Au nom d'Éva, en effet, son oeil brille un instant; elle - l'arrête sur la personne qui l'a prononcé; mais comme cette - personne n 'est pas celle qu'elle cherche, son oeil se referme - aussitôt et elle retombe dans sa somnolence habituelle._ - - _Je vous demande donc la permission de continuer à l'appeler Éva, - puisque c'est le seul nom auquel elle réponde._ - - _Vous me dites, dans votre lettre reçue ce matin, que vous êtes - décidé à quitter la France et à aller prendre du service à - l'étranger, et vous voulez bien, sur cette grande résolution, - prendre l'avis d'une pauvre servante du Seigneur._ - - _Mon avis est qu'un Chazelay, dont les ancêtres ont participé à - deux croisades, et qui porte d'azur à la croix pattée d'argent, - cantonnée d'une fleur de lys d'or, ne doit point pactiser, même par - sa présence, avec les choses qui se passent aujourd'hui._ - - _Partez donc, et quand vous trouverez à propos que nous allions - vous rejoindre, écrivez-moi; vos ordres seront ponctuellement - exécutés._ - - _Votre soeur obéissante et qui vous aime,_ - - Marie DE CHAZELAY, - - En religion SOEUR ROSALIE. - -Cette lettre était déjà de la plus haute importance pour Jacques Mérey. -Il savait quelle profonde douleur avait ressentie Éva de leur -séparation. L'amour est égoïste jusqu'à la cruauté. La douleur d'Éva -mettait un baume sur la sienne. - -Le jeune officier lui passa la seconde. - - _C'est avec un grand bonheur que j'ai appris que vous étiez arrivé - à Verdun, où vous êtes du moins en sûreté. J'ai été enchantée de - l'accueil que S. M. le roi de Prusse vous a fait, et ne puis - qu'applaudir à la résolution que vous avez prise d'entrer dans les - volontaires du prince de Ligne; c'est un noble seigneur de vieille - souche, un vrai prince du saint-empire; ce doit être, d'après son - âge et le portrait que vous m'en faites, le fils de Charles-Joseph, - le petit-fils de Claude de l'Amoral second; son père, - Charles-Joseph, était un des plus braves et des plus spirituels - gentilshommes qui aient existé. Un Chazelay peut servir sans - déroger sous un l'Amoral._ - - _Hélène va un peu mieux, quoiqu'elle s'obstine à ne pas répondre à - ce nom qu'elle semble ne pas connaître. Au reste, depuis le jour où - je l'ai emmenée du château de Chazelay, pas un mot n'est sorti de - sa bouche. Elle a commencé à prendre quelques cuillerées de - potage, qui, avec un ou deux verres de sirop qu'elle avale par - jour, suffisent à la soutenir. Hier, au lieu de la faire asseoir à - la fenêtre donnant sur la cour, je l'ai fait asseoir à celle - donnant sur le jardin. À la vue de la verdure et du petit cours - d'eau qui l'arrose, elle a jeté un faible cri, s'est soulevée sur - son fauteuil et est retombée en disant d'une voix désespérée: «Non! - non! non!» Je ne sais ce qu'elle voulait dire, mais au moins elle a - parlé._ - - _Comme je crois qu'il y a beaucoup de mauvaise volonté dans ce - mutisme et d'entêtement dans cette prostration, ayant entendu du - bruit dans la chambre de votre fille avant-hier, après que Jeanne - l'eût mise au lit, hier soir, je me ménageai, à l'aide d'un trou - pratiqué dans la boiserie, la facilité de voir ce qu'elle faisait - lorsque Jeanne fut sortie de sa chambre._ - - _Elle se leva et en s'appuyant aux meubles elle alla s'agenouiller - sur le prie-Dieu placé au-dessous du crucifix qui est entre les - deux fenêtres, et là, je ne sais si ce fut des lèvres ou du - coeur, car je n'entendis rien, là elle fit ou parut faire une - longue prière._ - - _Il paraît que cet homme près duquel elle est restée trop - longtemps, pour son malheur, n'était pas dénué de tout sentiment - chrétien, puisque la pauvre enfant cherche un refuge en Dieu et - prie._ - - _Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous dire. J'espère que - cette lettre, que j'adresse à Verdun avec ordre de faire suivre, - vous arrivera._ - - Marie DE CHAZELAY, - - En religion SOEUR ROSALIE. - -Jacques Mérey tendit vivement la main pour avoir la troisième lettre. -Voici ce qu'elle contenait: - - _Très cher et très honoré frère,_ - - _D'après ce que vous me dites de la victoire des Prussiens à - Grand-Pré et de la déroute de l'armée française, ce n'est pas nous - qui irons vous rejoindre en Allemagne, mais vous qui, dans quelques - jours, serez à Paris._ - - _Hélas! vous y arriverez trop tard pour empêcher les crimes - abominables qui ont été commis, mais à temps du moins pour les - venger._ - - _Notre pauvre roi et la famille royale sont, comme vous le savez, - prisonniers au Temple. On parle de mettre l'élu du Seigneur en - jugement; mais le Seigneur pressera votre marche pour que ce crime - atroce, le plus odieux de tous, ne s'accomplisse pas._ - - _Il n'y aurait rien d'étonnant que ce fût cet homme que vous avez - cru reconnaître à la lueur d'un coup de pistolet qui fût en effet - dans les rangs des républicains. Il a été nommé, comme vous le - savez, membre de la Convention, et j'ai lu sur un journal qu'il - était parti pour l'armée de l'Est avec une mission pour Dumouriez._ - - _Hélène a essayé de mettre une lettre à la poste; mais elle a si peu - de jugement que, sans penser que Jeanne, au lieu de la porter à la - poste, me la remettrait, elle l'a confiée à Jeanne._ - - _Jeanne me l'a apportée comme une honnête fille qu'elle est. C'est - le fruit d'une tête en délire. Je vous l'envoie pour que vous - puissiez juger par vous-même de la folle passion de cette enfant et - de la nécessité de lui faire quitter la France le plus tôt - possible, si, contre notre attente, vous n'étiez pas dans quelques - jours à Paris._ - - _Inutile de vous dire que j'ai recommandé à Jeanne d'assurer Hélène - que sa lettre avait été mise à la poste; il en sera de même de - toutes celles qu'elle continuera de lui écrire._ - -Jacques Mérey jeta un cri; il venait de reconnaître entre les deux pages -de la lettre de Mlle de Chazelay l'écriture d'Éva. - -Il jeta de côté la lettre de Mlle de Chazelay et dévora les lignes -suivantes: - - _Mon ami, mon maître, mon roi--je dirais mon Dieu si je ne devais - pas garder Dieu pour le supplier de te réunir à moi._ - - _J'ai voulu mourir quand j'ai compris que nous étions séparés et que - l'on m'a dit que c'était pour toujours._ - - _Mon père ou a eu peur de ma résolution ou s'est lassé de mes - plaintes. À tout ce que l'on me disait je répondais par ton nom - adoré, ou par ces mots: Je l'aime!_ - - _Il a fait venir ma tante, la chanoinesse de Bourges, et il m'a - donnée à elle pour qu'on veille sur moi._ - - _On me croit folle. Peu s'en faut que je ne le sois, et j'ai mes - idées bien troubles. Si ce n'est que je te vois sans cesse devant - mes yeux et que je sais que tu vis, je me croirais morte et déjà - dans le pays des ombres, tant tout me paraît gris, terne, - impalpable. Cela doit être ainsi quand le coeur est mort et qu'on - est enfermé dans le tombeau._ - - _Quitter le château de Chazelay a été pour moi une nouvelle douleur. - Là je n'étais qu'à trois ou quatre lieues de toi, mon bien-aimé, et - à chaque porte qui s'ouvrait je croyais que c'était toi qui allais - paraître._ - - _En montant dans la voiture, ou plutôt quand on m'a portée dans la - voiture, je me suis évanouie; depuis lors je n'ai jamais bien - complètement repris mes sens._ - - _Le second jour de mon arrivée à Bourges, on m'a fait asseoir à la - fenêtre du jardin au lieu de me faire asseoir à celle de la rue. Là - j'ai jeté un cri de joie et il m'a semblé qu'un rayon de lumière - m'inondait et que je me trouvais en face de notre Éden. Il y avait - une pelouse comme la nôtre, pas de tonnelle de tilleul, pas d'arbre - de la science, et surtout pas de Jacques Mérey._ - - _Ô mon bien-aimé, je n'ai qu'une pensée, je n'ai qu'une espérance, - je ne fais à Dieu qu'une prière: Te revoir!_ - - _Si je ne te revois, je mourrai. Mais, sois tranquille, auparavant - je ferai tout au monde pour te rejoindre._ - - _Je procède de toi, j'allais à toi, sans toi il n'y a plus de moi._ - - ÉVA. - ---Oh! monsieur, s'écria Jacques Mérey, vous avez dit, n'est-ce pas, que -je puis copier les pièces dont je désirerais avoir le double? - ---Faites mieux, interrompit le jeune officier qui comprenait le désir du -docteur, laissez-nous copie de cette lettre, que vous certifierez -conforme, et gardez l'original. - -Jacques Mérey jeta les bras au cou du jeune officier, voulut lui -répondre pour le remercier, mais les larmes étouffèrent sa voix. - -Il baisa vingt fois la lettre d'Éva, puis, d'une main tremblante, il -commença à la copier. - -La lettre copiée, il l'appuya sur son coeur. - ---Monsieur, dit-il au jeune officier, je n'oublierai jamais ce que vous -venez de faire pour moi. - -L'officier paraissait avoir quelque chose à lui dire. Mais il hésitait. - -Jacques vit son hésitation et la comprit. - ---Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas besoin de vous dire que j'aime la -fille de M. de Chazelay et que c'est moi qu'elle aime. Cette lettre que -la mort de son père fait passer dans mes mains d'une si douloureuse -façon m'était adressée, comme mon nom deux fois répété dans la lettre en -fait foi. Je vais rentrer en France et faire tout au monde pour revoir -la pauvre enfant qui sans moi est perdue. Savez-vous quelque chose de -plus que ce que vous m'avez dit? - ---Monsieur, répondit le jeune officier, je me compromets en vous avouant -tout cela; mais je suis sûr que vous me garderez le secret. C'est moi -qui ai commandé le feu le matin de l'exécution, et, sur le terrain même -où elle allait avoir lieu, M. de Chazelay m'a remis une lettre pour sa -soeur, en me priant de la lui faire passer comme sa volonté dernière. -Je lui ai promis de mettre la lettre à la poste, et je lui ai tenu ma -parole. - ---Et, demanda Jacques Mérey, en recevant votre promesse, il n'a rien -dit? - ---Il a murmuré ces mots: «Peut-être arrivera-t-elle à temps.» - -Jacques Mérey sonna, baisa une dernière fois la lettre d'Éva, la mit sur -son coeur, embrassa le jeune officier, fit mettre des chevaux de poste -à sa voiture, passa au quartier général pour remercier Custine et lui -serrer la main; puis, avec le même laconisme que, trois jours -auparavant, il avait dit: _Route d'Allemagne_, il dit: _Route de -France_. - -Et la voiture partit avec une égale rapidité. - - - - -XXXI - -Recherches inutiles - - -Jacques Mérey, à son retour, traversa la France avec la même vitesse -qu'à son départ. Seulement, à Kaiserslautern, au lieu de prendre la -route de la Champagne par Sainte-Menehould, il prit celle de la Lorraine -par Nancy. - -Il allait droit à Bourges. - -En arrivant à l'Hôtel de la Poste, il s'informa si l'on connaissait à -Bourges une demoiselle de Chazelay, ex-chanoinesse. - -À cette demande, le maître de poste s'approcha. - ---Citoyen, dit-il (le 10 du même mois d'octobre, dont on gagnait la fin, -un décret avait substitué les noms de _citoyen_ et _citoyenne_ aux -appellations de _monsieur_ et de _madame_), citoyen, nous connaissons -parfaitement la personne dont vous vous informez, seulement elle n'est -plus à Bourges. - ---Depuis quand? demanda Jacques Mérey. - ---Tenez-vous à le savoir d'une façon positive? - ---Très positive. Je viens de faire plus de quatre cents lieues pour la -voir. - ---Je vais vous dire cela d'après mon registre. - -Le maître de poste alla consulter son registre et cria de l'intérieur: - ---Elle est partie le 23, à quatre heures de l'après-midi. - ---Seule ou accompagnée? - ---Accompagnée de sa nièce, que l'on disait très malade, et d'une femme -de chambre. - ---Vous êtes sûr qu'elles étaient trois? - ---Parfaitement, car je leur ai fait observer qu'elles pouvaient ne -mettre que deux chevaux à la voiture et payer le troisième _en -l'air_[B]; ce à quoi la chanoinesse a dit: «Mettez-en trois, mettez-en -quatre, s'il le faut, nous sommes pressées.» Alors je leur ai mis leurs -trois chevaux et elles sont parties. - ---Pour où sont-elles parties? - ---Je n'en sais, ma foi! rien. - ---Vous devez le savoir. - ---Comment cela? - ---Je présume que vous ne vous êtes pas exposé à donner des chevaux sans -vous être fait présenter le passeport. - ---Oh! pour un passeport, elles en avaient un, seulement pour quel pays? -le diable m'emporte si je me le rappelle! - ---Ce serait fâcheux, mon ami, dit gravement Jacques Mérey, si vous -l'aviez oublié. - ---Dans tous les cas, si vous y tenez absolument, vous pourrez le savoir -à la préfecture qui l'a délivré. - ---C'est vrai, dit Jacques Mérey. - -Et, comme il n'avait pas de temps à perdre: - ---À la préfecture! cria-t-il. - -Le postillon monta le rue au galop, et au galop entra dans la cour. - -Jacques Mérey sauta rapidement à terre; mais pensant qu'il fallait faire -plus de façons avec un préfet qu'avec un maître de poste, il se munit de -la lettre de Garat qui le chargeait de rechercher l'identité du seigneur -de Chazelay, et, sa lettre à la main, il entra dans le cabinet du -préfet. - ---Citoyen préfet, dit-il, je suis chargé par le ministre de la Justice, -dont voici l'ordre, de constater l'identité du ci-devant seigneur de -Chazelay, qui a été fusillé le 20 du présent mois à Mayence. J'arrive de -Mayence, où cette identité a été constatée; mais ma mission ne -s'arrêtait point à lui; elle s'étendait aux autres membres de sa -famille, à sa soeur et à sa fille, qui habitent Bourges. - ---Mais qui ne l'habitent plus, monsieur; elles sont parties le 24 de ce -mois-ci. - ---Et où sont-elles allées? - ---Je ne pourrais pas vous le dire précisément; leur passeport était pour -l'Allemagne. - ---Et quel est le médecin qui soignait la jeune fille? - ---Un excellent médecin, très patriote, M. Dupin. - ---Seriez-vous assez bon pour me dire où demeure M. Dupin? - ---Tout près, rue de l'Archevêché. - -Jacques Mérey salua le préfet, et se fit conduire chez M. Dupin. - -Là, le même interrogatoire recommença et faillit amener les mêmes -réponses; mais, pressé de questions, le médecin voulut bien se rappeler -qu'il avait désigné les eaux de Baden ou de Wiesbaden, seulement il ne -se rappelait plus lesquelles. - -Restait à Jacques Mérey à s'assurer, chose par laquelle il eût dû -commencer peut-être, si quelque âme vivante n'était point restée à la -maison qui pût donner des nouvelles de celles qui l'habitaient. - -Mais le postillon fit observer à Jacques Mérey que, s'il le tenait une -heure encore ainsi, il arriverait à lui faire doubler sa poste, ce qui -était défendu par les statuts de l'administration. - -Jacques Mérey reconnut la vérité de l'observation et se fit ramener -Hôtel de la Poste. - -Là, le docteur s'informa de la demeure de Mlle de Chazelay. - -Elle habitait la maison nº 23 de la rue du Prieuré. - -Jacques prit un gamin qui était commissionnaire à l'hôtel et se fit -conduire. - -La maison nº 23 de la rue du Prieuré était hermétiquement close. - -Le gamin frappa à toutes les portes et à toutes les fenêtres; fenêtres -et portes restèrent fermées. - -Une voisine sortit et répéta ce que Jacques Mérey savait déjà, -c'est-à-dire que le 23, vers quatre heures de l'après-midi, ces dames -étaient parties. - -Elles avaient tout fermé, emporté toutes les clefs, et la chanoinesse, -interrogée sur son retour probable, avait dit qu'elle allait rejoindre -son frère en Allemagne et qu'elle ignorait si elle reviendrait jamais. - -Par la date du départ, il était évident qu'elles ignoraient encore la -mort de M. de Chazelay. - -Maintenant, qu'était devenue la lettre qu'il avait écrite à l'heure de -sa mort? - -Le facteur passait. - -Jacques Mérey l'appela. - ---Mon ami, demanda Jacques Mérey, Mlle de Chazelay a-t-elle dit en -partant où il fallait lui adresser ses lettres? - ---Non, monsieur, répondit le facteur. - ---Elles en ont reçu une cependant depuis leur départ. - ---Elles ne l'ont pas reçue, dit le facteur, puisqu'elles n'y étaient -pas. - ---Je te remercie de m'avoir fait remarquer que j'étais encore plus bête -que toi, mon ami, lui dit Jacques Mérey. Mais cette lettre, qu'en as-tu -fait? - ---Bon! comme elle était affranchie, je l'ai lancée par-dessous la porte; -quand ces dames reviendront, elles la trouveront. - -Jacques Mérey fit un geste d'impatience; le facteur le remarqua. - ---Pourquoi donc aussi affranchissent-ils leurs lettres? dit-il. Du -moment où les lettres sont affranchies, la poste ne s'en occupe plus. - -Et le facteur passa son chemin, enchanté d'avoir laissé derrière lui -cette maxime tout à la louange de l'administration des postes. - -Le gamin approcha sa joue des pavés et regarda par-dessous la porte. - ---Tiens, dit-il, on la voit, la lettre. Rien ne serait plus facile que -de l'attirer avec une baguette. - ---Mon ami, dit Jacques Mérey après avoir réfléchi un instant, cette -lettre n'est point à moi, cette lettre n'est point pour moi, je n'ai pas -le droit de la lire. - -Et il lui donna six francs en remerciement de la peine qu'il avait prise -de l'accompagner. - -Puis il rentra et se fit servir à dîner. - -Mais, tout en dînant, il lui vint une idée. - -Comme le petit commissionnaire, pour les six francs qu'il avait reçus, -croyait devoir rester pour toute la journée au service du voyageur, et -qu'il se tenait à la porte de la salle à manger son chapeau à la main: - ---Comment t'appelles-tu? lui demanda Jacques. - ---Francis, monsieur, pour vous servir, répondit l'enfant. - ---Va me chercher le postillon qui, le 23, a conduit Mlle de Chazelay. - ---Je le connais, dit le gamin, c'est Pierrot. - ---Tu en es sûr? - ---Si j'en suis sûr! à preuve qu'il m'a donné un coup de fouet parce que -j'avais ramassé et que je mangeais une prune qui était tombée du panier -de provisions de mademoiselle Jeanne. - -Et Jacques se rappela en effet que, dans une de ses trois lettres à son -frère, Mlle de Chazelay désignait sa femme de chambre sous le nom de -Jeanne. - ---Eh bien! va me chercher Pierrot, garçon, dit Jacques au -commissionnaire. - -Pierrot accourut avec une promptitude qui annonçait que Francis lui -avait parlé des façons libérales du voyageur. - -Le postillon avait le visage souriant. - ---C'est toi, lui demanda Jacques, qui as conduit la voiture de Mlle -de Chazelay, le 24 octobre dernier, à trois heures de l'après-midi? - ---Mlle de Chazelay? attendez donc, dit Pierrot, une vieille à mine de -religieuse, avec une femme de chambre et une jeune fille qui avait l'air -malade, n'est-ce pas? - ---C'est cela, dit Jacques Mérey. - ---Tu sais bien, Pierrot, que tu m'as donné un coup de fouet? - ---Je ne m'en souviens plus, dit Pierrot. - ---Ah! mais moi je m'en souviens, dit Francis. - ---Ça devait être moi, ça devait être moi, dit le postillon en essuyant -sa bouche avec la manche de sa veste, geste familier aux Berrichons. - ---Alors tu te rappelles qu'elles ont pris la route de Dijon? - ---Oh non! pas tout à fait. - ---Alors celle d'Auxerre? - ---Non plus, dit Pierrot en secouant la tête, oh! vous n'y êtes pas. - ---Comment, je n'y suis pas? - ---Je ne voudrais pas vous contrarier, mais vous me demandez la vérité, -n'est-ce pas? faut que je vous la dise. - ---Vous ne me contrariez pas, mon ami; au contraire, vous me rendrez -service en m'indiquant la véritable route qu'elles ont prise. Il faut -que je les rejoigne, comprenez-vous? pour une affaire de la plus haute -importance. - ---Ah bien! si vous voulez les rejoindre, ça n'est ni sur la route de -Dijon, ni sur la route d'Auxerre qu'il faut courir. - ---Mais sur laquelle alors? - ---C'est tout l'opposé, sur celle de Châteauroux. - -Un éclair passa dans l'esprit de Jacques. - ---Ah! dit-il, elles sont allées au château de Chazelay. Les chevaux à ma -voiture, mon ami, les chevaux tout de suite! - ---Bon, dit Pierrot, c'est justement à mon tour de conduire. - -Et il s'élança dans la cour. Francis disparut en même temps que lui. - -Un quart d'heure après, les chevaux étaient à la voiture et Pierrot en -selle. - -Jacques Mérey paya sa dépense, chercha des yeux son petit -commissionnaire pour lui donner le reste de la monnaie que lui avait -rendue le maître de poste, mais il ne le vit nulle part. - -La voiture partit au grand trot, ce qui était la preuve toujours que -Francis n'avait pas gardé le secret sur son écu. - -Mais, en sortant de la ville, Jacques Mérey vit son commissionnaire qui -lui barrait la route. - -Sur ses signes réitérés qu'il avait quelque chose à dire à son voyageur, -Pierrot arrête sa voiture. - -Le gamin sauta lestement sur le marchepied. - ---Qu'y a-t-il encore? demanda Jacques Mérey. - ---Il y a, répondit Francis, que, puisque vous allez courir après Mlle -de Chazelay jusqu'à ce que vous la rejoigniez, il vaut mieux lui porter -sa lettre que de la laisser sous la grand-porte. Elle a plus de chance -pour arriver. - ---Eh bien? demanda Jacques Mérey. - ---Eh bien! la voilà, dit Francis en jetant la lettre dans la voiture, en -sautant au bas du marchepied, et en criant à Pierrot: «Fouette, -postillon.» - -Jacques Mérey réfléchit que ce que venait de lui dire l'enfant était -plein de logique; que la lettre que venait de lui remettre Francis -contenait, selon toute probabilité, les dernières volontés du père -d'Éva; qu'en la laissant où elle était, le vent et la pluie l'auraient -bientôt rendue illisible; que mieux valait donc que, dépositaire fidèle, -il la conservât intacte et inconnue jusqu'au moment où il la remettrait -à l'une des deux personnes qui avaient le droit de l'ouvrir, à Éva ou à -Mlle de Chazelay. - -Il la mit en conséquence dans la poche secrète de son portefeuille. - - - - -XXXII - -La maison vide - - -Jacques Mérey ne s'était pas trompé. Mlle de Chazelay était bien -venue à Argenton, et, comme il était impossible d'aller en voiture au -château, elle avait loué trois chevaux à la seule auberge de la ville, -et s'était fait conduire à Chazelay par des hommes conduisant les trois -montures au pas. - -Les trois femmes y avaient passé une nuit, et le lendemain elles étaient -revenues. - -Puis on avait remis les chevaux de poste à la voiture, et cette fois on -était parti pour La Châtre, Saint-Amand, Autun, la Bourgogne, etc., etc. - -Or, comme Mlle de Chazelay avait cinq jours d'avance sur Jacques -Mérey; comme, n'ayant pas reçu la dernière lettre de son frère qui lui -annonçait son exécution, elle n'avait pu qu'obéir à l'avant-dernière -lettre dans laquelle il lui ordonnait sans doute de le rejoindre; comme -les eaux de Baden-Baden ou de Wiesbaden n'étaient qu'un moyen d'ouvrir -aux trois fugitives les portes de l'Allemagne, Jacques Mérey, brisé de -fatigue, ayant fait plus de six cents lieues par de mauvaises routes, ne -jugea point urgent de se remettre en voyage, et se fit descendre à la -porte de sa maison, si longtemps appelée _la maison mystérieuse_, et qui -n'était plus que _la maison vide_. - -Il y avait un peu plus de deux mois qu'il l'avait quittée. - -Au bruit de la voiture s'arrêtant devant la porte, la vieille Marthe -accourut et jeta un grand cri. - -Elle avait cru ne jamais revoir son maître. - -Lorsque Jacques Mérey fut entré et que la porte se fut refermée, il -s'arrêta au bas de l'escalier, ne sachant où aller d'abord et tiré de -tous côtés par ses souvenirs. - -Sa mémoire réunissait dans un seul embrassement ces sept années qui, -aujourd'hui qu'elles étaient écoulées, semblaient n'avoir eu que la -durée d'un jour. - -Il voyait Éva depuis le moment où il l'avait déroulée sur le tapis aux -yeux de Marthe, objet informe, être inachevé, jusqu'à celui où elle -avait été si cruellement arrachée de ses bras par un homme que la mort -avait arraché de la vie avec la même cruauté, la même impitoyable -froideur. - -Et, quoiqu'elle ne fût plus dans la maison, elle y flottait comme flotte -une ombre invisible, et perceptible cependant, aux lieux que son corps a -habités. - -Tout était comme Jacques Mérey l'avait laissé. Il monta d'abord à la -chambre d'enfant d'Éva, et retrouva le berceau dans lequel elle était -restée de sept à dix ans, c'est-à-dire à cette époque végétative de la -vie où, chrysalide d'amour, la beauté et l'intelligence luttaient tout -ensemble contre la laideur et le néant. - -Puis à sa chambre de jeune fille, où elle commença devant le miroir -magique à dérouler et à nouer ses longs cheveux en cambrant sa taille de -roseau aussi onduleuse que ces beaux torses de Jean Goujon dont les bras -soutiennent des corbeilles tandis que le bas du corps se perd et se -divinise dans les draperies. - -Puis de là il monta dans l'atelier, où l'orgue était resté ouvert et -muet; il se rappela le jour où, à la suite d'une commotion électrique -qui l'avait enveloppée d'un fluide vivifiant, elle était allée -d'elle-même au piano, et, à son éternel étonnement, avait joué les -mesures indécises, mais reconnaissables, d'un air entendu la veille. Là -étaient les livres où ses yeux avaient déchiffré le premier mot, et -lorsqu'il s'approcha sans le voir du haut de l'armoire où il était -couché, le chat inapprivoisable bondit sur la fenêtre par laquelle il -avait l'habitude de fuir. - -Là, pêle-mêle sur les chaises, étaient les livres dans lesquels elle -avait étudié la chimie, l'astronomie, la botanique; le dernier qu'elle -avait ouvert, encore à l'endroit où la lecture s'était arrêtée. - -Je ne connais pas d'endroits sous le vaste dôme des cieux où tombe du -passé une mélancolie plus douce que dans une chambre devenue vide par -une longue absence ou par la mort, après avoir été habitée, vivifiée, -animée par une belle créature de quinze ans; son essence juvénile a -passé dans tout; son haleine, l'émanation qui flotte autour de toute sa -personne, composent une atmosphère à part qui vous fait amoureux avant -qu'on ne sache même ce que c'est que l'amour. - -Et qu'est-ce alors, quand on le sait! - -Les bras tendus, car un voile flottait devant ses yeux, Jacques Mérey, -ne la voyant plus au milieu de cette vapeur qui semblait, comme le nuage -de Virgile, cacher une déesse, Jacques Mérey alla instinctivement à -l'orgue et posa au hasard, on l'eût cru du moins, ses deux mains sur les -touches. - -Un frémissement sonore s'échappa de l'instrument divin; pendant dix -minutes, Jacques Mérey n'en tira que des harmonies, au milieu desquelles -une plainte revenant sans cesse laissait tomber une larme sur le -coeur, éveillant la même sensation que, dans un caveau sombre, fait -éprouver la goutte d'eau qui tombe régulièrement dans un bassin de -cristal. - -Au bout de quelques instants cette plainte mélodieuse fut insuffisante, -elle se traduisit par le nom d'Éva; mais, à peine Jacques Mérey -l'avait-il prononcé trois fois, qu'il ne put supporter ce crescendo de -douleur et que son coeur éclata en sanglots. - -Le docteur s'élança hors de la chambre sans avoir rien vu de ses anciens -instruments de chimie: creusets à poussière de mercure, cornues -impuissantes et oubliées, matrice rouge de cinabre, aux rebords de -laquelle s'est figée une écume d'argent vermeil, vase dans lequel le -carbone pur a commencé de se transformer en diamant, il oublia tout. Ce -nom d'Éva était le glas funèbre qui mettait au tombeau tous ces rêves -que la science avait caressés, comme Ixion la nuée de laquelle naquit le -peuple fabuleux des Centaures. - -En deux bonds il franchit l'escalier, et du troisième il se trouva dans -le jardin. - -Là ses souvenirs étaient non moins pressés, non moins vivants, non moins -tendres, et, par conséquent, non moins douloureux. - -Là était le ruisseau dans lequel, pour la première fois, elle se regarda -en buvant; la tonnelle où elle écoutait chanter le rossignol jusqu'à une -heure du matin; l'arbre où, pour la première fois, en se dressant pour -cueillir la pomme vermeille, elle s'aperçut qu'elle était nue et rougit -de pudeur. - -Et Jacques Mérey allait du ruisseau à la tonnelle, de la tonnelle à -l'arbre de la science, se disant que son espoir était insensé, et n'en -espérant pas moins voir tout à coup apparaître Éva à l'angle de quelque -buisson, au détour de quelque allée. - -Mais ce fut surtout en s'approchant de la grotte que le coeur lui -battit; c'était là, au murmure de cette source, qui, avec le ruisseau -échappé du pied de l'arbre de la science, alimentait la petite rivière -du jardin, qu'appuyés tous deux à la roche moussue, Éva lui avait dit -pour la première fois qu'elle l'aimait. - -Cette voix chérie, cet accent mélodieux qui pénètre jusqu'au fond du -coeur, ce mot pour lequel toutes les langues de la terre ont choisi -leurs plus douces voyelles, leurs consonnes les plus euphoniques, ne -l'entendrait-il plus? - -Pour lui seul n'y aurait-il plus de printemps, plus de soleil, plus -d'amour? - -Dans quelle erreur profonde était-il lorsque, jeté dans ces débats -solennels de la tribune qui faisaient et qui défaisaient des monarchies, -dans ces grandes luttes de la guerre qui chassaient la terreur d'un camp -dans l'autre et qui renvoyaient éclater sur l'Allemagne l'orage qui -grondait sur la France, dans quelle erreur profonde était-il quand il -avait espéré donner tout cela en pâture à son coeur, à la place de son -amour? - -Oh! son amour, il était, certes, depuis son départ d'Argenton, demeuré -au fond de toute chose; pas un jour, pas une heure, pas un instant, il -n'avait cessé d'y songer, et voilà que, depuis qu'il était rentré dans -cette maison, pas une seconde il n'avait pensé à ces grandes -catastrophes au milieu desquelles il avait déjà joué et allait encore -jouer un rôle. - -Voilà qu'il avait oublié, comme si jamais ils n'eussent existé, Danton, -Dumouriez, Kellermann, Valmy, le roi de Prusse, Brunswick, la Montagne, -la Gironde, l'éloquent Vergniaud, Mme Roland la sainte, Mme Danton -la martyre, l'immonde Marat laissant derrière lui chez Talma sa trace -fétide, et le faible roi prisonnier au Temple, avec une femme coupable, -deux enfants innocents, une soeur angélique. - -Où retrouver Éva? Vivre tous les jours qui lui restaient à vivre sans -jamais entendre parler de princes ou de rois, sans jamais voir reluire -au soleil d'or d'une épaulette ou la lame d'un sabre, sans savoir s'il y -avait un monde autour de cette maison et de ce jardin qui étaient son -univers, voilà le seul bonheur qu'il eût demandé à Dieu, s'il n'eût -placé Dieu si haut, que nos douleurs les plus poignantes, comme nos -joies les plus sublimes, ne pouvaient, partant de si bas, monter jusqu'à -lui. - -Nous avons raconté les rêves du jour, nous n'essayerons pas de peindre -ceux de la nuit. - -Le premier bruit qu'entendit Jacques Mérey dans la maison fut celui -d'Antoine ouvrant sa porte et frappant du pied en criant: - ---_Cercle de vérité, centre de justice!_ - -Jacques Mérey eut du bonheur à revoir celui à qui il avait rendu un -éclair de raison, n'ayant pas pu lui rendre sa raison tout entière. - -Derrière lui monta Baptiste, qu'il reconnut à son tour au bruit que -faisait sa jambe de bois frappant chaque marche de l'escalier. - -Si Antoine lui devait une partie de sa raison, celui-là lui devait une -partie de son corps. - -C'étaient deux hommes à qui Jacques Mérey eût pu dire «Mourez pour moi,» -et qui seraient morts sans demander pour quelle cause il demandait leur -vie. - -Au reste, toute la ville d'Argenton était rassemblée devant la porte de -la maison mystérieuse. Seulement, comme on savait Jacques Mérey triste, -on avait banni toute gaieté de la réception qu'on voulait lui faire. - -C'étaient des électeurs qui venaient remercier leur mandataire d'avoir -déjà illustré son mandat. Et, en effet, on avait appris à Argenton la -conduite que Jacques Mérey avait menée à Verdun. On savait qu'il s'était -chaudement battu à Grand-Pré, et que c'était lui enfin qui avait -rapporté à la Convention les trois drapeaux conquis dans la campagne. - -Ils avaient lu dans le journal la mort du seigneur de Chazelay; il était -peu regretté dans le pays: on savait tout le mal qu'il avait fait à -Jacques Mérey. Et cependant, comme on connaissait l'amour immense qu'il -avait pour sa fille, toute cette foule, toute vulgaire qu'elle fût, qui -attendait Jacques pour le remercier du passé et le prier de se continuer -dans l'avenir, eut la délicatesse de ne pas lui dire un mot du père ni -de la fille. - -Mais ce fut à qui lui parlerait, obtiendrait un mot de lui, lui -toucherait la main, lui jetterait son voeu de bonheur. Si l'on eût -osé, pour gagner sa voiture, Jacques Mérey eût marché sur des jonchées -de feuilles et de fleurs. - -Les chevaux arrivèrent; au bruit des grelots, chacun s'écarta. - -Au moment de monter en voiture, Jacques Mérey fit signe qu'il voulait -parler. - -Aussitôt il se fit un grand silence. - ---Mes amis, dit-il, nous allons entrer dans une série de luttes -terribles. Peut-être y laisserai-je ma vie, mais à coup sûr je n'y -laisserai pas mon honneur, et vous serez toujours non seulement -contents, mais fiers de votre élu. Si je viens à succomber dans la -lutte, je vous recommande ma vieille Marthe et mes deux bons amis -Antoine et Baptiste, c'est tout ce que je laisserai sur la terre après -moi. - -Puis, comme la voiture s'ébranlait pour partir, il n'y put résister plus -longtemps, et ce cri échappa de son coeur: - ---Si elle revient, n'est-ce pas, vous me le ferez savoir? - -Et, de toutes ces bouches qui semblaient attendre cette confidence pour -parler, de tous ces coeurs qui semblaient attendre cet appel pour -s'ouvrir, s'échappa cette promesse unanime: - ---Oh oui! oui! oui! - -Pas une voix n'avait nommé Éva, et tous savaient que c'était d'elle -qu'il avait voulu parler. - - - - -XXXIII - -Où Jacques Mérey perd la piste - - -En quittant Argenton, la voiture prit la route de Saint-Amand. C'était -le même postillon qui avait conduit Mlle de Chazelay qui conduisait -Jacques Mérey. - -À la première poste, c'est-à-dire à La Châtre, de nouvelles informations -furent prises, et de postillon à postillon on eut encore une certitude. - -À Saint-Amand, les renseignements commencèrent à être plus difficiles; -il fallut consulter les livres de poste, très exactement tenus à cette -époque à cause des lois contre les émigrés. - -À Autun, on perdit la trace. Probablement les voyageuses avaient passé -pendant la nuit, et le maître de poste n'avait pas jugé à propos de se -lever pour inscrire les chevaux sur son registre. - -À Dijon, comme on dit en termes de chasse, on en revit, puis on -continua, sur des indices plus ou moins certains, la route jusqu'à -Strasbourg. - -À Strasbourg, on se retrouva dans l'incertitude. Les trois dames avaient -logé à l'Hôtel du _Corbeau_. Le nom de Mlle de Chazelay, voyageant -avec une femme de chambre, était écrit sur les registres, et le maître -de l'hôtel avait été faire virer le passeport au comité, qui avait -envoyé un de ses membres accompagné d'un médecin pour s'assurer si -véritablement une des dames était malade et avait besoin de prendre les -eaux. - -Le médecin trouva, en effet, la plus jeune des trois voyageuses si -faible, si pâle, si souffrante, qu'il ne fit aucune difficulté pour lui -laisser continuer son voyage. - -Mlle de Chazelay avait passé le Rhin à Kehl, et s'était arrêtée à -Baden, à l'Hôtel des _Ruines_. - -Là, elle avait annoncé qu'elle comptait rester un mois tandis que sa -nièce prendrait les eaux; elle avait fait son prix avec le maître de -l'hôtel, puis tout à coup, à la lecture d'un journal, la plus âgée des -voyageuses était tombée dans une attaque de nerfs et avait déclaré -qu'elle voulait partir à l'instant pour Mayence. - -Mais la plus jeune des voyageuses était si souffrante, que le médecin -des eaux, qui l'avait déjà visitée, avait déclaré qu'elle ne pouvait -supporter la voiture. - -On avait alors, comme faisaient les voyageurs à cette époque, frêté une -jolie barque, et l'on avait pris la voie du Rhin. - -Il n'y avait dans tout cela aucun doute pour Jacques Mérey, ces dames -étaient venues à Baden-Baden, en effet, avec l'intention d'y prendre les -eaux, puis Mlle de Chazelay avait lu dans un journal, tombé par -hasard entre ses mains, l'exécution de son frère. - -De là l'attaque de nerfs et la résolution de partir à l'instant pour -Mayence. - -Mais Jacques Mérey savait d'avance que Mlle de Chazelay ne trouverait -sur l'exécution de son frère que les renseignements vagues qu'il eût -trouvés lui-même s'il n'avait pas eu une mission spéciale à ce sujet. - -Les voyageuses seraient donc forcées d'aller jusqu'à Francfort. Mais à -Francfort aucune pièce ne leur serait communiquée, si ce n'est une copie -de l'interrogatoire et le procès-verbal d'exécution pour servir -d'extrait mortuaire. - -Maintenant Custine serait-il toujours à Francfort? Dans ce temps de -rapides conquêtes, on ne savait jamais où retrouver les généraux. - -Il s'informerait en passant par Mayence. - -Le hasard servit Jacques Mérey à merveille; depuis la veille le général -Custine avait établi son quartier à Mayence, laissant garnison à -Francfort, qui était encore fortifié à cette époque. - -C'était un jour de voyage de moins, et, on se le rappelle, le docteur -n'avait que quinze jours de congé. - -Il arriva le 2 novembre à Mayence. - -Il alla serrer la main du général, qui paraissait fort triste. Il était -question de faire le procès de Louis XVI. - -La Convention le jugerait. - -Louis XVI, jugé par la Convention, était d'avance condamné à mort. - -M. de Custine, homme de vieille race, pouvait-il rester au service d'un -gouvernement qui aurait condamné son roi? - -Toutes ces choses ne furent pas dites mais devinées, après quoi Jacques -demanda s'il pourrait revoir son jeune ami Charles André? - -Le général sonna. - ---Voyez dans les bureaux, dit-il, si le citoyen Charles André s'y -trouve. - -Puis, se tournant vers le docteur: - ---À propos, lui dit-il, n'oubliez pas de lui demander une lettre arrivée -pour vous le lendemain ou le surlendemain de votre départ. Charles -André, ne sachant où vous l'envoyer, l'aura gardée. - -Les deux hommes se quittèrent poliment, mais sans regrets. Ces deux -natures opposées s'emboîtaient mal l'une avec l'autre. - -Quelle différence avec Charles André! Les deux jeunes gens n'avaient eu -besoin que d'un regard pour lire au fond du coeur l'un de l'autre; -aussi fut-ce les bras ouverts qu'ils s'abordèrent. - -En deux mots, Jacques lui expliqua la cause de son retour. - ---Je les ai vues, dit Charles André; c'est à moi qu'elles se sont -adressées. - ---Éva était bien souffrante? demanda Jacques. - ---Bien souffrante, mais bien belle. - -Jacques hésita un instant; il avait les timidités d'un premier amour. - ---Vous lui avez parlé? demanda-t-il en hésitant. - ---Oui, j'ai eu le bonheur de rester seul avec elle, elle qui semblait -muette ou trop faible pour parler. Je m'approchai d'elle et lui dis: - -»--Mademoiselle, je l'ai vu. - -»Elle bondit. - -»--Vous avez vu Jacques Mérey? dit-elle. - -»Elle avait deviné que c'était de vous que je voulais parler. - -»--J'ai vu Jacques Mérey, repris-je; j'ai vu l'homme qui vous aime plus -que sa vie. - -»Elle poussa un cri et me jeta les bras au cou. - -»--Vous êtes mon ami pour toujours, dit-elle. Oh! moi aussi je l'aime! -je l'aime! je l'aime! - -»Et elle ferma les yeux comme si elle allait mourir. - -»--Mademoiselle, lui dis-je, votre tante peut revenir d'un moment à -l'autre; laissez-moi vous dire. - -»--Oui, dites, dites. - -»--Une lettre que vous lui aviez écrite se trouvait dans les papiers de -votre père. - -»--Comment cela? - -»--Je l'ignore. Mais, en visitant les papiers, il a reconnu l'écriture -et m'a demandé de copier cette lettre. - -»--Oh! cher Jacques! - -»--Puis, la lettre copiée, j'ai pris la copie et lui ai laissé -l'original. - -»--Vous avez fait cela? s'écria la belle enfant folle de joie. - -»--Oui. Ai-je eu tort? - -»--Comment vous appelez-vous, monsieur? - -»--Charles André. - -»--Votre nom est là, dit-elle en mettant la main sur son coeur. - -»Je m'inclinai. - -»--Ah! lui dis-je, mademoiselle, c'est trop de reconnaissance. - -»--Vous ne savez pas tout ce que je lui dois, à cet homme, à ce génie, à -cet ange du ciel! J'étais une pauvre créature, dénuée, abandonnée, ne -connaissant rien à sept ans qu'un chien, Scipion; c'était mon seul ami. -Je ne parlais pas, je ne voyais pas, je ne pensais pas. Il m'a donné la -voix; il m'a soufflé la pensée pendant sept ans, comme le sculpteur -florentin penché sur les portes du baptistère de Notre-Dame-des-Fleurs. -Il a ciselé mon corps, mon coeur, mon esprit; tout ce que je sais, je -le lui dois; tout entière je suis à lui. Pourquoi me trouvez-vous froide -à la mort de mon père? c'est que je ne connais mon père que pour nous -avoir séparés. Je n'avais jamais pleuré, je ne savais pas ce que c'était -que les larmes: mon père m'est apparu et j'ai manqué mourir de douleur! - -»En ce moment, sa tante rentra. - -»--Si vous le revoyez jamais, me dit-elle en me serrant la main, -dites-lui que je l'aime. - -»Mlle