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-The Project Gutenberg EBook of Création et rédemption; Première partie:
-Le docteur mystérieux, by Alexandre Dumas
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Création et rédemption
- Première partie: Le docteur mystérieux
-
-Author: Alexandre Dumas
-
-Release Date: July 22, 2011 [EBook #36812]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CRÉATION ET RÉDEMPTION ***
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-Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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-CRÉATION ET RÉDEMPTION
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-LE DOCTEUR
-MYSTÉRIEUX
-
-PAR
-
-ALEXANDRE DUMAS
-
-NOUVELLE ÉDITION
-
-PARIS
-
-MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
-
-RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
-
-LIBRAIRIE NOUVELLE
-
-BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
-
-1875
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés
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-CRÉATION ET RÉDEMPTION
-
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-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-LE DOCTEUR MYSTÉRIEUX
-
-
-
-
-I
-
-Une ville du Berri
-
-
-Le 17 juillet 1785, la Creuse, après une matinée d'orage, roulait
-profonde et troublée entre deux rangs de maisons fort peu symétriquement
-alignées sur ses rives, et qui baignaient dans l'eau leur pied de bois.
-Toutes vieilles et toutes délabrées qu'elles étaient, elles n'en
-souriaient pas moins au soleil, qui, en sortant du double nuage d'où
-venait de s'échapper l'éclair, jetait un ardent rayon sur la terre
-encore trempée de pluie.
-
-Ce tas de maisons boiteuses, borgnes et édentées avait la prétention
-d'être une ville, et cette ville se nommait Argenton.
-
-Inutile de dire qu'elle était située dans le Berri. Aujourd'hui que la
-civilisation a effacé le caractère des races, des provinces et des
-cités, c'est encore un spectacle à faire bondir de joie le cœur de
-l'artiste qu'Argenton vu des hauteurs qui dominent ses toits chargés de
-mousse et de giroflées en fleur.
-
-Montez, par un beau jour, le long de ces rochers où se tordent des
-racines pareilles à des couleuvres, frayez vous-même votre chemin, à
-travers ces blocs que recouvre une fauve et sèche végétation de lichens
-jaunis, de fougères ensoleillées et de ronces rougies, accrochez vos
-ongles à ces ruines qui se confondent avec le roc par la couleur et la
-solidité de leurs masses, si vastes et si obstinées, qu'il a fallu les
-terribles guerre de la Ligue et les puissantes épaules de Richelieu pour
-renverser ces ouvrages de l'art qui, soudés à l'œuvre de la nature,
-semblaient aussi impérissables que leurs bases granitiques; et encore
-ces guerres d'extermination n'ont-elles pu déraciner ces indestructibles
-fondements qui restent là foudroyés par le canon, déchirés par la scie,
-ébréchés par le vent, broyés par le sabot des bœufs, écaillés par le
-fer des chevaux, foulés par le pied du pâtre, mais immobiles.
-
-Au plus haut de ces ruines, faites par les guerres civiles et non par
-le temps, asseyez-vous et regardez.
-
-Au-dessous de vous s'abîme, comme une ville engouffrée par une
-catastrophe géologique, une sauvage et pittoresque cohue de maisons,
-avec des poutres saillantes, de lourds escaliers de bois qui grimpent
-extérieurement à l'étage supérieur, des toits de chaume poudreux et des
-tuiles noires que recouvre une crasse de végétation spontanée. Du point
-où vous la regardez, la ville semble déchirée en deux par une rivière
-sombre et encaissée, dont le nom significatif, _la Creuse_, indique les
-profondeurs dans lesquelles elle roule.
-
-De longues perches, fixées aux maisons qui bordent son cours, étalent
-comme des drapeaux de mille couleurs le linge en train de sécher et qui
-flotte au vent. Ce groupe d'habitations informes, dont les fondements
-déchaussés, la charpente accusée à vif, les nervures de bois massives
-attestent l'enfance de l'art de bâtir, est encadré dans le plus frais,
-le plus charmant et le plus naïf paysage qui se puisse voir.
-
-Ici, la nature n'a point cherché l'effet. Ce bon Berri est de toute la
-France l'endroit où la simplicité a le plus de caractère, et Argenton
-est, je crois, la ville la plus simple du Berri; les moutons, ces armes
-de la province, si j'ose ainsi dire, y sont plus moutons qu'ailleurs, et
-les oies qui barbotent dans l'eau rapide de la rivière y ont
-admirablement l'air de ce qu'elles sont.
-
-Tel est encore Argenton aujourd'hui et tel il devait être en 1785, car
-c'est une des rares villes de France que le souffle des révolutions
-modernes et que l'esprit de changement n'a point encore atteinte. Ces
-maisons, quoique près d'un siècle soit écoulé depuis l'époque que nous
-venons de citer, étaient vieilles alors comme elles le sont aujourd'hui,
-car depuis longtemps elles ont atteint un âge qui ne marque plus; si
-quelque chose étonne le touriste, le peintre ou l'architecte, c'est la
-solidité de ces masures; elles ressemblent aux rochers et aux débris de
-fortifications qui les dominent. On dirait qu'elles durent par leur
-vétusté même, et que c'est l'excès de leur vieillesse qui les fait
-vivre; il y a si longtemps qu'elles penchent d'un côté ou de l'autre,
-qu'elles en ont pris l'habitude et qu'elles n'ont plus de raison honnête
-pour tomber, même du côté où elles penchent.
-
-Rien ne peut donner une idée du calme, de l'insouciance et de la
-placidité des habitants d'Argenton ce 17 juillet 1785; le clocher de
-l'église venait d'égrener sur la ville l'_Angelus_ de midi, et, dans ces
-tranquilles demeures, chacun offrait à Dieu sa paisible misère comme une
-expiation de ses fautes et un moyen douloureux mais salutaire de gagner
-le ciel; cette quiétude de caractère est en rapport avec la sérénité du
-paysage et avec les occupations uniformes des habitants de cette petite
-ville, que n'agite ni l'industrie, ni le commerce, ni la politique;
-entourés d'une nature toujours la même, d'arbres qu'ils ont toujours
-connus grands, de maisons qu'ils ont toujours connues vieilles, les
-habitants d'Argenton ne se voyaient point changer ni vieillir. Comme
-l'hirondelle qui revenait tous les ans aux toits de leurs maisons, tous
-les ans la joie du printemps, éclose dans le soleil d'avril, ramenait
-dans leurs cœurs le courage de supporter les rudes travaux de l'été
-et l'oisiveté douloureuse de l'hiver.
-
-Argenton, malgré tous les grands mouvements qui s'étaient faits dans les
-esprits vers la fin du règne de Louis XV et au commencement du règne de
-Louis XVI, ne reconnaissait guère d'autre puissance que celle de
-l'habitude. Il y avait alors pour Argenton un roi de France qu'on
-n'avait jamais vu, mais auquel on croyait et auquel on obéissait sur la
-parole du bailli, comme on croyait et on obéissait à Dieu sur la parole
-du curé.
-
-Dans une des rues les plus désertes et les plus rongées d'herbe,
-s'élevait une maison peu différente des autres maisons, si ce n'est
-qu'elle était presque ensevelie sous un immense lierre, dans lequel, le
-soir, semblaient se réfugier tous les moineaux de la ville et des
-environs.
-
-Malgré leur confiance dans cette maison à l'abri de laquelle ils ne
-craignaient pas de s'endormir, après avoir longtemps fait tressaillir le
-feuillage, malgré leur caquetage joyeux et bruyant qui commençait avec
-l'aurore, cette maison était mal famée. Là, en effet, demeurait un jeune
-médecin venu de Paris depuis trois ans et qui en avait vingt-huit à
-peine. Pourquoi avait-il devancé la mode des cheveux courts et non
-poudrés que Talma devait inaugurer cinq ans seulement plus tard, dans
-son rôle de Titus? Sans doute parce qu'il lui était plus commode de
-porter les cheveux courts et sans poudre. Mais, à cette époque, c'était
-une innovation malheureuse pour un médecin; quand la science médicale
-était si souvent mesurée au développement gigantesque de la perruque
-dont se coiffaient les disciples d'Hippocrate, personne ne remarquait
-que les cheveux du jeune docteur étaient ondés par la nature mieux que
-n'eût pu le faire le talent du plus habile coiffeur; personne ne
-remarquait que ces cheveux, du plus beau noir, encadraient admirablement
-un visage pâli par les veilles, dont les traits fermes et sévères
-indiquaient surtout l'application à l'étude.
-
-Quel motif avait porté cet étranger à se retirer dans une ville aussi
-agreste et présentant si peu de ressources à l'exercice de la médecine
-que la ville d'Argenton? Peut-être le goût de la solitude et le désir du
-travail non interrompu; et, en effet, ce jeune savant, surnommé dans la
-ville _le docteur mystérieux_ à cause de sa manière de vivre, ne
-fréquentait personne, et, chose doublement scandaleuse dans une petite
-ville de province, ne mettait pas plus le pied à l'église qu'au café.
-Mille bruits malveillants et superstitieux couraient sur son compte. Ce
-n'était pas sans raison qu'il ne portait ni poudre ni perruque, mais
-cette raison était mauvaise puisqu'il ne la disait pas. On l'accusait
-d'être en communication avec les mauvais esprits, et sans doute
-l'étiquette n'était point la même dans le monde nocturne que dans le
-nôtre.
-
-Mais ces soupçons de magie reposaient surtout sur des cures vraiment
-merveilleuses que le jeune médecin avait opérées par des moyens d'une
-simplicité extrême; beaucoup de malades condamnés et abandonnés par les
-autres praticiens avaient été sauvés par lui en si peu de temps, que les
-bienveillants criaient au miracle et que les ingrats et les curieux
-criaient au sortilège. Or, comme il y a plus d'ingrats et d'envieux que
-de bienveillants, le docteur avait pour ennemis, non seulement presque
-tous ceux à qui il avait fait du tort comme concurrent, mais encore tous
-ceux qu'il avait soulagés, secourus, guéris comme malades, et le nombre
-en était grand.
-
-Les vieilles femmes qui n'étaient pas méchantes, et on en comptait cinq
-ou six dans Argenton, disaient de lui qu'il avait le bon œil. C'est
-en effet une croyance très répandue dans cette partie du Berri que
-certains individus naissent non seulement pour le bien ou le mal de
-leurs semblables, mais encore pour le bien ou le mal de la création,
-étendant leur influence jusque sur les animaux, les moissons et les
-autres productions de la terre. Quelques-uns, aux idées plus abstraites,
-attribuaient cette faculté surprenante de faire des miracles à un
-souffle de vie que le docteur projetait sur le front de ses malades;
-d'autres à certains gestes et à certaines paroles qu'il récitait tout
-bas; d'autres enfin à une connaissance approfondie de la nature humaine
-et de ses lois les plus obscures.
-
-Toujours est-il que, si l'on différait sur la cause, nul ne contestait
-l'évidence des phénomènes, cette science s'étant exercée publiquement
-sur les hommes et sur les animaux.
-
-Ainsi, un jour, un voiturier qui s'était endormi, comme cela arrive
-souvent, sur le siège mobile suspendu en avant de la roue de sa
-charrette, était tombé de ce siège, et ses chevaux, en continuant de
-marcher, lui avaient écrasé une cuisse sous la roue du gros véhicule
-qu'ils traînaient. Ce n'était pas une cuisse cassée, c'était une cuisse
-bel et bien écrasée. Les trois médecins d'Argenton s'étaient réunis, et,
-comme il n'y avait d'autre remède à l'horrible blessure que la
-désarticulation du col du fémur, c'est-à-dire une de ces opérations
-devant lesquelles reculent les plus habiles praticiens de la capitale,
-ils avaient décidé d'un commun accord d'abandonner le malade à la
-nature, c'est-à-dire à la gangrène, et à la mort qui ne pouvait manquer
-de la suivre.
-
-C'est alors que le pauvre diable, comprenant la gravité de sa situation,
-avait appelé à son secours le docteur mystérieux. Celui-ci, étant
-accouru, avait déclaré l'opération grave, mais inévitable, et, en
-conséquence avait annoncé qu'il allait la tenter sans aucun retard. Les
-trois médecins lui avaient fait observer, à titre d'avis charitable,
-qu'à côté de la gravité de l'_inévitable opération_, il y avait la
-douleur physique pendant la durée de cette opération et la terreur
-morale qu'allait éprouver, l'opération terminée, le malade en voyant une
-partie de lui-même se détacher de lui sous le tranchant du bistouri.
-
-Mais le docteur, à cette objection, s'était contenté de sourire, et, se
-rapprochant du blessé, l'avait regardé fixement en étendant la main vers
-lui, et, d'un ton impératif, lui avait commandé de dormir.
-
-Les trois médecins s'étaient regardés en riant; éloignés de Paris, ils
-avaient bien entendu parler vaguement des phénomènes du mesmérisme, mais
-ils n'en avaient pas vu l'application. À leur grand étonnement, le
-malade alors, obéissant à l'ordre de dormir que lui avait donné le
-médecin, s'était endormi presque subitement. Le docteur lui avait pris
-la main, et lui avait demandé de sa voix douce, mais dans laquelle
-cependant était mêlée une nuance de commandement: «Dormez-vous?» Et, sur
-la réponse affirmative, il avait tiré sa trousse, choisi ses
-instruments, et, avec la même sérénité que s'il eût opéré sur un
-cadavre, il avait sur le corps insensible du blessé pratiqué
-l'effroyable opération; il avait demandé dix minutes, et, au bout de
-neuf minutes, montre à la main, le membre avait été détaché, emporté
-hors de la chambre, le linge taché de sang enlevé, le malade couché sur
-un autre lit; et, au grand étonnement des trois médecins, l'appareil
-posé, l'amputé s'était, sur l'ordre du docteur, réveillé en souriant.
-
-La convalescence avait été longue; mais, lorsqu'elle fut complète et que
-le malade put se lever, il trouva un appareil préparé par le médecin
-lui-même, et à l'aide duquel, quoiqu'il eût perdu à peu près le quart de
-sa personne, il retrouva la faculté de se mouvoir.
-
-Mais maintenant qu'allait faire ce malheureux, disaient non seulement
-les trois médecins qui avaient eu l'intention de le laisser mourir, mais
-encore bon nombre de personnes qui trouvent toujours quelque chose à
-redire aux événements et aux dénouements les mieux conduits? Ne
-valait-il pas mieux, en effet, laisser mourir le pauvre diable que de
-prolonger avec une infirmité pareille son existence de dix, vingt,
-trente années peut-être? Qu'allait-il faire? Vivrait-il d'aumônes, et
-serait-ce une charge de plus pour la commune déjà si pauvre?
-
-Mais tout à coup on apprit par le receveur particulier, qui avait été
-avisé de cette décision par celui de la province, qu'une rente de trois
-cents livres était faite au pauvre diable, sans qu'on sût d'où lui
-venait cette rente et qui l'avait sollicitée.
-
-Sans doute le blessé n'en savait pas plus que les autres sur le sujet;
-mais quand il parlait du docteur, c'était habituellement pour dire:
-
---Ah! quant à celui-là, ma vie lui appartient. Il n'a qu'à me la
-demander et je la lui donnerai de grand cœur.
-
-Eh bien, chose presque incroyable pour quiconque ne connaîtrait pas le
-monde des petites villes, cette splendide cure fut une de celles qui
-firent le plus de tort au docteur dans la ville d'Argenton; les trois
-autres médecins ayant déclaré que peut-être eussent-ils pu sauver le
-malade en se servant des mêmes moyens, mais qu'ils aimaient mieux voir
-mourir un homme que de lui sauver la vie à pareil prix, attendu qu'ils
-regardaient l'âme d'un malade plus précieuse que son corps.
-
-C'était la première fois que ces trois honnêtes praticiens parlaient de
-l'âme.
-
-Un autre jour, jour de foire, un taureau furieux avait jeté le désordre
-dans le marché, et les cris des fuyards, femmes et enfants, étaient
-montés jusqu'au laboratoire du docteur, qui dominait la place. Le
-docteur avait mis alors la tête à sa fenêtre et avait vu ce dont il
-s'agissait. Tout fuyait devant l'animal furieux, qui venait d'éventrer
-un boucher, lequel avait eu l'audace de l'attendre une masse à la main.
-Lui était descendu alors précipitamment sans chapeau; ses beaux cheveux
-jetés au vent, les angles de la bouche plissés par cette volonté de fer
-qui était une des principales qualités ou un des principaux défauts de
-son caractère, il avait été se placer tout droit sur la route du
-taureau, l'appelant du geste. L'animal l'avait à peine aperçu, que,
-acceptant le défi, il s'était élancé sur lui la tête basse...
-
-De sorte que son adversaire, n'ayant pas pu rencontrer son œil, avait
-été obligé de se jeter de côté pour éviter sa rencontre. Le taureau,
-emporté par sa course, l'avait dépassé de dix pas, puis s'était
-retourné, avait relevé la tête, et avait regardé de son œil sombre et
-profond l'audacieux lutteur qui venait lui présenter le combat. Mais un
-instant avait suffi, cet œil sombre et profond de l'animal avait
-rencontré l'œil fixe et dominateur de l'homme, le taureau s'était
-arrêté court, avait fouillé la terre des pieds, avait mugi comme pour se
-donner du courage, mais était resté immobile; alors, le docteur avait
-marché droit à lui, et l'on avait pu voir à chaque pas qu'il faisait le
-taureau trembler sur ses jambes et s'affaisser sur lui-même; enfin de
-son bras étendu il avait pu toucher l'animal entre les deux cornes, et,
-comme un autre Achéloüs devant un autre Hercule, le taureau s'était
-couché à ses pieds.
-
-Une autre occasion s'était encore présentée pour le docteur de montrer
-l'étonnante puissance magnétique qu'il exerçait sur les animaux. Il
-s'agissait de ferrer pour la première fois un cheval de trois ans,
-encore indompté, qui avait brisé tous les liens qui l'attachaient au
-travail, avait renversé le maréchal-ferrant et était rentré furieux dans
-son écurie, où personne n'osait aller le chercher, aucune bride ni aucun
-licou ne lui étant resté sur le corps pour le conduire.
-
-Le docteur, qui passait là par hasard, avait d'abord porté secours à
-l'homme renversé; puis, comme le choc avait été violent, mais que dans
-la chute la tête n'avait point porté, il invita le maréchal-ferrant à
-l'attendre, promettant de lui ramener le cheval soumis et obéissant.
-
-Et, en effet, accompagné de ce rassemblement qui, dans les petites
-villes, se groupe à toute occasion, il était entré dans l'écurie du
-maître de poste à qui ce cheval appartenait, et, tout en sifflant, les
-mains dans ses poches, mais sans perdre le cheval du regard, il s'était
-approché de l'animal furieux, qui avait reculé devant lui jusqu'à ce
-qu'il se sentît acculé au mur; alors il l'avait pris par les naseaux,
-et, sans effort, quoique l'on vît à l'œil sanglant du cheval avec
-quelle répugnance il obéissait à cette puissance supérieure, il l'avait
-amené, marchant à reculons, jusque dans le travail où il s'était échappé
-une heure auparavant, et là, sans qu'il fût nécessaire de l'attacher, le
-contenant et le fascinant toujours, il avait dit au maréchal-ferrant de
-commercer sa besogne, et à ses quatre pieds, l'un après l'autre, le
-maréchal avait cloué les fers sans que le cheval fît d'autre mouvement
-que ce frissonnement douloureux de la peau qui est chez les quadrupèdes
-de son espèce l'aveu de leur défaite.
-
-On comprend, après de pareils prodiges opérés en face de tous vers la
-fin du dernier siècle, dans une des villes les moins éclairées de
-France, sous combien d'aspects différents devaient être jugé Jacques
-Mérey.--C'était le nom du docteur.
-
-
-
-
-II
-
-Le docteur Jacques Mérey
-
-
-Les plus acharnés parmi les détracteurs de Jacques Mérey étaient
-certainement les médecins: les uns le traitaient de charlatan, les
-autres d'empirique, et mettaient sur le compte de la crédulité la
-plupart des prodiges que l'on racontait.
-
-Voyant néanmoins que l'instinct du merveilleux, si vif chez les classes
-ignorantes, résistait à leur critique et rapprochait du docteur cette
-foule qu'ils voulaient vainement en écarter, ils se décidèrent à faire
-franchement cause commune avec le préjugé religieux, et traitèrent de
-diabolique la science de cet homme qui osait guérir en dehors des formes
-autorisées par l'école.
-
-Ce qui appuyait ces accusations, c'est que l'étranger ne fréquentait ni
-l'église ni le presbytère; si on lui connaissait une doctrine, soulager
-son prochain, on ne lui connaissait pas de religion. On ne l'avait
-jamais vu se mettre à genoux ni joindre les mains, et cependant on
-l'avait surpris plus d'une fois contemplant la nature dans cette
-attitude de recueillement et de méditation qui ressemble à la prière.
-
-Mais les médecins et le curé avaient beau dire, il était peu de malades
-et d'infirmes qui résistassent au désir de se faire soigner par le
-mystérieux docteur, quitte à se repentir plus tard de leur guérison et
-de brûler un cierge en guise de remords s'il était vrai qu'ils fussent
-délivrés de leur mal par l'intervention du diable.
-
-Ce qui contribuait surtout à populariser ces légendes qui s'attachaient
-à Jacques Mérey comme à un être extraordinaire, c'est qu'il ne
-prodiguait point à tout le monde les bienfaits de sa science et de son
-ministère. Les riches étaient obstinément exclus de sa clientèle.
-Plusieurs d'entre eux ayant réclamé à prix d'or les consultations du
-docteur, il répondit qu'il se devait aux pauvres et qu'il y avait, sans
-lui, assez de médecins à Argenton avides de soigner des malades de
-qualité. Que, d'ailleurs, ses remèdes, presque toujours préparés par
-lui-même, étaient calculés sur le tempérament rustique de la race à
-laquelle il les appliquait.
-
-On pense bien que, pendant cette époque où commençaient à se soulever
-toutes les oppositions philanthropiques ou populaires, cette résistance
-donna libre carrière à la critique des beaux esprits. Ils cherchèrent
-plus que jamais à jeter des doutes sur une vertu curative qui se bornait
-aux cures démocratiques, et, n'osant affronter l'épreuve des gens comme
-il faut, aimait à envelopper ses services dans la ténébreuse
-reconnaissance des classes ignorantes.
-
-Jacques Mérey les laissa dire et n'en poursuivit pas moins son œuvre
-silencieuse et solitaire. Comme il menait une vie très retirée, comme sa
-maison était impénétrable, comme on voyait chaque nuit veiller à sa
-fenêtre une petite lampe, étoile du travail, les hommes intelligents et
-sans parti pris avaient tout lieu de croire, comme nous l'avons déjà
-dit, que le savant docteur était venu chercher dans le Berry une
-solitude aussi inviolable que celle que les anciens anachorètes allaient
-chercher dans la Thébaïde.
-
-Quant aux pauvres et aux paysans, que n'égarait ni la superstition ni la
-malveillance, ils disaient de lui:
-
---M. Mérey est comme le Bon Dieu, il ne se montre que par le bien qu'il
-fait.
-
-Or, le 17 juillet 1785, par une chaleur de vingt-cinq degrés, Jacques
-Mérey était à son laboratoire surveillant dans une cornue les premiers
-tressaillements d'une opération difficile qui avait déjà plus d'une fois
-avorté sous sa main.
-
-Il était chimiste et même alchimiste; né dans une de ces époques de
-doute scientifique, politique et social, où le malaise qui pèse sur une
-nation pousse les individus à la recherche de l'inconnu, du merveilleux,
-de l'impossible même, il avait vu Franklin découvrir l'électricité et
-commander au tonnerre; il avait vu Montgolfier enlever ses premiers
-ballons et conquérir, en espérance, il est vrai, plutôt qu'en réalité,
-le domaine de l'air. Il avait vu Mesmer professer le magnétisme animal,
-mais il n'avait point tardé à laisser le maître derrière lui, car on
-sait que Mesmer, tout ébloui des premières manifestations de cette force
-inhérente qu'il rêva, qu'il reconnut, mais qu'il ne perfectionna point,
-s'était arrêté devant les convulsions, les spasmes et les merveilles du
-baquet enchanté; qu'il n'avait point poussé ses recherches jusqu'au
-somnambulisme, à peu près semblable en cela à Christophe Colomb, qui,
-tout heureux d'avoir découvert quelques îles du nouveau monde, laissa
-ensuite à un autre l'honneur d'aborder au continent américain et de lui
-donner son nom.
-
-M. de Puységur, on le sait, avait été l'Améric Vespuce de Mesmer, et
-Jacques Mérey était le disciple direct de M. de Puységur.
-
-Il avait donc appliqué à la science de guérir la vague découverte du
-maître allemand. Emporté tout jeune par l'inquiétude du merveilleux,
-Jacques Mérey s'était jeté dans la forêt Noire des sciences occultes. Ce
-que cet esprit curieux avait exploré de voies nouvelles et ténébreuses,
-les antres obscurs dans lesquels il était descendu pour consulter les
-modernes Trophonius, les puits souterrains par la bouche desquels il
-s'était plongé au centre des initiations, les heures qu'il avait
-passées, muet et debout, devant l'implacable sphinx des connaissances
-humaines; les combats de Titan qu'il avait engagés avec la nature pour
-la faire parler malgré elle et lui arracher l'éternel et sublime secret
-qu'elle cache dans son sein, tout cela eût pu faire le sujet d'une
-épopée scientifique dans le genre du poème de Jason à la recherche de la
-Toison d'or.
-
-Ce qu'il avait le moins rencontré dans ce voyage fabuleux, c'était la
-toison, c'était l'or.
-
-Mais Jacques Mérey, en vérité, ne s'en souciait guère, et il était
-habitué à compter comme ses écus toutes les étoiles du ciel. Puis
-quelques voix indiscrètes disaient qu'il était riche et même très riche.
-
-Les rêveries des rose-croix, des illuminés, des alchimistes, des
-astrologues, des nécromanciens, des mages, des physiognomistes, il
-avait tout parcouru, tout sondé, tout analysé, et de tout cela il était
-ressorti pour son esprit et pour sa conscience une religion à laquelle
-il eût été bien difficile de donner un nom. Il n'était ni juif, ni
-chrétien, ni turc, ni schismatique, ni huguenot; il n'était ni déiste,
-ni animiste, il était panthéiste, plutôt; il croyait à un fluide
-universel répandu dans tout l'univers et reliant par une atmosphère
-vivante et pleine d'intelligence les mondes entre eux. Il croyait, ou
-plutôt il espérait, que ce fluide créateur et conservateur des êtres
-pouvait se diriger selon la puissante volonté de l'homme et recevoir son
-application de la main de la science.
-
-C'est sur cette base qu'il avait élevé un système médical dont l'audace
-aurait fait hurler toutes les académies et tous les corps savants; mais
-une fois que notre docteur s'était dit, je crois croire ceci, ou je dois
-faire cela, il tenait peu au jugement des hommes, à leur blâme ou à leur
-approbation; il aimait la science pour la science elle-même et pour le
-bien qu'il pouvait en tirer et appliquer au profit de l'humanité.
-
-Quand, ravi au troisième ciel de la pensée, il voyait ou croyait voir
-les atomes, les simples et les composés, les infiniment petits et les
-infiniment grands, les cirons et les mondes, tout cela se mouvant en
-vertu du droit qu'il appelait magnétique, oh! alors, tout son corps
-débordait d'amour, d'admiration et de reconnaissance pour la grandeur de
-la nature, et les applaudissements du monde entier ne lui eussent pas
-semblé valoir mieux en ce moment-là que le bruit à peine perceptible que
-fait l'aile d'un moucheron qui vole.
-
-Il avait étudié la chiromancie dans Moïse et dans Aristote; la
-physiognomonie avec Porta et Lavater; il avait, déroulant les lobes du
-cerveau, pressenti Gall et Spurzheim, et devancé ainsi la plupart des
-découvertes modernes en physiologie. Ses aspirations--et cela, nous
-l'avons dit, tenait à l'époque de malaise dans laquelle il vivait et qui
-précède tous les grands cataclysmes sociaux et politiques--, ses
-aspirations, il faut le dire, allaient même plus loin encore que les
-limites artificielles de la science.
-
-Il est un rêve pour lequel Prométhée a été cloué à son rocher avec des
-clous d'airain et enchaîné avec des chaînes de diamant; ce qui n'a pas
-empêché les cabalistes du Moyen Âge, depuis Albert le Grand, dont
-l'Église a fait un saint, jusqu'à Cornélius Agrippa, dont l'Église a
-fait un démon, de poursuivre la même chimère audacieuse; ce rêve était
-de faire, de créer, de donner la vie à un homme.
-
-Faire un homme, comme disent les alchimistes, en dehors du vase naturel,
-_extra vas naturale_, tel est l'éternel mirage, tel est le but qu'ont
-poursuivi de siècle en siècle les inspirés ou les fous.
-
-Alors, et si on arrivait à ce résultat, l'arbre de la science
-confondrait à tout jamais ses rameaux avec l'arbre de la vie; alors, le
-savant ne serait plus seulement un grand homme, il serait un dieu;
-alors, l'antique serpent aurait le droit de relever la tête et de dire
-aux successeurs d'Adam: «Eh bien! vous avais-je trompé?»
-
-Jacques Mérey, qui, pareil à Pic de la Mirandole, pouvait parler sur
-toutes les choses connues et sur quelques autres encore, passa en revue
-tous les procédés dont les savants du Moyen Âge s'étaient servis pour
-créer un être à leur image; mais il trouva tous ces procédés ridicules,
-depuis celui qui couvait la génération de l'enfant dans une courge,
-jusqu'à cet autre qui avait construit un androïde d'airain.
-
-Tous ces hommes s'étaient trompés, ils n'avaient pas remonté aux sources
-de la vie.
-
-Malgré tant d'essais infructueux, le docteur ne désespérait point,
-voleur sublime, de rencontrer le moyen de dérober le feu sacré.
-
-Cette préoccupation avait étouffé chez lui tous les autres sentiments;
-son cœur était resté froid, et à l'état purement matériel de viscère
-chargé d'envoyer le sang aux extrémités et de le recevoir à son tour.
-
-C'était une nature de Dieu, incapable d'aimer un être qu'il n'aurait
-point créé lui-même. Aussi, seul et triste au milieu de la foule pour
-laquelle il n'avait pas de regards, ou n'avait que des regards
-distraits, il payait cher l'ambition de ses désirs.
-
-Comme le Seigneur avant la création du monde, il s'ennuyait.
-
-Ce jour-là, Jacques Mérey était assez content de la manière dont se
-comportait dans la cornue la dissolution d'un certain sel dont il
-étudiait les plus heureuses vertus curatives, quand trois coups
-précipités retentirent à la porte de la rue.
-
-Ces trois coups éveillèrent les miaulements furieux d'un chat noir, que
-les mauvaises langues de la ville, les dévotes surtout, prétendaient
-être le génie familier du docteur.
-
-Une vieille servante connue dans tout Argenton sous le nom de Marthe la
-bossue, et qui jouissait pour son compte d'une nuance d'impopularité
-inhérente à celle du docteur, monta tout essoufflée l'escalier de bois
-extérieur, et entra précipitamment dans le laboratoire sans avoir cogné
-à la porte, comme c'était l'usage formellement imposé par le docteur,
-qui n'aimait point à être dérangé au milieu de ses délicates opérations.
-
---Eh bien! qu'avez-vous donc, Marthe? demanda Jacques Mérey; vous avez
-l'air tout bouleversé!
-
---Monsieur, répondit-elle, ce sont des gens du château qui viennent vous
-chercher en toute hâte.
-
---Vous savez bien, Marthe, répondit le docteur en fronçant le sourcil,
-que j'ai déjà refusé plusieurs fois de m'y rendre, à votre château; je
-suis le médecin des pauvres et des ignorants; qu'on s'adresse à mon
-voisin, au Dr Reynald.
-
---Les médecins refusent d'y aller, monsieur; ils disent que cela ne les
-regarde pas.
-
---De quoi s'agit-il donc?
-
---Il s'agit d'un chien enragé, qui mord tout le monde; si bien que les
-plus braves garçons d'écurie n'osent pas l'aborder, même avec une
-fourche, et qu'il jette en ce moment la consternation chez le seigneur
-de Chazelay, car ce malheureux chien s'est réfugié dans la cour même du
-château.
-
---Je vous ai dit, Marthe, que les affaires du seigneur ne me
-regardaient pas.
-
---Oui, mais les pauvres gens que le chien a déjà mordus et ceux qu'il
-peut mordre encore, cela vous regarde, il me semble. Et, s'ils ne sont
-pas pansés immédiatement, ils deviendront enragés comme le chien qui les
-a mordus.
-
---C'est bien, Marthe, dit le docteur, c'est vous qui avait raison et
-c'est moi qui avais tort. J'y vais.
-
-Le docteur se leva, recommanda à Marthe de bien surveiller sa cornue,
-lui ordonna de laisser aller le feu tout seul, c'est-à-dire en
-s'éteignant, et descendit dans la salle du rez-de-chaussée, où il trouva
-en effet deux hommes du château, qui, tout bouleversés et tout pâles,
-lui firent un sinistre récit des ravages que causait l'animal furieux.
-
-Le docteur écouta et répondit par ce seul mot:
-
---Allons!
-
-Un cheval sellé et bridé attendait le docteur. Les deux hommes
-remontèrent sur les chevaux fumants qui les avaient amenés, et tous
-trois, ventre à terre, prirent le chemin du château.
-
-
-
-
-III
-
-Le château de Chazelay
-
-
-À deux ou trois lieues d'Argenton, la campagne change de caractère; des
-lambeaux de terre inculte que les habitants appellent des _brandes_,
-quelques champs recouverts d'une végétation chétive, des routes
-pierreuses encaissées dans des ravines et bordées de haies sauvages; çà
-et là, quelques monticules dont les flancs déchirés laissent apercevoir
-l'ocre dans laquelle vient se teindre en rouge l'eau murmurante des
-ruisseaux, telle est la physionomie générale des lieux que parcourait au
-galop la cavalcade.
-
-Trois chevaux étaient alors pour cette partie du Berri un luxe inouï; on
-ne connaissait à cette époque, dans cette bienheureuse province de la
-France, teintée encore aujourd'hui en gris foncé sur la carte de M. le
-baron Dupin, on ne connaissait, disons-nous, en fait de bêtes de somme,
-que l'attelage des anciens rois fainéants.
-
-Nos cavaliers rencontrèrent, en effet, dans un des chemins creux qu'ils
-parcouraient, une châtelaine des environs, dont le carrosse, traîné par
-un couple de bœufs, se rendait gravement et lentement à un souper de
-famille; il y avait un jour entier que la pesante machine était en
-route. Il est vrai qu'elle avait déjà fait près de cinq lieues.
-
-Enfin une noire futaie de tourelles se détacha sur le paysage un peu sec
-que le soleil noyait de ses rayons. Cette sombre masse, qui s'élevait de
-terre, prenait, à mesure qu'on s'en approchait, la beauté farouche de
-tous les monuments guerriers du Moyen Âge; sa construction pouvait
-remonter à la fin du XIIIe siècle. Un art puissant dans sa rusticité
-avait tracé les plans de cette demeure féodale, qui projetait son ombre
-immense sur le village, c'est-à-dire sur quelques pauvres maisons
-égarées çà et là parmi les arbres à fruits.
-
-C'était Chazelay.
-
-Le château de Chazelay était anciennement relié par une ligne défensive
-aux châteaux de Luzrac et de Chassin-Grimont, car les petits seigneurs
-cherchaient à s'appuyer sur leurs voisins pour se fortifier contre les
-entreprises des hauts et puissants vautours de la féodalité.
-
-Mais, à l'époque où se passe notre histoire, les guerres civiles avaient
-cessé depuis longtemps. De condottieri, les nobles étaient devenus
-chasseurs. Quelques-uns même, atteints de doute par la lecture des
-encyclopédistes, non seulement ne communiaient plus aux quatre grandes
-fêtes de l'année, mais lisaient le _Dictionnaire philosophique_ de
-Voltaire, se moquaient de leur curé, raillaient une nièce illégitime, ce
-qui ne les empêchait pas d'aller à la messe le dimanche et de se faire
-encenser dans leur banc de chêne par les mains du célébrant.
-
-Mal à l'aise dans ces lourdes et rugueuses armures de pierre, la plupart
-des nobles de la décadence maudissaient l'art guerrier du Moyen Âge, et
-auraient volontiers jeté bas leurs châteaux, s'ils n'eussent été retenus
-par le respect des aïeux, par les privilèges attachés à ces vieux murs;
-enfin par les souvenirs de domination et de terreur que de tels édifices
-entretenaient dans l'esprit des paysans.
-
-Ils s'efforcèrent du moins d'adoucir et d'humaniser ces aires d'oiseaux
-de proie; les uns en retouchant la façade, les autres en remplaçant les
-meurtrières par des fenêtres ou des œils-de-bœuf, les autres enfin
-en supprimant les poternes, les ponts-levis, et les fossés remplis
-d'eau, où les grenouilles coassaient d'autant mieux que, depuis une
-dizaine d'années, les paysans se refusaient à les battre.
-
-Mais le château de Chazelay n'était point de ceux qui avaient fait des
-concessions; il était resté dans toute la poésie de son caractère sombre
-et taciturne; de petites tourelles latérales qu'on appelait des
-poivrières dominaient la porte d'entrée, piquée de dessins de fer et de
-gros clous à tête ronde; des bois de cerf, des pieds de biche et des
-traces de sanglier, fixés sur la porte épaisse, annonçaient que le
-seigneur de Chazelay usait largement de son droit de chasse.
-
-Cette exposition cynégétique se complétait par cinq ou six oiseaux de
-nuit, de toutes tailles, depuis la petite chouette jusqu'à l'orfraie.
-Cette société noctambule était présidée par un grand-duc aux ailes
-éployées et dont les plumes arrachées par le vent, les yeux ronds et
-vides, les serres crispées, étalaient la double image de la force
-vaincue et de la mort violente.
-
-Il faut dire qu'une certaine terreur superstitieuse entourait ce
-château. C'était dans le pays une vieille tradition, qui remontait à des
-siècles, que cette demeure féodale était hantée par un génie malfaisant.
-
-La vérité est que la plupart des seigneurs de Chazelay, comme le
-grand-duc cloué sur leur porte, étaient morts de mort violente, et que
-la famille avait été éprouvée par de sanglantes et lugubres
-catastrophes.
-
-Le propriétaire actuel était un exemple de cette fatalité qui pesait,
-disait-on, sur le château. Il avait perdu, dès la seconde année de son
-mariage, une femme jeune et charmante. Un soir qu'elle se rendait au bal
-et qu'elle était accommodée à la manière du temps, c'est-à-dire avec de
-larges paniers, la châtelaine avait eu l'imprudence de s'approcher des
-tisons qui flambaient dans la vaste cheminée du salon; sa robe avait
-pris feu rapidement; enveloppée de ce nimbe ardent, elle avait fui de
-chambre en chambre, excitant la flamme autour d'elle, au lieu de la
-calmer, par le courant d'air que sa course créait. Ses femmes, voyant
-cette apparition flamboyante, effrayées des cris qui partaient de ce
-tourbillon de feu, n'osèrent point lui porter secours, si bien qu'en
-moins de dix minutes la pauvre créature était morte au milieu des plus
-affreuses tortures, et son mari, absent du château en ce moment-là,
-n'avait retrouvé qu'une chose informe, calcinée et sans nom.
-
-Elle avait laissé une fille, sur laquelle le seigneur de Chazelay
-sembla reporter tout son amour; mais peu à peu cette enfant, qu'on avait
-vu naître dans le village, pour laquelle les cloches joyeuses avaient
-sonné pendant trois jours, que des comtesses et des marquises avaient
-portée toute fleurie de dentelles et de rubans sur les fonts baptismaux,
-cette enfant fut séquestrée, puis disparut tout à fait, et le bruit
-courut qu'elle était morte par accident, et qu'elle avait été
-secrètement enterrée dans le caveau de la famille.
-
-Depuis ce jour, le château de Chazelay, qui était naturellement triste,
-était devenu funèbre. Un nuage de corbeaux obscurcissait les cinq
-tourelles dont le toit circulaire et pointu, chargé d'un artichaut de
-plomb, dominait les bâtiments et les cours intérieures. La nuit, on
-entendait piauler la chouette dans le vieux donjon que blanchissait la
-lune, et les paysans, saisis d'un tremblement superstitieux,
-s'éloignaient de ces fantômes de pierre sur lesquels s'étendait,
-croyait-on, la responsabilité d'un crime.
-
-Quel était ce crime?
-
-À quel seigneur de Chazelay remontait-il? Par quelle filiation morale
-étendait-il son influence sur la destinée du seigneur actuel? On
-l'ignorait.
-
-De la porte d'entrée flanquée des petites tourelles dont nous avons déjà
-parlé, et contre laquelle s'adossait la maison du gardien du château, on
-pénétrait dans une première cour, qui était occupée par les écuries, les
-étables, les greniers, les granges, et, en général, par tous les
-bâtiments d'exploitation.
-
-C'était la ferme.
-
-Était-ce une illusion, ou serait-il vrai que les animaux subissent
-l'influence morale des lieux où ils habitent? Toujours est-il que les
-chiens, sans doute effrayés par la vue de leur congénère furieux,
-secouaient mélancoliquement leur chaîne, et que, à l'arrivée d'un
-étranger, ils firent entendre le hurlement qui, la nuit, annonce aux
-superstitieux la mort du maître ou de l'un de ses plus proches parents.
-Les bœufs, que l'on dételait pour les mener boire, portaient la corne
-basse et fixaient sur la terre leur grand œil limpide, et les
-chevaux eux-mêmes semblaient, comme les superbes coursiers d'Hippolyte,
-se conformer à la triste pensée universellement répandue sur chacun.
-
-De cette cour extérieure, on découvrait les fossés de ce qu'on eût pu
-appeler la forteresse. Par un pont-levis jeté sur ces fossés, et à
-l'aide d'un passage bas et sombre creusé dans l'épaisseur d'un donjon,
-sur la muraille duquel s'étendait une large tache de rouille ou de sang,
-on pénétrait dans une autre cour. À part les cuisines et quelques salles
-de l'aile du bâtiment destinées à marquer la configuration intérieure du
-corps de logis, on ne voyait encore rien du château, rien que cette
-masse puissante et monolithe dont la mélancolie plombait sur les hommes
-et les animaux mêmes.
-
-Dans cette première cour, l'herbe poussait entre les cailloux; des
-instruments de labour étaient négligemment jetés çà et là, et quelques
-canards muets barbotaient dans l'eau stagnante et huileuse des fossés.
-
-Telle était la physionomie ordinaire du château de Chazelay. Mais, au
-moment où Jacques Mérey, suivi des deux hommes du château, pénétra dans
-la cour extérieure, la tristesse habituelle des visages et des choses
-avait fait place à une terreur et à un désordre qu'il est difficile de
-décrire. Des garçons de service, armés de bâtons, de fourches et de
-fléaux, avaient d'abord poursuivi un gros chien qui venait d'effrayer le
-village en en mordant plusieurs autres. Harcelé et blessé, mais rendu
-plus furieux encore par ces blessures, l'animal ne s'était plus borné à
-piller les quadrupèdes; il avait mordu deux des assaillants; puis,
-trouvant la porte de la ferme seigneuriale ouverte, il s'était glissé
-dans la cour et avait été s'acculer à un enfoncement de la muraille
-pareil à un four.
-
-À la porte du pont-levis, tout le monde s'était arrêté; M. de Chazelay
-lui-même, au lieu d'aller à l'animal avec son fusil de chasse, s'était
-enfermé au château; une frayeur superstitieuse semblait avoir cloué tout
-le monde au seuil de ce château fatal, qui, même dans d'autre temps,
-n'était pas abordé sans effroi.
-
-Ce chien était la forme visible du mauvais génie qu'on disait avoir pour
-ces lieux une prédilection amère et néfaste.
-
-Cependant, les chevaux attachés dans leur écurie, les bœufs et les
-vaches dans leurs étables, les chiens enfermés dans leurs loges,
-faisaient entendre des lamentations et des aboiements dont tous les
-cœurs étaient glacés.
-
-S'il y a du bruit en enfer, ce bruit doit ressembler aux cris de
-détresse qui sortaient en ce moment-là du château maudit. À travers cet
-orage de gémissements, on entendait çà et là quelques voix de femmes,
-sans doute quelques servantes et des filles de chambre que le chien
-avait surprises dans leurs travaux et qui, réfugiées derrière leur abri
-mal assuré, appelaient au secours.
-
-En arrivant dans la première cour, le docteur jeta un regard autour de
-lui. Il vit deux hommes qui lavaient leurs plaies à une fontaine; l'un
-était mordu à la joue, l'autre à la main. Il avait prévu le cas et
-s'était muni d'un acide corrosif pour donner les premiers soins aux
-blessés.
-
-Jacques Mérey sauta à bas de son cheval, courut à eux, tira son
-bistouri, débrida les plaies, et, dans les sillons tracés par la lame
-d'acier, injecta l'acide qui devait prévenir les effets de la morsure de
-l'animal. Puis, les malades pansés, il s'informa où était le chien, et
-ayant appris qu'il était dans la seconde cour, où personne n'osait
-pénétrer, il écarta ceux qui lui barraient le chemin et entra seul
-résolument et sans armes.
-
-Les paysans jetèrent un cri d'épouvante en voyant le docteur marcher
-droit à cet enfoncement dans lequel était tapi le chien, et là,
-s'arrêtant la bouche souriante, mais les lèvres légèrement retroussées
-sur ses dents blanches, fixer son regard sur celui du chien. Tous
-croyaient que l'animal furieux allait se précipiter sur le docteur; mais
-au contraire, le chien, qui était arc-bouté sur ses quatre pattes,
-s'abattit avec un gémissement plaintif. Puis, comme attiré par une force
-irrésistible, il sortit en rampant de l'enfoncement où il était à moitié
-caché. La fureur de son œil sanglant était tombée; sa gueule,
-ouverte et remplie d'une écume fétide, s'était fermée; il se traîna
-jusqu'aux pieds du docteur comme un coupable qui implore sa grâce, ou
-plutôt comme un malade qui demande sa guérison; humble, désarmé, vaincu
-par une force occulte, l'animal semblait se calmer dans cette force et
-déposer sa rage aux pieds de l'homme invulnérable qui le regardait
-doucement et tranquillement.
-
-Le docteur fit un signe, le chien se redressa sur ses jambes de devant,
-et s'assit, levant des yeux craintifs et suppliants vers le docteur, qui
-posa sa main sur la tête hérissée et frémissante de l'animal.
-
-À ce spectacle, l'admiration des paysans éclata; ils n'avaient jamais lu
-les récits que les poètes nous ont laissés d'Orphée endormant le chien
-Cerbère et refoulant au fond de sa gorge le triple aboiement du monstre.
-Mais ces naïfs enfants de la nature n'en furent que plus émus de la
-nouveauté du prodige; ils se demandaient les uns aux autres ce que le
-docteur avait pu jeter dans la gueule de l'animal enragé, et en vertu de
-quelle loi cet homme commandait à l'aveugle fureur.
-
-Enhardis de plus en plus devant l'attitude soumise du chien devant
-lequel ils tremblaient et reculaient tout à l'heure, les hommes armés
-d'instruments aratoires s'approchèrent pour le tuer; mais le docteur, se
-tournant vers eux avec autorité:
-
---Arrière! dit-il; qu'aucun de vous ne touche à ce chien, je vous le
-défends; celui qui lui ferait le moindre mal serait un lâche.
-D'ailleurs, ce chien est à moi.
-
-Alors, les paysans confondus lui proposèrent des cordes pour lui lier
-les pattes.
-
---Non, dit Jacques en secouant la tête, il n'est pas besoin de cordes,
-croyez-moi; il me suivra de lui-même, et sans qu'il soit nécessaire de
-l'y forcer.
-
---Mais, au moins, crièrent plusieurs voix, muselez-le, docteur,
-muselez-le!
-
---Inutile, répondit Jacques Mérey; j'ai une muselière plus solide que
-toutes celles dont vous pouvez vous servir pour lui maintenir la gueule.
-
---Et cette muselière, quelle est-elle? demandèrent les paysans.
-
---Ma volonté.
-
-Cela dit, il fit un signe au chien.
-
-L'animal, à ce geste, se dressa sur ses quatre pattes, releva et fixa
-sur l'œil de son maître son œil obéissant et fatigué, poussa par
-trois fois un aboiement plaintif, et suivit Jacques Mérey avec la même
-obéissance joyeuse que s'il lui eût appartenu depuis longtemps.
-
-
-
-
-IV
-
-Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme, mais aussi l'ami
-de la femme
-
-
-Le lendemain, Jacques Mérey reçut un message du château. Dans une lettre
-tout juste assez polie pour ne pas être blessante, le seigneur de
-Chazelay, qui cependant à la vue du chien s'était retiré et enfermé chez
-lui, le seigneur de Chazelay, qui se piquait d'être un esprit fort,
-témoignait ne point croire au miracle accompli la veille par le docteur,
-quoique de sa fenêtre il eût pu voir ce miracle s'accomplir.
-
-Un chien s'était en effet glissé dans la ferme du château, et de la
-première cour était entré dans la seconde, où il avait porté le trouble
-et le désordre avec lui; mais ce chien était-il réellement enragé?
-
-Là était le doute; que des gens simples et ignorants crussent à la
-fascination du regard et de la volonté, rien n'était plus naturel; mais
-des gens instruits et bien nés ne pouvaient raisonnablement admettre de
-semblables prodiges.
-
-Comme cependant le docteur avait fait preuve d'énergie et de résolution
-en affrontant la morsure d'un chien qui paraissait être enragé, le
-châtelain lui envoyait deux pièces d'or, qu'il le priait d'accepter à
-titre d'honoraires.
-
-Jacques Mérey déchira la lettre et refusa les deux pièces d'or. La
-science n'était pas la préoccupation morale de Jacques Mérey, on peut
-même dire qu'il n'aimait la science que par rapport à un but. Ce but
-vers lequel tendaient toutes les forces de son esprit, tous les
-mouvements de son cœur, c'était le but de la philosophie du XVIIIe
-siècle, le bonheur du genre humain.
-
-Il interrogeait avec M. de Condorcet le moment, encore éloigné sans
-doute (mais qu'importe la distance!) où la raison perfectible de l'homme
-découvrirait les causes premières des choses, où les nations ne se
-feraient plus la guerre, et où les hommes, délivrés des maux
-qu'engendrent la misère et l'ignorance, accompliraient sur la terre une
-existence indéfinie. L'Écriture sainte n'avoue-t-elle pas elle-même que
-la mort est la dette du péché, c'est-à-dire la violation des lois
-naturelles? Or, le jour où l'homme connaîtrait ces lois et où il les
-observerait, l'homme s'affranchirait de sa dette, et, comme cette dette,
-c'était la mort, l'homme ne mourrait plus.
-
-Créer et ne plus mourir, n'est-ce point l'idéal de la science? Car la
-science est la rivale de Dieu. L'homme connût-il les mystères de toutes
-les choses de ce monde, l'homme arrivât-il à exposer devant Dieu
-lui-même d'irréfutables théories, Dieu lui répondra:
-
---Si tu sais tout, tu n'es qu'à la moitié de ta route; maintenant, crée
-un ver ou une étoile, et tu seras mon égal.
-
-Abîmé dans ces rêves de bonheur lointain, dans cet espoir de puissance
-indéfinie, dans cet âge d'or de l'humanité que les poètes avaient placé
-au commencement du monde, parce que les poètes sont les sublimes enfants
-de la nature, Jacques Mérey voyait avec un frémissement d'impatience les
-obstacles moraux et les barrières matérielles qu'opposait la classe des
-privilégiés à l'accomplissement des destinées de l'homme sur la terre.
-
-Nature douce et sensible, comme on disait alors, il était venu à la
-haine par l'amour.
-
-C'est parce qu'il aimait les opprimés qu'il détestait les oppresseurs.
-
-À part les deux ou trois fois qu'il l'avait croisé sur son chemin, le
-seigneur de Chazelay lui était personnellement inconnu. Il est vrai que
-Jacques Mérey, esprit supérieur, n'en voulait point aux hommes, mais aux
-abus et aux inégalités sociales dont les nobles étaient la vivante
-incarnation. Il refusa l'or du château avec le même dédain qu'il eût
-refusé les présents d'un ennemi.
-
-Cette sombre apparition du Moyen Âge féodal remuait dans son sang
-plébéien des souvenirs de colère; il voyait dans ces vieux murs le signe
-d'une domination qui, bien que diminuée, durait encore; il se demandait
-quelle force pourrait jamais déraciner ces titaniques monuments de la
-race conquérante. Alors, découragé par la lenteur du progrès, par
-l'énormité des obstacles que rencontre l'affranchissement d'un peuple,
-il se plongeait avec désespoir dans l'étude de la nature, seul asile que
-la société telle qu'elle était faite eût laissé à la science.
-
-Seul, il faisait souvent des promenades au plus profond des bois, et,
-là, grave, attentif, pareil à Œdipe devant le Sphinx, il semblait
-interroger l'âme de l'univers.
-
-Le chien qu'il avait sauvé de sa propre fureur était devenu son ami le
-plus sincère et le plus dévoué; il suivait le docteur dans toutes ses
-courses; doux et caressant, il lui obéissait comme l'ombre de sa pensée.
-
-Aussi le curé de Chazelay ne manqua-t-il pas de dire qu'il y avait dans
-l'histoire des sorciers plusieurs exemples de cette accointance d'un
-esprit familier sous la forme d'un animal domestique. Cet animal à coup
-sûr devait avoir des cornes, et s'il ne les montrait point, c'était pour
-mieux cacher son jeu.
-
-Un jour que Jacques Mérey était parti de bonne heure pour herboriser, il
-se trouva, sans trop savoir comment il était arrivé là, sur la lisière
-d'un bois touffu, emmêlé, impénétrable, comme il en existe encore dans
-cette partie du Berri, véritable forêt d'Amérique en petit, où nulle
-route frayée ne gardait la trace d'un pas humain.
-
-La solitude plaisait au docteur, nous l'avons déjà dit; il aimait à se
-rapprocher de la nature, nous l'avons dit encore; mais la profonde nuit
-qui régnait dans ce bois sauvage, l'aspect menaçant des herbes et des
-broussailles remplies de couleuvres; la masse compacte des rochers qui
-découpaient leur verdure de mousse sur la sombre verdure des chênes,
-tout cela saisit le docteur aux entrailles; il hésitait à l'entrée de ce
-bois comme un initié des mystères d'Eleusis au seuil du temple, où
-l'attendaient les redoutables épreuves et les ténèbres.
-
-Alors, le chien s'approcha du docteur avec une physionomie étrange;
-léchant les mains de son maître et le tirant par l'habit, il semblait le
-conjurer de le suivre dans l'épaisseur du bois.
-
-C'était un de ces points de doctrine sur lesquels Jacques Mérey
-s'accordait avec les illuminés, les cabalistes et même les historiens,
-que les animaux sont doués quelquefois d'un esprit de divination. La
-science des présages et des augures, cette science vieille comme le
-monde, à laquelle ont cru tous les sages de l'antiquité depuis Homère
-jusqu'à Cicéron, n'était point une chimère aux yeux du docteur.
-
-Il pensait que les animaux, les plantes, les objets inanimés eux-mêmes,
-ont un langage, et que ce langage, interprète des éléments de la nature,
-peut donner à l'homme des avertissements salutaires.
-
-Et, en effet, interrogez à la fois la fable et l'histoire, et vous les
-trouverez toutes deux d'accord sur ce sujet.
-
-N'est-ce point un bélier qui découvrit à Bacchus, mourant de soif, ces
-sources du désert autour desquelles verdissent aujourd'hui les oasis
-d'Ammon? Ne sont-ce point deux colombes qui conduisirent Énée du cap
-Misène au rameau d'or caché sur les rives du lac Averne? Et n'est-ce
-point une biche blanche qui fraya le chemin d'Attila à travers les
-Palus-Méotides?
-
-Jacques Mérey suivi donc le chien, persuadé qu'il le conduisait à un but
-quelconque.
-
-L'animal s'avança dans le bois; le docteur marchait derrière lui,
-péniblement, le visage à chaque instant fouetté par les branches, les
-jambes perdues dans les herbes, ne voyant devant lui que la queue de son
-chien, boussole vivante, et n'entendant que le froissement des plantes
-et le bruit des reptiles fuyant sous les orties.
-
-Après un quart d'heure de marche, l'homme et le chien, le chien d'abord,
-parvinrent à une clairière au milieu de laquelle, appuyée au tronc d'un
-chêne immense, s'élevait une cabane.
-
-La queue du chien remua de joie.
-
-Cette cabane devait appartenir soit à un bûcheron, soit à un braconnier;
-peut-être celui qui l'habitait exerçait-il ces deux états.
-
-Elle était située au centre d'une forêt appartenant à M. de Chazelay.
-Comment M. de Chazelay, si grand amateur de la chasse, permettait-il
-qu'un braconnier, dont il était impossible qu'il ignorât l'existence,
-s'établît ainsi sur ses terres?
-
-Jacques Mérey s'adressa vaguement toutes ces questions; mais l'habitude
-où il était de sacrifier les choses importantes aux choses secondaires
-fit qu'il laissa de côté la cause et ne s'occupa que de l'effet.
-
-Le chien se dressa contre la porte; puis, comme la pression n'était pas
-assez forte, il laissa retomber ses deux pattes de devant à terre et
-poussa la porte avec son museau.
-
-La porte céda assez à temps pour que de sa main le docteur l'empêchât de
-se refermer. Une vieille femme assise sur un escabeau filait
-tranquillement sa quenouille, tandis qu'un homme d'une trentaine
-d'années, qui devait être le fils de cette femme, nettoyait les pièces
-démontées de la batterie d'un fusil. Devant la cheminée, où flambaient
-des branches sèches, un quartier de chevreuil était en train de rôtir et
-répandait ce fumet à la fois aromatique et appétissant de la venaison.
-
-Au moment où le chien entra, la vieille femme poussa un cri de plaisir
-et l'homme bondit de joie. Jamais on ne vit reconnaissance plus
-touchante; c'étaient des caresses, des embrassements, des transports à
-n'en pas finir.
-
-Puis des dialogues auxquels le chien répondait par des modulations qui
-eussent fait croire qu'il entendait les reproches qu'on lui faisait et
-qu'il essayait de se disculper.
-
---D'où viens-tu, misérable bandit? d'où viens-tu, affreux vagabond?
-disait l'homme.
-
---Qu'as-tu fait pendant quinze grands jours que tu nous a laissés dans
-l'inquiétude? demandait la femme.
-
---Nous t'avons cru mort ou enragé, ce qui revient au même, reprenait
-l'homme.
-
---Mais, non, Dieu merci! Il se porte bien; pauvre Scipion! il a
-l'œil limpide comme une goutte d'eau et vif comme un ver luisant.
-
---Tu dois avoir faim, mauvais drôle! tiens, mords là-dedans.
-
-Et l'enfant prodigue, fêté, caressé à son retour au logis, se voyait
-offrir le reste du déjeuner ou du souper de la vieille avec le même
-empressement et les mêmes excitations que s'il eût été un véritable
-convive.
-
-Alors seulement Scipion, dont le docteur venait d'apprendre le véritable
-nom--nom qu'il devait sans doute à un parrain plus lettré que ne l'était
-son maître--, Scipion, qui avait déjeuné avant de quitter la maison du
-docteur, ayant tout dédaigné, le bûcheron releva la tête et s'aperçut de
-la présence de Jacques Mérey.
-
-La vue de cet étranger parut lui déplaire; l'homme fronça le sourcil, et
-la femme eût pâli si sa peau n'eût pas été depuis longtemps tannée par
-l'âge et par le soleil.
-
-Jacques Mérey, voyant l'effet désagréable que causait à ses hôtes son
-apparition inattendue, s'empressa de leur raconter l'histoire de
-Scipion, et comment il l'avait sauvé des fourches et des fléaux des
-garçons d'écurie du château de Chazelay.
-
-Une larme se forma lentement dans l'œil aride de la vieille femme, et
-mouilla le lin de sa quenouille.
-
-Quant au bûcheron, il éprouva le même sentiment de reconnaissance sans
-doute pour l'homme qui avait sauvé son chien; cependant, un nuage sombre
-ne resta pas moins sur son front.
-
-Le docteur se croyait tombé, nous l'avons dit, dans une cabane de
-braconnier; il attribua le trouble de ces gens au métier qu'ils
-faisaient et à la crainte d'être découverts. Mais, avec le sourire d'un
-patriarche et les lèvres d'un jeune homme:
-
---Rassurez-vous, mes amis, leur dit-il, je ne suis point un espion du
-château; le Seigneur, qui est au-dessus des seigneurs de la terre, a
-donné les animaux à l'homme pour que l'homme en fît sa nourriture. Or,
-Dieu n'a point établi de distinction entre le noble et le roturier; nos
-mauvaises lois sociales ont seules fait cela; elles ont donné le droit
-de chasse aux uns et l'ont refusé aux autres, et les nobles, qui ne
-respectent rien, pas même la parole de Dieu, ont violé la promesse que
-Jéhovah avait faite à Noé et à ses successeurs dans la personne de Noé.
-«Tout ce qui se meut sur la terre et dans les eaux vous appartient,» a
-dit le Seigneur.
-
-Mais, au moment où le docteur achevait sa démonstration du droit de
-chasse, droit universel, droit indestructible, puisqu'il est basé sur
-les Saintes Écritures, un spectacle aussi nouveau qu'inattendu frappa
-ses yeux.
-
-Une espèce d'alcôve pratiquée au fond de la cabane était voilée par des
-rideaux de serge; le chien venait de soulever et d'écarter ce rideau
-avec sa tête, et, dans la pénombre, Jacques Mérey distingua comme un
-paquet inerte de membres humains appartenant évidemment à un enfant qui
-avait l'air de vivre.
-
---Qu'est cela? s'écria-t-il.
-
-Et il saisit le rideau pour l'écarter.
-
-Mais le braconnier se leva d'un air solennel.
-
---Monsieur, lui dit-il, pour avoir vu ce que vous venez de voir, tout
-autre que vous ne sortirait pas vivant d'ici; mais je m'aperçois que mon
-chien vous aime; il vous doit de n'avoir pas été tué à coups de fourche
-et de ne pas être mort de la rage; or, mon chien, voyez-vous, c'est mon
-seul ami; en considération de mon chien, je vous fais grâce; mais
-jurez-moi que vous ne raconterez à personne ce que vous avez cru voir.
-
---Monsieur, dit Jacques Mérey en lâchant le rideau, mais en croisant les
-bras en homme décidé à aller jusqu'au bout, vous oubliez que je suis
-médecin et qu'un médecin est le confesseur du corps: je veux savoir ce
-que c'est que cet enfant.
-
-Les yeux du bûcheron, qui avaient d'abord jeté une flamme, s'adoucirent.
-
---Vous êtes médecin!... dit-il en devenant pensif. En effet, vous avez
-rendu la vie et la raison à mon chien qui avait déjà perdu l'une et qui
-allait perdre l'autre.
-
-Puis, tout à coup:
-
---Oh! s'écria-t-il, quelle idée! si ce que vous avez pu pour un animal,
-vous le pouviez...
-
-Il secoua la tête avec découragement.
-
---Mais non, dit-il, c'est impossible!
-
---Rien n'est impossible à la science, mon ami, répondit le docteur d'un
-ton radouci! Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: «Si vous avez la foi
-seulement gros comme un grain de sénevé, vous direz à cette montagne:
-"Remue-toi et jette-toi dans la mer," et la montagne se remuera et se
-jettera dans la mer.» Oh! s'écria le docteur, la foi n'est que le
-premier âge de la science; le second, c'est la volonté. Vouloir, c'est
-pouvoir. Jésus n'a-t-il pas ajouté: «Les œuvres que je fais, celui
-qui croit en moi les fera?» Or, brave homme, vous êtes chrétien: je le
-vois à ce crucifix placé à la tête de votre lit. Mais ou votre
-christianisme est faux, ou vous devez admettre que tout chrétien a le
-droit de faire ce qu'on appelle des miracles, et ce que moi, qui ne
-crois pas aux miracles, j'appelle le produit de la souveraineté de
-l'intelligence sur la matière.
-
-Ces paroles n'étaient pas très compréhensibles pour le braconnier;
-aussi, après avoir réfléchi un instant:
-
---Je ne comprends rien à vos beaux raisonnements, monsieur, dit-il; mais
-je me dis comme ça à moi-même que ce serait une fière providence qui
-vous aurait amené.
-
-Il s'arrêta et toussa plusieurs fois comme si ce qu'il allait dire ne
-pouvait passer par sa gorge.
-
-
-
-
-V
-
-Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait
-
-
-Le docteur attendit un instant, espérant que le braconnier achèverait sa
-phrase suspendue.
-
-Mais comme il continuait de garder le silence:
-
---La providence qui m'a conduit ici, dit-il, la voilà. Et il montra
-Scipion.
-
---Il est bien vrai que ce brave animal a toujours été l'âme, le
-défenseur, le bon génie, et je dirai même quelquefois le pourvoyeur de
-notre cabane. Et puis...
-
-Il s'arrêta de nouveau.
-
---Et puis? insista le docteur.
-
---Et puis, dit le braconnier, c'est stupide à dire, je le sais bien,
-mais il l'aime tant, elle!
-
---Qui, elle? demanda le docteur, ne pouvant croire qu'il fût question de
-la petite idiote et de Scipion.
-
---Eh! mon Dieu, oui, elle, dit le braconnier, dont les traits
-s'adoucirent; la pauvre créature qui est là!
-
-Et, tout en haussant les épaules, il désignait de la main le rideau
-derrière lequel s'agitait cette forme humaine inachevée.
-
---Mais quelle est donc cette créature? demanda le docteur.
-
---Une pauvre innocente.
-
-On sait que les paysans, par _innocents_, désignent les pauvres
-d'esprit, les idiots et les fous.
-
---Comment! fit le docteur; vous avez chez vous un pauvre enfant dans cet
-état-là, et vous n'avez pas consulté les médecins?
-
---Bon! dit le braconnier; avant qu'elle fût ici, elle en a eu, des
-médecins, et des premiers encore, on l'a conduite à Paris, mais ils ont
-tous dit qu'il n'y avait rien à faire.
-
---Il ne fallait pas vous contenter de cela, vous; et lorsque l'enfant
-vous a été rendue ou donnée--je ne cherche pas à savoir vos secrets--,
-il fallait vous enquérir de votre côté; il y autre part qu'à Paris des
-médecins habiles et amoureux de la science, qui guérissent pour guérir.
-
---Où voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi aille chercher ces
-gens-là? Je ne sais pas seulement où ça demeure, la médecine. Tel que
-vous me voyez, tenez, je n'ai jamais pu vivre dans les villes; vos
-maisons alignées et pressées les unes contre les autres m'étouffent. On
-ne respire pas là-dedans. Il me faut, à moi, le grand air, le mouvement,
-le plafond des forêts, la maison du Bon Dieu, enfin. Braconnier, oui,
-c'est une vie qui me va, celle-là; vivre de mon fusil, respirer l'odeur
-de la poudre, sentir le vent, la rosée, la neige dans les cheveux; la
-lutte, la liberté, avec cela on est heureux comme un roi.
-
---Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvé sans me chercher, et qu'à
-trois ou quatre mots qui vous sont échappés vous m'avez laissé croire
-que la Providence n'est pas étrangère à notre rencontre, me
-laisserez-vous voir le pauvre enfant?
-
---Oh! mon Dieu! oui, dit le braconnier.
-
---C'est une fille, avez-vous dit?
-
---Ai-je dit que c'était une fille, monsieur? Alors, je me suis trompé;
-ce n'est, sauf votre respect, qu'un animal immonde que nous avons toutes
-les peines du monde à tenir propre; mais au fait, libre à vous de
-regarder. Tenez, la voilà.
-
-Et, soulevant tout à fait le rideau de serge, il indiqua du doigt une
-créature inerte, ramassée sur elle-même, et se roulant sur une mauvaise
-paillasse.
-
-Jacques Mérey contempla tristement cette chose humaine.
-
-Alors, les entrailles du docteur frémirent.
-
-C'était une de ces natures d'élite qui tressaillent de pitié devant
-toutes les infortunes et devant toutes les dégradations; plus un être
-était abaissé, plus il se sentait attiré vers lui par le magnétisme du
-cœur.
-
-La pauvre idiote ne s'aperçut nullement de la présence d'un étranger;
-sa main, nonchalante et molle, que l'on eût cru privée d'articulations,
-caressait le chien. Il semblait que ces deux êtres inférieurs fussent en
-communication, sinon de pensée, du moins d'instinct, et qu'ils se
-portassent l'un vers l'autre en vertu de la grande loi des affinités.
-Seulement, le chien était dans sa nature, la petite fille n'y était pas.
-
-Le docteur réfléchit longtemps; il se sentait attiré vers ce néant de
-toutes les forces de sa charité.
-
-L'enfant poussa une plainte.
-
---Elle souffre, murmura-t-il. L'absence de la pensée serait-elle une
-douleur? Oui, car tout aspire à la vie, c'est-à-dire à l'intelligence.
-
-Le braconnier alors, lui montrant l'idiote, dont rien ne pouvait attirer
-l'attention, secoua douloureusement la tête.
-
---Vous voyez, monsieur le médecin, dit-il. Il y a peu de chose à espérer
-avec une fille qui ne peut s'occuper à rien; ma mère et moi ne sommes
-jamais arrivés à lui faire tenir une quenouille, quoiqu'elle ait déjà
-sept ans.
-
-Mais le docteur, se parlant à lui-même:
-
---Elle s'occupe du chien, dit-il.
-
-Et, sur ce mouvement de sympathie que l'enfant avait montré à l'animal,
-Jacques Mérey bâtit à l'instant même tout un système de traitement
-moral.
-
---Ça, c'est vrai, répéta le braconnier; elle s'occupe du chien, mais
-c'est tout.
-
---Cela suffit, dit Jacques Mérey rêveur, nous avons trouvé le levier
-d'Archimède.
-
---Je ne connais pas le levier d'Archimède, murmura le braconnier, et
-j'aime mieux, pour mon compte, manier mon fusil que le levier de qui que
-ce soit. Mais, si vous pouviez, continua-t-il en élevant la voix et
-frappant sur sa cuisse, si vous pouviez donner une idée à cette
-fille-là, ma mère et moi, nous vous aurions de la reconnaissance, car
-nous l'aimons, quoiqu'elle ne nous soit rien. Vous savez, l'habitude; à
-force de la voir, nous avons fini par nous y attacher, si repoussante
-qu'elle soit.--N'est-ce pas, petite?--Tenez, continua-t-il, elle ne
-m'entend même pas, elle ne reconnaît même pas ma voix.
-
---Non, reprit le docteur en secouant la tête de haut en bas, non, mais
-elle a entendu et reconnu le chien; c'est tout ce qu'il me faut à moi.
-
-Jacques Mérey promit de revenir, et appela le chien, se déclarant
-incapable de retrouver la maison s'il n'avait pas ce guide fidèle.
-
-Mais le chien le suivit jusqu'à la porte seulement, et, quand Jacques
-Mérey en eut dépassé le seuil, le chien secoua la tête en signe de
-dénégation, et revint vers l'enfant, plus fidèle à son ancienne amitié
-qu'à sa nouvelle reconnaissance.
-
-Le docteur s'arrêta tout pensif. Il y avait plus d'un renseignement pour
-lui dans cette persistance du chien à rester près de la petite idiote.
-
-Et, en effet, il réfléchit que, s'il voulait sérieusement traiter cette
-enfant, c'étaient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de
-toutes les minutes; c'étaient des inventions et des imaginations
-toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait déjà par
-la pitié attaché à ce petit être isolé, qui ne correspondait à rien dans
-la nature, et qui représentait le néant de l'intelligence et de la
-matière au milieu des êtres animés qui se _mouvaient_ et qui
-_pensaient_, deux choses qu'il était incapable de faire.
-
-Les anciens cabalistes, voulant donner à Dieu un motif d'impulsion pour
-le faire sortir de son repos, disent que Dieu créa le monde par amour.
-
-Jacques Mérey, malgré toutes ses tentatives, n'avait encore rien créé;
-mais, nous l'avons dit, il aspirait à faire un être semblable à lui. La
-vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine,
-il n'existait que la matière, renouvela l'ardeur de son rêve. Comme
-Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de
-chair, et, comme le statuaire antique, il conçut l'espérance de
-l'animer.
-
-Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'était trouvé lui
-avaient permis d'étudier non seulement les mœurs des hommes, mais
-encore les instincts et les inclinations des animaux.
-
-Il avait abandonné volontairement la société des villes pour se
-rapprocher de la nature et des êtres inférieurs qui la peuplent,
-persuadé que les animaux, dans une enveloppe plus ou moins grossière,
-ont une étincelle du fluide divin, mais que cette âme est seulement
-relative à des fonctions différentes des nôtres. Il considérait la
-Création comme une grande famille, dont l'homme était non pas le roi,
-mais le père: famille dans laquelle il y avait des aînés et des cadets,
-ceux-ci tenus en tutelle par ceux-là.
-
-Il avait souvent observé, avec cet intérêt qui naît dans les esprits
-profonds, tout incident, si léger qu'il soit, qui dénote un fait en
-réserve pour l'avenir. Il avait souvent regardé un jeune chien et un
-jeune enfant jouant ensemble.
-
-En écoutant les sons inarticulés qu'ils échangeaient au milieu de leurs
-jeux et de leurs caresses, il avait souvent tenté de croire que l'animal
-essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien.
-
-À coup sûr, quelle que fût la langue qu'ils parlaient, ils
-s'entendaient, se comprenaient, et peut-être échangeaient-ils ces idées
-primitives qui disent plus de vérités sur Dieu que n'en ont jamais dit
-Platon et Bossuet.
-
-En regardant les animaux, c'est-à-dire les humbles de la Création, en
-voyant l'air intelligent des uns, l'air doux et rêveur des autres, le
-docteur avait compris qu'il y avait un profond mystère entre eux et le
-grand tout. N'est-ce point pour établir ce mystère et pour les
-envelopper dans la bénédiction universelle qui descend sur nous et sur
-eux pendant cette sainte nuit de Noël, que le Seigneur, type de toute
-humilité, voulut naître dans une crèche, entre un âne et un bœuf?
-L'Orient, que Jésus touchait de la main, n'a-t-il pas adopté cette
-croyance, que l'animal n'est qu'une âme endormie qui plus tard se
-réveillera homme, pour plus tard peut-être se réveiller dieu?
-
-En un instant, ce monde de pensées, résumé de l'histoire et des travaux
-de toute sa vie, se présentèrent à l'esprit de Jacques Mérey; il comprit
-que, puisque le chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que
-l'enfant et le chien ne devaient pas être séparés; que d'ailleurs,
-quelque régularité qu'il mît dans ses visites, il ne pouvait les faire
-que de deux jours en deux jours tout au plus; or, à son avis, un
-traitement continu, une surveillance de toutes les heures, étaient
-nécessaires pour tirer cette âme des ténèbres dans lesquelles un oubli
-du Seigneur l'avait plongée.
-
-Il rentra donc dans la cabane, et, s'adressant au braconnier et à la
-femme qui paraissait être sa mère:
-
---Braves gens, leur dit-il, encore une fois, je ne vous demande pas
-votre secret sur cette enfant; vous avez évidemment fait pour elle tout
-ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous l'ayez reçue,
-vous n'avez point trompé la main qui vous l'a confiée. C'est à moi de
-faire le reste. Donnez-moi, ou plutôt prêtez-moi cette petite fille, qui
-vous est un fardeau inutile; j'essayerai de la guérir et de vous rendre
-à la place de cette matière inerte et muette une créature intelligente
-qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la
-famille, y apportera sa part de forces et de capacités.
-
-La mère et le fils se regardèrent alors, puis tous deux se retirèrent
-dans le fond de la cabane, discutèrent quelques instants, parurent se
-ranger au même avis, et le fils, revenant vers le docteur, lui dit:
-
---Il est évident, monsieur, que vous êtes ici par l'intervention visible
-du Seigneur, puisque c'est ce chien que nous avions cru perdu et dont
-nous avions déjà fait notre deuil qui vous y a conduit. Prenez l'enfant
-et emportez-le. Si le chien veut vous suivre, qu'il vous suive et s'en
-aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait
-une impiété de notre part de nous opposer à Sa volonté sainte.
-
-Le docteur déposa sur une table sa bourse et tout ce qu'elle contenait;
-il enveloppa l'enfant dans son manteau, et sortit accompagné du chien,
-qui, cette fois, ne fit aucune difficulté pour le suivre, et qui, plus
-joyeux qu'il ne l'avait jamais été, allait et revenait devant lui,
-flairant de son nez et donnant de petits coups de tête à l'enfant, qu'il
-ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il
-repartait, aboyant avec la même fierté qu'un héraut d'armes qui proclame
-la victoire de son général.
-
-
-
-
-VI
-
-Entre chien et chat
-
-
-En voyant le chien si joyeux, le regardant avec des yeux si
-intelligents, lui parlant avec des accents si nuancés, le docteur
-s'affermissait plus que jamais dans l'idée de faire de ce chien qu'il
-avait sauvé l'intermédiaire intelligent, le lien actif entre sa volonté
-d'homme et le néant de la pauvre idiote qu'ils s'agissait de faire
-vivre.
-
-C'était un moyen de s'introduire en quelque sorte par surprise dans la
-place. Tout plein des mythes cabalistiques de l'antiquité, le docteur se
-demandait si les poètes n'avaient point entrevu cette initiation quand
-ils nous représentent Orphée passant à travers le triple aboiement du
-chien Cerbère avant d'arriver à Eurydice. Son entreprise offrait,
-suivant lui, plus d'un point de ressemblance avec la tentative du grand
-poète primitif. Il s'agissait de plonger au plus profond de cet enfer
-qu'on appelle l'imbécillité et de venir chercher une intelligence
-accroupie dans les ténèbres de la mort, et, comme Orphée avait fait pour
-Eurydice, la ramener malgré les dieux à la lumière du jour.
-
-Orphée avait échoué, il est vrai, mais parce qu'il avait manqué de foi.
-Pourquoi avait-il douté de la parole du dieu des enfers? Pourquoi
-s'était-il retourné pour voir si Eurydice le suivait?
-
-Ce fut dans cette disposition d'esprit que le docteur rentra chez lui et
-monta à son laboratoire.
-
-La vieille Marthe, qui avait eu déjà beaucoup de peine à s'habituer à
-Scipion, qui avait par sa présence inattendue effarouché son chat,
-voyant que son maître apportait quelque chose dans son manteau, et
-croyant que c'étaient quelques paquets d'herbes médicinales qu'il avait
-récoltées dans la montagne, le suivit, car c'était son office à elle de
-classer ces herbes avec des étiquettes.
-
-Le chat suivit la vieille.
-
-Ce chat, que Marthe la bossue avait d'abord appelé le _Président_ à
-cause de sa belle fourrure, qui lui avait rappelé la robe d'hermine du
-président du tribunal de Bourges, qu'elle avait vu une fois en sa vie,
-avait été en effet fort effarouché de la présence de Scipion. Scipion,
-de son côté, avec l'instinct haineux des animaux de son espèce pour les
-chats, s'était élancé sur le _Président_ et l'avait suivi sous les
-chaises et sous les fauteuils, culbutant tout le mobilier du docteur,
-jusqu'à ce que, trouvant une fenêtre ouverte, le chat se fût élancé par
-cette fenêtre, eût gagné les toits et disparu.
-
-Soit jalousie de voir sa place prise dans la maison, et par conséquent
-dans le cœur des maîtres de cette maison, soit terreur excessive
-éprouvée dans cette rencontre où les forces étaient inégales, le
-_Président_, dont la vocation n'était pas la guerre, et qui depuis
-longtemps même, grâce à la pâtée régulière que lui donnait, deux fois le
-jour, la vieille Marthe, avait renoncé à la faire aux rats et aux
-souris, et ne regardait plus ces animaux, lorsque par hasard ils
-tombaient sous sa patte, que comme un dessert indigne de lui, le
-_Président_ fut trois jours sans daigner rentrer à la maison, bien que,
-chaque nuit on entendît ses miaulements plaintifs retentir sur le toit
-et même dans le grenier.
-
-Quoique Marthe la bossue n'eût point osé se plaindre, M. le docteur lui
-paraissant avoir droit de vie et de mort sur ce qui l'entourait, il
-s'était fait, à la suite de cette fugue du _Président_, un changement
-notable dans sa physionomie, et ce n'était qu'en soupirant qu'elle
-présentait le matin le café au lait à son maître et qu'en rechignant
-qu'elle trempait à midi la soupe de Scipion.
-
-Le docteur aimait l'harmonie pour l'harmonie elle-même, comme il
-haïssait la guerre à cause de ses résultats. Il vit qu'un des ressorts
-qui faisaient mouvoir les quatre personnages de sa maison s'était
-arrêté, soit par lassitude, soit par accident; il s'informa à la vieille
-Marthe de la cause de sa tristesse et, avec l'accent du reproche et en
-fondant en larmes, elle se contenta de montrer le fauteuil où le chat
-avait coutume de dormir, en s'écriant:
-
---Le _Président_, monsieur le docteur!
-
-C'était l'heure de la soupe de Scipion et de la pâtée du _Président_.
-Jacques Mérey ordonna à Marthe d'aller préparer l'un et l'autre et de
-les apporter dans des récipients de différentes grandeurs.
-
-Marthe sortit, secouant les épaules, en femme qui dit:
-
---Hélas! c'est bien inutile, ce que vous m'ordonnez là.
-
-Mais, comme elle était habituée à obéir sans discussion, elle se hâta de
-faire ce que lui ordonnait son maître.
-
-À peine avait-elle refermé la porte, que le docteur était sur le balcon
-et cherchait des yeux le _Président_.
-
-Comme la maison dominait toutes les autres et que le laboratoire
-dominait la maison, l'œil du docteur put plonger jusqu'aux
-profondeurs les plus caverneuses de la Creuse; mais il n'eut point la
-peine de se perdre dans ces sombres cavités: à dix mètres de lui, sur un
-toit de chaume, le _Président_ dormait au soleil, enveloppé de sa
-fourrure tant soit peu souillée par les excursions nocturnes auxquelles
-il s'était livré depuis son départ de la maison.
-
-Le docteur appela le _Président_ avec un sifflement tout particulier.
-L'animal, qui dormait, sentit pénétrer ce bruit au plus profond de son
-sommeil et tressaillit. Il ouvrit ses grands yeux jaunes, regarda autour
-de lui en s'étirant, bâilla à se démonter la mâchoire; mais, au milieu
-de son bâillement, il aperçut le docteur qui l'avait appelé.
-
-Soit que cette attention de son maître lui parût une réparation
-suffisante, soit que, comme les autres animaux, il ressentît l'influence
-irrésistible du magnétisme, il se mit à l'instant même sur ses quatre
-pattes et s'achemina vers le balcon.
-
-Le docteur rentra, appela Scipion à lui. Un des talents de Scipion était
-de faire le mort pour laisser passer l'infanterie et la cavalerie
-légère, ne se réveillant que lorsqu'on lui annonçait la grosse
-cavalerie. Le docteur lui montra son tapis et lui ordonna de faire le
-mort. Scipion se coucha et ferma les yeux.
-
-Au même moment, le _Président_ montrait à l'angle du balcon sa tête
-fine, qui, malgré l'invitation du maître, n'était point exempte
-d'inquiétude.
-
-Jacques Mérey alla à lui, le prit dans ses bras, l'embrassa sur le
-front, ce qui ne lui était jamais arrivé, le caressa de la main,
-dirigeant sa caresse depuis l'occiput jusqu'à l'extrémité de l'épine
-dorsale, caresse à laquelle le _Président_ fut si sensible, que le
-docteur le sentit frissonner sous sa main, du museau à l'extrémité de la
-queue; frémissement auquel succéda à l'instant même ce ronron
-particulier pour exprimer le bien-être porté à la plus haute puissance.
-
-Alors, il le coucha entre les pattes de Scipion, lui faisant un oreiller
-de l'une d'elles, tandis que de l'autre il lui enveloppait le corps
-comme une mère fait de son nourrisson. Les deux animaux, qui trois jours
-auparavant avaient voulu se dévorer--car, si la force était du côté de
-Scipion, la bonne volonté ne manquait pas au _Président_--, se
-trouvèrent nez à nez et tout émerveillés de leurs dispositions non
-seulement pacifiques, mais bienveillantes vis-à-vis l'un de l'autre.
-
-Ils étaient sous le charme de ce rapprochement lorsque Marthe entra
-tenant d'une main la pâtée du chat, et de l'autre la soupe du chien. Son
-étonnement fut si grand, qu'elle posa la pâtée du chat sur la table,
-pour faire le signe de la croix.
-
-Elle n'avait pas elle-même une confiance bien absolue dans la pureté de
-croyance de son maître, et chaque fois qu'elle lui voyait accomplir un
-acte qui lui paraissait dépasser les limites de la puissance humaine,
-elle commençait à tout hasard par se mettre en garde contre Satan, en
-dessinant entre elle et lui le signe de la croix.
-
---Ah! monsieur! dit-elle en regardant le chien et le chat entre les
-pattes l'un de l'autre, en voilà encore un, de vos tours!
-
---Donne à ces animaux leur déjeuner, et attends, dit le docteur, qui
-n'était pas fâché souvent d'apprécier, de ses propres yeux, l'effet que
-ce que le peuple appelle des miracles produisait sur les âmes
-vulgaires.
-
-Marthe obéit, mais son trouble était si grand, qu'elle déposa la pâtée
-du chat devant le nez du chien et la soupe du chien devant le nez du
-chat. Et, comme elle voulait réparer cette erreur:
-
---Laisse faire, dit Jacques Mérey; chacun trouvera bien son écuelle.
-
-Alors, de ce sifflement avec lequel il avait réveillé le _Président_, il
-tira les deux animaux de leur sommeil factice, et, comme il l'avait
-prédit, Scipion fit un bond à gauche pour arriver à sa soupe, et le
-_Président_ passa entre les jambes de Scipion pour arriver à sa pâtée.
-
-À partir de ce jour, l'harmonie la plus parfaite s'était rétablie et
-avait régné, à la grande satisfaction de Marthe, mais à la plus grande
-satisfaction encore de son maître, dans la maison du docteur.
-
-C'était donc avec une confiance en son maître qu'avaient encore
-augmentée les événements que nous venons de raconter, que Marthe suivait
-le docteur à son laboratoire, croyant lui voir rapporter sa moisson
-d'herbes ordinaire.
-
-Mais son étonnement fut grand, lorsque après avoir, avec toutes sortes
-de précautions, déposé son manteau à terre, le docteur en laissa tomber
-les quatre coins, et qu'elle vit que ce qu'elle avait pris pour des
-bottes d'herbes n'était rien autre chose qu'une enfant de sept à huit
-ans, qui resta immobile sur le parquet à l'endroit où l'avait déposée
-Jacques Mérey, et qui ne donna signe de vie par un mouvement quelconque
-que quand le chien accourut près d'elle et se fut mis à lui lécher le
-visage.
-
---Ah! mon Dieu! qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Marthe la tête en
-avant et les bras écartés.
-
---_Ça!_ dit le docteur avec son mélancolique sourire; _ça!_ c'est une
-masse de chair sans âme, sans volonté, sans mouvement, oubliée par le
-Créateur parmi ces êtres difformes et incomplets auxquels il faut que la
-science rende ce que la nature a oublié de leur donner.
-
---Jésus Dieu! monsieur le docteur, s'exclama Marthe, vous n'allez pas
-encore embarrasser, j'espère bien, la maison d'un pareil fétiche? C'est
-bon à mettre dans les grands bocaux qui sont à la porte des
-apothicaires, mais pas autre chose.
-
---Au contraire, Marthe, dit Jacques Mérey, je vais la garder, et c'est
-toi qui plus particulièrement seras chargée de veiller sur elle. Pour
-commencer, tu vas aller acheter une baignoire de demi-grandeur, et tu
-vas savonner cette créature des pieds à la tête.
-
-Comme toujours, la vieille Marthe obéit. Une heure après l'ordre donné,
-la baignoire pleine d'eau, tiédie à point, recevait la petite créature,
-et la main exercée de Marthe la frottait du plus doux savon que l'on
-avait pu trouver.
-
-Le docteur assistait à cette toilette et y donnait toute son attention.
-L'enfant, en sortant de la cabane du bûcheron, était tellement salie par
-le contact des choses les plus immondes, qu'il était impossible de voir
-non seulement la couleur de ses cheveux, mais encore celle de sa peau.
-
-Peu à peu, sous la main de Marthe et au milieu de la mousse savonneuse,
-apparaissait un corps d'une blancheur mate et maladive, comme l'est
-celui des enfants qui ont été tenus enfermés.
-
-Il y a dans les atomes de l'air et dans les rayons du soleil ce que l'on
-pourrait appeler la couleur de la vie; les plantes qui n'ont ni air ni
-soleil poussent pâles et blanches, tandis que leurs sœurs qui
-jouissent des conditions ordinaires de la vie éclatent de toutes les
-couleurs qu'elles empruntent au prisme solaire.
-
-Il était difficile de dire, même quand le soin le plus scrupuleux eut
-présidé au débarbouillage de la figure, si l'enfant était belle ou
-laide. Aucun des traits n'était assez suffisamment arrêté pour qu'on le
-jugeât; l'œil qui s'entrouvrait à peine et dont on ne pouvait
-apprécier la grandeur, était cependant d'un beau bleu céleste; la
-bouche, mal dessinée, renfermait des dents assez belles, mais auxquelles
-la pâleur des lèvres ôtait toute valeur; les sourcils étaient plutôt
-indiqués par les tons de chair, qu'ils n'étaient marqués par l'arc
-velouté dont la femme sait tirer un si bon parti, qu'ils soient
-abondants ou non. Sa tête était à peu près dénudée de cheveux, excepté
-au cervelet, où quelques boucles d'un blond pâle indiquaient que, si
-cette créature devenait jamais une femme, elle se rattacherait à la
-douce race germanique par la couleur de sa chevelure.
-
-En somme, à part quelques engorgements au cou, aux aines et aux genoux,
-le docteur parut assez satisfait de l'état dans lequel il trouvait la
-pauvre petite abandonnée.
-
-Un des caractères de l'idiotisme, c'est la torpeur.
-
-La nature a fait à l'homme trois dons, et dans ce triangle elle a
-renfermé la vie.
-
-Ces trois dons sont la sensation, la volonté, le mouvement. L'homme
-éprouve, il veut, il agit. Ces trois actions s'enchaînent et ne peuvent
-se désunir. Du moment que l'homme n'éprouve pas, il ne peut pas vouloir,
-et, ne pouvant vouloir, il n'agit pas.
-
-L'idiot n'éprouve pas; de là la cause première de son immobilité.
-
-Ainsi, dans la cabane du braconnier, la pauvre enfant ne quittait jamais
-son lit, et restait des heures entières à rouler sur elle-même comme un
-animal, ou à se balancer comme ces magots de la Chine qui n'ont de
-mouvement que dans le va-et-vient de la tête, d'une épaule à l'autre.
-
-C'était là son plus grand rapprochement de la vie.
-
-Elle détestait le grand air, le mouvement, la lumière, enfin, elle avait
-la tendance naturelle des corps bruts qui aspirent au repos.
-
-Comme dans toutes les provinces, où le terrain ne coûte pas cher, le
-jardin était grand relativement à la maison. Il était planté d'arbres
-forestiers au milieu desquels, au sommet d'un tertre, s'épanouissait un
-magnifique pommier. Un cours d'eau, une source, claire, brillante,
-sanglotant un doux murmure, sortait du pied de ce tertre, descendait en
-petites cascades, et, traversant une cour pavée, dans l'encaissement
-d'un ruisseau, allait, après avoir arrosé le jardin dans toute sa
-longueur, se jeter dans la Creuse.
-
-À cette source, si humble et si exiguë qu'elle fût, le jardin, véritable
-oasis, devait toute sa fraîcheur et toute sa verdure. Trois ou quatre
-magnifiques saules pleureurs, placés d'étage en étage, mêlaient leur
-feuillage doré aux différentes nuances de vert que présentait au regard
-la palette variée du jardin.
-
-D'un coup d'œil, Jacques Mérey mesura tout le parti qu'il pouvait
-tirer pour sa petite malade d'un jardin en pente douce où le soleil, si
-ardent qu'il fût, était toujours tamisé par l'ombre des arbres. Un
-crayon à la main, il se fit à l'instant même l'architecte et le
-jardinier de ce petit Trianon. Une surface plane fut destinée à une fine
-pelouse de gazon anglais sur laquelle l'enfant pourrait se rouler tout à
-son aise. Un bassin, dont la profondeur ne devait pas dépasser trente
-centimètres, fut tracé avec des piquets de bois, que devait remplacer
-une grille de fer; c'était le bain futur de l'enfant sans nom et sans
-âme qui gisait dans le laboratoire.
-
-Des branches de tilleul furent entrelacées par Jacques Mérey lui-même,
-pour former un berceau impénétrable aux rayons du soleil dans ces jours
-de canicule et d'exaspération de la nature pendant lesquels tout devient
-dangereux, même le soleil. Enfin, deux ou trois emplacements furent
-désignés pour y planter des fleurs, car Jacques Mérey, dans la cure
-qu'il allait entreprendre, comptait appeler à la lui toutes les
-ressources de la nature.
-
-Le lendemain matin, quatre ouvriers jardiniers étaient, au point du
-jour, introduits dans le jardin, et une double paye leur était offerte
-s'ils avaient, en une semaine, opéré tous les travaux que le docteur
-venait en dix minutes de jeter sur le papier.
-
-
-
-
-VII
-
-Une âme à sa genèse
-
-
-Huit jours après, la besogne était terminée; le gazon, semé dès le
-premier jour, commençait à sortir de terre. Le bassin, foncé de gravier
-pris à la rivière, entouré d'une grille qui empêchait l'enfant d'y
-rouler, disposé de manière à ce qu'elle y pût prendre, sous la
-surveillance de Marthe, un bain complet dans lequel rien ne gênerait le
-caprice de ses mouvements, s'étendait sur un diamètre d'une dizaine de
-pas; enfin des fleurs avaient été transportées dans leurs pots, pour
-qu'elles n'eussent point à souffrir du déplacement, et formaient de
-leurs différentes nuances trois tapis bariolés.
-
-Le petit Éden était prêt à recevoir sa petite Ève.
-
-L'enfant n'avait pas de nom; on n'avait jamais pensé à lui en donner un.
-Qu'avait-on besoin de l'appeler, puisqu'elle ne répondait pas? Elle
-avait bien reçu autrefois, sans doute, au moment de sa naissance, le nom
-de quelque saint ou de quelque sainte porté au calendrier, mais ces élus
-du Seigneur avaient si mal veillé sur leur filleule, que ce n'était
-véritablement pas la peine de rechercher ce nom impuissant, et qui,
-d'ailleurs, était probablement perdu volontairement au fond de la
-mémoire de ses nourriciers.
-
-Mais Marthe la bossue, qui non seulement avait un nom, mais aussi un
-surnom, ne pouvait pas se contenter d'un pareil incognito; elle
-tourmenta donc tant son maître pour savoir le nom de l'enfant, que
-celui-ci, qui, au bout du compte, voulait l'habituer dans l'avenir à
-répondre à une appellation, lui répondit qu'elle se nommait Éva. Et ce
-n'était pas sans raison et sans y avoir réfléchi que Jacques Mérey
-donnait ce nom à la petite orpheline; n'avait-il pas essayé de faire sur
-elle la même œuvre que Dieu avait faite sur la première femme? Cette
-création toute matérielle qui lui était tombée entre les mains,
-n'allait-il pas, lui, si son projet réussissait, en faire une créature
-que Dieu pourrait reconnaître parmi les femmes, comme il reconnaît une
-fleur parmi les fleurs? Quel nom plus significatif eût-il pu lui donner
-que celui d'Éva?
-
-Nous disons Éva, parce que lui seul persista à lui donner ce nom. Marthe
-la bossue trouvait le nom de Rosalie bien plus joli, et elle demanda la
-permission de substituer ce nom à celui que le docteur lui désignait, et
-qui d'ailleurs n'était pas dans le calendrier.
-
-Jacques Mérey, qui commençait à éprouver un sentiment étrange pour la
-petite fille, ne fut point fâché que tout le monde l'appelât d'un nom
-tandis que lui seul l'appellerait d'un autre, et tandis qu'à lui seul
-elle répondrait lorsqu'il l'appellerait de ce nom-là.
-
-L'enfant, appelée Rosalie par tout le monde, fut donc par le docteur
-seul appelée Éva.
-
-Le jour où Éva fit son entrée dans le jardin était une chaude journée
-d'été; il fit étendre un tapis sous le berceau de tilleuls, et Scipion,
-bien lavé, bien frotté à son tour, fut admis à partager l'ombre avec
-l'enfant.
-
-Le docteur avait beaucoup compté sur le chien pour l'aider dans son
-œuvre de création. Le chien porterait un jour Éva sur son dos; le
-chien traînerait un jour la voiture d'Éva; en attendant, le chien, avec
-une adresse admirable, jouait avec l'enfant, lui imprimait malgré elle
-ce mouvement qui lui paraissait antipathique, mais qu'elle acceptait de
-la part du chien.
-
-Pendant toute cette première journée, le docteur se tint en tiers avec
-les deux pauvres êtres qu'il ne quittait pas des yeux.
-
-L'enfant était nue, la chaleur le permettait, et le docteur ne voulait,
-par aucun obstacle, gêner ses premiers mouvements; plusieurs fois, il
-essaya de la faire tenir debout; mais ses jambes plièrent, même en
-donnant un banc pour appui à ses mains.
-
-Le docteur vit donc qu'il fallait, momentanément du moins, ne s'occuper
-que de l'organisme, pour le mettre en état d'accepter ultérieurement les
-bénéfices d'un traitement moral.
-
-Les premiers jours et même les premiers mois se passèrent en soins
-médicaux destinés à combattre le lymphatisme de ce corps.
-
-Ce furent d'abord des bains froids dans le bassin de la source; ces
-bains commencèrent d'abord à faire jeter des cris de douleur à l'enfant:
-il en est toujours ainsi, et dans notre pauvre nature humaine, le cri de
-douleur précède le cri de joie; puis, aux bains froids, auxquels la
-petite Éva s'habitua peu à peu, qu'elle supporta bientôt sans angoisse,
-et qu'elle finit même par prendre avec plaisir, succédèrent, quand les
-jours de chaleur furent passés, les bains salins et alcalins, auxquels
-vint en aide une bonne et succulente nourriture.
-
-Chez le braconnier, l'enfant n'avait jamais mangé que des soupes au lait
-ou des panades; la soupe au bœuf y était rare, et à peine l'enfant
-avait-elle eu l'occasion d'en goûter deux ou trois fois dans sa vie.
-
-D'ailleurs, sous le rapport de la nourriture, elle ne manifestait aucune
-préférence; elle avalait ce qu'on lui donnait, et le mouvement de ses
-mâchoires, comme tous les autres mouvements de son corps, était purement
-instinctif.
-
-Le docteur commença par substituer d'excellents consommés aux panades et
-aux soupes au lait; puis peu à peu, quand il se fut assuré que l'estomac
-pouvait supporter quelque chose de plus substantiel, il en arriva aux
-gelées de viandes blanches d'abord, puis de viande noire et
-particulièrement de gibier, cette dernière viande contenant le double de
-partie nutritive des autres.
-
-L'hiver se passa tout entier dans ces soins de tous les jours, et sans
-que l'on pût constater le moindre progrès dans l'intelligence ou dans
-l'organisme physique de l'enfant. Mais la patience du docteur semblait
-plus obstinée que la faiblesse qu'elle avait entrepris de combattre.
-
-Souvent il était près de désespérer.
-
-Un fait qu'il provoqua, et qui réussit selon ses désirs, lui rendit
-toutes ses espérances.
-
-Un jour, il ordonna à Marthe d'emmener le chien et de l'enfermer dans
-une niche bâtie au fond du jardin, où l'on pouvait entendre ses cris.
-
-Mais le chien ne voulut pas suivre Marthe; il fallut que ce fût le
-docteur lui-même qui le conduisît à la niche et qui lui ordonnât d'y
-entrer.
-
-L'intelligent animal comprenait à quelle séparation on le condamnait;
-contre tout autre que le docteur, à coup sûr, il se fût défendu; mais
-par le docteur il se laissa enchaîner et enfermer, se contentant de se
-plaindre douloureusement d'une pareille injustice.
-
-Bien entendu que ce fut le docteur qui se chargea de porter la
-nourriture au pauvre prisonnier. Pour le consoler, il lui laissa une
-gamelle pleine d'une soupe qu'il avait tout particulièrement recommandée
-à la vieille Marthe. Puis il revint près d'Éva.
-
-C'était la première fois depuis près d'un an que la petite fille était
-privée de son compagnon; elle l'avait vu sortir avec le docteur, et
-l'avait suivi des yeux jusqu'à la porte; en ne le voyant pas rentrer
-avec lui, ses yeux demeurèrent fixes et marquèrent une nuance
-d'étonnement.
-
-Le docteur saisit cette nuance, tout imperceptible qu'elle était.
-
-Mais ce ne fut pas tout. Le reste de la journée se passa. L'enfant,
-inquiète, regardait à droite et à gauche, faisant même de certains
-mouvements qu'elle n'avait jamais faits pour regarder derrière elle;
-puis des plaintes, vers le soir, commencèrent à s'échapper de ses
-lèvres.
-
-Mais ce n'étaient pas des plaintes que voulait Jacques Mérey; souvent
-déjà, il l'avait entendue se plaindre; c'était un sourire, car il ne
-l'avait jamais vue sourire encore, et cependant peu à peu,
-incontestablement, les traits de son visage s'étaient accentués;
-l'œil s'était agrandi, tout en restant sinon atone, du moins vague;
-le nez s'était formé, les lèvres s'étaient dessinées et avaient pris une
-teinte rosée; enfin sa tête s'était couverte de cheveux du plus beau
-blond.
-
-Le docteur veilla près d'elle; les plaintes de la journée se
-continuèrent pendant le sommeil. Deux ou trois fois, l'enfant fit des
-mouvements plus brusques qu'elle n'en faisait étant éveillée, et elle
-agita son bras avec moins de mollesse que de coutume. Rêvait-elle? y
-avait-il une pensée dans ce cerveau? ou n'était-ce que de simples
-tressaillements nerveux qui la secouaient?
-
-Le lendemain, en s'éveillant, Éva trouva près d'elle le chat, pour
-lequel elle n'avait jamais manifesté ni sympathie ni antipathie; c'était
-Jacques Mérey qui avait placé là l'animal afin de voir comment
-l'accueillerait Éva.
-
-Éva, à moitié éveillée, sentant un poil doux à la portée de sa main,
-commença par caresser l'animal; mais, peu à peu, ses yeux s'ouvrirent
-et, avec la fatigue visible d'un effort accompli, se fixèrent sur le
-_Président_, qu'elle commençait à ne plus confondre avec Scipion; enfin,
-reconnaissant l'identité du matou, elle le repoussa avec un dépit assez
-visible pour que l'irascible matou se crût insulté et sautât à bas du
-lit de l'enfant.
-
-Dans ce moment, on entendit par les escaliers un grand bruit de chaînes
-et comme le galop d'un cheval qui aurait gravi l'escalier du
-laboratoire, puis la porte mal fermée s'ouvrit sous une violente
-secousse, et Scipion parut, délivré de sa captivité.
-
-Il avait brisé sa chaîne et mangé sa porte.
-
-Il vint se jeter sur le lit d'Éva.
-
-Éva jeta un cri de joie, et, pour la première fois, sourit.
-
-C'était le dénouement qu'attendait le docteur, quoiqu'il l'eût préparé
-d'une autre façon, et qu'il eût compté sans la vigueur et sans
-l'impatience de Scipion.
-
-Il s'empressa de détacher du cou du chien le collier et la chaîne qu'il
-traînait, et dont les anneaux eussent pu blesser les membres délicats de
-l'enfant. Puis, joyeux, il contempla cette double joie se manifestant
-dans une mutuelle caresse.
-
-Ainsi, la veille, l'enfant avait bien véritablement regretté le chien.
-
-Ainsi, la nuit, l'enfant avait bien véritablement rêvé.
-
-Ainsi, malgré les vingt-quatre heures écoulées, Éva n'avait point oublié
-Scipion.
-
-Il y avait dans le cerveau de l'enfant, sinon la mémoire encore, du
-moins le germe de la mémoire.
-
-Jacques Mérey murmura tout bas la devise de Descartes: _Cogito, ergo
-sum_ (je pense, donc je suis).
-
-L'enfant _pensait_, donc elle _était_.
-
-Puis, aux premiers jours du printemps, quand l'eau eut repris son cours
-et son murmure; quand avril eut fait éclater les bourgeons laineux des
-hêtres et des tilleuls; quand l'herbe eut de nouveau de sa tête verte
-percé la surface brune de la terre, par un beau soleil et par une belle
-matinée, l'enfant, suivie du chien, fit sa rentrée dans son paradis.
-
-Le tapis l'attendait sous les tilleuls; mais cette fois, une surprise
-attendait Jacques, qui fut la récompense de ses soins. En se cramponnant
-à l'angle du banc, l'enfant se souleva d'elle-même, et aidée du docteur,
-qui appuya ses deux mains au rebord de la banquette, elle se tint
-debout, et toute joyeuse poussa une exclamation de plaisir qui pour le
-docteur fut une exclamation de triomphe.
-
-Ainsi venait de se révéler presque en même temps le double progrès de la
-pensée dans le cerveau et de la force dans les muscles. Ainsi, comme
-chez les autres enfants, et en retard seulement de six ou sept années,
-se développaient ensemble ces deux jumeaux, l'un terrestre, l'autre
-divin, qu'on appelle le corps et l'âme.
-
-
-
-
-VIII
-
-_Prima che spunti l'aura_
-
-
-C'était un progrès à ravir le docteur de joie, mais un progrès relatif.
-
-Éva commençait à distinguer ce qui se trouvait dans le cercle de son
-rayon visuel; mais elle paraissait insensible au bruit, et, pour quelque
-bruit qui se fît autour d'elle, elle ne se retournait point.
-
-Le docteur s'arrêta à une idée qui lui était déjà venue plusieurs fois,
-mais que, dans la crainte d'avoir deviné vrai, il n'avait pas voulu
-approfondir: c'est que la pauvre enfant était sourde.
-
-Un jour qu'elle jouait avec Scipion sur la pelouse, et que, trop faible
-encore pour se tenir sur ses jambes, elle se traînait sur ses pieds et
-sur ses mains, le docteur, qui avait abandonné pour elle creusets et
-cornues, monta à son laboratoire, prit un pistolet, le chargea, et vint
-le tirer derrière Éva et à son oreille.
-
-Scipion bondit, aboya, se précipita dans les massifs, les fouilla pour
-savoir sur quel gibier le docteur avait tiré.
-
-Mais l'enfant ne tressaillit même pas.
-
-Elle suivait des yeux le chien, elle paraissait s'amuser de sa folie,
-elle lui faisait de la main, et pour le rappeler auprès d'elle, des
-gestes tout à fait inintelligibles d'un autre que lui. Mais, tout en
-s'occupant de l'effet, elle était restée complètement étrangère à la
-cause.
-
-Alors, le docteur résolut d'employer l'électricité comme adjuvant au
-traitement que subissait la jeune fille: toutes les fois qu'elle
-retombait dans ses phases de torpeur--et ces phases, à peu près
-périodiques, se renouvelaient pendant vingt-quatre, trente-six ou même
-quarante-huit heures, deux ou trois fois par mois--, Jacques Mérey la
-frictionnait avec une brosse électrique, lui faisait prendre des bains
-d'eau électrisée, et dirigeait sur le conduit auditif un courant
-électrique continu pendant quelques minutes d'abord, puis pendant un
-quart d'heure, une demi-heure et même une heure.
-
-Au bout de trois mois de traitement, le docteur renouvela l'expérience
-du pistolet.
-
-L'enfant tressaillit et se retourna au bruit.
-
-Il était évident pour le docteur que, jusque là, Éva avait été muette
-parce qu'elle avait été sourde; quand elle entendrait le bruit de la
-parole, qui ne parvenait pas encore jusqu'à elle et qui frappait son
-oreille sans y pénétrer, elle parlerait.
-
-Mais le docteur était encore loin d'avoir atteint ce résultat.
-
-Aussi continua-t-il avec énergie le même traitement électrique. L'enfant
-paraissait physiquement s'en trouver à merveille, et elle y recueillait
-un remarquable accroissement de forces physiques. Aussi le docteur
-résolut-il de faire une autre tentative.
-
-Le pauvre voiturier qui avait eu la cuisse brisée, et à qui le docteur
-avait si heureusement fait l'opération que nous avons décrite, outre les
-trois cents francs que lui avait fait obtenir son protecteur inconnu,
-avait obtenu de la mairie d'annoncer à son de trompe dans les rues
-d'Argenton les nouvelles municipales, les ventes publiques, les objets
-perdus, les récompenses promises.
-
-Le bruit de sa trompette était populaire à Argenton, et, dès que l'on
-entendait sa fanfare accoutumée, la seule qu'il sût, chacun, mis en
-mouvement par ce désir de nouvelles si impérieux dans les petites
-villes, où elles sont si rares que l'on en fait quand il n'en vient
-point, accourait au carrefour où elle se faisait entendre.
-
-Un jour qu'il venait de remplir son office et qu'il passait devant la
-porte de Jacques Mérey, celui-ci l'appela.
-
-Basile se hâta de se rendre à l'invitation du docteur, aussi vite que le
-lui permettait sa jambe de bois.
-
-Le docteur, inutile de le dire, était resté un dieu pour le brave
-Basile, qui, voyant de quelle pluie de bénédictions la Providence
-l'avait gratifié depuis son accident, en était arrivé à ne pas regretter
-sa jambe, qui ne lui eût jamais, présente, rapporté ce que, absente,
-elle lui rapportait.