de Chazelay entendit ces derniers mots. - -»--Qui aimez-vous si fort? demanda-t-elle sèchement. - -»--Jacques Mérey, madame, répondit la jeune fille. - -»--Vous êtes folle, dit Mlle de Chazelay. - -»--Je le serai peut-être un jour, répondit la jeune fille; mais qui -m'aura rendue folle? vous le savez. - -»--Dans tous les cas, à partir d'aujourd'hui, dites-lui adieu pour -toujours; jamais nous ne rentrerons en France. Venez. - -»Mlle de Chazelay suivit sa tante, et je ne les ai pas revues.» - ---Merci, mon ami, merci, s'écria Jacques Mérey au comble de la joie. -J'en sais tout ce que je pouvais espérer de savoir. Elles vont ou à -Vienne ou à Berlin. Elles émigrent. - -Un soupir passa à travers ses lèvres. - ---Je ne puis les suivre à l'étranger, et d'ailleurs le général m'a dit -que vous aviez une dépêche à me remettre. - ---Ah! c'est vrai, dit Charles André. - -Et il tira d'un portefeuille une lettre portant le grand cachet de la -République et le timbre du ministère de l'Intérieur. - -Jacques Mérey décacheta la lettre et la lut. - -Lecture faite, il tendit la main au jeune officier. - ---Adieu, lui dit-il, je pars. - ---Vous partez ainsi, à l'instant même? - ---Quel jour du mois sommes-nous? depuis huit ou dix jours que je cours -la poste, je suis brouillé avec les dates. - ---Nous sommes le 2 novembre, répondit le jeune officier. - -Jacques calcula de tête. - ---Je serai le 5, dans la journée, près de Dumouriez, dit-il. - ---Près de Dumouriez? fit Charles André avec étonnement. - ---La Convention m'attache à lui dans sa campagne de Belgique, comme elle -m'a attaché à lui dans sa campagne de Champagne. - ---Est-ce que vous avez confiance dans cet homme? demanda le jeune -officier. - ---Dans son génie, oui; dans sa moralité, non. Mais quels que soient ses -projets, il a besoin d'une grande victoire. Attendez-vous à un second -Valmy. - ---Par où allez-vous le rejoindre? - ---Ma route est toute tracée: Hombourg, Trèves, Mézières. À Mézières, je -saurai où rejoindre Dumouriez. - -Les deux jeunes gens se dirent adieu, et, comme Jacques Mérey avait fait -renouveler les chevaux de poste pendant sa visite chez le général, il -n'eut qu'à monter en voiture et à crier au postillon: - ---Route de France, par Hombourg et Mézières! - - - - -XXXIV - -La veille de Jemmapes - - -Dumouriez, nous l'avons dit, était revenu à Paris pour concerter avec le -gouvernement son plan de l'invasion de la Belgique. - -Dumouriez avait pris ses mesures pour avoir, dans chaque parti puissant, -un ami puissant dans ce parti: - -Il avait Santerre à la Commune; - -Il avait Danton à la Montagne; - -Il avait Gensonné aux Girondins. - -Ce fut d'abord Santerre, l'homme des faubourgs, qu'il fit agir. - -Par Santerre, il obtint que l'idée du camp sous Paris serait abandonnée; -que tous les rassemblements que l'on avait faits en hommes, tous les -approvisionnements que l'on avait réunis en artillerie, en munitions, en -effets de campement, seraient reportés en Flandre pour servir à son -armée, qui manquait de tout; qu'on y ajouterait des capotes, des -souliers et six millions d'argent monnayé pour payer la solde des -soldats jusqu'à leur entrée dans les Pays-Bas. Une fois là, la guerre -nourrirait la guerre. - -Dumouriez était un stratégiste. Quoique le premier il ait donné -l'exemple des victoires remportées par masses, système qui fut adopté -depuis avec tant de succès par Napoléon, c'était un calculateur à -longues vues; il préparait une bataille avec la même intelligence qu'un -grand joueur d'échecs prépare son échec au roi et à la reine. - -Donc son plan embrassait toute la frontière, depuis la Méditerranée -jusqu'à la Moselle. - -Montesquiou se maintiendrait le long des Alpes, tout en achevant la -conquête de Nice et en conservant la neutralité suisse; Biron, à qui on -enverrait des renforts, garderait le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landau. -Douze mille hommes aux ordres du général Meunier soutiendraient Custine, -qui s'était avancé comme un fou jusqu'à Francfort-sur-le-Mein; -Kellermann quitterait ses quartiers, passerait entre Luxembourg et -Trèves, et, faisant ce que Custine aurait dû faire, il marcherait sur -Coblentz; quant à lui, Dumouriez, il prendrait l'offensive avec -quatre-vingt mille hommes, et porterait la guerre en Belgique, qu'il -adjoindrait au territoire français; il attaquerait par sa frontière -ouverte, là où, comme le disait lui-même le téméraire aventurier, on ne -pouvait se défendre qu'en gagnant des batailles. - -En partant de Paris, Dumouriez avait dit à la Convention: - ---Je serai le 15 à Bruxelles et le 30 à Liége. - -«Il se trompa, dit Michelet; il fut à Bruxelles le 14 et à Liége le 28.» - -L'armée que commandait Dumouriez était une armée de volontaires; -quelques vieux soldats seulement de place en place, comme, après une -coupe dans les forêts, restent debout des échantillons de grands chênes. - -Elle commença par un revers. Il y eût eu de quoi décourager une vieille -armée qui n'eût marché que selon les lois de la discipline. Celle-ci -marchait à la loi de l'enthousiasme; elle sentait la main de la France -qui la poussait en avant; elle n'en tint pas compte. - -On avait mis des réfugiés belges à l'avant-garde; c'était pour leur -rendre une patrie qu'on faisait la guerre; il était trop juste qu'ils -missent les premiers le pied sur la terre de la patrie. - -À peine furent-ils à la frontière que rien ne put les retenir; ils -s'élancèrent sur la terre natale et attaquèrent les avant-postes. Les -avant-postes reculèrent. Les Belges se crurent victorieux; ils -poursuivirent les Autrichiens et descendirent des hauteurs dans la -plaine. Dumouriez vit la faute qu'ils commettaient, et il envoya -quelques centaines de hussards, sous la conduite des deux soeurs -Fernig, pour les soutenir. - -Ce fut un bonheur. La cavalerie impériale les chargeait et allait les -envelopper; sans les hussards et les deux braves enfants qui les -conduisaient, la terre natale s'ouvrait sous leurs pas et se refermait -sur eux. - -Beurnonville et Dumouriez, leur lunette à la main, suivaient -l'échauffourée. - -Beurnonville voulait se replier et reformer toute cette troupe dispersée -en désordre. Mais Dumouriez cria: «En avant!» et, comme Beurnonville le -regardait avec étonnement: - ---Il faut, dit-il, garder à tout prix l'offensive; le jour où, en face -des impériaux, nous ferons un pas en arrière, nous serons perdus. - -Les craintes de Beurnonville n'étaient pas sans raisons; les impériaux -cédaient si facilement, ils abandonnaient avec tant de courtoisie les -meilleures positions, qu'il était évident qu'ils voulaient nous attirer -sur un terrain connu d'eux et où ils pussent manoeuvrer tout à leur -aise. - ---Ils veulent nous avoir à leur loisir, dit Beurnonville à Dumouriez. - ---Je le sais bien, répondit celui-ci. - ---Ils ont préparé leur champ de bataille, dit Beurnonville. - ---Je le connais d'avance, répondit Dumouriez. - ---Ils veulent une grande bataille, à votre avis? - ---Et au vôtre aussi, n'est-ce pas? - ---Oui. - ---Eh bien! ils l'auront, et cette bataille s'appellera Jemmapes. - -Et, en effet, les Autrichiens considéraient Jemmapes comme une position -inexpugnable. C'était aussi l'avis du général Clerfayt, un des hommes -les plus distingués de l'armée impériale. Beaulieu, qui se fit plus tard -une si grande réputation en Italie, voulait, au contraire, prendre -vingt-huit ou trente mille vieux soldats, tomber la nuit par surprise -sur toute notre armée composée de recrues, l'écraser et la disperser. -Mais de pareils coups de main n'étaient pas dans les habitudes de la -vieille stratégie autrichienne: le duc de Saxe-Teschen, qui commandait -l'armée en chef, préféra attendre l'armée française à Jemmapes et y -combattre à l'abri de ses retranchements. - -L'Europe avait les yeux sur la France; elle voyait avec étonnement ses -armées surgir du sol, non pas seulement pour défendre ses frontières -menacées, mais pour envahir les frontières ennemies. On s'attendait -toujours à quelque grande victoire de la part des coalisés: mais on -avait entendu le canon de Valmy et l'on avait suivi les Prussiens dans -leur retraite; mais on avait vu Custine envahir le Palatinat et pousser -une pointe téméraire jusqu'à Francfort-sur-le-Mein; et voilà que l'on -voyait Dumouriez pousser devant lui toute cette vieille armée impériale -qui n'avait jamais eu de rivale que ces grenadiers de Frédéric, dont -l'ennemi n'avait jamais vu le dos, disait Voltaire, et qui pour la -première fois, dans une retraite de onze jours, nous avaient montré -leurs gibernes. - -Dumouriez, lui aussi, comme les Autrichiens, voulait une grande -bataille. Depuis cinquante ans les Français avaient la réputation d'être -les meilleurs soldats du monde, mais seulement pour un coup de main. -Depuis cinquante ans, en effet, ils n'avaient pas gagné une seule grande -bataille rangée. Valmy ouvrait la série nouvelle; mais Valmy, disait-on, -n'était qu'une canonnade, une bataille gagnée l'arme au bras. - -Le 5 au soir, Dumouriez était à Valenciennes. Mais le 5 au soir, rien de -ce qu'on lui avait promis n'était arrivé. Servan, le ministre de la -Guerre, surchargé de travaux, avait succombé à la fatigue et -rétablissait sa santé au camp des Pyrénées; il avait été remplacé par -Pache, grand travailleur, homme éclairé, simple comme un Spartiate. Il -partait de chez lui le matin, emportant un morceau de pain dans sa -poche, travaillant des journées entières, et ne sortant pas même du -ministère pour manger. - -Le 2 novembre, Dumouriez lui avait écrit qu'il lui fallait -indispensablement trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille -couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et -surtout deux millions d'argent monnayé pour payer la solde des soldats -dans un pays où les assignats n'étaient point connus et où chaque homme -serait obligé de payer ce qu'il consommerait. - -Pache donna des ordres pour que Dumouriez eût tout ce dont il avait -besoin; mais en attendant, le 5 était arrivé, on était à la veille de la -bataille, et nos soldats n'avaient ni souliers, ni habillements d'hiver, -ni pain, ni eau-de-vie. - -Ils avaient bien envie de murmurer quelque peu lorsque, vers trois -heures de l'après-midi, Dumouriez passa dans les rangs; mais aux -premiers qui grognèrent, Dumouriez porta un doigt à sa bouche et, -montrant la montagne de Jemmapes où étaient campés les Autrichiens: - ---Silence! enfants! dit-il, l'ennemi vous entendrait. - -Et alors, pour les consoler, il appela les officiers à l'ordre, et leur -lut la lettre du ministre de la Guerre leur annonçant qu'ils recevraient -incessamment tout ce qui leur manquait. - -Les soldats battirent des mains et promirent d'attendre. - -Et cependant, d'où ils étaient, ils pouvaient voir dans tout son -ensemble la formidable position qu'ils auraient à enlever le lendemain. -Lorsque l'on arrive par la France, on voit, à partir du moulin du -Boussu, cet amphithéâtre de coteaux au milieu duquel, entre Jemmapes et -Cuesmes, passe la route qui conduit à Mons. Cet amphithéâtre, en effet, -commence à la ville et finit au village que nous venons de nommer. -Jemmapes est à gauche, Cuesmes est à droite. Jemmapes est bâti au flanc -de la montagne et la couvre en partie. Cuesmes, au pied de la montagne, -au lieu de défendre, était défendu; les deux montagnes étaient hérissées -de redoutes; la route qui les coupe en deux passait à travers une forêt. -Elle était palissadée, couverte d'abatis d'arbres. Derrière les derniers -abatis et les dernières redoutes, outre ces redoutes et ces abatis, -qu'il fallait vaincre et déloger d'abord, on trouvait toute une armée, -c'est-à-dire dix-neuf mille soldats autrichiens. L'armée de Dumouriez -était plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais peu importait, puisque -l'on pouvait se déployer et qu'il fallait absolument attaquer par -colonnes. - -Or tout dépendait de ces têtes de colonne; enlèveraient-elles des -maisons crénelées? escaladeraient-elles des retranchements? -iraient-elles prendre des canons jusque dans leurs batteries? -soutiendraient-elles avec avantage, elles qui n'avaient jamais vu le -feu, ce combat corps à corps où les vieilles troupes hésitent si -souvent? - -Dumouriez avait porté son quartier général au petit village de Rasme. Il -était défendu de front par la petite rivière qui porte ce nom; à sa -droite par un bois; à sa gauche par les retranchements du Boussu, élevés -par les Autrichiens, et qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient tombés -en notre pouvoir. - -Il venait de se mettre à table et mangeait avec grand appétit une soupe -aux choux que venait de lui faire son hôtesse, regardant du coin de -l'oeil un poulet qui tournait au bout d'une ficelle devant un grand -feu, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte et qu'un homme entra en -criant: - ---Place ce soir à la table! place demain à la bataille! - -Cet homme, c'était Jacques Mérey, qui, comme il l'avait dit, rejoignait -Dumouriez le 5. - -Dumouriez jeta un cri de joie et lui tendit les bras. - ---Ma foi! dit-il, je n'attendais plus que vous pour être sûr de la -victoire; vous êtes mon porte-bonheur; c'est vous qui vous chargerez -pour la Convention des drapeaux de Jemmapes, comme vous vous êtes chargé -de ceux de Valmy. - -Jacques Mérey se mit à table; tout l'état-major soupa avec la soupe aux -choux, le poulet et du fromage, puis chacun se roula dans son manteau et -attendit le point du jour. - -Une heure avant le lever du soleil, Dumouriez était prêt; car il -n'ignorait pas la nuit que venaient de passer ses soldats, et il savait -que, le jour venu, ils auraient besoin d'être encouragés. - -L'armée française, en effet, avait passé toute la nuit, l'arme au bras, -au fond d'une plaine humide où il avait été impossible aux bivacs -d'allumer leur feu. Aussi, pendant cette nuit, Beaulieu pour la seconde -fois avait-il proposé de tomber sur nos soldats, et, tout affaiblis et -trempés qu'ils étaient, de les anéantir. - -Comme la première fois, le général en chef avait refusé. - -Pour les vieilles troupes habituées et endurcies aux camps en plein air -et aux bivacs sous la voûte du ciel, cette nuit eût déjà été une nuit -terrible. Lorsque Dumouriez vit ces marécages, où le sol tremblait sous -les pieds, et au milieu du brouillard s'agiter toute cette armée, il fut -effrayé lui-même de l'état d'anéantissement où il allait la trouver. - -Son étonnement fut grand lorsqu'il entendit rire et chanter. - -Il leva les yeux au ciel. Jacques Mérey lui posa la main sur l'épaule. - ---C'est la force infinie de la conscience et du sentiment du droit, lui -dit-il, qui a fait ce miracle. - -Et, lorsqu'ils passèrent au milieu d'eux, ils virent que tout en -chantant nos soldats grelottaient; le froid du matin faisait claquer les -dents aux plus vigoureux, et ce qui les glaçait encore plus, c'était de -voir étagés sur la montagne, lorsque le jour parut, les hussards -impériaux dans leurs belles pelisses, les grenadiers hongrois dans leurs -fourrures et les dragons autrichiens dans leurs manteaux blancs. - ---Tout cela est à vous! dit Dumouriez; il ne s'agit que de le prendre. - ---Ah! répondit un volontaire de Paris, ce ne serait pas difficile si on -avait déjeuné. - ---Bon! dit Dumouriez; vous déjeunerez après la bataille; vous en aurez -meilleur appétit; en attendant, on va vous distribuer à chacun une -goutte d'eau-de-vie. - ---Va pour la goutte d'eau-de-vie! répondirent les volontaires. - -Ô bienheureuse époque où les armées étaient chauffées par leur -enthousiasme, cuirassées par le fanatisme et vêtues par la foi! - -L'histoire n'oubliera jamais que c'est pieds nus que nos soldats sont -partis l'an Ier de la République pour conquérir le monde. - - - - -XXXV - -Jemmapes - - -De même qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'était plus facile que -de se rendre compte de la bataille de Valmy, de même, en prenant la même -peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille -de Jemmapes. - -Nous avons dit que l'armée autrichienne était rangée sur les collines -qui s'étendent en amphithéâtre depuis Jemmapes jusqu'à Cuesmes. - -Dumouriez adopta le même ordre de bataille. - -Le général Darville, qui occupait l'extrême-droite de la ligne, vers -Frameries, fut chargé de partir avant le jour et d'aller occuper -derrière la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des -Autrichiens. - -Beurnonville, qui venait après Darville dans notre ordre de bataille, -devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de -Chartres, à qui, dans son plan de royauté, Dumouriez destinait les -honneurs de la journée, reçut le commandement du centre, et en même -temps le grade de général. Sa mission était d'attaquer Jemmapes de front -en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la trouée que forme -la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le général -Féraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de -Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir -l'attaque du prince. - -Partout la cavalerie se tenait prête à soutenir l'infanterie, et notre -artillerie à battre chaque redoute en flanc et à éteindre ses feux. - -Une réserve considérable d'infanterie et de cavalerie se tenait prête à -marcher derrière le petit ruisseau de Vasme. - -Ce fut le canon qui, des deux côtés, commença l'attaque; puis, comme -l'ordre en avait été donné, Féraud et Beurnonville se détachèrent, l'un -allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de -front. - -Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne réussit. - -Il était onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du -brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrès que -nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un -de ces hommes à qui on dit: «Allez là, et faites-vous tuer!» - -Dumouriez avait cet homme sous la main: c'était Thévenot. - -Thévenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entraîne tout le -corps d'armée de Féraud avec lui, tête baissée, musique en tête, -baïonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens. - -De la vallée, où l'on ne pouvait, à cause du brouillard qui se levait -lentement, voir les progrès de nos soldats, on les devinait à la musique -dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps -en temps, des volées de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans -les intervalles de la détonation, on entendait toujours ces notes -terribles de _la Marseillaise_, devant lesquelles devaient s'ouvrir les -portes de toutes les capitales de l'Europe. - -Au bruit de cette musique qui s'éloignait toujours, Dumouriez comprit -que le moment était venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince -se met à la tête d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant -déboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait -une certaine hésitation. - -Mais, dans ce moment même, le domestique de Dumouriez, voyant le général -qui reculait avec ses hommes, court à lui au milieu du feu, le menace de -prendre sa place avec sa livrée, lui fait honte et le pousse en avant; -c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant à lui tous les -fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de _bataillon de -Jemmapes_, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop -escarpée, et à la tête de ces héros improvisés pénètre au milieu des -feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au -village de Jemmapes, d'où il chasse les Autrichiens, et à l'extrémité -duquel il fait sa jonction avec Thévenot. - -Dumouriez, inquiet de ce qui se passait à sa gauche, prend lui-même une -centaine de cavaliers et s'élance sur la route de Jemmapes; mais, à -peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de -Montpensier envoyé par son frère pour lui annoncer que Jemmapes est au -pouvoir des Français. - -Du point où il est arrivé, il a vu l'hésitation des troupes qui -attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrêtait Beurnonville, et -cependant, au moment où Dumouriez arrivait, Dampierre s'était élancé -seul en avant, et le régiment de flanc l'avait suivi, puis nos -volontaires s'étaient précipités, et l'on venait d'enlever le premier -étage de la triple redoute. - -Mais là il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires -parisiens crurent qu'on les avait réunis et entassés sous le feu de -l'ennemi pour les anéantir. Dumouriez arrive, les trouve émus et -sombres, et prononçant déjà tout bas le mot de trahison. Ce qui -soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'était de voir le -bataillon de la rue des Lombards, qui était girondin, recevoir la même -pluie de feu. Puis ils étaient sous les yeux des vieux soldats de -Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le -champ de bataille. - -Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassuré sur sa gauche, jugea -important de faire un suprême effort sur sa droite et se jeta au milieu -d'eux. - -Comme si elle eût attendu ce moment, la lourde masse des dragons -impériaux s'ébranla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez -se plaça à la tête de cette infanterie, l'épée à la main. - ---Feu à vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu -avant aura eu peur. - -Tous entendirent cet ordre, tous l'exécutèrent; ils laissèrent approcher -jusqu'à vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait, -puis à vingt pas les trois bataillons firent feu. - -Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tués, leur firent un -rempart; puis, ne donnant pas le temps à cette lourde cavalerie de se -rallier, il lança sur elle sa cavalerie légère, qui poursuivit les -dragons jusqu'à Mons. - -Lui alors se mit à la tête des bataillons et entonna _la Marseillaise_. - -Ce fut un entraînement général; tous ces hommes s'avancèrent à la -baïonnette en chantant l'hymne de la liberté. Tous sentaient que le -monde avait les yeux fixés sur eux à cette heure, et chacun d'eux fut un -héros. - -En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportées, les -canonniers égorgés sur leurs pièces, et les grenadiers hongrois -poignardés à leurs rangs. - -Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de même que -Thévenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs -de Jemmapes. - -Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de -garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur -retraite; il s'arrêta à Berthatmont et s'amusa à canonner sans aucun -effet les redoutes. - -Sans avoir été chargé d'aucune mission particulière, Jacques Mérey avait -été vu partout: avec Thévenot lorsqu'il avait attaqué la gauche de -Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfoncé le centre de -l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escaladé les redoutes. - -Le lendemain, il se trouvait nommé sur les rapports des trois chefs. - -Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque côté la perte était -à peu près égale: quatre ou cinq mille morts. - -Mais la bataille de Jemmapes avait un résultat plus sérieux qu'un calcul -arithmétique. La bataille de Jemmapes, c'était la cause des habitants du -monde gagnée en première instance à Valmy, en appel à Jemmapes. - -La bataille de Jemmapes n'était point, comme la bataille de Valmy, la -victoire d'une armée. - -C'était la victoire d'un peuple. - -De Jemmapes date l'ère de l'infanterie française. - -Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la première infanterie du -monde. - -Sous le grand Frédéric, ce fut l'infanterie prussienne. - -Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie française. - -À partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacèrent pour nos -soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples. - -Avec _la Marseillaise_ on gagna les batailles de plaine. Avec le _Ça -ira!_ on enleva les redoutes. - -Au lieu de déjeuner, nos soldats, nus, à jeun après une nuit de novembre -passée dans les marais, avaient chanté et vaincu. - -À deux heures, la bataille était gagnée sur tous les points; ils -cessèrent de chanter, s'aperçurent qu'ils étaient fatigués et qu'ils -avaient faim. - -Ils s'assirent et demandèrent du pain. - -Ils eurent du pain et de la bière, ce qu'il fallait pour ne pas mourir -de faim. - -Mais, à l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrière elle -le monde. - -J'ai visité le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le -champ de bataille de Valmy. - -À Valmy, pas d'autre monument que le coeur de Kellermann, qui a voulu -avoir sa victoire pour tombeau. - -À Jemmapes, rien. - -Que la France ait été ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les -enfants ont deux mères: celle qui les a enfantés comme hommes, celle qui -les a enfantés comme peuples. - -À la mère qui les a enfantés comme hommes, ils doivent leur amour. - -À la mère qui les a enfantés comme peuples, ils doivent plus que leur -amour, ils doivent leur sang. - -Mais la Belgique, à qui nous ne devions rien et à qui nous donnions la -liberté, ne devait-elle pas, elle, une pierre à nos soldats? - -Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur -le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France! - -Orgueil de pygmée, ingratitude de géant! - - - - -XXXVI - -Le jugement - - -Jacques Mérey fut envoyé à Paris par Dumouriez et chargé de présenter à -la Convention le jeune Baptiste Renard, qui avait rallié une brigade au -moment où celle-ci pliait. - -Il partit le 6, à trois heures, courut la poste toute la nuit, et arriva -le 7 à temps pour se présenter à la Convention et annoncer la nouvelle, -attendue mais inespérée. - ---Citoyens représentants, dit-il, messager de Valmy, je viens vous -annoncer la victoire de Jemmapes; en quatre heures, nos braves soldats -ont enlevé des positions que l'on croyait inexpugnables. - ---Comment cela? demanda le président. - ---En chantant, répondit Jacques Mérey. - ---Et que demande le général pour sa brave armée? - ---Du pain et des souliers. - -Il y eut un moment d'enthousiasme immense; les canons des Invalides -semblèrent faire feu d'eux-mêmes; la nouvelle s'élança par toutes les -portes et s'abattit sur Paris. - -La grande ville, qui n'était qu'à moitié rassurée par la victoire de -Valmy qui la débarrassait des Prussiens, fut folle de joie. - -Les maisons s'illuminèrent toutes seules et dégorgèrent leurs habitants; -les rues s'emplirent, les cloches sonnèrent, la foule se porta aux -Tuileries. - -Marie-Joseph Chénier, qui était de la Convention, fit, séance tenante, -la première strophe de son hymne: - - La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière... - -Méhul en fit la musique. - -Jacques Mérey détourna l'attention de lui et la ramena sur le jeune -Baptiste Renard. Il raconta ce qu'il avait fait comme il savait -raconter; il montra l'âme du soldat sous la livrée du domestique, et -comment tout avait grandi en France, jusqu'aux coeurs des mercenaires. - -La Convention comprit qu'il fallait qu'elle grandît celui qui s'était -élevé; elle lui vota et lui donna séance tenante les épaulettes de -capitaine. - -Puis elle reprit sa séance interrompue. - -Le jour où l'on apprit la victoire de Valmy, la République fut -proclamée; le jour où l'on apprit la victoire de Jemmapes, le roi fut -mis en jugement. - -Puis les choses marchèrent à pas de géant. - -Bruxelles fut occupé par le général Dumouriez. - -La Convention rendit un décret par lequel elle promettait aide et -secours à tous les peuples qui voudraient renverser leur gouvernement. - -Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse que je n'ouvrirais pas -dans un autre roman que celui-ci, ni dans un autre journal que _le -Siècle_. - -On a dû remarquer, ceux du moins qui nous ont lus avec attention, -combien nous avons pris à tâche d'introduire l'histoire nationale dans -nos livres, et combien la popularité qu'on nous a faite a été mise au -service de l'éducation publique. - -Michelet, mon maître, l'homme que j'admire comme historien, et je dirai -presque comme poète, au-dessus de tous, me disait un jour: «Vous avez -plus appris d'histoire au peuple que tous les historiens réunis.» - -Et ce jour-là, j'ai tressailli de joie jusqu'au fond de mon âme; ce -jour-là, j'ai été orgueilleux de mon oeuvre. - -Apprendre l'histoire au peuple, c'est lui donner ses lettres de -noblesse, lettres de noblesse inattaquables et contre lesquelles il n'y -aura pas de nuit du 4 août. - -C'est lui dire que quoiqu'il ait toujours eu ses racines dans la nation, -que quoiqu'il ait existé comme commune, comme parlement, comme tiers, -il ne date réellement que du jour de la prise de la Bastille. - -Pour monter dans les carrosses du roi, il fallait faire ses preuves de -1399. - -La noblesse du peuple date du 14 juillet. - -Il n'y a pas de peuple sans liberté. - -Mais nous qui oublions parfois cette sainte maxime, mais qui toujours à -un moment donné nous en souvenons, il est bon de voir, malgré nos -défaillances, à quel point nous avons infiltré en Europe le principe -révolutionnaire; et, disons-le, relativement à la durée de la vie des -peuples comparée à la vie humaine, combien rapidement il s'est fait -jour! - -Nous venons de dire que le 19 novembre, treize jours après la bataille -de Jemmapes, la Convention, comprenant sa puissance et mesurant son -droit, avait promis protection et secours à tous les peuples qui -voudraient renouveler leur gouvernement. - -Pourquoi n'avons-nous pas, l'un après l'autre, le temps de dire ce -qu'étaient les rois qui représentaient ces gouvernements? - -Angleterre: Georges III, un idiot;--Russie: Catherine, une -goule;--Autriche: François II, un Tibère;--Espagne: Charles IV, un -palefrenier;--Prusse: Frédéric-Guillaume, un mannequin dont ses -maîtresses tenaient le fil. - -Mais les peuples ne marchent que les uns après les autres sur la route -de Damas, et il leur faut des années de tyrannie pour que les écailles -leur tombent des yeux. - -L'appel aux peuples de 1792 fut proclamé; le Brabant seul y répondit. La -révolution du Brabant fut étouffée. - -La révolution de 1830 arriva; le gouvernement provisoire appela les -peuples à la liberté. Trois peuples répondirent: L'Italie, la Pologne, -la Belgique. - -Deux peuples furent noyés dans leur sang: l'Italie et la Pologne. La -Belgique y gagna la liberté et une constitution. - -Puis vint la révolution de 1848, qui appela tous les peuples à la -république. - -Et alors ce ne fut plus seulement trois peuples qui réclamèrent leur -liberté et demandèrent une constitution; ce fut l'Autriche, ce fut la -Prusse, ce fut Venise, ce fut Florence, ce fut Rome, ce fut la Sicile, -ce furent les provinces danubiennes, ce fut tout ce qui est éclairé -enfin par le soleil de la civilisation qui proclama la république. - -L'Italie y gagna son unité; l'Autriche, la Prusse, les provinces -danubiennes, des constitutions. - -_Et nunc intelligite, reges!_ - -Reprenons la suite des événements. - -Le 27, un décret réunit la Savoie à la France. - -Le 30, prise de la citadelle d'Anvers par le général La Bourdonnaye. - -Arrêtons-nous ici encore un moment et jetons un coup d'oeil sur -l'Angleterre, sur l'Angleterre que nous appelions notre soeur aînée et -que nous appelons notre amie. - -L'Angleterre, le pays le plus savant en sciences mécaniques, le plus -ignorant en force morale, nous avait depuis 1789 regardé faire, sans -s'inquiéter autrement de nous; elle avait haussé les épaules à notre -enthousiasme, elle avait raillé nos volontaires; au premier coup de -canon prussien ou autrichien, elle avait cru les voir s'envoler vers -Paris comme une volée d'oiseaux. - -Pitt, ce grand politique qui n'a jamais été qu'un commis haineux, Pitt, -doublé des Grenville, voyait la France, envahie par la Prusse, former -une seconde Prusse. - -Tout à coup elle voit s'illuminer le côté de la Belgique. Qu'y a-t-il? - -La France est au Rhin; la France est aux Alpes; Anvers est pris! - -La baïonnette de la France est sur la gorge de l'Angleterre. - -Alors l'île aux quatre mers est prise d'une de ces paniques qui lui sont -particulières, comme elle en prit une en 1805 quand elle vit Napoléon à -Boulogne, un pied sur les bateaux plats, et une autre, en 1842, quand -trois millions de chartistes entourèrent le parlement. - -Déjà une société anglaise étant venue féliciter la Convention, son -président Grégoire leur dit à leur grande épouvante: - ---Estimables _républicains_, la royauté se meurt sur les décombres -féodaux; un feu dévorant va les faire disparaître; ce feu, c'est la -_Déclaration des droits de l'Homme_. - -Vous figurez-vous l'effet que ferait la _Déclaration des droits de -l'Homme_ dans un pays où un paysan n'a pas le droit de tuer le renard -qui mange ses poules ni le corbeau qui abat ses noix? - -Cependant le procès du roi se poursuivait, et la nécessité de faire -disparaître tout ce qui faisait obstacle à la Révolution devenait -impérieuse. - -Faire la conquête du monde, pour la France, n'était pas urgent; mais -faire la conquête d'elle-même était nécessaire. - -La France avait contre elle trois principes ennemis: - -L'Église; - -La noblesse; - -La royauté. - -L'Église, on l'a vu par la guerre de la Vendée, qui fut toute aux mains -des prêtres. - -La noblesse, on l'a vu par les six mille émigrés de Condé qui portèrent -les armes contre la France. - -_La royauté!_ la royauté, qui était coupable, comme l'ont prouvé les -royalistes eux-mêmes, lorsque chacun a réclamé, en 1815, la récompense -de services qui n'étaient rien autre chose que des trahisons, et qui -cependant, par sa fausse éducation, par son invincible ignorance, par -l'erreur du droit divin, pouvait se croire innocente. - -La France s'était débarrassée de l'Église en décrétant la mise en vente -des biens des couvents. - -La noblesse avait débarrassé la France d'elle en émigrant. - -Restait donc la royauté. - -C'était le dernier obstacle; de là tant de haine dans sa destruction. - -La maxime favorite de Louis XVI--c'est M. de Malesherbes, son défenseur -lui-même, qui l'a dit, maxime qui dérive directement du fameux mot de -Louis XIV: _L'État, c'est moi_--était celle-ci: - - La loi suprême, c'est le salut de l'État. - -Seulement, la question est là: l'État est-il dans la royauté ou dans la -nation? - -La question est reconnue aujourd'hui, et ceux-là mêmes qui règnent -avouent en montant sur le trône qu'ils ne sont que les mandataires de la -nation. - -Il est vrai qu'une fois sur le trône ils l'oublient presque aussitôt. - -Mais oublier un principe n'est pas le détruire, c'est forcer les autres -de s'en souvenir, voilà tout. - -L'erreur disait: «La loi suprême est le salut de l'État.» - -La vérité dit: «La loi suprême est le salut public.» - -Or le roi avait conspiré contre le salut public: - -_En essayant de sortir du royaume;_ - -_En continuant ses relations avec ses frères;_ - -_En protestant contre la Révolution dans son adresse au roi de Prusse;_ - -_En demandant à son beau-frère ou en faisant demander par la reine, ce -qui était la même chose, les secours de troupes autrichiennes._ - -La Convention ignorait tout cela, puisque ces faits ne nous furent -révélés qu'à la Restauration; mais elle comprenait instinctivement que -la mort du roi était nécessaire. - -Le roi vivant, qu'en eût-on fait? - -Prisonnier, il eût constamment conspiré pour sortir de sa prison. - -Exilé, il eût constamment conspiré pour rentrer en France. - -La vie du roi était inviolable, dira-t-on. - -Mais la vie de la France était-elle moins inviolable que celle du roi? - -Tuer un homme est un crime. - -Tuer une nation est un forfait. - -Et cependant tous ces hommes hésitaient à porter la main, non pas sur le -roi, mais sur l'homme. - -Presque tous, soit dans leurs discours, soit dans leurs écrits, -s'étaient prononcés contre la peine de mort. - -Ces hommes qui ont tant tué--nécessité aux coins de fer!--ces hommes -avaient presque tous pour principe cette première loi de l'humanité: ce -qu'il y a de plus sacré, c'est la vie humaine. - -Duport avait dit: «Rendons l'homme respectable à l'homme.» - -Robespierre avait dit: «Il faut au moins pour condamner que les jurés -soient unanimes.» - -Aussi, pour porter le dernier coup à Louis XVI, choisit-on un homme dont -l'entrée à la Chambre était une violation de la justice: il n'avait que -vingt-quatre ans, Saint-Just. - -Étrange précaution de la Providence. - -Il monta à la tribune. - -Nous connaissons tous Saint-Just. Nous l'avons vu dans ses portraits, -grave, mince, roide, le cou perdu dans sa cravate de batiste, avec son -teint mat, ses yeux bleu faïence d'une dureté slave, ses sourcils les -couronnant comme une barre tirée à la règle au-dessus d'eux, avec cela -le front bas et les cheveux descendant jusqu'aux sourcils. - ---Pour juger César il n'a fallu, dit-il, d'autre formalité que -vingt-deux coups de poignard. - ---Il faut tuer, il n'y a plus de loi pour le juger, lui-même les a -détruites. - ---Il faut le tuer comme ennemi, on ne juge qu'un citoyen; pour juger le -tyran il faudrait d'abord le faire citoyen. - ---Il faut le tuer comme coupable pris en flagrant délit, la main dans le -sang. La royauté est d'ailleurs un crime éternel, un roi est hors la -nature; de peuple à roi, nul rapport naturel. - -Il faut lire cette page, que nous empruntons à Michelet, pour se faire -une idée exacte de l'effet que produisit le discours de Saint-Just. - -«L'atrocité du discours eut un succès d'étonnement. Malgré les -réminiscences classiques qui sentaient leur écolier (Louis est un -Catilina, etc., etc.), personne n'avait envie de rire. La déclaration -n'était pas vulgaire; elle dénotait dans le jeune homme un vrai -fanatisme. Ses paroles, lentes et mesurées, tombaient d'un poids -singulier et laissaient de l'ébranlement, comme le lourd couteau de la -guillotine. Par un contraste choquant, elles sortaient, ces paroles -froidement impitoyables, d'une bouche qui semblait féminine. Sans ses -yeux bleus fixes et durs, ses sourcils fortement barrés, Saint-Just eût -pu passer pour une femme. Était-ce la vierge de Tauride? Non, ni les -yeux, ni la peau, quoique blanche et fine, ne portaient à l'esprit un -sentiment de pureté. Cette peau très aristocratique, avec un caractère -singulier d'éclat et de transparence, paraissait trop belle et laissait -douter s'il était bien sain. - -»L'énorme cravate serrée, que seul il portait alors, fit dire à ses -ennemis, peut-être sans cause, qu'il cachait des humeurs froides. Le cou -était comme supprimé par la cravate, par le collet roide et haut; effet -d'autant plus bizarre que sa taille longue ne faisait point du tout -attendre cet accourcissement du cou. Il avait le front très bas, le haut -de la tête comme déprimé, de sorte que les cheveux, sans être longs, -touchaient presque aux yeux. Mais le plus étrange était son allure d'une -roideur automatique qui n'était qu'à lui. La roideur de Robespierre -n'était rien auprès. Tenait-elle à une singularité physique, à un -excessif orgueil, à une dignité calculée? Peu importe. Elle intimidait -plus qu'elle ne semblait ridicule. On sentait qu'un être tellement -inflexible de mouvement devait l'être aussi de coeur. Ainsi, lorsque -dans son discours, passant du roi à la Gironde, et laissant là Louis -XVI, il se tourna d'une pièce vers la droite et dirigea sur elle avec sa -parole, sa personne tout entière, son dur et meurtrier regard, il n'y -eut personne qui ne sentît le froid de l'acier.» - -Louis XVI fut condamné à mort sans sursis à la majorité de trente-quatre -voix. - -Jacques Mérey motiva ainsi son vote: - ---Ennemi de la mort comme médecin et ne pouvant cependant méconnaître la -culpabilité de Louis XVI, je vote pour la prison perpétuelle. - -Il venait de prononcer deux arrêts à la fois: celui de Louis XVI et le -sien. - - - - -XXXVII - -L'exécution - - -De tout ce que nous venons d'écrire, il demeure clair pour les lecteurs -que Louis XVI fut condamné parce qu'_il était un danger national_. - -La France, qui devait non seulement vivre et prospérer par sa mort, mais -secouer, lui mort, l'esprit de la révolution sur les autres peuples, -devait mourir avec lui et par lui. - -Ce qu'on voulut tuer surtout, avec le roi, c'est _l'appropriation d'un -peuple à un homme_. - -Le Breton Lanjuinais l'a dit: «Il y a de saintes conspirations.» - -Les conspirations saintes, _c'est le retour du droit, c'est la rentrée -du vrai maître dans la maison, c'est l'expulsion de l'intrus_. - -Les vrais régicides ne sont point Thraséas et ses complices qui tuèrent -Caligula, ce sont les flatteurs qui persuadèrent à Caligula qu'il était -dieu! - -Le roi entendit avec beaucoup de calme sa sentence, que le ministre de -la Justice alla lui lire au Temple. - -Une circonstance bizarre, presque providentielle, l'avait depuis -longtemps mis en face de sa propre mort. - -M. de Richelieu, le courtisan par excellence, avait à prix d'or, et pour -en faire cadeau à Mme du Barry, acheté le beau portrait de Charles -Ier par Van Dick. - -Quel rapport y avait-il entre Mme du Barry, le roi d'Angleterre et le -peintre flamand? - -Il fallait un bien fin courtisan pour le trouver. - -Le jeune page qui tient le cheval du roi était portrait comme le roi. -C'était le page favori de Charles Ier. Il s'appelait Bary. - -Il s'agissait de faire accroire à Mme du Barry que le page était un -des ancêtres de son mari. - -Ce ne fut pas chose difficile; la pauvre créature croyait tout ce que -l'on voulait. - -Elle avait son appartement dans les mansardes de Versailles. Elle plaça -le tableau debout contre la muraille. Il était de hauteur avec -l'appartement. - -M. de Richelieu l'avait au reste renseignée sur ce qu'était Charles -Ier. - -Et quand Louis XV la venait voir, elle le faisait asseoir sur son -canapé, placé juste en face du portrait, et elle lui disait: - ---Tu vois, la France, c'est un roi qui a eu le cou coupé pour n'avoir -pas osé résister à son parlement. - -Louis XV mourut. Mme du Barry fut exilée. Le chef-d'oeuvre de Van -Dyck demeura dans les mansardes de Versailles. - -Puis les journées des 5 et 6 octobre arrivèrent. Louis XVI et la famille -royale furent ramenés à Paris. - -Les Tuileries, inhabitées depuis longtemps, étaient démeublées. On prit -au hasard, dans les appartements vides de Versailles, des meubles et des -tableaux. - -Les appartements des anciennes favorites fournirent leur contingent. - -Louis XVI, en entrant dans sa chambre à coucher, se trouva en face du -portrait de Charles Ier. - -Il prit ce hasard pour un avertissement de la Providence, et depuis ce -jour pensa à la mort. - -Il dormit profondément la veille de l'exécution, se réveilla avant le -jour, entendit la messe à genoux, refusa de voir la reine à qui il avait -promis de dire adieu la veille, de peur de s'attendrir. - -Enfin, à huit heures, il sortit de son cabinet et entra dans sa chambre -à coucher, où l'attendait la troupe. - -Tout le monde avait le chapeau sur la tête. - ---Mon chapeau? demanda Louis XVI. - -Cléry le lui remit et il se coiffa. - -Puis il ajouta: - ---Cléry, voici mon anneau d'alliance; vous le remettrez à ma femme et -lui direz que ce n'est qu'avec peine que je me sépare d'elle. - -Puis, tirant son cachet de sa poche: - ---Voici pour mon fils, dit-il. - -Sur le cachet étaient gravées les armes de France. - -Dans les traditions royales, c'était le trône qu'il lui transmettait. - -Il s'approcha d'un homme de la Commune, nommé Jacques Roux. - ---Voulez-vous recevoir mon testament? lui demanda-t-il. - -L'homme se recula. - ---Je ne suis ici, dit-il, que pour vous conduire à l'échafaud. - ---Donnez, dit un autre municipal; je m'en charge. - ---Prenez-vous votre redingote, sire? demanda Cléry. - -Il fit signe que non. - -Il était en habit de couleur sombre, en culotte noire, en bas blancs, en -gilet de molleton blanc. - -Au fond de la voiture, son confesseur, l'abbé Edgeworth, Irlandais, -élève des jésuites de Toulouse, prêtre non assermenté, l'attendait. - -Il y monta, s'assit près de lui. Deux gendarmes montèrent derrière lui -et s'assirent sur la banquette de devant. - -Le roi tenait un livre de messe à la main; il se mit à lire des psaumes. - -Il était dans une voiture à lui. - -Les rues étaient à peu près désertes, portes et fenêtres étaient -fermées; personne ne paraissait même derrière les vitres. - -On eût dit une nécropole. - -Le pouls de Paris ne battait plus que sur la place de la Révolution. - -Il était dix heures dix minutes lorsque la voiture s'arrêta en face du -pont tournant. - -Les commissaires de la Commune étaient sous les colonnes du -garde-meuble; ils avaient mission d'assister à la mort et de dresser -procès-verbal de l'exécution; autour de l'échafaud, une triple batterie -de canons menaçait les spectateurs de trois côtés, laissant entre leurs -affûts et la plate-forme un grand espace vide; de tous côtés on ne -voyait que troupes, car il avait été question d'un complot pour enlever -le prisonnier. - -Grâce à cette quadruple haie de troupes qui environnaient de tous côtés -l'échafaud, et qui s'ouvrirent pour laisser passer les condamnés, les -spectateurs les plus proches étaient à plus de trente pas. - -Ces militaires étaient des fédérés que l'on avait choisis parmi les plus -exaltés. - -Vingt tambours, avec leurs caisses, se tenaient sur la face de -l'échafaud où se trouvait la lucarne, et tournaient le dos par -conséquent au pont Louis XV. - -La voiture s'arrêta à quelques pas des degrés par lesquels on montait à -la plate-forme. - -Le roi retrouva quelques paroles impérieuses pour recommander son -confesseur aux deux gendarmes qui étaient avec lui dans la voiture. - -Puis il descendit vaillamment le premier; son confesseur le suivit. - -Les aides de l'exécuteur se présentèrent pour le déshabiller, mais lui -fit un pas en arrière, jeta à terre son habit, son gilet et sa cravate. - -Alors, au pied des degrés, une lutte d'un instant eut lieu entre les -valets et lui. - -Ils voulaient lui lier les mains avec des cordes. - -Mais alors Sanson s'avança. Comme il l'avait dit à Jacques Mérey, il -était un vieux serviteur de la royauté. - -De grosses larmes roulaient le long de ses joues. - -Voyant que le roi ne voulait pas se laisser lier les mains avec des -cordes, il tira de sa poche un mouchoir de fine batiste, et, avec la -même humilité qu'un valet de chambre: - ---Avec un mouchoir, sire, dit-il. - -Ce mot, _sire_, que Louis XVI n'avait entendu depuis si longtemps que -dans la bouche de son défenseur Malesherbes, qui, quoique en face de la -Convention, ne l'appela jamais autrement, le toucha profondément. Il -tendit les deux mains et se les laissa lier avec le mouchoir. - -Pendant ce temps, l'abbé Edgeworth s'était approché du roi et lui -disait: - ---Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le Dieu qui -va être votre récompense. - -Mais déjà le roi avait tendu les deux mains, et, en tendant les mains, -acceptant cette comparaison entre lui et Jésus-Christ: - ---Je boirai le calice jusqu'à la lie, dit-il. - -Le roi s'appuya sur le prêtre pour monter les marches de l'échafaud trop -roides pour qu'il pût les gravir sans soutien; mais à la dernière marche -une espèce de vertige lui prit; il s'élança sur la plate-forme jusqu'à -son extrémité et s'écria: - ---Français, je meurs innocent du crime que l'on m'impute. Je pardonne... - -En ce moment, à un signe de Henriot, les vingt tambours partirent à la -fois et étouffèrent la voix du roi dans leur roulement. - -Le roi devint très rouge, frappa du pied en criant d'une voix terrible: - ---Taisez-vous! - -Mais les tambours continuèrent. - ---Je suis perdu, reprit le roi. Je suis perdu. - -Et il se livra aux bourreaux. - -Mais, pendant qu'on lui mettait les sangles, il continua de crier: - ---Je meurs innocent, je pardonne à mes ennemis. Je désire que mon sang -apaise la colère de Dieu. - -Les tambours continuèrent de battre et de couvrir sa voix jusqu'à ce que -sa tête fût tombée. - -Le valet du bourreau la prit et la montra au peuple. Sanson, appuyé à -la guillotine, était prêt à se trouver mal. - -Pendant les quelques secondes où le bourreau montra la tête au peuple, -le peintre Greuze, qui se trouvait là, et qui au reste avait eu souvent -l'occasion de voir le roi, fit un terrible portrait de cette tête -coupée. - -Le corps, placé dans un panier, fut porté au cimetière de la Madeleine -et plongé dans la chaux vive. - -Pendant ce temps, les fédérés avaient rompu leurs rangs pour tremper -leurs baïonnettes dans le sang. Le peuple se précipita à son tour, -acheva de les disperser, et alors, soit haine, soit vexation, chacun -voulut avoir une part de son sang; les uns y trempèrent leurs mouchoirs -et les autres les manches de leurs chemises, les autres enfin du papier. - -Quelques cris de grâce se firent entendre. - -Pour beaucoup, la sensation que produisit cette mort fut terrible, pour -quelques-uns mortelle. - -Un perruquier se coupa la gorge avec son rasoir, une femme se jeta dans -la Seine, un ancien officier mourut de saisissement, un libraire devint -fou. - -L'agitation causée dans Paris par cette exécution fut doublée par un -assassinat qui avait eu lieu la veille et qui en faisait craindre -d'autres. - -Ce n'était point sans raison qu'on avait parlé d'un complot ayant pour -but d'enlever le roi. Cinq cents royalistes s'y étaient engagés, -vingt-cinq seulement se réunirent; la tentative même échoua. - -Mais un de ces hommes voulut, autant qu'il était en son pouvoir, venger -le roi pour son compte. - -C'était un ancien garde du corps nommé Pâris. - -Il se tenait caché à Paris, rôdant autour du Palais-Royal, dans le but -de tuer le duc d'Orléans. - -Il était l'amant d'une parfumeuse ayant sa boutique à la galerie de -bois. - -Après le vote, et après avoir lu les noms de ceux qui avaient voté, il -alla dîner dans un de ces restaurants souterrains comme il y en avait -quelques-uns au Palais-Royal. - -Celui-là avait une certaine réputation, et se nommait Février. - -Il y voit un conventionnel qui soldait sa dépense, il entend quelqu'un -en passant dire: - ---Tiens, c'est Saint-Fargeau! - -Il se rappelle qu'il vient de lire que Saint-Fargeau a voté la mort du -roi. - -Il s'approche de lui. - ---Vous êtes Saint-Fargeau? lui demanda-t-il. - ---Oui, répondit celui-ci. - ---Vous avez pourtant l'air d'un homme de bien, dit le garde du corps -d'une voix triste. - ---Je le suis en effet, dit Saint-Fargeau. - ---Si vous l'étiez, vous n'auriez pas voté la mort du roi. - ---J'ai obéi à ma conscience, dit-il. - ---Tiens, dit le garde du corps, moi aussi j'obéis à la mienne. - -Et il lui passa son sabre au travers du corps. - -Le hasard faisait dîner Jacques Mérey à une table voisine. Il s'élança, -mais à temps seulement pour recevoir le blessé entre ses bras. - -On le transporta dans la chambre des maîtres de l'établissement, mais en -le posant sur le lit il expira. - ---Heureuse mort! s'écria Danton en apprenant l'événement. Ah! si je -pouvais mourir ainsi! - -On a vu que, dans le récit de la mort du roi, je rectifie une erreur et -donne une explication. L'erreur que je rectifie est d'exonérer la -mémoire de Santerre du fameux roulement de tambour. - -Santerre s'en était allé avec la Commune du 10-Août. Henriot était venu -avec la Commune révolutionnaire. - -Je dois cette rectification au fils de Santerre lui-même, qui est venu -me trouver la preuve à la main. - -Quant à l'explication, elle porte sur le débat qui eut lieu au pied de -l'échafaud entre le roi et les exécuteurs. - -Le roi ne luttait pas dans un désespoir inintelligent pour prolonger sa -vie. Il luttait pour n'avoir pas les mains liées avec une corde. - -Il ne fit pas de difficulté lorsqu'il s'agit d'un mouchoir. - -Je dois ce curieux détail à M. Sanson lui-même, l'avant-dernier -exécuteur de ce nom. - - - - -XXXVIII - -Chez Danton - - -Le soir même de la mort du roi, deux hommes se tenaient près du lit -d'une femme, sinon mourante, du moins gravement malade. - -L'un était debout, pensif, lui tâtant le pouls dont il comptait les -battements, et étant calme et froid comme la science dont il était le -représentant. - -L'autre, les doigts enfoncés dans les cheveux, se pressait violemment la -tête de ses deux mains, tandis qu'on voyait le bas de son visage se -couvrir de larmes dont la source était cachée, et que sa bouche laissait -échapper un râle sourd, indice de colère plus encore que de douleur. - -Ces deux hommes étaient Jacques Mérey et Georges Danton. - -La mourante était Mme Danton. - -En rentrant chez lui, Danton avait trouvé sa femme dans un tel état de -prostration qu'il avait à l'instant même envoyé chercher Jacques Mérey; -puis, en l'attendant, l'homme aux violentes étreintes avait voulu serrer -la chère malade contre son coeur, et doucement elle l'avait repoussé. - -C'était ce faible mouvement de la main d'une femme mourante qui avait -brisé le coeur de cet homme à qui l'on croyait un coeur de bronze. - -Dans ce mouvement, si faible qu'il fût, il y avait la séparation -éternelle de deux âmes. - -Danton, dans un moment de faiblesse, avait promis à Mme Danton de ne -pas voter la mort du roi. - -Il l'avait non seulement votée sans sursis, sans remise, mais provoquée -violemment. - -À dix heures et demie du matin, le roi avait été exécuté. - -En sortant de la Convention, il était rentré chez lui, avait trouvé sa -femme plus mal, avait voulu l'embrasser, et avait été repoussé par -elle. - -Il ne cherchait plus même à lire dans les yeux du médecin la mort ou la -vie. - -Même avec la vie, c'était encore la mort pour lui. Cette femme, qu'il -aimait avec toute la passion dont son coeur était capable, cette femme -qui avait toujours partagé ses caresses quand elle ne les avait pas -sollicitées, cette femme l'avait repoussé. - -La mère de ses deux enfants l'avait repoussé. - -Il y avait donc dans le coeur de cette femme quelque chose de mort -avant la mort: c'était son amour pour lui. - ---Mon ami, dit Jacques Mérey après un instant de silence, veux-tu me -laisser seul un instant avec ta femme? - -Danton se leva, sortit en trébuchant, entra dans la chambre voisine, -referma la porte; mais, malgré la porte refermée, on entendit le bruit -d'un sanglot qui s'achevait en imprécation. - -La malade resta muette, mais tressaillit. - -Jacques Mérey s'assit près d'elle, gardant la main qu'il tenait entre -les siennes. - ---Vous avez eu aujourd'hui une émotion violente? demanda Jacques Mérey à -Mme Danton. - ---N'est-ce point aujourd'hui, à dix heures et demie du matin, que le roi -a été exécuté? demanda-t-elle. - ---Oui, madame. - ---En entendant crier _la mort_, j'ai été prise d'un vomissement de sang. - ---Est-il possible, madame, fit Jacques Mérey, qu'une chose qui vous est -aussi étrangère que la mort du roi ait produit un pareil effet sur vous, -la femme de Danton? - ---C'est justement parce que je suis la femme de Danton que la mort du -roi ne saurait m'être étrangère. Ne suis-je pas la femme de l'homme qui -a voté la mort sans sursis, sans délai, sans appel? - ---Trois cent quatre-vingt-dix représentants l'ont votée avec lui, -insista Jacques Mérey. - ---Vous ne l'avez pas votée, vous! s'écria-t-elle avec un accent -profondément douloureux. - ---Ce n'est point parce que le roi ne la méritait pas, madame, que je ne -l'ai point votée, c'est parce que mon état de médecin et mon peu de -croyance à une autre vie m'obligent de combattre la mort où je la -rencontre. - -Il se fit un silence d'un instant. - ---Combien de temps croyez-vous que j'aie encore à vivre? demanda tout à -coup Mme Danton. - -Jacques tressaillit et la regarda. - ---Mais, lui dit-il, la question n'en est pas encore là. - ---Écoutez, dit Mme Danton en lui pressant faiblement la main, j'ai -reçu trois coups dont un seul suffirait à tuer une existence, et chacun -est entré plus profondément: le 10 août, le 2 septembre et le 21 -janvier. Quand je suis entrée dans ce sombre et froid hôtel du ministère -de la Justice, il m'a semblé entrer dans mon tombeau, et je l'ai dit à -Georges en souriant tristement: «Je n'en sortirai pas vivante.» Je me -trompais de bien peu, monsieur Mérey, j'en suis sortie mourante. - ---Et pourquoi cet hôtel du ministère vous faisait-il si grand-peur, -madame? - -La malade haussa imperceptiblement les épaules. - ---Les hommes sont faits pour les révolutions, dit-elle. Dieu, en les -créant forts, leur a dit: «Luttez et combattez!» mais les femmes sont -faites pour le foyer et l'amour; Dieu, en les créant faibles, leur a -dit: «Soyez épouses, soyez mères!» Pauvre fille d'un limonadier du coin -du pont Neuf, toute mon ambition s'étendait à avoir comme mon père une -petite maison à Fontenay ou à Vincennes. Je l'ai épousé pauvre et -obscur; je croyais au génie de l'avocat et non à l'orageuse fortune de -l'homme politique; le chêne a poussé trop vite et trop vigoureusement, -il a tué le pauvre lierre. - -La porte se rouvrit à ces mots, et, rugissant de douleur, Danton vint -s'abattre à genoux devant le lit de sa femme, lui baisant les pieds. - ---Non! criait-il, non! tu ne mourras pas. N'est-ce pas qu'on peut la -sauver? Eh! mon Dieu! que deviendrais-je donc si tu mourais? Que -deviendraient nos pauvres enfants? - ---C'était au nom des pauvres enfants du Temple que je t'avais demandé de -ne pas voter la mort du pauvre roi. - ---Oh! s'écria Danton, les femmes ne comprendront donc jamais rien! -Suis-je le maître de ce que je fais? pas plus que dans une tempête le -patron d'une barque n'est le maître de son bateau; une vague me soulève, -l'autre m'abîme. La femme qui m'aimerait, qui m'aimerait véritablement, -ne devrait pas me juger, mais se contenter de me plaindre et de panser -mes éternelles blessures. Les hommes qui, comme moi, jettent une si -terrible abondance de vie en dehors, les tribuns qui nourrissent les -peuples de leur parole, du souffle de leur poitrine, du sang de leur -coeur, ont besoin du foyer, et, au foyer, de douces mains qui leur -refassent le coeur, d'une douce haleine qui leur hématose le sang; -s'il y trouve les luttes, les querelles, les larmes, il est perdu. Non! -s'écria-t-il, non, tu n'as pas le droit d'être malade! non, tu n'as pas -le droit de mourir. Malade entre deux berceaux! Mourante et voulant -mourir! voilà ce qu'il y a de plus douloureux, et, chaque fois que je -rentre déchiré de plus de blessures que Régulus dans son tonneau, chaque -fois que je laisse à la porte l'armure de l'homme politique et le masque -d'acier, je trouve ici cette blessure bien autrement douloureuse, cette -plaie bien autrement terrible et saignante: la certitude donnée par -elle-même, par la femme que j'aime, je ne dirai pas plus que la France, -puisque c'est à la France que je la sacrifie, mais plus que ma propre -vie, que dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours peut-être, je -vais être déchiré de moi-même, coupé en deux, guillotiné du coeur; -dis-moi, Jacques, connais-tu un homme aussi malheureux que moi? - -Et il se redressa, levant les deux poings au ciel, menaçant et terrible -comme Ajax. - ---Mon ami, mon Georges, dit Mme Danton, tu es injuste. Je ne veux -rien, moi! Je ne puis rien, moi! Je me sens glisser sur une pente, voilà -tout, la pente de la mort. Chaque jour, je suis un peu moins une femme, -un peu plus une ombre. Je fonds. Je te fuis, je t'échappe chaque fois -que tes bras essayent de me serrer contre ton coeur. Oh! mon Dieu! moi -aussi, s'écria-t-elle, je voudrais bien vivre. J'ai été si heureuse. - -Puis elle ajouta tout bas: - ---Autrefois! - ---Le plus dur dans tout cela, vois-tu, reprit Danton, car je vois bien -qu'elle dit vrai, c'est qu'il ne me sera pas même donné de la voir -jusqu'au bout; c'est que je n'aurai pas la consolation de recevoir son -adieu; c'est qu'il me faudra quitter ce lit de mort. - ---Et pourquoi cela? Pourquoi cela? s'écria la pauvre femme, qui n'avait -pas prévu cette suprême douleur et qui avait rêvé de mourir au moins -dans les bras de l'homme qu'elle aimait. - ---Mais parce que ma situation contradictoire va éclater, parce qu'il va -peut-être m'être impossible, le roi mort, de mettre Danton d'accord avec -Danton, parce que la France, parce que le monde ont eu les yeux sur moi -dans ce fatal procès. Elle m'accuse d'avoir voté la mort. Et c'est moi -qui ai hasardé le seul moyen de sauver le roi! C'est moi qui ai dit pour -me rapprocher de la Gironde, qui n'a pas eu l'intelligence de me tendre -la main et de nous faire, avec la Commune et les cordeliers, une -majorité, c'est moi qui ai dit par deux fois: _La peine, quelle qu'elle -soit, doit-elle être ajournée après la guerre?_ Si la Gironde avait dit -oui, la proposition passait. C'était une planche que je posais sur -l'abîme. La Gironde devait y passer la première, donner l'exemple au -centre, qui l'eût suivie. La Montagne en resta muette d'étonnement. -Robespierre me regarda et son oeil brilla de joie. «Il se perd! -disait-il, il se perd. Il avance vers la Gironde, c'est-à-dire vers -l'abîme.» Vergniaud crut à une ruse: comme si Danton se donnait la peine -de ruser! Au lieu de venir à moi, la Gironde alla à la Montagne: elle -ne voulait que la mort de la royauté, et sa majorité vota la mort du -roi. Du moment où la droite était divisée, elle était annulée. Il était -facile de prévoir que le centre faible et flottant se porterait vers la -gauche. Eh bien! que pouvais-je faire de plus pour elle? Le 15 décembre, -jour où l'on vota sur la culpabilité, je suis resté ici, près d'elle. -J'ai dit que j'étais inquiet de sa santé, et j'ai risqué ma tête. Mon -acte d'accusation commencera par ces mots: «Où étais-tu le 15?» Quand je -suis rentré, le 16, il n'y avait plus de Commune, il n'y avait plus de -Gironde, il n'y avait plus que la Montagne tonnante et rugissante. Mais -la Montagne n'est pas libre, c'est l'esprit jacobin, c'est la pression -jacobine, c'est la police, c'est l'inquisition, c'est la tyrannie. La -Révolution se faisant purement jacobine perdra ce qu'elle a de grand, de -généreux, d'humanitaire. Je vis que la droite était perdue, et avec la -droite la Convention. Je me vis, moi, Danton, avec ma force et mon -génie, asservi à la médiocrité jacobine. J'avais ou à me créer une force -nouvelle, ou à me laisser dévorer par la lourde mâchoire de Robespierre. -C'est pour cela que je revins tonnant et terrible, déterminé à reprendre -la tête de la Révolution. N'étais-je pas le plus fort de la Commune? les -gens de la Commune ne sont-ils pas des cordeliers trop heureux de me -suivre. Il me fallait redevenir et je suis redevenu le Danton de la -colère, du jugement et de la mort. Ils l'ont voulu; j'avais été -jusque-là le Danton de 92; à partir du 16 décembre, je suis le Danton de -93. Écoute ceci, ma bien-aimée femme, mon épouse chérie, dit Danton, -descendant des hauteurs où il venait de s'élever. Je comprends le -sacrifice, je comprends le dévouement lorsque, en se jetant dans le -gouffre comme Curtius, on est sûr que le gouffre se refermera sur vous -et que la patrie sera sauvée. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement la -France qu'il s'agit de sauver, c'est le monde. Périr, qu'est-ce que -c'est cela périr? Un homme qui périt, c'est une unité de moins, un zéro -souvent; mais la France! la France c'est aujourd'hui l'apôtre, le -dépositaire des droits et de la liberté du genre humain. Elle porte à -travers les tempêtes l'arche sainte des lois éternelles, elle porte -cette lumière si longtemps attendue, allumée par le génie après tant de -siècles. On ne peut pas laisser sombrer l'arche, on ne peut pas laisser -éteindre la lumière avant qu'elle ait illuminé la France, avant qu'elle -ait éclairé le monde. Des temps mauvais viendront peut-être où elle -s'affaiblira, où elle disparaîtra même comme disparaissent les volcans; -mais alors, si l'on ne sait plus où la trouver, on cherchera dans nos -sépulcres. La flamme d'une torche n'en rayonne pas moins pour s'être -allumée à la lampe d'une tombe! - -Mme Danton poussa un soupir et tendit la main à son mari en disant: - ---Tu as raison; sois tout ce que tu voudras, mais reste Danton. - - - - -XXXIX - -La Gironde et la Montagne - - -Danton l'avait dit: Dans la femme était la pierre d'achoppement de la -Révolution. - -Ce qui se passait chez lui se reproduisait à tout moment et partout. - -Depuis le Palais-Royal, regorgeant de maisons de jeu et de maisons de -filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne, où l'on rencontre de lieue en -lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme. - -Si l'on peut compter quelques femmes ardentes et courageuses, comme -Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt, quelques nobles matrones -patriotes comme Mme Roland et Mme de Condorcet, quelques amantes -dévouées comme Mme de Keralio et Lucile, le nombre des torpilles fut -incalculable. - -Les émotions politiques trop vives, les alternatives de la vie et de la -mort, poussaient l'homme aux plaisirs sensuels. - -On accusait Danton de conspirer. - ---Est-ce que j'ai le temps! répondit-il. Le jour je défends ma tête ou -demande la tête des autres; la nuit je m'acharne à l'amour. - -Craignant de mourir, on prenait l'amour comme une distraction. - -Las de vivre, on prenait le plaisir comme un suicide. - -À mesure qu'un parti politique faiblissait, loin de se recruter, loin de -se défendre, il ne songeait plus, comme ces sénateurs de Capoue qui -s'empoisonnèrent à la fin d'un repas, qu'à se couronner de roses et à -mourir. - -C'est ainsi que meurt le constitutionnel Mirabeau; c'est ainsi que -mourra le girondin Vergniaud; c'est ainsi que mourra le cordelier -Danton; et qui sait si l'amour du Spartiate Robespierre pour la -Lacédémonienne Cornélie n'a pas énervé les derniers moments du chef des -jacobins? - -Il y avait du plaisir pour tous les tempéraments. - -Il y avait le Palais-Royal, tout éblouissant d'or et de luxe, où des -courtisanes patentées venaient à vous et vous priaient d'être heureux. - -Il y avait les salons de Mme de Staël et de Mme de Buffon, où l'on -vous permettait de l'être. - -Les filles étaient en général pour l'ancien régime, les grands seigneurs -payaient mieux évidemment que tous ces nouveaux venus de province -arrivés pour faire les affaires de la France. - -Les deux salons que nous venons de nommer, sans vouloir faire et sans -permettre qu'il soit fait aucune comparaison, tenaient l'autre extrémité -de l'échelle sociale, mais, comme les étages inférieurs, avaient une -tendance à la réaction. - -Supposez tous les étages intermédiaires occupés par la bourgeoisie, qui -depuis le 2 septembre était paralysée par la peur. - -Et vous aurez l'inertie entre deux forces attractives. - -Au milieu de ces deux forces attractives, agissant au haut et au bas de -la société, les hommes politiques s'énervaient. - -Dans le milieu inerte, ils se résignaient. - -Un homme politique qui se résigne est un homme perdu. - -Tous ces hommes qui étaient arrivés pleins d'enthousiasme, croyant à -l'unité, à l'égalité, à la fraternité, et qui voyaient dès l'abord les -dissensions terribles d'une Assemblée qui devait durer trois ou quatre -ans, faisaient naturellement un soubresaut en arrière; alors ils étaient -attirés dans un des milieux que nous avons dit, et peu à peu ils y -perdaient non pas la force de mourir, mais celle de vaincre. - -Mme de Staël n'avait jamais été véritablement républicaine. Mais, du -temps où s'il était agi de défendre son père, elle avait fait une -ardente opposition. Apôtre de Rousseau d'abord, après la fuite de son -père elle devint disciple de Montesquieu. Ambitieuse et ne pouvant jouer -un rôle par elle-même, ne pouvant jouer un rôle par son honnête et froid -mari, elle avait voulu en jouer un par son amant. Un jour, on la vit -tout éperdue d'amour pour un charmant fat sur la naissance duquel -couraient les bruits les plus étranges. M. de Narbonne fut nommé -ministre de la Guerre; elle lui mit aux mains l'épée de la Révolution. -La main était trop faible pour la porter, elle passa à celle de -Dumouriez. - -On la croyait très bien avec les girondins, Robespierre lui aussi; mais -c'était le malheur de ces pauvres honnêtes gens d'être compromis, non -point parce qu'ils changeaient d'opinion, mais parce que les modérés -prenaient la leur: les girondins ne devenaient pas royalistes, mais bon -nombre de royalistes se faisaient girondins. - -Le salon de Mme de Buffon, quoique placé sous le drapeau du _prince -Égalité_, n'en passait pas moins pour un salon réactionnaire, et à coup -sûr celui-là n'avait pas volé sa réputation. Les Laclos, les Sillery et -même les Saint-Georges avaient beau faire les démocrates, si le dernier -n'était pas un grand seigneur, c'était au moins le bâtard d'un grand -seigneur. - -Quand on est trompé par ce titre, la Gironde, on commence par chercher -dans ce malheureux parti des hommes de Bordeaux ou tout au moins du -département, mais on est tout étonné de n'en trouver que trois, les -autres sont Marseillais, Provençaux, Parisiens, Normands, Lyonnais, -Genevois même. - -Cette différence d'origine n'a-t-elle pas été pour quelque chose dans -leur facile décomposition? Les hommes d'un même pays ont toujours -quelques points d'homogénéité par lesquels ils se soudent les uns aux -autres; quel lien naturel voulez-vous qu'il y ait entre le Marseillaix -Barbaroux, le Picard Condorcet et le Parisien Louvet? - -La première condition de cette dissonance territoriale fut la légèreté. - -Il y eut un moment où la Montagne eut deux chefs: au lieu de la laisser -se diviser par la dualité, les girondins se crurent assez forts pour les -abattre l'un après l'autre. - -Lorsque Danton donna sa démission du ministère de la Justice, les -girondins lui demandèrent des comptes; des comptes à Danton, qui -rentrait aussi pauvre dans son triste appartement et dans sa sombre -maison des Cordeliers qu'il en était sorti. - -Ces comptes, il fallait les rendre. Tant qu'ils n'étaient pas rendus, -Danton était accusé. Il s'abrita sous le drapeau de la Montagne; -Robespierre tenait ce drapeau, il fallait à son tour attaquer -Robespierre. - -Robespierre avait toujours avancé à force d'immobilité; ce n'était pas -lui qui marchait, c'était le terrain même sur lequel il était placé; ses -adversaires, en se détruisant, ne lui ouvraient pas un chemin pour aller -aux événements, mais ouvraient un chemin aux événements pour venir à -lui. - -Vergniaud n'avait pas voulu qu'on attaquât Danton, qu'il regardait comme -le génie de la Montagne. - -Brissot ne voulait point que l'on attaquât Robespierre, que l'on n'était -pas sûr d'abattre. - -Mais Mme Roland haïssait Danton et Robespierre; elle était haineuse -comme sont les âmes austères, comme étaient les jansénistes; enfermée -dans une espèce de temple, elle avait son Église, ses fidèles, ses -dévots; on lui obéissait comme on eût obéi à la vertu et à la liberté -réunies. - -Ces hommages presque divins l'avaient gâtée; elle avait fait deux grands -pas vers Robespierre, mais tout aux Duplay, elle n'avait eu aucune prise -sur lui. - -Elle lui écrivit en 91 pour l'attirer au parti qui fut depuis la -Gironde. Il se contenta d'être poli, et refusa. - -Elle lui écrivit en 92. - -Il ne répondit point. - -C'était la guerre. - -Nous avons vu comment elle avait été déclarée à Danton. On décida -d'attaquer Robespierre. - -Mais, au lieu de le faire attaquer par un homme comme Condorcet, comme -Roland, comme Rabaut-Saint-Étienne, par un pur enfin, on le fit -attaquer par un jeune, ardent, plein de feu, c'est vrai, mais qui ne -pouvait rien contre un homme continent comme Scipion, incorruptible -comme Cincinnatus. - -On le fit attaquer par Louvet de Couvrai, par l'auteur d'un roman sinon -obscène, du moins licencieux; on le fit attaquer par l'auteur de -_Faublas_. - -On fit attaquer le visage pâle, la figure austère, l'âme intègre, par un -homme jeune homme souriant, délicat et blond, paraissant de dix ans plus -jeune qu'il n'était, par un marchand de scandale qui en avait fait pas -mal pour son compte, car on prétendait que lui-même était le héros de -son roman. - -Quand il monta à la tribune pour attaquer, il n'y eut qu'un cri: - ---Tiens, Faublas! - -L'accusation échoua. - -Dès lors il y eut rupture complète entre Robespierre et les Roland, -entre la Montagne et la Gironde. - -Revenons à ce que nous avons dit au commencement de ce chapitre: que -depuis le Palais-Royal regorgeant de maisons de jeu et de maisons de -filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne où l'on rencontre de lieue en -lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme. - -Généreuse contre elle-même, la Révolution, par un de ses premiers -décrets, abolissait la dîme. - -Abolir la dîme, c'était faire rentrer en ami dans la famille le prêtre -qui jusque-là en avait été regardé comme l'ennemi. - -Faire rentrer le prêtre dans la famille, c'était préparer à la -Révolution son ennemi le plus dangereux: la femme. - -Qui a fait la sanglante contre-révolution de la Vendée? La paysanne,--la -dame,--le prêtre. - -Cette femme agenouillée à l'église et disant son chapelet, que -fait-elle? Elle prie.--Non, elle conspire. - -Cette femme assise à sa porte, la quenouille au côté, le fuseau à la -main, que fait-elle? Elle file.--Non, elle conspire. - -Cette paysanne qui porte un panier avec des oeufs à son bras, une -cruche de lait sur sa tête, où va-t-elle? Au marché.--Non, elle -conspire. - -Cette dame à cheval qui fuit les grandes routes et les sentiers battus -pour les landes désertes et les chemins à peine tracés, que -fait-elle?--Elle conspire. - -Cette soeur de charité qui semble si pressée d'arriver, qui suit le -revers de la route en égrenant son rosaire, que fait-elle? Elle se rend -à l'hôpital voisin.--Non, elle conspire. - -Ah! voilà ce qui les rendait furieux, ces hommes de la Révolution qui se -sont baignés dans le sang; voilà ce qui les faisait frapper à tâtons, -tuer au hasard. C'est qu'ils se sentaient enveloppés de la triple -conspiration de la paysanne, de la dame et du prêtre, et qu'ils ne les -voyaient pas. - -Eh bien! tout sortait de l'église, de cette sombre armoire de chêne -qu'on appelle le confessionnal. - -Lisez la lettre de l'armoire de fer, la lettre des prêtres réfractaires -réunis à Angers, en date du 9 février 1792. Quel est le cri du prêtre? -Ce n'est pas d'être séparé de Dieu, c'est d'être séparé de ses -pénitentes. _On ose rompre ces communications_ que l'Église non -seulement permet, mais autorise. - -Où croyez-vous que soit le coeur du prêtre? Dans sa poitrine? Non, le -coeur n'est pas où il bat, il est où il aime; le coeur du prêtre est -au confessionnal. - -Et, s'il est permis de comparer les choses profanes aux choses sacrées, -nous vous montrerons cet acteur ou cette actrice. Sublimes de sentiment, -de poésie, de passion, pour qui jouent-ils si ardemment, pour qui -tentent-ils d'atteindre à la perfection? Pour un être idéal qu'ils se -créent, qui est dans la salle, qui les regarde, qui les applaudit. - -Il en est de même du prêtre, même en le supposant chaste; il a, au -milieu de ses pénitentes, une jeune fille, mieux encore, une jeune -femme--avec la jeune femme, le champ des investigations est plus -complet--dont le visage, vu à travers le grillage de bois, l'éclaire -jusqu'à l'éblouissement, dont la voix, dès qu'il l'entend, s'empare de -tous ses sens et pénètre jusqu'à son coeur. - -En enlevant au prêtre la mariage charnel, on lui a laissé le mariage -spirituel, le seul dont on dût se défier. Aux yeux de l'Église même, ce -n'est pas saint Joseph qui est le vrai mari de la Vierge, c'est le -Saint-Esprit. - -Eh bien! dans ces terribles années 92, 93, 94, tout homme dont la femme -se confessa eut un Saint-Esprit ignoré dans la maison. Cent mille -confessionnaux envoyaient la réaction au foyer domestique, soufflant la -pitié pour le prêtre réfractaire, soufflant la haine contre la nation, -comme si la nation n'avait pas été l'homme, la femme, les enfants! -soufflant le doute contre les biens nationaux, c'est-à-dire contre la -prospérité, le bien-être, le bonheur de l'avenir. - -Voici pour la province, pour la Bretagne et la Vendée surtout. Paris eut -la légende du Temple. - -Le roi et sa famille affamés ou à peu près! - -Le roi avait au Temple trois domestiques et treize officiers de bouche. - -Son service se composait de quatre entrées, de deux rôtis de trois -pièces chacun, de quatre entremets, de trois compotes, de trois -assiettes de fruits, d'un carafon de bordeaux, d'un de malvoisie, d'un -de madère. - -Pendant les quatre mois que le roi resta au Temple, sa dépense de bouche -fut de 40 000 francs; 10 000 francs par mois, 333 francs par jour. - -On sait que le roi était grand mangeur, puisqu'il _mangeait_ à -l'Assemblée tandis que l'on tuait les défenseurs du château qu'il venait -d'abandonner. Mais enfin, avec 333 francs par jour, cinq personnes ne -meurent pas de faim. - -Les gens que l'on retrouva fous ou hébétés à la Bastille, ne se -rappelant même pas leur nom, avaient dû être plus mal nourris que -ceux-là. - -Toute la promenade du roi se composait de terrains secs et nus, avec des -compartiments de gazons flétris et quelques arbres brûlés au soleil de -l'été ou effeuillés au vent d'automne! Il s'y promenait avec sa soeur, -sa femme et ses enfants. - -Mais Latude, qui resta trente ans dans les cachots de la Bastille, eût -regardé comme une grande faveur de faire une pareille promenade une fois -tous les huit jours. - -Mais Pellisson, qui dans les mêmes cachots n'avait pour distraction -qu'une araignée que son geôlier lui écrasa, à qui on enleva l'encre et -le papier, qui écrivit avec le plomb de ses vitres sur les marges de ses -livres, mais Pellisson, que le grand roi tint cinq ans en prison, -n'avait ni la table ni la promenade de Louis XVI. - -Mais ce Silvio Pellico, brûlé par les plombs et dévoré par les -moustiques de Venise; mais cet Andryane qui laissait une de ses jambes -gangrenées aux chaînes de son cachot, avaient-ils pour satisfaire leur -appétit un dîner à trois services et un carré de terre pour se promener? - -Ce n'étaient pas des rois, je le sais bien, mais c'étaient des hommes; -aujourd'hui qu'on sait qu'un roi n'est qu'un homme, je demande la même -justice pour eux, la même haine pour leurs bourreaux que s'ils eussent -été rois. - -Nous avons employé tout ce chapitre à tracer le travail sourd qui se -faisait non seulement dans toute la France, mais à Paris, pour séparer -la miséricordieuse Gironde de l'inexorable Montagne. - -Seulement, la réaction, au lieu d'amener la pitié, amena la Terreur. - -Veut-on savoir où la réaction était arrivée?--Lisons ces quelques lignes -de Michelet,--puissent-elles donner à la France entière l'idée de lire -les autres! - -«À la Noël de 92, il y eut un spectacle étonnant à -Saint-Étienne-du-Mont; la foule y fut telle que plus de mille personnes -restèrent à la porte et ne purent entrer. - -»Chose triste que tout le travail de la Révolution aboutît à remplir les -églises. Désertes en 88, elles sont pleines en 92, pleines d'un peuple -qui prie contre la Révolution, c'est-à-dire contre la victoire du -peuple.» - -Ce fut ce qui détermina Danton à faire une dernière tentative pour -rapprocher la Montagne et la Gironde. - - - - -XL - -Le Pelletier Saint-Fargeau - - -Voilà ce que Danton avait voulu éviter. - -C'était cette épilepsie fanatique qui, à la vue du sang de Louis XVI, -allait fonder en face de l'autel de la patrie le culte du roi martyr. - -Voilà pourquoi il avait posé cette question: - -«La peine, quelle qu'elle soit, sera-t-elle ajournée après la guerre?» - -S'il avait obtenu ce sursis, d'abord la guerre ne finissait que quatre -ans plus tard, en 1797, à la paix de Campo Formio. - -Pendant ces quatre ans, la pitié, la miséricorde, la générosité, vertus -françaises, faisaient leur oeuvre. - -Louis XVI était jugé et condamné, ce qui était d'un grand et solennel -exemple. Mais il n'était pas exécuté, ce qui était un exemple plus grand -et plus solennel encore. - -Fonfrède ne comprit point, il se sépara de Danton, parla au nom de la -Gironde et réduisit les trois questions à cette effroyable simplicité: - -Louis est-il coupable? - -Notre décision sera-t-elle ratifiée? - -Quelle peine? - -Elles obtinrent ces trois réponses, plus laconiques encore que les -demandes: - -Est-il coupable?--OUI. - -Notre décision sera-t-elle ratifiée?--NON. - -Quelle peine?