-
-Jacques Mérey expliqua à Basile ce qu'il désirait de lui: c'était sa
-fanfare la plus aiguë.
-
-Basile avoua naïvement au docteur qu'il n'en savait qu'une, mais qu'il
-pouvait, si l'oreille destinée à l'entendre n'était pas trop délicate,
-au risque de quelques notes hasardées, la monter un ton plus haut.
-
-Le docteur répondit que l'instrumentiste ne devait pas craindre de
-risquer quelques sons discordants. Il les lui eût demandés s'il ne les
-lui eût pas offerts de lui-même.
-
-Tous deux montèrent au laboratoire, car on était arrivé aux premiers
-froids d'hiver. La douce chaleur du poêle, chaleur maintenue de 18 à 20
-degrés, permettait à l'enfant de rester vêtue d'une simple chemise. Elle
-était couchée sur Scipion et tenait le _Président_ entre ses bras.
-
-Le _Président_ était beaucoup moins lié avec l'enfant que Scipion. Et,
-il faut le dire, malgré le nom que lui avait donné Marthe, et malgré sa
-fourrure bien autrement douce que celle du chien, le _Président_ n'était
-pas d'un caractère facile, et, de même qu'il y a toujours beaucoup du
-chat dans le tigre, il y a toujours un peu du tigre dans le chat. Et
-Marthe elle-même, malgré sa tendresse de mère pour le quinteux matou,
-n'était pas à l'abri d'un coup de griffe dans ses jours de misanthropie.
-
-Il est vrai que, si le _Président_ eût été amplement doué de ce filon de
-mémoire qui avait, à la grande joie du docteur, traversé le cerveau
-d'Éva, il eût bien, malgré sa fourrure immaculée et son embonpoint
-chanoinesque, eu quelques reproches à faire à la vieille servante, quand
-l'indifférence moqueuse des chattes argentonnaises lui rappelait que sa
-trop prévoyante nourrice ne lui avait pas rendu l'équivalent de ce
-qu'elle lui avait ôté.
-
-Mais jamais avec Éva le _Président_ n'avait manifesté un de ces moments
-d'impatience, et jamais la moindre égratignure rayant d'un trait la
-peau, hélas! trop blanche de l'enfant, n'avait témoigné que les griffes
-aiguës de l'involontaire soprano fussent sorties de leur fourreau de
-velours.
-
-Le docteur recommanda à Basile d'entrer sans bruit, non pas à cause de
-l'enfant qui ne l'entendrait pas, à coup sûr, mais à cause du chien et
-du chat qu'il pourrait effrayer. Aussi, malgré le bruit que faisait en
-frappant sur le parquet cette jambe que Basile devait à la libéralité du
-docteur, ils arrivèrent tous deux, leurs pas assourdis par le tapis, à
-la distance d'un mètre à peu près du groupe pittoresque que formaient
-l'enfant et les deux animaux.
-
-Scipion et le _Président_, qui avaient l'oreille fine, avaient bien
-entendu venir deux personnes, mais l'une de ces deux personnes était le
-maître, et par conséquent on le savait trop bienveillant pour supposer,
-même eût-on les susceptibilités excessives du chien et les mauvaises
-imaginations du chat, qu'il vînt avec de méchantes intentions. Quant à
-celui qui l'accompagnait, ce n'était pas tout à fait un inconnu pour les
-deux animaux. Assis sur le seuil de la porte, Scipion, et, couché sur
-son toit, le _Président_, l'avaient plus d'une fois vu passer devant la
-maison et même s'arrêter pour parler au docteur. Quant à cet instrument
-d'une forme inconnue qu'il tenait à la main, c'eût été par trop
-d'intelligence aux deux quadrupèdes de le suspecter, tous deux
-ignoraient les tonnerres d'inharmonie et de discordance qu'il renfermait
-dans son sein. Aussi, lorsqu'il l'approcha de sa bouche, mouvement que
-ne vit point Éva, mais que suivirent en clignant béatement des yeux le
-_Président_ et Scipion, nul ne se douta de ce qui allait arriver.
-
-Tout à coup la formidable fanfare éclata si terrible, que d'un seul bond
-le _Président_ fut sur le toit voisin en passant à travers un carreau
-qui se trouvait sur sa route; que Scipion fit entendre le plus lugubre
-gémissement qui fût sorti du larynx d'un chien hurlant à la lune, et
-qu'Éva se prit à pleurer. L'épreuve était heureuse mais non concluante,
-Éva pouvait aussi bien pleurer à propos de la fuite du _Président_ ou du
-brusque mouvement de Scipion qu'à propos de la fanfare qui venait
-d'éclater si inopinément sur sa tête.
-
-Aussi fit-il signe à Basile de s'interrompre, et comme Éva continua à
-pleurer encore quelques minutes, il fut impossible de connaître la
-véritable cause de ses larmes.
-
-Mais, ses larmes ayant cessé, le docteur prit Scipion par le collier,
-afin qu'aucun mouvement de l'animal ne vînt effrayer la malade, et
-ordonna à Basile de recommencer son morceau. Basile, orgueilleux de
-l'effet qu'il avait produit, ne se fit pas prier; il rapprocha
-l'instrument de sa bouche, et en tira un son si terrible et si menaçant,
-que les larmes d'Éva recommencèrent et qu'elle fit un mouvement pour
-fuir comme avaient fui le _Président_ et Scipion.
-
-Dès lors, il n'y avait pas de doute à conserver, c'était bien la
-trompette qui avait fait pleurer l'enfant, et la fuite du chat et les
-lamentations du chien n'étaient pour rien dans ses larmes.
-
-Le docteur, enchanté de l'épreuve et convaincu de la bonté de son
-système curatif, donna un écu de six livres au musicien, qui fit toutes
-sortes de difficultés pour recevoir de l'argent de celui dont il avait
-reçu la vie; mais le docteur insista tellement, que Basile finit par
-mettre son écu de six livres dans sa poche, offrant à son sauveur de
-revenir toutes et quantes fois il lui plairait, offre obligeante, mais
-dont le docteur ne profita pas.
-
-Scipion, bon caractère, esprit calme et bienveillant, revint, aussitôt
-que Basile fut sorti, se remettre à la disposition de l'enfant; mais le
-_Président_, caractère plus aigre et plus rancunier, ne reparut qu'à
-l'heure de la pâtée.
-
-Malgré la lenteur du traitement, car il y avait déjà plus de deux ans
-qu'Éva avait quitté la maison du braconnier, la joie du docteur était
-grande, car il ne doutait pas que la malade ne fût en voie de guérison.
-
-Il laissa écouler trois autres mois, pendant lesquels l'enfant fut
-soumis à un traitement électrique décroissant, car Jacques Mérey
-craignait de fatiguer outre mesure les organes sur lesquels il opérait;
-puis, un jour, il fit apporter un orgue qui, avec toutes sortes de
-précautions, lui était arrivé de Paris par le roulage.
-
-Il y avait bien un orgue dans l'église d'Argenton, mais il y avait
-aussi un curé, et Jacques Mérey était tenu partout par le clergé pour un
-si mauvais chrétien, qu'à moins d'exorcisme opéré sur lui, on ne lui eût
-point permis de faire ses expériences dans l'église.
-
-Comme rien ne lui coûtait quand il s'agissait d'Éva, il avait donc, dans
-les espérances curatives qu'il fondait sur la musique, fait sans la
-regretter le moins du monde la dépense d'un de ces orgues de salon qui
-coûtaient alors cent cinquante ou deux cents pistoles, et qu'on était
-obligé de faire venir d'Allemagne, la fabrique d'Alexandre étant encore
-inconnue.
-
-Aux larmes versées par Éva lorsque Basile avait exécuté son morceau, le
-docteur avait non seulement acquis la certitude qu'elle avait entendu,
-mais avait conçu l'espérance qu'elle aurait le sens musical, et que les
-larmes lui étaient venues aux yeux autant de la discordance du musicien
-et de l'instrument que de la formidable harmonie qui s'était échappée de
-leur réunion.
-
-Ce fut toute une grande affaire que l'installation de cet orgue, sur
-lequel Jacques Mérey comptait énormément. La question n'était pas de le
-placer et de l'établir avec l'aplomb convenable à ces sortes
-d'instruments, mais il importait qu'aucune vibration n'en sortît avant
-l'heure où Jacques Mérey désirait que ses sons mélodieux produisent leur
-effet, non seulement sur l'oreille, mais aussi sur le cœur de
-l'enfant.
-
-On était aux premiers jours du printemps, dans cette période
-merveilleuse où un nouveau fluide se répand par toute la nature, et,
-comme une chaîne d'amour, fait éclore les êtres qui ne sont pas nés
-encore et rattache d'un lien plus ardent ceux qui ont déjà subi son
-influence.
-
-C'était la troisième fois que les bourgeons des arbres éclataient sous
-les jeunes et premières feuilles d'avril depuis qu'Éva, encore enfermée
-dans son bourgeon d'hiver, attendait dans la maison du docteur un rayon
-de ce soleil vivifiant; elle avait dix ans.
-
-Jacques Mérey attendit que se levât une de ces journées qui remplissent
-toutes les conditions vivifiantes de cette aurore printanière à
-laquelle les choses inanimées semblent elles-mêmes devenir sensibles; il
-ouvrit la fenêtre pour qu'un rayon de soleil pénétrât dans le
-laboratoire; il attira les branches de lierre qui pendaient au toit pour
-faire à ce rayon un voile de verdure; il coucha l'enfant sous le flot
-tempéré de cet œil de feu, et, tandis que son sourire et ses membres
-détendus indiquaient ce bien-être qu'éprouve toute créature sous le
-regard du Créateur, il marcha à son orgue ouvert d'avance et laissa
-tomber ses mains sur la première mesure du _Prima che spunti l'aura_, de
-Cimarosa.
-
-Jacques Mérey n'était pas ce qu'on peut appeler un habile
-instrumentiste, c'était seulement un de ces hommes d'harmonie qui ont en
-eux toutes les qualités intellectuelles, musicales, poétiques, qui
-naissent de l'accord d'un grand cœur et d'un esprit élevé. Il eût été
-poète, il eût été peintre, il eût surtout été musicien, si cette fureur
-du bien ne l'eût entraîné sur les traces des Cabanis et des Condorcet.
-
-Ce fut donc avec une mélodie toute particulière que l'instrument presque
-divin vibra sous ses doigts en sons mélancoliques et prolongés, et,
-comme le musicien s'était placé de manière à ne pas perdre le moindre
-effet produit par l'instrument sur l'auditeur, il put voir, au premier
-flot de mélodie qui se répandit dans l'appartement, Éva tressaillir,
-relever la tête, sourire, et, sur ses genoux, en s'aidant à peine de ses
-mains, venir à lui comme le magnétisé vient au magnétiseur, et, arrivée
-près de sa chaise, s'accrocher aux bâtons et se soulever de toute sa
-hauteur en se soutenant au dossier du siège et en s'abreuvant à cette
-source de notes qui jaillissait des touches de l'orgue sous les doigts
-du docteur.
-
-Le docteur, joyeux, la prit dans ses bras et la pressa contre son
-cœur, mais Éva, l'écartant doucement, laissa retomber sa propre main
-sur l'ivoire de l'orgue et en tira avec une satisfaction étrange un long
-gémissement.
-
-Mais elle n'essaya même pas de recommencer, et laissa retomber sa main
-inerte auprès d'elle, comme si elle eût reconnu l'impossibilité de
-produire les mêmes sons qu'elle venait d'entendre un instant auparavant.
-
-Alors, par des mots inarticulés, elle essaya de faire comprendre son
-désir.
-
-Le docteur, qui n'avait qu'une âme pour lui et pour elle, crut avoir
-compris ce murmure, si inintelligible qu'il fût, et, laissant retomber
-ses deux mains sur l'orgue, il reprit le morceau où il l'avait
-abandonné.
-
-Il y avait dans la jardin, tous les ans, une nichée de rossignols; le
-docteur avait recommandé par-dessus toute chose qu'on ne tourmentât
-jamais le mâle sur sa branche, la femelle sur son nid, les petits sous
-elle.
-
-Aussi, tous les ans, quelque échappé de la nichée dernière, peut-être le
-même mâle et la même femelle, revenaient faire leur nid au même endroit,
-dans une épaisse touffe de seringas; cette touffe était adossée à la
-tonnelle formée par des branches de tilleul entrelacées.
-
-Comme les ordres de Jacques Mérey, à l'endroit du roi des chanteurs,
-avaient été observés religieusement; comme le _Président_ était nourri
-de manière à n'avoir jamais besoin de chercher ailleurs un en-cas, tous
-les ans, à la même époque, du 5 au 8 mai, on entendait éclater la voix
-merveilleuse du ménestrel nocturne.
-
-Cette fois, Jacques Mérey guetta son retour; il comptait éprouver sur
-l'organisme d'Éva cet instrument le plus merveilleux de tous, le chant
-de l'oiseau.
-
-Le 7 mai, le chant se fit entendre. Il pouvait être onze heures du soir
-lorsque la première note parvint jusqu'au laboratoire du docteur, dont
-la fenêtre était ouverte. Il réveilla l'enfant.
-
-Jacques Mérey avait remarqué que, lorsqu'on réveillait Éva, elle était
-d'humeur beaucoup moins souriante que lorsqu'elle se réveillait
-d'elle-même; mais il espérait trop de l'épreuve pour attendre que le
-rossignol chantât à une heure où elle aurait les yeux ouverts. Il
-l'emporta toute maussade dans son berceau, et descendit avec elle au
-jardin.
-
-L'enfant se plaignait sans pleurer, comme font les enfants de mauvaise
-humeur; mais, à mesure que le docteur entrait dans le jardin et
-s'approchait de l'endroit où chantait le rossignol, la sérénité
-reparaissait sur le visage de l'enfant; ses yeux s'ouvraient comme si
-elle eût espéré voir mieux dans la nuit que dans le jour. Sa respiration
-même, de haletante qu'elle était, devenait régulière; elle écoutait non
-seulement de toutes ses oreilles, mais avec tous ses sens; et, lorsque
-le docteur l'eut posée à terre, sous la tonnelle, elle se leva toute
-droite, sans appui cette fois, et marcha, en faisant de ses bras un
-balancier, vers l'endroit d'où venait le son.
-
-C'était la première fois qu'elle marchait.
-
-Il n'y avait plus aucun doute pour le docteur, tous les sons arrivaient
-et arriveraient désormais jusqu'à elle, tous les sens allaient rentrer
-chez elle par la porte des sons, le monde intellectuel allait cesser
-d'être un mystère pour l'enfant.
-
-La science ou le Seigneur avait prononcé le mot de l'Évangile: _Æphata_
-(ouvre-toi)!
-
-
-
-
-IX
-
-Où le chien boit, où l'enfant se regarde
-
-
-Une fois ouverte sur l'intelligence, cette porte ne se referme plus.
-
-Il y avait par la ville d'Argenton un pauvre fou qui avait été guéri par
-le Dr Mérey, et qui, comme Basile, lui en avait gardé une grande
-reconnaissance; celui-là s'appelait Antoine.
-
-Peut-être avait-il un autre nom, mais personne ne s'en était inquiété
-plus que lui ne s'en était inquiété lui-même; sa folie consistait à se
-croire l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_.
-
-Comment ces idées si abstraites entrent-elles dans le cerveau d'un
-paysan?
-
-Il est vrai qu'elles n'y entrent que pour le rendre fou. Le docteur,
-comme nous l'avons dit, l'avait guéri ou à peu près. Il se croyait
-toujours l'_éternelle justice_ et le _centre de vérité_. Il se croyait
-toujours en communication avec Dieu.
-
-Sur tous les autres points, il raisonnait avec justesse, et l'on avait
-même pu remarquer que sa folie, après l'avoir quitté, avait laissé à ses
-idées une élévation qu'elles n'avaient point auparavant.
-
-Il était porteur d'eau de son état lorsque sa folie l'avait pris, et
-faisait avec une brouette et un tonneau le service dans la ville.
-Pendant tout le temps de sa maladie, ce service avait été interrompu;
-mais à peine revenu à la santé, il s'était remis à ce labeur, qui était
-son seul gagne-pain.
-
-On le voyait parcourir la ville traînant sa petite charrette chargée de
-son tonneau, au robinet duquel pendait le seau qui lui servait à
-transporter sa marchandise à l'intérieur des maisons; seulement, il
-avait toujours la main droite placée en manière de conque à son oreille,
-pour entendre la voix de Dieu et ne rien perdre des pieuses paroles que
-le Seigneur lui disait.
-
-Avant d'entrer dans la chambre où il avait l'habitude de verser l'eau
-dont il emplissait son seau dans un récipient quelconque, il avait
-l'habitude de frapper trois fois la terre du pied, et de dire d'une voix
-formidable:
-
---_Cercle de justice! centre de vérité!_
-
-Il va sans dire que le docteur était devenu une de ses meilleures
-pratiques, et que, tous les jours, soit dans la cuisine de Marthe, soit
-dans le laboratoire du docteur, il versait ses trois ou quatre seaux
-d'eau, qui étaient utilisés pour les besoins du ménage.
-
-Sa visite chez le docteur avait lieu de huit à neuf heures du matin.
-
-Pour la première fois, Éva était levée lorsque, quelques jours après le
-concert que lui avait donné le rossignol, concert qu'elle réclamait tous
-les soirs, et qu'excepté par les mauvais temps on lui accordait le
-plaisir d'entendre, Antoine ouvrit la porte, frappa trois fois du pied,
-et de sa voix de tonnerre cria:
-
---_Cercle de justice! centre de vérité!_
-
-L'enfant se retourna tout effrayée et poussa un cri qui avait la
-modulation d'un appel.
-
-Jacques Mérey, qui était dans le cabinet voisin, accourut tout joyeux;
-c'était la première fois qu'Éva donnait une attention quelconque à la
-voix humaine.
-
-Le docteur la prit dans ses bras, l'approcha d'Antoine, et son regard,
-en s'approchant de lui, exprima une certaine terreur.
-
-C'était assez pour un jour de cette nouvelle sensation de crainte; le
-docteur fit signe à Antoine de s'éloigner; mais il lui recommanda de
-venir tous les jours afin que l'enfant s'habituât à lui; et, en effet,
-au bout de quelques jours, l'enfant semblait attendre l'arrivée
-d'Antoine, dont le manège l'amusait, et dont la grosse voix maintenant
-la faisait rire.
-
-Un jour, Antoine reçut la recommandation de ne pas venir le lendemain.
-Le lendemain, à l'heure habituelle, Éva donna quelques signes
-d'impatience; elle se leva, alla jusqu'à la porte, devant laquelle elle
-resta debout, le mécanisme lui étant inconnu. Elle revint alors avec
-impatience vers le docteur; mais, sa vue ayant été attirée par un
-foulard rouge qu'il avait autour du cou, elle oublia Antoine pour tirer
-de toute sa force le foulard, que le docteur tira lui-même doucement et
-laissa tomber entre ses mains.
-
-Alors, elle le secoua avec des rires bruyants, comme elle eût fait d'un
-étendard; puis, de même qu'elle l'avait vu autour du cou de Jacques
-Mérey, elle essaya de le mettre au sien; ce fut un nouveau trait de
-lumière pour le docteur. Il se demanda si la coquetterie ne serait point
-un mobile capable d'éveiller dans son cerveau un nouvel ordre de
-sensations et d'idées; il avait cru reconnaître que, malgré son
-indifférence, elle promenait volontiers ses yeux sur les fleurs d'une
-couleur vive.
-
-C'était l'heure où l'on descendait l'enfant dans le jardin.
-
-Depuis longtemps, le rossignol avait un nid, des petits, une famille, et
-par conséquent avait cessé de chanter, car on sait que les soucis de la
-paternité vont chez lui jusqu'à lui imposer pendant les trois couvées
-que fait sa femelle le silence le plus complet.
-
-Jacques Mérey, qui avait à réfléchir sur l'incident du foulard et qui
-voulait en tirer parti, s'assit sur un banc. Scipion et Éva jouaient sur
-la pelouse que baignait le bassin fermé par une grille. Le petit
-ruisselet qui s'en échappait était trop peu profond pour donner la
-crainte que l'enfant ne s'y noyât; d'ailleurs, y fût-elle tombée,
-Scipion l'en eût tirée à l'instant même. Le docteur, sans rien suivre
-des yeux que sa pensée, voyait vaguement errer sur le gazon l'enfant et
-le chien; tous deux cessèrent à l'instant de se mouvoir et par leur
-immobilité fixèrent le regard du docteur.
-
-Le chien et la jeune fille étaient couchés l'un à côté de l'autre à la
-marge du ruisseau.
-
-Le chien buvait; l'enfant, qui était parvenue à fixer le mouchoir sur sa
-tête, se regardait.
-
-Elle se leva sur ses genoux, et agenouillée regarda encore.
-
-Il y avait déjà quelque temps, on a pu le voir, que le docteur,
-abandonnant peu à peu le traitement physique, s'occupait du moral et de
-l'intelligence, et, comme les sciences occultes étaient en grand honneur
-à cette époque, il ne négligeait pas une occasion d'appliquer leurs
-secrets les plus cachés au double traitement qu'il faisait suivre à sa
-pupille avec tous les mystérieux procédés de la cabale.
-
-Jusqu'à l'âge de sept ans, nous l'avons vu, la pauvre enfant avait été
-couverte de vêtements grossiers, que les soins assidus de la grand-mère
-avaient eu toutes les peines du monde, comme elle l'avait dit, à
-maintenir propres.
-
-La vieille n'avait que faire d'orner un enfant que personne ne voyait et
-qui ne se connaissait pas elle-même.
-
-Quant au docteur, il avait, dans l'absence de vêtements, cherché à
-développer, par le contact de l'air, de la brise et du soleil, toutes
-les parties vitales de ce corps et de ces membres, qui devraient à
-l'absence de la compression un développement toujours si chétif et si
-lent chez les lymphatiques et les scrofuleux.
-
-À son réveil, le lendemain, Éva trouva une robe ponceau brodée d'or sur
-la chaise la plus proche de son lit; la robe fixa ses yeux dès que ses
-yeux furent ouverts, et, lorsque Marthe la bossue la descendit de son
-lit, maintenant qu'elle marchait sans appui, elle alla droit à la robe.
-
-Marthe lui fit entendre comme elle put, ou plutôt ne put pas lui faire
-entendre, que cette robe était pour elle, autrement qu'en la lui passant
-sur le corps. Elle s'y était cramponnée de toutes ses forces quand elle
-avait cru qu'on allait la lui ôter; mais, du moment qu'elle vit faire le
-même mouvement pour lui passer la robe que l'on faisait pour lui passer
-la chemise, quand elle vit qu'on ajustait à son corps ces riches
-étoffes, elle se laissa faire en joignant les mains et laissa--opération
-qui ne se passait pas toujours sans larmes--peigner ses cheveux blonds,
-qui commençaient non seulement à épaissir, mais à s'allonger, et qui
-tombaient sur ses épaules.
-
-La toilette fut longue, minutieuse et conforme aux indications qu'avait
-en sortant laissées le docteur.
-
-Jacques Mérey arriva une heure environ après la toilette faite. Il
-apportait avec lui un miroir, meuble inconnu jusqu'alors dans la cabane
-des braconniers, et placé trop haut dans le laboratoire du docteur pour
-que la petite Éva eût jamais pu se rendre compte de l'utilité de ce
-meuble, auquel elle n'avait au reste fait aucune attention.
-
-C'était un de ces miroirs magnétiques dont l'usage paraît remonter aux
-temps les plus fabuleux de l'Orient, un miroir comme ceux où se
-regardaient les reines de Saba et de Babylone, les Nicaulis et les
-Sémiramis, et à l'aide desquels les cabalistes prétendent transmettre
-aux initiés les privilèges de la seconde vue. Ce miroir avait été, si on
-ose parler ainsi à des lecteurs qui ne sont point familiers avec les
-sciences occultes, ce miroir avait été animé par Jacques Mérey, qui, à
-l'aide de signes, lui avait pour ainsi dire communiqué ses intentions,
-sa volonté, son but.
-
-Humaniser la matière, la charger de transmettre le fluide électrique
-d'une pensée, tous les actes que la science relègue encore aujourd'hui
-parmi les chimères, le Dr Jacques Mérey les expliquait au moyen de la
-sympathie universelle. J'en demande humblement pardon à messieurs de
-l'Académie de médecine en particulier, mais Jacques Mérey était de
-l'école des philosophes péripatéticiens.
-
-Il croyait avec eux à une âme divine et universelle qui anime et met en
-mouvement toutes les choses sensibles, mais à l'extinction de laquelle
-le grand tout ne fait pas plus attention qu'à la flamme d'une luciole
-errante qui replie ses ailes et cesse tout à coup de briller.
-
-Suivant lui, tout s'enchaînait dans la Création: les plantes, les
-métaux, les êtres vivants, le bois même, travaillaient, exerçaient les
-uns sur les autres des actions et des réactions dont les spirites, à
-l'heure qu'il est, développent la théorie et cherchent le secret.
-Pourquoi le fer et l'aimant seraient-ils les seuls éléments sensibles
-l'un à l'autre, et quel est le savant qui donnera une définition plus
-claire de l'aimant appelant le fer à lui, que d'un spirite vivant
-attirant à lui l'âme d'un mort? La base de ces influences constituait,
-disait-il, le mécanisme de la physique occulte à laquelle Cornélius
-Agrippa, Cardan, Porta, Zikker, Bayle et tant d'autres ont rapporté les
-effets magiques de la baguette divinatoire et généralement les
-phénomènes si nombreux de l'attraction des corps.
-
-Toute la nature se résumait pour Jacques Mérey dans ces deux mots _agir_
-et _subir_.
-
-À l'en croire, tous les corps vivants exhalaient de petits tourbillons
-de matière subtile. L'air, ce grand océan des fluides respirables, est
-le conducteur de ces atomes suspendus dans l'air.
-
-Ces corpuscules gardent la nature du tout dont ils sont séparés; ils
-produisent sur certains corps les mêmes effets que produirait la masse
-entière de la substance dont ils émanent.
-
-Telle est maintenant la force de la volonté humaine, qu'elle trace une
-route invincible parmi ces mouvements de la matière, qu'elle dirige ces
-effluves d'atomes vivants, qu'elle les fait passer d'un corps dans un
-autre, et qu'elle est servie de la sorte par une multitude d'agents
-secrets dont il ne tient qu'à elle de déterminer les lois.
-
-Aux gens qui ne voulaient pas croire qu'il pût se faire quelque chose
-dans la nature en dehors du cercle de leur connaissance, cercle bien
-restreint pour le commun des mortels, Jacques Mérey n'avait pas de peine
-à prouver que le monde est encore une énigme, et qu'il est absurde de
-donner au mouvement de la vie universelle la limite de nos sens et de
-notre raison. Sans accorder au miroir magnétique la confiance ou la
-croyance crédule et infaillible que lui donnent les savants du Moyen
-Âge, Jacques Mérey pensait avoir reconnu que, fixés sur la glace, les
-atomes d'une pensée, à peu près comme l'industrie fixe les atomes du
-mercure, qui sont pourtant bien mobiles et bien fugaces, ces atomes, ces
-molécules, cette poussière intelligente fixée à l'intention d'une
-personne sont ensuite recueillis par elle seule.
-
-C'était du magnétisme tout pur, qui depuis a été pratiqué par M. de
-Puységur et par ses adeptes. C'était donc un de ces miroirs, aimanté par
-son action, animé par sa volonté que Jacques Mérey avait apporté dans
-son laboratoire; cependant, comme un ciel à la surface duquel les nuages
-se volatilisent et qui apparaît peu à peu dans sa pureté et dans son
-éclat, on commençait à s'apercevoir que l'idiote était belle. Mais ce
-n'était encore qu'une tiède statue que la nature semblait modeler pour
-montrer aux hommes combien leur art est faux, ridicule et monstrueux
-quand il s'attache à montrer seulement la beauté plastique, et que l'on
-cherche vainement l'âme dans les yeux sans regard. Considérée longtemps,
-au reste, cette belle fille cessait peu à peu d'être non seulement
-belle, mais vivante; à ce visage immobile, à ces lignes correctes et
-froides, à ces traits admirables mais inanimés, il manquait une seule
-chose, l'expression. C'était le contraire du conte arabe, où la bête
-cache au moins un esprit sous la laideur. Ici, on sentait que la beauté
-cachait le néant, c'est-à-dire l'absence de la pensée.
-
-Le chien, voyant sa petite maîtresse si bien embellie, la contemplait
-avec des yeux d'admiration; puis, comme, en passant devant le miroir, il
-s'y était vu lui-même et qu'il avait pris un instant plaisir à s'y
-regarder, il tira l'enfant pour qu'elle s'y vît à son tour.
-
-Elle se regarda; un indéfinissable sourire se répandit sur sa froide et
-somnolente figure, qui jusque-là avait quelquefois exprimé la douleur,
-souvent la tristesse, presque jamais la joie; elle semblait éprouver ce
-vague sentiment de bonheur et de satisfaction qu'éprouva Dieu, dit la
-Bible, quand il vit que tout était bon dans la création, sentiment que
-les créatures à leur tour éprouvèrent sans doute elles-mêmes en voyant
-qu'elles répondaient à l'idée de leur auteur.
-
-Alors, sur cette bouche qui n'avait fait entendre jusque-là que des sons
-vagues, rauques, inarticulés, il se forma ce mot complètement nouveau,
-et compréhensible quoique inarticulé, et l'on entendit ces deux sons qui
-ressemblaient bien plus à un bêlement de brebis qu'à une parole
-humaine:
-
---BE... ELLE...
-
-C'est-à-dire: «Je suis belle!»
-
-C'était la fleur qui devenait femme.
-
-Les métamorphoses d'Ovide n'étaient plus des fables, il était donc
-possible de changer la nature d'un être, de lui donner la connaissance
-de lui-même, de l'intéresser enfin à un ordre nouveau de sensations et
-d'idées.
-
-Toutes ces conséquences apparurent comme dans un éclair dans l'esprit du
-docteur, qui ne douta plus de son œuvre.
-
-Éva avait douze ans lorsque cet assemblage de lettres produisit sur ses
-lèvres le premier mot qu'elle eût prononcé.
-
-Le docteur avait autrefois cherché la pierre philosophale. Il avait
-fatigué ses matrices et ses cornues à poursuivre la transmutation des
-métaux, mais l'invincible résistance des _corps simples_ avait fini par
-décourager ses efforts. Il avait beau se dire que ces mots de _corps
-simples_ et de _corps élémentaires_ sont des termes relatifs à l'état
-présent de nos connaissances, qu'ils désignent purement et simplement la
-limite à laquelle s'arrête la puissance actuelle de nos moyens de
-décomposition; il avait beau se répéter que la science franchirait,
-selon toute probabilité, beaucoup de ces prétendues barrières de la
-nature; que, jusqu'aux grandes découvertes de Priestley et de Lavoisier,
-il était aussi naturel de considérer l'eau et l'air comme des éléments,
-qu'il l'est aujourd'hui de donner le même titre à l'or. Malgré cette
-possibilité entrevue par lui dans l'avenir, il avait fini par abandonner
-une voie ruineuse où, contrairement à ses espérances, au lieu de semer
-du plomb et de récolter de l'or, il semait de l'or et ne récoltait que
-du plomb.
-
-Émerveillé par le succès laborieux de ses premières tentatives sur la
-nature de l'idiote, il y avait persisté, quoiqu'il eût vu que c'étaient
-des années et non des mois qu'il fallait consacrer à cette œuvre.
-
-Mais effrayé d'abord, il s'était bientôt demandé si ce n'était pas
-changer le plomb en or, si ce n'était pas faire de l'alchimie vivante,
-que de poursuivre l'entreprise presque divine de donner l'âme à un
-corps, la pensée à la matière, la beauté, la vie, les formes physiques,
-tout l'organisme enfin, et si la pierre philosophale, si l'élixir de vie
-des anciens maîtres, depuis Hermès jusqu'à Raymond Lulle, n'était pas un
-symbole de transformation que la volonté impose à la matière humaine.
-
-Et, en effet, Jacques Mérey ne voyait pas sans une joie orgueilleuse les
-progrès lents, mais continus, que faisait Éva dans la connaissance
-d'elle-même.
-
-Scipion, de son côté, en paraissait ravi; lui qui, jusque-là, dans son
-orgueil de quadrupède, avait l'air de se considérer comme le protecteur
-et comme l'instituteur de cette jeune fille, commençait à reconnaître
-une maîtresse dans son élève; après s'être laissé conduire par lui, elle
-le commandait, et, du jour où sa voix avait prononcé un mot, un seul, de
-la langue humaine, il avait paru reconnaître sans aucune contestation ce
-signe de supériorité donné par le Seigneur à l'homme sur les animaux.
-
-La vieille Marthe elle-même, malgré le double entêtement des vieillards
-et des bossus, était émerveillée devant l'œuvre du maître, qu'elle
-regardait comme fort incomplète tant que l'objet de tous ses soins
-resterait muet. Elle avait beau voir se développer chez la jeune fille,
-avec la furie d'une sève que son inaction primitive a rendue plus
-abondante du moment que la nature lui a permis de circuler, la jeunesse,
-elle s'obstinait à dire sans malice aucune:
-
---Elle ne sera pas femme tant qu'elle ne parlera pas. Mais, du jour où
-Éva prononça le mot _belle_ et où, sur la prière et l'indication du
-docteur, elle eut prononcé quelques mots primitifs comme _Dieu_, _jour_,
-_faim_, _soif_, _pain_ et _eau_, l'opinion de Marthe changea
-entièrement, et elle fut prête à se mettre à genoux devant celle qu'au
-premier abord elle avait traité de _fétiche_ bon à mettre dans le bocal
-d'un apothicaire.
-
-Le _Président_ seul était resté, soit égoïsme de chat, soit stoïcisme
-de juge, dans son indifférence primitive. Éva ne lui avait pas fait de
-mal, il ne lui faisait pas de mal; et, quand il arrondissait le dos sous
-sa main, qui de jour en jour prenait de plus charmantes proportions, ce
-n'était pas pour dire à la jeune fille: _Je t'aime_! comme le lui disait
-Scipion en gambadant autour d'elle et en lui léchant les mains; c'était
-purement et simplement qu'il subissait l'effet d'une caresse sensuelle,
-qui développait chez lui le mouvement de cette électricité concentrée
-dans ses poils, et que ses pieds, mauvais conducteurs, ne rendaient pas
-à la terre.
-
-Quant à Éva, elle n'avait, jusque-là, fait que deux parts de ses
-affections:
-
-L'une pour Scipion;
-
-L'autre pour le docteur.
-
-Elle ne craignait pas Marthe, et allait volontiers avec elle; le chat
-lui était indifférent; Antoine la faisait rire; Basile lui faisait peur.
-
-La gamme de ses sentiments, de la sympathie à l'antipathie, ne
-comprenait que six notes.
-
-Nous avons mis Scipion avant le docteur dans la gamme de ses sentiments
-parce que ce fut d'abord Scipion qu'Eva remarqua et affectionna
-par-dessus tout; puis, peu à peu, quand l'intelligence commença de
-s'infiltrer dans son cerveau, et de son cerveau pénétra jusqu'à son
-cœur, elle commença de comprendre et d'apprécier les soins du
-docteur, et, trop ignorante encore pour faire un choix dans ses
-sentiments, elle lui paya sa reconnaissance avec une affection qui se
-rapprochait plus de l'amour que de toute autre émanation de l'esprit ou
-du cœur.
-
-Ainsi, depuis longtemps déjà, lorsqu'elle prononça le mot _belle_, le
-docteur était l'objet de sa préoccupation de tous les instants;
-seulement, le regard qu'elle jetait autour d'elle pour voir s'il était
-là, le son inarticulé qu'elle poussait pour l'appeler, était plutôt le
-cri de détresse de l'animal abandonné et s'effrayant de son abandon que
-celui d'un cœur s'adressant à un autre cœur. Ce qu'appelait ce
-cri, était un protecteur venant à l'appui de sa faiblesse et de
-l'isolement, ayant conscience de leur humilité et de leur impuissance,
-et non pas même à l'appel d'un ami à un ami.
-
-Il y avait toujours eu enfin quelque chose d'inférieur et de craintif,
-plutôt que de passionné et même de tendre, dans les deux bras que
-l'enfant avait tendus vers le docteur.
-
-C'était le chien demandant son maître, ou plutôt c'était l'aveugle
-implorant son conducteur.
-
-Et, chose remarquable, c'est que le physique, qui pendant les sept
-premières années de la vie d'Éva était resté enchaîné au moral, s'était
-en quelque sorte un beau jour détaché de lui pour faire son chemin à
-part.
-
-Au moral, Éva avait six ans à peine; au physique, elle en avait douze.
-
-Il fallait rétablir cet équilibre entre l'intelligence et les années.
-
-Maintenant qu'Éva parlait, les choses allaient marcher toutes seules.
-
-Maintenant, quelle sorte de curiosité allait se développer chez elle?
-serait-ce la curiosité de la vue, serait-ce la curiosité du cœur?
-
-Habituée depuis longtemps à s'entendre parler Éva, elle avait depuis
-longtemps compris que c'était là son nom; seulement, ce nom produisait
-sur elle une impression différente selon la personne qui le prononçait,
-et il n'y avait que trois personnes qui le prononçassent: le docteur,
-Marthe et Antoine.
-
-Quand c'était le docteur, de quelque soin, futile ou sérieux, qu'Éva fût
-occupée, elle bondissait, quittait tout et s'élançait du côté d'où
-venait la voix.
-
-Quand c'était Marthe, elle se levait lentement et se contentait d'aller
-se placer dans le rayon de l'œil de la vieille servante, n'allant à
-elle que si une seconde fois elle l'appelait ou lui faisait un signe
-pressant de venir.
-
-Enfin, si c'était Antoine qui, après être entré, avoir frappé du pied
-trois fois et avoir dit de sa voix formidable: _Cercle de justice,
-centre de vérité_! ajoutait d'une voix plus douce: «Bonjour à
-mademoiselle Éva,» Éva sans se déranger tournait la tête de son côté,
-et, ne parlant pas encore, avec un sourire enfantin, lui disait
-_bonjour_ de la tête.
-
-Jacques Mérey avait mesuré avec joie le degré de plaisir qu'éveillaient
-dans son âme ces différents appels.
-
-Il l'avait vue joyeuse accourir au sien. C'était une vive affection que
-ce mouvement traduisait.
-
-Il l'avait vue souriante répondre sans empressement à celui de Marthe;
-sa lenteur indiquait une simple obéissance passive.
-
-Il l'avait vue se retourner simplement au bonjour d'Antoine; il n'y
-avait dans ce mouvement qu'une bienveillante indifférence.
-
-Restait à connaître avec quelles modulations différentes Éva
-prononcerait à son tour les trois noms du docteur, de la vieille
-servante et du porteur d'eau.
-
-Ce fut la curiosité du cœur qui se développa la première chez Éva.
-
-Nous avons dit que, depuis longtemps, elle savait comment on l'appelait,
-puisque nous avons raconté de quelle façon elle répondait à son nom
-prononcé par trois bouches différentes.
-
-Elle désira à son tour savoir comment s'appelait le docteur.
-
-Un jour, elle réfléchit longtemps, regarda le docteur plus tendrement
-encore que de coutume; puis rassemblant toute la puissance de son esprit
-dans la volonté d'exprimer sa pensée:
-
---Moi, dit-elle, en mettant un doigt sur sa poitrine, moi, Éva.
-
-Puis, mettant le même doigt sur la poitrine du docteur:
-
---Et toi? ajouta-t-elle.
-
-Le docteur bondit de joie, elle venait de souder une idée à une autre
-idée. Elle venait donc de dépasser la limite de l'intelligence animal
-pour entrer dans l'intelligence humaine.
-
---Moi, dit-il, moi, _Jacques_.
-
---_Jacques_, répéta Éva, à la manière des échos, sans même saisir
-l'intonation du docteur, et comme si ce mot n'eût présenté aucune idée à
-son esprit.
-
-Le docteur sentit son cœur se serrer et la regarda tristement.
-
-Mais le cœur d'Éva était déjà à l'œuvre, elle était elle-même
-mécontente de la pâle intonation de sa voix; elle secoua la tête et dit:
-
---Non! non!
-
-Puis elle répéta le nom de Jacques une seconde fois en essayant de lui
-donner une expression selon sa pensée.
-
-Mais elle fut cette fois encore mécontente d'elle-même, et, répondant à
-la pression de la main du docteur:
-
---Attends, dit-elle.
-
-Et, après une seconde pendant laquelle sa figure s'anima de toutes les
-expressions tendres qui peuvent s'épanouir sur le visage de la femme:
-
---Jacques! s'écria-t-elle une troisième fois.
-
-Et elle mit dans ce mot une telle tendresse, que celui auquel elle
-faisait appel ne put s'empêcher, en la serrant contre son cœur, de
-s'écrier à son tour:
-
---Éva, chère Éva!
-
-Mais, à cette étreinte, la jeune fille pâlit, ferma les yeux, et, sans
-force pour supporter une pareille sensation, retomba inerte, la bouche à
-demi ouverte et près de s'évanouir.
-
-Le docteur comprit la somme de ménagements qu'exigeait cette frêle
-organisation, et se recula vivement.
-
-Il l'écrasait de sa force; d'un baiser, il l'eût tuée!
-
-C'étaient des sensations plus douces, des sensations essentiellement
-morales qu'il fallait éveiller en elle.
-
-Après avoir réfléchi, Jacques Mérey s'arrêta à la pitié.
-
-Éva n'avait jamais vu pleurer, Éva n'avait jamais vu souffrir.
-
-Un jour que Scipion jouait avec elle dans le jardin, nous disons jouait
-avec elle, car, de même qu'elle s'était élevée d'abord jusqu'à
-l'instinct du chien, le chien, du moment qu'elle l'avait dépassé,
-s'était cramponné à elle, l'avait suivie et s'était élevé jusqu'à son
-intelligence; tout ce qu'elle commandait à Scipion, Scipion le faisait:
-retrouver les objets perdus ou cachés n'était qu'un jeu; il y avait
-longtemps que l'intelligent animal avait laissé loin derrière lui les
-sauts pour le roi, pour la reine et pour le dauphin de France, et les
-refus pour le roi de Prusse; il y avait longtemps que sa mort simulée
-laissait enjamber par-dessus son corps l'infanterie et la cavalerie
-légère pour ne se réveiller qu'à l'approche de la grosse cavalerie; tout
-ce que Scipion avait pu faire pour amuser l'enfant, monter sa garde,
-fumer sa pipe, marcher sur les pattes de derrière, il l'avait fait. Il
-en était arrivé non plus à amuser Éva, mais à jouer avec Éva, lisant
-tous ses caprices dans un regard, jouant avec elle à cache-cache et au
-colin-maillard, lorsqu'un jour, disons-nous, après avoir traversé un
-buisson pour obéir au commandement d'Éva, il poussa un cri, alla
-chercher l'objet qu'Éva lui avait commandé de rapporter, mais revint en
-tenant en l'air sa patte de derrière.
-
-Puis, ayant déposé l'objet demandé aux pieds d'Éva, il se coucha, se
-plaignit douloureusement et se mit à lécher sa patte en essayant d'en
-extraire quelque chose avec les dents. Éva le regarda avec étonnement
-d'abord, puis ensuite avec inquiétude; un spectacle nouveau se
-produisait pour elle.
-
-C'était celui de la douleur.
-
-Son instinct la porta à prononcer le nom de Scipion d'une façon plus
-douce et plus tendre, puis elle souleva la patte de l'animal et chercha
-la cause de la douleur.
-
-C'était une épine, qui, en entrant dans les chairs du chien, s'était
-brisée au ras de la peau.
-
-Éva essaya plusieurs fois d'arracher l'écharde avec ses doigts, mais,
-n'ayant pas de prise, elle n'en put venir à bout. Alors, continuant de
-souffrir, Scipion continua de se plaindre, tirant doucement sa patte à
-lui quand Éva en approchait sa main.
-
-Éva reconnut alors qu'elle était impuissante à soulager, et cette idée
-lui vint à l'esprit ou plutôt au cœur, que ce qu'elle ne pouvait pas
-faire entrait dans le domaine de ce que pouvait faire Jacques.
-
-C'était un nouveau progrès de son esprit.
-
-Elle appela donc d'un ton plein d'angoisse:
-
---Jacques! Jacques! Jacques!
-
-Et chacune de ces appellations était plus pressante et plus triste.
-
-Dès la première, Jacques s'était mis à la fenêtre de son laboratoire et
-avait compris ce dont il était question, car Éva lui montrait le chien
-couché languissamment près d'elle. Jacques descendit vivement.
-
-Il se coucha à son tour près du chien, et comme Éva lui montrait la
-patte de l'animal soulevée et saignante, il prit une pince dans sa
-trousse, et, parvenant à saisir l'épine brisée dans la plaie, il la tira
-des chairs de la pauvre bête, qui, soulagée aussitôt, se remit à bondir
-sur ses quatre pieds, et à bondir joyeusement. Aussi joyeuse que lui,
-Éva se mit à bondir avec lui: comme elle avait partagé ses douleurs,
-elle partageait sa joie.
-
-Quelques jours après, la vieille Marthe fit une chute dans l'escalier.
-Éva était seule à la maison avec elle, elle avait entendu le bruit de
-cette chute, elle était descendue précipitamment, elle trouva Marthe
-étendue sur le palier.
-
-La vieille femme s'était démis le genou dans sa chute. Éva voulut
-l'aider à se relever, mais c'était impossible, sa force ne lui
-permettait pas de soulever la vieille servante.
-
-Elle voulut examiner la plaie, comme elle avait fait pour Scipion, mais
-il n'y avait pas de plaie; force fut donc d'attendre le docteur, qui,
-n'étant jamais longtemps dehors, revint quelques minutes après
-l'accident.
-
-Dès qu'Éva l'entendit rentrer, elle le reconnut à sa manière d'ouvrir et
-de fermer la porte. Elle appela de toutes ses forces et d'une voix plus
-inquiète et plus émue qu'elle n'avait jamais fait pour Scipion.
-
-Le docteur monta, et, voyant Marthe assise sur l'escalier, il craignit
-un accident plus grave que celui qui était arrivé, c'est-à-dire une
-fracture.
-
-Mais, à la première inspection du genou, il reconnut une simple
-luxation, prit la vieille dans ses bras, et l'emporta dans sa chambre,
-suivi d'Éva qui était suivie de Scipion.
-
-Quant au _Président_, le bruit de la chute l'avait effrayé, et,
-abandonnant à son malheureux sort celle qui avait pour lui le cœur et
-les soins d'une nourrice, il s'était élancé par une fenêtre et avait
-gagné les toits.
-
-Pendant toute cette journée, Éva ne joua point et resta dans la chambre
-de Marthe; mais comme l'indisposition n'était pas grave, dès le
-lendemain elle se remit à sa vie habituelle.
-
-Nous avons dit qu'Antoine, en frappant trois fois du pied, en criant sur
-le seuil de la porte: _Cercle de justice!_ _centre de vérité!_ avait
-gagné les bonnes grâces d'Éva, qui s'était toujours tenue vis-à-vis de
-lui néanmoins dans la mesure d'un salut amical.
-
-Un jour qu'elle était seule avec Scipion dans le laboratoire, Jacques
-Mérey étant dans le cabinet à côté, le porteur d'eau monta son seau
-habituel au deuxième étage, frappa du pied, prononça les paroles
-sacramentelles; et, comme il faisait chaud, que son front ruisselait de
-sueur et que la jeune fille était seule, il crut pouvoir se permettre,
-la croyant toujours idiote, de s'écrier devant elle:
-
---Sacrisiti! qu'il fait chaud. Je boirais bien un coup.
-
-Éva le regarda, le vit en effet rouge et couvert de sueur, s'essuyant le
-front avec sa manche.
-
---Attends, lui dit-elle.
-
-C'était un mot dont elle se servait depuis longtemps, nous l'avons vu,
-pour commander l'attention.
-
-Et elle s'élança hors du laboratoire.
-
-Antoine tout étonné attendit en effet.
-
-Un instant après, Éva remonta avec un beau verre d'eau claire à la main,
-et le présenta au journalier.
-
---Ah! mademoiselle, dit-il, c'est bien gentil de votre part; mais,
-comme j'en vends, si j'avais eu soif d'eau, j'aurais pu en boire.
-
-En ce moment, du cabinet où était Jacques Mérey sortirent ces trois
-mots:
-
---Du vin, Éva!
-
-Éva savait ce que c'était que du vin, quoiqu'elle n'en eût jamais bu,
-malgré les instances du docteur, mais elle lui en avait vu boire.
-
-Elle descendit, en conséquence, et pensant que, quand on offrait du vin
-à l'homme qui a chaud, il fallait lui en offrir beaucoup et du meilleur,
-elle lui monta un verre plein de bordeaux.
-
-En voyant la couleur du breuvage qui lui était offert, Antoine sourit
-béatifiquement.
-
-Puis, prenant le verre des mains d'Éva, comme il eût fait d'un verre de
-vin de Suresnes ou de vin d'Argenteuil, il avala d'un coup, et sans
-prendre la peine de le déguster, le contenu du verre que lui offrait
-Éva.
-
-Éva, joyeuse, le regarda faire.
-
-Le vin avalé, Antoine cligna de l'œil et fit clapper sa langue.
-
---Bon? demanda Éva.
-
---Velours! répondit laconiquement Antoine.
-
-Puis le porteur d'eau vida son seau dans le récipient ordinaire et
-s'éloigna.
-
---Velours? demanda Éva au docteur rentrant dans son laboratoire.
-Velours?
-
-Si le docteur n'eût point entendu la demande d'Éva et la réponse
-d'Antoine, il eût été fort embarrassé pour répondre à la question de son
-élève.
-
-Mais il prit dans l'armoire où il enfermait ses effets un habit de
-velours, fit passer à l'enfant sa main dessus, et, lui faisant le signe
-d'un homme qui fait glisser lentement sa main sur son estomac, il lui
-répéta le mot:
-
---Velours!
-
-Alors, Éva comprit que le vin avait fait à l'estomac d'Antoine juste le
-même effet que le toucher du velours avait fait à sa main.
-
-Et elle en demeura toute joyeuse le reste de la journée.
-
-Jacques Mérey était non moins joyeux qu'elle, car il disait, en se
-rappelant l'épine de Scipion, la foulure de la vieille Marthe et le
-verre de vin d'Antoine:
-
---Non seulement elle sera belle, mais elle sera bonne.
-
-
-
-
-X
-
-Ève et la pomme
-
-
-Peu à peu, et seulement avec plus de vitesse qu'un enfant n'apprend à
-parler, Éva en vint à exprimer par la parole à peu près toutes ses
-pensées; seulement, comme tous les peuples primitifs, elle fut longtemps
-à s'habituer à mettre les verbes à leurs temps, s'obstinant à s'en
-servir seulement à l'infinitif; mais, lorsqu'il s'agit de lui apprendre
-à lire, ce fut un bien autre travail.
-
-Éva, qui avait toutes les curiosités de la nature, qui ne voyait pas un
-objet nouveau sans demander le nom de cet objet et sans le graver
-aussitôt dans sa mémoire, Éva n'avait aucune des curiosités de la
-science.
-
-Elle méprisait profondément les livres et ce qu'ils contenaient. Les
-seuls qu'elle appréciât étaient les livres à gravures, et encore, quand
-elle regardait la gravure, si Jacques Mérey se refusait à lui en donner
-l'explication--ce qu'il faisait de temps en temps pour exciter sa
-curiosité--, elle passait sans se plaindre et sans insister aux gravures
-suivantes. Le docteur se demandait comment il parviendrait à vaincre une
-pareille insouciance.
-
-Il chercha quelque temps, puis une idée lui vint qui lui parut et qui en
-effet était en tout point lumineuse. Un jour, il prépara du phosphore,
-prit Éva par la main, descendit dans la cave, en ferma le soupirail de
-manière que la lumière n'y pénétrât point; puis alors, avec un pinceau,
-il traça sur la muraille la première lettre de l'alphabet: la lettre à
-l'instant même apparut toute en flamme.
-
-Éva jeta un petit cri; mais sa peur disparut bientôt à côté de cette
-lettre qui s'effaçait lentement c'est vrai, mais qui allait s'effaçant.
-Il traça un _b_, puis un _c_, puis un _d_, puis un _e_.
-
-Il s'arrêta à ces cinq lettres.
-
---Encore? dit Éva.
-
-Oui, répondit Jacques, mais quand tu les auras nommées l'une après
-l'autre et que tu les sauras par cœur.
-
-Et il traça de nouveau un a sur la muraille.
-
---Quelle est cette lettre, demanda le docteur.
-
-Éva fit un effort, et, tandis que la lettre allait s'effaçant:
-
---Un _a_, un _a_, dit-elle.
-
-Le docteur sourit. Il avait trouvé le moyen d'intéresser la curiosité
-d'Éva à l'endroit de cette chose si abstraite et si difficile pour les
-enfants qu'on appelle la lecture.
-
-Un mois après, Éva savait lire.
-
-Il n'en était point de même pour la musique.
-
-Éva l'adorait; ses moments de récréation, ou plutôt ses heures de joie,
-étaient quand le docteur se mettait au piano, et, comme maître Wolfram,
-les mains sur les touches, les yeux en l'air, l'âme au ciel, jouait
-quelque splendide rêverie de ces vieux maîtres qu'on appelle Porpora,
-Haydn ou Pergolèse. Mais, quand il voulait faire sourire d'un sourire
-plus doux les charmantes lèvres d'Éva et attirer une larme à l'angle de
-son œil si brillant qui se voilait en devenant humide, c'était le
-premier air qu'elle avait entendu, c'était le _Prima che spunti l'aura_
-que jouait le docteur.
-
-Souvent l'enfant s'était approchée du piano et avait posé ses petites
-mains dessus, mais ses doigts n'avaient point encore la force nécessaire
-à la pression des touches; puis son professeur, avec sa logique
-habituelle, ne voulait lui rien apprendre à demi et par routine. Il
-attendait donc qu'elle sût lire ses lettres pour lui faire lire ses
-notes, et peut-être comptait-il aussi sur son grand désir d'apprendre la
-musique pour lui faire une récompense des choses antipathiques par
-celles qui lui paraissaient lui être les plus agréables.
-
-Il en résultait qu'Éva avait toujours écouté, toujours regardé avec la
-plus grande attention le docteur, mais n'avait jamais essayé, même en
-son absence, de tirer le moindre son de l'instrument.
-
-Ici se place l'évolution d'un phénomène psychologique dont jamais le
-docteur n'avait été témoin, et qui fut tout simplement pour lui un de
-ces hasards providentiels qui viennent en aide à l'homme de science, et
-qui semblent une récompense de la nature pour son fervent adorateur.
-
-On était au mois d'août; un orage terrible éclata, un de ces orages
-comme il en fond sur le Berri, et au milieu des éclairs duquel on
-croirait que l'on va entendre, au lieu du tonnerre, la trompette du
-jugement dernier.
-
-Ce n'était pas le premier orage qui eût éclaté sur Argenton depuis
-qu'Éva avait franchi la barrière qui conduit de la végétation à
-l'existence.
-
-Pendant les premiers orages, et avant d'être soumise à l'électricité,
-l'enfant avait éprouvé des tressaillements nerveux et des terreurs
-involontaires qui avaient donné à Jacques Mérey la première idée
-d'appliquer à sa guérison cette même électricité qui la secoua si
-violemment des pieds à la tête.
-
-Nous avons vu qu'en effet, pendant deux ou trois ans, il avait soumis
-Éva à un traitement tout particulier dont l'électricité était la base,
-et il avait pu remarquer que, plus il avançait dans ce traitement, moins
-Éva était accessible à ce phénomène météorologique qu'on appelle
-l'orage. Elle en était arrivée à ne plus craindre ni la lueur des
-éclairs, ni le bruit du tonnerre, mais elle n'en était pas encore
-arrivée à en recevoir une joyeuse perception.
-
-Jacques Mérey fut donc assez étonné, cet orage ayant éclaté dans des
-conditions de violence telles qu'il ne se souvenait pas d'en avoir
-entendu un pareil; Jacques Mérey fut donc très étonné de voir la jeune
-fille non seulement n'éprouver aucune crainte, mais encore manifester
-une sensation de bien-être étrange.
-
-Les portes et les fenêtres étaient fermées selon l'habitude, pour ne pas
-établir de courant d'air; mais Éva alla droit à la fenêtre et l'ouvrit
-juste au moment où un éclair combiné avec un coup de tonnerre effroyable
-éclatait au-dessus de la maison. L'éclair et le coup de tonnerre avaient
-été tellement simultanés, que le docteur s'élança et tira Éva à lui,
-croyant que le tonnerre allait tomber sur la maison même ou tout proche
-d'elle.
-
-Mais, dans ce mouvement presque involontaire, Éva s'arracha de ses mains
-et courut à la fenêtre en criant:
-
---Non, non, laisse-moi voir les éclairs; laisse-moi entendre le
-tonnerre, cela me fait du bien.
-
-Elle écarta les bras et elle aspira cet air tout chargé d'électricité
-avec un bonheur que trahissait la sensualité de sa pose et de son
-visage.
-
-Ses traits s'illuminaient comme si elle eût été en communication avec la
-flamme céleste.
-
-On eût dit que l'orage se répercutait dans cette chétive créature et
-doublait ses forces.
-
-En ce moment, et comme le docteur la laissait maîtresse absolue de ses
-actions, elle se dirigea vers l'orgue, l'ouvrit, et, d'une manière
-incomplète sans doute, mais suffisante pour en reconnaître le principal
-motif, elle joua le fameux air de Cimarosa, devenu son air favori.
-
-Le docteur écoutait dans l'étonnement, presque dans l'admiration; il
-ignorait, ce qui a été reconnu depuis, les aptitudes étranges des
-facultés instinctives qu'ont certains individus, et particulièrement les
-fous, pour la musique.
-
-Et, en effet, c'est Gall qui, le premier, a signalé des individus qui,
-sans maîtres aucuns, étaient nativement des musiciens, des dessinateurs,
-des peintres.
-
-En peinture, Giotto et Corrège avaient donné un exemple, dont les
-autres, plus tard, donnèrent la preuve.
-
-Un des hommes qui ont le mieux et le plus étudié la folie et surtout
-l'idiotisme, M. Morel, de Rouen, me racontait avoir connu des imbéciles,
-des idiots véritables, qui exécutaient à première vue la musique la plus
-difficile, mais qui ne jouaient pas avec plus de compréhension, plus de
-sentiment, plus d'âme, ce morceau la centième fois que la première; leur
-talent était le résultat d'un instinct inné, d'une aptitude naturelle,
-d'une certaine disposition artistique qui doit faire admettre les
-localisations cérébrales, sans que l'on puisse dire au juste dans quelle
-case du cerveau est nichée telle ou telle faculté; et la preuve que tout
-cela n'est qu'instinct, c'est que, comme nous l'avons dit, ces
-individus-là ne progressent point et restent toujours au même degré, ne
-peuvent rien inventer et rien perfectionner.
-
-C'est un pur instinct qui naît et qui meurt avec eux.
-
-Il y a parmi les hommes les mêmes dispositions qu'entre les animaux, et
-c'est une conséquence de cette logique absolue de la nature, qui ne
-laisse pas plus d'intervalle dans la chaîne physique des corps que dans
-l'échelle des intelligences.
-
-L'abeille et le castor sont certainement les plus instinctifs des
-animaux, mais ils sont bien moins intelligents que le chien, qui est
-capable d'une certaine éducation et chez lequel existent des facultés
-affectives susceptibles d'être développées.
-
-Parfois certaines facultés instinctives chez les individus sont le
-résultat d'une maladie. Mondheux, le célèbre calculateur, était
-épileptique; il possédait, et cela à la plus haute puissance, la table
-des logarithmes, mais il eût été incapable de raisonner un problème de
-simple arithmétique.
-
-M. Morel, que je ne saurais trop citer, dont j'ai profondément étudié le
-livre, et dont j'ai avidement écouté les avis lorsque j'ai entrepris
-l'histoire si simple et en même temps si pleine de difficultés que je
-mets sous les yeux de mes lecteurs, me racontait encore, lorsque je
-l'eus consulté sur la possibilité de facultés développées par l'orage
-chez une jeune fille devenant adulte, qu'il avait soigné un jeune
-instinctif qui jouait à première vue les morceaux des plus grands
-maîtres, et cela mieux que n'eût fait son professeur; mais il n'avait
-jamais pu acquérir la moindre notion de composition musicale, et il
-était incapable de perfectionnement.
-
---Mais, ajoutait M. Morel, le plus étonnant de tous les idiots que j'ai
-connus, celui que je me plaisais à présenter aux médecins qui nous
-visitaient, c'était un nommé Perrin, né dans un village près de Nancy,
-où le crétinisme est endémique. Celui-là était un idiot dans la pure
-acception du mot, sourd et muet, ne poussant que des cris inarticulés.
-On l'occupait à soigner les vaches. Un jour qu'il passait au moment où
-le tambour du village faisait une annonce, on le vit tourner comme un
-furieux autour du musicien officiel, lui arracher son tambour, lui
-prendre ses baguettes, et se mettre à battre une marche des plus
-ronflantes et des plus justes.
-
-M. Morel le demanda à sa commune. On le lui accorda, et il devint dans
-son hôpital le tambour en chef de la section des imbéciles. C'était lui
-qui dirigeait la promenade quand les malades sortaient.
-
-Jacques Mérey ne connaissait point tous ces exemples, qui furent le
-résultat des observations faites depuis les événements dont il fut le
-principal héros; aussi fut-il prodigieusement étonné en voyant le fait
-qui s'accomplissait sous ses yeux, et auquel il n'eût certes pas cru
-s'il l'eût lu dans un livre ou s'il lui eût été raconté par un de ses
-confrères. Il résolut de ne pas perdre un instant pour mettre Éva à la
-musique comme il l'avait mise à la lecture.
-
-Mais Éva refusa toutes ces précautions dont Jacques avait entouré ses
-études alphabétiques; elle prit le solfège, l'ouvrit à la première page,
-et dit de sa voix la plus caressante:
-
---Montrer à moi, cher Jacques!
-
-Et Jacques commença sa leçon à l'instant même, et huit jours après, Éva
-connaissait les notes, leur valeur, les signes qui, ajoutés à la clef,
-haussent ou abaissent les tons.
-
-Un mois après, elle jouait à livre ouvert tous les morceaux transcrits
-pour l'orgue qu'on lui présentait.
-
-Nous l'avons vu, Jacques Mérey s'était emparé de tous les moyens
-capables d'agir sur cette intelligence assoupie, sur cette _Belle au
-bois dormant_ qui avait attendu si longtemps que l'on eût rompu le
-charme dont une des mauvaises fées de la nature l'avait affligée dans
-son berceau.
-
-Nous l'avons vu successivement employer la science occulte, la science
-réelle, les mystérieuses révélations de la nature. Nous l'avons vu
-recourir à Albert le Grand, à Hermès, à Raymond Lulle, à Cornélius
-Agrippa, à la Bible. Un jour, il avait lu dans le livre du Seigneur un
-passage qui exprime hardiment l'action d'un être sur un autre être,
-l'omnipotence de la volonté, la force magnétique du regard,
-l'irrésistible commandement du fort au faible.
-
-C'est quand Jéhovah envoie Moïse au pharaon et lui dit: «Tu seras le
-dieu de cet homme.»
-
-Envoyé par la science auprès d'une idiote qui s'opiniâtrait à ne pas
-laisser sortir les forces de son intelligence captive, Jacques Mérey
-suivit le précepte donné à Moïse, et se fit le dieu de cette enfant.
-
-Ses agents extérieurs étaient autant d'intermédiaires par lesquels il
-faisait parvenir ses ordres jusqu'à elle: le _Président_, Scipion, la
-vieille Marthe, Antoine, Basile, les étoffes qui récréaient sa vue, les
-fleurs qui charmaient son odorat, les pelouses sur lesquelles elle se
-roulait, l'eau de la source qu'elle buvait à même le réservoir, tout
-dans la nature devenait ainsi à son caprice une vaste machine électrique
-qu'il chargeait, si on ose dire ainsi, de l'irrésistible fluide de sa
-volonté.
-
-Éva commençait à être femme physiquement et moralement, mais elle ne
-connaissait pas encore son sexe.
-
-Élevée par le braconnier et par sa mère, elle n'éprouvait aucun embarras
-à demeurer nue devant eux.
-
-Depuis qu'elle avait été transportée chez le docteur, depuis qu'elle
-avait été baptisée du nom d'Éva et qu'elle était devenue la reine de son
-Éden, elle courait revêtue d'une simple chemise tantôt rouge (nous avons
-vu l'effet que cette couleur produisait sur elle), tantôt bleue,
-toujours d'une couleur voyante, avec l'innocence de celle dont elle
-portait le nom.
-
-Il est vrai qu'Ève, supériorité ou infériorité sur Éva, n'avait pas même
-la chemise.
-
-Lorsque le docteur avait pris cette décision de n'enfermer le corps de
-l'enfant dans aucun lien, lorsqu'il l'avait revêtue du plus simple de
-tous les vêtements, il s'était assuré qu'aucun œil profane ne pouvait
-pénétrer sous l'épaisseur des ombrages de son jardin.
-
-D'ailleurs, Éva était très obéissante; le docteur lui avait indiqué son
-domaine, et elle s'y était toujours enfermée scrupuleusement.
-
-Éva n'avait pas été vue même par le serpent.
-
-On était arrivé à l'automne de l'année 1791; depuis six ans, le docteur
-poursuivait son œuvre.
-
-Éva allait avoir quatorze ans.
-
-Il y avait, au centre du jardin, sur le plateau au pied duquel
-jaillissait la source, il y avait, nous l'avons dit, un superbe pommier
-tout chargé de fleurs en avril, tout chargé de fruits en septembre. Éva,
-comme son aïeule, aimait beaucoup les fruits, et surtout les pommes.
-
-Jacques Mérey fit sur cet arbre ce qu'il avait déjà fait sur le miroir;
-il aimanta pour ainsi dire le feuillage d'une force d'attraction et de
-volonté; les arbres jouent un rôle important dans les annales de la
-science mesmérienne. On sait quelle juste célébrité s'attacha, dans le
-dernier siècle, à cet ormeau séculaire de Buzancy, à l'ombre duquel M.
-de Puységur observa les merveilles du somnambulisme.
-
-Au cours des effets qu'il cherchait à produire, Jacques Mérey appelait
-toujours les explications de la physique occulte. Il croyait que les
-arbres surtout étaient de grands appareils destinés à recevoir et à
-transmettre la matière subtile de l'homme. Voilà pourquoi il avait
-arrêté sa pensée sur le pommier; la similitude dans l'espèce n'avait été
-que le second motif de son choix.
-
-Éva sortit de la maison à son heure accoutumée; c'est-à-dire vers huit
-heures du matin, et, comme si elle eût été attirée par l'arbre
-magnétique ou simplement par le fruit de la gourmandise, elle se dirigea
-du côté des belles pommes mûres qui détachaient sur le vert foncé des
-branches leur couleur de pourpre et d'or. Elle était presque nue.
-Jamais de plus belles formes ne s'accusèrent avec plus de liberté! On
-eût dit une des trois Grâces de Germain Pilon, si chastement et si
-coquettement drapées à la fois, qu'en laissant presque tout voir elles
-laissaient tout désirer.
-
-Mais ces splendeurs de la nature, ces trésors de la beauté physique
-étaient couverts et sanctifiés aux yeux de Jacques Mérey par le plus
-chaste de tous les voiles: par la science.
-
-Ne voit-on pas, dans les ateliers, des peintres et des sculpteurs cesser
-d'être hommes devant un beau modèle nu.
-
-Ils sont artistes.
-
-Dans cette belle créature, Jacques Mérey ne voyait point une femme, mais
-un sujet à guérir.
-
-Il était médecin.
-
-Quand la pauvre enfant, se levant sur la pointe des pieds pour atteindre
-celle des pommes qu'elle convoitait, eut cueilli cette pomme et
-satisfait sa gourmandise, le docteur sortit de derrière le buisson où il
-était caché.
-
-Le premier mouvement d'Éva fut un petit cri de surprise et de frayeur,
-le second fut de s'élancer vers le docteur; mais, comme Jacques Mérey
-fixait à dessein sur sa nudité un regard profond et hardi, la jeune
-fille, comme sous un rayon de soleil trop brillant, baissa les yeux, et,
-voyant son sein qui était nu, elle se fit de ses belles mains croisées
-un fichu pour le cacher. On eût dit la statue antique de la Pudicité.
-
-Le docteur alla à elle, lui prit la main.
-
-Elle releva les yeux, les baissa de nouveau, et un nuage rose se
-répandit sur le marbre de la statue.
-
-Elle avait rougi: elle était femme.
-
-Pygmalion était dépassé, Galatée n'avait pas rougi: elle n'était que
-déesse!
-
-
-
-
-XI
-
-La baguette divinatoire
-
-
-Il ne manquait plus à Éva qu'une chose pour devenir ce que Jacques Mérey
-voulait faire d'elle, c'est-à-dire un être accompli du côté de
-l'intelligence comme elle l'était du côté de la beauté.
-
-Il ne lui manquait plus que d'aimer.
-
-L'esprit des femmes est encore plus dans leur cœur que dans leur
-tête.
-
-L'état habituel d'Éva avant les derniers événements que nous venons de
-raconter, et quand la vie végétative l'emportait sur la vie
-intellectuelle, était l'indifférence; elle avait le même visage pour les
-personnes que pour les choses; non seulement elle ne comprenait pas,
-mais, à part Scipion, elle n'aimait pas. Or, depuis que tout son être
-avait été bouleversé par de fécondes émotions, depuis qu'elle avait
-failli s'évanouir dans les bras de Jacques Mérey, depuis qu'ayant goûté
-le fruit de l'arbre du bien et du mal, elle avait rougi devant lui comme
-Ève devant le Seigneur; sans éprouver encore l'amour, elle éprouvait
-déjà le trouble des instincts amoureux; mais, entre ces pâles clartés de
-sentiments communs à tous les êtres, et ces lumineuses effluves du
-cœur qui font de la femme l'être le plus aimant et le plus aimé de la
-Création, il y a un abîme.
-
-Pour animer cette fleur et lui donner le parfum de la femme comme il
-venait de lui en donner déjà la coloration, le docteur comptait beaucoup
-sur la puissance du regard.
-
-Tous les anciens avaient mis dans le regard le siège de la puissance et
-de l'action physiologique d'un être sur les autres êtres; Horace n'a été
-que l'écho des traditions de l'Orient lorsqu'il nous représente Jupiter,
-le grand magnétiseur des mondes, qui remue tout l'Olympe par un
-froncement de sourcil, _cuncta supercilio moventis_.
-
-Cette idée de la puissance du regard, dont nous voyons au reste à tout
-moment des exemples même sur les animaux, était tellement répandue chez
-les Juifs que Jésus-Christ fait plusieurs fois allusion à la différence
-du _bon_ et du _mauvais œil_.
-
---Ton œil, dit-il, est la lanterne de ton corps; si ton œil est
-simple et droit, tout ton corps sera lucide; si ton œil est mauvais,
-tout ton corps sera ténébreux.
-
-L'œil du docteur était bon, car Jacques Mérey était une de ces rares
-créatures envoyées sur la terre pour le bien de leurs semblables.
-
-Il aimait. Suprême preuve de bonté; c'était pour se répandre comme Dieu
-dans ses ouvrages qu'il avait la passion de créer et de guérir.
-
-En promenant cet œil conducteur de sa volonté sur tous les objets
-dont s'approchait Éva, il tendait à se mettre psychologiquement en
-relation avec elle; il cherchait en quelque lieu du corps où Dieu
-l'avait placée l'âme de la jeune fille. Pur comme ce ciel qu'Hippolyte
-implore en témoignage de sa chasteté, c'était à l'âme qu'il en voulait
-et non au corps.
-
-Entourée de Jacques comme d'une atmosphère immense, Éva le retrouvait
-invisible, mais présent en tout ce qu'elle touchait, car le docteur
-avait eu soin d'agir sur tous les meubles de la chambre qu'elle
-habitait, sur tous les arbres, sur toutes les fleurs du jardin dont elle
-était la plus belle fleur, sur les bagatelles de sa toilette, jusque sur
-la nourriture qu'elle prenait, jusque sur l'air qu'elle respirait.
-Souvent, lorsqu'elle demandait un verre d'eau, il avait soin de le
-charger de son souffle, et c'était comme s'il lui eût donné son âme à
-boire. Tous ces objets, vivifiés par lui dans un seul but, étaient
-autant de sacrements qui le mettaient en communion avec l'intéressante
-créature à laquelle il sacrifiait sa vie, et du bonheur de laquelle il
-voulait faire son bonheur.
-
-Absent--et parfois Jacques Mérey s'absentait un jour ou deux pour se
-rendre compte à lui-même de sa puissance--, absent, Jacques Mérey se
-servait de la nature comme d'une entremetteuse pour faire parvenir à Éva
-le sentiment qu'il voulait lui inspirer. Il attachait une vertu de
-révélation aux tertres de gazon sur lesquels la jeune fille avait
-l'habitude de s'asseoir; au ruisseau où le chien buvait et où elle se
-regardait; au houx qui absorbait l'électricité par les pointes de ses
-feuilles; il chargeait le vent, le murmure des arbres, le chant des
-oiseaux, le sanglot des petites cascades, tous les bruits du jardin
-enfin, de murmurer à l'oreille d'Éva le mot qui n'était pas encore dans
-son cœur.
-
-Un jour que la jeune fille s'était approchée d'un rosier sauvage qui de
-lui-même avait développé dans un massif sa tige chargée d'étoiles
-rosées, Éva remarqua au milieu du buisson une fleur qui attirait
-mystérieusement sa main et qui demandait pour ainsi dire à être
-cueillie.
-
-Elle étendit le bras et cueillit la fleur.
-
-Mais à peine l'eut-elle portée machinalement à sa bouche, qu'elle
-respira dans le doux parfum de l'églantine un doux sommeil pendant
-lequel Jacques Mérey, tel qu'elle l'avait vu près du pommier, le jour où
-elle avait rougi pour la première fois, passa comme une ombre sur la
-toile de son cerveau.
-
-C'était Jacques qui s'était communiqué à la rose sauvage pour qu'Éva la
-cueillît et le respirât dans cette fleur.
-
-Nous avons déjà vu que le docteur attachait une grande valeur aux signes
-dont se servait l'ancienne magie pour fixer certains phénomènes de
-volonté. Il était alors ou plutôt il avait été grandement question dans
-les derniers temps, parmi les physiciens, de la baguette divinatoire, à
-laquelle on attribuait la vertu de se mouvoir d'elle-même entre les
-mains de certaines personnes et de révéler par ce mouvement la présence
-souterraine des sources, des métaux, et même des cadavres. La baguette
-ne tournait pas entre les mains de tout le monde, ce qui est le propre
-des phénomènes nerveux, qui varient d'intensité avec la nature des
-individus. Au reste, une explication plus ou moins satisfaisante de la
-vibration de la baguette était donnée par ce que l'on appelait alors la
-physique occulte. Cette science rapportait à l'écoulement des
-corpuscules, et à l'action de ces corpuscules sur la baguette de
-coudrier, la cause du mouvement indicateur qui avait fait découvrir
-plusieurs fois des ruisseaux, des trésors enfouis et la trace même de
-crimes inconnus.
-
-Jacques Mérey eut l'idée de se servir de cette baguette pour découvrir
-au fond du cœur de son élève la source d'amour virginal qui y était
-encore cachée.
-
-La philosophie de la baguette, comme on disait alors, avait la
-prétention d'expliquer, en les ramenant à une cause naturelle, toutes
-les fables et tous les mythes de l'antiquité. Énée conduit par le rameau
-d'or à la porte des enfers n'était plus qu'une image poétique des
-mystères auxquels pouvait aboutir la connaissance de la loi qui
-dirigeait dans l'air le mouvement des corpuscules.
-
-La baguette de Moïse, qui avait fait jaillir l'eau du rocher; celle de
-Jephté, qui s'était reprise à verdoyer; celle de Circé, qui avait changé
-les compagnons d'Ulysse en pourceaux, tous ces exemples guidaient et
-encourageaient la science des Cagliostro, des Mesmer et des
-Saint-Germain dans la recherche de l'inconnu. Seulement, le docteur,
-plus généreux que Circé, aimait mieux changer les pourceaux en hommes
-que les hommes en pourceaux.
-
-Jacques Mérey fit avec Scipion une promenade dans la forêt la plus
-proche, y coupa une baguette de coudrier, la chargea à force de fluide
-de transmettre sa volonté à Éva, et chargea Scipion de lui reporter la
-baguette, tandis que lui, par un autre chemin, regagnait Argenton et
-rentrait dans le jardin par une porte donnant sur la campagne et dont
-lui seul avait la clef.
-
-Nous avons dit que, dans ce jardin, grand au reste comme un parc,
-Jacques Mérey avait tracé un cercle où devait se promener Éva sans
-jamais le dépasser.
-
-Éva, dans son obéissance passive, n'avait jamais eu l'idée de franchir
-la limite désignée.
-
-À l'extrémité du jardin, il y avait une grotte toute garnie de mousse,
-où sourdait, dans un petit réservoir limpide comme l'air, la source qui
-reparaissait au pied du tertre sur lequel était planté le pommier.
-
-Le docteur l'appelait la grotte des Méditations.
-
-C'était là que, isolé du monde, éloigné de tout bruit, délivré de toute
-préoccupation, il venait rêver à ces choses inconnues que, tant qu'elles
-ne sont pas réalisées, on croit des choses impossibles.
-
-Il y était venu souvent avant de connaître Éva, plus souvent peut-être
-depuis qu'il la connaissait.
-
-L'entrée de cette grotte, éclairée intérieurement par une ouverture
-donnant au-dessus d'un réservoir, était toute masquée par des lierres et
-des lianes pendantes. Il fallait la connaître pour se douter qu'elle
-était là.
-
-Éva, en prenant la baguette de la gueule de Scipion, n'éprouva d'abord
-aucun changement en elle. Puis, comme elle la garda involontairement
-entre ses mains, au bout d'un instant elle ressentit cette inquiétude
-vague, ce besoin de mouvement, cette nécessité d'air qui force à ouvrir
-les fenêtres de sa chambre si le temps est mauvais et à sortir si le
-temps est beau.
-
-En conséquence, elle s'achemina vers le jardin, sa promenade habituelle,
-ou plutôt sa seule promenade.
-
-Cette fois, sans même y songer, sans être arrêtée par aucun obstacle
-matériel ou idéal, elle franchit la limite hier encore imposée à sa
-volonté, et, la baguette à la main, guidée en quelque sorte ou plutôt
-réellement par elle, elle écarta les lierres et les lianes, et apparut à
-la porte à moitié éclairée par le jour extérieur, pareille à une fée
-tenant sa baguette à la main.
-
-Elle avait une longue tunique de cachemire blanc serrée à la taille par
-un ruban bleu. Ses cheveux blonds qui descendaient jusqu'aux genoux
-voilaient ses épaules.
-
-La présence de Jacques Mérey dans la grotte ne lui arracha aucun cri de
-surprise. Son sens intérieur, son sens affectif, son âme enfin savait
-qu'il était là.
-
-Elle prononça le nom de Jacques avec la plus douce intonation et lui
-tendit les bras.
-
-Jacques tint quelque temps Éva pressée contre son cœur.
-
-Entre ces deux êtres qui, attirés l'un vers l'autre, semblaient se
-chercher dans le grand mystère de la nature, c'était une sorte de
-communion silencieuse et ineffable.
-
-Ils s'assirent l'un près de l'autre sur un banc de mousse.
-
-Alors, Éva prit les deux mains de Jacques dans les siennes, le regarda
-avec ses grands yeux fixes dont l'émail semblait taillé dans la nacre
-perlière, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui
-savourait une à une toutes les lettres de ces deux mots:
-
---Je t'aime!
-
-Au même instant, elle renversa sa tête sur l'épaule de Jacques, et ses
-cheveux roulèrent sur le visage du jeune médecin, le mouvement du
-cœur et des artères perdit son rythme ordinaire, et le souffle parut
-s'arrêter sur les lèvres entrouvertes de la jeune fille.
-
-Les magnétiseurs du dernier siècle ont donné plusieurs noms à cet état
-d'assoupissement et d'insensibilité qui ressort du somnambulisme, mais
-qu'il ne faut pas confondre avec lui. L'âme, dans ce moment-là, semble
-rompre ses liens avec le corps. Psyché reprend ses ailes et s'envole on
-ne sait où. Sainte Thérèse monte au ciel et s'agenouille devant Dieu.
-
-Ce mot éternel et divin que murmurait depuis plus d'un mois toute la
-nature aux oreilles de la jeune fille, ce mot que la vertu magnétique
-avait en quelque sorte arraché de son âme, ce mot _je t'aime_ avait
-envoyé Éva au troisième ciel de l'extase.
-
-L'extase diffère du magnétisme, en ce que, pendant cet état, comme si la
-personne magnétisée avait trouvé un protecteur plus puissant, elle
-échappe à son magnétiseur. L'influence de Jacques Mérey avait jusque-là
-trouvé dans Éva une docilité d'esclave. La pauvre enfant obéissait à
-l'action du magnétisme. Sans le savoir, sa volonté était enchaînée à une
-force extérieure, toute-puissante, irrésistible; mais les limites du
-magnétisme dépassés, cette force avait beau agir, commander, l'âme
-fugitive ne répondait plus à ses ordres que par l'insensibilité de la
-résistance. En vain Jacques rassembla toute son énergie pour sommer une
-dernière fois Éva de s'éveiller, le sommeil continuait malgré lui, un
-sommeil qui, mêlé de catalepsie, prenait peu à peu la rigidité de la
-mort.
-
-Ce sommeil glaçait Jacques Mérey d'épouvante et d'inquiétude.
-
-Épuisé de fatigue, il était tombé à genoux devant Éva, appuyant ses
-lèvres sur sa main.
-
-Au contact de ses lèvres, il sentit sa main tressaillir; mais ce
-tressaillement était si obscur et si insensible, cette main ressemblait
-si bien à celle d'une jeune trépassée, que sa crainte redoubla, la sueur
-lui perla sur le front. Il se redressa debout, tenant son front dans ses
-deux mains et regardant Éva avec des yeux effarés.
-
-C'est alors qu'il vit sa bouche entrouverte et ses lèvres tressaillant
-sous un léger frémissement, qui n'était rien autre chose que le souffle,
-et qu'une inspiration lui vint.
-
-Le baiser qu'il avait donné à la main, s'il le donnait aux lèvres!...
-
-Jacques Mérey avait le sentiment de la délicatesse poussé au plus haut
-degré. Avait-il le droit, lui éveillé, de poser ses lèvres sur les
-lèvres d'Éva endormie?
-
-N'était-ce point une atteinte à la pudeur féminine? une souillure à
-cette colombe immaculée?
-
-Si cependant c'était le seul moyen de la sauver?
-
-Jacques Mérey leva les yeux au ciel, prit Dieu à témoin de la pureté de
-son intention, demanda pardon à la Vesta antique, à la chasteté
-symbolisée dans la personne de la mère de Jésus, se pencha sur Éva, et
-toucha ou plutôt effleura sa bouche de ses lèvres.
-
-À l'instant même, comme si la chaîne qui liait la jeune fille au monde
-supérieur se brisait par cet attouchement humain, Éva jeta un léger cri,
-et, frémissant de la pointe des pieds à la racine des cheveux:
-
---Qui m'a éveillée? dit-elle. J'étais si heureuse!
-
-Puis, tournant ou plutôt élevant son regard vers le docteur, elle parut
-étonnée de voir un homme devant elle; mais aussitôt une subite rougeur
-couvrit pour la seconde fois ses joues. Et, prenant la main de Jacques,
-éveillée cette fois, elle lui redit dans un sourire ce qu'elle venait de
-lui dire endormie:
-
---Je t'aime!
-
-Puis elle porta la main au côté gauche de sa poitrine; la jeune fille
-venait de trouver la place de son cœur.
-
-
-
-
-XII
-
-L'anneau sympathique
-
-
-Ce fut pour Éva comme une révélation de toute la nature; ce qu'elle
-avait vu dans son extase, le ciel, Dieu, les anges, resta dans son
-esprit, dans sa mémoire, dans son âme: peut-être ces trois mots
-n'expriment-ils qu'une seule et même chose, voilà pourquoi nous les
-disons tous les trois au lieu de n'en dire qu'un seul.
-
-Mais le miracle ne se borna point à la vue extérieure.
-
-Pour la première fois, à cette lumière nouvelle, elle distingua sous
-leur véritable aspect le ciel, la terre, les oiseaux, les fleurs;
-jusque-là, dans le demi-jour de son indifférence, Éva n'avait rien
-apprécié de toutes ces merveilles. Il faut, pour voir et entendre la
-Création, autre chose que des yeux et des oreilles.
-
-Il faut de l'amour.
-
-À mesure que le cercle des objets visibles et matériels s'élargissait
-pour elle, Éva apprenait à parler de toutes ces choses jusque-là
-inconnues, car les idées nouvelles inspirées par des objets nouveaux
-appellent naturellement les paroles afférentes à ces idées et à ces
-objets.
-
-Cette éducation était ce que les psychologistes d'alors appelaient une
-_transfusion_.
-
-Éva recevait tout de Jacques; le docteur lui apprit le nom des plantes,
-des animaux, des étoiles. Il lui raconta le poème tout entier de la
-Création.
-
-La jeune fille l'écoutait avidement et devinait en quelque sorte la
-science de Jacques, tant ce qu'il lui disait était imprégné de sympathie
-et d'amour. En lui, elle étudiait par cœur toute la nature; dans la
-pensée du maître, elle lisait sa pensée à elle et la raison des choses,
-non seulement perceptibles, mais abstraites, non seulement visibles,
-mais invisibles.
-
-L'immensité de l'univers et le spectacle de la vie expliqué par Jacques
-lui donnaient le sentiment de l'existence de Dieu, dont lui avaient
-seulement parlé jusque-là le chant des oiseaux, le parfum des fleurs, le
-rayon caressant du soleil de mai.
-
-Au grand livre de la nature, le docteur donna pour commentaire les
-ouvrages des poètes allemands ou anglais, qu'Éva ne tarda point à lire
-et voulut absolument comprendre.
-
-La langue allemande et la langue anglaise étaient aussi familières à
-Jacques que sa langue maternelle, et, au bout de deux ou trois mois, Éva
-savait lui dire: _Je t'aime_, en trois langues différentes.
-
-Ce jeune cerveau était comme ces terres vierges de l'Amérique qui n'ont
-rien produit depuis la création et qui, pour donner trois moissons à
-l'année, n'attendaient qu'une triple semence.
-
-Jacques apprenait ainsi à Éva non seulement à devenir savante, mais en
-même temps elle apprenait toute seule à devenir belle: elle avait pour
-cela des dispositions très rares.
-
-Mais, en dépit de ses grands yeux, de ses traits irréprochables, de ses
-formes admirablement modelées, elle ne produisait, dans son état
-primitif, sur le peu d'étrangers qu'elle voyait, qu'une impression
-pénible et presque désagréable; pour être belle, il lui manquait d'être
-femme.
-
-Le traitement moral du docteur révéla chez Éva une beauté toute
-nouvelle, la beauté de l'âme, la beauté de la vie, la beauté de la
-pensée.
-
-Sa physionomie, autrefois morne et uniforme, commença de se multiplier
-comme par miracle.
-
-Ce sentiment pour lequel nous n'avons pas de nom, que les Allemands
-désignent sous le nom de _Gemüth_, et les Anglais sous celui de
-_feeling_; ce sentiment pour lequel notre langue n'a d'autre terme que
-celui de _sens affectif_ ou _sens émotif_, était venu poétiser la forme
-en l'animant. Ce n'étaient plus ces lignes froides et immobiles dont
-rien ne dérangeait la régularité glacée; ce n'était plus ce visage
-toujours le même, mais où l'absence de la pensée imprimait le sceau du
-néant; il y avait maintenant dans Éva plusieurs individualités, suivant
-les impressions personnelles qu'elle recevait, suivant surtout le visage
-de Jacques, dont elle reflétait la joie ou la tristesse.
-
-Avec l'amour se déclara chez elle la coquetterie, qui est pour ainsi
-dire la fleur de l'amour. Éva, jusque-là insouciante d'elle même, prit
-un plaisir extrême à soigner sa toilette, à relever et à lisser
-elle-même ses longs cheveux, à être belle enfin.
-
-La perpétuelle relation dans laquelle vivaient Jacques et Éva avait
-créé, et chaque jour resserrait entre ces deux êtres une sympathie
-unique et sans borne. Ils étaient évidemment sous l'entière puissance de
-cette loi universelle que les savants appliquent au monde et les poètes
-aux individus; que les premiers appellent l'attraction et que les autres
-appellent l'amour.
-
-Encore le mot d'amour, si délicat et si puissant qu'il soit, ne
-saurait-il exprimer cette vie à deux que le lien magnétique avait formé
-entre ce jeune homme et cette jeune fille.
-
-Tout ce qu'on observe des affinités mystérieuses qui existent entre
-certains frères jumeaux que la nature a soudés l'un à l'autre, tout ce
-que les poètes ont raconté des sympathies de l'héliotrope et du soleil,
-tout ce que les savants ont imaginé des rapports enchaînés de la lune et
-de l'Océan, ne donnerait qu'une idée bien imparfaite de l'état
-d'identification auquel étaient parvenus Jacques et Éva.
-
-Et, en effet, ils se pressentaient, ils se devinaient, ils se
-cherchaient, se parlaient dans la rêverie des bois, dans la plainte
-éternelle des fontaines, dans l'harmonie générale des êtres. Ils
-aspiraient l'un et l'autre à tout ce qui s'élève, à tout ce qui monte
-vers le ciel. Les jours où l'un était malade, l'autre était souffrant.
-S'il arrivait à Jacques de rougir, le même nuage rose se formait
-sympathiquement sur les joues d'Éva. Dans les moments de gaieté, un même
-sourire de bonheur glissait sur leurs lèvres. Ils étaient émus de la
-même manière par les mêmes lectures; ce que l'un pensait, l'autre
-l'avait deviné déjà. C'était le même être aimant deux fois dans une
-seule existence; le lien qui les unissait l'un à l'autre était une sorte
-d'égoïsme double.
-
-Ils buvaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, la vie à la même coupe.
-
-Jacques, voulant exprimer cette parfaite conformité de sentiment,
-nommait Éva sa sœur; Éva appelait Jacques son frère; mais ces deux
-mots comme tous les autres étaient impuissants à caractériser cette
-union que les langues humaines n'ont pas prévue.
-
-Les choses trop tendres que Jacques avait pudeur de dire, car leur
-attachement, si intime qu'il fût, se distinguait surtout par l'absence
-des procédés terrestres, ou par leur innocence s'il était forcé d'y
-recourir, les choses trop tendre que Jacques avait pudeur de dire, il
-les communiquait aux arbres sous lesquels Éva venait s'asseoir; ces
-arbres agitaient sur la tête de la jeune fille leurs rameaux, et leurs
-feuilles, comme autant de langues vertes et mobiles, racontaient dans un
-chuchotement mystérieux le cœur de Jacques au cœur d'Éva!
-
-Le magnétisme a comme la magie ancienne des signes et des moyens
-occultes pour bouleverser les rapports naturels des choses et même pour
-changer les choses de goût, de nature et d'aspect. Jacques se servait de
-cette puissance sur Éva. Il donnait aux roses l'odeur des violettes; il
-changeait l'eau en vin; il multipliait le pain de la table; il faisait
-sécher et reverdir les arbres à fruit. Tous ces miracles, bien entendu,
-n'existaient que dans l'esprit halluciné du sujet. Or, c'était
-précisément l'intention de Jacques de créer autour d'Éva un monde
-fabuleux sur lequel dominât sa pensée. Jacques ne se servait de cette
-influence redoutable que pour le bonheur de son élève. S'il s'était fait
-le dieu d'Éva, c'était pour achever en elle l'œuvre imparfaite du
-Créateur.
-
-Un jour que Jacques était allé voir un pauvre malade à une lieue
-d'Argenton, et qu'une opération trop difficile pour qu'il la confiât à
-un autre le retenait deux heures de plus qu'il ne comptait consacrer à
-ce voyage, voulant voir jusqu'où allait chez lui la transmission de la
-pensée, il prit une feuille de papier à lettres, blanche, tailla une
-plume neuve, et écrivit sans encre sur le papier, de manière que pour
-tout autre qu'Éva, l'écriture ne laissait aucune trace.
-
- _Retardé pendant deux heures. Sois sans inquiétude, sœur chérie,
- et attends-moi à cinq heures sous_ l'arbre de la science du bien et
- du mal,
-
- _Ton frère_,
-
- Jacques.
-
-C'était ainsi que le docteur appelait le pommier, depuis l'aventure où,
-pour la première fois, Éva avait rougi.
-
-Puis il noua le billet au cou de Scipion et lui ordonna d'aller
-retrouver Éva.
-
-Scipion obéit.
-
-Il trouva Éva près du ruisseau où il avait l'habitude de boire; il vint
-à elle: la jeune fille dénoua le billet, et, quoiqu'il ne portât aucune
-trace d'écriture, elle lut.
-
-Éva n'avait ni montre ni pendule, mais, sans même regarder le ciel pour
-voir où en était le soleil, à cinq heures moins cinq minutes, elle vint
-s'asseoir sur le tertre.
-
-À cinq heures précises, Jacques, rentré par la petite porte du jardin,
-venait s'asseoir à l'ombre du pommier où Éva, cinq minutes auparavant,
-venait s'asseoir elle-même.
-
-Jacques poussa un cri de joie, Éva avait la seconde vue.
-
-Il faisait une belle soirée d'automne. Les deux amants étaient fiers et
-heureux de vivre, de se voir, de se toucher sympathiquement par toutes
-les fibres de l'âme; leur poitrine se gonflait superbement, il leur
-semblait à chaque bouffée d'air qu'ils respiraient le ciel.
-
-À la figure solennelle et grave de Jacques, Éva se douta tout de suite
-qu'elle allait recevoir une communication délicate et importante.
-
-Et en effet celui-ci regardait doucement et sérieusement la jeune fille.
-
---Éva, lui dit-il, j'ai exercé jusqu'ici sur vous une action qui était
-nécessaire pour vous amener au point moral et physique où vous êtes
-parvenue aujourd'hui, mais à laquelle je renonce. Au moment où je vous
-parle, je retire à moi toute ma puissance magnétique; je vous rends la
-triple liberté de l'âme, du cœur et de l'esprit; je vous rends votre
-libre arbitre enfin; ce n'est point à moi que vous allez obéir, c'est à
-vous-même. Jusqu'ici, nous n'avons jamais parlé ensemble de l'engagement
-que l'homme contracte avec la femme et qu'on appelle le mariage; les
-devoirs de cet état, je vous les expliquerai plus tard, nous n'en sommes
-encore qu'aux fiançailles. Vous avez jusqu'ici vécu dans la solitude, il
-est temps de vous mettre en relations avec le monde et de choisir un
-homme que vous aimiez.
-
---Jacques, vous savez bien que c'est inutile, répondit Éva, mon fiancé,
-c'est vous.
-
-Jacques appuya la main d'Éva contre son cœur, et, tirant un anneau
-d'or de son doigt:
-
---Si telle est votre volonté, Éva, telle est aussi la mienne. Recevez
-donc, selon l'usage, cet anneau d'or, c'est le témoin de notre promesse,
-c'est notre anneau de fiançailles.
-
-Et il lui glissa au doigt un anneau magnétisé par lui avec l'intention
-que toutes les fois qu'Éva penserait à Jacques ayant cet anneau à la
-main, elle le verrait, tout absent qu'il fût, sinon avec les yeux du
-corps, du moins avec les yeux de l'âme.
-
-
-
-
-XIII
-
-_Unde ortus?_
-
-
-Arrivés au point où en étaient les deux amants, c'est dire au jour de
-leurs fiançailles, une grave question devait se présenter à leur esprit,
-sinon comme un obstacle, du moins comme une inquiétude.
-
-De qui Éva était-elle la fille?
-
-On sait comment Jacques Mérey avait obtenu du braconnier et de sa mère
-l'enfant qu'il avait emportée chez lui.
-
-Deux motifs les avaient déterminés à confier la petite fille au docteur:
-le premier, tout égoïste, est qu'en l'emportant, il les débarrassait
-d'un grand ennui.
-
-Le second, moins personnel, était l'espérance que les soins de Jacques
-Mérey pourraient améliorer l'état de l'idiote.
-
-Mais, en l'emportant, le docteur avait pris l'obligation formelle de
-rendre l'enfant le jour où elle serait réclamée par ses parents
-véritables.
-
-La certitude où il était que ses parents n'étaient ni le braconnier ni
-la vieille femme, la certitude qu'il avait que sa vraie famille avait
-voulu se débarrasser d'elle en la déposant chez le braconnier, lui
-donnait l'espoir qu'elle ne serait jamais réclamée.
-
-C'est pour cela qu'il avait enfermé Éva dans le paradis terrestre qu'il
-lui avait créé et qu'il ne l'avait laissé voir que des quelques
-personnes que nous avons nommées.
-
-La première, la seconde, la troisième année même, Joseph, c'était le nom
-du braconnier, et Magdeleine, c'était celui de la vieille femme,
-n'étaient venus qu'une fois chaque année prendre des nouvelles de
-l'enfant et demander à la voir.
-
-Chaque fois, Éva avait été apportée devant eux; mais, comme dans les
-trois premières années sa guérison n'avait pas fait de grands progrès,
-ils avaient à peu près perdu l'espérance que le docteur, si savant qu'il
-fût, pût jamais faire de cette créature inerte, sans parole et sans
-pensée, un être digne de prendre sa place dans le monde des
-intelligences.
-
-Puis, il faut bien accuser Jacques Mérey de cette petite tromperie dans
-laquelle son cœur avait fait taire sa conscience: quand le mieux
-s'était déclaré d'une manière sensible, c'est lui qui, sans attendre que
-Joseph et sa mère vinssent demander des nouvelles d'Éva, allait leur en
-porter.
-
-Pour se faire un ami du braconnier, à chacune de ses visites, il lui
-faisait cadeau de quelques boîtes de poudre et de quelques livres de
-plomb que le braconnier, qui n'osait acheter ces objets à la ville,
-recevait toujours avec une vive reconnaissance.
-
-Aux questions sur l'état, sur la santé d'Éva, le docteur répondait
-évasivement:
-
---Elle va un peu mieux, je n'ai pas perdu l'espérance, la nature est si
-puissante!
-
-Et naturellement le braconnier, qui voyait toujours dans Éva la boule
-informe de chair qu'on avait emportée de chez lui, haussait les épaules
-en disant:
-
---Que voulez-vous, docteur, à la grâce de Dieu!
-
-Puis les deux hommes allaient faire un tour ensemble dans la forêt.
-Après que le docteur avait eu soin de laisser sa bourse à la vieille
-mère, il tuait un ou deux lièvres, trois ou quatre lapins; il rapportait
-son gibier à la maison et se gardait bien de parler à qui que ce soit de
-la course qu'il venait de faire et des gens qu'il avait visités.
-
-Quant à Éva, elle avait été longtemps insouciante de sa naissance, comme
-de tout. Mais, lorsque sa naissance morale eut tiré son esprit des
-limbes où cette espèce d'hydrocéphalie dont elle était atteinte l'avait
-reléguée, elle commença à se préoccuper de son origine.
-
-Elle avait un vague souvenir d'avoir revu, dans une des dernières
-visites qu'ils lui avaient faites, le braconnier et sa mère. Mais ce
-souvenir n'avait rien de tendre, et aucun souvenir filial ne se remuait
-pour eux dans son cœur.
-
-Jacques Mérey lui avait dit que deux ans ils avaient eu soin d'elle;
-elle leur était reconnaissante de ces soins, mais aucune voix intérieure
-ne lui disait: «Cet homme est ton père, cette femme est ta mère.»
-
-Il y a plus: toutes les fois qu'elle abordait cette question, Jacques
-Mérey l'écartait avec un certain malaise qui laissait des traces sur son
-visage.
-
-Si bien qu'elle avait fini par ne plus faire de questions sur sa
-naissance, et par ne plus chercher à connaître ses parents.
-
-Dans une nature comme celle d'Éva, ouverte à toutes les intuitions
-primitives, ce silence avait lieu d'étonner.
-
-Souvent Jacques Mérey l'avait trouvée triste, soucieuse, inquiète; son
-cœur cherchait une voix mystérieuse lui demandant:
-
---Qui es-tu?
-
-L'être humain est si faible, si borné, si calamiteux, qu'il a besoin
-pour ne pas s'effrayer de lui-même de se chercher des points d'appui et
-des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de
-savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans la vie, à quel
-bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas.
-
-Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de là le culte
-des ancêtres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs.
-L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme
-une bouture de cet arbre, c'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le
-fils est responsable de l'âme de son père et du sort qui attend cette
-âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il
-remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa
-propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette
-transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses
-ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout cela
-est une suite de l'inquiétude du sang pour remonter à la source.
-
-Au nombre des questions dont l'homme doit sérieusement se préoccuper
-chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant
-Linné met en première ligne celle-ci:
-
---_Unde ortus?_ (D'où viens-je?)
-
-Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours
-aux généalogies.
-
-On connaît celle de saint Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier
-homme et le premier homme jusqu'à Dieu.
-
-Toutes les anciennes religions sont des genèses, elles racontent sous
-des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la
-filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la
-succession des familles représentées l'une après l'autre par un chef;
-elles rétablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le
-passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait
-encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature; il lui disait le
-commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession
-des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux
-mammifères.
-
-Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement
-des atomes la formation primitive des plantes, les différents essais de
-la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme.
-
-Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du
-moins conformes à la science de son temps, dont il avait touché et même
-dépassé les limites.
-
-Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle
-semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet
-mouvement de ses lèvres: «Et moi, de qui suis-je née?» toute la science
-du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et
-à se taire.
-
-On raconte que Pic de la Mirandole avait dû soutenir une thèse qui avait
-duré trois jours.
-
-Le cercle des connaissances humaines tel qu'il était tracé dans ce
-temps-là avait été parcouru, et, sur tous les points, Pic de la
-Mirandole avait défié ses examinateurs de le mettre en défaut.
-
-L'Envie était pâle et se mordait les lèvres, n'ayant pas autre chose à
-mordre.
-
-Les théologiens s'en mêlèrent.
-
-La théologie était une forêt pleine de traquenards dans laquelle
-l'esprit le plus exercé avait bien de la peine à ne pas être pris, une
-sorte de puits ténébreux dans lequel les plus hardis mineurs perdaient
-pied, un buisson épineux où les plus vieux docteurs laissaient des
-lambeaux de leur robe.
-
-Lui, simple, calme, grave, avait dérouté toutes les arguties, évité tous
-les pièges, désarmé tous les syllogismes, échappé à tous les dilemmes,
-usé tous les artifices.
-
-Ce jeune homme était véritablement doué de la science universelle.
-
-Alors, une courtisane qui avait assisté à tous ces exercices, moins pour
-voir et pour entendre que pour être vue elle-même, lassée de la longueur
-des examens, se leva et fit signe qu'elle voulait adresser, elle aussi,
-une question au savant invulnérable.
-
-Un murmure de surprise fit le tour de la docte assemblée. Fier d'avoir
-démonté tous ses adversaires dans cette fameuse thèse _De omni re
-scibili et de quibusdam aliis_, Pic de la Mirandole considéra non sans
-un peu d'étonnement cette femme qui osait l'interroger; un sourire de
-dédain plissait légèrement ses lèvres.
-
---Pourriez-vous, demanda la courtisane, me dire quelle heure il est?
-
-Pic de la Mirandole fut contraint d'avouer qu'il n'en savait rien.
-
-Eh bien, il en était de même pour Jacques Mérey; sa science était solide
-et universelle, on eût dit qu'il avait assisté au conseil du Dieu
-créateur, tant il connaissait bien la raison des choses, l'origine et le
-but des êtres, d'où ils viennent, où ils vont. Rien ne l'arrêtait dans
-la filiation des créatures, des éléments, des mondes, et il ne savait
-comment dévoiler la naissance de la femme qu'il aimait!
-
-Tout ce qu'il savait, c'est qu'Éva n'était point la fille du bûcheron ni
-de la bûcheronne.
-
-En 1792, époque à laquelle nous sommes arrivés et qui va bientôt nous
-emporter avec elle sur ses ailes de feu, les races n'étaient point
-encore mêlées en France comme elles l'ont été dans la suite par la
-révolution française; il y avait vraiment alors un type aristocratique;
-si la noblesse s'était maintenue longtemps dans ce pays, dont les
-mœurs légères et faciles inclinent visiblement à l'égalité, cela
-tenait à la différence du sang.
-
-Les femmes surtout portaient leur naissance et leur rang dans la
-distinction de leur personne; l'échafaud de 93 aurait confirmé
-l'existence de cette égalité de race si l'hérédité physiologique avait
-besoin de confirmation.
-
-_On ne détruit que ce qu'on ne peut effacer._
-
-Je ne veux point dire que les familles nobles fussent supérieures aux
-familles plébéiennes; les premières recélaient en elles un germe de
-décadence et d'altération, tandis que les secondes, plus pures, plus
-vigoureuses, aspiraient fortement à la vie sociale.
-
-Mais il est juste de dire que les anciennes familles avaient un type de
-beauté qui leur était propre, et qui tenait peut-être autant à
-l'éducation qu'à la nature.
-
-La Révolution rencontra le type aristocratique qui par sa fine beauté
-blessait le type populaire, et, ne pouvant le modifier assez vite à son
-gré par des alliances bourgeoises, elle le faucha.
-
-Ce type, Jacques Mérey, ce démocrate, ce socialiste par excellence, ne
-pouvait se défendre de le retrouver dans Éva.
-
-Saint Bernard, qui avait pour galanterie religieuse de passer en revue
-les perfections de la sainte Vierge et de la caresser dans ses litanies
-des épithètes les plus tendres et les plus flatteuses, ne trouve rien de
-mieux à lui dire que de l'appeler «Vase d'élection» (_Vas electionis._)
-
-Ces signes d'élection, qui font de certaines femmes les vases précieux
-de la nature par la délicatesse de la matière et par la pureté des
-formes, le docteur les reconnaissait fatalement et tristement dans la
-jeune fille qui passait pour être celle du bûcheron.
-
-Ses mains fines, roses et transparentes, ses doigts sans nœuds et aux
-ongles effilés, son pied petit et cambré, son cou onduleux qu'on eût
-pris pour de l'albâtre animé, tout dénonçait chez elle une race exquise,
-tout démentait l'origine roturière que les apparences assignaient à Éva.
-
-Au fond, les opinions politiques de Jacques Mérey souffraient beaucoup
-de cet aveu qu'il était contraint de se faire à lui-même. Il lui en
-coûtait de démêler chez cette jeune fille les caractères d'une race
-qu'il détestait; il s'en voulait d'être obligé de reconnaître une beauté
-dans ce type dominateur; il eût donné dix ans de sa vie pour nier le
-témoignage de ses yeux, récuser la science et dire à la nature: «Tu as
-menti.»
-
-Du moins, il se consolait en pensant que ces familles si orgueilleuses
-de leur sang se précipitaient toujours vers leur déclin; que la beauté
-des traits, la blancheur de la peau n'empêchent point dans les classes
-nobles l'invasion du lymphatisme et des sombres maladies qui en sont la
-suite.
-
-Il savait, preuves en mains, qu'en ne renouvelant pas leurs alliances,
-ces races privilégiées s'épuisaient sur elles-mêmes, que les enfants de
-l'aristocratie naissaient vieux; que la plupart d'entre eux naissaient
-infirmes et la carie aux os; que les idiots et les idiotes abondaient
-dans les grandes maisons, et qu'après être tombée en quenouille par
-l'abus de la galanterie et des plaisirs, la noblesse tombait en enfance.
-
-Les signes de cette dégénérescence lui semblaient empreints sur le roi
-qui gouvernait alors, sur le mou et lymphatique Louis XVI, dont la bonté
-négative a été caractérisée il y a dix-sept cents ans par Tacite.
-
-Sa vertu consistait à ne pas avoir de vices.
-
-Il retrouvait les mêmes indices d'épuisement et d'imbécillité dans cette
-pâle noblesse qui, poussée par une main supérieure et invisible,
-prenait depuis cent ans à tâche de ruiner elle-même et sa fortune et sa
-santé.
-
-Éva commençait de son côté à exprimer hautement ses doutes.
-
---Cet homme et cette femme, disait-elle à Jacques en parlant du bûcheron
-et de la bûcheronne, ont eu pour moi les soins d'un père et d'une mère;
-et cependant rien ne me dit là, continuait-elle en mettant la main sur
-son cœur, que leur sang soit mon sang; bien au contraire, j'ai beau
-m'écouter intérieurement, rien ne remue en moi pour eux. Eh bien, je
-dois vous le dire, Jacques, le démon de l'incertitude me dévore; vous
-m'avez tirée des limbes dans lesquelles je sommeillais, vous êtes le
-véritable auteur de mon existence. Vous m'avez donné la lumière de l'âme
-et la lumière du cœur. Avant de vous connaître, je ne vivais pas, je
-végétais. Vous avez fait de moi une créature à votre image, et pourtant,
-Dieu soit loué! vous n'êtes pas mon père.
-
-Elle rougit légèrement et reprit:
-
---Vous qui savez tout, mon Jacques bien-aimé, vous dont le regard perce
-les voiles de toute la nature, vous dont la clairvoyance s'élève
-jusqu'aux astres, vous qui scrutez les mondes dont l'océan de l'air est
-peuplé, vous qui voyez au-delà de nos yeux et qui entendez ce que
-l'oreille des hommes n'entend pas, dites-moi de qui je suis née.
-
-Et Jacques Mérey n'osait pas répondre.