--LA MORT. - -Maintenant le salut de la France était dans l'unité. - -Par qui et à quelle occasion faire prêcher cette unité? - -L'occasion était trouvée: les funérailles de Le Pelletier -Saint-Fargeau. - -Restait à désigner l'orateur. - -Il fallait pour cela un homme dans le passé duquel on ne pût pas trouver -trace d'une idée contraire à l'unité. - -Or il y avait un homme qui n'était apparu que deux fois à la Chambre -pour y annoncer deux victoires, et qui chaque fois avait été reçu au -bruit des applaudissements. - -Une troisième fois il s'était levé et était monté à la tribune pour -apporter son vote, et son vote, il l'avait formulé d'une voix si ferme, -que, quoique ce fût un vote de clémence, il avait été écouté sans -murmures. - -Il avait dit: - ---Je vote pour la prison perpétuelle, parce que ma profession de médecin -m'ordonne de combattre la mort, sous quelque aspect qu'elle se présente. - -Quelques voix même avaient applaudi. - -Cet homme s'asseyait sur les mêmes bancs que la Gironde. - -On s'était demandé quel était cet homme, et l'on avait appris que -c'était un médecin nommé Jacques Mérey, envoyé par la ville de -Châteauroux. - -À la suite de cette conversation qui eut lieu au pied du lit de Mme -Danton, Danton décida que l'homme qui prendrait la mort de Le Pelletier -Saint-Fargeau pour prétexte de l'unité serait Jacques Mérey. - -Jacques Mérey accepta le rôle actif qu'il avait joué jusque-là dans la -Révolution. On ne lui avait pas encore permis de développer son talent -d'orateur. - -L'était-il, orateur? Il n'en savait rien lui-même: il allait s'en -assurer. - -L'éloge était beau à faire. Pour arriver à cette vie d'unité dont la -République avait si grand besoin, il avait fait pour l'enfant un plan -d'éducation et de vie commune qui suffisait à sa gloire. - -Le Pelletier avait une fille: elle fut solennellement adoptée par la -France et reçut le nom sacré de fille de la République; ce fut elle -qui, sous les voiles noirs et accompagnée de douze autres enfants, -conduisait le deuil. - -Et, en effet, c'était à des enfants de conduire le deuil de celui qui -avait consacré sa vie à cette grande idée: _donner une éducation sans -fatigue à une enfance heureuse_. - -Le corps était exposé au milieu de la place Vendôme, à la place où est -aujourd'hui la colonne. La poitrine du mort était nue afin que tout le -monde pût voir la blessure; l'arme qui l'avait faite, tout ensanglantée -encore, était à côté. - -La Convention tout entière entourait le cénotaphe; au son d'une musique -funèbre, le président souleva la tête du mort et lui mit une couronne de -chêne et de fleurs. - -Alors à son tour Jacques Mérey sortit des rangs, rejeta en arrière sa -belle chevelure noire, monta deux marches, mit un pied sur la troisième, -s'inclina devant le mort, et, d'une voix qui fut entendue de tous ceux -non seulement qui remplissaient la place, mais qui occupaient les -fenêtres comme les gradins d'un immense cirque, il prononça les paroles -suivantes[C]: - -«Citoyens représentants, - -»Laissez-moi d'abord vous féliciter de l'unanimité que vous avez fait -éclater aux yeux du monde qui avait les yeux fixés sur vous, le -lendemain de la mort de Capet. Un roi égoïste a pu dire insolemment un -jour: _l'État, c'est moi_. La Convention, dévouée au grand principe de -l'unité, a pu dire depuis huit jours: _la France est en moi_. - -»Toutes les grandes mesures que vous avez prises ont été prises à -l'unanimité. - -»À l'unanimité vous avez voté, le 21 janvier, l'adresse annonçant aux -départements la mort du tyran; rédigée par la Convention, elle prend et -donne à chacun de nous sa part de la mort qui a rendu la liberté à la -France. - -»Unanimité pour le vote des 900 millions d'assignats à émettre; -unanimité pour la levée de 300 000 hommes; unanimité pour la déclaration -de guerre à cette orgueilleuse Angleterre qui a osé envoyer ses -passeports à notre ambassadeur. - -»Maintenant la France a compris la grandeur de sa mission. Il ne lui -reste pas seulement à défendre la France contre la ligue des rois, il -lui reste à fonder l'unité de la patrie, l'indivisibilité de la -République. Point de vie sans unité; se diviser, c'est périr!» - -Ce que venait de dire Jacques Mérey répondait si complètement à la -pensée générale, qu'il fut interrompu par d'unanimes applaudissements. - -«La France a trop longtemps souffert de ses divisions sous la prétendue -unité royale pour croire à l'unité d'une monarchie, et c'est pour cela -qu'elle a voté l'abolition de la royauté, la fondation de la République, -la mort du tyran. - -»La France ne peut admettre non plus comme applicable à son gouvernement -ni l'unité fédérative des États-Unis, ni l'unité fédérative de la -Hollande, ni l'unité fédérative de la Suisse. - -»Peut-être la chose était-elle possible avec la France divisée en -provinces; elle est devenue impossible avec la France divisée en -départements. - -»Royalisme et fédéralisme sont deux mots sacrilèges. Seul un meurtrier -de l'humanité peut les prononcer. Et remarquez bien que jamais ce -problème de l'unité n'a été posé devant un grand empire; 89 n'y pensait -pas; nous y répondrons tous en 93. - -»Le sphinx est là sur la place de la Révolution. - -»Devine ou meurs! - -»Unité, avons-nous répondu en lui jetant la tête d'un roi. - -»Et cependant rien ne nous guidait que le génie de la France. - -»Rousseau, lumière insuffisante! Son _Contrat social_ dit: unité pour un -petit État. - -»Son _Gouvernement de la Pologne_ dit: fédéralisme pour un grand. - -»Qu'était l'ancienne France? une royauté fédérative; et Louis XI -seulement a commencé l'unité. - -»Si Louis XI eût vécu de nos jours, il eût été républicain et membre de -la Convention. - -»Qui a proclamé le premier l'unité indivisible de la France le 9 août -91? - -»Notre illustre collègue Rabaut-Saint-Étienne. Inclinons-nous devant le -précurseur. - -»La Gironde, à qui j'ai l'honneur d'appartenir en 92, veut quitter Paris -menacé par les Prussiens; une défaillance était permise dans ces jours -de deuil; elle avait rallié l'Assemblée presque entière à son opinion. -L'arche de la France, le palladium de ses libertés, allait chercher un -refuge dans ces riches et fidèles provinces du centre qui avaient abrité -la royauté de Charles VII contre les Anglais. - -»Un homme, un seul, dit non. Il est vrai que cet homme est un géant. - -»Devant le _non_ de Danton, Paris se rassura et demeura immobile. - -»Le canon de Valmy fit le reste. - -»Le christianisme lui-même, qui avait de si puissants moyens d'unité, -n'est arrivé qu'à fonder la _dualité_. - -»Il a fait un peuple de rois, de princes, d'aristocrates, de riches, de -privilégiés, de savants, de lettrés, de poètes, le monde de Louis XIV, -de Racine, de Boileau, de Corneille, de Molière, de Voltaire, et, -au-dessous de ce peuple d'en haut, le peuple d'en bas, le peuple des -esclaves, des serfs, des misérables, le peuple pauvre, abandonné, sans -culture, ne sachant ni lire ni écrire, n'ayant pas une langue mais des -patois, et ne comprenant pas même la langue dans laquelle il demandait à -Dieu son pain quotidien. - -»Je sais bien qu'un voile couvre encore cette grande question de -l'unité; nous marchons vers l'idéal, mais avant d'y arriver nous avons -à traverser comme tant d'autres une forêt ténébreuse défendue par tous -les monstres de l'ignorance, une région inconnue que l'éducation -répartie à tous pourra seule éclairer. - -»Nous n'avons soulevé qu'un coin du voile, et ce que nous voyons nous -montre une civilisation flottant à la surface, une lumière ne pénétrant -pas jusqu'aux couches inférieures de la société. Nous avons inventé le -théâtre populaire, nous avons décrété les fêtes nationales, mais celui -qui est mort lâchement assassiné allait nous donner l'enseignement -public, la première tentative d'éducation de la vie commune. - -»Était-ce son génie, était-ce son coeur qui lui avait révélé ce grand -secret de l'avenir? - -»Je n'hésiterai point à dire que c'était son coeur qui l'avait élevé -au-dessus de lui-même, par la bonté d'une admirable nature; l'assassin -royaliste a deviné que ce coeur contenait la pensée la plus généreuse -et la plus féconde de l'avenir. Il l'a frappé au coeur. Mais il était -trop tard, le projet de Le Pelletier ne mourra pas avec lui. Il nous l'a -légué. Nous ferons honneur à la confiance qu'il a mise en nous. - -»Et remarquez, citoyens, que le projet de Le Pelletier n'est point une -théorie, c'est un projet positif applicable dès demain, dès aujourd'hui, -à l'instant même. - -»Il n'y aura jamais d'égalité et de fraternité réelle que là où la -société aura fondé une éducation commune et nationale; c'est l'État qui -doit donner cette éducation dans la commune natale, afin que le père et -la mère puissent le surveiller en ne perdant pas l'enfant de vue. - -»Celui qui est couché là et qui nous entend, si quelque chose de nous -survit à ce qui a été nous, avait vu ce triste spectacle de l'enfant -pauvre, grelottant et affamé, à qui la porte de l'école était close et à -qui le pain de l'esprit était refusé parce qu'il n'avait pas de quoi -payer le pain du corps. - -»Plus que tous tu as besoin d'instruction, lui criait la tyrannie, -puisque tu es plus pauvre que tous; tu demandes l'éducation pour devenir -honnête homme et citoyen utile; ramasse un couteau et fais-toi bandit! - -»Non, si l'enfant est pauvre, il sera nourri, habillé, instruit par -l'école; la misère ici-bas, nous le savons, c'est le partage de l'homme; -elle doit le poursuivre, elle doit l'atteindre, mais quand il sera assez -fort pour lutter contre elle. La misère s'attaquant à l'enfance est une -impiété. L'homme a des fautes à expier. À l'homme le malheur, mais -l'enfant doit être garanti du malheur par son innocence! - -»Les Grecs avaient deux mots pour rendre la même idée: la patrie pour -les hommes, la matrie pour l'enfant. - -»L'éducation au Moyen Âge s'appelait _castoiement_, c'est-à-dire -_châtiment_. Chez nous, l'éducation s'appellera maternité. - -»Bénissons l'homme honnête et bon qui a fait descendre la Révolution -jusqu'aux mains des petits enfants, qui leur fait téter la justice avec -le lait, qui leur assure qu'éloignés du sein maternel ils n'auront plus -ni faim ni soif, et qui, en leur retirant la mère de la nature, leur -donnera deux mères d'adoption, la Patrie et la Providence.» - -Le discours de Jacques Mérey, tout humanitaire et si peu en harmonie -avec ceux qui se faisaient à cette époque, produisit un grand effet. -Danton l'embrassa; Vergniaud vint lui serrer la main; Robespierre lui -sourit. - -Le convoi immense, se déroulant d'un bout à l'autre de la rue -Saint-Honoré, soulevait partout un deuil réel. - -Et, en effet, tous ceux de ces hommes dont l'oeil pénétrait quelque -peu dans l'avenir savaient bien que cette union dont Jacques Mérey avait -fait l'éloge n'était qu'une union momentanée. Vergniaud avait dit: _La -Révolution est comme Saturne: elle dévorera tous ses enfants_. Et tous -les girondins, les premiers, s'attendant à être dévorés, avaient le -pressentiment de leur mort prochaine. Ce deuil, ces funérailles, -c'étaient leurs funérailles, c'était leur deuil; seulement, cette terre -qu'ils arroseraient de leur sang serait-elle stérile ou féconde? - -Ils pouvaient bien se faire alors cette question avec inquiétude, -puisque aujourd'hui, soixante-quinze ans après que ce sang a coulé, nous -nous la faisons encore avec désespoir. - -Le Pelletier avait les honneurs du Panthéon. Sur les marches, le frère -de Le Pelletier prononça en signe de séparation éternelle le mot: -«Adieu!» - -Et, sur le corps du martyr, sur la blessure encore ouverte, sur l'arme -qui l'avait frappé, montagnards et girondins firent le serment d'oublier -leur haine, et se jurèrent, au nom de l'unité de la patrie, union et -fraternité. - - - - -XLI - -La trahison - - -Un mois s'écoula, pendant lequel les promesses faites sur le corps de Le -Pelletier Saint-Fargeau furent loyalement tenues de part et d'autre. La -Gironde avait encore la majorité morale. Quoique Robespierre eût déjà -l'influence révolutionnaire, Danton et ses cordeliers faisaient, selon -qu'ils se portaient à la droite ou à la Montagne, la majorité numérique. - -Mais, au milieu de ce calme douteux, on voyait tout à coup briller un -éclair, ou tout à coup on entendait un roulement de tonnerre. La foudre -ne tombait pas, mais on la sentait suspendue au-dessus de la France. - -Cinq ou six jours après l'exécution, on apprit tout à coup que Basville, -notre ambassadeur à Rome, dans une émeute que le pape n'avait rien fait -pour réprimer, avait été assassiné. - -Un perruquier l'avait frappé d'un coup de rasoir. - -La nouvelle coïncidait avec l'arrivée à Rome de Mesdames Victoire et -Adélaïde, filles du roi Louis XV et tantes du roi. - -Le pape Pie VI fit comme Pilate, il se lava les mains du sang de -Basville, mais justice ne fut pas faite du meurtre. - -Il y avait longtemps que la France avait à se plaindre de ce pontife -bellâtre, qui se faisait comme les courtisanes de Rome une figure avec -du blanc et du rouge, qui portait frisés à l'enfant ses cheveux -autrefois blonds, devenus blancs; qui, adorateur de sa propre beauté, -laquelle n'avait pas nui à son avancement dans sa scandaleuse jeunesse, -avait voulu, en montant sur le trône pontifical, prendre le nom de -Formose, et qui ne s'était arrêté dans ce désir que par l'atroce -réputation qu'avait laissée le premier du nom, dont Étienne VI déterra -le cadavre pour lui faire son procès; pape étrange qui, plus colérique -encore que Jules II bâtonnant ses cardinaux, souffletait son tailleur -parce que sa culotte faisait un pli. - -Pie VI avait fortement contribué à la mort de Louis XVI, en -l'encourageant dans sa résistance dont il lui faisait un devoir, et le -jour où il mourut à Valence, sur cette terre française qu'il avait -ensanglantée, il eut à répondre du demi-million d'hommes que nous a -coûté la guerre de Vendée. - -Grand bruit à la Convention pour le meurtre de Basville. Kellermann, -tout brillant encore des rayons de Valmy, est envoyé à l'armée d'Italie, -et, en prenant congé de la Convention, dit au milieu des -applaudissements: - ---Je vais à Rome! - -Puis, vers la fin de février, bruit dans Paris à propos de la création -d'un nouveau milliard d'assignats. - -Baisse des assignats, hausse des marchandises, l'ouvrier ne recevait pas -plus et, au contraire, recevait moins, le boulanger et l'épicier lui -demandant davantage. - -Paris demande en vain le _maximum_, mais le 23 février Marat imprime: - -«Le pillage des magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs -mettrait fin à ces malversations.» - -Le lendemain, on pille les magasins et, sans l'intervention des fédérés -de Brest, on pendait les marchands. - -Après une séance assez orageuse, la Gironde obtient que les auteurs et -les instigateurs du pillage seront poursuivis par les tribunaux. - -Mais le coup terrible fut en même temps l'insurrection vendéenne et la -trahison de Dumouriez. - -À l'est, le sabre autrichien; à l'ouest, le poignard de la Vendée; au -nord, l'Angleterre; au sud, l'Espagne. - -En partant de Paris, Dumouriez avait dit: - ---Je serai le 15 à Bruxelles, le 30 à Liége. - -Il se trompait. Nous l'avons dit, et plus grand que nous l'a dit avant -nous. Dumouriez se trompait: le 14 il était à Bruxelles, et le 28 à -Liége. - -Les instructions de Dumouriez étaient: _Envahir la Belgique, la réunir à -la France_. - -Mais ainsi la Révolution marchait trop vite et la question se trouvait -par trop simplifiée. - -Les Belges sentent si bien qu'ils sont dans la main de la France, et que -cette main est une main amie, qu'ils offrent les clefs de Bruxelles à -Dumouriez. - ---Gardez-les, répondit Dumouriez, et _ne souffrez plus d'étrangers chez -vous_. - -Paroles à double entente; dites contre les Autrichiens, elles pouvaient, -elles devaient être, elles furent interprétées contre la France. - -Les Français, tout libérateurs qu'ils étaient, n'étaient-ils pas _des -étrangers_ pour les Belges? - -Là commençait la trahison de Dumouriez. - -Quinze jours après, la Convention recevait une adresse couverte de -trente mille signatures demandant, quoi? LE MAINTIEN DES PRIVILÈGES. -Nous avons toujours eu l'inégalité, nous la voulons toujours. - -La lecture de cette pétition produisit à la Chambre la première tempête -sérieuse qu'il y eût eu depuis la mort du roi. - -Les girondins appuyèrent la pétition belge, et invoquèrent le respect du -principe de la souveraineté des peuples! - -Danton se leva, Danton fit signe qu'il voulait parler. En trois pas il -fut à la tribune, puis sa tête puissante, railleuse, apparut échevelée -et menaçante. - ---Ô Gironde, Gironde! dit-il, seras-tu donc toujours esclave de -principes étroits et qui ne sont pas faits pour notre époque? Ne vois-tu -pas que la révolution marche à pas de géant? que 93 a laissé loin -derrière lui 92? que 91 est à peine visible pour nous dans les brumes du -passé? que 90 se perd dans la nuit, et que 89 est de l'antiquité? -Oublies-tu que les quatre ou cinq mille lois qui ont vu le jour dans -cette période ont été faites au point de vue de la royauté -constitutionnelle et non pas au point de vue républicain? Nous sommes -républicains depuis trois mois, nous sommes libres depuis six semaines, -il est temps que nous entrions dans une nouvelle période et que nous -soyons révolutionnaires. - -»Le principe de la souveraineté des peuples, dis-tu, ô honnête mais -aveugle Gironde! est-ce que les Belges sont un peuple? La Belgique -royaume indépendant est une invention anglaise. L'Angleterre ne veut pas -l'indépendance de la Belgique, elle a peur de la France à Anvers et sur -l'Escaut. Il n'y a jamais eu de Belgique, il n'y en aura jamais; il y a -eu et il y aura toujours des Pays-Bas. Le peuple belge n'est-il pas -souverain, souverain indépendant et libre? Et tu réclames pour lui la -liberté, Gironde! C'est la liberté du suicide. - -»Le peuple belge! continua Danton, mais à quoi reconnaîtrez-vous qu'il y -a là un peuple? à un confus assemblage de villes? Mais les villes n'ont -jamais pu se grouper sérieusement en province. - -»Ne voyez-vous pas d'où part le coup? - -»De cet ennemi éternel que trouvera sans cesse la religion devant elle, -du clergé. - -»Clergé dans la Vendée, clergé en Belgique, clergé à Paris, -contre-révolution partout. - -»C'est le clergé des Pays-Bas, dirigé par van Cupen et Vaudernot, qui a -armé le peuple contre Joseph II, qui, plus belge que les Belges, voulait -les débarrasser de leurs moines. - -»Que voulait Joseph II? Ouvrir l'Escaut. L'Europe, l'Angleterre en tête, -fut contre lui; alors il tenta de faire deux grands ports d'Ostende et -d'Anvers; il avait compté sans les jalousies municipales du Brabant, de -Malines, de Bruxelles. Divisés, les Belges voulurent rester divisés. -Ainsi périt l'Italie, par la jalousie, la haine, la division. - -»D'ailleurs, qu'est-ce que trente mille signatures pour trois millions -d'hommes? Ne reconnaissez-vous donc pas dans cette adresse le _credo_ -des jésuites? Entendez-vous le jésuite Feller qui non seulement crie, -mais qui imprime: - -»"Mille morts plutôt que de prêter ce serment exécrable: _Égalité, -liberté, souveraineté du peuple!_--_Égalité_, réprouvée de Dieu, -contraire à l'autorité légitime;--_liberté_, c'est-à-dire licence, -libertinage, monstre de désordre;--_souveraineté du peuple_, invention -séduisante du prince des ténèbres." - -»Et c'est cette même population fanatique qui, en octobre, encombrait -Sainte-Gudule, montant à genoux, pour l'anéantissement de la maison -d'Autriche, le chemin du Saint-Sacrement, c'est elle qui hurle -aujourd'hui contre la France. - -»Ô Belges! malheur à vous, malheur à ceux qui vous trompèrent; les cris -de vos arrières-petits-enfants maudiront un jour votre mémoire. - -»Eh bien! je vous le dis, ce sont toutes ces fausses appréciations de -notre droit révolutionnaire qui nous perdent. Donnons la main aux -peuples qui sont las de la tyrannie, et la France est sauvée, et le -monde est libre; que vos commissaires pleins d'énergie partent cette -nuit, ce soir même; qu'ils disent à la classe opulente: "Le peuple n'a -que du sang, il le prodigue; vous, misérables, prodiguez vos richesses." -Quoi! nous avons une nation comme la France pour levier, la raison comme -point d'appui, et nous n'avons pas encore bouleversé le monde! Je suis -sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. (Et son petit oeil -étincelant, déchiré par un éclair, se tourna presque malgré lui sur -Robespierre.) La haine est étrangère à mon caractère; je n'en ai pas -besoin. Ma force est en dehors de la haine. Je n'ai de passion que le -bien public. Je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous me -fatiguez de vos dissensions. Je vous répudie comme traîtres. Appelez-moi -buveur de sang, que m'importe! Avant tout conquérons la liberté, mais -non pour nous seuls, pour tous. Que des lois prises en dehors de l'ordre -social épouvantent les rebelles. Le peuple veut des mesures terribles, -soyons terribles avec intelligence pour empêcher le peuple de l'être -aveuglément. Organisez séance tenante votre tribunal révolutionnaire; -que demain vos commissaires soient partis; que la France se lève, coure -aux armes; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre -malgré elle, s'il le faut; que le commerce de l'Angleterre soit ruiné; -que le monde soit vengé!» - -Vergniaud s'apprêtait à répondre et à discuter la question de droit. Il -retomba sur son banc, écrasé par les applaudissements qui éclataient non -seulement de toutes les parties de la salle, mais des tribunes. - -On vit que Danton avait quelque chose à dire encore. - -Et, en effet, il était resté les deux mains appuyées sur la tribune, la -tête inclinée sur la poitrine, ses vastes flancs soulevés par de -profonds soupirs. - -Il releva la tête, l'expression de son visage avait complètement changé. -Un abattement profond s'était emparé de sa personne. - ---Citoyens représentants, dit-il, ne vous étonnez pas de ma tristesse: -ma tristesse n'est point pour la patrie; la patrie sera sauvée, -dussions-nous y périr tous. Mais, tandis que je viens vous demander la -vie d'un peuple, la mort est chez moi, la mort inflexible, inexorable, -qui marque du doigt sur la pendule les heures qui restent à vivre à la -personne que j'ai le plus aimée au monde. À nul de vous, dans un pareil -moment, je n'oserais dire: «Quitte le lit d'agonie de ta femme et va où -la patrie t'appelle, avec la certitude qu'à ton retour tu ne la -trouveras plus.» - -Et de grosses larmes, des larmes véritables, coulèrent de ses yeux. - ---Eh bien! continua-t-il d'une voix rauque et altérée par les sanglots, -envoyez-moi en Belgique, je suis prêt à partir; car moi seul puis -quelque chose sur l'homme qui nous trahit et sur le peuple que l'on -trompe. - -De tous côtés ces cris retentirent: - ---Pars! pars! punis Dumouriez, sauve la Belgique! - -Danton fit signe à Jacques Mérey et s'élança hors de la Chambre. - -Jacques Mérey rencontra Danton dans le corridor. Danton l'entraîna dans -le cabinet d'un des secrétaires. - -Ils étaient seuls. - -Danton se jeta dans les bras de son ami. En tête à tête avec lui, il -n'essayait pas de lui cacher ses larmes. - ---Ah! lui dit-il, c'est toi que j'aurais dû envoyer en Belgique; mais, -égoïste que je suis, j'ai besoin de toi ici. - ---Pauvre ami! dit Mérey, lui serrant la main. - ---Tu as vu ma femme hier, dit Danton. - ---Oui. - ---Comment va-t-elle? - -Mérey fit un mouvement d'épaules. - ---S'affaiblissant toujours, dit-il. - ---Tu n'as aucun espoir de la sauver? - -Jacques Mérey hésita. - ---Parle-moi comme à un homme, lui dit Danton. - ---Aucun, dit Jacques. - -Danton poussa un soupir tiré du plus profond de son coeur. - ---Combien de jours penses-tu qu'elle puisse vivre encore? - ---Huit jours, dix jours, douze peut-être; mais une hémorragie peut -l'emporter au moment où elle s'y attendra le moins. - ---Mon ami, lui dit Danton, tu as tout entendu. Je pars; je vais essayer -de sauver la Belgique que je plains, et Dumouriez que j'aime malgré moi. -Tout ce que la science a de ressources, emploie-le pour prolonger sa -vie. Ne m'écris pas: elle est morte ou elle va mourir; non, rien, -laisse-moi dans l'ignorance, c'est le doute; le doute, c'est encore -l'espérance. - -Jacques Mérey fit signe d'obéissance. - ---Si elle meurt, continua Danton d'une voix étouffée, embaume son corps, -dépose-le dans un cercueil de chêne qui s'ouvrira avec une clef; puis -dépose le cercueil dans un caveau provisoire. À mon retour, je lui -achèterai une tombe définitive; mais, avant de la rendre pour toujours à -la terre, je veux... je veux la revoir. - -Jacques lui serra la main et détourna la tête; à son tour il pleurait. - ---Tu promets de faire tout ce que je demande? demanda Danton. - ---Je te le jure, dit Jacques. - ---Attends encore, reprit Danton. - -Mérey fit signe qu'il écoutait. - ---Nous sommes des hommes, nous, dit-il; nourris du lait viril de la -raison, nous avons mesuré les préjugés politiques et religieux en les -combattant et nous les avons vaincus; mais elle, c'est une femme; elle -est restée humble et croyante; il ne faut ni la mépriser ni lui en -vouloir; c'est moi qui l'ai tuée par mes actes violents. - -Danton hésita. - ---Parle, lui dit Jacques. - ---Elle demandera sans doute un prêtre; si elle n'en demande point, c'est -peut-être qu'elle n'osera. Offre-lui-en un de toi-même; laisse-le lui -choisir assermenté ou non. Quel qu'il soit, tu peux le protéger, -protège-le. D'ailleurs, dans toutes ces pieuses commissions, elle aura -sa mère qui recevra ses confidences et l'aidera. Quant aux deux enfants, -ils sont trop faibles pour rien comprendre à leur malheur; laisse-les -lui jusqu'au dernier moment, si le mal n'a rien de contagieux. - ---Tu seras ponctuellement obéi. - ---Et je t'aurai une reconnaissance éternelle. - ---Dois-je t'accompagner chez toi? - ---Non, je la quitte; je veux la voir seul; je veux lui dire adieu! - -Puis, regardant Jacques: - ---Toi aussi, lui dit-il, tu as un profond chagrin. - -Jacques sourit tristement. - ---Le tien a-t-il conservé quelque espoir? - ---Bien peu, dit Jacques. - ---Eh bien! à mon retour, tu me le raconteras, et l'inconsolable tentera -de te consoler. - ---Au revoir!... Hélas! à elle je vais dire adieu. - -Et les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. - -Puis Danton sortit avec un visage désespéré. - -Jacques le regarda s'éloigner avec une profonde tristesse; puis, lorsque -la porte se fut refermée sur lui: - ---Heureux les humbles de science et les pauvres d'esprit, dit-il; ils -croient à quelque chose au-delà de ce monde; tandis que nous!... - -Et il sortit avec un visage plus désespéré en regardant le ciel que -Danton n'était sorti en regardant la terre. - - - - -XLII - -La communion de la terre - - -Liége n'avait pas suivi l'exemple de Bruxelles; elle s'était donnée de -grand coeur à la Révolution. Sur cent mille votants, quarante -seulement avaient refusé de se donner à la France, et dans tout le pays -Liégeois qui réunissait vingt mille votants, il n'y eut que -quatre-vingt-douze voix contre la réunion. - -Il y a trois ou quatre ans, habitant momentanément Liége, j'eus le -malheur d'écrire: _Liége est une petite France égarée en Belgique_. -Cette phrase, bien historique cependant, souleva un tonnerre de -malédictions contre moi. - -Hélas! le malheur de Liége fut d'être trop française! Après avoir cru à -la parole de la monarchie sous Louis XI, elle crut à la parole de la -république sous la Convention; deux fois elle fut perdue par sa trop -grande sympathie pour nous. Les Liégeois avaient à me reprocher -l'ingratitude de la France. Ils nièrent le dévouement de Liége. - -Par malheur, Liège ne savait pas quel était cet homme à face double -qu'on appelait Dumouriez. Elle ignorait qu'il est difficile de tenir -droite et haute l'épée loyale du soldat quand on a tenu la plume ambiguë -des diplomaties secrètes de Louis XV; elle ne vit en lui que le -défenseur de l'Argonne, que le vainqueur de Jemmapes, que l'homme qui -avait eu besoin de se faire une position pour la vendre. Elle ne savait -pas que cet homme ne pouvait s'empêcher d'écrire, de se mettre en avant, -de se proposer; qu'après Valmy, il avait écrit au roi de Prusse, après -Jemmapes à Metternich; qu'avant d'entrer en Hollande, il écrivait à -Londres à M. de Talleyrand. - -Il attendait toutes ces réponses qui ne venaient pas, lorsque Danton, -qu'il n'attendait point, arriva. - -Il le trouva, entre Aix-la-Chapelle et Liége, derrière une petite -rivière qui ne pouvait servir de défense, la Roër. - -Ce dut être une curieuse entrevue que celle de ces deux hommes. - -Danton--chose incontestable--, avec son matérialisme en toute chose, -avait un immense amour de la patrie. - -Dumouriez, tout aussi matérialiste, mais plus hypocrite, n'avait, lui, -qu'une volonté bien arrêtée de tout sacrifier, même la France, à son -ambition. - -Assez étonné en voyant Danton, il se remit aussitôt. - ---Ah! dit-il, c'est vous? - ---Oui, dit Danton. - ---Et vous venez pour moi? - ---Oui. - ---De votre part ou de celle de la Convention? - ---De toutes les deux. C'est moi qui ai proposé de vous envoyer -quelqu'un, et c'est moi qui en même temps ai proposé d'y venir. - ---Et que venez-vous faire? - ---Voir si vous trahissez, comme on le dit. - -Dumouriez haussa les épaules: - ---La Convention voit des traîtres partout. - ---Elle a tort, dit Danton, il n'y a pas tant de traîtres qu'elle le -croit, et puis n'est pas traître qui veut. - ---Qu'entendez-vous par là? - ---Que vous êtes trop cher à acheter, Dumouriez; voilà pourquoi vous -n'êtes pas encore vendu. - ---Danton! dit Dumouriez en se levant. - ---Ne nous fâchons pas, dit Danton, et laissez-moi, si je le puis, faire -de vous l'homme que j'ai cru que vous étiez, ou l'homme que vous pouvez -être. - ---Avant tout, là où sera Danton, restera-t-il une place qui puisse -convenir à Dumouriez? - ---Si un autre que Danton pouvait tenir la place de Danton, soyez certain -que je la lui céderais bien volontiers. Mais il n'y a que moi qui, -d'une main, puisse souffleter ce misérable qu'on appelle Marat, et de -l'autre arracher, quand le moment sera venu, le masque de cet hypocrite -qu'on appelle Robespierre. Mon avenir, c'est la lutte contre la -calomnie, contre la haine, contre la défiance, contre la sottise. Comme -je l'ai déjà fait plus d'une fois, et comme je viens de le faire à la -dernière séance de la Convention, je serai obligé de me ranger avec des -gens que je méprise ou que je hais, contre des gens que j'estime et que -j'aime. Crois-tu que je n'estime pas plus Condorcet que Robespierre et -que je n'aime pas mieux Vergniaud que Saint-Just? Eh bien! si la Gironde -continue à faire fausse route, je serai forcé de briser la Gironde, et -cependant la Gironde n'est ni fausse ni traître; elle est sottement -aveugle. Crois-tu que ce ne sera pas un triste jour pour moi que celui -où je demanderai à la tribune la mort ou l'exil d'hommes comme Roland, -Brissot, Guadet, Barbaroux, Valazé, Pétion?... Mais, que veux-tu, -Dumouriez, tous ces gens-là ne sont que des républicains. - ---Et que te faut-il donc? - ---Il me faut des révolutionnaires. - -Dumouriez secoua la tête. - ---Alors, dit Dumouriez, je ne suis pas l'homme qu'il te faut, car je ne -suis ni révolutionnaire ni républicain. - -Danton haussa les épaules. - ---Que m'importe! dit Danton, tu es ambitieux. - ---Et, à ton avis, comment suis-je ambitieux? - ---Par malheur, ce n'est ni comme Thémistocle ni comme Washington; tu es -ambitieux comme Monck. Belle renommée dans l'avenir que celle d'avoir -remis sur le trône un Charles II! - ---Les Thémistocle ne sont pas de nos jours. - ---Aussi ai-je dit: ou un Washington. - ---Accepterais-tu donc un Washington? - ---Oui, quand la révolution du monde sera faite. - ---Celle de la France ne te suffit pas? - ---Les véritables tempêtes ne sont pas celles qui soulèvent un coin de -l'Océan; ce sont celles qui l'agitent d'un pôle à l'autre, et voilà où -tu as manqué à ta mission, Dumouriez. Au lieu de faire la tempête en -Belgique, et le vent de nos grandes journées ne demandait pas mieux que -de souffler de l'Atlantique à la mer du Nord, tu y as fait le calme; au -lieu de réunir la Belgique à la France, tu l'as laissée maîtresse -d'elle-même. - ---Et que devais-je faire? - ---Tu devais mettre une main forte sur la Belgique et t'en servir pour -délivrer l'Allemagne; la Belgique devait être pour toi un instrument de -guerre et pas autre chose. Tu devais pousser en avant la vaillante -population du pays wallon, qui ne demandait pas mieux, et en faire -l'épée de la France contre l'Autriche. Toi, pendant ce temps, tu aurais -organisé le Brabant et les Flandres; tu aurais décrété la révolution -partout; tu aurais saisi les biens des prêtres, des émigrés, des -créatures de l'Autriche; tu en aurais fait l'hypothèque et la garantie -du million d'assignats que nous venons d'émettre. Tu devais enfin ne -plus rien demander à la France, ni pain, ni solde, ni vêtements, ni -fourrage. La Belgique devait fournir tout cela. - ---Et de quel droit aurais-je disposé du bien des Belges? - ---Est-ce sérieusement que tu demandes cela? Du droit du sang que l'on -venait de verser pour eux à Jemmapes; du droit de l'Escaut qui va nous -coûter une guerre acharnée, interminable, ruineuse contre l'Angleterre. -Quand nous entreprenons pour la Belgique et pour le monde une lutte qui -dévorera peut-être un million de Français; quand la France répandra du -sang à faire déborder le Rhin et la Meuse, la Belgique hésiterait à -donner en échange dix, vingt, trente, quarante millions! Impossible! -Quand la France s'est levée, en 89, elle a dit: _Tout privilège du petit -nombre est usurpation. J'annule et casse par un acte de ma volonté tout -ce qui fut fait sous le despotisme._ Eh bien! du moment où la France a -mis ce principe en avant, elle ne doit pas s'en départir. Partout où -elle entre, elle doit se déclarer franchement pouvoir révolutionnaire, -se déclarer franchement, sonner le tocsin. Si elle ne le fait pas, si -elle donne des mots et pas d'actes, les peuples, laissés à eux-mêmes, -n'auront pas la force de briser leurs fers. Nos généraux doivent donner -sûreté aux personnes, aux propriétés, mais celles de l'État, celles des -princes, celles de leurs fauteurs, de leurs satellites, celles des -communautés laïques et ecclésiastiques, c'est le gage des frais de la -guerre. Rassurez les peuples envahis, donnez-leur une déclaration -solennelle que jamais vous ne traiterez avec leurs tyrans. S'il s'en -trouvait d'assez lâches pour traiter eux-mêmes avec la tyrannie, la -France leur dira: «Dès lors, vous êtes mes ennemis,» et elle les -traitera comme tels. Oh! quand on creuse, en fait de révolution, il faut -creuser profond, sans quoi l'on creuse sa propre fosse. - ---Mais alors, dit Dumouriez, qui avait écouté avec la plus profonde -attention, vous voulez donc qu'ils deviennent comme nous misérables et -pauvres? - ---Précisément, dit Danton; il faut qu'ils deviennent pauvres comme nous, -misérables comme nous; ils accourront à nous, nous les recevrons. - ---Et après? - ---Nous en ferons autant en Hollande. - ---Et après? - ---Non, non, plus loin, toujours plus loin, jusqu'à ce que nous ayons -fait la terre à notre image. - -Dumouriez se leva. - ---Vous êtes fou, dit-il. - -Et il alla s'appuyer le front à une vitre; la tête lui flambait. - ---C'est vous qui êtes fou, dit tranquillement Danton, puisque c'est vous -qui êtes forcé de rafraîchir votre tête. - -Puis, après un instant de silence: - ---Vous avez donc oublié ce que vous avez dit à Cambon, quand nous vous -avons fait nommer général de l'armée que nous envoyions en Belgique, -reprit Danton. - ---J'ai dit bien des choses, répliqua Dumouriez du ton d'un homme qui ne -se croit pas obligé de se souvenir de tout ce qu'il a dit. - ---Vous avez dit: «Envoyez-moi là-bas et je me charge de faire passer vos -assignats.» - ---Faites qu'ils ne perdent pas, et alors je les ferai passer, dit -Dumouriez. - ---Le beau mérite, fit Danton; mais c'est à vous autres généraux de la -Révolution de nous conquérir assez de terre pour que nos assignats ne -perdent pas; la Révolution française n'est pas seulement une révolution -d'idées, c'est une révolution d'intérêts, c'est l'émiettement de la -propriété dont l'assignat est le signe. Vous n'avez qu'un assignat de -vingt francs, mon brave homme, soit, nous vous donnerons pour vingt -francs de terre; quand vous aurez pour vingt francs de terre vous en -voudrez quarante, rien n'altère comme la propriété. Il y a chez nos -paysans et même chez ceux de la Vendée, il y a chez les paysans belges, -il y a chez les paysans du monde entier, qui ont été pauvres, qui ont -connu la glèbe, la corvée, le servage, qui ont fécondé enfin la terre -pour d'autres, il y a une religion bien autrement enracinée que la -religion catholique, apostolique et romaine, il y a la religion -naturelle, celle de la terre; appelez tous les indigènes à cette -communion, et que l'assignat en soit l'hostie! Et alors vous pourrez -dire à tous les rois du monde: «Oh! rois du monde, nous sommes plus -riches que vous tous.» - ---Et c'est alors, dit en riant Dumouriez, que vous me permettrez d'être -Washington. - ---Alors soyez ce que vous voudrez, car la France sera assez forte pour -ne plus craindre même César. - ---Mais jusque-là... - ---Jusque-là, si vous songez à trahir, à nous donner un roi ou à vous -faire dictateur, guerre à mort! - ---Oh! quant à moi, fit Dumouriez, ma tête tient bien sur mes épaules; -elle y est soutenue par vingt-cinq mille soldats. - ---Et la mienne, dit Danton, par vingt-cinq millions de Français. - -Et les deux hommes se quittèrent sur ces paroles, envisageant déjà -chacun de son côté le moment où l'on en viendrait aux mains. - - - - -XLIII - -Liége - - -Deux heures après, Danton était à Liége, examinant par lui-même l'état -des esprits. - -L'annonce de l'arrivée du célèbre tribun fut reçue diversement par les -Liégeois, mais cependant il est juste de dire que le sentiment le plus -général fut celui de la crainte. - -Depuis que Danton, voyant Marat, Robespierre et Panis assez lâches pour -renier le 2 septembre, qui était leur oeuvre, avait pris la -responsabilité de ces terribles journées, il apparaissait aux -populations ignorantes de son dévouement comme le fantôme de la terreur. -En voyant ce visage labouré par la petite vérole, bouleversé par les -passions, en écoutant cette voix tonnante qui avait quelque chose du -rauquement du lion, le premier sentiment qu'on éprouvait était l'effroi. -Ceux-là seuls qui avaient vu ce visage terrible s'adoucir devant la -douleur, cet oeil orageux se mouiller des larmes de la pitié, qui -avaient senti pénétrer jusqu'à leur coeur cette voix dont les cordes -douces étaient accompagnées d'un tendre frémissement, savaient tout ce -qu'il y avait dans cette âme d'amour pour la France et de fraternité -pour le genre humain. - -À peine arrivé, Danton se rendit à la commune, où il convoqua au son de -la cloche, comme au jour des grandes assemblées nationales, les notables -et le peuple. - -Là il monta à la tribune, là il exposa le plan de la France; il mit son -coeur à nu, le montra plein de l'amour des peuples opprimés. Il -raconta Valmy, il raconta Jemmapes, il expliqua la nécessité de la mort -du roi. Il déplora que la France eût fait le procès d'un seul individu -et non pas celui de la race tout entière. Il les montra assignés tour à -tour à la barre de la Convention, faisant défaut, mais accusés, mais -jugés tour à tour, Frédéric-Guillaume avec ses maîtresses, Gustave de -Suède avec ses mignons, Catherine de Russie avec ses amants; Léopold, -épuisé à quarante ans, et composant lui-même les aphrodisiaques à l'aide -desquels il essaye de redevenir homme; Ferdinand, nouveau Claude aux -mains d'une autre Messaline; enfin Charles IV d'Espagne pansant ses -chevaux, tandis que son favori Manuel Godoy et sa femme Marie-Louise -conduisaient son royaume à la guerre civile et à la famine. Le procès, -non pas du roi, mais de la royauté, fait alors, la révolution commençait -la conquête du monde. - -Puis, tout en exaltant le dévouement de Liége, tout en montrant ce -qu'elle venait de mettre au jour de courage et de patriotisme, il sépara -la Belgique en vrais Belges et en faux Belges. - -Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la vie de -la Belgique, c'est-à-dire qu'elle respirât par l'Escaut et par Ostende -cet air vivace de la mer que l'on appelle le commerce. - -Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la tirer -des mains improductives et égoïstes des moines pour la remettre aux -mains de ses grands artistes, les Rubens, les van Dyck, les Paul Porter, -les Ruysdaël et les Hobbema. - -Il montra enfin que les vrais Belges étaient ceux qui reniaient la -vieille tyrannie des Pays-Bas, la suprématie des villes sur les -campagnes, qui voulaient la liberté et l'égalité pour les paysans comme -pour les notables et qui luttaient franchement contre les faux Belges, -qui mettaient la patrie dans les confréries et les corporations et qui -voulaient maintenir le pays étouffé et captif. - -Tout cela, c'est ce que les Liégeois avaient pensé tous, mais ce que -personne ne leur avait formulé encore; puis on sait combien dans ses -moments de grandeur Danton se transfigurait. Homme étrange qui avait -l'enthousiasme et qui n'avait pas la foi! - -Tout à coup une vague inquiétude se répand dans l'auditoire; quelques -personnes entrent et ressortent effarées, et