-
-
-
-
-XIV
-
-Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier Joseph, mais
-sans que l'on sache de qui elle est la fille
-
-
-Le lendemain du jour où les questions d'Éva étaient devenues plus
-pressantes, le docteur résolut, coûte que coûte, de faire une démarche
-pour se renseigner. Il envoya Scipion à Joseph; Scipion avait un billet
-au cou. Jacques disait au braconnier:
-
- _Demain, au point du jour, je serai chez vous avec mon fusil. J'ai
- besoin de gibier._
-
-Le lendemain, à six heures du matin, Jacques Mérey était à la cabane de
-Joseph.
-
-On partit, on tira quelques coups de fusil, on tua un lièvre, deux
-faisans, trois ou quatre lapins, que Scipion, à qui ses nouveaux talents
-n'avaient rien fait perdre des anciens, rapporta tout joyeux.
-
-L'heure du déjeuner arriva; on s'assit sur l'herbe, et Jacques Mérey
-tira de son carnier du pain, des fruits, un morceau de jambon, une
-gourde de bon vin.
-
-Lorsque quelques gorgées de cette liqueur à laquelle il goûtait si
-rarement eurent mis Joseph en belle humeur, Jacques entama avec le
-braconnier le chapitre d'Éva.
-
---Joseph, lui dit-il, il y a longtemps que tu n'es venu voir la petite.
-
-Le braconnier haussa les épaules.
-
---Que voulez-vous! dit-il, ça me retourne le cœur quand je la vois.
-
---Elle a beaucoup grandi et beaucoup embelli depuis quatre ans, mon cher
-Joseph, continua Jacques.
-
---Qu'importe, reprit Joseph, si elle ne parle pas! Samuel Simon, le
-crétin de la rue de l'Écluse, lui aussi, parle: il dit _papa_, _maman_.
-À quoi ça l'avance-t-il?
-
---Éva parle, et parle bien, je t'assure, Joseph; elle est même très
-savante.
-
---Mais elle reste du matin au soir dans un fauteuil, comme Samuel Simon.
-
---Non, elle marche et elle court très légèrement.
-
---Ça me fait plaisir, ce que vous me dites là, monsieur Jacques; car la
-pauvre petite, je m'y étais attaché, tout idiote qu'elle était, et je
-l'aimais comme si j'étais son père.
-
---Quoi que vous ne le fussiez point, n'est-ce pas, Joseph?
-
-Le braconnier changea de couleur; il avait, malgré lui et sans y songer,
-laissé échapper son secret.
-
---Je crois que j'ai dit une grosse bêtise! fit-il.
-
-En m'avouant que tu n'étais pas son père? Il y avait longtemps que je le
-savais.
-
---Comment cela? demanda naïvement le braconnier.
-
-Jacques haussa les épaules:
-
---Espérais-tu me cacher quelque chose, à moi? N'as-tu pas entendu dire
-de par la ville que je faisais des miracles, que je savais tout, comme
-le Bon Dieu? Comment veux-tu que celui qui donne de l'esprit à la
-matière n'en ait point assez lui-même pour lever les voiles d'une
-intrigue et pour pénétrer un secret? Entre nous, Joseph, je crains bien
-que ce secret ne soit sinon un crime tout à fait, du moins une
-abominable action.
-
---Comment cela? monsieur Jacques?
-
---Les parents de la pauvre Éva auront voulu se débarrasser d'un être
-inerte et inutile, au lieu de se dire que la nature ne produit rien
-d'inutile et d'inerte, et de tâcher de faire ce que j'ai fait,
-c'est-à-dire de tailler la chair avec la science, comme le sculpteur
-taille le marbre avec son ciseau. Ils auront pensé d'abord à la jeter
-dans quelque étang, ou à l'étouffer entre deux matelas, mais la peur les
-aura retenus; peut-être savait-on qu'ils avaient cette enfant! En tout
-cas, Dieu le savait! À défaut de la justice des hommes, ils ont craint
-la justice de Dieu!
-
-Sans approuver tout à fait, Joseph fit un signe de la tête qui semblait
-dire: «Vous pourriez bien avoir raison.»
-
---Tu as pensé quelquefois à cela, n'est-ce pas, Joseph?
-
---Oui, répondit le braconnier, et j'avoue que ce n'est pas sans
-inquiétude.
-
---Eh bien, le moyen de te rassurer, dit le docteur, c'est de me raconter
-franchement tout ce que tu sais de cette jeune fille et de sa naissance.
-
---Je ne demanderais pas mieux, monsieur Jacques, car vous nous avez
-rendu un grand service et à elle aussi; mais...
-
---Mais quoi?
-
---Mais si ce que je vais vous dire allait me compromettre et nuire à
-l'enfant?
-
---Je te promets, Joseph, que, excepté elle, nul ne saura jamais un seul
-mot de la révélation.
-
---Et, d'ailleurs, tenez, continua Joseph en homme décidé, il y a déjà un
-temps que ce secret-là me pèse, et que j'éprouve le besoin de m'en
-décharger.
-
---Parle donc, je t'écoute.
-
---C'était le 29 décembre 1782; il y aura au mois de décembre prochain
-dix ans de cela, que, voyant une jolie gelée suivie d'une petite neige
-fine qui recouvrait à peine la terre, je me dis à moi-même: «Joseph, mon
-ami, voilà un joli temps pour faire un coup de fusil.» Sur quoi, je pris
-mon chien.
-
---Scipion? demanda Jacques.
-
---Non, son prédécesseur, qui n'avait pas un nom si ronflant, qui
-s'appelait tout simplement Canard; et nous partîmes. Nous voilà en
-chasse: un coup de fusil par-ci, un coup de fusil par-là. Pif! paf! deux
-lièvres dans le carnier, l'un fera le civet, l'autre fournira la
-garniture; pendant ce temps, la mère était restée à la maison, elle
-filait tranquillement sa quenouille, la bonne vieille. Tout à coup deux
-hommes masqués poussent la porte et entrent. Qui fut effrayée? je vous
-le demande; ce fut elle! Elle crut qu'on venait pour m'arrêter, car les
-anciens seigneurs de Chazelay étaient durs aux braconniers, on disait
-même qu'ils en avaient fait pendre quelques-uns dans le parc du château,
-sous prétexte qu'ils avaient droit de justice sur leurs terres; ces
-hommes la rassurèrent en lui donnant le bonjour avec la main; puis l'un
-d'eux s'approcha d'elle, laissant en arrière son compagnon, qui avait
-l'air de porter un paquet sous son manteau.
-
-»--Femme, lui dit l'homme qui s'était approché d'elle, je sais que vous
-avez été bonne nourrice et bonne mère, quoique votre fils ait un peu
-tourné au chenapan...
-
-»--Oh! monsieur, mon pauvre Joseph! s'écria ma mère, peut-on dire...»
-
-»Mais lui l'interrompit.
-
-»--Ce n'est pas de lui qu'il est question, dit-il, mais de vous.
-Pourriez-vous vous charger d'un enfant?
-
-»--Bien certainement, monsieur.
-
-»--L'aimeriez-vous?
-
-»--Comme s'il était le mien, pauvre agneau!
-
-»--Vous êtes plus vieille que je ne croyais.
-
-»--Bon! les petits enfants et les vieilles femmes, cela s'entend
-toujours.
-
-»--Mais, continua l'homme masqué, je dois vous dire une chose.
-
-»--Laquelle?
-
-»--C'est que l'enfant est imbécile.
-
-»--Elle n'en a que plus besoin de bons soins, répondit la mère.
-
-»--Ces soins, vous les lui donnerez, alors?
-
-»--Oui; mais, vous voyez, nous sommes pauvres; il faudrait, pour que
-l'enfant ne manquât de rien, que les parents voulussent bien venir à
-notre secours.
-
-»--Combien vous faudrait-il par an pour la traiter comme votre fille?
-
-»La mère calcula:
-
-»--Cent francs, monsieur, cela vous paraît-il de trop?
-
-»--Vous aurez trois cents francs par an tant que l'enfant restera chez
-vous, et cinq cents francs tout de suite.
-
-»--Oh! monsieur, pour ce prix-là, elle sera traitée comme une dauphine.
-
-»--C'est bien; voici les cinq cents francs et voici le premier mois.
-Chaque mois sera payé d'avance. Faites-moi un reçu des huit cents livres
-et de l'enfant.
-
-»--Ah! monsieur, dit la mère, voilà le malheur! c'est que je ne sais pas
-écrire.
-
-»--Diable! fit l'homme en se retournant du côté de son compagnon, voilà
-qui est fâcheux!
-
-»J'étais là depuis les premiers mots de la conversation; car, voyant
-entrer deux hommes chez ma mère, j'étais accouru vite et m'étais glissé
-par la petite porte du fournil. J'avais donc tout entendu. Je m'avançai.
-
-»--Mais je sais écrire, moi, monsieur, dis-je à l'inconnu, et je vais
-vous donner les reçus que vous demandez.
-
-»--Quel est cet homme? s'écria le visiteur masqué.
-
-»--C'est mon fils Joseph, monsieur, celui que vous appeliez tout à
-l'heure un chenapan.
-
-»--Il n'est point question de cela, ma mère; que ces messieurs
-m'appellent comme ils voudront, je sais que je suis un honnête homme;
-cela me suffit.
-
-»Je tirai une plume et du papier de l'armoire, car je voyais dans le
-nourrissage de l'enfant une bonne affaire, et je ne voulais pas que la
-mère la manquât.
-
-»--Dictez, monsieur, dis-je en m'asseyant devant la table et m'apprêtant
-à écrire.
-
-»L'homme s'appuya sur le dossier de ma chaise pour suivre ma plume des
-yeux et voir si j'écrivais bien ce qu'il dictait.
-
-»--Écrivez, dit-il.
-
-»J'écrivis:
-
-»_Cejourd'hui, 29 décembre 1782, j'ai reçu d'un inconnu une petite fille
-de cinq ans reconnue idiote et incurable; je m'engage, au nom de ma mère
-et au mien, à la garder à la cabane ou dans tout autre domicile que je
-choisirai, jusqu'à ce qu'elle me soit réclamée par la personne qui me
-présentera ce reçu et l'autre moitié du louis d'or dont la première
-moitié sera ou plutôt est à l'instant même déposée entre mes mains._
-
-»L'inconnu tira de la poche de son gilet un louis coupé en deux d'une
-façon bizarre, mais cependant dont les deux moitiés s'adaptaient
-parfaitement; il m'en donna une et garda l'autre. Puis il continua:
-
-»_Celui qui dépose l'enfant entre les mains de Joseph Blangy et de sa
-mère, outre la somme de huit cents francs qu'ils ont reçue à la
-signature des présentes, s'engage à leur payer tous les ans et d'avance
-la somme de trois cents francs. Et si l'un des deux meurt, au survivant
-des deux la même somme sera payée._
-
-»_Quand l'enfant aura atteint l'âge de quinze ans, comme elle
-nécessitera peut-être de nouvelles dépenses, on prendra de nouveaux
-arrangements._
-
-»Selon les soins que l'on aura pris de l'enfant, une récompense sera
-donnée.
-
-»--Signez, dit l'homme masqué; signez pour votre mère et pour vous.
-
-»J'écrivis au bas du reçu:
-
-»_Accepté pour moi et pour ma mère, avec engagement de me conformer
- à tout ce qui est porté à l'engagement ci-dessus._
-
- _Joseph Blangy._
-
-»--Et maintenant, monsieur, demandai-je à l'homme masqué, avez-vous
-d'autres recommandations à me faire?
-
-»--Une seule.
-
-»--Laquelle?
-
-»--Te taire.
-
-»--Cela nous est facile, à ma mère et à moi, répondis-je, car nous
-aimons la compagnie des animaux, des arbres, des choses qui ne parlent
-pas enfin. Dans cette cabane, nous ne voyons jamais personne, et,
-excepté, _bonjour_ et _bonsoir_, à peine ma mère et moi échangeons-nous
-deux paroles en deux mois. Le plus grand bavard de la maison, c'est
-Canard. Il ne parle pas, il est vrai, mais il aboie.
-
-»L'homme masqué qui avait joué un rôle actif dans toute cette histoire
-prit le reçu, le relut avec soin, le mit dans sa poche avec la moitié du
-louis d'or, et dit à ma mère:
-
-»--Allons, venez ici, et tendez votre tablier.
-
-»Ma mère s'approcha, fit ce qu'on lui demandait, et reçut dans son
-tablier la petite idiote à peu près dans l'état où vous l'avez vue.
-
-»--Comment s'appelle-t-elle, mon cher monsieur? demanda ma mère.
-
-»Sans doute l'inconnu craignit-il que nous n'allions compulser les
-registres de baptême des environs, car il répondit:
-
-»--Inutile que vous sachiez son nom, puisqu'elle ne répond à aucun nom;
-qu'il vous suffise de savoir qu'elle est catholique.
-
-»Puis, se tournant vers moi:
-
-»--Tu as entendu? dit-il, une seule chose t'est recommandée, le silence.
-
-»Les deux hommes sortirent; mais, en sortant, l'un d'eux dit à l'autre:
-
-»--Scipion est resté.
-
-»Je m'aperçus alors seulement qu'un beau chien noir était allé se
-coucher près du feu, ni plus ni moins que s'il était chez lui.
-
-»--Eh bien! Scipion, lui dis-je, tu n'entends pas qu'on t'appelle?
-
-»Scipion ne bougea point. J'allais le chasser pour qu'il suivît son
-maître, mais celui-ci:
-
-»--Gardez ce chien, dit-il; il était très attaché à l'enfant, et
-l'enfant ne connaît que lui. Pour te dédommager de son entretien et de
-sa nourriture, j'engage ma parole que tu ne seras jamais inquiété comme
-braconnier par M. de Chazelay.
-
-»Et il sortit en disant:
-
-»--Reste, Scipion, reste!
-
-»Permission dont le chien paraissait bien résolu de se passer.
-
-»Et maintenant, monsieur Jacques, continua le braconnier, vous en savez
-autant que moi.»
-
---Et la rente vous fut toujours exactement payée.
-
---Rubis sur l'ongle.
-
---Par qui?
-
---Par le second homme masqué.
-
---Et, lors des différentes visites qu'il vous a faites, vous n'avez rien
-pu saisir dans ses paroles?
-
---Il n'a jamais dit un mot. Je le crois sourd et muet. Quand il parlait
-avec son compagnon, il lui parlait avec les doigts, et l'autre répondait
-de même.
-
---Et vous ne savez rien de plus, Blangy?
-
---Non.
-
---Sur l'honneur?
-
---Sur l'honneur!
-
---Retournez chez vous et montrez-moi la moitié du louis d'or; vous
-l'avez conservée, je suppose?
-
---Il ne faut pas le demander! elle est dans le reliquaire de ma mère,
-avec un os du petit doigt de sainte Solange.
-
-Le docteur se leva et prit le chemin de la cabane.
-
-Dix minutes après, ils étaient arrivés, et Joseph remettait la pièce au
-docteur.
-
-C'était en effet la moitié d'un louis à l'effigie de Louis XV et au
-millésime de 1769.
-
-Cette moitié n'avait rien de particulier, que le soin qu'on avait pris
-de la tailler en zigzag pour rendre impossible une erreur ou une
-tromperie.
-
-Le docteur n'en savait pas beaucoup plus que lorsqu'il était parti;
-seulement, au lieu du doute, il avait la certitude qu'Eva n'était pas la
-fille du braconnier.
-
-
-
-
-XV
-
-Où il nous faut abandonner les affaires privées de nos personnages pour
-nous occuper des affaires publiques
-
-
-En rentrant dans la ville d'Argenton, Jacques Mérey fut frappé
-d'étonnement à la vue du trouble qui paraissait s'être emparé de cette
-population, d'habitude si calme et si tranquille.
-
-Mais ce qui l'étonna bien plus, c'est que, aussitôt qu'on l'eût reconnu,
-cette population l'entoura en lui demandant des conseils sur ce qu'il y
-avait à faire dans une circonstance si critique.
-
---Il faut d'abord, dit Jacques Mérey, avant que je vous donne des
-conseils, il faut d'abord que vous vouliez bien me dire de quoi il est
-question.
-
---Comment! vous ne savez pas? s'écrièrent vingt voix.
-
---C'est impossible! s'écrièrent vingt autres.
-
-Jacques Mérey haussa les épaules en homme qui n'est pas le moins du
-monde au courant de la situation.
-
---Affaire politique? demanda-t-il.
-
---Je crois bien, affaire politique!
-
---Eh bien, qu'est-il arrivé?
-
---Allons donc, dit une voix, vous faites semblant de ne pas savoir, et
-vous savez aussi bien que nous.
-
---Mes amis, dit Jacques Mérey avec son exquise douceur, vous savez
-comment je vis; à moins que ce ne soit pour faire une visite à quelque
-pauvre malade, je ne sors jamais de chez moi, et chez moi je travaille;
-j'ignore donc complètement ce qui se passe au-dehors des quatre murs qui
-m'enferment, et où je fais de la science, avec l'espoir que cette
-science sera utile un jour, à vous d'abord, et ensuite à l'humanité.
-
---Ah! nous savons bien que vous êtes un brave homme; nous vous aimons,
-nous vous respectons et nous espérons vous en donner bientôt une preuve.
-Mais c'est justement parce que nous vous aimons et vous respectons que
-nous venons vous demander ce qu'il y a à faire dans l'extrémité où nous
-nous trouvons.
-
---Eh bien! voyons, mes bons amis, quelle est l'extrémité dans laquelle
-nous nous trouvons? demanda le docteur.
-
---On se bat à Paris, dit un des hommes qui entouraient Jacques.
-
---Comment! on se bat?
-
---C'est-à-dire qu'on s'est battu, mais, à ce qu'il paraît, tout est
-fini, maintenant, dit un autre.
-
---Dites-moi ce qui est fini, mes enfants.
-
---Eh bien! reprit le premier, en deux mots, voilà ce que c'est: le
-peuple a voulu entrer aux Tuileries comme au 20 juin, vous savez, le
-jour où Capet a mis le bonnet rouge?
-
---Je ne sais rien, mes amis; mais continuez.
-
---Le roi s'y est opposé, et les Suisses ont tiré sur le peuple.
-
---Sur le peuple? les Suisses ont tiré sur les Parisiens?
-
---Oh! il n'y avait pas que des Parisiens, il y avait des Marseillais et
-des gardes-françaises. Il paraît que c'est ceux-là qui ont fait le plus
-grand carnage; on s'est battu dans la cour des Tuileries, dans le
-vestibule, dans les appartements, dans le jardin. Il y a eu sept cents
-Suisses tués, et onze cents citoyens.
-
---Oui, dit un autre, il paraît que c'était terrible; comme c'est
-Saint-Antoine et Saint-Marceau qui ont principalement donné, on a
-remporté les morts par charretées; au sang, on pouvait les suivre; puis
-on les étendait de chaque côté de la rue, et chacun venait reconnaître
-les siens au milieu des pleurs et des sanglots.
-
---Et le roi? demanda Jacques Mérey.
-
---Le roi s'est retiré à l'Assemblée nationale avec toute la famille
-royale, se mettant sous la protection de la nation. Mais l'Assemblée
-nationale a répondu qu'elle n'avait pas mission de décider d'une si
-grave question; que cela regardait la Convention qui allait s'ouvrir.
-Puis on a décidé que le roi habiterait le Luxembourg.
-
---Au moins, là, dit Jacques Mérey avec un sourire, s'il veut se sauver,
-il aura la facilité des catacombes.
-
---C'est justement ce qu'a dit le procureur de la commune, le citoyen
-Manuel. Alors, on a décidé que le roi serait enfermé au Temple; on l'y a
-conduit et il y est prisonnier.
-
---Et où avez-vous vu tout cela?
-
---D'abord dans _l'Ami du peuple_, du citoyen Marat; puis l'adjoint du
-maire est revenu de Paris, et il était à l'Assemblée nationale pendant
-toute la journée du 10-Août.
-
---Et sait-on quelle résolution a prise l'Assemblée nationale? demanda
-Jacques Mérey.
-
---Aucune relativement au roi; elle veut faire face à l'ennemi avant
-tout.
-
---Oui, c'est vrai, dit Jacques Mérey avec un sentiment de tristesse
-profonde, l'ennemi est en France. Et qu'a décrété l'Assemblée vis-à-vis
-de l'ennemi? car là est le véritable péril.
-
---Elle a décrété que la _patrie en danger_ serait proclamée, et que les
-enrôlements volontaires se feraient sur la place publique.
-
---Et quelles nouvelles a-t-on de l'ennemi?
-
---Il est à Longwy et marche sur Verdun.
-
-Jacques Mérey poussa un soupir.
-
---Mes amis, dit-il, dans des circonstances comme celles où nous nous
-trouvons, chacun doit sonder sa propre conscience et l'interroger sur ce
-qu'il a à faire. Certes, tout ce qui est jeune, tout ce qui peut porter
-un fusil, tout ce qui ne peut servir la France que les armes à la main
-doit prendre les armes. Mais, avant tout, nous avons une Assemblée
-nationale brave et fidèle, nous devons nous reposer sur elle avec
-confiance du salut de la patrie. Ce que je puis vous dire d'avance, ce
-qui est ma conviction, c'est que la France ne périra pas. La France, mes
-amis, c'est la nation élue par le Seigneur, puisqu'il a mis en elle le
-plus noble des sentiments que puisse contenir le cœur de l'homme,
-l'amour de la liberté. La France, c'est le phare qui éclaire le monde.
-Ce phare a été allumé par les plus grands hommes que le XVIIIe
-siècle ait produits: par les Voltaire, par les Diderot, par les Grimm,
-par les d'Alembert, par les Rousseau, par les Montesquieu, par les
-Helvétius. Dieu n'a pas fait naître tant et de si beaux génies pour que
-leur passage soit inutile et leur trace effacée. Le canon de la Prusse
-peut renverser les remparts de nos villes, il ne renversera pas
-l'Encyclopédie. Restez bons Français et laissez à la Providence le soin
-de conduire les événements.
-
---Mais enfin, s'écrièrent plusieurs voix, il faut cependant que
-quelqu'un nous guide. Nous ne vous demandons qu'un conseil, un conseil
-ne se refuse pas.
-
---Mes bons amis, dit le docteur, si j'avais habité Paris pendant ces
-derniers temps, si j'étais de l'Assemblée nationale, si j'avais suivi de
-l'œil et de la pensée tout ce qui s'est passé depuis quatre ou cinq
-ans en France et à l'étranger, peut-être en effet pourrais-je vous
-guider dans ce que vous avez à faire, vous autres provinciaux, en ces
-terribles circonstances, où l'incurie, la mauvaise foi et la trahison de
-la royauté vous ont mis. Mais je ne suis qu'un pauvre médecin n'ayant
-plus aucune prétention à la vie publique, et priant la Providence de ne
-pas me détourner de ma voie, et de me laisser au milieu de vous pour y
-faire le peu de bien auquel je suis appelé.
-
---Mais vous, docteur, qu'allez-vous faire maintenant? demanda la foule.
-
---Ce que j'ai fait par le passé, c'est-à-dire continuer ma mission
-ici-bas, vous soutenir dans vos défaillances, vous guérir dans vos
-maladies. Ébloui par les rêves de ma jeunesse et par les folles
-illusions de l'espérance, j'ai cru d'abord que j'étais né pour les
-grandes choses et que ma place était marquée au milieu des cataclysmes
-que les révolutions allaient imposer à la société. Je me trompais. Comme
-Jacob, j'ai lutté avec l'ange, et je suis las de la lutte. J'ai pensé un
-instant que l'homme était le rival de Dieu, et, à l'instar de Dieu,
-pouvait créer. Dieu a eu pitié de mon néant; il m'a pris comme un
-sculpteur sublime prend un apprenti. Et il m'a donné à achever son
-œuvre ébauchée. Voilà tout; il m'a payé mon travail sinon en orgueil,
-du moins en bonheur. Merci à Dieu!
-
-Ces paroles parurent causer à la foule qui les écoutait, non seulement
-un grand étonnement, mais une profonde tristesse; quelques-uns de ceux
-qui paraissaient les chefs du rassemblement échangèrent quelques paroles
-entre eux, puis ils firent signe que l'on ouvrît les rangs pour laisser
-passer le docteur.
-
-Mais un d'eux, se plaçant sur son chemin comme un dernier obstacle:
-
---Si vous ne savez pas ce que vous valez, monsieur Mérey, nous le
-savons, nous, et nous ne permettrons pas qu'un homme de votre science et
-de votre patriotisme reste étranger et perdu dans une petite ville comme
-la nôtre, lorsque vont se passer les événements les plus graves que les
-annales d'un peuple ait déroulés à la face du monde; l'ennemi est en
-France; l'ennemi est à Paris surtout; la France a besoin de tous ses
-enfants, et il ne sera pas dit qu'un des plus dignes lui aura fait
-défaut. Allez maintenant, monsieur Jacques Mérey. Demain vous aurez de
-nos nouvelles.
-
-Et il livra passage au docteur, qui rentra chez lui sans que personne
-songeât plus à l'arrêter.
-
-Le docteur avait hâte de revoir Éva. Depuis la veille au soir, il
-l'avait quittée, et, étant parti avant le jour, n'avait pas voulu la
-réveiller.
-
-Éva l'attendait sur la porte du jardin.
-
---Tu venais au-devant de moi, mon cher amour? lui dit Jacques Mérey.
-
---Je vous sentais approcher; puis tout à coup vous vous êtes arrêté,
-n'est-ce pas?
-
---Oh! ce n'est pas moi qui me suis arrêté, c'est cette brave population
-qui me demandait des conseils sur ce qu'elle avait à faire. Je lui ai
-dit qu'elle avait à me laisser revenir bien vite près de mon Éva.
-
---Eh bien, moi aussi je me suis arrêtée où j'étais, car j'avais déjà
-fait quelques pas au-devant de vous.
-
---Et quand ils ne se sont plus opposés à mon retour?
-
---Je me suis sentie enlevée de terre, et je suis accourue.
-
---Viens, chère Éva! lui dit-il en enveloppant sa taille flexible de son
-bras; j'ai à causer avec toi de choses sérieuses.
-
-Et il l'entraîna sous le berceau de tilleuls.
-
- * * * * *
-
-Tandis que le docteur causait de choses sérieuses avec Éva, c'est-à-dire
-s'assurait de son amour et lui affirmait le sien, la ville était dans
-une agitation croissante, que redoublaient encore les élections à la
-nouvelle Assemblée, c'est-à-dire à la Convention nationale.
-
-Ces élections se faisaient à Châteauroux.
-
-À Argenton, comme ailleurs, les deux partis étaient en présence:
-
-Le parti du roi;
-
-Le parti du peuple.
-
-Ceux qui s'adressaient à Jacques Mérey et qui lui demandaient ce qu'il y
-avait à faire, c'étaient ceux du parti populaire qui, le regardant à la
-fois comme un savant médecin, comme un ami des pauvres, comme un homme
-désintéressé, pensaient que la réunion de ces qualités devait faire un
-bon citoyen, et se tenaient prêts à suivre ses conseils en tous points.
-
-Mais Jacques Mérey, homme de conscience avant tout, absorbé qu'il était
-depuis six ou sept ans dans son œuvre, s'étant complètement détourné
-des affaires publiques, n'était plus assez au courant de la situation de
-la France pour donner un conseil dont il pût affirmer la valeur.
-
-Puis Jacques Mérey était à cet âge où, quand l'homme aime, il aime avec
-toutes les puissances de son être; sans autre amour que celui de la
-science à l'époque où, dans toute sa sève juvénile, il éparpille son
-amour dans toutes les femmes, il avait gardé concentré en lui-même cet
-amour qui s'allume à l'adolescence et qui brille de tout son éclat dans
-ce printemps de la vie aux limites duquel il allait arriver, lorsque,
-comme une fleur qui s'ouvre, comme un fruit qui se colore, Éva, rose et
-pêche à la fois, avait commencé de s'ouvrir et de se colorer sous ses
-yeux; d'abord elle avait absorbé tous ses regards, puis toutes ses
-pensées.
-
-Jacques avait cru faire œuvre de science en caressant sa création--il
-avait fait œuvre d'amour; et, quand Joseph lui avait parlé de ces
-parents inconnus qui pouvaient réclamer Éva un jour, lorsqu'il lui avait
-montré cette pièce d'or dont l'autre morceau demeurait menaçant dans des
-mains étrangères, il avait en quelque sorte jeté un regard sur ce que
-serait sa vie sans Éva, et, prêt à jeter un cri de désespoir à l'aspect
-d'une si profonde solitude, d'un désert si aride, il avait pris sa tête
-entre ses mains, en murmurant ces deux mots, qui sortent au moment de la
-douleur du cœur des athées eux-mêmes:
-
---Mon Dieu! mon Dieu!
-
-Et c'était au moment où il revenait tout frémissant encore de la grande
-émotion qu'il avait éprouvée, qu'on lui proposait, à lui, de mettre de
-côté cet amour qui était devenu toute sa vie, et de s'occuper de ce
-problème insoluble qu'on appelle le Progrès, de cette déesse toujours
-fugitive qu'on appelle la Liberté.
-
-Avant de revoir Éva, peut-être eût-il pu hésiter. Mais, après l'avoir
-revue, c'était chose impossible.
-
-Cette femme, à peine femme encore, n'était-elle pas tout à la fois sa
-fille et son amante? On a vu des cœurs, qui ont besoin d'aimer,
-s'attacher dans la solitude à un insecte, à un oiseau, à une fleur; à
-plus forte raison devait-il s'attacher d'un amour invincible à la femme
-qui n'eût pas existé sans lui. Il avait trouvé l'écrin vide. Il y avait
-mis tout un trésor de jeunesse, d'intelligence et de beauté. Maintenant,
-l'écrin était bien à lui et il pouvait sans crainte et sans remords
-l'appuyer sur son cœur.
-
-Et c'est ce que faisait Jacques Mérey en jurant à Éva de ne jamais se
-séparer d'elle.
-
-Au moment où le docteur faisait ce serment, on entendait les sons aigus
-de la trompette de Baptiste, lequel--la trompette détachée de sa
-bouche--annonçait à haute voix et officiellement la prise des Tuileries
-par le peuple, l'arrestation du roi et son incarcération au Temple.
-
-
-
-
-XVI
-
-L'état de la France
-
-
-La population d'Argenton, qui n'avait pas pénétré dans le jardin du
-docteur, et qui ignorait les mystères de l'arbre de science, du berceau
-de tilleuls et de la grotte de mousse, ne comprenait rien à
-l'indifférence du docteur pour les affaires publiques.
-
-En effet, si jamais homme avait donné des preuves de haine pour la
-noblesse et des preuves de dévouement à la démocratie, c'était bien lui.
-Refus constant de soigner les riches, refus constant de rien recevoir
-pour avoir soigné les pauvres, promptitude à accourir au premier appel
-du malade plébéien, soit de jour, soit de nuit, voilà ce que l'on avait
-toujours trouvé chez lui lorsqu'on était venu frapper à sa porte.
-
-Et lorsque, pour la première fois, au nom de la mère commune, au nom de
-cette chose sacrée qu'on appelait la patrie, on venait faire un appel au
-citoyen, l'homme se cachait derrière le savant, le philanthrope
-disparaissait.
-
-Elle avait pourtant bien besoin du concours de tous ses enfants, cette
-pauvre France!
-
-Autant que le monde avait besoin d'elle.
-
-Et, en effet, en 1791, la France avait paru au monde rajeunie et épurée;
-elle semblait dater de l'avènement au trône de Louis XVI et avoir jeté
-aux égouts de Marly sa robe souillée par Louis XV.
-
-Le nouveau monde la bénissait comme ayant concouru à sa délivrance. Le
-vieux monde était amoureux d'elle; de tous les États tyranniques--et en
-91 la tyrannie était partout--des voix gémissantes l'imploraient;
-partout où elle eût étendu la main vers les peuples, les peuples si
-froids et si désenchantés lui eussent serré la main; partout où elle eût
-mis le pied, elle eût été reçue à genoux!
-
-C'était la trinité sublime de la justice, de la raison et du droit!
-
-C'est qu'à cette époque, la France n'étant pas entrée dans la violence,
-l'Europe n'était pas entrée dans la haine.
-
-Et, en effet, que voulait la France de 1791?
-
-À l'intérieur, la liberté et la paix pour elle.
-
-À l'extérieur, la paix et la liberté pour les autres nations.
-
-Aussi, que disait l'Allemagne qui battait des mains à chaque pas que
-faisait la France? «Oh! si la France venait!»
-
-Quelle autre main que la main de la Suède écrivait sur la table du
-successeur du grand Gustave: «Point de guerre avec la France»?
-
-C'est qu'à cette époque chacun savait bien qu'en travaillant pour elle,
-elle travaillait pour le monde!
-
-Toute son ambition se bornait à reprendre Liége et la Savoie, deux
-provinces de France, puisqu'elles parlent la même langue qu'elle.
-
-Des autres puissances, elle ne voulait rien, rien prendre ni rien
-accepter.
-
-Aussi, en 91, relevait-elle la tête; elle avait le sentiment de sa
-puissante et féconde virginité.
-
-Elle savait bien que par cet amour des peuples elle assumait sur elle la
-haine des rois. Les haines principales lui venaient de la Russie, de
-l'Angleterre, de l'Autriche.
-
-Catherine, que Diderot appelait la grande Catherine, que Voltaire
-appelait la Sémiramis du Nord, cette étoile polaire qui, pour faire la
-lumière, devait se substituer au soleil de Louis XIV; Catherine, la
-Messaline russe, qui, de plus que la Messaline romaine, avait assassiné
-son Claude; Catherine, qui par le Scythe Souvarov avait accompli les
-massacres d'Ismaël et de Raya, qui avait déjà dévoré une partie de la
-Pologne et qui s'apprêtait à dévorer l'autre; Catherine, qui, dépassant
-Pasiphaé, _avait une armée pour amant_, selon la terrible expression de
-Michelet; Catherine, insatiable abîme qui ne disait jamais: _Assez!_
-Catherine, le jour de la prise de la Bastille, avait reçu un soufflet en
-pleine face.
-
-La tyrannie allait donc avoir une barrière.
-
-Aussi écrivait-elle à Léopold pour lui demander comment il ne vengeait
-pas les insultes journalières faites à sa sœur Marie-Antoinette.
-
-Aussi avait-elle renvoyé sans l'ouvrir la lettre par laquelle Louis XVI
-lui annonçait qu'il acceptait la Constitution.
-
-L'Angleterre, dans la personne de son ministre, M. Pitt--son roi était
-fou et son prince de Galles ivre--, jouissait profondément de tout ce
-qui se passait en France. M. Pitt nous haïssait de toute la puissance de
-son terrible génie, à cause de la part que nous avions prise à
-l'indépendance de l'Amérique. Un œil sur la carte de l'Inde, l'autre
-sur Paris, il voyait les pertes que faisaient nos colonies, les progrès
-que faisait notre révolution. La reine avait une telle peur de lui,
-qu'elle lui avait envoyé, quelques jours avant le 10-Août, Mme de
-Lamballe pour lui demander grâce. _Je n'en parle pas_, disait-elle, _que
-je n'aie la petite mort_.
-
-L'Autriche était aussi malade que nous, plus malade encore, en supposant
-que des pays despotiques se résument dans leurs souverains. Elle était
-gouvernée par le vieux prince de Kaunitz, qui avait quatre-vingt-deux
-ans, et par son empereur Léopold, qui en avait quarante-quatre. Appelé à
-l'empire un an auparavant, il avait transporté de Florence à Vienne son
-harem italien. Il sentait que, épuisé de débauche, il n'avait plus que
-des mois à vivre, et, par des aphrodisiaques qu'il préparait lui-même,
-il changeait ses mois en jours. Sa maladie, du reste, était celle des
-rois, laquelle consiste à oublier les soucis du trône dans les abus du
-plaisir; de là Mme de Pompadour, Mme du Barry, le Parc-aux-Cerfs;
-de là les trois cents religieuses de Pierre III de Portugal; de là les
-caprices gomorrhéens de Frédéric; de là les mignons de Gustave; de là
-enfin les trois cent cinquante-quatre bâtards d'Auguste de Saxe, dont
-l'histoire, la prude qu'elle est, n'a pas daigné signaler la naissance,
-mais que compte un à un la chronique, cette vieille bavarde qui regarde
-à travers toutes les serrures, fût-ce celles de Tzarskoié-Sélo, de
-Windsor, de Schœnbrünn ou de Versailles.
-
-Près de Kaunitz et de Léopold, il y avait le jeune Metternich, la plus
-grande intelligence de l'époque, qui ne voulait pas qu'on nous fît la
-guerre et qui résumait sa politique dans cette image toute réaliste:
-«Laissez bouillir la révolution française dans sa marmite.»
-
-À ces ennemis extérieurs, qui n'avaient pas encore donné leur programme,
-il faut ajouter les ennemis intérieurs.
-
-Le roi d'abord.
-
-Et qu'ici l'on nous permette une petite digression.
-
-D'où vient que les rois, au lieu d'acquiescer purement et simplement aux
-désirs de leurs peuples, réagissent contre ces désirs, et forcés dans
-leurs derniers retranchements, appellent l'étranger à leur secours?
-
-C'est que, pour eux, leur peuple est l'étranger, et l'étranger la
-famille.
-
-Ainsi prenons Louis XVI, fils d'une princesse de Saxe, dont il eut le
-sang lourd et l'inerte obésité. Il n'a déjà dans les veines qu'un tiers
-de sang français, puisqu'il descend lui-même d'un prince qui avait
-épousé une étrangère.--Or, il épouse à son tour Marie-Antoinette--Autriche
-et Lorraine--; nous voilà avec deux sixièmes de sang français sur le
-trône, deux sixièmes de Saxe, un sixième d'Autriche et un sixième de
-Lorraine.
-
-Comment voulez-vous que le sang français l'emporte?--Impossible.
-
-Aussi à qui Louis XVI a-t-il recours dans sa lutte politique contre la
-France? À son beau-frère d'Autriche, à son beau-frère de Naples, à son
-neveu d'Espagne, à son cousin de Prusse, c'est-à-dire à sa famille.
-
-Les historiens et même les légendaires ont été rarement justes pour
-Louis XVI.
-
-Les légendaires étaient presque tous de la domesticité du roi.
-
-Les historiens sont presque tous du parti de la République.
-
-Soyons du parti de la postérité, c'est le droit du romancier.
-
-Le roi avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation jésuitique qui
-avait modifié en mal le cœur droit qu'il avait reçu de son père et de
-sa mère. Jamais ce qu'il restait de cette loyauté primitive ne lui
-permit de comprendre le plan de M. de Kaunitz et de la reine, détruire
-la Révolution par la Révolution. En réalité, le roi n'aimait personne:
-ses enfants, parce qu'il doutait de sa paternité; la reine, parce qu'il
-doutait de son amour; et cependant la reine était la seule qui eût sur
-lui quelque influence. La seule de la famille, bien entendu.
-
-Mais, en échange, il était tout aux prêtres. C'est à leur influence
-qu'il faut attribuer ces serments prêtés et révoqués, sa fausseté dans
-la comédie constitutionnelle, ses mensonges politiques enfin.
-
-Il était toujours le roi de 88. La chute de la Bastille ne lui avait
-rien appris; 89 était toujours pour lui une émeute, et 92 un complot du
-duc d'Orléans.
-
-Jamais il ne voulut admettre le peuple comme une majesté égale à la
-majesté royale. Chez lui, le droit divin primait le droit populaire, et
-il tint pour une offense suprême que, le 13 septembre 1791, le président
-Thouret, qui venait lui faire accepter la Constitution, le voyant
-s'asseoir se fût assis.
-
-Ce fut ce soir-là que M. de Goguelat partit pour Vienne, avec une lettre
-du roi pour l'empereur.
-
-À partir de ce moment, les Français étaient non seulement l'étranger,
-mais l'ennemi; et on en appelait contre eux à la famille.
-
-Et voici dans quelle aberration son éducation jésuitique et princière
-jetait Louis XVI: c'est qu'il put en même temps annoncer son acceptation
-de la Constitution à tous les rois de l'Europe, et à l'Autriche sa
-protestation contre elle.
-
-Il y aurait une histoire bien curieuse à écrire--par malheur les
-documents de celle-là manquent--, c'est l'histoire du confessionnal de
-Louis XVI, c'est-à-dire d'un cœur naturellement bon, d'une âme
-foncièrement honnête aux prises avec l'obstination cléricale. Richelieu
-disait que les douze pieds carrés de l'alcôve d'Anne d'Autriche lui
-donnaient plus de peine à gouverner que le reste de l'Europe.
-
-Le roi pouvait dire que sa conscience, dans le confessionnal, soutenait
-plus d'assauts que Lille.
-
-Mais Lille résista comme une ville loyale.
-
-La conscience de Louis XVI se rendit comme Verdun.
-
-Par malheur, en même temps que le roi déclarait à Vienne que le peuple
-français était ennemi du roi, le peuple français se convainquait peu à
-peu que le roi était son ennemi.
-
-Mais celle que depuis longtemps il regardait comme son ennemie, c'était
-la reine.
-
-Sept ans de stérilité, que l'on ne savait à quoi attribuer, tant que
-l'on ne connaissait pas l'infirmité du roi, ses amitiés exagérées avec
-Mmes de Polignac, de Polastron et de Lamballe, dont la dernière au
-moins lui fut fidèle jusqu'à la mort; ses imprudences avec Arthur Dillon
-et de Coigny, ses folles matinées, ses plus folles nuits au petit
-Trianon, ses largesses folles à ses favorites, qui la firent appeler
-_madame Déficit_, son opposition à l'Assemblée, qui la fit appeler
-_madame Veto_, cette préférence éternelle donnée à l'Autriche sur la
-France, cet orgueil des Césars allemands qu'elle mettait son
-amour-propre à ne pas voir plier, ce cri continuel dans l'attente de
-l'ennemi, tantôt à Madame Élisabeth, tantôt à Mme de Lamballe: «Ma
-sœur Anne, ne vois-tu rien venir?» en avaient fait l'exécration des
-Français.
-
-Ils venaient, ces Prussiens tant désirés, tant attendus, ils venaient
-précédés de la terreur pour le peuple et de l'espérance pour la royauté.
-Ils venaient, le manifeste du duc de Brunswick à la main, et ils
-commençaient dès la frontière à le mettre à exécution. Ils venaient, et
-déjà la cavalerie autrichienne était aux environs de Sarrelouis,
-enlevant les maires patriotes et les républicains connus. Puis les
-uhlans, dans leurs passe-temps, leur coupaient les oreilles et les leur
-clouaient au front.
-
-La nouvelle fut terrible aux Parisiens quand ils la lurent dans les
-bulletins officiels. Mais la terreur fut plus grande encore quand,
-l'armoire de fer forcée, on eut connaissance d'une lettre adressée à la
-reine dans laquelle on lui annonçait avec joie que les tribunaux
-arrivaient derrière les armées, et que les émigrés réunis à l'armée du
-roi de Prusse, déjà en possession de Longwy, instruisaient le procès de
-la Révolution et préparaient les potences destinées aux
-révolutionnaires.
-
-Puis venait l'exagération qui accompagne d'ordinaire les grandes
-catastrophes.
-
-C'était, disait-on, à Paris que les contre-révolutionnaires en
-voulaient; tout ce qui avait trempé dans la Révolution y passerait. Si
-les Autrichiens ont enfermé à Olmutz La Fayette, qui avait voulu sauver
-le roi, ou plutôt la reine--et remarquez que l'enchanteresse avait
-successivement usé Mirabeau, La Fayette et Barnave--, à plus forte
-raison réagiraient-ils contre les trente mille personnes qui avaient été
-chercher le roi à Versailles; contre les vingt mille qui avaient ramené
-le roi de Varennes; contre les quinze mille qui avaient envahi le
-château le 20 juin et contre les dix mille qui l'avaient forcé le 10
-août.
-
-On les exterminera depuis la première jusqu'à la dernière.
-
-La mise en scène était déjà arrêtée.
-
-Dans une grande plaine déserte--il n'y a pas de plaine déserte en
-France, mais les souverains ayant dit: «Les déserts valent mieux que les
-peuples révoltés,» on en ferait une; et les Parisiens indiquaient la
-plaine Saint-Denis, où l'on brûlerait tout, moissons, arbres, maisons--,
-on dresserait un trône à quatre faces: un pour Léopold, un pour le roi
-de Prusse, un pour l'impératrice de Russie, l'autre pour M. Pitt. Sur
-ces quatre faces, on dresserait quatre échafauds. La population, vil
-bétail, serait chassée alors aux pieds des rois alliés. Là, comme au
-jugement dernier, on séparerait les bons des mauvais, et les mauvais
-(les révolutionnaires, bien entendu), on les guillotinerait.
-
-Mais, à peu d'exceptions près, les révolutionnaires, c'était tout le
-monde, c'étaient les cent mille hommes qui avaient pris la Bastille,
-c'étaient les trois cent mille hommes qui s'étaient juré fraternité au
-Champ de Mars, c'étaient tous ceux qui avaient mis la cocarde tricolore
-à leur oreille.
-
-Et ceux qui voyaient plus loin se disaient:
-
-«Hélas! c'est non seulement la France qui périra, mais la pensée de la
-France; c'est la liberté du monde qui sera étouffée dans son berceau,
-c'est le droit, c'est la justice.»
-
-Et toutes ces menaces qui épouvantaient Paris réjouissaient la reine.
-
-Une nuit, raconte Mme Campan--qui n'est pas suspecte de
-jacobinisme--, une nuit que la reine veillait, c'était quelques jours
-avant le 10 août, et que, à travers les persiennes de la fenêtre de sa
-chambre restée ouverte, selon l'habitude qu'elle en avait fait prendre,
-elle suivait la marche de la nuit, elle appela deux fois Mme Campan,
-qui couchait dans sa chambre.
-
-Mme Campan lui répondit.
-
-La reine, au clair de lune, s'efforçait de lire une lettre; cette lettre
-lui apprenait la prise de Longwy et la marche rapide des Prussiens sur
-Paris.
-
-La reine calcula les lieux, puis les jours, et, avec un soupir de
-satisfaction:
-
---Il ne leur faut que huit jours, et, avec huit jours, nous serons
-sauvés!
-
-Ces huit jours écoulés, les Prussiens étaient encore à Longwy et la
-reine au Temple.
-
-C'étaient tous ces événements, dont le bruit était parvenu jusqu'à
-Argenton, qui avaient porté le parti populaire à demander des conseils à
-Jacques Mérey.
-
-
-
-
-XVII
-
-L'homme propose
-
-
-Le lendemain, vers neuf heures du matin, Jacques Mérey étant à son
-laboratoire et Éva à son orgue, on entendit au bout de la rue une grande
-rumeur qui allait s'approchant.
-
-Cette rumeur n'avait rien d'inquiétant, car c'étaient les cris de joie
-qui y dominaient particulièrement.
-
-Jacques ouvrit la fenêtre, jeta un coup d'œil dans la rue, et vit une
-grande foule portant des drapeaux. En tête marchait la musique, et en
-avant de la musique Baptiste avec sa trompette.
-
-Le docteur referma la fenêtre et se remit à son fourneau.
-
-Au bout de cinq minutes, il lui sembla que toute cette foule s'arrêtait
-devant sa maison.
-
-La porte de son laboratoire s'ouvrit et Éva parut, toute pâle et tout
-émue.
-
---Qu'as-tu, ma chère enfant? s'écria le docteur en allant à elle.
-
---Ces gens, dit-elle, cette foule, tout ce monde, c'est pour vous, mon
-ami.
-
---Comment, pour moi, demanda Jacques.
-
---Oui. Elle est arrêtée devant la maison. Et, tenez, voilà la trompette
-de Baptiste qui va nous annoncer quelque chose.
-
-Et elle porta machinalement ses mains à ses oreilles.
-
-En effet, la trompette de Baptiste fit entendre son air habituel; il
-n'en savait qu'un.
-
-Puis la parole succéda au son, et, d'une voix claire et parfaitement
-accentuée:
-
---Il est fait à savoir, dit-il, aux concitoyens d'Argenton, que le
-citoyen Jacques Mérey a été nommé hier député à la Convention.
-
---Vive le citoyen Jacques Mérey!
-
-Et toute la foule répéta:
-
---Vive le citoyen Jacques Mérey!
-
-En ce moment, un pas se fit entendre dans l'escalier et Antoine parut à
-son tour, et, frappant du pied, prononça les paroles sacramentelles:
-
---_Centre de vérité, cercle de justice._
-
-Et aussitôt il ajouta:
-
---Tous les gens qui sont en bas demandent le DrJacques Mérey.
-
-Le docteur regarda Éva.
-
---Il faut y aller, dit-elle.
-
-Le docteur descendit, Éva le suivit tremblante.
-
-Le docteur s'arrêta sur la porte de la rue, qui dominait la voie
-publique de la hauteur de cinq ou six marches.
-
-À son apparition, la musique entonna l'air fraternel:
-
- Où peut-on être mieux...
-
-Baptiste, qui ne voulait pas rester muet au milieu de la symphonie
-universelle, emboucha sa trompette et joua son air.
-
-Tout ce charivari cessa pour faire de nouveau place aux cris de «Vive
-Jacques Mérey, notre député à la Convention!»
-
-Jacques Mérey avait compris. C'était cela que lui annonçait le patriote
-qui lui avait barré le passage la veille, et qui avait dit en le lui
-rouvrant:
-
---Allez, demain vous aurez de nos nouvelles.
-
-Mais, depuis la veille, le docteur n'avait pas changé d'avis; les naïves
-protestations d'amour d'Éva l'avaient au contraire encore plus
-profondément confirmé dans sa résolution.
-
-Il fit signe qu'il voulait parler, tout le monde cria:
-
---Silence.
-
---Mes amis, dit-il, j'ai un vif regret que vous n'ayez pas voulu croire
-à mes paroles d'hier. Ma détermination est la même aujourd'hui. Je vous
-remercie du grand honneur que vous m'avez fait; mais je n'en suis pas
-digne et je me récuse.
-
---Tu n'en as pas le droit, citoyen Mérey, dit une voix.
-
---Comment! s'écria le docteur; je n'ai pas le droit de faire de moi-même
-ce que je veux?
-
---L'homme ne s'appartient pas à lui-même; il appartient à la nation,
-reprit le citoyen qui avait parlé en passant des derniers rangs aux
-premiers, et quiconque osera soutenir le contraire sera proclamé par moi
-mauvais citoyen.
-
---Je suis un philosophe et non un homme politique, je suis un médecin et
-non un législateur.
-
---Soit! philosophe, tu as médité sur la grandeur et la chute des
-empires; médecin, tu as étudié les maladies du corps humain; philosophe,
-tu as vu que la liberté était aussi nécessaire à l'esprit, pour vivre et
-se développer, que l'air aux poumons pour hématoser le sang et pour
-respirer. Quand l'empire romain a-t-il commencé à tomber moralement (et
-dans les empires tout abaissement moral présage la chute physique)?
-quand les Césars se sont faits tyrans. Tu es médecin, as-tu dit? et que
-crois-tu donc qu'est un peuple, sinon un tout immense soumis aux lois de
-l'individu? Seulement, l'individu vit des années et le peuple des
-siècles; mais pendant ces siècles le corps social comme le corps humain
-a ses maladies qu'il faut soigner, et dont il faut le guérir; tout
-législateur ne saurait être médecin, mais tout médecin peut être
-législateur. Cicéron l'a dit, quand un membre est gangrené, il faut le
-couper pour sauver le reste du corps. Accepte le mandat qui t'est
-offert, Jacques Mérey; prends la lancette, le bistouri, la scie; il y a
-de l'ouvrage à la cour pour les médecins et surtout pour les
-chirurgiens.
-
---Comme chirurgien, la place est prise, dit Jacques Mérey, et vous avez
-là-bas un terrible tireur de sang qu'on appelle Marat. À lui seul il
-suffira, je l'espère.
-
---Ce n'est ni avec la lancette, ni avec le bistouri, ni avec la science
-que Marat veut tirer le sang, c'est avec la hache; j'ai parlé d'un
-chirurgien et non d'un bourreau.
-
---Quand vous aurez besoin de moi là-bas, reprit Jacques avec la
-tristesse de l'homme qui répond à de bonnes raisons par de mauvaises,
-j'irai, mais le moment n'est pas venu. N'avez-vous pas Sieyès qui est la
-logique, Vergniaud qui est l'éloquence, Robespierre qui est l'intégrité,
-Condorcet qui est la science, Danton qui est la force, Pétion qui est la
-loyauté, Roland qui est l'honneur? que ferais-je, moi pauvre ver luisant
-au milieu de pareils flambeaux?
-
---Tu ferais ton devoir, auquel tu manques aujourd'hui, Jacques Mérey!
-Dieu ne t'a pas donné une haute intelligence et un profond savoir pour
-que tu enfouisses le tout au fond d'une province, quand Paris, le
-cerveau de la France, est en travail de la liberté. Pour la réussite
-d'un tel travail, il faut la réunion de toutes les capacités; ne vois-tu
-pas que c'est une volonté providentielle qui centralise dans Paris tout
-ce que la province a d'esprits supérieurs? L'Assemblée nationale a
-proclamé les droits de l'homme; la Constituante, la souveraineté du
-peuple. Il reste à la Convention nationale quelque chose de grand à
-proclamer; tu peux être de ceux-là qui crieront au monde: «La France est
-libre!» et tu refuses! Jacques Mérey. Je te le dis, tu passes à côté
-d'une gloire immortelle comme un aveugle près d'un trésor. Jacques
-Mérey, la France pouvait t'honorer, elle te méprisera; elle pouvait te
-bénir, elle te maudira.
-
---Et qui donc es-tu pour t'obstiner à forcer ainsi ma volonté?
-
---Je suis ton collège Hardouin, élu aujourd'hui en même temps que toi à
-Châteauroux, et je me faisais une gloire de m'asseoir là-bas près de
-toi, d'appuyer ta parole, de la combattre peut-être.
-
---Eh bien, Hardouin, pardonne-moi le premier et implore mon pardon de
-ceux qui nous écoutent; mais une cause secrète, une cause que je dois
-taire, une cause plus importante que toutes celles que je viens de dire,
-m'enchaîne ici.
-
-Hardouin monta les quelques marches qui le séparaient de Jacques Mérey.
-
---Cette cause, je la connais, dit-il à voix basse et en s'approchant de
-son oreille; tu aimes, lâche cœur, et tu sacrifies tes concitoyens,
-ton pays, ton honneur à un amour insensé; prends garde, ton amour est ta
-faute: Dieu te punira par ton amour.
-
-Mais Jacques Mérey ne l'écoutait plus. L'œil fixé sur une espèce de
-ruelle qui communiquait directement du centre de la ville à sa maison,
-il regardait venir avec inquiétude un groupe composé de quatre
-personnes, si toutefois on peut appeler un groupe quatre personnes
-marchant deux à deux et à une certaine distance les uns des autres.
-
-Les deux personnes qui marchaient en tête étaient le seigneur de
-Chazelay, que l'on commençait à appeler le _ci-devant_ seigneur, et le
-commissaire de la ville, ceint de son écharpe.
-
-Les deux autres étaient Joseph le braconnier et sa mère. Il faut dire
-que ceux-ci avaient plutôt l'air de se faire traîner que de suivre de
-bonne volonté.
-
-Ils semblaient venir droit à la maison de Jacques Mérey, que le
-commissaire désignait du doigt au seigneur de Chazelay.
-
-Le docteur, de son côté, semblait les voir venir avec une angoisse
-croissante. Il éprouvait ce qu'éprouvent instinctivement les animaux
-quand un orage, s'amassant au ciel, charge l'air d'électricité et
-suspend le tonnerre au-dessus de leur tête.
-
-La foule s'écarta devant le commissaire de police, tout en grondant à la
-vue du seigneur de Chazelay.
-
-Le commissaire de police marcha droit au docteur.
-
---Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, je te somme, si tu ne veux encourir
-les peines portées par la loi contre les coupables de séquestration de
-mineur, de remettre à l'instant même entre les mains du citoyen
-Félix-Adrien-Prosper de Chazelay sa fille Hélène de Chazelay, que tu
-retiens depuis six ans enfermée dans ta maison, et qui t'a été confiée
-par Joseph Blangy et sa mère, qui n'en étaient que dépositaires, pour
-lui donner comme médecin les soins que nécessitait son état.
-
-Un cri déchirant éclata derrière le docteur. Ce cri, c'était Éva qui
-l'avait poussé: elle venait d'entrouvrir la porte et avait entendu la
-sommation du commissaire de police.
-
-Elle serait tombée évanouie si le docteur ne l'eût soutenue entre ses
-bras.
-
---Est-ce là la jeune fille que vous avez remise il y a sept ans entre
-les mains du DrMérey? demanda le commissaire en s'adressant à Joseph
-Blangy, ainsi qu'à sa mère, et en désignant Éva.
-
---Oui, monsieur, répondit le braconnier; quoiqu'il y ait une grande
-différence entre l'idiote sans forme humaine et sans intelligence que le
-docteur a reçue de nos mains, et ce qu'est aujourd'hui mademoiselle Éva.
-
---Elle ne s'appelle pas Éva, mais Hélène, dit le seigneur de Chazelay.
-
---Ah! s'écria le docteur, il ne lui restera rien de moi; pas même le nom
-que je lui avais donné.
-
---Allons, du courage, sois homme! dit Hardouin en lui serrant la main.
-
---Ah! c'est toi qui m'as porté malheur! s'écria Jacques Mérey.
-
---Je t'aiderai à le supporter, répondit Hardouin.
-
-Puis, comme des murmures se faisaient entendre dans la foule à la vue de
-cet homme foudroyé, et à celle d'Éva, qui, revenue à elle, se suspendait
-d'un bras à son cou en sanglotant:
-
---Je reconnais, dit le seigneur de Chazelay, que les soins que vous avez
-donnés à ma fille méritent rémunération, et je suis prêt à vous compter
-telle somme que vous demanderez pour cette cure qui vous fait le plus
-grand honneur.
-
---Oh! malheureux! dit Jacques Mérey, qui offre de l'argent en échange de
-la beauté, du talent, de l'intelligence! n'avez-vous pas compris qu'on
-ne fait pas ce que j'ai fait pour de l'argent, et que c'était elle seule
-qui pouvait me payer?
-
---Vous payer, et comment cela?
-
---Je l'aime, monsieur, s'écria Éva.
-
-Et tout ce qu'il y avait d'âme, de cœur et de passion en elle, Éva le
-mit dans ce cri.
-
---Monsieur le commissaire, dit le seigneur de Chazelay, voilà qui
-tranche la question. Vous comprenez que la dernière et l'unique
-héritière d'une maison comme la nôtre ne peut pas épouser le premier
-venu.
-
-Jacques, à cette insulte, frissonna de la tête aux pieds et releva son
-front plissé par la colère.
-
---Oh! mon ami, mon bien-aimé, murmura Éva, pardonne-lui; il ne connaît
-que la noblesse des hommes et ne sait pas ce que c'est que la noblesse
-de Dieu.
-
---Monsieur, dit Jacques redevenant homme, voici Mlle Hélène de
-Chazelay que, à la vue de tous, je remets entre vos mains. Belle, chaste
-et pure, digne, je ne dirai pas d'être l'épouse d'un roi, d'un prince ou
-d'un noble, mais digne d'être la femme d'un honnête homme.
-
---Oh! Jacques, Jacques, vous m'abandonnez! s'écria Éva.
-
---Je ne vous abandonne point. Je cède à la force; j'obéis à la loi; je
-me courbe devant la majesté de la famille: je vous rends à votre père.
-
---Vous savez, monsieur Mérey, ce que je vous ai dit relativement au
-payement?
-
---Assez, monsieur! la population tout entière d'Argenton s'est chargée
-d'acquitter votre dette: elle m'a nommé membre de la Convention.
-
---Faites avancer la voiture, Blangy.
-
-Blangy fit un signe, une voiture en grande livrée s'avança; un laquais
-poudré ouvrit la portière. Jacques Mérey soutint Éva pour descendre les
-quatre ou cinq marches qui conduisaient à la rue; puis, après lui avoir
-donné devant la foule un baiser au front, il la remit entre les mains de
-son père.
-
-Celui-ci l'emporta évanouie dans la voiture, qui partit au galop.
-Scipion jeta un regard douloureux sur le docteur et suivit la voiture.
-
---Lui aussi! murmura Jacques Mérey.
-
---Et maintenant, dit Hardouin, vous acceptez, n'est-ce pas?
-
-Le feu du génie et la flamme de la colère brillèrent tout ensemble dans
-les yeux de Jacques Mérey.
-
---Oh! oui, dit-il, j'accepte. Et malheur à ces rois qui jurent et qui
-trahissent leur serment! malheur à ces princes qui reviennent avec
-l'étranger l'épée nue contre leur mère! malheur à ces seigneurs aux
-enfants desquels nous donnons notre science, notre vie, notre amour, que
-nous tirons des limbes pour en faire des créatures dignes de
-s'agenouiller devant Dieu un lis à la main, et qui, pour nous remercier
-nous appellent les premiers venus! malheur à eux!--Au revoir,
-Hardouin!--Merci, citoyens électeurs; vous entendrez parler de moi, je
-vous le promets, je vous le jure!
-
-Et, d'un geste superbe, prenant le Ciel à témoin du serment qu'il venait
-de faire, il rentra chez lui, et là, loin de tous les yeux, sans témoins
-de sa faiblesse, il tomba étendu sur le tapis, sanglotant, s'enfonçant
-les mains dans les cheveux, et criant:
-
---Seul! seul! seul!
-
-
-
-
-XVIII
-
-Une exécution place du Carrousel
-
-
-Le samedi 26 août 1792, la diligence de Bordeaux déposait rue du Bouloi
-le citoyen Jacques Mérey, député à la Convention.
-
-Une tristesse profonde planait sur Paris. Décidément Longwy, chose dont
-on avait douté pendant trois jours, était pris par trahison, et
-l'Assemblée nationale avait décrété à l'instant même que tout citoyen
-qui, dans une place assiégée, parlerait de se rendre, après
-confrontation faite avec les témoins qui auraient entendu la proposition
-infâme, et affirmation de ceux-ci, serait, sans autre forme de procès,
-mis à mort.
-
-Les souverains alliés avaient, le 24 août, pris possession de Longwy au
-nom du roi de France.
-
-La Commune de Paris, dans laquelle s'était déjà incarné le sentiment de
-la République, avait exigé de l'Assemblée la création d'un tribunal
-extraordinaire, et, malgré la résistance de Choudieu, qui avait dit: _On
-veut une inquisition, je résisterai jusqu'à la mort_; malgré celle de
-Thuriot, qui s'était écrié: _La Révolution n'est pas seulement à la
-France, nous en sommes comptables à l'humanité_, le tribunal
-extraordinaire avait été voté.
-
-Il faut dire que, pendant les quelques jours qui venaient de s'écouler,
-la situation ne s'était point embellie. Le voile de deuil qui couvrait
-la France s'épaississait de plus en plus; les Prussiens étaient partis
-de Coblentz le 30 juillet. Ils avaient avec eux toute une cavalerie
-d'émigrés--ces messieurs étaient trop fiers pour servir dans
-l'infanterie; ils voulaient bien sauver le roi, mais à cheval. Cette
-cavalerie montait à quatre-vingt-dix escadrons. Le 18 août, ils avaient
-fait leur jonction avec le général autrichien. Les deux armées, fortes
-de cent mille hommes, avaient investi et pris Longwy.
-
-L'ennemi marchait sur Verdun.
-
-La Fayette, républicain en Amérique, constitutionnel en France, La
-Fayette, qui n'avait pas fait un pas depuis 83, c'est-à-dire depuis
-l'indépendance de l'Amérique jusqu'au 10 août, c'est-à-dire jusqu'à la
-chute de la monarchie française et que nous devions, sans qu'il eût fait
-un pas, retrouver en 1830 tel qu'il était en 1792, La Fayette avait
-appelé son armée à marcher sur Paris pour y défaire le 10-Août; mais
-l'armée n'avait pas bougé, et c'était lui qui avait été obligé de fuir,
-comme plus tard devait fuir Dumouriez, dont il eût fait le pendant dans
-l'histoire si les Autrichiens, en l'arrêtant et en le faisant
-prisonnier, n'avaient point donné à Béranger l'occasion de faire ce
-vers:
-
- Des fers d'Olmutz nous effaçons l'empreinte.
-
-L'Assemblée l'avait décrété d'accusation. Dumouriez l'avait remplacé à
-l'armée de l'Est, en même temps que Kellermann remplaçait Luckner à
-l'armée du Nord.
-
-On apprenait en même temps l'insurrection de la Vendée.
-
-À l'est, la guerre du grand jour, la guerre étrangère.
-
-À l'ouest, la guerre des ténèbres, la guerre civile.
-
-L'une marchant au-devant de l'autre, Paris mis entre les deux.
-
-Sans compter deux ennemis puissants:
-
-Le prêtre, la femme.
-
-Le prêtre, inviolable dans cette sombre forteresse de chêne où il se
-retire et qu'on appelle le confessionnal.
-
-La femme, endoctrinée par lui, et qui a pour elle les pleurs et les
-soupirs sur l'oreiller.
-
---Qu'as-tu? demande le mari.
-
---Notre pauvre roi qui est au Temple! Notre pauvre curé qu'on veut
-forcer de prêter serment! la sainte Vierge s'en voile le visage; le
-petit Jésus en pleure.
-
-Et le lit devenait l'allié du confessionnal.
-
-Mais, par bonheur, voici l'arrière-garde du Nord qui s'avance. Un corps
-de trente mille Russes vient de se mettre en marche.
-
-La Commune de Paris, plus en contact avec tous que l'Assemblée, sentait
-la conspiration contre-révolutionnaire ramper du palais à la mansarde et
-des carrefours aux prisons.
-
-Elle rugissait.
-
-L'Assemblée se sentait impuissante à repousser sans quelque grand coup
-l'ennemi du dehors, et surtout l'ennemi du dedans.
-
-Elle s'effrayait.
-
-Prenant un terme moyen, au lieu du grand coup que rêvait la Commune,
-elle avait décrété une grande démonstration.
-
---Mais que demandent donc les républicains? disaient les
-constitutionnels, les larmes aux yeux; les Suisses sont morts, les
-Tuileries sont foudroyées, le trône est en poussière; le roi est au
-Temple, les royalistes sont en prison. Demain va avoir lieu la fête
-expiatoire du 10-Août, et ce soir même, on exécute, en face des
-Tuileries, ce bon Laporte, ce fidèle serviteur du roi, qui est venu
-annoncer à l'Assemblée nationale, au nom de son maître en fuite, que ce
-maître n'avait jamais juré la Constitution que contraint et forcé, de
-sorte qu'il aimait mieux quitter la France que de tenir son serment.
-
-C'est vrai! les cent-suisses étaient morts: mais la masse des royalistes
-était en armes et prête à agir; le roi avait perdu les Tuileries, avait
-perdu son trône, avait perdu sa liberté; mais, en perdant les Tuileries,
-le trône et la liberté, il gardait l'Europe; mais, en rompant avec la
-France, il avait tous les rois pour alliés et tous les prêtres pour
-amis. On allait célébrer l'apothéose des morts du 10-Août: mais, le soir
-où l'on avait appris la trahison de Longwy, les royalistes s'étaient
-montrés par groupes autour du Temple, échangeant des signes avec le roi;
-on allait exécuter Laporte: mais, tandis qu'on punissait le valet
-innocent, on laissait le maître coupable conspirer tout à son aise.
-
-«L'histoire, dit Michelet, n'a gardé le souvenir d'aucun peuple qui soit
-entré si loin dans la mort. Quand la Hollande, voyant Louis XIV à ses
-portes, n'eut de ressource que de s'inonder, que de se noyer elle-même,
-elle fut en moindre danger, car elle avait l'Europe pour elle; quand
-Athènes vit le trône de Xerxès sur le rocher de Salamine, perdit terre,
-se jeta à la nage, n'eut plus que l'eau pour patrie, elle fut en moindre
-danger; elle était toute sur sa flotte, puissante, organisée dans la
-main du grand Thémistocle, et elle n'avait pas la trahison dans son
-sein; la France était désorganisée et presque dissoute, trahie, livrée
-et vendue.»
-
-C'était juste en ce moment, c'est-à-dire dans l'après-midi du 26 août,
-que Jacques Mérey arrivait à Paris et se faisait conduire à l'hôtel de
-_Nantes_, qui dressait ses cinq étages sur la place du Carrousel.
-
-Jacques Mérey commença par réparer le désordre causé à sa toilette par
-une nuit et deux journées de diligence. Son intention était d'aller
-immédiatement rendre visite à ses deux amis Danton et Camille
-Desmoulins.
-
-C'était Danton qui, du temps où il était avocat au conseil du roi, avait
-obtenu pour Baptiste la pension viagère qui avait si fort étonné les
-bonnes gens d'Argenton.
-
-Mais, au moment où, sa toilette achevée, il s'approchait machinalement
-de la fenêtre, il vit s'arrêter à quinze pas de l'hôtel une charrette
-peinte en rouge et portant tout un mécanisme peint de la même couleur.
-
-Deux hommes, avec des bonnets rouges et des carmagnoles, étaient assis
-sur la première banquette de la voiture.
-
-Un cabriolet suivait. Un homme, tout vêtu de noir, en descendit.
-
-La Révolution ne lui avait rien fait changer à son costume: il portait
-la cravate blanche, les bas de soie et la poudre. Il paraissait âgé de
-soixante-cinq à soixante-six ans.
-
-C'était Monsieur de Paris, autrement dit le bourreau.
-
-Les deux hommes en carmagnole et en bonnet rouge étaient ses aides.
-
-Le cabriolet s'éloigna. Monsieur de Paris resta pour faire dresser la
-guillotine.
-
-Jacques Mérey était resté immobile à la fenêtre. Il avait beaucoup
-entendu parler de la nouvelle invention de M. Guillotin, et il avait
-même soutenu avec le célèbre Cabanis une discussion sur la douleur plus
-ou moins grande que devait causer la section des vertèbres, et sur la
-persistance de la vie chez le décapité.
-
-Il n'était pas du tout de l'avis de M. Guillotin, qui prétendait que les
-gens qui auraient affaire à sa machine en seraient quittes pour une
-légère fraîcheur sur le cou, et qui affirmait qu'il n'avait qu'une
-crainte, c'est que la mort par la guillotine serait si douce qu'elle
-accroîtrait le nombre des suicides, et qu'on ne saurait comment se
-défaire des vieillards las de la vie qui voudraient absolument finir à
-l'aide de la nouvelle invention.
-
-Jacques Mérey ne pouvait pas descendre pour examiner de près le fatal
-instrument, qui grandissait à vue d'œil sous ses yeux; mais il
-pouvait inviter Monsieur de Paris à monter chez lui, et avoir ainsi d'un
-professeur émérite tous les renseignements qu'il désirait obtenir sur
-l'invention et les améliorations de l'œuvre philanthropique qui, ne
-pouvant pas faire l'égalité des Français devant la vie, avait fait au
-moins l'égalité des Français devant la mort.
-
-Et, comme il commençait à tomber une pluie fine qui le servait à
-merveille dans son dessein:
-
---Monsieur, dit-il à l'homme habillé de noir, il n'est point absolument
-besoin que vous restiez dehors et vous fassiez mouiller pour suivre
-l'érection de votre machine; montez chez moi, vous verrez aussi bien que
-de la place, et vous serez à couvert. En outre, comme je sais que vous
-êtes un homme instruit, quelque peu médecin même, nous causerons
-sérieusement de notre art commun, car je suis, moi, médecin tout à fait.
-
-Monsieur de Paris, reconnaissant à l'aspect et à la parole de celui qui
-l'interpellait qu'il avait affaire à un homme sérieux et comme il faut,
-salua, et, donnant un dernier ordre à ses aides, il prit l'escalier
-latéral par lequel on montait aux appartements.
-
-Jacques Mérey attendait l'homme noir à sa porte, qu'il tenait
-entrouverte pour lui indiquer l'endroit où il était attendu.
-
-Le bourreau entra.
-
-Tout le monde sait que l'exécuteur des hautes œuvres, M. Sanson,
-était un homme parfaitement distingué.
-
-Jacques Mérey le reçut et le traita en conséquence.
-
-Après les premiers compliments échangés:
-
---Monsieur, dit-il à l'exécuteur des hautes œuvres, j'ai connu
-autrefois un très habile praticien qui s'était, avant M. Guillotin,
-beaucoup occupé de la même question qui a illustré ce dernier.
-
---Ah! oui, dit Sanson, vous voulez parler du DrLouis, n'est-ce pas?
-celui qui était médecin par quartier du roi?
-
---Justement, dit Jacques, j'ai étudié sous lui, et j'ai été son élève.
-
---Eh bien, monsieur, reprit Sanson, je peux vous donner sur le
-DrLouis et sur ses essais tous les renseignements que vous pouvez
-désirer. Un jour, il nous convoqua à quatre heures du matin, dans la
-cour de Bicêtre. Un instrument dans le genre de celui-ci était dressé,
-et trois cadavres de la nuit même attendaient l'expérience qui devait
-être faite. Ce fut la première fois que je vis opérer le couperet et que
-je le mis en mouvement; car, vous savez, monsieur, que ce sont mes aides
-qui font tout, et que je n'ai, moi, qu'à détacher l'anneau du clou qui
-le retient et à le laisser glisser dans la rainure, comme vous pourrez
-d'ailleurs le voir tout à l'heure, si vous voulez assister--et vous êtes
-à merveille pour cela--à l'exécution de ce pauvre diable de Laporte.
-
---Oui, monsieur, c'est ce que je ferai, répondit Jacques Mérey, et au
-point de vue de la science, car je vous prie de croire que je ne suis
-nullement sanguinaire; mais revenons à l'instrument du Dr Louis, qui,
-autant que je puis me le rappeler, s'appela même un temps la _petite
-Louisette_. Je crois que l'expérience dont vous parlez ne lui fut pas
-favorable.
-
---C'est-à-dire, monsieur, que les deux premières exécutions réussirent à
-merveille. La tête fut détachée des cadavres comme elle l'eût été
-d'hommes vivants; mais la troisième échoua.
-
---Était-il arrivé quelque accident à la machine ou était-ce un vice de
-conformation? demanda le DrMérey.
-
---C'était un vice de conformation, non pas dans la machine, monsieur,
-mais dans le couperet. Le couperet tombait à plat, ce qui n'eût rien
-empêché s'il eût été secondé par une masse de plomb comme celle qui pèse
-sur lui aujourd'hui.
-
---Ah! je comprends! dit Jacques Mérey; ce fut le DrGuillotin qui
-inventa la taille en biseau et, comme Améric Vespuce, il détrôna
-Christophe Colomb.
-
---Non, monsieur, non; la chose ne s'est pas passée comme cela; le
-roi--je vous demande pardon, c'est une vieille habitude--, le citoyen
-Capet, voulais-je dire, qui s'occupe de mécanique, voulut non pas voir
-celle du DrLouis, mais s'en faire rendre compte; on lui en fit un
-dessin exact, qu'il examina avec soin; puis tout à coup, prenant une
-plume: «Là! dit-il, est le défaut.» Et il traça sur le fer cette ligne
-savante qui de carré le rendit triangulaire. Le DrGuillotin alla
-trouver le DrLouis avec le dessin du roi--pardon, du citoyen Capet--;
-et, comme le DrLouis était déjà fort ennuyé qu'on eût donné à son
-invention le nom de _petite Louisette_, n'ayant pas besoin de cela pour
-sa réputation, il autorisa son confrère, le DrGuillotin, à faire à sa
-machine toutes les corrections qui lui conviendraient et même à la
-baptiser de son nom. Voilà comment le DrGuillotin est devenu l'auteur
-de cet instrument de supplice qui abaisse notre profession au niveau des
-plus humbles professions mécaniques, puisque maintenant, pour trancher
-une tête, il s'agit tout simplement de décrocher un anneau d'un clou, et
-qu'il n'est plus besoin, comme au temps où on décollait avec l'épée, de
-force ni d'adresse.
-
---Et vous regrettez ce temps là? dit Jacques Mérey.
-
---Oui, monsieur; l'épée à la main, nous étions des justiciers; la
-ficelle à la main, nous ne sommes plus que des bourreaux. Vous êtes
-jeune, vous, et vous regardez en avant; moi je suis vieux et je
-regrette le temps passé; mon fils, qui est mon premier aide et qui a
-quarante-deux ans, s'y est fait tout de suite; mon petit-fils, qui en a
-douze, n'y pensera plus et fera la chose comme si elle s'était toujours
-passée ainsi.
-
---Mais, dit Jacques Mérey, excusez mon indiscrétion, monsieur; vous
-paraissez voir avec tristesse les préparatifs de cette exécution.
-
---Oui, monsieur, c'est vrai. Je vous demande pardon de ne pas vous
-appeler citoyen et de ne pas vous tutoyer; mais comme vous pouvez le
-voir, et comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je suis vieux et ne puis
-arriver à perdre mes anciennes habitudes. Oui, cette exécution
-m'attriste profondément; je puis vous l'avouer, à vous, monsieur, qui me
-paraissez être un philosophe; nous sommes, dans notre famille, les vieux
-serviteurs de la royauté; il m'en coûte, à mon âge, de changer de maître
-et de devenir le valet du peuple.
-
---Mais alors pourquoi, pouvant déléguer votre fils à votre place pour
-l'exécution de ce soir, pourquoi la faites-vous vous-même?
-
---Quoique M. Laporte ne soit ni un grand seigneur, ni un noble, c'est un
-homme éminent, qui a servi le roi avec fidélité: j'aurais cru manquer à
-tous mes devoirs en n'assistant pas moi-même à ses derniers moments; il
-peut avoir quelque mission suprême à me confier, quelque secret
-important à me dire; je lui manquerais sur l'échafaud, et, quoique je ne
-sache pas si j'en descendrai vivant, tant je me sens faible, j'ai cru
-qu'il était de mon devoir d'y monter. Le soir de mon mariage, il y a de
-cela quarante-quatre ans, nous étions en train de danser joyeusement
-lorsqu'une troupe de jeunes seigneurs qui revenaient de quelque joyeuse
-expédition, voyant le premier étage que j'habitais illuminé comme pour
-une fête, monta et demanda le maître de la maison.
-
-»Je m'approchai et m'inclinai devant eux, attendant respectueusement
-qu'ils voulussent bien dire la cause de leur visite.
-
-»--Monsieur, me dit celui qui paraissait chargé de porter la parole pour
-les autres, nous sommes, comme vous pouvez le voir, des seigneurs de la
-Cour; il nous semble de bien bonne heure pour rentrer chez nous; vous
-nous paraissez en fête, quelque baptême ou quelque mariage? Nous vous
-promettons de ne porter malheur ni à l'enfant, ni à la mariée.
-
-»--Monsieur, répondis-je, ce serait un grand honneur pour nous, mais je
-doute que vous nous le fassiez quand vous saurez qui je suis.
-
-»--Qui êtes-vous donc? demanda-t-il.
-
-»--Je suis Monsieur de Paris, répondis-je.
-
-»--Comment! dit l'un d'eux, qui n'avait pas encore parlé; comment,
-monsieur, c'est vous qui décapitez, qui pendez, qui rouez, qui cassez
-les bras et les jambes?
-
-»--C'est-à-dire, monsieur, entendons-nous, ce sont mes aides qui font
-tout cela, lorsqu'il s'agit du commun et de criminels vulgaires; mais
-lorsque, par hasard, le patient est un grand seigneur comme vous autres,
-messieurs, je me fais un honneur de remplir toutes ces fonctions
-moi-même.
-
-»Vingt ans après, nous nous retrouvâmes face à face sur l'échafaud, ce
-jeune homme et moi; je lui tins ma parole, je l'exécutai moi-même, et je
-le fis souffrir le moins que je pus. C'était le baron de
-Lally-Tollendal.»
-
-Jacques Mérey s'inclina; il admirait cette conscience d'autant plus
-sincèrement qu'en effet Sanson était fort pâle, et, à la vue des
-premières baïonnettes qui apparaissaient au guichet du Carrousel,
-paraissait près de se trouver mal.
-
-Jacques Mérey lui offrit un verre de vin.
-
---Oui, monsieur, lui dit-il, si vous voulez me faire l'honneur de
-trinquer avec moi.
-
---Je le veux bien, répondit le docteur; mais à la condition que vous
-ferez raison à mon toast, quel qu'il soit.
-
---C'est convenu, monsieur; c'est bien le moins que je vous doive pour
-le grand honneur que vous me faites.
-
-Jacques Mérey sonna, demanda une bouteille de madère et deux verres.
-
-Il les emplit à moitié, en présenta un au bourreau, et, le choquant au
-sien:
-
---À l'abolition de la peine de mort! dit-il.
-
---Oh! de grand cœur, monsieur, dit Sanson. Dieu m'épargnerait ainsi
-de bien tristes journées que je prévois.
-
-Les deux hommes choquèrent de nouveau leur verre et le vidèrent d'un
-trait.
-
---Maintenant, dit l'exécuteur des hautes œuvres, serait-ce indiscret
-à moi de demander le nom de l'homme qui n'a pas dédaigné de toucher mon
-verre du sien.
-
---Je m'appelle Jacques Mérey, monsieur, et suis député à la Convention.
-
---Ah! monsieur, laissez-moi vous baiser la main, car d'après ce que vous
-venez de dire, vous ne condamnerez pas à mort notre pauvre roi.
-
---Non, parce que je crois fermement que nul homme n'a le droit de
-reprendre ce qu'il n'a pas donné et ce qu'il ne peut pas rendre: la vie!
-Mais la peine la plus dure après la mort, je la demanderai pour lui, car
-ce baron de Lally, dont vous parliez tout à l'heure et que vous avez
-exécuté, était, près de l'homme qui a voulu livrer la France à
-l'étranger, plus blanc que la neige. Allez, monsieur, faites votre
-office terrible, et n'oubliez pas, toutes les fois que vous passerez sur
-cette place, qu'il y a au premier étage de l'hôtel de _Nantes_ un
-philosophe qui vous sait gré de plaindre les victimes que vous exécutez,
-d'appeler Louis XVI «le roi,» et non «Capet,» de dire «monsieur» au lieu
-de «citoyen,» et qui est tout prêt à vous serrer la main chaque fois que
-vous lui tendrez la vôtre.
-
-Sanson s'inclina avec la dignité d'un homme qui vient d'être relevé à
-ses propres yeux, et sortit.
-
-En effet, les troupes commandées pour l'exécution commencèrent à envahir
-le Carrousel et formèrent un carré autour de l'échafaud, écartant tout
-le monde et laissant un espace vide entre les spectateurs et la fatale
-machine. La curiosité était encore grande, car c'était la quatrième ou
-cinquième fois qu'elle opérait, et comme l'avait dit le grand-père
-Sanson, c'était la première fois qu'il allait _assister_ un patient.
-
-Il était déjà sur l'échafaud lorsque le carré se forma. Il avait essayé
-du pied chaque marche de l'escalier; il avait pesé sur les planches de
-la plate-forme pour s'assurer de leur solidité; il faisait fonctionner
-la bascule pour voir si rien ne l'arrêterait; enfin il faisait glisser
-le couperet dans sa rainure pour voir si la rainure était suffisamment
-graissée.
-
-C'est ainsi que, avant la représentation d'une pièce importante, le
-machiniste fait, la toile baissée, la répétition de ses décors.
-
-L'exécution était fixée pour neuf heures; elle devait se faire aux
-flambeaux pour produire une plus grande impression.
-
-À huit heures trois quarts, on commença d'entendre les roulements du
-tambour, qui, détendu à dessein, rendait ce son sourd et funèbre qui
-accompagne les convois.
-
-Bientôt les premières torches parurent à la porte du Carrousel qui donne
-sur la Seine. Le condamné venait de la Conciergerie, et, pour surcroît
-de peine, il devait être exécuté devant ce palais qu'il avait, pendant
-près de quarante ans, habité avec le maître pour lequel il allait
-mourir.
-
-La charrette où il était amené était entourée d'escadrons de cavalerie;
-en tête du cortège marchaient une soixantaine de _sans-culottes_ portant
-des torches.
-
-Le carré de soldats s'ouvrit pour laisser passer la charrette et son
-conducteur, assis sur le timon.
-
-Le condamné était seul dans le fatal tombereau; il avait refusé un
-prêtre assermenté, et nul n'ayant prêté serment n'avait osé risquer sa
-tête à l'accompagner sur l'échafaud. Il était en chemise, en culotte et
-en bas de soie noire; le col de sa chemise était coupé au ras des
-épaules et ses cheveux au ras de la nuque.
-
-Il regarda avec tristesse, mais non avec crainte, l'échafaud dressé
-devant lui.
-
---Est-il temps de descendre? demanda-t-il à haute voix.
-
---Attendez que l'on vous aide, cria un des valets.
-
---Inutile, répondit le patient, et, pourvu qu'on me mette le marchepied,
-je descendrai seul.
-
-Puis, avec un sourire, et regardant le double rang d'infanterie et de
-cavalerie qui entourait l'échafaud:
-
---Vous n'avez pas peur que je me sauve, n'est-ce pas? dit-il.
-
-On enleva alors la planche qui fermait le tombereau par derrière, on y
-plaça le marchepied. Le patient descendit seul et sans aide, tourna
-autour du tombereau, suivi du valet qui avait apporté le marchepied, et,
-en avant de l'escalier, où l'attendait le grand-père Sanson pour l'aider
-à monter sur la plate-forme, il trouva l'huissier, qui lui lut sa
-condamnation à mort _pour cause de trahison au peuple_.
-
---Ne pourriez-vous ajouter: _et de fidélité au roi?_ demanda Laporte.
-
---Ce qui est écrit est écrit, dit l'huissier. Vous n'avez pas de
-révélation à faire?
-
---Non, répondit Laporte, sinon que j'espère que les trois quarts des
-Français sont coupables comme moi, et, à ma place, se seraient conduits
-comme moi.
-
-L'huissier se dérangea et démasqua l'escalier de l'échafaud.
-
-Sanson lui offrit le bras. Le patient, orgueilleux de montrer qu'il
-avait conservé toute sa force en face de la mort, refusait de s'y
-appuyer.
-
-Sanson lui dit deux mots tout bas, et il ne fit plus aucune difficulté
-de monter, aidé par lui.
-
-Il monta lentement, mais chacun put remarquer que c'était l'exécuteur
-qui ralentissait son pas; pendant ce temps, ils parlaient bas, et sans
-doute Laporte le chargeait-il de ses volontés dernières.
-
-Arrivés sur la plate-forme, ils causèrent encore quelques secondes, puis
-Sanson lui demanda:
-
---Êtes-vous prêt?
-
---M'est-il permis de faire ma prière? demanda Laporte.
-
-Sanson fit de la tête signe que oui.
-
-Le patient s'agenouilla, mais il indiqua que ses mains liées derrière le
-dos le gênaient pour prier.
-
-Sanson les lui délia à la condition qu'il se laisserait lier de nouveau
-lorsque la prière serait terminée.
-
-Laporte rapprocha ses deux mains et dit à haute voix la prière suivante,
-que l'on put entendre au milieu du silence solennel qui se faisait
-autour de l'échafaud:
-
---Mon Dieu! pardonnez-moi mes péchés et regardez comme expiation la mort
-douloureuse que je vais supporter pour avoir été fidèle à mon roi. Qu'il
-sache que, à l'heure de ma mort, mon âme est à Dieu et que mon cœur
-est à lui.
-
-Puis il ajouta en latin:
-
---_In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum._
-
---_Amen!_ dit à haute voix l'exécuteur.
-
-De grands murmures coururent dans la foule; mais lorsqu'on vit le
-condamné se relever, faire le signe de la croix en se tournant du côté
-des Tuileries, et donner sans résistance ses mains à lier, cette
-résignation de victime toucha la foule, qui se tut.
-
-Ce qui suivit eut la durée de l'éclair.
-
-Le condamné fut poussé sur la bascule, sa tête glissa à travers la
-lucarne, le couperet tomba.
-
---La tête! la tête! cria la foule.
-
-Le bourreau s'approcha d'un pas ferme, fouilla dans le panier, tirant
-par les cheveux blancs la tête souillée de sang, et la montra au peuple,
-qui battit des mains.
-
-Mais, en même temps, on le vit vaciller, ses doigts se détendirent et
-lâchèrent la tête, qui roula de l'échafaud à terre, tandis que lui
-tombait mort sur la plate-forme.
-
---Un médecin! un médecin! crièrent les aides.
-
---Me voilà! répondit Jacques Mérey.
-
-Et, se suspendant d'une main au balcon, il se laissa tomber dans la rue.
-
-Non seulement la foule, mais la troupe elle-même s'ouvrit devant lui. On
-le vit rapidement traverser l'espace vide, monter deux à deux l'escalier
-de la plate-forme, en criant:
-
---Enlevez-lui son habit!
-
-Alors, à genoux près du corps inerte, il lui posa la tête sur son genou,
-et déchirant sa chemise de manière à mettre le bras à découvert, il
-fouilla rapidement la veine d'un coup de lancette.
-
-Mais, quoiqu'il se fût passé dix secondes à peine entre la chute de
-l'exécuteur et la tentative du docteur pour le rendre à la vie, le sang
-ne vint pas.
-
-Le bourreau, fidèle à son devoir, était mort près de la victime, mort
-fidèle à son roi.
-
-
-
-
-XIX
-
-Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins
-
-
-On se rappelle que, au moment où il venait de secouer la poussière de la
-route pour se rendre chez ses deux amis, Danton et Desmoulins, Jacques
-Mérey, en s'approchant de la fenêtre, avait vu se dresser l'échafaud, et
-que c'était ce spectacle nouveau pour lui qui l'avait retenu.
-
-Aussi, après une nuit qui ne fut pas exempte de cauchemars et dans
-laquelle il vit à plusieurs reprises la tête pâle et sanglante de
-Laporte pendue par ses cheveux blancs à la main du bourreau, et où, tout
-endormi, il chercha sa trousse pour y trouver une lancette, Jacques
-Mérey se leva-t-il encore tout troublé des événements de la veille.
-
-Il eût cru certainement avoir été le jouet de quelque mauvais rêve s'il
-n'eût eu devant lui la façade des Tuileries encore toute criblée des
-balles populaires et toute tachée du massacre des Suisses.
-
-D'ailleurs, la guillotine était restée debout, et des groupes de curieux
-stationnaient autour d'elle pour se raconter les détails inouïs qui
-avaient accompagné et suivi l'exécution de la veille.
-
-À neuf heures du matin, on lui avait annoncé qu'un monsieur, vêtu de
-noir à la manière de l'ancien régime, désirait lui parler.
-
-Il lui avait fait demander son nom. Mais celui-ci avait refusé de
-répondre, lui faisant dire tout simplement qu'il était le fils de celui
-à qui, la veille, il avait inutilement tenté de rendre la vie.
-
-Le docteur avait compris à l'instant même que celui qui voulait lui
-parler était le fils de Sanson, élevé par la mort de son père au titre
-de _Monsieur de Paris_.
-
-Il donna l'ordre de faire entrer à l'instant même.
-
-Et, en effet, il ne s'était point trompé.
-
---Monsieur, lui dit Sanson, je sais qu'il est peu convenable à moi de me
-présenter chez vous, fût-ce pour vous offrir mes remerciements; mais
-notre premier aide, Legros, m'a dit avec quel empressement vous aviez
-tenté de porter secours à mon père; plus le cercle qui nous enferme dans
-la famille est infranchissable pour les étrangers, plus l'amour de la
-famille est grand chez nous. J'adorais mon père, monsieur... (Et, en
-effet, en disant ces mots, les larmes tombaient silencieusement des yeux
-de l'homme qui parlait.) Il en est résulté que j'ai mieux aimé être
-indiscret, inconvenant même, et venir vous dire: «Monsieur, je
-n'oublierai jamais votre dévouement à l'humanité,» que d'être soupçonné
-par vous d'ingratitude envers vous, d'indifférence pour mon père. Je ne
-sais en quoi et si jamais je puis vous être utile, mais, dans quelque
-circonstance que ce soit, soyez certain, monsieur, que je risquerai ma
-vie pour la vôtre.
-
---Monsieur, lui dit Jacques Mérey, croyez que je suis aise de vous voir;
-j'ai eu le plaisir de boire hier à l'abolition de la peine de mort un
-verre de vin d'Espagne avec monsieur votre père; je l'avais invité à
-monter chez moi, d'abord pour lui épargner la pluie qui tombait à
-torrents, et ensuite pour lui faire une question toute spéciale;
-l'intérêt de la conversation m'en a fait oublier le but.
-
---Dites, monsieur, reprit Sanson, et, si je peux répondre à cette
-question, je le ferai avec bonheur.
-
---Je voulais connaître l'opinion de votre père sur la persistance de la
-vie chez les décapités; à défaut de l'opinion de votre père, me
-ferez-vous l'honneur de me dire la vôtre?
-
---Monsieur, répondit Sanson, ce n'est pas à nous autres, qui ne faisons
-que lâcher le fil qui tient le couperet, qu'il faut demander cela, c'est
-à nos aides. Si vous voulez, je vais appeler celui qui est chargé des
-derniers détails. Et je crois que là-dessus il pourra vous donner tous
-les renseignements que vous désirez.
-
-Le docteur fit un signe approbatif.
-
-Sanson s'approcha de la fenêtre, appela un gros garçon rouge et de
-joyeuse humeur qui déjeunait assis sur la bascule de la guillotine avec
-un morceau de pain et des saucisses.
-
-Le garçon leva la tête, regarda qui l'appelait, sauta du haut en bas de
-la plate-forme sans se donner la peine de se servir de l'escalier, et
-accourut au premier étage de l'hôtel de _Nantes_, où l'attendaient
-Jacques Mérey et Sanson fils.
-
---Legros, dit l'exécuteur à celui qu'il venait d'appeler, voici
-monsieur, que tu reconnais bien, n'est-ce pas?
-
---Je le crois bien, citoyen Sanson, que je le reconnais; c'est lui qui a
-sauté hier de la fenêtre du premier pour venir porter secours à ton
-père, comme j'ai sauté aujourd'hui du haut en bas de la plate-forme pour
-venir demander ce que tu désirais de moi.
-
---Voulez-vous, monsieur, adresser vous-même à ce garçon la question que
-vous avez à lui faire? demanda Sanson.
-
---Je voulais te demander, citoyen Legros, dit Jacques Mérey, employant
-la langue en usage à cette époque, si tu croyais à la persistance de la
-vie chez les décapités.
-
-Legros regarda le docteur en homme qui n'a pas compris.
-
---Persistance de la vie? demanda-t-il. Qu'est-ce que cela veut dire?
-
---Cela veut dire que je désire savoir si tu crois que, une fois séparées
-l'une de l'autre, les deux parties du corps du décapité souffrent
-encore.
-
---Tiens! dit Legros, tu me fais juste la même question que le citoyen
-Marat m'a déjà faite. Connais-tu le citoyen Marat?
-
---De réputation seulement. J'ai quitté Paris il y a dix ans, et n'y suis
-de retour que depuis hier.
-
---Ah! c'est un pur, celui-là, le citoyen Marat; et, si nous en avions
-seulement dix comme lui, en trois mois la Révolution serait faite.
-
---Je le crois bien, dit Sanson, hier il demandait 293 000 têtes!
-
---Et qu'as-tu répondu au citoyen Marat, quand il t'a fait la même
-question que moi?
-
---Je lui ai répondu que pour le corps, je n'en savais rien, mais que
-pour la tête, j'en étais sûr.
-
---Tu crois qu'il y a douleur sentie et appréciée par la tête une fois
-séparée du corps?
-
---Ah çà! mais tu crois donc que, parce qu'on les guillotine, les
-aristocrates sont morts, toi? Eh bien! écoute, on en guillotine trois
-aujourd'hui; c'est pas beaucoup; j'ai un panier tout neuf, veux-tu que
-je te le montre demain? Ils en auront ravagé le fond avec leurs dents.
-
---Cela peut être une action toute machinale, une dernière contraction
-nerveuse, dit le docteur comme s'il se fût parlé à lui-même, mais
-frissonnant encore des termes expressifs dont s'était servi le valet
-Legros.
-
-Puis, se retournant vers Sanson:
-
---Monsieur, dit-il, je crois qu'il y a un moyen plus sûr que celui-là;
-et, si vous répugnez à en faire l'épreuve, laissez ce brave garçon, qui
-ne me paraît pas d'une sensibilité alarmante, faire l'épreuve à votre
-place. Aussitôt la tête coupée, qu'il la prenne par les cheveux et qu'il
-lui crie son nom à l'oreille. Il verra bien à l'œil du décapité s'il
-a entendu.
-
---Oh! si ce n'est que ça, dit Legros, ce n'est pas bien difficile.
-
---Monsieur, dit Sanson, je tenterai l'épreuve moi-même, pour vous être
-agréable et pour vous prouver ma reconnaissance, et, ce soir, un mot de
-moi que vous trouverez à l'hôtel vous en dira le résultat.
-
-Peut-être la conversation eût-elle duré plus longtemps, mais un coup de
-canon que l'on entendit indiqua que la fête des morts commençait.
-
-Le 27 août était, on se le rappelle, consacré à cette fête.
-
-L'ordonnateur de ces sortes de solennités était un des administrateurs
-de la Commune. Il se nommait Sergent.
-
-C'était un artiste, non pas précisément dans son art--de son art il
-était graveur et dessinateur--, mais artiste en fêtes révolutionnaires;
-son patriotisme, un peu exagéré peut-être, était l'inépuisable volcan
-auquel il demandait ses inspirations sombres, lugubres, splendides, à la
-hauteur des fêtes qu'il avait à célébrer.
-
-C'était lui qui, aux désastreuses nouvelles venues de l'armée, avait, le
-22 juillet 1792, proclamé la _patrie en danger_.
-
-C'était lui qui, le 27 août de la même année, un mois à peine après
-cette proclamation, venait d'organiser la fête des morts.
-
-Au milieu du grand bassin des Tuileries, une pyramide gigantesque
-couverte de serge noire avait été dressée.
-
-Sur cette pyramide étaient tracées en lettres rouges des inscriptions
-rappelant les massacres de Nancy, de Nîmes, de Montauban, du Champ de
-Mars, imputés, comme on le sait, aux royalistes.
-
-C'était pour faire pendant à cette pyramide que la guillotine était
-restée debout.
-
-On avait réservé pour cette journée trois exécutions capitales, elles
-faisaient partie du programme de la fête.
-
-À onze heures du matin, sortirent de la Commune de Paris, c'est-à-dire
-de l'hôtel de ville, entourées d'un nuage d'encens et, comme eût fait
-une théorie athénienne dans la rue des Trépieds, marchant au milieu des
-parfums, les veuves et les orphelines du 10-Août, en robes blanches,
-serrées de ceintures à la taille, portant dans une arche, sur le modèle
-de l'arche d'alliance, cette fameuse pétition du 17 juillet 1791 qui
-hâtivement avait demandé la République, et qui reparaissait à son heure
-comme les choses fatalement décrétées.
-
-De temps en temps, une femme vêtue de noir marchait seule, portant une
-bannière noire, sur laquelle étaient écrits ces trois mots: MORT POUR
-MORT.
-
-Après cette procession lugubre et menaçante, comme pour répondre à son
-appel, marchait ou plutôt roulait une statue colossale de la Loi, assise
-dans un fauteuil et tenant son glaive.
-
-Derrière la Loi, venait immédiatement le terrible tribunal
-révolutionnaire institué le 17 août et qui approvisionnait déjà la
-guillotine.
-
-Mêlée au tribunal, toute la Commune s'avançait, conduisant la statue de
-la Liberté.
-
-Puis enfin les juges et les tribunaux chargés de défendre cette liberté
-au berceau, et au besoin de la venger.
-
-Les deux statues s'arrêtèrent un instant de chaque côté de la guillotine
-pour voir tomber la tête d'un condamné, et continuèrent leur chemin.
-
-Il serait difficile, sans l'avoir vu, de se faire une idée de ce
-qu'était un pareil cortège s'avançant à travers une population morne de
-tristesse ou ivre de vengeance, accompagné des chants de Marie-Joseph
-Chénier et de la musique de Gossec.
-
-Jacques Mérey regarda défiler le cortège lugubre; puis, sentant que la
-douleur publique égalait sa douleur privée, avec un triste sourire sur
-les lèvres, il prit le chemin de la demeure de Danton.
-
-Danton et Camille Desmoulins, ces deux amis que la mort elle-même qui
-sépare tout ne put séparer, demeuraient à quelques pas l'un de l'autre.
-
-Danton occupait un petit appartement du passage du Commerce, au premier
-étage d'une sombre et triste maison qui faisait et fait probablement
-encore aujourd'hui arcade entre le passage et la rue de
-l'École-de-Médecine.
-
-Camille Desmoulins demeurait au second étage d'une maison de la rue de
-l'Ancienne-Comédie.
-
-Ce fut chez Danton que Jacques Mérey se présenta d'abord. Le député de
-Paris n'était point chez lui. Le docteur n'y trouva que Mme Danton.
-
-Jacques Mérey lui était complètement inconnu de visage; mais, à peine se
-fut-il nommé, que Mme Danton, qui avait souvent entendu parler de lui
-comme d'un homme du plus grand mérite, l'accueillit en ami de la maison
-et le força de s'asseoir.
-
-Danton venait d'être nommé, depuis trois jours seulement, ministre de la
-Justice, ce qu'ignorait encore Jacques Mérey. Et il était en train de
-s'installer dans son ministère.
-
-Quant à sa femme, elle hésitait à abandonner son modeste appartement,
-répétant sans cesse à son mari: «Je ne veux pas habiter l'hôtel de la
-justice; il nous y arrivera malheur.»
-
-Qu'on nous permette, puisque nous allons pendant quelque temps vivre
-avec de nouveaux personnages, de peindre, au fur et à mesure qu'ils se
-présenteront à nous, les personnages avec lesquels nous allons vivre.
-
-Danton, qui n'était point chez lui, et que nous retrouverons comme
-Orphée prêt à être déchiré par des bacchantes, était d'Arcis-sur-Aube;
-avocat au conseil du roi, mais avocat sans cause, il se maria avec la
-fille d'un limonadier établi au coin du pont Neuf. Dans cette union,
-c'était la femme qui apportait pour dot sa confiance dans l'avenir; non
-seulement elle avait rêvé, mais elle avait deviné le plus puissant
-athlète révolutionnaire qui dût combattre et renverser la royauté.
-
-Était-ce pour cela, était-ce parce qu'elle était grande, calme et belle
-comme la Niobé antique, que Danton l'adorait? Non. C'était probablement
-parce que, la première, elle avait eu foi en lui.
-
-L'Orient a dit: la femme, c'est la fortune.
-
-Cette première femme de Danton, ce fut sa fortune à lui, tant qu'elle
-vécut.
-
-Nous avons vu plus tard un second exemple de bonheur porté par la femme:
-Napoléon fut invulnérable tant qu'il fut l'époux de Joséphine.
-
-Les premières années du mariage de Danton avaient été dures. L'argent
-manquait souvent dans le jeune ménage; alors, on allait s'asseoir à la
-table du limonadier, et si la table du limonadier était trop surchargée
-par la présence des deux jeunes époux, le ménage émigrait une seconde
-fois et s'en allait à Fontenay-sous-Bois, près Vincennes.
-
-Danton avait été nommé membre de la Commune de Paris, et en opinions
-violentes il atteignait les plus exagérées de ses confrères.
-
-C'est grâce à cette violence et surtout à ces paroles prononcées à la
-tribune: «Que faut-il pour renverser les ennemis du dedans et repousser
-les ennemis du dehors? De l'audace, de l'audace, et encore de l'audace!»
-qu'entre l'invasion et le massacre, il avait obtenu la terrible, nous
-dirons presque la mortelle faveur, d'être ministre de la Justice.
-
-Il venait encore de recevoir une formidable mission.
-
-La trahison de Longwy près de s'accomplir, la trahison de Verdun que
-l'on craignait, avaient fait voter par l'Assemblée nationale une levée
-de trente mille volontaires à Paris et dans les environs.
-
-C'était Danton qui avait été chargé de faire cette razzia dans les
-familles. De sorte qu'à chaque instant sa femme s'attendait à le voir
-rentrer poursuivi par les mères et les orphelins dont il enlevait les
-fils et les pères.
-
-Il venait depuis la veille seulement de proclamer ces enrôlements
-volontaires, et l'on dressait sur toutes les places, dans tous les
-carrefours, des théâtres, où les magistrats seraient chargés de recevoir
-les signatures de ceux qui sauraient écrire, ou les consentements de
-ceux qui ne le sauraient pas, et où les tambours devaient par un
-roulement annoncer chaque enrôlement nouveau.
-
-Puis, pour le lendemain, il s'apprêtait à demander à l'Assemblée une
-chose bien autrement terrible quand on connaît l'esprit des Français:
-c'étaient les visites domiciliaires.
-
-Danton avait sa mère.
-
-Les deux femmes vivaient ensemble; elles soignaient à qui mieux mieux
-les deux enfants de Danton:
-
-L'un qui datait de la prise de la Bastille, l'autre de la mort de
-Mirabeau.
-
-Mérey causa longuement avec cette femme, qui l'intéressait d'une façon
-étrange, car il avait vu sur son visage les signes d'une mort précoce;
-ses yeux profondément cernés par les veilles et par les larmes, ses
-pommettes brûlées par la fièvre, le reste de son visage blêmi par les
-craintes incessantes, ce saint devoir accompli de nourrir elle-même les
-enfants qu'elle avait donnés à son mari, tout cela disait au médecin:
-«Tu as sous les yeux une victime marquée pour la mort.»
-
-Et de cet intérêt qui avait pris le cœur de Jacques, de cette douceur
-que la pitié avait communiquée à sa voix, il était ressorti un charme
-qui avait été chercher jusqu'au fond de son âme la confiance de la
-pauvre créature.
-
-Elle lui raconta alors combien de fois elle l'avait arrêté dans ces
-emportements terribles qui faisaient bondir de terreur l'Assemblée tout
-entière; elle lui parla du roi qu'elle aimait et qu'elle ne voulait pas
-voir coupable, de la pieuse Madame Élisabeth qu'elle admirait, de la
-reine qu'elle essayait d'excuser; elle lui dit que, lorsque son mari
-avait fait le 10-Août, c'est-à-dire avait renversé le roi, il lui avait
-juré que, une fois renversé, le roi lui serait sacré et qu'il ferait
-tout au monde pour lui sauver la vie.
-
-Et Jacques Mérey écoutait tout cela avec une profonde tristesse, car il
-sentait que Danton avait pris là des engagements qu'il ne pourrait
-tenir, et il voyait la malheureuse femme, dont il eût pu compter les
-jours, entrer à chaque secousse plus rapidement dans la mort.
-
-Il promit de chercher Danton dans tout Paris.
-
-Trouver Danton n'était pas difficile; partout où il passait, ses pas
-étaient marqués; partout où il parlait, sa voix formidable laissait un
-écho.
-
-S'il le trouvait, il le ramènerait à la maison, et là, lui qui
-paraissait si calme et si doux, il calmerait et adoucirait Danton.
-
-Pauvre femme! elle était loin de se douter quelle flamme brûlait dans ce
-cœur qu'elle croyait apaisé, et quels serments de vengeance avait
-prononcés cette voix douce et consolante.
-
-Jacques Mérey se rendit tout droit du passage du Commerce à la rue de la
-Vieille-Comédie.
-
-Il monta au second étage de la maison qui lui avait été indiquée, sonna
-et demanda Camille Desmoulins.
-
-Camille Desmoulins était sorti comme Danton. Dans ces jours terribles,
-les hommes d'action se tenaient peu chez eux.
-
-C'étaient les femmes qui gardaient la maison comme d'anciennes Romaines;
-les hommes agissaient, les femmes pleuraient.
-
-Celle qui vint lui ouvrir la porte accourut rapidement et lui ouvrit en
-s'essuyant les yeux.
-
-Celle-là n'était pas comme Mme Danton, marquée d'avance pour la
-tombe; elle était pleine de jeunesse, exubérante de vie; elle avait la
-lèvre rose, l'œil vif, les joues fraîches, et sur tout cela cependant
-on sentait que l'insomnie et les larmes avaient passé; mais il y a un
-âge et un état de santé où l'insomnie aiguise le regard, où les larmes
-font sur les joues l'effet de la rosée sur les fleurs.
-
---Ah! monsieur, dit-elle vivement, j'avais cru reconnaître la manière de
-sonner de Camille; je sais cependant bien qu'il a sa clef pour rentrer à
-toute heure de la journée et de la nuit; mais, quand on attend, on
-oublie tout. Venez-vous de sa part, monsieur?
-
---Non, madame, répondit Jacques Mérey; j'ai deux amis seulement à Paris,
-où je suis arrivé d'hier: Georges Danton et votre cher Camille; car je
-présume que je parle à sa bien-aimée Lucile. Ce que vous me dites
-m'apprend qu'il n'est point à la maison.
-
---Hélas! non, monsieur, il est sorti avec l'aube. Il avait dit qu'il
-rentrerait avant midi et il est deux heures. Mais vous dites que vous
-êtes son ami; entrez donc, monsieur, entrez. Nous sommes dans un moment
-où il va avoir besoin de tous ses amis. Dites-moi votre nom, monsieur,
-afin que, si vous voulez entrer et l'attendre un instant avec moi, je
-sache à qui je parle, ou que, si vous vous en allez, je puisse lui dire
-qui est venu.
-
-Jacques Mérey se nomma.
-
---Comment, c'est vous! s'écria Lucile; si vous saviez combien de fois je
-l'ai entendu prononcer votre nom! Il paraît que vous êtes un grand
-savant, et que vous pourriez, si vous vouliez, jouer un rôle dans notre
-sainte Révolution. Plus de vingt fois, il a dit dans les heures de
-danger: «Ah! si Jacques était ici, quel bon conseil il nous donnerait!»
-Entrez donc, monsieur, entrez donc!
-
-Et Lucile, avec une familiarité toute juvénile, prit le docteur par le
-revers de son habit, le tira dans l'antichambre, et, refermant la porte
-derrière lui, le conduisit ainsi jusque dans un petit salon, où elle lui
-montra un canapé et lui fit signe de s'asseoir.
-
---Tenez, continua-t-elle, dans cette fameuse nuit du 10-Août, je me
-rappelle qu'il a demandé à Danton où vous étiez, et que Danton lui a
-répondu que vous étiez dans une petite ville de province, à Argenton, je
-crois.
-
---Oui, madame.
-
---Vous voyez bien que je vous dis la vérité. «Il faut lui écrire,
-disait-il à Danton, il faut lui écrire.»
-
---Et que répondit Danton?
-
---Danton haussa les épaules: «Il est heureux là-bas, dit-il, ne
-troublons pas des gens heureux dans leur bonheur.» Puis, comme nous
-étions à table, et que Camille et Danton mangeaient seuls, il remplit
-son verre, le choqua contre celui de Camille, et lui dit quelques mots
-en latin que je ne compris pas, mais que j'ai retenus. Je n'ai pas osé
-en demander l'explication à Camille.
-
---Vous les rappelez-vous, demanda Jacques, assez pour me les dire sans y
-rien changer?
-
---Oh! oui. _Edamus et bibamus, cras enim moriemur._
-
---Aujourd'hui, madame, dit Jacques, je puis vous traduire ces mots, car
-le danger est passé, et ils s'appliquaient au danger: «Buvons et
-mangeons, avait dit Danton à votre mari, car nous mourrons demain.»
-
---Ah! si j'avais entendu cela, je serais morte de peur. Jacques sourit.
-
---Je vous connaissais de réputation, madame, et, à votre charmant visage
-mutin, orageux et fantasque, j'aurais cru que vous étiez brave.
-
---Je le suis quand il est là, brave; si je meurs avec lui, vous verrez
-comme je mourrai bravement; mais si je meurs loin de lui et sans lui, je
-ne peux répondre de rien. Vous n'étiez pas ici, n'est-ce pas, monsieur,
-pendant la nuit et la journée du 10-Août?
-
---Je crois avoir eu l'honneur de vous dire, madame, que je n'étais
-arrivé à Paris que d'hier.
-
---Ah! c'est vrai. Mais je vous l'ai dit, quand il n'est pas là, je suis
-folle. Si vous l'aviez vu cette nuit-là, tout homme que vous êtes, vous
-auriez eu peur aussi, allez.
-
-En ce moment, on entendit le bruit d'une clef qui grinçait dans la
-serrure.
-
---Ah! c'est lui, s'écria-t-elle; c'est Camille!
-
-Et, bondissant du salon dans l'antichambre, elle laissa Jacques Mérey
-seul, admirant cette nature primesautière, prompte au rire, prompte aux
-larmes, recevant toutes les impressions sans essayer jamais d'en cacher
-aucune.
-
-Elle rentra pendue au cou de Camille, les lèvres sur les lèvres.
-
-Jacques Mérey poussa un profond soupir; il pensait à Éva.
-
-Camille lui tendit les deux mains.
-
-Camille était petit, médiocrement beau et bégayait en parlant. Comment
-avait-il conquis cette Lucile si jolie, si gracieuse, si accomplie?
-
-Par l'attrait du cœur, par le charme du plus piquant esprit.
-
-Il fit grande fête à cet ami de collège qu'il n'avait pas vu depuis dix
-ans; les questions et les réponses se croisèrent, tandis que Lucile,
-assise sur un de ses genoux, le regardait avec une indicible tendresse.
-
-Camille voulut retenir Jacques à dîner, Lucile joignit ses instances à
-celles de son ami, et fit une adorable petite moue lorsque Jacques
-refusa.
-
-Mais Jacques annonça qu'il avait promis à Mme Danton de chercher son
-mari et de le lui ramener. Alors, ni l'un ni l'autre n'insistèrent plus;
-seulement ils s'engagèrent à aller passer la soirée chez Danton et à y
-retrouver Jacques Mérey, si toutefois Jacques Mérey retrouvait Danton.
-
-
-
-
-XX
-
-Les enrôlements volontaires
-
-
-Pendant les trois ou quatre heures que Jacques Mérey avait passées chez
-Danton et chez Camille Desmoulins, Paris, surtout en se rapprochant des
-quartiers du centre, avait complètement changé d'aspect. On se serait
-cru dans quelqu'une de ces places fortes menacées par l'approche de
-l'ennemi.
-
-Partout des bureaux d'enrôlement, c'est-à-dire des plates-formes
-pareilles à des théâtres, s'étaient élevées comme si le génie de la
-France n'avait eu qu'à frapper avec sa baguette le sol de Paris pour les
-en faire sortir.
-
-À chaque angle de rue, des factionnaires répétaient pour mot d'ordre,
-les uns: _La patrie est en danger_; les autres: _Souvenez-vous des morts
-du 10-Août_.
-
-Danton avait fixé au même jour cette fête funèbre et les enrôlements
-volontaires, afin que le deuil rejaillît sur la vengeance.
-
-Il n'avait pas fait fausse route. Cet appel des sentinelles à tous ceux
-qui passaient, ce cortège de veuves et d'orphelines qui sillonnaient les
-rues de la capitale, le saint et terrible drapeau du danger de la
-patrie, drapeau noir dont les longs plis flottaient à l'hôtel de ville
-et qu'on retrouvait sur tous les grands monuments publics, inspiraient
-un sentiment de solidarité profond à toutes les classes de la société.
-C'était à qui se ferait recruter pour la patrie, offrant des uniformes,
-allant de maison en maison. Les enrôlés volontaires, tout enrubannés,
-parcouraient les rues en tous sens et en criant: «Vive la nation! Mort à
-l'étranger!»
-
-Tout autour des théâtres où l'on s'inscrivait, c'étaient des
-embrassements, des larmes, des chants patriotiques, au milieu desquels
-éclatait _la Marseillaise_, connue à peine.
-
-Puis, d'heure en heure, un coup sourd, un de ces bruits qui retentissent
-dans toutes les âmes, un coup de canon, se faisait entendre, rappelant
-à chacun, si on avait pu l'oublier, que l'ennemi n'était plus qu'à
-soixante lieues de Paris.
-
-Jacques Mérey avait été droit à l'hôtel de ville, c'est-à-dire à la
-Commune. Danton venait d'en sortir. Il allait à l'Assemblée, disait-on,
-c'est-à-dire à côté des Feuillants.
-
-L'hôtel de ville était encombré de jeunes gens qui venaient s'enrôler;
-l'immense drapeau noir flottait à la fenêtre du milieu et semblait
-envelopper tout Paris.
-
-La Commune était en permanence.
-
-On sentait que c'était là le cœur de la Révolution; l'air que l'on y
-respirait donnait l'amour de la patrie, l'enthousiasme de la liberté.
-
-Mais là était le côté brillant, le mirage, si l'on peut dire, de la
-situation; là étaient les beaux jeunes gens pleins d'ardeur, se grisant
-à leurs propres cris de «Vive la nation! Mort aux traîtres!» Mais ce
-qu'il eût fallu voir pour se faire une idée du sacrifice, c'était
-l'appartement, c'était la mansarde, c'était la chaumière d'où le
-volontaire sortait! c'était le père sexagénaire qui, après avoir remis
-aux mains de son enfant le vieux fusil rouillé, était retombé sur son
-fauteuil, faible, en face de l'abandon; c'était la vieille mère au
-cœur brisé, aux sanglots intérieurs, faisant le paquet du voyage--et
-quel voyage que celui qui mène à la bouche du canon ennemi!--et
-ramassant les quelques sous épargnés à grand-peine sur sa propre
-nourriture, et les nouant au coin du mouchoir avec lequel elle s'essuie
-les yeux.
-
-Hélas! nos mères, matrones de la République, femmes de l'Empire, ont
-toutes eu deux accouchements: le premier, joyeux, qui nous mettait au
-jour; le second, terrible, qui nous envoyait à la mort.
-
-Tous ne mouraient pas, je le sais bien; beaucoup revenaient mutilés et
-fiers, quelques-uns avec la glorieuse épaulette; mais combien dont on
-n'entendait plus parler et dont on attendait inutilement des nouvelles,
-pendant de longs mois, pendant de longues années!
-
-La Sibérie, qui l'eût cru? était devenue un espoir.
-
-Après cette désastreuse campagne de Russie, où de six cent mille hommes
-il en revint cinquante mille, on se disait:
-
---Il aura été fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. Il y
-a si loin de la Sibérie en France, qu'il lui faut bien le temps de
-revenir, à ce pauvre enfant.
-
-Et la mère ajoutait en frissonnant:
-
---On dit qu'il fait bien froid en Sibérie!
-
-Puis, de temps en temps, on entendait dire en effet qu'un échappé de cet
-enfer de glaces était arrivé dans telle ville, dans tel village, dans
-tel hameau.
-
-C'étaient cinq lieues, c'étaient dix lieues, c'étaient vingt lieues à
-faire. Qu'importe! on les faisait, à pied, à âne, en charrette. On
-arrivait dans la famille joyeuse.
-
---Où est-il?
-
---Le voilà.
-
-Et l'on voyait un spectre hâve, décharné, aux yeux creux, à qui,
-maintenant qu'il était arrivé, les forces manquaient.
-
---En restait-il encore après vous? demandait la mère haletante.
-
---Oui, l'on m'a dit qu'il y avait encore des prisonniers à Tobolsk, à
-Tomsk, à Irkoutsk! Peut-être votre enfant est-il dans l'une de ces trois
-villes. J'en suis bien revenu, pourquoi n'en reviendrait-il pas, lui?
-
-Et la mère s'en allait moins triste, et, au retour, répétait à ses
-voisins, qui l'accueillaient avec sollicitude, les paroles qu'elle avait
-entendues.
-
---Il en est bien revenu! pourquoi mon enfant n'en reviendrait-il pas?
-
-Et la mort chaque jour faisait un pas vers elle, et, sur son lit
-d'agonie, s'il survenait quelque bruit inusité, la pauvre vieille se
-soulevait encore et demandait:
-
---_Est-ce lui?_
-
-Ce n'était pas lui.
-
-Elle retombait, poussait un soupir et mourait.
-
-Donner leurs enfants à cette guerre implacable du monde entier contre la
-France, à ce gouffre de Curtius qui engloutissait des victimes par
-milliers et ne se refermait pas, quelques-unes s'y résignaient, mais la
-plupart ne pouvaient supporter cette pensée et tombaient dans des accès
-de rage et de maudissement.
-
-Aussi Danton, revenant de l'hôtel de ville à l'Assemblée nationale,
-forcé de traverser les halles, tomba-t-il dans un groupe de ces femmes
-furieuses.
-
-Il fut reconnu.
-
-Danton, c'était la Révolution faite homme. Sa face bouleversée,
-sillonnée, labourée par les passions, en portait à la fois les beautés
-et les ravages. Dans ce visage couvert de scories, comme les abords d'un
-volcan, à peine les yeux étaient-ils visibles, excepté lorsqu'ils
-lançaient des éclairs. Le nez s'efface presque sous la grêle de la
-petite vérole. La bouche s'ouvre terrible, entre les puissantes
-mâchoires de l'homme de lutte. Dans ce tempérament tout sensuel, où
-domine la chair, il y avait du dogue, du lion et du taureau; enfin,
-derrière cette laideur sublime, beaucoup de cœur. Un cœur
-_généreux_, dit Béranger; un cœur _magnanime_, dit Royer-Collard.
-
---Ah! te voilà! lui crièrent les femmes, toi qui as fait insulter le roi
-le 20 juin! toi qui as fait mitrailler le palais le 10-Août! (Les dames
-de la halle étaient en général royalistes.) Aujourd'hui, tu nous prends
-nos enfants; on voit bien que tu es aveugle de passer par les halles; te
-voici entre nos mains, tu n'en sortiras plus!
-
-Et deux d'entre elles allongèrent le bras pour porter la main sur
-Danton.
-
-Mais lui les repoussa du geste.
-
---Bacchantes du ruisseau! s'écria-t-il avec son rire terrible qui
-ressemblait à un rugissement, ne savez-vous donc point qu'on ne touche
-pas à Danton sans tomber mort? Danton, c'est l'arche. Le 20 juin, votre
-roi, si c'eût été un vrai roi, il fût mort plutôt que de mettre le
-bonnet rouge. Je ne suis pas roi, Dieu merci! mais essayez de me le
-mettre malgré moi, votre bonnet rouge, et vous verrez! Le 10-Août! mais,
-si celui que vous appelez votre roi eût été un homme, il se serait fait
-tuer avant qu'un seul d'entre nous eût mis le pied dans son palais!
-Votre roi! Est-ce que c'est moi qui vous prends vos enfants? C'est lui.
-
---Comment, lui? interrompirent cent voix.
-
---Oui, lui! Contre qui vont-ils marcher, vos enfants? Contre l'ennemi.
-Qui a attiré l'ennemi en France? C'est le roi. Qu'allait-il faire hors
-de France, lorsque de braves patriotes l'ont arrêté à Varennes? Chercher
-l'ennemi! Eh bien, l'ennemi est venu. Faut-il l'accueillir comme on l'a
-fait à Longwy? Faut-il lui ouvrir les portes de Paris? Faut-il devenir
-Prussien, Autrichien, Cosaque? Ô folles créatures! peut-être les
-attendez-vous avec impatience, ces assassins, ces brûleurs, ces
-violeurs! et dans le geste que vous faites pour les inviter à venir,
-peut-être y a-t-il encore plus d'obscénité que de trahison.
-
---Que dis-tu donc là? s'écrièrent les femmes.
-
---Ce que je dis? reprit Danton en montant sur une borne, je dis que, si
-vous croyez, parce que vous les avez portés dans votre ventre, parce
-qu'ils sont sortis de vos entrailles, parce que vous les avez nourris de
-votre lait, si vous croyez que vos enfants sont à vous, vous vous
-trompez étrangement! Vos enfants sont à la patrie. L'amour, la
-génération, l'enfantement, tout cela est pour la patrie! La maternité
-individuelle n'est qu'un moyen de donner des défenseurs à la mère
-commune, la France! Ah! misérables renégates que vous êtes! la France se
-met d'un côté, et vous de l'autre; la France crie: «À moi! à l'aide! au
-secours!» Vos enfants s'élancent à ce cri et vous les retenez! Il ne
-vous suffit pas d'être des mères lâches, vous êtes des filles impies.
-Oh! moi aussi, j'ai deux enfants, nés dans des heures sacrées; que la
-France me les demande, je lui dirai: «Mère, les voilà!» J'ai une femme
-que j'adore; que la France me la demande, je lui dirai: «Mère, la
-voilà!» Et que, après mes enfants et ma femme, la France me crie: «À ton
-tour!» je bondirai au-devant du gouffre en disant: «Mère, me voici!»
-
-Les femmes se regardèrent étonnées.
-
---Ô sainte liberté! s'écria Danton, moi qui croyais le jour du sacrifice
-arrivé, et le jour de la fraternité près d'éclore, je me trompais donc!
-Ô natures perverses, c'était à vous qu'il était réservé de me briser le
-cœur, c'était à vous qu'il était donné de faire une chose plus
-difficile que de tirer le sang de mes veines, c'était à vous qu'il était
-donné de me tirer les larmes des yeux! Malheur à qui fait pleurer
-Danton, car il fait pleurer la Liberté même!
-
-Et des larmes, de vraies larmes d'amour pour la France, commencèrent de
-couler sur les joues de Danton.
-
-C'est qu'en effet Danton était la voix sombre et sublime de la patrie;
-ce n'était point à tort qu'il disait: _Celui qui fait pleurer Danton
-fait pleurer la Liberté_. L'acte chez lui était au service de la parole;
-il dit de sa voix énergique et profonde: «Que la Révolution soit!» et la
-Révolution fut.
-
-Née de lui, la Révolution mourut avec lui.
-
-À la vue de ces pleurs roulant sur le visage de Danton, les femmes
-bouleversées n'y purent tenir plus longtemps: les unes l'arrachèrent de
-la borne et le serrèrent entre leurs bras; les autres s'enfuirent en
-cachant leur visage dans leur tablier.
-
-Jacques Mérey avait vu toute cette scène depuis le commencement jusqu'à
-la fin. D'abord, il s'était tenu à l'écart, prêt à porter secours à son
-ami, si besoin était; puis il avait admiré cette prodigieuse éloquence
-qui savait se plier à toutes les circonstances, parlementaire à la
-tribune, populaire sur la borne; il avait entendu ses premières paroles
-burlesques, violentes, obscènes; il avait vu ce masque effrayant
-s'animer et s'embellir de sa fureur vraie ou simulée; il avait senti
-pénétrer jusqu'au fond de son cœur ces syllabes brusques dardées
-comme des coups d'épée, puis, quand Danton pleura, lui, laissa tout
-naturellement couler ses larmes.
-
-Danton, débarrassé de ces femmes, s'essuya le visage, vit Jacques Mérey
-à dix pas de lui, le reconnut et se précipita dans ses bras.
-
-Danton, nous l'avons dit, se rendait à l'Assemblée nationale. Les
-premiers mots, les premières preuves d'affection échangées entre les
-deux amis:
-
---Il n'y a pas de temps à perdre, dit Danton à Jacques; je vais à
-l'Assemblée pour y provoquer une mesure de la plus haute importance;
-viens avec moi.
-
-L'Assemblée était dans une grande agitation: des nouvelles venaient
-d'arriver de Verdun. L'ennemi était à ses portes et le commandant
-Beaurepaire avait fait le serment de se faire sauter la cervelle plutôt
-que de se rendre. Mais on assurait qu'il y avait dans la ville un comité
-royaliste qui forcerait la main au commandant Beaurepaire.
-
-À la vue de Danton, un grand murmure se fit.
-
-Danton ne parut pas même l'entendre.
-
-Il monta à la tribune, et, sans trouble, sans hésitation, il demanda les
-visites domiciliaires.
-
-Une opposition très vive éclata, on parla de la liberté compromise, du
-domicile violé, du secret du foyer mis au grand jour.
-
-Danton laissa dire avec un calme dont on l'eût cru incapable; puis,
-quand la tempête fut apaisée:
-
---Quand une armée étrangère est à soixante lieues de la capitale, quand
-une armée royaliste est au cœur de Paris, il faut que ceux qui sont
-sous la main de la France sentent peser cette main sur eux. Vous êtes
-tous d'avis que sans la Révolution nous péririons, que la Révolution
-seule peut nous sauver. Eh bien, si je représente comme ministre de la
-Justice la Révolution, il faut que je connaisse les obstacles qu'on nous
-oppose et les ressources qui nous restent. Que venez-vous me parler de
-liberté compromise, de domicile violé, de secrets mis au grand jour!
-Quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie, hommes et
-choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites
-domiciliaires!
-
-Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent décrétées, et, pour
-qu'on n'eût pas le temps de rien cacher aux visiteurs, on décida
-qu'elles commenceraient la nuit même.
-
-Jacques Mérey se chargea d'aller tranquilliser Mme Danton; quant à
-lui, Danton, il se rendrait sans perdre un instant au ministère de la
-Justice, où il donnerait ses ordres, et où il prendrait ses mesures pour
-qu'ils fussent exécutés.
-
-Il invitait Mme Danton, si elle craignait quelque chose, à venir l'y
-rejoindre.
-
-La pauvre femme craignait tout; elle fit charger une voiture de ses
-effets les plus nécessaires, et se décida, ce qu'elle n'avait pu faire
-encore, à aller habiter le sombre hôtel avec son mari.
-
-Jacques Mérey l'y conduisit. Mme Danton voulait le retenir à l'hôtel;
-elle pensait que plus il y aurait d'hommes dévoués autour de son mari,
-moins il y aurait à craindre pour lui.
-
-Mais il était quatre heures du soir; la générale commençait de battre
-dans toutes les rues, et chacun était averti de rentrer chez soi à six
-heures précises.
-
-En un instant, la population disparut comme par enchantement; on
-entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que
-nous avons si souvent entendu depuis; toutes les fenêtres suivirent
-l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrières, la
-Seine fut gardée, et, quoique les visites ne dussent commencer qu'à une
-heure du matin, chaque rue fut interceptée par des patrouilles de
-soixante hommes.
-
-Jacques Mérey ne voulait pas, pour son début à Paris, commencer par
-désobéir à la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra à
-l'hôtel de _Nantes_, et, mourant de faim, se fit servir à dîner.
-
-On lui apporta sur une assiette un billet proprement plié et cacheté de
-cire noire. Le cachet représentait une cloche fêlée avec cette devise:
-SANS SON.
-
-À ce cachet noir, à ce jeu de mots lugubre qui servait à indiquer que
-l'épître venait du bourreau, Jacques Mérey devina ce que contenait la
-lettre.
-
-C'était l'éclaircissement qu'il avait demandé à l'exécuteur sur la
-persistance de la vie après la séparation de la tête et du corps.
-
-Il ne se trompait pas. Voici la brève explication que contenait la
-lettre:
-
- _Citoyen,_
-
- _J'ai fait l'épreuve moi-même. Ayant tranché la tête à un condamné
- nommé Leclère, j'ai saisi, au moment où elle allait tomber dans le
- panier, la tête par les cheveux, et ayant approché son oreille de
- ma bouche, j'ai crié son nom. L'œil fermé s'est rouvert avec
- l'expression de l'effroi, mais s'est refermé presque aussitôt._
-
- _L'épreuve n'en est pas moins décisive; la vie persiste, c'est du
- moins mon avis._
-
- _Celui qui n'ose se dire votre serviteur,_
-
- SANSON.
-
-Cette presque certitude flatta l'amour-propre de Jacques Mérey,
-puisqu'elle confirmait son opinion; mais elle lui ôta quelque peu de son
-appétit.
-
-Il voyait toujours dans la pénombre de sa chambre cette tête sanglante
-aux mains du bourreau, l'œil gauche démesurément ouvert et écoutant
-avec la double expression de l'angoisse et de l'effroi.
-
-
-
-
-XXI
-
-L'ouvrage noir!
-
-
-Jacques achevait à peine son dîner que la porte s'ouvrit et que Danton
-entra.
-
-Le docteur se leva avec étonnement.
-
---Oui, c'est moi, lui dit Danton, qui voyait l'effet produit par sa
-présence inattendue. Depuis que je t'ai rencontré, j'ai beaucoup
-réfléchi; tu vois dans quel état est Paris?
-
---Il est évident que le sentiment de la terreur y est profond, répondit
-Jacques.
-
---Et tu ne vois pas cependant comme moi dans les profondeurs de la
-situation. Je vais t'y conduire, et alors tu me remercieras d'avoir
-trouvé moyen de t'éloigner de Paris.
-
---Ne puis-je donc pas vous être utile ici?
-
---Non! car ta mission ne commence que le 20 septembre, et jusque-là tu
-dois rester étranger à tous les événements qui vont se passer ici.
-Quelques-uns y laisseront leur vie.
-
-Jacques fit un mouvement d'insouciance.
-
---Je sais qu'en acceptant la charge de député à la Convention, tu as
-fait le sacrifice de la tienne; mais beaucoup y laisseront leur
-réputation ou leur honneur. Or, tu dois te présenter à la Convention pur
-de tout engagement, libre de tout parti. Il sera temps pour toi, une
-fois que tu seras à l'Assemblée, de te faire jacobin ou cordelier, de
-t'asseoir dans la plaine ou sur la montagne.
-
---Que va-t-il donc, à ton avis, se passer ici?
-
---Je vois encore vaguement l'avenir, si prochain qu'il soit, mais j'y
-flaire du sang, et beaucoup. Il faut que la lutte de la Commune et de
-l'Assemblée cesse. Jusqu'à présent, l'Assemblée s'est laissée traîner à
-la suite de la Commune. Chaque fois que l'Assemblée essaye de s'en
-défaire, la Commune montre les dents à l'Assemblée, qui recule.
-L'Assemblée, mon cher Jacques, c'est la force selon la loi et avec la
-loi; la Commune, c'est la force populaire sans contrôle et sans limites.
-L'Assemblée, dans une de ses reculades, a voté un million par mois pour
-la Commune de Paris. Elle n'est pas, comme tu le comprends bien, décidée
-à renoncer en se suicidant à un pareil subside. Elle a placé sa
-dictature entre des mains effrayantes--non pas entre les mains d'hommes
-du peuple, j'en aurais moins peur que de celles où elle se trouve--, des
-lettrés de taverne, des scribes de ruisseau, un Hébert qui a été
-marchand de contremarques, un Chaumette, cordonnier manqué, mais
-démagogue réussi; c'est à ce dernier qu'elle a eu l'idée de donner le
-pouvoir sans limite d'ouvrir et de fermer les prisons, d'arrêter et
-d'élargir; tous ensemble ils ont pris cette mortelle décision d'afficher
-aux portes de chaque prison les noms des prisonniers. Or, pendant que le
-peuple lit ces noms et rêve le massacre, les prisonniers eux-mêmes les
-provoquent; ceux de l'Abbaye, par exemple, insultent les gens du
-quartier à travers leurs grilles; ils font entendre des chansons
-antirévolutionnaires; ils boivent à la santé du roi, aux Prussiens, à
-leur prochaine délivrance; leurs maîtresses viennent les voir, manger et
-boire avec eux; les geôliers sont devenus les valets de chambre des
-nobles, les commissionnaires des riches; l'or roule à l'Abbaye et le
-peuple qui manque de pain montre le poing à cet insolent Pactole qui
-coule dans les prisons. Paris est inondé de faux assignats. Où dit-on
-qu'on les fabrique? dans les prisons mêmes; vrais ou non, ces bruits se
-répandent et exaspèrent la foule. Joins à cela un Marat qui, tordant sa
-vilaine bouche, demande tous les matins cinquante mille, cent mille,
-deux cent mille têtes. Non contente de fouler aux pieds toute liberté
-individuelle, cette féroce dictature d'où je sors et que je voudrais
-contenir en vain s'attaque à une liberté bien autrement dangereuse, à la
-liberté de la presse. Quand c'est Marat qu'elle devrait poursuivre,
-c'est un jeune patriote plein de dévouement et d'intelligence qu'elle
-attaque; c'est Girey qu'elle poursuit, qu'elle poursuit jusqu'au
-ministère de la Guerre où il s'est réfugié. L'Assemblée, mise en
-demeure, a été forcée de mander à sa barre le président de la Commune
-Huguenin. Huguenin n'a point paru. L'Assemblée, il y a une heure, a
-cassé la Commune, en déclarant qu'une nouvelle Commune serait nommée par
-les sections dans les vingt-quatre heures. Au reste, singulière anomalie
-qui prouvera dans quel épouvantable gâchis nous sommes: l'Assemblée, en
-cassant la Commune, a déclaré qu'elle avait bien mérité de la patrie.
-
---_Ornandum et tollandum_, a dit Cicéron.
-
---Oui, mais voilà que la Commune ne veut être ni couronnée ni chassée.
-La Commune veut rester, régner par la terreur; elle restera et régnera.
-
---Et tu crois qu'elle aura l'audace d'ordonner quelque grand massacre?
-
---Elle n'aura pas besoin d'ordonner; elle laissera faire, elle laissera
-Paris dans l'état de sourde fureur où est le peuple; elle laissera crier
-les ventres vides, hurler les estomacs affamés; et si une voix a le
-malheur de crier: «Assez de statues brisées comme cela! assez de marbres
-en morceaux! assez de plâtres en poussière! au lieu de nous en prendre à
-ces effigies, prenons-nous-en à ces aristocrates qui boivent à la
-victoire des étrangers, à ce roi qui les appelle: à l'Abbaye, au Temple
-d'abord, à la frontière après!» alors, tout sera dit. Il n'y a que la
-première goutte de sang qui coûte à verser. La première goutte versée,
-il en coulera des flots.
-
---Mais, dit Jacques Mérey, n'y a-t-il donc point parmi vous un homme qui
-puisse dominer la situation et diriger l'esprit des masses?
-
---Nous ne sommes en réalité que trois hommes populaires, dit Danton.
-Marat, qui veut et qui prêche le massacre; Robespierre, qui aurait
-l'autorité; moi, qui aurais peut-être la force.
-
---Eh bien?
-
---Nous ne pouvons recourir à Marat pour empêcher ce qu'il demande.
-Robespierre ne se risquera pas à se mettre en travers du flot
-populaire. Pour chasser des cœurs le démon du massacre, pour faire
-rougir la mort d'elle-même, pour la faire rentrer dans le néant d'où
-elle sort, il faut être César ou Gustave-Adolphe.
-
---Non, répliqua Jacques Mérey, il faut être Danton; il faut prendre un
-drapeau et parler à ces hommes comme tu as parlé hier à ces femmes qui
-voulaient te déchirer. Beaucoup peuvent approuver l'idée du massacre,
-mais, crois-moi, les massacreurs sont peu nombreux. Mets aux portes des
-prisons tes deux mille enrôlés volontaires d'aujourd'hui; dis-leur que
-le prisonnier, tant que la sentence n'est point portée contre lui, est
-sacré; qu'il est sous la loi de la nation tout entière, et que la prison
-est un asile plus inviolable que le sanctuaire. Ils t'écouteront, et
-pleins d'enthousiasme, ils donneront, s'il le faut, leur vie pour la
-noble cause dont tu les auras chargés.
-
---Ah! ma foi! non, dit Danton avec insouciance; ils se sont enrôlés pour
-marcher à l'ennemi, et je ne veux pas tromper leur attente; je ne
-pousserai point au massacre, mais je ne m'y opposerai pas; j'y
-risquerais ma vie.
-
---Et depuis quand Danton ménage-t-il sa vie? dit en riant Jacques Mérey.
-
---Depuis que je m'aperçois que personne ne ferait ce qui reste à faire:
-à établir la République. Ce n'est pas ce fou furieux de Marat qui peut
-être le Brutus de la nouvelle république--lui ne fait pas le fou, il
-l'est réellement--. Ce n'est pas cet hypocrite de Robespierre, qui en
-est peut-être le Washington; il s'est opposé à la guerre que tout le
-monde voulait, et va être un an ou deux à rétablir sur sa base sa
-popularité ébranlée. Il n'y a donc que moi. Eh bien! moi, je te le dirai
-tout bas, au risque de t'épouvanter, moi, je ne suis pas bien convaincu
-qu'il soit sage de marcher à un ennemi terrible en laissant un ennemi
-plus terrible derrière soi. Le peuple, dans les grands cataclysmes
-révolutionnaires, a parfois de ces subites et foudroyantes
-illuminations. Oui, l'ennemi à craindre, le véritable ennemi, celui qui
-perdra la France si nous le laissons vivre, conspirer, correspondre, de
-sa prison du Temple et du Temple au camp de Frédéric-Guillaume, c'est le
-roi, ce sont les royalistes et tous les aristocrates.
-
---Comment, tu laisserais la vengeance populaire monter jusqu'au roi?
-
---Non, car la mort des royalistes et des aristocrates suffira pour
-épouvanter le roi et l'empêcher de continuer ses coupables menées.
-D'ailleurs, ce n'est pas dans un orage populaire qu'il faut que le roi
-meure, c'est par un jugement public, c'est par un arrêt de la nation,
-c'est de la mort des traîtres, des transfuges et des parjures.
-
---Mais je croyais que tu avais fait serment à ta femme non seulement de
-ne jamais prendre part à la mort du roi, mais de le défendre.
-
---Ami, aux jours de révolution, bien fou qui fait de pareils serments,
-et plus fous encore sont ceux qui y croient. Si j'ai fait le serment que
-tu dis, c'était avant la fuite de Varennes, il y a déjà longtemps de
-cela, et des serments faits à cette époque je me souviens à peine.
-Laisse écouler encore deux ou trois mois, je l'aurai oublié tout à fait.
-Et puis, après tout, est-ce donc un sang si pur que celui qui coulera
-par-dessous les portes des prisons? De faux Français, de mauvais
-citoyens, des traîtres, des parricides! Et puisque nous avons des hommes
-qui consentent à faire l'_ouvrage noir_, comme disent les Russes,
-couvrons-nous le visage, gémissons et laissons-les faire. Il est bon,
-crois-moi, de compromettre Paris tout entier aux yeux du monde, afin que
-Paris sache qu'il n'y a pas de pardon pour lui s'il laisse entrer
-l'ennemi dans ses murs.
-
-Jacques Mérey regarda Danton, et vit dans les lignes calmes de son
-visage les preuves d'une inébranlable décision; il n'agirait pas, mais,
-comme il le disait, il n'empêcherait pas les autres d'agir.
-
---Tu as raison, Danton, dit Jacques Mérey, je ne suis pas encore assez
-profondément trempé dans le stoïcisme révolutionnaire pour dire comme
-toi: «Tel sang est pur, tel sang est impur;» pour moi, médecin, le sang
-est encore la matière la plus précieuse à la vie, de la chair coulante,
-une liqueur composée de fibrine, d'albumine et de sérosité, que je dois
-essayer de faire rentrer dans les veines de l'homme au lieu de l'en
-faire sortir: envoie-moi donc bien vite là où je puisse faire le bien
-sans faire le mal, et où je ne sois pas obligé de passer par le mal pour
-arriver au bien.
-
---Voilà justement ce qui m'a fait venir te trouver. Écoute, voici en
-deux mots ce qui se passe là-bas. Le 19 août 1792, les Prussiens et les
-émigrés sont entrés en France. Ils entrèrent par une pluie battante,
-présage terrible pour eux.
-
---Tu crois aux présages?
-
---Ne sommes-nous pas des Romains? Les Romains y croyaient, faisons comme
-eux.--Ils se présentèrent le 20 devant Longwy, c'est-à-dire que, de
-Coblence à Longwy, ils ont mis vingt jours à faire quarante lieues. Au
-huitième coup de canon, Longwy se rendit, et le roi Frédéric-Guillaume y
-fit son entrée. Au lieu de marcher immédiatement sur Verdun, ils
-restèrent huit jours campés autour de leur conquête; ils y sont encore.
-La France, pendant ce temps, resta sur la défensive. Or, la défensive ne
-va point à la France. La France n'est point un bouclier, c'est une épée:
-sa force est dans son attaque.
-
-»Ces huit jours d'hésitation de l'ennemi ont sauvé la France; pendant
-ces huit jours, deux mille hommes sont partis chaque jour de Paris; tu
-crois que les enrôlements volontaires datent d'aujourd'hui, tu te
-trompes. Il a fallu, il y a trois jours, un décret de l'Assemblée pour
-forcer de rester à leur atelier les typographes qui imprimaient les
-séances; il a fallu étendre le décret aux serruriers, tous auraient pris
-le fusil, pas un ne serait resté pour en faire. Nos églises, désertes
-par la disparition d'un culte inutile, sont devenues des ateliers où des
-milliers de femmes travaillent au salut commun: elles préparent les
-tentes, les habits, les équipements militaires, chacune couvre et
-réchauffe d'avance son enfant qui part et qui va combattre l'ennemi.
-
-»Dans ces églises mêmes s'accomplit sous leurs yeux une action
-mystérieuse et salutaire. Sur ma proposition, l'Assemblée a décidé que
-l'on fouillera les tombeaux et qu'on emploiera pour la défense du pays
-le cuivre et le plomb des cercueils.»
-
-Jacques Mérey regarda Danton avec plus d'admiration encore que
-d'étonnement.
-
---Et c'est sur ta proposition, dit-il, que l'Assemblée a rendu ce
-décret?
-
---Oui, répondit Danton. Si près de périr, la France des vivants
-n'avait-elle pas le droit de demander secours à la France des morts?
-Crois-tu que ces morts dont on a ouvert et pris les cercueils ne les
-eussent point donnés pour sauver leurs enfants et les enfants de leurs
-enfants? Quant à moi, au premier tombeau ouvert, il m'a semblé entendre
-ce cri sorti des abîmes de la mort: «Prenez non seulement nos cercueils,
-mais nos ossements, si de nos ossements vous pouvez vous faire des armes
-contre l'ennemi.»
-
-Jacques Mérey se leva.
-
---Danton, dit-il, tu es vraiment grand, plus grand encore que je ne
-croyais!
-
---Non, mon ami, répondit Danton avec simplicité, c'est la France qui est
-grande et non pas nous. Nous, nous n'atteignons pas la hauteur de cette
-femme, de cette mère qui apporta à l'Assemblée sa croix d'or, son
-cœur d'or, son dé d'argent, tandis que sa fille, une enfant de douze
-ans, apportait sa timbale d'argent et une pièce de quinze sous. Le jour
-où j'ai vu cela, vois-tu, j'ai dit: «La France a vaincu! Avec ta croix
-d'or, avec ton cœur d'or, avec ton dé d'argent, femme; avec ta
-timbale d'argent, avec tes quinze sous, enfant, la France va lever des
-armées.» Non; où nous fûmes grands, sais-tu où ce fut? C'est lorsque la
-Gironde, les jacobins et les cordeliers sont tombés d'accord pour
-confier la défense nationale au seul homme qui pouvait sauver la France.
-
---À Dumouriez?
-
---À Dumouriez. Les Girondins le haïssaient, et non sans raison; ils
-l'avaient fait arriver au ministère, et lui les en avait chassés; les
-jacobins ne l'aimaient nullement, ils savaient très bien qu'il portait
-deux masques et jouait un double jeu; mais ils savaient aussi qu'il
-serait ambitieux de gloire et qu'avant tout il voudrait vaincre.
-
---Et toi, qu'as-tu fait?
-
---J'ai fait plus que les autres. Je lui ai envoyé Fabre d'Églantine, ma
-pensée, Westermann, mon bras, Westermann, c'est-à-dire le 10-Août en
-personne. Tous les vieux soldats, les Luckner et les Kellermann, lui ont
-été infériorisés. Dillon son chef lui a été soumis. Toutes les forces de
-la France ont été mises dans sa main.
-
---Et tu ne doutes pas, tu ne trembles point parfois de t'être trompé?
-
---Si fait, et tu vas voir tout à l'heure que si, puisque c'est à cette
-occasion que je te fais partir. Tu vas te rendre à Verdun; tu
-t'entendras avec Beaurepaire pour organiser la meilleure défense
-possible; puis, si Verdun est pris, tu te rendras immédiatement près de
-Dumouriez. Je te donnerai des lettres qui t'accréditeront près de lui;
-tu l'étudieras profondément. S'il marche franchement, droitement, dans
-la voie de la République, tu l'y encourageras par ton exemple et par tes
-éloges; s'il hésite, si tu vois en lui quelque embarras, quelque
-manœuvre suspecte, tu lui brûleras la cervelle et tu donneras le
-commandement à Kellermann. Voici tes pouvoirs.
-
---Se bornent-ils là?
-
---Si l'ennemi est vaincu, ne pas le pousser à bout en le mettant dans
-une position désespérée. J'ai tout lieu de croire que Frédéric-Guillaume
-ne tient pas énormément à la coalition. Une grande bataille, une grande
-victoire, et que les Prussiens arrivent à sortir de France, toute leur
-machine est démontée. D'ailleurs, on m'attendra, et c'est moi qui me
-charge de faire la conduite à ces messieurs.
-
---Prends garde, Danton, si tu épargnes l'armée prussienne après avoir
-laissé frapper si cruellement Paris, on dira que tu as reçu des subsides
-du roi Guillaume.
-
---Bon! on dira bien autre chose de moi, va! Mais nous autres, hommes de
-lutte, qui faisons et qui défaisons les révolutions, nous sommes comme
-ces chefs barbares que leurs soldats enfermaient d'abord dans un
-cercueil d'or, puis dans un cercueil de plomb, puis enfin dans un
-cercueil de chêne. Le premier historien qui nous exhume ne voit que le
-cercueil de chêne; le second le brise et ne trouve que le cercueil de
-plomb; le troisième, plus consciencieux que les autres, fouille plus
-loin qu'eux et trouve le cercueil d'or. C'est dans celui-là que je serai
-enseveli, Jacques.
-
-Jacques tendit la main à cet homme étrange, qui venait de grandir d'une
-coudée sous ses yeux.
-
---Et quand partirai-je? demanda-t-il.
-
---Ce soir, et il n'y a pas une minute à perdre. Verdun est à près de
-soixante lieues de Paris, il te faut vingt-cinq heures pour y aller.
-Voilà dix mille francs en or, il faut que tu en fasses assez.
-
---J'en aurai trop.
-
---Tu rendras tes comptes à ton retour. Songe que tu es en mission pour
-le gouvernement, et qu'aucun obstacle ne doit arrêter un homme qui a le
-sabre au côté, deux pistolets à sa ceinture et dix mille francs dans sa
-poche.
-
---Rien ne m'arrêtera.
-
---Adieu, bonne chance! Tu vas faire la besogne sainte, poétique,
-glorieuse; nous, nous allons faire l'_ouvrage noir_. Adieu!
-
-Deux heures après, Jacques Mérey était en route.
-
-
-
-
-XXII
-
-Beaurepaire
-
-
-Quand le jour vint, Jacques Mérey était déjà à Château-Thierry.
-
-Nous devons dire que, se retrouvant seul avec ses souvenirs, Jacques
-Mérey s'y était abandonné complètement. Il avait oublié Danton,
-Dumouriez, Beaurepaire, Paris, Verdun, pour se replonger tout entier
-dans sa pauvre petite ville d'Argenton et en revenir au cœur de son
-cœur--comme dit Hamlet--, à Éva.
-
-Quelle douce et triste nuit que cette nuit passée tout entière avec
-l'absente. Combien de soupirs, combien d'exclamations à moitié
-étouffées! Combien de fois le doux nom d'Éva fut-il répété, les bras
-étendus pour saisir le vide!
-
-Paris et sa sanglante fantasmagorie faisaient fuir le rêve adoré. Mais,
-aussitôt que disparaissaient l'échafaud, les têtes coupées au poing du
-bourreau, les hurlements des femmes, les cris sortis des prisons, le pas
-régulier des patrouilles nocturnes, il rentrait par la porte d'or dans
-la vie du pauvre amant.
-
-Mais à peine le jour fut-il venu que la vie réelle, comme une femme
-jalouse, vint réclamer le voyageur et s'emparer de lui par tous les
-sens. Les routes sont couvertes de volontaires qui rejoignent en
-chantant _la Marseillaise_. Les collines sont hérissées de camps, de
-gardes nationaux à droite et à gauche du chemin, le vieux paysan armé
-veille sur son sillon.
-
---Où sont tes enfants, vieillard?
-
---Ils marchent à l'ennemi.
-
---Et quand l'ennemi les aura tués?
-
---Il faudra nous tuer à notre tour.
-
-Un pays défendu ainsi est invahissable.
-
-C'était ce hérissement de baïonnettes et de piques que voyait ou plutôt
-que sentait l'ennemi, et voilà pourquoi il a si peu insisté, si peu
-combattu, si peu profité du temps.
-
-Puis, il faut le dire, le chef de cette coalition, si menaçant dans ses
-manifestes, était assez inerte de sa personne. Jeune, il avait eu de
-beaux succès guerriers sous le grand Frédéric. Il était resté brave,
-spirituel, plein d'expérience; mais l'abus des plaisirs continué au-delà
-de l'âge avait tué la détermination rapide. L'aigle était devenu myope.
-
-Plus Jacques Mérey avançait sur la route, plus les rangs des volontaires
-s'épaississaient.
-
-Un peu au-delà de Sainte-Menehould, il rencontra sur la route un
-bivouac. Il fit arrêter sa voiture et demanda à parler au chef du
-détachement.
-
-Le chef du détachement était le colonel Galbaud, conduisant à Verdun le
-17e régiment d'infanterie, un bataillon de volontaires nationaux et
-quatre canons.
-
-Jacques Mérey se fit reconnaître de Galbaud. Celui-ci, par ordre de
-Dumouriez, venait prendre le commandement temporaire de la ville pour la
-défendre jusqu'à la dernière extrémité, cette place étant en ce moment
-une des clefs de la France.
-
-Galbaud arrivait à marches forcées et craignait de ne pas arriver à
-temps.
-
-Il chargea Jacques Mérey d'annoncer sa venue à Beaurepaire et de lui
-donner au besoin l'ordre de faire une sortie, si Verdun était entouré,
-pour protéger son arrivée.
-
-Jacques comprit qu'il n'y avait pas de temps à perdre et ordonna aux
-postillons de redoubler de vitesse.
-
-Les postillons brûlèrent le pavé.
-
-Au point du jour, on aperçut la ville et l'on entendit une canonnade; en
-même temps, Jacques Mérey vit la côte Saint-Michel se couvrir de
-troupes.
-
-C'étaient les Prussiens qui arrivaient et qui investissaient la ville.
-
-Heureusement, la route par laquelle arrivait Jacques Mérey était encore
-libre.
-
-Le tout était d'arriver avant les Prussiens.
-
---Cinq louis d'or si nous entrons dans Verdun! cria Jacques Mérey au
-postillon.
-
-La voiture partit comme une trombe, passa sur le front de l'avant-garde
-prussienne à trois cents pas d'elle, et, au milieu d'une grêle de
-balles, se fit ouvrir la porte de la ville, qui se referma derrière
-elle.
-
---Où trouverai-je le colonel Beaurepaire? demanda Jacques Mérey.
-
-Mais, au milieu de l'épouvante générale que produisait l'arrivée des
-Prussiens, au milieu des portes et fenêtres qui se fermaient, des
-habitants effarés qui regagnaient leurs maisons, il eut bien de la peine
-à obtenir une réponse positive.
-
-Le colonel Beaurepaire était en conseil à l'hôtel de ville.
-
-Au moment où Jacques Mérey en montait les degrés, il trouva le
-commandant de place qui les descendait.
-
-Il le reconnut et se fit reconnaître.
-
-Tous deux montèrent en voiture et se rendirent chez le commandant.
-
-Un jeune officier attendait avec une impatience visible.
-
---Eh bien? demanda-t-il.
-
---La défense à outrance est arrêtée.
-
---Dieu soit loué! dit le jeune officier en levant au ciel des yeux bleus
-d'une douceur infinie. Donnez-moi un poste où je puisse glorieusement
-combattre et mourir, n'est-ce pas, commandant?
-
---Sois tranquille, répondit Beaurepaire, ce n'est pas les hommes comme
-toi que l'on oublie.
-
---Alors, je vais attendre ici, n'est-ce pas?
-
---Attends.
-
-Jacques Mérey et Beaurepaire entrèrent dans un cabinet retiré dont les
-murailles étaient couvertes de plans de la ville de Verdun.
-
---Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda Jacques Mérey; j'ai presque
-envie de te demander, ajouta-t-il en riant, quelle est cette jeune
-fille?
-
---Cette jeune fille est un de nos plus braves officiers. Il se nomme
-Marceau. Il est ici comme chef du bataillon d'Eure-et-Loir. Tu le verras
-au feu.
-
-Jacques Mérey justifia de ses pouvoirs à Beaurepaire et lui demanda
-quels étaient ses moyens de défense.
-
---Par ma foi! dit celui-ci, nous pourrions répondre comme les
-Spartiates: _Nos poitrines_; comme garnison, 3 000 hommes à peu près; 12
-mortiers, dont deux hors de service; 32 pièces de canon de tout calibre,
-dont deux démontées; 99 000 boulets de 24 et 22 511 de tous calibres.
-Ajoutez à cela, pour armer des volontaires s'il s'en présente, 143
-fusils d'infanterie, 368 de dragons et 71 pistolets.
-
---Tu sortais du conseil défensif quand je suis arrivé?
-
---Oui. Il avait d'abord mis la ville en état de siège, ordonné de
-dépaver les rues et défendu les attroupements sous peine de mort.
-
---Ces ordres seront-ils exécutés?
-
---Regarde dans la rue.
-
---En effet, on commence à dépaver. Très bien. Maintenant, au plus
-pressé.
-
-Et alors Jacques Mérey raconta à Beaurepaire qu'il avait rencontré
-Galbaud, qui venait pour s'enfermer dans Verdun avec un ordre de
-Dumouriez et un renfort de troupes.
-
---Morbleu! s'écria Beaurepaire, rien ne peut m'être plus agréable que ce
-que vous me dites là. C'est la responsabilité qu'il m'enlève et par
-conséquent la vie qu'il me donne. Commandant en chef de la place,
-j'avais juré de m'ensevelir sous ses ruines; commandant en second, je
-suis le sort de tous. Ma femme et mes enfants te doivent une belle
-chandelle, mon cher Galbaud!
-
---Mais tu sais que la ville est complètement entourée.
-
---Oui, et c'est pour cela qu'il faut aider l'entrée de Galbaud par une
-sortie. J'ai justement là l'homme des sorties, Marceau.
-
-Il sonna: un planton entra.
-
---Prévenez le chef de bataillon Marceau que je l'attends.
-
-On eût dit que le jeune officier avait été magnétiquement averti du
-désir de son chef, tant il apparut rapidement.
-
---Marceau, lui dit Beaurepaire, prends trois cents hommes d'infanterie,
-tous les cavaliers de la garnison, trois compagnies de grenadiers de la
-garde nationale et ceux des notables de la ville qui voudront
-t'accompagner en amateurs.
-
---Je me charge de ceux-là, dit Jacques Mérey.
-
---Tu viens avec nous? demanda Marceau.
-
---Oui, et je ne vous serai pas inutile, ne fût-ce que comme chirurgien.
-
---Le citoyen, dit Beaurepaire à Marceau, est envoyé par le pouvoir
-exécutif.
-
---Et, comme j'aurai peut-être des ordres rigoureux à donner, des mesures
-rigoureuses à prendre, je ne suis pas fâché qu'on me voie un peu à la
-besogne et que l'on sache au besoin à qui l'on obéit! Allons examiner le
-terrain.
-
-Mérey partit avec Marceau, s'empara d'un fusil de dragon, bourra ses
-poches de cartouches, tandis que Marceau faisait battre le rappel,
-sonner le boute-selle, et demander des hommes de bonne volonté parmi les
-notables.
-
-Cinq ou six se présentèrent.
-
-Puis Marceau et Mérey montèrent avec une lunette sur un des clochers les
-plus élevés de la ville, et ils aperçurent au loin l'avant-garde de
-Galbaud qui arrivait par la route de Sainte-Menehould. Un cordon de
-Prussiens leur fermait l'entrée de la ville.
-
-En descendant du clocher, ils reçurent un imprimé de la part du duc de
-Brunswick.
-
-Beaucoup de citoyens avaient de ces imprimés et les lisaient.
-
-Par quel moyen le duc les avait-il introduits dans la ville, nul ne le
-savait.
-
-Donc, il avait des communications cachées avec Verdun.
-
-C'était une sommation de rendre la ville.
-
-J'ai cherché inutilement dans Thiers et dans Michelet la sommation faite
-à la ville par le duc de Brunswick. Plus heureux qu'eux, lorsque je me
-suis rendu à Verdun pour y chercher la trace de mes héros, j'ai retrouvé
-cette sommation entière. Comme on y rencontre le caractère orgueilleux
-du Prussien, et ses menaces farouches suivies de cet inexplicable repos,
-incompréhensible pour tous ceux qui n'en ont pas reconnu comme nous la
-véritable cause, c'est-à-dire le suicide de la volonté dans l'excès des
-plaisirs, nous donnons ici cette sommation tout entière.
-
-La voici:
-
- _Les sentiments d'équité et de justice qui animent Leurs Majestés
- l'empereur et le roi de Prusse, ont suspendu les opérations
- qu'elles auraient pu ordonner pour mettre sur-le-champ la ville en
- leur pouvoir. Elles désirent prévenir autant qu'il est en elles
- l'effusion du sang. En conséquence, j'offre à la garnison de livrer
- aux troupes prussiennes les portes de la ville et celles de la
- citadelle, de sortir dans les vingt-quatre heures avec armes et
- bagages, à l'exception de l'artillerie. Dans ce cas, elle et les
- habitants seront mis sous la protection de Leurs Majestés Impériale
- et Royale; mais si elles rejetaient cette offre généreuse, elles ne
- tarderaient pas d'éprouver les malheurs qui seraient les suites
- naturelles de ce refus: elles seraient soumises à une exécution
- militaire et les habitants livrés à toutes les fureurs du soldat._
-
- BRUNSWICK.
-
-Marceau rassembla ses hommes. Jacques Mérey se mit à la tête des
-notables dans les rangs des gardes nationaux, et l'on se massa derrière
-la porte de France, de manière qu'il n'y eût plus qu'à l'ouvrir au
-moment donné. Une sentinelle placée sur les remparts devait indiquer le
-moment où Galbaud attaquerait de son côté.
-
-Au premier coup de fusil des tirailleurs de Galbaud, la porte s'ouvrit;
-la cavalerie se porta en avant et l'infanterie de la garnison et la
-garde nationale se jetèrent de chaque côté par Jardin-Fontaine et
-Thierville.
-
-À la côte de Varennes, on rencontra l'ennemi.
-
-Par malheur, il avait eu le temps de faire filer sur ce point des
-renforts considérables, et particulièrement la cavalerie des émigrés.
-
-Le combat fut acharné des deux côtés; les deux troupes patriotes furent
-lancées à plusieurs reprises l'une au-devant de l'autre. Jacques Mérey
-en arriva un moment à voir reluire les baïonnettes de Galbaud; mais rien
-ne put rompre la haie vivante placée entre les deux armées pour les
-empêcher de se rejoindre.
-
-Un instant il sembla à Jacques Mérey voir passer, à travers la fumée de
-la mousqueterie, un cavalier ayant la taille et le visage du marquis de
-Chazelay. Il l'appela de la voix et le défia du geste; mais le fantôme
-ne répondit point et rentra dans la fumée d'où un instant il était
-sorti.
-
-Puis, en ce moment, les Prussiens ayant fait un effort violent, les
-patriotes furent repoussés. De nouveaux renforts arrivèrent: les rangs
-ennemis s'épaissirent; tout espoir de faire jonction avec Galbaud
-disparut, et Marceau, épuisé, couvert du sang de ses adversaires,
-luttant un contre dix, fut forcé de donner le signal de la retraite.
-
-La petite troupe rentra dans la ville, et Galbaud, renonçant à l'espoir
-d'entrer dans Verdun, se retira de son côté.
-
-Le bombardement commença le 31 août, à onze heures du soir, et dura
-jusqu'à une heure du matin. Il ne produisit que peu d'effet, quoique les
-habitants de la ville haute, quartier aristocratique et clérical,
-eussent illuminé leurs maisons pour diriger les coups de l'ennemi.
-
-Le 1er septembre, à trois heures du matin, le roi de Prusse vint à la
-batterie Saint-Michel, et le feu recommença pendant cinq heures.
-
-Quelques maisons commencèrent à s'enflammer.
-
-Quant à l'artillerie verdunoise, elle n'atteignait point les hauteurs
-où étaient les Prussiens, et par conséquent ne leur faisait aucun mal.
-
-Au reste, un seul assiégé fut tué, c'était un ex-constituant nommé
-Gillion, qui était venu s'enfermer dans Verdun, à la tête des
-volontaires de Saint-Mihiel; il fut frappé d'un éclat d'obus sur le quai
-de la Boucherie.
-
-Cependant, les femmes étaient réunies en foule sur la place de
-l'Hôtel-de-Ville, où se tenait le conseil défensif en permanence et où
-Beaurepaire avait un logement séparé de celui de sa femme et de ses
-enfants.
-
-Ces femmes poussaient de grands cris, demandant aux membres du conseil
-d'avoir pitié d'elles et de leurs enfants, et de ne pas achever la ruine
-du pays et des propriétés particulières.
-
-Différentes députations venaient de différentes partie de la ville pour
-supplier le conseil défensif d'accepter les conditions offertes la
-veille par le roi de Prusse dans la sommation qu'il avait introduite
-dans Verdun.
-
-En même temps, on entendait la trompette d'un parlementaire.
-
-Après une courte discussion, à la majorité de dix voix contre deux, il
-fut convenu qu'on le recevrait.
-
-Il fut introduit les yeux bandés, et demandant si le bombardement de la
-nuit avait changé quelque chose à la décision de la ville.
-
-Cette demande exposée, on le fit sortir sans lui avoir débandé les yeux.
-
-La parole fut d'abord à Beaurepaire, qui se contenta de dire:
-
---J'ai promis de m'ensevelir sous les ruines de Verdun, l'ennemi n'y
-entrera qu'en passant sur mon cadavre.
-
-Puis, comme tous les regards se tournaient sur Jacques Mérey, que l'on
-savait chargé d'une mission particulière:
-
---Citoyens, dit-il, vous le savez, Verdun est la clef de la France. Le
-brave colonel de Beaurepaire vient de vous dire ce qu'il compte faire.
-Vous m'avez vu au feu aujourd'hui sans que rien me forçât d'y aller;
-mais, ayant exposé ma vie pour vous, il m'a semblé que mon droit serait
-plus grand de vous dire ce que la France attend de vous.
-
-»La France attend de vous un grand acte d'héroïsme: tenez huit jours et
-vous avez donné le temps à Paris d'organiser la défense, et vous avez
-sauvé la patrie, et vous aurez le droit de mettre cette légende au bas
-des armes de la ville:
-
-»_À Verdun la France reconnaissante._
-
-»Défendez-vous. Je courrai les mêmes dangers que vous, et, s'il le faut,
-je mourrai avec vous.»
-
-Soutenu par cette double allocution, le conseil exécutif demanda une
-trêve de vingt-quatre heures pour rendre une réponse définitive à Sa
-Majesté Frédéric-Guillaume.
-
-On fit revenir le parlementaire et on lui transmit la réponse du comité.
-
---Messieurs, dit-il, je suis venu demander un _oui_ ou un _non_, pas
-autre chose; Sa Majesté le roi de Prusse est pressée.
-
---Nous n'avons pas d'autre réponse à lui faire, répliqua Beaurepaire;
-s'il est pressé, qu'il agisse.
-
---Alors, messieurs, dit le jeune parlementaire, préparez-vous à
-l'assaut.
-
---Et vous, dites à votre maître, répliqua Beaurepaire, que si dans
-l'assaut nous sommes obligés de céder au grand nombre des assiégeants,
-nous savons où sont les magasins de poudre et nous saurons ouvrir les
-tombeaux des vainqueurs sur le champ même de leur victoire.
-
-Cette fière réponse porta ses fruits. Les vingt-quatre heures de trêve
-furent accordées.
-
-Jacques Mérey savait que, dans les circonstances où l'on se trouvait,
-les heures avaient la valeur des jours, et il espérait pouvoir faire
-traîner le siège en longueur en l'embarrassant dans d'interminables
-pourparlers.
-
-Mais les corps administratifs et judiciaires envoyèrent une députation
-composée de vingt-trois membres porteurs d'une supplique dans laquelle
-ils disaient que, pour éviter la ruine entière et la subversion totale
-de la place, il leur paraissait indispensable d'accepter les conditions
-offertes à la garnison de la part du duc de Brunswick au nom du roi de
-Prusse, puisque cette capitulation conservait à la nation sa garnison et
-ses armes: tandis que la ruine de la ville ne serait d'aucune utilité à
-la patrie.
-
-On lut cette lettre devant Marceau, qui se trouvait là par hasard. Il se
-leva.
-
---Et moi, dit-il, au nom de l'armée, au nom de mon bataillon, au mien,
-je demande que la ville profite des dix-huit heures de trêve qui lui
-restent pour se mettre en état de résister aux coalisés.
-
-Mais, comme si cette réponse avait été entendue de la rue, des plaintes,
-des gémissements, des lamentations montèrent jusqu'aux fenêtres de la
-salle du conseil, qui étaient ouvertes. C'était un chœur d'enfants,
-de femmes, de vieillards rassemblés sur les degrés de l'hôtel de ville
-pour joindre leurs larmes et leurs supplications aux vœux secrets de
-ceux des membres défensifs qui étaient pour la reddition de la ville.
-Ces vœux ne tardèrent point à se formuler, et le conseil se sépara ou
-plutôt proposa de se séparer, en remettant au lendemain la rédaction de
-la capitulation.
-
-Jacques Mérey avait les yeux fixés sur Beaurepaire, il le vit pâlir
-légèrement:
-
---Pardon, citoyens, dit-il, est-il bien décidé dans vos esprits, je ne
-dirai pas dans vos cœurs, que malgré ce qui vous a été dit de la
-nécessité pour la France que Verdun tienne, vous êtes dans l'intention
-de rendre la ville?
-
---Nous reconnaissons l'impossibilité de la défense, répondirent les
-membres du conseil d'une seule voix.
-
---Et si je ne pense pas comme vous, si je refuse cette capitulation?
-insista Beaurepaire.
-
---Nous ouvrirons nous-mêmes les portes de Verdun au roi de Prusse, et
-nous nous en remettrons à sa générosité.
-
-Beaurepaire jeta sur ces hommes un regard de mépris terrible:
-
---Eh bien, messieurs, dit-il, j'avais fait le serment de mourir plutôt
-que de me rendre; survivez à votre honte et à votre déshonneur, puisque
-vous le voulez, mais, moi, je serai fidèle à mon serment. Voilà mon
-dernier mot. Je meurs libre. Citoyen Jacques Mérey, tu rendras pour moi
-témoignage.
-
-Et, tirant un pistolet de sa poche, avant qu'on eût eu le temps, non
-seulement de s'opposer à son dessein, mais encore de le deviner, il se
-brûla la cervelle.
-
-Jacques Mérey reçut dans ses bras ce martyr de l'honneur.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, tandis que les jeunes filles de Verdun, couvertes de
-voiles blancs, jetant des fleurs sur la route que devait suivre le roi
-de Prusse pour se rendre à l'hôtel de ville et portant des dragées dans
-des corbeilles, allaient ouvrir au vainqueur la porte de Thionville, la
-garnison sortait avec les honneurs de la guerre par la porte de
-Sainte-Menehould, escortant un fourgon attelé de chevaux noirs où se
-trouvait le cadavre de Beaurepaire enseveli dans un drapeau tricolore.
-
-Elle ne voulait pas laisser le cadavre du héros prisonnier des
-Prussiens.
-
-Le bataillon d'Eure-et-Loir formait l'arrière-garde et, le dernier,
-marchait Marceau, son commandant.
-
-L'avant-garde prussienne suivit l'armée française jusqu'à
-Livry-la-Perche pour observer Clermont.
-
-Là, elle s'arrêta.
-
-Alors Marceau, se dressant sur ses étriers, leur envoya au nom de la
-France cet adieu menaçant:
-
---Au revoir, dans les plaines de la Champagne!
-
-
-
-
-XXIII
-
-Dumouriez
-
-
-Si nous nous sommes si longtemps arrêté sur le siège de Verdun et sur la
-mort héroïque de Beaurepaire, c'est que, à notre avis, aucun historien
-n'a donné à la prise de Verdun l'importance qu'elle a en histoire, et à
-la mort de Beaurepaire l'admiration que lui doit l'historien, ce grand
-prêtre de la postérité.
-
-Voici à quelle occasion j'ai été à même de remarquer cette étrange
-lacune.
-
-J'ai toujours été indigné, même sous la Restauration, des autels
-poétiques que l'on tentait d'élever à ces prétendues vierges de Verdun
-qui avaient été, des fleurs d'une main, des dragées de l'autre, ouvrir à
-l'ennemi les portes de leur ville natale, qui était la clef de la
-France.
-
-Cette trahison envers la patrie n'a d'excuse que dans l'ignorance de
-femmes qui ont cédé aux ordres de leurs parents et qui n'avaient pas le
-sentiment du crime qu'elles commettaient.
-
-Les prêtres aussi y furent pour beaucoup.
-
-Il en résulta que, voulant répondre par un livre aux vers de Delille et
-de Victor Hugo, je cherchai, voilà tantôt sept ou huit ans, des
-documents sur cette reddition de Verdun, qui n'eut pas une médiocre part
-aux 2 et 3 septembre.
-
-Je m'adressai tout d'abord tout naturellement au plus volumineux de nos
-historiens, à M. Thiers. Mais M. Thiers, préoccupé de la bataille de
-Valmy, qu'il est pressé de gagner, se contente de dire, page 198 de
-l'édition de Furne: «Les Prussiens s'avançaient sur Verdun.»
-
-Puis, page 342: «La prise de Verdun excita la vanité de Frédéric.»
-
-Puis, page 347: «Galbaud, envoyé pour renforcer la garnison de Verdun,
-était arrivé trop tard.» Pas un mot de plus; de Beaurepaire, il n'est
-pas question.
-
-Le fait n'est cependant pas commun.
-
-Une ville rendue contre la volonté d'un commandant de place qui se brûle
-la cervelle;
-
-Vingt-trois citoyens, convaincus d'en avoir ouvert les portes à
-l'ennemi, exécutés le 25 avril 1794;
-
-Dix femmes, dont la plus vieille âgée de cinquante-cinq ans et la plus
-jeune de dix-huit, les suivant sur l'échafaud pour avoir offert des
-fleurs et des bonbons à l'ennemi, cela valait la peine d'être relaté, ne
-fût-ce que dans une note.
-
-Quant à Dumouriez, dans ses Mémoires, il ne dit que quelques mots de
-Verdun, et appelle Beaurepaire, Beauregard!
-
-Quand ce ne serait que pour cette erreur, Dumouriez mériterait le titre
-de traître.
-
-Michelet, l'admirable historien, cet homme à qui les gloires de la
-France sont si chères, parce qu'il est lui-même une de ces gloires, ne
-passe pas ainsi à côté du cercueil de Beaurepaire sans s'arrêter.
-
-Il s'y agenouille, il y prie.
-
-«Un sentiment tout semblable, dit-il, fit vibrer la France en ce qu'elle
-eut de plus profond quand un cercueil la traversa, rapporté de la
-frontière, celui de l'immortel Beaurepaire, qui, non point par des
-paroles, mais par un acte d'un seul coup, lui dit ce qu'elle devait
-faire en pareille circonstance.
-
-»Beaurepaire, ancien officier de carabiniers, avait formé, commandé
-depuis 89 l'intrépide bataillon des volontaires de Maine-et-Loire. Au
-moment de l'invasion, ces braves eurent peur de n'arriver pas assez
-vite. Ils ne s'amusèrent point à parler le long de la route: ils
-traversèrent la France au pas de charge et se jetèrent dans Verdun.
-
-»Ils avaient un pressentiment qu'au milieu des trahisons dont ils
-étaient environnés, ils devaient périr; aussi chargèrent-ils d'avance un
-député patriote de faire leurs adieux à leurs familles, _de les
-consoler et de dire qu'ils étaient morts_. Beaurepaire venait de se
-marier et n'en fut pas moins ferme. Le conseil de guerre assemblé,
-Beaurepaire résista à tous les arguments de la lâcheté; voyant enfin
-qu'il ne gagnait rien sur ces nobles officiers dont le cœur tout
-royaliste était déjà dans l'autre camp:
-
-»--Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à
-votre honte. Je suis fidèle à mon serment; voici mon dernier mot: je
-meurs!
-
-»Il se fit sauter la cervelle.
-
-»La France se reconnut, frémit d'admiration; elle mit la main sur son
-cœur et y sentit monter la foi. La patrie ne flotta plus aux regards,
-incertaine et vague; on la vit réelle, vivante. On ne doute guère des
-dieux à qui l'on sacrifie ainsi.»
-
-Mais des _vierges de Verdun_, Michelet n'en parle point.
-
-Sans doute il n'a pas voulu, près d'une si belle tache de sang, mettre
-une tache de boue.
-
-Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'aucun historien, aucun
-chroniqueur, aucun contemporain, ne parle de Mme de Beaurepaire. Je
-crois avoir rencontré les seules lignes qui aient été écrites sur elle
-dans une brochure intitulée _Les réminiscences du roi de Prusse_.
-
-En effet, cette brochure contient l'anecdote suivante, qui se rapporte
-probablement à elle.
-
-«Le duc de Weimar, auquel la réputation des bonbons et des liqueurs de
-Verdun était bien connue, s'informa de la boutique où l'on pouvait
-trouver ce qui se faisait de mieux. On nous conduisit chez un marchand
-nommé Le Roux, au coin d'une petite place. Cet homme nous reçut avec
-beaucoup d'amabilité, et ne manqua point en effet à nous servir
-parfaitement.
-
-»Lorsqu'il commençait à faire nuit, notre collation fut troublée par un
-bien triste incident. La maison d'en face était habitée _par une jeune
-femme_, _parente_ du défunt commandant de place. On lui avait caché
-l'événement jusqu'à cet instant; mais il fallut bien le lui apprendre.
-Elle en fut si cruellement affectée, qu'elle tomba étendue à terre, en
-proie à des attaques de nerfs et à des convulsions extrêmement
-violentes. On ne put l'emporter qu'avec la plus grande peine.»
-
-Il est probable que l'on ne voulût pas dire aux princesses que cette
-jeune femme était Mme de Beaurepaire, et qu'on leur dit seulement que
-c'était une parente du commandant de place.
-
-La reddition de Verdun eut un immense retentissement par toute la
-France.
-
-Paris épouvanté crut voir l'ennemi à ses portes. Il y était en effet,
-puisqu'en cinq étapes il franchissait la distance qui l'en séparait. On
-battit la générale par toute la ville; on sonna le tocsin; le canon
-grondait d'heure en heure.
-
-C'est alors que Danton, seul, inébranlable et comprenant le parti que
-l'on pouvait tirer du dévouement de Beaurepaire, se précipita au milieu
-de l'Assemblée bouleversée, et, montant à la tribune, rendit compte des
-mesures prises pour sauver la patrie, et dit ces mémorables paroles
-enregistrées par l'histoire:
-
---Le canon que vous entendez n'est point le canon d'alarme, c'est le pas
-de charge sur nos ennemis. Pour les vaincre, pour les atterrer, que
-faut-il? De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace!
-
-Ce fut alors que le dévouement héroïque de Beaurepaire fut raconté comme
-savait raconter Danton.
-
-À l'instant même une commission fut nommée qui proposa le décret
-suivant:
-
- I
-
- L'Assemblée nationale décrète que le corps de Beaurepaire,
- commandant le premier bataillon de Maine-et-Loire, sera déposé au
- Panthéon français.
-
- II
-
- L'inscription suivante sera placée sur sa tombe:
-
- IL AIMA MIEUX SE DONNER LA MORT
- QUE DE CAPITULER AVEC LES TYRANS
-
- III
-
- Le président est chargé d'écrire à la veuve et aux enfants de
- Beaurepaire.
-
-Le nom de Beaurepaire fut donné à une rue qui a, jusqu'à ce jour, nous
-le croyons du moins, conservé ce nom glorieux, que nous prions M.
-Haussmann de transporter à une autre si celle-là était démolie.
-
-Tandis que l'Assemblée nationale rend ses derniers honneurs à
-Beaurepaire, tandis que Marceau, qui a tout perdu dans la ville, armes
-et chevaux, répond à un représentant du peuple qui lui demande: «Que
-voulez-vous que l'on vous rende?--Un sabre pour venger notre défaite!»
-tandis que le roi de Prusse, entré à Verdun, s'y trouve si commodément
-qu'il y reste une semaine, occupé à donner des bals, à manger des
-dragées et à affirmer qu'il ne vient en France que pour rendre la
-royauté aux rois, les prêtres aux églises, la propriété aux
-propriétaires, tandis que le paysan dresse l'oreille et comprend que
-c'est la contre-révolution qui entre en France; que celui qui a un fusil
-prend un fusil, que celui qui a une fourche prend sa fourche, que celui
-qui a une faux prend sa faux, cinq généraux étaient réunis dans la salle
-du conseil de l'hôtel de ville de Sedan, sous la présidence de leur
-général en chef Dumouriez.
-
-Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu'une faute, qu'une faiblesse ou
-même qu'une mauvaise action doit faire perdre à un homme tous les
-mérites de sa vie passée. Non, les actions humaines doivent être pesées
-une à une, et à chacune l'historien doit apporter la part de louage ou
-de blâme.
-
-On comprend que ces quelques lignes ne tombent de notre plume que pour
-nous aider à aborder une des plus étranges personnalités de notre
-époque, c'est-à-dire un homme qui, royaliste au fond, sauva la
-République, qui fit plus que La Fayette pour la France, moins que lui
-contre elle, et qui cependant fut déshonoré, exilé de France, mourut en
-Angleterre sans éveiller un regret, tandis que La Fayette rentra sous
-des arcs de triomphe, devint le patriarche de la révolution de 1830, et
-mourut glorieux et honoré au milieu de sa glorieuse et honorable
-famille.
-
-Dumouriez pouvait avoir à cette époque cinquante-six ans; leste, dispos,
-nerveux, à peine en paraissait-il quarante-cinq. Né en Picardie quoique
-d'origine provençale, il avait l'esprit du Méridional et la volonté de
-l'homme du centre. Sa tête fine s'illuminait, dans certaines occasions,
-de regards pleins de feu. Esprit intelligent, cerveau complet, il était
-bon à tout. Il avait tout à la fois, chose rare, la rouerie du diplomate
-et le courage obstiné du soldat.
-
-À vingt ans simple hussard, il s'était fait hacher en morceaux par six
-cavaliers plutôt que de se rendre; mais à trente il s'était laissé
-engrener dans cette diplomatie secrète de Louis XV, médiocrement
-honorable en ce qu'elle touchait à l'espionnage. Tout cela fut effacé
-sous Louis XVI par la fondation du port de Cherbourg, dont il fut le
-premier agent.
-
-C'était un de ces hommes à peu près universels, dont les grandes
-connaissances peuvent être appliquées à tout, mais auxquels il faut
-l'occasion. Jusque-là elle ne s'était pas présentée. Serait-il grand
-diplomate, serait-il général victorieux? nul ne pouvait le dire, et
-peut-être lui-même n'avait-il pas encore la mesure exacte de son génie.
-
-Porté en 1792 au ministère par les girondins, c'est-à-dire par les
-ennemis du roi, il était sorti des Tuileries complètement rallié au roi,
-à la suite d'une scène avec Marie-Antoinette. Au fond, Dumouriez avait
-bon cœur et était impressionnable aux femmes.
-
-Deux jeunes filles vêtues en hussard, qui étaient ses aides de camp, qui
-ne le quittaient sur le champ de bataille que pour exécuter ses ordres,
-les demoiselles de Fernig, dont j'ai connu le frère, servent de preuve à
-ce que j'avance.
-
-Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Danton se défiât d'un pareil
-homme, et à ce qu'il envoyât le Dr Mérey, dont il connaissait la
-franchise, pour le surveiller.
-
-La séance s'ouvrait au moment où nous introduisons le lecteur dans la
-salle du conseil.
-
---Citoyens, dit Dumouriez, en s'adressant à ses cinq collègues, je vous
-ai réunis pour vous faire part de la situation grave où nous nous
-trouvons.
-
-»Je vais résumer les faits en quelques mots.
-
-»Le 19 août 1792, il y a quinze jours de cela, les Prussiens et les
-émigrés sont entrés en France. Si nous étions des Romains, je vous
-dirais qu'ils sont entrés dans un jour néfaste, dans un jour de
-tonnerre, de pluie et de grêle; mais ce ne fut que sur les deux heures
-qu'ils arrivèrent à Brehain, la ville où ils s'arrêtèrent pour passer la
-nuit, pendant que leurs détachements pillent les campagnes
-environnantes. Pour en arriver là, Brunswick, le héros de Rossbach, a
-fait de Coblentz à Longwy quarante lieues en vingt jours.
-
-»Cette invasion, qui, au dire du roi de Prusse, ne devait être qu'une
-promenade militaire de la frontière à Paris, ne se présente pas, il faut
-le dire, sous un aspect d'activité bien redoutable.
-
-»Mais, citoyens, mon système est toujours de croire, quand un ennemi
-aussi expérimenté que le nôtre commet une faute, mon système est
-toujours de croire qu'il a une raison de la commettre, ce qui ne
-m'empêche pas d'en profiter.
-
-»60 000 Prussiens, héritiers de la gloire et des traditions du grand
-Frédéric, s'avancèrent donc en une seule colonne sur notre centre, le 22
-août dernier. Ils sont entrés à Longwy, et hier nous avons entendu le
-canon du côté de Verdun.
-
-»Les Prussiens sont donc devant Verdun, s'ils ne sont point à Verdun.
-
-»26 000 Autrichiens, commandés par le général Clerfayt, les soutiennent
-à droite en marchant sur Stenay.
-
-»16 000 Autrichiens, sous les ordres du prince Hohenlohe-Kirchberg, et
-10 000 Hessois, flanquent la gauche des Prussiens.
-
-»Le duc de Saxe-Teschen occupe les Pays-Bas et menace les places fortes.
-
-»Le prince de Condé, avec 6 000 émigrés, s'est porté sur Philippsburg.
-
-»Tout au contraire, nos armées sont disposées de la façon la plus
-malheureuse pour résister à une masse de 60 000 hommes. Beurnonville,
-Moreton et Duval réunissent 30 000 hommes dans les trois camps de
-Maulde, de Maubeuge et de Lille.
-
-»L'armée de 33 000 hommes que nous commandons est complètement
-désorganisée par la fuite de La Fayette, qui s'était fait aimer d'elle;
-mais cela ne m'inquiète que secondairement. Si je ne m'en fais pas
-aimer, je m'en ferai craindre.
-
-»20 000 hommes sont à Metz, commandés par Kellermann.
-
-»15 000 hommes, sous Custine, sont à Landau.
-
-»Biron est en Alsace avec 30 000. Inutile non seulement de nous occuper
-de lui, mais d'y penser.
-
-»Nous n'avons donc à opposer à nos 60 000 Prussiens que mes 23 000
-hommes et les 20 000 de Kellermann, en supposant qu'il consente à
-m'obéir et veuille bien faire sa jonction avec moi.
-
-»Voilà la situation claire, nette, précise. Vos avis?»
-
-Le plus jeune des généraux c'était ce beau Dillon, qui passait pour
-avoir été l'amant de la reine. Après l'échauffourée de Quiévrain, son
-frère, que l'on avait pris pour lui, avait été tué par ses propres
-soldats, sous le prétexte que l'amant de la reine ne pouvait être qu'un
-traître.
-
-Quant à lui, on citait à l'appui de ce bruit d'intimité avec
-Marie-Antoinette deux faits:
-
-On avait reconnu à son colback une magnifique aigrette, montée en
-diamants, que l'on avait vue deux ou trois jours auparavant à la
-coiffure de la reine, et dans la cour des Tuileries il avait passé une
-revue paré de cette aigrette.
-
-Puis on racontait que, à un bal où il avait eu l'honneur de valser avec
-la reine, la reine, qui aimait cette danse à la folie, s'était arrêtée
-tout étourdie pour reprendre haleine, sans s'apercevoir que le roi était
-derrière elle, et, se penchant nonchalamment sur l'épaule du bel
-officier, lui avait dit:
-
---Mettez la main sur mon cœur, vous verrez comme il bat.
-
---Madame, dit, en arrêtant la main de Dillon, le roi qui avait entendu,
-le colonel aura la galanterie de vous croire sur parole.
-
-Arthur Dillon était non seulement d'une beauté remarquable, mais il
-était brave à toute épreuve, et si l'on pouvait reprocher quelque chose
-à son intelligence guerrière, c'était trop de témérité.
-
---Citoyens, dit-il, c'est avec la timidité d'un jeune homme que j'oserai
-donner mon avis devant des hommes de votre distinction et de votre
-expérience. Mais je crois, d'après ce que vient de nous dire le général
-en chef, notre ligne de défense impossible, et serais d'avis de gagner
-la Flandre et d'agir contre les Pays-Bas autrichiens de manière à opérer
-une diversion qui forçât les ennemis de revenir sur Bruxelles, où
-d'ailleurs la présence des Français ferait certainement éclater une
-révolution.
-
-Il salua et se rassit; le général Monet se leva.
-
---Il me semble, dit-il, tout en rendant justice à l'intention de notre
-jeune collègue, que nous retirer en Flandre serait abandonner le poste
-où la France nous a placés. Je propose de nous retirer vers Châlons et
-de défendre la ligne de la Marne.
-
-En ce moment, le soldat de planton annonça qu'un cavalier couvert de
-poussière, arrivant de Verdun, demandait à parler sans retard au général
-en chef.
-
-Dumouriez consulta de l'œil le conseil. Il reconnut dans tous les
-regards l'avidité des nouvelles.
-
---Faites entrer, dit-il.
-
-Jacques Mérey parut avec le costume moitié civil, moitié militaire des
-représentants du peuple: redingote bleue à larges revers avec une
-ceinture supportant un sabre et des pistolets, chapeau à plumes
-tricolores, culotte de peau collante, bottes molles montant au-dessus du
-genou.
-
---Citoyens, dit-il, je suis porteur de mauvaises nouvelles; mais les
-mauvaises nouvelles ne supportent pas de retard, voilà pourquoi j'ai
-insisté pour être introduit près de vous. Verdun a été livré à l'ennemi;
-Beaurepaire, son commandant, s'est brûlé la cervelle. Le général Galbaud
-est en retraite sur Paris, par Clermont et Sainte-Menehould. Et je viens
-vous dire de la part de Danton que le salut de la France est entre vos
-mains.
-
-Et, s'avançant vers le général en chef, il lui présenta la lettre dont
-il était porteur.
-
-Dumouriez salua, prit la lettre sans la lire.
-
---Citoyens, dit-il, quelle est l'opinion de la majorité?
-
-Les trois généraux qui n'avaient point encore parlé se levèrent, et l'un
-des trois, parlant pour lui et les deux autres:
-
---Général, dit-il, nous nous rallions à l'avis du général Monet.
-
---C'est-à-dire que vous êtes d'avis de vous retirer vers Châlons et de
-défendre la ligne de la Marne.
-
---Oui, citoyen général, répondirent les trois officiers d'une seule
-voix.
-
---C'est bien, dit Dumouriez; citoyens, j'aviserai.
-
-Et, levant la séance, il salua et congédia les officiers.
-
-Puis, se tournant vers Jacques Mérey:
-
---Citoyen représentant, dit-il, tu as besoin d'un bain, d'un bon
-déjeuner et d'un bon lit; tu trouveras tout cela chez moi, si tu me fais
-l'honneur d'accepter l'hospitalité que je t'offre.
-
---De grand cœur, dit Jacques Mérey, d'autant plus que j'ai à vous
-laisser pressentir des nouvelles de Paris plus intéressantes et plus
-terribles encore peut-être que ne sont celles de Verdun.
-
-Dumouriez, avec la courtoisie d'un ancien gentilhomme, sourit, salua et
-passa devant pour montrer le chemin au messager.
-
-Il le conduisit à la salle à manger, où l'attendaient, pour se mettre à
-table, Westermann et Fabre d'Églantine.
-
---Citoyens, dit-il à Westermann et à Fabre d'Églantine, vous allez
-déjeuner aussi rapidement que possible; puis, comme il faut faire face
-aux nouvelles qui viennent d'arriver, Westermann, vous allez vous rendre
-à Metz et donner à Kellermann l'ordre de venir me joindre sans perdre
-une minute à Valmy. Vous, Fabre, vous allez prendre un cheval, et vous
-rendre à toute bride à Châlons, où vous arrêterez la retraite de
-Galbaud, que vous ramènerez avec ses deux ou trois mille hommes à
-Révigny-aux-Vaches, où ils garderont jusqu'à nouvel ordre les sources de
-l'Aisne et de la Marne.
-
-Les deux hommes désignés firent un mouvement.
-
---Voici monsieur, dit Dumouriez, qui est envoyé comme vous par Danton,
-avec les mêmes instructions que vous. Il reste près de moi et suffira à
-me brûler la cervelle si besoin est.
-
---Mais, dit Westermann, notre mission est de rester près de toi, citoyen
-général, et non d'aller où tu nous envoies.
-
---Notre mission est de servir la patrie; or, pour le service de la
-patrie, je vous ordonne, moi, général en chef de l'armée de l'Est, vous,
-Westermann, d'aller à Metz et de m'amener Kellermann, et, à défaut de
-Kellermann, ses vingt mille hommes. Vous aurez tout à la fois dans votre
-poche sa destitution et votre nomination; à vous, Fabre, d'aller à
-Clermont et d'arrêter la retraite. Si Galbaud essaye de vous résister,
-vous l'arrêterez au milieu de ses hommes et l'enverrez pieds et poings
-liés au Comité de Salut public. C'est ce que je ferai moi-même pour le
-premier qui me résistera.
-
-»Pendant que vous déjeunerez, j'écrirai les ordres et le citoyen Mérey
-prendra un bain, à la sortie duquel je le mettrai au courant de mes
-intentions. Déjeunez donc, chers amis; et toi, citoyen, mon valet de
-chambre va te conduire au bain; tu sais où est la salle à manger; au
-sortir du bain, je t'y attendrai.»
-
-Fabre et Westermann se mirent à table. Dumouriez entra dans son cabinet,
-qui confinait à la salle à manger, et Jacques Mérey suivit le valet de
-chambre du général, qui le conduisait au bain.
-
-
-
-
-XXIV
-
-Les Thermopyles de la France
-
-
-Lorsque Jacques Mérey, le corps convenablement frotté par le valet de
-chambre du général et les habits convenablement époussetés par son
-hussard, entra dans la salle à manger, Dumouriez y était seul et
-attendait.
-
---Citoyen, dit-il à Jacques Mérey, je ne suis point étonné que Danton me
-soupçonne et multiplie autour de moi ses agents; d'un mot, je vais le
-rassurer, et vous aussi.
-
-Jacques Mérey s'inclina.
-
---La situation est mauvaise, continua Dumouriez, mais telle que pouvait
-la désirer un homme de ma trempe. La bataille que je vais livrer sauvera
-ou perdra la France. Je suis ambitieux et je veux attacher mon nom à la
-victoire. Je veux qu'on dise: «Les Prussiens n'étaient plus qu'à cinq
-journées de Paris; Dumouriez, un homme inconnu, a sauvé la nation.»
-Remarquez que je dis la nation.--D'autres, Villars à Denain, le maréchal
-de Saxe à Fontenoy, ont sauvé le royaume; Dumouriez, à l'Argonne, aura
-sauvé la nation. La forêt d'Argonne, c'est les Thermopyles de la France.
-Je les défendrai et serai plus heureux que Léonidas. Déjeunons!
-
-Puis, en s'asseyant, il frappa sur un timbre.
-
---Appelle Thévenot et mes deux officiers d'ordonnance, dit Dumouriez,
-montrant en même temps un fauteuil à Jacques Mérey.
-
-Quelques secondes après, un jeune homme portant l'uniforme de chef de
-brigade entra. Il pouvait avoir trente à trente-deux ans, avait l'œil
-ferme et intelligent, était de grande taille, et salua Dumouriez, qui
-lui tendit familièrement la main.
-
---Le chef de brigade Thévenot, dit Dumouriez; mon premier aide de camp
-toujours, mon conseiller quelquefois.
-
-Puis, indiquant le docteur:
-
---Le citoyen Jacques Mérey, docteur médecin, dit-il en souriant d'une
-certaine façon, pour le moment représentant du peuple attaché à ma
-personne.
-
-Puis, comme deux jeunes gens vêtus en officiers de hussards, paraissant
-quinze ou seize ans, entraient, il continua:
-
---Messieurs de Fernig, qui font sous moi leurs premières armes, et que
-j'aime comme mes enfants.
-
-Et, en effet, l'œil plein d'expression et même un peu dur de
-Dumouriez devint, en regardant les deux jeunes gens, d'une douceur
-extrême.
-
-Tous deux s'approchèrent de lui, il réunit leurs quatre mains dans les
-deux siennes en leur souriant paternellement.
-
-Eux l'embrassèrent tour à tour au front.
-
-Jacques Mérey, qui s'était soulevé sur son siège pour Thévenot, se leva
-tout à fait pour les deux frères, ou plutôt pour les deux sœurs, dont
-il reconnut à l'instant même le sexe.
-
---Nous allons nous battre, et rudement, selon toute probabilité, reprit
-Dumouriez; s'il arrivait malheur à l'un ou l'autre de ces enfants, je
-vous le recommande, docteur.
-
-Et, presque malgré lui, sa bouche laissa échapper un soupir.
-
---Le citoyen Mérey, qui avait été envoyé par notre _ami_ Danton à Verdun
-(et Dumouriez souligna par son sourire et par son intonation le mot
-ami), est arrivé nous annonçant que, comme Longwy, la ville s'est rendue
-aux premiers coups de canon.
-
---Est-ce que Beaurepaire n'était pas là? demanda Thévenot.
-
---Beaurepaire, forcé de capituler par la municipalité, s'est brûlé la
-cervelle pour ne pas signer la capitulation, dit Jacques Mérey.
-
---Mais ce n'est pas le tout, dit Dumouriez; le docteur, qui a quitté
-Paris il y a trois jours seulement, prétend qu'il va s'y passer des
-choses terribles.
-
---Dans quel genre? demanda Thévenot.
-
-Les deux jeunes hussards étaient muets, mais leur regard parlait pour
-eux.
-
---Ce que j'ai cru deviner dans les quelques mots que Danton m'a dits,
-reprit le docteur, c'est qu'il était important de compromettre Paris
-tout entier en le trempant jusqu'au cou dans la révolution, afin que les
-Parisiens, n'attendant point de pardon des souverains alliés,
-s'ensevelissent sous les ruines de la capitale.
-
---Et de quelle façon Danton s'y prendra-t-il?
-
---On a parlé du massacre des prisons. On ne peut, dit-on, envoyer les
-volontaires à la frontière en laissant derrière eux un ennemi plus
-dangereux que celui qu'ils vont combattre.
-
---En effet, dit Dumouriez, que la nouvelle n'étonna ni ne révolta, c'est
-peut-être un moyen.
-
-Les deux jeunes gens avaient échangé un regard avec Thévenot, qui leur
-répondit par un mouvement d'épaules.
-
-Leur regard disait _compassion_, le mouvement d'épaules de Thévenot
-signifiait _nécessité_.
-
-En ce moment, le bruit d'un cheval entrant au galop dans la cour se fit
-entendre. Les deux jeunes filles firent un mouvement pour se lever,
-Dumouriez les arrêta d'un regard.
-
-Puis, à Thévenot:
-
---Voyez ce que c'est, dit-il.
-
-Thévenot alla à la fenêtre, qu'il ouvrit. Il se trouvait à la hauteur du
-courrier qui arrivait.
-
---De quelle part? demanda Thévenot.
-
---Le général verra, répondit le courrier en tendant son pli au chef de
-brigade.
-
---Dépêche pour vous seul, à ce qu'il paraît, dit Thévenot.
-
-Et il remit la dépêche au général, en criant aux gens de la maison qui
-aidaient le courrier à mettre pied à terre, brisé qu'il était par la
-route:
-
---Ayez soin à ce que cet homme ne manque de rien.
-
---Pour _moi seul_, mon cher Thévenot, répéta Dumouriez. Vous savez que
-je n'ai pas de secrets pour vous ni pour personne, ajouta-t-il en se
-tournant du côté du docteur.
-
-Et brisant le cachet:
-
---Ah! c'est du prince, dit-il; pardon, je ne pourrai jamais m'habituer à
-l'appeler _Égalité_. Que voulez-vous, mon cher Thévenot, je suis un
-aristocrate, c'est connu.
-
-Puis, se tournant vers Jacques Mérey, et lisant au fur et à mesure:
-
---Vous aviez raison, docteur, lui dit-il, cela a commencé avant-hier par
-des voitures de prisonniers que l'on amenait à l'Abbaye. La moitié des
-prisonniers ont été tués dans les voitures, l'autre moitié dans la cour
-de l'église où on les avait fait entrer. De là le massacre s'est étendu
-à l'Abbaye et va probablement s'étendre aux autres prisons. C'est Marat
-et Robespierre qui ont fait le coup. Danton n'a point paru; il était au
-Champ de Mars passant la revue des volontaires.
-
-Puis s'interrompant:
-
---Ah! par ma foi, dit-il, il y en a trop long, et puis c'est une affaire
-entre _bourgeois_, qui ne nous regarde pas, nous autres militaires.
-Lisez, docteur, lisez.
-
-Et il jeta la lettre du duc d'Orléans de l'autre côté de la table, avec
-une expression de mépris indiquant combien il se trouvait heureux d'être
-général en chef sur le théâtre de la guerre au lieu d'être ministre à
-Paris.
-
-Jacques Mérey la prit avec un calme prouvant qu'il n'avait rien à faire
-avec le mépris de Dumouriez, et la lut d'un bout à l'autre.
-
---Ah! dit-il, l'Assemble a réclamé l'abbé Sicard et l'a sauvé.
-
---Cette bonne Assemblée! s'écria Dumouriez, elle a osé! Mais elle va se
-faire donner le fouet par la Commune.
-
---Manuel, continua Jacques, a sauvé de son côté Beaumarchais.
-
---Par ma foi! dit Dumouriez, il eût pu mieux choisir.
-
---Le duc continue, dit Jacques Mérey, en vous annonçant qu'il vous
-enverra un courrier tous les jours, et en demandant si vous voulez ses
-deux fils pour aides de camp.
-
-Et Jacques Mérey posa la lettre sur la table.
-
---Diable! fit Dumouriez, voilà de ces demandes auxquelles il faut songer
-avant d'y répondre. Comme il y va, monseigneur! deux princes dans mon
-armée! On verra.
-
-Chacun demeura sérieux ou tout au moins pensif pendant le reste du
-repas. Seules les deux sœurs échangèrent quelques mots tout bas, puis
-Dumouriez se leva, et, s'adressant à Thévenot et à Jacques:
-
---Citoyens, leur dit-il, faites-moi le plaisir de me suivre dans mon
-cabinet.
-
-Tous deux se levèrent et suivirent Dumouriez.
-
---Eh bien! demanda Thévenot, qu'a-t-on décidé au conseil?
-
---Rien de bon. Dillon a proposé une pointe en Flandre. C'était bon il y
-a quinze jours. L'ennemi serait à Paris avant que nous fussions à
-Bruxelles. Les autres veulent se retirer derrière la Marne. Laisser
-l'ennemi faire un pas de plus en France serait une honte; il n'y est
-déjà entré que trop avant. Alors, continua Dumouriez, j'ai répondu que
-je réfléchirais; mais déjà mon plan était fait. J'ai dit tout à l'heure
-à notre cher hôte que les bois de l'Argonne seraient les Thermopyles de
-la France. Je tiendrai parole. Voici, sur la plus grande échelle où j'ai
-pu le trouver, un plan de la forêt d'Argonne qui s'étend, vous le voyez,
-de Semuy à Triaucourt. Maintenant il nous faudrait un homme pratique, un
-garde de la forêt; nous n'en sommes qu'à sept ou huit lieues; faites
-monter à cheval un hussard qui prenne un cheval en main, et qu'il nous
-amène le premier garde venu.
-
---Inutile, citoyen général, dit Jacques Mérey.
-
---Pourquoi inutile? demanda Dumouriez.
-
---Mais parce que je suis de Stenay, parce que pendant dix ans j'ai
-herborisé, chassé et pêché même dans la forêt d'Argonne, qui est en
-quelque sorte enfermée par deux rivières, l'Oise et l'Aisne, et que je
-connais ma forêt mieux qu'aucun garde.
-
---Alors, dit Dumouriez, le citoyen Danton nous a rendu un double
-service.
-
-»Vois-tu, Thévenot, dit Dumouriez s'animant, vois-tu tous les avantages
-de mon plan? Outre que l'on ne recule pas, outre que l'on ne se réduit
-pas à la Marne comme dernière ligne de défense, on fait perdre à
-l'ennemi un temps précieux, on l'oblige à rester dans la Champagne
-pouilleuse, sur un sol désolé, fangeux, stérile, insuffisant à la
-nourriture d'une armée; on ne lui cède pas un pays riche et fertile où
-il pourrait hiverner. Si l'ennemi, après avoir perdu quelques jours
-devant la forêt, veut la trouver, il y rencontre Sedan et toute la ligne
-des places fortes des Pays-Bas; remonte-t-il du côté opposé, il trouve
-Metz et l'armée de Kellermann. Kellermann, moi et Galbaud réunissons
-alors cinquante mille hommes, et à la rigueur nous pouvons livrer
-bataille; d'ailleurs ne vois-tu pas que le ciel est d'intelligence avec
-nous: une pluie constante, infatigable, tombe sur les Prussiens et les
-mouille à fond; ils ont déjà trouvé la boue en Lorraine; vers Metz et
-Verdun, la terre, d'après les rapports qui me sont faits, commence à se
-détremper: la Champagne sera pour eux une véritable fondrière; les
-paysans émigrent, les grains disparaissent comme si un tourbillon les
-avait emportés; il ne restera plus pour l'ennemi que trois choses sur la
-route: les raisins verts, la maladie et la mort.
-
---Bravo, général, cria Thévenot. Ah! voilà où je vous reconnais.
-
-Jacques Mérey lui tendit la main. Il n'y avait point à se tromper à
-l'enthousiasme qui brillait dans ses yeux.
-
---Général, lui dit-il, disposez de moi comme garde, comme soldat, mais
-associez-moi d'une façon ou de l'autre à cette grande action qui va
-sauver la France. Soyons vainqueurs d'abord, et je me charge d'être le
-Grec de Marathon.
-
---Eh bien! fit Dumouriez, dites-nous vite ce que vous pensez des
-passages qui traversent la forêt d'Argonne? Il n'y a pas un instant à
-perdre, les fers de nos chevaux sont rouges.
-
-Jacques Mérey se pencha sur la carte.
-
---Écoutez, Thévenot, dit Dumouriez, et ne perdez pas un mot de ce qu'il
-va dire.
-
---Soyez tranquille, général.
-
-Il y avait quelque chose de solennel, presque de sacré, dans ces trois
-hommes qui, inclinés sur une carte, conspiraient l'honneur de la France
-et le salut de trente millions d'hommes!
-
---Il y a, dit Jacques Mérey au milieu du plus profond silence, cinq
-défilés dans la forêt d'Argonne. Suivez-les sous mon doigt. Le premier,
-à l'extrémité du côté de Semuy, appelé le _Chêne Populeux_; le second, à
-la hauteur de Sugny, appelé la _Croix-au-Bois_; le troisième, en face
-Brécy, appelé _Grand-Pré_; le quatrième, en face Vienne-la-ville, appelé
-la _Chalade_; le cinquième, enfin, qui n'est autre que la route de
-Clermont à Sainte-Menehould, appelé les _Islettes_. Les plus importants
-sont ceux de _Grand-Pré_ et des _Islettes_.
-
---Malheureusement aussi les plus éloignés de nous; aussi à ceux-là je me
-porterai moi-même avec tout mon monde.
-
---Maintenant, dit Jacques Mérey, pour accomplir cette opération, vous
-avez deux routes: l'une qui passe derrière la forêt et qui dérobe votre
-marche à l'ennemi, l'autre qui passe devant et qui la lui révèle.
-
-Dumouriez réfléchit un instant.
-
---Je passerai devant, dit-il; en nous voyant faire ce mouvement, je
-connais Clerfayt, c'est M. Fabius en personne; il croira qu'il m'est
-arrivé des renforts et que j'attaque séparément Autrichiens et
-Prussiens; il se retirera derrière Stenay, dans son camp fortifié de
-Brouenne. Mettez-vous là, Thévenot.
-
-Thévenot s'assit, et, tout fiévreux de la même fièvre qui brûlait le
-général en lutte avec son génie, tira à lui plume et papier, et
-attendit.
-
---Écrivez, dit Dumouriez. Donnez ordre à Deubouquet de quitter le
-département du Nord et de venir occuper le Chêne Populeux;--à Dillon, de
-se mettre en marche entre la Meuse et l'Argonne. Je le suivrai avec le
-corps d'armée. Il marchera jusqu'aux Islettes, qu'il occupera, ainsi que
-la Chalade, forçant tout devant lui. Vous m'avez prié de vous employer,
-docteur; je ne sais pas refuser ces demandes-là aux bons patriotes. Je
-vous mets au poste du danger; vous serez son guide.
-
---Merci, dit Jacques, tendant la main à Dumouriez.
-
---Moi, continua Dumouriez, je me charge de la Croix-aux-Bois et de
-Grand-Pré. Y êtes-vous?
-
---Oui, dit Thévenot qui, sous la dictée du général, avait pris
-l'habitude d'écrire aussi vite que la parole.
-
---Maintenant, ordre à Beurnonville de quitter la frontière des Pays-Bas,
-où il n'a rien à faire, et d'être à Rethel le 13 avec dix mille hommes.
-
---Et maintenant, faites battre le départ et sonner le boute-selle.
-
-Ce dernier ordre fut donné par Dumouriez aux deux frères ou aux deux
-sœurs Fernig, qui s'élancèrent au grand galop dans la ville.
-
-Un quart d'heure après, l'ordre de Dumouriez était exécuté, et l'on
-entendait, dominant le brouhaha qu'il occasionnait, les fanfares
-éclatantes de la trompette et les sourds roulement du tambour.
-
-
-
-
-XXV
-
-La Croix-au-Bois
-
-
-Deux heures après, toute l'armée était en marche et campait à quatre
-heures de Sedan.
-
-Le lendemain, Dillon avait connaissance des avant-postes de Clerfayt,
-occupant les deux rives de la Meuse.
-
-Une heure après, sous la conduite de Jacques Mérey, le général Miakinsky
-attaquait avec quinze cents hommes les vingt-quatre mille Autrichiens de
-Clerfayt, qui, ainsi que l'avait prévu Dumouriez, se retirait et se
-renfermait dans son camp de Brouenne. Dillon passa devant le Chêne
-Populaire qui, nous l'avons dit, devait être occupé et défendu par le
-général Dubouquet, et continua sa marche entre la Meuse et l'Argonne,
-suivi par Dumouriez et ses quinze mille hommes.
-
-Le surlendemain, Dumouriez était à Baffu; là, il s'arrêtait pour occuper
-les défilés de la Croix-aux-Bois et de Grand-Pré.
-
-Dillon continua audacieusement son chemin; il fit garder la Chalade, en
-passant, par deux mille hommes, et arriva aux Islettes, où il trouva
-Galbaud avec quatre mille hommes.
-
-Le général était venu là de lui-même, et n'avait pas encore vu Fabre
-d'Églantine, qui courait après lui sur la route de Châlons.
-
-C'est aux Islettes que Jacques Mérey fut d'une véritable utilité à
-Dillon; il connaissait le pays, ravins et collines. Il indiqua au
-général, sur le haut de la montagne qui domine les Islettes, un
-emplacement admirable pour établir une batterie qui rendait ce passage
-inabordable et dont, après soixante-seize ans, on voit encore
-l'emplacement aujourd'hui.
-
-Outre cette batterie, Dillon éleva d'excellents retranchements, fit des
-abatis d'arbres qui formèrent sur la route autant de barricades, et se
-rendit complètement maître des deux routes qui conduisent à
-Sainte-Menehould et de Sainte-Menehould à Châlons. Les travaux de
-Dumouriez à Grand-Pré étaient non moins formidables: l'armée était
-rangée sur des hauteurs s'élevant en amphithéâtre; au pied de ces
-hauteurs étaient de vastes prairies que l'ennemi était forcé d'aborder à
-découvert.
-
-Deux ponts étaient jetés sur l'Aire, deux avant-gardes défendaient ces
-deux ponts; en cas d'attaque, elles se retiraient en les brûlant; et, en
-supposant Dumouriez chassé de hauteur en hauteur, il descendait sur le
-versant opposé, trouvait l'Aisne qu'il mettait entre lui et les
-Prussiens en faisant sauter ces deux ponts.
-
-Or, il était à peu près certain que l'ennemi échouerait dans ses
-attaques et que de ce poste élevé Dumouriez dominerait tranquillement la
-situation.
-
-Le 8, on apprit que, la veille, Dubouquet, avec six mille hommes, avait
-occupé le passage du Chêne Populeux; le seul qui restât libre était donc
-celui de la Croix-aux-Bois, situé entre le Chêne Populeux et le
-Grand-Pré. Dumouriez y alla de sa personne, fit rompre la route, abattre
-les arbres et y mit pour le défendre un colonel avec deux escadrons et
-deux bataillons.
-
-Dès lors sa promesse était remplie; l'Argonne, comme les Thermopyles,
-était gardée. Paris avait devant lui un retranchement que celui qui
-l'avait élevé regardait lui-même comme inexpugnable.
-
-Le duc d'Orléans avait tenu parole. Jour par jour, Dumouriez avait été
-instruit des massacres des prisons; sous une apparente insouciance, ces
-hideux assassinats de Mme de Lamballe à l'Abbaye, des enfants à
-Bicêtre, des femmes à la Salpêtrière, lui soulevaient le cœur; il
-notait les assassins sur le calepin des représailles, et se promettait,
-tout en souriant à ces horribles nouvelles, une affreuse vengeance si
-jamais il arrivait au pouvoir.
-
-Le duc d'Orléans lui-même n'était pas resté impassible aux massacres. On
-avait porté la tête de Mme de Lamballe sous ses fenêtres, sous
-prétexte qu'une amie de la reine devait être une ennemie du duc
-d'Orléans; mais on l'avait forcé de saluer cette tête, mais on avait
-forcé Mme de Buffon de la saluer. Elle s'était levée de table, et,
-pâle jusqu'à la lividité, à moitié morte, elle avait paru au balcon.
-
-Le duc d'Orléans, qui payait un douaire à Mme de Lamballe, écrivait à
-Dumouriez:
-
- _Ma fortune, à cette mort, s'est augmentée de 300 000 francs de
- rente, mais ma tête ne tient qu'à un fil._
-
- _Je vous envoie mes deux fils aînés, sauvez-les._
-
-Dès lors il n'y avait plus à balancer, il fallait les prendre. Le 10, le
-duc de Chartres arriva de la Flandre française avec son régiment, dans
-lequel son frère, le duc de Montpensier, servait comme lieutenant.
-
-C'était à cette époque un beau et brave jeune homme de vingt ans à
-peine, ayant été élevé à la Jean-Jacques par Mme de Genlis,
-extrêmement instruit, quoique son instruction fût plus étendue que
-profonde. Dans les quelques combats où il s'était trouvé, il avait fait
-preuve d'un rare courage.
-
-Son frère n'était encore qu'un enfant, mais un enfant charmant, comme
-celui que j'ai connu et qui portait le même nom que lui.
-
-Dumouriez les reçut à merveille, et dès ce jour une idée pointa dans son
-esprit.
-
-Louis XVI était devenu impossible; trop de fautes, et même de parjures,
-l'avaient rendu odieux à la nation. La République était imminente; mais
-serait-elle durable? Dumouriez ne le croyait pas. Le comte de Provence
-et le comte d'Artois, en s'exilant, avaient renoncé au trône de France.
-Il ne fallait que populariser, par deux ou trois victoires auxquelles il
-prendrait part, le nom du duc de Chartres, et, à un moment donné, le
-présenter à la France comme un moyen terme entre la république et la
-royauté.
-
-Ce fut le rêve que fit et que caressa Dumouriez à partir de ce moment.
-
-Avec le duc de Chartres et son frère, le corps que Dumouriez avait
-commandé dans les Flandres vint le rejoindre; il était composé d'hommes
-très braves, très aguerris, très dévoués. S'il restait quelque doute sur
-Dumouriez, ce que les nouveaux venus racontèrent de leur général
-l'effaça.
-
-Puis Dumouriez, avec sa haute intelligence, comprenait que c'est surtout
-le moral du soldat qu'il faut soutenir. Il ordonna à la musique de jouer
-trois fois par jour. Il donna des bals sur l'herbe avec des
-illuminations sur les arbres, bals auxquels il attira toutes les jolies
-filles de Cernay, de Melzicourt, de Vienne-le-Château, de la Chalade, de
-Saint-Thomas, de Vienne-la-ville et des Islettes. Les deux princes
-commencèrent leur étude de la popularité en faisant danser des
-paysannes. Les deux jeunes hussards les aidaient de leur mieux. Deux ou
-trois fois Dumouriez invita les officiers prussiens et autrichiens de
-Stenay, de Dun-sur-Meuse, de Charny et de Verdun à y venir: s'ils
-fussent venus, il leur eût fait visiter ses retranchements. Ils ne
-vinrent pas et il ne put se donner le plaisir de cette gasconnade.
-
-Les souffrances cependant étaient à peu près les mêmes pour nos soldats
-que pour l'ennemi: la pluie cinq jours sur six; on était obligé de
-sabler avec le gravier de la rivière l'endroit sur lequel on dansait;
-mauvais vin, mauvaise bière; mais il y avait dans l'air et dans la
-parole du chef la flamme du Midi; en voyant le général gai, le soldat
-chantait; en voyant le général manger son pain bis en riant, le soldat
-mangeait son pain noir en criant: «Vive la nation!»
-
-Un jour, il se passa une chose grave, et qui montra d'outre en outre
-l'esprit de cette armée sur laquelle reposait le salut de la France.
-
-Chaque jour, des détachements de volontaires arrivaient et étaient
-incorporés dans des régiments. Châlons, comme les autres villes, envoya
-son contingent; mais Châlons s'était, au profit de la Révolution,
-débarrassé de ce qu'il avait de pis: c'était une tourbe de drôles, parmi
-lesquels se trouvaient une cinquantaine d'hommes qui, sur la circulaire
-de Marat, avaient septembrisé de leur mieux. Ils aboyèrent en criant:
-«Vive Marat! la tête de Dumouriez! la tête de l'aristocrate! la tête du
-traître.» Ils croyaient rallier à eux les trois quarts de l'armée, ils
-se trouvèrent seuls. Puis, tandis qu'ils faisaient de leur mieux pour
-mettre la discorde parmi les patriotes, Dumouriez monta à cheval avec
-ses hussards. Les mutins virent d'un côté mettre quatre canons en
-batterie, de l'autre côté un escadron prêt à charger. Dumouriez ordonna
-à ses canonniers d'allumer les mèches, à ses hussards de tirer le sabre
-du fourreau; il en fit autant qu'eux, et, s'approchant d'eux à la
-distance d'une trentaine de pas:
-
---L'armée de Dumouriez, dit-il à haute voix, ne reçoit dans ses rangs
-que de bons patriotes et des gens honnêtes. Elle a en mépris les
-maratistes et en horreur les assassins. Il y a au milieu de vous des
-misérables qui vous poussent au crime. Chassez-les vous-mêmes de vos
-rangs ou j'ordonne à mes artilleurs de faire feu, et je sabre avec mes
-hussards ceux qui seront encore debout. Donc, vous entendez, pas de
-maratistes, pas d'assassins, pas de bourreaux dans nos rangs.
-Chassez-les. Devenez bons, braves et grands comme ceux parmi lesquels
-vous avez l'honneur d'être admis!
-
-Cinquante ou soixante hommes furent chassés. Ils disparurent comme s'ils
-s'étaient abîmés sous terre. Le reste rentra dans les rangs et prit
-l'esprit de l'armée, complètement pur des excès de l'intérieur.