trois ou quatre voix font -entendre ces paroles terribles: - ---Les Français sont en retraite sur Liége!... Dans une heure, les -Autrichiens seront ici!... - ---Un cheval et vingt-cinq hommes de bonne volonté pour faire une -reconnaissance! s'écria Danton. - -Les vingt-cinq hommes se présentèrent; dans dix minutes ils seront à -cheval à la porte de l'hôtel de ville. - -Au bout de cinq minutes, on amenait à Danton un cheval tout caparaçonné. - -Il saute dessus en excellent cavalier qu'il était, court à la boutique -d'un armurier, achète une paire de pistolets, les charge, les met dans -ses fontes, se fait donner un sabre dont la poignée aille à sa puissante -main, paye en or, met son chapeau à plumes au bout de son sabre, crie: -«À moi les volontaires!» les réunit et s'élance sur la route de -Maestricht. - -Quinze jours auparavant, Miranda, qui l'a attaquée parce que, sur la -parole de Dumouriez, à la première bombe elle devait se rendre, a jeté -sur Maestricht cinq mille bombes, et cela inutilement. - -Avant d'arriver aux portes de Liége, Danton a déjà rencontré des -fugitifs. Ils appartiennent au corps d'armée de Miaczinsky qui, après un -combat meurtrier contre les Autrichiens commandés par le prince de -Cobourg, combat dans lequel il a défendu une à une les maisons -d'Aix-la-Chapelle, est obligé de faire retraite sur Liége. - -Alors Danton change de route, et, au lieu de s'avancer vers Maestricht, -il pousse sa reconnaissance du côté d'Aix-la-Chapelle. - -Il interroge alors les fugitifs et apprend que, outre le prince de -Cobourg et les Autrichiens qu'il a devant lui, le prince Charles pousse -hardiment les impériaux au-delà de la Meuse et est à Tongres. Mais cela -ne lui suffit pas, il veut voir de ses yeux; il s'avance jusqu'à -Soumagne, et voit de là les têtes de colonnes autrichiennes qui -débouchent d'Henry-Chapelle. - -Il n'y a rien à faire qu'à protéger dans sa retraite cette noble -population de Liége. Il rentre dans la ville. Il espérait y trouver -Miranda, dont on lui avait fort vanté le calme et le courage; il n'y -trouve que Valence, Dampierre et Miaczinsky, qui, se jugeant trop -faibles pour risquer une bataille, veulent se retirer immédiatement sur -Saint-Trond, où ils feront leur jonction avec Miranda et où ils -attendront Dumouriez. Dès lors, il n'y a pas un instant à perdre. Au son -des cloches, Danton rassemble de nouveau les Liégeois au palais -communal. Là, il expose la situation à cette malheureuse population sans -lui rien cacher, lui offre l'hospitalité au nom de la France; il ne -l'abandonnera pas qu'elle ne soit hors de danger, mais il lui avoue -qu'il y va de la mort pour elle à ne pas s'exiler. - -Il était cinq heures de l'après-midi; la neige tombait à ce point que -les Autrichiens ne crurent pas devoir se risquer dans les trois lieues -qui leur restaient à faire pour atteindre Liége. Heureux répit donné à -la ville. S'ils eussent continué leur marche, ils surprenaient les -Liégeois avant qu'ils eussent eu le temps d'évacuer la ville. - -C'est là que Danton déploie cette merveilleuse activité dont la nature -l'a doué pour les situations extrêmes. Il va chez les riches, quête de -l'argent pour les pauvres, met en réquisition tous les chevaux, toutes -les voitures, toutes les charrettes, envoie commander du pain à Landen -et à Louvain, fait prévenir Bruxelles de l'émigration, garnit les -charrettes de paille et de foin et y entasse les femmes et les enfants, -fait placer les malades dans les voitures les plus douces, forme un -corps de cavalerie avec les quatre cents chevaux qu'il trouve dans la -ville, un corps d'infanterie avec tout ce qu'il y a d'hommes valides, -donne son cheval au bourgmestre, et se met à l'arrière-garde, à pied, le -fusil sur l'épaule. - -Dans la nuit du 4 mars, par un temps épouvantable plus froid qu'en -hiver, par une grêle effroyable qui lui coupe le visage, la lugubre -procession se met en chemin, comme ces anciennes populations chassées -par les barbares et qui, sans savoir où elles s'arrêtaient, allaient en -quête d'une nouvelle patrie. - -Il y avait huit lieues de Liége à Landen. - -Les pleurs des enfants, les gémissements des femmes, les plaintes des -malades et des blessés, mêlés à la population fugitive, faisaient de -cette retraite quelque chose qui brisait le coeur et surtout le -coeur de Danton, si pitoyable aux Liégeois. - -Puis joignez à cette douleur profonde la séparation de Paris, cet -arrachement du coeur; sa femme adorée mourante dans sa triste maison -du passage du Commerce, qu'il trouverait vide en rentrant. - -Et cependant il n'eut pas l'idée d'abandonner un instant, mauvais -pasteur, le troupeau douloureux qu'il conduisait. Son devoir était là -qui le rivait à la triste émigration bien plus sûrement qu'une chaîne. - -Vers huit heures, les premières voitures atteignirent Landen. Alors -Danton passa de l'arrière-garde à la tête de la colonne; il fit ouvrir -toutes les portes, faire du feu devant toutes les maisons et barricader -avec les voitures vides la rue de Maestricht. - -Des sentinelles à cheval furent placées sur la grand-route. Si l'on -avait à craindre une attaque de l'ennemi, c'était du côté de -Saint-Trond, que nos troupes avaient abandonné pendant la nuit. - -Vers midi, les sentinelles se retirèrent; on entendait les pas d'une -troupe de chevaux. - -Danton plaça dans les deux premières maisons une vingtaine de chevaliers -de l'arquebuse et une soixantaine d'autres derrière les charrettes; il -recommanda à chacun de viser les hommes et d'épargner les chevaux dont -on avait besoin pour les malades et les nouvelles charrettes que l'on -pourrait se procurer à Landen. - -Ces cavaliers dont on avait entendu le bruit, c'était un escadron de -uhlans qui allaient à la découverte. - -La neige tombait épaisse, on ne voyait pas à cinquante pas devant soi; -les cavaliers autrichiens approchèrent sans défiance jusqu'à trente pas -de la barricade. Tout à coup une fusillade terrible éclata, et une -soixantaine d'hommes tombèrent de leurs chevaux qui, tout effarés, -s'élancèrent dans toutes les directions. - -Les uhlans en désordre se retirèrent pour aller se reformer à un quart -de lieue, puis ils revinrent au grand galop sur la barricade; mais, en -arrivant à la ligne de morts qu'ils avaient laissée, ils essuyèrent une -seconde grêle de balles qui leur faucha encore une trentaine d'hommes. - -Cette fois ils tournèrent bride, mais pour ne plus reparaître. - -Chacun se mit alors à courir après les chevaux sans maître, tandis que -de nouveaux volontaires accourus au bruit commencèrent à dépouiller les -uhlans de leurs pelisses et de leurs colbacks, destinés à faire des -fourrures pour les femmes et pour les enfants. - -Toutes les maisons de la rue de Saint-Trond furent ouvertes pour -recevoir les Liégeois fugitifs, et de grands feux furent faits dans les -cheminées. Là, on eut du pain et de la bière en abondance. Danton paya -en bons sur le trésorier général. - -À deux heures, on put se remettre en route. Il n'y avait que six lieues -de Landen à Louvain. Les chevaux, les pelisses et les colbacks des -uhlans avaient apporté de grands soulagements dans la retraite. - -Ils avaient été d'autant mieux reçus que nous n'avions eu ni tués ni -blessés. - -On arriva à Louvain vers neuf heures du soir. Toute la ville était -illuminée pour faciliter les bivouacs dans la rue; les femmes et les -enfants furent reçus dans les maisons, les hommes restèrent dehors. - -Danton refusa les logements et les lits qu'on lui offrait, il se jeta -sur une botte de paille et dormit. - -Il se réveilla sombre et frissonnant entre minuit et une heure. Il avait -vu sa femme en rêve. Il était convaincu qu'elle était morte à cette -heure et était venue lui dire adieu. - -C'était dans la nuit du 6 au 7 mars. - -Le lendemain, il voulait prendre congé des pauvres fugitifs; ils -n'avaient plus rien à craindre de l'ennemi. Les lignes françaises -s'étaient reformées derrière Saint-Trond. Le corps d'armée de Miranda -tout entier bivaquait entre Landen et Louvain. - -Mais il semblait à ces pauvres gens que Danton, ce tribun si redouté, -cet homme de sang, était leur palladium. Les femmes se mirent à genoux -sur son chemin; elles firent joindre les mains aux petits enfants. - -Il pensa à ses petits enfants et à sa femme, poussa un soupir... mais il -resta. - - - - -XLIV - -L'agonie - - -Pendant ce temps, Jacques Mérey, fidèle à la promesse qu'il avait faite -à son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science. - -En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrétaires de la -Convention, il avait laissé à celui-ci deux heures pour faire ses adieux -à sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'étaient pas de ceux -que l'on fait à une femme mourante. - -Il trouva Mme Danton souriante et brisée tout à la fois. - -À cette époque, où les travaux chimiques du dix-neuvième siècle sur le -sang n'étaient point faits encore et où l'on ignorait sa composition et -ses éléments, la maladie dont Mme Danton était atteinte n'était point -ou était à peine connue sous le nom d'anémie, mais sous le nom -d'anévrisme, avec lequel on la confondait. - -Toute excitation exagérée et persistante du système nerveux peut amener -l'anémie, c'est-à-dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du -sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongés -qui ont ce résultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en -partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des -hémorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang. - -On comprend parfaitement, le tempérament de Mme Danton étant donné -comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les événements -auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il -avait été le héros, eussent produit sur la santé de sa femme ce terrible -changement. - -Jacques Mérey l'avait déjà examinée avec la plus grande attention; mais -le docteur, au courant de la science, la dépassant quelquefois à force -de travail et de génie, ne pouvait voir autre chose dans l'état de -Mme Danton que ce qu'y eût vu le plus habile médecin. - -La malade était couchée sur une chaise longue; elle avait le visage -blême, les lèvres pâles, les joues décolorées. Il découvrit les bras et -la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du -visage. La langue et toutes les muqueuses participaient à cette pâleur. - -Il lui prit le poignet; le pouls était petit, insensible, intermittent; -parfois la chaleur de la peau était diminuée. - -Mme Danton regarda tristement Jacques Mérey. - ---Voulez-vous me dire ce que vous éprouvez? lui demanda-t-il. - ---Une grande difficulté de vivre, répondit la malade; de l'essoufflement -au moindre exercice. - ---Des palpitations? - ---Oui, des étourdissements, des étouffements, des éblouissements, des -tintements d'oreille. - ---Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang? - ---Ce matin, la valeur d'un verre à peu près. - ---Par la bouche ou par le nez? - ---Par le nez. - ---L'a-t-on mis de côté? - ---Oui, ma belle-mère a dû le mettre à part. - -Jacques appela Mme Danton la mère; elle apporta le sang qu'elle avait -conservé dans un plat creux. - -La fibrine était presque nulle, tout était tourné en sérosité. - -Jacques prit un papier et une plume. - -Puis il prescrivit une décoction de quinquina et une préparation -martiale, espèce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et -du miel. - -Mme Danton devait prendre trois petits verres à bordeaux de quinquina -en décoction par jour, et toutes les heures manger une cuillerée à café -de miel et de limaille. - -Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amère. - -Jacques prit congé de Mme Danton. - -Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut à la porte, comme il se -retournait, leurs yeux se rencontrèrent. - ---Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les -confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances -religieuses de sa femme. - ---Oui, dit-elle. - -Jacques se rapprocha de son lit. - -Elle lui prit la main et le regarda. - ---Je suis femme, dit-elle, et fidèle à la croyance de nos pères, je ne -voudrais pas mourir hors de l'Église. Promettez-moi de me dire quand il -sera temps d'envoyer chercher un prêtre. - ---Rien ne presse, madame, répondit Jacques. - ---Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme -Danton, m'exposer à ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une -mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps -pour trouver un prêtre. - ---Vous voulez un prêtre non assermenté? demanda le docteur. - ---Oui, fit-elle en baissant les yeux. - ---Prenez garde, ces hommes-là sont des fanatiques qui ne comprennent -point la parole de Dieu. Ils seront implacables. - ---Pour moi? n'ai-je pas toujours été bonne mère et chaste épouse? - ---Non, pour votre mari. - -Elle resta pensive un instant. - ---Je veux essayer d'abord d'un prêtre non assermenté, dit-elle; s'il est -trop sévère, vous m'en irez chercher un autre à votre choix. - -Jacques s'inclina. - ---Cette pensée de la confession vous tourmente-t-elle? demanda Jacques. - ---Oui, je l'avoue. - ---Eh bien! quand il sera temps, je préviendrai votre belle-mère et elle -viendra avec le prêtre. - -Mme Danton sourit, laissa retomber sa tête sur le dossier de la -chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction. - -Pendant un jour ou deux, les remèdes du docteur opérèrent avec une -certaine efficacité. Mais le troisième jour les symptômes fâcheux -reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinèrent -sur les objets, la susceptibilité nerveuse devint extrême. Jacques -constata ces symptômes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il -put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit à la belle-mère: - ---Demain, allez chercher le prêtre. - -Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu'à sa sortie -de la séance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs -religieux; mais, vers les deux heures de l'après-midi, Camille -Desmoulins accourut, lui annonçant que Mme Danton était au plus mal. - -Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours. - -Le docteur fut étonné; il connaissait les accidents habituels de la -maladie, et ne croyait pas à la mort avant quatre ou cinq jours. - -Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que -la belle-mère de Mme Danton était accourue chez lui pour lui dire que -sa fille était au plus mal. - -Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les -enfants et la belle-mère pleuraient; Mme Danton priait, les yeux -fermés et les mains jointes. - -Des larmes coulaient entre ses paupières fermées. - -Il demanda ce qui s'était passé. - -La belle-mère secoua la tête. - ---Il a refusé l'absolution? demanda Jacques. - ---Il l'a maudite. - ---Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il était? Le nom des mourants -n'est pas un péché, et le prêtre n'a pas besoin de le savoir. - ---Oh! je ne l'avais pas dit, répondit Mme Danton la mère; je m'étais -rappelé votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait -de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonflée -de colère, ses yeux sont devenus sanglants, il a étendu la main vers la -peinture. - -»--Pourquoi avez-vous le portrait de ce réprouvé ici? a-t-il demandé. - -»Nous n'avons répondu ni l'une ni l'autre. - -»--Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en étendant le poing vers -lui, Dieu n'y entrera pas! - -»Alors Georges, l'aîné des fils de Danton, s'est avancé vers le prêtre -et lui a dit: - -»--Pourquoi montrez-vous le poing à papa? - -»--Cet homme est ton père! s'est écrié le prêtre. - -»--Mais oui, cet homme est mon père, a répondu l'enfant. - -»--Arrière, reptile! - -»--Monsieur! a dit ma belle-fille en étendant les bras vers son enfant. - -»--Ah! vous êtes sa mère, ah! vous êtes la femme de cet homme, ah! vous -avez vécu avec ce Satan, avec ce réprouvé, avec cet antéchrist, et vous -espérez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans -l'impénitence finale. Je vous maudis, et que ma malédiction tombe sur -lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième -génération. - -»Et il est sorti. - -»Les enfants pleuraient, ma fille s'est évanouie. J'ai couru chez -Camille et vous l'ai envoyé. Voilà l'histoire telle qu'elle s'est -passée.» - ---Le misérable! s'écria Jacques. Je l'avais prévu. - -Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile: - ---Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas. - -Il sortit, remonta dans son fiacre, courut à la Convention et ramena -l'évêque de Blois, le digne Grégoire. - -Celui-ci entra avec le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans le -coeur. - ---Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il. - -Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume épiscopal -de son visiteur: - ---Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle. - ---Aimez-vous votre mari? - ---Je l'adore, dit-elle. - ---Eh bien! répliqua l'évêque, vous avez dû souffrir au-delà des péchés -que vous avez commis. Je vous absous. - -Alors il s'assit près d'elle, lui parla de Dieu, de sa bonté infinie; il -alla chercher les fibres les plus secrètes du coeur de la mère et de -l'épouse, et, comme il vit que, rassurée sur elle, c'était pour le salut -de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu créant dans sa science -de l'avenir les hommes pour les époques où ils doivent vivre, et -mesurant sa miséricorde aux missions terribles que les Titans -révolutionnaires reçoivent de lui. - -Il l'avait trouvée dans les larmes et rebelle à la mort. Il la quitta -pleine d'espérance et tendant les bras à la grande consolatrice de tous -les maux. - -Jacques, dès lors, n'eut plus qu'à adoucir matériellement, autant qu'il -était en son pouvoir, le terrible passage de l'éternité. - -Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrès et les symptômes -étaient plus graves. La vue se perdait tout à coup, et, pendant des -intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes -gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait -que la malade allait succomber; la parole devenait lente et -inintelligible. - -La journée du 4 au 5 se passa ainsi. - -Les journées du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en -temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son -mari, qu'elle voyait comme à travers un brouillard. Elle voulait parler, -mais elle ne pouvait articuler qu'une espèce de souffle modulé dans -lequel on croyait reconnaître le nom de baptême de son mari: Georges. - -Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit -quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et -une heure, elle prononça distinctement le mot: «Adieu!» et expira. - -Jacques Mérey alla à la pendule, et l'arrêta à minuit trente-sept -minutes. - -C'était juste l'heure à laquelle Danton avait affirmé qu'elle lui était -apparue. - -Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea -le cadavre dans une dissolution concentrée de sublimé corrosif, il le -mit dans une bière de chêne s'ouvrant à l'aide d'une serrure, dont il -garda la clef. Enfin, après toutes les cérémonies de l'Église, après une -messe mortuaire, où officia l'évêque de Blois, le cadavre de la noble -créature fut déposé dans un caveau provisoire du cimetière Montparnasse. - -Celui qui la conduisit à sa dernière demeure ne se doutait pas que, dans -ce même pays où il avait contribué à détruire la royauté et la -superstition, sous le règne du fils de Philippe-Égalité, l'archevêque de -Paris, M. de Quélen, refuserait une messe à son cadavre, et qu'il serait -porté à sa dernière demeure sans prières et sans prêtre, au milieu du -concours vengeur de vingt mille citoyens. - - - - -XLV - -Retour de Danton - - -Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la -Gironde. - -Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son -impopularité. - -Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais -les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins. - -On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au -20 juin et au 10 août, avait été en eux. - -Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou -à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution. - -Ils avaient fait les journées de Septembre. - -Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des -crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes. - -Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune. -Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la -science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était -l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de _Faublas_, c'est-à-dire aux -yeux de tous par la frivolité. - -Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu -de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier -mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les -exécutions, second mensonge. - -Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le -premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde. - -Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue -Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin, -Chambon, qui fut nommé à grand'peine. - -Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les -jacobins. - -Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et -ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et -sans sursis. - -Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu -l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient -voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec -sursis, les autres pour la mort avec appel. - -Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux -montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur -faiblesse politique. - -Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de -la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui. - -Guadet l'avait appelé septembriseur. - -Danton s'était contenté de secouer tristement la tête. - ---Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais -pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras! - -Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive. - -Les girondins avaient eu un ministère tiré du coeur même de la -Gironde: Roland, Larivière et Servan. - -Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position. - -Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez. - -Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à -Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au -profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques -ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que -les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme -heureux, et par conséquent l'homme indispensable. - -Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes -les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris. - -La première est la révolte de Lyon. - -Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où -s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration, -des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands -commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne -vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et -marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces -prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le -titre des _Fils de famille_, insultaient les municipaux, brisaient la -statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques. - -Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était -pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes -s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue. -Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à -cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France. - -Dumouriez, l'homme des girondins! - -Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se -laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal. - -Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à -lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se -rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et -mettre ces deux places en état de défense. - -Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit: - ---Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les -modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde. - -Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans -laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au -secours de Ruremonde. - -Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette -apostille: _Cette lettre devrait être datée de Charenton_. - -Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda, -lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20 -février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître. - -On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la -Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins. - -Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non -seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention. - -Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et -criant à pleins poumons: - ---À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires! - -C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout -à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était -brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc -étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée. - -À cet aspect, tout le monde se tut. - -Alors, d'une voix tonnante: - ---Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la -vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails? - -Sept cents voix répondirent par le cri: - ---Parlez! Parlez! - -Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit -qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave -population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés, -abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands -chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la -France. - -Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en -plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute. - -Puis il ajoute: - ---La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance. - -Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance: - ---Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres! - -Mais Danton s'écrie: - ---Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis -trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des -commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les -citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une -proclamation soit adressée à l'instant aux Parisiens; s'ils tardent, -tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, défendons-nous, -sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore à l'Hôtel de Ville le -grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau -noir flotte sur les tours de Notre-Dame! - -Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, pâle comme un -spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers -l'endroit où Jacques Mérey, non moins pâle et non moins sombre, -l'attendait. - -Les deux hommes n'échangèrent que deux mots. - ---Morte? demanda Danton. - ---Oui, répondit Mérey. - ---La clef? - ---La voilà. - -Et Danton sortit comme un fou des Tuileries. - -Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les -séances à la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la -main du cocher, en lui disant: - ---Ventre à terre! passage du Commerce. - -Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent -partir deux chevaux de fiacre. - -Au pont Neuf, un embarras de voitures arrêta le fiacre; Danton passa sa -tête bouleversée par la portière et cria: - ---Place! - -Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette. - -Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien. - ---Place! cela t'est aisé à dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi -faire place toi-même, si tu peux. - -Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de -malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les -petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il -continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval. - -Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet -homme et vit qu'il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la -portière, sauta à bas de son fiacre, s'approcha, passa une épaule sous -l'arrière de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le côté. - -Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher: - ---Passe, maintenant. - -Après une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne -se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures -s'écartèrent-elles en une seconde, et cinq minutes après Danton était à -la porte de la triste maison. - -Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages; mais, arrivé à -la porte, il s'arrêta tout tremblant. - -Il n'osait sonner. - -Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit. - -Des pas alourdis s'approchaient de la porte. - ---C'est ma mère, murmura-t-il. - -Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vêtue de deuil, parut -sur le seuil. - -Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir -curieusement qui sonnait. - ---Mon fils! murmura la vieille. - ---Papa! balbutièrent les enfants. - -Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire -une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il espérait dans chaque -chambre retrouver celle qu'il avait perdue. - -Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout éperdu dans la chambre -à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait -rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et -des larmes. - -La vieille mère profita de ce moment où son coeur semblait se fondre -pour pousser les enfants dans ses bras. - -Il les prit, les pressa contre sa poitrine. - ---Ah! dit-il, qu'elle a dû avoir de peine à vous quitter. - -Puis il tendit la main à sa mère, l'attira à lui et appuya un baiser sur -chacune de ses joues flétries. - ---Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul. - ---Comment, seul? s'écria Mme Danton. - ---Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte; montez dedans avec les -enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mêmes -avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle à -l'instant même; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez -au cocher pour qu'il reste à ma disposition. - -Dix minutes après, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton. - ---Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire -de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetière -Montparnasse. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire; -le commissaire de police t'autorisera à mettre la bière dans le fiacre; -tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant -aimée. - -Camille ne fit pas une observation, il obéit. - -Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si -grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter; il -monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetière -Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que -deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre. - -Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrêtait devant la -porte; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia -Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien -au nom de Danton. - -Camille voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux -cartes sur une borne; mais Danton l'arrêta, fit ses remerciements au -magistrat, chargea l'objet sur ses épaules et le monta au second étage. - -Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de Mme -Danton; il posa la bière dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui -tendit la main. - ---Je veux être seul! dit-il. - ---Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi? - ---Je te répéterais: _Je veux être seul_. - -Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille vit bien -qu'il n'y avait pas d'observations à lui faire. - -Il sortit. - -Resté seul en face de la bière, Danton tira de sa poche la clef que lui -avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure; -puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant. - -La morte était enveloppée dans son suaire. Danton en écarta les plis. - -Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha à la -bière, et, l'emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la -faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement. - - - - -XLVI - -_Surge, carnifex_ - - -Ainsi, après une lutte de sept mois, après deux grandes batailles -gagnées, Paris se retrouvait dans la même situation qu'en août 1792. - -Comme en avril 1792, Danton venait de faire un appel au patriotisme des -enfants de Paris. - -Comme en 1792, Marat criait, ayant un écho dans la Montagne, qu'il -fallait abattre la contre-révolution et surtout ne pas laisser derrière -soi d'ennemis. - -Paris fut admirable. - -D'autant plus admirable que cette fois il n'y avait plus -d'enthousiasme--non, l'enthousiasme avait été noyé dans le sang de -Septembre--, mais seulement du dévouement. - -Le faubourg envoya une garde à la Convention, et en deux jours fit trois -ou quatre mille volontaires qu'il arma et équipa. - -Les halles furent sublimes: une seule section, celle de la halle au blé, -donna mille volontaires. Ils défilèrent à l'Assemblée, muets, sombres, -la tête inclinée en avant par l'habitude de porter des sacs sur leur -tête. Ils quittèrent tout, leur métier, leur femme et leurs enfants, -méritant par le coeur comme par le titre qu'ils s'étaient donné -eux-mêmes de _Forts pour la patrie_. - -Le soir, il y eut aux halles repas lacédémonien; chacun apporta ce qu'il -avait; ceux-là le pain, ceux-ci le vin, ceux-ci la viande et le poisson; -ceux qui arrivèrent les mains vides se mirent à table comme les autres, -et comme les autres mangèrent. - -Un cri unanime de «Vive la nation!» se fit entendre; puis on se sépara; -chacun avait ses adieux à faire, on partait le lendemain. - -Maintenant, toutes ces nouvelles, qui accablaient les girondins -puisqu'elles venaient à la suite d'un ministère girondin, par les fautes -d'un général girondin et par la révolte d'une ville girondine, -donnaient prise sérieuse aux meneurs révolutionnaires, c'est-à-dire à -leurs ennemis réunis: Montagne, Commune, jacobins, cordeliers, -faubourgs. - -Les girondins, presque tous avocats, nous l'avons dit, prêchaient la -soumission à la loi. Ils disaient: «Tombons, mais légalement.» - -Ils oubliaient que les lois dont ils voulaient mourir victimes étaient -des lois faites en 91 et 92, c'est-à-dire pour une époque de monarchie -constitutionnelle et non pour une époque de révolution. - -La loi qu'ils invoquaient était tout simplement le suicide de la -République. - -Il y avait un moyen d'obvier à tout, c'était de tirer du sein de la -Convention même un tribunal qui concentrerait tous les pouvoirs dans ses -mains, et qui prendrait le titre du _tribunal révolutionnaire_. - -Pour lui, il n'y aurait d'autre loi que la loi du salut public. - -Par lui, l'influence des girondins s'appuyant sur la loi ancienne était -neutralisée. C'était à eux de se soumettre à la _loi nouvelle_. S'ils -voulaient résister, on les briserait. - -Et c'est ce que ne voulait pas encore la Convention. La Convention -sentait parfaitement combien l'affaiblirait la mort d'hommes éloquents, -honnêtes, dévoués à la République, ayant un immense parti, et dont le -seul crime était l'hésitation à mettre le pied dans le sang. - -Mais il y a dans tous les partis des enfants perdus qui veulent à -quelque prix que ce soit le triomphe de leur idée; les enfants perdus de -la Révolution se réunissaient à l'Évêché et y formaient une société -régulière qui n'était pas reconnue par la grande société jacobine. - -Cette société avait trois chefs: l'Espagnol Guzman; Tallien, ancien -scribe de procureur; Collot-d'Herbois, ex-comédien. - -Les chefs secondaires étaient un jeune homme nommé Varlet, qui avait -hâte de tuer; Fournier, l'Auvergnat, ancien planteur, ne connaissant que -le fouet et le bâton, et célèbre dans les massacres d'Avignon; le -Polonais Lazouski, héros du 10-Août et qui était l'idole du faubourg -Saint-Antoine. - -Les six conjurés--on peut donner le nom de conjuration à un pareil -projet--se réunirent au café Corazza et décidèrent de profiter du -trouble dans lequel était Paris pour y soulever une émeute. Il -s'agissait tout simplement, au milieu de l'émeute, de faire marcher une -section sur le club des Jacobins et l'autre sur la Commune. - -Cette dernière section, accusant la Convention de laisser échapper le -pouvoir à ses mains débiles, forcerait la Commune de le prendre. - -La Commune, ayant des pouvoirs dictatoriaux, épurerait alors la -Convention; les girondins seraient alors expulsés par l'Assemblée -elle-même, ou, si elle refusait, ils seraient tués pendant le tumulte. - -Danton, préoccupé de la mort de sa femme, n'y mettrait aucun obstacle; -Robespierre, qui à toute occasion invectivait la Gironde, à coup sûr -laisserait faire. Les girondins eux-mêmes fournissaient des armes contre -eux. - -Dans leur bonne intention, et pour rassurer Paris, leurs journaux, -dirigés par Gorsas et Fiévée, disaient que Liége était évacuée, mais -n'était pas prise, et que, en tout cas, l'ennemi n'oserait se hasarder -en Belgique. - -Et en même temps les Liégeois, démenti vivant, arrivaient à moitié nus, -les pieds meurtris de la route, traînant leurs femmes par les bras, -portant leurs enfants sur leurs épaules, mourant de faim, invoquant la -loyauté de la France, et à son défaut la vengeance de Dieu. - -Le nouveau maire de la Commune et son rapporteur, prévoyant ce qui -allait se passer, et voulant soustraire le pouvoir auquel ils -appartenaient à cette responsabilité dont ils étaient menacés d'épurer -la Convention, se présentèrent le 10 au matin à l'Assemblée. - -Ils demandèrent des secours pour les familles de ceux qui partaient, -mais ils demandaient surtout un tribunal révolutionnaire pour juger les -mauvais citoyens. Puis des volontaires apparurent à leur tour pour faire -leurs adieux à la Convention. - ---Pères de la patrie, disaient-ils, n'oubliez pas que nous allons -mourir, et que nous vous laissons nos enfants. - -La harangue était courte et digne de Spartiates. - -Mais implicitement, pour le salut de ces enfants laissés à la -Convention, elle réclamait un tribunal révolutionnaire. - -Alors Carnot se leva, Carnot que l'on nomma plus tard l'organisateur de -la victoire. - ---Citoyens, dit-il aux volontaires, vous n'irez pas seuls à la -frontière, nous irons avec vous, nous vaincrons avec vous ou nous -mourrons avec vous. - -Et l'Assemblée, à l'unanimité, décida que quatre-vingt-deux membres de -la Convention se transporteraient aux armées. - -Des députés avaient été chargés de visiter les sections; ils revinrent -en disant que toutes insistaient pour la création d'un tribunal -révolutionnaire. Jean Bon Saint-André se leva, appuyant la demande, qui -paraissait commandée par la volonté générale. - -Pendant ce temps, Levasseur rédigeait la proposition. - -Deux hommes doux et bons qui ignoraient quel instrument de mort ils -bâtissaient! - -Jean Bon Saint-André, un pasteur protestant qui nous improvisa une -marine, la lança à la mer, se fit marin, de prêtre qu'il était, et nous -légua, après le fatal combat du 1er juin 1794, la consolante légende -du _Vengeur_, qui n'est pas encore, mais qui deviendra un jour de -l'histoire. - -Levasseur, un médecin qui, envoyé à une armée en pleine révolte, arrêta -et soumit la révolte d'un mot. - -Le tribunal révolutionnaire fut voté en principe, mais on en remit à -plus tard l'organisation. - -En ce moment, et au milieu du tumulte, Danton, qui depuis trois jours -n'était pas venu à l'Assemblée, parut. - -Danton, c'est-à-dire l'ombre de Danton! Danton, les genoux tremblants, -les joues pendantes, les yeux rougis par les larmes, les cheveux -blanchis aux tempes, encore livide de son contact avec la mort. - -Il monta lentement et lourdement à la tribune. On eût dit qu'il sentait -peser sur lui, sur sa douleur et sur les suites qu'elle avait eues, les -regards de toute l'Assemblée. - -Les regards de la Gironde surtout l'enveloppaient. - -Ce grand parti et ceux qui s'y étaient rattachés comprenaient que cet -homme qui montait à la tribune, que cet homme qu'ils avaient flétri du -nom de septembriseur, que cet homme dont ils avaient refusé l'alliance, -portait en lui leur salut ou leur mort. - -On sentait qu'à la terreur qui pesait déjà sur l'Assemblée, Danton -apportait un supplément de terreur. - ---Vous avez, dit-il d'une voix rauque, voté _en principe_ l'existence -future du tribunal révolutionnaire, vous n'en avez pas décrété -l'_organisation_. Quand sera-t-il organisé? quand fonctionnera-t-il? et -quand satisfaction contre les traîtres sera-t-elle donnée au peuple? -Avec les obstacles que nous rencontrons dans cette Assemblée même, nul -ne le sait. - -Puis, avec un sourire terrible: - ---Parlons donc d'autre chose, dit-il. Je vous rappellerai, -continua-t-il, qu'en septembre on sauva les prisonniers pour dettes, en -ouvrant les prisons la veille du massacre. Eh bien! aujourd'hui, je ne -dis pas que les circonstances soient les mêmes, mais il est toujours -temps d'accomplir une oeuvre juste. Aujourd'hui, consacré est ce -principe que nul ne peut être privé de sa liberté que pour avoir forfait -à la société: plus de prisonniers pour dettes, plus de contrainte par -corps; abolissons ces vieux restes de la loi romaine des douze tables et -du servage du Moyen Âge; abolissons enfin la tyrannie de la richesse sur -la misère; que les propriétaires ne s'alarment point, ils n'ont rien à -craindre: respectez la misère, elle respectera l'opulence. - -L'Assemblée frémit. L'homme du 2 septembre annonçait-il un 12 mars? - -En tout cas, elle comprit le sens et la portée de la nouvelle loi qu'on -lui demandait; elle se leva avec empressement, et, à l'unanimité, elle -vota l'abolition de la contrainte par corps. - ---Ce n'est pas assez, ajouta Danton; ordonnez que les prisonniers de -cette catégorie soient élargis à l'instant même. - -Et l'élargissement immédiat fut voté. - -Puis Danton se rassit, ou plutôt retomba sur son banc, dans le muet -silence de la mort. - -En ce moment, un homme assis au banc des girondins déchira une feuille -de ses tablettes, écrivit dessus ces deux mots de Mécène à Octave: -«_Surge, carnifex!