-
-Jusqu'au 10 septembre, le roi de Prusse resta à Verdun, répétant à qui
-voulait l'entendre qu'il venait pour rendre _au roi la royauté, les
-églises aux prêtres, les propriétés aux propriétaires_.
-
-Ces mots, nous l'avons déjà dit, avaient fait dresser l'oreille au
-paysan. S'il ne s'était agi que de rendre l'église aux prêtres, le
-sentiment de la France, qui est profondément religieux, leur en eût de
-lui-même rouvert les portes, mais en rendant les églises aux prêtres, on
-rendait les biens au clergé.
-
-Or, on avait confisqué pour quatre milliards de biens aux couvents et
-aux ordres religieux, et par les ventes qui depuis janvier en avaient
-été la suite, ces propriétés avaient passé de la main morte à la
-vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des
-chanoines ventrus, des évêques fastueux aux honnêtes laboureurs[A]; en
-huit mois, une France nouvelle s'était faite.
-
-Le 10, cependant, les Prussiens se décidèrent à se mettre en mouvement;
-ils sondèrent tous nos avant-postes, escarmouchèrent sur le front de
-tous nos détachements.
-
-Sur plusieurs points, nos soldats étaient si désireux d'en arriver à une
-action décisive, qu'ils escaladèrent leurs retranchements et chargèrent
-à la baïonnette.
-
-Le soir même, il y eut rapport chez le général. Jacques Mérey, qui
-n'avait aucune fonction fixe, s'était chargé d'inspecter tous les
-postes. Il revint de son inspection en disant que le passage de la
-Croix-aux-Bois n'était pas suffisamment gardé.
-
-Mais, sur ce point, il ne trouva malheureusement point d'accord avec le
-colonel qui y commandait. Le passage de la Croix-aux-Bois était le seul
-que les Prussiens n'eussent pas éprouvé. Le colonel prétendit qu'il leur
-était inconnu, et que non seulement il y avait assez d'hommes pour le
-garder, mais qu'il pouvait encore envoyer deux ou trois cents hommes au
-camp de Grand-Pré.
-
-Jacques Mérey insista près de Dumouriez; mais le colonel, qui tenait à
-prouver qu'il avait raison, envoya à la Chalade un bataillon et un
-escadron.
-
-La nuit suivante, tourmenté par ses pressentiments, Jacques Mérey monta
-à cheval et s'achemina vers le passage de la Croix-aux-Bois.
-
-Mais peu à peu d'autres pensées que celles qui avaient déterminé son
-départ leur succédèrent dans son esprit, et il se mit à rêver comme il
-rêvait quand il était seul.
-
-À Éva;
-
-À sa vie si vide depuis qu'elle semblait et même qu'elle était si
-agitée.
-
-Oui, certes, Jacques Mérey était un excellent patriote; oui, la France
-tenait dans son cœur la place qu'elle devait y tenir, mais elle n'y
-avait rien fait perdre à la toute-puissance du souvenir d'Éva.
-
-Où était-elle? que devenait-elle? Ne lui avait-elle pas été arrachée
-avant que la création complète, non pas du corps, mais du cerveau fût
-accomplie?
-
-Elle resterait belle, il y avait même à parier qu'elle embellirait
-encore; mais son esprit serait-il assez soutenu par l'éducation pour
-conserver un sens moral qui pousse toujours son libre arbitre au bien;
-sa mémoire serait-elle assez tenace pour continuer d'enfermer dans son
-cœur le souvenir de celui qui, après Dieu, l'avait faite ce qu'elle
-était?
-
---Oh! murmurait Jacques.
-
-La clarté s'était faite dans son esprit, mais il y avait encore du
-trouble dans son âme...
-
-Et il voyait peu à peu son image s'obscurcissant dans cette âme pour
-ainsi dire inachevée, jusqu'à ce qu'elle se confondit dans cette nuit du
-passé où flottent les rêves vains sortis par la porte d'ivoire.
-
-Jacques Mérey avait jeté la bride sur le cou de son cheval. Il n'était
-plus sur la limite de la forêt d'Argonne, il ne suivait plus les rives
-de l'Aisne, il n'allait plus surveiller le passage menacé de la
-Croix-aux-Bois. Il était à Argenton, dans la maison mystérieuse, sous
-l'arbre de la science; il conduisait Éva dans la grotte où pour la
-première fois elle lui avait dit qu'elle l'aimait et où elle le lui
-redisait encore. Il revivait enfin sa vie heureuse, quand tout à coup il
-crut entendre le pétillement de la fusillade suivi du cri d'alarme!
-
-D'un même mouvement, il se dressa sur ses étriers et son cheval hennit.
-
-Toute la fantasmagorie du passé disparut alors comme dans une féerie.
-Pareil à un dormeur qu'un rêve avait transporté dans des jardins
-délicieux, sous un lumineux soleil, et qui se réveille la nuit dans un
-désert, au milieu des précipices, lui se réveilla dans un chemin boueux,
-dans une forêt sombre, trempé par une pluie fine et glacée, au milieu
-des éclairs de l'artillerie et de la fusillade qui illuminaient
-l'épaisseur du bois.
-
-Jacques Mérey mit son cheval au galop, mais, en arrivant à la petite
-plaine de Longwée, il se trouva au milieu des fuyards.
-
-Il devina tout, la Croix-aux-Bois avait été attaquée comme il l'avait
-prévu, la position était forcée par les Autrichiens et les émigrés
-commandés par le prince de Ligne.
-
-Une espèce de bataillon carré s'était formé au commencement de la petite
-plaine. Jacques Mérey courut là où on résistait encore. Mais, comme il y
-arrivait, trois ou quatre cents cavaliers chargeaient le colonel
-français au milieu de ses quelques centaines d'hommes, avec lesquels il
-essayait de soutenir la retraite.
-
-Jacques Mérey se jeta au milieu de la mêlée.
-
-Le colonel luttait corps à corps avec deux des cavaliers, qui, par une
-charge de fond, avaient, au cri de «Vive le roi!» rompu le carré. De ses
-deux coups de pistolets, Jacques les jeta à bas de leurs chevaux, mais à
-l'instant même il se trouva entouré; il mit le sabre à la main; puis, au
-milieu des ténèbres, para et porta quelques coups. La nuit était
-complètement sombre, on ne voyait qu'à la lueur des coups de pistolet.
-Deux ou trois coups échangés firent une de ces clartés éphémères; mais à
-cette clarté Jacques crut reconnaître, sous l'uniforme gris et vert des
-émigrés, le seigneur de Chazelay. Il jeta un cri de rage, poussa son
-cheval sur lui; mais au même instant il sentit son cheval faiblir des
-quatre pieds: une balle qui lui était destinée l'avait atteint à la tête
-au moment où il le faisait cabrer pour franchir l'obstacle. Il s'abîma
-entre les pieds des chevaux, resta un instant immobile, s'abritant au
-cadavre de l'animal mort; puis, se relevant et se glissant par une
-éclaircie, il se trouva sous le dôme de la forêt, c'est-à-dire dans une
-profonde obscurité.
-
-Il ne pouvait rien dans cette terrible échauffourée qui livrait un des
-passages à l'ennemi, mais il pouvait beaucoup s'il prévenait à temps
-Dumouriez de cette catastrophe. Il s'appuya au tronc d'un chêne, se tâta
-pour voir s'il n'avait rien de cassé; puis s'orientant, il se rappela
-qu'un petit sentier conduisait de Longwée à Grand-Pré, et que ce sentier
-côtoyait une des sources de l'Aisne; il écouta, entendit à quelques pas
-de lui le murmure d'un ruisseau, descendit une courte berge, trouva la
-source. Dès lors il était tranquille, comme il avait trouvé le ruisseau
-il trouva le sentier, éloigné seulement d'une lieue et demie de
-Grand-Pré. Il y fut en trois quarts d'heure.
-
-Deux heures du matin sonnaient au moment où, trempé tout à la fois de
-pluie et de sueur, couvert de boue et de sang, il frappait à la porte du
-général.
-
-
-
-
-XXVI
-
-Le prince de Ligne
-
-
-Jacques Mérey avait instinctivement trop l'intelligence des accidents de
-guerre pour communiquer la nouvelle à un autre qu'au général en chef.
-
-C'est, en pareil cas, le sang-froid, la décision rapide et surtout le
-silence du général qui sauvent l'armée.
-
-Il connaissait la chambre de Dumouriez et s'apprêtait à le faire
-réveiller par le planton qui veillait dans son antichambre, lorsqu'il
-vit que la lumière filtrait à travers les rainures de la porte.
-
-Il frappa à cette porte. La voix ferme et nette du général lui répondit:
-
---Entrez.
-
-Dumouriez n'était pas encore couché. Il travaillait à ses Mémoires, où
-il avait l'habitude de consigner jour par jour ce qui lui arrivait.
-
-En retard de quelques jours, il se remettait au courant.
-
---Ah! ah! dit-il en voyant Mérey couvert de boue et de sang. Mauvaise
-nouvelle, je parie!
-
---Oui, général; le passage de la Croix-aux-Bois est forcé par les
-Autrichiens.
-
---J'en avais le pressentiment. Et le colonel?
-
---Tué.
-
---C'est ce qu'il avait de mieux à faire.
-
-Dumouriez alla en toute hâte à un grand plan de la forêt d'Argonne pendu
-au mur.
-
---Ah! dit-il philosophiquement, il faut que chaque homme ait le défaut
-de ses qualités. Ardent à concevoir, je manque souvent de patience dans
-l'exécution. J'aurais dû étudier chaque passage de mes propres yeux; je
-ne l'ai pas fait, et, imbécile que je suis, j'ai écrit à l'Assemblée que
-l'Argonne était les Thermopyles de la France! Voilà mes Thermopyles
-forcés, et tu n'es pas mort, Léonidas?
-
---Heureusement, dit Jacques Mérey, après les Thermopyles, Salamines!
-
---Cela vous est bien aisé à dire, fit Dumouriez avec le plus grand
-calme. Et si Clerfayt ne perd pas son temps, selon son habitude, s'il
-tourne la position de Grand-Pré, si avec ses trente mille Autrichiens il
-occupe les passages de l'Aisne, tandis que les Prussiens m'attaqueront
-de face, enfermé avec mes vingt-cinq mille hommes par soixante-quinze
-mille hommes, par deux cours d'eau et de la forêt, je n'ai plus qu'à me
-rendre ou à faire tuer mes hommes depuis le premier jusqu'au dernier. La
-seule armée sur laquelle comptât la France est anéantie, et messieurs
-les alliés peuvent tranquillement prendre la route de la capitale.
-
---Il faut, sans perdre un instant, les débusquer de là, général.
-
---C'est bien ce que je vais essayer de faire. Éveillez Thévenot dans la
-chambre à côté.
-
-Jacques Mérey ouvrit la porte et appela Thévenot. Thévenot ne dormait
-jamais que d'un œil; il sauta à bas de son lit, passa un pantalon et
-accourut.
-
---La Croix-aux-Bois est forcée, lui dit Dumouriez; faites éveiller
-Charot, qu'il parte avec six mille hommes, et que, coûte que coûte, il
-reprenne le passage.
-
-Thévenot ne prit que le temps de s'habiller, s'élança vers le quartier
-du général Charot, le réveilla et lui transmit l'ordre du général.
-
-Pendant ce temps, Jacques Mérey donnait à Dumouriez tous les détails de
-ce qui s'était passé sous ses yeux à la Croix-aux-Bois.
-
-Lorsque Dumouriez apprit qu'il était revenu au camp de Grand-Pré par des
-sentiers traversant la forêt, il lui demanda s'il pouvait par ces mêmes
-sentiers guider une colonne qui attaquerait en flanc tandis que Charot
-attaquerait en tête.
-
-Jacques Mérey s'engagea à conduire cette colonne, pourvu qu'elle fût
-formée d'infanterie seulement; quant à la cavalerie, il regardait comme
-une chose impossible de la faire passer par de pareils chemins.
-
-Quelque diligence que l'on y mît, il était grand jour lorsque la colonne
-fut prête à partir. Mais Dumouriez réfléchit qu'une attaque de jour
-entraînait avec elle trop de chances diverses, tandis que, attaqué la
-nuit d'un côté par lequel il ne pouvait pas attendre l'ennemi, et en
-même temps obligé de se défendre en tête, il y avait lieu de tout
-espérer.
-
-Il fallait trois heures au général Charot pour faire les trois lieues
-qu'il avait à franchir par la chaussée de l'Argonne, trajet qui
-nécessitait un double détour. Il ne fallait qu'une heure et demie à
-Jacques pour conduire sa colonne à la hauteur de Longwée.
-
-Il fut donc convenu que Charot partirait à cinq heures pour arriver à la
-nuit close à l'entrée du défilé, et Jacques à six heures et demie. Les
-premiers coups de canon de Charot, qui amenait avec lui deux pièces de
-campagne, devaient servir de signal à Mérey pour charger.
-
-Mérey eut donc le temps de changer d'habits et de prendre un bain avant
-de se remettre en route, et, à six heures et demie, avec son costume de
-représentant, un fusil de munition à la main, il prit la tête de la
-colonne.
-
-Le duc de Chartres avait demandé à être de l'expédition. Mais Dumouriez
-lui avait dit en riant:
-
---Patience, patience, monseigneur; attendez une belle bataille à la
-lumière du soleil, les combats de nuit ne vont pas aux princes du sang.
-
-Puis il avait ajouté à voix basse:
-
---Surtout quand ils sont aptes à succéder!
-
-À huit heures, Mérey et ses cinq cents hommes voyaient à un quart de
-lieue, à travers les arbres, les feux des bivouacs qui coupaient la
-forêt sur toute la ligne du défilé, mais qui se groupaient plus nombreux
-autour du village de Longwée où était le quartier général du prince de
-Ligne.
-
-Chaque soldat posa son sac à terre, s'assit sur son sac, mangea un
-morceau de pain, but une goutte d'eau-de-vie, et plein d'impatience
-attendit.
-
-Vers dix heures, on entendit les premiers coups de fusil échangés entre
-les avant-postes autrichiens et l'avant-garde française.
-
-Puis, dix minutes après, le grondement du canon annonça que l'artillerie
-venait de se mêler de la partie.
-
-Dès les premiers coups de fusil, la petite colonne conduite par Jacques
-avait vu un grand trouble se manifester sur toute la ligne du défilé; on
-voyait à la lueur des feux les soldats saisir leurs armes et courir du
-côté de l'attaque.
-
-Jacques avait toutes les peines du monde à maintenir ses hommes, mais
-ses instructions étaient précises: ne pas donner avant le premier coup
-de canon.
-
-Ce premier coup de canon tant attendu se fit enfin entendre. Les soldats
-saisirent leurs fusils et, Jacques Mérey à leur tête, s'élancèrent.
-
---À la baïonnette! cria Jacques Mérey. Ne faites feu qu'au dernier
-moment!
-
-Et tous s'élancèrent à ce cri magique de «Vive la nation!» qui, répété
-par l'écho de la forêt, eût pu faire croire aux Autrichiens et aux
-émigrés qu'il était poussé par dix mille voix.
-
-Mais, pour combattre contre la France, les émigrés n'en étaient pas
-moins braves. Le cri de «Vive le roi!» répondit au cri de «Vive la
-nation!» Et, pareille à un tourbillon, une charge de cavalerie, conduite
-par un homme de trente à trente-cinq ans, portant l'uniforme de colonel
-autrichien, habit blanc, pantalon rouge, ceinture d'or, descendit du
-haut de la colline où le village était situé.
-
---Feu à vingt pas, et recevez les survivants sur vos baïonnettes!
-
-Puis, d'une voix qui fut entendue de tous:
-
---À moi l'officier! cria-t-il.
-
-Et, se plaçant au milieu du chemin, à la tête de la colonne, il attendit
-que les premiers cavaliers fussent à vingt pas de lui, ajusta
-l'officier, et fit feu.
-
-Cinq cents coups de fusil accompagnèrent le sien.
-
-Chacun s'était posté le plus commodément possible pour tirer; chacun
-avait visé à la lueur du feu des bivouacs. La chaussée ne permettait à
-la cavalerie de charger que sur huit hommes de front; mais les balles,
-en se croisant, avaient plongé des deux côtés dans les rangs; plus de
-cent chevaux et de deux cents cavaliers tombèrent.
-
-Quant à l'officier, emporté par le galop de son cheval, il vint rouler
-auprès de Jacques Mérey, tué roide d'une balle au milieu de la poitrine.
-
-La chaussée était tellement obstruée de cadavres d'hommes et de chevaux,
-que les derniers rangs ne purent franchir la barricade sanglante qui
-venait de se lever entre eux et les patriotes.
-
-Quelques-uns des survivants, échappés au massacre, vinrent se jeter sur
-les baïonnettes et furent tués ou pris.
-
---Rechargez! cria Mérey, et feu à volonté!
-
-Les patriotes rechargèrent leurs fusils, et, s'élançant sous bois de
-chaque côté de la chaussée, ce que ne pouvaient faire les cavaliers, ils
-les poursuivirent en les fusillant. Quant à ceux qui étaient démontés,
-c'était l'affaire de la baïonnette; tous se défendaient avec
-acharnement, d'abord parce qu'ils étaient tous braves, ensuite parce
-qu'ils savaient que tout prisonnier émigré était un homme fusillé.
-
-Donc ils aimaient mieux en finir sur le champ de bataille que dans les
-fossés d'une citadelle ou contre un vieux mur.
-
-Au reste, on entendait le canon de Charot qui se rapprochait, indication
-sûre que les Autrichiens battaient en retraite; ils avaient fait la même
-faute: la Croix-aux-Bois prise, ils ne l'avaient pas fait garder par un
-nombre d'hommes assez considérable.
-
-Les fuyards arrivèrent sur les derrières de la colonne autrichienne,
-annonçant que l'armée était coupée, que le corps des émigrés était aux
-trois quarts exterminé, et que son chef, le prince de Ligne, avait été
-tué par le premier coup de fusil qui avait été tiré.
-
-Le désordre se mit dans les rangs des Autrichiens et des émigrés; chacun
-se jeta dans les bois, tirant de son côté. La résistance cessa ou à peu
-près; trois ou quatre cents Autrichiens furent tués, autant pris; deux
-cent cinquante émigrés restèrent sur le champ de bataille.
-
-Quelques-uns, après une résistance désespérée, furent conduits à
-Dumouriez.
-
-Quant à Jacques Mérey, à peine le combat avait-il cessé qu'il songea aux
-blessés. Les ambulances étaient encore mal organisées à cette époque, ou
-plutôt elles ne l'étaient pas du tout. Craignant quelque retour offensif
-de l'ennemi, il fit réunir tous les chevaux sans maître que l'on put
-trouver, y compris celui du prince de Ligne, que l'on reconnut à sa
-housse et à ses fontes brodées d'or, et les employa à transporter les
-blessés à Vouziers, où il établit le quartier général de ses malades,
-laissant à un plus ambitieux que lui le soin de porter la nouvelle de la
-victoire au général en chef.
-
-Jacques Mérey ordonna que les Autrichiens fussent amenés avec des soins
-égaux à ceux qui étaient accordés aux Français; et, couchés dans les
-mêmes chambres, ils recevaient les mêmes soins.
-
-Mais, à peine l'ambulance était-elle installée, à peine les premiers
-pansements étaient-ils faits, que le canon se fit entendre de nouveau,
-et cette fois en se rapprochant de Vouziers, ce qui indiquait que
-c'était le général Charot qui à son tour battait en retraite.
-
-En effet, au bout de deux heures, quelques-uns de ces hommes qui
-semblent avoir des ailes aux pieds pour annoncer les catastrophes
-arrivèrent à Vouziers, se disant suivis du corps d'armée du général
-Charot qui battait en retraite.
-
-Clerfayt, comprenant l'importance de la position de la Croix-aux-Bois,
-était accouru au canon avec les trente mille hommes qui lui restaient,
-et, avec ces trente mille hommes, il avait renversé tout ce qui
-s'opposait à son passage.
-
-On annonça à Jacques Mérey qu'un des soldats qui avaient combattu sous
-lui avait à lui remettre divers objets précieux qu'il ne voulait
-remettre à personne. Il fit venir l'homme; c'était un caporal. Il avait
-fouillé le chef des émigrés, avait trouvé sur lui une bourse contenant
-cent vingt louis, un portefeuille dans lequel était une lettre commencée
-pour sa femme, une montre enrichie de diamants et plusieurs bagues
-précieuses.
-
-Il apportait le tout au docteur, sous ce prétexte tout militaire que,
-puisque c'était lui qui avait tué le prince, c'était lui qui en devait
-hériter.
-
---Mon ami, lui dit Jacques Mérey, je ne me crois aucun droit à tous ces
-objets, et cependant, comme ils sont entre mes mains, voilà à mon avis
-ce qu'il faut en faire: il faut faire venir des médecins de Mézières, de
-Sedan, de Rethel, de Reims et de Sainte-Menehould, accepter le
-dévouement de ceux qui seront riches, et payer les soins de ceux qui
-seront pauvres avec les cent vingt louis du prince de Ligne. Es-tu de
-cet avis?
-
---Parfaitement, citoyen représentant.
-
---Comme le prince de Ligne n'est point un émigré, mais un prince de
-Hainaut, et que ses biens ne sont pas confisqués, mon avis est encore
-qu'il faut remettre le portefeuille, la montre et les bijoux trouvés sur
-lui au général Dumouriez; il les fera passer à sa femme, qui, quoi que
-tu en dises, a encore plus de droits à son héritage que moi.
-
---C'est encore juste, dit le caporal.
-
---Enfin, continua Jacques, comme il ne faut pas t'ôter aux yeux de qui
-de droit le mérite de ta belle action, c'est toi qui porteras au
-général, avec une lettre de moi, le portefeuille, la montre et les
-bijoux. Après quoi, aussi vite que possible, tu me rapporteras ici la
-réponse du général, et, comme il faut que cette réponse arrive le plus
-tôt possible, tu prendras le cheval du prince, que je regarde comme ma
-propriété, et tu diras au général que je le prie, pour l'amour de moi,
-de le mettre dans ses écuries.
-
-Quatre heures après, le caporal était de retour sur un cheval que
-Dumouriez envoyait à Jacques Mérey en échange du sien.
-
-Il était porteur d'une lettre de Dumouriez qui ne contenait que ces
-mots:
-
- _Venez vite: j'ai besoin de vous._
-
- DUMOURIEZ.
-
---Eh bien! dit-il au soldat, tu as l'air content, mon brave.
-
---Je crois bien, répondit celui-ci: le général m'a fait sergent et m'a
-donné sa propre montre.
-
-Et il montra à Jacques Mérey la montre que lui avait donnée Dumouriez.
-
---Bon, dit en riant Jacques, elle est d'argent.
-
---Oui, répondit le soldat; mais les galons sont d'or!
-
-
-
-
-XXVII
-
-Kellermann
-
-
-Jacques Mérey trouva Dumouriez calme, quoique la situation fût presque
-désespérée.
-
-Charot, au lieu de se retirer sur Grand-Pré, avait été prévenu et
-s'était retiré sur Vouziers.
-
-Dumouriez, avec ses quinze mille hommes, se trouvait séparé de Charot,
-qui était, comme nous l'avons dit, à Vouziers, et de Dubouquet, qui
-était au Chêne Populeux, par les trente mille hommes de Clerfayt.
-
-Le général en chef écrivait.
-
-Il donnait l'ordre à Beurnonville de hâter sa marche sur Rethel, où il
-n'était pas encore et où il eût dû être le 13; à Charot et à Dubouquet
-de faire leur jonction et de marcher sur Sainte-Menehould.
-
-Enfin, il écrivait une dernière lettre à Kellermann, dans laquelle il le
-priait, quelques bruits qu'il entendît venir de l'armée, et si
-désastreux que fussent ces bruits, de ne pas s'arrêter un instant et de
-marcher sur Sainte-Menehould.
-
-Il chargea des deux premières lettres ses deux jeunes hussards, qui,
-connaissant le pays et admirablement montés, pouvaient en quatre ou cinq
-heures atteindre Alligny par un détour; il leur ordonna de prendre deux
-chemins différents, afin que si l'un des deux était arrêté en route,
-l'autre suppléât.
-
-Tous deux partirent.
-
-Alors, prenant Jacques Mérey à part:
-
---Citoyen Jacques Mérey, lui dit-il, depuis deux jours vous nous avez
-donné de telles preuves de patriotisme et de courage, et de votre côté
-vous m'avez vu agir si franchement, qu'il ne peut plus y avoir entre
-nous ni doutes ni soupçons.
-
-Jacques Mérey tendit sa main au général.
-
---À qui avez-vous besoin que je réponde de vous comme de moi-même?
-dit-il.
-
---Il n'est pas question de cela. Vous allez prendre mon meilleur cheval
-et vous rendre au-devant de Kellermann; vous ne lui parlerez pas en mon
-nom, le vieil Alsacien est blessé d'avoir été mis sous les ordres d'un
-plus jeune général que lui, voilà pourquoi il ne se presse pas d'obéir;
-mais vous lui parlerez au nom de la France, notre mère à tous; vous lui
-direz que la France, les mains jointes, le supplie de faire sa jonction
-avec moi; une fois sa jonction faite, je lui abandonnerai le
-commandement s'il le désire, et je servirai sous lui comme général,
-comme aide de camp, comme soldat. Kellermann, très brave, est en même
-temps prudent jusqu'à l'irrésolution: il ne doit être qu'à quelques
-lieues d'ici. Avec ses 20 000 hommes, il passera partout; trouvez-le,
-amenez-le. Dans mon plan, je lui réserve les hauteurs de Gizaucourt;
-mais qu'il se place où il voudra, pourvu que nous puissions nous donner
-la main. Voilà mon plan: Dans une heure, je lève le camp; je m'adosse à
-Dillon, que je laisse aux Islettes. Je rallie Bournonville et mes vieux
-soldats du camp de Maulde, cela me fait 25 000 hommes; les 6 000 hommes
-de Charot et les 4 000 de Dubouquet me font 35 000 hommes; les 20 000 de
-Kellermann, 55 000. Avec 55 000 soldats gais, alertes, bien portants, je
-ferai tête, s'il le faut, à 80 000 hommes. Mais il me faut Kellermann.
-Sans Kellermann, je suis perdu et la France est perdue. Partez donc, et
-que le génie de la nation vous mène par la main!
-
-Une heure après, en effet, Dumouriez recevait un parlementaire prussien
-qu'il promenait par tout le camp de Grand-Pré; mais le parlementaire
-était à peine à Chevières, qu'il faisait décamper et marcher en silence,
-ordonnant de laisser tous les feux allumés.
-
-L'armée ignorait que le défilé de la Croix-aux-Bois avait été forcé.
-Elle ignorait le motif de cette marche et croyait faire un simple
-changement de position. Le lendemain, à huit heures du matin, on avait
-traversé l'Aisne et l'on s'arrêtait sur les hauteurs d'Autry.
-
-Le 17 septembre, après deux de ces paniques inexplicables qui
-éparpillent une armée comme un tourbillon fait d'un tas de feuilles
-sèches, tandis que des fuyards couraient annoncer à Paris que Dumouriez
-était passé à l'ennemi, que l'armée était vendue, Dumouriez entrait à
-Sainte-Menehould avec son armée en excellent état; il y était accompagné
-par Dubouquet, Charot et Beurnonville, et il écrivait à l'Assemblée
-nationale:
-
- _J'ai été obligé de quitter le camp de Grand-Pré, lorsqu'une
- terreur panique s'est mise dans l'armée; dix mille hommes ont fui
- devant quinze cent hussards prussiens. La perte ne monte pas à plus
- de cinquante hommes et quelques bagages._
-
- _Tout est réparé. Je réponds de tout!_
-
-Pendant ce temps, Jacques Mérey courait après Kellermann.
-
-Il ne le rejoignit que le 17, vers cinq heures du matin, à Saint-Dizier.
-En apprenant le 17 l'évacuation des défilés, il s'était mis en retraite.
-
-Ce qu'avait prévu Dumouriez serait arrivé s'il n'avait eu l'idée
-d'envoyer Jacques Mérey à Kellermann.
-
-Jacques Mérey lui expliqua tout comme eût pu le faire le stratégiste le
-plus consommé. Il lui raconta tout ce qui était arrivé, lui fit toucher
-du doigt les ressources infinies du génie de Dumouriez; il lui dit
-quelle gloire ce serait pour lui de participer au salut de la France, et
-il lui dit tout cela en allemand, dans cette langue rude qui a tant de
-puissance sur le cœur de ceux qui l'ont bégayée tout enfant.
-
-Kellermann, convaincu, donna l'ordre de la retraite et le lendemain
-celui de marcher sur Gizaucourt.
-
-Le 19 au soir, Jacques Mérey entrait au galop dans la ville de
-Sainte-Menehould, et entrait chez Dumouriez en criant:
-
---Kellermann!
-
-Dumouriez leva les yeux au ciel et respira.
-
-Il avait vu pendant toute la journée les Prussiens venir, par le
-passage de Grand-Pré, occuper les collines qui sont au-delà de
-Sainte-Menehould et le point culminant de la route.
-
-Le roi de Prusse s'était logé à une mauvaise auberge appelée l'_Auberge
-de la Lune_, ce qui fit donner à son campement, ou plutôt à son bivouac,
-le nom de _Camp de la Lune_, nom que cette hauteur porte encore
-aujourd'hui.
-
-Chose étrange! l'armée prussienne était plus près de Paris que l'armée
-française, l'armée française plus près de l'Allemagne que l'armée
-allemande.
-
-Le 20 au matin, Dumouriez sortit de Sainte-Menehould pour aller prendre
-sa position de bataille, et fut tout étonné de voir les hauteurs de
-Gizaucourt dégarnies et celles de Valmy occupées.
-
-Y avait-il erreur, ou Kellermann, forcé d'obéir, avait-il voulu au moins
-prendre une position de son choix?
-
-Par malheur, sa position était mauvaise pour la retraite. Il est vrai
-qu'elle était bonne pour le combat. Seulement, il fallait vaincre.
-
-Battu, Kellermann était obligé de faire passer son armée par un seul
-pont; à droite ou à gauche, des marais à enfoncer jusqu'au cou si l'on
-essayait de se replier.
-
-Mais, pour le combat, nous le répétons, la position était belle et
-hardie.
-
-Le matin, de la fenêtre de l'_Auberge de la Lune_, le roi de Prusse
-regarda avec sa lunette la position des deux généraux.
-
-Puis, après avoir bien regardé, il passa la lunette à Brunswick.
-
-Brunswick examina à son tour.
-
---Qu'en pensez-vous? demanda le roi de Prusse.
-
---Ma foi! sire, dit Brunswick en secouant la tête, je pense que nous
-avons devant nous des gens qui veulent vaincre ou mourir.
-
---Mais, en effet, dit le roi en indiquant Valmy, il me semble que ce
-n'est pas là, comme nous l'avait dit M. de Calonne, une armée de
-_vagabonds_, de _tailleurs_ et de _savetiers_.
-
---Décidément, dit Brunswick en rendant au roi sa lunette, je commence à
-croire que la Révolution française est une chose sérieuse.
-
-En ce moment, un brouillard commença de flotter dans l'air et de se
-répandre dans la plaine, cachant l'une à l'autre chacune des trois
-armées.
-
-Mais l'instant d'éclaircie avait suffi à Dumouriez pour juger la
-position de Kellermann.
-
-Si Clerfayt et ses Autrichiens s'emparaient du mont Yron, placé derrière
-Valmy, ils canonnaient de là Kellermann, qui, ayant les Prussiens en
-tête et les Autrichiens en queue, ne pouvait recevoir de lui aucun
-secours. Il envoya donc le général Steingel avec 4 000 hommes pour
-occuper le mont Yron, qui n'était occupé que par quelques centaines
-d'hommes qui ne pouvaient résister.
-
-Puis il ordonna à Beurnonville d'appuyer Steingel avec seize bataillons.
-
-Enfin, il dépêcha Charot avec neuf bataillons et huit escadrons pour
-occuper Gizaucourt.
-
-Mais Charot s'égara dans le brouillard et alla se heurter à Kellermann,
-auquel il demanda ses ordres, et qui, déjà embarrassé de ses vingt mille
-hommes sur son promontoire de Valmy, le renvoya à Dumouriez.
-
-Dumouriez le renvoya à Gizaucourt; mais Brunswick, de son côté, avait
-reconnu la faute que l'on avait commise en n'occupant pas tout d'abord
-ce village, qui offrait une position aussi avantageuse que le mont de la
-Lune, et l'avait fait occuper.
-
-Vers onze heures, le brouillard se leva. Dumouriez, avec son état-major
-si leste et si élégant, traversa la plaine de Dammartin-la-Planchette à
-Valmy, alla serrer la main de Kellermann, honneur qu'il rendait à son
-doyen d'âge, puis, sous prétexte de communiquer avec lui, il lui laissa,
-avec le titre de son officier d'ordonnance, le jeune duc de Chartres.
-
-Puis, tout bas à celui-ci:
-
---C'est ici, dit-il, que sera le danger; c'est ici que vous devez être.
-Arrangez-vous de manière à être remarqué.
-
-Le jeune prince sourit, serra la main de Dumouriez.
-
-Il n'avait pas besoin de cette recommandation.
-
-Quelque temps avant que le brouillard eût disparu, les Prussiens, qui
-avaient une batterie de soixante pièces de canon braquées sur Valmy,
-sachant que les Français ne pouvaient bouger de là, commencèrent le feu.
-
-Tout à coup, nos jeunes soldats entendirent éclater un tonnerre, et en
-même temps un ouragan de fer s'abattit sur eux.
-
-Ils commençaient leur éducation militaire par la chose la plus
-difficile: recevoir sans bouger le feu de l'ennemi.
-
-Nos artilleurs répondaient, c'est vrai; mais leurs boulets à eux
-portaient-ils? Au reste, c'est ce qu'ils verraient bientôt, le
-brouillard s'enlevait doucement et se dissipait peu à peu.
-
-Quand le brouillard eut disparu tout à fait, les Prussiens virent
-l'armée française à son poste, pas un homme n'avait bougé.
-
-En ce moment où la lumière du soleil reparut comme pour voir cette
-grande lutte de laquelle dépendait le destin de la France, les obus des
-Prussiens, mieux dirigés, tombèrent sur deux caissons qui éclatèrent; il
-en résulta un peu de trouble. Kellermann mit son cheval au galop pour
-juger lui-même de l'importance de l'accident. Un boulet atteignit le
-cheval à la poitrine, à 25 centimètres du genou du général: l'homme et
-l'animal roulèrent dans la poussière. Un instant on les crut tués tous
-deux; mais Kellermann se releva avec une ardeur toute juvénile, monta
-sur un cheval qu'on lui amenait, refusant celui du duc de Chartres qui
-avait mis pied à terre et qui lui offrait le sien. Mais, lorsqu'il
-arriva sur le lieu de la catastrophe, le calme était déjà rétabli.
-
-Brunswick, voyant que, contre toute attente, cette prétendue armée de
-vagabonds, de tailleurs et de savetiers recevait la mitraille avec le
-calme de vieux soldats, pensa qu'il fallait en finir et ordonna de
-charger. Entre onze heures et midi, il forma trois colonnes qui reçurent
-l'ordre d'enlever le plateau de Valmy.
-
-Kellermann voit les colonnes se former, donne le même ordre, mais
-seulement ajoute:
-
---Ne pas tirer; attendre les Prussiens à la baïonnette.
-
-Du camp de la Lune à Valmy, il y a à peu près deux kilomètres; le
-terrain, pendant un quart de kilomètre, descend par une pente douce;
-puis, pendant trois quarts de kilomètre à peu près, on coupe en travers
-une petite vallée, on arrive à un ressaut de terrain, puis, au bout de
-deux cents pas, se présente la montée assez abrupte de Valmy.
-
-Il y eut un moment de silence pendant lequel on n'entendit que le
-tambour prussien battant la charge; les trompettes de la cavalerie qui
-accompagnaient les colonnes pour les soutenir se taisaient. Le roi de
-Prusse et Brunswick, appuyés au mur de l'auberge, leur lunette à la
-main, ne perdaient pas un détail.
-
-Pendant ce moment de silence, les trois colonnes prussiennes étaient
-descendues et commençaient de franchir l'espace intermédiaire.
-
-Brunswick et le roi de Prusse ne perdaient pas de vue le plateau de
-Valmy; ils virent les vingt mille hommes de Kellermann, les six mille
-hommes de Steingel et les trente mille hommes de Dumouriez mettre leurs
-chapeaux au bout de leurs fusils et faire retentir la vallée d'un seul
-cri, du cri tonnant de «Vive la nation!»
-
-Puis le canon commença de gronder. Seize grosses pièces du côté de
-Kellermann, trente pièces du côté de Dumouriez; Kellermann serrant les
-Prussiens en tête, Dumouriez les brisant en flanc.
-
-Et, dans chaque intervalle des détonations de l'artillerie, les chapeaux
-toujours agités au bout des baïonnettes, et l'éternel cri de «Vive la
-nation!»
-
-Brunswick repoussa avec colère les canons de sa lunette les uns dans les
-autres.
-
---Eh bien? demanda le roi de Prusse.
-
---Il n'y a rien à faire contre de pareils hommes, dit Brunswick; ce sont
-des fanatiques.
-
-Les Prussiens montaient toujours, fermes et sombres; chaque volée de
-Kellermann plongeait en profondeur et traçait de longs sillons dans les
-rangs; chaque volée de Dumouriez coupait les lignes par des vides
-immenses; les lignes flottaient un instant, puis se remplissaient de
-nouveau, et le mouvement de progression continuait.
-
-Mais, arrivé au ressaut de terrain que nous avons indiqué, c'est-à-dire
-à un tiers de portée de canon de Valmy, il sembla qu'une barrière de fer
-et de feu, que personne ne peut franchir, venait de s'élever; les vieux
-soldats de Frédéric s'y entassaient par monceaux; mais, comme aux flots,
-Dieu criait:
-
---Vous n'irez pas plus loin!
-
-Et ils n'allèrent pas plus loin; ils n'eurent pas l'honneur d'aborder
-nos jeunes soldats. Brunswick frémissant ordonna d'arrêter un massacre
-inutile: à quatre heures, il fit sonner la retraite. La bataille était
-gagnée.
-
-L'ennemi venait de faire son premier pas en arrière; la France était
-sauvée.
-
-Le jeune duc de Chartres n'avait rien fait et n'avait rien pu faire de
-remarquable. Il était resté bravement au milieu du feu. C'est tout ce
-que lui demandait Dumouriez, et cela suffisait à ce que son nom fût dans
-le bulletin de la bataille.
-
- * * * * *
-
-Que l'on ne s'étonne pas que celui qui écrit ces lignes s'étende avec
-une si profonde vénération sur tous les détails de notre grande, de
-notre sainte, de notre immortelle Révolution; ayant à choisir entre la
-vieille France, à laquelle appartenaient ses aïeux, et la France
-nouvelle, à laquelle appartenait son père, il a opté pour la France
-nouvelle; et, comme toutes les religions raisonnées, la sienne est
-pleine de confiance et de foi.
-
-J'ai visité cette longue ligne qui s'étend du camp de la Lune à ce
-ressaut que ne purent franchir les Prussiens. J'ai gravi la colline de
-Valmy, véritable _Scala santa_ de la Révolution, que tout patriote
-devrait monter à genoux. J'ai baisé cette terre sur laquelle, pendant
-une de ces journées qui décident des destins du monde, battirent tant de
-vaillants cœurs et où le vieux Kellermann, l'un des deux sauveurs de
-la patrie, voulut que le sien fût enterré.
-
-Puis je me relevai en disant avec fierté:
-
---Là aussi était mon père, venu du camp de Maulde comme simple
-brigadier, avec Beurnonville.
-
-Un an après, il était général de brigade.
-
-Un an après, il était général en chef.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-Les hommes de la Convention
-
-
-Ce fut le lendemain de la grande journée que nous venons de raconter,
-que la salle de spectacle des Tuileries s'ouvrit pour recevoir les
-membres de la Convention.
-
-Nous connaissons tous ce petit théâtre de cour, destiné à contenir cinq
-cents personnes à peine et qui allait recevoir sept cent quarante-cinq
-conventionnels.
-
-En général, plus l'arène est petite, plus le combat est acharné.
-
-Le rapprochement, qui rend l'amitié plus solide, rend la haine plus
-grande.
-
-Quand deux ennemis se touchent, ils ne se menacent plus, ils se
-frappent.
-
-Que devait être la Convention?
-
-Un concile politique où la France, écrivant son nouveau dogme, allait
-assurer son unité.
-
-Par malheur, avant d'être, elle était déjà divisée.
-
-Et cependant où était le centre de l'unité vitale? où était le cœur
-de la France dans la Convention?
-
-Forte comme elle l'était, la France pouvait lutter contre le monde.
-
-Mais pouvait-elle lutter contre elle-même?
-
-Là était la question.
-
-Triompherait-elle avec le schisme de la Montagne et de la Gironde dans
-son sein?
-
-Triompherait-elle avec la guerre civile dans la Vendée?
-
-Elle ne craignait pas la royauté. Le jour où le roi avait menti, il
-avait donné sa démission.
-
-UN ROI NE MENT PAS.
-
-Elle craignait sa guerre civile de l'Ouest, ses prêtres armant le peuple
-contre le peuple.
-
-Ce qu'elle craignait, c'est ce qui arriva.
-
-Au fur et à mesure qu'ils entraient, ces hommes, tous enfants du
-10-Août, tous inspirés de l'esprit qui avait présidé à cette grande
-journée, ces hommes se désignaient par les noms de royalistes et
-d'hommes de Septembre.
-
-Ces hommes qui venaient combattre pour la France et qui, au lieu de
-combattre pour la France, avaient combattu l'un contre l'autre, ces
-hommes s'ignoraient complètement.
-
-Ils se frappèrent sans se connaître.
-
-Les girondins n'étaient pas royalistes, c'étaient eux que l'on désignait
-sous ce nom.
-
-Ce fut un discours de Vergniaud qui fit le 10-Août. «Nous avons vu,
-avait-il dit en désignant du doigt les Tuileries, nous avons vu vingt
-fois la terreur sortir de ce château. Qu'elle y rentre une fois, et que
-tout soit dit!»
-
-Les montagnards n'avaient rien à faire avec _Septembre_. On savait que
-Danton lui-même, qui en avait pris la responsabilité pour que le sang
-versé ne tachât point la France, on savait que Danton n'y était pour
-rien.
-
-On savait que c'était Marat et Robespierre qui avaient tout fait, avec
-un agent secondaire, Panis.
-
-Les deux accusations était donc fausses.
-
-Presque tous les girondins, qu'on accusait de _royalisme_, votèrent la
-mort du roi.
-
-Presque tous les montagnards désapprouvèrent Septembre.
-
-Seulement, ils ne voulurent pas que _Septembre_ fût puni. Au moment où
-la France avait besoin de tous ses enfants, ce n'était pas le moment,
-parmi les plus ardents patriotes, de se juger, de se punir et de
-s'épurer.
-
-On a calculé du reste que, sur sept cent quarante-cinq membres qui
-s'assirent sur les bancs de la Convention le jour de son ouverture, cinq
-cents n'étaient ni girondins ni montagnards; tous ces nouveaux arrivants
-de province, marchands, avocats, bourgeois, professeurs, journalistes,
-venaient en amis du bien, de l'humanité, de la France. Ils voulaient
-tous la prospérité de la nation; mais ils n'étaient, nous le répétons,
-ni girondins ni montagnards.
-
-C'était à la Montagne à les attirer à elle par la terreur.
-
-C'était à la Gironde à les rallier à son parti par l'éloquence.
-
-Cependant on put voir, à la nomination du président et des secrétaires,
-combien _l'horreur_ de Septembre dominait _l'envie_ qu'inspirait la
-Gironde.
-
-Pétion fut nommé président.
-
-Les six secrétaires furent: Camus et Rabaud-Saint-Étienne, deux
-constituants;
-
-Les quatre autres, Brissot, Vergniaud, Lassource, des girondins;
-Condorcet, un ami de la Gironde, qui devait mourir avec elle, et par sa
-mort comme par sa vie--juste qu'il était--la justifier dans l'histoire.
-
-Pas un homme de la Montagne, tout est pris à droite. La majorité est
-donc à la droite.
-
-Aussi, dès son entrée, la masse, cette éternelle victime de l'erreur,
-était-elle dans l'erreur. Ses instincts vulgaires, ses craintes
-personnelles, la vue basse de la bourgeoisie, ne lui permettaient pas de
-regarder en face l'énergique légion de la Montagne, dans laquelle était
-le salut national.
-
-Il est vrai qu'au sommet de cette âpre et dure Montagne siégeait la pâle
-et froide figure de Robespierre, peau de parchemin collée sur un crâne
-d'inquisiteur, sphinx étrange posant éternellement des énigmes dont il
-ne disait jamais le mot; Danton, masque terrible du damné, avec sa
-bouche torse, son visage labouré par la petite vérole, sa voix de
-dictateur, son attitude de tyran; et Marat, ce roi des batraciens, qui
-semblait, comme Philippe-Égalité, avoir renoncé à la royauté--des
-reptiles--pour s'appeler Marat tout court; Marat, par son père Sarde;
-Marat, par sa mère Suisse, n'ouvrant la bouche que pour demander _des
-têtes_, n'ouvrant ses lèvres jaunes que pour demander _du sang_.
-
-Danton le méprisait, Robespierre le haïssait, et tous deux cependant le
-toléraient.
-
-Marat faisait peur physiquement et moralement.
-
-En opposition à cette masse de républicains farouches, formée à cette
-heure encore du double club des Jacobins et des Cordeliers, on voyait
-les vingt-neuf girondins autour desquels se groupait le parti de la
-Gironde, tous hommes de bien sur lesquels la calomnie même n'avait pas
-de prise, ou n'avait à reprocher que des fautes communes à beaucoup dans
-cette époque de mœurs légères, plusieurs jeunes et beaux, presque
-tous pleins de talent, Brissot, Roland, Condorcet, Vergniaud, Louvet,
-Gensonné, Duperret, Lassource, Fonfrède, Ducos, Garat, Fauchet, Pétion,
-Barbaroux, Guadet, Buzot, Salles, Sillery.
-
-Évidemment la sympathie était là.
-
-Chacun prit sa place bruyamment.
-
-Puis on fit l'appel nominal.
-
-Quand on en vint au nom de Jacques Mérey, Danton répondit pour lui:
-
---En mission près de Dumouriez.
-
-L'appel nominal fini, le président et les secrétaires nommés, la
-Convention constituée enfin, le premier qui parla, au milieu d'un
-silence solennel, fut le cul-de-jatte Couthon, l'apôtre de Robespierre.
-
-Il se souleva, et de sa place dit quelques paroles qui avaient une
-portée immense.
-
---Je propose d'ouvrir la nouvelle session en jurant haine à la royauté,
-haine à la dictature, haine à toute puissance individuelle.
-
-Quoique venant de la Montagne, la proposition fut accueillie par un
-bravo unanime, auquel succéda un formidable cri de: «Vive la nation!»
-
-On eût dit l'écho de celui qui avait été poussé la veille sur le champ
-de bataille de Valmy.
-
-Mais Danton se leva.
-
-On fit silence.
-
---Avant, dit-il, d'exprimer mon opinion sur le premier acte que doit
-faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit permis de résigner dans son
-sein les fonctions qui m'avaient été déléguées par l'Assemblée
-législative. Je les ai reçues au bruit du canon; hier nous avons reçu la
-nouvelle que la jonction des armées était faite; aujourd'hui la jonction
-des représentants est opérée. Je ne suis plus que mandataire du peuple,
-et c'est en cette qualité que je vais parler. Il ne peut exister de
-constitution que celle qui sera textuellement, nominativement, acceptée
-par la majorité des assemblées primaires. Ces vains fantômes de
-dictature dont on voudrait effrayer le public, dissipons-les; disons
-qu'il n'y a de constitution que celle qui est acceptée du peuple.
-Jusqu'ici, on l'a agité, il fallait l'éveiller contre les tyrans.
-Maintenant que les lois sont aussi terribles contre ceux qui les
-violeraient que le peuple l'a été en foudroyant la tyrannie, qu'elles
-punissent tous les coupables, abjurons toute exagération, déclarons que
-_toute propriété territoriale et industrielle sera éternellement
-maintenue_.
-
-Cette déclaration répondait si merveilleusement aux paroles du roi de
-Prusse à Verdun et aux craintes de la France, qu'elle fut couverte
-d'applaudissements, quoiqu'elle vînt de celui que l'on regardait comme
-le chef des septembriseurs.
-
-Et, en effet, la crainte générale n'était pas le massacre. Chacun savait
-bien que, dans ce cas, organiser la défense serait chose facile. Non, la
-crainte générale était qu'on ne reprît les biens des émigrés, et que
-l'on ne déclarât nuls les ventes et les achats.
-
-Le peuple français avait admirablement compris le mot _révolution_. Il
-l'avait décomposé, il savait qu'il voulait dire: Propriété facile, à bon
-marché, à la portée de tous, un toit pour le pauvre, un foyer pour le
-vieillard, un nid pour la famille.
-
-Au milieu des bravos suscités par cette promesse de l'Adamastor de la
-Chambre, deux voix protestèrent.
-
---J'eusse mieux aimé, dit Cambon, que Danton se bornât à sa première
-proposition, c'est-à-dire qu'il établît seulement le droit que le peuple
-a de voter sa constitution. Mais Danton est en opposition avec lui-même.
-Quand la patrie est en danger, a-t-il dit, tout appartient à la patrie.
-Qu'importe alors que la propriété subsiste si la personne périt!
-
-Du groupe des girondins une voix, celle de Lassource, s'éleva:
-
---Danton, s'écria-t-il, en demandant que l'on consacre la propriété, la
-compromet. Y toucher, même pour l'affermir, c'est l'ébranler. La
-propriété est antérieure à la loi!
-
-La Convention alla aux voix et les deux propositions de Danton furent
-résumées ainsi:
-
-1º Il ne peut y avoir de constitution que lorsqu'elle est acceptée par
-le peuple;
-
-2º La sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de
-la nation.
-
-Ce fut alors que Manuel se leva et dit, en étendant la main avec ce
-geste qui commande l'attention et le silence:
-
---Citoyens, ce n'est pas tout! Vous avez consacré la souveraineté du
-vrai souverain, _le peuple_; il faut le débarrasser de son faux
-souverain, _le roi_.
-
-À ces mots, une voix de droite s'écria:
-
---Le peuple seul doit juger.
-
-Mais, à ces mots, Grégoire, l'évêque de Blois, se leva.
-
-Grégoire avait eu une grande autorité dans la première assemblée où il
-avait siégé. Il s'y était trouvé le chef du clergé populaire. La fusion
-des ordres consommée, il avait été élu secrétaire à la presque
-unanimité, avec Mounier, Sieyès, Lally-Tollendal, Clermont-Tonnerre et
-Chapelier. Dans la Déclaration des droits de l'Homme, il fit inscrire
-celle de ses devoirs, et le nom de Dieu; le premier il avait adhéré à la
-constitution civile du clergé.
-
-Les membres de la Constituante ne pouvaient être réélus à la
-Législative. Grégoire alors s'était établi dans son diocèse et avait
-publié ses lettres pastorales; enfin, à la presque unanimité encore, il
-avait été nommé à la Convention.
-
-On attendait avec impatience les paroles qui allaient sortir de sa
-bouche dans cette grave question.
-
---Inutile d'attendre, dit-il; certes, personne ne proposera jamais de
-conserver en France la race funeste des rois. Nous savons trop bien que
-toutes les dynasties n'ont jamais été que des races dévorantes vivant de
-chair humaine. Mais il faut pleinement rassurer les amis de la liberté;
-il faut détruire ce talisman dont la force magique serait propre à
-stupéfier encore bien des hommes. Je demande donc que, par une loi
-solennelle, vous consacriez l'abolition de la royauté.
-
-Au milieu des bravos et des cris frénétiques de toute l'Assemblée,
-d'accord en principe sur ce point, le montagnard Bascle se leva:
-
---Je demande, dit-il, que l'on ne précipite rien et qu'on attende le
-vœu du peuple.
-
-Mais Grégoire, qui s'était rassis, se redressa à ces paroles, et, tirant
-du plus profond de son cœur cette terrible phrase, il la jeta au
-visage de son adversaire:
-
---Le roi est dans l'ordre moral ce que le monstre est dans l'ordre
-physique.
-
-Et, à l'instant même, d'un élan unanime, toute la salle s'écria:
-
---La royauté est abolie.
-
-En ce moment, un homme dont la pâleur dénonçait la fatigue, les habits
-un long voyage, le costume un représentant du peuple aux armées, entra
-brusquement dans la salle, tenant entre ses bras trois drapeaux, deux
-autrichiens et un prussien.
-
---Citoyens, s'écria-t-il l'œil rayonnant d'enthousiasme, l'ennemi est
-battu, la France est sauvée. Dumouriez et Kellermann vainqueurs vous
-envoient ces drapeaux pris sur les vaincus. J'arrive à temps pour
-entendre la grande voix de la Convention proclamer l'abolition de la
-royauté. Place parmi vous, citoyens, car je suis des vôtres!
-
-Et, sans répondre aux signes que lui faisait Danton pour venir prendre
-place près de lui sur la Montagne, il alla s'asseoir, agitant son
-chapeau aux plumes tricolores encore tout imprégnées de la fumée de la
-bataille:
-
---Vive la République! cria-t-il, et qu'elle date sa naissance du jour
-qui l'a consolidée: 21 septembre 1792.
-
- * * * * *
-
-Et en même temps on entendit le canon tonner. Il croyait ne tonner que
-pour la victoire de Valmy, il tonnait en même temps pour l'abolition de
-la royauté et la proclamation de la république.
-
-Et, de même qu'en terminant le dernier chapitre nous nous sommes
-inclinés devant ces hommes qui avaient sauvé militairement la France,
-inclinons-nous devant ces autres hommes dont la mission était bien
-autrement dangereuse et fut pour eux bien autrement mortelle.
-
-Une seule fois j'ai été appelé à assister à un spectacle donné dans
-cette salle des Tuileries où se tint cette formidable séance que nous
-venons de rapporter, et tant d'autres qui en furent la suite et la
-conséquence.
-
-On jouait _le Misanthrope_ et _Pourceaugnac_.
-
-On applaudissait ce double chef-d'œuvre de Molière, qui présente les
-deux faces de son auteur, le rire et les larmes.
-
-Deux rois et deux reines étaient assis avec une foule de princes sur une
-estrade et applaudissaient.
-
-Et je me demandais comment les rois osaient entrer dans une pareille
-salle, où la royauté avait été abolie, où la république avait été
-proclamée, où tant de spectres sanglants secouaient leurs linceuls, sans
-craindre que ce dôme, qui avait entendu les applaudissements du 21
-septembre 1792, ne s'écroulât sur eux.
-
-Oui, certes, nous devons beaucoup à ces hommes, à Molière, à Corneille,
-à Racine, qui ont tant fait pour la gloire de la France, à laquelle ils
-ont consacré leur génie.
-
-Mais combien ne devons-nous pas plus à ces hommes qui ont prodigué leur
-sang pour la liberté.
-
-Les premiers ont fondé les principes de l'art.
-
-Les autres ont consacré ceux du droit.
-
-Sans les premiers nous serions encore ignorants peut-être; sans les
-autres, à coup sûr, nous serions encore esclaves.
-
-Et ce qu'il y a d'admirable dans ces hommes de 1792, c'est que tous
-lavèrent dans leur propre sang leurs erreurs ou leurs crimes.
-
-Je mets à part Marat, dont le couteau de Charlotte Corday a fait
-justice, et qui n'était d'aucun parti.
-
-Les girondins, qui causèrent la mort du roi, furent punis de cette mort
-par les cordeliers.
-
-Les cordeliers furent punis de la mort des girondins par les
-montagnards.
-
-Les montagnards furent punis de la mort des girondins par les hommes de
-thermidor.
-
-Enfin ceux-ci se détruisirent entre eux.
-
-Ce qu'ils ont fait de mal, ils l'ont emporté dans leurs tombes
-sanglantes.
-
-Ce qu'ils ont fait de bon est resté.
-
-Et tous, malgré leurs erreurs, leurs fautes, leurs crimes mêmes, étaient
-de grands citoyens, d'ardents amis de la patrie; leur amour jaloux pour
-la France les aveugla, ce fut cet amour frénétique qui en fit des
-Orosmane et des Othello politiques: ils haïrent et tuèrent parce qu'ils
-aimaient.
-
-Mais, parmi ces sept cent quarante-cinq hommes, pas un traître, pas un
-concussionnaire. Rien de lâche en eux. Fondateurs de la république, ils
-l'avaient dans le cœur. La république, c'était leur foi, c'était leur
-espoir, c'était leur déesse. Elle montait avec eux dans la charrette,
-elle les soutenait dans le douloureux trajet de la Conciergerie à la
-place de la Révolution. C'était elle qui les faisait sourire jusque sous
-le couteau.
-
-Le dix thermidor, elle ne voulut point descendre de l'échafaud et fut
-guillotinée entre Saint-Just et Robespierre.
-
-Et voilà ce à quoi je pensais, voilà ce que je voyais comme à travers un
-nuage dans cette salle des Tuileries où des rois et des reines,
-inintelligents du passé et insoucieux de l'avenir, applaudissaient ces
-deux excellents comédiens que l'on appelait Mlle Mars et Monrose.
-
-Notre récit serait incomplet si, le lendemain de ce grand jour que nous
-venons de faire apparaître rayonnant dans le lointain de notre histoire,
-nous ne suivions pas Jacques Mérey retournant près de Dumouriez, portant
-des instructions secrètes de Danton.
-
-Jacques Mérey avait été absent trois jours; à son retour à
-Sainte-Menehould, il ne trouva rien de changé: les Français, faisant
-toujours face à la France, semblaient l'envahir; les Prussiens, lui
-tournant le dos, semblaient la défendre.
-
-Les instructions de Danton étaient précises:
-
-Tout faire pour que les Prussiens abandonnassent la France, et, en
-abandonnant matériellement la France, abandonnassent moralement le roi.
-
-En somme, la bataille de Valmy n'était qu'un échec; ce n'était point une
-bataille, mais une canonnade; comme nous l'avons dit, les Prussiens y
-avaient perdu douze ou quinze cents hommes, nous sept à huit cents.
-
-Les Prussiens n'étaient nullement entamés matériellement; démoralisés,
-oui.
-
-Les deux armées comptaient un nombre à peu près égal de combattants,
-soixante-dix à soixante-quinze mille hommes; mais celle des coalisés
-était dans un état déplorable.
-
-Les escarmouches sur le front de l'armée n'amenaient aucun résultat, et
-il avait été convenu d'un commun accord de les cesser; mais Dumouriez
-avait détaché toute sa cavalerie dans les environs: il avait lancé tous
-ses cavaliers à cette chasse des vivres dont nos soldats se faisaient un
-plaisir et qui amenait l'abondance dans notre camp tout en poussant la
-famine dans le camp prussien.
-
-L'armée coalisée perdait deux ou trois cents hommes par jour de la
-dysenterie.
-
-Cependant Sa Majesté Frédéric-Guillaume tint bon pendant douze jours.
-
-Mais nul n'était, dans toute cette armée composée d'éléments divers,
-plus troublé que le roi de Prusse lui-même. Il y avait schisme dans son
-camp, guerre civile dans sa tente, combat dans son cœur.
-
-Le roi avait une maîtresse qu'il adorait. Les femmes n'aiment pas la
-guerre; la comtesse de Lichtenau était à la tête du parti des
-pacifiques; elle s'était avancée jusqu'à Spa et n'osait aller plus loin.
-
-Elle craignait pour la vie de son royal amant, bien plus encore pour son
-cœur; les fêtes qu'on lui avait données à Verdun, ces vierges voilées
-qui avaient été au-devant de lui avec des fleurs et des dragées,
-n'étaient aucunement rassurantes. On voile souvent les vilains visages;
-mais plus souvent encore les beaux. Elle écrivait au roi des lettres
-désespérées.
-
-En échange, la nouvelle de l'échec de Valmy avait été reçue par le parti
-de la paix avec autant de joie que la trahison de Verdun avait causé de
-terreur. Brunswick, qui prenait ses soixante-huit ans, voyant que la
-campagne de France ne serait point, comme il l'avait cru, précisément
-une promenade militaire, aspirait au repos et à son duché, loin de se
-douter encore que son fameux manifeste les lui ferait perdre tous les
-deux. Le roi, de l'avis de Brunswick et des pacifistes, n'était plus
-retenu que par un certain respect humain. À toutes les observations des
-uns et des autres, et même de sa maîtresse, il répondit:
-
---Mais la cause des rois, mais la liberté de Louis XVI! c'est une
-affaire d'honneur qu'un roi ne saurait abandonner sans une suprême
-honte.
-
-Puis, il faut le dire, les nouvelles arrivaient désastreuses pour la
-coalition. Le 21 septembre, abolition de la royauté et proclamation de
-la république; le 24, Chambéry ouvre ses portes; le 29, c'est Nice: la
-république, comme le Nil, commençait à déborder sur le monde pour le
-fertiliser.
-
-Vers les derniers jours de septembre, le malaise devint intolérable dans
-l'armée des coalisés. Frédéric-Guillaume, que l'empereur d'Autriche et
-l'impératrice Catherine attendaient à la table splendide où ils
-dévoraient la Pologne, n'avait pas de quoi manger dans son camp.
-
-Dumouriez lui envoya douze livres de café, c'est tout ce qu'il en avait
-lui-même.
-
-Ces douze livres de café furent le prétexte des accusations qui
-s'élevèrent contre Dumouriez, et, il faut le dire aussi, la seule
-preuve.
-
-Aux propositions faites par les premiers parlementaires envoyés,
-Dumouriez avait répondu au nom de l'Assemblée:
-
---Les Français ne traiteront avec l'ennemi que lorsqu'il sera sorti de
-France.
-
-Mais les instructions secrètes que rapportait Jacques Mérey étaient loin
-d'avoir cette rudesse toute romaine:
-
-Remporter une victoire moins glorieuse, mais aussi importante que celle
-de Valmy, sans combattre;
-
-Ne pas pousser l'ennemi à un de ces désespoirs qui nous ont valu Crécy
-et Poitiers;
-
-Reconduire l'armée prussienne avec tous les honneurs de la guerre, mais
-enfin la reconduire jusqu'à la frontière;
-
-Constater bien clairement que Frédéric-Guillaume, en abandonnant la
-cause de Louis XVI, abandonnait la cause des rois; au lieu de mettre
-obstacle à la retraite des Prussiens, leur donner toute facilité de
-l'opérer.
-
-Enfin, le 1er octobre, les Prussiens, ne pouvant tout à la fois
-résister à l'épidémie et à la disette, commencèrent à décamper.
-
-Ils firent une lieue ce jour-là, une lieue le lendemain, mais enfin
-c'étaient deux lieues en arrière.
-
-Le 30 septembre, une entrevue avait eu lieu entre Kellermann et
-Brunswick.
-
-Brunswick avait deviné le plan de Dumouriez, mais Kellermann, esprit
-moins délié, ne l'avait pas compris.
-
-Kellermann tenait absolument à poser les bases d'un arrangement.
-
-Brunswick l'évitait; il trouvait qu'il avait bien assez écrit comme
-cela.
-
-Trop peut-être!
-
---Mais, insista Kellermann, comment tout cela finira-t-il?
-
---Rien de plus simple, répondit Brunswick; nous nous en retournerons
-chacun chez nous, comme les gens de la noce.
-
---D'accord, dit Kellermann. Mais qui payera les frais de la noce? Il me
-semble que l'empereur, qui a attaqué le premier, nous doit bien les
-Pays-Bas pour indemniser la France.
-
---Quant à cela, la chose ne nous regarde en rien; c'est l'affaire des
-plénipotentiaires.
-
-Et, comme nous l'avons dit, la retraite commença le lendemain.
-
-La retraite fut un échange de bons procédés. Dillon seul, qui
-n'approuvait pas cette manière de faire la guerre, se fit donner deux ou
-trois fois sur les ongles en voulant serrer l'ennemi de trop près.
-
-L'ennemi, on le caressait, on le choyait, on lui donnait du pain et du
-vin pour qu'il eût la force de gagner plus vite la frontière.
-
-Verdun fut abandonné le 14, Longwy le 22.
-
-Enfin, le 26 octobre, le dernier Prussien vivant repassait la frontière.
-
-L'armée coalisée laissait trente-cinq mille morts pour engraisser les
-plaines de la Champagne.
-
-
-
-
-XXIX
-
-Une soirée chez Talma
-
-
-Le 25 octobre de la même année, il y avait double fête, au théâtre des
-Variétés du Palais-Royal, où Monvel avait engagé nos meilleurs artistes,
-un peu effarouchés par les premiers événements de la révolution.
-
-Mlle Amélie-Julie Candeille, qui était la maîtresse de Vergniaud,
-donnait la première représentation de sa pièce de _la Belle Fermière_,
-où elle jouait le rôle principal, et Dumouriez, le vainqueur de Valmy,
-devait venir au théâtre.
-
-Enfin, après la représentation, artistes, comédiennes, auteurs et hommes
-politiques devaient se rencontrer chez Talma, dans la petite maison de
-la rue Chantereine qu'il venait d'acheter, et où il donnait une de ces
-soirées, moitié bal, moitié bel esprit, où l'on dansait et où l'on
-disait des vers.
-
-Dumouriez était arrivé depuis quatre jours à Paris avec Jacques, chez
-lequel il avait trouvé un homme qui lui convenait sous tous les
-rapports.
-
-L'œil loyal et profond du docteur l'inquiétait bien de temps en
-temps, en ce qu'il plongeait jusqu'au fond de sa poitrine, comme s'il
-n'était pas entièrement convaincu du dévouement de Dumouriez à la
-République; mais sous ce rapport il avait affaire à forte partie;
-d'ailleurs les faits étaient là pour démentir les soupçons.
-
-On accusait Dumouriez d'avoir été un peu trop courtois pour les
-Prussiens en retraite; mais Jacques Mérey savait d'où lui en était venu
-l'ordre, puisque cet ordre c'était lui-même qui l'avait transmis.
-
-Dumouriez, sous prétexte de présenter au ministère son plan favori de
-l'invasion belge, était revenu à Paris étudier de son œil intelligent
-la situation. La royauté abolie, la république proclamée, venaient
-mettre un obstacle à son plan favori: faire du duc de Chartres un roi
-de France; mais il savait combien facilement la France, bonne fille au
-fond, se laisse aller à ses haines et à ses enthousiasmes du moment.
-
-Il pensait donc que tout espoir n'était point perdu et qu'il fallait
-laisser faire au temps.
-
-À sa première entrevue avec Mme Roland, Dumouriez, qui n'avait pas
-encore changé les talons rouges de Versailles contre les bottes de
-Valmy, avait traité un peu trop lestement la sévère matrone qui disait
-d'elle-même: «Personne moins que moi n'a connu la volupté.» Mme
-Roland, qui était le véritable ministre, qui sentait sa supériorité sur
-Roland et qui craignait avant tout le ridicule pour son mari, lui avait
-plus gardé rancune de ses façons cavalières envers elle, que de sa chute
-du ministère. En tout cas, le ministère girondin avait été admirable
-pour Dumouriez. Il l'avait, dans la mesure de son pouvoir, soutenu
-physiquement, et, dans la mesure de sa popularité, soutenu moralement.
-C'était à Dumouriez vainqueur de reconnaître à son retour à Paris la
-part que ses loyaux ennemis avaient prise à sa victoire, et à amener,
-s'il était possible, un rapprochement entre la Montagne et la Gironde.
-La chose était d'autant plus facile qu'il y avait déjà eu rapprochement
-entre Dumouriez et Danton.
-
-La première représentation de _la Belle Fermière_ devait compléter ce
-raccommodement.
-
-En arrivant à Paris, Dumouriez s'était présenté au ministère de
-l'Intérieur; puis, en passant du cabinet du ministre au salon de Mme
-Roland, il avait fait prendre dans sa voiture un magnifique bouquet
-qu'il lui avait offert. Mme Roland avait reçu en souriant cet emblème
-des choses frivoles et éphémères; et, sur cette demande de Dumouriez:
-
---Voyons, que pensez-vous de moi?
-
-Elle avait répondu:
-
---Je vous crois quelque peu royaliste.
-
-Puis elle était entrée, en femme politique, dans les projets de son
-mari et de ses collègues; elle avait reconnu la grande intelligence de
-Dumouriez; mais plus cette intelligence était grande, plus il fallait
-s'en défier.
-
---Plus vous avez de talent, lui dit-elle, plus vous êtes dangereux, et
-la République désormais se gardera bien de vous subordonner les autres
-généraux.
-
-Dumouriez haussa les épaules:
-
---La défiance est le défaut des républiques; c'est avec la défiance
-qu'elles tuent le génie; c'est la défiance qui crée ces éternelles
-paniques, ces cris de trahison poussés au hasard, qui ôtent toute force
-morale à l'homme que vous employez, et qui l'envoient impuissant et
-désarmé devant l'ennemi. Si les autres généraux ne m'avaient pas été
-subordonnés, je n'eusse pas pu réunir les forces de Beurnonville aux
-miennes, je n'eusse pas pu tirer Kellermann de Metz et le conduire à
-temps à Valmy, et à l'heure qu'il est les Prussiens seraient à Paris et
-c'est moi qui serais prisonnier à Berlin.
-
-Dumouriez quitta Mme Roland pour se rendre à la Convention; c'était
-là qu'on l'attendait.
-
-Il y avait eu changement de gouvernement; il y avait donc un nouveau
-serment à prêter.
-
-Mais Dumouriez s'était avancé à la barre, avait écouté les compliments
-de Pétion, et avait répondu:
-
---_Je ne vous ferai pas de nouveaux serments._ Je me montrerai digne de
-commander aux enfants de la liberté et de soutenir les lois que le
-peuple souverain va se faire par votre organe.
-
-Le soir, il se présenta aux jacobins. La dernière fois, il n'avait pas
-marchandé avec la situation, et il avait mis le bonnet rouge; cette
-fois, il y vint tout simplement avec son chapeau de général; quoique ce
-fût le même qu'il portait à Valmy, il fut reçu très froidement.
-
-Collot-d'Herbois le comédien monta à la tribune, remercia le général de
-l'éminent service qu'il avait rendu à la patrie; mais lui reprocha
-d'avoir reconduit le roi de Prusse _avec trop de politesse_.
-
-Danton lui succéda à la tribune, et, après avoir expliqué les causes de
-cette conduite courtoise:
-
---Console-nous, lui dit-il, par des victoires sur l'Autriche, de ne pas
-voir ici le despote de Prusse.
-
-On le voit, à la coupe où Dumouriez croyait venir boire le vin enivrant
-de la victoire, l'ingratitude démocratique mêlait déjà son fiel.
-
-Deux des plus grands généraux de la Révolution, deux des hommes à qui la
-République devait ses premières et ses plus belles victoires, devaient
-boire successivement à la coupe amère:
-
-À peine vidée par Dumouriez, elle allait se remplir pour Pichegru.
-
-Enfin, comme nous l'avons dit, cette fameuse soirée devait tout
-raccommoder, et c'était à l'œuvre innocente de Mlle Candeille que
-le baiser de paix devait se donner.
-
-Roland avait mis sa loge à la disposition de Dumouriez.
-
-Mme Roland devait y venir; puis, quand Roland aurait fini son labeur
-ministériel, il les rejoindrait.
-
-Danton avait loué la loge à côté, pour lui, sa femme et sa mère.
-
-Soit qu'il se trompât de loge, soit qu'il le fît exprès, il entra avec
-Dumouriez et sa femme dans la loge de Roland et s'y installa. Mme
-Roland et Mme Danton ne se connaissaient pas. Mme Roland était un
-grand esprit, Mme Danton était un grand cœur. Les deux femmes
-devaient se convenir; les deux femmes liées rapprocheraient les deux
-maris.
-
-Puis l'effet était admirable pour le public:
-
-On avait vu, dans la même loge, Dumouriez et Mme Roland, Danton et
-Vergniaud! car Vergniaud avait promis de venir. La maladresse d'une
-ouvreuse de loge fit manquer tout ce beau plan.
-
-Lorsque Mme Roland se présenta au bras de Vergniaud pour entrer dans
-sa loge:
-
---Pardon, madame, lui dit l'ouvreuse, mais la loge est occupée.
-
-Mme Roland voulut savoir qui se permettait d'occuper une loge qui
-était louée au nom de son mari.
-
---Ouvrez toujours, dit-elle.
-
-La femme ouvrit.
-
-Mme Roland jeta un coup d'œil rapide dans sa loge, reconnut
-Dumouriez, vit Danton avec une femme tenant la place qu'elle devait
-occuper.
-
-Elle savait Danton peu soucieux de l'honorabilité des femmes avec
-lesquelles il se montrait en public; elle prit Mme Danton pour une
-femme près de laquelle elle ne pouvait s'asseoir.
-
---C'est bien, dit-elle.
-
-Et elle repoussa la porte, qui se ferma seule.
-
-Avant que Danton l'eût ouverte, elle avait gagné l'escalier.
-
-D'ailleurs ce refus d'entrer dans une loge où se trouvait Mme Danton
-était une insulte. Danton adorait sa femme, et d'autant plus en ce
-moment, qu'elle avait déjà le cœur brisé par les journées de
-Septembre. Une violente palpitation la prit, à la suite de laquelle elle
-s'évanouit. Elle était déjà atteinte de la maladie dont elle mourut,
-d'une anémie. Une partie du sang versé le 2 septembre semblait être le
-sien.
-
-Il avait un dernier espoir de revoir Roland chez Talma; quant à sa
-femme, à coup sûr elle n'y viendrait pas.
-
-Danton passa sa soirée dans la même loge que Dumouriez, qui fut fort
-applaudi, mais beaucoup moins que s'il eût apparu au public entre Mme
-Roland et Vergniaud.
-
-Dieu seul sait combien coûta de têtes cette vivacité de Mme Roland à
-refermer la porte de sa loge.
-
-La pièce de Mlle Candeille, quoique appartenant à cette littérature
-molle et insipide de l'époque, eut un grand succès et resta au
-répertoire. Quarante ans après cette première représentation, j'y vis
-débuter Mlle Mante.
-
-Le spectacle fini, l'auteur nommé au milieu des applaudissements,
-Danton chercha inutilement son ami Jacques Mérey pour lui confier sa
-femme, dont la santé commençait à l'inquiéter; mais Jacques Mérey, qui
-devait venir le joindre au spectacle, n'avait point paru.
-
-Les deux hommes reconduisirent Mme Danton chez elle, la laissèrent
-passage du Commerce, et revinrent rue Chantereine, chez Talma.
-
-La soirée était des plus brillantes. Talma était déjà à cette époque à
-l'apogée de sa réputation. Quoique appartenant par son opinion au club
-des Jacobins, quoique lié intimement avec David, l'ami de Marat, il
-appartenait par l'esprit, par l'art, par la littérature, à la Gironde,
-le plus élégant de tous les partis. Il en résultait qu'il réunissait
-chez lui hommes d'État, poètes, artistes, peintres, généraux, de toutes
-les opinions et de tous les partis.
-
-Lorsque Dumouriez et Danton entrèrent, Mlle Candeille avait eu le
-temps de changer de costume et de venir recevoir les félicitations de
-ses camarades.
-
-Ces félicitations étaient d'autant plus sincères que c'était un talent,
-comme poète, qui ne portait ombrage à personne.
-
-Les nouveaux venus joignirent leurs compliments à ceux que Mlle
-Candeille était en train de recevoir, et, comme on venait de lui offrir
-une couronne de laurier, elle força Dumouriez de l'accepter.
-
-Dumouriez la prit et alla la déposer sur un buste de Talma, où elle se
-fixa définitivement.
-
-Talma présenta à Dumouriez tous ces hommes portant déjà des noms
-célèbres ou qui devaient le devenir. Tous ces noms étaient connus de
-Dumouriez, l'un des généraux les plus lettrés de l'armée; mais, éloigné
-par son état de la société parisienne, il ne connaissait que les noms.
-
-Là étaient Legouvé, Chénier, Arnaud, Lemercier, Ducis, David, Girodet,
-Prud'hon, Lethière, Gros, Louvet de Couvrai, Pigault-Lebrun, Camille
-Desmoulins, Lucile, Mlle de Keralio, Mlle Cabarrus, Cabanis,
-Condorcet, Vergniaud, Guadet, Gensonné, Garat, Mlle Raucourt, Rouget
-de l'Isle, Méhulo, les deux Baptiste, Dazincourt, Fleury, Armand
-Dugazon, Saint-Prix, Larive, Monvel, tout l'art, toute la politique du
-temps.
-
-Là enfin, Dumouriez, applaudi par tous, goûtait cette joie sans mélange
-du triomphateur au triomphe duquel ne se mêle pas la voix de l'esclave.
-
-Il croyait du moins que la chose se passerait ainsi.
-
-Tout à coup une rumeur sourde courut dans les salons; une inquiétude
-vague sembla s'emparer de tout le monde, et le nom de Marat, vingt fois
-répété, tomba sur les conviés du grand artiste, non pas comme des
-langues de feu, mais comme des gouttes d'huile bouillante.
-
---Marat! dit Talma, que vient-il faire ici? Que l'on m'appelle deux
-domestique, et qu'on me le mette à la porte!
-
-Mais David s'y opposa.
-
---Laisse-moi d'abord voir ce qu'il veut, dit David, ensuite tu
-décideras.
-
-Talma fit un signe d'assentiment.
-
-David s'avança jusqu'au vestibule.
-
---Que veux-tu? demanda-t-il à Marat.
-
---Je veux parler au citoyen Dumouriez, répondit Marat.
-
---Ne pourrais-tu choisir un autre moment que celui où l'on donne une
-fête?
-
---Pourquoi donne-t-on des fêtes à un traître?
-
---Un traître qui vient de sauver la patrie.
-
---Un traître! un traître! un traître! te dis-je.
-
---Mais enfin que viens-tu demander?
-
---Je viens demander sa tête.
-
---Avec combien d'autres? demanda Danton qui parut à la porte.
-
---Avec la tienne, dit Marat, avec celle de tous ceux qui ont pactisé
-avec le roi de Prusse. Oui, ajouta-t-il en montrant le poing, on sait
-que vous avez reçu chacun deux millions.
-
---Laissez entrer ce fou afin que je le saigne! Il voit rouge! dit
-Cabanis.
-
-Marat entra.
-
-Mais déjà beaucoup avaient disparu ou avaient passé dans les pièces à
-côté.
-
-Dugazon avait pris une pelle et l'avait mise à rougir au feu.
-
-Marat était flanqué de deux jacobins, longs et maigres, ayant la tête de
-plus que lui.
-
-Il venait demander compte à Dumouriez de l'épuration des volontaires de
-Châlons, dont il avait fait chasser les maratistes et ceux qui
-demandaient du sang.
-
-Il comptait, le folliculaire gonflé de fiel et de venin, épouvanter le
-général vainqueur comme il épouvantait les badauds de Paris.
-
-Dumouriez l'attendit, calme, appuyé sur le pommeau de son sabre.
-
---Qui êtes vous? demanda-t-il.
-
---Je suis Marat, répondit celui-ci, tordant sa bouche baveuse.
-
---Je n'ai affaire ni à vous ni à vos pareils.
-
-Et il lui tourna le dos avec un profond mépris.
-
-Tous ceux qui entouraient le général, et particulièrement les
-militaires, éclatèrent de rire.
-
---Ah! dit Marat, ce soir je vous fais rire, demain je vous ferai
-pleurer!
-
-Et il sortit en montrant le poing et en menaçant.
-
-À peine fut-il sorti, que Dugazon tira du feu la pelle rouge, prit une
-poignée de sucre en poudre, et, sans dire une parole, partout où avait
-passé Marat, brûla du sucre.
-
-Cet épisode grotesque rendit la gaieté qui avait disparu.
-
-Mais le but de la réunion de la Gironde à la Montagne était manqué,
-aussi bien dans le salon de la rue Chantereine que dans la loge du
-théâtre des Variétés du Palais-Royal.
-
-Danton, en rentrant chez lui, trouva Jacques Mérey qui l'attendait avec
-impatience.
-
-Le docteur vint à lui, et, sans lui donner le temps de l'interroger:
-
---Ami, lui dit-il, je ne veux pas, quelques jours après mon entrée à la
-Convention, demander un congé, mais il faut, pour une affaire de la plus
-haute importance, que tu m'obtiennes une mission qui me laisse quinze
-jours de liberté appliqués à mes propres affaires.
-
---Diable! fit Danton, à qui veux-tu que je demande cela? Je suis mal
-avec Servan et Clavier. Ce qui vient d'arriver ce soir ne m'a pas mis au
-mieux avec Roland. Mlle Manon Philippon, ajouta-t-il avec un accent
-de mépris, lui aura raconté la chose à sa manière. Il reste donc Garat,
-le ministre de la justice.
-
---Et comment es-tu avec celui-là?
-
---Oh! celui-là n'a rien à me refuser.
-
---C'est Garat justement qui a proposé, le 9 octobre dernier, la loi qui
-prononce la peine de mort contre les émigrés pris les armes à la main et
-leur exécution immédiate, n'est-ce pas?
-
---C'est lui.
-
---Eh bien! qu'il me charge de rechercher l'identité du seigneur de
-Chazelay, pris à Mayence le 21 et fusillé le 22. Bien entendu que la
-mission est tout honoraire, et que je ferai les recherches à mes frais.
-
---La chose a l'importance que tu lui donnes?
-
---Il y va de mon bonheur.
-
---Tu auras ta mission demain.
-
-Jacques Mérey avait lu le soir même dans le _Moniteur_:
-
-«Le chef d'une petite bande d'émigrés, après avoir combattu en Champagne
-avec ses hommes, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté-là,
-est venu vers les premiers jours d'octobre s'enfermer dans la ville de
-Mayence.
-
-»Mais la ville de Mayence s'étant rendue le 21 octobre dernier, et
-aucune condition n'ayant été stipulée par le gouverneur en faveur des
-émigrés, M. de Chazelay a été pris les armes à la main et, en vertu de
-la loi du 9 octobre, fusillé dans les vingt-quatre heures.
-
-»On dit que le seigneur de Chazelay possédait de grands biens dans le
-département de la Creuse, aux environs de la ville d'Argenton.
-
-»Encore un bel héritage pour la République!»
-
-Le lendemain, Jacques Mérey avait sa mission signée Garat, mission à
-laquelle il pouvait consacrer depuis le 26 octobre jusqu'au 10 novembre
-inclusivement.
-
-En conséquence, sans perdre un seul instant, il repartit pour Mayence
-avec une lettre de recommandation du général Dumouriez pour le général
-Custine.
-
-La veille de son départ, sur la proposition de Garnier (de Saintes), la
-Convention avait rendu un décret qui bannissait les émigrés à perpétuité
-et qui punissait de mort ceux qui rentraient en France--sans distinction
-d'âge ni de sexe.
-
-
-
-
-XXX
-
-Une lettre d'Éva
-
-
-Jacques Mérey n'avait pas perdu un instant: à dix heures du matin, des
-chevaux de poste étaient attelés à une solide calèche de voyage; et lui,
-attendait sa mission en costume de voyageur.
-
-À onze heures du matin, Danton lui remettait l'ordre signé Garat, les
-deux amis s'embrassaient, et à onze heures cinq minutes, après avoir
-recommandé à Danton de veiller sur la santé de sa femme, Jacques Mérey
-criait au postillon:
-
---Route d'Allemagne!
-
-C'était celle qu'il venait de faire à son retour avec Dumouriez.
-
-Il revit Château-Thierry, Châlons. Il salua en passant le champ de
-bataille de Valmy, encore tout bosselé de tombes. Il trouva Verdun
-occupé, par une trop grande rigueur peut-être, à faire oublier sa trop
-grande faiblesse. Les représailles commençaient: les malheureuses jeunes
-filles, dont la plupart, sans comprendre la grandeur d'un pareil crime,
-avaient été ouvrir les portes au roi de Prusse, étaient arrêtées, et
-l'on instruisait leur procès. On sait que plus tard elles furent
-exécutées.
-
-Il entra dans le Palatinat par Kaiserslautern et arriva à Mayence le
-troisième jour après son départ; il avait fait deux cents lieues en
-soixante heures. Mais le général Custine avait continué sa marche, et il
-était déjà à Francfort-sur-le-Mein.
-
-Jacques Mérey s'informa auprès des officiers restés en garnison à
-Mayence, s'il n'était pas à leur connaissance que les émigrés pris les
-armes à la main eussent été fusillés.
-
-Le fait était exact, et la chose avait même fait une profonde sensation
-dans la ville; le décret était du 9, et c'était la première fois qu'il
-était appliqué.
-
-Il l'avait été dans toute sa rigueur. Aucun des sept accusés n'avait
-échappé à la peine capitale.
-
-Il demanda les noms de ces malheureux: on les avait oubliés.
-
-Enfin on lui dit qu'un des officiers qui avaient fait partie du conseil
-de guerre était encore à Mayence, et on lui donna son nom et son
-adresse.
-
-Jacques Mérey alla le trouver.
-
-L'officier, qui était un capitaine, se rappelait parfaitement que le chef
-des six cavaliers émigrés avait déclaré se nommer Charles-Louis-Ferdinand
-de Chazelay; mais, en tout cas, il trouverait le dossier dans les mains
-du rapporteur, qui était le plus jeune membre du conseil, et qui
-appartenait comme officier d'ordonnance à la maison militaire du général
-Custine.
-
-Or, nous l'avons dit, le général était à Francfort.
-
-Jacques Mérey s'était muni des noms du jeune officier, il se nommait
-_Charles André_.
-
-Le lendemain, au point du jour, Jacques Mérey se présenta chez le
-général; il était déjà levé et s'apprêtait à passer une revue de son
-corps d'armée.
-
-Son titre de représentant du peuple effraya d'abord quelque peu Custine.
-Custine appartenait comme Dumouriez, par ses antécédents, au parti
-royaliste, et si son bras avait loyalement combattu, peut-être sa
-conscience n'avait-elle pas toujours été de l'avis de son bras.
-
-La lettre de Dumouriez le rassura. Ce fut donc avec un grand allégement
-du cœur qu'il fit appeler l'officier d'ordonnance Charles André, et
-lui donna l'ordre de mettre à la disposition de Jacques Mérey tous les
-documents qu'il pouvait avoir sur le ci-devant seigneur de Chazelay.
-
-Le jeune officier promit d'être à l'Hôtel d'Angleterre dans une
-demi-heure, avec le dossier du mort et les papiers qui avaient été
-trouvés sur lui et qui constataient son identité.
-
-Il tint parole.
-
-Ces papiers consistaient dans son interrogatoire, dans le procès-verbal
-d'exécution, et dans trois lettres à lui écrites par sa sœur,
-ex-chanoinesse à Bourges.
-
-L'interrogatoire était conçu en ces termes:
-
-«Le 21 octobre, à huit heures du soir, a comparu devant le Conseil de
-guerre établi dans la ville de Mayence pour juger les émigrés pris les
-armes à la main, le ci-devant seigneur de Chazelay, lequel a répondu de
-la façon suivante aux questions qui lui ont été faites:
-
-»D. Vos noms, prénoms et qualités?
-
-»R. Charles-Louis-Ferdinand, seigneur de Chazelay.
-
-»D. Votre âge?
-
-»R. Quarante-cinq ans.
-
-»D. Le lieu de votre naissance?
-
-»R. Le château de Chazelay, près Argenton.
-
-»D. Pourquoi avez-vous quitté la France?
-
-»R. Pour ne pas être complice des crimes qui s'y commettaient.
-
-»D. Où avez-vous été en quittant la France?
-
-»R. Me joindre au corps des émigrés qui servait en Champagne sous le
-prince de Ligne.
-
-»D. Quand avez-vous quitté la Champagne?
-
-»R. Huit jours après la bataille de Valmy, quand j'ai su de la bouche
-même de M. de Calonne que la retraite était décidée.
-
-»D. Pourquoi quittiez-vous la Champagne?
-
-»R. Parce qu'il n'y avait plus rien à y faire.
-
-»D. Et vous êtes venu à Mayence pour y prendre de nouveau du service
-contre la France?
-
-»R. Non pas contre la France, mais contre le gouvernement qui la
-déshonore.
-
-»D. Vous connaissez le décret de la Convention du 9 octobre, qui
-condamne à la peine de mort tout émigré pris les armes à la main?
-
-»R. Je le connais mais ne le reconnais pas.
-
-»D. Vous n'avez rien à dire pour votre défense?
-
-»R. Né royaliste et catholique, je meurs royaliste et catholique,
-c'est-à-dire dans la foi de mes pères.
-
-»Le prévenu éloigné, le conseil a délibéré; mais comme
-Charles-Louis-Ferdinand, ci-devant seigneur de Chazelay, n'a rien dit
-qui pût appuyer sa défense, et qu'au contraire il a été pour ainsi dire
-au-devant du châtiment qu'il avait mérité, il a été condamné à
-l'unanimité à la peine de mort.
-
-»Le condamné, rappelé devant le conseil, a entendu tranquillement la
-lecture de son arrêt et a répondu par le cri de "Vive le roi!" à la
-demande à lui faite s'il n'avait rien à ajouter ou à réclamer.
-
-»Le lendemain, au point du jour, il a été fusillé et enterré dans les
-fossés de la citadelle.»
-
-Jacques Mérey resta quelque temps absorbé en lui-même par cette lecture.
-
-La conduite du seigneur de Chazelay en face du tribunal qui le jugeait
-était celle d'un mauvais patriote, c'est vrai, mais d'un gentilhomme
-brave et loyal qui, ayant engagé son serment au roi, tient son serment à
-la rigueur.
-
-Comment cette foi politique se trouvait-elle dans le même homme qui,
-vis-à-vis de lui, avait manqué à toutes les lois de la délicatesse?
-
-C'est que la plupart du temps, chez l'homme, la conscience n'est qu'une
-affaire d'éducation; l'éducation de la noblesse en général lui traçait
-des devoirs pour ce qui était au-dessus d'elle, mais laissait la plus
-grande latitude pour ce qui était au-dessous.
-
-Or, dans l'esprit du seigneur de Chazelay, un médecin de village était
-tellement au-dessous de lui, que sa conscience, qui lui avait si
-courageusement fait affronter la mort pour un principe politique, ne lui
-avait rien inspiré en faveur du grand principe moral qu'il avait violé.
-
-Le droit divin n'était pas seulement pour les rois, il était aussi pour
-la noblesse, et, de même que le roi régnait de droit divin sur la
-noblesse, la noblesse régnait de droit divin sur ce qu'elle appelait le
-peuple.
-
---Pardon, lieutenant, dit le docteur, après avoir roulé pendant un
-instant ces pensées dans son cerveau et en avoir tiré les déductions que
-nous en avons tirées nous-même, mais ne m'avez-vous pas dit que trois
-lettres étaient jointes au dossier de M. de Chazelay?
-
---En effet, les voici, dit le jeune officier.
-
---Est-ce une indiscrétion que de demander à en prendre connaissance?
-
---Aucunement; j'ai ordre de vous communiquer les pièces, et même de vous
-en laisser prendre les copies.
-
---Ces lettres, disiez-vous, étaient de Mlle de Chazelay,
-ex-chanoinesse aux Augustines de Bourges.
-
---Voulez-vous me permettre de vous les passer par rang de date?
-
-Jacques Mérey fit un signe affirmatif.
-
-La première était du 16 août; elle disait:
-
- _Mon très cher et très honoré frère_,
-
- _Je suis revenue à Bourges avec le précieux dépôt dont vous m'avez
- chargée._
-
- _Mais jusqu'à présent je ne puis, en vérité, l'apprécier que du
- côté physique; quant au côté moral, je n'ai reçu de vous qu'une
- belle créature sans initiative et sans volonté, ne répondant pas à
- son nom d'Hélène et ne donnant signe d'intelligence qu'à celui
- d'Éva._
-
- _Au nom d'Éva, en effet, son œil brille un instant; elle
- l'arrête sur la personne qui l'a prononcé; mais comme cette
- personne n 'est pas celle qu'elle cherche, son œil se referme
- aussitôt et elle retombe dans sa somnolence habituelle._
-
- _Je vous demande donc la permission de continuer à l'appeler Éva,
- puisque c'est le seul nom auquel elle réponde._
-
- _Vous me dites, dans votre lettre reçue ce matin, que vous êtes
- décidé à quitter la France et à aller prendre du service à
- l'étranger, et vous voulez bien, sur cette grande résolution,
- prendre l'avis d'une pauvre servante du Seigneur._
-
- _Mon avis est qu'un Chazelay, dont les ancêtres ont participé à
- deux croisades, et qui porte d'azur à la croix pattée d'argent,
- cantonnée d'une fleur de lys d'or, ne doit point pactiser, même par
- sa présence, avec les choses qui se passent aujourd'hui._
-
- _Partez donc, et quand vous trouverez à propos que nous allions
- vous rejoindre, écrivez-moi; vos ordres seront ponctuellement
- exécutés._
-
- _Votre sœur obéissante et qui vous aime,_
-
- Marie DE CHAZELAY,
-
- En religion SÅ’UR ROSALIE.
-
-Cette lettre était déjà de la plus haute importance pour Jacques Mérey.
-Il savait quelle profonde douleur avait ressentie Éva de leur
-séparation. L'amour est égoïste jusqu'à la cruauté. La douleur d'Éva
-mettait un baume sur la sienne.
-
-Le jeune officier lui passa la seconde.
-
- _C'est avec un grand bonheur que j'ai appris que vous étiez arrivé
- à Verdun, où vous êtes du moins en sûreté. J'ai été enchantée de
- l'accueil que S. M. le roi de Prusse vous a fait, et ne puis
- qu'applaudir à la résolution que vous avez prise d'entrer dans les
- volontaires du prince de Ligne; c'est un noble seigneur de vieille
- souche, un vrai prince du saint-empire; ce doit être, d'après son
- âge et le portrait que vous m'en faites, le fils de Charles-Joseph,
- le petit-fils de Claude de l'Amoral second; son père,
- Charles-Joseph, était un des plus braves et des plus spirituels
- gentilshommes qui aient existé. Un Chazelay peut servir sans
- déroger sous un l'Amoral._
-
- _Hélène va un peu mieux, quoiqu'elle s'obstine à ne pas répondre à
- ce nom qu'elle semble ne pas connaître. Au reste, depuis le jour où
- je l'ai emmenée du château de Chazelay, pas un mot n'est sorti de
- sa bouche. Elle a commencé à prendre quelques cuillerées de
- potage, qui, avec un ou deux verres de sirop qu'elle avale par
- jour, suffisent à la soutenir. Hier, au lieu de la faire asseoir à
- la fenêtre donnant sur la cour, je l'ai fait asseoir à celle
- donnant sur le jardin. À la vue de la verdure et du petit cours
- d'eau qui l'arrose, elle a jeté un faible cri, s'est soulevée sur
- son fauteuil et est retombée en disant d'une voix désespérée: «Non!
- non! non!» Je ne sais ce qu'elle voulait dire, mais au moins elle a
- parlé._
-
- _Comme je crois qu'il y a beaucoup de mauvaise volonté dans ce
- mutisme et d'entêtement dans cette prostration, ayant entendu du
- bruit dans la chambre de votre fille avant-hier, après que Jeanne
- l'eût mise au lit, hier soir, je me ménageai, à l'aide d'un trou
- pratiqué dans la boiserie, la facilité de voir ce qu'elle faisait
- lorsque Jeanne fut sortie de sa chambre._
-
- _Elle se leva et en s'appuyant aux meubles elle alla s'agenouiller
- sur le prie-Dieu placé au-dessous du crucifix qui est entre les
- deux fenêtres, et là, je ne sais si ce fut des lèvres ou du
- cœur, car je n'entendis rien, là elle fit ou parut faire une
- longue prière._
-
- _Il paraît que cet homme près duquel elle est restée trop
- longtemps, pour son malheur, n'était pas dénué de tout sentiment
- chrétien, puisque la pauvre enfant cherche un refuge en Dieu et
- prie._
-
- _Voilà pour le moment tout ce que j'ai à vous dire. J'espère que
- cette lettre, que j'adresse à Verdun avec ordre de faire suivre,
- vous arrivera._
-
- Marie DE CHAZELAY,
-
- En religion SÅ’UR ROSALIE.
-
-Jacques Mérey tendit vivement la main pour avoir la troisième lettre.
-Voici ce qu'elle contenait:
-
- _Très cher et très honoré frère,_
-
- _D'après ce que vous me dites de la victoire des Prussiens à
- Grand-Pré et de la déroute de l'armée française, ce n'est pas nous
- qui irons vous rejoindre en Allemagne, mais vous qui, dans quelques
- jours, serez à Paris._
-
- _Hélas! vous y arriverez trop tard pour empêcher les crimes
- abominables qui ont été commis, mais à temps du moins pour les
- venger._
-
- _Notre pauvre roi et la famille royale sont, comme vous le savez,
- prisonniers au Temple. On parle de mettre l'élu du Seigneur en
- jugement; mais le Seigneur pressera votre marche pour que ce crime
- atroce, le plus odieux de tous, ne s'accomplisse pas._
-
- _Il n'y aurait rien d'étonnant que ce fût cet homme que vous avez
- cru reconnaître à la lueur d'un coup de pistolet qui fût en effet
- dans les rangs des républicains. Il a été nommé, comme vous le
- savez, membre de la Convention, et j'ai lu sur un journal qu'il
- était parti pour l'armée de l'Est avec une mission pour Dumouriez._
-
- _Hélène a essayé de mettre une lettre à la poste; mais elle a si peu
- de jugement que, sans penser que Jeanne, au lieu de la porter à la
- poste, me la remettrait, elle l'a confiée à Jeanne._
-
- _Jeanne me l'a apportée comme une honnête fille qu'elle est. C'est
- le fruit d'une tête en délire. Je vous l'envoie pour que vous
- puissiez juger par vous-même de la folle passion de cette enfant et
- de la nécessité de lui faire quitter la France le plus tôt
- possible, si, contre notre attente, vous n'étiez pas dans quelques
- jours à Paris._
-
- _Inutile de vous dire que j'ai recommandé à Jeanne d'assurer Hélène
- que sa lettre avait été mise à la poste; il en sera de même de
- toutes celles qu'elle continuera de lui écrire._
-
-Jacques Mérey jeta un cri; il venait de reconnaître entre les deux pages
-de la lettre de Mlle de Chazelay l'écriture d'Éva.
-
-Il jeta de côté la lettre de Mlle de Chazelay et dévora les lignes
-suivantes:
-
- _Mon ami, mon maître, mon roi--je dirais mon Dieu si je ne devais
- pas garder Dieu pour le supplier de te réunir à moi._
-
- _J'ai voulu mourir quand j'ai compris que nous étions séparés et que
- l'on m'a dit que c'était pour toujours._
-
- _Mon père ou a eu peur de ma résolution ou s'est lassé de mes
- plaintes. À tout ce que l'on me disait je répondais par ton nom
- adoré, ou par ces mots: Je l'aime!_
-
- _Il a fait venir ma tante, la chanoinesse de Bourges, et il m'a
- donnée à elle pour qu'on veille sur moi._
-
- _On me croit folle. Peu s'en faut que je ne le sois, et j'ai mes
- idées bien troubles. Si ce n'est que je te vois sans cesse devant
- mes yeux et que je sais que tu vis, je me croirais morte et déjà
- dans le pays des ombres, tant tout me paraît gris, terne,
- impalpable. Cela doit être ainsi quand le cœur est mort et qu'on
- est enfermé dans le tombeau._
-
- _Quitter le château de Chazelay a été pour moi une nouvelle douleur.
- Là je n'étais qu'à trois ou quatre lieues de toi, mon bien-aimé, et
- à chaque porte qui s'ouvrait je croyais que c'était toi qui allais
- paraître._
-
- _En montant dans la voiture, ou plutôt quand on m'a portée dans la
- voiture, je me suis évanouie; depuis lors je n'ai jamais bien
- complètement repris mes sens._
-
- _Le second jour de mon arrivée à Bourges, on m'a fait asseoir à la
- fenêtre du jardin au lieu de me faire asseoir à celle de la rue. Là
- j'ai jeté un cri de joie et il m'a semblé qu'un rayon de lumière
- m'inondait et que je me trouvais en face de notre Éden. Il y avait
- une pelouse comme la nôtre, pas de tonnelle de tilleul, pas d'arbre
- de la science, et surtout pas de Jacques Mérey._
-
- _Ô mon bien-aimé, je n'ai qu'une pensée, je n'ai qu'une espérance,
- je ne fais à Dieu qu'une prière: Te revoir!_
-
- _Si je ne te revois, je mourrai. Mais, sois tranquille, auparavant
- je ferai tout au monde pour te rejoindre._
-
- _Je procède de toi, j'allais à toi, sans toi il n'y a plus de moi._
-
- ÉVA.
-
---Oh! monsieur, s'écria Jacques Mérey, vous avez dit, n'est-ce pas, que
-je puis copier les pièces dont je désirerais avoir le double?
-
---Faites mieux, interrompit le jeune officier qui comprenait le désir du
-docteur, laissez-nous copie de cette lettre, que vous certifierez
-conforme, et gardez l'original.
-
-Jacques Mérey jeta les bras au cou du jeune officier, voulut lui
-répondre pour le remercier, mais les larmes étouffèrent sa voix.
-
-Il baisa vingt fois la lettre d'Éva, puis, d'une main tremblante, il
-commença à la copier.
-
-La lettre copiée, il l'appuya sur son cœur.
-
---Monsieur, dit-il au jeune officier, je n'oublierai jamais ce que vous
-venez de faire pour moi.
-
-L'officier paraissait avoir quelque chose à lui dire. Mais il hésitait.
-
-Jacques vit son hésitation et la comprit.
-
---Monsieur, lui dit-il, je n'ai pas besoin de vous dire que j'aime la
-fille de M. de Chazelay et que c'est moi qu'elle aime. Cette lettre que
-la mort de son père fait passer dans mes mains d'une si douloureuse
-façon m'était adressée, comme mon nom deux fois répété dans la lettre en
-fait foi. Je vais rentrer en France et faire tout au monde pour revoir
-la pauvre enfant qui sans moi est perdue. Savez-vous quelque chose de
-plus que ce que vous m'avez dit?
-
---Monsieur, répondit le jeune officier, je me compromets en vous avouant
-tout cela; mais je suis sûr que vous me garderez le secret. C'est moi
-qui ai commandé le feu le matin de l'exécution, et, sur le terrain même
-où elle allait avoir lieu, M. de Chazelay m'a remis une lettre pour sa
-sœur, en me priant de la lui faire passer comme sa volonté dernière.
-Je lui ai promis de mettre la lettre à la poste, et je lui ai tenu ma
-parole.
-
---Et, demanda Jacques Mérey, en recevant votre promesse, il n'a rien
-dit?
-
---Il a murmuré ces mots: «Peut-être arrivera-t-elle à temps.»
-
-Jacques Mérey sonna, baisa une dernière fois la lettre d'Éva, la mit sur
-son cœur, embrassa le jeune officier, fit mettre des chevaux de poste
-à sa voiture, passa au quartier général pour remercier Custine et lui
-serrer la main; puis, avec le même laconisme que, trois jours
-auparavant, il avait dit: _Route d'Allemagne_, il dit: _Route de
-France_.
-
-Et la voiture partit avec une égale rapidité.
-
-
-
-
-XXXI
-
-Recherches inutiles
-
-
-Jacques Mérey, à son retour, traversa la France avec la même vitesse
-qu'à son départ. Seulement, à Kaiserslautern, au lieu de prendre la
-route de la Champagne par Sainte-Menehould, il prit celle de la Lorraine
-par Nancy.
-
-Il allait droit à Bourges.
-
-En arrivant à l'Hôtel de la Poste, il s'informa si l'on connaissait à
-Bourges une demoiselle de Chazelay, ex-chanoinesse.
-
-À cette demande, le maître de poste s'approcha.
-
---Citoyen, dit-il (le 10 du même mois d'octobre, dont on gagnait la fin,
-un décret avait substitué les noms de _citoyen_ et _citoyenne_ aux
-appellations de _monsieur_ et de _madame_), citoyen, nous connaissons
-parfaitement la personne dont vous vous informez, seulement elle n'est
-plus à Bourges.
-
---Depuis quand? demanda Jacques Mérey.
-
---Tenez-vous à le savoir d'une façon positive?
-
---Très positive. Je viens de faire plus de quatre cents lieues pour la
-voir.
-
---Je vais vous dire cela d'après mon registre.
-
-Le maître de poste alla consulter son registre et cria de l'intérieur:
-
---Elle est partie le 23, à quatre heures de l'après-midi.
-
---Seule ou accompagnée?
-
---Accompagnée de sa nièce, que l'on disait très malade, et d'une femme
-de chambre.
-
---Vous êtes sûr qu'elles étaient trois?
-
---Parfaitement, car je leur ai fait observer qu'elles pouvaient ne
-mettre que deux chevaux à la voiture et payer le troisième _en
-l'air_[B]; ce à quoi la chanoinesse a dit: «Mettez-en trois, mettez-en
-quatre, s'il le faut, nous sommes pressées.» Alors je leur ai mis leurs
-trois chevaux et elles sont parties.
-
---Pour où sont-elles parties?
-
---Je n'en sais, ma foi! rien.
-
---Vous devez le savoir.
-
---Comment cela?
-
---Je présume que vous ne vous êtes pas exposé à donner des chevaux sans
-vous être fait présenter le passeport.
-
---Oh! pour un passeport, elles en avaient un, seulement pour quel pays?
-le diable m'emporte si je me le rappelle!
-
---Ce serait fâcheux, mon ami, dit gravement Jacques Mérey, si vous
-l'aviez oublié.
-
---Dans tous les cas, si vous y tenez absolument, vous pourrez le savoir
-à la préfecture qui l'a délivré.
-
---C'est vrai, dit Jacques Mérey.
-
-Et, comme il n'avait pas de temps à perdre:
-
---À la préfecture! cria-t-il.
-
-Le postillon monta le rue au galop, et au galop entra dans la cour.
-
-Jacques Mérey sauta rapidement à terre; mais pensant qu'il fallait faire
-plus de façons avec un préfet qu'avec un maître de poste, il se munit de
-la lettre de Garat qui le chargeait de rechercher l'identité du seigneur
-de Chazelay, et, sa lettre à la main, il entra dans le cabinet du
-préfet.
-
---Citoyen préfet, dit-il, je suis chargé par le ministre de la Justice,
-dont voici l'ordre, de constater l'identité du ci-devant seigneur de
-Chazelay, qui a été fusillé le 20 du présent mois à Mayence. J'arrive de
-Mayence, où cette identité a été constatée; mais ma mission ne
-s'arrêtait point à lui; elle s'étendait aux autres membres de sa
-famille, à sa sœur et à sa fille, qui habitent Bourges.
-
---Mais qui ne l'habitent plus, monsieur; elles sont parties le 24 de ce
-mois-ci.
-
---Et où sont-elles allées?
-
---Je ne pourrais pas vous le dire précisément; leur passeport était pour
-l'Allemagne.
-
---Et quel est le médecin qui soignait la jeune fille?
-
---Un excellent médecin, très patriote, M. Dupin.
-
---Seriez-vous assez bon pour me dire où demeure M. Dupin?
-
---Tout près, rue de l'Archevêché.
-
-Jacques Mérey salua le préfet, et se fit conduire chez M. Dupin.
-
-Là, le même interrogatoire recommença et faillit amener les mêmes
-réponses; mais, pressé de questions, le médecin voulut bien se rappeler
-qu'il avait désigné les eaux de Baden ou de Wiesbaden, seulement il ne
-se rappelait plus lesquelles.
-
-Restait à Jacques Mérey à s'assurer, chose par laquelle il eût dû
-commencer peut-être, si quelque âme vivante n'était point restée à la
-maison qui pût donner des nouvelles de celles qui l'habitaient.
-
-Mais le postillon fit observer à Jacques Mérey que, s'il le tenait une
-heure encore ainsi, il arriverait à lui faire doubler sa poste, ce qui
-était défendu par les statuts de l'administration.
-
-Jacques Mérey reconnut la vérité de l'observation et se fit ramener
-Hôtel de la Poste.
-
-Là, le docteur s'informa de la demeure de Mlle de Chazelay.
-
-Elle habitait la maison nº 23 de la rue du Prieuré.
-
-Jacques prit un gamin qui était commissionnaire à l'hôtel et se fit
-conduire.
-
-La maison nº 23 de la rue du Prieuré était hermétiquement close.
-
-Le gamin frappa à toutes les portes et à toutes les fenêtres; fenêtres
-et portes restèrent fermées.
-
-Une voisine sortit et répéta ce que Jacques Mérey savait déjà,
-c'est-à-dire que le 23, vers quatre heures de l'après-midi, ces dames
-étaient parties.
-
-Elles avaient tout fermé, emporté toutes les clefs, et la chanoinesse,
-interrogée sur son retour probable, avait dit qu'elle allait rejoindre
-son frère en Allemagne et qu'elle ignorait si elle reviendrait jamais.
-
-Par la date du départ, il était évident qu'elles ignoraient encore la
-mort de M. de Chazelay.
-
-Maintenant, qu'était devenue la lettre qu'il avait écrite à l'heure de
-sa mort?
-
-Le facteur passait.
-
-Jacques Mérey l'appela.
-
---Mon ami, demanda Jacques Mérey, Mlle de Chazelay a-t-elle dit en
-partant où il fallait lui adresser ses lettres?
-
---Non, monsieur, répondit le facteur.
-
---Elles en ont reçu une cependant depuis leur départ.
-
---Elles ne l'ont pas reçue, dit le facteur, puisqu'elles n'y étaient
-pas.
-
---Je te remercie de m'avoir fait remarquer que j'étais encore plus bête
-que toi, mon ami, lui dit Jacques Mérey. Mais cette lettre, qu'en as-tu
-fait?
-
---Bon! comme elle était affranchie, je l'ai lancée par-dessous la porte;
-quand ces dames reviendront, elles la trouveront.
-
-Jacques Mérey fit un geste d'impatience; le facteur le remarqua.
-
---Pourquoi donc aussi affranchissent-ils leurs lettres? dit-il. Du
-moment où les lettres sont affranchies, la poste ne s'en occupe plus.
-
-Et le facteur passa son chemin, enchanté d'avoir laissé derrière lui
-cette maxime tout à la louange de l'administration des postes.
-
-Le gamin approcha sa joue des pavés et regarda par-dessous la porte.
-
---Tiens, dit-il, on la voit, la lettre. Rien ne serait plus facile que
-de l'attirer avec une baguette.
-
---Mon ami, dit Jacques Mérey après avoir réfléchi un instant, cette
-lettre n'est point à moi, cette lettre n'est point pour moi, je n'ai pas
-le droit de la lire.
-
-Et il lui donna six francs en remerciement de la peine qu'il avait prise
-de l'accompagner.
-
-Puis il rentra et se fit servir à dîner.
-
-Mais, tout en dînant, il lui vint une idée.
-
-Comme le petit commissionnaire, pour les six francs qu'il avait reçus,
-croyait devoir rester pour toute la journée au service du voyageur, et
-qu'il se tenait à la porte de la salle à manger son chapeau à la main:
-
---Comment t'appelles-tu? lui demanda Jacques.
-
---Francis, monsieur, pour vous servir, répondit l'enfant.
-
---Va me chercher le postillon qui, le 23, a conduit Mlle de Chazelay.
-
---Je le connais, dit le gamin, c'est Pierrot.
-
---Tu en es sûr?
-
---Si j'en suis sûr! à preuve qu'il m'a donné un coup de fouet parce que
-j'avais ramassé et que je mangeais une prune qui était tombée du panier
-de provisions de mademoiselle Jeanne.
-
-Et Jacques se rappela en effet que, dans une de ses trois lettres à son
-frère, Mlle de Chazelay désignait sa femme de chambre sous le nom de
-Jeanne.
-
---Eh bien! va me chercher Pierrot, garçon, dit Jacques au
-commissionnaire.
-
-Pierrot accourut avec une promptitude qui annonçait que Francis lui
-avait parlé des façons libérales du voyageur.
-
-Le postillon avait le visage souriant.
-
---C'est toi, lui demanda Jacques, qui as conduit la voiture de Mlle
-de Chazelay, le 24 octobre dernier, à trois heures de l'après-midi?
-
---Mlle de Chazelay? attendez donc, dit Pierrot, une vieille à mine de
-religieuse, avec une femme de chambre et une jeune fille qui avait l'air
-malade, n'est-ce pas?
-
---C'est cela, dit Jacques Mérey.
-
---Tu sais bien, Pierrot, que tu m'as donné un coup de fouet?
-
---Je ne m'en souviens plus, dit Pierrot.
-
---Ah! mais moi je m'en souviens, dit Francis.
-
---Ça devait être moi, ça devait être moi, dit le postillon en essuyant
-sa bouche avec la manche de sa veste, geste familier aux Berrichons.
-
---Alors tu te rappelles qu'elles ont pris la route de Dijon?
-
---Oh non! pas tout à fait.
-
---Alors celle d'Auxerre?
-
---Non plus, dit Pierrot en secouant la tête, oh! vous n'y êtes pas.
-
---Comment, je n'y suis pas?
-
---Je ne voudrais pas vous contrarier, mais vous me demandez la vérité,
-n'est-ce pas? faut que je vous la dise.
-
---Vous ne me contrariez pas, mon ami; au contraire, vous me rendrez
-service en m'indiquant la véritable route qu'elles ont prise. Il faut
-que je les rejoigne, comprenez-vous? pour une affaire de la plus haute
-importance.
-
---Ah bien! si vous voulez les rejoindre, ça n'est ni sur la route de
-Dijon, ni sur la route d'Auxerre qu'il faut courir.
-
---Mais sur laquelle alors?
-
---C'est tout l'opposé, sur celle de Châteauroux.
-
-Un éclair passa dans l'esprit de Jacques.
-
---Ah! dit-il, elles sont allées au château de Chazelay. Les chevaux à ma
-voiture, mon ami, les chevaux tout de suite!
-
---Bon, dit Pierrot, c'est justement à mon tour de conduire.
-
-Et il s'élança dans la cour. Francis disparut en même temps que lui.
-
-Un quart d'heure après, les chevaux étaient à la voiture et Pierrot en
-selle.
-
-Jacques Mérey paya sa dépense, chercha des yeux son petit
-commissionnaire pour lui donner le reste de la monnaie que lui avait
-rendue le maître de poste, mais il ne le vit nulle part.
-
-La voiture partit au grand trot, ce qui était la preuve toujours que
-Francis n'avait pas gardé le secret sur son écu.
-
-Mais, en sortant de la ville, Jacques Mérey vit son commissionnaire qui
-lui barrait la route.
-
-Sur ses signes réitérés qu'il avait quelque chose à dire à son voyageur,
-Pierrot arrête sa voiture.
-
-Le gamin sauta lestement sur le marchepied.
-
---Qu'y a-t-il encore? demanda Jacques Mérey.
-
---Il y a, répondit Francis, que, puisque vous allez courir après Mlle
-de Chazelay jusqu'à ce que vous la rejoigniez, il vaut mieux lui porter
-sa lettre que de la laisser sous la grand-porte. Elle a plus de chance
-pour arriver.
-
---Eh bien? demanda Jacques Mérey.
-
---Eh bien! la voilà, dit Francis en jetant la lettre dans la voiture, en
-sautant au bas du marchepied, et en criant à Pierrot: «Fouette,
-postillon.»
-
-Jacques Mérey réfléchit que ce que venait de lui dire l'enfant était
-plein de logique; que la lettre que venait de lui remettre Francis
-contenait, selon toute probabilité, les dernières volontés du père
-d'Éva; qu'en la laissant où elle était, le vent et la pluie l'auraient
-bientôt rendue illisible; que mieux valait donc que, dépositaire fidèle,
-il la conservât intacte et inconnue jusqu'au moment où il la remettrait
-à l'une des deux personnes qui avaient le droit de l'ouvrir, à Éva ou à
-Mlle de Chazelay.
-
-Il la mit en conséquence dans la poche secrète de son portefeuille.
-
-
-
-
-XXXII
-
-La maison vide
-
-
-Jacques Mérey ne s'était pas trompé. Mlle de Chazelay était bien
-venue à Argenton, et, comme il était impossible d'aller en voiture au
-château, elle avait loué trois chevaux à la seule auberge de la ville,
-et s'était fait conduire à Chazelay par des hommes conduisant les trois
-montures au pas.
-
-Les trois femmes y avaient passé une nuit, et le lendemain elles étaient
-revenues.
-
-Puis on avait remis les chevaux de poste à la voiture, et cette fois on
-était parti pour La Châtre, Saint-Amand, Autun, la Bourgogne, etc., etc.
-
-Or, comme Mlle de Chazelay avait cinq jours d'avance sur Jacques
-Mérey; comme, n'ayant pas reçu la dernière lettre de son frère qui lui
-annonçait son exécution, elle n'avait pu qu'obéir à l'avant-dernière
-lettre dans laquelle il lui ordonnait sans doute de le rejoindre; comme
-les eaux de Baden-Baden ou de Wiesbaden n'étaient qu'un moyen d'ouvrir
-aux trois fugitives les portes de l'Allemagne, Jacques Mérey, brisé de
-fatigue, ayant fait plus de six cents lieues par de mauvaises routes, ne
-jugea point urgent de se remettre en voyage, et se fit descendre à la
-porte de sa maison, si longtemps appelée _la maison mystérieuse_, et qui
-n'était plus que _la maison vide_.
-
-Il y avait un peu plus de deux mois qu'il l'avait quittée.
-
-Au bruit de la voiture s'arrêtant devant la porte, la vieille Marthe
-accourut et jeta un grand cri.
-
-Elle avait cru ne jamais revoir son maître.
-
-Lorsque Jacques Mérey fut entré et que la porte se fut refermée, il
-s'arrêta au bas de l'escalier, ne sachant où aller d'abord et tiré de
-tous côtés par ses souvenirs.
-
-Sa mémoire réunissait dans un seul embrassement ces sept années qui,
-aujourd'hui qu'elles étaient écoulées, semblaient n'avoir eu que la
-durée d'un jour.
-
-Il voyait Éva depuis le moment où il l'avait déroulée sur le tapis aux
-yeux de Marthe, objet informe, être inachevé, jusqu'à celui où elle
-avait été si cruellement arrachée de ses bras par un homme que la mort
-avait arraché de la vie avec la même cruauté, la même impitoyable
-froideur.
-
-Et, quoiqu'elle ne fût plus dans la maison, elle y flottait comme flotte
-une ombre invisible, et perceptible cependant, aux lieux que son corps a
-habités.
-
-Tout était comme Jacques Mérey l'avait laissé. Il monta d'abord à la
-chambre d'enfant d'Éva, et retrouva le berceau dans lequel elle était
-restée de sept à dix ans, c'est-à-dire à cette époque végétative de la
-vie où, chrysalide d'amour, la beauté et l'intelligence luttaient tout
-ensemble contre la laideur et le néant.
-
-Puis à sa chambre de jeune fille, où elle commença devant le miroir
-magique à dérouler et à nouer ses longs cheveux en cambrant sa taille de
-roseau aussi onduleuse que ces beaux torses de Jean Goujon dont les bras
-soutiennent des corbeilles tandis que le bas du corps se perd et se
-divinise dans les draperies.
-
-Puis de là il monta dans l'atelier, où l'orgue était resté ouvert et
-muet; il se rappela le jour où, à la suite d'une commotion électrique
-qui l'avait enveloppée d'un fluide vivifiant, elle était allée
-d'elle-même au piano, et, à son éternel étonnement, avait joué les
-mesures indécises, mais reconnaissables, d'un air entendu la veille. Là
-étaient les livres où ses yeux avaient déchiffré le premier mot, et
-lorsqu'il s'approcha sans le voir du haut de l'armoire où il était
-couché, le chat inapprivoisable bondit sur la fenêtre par laquelle il
-avait l'habitude de fuir.
-
-Là, pêle-mêle sur les chaises, étaient les livres dans lesquels elle
-avait étudié la chimie, l'astronomie, la botanique; le dernier qu'elle
-avait ouvert, encore à l'endroit où la lecture s'était arrêtée.
-
-Je ne connais pas d'endroits sous le vaste dôme des cieux où tombe du
-passé une mélancolie plus douce que dans une chambre devenue vide par
-une longue absence ou par la mort, après avoir été habitée, vivifiée,
-animée par une belle créature de quinze ans; son essence juvénile a
-passé dans tout; son haleine, l'émanation qui flotte autour de toute sa
-personne, composent une atmosphère à part qui vous fait amoureux avant
-qu'on ne sache même ce que c'est que l'amour.
-
-Et qu'est-ce alors, quand on le sait!
-
-Les bras tendus, car un voile flottait devant ses yeux, Jacques Mérey,
-ne la voyant plus au milieu de cette vapeur qui semblait, comme le nuage
-de Virgile, cacher une déesse, Jacques Mérey alla instinctivement à
-l'orgue et posa au hasard, on l'eût cru du moins, ses deux mains sur les
-touches.
-
-Un frémissement sonore s'échappa de l'instrument divin; pendant dix
-minutes, Jacques Mérey n'en tira que des harmonies, au milieu desquelles
-une plainte revenant sans cesse laissait tomber une larme sur le
-cœur, éveillant la même sensation que, dans un caveau sombre, fait
-éprouver la goutte d'eau qui tombe régulièrement dans un bassin de
-cristal.
-
-Au bout de quelques instants cette plainte mélodieuse fut insuffisante,
-elle se traduisit par le nom d'Éva; mais, à peine Jacques Mérey
-l'avait-il prononcé trois fois, qu'il ne put supporter ce crescendo de
-douleur et que son cœur éclata en sanglots.
-
-Le docteur s'élança hors de la chambre sans avoir rien vu de ses anciens
-instruments de chimie: creusets à poussière de mercure, cornues
-impuissantes et oubliées, matrice rouge de cinabre, aux rebords de
-laquelle s'est figée une écume d'argent vermeil, vase dans lequel le
-carbone pur a commencé de se transformer en diamant, il oublia tout. Ce
-nom d'Éva était le glas funèbre qui mettait au tombeau tous ces rêves
-que la science avait caressés, comme Ixion la nuée de laquelle naquit le
-peuple fabuleux des Centaures.
-
-En deux bonds il franchit l'escalier, et du troisième il se trouva dans
-le jardin.
-
-Là ses souvenirs étaient non moins pressés, non moins vivants, non moins
-tendres, et, par conséquent, non moins douloureux.
-
-Là était le ruisseau dans lequel, pour la première fois, elle se regarda
-en buvant; la tonnelle où elle écoutait chanter le rossignol jusqu'à une
-heure du matin; l'arbre où, pour la première fois, en se dressant pour
-cueillir la pomme vermeille, elle s'aperçut qu'elle était nue et rougit
-de pudeur.
-
-Et Jacques Mérey allait du ruisseau à la tonnelle, de la tonnelle à
-l'arbre de la science, se disant que son espoir était insensé, et n'en
-espérant pas moins voir tout à coup apparaître Éva à l'angle de quelque
-buisson, au détour de quelque allée.
-
-Mais ce fut surtout en s'approchant de la grotte que le cœur lui
-battit; c'était là, au murmure de cette source, qui, avec le ruisseau
-échappé du pied de l'arbre de la science, alimentait la petite rivière
-du jardin, qu'appuyés tous deux à la roche moussue, Éva lui avait dit
-pour la première fois qu'elle l'aimait.
-
-Cette voix chérie, cet accent mélodieux qui pénètre jusqu'au fond du
-cœur, ce mot pour lequel toutes les langues de la terre ont choisi
-leurs plus douces voyelles, leurs consonnes les plus euphoniques, ne
-l'entendrait-il plus?
-
-Pour lui seul n'y aurait-il plus de printemps, plus de soleil, plus
-d'amour?
-
-Dans quelle erreur profonde était-il lorsque, jeté dans ces débats
-solennels de la tribune qui faisaient et qui défaisaient des monarchies,
-dans ces grandes luttes de la guerre qui chassaient la terreur d'un camp
-dans l'autre et qui renvoyaient éclater sur l'Allemagne l'orage qui
-grondait sur la France, dans quelle erreur profonde était-il quand il
-avait espéré donner tout cela en pâture à son cœur, à la place de son
-amour?
-
-Oh! son amour, il était, certes, depuis son départ d'Argenton, demeuré
-au fond de toute chose; pas un jour, pas une heure, pas un instant, il
-n'avait cessé d'y songer, et voilà que, depuis qu'il était rentré dans
-cette maison, pas une seconde il n'avait pensé à ces grandes
-catastrophes au milieu desquelles il avait déjà joué et allait encore
-jouer un rôle.
-
-Voilà qu'il avait oublié, comme si jamais ils n'eussent existé, Danton,
-Dumouriez, Kellermann, Valmy, le roi de Prusse, Brunswick, la Montagne,
-la Gironde, l'éloquent Vergniaud, Mme Roland la sainte, Mme Danton
-la martyre, l'immonde Marat laissant derrière lui chez Talma sa trace
-fétide, et le faible roi prisonnier au Temple, avec une femme coupable,
-deux enfants innocents, une sœur angélique.
-
-Où retrouver Éva? Vivre tous les jours qui lui restaient à vivre sans
-jamais entendre parler de princes ou de rois, sans jamais voir reluire
-au soleil d'or d'une épaulette ou la lame d'un sabre, sans savoir s'il y
-avait un monde autour de cette maison et de ce jardin qui étaient son
-univers, voilà le seul bonheur qu'il eût demandé à Dieu, s'il n'eût
-placé Dieu si haut, que nos douleurs les plus poignantes, comme nos
-joies les plus sublimes, ne pouvaient, partant de si bas, monter jusqu'à
-lui.
-
-Nous avons raconté les rêves du jour, nous n'essayerons pas de peindre
-ceux de la nuit.
-
-Le premier bruit qu'entendit Jacques Mérey dans la maison fut celui
-d'Antoine ouvrant sa porte et frappant du pied en criant:
-
---_Cercle de vérité, centre de justice!_
-
-Jacques Mérey eut du bonheur à revoir celui à qui il avait rendu un
-éclair de raison, n'ayant pas pu lui rendre sa raison tout entière.
-
-Derrière lui monta Baptiste, qu'il reconnut à son tour au bruit que
-faisait sa jambe de bois frappant chaque marche de l'escalier.
-
-Si Antoine lui devait une partie de sa raison, celui-là lui devait une
-partie de son corps.
-
-C'étaient deux hommes à qui Jacques Mérey eût pu dire «Mourez pour moi,»
-et qui seraient morts sans demander pour quelle cause il demandait leur
-vie.
-
-Au reste, toute la ville d'Argenton était rassemblée devant la porte de
-la maison mystérieuse. Seulement, comme on savait Jacques Mérey triste,
-on avait banni toute gaieté de la réception qu'on voulait lui faire.
-
-C'étaient des électeurs qui venaient remercier leur mandataire d'avoir
-déjà illustré son mandat. Et, en effet, on avait appris à Argenton la
-conduite que Jacques Mérey avait menée à Verdun. On savait qu'il s'était
-chaudement battu à Grand-Pré, et que c'était lui enfin qui avait
-rapporté à la Convention les trois drapeaux conquis dans la campagne.
-
-Ils avaient lu dans le journal la mort du seigneur de Chazelay; il était
-peu regretté dans le pays: on savait tout le mal qu'il avait fait à
-Jacques Mérey. Et cependant, comme on connaissait l'amour immense qu'il
-avait pour sa fille, toute cette foule, toute vulgaire qu'elle fût, qui
-attendait Jacques pour le remercier du passé et le prier de se continuer
-dans l'avenir, eut la délicatesse de ne pas lui dire un mot du père ni
-de la fille.
-
-Mais ce fut à qui lui parlerait, obtiendrait un mot de lui, lui
-toucherait la main, lui jetterait son vœu de bonheur. Si l'on eût
-osé, pour gagner sa voiture, Jacques Mérey eût marché sur des jonchées
-de feuilles et de fleurs.
-
-Les chevaux arrivèrent; au bruit des grelots, chacun s'écarta.
-
-Au moment de monter en voiture, Jacques Mérey fit signe qu'il voulait
-parler.
-
-Aussitôt il se fit un grand silence.
-
---Mes amis, dit-il, nous allons entrer dans une série de luttes
-terribles. Peut-être y laisserai-je ma vie, mais à coup sûr je n'y
-laisserai pas mon honneur, et vous serez toujours non seulement
-contents, mais fiers de votre élu. Si je viens à succomber dans la
-lutte, je vous recommande ma vieille Marthe et mes deux bons amis
-Antoine et Baptiste, c'est tout ce que je laisserai sur la terre après
-moi.
-
-Puis, comme la voiture s'ébranlait pour partir, il n'y put résister plus
-longtemps, et ce cri échappa de son cœur:
-
---Si elle revient, n'est-ce pas, vous me le ferez savoir?
-
-Et, de toutes ces bouches qui semblaient attendre cette confidence pour
-parler, de tous ces cœurs qui semblaient attendre cet appel pour
-s'ouvrir, s'échappa cette promesse unanime:
-
---Oh oui! oui! oui!
-
-Pas une voix n'avait nommé Éva, et tous savaient que c'était d'elle
-qu'il avait voulu parler.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-Où Jacques Mérey perd la piste
-
-
-En quittant Argenton, la voiture prit la route de Saint-Amand. C'était
-le même postillon qui avait conduit Mlle de Chazelay qui conduisait
-Jacques Mérey.
-
-À la première poste, c'est-à-dire à La Châtre, de nouvelles informations
-furent prises, et de postillon à postillon on eut encore une certitude.
-
-À Saint-Amand, les renseignements commencèrent à être plus difficiles;
-il fallut consulter les livres de poste, très exactement tenus à cette
-époque à cause des lois contre les émigrés.
-
-À Autun, on perdit la trace. Probablement les voyageuses avaient passé
-pendant la nuit, et le maître de poste n'avait pas jugé à propos de se
-lever pour inscrire les chevaux sur son registre.
-
-À Dijon, comme on dit en termes de chasse, on en revit, puis on
-continua, sur des indices plus ou moins certains, la route jusqu'à
-Strasbourg.
-
-À Strasbourg, on se retrouva dans l'incertitude. Les trois dames avaient
-logé à l'Hôtel du _Corbeau_. Le nom de Mlle de Chazelay, voyageant
-avec une femme de chambre, était écrit sur les registres, et le maître
-de l'hôtel avait été faire virer le passeport au comité, qui avait
-envoyé un de ses membres accompagné d'un médecin pour s'assurer si
-véritablement une des dames était malade et avait besoin de prendre les
-eaux.
-
-Le médecin trouva, en effet, la plus jeune des trois voyageuses si
-faible, si pâle, si souffrante, qu'il ne fit aucune difficulté pour lui
-laisser continuer son voyage.
-
-Mlle de Chazelay avait passé le Rhin à Kehl, et s'était arrêtée à
-Baden, à l'Hôtel des _Ruines_.
-
-Là, elle avait annoncé qu'elle comptait rester un mois tandis que sa
-nièce prendrait les eaux; elle avait fait son prix avec le maître de
-l'hôtel, puis tout à coup, à la lecture d'un journal, la plus âgée des
-voyageuses était tombée dans une attaque de nerfs et avait déclaré
-qu'elle voulait partir à l'instant pour Mayence.
-
-Mais la plus jeune des voyageuses était si souffrante, que le médecin
-des eaux, qui l'avait déjà visitée, avait déclaré qu'elle ne pouvait
-supporter la voiture.
-
-On avait alors, comme faisaient les voyageurs à cette époque, frêté une
-jolie barque, et l'on avait pris la voie du Rhin.
-
-Il n'y avait dans tout cela aucun doute pour Jacques Mérey, ces dames
-étaient venues à Baden-Baden, en effet, avec l'intention d'y prendre les
-eaux, puis Mlle de Chazelay avait lu dans un journal, tombé par
-hasard entre ses mains, l'exécution de son frère.
-
-De là l'attaque de nerfs et la résolution de partir à l'instant pour
-Mayence.
-
-Mais Jacques Mérey savait d'avance que Mlle de Chazelay ne trouverait
-sur l'exécution de son frère que les renseignements vagues qu'il eût
-trouvés lui-même s'il n'avait pas eu une mission spéciale à ce sujet.
-
-Les voyageuses seraient donc forcées d'aller jusqu'à Francfort. Mais à
-Francfort aucune pièce ne leur serait communiquée, si ce n'est une copie
-de l'interrogatoire et le procès-verbal d'exécution pour servir
-d'extrait mortuaire.
-
-Maintenant Custine serait-il toujours à Francfort? Dans ce temps de
-rapides conquêtes, on ne savait jamais où retrouver les généraux.
-
-Il s'informerait en passant par Mayence.
-
-Le hasard servit Jacques Mérey à merveille; depuis la veille le général
-Custine avait établi son quartier à Mayence, laissant garnison à
-Francfort, qui était encore fortifié à cette époque.
-
-C'était un jour de voyage de moins, et, on se le rappelle, le docteur
-n'avait que quinze jours de congé.
-
-Il arriva le 2 novembre à Mayence.
-
-Il alla serrer la main du général, qui paraissait fort triste. Il était
-question de faire le procès de Louis XVI.
-
-La Convention le jugerait.
-
-Louis XVI, jugé par la Convention, était d'avance condamné à mort.
-
-M. de Custine, homme de vieille race, pouvait-il rester au service d'un
-gouvernement qui aurait condamné son roi?
-
-Toutes ces choses ne furent pas dites mais devinées, après quoi Jacques
-demanda s'il pourrait revoir son jeune ami Charles André?
-
-Le général sonna.
-
---Voyez dans les bureaux, dit-il, si le citoyen Charles André s'y
-trouve.
-
-Puis, se tournant vers le docteur:
-
---À propos, lui dit-il, n'oubliez pas de lui demander une lettre arrivée
-pour vous le lendemain ou le surlendemain de votre départ. Charles
-André, ne sachant où vous l'envoyer, l'aura gardée.
-
-Les deux hommes se quittèrent poliment, mais sans regrets. Ces deux
-natures opposées s'emboîtaient mal l'une avec l'autre.
-
-Quelle différence avec Charles André! Les deux jeunes gens n'avaient eu
-besoin que d'un regard pour lire au fond du cœur l'un de l'autre;
-aussi fut-ce les bras ouverts qu'ils s'abordèrent.
-
-En deux mots, Jacques lui expliqua la cause de son retour.
-
---Je les ai vues, dit Charles André; c'est à moi qu'elles se sont
-adressées.
-
---Éva était bien souffrante? demanda Jacques.
-
---Bien souffrante, mais bien belle.
-
-Jacques hésita un instant; il avait les timidités d'un premier amour.
-
---Vous lui avez parlé? demanda-t-il en hésitant.
-
---Oui, j'ai eu le bonheur de rester seul avec elle, elle qui semblait
-muette ou trop faible pour parler. Je m'approchai d'elle et lui dis:
-
-»--Mademoiselle, je l'ai vu.
-
-»Elle bondit.
-
-»--Vous avez vu Jacques Mérey? dit-elle.
-
-»Elle avait deviné que c'était de vous que je voulais parler.
-
-»--J'ai vu Jacques Mérey, repris-je; j'ai vu l'homme qui vous aime plus
-que sa vie.
-
-»Elle poussa un cri et me jeta les bras au cou.
-
-»--Vous êtes mon ami pour toujours, dit-elle. Oh! moi aussi je l'aime!
-je l'aime! je l'aime!
-
-»Et elle ferma les yeux comme si elle allait mourir.
-
-»--Mademoiselle, lui dis-je, votre tante peut revenir d'un moment à
-l'autre; laissez-moi vous dire.
-
-»--Oui, dites, dites.
-
-»--Une lettre que vous lui aviez écrite se trouvait dans les papiers de
-votre père.
-
-»--Comment cela?
-
-»--Je l'ignore. Mais, en visitant les papiers, il a reconnu l'écriture
-et m'a demandé de copier cette lettre.
-
-»--Oh! cher Jacques!
-
-»--Puis, la lettre copiée, j'ai pris la copie et lui ai laissé
-l'original.
-
-»--Vous avez fait cela? s'écria la belle enfant folle de joie.
-
-»--Oui. Ai-je eu tort?
-
-»--Comment vous appelez-vous, monsieur?
-
-»--Charles André.
-
-»--Votre nom est là, dit-elle en mettant la main sur son cœur.
-
-»Je m'inclinai.
-
-»--Ah! lui dis-je, mademoiselle, c'est trop de reconnaissance.
-
-»--Vous ne savez pas tout ce que je lui dois, à cet homme, à ce génie, à
-cet ange du ciel! J'étais une pauvre créature, dénuée, abandonnée, ne
-connaissant rien à sept ans qu'un chien, Scipion; c'était mon seul ami.
-Je ne parlais pas, je ne voyais pas, je ne pensais pas. Il m'a donné la
-voix; il m'a soufflé la pensée pendant sept ans, comme le sculpteur
-florentin penché sur les portes du baptistère de Notre-Dame-des-Fleurs.
-Il a ciselé mon corps, mon cœur, mon esprit; tout ce que je sais, je
-le lui dois; tout entière je suis à lui. Pourquoi me trouvez-vous froide
-à la mort de mon père? c'est que je ne connais mon père que pour nous
-avoir séparés. Je n'avais jamais pleuré, je ne savais pas ce que c'était
-que les larmes: mon père m'est apparu et j'ai manqué mourir de douleur!
-
-»En ce moment, sa tante rentra.
-
-»--Si vous le revoyez jamais, me dit-elle en me serrant la main,
-dites-lui que je l'aime.
-
-»Mlle de Chazelay entendit ces derniers mots.
-
-»--Qui aimez-vous si fort? demanda-t-elle sèchement.
-
-»--Jacques Mérey, madame, répondit la jeune fille.
-
-»--Vous êtes folle, dit Mlle de Chazelay.
-
-»--Je le serai peut-être un jour, répondit la jeune fille; mais qui
-m'aura rendue folle? vous le savez.
-
-»--Dans tous les cas, à partir d'aujourd'hui, dites-lui adieu pour
-toujours; jamais nous ne rentrerons en France. Venez.
-
-»Mlle de Chazelay suivit sa tante, et je ne les ai pas revues.»
-
---Merci, mon ami, merci, s'écria Jacques Mérey au comble de la joie.
-J'en sais tout ce que je pouvais espérer de savoir. Elles vont ou à
-Vienne ou à Berlin. Elles émigrent.
-
-Un soupir passa à travers ses lèvres.
-
---Je ne puis les suivre à l'étranger, et d'ailleurs le général m'a dit
-que vous aviez une dépêche à me remettre.
-
---Ah! c'est vrai, dit Charles André.
-
-Et il tira d'un portefeuille une lettre portant le grand cachet de la
-République et le timbre du ministère de l'Intérieur.
-
-Jacques Mérey décacheta la lettre et la lut.
-
-Lecture faite, il tendit la main au jeune officier.
-
---Adieu, lui dit-il, je pars.
-
---Vous partez ainsi, à l'instant même?
-
---Quel jour du mois sommes-nous? depuis huit ou dix jours que je cours
-la poste, je suis brouillé avec les dates.
-
---Nous sommes le 2 novembre, répondit le jeune officier.
-
-Jacques calcula de tête.
-
---Je serai le 5, dans la journée, près de Dumouriez, dit-il.
-
---Près de Dumouriez? fit Charles André avec étonnement.
-
---La Convention m'attache à lui dans sa campagne de Belgique, comme elle
-m'a attaché à lui dans sa campagne de Champagne.
-
---Est-ce que vous avez confiance dans cet homme? demanda le jeune
-officier.
-
---Dans son génie, oui; dans sa moralité, non. Mais quels que soient ses
-projets, il a besoin d'une grande victoire. Attendez-vous à un second
-Valmy.
-
---Par où allez-vous le rejoindre?
-
---Ma route est toute tracée: Hombourg, Trèves, Mézières. À Mézières, je
-saurai où rejoindre Dumouriez.
-
-Les deux jeunes gens se dirent adieu, et, comme Jacques Mérey avait fait
-renouveler les chevaux de poste pendant sa visite chez le général, il
-n'eut qu'à monter en voiture et à crier au postillon:
-
---Route de France, par Hombourg et Mézières!
-
-
-
-
-XXXIV
-
-La veille de Jemmapes
-
-
-Dumouriez, nous l'avons dit, était revenu à Paris pour concerter avec le
-gouvernement son plan de l'invasion de la Belgique.
-
-Dumouriez avait pris ses mesures pour avoir, dans chaque parti puissant,
-un ami puissant dans ce parti:
-
-Il avait Santerre à la Commune;
-
-Il avait Danton à la Montagne;
-
-Il avait Gensonné aux Girondins.
-
-Ce fut d'abord Santerre, l'homme des faubourgs, qu'il fit agir.
-
-Par Santerre, il obtint que l'idée du camp sous Paris serait abandonnée;
-que tous les rassemblements que l'on avait faits en hommes, tous les
-approvisionnements que l'on avait réunis en artillerie, en munitions, en
-effets de campement, seraient reportés en Flandre pour servir à son
-armée, qui manquait de tout; qu'on y ajouterait des capotes, des
-souliers et six millions d'argent monnayé pour payer la solde des
-soldats jusqu'à leur entrée dans les Pays-Bas. Une fois là, la guerre
-nourrirait la guerre.
-
-Dumouriez était un stratégiste. Quoique le premier il ait donné
-l'exemple des victoires remportées par masses, système qui fut adopté
-depuis avec tant de succès par Napoléon, c'était un calculateur à
-longues vues; il préparait une bataille avec la même intelligence qu'un
-grand joueur d'échecs prépare son échec au roi et à la reine.
-
-Donc son plan embrassait toute la frontière, depuis la Méditerranée
-jusqu'à la Moselle.
-
-Montesquiou se maintiendrait le long des Alpes, tout en achevant la
-conquête de Nice et en conservant la neutralité suisse; Biron, à qui on
-enverrait des renforts, garderait le Rhin depuis Bâle jusqu'à Landau.
-Douze mille hommes aux ordres du général Meunier soutiendraient Custine,
-qui s'était avancé comme un fou jusqu'à Francfort-sur-le-Mein;
-Kellermann quitterait ses quartiers, passerait entre Luxembourg et
-Trèves, et, faisant ce que Custine aurait dû faire, il marcherait sur
-Coblentz; quant à lui, Dumouriez, il prendrait l'offensive avec
-quatre-vingt mille hommes, et porterait la guerre en Belgique, qu'il
-adjoindrait au territoire français; il attaquerait par sa frontière
-ouverte, là où, comme le disait lui-même le téméraire aventurier, on ne
-pouvait se défendre qu'en gagnant des batailles.
-
-En partant de Paris, Dumouriez avait dit à la Convention:
-
---Je serai le 15 à Bruxelles et le 30 à Liége.
-
-«Il se trompa, dit Michelet; il fut à Bruxelles le 14 et à Liége le 28.»
-
-L'armée que commandait Dumouriez était une armée de volontaires;
-quelques vieux soldats seulement de place en place, comme, après une
-coupe dans les forêts, restent debout des échantillons de grands chênes.
-
-Elle commença par un revers. Il y eût eu de quoi décourager une vieille
-armée qui n'eût marché que selon les lois de la discipline. Celle-ci
-marchait à la loi de l'enthousiasme; elle sentait la main de la France
-qui la poussait en avant; elle n'en tint pas compte.
-
-On avait mis des réfugiés belges à l'avant-garde; c'était pour leur
-rendre une patrie qu'on faisait la guerre; il était trop juste qu'ils
-missent les premiers le pied sur la terre de la patrie.
-
-À peine furent-ils à la frontière que rien ne put les retenir; ils
-s'élancèrent sur la terre natale et attaquèrent les avant-postes. Les
-avant-postes reculèrent. Les Belges se crurent victorieux; ils
-poursuivirent les Autrichiens et descendirent des hauteurs dans la
-plaine. Dumouriez vit la faute qu'ils commettaient, et il envoya
-quelques centaines de hussards, sous la conduite des deux sœurs
-Fernig, pour les soutenir.
-
-Ce fut un bonheur. La cavalerie impériale les chargeait et allait les
-envelopper; sans les hussards et les deux braves enfants qui les
-conduisaient, la terre natale s'ouvrait sous leurs pas et se refermait
-sur eux.
-
-Beurnonville et Dumouriez, leur lunette à la main, suivaient
-l'échauffourée.
-
-Beurnonville voulait se replier et reformer toute cette troupe dispersée
-en désordre. Mais Dumouriez cria: «En avant!» et, comme Beurnonville le
-regardait avec étonnement:
-
---Il faut, dit-il, garder à tout prix l'offensive; le jour où, en face
-des impériaux, nous ferons un pas en arrière, nous serons perdus.
-
-Les craintes de Beurnonville n'étaient pas sans raisons; les impériaux
-cédaient si facilement, ils abandonnaient avec tant de courtoisie les
-meilleures positions, qu'il était évident qu'ils voulaient nous attirer
-sur un terrain connu d'eux et où ils pussent manœuvrer tout à leur
-aise.
-
---Ils veulent nous avoir à leur loisir, dit Beurnonville à Dumouriez.
-
---Je le sais bien, répondit celui-ci.
-
---Ils ont préparé leur champ de bataille, dit Beurnonville.
-
---Je le connais d'avance, répondit Dumouriez.
-
---Ils veulent une grande bataille, à votre avis?
-
---Et au vôtre aussi, n'est-ce pas?
-
---Oui.
-
---Eh bien! ils l'auront, et cette bataille s'appellera Jemmapes.
-
-Et, en effet, les Autrichiens considéraient Jemmapes comme une position
-inexpugnable. C'était aussi l'avis du général Clerfayt, un des hommes
-les plus distingués de l'armée impériale. Beaulieu, qui se fit plus tard
-une si grande réputation en Italie, voulait, au contraire, prendre
-vingt-huit ou trente mille vieux soldats, tomber la nuit par surprise
-sur toute notre armée composée de recrues, l'écraser et la disperser.
-Mais de pareils coups de main n'étaient pas dans les habitudes de la
-vieille stratégie autrichienne: le duc de Saxe-Teschen, qui commandait
-l'armée en chef, préféra attendre l'armée française à Jemmapes et y
-combattre à l'abri de ses retranchements.
-
-L'Europe avait les yeux sur la France; elle voyait avec étonnement ses
-armées surgir du sol, non pas seulement pour défendre ses frontières
-menacées, mais pour envahir les frontières ennemies. On s'attendait
-toujours à quelque grande victoire de la part des coalisés: mais on
-avait entendu le canon de Valmy et l'on avait suivi les Prussiens dans
-leur retraite; mais on avait vu Custine envahir le Palatinat et pousser
-une pointe téméraire jusqu'à Francfort-sur-le-Mein; et voilà que l'on
-voyait Dumouriez pousser devant lui toute cette vieille armée impériale
-qui n'avait jamais eu de rivale que ces grenadiers de Frédéric, dont
-l'ennemi n'avait jamais vu le dos, disait Voltaire, et qui pour la
-première fois, dans une retraite de onze jours, nous avaient montré
-leurs gibernes.
-
-Dumouriez, lui aussi, comme les Autrichiens, voulait une grande
-bataille. Depuis cinquante ans les Français avaient la réputation d'être
-les meilleurs soldats du monde, mais seulement pour un coup de main.
-Depuis cinquante ans, en effet, ils n'avaient pas gagné une seule grande
-bataille rangée. Valmy ouvrait la série nouvelle; mais Valmy, disait-on,
-n'était qu'une canonnade, une bataille gagnée l'arme au bras.
-
-Le 5 au soir, Dumouriez était à Valenciennes. Mais le 5 au soir, rien de
-ce qu'on lui avait promis n'était arrivé. Servan, le ministre de la
-Guerre, surchargé de travaux, avait succombé à la fatigue et
-rétablissait sa santé au camp des Pyrénées; il avait été remplacé par
-Pache, grand travailleur, homme éclairé, simple comme un Spartiate. Il
-partait de chez lui le matin, emportant un morceau de pain dans sa
-poche, travaillant des journées entières, et ne sortant pas même du
-ministère pour manger.
-
-Le 2 novembre, Dumouriez lui avait écrit qu'il lui fallait
-indispensablement trente mille paires de souliers, vingt-cinq mille
-couvertures, des effets de campement pour quarante mille hommes, et
-surtout deux millions d'argent monnayé pour payer la solde des soldats
-dans un pays où les assignats n'étaient point connus et où chaque homme
-serait obligé de payer ce qu'il consommerait.
-
-Pache donna des ordres pour que Dumouriez eût tout ce dont il avait
-besoin; mais en attendant, le 5 était arrivé, on était à la veille de la
-bataille, et nos soldats n'avaient ni souliers, ni habillements d'hiver,
-ni pain, ni eau-de-vie.
-
-Ils avaient bien envie de murmurer quelque peu lorsque, vers trois
-heures de l'après-midi, Dumouriez passa dans les rangs; mais aux
-premiers qui grognèrent, Dumouriez porta un doigt à sa bouche et,
-montrant la montagne de Jemmapes où étaient campés les Autrichiens:
-
---Silence! enfants! dit-il, l'ennemi vous entendrait.
-
-Et alors, pour les consoler, il appela les officiers à l'ordre, et leur
-lut la lettre du ministre de la Guerre leur annonçant qu'ils recevraient
-incessamment tout ce qui leur manquait.
-
-Les soldats battirent des mains et promirent d'attendre.
-
-Et cependant, d'où ils étaient, ils pouvaient voir dans tout son
-ensemble la formidable position qu'ils auraient à enlever le lendemain.
-Lorsque l'on arrive par la France, on voit, à partir du moulin du
-Boussu, cet amphithéâtre de coteaux au milieu duquel, entre Jemmapes et
-Cuesmes, passe la route qui conduit à Mons. Cet amphithéâtre, en effet,
-commence à la ville et finit au village que nous venons de nommer.
-Jemmapes est à gauche, Cuesmes est à droite. Jemmapes est bâti au flanc
-de la montagne et la couvre en partie. Cuesmes, au pied de la montagne,
-au lieu de défendre, était défendu; les deux montagnes étaient hérissées
-de redoutes; la route qui les coupe en deux passait à travers une forêt.
-Elle était palissadée, couverte d'abatis d'arbres. Derrière les derniers
-abatis et les dernières redoutes, outre ces redoutes et ces abatis,
-qu'il fallait vaincre et déloger d'abord, on trouvait toute une armée,
-c'est-à-dire dix-neuf mille soldats autrichiens. L'armée de Dumouriez
-était plus nombreuse que celle de l'ennemi; mais peu importait, puisque
-l'on pouvait se déployer et qu'il fallait absolument attaquer par
-colonnes.
-
-Or tout dépendait de ces têtes de colonne; enlèveraient-elles des
-maisons crénelées? escaladeraient-elles des retranchements?
-iraient-elles prendre des canons jusque dans leurs batteries?
-soutiendraient-elles avec avantage, elles qui n'avaient jamais vu le
-feu, ce combat corps à corps où les vieilles troupes hésitent si
-souvent?
-
-Dumouriez avait porté son quartier général au petit village de Rasme. Il
-était défendu de front par la petite rivière qui porte ce nom; à sa
-droite par un bois; à sa gauche par les retranchements du Boussu, élevés
-par les Autrichiens, et qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient tombés
-en notre pouvoir.
-
-Il venait de se mettre à table et mangeait avec grand appétit une soupe
-aux choux que venait de lui faire son hôtesse, regardant du coin de
-l'œil un poulet qui tournait au bout d'une ficelle devant un grand
-feu, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la porte et qu'un homme entra en
-criant:
-
---Place ce soir à la table! place demain à la bataille!
-
-Cet homme, c'était Jacques Mérey, qui, comme il l'avait dit, rejoignait
-Dumouriez le 5.
-
-Dumouriez jeta un cri de joie et lui tendit les bras.
-
---Ma foi! dit-il, je n'attendais plus que vous pour être sûr de la
-victoire; vous êtes mon porte-bonheur; c'est vous qui vous chargerez
-pour la Convention des drapeaux de Jemmapes, comme vous vous êtes chargé
-de ceux de Valmy.
-
-Jacques Mérey se mit à table; tout l'état-major soupa avec la soupe aux
-choux, le poulet et du fromage, puis chacun se roula dans son manteau et
-attendit le point du jour.
-
-Une heure avant le lever du soleil, Dumouriez était prêt; car il
-n'ignorait pas la nuit que venaient de passer ses soldats, et il savait
-que, le jour venu, ils auraient besoin d'être encouragés.
-
-L'armée française, en effet, avait passé toute la nuit, l'arme au bras,
-au fond d'une plaine humide où il avait été impossible aux bivacs
-d'allumer leur feu. Aussi, pendant cette nuit, Beaulieu pour la seconde
-fois avait-il proposé de tomber sur nos soldats, et, tout affaiblis et
-trempés qu'ils étaient, de les anéantir.
-
-Comme la première fois, le général en chef avait refusé.
-
-Pour les vieilles troupes habituées et endurcies aux camps en plein air
-et aux bivacs sous la voûte du ciel, cette nuit eût déjà été une nuit
-terrible. Lorsque Dumouriez vit ces marécages, où le sol tremblait sous
-les pieds, et au milieu du brouillard s'agiter toute cette armée, il fut
-effrayé lui-même de l'état d'anéantissement où il allait la trouver.
-
-Son étonnement fut grand lorsqu'il entendit rire et chanter.
-
-Il leva les yeux au ciel. Jacques Mérey lui posa la main sur l'épaule.
-
---C'est la force infinie de la conscience et du sentiment du droit, lui
-dit-il, qui a fait ce miracle.
-
-Et, lorsqu'ils passèrent au milieu d'eux, ils virent que tout en
-chantant nos soldats grelottaient; le froid du matin faisait claquer les
-dents aux plus vigoureux, et ce qui les glaçait encore plus, c'était de
-voir étagés sur la montagne, lorsque le jour parut, les hussards
-impériaux dans leurs belles pelisses, les grenadiers hongrois dans leurs
-fourrures et les dragons autrichiens dans leurs manteaux blancs.
-
---Tout cela est à vous! dit Dumouriez; il ne s'agit que de le prendre.
-
---Ah! répondit un volontaire de Paris, ce ne serait pas difficile si on
-avait déjeuné.
-
---Bon! dit Dumouriez; vous déjeunerez après la bataille; vous en aurez
-meilleur appétit; en attendant, on va vous distribuer à chacun une
-goutte d'eau-de-vie.
-
---Va pour la goutte d'eau-de-vie! répondirent les volontaires.
-
-Ô bienheureuse époque où les armées étaient chauffées par leur
-enthousiasme, cuirassées par le fanatisme et vêtues par la foi!
-
-L'histoire n'oubliera jamais que c'est pieds nus que nos soldats sont
-partis l'an Ier de la République pour conquérir le monde.
-
-
-
-
-XXXV
-
-Jemmapes
-
-
-De même qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'était plus facile que
-de se rendre compte de la bataille de Valmy, de même, en prenant la même
-peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille
-de Jemmapes.
-
-Nous avons dit que l'armée autrichienne était rangée sur les collines
-qui s'étendent en amphithéâtre depuis Jemmapes jusqu'à Cuesmes.
-
-Dumouriez adopta le même ordre de bataille.
-
-Le général Darville, qui occupait l'extrême-droite de la ligne, vers
-Frameries, fut chargé de partir avant le jour et d'aller occuper
-derrière la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des
-Autrichiens.
-
-Beurnonville, qui venait après Darville dans notre ordre de bataille,
-devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de
-Chartres, à qui, dans son plan de royauté, Dumouriez destinait les
-honneurs de la journée, reçut le commandement du centre, et en même
-temps le grade de général. Sa mission était d'attaquer Jemmapes de front
-en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la trouée que forme
-la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le général
-Féraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de
-Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir
-l'attaque du prince.
-
-Partout la cavalerie se tenait prête à soutenir l'infanterie, et notre
-artillerie à battre chaque redoute en flanc et à éteindre ses feux.
-
-Une réserve considérable d'infanterie et de cavalerie se tenait prête à
-marcher derrière le petit ruisseau de Vasme.
-
-Ce fut le canon qui, des deux côtés, commença l'attaque; puis, comme
-l'ordre en avait été donné, Féraud et Beurnonville se détachèrent, l'un
-allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de
-front.
-
-Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne réussit.
-
-Il était onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du
-brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrès que
-nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un
-de ces hommes à qui on dit: «Allez là, et faites-vous tuer!»
-
-Dumouriez avait cet homme sous la main: c'était Thévenot.
-
-Thévenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entraîne tout le
-corps d'armée de Féraud avec lui, tête baissée, musique en tête,
-baïonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens.
-
-De la vallée, où l'on ne pouvait, à cause du brouillard qui se levait
-lentement, voir les progrès de nos soldats, on les devinait à la musique
-dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps
-en temps, des volées de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans
-les intervalles de la détonation, on entendait toujours ces notes
-terribles de _la Marseillaise_, devant lesquelles devaient s'ouvrir les
-portes de toutes les capitales de l'Europe.
-
-Au bruit de cette musique qui s'éloignait toujours, Dumouriez comprit
-que le moment était venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince
-se met à la tête d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant
-déboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait
-une certaine hésitation.
-
-Mais, dans ce moment même, le domestique de Dumouriez, voyant le général
-qui reculait avec ses hommes, court à lui au milieu du feu, le menace de
-prendre sa place avec sa livrée, lui fait honte et le pousse en avant;
-c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant à lui tous les
-fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de _bataillon de
-Jemmapes_, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop
-escarpée, et à la tête de ces héros improvisés pénètre au milieu des
-feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au
-village de Jemmapes, d'où il chasse les Autrichiens, et à l'extrémité
-duquel il fait sa jonction avec Thévenot.
-
-Dumouriez, inquiet de ce qui se passait à sa gauche, prend lui-même une
-centaine de cavaliers et s'élance sur la route de Jemmapes; mais, à
-peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de
-Montpensier envoyé par son frère pour lui annoncer que Jemmapes est au
-pouvoir des Français.
-
-Du point où il est arrivé, il a vu l'hésitation des troupes qui
-attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrêtait Beurnonville, et
-cependant, au moment où Dumouriez arrivait, Dampierre s'était élancé
-seul en avant, et le régiment de flanc l'avait suivi, puis nos
-volontaires s'étaient précipités, et l'on venait d'enlever le premier
-étage de la triple redoute.
-
-Mais là il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires
-parisiens crurent qu'on les avait réunis et entassés sous le feu de
-l'ennemi pour les anéantir. Dumouriez arrive, les trouve émus et
-sombres, et prononçant déjà tout bas le mot de trahison. Ce qui
-soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'était de voir le
-bataillon de la rue des Lombards, qui était girondin, recevoir la même
-pluie de feu. Puis ils étaient sous les yeux des vieux soldats de
-Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le
-champ de bataille.
-
-Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassuré sur sa gauche, jugea
-important de faire un suprême effort sur sa droite et se jeta au milieu
-d'eux.
-
-Comme si elle eût attendu ce moment, la lourde masse des dragons
-impériaux s'ébranla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez
-se plaça à la tête de cette infanterie, l'épée à la main.
-
---Feu à vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu
-avant aura eu peur.
-
-Tous entendirent cet ordre, tous l'exécutèrent; ils laissèrent approcher
-jusqu'à vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait,
-puis à vingt pas les trois bataillons firent feu.
-
-Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tués, leur firent un
-rempart; puis, ne donnant pas le temps à cette lourde cavalerie de se
-rallier, il lança sur elle sa cavalerie légère, qui poursuivit les
-dragons jusqu'à Mons.
-
-Lui alors se mit à la tête des bataillons et entonna _la Marseillaise_.
-
-Ce fut un entraînement général; tous ces hommes s'avancèrent à la
-baïonnette en chantant l'hymne de la liberté. Tous sentaient que le
-monde avait les yeux fixés sur eux à cette heure, et chacun d'eux fut un
-héros.
-
-En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportées, les
-canonniers égorgés sur leurs pièces, et les grenadiers hongrois
-poignardés à leurs rangs.
-
-Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de même que
-Thévenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs
-de Jemmapes.
-
-Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de
-garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur
-retraite; il s'arrêta à Berthatmont et s'amusa à canonner sans aucun
-effet les redoutes.
-
-Sans avoir été chargé d'aucune mission particulière, Jacques Mérey avait
-été vu partout: avec Thévenot lorsqu'il avait attaqué la gauche de
-Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfoncé le centre de
-l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escaladé les redoutes.
-
-Le lendemain, il se trouvait nommé sur les rapports des trois chefs.
-
-Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque côté la perte était
-à peu près égale: quatre ou cinq mille morts.
-
-Mais la bataille de Jemmapes avait un résultat plus sérieux qu'un calcul
-arithmétique. La bataille de Jemmapes, c'était la cause des habitants du
-monde gagnée en première instance à Valmy, en appel à Jemmapes.
-
-La bataille de Jemmapes n'était point, comme la bataille de Valmy, la
-victoire d'une armée.
-
-C'était la victoire d'un peuple.
-
-De Jemmapes date l'ère de l'infanterie française.
-
-Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la première infanterie du
-monde.
-
-Sous le grand Frédéric, ce fut l'infanterie prussienne.
-
-Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie française.
-
-À partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacèrent pour nos
-soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples.
-
-Avec _la Marseillaise_ on gagna les batailles de plaine. Avec le _Ça
-ira!_ on enleva les redoutes.
-
-Au lieu de déjeuner, nos soldats, nus, à jeun après une nuit de novembre
-passée dans les marais, avaient chanté et vaincu.
-
-À deux heures, la bataille était gagnée sur tous les points; ils
-cessèrent de chanter, s'aperçurent qu'ils étaient fatigués et qu'ils
-avaient faim.
-
-Ils s'assirent et demandèrent du pain.
-
-Ils eurent du pain et de la bière, ce qu'il fallait pour ne pas mourir
-de faim.
-
-Mais, à l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrière elle
-le monde.
-
-J'ai visité le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le
-champ de bataille de Valmy.
-
-À Valmy, pas d'autre monument que le cœur de Kellermann, qui a voulu
-avoir sa victoire pour tombeau.
-
-À Jemmapes, rien.
-
-Que la France ait été ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les
-enfants ont deux mères: celle qui les a enfantés comme hommes, celle qui
-les a enfantés comme peuples.
-
-À la mère qui les a enfantés comme hommes, ils doivent leur amour.
-
-À la mère qui les a enfantés comme peuples, ils doivent plus que leur
-amour, ils doivent leur sang.
-
-Mais la Belgique, à qui nous ne devions rien et à qui nous donnions la
-liberté, ne devait-elle pas, elle, une pierre à nos soldats?
-
-Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur
-le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France!
-
-Orgueil de pygmée, ingratitude de géant!
-
-
-
-
-XXXVI
-
-Le jugement
-
-
-Jacques Mérey fut envoyé à Paris par Dumouriez et chargé de présenter à
-la Convention le jeune Baptiste Renard, qui avait rallié une brigade au
-moment où celle-ci pliait.
-
-Il partit le 6, à trois heures, courut la poste toute la nuit, et arriva
-le 7 à temps pour se présenter à la Convention et annoncer la nouvelle,
-attendue mais inespérée.
-
---Citoyens représentants, dit-il, messager de Valmy, je viens vous
-annoncer la victoire de Jemmapes; en quatre heures, nos braves soldats
-ont enlevé des positions que l'on croyait inexpugnables.
-
---Comment cela? demanda le président.
-
---En chantant, répondit Jacques Mérey.
-
---Et que demande le général pour sa brave armée?
-
---Du pain et des souliers.
-
-Il y eut un moment d'enthousiasme immense; les canons des Invalides
-semblèrent faire feu d'eux-mêmes; la nouvelle s'élança par toutes les
-portes et s'abattit sur Paris.
-
-La grande ville, qui n'était qu'à moitié rassurée par la victoire de
-Valmy qui la débarrassait des Prussiens, fut folle de joie.
-
-Les maisons s'illuminèrent toutes seules et dégorgèrent leurs habitants;
-les rues s'emplirent, les cloches sonnèrent, la foule se porta aux
-Tuileries.
-
-Marie-Joseph Chénier, qui était de la Convention, fit, séance tenante,
-la première strophe de son hymne:
-
- La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière...
-
-Méhul en fit la musique.
-
-Jacques Mérey détourna l'attention de lui et la ramena sur le jeune
-Baptiste Renard. Il raconta ce qu'il avait fait comme il savait
-raconter; il montra l'âme du soldat sous la livrée du domestique, et
-comment tout avait grandi en France, jusqu'aux cœurs des mercenaires.
-
-La Convention comprit qu'il fallait qu'elle grandît celui qui s'était
-élevé; elle lui vota et lui donna séance tenante les épaulettes de
-capitaine.
-
-Puis elle reprit sa séance interrompue.
-
-Le jour où l'on apprit la victoire de Valmy, la République fut
-proclamée; le jour où l'on apprit la victoire de Jemmapes, le roi fut
-mis en jugement.
-
-Puis les choses marchèrent à pas de géant.
-
-Bruxelles fut occupé par le général Dumouriez.
-
-La Convention rendit un décret par lequel elle promettait aide et
-secours à tous les peuples qui voudraient renverser leur gouvernement.
-
-Qu'on me permette d'ouvrir ici une parenthèse que je n'ouvrirais pas
-dans un autre roman que celui-ci, ni dans un autre journal que _le
-Siècle_.
-
-On a dû remarquer, ceux du moins qui nous ont lus avec attention,
-combien nous avons pris à tâche d'introduire l'histoire nationale dans
-nos livres, et combien la popularité qu'on nous a faite a été mise au
-service de l'éducation publique.
-
-Michelet, mon maître, l'homme que j'admire comme historien, et je dirai
-presque comme poète, au-dessus de tous, me disait un jour: «Vous avez
-plus appris d'histoire au peuple que tous les historiens réunis.»
-
-Et ce jour-là, j'ai tressailli de joie jusqu'au fond de mon âme; ce
-jour-là, j'ai été orgueilleux de mon œuvre.
-
-Apprendre l'histoire au peuple, c'est lui donner ses lettres de
-noblesse, lettres de noblesse inattaquables et contre lesquelles il n'y
-aura pas de nuit du 4 août.
-
-C'est lui dire que quoiqu'il ait toujours eu ses racines dans la nation,
-que quoiqu'il ait existé comme commune, comme parlement, comme tiers,
-il ne date réellement que du jour de la prise de la Bastille.
-
-Pour monter dans les carrosses du roi, il fallait faire ses preuves de
-1399.
-
-La noblesse du peuple date du 14 juillet.
-
-Il n'y a pas de peuple sans liberté.
-
-Mais nous qui oublions parfois cette sainte maxime, mais qui toujours à
-un moment donné nous en souvenons, il est bon de voir, malgré nos
-défaillances, à quel point nous avons infiltré en Europe le principe
-révolutionnaire; et, disons-le, relativement à la durée de la vie des
-peuples comparée à la vie humaine, combien rapidement il s'est fait
-jour!
-
-Nous venons de dire que le 19 novembre, treize jours après la bataille
-de Jemmapes, la Convention, comprenant sa puissance et mesurant son
-droit, avait promis protection et secours à tous les peuples qui
-voudraient renouveler leur gouvernement.
-
-Pourquoi n'avons-nous pas, l'un après l'autre, le temps de dire ce
-qu'étaient les rois qui représentaient ces gouvernements?
-
-Angleterre: Georges III, un idiot;--Russie: Catherine, une
-goule;--Autriche: François II, un Tibère;--Espagne: Charles IV, un
-palefrenier;--Prusse: Frédéric-Guillaume, un mannequin dont ses
-maîtresses tenaient le fil.
-
-Mais les peuples ne marchent que les uns après les autres sur la route
-de Damas, et il leur faut des années de tyrannie pour que les écailles
-leur tombent des yeux.
-
-L'appel aux peuples de 1792 fut proclamé; le Brabant seul y répondit. La
-révolution du Brabant fut étouffée.
-
-La révolution de 1830 arriva; le gouvernement provisoire appela les
-peuples à la liberté. Trois peuples répondirent: L'Italie, la Pologne,
-la Belgique.
-
-Deux peuples furent noyés dans leur sang: l'Italie et la Pologne. La
-Belgique y gagna la liberté et une constitution.
-
-Puis vint la révolution de 1848, qui appela tous les peuples à la
-république.
-
-Et alors ce ne fut plus seulement trois peuples qui réclamèrent leur
-liberté et demandèrent une constitution; ce fut l'Autriche, ce fut la
-Prusse, ce fut Venise, ce fut Florence, ce fut Rome, ce fut la Sicile,
-ce furent les provinces danubiennes, ce fut tout ce qui est éclairé
-enfin par le soleil de la civilisation qui proclama la république.
-
-L'Italie y gagna son unité; l'Autriche, la Prusse, les provinces
-danubiennes, des constitutions.
-
-_Et nunc intelligite, reges!_
-
-Reprenons la suite des événements.
-
-Le 27, un décret réunit la Savoie à la France.
-
-Le 30, prise de la citadelle d'Anvers par le général La Bourdonnaye.
-
-Arrêtons-nous ici encore un moment et jetons un coup d'œil sur
-l'Angleterre, sur l'Angleterre que nous appelions notre sœur aînée et
-que nous appelons notre amie.
-
-L'Angleterre, le pays le plus savant en sciences mécaniques, le plus
-ignorant en force morale, nous avait depuis 1789 regardé faire, sans
-s'inquiéter autrement de nous; elle avait haussé les épaules à notre
-enthousiasme, elle avait raillé nos volontaires; au premier coup de
-canon prussien ou autrichien, elle avait cru les voir s'envoler vers
-Paris comme une volée d'oiseaux.
-
-Pitt, ce grand politique qui n'a jamais été qu'un commis haineux, Pitt,
-doublé des Grenville, voyait la France, envahie par la Prusse, former
-une seconde Prusse.
-
-Tout à coup elle voit s'illuminer le côté de la Belgique. Qu'y a-t-il?
-
-La France est au Rhin; la France est aux Alpes; Anvers est pris!
-
-La baïonnette de la France est sur la gorge de l'Angleterre.
-
-Alors l'île aux quatre mers est prise d'une de ces paniques qui lui sont
-particulières, comme elle en prit une en 1805 quand elle vit Napoléon à
-Boulogne, un pied sur les bateaux plats, et une autre, en 1842, quand
-trois millions de chartistes entourèrent le parlement.
-
-Déjà une société anglaise étant venue féliciter la Convention, son
-président Grégoire leur dit à leur grande épouvante:
-
---Estimables _républicains_, la royauté se meurt sur les décombres
-féodaux; un feu dévorant va les faire disparaître; ce feu, c'est la
-_Déclaration des droits de l'Homme_.
-
-Vous figurez-vous l'effet que ferait la _Déclaration des droits de
-l'Homme_ dans un pays où un paysan n'a pas le droit de tuer le renard
-qui mange ses poules ni le corbeau qui abat ses noix?
-
-Cependant le procès du roi se poursuivait, et la nécessité de faire
-disparaître tout ce qui faisait obstacle à la Révolution devenait
-impérieuse.
-
-Faire la conquête du monde, pour la France, n'était pas urgent; mais
-faire la conquête d'elle-même était nécessaire.
-
-La France avait contre elle trois principes ennemis:
-
-L'Église;
-
-La noblesse;
-
-La royauté.
-
-L'Église, on l'a vu par la guerre de la Vendée, qui fut toute aux mains
-des prêtres.
-
-La noblesse, on l'a vu par les six mille émigrés de Condé qui portèrent
-les armes contre la France.
-
-_La royauté!_ la royauté, qui était coupable, comme l'ont prouvé les
-royalistes eux-mêmes, lorsque chacun a réclamé, en 1815, la récompense
-de services qui n'étaient rien autre chose que des trahisons, et qui
-cependant, par sa fausse éducation, par son invincible ignorance, par
-l'erreur du droit divin, pouvait se croire innocente.
-
-La France s'était débarrassée de l'Église en décrétant la mise en vente
-des biens des couvents.
-
-La noblesse avait débarrassé la France d'elle en émigrant.
-
-Restait donc la royauté.
-
-C'était le dernier obstacle; de là tant de haine dans sa destruction.
-
-La maxime favorite de Louis XVI--c'est M. de Malesherbes, son défenseur
-lui-même, qui l'a dit, maxime qui dérive directement du fameux mot de
-Louis XIV: _L'État, c'est moi_--était celle-ci:
-
- La loi suprême, c'est le salut de l'État.
-
-Seulement, la question est là: l'État est-il dans la royauté ou dans la
-nation?
-
-La question est reconnue aujourd'hui, et ceux-là mêmes qui règnent
-avouent en montant sur le trône qu'ils ne sont que les mandataires de la
-nation.
-
-Il est vrai qu'une fois sur le trône ils l'oublient presque aussitôt.
-
-Mais oublier un principe n'est pas le détruire, c'est forcer les autres
-de s'en souvenir, voilà tout.
-
-L'erreur disait: «La loi suprême est le salut de l'État.»
-
-La vérité dit: «La loi suprême est le salut public.»
-
-Or le roi avait conspiré contre le salut public:
-
-_En essayant de sortir du royaume;_
-
-_En continuant ses relations avec ses frères;_
-
-_En protestant contre la Révolution dans son adresse au roi de Prusse;_
-
-_En demandant à son beau-frère ou en faisant demander par la reine, ce
-qui était la même chose, les secours de troupes autrichiennes._
-
-La Convention ignorait tout cela, puisque ces faits ne nous furent
-révélés qu'à la Restauration; mais elle comprenait instinctivement que
-la mort du roi était nécessaire.
-
-Le roi vivant, qu'en eût-on fait?
-
-Prisonnier, il eût constamment conspiré pour sortir de sa prison.
-
-Exilé, il eût constamment conspiré pour rentrer en France.
-
-La vie du roi était inviolable, dira-t-on.
-
-Mais la vie de la France était-elle moins inviolable que celle du roi?
-
-Tuer un homme est un crime.
-
-Tuer une nation est un forfait.
-
-Et cependant tous ces hommes hésitaient à porter la main, non pas sur le
-roi, mais sur l'homme.
-
-Presque tous, soit dans leurs discours, soit dans leurs écrits,
-s'étaient prononcés contre la peine de mort.
-
-Ces hommes qui ont tant tué--nécessité aux coins de fer!--ces hommes
-avaient presque tous pour principe cette première loi de l'humanité: ce
-qu'il y a de plus sacré, c'est la vie humaine.
-
-Duport avait dit: «Rendons l'homme respectable à l'homme.»
-
-Robespierre avait dit: «Il faut au moins pour condamner que les jurés
-soient unanimes.»
-
-Aussi, pour porter le dernier coup à Louis XVI, choisit-on un homme dont
-l'entrée à la Chambre était une violation de la justice: il n'avait que
-vingt-quatre ans, Saint-Just.
-
-Étrange précaution de la Providence.
-
-Il monta à la tribune.
-
-Nous connaissons tous Saint-Just. Nous l'avons vu dans ses portraits,
-grave, mince, roide, le cou perdu dans sa cravate de batiste, avec son
-teint mat, ses yeux bleu faïence d'une dureté slave, ses sourcils les
-couronnant comme une barre tirée à la règle au-dessus d'eux, avec cela
-le front bas et les cheveux descendant jusqu'aux sourcils.
-
---Pour juger César il n'a fallu, dit-il, d'autre formalité que
-vingt-deux coups de poignard.
-
---Il faut tuer, il n'y a plus de loi pour le juger, lui-même les a
-détruites.
-
---Il faut le tuer comme ennemi, on ne juge qu'un citoyen; pour juger le
-tyran il faudrait d'abord le faire citoyen.
-
---Il faut le tuer comme coupable pris en flagrant délit, la main dans le
-sang. La royauté est d'ailleurs un crime éternel, un roi est hors la
-nature; de peuple à roi, nul rapport naturel.
-
-Il faut lire cette page, que nous empruntons à Michelet, pour se faire
-une idée exacte de l'effet que produisit le discours de Saint-Just.
-
-«L'atrocité du discours eut un succès d'étonnement. Malgré les
-réminiscences classiques qui sentaient leur écolier (Louis est un
-Catilina, etc., etc.), personne n'avait envie de rire. La déclaration
-n'était pas vulgaire; elle dénotait dans le jeune homme un vrai
-fanatisme. Ses paroles, lentes et mesurées, tombaient d'un poids
-singulier et laissaient de l'ébranlement, comme le lourd couteau de la
-guillotine. Par un contraste choquant, elles sortaient, ces paroles
-froidement impitoyables, d'une bouche qui semblait féminine. Sans ses
-yeux bleus fixes et durs, ses sourcils fortement barrés, Saint-Just eût
-pu passer pour une femme. Était-ce la vierge de Tauride? Non, ni les
-yeux, ni la peau, quoique blanche et fine, ne portaient à l'esprit un
-sentiment de pureté. Cette peau très aristocratique, avec un caractère
-singulier d'éclat et de transparence, paraissait trop belle et laissait
-douter s'il était bien sain.
-
-»L'énorme cravate serrée, que seul il portait alors, fit dire à ses
-ennemis, peut-être sans cause, qu'il cachait des humeurs froides. Le cou
-était comme supprimé par la cravate, par le collet roide et haut; effet
-d'autant plus bizarre que sa taille longue ne faisait point du tout
-attendre cet accourcissement du cou. Il avait le front très bas, le haut
-de la tête comme déprimé, de sorte que les cheveux, sans être longs,
-touchaient presque aux yeux. Mais le plus étrange était son allure d'une
-roideur automatique qui n'était qu'à lui. La roideur de Robespierre
-n'était rien auprès. Tenait-elle à une singularité physique, à un
-excessif orgueil, à une dignité calculée? Peu importe. Elle intimidait
-plus qu'elle ne semblait ridicule. On sentait qu'un être tellement
-inflexible de mouvement devait l'être aussi de cœur. Ainsi, lorsque
-dans son discours, passant du roi à la Gironde, et laissant là Louis
-XVI, il se tourna d'une pièce vers la droite et dirigea sur elle avec sa
-parole, sa personne tout entière, son dur et meurtrier regard, il n'y
-eut personne qui ne sentît le froid de l'acier.»
-
-Louis XVI fut condamné à mort sans sursis à la majorité de trente-quatre
-voix.
-
-Jacques Mérey motiva ainsi son vote:
-
---Ennemi de la mort comme médecin et ne pouvant cependant méconnaître la
-culpabilité de Louis XVI, je vote pour la prison perpétuelle.
-
-Il venait de prononcer deux arrêts à la fois: celui de Louis XVI et le
-sien.
-
-
-
-
-XXXVII
-
-L'exécution
-
-
-De tout ce que nous venons d'écrire, il demeure clair pour les lecteurs
-que Louis XVI fut condamné parce qu'_il était un danger national_.
-
-La France, qui devait non seulement vivre et prospérer par sa mort, mais
-secouer, lui mort, l'esprit de la révolution sur les autres peuples,
-devait mourir avec lui et par lui.
-
-Ce qu'on voulut tuer surtout, avec le roi, c'est _l'appropriation d'un
-peuple à un homme_.
-
-Le Breton Lanjuinais l'a dit: «Il y a de saintes conspirations.»
-
-Les conspirations saintes, _c'est le retour du droit, c'est la rentrée
-du vrai maître dans la maison, c'est l'expulsion de l'intrus_.
-
-Les vrais régicides ne sont point Thraséas et ses complices qui tuèrent
-Caligula, ce sont les flatteurs qui persuadèrent à Caligula qu'il était
-dieu!
-
-Le roi entendit avec beaucoup de calme sa sentence, que le ministre de
-la Justice alla lui lire au Temple.
-
-Une circonstance bizarre, presque providentielle, l'avait depuis
-longtemps mis en face de sa propre mort.
-
-M. de Richelieu, le courtisan par excellence, avait à prix d'or, et pour
-en faire cadeau à Mme du Barry, acheté le beau portrait de Charles
-Ier par Van Dick.
-
-Quel rapport y avait-il entre Mme du Barry, le roi d'Angleterre et le
-peintre flamand?
-
-Il fallait un bien fin courtisan pour le trouver.
-
-Le jeune page qui tient le cheval du roi était portrait comme le roi.
-C'était le page favori de Charles Ier. Il s'appelait Bary.
-
-Il s'agissait de faire accroire à Mme du Barry que le page était un
-des ancêtres de son mari.
-
-Ce ne fut pas chose difficile; la pauvre créature croyait tout ce que
-l'on voulait.
-
-Elle avait son appartement dans les mansardes de Versailles. Elle plaça
-le tableau debout contre la muraille. Il était de hauteur avec
-l'appartement.
-
-M. de Richelieu l'avait au reste renseignée sur ce qu'était Charles
-Ier.
-
-Et quand Louis XV la venait voir, elle le faisait asseoir sur son
-canapé, placé juste en face du portrait, et elle lui disait:
-
---Tu vois, la France, c'est un roi qui a eu le cou coupé pour n'avoir
-pas osé résister à son parlement.
-
-Louis XV mourut. Mme du Barry fut exilée. Le chef-d'œuvre de Van
-Dyck demeura dans les mansardes de Versailles.
-
-Puis les journées des 5 et 6 octobre arrivèrent. Louis XVI et la famille
-royale furent ramenés à Paris.
-
-Les Tuileries, inhabitées depuis longtemps, étaient démeublées. On prit
-au hasard, dans les appartements vides de Versailles, des meubles et des
-tableaux.
-
-Les appartements des anciennes favorites fournirent leur contingent.
-
-Louis XVI, en entrant dans sa chambre à coucher, se trouva en face du
-portrait de Charles Ier.
-
-Il prit ce hasard pour un avertissement de la Providence, et depuis ce
-jour pensa à la mort.
-
-Il dormit profondément la veille de l'exécution, se réveilla avant le
-jour, entendit la messe à genoux, refusa de voir la reine à qui il avait
-promis de dire adieu la veille, de peur de s'attendrir.
-
-Enfin, à huit heures, il sortit de son cabinet et entra dans sa chambre
-à coucher, où l'attendait la troupe.
-
-Tout le monde avait le chapeau sur la tête.
-
---Mon chapeau? demanda Louis XVI.
-
-Cléry le lui remit et il se coiffa.
-
-Puis il ajouta:
-
---Cléry, voici mon anneau d'alliance; vous le remettrez à ma femme et
-lui direz que ce n'est qu'avec peine que je me sépare d'elle.
-
-Puis, tirant son cachet de sa poche:
-
---Voici pour mon fils, dit-il.
-
-Sur le cachet étaient gravées les armes de France.
-
-Dans les traditions royales, c'était le trône qu'il lui transmettait.
-
-Il s'approcha d'un homme de la Commune, nommé Jacques Roux.
-
---Voulez-vous recevoir mon testament? lui demanda-t-il.
-
-L'homme se recula.
-
---Je ne suis ici, dit-il, que pour vous conduire à l'échafaud.
-
---Donnez, dit un autre municipal; je m'en charge.
-
---Prenez-vous votre redingote, sire? demanda Cléry.
-
-Il fit signe que non.
-
-Il était en habit de couleur sombre, en culotte noire, en bas blancs, en
-gilet de molleton blanc.
-
-Au fond de la voiture, son confesseur, l'abbé Edgeworth, Irlandais,
-élève des jésuites de Toulouse, prêtre non assermenté, l'attendait.
-
-Il y monta, s'assit près de lui. Deux gendarmes montèrent derrière lui
-et s'assirent sur la banquette de devant.
-
-Le roi tenait un livre de messe à la main; il se mit à lire des psaumes.
-
-Il était dans une voiture à lui.
-
-Les rues étaient à peu près désertes, portes et fenêtres étaient
-fermées; personne ne paraissait même derrière les vitres.
-
-On eût dit une nécropole.
-
-Le pouls de Paris ne battait plus que sur la place de la Révolution.
-
-Il était dix heures dix minutes lorsque la voiture s'arrêta en face du
-pont tournant.
-
-Les commissaires de la Commune étaient sous les colonnes du
-garde-meuble; ils avaient mission d'assister à la mort et de dresser
-procès-verbal de l'exécution; autour de l'échafaud, une triple batterie
-de canons menaçait les spectateurs de trois côtés, laissant entre leurs
-affûts et la plate-forme un grand espace vide; de tous côtés on ne
-voyait que troupes, car il avait été question d'un complot pour enlever
-le prisonnier.
-
-Grâce à cette quadruple haie de troupes qui environnaient de tous côtés
-l'échafaud, et qui s'ouvrirent pour laisser passer les condamnés, les
-spectateurs les plus proches étaient à plus de trente pas.
-
-Ces militaires étaient des fédérés que l'on avait choisis parmi les plus
-exaltés.
-
-Vingt tambours, avec leurs caisses, se tenaient sur la face de
-l'échafaud où se trouvait la lucarne, et tournaient le dos par
-conséquent au pont Louis XV.
-
-La voiture s'arrêta à quelques pas des degrés par lesquels on montait à
-la plate-forme.
-
-Le roi retrouva quelques paroles impérieuses pour recommander son
-confesseur aux deux gendarmes qui étaient avec lui dans la voiture.
-
-Puis il descendit vaillamment le premier; son confesseur le suivit.
-
-Les aides de l'exécuteur se présentèrent pour le déshabiller, mais lui
-fit un pas en arrière, jeta à terre son habit, son gilet et sa cravate.
-
-Alors, au pied des degrés, une lutte d'un instant eut lieu entre les
-valets et lui.
-
-Ils voulaient lui lier les mains avec des cordes.
-
-Mais alors Sanson s'avança. Comme il l'avait dit à Jacques Mérey, il
-était un vieux serviteur de la royauté.
-
-De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
-
-Voyant que le roi ne voulait pas se laisser lier les mains avec des
-cordes, il tira de sa poche un mouchoir de fine batiste, et, avec la
-même humilité qu'un valet de chambre:
-
---Avec un mouchoir, sire, dit-il.
-
-Ce mot, _sire_, que Louis XVI n'avait entendu depuis si longtemps que
-dans la bouche de son défenseur Malesherbes, qui, quoique en face de la
-Convention, ne l'appela jamais autrement, le toucha profondément. Il
-tendit les deux mains et se les laissa lier avec le mouchoir.
-
-Pendant ce temps, l'abbé Edgeworth s'était approché du roi et lui
-disait:
-
---Souffrez cet outrage comme une dernière ressemblance avec le Dieu qui
-va être votre récompense.
-
-Mais déjà le roi avait tendu les deux mains, et, en tendant les mains,
-acceptant cette comparaison entre lui et Jésus-Christ:
-
---Je boirai le calice jusqu'à la lie, dit-il.
-
-Le roi s'appuya sur le prêtre pour monter les marches de l'échafaud trop
-roides pour qu'il pût les gravir sans soutien; mais à la dernière marche
-une espèce de vertige lui prit; il s'élança sur la plate-forme jusqu'à
-son extrémité et s'écria:
-
---Français, je meurs innocent du crime que l'on m'impute. Je pardonne...
-
-En ce moment, à un signe de Henriot, les vingt tambours partirent à la
-fois et étouffèrent la voix du roi dans leur roulement.
-
-Le roi devint très rouge, frappa du pied en criant d'une voix terrible:
-
---Taisez-vous!
-
-Mais les tambours continuèrent.
-
---Je suis perdu, reprit le roi. Je suis perdu.
-
-Et il se livra aux bourreaux.
-
-Mais, pendant qu'on lui mettait les sangles, il continua de crier:
-
---Je meurs innocent, je pardonne à mes ennemis. Je désire que mon sang
-apaise la colère de Dieu.
-
-Les tambours continuèrent de battre et de couvrir sa voix jusqu'à ce que
-sa tête fût tombée.
-
-Le valet du bourreau la prit et la montra au peuple. Sanson, appuyé à
-la guillotine, était prêt à se trouver mal.
-
-Pendant les quelques secondes où le bourreau montra la tête au peuple,
-le peintre Greuze, qui se trouvait là, et qui au reste avait eu souvent
-l'occasion de voir le roi, fit un terrible portrait de cette tête
-coupée.
-
-Le corps, placé dans un panier, fut porté au cimetière de la Madeleine
-et plongé dans la chaux vive.
-
-Pendant ce temps, les fédérés avaient rompu leurs rangs pour tremper
-leurs baïonnettes dans le sang. Le peuple se précipita à son tour,
-acheva de les disperser, et alors, soit haine, soit vexation, chacun
-voulut avoir une part de son sang; les uns y trempèrent leurs mouchoirs
-et les autres les manches de leurs chemises, les autres enfin du papier.
-
-Quelques cris de grâce se firent entendre.
-
-Pour beaucoup, la sensation que produisit cette mort fut terrible, pour
-quelques-uns mortelle.
-
-Un perruquier se coupa la gorge avec son rasoir, une femme se jeta dans
-la Seine, un ancien officier mourut de saisissement, un libraire devint
-fou.
-
-L'agitation causée dans Paris par cette exécution fut doublée par un
-assassinat qui avait eu lieu la veille et qui en faisait craindre
-d'autres.
-
-Ce n'était point sans raison qu'on avait parlé d'un complot ayant pour
-but d'enlever le roi. Cinq cents royalistes s'y étaient engagés,
-vingt-cinq seulement se réunirent; la tentative même échoua.
-
-Mais un de ces hommes voulut, autant qu'il était en son pouvoir, venger
-le roi pour son compte.
-
-C'était un ancien garde du corps nommé Pâris.
-
-Il se tenait caché à Paris, rôdant autour du Palais-Royal, dans le but
-de tuer le duc d'Orléans.
-
-Il était l'amant d'une parfumeuse ayant sa boutique à la galerie de
-bois.
-
-Après le vote, et après avoir lu les noms de ceux qui avaient voté, il
-alla dîner dans un de ces restaurants souterrains comme il y en avait
-quelques-uns au Palais-Royal.
-
-Celui-là avait une certaine réputation, et se nommait Février.
-
-Il y voit un conventionnel qui soldait sa dépense, il entend quelqu'un
-en passant dire:
-
---Tiens, c'est Saint-Fargeau!
-
-Il se rappelle qu'il vient de lire que Saint-Fargeau a voté la mort du
-roi.
-
-Il s'approche de lui.
-
---Vous êtes Saint-Fargeau? lui demanda-t-il.
-
---Oui, répondit celui-ci.
-
---Vous avez pourtant l'air d'un homme de bien, dit le garde du corps
-d'une voix triste.
-
---Je le suis en effet, dit Saint-Fargeau.
-
---Si vous l'étiez, vous n'auriez pas voté la mort du roi.
-
---J'ai obéi à ma conscience, dit-il.
-
---Tiens, dit le garde du corps, moi aussi j'obéis à la mienne.
-
-Et il lui passa son sabre au travers du corps.
-
-Le hasard faisait dîner Jacques Mérey à une table voisine. Il s'élança,
-mais à temps seulement pour recevoir le blessé entre ses bras.
-
-On le transporta dans la chambre des maîtres de l'établissement, mais en
-le posant sur le lit il expira.
-
---Heureuse mort! s'écria Danton en apprenant l'événement. Ah! si je
-pouvais mourir ainsi!
-
-On a vu que, dans le récit de la mort du roi, je rectifie une erreur et
-donne une explication. L'erreur que je rectifie est d'exonérer la
-mémoire de Santerre du fameux roulement de tambour.
-
-Santerre s'en était allé avec la Commune du 10-Août. Henriot était venu
-avec la Commune révolutionnaire.
-
-Je dois cette rectification au fils de Santerre lui-même, qui est venu
-me trouver la preuve à la main.
-
-Quant à l'explication, elle porte sur le débat qui eut lieu au pied de
-l'échafaud entre le roi et les exécuteurs.
-
-Le roi ne luttait pas dans un désespoir inintelligent pour prolonger sa
-vie. Il luttait pour n'avoir pas les mains liées avec une corde.
-
-Il ne fit pas de difficulté lorsqu'il s'agit d'un mouchoir.
-
-Je dois ce curieux détail à M. Sanson lui-même, l'avant-dernier
-exécuteur de ce nom.
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-Chez Danton
-
-
-Le soir même de la mort du roi, deux hommes se tenaient près du lit
-d'une femme, sinon mourante, du moins gravement malade.
-
-L'un était debout, pensif, lui tâtant le pouls dont il comptait les
-battements, et étant calme et froid comme la science dont il était le
-représentant.
-
-L'autre, les doigts enfoncés dans les cheveux, se pressait violemment la
-tête de ses deux mains, tandis qu'on voyait le bas de son visage se
-couvrir de larmes dont la source était cachée, et que sa bouche laissait
-échapper un râle sourd, indice de colère plus encore que de douleur.
-
-Ces deux hommes étaient Jacques Mérey et Georges Danton.
-
-La mourante était Mme Danton.
-
-En rentrant chez lui, Danton avait trouvé sa femme dans un tel état de
-prostration qu'il avait à l'instant même envoyé chercher Jacques Mérey;
-puis, en l'attendant, l'homme aux violentes étreintes avait voulu serrer
-la chère malade contre son cœur, et doucement elle l'avait repoussé.
-
-C'était ce faible mouvement de la main d'une femme mourante qui avait
-brisé le cœur de cet homme à qui l'on croyait un cœur de bronze.
-
-Dans ce mouvement, si faible qu'il fût, il y avait la séparation
-éternelle de deux âmes.
-
-Danton, dans un moment de faiblesse, avait promis à Mme Danton de ne
-pas voter la mort du roi.
-
-Il l'avait non seulement votée sans sursis, sans remise, mais provoquée
-violemment.
-
-À dix heures et demie du matin, le roi avait été exécuté.
-
-En sortant de la Convention, il était rentré chez lui, avait trouvé sa
-femme plus mal, avait voulu l'embrasser, et avait été repoussé par
-elle.
-
-Il ne cherchait plus même à lire dans les yeux du médecin la mort ou la
-vie.
-
-Même avec la vie, c'était encore la mort pour lui. Cette femme, qu'il
-aimait avec toute la passion dont son cœur était capable, cette femme
-qui avait toujours partagé ses caresses quand elle ne les avait pas
-sollicitées, cette femme l'avait repoussé.
-
-La mère de ses deux enfants l'avait repoussé.
-
-Il y avait donc dans le cœur de cette femme quelque chose de mort
-avant la mort: c'était son amour pour lui.
-
---Mon ami, dit Jacques Mérey après un instant de silence, veux-tu me
-laisser seul un instant avec ta femme?
-
-Danton se leva, sortit en trébuchant, entra dans la chambre voisine,
-referma la porte; mais, malgré la porte refermée, on entendit le bruit
-d'un sanglot qui s'achevait en imprécation.
-
-La malade resta muette, mais tressaillit.
-
-Jacques Mérey s'assit près d'elle, gardant la main qu'il tenait entre
-les siennes.
-
---Vous avez eu aujourd'hui une émotion violente? demanda Jacques Mérey à
-Mme Danton.
-
---N'est-ce point aujourd'hui, à dix heures et demie du matin, que le roi
-a été exécuté? demanda-t-elle.
-
---Oui, madame.
-
---En entendant crier _la mort_, j'ai été prise d'un vomissement de sang.
-
---Est-il possible, madame, fit Jacques Mérey, qu'une chose qui vous est
-aussi étrangère que la mort du roi ait produit un pareil effet sur vous,
-la femme de Danton?
-
---C'est justement parce que je suis la femme de Danton que la mort du
-roi ne saurait m'être étrangère. Ne suis-je pas la femme de l'homme qui
-a voté la mort sans sursis, sans délai, sans appel?
-
---Trois cent quatre-vingt-dix représentants l'ont votée avec lui,
-insista Jacques Mérey.
-
---Vous ne l'avez pas votée, vous! s'écria-t-elle avec un accent
-profondément douloureux.
-
---Ce n'est point parce que le roi ne la méritait pas, madame, que je ne
-l'ai point votée, c'est parce que mon état de médecin et mon peu de
-croyance à une autre vie m'obligent de combattre la mort où je la
-rencontre.
-
-Il se fit un silence d'un instant.
-
---Combien de temps croyez-vous que j'aie encore à vivre? demanda tout à
-coup Mme Danton.
-
-Jacques tressaillit et la regarda.
-
---Mais, lui dit-il, la question n'en est pas encore là.
-
---Écoutez, dit Mme Danton en lui pressant faiblement la main, j'ai
-reçu trois coups dont un seul suffirait à tuer une existence, et chacun
-est entré plus profondément: le 10 août, le 2 septembre et le 21
-janvier. Quand je suis entrée dans ce sombre et froid hôtel du ministère
-de la Justice, il m'a semblé entrer dans mon tombeau, et je l'ai dit à
-Georges en souriant tristement: «Je n'en sortirai pas vivante.» Je me
-trompais de bien peu, monsieur Mérey, j'en suis sortie mourante.
-
---Et pourquoi cet hôtel du ministère vous faisait-il si grand-peur,
-madame?
-
-La malade haussa imperceptiblement les épaules.
-
---Les hommes sont faits pour les révolutions, dit-elle. Dieu, en les
-créant forts, leur a dit: «Luttez et combattez!» mais les femmes sont
-faites pour le foyer et l'amour; Dieu, en les créant faibles, leur a
-dit: «Soyez épouses, soyez mères!» Pauvre fille d'un limonadier du coin
-du pont Neuf, toute mon ambition s'étendait à avoir comme mon père une
-petite maison à Fontenay ou à Vincennes. Je l'ai épousé pauvre et
-obscur; je croyais au génie de l'avocat et non à l'orageuse fortune de
-l'homme politique; le chêne a poussé trop vite et trop vigoureusement,
-il a tué le pauvre lierre.
-
-La porte se rouvrit à ces mots, et, rugissant de douleur, Danton vint
-s'abattre à genoux devant le lit de sa femme, lui baisant les pieds.
-
---Non! criait-il, non! tu ne mourras pas. N'est-ce pas qu'on peut la
-sauver? Eh! mon Dieu! que deviendrais-je donc si tu mourais? Que
-deviendraient nos pauvres enfants?
-
---C'était au nom des pauvres enfants du Temple que je t'avais demandé de
-ne pas voter la mort du pauvre roi.
-
---Oh! s'écria Danton, les femmes ne comprendront donc jamais rien!
-Suis-je le maître de ce que je fais? pas plus que dans une tempête le
-patron d'une barque n'est le maître de son bateau; une vague me soulève,
-l'autre m'abîme. La femme qui m'aimerait, qui m'aimerait véritablement,
-ne devrait pas me juger, mais se contenter de me plaindre et de panser
-mes éternelles blessures. Les hommes qui, comme moi, jettent une si
-terrible abondance de vie en dehors, les tribuns qui nourrissent les
-peuples de leur parole, du souffle de leur poitrine, du sang de leur
-cœur, ont besoin du foyer, et, au foyer, de douces mains qui leur
-refassent le cœur, d'une douce haleine qui leur hématose le sang;
-s'il y trouve les luttes, les querelles, les larmes, il est perdu. Non!
-s'écria-t-il, non, tu n'as pas le droit d'être malade! non, tu n'as pas
-le droit de mourir. Malade entre deux berceaux! Mourante et voulant
-mourir! voilà ce qu'il y a de plus douloureux, et, chaque fois que je
-rentre déchiré de plus de blessures que Régulus dans son tonneau, chaque
-fois que je laisse à la porte l'armure de l'homme politique et le masque
-d'acier, je trouve ici cette blessure bien autrement douloureuse, cette
-plaie bien autrement terrible et saignante: la certitude donnée par
-elle-même, par la femme que j'aime, je ne dirai pas plus que la France,
-puisque c'est à la France que je la sacrifie, mais plus que ma propre
-vie, que dans un mois, dans quinze jours, dans huit jours peut-être, je
-vais être déchiré de moi-même, coupé en deux, guillotiné du cœur;
-dis-moi, Jacques, connais-tu un homme aussi malheureux que moi?
-
-Et il se redressa, levant les deux poings au ciel, menaçant et terrible
-comme Ajax.
-
---Mon ami, mon Georges, dit Mme Danton, tu es injuste. Je ne veux
-rien, moi! Je ne puis rien, moi! Je me sens glisser sur une pente, voilà
-tout, la pente de la mort. Chaque jour, je suis un peu moins une femme,
-un peu plus une ombre. Je fonds. Je te fuis, je t'échappe chaque fois
-que tes bras essayent de me serrer contre ton cœur. Oh! mon Dieu! moi
-aussi, s'écria-t-elle, je voudrais bien vivre. J'ai été si heureuse.
-
-Puis elle ajouta tout bas:
-
---Autrefois!
-
---Le plus dur dans tout cela, vois-tu, reprit Danton, car je vois bien
-qu'elle dit vrai, c'est qu'il ne me sera pas même donné de la voir
-jusqu'au bout; c'est que je n'aurai pas la consolation de recevoir son
-adieu; c'est qu'il me faudra quitter ce lit de mort.
-
---Et pourquoi cela? Pourquoi cela? s'écria la pauvre femme, qui n'avait
-pas prévu cette suprême douleur et qui avait rêvé de mourir au moins
-dans les bras de l'homme qu'elle aimait.
-
---Mais parce que ma situation contradictoire va éclater, parce qu'il va
-peut-être m'être impossible, le roi mort, de mettre Danton d'accord avec
-Danton, parce que la France, parce que le monde ont eu les yeux sur moi
-dans ce fatal procès. Elle m'accuse d'avoir voté la mort. Et c'est moi
-qui ai hasardé le seul moyen de sauver le roi! C'est moi qui ai dit pour
-me rapprocher de la Gironde, qui n'a pas eu l'intelligence de me tendre
-la main et de nous faire, avec la Commune et les cordeliers, une
-majorité, c'est moi qui ai dit par deux fois: _La peine, quelle qu'elle
-soit, doit-elle être ajournée après la guerre?_ Si la Gironde avait dit
-oui, la proposition passait. C'était une planche que je posais sur
-l'abîme. La Gironde devait y passer la première, donner l'exemple au
-centre, qui l'eût suivie. La Montagne en resta muette d'étonnement.
-Robespierre me regarda et son œil brilla de joie. «Il se perd!
-disait-il, il se perd. Il avance vers la Gironde, c'est-à-dire vers
-l'abîme.» Vergniaud crut à une ruse: comme si Danton se donnait la peine
-de ruser! Au lieu de venir à moi, la Gironde alla à la Montagne: elle
-ne voulait que la mort de la royauté, et sa majorité vota la mort du
-roi. Du moment où la droite était divisée, elle était annulée. Il était
-facile de prévoir que le centre faible et flottant se porterait vers la
-gauche. Eh bien! que pouvais-je faire de plus pour elle? Le 15 décembre,
-jour où l'on vota sur la culpabilité, je suis resté ici, près d'elle.
-J'ai dit que j'étais inquiet de sa santé, et j'ai risqué ma tête. Mon
-acte d'accusation commencera par ces mots: «Où étais-tu le 15?» Quand je
-suis rentré, le 16, il n'y avait plus de Commune, il n'y avait plus de
-Gironde, il n'y avait plus que la Montagne tonnante et rugissante. Mais
-la Montagne n'est pas libre, c'est l'esprit jacobin, c'est la pression
-jacobine, c'est la police, c'est l'inquisition, c'est la tyrannie. La
-Révolution se faisant purement jacobine perdra ce qu'elle a de grand, de
-généreux, d'humanitaire. Je vis que la droite était perdue, et avec la
-droite la Convention. Je me vis, moi, Danton, avec ma force et mon
-génie, asservi à la médiocrité jacobine. J'avais ou à me créer une force
-nouvelle, ou à me laisser dévorer par la lourde mâchoire de Robespierre.
-C'est pour cela que je revins tonnant et terrible, déterminé à reprendre
-la tête de la Révolution. N'étais-je pas le plus fort de la Commune? les
-gens de la Commune ne sont-ils pas des cordeliers trop heureux de me
-suivre. Il me fallait redevenir et je suis redevenu le Danton de la
-colère, du jugement et de la mort. Ils l'ont voulu; j'avais été
-jusque-là le Danton de 92; à partir du 16 décembre, je suis le Danton de
-93. Écoute ceci, ma bien-aimée femme, mon épouse chérie, dit Danton,
-descendant des hauteurs où il venait de s'élever. Je comprends le
-sacrifice, je comprends le dévouement lorsque, en se jetant dans le
-gouffre comme Curtius, on est sûr que le gouffre se refermera sur vous
-et que la patrie sera sauvée. Mais aujourd'hui ce n'est pas seulement la
-France qu'il s'agit de sauver, c'est le monde. Périr, qu'est-ce que
-c'est cela périr? Un homme qui périt, c'est une unité de moins, un zéro
-souvent; mais la France! la France c'est aujourd'hui l'apôtre, le
-dépositaire des droits et de la liberté du genre humain. Elle porte à
-travers les tempêtes l'arche sainte des lois éternelles, elle porte
-cette lumière si longtemps attendue, allumée par le génie après tant de
-siècles. On ne peut pas laisser sombrer l'arche, on ne peut pas laisser
-éteindre la lumière avant qu'elle ait illuminé la France, avant qu'elle
-ait éclairé le monde. Des temps mauvais viendront peut-être où elle
-s'affaiblira, où elle disparaîtra même comme disparaissent les volcans;
-mais alors, si l'on ne sait plus où la trouver, on cherchera dans nos
-sépulcres. La flamme d'une torche n'en rayonne pas moins pour s'être
-allumée à la lampe d'une tombe!
-
-Mme Danton poussa un soupir et tendit la main à son mari en disant:
-
---Tu as raison; sois tout ce que tu voudras, mais reste Danton.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-La Gironde et la Montagne
-
-
-Danton l'avait dit: Dans la femme était la pierre d'achoppement de la
-Révolution.
-
-Ce qui se passait chez lui se reproduisait à tout moment et partout.
-
-Depuis le Palais-Royal, regorgeant de maisons de jeu et de maisons de
-filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne, où l'on rencontre de lieue en
-lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.
-
-Si l'on peut compter quelques femmes ardentes et courageuses, comme
-Olympe de Gouges et Théroigne de Méricourt, quelques nobles matrones
-patriotes comme Mme Roland et Mme de Condorcet, quelques amantes
-dévouées comme Mme de Keralio et Lucile, le nombre des torpilles fut
-incalculable.
-
-Les émotions politiques trop vives, les alternatives de la vie et de la
-mort, poussaient l'homme aux plaisirs sensuels.
-
-On accusait Danton de conspirer.
-
---Est-ce que j'ai le temps! répondit-il. Le jour je défends ma tête ou
-demande la tête des autres; la nuit je m'acharne à l'amour.
-
-Craignant de mourir, on prenait l'amour comme une distraction.
-
-Las de vivre, on prenait le plaisir comme un suicide.
-
-À mesure qu'un parti politique faiblissait, loin de se recruter, loin de
-se défendre, il ne songeait plus, comme ces sénateurs de Capoue qui
-s'empoisonnèrent à la fin d'un repas, qu'à se couronner de roses et à
-mourir.
-
-C'est ainsi que meurt le constitutionnel Mirabeau; c'est ainsi que
-mourra le girondin Vergniaud; c'est ainsi que mourra le cordelier
-Danton; et qui sait si l'amour du Spartiate Robespierre pour la
-Lacédémonienne Cornélie n'a pas énervé les derniers moments du chef des
-jacobins?
-
-Il y avait du plaisir pour tous les tempéraments.
-
-Il y avait le Palais-Royal, tout éblouissant d'or et de luxe, où des
-courtisanes patentées venaient à vous et vous priaient d'être heureux.
-
-Il y avait les salons de Mme de Staël et de Mme de Buffon, où l'on
-vous permettait de l'être.
-
-Les filles étaient en général pour l'ancien régime, les grands seigneurs
-payaient mieux évidemment que tous ces nouveaux venus de province
-arrivés pour faire les affaires de la France.
-
-Les deux salons que nous venons de nommer, sans vouloir faire et sans
-permettre qu'il soit fait aucune comparaison, tenaient l'autre extrémité
-de l'échelle sociale, mais, comme les étages inférieurs, avaient une
-tendance à la réaction.
-
-Supposez tous les étages intermédiaires occupés par la bourgeoisie, qui
-depuis le 2 septembre était paralysée par la peur.
-
-Et vous aurez l'inertie entre deux forces attractives.
-
-Au milieu de ces deux forces attractives, agissant au haut et au bas de
-la société, les hommes politiques s'énervaient.
-
-Dans le milieu inerte, ils se résignaient.
-
-Un homme politique qui se résigne est un homme perdu.
-
-Tous ces hommes qui étaient arrivés pleins d'enthousiasme, croyant à
-l'unité, à l'égalité, à la fraternité, et qui voyaient dès l'abord les
-dissensions terribles d'une Assemblée qui devait durer trois ou quatre
-ans, faisaient naturellement un soubresaut en arrière; alors ils étaient
-attirés dans un des milieux que nous avons dit, et peu à peu ils y
-perdaient non pas la force de mourir, mais celle de vaincre.
-
-Mme de Staël n'avait jamais été véritablement républicaine. Mais, du
-temps où s'il était agi de défendre son père, elle avait fait une
-ardente opposition. Apôtre de Rousseau d'abord, après la fuite de son
-père elle devint disciple de Montesquieu. Ambitieuse et ne pouvant jouer
-un rôle par elle-même, ne pouvant jouer un rôle par son honnête et froid
-mari, elle avait voulu en jouer un par son amant. Un jour, on la vit
-tout éperdue d'amour pour un charmant fat sur la naissance duquel
-couraient les bruits les plus étranges. M. de Narbonne fut nommé
-ministre de la Guerre; elle lui mit aux mains l'épée de la Révolution.
-La main était trop faible pour la porter, elle passa à celle de
-Dumouriez.
-
-On la croyait très bien avec les girondins, Robespierre lui aussi; mais
-c'était le malheur de ces pauvres honnêtes gens d'être compromis, non
-point parce qu'ils changeaient d'opinion, mais parce que les modérés
-prenaient la leur: les girondins ne devenaient pas royalistes, mais bon
-nombre de royalistes se faisaient girondins.
-
-Le salon de Mme de Buffon, quoique placé sous le drapeau du _prince
-Égalité_, n'en passait pas moins pour un salon réactionnaire, et à coup
-sûr celui-là n'avait pas volé sa réputation. Les Laclos, les Sillery et
-même les Saint-Georges avaient beau faire les démocrates, si le dernier
-n'était pas un grand seigneur, c'était au moins le bâtard d'un grand
-seigneur.
-
-Quand on est trompé par ce titre, la Gironde, on commence par chercher
-dans ce malheureux parti des hommes de Bordeaux ou tout au moins du
-département, mais on est tout étonné de n'en trouver que trois, les
-autres sont Marseillais, Provençaux, Parisiens, Normands, Lyonnais,
-Genevois même.
-
-Cette différence d'origine n'a-t-elle pas été pour quelque chose dans
-leur facile décomposition? Les hommes d'un même pays ont toujours
-quelques points d'homogénéité par lesquels ils se soudent les uns aux
-autres; quel lien naturel voulez-vous qu'il y ait entre le Marseillaix
-Barbaroux, le Picard Condorcet et le Parisien Louvet?
-
-La première condition de cette dissonance territoriale fut la légèreté.
-
-Il y eut un moment où la Montagne eut deux chefs: au lieu de la laisser
-se diviser par la dualité, les girondins se crurent assez forts pour les
-abattre l'un après l'autre.
-
-Lorsque Danton donna sa démission du ministère de la Justice, les
-girondins lui demandèrent des comptes; des comptes à Danton, qui
-rentrait aussi pauvre dans son triste appartement et dans sa sombre
-maison des Cordeliers qu'il en était sorti.
-
-Ces comptes, il fallait les rendre. Tant qu'ils n'étaient pas rendus,
-Danton était accusé. Il s'abrita sous le drapeau de la Montagne;
-Robespierre tenait ce drapeau, il fallait à son tour attaquer
-Robespierre.
-
-Robespierre avait toujours avancé à force d'immobilité; ce n'était pas
-lui qui marchait, c'était le terrain même sur lequel il était placé; ses
-adversaires, en se détruisant, ne lui ouvraient pas un chemin pour aller
-aux événements, mais ouvraient un chemin aux événements pour venir à
-lui.
-
-Vergniaud n'avait pas voulu qu'on attaquât Danton, qu'il regardait comme
-le génie de la Montagne.
-
-Brissot ne voulait point que l'on attaquât Robespierre, que l'on n'était
-pas sûr d'abattre.
-
-Mais Mme Roland haïssait Danton et Robespierre; elle était haineuse
-comme sont les âmes austères, comme étaient les jansénistes; enfermée
-dans une espèce de temple, elle avait son Église, ses fidèles, ses
-dévots; on lui obéissait comme on eût obéi à la vertu et à la liberté
-réunies.
-
-Ces hommages presque divins l'avaient gâtée; elle avait fait deux grands
-pas vers Robespierre, mais tout aux Duplay, elle n'avait eu aucune prise
-sur lui.
-
-Elle lui écrivit en 91 pour l'attirer au parti qui fut depuis la
-Gironde. Il se contenta d'être poli, et refusa.
-
-Elle lui écrivit en 92.
-
-Il ne répondit point.
-
-C'était la guerre.
-
-Nous avons vu comment elle avait été déclarée à Danton. On décida
-d'attaquer Robespierre.
-
-Mais, au lieu de le faire attaquer par un homme comme Condorcet, comme
-Roland, comme Rabaut-Saint-Étienne, par un pur enfin, on le fit
-attaquer par un jeune, ardent, plein de feu, c'est vrai, mais qui ne
-pouvait rien contre un homme continent comme Scipion, incorruptible
-comme Cincinnatus.
-
-On le fit attaquer par Louvet de Couvrai, par l'auteur d'un roman sinon
-obscène, du moins licencieux; on le fit attaquer par l'auteur de
-_Faublas_.
-
-On fit attaquer le visage pâle, la figure austère, l'âme intègre, par un
-homme jeune homme souriant, délicat et blond, paraissant de dix ans plus
-jeune qu'il n'était, par un marchand de scandale qui en avait fait pas
-mal pour son compte, car on prétendait que lui-même était le héros de
-son roman.
-
-Quand il monta à la tribune pour attaquer, il n'y eut qu'un cri:
-
---Tiens, Faublas!
-
-L'accusation échoua.
-
-Dès lors il y eut rupture complète entre Robespierre et les Roland,
-entre la Montagne et la Gironde.
-
-Revenons à ce que nous avons dit au commencement de ce chapitre: que
-depuis le Palais-Royal regorgeant de maisons de jeu et de maisons de
-filles, jusqu'aux steppes de la Bretagne où l'on rencontre de lieue en
-lieue une chaumière, c'était la femme qui énervait l'homme.
-
-Généreuse contre elle-même, la Révolution, par un de ses premiers
-décrets, abolissait la dîme.
-
-Abolir la dîme, c'était faire rentrer en ami dans la famille le prêtre
-qui jusque-là en avait été regardé comme l'ennemi.
-
-Faire rentrer le prêtre dans la famille, c'était préparer à la
-Révolution son ennemi le plus dangereux: la femme.
-
-Qui a fait la sanglante contre-révolution de la Vendée? La paysanne,--la
-dame,--le prêtre.
-
-Cette femme agenouillée à l'église et disant son chapelet, que
-fait-elle? Elle prie.--Non, elle conspire.
-
-Cette femme assise à sa porte, la quenouille au côté, le fuseau à la
-main, que fait-elle? Elle file.--Non, elle conspire.
-
-Cette paysanne qui porte un panier avec des œufs à son bras, une
-cruche de lait sur sa tête, où va-t-elle? Au marché.--Non, elle
-conspire.
-
-Cette dame à cheval qui fuit les grandes routes et les sentiers battus
-pour les landes désertes et les chemins à peine tracés, que
-fait-elle?--Elle conspire.
-
-Cette sœur de charité qui semble si pressée d'arriver, qui suit le
-revers de la route en égrenant son rosaire, que fait-elle? Elle se rend
-à l'hôpital voisin.--Non, elle conspire.
-
-Ah! voilà ce qui les rendait furieux, ces hommes de la Révolution qui se
-sont baignés dans le sang; voilà ce qui les faisait frapper à tâtons,
-tuer au hasard. C'est qu'ils se sentaient enveloppés de la triple
-conspiration de la paysanne, de la dame et du prêtre, et qu'ils ne les
-voyaient pas.
-
-Eh bien! tout sortait de l'église, de cette sombre armoire de chêne
-qu'on appelle le confessionnal.
-
-Lisez la lettre de l'armoire de fer, la lettre des prêtres réfractaires
-réunis à Angers, en date du 9 février 1792. Quel est le cri du prêtre?
-Ce n'est pas d'être séparé de Dieu, c'est d'être séparé de ses
-pénitentes. _On ose rompre ces communications_ que l'Église non
-seulement permet, mais autorise.
-
-Où croyez-vous que soit le cœur du prêtre? Dans sa poitrine? Non, le
-cœur n'est pas où il bat, il est où il aime; le cœur du prêtre est
-au confessionnal.
-
-Et, s'il est permis de comparer les choses profanes aux choses sacrées,
-nous vous montrerons cet acteur ou cette actrice. Sublimes de sentiment,
-de poésie, de passion, pour qui jouent-ils si ardemment, pour qui
-tentent-ils d'atteindre à la perfection? Pour un être idéal qu'ils se
-créent, qui est dans la salle, qui les regarde, qui les applaudit.
-
-Il en est de même du prêtre, même en le supposant chaste; il a, au
-milieu de ses pénitentes, une jeune fille, mieux encore, une jeune
-femme--avec la jeune femme, le champ des investigations est plus
-complet--dont le visage, vu à travers le grillage de bois, l'éclaire
-jusqu'à l'éblouissement, dont la voix, dès qu'il l'entend, s'empare de
-tous ses sens et pénètre jusqu'à son cœur.
-
-En enlevant au prêtre la mariage charnel, on lui a laissé le mariage
-spirituel, le seul dont on dût se défier. Aux yeux de l'Église même, ce
-n'est pas saint Joseph qui est le vrai mari de la Vierge, c'est le
-Saint-Esprit.
-
-Eh bien! dans ces terribles années 92, 93, 94, tout homme dont la femme
-se confessa eut un Saint-Esprit ignoré dans la maison. Cent mille
-confessionnaux envoyaient la réaction au foyer domestique, soufflant la
-pitié pour le prêtre réfractaire, soufflant la haine contre la nation,
-comme si la nation n'avait pas été l'homme, la femme, les enfants!
-soufflant le doute contre les biens nationaux, c'est-à-dire contre la
-prospérité, le bien-être, le bonheur de l'avenir.
-
-Voici pour la province, pour la Bretagne et la Vendée surtout. Paris eut
-la légende du Temple.
-
-Le roi et sa famille affamés ou à peu près!
-
-Le roi avait au Temple trois domestiques et treize officiers de bouche.
-
-Son service se composait de quatre entrées, de deux rôtis de trois
-pièces chacun, de quatre entremets, de trois compotes, de trois
-assiettes de fruits, d'un carafon de bordeaux, d'un de malvoisie, d'un
-de madère.
-
-Pendant les quatre mois que le roi resta au Temple, sa dépense de bouche
-fut de 40 000 francs; 10 000 francs par mois, 333 francs par jour.
-
-On sait que le roi était grand mangeur, puisqu'il _mangeait_ à
-l'Assemblée tandis que l'on tuait les défenseurs du château qu'il venait
-d'abandonner. Mais enfin, avec 333 francs par jour, cinq personnes ne
-meurent pas de faim.
-
-Les gens que l'on retrouva fous ou hébétés à la Bastille, ne se
-rappelant même pas leur nom, avaient dû être plus mal nourris que
-ceux-là.
-
-Toute la promenade du roi se composait de terrains secs et nus, avec des
-compartiments de gazons flétris et quelques arbres brûlés au soleil de
-l'été ou effeuillés au vent d'automne! Il s'y promenait avec sa sœur,
-sa femme et ses enfants.
-
-Mais Latude, qui resta trente ans dans les cachots de la Bastille, eût
-regardé comme une grande faveur de faire une pareille promenade une fois
-tous les huit jours.