_ Lève-toi, bourreau!» - -Et il signa: _Jacques Mérey_. - -Danton, auquel un huissier remit la feuille déchirée des tablettes du -docteur, tourna lentement un regard atone de son côté. - -Jacques Mérey se leva, et, comme le commandeur à don Juan, il fit signe -à Danton de le suivre. - -Danton le suivit. - -Jacques Mérey prit le corridor, ouvrit ce cabinet du secrétaire de -l'Assemblée où il avait déjà eu une conférence avec Danton, et attendit -celui-ci. - -Danton apparut un instant après lui à la porte. - ---Ferme cette porte et viens, dit Mérey. - -Danton obéit. - ---Au nom du dernier soupir de ta femme, que j'ai reçu, dit Jacques -Mérey, où veux-tu en venir, malheureux? - ---À vous sauver tous, dit Danton d'une voix sourde, et cela malgré -vous-mêmes, qui voulez vous perdre. - ---Étrange manière de t'y prendre! dit Mérey avec ironie. - ---On voit bien que tu n'as pas été ministre de la Justice et que tu ne -sais pas ce qui se passe. Je vais te le dire en deux mots, puis je -rentrerai pour faire un dernier effort en votre faveur. Tâchez d'en -profiter. - ---Parle! reprit Jacques Mérey. - ---Commençons par la province, dit Danton--ça ne sera pas long, sois -tranquille--, et finissons par Paris. Tu sais que Lyon est révolté. La -Convention n'avait pas une armée à envoyer à Lyon. La Convention a fait -ce qu'eût fait Sparte: elle a envoyé un citoyen héroïque, un coeur -intrépide, un homme que le sang n'effraye pas, car tous les jours depuis -vingt ans il se lave les mains dans le sang, le boucher Legendre. Il a -parlé comme s'il avait eu une armée de cent mille hommes derrière lui. -On lui a présenté une pétition factieuse, il l'a mise en morceaux et l'a -lancée à la tête de ceux qui la lui présentaient. - -»--Et si nous t'en faisions autant que tu viens d'en faire à notre -pétition! s'écria un des factieux. - -»--Faites! a-t-il répondu. Coupez mon corps en quatre-vingt-quatre -morceaux et envoyez les morceaux aux quatre-vingt-quatre départements; -chacun d'eux m'élèvera une tombe et chacun d'eux vouera mes assassins à -l'infamie. - -»Qu'est devenu Legendre? Nous n'en savons rien! assassiné probablement. -Et sais-tu sous quel nom et sous quelle bannière ses Lyonnais se sont -révoltés? Sous le nom de _girondins_, sous la bannière de la _Gironde_. -Le bataillon des Fils de famille, _tous girondins_, s'est emparé de -l'Arsenal, de la poudre, des canons; peut-être, à cette heure, les -Sardes occupent-ils la seconde capitale de la France et le drapeau blanc -flotte-t-il sur la place des Terreaux! - -»Sais-tu ce qui se passe en Bretagne et en Vendée? La Bretagne et la -Vendée sont en pleine révolte; pendant que l'Autrichien nous met la -pointe de l'épée sur la poitrine, la Vendée nous met le poignard dans le -dos. Là, du moins, ils ne se font pas passer pour girondins. - -»Mais votre général girondin trahit en Belgique, lui; nous avons à -craindre non seulement la retraite mais l'anéantissement de l'armée; il -ne nous y resterait ni un seul homme ni une seule ville, si Cobourg y -avait lancé ses hussards et avait su profiter de l'irrigation des -Belges, qui seraient tombés sur nos fugitifs et les eussent anéantis. Et -cependant ce Dumouriez, il faut que nous le gardions jusqu'à ce qu'il -nous perde, ou que nous nous sauvions en le perdant. - -»Maintenant, à Paris, voilà ce qui s'y passe. Les membres du club de -l'Évêché ont décrété la mort de vingt-deux d'entre vous. Ces -vingt-deux-là seront assassinés sur leurs bancs à la Chambre; le reste -du parti sera emprisonné à l'Abbaye, et on renouvellera sur lui la -justice anonyme de Septembre. - -»Veux-tu savoir ce qu'a dit Marat ce matin avant de venir à l'Assemblée? -"On nous appelle buveurs de sang, a-t-il dit, eh bien! méritons ce nom -en buvant le sang des ennemis. La mort des tyrans est la dernière raison -des esclaves. César fut assassiné en plein sénat; traitons de même les -représentants infidèles à la patrie, et immolons-les sur leurs bancs, -théâtres de leurs crimes." - -»Alors Mamin, le même qui a porté la tête de la princesse de Lamballe -pendant toute une journée au bout d'une pique, Mamin s'est proposé, lui -et quarante de ses égorgeurs, pour vous assassiner tous cette nuit à -domicile. - -»Hébert a appuyé. "La mort sans bruit, donnée dans les ténèbres, a-t-il -dit, vengera la patrie des traîtres et montrera la main du peuple -suspendue à toute heure sur la tête des conspirateurs." - -»Eh bien! voilà ce qui a été décidé: l'assassinat de jour en pleine -Convention, ou l'assassinat chez vous, nuitamment, dans vos demeures, -comme à la Saint-Barthélemy. - -»Devines-tu maintenant ce que j'ai voulu faire pour vous? En proposant -de faire élargir les prisonniers pour dettes, j'ai voulu vous faire -comprendre que la mort était suspendue au-dessus de vos têtes, j'ai -voulu vous donner un dernier avis. - -»Tu as mal interprété mes paroles, tant mieux. Tu me forces à -m'expliquer clairement, je m'explique. Je ne veux pas votre mort. Je ne -vous aime pas; mais j'aime votre talent, votre patriotisme, tout mal -entendu qu'il est; votre honnêteté, tout impolitique qu'elle soit. -Rentre, va t'asseoir près de tes amis; dis-leur comme venant de toi, -comme venant de moi, si tu veux, mais de moi ils se défieront, dis-leur, -cette nuit, ou de se réunir en armes pour se défendre, ou de ne point -coucher chez eux. Demain, demain, il fera jour! Demain, le tribunal -révolutionnaire sera organisé, et, si vous êtes véritablement des -traîtres, c'est à un tribunal que vous répondrez de votre trahison.» - -Mérey tendit la main à Danton. - ---Il ne faut pas m'en vouloir, dit-il, j'ai été trompé par l'apparence. - ---T'en vouloir! dit Danton en haussant les épaules, pourquoi faire? On a -besoin de la haine pour être Robespierre ou Marat, on n'a pas besoin de -la haine pour être Danton, va. - -Mérey avait déjà fait quelques pas vers la porte, quand Danton bondit -vers lui. - ---Ah! dit-il en le serrant dans ses bras et en le prenant sur son -coeur à l'étouffer. J'oubliais ce que tu as fait pour moi, ami; je ne -sais pas ce qui arrivera, mais tu as ta place dans mon coeur. Si tu es -obligé de fuir, viens chez moi, et je réponds de ta vie, dussé-je te -cacher dans le caveau où elle est renfermée! - -Et, suffoquant au souvenir de sa femme comme un enfant que les larmes -étouffent, il éclata en sanglots dans les bras de son ami. - - - - -XLVII - -Le tribunal révolutionnaire - - -Danton était bien instruit. Pendant qu'il dévoilait le complot à son ami -Jacques Mérey, ce complot s'accomplissait. - -Ces hommes dont la mission était d'être à la tête de toutes les actions -sanglantes, ce flot révolutionnaire dont la nature était de déborder -sans cesse, à qui tout ce qui tendait à fixer la Révolution était -insupportable, tous ces hommes, las du nom d'assassins que Vergniaud et -ses amis leur lançaient sans cesse du haut de la tribune, s'étaient mis -en mouvement; ils avaient couru à la section des Gravilliers. Elle était -peu nombreuse; ceux qui étaient présents, brisés de fatigue, dormaient. - ---Nous venons, dirent les conspirateurs, au nom des jacobins; les -jacobins veulent une insurrection, et que la Commune saisisse la -souveraineté, qu'elle épure la Convention. - -Mais la section des Gravilliers était dans la main du prêtre assermenté -Jacques Roux, celui qu'on avait présenté à Louis XVI pour l'accompagner -à l'échafaud et qu'il avait refusé. - -Il flaira un crime sous cette proposition; il répondit que le peuple -était assemblé dans un repas civique et que c'était au peuple qu'il -fallait s'adresser. - -Éconduits, ils s'éloignèrent. - -Puis ils s'adressèrent à la section des Quatre-Nations, réunie à -l'Abbaye, firent le même mensonge, obtinrent l'adhésion de quelques -membres, qui se joignirent à eux. - -Armés de cette adhésion, ils se rendirent au repas civique qui -s'étendait de l'Hôtel de Ville jusqu'aux halles. - -On proposa à tous les convives, déjà un peu échauffés par le vin, -d'aller fraterniser avec les jacobins. - -La proposition fut acceptée. - -Pendant qu'ils se mettaient en marche, Jacques Mérey rentrait dans la -salle, laissant à Danton resté derrière lui le temps de se calmer. Assis -à gauche de Vergniaud, il lui communiqua l'avis de Danton tendant à leur -faire quitter la salle. - -Vergniaud le communiqua aux autres girondins. Pas un ne bougea. - -Danton rentra à son tour. Cette figure bouleversée était mobile comme -l'ouragan. Chacun interpréta à sa guise la décomposition de ses traits, -sa pâleur mortelle, ses soupirs profonds, qui semblaient prêts à faire -éclater sa poitrine. - -On venait de lire la lettre de Dumouriez; Robespierre était à la -tribune, et, contre toute attente, il disait: - ---Je ne réponds pas de lui, mais j'ai encore confiance en lui. - -Puis, comme il ne pouvait monter à la tribune sans accuser, il ajouta -que le moment demandait un pouvoir unique, secret, rapide, une -vigoureuse action gouvernementale. Puis il accusa la Gironde, comme -toujours, revenant à son éternel refrain, disant que depuis trois mois -Dumouriez demandait à envahir la Hollande, et que depuis trois mois les -girondins l'en empêchaient. - -Danton était resté debout près de la porte, l'oeil fixé sur les -girondins, qui, impassibles sur leurs bancs, malgré l'avis donné, -étaient restés pour faire face à la mort. - -À cette nouvelle accusation de Robespierre, Danton tressaillit. - ---La parole après toi! cria-t-il à Robespierre. - ---Tout de suite, répondit celui-ci, j'ai fini. - -Et, tandis qu'il descendait les marches de la tribune d'un côté, Danton -les montait de l'autre. Il suivit des yeux Robespierre jusqu'à ce que -celui-ci eût regagné sa place entre Cambon et Saint-Just. - ---Tout ce que tu viens de dire est vrai, fit-il; mais il ne s'agit point -ici d'examiner les causes de nos désastres, il s'agit d'y porter remède. -Quand l'édifice est en feu, je ne m'occupe pas des fripons qui enlèvent -les meubles, j'éteins l'incendie. Nous n'avons pas un moment à perdre -pour sauver la République. Voulons-nous être libres? Agissons. Si nous -ne le voulons plus, périssons! car nous l'avons tous juré. Mais non, -vous achèverez ce que nous avons commencé. Marchons! Prenons la -Hollande, et Carthage est détruite. L'Angleterre ne vivra que pour la -liberté! Le parti de la liberté n'est pas mort en Angleterre. Tendez la -main à tous ceux qui appellent la délivrance: la patrie est sauvée, et -le monde est libre. Faites partir vos commissaires; qu'ils partent ce -soir, qu'ils partent cette nuit; qu'ils disent à la classe opulente: «Il -faut que l'aristocratie de l'Europe succombe sous nos efforts, paye -notre dette ou que vous la payiez; le peuple n'a que du sang et le -prodigue; allons, misérables riches, dégorgez vos richesses!» - -Des applaudissements auxquels se mêlèrent malgré eux ceux des girondins -lui coupèrent la parole. - -Danton interrompit d'un geste impatient les applaudissements qui -l'empêchaient de continuer, et, comme si l'avenir lui apparaissait, il -continua avec un visage rayonnant: - ---Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent! Quoi, quand -vous avez une nation entière pour levier, l'horizon pour point d'appui, -vous n'avez pas encore bouleversé le monde? - -Les applaudissements l'interrompirent de nouveau. - -Mais lui, toujours impatient d'être enrayé dans sa route, sans leur -donner le temps de s'éteindre, continua: - ---Je sais bien qu'il faut pour cela du caractère, et vous en avez manqué -tous; je mets de côté toutes les passions, elles me sont toutes -parfaitement étrangères, excepté celle du bien public. Dans des -circonstances plus difficiles, quand l'ennemi était aux portes de Paris, -j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors: «Vos discussions sont -misérables; je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous qui me -fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du -salut public, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie: Je vous -mets tous sur la même ligne. Attaquez-moi à votre tour, calomniez-moi à -votre tour; que m'importe ma réputation! que la France soit libre, et -que mon nom soit flétri!» - -À ce cri de Danton, qui révélait toute sa pensée, qui expliquait -Septembre et le fardeau sanglant dont il s'était chargé, il n'y eut -qu'un cri d'admiration dans toute la salle. - -C'était le propre de cet homme d'exciter tous les sentiments extrêmes: -haine, terreur, enthousiasme. - -Et cependant la Convention hésitait encore. Mais un légiste estimé, -député de Montpellier, qui fut plus tard rapporteur du Code civil, plus -tard second consul, plus tard enfin archichancelier de l'empire, le doux -et calme Cambacérès, se leva, et, de sa place, dit sans emportement: - ---Il faut, séance tenante, décréter l'organisation d'un tribunal -révolutionnaire; il faut que tous les pouvoirs vous soient confiés, -citoyens représentants, car vous devez les exercer tous; plus de -séparation entre le corps délibérant et le corps qui exécute. - -En ce moment, un homme vint dire quelques mots tout bas à l'oreille de -Danton; et comme il voyait que beaucoup de membres, trouvant la séance -suffisamment longue, se levaient et voulaient remettre à la nuit le vote -et l'organisation du tribunal, de la tribune qu'il avait gardée: - ---Je somme, dit-il d'une voix tonnante, tous les bons citoyens de ne pas -quitter leur poste! - -Chacun s'arrêta à ce commandement: ceux qui avaient fait déjà quelques -pas revinrent à leurs bancs, ceux qui n'avaient fait que se lever se -rassirent. - -Danton étendit un long regard sur l'Assemblée pour s'assurer que chacun -était à son poste. - ---Eh quoi! citoyens, dit-il, vous alliez encore vous séparer sans -prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la République! Vous ne -savez donc pas combien il est important de prendre des décisions -judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires. C'est pour eux -que le tribunal que nous réclamons est nécessaire, car ce tribunal doit -suppléer au tribunal suprême de la vengeance, aveugle parfois, qui peut -frapper l'innocent pour le coupable, le bon pour le mauvais; l'humanité -vous ordonne d'être terribles pour dispenser le peuple d'être cruel. -Organisons-le donc aujourd'hui, sans retard, à l'instant même, non pas -bon, cela est impossible, mais le moins mauvais qu'il se pourra, afin -que le glaive de la loi pèse sur la tête de ses ennemis au lieu du -poignard des assassins; et, cette grande oeuvre terminée, je vous -rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, aux -ministères que vous devez organiser. Le moment est venu, soyons -prodigues d'hommes et d'argent. Prenez-y garde, citoyens, vous répondez -au peuple de nos armées, de son sang, de sa fortune. - -»Je demande donc que le tribunal soit organisé séance tenante; je -demande que la Convention juge mes raisons et méprise les qualifications -injurieuses qu'on ose me donner; pas de retard: ce soir, organisation du -tribunal révolutionnaire, organisation du pouvoir exécutif; ce soir, -départ de vos commissaires. Que la France entière se lève, que vos -armées marchent à l'ennemi; que la Hollande soit envahie, que la -Belgique soit libre; que le commerce anglais soit ruiné; que nos armes -partout victorieuses portent aux peuples la délivrance et le bonheur -qu'ils attendent vainement depuis trois mille ans, et que le monde soit -vengé!» - -C'était à cette heure le coeur de la France lui-même qui battait dans -la poitrine de Danton. Ses paroles retentissaient pressées comme les -battements du tambour; c'était le pas de charge de la liberté s'élançant -à la conquête du monde. - -Il descendit de la tribune soulevé dans les bras de ses amis; puis il -chargea Cambacérès, auquel il parlait pour la première fois, mais qui -était venu lui porter un si utile concours, de veiller sur l'exécution -des mesures qui venaient d'être votées d'enthousiasme. - -Puis il s'élança hors de la Convention; le devoir qu'il s'était imposé -dans cette journée terrible l'appelait ailleurs. - -Cet homme qui était venu lui parler tout bas était venu lui dire: - ---On propose en ce moment aux jacobins l'égorgement de la Gironde. - -Voilà ce qui se passait: - -Nous avons laissé les conspirateurs de l'Évêché, après avoir entraîné à -leur suite quelques membres de la section des Quatre-Nations, proposant -aux convives du repas civique d'aller fraterniser avec les jacobins. - -La proposition acceptée, on suivit la rue Saint-Honoré avec des chants -patriotiques et les cris de: «Vaincre ou mourir!» - -Ce fut ainsi qu'ils entrèrent aux Jacobins, beaucoup à moitié ivres, -quelques-uns le sabre à la main. - -Un volontaire du Midi s'avança alors au milieu de la salle, et, dans un -patois à peine intelligible: - ---Citoyens, dit-il, je demande à faire une motion. La patrie ne peut -être sauvée que par l'égorgement des traîtres. Cette fois il faut faire -maison nette: tuer les ministres perfides, les représentants infidèles. - -À ces mots, une femme qui écoutait des tribunes descendit rapidement -l'escalier qui conduisait à la porte du club, et allant sur les -premières marches de celui qui remontait à la rue, elle heurta un homme -qui se précipitait dans le club. - -Deux noms s'échangèrent: - ---Danton! s'écria cette femme. - ---Lodoïska! murmura Danton. - -Mais il ne s'arrêta point, il ne lui adressa point la parole. Elle, de -son côté, s'enfuit comme plus épouvantée qu'auparavant. - -Danton comprit pourquoi cette femme fuyait. - -C'était la maîtresse de Louvet, c'était celle dont il avait mis le nom -et tracé le portrait dans son roman de _Faublas_, c'était celle enfin -qui, compagne de sa fuite et de son exil, devait, essayant de le suivre -jusque dans la tombe, boire à l'heure de sa mort les six potions d'opium -que le malade devait boire en six nuits. - -La dose était trop forte, l'estomac de la femme dévouée ne put la -supporter; elle la rejeta et fut sauvée malgré elle. - -Danton avait compris. On décrétait la mort des girondins; Lodoïska, -présente, se sauvait pour annoncer à son amant et à ses amis le complot -qui s'organisait contre eux et que lui-même avait découvert à Jacques. - -En le voyant, la terreur de la pauvre femme s'était augmentée; elle -croyait Danton l'ennemi de la Gironde. - -Danton, au contraire, qui faisait en ce moment tout ce qu'il pouvait -pour se rapprocher d'elle, venait pour sauver les girondins. - -Il se précipita dans la salle. Un cri d'étonnement sortit de toutes les -bouches. Le cordelier Danton chez le jacobin Robespierre! le chasseur -entrait dans l'antre du tigre. - -Mais lui, l'athlète au bras puissant et à la voix tonnante, eut bientôt -écarté ceux qui s'opposaient à son entrée et fait taire ceux qui ne -voulaient point qu'il parlât. - -Une fois à la tribune, il était maître de l'assemblée. - -Alors il expliqua à tous ces hommes qu'en voulant sauver la patrie ils -allaient la perdre; que ce n'était pas par des assassinats et des -égorgements qu'on rétablissait la tranquillité et la confiance -publiques; que ce n'était point des martyrs qu'il fallait faire, mais -des coupables qu'il fallait frapper; il leur annonça qu'un tribunal -révolutionnaire venait d'être voté; qu'à ce tribunal seul désormais -appartiendrait la connaissance des délits politiques. Puis l'habile -orateur, après quelques louanges à leur patriotisme, après une -excitation de rejoindre promptement l'armée, après le serment fait par -lui, Danton, eux partis, de veiller sur la République, il les convia à -aller fraterniser aux cordeliers, où Camille Desmoulins, prévenu, les -attendait. - -Et eux, changés tout à coup: - ---Il a raison, dirent-ils. Vive la Nation! - -Et ils s'éloignèrent pour aller fraterniser avec les cordeliers. - -En un seul bond, Danton fut des jacobins à la Convention, de la rue -Saint-Honoré aux Tuileries. - -Personne ne s'était aperçu de son absence. Pas un girondin ne s'était -levé de son banc. - -On votait l'organisation du tribunal révolutionnaire. - -Voici ce qu'on décrétait, ce que décrétaient les girondins eux-mêmes, -forgeant la hache qui devait abattre leurs têtes: - -«Neuf juges nommés par la Convention jugeront ceux qui lui seront -envoyés par décret de la Convention: nulle forme d'instruction; point de -jurés; tous les moyens admis pour former la conviction. - -»On poursuivra non seulement ceux qui prévariquent dans leurs fonctions, -mais ceux qui les désertent ou les négligent; ceux qui, par leur -conduite, leurs paroles ou leurs écrits, pourraient égarer le peuple; -ceux qui, par leurs anciennes places, rappellent les prérogatives -usurpées par les despotes. - -»Il y aura toujours, dans la salle du tribunal, un membre pour recevoir -les dénonciations.» - -Les girondins avaient voté pour le tribunal révolutionnaire, mais non -point pour une semblable rédaction, à laquelle se fût certes opposé -Danton s'il se fût trouvé là, puisque Danton, comme eux, devait être -condamné par ce tribunal. - -Ils votèrent contre la rédaction. La majorité l'emporta. - ---C'est l'inquisition! s'écria Vergniaud, et pire que celle de Venise! - -Et il s'élança hors de la Convention, suivi de tous ses amis, qui pour -la première fois commençaient à entrevoir la profondeur du gouffre où on -les poussait. - - - - -XLVIII - -Lodoïska - - -Louvet, que nous avons vu imprudemment élevé par ses amis, logeait dans -la rue Saint-Honoré, à quelques pas seulement du club des jacobins. Sa -hardiesse à accuser l'homme populaire par excellence, l'hôte du -menuisier Duplay, l'incorruptible Robespierre, comme on l'appelait, le -désignait à la haine du peuple, et il savait que du premier soulèvement -il serait la première victime. Aussi sa vie était-elle d'avance celle -d'un proscrit. Il ne sortait, même pour aller à la Convention, qu'armé -d'un poignard et de deux pistolets. La nuit, il demandait asile à -quelque ami, et ne rentrait que furtivement dans sa propre maison pour -visiter la jeune et belle créature qui s'était dévouée à lui. - -Cette femme, dont l'oeil inquiet épiait sans cesse, entendit passer -avec des vociférations et des chants patriotiques cette députation qui -se rendait aux Jacobins; au milieu de ces vociférations, elle entendit -les cris de: «Mort aux girondins!» et, soit préoccupation, soit réalité, -elle crut même entendre celui de: «Mort à Louvet!» - -Alors elle descendit, se mêla aux groupes, pénétra dans la salle avec -eux, monta aux tribunes pour s'y dissimuler, et là, dans toute son -étendue, elle entendit la motion d'égorger _les traîtres, les ministres -perfides et les représentants infidèles_. - -Pour elle, il n'y avait pas de doute; ce que demandait cette voix, -c'était la mort de son amant et de tout le parti dont il était un des -chefs. - -On a vu comment elle s'était élancée hors de la salle, comment elle -avait rencontré Danton sur la porte, et comment, dans son ignorance du -but qui l'amenait, sa fuite n'avait été que plus précipitée. - -Où courait-elle? - -Elle n'en savait rien d'abord elle-même. Ce jour-là, elle n'avait point -de rendez-vous pris avec Louvet. Chez qui allait-elle porter la nouvelle -terrible? chez Roland? car Roland était l'âme de la Gironde. Mais la -sévère Mme Roland, l'inspiratrice de son mari, même pour un danger de -mort, consentirait-elle à recevoir chez elle la maîtresse de l'auteur de -_Faublas_? Non. - -Chez Vergniaud? Mais Vergniaud n'était jamais chez lui. Tous ces hommes -de la Révolution, sachant le peu de temps qu'ils avaient à vivre, -essayaient de doubler leur existence par l'amour. Vergniaud ne serait -pas chez lui; il serait chez Mlle Candeille, la charmante actrice, -qui, dans son égoïsme, ne laisserait pas sortir son amant, de crainte -qu'il lui arrivât malheur. - -Chez Kervélagan? Mais sans doute était-il déjà au faubourg -Saint-Marceau, au milieu des fédérés bretons, s'il n'était pas encore -parti de Paris. - -Mais n'était-ce point achever de perdre les girondins que de leur faire -chercher un refuge dans les rangs des Bretons, au moment où la Bretagne -se soulevait? - -Au moment où, arrêtée au coin de la rue de l'Arbre-Sec, elle hésitait -pour savoir si elle continuerait sa route ou franchirait le pont Neuf, -elle vit passer près d'elle un homme qu'elle crut reconnaître pour un -des leurs. - -Il marchait calme et avec l'insouciance de l'homme ou qui ne connaît pas -le danger ou qui le méprise. - -Elle alla à lui. - ---Citoyen, dit-elle, je suis Lodoïska, la maîtresse de Louvet; il me -semble que je reconnais en vous un girondin, ou tout au moins un ami de -la Gironde. - -Celui auquel elle s'adressait la salua respectueusement. - ---Vous ne vous trompez pas, madame, lui dit-il, sans partager toutes les -opinions de la Gironde, je partagerai probablement son sort. Jeté dans -Paris par un grand amour et une grande haine, je me suis assis sur un -des bancs de vos amis, espérant y faire la guerre à la noblesse et ses -privilèges, dont j'étais victime: je me suis trompé. La République est -tellement forte, à ce qu'il paraît, que ses enfants se divisent, et que -je n'assiste plus qu'à des récriminations de parti, qu'à des accusations -de faiblesse ou de trahison. Vous pouvez donc vous fier à moi, madame; -mon nom est Jacques Mérey. - -Lodoïska avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un médecin savant, -humanitaire et dévoué à la République. Elle saisit son bras. - ---Aidez-moi à les sauver, dit-elle, et à vous sauver vous-même. - -Jacques Mérey secoua la tête. - ---Je crois bien, dit-il, que nous sommes tous perdus. Peu m'importe! à -moi qui ne tenais à la vie que par mon amour. Je peux dire cela à vous -qui ne vivez que par le vôtre, madame; mais je n'en suis pas moins tout -à vos ordres, si je peux vous aider en quelque chose. - ---Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe, s'écria Lodoïska. - ---Oh! si fait! dit Jacques, je suis au courant de tout; je quitte la -Convention. - ---Mais vous ne quittez pas, comme moi, les jacobins, dit Lodoïska. Vous -ne savez pas que la section des Quatre-Nations et les volontaires de la -Halle sont venus au nombre de mille, avec des chants frénétiques et des -cris féroces, demander la mort des girondins.--Et tenez, dit-elle, en -lui montrant une nouvelle colonne d'hommes du peuple qui s'avançait dans -la rue Saint-Honoré, la plupart armés de sabres et de piques; et tenez, -voilà les bourreaux! - -Et, en effet, ces hommes, en passant devant Lodoïska et Jacques Mérey, -laissèrent échapper des imprécations de colère et des menaces de mort. - ---Allons chez Pétion, lui dit Jacques Mérey; c'est là que se sont donné -rendez-vous tous nos amis. - -Pétion demeurait rue Montorgueil. Mérey et Lodoïska franchirent les -halles pleines de tumulte et de cris; les femmes, qui croyaient que -c'était à la trahison du ministre de la guerre Beurnonville et du -général en chef Dumouriez et des girondins qu'était dû l'enrôlement -forcé des derniers volontaires, étaient toutes armées de couteaux -qu'elles agitaient sans nommer personne, mais en demandant la mort des -traîtres. Quelques-unes avaient des piques et demandaient à marcher, -elle aussi, sur la Convention. - ---Ah! murmurait Lodoïska, et quand on pense que c'est aux hommes du 20 -juin, aux hommes du 10 août, aux hommes du 21 septembre, qu'on fait de -pareils reproches, n'est-ce point à dégoûter les martyrs du peuple de -mourir pour lui? - -Ils traversèrent toutes ces halles où, sur les tables tachées de vin, -restaient des verres à moitié vides, et l'on gagna la maison de Pétion. - -Là, en effet, comme le mot d'ordre en avait été donné aux girondins -avant de se séparer, toute la Gironde était réunie. - -En entrant dans la salle de la réunion, Lodoïska aperçut Louvet, courut -à lui, lui sauta au cou en criant: - ---Je t'ai retrouvé, je ne te quitte plus. - -Alors, entraînant son amant dans un angle de la salle, elle laissa à -Jacques Mérey le soin de tout expliquer. - -Alors Jacques Mérey, en omettant seulement sa conférence avec Danton, -raconta comment il avait rencontré Lodoïska et ajouta ce qu'il avait vu -et entendu. - -Alors la majorité des girondins décida qu'il était inutile d'aller -braver la mort à la Convention; une séance de nuit était plus dangereuse -encore, dans les circonstances où l'on se trouvait, qu'une séance de -jour, et, on l'a vu, la séance du jour avait été plus que tumultueuse. - -Chacun alors chercha l'asile où il pourrait passer la nuit. Vergniaud et -Jacques Mérey déclarèrent que rien ne les empêcherait d'aller à la -Convention. Quant à Pétion, au lieu d'aller chercher dehors un asile, -après avoir écouté ce que Lodoïska et Louvet lui disaient du péril couru -par lui, il alla à la fenêtre, l'ouvrit, étendit la main au-dehors, et, -la rentrant toute mouillée: - ---Il pleut, dit-il, il n'y aura rien. - -Et, quelque supplication qu'on lui fît, il refusa de quitter la maison. - -Jacques Mérey, qui était resté plus inconnu que les autres et plus -populaire en même temps, parce que c'était lui qui était venu apporter -la nouvelle de la victoire de Valmy et de celle de Jemmapes, offrit sa -chambre à Louvet et à Lodoïska, à peu près sûr que son logement, où il -ne recevait personne, auquel personne ne lui écrivait, était inconnu des -assassins. - -Puis, lorsqu'il les eut installés chez lui, il marcha droit à la -Convention, où il trouva Vergniaud déjà établi sur son banc. - -Cette colonne qui avait rencontré Lodoïska et Jacques Mérey, cette -colonne qui s'avançait jetant l'insulte et la menace aux girondins, se -rendait à l'imprimerie de Gorsas, rédacteur en chef de la _Chronique de -Paris_, celui-là même qui avait annoncé, comme nous l'avons dit, que -Liége n'était pas prise par les Autrichiens, au moment où les Liégeois -proscrits, fugitifs, se répandaient dans les rues de Paris, augmentant -par leur présence la haine que l'on portait aux girondins. - -Les émeutiers déchirèrent les feuilles déjà tirées, brisèrent les -presses, dispersèrent les caractères et pillèrent les ateliers. - -Quant à Gorsas, un pistolet à chaque main, il passa inconnu au milieu -des assassins qui demandaient sa tête, agitant ses pistolets et criant -comme les autres: - ---Mort à Gorsas! - -À la porte, il trouva un flot de peuple si épais qu'il craignit d'être -reconnu par les imprimeurs de quelque autre presse; il se glissa dans -une cour par une porte entrouverte qu'il ferma derrière lui, puis il -sauta par-dessus le mur de cette cour, et s'en alla droit à la section -dont il faisait partie. - -La section résolut d'aller avec lui porter plainte à la Convention. - -Pendant ce temps-là, les émeutiers décidaient d'en faire autant chez -Fiévée, qui, comme Gorsas, publiait une feuille girondine. - -Comme chez Gorsas, tout fut pillé, brûlé, jeté à la rue. - -La colonne dévastatrice ne comptait pas se borner là. Elle alla à la -Convention pour y demander la mort de trois cents députés. On sentait -Marat derrière toutes ces demandes. Marat prévoyait toujours par -chiffres. - -Mais voilà que, tandis que les émeutiers entraient d'un côté, Gorsas et -les membres de la section entraient par l'autre comme accusateurs. -Gorsas, tenant toujours ses deux pistolets à la main, s'élança à la -tribune. - -Inviolable à double titre, comme journaliste, comme membre de la -Convention, il venait demander justice contre ceux qui avaient brisé ses -presses. - -Les émeutiers s'arrêtèrent étonnés: ils venaient comme accusateurs des -girondins, et voilà qu'ils étaient accusés comme pillards, comme voleurs -et comme assassins. - -Un député alors monta à la tribune, c'était Barrère. Il se tourna vers -les émeutiers: - ---Je ne sais pas, dit-il, ce que vous venez chercher ou demander ici; je -sais seulement que l'on a parlé cette nuit de couper des têtes de -députés. Citoyens, dit-il en étendant vers eux une main menaçante, -sachez, une fois pour toutes, que les têtes des députés sont bien -assurées; les têtes des députés sont non seulement posées sur leurs -épaules, mais sur tous les départements de la République. Qui donc -oserait décapiter un département de la France? Le jour où ce crime -s'accomplirait, la République serait dissoute. Allez, méchants citoyens, -ajouta-t-il, et ne revenez plus dans de semblables intentions. - -Les émeutiers délibérèrent un instant. Puis un des chefs s'avança, -protesta de son dévouement et de celui de ses hommes à la République, et -demanda à défiler devant les représentants au cri de «Vive la nation!» - -Cette faveur leur fut accordée. - -Au moment où ils passaient devant les bancs de la Gironde, occupés -seulement par Vergniaud et par Jacques Mérey, tous deux se levèrent, -croisèrent les bras en manière de défi. - -Cette nuit, nuit du 10 au 11 mars, la Convention, n'ayant plus ni -argent, ni armée organisée, ni force intérieure, ni unité qui assurât -son existence, la Convention créa ce fantôme sanglant qui épouvante -l'Europe depuis près d'un siècle et qui fit la Révolution si longtemps -incomprise: LA TERREUR! - -On l'avait invoquée armée d'un glaive contre Paris, Paris la renvoya -armée d'une hache au monde. - -L'armée, vaincue non point par la lutte, par des combats, mais par le -doute et la lassitude, l'armée, démoralisée, fuyait devant l'ennemi; -elle allait rentrer en France, livrer la France! - -Elle vit la Terreur à la frontière, elle s'arrêta et fit face à -l'ennemi. - -Cette armée, c'était tout ce qui restait à la République. Rien à envoyer -à Lyon; rien à envoyer à Nantes. - -Nos volontaires étaient à peine suffisants pour maintenir la Belgique -qui nous échappait. - -On envoya nos volontaires en Belgique. - -À Lyon, Collot-d'Herbois; à Nantes, Carrier. - -C'est-à-dire la Terreur! - - - - -XLIX - -Deux hommes d'État - - -La séance avait duré jusqu'au jour, Danton s'était endormi sur son banc, -écrasé de fatigue; personne ne songeait à le réveiller. - -On eût dit un lion endormi dont nul n'osait s'approcher. - -Jacques Mérey laissa la salle s'évacuer entièrement, échangea une -poignée de main, un sourire et un haussement d'épaules avec Vergniaud, -puis il alla à Danton, et lui posa la main sur l'épaule. - -Danton s'éveilla par un brusque mouvement et porta la main à sa -poitrine, où était caché un poignard. - -Chacun de ces hommes, en s'endormant libre, ignorait s'il ne -s'éveillerait pas prisonnier le lendemain. Quelques minutes de repos -avaient suffi à rendre la force au colosse. - -Quant à Jacques Mérey, il avait cette force invincible des travailleurs -et des savants habitués à lutter contre le sommeil. - -Jacques prit le bras de Danton et sortit avec lui de la Convention. - -Dans le corridor, ils rencontrèrent Marat qui causait avec Panis. - -En voyant Danton, Marat vint à lui, jeta un regard de haine, en passant, -sur Jacques, dit quelques mots à l'oreille de Danton, et s'éloigna. - ---Pouah! dit Danton avec un profond sentiment de dégoût. Du sang! Le -misérable! toujours du sang; il ne lui faut que du sang! Sortons d'ici, -la moitié de ces hommes me fait horreur ou pitié; j'ai besoin de -respirer un air pur. - -Et il entraîna Jacques dans le jardin des Tuileries. - -On était au 11 mars, au matin. La gelée était fraîche, la terre couverte -d'une légère couche de neige; des stalactites de glace, dans lesquelles -se reflétaient comme dans des girandoles de cristal le soleil levant, -pendaient aux arbres, et cependant on sentait que ce manteau d'hiver -était jeté sur les épaules du bon avril; les ramiers, volant d'arbre en -arbre et se poursuivant déjà avec des roucoulements d'amour, faisaient -tomber des branches une pluie de diamants, tandis que les moineaux -devenus moins frileux commençaient à reparaître et sautillaient en -caquetant, à travers les lilas et les seringas des parterres. - -Danton respira à pleine poitrine quelques haleines de cet air printanier -et sa nature toute sanguine sembla se reprendre à la vie. - ---Voilà, dit-il, des arbres, des ramiers et des oiseaux à qui tous nos -débats sont bien indifférents, et qui ne connaissent ni montagnards, ni -girondins, ni jacobins, ni cordeliers. - ---Ajoute, dit Mérey, ni Robespierre, ni Marat; ils sont bien heureux. - ---Admire, philosophe, continua Danton, comme au milieu de tout cela la -nature poursuit sa route immuable. Dans un mois, les bourgeons vont -pousser sur ces arbres, ces oiseaux s'aimer, ces fleurs s'ouvrir, un -chant d'amour emplira la création, les nids se suspendront aux branches, -le pollen fécondateur flottera dans l'air, jusqu'aux fenêtres de la -Convention les hirondelles viendront gazouiller: "Nous voilà de retour -pour accomplir la grande oeuvre du Seigneur, l'oeuvre qui, de -l'enchaînement de la vie à la mort, fait l'éternité. Que faites-vous, -vous autres rois de la création, vous aimez-vous comme nous?" - -»Deux voix leur répondront: "Haine!" glapissantes comme celle du renard -qui dira: "Défiez-vous, citoyens; défiez-vous de vos pères, défiez-vous -de vos mères, défiez-vous de vos frères, de vos amis et de vos enfants. -Nous sommes entourés de traîtres. Dumouriez trahit, Valence trahit, -Custine trahit, la droite trahit, la plaine trahit, la Gironde trahit. -Une chaîne de trahisons nous enveloppe: Pitt en tient un bout; je vois -d'ici celui qui tient l'autre; et les anneaux de cette chaîne sont -d'or." - -»L'autre, coassante comme celle des crapauds: "Du sang! du sang! du -sang!" - -»Eh! tu en auras du sang, poursuivit Danton avec un sourire -mélancolique. Combien de nous qui verront encore ce printemps ne verront -pas le printemps prochain, et plus encore ne verront pas l'autre.» - ---Tu es de sinistre augure, ce matin, Danton. - -Danton haussa les épaules: - ---Je suis comme cet homme dont parle l'historien Joseph, qui pendant -sept jours tourna autour de la ville sainte en criant: «Malheur à -Jérusalem; malheur à Jérusalem!» et le huitième jour cria: «Malheur à -moi-même!» Une pierre lancée des remparts lui brisa la tête. - ---Nous sommes Jérusalem, n'est-ce pas, nous autres girondins, dit -Jacques, et toi l'homme à la prophétie? - ---Que veux-tu! Dieu nous a tous frappés d'aveuglement. - ---Mais puisque toi seul vois clair, puisque toi seul sais ton chemin au -milieu de cette foule d'insensés, pourquoi ne t'éloignes-tu pas de ces -deux hommes, dont l'un, Marat, déshonore ta politique, dont l'autre, -Robespierre, use ta popularité? et ta popularité usée, tu l'as dit -toi-même, menacera ta vie! - ---Que veux-tu? dit insoucieusement Danton, voilà le printemps qui -revient, je ne suis pas un lépreux comme Marat, je ne suis pas un -hypocrite comme Robespierre, je suis un homme de chair et de sang, je -veux vivre les quelques jours qui me restent à vivre. - ---Danton, prends-y garde, dans la situation où est la France, dans la -situation où est la République, avec la place que tu as conquise dans la -Convention, une pareille insouciance ou un pareil découragement sont un -crime. Ne vois-tu pas que le vaisseau de la France, pour avoir trop de -pilotes, n'en a pas un seul? Ne laisse pas prendre le gouvernail ni par -un hypocrite ni par un fou. Saisis les affaires de ta main puissante; -mets un frein à la populace: donne une impulsion à l'esprit public, une -direction à l'Assemblée; écrase comme de vils reptiles Marat dans sa -bave et Robespierre dans son orgueil; toi seul en ce moment peux à la -Convention ce que tu voudras; sois l'homme que je dis; prête la force -au côté faible mais honnête de l'Assemblée, nous oublierons le passé et -nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie. - -Danton fixa ses yeux sur ceux de Jacques, et sembla vouloir lire -jusqu'au fond de son âme. - -Puis, s'arrêtant tout à coup: - ---Au nom de qui me parles-tu? demanda-t-il. - ---Au nom de ceux, répondit le girondin, qui méprisent Marat et qui -détestent Robespierre. - ---Que je méprise Marat, tout le monde le sait, puisque tout haut je l'ai -dit en pleine tribune; mais qui t'a dit que je détestais Robespierre? - ---Ton intérêt politique, et, à défaut de l'intérêt politique, ton -instinct de conservation. Robespierre a déjà murmuré contre toi des -paroles sinistres, et, si tu ne le préviens pas, il te préviendra. - ---Es-tu chargé d'un mandat près de moi? - ---Non, mais je suis prêt à accepter le tien. - ---Et tu me répondrais de tes girondins? - ---Je ne réponds que d'une chose, du désir de t'avoir pour chef. Je te -crois à la fois homme de renversement et de fondation. - ---Tu me crois cela, toi, parce que tu me connais depuis longtemps; mais -tes amis... tes amis n'ont pas confiance en moi; je me perdrais pour -eux, et, dépopularisé, ils me livreraient à mes ennemis. Non! _Alea -jacta est!