-
-Mais Pellisson, qui dans les mêmes cachots n'avait pour distraction
-qu'une araignée que son geôlier lui écrasa, à qui on enleva l'encre et
-le papier, qui écrivit avec le plomb de ses vitres sur les marges de ses
-livres, mais Pellisson, que le grand roi tint cinq ans en prison,
-n'avait ni la table ni la promenade de Louis XVI.
-
-Mais ce Silvio Pellico, brûlé par les plombs et dévoré par les
-moustiques de Venise; mais cet Andryane qui laissait une de ses jambes
-gangrenées aux chaînes de son cachot, avaient-ils pour satisfaire leur
-appétit un dîner à trois services et un carré de terre pour se promener?
-
-Ce n'étaient pas des rois, je le sais bien, mais c'étaient des hommes;
-aujourd'hui qu'on sait qu'un roi n'est qu'un homme, je demande la même
-justice pour eux, la même haine pour leurs bourreaux que s'ils eussent
-été rois.
-
-Nous avons employé tout ce chapitre à tracer le travail sourd qui se
-faisait non seulement dans toute la France, mais à Paris, pour séparer
-la miséricordieuse Gironde de l'inexorable Montagne.
-
-Seulement, la réaction, au lieu d'amener la pitié, amena la Terreur.
-
-Veut-on savoir où la réaction était arrivée?--Lisons ces quelques lignes
-de Michelet,--puissent-elles donner à la France entière l'idée de lire
-les autres!
-
-«À la Noël de 92, il y eut un spectacle étonnant à
-Saint-Étienne-du-Mont; la foule y fut telle que plus de mille personnes
-restèrent à la porte et ne purent entrer.
-
-»Chose triste que tout le travail de la Révolution aboutît à remplir les
-églises. Désertes en 88, elles sont pleines en 92, pleines d'un peuple
-qui prie contre la Révolution, c'est-à-dire contre la victoire du
-peuple.»
-
-Ce fut ce qui détermina Danton à faire une dernière tentative pour
-rapprocher la Montagne et la Gironde.
-
-
-
-
-XL
-
-Le Pelletier Saint-Fargeau
-
-
-Voilà ce que Danton avait voulu éviter.
-
-C'était cette épilepsie fanatique qui, à la vue du sang de Louis XVI,
-allait fonder en face de l'autel de la patrie le culte du roi martyr.
-
-Voilà pourquoi il avait posé cette question:
-
-«La peine, quelle qu'elle soit, sera-t-elle ajournée après la guerre?»
-
-S'il avait obtenu ce sursis, d'abord la guerre ne finissait que quatre
-ans plus tard, en 1797, à la paix de Campo Formio.
-
-Pendant ces quatre ans, la pitié, la miséricorde, la générosité, vertus
-françaises, faisaient leur œuvre.
-
-Louis XVI était jugé et condamné, ce qui était d'un grand et solennel
-exemple. Mais il n'était pas exécuté, ce qui était un exemple plus grand
-et plus solennel encore.
-
-Fonfrède ne comprit point, il se sépara de Danton, parla au nom de la
-Gironde et réduisit les trois questions à cette effroyable simplicité:
-
-Louis est-il coupable?
-
-Notre décision sera-t-elle ratifiée?
-
-Quelle peine?
-
-Elles obtinrent ces trois réponses, plus laconiques encore que les
-demandes:
-
-Est-il coupable?--OUI.
-
-Notre décision sera-t-elle ratifiée?--NON.
-
-Quelle peine?--LA MORT.
-
-Maintenant le salut de la France était dans l'unité.
-
-Par qui et à quelle occasion faire prêcher cette unité?
-
-L'occasion était trouvée: les funérailles de Le Pelletier
-Saint-Fargeau.
-
-Restait à désigner l'orateur.
-
-Il fallait pour cela un homme dans le passé duquel on ne pût pas trouver
-trace d'une idée contraire à l'unité.
-
-Or il y avait un homme qui n'était apparu que deux fois à la Chambre
-pour y annoncer deux victoires, et qui chaque fois avait été reçu au
-bruit des applaudissements.
-
-Une troisième fois il s'était levé et était monté à la tribune pour
-apporter son vote, et son vote, il l'avait formulé d'une voix si ferme,
-que, quoique ce fût un vote de clémence, il avait été écouté sans
-murmures.
-
-Il avait dit:
-
---Je vote pour la prison perpétuelle, parce que ma profession de médecin
-m'ordonne de combattre la mort, sous quelque aspect qu'elle se présente.
-
-Quelques voix même avaient applaudi.
-
-Cet homme s'asseyait sur les mêmes bancs que la Gironde.
-
-On s'était demandé quel était cet homme, et l'on avait appris que
-c'était un médecin nommé Jacques Mérey, envoyé par la ville de
-Châteauroux.
-
-À la suite de cette conversation qui eut lieu au pied du lit de Mme
-Danton, Danton décida que l'homme qui prendrait la mort de Le Pelletier
-Saint-Fargeau pour prétexte de l'unité serait Jacques Mérey.
-
-Jacques Mérey accepta le rôle actif qu'il avait joué jusque-là dans la
-Révolution. On ne lui avait pas encore permis de développer son talent
-d'orateur.
-
-L'était-il, orateur? Il n'en savait rien lui-même: il allait s'en
-assurer.
-
-L'éloge était beau à faire. Pour arriver à cette vie d'unité dont la
-République avait si grand besoin, il avait fait pour l'enfant un plan
-d'éducation et de vie commune qui suffisait à sa gloire.
-
-Le Pelletier avait une fille: elle fut solennellement adoptée par la
-France et reçut le nom sacré de fille de la République; ce fut elle
-qui, sous les voiles noirs et accompagnée de douze autres enfants,
-conduisait le deuil.
-
-Et, en effet, c'était à des enfants de conduire le deuil de celui qui
-avait consacré sa vie à cette grande idée: _donner une éducation sans
-fatigue à une enfance heureuse_.
-
-Le corps était exposé au milieu de la place Vendôme, à la place où est
-aujourd'hui la colonne. La poitrine du mort était nue afin que tout le
-monde pût voir la blessure; l'arme qui l'avait faite, tout ensanglantée
-encore, était à côté.
-
-La Convention tout entière entourait le cénotaphe; au son d'une musique
-funèbre, le président souleva la tête du mort et lui mit une couronne de
-chêne et de fleurs.
-
-Alors à son tour Jacques Mérey sortit des rangs, rejeta en arrière sa
-belle chevelure noire, monta deux marches, mit un pied sur la troisième,
-s'inclina devant le mort, et, d'une voix qui fut entendue de tous ceux
-non seulement qui remplissaient la place, mais qui occupaient les
-fenêtres comme les gradins d'un immense cirque, il prononça les paroles
-suivantes[C]:
-
-«Citoyens représentants,
-
-»Laissez-moi d'abord vous féliciter de l'unanimité que vous avez fait
-éclater aux yeux du monde qui avait les yeux fixés sur vous, le
-lendemain de la mort de Capet. Un roi égoïste a pu dire insolemment un
-jour: _l'État, c'est moi_. La Convention, dévouée au grand principe de
-l'unité, a pu dire depuis huit jours: _la France est en moi_.
-
-»Toutes les grandes mesures que vous avez prises ont été prises à
-l'unanimité.
-
-»À l'unanimité vous avez voté, le 21 janvier, l'adresse annonçant aux
-départements la mort du tyran; rédigée par la Convention, elle prend et
-donne à chacun de nous sa part de la mort qui a rendu la liberté à la
-France.
-
-»Unanimité pour le vote des 900 millions d'assignats à émettre;
-unanimité pour la levée de 300 000 hommes; unanimité pour la déclaration
-de guerre à cette orgueilleuse Angleterre qui a osé envoyer ses
-passeports à notre ambassadeur.
-
-»Maintenant la France a compris la grandeur de sa mission. Il ne lui
-reste pas seulement à défendre la France contre la ligue des rois, il
-lui reste à fonder l'unité de la patrie, l'indivisibilité de la
-République. Point de vie sans unité; se diviser, c'est périr!»
-
-Ce que venait de dire Jacques Mérey répondait si complètement à la
-pensée générale, qu'il fut interrompu par d'unanimes applaudissements.
-
-«La France a trop longtemps souffert de ses divisions sous la prétendue
-unité royale pour croire à l'unité d'une monarchie, et c'est pour cela
-qu'elle a voté l'abolition de la royauté, la fondation de la République,
-la mort du tyran.
-
-»La France ne peut admettre non plus comme applicable à son gouvernement
-ni l'unité fédérative des États-Unis, ni l'unité fédérative de la
-Hollande, ni l'unité fédérative de la Suisse.
-
-»Peut-être la chose était-elle possible avec la France divisée en
-provinces; elle est devenue impossible avec la France divisée en
-départements.
-
-»Royalisme et fédéralisme sont deux mots sacrilèges. Seul un meurtrier
-de l'humanité peut les prononcer. Et remarquez bien que jamais ce
-problème de l'unité n'a été posé devant un grand empire; 89 n'y pensait
-pas; nous y répondrons tous en 93.
-
-»Le sphinx est là sur la place de la Révolution.
-
-»Devine ou meurs!
-
-»Unité, avons-nous répondu en lui jetant la tête d'un roi.
-
-»Et cependant rien ne nous guidait que le génie de la France.
-
-»Rousseau, lumière insuffisante! Son _Contrat social_ dit: unité pour un
-petit État.
-
-»Son _Gouvernement de la Pologne_ dit: fédéralisme pour un grand.
-
-»Qu'était l'ancienne France? une royauté fédérative; et Louis XI
-seulement a commencé l'unité.
-
-»Si Louis XI eût vécu de nos jours, il eût été républicain et membre de
-la Convention.
-
-»Qui a proclamé le premier l'unité indivisible de la France le 9 août
-91?
-
-»Notre illustre collègue Rabaut-Saint-Étienne. Inclinons-nous devant le
-précurseur.
-
-»La Gironde, à qui j'ai l'honneur d'appartenir en 92, veut quitter Paris
-menacé par les Prussiens; une défaillance était permise dans ces jours
-de deuil; elle avait rallié l'Assemblée presque entière à son opinion.
-L'arche de la France, le palladium de ses libertés, allait chercher un
-refuge dans ces riches et fidèles provinces du centre qui avaient abrité
-la royauté de Charles VII contre les Anglais.
-
-»Un homme, un seul, dit non. Il est vrai que cet homme est un géant.
-
-»Devant le _non_ de Danton, Paris se rassura et demeura immobile.
-
-»Le canon de Valmy fit le reste.
-
-»Le christianisme lui-même, qui avait de si puissants moyens d'unité,
-n'est arrivé qu'à fonder la _dualité_.
-
-»Il a fait un peuple de rois, de princes, d'aristocrates, de riches, de
-privilégiés, de savants, de lettrés, de poètes, le monde de Louis XIV,
-de Racine, de Boileau, de Corneille, de Molière, de Voltaire, et,
-au-dessous de ce peuple d'en haut, le peuple d'en bas, le peuple des
-esclaves, des serfs, des misérables, le peuple pauvre, abandonné, sans
-culture, ne sachant ni lire ni écrire, n'ayant pas une langue mais des
-patois, et ne comprenant pas même la langue dans laquelle il demandait à
-Dieu son pain quotidien.
-
-»Je sais bien qu'un voile couvre encore cette grande question de
-l'unité; nous marchons vers l'idéal, mais avant d'y arriver nous avons
-à traverser comme tant d'autres une forêt ténébreuse défendue par tous
-les monstres de l'ignorance, une région inconnue que l'éducation
-répartie à tous pourra seule éclairer.
-
-»Nous n'avons soulevé qu'un coin du voile, et ce que nous voyons nous
-montre une civilisation flottant à la surface, une lumière ne pénétrant
-pas jusqu'aux couches inférieures de la société. Nous avons inventé le
-théâtre populaire, nous avons décrété les fêtes nationales, mais celui
-qui est mort lâchement assassiné allait nous donner l'enseignement
-public, la première tentative d'éducation de la vie commune.
-
-»Était-ce son génie, était-ce son cœur qui lui avait révélé ce grand
-secret de l'avenir?
-
-»Je n'hésiterai point à dire que c'était son cœur qui l'avait élevé
-au-dessus de lui-même, par la bonté d'une admirable nature; l'assassin
-royaliste a deviné que ce cœur contenait la pensée la plus généreuse
-et la plus féconde de l'avenir. Il l'a frappé au cœur. Mais il était
-trop tard, le projet de Le Pelletier ne mourra pas avec lui. Il nous l'a
-légué. Nous ferons honneur à la confiance qu'il a mise en nous.
-
-»Et remarquez, citoyens, que le projet de Le Pelletier n'est point une
-théorie, c'est un projet positif applicable dès demain, dès aujourd'hui,
-à l'instant même.
-
-»Il n'y aura jamais d'égalité et de fraternité réelle que là où la
-société aura fondé une éducation commune et nationale; c'est l'État qui
-doit donner cette éducation dans la commune natale, afin que le père et
-la mère puissent le surveiller en ne perdant pas l'enfant de vue.
-
-»Celui qui est couché là et qui nous entend, si quelque chose de nous
-survit à ce qui a été nous, avait vu ce triste spectacle de l'enfant
-pauvre, grelottant et affamé, à qui la porte de l'école était close et à
-qui le pain de l'esprit était refusé parce qu'il n'avait pas de quoi
-payer le pain du corps.
-
-»Plus que tous tu as besoin d'instruction, lui criait la tyrannie,
-puisque tu es plus pauvre que tous; tu demandes l'éducation pour devenir
-honnête homme et citoyen utile; ramasse un couteau et fais-toi bandit!
-
-»Non, si l'enfant est pauvre, il sera nourri, habillé, instruit par
-l'école; la misère ici-bas, nous le savons, c'est le partage de l'homme;
-elle doit le poursuivre, elle doit l'atteindre, mais quand il sera assez
-fort pour lutter contre elle. La misère s'attaquant à l'enfance est une
-impiété. L'homme a des fautes à expier. À l'homme le malheur, mais
-l'enfant doit être garanti du malheur par son innocence!
-
-»Les Grecs avaient deux mots pour rendre la même idée: la patrie pour
-les hommes, la matrie pour l'enfant.
-
-»L'éducation au Moyen Âge s'appelait _castoiement_, c'est-à-dire
-_châtiment_. Chez nous, l'éducation s'appellera maternité.
-
-»Bénissons l'homme honnête et bon qui a fait descendre la Révolution
-jusqu'aux mains des petits enfants, qui leur fait téter la justice avec
-le lait, qui leur assure qu'éloignés du sein maternel ils n'auront plus
-ni faim ni soif, et qui, en leur retirant la mère de la nature, leur
-donnera deux mères d'adoption, la Patrie et la Providence.»
-
-Le discours de Jacques Mérey, tout humanitaire et si peu en harmonie
-avec ceux qui se faisaient à cette époque, produisit un grand effet.
-Danton l'embrassa; Vergniaud vint lui serrer la main; Robespierre lui
-sourit.
-
-Le convoi immense, se déroulant d'un bout à l'autre de la rue
-Saint-Honoré, soulevait partout un deuil réel.
-
-Et, en effet, tous ceux de ces hommes dont l'œil pénétrait quelque
-peu dans l'avenir savaient bien que cette union dont Jacques Mérey avait
-fait l'éloge n'était qu'une union momentanée. Vergniaud avait dit: _La
-Révolution est comme Saturne: elle dévorera tous ses enfants_. Et tous
-les girondins, les premiers, s'attendant à être dévorés, avaient le
-pressentiment de leur mort prochaine. Ce deuil, ces funérailles,
-c'étaient leurs funérailles, c'était leur deuil; seulement, cette terre
-qu'ils arroseraient de leur sang serait-elle stérile ou féconde?
-
-Ils pouvaient bien se faire alors cette question avec inquiétude,
-puisque aujourd'hui, soixante-quinze ans après que ce sang a coulé, nous
-nous la faisons encore avec désespoir.
-
-Le Pelletier avait les honneurs du Panthéon. Sur les marches, le frère
-de Le Pelletier prononça en signe de séparation éternelle le mot:
-«Adieu!»
-
-Et, sur le corps du martyr, sur la blessure encore ouverte, sur l'arme
-qui l'avait frappé, montagnards et girondins firent le serment d'oublier
-leur haine, et se jurèrent, au nom de l'unité de la patrie, union et
-fraternité.
-
-
-
-
-XLI
-
-La trahison
-
-
-Un mois s'écoula, pendant lequel les promesses faites sur le corps de Le
-Pelletier Saint-Fargeau furent loyalement tenues de part et d'autre. La
-Gironde avait encore la majorité morale. Quoique Robespierre eût déjà
-l'influence révolutionnaire, Danton et ses cordeliers faisaient, selon
-qu'ils se portaient à la droite ou à la Montagne, la majorité numérique.
-
-Mais, au milieu de ce calme douteux, on voyait tout à coup briller un
-éclair, ou tout à coup on entendait un roulement de tonnerre. La foudre
-ne tombait pas, mais on la sentait suspendue au-dessus de la France.
-
-Cinq ou six jours après l'exécution, on apprit tout à coup que Basville,
-notre ambassadeur à Rome, dans une émeute que le pape n'avait rien fait
-pour réprimer, avait été assassiné.
-
-Un perruquier l'avait frappé d'un coup de rasoir.
-
-La nouvelle coïncidait avec l'arrivée à Rome de Mesdames Victoire et
-Adélaïde, filles du roi Louis XV et tantes du roi.
-
-Le pape Pie VI fit comme Pilate, il se lava les mains du sang de
-Basville, mais justice ne fut pas faite du meurtre.
-
-Il y avait longtemps que la France avait à se plaindre de ce pontife
-bellâtre, qui se faisait comme les courtisanes de Rome une figure avec
-du blanc et du rouge, qui portait frisés à l'enfant ses cheveux
-autrefois blonds, devenus blancs; qui, adorateur de sa propre beauté,
-laquelle n'avait pas nui à son avancement dans sa scandaleuse jeunesse,
-avait voulu, en montant sur le trône pontifical, prendre le nom de
-Formose, et qui ne s'était arrêté dans ce désir que par l'atroce
-réputation qu'avait laissée le premier du nom, dont Étienne VI déterra
-le cadavre pour lui faire son procès; pape étrange qui, plus colérique
-encore que Jules II bâtonnant ses cardinaux, souffletait son tailleur
-parce que sa culotte faisait un pli.
-
-Pie VI avait fortement contribué à la mort de Louis XVI, en
-l'encourageant dans sa résistance dont il lui faisait un devoir, et le
-jour où il mourut à Valence, sur cette terre française qu'il avait
-ensanglantée, il eut à répondre du demi-million d'hommes que nous a
-coûté la guerre de Vendée.
-
-Grand bruit à la Convention pour le meurtre de Basville. Kellermann,
-tout brillant encore des rayons de Valmy, est envoyé à l'armée d'Italie,
-et, en prenant congé de la Convention, dit au milieu des
-applaudissements:
-
---Je vais à Rome!
-
-Puis, vers la fin de février, bruit dans Paris à propos de la création
-d'un nouveau milliard d'assignats.
-
-Baisse des assignats, hausse des marchandises, l'ouvrier ne recevait pas
-plus et, au contraire, recevait moins, le boulanger et l'épicier lui
-demandant davantage.
-
-Paris demande en vain le _maximum_, mais le 23 février Marat imprime:
-
-«Le pillage des magasins à la porte desquels on pendrait les accapareurs
-mettrait fin à ces malversations.»
-
-Le lendemain, on pille les magasins et, sans l'intervention des fédérés
-de Brest, on pendait les marchands.
-
-Après une séance assez orageuse, la Gironde obtient que les auteurs et
-les instigateurs du pillage seront poursuivis par les tribunaux.
-
-Mais le coup terrible fut en même temps l'insurrection vendéenne et la
-trahison de Dumouriez.
-
-À l'est, le sabre autrichien; à l'ouest, le poignard de la Vendée; au
-nord, l'Angleterre; au sud, l'Espagne.
-
-En partant de Paris, Dumouriez avait dit:
-
---Je serai le 15 à Bruxelles, le 30 à Liége.
-
-Il se trompait. Nous l'avons dit, et plus grand que nous l'a dit avant
-nous. Dumouriez se trompait: le 14 il était à Bruxelles, et le 28 à
-Liége.
-
-Les instructions de Dumouriez étaient: _Envahir la Belgique, la réunir à
-la France_.
-
-Mais ainsi la Révolution marchait trop vite et la question se trouvait
-par trop simplifiée.
-
-Les Belges sentent si bien qu'ils sont dans la main de la France, et que
-cette main est une main amie, qu'ils offrent les clefs de Bruxelles à
-Dumouriez.
-
---Gardez-les, répondit Dumouriez, et _ne souffrez plus d'étrangers chez
-vous_.
-
-Paroles à double entente; dites contre les Autrichiens, elles pouvaient,
-elles devaient être, elles furent interprétées contre la France.
-
-Les Français, tout libérateurs qu'ils étaient, n'étaient-ils pas _des
-étrangers_ pour les Belges?
-
-Là commençait la trahison de Dumouriez.
-
-Quinze jours après, la Convention recevait une adresse couverte de
-trente mille signatures demandant, quoi? LE MAINTIEN DES PRIVILÈGES.
-Nous avons toujours eu l'inégalité, nous la voulons toujours.
-
-La lecture de cette pétition produisit à la Chambre la première tempête
-sérieuse qu'il y eût eu depuis la mort du roi.
-
-Les girondins appuyèrent la pétition belge, et invoquèrent le respect du
-principe de la souveraineté des peuples!
-
-Danton se leva, Danton fit signe qu'il voulait parler. En trois pas il
-fut à la tribune, puis sa tête puissante, railleuse, apparut échevelée
-et menaçante.
-
---Ô Gironde, Gironde! dit-il, seras-tu donc toujours esclave de
-principes étroits et qui ne sont pas faits pour notre époque? Ne vois-tu
-pas que la révolution marche à pas de géant? que 93 a laissé loin
-derrière lui 92? que 91 est à peine visible pour nous dans les brumes du
-passé? que 90 se perd dans la nuit, et que 89 est de l'antiquité?
-Oublies-tu que les quatre ou cinq mille lois qui ont vu le jour dans
-cette période ont été faites au point de vue de la royauté
-constitutionnelle et non pas au point de vue républicain? Nous sommes
-républicains depuis trois mois, nous sommes libres depuis six semaines,
-il est temps que nous entrions dans une nouvelle période et que nous
-soyons révolutionnaires.
-
-»Le principe de la souveraineté des peuples, dis-tu, ô honnête mais
-aveugle Gironde! est-ce que les Belges sont un peuple? La Belgique
-royaume indépendant est une invention anglaise. L'Angleterre ne veut pas
-l'indépendance de la Belgique, elle a peur de la France à Anvers et sur
-l'Escaut. Il n'y a jamais eu de Belgique, il n'y en aura jamais; il y a
-eu et il y aura toujours des Pays-Bas. Le peuple belge n'est-il pas
-souverain, souverain indépendant et libre? Et tu réclames pour lui la
-liberté, Gironde! C'est la liberté du suicide.
-
-»Le peuple belge! continua Danton, mais à quoi reconnaîtrez-vous qu'il y
-a là un peuple? à un confus assemblage de villes? Mais les villes n'ont
-jamais pu se grouper sérieusement en province.
-
-»Ne voyez-vous pas d'où part le coup?
-
-»De cet ennemi éternel que trouvera sans cesse la religion devant elle,
-du clergé.
-
-»Clergé dans la Vendée, clergé en Belgique, clergé à Paris,
-contre-révolution partout.
-
-»C'est le clergé des Pays-Bas, dirigé par van Cupen et Vaudernot, qui a
-armé le peuple contre Joseph II, qui, plus belge que les Belges, voulait
-les débarrasser de leurs moines.
-
-»Que voulait Joseph II? Ouvrir l'Escaut. L'Europe, l'Angleterre en tête,
-fut contre lui; alors il tenta de faire deux grands ports d'Ostende et
-d'Anvers; il avait compté sans les jalousies municipales du Brabant, de
-Malines, de Bruxelles. Divisés, les Belges voulurent rester divisés.
-Ainsi périt l'Italie, par la jalousie, la haine, la division.
-
-»D'ailleurs, qu'est-ce que trente mille signatures pour trois millions
-d'hommes? Ne reconnaissez-vous donc pas dans cette adresse le _credo_
-des jésuites? Entendez-vous le jésuite Feller qui non seulement crie,
-mais qui imprime:
-
-»"Mille morts plutôt que de prêter ce serment exécrable: _Égalité,
-liberté, souveraineté du peuple!_--_Égalité_, réprouvée de Dieu,
-contraire à l'autorité légitime;--_liberté_, c'est-à-dire licence,
-libertinage, monstre de désordre;--_souveraineté du peuple_, invention
-séduisante du prince des ténèbres."
-
-»Et c'est cette même population fanatique qui, en octobre, encombrait
-Sainte-Gudule, montant à genoux, pour l'anéantissement de la maison
-d'Autriche, le chemin du Saint-Sacrement, c'est elle qui hurle
-aujourd'hui contre la France.
-
-»Ô Belges! malheur à vous, malheur à ceux qui vous trompèrent; les cris
-de vos arrières-petits-enfants maudiront un jour votre mémoire.
-
-»Eh bien! je vous le dis, ce sont toutes ces fausses appréciations de
-notre droit révolutionnaire qui nous perdent. Donnons la main aux
-peuples qui sont las de la tyrannie, et la France est sauvée, et le
-monde est libre; que vos commissaires pleins d'énergie partent cette
-nuit, ce soir même; qu'ils disent à la classe opulente: "Le peuple n'a
-que du sang, il le prodigue; vous, misérables, prodiguez vos richesses."
-Quoi! nous avons une nation comme la France pour levier, la raison comme
-point d'appui, et nous n'avons pas encore bouleversé le monde! Je suis
-sans fiel, non par vertu, mais par tempérament. (Et son petit œil
-étincelant, déchiré par un éclair, se tourna presque malgré lui sur
-Robespierre.) La haine est étrangère à mon caractère; je n'en ai pas
-besoin. Ma force est en dehors de la haine. Je n'ai de passion que le
-bien public. Je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous me
-fatiguez de vos dissensions. Je vous répudie comme traîtres. Appelez-moi
-buveur de sang, que m'importe! Avant tout conquérons la liberté, mais
-non pour nous seuls, pour tous. Que des lois prises en dehors de l'ordre
-social épouvantent les rebelles. Le peuple veut des mesures terribles,
-soyons terribles avec intelligence pour empêcher le peuple de l'être
-aveuglément. Organisez séance tenante votre tribunal révolutionnaire;
-que demain vos commissaires soient partis; que la France se lève, coure
-aux armes; que la Hollande soit envahie; que la Belgique soit libre
-malgré elle, s'il le faut; que le commerce de l'Angleterre soit ruiné;
-que le monde soit vengé!»
-
-Vergniaud s'apprêtait à répondre et à discuter la question de droit. Il
-retomba sur son banc, écrasé par les applaudissements qui éclataient non
-seulement de toutes les parties de la salle, mais des tribunes.
-
-On vit que Danton avait quelque chose à dire encore.
-
-Et, en effet, il était resté les deux mains appuyées sur la tribune, la
-tête inclinée sur la poitrine, ses vastes flancs soulevés par de
-profonds soupirs.
-
-Il releva la tête, l'expression de son visage avait complètement changé.
-Un abattement profond s'était emparé de sa personne.
-
---Citoyens représentants, dit-il, ne vous étonnez pas de ma tristesse:
-ma tristesse n'est point pour la patrie; la patrie sera sauvée,
-dussions-nous y périr tous. Mais, tandis que je viens vous demander la
-vie d'un peuple, la mort est chez moi, la mort inflexible, inexorable,
-qui marque du doigt sur la pendule les heures qui restent à vivre à la
-personne que j'ai le plus aimée au monde. À nul de vous, dans un pareil
-moment, je n'oserais dire: «Quitte le lit d'agonie de ta femme et va où
-la patrie t'appelle, avec la certitude qu'à ton retour tu ne la
-trouveras plus.»
-
-Et de grosses larmes, des larmes véritables, coulèrent de ses yeux.
-
---Eh bien! continua-t-il d'une voix rauque et altérée par les sanglots,
-envoyez-moi en Belgique, je suis prêt à partir; car moi seul puis
-quelque chose sur l'homme qui nous trahit et sur le peuple que l'on
-trompe.
-
-De tous côtés ces cris retentirent:
-
---Pars! pars! punis Dumouriez, sauve la Belgique!
-
-Danton fit signe à Jacques Mérey et s'élança hors de la Chambre.
-
-Jacques Mérey rencontra Danton dans le corridor. Danton l'entraîna dans
-le cabinet d'un des secrétaires.
-
-Ils étaient seuls.
-
-Danton se jeta dans les bras de son ami. En tête à tête avec lui, il
-n'essayait pas de lui cacher ses larmes.
-
---Ah! lui dit-il, c'est toi que j'aurais dû envoyer en Belgique; mais,
-égoïste que je suis, j'ai besoin de toi ici.
-
---Pauvre ami! dit Mérey, lui serrant la main.
-
---Tu as vu ma femme hier, dit Danton.
-
---Oui.
-
---Comment va-t-elle?
-
-Mérey fit un mouvement d'épaules.
-
---S'affaiblissant toujours, dit-il.
-
---Tu n'as aucun espoir de la sauver?
-
-Jacques Mérey hésita.
-
---Parle-moi comme à un homme, lui dit Danton.
-
---Aucun, dit Jacques.
-
-Danton poussa un soupir tiré du plus profond de son cœur.
-
---Combien de jours penses-tu qu'elle puisse vivre encore?
-
---Huit jours, dix jours, douze peut-être; mais une hémorragie peut
-l'emporter au moment où elle s'y attendra le moins.
-
---Mon ami, lui dit Danton, tu as tout entendu. Je pars; je vais essayer
-de sauver la Belgique que je plains, et Dumouriez que j'aime malgré moi.
-Tout ce que la science a de ressources, emploie-le pour prolonger sa
-vie. Ne m'écris pas: elle est morte ou elle va mourir; non, rien,
-laisse-moi dans l'ignorance, c'est le doute; le doute, c'est encore
-l'espérance.
-
-Jacques Mérey fit signe d'obéissance.
-
---Si elle meurt, continua Danton d'une voix étouffée, embaume son corps,
-dépose-le dans un cercueil de chêne qui s'ouvrira avec une clef; puis
-dépose le cercueil dans un caveau provisoire. À mon retour, je lui
-achèterai une tombe définitive; mais, avant de la rendre pour toujours à
-la terre, je veux... je veux la revoir.
-
-Jacques lui serra la main et détourna la tête; à son tour il pleurait.
-
---Tu promets de faire tout ce que je demande? demanda Danton.
-
---Je te le jure, dit Jacques.
-
---Attends encore, reprit Danton.
-
-Mérey fit signe qu'il écoutait.
-
---Nous sommes des hommes, nous, dit-il; nourris du lait viril de la
-raison, nous avons mesuré les préjugés politiques et religieux en les
-combattant et nous les avons vaincus; mais elle, c'est une femme; elle
-est restée humble et croyante; il ne faut ni la mépriser ni lui en
-vouloir; c'est moi qui l'ai tuée par mes actes violents.
-
-Danton hésita.
-
---Parle, lui dit Jacques.
-
---Elle demandera sans doute un prêtre; si elle n'en demande point, c'est
-peut-être qu'elle n'osera. Offre-lui-en un de toi-même; laisse-le lui
-choisir assermenté ou non. Quel qu'il soit, tu peux le protéger,
-protège-le. D'ailleurs, dans toutes ces pieuses commissions, elle aura
-sa mère qui recevra ses confidences et l'aidera. Quant aux deux enfants,
-ils sont trop faibles pour rien comprendre à leur malheur; laisse-les
-lui jusqu'au dernier moment, si le mal n'a rien de contagieux.
-
---Tu seras ponctuellement obéi.
-
---Et je t'aurai une reconnaissance éternelle.
-
---Dois-je t'accompagner chez toi?
-
---Non, je la quitte; je veux la voir seul; je veux lui dire adieu!
-
-Puis, regardant Jacques:
-
---Toi aussi, lui dit-il, tu as un profond chagrin.
-
-Jacques sourit tristement.
-
---Le tien a-t-il conservé quelque espoir?
-
---Bien peu, dit Jacques.
-
---Eh bien! à mon retour, tu me le raconteras, et l'inconsolable tentera
-de te consoler.
-
---Au revoir!... Hélas! à elle je vais dire adieu.
-
-Et les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.
-
-Puis Danton sortit avec un visage désespéré.
-
-Jacques le regarda s'éloigner avec une profonde tristesse; puis, lorsque
-la porte se fut refermée sur lui:
-
---Heureux les humbles de science et les pauvres d'esprit, dit-il; ils
-croient à quelque chose au-delà de ce monde; tandis que nous!...
-
-Et il sortit avec un visage plus désespéré en regardant le ciel que
-Danton n'était sorti en regardant la terre.
-
-
-
-
-XLII
-
-La communion de la terre
-
-
-Liége n'avait pas suivi l'exemple de Bruxelles; elle s'était donnée de
-grand cœur à la Révolution. Sur cent mille votants, quarante
-seulement avaient refusé de se donner à la France, et dans tout le pays
-Liégeois qui réunissait vingt mille votants, il n'y eut que
-quatre-vingt-douze voix contre la réunion.
-
-Il y a trois ou quatre ans, habitant momentanément Liége, j'eus le
-malheur d'écrire: _Liége est une petite France égarée en Belgique_.
-Cette phrase, bien historique cependant, souleva un tonnerre de
-malédictions contre moi.
-
-Hélas! le malheur de Liége fut d'être trop française! Après avoir cru à
-la parole de la monarchie sous Louis XI, elle crut à la parole de la
-république sous la Convention; deux fois elle fut perdue par sa trop
-grande sympathie pour nous. Les Liégeois avaient à me reprocher
-l'ingratitude de la France. Ils nièrent le dévouement de Liége.
-
-Par malheur, Liège ne savait pas quel était cet homme à face double
-qu'on appelait Dumouriez. Elle ignorait qu'il est difficile de tenir
-droite et haute l'épée loyale du soldat quand on a tenu la plume ambiguë
-des diplomaties secrètes de Louis XV; elle ne vit en lui que le
-défenseur de l'Argonne, que le vainqueur de Jemmapes, que l'homme qui
-avait eu besoin de se faire une position pour la vendre. Elle ne savait
-pas que cet homme ne pouvait s'empêcher d'écrire, de se mettre en avant,
-de se proposer; qu'après Valmy, il avait écrit au roi de Prusse, après
-Jemmapes à Metternich; qu'avant d'entrer en Hollande, il écrivait à
-Londres à M. de Talleyrand.
-
-Il attendait toutes ces réponses qui ne venaient pas, lorsque Danton,
-qu'il n'attendait point, arriva.
-
-Il le trouva, entre Aix-la-Chapelle et Liége, derrière une petite
-rivière qui ne pouvait servir de défense, la Roër.
-
-Ce dut être une curieuse entrevue que celle de ces deux hommes.
-
-Danton--chose incontestable--, avec son matérialisme en toute chose,
-avait un immense amour de la patrie.
-
-Dumouriez, tout aussi matérialiste, mais plus hypocrite, n'avait, lui,
-qu'une volonté bien arrêtée de tout sacrifier, même la France, à son
-ambition.
-
-Assez étonné en voyant Danton, il se remit aussitôt.
-
---Ah! dit-il, c'est vous?
-
---Oui, dit Danton.
-
---Et vous venez pour moi?
-
---Oui.
-
---De votre part ou de celle de la Convention?
-
---De toutes les deux. C'est moi qui ai proposé de vous envoyer
-quelqu'un, et c'est moi qui en même temps ai proposé d'y venir.
-
---Et que venez-vous faire?
-
---Voir si vous trahissez, comme on le dit.
-
-Dumouriez haussa les épaules:
-
---La Convention voit des traîtres partout.
-
---Elle a tort, dit Danton, il n'y a pas tant de traîtres qu'elle le
-croit, et puis n'est pas traître qui veut.
-
---Qu'entendez-vous par là?
-
---Que vous êtes trop cher à acheter, Dumouriez; voilà pourquoi vous
-n'êtes pas encore vendu.
-
---Danton! dit Dumouriez en se levant.
-
---Ne nous fâchons pas, dit Danton, et laissez-moi, si je le puis, faire
-de vous l'homme que j'ai cru que vous étiez, ou l'homme que vous pouvez
-être.
-
---Avant tout, là où sera Danton, restera-t-il une place qui puisse
-convenir à Dumouriez?
-
---Si un autre que Danton pouvait tenir la place de Danton, soyez certain
-que je la lui céderais bien volontiers. Mais il n'y a que moi qui,
-d'une main, puisse souffleter ce misérable qu'on appelle Marat, et de
-l'autre arracher, quand le moment sera venu, le masque de cet hypocrite
-qu'on appelle Robespierre. Mon avenir, c'est la lutte contre la
-calomnie, contre la haine, contre la défiance, contre la sottise. Comme
-je l'ai déjà fait plus d'une fois, et comme je viens de le faire à la
-dernière séance de la Convention, je serai obligé de me ranger avec des
-gens que je méprise ou que je hais, contre des gens que j'estime et que
-j'aime. Crois-tu que je n'estime pas plus Condorcet que Robespierre et
-que je n'aime pas mieux Vergniaud que Saint-Just? Eh bien! si la Gironde
-continue à faire fausse route, je serai forcé de briser la Gironde, et
-cependant la Gironde n'est ni fausse ni traître; elle est sottement
-aveugle. Crois-tu que ce ne sera pas un triste jour pour moi que celui
-où je demanderai à la tribune la mort ou l'exil d'hommes comme Roland,
-Brissot, Guadet, Barbaroux, Valazé, Pétion?... Mais, que veux-tu,
-Dumouriez, tous ces gens-là ne sont que des républicains.
-
---Et que te faut-il donc?
-
---Il me faut des révolutionnaires.
-
-Dumouriez secoua la tête.
-
---Alors, dit Dumouriez, je ne suis pas l'homme qu'il te faut, car je ne
-suis ni révolutionnaire ni républicain.
-
-Danton haussa les épaules.
-
---Que m'importe! dit Danton, tu es ambitieux.
-
---Et, à ton avis, comment suis-je ambitieux?
-
---Par malheur, ce n'est ni comme Thémistocle ni comme Washington; tu es
-ambitieux comme Monck. Belle renommée dans l'avenir que celle d'avoir
-remis sur le trône un Charles II!
-
---Les Thémistocle ne sont pas de nos jours.
-
---Aussi ai-je dit: ou un Washington.
-
---Accepterais-tu donc un Washington?
-
---Oui, quand la révolution du monde sera faite.
-
---Celle de la France ne te suffit pas?
-
---Les véritables tempêtes ne sont pas celles qui soulèvent un coin de
-l'Océan; ce sont celles qui l'agitent d'un pôle à l'autre, et voilà où
-tu as manqué à ta mission, Dumouriez. Au lieu de faire la tempête en
-Belgique, et le vent de nos grandes journées ne demandait pas mieux que
-de souffler de l'Atlantique à la mer du Nord, tu y as fait le calme; au
-lieu de réunir la Belgique à la France, tu l'as laissée maîtresse
-d'elle-même.
-
---Et que devais-je faire?
-
---Tu devais mettre une main forte sur la Belgique et t'en servir pour
-délivrer l'Allemagne; la Belgique devait être pour toi un instrument de
-guerre et pas autre chose. Tu devais pousser en avant la vaillante
-population du pays wallon, qui ne demandait pas mieux, et en faire
-l'épée de la France contre l'Autriche. Toi, pendant ce temps, tu aurais
-organisé le Brabant et les Flandres; tu aurais décrété la révolution
-partout; tu aurais saisi les biens des prêtres, des émigrés, des
-créatures de l'Autriche; tu en aurais fait l'hypothèque et la garantie
-du million d'assignats que nous venons d'émettre. Tu devais enfin ne
-plus rien demander à la France, ni pain, ni solde, ni vêtements, ni
-fourrage. La Belgique devait fournir tout cela.
-
---Et de quel droit aurais-je disposé du bien des Belges?
-
---Est-ce sérieusement que tu demandes cela? Du droit du sang que l'on
-venait de verser pour eux à Jemmapes; du droit de l'Escaut qui va nous
-coûter une guerre acharnée, interminable, ruineuse contre l'Angleterre.
-Quand nous entreprenons pour la Belgique et pour le monde une lutte qui
-dévorera peut-être un million de Français; quand la France répandra du
-sang à faire déborder le Rhin et la Meuse, la Belgique hésiterait à
-donner en échange dix, vingt, trente, quarante millions! Impossible!
-Quand la France s'est levée, en 89, elle a dit: _Tout privilège du petit
-nombre est usurpation. J'annule et casse par un acte de ma volonté tout
-ce qui fut fait sous le despotisme._ Eh bien! du moment où la France a
-mis ce principe en avant, elle ne doit pas s'en départir. Partout où
-elle entre, elle doit se déclarer franchement pouvoir révolutionnaire,
-se déclarer franchement, sonner le tocsin. Si elle ne le fait pas, si
-elle donne des mots et pas d'actes, les peuples, laissés à eux-mêmes,
-n'auront pas la force de briser leurs fers. Nos généraux doivent donner
-sûreté aux personnes, aux propriétés, mais celles de l'État, celles des
-princes, celles de leurs fauteurs, de leurs satellites, celles des
-communautés laïques et ecclésiastiques, c'est le gage des frais de la
-guerre. Rassurez les peuples envahis, donnez-leur une déclaration
-solennelle que jamais vous ne traiterez avec leurs tyrans. S'il s'en
-trouvait d'assez lâches pour traiter eux-mêmes avec la tyrannie, la
-France leur dira: «Dès lors, vous êtes mes ennemis,» et elle les
-traitera comme tels. Oh! quand on creuse, en fait de révolution, il faut
-creuser profond, sans quoi l'on creuse sa propre fosse.
-
---Mais alors, dit Dumouriez, qui avait écouté avec la plus profonde
-attention, vous voulez donc qu'ils deviennent comme nous misérables et
-pauvres?
-
---Précisément, dit Danton; il faut qu'ils deviennent pauvres comme nous,
-misérables comme nous; ils accourront à nous, nous les recevrons.
-
---Et après?
-
---Nous en ferons autant en Hollande.
-
---Et après?
-
---Non, non, plus loin, toujours plus loin, jusqu'à ce que nous ayons
-fait la terre à notre image.
-
-Dumouriez se leva.
-
---Vous êtes fou, dit-il.
-
-Et il alla s'appuyer le front à une vitre; la tête lui flambait.
-
---C'est vous qui êtes fou, dit tranquillement Danton, puisque c'est vous
-qui êtes forcé de rafraîchir votre tête.
-
-Puis, après un instant de silence:
-
---Vous avez donc oublié ce que vous avez dit à Cambon, quand nous vous
-avons fait nommer général de l'armée que nous envoyions en Belgique,
-reprit Danton.
-
---J'ai dit bien des choses, répliqua Dumouriez du ton d'un homme qui ne
-se croit pas obligé de se souvenir de tout ce qu'il a dit.
-
---Vous avez dit: «Envoyez-moi là-bas et je me charge de faire passer vos
-assignats.»
-
---Faites qu'ils ne perdent pas, et alors je les ferai passer, dit
-Dumouriez.
-
---Le beau mérite, fit Danton; mais c'est à vous autres généraux de la
-Révolution de nous conquérir assez de terre pour que nos assignats ne
-perdent pas; la Révolution française n'est pas seulement une révolution
-d'idées, c'est une révolution d'intérêts, c'est l'émiettement de la
-propriété dont l'assignat est le signe. Vous n'avez qu'un assignat de
-vingt francs, mon brave homme, soit, nous vous donnerons pour vingt
-francs de terre; quand vous aurez pour vingt francs de terre vous en
-voudrez quarante, rien n'altère comme la propriété. Il y a chez nos
-paysans et même chez ceux de la Vendée, il y a chez les paysans belges,
-il y a chez les paysans du monde entier, qui ont été pauvres, qui ont
-connu la glèbe, la corvée, le servage, qui ont fécondé enfin la terre
-pour d'autres, il y a une religion bien autrement enracinée que la
-religion catholique, apostolique et romaine, il y a la religion
-naturelle, celle de la terre; appelez tous les indigènes à cette
-communion, et que l'assignat en soit l'hostie! Et alors vous pourrez
-dire à tous les rois du monde: «Oh! rois du monde, nous sommes plus
-riches que vous tous.»
-
---Et c'est alors, dit en riant Dumouriez, que vous me permettrez d'être
-Washington.
-
---Alors soyez ce que vous voudrez, car la France sera assez forte pour
-ne plus craindre même César.
-
---Mais jusque-là...
-
---Jusque-là, si vous songez à trahir, à nous donner un roi ou à vous
-faire dictateur, guerre à mort!
-
---Oh! quant à moi, fit Dumouriez, ma tête tient bien sur mes épaules;
-elle y est soutenue par vingt-cinq mille soldats.
-
---Et la mienne, dit Danton, par vingt-cinq millions de Français.
-
-Et les deux hommes se quittèrent sur ces paroles, envisageant déjà
-chacun de son côté le moment où l'on en viendrait aux mains.
-
-
-
-
-XLIII
-
-Liége
-
-
-Deux heures après, Danton était à Liége, examinant par lui-même l'état
-des esprits.
-
-L'annonce de l'arrivée du célèbre tribun fut reçue diversement par les
-Liégeois, mais cependant il est juste de dire que le sentiment le plus
-général fut celui de la crainte.
-
-Depuis que Danton, voyant Marat, Robespierre et Panis assez lâches pour
-renier le 2 septembre, qui était leur œuvre, avait pris la
-responsabilité de ces terribles journées, il apparaissait aux
-populations ignorantes de son dévouement comme le fantôme de la terreur.
-En voyant ce visage labouré par la petite vérole, bouleversé par les
-passions, en écoutant cette voix tonnante qui avait quelque chose du
-rauquement du lion, le premier sentiment qu'on éprouvait était l'effroi.
-Ceux-là seuls qui avaient vu ce visage terrible s'adoucir devant la
-douleur, cet œil orageux se mouiller des larmes de la pitié, qui
-avaient senti pénétrer jusqu'à leur cœur cette voix dont les cordes
-douces étaient accompagnées d'un tendre frémissement, savaient tout ce
-qu'il y avait dans cette âme d'amour pour la France et de fraternité
-pour le genre humain.
-
-À peine arrivé, Danton se rendit à la commune, où il convoqua au son de
-la cloche, comme au jour des grandes assemblées nationales, les notables
-et le peuple.
-
-Là il monta à la tribune, là il exposa le plan de la France; il mit son
-cœur à nu, le montra plein de l'amour des peuples opprimés. Il
-raconta Valmy, il raconta Jemmapes, il expliqua la nécessité de la mort
-du roi. Il déplora que la France eût fait le procès d'un seul individu
-et non pas celui de la race tout entière. Il les montra assignés tour à
-tour à la barre de la Convention, faisant défaut, mais accusés, mais
-jugés tour à tour, Frédéric-Guillaume avec ses maîtresses, Gustave de
-Suède avec ses mignons, Catherine de Russie avec ses amants; Léopold,
-épuisé à quarante ans, et composant lui-même les aphrodisiaques à l'aide
-desquels il essaye de redevenir homme; Ferdinand, nouveau Claude aux
-mains d'une autre Messaline; enfin Charles IV d'Espagne pansant ses
-chevaux, tandis que son favori Manuel Godoy et sa femme Marie-Louise
-conduisaient son royaume à la guerre civile et à la famine. Le procès,
-non pas du roi, mais de la royauté, fait alors, la révolution commençait
-la conquête du monde.
-
-Puis, tout en exaltant le dévouement de Liége, tout en montrant ce
-qu'elle venait de mettre au jour de courage et de patriotisme, il sépara
-la Belgique en vrais Belges et en faux Belges.
-
-Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la vie de
-la Belgique, c'est-à-dire qu'elle respirât par l'Escaut et par Ostende
-cet air vivace de la mer que l'on appelle le commerce.
-
-Il montra que les vrais Belges étaient ceux-là qui voulaient la tirer
-des mains improductives et égoïstes des moines pour la remettre aux
-mains de ses grands artistes, les Rubens, les van Dyck, les Paul Porter,
-les Ruysdaël et les Hobbema.
-
-Il montra enfin que les vrais Belges étaient ceux qui reniaient la
-vieille tyrannie des Pays-Bas, la suprématie des villes sur les
-campagnes, qui voulaient la liberté et l'égalité pour les paysans comme
-pour les notables et qui luttaient franchement contre les faux Belges,
-qui mettaient la patrie dans les confréries et les corporations et qui
-voulaient maintenir le pays étouffé et captif.
-
-Tout cela, c'est ce que les Liégeois avaient pensé tous, mais ce que
-personne ne leur avait formulé encore; puis on sait combien dans ses
-moments de grandeur Danton se transfigurait. Homme étrange qui avait
-l'enthousiasme et qui n'avait pas la foi!
-
-Tout à coup une vague inquiétude se répand dans l'auditoire; quelques
-personnes entrent et ressortent effarées, et trois ou quatre voix font
-entendre ces paroles terribles:
-
---Les Français sont en retraite sur Liége!... Dans une heure, les
-Autrichiens seront ici!...
-
---Un cheval et vingt-cinq hommes de bonne volonté pour faire une
-reconnaissance! s'écria Danton.
-
-Les vingt-cinq hommes se présentèrent; dans dix minutes ils seront à
-cheval à la porte de l'hôtel de ville.
-
-Au bout de cinq minutes, on amenait à Danton un cheval tout caparaçonné.
-
-Il saute dessus en excellent cavalier qu'il était, court à la boutique
-d'un armurier, achète une paire de pistolets, les charge, les met dans
-ses fontes, se fait donner un sabre dont la poignée aille à sa puissante
-main, paye en or, met son chapeau à plumes au bout de son sabre, crie:
-«À moi les volontaires!» les réunit et s'élance sur la route de
-Maestricht.
-
-Quinze jours auparavant, Miranda, qui l'a attaquée parce que, sur la
-parole de Dumouriez, à la première bombe elle devait se rendre, a jeté
-sur Maestricht cinq mille bombes, et cela inutilement.
-
-Avant d'arriver aux portes de Liége, Danton a déjà rencontré des
-fugitifs. Ils appartiennent au corps d'armée de Miaczinsky qui, après un
-combat meurtrier contre les Autrichiens commandés par le prince de
-Cobourg, combat dans lequel il a défendu une à une les maisons
-d'Aix-la-Chapelle, est obligé de faire retraite sur Liége.
-
-Alors Danton change de route, et, au lieu de s'avancer vers Maestricht,
-il pousse sa reconnaissance du côté d'Aix-la-Chapelle.
-
-Il interroge alors les fugitifs et apprend que, outre le prince de
-Cobourg et les Autrichiens qu'il a devant lui, le prince Charles pousse
-hardiment les impériaux au-delà de la Meuse et est à Tongres. Mais cela
-ne lui suffit pas, il veut voir de ses yeux; il s'avance jusqu'à
-Soumagne, et voit de là les têtes de colonnes autrichiennes qui
-débouchent d'Henry-Chapelle.
-
-Il n'y a rien à faire qu'à protéger dans sa retraite cette noble
-population de Liége. Il rentre dans la ville. Il espérait y trouver
-Miranda, dont on lui avait fort vanté le calme et le courage; il n'y
-trouve que Valence, Dampierre et Miaczinsky, qui, se jugeant trop
-faibles pour risquer une bataille, veulent se retirer immédiatement sur
-Saint-Trond, où ils feront leur jonction avec Miranda et où ils
-attendront Dumouriez. Dès lors, il n'y a pas un instant à perdre. Au son
-des cloches, Danton rassemble de nouveau les Liégeois au palais
-communal. Là, il expose la situation à cette malheureuse population sans
-lui rien cacher, lui offre l'hospitalité au nom de la France; il ne
-l'abandonnera pas qu'elle ne soit hors de danger, mais il lui avoue
-qu'il y va de la mort pour elle à ne pas s'exiler.
-
-Il était cinq heures de l'après-midi; la neige tombait à ce point que
-les Autrichiens ne crurent pas devoir se risquer dans les trois lieues
-qui leur restaient à faire pour atteindre Liége. Heureux répit donné à
-la ville. S'ils eussent continué leur marche, ils surprenaient les
-Liégeois avant qu'ils eussent eu le temps d'évacuer la ville.
-
-C'est là que Danton déploie cette merveilleuse activité dont la nature
-l'a doué pour les situations extrêmes. Il va chez les riches, quête de
-l'argent pour les pauvres, met en réquisition tous les chevaux, toutes
-les voitures, toutes les charrettes, envoie commander du pain à Landen
-et à Louvain, fait prévenir Bruxelles de l'émigration, garnit les
-charrettes de paille et de foin et y entasse les femmes et les enfants,
-fait placer les malades dans les voitures les plus douces, forme un
-corps de cavalerie avec les quatre cents chevaux qu'il trouve dans la
-ville, un corps d'infanterie avec tout ce qu'il y a d'hommes valides,
-donne son cheval au bourgmestre, et se met à l'arrière-garde, à pied, le
-fusil sur l'épaule.
-
-Dans la nuit du 4 mars, par un temps épouvantable plus froid qu'en
-hiver, par une grêle effroyable qui lui coupe le visage, la lugubre
-procession se met en chemin, comme ces anciennes populations chassées
-par les barbares et qui, sans savoir où elles s'arrêtaient, allaient en
-quête d'une nouvelle patrie.
-
-Il y avait huit lieues de Liége à Landen.
-
-Les pleurs des enfants, les gémissements des femmes, les plaintes des
-malades et des blessés, mêlés à la population fugitive, faisaient de
-cette retraite quelque chose qui brisait le cœur et surtout le
-cœur de Danton, si pitoyable aux Liégeois.
-
-Puis joignez à cette douleur profonde la séparation de Paris, cet
-arrachement du cœur; sa femme adorée mourante dans sa triste maison
-du passage du Commerce, qu'il trouverait vide en rentrant.
-
-Et cependant il n'eut pas l'idée d'abandonner un instant, mauvais
-pasteur, le troupeau douloureux qu'il conduisait. Son devoir était là
-qui le rivait à la triste émigration bien plus sûrement qu'une chaîne.
-
-Vers huit heures, les premières voitures atteignirent Landen. Alors
-Danton passa de l'arrière-garde à la tête de la colonne; il fit ouvrir
-toutes les portes, faire du feu devant toutes les maisons et barricader
-avec les voitures vides la rue de Maestricht.
-
-Des sentinelles à cheval furent placées sur la grand-route. Si l'on
-avait à craindre une attaque de l'ennemi, c'était du côté de
-Saint-Trond, que nos troupes avaient abandonné pendant la nuit.
-
-Vers midi, les sentinelles se retirèrent; on entendait les pas d'une
-troupe de chevaux.
-
-Danton plaça dans les deux premières maisons une vingtaine de chevaliers
-de l'arquebuse et une soixantaine d'autres derrière les charrettes; il
-recommanda à chacun de viser les hommes et d'épargner les chevaux dont
-on avait besoin pour les malades et les nouvelles charrettes que l'on
-pourrait se procurer à Landen.
-
-Ces cavaliers dont on avait entendu le bruit, c'était un escadron de
-uhlans qui allaient à la découverte.
-
-La neige tombait épaisse, on ne voyait pas à cinquante pas devant soi;
-les cavaliers autrichiens approchèrent sans défiance jusqu'à trente pas
-de la barricade. Tout à coup une fusillade terrible éclata, et une
-soixantaine d'hommes tombèrent de leurs chevaux qui, tout effarés,
-s'élancèrent dans toutes les directions.
-
-Les uhlans en désordre se retirèrent pour aller se reformer à un quart
-de lieue, puis ils revinrent au grand galop sur la barricade; mais, en
-arrivant à la ligne de morts qu'ils avaient laissée, ils essuyèrent une
-seconde grêle de balles qui leur faucha encore une trentaine d'hommes.
-
-Cette fois ils tournèrent bride, mais pour ne plus reparaître.
-
-Chacun se mit alors à courir après les chevaux sans maître, tandis que
-de nouveaux volontaires accourus au bruit commencèrent à dépouiller les
-uhlans de leurs pelisses et de leurs colbacks, destinés à faire des
-fourrures pour les femmes et pour les enfants.
-
-Toutes les maisons de la rue de Saint-Trond furent ouvertes pour
-recevoir les Liégeois fugitifs, et de grands feux furent faits dans les
-cheminées. Là, on eut du pain et de la bière en abondance. Danton paya
-en bons sur le trésorier général.
-
-À deux heures, on put se remettre en route. Il n'y avait que six lieues
-de Landen à Louvain. Les chevaux, les pelisses et les colbacks des
-uhlans avaient apporté de grands soulagements dans la retraite.
-
-Ils avaient été d'autant mieux reçus que nous n'avions eu ni tués ni
-blessés.
-
-On arriva à Louvain vers neuf heures du soir. Toute la ville était
-illuminée pour faciliter les bivouacs dans la rue; les femmes et les
-enfants furent reçus dans les maisons, les hommes restèrent dehors.
-
-Danton refusa les logements et les lits qu'on lui offrait, il se jeta
-sur une botte de paille et dormit.
-
-Il se réveilla sombre et frissonnant entre minuit et une heure. Il avait
-vu sa femme en rêve. Il était convaincu qu'elle était morte à cette
-heure et était venue lui dire adieu.
-
-C'était dans la nuit du 6 au 7 mars.
-
-Le lendemain, il voulait prendre congé des pauvres fugitifs; ils
-n'avaient plus rien à craindre de l'ennemi. Les lignes françaises
-s'étaient reformées derrière Saint-Trond. Le corps d'armée de Miranda
-tout entier bivaquait entre Landen et Louvain.
-
-Mais il semblait à ces pauvres gens que Danton, ce tribun si redouté,
-cet homme de sang, était leur palladium. Les femmes se mirent à genoux
-sur son chemin; elles firent joindre les mains aux petits enfants.
-
-Il pensa à ses petits enfants et à sa femme, poussa un soupir... mais il
-resta.
-
-
-
-
-XLIV
-
-L'agonie
-
-
-Pendant ce temps, Jacques Mérey, fidèle à la promesse qu'il avait faite
-à son ami, luttait contre le mal de tout le pouvoir de la science.
-
-En quittant Danton dans le cabinet d'un des secrétaires de la
-Convention, il avait laissé à celui-ci deux heures pour faire ses adieux
-à sa femme; mais les adieux du terrible olympien n'étaient pas de ceux
-que l'on fait à une femme mourante.
-
-Il trouva Mme Danton souriante et brisée tout à la fois.
-
-À cette époque, où les travaux chimiques du dix-neuvième siècle sur le
-sang n'étaient point faits encore et où l'on ignorait sa composition et
-ses éléments, la maladie dont Mme Danton était atteinte n'était point
-ou était à peine connue sous le nom d'anémie, mais sous le nom
-d'anévrisme, avec lequel on la confondait.
-
-Toute excitation exagérée et persistante du système nerveux peut amener
-l'anémie, c'est-à-dire sinon l'absence du moins l'appauvrissement du
-sang; mais ce sont surtout les chagrins et l'abattement moral prolongés
-qui ont ce résultat fatal; alors les globules sanguins qui composent en
-partie le sang diminuent dans des proportions effrayantes, et des
-hémorragies se produisent par l'effet plus aqueux du sang.
-
-On comprend parfaitement, le tempérament de Mme Danton étant donné
-comme celui d'une femme calme, douce et religieuse, que les événements
-auxquels son mari avait pris part, que ceux bien plus encore dont il
-avait été le héros, eussent produit sur la santé de sa femme ce terrible
-changement.
-
-Jacques Mérey l'avait déjà examinée avec la plus grande attention; mais
-le docteur, au courant de la science, la dépassant quelquefois à force
-de travail et de génie, ne pouvait voir autre chose dans l'état de
-Mme Danton que ce qu'y eût vu le plus habile médecin.
-
-La malade était couchée sur une chaise longue; elle avait le visage
-blême, les lèvres pâles, les joues décolorées. Il découvrit les bras et
-la poitrine: les bras et la poitrine avaient la teinte blafarde du
-visage. La langue et toutes les muqueuses participaient à cette pâleur.
-
-Il lui prit le poignet; le pouls était petit, insensible, intermittent;
-parfois la chaleur de la peau était diminuée.
-
-Mme Danton regarda tristement Jacques Mérey.
-
---Voulez-vous me dire ce que vous éprouvez? lui demanda-t-il.
-
---Une grande difficulté de vivre, répondit la malade; de l'essoufflement
-au moindre exercice.
-
---Des palpitations?
-
---Oui, des étourdissements, des étouffements, des éblouissements, des
-tintements d'oreille.
-
---Y a-t-il longtemps que vous avez perdu du sang?
-
---Ce matin, la valeur d'un verre à peu près.
-
---Par la bouche ou par le nez?
-
---Par le nez.
-
---L'a-t-on mis de côté?
-
---Oui, ma belle-mère a dû le mettre à part.
-
-Jacques appela Mme Danton la mère; elle apporta le sang qu'elle avait
-conservé dans un plat creux.
-
-La fibrine était presque nulle, tout était tourné en sérosité.
-
-Jacques prit un papier et une plume.
-
-Puis il prescrivit une décoction de quinquina et une préparation
-martiale, espèce d'opiat que l'on faisait avec de la limaille de fer et
-du miel.
-
-Mme Danton devait prendre trois petits verres à bordeaux de quinquina
-en décoction par jour, et toutes les heures manger une cuillerée à café
-de miel et de limaille.
-
-Elle devait boire, chaque fois qu'elle aurait soif, une tisane amère.
-
-Jacques prit congé de Mme Danton.
-
-Elle le suivit des yeux, et, lorsqu'il fut à la porte, comme il se
-retournait, leurs yeux se rencontrèrent.
-
---Vous voulez me demander quelque chose, dit Jacques, qui se rappela les
-confidences que Danton lui avait faites relativement aux tendances
-religieuses de sa femme.
-
---Oui, dit-elle.
-
-Jacques se rapprocha de son lit.
-
-Elle lui prit la main et le regarda.
-
---Je suis femme, dit-elle, et fidèle à la croyance de nos pères, je ne
-voudrais pas mourir hors de l'Église. Promettez-moi de me dire quand il
-sera temps d'envoyer chercher un prêtre.
-
---Rien ne presse, madame, répondit Jacques.
-
---Il ne faudrait point par crainte de m'impressionner, continua Mme
-Danton, m'exposer à ne pas remplir mes devoirs religieux. Je ferais une
-mauvaise mort. Et d'ailleurs, ajouta-t-elle, il me faut un peu de temps
-pour trouver un prêtre.
-
---Vous voulez un prêtre non assermenté? demanda le docteur.
-
---Oui, fit-elle en baissant les yeux.
-
---Prenez garde, ces hommes-là sont des fanatiques qui ne comprennent
-point la parole de Dieu. Ils seront implacables.
-
---Pour moi? n'ai-je pas toujours été bonne mère et chaste épouse?
-
---Non, pour votre mari.
-
-Elle resta pensive un instant.
-
---Je veux essayer d'abord d'un prêtre non assermenté, dit-elle; s'il est
-trop sévère, vous m'en irez chercher un autre à votre choix.
-
-Jacques s'inclina.
-
---Cette pensée de la confession vous tourmente-t-elle? demanda Jacques.
-
---Oui, je l'avoue.
-
---Eh bien! quand il sera temps, je préviendrai votre belle-mère et elle
-viendra avec le prêtre.
-
-Mme Danton sourit, laissa retomber sa tête sur le dossier de la
-chaise longue, et poussa un soupir de satisfaction.
-
-Pendant un jour ou deux, les remèdes du docteur opérèrent avec une
-certaine efficacité. Mais le troisième jour les symptômes fâcheux
-reprirent le dessus. La vue se troubla, des points noirs se dessinèrent
-sur les objets, la susceptibilité nerveuse devint extrême. Jacques
-constata ces symptômes, ordonna les toniques les plus efficaces qu'il
-put trouver, mais, en quittant Mme Danton, il dit à la belle-mère:
-
---Demain, allez chercher le prêtre.
-
-Le lendemain, le docteur comptait n'aller voir la malade qu'à sa sortie
-de la séance, afin de lui laisser tout le temps d'accomplir ses devoirs
-religieux; mais, vers les deux heures de l'après-midi, Camille
-Desmoulins accourut, lui annonçant que Mme Danton était au plus mal.
-
-Il priait Jacques de tout quitter pour lui porter secours.
-
-Le docteur fut étonné; il connaissait les accidents habituels de la
-maladie, et ne croyait pas à la mort avant quatre ou cinq jours.
-
-Il interrogea Camille, qui ne put rien lui dire autre chose, sinon que
-la belle-mère de Mme Danton était accourue chez lui pour lui dire que
-sa fille était au plus mal.
-
-Jacques prit une voiture et se fit conduire passage du Commerce; les
-enfants et la belle-mère pleuraient; Mme Danton priait, les yeux
-fermés et les mains jointes.
-
-Des larmes coulaient entre ses paupières fermées.
-
-Il demanda ce qui s'était passé.
-
-La belle-mère secoua la tête.
-
---Il a refusé l'absolution? demanda Jacques.
-
---Il l'a maudite.
-
---Pourquoi lui avez-vous dit chez qui il était? Le nom des mourants
-n'est pas un péché, et le prêtre n'a pas besoin de le savoir.
-
---Oh! je ne l'avais pas dit, répondit Mme Danton la mère; je m'étais
-rappelé votre recommandation. Mais, en entrant ici, il a vu le portrait
-de mon fils, par David. Il l'a reconnu, alors sa poitrine s'est gonflée
-de colère, ses yeux sont devenus sanglants, il a étendu la main vers la
-peinture.
-
-»--Pourquoi avez-vous le portrait de ce réprouvé ici? a-t-il demandé.
-
-»Nous n'avons répondu ni l'une ni l'autre.
-
-»--Tant que ce portrait sera ici, a-t-il dit en étendant le poing vers
-lui, Dieu n'y entrera pas!
-
-»Alors Georges, l'aîné des fils de Danton, s'est avancé vers le prêtre
-et lui a dit:
-
-»--Pourquoi montrez-vous le poing à papa?
-
-»--Cet homme est ton père! s'est écrié le prêtre.
-
-»--Mais oui, cet homme est mon père, a répondu l'enfant.
-
-»--Arrière, reptile!
-
-»--Monsieur! a dit ma belle-fille en étendant les bras vers son enfant.
-
-»--Ah! vous êtes sa mère, ah! vous êtes la femme de cet homme, ah! vous
-avez vécu avec ce Satan, avec ce réprouvé, avec cet antéchrist, et vous
-espérez le pardon du Seigneur. Jamais! jamais! jamais! mourez dans
-l'impénitence finale. Je vous maudis, et que ma malédiction tombe sur
-lui, sur vous et sur vos enfants, jusqu'à la troisième et la quatrième
-génération.
-
-»Et il est sorti.
-
-»Les enfants pleuraient, ma fille s'est évanouie. J'ai couru chez
-Camille et vous l'ai envoyé. Voilà l'histoire telle qu'elle s'est
-passée.»
-
---Le misérable! s'écria Jacques. Je l'avais prévu.
-
-Puis, se tournant vers Mme Danton, qui restait muette et immobile:
-
---Je vais vous en chercher un, moi, dit-il, et qui ne vous maudira pas.
-
-Il sortit, remonta dans son fiacre, courut à la Convention et ramena
-l'évêque de Blois, le digne Grégoire.
-
-Celui-ci entra avec le sourire sur les lèvres et la bénédiction dans le
-cœur.
-
---Je ne vous ferai qu'une question, madame, lui dit-il.
-
-Elle rouvrit ses yeux pleins de larmes, et, voyant le costume épiscopal
-de son visiteur:
-
---Laquelle, monseigneur? demanda-t-elle.
-
---Aimez-vous votre mari?
-
---Je l'adore, dit-elle.
-
---Eh bien! répliqua l'évêque, vous avez dû souffrir au-delà des péchés
-que vous avez commis. Je vous absous.
-
-Alors il s'assit près d'elle, lui parla de Dieu, de sa bonté infinie; il
-alla chercher les fibres les plus secrètes du cœur de la mère et de
-l'épouse, et, comme il vit que, rassurée sur elle, c'était pour le salut
-de son mari qu'elle tremblait, il lui montra Dieu créant dans sa science
-de l'avenir les hommes pour les époques où ils doivent vivre, et
-mesurant sa miséricorde aux missions terribles que les Titans
-révolutionnaires reçoivent de lui.
-
-Il l'avait trouvée dans les larmes et rebelle à la mort. Il la quitta
-pleine d'espérance et tendant les bras à la grande consolatrice de tous
-les maux.
-
-Jacques, dès lors, n'eut plus qu'à adoucir matériellement, autant qu'il
-était en son pouvoir, le terrible passage de l'éternité.
-
-Le lendemain, la maladie avait fait de nouveaux progrès et les symptômes
-étaient plus graves. La vue se perdait tout à coup, et, pendant des
-intervalles qui allaient toujours s'augmentant, l'enflure des jambes
-gagnait le corps; il y avait des syncopes pendant lesquelles on croyait
-que la malade allait succomber; la parole devenait lente et
-inintelligible.
-
-La journée du 4 au 5 se passa ainsi.
-
-Les journées du 5 et du 6 ne furent qu'une longue agonie. De temps en
-temps, la malade rouvrait les yeux et les fixait sur le portrait de son
-mari, qu'elle voyait comme à travers un brouillard. Elle voulait parler,
-mais elle ne pouvait articuler qu'une espèce de souffle modulé dans
-lequel on croyait reconnaître le nom de baptême de son mari: Georges.
-
-Enfin, vers le soir du 6, le coma s'empara d'elle; vers minuit, elle fit
-quelques mouvements produits par une convulsion; enfin, entre minuit et
-une heure, elle prononça distinctement le mot: «Adieu!» et expira.
-
-Jacques Mérey alla à la pendule, et l'arrêta à minuit trente-sept
-minutes.
-
-C'était juste l'heure à laquelle Danton avait affirmé qu'elle lui était
-apparue.
-
-Jacques suivit de point en point les instructions de Danton; il plongea
-le cadavre dans une dissolution concentrée de sublimé corrosif, il le
-mit dans une bière de chêne s'ouvrant à l'aide d'une serrure, dont il
-garda la clef. Enfin, après toutes les cérémonies de l'Église, après une
-messe mortuaire, où officia l'évêque de Blois, le cadavre de la noble
-créature fut déposé dans un caveau provisoire du cimetière Montparnasse.
-
-Celui qui la conduisit à sa dernière demeure ne se doutait pas que, dans
-ce même pays où il avait contribué à détruire la royauté et la
-superstition, sous le règne du fils de Philippe-Égalité, l'archevêque de
-Paris, M. de Quélen, refuserait une messe à son cadavre, et qu'il serait
-porté à sa dernière demeure sans prières et sans prêtre, au milieu du
-concours vengeur de vingt mille citoyens.
-
-
-
-
-XLV
-
-Retour de Danton
-
-
-Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la
-Gironde.
-
-Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son
-impopularité.
-
-Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais
-les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins.
-
-On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au
-20 juin et au 10 août, avait été en eux.
-
-Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou
-à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.
-
-Ils avaient fait les journées de Septembre.
-
-Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des
-crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.
-
-Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune.
-Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la
-science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était
-l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de _Faublas_, c'est-à-dire aux
-yeux de tous par la frivolité.
-
-Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu
-de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier
-mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les
-exécutions, second mensonge.
-
-Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le
-premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.
-
-Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue
-Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin,
-Chambon, qui fut nommé à grand'peine.
-
-Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les
-jacobins.
-
-Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et
-ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et
-sans sursis.
-
-Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu
-l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient
-voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec
-sursis, les autres pour la mort avec appel.
-
-Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux
-montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur
-faiblesse politique.
-
-Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de
-la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui.
-
-Guadet l'avait appelé septembriseur.
-
-Danton s'était contenté de secouer tristement la tête.
-
---Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais
-pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras!
-
-Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive.
-
-Les girondins avaient eu un ministère tiré du cœur même de la
-Gironde: Roland, Larivière et Servan.
-
-Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position.
-
-Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez.
-
-Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à
-Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au
-profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques
-ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que
-les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme
-heureux, et par conséquent l'homme indispensable.
-
-Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes
-les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.
-
-La première est la révolte de Lyon.
-
-Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où
-s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration,
-des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands
-commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne
-vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et
-marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces
-prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le
-titre des _Fils de famille_, insultaient les municipaux, brisaient la
-statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques.
-
-Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était
-pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes
-s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue.
-Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à
-cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.
-
-Dumouriez, l'homme des girondins!
-
-Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se
-laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal.
-
-Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à
-lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se
-rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et
-mettre ces deux places en état de défense.
-
-Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit:
-
---Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les
-modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.
-
-Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans
-laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au
-secours de Ruremonde.
-
-Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette
-apostille: _Cette lettre devrait être datée de Charenton_.
-
-Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda,
-lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20
-février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.
-
-On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la
-Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.
-
-Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non
-seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.
-
-Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et
-criant à pleins poumons:
-
---À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires!
-
-C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout
-à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était
-brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc
-étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée.
-
-À cet aspect, tout le monde se tut.
-
-Alors, d'une voix tonnante:
-
---Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la
-vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails?
-
-Sept cents voix répondirent par le cri:
-
---Parlez! Parlez!
-
-Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit
-qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave
-population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés,
-abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands
-chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la
-France.
-
-Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en
-plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute.
-
-Puis il ajoute:
-
---La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance.
-
-Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance:
-
---Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres!
-
-Mais Danton s'écrie:
-
---Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis
-trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des
-commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les
-citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une
-proclamation soit adressée à l'instant aux Parisiens; s'ils tardent,
-tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, défendons-nous,
-sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore à l'Hôtel de Ville le
-grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau
-noir flotte sur les tours de Notre-Dame!
-
-Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, pâle comme un
-spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers
-l'endroit où Jacques Mérey, non moins pâle et non moins sombre,
-l'attendait.
-
-Les deux hommes n'échangèrent que deux mots.
-
---Morte? demanda Danton.
-
---Oui, répondit Mérey.
-
---La clef?
-
---La voilà.
-
-Et Danton sortit comme un fou des Tuileries.
-
-Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les
-séances à la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la
-main du cocher, en lui disant:
-
---Ventre à terre! passage du Commerce.
-
-Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent
-partir deux chevaux de fiacre.
-
-Au pont Neuf, un embarras de voitures arrêta le fiacre; Danton passa sa
-tête bouleversée par la portière et cria:
-
---Place!
-
-Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette.
-
-Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien.
-
---Place! cela t'est aisé à dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi
-faire place toi-même, si tu peux.
-
-Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de
-malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les
-petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il
-continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval.
-
-Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet
-homme et vit qu'il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la
-portière, sauta à bas de son fiacre, s'approcha, passa une épaule sous
-l'arrière de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le côté.
-
-Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher:
-
---Passe, maintenant.
-
-Après une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne
-se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures
-s'écartèrent-elles en une seconde, et cinq minutes après Danton était à
-la porte de la triste maison.
-
-Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages; mais, arrivé à
-la porte, il s'arrêta tout tremblant.
-
-Il n'osait sonner.
-
-Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit.
-
-Des pas alourdis s'approchaient de la porte.
-
---C'est ma mère, murmura-t-il.
-
-Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vêtue de deuil, parut
-sur le seuil.
-
-Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir
-curieusement qui sonnait.
-
---Mon fils! murmura la vieille.
-
---Papa! balbutièrent les enfants.
-
-Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire
-une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il espérait dans chaque
-chambre retrouver celle qu'il avait perdue.
-
-Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout éperdu dans la chambre
-à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait
-rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et
-des larmes.
-
-La vieille mère profita de ce moment où son cœur semblait se fondre
-pour pousser les enfants dans ses bras.
-
-Il les prit, les pressa contre sa poitrine.
-
---Ah! dit-il, qu'elle a dû avoir de peine à vous quitter.
-
-Puis il tendit la main à sa mère, l'attira à lui et appuya un baiser sur
-chacune de ses joues flétries.
-
---Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul.
-
---Comment, seul? s'écria Mme Danton.
-
---Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte; montez dedans avec les
-enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mêmes
-avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle à
-l'instant même; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez
-au cocher pour qu'il reste à ma disposition.
-
-Dix minutes après, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton.
-
---Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire
-de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetière
-Montparnasse. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire;
-le commissaire de police t'autorisera à mettre la bière dans le fiacre;
-tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant
-aimée.
-
-Camille ne fit pas une observation, il obéit.
-
-Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si
-grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter; il
-monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetière
-Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que
-deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre.
-
-Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrêtait devant la
-porte; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia
-Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien
-au nom de Danton.
-
-Camille voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux
-cartes sur une borne; mais Danton l'arrêta, fit ses remerciements au
-magistrat, chargea l'objet sur ses épaules et le monta au second étage.
-
-Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de Mme
-Danton; il posa la bière dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui
-tendit la main.
-
---Je veux être seul! dit-il.
-
---Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi?
-
---Je te répéterais: _Je veux être seul_.
-
-Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille vit bien
-qu'il n'y avait pas d'observations à lui faire.
-
-Il sortit.
-
-Resté seul en face de la bière, Danton tira de sa poche la clef que lui
-avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure;
-puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant.
-
-La morte était enveloppée dans son suaire. Danton en écarta les plis.
-
-Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha à la
-bière, et, l'emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la
-faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement.
-
-
-
-
-XLVI
-
-_Surge, carnifex_
-
-
-Ainsi, après une lutte de sept mois, après deux grandes batailles
-gagnées, Paris se retrouvait dans la même situation qu'en août 1792.
-
-Comme en avril 1792, Danton venait de faire un appel au patriotisme des
-enfants de Paris.
-
-Comme en 1792, Marat criait, ayant un écho dans la Montagne, qu'il
-fallait abattre la contre-révolution et surtout ne pas laisser derrière
-soi d'ennemis.
-
-Paris fut admirable.
-
-D'autant plus admirable que cette fois il n'y avait plus
-d'enthousiasme--non, l'enthousiasme avait été noyé dans le sang de
-Septembre--, mais seulement du dévouement.
-
-Le faubourg envoya une garde à la Convention, et en deux jours fit trois
-ou quatre mille volontaires qu'il arma et équipa.
-
-Les halles furent sublimes: une seule section, celle de la halle au blé,
-donna mille volontaires. Ils défilèrent à l'Assemblée, muets, sombres,
-la tête inclinée en avant par l'habitude de porter des sacs sur leur
-tête. Ils quittèrent tout, leur métier, leur femme et leurs enfants,
-méritant par le cœur comme par le titre qu'ils s'étaient donné
-eux-mêmes de _Forts pour la patrie_.
-
-Le soir, il y eut aux halles repas lacédémonien; chacun apporta ce qu'il
-avait; ceux-là le pain, ceux-ci le vin, ceux-ci la viande et le poisson;
-ceux qui arrivèrent les mains vides se mirent à table comme les autres,
-et comme les autres mangèrent.
-
-Un cri unanime de «Vive la nation!» se fit entendre; puis on se sépara;
-chacun avait ses adieux à faire, on partait le lendemain.
-
-Maintenant, toutes ces nouvelles, qui accablaient les girondins
-puisqu'elles venaient à la suite d'un ministère girondin, par les fautes
-d'un général girondin et par la révolte d'une ville girondine,
-donnaient prise sérieuse aux meneurs révolutionnaires, c'est-à-dire à
-leurs ennemis réunis: Montagne, Commune, jacobins, cordeliers,
-faubourgs.
-
-Les girondins, presque tous avocats, nous l'avons dit, prêchaient la
-soumission à la loi. Ils disaient: «Tombons, mais légalement.»
-
-Ils oubliaient que les lois dont ils voulaient mourir victimes étaient
-des lois faites en 91 et 92, c'est-à-dire pour une époque de monarchie
-constitutionnelle et non pour une époque de révolution.
-
-La loi qu'ils invoquaient était tout simplement le suicide de la
-République.
-
-Il y avait un moyen d'obvier à tout, c'était de tirer du sein de la
-Convention même un tribunal qui concentrerait tous les pouvoirs dans ses
-mains, et qui prendrait le titre du _tribunal révolutionnaire_.
-
-Pour lui, il n'y aurait d'autre loi que la loi du salut public.
-
-Par lui, l'influence des girondins s'appuyant sur la loi ancienne était
-neutralisée. C'était à eux de se soumettre à la _loi nouvelle_. S'ils
-voulaient résister, on les briserait.
-
-Et c'est ce que ne voulait pas encore la Convention. La Convention
-sentait parfaitement combien l'affaiblirait la mort d'hommes éloquents,
-honnêtes, dévoués à la République, ayant un immense parti, et dont le
-seul crime était l'hésitation à mettre le pied dans le sang.
-
-Mais il y a dans tous les partis des enfants perdus qui veulent à
-quelque prix que ce soit le triomphe de leur idée; les enfants perdus de
-la Révolution se réunissaient à l'Évêché et y formaient une société
-régulière qui n'était pas reconnue par la grande société jacobine.
-
-Cette société avait trois chefs: l'Espagnol Guzman; Tallien, ancien
-scribe de procureur; Collot-d'Herbois, ex-comédien.
-
-Les chefs secondaires étaient un jeune homme nommé Varlet, qui avait
-hâte de tuer; Fournier, l'Auvergnat, ancien planteur, ne connaissant que
-le fouet et le bâton, et célèbre dans les massacres d'Avignon; le
-Polonais Lazouski, héros du 10-Août et qui était l'idole du faubourg
-Saint-Antoine.
-
-Les six conjurés--on peut donner le nom de conjuration à un pareil
-projet--se réunirent au café Corazza et décidèrent de profiter du
-trouble dans lequel était Paris pour y soulever une émeute. Il
-s'agissait tout simplement, au milieu de l'émeute, de faire marcher une
-section sur le club des Jacobins et l'autre sur la Commune.
-
-Cette dernière section, accusant la Convention de laisser échapper le
-pouvoir à ses mains débiles, forcerait la Commune de le prendre.
-
-La Commune, ayant des pouvoirs dictatoriaux, épurerait alors la
-Convention; les girondins seraient alors expulsés par l'Assemblée
-elle-même, ou, si elle refusait, ils seraient tués pendant le tumulte.
-
-Danton, préoccupé de la mort de sa femme, n'y mettrait aucun obstacle;
-Robespierre, qui à toute occasion invectivait la Gironde, à coup sûr
-laisserait faire. Les girondins eux-mêmes fournissaient des armes contre
-eux.
-
-Dans leur bonne intention, et pour rassurer Paris, leurs journaux,
-dirigés par Gorsas et Fiévée, disaient que Liége était évacuée, mais
-n'était pas prise, et que, en tout cas, l'ennemi n'oserait se hasarder
-en Belgique.
-
-Et en même temps les Liégeois, démenti vivant, arrivaient à moitié nus,
-les pieds meurtris de la route, traînant leurs femmes par les bras,
-portant leurs enfants sur leurs épaules, mourant de faim, invoquant la
-loyauté de la France, et à son défaut la vengeance de Dieu.
-
-Le nouveau maire de la Commune et son rapporteur, prévoyant ce qui
-allait se passer, et voulant soustraire le pouvoir auquel ils
-appartenaient à cette responsabilité dont ils étaient menacés d'épurer
-la Convention, se présentèrent le 10 au matin à l'Assemblée.
-
-Ils demandèrent des secours pour les familles de ceux qui partaient,
-mais ils demandaient surtout un tribunal révolutionnaire pour juger les
-mauvais citoyens. Puis des volontaires apparurent à leur tour pour faire
-leurs adieux à la Convention.
-
---Pères de la patrie, disaient-ils, n'oubliez pas que nous allons
-mourir, et que nous vous laissons nos enfants.
-
-La harangue était courte et digne de Spartiates.
-
-Mais implicitement, pour le salut de ces enfants laissés à la
-Convention, elle réclamait un tribunal révolutionnaire.
-
-Alors Carnot se leva, Carnot que l'on nomma plus tard l'organisateur de
-la victoire.
-
---Citoyens, dit-il aux volontaires, vous n'irez pas seuls à la
-frontière, nous irons avec vous, nous vaincrons avec vous ou nous
-mourrons avec vous.
-
-Et l'Assemblée, à l'unanimité, décida que quatre-vingt-deux membres de
-la Convention se transporteraient aux armées.
-
-Des députés avaient été chargés de visiter les sections; ils revinrent
-en disant que toutes insistaient pour la création d'un tribunal
-révolutionnaire. Jean Bon Saint-André se leva, appuyant la demande, qui
-paraissait commandée par la volonté générale.
-
-Pendant ce temps, Levasseur rédigeait la proposition.
-
-Deux hommes doux et bons qui ignoraient quel instrument de mort ils
-bâtissaient!
-
-Jean Bon Saint-André, un pasteur protestant qui nous improvisa une
-marine, la lança à la mer, se fit marin, de prêtre qu'il était, et nous
-légua, après le fatal combat du 1er juin 1794, la consolante légende
-du _Vengeur_, qui n'est pas encore, mais qui deviendra un jour de
-l'histoire.
-
-Levasseur, un médecin qui, envoyé à une armée en pleine révolte, arrêta
-et soumit la révolte d'un mot.
-
-Le tribunal révolutionnaire fut voté en principe, mais on en remit à
-plus tard l'organisation.
-
-En ce moment, et au milieu du tumulte, Danton, qui depuis trois jours
-n'était pas venu à l'Assemblée, parut.
-
-Danton, c'est-à-dire l'ombre de Danton! Danton, les genoux tremblants,
-les joues pendantes, les yeux rougis par les larmes, les cheveux
-blanchis aux tempes, encore livide de son contact avec la mort.
-
-Il monta lentement et lourdement à la tribune. On eût dit qu'il sentait
-peser sur lui, sur sa douleur et sur les suites qu'elle avait eues, les
-regards de toute l'Assemblée.
-
-Les regards de la Gironde surtout l'enveloppaient.
-
-Ce grand parti et ceux qui s'y étaient rattachés comprenaient que cet
-homme qui montait à la tribune, que cet homme qu'ils avaient flétri du
-nom de septembriseur, que cet homme dont ils avaient refusé l'alliance,
-portait en lui leur salut ou leur mort.
-
-On sentait qu'à la terreur qui pesait déjà sur l'Assemblée, Danton
-apportait un supplément de terreur.
-
---Vous avez, dit-il d'une voix rauque, voté _en principe_ l'existence
-future du tribunal révolutionnaire, vous n'en avez pas décrété
-l'_organisation_. Quand sera-t-il organisé? quand fonctionnera-t-il? et
-quand satisfaction contre les traîtres sera-t-elle donnée au peuple?
-Avec les obstacles que nous rencontrons dans cette Assemblée même, nul
-ne le sait.
-
-Puis, avec un sourire terrible:
-
---Parlons donc d'autre chose, dit-il. Je vous rappellerai,
-continua-t-il, qu'en septembre on sauva les prisonniers pour dettes, en
-ouvrant les prisons la veille du massacre. Eh bien! aujourd'hui, je ne
-dis pas que les circonstances soient les mêmes, mais il est toujours
-temps d'accomplir une œuvre juste. Aujourd'hui, consacré est ce
-principe que nul ne peut être privé de sa liberté que pour avoir forfait
-à la société: plus de prisonniers pour dettes, plus de contrainte par
-corps; abolissons ces vieux restes de la loi romaine des douze tables et
-du servage du Moyen Âge; abolissons enfin la tyrannie de la richesse sur
-la misère; que les propriétaires ne s'alarment point, ils n'ont rien à
-craindre: respectez la misère, elle respectera l'opulence.
-
-L'Assemblée frémit. L'homme du 2 septembre annonçait-il un 12 mars?
-
-En tout cas, elle comprit le sens et la portée de la nouvelle loi qu'on
-lui demandait; elle se leva avec empressement, et, à l'unanimité, elle
-vota l'abolition de la contrainte par corps.
-
---Ce n'est pas assez, ajouta Danton; ordonnez que les prisonniers de
-cette catégorie soient élargis à l'instant même.
-
-Et l'élargissement immédiat fut voté.
-
-Puis Danton se rassit, ou plutôt retomba sur son banc, dans le muet
-silence de la mort.
-
-En ce moment, un homme assis au banc des girondins déchira une feuille
-de ses tablettes, écrivit dessus ces deux mots de Mécène à Octave:
-«_Surge, carnifex!_ Lève-toi, bourreau!»
-
-Et il signa: _Jacques Mérey_.
-
-Danton, auquel un huissier remit la feuille déchirée des tablettes du
-docteur, tourna lentement un regard atone de son côté.
-
-Jacques Mérey se leva, et, comme le commandeur à don Juan, il fit signe
-à Danton de le suivre.
-
-Danton le suivit.
-
-Jacques Mérey prit le corridor, ouvrit ce cabinet du secrétaire de
-l'Assemblée où il avait déjà eu une conférence avec Danton, et attendit
-celui-ci.
-
-Danton apparut un instant après lui à la porte.
-
---Ferme cette porte et viens, dit Mérey.
-
-Danton obéit.
-
---Au nom du dernier soupir de ta femme, que j'ai reçu, dit Jacques
-Mérey, où veux-tu en venir, malheureux?
-
---À vous sauver tous, dit Danton d'une voix sourde, et cela malgré
-vous-mêmes, qui voulez vous perdre.
-
---Étrange manière de t'y prendre! dit Mérey avec ironie.
-
---On voit bien que tu n'as pas été ministre de la Justice et que tu ne
-sais pas ce qui se passe. Je vais te le dire en deux mots, puis je
-rentrerai pour faire un dernier effort en votre faveur. Tâchez d'en
-profiter.
-
---Parle! reprit Jacques Mérey.
-
---Commençons par la province, dit Danton--ça ne sera pas long, sois
-tranquille--, et finissons par Paris. Tu sais que Lyon est révolté. La
-Convention n'avait pas une armée à envoyer à Lyon. La Convention a fait
-ce qu'eût fait Sparte: elle a envoyé un citoyen héroïque, un cœur
-intrépide, un homme que le sang n'effraye pas, car tous les jours depuis
-vingt ans il se lave les mains dans le sang, le boucher Legendre. Il a
-parlé comme s'il avait eu une armée de cent mille hommes derrière lui.
-On lui a présenté une pétition factieuse, il l'a mise en morceaux et l'a
-lancée à la tête de ceux qui la lui présentaient.
-
-»--Et si nous t'en faisions autant que tu viens d'en faire à notre
-pétition! s'écria un des factieux.
-
-»--Faites! a-t-il répondu. Coupez mon corps en quatre-vingt-quatre
-morceaux et envoyez les morceaux aux quatre-vingt-quatre départements;
-chacun d'eux m'élèvera une tombe et chacun d'eux vouera mes assassins à
-l'infamie.
-
-»Qu'est devenu Legendre? Nous n'en savons rien! assassiné probablement.
-Et sais-tu sous quel nom et sous quelle bannière ses Lyonnais se sont
-révoltés? Sous le nom de _girondins_, sous la bannière de la _Gironde_.
-Le bataillon des Fils de famille, _tous girondins_, s'est emparé de
-l'Arsenal, de la poudre, des canons; peut-être, à cette heure, les
-Sardes occupent-ils la seconde capitale de la France et le drapeau blanc
-flotte-t-il sur la place des Terreaux!
-
-»Sais-tu ce qui se passe en Bretagne et en Vendée? La Bretagne et la
-Vendée sont en pleine révolte; pendant que l'Autrichien nous met la
-pointe de l'épée sur la poitrine, la Vendée nous met le poignard dans le
-dos. Là, du moins, ils ne se font pas passer pour girondins.
-
-»Mais votre général girondin trahit en Belgique, lui; nous avons à
-craindre non seulement la retraite mais l'anéantissement de l'armée; il
-ne nous y resterait ni un seul homme ni une seule ville, si Cobourg y
-avait lancé ses hussards et avait su profiter de l'irrigation des
-Belges, qui seraient tombés sur nos fugitifs et les eussent anéantis. Et
-cependant ce Dumouriez, il faut que nous le gardions jusqu'à ce qu'il
-nous perde, ou que nous nous sauvions en le perdant.
-
-»Maintenant, à Paris, voilà ce qui s'y passe. Les membres du club de
-l'Évêché ont décrété la mort de vingt-deux d'entre vous. Ces
-vingt-deux-là seront assassinés sur leurs bancs à la Chambre; le reste
-du parti sera emprisonné à l'Abbaye, et on renouvellera sur lui la
-justice anonyme de Septembre.
-
-»Veux-tu savoir ce qu'a dit Marat ce matin avant de venir à l'Assemblée?
-"On nous appelle buveurs de sang, a-t-il dit, eh bien! méritons ce nom
-en buvant le sang des ennemis. La mort des tyrans est la dernière raison
-des esclaves. César fut assassiné en plein sénat; traitons de même les
-représentants infidèles à la patrie, et immolons-les sur leurs bancs,
-théâtres de leurs crimes."
-
-»Alors Mamin, le même qui a porté la tête de la princesse de Lamballe
-pendant toute une journée au bout d'une pique, Mamin s'est proposé, lui
-et quarante de ses égorgeurs, pour vous assassiner tous cette nuit à
-domicile.
-
-»Hébert a appuyé. "La mort sans bruit, donnée dans les ténèbres, a-t-il
-dit, vengera la patrie des traîtres et montrera la main du peuple
-suspendue à toute heure sur la tête des conspirateurs."
-
-»Eh bien! voilà ce qui a été décidé: l'assassinat de jour en pleine
-Convention, ou l'assassinat chez vous, nuitamment, dans vos demeures,
-comme à la Saint-Barthélemy.
-
-»Devines-tu maintenant ce que j'ai voulu faire pour vous? En proposant
-de faire élargir les prisonniers pour dettes, j'ai voulu vous faire
-comprendre que la mort était suspendue au-dessus de vos têtes, j'ai
-voulu vous donner un dernier avis.
-
-»Tu as mal interprété mes paroles, tant mieux. Tu me forces à
-m'expliquer clairement, je m'explique. Je ne veux pas votre mort. Je ne
-vous aime pas; mais j'aime votre talent, votre patriotisme, tout mal
-entendu qu'il est; votre honnêteté, tout impolitique qu'elle soit.
-Rentre, va t'asseoir près de tes amis; dis-leur comme venant de toi,
-comme venant de moi, si tu veux, mais de moi ils se défieront, dis-leur,
-cette nuit, ou de se réunir en armes pour se défendre, ou de ne point
-coucher chez eux. Demain, demain, il fera jour! Demain, le tribunal
-révolutionnaire sera organisé, et, si vous êtes véritablement des
-traîtres, c'est à un tribunal que vous répondrez de votre trahison.»
-
-Mérey tendit la main à Danton.
-
---Il ne faut pas m'en vouloir, dit-il, j'ai été trompé par l'apparence.
-
---T'en vouloir! dit Danton en haussant les épaules, pourquoi faire? On a
-besoin de la haine pour être Robespierre ou Marat, on n'a pas besoin de
-la haine pour être Danton, va.
-
-Mérey avait déjà fait quelques pas vers la porte, quand Danton bondit
-vers lui.
-
---Ah! dit-il en le serrant dans ses bras et en le prenant sur son
-cœur à l'étouffer. J'oubliais ce que tu as fait pour moi, ami; je ne
-sais pas ce qui arrivera, mais tu as ta place dans mon cœur. Si tu es
-obligé de fuir, viens chez moi, et je réponds de ta vie, dussé-je te
-cacher dans le caveau où elle est renfermée!
-
-Et, suffoquant au souvenir de sa femme comme un enfant que les larmes
-étouffent, il éclata en sanglots dans les bras de son ami.
-
-
-
-
-XLVII
-
-Le tribunal révolutionnaire
-
-
-Danton était bien instruit. Pendant qu'il dévoilait le complot à son ami
-Jacques Mérey, ce complot s'accomplissait.
-
-Ces hommes dont la mission était d'être à la tête de toutes les actions
-sanglantes, ce flot révolutionnaire dont la nature était de déborder
-sans cesse, à qui tout ce qui tendait à fixer la Révolution était
-insupportable, tous ces hommes, las du nom d'assassins que Vergniaud et
-ses amis leur lançaient sans cesse du haut de la tribune, s'étaient mis
-en mouvement; ils avaient couru à la section des Gravilliers. Elle était
-peu nombreuse; ceux qui étaient présents, brisés de fatigue, dormaient.
-
---Nous venons, dirent les conspirateurs, au nom des jacobins; les
-jacobins veulent une insurrection, et que la Commune saisisse la
-souveraineté, qu'elle épure la Convention.
-
-Mais la section des Gravilliers était dans la main du prêtre assermenté
-Jacques Roux, celui qu'on avait présenté à Louis XVI pour l'accompagner
-à l'échafaud et qu'il avait refusé.
-
-Il flaira un crime sous cette proposition; il répondit que le peuple
-était assemblé dans un repas civique et que c'était au peuple qu'il
-fallait s'adresser.
-
-Éconduits, ils s'éloignèrent.
-
-Puis ils s'adressèrent à la section des Quatre-Nations, réunie à
-l'Abbaye, firent le même mensonge, obtinrent l'adhésion de quelques
-membres, qui se joignirent à eux.
-
-Armés de cette adhésion, ils se rendirent au repas civique qui
-s'étendait de l'Hôtel de Ville jusqu'aux halles.
-
-On proposa à tous les convives, déjà un peu échauffés par le vin,
-d'aller fraterniser avec les jacobins.
-
-La proposition fut acceptée.
-
-Pendant qu'ils se mettaient en marche, Jacques Mérey rentrait dans la
-salle, laissant à Danton resté derrière lui le temps de se calmer. Assis
-à gauche de Vergniaud, il lui communiqua l'avis de Danton tendant à leur
-faire quitter la salle.
-
-Vergniaud le communiqua aux autres girondins. Pas un ne bougea.
-
-Danton rentra à son tour. Cette figure bouleversée était mobile comme
-l'ouragan. Chacun interpréta à sa guise la décomposition de ses traits,
-sa pâleur mortelle, ses soupirs profonds, qui semblaient prêts à faire
-éclater sa poitrine.
-
-On venait de lire la lettre de Dumouriez; Robespierre était à la
-tribune, et, contre toute attente, il disait:
-
---Je ne réponds pas de lui, mais j'ai encore confiance en lui.
-
-Puis, comme il ne pouvait monter à la tribune sans accuser, il ajouta
-que le moment demandait un pouvoir unique, secret, rapide, une
-vigoureuse action gouvernementale. Puis il accusa la Gironde, comme
-toujours, revenant à son éternel refrain, disant que depuis trois mois
-Dumouriez demandait à envahir la Hollande, et que depuis trois mois les
-girondins l'en empêchaient.
-
-Danton était resté debout près de la porte, l'œil fixé sur les
-girondins, qui, impassibles sur leurs bancs, malgré l'avis donné,
-étaient restés pour faire face à la mort.
-
-À cette nouvelle accusation de Robespierre, Danton tressaillit.
-
---La parole après toi! cria-t-il à Robespierre.
-
---Tout de suite, répondit celui-ci, j'ai fini.
-
-Et, tandis qu'il descendait les marches de la tribune d'un côté, Danton
-les montait de l'autre. Il suivit des yeux Robespierre jusqu'à ce que
-celui-ci eût regagné sa place entre Cambon et Saint-Just.
-
---Tout ce que tu viens de dire est vrai, fit-il; mais il ne s'agit point
-ici d'examiner les causes de nos désastres, il s'agit d'y porter remède.
-Quand l'édifice est en feu, je ne m'occupe pas des fripons qui enlèvent
-les meubles, j'éteins l'incendie. Nous n'avons pas un moment à perdre
-pour sauver la République. Voulons-nous être libres? Agissons. Si nous
-ne le voulons plus, périssons! car nous l'avons tous juré. Mais non,
-vous achèverez ce que nous avons commencé. Marchons! Prenons la
-Hollande, et Carthage est détruite. L'Angleterre ne vivra que pour la
-liberté! Le parti de la liberté n'est pas mort en Angleterre. Tendez la
-main à tous ceux qui appellent la délivrance: la patrie est sauvée, et
-le monde est libre. Faites partir vos commissaires; qu'ils partent ce
-soir, qu'ils partent cette nuit; qu'ils disent à la classe opulente: «Il
-faut que l'aristocratie de l'Europe succombe sous nos efforts, paye
-notre dette ou que vous la payiez; le peuple n'a que du sang et le
-prodigue; allons, misérables riches, dégorgez vos richesses!»
-
-Des applaudissements auxquels se mêlèrent malgré eux ceux des girondins
-lui coupèrent la parole.
-
-Danton interrompit d'un geste impatient les applaudissements qui
-l'empêchaient de continuer, et, comme si l'avenir lui apparaissait, il
-continua avec un visage rayonnant:
-
---Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent! Quoi, quand
-vous avez une nation entière pour levier, l'horizon pour point d'appui,
-vous n'avez pas encore bouleversé le monde?
-
-Les applaudissements l'interrompirent de nouveau.
-
-Mais lui, toujours impatient d'être enrayé dans sa route, sans leur
-donner le temps de s'éteindre, continua:
-
---Je sais bien qu'il faut pour cela du caractère, et vous en avez manqué
-tous; je mets de côté toutes les passions, elles me sont toutes
-parfaitement étrangères, excepté celle du bien public. Dans des
-circonstances plus difficiles, quand l'ennemi était aux portes de Paris,
-j'ai dit à ceux qui gouvernaient alors: «Vos discussions sont
-misérables; je ne connais que l'ennemi, battons l'ennemi. Vous qui me
-fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du
-salut public, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie: Je vous
-mets tous sur la même ligne. Attaquez-moi à votre tour, calomniez-moi à
-votre tour; que m'importe ma réputation! que la France soit libre, et
-que mon nom soit flétri!»
-
-À ce cri de Danton, qui révélait toute sa pensée, qui expliquait
-Septembre et le fardeau sanglant dont il s'était chargé, il n'y eut
-qu'un cri d'admiration dans toute la salle.
-
-C'était le propre de cet homme d'exciter tous les sentiments extrêmes:
-haine, terreur, enthousiasme.
-
-Et cependant la Convention hésitait encore. Mais un légiste estimé,
-député de Montpellier, qui fut plus tard rapporteur du Code civil, plus
-tard second consul, plus tard enfin archichancelier de l'empire, le doux
-et calme Cambacérès, se leva, et, de sa place, dit sans emportement:
-
---Il faut, séance tenante, décréter l'organisation d'un tribunal
-révolutionnaire; il faut que tous les pouvoirs vous soient confiés,
-citoyens représentants, car vous devez les exercer tous; plus de
-séparation entre le corps délibérant et le corps qui exécute.
-
-En ce moment, un homme vint dire quelques mots tout bas à l'oreille de
-Danton; et comme il voyait que beaucoup de membres, trouvant la séance
-suffisamment longue, se levaient et voulaient remettre à la nuit le vote
-et l'organisation du tribunal, de la tribune qu'il avait gardée:
-
---Je somme, dit-il d'une voix tonnante, tous les bons citoyens de ne pas
-quitter leur poste!
-
-Chacun s'arrêta à ce commandement: ceux qui avaient fait déjà quelques
-pas revinrent à leurs bancs, ceux qui n'avaient fait que se lever se
-rassirent.
-
-Danton étendit un long regard sur l'Assemblée pour s'assurer que chacun
-était à son poste.
-
---Eh quoi! citoyens, dit-il, vous alliez encore vous séparer sans
-prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la République! Vous ne
-savez donc pas combien il est important de prendre des décisions
-judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires. C'est pour eux
-que le tribunal que nous réclamons est nécessaire, car ce tribunal doit
-suppléer au tribunal suprême de la vengeance, aveugle parfois, qui peut
-frapper l'innocent pour le coupable, le bon pour le mauvais; l'humanité
-vous ordonne d'être terribles pour dispenser le peuple d'être cruel.
-Organisons-le donc aujourd'hui, sans retard, à l'instant même, non pas
-bon, cela est impossible, mais le moins mauvais qu'il se pourra, afin
-que le glaive de la loi pèse sur la tête de ses ennemis au lieu du
-poignard des assassins; et, cette grande œuvre terminée, je vous
-rappelle aux armes, aux commissaires que vous devez faire partir, aux
-ministères que vous devez organiser. Le moment est venu, soyons
-prodigues d'hommes et d'argent. Prenez-y garde, citoyens, vous répondez
-au peuple de nos armées, de son sang, de sa fortune.
-
-»Je demande donc que le tribunal soit organisé séance tenante; je
-demande que la Convention juge mes raisons et méprise les qualifications
-injurieuses qu'on ose me donner; pas de retard: ce soir, organisation du
-tribunal révolutionnaire, organisation du pouvoir exécutif; ce soir,
-départ de vos commissaires. Que la France entière se lève, que vos
-armées marchent à l'ennemi; que la Hollande soit envahie, que la
-Belgique soit libre; que le commerce anglais soit ruiné; que nos armes
-partout victorieuses portent aux peuples la délivrance et le bonheur
-qu'ils attendent vainement depuis trois mille ans, et que le monde soit
-vengé!»
-
-C'était à cette heure le cœur de la France lui-même qui battait dans
-la poitrine de Danton. Ses paroles retentissaient pressées comme les
-battements du tambour; c'était le pas de charge de la liberté s'élançant
-à la conquête du monde.
-
-Il descendit de la tribune soulevé dans les bras de ses amis; puis il
-chargea Cambacérès, auquel il parlait pour la première fois, mais qui
-était venu lui porter un si utile concours, de veiller sur l'exécution
-des mesures qui venaient d'être votées d'enthousiasme.
-
-Puis il s'élança hors de la Convention; le devoir qu'il s'était imposé
-dans cette journée terrible l'appelait ailleurs.
-
-Cet homme qui était venu lui parler tout bas était venu lui dire:
-
---On propose en ce moment aux jacobins l'égorgement de la Gironde.
-
-Voilà ce qui se passait:
-
-Nous avons laissé les conspirateurs de l'Évêché, après avoir entraîné à
-leur suite quelques membres de la section des Quatre-Nations, proposant
-aux convives du repas civique d'aller fraterniser avec les jacobins.
-
-La proposition acceptée, on suivit la rue Saint-Honoré avec des chants
-patriotiques et les cris de: «Vaincre ou mourir!»
-
-Ce fut ainsi qu'ils entrèrent aux Jacobins, beaucoup à moitié ivres,
-quelques-uns le sabre à la main.
-
-Un volontaire du Midi s'avança alors au milieu de la salle, et, dans un
-patois à peine intelligible:
-
---Citoyens, dit-il, je demande à faire une motion. La patrie ne peut
-être sauvée que par l'égorgement des traîtres. Cette fois il faut faire
-maison nette: tuer les ministres perfides, les représentants infidèles.
-
-À ces mots, une femme qui écoutait des tribunes descendit rapidement
-l'escalier qui conduisait à la porte du club, et allant sur les
-premières marches de celui qui remontait à la rue, elle heurta un homme
-qui se précipitait dans le club.
-
-Deux noms s'échangèrent:
-
---Danton! s'écria cette femme.
-
---Lodoïska! murmura Danton.
-
-Mais il ne s'arrêta point, il ne lui adressa point la parole. Elle, de
-son côté, s'enfuit comme plus épouvantée qu'auparavant.
-
-Danton comprit pourquoi cette femme fuyait.
-
-C'était la maîtresse de Louvet, c'était celle dont il avait mis le nom
-et tracé le portrait dans son roman de _Faublas_, c'était celle enfin
-qui, compagne de sa fuite et de son exil, devait, essayant de le suivre
-jusque dans la tombe, boire à l'heure de sa mort les six potions d'opium
-que le malade devait boire en six nuits.
-
-La dose était trop forte, l'estomac de la femme dévouée ne put la
-supporter; elle la rejeta et fut sauvée malgré elle.
-
-Danton avait compris. On décrétait la mort des girondins; Lodoïska,
-présente, se sauvait pour annoncer à son amant et à ses amis le complot
-qui s'organisait contre eux et que lui-même avait découvert à Jacques.
-
-En le voyant, la terreur de la pauvre femme s'était augmentée; elle
-croyait Danton l'ennemi de la Gironde.
-
-Danton, au contraire, qui faisait en ce moment tout ce qu'il pouvait
-pour se rapprocher d'elle, venait pour sauver les girondins.
-
-Il se précipita dans la salle. Un cri d'étonnement sortit de toutes les
-bouches. Le cordelier Danton chez le jacobin Robespierre! le chasseur
-entrait dans l'antre du tigre.
-
-Mais lui, l'athlète au bras puissant et à la voix tonnante, eut bientôt
-écarté ceux qui s'opposaient à son entrée et fait taire ceux qui ne
-voulaient point qu'il parlât.
-
-Une fois à la tribune, il était maître de l'assemblée.
-
-Alors il expliqua à tous ces hommes qu'en voulant sauver la patrie ils
-allaient la perdre; que ce n'était pas par des assassinats et des
-égorgements qu'on rétablissait la tranquillité et la confiance
-publiques; que ce n'était point des martyrs qu'il fallait faire, mais
-des coupables qu'il fallait frapper; il leur annonça qu'un tribunal
-révolutionnaire venait d'être voté; qu'à ce tribunal seul désormais
-appartiendrait la connaissance des délits politiques. Puis l'habile
-orateur, après quelques louanges à leur patriotisme, après une
-excitation de rejoindre promptement l'armée, après le serment fait par
-lui, Danton, eux partis, de veiller sur la République, il les convia à
-aller fraterniser aux cordeliers, où Camille Desmoulins, prévenu, les
-attendait.
-
-Et eux, changés tout à coup:
-
---Il a raison, dirent-ils. Vive la Nation!
-
-Et ils s'éloignèrent pour aller fraterniser avec les cordeliers.
-
-En un seul bond, Danton fut des jacobins à la Convention, de la rue
-Saint-Honoré aux Tuileries.
-
-Personne ne s'était aperçu de son absence. Pas un girondin ne s'était
-levé de son banc.
-
-On votait l'organisation du tribunal révolutionnaire.