_ Que la mort décide! - ---Danton... - ---Non, il y a entre vous autres et moi un abîme infranchissable, le sang -de Septembre, que je n'ai pas fait couler cependant. Un jour que nous -aurons du temps à perdre, je te raconterai cela. En attendant, écoute, -Mérey; je t'aime depuis longtemps; dernièrement, tu as fait pour moi -tout ce qu'un ami, tout ce qu'un frère pouvait faire. Eh bien! pendant -que je suis puissant encore, demande-moi quelque chose. - -Jacques regarda Danton: - ---Que veux-tu que je te demande? Je suis un savant, beaucoup plus riche -qu'un savant ne l'est d'ordinaire. J'ai en Champagne et du côté de -l'Argonne des biens assez considérables. Je suis médecin et, si je -voulais exercer ma profession, je gagnerais des monceaux d'or. Je me -suis fait nommer député, ou plutôt on m'a nommé député malgré moi. Je -n'ai accepté que dans ma haine des privilèges que je voulais combattre. -J'ai voté pour la prison perpétuelle dans le procès de Louis XVI parce -que, médecin, je ne pouvais voter pour la mort; mais depuis, mon vote a -constamment précédé ou suivi les votes les plus ardents au bien de la -nation. Que veux-tu faire pour moi? Je ne désire rien, et ce que je -regrette, tu ne peux me le rendre. - ---Qui sait? réfléchis. Demain peut-être les tempêtes de la tribune nous -éloigneront à tout jamais l'un de l'autre. Demande-moi ce que tu -voudras, et, à ton grand étonnement, peut-être pourrais-je selon ton -désir. - ---Oh! c'est une trop longue histoire, dit Jacques Mérey. - ---Écoute, dit Danton: j'ai acheté et meublé une maison de campagne sur -les coteaux de Sèvres. Montons en voiture et viens déjeuner avec moi. Tu -n'as aucun besoin de rentrer, personne qui t'attende? - ---Non, au contraire, plus tard je rentrerai, plus ceux qui sont chez moi -m'en sauront gré. - ---Eh bien! voilà une voiture, montons-y; viens, et tu me conteras ton -histoire tout le long du chemin. - -Tous deux montèrent en voiture. - ---À Sèvres! dit Danton. - -La voiture partit. - -Alors Jacques Mérey, dont le coeur trop plein débordait depuis six -mois, raconta toute sa longue histoire à Danton, et, à son grand -étonnement, cet homme de bronze l'écouta sans en perdre une parole, -laissant son visage refléter toutes les émotions de son coeur. - -Enfin Jacques aborda le véritable motif de sa confidence. Lorsqu'il lui -eut dit la fuite, ou plutôt l'enlèvement d'Éva par Mlle de Chazelay, -lorsqu'il lui eut dit comment, à Mayence, il avait perdu sa trace, ne -pouvant la suivre au coeur de l'Allemagne, il lui demanda, demande -difficile à faire, car elle touchait à cette accusation de trahison -éternellement suspendue sur la tête de Danton par Robespierre, il lui -demanda en hésitant: - ---Toi qui as tant de relations à l'étranger, pourrais-tu me dire où elle -est? - -Danton le regarda fixement. - ---Ma vie est là, dit Jacques Mérey, et, si je n'ai pas l'espoir de la -retrouver, comme je ne crois à rien, quand la France n'aura plus besoin -de moi, je me brûlerai la cervelle. - -Et il serra la main de Danton. - -On était arrivé à la porte de la maison de campagne. Le fiacre s'arrêta, -les deux hommes en descendirent, sans dire un mot de plus, et montèrent -dans une jolie salle à manger située au premier étage. - -Un grand feu brûlait dans l'âtre, une table était dressée avec plusieurs -couverts. - ---Tu attends du monde à déjeuner? dit Jacques. - ---Non, mais je reviens rarement seul; mon domestique sait cela, et il -s'arrange en conséquence. - -Puis il s'approcha de la fenêtre, et, tandis que Jacques Mérey se -réchauffait les pieds, il posa son front brûlant sur la vitre glacée et -demeura immobile. - -Mérey comprit qu'il attendait une apparition quelconque. - -Au bout de quelques minutes, Danton fit un mouvement. - -Puis, tournant la tête sur l'épaule: - ---Viens voir, dit-il à Jacques. - ---Quoi voir? demanda celui-ci. - ---Regarde! dit Danton. - -Et il approcha la tête de Mérey du carreau le plus voisin de celui par -lequel il regardait lui-même. - -Jacques vit alors, de l'autre côté d'un petit jardin pouvant avoir -vingt-cinq à trente pas de long, accoudée à une fenêtre ouverte, une -petite tête blonde perdue dans ce que l'on appelait alors une palatine. - -L'enfant pouvait avoir seize ans. - ---Comment la trouves-tu? demanda Danton. - ---C'est une charmante jeune fille, dit Jacques Mérey. - ---Ressemble-t-elle à ton Éva? - ---Toutes les femmes blondes se ressemblent, dit Jacques, excepté pour -celui qui les aime. - ---Laisse-moi ouvrir la fenêtre et causer un peu avec elle. - ---Tu la connais? - ---Oui. - ---Et tu causes avec elle? - ---Sans doute. Il faut d'abord que je l'habitue à ma laideur. - ---Et puis après? - ---Je l'habituerai à ma réputation. - ---Et puis après? - ---J'en ferai ma femme. - ---Ta femme! s'écria Jacques Mérey en regardant Danton avec stupeur, et -il y a huit jours à peine que ta première femme est morte! - ---Oui, c'était chose convenue du vivant de l'excellente créature que -j'ai perdue; Louise Gely, c'est son nom, est sa filleule, et elle l'a -désignée pour servir de mère à ses enfants. - -Danton ouvrit la fenêtre. - -Jacques Mérey se retira en arrière. - -Alors celui qu'on appelait l'homme de sang entama une idylle de Gessner -avec cette jeune fille. Il lui parla du printemps, de l'amour, des -fleurs, de la vie calme, du bonheur conjugal. Il fut jeune, il fut -tendre, il fut amoureux, il fut poétique. Jacques, la tête posée sur sa -main, regardait et écoutait avec stupéfaction. Il comprenait la -fascination de cet homme sur une femme, comme celle du serpent sur -l'oiseau; enfin ce fut Danton qui le premier dit à la douce jeune fille -de prendre garde à la fraîcheur du temps, de se garantir de cet air -glacé qui montait de la Seine au sommet des collines. Il entendit la -fenêtre de Louise se refermer, et Danton rayonnant referma la sienne. - -Du bout des doigts, en rentrant chez elle, Louise avait envoyé un -baiser. - ---En vérité, lui dit Jacques en le voyant refermer la fenêtre, s'asseoir -à table rayonnant, comme nous l'avons dit, et demander son déjeuner, en -vérité, tu me confonds. - ---Pourquoi cela? demanda Danton; parce que devant toi philosophe, parce -que devant toi médecin, je suis homme. Que t'ai-je dit ce matin? Que -probablement tu ne verrais pas les fleurs de 94 et moi de 95. Eh bien! -je veux vivre jusque-là. - ---Alors tu penses que cette jeune fille t'aimera? - ---Le sais-je? J'ai rendu de grands services à sa famille; le père était -huissier audiencier au parlement; je lui a fait avoir une place -lucrative au ministère de la Marine. On leur a dit quelques mots déjà de -mariage; le père est royaliste, la mère est dévote. Comme tout cela va -bien! Hier, je leur ai fait une visite: le père m'a reproché Septembre, -la mère m'a dit que l'homme qui épouserait sa fille accomplirait avant -de l'épouser ses devoirs de religion. - ---Tu feras cela? - ---Moi, je ferai tout ce que l'on voudra pour arriver à l'accomplissement -de mon désir. Je suis le tribun de la liberté, mais je suis le serf de -la nature. Il y a un complot dans tout cela, complot de la sainte femme -qui est morte et qui était royaliste; en me remariant à une belle jeune -fille royaliste, elle croit du fond de sa tombe me tirer de la -Révolution, créer un défenseur à la veuve et à l'orphelin du Temple. - ---Penses-tu parfois à de semblables utopies? - ---Moi? (Danton haussa les épaules.) Je ne pense à rien. L'enfant du -Temple, Égalité, Chartres, Monsieur, frère du roi, comme ils -l'appellent, est-ce que cela n'est pas frappé de mort et ne mourra pas -de soi-même? Ce que je veux, moi, c'est de doubler mes jours avec mes -nuits; c'est, la nuit, de m'acharner à l'amour, le jour au combat; c'est -de lutter, de m'épuiser, de me tuer moi-même si c'est possible avant -qu'ils me tuent! Ne m'a-t-on pas appelé le Mirabeau de 93? - -Et, en parlant ainsi, Danton dévorait des viandes saignantes et buvait -en proportion. Pour soutenir cette puissante nature, il fallait des -repas de lion. - -Le déjeuner fini: - ---Reviens-tu à Paris? lui demanda Jacques. - ---Ma foi! non, dit Danton. Je suis fatigué, je vais rester toute la -journée ici; me refaire un peu par les yeux et, qui sait? peut-être par -la parole. C'est la première fois que la chaste enfant me jette une -caresse: je vais lui reporter le baiser qu'elle m'a envoyé. - ---Je puis prendre ton fiacre alors? - ---Parfaitement, à moins que tu ne préfères rester avec moi. - ---Non, il faut que j'aille rendre la liberté à deux tourtereaux que la -voix de mon ami Danton a effrayés. - ---Bon! je parie que c'est à Louvet et à Lodoïska? - ---Justement, dit en riant Jacques. - ---Si je puis sauver ces deux-là, dit Danton, je le ferai, ils s'aiment -trop. - ---Et si tu ne peux les sauver? demanda Jacques. - ---Je tâcherai qu'ils meurent ensemble. - -Jacques tendit la main à Danton; Danton la lui serra cordialement. Puis, -comme Jacques essayait de la retirer, il la retint. - ---Jacques, dit-il, c'est à Mayence que tu as perdu la trace de ton Éva -et de Mlle de Chazelay? - ---Oui. - ---Eh bien! sois tranquille, je les retrouverai. Mais ne dis jamais ni -par qui ni comment tu auras eu de leurs nouvelles. - -Jacques poussa un cri et se jeta dans les bras de Danton avec des larmes -plein les yeux. - ---Eh bien! lui dit Danton, tu vois que, toi aussi, tu es un homme! - - - - -L - -Trahison de Dumouriez - - -Robespierre avait dit dans la fameuse séance de la Convention que nous -avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur: - ---_Je ne réponds pas de Dumouriez, mais j'ai confiance en lui._ - -Si nous revenons encore à Dumouriez, c'est que le sort des girondins -était lié à son sort, et que le sort de notre héros, Jacques Mérey, -était lié au sort des girondins. - -Certes nous eussions pu passer plus rapidement que nous ne l'avons fait -sur ces époques terribles. Mais quel est l'homme de coeur, le vrai -patriote qui, penché, la plume à la main, sur ces deux années 92 et 93, -sur ces deux abîmes, ne sera pas pris du vertige de raconter? - -Peut-être eût-il mieux valu pour l'intérêt de notre livre, en rapprocher -les deux parties romanesques, et n'écrire entre elles deux que ces mots: - -«Jacques Mérey, nommé député à la Convention nationale, y adopta le -parti des girondins, et, vaincu comme eux, fut proscrit avec eux.» - -Mais, plus nous avançons en âge, plus nous marchons sur ce terrain -mouvant de l'art et de la politique, plus nous sommes convaincus que, -dans des jours de lutte comme ceux où nous sommes, et tant que le grand -principe proclamé par nos pères ne sera pas la religion du monde -nouveau, chacun doit apporter sa part de réhabilitation à ces hommes -trop calomniés par les idylles royalistes, par ce miel de belladone et -d'aconit, doux aux lèvres, mortel à l'intelligence et au coeur. - -Revenons donc à Dumouriez, et, une fois de plus, lavons la Montagne, -dans la personne de Danton, et la Gironde, dans celle de Guadet et de -Gensonné, de toute complicité avec ce traître, qui n'eut pas même le -prétexte de l'ingratitude du pays pour servir d'excuse à sa trahison. - -Cette trahison, il l'avait déjà dans le coeur en quittant Paris au -mois de janvier; il s'était engagé vis-à-vis de la coalition à sauver le -roi, et la tête du roi était tombée. - -Pour prouver qu'il n'était point complice du meurtre royal, Dumouriez -n'avait d'autre ressource que de livrer la France. - -Et, en effet, il était mal avec tous les partis: - -Mal avec les jacobins, qui, avec raison, le tenaient pour royaliste ou -tout au moins pour orléaniste; - -Mal avec les royalistes pour avoir deux fois sauvé la France de -l'invasion, l'une à Valmy, l'autre à Jemmapes; - -Mal avec Danton, qui voulait la réunion des Pays-Bas à la France, tandis -que lui voulait l'indépendance de la Belgique. - -Mal enfin avec les girondins, qui, tandis qu'il négociait avec -l'Angleterre, avaient fait brutalement déclarer la guerre à -l'Angleterre. - -L'armée seule était pour lui. - -Mais voilà que trois jours après celui où Robespierre, sans répondre de -Dumouriez, avait affirmé sa confiance en lui, voilà qu'une lettre de -Dumouriez arrive au président de la Convention, au girondin Gensonné. - -C'était le pendant du manifeste de La Fayette. - -Une séparation complète de principes, une menace à la Convention, un -plan de politique complètement opposé à la sienne. - -Barrière voulait communiquer la lettre à l'instant même à la Convention, -demander l'arrestation et l'accusation de Dumouriez. Mais un homme -s'opposa à cette double proposition. - -Le tribun, dans sa double force physique et morale, ne s'inquiétait -jamais du mal qui pouvait résulter pour lui d'une adhésion ou d'une -proposition faite par lui. Jusqu'au jour où il fut contraint pour sa -propre défense, et pour ne pas tomber avec eux, de se déclarer contre -les girondins, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole qui ne -s'échappât de son coeur. - -Il disait, puis de ce qu'il avait dit arrivait ce qu'il plaisait à Dieu. - -Cette fois encore, sans s'inquiéter de la défaveur qui pourrait -rejaillir sur lui de son opposition à cette proposition d'accuser et -d'arrêter Dumouriez: - ---Que faites-vous? s'écria-t-il. Vous voulez décréter l'arrestation de -cet homme; mais savez-vous qu'il est l'idole de l'armée? Vous n'avez pas -vu comme moi, aux parades, les soldats fanatiques baiser ses mains, ses -habits, ses bottes. Au moins faut-il attendre qu'il ait opéré la -retraite. Qui la fera, et comment la fera-t-on sans lui? - -Puis, d'une seule phrase, il jeta un rayon de soleil sur cette étrange -dualité que chacun dès lors put comprendre: - ---_Il a perdu la tête comme politique, mais non comme général._ - -Le comité en revint à l'avis de Danton. - -Alors cette question fut naturellement posée: - ---Que faut-il faire? - ---Envoyer, répondit Danton, une commission mixte au général, pour lui -faire rétracter sa lettre. - ---Mais qui s'exposera à aller attaquer le loup dans son fort? - -Danton échangea un regard avec Lacroix son collègue. - ---Moi et Lacroix pour la Montagne si l'on veut, répondit Danton, pourvu -que Gensonné et Guadet viennent avec nous pour la Gironde. - -La proposition fut transmise à Gensonné et à Guadet, qui se trouvèrent -bien assez compromis comme cela et qui refusèrent. - -Danton s'offrit alors de partir seul avec Lacroix; le comité, de son -côté, s'engagea à garder la lettre jusqu'à son retour. - -Et, en effet, au milieu de son armée, Dumouriez était impossible à -arrêter. Tous ces hommes qu'il avait menés à la victoire, tous ces -braves qui lui croyaient un coeur français et qui ignoraient sa -trahison l'eussent défendu. - -Les volontaires, sans doute, qui quittaient Paris, qui avaient entendu -crier tout haut la trahison de Dumouriez, qui avaient eu un instant -l'intention de venir sur les bancs même de la Convention égorger les -girondins comme ses complices, ceux-là se fussent engagés à aller -arrêter Dumouriez jusqu'en enfer. Mais les soldats l'eussent défendu, et -la guerre civile se trouvait alors transportée de la France à l'armée. - -Il fallait que les soldats français le vissent au milieu des -Autrichiens, fraternisant avec eux, pour que les armes leur tombassent -des mains, pour que la confiance leur échappât du coeur. - -Mais, avant que le jour se fût fait sur cette âme douteuse, avant que -Danton l'eût rejoint, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi, qui -avait cinquante mille hommes et qui lui en savait trente-cinq mille -seulement, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi d'accepter la -bataille. - -La bataille fut une défaite. Elle s'appela Nerwinde, du nom du village -où avait eu lieu l'action la plus meurtrière. Pris et repris trois fois, -et la troisième fois par les Autrichiens, Nerwinde était un charnier de -chair humaine, des rues duquel il fallut enlever quinze cents morts. - -La disposition du terrain avait beaucoup de ressemblance avec celui de -Jemmapes. - -Le plan fut le même. - -Miranda, un vieux général espagnol, calomnié par Dumouriez, devenu -Français par amour de la liberté et qui devait redevenir Espagnol pour -aider Bolivar à fonder les républiques de l'Amérique du Sud, Miranda -commandait la gauche. - -C'était la position de Dampierre à Jemmapes. - -Le duc de Chartres, comme à Jemmapes, commandait le centre, le général -Valence, le gendre de Sillery-Genlis, commandait la droite. - -De même qu'à Jemmapes on avait laissé écraser Dampierre jusqu'à ce que -le moment fût venu de faire donner le duc de Chartres pour décider le -succès de la bataille, de même, à Nerwinde, on devait laisser écraser -Miranda jusqu'à ce que Valence, vainqueur à droite, et le duc de -Chartres, vainqueur au centre, revinssent délivrer Miranda. - -Mais le hasard fit que, dans l'armée que Dumouriez avait en face de lui, -il y avait aussi un prince. - -C'était le prince Charles, fils de l'empereur Léopold, qui, lui aussi, -faisait ses premières armes et à la popularité duquel il fallait une -victoire. - -La supériorité du nombre la lui assura. - -Miranda, qui, dans le plan de bataille, devait occuper Leave et Osmaël, -en était maître vers midi. Mais c'est alors que Cobourg, pour ménager -une victoire au prince Charles, avait poussé contre Miranda colonnes sur -colonnes. - -La plus forte partie du corps français commandé par le général espagnol -se composait de volontaires qui, voyant ces masses profondes marcher -vers eux, se débandèrent, entraînant le général jusqu'à Tirlemont, -malgré ses efforts surhumains pour les arrêter. - -Dumouriez, vers midi, avait eu l'annonce de la victoire de Miranda, mais -il n'avait eu aucune nouvelle de sa défaite. Le bruit que faisait son -propre canon l'empêchait de calculer le progrès ou le décroissement du -canon des autres. - -Enfin, la journée finie, chassé de Nerwinde, n'ayant plus que quinze -mille hommes autour de lui, il comptait s'appuyer aux sept ou huit mille -hommes de Miranda. - -Mais, des sept ou huit mille hommes de Miranda, il ne restait plus que -quelques centaines de fuyards. - -Dumouriez apprend la défaite de son lieutenant au moment où, croyant la -journée finie, il venait de mettre pied à terre. Il remonte à cheval, -et, accompagné de ses deux officiers d'ordonnance, Mlles de Fernig, -suivi de quelques domestiques seulement, part au galop, échappe par -miracle aux uhlans qui battent la campagne, arrive à minuit à -Tirlemont; il y trouve Miranda presque seul, épuisé des efforts qu'il a -faits. - -C'est de Tirlemont qu'il donne des ordres pour la retraite. - -Dès le lendemain, Dumouriez opérait cette retraite, et Cobourg avoue -lui-même dans son bulletin, justifiant le mot de Danton, que si -Dumouriez avait perdu la tête comme politique, il ne l'avait pas perdue -comme général, que cette retraite fut un chef-d'oeuvre de stratégie. - -Mais il n'en est pas moins vrai que Dumouriez avait perdu son prestige; -le général heureux avait été vaincu. - -À partir de Bruxelles, Danton et Lacroix avaient trouvé la route pleine -de fugitifs. D'après ces fugitifs, il n'y avait plus d'armée et l'ennemi -pourrait marcher jusqu'à Paris sans obstacle. - -De pareilles nouvelles faisaient hausser les épaules à Danton. - -Les deux commissaires arrivèrent à Louvain. - -On leur annonça que l'armée impériale ayant attaqué les deux villages -d'Op et de Neervoelpe, le général avait couru lui-même au canon. - -Les commissaires prirent des chevaux de poste, et, dirigés eux-mêmes par -le bruit de l'artillerie, ils parvinrent au coeur de la bataille, et -là, trouvèrent Dumouriez qui repoussait de son mieux l'ennemi. - -En les apercevant, le général fit un geste d'impatience. - -Ils étaient parvenus à l'endroit le plus dangereux, et les balles et les -boulets s'abattaient autour d'eux comme grêle. - ---Que venez-vous faire ici? leur cria Dumouriez. - ---Nous venons vous demander compte de votre conduite, répondirent Danton -et Lacroix. - ---Eh, pardieu! dit Dumouriez, ma conduite, la voilà! - -Et, tirant son sabre, il se mit à la tête d'un régiment de hussards, -chargea à fond et s'empara de deux pièces d'artillerie qui -l'incommodaient fort. - -Danton et Lacroix étaient restés impassibles. - -En revenant, Dumouriez les trouva. - ---Que faites-vous là? dit-il. - ---Nous vous attendons, répondit Danton. - ---Ce n'est pas ici votre place, répondit le général; si l'un de vous -était tué ou blessé, ce ne serait pas l'ennemi qu'on accuserait, ce -serait moi. Allez m'attendre à Louvain; j'y serai ce soir. - -Il y avait du vrai dans ce que disait Dumouriez; aussi les deux -commissaires revinrent-ils au pas de leurs chevaux, ne voulant pas en -presser l'allure de peur qu'on ne crût qu'ils fuyaient. - -Dumouriez fut fidèle au rendez-vous. - -On comprend que, dès les premiers mots, la conversation prit un ton -d'aigreur qui n'était pas propre à avancer la réconciliation du général -avec la Montagne. - -Les deux opinions étaient tellement éloignées l'une de l'autre, celle de -Danton voulant à tout prix garder la Belgique et lui faire accepter nos -assignats, et celle de Dumouriez, au contraire, voulant que la Belgique -restât libre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre. - -La soirée se passa en récriminations mutuelles. Dumouriez se refusa -absolument à désavouer sa lettre; tout ce qu'il fit fut d'écrire ces -quelques mots: - -«Le général Dumouriez prie la Convention de ne rien préjuger sur sa -lettre du 12 mars avant qu'il ait eu le temps de lui en envoyer -l'explication.» - -Les députés partirent vers minuit avec cette lettre insignifiante. - -Le lendemain, il y eut une nouvelle attaque de l'armée impériale; -Blierbeck fut attaqué et pris par une colonne de grenadiers hongrois. - -Mais elle fut aussitôt chassée, avec perte de plus de la moitié des -hommes, par le régiment d'Auvergne, commandé par le colonel Dumas, qui -lui prit deux pièces de canon. - -Trois attaques successives eurent lieu et furent repoussées. Les -Autrichiens, très maltraités, se retirèrent de quelques lieues en -arrière. - -Mais, dès le matin de la nuit où les commissaires étaient partis, -Dumouriez, qui désormais n'avait plus la crainte d'être dérangé dans ses -négociations, envoya le colonel Montjoye au quartier général du prince -Cobourg. - -Il était chargé d'y voir le colonel Mack, chef de l'état-major de -l'armée impériale. - -Le prétexte était, comme toujours, une suspension d'armes, la nécessité -d'échanger les prisonniers et d'enterrer les morts. - -Mack laissa entendre qu'il serait heureux de conférer directement avec -le général français. - -Le lendemain de cette ouverture, le colonel Montjoye retournait au -quartier général et invitait, de la part du général Dumouriez, le -colonel Mack à venir le même jour à Louvain. - -En parlant du colonel, Dumouriez dit dans ses Mémoires: «_Officier d'un -rare mérite_.» - -À cette époque, en effet, telle était la réputation de Mack. - -C'était un homme de quarante et un ans, d'une famille pauvre née en -Franconie, entré au service de l'Autriche dans un régiment de dragons, -et qui avait passé par tous les grades avant d'arriver à celui de -colonel. - -Il avait fait la guerre de sept ans sous le comte de Lacy, et la guerre -de Turquie sous le feld-maréchal Landon. - -En 92, il avait été envoyé au prince Cobourg, qui lui avait donné le -poste de chef d'état-major. N'ayant encore éprouvé à cette époque aucun -des désastres qui l'illustrèrent depuis si tristement, il avait la -réputation d'un des officiers les plus distingués de l'armée -autrichienne. - -Voici ce qui fut ostensiblement conclu avec lui: - -1º Qu'il y aurait armistice tacite; que, d'après cet armistice tacite, -les Français se retireraient sur Bruxelles lentement, en bon ordre et -sans être inquiétés. - -2º Que les impériaux ne feraient plus de grandes attaques et que le -général, de son côté, ne chercherait pas à livrer bataille. - -3º Que l'on se reverrait après l'évacuation de Bruxelles pour convenir -des faits ultérieurs. - -Tout ce qui fut dit en dehors de ces trois conventions resta -complètement inconnu à la France. - -Ces conventions furent scrupuleusement tenues de part et d'autre. - -Le 25, l'armée traversa Bruxelles dans le plus grand ordre et se retira -sur Hal. - - - - -LI - -Rupture de Danton avec la Gironde - - -Le 29 mars, à huit heures du soir, Danton et Lacroix rentraient à Paris. - -Au lieu de rentrer chez lui, passage du Commerce, ou à sa maison de -campagne du coteau de Sèvres, Danton, profitant des ténèbres et du vaste -manteau dans lequel il était caché, alla frapper à la porte de Jacques -Mérey. - -Sur le mot: «Entrez!» la porte s'ouvrit et Danton parut sur le seuil. - -Jacques le reconnut, et, tandis que le regard inquiet de Danton -s'assurait qu'ils étaient bien seuls, il alla droit à lui, lui tendit la -main. - ---Tu arrives? lui dit-il. - ---Tout droit de Bruxelles, répondit Danton. - -Jacques approcha une chaise. - ---Je viens à toi, dit Danton, comme à un homme que je crois mon ami, et -à qui je veux prouver que je suis le sien. Ni cette nuit, ni demain je -n'irai à la séance. Je veux avant d'y mettre le pied savoir bien au -juste où en est l'opinion. En refusant de venir avec moi auprès de -Dumouriez, Guadet et Gensonné se sont perdus et ont perdu la Gironde -avec eux. S'ils étaient venus avec moi, s'ils eussent parlé à Dumouriez -avec la même fermeté que moi, j'étais obligé de rendre témoignage, et -mon témoignage les défendait. Où en est-on ici? - ---L'exaspération est à son comble, répondit Jacques. Le comité de -surveillance a, la nuit dernière, lancé des mandats d'arrêt contre -Égalité père et fils, et ordonné qu'on mît sous les scellés les papiers -de Roland. - ---Tu vois, dit Danton s'assombrissant: c'est la déclaration de guerre. -Quelqu'un des vôtres va faire l'imprudence de m'attaquer demain: il -faudra que je réponde, et je vous écraserai tous, toi malheureusement -comme les autres. Maintenant, écoute ceci: Nous avons la nuit et la -journée de demain devant nous. J'ai encore assez de pouvoir pour te -faire envoyer en mission quelque part, dans le Nord, dans le Midi, à nos -armées des Pyrénées, par exemple; c'est là que tu serais le plus en -sûreté; tu n'as aucun engagement avec les girondins. - -Jacques ne laissa point achever Danton; il lui posa la main sur le bras: - ---Assez, dit-il, tu ne fais pas attention que ton amitié pour moi est -presque une insulte. Je n'ai aucun engagement avec les girondins, mais, -n'ayant pas voté la mort du roi, j'eusse été repoussé par la Montagne; -j'ai été m'asseoir dans leurs rangs, je leur étais inconnu, ils m'ont -accueilli; ils ne sont pas mes amis, ils sont mes frères. - ---Eh bien! dit Danton, préviens ceux d'entre eux que tu voudras sauver, -afin que, d'avance, ils se ménagent des moyens de fuir lorsque le jour -sera venu. Je ne suis pour rien dans la saisie des papiers de Roland, -mais, selon l'habitude, c'est sur moi qu'on la rejettera. Si l'on ne -m'atteint pas, je me tairai; j'ai, Dieu merci! assez fait pour amener -une alliance entre tes amis et moi; ils m'ont toujours dédaigneusement -repoussé; eh bien! ce n'est plus une alliance que je leur propose, c'est -une simple neutralité. - ---Tu ne doutes pas, répondit Jacques, de la douleur que j'éprouve -lorsque je te vois en butte, d'un côté, à l'éloquence des girondins, de -l'autre, aux injures des montagnards, mais tu sais qu'il arrive une -heure où rien ne peut détourner le fleuve de sa route. Nous sommes -entraînés par une force irrésistible à l'abîme, rien ne nous sauvera. -J'allais souper, soupe avec moi. - -Danton jeta son manteau et s'approcha de la table toute servie. - ---D'ailleurs, dit Danton, tu sais que tu n'as pas besoin de chercher un -refuge, tu en as un tout trouvé chez moi; l'on ne viendra pas t'y -chercher, et vînt-on t'y chercher, moi vivant il ne tombera pas un -cheveu de ta tête. - ---Oui, dit Jacques en servant Danton avec le même calme que s'ils -eussent parlé de choses auxquelles ils fussent étrangers; oui, mais ta -tête tombera à toi; nous ne sommes plus à ces vieux jours de Rome où le -gouffre se refermait sur Décius; on y jettera nos vingt-deux têtes, car -je crois qu'on les a déjà comptées pour le bourreau, et le gouffre -restera ouvert pour la tienne et pour celles de tes amis. J'ai parfois, -comme le vieux Cazotte, des moments d'illuminisme pendant lesquels je -lis dans l'avenir. Eh bien! mon ami, ce que tu me disais il y a quelques -jours en parlant de ceux qui ont vu ce printemps-ci et qui ne verront -pas l'autre; de ceux qui verront l'autre et pour qui l'autre sera le -dernier, cela m'est souvent revenu dans l'esprit, et j'ai vu dans mes -rêves bien des tombes sans nom, dans les profondeurs desquelles -cependant je reconnaissais les ensevelis. Parmi ces tombes, je n'ai pas -vu la mienne; je n'irai pas chez toi parce que, je te l'ai dit, je te -perdrais probablement en y allant. J'ai un ami, moins cher que toi -puisque je ne l'ai vu qu'une fois, mais dont la demeure est plus sûre -que la tienne. - ---Je ne te demande pas son nom, dit insoucieusement Danton; tu es sûr de -lui, c'est tout ce qu'il me faut. Tu as du bon bourgogne, c'est le seul -vin que j'aime, leur diable de vin de Bordeaux n'est pas fait pour des -hommes. On voit bien que tous tes girondins ont été nourris de ce -vin-là. Éloquents et vides! Sais-tu ceux que je crains parmi eux? Ce ne -sont pas les éloquents comme Vergniaud, comme Guadet, ce sont ceux qui -vous jettent tout à coup à la face, en termes impolis, une injure à -laquelle on ne sait que répondre. Heureusement que je suis préparé à -tout. On m'a tant calomnié que je ne serai pas étonné le jour où on -m'accusera d'avoir emporté sur mon dos les tours de Notre-Dame. - ---Que fais-tu ce soir? demanda Mérey. Restes-tu avec moi ici, et veux-tu -que je te fasse dresser un lit? - ---Non, dit Danton, j'ai voulu recevoir de toi un avis et t'en donner -un, j'ai voulu te préparer à ce qui va se passer incessamment, -c'est-à-dire à la chute du parti auquel tu t'es allié; comme tu n'es pas -ambitieux, tu n'auras pas à regretter tes espérances perdues; moi, je -l'ai été, ambitieux! - -Et il poussa un soupir. - ---Mais je te jure que si je n'étais pas enfoncé jusqu'à la ceinture dans -la question, je te jure que si je ne croyais pas que la France a encore -besoin de ma main, de mon coeur et de mon oeil, je prendrais Louise, -l'enfant que tu as vue l'autre jour et que je vais revoir ce soir, je -prendrais Louise dans mes bras; je fourrerais dans ses poches et dans -les miennes les trente ou quarante mille francs d'assignats qui me -restent, et je l'emporterais au bout du monde, laissant girondins et -montagnards s'exterminer à leur fantaisie. - -Il se leva, reprit son manteau. - ---Ainsi, tu dis que ce sera pour après-demain? demanda Jacques Mérey. - ---Oui, si tes amis me cherchent querelle; s'ils me laissent tranquille, -ce sera pour dans huit jours, pour dans quinze jours, pour la fin du -mois peut-être; mais ça ne peut aller loin. Songe en tout cas à ce que -je t'ai dit. Ne te laisse pas arrêter, sauve-toi, et, si l'ami sur -lequel tu comptes te manque, pense à Danton, il ne te manquera pas. - -Les deux hommes se serrèrent la main. Danton avait conservé sa voiture. -Jacques s'était mis à la fenêtre pour le suivre des yeux; il l'entendit -donner l'ordre au cocher de le conduire à Sèvres, et, regardant le -cabriolet s'éloigner vers le guichet du bord de l'eau: - ---Il est heureux, murmura-t-il, il va revoir son Éva. - -Jacques Mérey avait dit vrai; jamais la Convention n'avait été plus -tumultueuse. Danton était parti le 16, il revenait le 29. Pendant cet -espace de temps, si court qu'il fût, une lumière s'était faite en -quelque sorte d'elle-même: personne ne doutait plus de la trahison de -Dumouriez. La lettre n'avait pas été lue, nulle preuve n'était arrivée, -ses entrevues avec Mack étaient encore ignorées, et cette grande voix -qui n'est que celle du bon sens public, après l'avoir dit tout bas, -disait tout haut: - ---Dumouriez trahit. - -Le 1er avril, les amis de Roland, qui recevaient leur inspiration de -sa femme bien plus encore que de lui, arrivèrent furieux à la Chambre. -Ils avaient appris qu'on avait saisi les papiers de l'ex-ministre. - -Il y avait une chose singulière, c'était, à la droite comme à la gauche, -un député envoyé par le Languedoc. - -Le Languedoc avait envoyé à la Chambre, nous le répétons, deux ministres -protestants, deux vrais Cévenols, aussi amers, aussi âpres, aussi -violents l'un que l'autre. - -À la droite, c'était Lassource, un girondin; - -À la gauche, c'était Jean Bon Saint-André, un montagnard. - -Au moment où Danton entra, Lassource était à la tribune, il annonçait -que Danton et Lacroix, arrivés depuis l'avant-veille, n'avaient point -encore paru, qu'on avait pu le voir à la Chambre. Que faisaient-ils? -pourquoi cette absence de vingt-quatre heures dans de pareils moments? - -Évidemment il y avait un secret là-dessous. - ---Voilà, disait Lassource, voilà le nuage qu'il faut déchirer. - -En ce moment, nous l'avons dit, Danton entrait. Mais, arrivé à sa place, -au lieu de s'asseoir, soupçonnant qu'il était question de lui, il resta -debout. C'était debout que le Titan voulait être foudroyé. - -Lassource le vit se dressant devant lui comme une menace; mais, loin de -reculer, il fit un geste désignateur. - ---Je demande, dit-il, que vous nommiez une commission pour découvrir et -frapper le coupable; il y a assez longtemps que le peuple voit le trône -et le Capitole; il veut maintenant voir la roche Tarpéienne et -l'échafaud. - -Toute la droite applaudit. - -La Montagne et la gauche gardèrent le silence. - ---Je demande de plus, continua Lassource, l'arrestation d'Égalité et de -Sillery. Je demande enfin, pour prouver à la nation que nous ne -capitulerons jamais avec un tyran, que chacun de nous prenne -l'engagement solennel de donner la mort à celui qui tenterait de se -faire roi ou dictateur. - -Et, cette fois, l'Assemblée tout entière se levant, Gironde comme -jacobins, Plaine comme Montagne, droite comme gauche, chacun, avec un -geste de menace, répéta le serment demandé par Lassource. - -Pendant le discours de Lassource, tous les yeux avaient été un instant -fixés sur Danton. Jamais peut-être sa figure bouleversée n'avait en si -peu de minutes parcouru toutes les gammes de la physionomie humaine. On -avait pu y lire d'abord l'étonnement d'un orgueil qui, tout en prévoyant -cette attaque, la regardait comme impossible; la colère qui lui -soufflait tout bas de bondir sur cet ennemi qui n'était qu'un insecte -comparé à lui; puis le dédain d'une popularité qui croyait pouvoir tout -braver. L'esprit, à le regarder, se troublait comme l'oeil à plonger -dans un abîme; puis, quand Lassource eut fini, il se pencha vers la -Montagne, en murmurant à demi-voix: - ---Les scélérats! ce sont eux qui ont défendu le roi et c'est moi qu'ils -accusent de royalisme! - -Un député nommé Delmas l'avait entendu: - ---N'allons pas plus loin, dit-il, l'explication qu'on provoque peut -perdre la République; je demande qu'on vote le silence. - -Toute la Convention vota le silence; Danton sentit qu'en ayant l'air de -l'épargner on le perdait. - -Il bondit à la tribune, renversant ceux qui voulaient s'opposer à son -passage; puis, une fois arrivé sur cette chaire aux harangues où il -venait d'être attaqué si rudement: - ---Et moi, dit-il, je ne veux pas me taire; je veux parler! - -La Convention tout entière subit son influence, et, malgré le vote -qu'elle venait de rendre, elle écouta. - -Alors, se tournant du côté de la Montagne et indiquant du geste qu'il -s'adressait aux seuls montagnards: - ---Citoyens, dit-il, je dois commencer par vous rendre hommage. Vous qui -êtes assis sur cette Montagne, vous aviez mieux jugé que moi; j'ai cru -longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais -tempérer les moyens que la nature m'a départis, pour employer dans les -circonstances difficiles où m'a placé ma mission la modération que les -événements me paraissaient commander. Vous m'accusiez de faiblesse, vous -aviez raison, je le reconnais devant la France entière. C'est nous qu'on -accuse, nous faits pour dénoncer l'imposture et la scélératesse, et ce -sont les hommes que nous ménageons qui prennent aujourd'hui l'attitude -insolente de dénonciateurs. - -»Et pourquoi la prennent-ils? Qui leur donne cette audace? Moi-même, je -dois l'avouer! Oui, moi, parce que j'ai été trop sage et trop -circonspect; parce que l'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti, -que je voulais être dictateur; parce que je n'ai point voulu, en -répondant jusqu'ici à mes adversaires, produire de trop rudes combats, -opérer des déchirements dans cette Assemblée. Pourquoi ai-je abandonné -aujourd'hui ce système de silence et de modération? Parce qu'il est un -terme à la prudence, parce que, attaqué par ceux-là mêmes qui devraient -s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et -de sortir des limites de la patience. Nous voulons un roi! eh! il n'y a -que ceux qui ont eu la lâcheté de vouloir sauver le tyran par l'appel au -peuple qui peuvent être justement soupçonnés de vouloir un roi. Il n'y a -que ceux qui ont voulu manifestement punir Paris de son héroïsme, en -soulevant contre Paris les départements; il n'y a que ceux qui ont fait -des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris; il n'y a -que ceux-là qui sont les complices de sa conjuration! - -Et, à chaque période, on entendait les trépignements de la Montagne et -la voix de Marat qui, à chacune de ces insinuations: - ---Entends-tu, Vergniaud? entends-tu, Barbaroux? entends-tu, Brissot? - ---Mais nommez donc ceux que vous désignez! crièrent Gensonné et Guadet à -l'orateur. - ---Oui, dit Danton; et je nommerai d'abord ceux qui ont refusé de venir -avec moi trouver Dumouriez, parce qu'ils eussent rougi devant leur -complice; je nommerai Guadet, je nommerai Gensonné, puisqu'ils veulent -que je parle. - ---Écoutez! répéta Marat de sa voix aigre et criarde; et vous allez -entendre les noms de ceux qui veulent égorger la patrie! - ---Je n'ai pas besoin de nommer, reprit Danton, vous savez bien tous à -qui je m'adresse; je terminerai par un mot qui contient tout. Eh bien! -continua-t-il, je dis qu'il n'y a plus de trêve possible entre la -Montagne, entre les patriotes qui ont voté la mort du tyran et les -lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés par toute la -France! - -C'était ce que la Montagne attendait si impatiemment et depuis si -longtemps. - -Elle se leva comme un seul homme et poussa une longue exclamation de -joie; la mise en accusation des girondins, de ces éternels réprobateurs -du sang, venait d'être lancée par celui-là même qui avait essayé si -longtemps la réconciliation de la Montagne et de la Gironde. - ---Oh! je n'ai pas