-
-Voici ce qu'on décrétait, ce que décrétaient les girondins eux-mêmes,
-forgeant la hache qui devait abattre leurs têtes:
-
-«Neuf juges nommés par la Convention jugeront ceux qui lui seront
-envoyés par décret de la Convention: nulle forme d'instruction; point de
-jurés; tous les moyens admis pour former la conviction.
-
-»On poursuivra non seulement ceux qui prévariquent dans leurs fonctions,
-mais ceux qui les désertent ou les négligent; ceux qui, par leur
-conduite, leurs paroles ou leurs écrits, pourraient égarer le peuple;
-ceux qui, par leurs anciennes places, rappellent les prérogatives
-usurpées par les despotes.
-
-»Il y aura toujours, dans la salle du tribunal, un membre pour recevoir
-les dénonciations.»
-
-Les girondins avaient voté pour le tribunal révolutionnaire, mais non
-point pour une semblable rédaction, à laquelle se fût certes opposé
-Danton s'il se fût trouvé là, puisque Danton, comme eux, devait être
-condamné par ce tribunal.
-
-Ils votèrent contre la rédaction. La majorité l'emporta.
-
---C'est l'inquisition! s'écria Vergniaud, et pire que celle de Venise!
-
-Et il s'élança hors de la Convention, suivi de tous ses amis, qui pour
-la première fois commençaient à entrevoir la profondeur du gouffre où on
-les poussait.
-
-
-
-
-XLVIII
-
-Lodoïska
-
-
-Louvet, que nous avons vu imprudemment élevé par ses amis, logeait dans
-la rue Saint-Honoré, à quelques pas seulement du club des jacobins. Sa
-hardiesse à accuser l'homme populaire par excellence, l'hôte du
-menuisier Duplay, l'incorruptible Robespierre, comme on l'appelait, le
-désignait à la haine du peuple, et il savait que du premier soulèvement
-il serait la première victime. Aussi sa vie était-elle d'avance celle
-d'un proscrit. Il ne sortait, même pour aller à la Convention, qu'armé
-d'un poignard et de deux pistolets. La nuit, il demandait asile à
-quelque ami, et ne rentrait que furtivement dans sa propre maison pour
-visiter la jeune et belle créature qui s'était dévouée à lui.
-
-Cette femme, dont l'œil inquiet épiait sans cesse, entendit passer
-avec des vociférations et des chants patriotiques cette députation qui
-se rendait aux Jacobins; au milieu de ces vociférations, elle entendit
-les cris de: «Mort aux girondins!» et, soit préoccupation, soit réalité,
-elle crut même entendre celui de: «Mort à Louvet!»
-
-Alors elle descendit, se mêla aux groupes, pénétra dans la salle avec
-eux, monta aux tribunes pour s'y dissimuler, et là, dans toute son
-étendue, elle entendit la motion d'égorger _les traîtres, les ministres
-perfides et les représentants infidèles_.
-
-Pour elle, il n'y avait pas de doute; ce que demandait cette voix,
-c'était la mort de son amant et de tout le parti dont il était un des
-chefs.
-
-On a vu comment elle s'était élancée hors de la salle, comment elle
-avait rencontré Danton sur la porte, et comment, dans son ignorance du
-but qui l'amenait, sa fuite n'avait été que plus précipitée.
-
-Où courait-elle?
-
-Elle n'en savait rien d'abord elle-même. Ce jour-là, elle n'avait point
-de rendez-vous pris avec Louvet. Chez qui allait-elle porter la nouvelle
-terrible? chez Roland? car Roland était l'âme de la Gironde. Mais la
-sévère Mme Roland, l'inspiratrice de son mari, même pour un danger de
-mort, consentirait-elle à recevoir chez elle la maîtresse de l'auteur de
-_Faublas_? Non.
-
-Chez Vergniaud? Mais Vergniaud n'était jamais chez lui. Tous ces hommes
-de la Révolution, sachant le peu de temps qu'ils avaient à vivre,
-essayaient de doubler leur existence par l'amour. Vergniaud ne serait
-pas chez lui; il serait chez Mlle Candeille, la charmante actrice,
-qui, dans son égoïsme, ne laisserait pas sortir son amant, de crainte
-qu'il lui arrivât malheur.
-
-Chez Kervélagan? Mais sans doute était-il déjà au faubourg
-Saint-Marceau, au milieu des fédérés bretons, s'il n'était pas encore
-parti de Paris.
-
-Mais n'était-ce point achever de perdre les girondins que de leur faire
-chercher un refuge dans les rangs des Bretons, au moment où la Bretagne
-se soulevait?
-
-Au moment où, arrêtée au coin de la rue de l'Arbre-Sec, elle hésitait
-pour savoir si elle continuerait sa route ou franchirait le pont Neuf,
-elle vit passer près d'elle un homme qu'elle crut reconnaître pour un
-des leurs.
-
-Il marchait calme et avec l'insouciance de l'homme ou qui ne connaît pas
-le danger ou qui le méprise.
-
-Elle alla à lui.
-
---Citoyen, dit-elle, je suis Lodoïska, la maîtresse de Louvet; il me
-semble que je reconnais en vous un girondin, ou tout au moins un ami de
-la Gironde.
-
-Celui auquel elle s'adressait la salua respectueusement.
-
---Vous ne vous trompez pas, madame, lui dit-il, sans partager toutes les
-opinions de la Gironde, je partagerai probablement son sort. Jeté dans
-Paris par un grand amour et une grande haine, je me suis assis sur un
-des bancs de vos amis, espérant y faire la guerre à la noblesse et ses
-privilèges, dont j'étais victime: je me suis trompé. La République est
-tellement forte, à ce qu'il paraît, que ses enfants se divisent, et que
-je n'assiste plus qu'à des récriminations de parti, qu'à des accusations
-de faiblesse ou de trahison. Vous pouvez donc vous fier à moi, madame;
-mon nom est Jacques Mérey.
-
-Lodoïska avait entendu prononcer ce nom comme celui d'un médecin savant,
-humanitaire et dévoué à la République. Elle saisit son bras.
-
---Aidez-moi à les sauver, dit-elle, et à vous sauver vous-même.
-
-Jacques Mérey secoua la tête.
-
---Je crois bien, dit-il, que nous sommes tous perdus. Peu m'importe! à
-moi qui ne tenais à la vie que par mon amour. Je peux dire cela à vous
-qui ne vivez que par le vôtre, madame; mais je n'en suis pas moins tout
-à vos ordres, si je peux vous aider en quelque chose.
-
---Mais vous ne savez donc pas ce qui se passe, s'écria Lodoïska.
-
---Oh! si fait! dit Jacques, je suis au courant de tout; je quitte la
-Convention.
-
---Mais vous ne quittez pas, comme moi, les jacobins, dit Lodoïska. Vous
-ne savez pas que la section des Quatre-Nations et les volontaires de la
-Halle sont venus au nombre de mille, avec des chants frénétiques et des
-cris féroces, demander la mort des girondins.--Et tenez, dit-elle, en
-lui montrant une nouvelle colonne d'hommes du peuple qui s'avançait dans
-la rue Saint-Honoré, la plupart armés de sabres et de piques; et tenez,
-voilà les bourreaux!
-
-Et, en effet, ces hommes, en passant devant Lodoïska et Jacques Mérey,
-laissèrent échapper des imprécations de colère et des menaces de mort.
-
---Allons chez Pétion, lui dit Jacques Mérey; c'est là que se sont donné
-rendez-vous tous nos amis.
-
-Pétion demeurait rue Montorgueil. Mérey et Lodoïska franchirent les
-halles pleines de tumulte et de cris; les femmes, qui croyaient que
-c'était à la trahison du ministre de la guerre Beurnonville et du
-général en chef Dumouriez et des girondins qu'était dû l'enrôlement
-forcé des derniers volontaires, étaient toutes armées de couteaux
-qu'elles agitaient sans nommer personne, mais en demandant la mort des
-traîtres. Quelques-unes avaient des piques et demandaient à marcher,
-elle aussi, sur la Convention.
-
---Ah! murmurait Lodoïska, et quand on pense que c'est aux hommes du 20
-juin, aux hommes du 10 août, aux hommes du 21 septembre, qu'on fait de
-pareils reproches, n'est-ce point à dégoûter les martyrs du peuple de
-mourir pour lui?
-
-Ils traversèrent toutes ces halles où, sur les tables tachées de vin,
-restaient des verres à moitié vides, et l'on gagna la maison de Pétion.
-
-Là, en effet, comme le mot d'ordre en avait été donné aux girondins
-avant de se séparer, toute la Gironde était réunie.
-
-En entrant dans la salle de la réunion, Lodoïska aperçut Louvet, courut
-à lui, lui sauta au cou en criant:
-
---Je t'ai retrouvé, je ne te quitte plus.
-
-Alors, entraînant son amant dans un angle de la salle, elle laissa à
-Jacques Mérey le soin de tout expliquer.
-
-Alors Jacques Mérey, en omettant seulement sa conférence avec Danton,
-raconta comment il avait rencontré Lodoïska et ajouta ce qu'il avait vu
-et entendu.
-
-Alors la majorité des girondins décida qu'il était inutile d'aller
-braver la mort à la Convention; une séance de nuit était plus dangereuse
-encore, dans les circonstances où l'on se trouvait, qu'une séance de
-jour, et, on l'a vu, la séance du jour avait été plus que tumultueuse.
-
-Chacun alors chercha l'asile où il pourrait passer la nuit. Vergniaud et
-Jacques Mérey déclarèrent que rien ne les empêcherait d'aller à la
-Convention. Quant à Pétion, au lieu d'aller chercher dehors un asile,
-après avoir écouté ce que Lodoïska et Louvet lui disaient du péril couru
-par lui, il alla à la fenêtre, l'ouvrit, étendit la main au-dehors, et,
-la rentrant toute mouillée:
-
---Il pleut, dit-il, il n'y aura rien.
-
-Et, quelque supplication qu'on lui fît, il refusa de quitter la maison.
-
-Jacques Mérey, qui était resté plus inconnu que les autres et plus
-populaire en même temps, parce que c'était lui qui était venu apporter
-la nouvelle de la victoire de Valmy et de celle de Jemmapes, offrit sa
-chambre à Louvet et à Lodoïska, à peu près sûr que son logement, où il
-ne recevait personne, auquel personne ne lui écrivait, était inconnu des
-assassins.
-
-Puis, lorsqu'il les eut installés chez lui, il marcha droit à la
-Convention, où il trouva Vergniaud déjà établi sur son banc.
-
-Cette colonne qui avait rencontré Lodoïska et Jacques Mérey, cette
-colonne qui s'avançait jetant l'insulte et la menace aux girondins, se
-rendait à l'imprimerie de Gorsas, rédacteur en chef de la _Chronique de
-Paris_, celui-là même qui avait annoncé, comme nous l'avons dit, que
-Liége n'était pas prise par les Autrichiens, au moment où les Liégeois
-proscrits, fugitifs, se répandaient dans les rues de Paris, augmentant
-par leur présence la haine que l'on portait aux girondins.
-
-Les émeutiers déchirèrent les feuilles déjà tirées, brisèrent les
-presses, dispersèrent les caractères et pillèrent les ateliers.
-
-Quant à Gorsas, un pistolet à chaque main, il passa inconnu au milieu
-des assassins qui demandaient sa tête, agitant ses pistolets et criant
-comme les autres:
-
---Mort à Gorsas!
-
-À la porte, il trouva un flot de peuple si épais qu'il craignit d'être
-reconnu par les imprimeurs de quelque autre presse; il se glissa dans
-une cour par une porte entrouverte qu'il ferma derrière lui, puis il
-sauta par-dessus le mur de cette cour, et s'en alla droit à la section
-dont il faisait partie.
-
-La section résolut d'aller avec lui porter plainte à la Convention.
-
-Pendant ce temps-là, les émeutiers décidaient d'en faire autant chez
-Fiévée, qui, comme Gorsas, publiait une feuille girondine.
-
-Comme chez Gorsas, tout fut pillé, brûlé, jeté à la rue.
-
-La colonne dévastatrice ne comptait pas se borner là. Elle alla à la
-Convention pour y demander la mort de trois cents députés. On sentait
-Marat derrière toutes ces demandes. Marat prévoyait toujours par
-chiffres.
-
-Mais voilà que, tandis que les émeutiers entraient d'un côté, Gorsas et
-les membres de la section entraient par l'autre comme accusateurs.
-Gorsas, tenant toujours ses deux pistolets à la main, s'élança à la
-tribune.
-
-Inviolable à double titre, comme journaliste, comme membre de la
-Convention, il venait demander justice contre ceux qui avaient brisé ses
-presses.
-
-Les émeutiers s'arrêtèrent étonnés: ils venaient comme accusateurs des
-girondins, et voilà qu'ils étaient accusés comme pillards, comme voleurs
-et comme assassins.
-
-Un député alors monta à la tribune, c'était Barrère. Il se tourna vers
-les émeutiers:
-
---Je ne sais pas, dit-il, ce que vous venez chercher ou demander ici; je
-sais seulement que l'on a parlé cette nuit de couper des têtes de
-députés. Citoyens, dit-il en étendant vers eux une main menaçante,
-sachez, une fois pour toutes, que les têtes des députés sont bien
-assurées; les têtes des députés sont non seulement posées sur leurs
-épaules, mais sur tous les départements de la République. Qui donc
-oserait décapiter un département de la France? Le jour où ce crime
-s'accomplirait, la République serait dissoute. Allez, méchants citoyens,
-ajouta-t-il, et ne revenez plus dans de semblables intentions.
-
-Les émeutiers délibérèrent un instant. Puis un des chefs s'avança,
-protesta de son dévouement et de celui de ses hommes à la République, et
-demanda à défiler devant les représentants au cri de «Vive la nation!»
-
-Cette faveur leur fut accordée.
-
-Au moment où ils passaient devant les bancs de la Gironde, occupés
-seulement par Vergniaud et par Jacques Mérey, tous deux se levèrent,
-croisèrent les bras en manière de défi.
-
-Cette nuit, nuit du 10 au 11 mars, la Convention, n'ayant plus ni
-argent, ni armée organisée, ni force intérieure, ni unité qui assurât
-son existence, la Convention créa ce fantôme sanglant qui épouvante
-l'Europe depuis près d'un siècle et qui fit la Révolution si longtemps
-incomprise: LA TERREUR!
-
-On l'avait invoquée armée d'un glaive contre Paris, Paris la renvoya
-armée d'une hache au monde.
-
-L'armée, vaincue non point par la lutte, par des combats, mais par le
-doute et la lassitude, l'armée, démoralisée, fuyait devant l'ennemi;
-elle allait rentrer en France, livrer la France!
-
-Elle vit la Terreur à la frontière, elle s'arrêta et fit face à
-l'ennemi.
-
-Cette armée, c'était tout ce qui restait à la République. Rien à envoyer
-à Lyon; rien à envoyer à Nantes.
-
-Nos volontaires étaient à peine suffisants pour maintenir la Belgique
-qui nous échappait.
-
-On envoya nos volontaires en Belgique.
-
-À Lyon, Collot-d'Herbois; à Nantes, Carrier.
-
-C'est-à-dire la Terreur!
-
-
-
-
-XLIX
-
-Deux hommes d'État
-
-
-La séance avait duré jusqu'au jour, Danton s'était endormi sur son banc,
-écrasé de fatigue; personne ne songeait à le réveiller.
-
-On eût dit un lion endormi dont nul n'osait s'approcher.
-
-Jacques Mérey laissa la salle s'évacuer entièrement, échangea une
-poignée de main, un sourire et un haussement d'épaules avec Vergniaud,
-puis il alla à Danton, et lui posa la main sur l'épaule.
-
-Danton s'éveilla par un brusque mouvement et porta la main à sa
-poitrine, où était caché un poignard.
-
-Chacun de ces hommes, en s'endormant libre, ignorait s'il ne
-s'éveillerait pas prisonnier le lendemain. Quelques minutes de repos
-avaient suffi à rendre la force au colosse.
-
-Quant à Jacques Mérey, il avait cette force invincible des travailleurs
-et des savants habitués à lutter contre le sommeil.
-
-Jacques prit le bras de Danton et sortit avec lui de la Convention.
-
-Dans le corridor, ils rencontrèrent Marat qui causait avec Panis.
-
-En voyant Danton, Marat vint à lui, jeta un regard de haine, en passant,
-sur Jacques, dit quelques mots à l'oreille de Danton, et s'éloigna.
-
---Pouah! dit Danton avec un profond sentiment de dégoût. Du sang! Le
-misérable! toujours du sang; il ne lui faut que du sang! Sortons d'ici,
-la moitié de ces hommes me fait horreur ou pitié; j'ai besoin de
-respirer un air pur.
-
-Et il entraîna Jacques dans le jardin des Tuileries.
-
-On était au 11 mars, au matin. La gelée était fraîche, la terre couverte
-d'une légère couche de neige; des stalactites de glace, dans lesquelles
-se reflétaient comme dans des girandoles de cristal le soleil levant,
-pendaient aux arbres, et cependant on sentait que ce manteau d'hiver
-était jeté sur les épaules du bon avril; les ramiers, volant d'arbre en
-arbre et se poursuivant déjà avec des roucoulements d'amour, faisaient
-tomber des branches une pluie de diamants, tandis que les moineaux
-devenus moins frileux commençaient à reparaître et sautillaient en
-caquetant, à travers les lilas et les seringas des parterres.
-
-Danton respira à pleine poitrine quelques haleines de cet air printanier
-et sa nature toute sanguine sembla se reprendre à la vie.
-
---Voilà, dit-il, des arbres, des ramiers et des oiseaux à qui tous nos
-débats sont bien indifférents, et qui ne connaissent ni montagnards, ni
-girondins, ni jacobins, ni cordeliers.
-
---Ajoute, dit Mérey, ni Robespierre, ni Marat; ils sont bien heureux.
-
---Admire, philosophe, continua Danton, comme au milieu de tout cela la
-nature poursuit sa route immuable. Dans un mois, les bourgeons vont
-pousser sur ces arbres, ces oiseaux s'aimer, ces fleurs s'ouvrir, un
-chant d'amour emplira la création, les nids se suspendront aux branches,
-le pollen fécondateur flottera dans l'air, jusqu'aux fenêtres de la
-Convention les hirondelles viendront gazouiller: "Nous voilà de retour
-pour accomplir la grande œuvre du Seigneur, l'œuvre qui, de
-l'enchaînement de la vie à la mort, fait l'éternité. Que faites-vous,
-vous autres rois de la création, vous aimez-vous comme nous?"
-
-»Deux voix leur répondront: "Haine!" glapissantes comme celle du renard
-qui dira: "Défiez-vous, citoyens; défiez-vous de vos pères, défiez-vous
-de vos mères, défiez-vous de vos frères, de vos amis et de vos enfants.
-Nous sommes entourés de traîtres. Dumouriez trahit, Valence trahit,
-Custine trahit, la droite trahit, la plaine trahit, la Gironde trahit.
-Une chaîne de trahisons nous enveloppe: Pitt en tient un bout; je vois
-d'ici celui qui tient l'autre; et les anneaux de cette chaîne sont
-d'or."
-
-»L'autre, coassante comme celle des crapauds: "Du sang! du sang! du
-sang!"
-
-»Eh! tu en auras du sang, poursuivit Danton avec un sourire
-mélancolique. Combien de nous qui verront encore ce printemps ne verront
-pas le printemps prochain, et plus encore ne verront pas l'autre.»
-
---Tu es de sinistre augure, ce matin, Danton.
-
-Danton haussa les épaules:
-
---Je suis comme cet homme dont parle l'historien Joseph, qui pendant
-sept jours tourna autour de la ville sainte en criant: «Malheur à
-Jérusalem; malheur à Jérusalem!» et le huitième jour cria: «Malheur à
-moi-même!» Une pierre lancée des remparts lui brisa la tête.
-
---Nous sommes Jérusalem, n'est-ce pas, nous autres girondins, dit
-Jacques, et toi l'homme à la prophétie?
-
---Que veux-tu! Dieu nous a tous frappés d'aveuglement.
-
---Mais puisque toi seul vois clair, puisque toi seul sais ton chemin au
-milieu de cette foule d'insensés, pourquoi ne t'éloignes-tu pas de ces
-deux hommes, dont l'un, Marat, déshonore ta politique, dont l'autre,
-Robespierre, use ta popularité? et ta popularité usée, tu l'as dit
-toi-même, menacera ta vie!
-
---Que veux-tu? dit insoucieusement Danton, voilà le printemps qui
-revient, je ne suis pas un lépreux comme Marat, je ne suis pas un
-hypocrite comme Robespierre, je suis un homme de chair et de sang, je
-veux vivre les quelques jours qui me restent à vivre.
-
---Danton, prends-y garde, dans la situation où est la France, dans la
-situation où est la République, avec la place que tu as conquise dans la
-Convention, une pareille insouciance ou un pareil découragement sont un
-crime. Ne vois-tu pas que le vaisseau de la France, pour avoir trop de
-pilotes, n'en a pas un seul? Ne laisse pas prendre le gouvernail ni par
-un hypocrite ni par un fou. Saisis les affaires de ta main puissante;
-mets un frein à la populace: donne une impulsion à l'esprit public, une
-direction à l'Assemblée; écrase comme de vils reptiles Marat dans sa
-bave et Robespierre dans son orgueil; toi seul en ce moment peux à la
-Convention ce que tu voudras; sois l'homme que je dis; prête la force
-au côté faible mais honnête de l'Assemblée, nous oublierons le passé et
-nous te suivrons; ton ambition sera le salut de la patrie.
-
-Danton fixa ses yeux sur ceux de Jacques, et sembla vouloir lire
-jusqu'au fond de son âme.
-
-Puis, s'arrêtant tout à coup:
-
---Au nom de qui me parles-tu? demanda-t-il.
-
---Au nom de ceux, répondit le girondin, qui méprisent Marat et qui
-détestent Robespierre.
-
---Que je méprise Marat, tout le monde le sait, puisque tout haut je l'ai
-dit en pleine tribune; mais qui t'a dit que je détestais Robespierre?
-
---Ton intérêt politique, et, à défaut de l'intérêt politique, ton
-instinct de conservation. Robespierre a déjà murmuré contre toi des
-paroles sinistres, et, si tu ne le préviens pas, il te préviendra.
-
---Es-tu chargé d'un mandat près de moi?
-
---Non, mais je suis prêt à accepter le tien.
-
---Et tu me répondrais de tes girondins?
-
---Je ne réponds que d'une chose, du désir de t'avoir pour chef. Je te
-crois à la fois homme de renversement et de fondation.
-
---Tu me crois cela, toi, parce que tu me connais depuis longtemps; mais
-tes amis... tes amis n'ont pas confiance en moi; je me perdrais pour
-eux, et, dépopularisé, ils me livreraient à mes ennemis. Non! _Alea
-jacta est!_ Que la mort décide!
-
---Danton...
-
---Non, il y a entre vous autres et moi un abîme infranchissable, le sang
-de Septembre, que je n'ai pas fait couler cependant. Un jour que nous
-aurons du temps à perdre, je te raconterai cela. En attendant, écoute,
-Mérey; je t'aime depuis longtemps; dernièrement, tu as fait pour moi
-tout ce qu'un ami, tout ce qu'un frère pouvait faire. Eh bien! pendant
-que je suis puissant encore, demande-moi quelque chose.
-
-Jacques regarda Danton:
-
---Que veux-tu que je te demande? Je suis un savant, beaucoup plus riche
-qu'un savant ne l'est d'ordinaire. J'ai en Champagne et du côté de
-l'Argonne des biens assez considérables. Je suis médecin et, si je
-voulais exercer ma profession, je gagnerais des monceaux d'or. Je me
-suis fait nommer député, ou plutôt on m'a nommé député malgré moi. Je
-n'ai accepté que dans ma haine des privilèges que je voulais combattre.
-J'ai voté pour la prison perpétuelle dans le procès de Louis XVI parce
-que, médecin, je ne pouvais voter pour la mort; mais depuis, mon vote a
-constamment précédé ou suivi les votes les plus ardents au bien de la
-nation. Que veux-tu faire pour moi? Je ne désire rien, et ce que je
-regrette, tu ne peux me le rendre.
-
---Qui sait? réfléchis. Demain peut-être les tempêtes de la tribune nous
-éloigneront à tout jamais l'un de l'autre. Demande-moi ce que tu
-voudras, et, à ton grand étonnement, peut-être pourrais-je selon ton
-désir.
-
---Oh! c'est une trop longue histoire, dit Jacques Mérey.
-
---Écoute, dit Danton: j'ai acheté et meublé une maison de campagne sur
-les coteaux de Sèvres. Montons en voiture et viens déjeuner avec moi. Tu
-n'as aucun besoin de rentrer, personne qui t'attende?
-
---Non, au contraire, plus tard je rentrerai, plus ceux qui sont chez moi
-m'en sauront gré.
-
---Eh bien! voilà une voiture, montons-y; viens, et tu me conteras ton
-histoire tout le long du chemin.
-
-Tous deux montèrent en voiture.
-
---À Sèvres! dit Danton.
-
-La voiture partit.
-
-Alors Jacques Mérey, dont le cœur trop plein débordait depuis six
-mois, raconta toute sa longue histoire à Danton, et, à son grand
-étonnement, cet homme de bronze l'écouta sans en perdre une parole,
-laissant son visage refléter toutes les émotions de son cœur.
-
-Enfin Jacques aborda le véritable motif de sa confidence. Lorsqu'il lui
-eut dit la fuite, ou plutôt l'enlèvement d'Éva par Mlle de Chazelay,
-lorsqu'il lui eut dit comment, à Mayence, il avait perdu sa trace, ne
-pouvant la suivre au cœur de l'Allemagne, il lui demanda, demande
-difficile à faire, car elle touchait à cette accusation de trahison
-éternellement suspendue sur la tête de Danton par Robespierre, il lui
-demanda en hésitant:
-
---Toi qui as tant de relations à l'étranger, pourrais-tu me dire où elle
-est?
-
-Danton le regarda fixement.
-
---Ma vie est là, dit Jacques Mérey, et, si je n'ai pas l'espoir de la
-retrouver, comme je ne crois à rien, quand la France n'aura plus besoin
-de moi, je me brûlerai la cervelle.
-
-Et il serra la main de Danton.
-
-On était arrivé à la porte de la maison de campagne. Le fiacre s'arrêta,
-les deux hommes en descendirent, sans dire un mot de plus, et montèrent
-dans une jolie salle à manger située au premier étage.
-
-Un grand feu brûlait dans l'âtre, une table était dressée avec plusieurs
-couverts.
-
---Tu attends du monde à déjeuner? dit Jacques.
-
---Non, mais je reviens rarement seul; mon domestique sait cela, et il
-s'arrange en conséquence.
-
-Puis il s'approcha de la fenêtre, et, tandis que Jacques Mérey se
-réchauffait les pieds, il posa son front brûlant sur la vitre glacée et
-demeura immobile.
-
-Mérey comprit qu'il attendait une apparition quelconque.
-
-Au bout de quelques minutes, Danton fit un mouvement.
-
-Puis, tournant la tête sur l'épaule:
-
---Viens voir, dit-il à Jacques.
-
---Quoi voir? demanda celui-ci.
-
---Regarde! dit Danton.
-
-Et il approcha la tête de Mérey du carreau le plus voisin de celui par
-lequel il regardait lui-même.
-
-Jacques vit alors, de l'autre côté d'un petit jardin pouvant avoir
-vingt-cinq à trente pas de long, accoudée à une fenêtre ouverte, une
-petite tête blonde perdue dans ce que l'on appelait alors une palatine.
-
-L'enfant pouvait avoir seize ans.
-
---Comment la trouves-tu? demanda Danton.
-
---C'est une charmante jeune fille, dit Jacques Mérey.
-
---Ressemble-t-elle à ton Éva?
-
---Toutes les femmes blondes se ressemblent, dit Jacques, excepté pour
-celui qui les aime.
-
---Laisse-moi ouvrir la fenêtre et causer un peu avec elle.
-
---Tu la connais?
-
---Oui.
-
---Et tu causes avec elle?
-
---Sans doute. Il faut d'abord que je l'habitue à ma laideur.
-
---Et puis après?
-
---Je l'habituerai à ma réputation.
-
---Et puis après?
-
---J'en ferai ma femme.
-
---Ta femme! s'écria Jacques Mérey en regardant Danton avec stupeur, et
-il y a huit jours à peine que ta première femme est morte!
-
---Oui, c'était chose convenue du vivant de l'excellente créature que
-j'ai perdue; Louise Gely, c'est son nom, est sa filleule, et elle l'a
-désignée pour servir de mère à ses enfants.
-
-Danton ouvrit la fenêtre.
-
-Jacques Mérey se retira en arrière.
-
-Alors celui qu'on appelait l'homme de sang entama une idylle de Gessner
-avec cette jeune fille. Il lui parla du printemps, de l'amour, des
-fleurs, de la vie calme, du bonheur conjugal. Il fut jeune, il fut
-tendre, il fut amoureux, il fut poétique. Jacques, la tête posée sur sa
-main, regardait et écoutait avec stupéfaction. Il comprenait la
-fascination de cet homme sur une femme, comme celle du serpent sur
-l'oiseau; enfin ce fut Danton qui le premier dit à la douce jeune fille
-de prendre garde à la fraîcheur du temps, de se garantir de cet air
-glacé qui montait de la Seine au sommet des collines. Il entendit la
-fenêtre de Louise se refermer, et Danton rayonnant referma la sienne.
-
-Du bout des doigts, en rentrant chez elle, Louise avait envoyé un
-baiser.
-
---En vérité, lui dit Jacques en le voyant refermer la fenêtre, s'asseoir
-à table rayonnant, comme nous l'avons dit, et demander son déjeuner, en
-vérité, tu me confonds.
-
---Pourquoi cela? demanda Danton; parce que devant toi philosophe, parce
-que devant toi médecin, je suis homme. Que t'ai-je dit ce matin? Que
-probablement tu ne verrais pas les fleurs de 94 et moi de 95. Eh bien!
-je veux vivre jusque-là.
-
---Alors tu penses que cette jeune fille t'aimera?
-
---Le sais-je? J'ai rendu de grands services à sa famille; le père était
-huissier audiencier au parlement; je lui a fait avoir une place
-lucrative au ministère de la Marine. On leur a dit quelques mots déjà de
-mariage; le père est royaliste, la mère est dévote. Comme tout cela va
-bien! Hier, je leur ai fait une visite: le père m'a reproché Septembre,
-la mère m'a dit que l'homme qui épouserait sa fille accomplirait avant
-de l'épouser ses devoirs de religion.
-
---Tu feras cela?
-
---Moi, je ferai tout ce que l'on voudra pour arriver à l'accomplissement
-de mon désir. Je suis le tribun de la liberté, mais je suis le serf de
-la nature. Il y a un complot dans tout cela, complot de la sainte femme
-qui est morte et qui était royaliste; en me remariant à une belle jeune
-fille royaliste, elle croit du fond de sa tombe me tirer de la
-Révolution, créer un défenseur à la veuve et à l'orphelin du Temple.
-
---Penses-tu parfois à de semblables utopies?
-
---Moi? (Danton haussa les épaules.) Je ne pense à rien. L'enfant du
-Temple, Égalité, Chartres, Monsieur, frère du roi, comme ils
-l'appellent, est-ce que cela n'est pas frappé de mort et ne mourra pas
-de soi-même? Ce que je veux, moi, c'est de doubler mes jours avec mes
-nuits; c'est, la nuit, de m'acharner à l'amour, le jour au combat; c'est
-de lutter, de m'épuiser, de me tuer moi-même si c'est possible avant
-qu'ils me tuent! Ne m'a-t-on pas appelé le Mirabeau de 93?
-
-Et, en parlant ainsi, Danton dévorait des viandes saignantes et buvait
-en proportion. Pour soutenir cette puissante nature, il fallait des
-repas de lion.
-
-Le déjeuner fini:
-
---Reviens-tu à Paris? lui demanda Jacques.
-
---Ma foi! non, dit Danton. Je suis fatigué, je vais rester toute la
-journée ici; me refaire un peu par les yeux et, qui sait? peut-être par
-la parole. C'est la première fois que la chaste enfant me jette une
-caresse: je vais lui reporter le baiser qu'elle m'a envoyé.
-
---Je puis prendre ton fiacre alors?
-
---Parfaitement, à moins que tu ne préfères rester avec moi.
-
---Non, il faut que j'aille rendre la liberté à deux tourtereaux que la
-voix de mon ami Danton a effrayés.
-
---Bon! je parie que c'est à Louvet et à Lodoïska?
-
---Justement, dit en riant Jacques.
-
---Si je puis sauver ces deux-là, dit Danton, je le ferai, ils s'aiment
-trop.
-
---Et si tu ne peux les sauver? demanda Jacques.
-
---Je tâcherai qu'ils meurent ensemble.
-
-Jacques tendit la main à Danton; Danton la lui serra cordialement. Puis,
-comme Jacques essayait de la retirer, il la retint.
-
---Jacques, dit-il, c'est à Mayence que tu as perdu la trace de ton Éva
-et de Mlle de Chazelay?
-
---Oui.
-
---Eh bien! sois tranquille, je les retrouverai. Mais ne dis jamais ni
-par qui ni comment tu auras eu de leurs nouvelles.
-
-Jacques poussa un cri et se jeta dans les bras de Danton avec des larmes
-plein les yeux.
-
---Eh bien! lui dit Danton, tu vois que, toi aussi, tu es un homme!
-
-
-
-
-L
-
-Trahison de Dumouriez
-
-
-Robespierre avait dit dans la fameuse séance de la Convention que nous
-avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur:
-
---_Je ne réponds pas de Dumouriez, mais j'ai confiance en lui._
-
-Si nous revenons encore à Dumouriez, c'est que le sort des girondins
-était lié à son sort, et que le sort de notre héros, Jacques Mérey,
-était lié au sort des girondins.
-
-Certes nous eussions pu passer plus rapidement que nous ne l'avons fait
-sur ces époques terribles. Mais quel est l'homme de cœur, le vrai
-patriote qui, penché, la plume à la main, sur ces deux années 92 et 93,
-sur ces deux abîmes, ne sera pas pris du vertige de raconter?
-
-Peut-être eût-il mieux valu pour l'intérêt de notre livre, en rapprocher
-les deux parties romanesques, et n'écrire entre elles deux que ces mots:
-
-«Jacques Mérey, nommé député à la Convention nationale, y adopta le
-parti des girondins, et, vaincu comme eux, fut proscrit avec eux.»
-
-Mais, plus nous avançons en âge, plus nous marchons sur ce terrain
-mouvant de l'art et de la politique, plus nous sommes convaincus que,
-dans des jours de lutte comme ceux où nous sommes, et tant que le grand
-principe proclamé par nos pères ne sera pas la religion du monde
-nouveau, chacun doit apporter sa part de réhabilitation à ces hommes
-trop calomniés par les idylles royalistes, par ce miel de belladone et
-d'aconit, doux aux lèvres, mortel à l'intelligence et au cœur.
-
-Revenons donc à Dumouriez, et, une fois de plus, lavons la Montagne,
-dans la personne de Danton, et la Gironde, dans celle de Guadet et de
-Gensonné, de toute complicité avec ce traître, qui n'eut pas même le
-prétexte de l'ingratitude du pays pour servir d'excuse à sa trahison.
-
-Cette trahison, il l'avait déjà dans le cœur en quittant Paris au
-mois de janvier; il s'était engagé vis-à-vis de la coalition à sauver le
-roi, et la tête du roi était tombée.
-
-Pour prouver qu'il n'était point complice du meurtre royal, Dumouriez
-n'avait d'autre ressource que de livrer la France.
-
-Et, en effet, il était mal avec tous les partis:
-
-Mal avec les jacobins, qui, avec raison, le tenaient pour royaliste ou
-tout au moins pour orléaniste;
-
-Mal avec les royalistes pour avoir deux fois sauvé la France de
-l'invasion, l'une à Valmy, l'autre à Jemmapes;
-
-Mal avec Danton, qui voulait la réunion des Pays-Bas à la France, tandis
-que lui voulait l'indépendance de la Belgique.
-
-Mal enfin avec les girondins, qui, tandis qu'il négociait avec
-l'Angleterre, avaient fait brutalement déclarer la guerre à
-l'Angleterre.
-
-L'armée seule était pour lui.
-
-Mais voilà que trois jours après celui où Robespierre, sans répondre de
-Dumouriez, avait affirmé sa confiance en lui, voilà qu'une lettre de
-Dumouriez arrive au président de la Convention, au girondin Gensonné.
-
-C'était le pendant du manifeste de La Fayette.
-
-Une séparation complète de principes, une menace à la Convention, un
-plan de politique complètement opposé à la sienne.
-
-Barrière voulait communiquer la lettre à l'instant même à la Convention,
-demander l'arrestation et l'accusation de Dumouriez. Mais un homme
-s'opposa à cette double proposition.
-
-Le tribun, dans sa double force physique et morale, ne s'inquiétait
-jamais du mal qui pouvait résulter pour lui d'une adhésion ou d'une
-proposition faite par lui. Jusqu'au jour où il fut contraint pour sa
-propre défense, et pour ne pas tomber avec eux, de se déclarer contre
-les girondins, il ne sortit jamais de ses lèvres une parole qui ne
-s'échappât de son cœur.
-
-Il disait, puis de ce qu'il avait dit arrivait ce qu'il plaisait à Dieu.
-
-Cette fois encore, sans s'inquiéter de la défaveur qui pourrait
-rejaillir sur lui de son opposition à cette proposition d'accuser et
-d'arrêter Dumouriez:
-
---Que faites-vous? s'écria-t-il. Vous voulez décréter l'arrestation de
-cet homme; mais savez-vous qu'il est l'idole de l'armée? Vous n'avez pas
-vu comme moi, aux parades, les soldats fanatiques baiser ses mains, ses
-habits, ses bottes. Au moins faut-il attendre qu'il ait opéré la
-retraite. Qui la fera, et comment la fera-t-on sans lui?
-
-Puis, d'une seule phrase, il jeta un rayon de soleil sur cette étrange
-dualité que chacun dès lors put comprendre:
-
---_Il a perdu la tête comme politique, mais non comme général._
-
-Le comité en revint à l'avis de Danton.
-
-Alors cette question fut naturellement posée:
-
---Que faut-il faire?
-
---Envoyer, répondit Danton, une commission mixte au général, pour lui
-faire rétracter sa lettre.
-
---Mais qui s'exposera à aller attaquer le loup dans son fort?
-
-Danton échangea un regard avec Lacroix son collègue.
-
---Moi et Lacroix pour la Montagne si l'on veut, répondit Danton, pourvu
-que Gensonné et Guadet viennent avec nous pour la Gironde.
-
-La proposition fut transmise à Gensonné et à Guadet, qui se trouvèrent
-bien assez compromis comme cela et qui refusèrent.
-
-Danton s'offrit alors de partir seul avec Lacroix; le comité, de son
-côté, s'engagea à garder la lettre jusqu'à son retour.
-
-Et, en effet, au milieu de son armée, Dumouriez était impossible à
-arrêter. Tous ces hommes qu'il avait menés à la victoire, tous ces
-braves qui lui croyaient un cœur français et qui ignoraient sa
-trahison l'eussent défendu.
-
-Les volontaires, sans doute, qui quittaient Paris, qui avaient entendu
-crier tout haut la trahison de Dumouriez, qui avaient eu un instant
-l'intention de venir sur les bancs même de la Convention égorger les
-girondins comme ses complices, ceux-là se fussent engagés à aller
-arrêter Dumouriez jusqu'en enfer. Mais les soldats l'eussent défendu, et
-la guerre civile se trouvait alors transportée de la France à l'armée.
-
-Il fallait que les soldats français le vissent au milieu des
-Autrichiens, fraternisant avec eux, pour que les armes leur tombassent
-des mains, pour que la confiance leur échappât du cœur.
-
-Mais, avant que le jour se fût fait sur cette âme douteuse, avant que
-Danton l'eût rejoint, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi, qui
-avait cinquante mille hommes et qui lui en savait trente-cinq mille
-seulement, Dumouriez avait été contraint par l'ennemi d'accepter la
-bataille.
-
-La bataille fut une défaite. Elle s'appela Nerwinde, du nom du village
-où avait eu lieu l'action la plus meurtrière. Pris et repris trois fois,
-et la troisième fois par les Autrichiens, Nerwinde était un charnier de
-chair humaine, des rues duquel il fallut enlever quinze cents morts.
-
-La disposition du terrain avait beaucoup de ressemblance avec celui de
-Jemmapes.
-
-Le plan fut le même.
-
-Miranda, un vieux général espagnol, calomnié par Dumouriez, devenu
-Français par amour de la liberté et qui devait redevenir Espagnol pour
-aider Bolivar à fonder les républiques de l'Amérique du Sud, Miranda
-commandait la gauche.
-
-C'était la position de Dampierre à Jemmapes.
-
-Le duc de Chartres, comme à Jemmapes, commandait le centre, le général
-Valence, le gendre de Sillery-Genlis, commandait la droite.
-
-De même qu'à Jemmapes on avait laissé écraser Dampierre jusqu'à ce que
-le moment fût venu de faire donner le duc de Chartres pour décider le
-succès de la bataille, de même, à Nerwinde, on devait laisser écraser
-Miranda jusqu'à ce que Valence, vainqueur à droite, et le duc de
-Chartres, vainqueur au centre, revinssent délivrer Miranda.
-
-Mais le hasard fit que, dans l'armée que Dumouriez avait en face de lui,
-il y avait aussi un prince.
-
-C'était le prince Charles, fils de l'empereur Léopold, qui, lui aussi,
-faisait ses premières armes et à la popularité duquel il fallait une
-victoire.
-
-La supériorité du nombre la lui assura.
-
-Miranda, qui, dans le plan de bataille, devait occuper Leave et Osmaël,
-en était maître vers midi. Mais c'est alors que Cobourg, pour ménager
-une victoire au prince Charles, avait poussé contre Miranda colonnes sur
-colonnes.
-
-La plus forte partie du corps français commandé par le général espagnol
-se composait de volontaires qui, voyant ces masses profondes marcher
-vers eux, se débandèrent, entraînant le général jusqu'à Tirlemont,
-malgré ses efforts surhumains pour les arrêter.
-
-Dumouriez, vers midi, avait eu l'annonce de la victoire de Miranda, mais
-il n'avait eu aucune nouvelle de sa défaite. Le bruit que faisait son
-propre canon l'empêchait de calculer le progrès ou le décroissement du
-canon des autres.
-
-Enfin, la journée finie, chassé de Nerwinde, n'ayant plus que quinze
-mille hommes autour de lui, il comptait s'appuyer aux sept ou huit mille
-hommes de Miranda.
-
-Mais, des sept ou huit mille hommes de Miranda, il ne restait plus que
-quelques centaines de fuyards.
-
-Dumouriez apprend la défaite de son lieutenant au moment où, croyant la
-journée finie, il venait de mettre pied à terre. Il remonte à cheval,
-et, accompagné de ses deux officiers d'ordonnance, Mlles de Fernig,
-suivi de quelques domestiques seulement, part au galop, échappe par
-miracle aux uhlans qui battent la campagne, arrive à minuit à
-Tirlemont; il y trouve Miranda presque seul, épuisé des efforts qu'il a
-faits.
-
-C'est de Tirlemont qu'il donne des ordres pour la retraite.
-
-Dès le lendemain, Dumouriez opérait cette retraite, et Cobourg avoue
-lui-même dans son bulletin, justifiant le mot de Danton, que si
-Dumouriez avait perdu la tête comme politique, il ne l'avait pas perdue
-comme général, que cette retraite fut un chef-d'œuvre de stratégie.
-
-Mais il n'en est pas moins vrai que Dumouriez avait perdu son prestige;
-le général heureux avait été vaincu.
-
-À partir de Bruxelles, Danton et Lacroix avaient trouvé la route pleine
-de fugitifs. D'après ces fugitifs, il n'y avait plus d'armée et l'ennemi
-pourrait marcher jusqu'à Paris sans obstacle.
-
-De pareilles nouvelles faisaient hausser les épaules à Danton.
-
-Les deux commissaires arrivèrent à Louvain.
-
-On leur annonça que l'armée impériale ayant attaqué les deux villages
-d'Op et de Neervoelpe, le général avait couru lui-même au canon.
-
-Les commissaires prirent des chevaux de poste, et, dirigés eux-mêmes par
-le bruit de l'artillerie, ils parvinrent au cœur de la bataille, et
-là, trouvèrent Dumouriez qui repoussait de son mieux l'ennemi.
-
-En les apercevant, le général fit un geste d'impatience.
-
-Ils étaient parvenus à l'endroit le plus dangereux, et les balles et les
-boulets s'abattaient autour d'eux comme grêle.
-
---Que venez-vous faire ici? leur cria Dumouriez.
-
---Nous venons vous demander compte de votre conduite, répondirent Danton
-et Lacroix.
-
---Eh, pardieu! dit Dumouriez, ma conduite, la voilà!
-
-Et, tirant son sabre, il se mit à la tête d'un régiment de hussards,
-chargea à fond et s'empara de deux pièces d'artillerie qui
-l'incommodaient fort.
-
-Danton et Lacroix étaient restés impassibles.
-
-En revenant, Dumouriez les trouva.
-
---Que faites-vous là? dit-il.
-
---Nous vous attendons, répondit Danton.
-
---Ce n'est pas ici votre place, répondit le général; si l'un de vous
-était tué ou blessé, ce ne serait pas l'ennemi qu'on accuserait, ce
-serait moi. Allez m'attendre à Louvain; j'y serai ce soir.
-
-Il y avait du vrai dans ce que disait Dumouriez; aussi les deux
-commissaires revinrent-ils au pas de leurs chevaux, ne voulant pas en
-presser l'allure de peur qu'on ne crût qu'ils fuyaient.
-
-Dumouriez fut fidèle au rendez-vous.
-
-On comprend que, dès les premiers mots, la conversation prit un ton
-d'aigreur qui n'était pas propre à avancer la réconciliation du général
-avec la Montagne.
-
-Les deux opinions étaient tellement éloignées l'une de l'autre, celle de
-Danton voulant à tout prix garder la Belgique et lui faire accepter nos
-assignats, et celle de Dumouriez, au contraire, voulant que la Belgique
-restât libre, qu'il n'y avait pas moyen de s'entendre.
-
-La soirée se passa en récriminations mutuelles. Dumouriez se refusa
-absolument à désavouer sa lettre; tout ce qu'il fit fut d'écrire ces
-quelques mots:
-
-«Le général Dumouriez prie la Convention de ne rien préjuger sur sa
-lettre du 12 mars avant qu'il ait eu le temps de lui en envoyer
-l'explication.»
-
-Les députés partirent vers minuit avec cette lettre insignifiante.
-
-Le lendemain, il y eut une nouvelle attaque de l'armée impériale;
-Blierbeck fut attaqué et pris par une colonne de grenadiers hongrois.
-
-Mais elle fut aussitôt chassée, avec perte de plus de la moitié des
-hommes, par le régiment d'Auvergne, commandé par le colonel Dumas, qui
-lui prit deux pièces de canon.
-
-Trois attaques successives eurent lieu et furent repoussées. Les
-Autrichiens, très maltraités, se retirèrent de quelques lieues en
-arrière.
-
-Mais, dès le matin de la nuit où les commissaires étaient partis,
-Dumouriez, qui désormais n'avait plus la crainte d'être dérangé dans ses
-négociations, envoya le colonel Montjoye au quartier général du prince
-Cobourg.
-
-Il était chargé d'y voir le colonel Mack, chef de l'état-major de
-l'armée impériale.
-
-Le prétexte était, comme toujours, une suspension d'armes, la nécessité
-d'échanger les prisonniers et d'enterrer les morts.
-
-Mack laissa entendre qu'il serait heureux de conférer directement avec
-le général français.
-
-Le lendemain de cette ouverture, le colonel Montjoye retournait au
-quartier général et invitait, de la part du général Dumouriez, le
-colonel Mack à venir le même jour à Louvain.
-
-En parlant du colonel, Dumouriez dit dans ses Mémoires: «_Officier d'un
-rare mérite_.»
-
-À cette époque, en effet, telle était la réputation de Mack.
-
-C'était un homme de quarante et un ans, d'une famille pauvre née en
-Franconie, entré au service de l'Autriche dans un régiment de dragons,
-et qui avait passé par tous les grades avant d'arriver à celui de
-colonel.
-
-Il avait fait la guerre de sept ans sous le comte de Lacy, et la guerre
-de Turquie sous le feld-maréchal Landon.
-
-En 92, il avait été envoyé au prince Cobourg, qui lui avait donné le
-poste de chef d'état-major. N'ayant encore éprouvé à cette époque aucun
-des désastres qui l'illustrèrent depuis si tristement, il avait la
-réputation d'un des officiers les plus distingués de l'armée
-autrichienne.
-
-Voici ce qui fut ostensiblement conclu avec lui:
-
-1º Qu'il y aurait armistice tacite; que, d'après cet armistice tacite,
-les Français se retireraient sur Bruxelles lentement, en bon ordre et
-sans être inquiétés.
-
-2º Que les impériaux ne feraient plus de grandes attaques et que le
-général, de son côté, ne chercherait pas à livrer bataille.
-
-3º Que l'on se reverrait après l'évacuation de Bruxelles pour convenir
-des faits ultérieurs.
-
-Tout ce qui fut dit en dehors de ces trois conventions resta
-complètement inconnu à la France.
-
-Ces conventions furent scrupuleusement tenues de part et d'autre.
-
-Le 25, l'armée traversa Bruxelles dans le plus grand ordre et se retira
-sur Hal.
-
-
-
-
-LI
-
-Rupture de Danton avec la Gironde
-
-
-Le 29 mars, à huit heures du soir, Danton et Lacroix rentraient à Paris.
-
-Au lieu de rentrer chez lui, passage du Commerce, ou à sa maison de
-campagne du coteau de Sèvres, Danton, profitant des ténèbres et du vaste
-manteau dans lequel il était caché, alla frapper à la porte de Jacques
-Mérey.
-
-Sur le mot: «Entrez!» la porte s'ouvrit et Danton parut sur le seuil.
-
-Jacques le reconnut, et, tandis que le regard inquiet de Danton
-s'assurait qu'ils étaient bien seuls, il alla droit à lui, lui tendit la
-main.
-
---Tu arrives? lui dit-il.
-
---Tout droit de Bruxelles, répondit Danton.
-
-Jacques approcha une chaise.
-
---Je viens à toi, dit Danton, comme à un homme que je crois mon ami, et
-à qui je veux prouver que je suis le sien. Ni cette nuit, ni demain je
-n'irai à la séance. Je veux avant d'y mettre le pied savoir bien au
-juste où en est l'opinion. En refusant de venir avec moi auprès de
-Dumouriez, Guadet et Gensonné se sont perdus et ont perdu la Gironde
-avec eux. S'ils étaient venus avec moi, s'ils eussent parlé à Dumouriez
-avec la même fermeté que moi, j'étais obligé de rendre témoignage, et
-mon témoignage les défendait. Où en est-on ici?
-
---L'exaspération est à son comble, répondit Jacques. Le comité de
-surveillance a, la nuit dernière, lancé des mandats d'arrêt contre
-Égalité père et fils, et ordonné qu'on mît sous les scellés les papiers
-de Roland.
-
---Tu vois, dit Danton s'assombrissant: c'est la déclaration de guerre.
-Quelqu'un des vôtres va faire l'imprudence de m'attaquer demain: il
-faudra que je réponde, et je vous écraserai tous, toi malheureusement
-comme les autres. Maintenant, écoute ceci: Nous avons la nuit et la
-journée de demain devant nous. J'ai encore assez de pouvoir pour te
-faire envoyer en mission quelque part, dans le Nord, dans le Midi, à nos
-armées des Pyrénées, par exemple; c'est là que tu serais le plus en
-sûreté; tu n'as aucun engagement avec les girondins.
-
-Jacques ne laissa point achever Danton; il lui posa la main sur le bras:
-
---Assez, dit-il, tu ne fais pas attention que ton amitié pour moi est
-presque une insulte. Je n'ai aucun engagement avec les girondins, mais,
-n'ayant pas voté la mort du roi, j'eusse été repoussé par la Montagne;
-j'ai été m'asseoir dans leurs rangs, je leur étais inconnu, ils m'ont
-accueilli; ils ne sont pas mes amis, ils sont mes frères.
-
---Eh bien! dit Danton, préviens ceux d'entre eux que tu voudras sauver,
-afin que, d'avance, ils se ménagent des moyens de fuir lorsque le jour
-sera venu. Je ne suis pour rien dans la saisie des papiers de Roland,
-mais, selon l'habitude, c'est sur moi qu'on la rejettera. Si l'on ne
-m'atteint pas, je me tairai; j'ai, Dieu merci! assez fait pour amener
-une alliance entre tes amis et moi; ils m'ont toujours dédaigneusement
-repoussé; eh bien! ce n'est plus une alliance que je leur propose, c'est
-une simple neutralité.
-
---Tu ne doutes pas, répondit Jacques, de la douleur que j'éprouve
-lorsque je te vois en butte, d'un côté, à l'éloquence des girondins, de
-l'autre, aux injures des montagnards, mais tu sais qu'il arrive une
-heure où rien ne peut détourner le fleuve de sa route. Nous sommes
-entraînés par une force irrésistible à l'abîme, rien ne nous sauvera.
-J'allais souper, soupe avec moi.
-
-Danton jeta son manteau et s'approcha de la table toute servie.
-
---D'ailleurs, dit Danton, tu sais que tu n'as pas besoin de chercher un
-refuge, tu en as un tout trouvé chez moi; l'on ne viendra pas t'y
-chercher, et vînt-on t'y chercher, moi vivant il ne tombera pas un
-cheveu de ta tête.
-
---Oui, dit Jacques en servant Danton avec le même calme que s'ils
-eussent parlé de choses auxquelles ils fussent étrangers; oui, mais ta
-tête tombera à toi; nous ne sommes plus à ces vieux jours de Rome où le
-gouffre se refermait sur Décius; on y jettera nos vingt-deux têtes, car
-je crois qu'on les a déjà comptées pour le bourreau, et le gouffre
-restera ouvert pour la tienne et pour celles de tes amis. J'ai parfois,
-comme le vieux Cazotte, des moments d'illuminisme pendant lesquels je
-lis dans l'avenir. Eh bien! mon ami, ce que tu me disais il y a quelques
-jours en parlant de ceux qui ont vu ce printemps-ci et qui ne verront
-pas l'autre; de ceux qui verront l'autre et pour qui l'autre sera le
-dernier, cela m'est souvent revenu dans l'esprit, et j'ai vu dans mes
-rêves bien des tombes sans nom, dans les profondeurs desquelles
-cependant je reconnaissais les ensevelis. Parmi ces tombes, je n'ai pas
-vu la mienne; je n'irai pas chez toi parce que, je te l'ai dit, je te
-perdrais probablement en y allant. J'ai un ami, moins cher que toi
-puisque je ne l'ai vu qu'une fois, mais dont la demeure est plus sûre
-que la tienne.
-
---Je ne te demande pas son nom, dit insoucieusement Danton; tu es sûr de
-lui, c'est tout ce qu'il me faut. Tu as du bon bourgogne, c'est le seul
-vin que j'aime, leur diable de vin de Bordeaux n'est pas fait pour des
-hommes. On voit bien que tous tes girondins ont été nourris de ce
-vin-là. Éloquents et vides! Sais-tu ceux que je crains parmi eux? Ce ne
-sont pas les éloquents comme Vergniaud, comme Guadet, ce sont ceux qui
-vous jettent tout à coup à la face, en termes impolis, une injure à
-laquelle on ne sait que répondre. Heureusement que je suis préparé à
-tout. On m'a tant calomnié que je ne serai pas étonné le jour où on
-m'accusera d'avoir emporté sur mon dos les tours de Notre-Dame.
-
---Que fais-tu ce soir? demanda Mérey. Restes-tu avec moi ici, et veux-tu
-que je te fasse dresser un lit?
-
---Non, dit Danton, j'ai voulu recevoir de toi un avis et t'en donner
-un, j'ai voulu te préparer à ce qui va se passer incessamment,
-c'est-à-dire à la chute du parti auquel tu t'es allié; comme tu n'es pas
-ambitieux, tu n'auras pas à regretter tes espérances perdues; moi, je
-l'ai été, ambitieux!
-
-Et il poussa un soupir.
-
---Mais je te jure que si je n'étais pas enfoncé jusqu'à la ceinture dans
-la question, je te jure que si je ne croyais pas que la France a encore
-besoin de ma main, de mon cœur et de mon œil, je prendrais Louise,
-l'enfant que tu as vue l'autre jour et que je vais revoir ce soir, je
-prendrais Louise dans mes bras; je fourrerais dans ses poches et dans
-les miennes les trente ou quarante mille francs d'assignats qui me
-restent, et je l'emporterais au bout du monde, laissant girondins et
-montagnards s'exterminer à leur fantaisie.
-
-Il se leva, reprit son manteau.
-
---Ainsi, tu dis que ce sera pour après-demain? demanda Jacques Mérey.
-
---Oui, si tes amis me cherchent querelle; s'ils me laissent tranquille,
-ce sera pour dans huit jours, pour dans quinze jours, pour la fin du
-mois peut-être; mais ça ne peut aller loin. Songe en tout cas à ce que
-je t'ai dit. Ne te laisse pas arrêter, sauve-toi, et, si l'ami sur
-lequel tu comptes te manque, pense à Danton, il ne te manquera pas.
-
-Les deux hommes se serrèrent la main. Danton avait conservé sa voiture.
-Jacques s'était mis à la fenêtre pour le suivre des yeux; il l'entendit
-donner l'ordre au cocher de le conduire à Sèvres, et, regardant le
-cabriolet s'éloigner vers le guichet du bord de l'eau:
-
---Il est heureux, murmura-t-il, il va revoir son Éva.
-
-Jacques Mérey avait dit vrai; jamais la Convention n'avait été plus
-tumultueuse. Danton était parti le 16, il revenait le 29. Pendant cet
-espace de temps, si court qu'il fût, une lumière s'était faite en
-quelque sorte d'elle-même: personne ne doutait plus de la trahison de
-Dumouriez. La lettre n'avait pas été lue, nulle preuve n'était arrivée,
-ses entrevues avec Mack étaient encore ignorées, et cette grande voix
-qui n'est que celle du bon sens public, après l'avoir dit tout bas,
-disait tout haut:
-
---Dumouriez trahit.
-
-Le 1er avril, les amis de Roland, qui recevaient leur inspiration de
-sa femme bien plus encore que de lui, arrivèrent furieux à la Chambre.
-Ils avaient appris qu'on avait saisi les papiers de l'ex-ministre.
-
-Il y avait une chose singulière, c'était, à la droite comme à la gauche,
-un député envoyé par le Languedoc.
-
-Le Languedoc avait envoyé à la Chambre, nous le répétons, deux ministres
-protestants, deux vrais Cévenols, aussi amers, aussi âpres, aussi
-violents l'un que l'autre.
-
-À la droite, c'était Lassource, un girondin;
-
-À la gauche, c'était Jean Bon Saint-André, un montagnard.
-
-Au moment où Danton entra, Lassource était à la tribune, il annonçait
-que Danton et Lacroix, arrivés depuis l'avant-veille, n'avaient point
-encore paru, qu'on avait pu le voir à la Chambre. Que faisaient-ils?
-pourquoi cette absence de vingt-quatre heures dans de pareils moments?
-
-Évidemment il y avait un secret là-dessous.
-
---Voilà, disait Lassource, voilà le nuage qu'il faut déchirer.
-
-En ce moment, nous l'avons dit, Danton entrait. Mais, arrivé à sa place,
-au lieu de s'asseoir, soupçonnant qu'il était question de lui, il resta
-debout. C'était debout que le Titan voulait être foudroyé.
-
-Lassource le vit se dressant devant lui comme une menace; mais, loin de
-reculer, il fit un geste désignateur.
-
---Je demande, dit-il, que vous nommiez une commission pour découvrir et
-frapper le coupable; il y a assez longtemps que le peuple voit le trône
-et le Capitole; il veut maintenant voir la roche Tarpéienne et
-l'échafaud.
-
-Toute la droite applaudit.
-
-La Montagne et la gauche gardèrent le silence.
-
---Je demande de plus, continua Lassource, l'arrestation d'Égalité et de
-Sillery. Je demande enfin, pour prouver à la nation que nous ne
-capitulerons jamais avec un tyran, que chacun de nous prenne
-l'engagement solennel de donner la mort à celui qui tenterait de se
-faire roi ou dictateur.
-
-Et, cette fois, l'Assemblée tout entière se levant, Gironde comme
-jacobins, Plaine comme Montagne, droite comme gauche, chacun, avec un
-geste de menace, répéta le serment demandé par Lassource.
-
-Pendant le discours de Lassource, tous les yeux avaient été un instant
-fixés sur Danton. Jamais peut-être sa figure bouleversée n'avait en si
-peu de minutes parcouru toutes les gammes de la physionomie humaine. On
-avait pu y lire d'abord l'étonnement d'un orgueil qui, tout en prévoyant
-cette attaque, la regardait comme impossible; la colère qui lui
-soufflait tout bas de bondir sur cet ennemi qui n'était qu'un insecte
-comparé à lui; puis le dédain d'une popularité qui croyait pouvoir tout
-braver. L'esprit, à le regarder, se troublait comme l'œil à plonger
-dans un abîme; puis, quand Lassource eut fini, il se pencha vers la
-Montagne, en murmurant à demi-voix:
-
---Les scélérats! ce sont eux qui ont défendu le roi et c'est moi qu'ils
-accusent de royalisme!
-
-Un député nommé Delmas l'avait entendu:
-
---N'allons pas plus loin, dit-il, l'explication qu'on provoque peut
-perdre la République; je demande qu'on vote le silence.
-
-Toute la Convention vota le silence; Danton sentit qu'en ayant l'air de
-l'épargner on le perdait.
-
-Il bondit à la tribune, renversant ceux qui voulaient s'opposer à son
-passage; puis, une fois arrivé sur cette chaire aux harangues où il
-venait d'être attaqué si rudement:
-
---Et moi, dit-il, je ne veux pas me taire; je veux parler!
-
-La Convention tout entière subit son influence, et, malgré le vote
-qu'elle venait de rendre, elle écouta.
-
-Alors, se tournant du côté de la Montagne et indiquant du geste qu'il
-s'adressait aux seuls montagnards:
-
---Citoyens, dit-il, je dois commencer par vous rendre hommage. Vous qui
-êtes assis sur cette Montagne, vous aviez mieux jugé que moi; j'ai cru
-longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de mon caractère, je devais
-tempérer les moyens que la nature m'a départis, pour employer dans les
-circonstances difficiles où m'a placé ma mission la modération que les
-événements me paraissaient commander. Vous m'accusiez de faiblesse, vous
-aviez raison, je le reconnais devant la France entière. C'est nous qu'on
-accuse, nous faits pour dénoncer l'imposture et la scélératesse, et ce
-sont les hommes que nous ménageons qui prennent aujourd'hui l'attitude
-insolente de dénonciateurs.
-
-»Et pourquoi la prennent-ils? Qui leur donne cette audace? Moi-même, je
-dois l'avouer! Oui, moi, parce que j'ai été trop sage et trop
-circonspect; parce que l'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti,
-que je voulais être dictateur; parce que je n'ai point voulu, en
-répondant jusqu'ici à mes adversaires, produire de trop rudes combats,
-opérer des déchirements dans cette Assemblée. Pourquoi ai-je abandonné
-aujourd'hui ce système de silence et de modération? Parce qu'il est un
-terme à la prudence, parce que, attaqué par ceux-là mêmes qui devraient
-s'applaudir de ma circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et
-de sortir des limites de la patience. Nous voulons un roi! eh! il n'y a
-que ceux qui ont eu la lâcheté de vouloir sauver le tyran par l'appel au
-peuple qui peuvent être justement soupçonnés de vouloir un roi. Il n'y a
-que ceux qui ont voulu manifestement punir Paris de son héroïsme, en
-soulevant contre Paris les départements; il n'y a que ceux qui ont fait
-des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris; il n'y a
-que ceux-là qui sont les complices de sa conjuration!
-
-Et, à chaque période, on entendait les trépignements de la Montagne et
-la voix de Marat qui, à chacune de ces insinuations:
-
---Entends-tu, Vergniaud? entends-tu, Barbaroux? entends-tu, Brissot?
-
---Mais nommez donc ceux que vous désignez! crièrent Gensonné et Guadet à
-l'orateur.
-
---Oui, dit Danton; et je nommerai d'abord ceux qui ont refusé de venir
-avec moi trouver Dumouriez, parce qu'ils eussent rougi devant leur
-complice; je nommerai Guadet, je nommerai Gensonné, puisqu'ils veulent
-que je parle.
-
---Écoutez! répéta Marat de sa voix aigre et criarde; et vous allez
-entendre les noms de ceux qui veulent égorger la patrie!
-
---Je n'ai pas besoin de nommer, reprit Danton, vous savez bien tous à
-qui je m'adresse; je terminerai par un mot qui contient tout. Eh bien!
-continua-t-il, je dis qu'il n'y a plus de trêve possible entre la
-Montagne, entre les patriotes qui ont voté la mort du tyran et les
-lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés par toute la
-France!
-
-C'était ce que la Montagne attendait si impatiemment et depuis si
-longtemps.
-
-Elle se leva comme un seul homme et poussa une longue exclamation de
-joie; la mise en accusation des girondins, de ces éternels réprobateurs
-du sang, venait d'être lancée par celui-là même qui avait essayé si
-longtemps la réconciliation de la Montagne et de la Gironde.
-
---Oh! je n'ai pas fini, cria Danton en étendant le bras; qu'on me laisse
-parler jusqu'au bout.
-
-Et le silence se rétablit aussitôt, même sur les bancs de la Gironde,
-silence frémissant et plein de colère, mais qui, fidèle jusqu'au bout à
-son obéissance à la loi, laissait parler sans l'interrompre le tribun
-qui l'accusait, par cela même que c'était à lui la parole.
-
-Alors Danton sembla se replier sur lui-même:
-
---Il y a assez longtemps que je vis de calomnie, continua-t-il; elle
-s'est étendue sans façon sur mon compte, et toujours elle s'est
-d'elle-même démentie par ses contradictions; j'ai soulevé le peuple au
-début de la Révolution, et j'ai été calomnié par les aristocrates; j'ai
-fait le 10-Août, et j'ai été calomnié par les modérés; j'ai poussé la
-France aux frontières et Dumouriez à la victoire, et j'ai été calomnié
-par les faux patriotes. Aujourd'hui les homélies misérables d'un
-vieillard cauteleux, Roland, sont les textes de nouvelles inculpations;
-je l'avais prévu. C'est moi qu'on accuse de la saisie de ses papiers,
-n'est-ce pas? et j'étais à quatre-vingt lieues d'ici quand ils ont été
-saisis. Tel est l'excès de son délire, et ce vieillard a tellement perdu
-la tête qu'il ne voit que la mort et qu'il s'imagine que tous les
-citoyens sont prêts à le frapper; il rêve avec tous ses amis
-l'anéantissement de Paris! Eh bien! quand Paris périra, c'est qu'il n'y
-aura plus de République! Quant à moi, je prouverai que je résisterai à
-toutes les atteintes, et je vous prie, citoyens, d'en accepter l'augure.
-
---Cromwell! cria une voix partie de la droite.
-
-Alors Danton se dressa de toute sa hauteur.
-
---Quel est le scélérat, dit-il, qui ose m'appeler Cromwell? Je demande
-que ce vil calomniateur soit arrêté, mis en jugement et puni. Moi,
-Cromwell! Mais Cromwell fut l'allié des rois. Quiconque, comme moi,
-frappe un roi à la tête, devient à jamais l'exécration de tous les rois!
-
-Puis, se tournant de nouveau vers la Montagne:
-
---Ralliez-vous, s'écrie-t-il, vous qui avez prononcé l'arrêt du tyran;
-ralliez-vous contre les lâches qui ont voulu l'épargner; serrez-vous,
-appelez le peuple à écraser nos ennemis communs du dedans; confondez par
-la vigueur et l'imperturbabilité de votre carrière tous les scélérats,
-tous les modérés, tous ceux qui nous ont calomniés dans les
-départements; plus de paix, plus de trêve, plus de transaction avec eux!
-
-Un rugissement qui partait de la Montagne lui répondit.
-
---Vous voyez, dit Danton, par la situation où je me trouve en ce
-moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes et de déclarer la guerre
-à vos ennemis quels qu'ils soient. Il faut former une phalange
-indomptable. Je marche à la République; marchons-y ensemble. Lassource a
-demandé une commission qui découvre les coupables et fasse voir au
-peuple la roche Tarpéienne et l'échafaud; je la demande, cette
-commission, mais je demande aussi que, après avoir examiné notre
-conduite, elle examine celle des hommes qui nous ont calomniés, qui ont
-conspiré contre l'indivisibilité de la République et qui ont cherché à
-sauver le tyran.
-
-Danton descendit dans les bras des montagnards. La haine était à son
-comble entre les girondins et les jacobins. Les girondins n'avaient duré
-si longtemps que parce que Danton les avait épargnés; son discours
-venait de briser la digue qui existait entre les deux partis; c'était
-maintenant à la colère et au sang d'y couler.
-
-Séance tenante, au milieu du trouble jeté dans la droite par le discours
-de Danton, la Convention décrète:
-
-Que quatre commissaires seront nommés pour sommer Dumouriez de
-comparaître à la barre. Si Dumouriez refuse, ils ont ordre de l'arrêter.
-
-Ces quatre commissaires sont: le vieux constituant, Camus; deux députés
-de la droite, Bancal et Quinette; un montagnard, Lamarque.
-
-Le général Beurnonville, que Dumouriez nomme son élève, et qu'il aime
-tendrement, les accompagnera pour employer toutes les voies de
-conciliation avant de rompre avec ce général que ses victoires ont rendu
-populaire, et qui est resté nécessaire malgré ses défaites.
-
-
-
-
-LII
-
-Arrestation des commissaires de la Convention
-
-
-Dumouriez, dont le projet était de surprendre Valenciennes, avait
-transporté son quartier général au bourg de Saint-Amand, où sa cavalerie
-de confiance était cantonnée.
-
-C'était le général Neuilly qui commandait à Valenciennes et qui, croyant
-à tort pouvoir rester maître de la place, lui écrivait qu'il pouvait en
-tous points compter sur son concours et sur celui de la ville.
-
-Cependant Dumouriez commençait à douter. À chaque instant il était
-obligé d'_épurer_ l'armée en faisant arrêter quelque jacobin.
-
-Le 1er avril, ce fut un capitaine du bataillon de Seine-et-Oise nommé
-Lecointre, fils du député de Versailles du même nom, et l'un des plus
-ardents montagnards, qui déclamait contre les constitutionnels.
-
-Le même jour, une arrestation eut encore lieu, celle d'un
-lieutenant-colonel, officier d'état-major de l'armée, nommé de Pile, qui
-déclamait contre le général en chef.
-
-La veille, le général Leveneur, qui avait suivi La Fayette dans sa fuite
-et que Dumouriez avait pris auprès de lui, vint lui demander la
-permission, sous prétexte de santé, de se retirer de l'armée.
-
-Le général la lui accorda aussitôt.
-
-Même permission était accordée au général Stetenhoffen.
-
-Enfin il apprenait que Dampierre, le général Charnel, les généraux
-Rosière et Kermowant avaient donné parole aux commissaires de rester
-fidèles à la Convention.
-
-Toutes ces nouvelles étaient désespérantes, du moment où l'on sait quel
-était le projet de Dumouriez.
-
-Ce projet, que je ne trouve dans aucun historien et qui cependant avait
-bien son importance, était celui-ci:
-
-Depuis longtemps Dumouriez se fût déclaré rebelle et eût marché sur
-Paris, en supposant que ses soldats eussent voulu le suivre, ce dont il
-commençait à douter, s'il n'eût été arrêté par la crainte que cette
-marche ne fût fatale au reste de la famille royale enfermée au Temple.
-
-Voici ce qui avait été arrêté à Tournai entre lui et les généraux de
-Valence, Chartres et Thouvenot.
-
-Le colonel Montjoye et le colonel Normann devaient être envoyés en
-France sous prétexte d'arrêter la fuite des déserteurs de l'armée; ils
-auraient pour le ministre de la Guerre Beurnonville des dépêches qui
-annonceraient leur séjour à Paris pendant deux ou trois jours. Ils
-devaient, la veille de leur départ, envoyer leurs trois cents hommes à
-Bondy, puis la nuit suivante arriver par le boulevard du Temple,
-enfoncer la garde, entrer au Temple, enlever en croupe les quatre
-prisonniers, retrouver dans la forêt une voiture, et les mener à toute
-bride jusqu'à Pont-Sainte-Maxence, où un autre corps de cavalerie les
-recevrait, puis les conduirait à Valenciennes et à Lille.
-
-Mais pour cela il fallait être sûr de Lille ou de Valenciennes, et
-Dumouriez venait d'apprendre que les deux villes tiendraient pour la
-Révolution.
-
-Ce fut alors que Dumouriez pensa à se procurer le plus d'otages possible
-lui répondant de la vie des prisonniers.
-
-Et, en attendant des otages plus illustres, il commença par remettre au
-général Clerfayt les deux prisonniers qu'il venait de faire, Lecointre
-et de Pile.
-
-Le 2 avril au matin, Dumouriez reçut avis par un capitaine de chasseurs
-à cheval, qu'il avait posté à Pont-à-Marck, que le ministre de la Guerre
-avait passé, se rendant à Lille, et disant qu'il se rendait près de _son
-ami_ le général Dumouriez.
-
-Dumouriez fut étonné de cette nouvelle; comment n'était-il pas prévenu?
-
-Cette nouvelle ne pouvait que l'inquiéter dans la situation politique où
-il se trouvait.
-
-Vers quatre heures de l'après-midi, deux courriers, dont les chevaux
-étaient couverts d'écume, annoncèrent au général qu'ils ne précédaient
-que de quelques instants les commissaires de la Convention nationale et
-le ministre de la Guerre. Les courriers ne doutaient point que les
-quatre commissaires et le général Beurnonville ne vinssent pour arrêter
-le général Dumouriez.
-
-Ils précédaient les commissaires et le général à si peu de distance, que
-ceux-ci arrivèrent au moment même où ils achevaient leur annonce.
-
-Beurnonville entra le premier; Camus, Lamarque, Bancal et Quinette le
-suivaient.
-
-Le ministre embrassa d'abord Dumouriez, sous lequel il avait servi et
-qu'il aimait beaucoup; puis il lui montra de la main les commissaires,
-et lui dit:
-
---Mon cher général, ces messieurs viennent vous notifier un décret de la
-Convention nationale.
-
-En apprenant l'arrivée du ministre de la Guerre et des commissaires de
-la Convention, tout l'état-major de Dumouriez l'avait entouré. Il y
-avait là le général Valence, Thouvenot, qui venait d'être élevé à ce
-grade, le duc de Chartres, et les demoiselles de Fernig, dans leur
-uniforme de hussard.
-
---Oh! dit Dumouriez, je le connais d'avance, votre décret. Vous venez me
-reprocher d'avoir été trop honnête homme en Belgique, d'avoir forcé à
-rendre l'argenterie aux églises, de n'avoir pas voulu empoisonner un
-pauvre peuple avec vos assignats. En vérité, vous, Camus, qui êtes un
-dévot, je suis étonné, je vous l'avoue, qu'un homme qui affiche autant
-de religion que vous, qui restez des heures entières devant un crucifix
-pendu dans votre chambre, vous veniez ici soutenir le vol des vases
-sacrés et des objets de culte d'un peuple ami. Allez voir à
-Sainte-Gudule les hosties foulées aux pieds, dispersées sur le pavé de
-l'église, les tabernacles, les confessionnaux brisés, les tableaux en
-lambeaux; trouvez un moyen de justifier ces profanations, et voyez s'il
-y a un autre parti à prendre que de restituer l'argenterie et de punir
-exemplairement les misérables qui ont exécuté vos ordres. Si la
-Convention applaudit à de tels crimes, si elle ne les punit pas, tant
-pis pour elle et pour ma malheureuse patrie. Sachez que s'il fallait
-commettre un crime pour la sauver, je ne le commettrais pas. Les crimes
-atroces que l'on s'est permis au nom de la France tournent contre la
-France, et je la sers en cherchant à les effacer.
-
---Général, dit Camus, il ne nous appartient pas d'entendre votre
-justification, ni de répondre à vos prétendus griefs; nous venons vous
-notifier un décret de la Convention.
-
---Votre Convention, dit Dumouriez, voulez-vous que je vous dise ce que
-c'est que votre Convention? C'est la réunion de deux cents scélérats et
-de cinq cents imbéciles. Je vais marcher sur elle, votre Convention, je
-suis assez fort pour me battre devant et derrière. Il faut un roi à la
-France; peu m'importe qu'il s'appelle Louis ou Jacobus!
-
---Ou même Philippus, n'est-ce pas? dit Bancal.
-
-Dumouriez tressaillit. On venait de le frapper au cœur de ses
-projets.
-
---Pour la troisième fois, dit Camus, voulez-vous passer dans une chambre
-à côté, pour entendre la notification du décret de la Convention?
-
---Mes actions ont toujours été publiques, dit le général, elles le
-seront jusqu'au bout. Un décret donné par sept cents personnes ne
-saurait être un mystère. Mes camarades doivent être témoins de tout ce
-qui se passera dans notre entrevue.
-
-Mais alors Beurnonville s'avança:
-
---Ce n'est point un ordre que nous te donnons, dit-il, c'est une prière
-que je te fais. Qu'un de ces messieurs t'accompagne, nous te
-l'accordons.
-
---Soit! dit Dumouriez. Venez, Valence.
-
---Seulement la porte restera ouverte, dit Thouvenot.
-
---La porte restera ouverte, soit, répondit Camus.
-
-Camus présenta alors au général le décret de la Convention qui lui
-ordonnait de se rendre immédiatement à Paris.
-
-Dumouriez le rendit en haussant les épaules.
-
---Ce décret est absurde, dit-il; est-ce que je puis quitter l'armée
-désorganisée, mécontente comme elle l'est? Si je vous suivais, vous
-n'auriez plus dans huit jours un seul homme sous les drapeaux. Lorsque
-j'aurai terminé mon travail de réorganisation, ou lorsque l'ennemi ne
-sera pas à un quart de lieue de moi, j'irai à Paris, moi-même et sans
-escorte. Je lis du reste dans ce décret que, en cas de désobéissance,
-vous devez me suspendre de mes fonctions et nommer un autre général. Je
-ne refuse pas positivement l'obéissance, je demande un retard, voilà
-tout. Maintenant, décidez ce que vous avez à faire; suspendez-moi si
-vous voulez; j'ai offert dix fois ma démission depuis trois mois, je
-l'offre encore.
-
---Nous sommes compétents pour vous suspendre, dit Camus, mais non pour
-recevoir votre démission.
-
---Une fois votre démission donnée, général, demanda Beurnonville, que
-comptez-vous faire?
-
---Redevenant libre de mes actions, je ferai ce qu'il me conviendra,
-répondit Dumouriez; mais je vous déclare, mon cher ami, que je ne
-reviendrai point à Paris pour me voir avili par les jacobins et condamné
-par le tribunal révolutionnaire.
-
---Vous ne reconnaissez donc pas ce tribunal? demanda Camus.
-
---Si fait, dit le général. Je le reconnais pour un tribunal de sang et
-de crimes, et, tant que j'aurai trois pouces de fer au côté, je vous
-déclare que je ne m'y soumettrai pas. J'ajoute même que je le regarde
-comme l'opprobre d'une nation libre, et que si j'en avais le pouvoir il
-serait aboli.
-
---Citoyen général, dit Quinette, il ne s'agit d'aucune résolution
-funeste contre vous. La France vous doit beaucoup, et votre présence
-fera tomber toutes les calomnies; votre voyage sera court, et, si vous
-l'exigez, les commissaires et le ministre resteront au milieu de vos
-soldats tant que durera votre absence.
-
---Et, dit Dumouriez, si les hussards et les dragons dits de la
-République, qu'on a disséminés sur la route que je dois suivre,
-m'assassinent, soit à Gournay, soit à Roye, soit à Senlis, où ils
-m'attendent, ce ne sera pas de la faute du général Beurnonville ni de
-vous autres, messieurs les commissaires, mais je n'en serai pas moins
-assassiné.
-
---Citoyen général, dit Quinette, je m'engage à vous accompagner pendant
-toute la route; je m'engage à vous couvrir de mon corps si le danger se
-présente; je m'engage enfin à vous ramener ici sain et sauf.
-
---Citoyen général, dit Bancal, rappelez-vous l'exemple de ces généraux
-de Rome ou de Grèce qui, au premier appel de l'aréopage ou des consuls,
-venaient rendre compte de leur conduite.
-
---Monsieur Bancal, reprit Dumouriez, nous nous méprenons toujours sur
-nos citations et nous défigurons l'histoire romaine en donnant pour
-excuse à nos crimes l'exemple de ces vertus que nous dénaturons. Les
-Romains n'avaient pas tué Tarquin comme vous avez tué Louis XVI. Les
-Romains avaient une république bien réglée et de bonnes lois; ils
-n'avaient ni club des jacobins, ni tribunal révolutionnaire. Nous sommes
-dans un temps d'anarchie. Des tigres veulent ma tête, je ne la leur
-donnerai pas. Je puis vous faire cet aveu sans craindre que vous
-m'accusiez de faiblesse; puisque vous puisez vos exemples chez les
-Romains, laissez-moi dire que j'ai joué assez souvent le rôle de Décius
-pour qu'on me dispense de celui de Curtius.
-
-Bancal reprit la parole. Il était girondin.
-
---Vous n'avez affaire ni aux jacobins ni au tribunal révolutionnaire,
-dit-il. Vous n'y êtes appelé que pour paraître à la barre de la
-Convention et pour revenir sur-le-champ à votre armée.
-
-Le général secoua la tête.
-
---J'ai passé le mois de janvier à Paris, dit-il; et certainement, après
-des revers, Paris ne s'est pas calmé depuis. Je sais par vos feuilles
-que la Convention est dominée par Marat, par les jacobins et par les
-tribunes. La Convention ne pourrait pas me sauver de leur fureur, et, si
-je pouvais prendre sur ma fierté de paraître devant de pareils juges, ma
-contenance seule m'attirerait la mort.
-
---Assez, dit Camus, nous perdons notre temps en paroles inutiles. Vous
-ne voulez pas obéir aux décrets de la Convention?
-
---Non, dit Dumouriez.
-
---Eh bien! dit Camus, je vous suspens et je vous arrête.
-
-Pendant la discussion, tous les familiers de Dumouriez étaient entrés un
-à un dans la salle.
-
---Quels sont tous ces gens-là? demanda l'intrépide vieillard en
-regardant particulièrement les demoiselles de Fernig, dont il était
-facile de reconnaître le sexe malgré leur déguisement. Allons,
-donnez-moi tous vos portefeuilles.
-
---Ah! c'est trop fort! dit Dumouriez en français.
-
-Puis il ajouta en allemand et à voix haute:
-
---Arrêtez ces quatre hommes!
-
-Les hussards allemands, qu'on avait fait venir dans la chambre à côté,
-se précipitèrent alors dans celle où était Dumouriez et arrêtèrent les
-quatre commissaires.
-
---Eh bien! quand je vous l'affirmais, dit Camus, que nous avions affaire
-à un traître!... Tout prisonnier que je suis, je te déclare traître à la
-patrie; tu n'es plus général; j'ordonne qu'on ne t'obéisse plus!
-
-Alors Beurnonville alla reprendre son rang parmi les commissaires.
-
---Et moi, dit-il à son tour, je t'ordonne de m'arrêter avec mes
-compagnons, pour qu'on ne croie pas que je pactise avec toi et que,
-comme toi, j'ai trahi la nation!
-
---C'est bien, dit Dumouriez, arrêtez-le avec les autres; seulement, ayez
-les plus grands égards pour lui et laissez-lui ses armes.
-
-Les quatre commissaires et le ministre arrêtés furent conduits dans la
-chambre voisine. Là on leur servit à dîner pendant qu'on attelait la
-voiture qui devait les conduire prisonniers à Tournai.
-
-Dumouriez recommanda de nouveau les plus grands égards pour le général
-Beurnonville; puis il écrivit une lettre au général Clerfayt, lui
-mandant qu'il lui envoyait des otages qui répondraient des excès
-auxquels on pourrait se livrer à Paris.
-
-Une heure après, la voiture partait, escortée de ces mêmes hussards de
-Berchiny qui avaient, le 13 juillet 1789, chargé dans le jardin des
-Tuileries.
-
-En même temps que les commissaires de la Convention partaient pour
-Tournai sous escorte, Dumouriez envoyait le colonel Montjoye pour
-prévenir Mack de ce qui s'était passé, et pour le prier de hâter une
-entrevue entre lui, le prince de Cobourg et le prince Charles.
-
-La journée du lendemain se passa sans que l'événement du 2 eût fait
-grand bruit et fût bien connu de l'armée. Mais cependant, dans
-l'après-midi du 3, le mot de _traître_ commença de circuler.
-
-Dumouriez voulait s'assurer de Condé afin d'en purger la garnison, de
-réunir dans cette ville tous ceux de son armée, soldats ou généraux, qui
-voudraient s'attacher à sa fortune, et de Condé, avec une armée mixte,
-autrichienne et française, marcher sur Paris.
-
-La réponse du général Mack avait été que le 4 au matin le prince
-Cobourg, l'archiduc Charles et lui se trouveraient entre Boussu et
-Condé, où le général se rendrait de son côté, et que là on conviendrait
-du mouvement à imprimer aux deux armées.
-
-Le 4 au matin, le général Dumouriez partit de Saint-Amand avec le duc de
-Chartres, le colonel Thouvenot, Montjoye et quelques aides de camp.
-
-Ils n'avaient pour escorte que huit hussards d'ordonnance, qui, avec les
-domestiques, formaient un groupe de trente chevaux.
-
-Une escorte de cinquante hussards qu'il avait commandée se faisant
-attendre, Dumouriez, qui voyait se passer l'heure du rendez-vous du
-prince de Cobourg, laissa un de ses aides de camp pour se mettre à la
-tête de l'escorte et lui indiquer la route qu'elle devait suivre.
-
-Parvenu à une demi-lieue de Condé, entre Fresnes et Doumet, il vit
-arriver au grand galop un adjudant qui venait de la part du général
-Neuilly, pour lui dire que la garnison était en grande fermentation et
-qu'il serait imprudent à lui d'entrer dans la ville.
-
-Il renvoya cet officier avec ordre de dire au général Neuilly d'envoyer
-au-devant de lui le dix-huitième régiment de cavalerie dont il croyait
-être sûr.
-
-Il attendrait ce régiment à Doumet.
-
-En ce moment, il fut rejoint sur le grand chemin par une colonne de
-trois bataillons de volontaires qui marchaient sur Condé avec leurs
-bagages et leur artillerie. Étonné de voir s'accomplir une marche qu'il
-n'avait point ordonnée, il appela quelques-uns des officiers et leur
-demanda où ils allaient.
-
-Ils répondirent qu'ils allaient à Valenciennes.
-
---Allons donc, dit le général, vous lui tournez le dos, à Valenciennes.
-
-Puis il ordonna de faire halte et s'éloigna à cent pas du grand chemin
-pour entrer dans une maison et donner par écrit l'ordre à ces trois
-bataillons de retourner au camp de Bruill, d'où ils étaient partis.
-
-Il était déjà descendu de cheval pour entrer dans la maison, lorsque la
-tête de colonne rebroussa chemin et se porta sur lui.
-
-Il se remit aussitôt en selle et s'éloigna au petit trot jusqu'à ce
-qu'il fût arrêté par un canal qui bordait un terrain marécageux.
-
-Des cris, des injures, le mot: «Arrête! arrête!» et la marche toujours
-plus rapide des volontaires, qui avait pris l'allure d'une poursuite, le
-forcèrent à passer le canal. Mais son cheval s'étant refusé à le
-franchir, il abandonna l'animal rétif et le passa à pied.
-
-Mais alors, aux cris de: «Arrête! arrête!» commencèrent de succéder des
-coups de fusil.
-
-Il n'y avait pas moyen de faire face à un pareil danger, il fallait
-fuir. Mais Dumouriez ne pouvait fuir à pied.
-
-Son neveu, le baron de Schomberg, qui était arrivé la veille, et qui
-avait couru mille dangers pour arriver jusqu'à lui, avait sauté à bas de
-son cheval, le pressant de le prendre. Dumouriez refusa obstinément;
-mais il sauta sur le cheval d'un domestique du duc de Chartres, qui,
-étant très leste, répondait de se sauver à pied.
-
-Pendant ce temps-là, les coups de fusil continuaient.
-
-Deux hussards furent tués ainsi que deux domestiques du général, dont un
-portait sa redingote. Thouvenot eut deux chevaux tués sous lui, et se
-sauva en croupe de ce même Baptiste Renard qui, ayant reformé un
-bataillon en déroute à Jemmapes, avait été nommé capitaine par la
-Convention.
-
-Le général dit lui-même, dans ses Mémoires, que plus de dix mille coups
-de fusil furent tirés sur lui. Son secrétaire, Quentin, fut pris, et le
-cheval du général, resté de l'autre côté du canal, fut conduit en
-triomphe à Valenciennes.
-
-Dumouriez ne pouvait rejoindre son camp; les volontaires lui en
-coupaient le chemin et ne paraissaient pas décidés à l'épargner. Il
-longea l'Escaut, et, toujours poursuivi d'assez près, il arriva à un bac
-en avant du village de Mihers.
-
-Il passa le bac, lui sixième.
-
-Il était sur la terre de l'Empire, traître et émigré.
-
-Avec lui étaient le général Valence, le duc de Chartres, Thouvenot,
-Schomberg et Montjoye.
-
-Et cependant le lendemain, tant la patrie est chose sacrée, tant le nom
-de traître est lourd à porter, Dumouriez, déterminé à périr s'il le
-fallait pour se relever, Dumouriez annonça au général Mack qu'il allait
-retourner au camp français voir s'il avait encore quelque chose à
-attendre de l'armée.
-
-Mais cette fois il voulut s'exposer seul.
-
-Mack ne voulut pas le laisser partir sans lui donner une escorte de
-douze dragons autrichiens.
-
-Ce fut sa perte. Ces manteaux blancs, tant détestés de nos soldats,
-criaient trahison contre lui.
-
-Sans eux peut-être réussissait-il?
-
-Le bruit s'était répandu dans l'armée que Dumouriez avait failli être
-victime d'un assassinat; on le croyait mort.
-
-Les soldats furent tout joyeux de le revoir vivant. La ligne,
-s'attendrissant à sa vue, cria: «Vive Dumouriez!»
-
-Les volontaires seuls restaient menaçants et sombres.
-
---Mes amis, dit Dumouriez, passant sur le front de la ligne, je viens de
-faire la paix; nous allons à Paris arrêter le sang qui coule.
-
-Quand les soldats sont en paix, ils demandent la guerre; mais bientôt
-las, quand la guerre est malheureuse, ils demandent la paix. Cette
-nouvelle, annoncée par Dumouriez, que la paix était faite, produisit une
-grande impression.
-
-Il était alors en face du régiment de la couronne, et il embrassait un
-officier qui s'était distingué à la bataille de Nerwinde.
-
-Un jeune homme sortit alors des rangs, un fourrier nommé Fichet; il vint
-se placer à la tête du cheval de Dumouriez, et, montrant du doigt les
-Autrichiens qui l'accompagnaient:
-
---Qu'est-ce que ces gens-là? dit-il à Dumouriez. Et qu'est-ce que ces
-lauriers qu'ils portent à leurs bonnets? Viennent-ils ici pour nous
-insulter?
-
---Ces messieurs, dit Dumouriez, sont devenus nos amis; ils formeront
-notre arrière-garde.
-
---Notre arrière-garde! reprit le jeune fourrier, ils vont entrer en
-France! Ils fouleront la terre de France! Nous sommes bien assez de
-trente millions de Français pour faire la police chez nous! Des
-Autrichiens sur la terre de la République, c'est une honte, c'est une
-trahison! Vous allez leur livrer Lille et Valenciennes! Honte et
-trahison! répéta-t-il à haute voix.
-
-Ces deux mots, honte et trahison, coururent comme une traînée de poudre
-sur toute la ligne; Dumouriez fut ajusté. Le fusil détourné fit long
-feu. Un bataillon tout entier le mit en joue.
-
-Dumouriez sentit qu'il était perdu, il piqua son cheval des deux pieds
-et s'éloigna au galop. Les Autrichiens le suivirent. Ils avaient tracé
-entre lui et la France un abîme que jamais il ne put franchir.
-
-Pour lui, la Restauration arriva vainement. Voyant les Bourbons remonter
-sur le trône, il comptait sur le bâton de maréchal de France. Ils lui
-jetèrent dédaigneusement une pension de 20 000 francs comme général en
-retraite; et, le 14 mars 1823, ignoré, oublié de ses contemporains,
-flétri par l'histoire, trop sévère peut-être pour lui, il mourut à
-Turville-Park.
-
-Il avait passé cinquante ans dans les intrigues, trois ans sur un
-théâtre digne de lui, trente ans en exil.
-
-Deux fois il avait sauvé la France.
-
-
-
-
-LIII
-
-Le 2 juin
-
-
-Du moment où la trahison de Dumouriez fut avérée et où, en livrant les
-commissaires de la Convention à l'ennemi, il eut mis le comble à son
-crime, les girondins furent perdus et les deux mois qui s'écoulèrent
-entre le 2 avril et le 2 juin ne furent pour eux qu'une longue agonie.
-
-Jacques Mérey, que son vote à l'occasion de la mort du roi avait, bien
-plus que l'ensemble de ses opinions, qui étaient jacobines, rangé parmi
-les girondins, avait suivi leur fortune quoiqu'il vît bien qu'ils
-allassent au gouffre.
-
-La séance qui livra les girondins aux bourreaux fut terrible; elle dura
-trois jours, du 31 mai au 2 juin; pendant trois jours, Henriot, l'homme
-de la Commune, entoura la Convention de son artillerie; pendant trois
-jours, Paris soulevé autour des Tuileries cria: «Mort aux girondins!»;
-pendant trois jours les tribunes dans la salle même se firent l'écho de
-ces sanglantes vociférations.
-
-Nous eussions voulu faire assister nos lecteurs à ces séances terribles
-où la Convention, se sentant opprimée et ne voulant pas voter sous le
-couteau la mort de vingt-deux de ses membres, sortit, son président en
-tête, pour se frayer un passage, et partout fut repoussée, au Carrousel
-comme au pont tournant. Nous eussions voulu vous montrer ces hommes qui
-surent si mal combattre et qui surent si bien mourir; attendant sur
-l'heure l'assassinat ou la prison, et ne voyant venir ni les assassins
-ni les gendarmes; car on avait voulu respecter l'enceinte de la Chambre,
-l'inviolabilité du député; s'élançant dans ces rues tumultueuses où la
-chasse à l'homme allait commencer, parcourir la Normandie et la
-Bretagne, et ne s'arrêter que dans les landes de Bordeaux, sur le
-cadavre de Pétion.
-
-Au milieu du trouble qui régnait dans l'Assemblée, il sembla à Jacques
-Mérey que Danton lui faisait signe de sortir.
-
-Il se leva sur son banc, Danton se leva. Il fit un pas vers la porte,
-Danton aussi.
-
-Il n'y avait plus de doute, Danton voulait lui parler.
-
-Jacques Mérey descendit sans presser le pas, regardant fièrement tout
-autour de lui pour donner le temps à ses ennemis de l'arrêter si c'était
-leur intention.
-
-Il atteignit ainsi la porte. Le tumulte était si grand que nul ne
-s'était aperçu du mouvement qu'il avait fait.
-
-Dans le corridor, il rencontra Danton.
-
---Fuis, lui dit-il, tu n'as pas un instant à perdre.
-
-Et Danton, lui donnant la main, lui glissa un papier.
-
---Qu'est-ce que ce papier? lui dit Jacques Mérey en le retenant.
-
---Ce que tu m'avais demandé, son adresse.
-
-Jacques jeta un cri d'étonnement et de joie, se rapprocha d'un quinquet
-pour lire.
-
-Pendant ce temps, Danton disparaissait.
-
-Jacques déplia le papier et lut:
-
-«Mlle de Chazelay, Josephplatz, nº 11, Vienne.»
-
-Il se fit alors et instantanément un changement ou plutôt un
-bouleversement complet chez le docteur. Son insouciance de la vie
-disparut comme par enchantement. Le coup qui venait de le frapper, lui
-et ses compagnons, lui sembla un bienfait du sort, et en effet sa
-proscription, en lui rendant la liberté personnelle, lui ouvrait les
-portes de l'étranger; citoyen français protégé par la République, il
-pouvait parcourir impunément toute l'Allemagne!
-
-Mais, pour parcourir toute l'Allemagne, il fallait d'abord sortir de
-France: il fallait, ce qui était bien autrement difficile, sortir de
-Paris.
-
-La séance était finie; un flot de spectateurs débordait des tribunes et
-s'écoulait dans la rue; Jacques Mérey s'y jeta à corps perdu et se
-laissa entraîner par lui.
-
-Le flot le poussa rue Saint-Honoré par le guichet de l'Échelle.
-
-Neuf heures du soir sonnaient à l'horloge du Palais-Royal dont toutes
-les fenêtres étaient fermées depuis l'arrestation de son illustre
-propriétaire. Le palais, privé nuit et jour de toute lumière, semblait
-un tombeau.
-
-Jacques Mérey n'avait aucun besoin de rentrer à l'Hôtel de Nantes.
-Depuis que les girondins étaient menacés et ne savaient jamais si la
-séance s'écoulerait sans qu'ils fussent obligés de fuir, Jacques payait
-son appartement ou plutôt sa chambre au jour le jour, et portait sur lui
-dans une ceinture cinq cents louis en or.
-
-Il avait en plus dans son portefeuille deux ou trois mille francs en
-assignats.
-
-Au reste, le danger était moins grand à cette heure où les trois quarts
-de Paris ignoraient encore la proscription des girondins qu'il ne l'eût
-été le lendemain; mais, sur tout son chemin cependant, le fugitif put se
-faire une idée de l'exaspération qui régnait dans Paris.
-
-Des bandes, lancées dans les rues par Hébert, par Chaumette, par Guzman,
-par Varlet, les unes armées de piques, les autres de sabres,
-quelques-unes de haches, toutes portant des torches, passaient en
-criant: «Mort aux traîtres! Mort aux girondins! Mort aux complices de
-Dumouriez!»
-
-Sur la place des Victoires, il rencontra une de ces bandes et n'eut que
-le temps de se jeter dans la rue Bourbon-Villeneuve; mais, en arrivant à
-la rue Montmartre, il vit une autre bande avec des torches qui
-descendait de la rue des Filles-Dieu; il se jeta dans la rue de Cléry,
-mais, à peine y fut-il, que, au coin de la rue Poissonnière, apparut une
-autre bande qui barra complètement le chemin.
-
-Tout cela marchait vers la Convention.
-
-Celle-là se composait de maratistes qui criaient: «Vive l'ami du
-peuple!»
-
-Être girondin et tomber dans les mains des maratistes, c'était être
-massacré à coup sûr, et, depuis qu'il possédait l'adresse d'Éva, depuis
-qu'il avait l'espérance de la retrouver, Jacques Mérey ne voulait plus
-mourir.
-
-Essayer de passer à travers cette bande sans être reconnu était une
-chose impossible, revenir sur ses pas était chose dangereuse.
-
-Une de ces malheureuses créatures qui se tiennent le soir sur le seuil
-d'une porte entrouverte, et qui, sans comparaison avec la Galatée de
-Virgile, fuient cependant comme elle pour être poursuivies, disparut
-dans son allée. Jacques Mérey s'y élança derrière elle, mais, au lieu de
-la suivre dans l'escalier tortueux, repoussa la porte.
-
-La femme se rapprocha de lui.
-
---Ah! ah! citoyen, dit-elle, il paraît que tu n'es pas de la même
-opinion que tous ces criards-là, qui empêchent les pauvres filles de
-faire leur métier.
-
---Silence! dit Jacques en tirant de sa poche un assignat de cent francs
-et en le glissant dans la main de la fille.
-
-Et en même temps, de l'autre main, il essuya son front trempé de sueur.
-
-La femme vit ce visage noble et intelligent, et, comme la beauté est une
-puissance:
-
---On ne me paye que quand je travaille, dit-elle. Mais quand je rends
-des services c'est pour rien.
-
-Et, enlevant le chapeau de Jacques pour le mieux voir, elle lui essuya à
-son tour le front avec son mouchoir.
-
---Ah! par ma foi! tu as raison, mon joli garçon, dit-elle, de ne pas
-vouloir te laisser couper la tête. Allons, allons, reprends ton
-assignat.
-
-Pendant ce temps, la bande passait, criant, hurlant, vociférant.
-
-La fille mit la main sur le cœur de Jacques.
-
---Et brave avec ça! dit-elle. Son cœur ne bat pas.
-
-La bande était passée.
-
-Jacques essaya de faire reprendre son assignat à la fille.
-
---Inutile, dit-elle, quand j'ai dit non, c'est non.
-
---Je voudrais cependant bien te laisser un souvenir de moi, dit-il,
-cherchant une chaîne, une bague, un objet quelconque.
-
---Vraiment? dit-elle.
-
---Parole d'honneur!
-
---Eh bien! embrasse-moi au front, dit-elle. Depuis ma mère, personne n'a
-eu l'idée de m'embrasser là.
-
-Mérey, étonné de trouver une perle dans cet égout, ôta son chapeau, leva
-en souriant les yeux au ciel, et l'embrassa au front avec le même
-respect qu'il eût embrassé une vierge.
-
---Ah! dit-elle en soupirant, c'est bon, ces baisers-là.
-
-Puis, rouvrant la porte et voyant la rue libre:
-
---Maintenant, tu peux partir.
-
-Jacques Mérey portait à la main gauche une de ces bagues fort à la mode
-à cette époque: c'était ce qu'on appelait un _jonc_, c'est-à-dire un
-cercle d'or surmonté d'un diamant, valant trois ou quatre cents francs.
-Il le passa au doigt de la fille et bondit de l'autre côté.
-
---Soit! puisque tu le veux absolument, dit-elle; mais en vérité, tu me
-gâtes ma satisfaction. En tout cas, bon voyage et bonne chance! Quant à
-moi, ma promenade est finie pour ce soir. Adieu!
-
-Et elle referma sa porte.
-
-Jacques Mérey continua sa route et arriva au boulevard sans accident.
-
-Mais là, Santerre, à la tête du faubourg Saint-Antoine, barrait le
-boulevard.
-
-Des sentinelles étaient placées à la rue Saint-Denis et à la rue de
-Bondy.
-
-Santerre, à cheval, paradait sur le boulevard vide.
-
-Il n'y avait pas à reculer. Jacques Mérey connaissait Santerre pour un
-patriote ardent, mais en même temps pour un très brave homme.
-
-Il alla droit à lui et mit la main sur le cou de son cheval. Santerre se
-baissa, voyant bien que cet inconnu qui venait à lui avait quelque
-chose à lui dire.
-
---Citoyen Santerre, lui dit Jacques, je suis le représentant qui vint
-annoncer à l'Assemblée les deux victoires de Jemmapes et de Valmy.
-
---C'est vrai, dit Santerre; je te reconnais.
-
---Je me nomme Jacques Mérey. Je suis ami de Danton, qui m'a offert un
-asile chez lui, mais à qui je refuse de peur de le compromettre. Je
-siégeais avec les girondins et je suis proscrit comme eux; descends de
-cheval, donne-moi le bras et conduis-moi jusqu'à la rue de Lancry.
-Demain, tu diras tout bas à Danton ce que tu as fait pour moi, et Danton
-te serrera la main.
-
-Santerre ne prononça pas une parole; il descendit de cheval, donna son
-bras à Jacques Mérey, et le conduisit jusqu'à la rue de Lancry.
-
---As-tu besoin que j'aille plus loin? lui demanda-t-il.
-
---Non, dans cinq minutes je serai arrivé où je vais.
-
---Que Dieu te conduise! dit Santerre oubliant que Dieu était aboli.
-
---Merci, dit simplement Jacques, j'en eusse fait autant pour toi,
-Santerre.
-
---Je le sais bien, répondit le brave brasseur.
-
-Les deux hommes se serrèrent la main et tout fut dit. Jacques Mérey
-remonta la rue de Lancry jusqu'à la rue Grange-aux-Belles, puis il prit
-la rue des Marais, la descendit jusqu'au numéro 33, et là, voyant une
-maison basse et sombre, il s'arrêta, regarda autour de lui pour
-s'assurer qu'il n'était point suivi et ne se trompait pas.
-
-Il hésita un instant entre deux sonnettes, l'une à gauche, près d'une
-boîte fermant à cadenas; l'autre à droite, pendant à la muraille. Il
-tira celle qui était pendue à la muraille.
-
-Presque aussitôt la porte s'ouvrit et un homme, vêtu de noir, cravate
-blanche et en culotte courte, s'effaça pour le laisser passer.
-
-Sans doute les deux hommes se reconnurent, car l'homme vêtu de noir,
-ayant salué respectueusement Jacques Mérey, referma la porte et marcha
-devant lui en disant:
-
---Par ici, monsieur.
-
-Jacques Mérey le suivit.
-
-L'homme vêtu de noir le conduisit par un corridor, éclairé pour s'y
-conduire et voilà tout, à la salle à manger, dont la porte en s'ouvrant
-jeta un flot de lumière.
-
-En effet, la salle à manger était illuminée comme pour un jour de fête;
-six couverts étaient mis autour d'une table élégamment servie; cinq
-personnes, y compris l'homme vêtu de noir, semblaient en attendre un
-sixième.
-
-Ces cinq personnes étaient une femme de trente-six à trente-huit ans,
-encore belle, deux jeunes filles de seize à dix-huit ans, charmantes
-toutes deux, et un garçon de treize ans. L'homme vêtu de noir faisait la
-cinquième personne.
-
-À l'arrivée de Jacques Mérey, tout le monde se leva.
-
---Femme, et vous, enfants, voyez cet homme, dit-il en montrant Jacques
-Mérey, c'est lui qui, sur l'échafaud même, n'a pas dédaigné de porter
-secours à notre...
-
-La femme vint à Jacques Mérey, lui baisa la main, puis les deux jeunes
-filles, puis le jeune garçon.
-
---J'espère que vous n'oublierez jamais, continua l'homme vêtu de noir,
-qui n'était autre que M. de Paris, que le citoyen Jacques Mérey,
-proscrit injustement, est venu demander asile à notre humble toit.
-
-Puis, montrant le sixième couvert à Jacques:
-
---Vous voyez que nous vous attendions, dit-il.
-
- LA SUITE DE CE RÉCIT S'INTITULE
- LA FILLE DU MARQUIS.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-I. Une ville du Berri 5
-
-II. Le docteur Jacques Mérey 14
-
-III. Le château de Chazelay 21
-
-IV. Comme quoi le chien est non seulement l'ami de l'homme,
-mais aussi l'ami de la femme 29
-
-V. Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait 37
-
-VI. Entre chien et chat 44
-
-VII. Une âme à sa genèse 52
-
-VIII. _Prima che spunti l'aura_ 58
-
-IX. Où le chien boit, où l'enfant se regarde 67
-
-X. Ève et la pomme 85
-
-XI. La baguette divinatoire 94
-
-XII. L'anneau sympathique 102
-
-XIII. _Unde ortus?_ 108
-
-XIV. Où il est prouvé qu'Éva n'est pas la fille du braconnier
-Joseph, mais sans que l'on sache de qui elle est la fille 116
-
-XV. Où il faut abandonner les affaires privées de nos personnages
-pour nous occuper des affaires publiques 125
-
-XVI. L'état de la France 133
-
-XVII. L'homme propose 141
-
-XVIII. Une exécution place du Carrousel 149
-
-XIX. Madame Georges Danton et madame Camille Desmoulins 163
-
-XX. Les enrôlements volontaires 176
-
-XXI. L'ouvrage noir! 185
-
-XXII. Beaurepaire 194
-
-XXIII. Dumouriez 205
-
-XXIV. Les Thermopyles de la France 216
-
-XXV. La Croix-aux-Bois 224
-
-XXVI. Le prince de Ligne 233
-
-XXVII. Kellermann 241
-
-XXVIII. Les hommes de la Convention 250
-
-XXIX. Une soirée chez Talma 263
-
-XXX. Une lettre d'Éva 273
-
-XXXI. Recherches inutiles 284
-
-XXXII. La maison vide 291
-
-XXXIII. Où Jacques Mérey perd la piste 298
-
-XXXIV. La veille de Jemmapes 304
-
-XXXV. Jemmapes 311
-
-XXXVI. Le jugement 317
-
-XXXVII. L'exécution 326
-
-XXXVIII. Chez Danton 334
-
-XXXIX. La Gironde et la Montagne 341
-
-XL. Le Pelletier Saint-Fargeau 350
-
-XLI. La trahison 358
-
-XLII. La communion de la terre 367
-
-XLIII. Liége 374
-
-XLIV. L'agonie 381
-
-XLV. Retour de Danton 388
-
-XLVI. _Surge, carnifex_ 396
-
-XLVII. Le tribunal révolutionnaire 405
-
-XLVIII. Lodoïska 413
-
-XLIX. Deux hommes d'État 420
-
-L. Trahison de Dumouriez 430
-
-LI. Rupture de Danton avec la Gironde 439
-
-LII. Arrestation des commissaires de la Convention 449
-
-LIII. Le 2 juin 461
-
-
-NOTES:
-
-[A] Michelet, 4e vol., page 216.
-
-[B] Terme de poste qui signifie qu'on peut ne pas mettre le troisième
-cheval, pourvu qu'on paye moitié de son prix.
-
-[C] Ceux qui sont familiers avec ce grand livre qu'on appelle _La
-Révolution_, de Michelet, et qui devrait être la Bible politique de la
-jeunesse française, reconnaîtront dans ce discours la paraphrase d'un
-des plus beaux chapitres du grand historien.
-
-
-
-
-
-
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-re partie: Le docteur mystérieu, by Alexandre Dumas
-
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