fini, cria Danton en étendant le bras; qu'on me laisse -parler jusqu'au bout. - -Et le silence se rétablit aussitôt, même sur les bancs de la Gironde, -silence frémissant et plein de colère, mais qui, fidèle jusqu'au bout à -son obéissance à la loi, laissait parler sans l'interrompre le tribun -qui l'accusait, par cela même que c'était à lui la parole. - -Alors Danton sembla se replier sur lui-même: - ---Il y a assez longtemps que je vis de calomnie, continua-t-il; elle -s'est étendue sans façon sur mon compte, et toujours elle s'est -d'elle-même démentie par ses contradictions; j'ai soulevé le peuple au -début de la Révolution, et j'ai été calomnié par les aristocrates; j'ai -fait le 10-Août, et j'ai été calomnié par les modérés; j'ai poussé la -France aux frontières et Dumouriez à la victoire, et j'ai été calomnié -par les faux patriotes. Aujourd'hui les homélies misérables d'un -vieillard cauteleux, Roland, sont les textes de nouvelles inculpations; -je l'avais prévu. C'est moi qu'on accuse de la saisie de ses papiers, -n'est-ce pas? et j'étais à quatre-vingt lieues d'ici quand ils ont été -saisis. Tel est l'excès de son délire, et ce vieillard a tellement perdu -la tête qu'il ne voit que la mort et qu'il s'imagine que tous les -citoyens sont prêts à le frapper; il rêve avec tous ses amis -l'anéantissement de Paris! Eh bien! quand Paris périra, c'est qu'il n'y -aura plus de République! Quant à moi, je prouverai que je résisterai à -toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure. - ---Cromwell! cria une voix partie de la droite. - -Alors Danton se dressa de toute sa hauteur. - ---Quel est le scélérat, dit-il, qui ose m'appeler Cromwell? Je demande -que ce vil calomniateur soit arrêté, mis en jugement et puni. Moi, -Cromwell! Mais Cromwell fut l'allié des rois. Quiconque, comme moi, -frappe un roi à la tête, devient à jamais l'exécration de tous les rois! - -Puis, se tournant de nouveau vers la Montagne: - ---Ralliez-vous, s'écrie-t-il, vous qui avez prononcé l'arrêt du tyran; -ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner; serrez-vous, -appelez le peuple à écraser nos ennemis communs du dedans; confondez par -la vigueur et l'imperturbabilité de votre carrière tous les scélérats, -tous les modérés, tous ceux qui nous ont calomniés dans les -départements; plus de paix, plus de trêve, plus de transaction avec eux! - -Un rugissement qui partait de la Montagne lui répondit. - ---Vous voyez, dit Danton, par la situation où je me trouve en ce -moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes et de déclarer la guerre -à vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange -indomptable. Je marche à la République; marchons-y ensemble. Lassource a -demandé une commission qui découvre les coupables et fasse voir au -peuple la roche Tarpéienne et l'échafaud; je la demande, cette -commission, mais je demande aussi que, après avoir examiné notre -conduite, elle examine celle des hommes qui nous ont calomniés, qui ont -conspiré contre l'indivisibilité de la République et qui ont cherché à -sauver le tyran. - -Danton descendit dans les bras des montagnards. La haine était à son -comble entre les girondins et les jacobins. Les girondins n'avaient duré -si longtemps que parce que Danton les avait épargnés; son discours -venait de briser la digue qui existait entre les deux partis; c'était -maintenant à la colère et au sang d'y couler. - -Séance tenante, au milieu du trouble jeté dans la droite par le discours -de Danton, la Convention décrète: - -Que quatre commissaires seront nommés pour sommer Dumouriez de -comparaître à la barre. Si Dumouriez refuse, ils ont ordre de l'arrêter. - -Ces quatre commissaires sont: le vieux constituant, Camus; deux députés -de la droite, Bancal et Quinette; un montagnard, Lamarque. - -Le général Beurnonville, que Dumouriez nomme son élève, et qu'il aime -tendrement, les accompagnera pour employer toutes les voies de -conciliation avant de rompre avec ce général que ses victoires ont rendu -populaire, et qui est resté nécessaire malgré ses défaites. - - - - -LII - -Arrestation des commissaires de la Convention - - -Dumouriez, dont le projet était de surprendre Valenciennes, avait -transporté son quartier général au bourg de Saint-Amand, où sa cavalerie -de confiance était cantonnée. - -C'était le général Neuilly qui commandait à Valenciennes et qui, croyant -à tort pouvoir rester maître de la place, lui écrivait qu'il pouvait en -tous points compter sur son concours et sur celui de la ville. - -Cependant Dumouriez commençait à douter. À chaque instant il était -obligé d'_épurer_ l'armée en faisant arrêter quelque jacobin. - -Le 1er avril, ce fut un capitaine du bataillon de Seine-et-Oise nommé -Lecointre, fils du député de Versailles du même nom, et l'un des plus -ardents montagnards, qui déclamait contre les constitutionnels. - -Le même jour, une arrestation eut encore lieu, celle d'un -lieutenant-colonel, officier d'état-major de l'armée, nommé de Pile, qui -déclamait contre le général en chef. - -La veille, le général Leveneur, qui avait suivi La Fayette dans sa fuite -et que Dumouriez avait pris auprès de lui, vint lui demander la -permission, sous prétexte de santé, de se retirer de l'armée. - -Le général la lui accorda aussitôt. - -Même permission était accordée au général Stetenhoffen. - -Enfin il apprenait que Dampierre, le général Charnel, les généraux -Rosière et Kermowant avaient donné parole aux commissaires de rester -fidèles à la Convention. - -Toutes ces nouvelles étaient désespérantes, du moment où l'on sait quel -était le projet de Dumouriez. - -Ce projet, que je ne trouve dans aucun historien et qui cependant avait -bien son importance, était celui-ci: - -Depuis longtemps Dumouriez se fût déclaré rebelle et eût marché sur -Paris, en supposant que ses soldats eussent voulu le suivre, ce dont il -commençait à douter, s'il n'eût été arrêté par la crainte que cette -marche ne fût fatale au reste de la famille royale enfermée au Temple. - -Voici ce qui avait été arrêté à Tournai entre lui et les généraux de -Valence, Chartres et Thouvenot. - -Le colonel Montjoye et le colonel Normann devaient être envoyés en -France sous prétexte d'arrêter la fuite des déserteurs de l'armée; ils -auraient pour le ministre de la Guerre Beurnonville des dépêches qui -annonceraient leur séjour à Paris pendant deux ou trois jours. Ils -devaient, la veille de leur départ, envoyer leurs trois cents hommes à -Bondy, puis la nuit suivante arriver par le boulevard du Temple, -enfoncer la garde, entrer au Temple, enlever en croupe les quatre -prisonniers, retrouver dans la forêt une voiture, et les mener à toute -bride jusqu'à Pont-Sainte-Maxence, où un autre corps de cavalerie les -recevrait, puis les conduirait à Valenciennes et à Lille. - -Mais pour cela il fallait être sûr de Lille ou de Valenciennes, et -Dumouriez venait d'apprendre que les deux villes tiendraient pour la -Révolution. - -Ce fut alors que Dumouriez pensa à se procurer le plus d'otages possible -lui répondant de la vie des prisonniers. - -Et, en attendant des otages plus illustres, il commença par remettre au -général Clerfayt les deux prisonniers qu'il venait de faire, Lecointre -et de Pile. - -Le 2 avril au matin, Dumouriez reçut avis par un capitaine de chasseurs -à cheval, qu'il avait posté à Pont-à-Marck, que le ministre de la Guerre -avait passé, se rendant à Lille, et disant qu'il se rendait près de _son -ami_ le général Dumouriez. - -Dumouriez fut étonné de cette nouvelle; comment n'était-il pas prévenu? - -Cette nouvelle ne pouvait que l'inquiéter dans la situation politique où -il se trouvait. - -Vers quatre heures de l'après-midi, deux courriers, dont les chevaux -étaient couverts d'écume, annoncèrent au général qu'ils ne précédaient -que de quelques instants les commissaires de la Convention nationale et -le ministre de la Guerre. Les courriers ne doutaient point que les -quatre commissaires et le général Beurnonville ne vinssent pour arrêter -le général Dumouriez. - -Ils précédaient les commissaires et le général à si peu de distance, que -ceux-ci arrivèrent au moment même où ils achevaient leur annonce. - -Beurnonville entra le premier; Camus, Lamarque, Bancal et Quinette le -suivaient. - -Le ministre embrassa d'abord Dumouriez, sous lequel il avait servi et -qu'il aimait beaucoup; puis il lui montra de la main les commissaires, -et lui dit: - ---Mon cher général, ces messieurs viennent vous notifier un décret de la -Convention nationale. - -En apprenant l'arrivée du ministre de la Guerre et des commissaires de -la Convention, tout l'état-major de Dumouriez l'avait entouré. Il y -avait là le général Valence, Thouvenot, qui venait d'être élevé à ce -grade, le duc de Chartres, et les demoiselles de Fernig, dans leur -uniforme de hussard. - ---Oh! dit Dumouriez, je le connais d'avance, votre décret. Vous venez me -reprocher d'avoir été trop honnête homme en Belgique, d'avoir forcé à -rendre l'argenterie aux églises, de n'avoir pas voulu empoisonner un -pauvre peuple avec vos assignats. En vérité, vous, Camus, qui êtes un -dévot, je suis étonné, je vous l'avoue, qu'un homme qui affiche autant -de religion que vous, qui restez des heures entières devant un crucifix -pendu dans votre chambre, vous veniez ici soutenir le vol des vases -sacrés et des objets de culte d'un peuple ami. Allez voir à -Sainte-Gudule les hosties foulées aux pieds, dispersées sur le pavé de -l'église, les tabernacles, les confessionnaux brisés, les tableaux en -lambeaux; trouvez un moyen de justifier ces profanations, et voyez s'il -y a un autre parti à prendre que de restituer l'argenterie et de punir -exemplairement les misérables qui ont exécuté vos ordres. Si la -Convention applaudit à de tels crimes, si elle ne les punit pas, tant -pis pour elle et pour ma malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait -commettre un crime pour la sauver, je ne le commettrais pas. Les crimes -atroces que l'on s'est permis au nom de la France tournent contre la -France, et je la sers en cherchant à les effacer. - ---Général, dit Camus, il ne nous appartient pas d'entendre votre -justification, ni de répondre à vos prétendus griefs; nous venons vous -notifier un décret de la Convention. - ---Votre Convention, dit Dumouriez, voulez-vous que je vous dise ce que -c'est que votre Convention? C'est la réunion de deux cents scélérats et -de cinq cents imbéciles. Je vais marcher sur elle, votre Convention, je -suis assez fort pour me battre devant et derrière. Il faut un roi à la -France; peu m'importe qu'il s'appelle Louis ou Jacobus! - ---Ou même Philippus, n'est-ce pas? dit Bancal. - -Dumouriez tressaillit. On venait de le frapper au coeur de ses -projets. - ---Pour la troisième fois, dit Camus, voulez-vous passer dans une chambre -à côté, pour entendre la notification du décret de la Convention? - ---Mes actions ont toujours été publiques, dit le général, elles le -seront jusqu'au bout. Un décret donné par sept cents personnes ne -saurait être un mystère. Mes camarades doivent être témoins de tout ce -qui se passera dans notre entrevue. - -Mais alors Beurnonville s'avança: - ---Ce n'est point un ordre que nous te donnons, dit-il, c'est une prière -que je te fais. Qu'un de ces messieurs t'accompagne, nous te -l'accordons. - ---Soit! dit Dumouriez. Venez, Valence. - ---Seulement la porte restera ouverte, dit Thouvenot. - ---La porte restera ouverte, soit, répondit Camus. - -Camus présenta alors au général le décret de la Convention qui lui -ordonnait de se rendre immédiatement à Paris. - -Dumouriez le rendit en haussant les épaules. - ---Ce décret est absurde, dit-il; est-ce que je puis quitter l'armée -désorganisée, mécontente comme elle l'est? Si je vous suivais, vous -n'auriez plus dans huit jours un seul homme sous les drapeaux. Lorsque -j'aurai terminé mon travail de réorganisation, ou lorsque l'ennemi ne -sera pas à un quart de lieue de moi, j'irai à Paris, moi-même et sans -escorte. Je lis du reste dans ce décret que, en cas de désobéissance, -vous devez me suspendre de mes fonctions et nommer un autre général. Je -ne refuse pas positivement l'obéissance, je demande un retard, voilà -tout. Maintenant, décidez ce que vous avez à faire; suspendez-moi si -vous voulez; j'ai offert dix fois ma démission depuis trois mois, je -l'offre encore. - ---Nous sommes compétents pour vous suspendre, dit Camus, mais non pour -recevoir votre démission. - ---Une fois votre démission donnée, général, demanda Beurnonville, que -comptez-vous faire? - ---Redevenant libre de mes actions, je ferai ce qu'il me conviendra, -répondit Dumouriez; mais je vous déclare, mon cher ami, que je ne -reviendrai point à Paris pour me voir avili par les jacobins et condamné -par le tribunal révolutionnaire. - ---Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal? demanda Camus. - ---Si fait, dit le général. Je le reconnais pour un tribunal de sang et -de crimes, et, tant que j'aurai trois pouces de fer au côté, je vous -déclare que je ne m'y soumettrai pas. J'ajoute même que je le regarde -comme l'opprobre d'une nation libre, et que si j'en avais le pouvoir il -serait aboli. - ---Citoyen général, dit Quinette, il ne s'agit d'aucune résolution -funeste contre vous. La France vous doit beaucoup, et votre présence -fera tomber toutes les calomnies; votre voyage sera court, et, si vous -l'exigez, les commissaires et le ministre resteront au milieu de vos -soldats tant que durera votre absence. - ---Et, dit Dumouriez, si les hussards et les dragons dits de la -République, qu'on a disséminés sur la route que je dois suivre, -m'assassinent, soit à Gournay, soit à Roye, soit à Senlis, où ils -m'attendent, ce ne sera pas de la faute du général Beurnonville ni de -vous autres, messieurs les commissaires, mais je n'en serai pas moins -assassiné. - ---Citoyen général, dit Quinette, je m'engage à vous accompagner pendant -toute la route; je m'engage à vous couvrir de mon corps si le danger se -présente; je m'engage enfin à vous ramener ici sain et sauf. - ---Citoyen général, dit Bancal, rappelez-vous l'exemple de ces généraux -de Rome ou de Grèce qui, au premier appel de l'aréopage ou des consuls, -venaient rendre compte de leur conduite. - ---Monsieur Bancal, reprit Dumouriez, nous nous méprenons toujours sur -nos citations et nous défigurons l'histoire romaine en donnant pour -excuse à nos crimes l'exemple de ces vertus que nous dénaturons. Les -Romains n'avaient pas tué Tarquin comme vous avez tué Louis XVI. Les -Romains avaient une république bien réglée et de bonnes lois; ils -n'avaient ni club des jacobins, ni tribunal révolutionnaire. Nous sommes -dans un temps d'anarchie. Des tigres veulent ma tête, je ne la leur -donnerai pas. Je puis vous faire cet aveu sans craindre que vous -m'accusiez de faiblesse; puisque vous puisez vos exemples chez les -Romains, laissez-moi dire que j'ai joué assez souvent le rôle de Décius -pour qu'on me dispense de celui de Curtius. - -Bancal reprit la parole. Il était girondin. - ---Vous n'avez affaire ni aux jacobins ni au tribunal révolutionnaire, -dit-il. Vous n'y êtes appelé que pour paraître à la barre de la -Convention et pour revenir sur-le-champ à votre armée. - -Le général secoua la tête. - ---J'ai passé le mois de janvier à Paris, dit-il; et certainement, après -des revers, Paris ne s'est pas calmé depuis. Je sais par vos feuilles -que la Convention est dominée par Marat, par les jacobins et par les -tribunes. La Convention ne pourrait pas me sauver de leur fureur, et, si -je pouvais prendre sur ma fierté de paraître devant de pareils juges, ma -contenance seule m'attirerait la mort. - ---Assez, dit Camus, nous perdons notre temps en paroles inutiles. Vous -ne voulez pas obéir aux décrets de la Convention? - ---Non, dit Dumouriez. - ---Eh bien! dit Camus, je vous suspens et je vous arrête. - -Pendant la discussion, tous les familiers de Dumouriez étaient entrés un -à un dans la salle. - ---Quels sont tous ces gens-là? demanda l'intrépide vieillard en -regardant particulièrement les demoiselles de Fernig, dont il était -facile de reconnaître le sexe malgré leur déguisement. Allons, -donnez-moi tous vos portefeuilles. - ---Ah! c'est trop fort! dit Dumouriez en français. - -Puis il ajouta en allemand et à voix haute: - ---Arrêtez ces quatre hommes! - -Les hussards allemands, qu'on avait fait venir dans la chambre à côté, -se précipitèrent alors dans celle où était Dumouriez et arrêtèrent les -quatre commissaires. - ---Eh bien! quand je vous l'affirmais, dit Camus, que nous avions affaire -à un traître!... Tout prisonnier que je suis, je te déclare traître à la -patrie; tu n'es plus général; j'ordonne qu'on ne t'obéisse plus! - -Alors Beurnonville alla reprendre son rang parmi les commissaires. - ---Et moi, dit-il à son tour, je t'ordonne de m'arrêter avec mes -compagnons, pour qu'on ne croie pas que je pactise avec toi et que, -comme toi, j'ai trahi la nation! - ---C'est bien, dit Dumouriez, arrêtez-le avec les autres; seulement, ayez -les plus grands égards pour lui et laissez-lui ses armes. - -Les quatre commissaires et le ministre arrêtés furent conduits dans la -chambre voisine. Là on leur servit à dîner pendant qu'on attelait la -voiture qui devait les conduire prisonniers à Tournai. - -Dumouriez recommanda de nouveau les plus grands égards pour le général -Beurnonville; puis il écrivit une lettre au général Clerfayt, lui -mandant qu'il lui envoyait des otages qui répondraient des excès -auxquels on pourrait se livrer à Paris. - -Une heure après, la voiture partait, escortée de ces mêmes hussards de -Berchiny qui avaient, le 13 juillet 1789, chargé dans le jardin des -Tuileries. - -En même temps que les commissaires de la Convention partaient pour -Tournai sous escorte, Dumouriez envoyait le colonel Montjoye pour -prévenir Mack de ce qui s'était passé, et pour le prier de hâter une -entrevue entre lui, le prince de Cobourg et le prince Charles. - -La journée du lendemain se passa sans que l'événement du 2 eût fait -grand bruit et fût bien connu de l'armée. Mais cependant, dans -l'après-midi du 3, le mot de _traître_ commença de circuler. - -Dumouriez voulait s'assurer de Condé afin d'en purger la garnison, de -réunir dans cette ville tous ceux de son armée, soldats ou généraux, qui -voudraient s'attacher à sa fortune, et de Condé, avec une armée mixte, -autrichienne et française, marcher sur Paris. - -La réponse du général Mack avait été que le 4 au matin le prince -Cobourg, l'archiduc Charles et lui se trouveraient entre Boussu et -Condé, où le général se rendrait de son côté, et que là on conviendrait -du mouvement à imprimer aux deux armées. - -Le 4 au matin, le général Dumouriez partit de Saint-Amand avec le duc de -Chartres, le colonel Thouvenot, Montjoye et quelques aides de camp. - -Ils n'avaient pour escorte que huit hussards d'ordonnance, qui, avec les -domestiques, formaient un groupe de trente chevaux. - -Une escorte de cinquante hussards qu'il avait commandée se faisant -attendre, Dumouriez, qui voyait se passer l'heure du rendez-vous du -prince de Cobourg, laissa un de ses aides de camp pour se mettre à la -tête de l'escorte et lui indiquer la route qu'elle devait suivre. - -Parvenu à une demi-lieue de Condé, entre Fresnes et Doumet, il vit -arriver au grand galop un adjudant qui venait de la part du général -Neuilly, pour lui dire que la garnison était en grande fermentation et -qu'il serait imprudent à lui d'entrer dans la ville. - -Il renvoya cet officier avec ordre de dire au général Neuilly d'envoyer -au-devant de lui le dix-huitième régiment de cavalerie dont il croyait -être sûr. - -Il attendrait ce régiment à Doumet. - -En ce moment, il fut rejoint sur le grand chemin par une colonne de -trois bataillons de volontaires qui marchaient sur Condé avec leurs -bagages et leur artillerie. Étonné de voir s'accomplir une marche qu'il -n'avait point ordonnée, il appela quelques-uns des officiers et leur -demanda où ils allaient. - -Ils répondirent qu'ils allaient à Valenciennes. - ---Allons donc, dit le général, vous lui tournez le dos, à Valenciennes. - -Puis il ordonna de faire halte et s'éloigna à cent pas du grand chemin -pour entrer dans une maison et donner par écrit l'ordre à ces trois -bataillons de retourner au camp de Bruill, d'où ils étaient partis. - -Il était déjà descendu de cheval pour entrer dans la maison, lorsque la -tête de colonne rebroussa chemin et se porta sur lui. - -Il se remit aussitôt en selle et s'éloigna au petit trot jusqu'à ce -qu'il fût arrêté par un canal qui bordait un terrain marécageux. - -Des cris, des injures, le mot: «Arrête! arrête!» et la marche toujours -plus rapide des volontaires, qui avait pris l'allure d'une poursuite, le -forcèrent à passer le canal. Mais son cheval s'étant refusé à le -franchir, il abandonna l'animal rétif et le passa à pied. - -Mais alors, aux cris de: «Arrête! arrête!» commencèrent de succéder des -coups de fusil. - -Il n'y avait pas moyen de faire face à un pareil danger, il fallait -fuir. Mais Dumouriez ne pouvait fuir à pied. - -Son neveu, le baron de Schomberg, qui était arrivé la veille, et qui -avait couru mille dangers pour arriver jusqu'à lui, avait sauté à bas de -son cheval, le pressant de le prendre. Dumouriez refusa obstinément; -mais il sauta sur le cheval d'un domestique du duc de Chartres, qui, -étant très leste, répondait de se sauver à pied. - -Pendant ce temps-là, les coups de fusil continuaient. - -Deux hussards furent tués ainsi que deux domestiques du général, dont un -portait sa redingote. Thouvenot eut deux chevaux tués sous lui, et se -sauva en croupe de ce même Baptiste Renard qui, ayant reformé un -bataillon en déroute à Jemmapes, avait été nommé capitaine par la -Convention. - -Le général dit lui-même, dans ses Mémoires, que plus de dix mille coups -de fusil furent tirés sur lui. Son secrétaire, Quentin, fut pris, et le -cheval du général, resté de l'autre côté du canal, fut conduit en -triomphe à Valenciennes. - -Dumouriez ne pouvait rejoindre son camp; les volontaires lui en -coupaient le chemin et ne paraissaient pas décidés à l'épargner. Il -longea l'Escaut, et, toujours poursuivi d'assez près, il arriva à un bac -en avant du village de Mihers. - -Il passa le bac, lui sixième. - -Il était sur la terre de l'Empire, traître et émigré. - -Avec lui étaient le général Valence, le duc de Chartres, Thouvenot, -Schomberg et Montjoye. - -Et cependant le lendemain, tant la patrie est chose sacrée, tant le nom -de traître est lourd à porter, Dumouriez, déterminé à périr s'il le -fallait pour se relever, Dumouriez annonça au général Mack qu'il allait -retourner au camp français voir s'il avait encore quelque chose à -attendre de l'armée. - -Mais cette fois il voulut s'exposer seul. - -Mack ne voulut pas le laisser partir sans lui donner une escorte de -douze dragons autrichiens. - -Ce fut sa perte. Ces manteaux blancs, tant détestés de nos soldats, -criaient trahison contre lui. - -Sans eux peut-être réussissait-il? - -Le bruit s'était répandu dans l'armée que Dumouriez avait failli être -victime d'un assassinat; on le croyait mort. - -Les soldats furent tout joyeux de le revoir vivant. La ligne, -s'attendrissant à sa vue, cria: «Vive Dumouriez!» - -Les volontaires seuls restaient menaçants et sombres. - ---Mes amis, dit Dumouriez, passant sur le front de la ligne, je viens de -faire la paix; nous allons à Paris arrêter le sang qui coule. - -Quand les soldats sont en paix, ils demandent la guerre; mais bientôt -las, quand la guerre est malheureuse, ils demandent la paix. Cette -nouvelle, annoncée par Dumouriez, que la paix était faite, produisit une -grande impression. - -Il était alors en face du régiment de la couronne, et il embrassait un -officier qui s'était distingué à la bataille de Nerwinde. - -Un jeune homme sortit alors des rangs, un fourrier nommé Fichet; il vint -se placer à la tête du cheval de Dumouriez, et, montrant du doigt les -Autrichiens qui l'accompagnaient: - ---Qu'est-ce que ces gens-là? dit-il à Dumouriez. Et qu'est-ce que ces -lauriers qu'ils portent à leurs bonnets? Viennent-ils ici pour nous -insulter? - ---Ces messieurs, dit Dumouriez, sont devenus nos amis; ils formeront -notre arrière-garde. - ---Notre arrière-garde! reprit le jeune fourrier, ils vont entrer en -France! Ils fouleront la terre de France! Nous sommes bien assez de -trente millions de Français pour faire la police chez nous! Des -Autrichiens sur la terre de la République, c'est une honte, c'est une -trahison! Vous allez leur livrer Lille et Valenciennes! Honte et -trahison! répéta-t-il à haute voix. - -Ces deux mots, honte et trahison, coururent comme une traînée de poudre -sur toute la ligne; Dumouriez fut ajusté. Le fusil détourné fit long -feu. Un bataillon tout entier le mit en joue. - -Dumouriez sentit qu'il était perdu, il piqua son cheval des deux pieds -et s'éloigna au galop. Les Autrichiens le suivirent. Ils avaient tracé -entre lui et la France un abîme que jamais il ne put franchir. - -Pour lui, la Restauration arriva vainement. Voyant les Bourbons remonter -sur le trône, il comptait sur le bâton de maréchal de France. Ils lui -jetèrent dédaigneusement une pension de 20 000 francs comme général en -retraite; et, le 14 mars 1823, ignoré, oublié de ses contemporains, -flétri par l'histoire, trop sévère peut-être pour lui, il mourut à -Turville-Park. - -Il avait passé cinquante ans dans les intrigues, trois ans sur un -théâtre digne de lui, trente ans en exil. - -Deux fois il avait sauvé la France. - - - - -LIII - -Le 2 juin - - -Du moment où la trahison de Dumouriez fut avérée et où, en livrant les -commissaires de la Convention à l'ennemi, il eut mis le comble à son -crime, les girondins furent perdus et les deux mois qui s'écoulèrent -entre le 2 avril et le 2 juin ne furent pour eux qu'une longue agonie. - -Jacques Mérey, que son vote à l'occasion de la mort du roi avait, bien -plus que l'ensemble de ses opinions, qui étaient jacobines, rangé parmi -les girondins, avait suivi leur fortune quoiqu'il vît bien qu'ils -allassent au gouffre. - -La séance qui livra les girondins aux bourreaux fut terrible; elle dura -trois jours, du 31 mai au 2 juin; pendant trois jours, Henriot, l'homme -de la Commune, entoura la Convention de son artillerie; pendant trois -jours, Paris soulevé autour des Tuileries cria: «Mort aux girondins!»; -pendant trois jours les tribunes dans la salle même se firent l'écho de -ces sanglantes vociférations. - -Nous eussions voulu faire assister nos lecteurs à ces séances terribles -où la Convention, se sentant opprimée et ne voulant pas voter sous le -couteau la mort de vingt-deux de ses membres, sortit, son président en -tête, pour se frayer un passage, et partout fut repoussée, au Carrousel -comme au pont tournant. Nous eussions voulu vous montrer ces hommes qui -surent si mal combattre et qui surent si bien mourir; attendant sur -l'heure l'assassinat ou la prison, et ne voyant venir ni les assassins -ni les gendarmes; car on avait voulu respecter l'enceinte de la Chambre, -l'inviolabilité du député; s'élançant dans ces rues tumultueuses où la -chasse à l'homme allait commencer, parcourir la Normandie et la -Bretagne, et ne s'arrêter que dans les landes de Bordeaux, sur le -cadavre de Pétion. - -Au milieu du trouble qui régnait dans l'Assemblée, il sembla à Jacques -Mérey que Danton lui faisait signe de sortir. - -Il se leva sur son banc, Danton se leva. Il fit un pas vers la porte, -Danton aussi. - -Il n'y avait plus de doute, Danton voulait lui parler. - -Jacques Mérey descendit sans presser le pas, regardant fièrement tout -autour de lui pour donner le temps à ses ennemis de l'arrêter si c'était -leur intention. - -Il atteignit ainsi la porte. Le tumulte était si grand que nul ne -s'était aperçu du mouvement qu'il avait fait. - -Dans le corridor, il rencontra Danton. - ---Fuis, lui dit-il, tu n'as pas un instant à perdre. - -Et Danton, lui donnant la main, lui glissa un papier. - ---Qu'est-ce que ce papier? lui dit Jacques Mérey en le retenant. - ---Ce que tu m'avais demandé, son adresse. - -Jacques jeta un cri d'étonnement et de joie, se rapprocha d'un quinquet -pour lire. - -Pendant ce temps, Danton disparaissait. - -Jacques déplia le papier et lut: - -«Mlle de Chazelay, Josephplatz, nº 11, Vienne.» - -Il se fit alors et instantanément un changement ou plutôt un -bouleversement complet chez le docteur. Son insouciance de la vie -disparut comme par enchantement. Le coup qui venait de le frapper, lui -et ses compagnons, lui sembla un bienfait du sort, et en effet sa -proscription, en lui rendant la liberté personnelle, lui ouvrait les -portes de l'étranger; citoyen français protégé par la République, il -pouvait parcourir impunément toute l'Allemagne! - -Mais, pour parcourir toute l'Allemagne, il fallait d'abord sortir de -France: il fallait, ce qui était bien autrement difficile, sortir de -Paris. - -La séance était finie; un flot de spectateurs débordait des tribunes et -s'écoulait dans la rue; Jacques Mérey s'y jeta à corps perdu et se -laissa entraîner par lui. - -Le flot le poussa rue Saint-Honoré par le guichet de l'Échelle. - -Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge du Palais-Royal dont toutes -les fenêtres étaient fermées depuis l'arrestation de son illustre -propriétaire. Le palais, privé nuit et jour de toute lumière, semblait -un tombeau. - -Jacques Mérey n'avait aucun besoin de rentrer à l'Hôtel de Nantes. -Depuis que les girondins étaient menacés et ne savaient jamais si la -séance s'écoulerait sans qu'ils fussent obligés de fuir, Jacques payait -son appartement ou plutôt sa chambre au jour le jour, et portait sur lui -dans une ceinture cinq cents louis en or. - -Il avait en plus dans son portefeuille deux ou trois mille francs en -assignats. - -Au reste, le danger était moins grand à cette heure où les trois quarts -de Paris ignoraient encore la proscription des girondins qu'il ne l'eût -été le lendemain; mais, sur tout son chemin cependant, le fugitif put se -faire une idée de l'exaspération qui régnait dans Paris. - -Des bandes, lancées dans les rues par Hébert, par Chaumette, par Guzman, -par Varlet, les unes armées de piques, les autres de sabres, -quelques-unes de haches, toutes portant des torches, passaient en -criant: «Mort aux traîtres! Mort aux girondins! Mort aux complices de -Dumouriez!» - -Sur la place des Victoires, il rencontra une de ces bandes et n'eut que -le temps de se jeter dans la rue Bourbon-Villeneuve; mais, en arrivant à -la rue Montmartre, il vit une autre bande avec des torches qui -descendait de la rue des Filles-Dieu; il se jeta dans la rue de Cléry, -mais, à peine y fut-il, que, au coin de la rue Poissonnière, apparut une -autre bande qui barra complètement le chemin. - -Tout cela marchait vers la Convention. - -Celle-là se composait de maratistes qui criaient: «Vive l'ami du -peuple!» - -Être girondin et tomber dans les mains des maratistes, c'était être -massacré à coup sûr, et, depuis qu'il possédait l'adresse d'Éva, depuis -qu'il avait l'espérance de la retrouver, Jacques Mérey ne voulait plus -mourir. - -Essayer de passer à travers cette bande sans être reconnu était une -chose impossible, revenir sur ses pas était chose dangereuse. - -Une de ces malheureuses créatures qui se tiennent le soir sur le seuil -d'une porte entrouverte, et qui, sans comparaison avec la Galatée de -Virgile, fuient cependant comme elle pour être poursuivies, disparut -dans son allée. Jacques Mérey s'y élança derrière elle, mais, au lieu de -la suivre dans l'escalier tortueux, repoussa la porte. - -La femme se rapprocha de lui. - ---Ah! ah! citoyen, dit-elle, il paraît que tu n'es pas de la même -opinion que tous ces criards-là, qui empêchent les pauvres filles de -faire leur métier. - ---Silence! dit Jacques en tirant de sa poche un assignat de cent francs -et en le glissant dans la main de la fille. - -Et en même temps, de l'autre main, il essuya son front trempé de sueur. - -La femme vit ce visage noble et intelligent, et, comme la beauté est une -puissance: - ---On ne me paye que quand je travaille, dit-elle. Mais quand je rends -des services c'est pour rien. - -Et, enlevant le chapeau de Jacques pour le mieux voir, elle lui essuya à -son tour le front avec son mouchoir. - ---Ah! par ma foi! tu as raison, mon joli garçon, dit-elle, de ne pas -vouloir te laisser couper la tête. Allons, allons, reprends ton -assignat. - -Pendant ce temps, la bande passait, criant, hurlant, vociférant. - -La fille mit la main sur le coeur de Jacques. - ---Et brave avec ça! dit-elle. Son coeur ne bat pas. - -La bande était passée. - -Jacques essaya de faire reprendre son assignat à la fille. - ---Inutile, dit-elle, quand j'ai dit non, c'est non. - ---Je voudrais cependant bien te laisser un souvenir de moi, dit-il, -cherchant une chaîne, une bague, un objet quelconque. - ---Vraiment? dit-elle. - ---Parole d'honneur! - ---Eh bien! embrasse-moi au front, dit-elle. Depuis ma mère, personne n'a -eu l'idée de m'embrasser là. - -Mérey, étonné de trouver une perle dans cet égout, ôta son chapeau, leva -en souriant les yeux au ciel, et l'embrassa au front avec le même -respect qu'il eût embrassé une vierge. - ---Ah! dit-elle en soupirant, c'est bon, ces baisers-là. - -Puis, rouvrant la porte et voyant la rue libre: - ---Maintenant, tu peux partir. - -Jacques Mérey portait à la main gauche une de ces bagues fort à la mode -à cette époque: c'était ce qu'on appelait un _jonc_, c'est-à-dire un -cercle d'or surmonté d'un diamant, valant trois ou quatre cents francs. -Il le passa au doigt de la fille et bondit de l'autre côté. - ---Soit! puisque tu le veux absolument, dit-elle; mais en vérité, tu me -gâtes ma satisfaction. En tout cas, bon voyage et bonne chance! Quant à -moi, ma promenade est finie pour ce soir. Adieu! - -Et elle referma sa porte. - -Jacques Mérey continua sa route et arriva au boulevard sans accident. - -Mais là, Santerre, à la tête du faubourg Saint-Antoine, barrait le -boulevard. - -Des sentinelles étaient placées à la rue Saint-Denis et à la rue de -Bondy. - -Santerre, à cheval, paradait sur le boulevard vide. - -Il n'y avait pas à reculer. Jacques Mérey connaissait Santerre pour un -patriote ardent, mais en même temps pour un très brave homme. - -Il alla droit à lui et mit la main sur le cou de son cheval. Santerre se -baissa, voyant bien que cet inconnu qui venait à lui avait quelque -chose à lui dire. - ---Citoyen Santerre, lui dit Jacques, je suis le représentant qui vint -annoncer à l'Assemblée les deux victoires de Jemmapes et de Valmy. - ---C'est vrai, dit Santerre; je te reconnais. - ---Je me nomme Jacques Mérey. Je suis ami de Danton, qui m'a offert un -asile chez lui, mais à qui je refuse de peur de le compromettre. Je -siégeais avec les girondins et je suis proscrit comme eux; descends de -cheval, donne-moi le bras et conduis-moi jusqu'à la rue de Lancry. -Demain, tu diras tout bas à Danton ce que tu as fait pour moi, et Danton -te serrera la main. - -Santerre ne prononça pas une parole; il descendit de cheval, donna son -bras à Jacques Mérey, et le conduisit jusqu'à la rue de Lancry. - ---As-tu besoin que j'aille plus loin? lui demanda-t-il. - ---Non, dans cinq minutes je serai arrivé où je vais. - ---Que Dieu te conduise! dit Santerre oubliant que Dieu était aboli. - ---Merci, dit simplement Jacques, j'en eusse fait autant pour toi, -Santerre. - ---Je le sais bien, répondit le brave brasseur. - -Les deux hommes se serrèrent la main et tout fut dit. Jacques Mérey -remonta la rue de Lancry jusqu'à la rue Grange-aux-Belles, puis il prit -la rue des Marais, la descendit jusqu'au numéro 33, et là, voyant une -maison basse et sombre, il s'arrêta, regarda autour de lui pour -s'assurer qu'il n'était point suivi et ne se trompait pas. - -Il hésita un instant entre deux sonnettes, l'une à gauche, près d'une -boîte fermant à cadenas; l'autre à droite, pendant à la muraille. Il -tira celle qui était pendue à la muraille. - -Presque aussitôt la porte s'ouvrit et un homme, vêtu de noir, cravate -blanche et en culotte courte, s'effaça pour le laisser passer. - -Sans doute les deux hommes se reconnurent, car l'homme vêtu de noir, -ayant salué respectueusement Jacques Mérey, referma la porte et marcha -devant lui en disant: - ---Par ici, monsieur. - -Jacques Mérey le suivit. - -L'homme vêtu de noir le conduisit par un corridor, éclairé pour s'y -conduire et voilà tout, à la salle à manger, dont la porte en s'ouvrant -jeta un flot de lumière. - -En effet, la salle à manger était illuminée comme pour un jour de fête; -six couverts étaient mis autour d'une table élégamment servie; cinq -personnes, y compris l'homme vêtu de noir, semblaient en attendre un -sixième. - -Ces cinq personnes étaient une femme de trente-six à trente-huit ans, -encore belle, deux jeunes filles de seize à dix-huit ans, charmantes -toutes deux, et un garçon de treize ans. L'homme vêtu de noir faisait la -cinquième personne. - -À l'arrivée de Jacques Mérey, tout le monde se leva. - ---Femme, et vous, enfants, voyez cet homme, dit-il en montrant Jacques -Mérey, c'est lui qui, sur l'échafaud même, n'a pas dédaigné de porter -secours à notre... - -La femme vint à Jacques Mérey, lui baisa la main, puis les deux jeunes -filles, puis le jeune garçon. - ---J'espère que vous n'oublierez jamais, continua l'homme vêtu de noir, -qui n'était autre que M. de Paris, que le citoyen Jacques Mérey, -proscrit injustement, est venu demander asile à notre humble toit. - -Puis, montrant le sixième couvert à Jacques: - ---Vous voyez que nous vous attendions, dit-il. - - LA SUITE DE CE RÉCIT S'INTITULE - LA FILLE DU MARQUIS. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -I. Une ville du Berri 5 - -II. Le docteur Jacques Mérey 14 - -III. Le château de Chazelay 21 - -IV. Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme, -mais aussi l'ami de la femme 29 - -V. Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait 37 - -VI. Entre chien et chat 44 - -VII. Une âme à sa genèse 52 - -VIII. _Prima che spunti l'aura_ 58 - -IX. Où le chien boit, où l'enfant se regarde 67 - -X. Ève et la pomme 85 - -XI. La baguette divinatoire 94 - -XII. L'anneau sympathique 102 - -XIII. _Unde ortus?_ 108 - -XIV. Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier -Joseph, mais sans que l'on sache de qui elle est la fille 116 - -XV. Où il faut abandonner les affaires privées de nos personnages -pour nous occuper des affaires publiques 125 - -XVI. L'état de la France 133 - -XVII. L'homme propose 141 - -XVIII. Une exécution place du Carrousel 149 - -XIX. Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins 163 - -XX. Les enrôlements volontaires 176 - -XXI. L'ouvrage noir! 185 - -XXII. Beaurepaire 194 - -XXIII. Dumouriez 205 - -XXIV. Les Thermopyles de la France 216 - -XXV. La Croix-aux-Bois 224 - -XXVI. Le prince de Ligne 233 - -XXVII. Kellermann 241 - -XXVIII. Les hommes de la Convention 250 - -XXIX. Une soirée chez Talma 263 - -XXX. Une lettre d'Éva 273 - -XXXI. Recherches inutiles 284 - -XXXII. La maison vide 291 - -XXXIII. Où Jacques Mérey perd la piste 298 - -XXXIV. La veille de Jemmapes 304 - -XXXV. Jemmapes 311 - -XXXVI. Le jugement 317 - -XXXVII. L'exécution 326 - -XXXVIII. Chez Danton 334 - -XXXIX. La Gironde et la Montagne 341 - -XL. Le Pelletier Saint-Fargeau 350 - -XLI. La trahison 358 - -XLII. La communion de la terre 367 - -XLIII. Liége 374 - -XLIV. L'agonie 381 - -XLV. Retour de Danton 388 - -XLVI. _Surge, carnifex_ 396 - -XLVII. Le tribunal révolutionnaire 405 - -XLVIII. Lodoïska 413 - -XLIX. Deux hommes d'État 420 - -L. Trahison de Dumouriez 430 - -LI. Rupture de Danton avec la Gironde 439 - -LII. Arrestation des commissaires de la Convention 449 - -LIII. Le 2 juin 461 - - -NOTES: - -[A] Michelet, 4e vol., page 216. - -[B] Terme de poste qui signifie qu'on peut ne pas mettre le troisième -cheval, pourvu qu'on paye moitié de son prix. - -[C] Ceux qui sont familiers avec ce grand livre qu'on appelle _La -Révolution_, de Michelet, et qui devrait être la Bible politique de la -jeunesse française, reconnaîtront dans ce discours la paraphrase d'un -des plus beaux chapitres du grand historien. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Création et rédemption; Première -partie: Le docteur mystérieux, by Alexandre Dumas - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CRÉATION ET RÉDEMPTION *** - -***** This file should be named 36812-8.txt or 36812-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/3/6/8/1/36812/ - -Produced by Chuck Greif and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
